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+The Project Gutenberg EBook of Baccara, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Baccara
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: April 27, 2004 [EBook #12174]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BACCARA ***
+
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+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<h1>BACCARA</h1>
+
+<h2>HECTOR MALOT</h2>
+
+
+<h4>1886</h4>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Ouvrez les livres de géographie les plus complets,
+étudiez les cartes, même celle de l'état-major, et
+vous y chercherez en vain un petit affluent de la
+Seine, qui cependant a été pour la ville qu'il traverse
+ce que le Furens a été pour Saint-Etienne et
+l'eau de Robec pour Rouen.&mdash;Cette rivière est le
+Puchot. Il est vrai que de sa source à son embouchure
+elle n'a que quelques centaines de mètres,
+mais si peu long que soit son cours, si peu considérable
+que soit le débit de ses eaux, ils n'en ont pas
+moins fait la fortune industrielle d'Elbeuf.</p>
+
+<p>Pendant des centaines d'années, c'est sur ses rives
+que se sont entassées les diverses industries de la
+fabrication du drap qui exigent l'emploi de l'eau, le
+lavage des laines en suint, celui des laines teintes,
+le dégraissage en pièces, et il a fallu l'invention de
+la vapeur et des puits artésiens pour que les nouvelles
+manufactures l'abandonnent; encore n'est-il
+pas rare d'entendre dire par les <i>Puchotiers</i> que la
+petite rivière n'a pas été remplacée, et que si Elbeuf
+n'est plus ce qu'il a été si longtemps, c'est parce
+qu'on a renoncé à se servir des eaux froides et limpides
+du Puchot, douées de toutes sortes de vertus
+spéciales qui lui appartenaient en propre. Mauvaises,
+les eaux des puits artésiens et de la Seine, aussi
+mauvaises que le sont les drogues chimiques qui
+ont remplacé dans la teinture le noir qu'on obtenait
+avec le brou des noix d'Orival.</p>
+
+<p>Le Puchot a donc été le berceau d'Elbeuf; c'est
+aux abords de ses rives basses et tortueuses, au
+pied du mont Duve d'où il sort, à quelques pas du
+château des ducs, rue Saint-Etienne, rue Saint-Auct
+qui descend de la forêt de la Londe, rue Meleuse,
+rue Royale, que peu à peu se sont groupés les fabricants
+de drap; et c'est encore dans ce quartier aux
+maisons sombres, aux cours profondes, aux ruelles
+étroites où les ruisseaux charrient des eaux rouges,
+bleues, jaunes quelquefois épaisses comme une
+bouillie laiteuse quand elles sont chargées de terre
+à foulon, que se trouvent les vieilles fabriques qui
+ont vécu jusqu'à nos jours.</p>
+
+<p>Une d'elles que le Bottin désigne ainsi: «Adeline
+(Constant), O. *, médailles A. 1827 et 1834, O.
+1839, 1844, 1849, 1re classe Exposition universelle de
+1855, hors concours 1867, médaille de progrès
+Vienne, <i>nouveautés pour pantalons, jaquettes et paletots</i>»,
+occupe, impasse du Glayeul, une de ces
+cours étroites et noires; et c'est probablement la
+plus ancienne d'Elbeuf, car elle remonte authentiquement
+à la révocation de l'Édit de Nantes, quand
+les grands fabricants qui avaient alors accaparé l'industrie
+du drap en introduisant les façons de Hollande
+et d'Angleterre, forcés comme protestants de
+quitter la France, laissèrent la place libre à leurs
+ouvriers. Un de ces ouvriers se nommait Adeline;
+il était intelligent, laborieux, entreprenant, doué de
+cet esprit d'initiative et de prudence avisée qui est
+le propre du caractère normand: mais, lié par
+l'engagement que ses maîtres lui avaient imposé,
+comme à tous ses camarades, d'ailleurs, de ne jamais
+s'établir maître à son tour, il serait resté ouvrier
+toute sa vie. Libéré par le départ de ses
+patrons, il avait commencé à fabriquer pour son
+compte des draps façon de Hollande et d'Angleterre,
+et il était devenu ainsi le fondateur de la maison
+actuelle; ses fils lui avaient succédé; un autre
+Adeline était venu après ceux-là; un quatrième
+après le troisième, et ainsi jusqu'à Constant Adeline,
+que le nom estimé de ses pères, au moins autant
+que le mérite personnel, avaient fait successivement
+conseiller général, président du tribunal de commerce,
+chevalier puis officier de la Légion d'honneur,
+et enfin député.</p>
+
+<p>C'était petitement que le premier Adeline avait
+commencé, en ouvrier qui n'a rien et qui ne sait pas
+s'il réussira, et il avait fallu des succès répétés pendant
+des séries d'années pour que ses successeurs
+eussent la pensée d'agrandir l'établissement primitif;
+peu à peu cependant ils avaient pris la place
+de leurs voisins moins heureux qu'eux, rebâtissant
+en briques leurs bicoques de bois, montant étages
+sur étages, mais sans vouloir abandonner l'impasse
+du Glayeul, si à l'étroit qu'ils y fussent. Il semblait
+qu'il y eût dans cette obstination une religion de
+famille, et que le nom d'Adeline formât avec celui
+du Glayeul une sorte de raison sociale.</p>
+
+<p>Pour l'habitation personnelle, il en avait été
+comme pour la fabrique: c'était impasse du Glayeul
+que le premier Adeline avait demeuré, c'était impasse
+du Glayeul que ses héritiers continuaient de
+demeurer; l'appartement était bien noir cependant,
+peu confortable, composé de grandes pièces mal
+closes, mal éclairées, mais ils n'avaient besoin ni du
+bien-être ni du luxe que ne comprenaient point leurs
+idées bourgeoises. A quoi bon? C'était dans l'argent
+amassé qu'ils mettaient leur satisfaction; surtout
+dans l'importance, dans la considération commerciale
+qu'il donne. Vendre, gagner, être estimés,
+pour eux tout était là, et ils n'épargnaient rien pour
+obtenir ce résultat, surtout ils ne s'épargnaient pas
+eux-mêmes: le mari travaillait dans la fabrique, la
+femme travaillait au bureau, et quand les fils revenaient
+du collège de Rouen, les filles du couvent des
+Dames de la Visitation, c'était pour travailler,&mdash;ceux-ci
+avec le père, celles-là avec la mère.</p>
+
+<p>Jusqu'à la Restauration, ils s'étaient contentés de
+cette petite existence, qui d'ailleurs était celle de
+leurs concurrents les plus riches, mais à cette époque
+le dernier des ducs d'Elbeuf ayant mis en vente ce
+qui lui restait de propriétés, ils avaient acheté le
+château du Thuit, aux environs de Bourgtheroulde.
+A la vérité, ce nom de «château» les avait un moment
+arrêtés et failli empêcher leur acquisition;
+mais de ce château dépendaient une ferme dont les
+terres étaient en bon état, des bois qui rejoignaient
+la forêt de la Londe; l'occasion se présentait avantageuse,
+et les bois, la ferme et les terres avaient fait
+passer le château, que d'ailleurs ils s'étaient empressés
+de débaptiser et d'appeler «notre maison du
+Thuit», se gardant soigneusement de tout ce qui
+pouvait donner à croire qu'ils voulaient jouer aux
+châtelains: petits bourgeois étaient leurs pères,
+petits bourgeois ils voulaient rester, mettant leur
+ostentation dans la modestie.</p>
+
+<p>Cependant cette acquisition du Thuit avait nécessairement
+amené avec elle de nouvelles habitudes.
+Jusque-là toutes les distractions de la famille consistaient
+en promenades aux environs le dimanche,
+aux roches d'Orival, au chêne de la Vierge, en
+parties dans la forêt qui, quelquefois, en été, se prolongeaient
+par le château de Robert-le-Diable jusqu'à
+la Bouille, pour y manger des douillons et des matelotes.
+Mais on ne pouvait pas tous les samedis,
+par le mauvais comme par le beau temps, s'en aller
+au Thuit à pied à la queue leu-leu; il fallait une voiture;
+on en avait acheté une; une vieille calèche d'occasion
+encore solide, si elle était ridicule; et, comme
+les harnais vendus avec elle étaient plaqués en argent,
+on les avait récurés jusqu'à ce qu'il ne restât
+que le cuivre, qu'on avait laissé se ternir. Tous les
+samedis, après la paye des ouvriers, la famille s'était
+entassée dans le vieux carrosse chargé de provisions,
+et par la côte de Bourgtheroulde, au trot pacifique
+de deux gros chevaux, elle s'en était allée à la maison
+du Thuit, où l'on restait jusqu'au lundi matin; les
+enfants passant leur temps à se promener à travers
+les bois, les parents parcourant les terres de la ferme,
+discutant avec les ouvriers les travaux à exécuter,
+estimant les arbres à abattre, toisant les tas de cailloux
+extraits dans la semaine écoulée.</p>
+
+<p>Cependant ces moeurs qui étaient alors celles de
+la fabrique elbeuvienne s'étaient peu à peu modifiées;
+le bien-être, le brillant, le luxe, la vie de plaisir, jusque-là
+à peu près inconnus, avaient gagné petit à
+petit, et l'on avait vu des fils enrichis abandonner
+le commerce paternel, ou ne le continuer que mollement,
+avec indifférence, lassitude ou dégoût. A quoi
+bon se donner de la peine? Ne valait-il pas mieux
+jouir de leur fortune dans les terres qu'ils achetaient,
+ou les châteaux qu'ils se faisaient construire avec le
+faste de parvenus?</p>
+
+<p>Mais les Adeline n'avaient pas suivi ce mouvement,
+et chez eux les habitudes, les usages, les procédés
+de la vieille maison étaient en 1830 ce qu'ils
+avaient été en 1800, en 1870 ce qu'ils avaient été en
+1850. Quand la vapeur avait révolutionné l'industrie,
+ils ne l'avaient point systématiquement repoussée
+mais ils ne l'avaient admise que prudemment, au moment
+juste où ils auraient déchu en ne l'employant
+pas; encore, au lieu de se lancer dans des installations
+coûteuses, s'étaient-ils contentés de louer à un
+voisin la force motrice nécessaire à la marche de
+leurs métiers mécaniques. Bonnes pour leurs concurrents,
+les innovations, mauvaises pour eux. Ils
+étaient les plus hauts représentants de la fabrique
+en chambre, ils voulaient rester ce qu'ils avaient
+toujours été. Les manufactures puissantes qui
+s'étaient élevées autour d'eux ne les avaient point
+tentés. Ils n'enviaient point ces casernes vitrées en
+serres et ces hautes cheminées qui, jour et nuit, vomissaient
+des tourbillons de fumée. C'était le chiffre
+d'affaires qui seul méritait considération, et le leur
+était supérieur à ceux de leurs rivaux. Ils pouvaient
+donc continuer la vieille industrie elbeuvienne, celle
+où les nombreuses opérations de la fabrication du
+drap, le dégraissage de la laine en suint, la teinture,
+le séchage, le cardage, la filature, le bobinage,
+l'ourdissage, le tissage, le dégraissage en pièces, le
+foulage, le lainage, le tondage, le décatissage s'exécutent
+au dehors dans des ateliers spéciaux ou chez
+l'ouvrier même, et où la fabrique ne sert qu'à visiter
+les produits de ces diverses opérations et à
+créer la nouveauté au moyen de l'agencement des
+fils et du coloris.</p>
+
+<p>Ailleurs qu'à Elbeuf cette prudence et ces façons
+de gagne-petit eussent peut-être amoindri et déconsidéré
+les Adeline, mais en Normandie on estime
+avant tout la prudence et on respecte les gagne-petit.
+Quand on disait: «Voyez les Adeline», ce
+n'était pas avec pitié, c'était avec envie quelquefois
+et le plus souvent avec admiration. Avec eux on
+écrasait les imprudents qui s'étaient ruinés, aussi
+bien que les parvenus fils d'<i>épinceteuses</i> ou de <i>rentrayeuses</i>
+qui, au lieu de continuer le commerce de
+leurs pères, jouaient à la grande vie dans leurs hôtels
+ou leurs châteaux.</p>
+
+<p>Constant Adeline, le chef de la maison actuelle,
+était le digne héritier de ces sages fabricants; d'aucun
+de ses pères on n'avait pu dire aussi justement
+que de lui: «Voyez Adeline»; et on l'avait dit, on
+l'avait répété à satiété, à propos de tout, dans toutes
+les circonstances:&mdash;dès le collège où il s'était
+montré intelligent et studieux, bon camarade, estimé
+de ses professeurs, le Benjamin de l'aumônier,
+heureux de trouver en lui un garçon élevé chrétiennement
+et de complexion religieuse, ce qui était
+rare dans la génération de 1830;&mdash;plus tard au
+tribunal de Commerce, au conseil général et enfin à
+la Chambre, où il était un excellent député, appliqué
+au travail, vivant en dehors des intrigues de couloir,
+ne parlant que sur ce qu'il connaissait à fond et
+alors se faisant écouter de tous, votant selon sa conscience
+tantôt pour, tantôt contre le ministère, sans
+qu'aucune considération de groupe ou d'intérêt particulier
+pesât sur lui.</p>
+
+<p>A un certain moment cependant, ce modèle avait
+inspiré des craintes à ses amis. Après avoir travaillé
+quelques années dans la fabrique paternelle en sortant
+du collège, il avait fait un voyage d'études en
+Allemagne, en Autriche, en Russie, et alors on avait
+dit, à Elbeuf, qu'une femme galante l'accompagnait;
+un acheteur en laines les avait rencontrés dans des
+casinos, où Adeline jouait gros jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Un Adeline! Etait-ce possible? Un garçon si
+sage! La «femme galante», on la lui pardonnait; il
+faut bien que jeunesse se passe. Mais les casinos?</p>
+
+<p>Épouvanté, le père avait couru en Allemagne, ne
+s'en rapportant à personne pour sauver son fils.
+Celui-ci n'avait fait aucune résistance, et, soumis,
+repentant, il était revenu à Elbeuf: il s'était laissé
+entraîner; comment? il ne le comprenait pas, n'aimant
+pas le jeu; mais humilié d'avoir perdu son argent,
+il avait voulu le rattraper.</p>
+
+<p>On l'avait alors marié.</p>
+
+<p>Et depuis cette époque, il avait été, comme ses
+amis le disaient en plaisantant, l'exemple des maris,
+des fabricants, des juges au tribunal de Commerce,
+des conseillers généraux, des jurés d'exposition et
+et des députés.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez Adeline!</p>
+
+<p>Que lui manquait-il pour être l'homme le plus
+heureux du monde? N'avait-il pas tout,&mdash;l'estime,
+la considération, les honneurs, la fortune?&mdash;et une
+honnête fortune, loyalement acquise si elle n'était
+pas considérable.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>C'était dans le gros public qu'on parlait de la fortune
+des Adeline, là où l'on s'en tient aux apparences
+et où l'on répète consciencieusement les
+phrases toutes faites sans s'inquiéter de ce qu'elles
+valent; il y avait cent cinquante ans que cette fortune
+était monnaie courante de la conversation à
+Elbeuf, on continuait à s'en servir.</p>
+
+<p>Mais, parmi ceux qui savent et qui vont au fond
+des choses, cette croyance à une fortune, solide et
+inébranlable, commençait à être amoindrie.</p>
+
+<p>A sa mort, le père de Constant Adeline avait laissé
+deux fils: Constant, l'aîné, chef de la maison d'Elbeuf,
+et Jean, le cadet, qui, au lieu de s'associer avec
+son frère, avait fondé à Paris une importante maison
+de laines en gros, si importante qu'elle avait des
+comptoirs de vente au Havre et à Roubaix, d'achat
+à Buenos-Ayres, à Moscou, à Odessa, à Saratoff.
+Celui-là n'avait que le nom des Adeline; en réalité,
+c'était un ambitieux et un aventureux; la fortune
+gagnée dans le commerce petit à petit lui paraissait
+misérable, il lui fallait celle que donne en quelques
+coups hardis la spéculation. S'il avait vécu, peut-être
+l'eût-il réalisée. Mais, surpris par la mort, il avait
+laissé de grosses, de très grosses affaires engagées
+qui s'étaient liquidées par la ruine complète&mdash;la
+sienne, celle de sa femme, celle de sa mère. A la
+vérité, elles pouvaient ne pas payer, mais alors
+c'était la faillite. Elles s'étaient sacrifiées et l'honneur
+avait été sauf. Pour acquitter ce lourd passif, la
+femme avait abandonné tout ce qu'elle possédait, et
+la mère, après avoir vendu ses propriétés et ses
+valeurs mobilières, s'était encore fait rembourser
+par son fils aîné la part qui lui revenait dans la
+maison d'Elbeuf. Constant eût pu résister à la
+demande de sa mère; en tout cas, il eût pu ne donner
+que la moitié de cette part; il l'avait donnée entière,
+autant par respect pour la volonté de sa mère que
+pour l'honneur de son nom qui ne devait pas figurer
+au tableau des faillites.</p>
+
+<p>Un commerçant ne retire pas douze cent mille
+francs de ses affaires sans embarras et sans trouble,
+cependant Constant Adeline avait pu s'imposer cette
+saignée sans compromettre, semblait-il, la solidité de
+sa maison; s'il s'en trouvait un peu gêné, quelques
+bonnes années combleraient ce trou; il n'avait qu'à
+travailler.</p>
+
+<p>Mais justement à cette époque avait commencé
+une crise commerciale qui dure encore, et un changement
+radical dans la mode qui, à la nouveauté
+en tissu foulé, fabriqué à Elbeuf depuis trente ou
+quarante ans avec une supériorité reconnue, a fait
+préférer le tissu fortement serré en chaîne et en
+trame, fabriqué en Angleterre et à Roubaix;&mdash;au
+lieu des bonnes années attendues, les mauvaises
+s'étaient enchaînées; au lieu de travailler pour
+combler le trou creusé, il avait fallu travailler pour
+qu'il ne s'agrandit pas démesurément, et encore n'y
+avait-on pas réussi. Car, pour la nouveauté beaucoup
+plus que pour les autres industries, les crises sont
+une cause de ruine: il en est d'elle comme des primeurs,
+elle ne se garde pas. Une pièce de drap uni,
+noir, vert, bleu, reste en magasin sans autre inconvénient
+pour le fabricant que la perte d'intérêt de l'argent
+avancé et du bénéfice manqué. Une pièce de
+nouveauté ne peut pas y rester, le mot même le dit.
+Lorsque tout a été disposé par le fabricant pour
+faire une étoffe neuve: mélange de la matière, laine
+de telle espèce avec telle autre laine ou avec la soie;
+teinture de ces laines et de cette soie; filature selon
+l'effet cherché; tissage d'après certaines combinaisons
+déterminées pour le dessin, la force, la façon; apprêt
+spécial aussi varié dans ses combinaisons que celles
+de la teinture, de la filature et du tissage&mdash;il faut
+que cette étoffe soit vendue à son heure précise et
+pour la saison en vue de laquelle elle a été créée, ou
+la saison suivante elle ne vaut plus rien. Et comment
+la vendre quand, par suite d'une raison quelconque,
+crise commerciale ou changement de mode, les
+acheteurs pour lesquels on a travaillé ne se présentent
+pas? La mode, le fabricant doit la pressentir, et
+tant pis pour lui s'il est sa victime. Mais il n'a pas
+la responsabilité des crises commerciales, il n'est
+ni ministre ni roi, et ce n'est pas lui qui souffle ou
+écarte les maladies, les fléaux et les guerres.</p>
+
+<p>Député, Constant Adeline ne pouvait plus s'occuper
+de sa fabrique comme au temps de sa jeunesse,
+du matin au soir, mais, pour passer ses journées
+au palais Bourbon, il ne l'abandonnait pas cependant.
+Elbeuf n'est qu'à deux heures et demie de
+Paris; tous les samedis, après la séance, il prenait le
+train, et à neuf heures et demie il arrivait chez lui,
+où il trouvait les siens qui l'attendaient. Ce jour-là,
+le dîner retardé était un souper; et tout le monde,
+même la vieille madame Adeline, âgée de quatre-vingt-quatre
+ans, infirme et paralysée des jambes,
+qu'on appelait «la Maman», même la jeune Léonie
+Adeline, fille de Jean Adeline, qui depuis la mort de
+sa mère demeurait chez son oncle, ne se mettait à
+table qu'après que le chef de la famille s'était assis
+à sa place, vide pendant toute la semaine; les visages
+étaient épanouis, et, malgré le retard qui avait dit
+aiguiser les appétits, on causait plus qu'on ne mangeait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vas-tu, la Maman?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon garçon; et toi? Il y a encore eu du
+tapage à la Chambre cette semaine, tu as dû te brûler
+<i>les sangs</i>, c'est vraiment trop <i>arkanser</i>.</p>
+
+<p>La Maman, restée vieille Elbeuvienne, avait conservé,
+sans se donner la peine de les modifier en
+rien, ses usages d'autrefois aussi bien pour la toilette
+que pour le langage et le parler: en été ses
+robes étaient en indienne de Rouen, en hiver en
+drap d'Elbeuf; ses bonnets de tulle noir garnis de
+dentelle étaient à la mode de 1840, la dernière à
+laquelle elle eût fait des concessions; et avec un
+accent traînant elle lâchait les mots de patois normand
+et les locutions elbeuviennes avec lesquelles
+elle avait été élevée, sans s'inquiéter des effarements
+de ses petites-filles qui, n'osant pas la reprendre en
+face, insinuaient adroitement que les <i>chaircuitiers</i>
+s'appelaient maintenant des charcutiers, que les
+<i>castoroles</i> sont devenues des casseroles, et que «ne
+rien faire de bon» vaut mieux qu'<i>arkanser</i>, qu'on
+doit traduire pour ceux qui n'entendent pas le normand.</p>
+
+<p>Il fallait qu'Adeline expliquât pourquoi on avait
+<i>arkansé</i>, car la Maman, assise du matin au soir dans
+son fauteuil roulant, lisait l'<i>Officiel</i> d'un bout à
+l'autre, et elle ne lui faisait grâce d'aucun détail,
+plus au courant de ce qui se passait à la Chambre
+que bien des députés. Quand son fils avait parlé,
+elle discutait les raisons que ses contradicteurs lui
+avaient opposées et les pulvérisait, s'indignant que
+tout le monde n'eût pas voté comme lui. Sur un
+seul point, elle le blâmait&mdash;c'était sur tout ce qui
+touchait aux choses religieuses; ne mettrait-il donc
+jamais la religion au-dessus de la politique? Quel
+chagrin pour elle que dans ces questions il ne votât
+point comme elle aurait voulu! il était si soumis, si
+pieux, quand il était petit!</p>
+
+<p>Respectueusement il se défendait, mais le plus
+souvent il cherchait à changer la conversation en
+faisant signe à sa femme ou à sa fille de venir à son
+secours; il en avait assez de la politique, et ce
+n'était point pour reprendre et continuer les discussions
+de la semaine qu'il avait hâte d'arriver chez
+lui. C'était pour se retrouver avec les siens dans
+cette maison toute pleine de souvenirs, où il avait
+été enfant, où il avait grandi, où son père était mort,
+où il s'était marié, où sa fille était née, où il n'y
+avait pas un meuble, pas un coin qui ne lui parlât
+au coeur et ne le reposât de la vie parisienne vide
+et fatigante qu'il menait pendant neuf mois. Comme
+ces vastes pièces un peu noires d'aspect, comme ces
+vieux meubles démodés qu'il avait toujours vus,
+ces fauteuils de style Empire, ces pendules en bronze
+doré à sujets mythologiques, ces fleurs en papier
+conservées sous des cylindres depuis la jeunesse de
+sa mère, lui étaient plus doux aux yeux que le mobilier
+du petit appartement de garçon qu'il occupait
+dans une maison meublée de la rue Tronchet.
+Comme le fumet du pot-au-feu qui lui chatouillait
+l'appétit dès qu'il poussait sa porte le disposait
+mieux à se mettre à table que les bouffées chaudes
+qui le frappaient au visage quand il entrait dans les
+restaurants parisiens où il mangeait seul! A mesure
+qu'il revenait dans son milieu d'autrefois, l'homme
+d'autrefois se retrouvait. Des cases de son cerveau
+s'ouvraient, d'autres se refermaient. Le Parisien
+restait à Paris, à Elbeuf il n'y avait plus que l'Elbeuvien,
+l'odeur fade des cuves d'indigo l'avait rajeuni;
+le commerçant remplaçait le député; il n'était plus
+que mari et père de famille.</p>
+
+<p>Aussi se fâchait-il contre la politique qu'il lui
+déplaisait de retrouver à Elbeuf: c'était de paroles
+affectueuses, de regards tendres qu'il avait besoin,
+du laisser-aller de l'intimité, de sorte que bien souvent,
+pendant que la Maman continuait ses discussions,
+ses approbations ou ses réprimandes, il
+oubliait de lui répondre ou ne le faisait qu'en
+quelques mots distraits: «Oui, maman; non,
+maman; tu as raison, certainement, sans aucun
+doute.»</p>
+
+<p>C'était assez indifféremment qu'à son retour
+d'Allemagne il s'était laissé marier par son père avec
+une jeune fille née dans une condition inférieure à
+la sienne, au moins pour la fortune, mais depuis
+vingt ans il vivait dans une étroite communion de
+sentiment et de pensée avec sa femme, car il s'était
+trouvé que celle qu'il avait acceptée pour la grâce
+de sa jeunesse était une femme douée de qualités
+réelles que chaque jour révélait: l'intelligence, la
+fermeté de la raison, la droiture du caractère, la
+bonté indulgente, et, ce qui pour lui était inappréciable
+depuis son entrée dans la vie politique&mdash;le
+flair et le génie du commerce qui faisaient d'elle
+une associée à laquelle il pouvait laisser la direction
+de la maison aussi bien pour la fabrication que
+pour la vente. Pendant qu'à Paris il s'occupait des
+affaires de la France, à Elbeuf elle dirigeait d'une
+main aussi habile que ferme celles de la fabrique;
+en vraie femme de commerce, comme il n'était pas
+rare d'en rencontrer autrefois derrière les rideaux
+verts d'un comptoir, mais comme on n'en voit plus
+maintenant, trouvant encore le temps d'accomplir
+avec un seul commis la besogne du bureau: la correspondance,
+la comptabilité, la caisse et la paye
+qu'elle faisait elle-même.</p>
+
+<p>Si bon commerçant que fût Adeline, ce n'était
+cependant pas d'affaires qu'il avait hâte de s'entretenir
+en arrivant chez lui&mdash;ces affaires, il les connaissait,
+au moins en gros, par les lettres que sa
+femme lui écrivait tous les soirs; c'était sa femme
+même, c'était sa fille qui occupaient son coeur, et
+tout en mangeant, tout en répondant avec plus ou
+moins d'à-propos à sa mère, ses yeux allaient de l'une
+à l'autre. S'il aimait celle-ci tendrement, il adorait
+celle-là, et il n'était pas rare que tout à coup il s'interrompît
+pour se pencher vers elle et l'embrasser
+en la prenant dans ses bras:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma petite Berthe, es-tu contente du
+retour du papa?</p>
+
+<p>Il la regardait, il la contemplait avec un bon
+sourire, fier de sa beauté qui lui semblait incomparable;
+où trouver une fille de dix-huit ans plus
+charmante? Elle avait des cheveux d'un blond soyeux
+qu'il ne voyait chez aucune autre, une fraîcheur de
+carnation, une profondeur, une tendresse dans le
+regard vraiment admirables, et avec cela si bonne
+de coeur, si facile, si aimable de caractère!</p>
+
+<p>Comme il ne voulait pas faire de jaloux, il avait
+aussi des mots affectueux pour la petite Léonie, sa
+nièce, âgée de douze ans, dont il était le tuteur et
+qui vivait chez lui, travaillant sous la direction de
+maîtres particuliers, parce qu'elle était trop faible
+de santé pour être envoyée à Rouen au couvent des
+Dames de la Visitation où toutes les filles des Adeline
+avaient été élevées.</p>
+
+<p>Le dîner se prolongeait; quand il était fini, l'heure
+était avancée; alors il roulait lui-même sa mère
+jusqu'à la chambre qu'elle occupait au rez-de-chaussée,
+de plain-pied avec le salon, depuis qu'elle
+était paralysée; puis, après avoir embrassé Berthe
+et Léonie, qui montaient à leurs chambres, il passait
+avec sa femme dans le bureau, et alors commençait
+entre eux la causerie sérieuse, celle des affaires, qui,
+plus d'une fois, se prolongeait tard dans la nuit.</p>
+
+<p>Ils avaient là sous la main les livres, la correspondance,
+les carrés d'échantillons, ils pouvaient
+discuter sérieusement et se mettre d'accord sur ce
+qui, pendant la semaine, avait été réservé: elle lui
+rendait compte de ce qu'elle avait fait et de ce qu'elle
+voulait faire; à son tour, il racontait ses démarches
+à Paris dans l'intérêt de leur maison, il disait quels
+commissionnaires, quels commerçants il avait vus,
+et, tirant de ses poches les échantillons qu'il avait pu
+se procurer chez les marchands de drap et chez les
+tailleurs, ils les comparaient à ceux qui avaient été
+essayés chez eux.</p>
+
+<p>Pendant quelques années, quand ils avaient arrêté
+ces divers points, leur tâche était faite pour la soirée:
+la semaine finie était réglée, celle qui allait commencer
+était décidée; mais des temps durs avaient
+commencé où les choses ne s'étaient plus arrangées
+avec cette facilité: la consommation se ralentissant,
+il fallait être plus accommodant pour la vente et accepter
+des acheteurs avec lesquels les petits fabricants
+seuls, forcés de courir des aventures, avaient
+consenti à traiter jusqu'à ce jour; de grosses faillites
+avaient été le résultat de ce nouveau système; elles
+s'étaient répétées, enchaînées, et il était arrivé un moment
+où la maison Adeline, autrefois si solide, avait
+eu de la peine à combiner ses échéances.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Un soir qu'on attendait Adeline, la famille était
+réunie dans le bureau dont on venait de fermer les
+volets après le départ des ouvriers et des employés.
+Dans son fauteuil, la Maman achevait la lecture de
+l'<i>Officiel</i>, Berthe tournait les pages d'un livre à
+images, devant un pupitre Léonie achevait ses devoirs,
+et en face d'elle madame Adeline couvrait
+de chiffres un cahier formé de lettres de faire part
+qui, cousues ensemble, servaient de brouillon et
+économisaient une main de papier écolier. La cour
+si bruyante dans la journée était silencieuse; au dehors,
+on n'entendait que les rafales d'un grand vent
+de novembre, et dans le bureau que le poêle qui
+ronflait, le gaz qui chantait et la plume de madame
+Adeline courant sur la papier. De temps en temps
+elle s'interrompait pour consulter un carnet ou un
+registre, puis le frôlement de sa main descendant le
+long des colonnes de ses additions, recommençait.
+C'était hâtivement qu'elle faisait son travail, et le
+geste avec lequel elle tirait ses barres trahissait une
+main agitée.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez une erreur de caisse, ma
+bru? demanda la Maman.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>La Maman, relevant ses lunettes, la regarda longuement</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui ne va pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien.</p>
+
+<p>Autrefois, la Maman ne se serait pas contentée de
+cette réponse, car évidemment, puisqu'il n'y avait
+pas d'erreur de caisse, quelque chose préoccupait sa
+bru; mais depuis qu'elle s'était fait rembourser sa
+part de propriété dans la maison de commerce, elle
+n'avait plus la même liberté de parole. Ce remboursement
+ne s'était pas fait sans résistance, sinon
+chez Adeline soumis à la volonté de sa mère, au
+moins chez madame Adeline. Qu'une mère avec
+deux enfants donnât la moitié de sa fortune à l'un
+de ses fils, il n'y avait rien à dire, mais qu'elle
+voulût la donner entière en dépouillant ainsi l'un
+pour l'autre, ce n'était pas juste. Et la bru s'était
+expliquée là-dessus avec la belle-mère nettement.
+De ce jour, les relations entre elles avaient changé
+de caractère. Quand la Maman possédait la moitié de
+la maison de commerce, elle était une associée, et
+on lui devait les comptes qu'on rend à un associé.
+Sa part remboursée, les inventaires ne lui avaient
+plus été communiqués, les comptes ne lui avaient
+plus été rendus. Qu'eût-elle pu demander? elle
+n'était plus rien dans cette maison. À la vérité, son
+fils semblait s'entretenir aussi librement avec elle
+qu'autrefois, mais le fils et la bru faisaient deux;
+d'ailleurs, c'était sur certains sujets seulement que
+cette liberté se montrait; sur la marche des affaires,
+ils étaient avec elle aussi réservés l'un que l'autre.
+Quand elle insistait près de Constant, il répondait
+invariablement que les choses allaient aussi bien
+qu'elles pouvaient aller; mais l'embarras et même
+la réticence se laissait voir dans ses réponses. Et
+alors, avec inquiétude, avec remords, elle se demandait
+si, en enlevant douze cent mille francs à
+son fils, elle ne l'avait pas mis dans une situation
+critique: les affaires allaient si mal, on parlait si
+souvent de faillites; les acheteurs qu'elle était habituée
+à voir autrefois venaient maintenant si rarement
+à Elbeuf. Si encore elle avait pu rejeter sur
+sa bru la responsabilité de cette situation, c'eût été
+un soulagement pour elle. Mais, malgré l'envie
+qu'elle en avait, cela ne semblait pas possible.
+Jamais, il fallait bien le reconnaître, la fabrique
+n'avait été dirigée avec plus d'intelligence et plus
+d'ordre; la surveillance était de tous les instants du
+haut jusqu'en bas, aussi bien pour les grandes que
+pour les petites choses; et dans tous les services on
+trouvait de ces économies ingénieuses que seules
+les femmes savent appliquer sans rien désorganiser
+et sans soulever des plaintes.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas pu insister, il avait fallu que, se
+contentant de ce rien, elle reprît la lecture de son
+journal: cependant, il était certain qu'il se passait
+quelque chose de grave; jamais elle n'avait vu sa
+bru aussi nerveuse, et cela était caractéristique
+chez une femme calme d'ordinaire, qui mieux que
+personne savait se posséder, et ne dire comme ne
+laisser paraître que ce qu'elle voulait bien.</p>
+
+<p>Cependant, si absorbée qu'elle voulût être dans sa
+lecture, elle ne pouvait pas ne pas entendre les
+coups de plume qui rayaient le papier; à un certain
+moment, n'y tenant plus, elle risqua encore une
+question:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous craignez quelque nouvelle faillite?</p>
+
+<p>&mdash;MM. Bouteillier frères ont suspendu leurs
+payements.</p>
+
+<p>Madame Adeline reprit ses comptes en femme qui
+voudrait n'être pas interrompue; mais l'angoisse de
+la Maman l'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes engagée avec eux pour une grosse
+somme?</p>
+
+<p>&mdash;Assez grosse.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle vous manque pour votre échéance?</p>
+
+<p>&mdash;Constant doit m'apporter les fonds.</p>
+
+<p>Le soulagement qu'éprouva la Maman l'empêcha
+de remarquer le ton de cette réponse: quand son
+fils devait faire une chose, il la faisait, on pouvait
+être tranquille. La suspension de payement des
+frères Bouteillier suffisait et au delà pour expliquer
+l'état nerveux de madame Adeline; ils étaient parmi
+les meilleurs clients de la maison, les plus anciens,
+les plus fidèles, et leur disparition se traduirait par
+une diminution de vente importante. Sans doute
+cela était fâcheux, mais non irrémédiable; elle
+avait foi dans la maison de son fils au même point
+que dans la fortune d'Elbeuf, et n'admettait pas que
+la crise qu'on traversait ne dût bientôt prendre fin;
+les beaux jours qu'elle avait vus reviendraient, il
+n'y avait qu'à attendre. Elle demandait à Dieu de
+vivre jusque-là; si après avoir sauvé l'honneur
+des Adeline elle pouvait voir la solidité de leur
+maison assurée, elle serait contente et mourrait en
+paix. Depuis soixante-cinq ans elle n'avait pas
+manqué une seule fois, excepté pendant ses couches,
+la messe de sept heures à Saint-Étienne, où, par sa
+piété, elle avait fait l'édification de plusieurs générations
+de dévotes, mais jamais on ne l'avait vue
+prier avec autant de ferveur que depuis que les affaires
+de son fils lui semblaient en danger. Bien
+qu'elle ne quittât pas son fauteuil roulant et ne pût
+pas se prosterner â genoux, au mouvement de ses
+lèvres et à l'exaltation de son regard on sentait
+l'ardeur de sa prière. Ses yeux ne quittaient pas la
+verrière où saint Roch, patron des cardeurs, tisse,
+avec des ouvriers, du drap sur un métier des vieux
+temps et c'était lui qu'elle implorait particulièrement
+pour son fils comme pour son pays natal.</p>
+
+<p>La plume de madame Adeline continuait à courir
+sur son brouillon quand dans la cour on entendit
+un bruit de pas. Qui pouvait venir? Il semblait qu'il
+y eût deux personnes. Les pas s'arrêtèrent â la porte
+du bureau, où discrètement on frappa quelques
+coups.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, faut-il ouvrir? demanda Léonie, se
+levant avec l'empressement d'un enfant qui saisit
+toutes les occasions d'interrompre un travail ennuyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans doute, répondit madame Adeline,
+bien qu'un peu surprise qu'à cette heure on frappât
+â cette porte et non à celle de l'appartement.</p>
+
+<p>Les verrous furent promptement tirés et la porte
+s'ouvrit.</p>
+
+<p>-Ah! c'est M. Eck et M. Michel, dit Léonie.</p>
+
+<p>C'était en effet le chef de la maison Eck et Debs,
+le père Eck, comme on l'appelait à Elbeuf, accompagné
+d'un de ses neveux.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ponchour, matemoiselle</i>, dit le père Eck avec
+son plus pur accent alsacien et en entrant dans le
+bureau, suivi de son neveu.</p>
+
+<p>L'oncle était un homme de soixante ans environ,
+rond de corps et rond de manières, court de jambes
+et court de bras, à la physionomie ouverte, gaie et
+fine, dont les cheveux frisés, le nez busqué et le
+teint mat trahissaient tout de suite l'origine sémitique;
+le neveu, au contraire, était un beau jeune
+homme élancé, avec des yeux de velours, et des
+dents blanches qui avaient l'éclat de la nacre entre
+des lèvres sanguines et une barbe noire frisée.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ponchour, mestames Ateline</i>, continua M. Eck,
+<i>Ponchour, matemoiselle Perthe</i>.</p>
+
+<p>Ce dernier bonjour fut accompagné d'une révérence.</p>
+
+<p>-<i>Gomment</i>, continua-t-il, M. <i>Ateline</i> n'est <i>bas</i>-là,
+je <i>groyais</i> qu'il <i>tevait refenir te ponne</i> heure; et, en
+<i>foyant te</i> la lumière au <i>pureau</i>, j'ai <i>gru</i> que c'était lui
+qui <i>trafaillait; foilà gomment</i> j'ai frappé à cette <i>borte</i>;
+excusez-moi, <i>mestames</i>.</p>
+
+<p>Ce fut une affaire de leur trouver des sièges, car
+le bureau était meublé avec une simplicité véritablement
+antique: une table en bois noir, deux pupitres,
+des rayons en sapin régnant tout autour de
+la pièce pour les registres et la collection des échantillons
+de toutes les étoffes fabriquées par la maison
+depuis près de cent ans, quatre chaises en paille, et
+c'était tout; pendant deux cents ans, cela avait suffi
+à plus de trois cent millions d'affaires.</p>
+
+<p>C'était après la guerre que les Eck et Debs, établis
+jusque-là en Alsace, avaient quitté leur pays pour
+venir créer à Elbeuf une grande manufacture de
+«draps lisses, élasticotines, façonnés noirs et couleurs»,
+comme disaient leurs en-têtes, où s'accomplissaient,
+sans le secours d'aucun intermédiaire,
+toutes les opérations par lesquelles passe la laine
+brute pour être transformée en drap prêt à être livré
+à l'acheteur, et tout de suite ils étaient entrés en
+relations avec Constant Adeline, que son caractère
+autant que sa position mettaient au-dessus de l'envie
+et de la jalousie, et auprès de qui ils avaient
+trouvé un accueil plus libéral qu'auprès de beaucoup
+d'autres fabricants. Sans arriver à l'amitié, ces
+relations s'étaient continuées, s'étendant même aux
+familles. A la vérité, madame Adeline mère n'avait
+point vu madame Eck mère, une vieille femme de
+quatre-vingts ans, aussi fervente dans la religion
+juive qu'elle pouvait l'être dans la sienne; mais
+mesdames Eck et Debs faisaient à madame Constant
+Adeline des visites que celle-ci leur rendait, et les
+enfants, les deux frères Eck et les trois frères Debs
+avaient plus d'une fois dansé avec Berthe.</p>
+
+<p>Les politesses échangées, le père Eck prit son air
+bonhomme, et, regardant le cahier sur lequel madame
+Adeline faisait ses chiffres:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Touchours à l'oufrage, matame Ateline</i>, dit-il,
+je <i>foutrais bien afoir</i> une <i>embloyée gomme fous</i> et...
+au même <i>brix</i>.</p>
+
+<p>Et il partit d'un formidable éclat de rire, car il
+était toujours le premier à sonner la fanfare pour
+ses plaisanteries, sans s'inquiéter de savoir s'il n'était
+pas quelquefois le seul à les trouver drôles.</p>
+
+<p>Mais ses éclats de rire se calmaient comme ils
+partaient, c'est-à-dire instantanément; il prit une
+figure grave, presque désolée:</p>
+
+<p>&mdash;<i>A brobos, matame Ateline, afez-fous tes noufelles</i>
+de MM. Bouteillier frères? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai reçu ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fous safez</i> qu'ils <i>susbendent</i> leurs <i>bayements</i>?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'on m'écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que <i>fous</i> étiez engagés <i>afec</i> eux?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous? Oh! non. Ils auraient <i>pien foulu</i>, mais
+nous n'avons <i>bas foulu</i>, nous. <i>Tebuis</i> trois ans, ils
+ne <i>m'insbiraient blus gonfiance</i>; c'était <i>tes chens</i> qui
+menaient <i>drop</i> de <i>drain: abbardement</i> aux Champs-Élysées,
+château aux <i>enfirons</i> de <i>Baris, filla</i> à Trouville,
+<i>séchour</i> à Cannes pendant l'hiver, cela ne <i>bouvait bas turer</i>.</p>
+
+<p>Il y eut un silence; le père Eck paraissait assez
+gêné, et madame Adeline l'était aussi jusqu'à un
+certain point, se demandant ce que pouvait signifier
+cette visite insolite; elle voulut lui venir en aide:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes satisfait de vos nouveaux
+procédés de teinture? demanda-t-elle en portant la
+conversation sur un sujet de leur métier, qui pouvait
+fournir une inépuisable matière et que d'ailleurs
+elle était bien aise de tirer au clair.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! <i>drès satisvait</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous revient vraiment moins cher que,
+chez MM. Blay?</p>
+
+<p>Il ouvrit la bouche pour répondre, puis il la referma,
+et ce fut seulement après quelques secondes
+de réflexion qu'il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Matame Ateline, matame Adeline</i>, je ne <i>beux bas
+fous tire, l'infentaire</i> n'a <i>bas</i> été <i>vait</i>.</p>
+
+<p>Cela fut répondu avec une bonhomie si parfaite
+qu'on aurait pu croire à sa sincérité, mais il la compromit
+malheureusement en se hâtant de changer
+de sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Quand <i>fous foutrez fenir</i> à la maison, <i>chaurai</i>
+le <i>blaisir</i> de <i>fous</i> montrer ça; mais ce que je <i>foutrais
+pien fous</i> montrer, c'est nos nouveaux métiers-fixes
+à <i>filer</i>; c'est <i>fraiment</i> une <i>pelle infention</i>; seulement
+<i>tepuis</i> un an que nous les avons installés, tous les
+fils cassaient, nous allions faire <i>bour</i> cinquante mille
+<i>vrancs</i> de <i>véraille</i>, quand mon <i>betit</i> Michel a <i>drouvé</i>
+un <i>bervectionnement</i> aussi simple que <i>barvait</i>; il faut
+voir ça; je lui ai fait <i>brendre</i> un <i>prefet</i>. Il a vraiment
+le <i>chénie</i> de la mécanique, ce garçon-là.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que M. Michel va directement exploiter
+son brevet?</p>
+
+<p>&mdash;Il le <i>fentra</i>; tous les Eck, tous les Debs restent
+ensemble, <i>touchoure</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on appelle à Elbeuf les Cocodès, dit
+Michel en riant et en répétant une plaisanterie qui
+était spirituelle à Elbeuf.</p>
+
+<p>Il y eut encore un silence, puis M. Eck se levant,
+vint auprès de madame Adeline: </p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je <i>bourrais fous tire</i> un mot en <i>barticulier</i>?</p>
+
+<p>Passant la première, madame Adeline le conduisit
+dans le salon.</p>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>&mdash;Quelle mauvaise nouvelle lui apportait-on?</p>
+
+<p>Ce fut la question que madame Adeline, troublée,
+se posa, mais qu'elle eut la force, cependant, de
+retenir pour elle.</p>
+
+<p>Bien qu'elle n'eût aucune raison de se défier de
+M. Eck, qu'elle savait droit en affaires, brave homme
+et bonhomme dans les relations de la vie, elle avait
+été si souvent, en ces derniers temps, frappée de
+coups qui s'abattaient sur elle à l'improviste et tombaient
+précisément d'où on n'aurait pas dû les attendre,
+qu'elle se tenait toujours et avec tous sur
+ses gardes, inquiète et craintive.</p>
+
+<p>Dans la ville, on disait que les Eck et Debs tentaient
+depuis longtemps des essais pour fabriquer la
+nouveauté mécaniquement et en grand comme ils
+fabriquaient le drap lisse: était-ce là la cause de cette
+visite étrange? Dans ces Alsaciens ingénieux qui
+savaient si bien s'outiller et qui réussissaient quand
+tant d'autres échouaient, allait-elle rencontrer des
+concurrents qui rendraient plus difficile encore la
+marche de ses affaires!</p>
+
+<p>Etait-ce un danger menaçant leur maison ou la
+situation politique de son mari qu'il venait lui signaler
+dans un sentiment de bienveillance amicale?</p>
+
+<p>De quelque côté que courût sa pensée, elle ne
+voyait que le mauvais sans admettre le bon ou l'heureux;
+et ce qui augmentait son trouble, c'était de
+voir l'embarras qui se lisait clairement sur cette
+physionomie ordinairement ouverte et gaie.</p>
+
+<p>Elle s'était assise en face de lui, le regardant,
+l'examinant, et elle attendait qu'il commençât; ce
+qu'il avait à dire était donc bien difficile?</p>
+
+<p>Enfin il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous nous sommes expatriés <i>pour fenir
+à Elpeuf</i>, nous n'<i>afons pas drouvé</i> ici tout le monde
+bien <i>tisposé</i> à nous recevoir. On <i>tisait</i>: «Qu'est-ce
+qu'ils <i>fiennent</i> faire; nous n'<i>afons bas pesoin t'eux</i>?
+M. <i>Ateline</i> n'a <i>bas</i> été parmi ceux-là, au <i>gontraire</i>, il
+n'a obéi qu'à un sentiment patriotique pour les exilés
+et aussi pour sa ville où nous apportions du <i>trafail</i>;
+et cela, <i>matame</i>, nous a été au coeur; <i>tans</i> la position
+où nous étions, quittant notre pays, recommençant
+la vie à un âge où beaucoup ne <i>bensent blus</i> qu'au
+repos, nous <i>afons</i> été heureux de <i>troufer</i> une main
+loyalement <i>ouferte</i>.</p>
+
+<p>Ces paroles n'indiquaient rien de mauvais, l'inquiétude
+de madame Adeline se détendit.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'année <i>ternière</i>, continua M. Eck, nous
+<i>afons</i> eu le chagrin de perdre mon <i>peau</i>-frère Debs,
+nous <i>afons</i> encore retrouvé M. <i>Ateline. Fous safez</i> ce
+qui s'est passé à ce moment et comment des gens se
+sont récusés pour ne pas lui faire des funérailles
+convenables; on <i>tisait</i>: «Quel besoin d'honorer ce
+<i>chuif</i> qui est <i>fenu</i> nous faire concurrence?» Toutes
+sortes de mauvais sentiments s'étaient élevés contre
+le <i>chuif</i> autant que contre le fabricant, et ceux-là
+mêmes qui auraient dû se mettre en avant se sont
+mis en arrière. M. <i>Ateline</i> était alors à <i>Baris</i>, retenu
+<i>bar</i> les travaux de la Chambre, et il <i>bouvait</i> très <i>pien</i>
+y rester s'il avait <i>foulu</i>. Mais, <i>aferti</i> de ce qui se passait
+ici,&mdash;peut-être même est-ce <i>bar fous, matame</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je lui ai écrit.</p>
+
+<p>M. Eck se leva et avec une émotion grave il salua
+respectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime à <i>safoir</i>, comme je m'en <i>toutais</i>, que c'est
+<i>fous</i>. Enfin, <i>aferti</i>, il a quitté <i>Baris</i> et sur cette
+tombe, lui député, il n'a pas craint de <i>tire</i> ce qu'il
+pensait d'un honnête homme qui avait apporté ici
+une industrie faisant vivre <i>blus</i> de mille personnes,
+dans une ville où il y a tant de misère. Et pour cela
+il a trouvé des paroles qui retentissent toujours dans
+notre coeur, le mien et celui de tous les membres de
+notre famille.</p>
+
+<p>Il fit une pause, ému bien manifestement par ces
+souvenirs; puis reprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne <i>fous temantez</i> pas, <i>matame</i> pourquoi je rappelle
+cela; <i>fous</i> allez le savoir; c'est pour <i>fous</i> le <i>tire</i>
+que je <i>bous</i> ai demandé ce moment d'entretien <i>bartigulier</i>.
+Après ces <i>exbligations, fous gomprenez</i> quelle
+estime nous avons pour M. <i>Ateline</i> et <i>tans</i> quels
+termes nous <i>barlons</i> de lui: ma mère, ma soeur, ma
+femme, mes fils, mes <i>nefeux</i> et moi-même; il n'est
+<i>bersonne</i> à <i>Elpeuf</i> pour qui nous avons autant d'estime
+et, permettez-moi le mot, autant d'amitié. Ce
+qui vous touche nous intéresse et <i>pien</i> souvent nous
+nous sommes <i>réchouis</i> en apprenant une <i>ponne</i> affaire
+pour <i>fous</i>, comme nous nous sommes affligés
+en en apprenant une mauvaise:&mdash;ainsi celle de ces
+Bouteillier.</p>
+
+<p>Peu à peu, madame Adeline s'était rassurée: tout
+cela était dit avec une bonhomie et une sympathie si
+évidentes que son inquiétude devait se calmer
+comme elle s'était en effet calmée; mais à ces derniers
+mots, qui semblaient une entrée en matière
+pour une question d'argent, ses craintes la reprirent.
+Ces protestations de sympathie et d'amitié qui
+se manifestaient avec si peu d'à-propos n'allaient-elles
+aboutir à une conclusion cruelle, que M. Eck,
+qui n'était pas un méchant homme avait voulu
+adoucir en la préparant: c'était le terrible de sa situation
+de voir partout le danger.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, continua M. Eck, il n'y a <i>bas pésoin</i>
+d'être dans des conditions <i>bartigulières</i> pour
+être charmé en voyant mademoiselle <i>Perthe</i>: c'est
+une <i>pien cholie</i> personne... qui sera la fille de sa
+mère, et un jeune homme, alors même qu'il ne connaît
+pas sa famille, ne peut pas ne pas être séduit
+par elle, mais combien <i>blus</i> fortement doit-il l'être
+quand il partage les sentiments que je <i>fiens</i> de <i>fous</i>
+exprimer. C'est <i>chustement</i> le cas de mon <i>betit</i> Michel;
+je <i>tis betit</i> parce que je l'ai vu tout <i>betit</i>, mais
+c'est en réalité un sage garçon plein de sens, un
+travailleur, qui nous rend les <i>blus</i> grands services
+dans notre fabrique, et qui est <i>pien</i> le caractère le
+<i>blus</i> aimable, le <i>blus</i> facile, le <i>blus</i> affectueux, le <i>blus</i>
+égal que je <i>gonaisse</i>. Enfin <i>pref</i> il aime <i>matemoiselle
+Perthe</i>, et je vous <i>temande</i> pour lui la main de <i>fotre</i>
+fille.</p>
+
+<p>Bien des fois et depuis longtemps déjà, madame
+Adeline avait marié sa fille, choisissant son gendre
+très haut, alors que leurs affaires étaient en pleine
+prospérité, descendant un peu quand cette prospérité
+avait décliné, baissant à mesure qu'elles avaient
+baissé, jamais elle n'avait eu l'idée de Michel Debs.
+Un juif!</p>
+
+<p>Sa surprise fut si vive que M. Eck, qui l'observait,
+en fut frappé.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Je fois</i>, dit-il, que <i>fous</i> pensez à <i>matame Ateline</i>
+mère, qui est une personne si rigoureuse dans sa
+religion. Nous aussi nous <i>afons</i> notre mère qui pour
+notre religion n'est pas moins rigoureuse que la
+vôtre. C'est ce que j'ai <i>tit</i> à mon <i>betit</i> Michel quand
+il m'a <i>barlé</i> de ce mariage. «Et ta grand'mère, et la
+grand'mère de <i>mademoiselle Perthe</i>, hein!»</p>
+
+<p>Justement après être revenue un peu de son
+étourdissement, c'était à ces grand'mères qu'elle
+pensait, à celle de Berthe et à celle de Michel.</p>
+
+<p>De celle-ci, que personne ne voyait parce qu'elle
+vivait cloîtrée comme une femme d'Orient, tout le
+monde racontait des histoires que le mystère et l'inconnu
+rendaient effrayantes.</p>
+
+<p>Que n'exigerait-elle pas de sa bru, cette vieille
+femme soumise aux pratiques les plus étroites de sa
+religion? De quel oeil regarderait-elle une chrétienne
+à sa table, elle qui ne mangeait que de la
+viande pure, c'est-à-dire saignée par un sacrificateur,
+ouvrier alsacien versé dans les rites, qu'elle avait
+fait venir exprès?</p>
+
+<p>Bien qu'elle n'eût ni le temps ni le goût d'écouter
+les bavardages qui couraient la ville, madame Adeline
+n'avait pas pu ne pas retenir quelques-unes des
+bizarreries qu'on attribuait à cette vieille juive et ne
+pas en être frappée.</p>
+
+<p>Avant l'arrivée des Eck et des Debs à Elbeuf, on
+s'occupait peu des usages des juifs, mais du jour où
+cette vieille femme s'était installée dans sa maison,
+son rigorisme l'avait imposée à la curiosité et aussi
+à la critique. C'était monnaie courante de la conversation
+de raconter qu'elle se faisait apporter le
+gibier vivant pour que son sacrificateur le saignât;&mdash;qu'elle
+ne mangeait pas des poissons sans écailles;
+qu'on faisait traire son lait directement de la vache
+dans un pot lui appartenant;&mdash;qu'elle avait une
+vaisselle pour le gras, une autre pour le maigre;&mdash;que
+le poisson seul pouvait être arrangé au beurre,
+à l'huile ou à la graisse;&mdash;que, dans les repas où
+il était servi de la viande, elle ne mangeait ni fromage,
+ni laitage, ni gâteaux;&mdash;qu'on préparait sa nourriture
+le vendredi pour le samedi, et, comme ce
+jour-là les Israëlites ne doivent pas toucher au feu,
+on mettait une plaque de fer sur des braises, et sur
+cette plaque on plaçait le vase contenant les mets
+tout cuits, ce vase ne pouvait être pris que par des
+mains juives;&mdash;enfin, que ses cheveux coupés
+étaient recouverts d'un bandeau de velours, et
+qu'elle obligeait sa fille et sa belle-fille à ne pas laisser
+pousser leurs cheveux.</p>
+
+<p>Sans doute il y avait dans tout cela des exagérations,
+mais le vrai n'indiquait-il pas un rigorisme
+de pratiques religieuses peu encourageant? Elle le
+connaissait, ce rigorisme dans la foi, depuis vingt
+ans qu'elle en avait trop souffert auprès de sa belle-mère
+pour vouloir y exposer sa fille. Et puis, femme
+d'un juif! Si bien dégagée qu'elle fût de certains
+préjugés, elle ne l'était point encore de celui-là.
+Aucune jeune fille de sa connaissance et dans son
+monde n'avait épousé un juif: cela ne se faisait pas
+à Elbeuf.</p>
+
+<p>Mais M. Eck ne lui laissa pas le temps de réfléchir,
+il continuait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pien</i> entendu, Michel n'a jamais entretenu
+<i>matemoiselle Perthe</i> de son amour, c'est un honnête
+homme, un <i>calant</i> homme, croyez-le, <i>matame Ateline</i>.
+Je ne <i>tis</i> pas que ses yeux n'aient pas <i>barlé</i>, mais
+ses lèvres ne se sont pas ouvertes. Peut-être sait-elle
+cependant qu'elle est aimée, car les jeunes filles
+sont bien fines pour <i>teviner</i> ces choses, mais elle ne
+le sait pas par des <i>baroles</i> formelles. Michel a <i>foulu</i>
+qu'avant tout les familles fussent d'accord, et c'est
+là ce qui m'amène chez vous. J'espérais trouver
+M. <i>Ateline</i>; et Michel, qui ne manque pas les occasions
+où il peut voir <i>matemoiselle Perthe</i>, a tenu à
+m'accompagner, <i>pien</i> que cela ne soit peut-être pas
+très convenable. Le hasard a <i>foulu</i> que M. <i>Ateline</i>
+fût absent et j'en suis heureux, puisque j'ai pu <i>fous</i>
+adresser ma demande: en ces circonstances une
+mère vaut mieux qu'un père. Vous la transmettrez
+à <i>M. Ateline</i> et, si <i>fous</i> le jugez <i>pon</i>, à <i>matemoiselle
+Perthe</i>. Pour Michel, je <i>fous</i> prie d'insister sur son
+amour; c'est sincèrement, c'est <i>tentrement</i> qu'il aime
+et <i>bour</i> lui ce n'est pas un mariage de convenance,
+c'est un mariage d'inclination. <i>Bour</i> moi, je vous
+prie d'insister sur l'honneur que nous attachons à
+unir notre famille à la vôtre. Je veux vous <i>barler</i>
+franchement, à coeur ouvert; je n'ai pas <i>d'ampition</i>
+et ne recherche pas une alliance avec M. <i>Ateline</i>
+parce qu'il est député et sera un jour ou l'autre
+ministre; je suis <i>técoré</i> et n'ai rien à attendre du
+gouvernement; quant à la situation de nos affaires,
+elle est <i>ponne</i>; là où d'autres <i>berdent</i> de l'argent,
+nous en gagnons; les inventaires vous le <i>brouferont</i>,
+quand nous pourrons vous les communiquer, vous
+verrez, vous verrez qu'elle est <i>ponne</i>.</p>
+
+<p>Il se frotta les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est <i>ponne</i>, elle est <i>ponne</i>; la maison Eck
+et Debs est organisée pour bien marcher, elle
+marchera et durera tant qu'il y aura un Eck, tant
+qu'il y aura un Debs pour la soutenir. Et je ne crois
+pas que la graine en manque de sitôt. Donc, ce que
+nous cherchons uniquement dans ce mariage, c'est
+l'honneur d'être de <i>fotre</i> famille: le père Eck ne <i>fiffra</i>
+pas toujours; les fils, les neveux le remplaceront, et
+alors, est-ce que ce serait une mauvaise raison sociale:
+<i>Eck et Debs-Ateline</i>? La <i>fieille</i> maison continuerait;
+le <i>fieil</i> arbre repousserait avec des rameaux
+nouveaux; les enfants de Michel seraient des <i>Ateline</i>.</p>
+
+<p>Sur ce mot, il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'attendez pas mon mari? demanda madame
+Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Non; je remets notre cause entre vos mains,
+elle sera mieux <i>blaidée</i> que je ne la <i>blaiderais</i> moi-même.</p>
+
+<p>Ils rentrèrent dans le bureau, où ils trouvèrent
+Léonie, la figure épanouie par un éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je <i>fois</i> qu'on s'est amusé, dit le père Eck, on a
+taillé une <i>ponne pafette</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Michel qui nous fait rire, dit Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Il est <i>pien</i> heureux, Michel, de faire rire les
+<i>cholies</i> filles; et qu'est-ce donc qu'il vous contait?</p>
+
+<p>&mdash;Il nous apprenait pourquoi les Carthaginois
+mettaient des gants; le savez-vous, monsieur Eck?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, <i>matemoiselle</i>; de mon temps, les
+sciences historiques n'étaient pas aussi avancées
+que maintenant, et nous ne savions pas que les
+Carthaginois se <i>cantaient</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se gantaient parce qu'ils craignaient les
+Romains.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? dit le père Eck qui n'avait pas
+compris.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, dit Michel en s'adressant
+avec un sourire d'excuse à madame Adeline,
+mademoiselle Léonie faisait un devoir sur Annibal
+qui ne l'amusait pas beaucoup; j'ai voulu
+l'égayer. Je crois que maintenant elle n'oubliera
+plus Annibal.</p>
+
+<p>&mdash;M. Michel sait trouver un mot agréable pour
+chacun, dit la maman.</p>
+
+<p>Madame Adeline regardait sa fille dans les yeux,
+et à leur éclat il était évident que, pour Berthe aussi,
+Michel avait trouvé quelque chose d'agréable,&mdash;mais
+à coup sûr de moins enfantin que pour Léonie.
+L'aimait-elle donc?</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>L'oncle et le neveu partis, madame Adeline ne reprit
+pas son travail; elle n'avait plus la tête aux
+chiffres; et, d'ailleurs, le temps avait marché.</p>
+
+<p>On quitta le bureau, Berthe roula sa grand'mère
+dans la salle à manger, et madame Adeline, qui,
+pour diriger la fabrique, n'en surveillait pas moins
+la maison, alla voir à la cuisine si tout était prêt
+pour servir quand le maître arriverait, puis elle revint
+dans la salle à manger attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va le cartel? demanda la Maman;
+est-ce qu'il n'avance pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, grand'mère, répondit Berthe, il va comme
+Saint-Étienne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ton père n'est-il pas arrivé? aurait-il
+manqué le train?</p>
+
+<p>Cela fut dit d'une voix qui tremblait, avec une inquiétude
+évidente, en regardant sa belle-fille, qui,
+elle aussi, montrait une impatience extraordinaire.</p>
+
+<p>Tout le monde avait l'oreille aux aguets; on entendit
+des pas pressés dans la cour, Berthe courut
+ouvrir la porte du vestibule.</p>
+
+<p>Presque aussitôt Adeline entra dans la salle à
+manger, tenant dans sa main celle de sa fille; tout
+de suite il alla à sa mère, qu'il embrassa, puis, après
+avoir embrassé aussi sa femme et Léonie, il se débarrassa
+de son pardessus, qu'il donna à Berthe, et
+de son chapeau, que lui prit Léonie.</p>
+
+<p>Alors il s'approcha de la cheminée où, sur des
+vieux landiers en fer ouvragé, brûlaient de belles
+bûches de charme avec une longue flamme blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Brrr, il ne fait pas chaud, dit-il en passant ses
+deux mains largement ouvertes devant la flamme.</p>
+
+<p>Sa mère et sa femme le regardaient avec une égale
+anxiété, tâchant de lire sur son visage ce qu'elles
+n'osaient pas lui demander franchement; ce visage
+épanoui, ces yeux souriants ne trahissaient aucun
+tourment.</p>
+
+<p>Tout à coup, il se redressa vivement; déboutonnant
+sa jaquette, il fouilla dans sa poche de côté et
+en tira cinq liasses de billets de banque qu'il tendit
+à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Serre donc cela, dit-il.</p>
+
+<p>La Maman laissa échapper un soupir de soulagement;
+madame Adeline ne dit rien, mais à l'empressement
+avec lequel elle prit les billets et à la façon
+dont elle les pressa entre ses doigts nerveux, on
+pouvait deviner son émotion et son sentiment de
+délivrance.</p>
+
+<p>Aussitôt que madame Adeline revint dans la salle
+à manger; on se mit à table.</p>
+
+<p>Bien entendu, ce soir-là les affaires personnelles
+passèrent avant la politique, et la Maman fut la
+première à mettre la conversation sur les frères
+Bouteillier:</p>
+
+<p>&mdash;Comment une maison aussi vieille, aussi honorable,
+a-t-elle pu en arriver à cette catastrophe?</p>
+
+<p>&mdash;L'ancienneté et l'honorabilité ne sauvent pas
+une maison, répondit Adeline, c'est même quelquefois
+le contraire qu'elles produisent.</p>
+
+<p>Cela fut dit avec une amertume qui frappa d'autant
+plus qu'ordinairement il était d'une extrême
+bienveillance, prenant les choses, même les mauvaises,
+avec l'indulgence d'une douce philosophie,
+en homme qui, ayant toujours été heureux, ne se
+fâche pas pour un pli de rose, convaincu que celui
+qui le gêne aujourd'hui sera effacé demain.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il n'insista pas et qu'il se hâta même
+d'atténuer ce mot qui lui avait échappé: la catastrophe
+qui frappait les Bouteillier n'était pas ce qu'on
+avait dit tout d'abord: c'était une suspension de
+payement, non une banqueroute avec insolvabilité
+complète; il paraissait même certain que les payements
+reprendraient bientôt et qu'on perdrait peu
+de chose avec eux.</p>
+
+<p>Cela ramena la sérénité sur les visages et acheva
+ce que les cinq liasses de billets de banque avaient
+commencé; la conversation, d'abord tendue et sur
+laquelle pesait un poids d'autant plus lourd qu'on
+ne voulait pas s'expliquer franchement, reprit son
+cours habituel.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi de nouveau ici? demanda Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons d'avoir la visite de M. Eck et de
+Michel Debs, répondit madame Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'il voulait, le père Eck? dit Adeline
+d'un ton indifférent en se versant à boire.</p>
+
+<p>Cette question fit relever la tête à la Maman, qui
+maintenant qu'elle était débarrassée de l'angoisse
+de la faillite Bouteillier, se demandait ce que signifiaient
+cette visite et ce tête-à-tête avec sa bru. Pourquoi
+le père Eck n'avait-il pas parlé devant elle? A
+son âge, ce juif n'aurait-il pas pu avoir le respect de
+la vieillesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je te conterai cela après dîner, dit madame
+Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis de trop, je puis me retirer dans ma
+chambre, dit la Maman avec une dignité blessée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Maman! s'écria Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que vous n'êtes jamais de trop,
+dit madame Adeline sans s'émouvoir. Je demande
+qu'au lieu de vous retirer dans votre chambre après
+le dîner, vous assistiez au récit de cette visite.</p>
+
+<p>Il n'était pas rare que la Maman, toujours jalouse
+de son autorité, fît des algarades de ce genre à sa
+bru, et alors Adeline, qui ne voulait pas être juge
+entre sa femme et sa mère, sortait d'embarras par
+une diversion plus ou moins adroite; il recourut à
+ce moyen:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, fillette, dit-il à Berthe, que j'ai pensé à
+toi; comme tu me l'avais recommandé, j'ai été me
+promener dans l'allée des Acacias mardi et vendredi,
+mais, quoique j'aie bien regardé toutes les femmes
+élégantes, je ne peux pas te dire si cette année les
+redingotes seront longues ou courtes: j'en ai vu
+qui descendaient jusqu'aux bottines et j'en ai vu qui
+s'arrêtaient un peu plus bas que les hanches; tu
+peux donc faire la tienne comme tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'en faisais faire trois, dit Berthe en riant,
+une longue, une moyenne et une courte?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée. Je dois dire aussi, pour être fidèle
+à la vérité, que j'ai vu peu de foulé: ce qui est
+fâcheux pour Elbeuf, mais c'est ainsi.</p>
+
+<p>Après sa fille, ce fut le tour de sa nièce: il s'était
+acquitté de deux commissions dont elle l'avait
+chargé: il avait acheté l'<i>Atlas</i> qu'elle désirait et commandé
+une boîte de pastels telle que la voulait papa
+Nourry.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'il en sera content et te mettra tout
+de suite à dessiner ses oiseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, mon oncle; comme tu es gentil!</p>
+
+<p>Le dîner tourna un peu plus court qu'à l'ordinaire;
+le dessert à peine servi, Berthe se leva de table et
+fit signe à Léonie de se lever aussi. Ce n'était pas la
+présence de la Maman qui empêchait de parler de la
+visite du père Eck, c'était la leur; Berthe l'avait compris
+et ne voulait pas retarder le moment des explications.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit-elle à sa cousine.</p>
+
+<p>Elles montèrent à leur chambre, tandis qu'Adeline
+poussait le fauteuil de sa mère dans le bureau, dont
+madame Adeline fermait la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... M. Eck est venu me demander la
+main de Berthe pour son neveu Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Le père Eck! s'écria Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Ce juif! s'écria la Maman en levant au ciel ses
+mains que l'indignation rendait tremblantes.</p>
+
+<p>Comme madame Adeline ne répondait rien, la Maman
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce juif! il ose nous demander notre fille! Un
+Allemand!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut rien exagérer, dit Adeline, il est plus
+Français que nous, puisqu'il l'est par le choix, et
+qu'il a payé cet honneur d'une partie de sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu donc que s'il avait trouvé son intérêt
+à être Prussien, il ne le serait pas?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, il ne l'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est juif; tu ne diras pas qu'il n'est pas
+juif!</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu gardes ce calme en le voyant nous faire
+cette injure!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis au moins aussi surpris que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Surpris! C'est surpris que tu es! Tu crois que
+c'est la surprise qui me soulève de ce fauteuil où
+depuis quatre ans je reste inerte.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu donc que M. Eck ait voulu nous faire
+injure?</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe qu'il ait voulu ou qu'il n'ait pas
+voulu; l'injure n'en existe pas moins.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme dans la position de M. Eck ne nous
+fait pas injure en nous demandant la main de notre
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de sa position, il s'agit de sa
+religion: il est juif, n'est-ce pas! et son neveu l'est
+aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Maman, permets-moi de dire que
+c'est là un préjugé d'un autre âge. Le temps n'est
+plus où le juif était un paria, il s'en faut de tout; il
+n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir quelle place il
+occupe aujourd'hui dans notre monde: la finance, la
+haut commerce, l'industrie.</p>
+
+<p>Puis, comme il voulait enlever à cet entretien la
+violence passionnée que sa mère y mettait, il prit
+un ton enjoué:</p>
+
+<p>&mdash;Si les choses marchent du même pas, il est facile
+de prévoir qu'avant peu ce sera le chrétien qui
+sera l'esclave du juif: lis le compte rendu des premières
+représentations: en tête des personnes citées,
+ce sont des juifs que tu trouveras.</p>
+
+<p>Mais au lieu de calmer sa mère, il l'exaspéra.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien vieille, dit-elle, je suis paralysée,
+je n'ai plus d'initiative, je n'ai plus d'autorité, je
+n'ai plus la fortune qui la fait respecter, je ne suis
+plus rien, mais au moins je suis encore ta mère et
+jamais je ne te permettrai de plaisanter ma foi. Ah!
+Constant, la Chambre t'a perdu! A vivre avec ces
+avocats et ces journalistes habitués à discuter le
+pour et le contre et à trouver qu'il y a autant de
+bonnes raisons pour une opinion que pour une
+autre, tu es devenu ce qu'ils sont eux-mêmes, un
+incrédule; tu ne sais plus ce qui est bien, tu ne
+sais plus ce qui est mal; vous appelez cela de la
+tolérance; il n'y a pas de tolérance pour le mal, il
+doit être écrasé.</p>
+
+<p>Elle avait toujours à côté d'elle une forte canne
+avec laquelle elle faisait avancer ou reculer son fauteuil,
+quand elle ne voulait point appeler pour qu'on
+le roulât; elle la prit, et, d'une main encore vigoureuse,
+elle frappa le parquet avec une énergie qui
+disait celle de sa volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit être écrasé.</p>
+
+<p>Et de plusieurs coups de canne elle sembla vouloir
+écraser un être vivant, le père Eck, sans doute,
+ou son neveu, plutôt qu'une chose idéale&mdash;ce mal
+qui l'enflammait.</p>
+
+<p>Adeline aimait sa vieille mère autant qu'il la respectait;
+aussi, lorsqu'elle abordait la question religieuse,
+tâchait-il toujours, lorsqu'il ne pouvait pas
+céder, de laisser tomber la conversation ou de la
+détourner. A quoi bon discuter? il savait qu'il ne lui
+ferait rien abandonner de ses idées; et d'autre part,
+il ne voulait pas prendre des engagements qu'il ne
+tiendrait pas. Mais en ce moment ce n'était pas une
+discussion plus ou moins théorique qui était soulevée,
+c'était une affaire personnelle, qui pouvait
+être la plus grave pour sa fille&mdash;celle de sa vie
+même.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, Maman, dit-il avec douceur, ne te
+laisse pas emporter par ton premier mouvement;
+avant de juger la demande de M. Eck injurieuse, sachons
+dans quelles conditions elle se présente.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours les conditions, les circonstances atténuantes.</p>
+
+<p>Sans répondre à sa mère, il s'adressa à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Hortense, dis-nous ce qui s'est passé dans ton
+entretien avec M. Eck.</p>
+
+<p>Il fit un signe furtif à sa femme pour qu'elle allongeât
+son récit autant qu'elle le pourrait: pendant
+ce temps, sa mère se calmerait sans doute.</p>
+
+<p>Madame Adeline comprit ce que son mari voulait
+et rapporta à peu près textuellement les paroles de
+M. Eck.</p>
+
+<p>Mais la Maman ne la laissa pas aller sans l'interrompre;
+aux premiers mots elle lui coupa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois que ces juifs se rendent justice et qu'ils
+sentirent la répulsion qu'ils inspiraient en venant
+s'établir ici pour ruiner d'honnêtes gens par la concurrence.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, Maman, permets qu'Hortense continue,
+ou nous ne saurons rien.</p>
+
+<p>Madame Adeline reprit, mais presque tout de suite
+la Maman interrompit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu ta main ouverte! qu'avais-tu besoin de
+leur tendre la main! tout le mal vient de toi et de
+ton discours; ah! si tu m'avais écouté!</p>
+
+<p>Quand madame Adeline appuya sur l'estime que
+tous les Eck et tous les Debs professaient pour Adeline,
+la Maman secoua la tête en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;L'estime de ces gens-là! voilà une belle affaire
+vraiment! il n'y pas de quoi se rengorger comme tu
+le fais.</p>
+
+<p>Madame Adeline continua lentement et la Maman
+fit des efforts pour se contenir; mais quand sa bru
+répéta les paroles même qui avaient été la conclusion
+du père Eck: «Est-ce que ce serait une mauvaise
+raison sociale: Eck et Debs-Adeline. Le vieil arbre
+repousserait avec des rameaux nouveaux», elle
+poussa un cri d'indignation:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas vu, vous, que ces juifs veulent
+s'emparer de notre maison! la fille, ils en ont
+bien souci; c'est le nom qu'ils veulent, c'est la maison
+qu'il leur faut.</p>
+
+<p>Après cette explosion, il y eut un moment de silence:
+la Maman tenait les yeux fixés sur le plancher
+et paraissait suivre sa pensée, agitant ses lèvres
+sans former des mots distincts. Tout à coup
+elle prit la main de son fils violemment:</p>
+
+<p>&mdash;Constant, la vérité: on me la cache ici, ta
+femme, toi-même. Maintenant il faut parler. Comment
+vont tes affaires? Tu es donc bien malade que
+ces gens pensent pouvoir hériter de toi?</p>
+
+<p>Il hésita un moment en regardant sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de ta femme qu'il faut prendre
+conseil, c'est de ton coeur, de ta conscience; je t'interroge,
+ne répondras-tu pas à ta mère?</p>
+
+<p>Il hésita encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai ce que je crains? dit-elle doucement,
+tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+
+<p>La Maman, si exaltée quelques minutes auparavant,
+avait tendu la main à son fils, et comme il était
+venu s'asseoir près d'elle, elle tenait la main qu'il
+lui avait donnée entre les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre garçon, répétait-elle, mon pauvre
+garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison de te plaindre, dit-il, après avoir
+consulté sa femme d'un rapide coup d'oeil, il est vrai
+que nous t'avons caché la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi? Pouvais-tu avoir une meilleure
+confidente que ta mère, un autre soutien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas t'affliger, t'inquiéter. Tu as
+besoin de calme, de repos, et tu n'es que trop disposée
+à te donner la fièvre. A quoi bon te tourmenter
+pour des embarras qui devaient, semblait-il, être de
+peu de durée?</p>
+
+<p>&mdash;Si vieille que je sois, je ne suis pas en enfance;
+je n'avais pas mérité que tu me fisses injustement
+ce chagrin; m'éloigner de toi, nous séparer, je ne
+comprends pas qu'une pareille pensée ait pu te venir.</p>
+
+<p>Madame Adeline avait pour principe de ne jamais
+intervenir entre son mari et sa belle-mère, mais
+c'était à condition que d'une façon directe ou indirecte
+elle ne fût pas elle-même prise à partie: dans
+ces derniers mots elle vit une allusion à son influence
+et ne voulut pas la laisser passer sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, Maman, de vous faire observer
+qu'il nous était bien difficile de nous plaindre de
+nos embarras, sans paraître en faire remonter la
+responsabilité à l'effort que nous nous sommes imposé
+pour vous rembourser votre part, car c'est à
+partir de ce moment même que notre gêne a commencé.
+Nous avions compté sur de bonnes années;
+nous en avons eu de mauvaises. Fallait-il à chaque
+perte ou à chaque inventaire vous dire: «Voilà la
+situation!» Cela eût-il été discret et délicat? Nous
+ne l'avons pensé, ni Constant ni moi; je ne l'ai pas
+plus influencé qu'il ne m'a influencée lui-même. Cela
+s'est fait tacitement, spontanément entre nous. D'ailleurs
+je pensais comme lui que ce n'était vraiment
+pas la peine de vous tourmenter pour des embarras
+qui, pour moi comme pour lui, semblaient ne pas
+devoir durer.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous avez vu qu'ils duraient?</p>
+
+<p>&mdash;Il était trop tard pour vous porter un si gros
+coup.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, quels sont-ils?</p>
+
+<p>Ce fut Adeline qui, sur un signe de sa femme, reprit
+la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Un mot va te répondre: tu as vu les cinquante
+mille francs que j'ai remis à Hortense en arrivant;
+d'où crois-tu qu'ils viennent?</p>
+
+<p>&mdash;De chez un banquier?</p>
+
+<p>&mdash;De chez un ami. Encore le mot ami est-il trop
+fort. En réalité, de chez une simple connaissance ù
+qui je n'aurais jamais pensé à m'adresser, qui est
+venue à moi et qui m'a presque fait violence pour
+que j'accepte ce prêt.</p>
+
+<p>Sa femme le regarda avec une telle surprise qu'il
+voulut tout de suite la rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le vicomte de Mussidan, de qui je t'ai
+parlé, que je rencontre chez mon collègue le comte
+de Cheylus toutes les fois que j'y vais; un homme du
+monde, charmant, très lancé. Je dînais hier chez
+M. de Cheylus, et le vicomte de Mussidan comme
+toujours s'y trouvait. On n'a guère parlé que de la
+débâcle des Bouteillier, qui tenaient dans le monde
+parisien une place égale à celle qu'ils occupaient
+dans le commerce. Sans avouer l'embarras dans
+lequel elle me mettait, je n'ai pas caché qu'elle était
+un coup sensible pour nous et qui se produisait
+aussi mal à propos que possible. Quand je suis sorti,
+M. de Mussidan m'a accompagné; nous avons causé
+des Bouteillier, longuement causé: très galamment
+il s'est mis à ma disposition, en me demandant
+d'user de lui comme d'un ami; qu'il serait heureux
+de m'obliger; enfin tout ce que peut dire un homme
+aimable. Je l'ai remercié, mais, bien entendu, j'ai
+refusé. Ce matin, il est venu chez moi et a recommencé
+ses offres de services d'une façon si pressante
+que j'ai fini par accepter ses cinquante mille francs;
+il se serait fâché si j'avais persisté dans mon refus.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est bien étonnant, dit la Maman.</p>
+
+<p>&mdash;Qui serait étonnant de la part de tout autre,
+mais qui l'est beaucoup moins de la sienne: c'est, je
+vous le répète, le plus charmant homme que j'aie
+rencontré, et si je ne suis pas son ami, je crois pouvoir
+dire qu'il est le mien; jamais personne ne m'a
+témoigné autant de sympathie; s'il connaissait Berthe,
+je croirais qu'il veut être mon gendre.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être veut-il être tout simplement celui de
+la maison Adeline, dit la Maman.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que la maison Adeline ne dit pas grand'chose
+à un jeune homme lancé comme lui et vivant
+dans un monde où la gloire des maisons de commerce
+n'est pas cotée. Quoi qu'il en soit, les choses
+sont ainsi: c'est lui qui m'a prêté ces cinquante
+mille francs, et il nous rend un service dont nous
+devons lui être reconnaissants.</p>
+
+<p>&mdash;En es-tu donc là, mon pauvre enfant, de ne pas
+pouvoir trouver cinquante mille francs? s'écria la
+Maman.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Dieu merci; mais j'en suis là de savoir gré
+à celui qui m'épargne le souci de les chercher. Au
+lendemain de la débâcle des Bouteillier, dans laquelle
+on sait que nous sommes pris, il est bon
+qu'on ne croie pas, dans notre monde, que je puis
+avoir un besoin immédiat de cinquante mille francs;
+notre crédit déjà bien ébranlé s'en serait mal trouvé;
+la prêt de ce brave garçon nous donne le temps de
+respirer et de nous retourner: n'est-ce pas, Hortense?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, surtout si, comme tu l'espères, les
+Bouteillier reprennent leurs payements.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, demanda la Maman, comment cette
+situation s'est-elle créée? comment en est-elle arrivée
+là?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comment! comment! dit Adeline en secouant
+la tête d'un geste découragé.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, continua la Maman, il n'y a rien à
+dire contre Hortense, elle administre aussi bien que
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'administration seule pouvait faire la fortune
+d'une maison, la nôtre serait superbe; malheureusement
+elle ne suffit pas, il faut la direction, il faut
+des circonstances, et la direction a été mauvaise,
+comme les circonstances depuis quelques années ont
+été désastreuses.</p>
+
+<p>&mdash;La direction mauvaise! interrompit la Maman;
+mais c'est toi le directeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'ai été un mauvais directeur: je me
+suis endormi dans le succès, comme d'autres que
+moi se sont endormis à Elbeuf; nous faisions bien,
+nous avons cru qu'il n'y avait qu'à continuer à bien
+faire; que nous aurions toujours l'exportation, et
+que nous battrions l'importation parce que nous lui
+étions supérieurs: l'exportation a diminué à mesure
+que l'outillage des pays étrangers s'est développé, et
+l'importation nous bat, parce qu'en France on aime
+le nouveau et l'original, et que les commissionnaires
+comme les tailleurs ont intérêt à vendre au prix
+qu'ils veulent des étoffes dont on ne connaît pas la
+valeur vraie. Nous nous sommes spécialisés dans
+notre supériorité, et au lieu de développer par la
+science professionnelle le sens de la transformation
+et de la mobilité, nous avons vécu pieusement sur le
+passé, sur le <i>foulé</i>, sans nous apercevoir que le <i>foulé</i>
+ne pouvait pas être éternel, La mode n'en veut plus;
+nous voilà à bas. Qu'importe que nous produisions
+bien, si on ne veut pas de nos produits et si nous
+les vendons à perte? C'est là que ma direction a été
+mauvaise. Fier de ma supériorité, je me suis conduit
+en artiste, non en commerçant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été un Adeline, dit la Maman.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être; mais tandis que j'étais un Adeline
+des temps passés, d'autres étaient des hommes de
+leur temps, marchant avec lui, au lieu de rester
+tranquilles comme moi. On nous oppose souvent
+Roubaix, et c'est quelquefois avec raison, surtout
+pour son flair à imiter et à perfectionner les tissus,
+à transformer son outillage pour lui faire produire
+l'article du jour. C'est là qu'a été la source de sa fortune
+industrielle; c'est la souplesse, c'est l'esprit
+d'initiative qui lui ont fait produire l'article de
+Lyon pour l'ameublement et la soierie légère, l'article
+de Saint-Pierre-les-Calais, en tissant sur des
+métiers mécaniques la dentelle et la robe en laine
+et en schappe, la rouennerie, la cotonnade d'Alsace,
+la draperie anglaise. Qu'il y ait demain de l'argent
+à gagner en tissant de l'emballage, et Roubaix se
+mettra à l'emballage qu'il tissera aussi bien que
+les étoffes de prix. Le jour où la mode a décidé
+que les vêtements de femme serait en petite draperie,
+Roubaix a fait de la petite draperie. Puis il a
+pris aux Anglais la draperie nouveauté pour
+hommes, et il l'a fabriqué mieux qu'eux et à meilleur
+marché. C'est ainsi qu'il a commencé sa concurrence
+contre nous, aidé par les tailleurs qui
+achètent le Roubaix moins cher que l'Elbeuf, et le
+revendent comme anglais au prix qu'il veulent;
+c'est vulgaire d'être habillé en Elbeuf, c'est chic
+de l'être en anglais... de Roubaix. Un moment j'ai
+pensé à me lancer dans cette voie.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai assez demandé! interrompit madame
+Adeline.</p>
+
+<p>La Maman jeta un regard indigné à sa bru, à laquelle
+elle avait plus d'une fois reproché d'être une
+mauvaise Elbeuvienne.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que, pour la nouveauté, il était
+possible de faire à Elbeuf ce qu'a fait Roubaix, et de
+développer le tissage mécanique; c'est même là,
+sans aucun doute, que sera l'avenir. Mais combien
+de difficultés dans le présent qui m'ont inquiété!
+Où trouver les ouvriers en état de conduire ces métiers?
+Comment les rompre, du jour au lendemain,
+à ce nouveau système? Comment affiner la délicatesse
+de leur toucher et de leur vue de manière à
+passer brusquement de nos fils d'hier aux fils ténus
+d'aujourd'hui? Le métier à la main bat vingt-cinq
+coups à la minute, le métier mécanique en bat de
+soixante à soixante-dix; il faut pour suivre la rapidité
+de ces métiers, une légèreté de main et une
+finesse d'oeil que nos ouvriers n'ont pas présentement
+et qui ne s'acquiert pas en un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais on ne fera de la belle nouveauté sur les
+métiers mécaniques, affirma la Maman avec conviction:
+du Roubaix, de l'anglais, peut-être, de
+l'Elbeuf, non.</p>
+
+<p>Sans engager une discussion sur ce point avec sa
+mère, ce qu'il savait inutile, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Une autre raison encore m'a retenu&mdash;la mise
+de fonds dans l'outillage: pour une production de
+trois millions par an, il faut cent vingt métiers
+prêts à battre et à remplir les ordres; chaque métier
+coûtant deux mille cinq cents francs, c'est un ensemble
+de trois cent mille francs; avec l'immeuble,
+la machine à vapeur et les outils accessoires, il faut
+compter deux cent mille francs; bien entendu, je
+laisse de côté la teinture et la filature qui doivent
+s'exécuter au dehors avec avantage, mais j'ajoute
+l'outillage pour le dégraissage, le foulage et les apprêts,
+qui ne coûte pas moins de deux cent mille
+francs, et j'arrive ainsi à un chiffre de sept cent mille
+francs; je ne les avais pas.</p>
+
+<p>Cela fut dit en glissant et à voix basse, de façon à
+ne pas l'appliquer directement à la Maman, et tout
+de suite, pour ne pas laisser le temps à la réflexion
+de se produire, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin une dernière raison, qui, pour être d'un
+ordre différent, n'a pas été moins forte pour moi, m'a
+arrêté. Ce qu'il y a de bon dans notre travail elbeuvien,
+que tu as bien raison d'aimer, Maman, c'est
+qu'il s'exécute en grande partie chez l'ouvrier qui
+n'est pas à la <i>sonnette</i>, comme on le dit si justement,
+qui est chez lui, dans sa maison, à la ville ou à la
+campagne, avec sa femme et ses enfants auxquels il
+enseigne son métier par l'exemple. L'individualité
+existe et avec elle l'esprit de famille. Au contraire,
+dans l'usine l'individualité disparaît comme disparaît
+la famille; l'ouvrier perd même son nom pour
+devenir un numéro; il faut quitter le village pour la
+ville où le mari est séparé de sa femme, où les enfants
+le sont du père et de la mère; plus de table
+commune autour de la soupe préparée par la mère,
+on va forcément au cabaret pour manger, on y
+retourne pour boire. Je n'ai pas eu le courage d'assumer
+la responsabilité de cette transformation sociale.
+Je sais bien que, pour la terre comme pour
+l'industrie, tout nous amène à créer une nouvelle
+féodalité. Mais, pour moi, je n'ai pas voulu mettre
+la main à cette oeuvre. Justement parce que je suis
+un Adeline et que deux cents années de vie commune
+avec l'ouvrier m'ont imposé certains devoirs, j'ai reculé.
+Sans doute d'autres feront&mdash;et prochainement&mdash;ce
+que je n'ai pas voulu faire, mais je ne serai
+pas de ceux-là, et cela suffit à ma conscience. Je n'ai
+pas la prétention d'arrêter la marche de la fatalité.
+Voilà pourquoi, revenant à notre point de départ, je
+trouve que la demande de M. Eck ne doit pas être
+accueillie par un brutal refus. Ma tâche est finie, la
+leur commence; ils sont dans le mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tout ce que tu viens de me dire, rien ne
+prouve que tu ne peux plus marcher, interrompit la
+Maman; ne le peux-tu plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis entravé, je ne suis pas arrêté, voilà la
+stricte vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, marche lentement, petitement, en attendant
+que la mode change et que notre nouveauté
+reprenne: les jeunes gens se lasseront d'être habillés
+comme des grooms anglais et de s'exposer à se faire
+mettre quarante sous dans la main; ce qui est bon,
+ce qui est beau revient toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Attendre! il y a longtemps que nous attendons;
+il en est chez nous comme à Reims, où de
+père en fils on s'est enrichi à fabriquer du mérinos,
+et où l'on continue à fabriquer du mérinos, alors
+qu'il ne se vend plus que difficilement, on attend
+qu'il reprenne, et on se ruine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, retire-toi des affaires, et vis avec
+ce qui te reste, avec ce que tu sauveras du naufrage;
+Mieux vaut que la maison Adeline périsse que de
+la voir passer entre les mains de ces juifs.</p>
+
+<p>&mdash;Et Berthe?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut qu'elle ne se marie jamais que de
+devenir la femme d'un juif!</p>
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+
+<p>&mdash;Et toi? demanda Adeline à sa femme en entrant
+dans leur chambre, dis-tu comme la Maman: mieux
+vaut que Berthe ne se marie pas que de devenir la
+femme d'un juif?</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu donc ce mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Et toi ne le veux-tu point?</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que l'idée ne m'en était jamais venue.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu quelques griefs contre Michel Debs?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le trouves-tu pas beau garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Intelligent, sage, rangé, travailleur!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais rien entendu dire contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et au contraire tu as entendu dire, à moi, aux
+autres, à tout le monde, que des enfants Eck et Debs
+il est celui qui semble tenir la tête dans cette belle
+association de frères et de cousins, et que c'est lui
+sans aucun doute qui prendra la direction de la
+maison quand le père Eck se retirera.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors? qui t'empêche d'admettre que
+sa femme puisse être heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela; et pourtant....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il est juif.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ne parlons plus de ce mariage; si Maman et
+toi vous lui êtes opposées, cela suffit, restons-en là.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le désires donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien; mais franchement je ne peux
+pas le repousser par cela seul que Michel est juif;
+pour moi, un juif est un homme comme un autre,
+bon ou mauvais selon son caractère particulier,
+mais qui en sa qualité de juif est souvent plus intelligent,
+plus soucieux de plaire, plus aimable dans la
+vie, plus souple, plus prompt, plus commerçant
+dans les affaires que beaucoup d'autres; je ne peux
+donc partager ton préjugé.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'applique beaucoup plus aux siens qu'à lui-même,
+ce préjugé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est déjà quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve, comme toi, Michel un aimable garçon,
+et si je le voyais pour la première fois, si l'on
+m'énumérait les qualités que je lui reconnais volontiers,
+si l'on me disait qu'il désire épouser ma
+fille sans m'apprendre en même temps qu'il est juif,
+je serais toute disposée à le considérer comme un
+gendre possible... et peut-être même désirable. Mais
+il n'est pas seul, il a les siens autour de lui, il a sa
+grand-mère, et quand M. Eck m'a présenté sa demande,
+je t'avoue que je n'ai vu qu'une chose, la vie
+de Berthe dans la maison de cette vieille juive fanatique.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi Berthe vivrait-elle dans la maison
+de madame Eck et sous la direction de celle-ci? Cela
+n'est pas du tout obligé, il me semble. D'ailleurs la
+vieille madame Eck mène une existence si retirée
+qu'elle ne doit pas être une gêne pour les siens. Je
+comprends que, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai,
+cette existence est bizarre; mais tu sais comme moi
+que ce n'est pas du tout celle de ses enfants, qui ont
+nos moeurs et nos habitudes ni plus ni moins que
+des chrétiens.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu veux ce mariage? dit madame Adeline
+avec un certain effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le veux pas plus que je ne le veux point:
+je ne lui suis pas hostile et trouve qu'il est faisable,
+voilà la vérité vraie. Il y a quelqu'un qu'il touche
+encore de plus près que nous; c'est Berthe; aussi,
+avant de dire: il se fera ou ne se fera point, je
+trouve que Berthe doit être consultée. Pour Maman,
+ce mariage serait l'abomination des abominations;
+pour toi qui es d'un autre âge et que la tolérance a
+pénétrée, il serait inquiétant, sans que tu pusses cependant
+le repousser par des raisons sérieuses et autrement
+que d'instinct, sans trop savoir pourquoi. Pour
+Berthe il peut être désirable. C'est à voir. Si
+elle l'acceptait, il y aurait là un affaiblissement de
+préjugé tout à fait curieux, mais qui, à vrai dire, ne
+m'étonnerait pas.</p>
+
+<p>Madame Adeline avait ravivé le feu qui s'éteignait;
+elle fit asseoir son mari devant la cheminée, et s'assit
+elle-même à côté de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi tu veux consulter Berthe? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas la première chose à faire? Je ne
+veux pas plus la marier malgré elle que je ne voudrais
+qu'elle se mariât malgré moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et ta mère?</p>
+
+<p>&mdash;A Berthe d'abord. Si elle ne veut pas de Michel
+il est inutile de nous occuper de Maman; au contraire,
+si elle est disposée à accepter ce mariage,
+nous verrons alors ce qu'il y a à faire avec Maman...
+et avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je ne voudrai que ce que tu voudras
+et ce que voudra Berthe: il est évident que la
+répugnance avec laquelle j'ai accueilli la demande de
+M. Eck n'était pas raisonnée; je reconnais qu'aucun
+reproche ne peut être adressé à Michel et, s'il n'est
+pas le gendre que j'aurais été chercher, il est cependant
+un gendre que je ne repousserai pas; il n'y a
+donc pas à s'occuper de moi; mais ta mère? Tu interroges
+Berthe et elle te répond&mdash;je le suppose&mdash;qu'elle
+sera heureuse de devenir la femme de Michel.
+J'ai peine à croire que, jusqu'à présent, elle ait vu
+en lui un futur mari, et qu'elle se soit prise pour lui
+d'un sentiment tendre. Mais du jour où tu lui parles
+de ce mariage, ce sentiment peut naître et se développer
+vite, car je conviens sans mauvaise grâce
+que Michel est beau garçon, et qu'il sait mieux que
+personne être aimable quand il veut plaire. Alors
+qu'arrivera-t-il? Ou tu passes outre, et c'est le malheur
+de ta mère que nous faisons; à son âge, avec
+son despotisme d'idées, cela est bien grave, et la responsabilité
+est lourde pour nous. Ou tu subis le refus
+de ta mère, et alors nous faisons le malheur de
+Berthe, si ce sentiment est né.</p>
+
+<p>&mdash;Je passerais outre, et j'ai la conviction que
+Maman, qui, comme toi, a été surprise, finirait par
+entendre raison.</p>
+
+<p>Madame Adeline leva la main par un geste de
+doute: elle connaissait la Maman mieux que le fils
+ne connaissait sa mère, et savait par expérience
+qu'on ne lui faisait pas entendre raison.</p>
+
+<p>&mdash;J'admets, dit-elle, que tu obtiennes le consentement
+de ta mère, mais tout n'est pas fini, il y a un empêchement
+à ce mariage qui vient de nous, de notre
+situation, et que ni l'un ni l'autre nous ne pouvons
+lever&mdash;c'est la dot. Pouvons-nous dire à M. Eck
+que nous marions notre fille sans la doter! Et pouvons-nous
+faire cet aveu, sans faire en même temps
+celui de notre détresse? Je ne veux pas revenir sur
+mon préjugé et dire que c'est parce que Michel est
+juif qu'il refusera une fille sans dot, alors surtout
+qu'il doit s'attendre à une certaine fortune escomptée
+vraisemblablement à l'avance. Mais il est commerçant,
+et trouveras-tu beaucoup de commerçants
+dans une situation égale à celle des Eck et Debs qui
+épouseront une fille pour ses beaux yeux? Nous pouvons
+donc en être pour la honte de notre confession,
+et Berthe pour l'humiliation d'un mariage manqué.
+Est-il sage de nous exposer à un pareil échec qui, se
+réalisant, aurait des conséquences désastreuses, non
+seulement pour Berthe, mais encore pour notre crédit.
+Réfléchis à cela.</p>
+
+<p>Ces derniers mots étaient inutiles. A mesure que
+sa femme parlait et déduisait les raisons qui s'opposaient
+à ce mariage, Adeline, qui tout d'abord l'avait
+écoutée en la regardant, se penchait vers le feu,
+absorbé manifestement dans une méditation douloureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tant d'années de travail, murmura-t-il, tant
+d'efforts, tant de luttes, de ta part tant de soins, tant
+de fatigues, tant d'énergie, pour en arriver là!
+Pauvre Berthe! Que ne t'ai-je écouté quand il en
+était temps encore!</p>
+
+<p>Elle le regarda, tristement penché sur le feu qui
+éclairait sa tête grisonnante. Quels changements s'étaient
+faits en lui en ces derniers temps! Comme il
+avait vieilli vite, lui qui jusqu'à quarante ans était
+resté si jeune! Comme sur son visage au teint coloré
+les rides s'étaient profondément incrustées; ses
+yeux, autrefois doux et le plus souvent égayés par le
+sourire, avaient pris une expression de tristesse ou
+d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Si encore, dit-il en suivant sa pensée et en se
+parlant plus encore qu'il ne parlait à sa femme, on
+pouvait entrevoir quand cela finira et comment! J'ai
+été bien imprudent, bien coupable de ne pas t'écouter.</p>
+
+<p>Madame Adeline n'était pas de ces femmes qui
+mettent la main sur la tête de leur mari lorsqu'il va
+se noyer: s'il s'attristait, elle l'égayait; s'il se décourageait,
+elle le réconfortait; de même que s'il
+s'emballait, elle l'enrayait.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'étais sensible qu'à l'intérêt immédiat, dit-elle,
+mais crois bien que j'ai compris toute la force
+des raisons qui t'ont retenu. A trente ans, ayant sa
+position à faire, on pouvait courir cette aventure,
+mais à ton âge et dans ta situation il était sage et naturel
+de ne pas oser la risquer. Ce n'est pas moi qui
+jamais te reprocherai de t'être abstenu.</p>
+
+<p>&mdash;Tes reproches seraient moins durs que ceux que
+je m'adresse moi-même, car tu n'as vu que les raisons
+avouables qui m'ont retenu et tu ne sais pas, toi qui
+cependant me connais si bien, celles que j'appelais
+à mon aide quand je me sentais prêt à te céder.
+Un jour, il y a trois ans, c'est-à-dire à un moment où
+nous avions encore les moyens de transformer notre
+fabrication, j'étais décidé. J'avais tout pesé et en fin
+de compte j'étais arrivé à la conclusion évidente,
+claire comme le soleil, que c'était pour nous le salut.
+J'allais te l'écrire et j'avais déjà pris la plume, quand
+une dernière faiblesse, une sorte d'hypocrisie de
+conscience, m'arrêta. Au lieu de t'écrire à toi, ici à
+Elbeuf, j'écrivis à Roubaix, pour demander des renseignements
+sur le prix que nos concurrents payent
+le charbon, le gaz, le mètre courant de construction.
+La réponse m'arriva le surlendemain; le charbon
+que nous payons 240 francs le wagon, coûte là-bas
+120 francs; le gaz, grâce aux primes de consommation,
+coûte 15 centimes le mètre cube; enfin la construction
+d'un bâtiment industriel revient à 22 francs
+le mètre superficiel; tu vois, sans qu'il soit besoin
+que je te le répète, tout ce que je me dis; et comme
+je ne cherchais qu'un prétexte et qu'une justification
+pour rester dans l'inertie, je ne t'écrivis point. Les
+choses continuèrent à aller pendant que je me répétais
+glorieusement les raisons qui me paralysaient,
+et elles finirent par nous amener au point où nous
+sommes arrivés.</p>
+
+<p>Il se leva et se mit à marcher par la chambre à
+grands pas avec agitation:</p>
+
+<p>&mdash;Heureux, s'écria-t-il, ceux qui ne voient qu'un
+côté des choses, ils peuvent se décider et agir, ils ont
+de l'initiative et de l'élan. Moi, je suis ce que l'on
+peut appeler un bon homme, je vous aime tendrement,
+toi et Berthe, je n'ai jamais voulu que votre
+bonheur, et je fais votre malheur. La faute en est-elle
+à mon caractère, à mon éducation? Est-ce le milieu
+dans lequel j'ai vécu pendant les belles années de ma
+vie, tranquille, heureux sans avoir à prendre des résolutions
+entraînant avec elles des responsabilités? toujours
+est-il que lorsque je suis en face d'un obstacle,
+j'y reste, comme si pendant que j'attends il allait disparaître
+lui-même, s'enfoncer ou s'envoler.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que toi pour te plaindre d'avoir trop de
+conscience, dit-elle tendrement; tu es le meilleur
+des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi cette bonté a-t-elle servi? Qu'ai-je fait
+pour vous? Que je meure demain, quelle sera votre
+position? Celle que mes parents m'avaient faite, je
+ne vous la laisse pas. Tu aurais été seule, tu aurais
+été libre, tu l'aurais améliorée cette situation; moi,
+le meilleur des hommes, comme tu dis, je l'ai perdue,
+et aujourd'hui j'ai le chagrin de ne pas pouvoir marier
+notre fille comme j'aurais voulu. J'avais fait de
+si beaux rêves quand nous étions encore les Adeline
+d'autrefois! C'était à peine si par le monde je trouvais
+assez de maris pour faire mon choix. Et maintenant!</p>
+
+<p>Il fit quelques tours par la chambre; puis revenant
+à sa femme et s'arrêtant devant elle:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maintenant, pour le mariage qui se
+présente, je ne ferai point ce que j'ai fait toute ma
+vie, me disant: «Il est bien difficile de l'accepter,
+mais, d'autre part, il est bien difficile de le refuser»,
+attendant que ces difficultés disparaissent d'elles-mêmes.
+Pour moi, j'ai pu me perdre dans ces hésitations
+malheureuses, je ne les aurai point pour Berthe.
+Demain, j'irai avec elle au Thuit, et là, dans la tranquillité
+du tête-à-tête je l'interrogerai.</p>
+
+<p>Cela fut dit avec résolution, mais aussitôt le caractère
+reprit le dessus:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, elle n'en voudra peut-être pas de ce
+mariage.</p>
+
+
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+
+<p>Dans une famille, la mère n'est pas toujours la
+confidente de ses filles; c'est quelquefois le père
+qu'elles choisissent; c'était le cas chez les Adeline,
+où Berthe, tout en aimant sa mère tendrement,
+avait plus de liberté et plus d'expansion avec son
+père.</p>
+
+<p>Occupée, affairée, appartenant à tous; madame
+Adeline n'avait jamais pu perdre son temps dans les
+longs bavardages où se plaisent les enfants. Quand,
+toute petite, Berthe venait dans le bureau pour embrasser
+sa maman et se faire embrasser, celle-ci ne
+la renvoyait point, mais elle ne se laissait pas caresser
+aussi longtemps que l'enfant l'aurait voulu;
+elle ne la gardait pas dans ses bras, elle ne la dodelinait
+pas comme la petite le demandait, sinon en
+paroles franches, au moins avec des regards attendris
+et ces mouvements enveloppants où les enfants sont
+si habiles et si persévérants. Après un baiser affectueusement
+donné, la mère reprenait la plume et se
+remettait au travail; ses minutes étaient comptées.</p>
+
+<p>Au contraire, Berthe avait toujours trouvé son
+père entièrement à elle, sans que jamais il lui répondit
+le mot qu'elle était habituée à entendre chez
+sa mère: «Laisse-moi travailler.» Il n'avait pas
+à travailler, lui, lorsqu'elle voulait jouer, et quoi
+qu'il eût à faire, il ne le faisait que lorsqu'elle lui en
+laissait la liberté; et bien souvent même il commençait
+sans attendre qu'elle vînt à lui. Avec cela s'ingéniant
+à lui plaire en tout; enfant, lorsqu'elle n'était
+qu'une enfant; jeune homme, lorsqu'elle était
+devenue jeune fille. Que de parties de cache-cache
+avec elle derrière les pièces de drap et dans les armoires!
+Que de visites aux quinze ou vingt poupées
+composant la famille de Berthe, qui toutes, avaient
+un nom et une histoire qu'il s'était donné la peine
+d'apprendre sans en rien oublier, et sans jamais confondre
+entre eux un seul de ses petits-fils ou une de
+ses petites-filles. L'âge n'avait point affaibli cette
+passion de Berthe pour ses poupées, et, en rentrant
+du couvent, elle avait repris avec elles ses jeux d'enfant
+aussi sérieusement, aussi maternellement que
+lorsqu'elle n'était qu'une gamine, ne se fâchant point
+des moqueries de sa grand'mère et de sa mère, mais
+sachant gré à son père de la prendre au sérieux et
+de la défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la raille point, répétait-il, les petites filles
+qui aiment le plus tendrement leurs poupées sont les
+mêmes qui plus tard aiment le plus tendrement leurs
+enfants; on est mère à tout âge.</p>
+
+<p>Il ne s'en tenait point aux paroles et quelquefois il
+voulait bien encore, comme dix ans auparavant, faire
+le «monsieur qui vient en visite», le «médecin»,
+et surtout le «grand-papa» qui revient de Paris les
+poches pleines de surprises pour les enfants de sa
+fille.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, il était donc tout naturel qu'Adeline
+se chargeât de parler à Berthe de la demande
+de Michel Debs; il avait assez souvent joué le rôle
+du «notaire» ou de l'«ami de la famille», venant
+entretenir la «maman» de projets de mariage à
+propos de Toto ou de Popo, pour remplir ce rôle
+sérieusement et faire pour de bon le «papa.»</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le vent de la nuit était tombé,
+et quand, à huit heures, le père et la fille montèrent
+dans la vieille calèche, le ciel était clair, sans nuages,
+avec des teintes roses et vertes du côté du levant
+comme on en voit souvent, en novembre, après les
+grandes pluies d'ouest. Bien que le cocher fût sur
+son siège, on ne partit pas tout de suite, parce qu'il
+fallait arrimer le déjeuner dans le coffre de derrière
+et c'était à quoi s'occupait madame Adeline, aidée de
+Léonie. Il ne restait pas de domestiques au Thuit
+pendant l'hiver et, lorsqu'on devait y manger, il
+fallait emporter les provisions qu'on voulait ajouter
+aux oeufs frais de la fermière. Enfin le coffre fut
+fermé.</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage!</p>
+
+<p>&mdash;A ce soir!</p>
+
+<p>Et de la rue Saint-Etienne la calèche passa dans la
+rue de l'Hospice pour gagner la côte du Bourgtheroulde;
+comme le temps était doux, les glaces n'avaient
+point été fermées; en tournant au coin de la
+rue du Thuit-Anger, Adeline aperçut Michel Debs
+qui venait en sens contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, qu'est-ce que Michel Debs fait par ici?
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le lui demander, répondit Berthe en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine.</p>
+
+<p>On se salua, et pour la première fois, Adeline remarqua
+qu'il y avait dans le regard de Michel
+comme dans le mouvement de sa tête et le geste de
+son bras quelque chose de particulier qui ne ressemblait
+en rien au salut de tout le monde; comment
+n'avait-il pas vu cela jusqu'alors?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Michel Debs savait que nous devions
+aller au Thuit ce matin? demanda Adeline lorsqu'ils
+furent passés.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'aurait-il su?</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais pu le lui dire hier au soir.</p>
+
+<p>Berthe ne répondit pas.</p>
+
+<p>Puisque le hasard de cette rencontre mettait l'entretien
+sur Michel, Adeline se demanda s'il ne devait
+pas profiter de l'occasion pour le continuer; mais il ne
+s'agissait plus de Toto ou de Popo, et il trouva
+que dans cette voiture il n'aurait pas toute la liberté
+qu'il lui fallait: c'était la vie de sa fille, son bonheur
+qui allaient se décider, l'émotion lui serrait le
+coeur; l'heure présente était si différente de celle
+qu'autrefois, dans ses moments de rêveries ambitieuses,
+il avait espéré!</p>
+
+<p>Comme depuis longtemps déjà il gardait le silence,
+absorbé dans ses pensées, Berthe le provoqua à
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda-t-elle; tu ne dis rien; tu
+n'es donc pas heureux d'aller au Thuit?</p>
+
+<p>C'était une ouverture, il voulut la saisir, sinon
+pour l'entretenir tout de suite de Michel, au moins
+pour la préparer à se prononcer sur sa demande
+en connaissance de cause; il ne suffisait pas en
+effet de lui dire: «Michel Debs, l'associé de la maison
+Eck et Debs, désire t'épouser»; il fallait aussi qu'elle
+sût à l'avance dans quelles conditions Michel se présentait
+et l'intérêt matériel qu'il pouvait y avoir pour
+elle à l'accepter; ce n'était pas du tout la même
+chose de refuser ce mariage alors qu'elle croyait à la
+fortune de ses parents, que de le refuser en sachant
+cette fortune gravement compromise.</p>
+
+<p>&mdash;Il a été un temps, dit-il, où je n'avais pas de
+plus grand plaisir que d'aller au Thuit. C'est là que
+j'ai appris à marcher. C'est là que tu as fait tes premiers
+pas sur l'herbe. Dans la maison, le jardin, les
+terres, il n'y a pas un meuble, pas un buisson, pas
+un chemin ou un sentier qui n'ait son souvenir. Depuis
+dix-huit ans je n'ai pas planté un arbre, je n'ai
+pas fait une amélioration, un embellissement sans me
+dire que ce serait pour toi. Et maintenant... je me
+demande si je ne vais pas être obligé de le vendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vendre le Thuit!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu saches la vérité, si pénible qu'elle
+puisse être pour toi: nos affaires vont mal, très mal,
+et si nous ne sommes pas ruinés, il faut avouer que
+nous sommes gênés; la crise que nous traversons et
+les faillites nous ont mis dans une situation difficile.
+J'espère en sortir, mais il est possible aussi que le
+contraire arrive. Quant au Thuit, hypothéqué déjà
+lorsque j'ai dû rembourser ta grand'maman, il l'a
+été depuis pour toute sa valeur, et avec la dépréciation
+qui a frappé la terre en Normandie, il nous
+coûte aujourd'hui plus qu'il ne nous rapporte; si la
+situation s'aggrave, il n'est que trop certain que
+nous ne pourrons pas le garder. Voilà pourquoi je
+n'ai plus le même plaisir qu'autrefois à aller dans
+cette terre que j'aimais non seulement pour moi,
+mais encore pour toi; où j'arrangeais ta vie avec
+ton mari, tes enfants... et nous-mêmes devenus
+vieux. Ne sens-tu pas combien la pensée de m'en
+séparer m'attriste?</p>
+
+<p>Berthe prit la main de son père et l'embrassant
+tendrement:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas au Thuit que je pense, c'est à toi.</p>
+
+<p>Ils avaient quitté la grand'route pour prendre un
+chemin coupant à travers des sillons de blé qui, nouvellement
+ensemencés, commençaient à se couvrir
+d'une tendre verdure; à une courte distance sur la
+droite se détachait sur le fond sombre d'une futaie
+la façade blanche et rouge d'une grande maison:
+c'était le château du Thuit, qui, par la masse de sa
+construction en pierre et en brique, par ses hauts
+combles en ardoises, par ses cheminées élancées,
+écrasait les bâtiments de la ferme groupés à l'entour
+dans une belle cour du Roumois plantée de pommiers
+et de poiriers puissants comme des chênes.</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien vraiment en bon père de famille
+que je soignais tout cela! dit-il en promenant çà et
+là un regard attristé.</p>
+
+<p>Ils entraient dans la cour, l'entretien en resta là.
+On avait vu la voiture venir de loin dans la plaine
+nue, et le fermier, sa femme et ses deux enfants
+étaient accourus pour recevoir leur maître.</p>
+
+<p>Berthe, qui était la marraine de ces deux enfants,
+dont l'un avait quatre ans et l'autre cinq et qu'elle
+aimait comme des poupées, les prit par la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ils déjeuneront avec nous, dit-elle à la fermière,
+je leur apporte des gâteaux.</p>
+
+<p>&mdash;Faut que je les <i>débraude</i>, dit la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je les <i>débrauderai</i> moi-même, répondit Berthe,
+qui voulait bien parler normand avec les paysans.</p>
+
+<p>En effet, avant le déjeuner, elle les débarbouilla à
+fond, les peigna, les attifa, et à table en plaça un à
+sa droite et l'autre à sa gauche, de façon à les bien
+surveiller&mdash;ce qui n'était pas inutile, car avec leur
+gourmandise naturelle que l'éducation n'avait point
+encore adoucie, ils voulaient commencer par les
+gâteaux.</p>
+
+<p>Adeline, assis vis-à-vis de sa fille, la regardait
+s'occuper de ces deux gamins, et à voir les prévenances,
+les attentions qu'elle avait pour eux en leur
+disant de douces paroles à l'accent maternel, il s'attendrissait.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce mariage avec Michel Debs manquait, trouverait-elle
+à se marier plus tard? Ne serait-elle pas
+privée d'enfants, elle qui les aimait si tendrement?</p>
+
+<p>A un certain moment, il exprima tout haut cette
+pensée, au moins en partie:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne mère tu ferais! dit-il.</p>
+
+<p>Ce fut le mot auquel il revint lorsque, après le
+déjeuner, ils sortirent seuls dans le jardin, et par la
+futaie gagnèrent la forêt. Il avait pris le bras de sa
+fille, et soulevant de leurs pieds les feuilles tombées
+des hêtres, marchant sur le velours des mousses, ils
+allaient lentement côte à côte, lui ému par ce qu'il
+avait à dire, elle troublée et angoissée par cette
+émotion qu'elle sentait et qu'elle attribuait, aux tourments
+de leur situation.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je disais tout à l'heure que tu ferais une
+bonne mère, te doutes-tu que ce n'était pas une
+allusion à un fait en l'air?</p>
+
+<p>Elle le regarda toute surprise, sans comprendre,
+et cependant en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu deviné pourquoi M. Eck est venu hier
+soir? continua-t-il.</p>
+
+<p>Elle leva encore les yeux sur lui un court instant,
+puis vivement les baissant:</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme si je l'avais deviné, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! petite fille, petite fille! dit-il en souriant
+de cette réponse féminine.</p>
+
+<p>Elle lui serra le bras par un mouvement d'impatience
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il est venu demander ta main pour
+Michel Debs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;C'est là tout ce que tu dis?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que maman lui a répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle m'en parlerait.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, qu'est-ce que tu as dit à maman?</p>
+
+<p>&mdash;Que je t'en parlerais; car avant nous et les
+raisons de convenance, il y a toi et les raisons de
+sentiment; pour que nous répondions, ta mère et
+moi, il faut donc que d'abord tu répondes toi-même.</p>
+
+<p>Cependant, après un moment de silence, ce ne fut
+pas une réponse qu'elle adressa à son père, ce fut
+une nouvelle question.</p>
+
+<p>Est-ce que M. Debs sait que nous sommes...,
+c'est-à-dire est-ce qu'il connaît la vérité sur la situation
+de tes affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore; cependant il est probable que s'il
+ne sait pas toute la vérité, il la soupçonne en partie;
+dans le monde des affaires, il n'est personne à
+Elbeuf qui ne sache que notre situation n'est pas
+aujourd'hui ce qu'elle était il y a quelques années.
+Mais quel rapport cela a-t-il avec la réponse que je
+te demande?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! papa!</p>
+
+<p>&mdash;C'est naïf, ce que je dis?</p>
+
+<p>Elle lui secoua le bras doucement, par un geste
+de mutinerie caressante.</p>
+
+<p>&mdash;Si M. Debs, sachant que tes affaires ne vont
+pas bien, demande néanmoins ma main, c'est...
+qu'il m'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'y suis.</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>&mdash;Et cela te fait plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Tu demandes des choses...</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu ne soupçonnais pas qu'il t'aimât?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne soupçonnais pas... c'est-à-dire que je
+voyais bien que M. Debs était très aimable avec moi;
+partout où j'allais, je le rencontrais; toujours je
+trouvais ses yeux fixés sur moi très... tendrement;
+il avait en me parlant des intonations d'une douceur
+qu'il n'avait pas avec les autres, ni avec Marie qui
+est mieux que moi, ni avec Claire qui est dans une
+situation de fortune supérieure à la nôtre, ni avec
+Suzanne, ni avec Madeleine, mais... les choses n'avaient
+jamais été plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant elles ont marché, et il dépend de
+toi qu'elles en restent là s'il ne te plaît point.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-tu qu'il te plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Il est très bien.</p>
+
+<p>Devant ces réticences il revint à son idée: peut-être
+ne voulait-elle pas de ce mariage, et n'osait-elle
+pas l'avouer; il fallait lui venir en aide:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il est juif.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire franchement:</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu veux que ça me fasse qu'il
+soit juif?</p>
+
+
+
+
+<h4>IX</h4>
+
+
+<p>L'éclat de rire était si naturel et le mot qui l'accompagnait
+sortait si spontanément du coeur que la
+preuve était faite: l'affaiblissement de préjugé dont
+Adeline avait parlé à sa femme se réalisait: féroce
+chez la grand'mère, résistant encore chez la mère, il
+n'existait plus chez la fille; il avait si bien disparu
+qu'elle en riait. «Qu'est-ce que tu veux que ça me
+fasse qu'il soit juif?»</p>
+
+<p>&mdash;Si cela ne te fait rien qu'il soit juif, dit Adeline
+après un moment de réflexion, il n'en est pas de même
+pour ta grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est opposée à M. Debs, n'est-ce pas? demanda
+Berthe d'une voix qui tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu en douter?</p>
+
+<p>&mdash;Et maman?</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère n'avait jamais pensé à ce mariage,
+mais elle n'y fera pas d'opposition si de ton côté tu
+le désires?</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, papa?</p>
+
+<p>Cela fut demandé d'une voix douce et émue qui
+remua le coeur du père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je ne veux que ce que tu veux.</p>
+
+<p>Elle se serra contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour cela qu'il faut que tu
+t'expliques franchement. Tu dois comprendre que
+ce n'est pas pour t'obliger à te confesser que je te
+presse; que ce n'est pas pour lire dans ton coeur et
+pour te forcer, sans un intérêt majeur, à y lire toi-même.
+Je sens très bien que c'est un sujet délicat
+sur lequel une jeune fille à l'âme innocente comme
+l'est la tienne voudrait ne pas se prononcer et sur
+lequel un père, crois-le bien, voudrait n'avoir pas à
+appuyer. Mais il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à te cacher.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain et c'est ce qui me fait insister:
+depuis que tu as commencé à grandir, je t'ai mariée
+déjà bien des fois, mais jamais sans que nous soyons
+d'accord. C'est pour voir si maintenant cet accord
+existe que je te demande de me parler à coeur ouvert.
+Est-ce donc impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non.</p>
+
+<p>&mdash;Qui prendras-tu pour confident, si ce n'est ton
+père? Où en trouveras-tu un qui t'écoute avec plus
+de sympathie?</p>
+
+<p>Ils marchèrent quelques instants silencieusement
+et quittèrent la futaie pour entrer dans la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-il, voyant qu'elle ne se
+décidait point et voulant l'encourager.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas une réponse qu'il obtint, ce fut
+une nouvelle question:</p>
+
+<p>&mdash;Pour voir si l'accord dont tu parles existe, ne
+peux-tu me dire ce que tu penses toi-même de
+M. Debs?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en pense que du bien; c'est un honnête
+garçon.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Travailleur.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Aimable, doux, sympathique à tous les points
+de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il te plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai mariée en espérance avec des maris qui
+ne valaient certes pas celui-là.</p>
+
+<p>Elle regardait son père avec un visage rayonnant,
+devinant ses paroles avant qu'il eût achevé de les
+prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que dans un mariage il n'y a pas
+que le mari, il y a le mariage lui-même, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas du tout la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Serais-tu aussi favorable au mariage que tu l'es
+à M. Debs, le mari?</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'interroges quand c'est à toi de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, papa, cher petit père!</p>
+
+<p>Il ne lui avait jamais résisté, même quand elle demandait
+l'impossible.</p>
+
+<p>Elle lui sourit tendrement:</p>
+
+<p>&mdash;Qui prendras-tu pour confidente, si ce n'est ta
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Gamine!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, réponds-moi franchement!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non! je ne suis pas aussi favorable au
+mariage qu'au mari.</p>
+
+<p>Evidemment, elle ne s'attendait pas du tout à cette
+réponse; elle pâlit et resta un moment sans trouver
+une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as des raisons pour t'y opposer? dit-elle
+enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des raisons qui lui sont contraires.</p>
+
+<p>&mdash;Des raisons... graves?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te sont personnelles?</p>
+
+<p>&mdash;Qui viennent de ta grand'mère et de notre situation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on peut se marier, dit-elle vivement avec
+feu, sans abjurer sa religion; la femme d'un juif ne
+devient pas juive; un juif qui épouse une chrétienne
+ne se fait pas chrétien; chacun garde sa foi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à ta grand'mère qu'il faut faire comprendre
+cela, et ce n'est pas chose facile; me le dire à moi,
+c'est prêcher un converti; tu sais comme ta grand'mère
+est rigoureuse pour tout ce qui touche à sa
+foi, et, d'autre part, elle est d'une époque où les
+juifs étaient victimes de préjugés qui pour elle ont
+conservé toute leur force.</p>
+
+<p>Ils étaient arrivés à un endroit où le chemin bourbeux
+les obligea à se séparer; sur le sol plat et argileux,
+l'eau de la nuit ne s'était point écoulée et elle
+formait çà et là des flaques jaunes qu'il fallait
+tourner ou sauter.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles sont les raisons qui viennent de notre
+situation? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les as pressenties tout à l'heure en me demandant
+si Michel Debs savait la vérité sur nos affaires.
+S'il connaît la vérité et veut t'épouser, c'est,
+comme tu le dis très bien, qu'il t'aime, et qu'avant
+la fortune il fait passer la femme. Il t'épouse pour
+toi, non pour ta dot; pour ta beauté, pour tes qualités,
+parce que tu lui plais, enfin parce qu'il t'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est possible, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément; mais le contraire aussi est possible;
+c'est-à-dire que, tout en étant sensible à tes
+qualités, Michel Debs peut l'être aussi à la fortune
+qui semble devoir te revenir un jour; au lieu d'un
+mariage d'amour tel que nous le supposons dans le
+premier cas, il s'agit alors simplement d'un mariage
+de convenance: l'un des associés de la maison Eck et
+Debs trouve que c'est une bonne affaire d'épouser la
+fille de Constant Adeline et il la demande. Note bien,
+mon enfant, que je ne dis pas que cela soit, mais
+simplement que cela peut être. Alors que se passe-t-il
+quand il apprend que cette affaire, au lieu d'être
+bonne, comme il le croyait, est médiocre ou même
+mauvaise? Il ne la fait point, n'est-ce pas? et c'est
+un mariage manqué. Je ne voudrais pas de mariage
+manqué pour toi. Et je n'en voudrais pas pour nous.
+Pour toi ce serait humiliant; pour nous ce serait
+désastreux. C'est quand le crédit d'une maison est
+ébranlé qu'il faut de la prudence; et ce ne serait
+point être prudent que de nous exposer à donner un
+aliment aux bavardages du monde. N'entends-tu pas
+ce qu'on ne manquerait pas de dire: «Pourquoi
+Michel Debs n'a-t-il pas épousé Berthe Adeline?&mdash;Parce
+qu'il n'a pas voulu d'une fille ruinée.» Parler
+couramment de la ruine d'une maison dont les affaires
+sont embarrassées, c'est la précipiter. Voilà
+pourquoi, avant de répondre à M. Eck, j'ai voulu
+t'interroger et te demander de me dire franchement
+si tu désires ce mariage. Tu comprends que s'il t'est
+indifférent et que si tu ne vois en Michel Debs qu'un
+mari comme un autre, auquel tu n'as pas de raisons
+particulières pour tenir, il est sage de répondre
+par un refus: nous échappons ainsi à une lutte avec
+ta grand'mère; et d'autre part nous évitons les dangers
+du mariage manqué. Au contraire, si Michel te
+plaît, si tu vois en lui le mari qui doit assurer le
+bonheur de ta vie, il ne s'agit plus de se dérober, il
+faut aborder la situation en face, si périlleuse qu'elle
+puisse être pour toi comme pour nous, affronter le
+mécontentement de ta grand'mère, et courir aussi
+l'aventure d'un refus de Michel Debs ne trouvant pas
+la dot sur laquelle il comptait... peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Qui dit que M. Debs est un homme d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi; mais tu conviendras qu'il est
+possible qu'il le soit; si tu as des raisons pour croire
+qu'il ne l'est pas, dis-les; tu vois que, par la force
+même des choses, nous voilà ramenés au point d'où
+nous sommes partis et que tu es obligée de répondre
+franchement, puisque ce sont tes sentiments qui
+dicteront notre conduite.</p>
+
+<p>Et oui, sans doute, elle voyait que la force des
+choses les avait ramenés au point d'où ils étaient
+partis, mais la situation n'était plus du tout la
+même pour elle, agrandie qu'elle était, rendue plus
+solennelle par les paroles de son père: si un sentiment
+de retenue féminine et de pudeur filiale lui
+avait fermé les lèvres, maintenant elle devait les
+ouvrir loyalement et sans réticences; elle le devait
+pour son père, elle le devait pour elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit-elle, il ne s'est jamais rien
+passé entre M. Debs et moi qui ressemble même de
+très loin à ce que j'ai lu dans les livres; il ne m'a pas
+sauvé la vie au bord du gave écumeux pendant
+notre voyage dans les Pyrénées, où il ne nous accompagnait
+pas d'ailleurs; il n'est jamais venu non
+plus soupirer sous mon balcon, puisque nous n'avons
+pas de balcon; il ne m'a pas fait remettre des
+lettres par des soubrettes dont on paye le silence
+avec de l'or; mais, cependant, il est vrai que, dans
+les projets de mariage que moi aussi j'ai faits de
+mon côté pendant que du tien tu en faisais d'autres,
+j'ai pensé à lui; tu ne sais peut-être pas qu'on se
+marie beaucoup au couvent, c'est même à ça qu'on
+passe son temps, eh bien, quand, dans le grand
+jardin de la rue du Maulévrier, je parlais de mon
+mari à mes amies, il avait les yeux noirs, la barbe
+frisée, les cheveux ondulés de... enfin c'était Michel.
+Pourquoi? Il ne faut pas me le demander; je ne le
+sais pas, et rien de la part de Michel ne pouvait me
+donner à penser qu'il voudrait m'épouser un jour.
+Mais moi, j'avais plaisir à me dire que je l'épouserais;
+on est très hardi en imagination et aussi en conversation;
+quand toutes vos amies ont des maris à revendre,
+il faut bien en avoir un aussi, et on le prend
+où l'on peut.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne t'avait jamais rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, pense donc que je n'étais qu'une
+gamine et que lui était déjà un jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand tu es rentrée du couvent?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est passé ce que je t'ai dit; j'ai bien vu que
+je ne lui étais pas indifférente... et que je lui plaisais.</p>
+
+<p>Il voulut lui venir en aide:</p>
+
+<p>&mdash;Et tu en as été heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu ou ne l'as-tu pas été?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'était la continuation de ce que j'avais
+si souvent combiné, je ne pouvais pas ne pas être
+satisfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Satisfaite seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse, si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui as-tu laissé voir ce que tu éprouvais?</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu croire!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, pour qu'il demande ta main, il faut bien
+qu'il pense que tu ne le refuseras point.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère, sans cela il ne serait pas du tout le
+mari que j'ai vu en lui, ce serait la fille de la maison
+Adeline qu'il rechercherait, ce ne serait pas moi, et
+c'est pour moi que je veux être épousée. Ce n'est pas
+à ta fortune que devaient s'adresser ces yeux tendres.</p>
+
+<p>Ces quelques mots ouvraient à Adeline une espérance
+sur laquelle il se jeta:</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que, pour toi, si Michel ne trouvait pas
+la dot sur laquelle il doit compter, il ne se retirerait
+pas.</p>
+
+<p>Oh! s'il était seul! Mais il ne l'est pas; il a sa
+grand'mère, sa mère, son oncle. Me laisserais-tu
+épouser un jeune homme qui n'aurait rien... que
+ses beaux yeux? Est-ce que c'est tout de suite que
+tu vas dire que tu ne peux pas me donner de dot?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demain, Michel peut n'être plus... qu'un
+étranger pour moi!</p>
+
+<p>Ce fut d'une voix tremblante qu'elle prononça ces
+quelques mots, avec un accent qui remua Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es émue!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il n'y a pas que de l'humiliation dans
+un mariage manqué.</p>
+
+<p>Ce cri de douleur était l'aveu le plus éloquent et
+le plus formel qu'elle pût faire.</p>
+
+<p>Traversant le chemin, il vint à elle et, la prenant
+dans son bras, il l'embrassa tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il ne manquera pas, rassure-toi, ma
+chérie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Cela, je n'en sais rien; mais nous chercherons,
+nous trouverons. Est-ce que tu peux être malheureuse
+par nous, par moi?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu répondre?</p>
+
+<p>Le Normand se retrouva:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a réponse et réponse; si je disais ce soir au
+père Eck que je ne peux pas te donner demain une
+dot, peut-être arriverions-nous à une rupture; mais
+ce qui me serait impossible demain sera sans doute
+possible dans un délai... quelconque: les affaires
+n'iront pas toujours aussi mal; nous nous relèverons;
+ta mère a des idées; il n'y a qu'à gagner du
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne suis pas pressée de me marier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même: tu n'es pas pressée; nous
+gagnerons du temps; avec le temps tout s'arrange;
+ton mariage avec Michel se fera, je te le promets.</p>
+
+
+
+
+<h4>X</h4>
+
+
+<p>De l'endroit où ils s'étaient arrêtés en plein bois,
+ils apercevaient de petites colonnes de fumée bleuâtre
+qui montaient droit à travers les branches nues
+des grands arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici arrivés, dit Adeline! je vais voir où
+en sont les bûcherons, et tout de suite nous rentrerons
+à Elbeuf, de façon à ce que je puisse aller ce
+soir même chez M. Eck.</p>
+
+<p>Sous bois on entendait des coups de hache et de
+temps en temps des éclats de branches avec un bruit
+sourd sur la terre qui tremblait,&mdash;celui d'un
+grand arbre abattu.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait faire de l'argent, dit-il en arrivant
+dans la vente où les bûcherons travaillaient; malheureusement
+les bois se vendent si mal maintenant!</p>
+
+<p>Il eut vite fait d'inspecter le travail des ouvriers
+et ils revinrent rapidement au château, où tout de
+suite les chevaux furent attelés. Il n'était pas trois
+heures; ils pouvaient être à Elbeuf avant la nuit.</p>
+
+<p>Pendant tout le chemin, Adeline reprit le bilan
+qu'il avait fait le matin en venant; seulement il le
+reprit dans un sens contraire: en allant au Thuit,
+tout était compromis; en rentrant à Elbeuf, rien
+n'était désespéré, loin de là. Et il entassait preuves
+sur preuves pour démontrer qu'avec du temps il
+trouverait la dot qu'on offrirait au père Eck.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne sera peut-être pas ce qu'il croit, mais
+enfin elle sera suffisante pour qu'il ne puisse pas se
+retirer. Tu verras, ma chérie, tu verras.</p>
+
+<p>Et il énumérait ce qu'elle verrait. Ce n'était pas
+seulement la situation de la maison d'Elbeuf qui
+devait s'améliorer; à Paris on lui avait proposé
+d'entrer dans de grandes affaires où ses connaissances
+commerciales pouvaient rendre des services,
+et il avait toujours refusé, parce qu'il voulait se tenir
+à l'écart de tout ce qui touchait à la spéculation;
+il accepterait ces propositions; le temps des scrupules
+était passé; ces affaires étaient honorables,
+c'était par excès de délicatesse, c'était aussi par
+amour du repos et de l'indépendance qu'il n'avait
+point voulu s'y associer; il ne penserait plus à lui;
+il ne penserait qu'à elle; le premier devoir du père
+de famille, c'est d'assurer le bonheur de ses enfants,
+et il n'est pas de devoir plus sacré que celui-là. A
+plusieurs reprises aussi on avait mis son nom en
+avant pour des combinaisons ministérielles, et toujours
+par amour du repos et de l'indépendance il
+s'en était retiré. Maintenant il se laisserait faire:
+fille de ministre, c'était un titre à mettre dans la
+corbeille de mariage.</p>
+
+<p>Berthe écoutait suspendue aux yeux de son père,
+son coeur serré se dilatait, l'espérance, la foi en
+l'avenir lui revenaient: il ne pouvait pas se tromper;
+ce qu'il disait, il le ferait; ce qu'il promettait se
+réaliserait. Elle renaissait. Était-elle une femme d'argent,
+était-elle désintéressée? Elle n'en savait rien,
+n'ayant jamais eu à examiner ces questions. Mais le
+coup qui l'avait frappée le matin l'avait anéantie, et
+ç'avait même été pour ne pas trahir le trouble de
+ses pensées qu'elle avait tenu à avoir à sa table
+ses deux filleuls. S'occupant d'eux, elle pouvait ne
+point penser à elle.</p>
+
+<p>Lorsque madame Adeline les vit revenir, elle fut
+surprise de ce retour si prompt, ne les attendant que
+pour dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà!</p>
+
+<p>Cela ne pouvait qu'augmenter son impatience
+de savoir ce qui s'était dit entre le père et la fille,
+mais malgré l'envie qu'elle en avait, il lui était impossible
+d'interroger son mari, la Maman étant là
+dans son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es mouillé! dit-elle en le regardant;
+il faut changer de chaussures, je vais monter
+avec toi.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'ils furent dans leur chambre, elle
+ferma la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Elle te l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a fait mieux que de me le dire, elle me l'a
+avoué dans un cri de douleur en voyant qu'elle
+pouvait ne pas devenir sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible! s'écria-t-elle avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut t'habituer à ne plus voir en elle une enfant,
+c'est une jeune fille.</p>
+
+<p>Il rapporta tout ce qui s'était dit entre Berthe et
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant? demanda madame Adeline, bouleversée.</p>
+
+<p>Il expliqua son plan.</p>
+
+<p>&mdash;Et après? quand nous aurons gagné du temps,
+le mariage sera-t-il assuré?</p>
+
+<p>&mdash;Il sera facilité.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, Constant, réfléchis avant d'abandonner
+la vie qui a été la tienne jusqu'à ce jour: tu
+n'es pas l'homme des affaires de spéculation; tu as
+trop de droiture, trop de loyauté.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que je m'aventurerais et ne prendrais
+pas toutes les garanties?</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, crois-tu donc que les coquins ne sont pas
+plus forts que les honnêtes gens? serais-tu le premier
+qui, malgré son intelligence et sa prudence, se
+laisserait tromper et entraîner.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il donc ne rien faire? Sois bien certaine
+que je n'accepterai que des affaires sûres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas les affaires sûres qui donnent
+les gros gains.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je te promets de ne rien entreprendre
+sans te consulter; j'ai laissé passer des centaines
+d'occasions qui nous auraient donné une fortune
+considérable, je veux profiter de celles qui se présenteront
+maintenant, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est passé des belles occasions; tu le
+sais mieux que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chez le père Eck, dit-il pour couper
+court à ces observations, cela n'engage à rien de
+prendre du temps.</p>
+
+<p>Adeline trouva Berthe dans le vestibule; elle ne
+lui dit rien, mais en l'embrassant elle lui serra la
+main dans une étreinte où elle avait mis toutes ses
+espérances et aussi l'émotion attendrie de sa reconnaissance.</p>
+
+<p>La fabrique des Eck et Debs n'est pas dans le vieil
+Elbeuf, mais dans le nouveau, celui qui confine à
+Caudebec, là, où de vastes espaces permettaient
+après la guerre, la libre construction d'un établissement
+industriel tel qu'on le comprend aujourd'hui:
+isolé, d'accès commode, avec des dégagements, un
+sol stable reposant sur une couche d'eau facile à atteindre
+et assez abondante pour le lavage des laines
+et le dégraissage ainsi que le foulage des draps en
+pièces. Construite en briques rouges et blanches,
+elle occupe entièrement un îlot de terrain compris
+entre quatre rues se coupant à angle droit; sur
+trois de ces rues se dressent ses hautes murailles
+percées de larges châssis vitrés, et sur la quatrième
+s'ouvre, entre les bureaux et les magasins surmontés
+de l'appartement particulier de M. Eck, la
+grande porte qui laisse voir une cour carrée au
+fond de laquelle le balancier de la machine lève et
+abaisse ses deux bras.</p>
+
+<p>Quand Adeline arriva à la porte, il faisait nuit
+noire depuis longtemps déjà, mais par les fenêtres
+tombaient des nappes de lumière qui éclairaient la
+rue au loin; les métiers battaient, les broches tournaient,
+de la cour montait le ronflement des machines
+en marche, et dans le ruisseau coulait une
+petite rivière d'eaux laiteuses qui fumaient.</p>
+
+<p>Quand Adeline ouvrit la porte du bureau, il
+aperçut le père Eck travaillant avec ses deux fils et
+un de ses neveux autour de lui penchés sur leurs
+pupitres.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle force vraiment que l'association! dit-il
+en serrant la main au père Eck et en saluant les
+jeunes gens affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Les autres sont <i>tans</i> la fabrique, dit le père
+Eck, à leur poste.</p>
+
+<p>Devant les jeunes gens, Adeline voulut donner un
+prétexte à sa visite:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens voir vos métiers fixes, ma femme m'a
+dit que vous en étiez satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Très satisfait; je <i>fais</i> appeler Michel pour qu'il
+<i>fous</i> les montre, c'est son affaire.</p>
+
+<p>Il pressa le bouton d'une sonnerie électrique et
+Michel ne tarda pas à arriver; en apercevant Adeline,
+il s'arrêta un court instant avec un mouvement de
+surprise et d'hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. <i>Ateline</i> qui <i>fient foir</i> nos métiers fixes,
+dit le père Eck.</p>
+
+<p>Tout en suivant Adeline et son oncle, Michel se
+demandait si c'était vraiment le désir de voir les
+métiers fixes qui était la cause de cette visite: ce
+serait bien étrange après la demande adressée la
+veille à madame Adeline! Mais, si anxieux qu'il fût,
+il ne pouvait qu'attendre.</p>
+
+<p>Aussi les explications qu'il donna à Adeline sur
+les perfectionnements qu'il avait apportés à ces métiers
+manquèrent-elles de clarté: son esprit était ailleurs.</p>
+
+<p>Heureusement son oncle lui vint en aide:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fous foyez</i>, mon cher monsieur <i>Ateline</i>, avec
+<i>teux</i> cents broches ces métiers <i>broduisent</i> presque
+autant que les <i>renfideurs</i> avec quatre cents broches.</p>
+
+<p>Il est vrai que si Michel était distrait en parlant,
+Adeline ne l'était pas moins en écoutant: l'un ne
+savait pas bien ce qu'il disait, l'autre ne pensait
+guère à ce qu'il entendait.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vraiment très bien, se disait Adeline en
+examinant Michel; je ne l'avais jamais vu si beau
+garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas du tout l'air mal disposé pour moi,
+se disait Michel en regardant le père de Berthe à la
+dérobée.</p>
+
+<p>Et les broches tournaient toujours avec leur ronflement,
+tandis que le père Eck appuyait sur les
+<i>berfectionnements</i> de son <i>betit</i> Michel.</p>
+
+<p>Enfin on quitta les métiers fixes et les renvideurs,
+Adeline et le père Eck marchant côte à côte, tandis
+que Michel restait en arrière pour se dérober: il
+était évident qu'on ne parlerait pas devant lui, le
+mieux était donc qu'il leur laissât la liberté du
+tête-à-tête.</p>
+
+<p>Comme ils traversaient un atelier, le père Eck prit
+une bande de drap divisée en petits carrés de diverses
+couleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Que <i>tites-fous</i> de ça? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Ça, c'était une bande d'échantillons que les fabricants
+de nouveautés essayent pour chercher le
+modèle qu'ils adopteront.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'avec cela vous allez me tuer.</p>
+
+<p>Le père Eck donna un coup de coude à Adeline
+et, se haussant vers lui en mettant une main devant
+sa bouche pour n'être point entendu des ouvriers
+auprès desquels ils passaient:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fous</i> tuer, nous, oh non, au <i>gontraire</i>.</p>
+
+<p>Ils sortirent dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fous afez</i> à me <i>barler</i>, n'est-ce <i>bas</i>? demanda le
+père Eck.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Les métiers, c'était un <i>brétexte</i>; je <i>fais fous</i>
+conduire dans mon <i>pureau</i>.</p>
+
+<p>Si Adeline était hésitant pour prendre une résolution,
+il ne l'était jamais pour l'exécuter.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme m'a fait part de votre demande, dit-il
+aussitôt qu'ils furent installés dans le bureau particulier
+du père Eck, et nous en sommes fort
+honorés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, c'est nous qui serions honorés de
+nous allier à <i>fotre</i> famille, madame <i>Adeline</i> a <i>tû fous
+tire</i> que c'est le <i>put</i> de mon <i>ampition</i>.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu vous apporter une réponse catégorique
+et conforme à nos sentiments, ceux de ma
+femme et les miens, qui sont favorables à ce mariage....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher monsieur <i>Ateline</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement nous sommes, à cause de
+ma mère, obligé à de grands ménagements; vous
+savez quelle est la sévérité de ses principes religieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais par ma mère ce que <i>beut</i> être cette sevérité;
+et je <i>fous afoue</i> que je ne lui ai <i>bas</i> même
+<i>barlé</i> de ce mariage, qui pour nous n'est pas moins
+difficile que pour vous, car c'est la première fois que
+l'un <i>te</i> nous pense à épouser une chrétienne: il a
+fallu l'amour de Michel pour me décider moi-même;
+vous savez le préjugé, la tradition, la fierté!</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez donc que nous hésitions avant
+d'en parler à ma mère; il faut des précautions, des
+préparations, sans quoi nous nous heurterions à un
+refus formel.</p>
+
+<p>&mdash;Je <i>gomprends</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon aussi que les jeunes gens se connaissent
+mieux; ma fille n'a que dix-huit ans, et j'ai
+toujours désiré ne pas la marier trop jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Chez nous, <i>fous safez</i>, on se marie <i>cheune</i>; ma
+mère s'est mariée à quinze ans.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin je vous demande du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! <i>barfaitement</i>, nos <i>cheunes chens beuvent</i>
+attendre; moi j'ai <i>pien</i> été <i>viancé</i> avec ma femme
+pendant cinq ans, et quand nous nous sommes
+mariés j'aurais <i>pien</i> attendu encore.</p>
+
+<p>Il dit cela avec son bon rire.</p>
+
+<p>A ce moment on entendit une main tourner le
+bouton de la porte du bureau.</p>
+
+<p>&mdash;N'<i>endrez bas</i>, n'<i>endrez bras</i>! s'écria M. Eck,
+n'<i>endrez bas</i>, hein!</p>
+
+<p>Cependant la porte s'ouvrit devant une petite vieille
+vêtue de noir, avec un châle sur les épaules, le front
+caché par un bandeau de velours posé en avant de
+son bonnet d'Alsacienne; son visage tout ridé avait
+un air d'austérité et d'autorité corrigé par une expression
+affable: c'était madame Eck.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru que c'était un <i>gommis</i>! s'écria le père
+Eck, est se levant vivement, pour aller au-devant d'elle
+avec toutes les marques du regret et du respect.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-elle, il n'y a pas de faute.</p>
+
+<p>Et tout de suite s'adressant à Adeline:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris que vous étiez dans la maison et je
+suis descendue pour vous exprimer toute ma reconnaissance
+au sujet des paroles que vous avez prononcées
+sur la tombe de mon gendre; j'aurais voulu
+le faire depuis longtemps déjà, mais vous savez que
+je ne sors pas. Pardonnez-moi de vous avoir dérangé,
+je vous laisse à vos affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle sortit, marchant avec raideur, redressant
+sa petite taille courbée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! <i>Monsieur Ateline, Monsieur Ateline</i>, s'écria
+le père Eck quand la porte fut refermée, ma mère
+vient de faire pour <i>fous</i> ce que je ne lui ai <i>chamais
+fu</i> faire <i>bour bersonne</i>; ça <i>fa pien</i>, ça <i>fa pien</i>!</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+
+<br><br>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<p>En racontant à sa femme qu'il avait rencontré chez
+son collègue le comte de Cheylus, ce vicomte de
+Mussidan, ce charmant homme du monde qui s'était
+trouvé là si à propos pour lui prêter cinquante mille
+francs, Adeline n'avait pas tout à fait dit la vérité.</p>
+
+<p>En réalité, ce n'était point chez M. de Cheylus qu'il
+avait fait cette rencontre, c'était chez Raphaëlle, la
+maîtresse de ce collègue. Mais ce petit arrangement
+était pour lui sans conséquence. A quoi bon parler
+de Raphaëlle à une honnête femme qui ne savait
+rien de la vie parisienne? Elle aurait pu se tourmenter,
+se demander dans quel monde vivait son mari!
+Il aurait fallu des explications, des histoires à n'en
+plus finir. On ne peut pas demander à une bonne
+bourgeoise d'Elbeuf des idées qui ne sont ni de son
+éducation ni de son milieu. Elle n'aurait jamais
+compris qu'un député invitât ses amis chez sa maîtresse,
+et qu'il se trouvât des amis&mdash;alors surtout
+que c'étaient des députés&mdash;pour accepter cette invitation;
+la province a sur les maîtresses et sur les députés
+des opinions qu'il est bon de laisser intactes.
+Que serait l'existence d'une femme de député restant
+dans sa ville, si elle pouvait supposer que son mari
+ne se nourrit pas exclusivement de politique; s'il
+fait des farces, ce ne peut être qu'à la buvette, et s'il
+caquette, ce ne peut être qu'avec les amies arrivant
+de son arrondissement pour lui demander une bonne
+place de tribune.</p>
+
+<p>Si Adeline allait parfois chez Raphaëlle, il ne faisait
+qu'imiter plusieurs de ses collègues qui, pas
+plus que lui, ne se trouvaient embarrassés à la table
+d'une ancienne cocotte. Bien au contraire, on était
+là plus à son aise, on faisait meilleure chère, on
+s'amusait plus que dans beaucoup d'autres maisons.
+En somme, qui les invitait? Le comte. C'était
+donc chez le comte qu'ils dînaient. Il ne serait venu
+à l'idée d'aucun d'eux que ce n'était pas le comte
+qui payait le loyer de cette aimable maison où ils
+étaient si bien reçus, et qui payait aussi cette bonne
+chère. Le comte était veuf, il recevait chez sa maîtresse,
+il aurait fallu un excès de puritanisme pour
+s'en fâcher.</p>
+
+<p>A la vérité, ceux qui connaissaient leur Paris savaient
+que depuis longtemps déjà le comte de
+Cheylus n'était pas en état d'entretenir le train de
+maison d'une femme comme Raphaëlle, mais tous
+les députés qui connaissent à fond les dessous de la
+politique française et étrangère n'ont pas pénétré
+aussi profondément les dessous de la vie parisienne:
+ceux que M. de Cheylus invitait, en les choisissant
+d'ailleurs avec soin, voyaient ce qu'on leur montrait
+une maison agréable, une femme qui, pour
+n'être plus jeune, n'en conservait pas moins d'assez
+beaux restes et, ce qui valait mieux encore, une
+vieille célébrité, et ils n'en demandaient pas davantage:
+chez qui irait-on si l'on ne se contentait pas
+des apparences?</p>
+
+<p>D'ailleurs on ne refusait pas le comte de Cheylus,
+qui était l'homme le plus aimable du monde et n'avait
+pas d'autre souci que de plaire à tous, amis
+comme adversaires, et même à ses adversaires plus
+encore qu'à ses amis peut-être. Préfet sous l'empire,
+il avait administré les départements par où il avait
+successivement passé avec de bonnes paroles, des
+sourires, des promesses, des compliments, des
+poignées de main et des banquets à toute occasion.
+Et quand, après vingt années de ce régime, la
+chute de son gouvernement l'avait mis à bas, il s'était
+trouvé un de ces arrondissements où les maires,
+les conseillers municipaux, les curés, les pompiers,
+les orphéonistes, les fanfaristes, tous ceux enfin qui
+l'avaient approché, étant restés ses amis, l'avaient
+envoyé à la Chambre en dehors de toute opinion politique?
+Que leur importait à lui et à eux la politique,
+il les avait convertis à son système: «Il n'y a pas
+d'opinion, il n'y a que des intérêts.» A la Chambre
+il avait continué ses sourires, ses amabilités, ses
+bonnes paroles; bien avec son parti, très bien avec
+ses ennemis, ce n'était pas lui qui faisait du boucan
+ou qui se laissait emporter par la passion: la main
+toujours tendue; et «mon cher collègue» plein la
+bouche, même avec ceux qui essayaient de le regarder
+du haut de leur austérité ou de leur mépris et
+qu'il finissait par adoucir.</p>
+
+<p>«Mon cher collègue, soyez donc assez aimable pour
+venir dîner avec moi lundi prochain.»</p>
+
+<p>Comment supposer qu'«avec moi» ne voulait
+pas dire chez moi, alors qu'on arrivait de province,
+et que jusqu'au jour bienheureux où les électeurs
+vous avaient envoyé à Paris, on avait été l'honneur
+du barreau de Carpentras ou la gloire de la fabrique
+elbeuvienne? On savait que depuis longtemps le
+comte de Cheylus était ruiné, mais puisqu'il donnait
+de bons dîners, c'est qu'il avait le moyen de les
+payer. On se disait qu'il y a ruine et ruine. Et la
+conclusion qu'on faisait pour les dîners, on la faisait
+pour la maîtresse.</p>
+
+<p>Quelle surprise si un Parisien de Paris avait révélé
+la vérité, toute la vérité à ces honnêtes convives.</p>
+
+<p>C'était vingt ans auparavant que le comte de
+Cheylus avait fait la connaissance de Raphaëlle,
+alors dans toute sa splendeur, et au mieux avec le
+duc de Naurouse, le prince Savine, Poupardin, de la
+<i>Participation Poupardin, Allen et Cie</i>, le prince de
+Kappel, en un mot avec toute la bohème tapageuse
+de cette époque; pour lui il n'était pas moins brillant,
+riche, bien en cour, en passe de devenir un
+personnage dans l'État. Lorsqu'ils s'étaient retrouvés,
+le comte avait dissipé toute sa fortune et il n'était
+plus qu'un simple député, sans aucune influence
+même dans son parti, où personne ne le prenait au
+sérieux; quant à Raphaëlle, si elle n'était pas ruinée,
+au moins avait-elle laissé dévorer par des spéculations
+aventureuses la plus grosse part de ce que
+son âpreté célèbre dans le monde de la galanterie
+lui avait fait gagner, et sur elle plus encore que sur
+le comte ces vingt ans avaient lourdement marqué
+leur passage: la maigriotte Parisienne s'était alourdie
+et épaissie, ses yeux rieurs s'étaient durcis, sa
+physionomie gaie et expressive toujours ouverte,
+toujours en mouvement, s'était immobilisée, les
+teintures avaient desséché les cheveux, les blancs,
+les rouges, les bleus avaient tanné la peau.</p>
+
+<p>Mais en fait de beauté féminine les yeux sont esclaves
+des oreilles, et la tradition les rend aveugles
+à la réalité: quand pendant dix ans on a été la belle
+madame X... ou la charmante mademoiselle Z... pour
+les journaux et le monde, on a bien des chances
+pour l'être pendant vingt-cinq ou trente; il n'y a pas
+de raisons pour que ça finisse; il faut des catastrophes
+pour casser les lunettes qu'on s'est laissé mettre
+sur le nez. Cela s'était produit pour Raphaëlle, en
+qui M. de Cheylus n'avait vu que «la charmante
+Raphaëlle» d'autrefois. Elle comptait encore dans
+«tout Paris»; on parlait d'elle; les journaux citaient
+son nom dans les soirées théâtrales, on pouvait
+se montrer avec elle alors surtout qu'on n'avait pas
+d'autre fortune que la maigre allocation d'un député.
+Assurément, si elle lui revenait, ce n'était
+point par intérêt, et cette conviction ne pouvait que
+chatouiller la vanité d'un vieux beau: une femme
+comme elle acceptant un amant de soixante-huit
+ans, sans le sou, montrait qu'elle se connaissait en
+hommes, voilà tout; et vraiment il ne pouvait que
+lui être reconnaissant de cette preuve de goût.</p>
+
+<p>&mdash;Amant de coeur à soixante-huit ans, hé! hé! il
+n'était donc pas si déplumé!</p>
+
+<p>Son ennui était de ne pouvoir pas le crier sur les
+toits; mais l'orgueil de l'homme ruiné l'emportait
+sur la fatuité du triomphateur; de là sa formule d'invitation
+à ses chers collègues&mdash;«avec moi».</p>
+
+<p>Elle était réellement une providence pour lui,
+cette bonne fille, et près d'elle il retrouvait dans son
+désastre un peu des satisfactions de son ancienne
+existence: un intérieur à la mode, une table bien
+servie et une femme, une maîtresse aussi élégante
+que celles qu'il avait aimées autrefois.</p>
+
+<p>Et ce qu'il y avait d'admirable dans cette femme
+dont la réputation d'âpreté au gain s'était cependant
+établie sur tant de ruines, c'est qu'elle ne voulait
+rien accepter de lui. Deux ou trois fois il avait essayé
+d'employer en cadeaux les quelques louis que
+les chances d'un écarté heureux avaient mis dans sa
+poche, et elle les avait toujours refusés.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, je veux qu'entre nous il n'y ait
+même pas l'apparence de l'intérêt: une fleur quand
+vous voudrez, tant que vous voudrez, mais rien
+qu'une fleur.</p>
+
+<p>Et il avait d'autant mieux cru à la fleur qu'une fois
+elle lui avait demandé quelque chose, encore ne s'agissait-il
+que d'une démarche, d'un acte de complaisance
+et de bonne amitié.</p>
+
+<p>L'affaire était des plus simples et telle qu'on ne
+pouvait pas la refuser à son influence: elle consistait
+à obtenir du préfet de police l'autorisation d'ouvrir
+un nouveau cercle, dont le besoin se faisait
+vraiment sentir; il serait facile de le démontrer.</p>
+
+<p>Bien entendu, ce n'était pas pour elle qu'elle demandait
+cette autorisation. Qu'en ferait-elle? Dieu
+merci, il lui restait assez pour vivre, et elle ne tenait
+pas à gagner de l'argent; à quoi bon le superflu,
+quand on a le nécessaire? Elle était revenue de ses
+ambitions d'autrefois, car c'est le propre des bonnes
+natures de s'améliorer en vieillissant.</p>
+
+<p>C'était pour un jeune homme, un fils de grande
+famille, le vicomte Frédéric de Mussidan, dont la
+soeur avait épousé Ernest Faré, l'auteur dramatique.
+Dans cette demande il n'y avait pas que du désintéressement,
+il y avait aussi un intérêt personnel qui
+la faisait insister: si elle obtenait cette autorisation,
+Faré, reconnaissant du service qu'elle aurait rendu
+à son beau-frère pauvre, lui donnerait un rôle dans
+sa pièce nouvelle; elle rentrerait au théâtre par une
+création importante, et aurait ainsi la joie de voir ses
+anciennes amies crever d'envie. Quant à lui, comte
+de Cheylus, pourquoi n'accepterait-il pas la présidence
+de ce cercle qui serait administré avec la plus
+rigoureuse délicatesse? cela lui vaudrait une vingtaine
+de mille francs bons à prendre.</p>
+
+<p>Elle n'eût point parlé de ces vingt mille francs
+qu'il eût fait la démarche qui lui était demandée, il
+lui devait bien ça, à la bonne fille; mais les vingt
+mille francs donnèrent à sa parole une conviction
+et une chaleur qui ordinairement lui manquaient
+ce n'était plus le sceptique qui se moquait de lui-même
+et accompagnait des discours les plus pathétiques
+d'un sourire railleur: «Vous savez qu'au fond
+tout cela m'est bien égal, qu'il ne faut pas le prendre
+au sérieux plus que moi, et que vous n'en ferez que
+ce que vous voudrez.»</p>
+
+<p>Jamais il n'avait été aussi éloquent, aussi persuasif,
+aussi entraînant que lorsqu'il présenta la demande
+à son ami le préfet de police, «à son cher
+préfet».</p>
+
+<p>&mdash;Un cercle dont vous seriez le président, mon
+cher député, n'auriez-vous pas peur que votre bienveillance
+et votre indulgence le laissassent bien vite
+tourner au tripot?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y en a déjà bien assez, de ces autres.</p>
+
+<p>Malgré ses instances, son éloquence, sa diplomatie,
+malgré ses retours, il n'avait rien pu obtenir.</p>
+
+<p>C'était alors que les sentiments de Raphaëlle
+s'étaient affirmés dans toute leur beauté, et que son
+désintéressement avait éclaté&mdash;aux yeux de M. de
+Cheylus. Il s'attendait à des reproches ou tout au
+moins à du mécontentement; non seulement elle
+n'avait pas formulé le plus léger reproche, non seulement
+elle n'avait pas montré de mécontentement,
+mais encore c'était ce jour-là même qu'elle l'avait
+prié d'inviter quelques-uns de ses amis à venir dîner
+le lundi chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ici n'êtes-vous pas chez vous?</p>
+
+<p>C'est qu'il n'était pas dans le caractère de Raphaëlle
+de se laisser jamais emporter par la colère
+ou la fâcherie, ni de compromettre ses intérêts.</p>
+
+<p>Or, il y avait intérêt pour elle&mdash;un intérêt capital&mdash;à
+obtenir cette autorisation, et là où le comte de
+Cheylus, sur qui elle avait eu la simplicité de compter,
+échouait, d'autres réussiraient,&mdash;il lui amènerait
+ces autres, et, en les étudiant à sa table, elle
+choisirait celui qui serait en situation d'enlever de
+haute main cette autorisation sans craindre de se la
+voir refuser.</p>
+
+<p>L'année précédente, à Biarritz, dans un cercle
+qu'elle dirigeait avec un ancien lutteur appelé Barthelasse,
+elle avait fait la connaissance du vicomte
+de Mussidan, que le malheur des temps et l'injustice
+du sort avaient fait échouer là comme croupier. Il
+était jeune, il était beau, il était noble, elle l'avait
+aimé, et elle s'était laissé affoler par l'envie de se
+faire épouser.</p>
+
+<p>Vicomtesse de Mussidan! Quel rêve, quand de son
+vrai nom on s'appelle Françoise Hurpin, et qu'on a
+donné une notoriété vraiment trop tapageuse à
+celui de Raphaëlle! Deux de ses anciennes amies
+enrichies avaient épousé vieilles des jeunes gens,
+mais aucune n'avait pu se payer un vicomte. Elle
+avait eu des princes, des ducs, un fils de roi
+pour amants, mais ils ne lui avaient pas donné leur
+nom.</p>
+
+<p>Dans l'état de détresse où se trouvait le vicomte de
+Mussidan, il semblait qu'il dût se laisser épouser
+par une femme qui le tirerait de la misère; mais
+quand elle avait adroitement abordé la question du
+mariage, il avait commencé par ne pas comprendre;
+puis, quand elle avait précisé de façon à ce qu'il lui
+fût impossible de s'échapper, il avait nettement répondu
+par la question de fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'apportait-elle en mariage?</p>
+
+<p>Tout compte fait, il s'était trouvé que cette fortune
+ne suffirait pas à la vie qu'il entendait mener.</p>
+
+<p>Elle s'était désespérée, et, comme il était bon
+prince, il l'avait consolée.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait qu'à la doubler, qu'à la tripler, cette
+fortune; le moyen était en somme, assez facile: elle
+avait des relations; qu'elle obtint pour lui l'autorisation
+d'ouvrir un cercle à Paris, et ils ne tarderaient
+pas, associés elle et lui, tous deux dans la coulisse,
+à gagner ce qui leur manquait. Alors ils se marieraient
+comme deux honnêtes fiancés qui ont travaillé
+pour leur dot.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>C'était dans les dîners auxquels l'invitait «son
+cher collègue» qu'Adeline avait fait la connaissance
+du vicomte de Mussidan, l'homme du monde le
+plus affable et le plus aimable qu'il eût jamais rencontré,
+Comment, dans ce jeune homme élégant et
+distingué, d'une politesse exquise, de grandes manières,
+reconnaître «Frédéric», l'ancien croupier
+de Barthelasse? Personne n'en aurait eu l'idée,
+alors même qu'on l'aurait entendu prononcer les
+mots sacramentels: «Messieurs, faites votre jeu; le
+jeu est fait», qui d'ailleurs ne lui échappaient point,
+car on ne jouait pas chez Raphaëlle.</p>
+
+<p>Ils étaient fort agréables, ces dîners, où, à l'exception
+du vicomte de Mussidan et du père de la maîtresse
+de la maison, un ancien militaire de belle
+prestance et décoré, on ne rencontrait que des collègues
+avec lesquels on continuait les conversations
+commencées au Palais-Bourbon; aussi était-il rare
+que les invitations de M. de Cheylus ne fussent pas
+acceptées avec empressement: c'était avenue d'Antin,
+à deux pas de la Chambre, que demeurait Raphaëlle;
+en sortant après la séance, on était tout de suite
+chez elle; et le soir, après le dîner, une promenade
+sous les arbres des Champs-Elysées, avant de
+rentrer chez soi, aidait la digestion des bonnes
+choses qu'on avait mangées et des bons vins qu'on
+avait bus.</p>
+
+<p>Car on mangeait de bonnes choses dans cette
+maison hospitalière, et même on n'y mangeait que de
+très bonnes choses. Pendant qu'il était préfet de la
+Gironde, M. de Cheylus s'était fait de nombreux
+amis dans son département, et ceux-ci se rappelaient
+de temps en temps à son souvenir par l'envoi d'une
+caisse de ces vins de propriétaire qu'on ne trouve
+pas dans le commerce. De son côté, Raphaëlle qui
+pendant son passage à travers la haute noce avait
+appris à apprécier la bonne chère, savait quelle lassitude
+éprouvent ceux que les invitations accablent,
+en s'asseyant tous les soirs devant le même dîner&mdash;celui
+qui sort des quatre ou cinq grandes cuisines
+où un certain monde fait ses commandes,
+comme un autre fait les siennes au Bon Marché ou
+à la Belle Jardinière&mdash;et ce n'était point ce menu
+banal qu'elle offrait à ses convives. Pendant huit
+jours à l'avance, quand elle avait décidé de donner
+un dîner, elle faisait essayer par son cordon bleu,
+qui était une femme de mérite, les mets qu'elle
+voulait servir à ses hôtes; et ceux-là seuls qui
+étaient supérieurement réussis paraissaient sur
+sa table.</p>
+
+<p>Que demander encore?</p>
+
+<p>Plus d'un convive, en s'en allant le soir, confessait
+sa satisfaction à son compagnon de route, par
+un mot qui bien souvent avait été répété:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément on dîne bien chez les gueuses.</p>
+
+<p>Et comme il n'était pas rare que celui qui s'exprimait
+ainsi fût un bon provincial, c'était avec une
+pointe de vanité libertine qu'il lâchait son mot; à
+Carpentras on ne faisait pas de ces petites débauches
+même quand on était l'honneur du barreau de cette
+ville célèbre, et à Elbeuf non plus, quand même on
+était la gloire de la fabrique elbeuvienne.</p>
+
+<p>Quelquefois, il est vrai, un convive dyspeptique
+insinuait que M. Hurpin, le père de la maîtresse de
+maison, qui se carrait à table avec une si belle prestance,
+était bien vulgaire, et que sa manie de présenter
+son épaule gauche décorée du ruban rouge,
+quand on parlait d'honneur, était insupportable;
+que ses observations, lorsqu'il en lâchait, ce qui
+d'ailleurs était rare, car il n'ouvrait guère la bouche
+que pour manger, étaient stupides ou grossières,
+mais ces critiques ne portaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez beau dire, mon cher, on dîne très
+bien chez les gueuses; et ce coquin de Cheylus est
+bien heureux!</p>
+
+<p>Quant au vicomte de Mussidan, il n'y avait qu'un
+mot sur son compte: Charmant! Il était la joie et la
+jeunesse de ces dîners. Il en était le champagne&mdash;le
+mot avait été dit par l'honneur du barreau de
+Carpentras, qui se connaissait en esprit. Si le comte
+de Cheylus avait un inépuisable répertoire d'anecdotes
+curieuses et salées sur le monde du second
+Empire, le vicomte de Mussidan en avait un qu'il renouvelait
+tous les jours sur le monde actuel; il savait
+tout, il disait tout, et vous révélait un Paris
+qu'on ne soupçonnait même pas. Avec cela bon enfant,
+discret, modeste, ne se vantant jamais de sa
+fortune ni de ses aïeux. Si quelquefois le hasard de
+la conversation amenait le nom d'Ernest Faré, l'auteur
+dramatique qui était son beau-frère, il ne s'en
+parait point davantage, malgré les brillants succès
+que celui-ci avait obtenus en ces dernières années;
+tout au contraire, il laissait entendre, mais à demi-mot
+et discrètement, qu'il avait espéré un autre mariage
+pour sa soeur, héritière d'une des belles
+fortunes du Midi.</p>
+
+<p>Évidemment, si ces convives avaient connu la
+bohème parisienne, ils auraient su que ce vieux
+militaire, qui tenait si bellement sa place à la table
+de sa fille, était simplement un ancien garde municipal,
+décoré à l'ancienneté, et non officier, comme
+ils l'avaient entendu dire; de même ils auraient su
+que le vicomte de Mussidan avait d'autres raisons
+que la modestie et la discrétion pour ne point parler
+de sa fortune; mais ils ne la connaissaient point,
+cette bohème, et s'en tenaient à ce qu'ils voyaient, à
+ce qu'ils entendaient, n'ayant pas d'intérêt à
+chercher s'il se cachait quelque choses de mystérieux
+sous les apparences.</p>
+
+<p>&mdash;On dîne bien chez les gueuses.</p>
+
+<p>Il y avait là un fait, et il était inutile d'aller au
+delà: de quoi se seraient-ils inquiétés? Si quelquefois
+on se demandait qu'elle était la situation vraie
+du comte de Cheylus et du vicomte de Mussidan
+dans la maison, on traitait la question en riant
+comme en un pareil sujet il convient à des gens qui
+voient clair.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre comte de Cheylus!</p>
+
+<p>&mdash;Dame, mon cher, que voulez-vous? à son âge!</p>
+
+<p>Et l'on se faisait un plaisir de demander «au cher
+collègue» des nouvelles du jeune vicomte.</p>
+
+<p>Le soir où le jeune vicomte avait reconduit Adeline
+rue Tronchet, en parlant de la faillite des frères
+Bouteillier, il était revenu vivement avenue d'Antin,
+après avoir mis le député chez lui, et il avait
+trouvé Raphaëlle l'attendant devant le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu as été longtemps! s'écria-t-elle en
+venant à lui. Est-ce fini, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parce que!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas fait ce que je t'ai dit?</p>
+
+<p>&mdash;Exactement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est défendu.</p>
+
+<p>&mdash;L'imbécile!</p>
+
+<p>&mdash;C'était gros.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait profiter de l'occasion; c'est pour cela
+que je t'ai tout de suite lâché sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais peut-être aurait-elle gagné à
+être préparée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quand j'ai compris, à son air plus encore
+qu'à ses paroles, combien cette faillite l'atteignait
+gravement, que l'idée m'en est venue. Si nous attendions,
+il pouvait se tourner d'un autre côté et nous
+trouvions la place prise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas que tu as tort, mais l'affaire n'en
+était pas moins délicate.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, comment la chose s'est-elle passée? Que
+lui as-tu dit? Que t'a-t-il répondu?</p>
+
+<p>Il s'était approché du feu et il présentait un pied
+à la flamme.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es mouillé! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors,
+et pourtant je l'ai accompagné comme si j'avais conduit
+un aveugle; j'ai eu toutes les peines du monde
+à l'empêcher de prendre une voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te donner tes pantoufles.</p>
+
+<p>Elle ouvrit une armoire et resta assez longtemps
+penchée, cherchant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te trompe pas, dit-il.</p>
+
+<p>Elle se retourna, et le regardant avec l'air qu'on
+prend au théâtre pour traduire la dignité outragée:</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'il a les siennes ici? répliqua-telle.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, il y a trop longtemps qu'il est ici, ce préfet
+déplumé.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, il n'y restera pas longtemps
+quand nous n'aurons plus besoin de lui.</p>
+
+<p>Elle avait trouvé les pantoufles, elle revint à lui,
+et l'ayant fait asseoir, elle s'agenouilla pour le déchausser.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, raconte, dit-elle, en s'asseyant contre
+lui sur une petite chaise basse.</p>
+
+<p>&mdash;En sortant, j'ai tout de suite mis la conversation
+sur les faillites, et à ce propos, je lui ai dit les choses
+les plus éloquentes sur l'infamie des commerçants
+qui font faillite tranquillement pour ne pas payer
+leurs dettes, alors que nous, gens du monde, nous
+nous brûlons la cervelle. Le sujet prêtait, j'ai démanché
+là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Et notre homme?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a répondu:
+il s'est mis à m'expliquer qu'on ne faisait pas faillite
+tranquillement, qu'il n'y avait pas de plus grande
+douleur pour un commerçant, etc., etc. Alors voyant
+ça, je me suis retourné et j'ai dit comme lui,&mdash;le
+contraire de ce que je disais.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu gentil?</p>
+
+<p>Elle lui baisa la main.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compris cette douleur, je l'ai partagée. Quel
+drame que celui qui se joue dans le crâne d'un commerçant
+faisant ses additions! Quelle situation! J'avais
+mon pont. Une faillite en entraîne dix autres, et,
+par le fait d'un seul commerçant, dix autres sont
+menacés, alors même qu'ils sont les plus solides. Tu
+vois la scène sans que je te la file. C'est à ce moment
+que j'ai mis à profit les leçons de Barthelasse et que
+je me suis rappelé l'exemple de ce vieux coquin, qui,
+sans avoir jamais prêté un sou à personne, a passé
+sa vie à offrir tout ce qu'il possède à tout le monde.
+Je n'ai pas offert tout ce que je possède à notre
+homme, c'eût été trop.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es adorable.</p>
+
+<p>&mdash;...Mais j'ai été heureux de mettre à sa disposition
+une cinquantaine de mille francs... et même plus
+s'il en avait besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a refusé?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas insisté?</p>
+
+<p>&mdash;Tant que j'ai pu; je me suis même fâché; ce
+refus était une offense à ma sympathie, à mon amitié,
+enfin tout ce qu'on peut dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a donc pas besoin?</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que mon enquête à Elbeuf a été mal
+menée? il est gêné, très gêné; s'il marche encore,
+il ne peut pas tarder à s'arrêter. Tandis que ses concurrents,
+les fabricants moins haut placés que lui, se
+sont conformés aux exigences du commerce et ont
+produit ce qu'on leur demandait, il s'est entêté à
+fabriquer le genre de sa maison, et on n'en veut
+plus, du genre de sa maison; il faisait bien, il veut
+continuer à bien faire; c'est grand, c'est noble, c'est
+sublime, seulement ça l'a mené où il est arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comment n'a-t-il pas accepté ton offre?</p>
+
+<p>&mdash;Affaire de dignité; un homme comme lui n'accepte
+pas un prêt qu'il n'a pas demandé: il aurait
+fallu qu'à mon éloquence s'ajoutât la musique des
+<i>fafiots</i>.</p>
+
+<p>Elle réfléchit un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, toi.</p>
+
+<p>&mdash;J'en arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y retourneras, et dès demain matin; seulement
+cette fois tu pourras jouer du <i>fafiot</i>. Je vais te
+signer un chèque de cinquante mille francs; tu iras
+le toucher demain matin, à l'ouverture des bureaux,
+et aussitôt tu courras chez Adeline. Tu lui diras que
+tu as pensé à lui toute la nuit et que tu lui apportes
+les cinquante mille francs que tu lui as proposés, que
+c'est te fâcher de les refuser, enfin tout ce qui te passera
+par la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura de la défiance.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi et pourquoi? tu ne lui as jamais rien
+demandé; quand plus tard il verra qu'on lui demande
+quelque chose, il sera si bien pris qu'il ne pourra
+plus se dépêtrer. Tu disais qu'il t'aurait fallu la musique
+des <i>fafiots</i>; tu l'auras; à toi d'en jouer de
+manière à réussir. Le moment est décisif, profitons-en.
+Jamais nous ne retrouverons un homme comme
+ce brave provincial qui, tout naïf qu'il soit, n'en a
+pas moins de l'influence à la Chambre et, ce qui vaut
+mieux, auprès des gens du gouvernement. Ce n'est
+pas à lui qu'on pourra répondre comme à ce pauvre
+Cheylus.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi diable l'as-tu pris, celui-là?</p>
+
+<p>&mdash;On se sert de qui on peut; j'avais celui-là, je
+l'ai pris. Nous avons Adeline, ne le laissons pas nous
+échapper des mains. Où retrouver son pareil? Il
+n'entend rien au jeu; il ne connaît pas la vie parisienne,
+il n'a que des relations politiques; il a des
+amis à la Chambre; on le croit riche; tout le monde
+l'estime; il a de l'honorabilité à revendre et à couvrir
+dix mauvaises affaires, c'est une perle. Le hasard
+fait qu'il se trouve dans une position embarrassée,
+où nous pouvons l'aider. Prenons-le de force. Fais-moi
+un reçu de cinquante mille francs, je signe le
+chèque.</p>
+
+<p>Il ne se montra pas offusqué de cette demande de
+reçu, et tout de suite il l'écrivit sur une petite table
+volante qu'elle lui apporta pour qu'il n'eût pas à se
+déranger.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, tu peux dormir tranquille, dit-elle,
+je me charge de te réveiller à temps.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain, elle le réveilla à huit heures,
+et, après s'être habillé, il partit pour aller toucher
+les 50,000 francs au Crédit lyonnais, où, depuis
+un certain temps déjà, ils attendaient l'occasion
+d'être employés.</p>
+
+<p>Au bout de deux heures, il revint: sa physionomie
+toute différente de celle de la veille, disait qu'il avait
+réussi.</p>
+
+<p>Elle lui prit les deux mains follement:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous pouvons danser le pas des fiançailles;
+nous le tenons.</p>
+
+<p>Et elle l'entraîna.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Pour être risquée, la combinaison de Raphaëlle
+n'en était pas moins assez simple: Adeline, embarrassé
+dans ses affaires, aurait de la peine à rendre
+les cinquante mille francs, et alors on exploitait
+adroitement sa situation.</p>
+
+<p>Mais pour que cette exploitation fût possible, il
+fallait qu'elle fût menée d'une main légère, sans
+quoi il regimberait, et, en voyant où on voulait le
+conduire, il se déroberait. Pour le prêt on avait pu
+le prendre de force; mais ce moyen aventureux, qui
+avait réussi une fois, échouerait infailliblement si
+on l'employait de nouveau: ce serait folie de vouloir
+encore jouer le même jeu; sans la faillite Bouteillier,
+qui lui avait forcé la main, elle n'eût assurément
+pas procédé de cette façon; cela n'était pas dans sa
+manière; quand elle avait réussi une affaire, ç'avait
+toujours été par la douceur, par l'enveloppement,
+en prenant son temps, ses précautions et ses distances,
+et ceux dont elle avait triomphé étaient plus
+forts que ce bon bourgeois. Il est vrai qu'alors elle
+opérait elle-même; tandis que maintenant elle était
+bien forcée de s'en remettre aux autres qui, eux,
+n'avaient point une main de femme: on serait vraiment
+bien venu de proposer à cet honnête provincial
+une association avec une ex-comédienne! Il fallait
+qu'elle se tînt dans la coulisse et que Frédéric
+seul parût en scène. Heureusement, elle pouvait lui
+faire répéter son rôle et au besoin le souffler; il était
+intelligent; ce qui valait mieux encore, il était féminin,
+félin; il irait.</p>
+
+<p>Depuis que Frédéric lui avait mis en tête cette idée
+de fonder un cercle à Paris, ils n'avaient pas laissé
+passer un jour sans travailler à son organisation.
+L'appartement même où ils l'installeraient était choisi
+et dans des conditions à assurer le succès de l'entreprise,
+comme s'il s'agissait d'un restaurant ou d'un
+magasin quelconque: avenue de l'Opéra, en plein
+Paris, de façon qu'on n'eût que quelques pas à faire,
+lorsqu'on sortait le matin des grands cercles, pour
+venir y tenter sa dernière chance; superbe avec ses
+vingt fenêtres de façade au premier étage sur l'avenue;
+luxueux à éblouir un étranger, et en même
+temps assez sévère pour disposer à la confiance le
+naïf qui monterait son escalier sonore. Il importait
+de ne pas laisser échapper cette occasion unique,
+car, malgré son désir de louer à un cercle, c'est-à-dire
+à un locataire qui ne marchande pas, le propriétaire
+se lasserait d'attendre et de sacrifier à un
+avenir douteux un présent certain. Ils avaient bien
+essayé sur lui le système de la participation mis en
+oeuvre par eux avec tous ceux qui devaient prendre
+part à leur affaire: tapissiers, marchands de tableaux,
+cuisiniers, marchands de vins; c'est-à-dire qu'en
+plus de son loyer, il toucherait un tant pour cent sur
+les vertigineux bénéfices de la cagnotte; mais ce
+mirage irrésistible pour des fournisseurs plus ou
+moins gênés avait échoué avec ce bourgeois de Paris
+assez riche pour ne pas spéculer sur la chance et
+assez défiant pour n'avoir pas une foi aveugle dans
+la probité de ceux qui gardent les clefs de cette cagnotte.</p>
+
+<p>Il fallait donc se hâter, ne pas perdre un jour, ne
+pas perdre une heure.</p>
+
+<p>A son retour d'Elbeuf, Adeline avait trouvé chez
+lui un billet «du charmant vicomte» le prévenant
+que, le lendemain, aurait lieu aux Français une première
+représentation qui serait une des grandes
+premières de la saison, celle d'une comédie de son
+beau-frère Faré, et que, pour cette représentation,
+il était heureux de mettre un fauteuil d'orchestre à
+sa disposition.</p>
+
+<p>«Au moins n'allez pas vous imaginer, cher monsieur,
+que j'ai eu de la peine à obtenir ce billet, si
+courus qu'ils soient. J'aurais voulu me donner le
+plaisir de vaincre des difficultés pour vous; mais la
+vérité m'oblige à déclarer que je ne les ai point rencontrées.
+Au premier mot que j'ai adressé, à mon
+beau-frère pour le prier d'ajouter un fauteuil à celui
+qu'il me donnait, il a cependant répondu nettement
+par un refus, mais quand j'ai prononcé votre nom,
+ce refus s'est changé en la plus gracieuse des offres.&mdash;Dites
+bien à M. Adeline&mdash;ce sont les propres
+paroles de mon beau-frère que je vous rapporte&mdash;que
+je considérerai comme un honneur qu'il veuille
+bien assister à ma pièce; avec un public composé
+d'hommes comme lui, on aurait de l'originalité et
+l'on oserait aller jusqu'au bout de son originalité.»</p>
+
+<p>Adeline n'était point un habitué des premières, et
+s'il voyait une pièce c'était ordinairement lorsque le
+chiffre de la centième lui permettait de s'aventurer
+sans trop de risques, de même que, s'il allait au
+Salon de peinture, c'était après que les médailles
+étaient données et affichées; mais comment refuser
+cette invitation qui, faite dans cette forme, était
+vraiment flatteuse? Il avait raison, cet auteur dramatique.
+Si les théâtres, au lieu de se laisser envahir
+par les filles, composaient mieux leur salle de première
+représentation, le niveau de l'art ne tarderait
+pas à s'élever,&mdash;c'était une observation qu'il avait
+présentée lui-même plus d'une fois à la commission
+du budget lors de la discussion de la subvention des
+théâtres, et il lui plaisait de la retrouver dans la
+lettre du «cher vicomte»,&mdash;qui, bien évidemment,
+répétait les paroles mêmes de Paré.</p>
+
+<p>La salle était brillante, c'était bien une grande
+première, comme l'avait annoncé Frédéric, qui, placé
+à côté d'Adeline, lui nomma le Tout-Paris qu'ils
+avaient devant les yeux. Le député n'était pas assez
+provincial pour ne pas connaître les noms que Frédéric
+dévidait comme un montreur de figures de
+cire, mais c'était la première fois qu'il voyait la plupart
+de ces célébrités, vraies ou fausses, et qu'il entendait
+les histoires qu'on racontait sur elles à demi-mot.
+Tous ces noms et toutes ces histoires défilaient sur
+les lèvres de Frédéric, légèrement; pour deux seulement
+il insista: sa soeur, madame Faré, cachée au
+fond d'une baignoire, et le colonel Chamberlain, le
+riche Américain, qui occupait une avant-scène avec
+sa femme.</p>
+
+<p>Bien qu'on aperçût difficilement madame Faré,
+Adeline cependant la vit assez pour remarquer la
+grâce et le charme de sa physionomie; il en fit compliment
+à Frédéric, qui répondit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Cette physionomie n'est pas trompeuse, on ne
+peut la voir sans se laisser gagner par elle; ma soeur
+est réellement une charmeuse, et je le sais mieux
+que personne, puisque l'expérience en a été faite à
+mes dépens. Mon frère et moi, nous étions les héritiers
+d'une tante que nous avons dans le Midi, à
+Cordes, et qui devait nous laisser à chacun quelque
+chose comme deux millions; sans que nous ayons
+rien fait pour lui déplaire et sans que notre petite
+soeur ait rien fait de son côté pour nous nuire, ma
+tante a, par contrat de mariage, fait donation de toute
+sa fortune... à sa nièce, simplement parce que celle-ci
+l'a charmée. Cela est vif, n'est-ce pas? mais ce
+qui l'est bien plus encore, c'est que ni mon frère ni
+moi nous n'avons eu un seul instant un mauvais sentiment
+contre notre soeur, l'aimant après comme
+nous l'aimions auparavant. Il est vrai que dans notre
+famille nous avons le malheur de ne jamais nous
+inquiéter des choses d'argent. Pour moi, ce que je
+regrette dans cet héritage, c'est une vieille maison,
+construite par notre aïeul Guillaume de Puylaurens,
+qui fut ministre du dernier comte de Toulouse;
+laquelle maison, par un miracle, est restée telle
+qu'elle était du temps de notre aïeul; j'avoue que
+j'aurais aimé à passer un mois de villégiature dans
+une maison du treizième siècle, meublée de meubles
+de l'époque.</p>
+
+<p>Adeline avait déjà entendu quelques allusions à cet
+héritage perdu, mais c'était la première fois qu'on lui
+en faisait l'histoire complète, et la présence de l'héroïne
+la rendait plus saisissante: vraiment le vicomte
+était bon enfant de n'en avoir pas voulu à sa soeur, et
+aussi bien désintéressé: il fallait, comme il le disait,
+que les choses d'argent eussent peu d'intérêt pour
+lui, et comme son frère était dans le même cas, il y
+avait là sans doute une disposition héréditaire.</p>
+
+<p>L'histoire du colonel Chamberlain occupa l'entr'acte
+suivant, mais celle-là ne touchait en rien Frédéric,
+et s'il la raconta, ce fut évidemment pour le
+plaisir de conter et pour amuser son voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez peut-être pas que c'est chez Raphaëlle
+que ce colonel, maintenant si connu, a fait
+pour la première fois parler de lui à Paris. C'était il
+y a quelques années.</p>
+
+<p>Il se garda de préciser l'année&mdash;1867&mdash;ce qui
+eût un peu trop vieilli Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;C'était il y a quelques années, Raphaëlle, qui
+était déjà une comédienne de grand talent, donnait
+une soirée. Le colonel, qui arrivait d'Amérique, fut
+conduit chez elle, où il se rencontra avec un joueur
+dont vous avez sûrement entendu parler: Amenzaga,
+célèbre pour avoir fait sauter les banques du Rhin.</p>
+
+<p>Quand Amenzaga était quelque part, on jouait,
+qu'on en eût ou qu'on n'en eût pas envie. On joua
+donc, et en quelques minutes le colonel avait perdu
+trois cent mille francs, ou plutôt Amenzaga lui avait
+volé trois cent mille francs. Naturellement le colonel
+ne s'était aperçu de rien, mais un curieux avait vu
+le tour d'Amenzaga, qui opérait au moyen de portées
+ou de séquences, c'est-à-dire de cartes préparées à
+l'avance et ajoutées au talon. On se jeta sur Amenzaga,
+on lui déchira ses vêtements, et on lui reprit
+l'argent qu'il avait volé; enfin un scandale épouvantable.
+Depuis ce jour on ne joue plus chez Raphaëlle,
+car, en femme d'expérience, elle sait que partout où
+il y a des joueurs il peut se glisser des filous, si
+sévère qu'on soit sur les invitations. Le soir où ce
+scandale est arrivé, elle avait, à l'exception d'Amenzaga,
+l'élite du monde parisien, la fine fleur du panier,
+et cependant... l'histoire du colonel. Je n'en
+sais pas de plus instructive et qui prouve mieux
+l'urgence qu'il y a à rétablir les jeux, ou tout au
+moins à ouvrir des cercles dans lesquels les joueurs
+puissent jouer avec une sécurité complète. Si j'étais
+député, ce serait une question qui m'occuperait.</p>
+
+<p>&mdash;Rétablir les jeux! c'est bien grave!</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus grave encore de les interdire. Je
+comprends que l'entrée des maisons de jeu ne soit
+pas libre, et là-dessus je suis d'accord avec vous.
+Mais comme le jeu est une passion que la loi ne peut
+pas plus supprimer que les autres passions, je voudrais
+qu'on offrît à ceux qui en sont affligés d'honnêtes
+lieux de réunion où ils seraient assurés de
+n'être pas volés. C'est une question de moralité, de
+salubrité publique. Songez donc que dans les cercles
+autorisés ou tolérés la police n'a rien à voir et ne
+pénètre pas, de sorte que, si les directeurs de ces
+cercles ne sont pas honnêtes, les joueurs y sont volés
+comme dans un bois, sans que personne vienne à
+leur secours. Or, ces directeurs sont-ils honnêtes?</p>
+
+<p>Le rideau en se levant coupa court à ce discours,
+qui ne recommença pas ce soir-là, car Adeline
+s'était laissé prendre à l'intérêt de la pièce, et il se
+donnait à elle tout entier, heureux d'applaudir au
+succès du beau-frère de son ami. Quand de longs
+applaudissements saluèrent le nom de Faré, il se
+passa cela de caractéristique dans le coeur d'Adeline
+que sa sympathie et son amitié pour Frédéric de
+Mussidan s'en trouvèrent augmentés.</p>
+
+<p>Deux jours après, comme Adeline sortait de chez
+lui un soir pour faire une courte promenade avant
+de se coucher, il se trouva face à face avec Frédéric,
+qui par hasard passait rue Tronchet, se promenant
+aussi, et tous deux bras dessus bras dessous, ils
+s'en allèrent flâner sur les boulevards: le temps était
+doux, les passants se montraient assez rares, on
+pouvait causer librement.</p>
+
+<p>Cette rareté des passants fournit à Frédéric le point
+de départ pour ce qu'il voulait dire:</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous point frappé, mon cher député, de
+la transformation qui s'opère à Paris? Il n'est pas dix
+heures, et nous avons déjà vu je ne sais combien de
+magasins qui ont fermé leur devanture et éteint leur
+gaz. Certainement il y a du monde sur les trottoirs,
+mais vous voyez qu'on n'est plus coudoyé et bousculé
+comme autrefois. Il y a là un changement qui,
+me semble-t-il, doit inquiéter un homme de gouvernement
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que le gouvernement fasse à
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il pourrait faire beaucoup: c'est un fait,
+n'est-ce pas, que Paris perd de son élégance, de son
+mouvement, de son bruit, et qu'il n'est plus l'auberge
+du monde qu'il a été? On ne s'amuse plus. Il
+n'y a plus personne pour donner le ton, et dans
+notre monde de plus en plus bourgeois, il n'y a plus
+que des bourgeois qui s'ennuient bourgeoisement
+et qui ennuient les autres. Cela est grave, très grave,
+pour la prospérité du pays et pour la fortune publique,
+car c'est une des causes de la crise commerciale
+dont tout le monde souffre, les riches comme
+les pauvres. Pour la crise que traverse votre industrie,
+les explications ne vous manquent point,
+n'est-ce pas? c'est le remède que vous n'avez point.
+Eh bien, un des remèdes à ce mal serait de rendre à
+Paris son animation d'autrefois. Que se passait-il
+quand des quatre parties du monde les étrangers
+affluaient à Paris pour s'y amuser et y faire la fête?
+c'est que pendant leur séjour ici ils achetaient tous
+les objets de luxe dont ils avaient besoin chez eux:
+leurs meubles, leurs bijoux, leurs vêtements. C'était
+du drap d'Elbeuf que nos tailleurs employaient pour
+ces vêtements, c'était avec des soieries et des velours
+de Lyon que nos couturières habillaient leurs femmes.
+Rentrés dans leurs pays, ils y exhibaient fièrement
+leurs achats, et, pour les imiter, leurs compatriotes
+demandaient à la France des produits
+français. D'où la fortune d'Elbeuf, de Lyon et des
+autres villes de fabrique. Voilà pourquoi il faut ramener
+les étrangers à Paris; et pour cela il n'y a
+qu'un moyen efficace: en faire une ville de plaisir,
+où chacun trouve à s'amuser selon ses goûts plus
+que partout ailleurs,&mdash;afin de ne pas aller ailleurs.
+Pour moi, j'ai des idées là-dessus, dont je vous ferai
+part un jour ou l'autre, quand elles seront mûres.
+Assurément mon nom, ma famille, mes ancêtres,
+mon éducation, mes convictions, mes principes
+devraient m'empêcher de travailler à la consolidation
+du gouvernement,&mdash;mais l'intérêt de la France
+avant tout.</p>
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>En rentrant d'Elbeuf à Paris, Adeline avait tout
+de suite visité quelques-uns de ceux qui autrefois lui
+avaient proposé des affaires; mais ce n'est pas du
+jour au lendemain qu'on s'improvise faiseur, surtout
+si l'on entend se réserver la liberté de choisir.
+Naguère, on était venu le chercher, le prier; quand
+à son tour il s'était offert, on l'avait écouté avec une
+certaine défiance. Que signifiait ce changement? Il
+n'était donc plus l'homme qu'on avait cru? Alors?
+L'occasion manquée, il fallait laisser au temps d'en
+amener de nouvelles et les attendre.</p>
+
+<p>Cela était trop conforme à la logique des choses
+pour qu'Adeline s'en étonnât; il n'avait jamais eu la
+naïveté de s'imaginer qu'il n'aurait qu'à se présenter
+pour que toutes les portes s'ouvrissent devant
+lui et pour que ceux qui étaient à table fussent
+heureux de lui faire sa part au gâteau. Ce n'était pas
+à date fixe que devait se faire le mariage de Berthe,
+et quelques mois, quelques semaines de plus ou de
+moins n'avaient pas d'importance; le mot du père
+Eck, qu'il ne se rappelait qu'en riant, était là pour le
+rassurer: «J'ai été fiancé avec ma femme pendant
+quatre ans, et quand nous nous sommes mariés
+j'aurais bien attendu encore.»</p>
+
+<p>Les cinquante mille francs du vicomte l'avaient
+débarrassé des échéances pressantes qui menaçaient
+sa maison; avant qu'il en revint d'autres il avait le
+temps de se retourner, et d'ici là la probabilité était,
+et même la certitude, pour que l'affaire Bouteillier
+s'arrangeât. Alors il rembourserait ces cinquante
+mille francs, car le payement d'une dette de cette
+espèce ne devait pas traîner. Assurément cet argent
+ne lui pesait pas, tant il avait été galamment offert,
+mais cependant, par une bizarrerie d'impression
+qu'il ne s'expliquait pas lui-même, il éprouverait
+du soulagement à ne plus le devoir.</p>
+
+<p>Malheureusement, de ce côté, les choses ne marchèrent
+point comme il l'avait espéré: l'affaire
+Bouteillier ne s'arrangea pas, tout au contraire, et,
+après plusieurs réunions, qui se succédèrent de
+plus en plus orageuses, la faillite fut prononcée à la
+requête de quelques créanciers que le luxe des Bouteillier
+avait trop longtemps humiliés.</p>
+
+<p>Le coup avait été cruel pour Adeline, qui, mieux
+que personne, connaissait la procédure des faillites:
+de combien serait le premier dividende et quand le
+toucherait-on?</p>
+
+<p>Il fallait donc se retourner d'un autre côté, ce qui,
+dans sa position, était difficile, car, bien que le vicomte
+n'eût jamais fait la plus légère allusion à son
+prêt, il était évident que ce prêt ne pouvait pas être
+considéré comme un placement à échéance plus ou
+moins longue dans lequel le créancier aussi bien
+que le débiteur trouvent un égal intérêt; c'était un
+service rendu, et rien que cela.</p>
+
+<p>Comme il se demandait par quel moyen il sortirait
+à bref délai de cet embarras, il crut remarquer
+que le vicomte était moins à l'aise avec lui, moins
+libre, moins gai, moins ouvert. La cause de ce
+changement n'était que trop facile à deviner: il
+s'étonnait de n'être pas encore remboursé, et il s'en
+fâchait.</p>
+
+<p>Quand on a tout jeune lutté contre la misère, on a
+appris à ne pas s'inquiéter des dettes et à manoeuvrer
+avec les créanciers de façon à les payer, quand
+l'argent manque, en bonnes paroles qui les font
+patienter. Mais ce n'était pas le cas d'Adeline, qui,
+entré dans la vie avec de la fortune, était arrivé à
+près de cinquante ans sans devoir un sou à personne.
+Si le vicomte était gêné avec lui, de son côté il était
+confus avec le vicomte, ne sachant quelle contenance
+tenir, ne trouvant pas un mot à dire, honteux
+de son silence même. N'aurait-il donc pas la
+force d'aborder nettement la question et de s'expliquer
+franchement: «Ne croyez pas que je vous
+oublie, seulement les rentrées sur lesquelles je
+comptais ne s'effectuent pas, mais bientôt...» C'était
+ce bientôt qui lui fermait les lèvres. Il n'avait
+jamais pris un engagement sans le tenir, comme il
+n'avait jamais fait une promesse qui ne fût sincère.
+Quel engagement pouvait-il prendre, quelle promesse
+pouvait-il donner quand il ne savait pas lui-même
+à quelle époque il serait en état de payer ces
+cinquante mille francs; bientôt sans doute, d'un
+jour à l'autre peut-être; mais ce bientôt, il ne
+pouvait pas encore le traduire par une date précise.</p>
+
+<p>Il en était là quand un soir, en sortant de dîner
+chez Raphaëlle, le vicomte lui prit le bras, et, comme
+le jour où il lui avait offert ces cinquante mille francs,
+il voulut le reconduire rue Tronchet.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous détournez pas de votre chemin, dit
+Adeline qui aurait voulu échapper à l'entretien
+dont il se sentait menacé; il fait froid ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai affaire par là.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, marchons vite, dit Adeline.</p>
+
+<p>Puis, voulant donner une explication à ce mot qui
+était sorti de ses lèvres sans qu'il eût le temps de le
+retenir:</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous réchaufferons.</p>
+
+<p>Le vicomte marchait près d'Adeline, la tête basse,
+silencieux, dans l'attitude d'un amoureux qui n'ose
+pas risquer sa déclaration, ou plutôt d'un fils respectueux
+qui a une confession délicate à faire à son
+père.</p>
+
+<p>Enfin, il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez bien embarrassé, mon cher
+député.</p>
+
+<p>Il fallait bien qu'Adeline répondît quelque chose:</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément parce que c'est à vous que je
+m'adresse. Ah! si c'était un autre! Mais avec vous,
+pour qui j'ai une si haute estime, tant d'amitié,
+permettez-moi le mot, je suis tout confus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parlez donc, je vous en prie... mon cher
+ami.</p>
+
+<p>Cependant, malgré cet encouragement, il y eut
+encore un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez à ma fierté, dit-il; c'est elle qui
+souffre, honteuse de risquer une chose qui n'est pas
+correcte, et rien n'est moins correct que de rappeler
+un service qu'on a eu le plaisir de rendre à un ami.
+En un mot, il s'agit des cinquante mille francs que
+vous avez bien voulu me faire l'honneur d'accepter
+il y a quelque temps et dont j'aurais besoin....</p>
+
+<p>Il y eut une pause:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas ce soir, se hâta-t-il d'ajouter en riant,
+pas demain, mais dans un délai que vous fixerez
+vous-même, si toutefois cela ne vous gêne point.</p>
+
+<p>L'embarras et l'humiliation d'Adeline étaient
+cruels, et bien qu'il eût souvent pensé au moment
+où cette question se poserait, il n'avait point imaginé
+qu'il serait aussi pénible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à vous de me pardonner, dit-il; j'aurais
+dû, depuis longtemps, vous rendre cet argent, mais
+certaines circonstances se sont présentées... j'ai
+compté sur des affaires qui ne se sont point réalisées...
+sur des rentrées qui ne se sont point effectuées; bref,
+j'ai attendu; mais puisque vous en avez besoin....</p>
+
+<p>Le vicomte lui coupa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serais pas sincère, je ne serais pas digne
+de votre amitié si je ne vous disais pas comment ce
+besoin se produit,&mdash;c'est mon excuse, si tant est
+que je puisse en avoir une.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui vous prie de m'écouter; vous
+savez combien je suis peu homme d'argent, cela tient
+peut-être à ce que je n'ai pas de fortune, ce qui s'appelle
+une fortune assise; mon père en a dévoré trois
+ou quatre, et moi-même j'ai fortement entamé celle
+qui m'est venue de ma mère. Je comptais sur celle
+de ma tante du Midi, mais vous savez comment elle
+est passée à ma soeur. Je vis de ce qui me reste, et il
+m'arrive assez souvent de me trouver à court; ce qui
+est mon cas présentement. Dans ces conditions, je
+serais bien aise d'augmenter mon revenu; et comme
+justement une occasion se présente, en mettant
+quelques fonds dans une affaire excellente, de le tripler,
+de le quadrupler, l'idée m'est venue de m'adresser
+à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Demain vous aurez vos fonds, répondit Adeline
+décidé à se procurer ces cinquante mille francs à
+quelque prix que ce fût.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, cher monsieur! Et qui parle de demain?
+Croyez-vous que je sois homme à user de pareils
+procédés? L'affaire dont je vous parle n'est pas
+faite, elle n'est qu'à l'étude, et il me suffit de savoir
+qu'à une date précise, celle que vous prendrez, j'aurai
+mes fonds. C'est là tout ce que je vous demande.
+Et jamais, faites-moi l'honneur de me croire, je n'aurais
+demandé davantage.</p>
+
+<p>Adeline respira.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais étudier mes échéances, demain je vous
+donnerai cette date, ou, ce qui est mieux, je vous
+enverrai un billet.</p>
+
+<p>Mais le vicomte ne voulut pas de billet; est-ce que
+dans son monde on faisait des billets? un simple
+mot, cela suffisait; puis, tout à coup, s'arrêtant et
+changeant de sujet:</p>
+
+<p>&mdash;Une idée me vient, s'écria-t-il: pourquoi ne feriez-vous
+pas vous-même cette affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle affaire?</p>
+
+<p>&mdash;La mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de fonds libres.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, il ne s'agirait pas d'une mise de
+fonds, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai entretenu plusieurs fois de la nécessité
+de fonder un nouveau cercle, et je vous ai démontré
+de quelle utilité sera cette fondation à tous
+les points de vue; cette idée ne m'est pas personnelle:
+elle est dans l'air, et bien d'autres que moi,
+l'ont eue, comme il arrive toujours pour les choses
+à point. Mais c'est une si grosse affaire que la fondation
+d'un cercle à Paris, que je ne pouvais pas l'entreprendre
+tout seul. D'abord, il faut une autorisation,
+et je ne veux rien demander au gouvernement.
+Ensuite, il faut un gros capital que je n'ai pas. Vous
+imaginez-vous un peu quelle doit être l'importance
+de ce capital?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; vous savez que je ne connais rien
+à ces choses.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il faut près d'un million; savez-vous que
+le Jockey a 130,000 francs de loyer, le Cercle agricole
+90,000 francs, le Cercle impérial 200,000 francs,
+la Crémerie 45,000 francs, les Mirlitons 70,000? Au
+Jockey, les gages du personnel coûtent 60,000 francs,
+aux Ganaches 50,000 francs; au Jockey, la perte sur
+la table se chiffre par 40,000 francs, à l'Union par
+15,000 francs. Les frais de premier établissement ne
+reviennent pas à moins de 300,000 francs; et cette
+somme ne suffit pas en caisse, car il faut que cette
+caisse ait un capital respectable sur lequel on puisse
+prêter aux joueurs; le succès est là. Un joueur qui a
+500,000 francs au Comptoir d'escompte ou ailleurs ne
+tire pas un billet de mille francs de sa poche pour
+jouer; il emprunte à la caisse du Cercle; il ne faut
+donc pas que cette caisse reste jamais à sec, ou la
+partie ne marche pas; et on ne va que là où elle marche...
+follement. J'avoue sans honte que je n'ai pas ce
+million. Alors j'apportais à ceux qui veulent faire l'affaire
+et qui ne l'ont pas non plus, ce million, les
+fonds dont je pouvais disposer. C'est pour cela que je
+vous ai adressé ma demande. Mais maintenant je
+la retire, et je la remplace par une autre: prenez la
+direction de la fondation du Cercle tel que je le
+comprends, celui qui doit moraliser le jeu et pour
+sa part rendre à Paris sa vie brillante, présentez la
+demande d'autorisation qui ne peut pas être refusée
+à un homme tel que vous, soyez son président.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, vous, Constant Adeline, connu
+par son honorabilité et la haute position qu'il occupe
+dans l'industrie, dans le commerce, dans la
+politique, et vous groupez autour de votre nom cinq
+cents personnes... (il hésita un moment cherchant
+son mot...) fières de votre initiative. Vous parliez
+l'autre jour, de grandes affaires que vous vouliez entreprendre,
+par le seul fait de votre présidence elles
+viennent à vous, et vous n'avez pas à aller à elles.
+Dans la politique vous êtes un centre; et on doit
+compter avec votre influence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour présider
+un cercle parisien, moi, le plus provincial des provinciaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est chez les provinciaux que se trouve maintenant
+la première qualité qu'il faut pour présider
+un cercle à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;L'honnêteté. Ce qui écarte bien des gens des
+cercles, c'est la crainte d'être volé; quand on se
+met à une table de jeu pour son plaisir, on n'aime
+pas à faire le métier d'agent de police et à surveiller
+ses voisins; avec un président comme vous à la tête
+d'un cercle, on aurait toute sécurité, et par cela seul
+le succès de ce cercle serait assuré; au jeu, on ne
+vole guère que là où l'on trouve des complices.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai celle-là, il me manquerait toutes les
+autres; quand ce ne serait que le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que cette présidence vous prendrait
+un certain temps, mais pas autant que vous
+pouvez le croire; d'ailleurs, si on vous demandait
+quelques heures, ce ne serait pas sans vous offrir
+des avantages en échange: ces fonctions sont rémunérées:
+il y a des présidents qui touchent trois mille
+francs par mois, c'est quelque chose.</p>
+
+<p>Ils étaient arrivés devant la maison d'Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! dit celui-ci.</p>
+
+<p>Mais le vicomte ne lui permit pas de se dégager:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi encore quelques instants, dit-il, la
+proposition, je vous assure, mérite d'être examinée
+sérieusement.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Ils revinrent sur la place de la Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à vous qu'il est besoin de dire,
+reprit le vicomte, que tout avantage se paye. Un
+cercle est une affaire comme une autre; elle donne
+des produits qui doivent servir, avant tout à rémunérer
+ceux qui les procurent. Quand vous apportez
+à une société une concession quelconque que vous
+avez obtenue par votre intelligence ou votre influence,
+cet apport s'estime en argent, n'est-ce pas? Et
+je suis certain que l'autorisation qui donnerait naissance
+à notre cercle ne serait pas comptée pour
+moins de soixante à soixante-quinze mille francs;
+c'est le prix courant; de sorte que les rôles seraient
+changés: vous ne seriez plus mon débiteur,
+c'est-à-dire que la société serait le vôtre.</p>
+
+<p>La scène que le vicomte jouait avec Adeline avait
+été longuement répétée avec Raphaëlle, et il avait
+été convenu qu'en cet endroit il se ferait un silence
+de façon à laisser à la réflexion le temps d'agir. Ils
+connaissaient la situation d'Adeline comme il la
+connaissait lui-même, et savaient quel soulagement
+serait pour lui la perspective de n'avoir pas à payer
+à cette heure ces cinquante mille francs. Ils avaient
+très bien prévu que l'offre d'un traitement de trois
+mille francs ne suffirait pas, par cette raison qu'elle
+était à terme, tandis que le non-payement des
+cinquante mille francs, qui donnait un résultat
+immédiat, serait ce qu'on appelle au théâtre un
+effet sûr.</p>
+
+<p>Les choses s'exécutèrent comme elles avaient été
+réglées, et ce fut seulement après un moment de silence
+que Frédéric reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais au-devant d'une objection que je vois
+sur vos lèvres: vous ne voulez pas, vous ne pouvez
+pas administrer un cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela pour beaucoup de raisons dont une
+seule suffit: on ne peut administrer que ce que l'on
+connaît, et je ne connais rien aux affaires d'un cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi n'est-il jamais entré dans mon idée de
+vous donner cette administration: vous êtes président
+de notre cercle, comme le comte de Mortemart
+l'est du Cercle agricole, le marquis de Biron, du
+Jockey, le duc de la Trémoille, du cercle de la rue
+Royale, mais vous n'êtes que président, c'est-à-dire
+quelque chose comme un président de la République
+ou un roi constitutionnel, l'honneur de notre cercle,
+à qui vous assurez la stabilité, vous régnez, mais
+vous ne gouvernez pas; à côté de vous, sous vous,
+il y a des ministres; autrement dit la gestion financière
+du cercle s'exerce par une société en commandite
+représentée par un gérant responsable. Vous et
+votre comité, composé de hautes notabilités, vous
+avez la direction du cercle et seul vous votez sur les
+admissions&mdash;ce qui est une garantie absolue de
+choix irréprochables. Les questions financières ne
+vous regardent en rien et n'entraînent pour vous
+aucune responsabilité&mdash;ce qui est le grand point;
+vous touchez, vous ne payez pas.</p>
+
+<p>Pour ce couplet, Raphaëlle ne s'en était pas plus
+rapportée à l'improvisation de Frédéric que pour le
+précédent; il avait été répété aussi, car il importait
+qu'il fût débité rapidement, «enlevé avec feu», de
+façon à étourdir Adeline et à empêcher toute objection.
+Si son assimilation aux présidents des grands
+cercles devait agir sur lui,&mdash;et ils n'en doutaient
+pas,&mdash;c'était à condition qu'on ne lui laissât pas le
+temps de réfléchir et de comprendre par conséquent
+qu'il n'y avait aucun rapport entre ces grands cercles
+s'administrant eux-mêmes, ne faisant pas de bénéfices,
+n'ayant pas de présidents payés, et celui qu'on
+lui proposait de fonder, qui vivrait de sa cagnotte, en
+enrichissant ses gérants avec l'argent prélevé sur les
+joueurs. Pour quelqu'un qui aurait connu les
+cercles, cette assimilation aurait été grossière et ridicule,
+mais pour ce provincial elle pouvait passer;
+c'était un argument comme ceux qu'emploient les
+avocats, au hasard. Il y avait des chances pour que
+sa vanité bourgeoise se laissât griser par ces grands
+noms qu'il se répéterait.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous rassurer complètement, continua
+Frédéric, et pour que vous dormiez sur vos deux
+oreilles, j'accepterais la gestion administrative;
+mais pas en mon nom; vous comprenez que je ne
+veuille pas le mettre en avant dans les affaires, non
+seulement par respect pour moi-même, mais aussi
+pour mon père, pour ma famille; et puis il y a encore
+une autre raison... politique celle-là, et sur laquelle
+il est inutile d'insister.</p>
+
+<p>Comme Adeline ne répondait rien, et ne paraissait
+point enlevé par cette offre cependant si tentante,
+Frédéric lança son dernier argument, celui qui devait
+briser les dernières résistances.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien certain que vous ne rencontrerez
+pas les objections qui ont été opposées à M. de
+Cheylus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Cheylus s'est occupé de cette création?</p>
+
+<p>&mdash;Il devait demander l'autorisation de notre
+cercle dont il serait le président, et il l'a demandée
+en effet; mais on la lui a refusée&mdash;vous devinez
+pour quelles raisons, affaires de parti tout simplement;
+on n'a pas voulu le laisser créer un centre de
+réunion qui devait lui donner une influence dangereuse.
+Tout d'abord, j'avoue que nous avons été
+irrités de ce refus, car, pour l'amabilité, le charme
+des manières, l'esprit, l'entrain, nous ne pouvions
+pas souhaiter un meilleur président que le comte.
+Mais, en réfléchissant, cette irritation s'est calmée,
+et j'avoue&mdash;mais tout bas entre nous&mdash;que je suis
+bien aise aujourd'hui que M. de Cheylus n'aie pas
+réussi. Toute chose a sa contre-partie: l'amabilité
+du comte eût dégénéré en faiblesse, il n'aurait rien
+su refuser, et notre cercle eût perdu le caractère de
+respectabilité sévère qu'il gardera avec vous.</p>
+
+<p>Ils étaient revenus rue Tronchet, devant la porte
+d'Adeline. Sur ce dernier mot, et sans rien ajouter,
+le vicomte se sépara de «son cher député».</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! se dit-il en retournant avenue d'Autin, si
+l'affaire n'est pas dans le sac, j'y renonce; voilà un
+bonhomme qui certainement dormira moins bien
+que moi.</p>
+
+<p>En cela, il avait raison, car Adeline ne dormit
+guère, tandis que lui-même fut bercé par le bon et
+calme sommeil que donne le travail accompli.</p>
+
+<p>De tout le flot de paroles qui l'avait enveloppé, un
+fait se dégageait pour Adeline, si menaçant qu'il ne
+voyait que lui: l'échéance immédiate de ces cinquante
+mille francs. Elle avait enfin sonné, cette
+heure qui, tant de fois, avait tinté à ses oreilles; ce
+n'était plus: «J'aurai à payer» qu'il se disait, c'était:
+«J'ai à payer».</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p>Depuis deux ans il avait plus d'une fois accompli
+le tour de force des commerçants aux abois, de
+trouver vingt ou vingt-cinq mille francs du jour au
+lendemain pour ses échéances; et c'était là ce qui
+précisément le rendait difficile à recommencer; les
+sources où il avait puisé s'étaient taries; il ne pourrait
+leur demander quelque chose qu'en compromettant
+plus encore son crédit déjà si ébranlé, et
+encore sans être certain à l'avance d'obtenir les cinquante
+mille francs qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>Assurément, si le vicomte ne lui avait pas parlé de
+la fondation de son cercle, il n'aurait pensé qu'aux
+moyens de trouver cette somme; il fallait payer, et
+à n'importe quel prix il s'exécutait.</p>
+
+<p>Mais Raphaëlle avait calculé juste en comptant que
+le mirage de cette fondation produirait une diversion
+favorable; tant de difficultés d'un côté pour se
+procurer de l'argent, de l'autre tant de facilités pour
+en gagner!</p>
+
+<p>Un mot à dire, un oui, et c'était tout; non seulement
+il s'acquittait, non seulement il gagnait un
+traitement de trente-six mille francs par an; mais
+encore il se trouvait en position de réaliser son plan,
+de faire des affaires qui viendraient à lui sans qu'il
+eût à prendre la peine d'aller les chercher.</p>
+
+<p>En dehors de ceux qui vivent de la vie des clubs,
+on ne sait guère quelle différence il y a entre le
+cercle qui s'administre lui-même et celui dont la
+gestion financière s'exerce par un gérant; entre celui
+qui n'a pas d'autre but que l'agrément de ses membres,
+et celui, au contraire, qui n'a pas d'autre raison
+d'être que de gagner de l'argent par la cagnotte;
+entre celui qui est une association d'amis, et celui
+qui est une exploitation industrielle. Mais pour le
+gros public ce sont là des nuances; rien de plus:
+un cercle est un cercle pour lui, tous se valent ou à
+peu près.</p>
+
+<p>Là-dessus Adeline était gros public, comme il
+l'était d'ailleurs pour bien d'autres points de la vie
+parisienne, et Raphaëlle avait deviné juste en pensant
+qu'on pouvait effrontément lui citer quelques
+grands noms qui l'éblouiraient.</p>
+
+<p>&mdash;Si ceux qui portaient de grands noms acceptaient
+d'être présidents, pourquoi, lui, refuserait-il?</p>
+
+<p>Ce qui pour lui faisait l'honorabilité d'un cercle,
+c'était celle de ses membres et aussi celle de son
+président: puisque les admissions seraient prononcées
+par lui et par le comité qu'il aurait composé, il
+n'avait rien à craindre, il saurait leur garder le caractère
+de respectabilité sévère dont parlait le vicomte:
+entre honnêtes gens il ne se passe rien que
+d'honnête; il n'y aurait donc, pas à redouter que son
+cercle&mdash;il disait déjà <i>son</i> cercle&mdash;devînt un tripot
+comme ceux dont il avait vaguement entendu parler.</p>
+
+<p>Les arguments dont le vicomte l'avait en ces
+derniers temps accablé, lui rebattant les oreilles
+jusqu'à l'en étourdir, se représentaient à son esprit,
+prenant, par cela seul qu'ils devenaient personnels,
+une importance qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors.</p>
+
+<p>Comme c'était vrai, ce que le vicomte lui avait dit
+du rôle que Paris jouait dans la crise commerciale,
+et comme il serait patriotique de s'associer à tout ce
+qui pourrait faire cesser cette crise! Sans doute ce
+serait naïveté de s'imaginer que la fondation de <i>son</i>
+cercle pût produire à elle seule ce résultat; mais si
+une hirondelle ne fait pas le printemps, au moins
+l'annonce-t-elle; d'autres efforts se joindraient au
+sien; l'exemple serait donné; il en aurait l'honneur.</p>
+
+<p>Les étapes de Raphaëlle à travers la vie lui avaient
+appris à la connaître pratiquement, et elle savait
+que le meilleur moyen d'entraîner les gens dans une
+faiblesse ou une faute est de leur montrer au delà un
+but noble ou désintéressé. Adeline ne se fût peut-être
+pas laissé prendre par le non-payement des
+50,000 francs qu'il devait et par l'appât du traitement
+de 36,000, mais il devait être enlevé par l'argument
+commercial. «Quand on est fier de la bêtise
+qu'on fait, avait-elle dit à Frédéric, on la pousse
+jusqu'au bout, alors même qu'on voit que c'est une
+bêtise.»</p>
+
+<p>Cependant, malgré la fierté qu'il éprouvait et
+toutes les raisons personnelles qui s'ajoutaient à ce
+sentiment, Adeline ne s'était point décidé à accepter
+les propositions du vicomte, pas plus d'ailleurs qu'à
+les refuser; il fallait voir, attendre, s'éclairer,
+prendre avis de ceux qui savaient ce que lui-même
+ignorait.</p>
+
+<p>De ceux qu'il pouvait consulter à ce sujet, personne
+n'était plus autorisé pour lui répondre que
+son collègue le comte de Cheylus, si bien au courant
+de la vie parisienne. Puisque la présidence de ce
+cercle lui avait été proposée, il connaissait l'affaire
+et l'avait pesée avec ses bons et ses mauvais côtés.
+Il fallait donc l'interroger; ce qu'il fit le lendemain
+même.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous hésitez? s'écria M. de Cheylus, quand
+il lui eut rapporté la proposition du vicomte. J'avoue
+que je n'ai pas eu vos scrupules, et que, quand
+l'affaire m'a été proposée, j'ai tout de suite demandé
+l'autorisation au préfet de police... qui tout de suite
+me l'a refusée.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il indiscret de vous demander les raisons
+qu'il vous a données pour expliquer son refus?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; il m'a dit qu'avec moi pour président,
+ce cercle deviendrait en quelques mois un
+tripot; que j'étais trop faible, trop indulgent, trop
+aimable: que je serais trompé, débordé, en un mot
+tout ce qu'on peut trouver quand on ne veut pas
+donner les raisons vraies d'un refus.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces raisons vraies?</p>
+
+<p>&mdash;Vous les devinez sans peine. On ne voulait pas
+donner un moyen d'influence à un adversaire; et,
+d'autre part, on ne voulait pas se faire accuser
+d'accorder à un ennemi une faveur qu'on refusait à
+des amis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez me prendre dans votre comité,
+j'accepte. Que vous dire de plus?</p>
+
+<p>Ce que M. de Cheylus ne voulait pas dire de plus,
+c'est que, sans être jaloux de Frédéric,&mdash;il n'avait
+jamais eu la naïveté d'être jaloux,&mdash;il commençait
+à trouver que le vicomte tenait beaucoup trop de
+place dans la maison de Raphaëlle, et que le meilleur
+moyen de se débarrasser de lui était de lui faire
+avoir un cercle où il passerait ses journées et... ses
+nuits.</p>
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+
+<p>C'était un grand point pour Raphaëlle et Frédéric
+d'avoir un président en situation d'obtenir du préfet
+de police l'autorisation d'ouvrir leur cercle, mais ce
+n'était pas tout: il fallait que la demande qu'on
+adresserait au préfet fût signée par vingt membres
+fondateurs, et il était de leur intérêt de ne pas laisser
+le choix de ces membres à Adeline, qui ne saurait où
+les chercher, et qui, les trouvât-il, les choisirait mal.
+A la vérité, il devait avoir la haute direction dans la
+composition du cercle, mais, en manoeuvrant adroitement,
+on lui ferait prendre, sans qu'il se doutât de
+rien, ceux-là mêmes qu'on voudrait qu'il prît.</p>
+
+<p>Raphaëlle voulait des noms chics.</p>
+
+<p>Frédéric voulait des noms sérieux.</p>
+
+<p>Mais, malgré cette divergence, ils ne se querellaient
+point là-dessus; en bons associés qu'ils étaient,
+ils se faisaient des concessions.</p>
+
+<p>&mdash;Mêlons les noms chics aux noms sérieux.</p>
+
+<p>Et constamment ils faisaient cette salade, mais en
+l'épluchant sévèrement: on n'était jamais assez chic
+pour Frédéric, et pour Raphaëlle on n'était jamais
+assez sérieux,&mdash;au moins en théorie, car dans la
+pratique, c'est-à-dire au moment où s'agitait la question
+de savoir s'ils pourraient avoir réellement ces
+noms sur leur liste, ils étaient bien obligés d'abaisser
+leurs prétentions et de se faire mutuellement des
+concessions.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il n'est pas très chic, mais à la rigueur
+il peut passer.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'accorde qu'il n'est pas trop sérieux, mais, si
+nous sommes trop difficiles, nous finirons par n'avoir
+personne.</p>
+
+<p>Chez Raphaëlle, cette composition de sa liste était
+une véritable obsession, elle en rêvait, et plus d'une
+fois le matin elle avait réveillé Frédéric pour l'entretenir
+des idées qui lui étaient venues dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne dors pas, chéri?</p>
+
+<p>&mdash;Si, je dors.</p>
+
+<p>-Non, tu ne dors pas. Ecoute un peu... écoute
+donc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas de duc.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire un duc?</p>
+
+<p>&mdash;Pour notre liste; il nous en faut au moins deux;
+le <i>Jockey</i> en a trente-six.</p>
+
+<p>&mdash;Les <i>Ganaches</i> n'en ont pas.</p>
+
+<p>&mdash;La <i>Crémerie</i> en a bien un.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cherche-les, laisse-moi dormir; en
+même temps tâche de trouver un lord, ça serait plus
+sérieux: on en a bien abusé, des ducs; d'ailleurs si
+tu y tiens tant, je t'en fournirai un; seulement il est
+espagnol: le duc d'Arcala, un ami de mon père.</p>
+
+<p>Si Raphaëlle avait pu chercher dans son ancien
+monde, elle se serait composé un petit Gotha; malheureusement,
+ses relations avec ceux dont elle
+s'était séparée ou qui plutôt s'étaient séparés d'elle
+ne lui permettaient point de s'adresser à eux; elle eût
+été bien accueillie vraiment! et cependant il y en
+avait qui pour elle avaient fait les folies les plus
+extravagantes, qui s'étaient ruinés, déshonorés,
+avaient été jusqu'au crime; mais ces temps étaient
+loin, et le souvenir qu'ils en avaient conservé n'était
+ni doux ni attendri.</p>
+
+<p>En ne se montrant pas trop difficiles dans leur
+choix, ils avaient fini par former une liste dont les
+noms de tête ne manquaient pas d'une certaine apparence
+décorative.</p>
+
+<p>Le comte de Cheylus d'abord, ancien conseiller
+d'Etat en service extraordinaire, ancien préfet, député,
+commandeur de Légion d'honneur, grand-croix
+de cinq ou six ordres étrangers;&mdash;un général qu'à
+Nice et à Cannes on avait surnommé le général
+Epaminondas, ce qui, dans le monde des grecs, était
+caractéristique;&mdash;un commodore américain;&mdash;un
+musicien et un statuaire affamés de notoriété, toujours
+en quête de relations, comme si chaque relation
+nouvelle allait donner des commandes à l'un et
+faire jouer les cinq ou six opéras que l'autre gardait
+en portefeuille depuis vingt ans; un journaliste qui
+exerçait autant d'influence dans la presse que dans le
+gouvernement, disait-il, et par là devenait un personnage
+utile, avec qui il était prudent de prendre
+les devants.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement parmi les gens en vue,
+sur lesquels ils avaient des raisons personnelles
+de compter, qu'ils recrutaient leur troupe, c'était
+encore parmi les connaissances de leurs amis. Ainsi
+Barthelasse, autrefois directeur de cercles à Biarritz,
+à Pau et en Provence, où il avait gagné une fortune
+de deux à trois millions et chez qui Frédéric avait été
+croupier, avait offert un ancien ambassadeur qu'on
+pourrait exhiber tous les soirs dans les salons du
+cercle, moyennant le <i>suif</i>, c'est-à-dire le dîner de la
+table de l'hôte, et un jeton d'un louis qu'il perdrait
+d'ailleurs consciencieusement: à la vérité, Barthelasse
+avait, pendant plusieurs années, promené cet
+ancien ambassadeur dans le Midi, mais ces représentations
+en province ne l'avaient pas encore tout
+à fait usé, et à Paris, où son nom seul était connu,
+il ferait encore assez bonne figure.</p>
+
+<p>Quand Raphaëlle aurait son duc, on laisserait à
+Adeline le soin de trouver les autres comparses
+nécessaires à la représentation parmi les gros commerçants
+parisiens avec lesquels il faisait des
+affaires et aussi parmi ses collègues. Plusieurs de
+ceux qui avaient honoré de leur présence les dîners
+de l'avenue d'Antin seraient suffisants pour cet
+emploi, et particulièrement l'un d'entre eux qu'ils
+caressaient pour être président au moment même où
+la faillite des frères Bouteillier leur avait livré Adeline.
+Ce Nivernais, plus provincial encore que l'Elbeuvien,
+était à coup sûr le plus travailleur des députés,
+et il n'y avait guère de projet de loi d'intérêt
+local qui ne fût rapporté par lui: «L'ordre du jour
+appelle la discussion du rapport de M. Bunou-Bunou.»
+Il était si souvent imprimé dans les journaux,
+ce nom de Bunou-Bunou, qu'il était connu
+de la France entière, et que par là aux yeux de Raphaëlle
+il avait une certaine valeur, celle de la notoriété.
+Il est vrai que cette notoriété, il la devait pour
+beaucoup au rapport fameux dans lequel il avait
+traité de la vaine pâture et de la divagation des animaux
+domestiques dans les rues de Paris, qui pendant
+six mois avait fait la joie des journaux; mais
+cela importait peu; car, en fait de notoriété, ce qui
+compte, c'est la notoriété même, et, la dût-on au ridicule,
+ce qui reste au bout d'un an ce n'est pas le
+ridicule, c'est le bruit qu'il a fait autour d'un nom
+que le public n'oublie plus; Bunou-Bunou connu, très
+connu; oubliée la vaine pâture. D'ailleurs le meilleur
+et le plus honnête homme du monde, toujours
+à son banc où il écrivait, écrivait, écrivait, penchant
+sa tête blanche sur son pupitre, ne s'interrompant
+que pour voter. Au cercle il continuerait ses écritures,
+mieux éclairé et chauffé que dans sa chambre
+d'hôtel où, comme il le disait lui-même, «le bois
+coûtait diantrement plus cher qu'à Château-Chinon.»</p>
+
+<p>Ainsi préparés, il n'y avait qu'à presser Adeline;
+ce fut ce que Raphaëlle demanda, exigea même,
+tandis que Frédéric se montrait disposé à laisser à
+la réflexion le temps d'agir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un irrésolu, ton Normand: décidé aujourd'hui,
+il ne le sera plus demain; il pèse le pour
+et le contre comme un pharmacien pèse ses drogues.</p>
+
+<p>&mdash;Avoue que la pilule est dure à avaler.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça nous fait? ce n'est pas nous
+qui l'avalons; d'ailleurs il n'y a qu'à la lui dorer, et
+c'est ton affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à bout.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est bien vrai? tu ne vois plus rien à dire
+et tu ne vois plus rien à faire?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fâche pas contre ta petite femme, si elle
+te montre qu'il y a encore à dire et à faire; écoute-la,
+et souviens-toi plus tard, quand nous serons mariés,
+que tu as eu intérêt à la consulter, alors que
+tu restais à bout dans une affaire d'où dépendait
+notre fortune, et qu'elle est bonne à quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il faut, n'est-ce pas, c'est pousser notre
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit-il avec une certaine impatience.</p>
+
+<p>Il s'agaçait de la voir tant insister pour lui démontrer
+qu'elle était bonne à quelque chose, quand
+lui n'était bon à rien; trop souvent elle avait insisté
+sur la supériorité de sa finesse et l'ingéniosité de
+ses ressources, croyant ainsi se faire valoir, tandis
+qu'en réalité elle se faisait plutôt prendre en grippe:
+elle n'avait jamais eu la main douce avec ses
+amants, et ne savait pas que les hommes se laissent
+d'autant plus facilement conduire qu'ils ne sentent
+pas les ficelles qui les tiennent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à l'intérêt d'Adeline que nous nous
+sommes adressés, dit-elle, à son orgueil, à sa gloriole,
+et tout ce que tu lui as dit, il le roule dans
+son esprit, parce que c'est à son esprit seul que tu
+as parlé.</p>
+
+<p>Il la regarda sans comprendre où elle voulait
+arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maintenant, c'est par les yeux qu'il
+faut le prendre, c'est à ses yeux qu'il faut parler.</p>
+
+<p>&mdash;Les yeux? Quoi, les yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le conduiras avenue de l'Opéra et tu lui feras
+visiter le local en détail. Ce n'est pas difficile, ça.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis; il sera ébloui.</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois. Te mets-tu à la place de ce bon
+bourgeois se promenant dans ces salons qui vont lui
+jeter toute leur poudre d'or aux yeux et qui va se
+mirer en se rengorgeant dans ces marbres imposants?
+crois-tu qu'il ne va pas se sentir fier en se
+disant qu'il sera le maître dans ce palais?</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu canaille!</p>
+
+<p>&mdash;En sortant, tu le conduiras chez Lobel et tu lui
+feras montrer le mobilier, surtout les tapis et les
+tentures; il doit être sensible aux couleurs, ce fabricant
+de drap; les ouvrages en laine, c'est son
+affaire. Je ne dis pas que ça le fichera les quatre
+fers en l'air comme les salons, mais ça lui inspirera
+confiance: sérieuse, l'impression du mobilier; tu le
+conduiras aussi chez le tailleur pour qu'il voie la
+livrée; si en revenant tu ne me dis pas que l'affaire
+est enlevée, j'avoue comme toi que je suis à bout.</p>
+
+<p>Frédéric n'apporta qu'un changement à l'exécution
+de ce programme; il en intervertit l'ordre
+au lieu de finir par le tailleur, il commença par là:
+il y aurait progression.</p>
+
+<p>Aux premiers mots, Adeline se défendit:</p>
+
+<p>&mdash;Il sera temps si je me décide, mais je vous
+avoue que je balance: je vous assure que je ne suis
+pas du tout celui qu'il vous faut; un bon bourgeois
+comme moi serait déplacé dans ce rôle de président,
+je n'en ai aucune des qualités, et j'y serais l'homme
+le plus emprunté du monde; je compromettrais le
+succès de l'entreprise; on se moquerait de moi...
+et, ce qui est plus grave, de vous.</p>
+
+<p>Frédéric protesta poliment, mais sans se lancer
+pourtant dans une réfutation en règle:</p>
+
+<p>&mdash;Nous reviendrons plus tard à la question de
+savoir si vous acceptez ou si vous n'acceptez point,
+dit-il; pour le moment, ce que je vous demande
+simplement, c'est vos conseils dans le choix de notre
+livrée; nous ne fondons pas une oeuvre d'un jour, et
+nous ne prenons pas cette livrée pour qu'elle dure
+un mois ou deux; pour moi, gérant de l'affaire, il
+faut qu'elle soit solide; c'est au fabricant de drap
+que je demande de m'assister.</p>
+
+<p>Evidemment! Adeline ne pouvait pas refuser ses
+conseils à son ami. Il se laissa donc conduire chez
+le tailleur, où il choisit un drap solide, un bon drap
+français, comme le demandait Frédéric, qui devait
+durer longtemps.</p>
+
+<p>Puis il se laissa aussi mener chez le tapissier
+Lobel; dans tout ce qui était travail de la laine, il
+avait des connaissances spéciales qu'il ne pouvait
+pas ne pas mettre à la disposition de son ami: là, il
+n'eut qu'à admirer les tapis de Smyrne, de Perse et
+de l'Inde qu'on lui montra et qui étaient vraiment
+superbes, les portières magnifiques; il passa plus
+de deux heures à se griser de l'enchantement de
+leurs couleurs.</p>
+
+<p>Mais où «il se ficha les quatre fers en l'air»,
+comme disait Raphaëlle, ce fut en visitant les salons
+de l'avenue de l'Opéra.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous ça? demandait Frédéric
+dans chaque place.</p>
+
+<p>Et partout il faisait la même réponse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau, c'est grandiose; c'est vraiment
+digne de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quatre-vingt mille francs, il faut bien
+nous donner quelque chose.</p>
+
+<p>Comme ils redescendaient l'escalier tout en
+marbres de couleur où leurs pas sonnaient comme
+sous la voûte d'une église, Adeline eut un mot qui
+trahit le travail de son esprit et la progression des
+sentiments par lesquels il avait passé.</p>
+
+<p>Ils s'étaient arrêtés devant une niche ouverte sur
+le palier et faisant face à la porte d'entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Nous mettrons là un buste de la République,
+dit-il, comme s'il se parlait à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Nous! Oui, vous, si vous voulez, mon cher
+président, car vous serez maître chez vous; mais
+si c'est moi qui suis maître ici, je ne mettrai point
+ce buste, car, en dehors de certaines raisons personnelles
+qui me retiendraient, j'estime qu'un cercle
+est un terrain neutre où tout le monde doit pouvoir
+se rencontrer.</p>
+
+<p>Adeline hésita un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous le mettrons ensemble, dit-il.</p>
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+
+<p>C'était la première fois qu'Adeline avait quelque
+chose à demander pour lui-même.</p>
+
+<p>Comme tous les députés, il avait passé bien des
+heures de sa vie dans les antichambres des ministres
+et usé de nombreuses paires de bottines sur le carreau
+poussiéreux des corridors des bureaux à la
+Guerre, aux Finances, à la Justice, à la Marine, au
+Commerce, à l'Agriculture, aux Travaux publics, à
+l'Instruction publique, aux Affaires étrangères, aux
+Postes, à l'Intérieur, à la Préfecture de la Seine, à la
+Préfecture de police, aux ambassades, aux consulats,
+partout où il y a à solliciter et à faire sortir des
+cartons les paperasses qui s'obstinent à y rester,
+mais toujours ç'avait été dans l'intérêt des villes ou
+des communes de sa circonscription, pour les
+affaires de ses électeurs, jamais dans le sien et pour
+les siennes; le gouvernement ne pouvait rien pour
+lui, il n'avait pas de parents à placer, pas de combinaisons
+financières à appuyer, pas de concessions à
+obtenir; quand on l'avait décoré, on était venu à lui
+et il n'avait eu qu'à accepter ce qu'on lui offrait.</p>
+
+<p>Maintenant, il ne s'agissait plus de rester tranquillement
+chez soi en attendant, il fallait demander.</p>
+
+<p>De là son embarras.</p>
+
+<p>A la vérité, s'il se faisait demandeur, c'était dans
+un intérêt général, supérieur à toutes considérations
+personnelles: mais enfin il n'en devait pas moins
+résulter pour lui certains avantages qui gênaient sa
+liberté; il se fût senti plus allègre, il eût porté la
+tête plus haut s'il avait été dégagé de toute attache.</p>
+
+<p>Il s'y prit à trois fois avant d'aborder le préfet de
+police, comme s'il n'osait point sauter le pas.</p>
+
+<p>Aux premiers mots, le préfet de police, qui, depuis
+qu'il était en fonctions, avait cependant appris
+à écouter en se faisant une tête de circonstance,
+laissa échapper un mouvement de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon cher député!</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans que la leçon lui eût été faite à
+l'avance par Frédéric, qu'Adeline s'adressait à «son
+cher préfet». Il savait que sa demande pouvait provoquer
+une certaine surprise, et même il en attendait
+la manifestation: «Vous comprenez que le préfet
+ne sera pas sans éprouver un certain étonnement
+en vous entendant lui demander une autorisation
+pour ouvrir un cercle, vous qui avez toujours vécu
+en dehors des cercles. Et puis, à son étonnement se
+mêlera probablement une certaine contrariété: le
+nombre de ces autorisations n'est pas illimité; il en
+est d'elles comme des cinq ou six louis qu'un homme
+ruiné a encore dans sa poche: quand il en dépense
+un, il compte ceux qui lui restent et fait le calcul
+qu'il sera bientôt à sec. Et personne n'aime à être à
+sec. D'autant mieux que ces autorisations peuvent
+être une monnaie commode pour payer certains
+services. Je ne dis pas que votre préfet se serve de
+cette monnaie, mais il a eu des prédécesseurs qui
+l'ont employée. Et Frédéric avait raconté l'histoire
+d'un préfet aimable et vert-galant qui avait payé les
+dépenses d'une liaison demi-mondaine avec une de
+ces autorisations; que celle à qui il l'avait donnée
+l'avait tout de suite vendue cent vingt mille francs,
+en plus d'un tant pour cent sur les produits de la
+cagnotte. Puis, à cette histoire, il en avait ajouté
+d'autres, afin qu'Adeline eût un dossier bien préparé
+et ne restât pas court. Si on avait accordé ces
+autorisations à des gens plus ou moins véreux,
+comment en refuser une à un honnête homme, entouré
+de l'estime publique, dont le nom seul était
+une garantie?</p>
+
+<p>Ce dossier et ces histoires avaient donné à Adeline
+une assurance que, sans eux, il n'eût certes
+pas eue:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas, mon cher préfet?</p>
+
+<p>C'était un homme fin que cet préfet, et peut-être
+même trop fin, car bien souvent, dans son besoin de
+tout comprendre et de tout deviner, il allait au delà
+de ce qu'on lui disait, jugeant les autres d'après lui-même.</p>
+
+<p>Devant l'assurance d'Adeline, il se retourna vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit-il, pourquoi pas? Vous avez raison
+de vous étonner de ma surprise, qui n'a pas d'autre
+cause, croyez-le bien, que l'idée où j'étais que vous
+viviez en dehors des cercles,&mdash;en bon père de
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à Elbeuf que je suis père de famille. A
+Paris, je n'ai pas ma famille; je suis seul; les soirées
+sont longues. Et elles ne le sont pas seulement pour
+moi; elles le sont aussi pour un grand nombre de
+mes collègues, qui, comme moi, seraient heureux
+d'avoir un centre de réunion, où nous aurions plaisir
+et intérêt même à nous retrouver dans l'intimité,
+sans avoir à craindre une promiscuité gênante.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est un cercle s'administrant lui-même que
+vous voulez fonder?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non; nous avons à côté de nous, derrière
+nous, une société représentée par un gérant qui
+aura la responsabilité de la question financière;
+sans quoi, vous comprenez bien que je n'aurais pas
+accepté les fonctions de président.</p>
+
+<p>Cette fois le préfet ne laissa échapper aucune exclamation
+de surprise, mais il regarda Adeline en
+homme qui se demande si on se moque de lui.</p>
+
+<p>Adeline n'était-il pas le bon provincial qu'il avait
+cru jusqu'à ce jour? était-il au contraire un roublard
+qui s'enveloppait de bonhomie? ou bien encore était-il
+plus profondément provincial qu'on ne pouvait
+décemment l'imaginer pour un collègue?</p>
+
+<p>Il fallait voir.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce gérant?</p>
+
+<p>&mdash;Un ancien notaire de province.</p>
+
+<p>&mdash;Il se nomme?</p>
+
+<p>&mdash;Maurin.</p>
+
+<p>C'était là un nom qui n'apprenait rien au préfet, il
+y a tant de gens qui s'appellent Morin ou Maurin?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu les meilleurs renseignements sur lui,
+dit Adeline, allant au-devant d'une nouvelle question.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas; sans quoi vous ne l'auriez
+pas accepté, car ce n'est pas à un homme comme
+vous qu'il est utile de faire remarquer qu'un gérant...
+un mauvais gérant, peut entraîner loin et même
+très loin le président et les administrateurs d'un
+cercle; vous savez cela comme moi.</p>
+
+<p>Cela ne fut pas dit sur le ton d'une leçon, ni
+comme un avertissement direct; mais, cependant, il
+y avait dans l'accent une gravité qui devait donner à
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'aurons rien à craindre de ce côté, dit
+Adeline en pensant à son ami le vicomte, qui serait
+le véritable gérant sous le nom de Maurin, beaucoup
+plus qu'à l'ancien notaire, qu'il connaissait à peine.</p>
+
+<p>Évidemment, s'il avait pu nommer le vicomte de
+Mussidan, le préfet aurait gardé son observation
+pour lui, ou plutôt elle ne lui serait pas venue à l'esprit,
+mais c'eût été une indiscrétion: le vicomte
+avait des raisons respectables pour vouloir rester
+dans la coulisse, il convenait de l'y laisser.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels sont avec vous les membres fondateurs?
+demanda le préfet.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les noms de ceux qui ont signé la demande
+avec moi, répondit Adeline en tirant une feuille de
+papier de sa poche.</p>
+
+<p>Le préfet lut les noms:</p>
+
+<p>&mdash;Duc d'Arcala, comte de Cheylus, Bunou-Bunou,
+général Castagnède...</p>
+
+<p>A ce nom, il fit une pause, car ce général était
+celui-là même qu'on appelait le général Epaminondas
+dans le Midi, et il le connaissait.</p>
+
+<p>Il en fit une aussi au nom de l'ancien ambassadeur,
+dont l'existence besoigneuse ne lui était pas
+inconnue.</p>
+
+<p>Mais pour les autres, Bagarry, le compositeur de
+musique, Fastou, le statuaire, il lut couramment, de
+même pour les notables commerçants dont Adeline
+avait obtenu lui-même les signatures.</p>
+
+<p>A l'exception du général Epaminondas et de l'ancien
+ambassadeur, il n'y avait rien à dire sur ces
+noms; encore ce qu'on aurait pu opposer à ceux qui
+n'étaient pas nets manquait-il de précision: on accusait
+le général de tricher, mais il n'avait jamais été
+chassé d'aucun cercle; l'ancien ambassadeur vivait
+dans les tripots, cela était certain, mais en vivait-il
+réellement comme on le racontait? Barthelasse et
+les directeurs de casinos qui l'avaient employé s'étaient
+bien gardés de publier leurs mémoires avec
+pièces justificatives à l'appui; combien d'autres
+aussi haut placés que lui étaient comme lui des déclassés!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit Adeline, qui était fier de sa liste,
+que je ne vous présente que des noms en qui on doit
+avoir pleine confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.</p>
+
+<p>&mdash;Et je crois que plus d'une fois on a accordé des
+autorisations à des gens qui ne présentaient pas les
+garanties que nous offrons.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement; mais c'est qu'alors nous
+avons été trompés. Nous ne sommes pas infaillibles.
+Il est arrivé, j'en conviens, qu'on nous a présenté
+des listes de noms aussi honorables que ceux de la
+vôtre, avec un gérant offrant toutes les garanties de
+moralité, de solvabilité, et que cependant le cercle
+que nous avons autorisé s'est changé, au bout de
+quelques mois, en un tripot et un coupe-gorge, avec
+<i>bourrage</i> de la cagnotte et <i>étouffage</i> des jetons. Mais
+est-ce notre faute? N'est-ce pas plutôt celle des fondateurs
+qui se sont laissé tromper et par qui nous
+avons été trompés nous-mêmes? Voilà ce qu'il faut
+examiner et le point sur lequel j'appelle toute votre
+attention, en insistant, si vous le permettez, sur l'estime
+que vous m'inspirez.</p>
+
+<p>Si Adeline était un naïf et un ignorant qui se laissait
+duper par des coquins assez adroits pour se
+cacher, il y avait dans cette tirade de quoi lui ouvrir
+les yeux et lui donner à réfléchir.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas seulement en son ami le vicomte
+qu'Adeline avait foi, c'était aussi en lui-même,
+en son honnêteté, en sa clairvoyance; il ne serait
+pas un président qui laisserait aller les choses au
+hasard; il lui donnerait son temps, à son cercle,
+il le surveillerait, il le gouvernerait d'une main
+ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Si ces cercles sont devenus des tripots, dit-il,
+c'est que leurs administrateurs ne les ont point administrés,
+c'est que leurs présidents ne les ont point
+présidés; pour moi, je puis vous donner ma parole
+que je serai un président sérieux et que le tableau
+que vous venez de m'esquisser ne se réalisera point
+pour nous.</p>
+
+<p>Était-il réellement sourd, ou bien ne voulait-il pas
+entendre? Le préfet voulut faire une dernière tentative;
+affectueusement il lui prit le bras et le passant
+sous le sien:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher député, franchement est-ce
+que vous croyez que la fondation d'un nouveau cercle
+est bien urgente, et que vous et vos amis vous ne
+trouveriez pas dans un des cercles déjà existants le
+centre de réunion intime que vous voulez? n'y a-t-il
+pas déjà assez de cercles?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher préfet, et, puisque l'occasion
+s'en présente, laissez-moi vous dire que le gouvernement
+ne favorise pas assez le développement de la
+vie mondaine à Paris. Quand le luxe va à Paris, la
+fabrication va en province.</p>
+
+<p>Et, presque dans les mêmes termes que Frédéric,
+Adeline répéta ce thème qui lui avait été soufflé, sans
+avoir conscience qu'il était un écho.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment c'est un point de vue, dit le préfet,
+quand Adeline fut arrivé au bout de son morceau.</p>
+
+<p>Et il en resta là. A quoi bon aller plus loin? il
+avait dit ce qu'il avait pu pour éclairer cet aveugle
+inconscient ou conscient, il n'était ni prudent ni politique
+d'insister davantage. Qui pouvait savoir ce
+qu'il adviendrait de ce collègue? Pour être préfet de
+police, on n'est pas professeur de morale. Et il n'était
+pas du tout dans son caractère de mettre les points
+sur les i.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai faire l'enquête d'usage, dit-il en terminant
+l'entretien.</p>
+
+<p>Elle fut confiée à un agent de la brigade des jeux
+qui, après avoir visité le local de l'avenue de l'Opéra
+et constaté qu'il n'avait pas deux escaliers, ce qui
+est le grand point dans ce genre de recherches, se
+rendit chez les vingt membres fondateurs qui avaient
+signé la demande, se bornant à une seule question:
+celle de savoir si la signature mise au bas de cette
+demande était bien la leur, puis il fit son rapport,
+qu'il transmit à son chef, lequel à son tour en fit un
+second corroborant le premier, qu'il transmit au
+chef de la police municipale, qui en fit un troisième
+corroborant le second.</p>
+
+<p>Tout était en règle: le préfet n'avait qu'à donner
+ou à refuser l'autorisation.</p>
+
+<p>Pouvait-il la refuser quand elle était demandée
+par un homme dans la position d'Adeline?</p>
+
+<p>Il la donna.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, on verra bien.</p>
+
+<p>Il en avait assez dit pour se garder: si Adeline
+sombrait, il l'avait averti; si, au lieu de faire naufrage,
+il arrivait un jour au ministère, ce service
+rendu lui donnerait droit à son bon souvenir.</p>
+
+
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+
+<p>L'autorisation obtenue, le cercle ne pouvait pas
+ouvrir ses salons dès le lendemain, malgré l'envie
+qu'en avaient Raphaëlle et Frédéric: si le personnel
+était engagé à l'avance, si le mobilier était prêt, il
+fallait laisser le temps aux tapissiers de clouer les tapis
+et de poser les tentures, aux sommeliers de meubler
+la cave, au tabletier de bien graver sur les jetons et
+les plaques la marque du nouveau cercle, de façon à
+ce que la caisse n'en ait pas trop de faux à rembourser
+aux joueurs qui se servent de cette monnaie, plus
+facile, plus productive et moins dangereuse à contrefaire
+que les billets de banque. Il y a en effet des
+plaques en nacre qui valent dix mille francs, et si l'un
+de ces industriels est pincé au moment où il tâche
+d'en écouler quelques-unes, il est aussi simplement
+que discrètement expulsé du cercle, sans encourir
+les travaux forcés que la vignette des billets de
+banque promet aux contrefacteurs.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à côté des travaux matériels à accomplir
+pour la parfaite organisation du cercle, il y en avait
+d'un autre genre qui devaient tout autant et plus
+encore que ceux-là, peut-être concourir à sa prospérité&mdash;c'étaient
+ceux de la publicité: un cercle de ce
+genre ne pouvait pas ouvrir ses portes sans tambour
+ni trompette, et il y avait longtemps que Raphaëlle
+avait engagé son orchestre.</p>
+
+<p>Il avait commencé: <i>pianissimo</i>, il était vaguement
+question d'un nouveau cercle;&mdash;<i>piano</i>, il ne ressemblerait
+en rien à ceux qui avaient existé jusqu'à
+ce jour;&mdash;<i>adagio</i>, on y trouverait un luxe et un
+confort inconnus en France, en même temps qu'une
+sécurité absolue contre les tricheries; à l'avance les
+joueurs seraient certains de n'avoir pas à se surveiller
+les uns les autres, ce qui supprime tout le plaisir
+du jeu;&mdash;<i>andante</i>, ses salons seraient avenue de
+l'Opéra, dans la plus belle maison que Paris ait vu
+construire en ces dernières années;&mdash;l'attention
+étant alors suffisamment éveillée, les trompettes
+avaient enfin donné son nom: <i>maestoso ma non
+troppo</i>, c'était le «Grand international»;&mdash;<i>largo</i>, il
+avait pour fondateurs l'élite du monde de la diplomatie
+(l'ancien ambassadeur aux gages de Barthelasse),
+de l'armée (le général Épaminondas), de la
+politique (le comte de Cheylus, Adeline, Bunou-Bunou),
+de l'aristocratie (le duc d'Arcala), des arts
+(Bagarry et Fastou), de l'industrie, de la finance, du
+commerce parisien, représentés par une kyrielle
+de noms sérieux bien faits pour inspirer confiance;&mdash;<i>fortissimo</i>,
+ce n'était pas une spéculation louche
+comme tant d'autres; <i>con calore</i>, c'était une affaire
+nationale, <i>con fuoco</i>, qui dans l'esprit de ses fondateurs
+devait concourir, <i>tempo di marcia</i>, au relèvement
+de la fortune publique.</p>
+
+<p>Pendant que se jouait cette symphonie Adeline,
+dont la présence à Paris n'était pas utile, puisque
+l'aménagement du cercle ne le regardait en rien,
+avait été passer quelques jours à Elbeuf.</p>
+
+<p>Comme toujours il était arrivé le soir, et il avait
+trouvé sa famille dans la salle à manger, l'attendant
+devant le couvert mis.</p>
+
+<p>Comme toujours il vint à sa mère, qu'il embrassa
+respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vas-tu la Maman?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon garçon, et toi? Sais-tu que je commençais
+à être inquiète de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es marqué parmi ceux qui se sont abstenus
+à la Chambre, et depuis plusieurs jours tu n'as pas
+dit un mot, pas même une interruption.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je n'interromps jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort; quand on a son mot à dire, on le
+dit: ça fait plaisir aux électeurs, qui voient que leur
+député est à son banc.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais pris par le travail des commissions.</p>
+
+<p>En réalité, ç'avait été par le travail de la fondation
+de son cercle qu'Adeline avait été pris; mais il ne
+pouvait pas le dire à sa mère, puisqu'il n'en avait
+pas encore parlé à sa femme, attendant, pour le faire,
+qu'il eût obtenu son autorisation: ce serait ce soir-là
+qu'il lui annoncerait cette grande nouvelle.</p>
+
+<p>Mais il ne put pas aborder ce sujet tout de suite
+après le souper; car en quittant la table, la Maman,
+au lieu de se retirer dans sa chambre comme tous les
+soirs, lui demanda de la rouler dans le bureau,&mdash;ce
+qui ne se faisait que dans les circonstances extraordinaires.</p>
+
+<p>Que voulait-elle donc? Qu'avait-elle à dire?</p>
+
+<p>Avec elle il n'y avait jamais longtemps à attendre;
+les paroles ne se figeaient point sur ses lèvres, et ce
+qu'elle avait dans le coeur ou dans l'esprit elle s'en
+débarrassait au plus vite; aussitôt que Berthe et
+Léonie se furent retirées, elle commença:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, il se passe ici d'étranges choses.</p>
+
+<p>Adeline regarda sa femme avec inquiétude, s'imaginant
+qu'une difficulté ou une querelle s'était élevée
+entre sa mère et elle, ce qu'il redoutait le plus au
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en suis plainte à ma bru, continua la Maman,
+mais comme elle n'a pas tenu compte de mes
+observations, il faut bien que je te les fasse à toi-même,
+quoiqu'il m'en coûte d'<i>affaiter</i> ton retour de
+querelles, quand tu rentres chez toi pour te reposer.</p>
+
+<p>Madame Adeline voulut épargner à son mari l'impatience
+de chercher où tendait ce discours.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de Michel Debs, dit-elle doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, il s'agit de ce Michel Debs qui ne
+démarre pas d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Maman! interrompit madame Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis <i>fiable</i> peut-être; quand je dis quelque
+chose on peut me croire: bien sûr que ce <i>clampin</i>
+ne reste pas ici du matin au soir, je ne prétends pas
+ça, mais il cherche toutes les occasions pour y venir
+et pour voir Berthe. Qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien qu'il aime Berthe; il est tout naturel
+qu'il cherche à la rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu autorises ces visites?</p>
+
+<p>Ce n'est pas pour rien qu'on est Normand.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trouve pas mauvais que Berthe connaisse
+mieux ce garçon; il me semble que c'est toujours
+ainsi qu'on devrait procéder dans un mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il lui plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'accepterais pour gendre?</p>
+
+<p>&mdash;Voudrais-tu faire le malheur de ta petite-fille?</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour n'avoir pas à faire son
+malheur que j'ai demandé à ta femme de fermer
+notre porte à ce garçon; elle ne m'a pas écoutée; il a
+continué à venir et on a continué à lui faire bonne
+figure; je me suis tenue à quatre pour ne pas le
+mettre moi-même à la porte; c'est un scandale, une
+abomination; tout Elbeuf sait qu'il vient chez nous
+pour Berthe; à la messe on me regarde.</p>
+
+<p>Il était vrai que tout Elbeuf s'occupait du mariage
+de Michel Debs avec Berthe Adeline. Des discussions
+s'étaient engagées sur ce sujet. On ne parlait que de
+cela. Et comme ni les Eck et Debs, ni les Adeline
+n'avaient fait de confidence à personne, on se demandait
+si c'était possible. Pour tâcher de deviner
+quelque chose, les dévotes de Saint-Etienne dévisageaient
+la vieille madame Adeline, et devant ces regards
+elle s'exaspérait, elle s'indignait, non pas tant
+parce qu'elle était un objet de curiosité que parce
+qu'elle devinait les hésitations de celles qui l'examinaient:
+comment pouvaient-elles la croire capable
+d'accepter un pareil mariage!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit-elle, tu vas me répondre
+franchement et décider entre ta femme et moi: autorises-tu
+ces visites? Parle.</p>
+
+<p>Si Normand que fût Adeline, il lui était difficile
+de ne pas répondre à une question posée en ces
+termes et avec cette solennité; cependant il l'essaya.</p>
+
+<p>&mdash;Je fai dit que c'était une sorte d'épreuve.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu les autorises?</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Oui ou non, les autorises-tu? Autrement consens-tu
+à ce que je fasse comprendre à ce jeune
+homme... poliment qu'il ne doit plus se présenter
+ici?</p>
+
+<p>Cette fois, il n'y avait plus moyen de reculer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit-il.</p>
+
+<p>Il allait expliquer et justifier cette impossibilité,
+elle lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Roule-moi dans ma chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Maman.</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande de me rouler dans ma chambre.
+Si je pouvais me servir de mes jambes, je serais déjà
+sortie. Je t'ai déjà dit ce que je pensais de ce mariage:
+mieux vaut que Berthe ne se marie jamais
+que de devenir la femme d'un juif. Je te le répète.
+Je sais bien que tu n'as pas besoin de mon consentement
+pour faire ce mariage, mais réfléchis à ce que
+je te dis: il n'aura jamais ma bénédiction.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Maman....</p>
+
+<p>&mdash;Roule-moi dans ma chambre.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à discuter, il fit ce qu'elle demandait,
+et, tristement, il revint auprès de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, dit celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Et justement au moment où j'apportais de
+bonnes nouvelles, où je croyais qu'un pas décisif
+était fait pour assurer ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne nouvelle? demanda-t-elle avec
+plus d'appréhension que d'espérance, comme ceux
+que le sort a frappés injustement et qui n'osent plus
+croire à rien de bon.</p>
+
+<p>Il raconta comment par son ami le vicomte de
+Mussidan, qui l'avait si gracieusement obligé au
+moment de la crise provoquée par la faillite Bouteillier,
+il avait été amené à s'occuper de la fondation
+d'un cercle, dont le but était le relèvement de la
+fortune publique, il expliqua la situation qu'on lui
+faisait, situation honorifique et situation matérielle;
+enfin, il dit avec quel empressement on lui avait
+accordé l'autorisation qu'il demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne m'avais parlé de rien! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tout était subordonné à l'autorisation administrative,
+c'est d'avant-hier que je l'ai.</p>
+
+<p>Ce n'était pas la joie que donne une bonne nouvelle
+qui se peignait sur le visage de madame Adeline,
+tout au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu accueilles cela! dit-il. Dans notre
+position ce n'est donc rien qu'un gain de soixante-quinze
+mille francs et un traitement de trente-six
+mille?</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que c'est beaucoup que j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends rien à ces choses, tu n'y entends
+rien toi-même; comment me rassurerais-tu? Ce que
+je comprends, c'est qu'il s'agit de jeu, et que c'est
+sur les produits du jeu que votre cercle doit marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tous les cercles: un joueur joue chez
+nous, il nous paye pour jouer comme un spéculateur
+paye un agent de change pour jouer à la Bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu? Moi je n'aime pas cet argent. La
+source où on le prend me... (elle allait dire: me dégoûte,
+elle se reprit:)... me répugne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle où puisent tous les cercles; sois
+sûre qu'il n'y a que les joueurs qui trouvent immoral
+de payer un tant pour cent sur les sommes
+qu'ils risquent; le public serait plutôt disposé à
+trouver que ce tant pour cent n'est pas assez élevé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si tu allais devenir joueur toi-même! A
+vivre avec les gens, on prend leurs défauts.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, joueur! à mon âge! dit-il en riant. Quand
+je n'ai qu'un souci, celui de vous gagner de l'argent,
+j'irais m'exposer à en perdre! Tu ne crois pas ce
+que tu dis.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, si tu étais trompé par ces gens: tout ce
+monde qui vit par le jeu n'a pas bonne réputation.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que je n'aurai pas les yeux ouverts?
+Je ne suis pas président à vie: le jour où je verrais
+la plus petite irrégularité compromettante, si petite
+qu'elle fût, je me retirerais!</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu ne la vois pas?</p>
+
+<p>&mdash;As-tu le moyen de me donner cinquante mille
+francs demain pour rembourser le vicomte? Non,
+n'est-ce pas? As-tu, d'autre part, le moyen de me
+faire gagner trente-six mille francs par an, que nous
+pouvons mettre de côté? Non, n'est-ce pas? Eh bien!
+alors, ne repoussons pas l'occasion qui se présente,
+même si elle nous expose à un risque. Tu conviendras,
+au moins, que ce risque est bien petit. A nous
+deux, nous nous en garerons bien.</p>
+
+<p>Que dire de plus? C'était son instinct qui protestait,
+et encore vaguement, sans avoir rien de précis
+à opposer aux réponses de son mari. Elle ne pouvait
+que subir le fait accompli,&mdash;au moins pour le moment.
+Mais s'il promettait d'ouvrir les yeux, elle, de
+son côté, se promettait de les ouvrir aussi.</p>
+
+<p>Auprès de Berthe, sa bonne nouvelle reçut, le lendemain
+matin, un meilleur accueil.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, cela assure notre mariage! s'écria-t-elle
+quand il lui eut expliqué la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins cela l'avance-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme je suis heureuse! Je peux
+bien te dire maintenant que, depuis notre promenade
+dans les bois du Thuit, je ne vis pas; plus je
+trouvais Michel aimable et charmant, plus je reconnaissais
+de qualités en lui, plus il me plaisait, plus
+je... l'aimais, plus je me tourmentais, me désespérais,
+en me disant que peut-être il faudrait renoncer
+à lui. Alors, maintenant, nous allons nous voir librement,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore. Il faut ménager ta grand'mère et
+la sienne. Mais voici une idée qui me vient et qui
+va te consoler. Nous donnons une fête pour l'ouverture
+de mon cercle. Tout Paris y sera. Tu y viendras
+avec ta mère, et j'inviterai Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, tu es le roi des pères!</p>
+
+<p>&mdash;Comme les rois doivent offrir des toilettes
+royales à leurs filles, tu vas me dire quelle robe je
+dois commander à madame Dupont.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine d'en commander une; j'ai
+ma robe de tulle rose que je n'ai mise qu'une fois:
+elle me va très bien, elle suffira, puisque Michel ne
+la connaît pas et... que ce sera pour lui que je m'habillerai.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+
+<p>Ç'avait été une grosse affaire de dresser le programme
+de la fête que le <i>Grand International</i>, ou le
+<i>Grand I</i>, comme on disait déjà en abrégeant son
+nom, devait donner pour son ouverture.</p>
+
+<p>Il fallait quelque chose d'original, de neuf, de
+brillant, surtout de tapageur qui frappât l'attention.
+Et en un pareil sujet le neuf est difficile à trouver.
+On a tant fait d'ouvertures de n'importe quoi, qui
+devaient être tapageuses, que toutes les combinaisons,
+même absurdes, ont été épuisées; il est terriblement
+blasé sur ce genre de fêtes, le public parisien
+et surtout le public boulevardier.</p>
+
+<p>Bagarry avait proposé un acte inédit de sa composition,
+mondain, léger et piquant; Fastou avait
+suggéré l'idée d'exposer quelques-unes de ses dernières
+oeuvres; des pianistes avaient assiégé
+Frédéric, Raphaëlle, M. de Cheylus et même Adeline;
+des guitaristes espagnols s'étaient offerts; un
+Américain célèbre dans son pays pour jouer des airs
+variés en faisant craquer ses bottes s'était mis à la
+disposition de Frédéric, qui avait refusé avec autant
+d'indignation que de mépris: son cercle servir
+à de pareilles exhibitions! C'était quelque chose
+d'artistique, de distingué, de noble qu'il lui fallait,
+en un mot, un programme caractéristique qui
+montrât bien à tous dans quelle maison on se trouvait.</p>
+
+<p>Un moment il avait eu la pensée d'obtenir de son
+beau-frère Faré un petit acte inédit, dont la représentation
+eût été un «événement parisien»; mais
+le beau-frère avait obstinément refusé, et ce qui
+était plus indigne encore (le mot était de Raphaëlle),
+la soeur elle-même n'avait pas voulu s'interposer
+entre son frère et son mari pour amener celui-ci à
+donner cet acte. Il avait eu beau prier, supplier,
+s'indigner, se fâcher, invoquer la solidarité de la famille,
+elle avait résisté aux prières comme aux
+reproches et aux menaces:</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent s'il t'en faut, oui, encore comme
+autrefois; le nom de mon mari, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ton mari ne peut-il pas m'aider, quand une
+occasion se présente?</p>
+
+<p>&mdash;Non, quand elle se présente mal.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait vraiment que M. Faré nous a fait un
+honneur en entrant dans notre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins ferait-il honneur à votre maison de
+jeu en lui donnant son nom, et c'est pour cela que
+je ne le lui demanderai point.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous en passerons.</p>
+
+<p>Ils s'en passèrent en effet, mais, si le programme
+manqua de cette attraction, il en eut d'autres:
+d'abord un dîner pour les invités sérieux, ceux qui
+devaient largement le payer en services rendus;
+puis une soirée réunissant une élite de comédiens et
+de chanteurs comme on n'en voit que dans les
+grandes représentations à bénéfices, et à laquelle des
+femmes seraient invitées, ce qui serait une originalité,
+une innovation que l'influence du président ferait
+tolérer,&mdash;pour une fois; enfin un souper.
+Quand les nappes blanches auraient été remplacées
+par des tapis verts et qu'il ne resterait plus que des
+joueurs dans les salons, la vraie fête commencerait.
+Adeline aurait voulu qu'on ne jouât point ce jour-là,
+mais il avait dû céder aux réclamations de son comité:
+tout le monde s'était mis contre lui, même
+les honnêtes commerçants ses amis qui jusqu'à ce
+jour n'avaient fait parti d'aucun cercle; et c'était
+précisément ceux-là qui avaient montré le plus
+d'empressement à jouir des plaisirs qu'ils pouvaient
+enfin s'offrir en toute sécurité: ce ne serait pas chez
+eux qu'il y aurait à observer son voisin pour voir
+s'il ne triche pas.</p>
+
+<p>Le dîner était pour huit heures; dès sept heures
+et demie les invités commençaient à monter le
+grand escalier, si bien rempli de plantes vertes et
+de camélias que le buste de la République, placé
+dans sa niche, disparaissait sous le feuillage et
+qu'il était impossible de distinguer si on avait devant
+les yeux une tête de saint ou d'empereur romain.
+Dans le vestibule, qui, par les dimensions,
+était un véritable hall, se tenaient les valets de pied
+en grande livrée: souliers à boucles d'argent, bas de
+soie, habit à la française fleur de pêcher, galonné
+d'argent. A tous les invités, le secrétaire remettait le
+programme, et pour quelques-uns, à ce programme
+il ajoutait discrètement une petite enveloppe contenant
+quelques jetons de nacre: c'était une attention
+délicate dont Raphaëlle avait suggéré l'idée; avec
+quelques milliers de francs, on pouvait donner de la
+gaieté au dîner... et, plus tard, de l'animation au
+jeu.</p>
+
+<p>Dans le salon, les membres du comité recevaient
+leurs hôtes, qu'ils ne connaissaient pas pour la plupart;
+Adeline, adossé à la cheminée, souriant et
+accueillant, avait près de lui le comte de Cheylus,
+le général Epaminondas et l'ancien ambassadeur
+qui, pour cette solennité, avaient cru devoir sortir
+toutes leurs décorations: M. de Cheylus en était si
+haut cravaté, qu'il se tenait raide comme s'il souffrait
+d'un torticolis ou d'un lumbago.</p>
+
+<p>Le plus souvent, les dîners d'inauguration sont
+écoeurants par leur banalité, mais celui du <i>Grand I</i>
+était exquis, ayant été préparé dans les cuisines
+mêmes du cercle par un chef de talent. Il importait,
+en effet, au succès de l'entreprise, qu'on parlât de
+la cuisine du <i>Grand I</i> et qu'on sût dans Paris qu'elle
+était supérieure, de beaucoup supérieure, à celle que
+pour le même prix on pouvait trouver ailleurs. Au
+premier abord, une spéculation consistant à donner
+pour deux francs cinquante, avec le vin, un déjeuner
+qui en vaut cinq, et pour quatre francs un dîner qui
+en vaut huit, peut paraître détestable; cependant
+elle est en réalité excellente, bien qu'elle se traduise
+par une allocation de vingt ou trente mille francs
+au cuisinier. Parmi les gens qui fréquentent les
+cercles, il en est qui savent compter, et qui se disent
+que deux francs cinquante d'économie sur le déjeuner,
+quatre francs sur le dîner, donnent deux
+cents francs par mois, soit deux mille quatre cents
+francs par an, ce qui en vaut vraiment la peine. Il
+est vrai qu'ils pourraient se dire aussi qu'il n'est
+peut-être pas très délicat de faire ce bénéfice; mais
+sans doute ils n'y pensent pas: la cagnotte payera
+ça. Et en effet elle le paye sans murmurer, car cette
+perte de vingt ou trente mille francs sur la table est
+une bonne affaire pour elle: c'est par le dîner que
+bien des joueurs sont attirés et retenus; et c'est par
+le déjeuner que plus d'une cagnotte a été sauvée
+des justes sévérités de la police. Si bien fondées
+que soient les plaintes contre un cercle, l'administration
+y regarde à deux fois avant de le fermer,
+quand son déjeuner est fréquenté par des gens
+ayant un nom honorable: des commerçants, des
+artistes, des médecins, des avocats qui levés
+avant midi pour s'asseoir à la table du restaurant ne
+sont pas des joueurs de profession; ceux-là font du
+cercle ce qu'il doit être, un lieu de réunion; et ce
+paratonnerre vaut plus qu'il ne coûte.</p>
+
+<p>La bonne chère d'un côté, de l'autre l'attention de
+Raphaëlle, combinant leurs effets, le dîner fut très
+gai, et l'on arriva à l'heure des toasts sans avoir
+conscience du temps écoulé.</p>
+
+<p>Ce fut Adeline qui se leva le premier et porta la
+santé des représentants de l'armée, de la diplomatie,
+de la politique, des lettres, des arts, du commerce
+et de l'industrie qu'il avait la fière satisfaction
+de voir réunis autour de lui dans un but patriotique.</p>
+
+<p>A ce mot, plus d'un convive avait ouvert les
+oreilles, ne se doutant guère qu'en mangeant ce bon
+dîner, dans cette salle luxueuse, au milieu de ces
+belles tentures et de ces fleurs, il concourait à un
+but patriotique et accomplissait un devoir: vraiment
+doux, le devoir du cimier de chevreuil, et
+aussi celui du Château-yquem.</p>
+
+<p>Mais Adeline était trop absorbé dans son discours,
+qu'il disait et ne lisait pas, pour rien voir; il continuait
+et développait la pensée sur laquelle il vivait
+depuis qu'il s'était décidé à demander l'autorisation
+de son cercle, et sur ses lèvres voltigeaient les grands
+mots de Paris-lumière, de ville de toutes les élégances
+et de tous les génies, de relèvement de la
+fortune publique par le luxe, de travail français, de
+production nationale.</p>
+
+<p>Si les convives à l'intelligence alerte avaient été
+un peu surpris d'entendre parler du devoir patriotique
+qu'ils accomplissaient à cette table, ils ne le
+furent pas moins quand ils comprirent que l'ouverture
+de ce cercle n'avait pas d'autre but que de travailler
+au relèvement de la fortune publique.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une bonne! murmura l'un d'eux.</p>
+
+<p>Mais les commentaires ne purent pas s'échanger;
+Bunou-Bunou venait de se lever pour répondre au
+président, et aussitôt le silence avait succédé aux
+applaudissements: c'était un régal qu'un toast de
+Bunou-Bunou, qui dépensait des trésors de lyrisme
+dans ses rapports pour ériger une commune en chef-lieu
+de canton, et dont le choix d'adjectifs étonnants
+était affiché dans les bureaux des journaux.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie deux louis que nous allons entendre la
+fameuse phrase: «J'ignore si je m'abuse», dit un
+journaliste parlementaire; qui tient mes deux louis?</p>
+
+<p>Mais personne ne lui répondit, et ce fut avec raison,
+car le premier mot qui sortit de la bouche inspirée
+du député fut précisément la fameuse phrase
+qui planait sous la coupole du palais Bourbon:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, j'ignore si je m'abuse....</p>
+
+<p>Le rire étouffa la reconnaissance de l'estomac, et
+parmi ceux qui avaient déjà entendu cette phrase
+célèbre, il y en eut plus d'un qui se cacha la figure
+dans sa serviette; d'autres se fâchèrent et déclarèrent
+qu'au lieu de les obliger à écouter ces jolies
+choses, «on ferait bien mieux d'en tailler une
+petite.»</p>
+
+<p>Heureusement les discours tournèrent court; il
+fallait enlever les tables pour la soirée, et il n'y avait
+pas de temps à perdre.</p>
+
+<p>En sortant de la salle à manger, Adeline se rendit
+dans son cabinet, où il trouva sa femme et Berthe
+qui venaient d'arriver avec Michel Debs.</p>
+
+<p>Ils étaient venus d'Elbeuf dans l'après-midi,&mdash;ce
+qui avait donné à Michel et à Berthe la joie de se
+trouver pendant trois heures dans le même compartiment
+en face l'un de l'autre, les yeux dans les yeux,&mdash;et
+ils n'avaient pas encore visité les salons du
+cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous offrir votre bras à ma fille? dit
+Adeline à Michel; en attendant que la soirée commence,
+nous ferons un tour dans les salons; il faut
+que je vous montre <i>mon</i> cercle.</p>
+
+<p>C'était de la meilleure foi du monde qu'il disait
+«mon cercle»: n'était-ce pas lui qui avait obtenu
+l'autorisation de l'ouvrir, n'en était-il pas le président,
+ne décidait-il pas des admissions, tout le
+monde n'était-il pas chapeau bas devant lui: Frédéric
+se tenait si discrètement à l'écart qu'il n'avait
+pas paru au dîner; il se montrerait seulement à la
+soirée, comme bien d'autres.</p>
+
+<p>Ils avaient commencé leur tour, Adeline donnant
+le bras à sa femme, Michel conduisant Berthe; à
+mesure qu'ils avançaient, l'impression n'était pas la
+même chez la mère que chez la fille: madame Adeline
+se montrait effrayée du luxe qu'elle voyait, Berthe
+en était émerveillée; quant à Michel, il n'avait
+d'yeux que pour Berthe, et s'il ne pouvait être toujours
+tourné vers elle, il la regardait venir dans les
+glaces, et par cela seul qu'il la voyait s'appuyer sur
+son bras, il la sentait plus à lui: à la douceur du
+contact de la main s'ajoutait le ravissement des
+yeux: qu'elle était charmante dans sa toilette
+rose!</p>
+
+<p>Ils arrivèrent à la salle de baccara, dont Adeline
+ouvrit la porte, et ils se trouvèrent dans une grande
+pièce, plus longue que large et très haute, puisque
+de deux étages on en avait fait un seul en supprimant
+le plancher; le plafond était à caissons dorés
+et les murs étaient tendus de belles tapisseries tombant
+sur des boiseries sombres.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous ça? demanda Adeline
+avec fierté.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait une chapelle, répondit Berthe.</p>
+
+<p>En rentrant dans le grand salon, M. de Cheylus et
+Frédéric vinrent au-devant d'eux, et les présentations
+eurent lieu:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher président, on vous réclame, dit Frédéric;
+si ces dames veulent bien m'accepter à votre
+place, je vais les installer; je resterai avec elles pour
+leur nommer vos invités; il faut bien qu'elles les
+connaissent, puisqu'elles sont les maîtresses de la
+maison.</p>
+
+<p>Et ce fut réellement en maîtresses de la maison
+qu'il les traita: on ne pouvait être plus respectueux,
+plus aimable, plus Mussidan; madame Adeline, qui
+avait pour lui une répulsion instinctive, fut gagnée.
+C'était vraiment l'homme que si souvent son mari
+lui avait dépeint.</p>
+
+<p>Les salons s'emplirent «<i>et la fête commença</i>».
+Comme le programme en avait été très habilement
+composé, ce fut au milieu des applaudissements
+qu'il s'exécuta; de tous côtés partaient des exclamations
+enthousiastes, et les compliments accablaient
+Adeline, qui ne savait à qui répondre, un peu grisé
+de ce triomphe.</p>
+
+<p>Cependant tout le monde n'applaudissait point, et
+dans les coins se manifestaient de sourdes protestations
+et des impatiences.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne finira donc jamais, leur bête de fête?</p>
+
+<p>&mdash;On n'en taillera donc pas une petite?</p>
+
+<p>Si Raphaëlle avait été présente, elle aurait vu que,
+parmi ces mécontents se trouvaient quelques-uns
+de ceux à qui elle avait eu la prévenance de faire
+remettre des jetons de nacre.</p>
+
+<p>Enfin la fête s'acheva, et le souper, bien que traînant
+un peu en longueur, se termina aussi: les
+invités peu à peu se retirèrent, au moins ceux qui
+étaient venus avec leurs femmes.</p>
+
+<p>Quand il ne resta plus que des hommes, on envahit
+la salle de baccara, et, quoiqu'elle fût vaste, on
+s'y entassa si bien que ce fut à peine si ceux qui
+s'étaient assis à la table purent remuer les coudes.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait; rien
+ne va plus.</p>
+
+<p>Le lendemain, les journaux racontaient cette fête,
+mais, ce qui valait mieux, le bruit se répandait dans
+Paris, se colportait, se répétait qu'il y avait une
+caisse sérieuse au nouveau cercle et qu'elle s'ouvrait
+facilement.</p>
+
+<p>Le <i>Grand I</i> était fondé.</p>
+
+
+<br><br>
+<h3>TROISIÈME PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<p>Le <i>Grand I</i> n'était ouvert que depuis quelques
+mois et déjà Adeline se demandait comment, pendant
+tant d'années il avait pu vivre à Paris ailleurs
+que dans un cercle.</p>
+
+<p>Elles avaient été si longues pour lui, si vides, si
+mortellement ennuyeuses, les soirées qu'il passait à
+tourner dans son petit appartement de la rue Tronchet,
+ou à se promener mélancoliquement tout seul
+autour de la Madeleine, allant du boulevard à la
+gare Saint-Lazare et de la gare au boulevard en
+gagnant ainsi l'heure de se coucher! Que de fois, en
+entendant les sifflets des locomotives, avait-il eu la
+tentation de monter l'escalier de la ligne de Rouen
+et de s'asseoir dans le wagon qui l'emmènerait
+jusqu'à Elbeuf! Il manquerait la séance du lendemain,
+eh bien! tant pis, il se trouverait au moins,
+parmi les siens; il embrasserait sa fille à son réveil;
+quelle joie dans la vieille maison de l'impasse du
+Glayeul! Là étaient la liberté, la gaieté, le repos;
+Paris n'était qu'une prison où il faisait son temps, et
+ce temps était si dur, si morne, que, plus d'une fois,
+il avait pensé à se retirer de la politique pour vivre
+tranquille à Elbeuf, dans sa famille, avec ses amis,
+pendant la semaine surveillant sa fabrique, taillant
+ses rosiers du Thuit le dimanche, heureux, l'esprit
+occupé, le coeur rempli, entouré, enveloppé d'affection
+et de tendresse, comme il avait besoin de
+l'être.</p>
+
+<p>Mais du jour où le <i>Grand I</i> avait été ouvert, cette
+existence monotone du provincial perdu dans Paris
+avait changé: plus de soirées vides, plus de dîners
+mélancoliques en tête à tête avec son verre, plus de
+déjeuners hâtés au hasard des courses et des rendez-vous
+d'affaires; il avait un chez lui, un nid chaud,
+capitonné, luxueux, joyeux,&mdash;<i>son</i> cercle, où toutes
+les mains se tendaient pour serrer la sienne, où les
+sourires les plus engageants accueillaient son entrée,
+où il était, pour tous «Monsieur le président.»</p>
+
+<p>A <i>sa</i> table, qui ne ressemblait en rien à celle des
+restaurants médiocres qu'il avait jusque-là fréquentés
+avec la prudente économie d'un provincial, il
+était un vrai maître de maison; on l'écoutait, on le
+consultait, on le traitait avec une déférence dont les
+premiers jours il avait été un peu gêné, mais à laquelle
+il n'avait pas tardé à si bien s'habituer que ce
+n'était plus seulement pour les valets, empressés à
+lui prendre son pardessus et son chapeau, qu'il était
+«monsieur le président», il l'était devenu pour lui-même,
+croyant à son titre, le prenant au sérieux,
+s'imaginant «que c'était arrivé»; président! ne le
+fût-on que de la Société des bons drilles, on est toujours
+«Monsieur le président» pour quelqu'un et
+conséquemment pour soi.</p>
+
+<p>Mais bien plus encore que les satisfactions de la
+vanité, celles de la camaraderie et de l'amitié l'avaient
+attaché à son cercle. En sortant de la Chambre
+il n'était plus seul sur le pavé de Paris, comme pendant
+si longtemps il l'avait été, il ne s'arrêtait plus
+sur le pont de la Concorde pour regarder l'eau couler
+en se demandant de quel côté il allait aller, à droite,
+à gauche, sans but, au hasard.</p>
+
+<p>Il était rare que maintenant il sortît seul de la
+Chambre, presque tous les soirs Bunou-Bunou l'accompagnait,
+chargé d'un portefeuille bourré de
+paperasses, et toujours régulièrement M. de Cheylus,
+qui, mis à la porte par Raphaëlle le jour même où
+elle n'avait plus eu besoin de lui, était heureux de
+trouver au cercle un bon dîner qui ne lui coûtait
+rien,&mdash;le <i>suif</i>.</p>
+
+<p>D'autres collègues aussi se joignaient à eux quelquefois,
+invités par Adeline, ou bien s'invitant eux-mêmes,
+quand ils étaient en disposition de s'offrir un
+dîner meilleur et moins cher que dans n'importe
+quel restaurant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais dîner avec vous.</p>
+
+<p>On partait en troupe, et par les Tuileries quand il
+faisait beau, par les arcades de la rue de Rivoli
+quand il pleuvait, on gagnait l'avenue de l'Opéra, en
+causant amicalement. Lorsqu'à travers les glaces de
+la porte à deux battants, le valet de service dans le
+vestibule avait vu qui arrivait, il se hâtait d'ouvrir
+en saluant bas, et par le grand escalier décoré de
+fleurs en toute saison, Adeline faisait monter ses invités
+devant lui; si quelqu'un, par déférence d'âge ou
+pour autre raison, voulait lui céder le pas, il n'acceptait
+jamais:</p>
+
+<p>&mdash;Passez donc, je vous prie, je suis chez moi.</p>
+
+<p>C'était chez lui qu'il recevait ses amis; c'était à
+lui les valets qui dans le hall s'empressaient autour
+de ses invités; à lui ces vitraux chauds aux yeux, ces
+tableaux signés de noms célèbres.</p>
+
+<p>A vivre sous ces corniches dorées, à marcher sur
+ces tapis doux aux pieds, à s'engourdir dans des
+fauteuils savamment étudiés, à n'avoir qu'un signe
+à faire pour être compris et obéi, il s'était vite laissé
+gagner par le besoin de la vie facile et confortable
+qui exerce un attrait si puissant sur certains habitués
+des cercles qu'ils se trouvent mal à leur aise partout
+ailleurs que dans leur cercle. Et pour lui cette attraction
+avait été d'autant plus envahissante qu'il avait
+toujours vécu au milieu d'une simplicité patriarcale:
+point de tapis, point de vitraux à Elbeuf, et des domestiques
+qui ne comprenaient pas à demi-mot.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il n'avait jamais eu à Elbeuf, et ce
+qu'il avait trouvé dans son cercle, c'était la conversation
+facile et légère de <i>ses</i> dîners qui, en une heure,
+lui apprenait la vie de Paris avec ses dessous, ses
+scandales, ses histoires amusantes ou tragiques, ses
+drôleries ou ses douleurs. Bien qu'habitué aux propos
+graves et lourds de la province, qui partent de
+rien pour arriver à rien, il aimait cependant la raillerie
+fine et le mot vif, et quand il avait à sa table&mdash;ce
+qui d'ailleurs, arrivait souvent&mdash;des gens d'esprit
+à la langue aiguisée ou à la dent dure, aussi
+capables d'inventer ce qu'ils ne savaient point que de
+bien dire ce qu'ils répétaient, c'était pour lui un
+régal de les écouter. Un jour celui-ci, le lendemain
+celui-là, tous venaient lui donner leur représentation
+sans qu'il eût à se déranger; il n'avait qu'à leur sourire,
+qu'à les applaudir, ce qu'il faisait du reste avec
+une amabilité pleine de bonhomie.</p>
+
+<p>Comme la nature l'avait doué de l'esprit de justice
+en même temps que d'une âme reconnaissante,
+il ne pouvait pas jouir de cette existence agréable
+sans se dire que c'était à Frédéric qu'il la devait.</p>
+
+<p>Parfait le vicomte. Il avait rencontré en lui le collaborateur
+le plus zélé en même temps que le plus
+discret, deux qualités qui ordinairement s'excluent
+l'une l'autre.</p>
+
+<p>Bien qu'il surveillât tout, bien qu'il fît tout, et ne
+quittât guère le cercle, jamais Frédéric ne se mettait
+en avant: Maurin, qui avait toujours le titre de
+gérant, était, il est vrai, bien effacé, mais ce qui importait
+à Adeline, c'était que lui, président, ne le
+fût point; c'était que la gestion financière n'empiétât
+point sur la direction morale, et, après dix mois
+d'exercice, il se sentait aussi maître de cette direction
+qu'au jour où, pour la première fois, il avait
+pris la présidence.</p>
+
+<p>Pour les admissions, lui et son comité étaient
+restés les maîtres absolus, et jamais le gérant n'avait
+essayé de leur faire admettre des membres douteux,
+comme il arrive dans tant de cercles, où le
+souci de faire marcher la partie passe avant tout; et,
+comme il devait arriver au <i>Grand I</i>, lui avait-on prédit
+charitablement en l'avertissant de se bien tenir
+de ce côté; mais ces cercles avaient pour gérant un
+Maurin, non un vicomte de Mussidan!</p>
+
+<p>D'autre part, jamais il ne lui était venu à lui ni à
+son comité des plaintes, ou simplement des réclamations,
+tant la machine administrative fonctionnait
+avec régularité.</p>
+
+<p>C'était bien le cercle modèle dont le vicomte avait
+parlé dans leurs entretiens du soir sur les boulevards,
+et que, grâce à la sévérité de sa surveillance,
+ils avaient pu réaliser.</p>
+
+<p>&mdash;Où diable a-t-il appris l'administration? demandait
+parfois Adeline en faisant son éloge aux
+membres du comité.</p>
+
+<p>A quoi M. de Cheylus, feignant d'ignorer les liens
+qui attachaient Raphaëlle à Frédéric et aussi la part
+que celui-ci avait prise à son expulsion, répondait
+qu'on ne fait bien que ce qu'on n'a pas appris à
+faire; mais cette réponse, il l'accompagnait d'un sourire
+railleur qui démentait ses paroles. Venant de
+tout autre, ce sourire énigmatique eût inquiété
+Adeline: chez M. de Cheylus il n'avait aucune importance;
+c'était simplement la vengeance d'un...
+battu.</p>
+
+<p>Et quand M. de Cheylus était absent, Adeline riait
+avec les autres membres du comité de cette petite
+traîtrise.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en prend pas son parti, le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il y a de quoi!</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore si je m'abuse, mais il me semble qu'à
+la place de M. de Cheylus, au lieu d'en vouloir au
+vicomte, je lui en saurais gré. Peut-être trouverez-vous
+que ce que je dis là a l'air d'une naïveté; je
+vous affirme que c'est profond.</p>
+
+<p>Cependant, devant la persistance du sourire de
+M. de Cheylus, Adeline, par excès de conscience
+plutôt que par curiosité, avait voulu savoir ce qu'il
+cachait, mais inutilement; M. de Cheylus n'avait
+rien répondu aux questions les plus pressantes; il
+n'avait rien voulu dire de plus que ce qu'il avait
+dit; il ne savait rien de plus sur le compte de «ce
+jeune homme» que ce que tout le monde savait.</p>
+
+<p>Adeline eût eu le plus léger soupçon sur Frédéric
+qu'il eût cherché, au delà de ces sourires et de ces
+propos vagues, mais comment pouvait-il en avoir
+quand chaque jour se renouvelait sous ses yeux la
+preuve que le <i>Grand I</i> était le modèle des cercles?</p>
+
+<p>On sait que l'été fait le vide dans les cercles
+comme dans les théâtres: avec la chaleur, la vie
+mondaine de Paris s'endort: on est à Trouville, à
+Dieppe, «en déplacement de sport ou de villégiature»;
+plus tard on chasse, on ne va pas à son cercle,
+et plus ce cercle est d'un rang élevé, plus il est
+abandonné par ses membres. Cependant tous ces
+membres ne restent pas sans venir à Paris pendant
+cinq ou six mois, et ceux qui n'y sont pas ramenés
+pour une raison quelconque de sentiment ou d'affaires,
+le traversent en se rendant du nord dans le
+midi, ou de l'est dans l'ouest. Où passer ses soirées?
+au théâtre? ils sont fermés; à son cercle! la partie y
+est morte faute de combattants. Ne pourrait-on donc
+pas en tailler une? Il y a longtemps qu'on n'a pas
+joué; les doigts vous démangent. Si alors on entend
+parler d'un cercle où la partie a gardé un peu d'entrain,
+on y court; qu'il soit de second ou de troisième
+ordre, qu'importe, puisqu'on n'y entre qu'en
+passant? deux parrains vous présentent, et l'on
+s'assied à la table du baccara.</p>
+
+<p>C'était ainsi que, pendant la belle saison, alors
+que les autres cercles chômaient, Adeline avait eu
+la satisfaction de voir venir au <i>Grand I</i> les membres
+les plus connus des grands cercles. Frédéric ne manquait
+pas d'en faire la remarque, sans y insister plus
+qu'il ne fallait, d'ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez comme on vient à nous.</p>
+
+<p>Adeline était ébloui par les noms des ducs, des
+princes, des marquis qui défilaient sur les lèvres de
+son gérant, et quand il allait à Elbeuf il ne manquait
+pas de les répéter à sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois comme on vient chez nous: nous
+sommes un centre, un terrain neutre, celui de la
+fusion, le trait d'union entre la France qui travaille
+et la France qui s'amuse, entre la bourgeoisie républicaine
+et le monde élégant.</p>
+
+<p>Mais cela ne rassurait point madame Adeline; ce
+qu'elle voyait de plus clair, c'est que son mari venait
+moins souvent à Elbeuf; c'est que, quand il était
+chez lui, il ne se montrait plus aussi sensible qu'autrefois
+aux joies du foyer, rudoyant ses domestiques,
+boudant sa cuisine, blaguant son vieux mobilier
+qui, pour la première fois depuis quarante ans,
+lui semblait aussi peu confortable que ridicule.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Si grande que fût la satisfaction d'Adeline, elle
+n'était pourtant pas sans mélange.</p>
+
+<p>Quand il se disait que Son Altesse le prince de...
+le duc de..., le marquis de..., étaient venus perdre
+quelques milliers de francs chez lui, il éprouvait un
+sentiment de vanité dont il ne pouvait se défendre;
+et quand il se disait aussi que le cercle qu'il présidait
+servait de trait d'union entre la bourgeoisie
+républicaine et le monde élégant, c'était un sentiment
+de juste fierté qui le portait et auquel il
+pouvait s'abandonner franchement, avec la conscience
+du devoir accompli.</p>
+
+<p>Mais quand, d'autre part, il se disait qu'il devait
+près de cinquante mille francs à la caisse de <i>son</i>
+cercle, qui n'était pas <i>sa</i> caisse, par malheur, c'était
+un sentiment de honte qui l'anéantissait.</p>
+
+<p>Comment avait-il pu se laisser entraîner à jouer?</p>
+
+<p>C'était avec bonne foi, avec conviction qu'il avait
+rassuré sa femme lorsqu'elle avait manifesté la
+crainte qu'il ne devînt joueur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, joueur!</p>
+
+<p>Il se croyait alors d'autant plus sûrement à l'abri,
+qu'il avait joué dans sa jeunesse et que par expérience
+il connaissait les dangers du jeu.</p>
+
+<p>Ce n'est pas quand on a été entraîné une première
+fois et qu'on a eu la chance de se sauver, qu'on se
+laisse prendre une seconde. A vingt ans on a une
+faiblesse et une ignorance, des emportements et des
+vaillances qu'on n'a plus à cinquante après avoir
+appris la vie.</p>
+
+<p>Qu'il eût joué et perdu de grosses sommes en
+voyageant en Allemagne, il y avait eu alors toutes
+sortes de raisons et même d'excuses à sa faiblesse:
+sa maîtresse était joueuse; les casinos étaient devant
+lui avec leurs portes ouvertes et leurs tentations;
+l'argent qu'il risquait et qu'il n'avait point eu la
+peine de gagner ne lui coûtait rien, pas même un
+regret bien profond s'il le perdait, puisque cette
+perte était légère pour la fortune de ses parents.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, il avait pu jouer. Sa faute
+était simplement celle d'un jeune homme riche, d'un
+fils de famille qui s'amuse, sans faire grand
+mal à personne, ni à sa famille, ni à lui-même;
+ç'avait été une épreuve salutaire; s'il était entré
+dans la fournaise, il s'y était bronzé, et si complètement
+que depuis vingt-cinq ans il n'avait plus joué.
+Pourquoi eût-il joué? Il n'avait jamais eu le goût
+des cartes; s'asseoir pendant des heures devant un
+tapis vert, sous la lumière d'une lampe, rester immobile,
+ne pas parler, l'ennuyait; il était assez
+riche pour que l'argent gagné au jeu ne lui donnât
+aucun plaisir, et il ne l'était pas assez pour que
+celui perdu ne lui fût pas une cause de regret et de
+remords. Pendant vingt ans il n'avait cessé de répéter
+cette maxime aux jeunes gens qu'il voyait
+jouer:</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous là, jeunes fous? Voulez-vous
+bien vous sauver? Amusez-vous tant que vous voudrez,
+ne jouez pas.</p>
+
+<p>Et voilà que lui, vieux fou, avait fait ce qu'il reprochait
+aux autres.</p>
+
+<p>Comme il était sincère, pourtant, dans ses remontrances;
+comme il les trouvait misérables, ceux qui
+succombaient à la passion du jeu!</p>
+
+<p>Encore ceux-là étaient-ils jusqu'à un point excusables,
+puisqu'ils étaient des passionnés, c'est-à-dire
+des êtres inconscients et par là des irresponsables;
+mais lui, quand pour la première fois il
+s'était assis à la table de baccara de son cercle, il
+n'avait pas été poussé par la main irrésistible de la
+passion.</p>
+
+<p>C'était même cette absence de passion pour le jeu,
+cette certitude que les cartes l'ennuyaient acquise
+dans sa première jeunesse, et confirmée pendant plus
+de vingt-cinq ans par une abstention absolue, qui
+lui avaient inspiré une complète sécurité lorsqu'il
+avait discuté dans sa conscience la question de savoir
+s'il accepterait ou s'il refuserait les propositions
+de Frédéric.</p>
+
+<p>Qu'il se décidât, et il était assuré à l'avance de
+n'avoir rien à craindre pour lui-même: on ne devient
+pas joueur parce qu'on vit au milieu des joueurs et
+qu'on voit jouer; le jeu n'est pas une maladie contagieuse
+qui se gagne par les yeux, alors surtout qu'on
+plaint ou qu'on méprise ceux qui ont le malheur
+d'en être infectés.</p>
+
+<p>Comme ces fiévreux et ces agités lui paraissaient
+ridicules ou pitoyables: sur leurs visages convulsés,
+rouges ou pâles, selon le tempérament, dans leurs
+mouvements saccadés, dans leurs regards ivres de
+joie ou navrés de douleur, dans leur exaltation ou
+leur anéantissement, il s'amusait à suivre les sensations
+par lesquelles ils passaient.</p>
+
+<p>Et avec la satisfaction égoïste de celui qui, du
+rivage, jouit de l'horreur d'une tempête, il se disait
+qu'heureusement pour lui il était à l'abri de ce
+danger.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'irait-il faire dans cette galère?</p>
+
+<p>Mais comme l'égoïsme justement ne faisait pas
+du tout le fond de sa nature, comme il était au contraire
+bonhomme, et compatissait d'un coeur sensible
+à la douleur et au malheur, plus d'une fois il
+avait cru devoir adresser des avertissements à quelques-uns
+de ceux qui, pour une raison ou pour une
+autre, l'intéressaient plus particulièrement.</p>
+
+<p>Et dans les premiers temps, amicalement, cordialement,
+en leur prenant le bras et en le passant sous
+le sien comme on fait avec un camarade, il leur
+avait dit ce qu'il croyait propre à leur ouvrir les
+yeux, les grondant, les chapitrant. Quelquefois même,
+dans des cas graves, il les avait fait comparaître
+dans son cabinet de président, et là, entre quatre
+yeux, il les avait sérieusement avertis: «Vous jouez
+trop gros jeu, mon jeune ami, et, permettez-moi de
+vous le dire, un jeu qui n'est pas en rapport avec
+vos ressources.»</p>
+
+<p>Mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour
+reconnaître que ses discours les plus affectueux
+étaient aussi peu efficaces que les semonces les plus
+vertes; tendres ou dures, ses paroles ne produisaient
+aucun effet.</p>
+
+<p>Alors il avait renoncé aux discours, avec regret il
+est vrai, mais enfin il y avait renoncé, n'étant point
+homme à persister dans une tâche dont il reconnaissait
+lui-même l'inutilité.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont trop bêtes! s'était-il dit.</p>
+
+<p>Mais pour ne plus faire le Mentor, il ne renoncerait
+pas à faire le président: c'était lui qui avait la
+charge de l'honneur de son cercle, et l'honneur du
+<i>Grand I</i> était que le jeu y fût contenu dans des limites
+raisonnables.</p>
+
+<p>Il veillerait à cela; il protégerait les joueurs malgré
+eux et contre eux: son cercle ne deviendrait pas
+un tripot.</p>
+
+<p>Alors on l'avait vu rester tard au cercle et quelquefois
+même y passer la plus grande partie de la
+nuit: continuellement il circulait dans les salons,
+rôdant autour des tables, regardant le jeu comme
+s'il avait eu mission de le surveiller; parfois, on l'apercevait
+endormi dans un fauteuil, surpris par la fatigue;
+mais, aussitôt qu'il s'éveillait, il reprenait ses
+promenades en cherchant à savoir ce qui s'était
+passé pendant qu'il sommeillait.</p>
+
+<p>Plus d'une fois il était arrivé que pendant qu'il
+se tenait debout, les mains dans ses poches à côté
+de la table de baccara, un joueur lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon président, n'en taillez-vous donc
+pas une?</p>
+
+<p>Et alors il avait répondu en haussant les épaules</p>
+
+<p>&mdash;Le baccara! mais c'est à peine si je sais les
+règles de ce jeu, si simples cependant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est si facile.</p>
+
+<p>&mdash;Plus facile qu'amusant: il y a des présidents
+dont c'est la force de ne pas toucher une carte... et je
+suis de ceux-là.</p>
+
+<p>Jusqu'alors Frédéric, qui avait assisté aux tentatives
+que son président faisait pour détourner du jeu
+quelques jeunes joueurs, n'était jamais intervenu
+entre eux et lui, bien que cette campagne ne fût pas
+du tout pour lui plaire, puisqu'elle ne tendait à rien
+moins qu'à diminuer les produits de la cagnotte: il
+importait de le ménager, et d'ailleurs les probabilités
+n'étaient pas pour qu'il réussît dans ces tentatives.
+Qui a jamais empêché un joueur de jouer? c'était
+ce qu'il avait pu répondre à Raphaëlle furieuse
+contre Adeline.&mdash;Laissons-le faire, laissons le dire;
+cela n'est pas bien dangereux, et, d'autre part, cela
+peut nous être utile; il est bon qu'on sache dans
+Paris que le président du <i>Grand I</i> éloigne les joueurs
+au lieu de les attirer; ça vous pose bien.&mdash;Et s'il
+les détourne?&mdash;Je te promets qu'il n'en détournera
+pas un seul, tandis qu'il détournera peut-être quelqu'un
+que nous avons intérêt à éloigner de chez nous.&mdash;Le
+préfet de police?&mdash;C'est toi qui l'as nommé;
+comment veux-tu qu'on prenne jamais un arrêté de
+fermeture contre un cercle où le jeu est combattu
+par son président?&mdash;Ce n'est pas en discourant
+contre le jeu qu'il arrivera à jouer lui-même, et tu sais
+bien que nous ne le tiendrons que quand il sera
+endetté à la caisse; jusque-là j'ai peur qu'il ne nous
+manque dans la main; qui mettrions-nous à sa
+place?&mdash;Sois tranquille, il jouera, et il s'endettera...
+peut-être plus que tu ne voudras.&mdash;Pousse-le.</p>
+
+<p>Le jour où Adeline s'était félicité de ne pas toucher
+aux cartes, Frédéric, cédant comme toujours à
+l'impulsion de Raphaëlle, avait relevé ce mot:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, mon cher président, dit-il de son
+ton le plus doux et avec ses manières les plus insinuantes,
+que l'homme qui a le plus d'influence sur
+un joueur soit celui qui ne joue pas lui-même?
+Savez-vous ce que j'ai entendu dire à un de ceux que
+vous avez dernièrement catéchisés&mdash;je vous demande
+la permission de ne pas le nommer&mdash;c'est
+que vous n'entendez rien au jeu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfaitement vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; mais vous comprenez que cela enlève
+beaucoup d'autorité à vos paroles; on ne voit dans
+votre intervention qu'une opposition systématique;
+ce n'est point pour celui qui joue que vous prenez
+parti, c'est contre le jeu lui-même; c'est de la théorie,
+ce n'est pas de la sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai joué autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il est bien étonnant que vous ne vous
+soyez pas remis au jeu; qui a joué jouera....</p>
+
+<p>&mdash;Jamais de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;... Ce qui est aussi vrai que: qui a bu boira.
+Enfin je n'insiste pas; je dis seulement que vos paroles
+auraient plus d'influence si on voyait en vous
+un ami au lieu de voir un adversaire.</p>
+
+<p>En effet, il n'insista pas, laissant au temps et à la
+réflexion le soin d'achever ce qu'il avait commencé:
+il connaissait son Adeline et savait avec quelle
+sûreté germait le grain qu'on semait en lui.</p>
+
+<p>Avec l'expérience qu'il avait du monde et des
+choses du jeu, il savait combien sont rares les guérisons
+radicales chez les joueurs, et combien, au contraire,
+sont fréquentes les rechutes: que d'anciens
+joueurs qui étaient restés dix ans, vingt ans
+sans jouer, retournaient au jeu dans leur âge mur,
+alors que toute passion semblait morte en eux et que
+celle-là se réveillait d'autant plus forte qu'elle était
+seule désormais!</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Autrefois Adeline eût ri de cet axiome: «qui a
+joué jouera», comme de tant d'autres qu'on répète
+sans trop savoir pourquoi, parce qu'ils sont monnaie
+courante, par habitude, sans y attacher la
+moindre importance, mais à cette heure il en était
+jusqu'à un certain point frappé.</p>
+
+<p>Qui avait formulé ce proverbe? l'expérience évidemment,
+et comme les proverbes vont rarement
+seuls, il lui en était venu un autre qui s'imposait,
+dans les circonstances particulières où il se trouvait,
+et celui-là c'était «qu'il n'y a pas de fumée sans
+feu»; pour que l'expérience populaire se fût formulée
+en cette petite phrase: «qui a joué jouera»,
+il fallait que bien des faits lui eussent donné naissance.</p>
+
+<p>Il avait fait son examen de conscience bravement,
+loyalement, en homme qui veut lire en soi, et il
+avait vu que, depuis quelque temps, il suivait le jeu
+avec une curiosité qu'il n'avait pas aux premiers
+jours de l'ouverture de son cercle.</p>
+
+<p>S'ils étaient encore coupables, les joueurs, ils n'étaient
+plus ridicules: il les comprenait, et admettait
+maintenant qu'on se passionnât pour ces luttes à
+coups de cartes, qui se passent en quelques minutes,
+et peuvent avoir pour résultat la ruine ou la fortune.
+Il en avait vu de ces ruines et de ces fortunes subites,
+et il en avait suivi les phases avec émotion&mdash;avec
+cette sympathie dont parlait Frédéric.</p>
+
+<p>C'était un symptôme, cela.</p>
+
+<p>En fallait-il conclure que, parce qu'il s'intéressait
+maintenant au jeu, il allait prendre les cartes lui-même.</p>
+
+<p>Il ne le croyait pas, il se défendait de le croire,
+mais enfin il n'en était pas moins vrai qu'il y avait
+là quelque chose de caractéristique, ce serait mensonge
+et hypocrisie de ne pas en convenir.</p>
+
+<p>Quand il avait vu des joueurs changer leurs jetons
+et leurs plaques à la caisse contre cent ou cent cinquante
+mille francs de billets de banque, il n'avait
+pas pu se défendre contre un certain sentiment
+d'envie et ne pas se dire que c'était de l'argent facilement,
+agréablement gagné en quelques heures.</p>
+
+<p>De là à se dire que si cette bonne aubaine lui arrivait,
+elle serait la bienvenue, il n'y avait pas loin, et
+ce petit pas il l'avait franchi.</p>
+
+<p>Le jeu a cela de bon qu'il n'exige pas un talent
+particulier pour y réussir, un long apprentissage, au
+moins dans le baccara, le gain comme la perte sont
+affaire de hasard, de chance personnelle: il y a des
+gens qui ont cette chance, et ils gagnent; il y en a qui
+ne l'ont pas, et ils perdent, voilà tout. Quand il était
+tout jeune, et qu'il jouait des billes à pair ou non
+avec ses camarades, il avait une chance constante,
+cela était un fait. Plus tard, pendant son voyage en
+Allemagne, lorsqu'il était entré à Bade dans la salle
+de la roulette, il avait mis un louis sur le 24, qui
+était le chiffre de son âge, et le 24 était sorti. A
+Hombourg, il avait en riant avec sa maîtresse recommencé
+la même expérience, et le 24 était sorti
+encore. Deux numéros pleins sortant ainsi exprès
+pour lui, à son appel pour ainsi dire, cela n'était-il
+pas particulier et ne constituait-il pas une chance
+personnelle? A la vérité, elle n'avait pas continué, et
+il avait perdu à la roulette et au trente et quarante
+plus, beaucoup plus que les soixante-douze
+louis qu'il avait tout d'abord gagnés. Mais cette
+perte n'était pas, semblait-il, caractéristique, comme
+son gain, et elle ne prouvait nullement qu'à un moment
+donné il n'avait pas eu la chance&mdash;une chance
+providentielle. S'use-t-elle? Quand on l'a eue et qu'on
+l'a égarée, ne revient-elle pas? C'étaient là des questions
+qu'il n'avait pas songé à examiner, puisqu'il
+avait renoncé au jeu pendant de longues années,
+mais qui maintenant lui revenaient.</p>
+
+<p>Comme cela arrangerait ses affaires si, en quelques
+coups de cartes, il gagnait deux cent mille francs:
+quelle joie pour Berthe, car ils seraient pour elle; et
+s'il est vrai, comme on le dit, que la chance est aux
+jeunes, ne serait-ce pas la chance de Berthe qui réglerait
+cette partie qu'il ne jouerait pas pour lui-même?
+En somme, il y a une justice supérieure qui dirige les
+choses et les destinées en ce monde, et cette justice
+ne pouvait pas permettre qu'une bonne et brave fille
+comme Berthe, qui n'avait jamais fait que du bien,
+fût malheureuse.</p>
+
+<p>Il avait alors été frappé d'une remarque qui, jusqu'à
+ce jour, ne s'était pas présentée à son esprit.
+C'est que celui qui a de la fortune ou qui gagne largement,
+sûrement, ce qui est nécessaire à ses besoins,
+ne considère pas le jeu au même point de vue
+que celui qui est gêné et qui, quoi qu'il fasse, se retrouve
+toujours devant un trou. Les gains du jeu eussent
+été de peu d'intérêt pour lui quand il possédait
+sa fortune héréditaire qu'augmentaient tous les ans
+les bénéfices de sa maison de commerce, tandis que
+maintenant que cette fortune avait disparu et que sa
+maison ne donnait plus de bénéfices, ces gains arriveraient
+bien à propos pour combler le trou qu'il
+voyait sans cesse devant lui.</p>
+
+<p>Et de temps en temps, pendant que ce travail se
+faisait en lui, retentissait à son oreille la phrase qu'il
+était habitué à entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon président, vous ne jouez jamais!&mdash;Quel
+beau banquier vous feriez!</p>
+
+<p>Le beau banquier est celui qui gagne sans que sa
+physionomie riante, ses gestes désordonnés, ses
+éclats de voix insultent au malheur des pontes, et
+qui, quand il a neuf en main, ne s'amuse pas à
+étudier longuement son point pour torturer à l'avance
+ceux que dans quelques secondes il va saigner
+à blanc.</p>
+
+<p>Et, bien qu'il ne fût pas vaniteux, Adeline était
+flatté qu'on ne crût pas, que, s'il jouait, il serait un
+de ces pauvres diables de pontes qui viennent misérablement
+au cercle pour jouer la <i>matérielle</i>, c'est-à-dire
+tâcher de gagner quelques louis qu'il leur faut
+pour la vie au jour le jour; recommençant le lendemain
+ce qu'ils ont fait la veille, attelés à ce labeur
+aussi dur que n'importe quel travail et qui, en usant
+les nerfs par une tension constante, conduit au gâtisme
+ceux qui le continuent longtemps.&mdash;Banquier
+et beau banquier même, certainement il le serait...
+s'il voulait, mais il ne voulait pas l'être, pas plus que
+ponte d'ailleurs.</p>
+
+<p>Quand Raphaëlle avait fondé <i>son</i> cercle, car dans
+l'intimité elle disait <i>son</i> cercle, comme Frédéric et
+Adeline le disaient eux-mêmes, elle aurait voulu
+être la seule à mettre de l'argent dans l'affaire, de
+manière à toucher seule les bénéfices. Malheureusement
+cela lui avait été impossible, et elle avait dû
+accepter de ses amis ce qui lui manquait, ou plutôt
+d'un ami de Frédéric, son ancien patron, le vieux
+Barthelasse. Brûlé partout, aussi bien comme joueur;
+que comme directeur de cercle, Barthelasse en
+était réduit dans sa vieillesse, ce qui était un
+grand chagrin pour lui&mdash;à faire valoir par les
+mains des autres la fortune que quarante années de
+travail lui avaient acquise&mdash;c'était lui qui disait
+travail. Au lieu d'apporter son argent à Raphaëlle,
+il aurait voulu, lui, être le chef de partie du cercle,
+c'est-à-dire le caissier prêteur auquel le joueur décavé
+fait des emprunts pour continuer de jouer. Mais
+Raphaëlle n'avait pas été assez naïve pour accepter
+cette combinaison, qui met dans la poche du chef de
+partie, le plus net des bénéfices qu'on peut faire dans
+un cercle. C'était elle qui voulait être chef de partie,
+et en acceptant l'argent de Barthelasse, elle ne
+consentait à accorder à celui-ci qu'une part proportionnelle
+à son apport. Ils s'étaient fortement querellés
+sur ce point, ils s'étaient non moins fortement
+injuriés, puis ils avaient fini par s'entendre et s'associer;
+un homme leur appartenant remplirait ce rôle
+de chef de partie en prêtant non son argent, mais le
+leur à elle et à lui, et à eux deux ils se partageraient
+les bénéfices.</p>
+
+<p>Pour surveiller cette opération des plus délicates,
+puisqu'il s'agit d'accorder ou de refuser de grosses
+sommes par oui ou par non, et instantanément, sans
+avoir le temps d'étudier la solvabilité et l'honnêteté de
+l'emprunteur, Barthelasse ne quittait pas le cercle
+tant qu'on y jouait. Et, par les salons, on le voyait
+rouler ses larges épaules d'ancien lutteur. Que faisait-il
+là, on n'en savait trop rien; il semblait être un
+surveillant aux fonctions assez mal définies. Mais
+qu'un emprunteur s'adressât à Auguste, le chef de
+partie, Barthelasse survenait, et, à distance, sans en
+avoir l'air, d'un signe convenu, il disait lui-même le
+oui ou le non, que le chef de partie répétait.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, se trouvant seul avec Adeline&mdash;car,
+en public, il ne se permettait pas de lui adresser
+la parole&mdash;il lui avait dit le mot que tout le monde
+répétait: «Vous ne jouez pas, monsieur le président?»
+mais sans jamais insister; un jour, cependant,
+qu'Adeline répondit à cette invite par un sourire,
+il alla plus loin:</p>
+
+<p>&mdash;Mais un <i>présidint</i> qui ne touche jamais aux
+cartes dans son cercle, dit-il avec son accent provençal
+le plus pur, c'est un pâtissier qui ne mange jamais
+de ses gâteaux.&mdash;Et pourquoi? se dit-on.&mdash;Je
+vous le demande? Alors il s'en trouve qui disent:
+«C'est qu'ils sont empoisonnés.» D'autres: «C'est
+qu'ils sont faits <i>malpropremint</i>.»</p>
+
+<p>Adeline se répéta ce «malproprement» plus d'une
+fois. Etait-il possible qu'on crût dans le monde qu'à
+son cercle il se passait des choses malpropres? Evidemment
+son abstention systématique pouvait
+être mal interprétée. De même pouvaient être
+mal interprétés aussi ses discours contre le jeu;
+ne pouvait-on pas se dire que s'il ne jouait pas lui-même,
+et s'il cherchait à détourner du jeu ceux à
+qui il s'intéressait, c'était parce qu'il savait que dans
+<i>son</i> cercle on ne jouait pas loyalement?</p>
+
+<p>Mais alors?</p>
+
+<p>Justement cette intervention de Barthelasse avait eu
+lieu au moment où il venait d'être fortement ébranlé
+par une partie qui s'était jouée sous ses yeux: un
+commerçant de ses amis, qu'il savait gêné dans ses
+affaires et plus près de la faillite que de la fortune, avait
+gagné deux cent mille francs qui le sauvaient. Et en
+présence de cette veine heureuse Adeline s'était tout
+naturellement demandé si elle n'aurait pas pu être
+pour lui. Qu'il prît la banque à la place de son ami,
+et il gagnait ces deux cent mille francs. Puisque la
+fortune avait eu des yeux cette nuit-là, elle aurait
+aussi bien pu en avoir pour lui que pour son
+ami.</p>
+
+<p>Mais était-ce bien la fortune? Si l'on voit la main
+de la fatalité dans un injuste malheur, ne peut-on
+pas voir celle de la Providence dans un bonheur
+mérité?</p>
+
+<p>On va vite sur cette pente: de là à se dire qu'il
+était vraiment trop timide en ne tentant pas la
+chance, il n'y avait pas loin.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait pas de devenir joueur comme il en
+voyait tant, qui ne vivaient que par le jeu et pour le
+jeu.</p>
+
+<p>Il s'agissait simplement de tenter la chance une
+fois.</p>
+
+<p>Il ne serait pas ruiné parce qu'il aurait perdu quelques
+milliers de francs; avec le calme et la raison
+qui étaient son caractère même, il n'y avait pas à
+craindre qu'il se laissât entraîner au delà du chiffre
+qu'à l'avance il se serait décidé de risquer; à la
+vérité ce serait une perte, mais enfin elle n'irait pas
+loin.</p>
+
+<p>Tandis que, si la chance le favorisait comme cela
+pouvait arriver, comme il lui semblait juste que cela
+arrivât, son gain pouvait être considérable.</p>
+
+<p>Et, gain ou perte, il s'en tiendrait là: un homme
+comme lui ne s'emballe pas; il se connaissait bien.</p>
+
+<p>Il jouerait donc,&mdash;une fois, rien qu'une fois, et
+après ce serait fini: on n'est pas joueur parce qu'on
+prend un billet de loterie.</p>
+
+<p>Cependant, cette résolution arrêtée, il ne la mit pas
+tout de suite à exécution, et il passa bien des heures autour
+de la table de baccara, se disant que ce serait
+pour ce soir-là, sans que ce fût jamais pour ce soir-là.</p>
+
+<p>Enfin, un soir que la partie languissait en attendant
+la sortie des théâtres et que le croupier venait de prononcer
+la phrase sacramentelle:</p>
+
+<p>&mdash;Qui prend la banque?</p>
+
+<p>Il se décida à quitter la place où il semblait cloué,
+et, s'avançant vers la table:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit-il.</p>
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>&mdash;Le président prend la banque!</p>
+
+<p>C'était le cri qui instantanément avait couru dans
+tout le cercle.</p>
+
+<p>Même dans les salons des jeux de commerce, les
+joueurs de whist et d'écarté, les joueurs de billard
+aussi, de tric-trac, même d'échecs, avaient quitté
+leur partie pour voir cette curiosité: le président
+taillant une banque; éveillés par ce brouhaha, ceux
+qui sommeillaient dans le salon de lecture ou çà et
+là dans les coins sombres, avaient suivi le courant
+qui se dirigeait vers la salle de baccara:</p>
+
+<p>&mdash;Auguste, six mille.</p>
+
+<p>A cette demande de son président, Auguste, le
+chef de partie, sans même consulter Barthelasse du
+regard, ce qui ne lui était jamais arrivé, s'était empressé
+d'apporter en jetons et en plaques sur un
+plateau les six mille francs, et respectueusement,
+religieusement, avec une génuflexion de sacristain
+devant l'autel, il les avait déposés sur la table.</p>
+
+<p>C'était chose tellement extraordinaire, tellement
+stupéfiante de voir «M. le président» tailler une
+banque, que Julien le croupier oubliait de presser la
+marche de la partie. Il attendait qu'autour de la
+table chacun eût trouvé sa place, ce qui était difficile,
+car ceux qui occupaient déjà des sièges n'avaient
+eu garde de les abandonner.</p>
+
+<p>Dans cette salle ordinairement silencieuse où
+sous ce haut plafond régnait toujours une sorte de
+recueillement comme dans une église ou un tribunal,
+s'était élevé un brouhaha tout à fait insolite.</p>
+
+<p>Cependant Adeline s'était assis sur sa chaise de
+banquier, un peu surpris de se trouver si élevé au-dessus
+des pontes assis autour de la table; son coeur
+battait fort, et il regardait autour de lui vaguement,
+sans trop voir, car c'était au delà de cette table qu'étaient
+son esprit et sa pensée.</p>
+
+<p>En attendant que le jeu commençât, un de ceux
+qui se tenaient à côté de sa chaise se pencha sur son
+épaule, et d'une voix moqueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous bien, mon président, la lutte sera
+terrible: Frimaux revient de l'Odéon.</p>
+
+<p>Un éclat de rire courut autour de la table et tous
+les yeux s'arrêtèrent sur un joueur assis à côté du
+croupier et qui n'était autre que Frimaux, le plus
+grand féticheur du cercle. Au théâtre, où il avait fait
+représenter quelques pièces avec des fortunes
+diverses, des chutes écrasantes ou de solides succès,
+selon les hasards de la collaboration, Frimaux n'avait
+qu'un souci: donner ses premières un vendredi
+ou tout au moins un 13. Au cercle, où régulièrement
+il passait quatre heures par jour, du 1er janvier au
+31 décembre, pour gagner sa pauvre existence à la
+sueur de son front, comme il le disait lui-même,
+c'est-à-dire les quatre ou cinq louis nécessaires à sa
+vie&mdash;la matérielle&mdash;il ne jouait que dans certaines
+circonstances particulières qui devaient lui donner
+la veine: pendant trois mois il avait été convaincu
+qu'il ne pouvait gagner que s'il tournait le dos à
+l'avenue de l'Opéra: toutes les fois qu'il lui faisait
+face, il tirait des <i>bûches</i>, c'était fatal; maintenant il
+ne gagnait que quand il revenait de l'Odéon; aussi
+tous les soirs après son dîner descendait-il des hauteurs
+des Batignolles où il demeurait pour s'en aller
+à l'Odéon, dont il faisait sept fois le tour en monologuant
+comme un personnage de l'ancien répertoire:
+«J'aurai la veine ce soir»; puis il revenait au
+<i>Grand I</i>, où pendant quatre heures il restait inébranlable
+dans sa foi, malgré la déveine qui souvent
+s'acharnait sur lui, trouvant toujours les raisons les
+plus sérieuses pour se l'expliquer sans jamais
+ébranler sa confiance en son fétiche, aussi solide que
+les pierres mêmes de l'Odéon. Pour tout le reste
+parfaitement incrédule d'ailleurs, sans foi ni loi, se
+moquant de Dieu comme du diable, et ne croyant
+même pas à sa paternité, bien que madame Frimaux
+fût la plus honnête femme du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, dit Frimaux d'un ton sec, car il
+n'aimait pas qu'on se moquât de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas besoin de le dire, ça se voit.</p>
+
+<p>En effet, Frimaux, qui pour son pieux pèlerinage
+ne prenait jamais de voiture&mdash;le fiacre n'est pas
+mascotte&mdash;était crotté comme un chien.</p>
+
+<p>Cependant peu à peu l'ordre s'était fait parmi ceux
+qui se pressaient autour de la table:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, faites votre jeu....</p>
+
+<p>Du haut de son siège, Adeline voyait tous les yeux
+ramassés sur lui et particulièrement ceux de Frédéric,
+placé en face de lui, derrière trois rangs de
+joueurs et de curieux que sa haute taille lui permettait
+de dépasser.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne va plus?</p>
+
+<p>Adeline, qui avait usé son émotion d'avance, était
+maintenant assez calme: ce fut bellement, en beau
+banquier, qu'il donna les cartes aux deux tableaux
+et se donna les siennes, et comme il avait un abatage,
+c'est-à-dire une figure et un neuf (le plus haut
+point pour gagner), ce fut aussi en beau banquier,
+sans faire languir la galerie et sans empressement
+de mauvais goût, qu'il mit ses cartes sur la table.</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne voulait pas jouer!</p>
+
+<p>Bien qu'Adeline s'efforçât de se contenir, il exultait,
+car sa joie allait au delà du coup gagné, qui
+par lui-même ne donnait réellement qu'un résultat
+peu important: il avait la chance; maintenant la
+preuve était faite, et elle confirmait ses pressentiments
+basés sur les espérances de sa jeunesse: quelle
+faute il eût commise de ne point tenter l'aventure!</p>
+
+<p>Ce fut avec une parfaite sérénité qu'il donna les
+cartes pour le second coup; jamais on n'avait vu un
+banquier aussi tranquille; c'était à croire que le
+gain comme la perte lui étaient indifférents; les
+vieux joueurs qui l'examinaient d'un oeil curieux
+étaient démontés par son assurance:</p>
+
+<p>&mdash;Qui aurait cru cela de lui?</p>
+
+<p>Pour eux comme pour beaucoup d'autres d'ailleurs,
+il avait été admis jusqu'à ce moment que, s'il
+ne jouait pas, c'était tout simplement parce qu'il
+n'était pas en situation de supporter une perte de
+quelque importance.</p>
+
+<p>Le second coup fut insignifiant, le banquier perdit
+au tableau de droite et gagna au tableau de gauche;
+le troisième, le quatrième furent pour lui, quand il
+arriva à sa dernière taille, il était en bénéfice d'environ
+une vingtaine de mille francs.</p>
+
+<p>Alors sa sérénité s'envola et de nouveau l'émotion
+lui étreignit le coeur, des gouttes de sueur lui coulèrent
+dans le cou: sans doute ce n'était point une
+fortune, celle dont il avait rêvé quand il balançait
+la question de savoir s'il jouerait ou ne jouerait
+point, mais c'était une somme, et le dernier coup
+qui lui restait pouvait la doubler ou la réduire à
+rien; enfin, ce dernier coup allait décider si oui ou
+non il avait la chance,&mdash;ce qui était le grand point.</p>
+
+<p>Cette fois ce ne fut pas en beau banquier qu'il
+donna les cartes; il semblait qu'elles ne pouvaient
+se détacher de ses doigts, comme s'il espérait, en les
+gardant dans ses mains, leur donner le temps de
+devenir ce qu'il désirait qu'elles fussent: lentement,
+il releva les siennes, n'osant pas les regarder.</p>
+
+<p>Il avait cinq.</p>
+
+<p>La situation était critique; qu'allaient faire ses
+adversaires? Ils ne demandèrent de cartes ni l'un ni
+l'autre.</p>
+
+<p>Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait les
+oreilles rebattues par les discussions sur le tirage à
+cinq: doit-on ou ne doit-on pas tirer? Mais de tout
+ce qu'il avait entendu sur ce point délicat, il ne lui
+était pas resté grand'chose de précis dans l'esprit,
+et il n'était pas en état en ce moment de se rappeler
+la théorie et de la raisonner.</p>
+
+<p>Ce qui fait l'intensité des angoisses du jeu, c'est la
+rapidité avec laquelle les résolutions doivent se
+prendre: avait-il intérêt à s'en tenir à cinq ou à se
+donner une carte? S'il se donnait un deux, un trois
+ou un quatre, il améliorait son point et le rapprochait
+de neuf; mais s'il se donnait un cinq, un six,
+un sept, il avait dix, onze ou douze et perdait. Un
+vieux joueur aurait instantanément résolu théoriquement
+la question; mais il n'était pas un vieux
+joueur, il s'en fallait de tout, et il n'avait qu'une ou
+deux secondes pour la décider.</p>
+
+<p>Jamais appel à la chance ne s'était présenté dans
+des conditions plus caractéristiques: il devait donc
+prendre une carte, ce serait elle qui rendrait l'arrêt.</p>
+
+<p>Ce fut un trois qu'il tira; ce qui lui donna huit; le
+tableau de droite avait cinq, celui de gauche sept;
+les quarante mille francs étaient à lui.</p>
+
+<p>Décidément la preuve était faite, l'arrêt était
+rendu: il avait la chance.</p>
+
+<p>Ce fut d'ailleurs le cri de tous.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui s'empressaient à le féliciter, Frédéric
+ne fut pas le dernier, et il sut le faire plus intelligemment
+(pour lui) que les autres.</p>
+
+<p>Quand Adeline lui répéta que c'était la première
+fois qu'il jouait, il ne fut pas assez sot pour douter
+de cette affirmation, voyant tout de suite le parti
+qu'il en pouvait tirer:</p>
+
+<p>&mdash;La façon dont vous avez joué prouve une chose,
+qui est que vous avez le génie du jeu; et votre gain
+en prouve une autre, qui est que vous avez la
+chance: avec ces deux dons extraordinaires, il faut
+vraiment que vous méprisiez bien la fortune pour ne
+pas jouer.</p>
+
+<p>Malheureusement pour sa bourse, Adeline n'eut
+pas à répondre qu'aux complimenteurs; les emprunteurs
+s'abattirent aussi sur lui, M. de Cheylus en
+tête, qui lui tira cinquante louis; puis cinq ou six
+autres, et enfin Frimaux, qui se fit rendre les cinq
+louis qu'il avait perdus.</p>
+
+<p>Adeline n'avait pas l'esprit tourné à la raillerie, et
+ce soir-là moins que jamais; cependant il ne put pas
+s'empêcher de lancer une légère allusion à l'Odéon.</p>
+
+<p>&mdash;L'Odéon! s'écria Frimaux, ils l'ont gratté!
+alors, vous comprenez!</p>
+
+<p>Le lendemain, à la Chambre, les félicitations recommencèrent.
+Les amis d'Adeline ne parlaient que
+de sa chance; ce n'était pas quarante mille francs
+qu'il avait gagnés, c'était deux cent mille, trois cent
+mille.</p>
+
+<p>De peur de se laisser entraîner à risquer ses quarante
+mille francs ou ce qui lui en restait, c'est-à-dire
+trente-cinq mille francs, Adeline, en homme
+sage qui veut faire la part du feu, les envoya à Elbeuf,
+où ils seraient plus en sûreté qu'entre ses
+mains. Seulement, il se garda bien de dire à sa
+femme d'où ils venaient; pour qu'elle ne s'inquiétât
+point, il lui inventa une histoire vraisemblable: ils
+avaient subi assez de faillites en ces derniers temps
+et d'assez grosses pour qu'il fût tout naturel d'admettre
+que dans l'une d'elles s'était trouvée cette
+somme: les débiteurs qui payent intégralement ce
+qu'ils doivent pour obtenir leur réhabilitation sont
+rares, mais enfin on en trouve.</p>
+
+<p>Quand Adeline arriva à son cercle, ceux qu'il avait
+battus la veille l'entourèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez nous donner notre revanche, mon
+cher président.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous nous rendiez un peu de l'argent
+que vous nous avez enlevé hier si joliment.</p>
+
+<p>Il répondit en riant que cela était impossible, attendu
+que cet argent roulait vers Elbeuf; puis sérieusement
+il expliqua qu'il n'était pas joueur et ne
+voulait pas le devenir; il n'avait consenti, la veille à
+tailler une banque qu'en cédant aux sollicitations de
+ceux qui le tourmentaient, non pour lui, mais pour
+eux, pour leur être agréable, pour le plaisir du
+cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et nous, ne ferez-vous rien pour nous?
+ne nous devez-vous rien?</p>
+
+<p>Après tout, puisqu'il avait la chance, pourquoi ne
+pas en profiter? Il ne méprisait pas la fortune comme
+le croyait Frédéric,&mdash;loin de là.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là il ne retrouva point la chance, sa
+chance, celle qui lui appartenait et lui était personnelle;
+elle l'abandonna au moins en partie; c'est-à-dire
+qu'après des hauts et des bas, sa banque se termina
+par une perte de six mille francs.</p>
+
+<p>Comme il n'avait pas cette somme sur lui, il dit à
+la caisse qu'il payerait le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;La caisse n'acceptera pas votre argent, mon
+cher président, dit Frédéric, ce n'est pas pour vous
+que vous avez joué aujourd'hui, c'est pour le cercle.
+C'est vous même qui l'avez dit; je vous rapporte vos
+propres paroles: le jour où vous vous serez refait, si
+vous tenez à rembourser ces six mille francs, nous
+ne pourrons pas les refuser: mais, jusque-là, la
+caisse vous est fermée... pour recevoir, avec votre
+chance, avec votre génie du jeu, votre revanche sera
+facile: vous rattraperez vos six mille francs, et bien
+d'autres avec.</p>
+
+<p>C'était ainsi qu'il avait été pris,&mdash;en se laissant
+incorporer dans la troupe des joueurs la plus nombreuse,
+celle qui court après son argent.</p>
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Si le féticheur trouve toujours de bonnes raisons
+pour expliquer comment son fétiche, infaillible hier,
+ne vaut plus rien aujourd'hui, le joueur n'en trouve
+pas de moins bonnes pour justifier sa perte et se
+prouver à lui-même à grand renfort de «si» qu'elle
+pouvait être évitée.</p>
+
+<p>Cela était arrivé pour Adeline: quand il avait
+gagné, il avait bien joué; au contraire, il avait mal
+joué quand il avait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Si....</p>
+
+<p>Quand on reconnaît ses torts, on est bien près de
+les réparer; évidemment il avait la chance; seulement,
+que peut la chance si elle est contrariée? et
+il avait contrarié la sienne par son ignorance plus
+encore que par la maladresse; mais cette ignorance
+n'était-elle pas toute naturelle chez quelqu'un qui
+jouait pour la seconde fois? Ce n'est pas la théorie
+qui enseigne à bien jouer, c'est la pratique; ce
+n'est pas la théorie qui donne le coup d'oeil, le sang-froid
+et la décision, c'est la pratique.</p>
+
+<p>Cette pratique, ce métier, il aurait pu les apprendre
+en prenant place tout simplement devant l'un ou
+l'autre des deux tableaux, et en pontant sagement
+quelques louis risqués avec prudence, ce qui ne
+l'eût ni appauvri ni enrichi; mais pour n'avoir taillé
+que deux banques, il n'en avait pas moins gagné
+une maladie d'un genre spécial, que le contact seul
+du cuir sur lequel s'assied le banquier communique
+à tant de joueurs, sans que rien, si ce n'est la ruine
+complète, puisse désormais les en guérir&mdash;celle
+qui consiste à vouloir toujours et toujours être banquier.</p>
+
+<p>A remplir ce rôle, les esprits les plus fermes se
+laissent éblouir, les natures les plus calmes se
+laissent fasciner. C'est la bataille avec l'affolement
+de la mêlée, non celle où l'on fait le coup
+de fusil en soldat, mais celle où l'on commande et
+où, sous le panache, on ressent toutes les angoisses
+orgueilleuses de la responsabilité. Du haut du fauteuil
+où il trône, le banquier tient tête à l'assaut et
+brave les regards braqués sur lui de trente ou quarante
+joueurs qui veulent le dévorer: «dix manants
+contre un gentilhomme.»</p>
+
+<p>Il n'y avait rien du gentilhomme ni du spadassin
+dans Adeline, pas plus qu'il n'y avait sur sa tête le
+moindre panache; cependant, comme tant d'autres
+qui n'ont point eu le dégoût de s'asseoir sur ce cuir
+chaud, il avait subi ces éblouissements et ces fascinations:
+banquier toujours, ponte jamais.</p>
+
+<p>Et il avait taillé; malheureusement sa chance ne
+lui avait pas été fidèle constamment, et plus d'une
+fois elle avait passé du côté des manants, si bien
+que, de petites sommes en petites sommes, par trois,
+par cinq mille francs, il en était arrivé à devoir
+cinquante mille francs à son cercle.</p>
+
+<p>Quand il avait perdu, Frédéric se trouvait là à
+point pour le réconforter:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rattraperez.</p>
+
+<p>Et quand il avait gagné se trouvaient là non
+moins à point quelques besoigneux pour lui faire
+une saignée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher président...</p>
+
+<p>La voix était si dolente, l'histoire si touchante
+qu'il ne pouvait pas refuser, bien qu'il eût vu plus
+d'une fois les quelques louis qu'il venait de prêter
+changés aussitôt en jetons et tomber sur le tapis
+vert: eux aussi, les emprunteurs, croyaient au
+rattrapage; comment les en blâmer?</p>
+
+<p>Et le matin, pâle, les yeux bouffis, on le voyait à
+moitié endormi descendre le noble escalier de son
+cercle, dont les marches s'enfonçaient sous ses
+pieds; dans la rue, le frisson du matin le secouait,
+le réveillait, et honteux, fâché contre les autres, il
+regagnait son petit logement de la rue Tronchet, où
+il avait si tranquillement dormi autrefois, et où
+maintenant il n'avait à passer avant la Chambre que
+quelques heures agitées.</p>
+
+<p>Quelquefois, dans ces heures du matin qui pour
+beaucoup d'hommes sont celles où la voix de la
+conscience prend le plus de force, il s'était dit qu'il
+devait renoncer à son cercle et donner sa démission,&mdash;seul
+moyen sûr de ne pas céder à la tentation.
+Mais il fallait commencer par rembourser ce qu'il
+devait à la caisse, et il n'avait pas cet argent.</p>
+
+<p>Et puis la déveine qui le poursuivait depuis quelque
+temps prouvait-elle vraiment qu'il avait perdu
+sa chance? S'il avait gagné quarante mille francs le
+jour où, pour la première fois, il avait taillé une
+banque alors qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, pourquoi
+n'en gagnerait-il pas cinquante mille, cent mille,
+maintenant qu'il connaissait toutes les combinaisons
+du baccara? En réalité, il ne s'était endetté que
+d'une quinzaine de mille francs, puisqu'il en avait
+envoyé trente-cinq mille à Elbeuf qui, Dieu merci,
+étaient intacts. Pour quinze mille francs aventurés,
+devait-il renoncer à toutes ses espérances? Que
+fallait-il pour qu'elles pussent se réaliser, au delà
+même de ce qu'il avait promis à Berthe? Quelques
+minutes de veine! Était-il fou de croire qu'elles ne
+se représenteraient pas pour lui!</p>
+
+<p>Et puis, d'autre part, sa présence, sa présidence
+étaient indispensables à son cercle qu'il aimait.</p>
+
+<p>Si sa direction et sa surveillance avaient été utiles
+dans les premiers temps, elles l'étaient maintenant
+encore et même plus que jamais. Son cercle, c'était
+lui. A la Chambre, ses amis ne disaient pas: «Allons
+au Grand International» ou simplement comme les
+boulevardiers. «Allons au <i>Grand I</i>», ils disaient
+familièrement: «Allons chez Adeline»; cela lui
+créait des devoirs en même temps qu'une responsabilité.</p>
+
+<p>Déjà le <i>Grand I</i> n'était plus ce qu'on l'avait vu à
+l'ouverture et des changements s'étaient faits, inappréciables
+sans doute pour tout le monde, mais qui
+n'échappaient pas à ses yeux de père toujours attentif.</p>
+
+<p>A sa table d'hôte paraissaient maintenant des
+figures qui ne s'y montraient pas autrefois et qui
+l'étonnaient; corrects, ils l'étaient trop; décorés,
+ils avaient plus de croix et de cordons qu'il n'est décent
+d'en porter; avec cela des noms et des titres plus
+longs, mieux faits, plus retentissants qu'il ne s'en
+trouve dans la réalité.</p>
+
+<p>D'où venaient ces gens-là? Quand il avait fait des
+recherches, il avait trouvé qu'ils étaient le plus souvent
+présentés par des parrains suffisants, ou membres
+réguliers de plusieurs cercles. A la vérité, il
+surveillait toujours avec la même sévérité les admissions
+des membres permanents, et sous sa direction
+les votes avaient toujours été sérieux. Mais un article
+des statuts disait que, comme cela se fait dans
+tous les cercles, un membre permanent pouvait
+amener un invité; et cette petite porte entr'ouverte,
+qui n'a l'air de rien et qui est en réalité plus fréquentée
+que la grand'porte, avait laissé passer plus
+d'un nouveau venu qui l'inquiétait.</p>
+
+<p>Il ne les eût vus qu'une fois à sa table qu'il ne
+s'en serait pas autrement tourmenté, des invités
+sans doute; mais au contraire ils venaient régulièrement
+et ils amenaient avec eux des invités à l'air
+généralement honnête et simple, des braves gens
+ceux-là à coup sûr, qui ne faisaient pas long feu au
+cercle: ils dînaient une fois ou deux, jouaient le
+soir et disparaissaient pour ne se remontrer jamais.
+Il avait essayé d'obtenir des explications de Frédéric,
+mais inutilement: malgré sa connaissance
+du monde parisien, Frédéric n'en savait pas plus que
+lui: tout ce qu'il pouvait affirmer c'est que ces gens
+si corrects et si décorés n'étaient pas des <i>rameneurs</i>
+comme on aurait pu le supposer dans un autre
+cercle que le <i>Grand I</i>, c'est-à-dire des racoleurs chargés
+d'amener des <i>pigeons</i> que le baccara planterait.
+Au <i>Grand I</i> ces moeurs n'étaient pas en usage, et
+d'ailleurs il ne fallait pas croire tout ce qu'on racontait
+des voleries qui se passaient dans les cercles;
+c'étaient là des histoires de journaux; pour lui qui
+avait beaucoup vécu dans les cercles à Paris, il n'avait
+jamais vu une vraie volerie...</p>
+
+<p>Et comme alors Adeline lui avait fait observer
+que ces paroles étaient en contradiction avec les
+histoires qu'il lui avait racontées autrefois, Frédéric
+s'était rejeté sur la province:</p>
+
+<p>A Nice, à Biarritz, dans les villes d'eaux, là où on
+ne se connaît pas, tout est possible; mais à Paris!
+dans un cercle comme le <i>Grand I</i>, où il n'y a que des
+amis, avec des parrains comme les leurs!</p>
+
+<p>Ce qui tourmentait Adeline, c'était que précisément
+le <i>Grand I</i> ne fût pas exclusivement composé,
+comme il l'avait espéré, sinon d'amis, au moins de
+membres ayant entre eux des relations d'intimité
+qui créent une sorte de solidarité et de responsabilité
+collective. Il aurait voulu qu'on n'y vînt que pour
+s'y réunir, pour s'y grouper en un noyau de gens
+ayant tous un même but, et ce qu'il voyait chaque
+jour lui donnait à craindre qu'on n'y vint que pour y
+jouer. Quelques mois passés dans son cercle lui en
+avaient plus appris sur la vie parisienne que plusieurs
+années à la Chambre; Il voyait maintenant
+quelle place considérable le jeu tient dans un certain
+monde où la gêne est la règle à peu près commune,
+où l'on dépense chaque mois plus qu'on n'a, et où
+l'on ne compte que sur une bonne chance pour
+combler le déficit qui, de jour en jour, s'est agrandi,
+et il ne voulait pas que le <i>Grand I</i> fût le lieu de
+rendez-vous de ces besoigneux; justement parce
+qu'il en était un lui-même, il ne voulait pas que les
+autres trouvassent chez lui les occasions et les facilités
+qui l'avaient perdu.</p>
+
+<p>Au lieu d'être un sujet de contentement pour lui,
+les bénéfices de la cagnotte en étaient un de contrariété:
+il eût voulu qu'elle donnât moins, puisque
+les produits étaient en proportion du jeu: un louis
+pour une banque de vingt-cinq louis, trois louis
+pour une banque de cent. Un matin qu'il assistait à
+l'ouverture de cette fameuse cagnotte, il avait été
+stupéfait de ce quelle contenait en jetons et en plaques:
+près de dix mille francs. Dix mille francs de
+bénéfices pour une nuit de jeu!</p>
+
+<p>Son étonnement avait été si grand qu'il l'avait
+franchement montré à Frédéric, occupé à compter
+les jetons et les plaques: le cercle était vide, il ne
+restait dans la salle de baccara, sombre et silencieuse,
+que lui, Frédéric, Barthelasse, Maurin, le
+caissier, et quelques employés.</p>
+
+<p>&mdash;Dix mille francs! est-ce possible?</p>
+
+<p>Frédéric l'avait regardé d'une façon étrange,
+sans répondre, avec un sourire énigmatique.</p>
+
+<p>A la fin, il s'était décidé:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, mon cher président.</p>
+
+<p>De nouveau ils s'étaient regardés, et Adeline avait
+baissé les yeux, n'osant pas insister: n'était-ce pas
+avouer qu'il croyait possible le <i>bourrage</i> de la cagnotte,
+ce fameux <i>bourrage</i> dont il avait plus d'une
+fois entendu parler, et qui consiste dans l'introduction
+de jetons et de plaques par le croupier au
+détriment des joueurs; mais, pour que ce bourrage
+puisse se faire, il faut la complicité du gérant et des
+croupiers, et rien ne lui permettait de soupçonner
+Frédéric d'une pareille infamie.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il les refuser? demanda Frédéric en plaisantant.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'ils y sont! répondit Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux de voir, acheva Frédéric, que
+nous sommes d'accord.</p>
+
+<p>D'accord! d'accord! Ils ne l'étaient plus toujours
+comme au commencement.</p>
+
+<p>Un jour, sur le boulevard, Adeline rencontra un
+commerçant de Bordeaux, avec qui il avait eu autrefois
+des relations: celui-ci vint à lui en souriant,
+les mains tendues:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien aimable de m'avoir invité à
+dîner, ce soir, à votre cercle, dit le commerçant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai invité? dit Adeline stupéfait, pour
+ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre lettre; n'est-ce pas pour ce soir?</p>
+
+<p>C'était une invitation lithographiée avec élégance
+et sur beau bristol, signée: «le président Adeline.»</p>
+
+<p>Seule l'adresse était manuscrite.</p>
+
+<p>J'ai été bien surpris quand le garçon de l'hôtel
+m'a remis cette lettre, car je ne suis arrivé que
+d'hier dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;A ce soir, dit Adeline qui avait hâte d'échapper
+à des explications plus qu'embarrassantes.</p>
+
+<p>Ces explications, c'était à Frédéric de les lui donner:
+comment, les garçons d'hôtel distribuaient des
+invitations signées de son nom: «le président Adeline!»</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher président, répondit Frédéric
+en essayant de rire, ce qui vous étonne se fait partout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, cela ne se fera pas dans
+mon cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, nous fermerons la porte; avec
+quoi voulez-vous que nous payions nos frais si la
+partie ne marche pas? Pour qu'elle marche, il faut
+des joueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom ne servira pas à les attirer.</p>
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+
+<p>L'histoire de la cagnotte avait jeté l'inquiétude
+dans l'association Mussidan, Raphaëlle, Barthelasse
+et Cie; qu'allait devenir l'affaire si ce président s'avisait
+de fourrer son nez dans ce qui ne le regardait
+pas?</p>
+
+<p>L'histoire de la lettre d'invitation y jeta le désarroi
+quand Frédéric raconta l'algarade qui venait de
+lui être faite.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu répondu? demanda Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>Vous ne lui avez pas cassé les <i>rinss</i>? s'écria
+Barthelasse, dont le premier mouvement était toujours
+de revenir à son ancien métier de lutteur,
+malgré les efforts que de bonne foi il faisait pour se
+contenir et se calmer... à <i>Pariss</i>....</p>
+
+<p>Raphaëlle haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;On ne casse pas les reins aux gens dont on a
+besoin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon. Moi, quand les gens élevaient trop
+la voix, je n'avais qu'à faire ça:&mdash;il plia les jarrets,
+se ramassa sur lui-même, enfonça son cou court
+dans ses larges épaules en tendant ses deux bras en
+avant dans l'attitude de l'homme qui attend l'attaque
+de son adversaire dans l'arène;&mdash;et tout de
+suite c'était fini; on lui permet trop de faire ce qui
+lui plaît, à ce député. Pourquoi est-ce que nous lui
+donnons trente-six mille francs? Est-ce pour nous
+embêter? Je vous le demande. Hein!</p>
+
+<p>&mdash;C'est à lui qu'il faut le demander, répliqua
+Frédéric impatienté.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt quand vous voudrez, mon bon; si
+vous croyez que j'en ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de ça, interrompit Raphaëlle
+sèchement, nous avons besoin de lui, il faut manoeuvrer
+en conséquence.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, continua
+Barthelasse, on ne sera sûr de lui que quand on
+l'aura <i>affranchi</i>; le jour où il filera la carte, il sera à
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez qu'il acceptera vos leçons?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? D'autres qui le valent bien les
+ont demandées, et je puis dire sans me vanter qu'ils
+s'en sont bien trouvés.</p>
+
+<p>Plus d'une fois des discussions avaient eu lieu
+entre eux à ce sujet, car du jour où Adeline avait
+accepté la présidence du cercle, ils s'étaient demandé
+comment ils le garderaient à la tête de leur
+affaire. Tant qu'il ne connaissait rien aux dessous
+de la vie des cercles, ils pouvaient être tranquilles.
+Mais à mesure que ses yeux s'ouvriraient, et il n'était
+pas possible qu'ils ne s'ouvrissent point, sinon
+tout à coup, au moins peu à peu, la situation changerait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'<i>affranchirons</i>, avait dit Barthelasse, se
+servant de ce mot de l'argot de la philosophie qui
+vient sans doute d'une allusion aux préjugés dont
+sont encombrés les imbéciles et dont les grecs sont
+affranchis.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous imaginez qu'il se laissera affranchir?
+avait répondu Raphaëlle qui, mieux que Barthelasse,
+connaissait la nature de son président.</p>
+
+<p>Mon Dieu, oui, il se l'imaginait, et il n'imaginait
+même pas qu'il en pût être autrement. De quoi
+s'agissait-il? De gagner à coup sûr et sans danger,
+en opérant soi-même, sans complice, avec une sécurité
+égale à celle de l'acrobate sur la corde raide, qui
+a appris à travailler. Alors pourquoi refuserait-il?
+Barthelasse ne le voyait pas, attendu qu'il n'y a rien
+de plus doux et de plus agréable que l'argent gagné
+par le travail.</p>
+
+<p>Mais Raphaëlle et Frédéric, qui, sans être au fond
+beaucoup plus embarrassés de préjugés que Barthelasse,
+ne croyaient pas que tout le monde en fût
+arrivé comme eux à envisager la vie avec cette philosophie
+pratique qui enseigne à ne voir que l'argent
+gagné sans se soucier de la façon dont on le
+gagne, étaient certains du refus d'Adeline et même
+de son indignation, si on lui proposait tout simplement
+de lui apprendre à travailler pour jouer à coup
+sûr. Ce n'était point ainsi qu'il fallait procéder avec
+celui que d'un air de mépris ils appelaient «<i>Puchotier</i>»
+depuis qu'Adeline, se défendant un jour de
+ses ignorances parisiennes, s'était lui-même donné
+ce nom en disant qu'à Elbeuf les <i>Puchotiers</i> sont
+les encroûtés de la ville, ceux qui repoussent tout
+progrès en ne jurant que par leur vieux Puchot.
+Quelle chance de se faire écouter si on lui parlait
+franchement?</p>
+
+<p>Il fallait vraiment être <i>Puchotier</i> pour avoir la
+naïveté de croire qu'avec des cotisations de cent
+francs et les produits d'une honnête cagnotte on
+pouvait payer quatre-vingt mille francs de loyer,
+d'assurances, vingt mille francs d'impôts, vingt-cinq
+mille francs d'éclairage et de chauffage, soixante
+mille francs de gages au personnel, trente-six mille
+francs de traitement au président, trente mille
+francs pour perte sur la table et tous les autres
+frais pour abonnements aux journaux, impressions,
+concerts, fêtes, c'est-à-dire d'une dépense annuelle
+de plus de trois cent mille francs. Pour couvrir
+ces dépenses et pour donner un bénéfice suffisant
+à ceux qui avaient fondé l'affaire, gérant, tapissiers,
+marchands de vin, fournisseurs de comestibles,
+croupiers, bailleurs de fonds, protecteurs plus
+ou moins influents ou, comme on dit dans ce
+monde, <i>mangeurs</i>, qui se font payer leur protection
+en un tant pour cent, il fallait que la partie
+marchât, et non simplement, tranquillement, mais
+follement au contraire, avec tous les avantages
+qu'une administration habile peut en tirer.&mdash;Il serait
+souvent monotone, le dîner de plus d'un cercle,
+si on ne s'était pas procuré des convives en lançant,
+partout où l'on a chance de rencontrer un naïf, des
+invitations comme celle qui avait indigné Adeline.
+Encore ces invitations ne suffisent-elles pas et faut-il
+entretenir un personnel de <i>rameneurs</i> qui, membres
+réguliers du cercle, gentlemen en apparence, besoigneux
+en réalité, répandus dans le monde ou plutôt
+dans un certain monde, ont pour mission de racoler
+au hasard de leurs connaissances ou d'une heureuse
+rencontre ceux qui, bien nourris à la table d'hôte,
+seront une heure après dévorés à celle du baccara
+et apporteront à la cagnotte un aliment plus sérieux
+que les seigneurs des choeurs qui font la tapisserie,
+et jouent avec des jetons prêtés, prenant des attitudes
+de comédiens; ivres de joie quand ils gagnent,
+à deux pas du suicide quand ils ont perdu. Et cette
+cagnotte donnerait-elle des bénéfices suffisants si
+dans le feu de la partie les croupiers «aux doigts
+légers»&mdash;l'épithète est du plus grand des grecs&mdash;ne
+<i>bourraient</i> pas son coffre capitonné de jetons d'ivoire
+et de nacre qui tombent là sans bruit? Et le
+change de la monnaie, que donnerait-il si le croupier
+ne le faisait pas avec des doigts de plus en plus
+légers: «Adolphe, vingt-cinq louis de monnaie»;
+et tandis que le valet de pied apporte ces vingt-cinq
+louis au croupier, qui n'a pas quitté la table, celui-ci,
+par-dessus son épaule, lui passe deux plaques au
+lieu d'une. Ce sont ces moyens et bien d'autres qui
+font un cercle prospère&mdash;sinon modèle.</p>
+
+<p>Mais pour les employer sans qu'Adeline les découvrit,
+il avait fallu toute la dextérité de Frédéric et
+toute sa souplesse de caractère.</p>
+
+<p>Et voilà que le truc de la cagnotte semblait gravement
+compromis et que celui des invitations devait
+être abandonné.</p>
+
+<p>Au moins ce fut le conseil de Raphaëlle, qui n'était
+pas pour qu'on attaquât jamais de front les difficultés.</p>
+
+<p>&mdash;Cède, dit-elle à Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, céder! s'écria Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut renoncer à ces invitations, ou nous auront
+un éclat, peut-être une rupture.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment comptez-vous rabattre le gibier?
+dites un peu, mon bon! Comptez-vous qu'il va vous
+tomber tout rôti sur votre table, hein? Je vous le dis
+et je vous le répète, vous prenez trop de précautions
+avec ce président; vous le gâtez. Voyons, croyez-vous
+qu'il ne savait pas comment les 10,000 francs
+étaient venus dans la cagnotte. Je vous le demande,
+hein? Il vous l'a faite au président qui ne veut rien
+voir, qui ne veut rien savoir. Oh, mon Dieu, je le
+comprends, il est député, il est décoré, il est considéré,
+il faut bien qu'il ménage sa réputation... pour
+lui-même. Mais au fond du coeur il en sait autant
+que nous. Autrement! Il a bien avalé la cagnotte&mdash;il
+n'en reparle plus, de la cagnotte,&mdash;il avalera bien
+les invitations. Ça se passera tacitement; ça lui est
+plus commode à cet homme, c'est son genre: il faut
+le prendre comme il est ou s'en passer; il n'y a qu'à
+continuer, puisque vous ne voulez pas qu'on l'affranchisse,
+ce qui pour nous serait bien plus facile.</p>
+
+<p>Cependant, malgré le plaidoyer de Barthelasse, ce
+fut comme toujours d'ailleurs, l'avis de Raphaëlle
+qui l'emporta: on céderait.</p>
+
+<p>Le lendemain, Frédéric, qui était toujours le porte-parole
+de la participation, fit ses excuses à son cher
+président.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi la façon un peu vive dont je
+vous ai répondu hier. J'ai eu tort. J'ai réfléchi, je le
+reconnais. Ce qui m'avait entraîné, c'est que la chose
+dont vous vous plaignez se fait partout, et que bien
+d'autres présidents signent ces lettres. Mais vous
+n'êtes pas de ces présidents-là, j'en conviens. Votre
+haute situation, votre respectabilité, votre nom si
+honoré rendent légitimes toutes les susceptibilités.</p>
+
+<p>Il était entré dans le cabinet de son président en
+tenant dans sa main gauche un paquet de papier:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qui nous reste de ces lettres, dit-il.
+Il les jeta dans la cheminée, où brûlait un feu de
+bois.</p>
+
+<p>Adeline avait écouté le commencement de ce petit
+discours avec une attitude raide, en homme fâché,&mdash;et
+il l'était en effet;&mdash;il fut attendri.</p>
+
+<p>On ne pouvait pas reconnaître ses torts plus galamment:
+tous les griefs qu'il avait entassés contre
+le vicomte s'évanouirent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je ne veux que l'honneur
+de notre cercle, dit-il en tendant la main à Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc! s'écria celui-ci.</p>
+
+<p>Adeline eut une pensée de prévoyance pour Frédéric,
+à laquelle se mêlait un vague sentiment d'inquiétude:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me disiez hier que vous fermeriez la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez comme le premier mouvement court
+aux extrêmes. Il est certain, cependant, que nous
+allons nous trouver dans un certain embarras, mais
+enfin, avec votre aide, nous pouvons encore en
+sortir... au moins je l'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en rapporter à moi, et ne pas vous inquiéter
+quand quelque chose se présente mal. Soyez
+sûr que vous n'avez qu'un mot à dire pour qu'il y soit
+porté remède. Comme vous, mon cher président, je
+mets au-dessus de tout honneur de notre cercle, et,
+si j'osais le dire: avant vous, puisque, pour ceux qui
+savent, je suis le gérant responsable. Mais, à côté de
+l'honneur, de la respectabilité dont vous avez la
+garde, il y des intérêts respectables dont je me
+trouve chargé par ma gérance effective. On me les a
+confiés, ces intérêts.&mdash;A l'argent que j'ai mis dans
+cette affaire s'est ajouté l'argent qui m'a été confié,&mdash;et
+dont je suis responsable. Eh bien, laissez-moi
+l'administrer de façon à ce qu'il donne les produits
+légitimes qu'on est en droit d'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que puis-je?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas ma ruine; vous ne voulez
+pas celle des personnes qui ont eu confiance en
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, non.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûr qu'il ne sera jamais rien fait sous ma
+direction qui puisse nous compromettre ou même
+nous inquiéter.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Simplement ce qui se fait dans tous les cercles?
+que vous laissiez marcher la partie.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+
+<p>Un matin qu'Adeline rentrait tard chez lui, dans
+cet état de demi-somnolence du joueur qui a passé
+la nuit, le corps brisé de fatigue, le sang enfiévré,
+l'esprit abattu, honteux de lui-même, furieux contre
+les autres, rejouant dans sa tête troublée les coups
+importants qu'il venait de perdre et qui avaient augmenté
+sa dette d'une dizaine de mille francs, on lui
+dit qu'une jeune dame l'attendait dans le salon de
+l'hôtel.</p>
+
+<p>Il n'était guère en disposition de donner des audiences
+et d'écouter des solliciteurs: il fallait qu'avant
+la séance de la Chambre, où devait venir en discussion
+un projet de loi dont il était rapporteur, il se
+rafraîchit, et dans un peu de repos se retrouvât.</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz à cette dame que je ne peux pas recevoir,
+répondit-il.</p>
+
+<p>Et il continua son chemin pour monter à son appartement.</p>
+
+<p>Mais, dans son mouvement de mauvaise humeur,
+il n'avait pas parlé assez bas, la porte du salon s'ouvrit
+vivement, et il se trouva en face d'une jeune
+femme de tournure élégante qui lui barra le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Adeline?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, madame, mais je ne puis pas vous
+recevoir en ce moment, je suis très pressé; écrivez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, monsieur, écoutez-moi, je vous
+en supplie.</p>
+
+<p>L'accent était si ému, si tremblant, le regard était
+si troublé, si désolé, qu'Adeline se laissa attendrir.</p>
+
+<p>La précédant, il l'introduisit dans le petit salon
+banal des appartements meublés qui se trouvait
+avant sa chambre? En entrant dans cette pièce froide,
+qui n'était plus habitée que quelques instants, le
+matin, un frisson le secoua de la tête aux pieds;
+alors, frottant une allumette, il la mit sous le bois
+préparé dans la cheminée, puis, attirant un fauteuil,
+il s'assit en face de sa visiteuse qui attendait dans
+une attitude embarrassée et confuse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous écoute.</p>
+
+<p>Comme elle ne commençait pas, il voulut lui venir
+en aide: elle était fort jolie et la tristesse, l'angoisse
+de sa physionomie ne pouvaient pas ne pas inspirer
+la sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Madame? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Paul Combaz.</p>
+
+<p>&mdash;La femme du peintre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>Cela fut dit avec plus de tristesse que de fierté.</p>
+
+<p>La sympathie un peu vague d'Adeline devint de
+l'intérêt: il oublia ses fatigues et ses émotions de la
+nuit pour regarder cette jeune femme qui se tenait
+devant lui dans une attitude désolée. Non seulement
+il connaissait le nom de Paul Combaz comme celui
+d'un peintre de talent, très apprécié dans le monde
+parisien, mais encore il connaissait l'homme lui-même,
+un des plus fidèles habitués du <i>Grand I</i>, depuis
+quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi mon embarras, dit-elle enfin;
+c'est une situation si douloureuse que celle d'une
+femme qui vient se plaindre de son mari... qu'elle
+aime, que je ne sais comment m'expliquer... bien
+que depuis plus d'un mois j'aie préparé cent fois par
+jour ce que je dois vous dire.</p>
+
+<p>Adeline fit un signe pour la rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez mon mari? demanda-t-elle en
+le regardant avec crainte.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai autant de sympathie pour l'homme que
+d'estime pour l'artiste.</p>
+
+<p>Elle laissa échapper un soupir de soulagement, et
+ses yeux navrés s'éclairèrent d'une flamme de tendresse
+et de fierté. </p>
+
+<p>&mdash;Soyez certain qu'il les mérite; c'est le coeur le
+plus loyal, le caractère le plus droit: et ce n'est pas à
+vous que j'ai à dire qu'il est un grand artiste, ses
+succès sont là pour l'affirmer; je serais la plus heureuse
+et la plus fière des femmes si... s'il ne jouait
+pas; et c'est parce qu'il joue... à votre cercle que je
+viens vous demander de nous sauver, mes enfants et
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai pas le pouvoir d'empêcher les gens
+de jouer! s'écria-t-il blessé de cet appel à son intervention,
+qui semblait le rendre responsable des
+pertes au jeu de Paul Combaz; vous vous méprenez
+étrangement sur l'autorité d'un président de cercle.</p>
+
+<p>Elle le regarda, le visage bouleversé, les lèvres
+tremblantes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, je vous en prie, ne me repoussez
+pas. Si ce n'est pas pour moi que vous m'écoutez, et
+je le comprends, puisque vous ne me connaissez pas,
+que ce soit pour mes enfants, pour mes trois petites
+filles, qui dans un mois, peut-être dans huit jours,
+seront jetées dans la rue, mourant de faim, de froid,
+si vous n'intervenez pas. Vous avez une fille que
+vous aimez, c'est au père que je m'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez, vous connaissez ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je ne connais pas mademoiselle
+Adeline, mais je sais que vous avez une fille, et c'est
+en pensant à elle que l'espérance s'est présentée à
+moi que vous nous viendrez en aide. Désespérée par
+les pertes au jeu de mon mari, j'ai cherché, comme
+une affolée que je suis, à qui je pourrais demander
+protection, et l'idée m'est venue, l'inspiration, que
+si je n'avais pas pu empêcher mon mari d'aller au
+cercle où il s'est ruiné, le président de ce cercle pourrait
+lui en fermer les portes. Mais ce président était-il
+homme à m'entendre? ou bien me repousserait-il
+parce qu'il profitait lui-même de la ruine des
+joueurs... comme il y en a, m'a-t-on dit? Par mon
+mari que j'avais interrogé, je savais quel homme politique
+vous êtes, la situation que vous occupez, l'estime
+dont vous êtes entouré; c'était beaucoup;
+pourtant ce n'était pas assez; dans l'homme politique
+y avait-il un homme de coeur capable de se
+laisser attendrir par le désespoir d'une mère? J'ai
+une amie de couvent mariée à Rouen, je lui ai écrit
+pour qu'elle tâche d'apprendre quel homme était
+M. Constant Adeline. Sa réponse, vous la connaissez
+sans que je vous la dise. C'est alors, quand j'ai su
+quel père vous êtes pour votre fille, que la foi en
+vous m'est venue, et que j'ai eu le courage d'entreprendre
+cette démarche.</p>
+
+<p>Peu à peu il s'était laissé gagner: cette voix vibrante,
+ces beaux yeux qui plusieurs fois s'étaient
+noyés de larmes, cet élan, et en même temps cette
+discrétion dans les paroles, surtout cette évocation
+de Berthe lui troublaient le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je pour vous? Ce qui me sera possible,
+je vous promets de le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je sentais que je ne m'adresserais pas à vous
+en vain, et de tout coeur je vous remercie de vos
+paroles: quand je vous aurai expliqué notre situation,
+vous verrez, et beaucoup mieux que je ne le
+vois moi-même, comment vous pouvez nous sauver,
+et de quelle façon vous pouvez agir sur mon mari.</p>
+
+<p>Adeline sonna, et au garçon qui ouvrit la porte, il
+recommanda qu'on ne laissât monter personne.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a sept ans que je sais mariée, dit-elle, j'ai
+apporté une dot de cent mille francs à mon mari, et
+un an après, à la mort de mon père, deux cent mille
+francs. Quand mon mari m'a épousée, il n'avait pas
+de fortune, mais il avait son talent et son nom qui
+lui rapportaient cinquante ou soixante mille francs.
+Nous vivions largement dans un petit hôtel de la
+rue Jouffroy que mon mari avait fait construire, et
+que nous avions payé, ainsi que son ameublement,
+avec ma dot et l'héritage de mon père. Ce n'était
+point là une prodigalité, car vous savez que le
+peintre qui n'a pas son hôtel n'a guère de prestige
+sur le marchand de tableaux et encore moins sur
+l'amateur; c'est une nécessité professionnelle, quelque
+chose comme un outillage. Nous étions très
+heureux, j'étais très heureuse: aimée de mon mari,
+l'aimant, vivant de sa vie, près de lui, fière de le
+voir travailler, fière de le voir se retourner vers moi
+pour me demander mon sentiment d'un geste ou
+d'un coup d'oeil je ne quittais pas l'atelier, et en
+six années, les seules heures que je n'aie point
+passées à ses côtés sont celles où je promenais mes
+filles au parc Monceau. La crise que traverse la peinture
+nous avait cependant atteints, et des soixante
+mille francs que gagnait mon mari pendant les premières
+années de notre mariage, il était tombé à
+quelques milliers de francs seulement, les marchands
+n'achetant plus, comme vous le savez. Il avait
+fallu restreindre nos dépenses. J'avais été la première
+à le demander, et j'avais pu organiser une nouvelle
+existence... suffisante au moins pour moi, et qui
+pouvait très bien se prolonger jusqu'à des temps
+meilleurs. Les choses allaient ainsi lorsqu'il y a trois
+mois, il y aura dimanche trois mois, pour mon malheur,
+je ne sais la date que trop bien, M. Fastou...</p>
+
+<p>Adeline laissa échapper un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;... Le statuaire, celui qui fait partie de votre
+cercle, vint voir mon mari. Naturellement, on parla
+du krach. Fastou gronda mon mari, lui dit qu'il était
+trop loup, que, puisque les marchands n'achetaient
+plus, il fallait vendre aux amateurs; mais que, pour
+les trouver, on devait aller les chercher; que, pour
+les rencontrer dans des conditions favorables, les
+cercles, terrain neutre, étaient un bon endroit; que,
+pour lui, c'était à son cercle qu'il avait obtenu la
+commande des douze ou quinze bustes dont il vivait;
+et il termina en proposant à mon mari de le
+faire recevoir membre du <i>Grand I</i>. Je suppliai si
+bien mon mari qu'il refusa; mais il accompagna
+M. Fastou quelquefois... pour rencontrer ces amateurs
+qui devaient nous acheter des tableaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? demanda Adeline anxieusement, car
+bien souvent il avait vu Combaz à la table de baccara.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, notre hôtel est hypothéqué pour
+80,000 francs, c'est-à-dire à peu près pour sa valeur
+actuelle; tous les tableaux que mon mari avait dans
+son atelier ont été emportés, et une partie de l'ameublement,
+ce qui était de vente sûre et facile, a suivi
+les tableaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la caisse du cercle ne prend pas des hypothèques,
+s'écria Adeline, elle n'achète pas des tableaux!</p>
+
+<p>&mdash;La caisse, non, mais le caissier, ou le chef de
+partie, je ne sais comment vous l'appelez, celui qui
+prête aux joueurs: Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, interrompit Adeline qui
+croyait savoir qu'Auguste n'était qu'un petit employé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, monsieur, moi je sais; en tout
+cas, si ce n'est pas à son profit qu'Auguste a prêté
+les sommes perdues par mon mari, c'est au profit de
+ceux qui l'emploient, et pour nous le résultat est le
+même,&mdash;c'est la ruine; encore quelques meubles,
+quelques tentures et quelques tapis vendus, et il ne
+nous restera rien, car l'hôtel ne tardera pas à être
+vendu, lui aussi, puisque nous ne pourrons pas payer
+les intérêts de la somme pour laquelle il est hypothéqué.
+Vous voyez notre situation: en trois mois
+tout a été englouti; mon mari ne travaille plus, il
+est le plus malheureux homme du monde, la fièvre
+le dévore; il ne dort plus, il ne mange plus; j'ai peur
+que le désespoir de nous avoir perdus ne le pousse
+au suicide. Déjà il n'ose plus me regarder et, quand
+il embrasse ses filles, c'est avec des élans qui m'épouvantent.
+Vous comprenez maintenant comment
+j'ai eu le courage de m'adresser à vous. Que mon
+mari ne puisse plus jouer dans votre cercle, il ne
+trouvera pas à jouer ailleurs, puisqu'il est ruiné, et
+il me reviendra, je le consolerai, je le soutiendrai, il
+se remettra au travail, quand ce ne serait qu'à des
+illustrations; vous l'aurez guéri; vous nous aurez
+sauvés.</p>
+
+<p>Adeline secoua la tête, et se parlant à lui-même
+plus encore peut-être qu'à madame Combaz, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Guérit-on les joueurs?</p>
+
+<p>Croyant que c'était à elle que cette exclamation
+s'adressait, vivement elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on les guérit, et mon mari en est un
+exemple vivant: nous avons fait notre voyage de
+noces dans les Pyrénées; en arrivant à Luchon,
+mon mari s'est mis à jouer et à passer toutes ses
+nuits au Casino; je l'ai accompagné, et comme on
+ne laisse pas les femmes entrer dans les salles de
+jeu, je l'ai attendu dans un petit salon, toute seule,
+me désolant, me désespérant, interrogeant de temps
+en temps les garçons, pour savoir où en était la partie,
+et si elle n'allait pas finir. Bien que j'aie été élevée
+honnêtement, j'en étais arrivée à me faire assez familière
+avec eux pour qu'ils voulussent bien me répondre.
+Et non seulement ils me répondaient, mais
+encore ils voulaient bien dire à mon mari que j'étais
+là. Il s'est laissé toucher. Le sixième soir, j'ai obtenu
+de lui qu'il n'irait pas au jeu, et depuis il n'y
+est jamais retourné.</p>
+
+<p>&mdash;A Luchon?</p>
+
+<p>&mdash;Ni ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Après sept ans! Vous voyez que la guérison a
+duré longtemps et qu'elle est possible.</p>
+
+<p>Adeline ne répondit rien de ce qui lui montait aux
+lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu raison de vous adresser à moi,
+dit-il, je vous promets que tout ce que je pourrai
+pour sauver votre mari, je le ferai.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout qu'il ne sache pas ma démarche.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille; c'est en mon nom que je lui
+parlerai.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+
+<p>Guérit-on les joueurs?</p>
+
+<p>C'était ce qu'Adeline se demandait. Son projet
+n'était-il pas ridicule de vouloir guérir les autres
+quand il ne pouvait pas se guérir lui-même?</p>
+
+<p>Pourtant il fallait qu'il tînt sa promesse; cette
+pauvre petite femme était trop touchante dans son
+désespoir pour qu'il refusât de lui venir en aide.</p>
+
+<p>Que de ruines, que de désastres seraient évités si
+les joueurs ne trouvaient pas ces facilités à emprunter,
+qui, s'offrant à eux, les entraînent et les perdent?
+Eût-il jamais joué lui-même s'il avait dû tirer de sa
+poche, où ils n'étaient pas d'ailleurs, les premiers
+billets de mille francs qu'il avait risqués au baccara?
+«Auguste, six mille, dix mille» cela n'était
+pas bien douloureux à dire, alors surtout qu'on
+comptait sur une bonne série, et l'on était pris
+pour jamais;&mdash;mieux que personne il le savait.</p>
+
+<p>Combaz travaillant toute la journée dans son atelier
+auprès de sa femme, c'était le soir seulement
+qu'il venait au cercle, après avoir embrassé ses
+trois petites filles à moitié endormies dans leurs lits
+blancs. Adeline avait donc la certitude de ne pas le
+manquer: en se tenant dans la salle de baccara, il le
+prendrait à l'arrivée.</p>
+
+<p>En effet, le soir même, un peu après dix heures,
+Adeline, qui, depuis quelques instants déjà, était à
+son poste, le vit entrer d'un air en apparence indifférent,
+mais sous lequel se lisait facilement la préoccupation;
+ses yeux vagues avaient le regard en dedans
+de l'homme qui suit sa pensée, insensible à tout ce
+qui vient du dehors.</p>
+
+<p>Il alla au-devant de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais vous dire un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, quand vous voudrez, répondit Combaz,
+sans attacher aucun sens à ses paroles, bien évidemment.</p>
+
+<p>Arrivé dans son cabinet, Adeline en ferma la porte
+et, poussant un fauteuil au peintre, il s'assit vis-à-vis
+de lui, en le regardant.</p>
+
+<p>Bien que Combaz n'eût pas depuis quelques mois
+l'esprit disposé à la plaisanterie, il était trop resté
+en lui du rapin et du gamin de sa jeunesse pour
+qu'il manifestât sa surprise autrement que par la
+blague:</p>
+
+<p>&mdash;C'est devant monsieur le juge d'instruction,
+que j'ai l'agrément de comparoir? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non devant le juge d'instruction, répondit Adeline,
+l'instruction est faite, mais devant le juge, ou,
+si vous le préférez, devant le président, ou, ce qui
+est le plus vrai encore, devant un admirateur de
+votre talent, devant un ami, si vous me permettez le
+mot.</p>
+
+<p>Combaz restait raide, dans l'attitude d'un homme
+qui se tient sur ses gardes parce qu'il sent qu'il peut
+être facilement attaqué.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, cher monsieur, de ce que
+vous voulez bien me dire.</p>
+
+<p>Et il enfila une phrase de politesse à laquelle il n'attachait
+en réalité aucun sens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous blesserez donc pas, commença
+Adeline, si je vous dis que vous jouez trop gros jeu.</p>
+
+<p>Au contraire, Combaz se fâcha et, relevant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, monsieur!</p>
+
+<p>Adeline ne se laissa pas couper la parole:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi qu'il faut que vous permettiez, car
+je n'ai pas fini, je n'ai même pas commencé ce que
+j'ai à vous dire. Je suis le président de ce cercle, c'est
+en quelque sorte chez moi que vous jouez, et vous
+admettrez bien que j'ai le droit de vous adresser
+mes observations, alors surtout qu'elles sont dictées
+par votre intérêt...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Par celui de votre jeune femme si charmante,
+par celui de vos trois petites filles que vous venez
+d'embrasser dans leur lit pour accourir ici, et qui
+demain peut-être seront dans la rue, sans lit, sans
+pain.</p>
+
+<p>Combaz étendit la main pour protester; Adeline
+la lui prit et chaleureusement il la lui serra:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que je sais tout: votre hôtel hypothéqué
+pour quatre-vingt mille francs, vos tableaux
+vendus à Auguste, vos objets d'art, vos tentures emportés.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Etait-il possible que je visse un artiste perdre
+plus de deux cent mille francs ici, sans m'inquiéter
+de savoir quelles étaient ses ressources, si c'était sa
+fortune ou le pain de ses enfants qu'il jouait; c'est
+le pain de ses enfants; je ne le permettrai point. Si
+c'est le président qui vous parle, c'est aussi l'ami qui
+pense à votre avenir gâché, c'est le père qui pense à
+vos petites filles, parce qu'il aime la sienne et que,
+par sympathie, il s'intéresse aux vôtres. Allez-vous
+les sacrifier à votre passion, vous, un artiste qui avez
+dans le coeur et dans la tête des émotions plus hautes
+que celle que peut donner le jeu?</p>
+
+<p>Combaz était dans une situation où la sympathie,
+même alors qu'elle est accompagnée de reproches,
+touche les plus endurcis, et il n'était nullement endurci.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez, dit-il d'un accent amer, que
+c'est la passion qui me fait jouer? Passionné, oui, je
+l'ai été: quand j'étais plus jeune, tout jeune, j'ai
+passé des nuits au jeu pour le jeu lui-même et les
+secousses qu'il donne; mais ce temps est loin de
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi jouez-vous?</p>
+
+<p>Il secoua la tête; puis, après un assez long intervalle
+de silence, en homme qui prend son parti:</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandez pourquoi je joue, pourquoi je
+me suis remis à jouer après être resté sept années
+sans toucher aux cartes: simplement par calcul, sans
+aucune passion, pour que le jeu donne aux miens ce
+que mon travail était insuffisant à leur continuer,
+notre vie ordinaire, rien de plus. Je gagnais soixante
+mille francs environ bon an mal an. J'ai voulu,
+quand je n'ai presque plus rien gagné, parce que ma
+peinture ne se vendait plus, que la transition d'une
+vie large à une vie étroite ne fût pas trop dure, et
+j'ai demandé au jeu d'équilibrer notre budget; il l'a
+culbuté. Que d'autres, gênés comme moi, ont fait
+comme moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et comme vous se sont ruinés! s'écria Adeline
+avec un accent d'une violence qui surprit Combaz,
+et ont ruiné leur famille. Il manque deux, trois, dix
+mille francs, pour se remettre en état, on les demande
+au jeu; et le jeu vous en prend dix mille,
+cent mille, tout ce qu'on a.</p>
+
+<p>&mdash;A moins qu'il ne vous les rende: on ne perd pas
+toujours.</p>
+
+<p>Cet argument de tous les joueurs ne pouvait pas
+ne pas toucher Adeline.</p>
+
+<p>Sans doute, dit-il, on a des bonnes et des mauvaises
+séries; mais depuis trois mois que vous jouez,
+vous êtes dans une mauvaise; ne vous obstinez point.
+Peut-être, si vous aviez quelques centaines de mille
+francs derrière vous, pourriez-vous continuer et
+attendre la veine; mais vous ne les avez pas. Ne risquez
+pas le peu qui vous reste, puisque, ce reste
+perdu, vous seriez réduit à la misère. Vous, ce n'est
+rien: un homme se tire toujours d'affaires. Mais les
+vôtres, votre femme, vos filles! Vous ne vouliez pas
+que leur vie fût amoindrie; que sera-t-elle quand
+on les mettra à la porte de l'hôtel où elles sont nées,
+et que, brisé ou affolé, vous serez incapable de vous
+remettre au travail, pensez donc que par votre fait
+elles peuvent mourir de faim, ou, ce qui est pire,
+traîner une jeunesse de misère. Il en est temps encore,
+arrêtez-vous. Vous serez gênés, cela est certain,
+mais la gêne n'est pas la honte, n'est pas la
+misère; vous attendrez; des temps meilleurs reviendront.</p>
+
+<p>Evidemment Combaz était touché; à l'examiner,
+il était facile de comprendre que ce qu'Adeline disait,
+il se l'était dit à lui-même bien des fois; mais
+par cette répétition, ces paroles avaient pris une
+force que la conscience seule ne leur donnait pas.</p>
+
+<p>Adeline essaya de profiter de l'avantage qu'il avait
+obtenu:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez pour jouer?</p>
+
+<p>&mdash;Je sens que je vais avoir une série, c'est ce qui
+m'a décidé une dernière fois.</p>
+
+<p>&mdash;Combien croyez-vous qu'on prêtera?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pu me procurer trois mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ne les risquez pas; avec trois mille
+francs vous pouvez faire vivre votre famille pendant
+plusieurs mois; rentrez chez vous et remettez cet
+argent à votre femme, qui se désespère en ce moment,
+qui pleure auprès de ses filles, en sachant que
+vous êtes ici; la joie que vous lui donnerez ce soir
+sera si grande, que si vous vouliez revenir demain,
+son souvenir vous retiendra.</p>
+
+<p>Ce mot qu'Adeline avait trouvé dans son coeur de
+père et de mari arracha Combaz à ses hésitations.</p>
+
+<p>Avec un élan d'épanchement, il lui prit la main et
+la serra longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Je rentre chez moi, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous ferons route ensemble; j'ai justement
+affaire place Malesherbes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous fiez pas à moi? dit Combaz en
+riant.</p>
+
+<p>Adeline changea la conversation, car s'il était vrai
+qu'il ne se fiât point à cette bonne résolution d'un
+joueur, il trouvait imprudent de laisser voir ses
+doutes; et jusqu'à la place Malesherbes ils s'entretinrent
+de choses et d'autres amicalement, sans
+qu'une seule fois il fût question de jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici à deux pas de chez vous, dit Adeline
+en arrivant à la place, bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous porterai les remerciements de ma
+femme, dit Combaz en lui serrant les deux mains
+avec effusion, et je vous conduirai mes deux aînées
+pour qu'elles vous embrassent.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai chercher chez vous les remerciements
+de madame Combaz, dit Adeline, et les embrassements
+de vos chères petites; il ne faut pas que vous
+repassiez la porte du cercle.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez donc pas peur, dit Combaz en riant.</p>
+
+<p>Adeline s'en revint à pied, lentement, marchant
+allègrement, la conscience satisfaite: il avait sauvé
+un brave garçon. Sans doute dans ce sauvetage, il y
+avait eu bien des choses cruelles pour lui, bien des
+points de contact douloureux entre cette situation et
+la sienne, mais enfin la satisfaction du devoir accompli
+le portait: il avait fait son devoir.</p>
+
+<p>En passant place de la Madeleine, il hésita s'il rentrerait
+chez lui se coucher où s'il irait faire un tour
+au cercle; sûr de ne pas se laisser entraîner au jeu
+ce soir-là, alors qu'il était encore tout frémissant de
+ses propres paroles, il se décida pour le cercle.</p>
+
+<p>Quand il entra dans la salle de baccara, le croupier
+prononçait les mots qui, si souvent, retentissent dans
+une nuit: «Le jeu est fait». Machinalement il regarda
+qui taillait: un cri de surprise lui monta
+aux lèvres, c'était Combaz; alors il s'approcha de
+la table et regarda les enjeux: environ une vingtaine
+de mille francs et Combaz n'avait plus que
+quelques cartes dans la main gauche, le reste de sa
+taille, que ses doigts serraient nerveusement, tandis
+que sur son visage pâle glissaient des filets de
+sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne va plus?</p>
+
+<p>À ce moment les yeux de Combaz rencontrèrent
+ceux d'Adeline et vivement il les détourna, puis il
+donna les cartes.</p>
+
+<p>Le tableau de droite et le tableau de gauche, ayant
+demandé des cartes, reçurent l'un un dix, l'autre
+une figure; alors une hésitation manifeste se traduisit
+sur le visage de Combaz et ses yeux vinrent chercher
+une inspiration dans ceux d'Adeline. Devait-il
+ou ne devait-il pas tirer? Si furieux que fût Adeline,
+il était encore plus anxieux. Le joueur l'emporta sur
+le président, et ses yeux dirent ce qu'il eût fait lui-même.
+Combaz ne tira point et gagna.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais bien que j'allais avoir une série!
+s'écria Combaz en venant vivement à Adeline, c'est
+cette certitude qui m'a empêché de rentrer, j'ai pris
+une voiture, et vous voyez que j'ai eu raison.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins allez-vous vous sauver maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Au plus vite.</p>
+
+<p>Tandis que Combaz changeait ses jetons et ses
+plaques contre vingt-cinq beaux billets de mille
+francs, Adeline s'approcha de Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit plus
+prêté d'argent à M. Combaz.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, mon cher président?</p>
+
+<p>&mdash;Il est ruiné.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut au moins vingt-cinq mille francs, puisqu'il
+les empoche.</p>
+
+<p>&mdash;Je désire qu'il les garde.</p>
+
+<p>&mdash;Et la partie, qui la fera marcher, si nous écartons
+les joueurs? Vous savez bien que ce ne sont pas
+là nos conventions; les recettes baissent; intéressant,
+le peintre Combaz, sympathique, je le dis avec vous,
+mais si nous éloignons les sympathiques, qui nous
+fera vivre puisque les coquins ne viennent pas ici?</p>
+
+
+<h4>IX</h4>
+
+
+<p>Bien souvent Adeline avait invité le père Eck à
+venir dîner à son cercle, dans un de ses voyages à
+Paris; mais les voyages du père Eck à Paris étaient
+rares; il aimait mieux rester à Elbeuf à surveiller
+sa fabrique.</p>
+
+<p>Tandis que le fabricant de nouveautés est obligé
+de venir à Paris deux fois par an et d'y passer chaque
+fois quinze jours ou trois semaines pour faire accepter
+par les acheteurs les échantillons de la saison
+prochaine, traînant chez les quarante ou cinquante
+négociants en draps qui sont ses clients sa <i>marmotte</i>,
+c'est-à-dire la caisse dans laquelle sont rangés ses
+échantillons,&mdash;le fabricant de draps lisses n'a pas à
+supporter ces ennuis et cette grosse dépense de préparer
+à l'avance, pour la saison d'hiver et la saison
+d'été, cinq ou six cents échantillons dont il lui faudra
+discuter, avec les acheteurs, chaque fil, chaque
+nuance, la force, l'apprêt; sa gamme de fabrication
+est beaucoup plus limitée, et d'un coup d'oeil, d'un
+mot, ses commandes sont faites ou refusées; pour
+les recevoir, il n'est pas nécessaire que le chef de la
+maison se dérange lui-même.</p>
+
+<p>Le père Eck ne se dérangeait donc que bien rarement;
+que serait-il venu faire à Paris? Ce n'était pas
+à Paris qu'étaient ses plaisirs, c'était à Elbeuf, dans
+sa fabrique dont il montait les escaliers du matin
+au soir comme le plus alerte de ses fils; c'était dans
+son bureau à consulter ses livres; c'était surtout le
+jour des inventaires qu'il clôturait tout seul quand
+il faisait comparaître devant lui ses fils et ses neveux
+et qu'il leur disait en deux mots: «Voilà ta
+part, Samuel; la tienne, David, la tienne, Nathaniel,
+la tienne, Nephtali, la tienne, Michel; maintenant,
+allez travailler.»</p>
+
+<p>Cependant, un jour qu'une affaire importante réclamait
+sa présence à Paris, il s'était décidé à partir;
+par la même occasion il verrait Adeline, et ce
+fameux cercle dont Michel parlait si souvent. Vers
+six heures, il alla attendre Adeline à la sortie de la
+Chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je <i>fiens tiner</i> avec <i>fous</i> à <i>fotre</i> cercle.</p>
+
+<p>Bunou-Bunou, chargé de son portefeuille qu'il
+traînait à bout de bras, accompagnait Adeline; la
+présentation eut lieu en règle, et le père Eck exprima
+toute la satisfaction qu'il éprouvait à connaître un
+député dont il avait lu si souvent le nom dans les
+journaux. Ordinairement ce n'était pas un bon
+moyen pour mettre en belle humeur Bunou-Bunou
+que de lui parler des journaux, tant ils s'étaient moqués
+de lui, mais la physionomie ouverte du père
+Eck et son air bonhomme effacèrent vite la mauvaise
+impression que ce mot «journaux» avait commencé
+à produire..</p>
+
+<p>Ce fut en s'entretenant de choses et d'autres qu'ils
+gagnèrent l'avenue de l'Opéra. Quand, en montant
+le grand escalier, Adeline vit les regards étonnés que
+le père Eck promenait autour de lui, sur les revêtements
+de marbre aussi bien que sur la livrée fleur
+de pêcher des valets de pied, il sourit intérieurement,
+comme si ce luxe lui était personnel et devait
+éblouir le futur oncle de Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous montre nos salons?
+dit-il en entrant dans le hall.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais aucune idée de ce qu'est un cercle,
+c'est très <i>peau</i>.</p>
+
+<p>Dans chaque salon, le père Eck après avoir promené
+partout un regard curieux, et tâté le tapis du
+pied, en homme qui connaît la qualité de la laine,
+répétait à mi-voix pour ne pas troubler l'auguste
+silence de ces vastes pièces:</p>
+
+<p>&mdash;C'est très <i>peau</i>.</p>
+
+<p>En attendant le dîner, ils se retirèrent dans le
+cabinet d'Adeline avec Bunou-Bunou et quelques
+commerçants qui connaissaient le père Eck. Comme
+ils étaient là à causer, M. de Cheylus entra, et s'arrêta
+à la porte pour écouter le père Eck qui lui tournait
+le dos, et soutenait une discussion contre
+Bunou-Bunou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit M. de Cheylus s'avançant, il me
+semble reconnaître l'accent de mon ancien département.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte de Cheylus, ancien préfet de Strasbourg,
+dit Adeline; M. Eck, de la maison Eck et
+Debs.</p>
+
+<p>Mais le père Eck n'aimait pas qu'on le plaisantât
+sur son accent:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit-il en venant à M. de Cheylus,
+je suis Alsacien, ou si je ne le suis <i>blus</i> ce n'est
+<i>bas</i> ma faute, c'est celle de certaines <i>bersonnes</i>; je
+suis fier de mon accent et je voudrais en <i>afoir</i> davantage
+pour hisser haut le drapeau de mon pays.</p>
+
+<p>Puis s'adoucissant en voyant M. de Cheylus un
+peu effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement l'habitude de <i>fifre</i> toujours
+maintenant avec des Normands l'a <i>peaucoup</i> atténué,
+comme vous pouvez le <i>foir</i>, et je le regrette: l'accent,
+mais c'est le fumet du <i>pon</i> vin; voudriez-vous
+des pâtés de Strasbourg qui ne sentissent rien?</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, dit M. de Cheylus, qui ne se fâchait
+jamais de rien ni contre personne.</p>
+
+<p>À table, le père Eck répéta son même mot, en ne
+lui faisant subir qu'une légère variante:</p>
+
+<p>&mdash;C'est très <i>pon</i>; vraiment, pour le prix, c'est
+très <i>pon</i>.</p>
+
+<p>Et comme il ne soupçonnait pas les mystères de
+la cagnotte, à un certain moment il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vraiment une <i>pelle</i> chose que l'association!
+Quels miracles elle produit! Je n'aurais
+jamais cru que, moyennant une cotisation de cent
+francs par an, on pouvait <i>chouir</i> de ces <i>peaux</i> salons
+et de cette <i>ponne</i> table, avec des domestiques aussi
+<i>pien</i> dressés, et de tout ce luxe.</p>
+
+<p>Mais quand le soir il vit dans la salle de baccara
+les sommes qui se jouaient en deux ou trois minutes,
+il commença à changer d'avis sur les cercles. </p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, demanda-t-il à Adeline, que ces plaques
+de nacre valent 5,000 francs et 10,000 francs?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une abomination; si les joueurs mettaient
+10,000 <i>vrancs</i> en or sur le tapis vert, ils y regarderaient
+à deux fois, à dix fois; ces plaques, ça
+glisse des doigts comme les haricots de ceux des enfants.
+Et je vois des commerçants à cette table, des
+gens qui savent ce que c'est que l'argent gagné.
+C'est une honte!</p>
+
+<p>Adeline, qui jusque-là avait été ravi des émerveillements
+du père Eck, voulut changer la conversation
+qui menaçait de prendre une mauvaise voie et de
+conduire à un résultat complètement opposé à celui
+qu'il avait espéré au commencement de cette visite.</p>
+
+<p>Mais on ne changeait pas le cours des idées du
+père Eck, pas plus qu'on ne le faisait taire quand il
+voulait parler; il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je <i>tis</i> que le jeu ainsi compris est une honte;
+c'est une spéculation, non une distraction; ils jouent
+<i>bour</i> gagner, non pour s'amuser entre honnêtes
+gens. Et voyez quelles vilaines figures ils ont, comme
+ils sont pâles ou rouges, comme ils grimacent: tous
+les mauvais instincts de la bête se marquent sur
+leurs visages. Allons-nous-en!</p>
+
+<p>Mais Adeline ne voulut pas le laisser partir sur
+cette mauvaise impression; s'il fut bien aise de
+quitter la salle de baccara où cette indignation d'un
+<i>Puchotier</i>, beaucoup plus <i>Puchotier</i> que lui encore,
+était née, il manoeuvra pour que le père Eck ne quittât
+pas le cercle dans cet état violent, et, après lui avoir
+fait traverser les salons des jeux de commerce où
+quelques membres jouaient tranquillement, silencieusement,
+en automates, au whist et à l'écarté, il
+le conduisit dans son cabinet, où Bunou-Bunou,
+bien chauffé et bien éclairé, répondait scrupuleusement,
+comme tous les soirs il le faisait, aux vingt
+ou trente lettres de solliciteurs qu'il avait reçues
+dans la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est <i>bour</i> cela qu'on fonde des cercles? dit
+le père Eck, en s'asseyant devant la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, mon cher ami; le jeu
+n'est qu'un accessoire, qu'un accident, et ce soir,
+particulièrement, la partie a pris un développement
+insolite.</p>
+
+<p>Et Adeline expliqua dans quel but autrement plus
+élevé leur cercle avait été fondé; malheureusement
+il fut interrompu, dans sa démonstration que le
+père Eck écoutait sans paraître bien touché, par
+M. de Cheylus, qui entra en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Il se joue en ce moment une comédie qui aurait
+bien amusé M. Eck s'il en avait été témoin, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Sermizelles vient de perdre
+12,000 fr.; où les avait-il eus? me direz-vous. Je
+n'en sais rien, mais enfin il se les était procurés,
+puisqu'il les a perdus. Alors, convaincu qu'il va
+rencontrer une série, il cherche cinq louis seulement
+pour l'entamer. À la caisse, brûlé. Auprès
+d'Auguste, brûlé. Auprès de tous les garçons, brûlé,
+archi-brûlé, et si bien brûlé qu'il ne trouve même
+pas un louis. Ou bien on ne lui répond pas, ou bien
+on ne le fait qu'avec les refus les plus humiliants. Il
+ne se rebute pas; tout le personnel y passe. Il fallait
+voir ses grâces, ses sourires, ses chatteries, et, devant
+les humiliations, son impassibilité. Averti par
+Auguste, je suivais son manège. C'est la comédie
+que j'aurais voulu que vît M. Eck. J'en ris encore.
+Enfin il tombe sur une bonne âme ou sur un mauvais
+plaisant qui lui dit que le chef a de l'argent. Et
+voilà mon comte qui, par l'escalier de service, se
+précipite à la cuisine. Il y est en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce <i>bossible!</i> s'écria le père Eck en levant les
+bras au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas le comte; le jeu est
+dans son sang comme dans celui de toute sa famille.
+Son frère, qui d'ailleurs ne s'est pas ruiné, était si
+foncièrement joueur qu'il ne prenait même pas la
+peine d'administrer sa fortune. À sa mort on a
+trouvé chez lui des tas de titres d'obligations de
+chemins de fer, d'emprunts, avec tous leurs coupons.
+Pourquoi se donner le mal de détacher ces
+coupons avec des ciseaux quand on fait des différences
+de trente ou quarante mille francs toutes les
+nuits? Vous comprenez si la race est joueuse. Enfin,
+pour le moment, le comte est aux prises avec le chef
+et tâche de l'amadouer. Venez voir sa rentrée, qu'il
+ait ou n'ait pas obtenu d'argent, elle sera curieuse.</p>
+
+<p>Quand ils entrèrent dans la salle, le comte n'y
+était pas, mais presque aussitôt il arriva allègrement,
+gaiement, et il courut à la caisse: sur la
+tablette, il déposa un tas de pièces de cinq francs,
+de deux francs, de cinquante centimes et même une
+poignée de gros sous.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cent francs, dit-il, donnez-moi un jeton
+de cinq louis.</p>
+
+<p>Et vivement il courut à la table où le croupier
+annonçait justement une nouvelle taille: «Messieurs,
+faites votre jeu.» Sans hésitation, en homme
+qui poursuit une idée, le comte plaça son jeton à
+gauche: il était radieux, sûr de gagner. Et, en effet,
+il gagna. Il laissa sa mise doublée et gagna encore.
+Puis encore une troisième fois.</p>
+
+<p>Mais cela n'avait plus d'intérêt pour le père Eck,
+qui n'avait nulle envie de passer la nuit à regarder
+jouer. Il en avait assez; il en avait trop. Adeline le
+reconduisit à son hôtel, rue de la Michodière, et
+promit de venir le prendre le lendemain matin pour
+une course qu'ils avaient à faire ensemble.</p>
+
+<p>Adeline fut exact et il trouva le père Eck sous la
+porte, l'attendant.</p>
+
+<p>Comme c'était au Palais-Royal qu'ils allaient, ils
+descendirent l'avenue de l'Opéra, et, en passant
+devant son cercle, Adeline voulut entrer pour donner
+un ordre. Dès la porte cochère, ils entendirent un
+brouhaha de voix qui partait de l'escalier du cercle,
+et à travers les glaces de la porte contre laquelle il
+était adossé ils virent un homme en veste et en calotte
+blanche, un cuisinier évidemment, qui pérorait
+avec de grands mouvements de bras, barrant le
+passage au comte de Sermizelles, défait, exténué,
+qui voulait sortir.</p>
+
+<p>Que signifiait cela?</p>
+
+<p>Ce fut ce qu'Adeline se demanda; mais il n'y avait
+pas plus moyen d'entrer que de sortir, le cuisinier
+obstruait solidement le passage et d'ailleurs il ne
+voyait pas son président, à qui il tournait le dos.
+Autour de lui et du comte, il y avait une confusion
+de gens qui criaient ou qui riaient, des membres
+du cercle, des croupiers, des domestiques.</p>
+
+<p>À ce moment, dans la cour parut Auguste, qui
+était descendu par l'escalier de service.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? demanda Adeline en
+allant à lui vivement.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte de Sermizelles avait emprunté hier
+cent francs au chef; il a gagné cent vingt-cinq mille
+francs avec; mais il a tout perdu et il ne lui reste
+pas un sou pour rembourser Félicien, qui ne veut
+pas le laisser partir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez donné votre parole d'honneur de
+me rendre mon argent ce matin, hurlait Félicien, et
+vous voulez filer. Vous ne passerez pas!</p>
+
+<p>Adeline frappa à la glace de façon à se faire ouvrir,
+et, mettant cinq louis dans la main du cuisinier:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez sortir M. le comte, dit-il, et vous-même
+quittez le cercle à l'instant.</p>
+
+<p>Quand il reprit sa route avec le père Eck, ils marchèrent
+côte à côte assez longtemps sans rien dire.
+À la fin, le père Eck prit le bras d'Adeline:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur <i>Ateline</i>, je sais qu'on
+n'aime pas les conseils qu'on ne demande pas, <i>bourtant</i>
+je vous en donnerai un: croyez-moi, laissez
+ces gens-là à leurs plaisirs, ce n'est <i>bas</i> la
+place d'un brave homme comme vous. Vous serez
+mieux dans <i>fotre</i> famille. Si nous avons un peu
+réussi dans la vie, c'est par les liens de la famille:
+c'est en étant unis, c'est en nous serrant. Et ce n'est
+<i>bas</i> seulement pour la fortune que la famille est
+<i>ponne</i>.</p>
+
+
+
+
+<h4>X</h4>
+
+
+<p>Quand ils se furent séparés, Adeline resta sous
+l'impression de ces conseils, sans pouvoir la secouer:
+«Laissez ces gens-là à leurs plaisirs.» Est-ce
+que c'était pour le sien qu'il restait avec eux?</p>
+
+<p>Mais dans la journée il lui vint un second avertissement
+qui le bouleversa plus profondément encore.</p>
+
+<p>Comme il allait entrer dans la salle des séances, le
+préfet de police&mdash;celui-là même qui lui avait accordé
+l'autorisation d'ouvrir le <i>Grand I</i>,&mdash;l'arrêta
+au passage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher député, êtes-vous content
+de votre cercle?</p>
+
+<p>Adeline, croyant que c'était une allusion à la scène
+du matin, s'empressa de la raconter et de l'expliquer,
+tout en se disant que la préfecture était bien rapidement
+renseignée.</p>
+
+<p>Mais le préfet se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas partager votre colère contre
+votre cuisinier, et même je trouve qu'il serait désirable
+que les joueurs eussent à payer quelquefois
+leurs emprunts à ce prix, ils emprunteraient moins.
+Ce n'était donc pas de cela que je voulais parler. Je
+vous demandais si vous étiez content de votre cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le serais-je point? Le nombre de
+nos membres augmente tous les jours; nos fêtes sont
+très réussies; notre situation financière est bonne;
+je n'ai que des remerciements à vous renouveler
+pour l'autorisation que vous m'avez accordée avec
+tant de bonne grâce.</p>
+
+<p>Puis tout de suite il entama une apologie des cercles
+bien tenus et sévèrement surveillés, qui n'était
+à peu de chose près que la répétition de ce que Frédéric
+lui avait dit et répété plus de cinquante fois,
+sur tous les tons et avec toutes sortes de variantes,
+c'est-à-dire que si les tricheries sont jusqu'à un certain
+point possibles dans un cercle fermé, où, par
+cela même que tous les membres ne font en quelque
+sorte qu'une même famille, personne ne surveille
+son voisin, il n'en est pas de même dans les cercles
+ouverts, où, au contraire, la défiance et la surveillance
+sont la règle ordinaire, comme si on était
+dans une réunion de voleurs connus.</p>
+
+<p>Mais le préfet l'interrompit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous dire que les cercles fermés ne
+m'inspirent pas plus une confiance absolue que les
+cercles ouverts, attendu que partout où l'on joue on
+peut tricher, dans le cercle le plus élevé quelquefois,
+comme dans le <i>claquedents</i> souvent, qu'on ait cent
+mille francs de rente, ou qu'on crève de faim. Je sais
+bien que lorsqu'on interroge un gérant de cercle ouvert
+sur les tricheries, il vous répond que par suite
+de sa surveillance elles sont si difficiles chez lui,
+qu'elles sont absolument impossibles; s'il s'en
+commet, c'est chez son voisin. Il est vrai que lorsqu'on
+passe à ce voisin, il nous dit qu'il a si bien
+découragé les philosophes qu'ils n'en paraît jamais
+un seul chez lui, tandis qu'ils vont tous à côté, où il
+se passe des choses abominables, et l'on est tout
+étonné, la première fois, de voir que le récit de ces
+choses abominables est le même dans les deux bouches;
+ce qui se fait ici se fait là, et ce qui se fait là
+se fait ici. C'est par ce simple rôle de confident, aux
+oreilles complaisantes que j'ai appris, quand j'étais
+jeune, les procédés de cette aimable philosophie qui
+enseigne l'art de s'approprier le bien d'autrui; et
+c'est pour cela que je résiste tant que je peux aux
+demandes qu'on m'adresse afin d'ouvrir de nouveaux
+cercles.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'on vole maintenant autant
+qu'il y a quelques années, quand le jeu était peu
+connu? demanda Adeline persistant dans les idées
+qu'il avait reçues.</p>
+
+<p>&mdash;Autant, oui, et même davantage; seulement
+les procédés se sont perfectionnés, ils sont moins
+gros et par là plus difficiles à découvrir; parce que
+de nos jours on vole peu à main armée, s'ensuit-il
+qu'on vole moins qu'autrefois? Pas du tout; le voleur
+a changé de manière tout simplement, il en a
+adopté une nouvelle, moins dangereuse... pour lui:
+c'est ce qui explique votre réponse de tout à l'heure;
+quand vous vous êtes demandé, bien plus que vous
+ne me le demandiez à moi-même, pourquoi vous ne
+seriez pas content de votre cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? Parlez, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;On triche chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me répondez avec cette certitude, je n'ai
+rien à ajouter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, qui triche?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est plus délicat; nous avons des soupçons,
+mais, comme il arrive le plus souvent, les preuves
+manquent; tandis que mes agents peuvent protéger
+le pauvre diable à qui l'on vole cent sous, ils ne peuvent
+rien pour le monsieur à qui l'on vole cent
+mille francs, puisqu'ils n'entrent pas dans vos cercles.
+Enfin, j'ai des rapports sérieux qui ne permettent
+pas le doute; on triche chez vous; il
+est vrai qu'on triche aussi ailleurs; mais ce qui
+se passe ailleurs ne vous regarde pas, tandis que
+vous avez intérêt à savoir ce qui se passe chez
+vous, afin d'éviter un éclat: voilà pourquoi je vous
+avertis.</p>
+
+<p>Bien que bouleversé par cette révélation, Adeline
+trouva de chaudes paroles de remerciement, puis il
+expliqua les mesures qu'il allait prendre avec son
+gérant et son commissaire des jeux pour découvrir
+les voleurs.</p>
+
+<p>Mais aux premiers mots le préfet l'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, ne prenez des mesures avec personne;
+prenez-les avec vous-même. Vous avez confiance
+dans votre gérant, c'est parfait; mais enfin il
+n'en est pas moins vrai qu'en cette occasion il est
+dans son tort puisqu'il n'a rien vu; ou s'il a vu sans
+vous prévenir, il y est encore bien plus gravement;
+et c'est toujours un mauvais moyen de recourir à
+ceux qui sont en faute. Opérez vous-même. Ne vous
+fiez qu'à vous. Il ne vous est pas difficile de surveiller
+vos gros joueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Notre plus gros joueur est le prince de Heinick.</p>
+
+<p>&mdash;Surveillez le prince de Heinick comme les autres:
+il n'y a pas de prince devant le tapis vert, il n'y
+a que des joueurs, et la façon dont un joueur surveille
+un autre joueur vous montre quelle confiance
+on s'inspire mutuellement dans cette corporation.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il donc soupçonner tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Hé, hé!</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors ce serait à quitter la société.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins une certaine société.</p>
+
+<p>Sur ce mot le préfet voulut s'éloigner, mais Adeline
+le retint: il était épouvanté de la responsabilité
+qui lui tombait sur les épaules, et il ne l'était
+pas moins de son incapacité qu'il avoua franchement.
+Comment découvrir les nouvelles tricheries, quand
+il connaissait à peine les anciennes? Il lui faudrait
+quelqu'un pour l'éclairer, le guider. Il termina en
+demandant au préfet de lui donner ce quelqu'un:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des inspecteurs de la brigade des jeux;
+donnez m'en un.</p>
+
+<p>&mdash;Si les inspecteurs connaissent les grecs, les
+grecs connaissent encore mieux les inspecteurs;
+que je vous en donne un, et que vous l'introduisiez
+dans votre cercle, les choses, tant qu'il sera là se
+passeront avec une correction parfaite.</p>
+
+<p>Adeline se montra si désappointé que le préfet ne
+voulut pas le laisser sur cette réponse décourageante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'informer si on peut vous donner
+quelqu'un qui exerce une surveillance sans danger
+d'être reconnu, et aussi sans provoquer l'attention:
+mes agents ne se recrutent pas dans le monde de la
+diplomatie, malheureusement, et il y en a plus d'un
+dont la tournure et la tenue seraient déplacées
+dans votre cercle. Demain vous aurez ma réponse.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, Adeline la passa au cercle à surveiller
+les joueurs, rôdant autour des tables, cherchant,
+examinant, mais ne voyant rien d'irrégulier.
+À la vérité, le prince de Heinick eut une banque
+exceptionnellement heureuse, mais sans que rien
+pût éveiller les soupçons dans sa manière de tailler,
+qui était la plus correcte au contraire, la plus élégante
+qu'on eût encore vue au <i>Grand I</i>. C'était presque
+du bonheur; en tout cas, pour plus d'un ponte,
+c'était presque un honneur de se faire gagner son
+argent par un si noble banquier, numéroté dans
+l'<i>Almanach de Gotha</i>, et apparenté à des Altesses:
+«J'ai attrapé hier avec le prince Heinick une culotte
+qui peut compter!» Ça pose de se faire culotter
+par un prince.</p>
+
+<p>Le lendemain, Adeline attendait le préfet avec
+une impatience nerveuse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai votre homme, mon cher député, rassurez-vous.
+Un ancien agent politique versé dans la brigade
+des jeux. Il paraît qu'il a été <i>affranchi</i> par les
+grecs et qu'il n'a pas voulu travailler avec eux ni
+pour eux. On me dit qu'il opère d'une façon surprenante.
+En tout cas, il connaît tous les tours de ces
+messieurs, et si celui qui s'exécute chez vous est
+neuf, il est assez intelligent pour le découvrir. J'oubliais
+de vous dire qu'il est assez bien pour passer
+inaperçu dans votre cercle et partout; en plus décoré,
+d'un ordre étranger, pour services politiques. Il sera
+demain matin chez vous, si vous voulez. À quelle
+heure?</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures.</p>
+
+<p>Comme dix heures sonnaient le lendemain, on
+frappa à la porte d'Adeline, et dans son petit salon
+entra un homme de quarante-cinq ans, de tournure
+militaire, correctement habillé comme tout le
+monde et avec aisance, les mains gantées; la tête
+était énergique, le visage montrait des traits détendus
+et fatigués comme ceux des comédiens qui
+ont exprimé toute la gamme des passions, mais ce
+qui frappait plus encore chez lui, c'était de beaux
+yeux noirs brillants qui semblaient devoir embrasser,
+sans mouvements apparents, un rayon visuel
+plus considérable qu'il n'est donné à une vue
+ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de la part de M. le préfet de police.</p>
+
+<p>En quelques mots, Adeline expliqua ce qu'il attendait
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monsieur; vous voudrez bien me
+présenter comme... une personne de votre connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément; votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Nous dirons Dantin, si vous voulez bien; c'est
+un nom commode, noble ou bourgeois, selon les
+dispositions de celui qui l'entend et lui met ou ne
+lui met pas d'apostrophe.</p>
+
+<p>Dantin allait se retirer; Adeline le retint.</p>
+
+<p>&mdash;M. le préfet m'a dit que vous connaissiez toutes
+les tricheries des grecs.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes, non; car on en invente tous les jours,
+qu'on apporte toutes neuves dans les cercles, mais
+je connais à peu près toutes celles qui ont servi;
+quant aux inédites, une certaine expérience me
+permet de les deviner quelquefois!</p>
+
+<p>&mdash;M. le préfet m'a dit que vous opériez vous-même
+d'une façon surprenante.</p>
+
+<p>&mdash;M. le préfet est trop bon; j'ai acquis un certain
+doigté. Au reste, je me mets à votre disposition,
+et si vous voulez que je vous donne une...
+séance, je suis prêt. Vous avez des cartes.</p>
+
+<p>Mais Adeline n'avait pas de cartes, il fallait en envoyer
+chercher.</p>
+
+<p>Quand on les apporta, Dantin, qui s'était assis devant
+le bureau d'Adeline, les prit, les mêla, et, tout
+en causant, parut les examiner assez légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont bien minces, mais enfin elles seront
+suffisantes, je l'espère.</p>
+
+<p>Il les étala sur le bureau et les remua à deux
+mains avec de grands mouvements des épaules et
+des coudes; puis, les ayant rassemblées, il les posa
+en tas devant Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez couper: bas, haut, comme vous
+voudrez. Maintenant si vous voulez bien me désigner
+le neuf que vous désirerez, je vais vous le
+donner; vous voyez que ni la carte de dessus ni
+celle de dessous ne sont des neuf.</p>
+
+<p>Adeline demanda le neuf de pique et ne quitta
+pas des yeux les doigts de Dantin.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, dit celui-ci; en voulez-vous un
+autre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le neuf de trèfle, dit Adeline, se promettant
+bien de voir comment Dantin opérait.</p>
+
+<p>Mais il ne vit rien, ni pour le neuf de trèfle, ni
+pour ceux de coeur et de carreau qu'il lui servit
+ensuite, et il resta ébahi.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous ne m'avez pas vu, dit Dantin, et
+vous ne m'avez pas davantage entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous le savez, c'est là la grande difficulté
+du filage, l'oreille perçoit ce qui échappe aux
+yeux; heureusement, j'ai travaillé une heure ce
+matin, car, pour filer il faut faire ses gammes
+comme le musicien; si je restais un jour sans travailler,
+vous ne m'entendriez peut-être pas, mais
+moi je m'entendrais. Maintenant, comme je n'ai pas
+de prétention au rôle de sorcier, au contraire, regardez
+ces cartes; pendant que j'occupais votre attention
+en vous disant qu'elles étaient mauvaises,
+je les ai marquées de quelques coups d'ongles, à
+peine perceptibles pour l'oeil, mais sensibles pour
+mes doigts. Puis, au lieu de battre les cartes
+comme tout le monde, j'ai fait ce qu'on appelle
+la <i>salade</i>; et je vous ai donné à couper; mais, au
+moyen de cette carte légèrement bombée, j'ai fait
+un petit <i>pont</i>, dans lequel vous avez coupé. Et
+voilà. Quant au filage, c'est affaire de travail, d'habitude
+et d'adresse.</p>
+
+
+<h4>XI</h4>
+
+
+<p>À neuf heures, Dantin arriva au <i>Grand I</i>, et par
+un valet de pied fit passer son nom au président, qui
+à ce moment causait avec son gérant.</p>
+
+<p>&mdash;Dantin, fit Adeline avec un mouvement de surprise
+assez bien joué, faites-le monter.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à Frédéric:</p>
+
+<p>&mdash;Un ami de Nantes.</p>
+
+<p>Vivement il alla au-devant de cet ami, qui, présenté
+de cette façon, devait passer inaperçu, ou tout
+au moins ne provoquer aucune curiosité: ce n'était
+point le premier provincial d'Elbeuf, de Rouen ou
+d'ailleurs à qui Adeline faisait les honneurs de son
+cercle: le malheur était que ces provinciaux, peu
+intelligents, se laissaient rarement séduire par les
+charmes du baccara, ou, s'ils se risquaient quelquefois
+à ponter un louis au tableau de droite ou de
+gauche, ils allaient rarement plus loin quand ils
+l'avaient perdu: les louis n'ayant pas du tout la
+même valeur à Elbeuf ou à Rouen qu'à Paris.</p>
+
+<p>À cette heure, il n'y avait presque personne au
+cercle: quelques vieux bien sages qui jouaient tranquillement
+au whist ou à l'écarté; mais le baccara
+chômait; si Dantin était venu si tôt, c'est qu'il voulait
+passer l'inspection des lieux avant celle des
+joueurs.</p>
+
+<p>Ce fut ce qu'il fit avec Adeline en jouant le provincial
+à la perfection, c'est-à-dire avec une discrétion
+qui n'allait pas jusqu'aux gros effets du paysan,
+mais en homme de sa tenue qui, pour la première
+fois, pénètre dans un cercle parisien et naturellement
+regarde autour de lui avec curiosité, parce
+que ce qu'il voit l'amuse et aussi le surprend un
+peu.</p>
+
+<p>Cependant, il fallait passer le temps, la promenade
+dans les salons ne pouvait se recommencer indéfiniment,
+et, d'autre part, deux amis qui se retrouvent
+après une longue séparation ne peuvent pas se
+mettre à lire les journaux en face l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Verriez-vous un inconvénient à ce que nous
+fissions quelques carambolages? demanda Dantin;
+il importe de gagner l'heure sans provoquer l'attention.</p>
+
+<p>Adeline eut un mouvement d'hésitation, mais il
+fut court.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout! se dit-il.</p>
+
+<p>Ils se mirent à un billard jusqu'à ce que l'arrivée
+des joueurs permît de commencer la partie; alors ils
+passèrent dans la salle de baccara; mais les joueurs
+assis à la table n'étaient guère sérieux, et la galerie
+autour d'eux était peu nombreuse; encore Dantin ne
+se laissa-t-il pas tromper sur la qualité de ces joueurs,
+qui, pour lui, n'étaient que des <i>allumeurs</i> chargés de
+lancer la partie avec quelques modestes jetons de
+cinq francs qu'on leur remet à la caisse; quant au
+banquier, c'était non moins certainement un autre
+allumeur qui avait pris la banque avec quinze louis
+avancés par la caisse; si la partie avait marché pour
+de bon, le croupier l'aurait menée d'une autre allure.</p>
+
+<p>Entre la première et la seconde banque, Frédéric
+s'approcha de l'ami du président, et les présentations
+se firent.</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Antin.</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte de Mussidan.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne joue pas? demanda Frédéric, qui
+ne dédaignait pas d'allumer lui-même la partie,
+même au détriment des amis de son président.</p>
+
+<p>&mdash;Pour jouer il faut savoir, répondit Dantin avec
+franchise et simplicité, et je vous avoue qu'à Nantes
+nous ne cultivons pas encore le baccara.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Au moins dans ma société; c'est même la première
+fois que je vois jouer ce jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien facile.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble; je ne dis pas que je ne me risquerai
+pas demain, mais aujourd'hui je regarde; il y
+a des choses que je ne comprends pas. Ainsi, pourquoi
+le banquier ne paye-t-il pas et ne reçoit-il pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le croupier qui paie et qui reçoit pour le
+banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est le croupier, le fameux croupier qui
+est assis en face du banquier; je croyais qu'il n'y en
+avait pas dans les cercles.</p>
+
+<p>Frédéric s'éloigna en se disant que son président
+avait des amis vraiment bien naïfs,&mdash;ce qui d'ailleurs
+ne l'étonna pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aviez pas besoin de si bien jouer l'ignorance,
+dit Adeline, quand Frédéric fut passé dans
+une autre salle, le vicomte de Mussidan est le vrai
+gérant du cercle, et c'est un autre moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, je ne savais pas.</p>
+
+<p>Et Dantin se promit d'être circonspect: si le gérant
+et le président ne faisaient qu'un, il fallait être attentif
+à veiller sur sa langue. Il avait reçu l'ordre de
+se mettre à la disposition de M. Constant Adeline,
+député, président du <i>Grand I</i>, afin d'aider celui-ci à
+découvrir des vols, qui se commettaient dans son
+cercle. Mais quels étaient ces vols, quels étaient les
+voleurs, il n'en savait rien; c'était à lui de les trouver.
+Où les chercher? Justement parce qu'il connaissait
+les tricheries des grecs, il était disposé à
+voir des voleurs dans tous ceux qui vivent du jeu:
+joueurs de profession, croupiers, gérants. C'est là
+d'ailleurs une disposition commune aux policiers et
+qui fait leur force; s'ils étaient moins soupçonneux,
+ils ne découvriraient rien. Tel qu'il avait vu Adeline
+la veille, il le jugeait le plus honnête homme du
+monde, un brave et digne président, comme après
+tout il peut en exister. Mais si ce brave président ne
+faisait qu'un avec son gérant, et un gérant vicomte,
+c'est-à-dire un déclassé, la situation se trouvait autre
+qu'il l'avait jugée tout d'abord, et il était prudent de
+ne pas s'aventurer avec lui. Un député est un personnage
+influent et c'est niaiserie d'agir de façon à s'en
+faire un ennemi, surtout quand on n'a que sa place
+pour vivre et qu'on désire la garder, ce qui était le
+cas de Dantin. Dans sa jeunesse il avait volontiers
+joué les Don Quichotte, ce qui l'avait mené à être
+simple inspecteur de la brigade des jeux à quarante-cinq
+ans; il ne voulait pas descendre plus bas.</p>
+
+<p>Cependant, la partie continuait et Dantin la suivait
+avec la franche curiosité du provincial qui voit jouer
+le baccara pour la première fois; de temps en temps
+il adressait à Adeline discrètement une question,
+que ses voisins pouvaient entendre en prêtant un
+peu l'oreille; elles étaient tellement naïves, ces
+questions, qu'elles ne pouvaient venir que d'un provincial
+renforcé.</p>
+
+<p>Mais pour échanger quelques paroles avec Adeline
+de temps en temps, il n'en était pas moins attentif
+à ce qui se passait à la table, qu'il ne quittait
+pas des yeux, allant du banquier aux pontes et du
+croupier aux valets de service.</p>
+
+<p>Peu à peu la partie s'était animée, les joueurs
+étaient arrivés, et la misérable petite banque de
+quinze louis du début était montée à cent, à deux
+cents, à cinq cents louis.</p>
+
+<p>Il avait été convenu entre Adeline et lui que quoi
+qu'il vît il ne lui dirait rien, car Adeline voulait
+avant tout éviter un éclat, qui, colporté le lendemain
+dans le Paris des cercles et peut-être même dans tout
+Paris, compromettrait le <i>Grand I</i> en même temps
+que la réputation de son président.</p>
+
+<p>Cependant, bien que Dantin se fût conformé à
+cette instruction, plus d'une fois il avait regardé
+Adeline pour appeler son attention sur la table de
+jeu, mais Adeline n'avait pas paru comprendre, non
+en homme qui ne veut pas, mais parce qu'il ne voit
+pas ce qu'on lui montre, et que par cela il est dans
+l'impossibilité d'entendre ce qu'on lui insinue. Alors
+Dantin l'avait examiné, se demandant s'il avait affaire
+à un aveugle volontaire ou non, et si vraiment
+le président et le gérant ne faisaient qu'un.</p>
+
+<p>Il s'éloigna un peu de la table, et tout bas il dit à
+Adeline qu'il voudrait bien l'entretenir pendant deux
+ou trois minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu quelque chose? demanda Adeline
+anxieux.</p>
+
+<p>Dantin fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>Ils passèrent dans le cabinet du président, et Adeline
+referma la porte avec soin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous vu? parlez bas.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu que le croupier a <i>étouffé</i> de quarante-cinq
+à cinquante louis, rien que dans les trois dernières
+banques, répondit Dantin en sifflant ses paroles
+du bout des lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? murmura Adeline; je
+n'ai rien vu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous reconstituer les tours, et quand
+nous rentrerons dans la salle, comme vous serez
+prévenu, vous les verrez se répéter si c'est toujours
+le même croupier, car il les réussit trop bien pour ne
+pas les recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est Julien!</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton de surprise indignée qui signifiait
+clairement que Julien était la dernière personne
+qu'Adeline aurait crue capable d'étouffer le
+plus petit louis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donné l'habit à vos croupiers, continua
+Dantin, et c'est une sage précaution qui prouve
+que celui qui leur a imposé ce vêtement connaît les
+habitudes de ces messieurs, et sait comment, avec
+l'argent qui leur passe par les mains, il leur est
+facile de laisser tomber un jeton dans la poche de
+leur jaquette ou de leur veston, mais on aurait dû
+en même temps leur imposer une cravate serrée au
+cou.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pour les empêcher de faire glisser des jetons
+dans leur chemise. Rappelez-vous le col de Julien, il
+est très lâche, n'est-ce pas? et la cravate est lâche
+aussi; alors qu'arrive-t-il? c'est que Julien, qui respire
+difficilement, paraît-il, surtout au moment où il
+paye ou quand il rend de la monnaie, passe sa main
+dans son col pour l'élargir, et laisse alors glisser
+dans cette ouverture un jeton qui s'arrête à sa ceinture.
+Il a fait ce geste trois fois, ci, trois louis. Comptez-les.
+De même qu'il éprouve le besoin de respirer,
+il éprouve aussi celui de se moucher: deux fois il a
+tiré son mouchoir, mais deux mouchoirs différents,
+et chaque fois il a fait passer un jeton de sa main
+gauche, où il le cachait, dans le mouchoir qu'il a
+replié et remis dans sa poche; ci, deux louis.</p>
+
+<p>&mdash;Et personne n'a rien vu, s'écria Adeline, ni le
+gérant, ni le commissaire des jeux!</p>
+
+<p>C'était le moment pour Dantin de ne pas s'aventurer.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois dire que tout cela était fait très proprement,
+avec adresse. Voyez-vous les tours d'un bon
+prestidigitateur?</p>
+
+<p>&mdash;Continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Deux fois il a demandé de la monnaie: la première,
+le change a été fait loyalement, on lui a rendu
+la somme qu'il donnait; mais la seconde, quand il a
+tendu une plaque de vingt-cinq louis par-dessus son
+épaule, il en tenait deux dans sa main, et c'est seulement
+la monnaie d'une qu'on lui a rendue, ci,
+vingt-cinq louis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors Théodore serait son complice?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, ça se voit tous les jours. Maintenant
+passons à la dernière opération. Vous avez dû remarquer
+un ponte à sa droite, un monsieur à barbe
+rousse. Eh bien, il l'a payé deux fois: la première,
+en commençant par lui, il lui a payé sa mise de
+cinq louis, puis, en finissant, il est revenu au monsieur
+roux, et alors il lui a payé les dix louis que
+celui-ci avait laissés sur le tapis, ci quinze louis.
+Vous voyez que mon compte est exact; au moins le
+compte de ce que j'ai vu.</p>
+
+<p>Adeline était atterré:</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon cercle, murmurait-il, dans mon
+cercle, chez moi, de pareils misérables!</p>
+
+<p>Dantin se dit que si ce président ne valait pas
+mieux que d'autres qu'il avait connus, en tout cas
+c'était un habile comédien qui jouait admirablement
+la douleur indignée; aussi, que cette douleur fût ou
+ne fût pas sincère, était-il prudent de paraître la
+prendre au sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur le président, permettez-moi
+de vous dire que ce qui arrive chez vous se passe
+dans bien d'autres cercles. Je ne dis pas qu'il n'y ait
+pas des croupiers honnêtes, c'est très possible, seulement,
+comme dans notre profession ce n'est pas
+les honnêtes gens que nous voyons, j'en connais plus
+d'un qui vaut le vôtre. C'est qu'il est mauvais de
+manier sans contrôle possible de grosses sommes
+qui semblent, à un moment donné, n'appartenir à
+personne: pourquoi celui qui les distribue n'en garderait-il
+pas une part pour lui? C'est comme cela que
+tant de croupiers font en deux ou trois ans des fortunes
+étonnantes, que ne justifient ni leurs appointements
+plus que modestes, ni le tant pour cent
+qu'ils touchent sur la cagnotte, ni les gros pourboires
+de vingt, vingt-cinq louis que certains banquiers
+leur donnent, on ne sait pourquoi, si ce n'est
+peut-être pour les remercier de les avoir volés proprement.
+Ils sont partis de bas, garçons de café
+pour la plupart, valets de pied; ils ont vu le jeu et
+l'ont appris avec ses adresses, un jour qu'un croupier
+manque, ils le remplacent et font comme ils
+ont vu faire leurs prédécesseurs. En deux ou trois
+ans, ils sont riches; à moins qu'ils ne soient joueurs
+eux-mêmes. À Pau, à Biarritz, quand vous voyez une
+charrette anglaise brûler le pavé tirée par un cheval
+de prix et chercher à accrocher toutes les voitures
+qu'elle rencontre, ne demandez pas à qui; c'est à
+un croupier: les plus belles villas, aux croupiers;
+les plus belles maîtresses, aux croupiers. À Paris,
+voulez-vous que je vous en nomme qui lavaient la
+vaisselle, il y a cinq ans et qui ont aujourd'hui des
+galeries de tableaux de cinq ou six cent mille francs.
+Ça ne se gagne pas honnêtement en quelques années,
+ces fortunes, alors surtout qu'on a autour de
+soi des <i>mangeurs</i> qui vous en dévorent une grosse
+part, car on n'opère pas ces voleries sans que d'habiles
+gens vous voient, et il faut partager avec eux;
+le monsieur roux payé deux fois était un mangeur;
+et si j'allais dire à votre croupier ce que j'ai vu,
+soyez sûr qu'il m'offrirait une part de ce qu'il a gagné
+pour me fermer la bouche. C'est ainsi que les croupiers
+ont autour d'eux toute une bohème qui vit
+d'eux tranquillement, sans danger, sans rien faire.
+Allez un jour dans le café où se réunissent les croupiers
+à côté de Saint-Roch, et si vous les entendez se
+plaindre, vous verrez comme on les fait chanter.</p>
+
+<p>Adeline restait accablé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout ce que vous avez vu? demanda-t-il
+enfin.</p>
+
+<p>Dantin hésita un moment:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas assez? dit-il sans répondre franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, retournez dans le salon du baccara et
+reprenez votre surveillance, je vous rejoindrai tout à
+l'heure.</p>
+
+
+
+
+<h4>XII</h4>
+
+
+<p>Si Dantin avait hésité un moment pour répondre
+à la question d'Adeline, c'est que le tout qu'il disait
+n'était pas le tout qu'il avait vu.</p>
+
+<p>En plus de l'<i>étouffage</i> des jetons, il y avait eu le
+<i>bourrage</i> de la cagnotte, et, pendant ses quelques secondes
+de réflexion, il s'était demandé s'il devait
+parler de ce <i>bourrage</i>.</p>
+
+<p>Il n'était pas dans un cercle fermé, et, bien qu'il
+ne sût rien de la situation qui avait été faite au président
+du cercle dans lequel il opérait, il devait
+croire que ce président comme tant d'autres touchait
+un traitement; or ce traitement c'était, toujours
+comme chez les autres, la cagnotte qui le payait;
+comment dans ces conditions parler du <i>bourrage</i> de
+cette cagnotte à un président qui en vivait? n'était-ce
+pas lui dire en face: «On vous paye avec de l'argent
+volé»; cela n'est agréable à dire à personne;
+et, d'autre part, quand on n'est qu'un pauvre diable
+d'employé de la préfecture de police, ce serait plus
+que de l'imprudence de dire à un ami du préfet
+«Vous n'êtes qu'un <i>mangeur</i>.»</p>
+
+<p>C'était déjà bien assez gros d'avertir ce président
+de cercle que son croupier étouffait les jetons, mais
+enfin c'était possible: le croupier pouvait opérer
+pour lui-même et sans autre partage que celui qu'il
+aurait à faire avec ses complices. Mais la cagnotte, ce
+n'était pas le croupier qui en avait la clef, c'était le
+gérant, et s'il la <i>bourrait</i>, ce ne pouvait être que par
+ordre du gérant; or, si Dantin s'en tenait au mot
+d'Adeline «Mon gérant est un autre moi-même», il
+fallait y regarder à deux fois avant de dénoncer ce
+<i>bourrage</i>.</p>
+
+<p>De là son hésitation, et de là aussi sa réponse ambiguë
+qui n'accusait personne, mais qui laissait la
+porte ouverte aux questions.</p>
+
+<p>Que le président le poussât, en homme qui réellement
+veut tout savoir, il répondrait aux questions
+nettement posées.</p>
+
+<p>Qu'on ne le poussât point, il n'en dirait pas davantage,
+surtout à propos de choses qu'on ne lui demandait
+pas.</p>
+
+<p>Non seulement on ne l'avait pas poussé, mais encore
+on l'avait envoyé reprendre sa surveillance; il
+se l'était tenu pour dit: on n'a pas été fonctionnaire
+de la préfecture pendant de longues années sans apprendre
+à retenir sa langue.</p>
+
+<p>Et, obéissant à la consigne, il avait repris sa surveillance
+en continuant à se donner l'air provincial.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, lui demanda Frédéric,
+commencez-vous à connaître le jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Ça vient, mais l'embarras, c'est pour prendre
+des cartes; je ne pourrais jamais me décider.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne jouez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Demain.</p>
+
+<p>&mdash;Quel imbécile! se dit Frédéric en s'éloignant.</p>
+
+<p>L'imbécile continua de regarder le jeu; mais
+comme, pendant le temps qu'il avait passé dans le
+cabinet du président, le nombre des joueurs avait
+augmenté, il ne se trouvait plus qu'au troisième rang,
+derrière les joueurs qui se penchaient sur la table
+pour surveiller leur mise: le tapis vert était encombré
+de jetons rouges et blancs et de plaques de nacre
+au milieu desquels éclatait çà et là l'or de quelques
+louis jetés par des joueurs fiévreux qui n'avaient pas
+eu la patience de les changer. Comme les filouteries
+du croupier ne l'intéressaient plus puisqu'il les connaissait,
+c'était aux joueurs et au banquier qu'il donnait
+toute son attention. Mais à l'exception d'une
+pauvre petite <i>poussette</i>, c'est-à-dire d'une plaque de
+vingt-cinq louis à cheval et qu'un ponte avait adroitement
+poussée quand son tableau avait gagné, il ne
+vit rien que de régulier; tous ces joueurs, ponte en
+banquier, jouaient correctement.</p>
+
+<p>Mais il en est du policier comme du chasseur à
+l'affût, il n'a qu'à attendre; il attendit donc.</p>
+
+<p>Tout à coup il se fit un brouhaha, et il vit un
+groupe entrer dans la salle, vers lequel tous les
+yeux se tournèrent: au milieu de ce groupe s'avançait
+un grand jeune homme blond à lunettes, qui
+semblait marcher assez gauchement, un peu à l'aventure,
+le prince de Heinick, à qui l'on faisait une
+entrée, comme il arrive souvent pour les gros
+joueurs. Dantin, qui ne le connaissait pas, remarqua
+qu'il regardait en-dessus ou en dessous de ses lunettes
+qu'il portait assez bas sur le nez.</p>
+
+<p>Tout de suite le prince vint à la table, et, deux
+joueurs s'étant écartés avec l'empressement de courtisans,
+il plaça sur le tapis une plaque de vingt-cinq
+louis qu'il perdit; il en avança une seconde qu'il perdit
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez, dit-il, je n'ai pas la veine; nous verrons
+si je serai aussi malheureux en banque.</p>
+
+<p>Et aux regards qu'on fixa sur lui, il fut facile de comprendre
+que plus d'un joueur se promettait de profiter
+de cette déveine, quand il serait en banque: il avait
+assez gagné, l'heure de la restitution allait sonner.</p>
+
+<p>Sans suivre le jeu pour voir d'où soufflait le vent,
+le prince alla s'asseoir dans un coin, et resta là d'un
+air indifférent et ennuyé jusqu'au moment où la
+banque lui fut adjugée. Alors tout le monde se
+pressa autour de la table, et l'on vit apparaître le
+premier croupier, un Béarnais appelé Camy, qui
+avait longtemps opéré à Pau, à Biarritz, à Luchon, et
+qui ne travaillait que pour les banques importantes
+ou pour les joueurs de qualité.</p>
+
+<p>Le prince de Heinick, assis à son fauteuil, avait
+demandé des cartes neuves; et le garçon d'appel
+avait apporté trois jeux au croupier. En poussant,
+en se faufilant adroitement, Dantin avait fini par arriver
+au second rang derrière les pontes assis, et il
+n'était qu'à trois pas du banquier, dans les meilleures
+conditions pour le bien voir; au quatrième rang,
+Adeline se tenait derrière lui. Quand on posa les
+cartes sur le tapis, il les examina et constata que les
+bandes timbrées paraissaient intactes. Le croupier
+déchira les enveloppes, battit les cartes et les passa à
+un ponte qui les battit à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un peu, monsieur, si vous voulez bien,
+dit le prince avec un aimable sourire; je suis féticheur.</p>
+
+<p>Évidemment, ce n'était pas des jeux séquencés;
+Dantin pouvait être tranquille de ce côté; il n'avait
+plus qu'à surveiller les mains de cet aimable banquier
+pour voir si, en approchant son fauteuil de la table,
+il ne ferait pas passer de sa main droite dans sa main
+gauche une portée préparée à l'avance&mdash;un <i>cataplasme</i>,
+si cette portée était épaisse; un <i>rigolo</i>, si
+elle était mince; mais tout se passa avec une
+régularité parfaite, il n'y eut aucune applique.</p>
+
+<p>Les jetons, les plaques, les louis et même quelques
+billets de banque s'étaient abattus sur le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il? demanda le prince, affirmant
+ainsi mauvaise vue.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-huit mille francs, répondit le croupier,
+qui, d'un coup d'oeil exercé, avait fait son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne va plus, dit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, rien ne va plus, répéta Camy.</p>
+
+<p>Le prince donna les cartes avec lenteur, sans les
+quitter des yeux; les deux tableaux prirent des
+cartes; pour lui, il ne s'en donna pas, et, quand il
+montra son point, un murmure de surprise s'éleva:
+il s'était tenu à 4, et il gagnait; le tableau de droite
+avait 3, le tableau de gauche baccara.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle veine!</p>
+
+<p>Cette veine calma l'ardeur des pontes; l'heure de
+la restitution ne paraissait guère arrivée: aussi
+quand le prince fit sa question ordinaire: «Combien,
+je vous prie?» le croupier n'annonça-t-il que sept
+mille francs; les prudents se réservaient; il fallait
+voir.</p>
+
+<p>Ils virent qu'ils avaient eu tort de s'abstenir, car
+le banquier perdit cette taille en tirant une bûche
+qui laissa le même, son point de trois.</p>
+
+<p>Alors l'espérance revint aux joueurs, et le croupier
+annonça qu'il y avait vingt mille francs, mais cette
+fois ils eurent tort encore, car ce fut le banquier qui
+gagna; et ce qu'il y eut de remarquable dans ce
+coup, c'est qu'il fut aussi audacieux que l'avait été
+le premier: le prince tira à six et amena un 2; ses
+adversaires avaient l'un 6, l'autre 7.</p>
+
+<p>Si les pontes furent consternés, Dantin fut étonné,
+c'était trop beau, trop sûr pour lui; il y avait là
+quelque volerie, mais laquelle? Il n'y voyait rien; il
+avait beau prêter l'oreille, il n'entendait pas le plus
+léger bruit de filage dans cette pièce silencieuse où
+l'anxiété arrêtait les respirations. Devenait-il sourd?
+Il écouta s'il entendait le battement de sa montre
+dans la poche de son gilet, et il l'entendit.</p>
+
+<p>La banque continua en suivant à peu près la
+même marche, sur quatre coups le banquier en
+gagnait trois, et presque toujours avec une sûreté
+de tirage extraordinaire. Quand, la banque finie, on
+apporta devant le prince la corbeille dans laquelle il
+devait emporter son gain, elle se trouva presque
+remplie de jetons et de plaques; c'était un désastre.</p>
+
+<p>Pendant que le prince changeait toute cette mitraille
+d'ivoire et de nacre contre de vrais billets de
+banque, il voulut bien, toujours avec son aimable
+sourire, promettre à quelques joueurs qu'il reviendrait
+le lendemain et leur offrirait leur revanche.</p>
+
+<p>C'en était assez pour ce soir-là; le cercle se vida
+presque complètement; bien certainement il ne se
+passerait plus rien de sérieux.</p>
+
+<p>Adeline emmena Dantin dans son cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince est un filou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment pouvez-vous porter une pareille
+accusation contre un homme dans sa situation
+et que nous a présenté un membre des grands cercles?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez mon impression, je vous la
+donne; si vous voulez que je ne dise rien, je me
+tais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui vous fait croire...?</p>
+
+<p>Dantin expliqua ce qui lui faisait croire que le
+prince était un filou, en insistant principalement sur
+la sûreté de son tirage:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de séquences, dit-il en concluant, il
+n'y a très probablement pas de filage, mais il y a
+quelque chose, et ce quelque chose je le chercherai,
+j'espère même que je le trouverai, seulement il faudrait
+avant que j'eusse les cartes avec lesquelles le
+prince a taillé.</p>
+
+<p>&mdash;Elles étaient neuves.</p>
+
+<p>Dantin ne répliqua pas, mais il insista pour examiner
+ces cartes, et comme ce soir-là il était impossible
+de retrouver avec certitude dans la corbeille
+celles qui avaient servi au prince à tailler, il fut
+convenu que cet examen serait remis au lendemain.
+Ce retard contraria Adeline, qui aurait voulu ce
+soir même expulser de son cercle le croupier Julien,
+ainsi que le garçon de jeu Théodore; mais il fallait
+bien attendre et laisser le prince prendre encore une
+banque sans éveiller les soupçons de personne, alors
+même que cette banque du lendemain devait être
+aussi désastreuse que celle qui venait de finir.</p>
+
+<p>Elle le fut; les choses se passèrent exactement
+comme la veille: même façon de jouer et de tirer,
+même gain, même impossibilité pour Dantin de
+rien voir.</p>
+
+<p>Comme cela avait été convenu, aussitôt que la
+banque fut finie, il se rendit dans le cabinet du président,
+où celui-ci arriva presque aussitôt, accompagné
+de Bunou-Bunou, mis dans le secret, afin de
+donner plus de solennité à l'examen. Ils apportaient
+les cartes de la dernière banque. Vivement Dantin
+les prit, les palpa, les examina; toutes passèrent
+par ses doigts et sous ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trouve rien, dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur, avec quelle légèreté
+vous avez soupçonné le prince, dit Adeline sévèrement;
+par bonheur, personne n'en saura rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure que c'est un grec, s'écria Dantin.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas accuser sans preuve, dit Bunou-Bunou
+sentencieusement et avec non moins de sévérité
+qu'Adeline; si nous n'avions pas agi avec prudence,
+dans quelle situation nous mettiez-vous?</p>
+
+<p>Comme Adeline, Bunou-Bunou s'était révolté à
+l'idée que le prince de Heinick pouvait être un filou,
+et, comme Adeline, il regardait l'agent avec une
+pitié méprisante:</p>
+
+<p>&mdash;Ces policiers!</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement des soupçons de Dantin
+sur le prince qu'Adeline avait entretenu son collègue,
+c'était aussi des accusations portées contre Julien
+et Théodore; aussi, en voyant le découragement
+de l'agent, tous deux se demandaient-ils si accusations
+et soupçons ne se valaient pas.</p>
+
+<p>Dantin était trop fin pour ne pas deviner ce qui se
+passait en eux, mais que dire? le mot de Bunou-Bunou
+lui fermait la bouche: «On n'accuse pas sans
+preuve»; et cette preuve, il ne l'avait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Votre surveillance n'ayant pas produit de résultat,
+au moins pour les joueurs, dit Adeline, je
+pense qu'il est inutile de la continuer; vous pouvez
+ne pas revenir demain.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monsieur, dit Dantin, je ferai mon
+rapport.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la porte; comme il allait l'ouvrir,
+il revint vivement, en se frappant le front:</p>
+
+<p>&mdash;Les lunettes! s'écria-t-il, les lunettes!</p>
+
+<p>Adeline et Bunou-Bunou le regardèrent en se demandant
+s'il était pris d'un accès de folie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour rien qu'on a de pareilles lunettes.
+Il y a sur ces cartes des signes que nous ne
+voyons pas avec nos yeux, mais que lui voit avec
+ses lunettes. Avez-vous une loupe?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en portons pas sur nous, dit Bunou-Bunou,
+d'un air goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Les opticiens sont fermés à cette heure; mais,
+heureusement, j'en ai une chez moi, je vais la chercher;
+dans vingt minutes, je serai de retour; je vous
+en prie, messieurs, donnez-moi vingt minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne vous les refuserons pas, dit Adeline
+avec condescendance.</p>
+
+
+<h4>XIII</h4>
+
+
+<p>&mdash;Voilà un particulier qui a failli nous mettre
+dans de beaux draps, dit Bunou-Bunou quand Dantin
+eut refermé la porte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le rôle d'un policier de voir partout des
+coquins.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant vous conviendrez que monter jusqu'au
+prince de Heinick, c'est vif.</p>
+
+<p>&mdash;Je me demande s'il n'a pas cru voir ce qu'il
+dit avoir vu des manoeuvres de Théodore et de
+Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Je me le demande aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voyez-vous expulsant ces pauvres garçons,
+les accusant!</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que
+dans ces fonctions d'agent de police on doit prendre
+bien souvent le rêve pour la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que courent de par le monde tant
+de légendes sur les tricheries dans les cercles: personne
+n'a vu voler, mais on connaît des gens qui ont
+vu, et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Et le préfet de police, avec ses airs mystérieux
+et discrets: «Mon cher député, on triche chez
+vous»; ah! ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et notez que c'est le meilleur agent de la brigade
+des jeux!</p>
+
+<p>À ce moment on frappa à la porte. Adeline n'eut
+que le temps de jeter un journal sur les cartes qui
+couvraient son bureau; c'était Frédéric qui venait
+aux renseignements; en voyant ces allées et venues,
+ces conciliabules, il n'était pas sans inquiétude;
+que signifiait tout cela? Mais en trouvant son président
+et Bunou-Bunou riant aux éclats, il se rassura;
+évidemment il ne se passait rien de grave; et après
+quelques mots pour justifier tant bien que mal son
+entrée, il se retira se disant qu'à coup sûr ils se moquaient
+du commerçant de Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que
+c'est de la démence toute pure de prétendre qu'il
+peut se trouver des signes quelconques sur des
+cartes neuves enfermées dans des enveloppes scellées
+du timbre de l'État. Vous qui connaissez le jeu
+mieux que moi, voulez-vous m'expliquer ce qu'il a
+voulu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais vraiment rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est le meilleur agent de la brigade des
+jeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous restons là à l'attendre au lieu d'aller
+nous coucher.</p>
+
+<p>Ils n'attendirent pas longtemps; avant que les
+vingt minutes fussent écoulées, Dantin arriva.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de fermer la porte,
+dit-il d'une voix haletante.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez.</p>
+
+<p>L'examen de Dantin, armé de sa loupe, ne fut pas
+long:</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, le signe! s'écria-t-il; tenez, messieurs,
+regardez vous-mêmes, là.</p>
+
+<p>Et donnant la loupe et la carte à Adeline, il lui
+montra du doigt où il fallait regarder.</p>
+
+<p>Les cartes avec lesquelles on jouait au <i>Grand I</i>
+et qu'on fabriquait exprès pour lui, au lieu d'être
+unies, étaient tarotées en losanges roses et blancs, et
+la marque qui se voyait avec la loupe était une toute
+petite tache imperceptible, faite sur un des losanges
+qui répondait au point même de la carte, sur le premier
+pour l'as, sur le troisième pour le 3, sur le
+neuvième, sur le douzième (afin de laisser un écart
+facilement appréciable) pour le 10 et les figures; de
+sorte qu'en voyant cette petite marque on savait la
+carte comme si on la regardait à découvert.</p>
+
+<p>&mdash;Comment a-t-on fait ces taches? dit Dantin, je
+n'en sais rien puisque je n'y étais pas, mais je jurerais
+que c'est avec une pointe d'aiguille rougie, approchée
+des cartes, qui a terni le vernis. En tout cas,
+c'est du bel ouvrage, propre, original... et trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces cartes étaient dans des enveloppes
+scellées par la régie! dit Bunou-Bunou.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est des bandes de la régie comme des enveloppes
+gommées de la poste, on les ouvre sans les
+déchirer en les exposant à la vapeur de l'eau bouillante;
+on retire alors les cartes une à une par le bout
+ouvert; on les marque; quand elles sont sèches, on
+les replace une à une; on gomme la bande; et le
+tour est joué: voilà des cartes neuves qui doivent
+inspirer toute confiance; celui qui n'a pas une loupe
+ou de fortes lunettes n'y voit rien: ce sont de très
+habiles opticiens que messieurs les Allemands.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut un complice, dit Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, y en a-t-il un... ou deux; en tout cas, le
+garçon d'appel qui apporte les jeux, et qui substitue
+à ceux qu'on lui a remis ceux qui ont été préparés.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible? murmura Bunou-Bunou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir quand vous interrogerez ce
+garçon; mais, en attendant, laissez-moi, je vous en
+prie, vous prouver qu'avec ces cartes on joue à jeu
+découvert, et vous montrer comment le prince opère.
+Tout à l'heure, vous avez douté de moi, je m'en
+suis bien aperçu; laissez-moi me réhabiliter et vous
+convaincre que je ne suis pas le fou... que vous
+avez cru.</p>
+
+<p>Ils étaient trop confus de leur incrédulité pour lui
+refuser ce qu'il demandait: il prit place au milieu
+du bureau en faisant asseoir Adeline à sa droite et
+Bunou-Bunou à sa gauche, comme s'ils étaient à
+une table de baccara où il serait banquier; puis,
+tenant sa loupe de sa main gauche, de la droite il
+donna les cartes.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, avant que vous releviez vos
+cartes je vais vous dire vos points: à droite, il y a
+une figure et un 6, à gauche un as et un 7; moi j'ai
+une figure et un 5; je dois donc tirer, et je le fais
+d'autant plus sûrement que je sais que la carte que
+je vais retourner est un 4.</p>
+
+<p>Disant cela, il la retourna: c'était bien un 4, comme
+les points qu'il avait annoncés étaient bien ce qu'il
+avait dit.</p>
+
+<p>Adeline et Bunou-Bunou se regardaient consternés;
+la démonstration était plus que faite.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettrez-vous de vous demander, dit
+Dantin, ce que vous voulez faire?</p>
+
+<p>La même réponse sortit instantanément de leurs
+deux bouches:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de scandale; il faut étouffer l'affaire.</p>
+
+<p>Cette réponse était trop conforme à la tradition
+pour que Dantin s'en étonnât: pas de scandale, c'est
+la mot de tous les présidents de cercle lorsqu'un
+scandale éclate chez eux; dans la rue où il y a tout
+le monde, on crie «au voleur»; dans un cercle où
+il n'y a qu'un monde choisi, on ne crie rien du tout;
+on expulse poliment le voleur sans prévenir personne,
+de façon à lui laisser toutes les facilités d'aller
+voler chez le voisin.</p>
+
+<p>Si Adeline voulait éviter un scandale auquel son
+nom serait mêlé et qui compromettrait le <i>Grand I</i>, il
+ne voulait pas cependant que le prince allât continuer
+son industrie dans les autres cercles de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien entendu, dit-il, que nous n'accorderons
+pas l'impunité au prince de Heinick, et que
+nous ne nous contenterons pas de lui écrire une lettre
+banale pour lui interdire l'entrée de notre cercle;
+il faut qu'il quitte Paris et la France.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il aille exercer son industrie dans son pays,
+dit Bunou-Bunou, je n'y vois pas d'inconvénient, au
+contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Et le garçon de jeu? demanda Dantin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le chasser.</p>
+
+<p>&mdash;Ne livrant pas l'auteur principal à la justice, dit
+Bunou-Bunou, nous ne pouvons pas lui livrer le
+complice.</p>
+
+<p>&mdash;Ne désirez-vous pas savoir comment cette complicité
+s'est établie?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons l'interroger.</p>
+
+<p>Et Adeline, ayant sonné, dit au domestique qui se
+présenta d'aller lui chercher Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez bien le permettre, dit Dantin, je
+l'interrogerai moi-même; j'obtiendrai peut-être des
+aveux plus vite, en même temps que je le forcerai à
+ne pas ébruiter l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>Léon entra, l'air embarrassé et inquiet, regardant
+autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez à tout ce que monsieur vous demandera,
+dit Adeline en désignant de la main Dantin,
+adossé à la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu? dit celui-ci d'un ton
+rude.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un nom, tu en as un autre?</p>
+
+<p>&mdash;Chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es Normand?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;D'où?</p>
+
+<p>&mdash;D'Arques.</p>
+
+<p>&mdash;C'est au Casino de Dieppe que tu as appris le
+métier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es marié?</p>
+
+<p>Il fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Où est ta femme; que fait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle tient un café à Arques.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu prendras ce matin le train de six
+heures quarante-cinq pour Dieppe, et tu resteras auprès
+de ta femme, à tenir ton café avec elle; si tu
+reviens à Paris, la police correctionnelle et après
+Poissy. Mais avant de partir tu vas dire à ces messieurs
+ce que le prince de Heinick te donne pour que
+tu lui apportes des cartes préparées, et comment
+l'affaire s'est arrangée entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Des cartes préparées!</p>
+
+<p>Dantin enleva le journal qui recouvrait les trois
+jeux.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici.</p>
+
+<p>Léon était déjà à moitié anéanti, cette façon brutale
+de l'interroger en affirmant lui avait fait perdre
+la tête; la vue des cartes l'acheva.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais parlé au prince, je vous le jure,
+balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qui est-ce qui te remet les jeux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas son nom: un petit homme jaune,
+grêlé, que j'ai connu au café où je vais; il m'a dit
+que le prince ne pouvait jouer qu'avec ses cartes,
+des cartes neuves faites exprès pour lui, un fétiche,
+quoi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Sans ça, et si les cartes n'avaient pas eu leur
+bande, je n'aurais jamais consenti. On peut prendre
+des renseignements, tout le monde dira que je suis
+un honnête homme: j'ai quatre enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vaut cher, un fétiche comme celui-là, car il
+est fameux.</p>
+
+<p>Léon hésita un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais pas le malin, dit Dantin rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Mille francs.</p>
+
+<p>Maintenant tu vas prendre tes hardes et filer
+sans dire mot à personne: si tu causes, au lieu d'aller
+jusqu'à Arques, où tu seras heureux comme le
+poisson dans l'eau, tu t'arrêteras à Poissy, où on ne
+s'amuse pas.</p>
+
+<p>Léon ne se le fit pas dire deux fois; peu à peu il
+avait reculé vers la porte, il l'entr'ouvrit et se faufila
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! dit Dantin, mille francs, offerts pour
+substituer un jeu de cartes à un autre et la tête
+tourne.</p>
+
+<p>Adeline et Bunou-Bunou tinrent conseil pour savoir
+comment ils procéderaient avec le prince, et il
+fut décidé qu'on attendrait son arrivée le lendemain,
+et qu'au lieu de le laisser entrer dans la salle du
+baccara, on le prierait de passer dans le cabinet du
+président.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trouverez là, dit Adeline à Dantin,
+et vous préciserez la tricherie, si le prince essaye de
+la contester.</p>
+
+<p>Dantin allait se retirer, Adeline le retint:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous devons des remerciements, dit-il,
+pour le service que vous nous avez rendu; nous vous
+devons aussi des excuses, car, je l'avoue à un certain
+moment nous avons douté de vous. Le préfet
+saura combien vous nous avez été utile en cette misérable
+affaire.</p>
+
+<p>Quand Dantin arriva le soir à onze heures au
+<i>Grand I</i>, il remarqua qu'on le regardait d'une façon
+bizarre et qui lui parut soupçonneuse. En effet, les
+conciliabules dans le bureau du président, la disparition
+des cartes qui avaient servi à la banque du
+prince de Heinick, enfin l'absence inexpliquée de
+Léon avaient fait travailler les langues: ce n'est pas
+dans un cercle qu'on attend les coups du sort avec
+l'impassibilité d'une conscience tranquille. Cependant
+personne ne lui adressa la parole, pas même
+Frédéric qui causait avec Barthelasse, car Adeline
+vint au-devant de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous m'attendre dans mon cabinet? dit
+celui-ci, vous y trouverez M. Bunou-Bunou; je vous
+rejoins tout à l'heure.</p>
+
+<p>En effet, Adeline ne tarda pas à arriver, accompagné
+du prince, qu'il fit passer devant lui poliment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez me parler? demanda le prince
+avec une hauteur dédaigneuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, nous avons à vous demander
+des explications sur votre façon de jouer.</p>
+
+<p>&mdash;À moi!</p>
+
+<p>Ce «moi» fut dit avec la fierté la plus superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous vous prions de nous les donner devant
+monsieur, continua Adeline en désignant Dantin.</p>
+
+<p>Celui-ci s'avança:</p>
+
+<p>&mdash;Dantin, inspecteur de la brigade des jeux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous trichez, prince.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trichez avec ces cartes&mdash;il présenta les
+cartes&mdash;que vous remet le garçon de jeu, à qui vous
+donnez mille francs.</p>
+
+<p>Le prince hésita un moment en jetant autour de
+lui des regards féroces; puis tout à coup, laissant
+tomber sa tête sur sa poitrine, les jambes flageolantes,
+comme s'il allait défaillir:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, ne me perdez pas... pour l'honneur
+de mon nom... un moment d'égarement, je vous
+expliquerai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien à expliquer, dit Dantin, vous
+avez à prendre demain matin le train de sept heures
+trente pour Cologne, et à ne jamais revenir en
+France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible demain; la princesse...</p>
+
+<p>&mdash;La princesse vous rejoindra.&mdash;Cologne, ou la
+police correctionnelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je partirai.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sept heures quinze, Dantin, de
+surveillance à la gare du Nord, vit le prince en costume
+de voyage et sans lunettes descendre de voiture
+et se diriger vers le guichet. Il le suivit de loin,
+mais en se tenant en dehors des barrières au lieu de
+passer dedans et en détournant la tête pour que le
+prince ne le reconnût pas.</p>
+
+<p>&mdash;Compiègne, demanda le prince en posant un
+billet de banque sur la tablette du guichet.</p>
+
+<p>Dantin lui prit le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Compiègne est en France; c'est Cologne que
+vous voulez dire?</p>
+
+<p>&mdash;Cologne.</p>
+
+
+
+
+<h4>XIV</h4>
+
+
+<p>Quand le prince de Heinick fut en route pour Cologne,
+Adeline put enfin s'expliquer avec Frédéric et
+lui demander l'expulsion du croupier Julien et du
+garçon de jeu qui changeait si bien la monnaie,&mdash;ce
+qu'il fit franchement, sévèrement.</p>
+
+<p>Aux premiers mots, l'émoi de Frédéric fut vif: un
+agent au cercle! qu'avait-il vu? qu'avait-il dit? que
+savait le président?</p>
+
+<p>Aussi écoutait-il sans interrompre une seule fois;
+avant de se lancer, il fallait être renseigné.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand Adeline fut arrivé au bout
+de son réquisitoire qu'il prit la parole&mdash;d'un air
+consterné, et aussi outragé.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord je dois vous dire qu'avant une heure
+Julien et Théodore seront chassés du cercle; ce sont
+des misérables qui méritent d'autant moins de pitié
+que nous avions plus de confiance en eux; j'avoue
+que de ce côté je suis en faute; j'ai péché par trop
+de confiance précisément; je ne les ai point surveillés
+avec les yeux du soupçon; je suis dans mon tort,
+je le reconnais.</p>
+
+<p>Il avait débité ce petit couplet la tête basse, humblement;
+mais il la releva et reprit sa fierté, son air
+Mussidan:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, permettez-moi d'ajouter que je
+suis... plus que surpris, plus que peiné, en un mot,
+profondément blessé, que tout ce qui vient de se
+passer se soit fait en dehors de moi, par-dessus ma
+tête, en me tenant à l'écart, comme si je n'avais
+pas la responsabilité de l'administration de ce cercle;
+vous comprendrez donc que je vous demande les raisons
+pour lesquelles vous avez agi de cette façon.</p>
+
+<p>Cette susceptibilité était trop légitime pour qu'Adeline
+s'en fâchât; il en attendait même l'explosion,
+et il n'eût pas compris que chez un homme
+comme le vicomte elle n'éclatât point; aussi sa réponse
+était-elle prête:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dû me conformer aux désirs du préfet; le
+service qu'il m'a rendu, qu'il nous a rendu, était
+assez grand pour que je n'eusse qu'à accepter les
+conditions qu'il mettait à son concours.</p>
+
+<p>Il fallait accepter cette explication ou se fâcher:
+Frédéric ne se fâcha point. Il avait mieux à faire,
+c'était d'amener Adeline à parler longuement de cet
+agent, afin de savoir au juste jusqu'où celui-ci avait
+été dans ses découvertes.</p>
+
+<p>Mais Adeline avait tout dit, il ne put que se répéter.</p>
+
+<p>Alors Frédéric expliqua son insistance; il voulait
+savoir; il cherchait à profiter des observations de cet
+agent, non pour le passé, mais pour l'avenir: il ne
+fallait pas que ce qui venait d'arriver pût se reproduire,
+non seulement avec les croupiers et les garçons
+de jeu, mais encore avec les grecs comme le
+prince de Heinick; la tricherie de celui-ci avait été
+si originale, si audacieuse qu'elle l'avait trompé;
+malgré les soupçons que cette sûreté de tirage et
+cette veine invraisemblable provoquaient, il n'avait
+pu la découvrir; mais dorénavant des précautions
+seraient prises qui empêcheraient toute fraude; on
+ne se servirait plus que de cartes unies et on taillerait
+avec trois jeux de couleurs différentes, blancs,
+roses, chamois, ce qui couperait radicalement le
+filage; tous les soirs, les cartes ayant servi seraient
+brûlées devant les joueurs; à la vérité, ce serait une
+perte de cinq ou six mille francs par an que produisait
+la revente de ces cartes, mais la sécurité absolue
+ne saurait se payer trop cher; d'ailleurs, cette leçon
+donnée aux autres cercles qui, malgré les prohibitions
+légales, vendent leurs cartes, serait productive:
+elle prouverait une fois de plus que, bien décidément,
+le <i>Grand I</i> était un cercle modèle.</p>
+
+<p>Que le <i>Grand I</i> dût devenir, dans un temps donné,
+plus cercle modèle qu'il ne l'était déjà, cela ne pouvait
+pas changer les résolutions d'Adeline.</p>
+
+<p>Depuis que le préfet lui avait dit: «On triche chez
+vous», il avait vécu sous le poids écrasant d'une obsession
+qui ne le lâchait ni jour ni nuit: il se voyait
+devant le tribunal obligé de répondre comme témoin
+aux questions du président, et d'écouter la tête basse
+ses admonestations; que de demandes mortifiantes
+pour son caractère, blessantes pour son honneur ne
+lui adresserait-on point?</p>
+
+<p>Et tout en entendant les questions sévères ou
+bienveillantes du président, tout en voyant son sourire
+narquois ou dédaigneux, il se répétait les paroles
+du père Eck:</p>
+
+<p>«Laissez ces gens-là à leurs plaisirs; ce n'est pas
+seulement pour la fortune que la famille est bonne.»</p>
+
+<p>Alors, dans cette agitation tumultueuse, il avait
+fait un voeu comme le marin au milieu de la tempête:
+s'il échappait au danger qui le menaçait, il renoncerait
+à cette existence si peu faite pour lui, et,
+suivant le conseil du père Eck, il laisserait ces gens
+à leurs plaisirs, qui n'étaient pas du tout les siens.</p>
+
+<p>Jamais il n'avait fait son examen de conscience
+avec cette anxiété et cette intensité de pensée: que
+lui avait-elle donné, cette existence qu'il n'avait acceptée
+qu'en vue de résultats que l'imagination lui
+montrait si superbes et que la réalité s'obstinait à
+tenir aussi éloignés qu'au premier jour? Quelles
+affaires bonnes pour ses intérêts personnels lui avait
+apportées cette présidence qui devait lui créer tant
+de relations utiles? Aucune. Si, laissant de côté son
+intérêt personnel, il ne prenait souci que de l'intérêt
+général, il était bien forcé de s'avouer aussi que
+cette fondation de son cercle, qui devait concourir
+au développement de la vie brillante à Paris, avait
+tout simplement concouru au développement du
+jeu: où étaient-ils, les commerçants que le cercle
+avait enrichis? Il ne les voyait pas; tandis qu'il ne
+voyait que trop bien ceux qu'il avait appauvris ou
+ruinés&mdash;lui tout le premier. Car le plus clair de
+cette misérable aventure, c'était sa dette à la caisse
+du cercle, les soixante mille francs qui, à cette heure,
+en formaient le chiffre.</p>
+
+<p>Cependant, malgré cette dette, il fallait qu'il accomplît
+son voeu, et qu'en donnant sa démission il
+reprît sa liberté, sa dignité. Il n'y avait pas à hésiter,
+pas à balancer; le repos, l'honneur peut-être
+étaient à ce prix. Ce qu'il avait vu pendant ces quelques
+jours, ce qu'il avait appris l'épouvantait. Eh
+quoi, c'étaient là les moeurs de ce monde, le vol,
+partout le vol, en haut comme en bas, pas une main
+nette; et toutes ces hontes, il les couvrait de son
+nom: «Allons chez Adeline»; c'était chez Adeline
+que les croupiers <i>étouffaient</i> les jetons; chez Adeline
+que le prince de Heinick volait au jeu; deux siècles
+de travail et de probité aboutissaient à ce résultat.</p>
+
+<p>Son parti était pris; coûte que coûte, il fallait qu'il
+sortît de cet enfer, qui ne dévorait pas seulement sa
+fortune et son honneur, mais qui le dévorait lui-même,
+du moins ce qu'il y avait de bon en lui, pour
+n'y laisser que ce qui s'y trouvait de mauvais: s'il
+est des passions qui élèvent le coeur et l'esprit, ce
+n'est pas précisément celle du jeu; depuis qu'il était
+à son cercle, tous les genres de joueurs lui avaient
+passé devant les yeux et dans des conditions où la
+bête humaine se livre le plus franchement; il ne
+voulait pas leur ressembler.</p>
+
+<p>À la vérité, c'était renoncer aux espérances qu'il
+avait caressées pour Berthe, mais pouvait-il payer
+de son honneur la dot qu'il avait cru lui gagner?
+elle serait la première à ne pas le vouloir.</p>
+
+<p>Lorsque Frédéric le quitta pour aller congédier
+Julien et Théodore, il n'hésita pas une minute, contrairement
+à ce qui arrivait toujours lorsqu'il avait
+une résolution difficile à prendre, il quitta le <i>Grand I</i>
+et partit pour Elbeuf, car, avant de donner sa démission,
+il fallait qu'il s'acquittât à la caisse,&mdash;ce
+qui n'était possible qu'en redemandant à sa femme
+les trente-cinq mille francs qu'il lui avait envoyés
+quand il avait joué pour la première fois, et en arrangeant
+avec elle une combinaison pour se procurer
+les vingt-cinq mille autres.</p>
+
+<p>Quelle douleur pour la pauvre femme; pour lui
+quelle humiliation!</p>
+
+<p>L'affaire du prince l'avait empêché d'aller à Elbeuf
+comme à l'ordinaire; il envoya une dépêche à sa
+femme pour lui annoncer son arrivée, et, quand il
+entra dans la salle à manger, il trouva tout son
+monde l'attendant devant la table mise: la Maman
+dans son fauteuil, sa femme, Berthe et Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es gentil de nous rendre le samedi
+que tu ne nous avais pas donné, dit Berthe en l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, la politique chauffe? dit la Maman.</p>
+
+<p>Depuis que la Maman s'était expliquée sur le mariage
+de Berthe avec Michel, elle ne parlait plus que
+de politique quand il venait passer un jour à Elbeuf;
+c'était sa manière de protester contre ce mariage; elle
+ne boudait pas, mais elle évitait les sujets où il aurait
+pu être question d'intérêts de famille. Comme de leur
+côté, Adeline et madame Adeline ne tenaient pas
+moins à ce que ces sujets ne fussent pas abordés,
+et comme, du sien, Berthe veillait à ne pas offrir à
+sa grand'mère la plus légère occasion de manifester
+franchement ou par des allusions son hostilité, c'étaient
+des conversations politiques sans fin auxquelles
+tout le monde prenait part.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là la politique elle-même languit et
+plus d'une fois Adeline préoccupé laissa tomber l'entretien
+sans continuer avec sa mère la discussion
+commencée.</p>
+
+<p>&mdash;Irons-nous, demain au Thuit? demanda Berthe
+toujours désireuse de ces promenades avec son père.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je repars demain matin pour Paris.</p>
+
+<p>Aussitôt après le souper, Adeline roula sa mère
+chez elle; puis, ayant embrassé sa fille et Léonie, il
+passa dans le bureau avec sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda celle-ci, quand la porte fut
+refermée; comme tu es préoccupé ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;Une chose grave, qui va te causer un grand
+chagrin... et qui me cause, à moi, une cruelle humiliation.</p>
+
+<p>Elle le regarda, effrayée; il détourna les yeux.</p>
+
+<p>Alors elle vint à lui et, lui passant le bras autour
+du cou par un geste maternel, elle se pencha à son
+oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as joué! dit-elle à voix basse, sans le regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Constant!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été entraîné, une fatalité.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense bien.</p>
+
+<p>Le premier coup porté, elle s'était remise un peu,
+bien que le plus dur ne fût pas dit.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut vingt-cinq mille francs.</p>
+
+<p>Bien que dans leur situation la somme fût très
+grosse, elle avait craint le malheur plus grand encore.</p>
+
+<p>&mdash;Nous les trouverons, ne t'inquiète pas, dit-elle.
+Puis, voulant le relever:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un accident, dit-elle, une faillite: justement,
+nous n'en avons pas eu cette année.</p>
+
+<p>&mdash;Chère femme, murmura-t-il, quelle bonté en
+toi, quelle indulgence!</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu bien te taire! dit-elle, en essayant de
+sourire pour ne pas pleurer; est-ce qu'il doit être
+question d'indulgence entre nous?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, car je ne t'ai pas tout dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!</p>
+
+<p>En effet, le hasard de l'entretien, et aussi la confusion,
+l'embarras, la préoccupation d'amoindrir la
+force du coup qu'il allait porter à sa femme, avaient
+changé la marche qu'Adeline voulait suivre: c'était
+vingt-cinq mille francs ajoutés aux trente-cinq mille
+mis de côté sur son gain qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais les trente-cinq mille francs de la faillite
+Beaujour?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne provenaient pas de la faillite Beaujour.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'a dit?... s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les avais gagnés au jeu.</p>
+
+<p>Il la regarda interdit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu sais mentir? Crois-tu qu'on
+peut vivre pendant vingt-six ans unis de coeur et de
+pensées sans se connaître et sans lire l'un dans
+l'autre? Quand tu m'as parlé de ces trente-cinq
+mille francs, j'ai bien vu d'où ils venaient. Et c'est
+là ce qui, depuis, a fait mon tourment; puisque tu
+avais joué, tu pouvais jouer encore; je tremblais;
+que de fois j'ai voulu te le dire, et puis j'attendais
+pour te laisser commencer. J'étais si bien certaine
+que ces trente-cinq mille francs provenaient du jeu,
+et que tu me les redemanderais un jour, que je n'ai
+jamais voulu les employer; ils sont à ta disposition,
+il n'y a qu'à les prendre.</p>
+
+<p>Il la serra dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions toujours été heureux que je ne te
+connaîtrais pas! s'écria-t-il avec effusion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc soixante mille francs que tu dois?
+interrompit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je trouve comme un soulagement à le
+savoir; j'ai l'esprit ainsi fait d'aller toujours au pire;
+J'ai craint plus que ça bien souvent; j'ai vu tout
+perdu. Que de fois je me suis réveillée ruinée, dans
+la rue, sans rien; tu vois ce qu'a été ma vie depuis
+que ces trente-cinq mille francs maudits me sont
+arrivés; et puis si tu te décides à payer ces soixante
+mille francs, c'est que tu renonces, n'est-ce pas, à
+les rattraper par le jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas seulement à les rattraper que je
+renonce, c'est aussi à la présidence du cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Constant! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est à la caisse que je dois cette somme,
+je ne peux pas me retirer sans la payer; aussitôt que
+j'aurai payé, je donnerai ma démission.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la payeras dès demain! s'écria-t-elle, ce n'est
+pas acheter notre repos trop cher.
+Tout de suite ouvrant la caisse, elle chercha dans
+son portefeuille les valeurs avec lesquelles elle pouvait
+faire ces vingt-cinq mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous en tirons encore à peu près, dit-elle;
+tout pouvait y rester.</p>
+
+<p>&mdash;Même l'honneur.</p>
+
+<p>Et il lui raconta comment il s'était résolu à donner
+sa démission.</p>
+
+
+
+
+<h4>XV</h4>
+
+
+<p>Pendant qu'Adeline roulait vers Elbeuf, Frédéric,
+Barthelasse et Raphaëlle tenaient conseil chez
+celle-ci.</p>
+
+<p>Depuis que le <i>Grand I</i> était ouvert, jamais il ne
+s'était trouvé dans des conditions aussi critiques; si
+l'avertissement du préfet: «On triche chez vous»,
+n'annonçait rien de bon, puisqu'il révélait des
+plaintes certaines, la surveillance de l'agent et les
+précautions prises pour qu'elle pût s'exercer en
+cachette faisaient toucher du doigt les dangers de la
+situation.</p>
+
+<p>Raphaëlle, qui n'allait pas au cercle, et par là ne
+pouvait avoir aucune responsabilité pour ce qu'il s'y
+passait, était furieuse contre ses associés, qu'elle
+accablait de ses reproches et de ses injures: Frédéric
+comme Barthelasse, et Barthelasse comme Frédéric,
+passant de l'un à l'autre, quand elle ne les réunissait
+pas dans le même sac pour les secouer en les
+cognant l'un contre l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, c'est trop bête; qu'est-ce que
+vous fichez dans le cercle, je vous le demande; il
+semble que pour vous&mdash;cela s'adressait à Barthelasse&mdash;tout
+soit dit quand vous avez empêché un
+prêt douteux de cinq cents louis, et que pour toi&mdash;ceci
+s'adressait à Frédéric&mdash;tu n'as qu'à dormir
+tranquillement dans un fauteuil quand tu as passé
+la revue de ton personnel, et que tu l'as trouvé
+correct. Et vous êtes du métier!</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules en les toisant avec pitié;
+puis se tournant vers Barthelasse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites que vous êtes le malin des malins&mdash;imitant
+son accent&mdash;oui, mon bon, vous le dites;
+tous les tours qui ont pu se faire, vous les connaissez,
+et quand un particulier à lunettes opère sous vos
+yeux, tire à six, ne tire pas à quatre, gagne honteusement
+vous trouvez ça tout naturel.</p>
+
+<p>Insolent et fanfaron avec les hommes, Barthelasse,
+taillé en taureau, se laissait facilement intimider
+par les femmes qui lui tenaient tête, et par Raphaëlle
+plus que par toute autre, «si moucheron» qu'elle fût,
+comme il disait d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas trouvé ça naturel du tout, répliqua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non; seulement, au lieu de chercher où il fallait,
+vous avez remâché toutes les vieilleries de votre
+honorable carrière, les télégraphistes que vous
+n'avez pas vus, par cette bonne raison qu'il n'y en
+avait pas, le filage que vous n'avez pas entendu,
+puisqu'il ne filait pas, enfin tout votre répertoire, au
+lieu de chercher dans le neuf; ça n'était pas bien
+difficile à inventer, cette petite marque d'aiguille à
+tricoter donnant juste le point de la carte, et ça
+n'était pas bien difficile non plus à découvrir,
+puisque ce policier l'a découverte.</p>
+
+<p>Ce qui redoublait la confusion de Barthelasse,
+c'est que ce que Raphaëlle lui reprochait était ce qu'il
+se reprochait lui-même: «Comment n'avait-il pas
+eu l'idée de se servir d'une loupe?» car il les avait
+examinées, les cartes avec lesquelles le prince jouait,
+et comme Dantin, tout d'abord, il n'avait rien vu;
+au toucher, il n'avait rien senti.</p>
+
+<p>Elle l'abandonna pour se jeter sur Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, tu parles à ce policier, et tu ne vois pas
+ce qu'il est: négociant à Nantes!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu des soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu les as gardés pour toi; tu ne pouvais
+donc pas l'interroger sur Nantes? il n'y a peut-être
+jamais mis les pieds, il t'aurait répondu des
+bêtises.</p>
+
+<p>&mdash;Tu conviendras que ce n'est pas de la chance de
+tomber sur un agent que personne ne connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous aurait fallu un commissaire avec son
+écharpe; vous auriez ouvert l'oeil; tandis que c'est
+l'agent qui l'a ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il vu, interrompit Barthelasse, c'est là
+qu'est la question intéressante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est clair, ce qu'il a vu.</p>
+
+<p>&mdash;Et la cagnotte? continua Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne t'a rien dit de la cagnotte, ton président?
+demanda Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas fait d'allusion?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est que l'agent n'a rien vu de ce côté,
+dit Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi aurait-il tout vu des autres côtés, et
+rien de celui-là? demanda Barthelasse; il a de bons
+yeux, le coquin!</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il n'a rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le président qui n'a rien dit à Frédéric,
+mais l'agent savons-nous ce qu'il a dit au président?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque le président n'a parlé de rien, répéta
+Raphaëlle avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on ne parle pas d'une chose, cela
+prouve-t-il qu'on ne la connaît pas?</p>
+
+<p>&mdash;S'est-il gêné pour parler de Julien et de Théodore,
+et pour exiger leur renvoi immédiat? s'est-il
+gêné pour renvoyer lui-même Léon?</p>
+
+<p>&mdash;Julien, Théodore, Léon, qu'est-ce que ça lui
+fait? je vous le demande, hein! s'écria Barthelasse;
+tandis que la cagnotte, qu'est-ce qu'elle lui rapporte?
+trente-six beaux mille francs; et vous croyez qu'il
+va se fâcher avec elle; il ignore, on ne lui a rien dit,
+l'agent n'a rien vu; c'est son genre, à cet homme,
+d'ignorer ce qu'il ne veut pas savoir; ce n'est pas
+d'aujourd'hui que je vous le dis; et il n'est pas le
+seul; j'en ai connu plus d'un comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas des gens que vous avez connus,
+interrompit Raphaëlle, agacée par les histoires de
+Barthelasse, il s'agit de notre président.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le nôtre a eu les yeux ouverts par
+l'agent, et s'il ne parle pas de la cagnotte, c'est qu'il
+ne lui convient pas d'en parler, il accepte tacitement;
+il laisse aller les choses, puisqu'il ne sait
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il accepte?</p>
+
+<p>&mdash;Il a accepté, il me semble; la caisse est là pour
+le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais acceptera-t-il maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire? demanda Raphaëlle effrayée.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il ne nous quitte.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit soixante mille francs, s'écria Barthelasse,
+nous le tenons!</p>
+
+<p>&mdash;Il peut les payer; alors comment le tenons-nous,
+par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc dit?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit Frédéric; mais son air a parlé
+pour lui; ce brave homme n'était pas plus fait pour
+être président de cercle que moi je ne le suis pour
+être évêque; c'est de force que nous l'avons fourré
+là-dedans; je sais le mal que j'ai eu; il ne pense qu'à
+s'en aller; et s'il n'est pas encore parti, c'est parce
+que nous lui faisions certains avantages qui dans sa
+position lui étaient agréables, et aussi parce qu'il en
+espérait d'autres qui ne se sont nullement réalisés;
+mais ce qui s'est réalisé, ce sont des ennuis et des
+tourments qui l'épouvantent. Il a peur d'être compromis,
+et ce qui vient de se passer l'a tout à fait
+affolé. C'est une terreur qui s'est emparée de lui, et
+qui lui fera commettre toutes les bêtises. Je ne
+serais pas du tout surpris qu'en ce moment il n'eût
+pas d'autre idée que de se procurer les soixante mille
+francs qu'il nous doit, pour nous planter là. Alors
+que deviendrons-nous?</p>
+
+<p>Les trois associés se regardèrent avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Personne mieux que moi ne sait combien il est
+embêtant, continua Frédéric, combien on a de difficultés
+à manoeuvrer avec lui, combien il est gênant;
+mais tout cela n'empêche pas qu'il ait du bon et que
+si nous le perdons nous ne retrouverons jamais son
+pareil: c'est un paratonnerre; estimé de tout le monde
+et de tous les mondes, ami du préfet, tant qu'il nous
+couvrait nous n'avions rien à craindre, ni le cercle,
+ni nous; l'aventure du prince le prouve bien. Il faut
+convenir qu'en l'inventant Raphaëlle a eu la main
+heureuse; elle l'eût fabriqué elle-même qu'elle ne
+l'eût pas mieux réussi.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas je l'aurais fait plus solide, de façon
+à ce qu'il durât plus longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne dira-t-on pas s'il nous lâche? On cherchera
+pour quelles raisons il se retire, sans compter
+qu'il les dira peut-être lui-même, ses raisons. Alors
+nous voilà livrés aux <i>mangeurs</i>; si nous refusons leurs
+services, ils nous poursuivront; si nous les acceptons
+il faudra les payer, et d'un prix combien plus
+cher que les trente-six mille francs que nous donnions
+au <i>Puchotier!</i> Avec lui nous étions tranquilles
+et c'était crânement que je répondais que nous n'avions
+besoin de personne: «Merci, nous avons notre
+président.»</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être vous exagérez-vous les choses, dit
+Barthelasse; trente-six mille francs, c'est bon à
+garder.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, si vous aviez assisté à notre entretien,
+vous verriez que je n'exagère rien et vous seriez
+aussi inquiet que moi. Après le premier moment de
+surprise, quand il m'a raconté l'histoire du prince
+de Heinick et qu'il a exigé l'expulsion de Julien, de
+Théodore, sévèrement, comme un juge qui s'adresse
+à un coupable, je me suis vite remis et tout de suite
+je lui ai longuement expliqué toutes les précautions
+que nous prendrions, tous les sacrifices que nous
+nous imposerions pour que de pareilles choses ne
+puissent pas se renouveler, c'était à peine s'il m'écoutait;
+lui qui autrefois eût voulu explications sur
+explications, il avait l'air de me dire: «Vous savez
+que tout cela m'est indifférent, ce n'est pas pour
+moi»; et c'est ce qui a commencé à me donner
+l'éveil. Si son intention avait été de rester avec nous,
+il m'eût interrogé au lieu de me fermer la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors pourquoi exiger le renvoi de Julien
+et de Théodore? demanda Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire justice avant de partir; d'ailleurs
+vous devez bien penser qu'au premier mot je ne lui
+ai pas laissé le temps d'exiger, j'ai pris les devants.</p>
+
+<p>&mdash;Mes pressentiments sont les mêmes que ceux
+de Frédéric, dit Raphaëlle; il doit vouloir se retirer.
+Que deviendrons-nous?</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence et ils se regardèrent
+comme pour chercher, dans les yeux des uns des
+autres, les idées qu'ils ne trouvaient pas en eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous dire, s'écria Barthelasse, cet
+homme a trop perdu; s'il avait gagné, il ne demanderait
+qu'à continuer; mais toujours perdre, je m'imagine
+que ça dégoûte.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas assez perdu, répliqua Raphaëlle; s'il
+nous devait deux cent mille francs, nous le tiendrions.</p>
+
+<p>&mdash;S'il joue encore, on pourrait les lui faire perdre,
+dit Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis pour qu'on les lui fasse gagner,
+continua Barthelasse. D'abord ça n'appauvrira pas
+la caisse, qui n'a été que trop soulagée par cette
+canaille de prince, et puis il n'y a rien qui attache
+les gens comme le succès, c'est la leçon de la morale.</p>
+
+<p>Raphaëlle et Frédéric n'étaient pas en situation de
+plaisanter, cependant cette leçon de la morale invoquée
+par ce vieux crocodile de Barthelasse, comme
+ils l'appelaient entre eux, les fit rire:</p>
+
+<p>&mdash;Riez, riez, continua Barthelasse: je sais ce que
+je dis, j'ai des exemples: il y a sept ans, à Luchon,
+M. Jules Ramot me devait cinquante mille francs et
+je commençais à comprendre que j'aurais bien du
+mal à les rattraper jamais. Alors, qu'est-ce que j'ai
+fait? je lui ai passé des séquences sans rien lui dire,
+avec lesquelles il a gagné près de nonante mille
+francs. L'année d'après il est revenu; l'année suivante
+aussi; il ne voulait plus tailler que chez moi;
+et pourtant il ne s'était rien dit entre nous, mais
+entre galantes gens on s'entend à demi-mot. Ainsi de
+notre homme, j'en suis sûr. Demain, après-demain,
+un peu avant qu'il prenne la banque....</p>
+
+<p>&mdash;Prendra-t-il jamais la banque chez nous maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi supposer qu'il la prendra. Il est
+donc disposé à la prendre. Alors je m'approche, et
+je lui dis sans avoir l'air de rien: «Mon <i>présidint</i>,
+vous n'avez pas assez le respect de la veine, ne vous
+mettez donc en banque qu'avec Camy pour croupier,
+il fait gagner les banquiers»; et mon Camy,
+qui n'a pas son pareil, lui passe une belle séquence
+que j'ai préparée moi-même et qui lui donne sept ou
+huit coups sûrs: comme il est reconnu que notre
+<i>présidint</i> est le plus honnête homme du monde, personne
+n'ose le soupçonner, et il empoche une belle
+somme qui lui inspire le goût de la chose; s'il n'a
+pas parlé du <i>bourrage</i> de la cagnotte, il acceptera encore
+bien mieux les séquences qui lui profiteront
+personnellement, tandis que la plus grosse part de
+la cagnotte lui passe devant le nez.</p>
+
+<p>Raphaëlle haussa les épaules par un geste de son
+enfance faubourienne qui lui était resté.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que produira votre discours au
+<i>présidint</i>, répondit-elle, c'est qu'il aura de la défiance
+et ne voudra pas prendre la banque; ou bien,
+s'il ne se défie pas, il la prendra naïvement, bêtement,
+et battra les cartes, les fera couper; voilà
+votre belle séquence brouillée, et... il perd.</p>
+
+<p>Barthelasse ne se fâcha pas de ces objections.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas qu'il ne serait pas plus commode
+de lui mettre tout simplement la séquence dans la
+main en lui disant de jouer les cartes dans l'ordre
+où elles sont rangées; mais il ne serait pas le premier
+à qui l'on imposerait une séquence sans qu'il
+se doute de rien, quitte à le prévenir délicatement
+une fois la chose faite, à seule fin de lui inspirer de
+la reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment? demanda Raphaëlle, qui pour le
+jeu n'avait ni la science ni les roueries de Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout simplement en lui faisant prendre une
+suite: nous mettons en banque le baron ou Salzman
+et nous leur passons la séquence; ils ne la brouilleront
+pas, eux, n'est-ce pas; mais après deux ou
+trois coups ils l'abandonneront, et nous manoeuvrerons
+pour que le président prenne leur suite. C'est
+lui qui joue les cartes que le baron ou Salzman
+viennent de laisser, et, sans que personne puisse
+soupçonner un homme dans sa position, il fait une
+rafle qui nous le livre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela il faut qu'il taille encore chez nous,
+dit Frédéric. Et taillera-t-il? Là est la question.</p>
+
+
+
+
+<h4>XVI</h4>
+
+
+<p>C'était avec des valeurs à escompter et des factures
+à recevoir que madame Adeline avait fait les
+vingt-cinq mille francs, qui ajoutés aux trente-cinq
+mille provenant du jeu, devaient payer les soixante
+mille dus à la caisse du cercle.</p>
+
+<p>En arrivant à Paris, Adeline remit ces valeurs à
+son banquier, et s'occupa ensuite de toucher les
+factures dont l'une, s'élevant à trois mille et quelques
+cents francs, était due par un marchand de
+draperie de la rue des Deux-Écus, un vieux, très
+vieux client de la maison, qui ne faisait pas un
+gros chiffre d'affaires, mais qui était aussi sûr que
+la Banque de France.</p>
+
+<p>Adeline savait si bien qu'il n'avait qu'à se présenter
+pour être payé, qu'il l'avait gardé pour le
+dernier; il la connaissait, la formule du vieux drapier:
+«Ah! voilà M. Adeline; nous allons régler
+notre petit compte.» Et ce compte, on le réglait
+dans la salle à manger, en buvant un verre de cassis,
+tandis que, par un châssis vitré, on voyait les
+commis dans le magasin visiter les pièces qui arrivaient
+de chez le fabricant, ou vendre le métrage
+d'un pantalon à un petit tailleur. Le seul ennui de
+ces visites était dans l'exhibition obligée des coupons
+où se trouvaient un défaut, qui avaient été
+soigneusement conservés et qui permettaient une
+autre phrase non moins traditionnelle que celle du
+petit compte: «Ah! monsieur Adeline, on ne travaille
+plus comme autrefois.» Ce qu'Adeline, reconnaissait
+sans trop se faire prier.</p>
+
+<p>Quand il tourna le coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau,
+le soir tombait, mais la nuit n'était pas
+encore faite; dans la demi-obscurité de la rue
+étroite, il lui semblait vaguement que les choses
+n'étaient pas comme il les voyait depuis vingt-cinq
+ans aux abords du magasin de son vieux client. Où
+donc était l'étalage avec ses pièces de drap de
+toutes les couleurs? Quelques pas de plus lui montrèrent
+que le magasin était fermé, et que, sur les
+volets, quatre pains à cacheter fixaient une bande
+de papier: «Fermé pour cause de décès.» Comme la
+rue des Deux-Écus est en grande partie occupée par
+des drapiers, il entra chez un autre de ses clients
+qui le mit au courant: «Mort ce matin d'une attaque
+d'apoplexie, le père Huet, et ses neveux, qui se jalousent,
+ont fait tout de suite apposer les scellés.»</p>
+
+<p>La déception était contrariante pour Adeline, car
+elle renversait tout son plan: à cette heure de la
+soirée, les maisons où il aurait pu se procurer la
+somme qui lui manquait étaient fermées, et par là
+il se trouvait dans l'impossibilité d'aller au <i>Grand I</i>
+pour payer sa dette et pour y signer sa démission
+sur son bureau qu'il ouvrirait une dernière fois.</p>
+
+<p>Il resta un moment dans la rue, ne sachant de
+quel côté tourner.</p>
+
+<p>A la vérité il devait se dire que c'était là un retard
+insignifiant, et qu'il serait encore parfaitement
+temps de démissionner le lendemain; mais
+cependant il était mécontent, agacé, comme lorsqu'on
+est arrêté par un incident qu'on n'a pas
+prévu. Il avait préparé sa lettre, préparé aussi sa
+phrase d'adieu à Frédéric; il était ennuyé de les
+garder.</p>
+
+<p>Justement parce qu'il pensait à son cercle, ses pas
+le portèrent machinalement avenue de l'Opéra; et
+arrivé devant sa porte il monta: après tout, autant
+dîner là qu'ailleurs.</p>
+
+<p>Quand Frédéric et Barthelasse le virent entrer, ils
+échangèrent un sourire de soulagement. Ce n'était
+pas une lettre, la lettre de démission qu'ils attendaient
+presque, c'était lui; puisqu'il revenait, rien
+n'était perdu.</p>
+
+<p>Frédéric l'accapara pour lui raconter l'expulsion
+de Julien et de Théodore.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai profité de l'occasion pour inspirer une
+sainte frayeur à tout le personnel: Je vous promets
+que l'exemple sera salutaire. Vous verrez.</p>
+
+<p>Mais ce fut à peine si Adeline l'écouta. Que lui
+importait ce qui se passerait au <i>Grand I</i> dans quelques
+jours?</p>
+
+<p>Frédéric se retira donc assez déconfit et alla faire
+part de cette mauvaise réception à Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours dans les mêmes dispositions, dit-il;
+il doit avoir sa démission dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut l'appuyer si bien avec des billets de
+banque qu'elle ne puisse pas en sortir: je vais préparer
+la séquence.</p>
+
+<p>&mdash;Taillera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;En le poussant.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez chercher le baron et Salzman.</p>
+
+<p>A table, Adeline oublia sa déception et se dérida:
+justement c'était le jour des invitations et elles
+avaient amené de nombreux convives. A côté d'étrangers
+qu'il n'avait jamais vus se trouvaient des
+habitués, des amis. Le menu était réussi; on racontait
+des histoires drôles; il se laissa d'autant plus facilement
+aller que c'était la dernière fois qu'il faisait
+fonction de président, et peu à peu il retrouva les
+agréables sensations de ses premiers mois de présidence,
+quand il voyait tout en beau et se demandait
+comment il avait pu, jusqu'à ce jour, vivre ailleurs
+que dans un cercle.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand le jeu commença qu'il devint
+nerveux et impatient.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en taillez pas une ce soir, mon président?</p>
+
+<p>Chaque fois qu'on lui adressait cette question,
+d'un ton engageant et avec sympathie, il s'exaspérait.
+C'était déjà bien assez pour lui d'entendre la musique
+du jeu: le bruit des jetons, le flic-flac des cartes,
+le murmure étouffé des joueurs, que dominait de
+temps en temps l'éternel: «Le jeu est fait. Rien ne
+va plus?», sans qu'on vînt encore le tenter et le
+pousser.</p>
+
+<p>Jamais il n'était venu à son cercle avec 50,000 fr.,
+dans ses poches, et, à chaque mouvement qu'il faisait,
+il éprouvait un singulier sentiment qu'il ne
+s'expliquait pas bien, en frôlant la grosseur produite
+par ces liasses. Combien d'autres à sa place n'auraient
+pas pu résister à la tentation de tâter la chance, car
+tout joueur sait que ce n'est pas du tout la même
+chose d'opérer avec une petite mise qu'avec une
+grosse; avec une petite, étranglé dans ses mouvements,
+on est à peu près sûr de la perdre; au contraire,
+avec une grosse qui vous donne toute liberté
+de manoeuvrer, on est à peu près certain de gagner;
+c'est une affaire de tactique.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon président, vous n'en taillez pas
+une ce soir?</p>
+
+<p>Il semblait qu'on se fût donné le mot pour le
+pousser.</p>
+
+<p>Non, certes, il n'en taillerait pas une; il le répondait
+nettement.</p>
+
+<p>Et cependant?</p>
+
+<p>S'il est vrai que la fortune sourit presque toujours
+à ceux qui jouent pour la première fois, n'est-ce pas
+vrai également pour ceux qui jouent leur dernière
+partie? C'est quand on la tracasse et on l'obsède continuellement
+qu'elle vous abandonne à la déveine.</p>
+
+<p>Et cette partie, s'il la jouait, ce serait bien certainement
+la dernière.</p>
+
+<p>Mais quand ces pensées traversaient son esprit, il
+les rejetait loin de lui, en se disant que ce sont les
+sophismes ordinaires aux joueurs, qui pendant
+trente ans, cinquante ans, jouent aujourd'hui leur
+dernière partie qu'ils recommenceront le lendemain...
+mais qui, cette fois, sera bien décidément la
+dernière.</p>
+
+<p>Pourtant, il y avait un point qui le troublait:
+c'était la mort de son client de la rue des Deux-Écus;
+pourquoi le père Huet était-il mort juste au moment
+de le payer et de parfaire les soixante mille francs
+dus à la caisse? N'y avait-il pas là quelque chose de
+providentiel; une impossibilité qui était un avertissement?
+On n'est pas joueur sans être superstitieux,
+et bien qu'on soit le premier très souvent à se moquer
+de ses superstitions, on les accepte quand elles
+ne contrarient pas la manie dont on est obsédé
+Aussi, tout en se disant qu'il serait absurde de croire
+que le père Huet était mort exprès pour le pousser
+au jeu, il se disait en même temps que cette mort
+pouvait bien signifier quelque chose.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas voir quoi?</p>
+
+<p>Il y avait un moyen facile de faire cette expérience,
+c'était de tâter la chance, non avec ces cinquante-six
+mille francs, non pas même avec quelques-uns des
+billets qui composaient cette somme, mais simplement
+avec cinq louis ou dix louis de son argent de
+poche.</p>
+
+<p>Cette combinaison avait cela d'excellent que, tout
+en respectant l'argent que sa femme lui avait remis,
+il ne laissait point passer la veine sans mettre la
+main dessus, si réellement elle s'offrait à lui. Ce
+n'est point tant les audacieux que la fortune favorise,
+que ceux qui savent l'arrêter quand elle passe à
+leur portée.</p>
+
+<p>Depuis qu'il balançait ainsi le pour et le contre, il
+errait par les différentes pièces du cercle, s'arrêtant
+devant le billard pour applaudir quelques carambolages,
+dans un autre salon pour conseiller un ami
+qui jouait à l'écarté, dans la salle de lecture pour lire
+un journal du soir dont il ne suivait pas deux lignes,
+malgré son application, mais quand cette idée de la
+mort du père Huet eut traversé son esprit, il rentra
+dans la salle de baccara et, tirant cinq louis de son
+porte-monnaie, il les posa sur le tableau qui se
+trouva devant lui,&mdash;celui de gauche.</p>
+
+<p>Le banquier donna les cartes et perdit à droite
+comme à gauche.</p>
+
+<p>Sans doute, c'était bien peu de chose que ce gain
+pour Adeline, cependant il en fut aussi heureux que
+si, au lieu de 100 francs, il avait gagné 1,000 louis,
+car, s'il était insignifiant en soi, quelle importance
+ne prenait-il pas comme indication de la veine.</p>
+
+<p>Il laissa ces cent francs et, gagna encore.</p>
+
+<p>Décidément, la mort du père Huet semblait bien
+être providentielle.</p>
+
+<p>Il voulut s'en assurer: quittant le tableau de
+gauche il passa à droite, où il ponta les 300 francs
+qu'il venait de gagner: le tableau de gauche perdit,
+le tableau de droite gagna.</p>
+
+<p>Frédéric, qui le suivait de près, s'approcha de, lui</p>
+
+<p>&mdash;Quelle veine, mon président!</p>
+
+<p>Adeline laissa ses 600 francs et la chance fut encore
+pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas merveilleux! s'écria Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, si j'étais à la place du président, dit Barthelasse,
+je n'userais pas ma veine dans ces niaiseries,
+je la garderais pour ma banque.</p>
+
+<p>Ceux-là seuls qui n'ont jamais joué ne comprendront
+pas l'émotion d'Adeline: quatre fois coup sur
+coup il avait interrogé l'oracle, et quatre fois l'oracle
+lui avait répondit par une affirmation contre laquelle
+toute discussion était impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous allez prendre la banque, dit
+M. de Cheylus survenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais inscrire le président, dit Barthelasse.</p>
+
+<p>Cependant Adeline n'était pas décidé à se mettre
+en banque, mais ces excitations tombant sur lui de
+différents côtés firent pencher sa résolution chancelante.</p>
+
+<p>Mais il ne voulut pas céder; la vision de sa femme
+le retint: il fit une nouvelle tournée dans les salons
+et de nouveau il tâcha de s'intéresser aux carambolages,
+à l'écarté et aux échecs; puis malgré lui, inconsciemment,
+il revint à la salle de baccara, où,
+pendant son absence, quelques gros coups avaient
+imprimé à la partie une allure plus animée.</p>
+
+<p>C'était un des habitués du cercle, un Américain
+appelé Salzman, qui venait prendre la banque, et on
+avait apporté trois jeux de cartes que Camy était en
+train de mêler.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, faites votre jeu.</p>
+
+<p>Mais les mises furent médiocres; sans qu'on eût
+rien de précis à reprocher à Salzman, on le tenait
+vaguement en défiance, et puis c'était un vilain banquier;
+ceux qui le connaissaient s'abstinrent, et il
+n'y eut guère que les étrangers qui pontèrent.</p>
+
+<p>Il gagna: aussi pour son second coup les mises
+furent-elles plus faibles encore, et cependant il semblait
+vouloir rassurer les joueurs les plus soupçonneux:
+au lieu de tailler en prenant un paquet de
+cartes dans la main gauche pour les distribuer de la
+main droite, il <i>taillait au talon</i>, c'est-à-dire en prenant
+les cartes une à une devant lui, sous les yeux
+de tous, ce qui rend absolument impossible le <i>filage</i>,
+le <i>miroir</i>, et autres tours de prestidigitation: cette
+fois il perdit à droite et gagna à gauche; alors il se
+leva:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, il y a une suite.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui voit la suite? demanda le croupier.</p>
+
+<p>C'était le moment décisif: Adeline se tenait à côté
+de la table ayant Frédéric à sa gauche et M. de
+Cheylus à sa droite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à vous, mon président, dit Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, dit M. de Cheylus.</p>
+
+<p>Adeline ne s'étonna pas de cette insistance de son
+collègue; il savait par expérience l'intérêt que celui-ci
+avait à le voir gagner, d'ailleurs ce ne fut pas tant
+cette insistance qui le poussa que celle de l'oracle.</p>
+
+<p>Il s'assit au fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, faites votre jeu.</p>
+
+<p>Il n'en fut pas de cet appel comme de celui de
+Salzman: Adeline était un beau banquier: les plaques,
+les billets de banque tombèrent sur le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeu est fait, rien ne va plus, dit Camy de sa
+voix monotone.</p>
+
+<p>Adeline continuant Salzman le continua aussi dans
+la manière de tailler; une à une il prit les cartes au
+talon pour les donner aux tableaux et se les donner
+à lui-même.</p>
+
+<p>Le tableau de gauche prit une carte et le banquier
+s'en donna une, un 9, comme il avait deux bûches il
+gagna sur la droite qui avait 1 et 6 et sur la gauche
+qui avait 4, 6 et 5.</p>
+
+<p>&mdash;Continuation de la veine, murmura M. de
+Cheylus.</p>
+
+<p>Il fallait se rattraper, jetons, plaques, billets tombèrent
+de plus en plus dru.</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il? demanda Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Dix-sept mille francs.</p>
+
+<p>Adeline donna les cartes et fit un abatage, un 9 et
+une bûche.</p>
+
+<p>Il y eût un mouvement d'hésitation chez les
+pontes; plus que jamais il fallait se rattraper: le
+vent allait tourner.</p>
+
+<p>Mais il ne tourna point; le coup suivant le banquier
+gagna avec 8, le quatrième coup avec 9, le cinquième
+avec un nouvel abatage, le sixième, au milieu
+de la stupéfaction générale et de la consternation
+d'un certain nombre de pontes, encore avec un 8.</p>
+
+<p>Quand, à la caisse on apporta les corbeilles où
+s'était entassé son gain dont on fit le compte, on
+trouva 87,000 francs.</p>
+
+
+
+
+<h4>XVII</h4>
+
+
+<p>Si solide que fût l'honorabilité d'Adeline, cette
+partie l'ébranla.</p>
+
+<p>Dans la folie du jeu, on s'était bien un peu étonné
+de cette persistance de la veine, mais on n'avait pas
+eu le temps de réfléchir, il fallait se rattraper: ce
+n'est pas dans le feu de la bataille qu'on examine
+comment sont donnés les coups qu'on reçoit, on
+tâche de les rendre; après, on verra.</p>
+
+<p>Après on avait vu que cette veine était vraiment
+bien extraordinaire, et telle qu'il n'y avait pas d'honorabilité,
+si solide qu'elle fût, qui pût la mettre à
+l'abri du soupçon.</p>
+
+<p>Autour d'une table de baccara il n'y a pas que des
+joueurs affolés par l'émotion de la lutte ou paralysés
+par l'angoisse, incapables par conséquent de voir
+autre chose que ce qui leur est étroitement personnel:
+le point de leur tableau et celui du banquier;
+en plus de ces acteurs il y a les spectateurs, les curieux;
+il y a ceux qui piquent la carte et notent tous
+les coups dans l'espérance de saisir une veine qu'ils
+poursuivent pendant des heures, quelquefois jusqu'à
+l'aurore; il y a aussi les grecs de profession qui
+exercent une terrible surveillance non en vue d'empêcher
+les tricheries, mais simplement en vue de
+prendre une part dans celles qu'ils surprennent, et
+qu'ils peuvent dénoncer; enfin il y a encore le personnel
+du cercle, très expert aux choses de jeu, qui
+ouvre toujours les yeux et quelquefois les lèvres
+quand ce qu'il a remarqué sort de l'ordinaire.</p>
+
+<p>Les tailles d'Adeline avaient été notées et, faisant
+suite à celles de Salzman, elles constituaient un ensemble
+révélateur: 1. 4. 0. 6. 6. 0. 5. 0.&mdash;0. 8. 0. 7.
+6. 9.&mdash;3. 2. 0 .3. 2. 0. 8.&mdash;0. 3. 0. 1. 3. 7. 0. 2.&mdash;0.
+8. 0. 7. 6. 9....</p>
+
+<p>Cette série de chiffres qui se continuait était absolument
+incompréhensible pour un profane, mais,
+pour un <i>affranchi</i>, elle ressemblait terriblement à
+une séquence: ce n'était ni la <i>surprenante</i>, ni la <i>foudroyante</i>,
+ni l'<i>invincible</i>, ni la <i>douceur</i>, ni les <i>quatre
+fers en l'air</i>, ni la <i>Toulousaine</i>, ni la <i>Marseillaise</i>, ni
+aucune de celles qui sont classiques dans le monde
+de la grecquerie et qui par là sont trop usées pour
+qu'on ose s'en servir dans un monde un peu propre;
+mais elle sentait cependant la préparation d'une
+main plus complaisante que ne l'est ordinairement
+la main de la Fortune, un peu lourde, peut-être, et
+qui avait prodigué les sept, les huit et les neuf au
+banquier plus qu'il n'était adroit de le faire, si elle
+n'avait pas été inspirée par l'idée d'empêcher les
+hésitations de tirage.</p>
+
+<p>Pour ceux qui admettaient la séquence, la question
+était de savoir si un homme du caractère et de
+l'honorabilité d'Adeline avait pu consentir à jouer
+avec des cartes séquencées.</p>
+
+<p>C'était là-dessus que la discussion s'était engagée
+quand, après le premier moment de surprise, on
+avait commencé à discuter la victoire du président
+du <i>Grand I</i> et les moyens par lesquels elle avait été
+obtenue.</p>
+
+<p>Aux premiers mots de séquence, tous ceux qui
+connaissaient Adeline s'étaient récriés:&mdash;Allons
+donc! à son âge! dans sa position! Et puis, à quels
+signes certains reconnaît-on une séquence? Toutes
+les fois qu'un banquier gagne plus que les pontes ne
+voudraient, il passe donc des séquences.&mdash;Mais à
+ces objections, les répliques n'avaient pas manqué,
+et ceux qui parlaient de séquence n'étaient pas
+restés court:&mdash;Ce n'est généralement pas à vingt
+ans qu'on triche: c'est plus tard, quand on y est
+peu à peu amené et qu'on n'a plus que cette ressource.
+La position d'Adeline était-elle assez bonne
+pour qu'il n'eût pas besoin de gagner quatre-vingt
+mille francs? Si oui, comment avait-il accepté d'être
+président d'un cercle, avec un traitement payé par
+la cagnotte?</p>
+
+<p>D'ailleurs, tous ceux qui parlaient de cette partie
+ne connaissaient pas Adeline et n'avaient pas dès
+lors de raisons pour le défendre. Un président de
+cercle qui avait triché, c'était vrai. Une séquence,
+c'était vrai. Il y a tant de joueurs qui ont été écorchés
+vifs par ce genre de vol contre lequel la
+défense est à peu près impossible qu'ils voient des
+séquences partout et plus souvent encore que dans
+la réalité, où cependant elles se rencontrent si fréquemment.
+Et puis ce président n'était pas le premier
+venu; il avait un nom; il était député; on lisait
+ce nom dans les journaux, et dès lors les accusations
+devenaient plus vraisemblables; c'était drôle;
+il y aurait du scandale.</p>
+
+<p>Une rumeur s'était élevée qui avait instantanément
+couru le tout-Paris des cercles et du boulevard:</p>
+
+<p>&mdash;Le président du <i>Grand I</i> a passé une séquence
+à son cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'est pas député?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est bien bonne!</p>
+
+<p>&mdash;Si les présidents s'en mêlent!</p>
+
+<p>C'était cette double qualité de député et de président
+qui donnait du piquant à la chose: pas intéressantes
+pour le boulevard, les histoires de gens
+que personne ne connaît. Il arrive assez souvent
+qu'il se gagne des sommes importantes, et d'une
+façon étonnante sans qu'on s'en occupe en dehors
+des cercles où ces parties ont été jouées, mais c'est
+qu'alors ceux qui ont opéré ne comptent pas pour le
+boulevard, n'existent pas pour lui, ils ne sont nulle
+part, comme disent les Anglais; Adeline était quelque
+part, au palais Bourbon, dans les journaux, et
+dès lors «elle était bien bonne»; ceux-là mêmes
+qui auraient haussé les épaules, si on leur avait
+parlé d'une séquence passée dans un des cercles les
+plus connus de Paris, sous les yeux de cent personnes,
+par un étranger du Pérou ou des Indes, devenaient
+attentifs quand on ajoutait que le coupable
+était un député, un homme en vue, c'était un événement
+parisien, et tout de suite, sans autre examen,
+ils se disaient: «C'est bien possible!» et cette
+possibilité, ils la faisaient partager aux autres en
+leur racontant cette histoire: «Un député, elle est
+bien bonne.»</p>
+
+<p>A côté de ceux qui parlaient de cette histoire
+parce qu'elle était drôle, il y avait tout une catégorie
+de gens qui s'en occupaient, parce qu'elle les intéressait
+personnellement&mdash;celle qui vit du jeu et des
+joueurs, depuis les gros <i>mangeurs</i>, qui protègent les
+cercles et sont pour eux ce que les souteneurs
+sont pour les filles, jusqu'aux <i>rameneurs</i>, aux <i>dîneurs</i>,
+aux <i>allumeurs-tapissiers</i>: «Ah! le député Adeline
+en était là; cela était bon à savoir; on pourrait en
+tirer parti du député et en <i>manger</i> quelques morceaux!»
+On pourrait le mettre en avant pour arracher
+des autorisations d'ouverture de cercles dans
+les villes d'eaux quand les préfets se montraient récalcitrants;
+de même, on pourrait aussi l'employer
+pour prévenir des arrêtés de fermeture que prendraient
+ces préfets; au député influent, à l'ami des
+ministres, les préfets n'oseraient rien refuser; et
+lui-même le député n'oserait rien refuser à ceux qui
+le feraient chanter, «puisqu'il en était». C'est surtout
+dans ce monde qu'on se mange les uns les autres.</p>
+
+<p>Cependant tout ce tapage scandaleux passait au-dessus
+de celui qui l'avait soulevé, sans qu'il en entendît
+rien et se doutât même qu'on pouvait s'occuper
+de lui autrement que pour le féliciter, et
+aussi pour lui faire quelques emprunts, comme cela
+était arrivé la première fois qu'il avait gagné une
+somme importante.</p>
+
+<p>De ce côté, ces prévisions s'étaient réalisées, et la
+réalité avait même été au delà de ce qu'il imaginait.</p>
+
+<p>Après sa banque, il n'avait pas quitté le cercle
+tout de suite pour aller se coucher tranquillement
+à quoi bon se coucher? Il était bien trop surexcité,
+trop troublé, trop emballé pour s'endormir, car,
+sans être un passionné du jeu, il jouait néanmoins
+en passionné, le coeur arrêté ou bondissant, les nerfs
+crispés, et il n'y avait aucun point de ressemblance
+entre lui et ces joueurs à l'estomac solide qui, après
+une nuit où ils ont été ballottés de la fortune à la
+ruine et de la ruine à la fortune, reprennent au
+matin leurs occupations ordinaires comme s'ils
+avaient simplement rêvé. Débarrassé des complimenteurs
+qui tout d'abord l'avaient enveloppé, il
+avait repris sa promenade à travers le cercle, en tâchant
+de calmer son irritation et de se retrouver.
+Mais on ne l'avait pas longtemps laissé libre; c'étaient
+les désintéressés qui tout d'abord s'étaient
+jetés en troupe sur lui, ceux qui vont au succès
+spontanément comme les mouches vont au rayon
+de soleil; d'autres, toujours à l'affût des bonnes
+occasions, avaient attendu qu'il fût seul pour l'aborder:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher président....</p>
+
+<p>Ils ne sont pas rares dans les cercles, les mendiants
+qui vivent là sans autres ressources que celle
+d'un adroit emprunt de temps en temps ou d'un
+jeton légèrement cueilli au passage. Pourvu qu'ils
+aient en poche le prix du déjeuner ou du dîner, ils
+ne quittent pas le cercle. Tout ce que l'on peut consommer
+pour le prix fixe, ils l'absorbent ou le dévorent,
+mais sans jamais se permettre la prodigalité
+d'un extra, même quand il ne coûte que quelques
+sous. A peine osent-ils plier le pied en marchant, de
+peur que leurs semelles usées ne quittent tout à fait
+l'empeigne de leurs bottines, mais ils n'en sont pas
+moins les plus exigeants à se faire passer leur pardessus
+par les valets de pied: «Valet de pied», ils
+sont fiers d'entendre cet appel dans leur bouche, et
+n'ont pas honte du sourire de mépris avec lequel on
+les sert.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher président....</p>
+
+<p>Adeline connaissait trop bien cette ritournelle
+pour ne pas deviner la chanson qu'elle allait amener:
+«Vingt-cinq louis, dix louis, un louis, mon cher
+président.» Il était difficile de refuser ces pauvres
+diables dont plusieurs portaient des noms autrefois
+honorables et que le jeu avait roulés dans ces bas-fonds.</p>
+
+<p>Mais si ces demandes qu'il attendait jusqu'à un
+certain point ne l'avaient pas surpris, il y en avait
+une qui l'avait réellement stupéfié.</p>
+
+<p>Comme, vers trois heures du matin, il se disposait
+enfin à rentrer chez lui, il avait trouvé, dans
+le hall Salzman, qui se disposait aussi à partir.</p>
+
+<p>Ils avaient endossé leurs pardessus en même
+temps, et, en même temps aussi, ils avaient descendu
+l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rentrez chez vous, mon président?
+demanda Salzman.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous le voulez, nous irons ensemble
+jusqu'à la place de l'Opéra.</p>
+
+<p>Ordinairement, Adeline rentrait à pied chez lui;
+après avoir joué, la marche le calmait et rafraîchissait
+son sang; quelquefois même, pour mieux se remettre,
+il prenait le chemin le plus long; mais
+c'était léger d'argent qu'il faisait cette promenade
+nocturne et les voleurs qui l'eussent arrêté auraient
+perdu leur temps; tandis que ce matin-là, il avait
+plus de quatre vingt mille francs en billets de banque
+dans ses poches.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais prendre une voiture, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, avant de nous séparer, je vous demande
+un moment d'entretien, deux minutes.</p>
+
+<p>L'heure était étrangement choisie, alors surtout
+que quelques instants auparavant cet entretien
+pouvait avoir lieu plus commodément pour tous les
+deux; cependant Adeline ne refusa pas ces deux
+minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Ils étaient arrivés sur le trottoir de l'avenue en
+ce moment complètement désert, tandis que sur la
+chaussée quelques coupés du cercle attendaient la
+sortie des joueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous conviendrez, mon cher président, dit
+Salzman, que celui qui vous a donné cette banque a
+la main heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous conviendrez aussi, je pense, que l'inspiration
+que j'ai eue de vous laisser ma suite n'a pas
+été moins heureuse que la main... pour vous au
+moins.</p>
+
+<p>Adeline, qui ne prévoyait guère la tournure
+qu'allait prendre cet entretien bizarre, devint attentif
+à ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle a été heureuse pour vous, continua
+Salzman, elle ne l'a guère été pour moi, car si
+j'avais taillé jusqu'au bout, les quatre-vingt-dix
+mille francs qui sont dans votre poche seraient
+dans la mienne... et franchement, ils y arriveraient
+à propos.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun taille à sa manière, répliqua Adeline,
+qui voulait prendre ses précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais on ne peut tailler que ce
+qu'il y a dans les cartes, et dans ma suite il y avait
+une jolie série. Cependant, rassurez-vous, je ne
+viens pas vous proposer de partager, bien que j'en
+connaisse plus d'un qui, à ma place, n'aurait pas ma
+discrétion; Je viens seulement vous demander
+cinq cents louis, non comme partage, mais comme
+prêt, parce que j'en ai besoin, un extrême besoin.</p>
+
+<p>Sans avoir aucun grief contre Salzman et sans
+rien savoir de mauvais sur son compte, Adeline ne
+l'aimait point, cette façon de demander ces cinq
+cents louis, en s'adressant à lui comme à un
+associé, acheva ce que les préventions avaient
+commencé.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette de ne pouvoir pas faire ce que
+vous désirez, dit-il sèchement, mais cela m'est tout
+à fait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait impossible.</p>
+
+<p>Et Adeline se dirigea vers un des coupés dont il
+ouvrit la portière.</p>
+
+<p>A ce moment, plusieurs joueurs descendant du
+cercle arrivaient sur le trottoir.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Tronchet, dit Adeline en refermant la
+portière.</p>
+
+<p>Le coupé partit, laissant Salzman ébahi; sous les
+yeux des joueurs qu'il sentait sur lui, il n'avait pu
+ni rien ajouter, ni retenir Adeline.</p>
+
+
+
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+
+<p>Cette façon de demander en faisant valoir des
+droits au partage avait exaspéré Adeline. Vraiment
+ce Salzman était trop impudent: pourquoi dix mille
+francs seulement, et non le tout? Est-ce que, si lui
+Adeline avait perdu au lieu de gagner, Salzman serait
+venu lui proposer de prendre une part dans sa
+perte?</p>
+
+<p>D'ordinaire, il savait mal refuser, mais cette fois
+il avait répondu comme il fallait à ce drôle.</p>
+
+<p>Heureusement il serait bientôt débarrassé de celui-là
+et des autres ses pareils, car s'il n'avait pas
+donné sa démission ce soir-là, après avoir payé sa
+dette à la caisse, il n'en était pas moins décidé à
+maintenir cette démission et à abandonner la <i>Grand I</i>
+aussitôt qu'il pourrait le faire décemment, sans
+paraître se sauver comme en ce moment: ce n'était
+plus maintenant qu'une affaire de jours; la partie de
+cette nuit serait vite oubliée; alors il sortirait du
+<i>Grand I</i> pour ne jamais remonter son escalier, ni
+celui-là, ni aucun escalier de cercle: l'expérience
+qu'il avait faite suffisait, il ne toucherait, plus à aucune
+carte.</p>
+
+<p>Mais il se trompait en croyant qu'on oublierait
+vite cette partie: le lendemain, à la Chambre, on ne
+lui parla que de sa veine extraordinaire; il y eut
+même un de ses collègues qui lui demanda sérieusement
+s'il était vrai, comme on le racontait, qu'il
+eût gagné cinq cent mille francs. Adeline se récria.</p>
+
+<p>&mdash;On ne parle que de ça!</p>
+
+<p>Et aux regards qui le poursuivaient, Adeline vit
+qu'on s'occupait en effet de lui beaucoup plus qu'il
+n'aurait voulu: on chuchotait; on se taisait quand
+il approchait; il trouva qu'il passait vraiment trop à
+l'état de phénomène; la première fois qu'il avait fait
+un gros gain, ses amis l'en avaient plaisanté; maintenant,
+semblait-il, ce n'était plus de la plaisanterie,
+c'était de l'étonnement.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'il eût gagné près
+de quatre-vingt-dix mille francs? Était-ce un de ces
+gains extraordinaires qui peuvent provoquer la surprise?</p>
+
+<p>Au cercle, il retrouva Salzman, et il eut la stupéfaction
+de voir celui-ci l'aborder comme s'il ne s'était
+rien passé entre eux dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en veux pas, mon cher président,
+dit l'Américain, j'avoue même qu'à votre place j'aurais
+probablement répondu comme vous; seulement,
+il est bien entendu que si je vous repasse jamais une
+suite du même genre, nous ferons nos conditions
+avant, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Si ces paroles étaient bizarres, le ton, qui était
+celui de la bonhomie et de la drôlerie, leur enlevait
+toute signification douteuse; Adeline ne chercha
+donc pas autre chose que ce qu'il avait compris:
+l'intention chez l'Américain de tourner en plaisanterie
+ce qui avait commencé par être sérieux, et n'avait
+pas réussi sous cette forme. Mais trois jours après
+se présenta un incident qui lui fit se demander s'il
+ne s'était pas trompé.</p>
+
+<p>C'était le soir, la partie était assez animée, et
+Salzman venait de prendre la banque; on avait apporté
+des cartes que Camy avait battues pendant que
+Salzman répétait d'un voix indifférente:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, faites votre jeu.</p>
+
+<p>Et le jeu se faisait mal, les pontes ne paraissant
+pas disposés à aventurer de grosses sommes avec ce
+nouveau banquier.</p>
+
+<p>Au montent où le croupier présentait les cartes à
+un joueur pour les faire couper, un autre joueur
+avança la main et les prit.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, dit-il.</p>
+
+<p>A ce moment même Adeline arrivait auprès de la
+table, et il vit le joueur qui avait pris les cartes se
+préparer à les battre sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire? demanda Salzman, qui avait
+eu un court instant d'hésitation, en homme qui se
+demande s'il va se fâcher de cette marque de défiance,
+ou s'il va ne pas la relever.</p>
+
+<p>Bien que cette question eût été faite sur le ton de
+la provocation, ce fut avec calme et sans élever la
+voix que le joueur répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Rien autre chose que ce que je fais.</p>
+
+<p>Et avec le même calme, il continua à battre les
+cartes, qui claquaient entre ses doigts.</p>
+
+<p>Salzman était un grand gaillard d'Américain maigre,
+comme s'il était desséché dans l'alcool, qui, du
+haut de son fauteuil de banquier, paraissait plus
+grand encore; il essaya d'asséner à cet insolent un
+regard de défi, mais l'insolent, bien que tout petit et
+chétif; ne se laissa pas intimider, il soutint ce regard
+et lui répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une querelle que vous me cherchez? demanda
+Salzman.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce chercher une querelle que d'user de son
+droit?</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, messieurs! dit Adeline en intervenant
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, mon cher président, dit Salzman,
+je cède la place à monsieur.</p>
+
+<p>D'un air de dignité hautaine qui n'était pas précisément
+en accord avec ses paroles, il se leva de son
+fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, l'affaire n'aura pas de suite, dit le
+joueur, qui décidément ne perdait pas la tête.</p>
+
+<p>Tout à l'algarade qui venait de se produire et à
+laquelle il avait coupé court par son intervention,
+Adeline ne pensa pas immédiatement à ce dernier
+mot; ce ne fut que plus tard qu'il se le rappela et
+l'examina.</p>
+
+<p>«L'affaire n'aura pas de suite.»</p>
+
+<p>Que voulait dire cela?&mdash;Était-ce simplement le
+cri de triomphe d'un grincheux, constatant qu'on
+n'osait pas lui tenir tête? Ou bien n'était-ce pas une
+allusion à la suite que, lui, Adeline, avait prise
+quand Salzman avait abandonné sa banque?</p>
+
+<p>Cette supposition le jeta dans un trouble profond.</p>
+
+<p>Si elle était fondée, il y avait derrière elle une accusation
+qui s'adressait à lui.</p>
+
+<p>Il resta étourdi sous le coup dont cette pensée le
+frappa: «L'affaire n'aura pas de suite!» On croyait
+donc que, comme il avait pris la suite de Salzman,
+il allait la prendre encore, et de nouveau gagner
+comme il avait gagné ce soir-là; c'est-à-dire que
+l'injure faite à Salzman en lui battant les cartes rejaillissait
+sur lui.</p>
+
+<p>Il ne dormit pas cette nuit-là, et jusqu'au jour il
+tourna et retourna cette idée dans sa tête affolée.</p>
+
+<p>Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait eu les
+oreilles rebattues d'histoires de tricheries, et vingt
+fois, cent fois il avait vu les soupçons s'attaquer aux
+gens qui à ses yeux étaient les plus honorables; cependant
+jamais l'idée ne lui était venue qu'un jour
+on pourrait le soupçonner lui-même.</p>
+
+<p>Bien qu'il eût toujours été d'humeur pacifique et
+que l'âge n'eût fait que confirmer ses dispositions
+naturelles, il n'était pas homme cependant à répondre
+à ce soupçon qui montait jusqu'à lui, comme
+l'avait fait Salzman. Il attendit le matin impatiemment,
+et aussitôt que l'heure fut arrivée où il avait
+chance de rencontrer au cercle quelqu'un qui pût
+lui donner le nom et l'adresse de ce joueur qu'il ne
+connaissait point, il partit pour l'avenue de l'Opéra.
+Mais justement il ne rencontra personne pour lui
+répondre: tous ceux qui avaient assisté à la scène
+de la nuit étaient encore chez eux à dormir, et le
+personnel de service à cette heure matinale ne savait
+rien: un garçon croyait que ce joueur était un créole,
+mais il ne l'affirmait pas; par qui avait il été présenté
+ou amené? il l'ignorait; sans doute M. de
+Mussidan, M. Maurin, M. Barthelasse ou Camy le
+connaissaient.</p>
+
+<p>Il fallut qu'Adeline attendit encore. Le premier
+qui arriva fut Maurin; mais comme à l'ordinaire il
+ne savait rien, car dans ce cercle dont il était gérant
+en nom, tout lui passait par-dessus la tête et Frédéric
+l'avait si bien annihilé, si bien terrorisé, qu'il avait
+pris la prudente habitude de ne rien voir, pas même
+ce qui lui crevait les yeux; comme cela il ne risquait
+pas de se compromettre: «Je chercherai, je réfléchirai,
+comptez sur moi», étaient les trois seules
+réponses qu'il se permît, lorsqu'on lui demandait
+quelque chose, et il n'en démordait pas. C'était auprès
+de Frédéric qu'il cherchait, et ce que celui-ci
+voulait qu'il dît, il le répétait consciencieusement,
+sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. Ce fut
+ainsi qu'il se tira d'affaire avec Adeline: «Je chercherai,
+comptez sur moi, monsieur le président.»</p>
+
+<p>Enfin Frédéric arriva, mais lui aussi ignorait le
+nom de ce joueur, et ne savait pas qui l'avait présenté.</p>
+
+<p>Alors Adeline se fâcha:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'était ainsi qu'on entrait au <i>Grand I</i>.
+Alors, à quoi servait le comité? A quoi servait le
+président? S'il ne servait à rien, il n'avait qu'à se
+retirer. Un cercle ainsi administré n'était qu'une
+simple maison de jeu ouverte à tous; il ne la couvrirait
+pas de son nom... plus longtemps.</p>
+
+<p>Frédéric, qui devait tant redouter cette démission,
+commençait justement à se rassurer et à croire que
+la séquence, ou plutôt le gain produit par elle, leur
+avait livré Adeline pour toujours: il avait si naïvement
+laissé paraître sa joie, le <i>Puchotier</i>, qu'il devait être
+pris, et bien pris; voilà que précisément cette menace
+de démission éclatait quand il s'imaginait qu'il
+n'en serait plus jamais question!</p>
+
+<p>Heureusement il n'était pas homme à se laisser
+démonter, et tout de suite il se défendit: on le prenait
+à l'improviste, il n'avait pu interroger personne,
+ni faire aucune recherche; mais il promettait le nom
+de ce joueur et de ses parrains, pour le soir même;
+ce n'était pas dans un cercle comme le <i>Grand I</i> qu'il
+se passait rien d'irrégulier; il était de son honneur
+d'en faire la preuve, et il la ferait pour ce cas
+particulier comme pour tout.</p>
+
+<p>Si belle que fût l'occasion pour se retirer, Adeline
+ne poussa pas les choses à l'extrême cependant, car
+il voulait voir ce qu'il y avait sous cette allusion
+«à la suite», et en donnant sa démission il s'enlevait
+tout moyen de recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Alors à ce soir, dit-il, et n'oubliez pas qu'il me
+faut ce nom.</p>
+
+<p>Comme l'heure d'aller à la Chambre approchait,
+il ne poussa pas son enquête plus loin pour le moment,
+et se rendit au Palais-Bourbon.</p>
+
+<p>Si les jours précédents, il avait été frappé de la
+façon dont on le regardait, il le fut bien plus vivement
+encore dans les dispositions où il se trouvait
+et avec les inquiétudes qui l'angoissaient.</p>
+
+<p>Pourquoi cette curiosité?</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas le demander, cependant, pas
+même à ses meilleurs amis; et par cela seul il se
+trouva singulièrement embarrassé, confus, comme
+s'il se sentait coupable.</p>
+
+<p>Sans se sauver, mais cependant avec un sentiment
+de soulagement, il entra tout de suite dans la salle
+des séances, bien que le président ne fût pas encore
+monté à son fauteuil, et gagna son banc, où il avait
+Bunou-Bunou pour voisin. </p>
+
+<p>Comme tous les jours, celui-ci était penché sur
+son pupitre, écrivant, car c'était son habitude d'arriver
+une heure au moins avant l'ouverture de la
+séance et de se mettre à sa correspondance; de sorte
+qu'il était un sujet de récréation et de conversation
+pour le public des tribunes qui occupait les longues
+minutes de l'attente à regarder dans le vaste hémicycle
+désert où ne circulaient que de rares huissiers,
+ce vieux bonhomme à la tête blanche qui, collé sur
+son papier, écrivait, écrivait, écrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, je vous écrivais, dit Bunou-Bunou,
+quand Adeline, après lui avoir serré la main, s'assit
+auprès de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? quand nous devions nous voir?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre officielle; lisez-la; vous allez
+voir de quoi il est question.</p>
+
+<p>&mdash;Votre démission de membre du comité du
+<i>Grand I</i>, dit Adeline très ému, et pourquoi?</p>
+
+<p>Bunou-Bunou se montra embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, insista Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatigué le soir, j'ai besoin de me coucher
+de bonne heure; alors vous comprenez.</p>
+
+<p>Adeline avait peur de comprendre, cependant il
+eut le courage d'insister; si cruelle que pût être la
+vérité, il devait la demander.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas là votre raison, dit-il, le coeur serré,
+votre raison vraie; je fais appel à votre amitié; parlez-moi
+franchement, comme à un... ami.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'ai entendu dire des choses graves,
+très graves.</p>
+
+<p>Adeline pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez mieux que moi qu'à Paris il est
+d'usage de donner des surnoms aux cercles: ainsi
+la <i>Crémerie</i>, les <i>Mirlitons</i>, le <i>Grand I</i>. Mais ces surnoms
+sont quelquefois accompagnés d'autres qui
+sont des... qualificatifs. Ainsi il paraît qu'il y en a
+un qui s'appelle l'<i>Attique</i>, un autre qu'on appelle la
+<i>Béotie</i>, et ces appellations empruntées à la Grèce sont
+significatives. Eh bien, ce n'est pas tout; il parait
+que le <i>Grand I</i> s'appelle l'<i>Épire</i> ou, dans la langue
+du boulevard, <i>Le Pire</i>. Alors j'aime mieux me retirer.
+Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble
+qu'en restant je compromettrais ma réélection. Que
+ferais-je si je cessais d'être député? je ne suis plus
+bon à rien.</p>
+
+<p>Bien que la chose fût grave, comme le disait Bunou-Bunou,
+elle l'était cependant moins qu'Adeline n'avait
+craint; il respira.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit-il, et je vous approuve si
+complètement que moi aussi je vais me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez cela?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons réunion du comité mercredi, venez-y,
+nous donnerons nos deux démissions en même
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher ami, s'écria Bunou-Bunou, quel
+plaisir vous me faites!</p>
+
+<p>Et les tribunes étonnées virent le député aux cheveux
+blancs serrer les mains de son voisin dans un
+transport d'effusion; mais on n'eut pas le temps de
+s'adresser des questions sur cette scène pathétique;
+un flot de députés envahissait la salle, et, au dehors,
+on entendait les tambours battre aux champs.</p>
+
+
+<h4>XIX</h4>
+
+
+<p>Frédéric ne s'était pas mépris sur le semblant de
+concession que lui avait fait Adeline en ne donnant
+pas immédiatement sa démission: ce n'était pas
+parce qu'il renonçait à son idée que le président retardait
+cette démission, c'était parce qu'il voulait
+obtenir auparavant le nom de ce joueur. Pour qui
+le connaissait, le doute n'était pas possible, et Frédéric
+commençait à bien le connaître.</p>
+
+<p>Le danger était donc menaçant.</p>
+
+<p>Comment l'empêcher d'éclater?</p>
+
+<p>La question était assez grave pour qu'il ne voulût
+pas prendre la responsabilité de l'examiner et de la
+trancher tout seul; c'était entre associés qu'elle
+devait se décider.</p>
+
+<p>Au lieu de s'occuper du joueur, aussitôt qu'Adeline
+fût parti, il alla prendre Barthelasse chez lui et
+le conduisit chez Raphaëlle: le joueur, on verrait
+plus tard.</p>
+
+<p>Mais le conseil ne put pas s'ouvrir tout de suite,
+Raphaëlle recevant en ce moment même la visite
+de M. de Cheylus. Elle se prolongea cette visite, et
+plus d'une fois Barthelasse crut que Frédéric, dont
+l'impatience et le mécontentement étaient visibles,
+allait le quitter pour rompre ce tête-à-tête.
+A la fin, M. de Cheylus voulut bien partir, et Raphaëlle
+entra dans le petit salon où ils attendaient.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, inquiète de
+les voir.</p>
+
+<p>Ce fut Frédéric qui expliqua ce qu'il y avait et ce
+qui les amenait.</p>
+
+<p>Dans leur association, Raphaëlle jouait le rôle de
+l'associé qui rend les autres responsables de tout ce
+qui va mal, et porte à son avoir tout ce qui va bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il est joli, le résultat de votre séquence, dit-elle
+en se tournant vers Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la séquence qui le fait donner sa
+démission, puisqu'il a attendu jusqu'à maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais, en tout cas, elle ne l'a
+pas retenu, vous le voyez; et pour moi, il n'est pas
+du tout prouvé que ce n'est pas votre séquence qui
+décide la démission qu'il balançait, et qu'il aurait,
+sans doute, balancée longtemps encore. Pourquoi
+aussi lui avez-vous fourni des coups si gros, des
+huit, des neuf; ne pouvait-il pas gagner avec des
+points moins forts, qui n'auraient pas provoqué la
+surprise?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu empêcher des hésitations de tirage,
+ce qui, avec lui, était possible, puisqu'il taillait sans
+savoir qu'il devait gagner: quand on est d'accord
+avec le banquier, on fait ce qu'on veut, mais ce n'était
+pas le <i>cass</i>, et puis il me semblait qu'il n'était
+pas mauvais qu'il se sentît un peu compromis.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà le résultat; il s'est si bien senti compromis
+qu'il s'en va.</p>
+
+<p>Barthelasse secoua la tête par un geste énergique.</p>
+
+<p>-C'est justement parce qu'il ne s'est pas senti
+assez compromis qu'il s'en <i>vatt</i>, s'écria-t-il; s'il avait
+vu qu'il ne pouvait aller nulle part, il serait resté
+avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une idée.</p>
+
+<p>&mdash;Et une bonne, encore.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, il s'en va, dit Frédéric pour prévenir une
+discussion inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, zut, s'écria Raphaëlle, il nous embêtait,
+à la fin!</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça que tu le prends? fit Frédéric
+étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il s'en faire mourir? Il était devenu si hargneux
+qu'on ne pouvait plus vivre avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas là la question, fit Frédéric; il s'agit
+de savoir si nous pourrons vivre sans lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment? dit Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le remplacerons par un autre, dit Raphaëlle;
+il n'y a pas qu'un président au monde; j'y
+ai pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas beaucoup d'aussi bons que celui-là,
+dit Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Et où vois-tu cet autre? demanda Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;A la Chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas M. de Cheylus?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, c'est lui, et c'est pour cela que je
+l'ai fait venir; je lui ai inventé une belle histoire, et
+il accepte si Adeline se retire.</p>
+
+<p>&mdash;On va nous tomber sur le dos, et il ne pourra
+pas nous défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le pourrait-il pas? On se montre
+souvent plus complaisant pour ses adversaires que
+pour ses amis. C'est la raison qui m'a fait penser à
+M. de Cheylus, quand j'ai vu qu'un jour ou l'autre le
+<i>Puchotier</i> nous manquerait, et voilà pourquoi je l'ai
+fait venir. J'ajoute, pour vous mettre de belle humeur,
+qu'il se contentera de douze mille francs au lieu
+des trente-six mille que nous coûte le <i>Puchotier</i>; je
+lui ai dit que c'était parce que nous ne pouvions plus
+payer cette somme qu'Adeline se retirait.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux Adeline à trente-six mille francs
+que Cheylus à douze mille, dit Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de ce que vous aimez mieux, il
+s'agît de ce qui est possible; Adeline est mort, vive
+Cheylus!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr qu'il soit si mort que ça? interrompit
+Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, répondit Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me laisser essayer de le faire vivre
+encore? demanda Barthelasse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites donc pas de bêtises, répliqua Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, voulez-vous que j'essaye? Pour vous il
+est perdu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous tourmente; vous seriez tous les
+deux bien aises qu'il restât notre président?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laissez-moi faire.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez. Puisqu'il est perdu, il n'y a rien à
+craindre, n'est-ce pas? Si je réussis, il reste. Si au
+contraire j'échoue, il ne s'en ira pas deux fois.</p>
+
+<p>Une discussion s'engagea entre eux: Raphaëlle
+était agacée de voir Barthelasse qu'elle considérait
+comme un parfait imbécile, faire l'important; et de
+plus sa curiosité s'exaspérait qu'il ne voulût pas dire
+par quel moyen il comptait amener Adeline à ne pas
+donner sa démission.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous allez faire de bêtises! dit-elle au
+moment où il partait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, nous verrons.</p>
+
+<p>Il ne voulut pas davantage s'expliquer avec Frédéric
+en revenant au cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous ne risquons rien, laissez-moi faire.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, Frédéric n'avait qu'à chercher
+le nom qu'Adeline lui avait demandé, mais ce
+fut inutilement; ce joueur était-il venu avec une
+lettre d'invitation, car ces lettres continuaient à être
+largement distribuées un peu partout? avait-il été
+amené par quelqu'un qui s'était dispensé de la formalité
+du registre? toujours est-il qu'on ne trouva
+rien. Aussi, quand Adeline arriva vers une heure,
+Frédéric se contenta-t-il de répondre simplement
+qu'il comptait avoir ce nom dans la soirée.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas cinq minutes qu'Adeline était dans
+son cabinet quand Barthelasse frappa à la porte et
+entra:</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous dire quelques mots, monsieur le
+président?</p>
+
+<p>Adeline voulut répondre qu'il était occupé, puis
+il se résigna, se disant qu'il aurait plus tôt fait d'écouter
+que d'éconduire Barthelasse, dont il connaissait
+la ténacité.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, dit Barthelasse en s'asseyant,
+me permettrez-vous de vous demander si un
+bruit qu'on m'a rapporté est fondé? Est-il vrai que
+vous seriez dans l'intention de donner votre démission?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela est vrai.</p>
+
+<p>Et pourquoi, je vous le demande... si vous le
+permettez?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il se passe ici des choses qui ne peuvent
+pas convenir à un honnête homme.</p>
+
+<p>Barthelasse prit son ton le plus bonhomme, le
+plus insinuant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup voyagé, monsieur le président,
+et dans mes voyages j'ai entendu un mot qui m'a
+frappé c'est que la conscience est une méchante bête
+qui arme l'homme contre lui-même; ne seriez-vous
+pas mordu par cette vilaine bête? je vous le demande.</p>
+
+<p>Le premier mouvement d'Adeline fut de mettre
+Barthelasse à la porte, mais il réfléchit qu'un entretien
+qui commençait de la sorte pouvait lui apprendre
+des choses qu'il avait intérêt à connaître, et il
+se retint, décidé à écouter jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, monsieur le président, continua
+Barthelasse, on a les plus fausses idées sur le jeu.
+Qu'est-ce que le jeu, je vous le demande? Une affaire
+d'adresse, rien de plus. Ceux qui sont adroits gagnent,
+ceux qui sont maladroits perdent. Ainsi, moi,
+si je n'avais pas été adroit, est-ce que j'aurais gagné
+les deux millions qui composent ma petite fortune,
+je vous le demande? Qu'est-ce que j'étais dans ma
+jeunesse? un pauvre diable de lutteur sans autre
+avenir que de me faire casser une côte de temps en
+temps ou les <i>reinss</i> un beau jour, et de mourir sur la
+paille. J'ai regardé autour de moi pour chercher si
+je ne pourrais pas trouver mieux. J'allais beaucoup
+au café et dans les petits cercles, la profession veut
+ça. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les gagnants
+au jeu étaient ceux qui avaient de l'adresse, qui savaient
+filer la carte, pour dire les choses. Alors je
+me suis demandé ce que c'était qu'un voleur, et
+après avoir réfléchi, je me suis répondu que l'homme
+qui gagne de l'argent sans travail, sans peine, sans
+étude, était un voleur et qu'il méritait ce nom justement;
+mais que celui, au contraire, qui gagnait
+cet argent par son adresse, son industrie et son art,
+ne pouvait jamais être un voleur.</p>
+
+<p>Barthelasse fit une pause et étudia sur le visage de
+son président l'effet qu'avait pu produire ce début.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, dit Adeline.</p>
+
+<p>Se voyant encouragé, Barthelasse qui, jusque-là,
+avait cherché ses mots, s'exprima plus librement et
+plus vite:</p>
+
+<p>&mdash;Sûr de ne pas me tromper, je me suis mis au
+travail. Tout en continuant mon métier de lutteur,
+tous les soirs je me faisais les doigts sur une meule
+d'oculiste, car je n'avais pas, vous le pensez bien, les
+doigts doux d'un pianiste, et la nuit, dans ma petite
+chambre, je m'essayais à filer la carte, et sans lumière
+encore, car ce qui est difficile c'est d'opérer
+sans bruit, vous le savez comme moi: on ne voit pas
+filer la carte, on l'entend, et dans l'obscurité je ne
+pouvais pas me monter le coup, mes oreilles m'avertissaient.
+Pendant deux ans je n'ai pas dormi
+quatre heures par nuit. A la fin, le bon Dieu a récompensé
+ma persévérance: je ne m'entendais plus.
+C'était au moment de la guerre de Crimée; j'avais
+amassé un peu d'argent je me suis embarqué à
+Marseille pour Constantinople sur un vapeur qui
+portait des officiers. Nous n'étions pas en mer depuis
+douze heures qu'on s'ennuyait ferme. On a joué
+pour se distraire. C'était mon début; je puis dire, sans
+me vanter qu'il a été heureux. Les officiers avaient
+la bourse garnie pour la campagne. A Constantinople,
+je gagnais dix mille francs. Aussitôt je me
+suis rembarqué pour la France; il y avait aussi des
+officiers à bord qui rentraient en convalescence, et
+s'ils avaient moins d'argent que leurs camarades, ils
+en avaient cependant un peu... qu'ils perdirent. J'ai
+fait ainsi dix voyages et ça a été le commencement
+de mon petit avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous en venir? murmura Adeline
+qui se tenait à quatre pour ne pas éclater.</p>
+
+<p>&mdash;A ceci: je suppose que vous jouez cent mille
+francs, toute votre fortune, vous en perdrez nonante
+mille; il vous en reste dix mille, vous allez les jouer
+c'est la vie de votre famille que vous risquez, c'est
+votre honneur. Vous êtes bien ému, n'est-ce pas?
+autrement vous ne seriez pas un bon père, et vous
+en êtes un. A ce moment une petite fée se penche à
+votre oreille et vous dit: «Tu vas te piquer avec
+une épingle et te faire un peu de mal; mais tu vas
+gagner ces dix mille francs et les nonante mille que
+tu as perdus, et ainsi tu vas sauver ta famille, ton
+honneur, tu vas être un bon père.» Qu'est-ce que
+vous feriez?</p>
+
+<p>Adeline ne se contenait plus, mais Barthelasse lui
+ferma la bouche avec son meilleur sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me répondez pas: vous vous feriez un peu
+de mal; vous vous piqueriez; eh bien, souffrez cette
+petite piqûre, désagréable, j'en conviens, et laissez
+la petite fée, qui est moi, agir. Dans six mois, vous
+aurez gagné trois ou quatre cent mille francs et,
+dans un an, vous aurez votre petit million, avec lequel
+vous assurerez le bonheur de votre fille qui est
+une si charmante demoiselle. Hein, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>Adeline étouffait d'indignation:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez déjà commencé votre rôle de fée?
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Une simple petite politesse, une prévenance,
+pour vous montrer ce qu'on peut faire dans ce genre,
+mais ce n'est vraiment pas la peine d'en parler; vous
+verrez mieux que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est d'accord avec M. de Mussidan?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fait rien sans moi; je ne fais rien sans lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Ce cri troubla Barthelasse qui, jusque-là, avait
+pris l'indignation d'Adeline pour l'embarras d'un
+homme qui n'aime pas qu'on lui parle en face de certaines
+choses, aussi avait-il évité de le regarder pendant
+la fin de son discours. Que signifiait ce cri? Est-ce
+qu'il se fâchait, le président?</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-moi M. de Mussidan, dit Adeline, c'est
+à lui que je répondrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-moi M. de Mussidan.</p>
+
+<p>Barthelasse sortit, assez inquiet. Frédéric n'était
+pas loin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas trop: ça a bien commencé, et
+puis ça paraît se fâcher; il est incompréhensible, cet
+homme; au reste, il va s'expliquer avec vous, il vous
+demande.</p>
+
+<p>Frédéric entra dans le cabinet et trouva Adeline le
+visage convulsé.</p>
+
+<p>&mdash;Le misérable a tout dit, s'écria Adeline les
+poings levés, vous, vous un Mussidan, vous avez
+fait de moi un voleur!...</p>
+
+<p>Frédéric resta un moment décontenancé, puis se
+remettant:</p>
+
+<p>&mdash;Voleur! Pourquoi voleur? Est-ce qu'au jeu il y
+a des voleurs!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>QUATRIÈME PARTIE</h3>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<p>Voleur!</p>
+
+<p>C'était le mot qu'Adeline se répétait en suivant
+l'avenue de l'Opéra pour rentrer rue Tronchet; il
+rasait les maisons et marchait vite, son chapeau bas
+sur le front, n'osant lever les yeux de peur qu'on ne
+le reconnût et qu'on ne lui jetât le mot qu'il se
+répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Voleur!</p>
+
+<p>Pourquoi allait-il chez lui? Il n'en savait rien.
+Pour se cacher. Parce qu'il avait besoin d'être seul.
+Pour qu'on ne le vît point; pour qu'on ne lui parlât
+point.</p>
+
+<p>Tout le monde ne savait-il pas qu'il était un
+voleur? L'allusion de ce joueur à la «suite» le
+prouvait bien; et par cela seul qu'il ne l'avait pas
+immédiatement relevée, il avait passé condamnation,
+exactement comme ce Salzman qui sous le coup de
+cette injure avait si piteusement courbé le front.</p>
+
+<p>Comment prouver qu'au lieu d'être complice de
+ce vol il en était lui-même victime? Où trouverait-il
+quelqu'un, même parmi ceux qui le connaissaient,
+même parmi ses amis, pour accepter une justification
+aussi invraisemblable? Qui le connaîtrait maintenant,
+ou plutôt qui le reconnaîtrait? Qui aurait le
+courage de continuer à rester son ami?</p>
+
+<p>Arrivé chez lui, il n'alluma pas de lumière, mais,
+se laissant tomber dans un fauteuil, il resta là
+anéanti; un flot de larmes jaillit de ses yeux; comme
+un enfant qui vient de perdre sa mère, comme un amant
+de vingt ans abandonné par sa maîtresse, il
+pleurait misérablement, désespérément, abîmé dans
+sa faiblesse: c'étaient sa fierté, sa dignité, son honneur,
+sa vie qui étaient perdus à jamais, c'étaient la
+vie, la dignité, l'honneur des siens; sa fille, fille d'un
+voleur!</p>
+
+<p>Ce moment de défaillance et d'affolement ne dura
+pas; la honte le prit de se trouver si faible; ce n'était
+pas en s'abandonnant qu'il rachèterait sa faute, si
+elle pouvait être rachetée.</p>
+
+<p>Il avait gagné, il avait volé quatre-vingt-sept mille
+francs; avant tout, il devait les rendre à ceux qu'il
+avait dépouillés; après, il verrait à se défendre
+contre ceux qui l'accuseraient.</p>
+
+<p>Mais tout de suite il se heurtait à une difficulté;
+où trouver, où chercher ceux qui avaient perdu ces
+quatre-vingt-sept mille francs? Trente, quarante,
+cinquante personnes peut-être avaient joué contre
+lui dans cette banque. Quelles étaient-elles? Et à
+l'exception de cinq ou six qu'il avait remarquées, il
+ne savait pas le nom des autres, il ne se rappelait
+pas leur signalement: des joueurs, qu'il n'avait
+même pas regardés dans son agitation, et qu'il avait
+à peine vus à travers un brouillard; il retrouvait
+bien quelques figures; des yeux qui s'étaient fixés
+sur lui quand il abattait les 9: des effarements, des
+convulsions de physionomie quand il avait gagné de
+gros coups; mais tout cela se brouillait dans sa mémoire?
+Qui avait perdu les gros coups, qui avait
+perdu les petits? A qui devait-il dix mille francs; à
+qui devait-il deux louis?</p>
+
+<p>Une seule chose certaine: il devait quatre-vingt-sept
+mille francs.</p>
+
+<p>Entre quelles mains les payer?</p>
+
+<p>Si le <i>Grand I</i> avait été le cercle qu'il avait cru
+fonder, il ne serait pas impossible de retrouver ces
+mains: il n'aurait joué que contre des membres de
+ce cercle, c'est-à-dire contre des gens qu'il connaîtrait;
+mais combien d'inconnus avait-il vus défiler
+qui s'étaient montrés une fois, deux fois, huit jours,
+et qui n'étaient jamais revenus! sans doute ceux
+qu'il avait dépouillés étaient de ces passants.</p>
+
+<p>Et cependant il fallait qu'il leur restituât ce qu'il
+leur avait pris.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p>Il eut beau tourner et retourner cette question, il
+ne lui trouva pas de réponse.</p>
+
+<p>Parmi ces joueurs il y avait, cela était bien certain,
+des étrangers qui avaient déjà quitté la
+France: où les chercher? en Russie, en Amérique?
+l'impossible. Pour ceux qui étaient encore à Paris,
+comment les prévenir? Il ne pouvait pas cependant
+publier un avis dans les journaux pour avertir les
+personnes qui avaient joué contre lui qu'elles pouvaient
+se présenter rue Tronchet, où il rembourserait
+à vue ce qu'elles avaient perdu; combien s'en
+présenterait-il, et ce ne serait pas les moins exigeantes,
+qui n'auraient rien perdu du tout? Pour
+quatre-vingt-sept mille francs qu'il était prêt à restituer,
+combien de millions ne lui demanderait-on
+pas!</p>
+
+<p>Cependant il voulut tenter quelque chose, et
+comme il ne pouvait pas retourner au <i>Grand I</i>, le
+lendemain il irait chez Camy, et avec lui il reconstituerait
+autant que possible sa partie; quand il connaîtrait
+les noms de ses créanciers, il les chercherait
+et leur rendrait ce qu'il leur devait.</p>
+
+<p>Cette idée le calma un peu; si son honneur était
+perdu, au moins sa conscience serait déchargée du
+poids qui l'écrasait.</p>
+
+<p>Mais quand, dans le calme de la nuit, au réveil du
+matin il examina cette idée qui tout d'abord lui avait
+paru réalisable, il n'en vit plus que l'absurdité.
+Quelle raison donnerait-il pour expliquer cette restitution?
+La vraie? Il ne le pourrait jamais; au premier
+mot la honte l'étoufferait.</p>
+
+<p>Peut-être un caractère plus ferme et plus digne
+que lui accepterait cette expiation, mais il s'en sentait
+incapable: jamais il n'aurait la force de s'infliger
+cette humiliation.</p>
+
+<p>Comme l'idée de restitution entrée dans son esprit
+et dans son coeur ne le lâchait plus, il chercha
+quelque autre moyen de la satisfaire, et après bien
+des angoisses il s'arrêta à porter cet argent au directeur
+de l'Assistance publique; sans doute ce ne
+serait pas le rendre à ceux à qui il appartenait, mais
+au moins les pauvres en profiteraient et il ne salirait
+plus ses mains. Un autre à sa place trouverait peut-être
+mieux, mais il était si bouleversé qu'il ne pouvait
+pas sagement peser le pour et le contre de sa
+résolution; et telle était sa situation qu'il ne pouvait
+prendre conseil de personne.</p>
+
+<p>En se levant il écrivit au président de la Chambre
+pour demander un congé de quinze jours, puis,
+quand l'heure de l'ouverture des bureaux fut arrivée,
+il se rendit à l'Assistance publique, emportant
+ce que les emprunteurs lui avaient laissé sur les
+quatre-vingt-sept mille francs, c'est-à-dire près de
+quatre-vingt-cinq mille francs.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut fait passer sa carte, il fut reçu
+par le directeur, mais avec la prudente réserve d'un
+fonctionnaire qui va avoir à défendre son administration
+contre les sollicitations d'un député.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chargé, dit Adeline en ouvrant sa serviette
+d'où il tira huit paquets de dix mille francs,
+de vous verser une somme de quatre-vingt-quatre
+mille sept cents francs, qui devront être employés
+en secours à domicile; la personne dont je suis l'intermédiaire
+entend n'être pas connue, elle désire
+seulement que l'insertion de ce versement figure au
+<i>Journal officiel</i>.</p>
+
+<p>L'attitude du directeur s'était modifiée, passant de
+la réserve à l'épanouissement; mais Adeline n'avait
+pas de remerciements à recevoir, il se retira, pour
+aller prendre tout de suite le train à la gare Saint-Lazare;
+ce serait seulement à Elbeuf, entouré des
+siens, qu'il respirerait.</p>
+
+<p>Depuis qu'il était député et qu'il faisait si souvent
+cette route, il avait toujours quitté Paris avec allègement,
+comme si l'air qu'il respirait après les fortifications
+était plus pur, plus léger et plus sain,
+mais jamais ce sentiment de soulagement n'avait
+été aussi vif que lorsque par la glace de son wagon
+il vit l'Arc-de-Triomphe s'estomper dans les brumes
+du lointain. Par malheur ce soulagement, au lieu
+d'aller en augmentant comme d'ordinaire à mesure
+qu'il s'éloignait de Paris, alla en diminuant; il n'avait
+pas laissé à Paris le souvenir de cette terrible
+nuit, il l'avait emporté avec lui, et de nouveau il
+pesait de tout son poids sur sa conscience:</p>
+
+<p>&mdash;Voleur!</p>
+
+<p>Avant de quitter Paris, il avait annoncé son arrivée
+par une dépêche. Quand il descendit de wagon, il
+aperçut Berthe, qui était venue au-devant de lui
+toute seule dans la charrette anglaise qu'elle conduisait
+elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Maman a bien voulu me laisser venir.</p>
+
+<p>L'étreinte dans laquelle il la serra fut longue et
+passionnée, jamais il ne l'avait embrassée avec cet
+élan, avec cette émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas bien? demanda-t-elle avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui. Pourquoi me demandes-tu cela? Ai-je
+donc l'air malade?</p>
+
+<p>&mdash;Je te trouve pâle.</p>
+
+<p>Il fallait expliquer cette pâleur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatigué, dit-il; pour me remettre je vais
+passer une quinzaine avec vous; j'ai pris un congé.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur!</p>
+
+<p>Et ce fut elle à son tour qui l'embrassa tendrement.
+Ils montèrent en voiture, et Berthe prit les guides.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me laisser conduire? dit-elle, j'espère
+qu'on me regardera un peu moins au retour, puisque
+je ne serai pas seule.</p>
+
+<p>En effet, ç'avait été un événement pour Elbeuf de
+voir mademoiselle Adeline traverser la ville toute
+seule dans sa charrette.</p>
+
+<p>Il y a deux gares à Elbeuf, l'une dans la ville
+même, l'autre où descendent les voyageurs qui viennent
+de Paris, à une assez grande distance, au milieu
+d'une plaine; ils avaient donc toute cette plaine de
+Saint-Aubin à traverser, c'est-à-dire un bon bout de
+chemin où ils pouvaient causer librement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as fait grand plaisir en venant au-devant
+de moi, dit Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais te voir... et puis, je voulais te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>Il se tourna vers elle pour la regarder: le visage
+souriant et heureux qu'il venait de voir s'était rembruni
+et attristé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Michel?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Michel qui me fait peur; il est plus
+aimable, plus tendre que jamais; c'est M. Eck, c'est
+madame Eck, la grand'maman.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas: Michel, qui me disait que sa
+grand'mère s'adoucissait et qu'elle semblait disposée
+à consentir à notre mariage, m'a prévenu hier en
+deux mots, les seuls que nous ayons pu échanger,
+qu'il y avait un revirement et que madame Eck paraissait
+fâchée contre lui et contre moi.</p>
+
+<p>Adeline aussi eut peur: savait-on déjà quelque
+chose à Elbeuf? En se perdant, avait-il perdu sa fille
+avec lui?</p>
+
+<p>Berthe continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'imagine pas du tout en quoi j'ai pu blesser
+madame Eck et par là changer ses dispositions à
+mon égard; quant à Michel, il n'a rien fait qui
+puisse déplaire à sa grand'mère, cela est bien certain.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, ce n'est ni contre toi ni contre son
+petit-fils qu'elle est fâchée.</p>
+
+<p>&mdash;Contre qui l'est-elle alors?</p>
+
+<p>&mdash;Contre moi. </p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi le serait-elle contre toi.</p>
+
+<p>Pourquoi le serait-elle? Il ne pouvait pas répondre
+à cette question; il n'osait même pas l'examiner.</p>
+
+<p>&mdash;A cause de notre situation embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien pensé à cela, et j'ai questionné maman,
+qui m'a dit que les affaires seraient meilleures cette
+année qu'elles ne l'avaient été l'année dernière. Madame
+Eck doit le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ne le sait-elle pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille de ce côté, Michel l'en aura
+avertie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que veux-tu que je te dise?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; c'est moi qui t'explique ce qui se
+passe.</p>
+
+<p>Il voulut la rassurer et aussi se rassurer lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ta grand'mère aura-t-elle dit quelque
+chose qui aura été rapporté à madame Eck.</p>
+
+<p>-Je ne crois pas: pour grand'maman, je suis
+comme si j'étais morte ou encore au maillot; je
+n'existe plus; elle ne parle jamais de moi.</p>
+
+<p>Ce qu'elle disait là, Adeline le savait comme elle;
+il fallait donc renoncer à cette explication.</p>
+
+<p>Ils arrivaient au bout du pont, et devant eux, sur
+l'autre rive, se montrait Elbeuf avec sa confusion de
+maisons et de hautes cheminées qui vomissaient des
+nuages de fumée noire que le vent d'est chassait vers
+la forêt de la Lande où ils se déchiraient aux branches
+des arbres avant d'avoir pu s'élever au-dessus
+de la colline; encore quelques minutes et ils allaient
+entrer dans la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me descendre au bout du pont, dit Adeline,
+et tu continueras seule jusqu'à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et maman?</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras à ta mère que je suis chez M. Eck.</p>
+
+<p>Berthe laissa échapper une exclamation de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! papa.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas te laisser dans l'inquiétude, je
+ne veux pas y rester moi-même; le mieux est donc
+d'avoir tout de suite une explication avec M. Eck.</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui doit avoir à me dire, et il est trop
+loyal pour ne pas s'expliquer franchement.</p>
+
+<p>Ils avaient traversé la Seine, ils allaient entrer
+dans la ville neuve; Berthe arrêta son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semblait que quand tu serais là j'aurais
+moins peur, dit-elle, et voilà que mon angoisse n'a
+jamais été plus forte.</p>
+
+<p>Il descendit de voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Sois certaine que je la ferai durer le moins
+longtemps qu'il me sera possible. A tout à l'heure.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle tournait à droite pour entrer dans
+la vieille ville, il suivait droit son chemin pour gagner
+la ville neuve.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Si l'angoisse de Berthe était forte, celle d'Adeline
+ne l'était pas moins, car il ne prévoyait que trop sûrement
+ce qui se dirait dans cet entretien: averti de
+ce qui s'était passé au cercle, le père Eck ne voulait
+pas que son neveu épousât la fille d'un voleur.</p>
+
+<p>C'était cette réponse qu'il allait chercher lui-même,
+sinon dans ces termes au moins concluant à ce résultat:
+le mariage de Berthe manqué.</p>
+
+<p>Et il avait quitté Paris pour fuir cette accusation.</p>
+
+<p>Sa main tremblait quand il frappa à la porte du
+bureau du père Eck.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Endrez.</i></p>
+
+<p>Il entra:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur <i>Ateline</i>!</p>
+
+<p>Il y avait plus de surprise que de contentement
+dans cette exclamation.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais justement faire demander à madame
+<i>Ateline</i> quand vous deviez venir à <i>Elpeuf</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez à me parler?</p>
+
+<p>Le père Eck hésita un moment</p>
+
+<p>&mdash;<i>Voui</i>.</p>
+
+<p>L'heure avait sonné pour Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de nos projets que je voulais vous entretenir,
+dit le père Eck. Depuis le jour où je vous ai
+<i>temandé</i> la main de mademoiselle <i>Perthe</i>, je n'ai
+cessé de peser sur ma mère pour la décider à ce mariage,
+tantôt directement, tantôt par des moyens
+détournés. Et c'était difficile, très difficile, car c'est
+la première fois que dans notre famille l'un de nous
+veut épouser une chrétienne. Et puis il y avait l'éducation,
+les préjugés, si vous voulez, enfin, ce
+qui est plus respectable, il y avait la foi religieuse
+chez ma mère, vous le <i>safez</i> très vive, et telle
+qu'on ne la rencontre plus que bien rarement aussi
+ardente. Enfin, tous les jours j'agissais, et je <i>tois</i>
+dire que l'estime que vous lui <i>afiez</i> inspirée m'était
+d'un puissant secours. Ah! s'il avait été question
+d'un autre que de M. <i>Ateline</i>, elle m'aurait
+fermé la bouche au premier mot et de telle sorte
+qu'il m'aurait été défendu de l'<i>oufrir</i>. Mais sans vous
+montrer, sans agir, par cela seul que vous étiez <i>fous</i>,
+<i>fous</i> agissiez plus que moi: la jeune fille que Michel
+voulait épouser n'était plus une chrétienne, elle était
+mademoiselle <i>Ateline</i>, la fille de Constant <i>Ateline</i>; et
+en faveur de votre nom les principes de ma mère
+fléchissaient. Les choses en étaient là, et je n'avais
+<i>blus</i> qu'une défense à emporter ou plutôt qu'un engagement
+à obtenir de <i>fous</i>, lorsqu'une indiscrétion,
+un propos fâcheux est venu tout rompre.</p>
+
+<p>Bien qu'il fût préparé, Adeline sentit le rouge lui
+monter au visage et ce ne fut plus que dans une
+sorte de brouillard qu'il vit le père Eck.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rappelez peut-être, continua celui-ci,
+que, lors de mon voyage à Paris, je vous ai conseillé
+d'abandonner votre cercle, de laisser ces gens-là à
+leurs plaisirs qui n'étaient pas les vôtres, et que j'ai
+insisté autant que les convenances le permettaient;
+vous vous le rappelez, n'est-ce <i>bas</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh <i>pien</i>, j'avais mes raisons; ce n'était pas seulement
+en mon nom que je parlais. Depuis mon retour,
+ma mère a vu des amis de Paris qui lui ont
+parlé de vous... et qui lui ont dit que vous jouiez
+dans votre cercle.</p>
+
+<p>Le père Eck fit une pause, mais Adeline, qui avait
+baissé les yeux et les tenait attachés sur une feuille
+du parquet, n'osa pas les relever pour regarder ce
+qu'il y avait sous ce silence.</p>
+
+<p>&mdash;On a rapporté beaucoup de choses à ma mère,
+continua le père Eck; beaucoup trop de choses.</p>
+
+<p>Il dit cela tristement, avec embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors ma mère a changé de sentiment sur ce
+mariage, vous comprenez?</p>
+
+<p>Adeline ne répondit pas; que pouvait-il dire, d'ailleurs?
+la honte le serrait à la gorge et l'étouffait.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis <i>tésespéré</i> de vous parler ainsi, mon cher
+monsieur <i>Ateline</i>, mais que voulez-vous, je vous le
+demande, hein, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, murmura Adeline accablé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment répondre à ma mère et la combattre,
+quand... j'ai le chagrin de le dire... je pense comme
+elle? C'était un grand effort que ma mère faisait en
+donnant son consentement à ce mariage, mais elle
+s'y décidait par estime pour <i>fous, monsieur Ateline</i>
+tandis qu'il est au-dessus de ses forces de se résigner
+à ce que son petit-fils entre dans une famille
+dont le chef....</p>
+
+<p>Adeline sentit le parquet s'enfoncer sous sa
+chaise.</p>
+
+<p>&mdash;... Dont le chef joue; et tant que vous serez
+président de ce cercle, vous jouerez, cela est fatal.</p>
+
+<p>&mdash;Président du cercle, murmura Adeline, c'est
+la présidence du cercle que madame Eck me reproche?</p>
+
+<p>&mdash;Et que <i>foulez-vous</i> que ce soit? C'est assez, hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne le suis plus.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fous</i> n'êtes plus président du <i>Grand I</i>?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné ma démission; et je ne rentrerai
+jamais dans ce cercle... ni dans aucun autre.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure.</p>
+
+<p>Le père Eck fit un bond et venant à Adeline les
+deux mains tendues:</p>
+
+<p>&mdash;Votre main, que je la serre, mon cher ami.
+Ah! quel soulagement!</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement le père Eck qui était soulagé.
+Adeline renaissait; de l'abîme au fond duquel
+il se noyait, il remontait à la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Dites à madame Eck que jamais je ne toucherai
+une carte, s'écria Adeline, et que le jeu me fait horreur,
+vous entendez, horreur!</p>
+
+<p>&mdash;Elle le saura, et il va de soi que ses sentiments
+d'il y a quelques jours seront ceux de <i>temain</i>: le mariage
+est fait. Obtenez le consentement de la Maman,
+et <i>tans</i> un mois nos enfants seront mariés, je vous le
+promets. Si ma mère a cédé, il me semble que la
+vôtre cédera bien aussi: les conditions ne sont-elles
+<i>bas</i> les mêmes? Je dois vous <i>tire</i> que ma mère tient
+à ce consentement, et qu'elle retirerait le sien si
+madame <i>Ateline</i> persistait dans son hostilité: elle
+veut l'union des familles, et cela est trop <i>chuste</i> pour
+que nous ne respections pas sa volonté. Quant aux
+affaires, nous les arrangerons ensemble.</p>
+
+<p>Dans son trouble de joie, Adeline avait oublié
+cette terrible question des affaires; ce mot le rejeta
+durement dans la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous dire....</p>
+
+<p>Mais le père Eck lui ferma la bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Un seul mot: Avez-<i>fous</i> d'autres dettes que
+celles qui grèvent la propriété du Thuit; des dettes
+personnelles, par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh <i>pien</i>, les affaires s'arrangeront. Je sais que
+vous ne pouvez pas donner de dot à mademoiselle
+<i>Perthe</i> en ce moment. Je connais <i>fotre</i> situation.
+Nous nous en passerons. Mademoiselle <i>Perthe</i> est
+une fille qui vaut encore six cent mille francs, en
+mettant les choses au pire; c'est assez, si vous
+voulez bien donner votre concours à Michel pour la
+fabrique que nous allons établir, et qui remplacera
+la vieille fabrique «en chambre» <i>Ateline</i>, par la
+fabrique «industrielle» Eck et Debs-<i>Ateline</i>. Dans
+six mois, nous marchons. Nous pouvons avoir pour
+soixante-quinze mille francs les bâtiments de l'établissement
+Vincent, qui en ont coûté quatre cent
+mille il y a six ans; nous y installons nos métiers;
+nos essais sont faits; nos échantillons sont prêts;
+dans six mois, je <i>fous</i> le <i>tis</i>, nous filons et nous
+battons; pas de tâtonnements, pas de coûteuses
+expériences. Nous ferons venir de Roubaix les ouvriers
+qui nous manqueront; assez d'ouvriers ont
+émigré d'<i>Elpeuf</i> à Roubaix, pour que nous fassions
+revenir quelques-uns de ces pauvres émigrés; cela
+sera <i>trôle</i>.</p>
+
+<p>Il se mit à rire, enchanté de ce bon tour de concurrence
+commerciale.</p>
+
+<p>&mdash;L'engouement du peigné commence à se calmer,
+on s'aperçoit que deux toiles appliquées l'une contre
+l'autre sans que la laine soit mélangée se coupent
+vite à l'usage; on s'aperçoit aussi que les couleurs
+vives qui plaisent chez le tailleur virent et passent
+exposées à l'air, et <i>betit</i> à <i>betit</i> on revient au foulé;
+le <i>chour</i> où l'évolution sera complète, nous serons
+là monsieur <i>Ateline</i>, et nous livrerons conforme.
+Ah! ah!</p>
+
+<p>Il parlait en marchant de long en large dans son
+bureau, alerte, léger comme s'il avait trente ans et
+commençait la vie avec l'élan de la jeunesse: Ah!
+ah! cela serait drôle! Peut-être ne pensait-il guère à
+Berthe et à Michel, en ce moment, mais à coup sûr,
+il voyait les broches de son nouvel établissement
+tourner et il entendait ses métiers battre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra reprendre la <i>marmotte</i>, monsieur <i>Ateline</i>,
+et avec votre gendre visiter la clientèle parisienne:
+Eck et Debs-<i>Ateline</i>; nous livrons conforme;
+la vieille maison <i>Ateline</i> revit, et il faut croire qu'elle
+ne s'éteindra pas de sitôt; maintenant cela dépend
+de <i>fous</i>; allez trouver <i>fotre</i> mère. A bientôt, mon
+cher ami; mes amitiés à mademoiselle <i>Perthe</i>.</p>
+
+<p>Quel revirement! Adeline était entré le désespoir
+au coeur et la honte au front; il sortit relevé, rayonnant;
+sa vie finie recommençait avec sa fille et par
+son gendre.</p>
+
+<p>S'il avait osé, il aurait couru pour être plus tôt
+auprès de Berthe, mais qu'eût dit Elbeuf s'il avait vu
+courir son député?</p>
+
+<p>Au moins marcha-t-il aussi vite que possible, pour
+ne pas se laisser retenir par les gens qui voulaient
+l'aborder, saluant à droite et à gauche, sans se donner
+le temps de reconnaître ceux à qui il distribuait
+ses coups de chapeau.</p>
+
+<p>Certes, oui, il reprendrait la <i>marmotte</i> et avec joie.
+Berthe mariée, mariée à l'homme qu'elle aimait,
+quel apaisement, quelle tranquillité! il la verrait heureuse;
+les broches de la nouvelle fabrique tournaient
+aussi devant ses yeux, et les métiers battaient à ses
+oreilles: la langue que le père Eck venait de lui parler
+l'avait rajeuni de vingt ans; comme elle sonnait
+mieux que l'éternel: «Messieurs, faites votre jeu;
+le jeu est fait, rien ne va plus?»</p>
+
+<p>Sous prétexte de faire nettoyer la charrette devant
+elle, Berthe était restée dans la cour; quand elle
+aperçut son père, elle courut à lui.</p>
+
+<p>Mais, avant d'arriver, elle lut dans les yeux de
+son père que c'était une bonne nouvelle qu'il apportait.</p>
+
+<p>En deux mots il lui raconta ce qui s'était passé:
+le consentement donné par madame Eck, la création
+de la fabrique nouvelle dans les établissements Vincent.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un mois tu peux être mariée, avant six
+mois la fabrique peut marcher.</p>
+
+<p>Elle lui sauta au cou et le serra dans une longue
+étreinte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il nous faut maintenant le consentement
+de ta grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Le donnera-t-elle? dit Berthe avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque madame Eck a donné le sien, il me
+semble impossible qu'elle le refuse.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas le sentiment de madame Adeline
+quand il lui exprima cette espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Maman ne voudra pas nous faire ce chagrin,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;On est peu sensible au chagrin qu'on fait aux
+gens, quand on est convaincu que c'est dans leur
+intérêt qu'on agit et pour leur bien,&mdash;et cette conviction
+est celle de ta mère. Au reste elle t'attend
+dans sa chambre; va tout de suite lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon garçon, dit la Maman en le
+voyant entrer. Berthe m'a annoncé que tu venais
+passer quinze jours avec nous, cela va nous faire du
+bon temps à tous; je suis bien heureuse de cela.</p>
+
+<p>Elle l'attira et l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est jeune, on peut rester séparé de
+ceux qu'on aime, dit-elle, qu'importe? on a devant
+soi de beaux jours pour se rattraper; mais à mon âge,
+quand les heures sont comptées, celles de l'absence
+sont bien longues.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourras faire ce bon temps meilleur encore,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon garçon, et comment?</p>
+
+<p>Il expliqua comment: aux premiers mots, la
+Maman voulut lui couper la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne devait jamais être question de ce mariage
+entre nous, dit-elle vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a pas été question tant que les conditions
+ont été les mêmes, mais aujourd'hui elles sont
+changées.</p>
+
+<p>Et il dit quels étaient les changements qu'apportaient
+à ces conditions le consentement donné par
+madame Eck et l'acquisition des établissements
+Vincent.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien qu'elle consent, cette vieille juive,
+s'écria la Maman, voilà vraiment un beau sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;Elle peut être aussi attachée à sa religion que
+tu l'es à la tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est une religion? Et puis, si elle
+était attachée à sa religion, comme tu dis, elle ne
+céderait pas plus que je peux céder moi-même. Il ne
+manquerait plus que j'imite une juive! Peux-tu me
+le demander?</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande de faire le bonheur de Berthe et
+le mien, rien autre chose, et c'est cela seul que tu
+dois considérer.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon salut, et l'honneur des Adeline. Est-ce
+quand on sent la main de la mort suspendue sur sa
+tête qu'on se damne? Ne la vois-tu pas, cette main?
+Attends qu'elle m'ait frappée, tu feras après ce que
+tu voudras, je ne serai plus là; veux-tu empoisonner
+mes derniers jours?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux faire le bonheur de Berthe et assurer
+notre repos à tous: elle aime Michel Debs....</p>
+
+<p>&mdash;La malheureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage qui se présente est plus beau que
+dans notre situation nous ne pouvons l'espérer,
+voilà pourquoi je te demande ton consentement,
+pourquoi je te prie, je te supplie de ne pas persister
+dans ton refus qui nous désespérerait tous.</p>
+
+<p>&mdash;Constant, je donnerais ma vie pour toi avec
+joie, je le jure sur ta tête; mais c'est mon salut que
+tu me demandes; je ne peux pas te le donner; ne
+me parle donc plus de ce mariage, jamais, tu entends,
+jamais!</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda madame Adeline aussitôt
+que son mari revint dans le bureau où elle était
+seule avec Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Elle résiste.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois! s'écrièrent la mère et la fille.</p>
+
+<p>&mdash;Aviez-vous donc pensé qu'elle céderait au premier
+mot?</p>
+
+<p>Certes non, elles ne l'avaient point pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'elle s'accoutume à cette idée, continua
+Adeline, nous reviendrons à la charge, moi de
+mon côté, toi du tien, Hortense, toi aussi, Berthe;
+pour ne rien négliger, je vais voir M. l'abbé Garut ce
+soir même et lui demander de nous aider; il me
+semble qu'il ne peut pas nous refuser son concours.</p>
+
+<p>&mdash;En es-tu sûr? demanda madame Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à essayer; en attendant je vais envoyer
+un mot à Michel pour qu'il vienne dîner avec
+nous demain: ce sera son entrée officielle dans
+la maison en qualité de fiancé, et je crois que
+cela produira un certain effet sur Maman; si elle
+a la preuve que son opposition n'empêche rien,
+elle comprendra qu'il est inutile de persister dans
+son refus, qui n'a d'autre résultat que de nous rendre
+tous malheureux, elle et nous; et puis, il est bon
+qu'elle connaisse mieux Michel: c'est un charmeur;
+il est bien capable de prendre le coeur de la grand'maman
+comme il a pris celui de la petite-fille.</p>
+
+<p>Berthe vint à son père et l'embrassa en restant
+penchée sur lui un peu plus longtemps peut-être
+qu'il n'en fallait pour un simple baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons quinze jours à nous, dit Adeline,
+employons-les bien; et, pour commencer, soyez
+avec Maman comme à l'ordinaire, ne paraissez pas
+vouloir la fléchir par trop de soumission, ni l'éloigner
+par trop de raideur.</p>
+
+<p>Mais ce fut la Maman qui ne se montra pas ce
+qu'elle était d'ordinaire, quand le lendemain son fils
+lui annonça que Michel Debs dînerait le soir avec
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Un juif à notre table! s'écria-t-elle dans un premier
+mouvement de surprise et d'indignation.</p>
+
+<p>Mais aussitôt elle se calma:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es le maître, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous faisons chacun ce que nous croyons devoir
+faire; moi, pour ne pas désespérer ma fille; toi...
+pour ne pas blesser ta conscience.</p>
+
+<p>Adeline n'était pas sans inquiétude quand il se
+demandait comment se passerait ce dîner, et quel
+accueil la Maman ferait à Michel: il fallait qu'elle
+sentît qu'il était vraiment le maître, comme elle le
+disait, et qu'elle crût que par son opposition elle
+n'empêcherait pas le mariage de sa petite-fille; ces
+deux preuves faites pour elle, il semblait probable
+qu'elle ne persisterait pas dans un refus dont elle
+reconnaîtrait elle-même l'inutilité.</p>
+
+<p>Mais ses craintes ne se réalisèrent pas: si la Maman
+n'accueillit pas Michel en ami et encore moins en
+petit-fils, au moins ne lui fit-elle aucune algarade;
+quand il lui adressa la parole, elle voulut bien lui
+répondre, et elle le fit sans mauvaise humeur apparente,
+comme s'il était un inconnu ou un indifférent
+qu'elle ne devait jamais revoir. Quand, après le
+dîner, Michel, qui avait une très jolie voix de ténor,
+chanta avec Berthe le duo de <i>Faust</i>: «Laisse-moi,
+laisse-moi contempler ton visage,» elle ne quitta
+pas le salon, et sa seule manifestation de mécontentement
+fut de dire à sa belle-fille:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais eu une fille, je ne lui aurais jamais
+laissé chanter de pareilles polissonneries avec un
+jeune homme.</p>
+
+<p>Madame Adeline voulut marcher dans le même
+sens que son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Quand ce jeune homme est un fiancé? dit-elle.</p>
+
+<p>La Maman resta interdite.</p>
+
+<p>Après que Michel fut parti et que la Maman fut
+rentrée dans sa chambre, Adeline, madame Adeline
+et Berthe tinrent conseil sur ce qui venait de se
+passer:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! dit Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tremblé tant qu'a duré le dîner, dit madame
+Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc! murmura Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Le premier pas est fait, dit Adeline comme
+conclusion, il n'y a qu'à continuer, demain, après-demain;
+ne pensons qu'à cela, ne nous occupons que
+de cela; Maman nous aime trop pour ne pas céder;
+il faudra, ma petite Berthe, lui savoir d'autant plus
+grand gré de son sacrifice qu'il aura été plus douloureux
+pour elle.</p>
+
+<p>Mais le lendemain il ne put pas, comme il le voulait,
+ne s'occuper que du mariage de sa fille.</p>
+
+<p>Il avait donné ordre rue Tronchet qu'on lui envoyât
+sa correspondance à Elbeuf; quand on la lui
+remit, il trouva au milieu des lettres et des journaux
+une grande enveloppe cachetée à la cire et
+portant la mention: «Personnelle»; son contenu
+paraissait assez lourd. Ce fut elle qu'il ouvrit tout
+d'abord, et en tira trois journaux. Il allait les rejeter
+pour prendre les autres lettres, lorsque ses yeux
+furent attirés par une annotation à l'encre rouge
+«Voyez page 3.» Il alla tout de suite à cette page,
+et un encadrement au crayon rouge lui désigna ce
+qu'il devait lire:</p>
+
+<p>«On sait que le député Adeline était président
+d'un des cercles où, depuis quelques mois, se joue
+la plus grosse partie; il vient de donner sa démission.</p>
+
+<p>«Pourquoi?</p>
+
+<p>«Nous allons tâcher de le découvrir.</p>
+
+<p>«Si nous l'apprenons, nous le dirons à nos lecteurs.</p>
+
+<p>«Si nos lecteurs le savent, qu'ils nous le disent.</p>
+
+<p>«C'est en publiant les scandales qu'on en arrête
+le renouvellement: nous ne manquerons pas au
+devoir que notre titre nous impose.»</p>
+
+<p>Adeline retourna la feuille pour voir le titre: «<i>Le
+François 1er</i>» avec le mot célèbre bien en vedette:</p>
+
+<p>«Tout est perdu, fors l'honneur.»</p>
+
+<p>Ce premier journal en disait trop pour qu'il n'eût
+pas hâte de voir le second:</p>
+
+<p>«<i>Le Redresseur de torts</i>:</p>
+
+<p>«Nous recevons des nouvelles de la Grèce: il parait
+que le désarroi règne dans l'<i>Épire</i>: on sait que
+cette province, où les affaires marchaient très bien
+pour les Grecs, était administrée par le député Adelinos,
+l'excellent agorète des Elheuviens; celui-ci
+vient de se retirer dans sa tente, auprès de sa fabrique
+noire; et l'on ne voit plus ses doigts légers
+courir sur le tapis vert; on se demande quels vont
+être les résultats de cette colère désastreuse, qui
+menace de précipiter chez Aidès tant de fortes âmes
+de héros criant la faim.»</p>
+
+<p>Le troisième journal avait pour titre: l'<i>Honnête
+homme</i>; c'était en tête de la première page que se
+trouvait le trait à l'encre rouge:</p>
+
+<p>«Sous ce titre:</p>
+
+<p>UNE USINE A BACCARA</p>
+
+<p>Nous commencerons prochainement une curieuse
+étude du jeu à Paris, prise dans le vif de
+la réalité, avec des portraits de personnages en
+vue que tout le monde reconnaîtra.</p>
+
+<p>Elle montrera comment se montent les cercles
+qui ne sont que des entreprises financières,
+comment ils fonctionnent et les résultats qu'ils
+produisent sur la ruine publique.</p>
+
+<p>Le sommaire des chapitres dira quel est l'intérêt
+de cette étude:</p>
+
+<p>1er chap.&mdash;Association du demi-monde et de
+la gentilhommerie;</p>
+
+<p>2e chap.&mdash;Où l'on trouve un président en
+situation d'obtenir une autorisation pour ouvrir
+un nouveau cercle;</p>
+
+<p>3e chap.&mdash;Les jeux et les joueurs: tricheries
+des grecs et des croupiers; les ressources de la
+cagnotte;</p>
+
+<p>4e chap.&mdash;Les séquences à l'usage de tout le
+monde;</p>
+
+<p>5e chap.&mdash;<i>Mangeurs et mangés</i>.</p>
+
+<p>Adeline fut atterré: il n'y avait pas à se méprendre
+sur l'envoi de ces journaux: on voulait l'intimider,
+le faire chanter, le <i>manger</i>.</p>
+
+<p>C'était dans le bureau qu'il lisait ces journaux, en
+face de sa femme; le voyant troublé par cette lecture,
+elle lui demanda ce qu'il avait et si ces journaux
+lui apprenaient quelque mauvaise nouvelle.</p>
+
+<p>Pouvait-il répondre franchement et confesser toute
+la vérité à sa femme? La honte lui ferma la bouche.
+Que pourrait-elle pour lui? Rien. Elle se tourmenterait
+de son impuissance.</p>
+
+<p>&mdash;Des nouvelles agaçantes de la Chambre, oui,
+dit-il; mais pour nous, non. Les journaux, Dieu
+merci, ne s'occupent pas de mes affaires.</p>
+
+<p>Il mit ses journaux dans sa poche: puis il continua
+la lecture de son courrier, mais sans savoir ce
+qu'il lisait; quand il fut tant bien que mal arrivé au
+bout, il se leva et sortit: il avait besoin de réfléchir
+et de se reconnaître; surtout il avait besoin de n'être
+plus sous le regard de sa femme.</p>
+
+<p>Machinalement il avait suivi la rue Saint-Etienne
+et, tournant à gauche au lieu de la continuer tout
+droit, il avait pris la vieille rue Saint-Auct, qui par
+une rude montée tortueuse escalade la colline au haut
+de laquelle commence la forêt de la Londe. Il allait
+lentement, les reins courbés, la tête basse, comme
+dans cette même côte son père le lui avait appris
+quand il était enfant, pour ne pas se mettre trop
+vite hors d'haleine, et de temps en temps, s'arrêtant,
+il se retournait et regardait en soufflant la ville
+à ses pieds. Puis il reprenait sa montée, distrait
+de ses réflexions par les bonjours qu'il avait à rendre
+aux femmes assises devant leurs portes et aux
+gamins qui le poursuivaient de leurs cris: «Bonjour
+monsieur Adeline; bonjour monsieur Adeline», fiers
+de parler à leur député.</p>
+
+<p>Il arriva au Chêne de la Vierge, qui est le point
+dominant du plateau, et, n'ayant plus personne
+autour de lui, il s'assit, se répétant tout haut le mot
+que, depuis qu'il était sorti, il répétait tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Que faire?</p>
+
+<p>Devait-il laisser passer ces attaques? Devait-il leur
+répondre?</p>
+
+<p>Mais la question ainsi posée l'était mal; il s'agissait
+en effet non de savoir s'il pouvait laisser passer
+ces attaques en les dédaignant, mais bien de trouver
+les moyens de se défendre contre elles, car, voulûtil
+faire le mort, ceux qui avaient commencé cette
+campagne dans les journaux ne s'en tiendraient pas
+là; le sommaire de l'étude sur le jeu le disait:
+«<i>Mangeurs et Mangés</i>»; ils allaient s'abattre sur lui;
+comment les repousser?</p>
+
+<p>Et il avait pu croire que, parce qu'il avait quitté
+Paris pour Elbeuf, il allait trouver auprès des siens
+l'oubli et la tranquillité!</p>
+
+<p>Ne serait-il donc qu'un objet de mépris pour cette
+ville, qui s'étalait sous lui, et où, jusqu'à ce jour,
+son nom n'avait été prononcé qu'avec respect. Qu'il
+remontât cette côte dans quelques jours, et personne
+ne se lèverait plus sur son passage; on détournerait
+la tête, et si les gamins lui faisaient encore cortège,
+ce ne serait plus pour lui crier: «Bonjour, monsieur
+Adeline.»</p>
+
+<p>Et c'était avec un brouillard devant les yeux, le
+coeur serré, les nerfs crispés, l'esprit chancelant,
+qui il regardait ce panorama qu'il n'avait jamais vu
+qu'avec un sentiment d'orgueil, fier de son pays
+natal, comme il était fier de lui-même:&mdash;la ville
+avec sa confusion de maisons, de fabriques et de
+cheminées qui vomissaient des tourbillons de fumée
+noire, et son vague bourdonnement de ruche humaine,
+le ronflement de ses machines qui montaient
+jusqu'à lui; et au loin, se déroulant jusqu'à
+l'horizon bleu, la plaine enfermée dans la longue
+courbe de la Seine, avec son cadre vert formé par
+les masses sombres des forêts.</p>
+
+<p>Il resta là longtemps, regardant alternativement
+autour de lui et en lui. Alors, peu à peu, tout son
+passé lui revint, d'autant plus amer à cette heure
+d'examen qu'il avait été plus doux pendant qu'il le
+vivait. En suivant des yeux l'agrandissement de sa
+ville, il se revit grandir d'année en année. Elle aussi,
+elle avait subi comme lui une crise et l'on avait pu
+croire qu'elle sombrerait; mais, tandis qu'elle semblait
+prête à se relever et à reprendre sa marche, il
+se voyait précipité, sans lutte, sans secours possible,
+dans une catastrophe qui devait l'écraser.</p>
+
+<p>Car il ne pouvait pas plus se défendre que céder.</p>
+
+<p>Pour se défendre, il fallait commencer par avouer
+qu'il avait joué à son insu avec des cartes préparées
+par des gens qui voulaient le perdre, et les explications
+ne pourraient venir qu'ensuite: l'aveu, le
+monde le saisirait au bond; les explications, qui les
+écouterait?</p>
+
+<p>S'il cédait, si une fois il accordait aux <i>mangeurs</i> ce
+qu'ils lui demanderaient, ne faudrait-il pas céder
+toujours, tant que ceux qui voulaient l'exploiter lui
+verraient une ressource?</p>
+
+<p>Il relut les journaux, pesant chaque mot, et il se
+rendit mieux compte de l'enveloppement qui se faisait
+autour de lui: ce n'était qu'une préparation,
+mais combien menaçante s'annonçait-elle!</p>
+
+<p>Pour que sa femme ne les trouvât pas, il les déchira
+en petits morceaux qu'il jeta au vent; mais
+une rafale de l'ouest les prit en tourbillon et les emporta
+vers la ville; alors un frisson le secoua comme
+si chaque lambeau était un journal complet qu'Elbeuf
+allait lire.</p>
+
+<p>Quand il rentra, sa femme lui dit qu'on était venu
+le demander; quelqu'un qui n'était pas un acheteur
+et qui devait revenir.</p>
+
+<p>Jamais il ne s'était inquiété des gens qui avaient
+affaire à lui; il verrait bien; mais il n'était plus au
+temps où il pouvait se dire tranquillement qu'il verrait
+bien; il avait peur de voir.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Il y avait à peine un quart d'heure qu'Adeline
+avait repris sa place en face de sa femme, quand la
+porte du bureau s'ouvrit, poussée par un homme de
+trente à trente-cinq ans, portant sous son bras une
+serviette d'avocat bourrée de papiers: évidemment
+c'était l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;M. Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrais-je vous entretenir quelques instants...
+en particulier?</p>
+
+<p>Disant cela, il tendit sa carte à Adeline:</p>
+
+<p>«LEPARGNEUX,</p>
+
+<p>»Directeur de l'<i>Honnête Homme</i>.»</p>
+
+<p>Adeline fit un signe à sa femme pour qu'elle ne le
+dérangeât point, et, passant le premier, il introduisit
+le directeur de l'<i>Honnête Homme</i> dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, dit Lepargneux, en fouillant dans sa
+serviette qu'il venait d'ouvrir, si vous connaissez le
+journal dont je suis le directeur; nous n'avons pas
+encore une longue durée, et il a pu vous échapper,
+malgré l'importance considérable qu'il a vite conquise
+dans le monde parisien.</p>
+
+<p>Il importait pour Adeline de ne pas se laisser
+emporter et de voir venir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon journal, continua Lepargneux, a récemment
+annoncé la publication d'une étude sur le jeu à
+Paris, intitulée: <i>Une Usine à Baccara</i>; la voici:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu cette annonce, répondit Adeline en refusant
+de prendre le journal que Lepargneux lui tendait.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez lue? demanda celui-ci.</p>
+
+<p>Adeline fit un signe affirmatif, car s'il ne voulait
+pas aller au-devant des questions de ce singulier
+personnage, il ne trouvait ni digne ni adroit de
+chercher à se dérober.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous dire, continua Lepargneux, un peu
+déconcerté par le calme d'Adeline, que si je suis le
+directeur de l'<i>Honnête Homme</i>, je ne suis pas en
+même temps rédacteur en chef; il y a même entre ce
+rédacteur en chef et moi hostilité déclarée. Cela vous
+fait comprendre que je ne l'ai pas commandée cette
+étude sur le jeu; je ne l'ai connue que par cette
+annonce. Mais envoyant qu'elle devait donner des
+portraits de personnages en vue, que tout le monde
+reconnaîtrait, je me suis inquiété; je me suis demandé
+quels étaient ces personnages, et parmi les
+noms qu'on m'a cités se trouve le vôtre comme président
+de l'<i>Épire</i>....</p>
+
+<p>Mais il s'interrompit, et avec toutes les marques
+de la confusion:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, s'écria-t-il, je veux dire du
+<i>Grand I</i>.</p>
+
+<p>Puis, reprenant son récit:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois encore ajouter, si vous le permettez,
+que j'ai pour vous la plus haute estime, non seulement
+pour le député dont je partage les opinions,
+mais encore pour l'industriel et le commerçant,
+étant commerçant moi-même: Lepargneux, éponges
+en gros, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Dans ces
+conditions, vous comprenez que je ne pouvais pas
+permettre que vous figuriez de façon à être reconnu
+par tout le monde, dans une étude sur le jeu... ou
+bien des choses scandaleuses seront jetées au vent
+de la publicité. C'est pour empêcher cela que je me
+suis décidé à venir à Elbeuf afin de m'entendre avec
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendre avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends votre surprise. Vous vous dites,
+n'est-ce pas, qu'étant directeur de l'<i>Honnête Homme</i>
+je n'ai besoin de m'entendre avec personne pour empêcher
+la publication dans mon journal de ce qui
+me déplaît. Eh bien, c'est une erreur. A côté de moi,
+directeur, il y a un rédacteur en chef qui fait le
+journal, et, comme nous sommes en guerre, il n'y
+met que ce qui précisément me déplaît. Il y a de ces
+antagonismes dans les journaux que le public ne
+soupçonne pas.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi tout cela me regarde-t-il? demanda
+Adeline, qui commençait à perdre patience.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir. Si j'étais seul maître dans
+mon journal, j'empêcherais la publication de tout ce
+qui vous touche. Mais je ne puis l'être qu'en mettant
+mon rédacteur en chef à la porte, ce qui ne m'est
+possible que si vous m'accordez votre concours.</p>
+
+<p>Rien n'était plus simple, plus honnête que le
+concours qu'il venait demander à Adeline,&mdash;de commerçant
+à commerçant, car il était commerçant avant
+tout, marchand d'éponges par vocation et journaliste
+seulement par occasion, parce qu'il avait eu
+la chance de rencontrer une affaire superbe qui devait
+lui donner une belle fortune en peu de temps:
+celle de l'<i>Honnête Homme</i>. Malheureusement, le rédacteur
+en chef à qui il avait confié son journal
+était un coquin dont il ne pouvait se débarrasser
+qu'en lui donnant quatre-vingt-sept mille francs, il
+ne les avait pas... en ce moment, et il venait les demander
+à Adeline, qui était intéressé plus que personne
+au renvoi de ce coquin. Mais cette demande,
+il ne la faisait pas sans offrir quelque chose en
+échange, c'est-à-dire une part de propriété dans
+l'<i>Honnête Homme</i>, qui était en train de prendre une
+place considérable dans le journalisme français&mdash;celle
+réservée à l'honnêteté impeccable, et fondée sur
+la reconnaissance publique. Il était évident qu'une
+campagne s'organisait en ce moment dans certains
+journaux contre le président du <i>Grand I</i>; en achetant
+un certain nombre d'actions de l'<i>Honnête Homme</i> avec
+l'argent qu'il avait gagné dans cette partie qu'on lui
+reprochait, c'est-à-dire avec de l'argent trouvé, Adeline
+obtenait des avantages importants: 1° il faisait
+disparaître la plus dangereuse des attaques qui se
+machinaient contre lui; 2° disposant d'un journal, il
+pouvait imposer silence à ses adversaires qui le redouteraient;
+3° il employait son journal non seulement
+dans cette circonstance particulière, mais
+encore dans toutes celles où son ambition politique
+était en jeu; 4° enfin, il participait à la grosse fortune
+que l'<i>Honnête Homme</i> devait apporter à ses
+propriétaires dans un délai très court.</p>
+
+<p>Arrivé à ce point de son discours, Lepargneux
+posa sa serviette sur une table et en tira différents
+papiers:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous vends pas chat en poche, dit-il du
+ton d'un camelot qui fait son boniment; ce que j'avance,
+je le prouve: voici des pièces authentiques
+qui vont vous renseigner sur la solidité de l'affaire,
+voyez, regardez.</p>
+
+<p>C'était difficilement qu'Adeline s'était contenu
+jusque-là. Il se leva, mais, au lieu de venir à la table
+sur laquelle Lepargneux étalait ses pièces authentiques,
+il alla à la porte, et, la montrant par un geste
+énergique:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! dit-il.</p>
+
+<p>Un moment surpris, Lepargneux se remit vite:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas compris, dit-il, que le
+portrait qu'on veut publier dans cette étude doit
+vous déshonorer, vous perdre à la Chambre et vous
+perdre ici, tuer le député, ruiner le commerçant,
+empêcher le mariage de votre fille, que je ne savais
+pas, mais que j'ai appris en vous attendant; je vous
+offre le moyen de vous sauver, et vous hésitez?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'hésite pas, je vous mets à la porte, dit Adeline
+d'une voix sourde, car il ne fallait pas que sa
+femme l'entendit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y pensez pas. Voyons, monsieur, réfléchissez.
+Si vous n'avez pas les fonds en ce moment,
+nous prendrons des arrangements.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez, sortez!</p>
+
+<p>&mdash;Je peux faire un effort pour vous, et si les
+quatre-vingt-sept mille francs vous gênent, nous dirons
+soixante mille.</p>
+
+<p>Adeline montra la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Nous dirons cinquante mille.</p>
+
+<p>Adeline revint vers la cheminée où un cordon de
+sonnette pendait le long de la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je sonne pour qu'on vous jette dehors?</p>
+
+<p>Lepargneux ramassa ses papiers, mais sans se
+presser.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais jamais imaginé, dit-il, tout en les
+fourrant dans sa serviette, que ce serait ainsi que
+vous me remercieriez de mon voyage, entrepris dans
+votre seul intérêt. Mais quoi qu'il en soit, je veux
+croire que vous réfléchirez et que vous comprendrez
+que j'ai voulu uniquement vous sauver. La publication
+de cette étude ne commencera pas avant quelques
+jours: vous avez encore le temps d'écouter la voix
+de la raison. Quand elle aura parlé, et elle parlera,
+j'en suis sûr, écrivez-moi aux bureaux de l'<i>Honnête
+Homme</i>; Dieu merci, je n'ai pas de rancune.
+Et sur ce mot magnanime, il sortit enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce monsieur? demanda madame Adeline
+quand son mari entra dans le bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Un directeur de journal qui voulait me demander
+de prendre des parts dans son affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il tombait bien!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu toutes les peines du monde à le mettre
+dehors, dit Adeline pour expliquer ses éclats de voix
+s'ils étaient venus jusque dans le bureau.</p>
+
+<p>Débarrassé de Lepargneux, Adeline se demanda s'il
+n'aurait pas da répondre autrement à cette menace!
+Mais quelle autre réponse possible sans se déshonorer?
+car telle était la situation que, quoi qu'il fît,
+c'était toujours le déshonneur qui se trouvait au
+dénouement: par lui-même s'il cédait, par ces misérables
+s'il résistait. Et quand il céderait, quand il donnerait
+ces quatre-vingt-sept mille francs, s'arrêteraient-ils
+là? ne le dévoreraient-ils pas jusqu'aux os
+tant qu'il y aurait un morceau à manger? Et, bien
+qu'il se dit qu'il ne pouvait faire que cette réponse, à
+chaque instant il se répétait la conclusion de Lepargneux:
+«Vous n'avez donc pas compris que cette
+étude doit vous perdre à la Chambre, vous perdre à
+Elbeuf, tuer le député, ruiner le commerçant, empêcher
+le mariage de votre fille?»</p>
+
+<p>Le mariage de sa fille, comment s'en occuper
+maintenant? Où trouver assez de calme pour agir
+continuellement sur l'esprit de la Maman?</p>
+
+<p>Trois jours après, en dépouillant son courrier, ce
+qu'il ne faisait plus qu'en tremblant et autant que
+possible en cachette de sa femme, de peur de se trahir
+devant elle, il trouva une lettre dont l'écriture
+était visiblement déguisée:</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«Il se prépare contre vous une machination pour
+vous faire chanter en vous menaçant de dévoiler
+certains procédés de jeu qui vous auraient fait
+gagner de grosses sommes. J'ai le moyen d'empêcher
+ces machinations s'il vous convient d'entrer
+en arrangement avec moi. Vous pouvez me répondre:
+poste restante A.G. 913.»</p>
+
+<p>Bien entendu, il ne répondit pas, et ne chercha
+même pas à imaginer quel pouvait être ce protecteur
+qui offrait «contre arrangement» d'arrêter ces
+machinations.</p>
+
+<p>Un autre jour, il reçut, toujours sous enveloppe,
+un second numéro du <i>François 1er</i> qui annonçait que
+l'enquête qu'il avait commencée sur certains joueurs
+touchait à sa fin, et qu'il en publierait prochainement
+le résultat... «étonnant».</p>
+
+<p>Ainsi l'attaque se resserrait de plus en plus autour
+de lui; un jour ou l'autre le scandale éclaterait
+sans qu'il eût pu rien faire pour le prévenir.</p>
+
+<p>A la vérité, il y avait des heures où il se disait que
+ceux qui le connaissaient n'ajouteraient pas foi à
+ces accusations, et qu'à la Chambre pas plus qu'à
+Elbeuf il ne se trouverait personne pour croire qu'il
+avait pu tricher au jeu; mais tout le monde ne le
+connaissait pas, et d'ailleurs il y avait le gain des
+87,000 francs qui, quoi qu'il fit, quoi qu'il dit, laisserait
+toujours dans les esprits, même de ceux qui
+lui seraient favorables, une mauvaise impression. Il
+les avait gagnés, ces 87,000 francs, cela était un fait
+certain, il les avait volés; comment faire croire qu'il
+n'était pas d'accord avec ceux qui lui avaient fourni
+les moyens de les gagner? Toutes les explications
+qu'il fournirait, si vraies qu'elles fussent, n'en seraient
+pas moins invraisemblables pour ses amis, et
+pour les indifférents absurde.</p>
+
+<p>Cependant le temps de son congé touchait à sa
+fin, et il fallait qu'il rentrât à Paris; mais Paris maintenant
+était-il plus dangereux pour lui qu'Elbeuf où
+il avait cru trouver le repos et où il avait été si rudement
+poursuivi?</p>
+
+<p>Il pouvait d'autant moins prolonger son absence
+qu'avec l'expiration de son congé coïncidait une
+élection pour lui d'une grande importance: celle du
+président du groupe de l'<i>Industrie nationale</i>; ses
+amis le portaient à cette présidence, son élection
+semblait assurée, il ne pouvait pas se dispenser de
+faire acte de présence.</p>
+
+<p>Il partit donc en promettant à Berthe de revenir
+dans quelques jours et de reprendre auprès de la
+Maman ses instances qui, pour n'avoir pas encore
+abouti, ne devaient cependant pas être abandonnées.</p>
+
+<p>Sans s'attendre à une rentrée triomphale à la
+Chambre, il s'imaginait que ses amis, qu'il n'avait
+pas vus depuis quinze jours, allaient lui faire un
+accueil affectueux,&mdash;celui auquel il était habitué.
+Au contraire, cet accueil fut manifestement glacial;
+on s'éloignait de lui; pour un peu on lui eût
+tourné le dos.</p>
+
+<p>Comme il allait entrer dans le bureau où devait se
+faire l'élection, on lui remit une dépêche qu'il ouvrit:
+«Envoyons premier numéro de l'étude à
+Elbeuf, particulièrement et personnellement à
+M. Eck; il est temps encore.»</p>
+
+<p>L'élection out lieu; trois voix seulement se portèrent
+sur lui; il ne s'était pas donné la sienne,
+croyant avoir l'unanimité.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voté pour vous, lui dit Bunou-Bunou, mais
+que voulez-vous, ce qu'on raconte de l'<i>Épire</i> vous
+fait le plus grand mal.</p>
+
+<p>Que racontait-on? Il n'osa le demander et sortit
+du Palais-Bourbon la tête perdue; il ne lui restait
+qu'à se jeter à l'eau; mort, on ne le poursuivrait
+plus; l'honneur et les siens seraient sauvés.</p>
+
+<p>Traversant le pont, il descendit sur le quai pour
+prendre un bateau-omnibus; en route il lui serait
+facile de tomber dans la Seine par accident.</p>
+
+<p>Mais, en voyant arriver le bateau sur lequel il
+devait s'embarquer, sa femme, sa fille se dressèrent
+devant ses yeux; pouvait-il les abandonner sans
+avoir assuré le mariage de sa fille?</p>
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Avant de quitter Paris, il envoya une dépêche à sa
+femme.</p>
+
+<p>«Je rentre à Elbeuf; partez pour le Thuit; invite
+Michel à passer la journée de demain avec nous.»</p>
+
+<p>Telles qu'étaient les habitudes de la maison, une
+dépêche de ce genre voulait dire qu'après la paye,
+la famille montait dans la vieille calèche et s'en allait
+au Thuit; pour lui, il trouvait la charrette à la
+gare, à l'arrivée du train de Paris, et rejoignait les
+siens; par ce moyen, la Maman ne se couchait pas
+trop tard, et le lendemain on s'éveillait au chant des
+oiseaux, avec de la verdure devant les yeux, en
+pleine campagne, ce qui était plus gai que l'impasse
+du Glayeul où, s'il y avait eu des glaïeuls autrefois,
+ainsi que le nom l'indiquait, on n'y trouvait plus
+depuis longtemps, en fait de couleurs gaies, que
+celles de l'indigo, et en fait de parfums que sa senteur
+douceâtre.</p>
+
+<p>Les choses s'exécutèrent comme il l'avait demandé:
+à sept heures, la Maman, madame Adeline,
+Berthe et Léonie partirent pour le Thuit, et quand il
+descendit à neuf heures et demie à la gare, il trouva
+la charrette qui l'attendait: une heure après il
+arrivait au Thuit, et à la lueur d'une lanterne il
+voyait sa femme, sa fille et sa nièce venir au-devant
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne surprise! dit madame Adeline.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y aura pas séance lundi; j'ai pu revenir,
+dit-il pour expliquer ce retour sans que sa femme
+s'en étonnât.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es gentil d'avoir pensé à inviter
+Michel pour demain! dit Berthe en se serrant contre
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es contente?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher papa!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je suis heureux de te voir heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle est contente? dit Léonie qui tenait à
+placer son mot, elle a sauté de joie quand ma tante a
+lu ta dépêche.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu bien te taire, petite peste! s'écria
+Berthe.</p>
+
+<p>Comme à l'ordinaire, on lui avait servi un souper
+froid dans la salle à manger où le feu avait été allumé,
+bien qu'on fût déjà en avril, mais il ne voulût
+pas se mettre à table: il avait dîné avant de quitter
+Paris; au moins le dit-il.</p>
+
+<p>Quand il arrivait au Thuit à cette heure, il n'entrait
+jamais dans la chambre de sa mère, car la Maman
+s'endormait aussitôt qu'elle se mettait au lit, et
+il l'eût réveillée; c'était le lendemain seulement
+qu'il allait lui dire un bonjour matinal.</p>
+
+<p>Il en fut ce soir-là comme il en était toujours,
+et le lendemain matin, quand tout le monde dormait
+encore dans le château, il frappa à la porte
+de la chambre que sa mère occupait au rez-de-chaussée.
+Justement parce qu'elle s'endormait aussitôt
+qu'elle se couchait, la Maman se réveillait tôt,
+et il n'y avait pas à craindre de troubler son sommeil:</p>
+
+<p>&mdash;Entre, dit-elle.</p>
+
+<p>Après qu'il l'eut embrassée dans son lit; elle lui
+demanda d'ouvrir les volets.</p>
+
+<p>&mdash;Que je te voie, dit-elle.</p>
+
+<p>Il fit ce qu'elle désirait, et les rayons obliques du
+soleil levant emplirent la chambre de leur claire lumière
+rosée.</p>
+
+<p>Il revint s'asseoir auprès du lit en faisant face à sa
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vas-tu? demanda-t-elle en le regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais comme toujours.</p>
+
+<p>Elle l'examina longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Tire donc les rideaux, dit-elle, et laisse la fenêtre
+ouverte; je ne te vois pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vas-tu pas avoir froid?</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un temps superbe.</p>
+
+<p>&mdash;L'air est vif.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc.</p>
+
+<p>Il obéit et revint prendre sa place, décidé à aborder
+l'entretien décisif qui devait assurer le mariage
+de Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es pâle! dit-elle en le regardant de
+nouveau; comme tes traits sont contractés! Tu n'es
+pas bien, mon garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas me démentir; j'ai encore de bons
+yeux quand il s'agit de toi; quand tu étais petit et
+que tu devais être malade, je le voyais avant tout le
+monde, avant ton père, avant le médecin; je leur
+disais: «Constant va avoir quelque chose»; je ne
+me suis jamais trompée: les mères ont des yeux
+pour lire dans leurs enfants. Qu'est-ce que tu as? Ce
+n'est pas d'aujourd'hui que ça ne va pas. Pendant les
+quinze jours que tu viens de passer avec nous, j'ai
+bien des fois remarqué que tu étais tantôt pâle,
+tantôt rouge, sans raison; il n'y avait des instants
+où tu étouffais, d'autres où tu n'entendais pas ce
+qu'on te disait.</p>
+
+<p>A mesure que sa mère parlait, une idée s'éveillait
+dans son esprit, qui, lui semblait-il, devait assurer
+le mariage de Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, répondit-il, que je suis très tourmenté.</p>
+
+<p>&mdash;Par tes affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Par l'état de ma santé et par le mariage de
+Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as, mon garçon? demanda-t-elle
+d'un accent attendri, à qui parleras-tu, si ce
+n'est à ta mère.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai voulu t'éviter un grand chagrin: demain,
+dans une heure, je peux être mort.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu me dis-là! Toi, mon Constant!</p>
+
+<p>&mdash;La vérité; et la pensée que je peux partir sans
+que la vie de Berthe soit fixée, sans que son bonheur
+soit assuré m'est une angoisse....</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre enfant? Est-ce possible! Mourir! A
+ton âge!</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'étais pas sûr de ce que je dis, t'en parlerais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que tu as?</p>
+
+<p>Il hésita un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Un anévrisme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on vit avec un anévrisme; le père Osfrey,
+qui en avait un, est mort à quatre-vingts ans passés.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a anévrisme et anévrisme; ce que je sais,
+c'est que demain je peux être mort; tu penses bien
+que je ne te le dirais pas si je n'en étais pas sûr.</p>
+
+<p>-Oh! mon Dieu! murmura-t-elle en sanglotant,
+mon fils, mon cher enfant!</p>
+
+<p>L'émotion d'Adeline était poignante, et la douleur
+de sa pauvre vieille mère lui brisait le coeur, mais ne
+fallait-il pas qu'il parlât ainsi; cependant il faiblit et
+se penchant sur elle:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je peux vivre, dit-il, mais je serais
+plus tranquille, je me trouverais dans de meilleures
+conditions si je n'étais pas tourmenté par cette pensée
+du mariage de Berthe qui m'enfièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu serais plus tranquille, murmura-t-elle
+comme si elle se parlait à elle-même, tu serais dans
+de meilleures conditions?</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que pour cette maladie les émotions
+sont mauvaises, et que les chagrins aggravent le
+mal.</p>
+
+<p>De la main elle lui fit signe de ne pas parler, et, se
+tournant à demi vers une image de la Vierge fixée
+au mur contre lequel son lit était appuyé, elle parut
+lui adresser une ardente prière; puis revenant vers
+son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Ta tranquillité, ta vie avant tout, dit-elle, fais
+ce mariage.</p>
+
+<p>Il la prit dans ses bras, et resta longtemps sans
+trouver autre chose que des mots entrecoupés.</p>
+
+<p>&mdash;Une mère donne sa vie pour son enfant, dit-elle,
+elle doit peut-être aussi donner son salut; mais
+ce n'est pas à moi que je dois penser, c'est à toi; tu
+seras plus tranquille; allons, regarde-moi, et que je
+ne te voie plus ces yeux inquiets.</p>
+
+<p>Elle voulut qu'il parlât de sa maladie, mais, comme
+il se montrait mal à l'aise, elle n'insista pas, pour
+ne pas le tourmenter.</p>
+
+<p>&mdash;Va te promener dans le jardin, dit-elle, l'air te
+fera du bien et te calmera: maintenant tu vas être
+tranquille.</p>
+
+<p>Comme sa mère le lui disait, il se promena dans
+le jardin; mais se calmer, le pouvait-il, quand à
+chaque pas, il se répétait qu'il fallait qu'avant le
+soir, il en eût fini avec la vie... qui aurait pu reprendre
+un cours si heureux? En lui, autour de lui,
+tout protestait contre cette idée de mort: le bonheur
+de sa fille qu'il ne verrait pas; et le printemps qui
+dans ce jardin s'épanouissait plein de fleurs et de
+parfums sous le joyeux soleil du matin.</p>
+
+<p>Et lui, il fallait qu'il mourût: sa fille, il allait
+l'embrasser pour la dernière fois, et aussi sa pauvre
+mère et sa chère femme; cette maison qu'il s'était
+plu à embellir pour finir là ses jours tranquillement;
+ces arbres qu'il avait plantés, ces champs qu'il avait
+améliorés et qu'il aimait, c'était pour la dernière fois
+qu'il les voyait: tout, ces quenouilles blanches de
+fleurs, ces arbustes bourgeonnants, ces boutons
+verts qui déplissaient leurs feuilles à la lumière,
+ces oiseaux qui chantaient, cette odeur de sève parlaient
+de renouveau, de force, de joie, de vie, et lui
+ne pouvait pas détacher ses yeux de la mort, résolu
+à ne pas la fuir, mais cependant secoué d'horreur.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps qu'il tournait sur lui-même
+quand Berthe vint le rejoindre, toute fraîche, toute
+pimpante dans sa toilette printanière.</p>
+
+<p>&mdash;Comment me trouvera-t-il? demanda-t-elle,
+après l'avoir embrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras encore bien plus jolie tout à l'heure:
+ta grand'mère consent à votre mariage.</p>
+
+<p>Elle se jeta dans ses bras:</p>
+
+<p>&mdash;Comment as-tu fait? demanda-t-elle après ce
+premier élan de joie; qu'as-tu dit? Et moi qui, malgré
+tout, doutais de toi!</p>
+
+<p>&mdash;C'était de ta grand'mère qu'il fallait ne pas
+douter; n'oublie jamais le sacrifice qu'elle a fait à
+ton bonheur.</p>
+
+<p>Elle voulut qu'il lui promît d'aller avec elle au-devant
+de Michel, qui devait venir à pied par la
+Londe et le chemin de la forêt; et quand l'heure fut
+arrivée où ils avaient chance de le rencontrer, ils
+partirent.</p>
+
+<p>Il aurait voulu s'associer à la joie débordante de
+Berthe, rire comme elle, lui répondre, mais il y avait
+des moments où, malgré ses efforts, il restait silencieux
+et sombre, ne l'entendant pas, ne la voyant
+même plus.</p>
+
+<p>Ils n'allèrent pas bien loin dans la forêt; comme
+ils approchaient d'un carrefour où se croisaient plusieurs
+chemins, ils aperçurent Michel assis sur un
+tronc d'arbre couché dans l'herbe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela que vous vous dépêchez, lui
+cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce que je me suis trop dépêché
+que j'attendais qu'il fût l'heure d'arriver convenablement,
+répondit Michel en venant vivement
+au-devant d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez su?... dit Berthe.</p>
+
+<p>Michel la regarda surpris; alors Adeline lui prenant
+la main la mit dans celle de Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;La Maman donne son consentement, dit-il; dans
+un mois, vous pouvez être mariés; mais, aujourd'hui
+même, vous l'êtes pour moi et par moi; embrassez-vous,
+mes enfants.</p>
+
+<p>Il voulut que Berthe donnât le bras à son mari, et
+il les fit marcher devant lui en les regardant.</p>
+
+<p>Et à se dire qu'elle serait heureuse, il se sentait
+plus courageux; pour elle au moins sa tâche était
+accomplie.</p>
+
+<p>Léonie avait passé sa matinée à cueillir des fleurs
+et la table en était couverte, mais ces fleurs, pas plus
+que les sourires de sa fille, la joie de Michel, le bonheur
+de sa femme ne pouvaient soutenir Adeline,
+qui à chaque instant restait immobile à regarder les
+minutes fuir sur le cadran de la pendule; alors la
+Maman se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Le bonheur même de sa fille ne peut pas l'arracher
+à la pensée de sa maladie.</p>
+
+<p>Et pour essayer de le distraire, elle racontait des
+histoires de jeunesse, de mariage; elle se faisait
+aimable avec Michel.</p>
+
+<p>Dans les sauts de la conversation, Michel demanda
+à Adeline ce que c'était un journal appelé l'<i>Honnête
+Homme</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, mes cousins et moi, nous en avons
+reçu chacun un exemplaire; il annonce une étude
+sur les cercles, avec des portraits que chacun reconnaîtra;
+vous me mettrez les noms sous ces portraits,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Adeline avait pâli, et, en sentant les yeux de sa
+femme posés sur lui, il n'avait pas tout de suite
+trouvé une réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que c'est un journal de scandale et de
+chantage, dit-il enfin, et je ne crois pas que ses portraits
+aient de l'intérêt.</p>
+
+<p>Michel n'insista pas: au fait, que lui importait
+l'<i>Honnête Homme</i>? il n'en avait parlé que par hasard.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, Adeline voulut montrer les
+bâtiments de la ferme à Michel, et, en causant d'un
+air indifférent, il demanda au fermier s'il avait toujours
+à se plaindre des lapins:</p>
+
+<p>&mdash;Les lapins! n'en parlez pas, monsieur Adeline,
+ils me mangent tout mon <i>cossard</i>; si on ne les panneaute
+pas, ils n'en laisseront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous les panneauterez la semaine prochaine;
+aujourd'hui je vais vous en tuer quelques-uns
+à coup de fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, dit Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que vous vous promènerez; vous me
+prendrez au retour.</p>
+
+<p>Il alla chercher son fusil, et tandis que la Maman,
+madame Adeline et Léonie restaient au château,
+il prit avec Berthe et Michel le chemin du parc.</p>
+
+<p>Ils ne tardèrent pas à arriver à la pièce de colza
+ou de <i>cossard</i>, comme disait le fermier.</p>
+
+<p>&mdash;Je reste là, dit-il, promenez-vous et n'ayez pas
+peur des coups de fusil.</p>
+
+<p>Comme ils allaient s'éloigner, il rappela Berthe:</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi donc, dit-il.</p>
+
+<br>
+
+<p>Le lendemain, les journaux de Rouen annonçaient
+en termes émus et respectueux la mort de M. Constant
+Adeline, l'éminent député de la Seine-Inférieure,
+le grand industriel elbeuvien: en chassant les lapins
+dans son parc, il avait commis l'imprudence de
+prendre son fusil par le canon en sautant un fossé,
+et le coup qui l'avait frappé à bout portant à la tête
+l'avait tué raide.</p>
+
+<br><br>
+<h4>FIN</h4>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Baccara, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BACCARA ***
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
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