diff options
Diffstat (limited to 'old/12174-h/12174-h.htm')
| -rw-r--r-- | old/12174-h/12174-h.htm | 15061 |
1 files changed, 15061 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/12174-h/12174-h.htm b/old/12174-h/12174-h.htm new file mode 100644 index 0000000..52caeed --- /dev/null +++ b/old/12174-h/12174-h.htm @@ -0,0 +1,15061 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Baccara</title> + <meta name="author" content="Hector Malot"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +.figure {padding-right: 1em; padding-left: 1em; font-size: 0.8em; + padding-bottom: 1em; margin: 0px; padding-top: 1em; + text-align: center} +.figcenter {padding-right: 1em; padding-left: 1em; font-size: 0.8em; + padding-bottom: 1em; margin: 0px; padding-top: 1em; + text-align: center} +.figright {padding-right: 1em; padding-left: 1em; font-size: 0.8em; + padding-bottom: 1em; margin: 0px; padding-top: 1em; + text-align: center} +.figleft {padding-right: 1em; padding-left: 1em; font-size: 0.8em; + padding-bottom: 1em; margin: 0px; padding-top: 1em; + text-align: center} +.figure img {border-top-style: none; border-right-style: none; + border-left-style: none; border-bottom-style: none} +.figcenter img {border-top-style: none; border-right-style: none; + border-left-style: none; border-bottom-style: none} +.figright img {border-top-style: none; border-right-style: none; + border-left-style: none; border-bottom-style: none} +.figleft img {border-top-style: none; border-right-style: none; + border-left-style: none; border-bottom-style: none} +.figure p {margin: 0px; text-indent: 1em} +.figcenter p {margin: 0px; text-indent: 1em} +.figright p {margin: 0px; text-indent: 1em} +.figleft p {margin: 0px; text-indent: 1em} +.figcenter {margin: auto} +.figright {float: right} +.figleft {float: left} + +a:link {color: blue; text-decoration: none} +link {color: blue; text-decoration: none} +a:visited {color: blue; text-decoration: none} +a:hover {color: red} + + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Baccara, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Baccara + +Author: Hector Malot + +Release Date: April 27, 2004 [EBook #12174] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BACCARA *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + + +<h1>BACCARA</h1> + +<h2>HECTOR MALOT</h2> + + +<h4>1886</h4> + +<br><br><br> + + + +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>Ouvrez les livres de géographie les plus complets, +étudiez les cartes, même celle de l'état-major, et +vous y chercherez en vain un petit affluent de la +Seine, qui cependant a été pour la ville qu'il traverse +ce que le Furens a été pour Saint-Etienne et +l'eau de Robec pour Rouen.—Cette rivière est le +Puchot. Il est vrai que de sa source à son embouchure +elle n'a que quelques centaines de mètres, +mais si peu long que soit son cours, si peu considérable +que soit le débit de ses eaux, ils n'en ont pas +moins fait la fortune industrielle d'Elbeuf.</p> + +<p>Pendant des centaines d'années, c'est sur ses rives +que se sont entassées les diverses industries de la +fabrication du drap qui exigent l'emploi de l'eau, le +lavage des laines en suint, celui des laines teintes, +le dégraissage en pièces, et il a fallu l'invention de +la vapeur et des puits artésiens pour que les nouvelles +manufactures l'abandonnent; encore n'est-il +pas rare d'entendre dire par les <i>Puchotiers</i> que la +petite rivière n'a pas été remplacée, et que si Elbeuf +n'est plus ce qu'il a été si longtemps, c'est parce +qu'on a renoncé à se servir des eaux froides et limpides +du Puchot, douées de toutes sortes de vertus +spéciales qui lui appartenaient en propre. Mauvaises, +les eaux des puits artésiens et de la Seine, aussi +mauvaises que le sont les drogues chimiques qui +ont remplacé dans la teinture le noir qu'on obtenait +avec le brou des noix d'Orival.</p> + +<p>Le Puchot a donc été le berceau d'Elbeuf; c'est +aux abords de ses rives basses et tortueuses, au +pied du mont Duve d'où il sort, à quelques pas du +château des ducs, rue Saint-Etienne, rue Saint-Auct +qui descend de la forêt de la Londe, rue Meleuse, +rue Royale, que peu à peu se sont groupés les fabricants +de drap; et c'est encore dans ce quartier aux +maisons sombres, aux cours profondes, aux ruelles +étroites où les ruisseaux charrient des eaux rouges, +bleues, jaunes quelquefois épaisses comme une +bouillie laiteuse quand elles sont chargées de terre +à foulon, que se trouvent les vieilles fabriques qui +ont vécu jusqu'à nos jours.</p> + +<p>Une d'elles que le Bottin désigne ainsi: «Adeline +(Constant), O. *, médailles A. 1827 et 1834, O. +1839, 1844, 1849, 1re classe Exposition universelle de +1855, hors concours 1867, médaille de progrès +Vienne, <i>nouveautés pour pantalons, jaquettes et paletots</i>», +occupe, impasse du Glayeul, une de ces +cours étroites et noires; et c'est probablement la +plus ancienne d'Elbeuf, car elle remonte authentiquement +à la révocation de l'Édit de Nantes, quand +les grands fabricants qui avaient alors accaparé l'industrie +du drap en introduisant les façons de Hollande +et d'Angleterre, forcés comme protestants de +quitter la France, laissèrent la place libre à leurs +ouvriers. Un de ces ouvriers se nommait Adeline; +il était intelligent, laborieux, entreprenant, doué de +cet esprit d'initiative et de prudence avisée qui est +le propre du caractère normand: mais, lié par +l'engagement que ses maîtres lui avaient imposé, +comme à tous ses camarades, d'ailleurs, de ne jamais +s'établir maître à son tour, il serait resté ouvrier +toute sa vie. Libéré par le départ de ses +patrons, il avait commencé à fabriquer pour son +compte des draps façon de Hollande et d'Angleterre, +et il était devenu ainsi le fondateur de la maison +actuelle; ses fils lui avaient succédé; un autre +Adeline était venu après ceux-là; un quatrième +après le troisième, et ainsi jusqu'à Constant Adeline, +que le nom estimé de ses pères, au moins autant +que le mérite personnel, avaient fait successivement +conseiller général, président du tribunal de commerce, +chevalier puis officier de la Légion d'honneur, +et enfin député.</p> + +<p>C'était petitement que le premier Adeline avait +commencé, en ouvrier qui n'a rien et qui ne sait pas +s'il réussira, et il avait fallu des succès répétés pendant +des séries d'années pour que ses successeurs +eussent la pensée d'agrandir l'établissement primitif; +peu à peu cependant ils avaient pris la place +de leurs voisins moins heureux qu'eux, rebâtissant +en briques leurs bicoques de bois, montant étages +sur étages, mais sans vouloir abandonner l'impasse +du Glayeul, si à l'étroit qu'ils y fussent. Il semblait +qu'il y eût dans cette obstination une religion de +famille, et que le nom d'Adeline formât avec celui +du Glayeul une sorte de raison sociale.</p> + +<p>Pour l'habitation personnelle, il en avait été +comme pour la fabrique: c'était impasse du Glayeul +que le premier Adeline avait demeuré, c'était impasse +du Glayeul que ses héritiers continuaient de +demeurer; l'appartement était bien noir cependant, +peu confortable, composé de grandes pièces mal +closes, mal éclairées, mais ils n'avaient besoin ni du +bien-être ni du luxe que ne comprenaient point leurs +idées bourgeoises. A quoi bon? C'était dans l'argent +amassé qu'ils mettaient leur satisfaction; surtout +dans l'importance, dans la considération commerciale +qu'il donne. Vendre, gagner, être estimés, +pour eux tout était là, et ils n'épargnaient rien pour +obtenir ce résultat, surtout ils ne s'épargnaient pas +eux-mêmes: le mari travaillait dans la fabrique, la +femme travaillait au bureau, et quand les fils revenaient +du collège de Rouen, les filles du couvent des +Dames de la Visitation, c'était pour travailler,—ceux-ci +avec le père, celles-là avec la mère.</p> + +<p>Jusqu'à la Restauration, ils s'étaient contentés de +cette petite existence, qui d'ailleurs était celle de +leurs concurrents les plus riches, mais à cette époque +le dernier des ducs d'Elbeuf ayant mis en vente ce +qui lui restait de propriétés, ils avaient acheté le +château du Thuit, aux environs de Bourgtheroulde. +A la vérité, ce nom de «château» les avait un moment +arrêtés et failli empêcher leur acquisition; +mais de ce château dépendaient une ferme dont les +terres étaient en bon état, des bois qui rejoignaient +la forêt de la Londe; l'occasion se présentait avantageuse, +et les bois, la ferme et les terres avaient fait +passer le château, que d'ailleurs ils s'étaient empressés +de débaptiser et d'appeler «notre maison du +Thuit», se gardant soigneusement de tout ce qui +pouvait donner à croire qu'ils voulaient jouer aux +châtelains: petits bourgeois étaient leurs pères, +petits bourgeois ils voulaient rester, mettant leur +ostentation dans la modestie.</p> + +<p>Cependant cette acquisition du Thuit avait nécessairement +amené avec elle de nouvelles habitudes. +Jusque-là toutes les distractions de la famille consistaient +en promenades aux environs le dimanche, +aux roches d'Orival, au chêne de la Vierge, en +parties dans la forêt qui, quelquefois, en été, se prolongeaient +par le château de Robert-le-Diable jusqu'à +la Bouille, pour y manger des douillons et des matelotes. +Mais on ne pouvait pas tous les samedis, +par le mauvais comme par le beau temps, s'en aller +au Thuit à pied à la queue leu-leu; il fallait une voiture; +on en avait acheté une; une vieille calèche d'occasion +encore solide, si elle était ridicule; et, comme +les harnais vendus avec elle étaient plaqués en argent, +on les avait récurés jusqu'à ce qu'il ne restât +que le cuivre, qu'on avait laissé se ternir. Tous les +samedis, après la paye des ouvriers, la famille s'était +entassée dans le vieux carrosse chargé de provisions, +et par la côte de Bourgtheroulde, au trot pacifique +de deux gros chevaux, elle s'en était allée à la maison +du Thuit, où l'on restait jusqu'au lundi matin; les +enfants passant leur temps à se promener à travers +les bois, les parents parcourant les terres de la ferme, +discutant avec les ouvriers les travaux à exécuter, +estimant les arbres à abattre, toisant les tas de cailloux +extraits dans la semaine écoulée.</p> + +<p>Cependant ces moeurs qui étaient alors celles de +la fabrique elbeuvienne s'étaient peu à peu modifiées; +le bien-être, le brillant, le luxe, la vie de plaisir, jusque-là +à peu près inconnus, avaient gagné petit à +petit, et l'on avait vu des fils enrichis abandonner +le commerce paternel, ou ne le continuer que mollement, +avec indifférence, lassitude ou dégoût. A quoi +bon se donner de la peine? Ne valait-il pas mieux +jouir de leur fortune dans les terres qu'ils achetaient, +ou les châteaux qu'ils se faisaient construire avec le +faste de parvenus?</p> + +<p>Mais les Adeline n'avaient pas suivi ce mouvement, +et chez eux les habitudes, les usages, les procédés +de la vieille maison étaient en 1830 ce qu'ils +avaient été en 1800, en 1870 ce qu'ils avaient été en +1850. Quand la vapeur avait révolutionné l'industrie, +ils ne l'avaient point systématiquement repoussée +mais ils ne l'avaient admise que prudemment, au moment +juste où ils auraient déchu en ne l'employant +pas; encore, au lieu de se lancer dans des installations +coûteuses, s'étaient-ils contentés de louer à un +voisin la force motrice nécessaire à la marche de +leurs métiers mécaniques. Bonnes pour leurs concurrents, +les innovations, mauvaises pour eux. Ils +étaient les plus hauts représentants de la fabrique +en chambre, ils voulaient rester ce qu'ils avaient +toujours été. Les manufactures puissantes qui +s'étaient élevées autour d'eux ne les avaient point +tentés. Ils n'enviaient point ces casernes vitrées en +serres et ces hautes cheminées qui, jour et nuit, vomissaient +des tourbillons de fumée. C'était le chiffre +d'affaires qui seul méritait considération, et le leur +était supérieur à ceux de leurs rivaux. Ils pouvaient +donc continuer la vieille industrie elbeuvienne, celle +où les nombreuses opérations de la fabrication du +drap, le dégraissage de la laine en suint, la teinture, +le séchage, le cardage, la filature, le bobinage, +l'ourdissage, le tissage, le dégraissage en pièces, le +foulage, le lainage, le tondage, le décatissage s'exécutent +au dehors dans des ateliers spéciaux ou chez +l'ouvrier même, et où la fabrique ne sert qu'à visiter +les produits de ces diverses opérations et à +créer la nouveauté au moyen de l'agencement des +fils et du coloris.</p> + +<p>Ailleurs qu'à Elbeuf cette prudence et ces façons +de gagne-petit eussent peut-être amoindri et déconsidéré +les Adeline, mais en Normandie on estime +avant tout la prudence et on respecte les gagne-petit. +Quand on disait: «Voyez les Adeline», ce +n'était pas avec pitié, c'était avec envie quelquefois +et le plus souvent avec admiration. Avec eux on +écrasait les imprudents qui s'étaient ruinés, aussi +bien que les parvenus fils d'<i>épinceteuses</i> ou de <i>rentrayeuses</i> +qui, au lieu de continuer le commerce de +leurs pères, jouaient à la grande vie dans leurs hôtels +ou leurs châteaux.</p> + +<p>Constant Adeline, le chef de la maison actuelle, +était le digne héritier de ces sages fabricants; d'aucun +de ses pères on n'avait pu dire aussi justement +que de lui: «Voyez Adeline»; et on l'avait dit, on +l'avait répété à satiété, à propos de tout, dans toutes +les circonstances:—dès le collège où il s'était +montré intelligent et studieux, bon camarade, estimé +de ses professeurs, le Benjamin de l'aumônier, +heureux de trouver en lui un garçon élevé chrétiennement +et de complexion religieuse, ce qui était +rare dans la génération de 1830;—plus tard au +tribunal de Commerce, au conseil général et enfin à +la Chambre, où il était un excellent député, appliqué +au travail, vivant en dehors des intrigues de couloir, +ne parlant que sur ce qu'il connaissait à fond et +alors se faisant écouter de tous, votant selon sa conscience +tantôt pour, tantôt contre le ministère, sans +qu'aucune considération de groupe ou d'intérêt particulier +pesât sur lui.</p> + +<p>A un certain moment cependant, ce modèle avait +inspiré des craintes à ses amis. Après avoir travaillé +quelques années dans la fabrique paternelle en sortant +du collège, il avait fait un voyage d'études en +Allemagne, en Autriche, en Russie, et alors on avait +dit, à Elbeuf, qu'une femme galante l'accompagnait; +un acheteur en laines les avait rencontrés dans des +casinos, où Adeline jouait gros jeu.</p> + +<p>—Un Adeline! Etait-ce possible? Un garçon si +sage! La «femme galante», on la lui pardonnait; il +faut bien que jeunesse se passe. Mais les casinos?</p> + +<p>Épouvanté, le père avait couru en Allemagne, ne +s'en rapportant à personne pour sauver son fils. +Celui-ci n'avait fait aucune résistance, et, soumis, +repentant, il était revenu à Elbeuf: il s'était laissé +entraîner; comment? il ne le comprenait pas, n'aimant +pas le jeu; mais humilié d'avoir perdu son argent, +il avait voulu le rattraper.</p> + +<p>On l'avait alors marié.</p> + +<p>Et depuis cette époque, il avait été, comme ses +amis le disaient en plaisantant, l'exemple des maris, +des fabricants, des juges au tribunal de Commerce, +des conseillers généraux, des jurés d'exposition et +et des députés.</p> + +<p>—Voyez Adeline!</p> + +<p>Que lui manquait-il pour être l'homme le plus +heureux du monde? N'avait-il pas tout,—l'estime, +la considération, les honneurs, la fortune?—et une +honnête fortune, loyalement acquise si elle n'était +pas considérable.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<p>C'était dans le gros public qu'on parlait de la fortune +des Adeline, là où l'on s'en tient aux apparences +et où l'on répète consciencieusement les +phrases toutes faites sans s'inquiéter de ce qu'elles +valent; il y avait cent cinquante ans que cette fortune +était monnaie courante de la conversation à +Elbeuf, on continuait à s'en servir.</p> + +<p>Mais, parmi ceux qui savent et qui vont au fond +des choses, cette croyance à une fortune, solide et +inébranlable, commençait à être amoindrie.</p> + +<p>A sa mort, le père de Constant Adeline avait laissé +deux fils: Constant, l'aîné, chef de la maison d'Elbeuf, +et Jean, le cadet, qui, au lieu de s'associer avec +son frère, avait fondé à Paris une importante maison +de laines en gros, si importante qu'elle avait des +comptoirs de vente au Havre et à Roubaix, d'achat +à Buenos-Ayres, à Moscou, à Odessa, à Saratoff. +Celui-là n'avait que le nom des Adeline; en réalité, +c'était un ambitieux et un aventureux; la fortune +gagnée dans le commerce petit à petit lui paraissait +misérable, il lui fallait celle que donne en quelques +coups hardis la spéculation. S'il avait vécu, peut-être +l'eût-il réalisée. Mais, surpris par la mort, il avait +laissé de grosses, de très grosses affaires engagées +qui s'étaient liquidées par la ruine complète—la +sienne, celle de sa femme, celle de sa mère. A la +vérité, elles pouvaient ne pas payer, mais alors +c'était la faillite. Elles s'étaient sacrifiées et l'honneur +avait été sauf. Pour acquitter ce lourd passif, la +femme avait abandonné tout ce qu'elle possédait, et +la mère, après avoir vendu ses propriétés et ses +valeurs mobilières, s'était encore fait rembourser +par son fils aîné la part qui lui revenait dans la +maison d'Elbeuf. Constant eût pu résister à la +demande de sa mère; en tout cas, il eût pu ne donner +que la moitié de cette part; il l'avait donnée entière, +autant par respect pour la volonté de sa mère que +pour l'honneur de son nom qui ne devait pas figurer +au tableau des faillites.</p> + +<p>Un commerçant ne retire pas douze cent mille +francs de ses affaires sans embarras et sans trouble, +cependant Constant Adeline avait pu s'imposer cette +saignée sans compromettre, semblait-il, la solidité de +sa maison; s'il s'en trouvait un peu gêné, quelques +bonnes années combleraient ce trou; il n'avait qu'à +travailler.</p> + +<p>Mais justement à cette époque avait commencé +une crise commerciale qui dure encore, et un changement +radical dans la mode qui, à la nouveauté +en tissu foulé, fabriqué à Elbeuf depuis trente ou +quarante ans avec une supériorité reconnue, a fait +préférer le tissu fortement serré en chaîne et en +trame, fabriqué en Angleterre et à Roubaix;—au +lieu des bonnes années attendues, les mauvaises +s'étaient enchaînées; au lieu de travailler pour +combler le trou creusé, il avait fallu travailler pour +qu'il ne s'agrandit pas démesurément, et encore n'y +avait-on pas réussi. Car, pour la nouveauté beaucoup +plus que pour les autres industries, les crises sont +une cause de ruine: il en est d'elle comme des primeurs, +elle ne se garde pas. Une pièce de drap uni, +noir, vert, bleu, reste en magasin sans autre inconvénient +pour le fabricant que la perte d'intérêt de l'argent +avancé et du bénéfice manqué. Une pièce de +nouveauté ne peut pas y rester, le mot même le dit. +Lorsque tout a été disposé par le fabricant pour +faire une étoffe neuve: mélange de la matière, laine +de telle espèce avec telle autre laine ou avec la soie; +teinture de ces laines et de cette soie; filature selon +l'effet cherché; tissage d'après certaines combinaisons +déterminées pour le dessin, la force, la façon; apprêt +spécial aussi varié dans ses combinaisons que celles +de la teinture, de la filature et du tissage—il faut +que cette étoffe soit vendue à son heure précise et +pour la saison en vue de laquelle elle a été créée, ou +la saison suivante elle ne vaut plus rien. Et comment +la vendre quand, par suite d'une raison quelconque, +crise commerciale ou changement de mode, les +acheteurs pour lesquels on a travaillé ne se présentent +pas? La mode, le fabricant doit la pressentir, et +tant pis pour lui s'il est sa victime. Mais il n'a pas +la responsabilité des crises commerciales, il n'est +ni ministre ni roi, et ce n'est pas lui qui souffle ou +écarte les maladies, les fléaux et les guerres.</p> + +<p>Député, Constant Adeline ne pouvait plus s'occuper +de sa fabrique comme au temps de sa jeunesse, +du matin au soir, mais, pour passer ses journées +au palais Bourbon, il ne l'abandonnait pas cependant. +Elbeuf n'est qu'à deux heures et demie de +Paris; tous les samedis, après la séance, il prenait le +train, et à neuf heures et demie il arrivait chez lui, +où il trouvait les siens qui l'attendaient. Ce jour-là, +le dîner retardé était un souper; et tout le monde, +même la vieille madame Adeline, âgée de quatre-vingt-quatre +ans, infirme et paralysée des jambes, +qu'on appelait «la Maman», même la jeune Léonie +Adeline, fille de Jean Adeline, qui depuis la mort de +sa mère demeurait chez son oncle, ne se mettait à +table qu'après que le chef de la famille s'était assis +à sa place, vide pendant toute la semaine; les visages +étaient épanouis, et, malgré le retard qui avait dit +aiguiser les appétits, on causait plus qu'on ne mangeait.</p> + +<p>—Comment vas-tu, la Maman?</p> + +<p>—Bien, mon garçon; et toi? Il y a encore eu du +tapage à la Chambre cette semaine, tu as dû te brûler +<i>les sangs</i>, c'est vraiment trop <i>arkanser</i>.</p> + +<p>La Maman, restée vieille Elbeuvienne, avait conservé, +sans se donner la peine de les modifier en +rien, ses usages d'autrefois aussi bien pour la toilette +que pour le langage et le parler: en été ses +robes étaient en indienne de Rouen, en hiver en +drap d'Elbeuf; ses bonnets de tulle noir garnis de +dentelle étaient à la mode de 1840, la dernière à +laquelle elle eût fait des concessions; et avec un +accent traînant elle lâchait les mots de patois normand +et les locutions elbeuviennes avec lesquelles +elle avait été élevée, sans s'inquiéter des effarements +de ses petites-filles qui, n'osant pas la reprendre en +face, insinuaient adroitement que les <i>chaircuitiers</i> +s'appelaient maintenant des charcutiers, que les +<i>castoroles</i> sont devenues des casseroles, et que «ne +rien faire de bon» vaut mieux qu'<i>arkanser</i>, qu'on +doit traduire pour ceux qui n'entendent pas le normand.</p> + +<p>Il fallait qu'Adeline expliquât pourquoi on avait +<i>arkansé</i>, car la Maman, assise du matin au soir dans +son fauteuil roulant, lisait l'<i>Officiel</i> d'un bout à +l'autre, et elle ne lui faisait grâce d'aucun détail, +plus au courant de ce qui se passait à la Chambre +que bien des députés. Quand son fils avait parlé, +elle discutait les raisons que ses contradicteurs lui +avaient opposées et les pulvérisait, s'indignant que +tout le monde n'eût pas voté comme lui. Sur un +seul point, elle le blâmait—c'était sur tout ce qui +touchait aux choses religieuses; ne mettrait-il donc +jamais la religion au-dessus de la politique? Quel +chagrin pour elle que dans ces questions il ne votât +point comme elle aurait voulu! il était si soumis, si +pieux, quand il était petit!</p> + +<p>Respectueusement il se défendait, mais le plus +souvent il cherchait à changer la conversation en +faisant signe à sa femme ou à sa fille de venir à son +secours; il en avait assez de la politique, et ce +n'était point pour reprendre et continuer les discussions +de la semaine qu'il avait hâte d'arriver chez +lui. C'était pour se retrouver avec les siens dans +cette maison toute pleine de souvenirs, où il avait +été enfant, où il avait grandi, où son père était mort, +où il s'était marié, où sa fille était née, où il n'y +avait pas un meuble, pas un coin qui ne lui parlât +au coeur et ne le reposât de la vie parisienne vide +et fatigante qu'il menait pendant neuf mois. Comme +ces vastes pièces un peu noires d'aspect, comme ces +vieux meubles démodés qu'il avait toujours vus, +ces fauteuils de style Empire, ces pendules en bronze +doré à sujets mythologiques, ces fleurs en papier +conservées sous des cylindres depuis la jeunesse de +sa mère, lui étaient plus doux aux yeux que le mobilier +du petit appartement de garçon qu'il occupait +dans une maison meublée de la rue Tronchet. +Comme le fumet du pot-au-feu qui lui chatouillait +l'appétit dès qu'il poussait sa porte le disposait +mieux à se mettre à table que les bouffées chaudes +qui le frappaient au visage quand il entrait dans les +restaurants parisiens où il mangeait seul! A mesure +qu'il revenait dans son milieu d'autrefois, l'homme +d'autrefois se retrouvait. Des cases de son cerveau +s'ouvraient, d'autres se refermaient. Le Parisien +restait à Paris, à Elbeuf il n'y avait plus que l'Elbeuvien, +l'odeur fade des cuves d'indigo l'avait rajeuni; +le commerçant remplaçait le député; il n'était plus +que mari et père de famille.</p> + +<p>Aussi se fâchait-il contre la politique qu'il lui +déplaisait de retrouver à Elbeuf: c'était de paroles +affectueuses, de regards tendres qu'il avait besoin, +du laisser-aller de l'intimité, de sorte que bien souvent, +pendant que la Maman continuait ses discussions, +ses approbations ou ses réprimandes, il +oubliait de lui répondre ou ne le faisait qu'en +quelques mots distraits: «Oui, maman; non, +maman; tu as raison, certainement, sans aucun +doute.»</p> + +<p>C'était assez indifféremment qu'à son retour +d'Allemagne il s'était laissé marier par son père avec +une jeune fille née dans une condition inférieure à +la sienne, au moins pour la fortune, mais depuis +vingt ans il vivait dans une étroite communion de +sentiment et de pensée avec sa femme, car il s'était +trouvé que celle qu'il avait acceptée pour la grâce +de sa jeunesse était une femme douée de qualités +réelles que chaque jour révélait: l'intelligence, la +fermeté de la raison, la droiture du caractère, la +bonté indulgente, et, ce qui pour lui était inappréciable +depuis son entrée dans la vie politique—le +flair et le génie du commerce qui faisaient d'elle +une associée à laquelle il pouvait laisser la direction +de la maison aussi bien pour la fabrication que +pour la vente. Pendant qu'à Paris il s'occupait des +affaires de la France, à Elbeuf elle dirigeait d'une +main aussi habile que ferme celles de la fabrique; +en vraie femme de commerce, comme il n'était pas +rare d'en rencontrer autrefois derrière les rideaux +verts d'un comptoir, mais comme on n'en voit plus +maintenant, trouvant encore le temps d'accomplir +avec un seul commis la besogne du bureau: la correspondance, +la comptabilité, la caisse et la paye +qu'elle faisait elle-même.</p> + +<p>Si bon commerçant que fût Adeline, ce n'était +cependant pas d'affaires qu'il avait hâte de s'entretenir +en arrivant chez lui—ces affaires, il les connaissait, +au moins en gros, par les lettres que sa +femme lui écrivait tous les soirs; c'était sa femme +même, c'était sa fille qui occupaient son coeur, et +tout en mangeant, tout en répondant avec plus ou +moins d'à-propos à sa mère, ses yeux allaient de l'une +à l'autre. S'il aimait celle-ci tendrement, il adorait +celle-là, et il n'était pas rare que tout à coup il s'interrompît +pour se pencher vers elle et l'embrasser +en la prenant dans ses bras:</p> + +<p>—Eh bien, ma petite Berthe, es-tu contente du +retour du papa?</p> + +<p>Il la regardait, il la contemplait avec un bon +sourire, fier de sa beauté qui lui semblait incomparable; +où trouver une fille de dix-huit ans plus +charmante? Elle avait des cheveux d'un blond soyeux +qu'il ne voyait chez aucune autre, une fraîcheur de +carnation, une profondeur, une tendresse dans le +regard vraiment admirables, et avec cela si bonne +de coeur, si facile, si aimable de caractère!</p> + +<p>Comme il ne voulait pas faire de jaloux, il avait +aussi des mots affectueux pour la petite Léonie, sa +nièce, âgée de douze ans, dont il était le tuteur et +qui vivait chez lui, travaillant sous la direction de +maîtres particuliers, parce qu'elle était trop faible +de santé pour être envoyée à Rouen au couvent des +Dames de la Visitation où toutes les filles des Adeline +avaient été élevées.</p> + +<p>Le dîner se prolongeait; quand il était fini, l'heure +était avancée; alors il roulait lui-même sa mère +jusqu'à la chambre qu'elle occupait au rez-de-chaussée, +de plain-pied avec le salon, depuis qu'elle +était paralysée; puis, après avoir embrassé Berthe +et Léonie, qui montaient à leurs chambres, il passait +avec sa femme dans le bureau, et alors commençait +entre eux la causerie sérieuse, celle des affaires, qui, +plus d'une fois, se prolongeait tard dans la nuit.</p> + +<p>Ils avaient là sous la main les livres, la correspondance, +les carrés d'échantillons, ils pouvaient +discuter sérieusement et se mettre d'accord sur ce +qui, pendant la semaine, avait été réservé: elle lui +rendait compte de ce qu'elle avait fait et de ce qu'elle +voulait faire; à son tour, il racontait ses démarches +à Paris dans l'intérêt de leur maison, il disait quels +commissionnaires, quels commerçants il avait vus, +et, tirant de ses poches les échantillons qu'il avait pu +se procurer chez les marchands de drap et chez les +tailleurs, ils les comparaient à ceux qui avaient été +essayés chez eux.</p> + +<p>Pendant quelques années, quand ils avaient arrêté +ces divers points, leur tâche était faite pour la soirée: +la semaine finie était réglée, celle qui allait commencer +était décidée; mais des temps durs avaient +commencé où les choses ne s'étaient plus arrangées +avec cette facilité: la consommation se ralentissant, +il fallait être plus accommodant pour la vente et accepter +des acheteurs avec lesquels les petits fabricants +seuls, forcés de courir des aventures, avaient +consenti à traiter jusqu'à ce jour; de grosses faillites +avaient été le résultat de ce nouveau système; elles +s'étaient répétées, enchaînées, et il était arrivé un moment +où la maison Adeline, autrefois si solide, avait +eu de la peine à combiner ses échéances.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<p>Un soir qu'on attendait Adeline, la famille était +réunie dans le bureau dont on venait de fermer les +volets après le départ des ouvriers et des employés. +Dans son fauteuil, la Maman achevait la lecture de +l'<i>Officiel</i>, Berthe tournait les pages d'un livre à +images, devant un pupitre Léonie achevait ses devoirs, +et en face d'elle madame Adeline couvrait +de chiffres un cahier formé de lettres de faire part +qui, cousues ensemble, servaient de brouillon et +économisaient une main de papier écolier. La cour +si bruyante dans la journée était silencieuse; au dehors, +on n'entendait que les rafales d'un grand vent +de novembre, et dans le bureau que le poêle qui +ronflait, le gaz qui chantait et la plume de madame +Adeline courant sur la papier. De temps en temps +elle s'interrompait pour consulter un carnet ou un +registre, puis le frôlement de sa main descendant le +long des colonnes de ses additions, recommençait. +C'était hâtivement qu'elle faisait son travail, et le +geste avec lequel elle tirait ses barres trahissait une +main agitée.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez une erreur de caisse, ma +bru? demanda la Maman.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>La Maman, relevant ses lunettes, la regarda longuement</p> + +<p>—Qu'est-ce qui ne va pas!</p> + +<p>—Mais rien.</p> + +<p>Autrefois, la Maman ne se serait pas contentée de +cette réponse, car évidemment, puisqu'il n'y avait +pas d'erreur de caisse, quelque chose préoccupait sa +bru; mais depuis qu'elle s'était fait rembourser sa +part de propriété dans la maison de commerce, elle +n'avait plus la même liberté de parole. Ce remboursement +ne s'était pas fait sans résistance, sinon +chez Adeline soumis à la volonté de sa mère, au +moins chez madame Adeline. Qu'une mère avec +deux enfants donnât la moitié de sa fortune à l'un +de ses fils, il n'y avait rien à dire, mais qu'elle +voulût la donner entière en dépouillant ainsi l'un +pour l'autre, ce n'était pas juste. Et la bru s'était +expliquée là-dessus avec la belle-mère nettement. +De ce jour, les relations entre elles avaient changé +de caractère. Quand la Maman possédait la moitié de +la maison de commerce, elle était une associée, et +on lui devait les comptes qu'on rend à un associé. +Sa part remboursée, les inventaires ne lui avaient +plus été communiqués, les comptes ne lui avaient +plus été rendus. Qu'eût-elle pu demander? elle +n'était plus rien dans cette maison. À la vérité, son +fils semblait s'entretenir aussi librement avec elle +qu'autrefois, mais le fils et la bru faisaient deux; +d'ailleurs, c'était sur certains sujets seulement que +cette liberté se montrait; sur la marche des affaires, +ils étaient avec elle aussi réservés l'un que l'autre. +Quand elle insistait près de Constant, il répondait +invariablement que les choses allaient aussi bien +qu'elles pouvaient aller; mais l'embarras et même +la réticence se laissait voir dans ses réponses. Et +alors, avec inquiétude, avec remords, elle se demandait +si, en enlevant douze cent mille francs à +son fils, elle ne l'avait pas mis dans une situation +critique: les affaires allaient si mal, on parlait si +souvent de faillites; les acheteurs qu'elle était habituée +à voir autrefois venaient maintenant si rarement +à Elbeuf. Si encore elle avait pu rejeter sur +sa bru la responsabilité de cette situation, c'eût été +un soulagement pour elle. Mais, malgré l'envie +qu'elle en avait, cela ne semblait pas possible. +Jamais, il fallait bien le reconnaître, la fabrique +n'avait été dirigée avec plus d'intelligence et plus +d'ordre; la surveillance était de tous les instants du +haut jusqu'en bas, aussi bien pour les grandes que +pour les petites choses; et dans tous les services on +trouvait de ces économies ingénieuses que seules +les femmes savent appliquer sans rien désorganiser +et sans soulever des plaintes.</p> + +<p>Elle n'avait pas pu insister, il avait fallu que, se +contentant de ce rien, elle reprît la lecture de son +journal: cependant, il était certain qu'il se passait +quelque chose de grave; jamais elle n'avait vu sa +bru aussi nerveuse, et cela était caractéristique +chez une femme calme d'ordinaire, qui mieux que +personne savait se posséder, et ne dire comme ne +laisser paraître que ce qu'elle voulait bien.</p> + +<p>Cependant, si absorbée qu'elle voulût être dans sa +lecture, elle ne pouvait pas ne pas entendre les +coups de plume qui rayaient le papier; à un certain +moment, n'y tenant plus, elle risqua encore une +question:</p> + +<p>—Est-ce que vous craignez quelque nouvelle faillite?</p> + +<p>—MM. Bouteillier frères ont suspendu leurs +payements.</p> + +<p>Madame Adeline reprit ses comptes en femme qui +voudrait n'être pas interrompue; mais l'angoisse de +la Maman l'emporta.</p> + +<p>—Vous êtes engagée avec eux pour une grosse +somme?</p> + +<p>—Assez grosse.</p> + +<p>—Et elle vous manque pour votre échéance?</p> + +<p>—Constant doit m'apporter les fonds.</p> + +<p>Le soulagement qu'éprouva la Maman l'empêcha +de remarquer le ton de cette réponse: quand son +fils devait faire une chose, il la faisait, on pouvait +être tranquille. La suspension de payement des +frères Bouteillier suffisait et au delà pour expliquer +l'état nerveux de madame Adeline; ils étaient parmi +les meilleurs clients de la maison, les plus anciens, +les plus fidèles, et leur disparition se traduirait par +une diminution de vente importante. Sans doute +cela était fâcheux, mais non irrémédiable; elle +avait foi dans la maison de son fils au même point +que dans la fortune d'Elbeuf, et n'admettait pas que +la crise qu'on traversait ne dût bientôt prendre fin; +les beaux jours qu'elle avait vus reviendraient, il +n'y avait qu'à attendre. Elle demandait à Dieu de +vivre jusque-là; si après avoir sauvé l'honneur +des Adeline elle pouvait voir la solidité de leur +maison assurée, elle serait contente et mourrait en +paix. Depuis soixante-cinq ans elle n'avait pas +manqué une seule fois, excepté pendant ses couches, +la messe de sept heures à Saint-Étienne, où, par sa +piété, elle avait fait l'édification de plusieurs générations +de dévotes, mais jamais on ne l'avait vue +prier avec autant de ferveur que depuis que les affaires +de son fils lui semblaient en danger. Bien +qu'elle ne quittât pas son fauteuil roulant et ne pût +pas se prosterner â genoux, au mouvement de ses +lèvres et à l'exaltation de son regard on sentait +l'ardeur de sa prière. Ses yeux ne quittaient pas la +verrière où saint Roch, patron des cardeurs, tisse, +avec des ouvriers, du drap sur un métier des vieux +temps et c'était lui qu'elle implorait particulièrement +pour son fils comme pour son pays natal.</p> + +<p>La plume de madame Adeline continuait à courir +sur son brouillon quand dans la cour on entendit +un bruit de pas. Qui pouvait venir? Il semblait qu'il +y eût deux personnes. Les pas s'arrêtèrent â la porte +du bureau, où discrètement on frappa quelques +coups.</p> + +<p>—Ma tante, faut-il ouvrir? demanda Léonie, se +levant avec l'empressement d'un enfant qui saisit +toutes les occasions d'interrompre un travail ennuyeux.</p> + +<p>—Mais, sans doute, répondit madame Adeline, +bien qu'un peu surprise qu'à cette heure on frappât +â cette porte et non à celle de l'appartement.</p> + +<p>Les verrous furent promptement tirés et la porte +s'ouvrit.</p> + +<p>-Ah! c'est M. Eck et M. Michel, dit Léonie.</p> + +<p>C'était en effet le chef de la maison Eck et Debs, +le père Eck, comme on l'appelait à Elbeuf, accompagné +d'un de ses neveux.</p> + +<p>—<i>Ponchour, matemoiselle</i>, dit le père Eck avec +son plus pur accent alsacien et en entrant dans le +bureau, suivi de son neveu.</p> + +<p>L'oncle était un homme de soixante ans environ, +rond de corps et rond de manières, court de jambes +et court de bras, à la physionomie ouverte, gaie et +fine, dont les cheveux frisés, le nez busqué et le +teint mat trahissaient tout de suite l'origine sémitique; +le neveu, au contraire, était un beau jeune +homme élancé, avec des yeux de velours, et des +dents blanches qui avaient l'éclat de la nacre entre +des lèvres sanguines et une barbe noire frisée.</p> + +<p>—<i>Ponchour, mestames Ateline</i>, continua M. Eck, +<i>Ponchour, matemoiselle Perthe</i>.</p> + +<p>Ce dernier bonjour fut accompagné d'une révérence.</p> + +<p>-<i>Gomment</i>, continua-t-il, M. <i>Ateline</i> n'est <i>bas</i>-là, +je <i>groyais</i> qu'il <i>tevait refenir te ponne</i> heure; et, en +<i>foyant te</i> la lumière au <i>pureau</i>, j'ai <i>gru</i> que c'était lui +qui <i>trafaillait; foilà gomment</i> j'ai frappé à cette <i>borte</i>; +excusez-moi, <i>mestames</i>.</p> + +<p>Ce fut une affaire de leur trouver des sièges, car +le bureau était meublé avec une simplicité véritablement +antique: une table en bois noir, deux pupitres, +des rayons en sapin régnant tout autour de +la pièce pour les registres et la collection des échantillons +de toutes les étoffes fabriquées par la maison +depuis près de cent ans, quatre chaises en paille, et +c'était tout; pendant deux cents ans, cela avait suffi +à plus de trois cent millions d'affaires.</p> + +<p>C'était après la guerre que les Eck et Debs, établis +jusque-là en Alsace, avaient quitté leur pays pour +venir créer à Elbeuf une grande manufacture de +«draps lisses, élasticotines, façonnés noirs et couleurs», +comme disaient leurs en-têtes, où s'accomplissaient, +sans le secours d'aucun intermédiaire, +toutes les opérations par lesquelles passe la laine +brute pour être transformée en drap prêt à être livré +à l'acheteur, et tout de suite ils étaient entrés en +relations avec Constant Adeline, que son caractère +autant que sa position mettaient au-dessus de l'envie +et de la jalousie, et auprès de qui ils avaient +trouvé un accueil plus libéral qu'auprès de beaucoup +d'autres fabricants. Sans arriver à l'amitié, ces +relations s'étaient continuées, s'étendant même aux +familles. A la vérité, madame Adeline mère n'avait +point vu madame Eck mère, une vieille femme de +quatre-vingts ans, aussi fervente dans la religion +juive qu'elle pouvait l'être dans la sienne; mais +mesdames Eck et Debs faisaient à madame Constant +Adeline des visites que celle-ci leur rendait, et les +enfants, les deux frères Eck et les trois frères Debs +avaient plus d'une fois dansé avec Berthe.</p> + +<p>Les politesses échangées, le père Eck prit son air +bonhomme, et, regardant le cahier sur lequel madame +Adeline faisait ses chiffres:</p> + +<p>—<i>Touchours à l'oufrage, matame Ateline</i>, dit-il, +je <i>foutrais bien afoir</i> une <i>embloyée gomme fous</i> et... +au même <i>brix</i>.</p> + +<p>Et il partit d'un formidable éclat de rire, car il +était toujours le premier à sonner la fanfare pour +ses plaisanteries, sans s'inquiéter de savoir s'il n'était +pas quelquefois le seul à les trouver drôles.</p> + +<p>Mais ses éclats de rire se calmaient comme ils +partaient, c'est-à-dire instantanément; il prit une +figure grave, presque désolée:</p> + +<p>—<i>A brobos, matame Ateline, afez-fous tes noufelles</i> +de MM. Bouteillier frères? demanda-t-il.</p> + +<p>—J'en ai reçu ce matin.</p> + +<p>—<i>Fous safez</i> qu'ils <i>susbendent</i> leurs <i>bayements</i>?</p> + +<p>—C'est ce qu'on m'écrit.</p> + +<p>—Est-ce que <i>fous</i> étiez engagés <i>afec</i> eux?</p> + +<p>—Malheureusement. Et vous?</p> + +<p>—Nous? Oh! non. Ils auraient <i>pien foulu</i>, mais +nous n'avons <i>bas foulu</i>, nous. <i>Tebuis</i> trois ans, ils +ne <i>m'insbiraient blus gonfiance</i>; c'était <i>tes chens</i> qui +menaient <i>drop</i> de <i>drain: abbardement</i> aux Champs-Élysées, +château aux <i>enfirons</i> de <i>Baris, filla</i> à Trouville, +<i>séchour</i> à Cannes pendant l'hiver, cela ne <i>bouvait bas turer</i>.</p> + +<p>Il y eut un silence; le père Eck paraissait assez +gêné, et madame Adeline l'était aussi jusqu'à un +certain point, se demandant ce que pouvait signifier +cette visite insolite; elle voulut lui venir en aide:</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes satisfait de vos nouveaux +procédés de teinture? demanda-t-elle en portant la +conversation sur un sujet de leur métier, qui pouvait +fournir une inépuisable matière et que d'ailleurs +elle était bien aise de tirer au clair.</p> + +<p>—Oh! <i>drès satisvait</i>.</p> + +<p>—Et cela vous revient vraiment moins cher que, +chez MM. Blay?</p> + +<p>Il ouvrit la bouche pour répondre, puis il la referma, +et ce fut seulement après quelques secondes +de réflexion qu'il se décida:</p> + +<p>—<i>Matame Ateline, matame Adeline</i>, je ne <i>beux bas +fous tire, l'infentaire</i> n'a <i>bas</i> été <i>vait</i>.</p> + +<p>Cela fut répondu avec une bonhomie si parfaite +qu'on aurait pu croire à sa sincérité, mais il la compromit +malheureusement en se hâtant de changer +de sujet.</p> + +<p>—Quand <i>fous foutrez fenir</i> à la maison, <i>chaurai</i> +le <i>blaisir</i> de <i>fous</i> montrer ça; mais ce que je <i>foutrais +pien fous</i> montrer, c'est nos nouveaux métiers-fixes +à <i>filer</i>; c'est <i>fraiment</i> une <i>pelle infention</i>; seulement +<i>tepuis</i> un an que nous les avons installés, tous les +fils cassaient, nous allions faire <i>bour</i> cinquante mille +<i>vrancs</i> de <i>véraille</i>, quand mon <i>betit</i> Michel a <i>drouvé</i> +un <i>bervectionnement</i> aussi simple que <i>barvait</i>; il faut +voir ça; je lui ai fait <i>brendre</i> un <i>prefet</i>. Il a vraiment +le <i>chénie</i> de la mécanique, ce garçon-là.</p> + +<p>—Est-ce que M. Michel va directement exploiter +son brevet?</p> + +<p>—Il le <i>fentra</i>; tous les Eck, tous les Debs restent +ensemble, <i>touchoure</i>.</p> + +<p>—Ce qu'on appelle à Elbeuf les Cocodès, dit +Michel en riant et en répétant une plaisanterie qui +était spirituelle à Elbeuf.</p> + +<p>Il y eut encore un silence, puis M. Eck se levant, +vint auprès de madame Adeline: </p> + +<p>—Est-ce que je <i>bourrais fous tire</i> un mot en <i>barticulier</i>?</p> + +<p>Passant la première, madame Adeline le conduisit +dans le salon.</p> + + +<h4>IV</h4> + + +<p>—Quelle mauvaise nouvelle lui apportait-on?</p> + +<p>Ce fut la question que madame Adeline, troublée, +se posa, mais qu'elle eut la force, cependant, de +retenir pour elle.</p> + +<p>Bien qu'elle n'eût aucune raison de se défier de +M. Eck, qu'elle savait droit en affaires, brave homme +et bonhomme dans les relations de la vie, elle avait +été si souvent, en ces derniers temps, frappée de +coups qui s'abattaient sur elle à l'improviste et tombaient +précisément d'où on n'aurait pas dû les attendre, +qu'elle se tenait toujours et avec tous sur +ses gardes, inquiète et craintive.</p> + +<p>Dans la ville, on disait que les Eck et Debs tentaient +depuis longtemps des essais pour fabriquer la +nouveauté mécaniquement et en grand comme ils +fabriquaient le drap lisse: était-ce là la cause de cette +visite étrange? Dans ces Alsaciens ingénieux qui +savaient si bien s'outiller et qui réussissaient quand +tant d'autres échouaient, allait-elle rencontrer des +concurrents qui rendraient plus difficile encore la +marche de ses affaires!</p> + +<p>Etait-ce un danger menaçant leur maison ou la +situation politique de son mari qu'il venait lui signaler +dans un sentiment de bienveillance amicale?</p> + +<p>De quelque côté que courût sa pensée, elle ne +voyait que le mauvais sans admettre le bon ou l'heureux; +et ce qui augmentait son trouble, c'était de +voir l'embarras qui se lisait clairement sur cette +physionomie ordinairement ouverte et gaie.</p> + +<p>Elle s'était assise en face de lui, le regardant, +l'examinant, et elle attendait qu'il commençât; ce +qu'il avait à dire était donc bien difficile?</p> + +<p>Enfin il se décida:</p> + +<p>—Quand nous nous sommes expatriés <i>pour fenir +à Elpeuf</i>, nous n'<i>afons pas drouvé</i> ici tout le monde +bien <i>tisposé</i> à nous recevoir. On <i>tisait</i>: «Qu'est-ce +qu'ils <i>fiennent</i> faire; nous n'<i>afons bas pesoin t'eux</i>? +M. <i>Ateline</i> n'a <i>bas</i> été parmi ceux-là, au <i>gontraire</i>, il +n'a obéi qu'à un sentiment patriotique pour les exilés +et aussi pour sa ville où nous apportions du <i>trafail</i>; +et cela, <i>matame</i>, nous a été au coeur; <i>tans</i> la position +où nous étions, quittant notre pays, recommençant +la vie à un âge où beaucoup ne <i>bensent blus</i> qu'au +repos, nous <i>afons</i> été heureux de <i>troufer</i> une main +loyalement <i>ouferte</i>.</p> + +<p>Ces paroles n'indiquaient rien de mauvais, l'inquiétude +de madame Adeline se détendit.</p> + +<p>—Quand l'année <i>ternière</i>, continua M. Eck, nous +<i>afons</i> eu le chagrin de perdre mon <i>peau</i>-frère Debs, +nous <i>afons</i> encore retrouvé M. <i>Ateline. Fous safez</i> ce +qui s'est passé à ce moment et comment des gens se +sont récusés pour ne pas lui faire des funérailles +convenables; on <i>tisait</i>: «Quel besoin d'honorer ce +<i>chuif</i> qui est <i>fenu</i> nous faire concurrence?» Toutes +sortes de mauvais sentiments s'étaient élevés contre +le <i>chuif</i> autant que contre le fabricant, et ceux-là +mêmes qui auraient dû se mettre en avant se sont +mis en arrière. M. <i>Ateline</i> était alors à <i>Baris</i>, retenu +<i>bar</i> les travaux de la Chambre, et il <i>bouvait</i> très <i>pien</i> +y rester s'il avait <i>foulu</i>. Mais, <i>aferti</i> de ce qui se passait +ici,—peut-être même est-ce <i>bar fous, matame</i>?</p> + +<p>—Il est vrai que je lui ai écrit.</p> + +<p>M. Eck se leva et avec une émotion grave il salua +respectueusement:</p> + +<p>—J'aime à <i>safoir</i>, comme je m'en <i>toutais</i>, que c'est +<i>fous</i>. Enfin, <i>aferti</i>, il a quitté <i>Baris</i> et sur cette +tombe, lui député, il n'a pas craint de <i>tire</i> ce qu'il +pensait d'un honnête homme qui avait apporté ici +une industrie faisant vivre <i>blus</i> de mille personnes, +dans une ville où il y a tant de misère. Et pour cela +il a trouvé des paroles qui retentissent toujours dans +notre coeur, le mien et celui de tous les membres de +notre famille.</p> + +<p>Il fit une pause, ému bien manifestement par ces +souvenirs; puis reprenant:</p> + +<p>—Ne <i>fous temantez</i> pas, <i>matame</i> pourquoi je rappelle +cela; <i>fous</i> allez le savoir; c'est pour <i>fous</i> le <i>tire</i> +que je <i>bous</i> ai demandé ce moment d'entretien <i>bartigulier</i>. +Après ces <i>exbligations, fous gomprenez</i> quelle +estime nous avons pour M. <i>Ateline</i> et <i>tans</i> quels +termes nous <i>barlons</i> de lui: ma mère, ma soeur, ma +femme, mes fils, mes <i>nefeux</i> et moi-même; il n'est +<i>bersonne</i> à <i>Elpeuf</i> pour qui nous avons autant d'estime +et, permettez-moi le mot, autant d'amitié. Ce +qui vous touche nous intéresse et <i>pien</i> souvent nous +nous sommes <i>réchouis</i> en apprenant une <i>ponne</i> affaire +pour <i>fous</i>, comme nous nous sommes affligés +en en apprenant une mauvaise:—ainsi celle de ces +Bouteillier.</p> + +<p>Peu à peu, madame Adeline s'était rassurée: tout +cela était dit avec une bonhomie et une sympathie si +évidentes que son inquiétude devait se calmer +comme elle s'était en effet calmée; mais à ces derniers +mots, qui semblaient une entrée en matière +pour une question d'argent, ses craintes la reprirent. +Ces protestations de sympathie et d'amitié qui +se manifestaient avec si peu d'à-propos n'allaient-elles +aboutir à une conclusion cruelle, que M. Eck, +qui n'était pas un méchant homme avait voulu +adoucir en la préparant: c'était le terrible de sa situation +de voir partout le danger.</p> + +<p>—Certainement, continua M. Eck, il n'y a <i>bas pésoin</i> +d'être dans des conditions <i>bartigulières</i> pour +être charmé en voyant mademoiselle <i>Perthe</i>: c'est +une <i>pien cholie</i> personne... qui sera la fille de sa +mère, et un jeune homme, alors même qu'il ne connaît +pas sa famille, ne peut pas ne pas être séduit +par elle, mais combien <i>blus</i> fortement doit-il l'être +quand il partage les sentiments que je <i>fiens</i> de <i>fous</i> +exprimer. C'est <i>chustement</i> le cas de mon <i>betit</i> Michel; +je <i>tis betit</i> parce que je l'ai vu tout <i>betit</i>, mais +c'est en réalité un sage garçon plein de sens, un +travailleur, qui nous rend les <i>blus</i> grands services +dans notre fabrique, et qui est <i>pien</i> le caractère le +<i>blus</i> aimable, le <i>blus</i> facile, le <i>blus</i> affectueux, le <i>blus</i> +égal que je <i>gonaisse</i>. Enfin <i>pref</i> il aime <i>matemoiselle +Perthe</i>, et je vous <i>temande</i> pour lui la main de <i>fotre</i> +fille.</p> + +<p>Bien des fois et depuis longtemps déjà, madame +Adeline avait marié sa fille, choisissant son gendre +très haut, alors que leurs affaires étaient en pleine +prospérité, descendant un peu quand cette prospérité +avait décliné, baissant à mesure qu'elles avaient +baissé, jamais elle n'avait eu l'idée de Michel Debs. +Un juif!</p> + +<p>Sa surprise fut si vive que M. Eck, qui l'observait, +en fut frappé.</p> + +<p>—<i>Je fois</i>, dit-il, que <i>fous</i> pensez à <i>matame Ateline</i> +mère, qui est une personne si rigoureuse dans sa +religion. Nous aussi nous <i>afons</i> notre mère qui pour +notre religion n'est pas moins rigoureuse que la +vôtre. C'est ce que j'ai <i>tit</i> à mon <i>betit</i> Michel quand +il m'a <i>barlé</i> de ce mariage. «Et ta grand'mère, et la +grand'mère de <i>mademoiselle Perthe</i>, hein!»</p> + +<p>Justement après être revenue un peu de son +étourdissement, c'était à ces grand'mères qu'elle +pensait, à celle de Berthe et à celle de Michel.</p> + +<p>De celle-ci, que personne ne voyait parce qu'elle +vivait cloîtrée comme une femme d'Orient, tout le +monde racontait des histoires que le mystère et l'inconnu +rendaient effrayantes.</p> + +<p>Que n'exigerait-elle pas de sa bru, cette vieille +femme soumise aux pratiques les plus étroites de sa +religion? De quel oeil regarderait-elle une chrétienne +à sa table, elle qui ne mangeait que de la +viande pure, c'est-à-dire saignée par un sacrificateur, +ouvrier alsacien versé dans les rites, qu'elle avait +fait venir exprès?</p> + +<p>Bien qu'elle n'eût ni le temps ni le goût d'écouter +les bavardages qui couraient la ville, madame Adeline +n'avait pas pu ne pas retenir quelques-unes des +bizarreries qu'on attribuait à cette vieille juive et ne +pas en être frappée.</p> + +<p>Avant l'arrivée des Eck et des Debs à Elbeuf, on +s'occupait peu des usages des juifs, mais du jour où +cette vieille femme s'était installée dans sa maison, +son rigorisme l'avait imposée à la curiosité et aussi +à la critique. C'était monnaie courante de la conversation +de raconter qu'elle se faisait apporter le +gibier vivant pour que son sacrificateur le saignât;—qu'elle +ne mangeait pas des poissons sans écailles; +qu'on faisait traire son lait directement de la vache +dans un pot lui appartenant;—qu'elle avait une +vaisselle pour le gras, une autre pour le maigre;—que +le poisson seul pouvait être arrangé au beurre, +à l'huile ou à la graisse;—que, dans les repas où +il était servi de la viande, elle ne mangeait ni fromage, +ni laitage, ni gâteaux;—qu'on préparait sa nourriture +le vendredi pour le samedi, et, comme ce +jour-là les Israëlites ne doivent pas toucher au feu, +on mettait une plaque de fer sur des braises, et sur +cette plaque on plaçait le vase contenant les mets +tout cuits, ce vase ne pouvait être pris que par des +mains juives;—enfin, que ses cheveux coupés +étaient recouverts d'un bandeau de velours, et +qu'elle obligeait sa fille et sa belle-fille à ne pas laisser +pousser leurs cheveux.</p> + +<p>Sans doute il y avait dans tout cela des exagérations, +mais le vrai n'indiquait-il pas un rigorisme +de pratiques religieuses peu encourageant? Elle le +connaissait, ce rigorisme dans la foi, depuis vingt +ans qu'elle en avait trop souffert auprès de sa belle-mère +pour vouloir y exposer sa fille. Et puis, femme +d'un juif! Si bien dégagée qu'elle fût de certains +préjugés, elle ne l'était point encore de celui-là. +Aucune jeune fille de sa connaissance et dans son +monde n'avait épousé un juif: cela ne se faisait pas +à Elbeuf.</p> + +<p>Mais M. Eck ne lui laissa pas le temps de réfléchir, +il continuait:</p> + +<p>—<i>Pien</i> entendu, Michel n'a jamais entretenu +<i>matemoiselle Perthe</i> de son amour, c'est un honnête +homme, un <i>calant</i> homme, croyez-le, <i>matame Ateline</i>. +Je ne <i>tis</i> pas que ses yeux n'aient pas <i>barlé</i>, mais +ses lèvres ne se sont pas ouvertes. Peut-être sait-elle +cependant qu'elle est aimée, car les jeunes filles +sont bien fines pour <i>teviner</i> ces choses, mais elle ne +le sait pas par des <i>baroles</i> formelles. Michel a <i>foulu</i> +qu'avant tout les familles fussent d'accord, et c'est +là ce qui m'amène chez vous. J'espérais trouver +M. <i>Ateline</i>; et Michel, qui ne manque pas les occasions +où il peut voir <i>matemoiselle Perthe</i>, a tenu à +m'accompagner, <i>pien</i> que cela ne soit peut-être pas +très convenable. Le hasard a <i>foulu</i> que M. <i>Ateline</i> +fût absent et j'en suis heureux, puisque j'ai pu <i>fous</i> +adresser ma demande: en ces circonstances une +mère vaut mieux qu'un père. Vous la transmettrez +à <i>M. Ateline</i> et, si <i>fous</i> le jugez <i>pon</i>, à <i>matemoiselle +Perthe</i>. Pour Michel, je <i>fous</i> prie d'insister sur son +amour; c'est sincèrement, c'est <i>tentrement</i> qu'il aime +et <i>bour</i> lui ce n'est pas un mariage de convenance, +c'est un mariage d'inclination. <i>Bour</i> moi, je vous +prie d'insister sur l'honneur que nous attachons à +unir notre famille à la vôtre. Je veux vous <i>barler</i> +franchement, à coeur ouvert; je n'ai pas <i>d'ampition</i> +et ne recherche pas une alliance avec M. <i>Ateline</i> +parce qu'il est député et sera un jour ou l'autre +ministre; je suis <i>técoré</i> et n'ai rien à attendre du +gouvernement; quant à la situation de nos affaires, +elle est <i>ponne</i>; là où d'autres <i>berdent</i> de l'argent, +nous en gagnons; les inventaires vous le <i>brouferont</i>, +quand nous pourrons vous les communiquer, vous +verrez, vous verrez qu'elle est <i>ponne</i>.</p> + +<p>Il se frotta les mains:</p> + +<p>—Elle est <i>ponne</i>, elle est <i>ponne</i>; la maison Eck +et Debs est organisée pour bien marcher, elle +marchera et durera tant qu'il y aura un Eck, tant +qu'il y aura un Debs pour la soutenir. Et je ne crois +pas que la graine en manque de sitôt. Donc, ce que +nous cherchons uniquement dans ce mariage, c'est +l'honneur d'être de <i>fotre</i> famille: le père Eck ne <i>fiffra</i> +pas toujours; les fils, les neveux le remplaceront, et +alors, est-ce que ce serait une mauvaise raison sociale: +<i>Eck et Debs-Ateline</i>? La <i>fieille</i> maison continuerait; +le <i>fieil</i> arbre repousserait avec des rameaux +nouveaux; les enfants de Michel seraient des <i>Ateline</i>.</p> + +<p>Sur ce mot, il se leva.</p> + +<p>—Vous n'attendez pas mon mari? demanda madame +Adeline.</p> + +<p>—Non; je remets notre cause entre vos mains, +elle sera mieux <i>blaidée</i> que je ne la <i>blaiderais</i> moi-même.</p> + +<p>Ils rentrèrent dans le bureau, où ils trouvèrent +Léonie, la figure épanouie par un éclat de rire.</p> + +<p>—Je <i>fois</i> qu'on s'est amusé, dit le père Eck, on a +taillé une <i>ponne pafette</i>.</p> + +<p>—C'est M. Michel qui nous fait rire, dit Léonie.</p> + +<p>—Il est <i>pien</i> heureux, Michel, de faire rire les +<i>cholies</i> filles; et qu'est-ce donc qu'il vous contait?</p> + +<p>—Il nous apprenait pourquoi les Carthaginois +mettaient des gants; le savez-vous, monsieur Eck?</p> + +<p>—Ma foi, non, <i>matemoiselle</i>; de mon temps, les +sciences historiques n'étaient pas aussi avancées +que maintenant, et nous ne savions pas que les +Carthaginois se <i>cantaient</i>.</p> + +<p>—Ils se gantaient parce qu'ils craignaient les +Romains.</p> + +<p>—Ah! vraiment? dit le père Eck qui n'avait pas +compris.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, dit Michel en s'adressant +avec un sourire d'excuse à madame Adeline, +mademoiselle Léonie faisait un devoir sur Annibal +qui ne l'amusait pas beaucoup; j'ai voulu +l'égayer. Je crois que maintenant elle n'oubliera +plus Annibal.</p> + +<p>—M. Michel sait trouver un mot agréable pour +chacun, dit la maman.</p> + +<p>Madame Adeline regardait sa fille dans les yeux, +et à leur éclat il était évident que, pour Berthe aussi, +Michel avait trouvé quelque chose d'agréable,—mais +à coup sûr de moins enfantin que pour Léonie. +L'aimait-elle donc?</p> + +<h4>V</h4> + + +<p>L'oncle et le neveu partis, madame Adeline ne reprit +pas son travail; elle n'avait plus la tête aux +chiffres; et, d'ailleurs, le temps avait marché.</p> + +<p>On quitta le bureau, Berthe roula sa grand'mère +dans la salle à manger, et madame Adeline, qui, +pour diriger la fabrique, n'en surveillait pas moins +la maison, alla voir à la cuisine si tout était prêt +pour servir quand le maître arriverait, puis elle revint +dans la salle à manger attendre.</p> + +<p>—Comment va le cartel? demanda la Maman; +est-ce qu'il n'avance pas?</p> + +<p>—Non, grand'mère, répondit Berthe, il va comme +Saint-Étienne.</p> + +<p>—Comment ton père n'est-il pas arrivé? aurait-il +manqué le train?</p> + +<p>Cela fut dit d'une voix qui tremblait, avec une inquiétude +évidente, en regardant sa belle-fille, qui, +elle aussi, montrait une impatience extraordinaire.</p> + +<p>Tout le monde avait l'oreille aux aguets; on entendit +des pas pressés dans la cour, Berthe courut +ouvrir la porte du vestibule.</p> + +<p>Presque aussitôt Adeline entra dans la salle à +manger, tenant dans sa main celle de sa fille; tout +de suite il alla à sa mère, qu'il embrassa, puis, après +avoir embrassé aussi sa femme et Léonie, il se débarrassa +de son pardessus, qu'il donna à Berthe, et +de son chapeau, que lui prit Léonie.</p> + +<p>Alors il s'approcha de la cheminée où, sur des +vieux landiers en fer ouvragé, brûlaient de belles +bûches de charme avec une longue flamme blanche.</p> + +<p>—Brrr, il ne fait pas chaud, dit-il en passant ses +deux mains largement ouvertes devant la flamme.</p> + +<p>Sa mère et sa femme le regardaient avec une égale +anxiété, tâchant de lire sur son visage ce qu'elles +n'osaient pas lui demander franchement; ce visage +épanoui, ces yeux souriants ne trahissaient aucun +tourment.</p> + +<p>Tout à coup, il se redressa vivement; déboutonnant +sa jaquette, il fouilla dans sa poche de côté et +en tira cinq liasses de billets de banque qu'il tendit +à sa femme:</p> + +<p>—Serre donc cela, dit-il.</p> + +<p>La Maman laissa échapper un soupir de soulagement; +madame Adeline ne dit rien, mais à l'empressement +avec lequel elle prit les billets et à la façon +dont elle les pressa entre ses doigts nerveux, on +pouvait deviner son émotion et son sentiment de +délivrance.</p> + +<p>Aussitôt que madame Adeline revint dans la salle +à manger; on se mit à table.</p> + +<p>Bien entendu, ce soir-là les affaires personnelles +passèrent avant la politique, et la Maman fut la +première à mettre la conversation sur les frères +Bouteillier:</p> + +<p>—Comment une maison aussi vieille, aussi honorable, +a-t-elle pu en arriver à cette catastrophe?</p> + +<p>—L'ancienneté et l'honorabilité ne sauvent pas +une maison, répondit Adeline, c'est même quelquefois +le contraire qu'elles produisent.</p> + +<p>Cela fut dit avec une amertume qui frappa d'autant +plus qu'ordinairement il était d'une extrême +bienveillance, prenant les choses, même les mauvaises, +avec l'indulgence d'une douce philosophie, +en homme qui, ayant toujours été heureux, ne se +fâche pas pour un pli de rose, convaincu que celui +qui le gêne aujourd'hui sera effacé demain.</p> + +<p>Il est vrai qu'il n'insista pas et qu'il se hâta même +d'atténuer ce mot qui lui avait échappé: la catastrophe +qui frappait les Bouteillier n'était pas ce qu'on +avait dit tout d'abord: c'était une suspension de +payement, non une banqueroute avec insolvabilité +complète; il paraissait même certain que les payements +reprendraient bientôt et qu'on perdrait peu +de chose avec eux.</p> + +<p>Cela ramena la sérénité sur les visages et acheva +ce que les cinq liasses de billets de banque avaient +commencé; la conversation, d'abord tendue et sur +laquelle pesait un poids d'autant plus lourd qu'on +ne voulait pas s'expliquer franchement, reprit son +cours habituel.</p> + +<p>—Quoi de nouveau ici? demanda Adeline.</p> + +<p>—Nous venons d'avoir la visite de M. Eck et de +Michel Debs, répondit madame Adeline.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'il voulait, le père Eck? dit Adeline +d'un ton indifférent en se versant à boire.</p> + +<p>Cette question fit relever la tête à la Maman, qui +maintenant qu'elle était débarrassée de l'angoisse +de la faillite Bouteillier, se demandait ce que signifiaient +cette visite et ce tête-à-tête avec sa bru. Pourquoi +le père Eck n'avait-il pas parlé devant elle? A +son âge, ce juif n'aurait-il pas pu avoir le respect de +la vieillesse?</p> + +<p>—Je te conterai cela après dîner, dit madame +Adeline.</p> + +<p>—Si je suis de trop, je puis me retirer dans ma +chambre, dit la Maman avec une dignité blessée.</p> + +<p>—Oh! Maman! s'écria Adeline.</p> + +<p>—Vous savez bien que vous n'êtes jamais de trop, +dit madame Adeline sans s'émouvoir. Je demande +qu'au lieu de vous retirer dans votre chambre après +le dîner, vous assistiez au récit de cette visite.</p> + +<p>Il n'était pas rare que la Maman, toujours jalouse +de son autorité, fît des algarades de ce genre à sa +bru, et alors Adeline, qui ne voulait pas être juge +entre sa femme et sa mère, sortait d'embarras par +une diversion plus ou moins adroite; il recourut à +ce moyen:</p> + +<p>—Tu sais, fillette, dit-il à Berthe, que j'ai pensé à +toi; comme tu me l'avais recommandé, j'ai été me +promener dans l'allée des Acacias mardi et vendredi, +mais, quoique j'aie bien regardé toutes les femmes +élégantes, je ne peux pas te dire si cette année les +redingotes seront longues ou courtes: j'en ai vu +qui descendaient jusqu'aux bottines et j'en ai vu qui +s'arrêtaient un peu plus bas que les hanches; tu +peux donc faire la tienne comme tu voudras.</p> + +<p>—Si j'en faisais faire trois, dit Berthe en riant, +une longue, une moyenne et une courte?</p> + +<p>—C'est une idée. Je dois dire aussi, pour être fidèle +à la vérité, que j'ai vu peu de foulé: ce qui est +fâcheux pour Elbeuf, mais c'est ainsi.</p> + +<p>Après sa fille, ce fut le tour de sa nièce: il s'était +acquitté de deux commissions dont elle l'avait +chargé: il avait acheté l'<i>Atlas</i> qu'elle désirait et commandé +une boîte de pastels telle que la voulait papa +Nourry.</p> + +<p>—Je pense qu'il en sera content et te mettra tout +de suite à dessiner ses oiseaux.</p> + +<p>—Oh! merci, mon oncle; comme tu es gentil!</p> + +<p>Le dîner tourna un peu plus court qu'à l'ordinaire; +le dessert à peine servi, Berthe se leva de table et +fit signe à Léonie de se lever aussi. Ce n'était pas la +présence de la Maman qui empêchait de parler de la +visite du père Eck, c'était la leur; Berthe l'avait compris +et ne voulait pas retarder le moment des explications.</p> + +<p>—Viens, dit-elle à sa cousine.</p> + +<p>Elles montèrent à leur chambre, tandis qu'Adeline +poussait le fauteuil de sa mère dans le bureau, dont +madame Adeline fermait la porte.</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Eh bien... M. Eck est venu me demander la +main de Berthe pour son neveu Michel.</p> + +<p>—Le père Eck! s'écria Adeline.</p> + +<p>—Ce juif! s'écria la Maman en levant au ciel ses +mains que l'indignation rendait tremblantes.</p> + +<p>Comme madame Adeline ne répondait rien, la Maman +reprit:</p> + +<p>—Ce juif! il ose nous demander notre fille! Un +Allemand!</p> + +<p>—Il ne faut rien exagérer, dit Adeline, il est plus +Français que nous, puisqu'il l'est par le choix, et +qu'il a payé cet honneur d'une partie de sa fortune.</p> + +<p>—Crois-tu donc que s'il avait trouvé son intérêt +à être Prussien, il ne le serait pas?</p> + +<p>—Enfin, il ne l'est pas.</p> + +<p>—Mais il est juif; tu ne diras pas qu'il n'est pas +juif!</p> + +<p>—Assurément non.</p> + +<p>—Et tu gardes ce calme en le voyant nous faire +cette injure!</p> + +<p>—Je suis au moins aussi surpris que vous.</p> + +<p>—Surpris! C'est surpris que tu es! Tu crois que +c'est la surprise qui me soulève de ce fauteuil où +depuis quatre ans je reste inerte.</p> + +<p>—Crois-tu donc que M. Eck ait voulu nous faire +injure?</p> + +<p>—Que m'importe qu'il ait voulu ou qu'il n'ait pas +voulu; l'injure n'en existe pas moins.</p> + +<p>—Un homme dans la position de M. Eck ne nous +fait pas injure en nous demandant la main de notre +fille.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de sa position, il s'agit de sa +religion: il est juif, n'est-ce pas! et son neveu l'est +aussi?</p> + +<p>—Mon Dieu, Maman, permets-moi de dire que +c'est là un préjugé d'un autre âge. Le temps n'est +plus où le juif était un paria, il s'en faut de tout; il +n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir quelle place il +occupe aujourd'hui dans notre monde: la finance, la +haut commerce, l'industrie.</p> + +<p>Puis, comme il voulait enlever à cet entretien la +violence passionnée que sa mère y mettait, il prit +un ton enjoué:</p> + +<p>—Si les choses marchent du même pas, il est facile +de prévoir qu'avant peu ce sera le chrétien qui +sera l'esclave du juif: lis le compte rendu des premières +représentations: en tête des personnes citées, +ce sont des juifs que tu trouveras.</p> + +<p>Mais au lieu de calmer sa mère, il l'exaspéra.</p> + +<p>—Je suis bien vieille, dit-elle, je suis paralysée, +je n'ai plus d'initiative, je n'ai plus d'autorité, je +n'ai plus la fortune qui la fait respecter, je ne suis +plus rien, mais au moins je suis encore ta mère et +jamais je ne te permettrai de plaisanter ma foi. Ah! +Constant, la Chambre t'a perdu! A vivre avec ces +avocats et ces journalistes habitués à discuter le +pour et le contre et à trouver qu'il y a autant de +bonnes raisons pour une opinion que pour une +autre, tu es devenu ce qu'ils sont eux-mêmes, un +incrédule; tu ne sais plus ce qui est bien, tu ne +sais plus ce qui est mal; vous appelez cela de la +tolérance; il n'y a pas de tolérance pour le mal, il +doit être écrasé.</p> + +<p>Elle avait toujours à côté d'elle une forte canne +avec laquelle elle faisait avancer ou reculer son fauteuil, +quand elle ne voulait point appeler pour qu'on +le roulât; elle la prit, et, d'une main encore vigoureuse, +elle frappa le parquet avec une énergie qui +disait celle de sa volonté.</p> + +<p>—Il doit être écrasé.</p> + +<p>Et de plusieurs coups de canne elle sembla vouloir +écraser un être vivant, le père Eck, sans doute, +ou son neveu, plutôt qu'une chose idéale—ce mal +qui l'enflammait.</p> + +<p>Adeline aimait sa vieille mère autant qu'il la respectait; +aussi, lorsqu'elle abordait la question religieuse, +tâchait-il toujours, lorsqu'il ne pouvait pas +céder, de laisser tomber la conversation ou de la +détourner. A quoi bon discuter? il savait qu'il ne lui +ferait rien abandonner de ses idées; et d'autre part, +il ne voulait pas prendre des engagements qu'il ne +tiendrait pas. Mais en ce moment ce n'était pas une +discussion plus ou moins théorique qui était soulevée, +c'était une affaire personnelle, qui pouvait +être la plus grave pour sa fille—celle de sa vie +même.</p> + +<p>—Je t'en prie, Maman, dit-il avec douceur, ne te +laisse pas emporter par ton premier mouvement; +avant de juger la demande de M. Eck injurieuse, sachons +dans quelles conditions elle se présente.</p> + +<p>—Toujours les conditions, les circonstances atténuantes.</p> + +<p>Sans répondre à sa mère, il s'adressa à sa femme:</p> + +<p>—Hortense, dis-nous ce qui s'est passé dans ton +entretien avec M. Eck.</p> + +<p>Il fit un signe furtif à sa femme pour qu'elle allongeât +son récit autant qu'elle le pourrait: pendant +ce temps, sa mère se calmerait sans doute.</p> + +<p>Madame Adeline comprit ce que son mari voulait +et rapporta à peu près textuellement les paroles de +M. Eck.</p> + +<p>Mais la Maman ne la laissa pas aller sans l'interrompre; +aux premiers mots elle lui coupa la parole:</p> + +<p>—Tu vois que ces juifs se rendent justice et qu'ils +sentirent la répulsion qu'ils inspiraient en venant +s'établir ici pour ruiner d'honnêtes gens par la concurrence.</p> + +<p>—Je t'en prie, Maman, permets qu'Hortense continue, +ou nous ne saurons rien.</p> + +<p>Madame Adeline reprit, mais presque tout de suite +la Maman interrompit encore:</p> + +<p>—Vois-tu ta main ouverte! qu'avais-tu besoin de +leur tendre la main! tout le mal vient de toi et de +ton discours; ah! si tu m'avais écouté!</p> + +<p>Quand madame Adeline appuya sur l'estime que +tous les Eck et tous les Debs professaient pour Adeline, +la Maman secoua la tête en murmurant:</p> + +<p>—L'estime de ces gens-là! voilà une belle affaire +vraiment! il n'y pas de quoi se rengorger comme tu +le fais.</p> + +<p>Madame Adeline continua lentement et la Maman +fit des efforts pour se contenir; mais quand sa bru +répéta les paroles même qui avaient été la conclusion +du père Eck: «Est-ce que ce serait une mauvaise +raison sociale: Eck et Debs-Adeline. Le vieil arbre +repousserait avec des rameaux nouveaux», elle +poussa un cri d'indignation:</p> + +<p>—Et vous n'avez pas vu, vous, que ces juifs veulent +s'emparer de notre maison! la fille, ils en ont +bien souci; c'est le nom qu'ils veulent, c'est la maison +qu'il leur faut.</p> + +<p>Après cette explosion, il y eut un moment de silence: +la Maman tenait les yeux fixés sur le plancher +et paraissait suivre sa pensée, agitant ses lèvres +sans former des mots distincts. Tout à coup +elle prit la main de son fils violemment:</p> + +<p>—Constant, la vérité: on me la cache ici, ta +femme, toi-même. Maintenant il faut parler. Comment +vont tes affaires? Tu es donc bien malade que +ces gens pensent pouvoir hériter de toi?</p> + +<p>Il hésita un moment en regardant sa femme:</p> + +<p>—Ce n'est pas de ta femme qu'il faut prendre +conseil, c'est de ton coeur, de ta conscience; je t'interroge, +ne répondras-tu pas à ta mère?</p> + +<p>Il hésita encore.</p> + +<p>—C'est vrai ce que je crains? dit-elle doucement, +tendrement.</p> + +<p>—Oui.</p> + + + + +<h4>VI</h4> + + +<p>La Maman, si exaltée quelques minutes auparavant, +avait tendu la main à son fils, et comme il était +venu s'asseoir près d'elle, elle tenait la main qu'il +lui avait donnée entre les siennes.</p> + +<p>—Mon pauvre garçon, répétait-elle, mon pauvre +garçon!</p> + +<p>—Tu as raison de te plaindre, dit-il, après avoir +consulté sa femme d'un rapide coup d'oeil, il est vrai +que nous t'avons caché la vérité.</p> + +<p>—Ah! pourquoi? Pouvais-tu avoir une meilleure +confidente que ta mère, un autre soutien?</p> + +<p>—Je ne voulais pas t'affliger, t'inquiéter. Tu as +besoin de calme, de repos, et tu n'es que trop disposée +à te donner la fièvre. A quoi bon te tourmenter +pour des embarras qui devaient, semblait-il, être de +peu de durée?</p> + +<p>—Si vieille que je sois, je ne suis pas en enfance; +je n'avais pas mérité que tu me fisses injustement +ce chagrin; m'éloigner de toi, nous séparer, je ne +comprends pas qu'une pareille pensée ait pu te venir.</p> + +<p>Madame Adeline avait pour principe de ne jamais +intervenir entre son mari et sa belle-mère, mais +c'était à condition que d'une façon directe ou indirecte +elle ne fût pas elle-même prise à partie: dans +ces derniers mots elle vit une allusion à son influence +et ne voulut pas la laisser passer sans répondre.</p> + +<p>—Permettez-moi, Maman, de vous faire observer +qu'il nous était bien difficile de nous plaindre de +nos embarras, sans paraître en faire remonter la +responsabilité à l'effort que nous nous sommes imposé +pour vous rembourser votre part, car c'est à +partir de ce moment même que notre gêne a commencé. +Nous avions compté sur de bonnes années; +nous en avons eu de mauvaises. Fallait-il à chaque +perte ou à chaque inventaire vous dire: «Voilà la +situation!» Cela eût-il été discret et délicat? Nous +ne l'avons pensé, ni Constant ni moi; je ne l'ai pas +plus influencé qu'il ne m'a influencée lui-même. Cela +s'est fait tacitement, spontanément entre nous. D'ailleurs +je pensais comme lui que ce n'était vraiment +pas la peine de vous tourmenter pour des embarras +qui, pour moi comme pour lui, semblaient ne pas +devoir durer.</p> + +<p>—Et quand vous avez vu qu'ils duraient?</p> + +<p>—Il était trop tard pour vous porter un si gros +coup.</p> + +<p>—Enfin, quels sont-ils?</p> + +<p>Ce fut Adeline qui, sur un signe de sa femme, reprit +la parole:</p> + +<p>—Un mot va te répondre: tu as vu les cinquante +mille francs que j'ai remis à Hortense en arrivant; +d'où crois-tu qu'ils viennent?</p> + +<p>—De chez un banquier?</p> + +<p>—De chez un ami. Encore le mot ami est-il trop +fort. En réalité, de chez une simple connaissance ù +qui je n'aurais jamais pensé à m'adresser, qui est +venue à moi et qui m'a presque fait violence pour +que j'accepte ce prêt.</p> + +<p>Sa femme le regarda avec une telle surprise qu'il +voulut tout de suite la rassurer.</p> + +<p>—C'est le vicomte de Mussidan, de qui je t'ai +parlé, que je rencontre chez mon collègue le comte +de Cheylus toutes les fois que j'y vais; un homme du +monde, charmant, très lancé. Je dînais hier chez +M. de Cheylus, et le vicomte de Mussidan comme +toujours s'y trouvait. On n'a guère parlé que de la +débâcle des Bouteillier, qui tenaient dans le monde +parisien une place égale à celle qu'ils occupaient +dans le commerce. Sans avouer l'embarras dans +lequel elle me mettait, je n'ai pas caché qu'elle était +un coup sensible pour nous et qui se produisait +aussi mal à propos que possible. Quand je suis sorti, +M. de Mussidan m'a accompagné; nous avons causé +des Bouteillier, longuement causé: très galamment +il s'est mis à ma disposition, en me demandant +d'user de lui comme d'un ami; qu'il serait heureux +de m'obliger; enfin tout ce que peut dire un homme +aimable. Je l'ai remercié, mais, bien entendu, j'ai +refusé. Ce matin, il est venu chez moi et a recommencé +ses offres de services d'une façon si pressante +que j'ai fini par accepter ses cinquante mille francs; +il se serait fâché si j'avais persisté dans mon refus.</p> + +<p>—Voilà qui est bien étonnant, dit la Maman.</p> + +<p>—Qui serait étonnant de la part de tout autre, +mais qui l'est beaucoup moins de la sienne: c'est, je +vous le répète, le plus charmant homme que j'aie +rencontré, et si je ne suis pas son ami, je crois pouvoir +dire qu'il est le mien; jamais personne ne m'a +témoigné autant de sympathie; s'il connaissait Berthe, +je croirais qu'il veut être mon gendre.</p> + +<p>—Peut-être veut-il être tout simplement celui de +la maison Adeline, dit la Maman.</p> + +<p>—Je crois que la maison Adeline ne dit pas grand'chose +à un jeune homme lancé comme lui et vivant +dans un monde où la gloire des maisons de commerce +n'est pas cotée. Quoi qu'il en soit, les choses +sont ainsi: c'est lui qui m'a prêté ces cinquante +mille francs, et il nous rend un service dont nous +devons lui être reconnaissants.</p> + +<p>—En es-tu donc là, mon pauvre enfant, de ne pas +pouvoir trouver cinquante mille francs? s'écria la +Maman.</p> + +<p>—Non, Dieu merci; mais j'en suis là de savoir gré +à celui qui m'épargne le souci de les chercher. Au +lendemain de la débâcle des Bouteillier, dans laquelle +on sait que nous sommes pris, il est bon +qu'on ne croie pas, dans notre monde, que je puis +avoir un besoin immédiat de cinquante mille francs; +notre crédit déjà bien ébranlé s'en serait mal trouvé; +la prêt de ce brave garçon nous donne le temps de +respirer et de nous retourner: n'est-ce pas, Hortense?</p> + +<p>—Assurément, surtout si, comme tu l'espères, les +Bouteillier reprennent leurs payements.</p> + +<p>—Mais enfin, demanda la Maman, comment cette +situation s'est-elle créée? comment en est-elle arrivée +là?</p> + +<p>—Ah! comment! comment! dit Adeline en secouant +la tête d'un geste découragé.</p> + +<p>—Pourtant, continua la Maman, il n'y a rien à +dire contre Hortense, elle administre aussi bien que +possible.</p> + +<p>—Si l'administration seule pouvait faire la fortune +d'une maison, la nôtre serait superbe; malheureusement +elle ne suffit pas, il faut la direction, il faut +des circonstances, et la direction a été mauvaise, +comme les circonstances depuis quelques années ont +été désastreuses.</p> + +<p>—La direction mauvaise! interrompit la Maman; +mais c'est toi le directeur.</p> + +<p>—Eh bien, j'ai été un mauvais directeur: je me +suis endormi dans le succès, comme d'autres que +moi se sont endormis à Elbeuf; nous faisions bien, +nous avons cru qu'il n'y avait qu'à continuer à bien +faire; que nous aurions toujours l'exportation, et +que nous battrions l'importation parce que nous lui +étions supérieurs: l'exportation a diminué à mesure +que l'outillage des pays étrangers s'est développé, et +l'importation nous bat, parce qu'en France on aime +le nouveau et l'original, et que les commissionnaires +comme les tailleurs ont intérêt à vendre au prix +qu'ils veulent des étoffes dont on ne connaît pas la +valeur vraie. Nous nous sommes spécialisés dans +notre supériorité, et au lieu de développer par la +science professionnelle le sens de la transformation +et de la mobilité, nous avons vécu pieusement sur le +passé, sur le <i>foulé</i>, sans nous apercevoir que le <i>foulé</i> +ne pouvait pas être éternel, La mode n'en veut plus; +nous voilà à bas. Qu'importe que nous produisions +bien, si on ne veut pas de nos produits et si nous +les vendons à perte? C'est là que ma direction a été +mauvaise. Fier de ma supériorité, je me suis conduit +en artiste, non en commerçant.</p> + +<p>—Tu as été un Adeline, dit la Maman.</p> + +<p>—Peut-être; mais tandis que j'étais un Adeline +des temps passés, d'autres étaient des hommes de +leur temps, marchant avec lui, au lieu de rester +tranquilles comme moi. On nous oppose souvent +Roubaix, et c'est quelquefois avec raison, surtout +pour son flair à imiter et à perfectionner les tissus, +à transformer son outillage pour lui faire produire +l'article du jour. C'est là qu'a été la source de sa fortune +industrielle; c'est la souplesse, c'est l'esprit +d'initiative qui lui ont fait produire l'article de +Lyon pour l'ameublement et la soierie légère, l'article +de Saint-Pierre-les-Calais, en tissant sur des +métiers mécaniques la dentelle et la robe en laine +et en schappe, la rouennerie, la cotonnade d'Alsace, +la draperie anglaise. Qu'il y ait demain de l'argent +à gagner en tissant de l'emballage, et Roubaix se +mettra à l'emballage qu'il tissera aussi bien que +les étoffes de prix. Le jour où la mode a décidé +que les vêtements de femme serait en petite draperie, +Roubaix a fait de la petite draperie. Puis il a +pris aux Anglais la draperie nouveauté pour +hommes, et il l'a fabriqué mieux qu'eux et à meilleur +marché. C'est ainsi qu'il a commencé sa concurrence +contre nous, aidé par les tailleurs qui +achètent le Roubaix moins cher que l'Elbeuf, et le +revendent comme anglais au prix qu'il veulent; +c'est vulgaire d'être habillé en Elbeuf, c'est chic +de l'être en anglais... de Roubaix. Un moment j'ai +pensé à me lancer dans cette voie.</p> + +<p>—Je te l'ai assez demandé! interrompit madame +Adeline.</p> + +<p>La Maman jeta un regard indigné à sa bru, à laquelle +elle avait plus d'une fois reproché d'être une +mauvaise Elbeuvienne.</p> + +<p>—Il est certain que, pour la nouveauté, il était +possible de faire à Elbeuf ce qu'a fait Roubaix, et de +développer le tissage mécanique; c'est même là, +sans aucun doute, que sera l'avenir. Mais combien +de difficultés dans le présent qui m'ont inquiété! +Où trouver les ouvriers en état de conduire ces métiers? +Comment les rompre, du jour au lendemain, +à ce nouveau système? Comment affiner la délicatesse +de leur toucher et de leur vue de manière à +passer brusquement de nos fils d'hier aux fils ténus +d'aujourd'hui? Le métier à la main bat vingt-cinq +coups à la minute, le métier mécanique en bat de +soixante à soixante-dix; il faut pour suivre la rapidité +de ces métiers, une légèreté de main et une +finesse d'oeil que nos ouvriers n'ont pas présentement +et qui ne s'acquiert pas en un jour.</p> + +<p>—Jamais on ne fera de la belle nouveauté sur les +métiers mécaniques, affirma la Maman avec conviction: +du Roubaix, de l'anglais, peut-être, de +l'Elbeuf, non.</p> + +<p>Sans engager une discussion sur ce point avec sa +mère, ce qu'il savait inutile, il continua:</p> + +<p>—Une autre raison encore m'a retenu—la mise +de fonds dans l'outillage: pour une production de +trois millions par an, il faut cent vingt métiers +prêts à battre et à remplir les ordres; chaque métier +coûtant deux mille cinq cents francs, c'est un ensemble +de trois cent mille francs; avec l'immeuble, +la machine à vapeur et les outils accessoires, il faut +compter deux cent mille francs; bien entendu, je +laisse de côté la teinture et la filature qui doivent +s'exécuter au dehors avec avantage, mais j'ajoute +l'outillage pour le dégraissage, le foulage et les apprêts, +qui ne coûte pas moins de deux cent mille +francs, et j'arrive ainsi à un chiffre de sept cent mille +francs; je ne les avais pas.</p> + +<p>Cela fut dit en glissant et à voix basse, de façon à +ne pas l'appliquer directement à la Maman, et tout +de suite, pour ne pas laisser le temps à la réflexion +de se produire, il reprit:</p> + +<p>—Enfin une dernière raison, qui, pour être d'un +ordre différent, n'a pas été moins forte pour moi, m'a +arrêté. Ce qu'il y a de bon dans notre travail elbeuvien, +que tu as bien raison d'aimer, Maman, c'est +qu'il s'exécute en grande partie chez l'ouvrier qui +n'est pas à la <i>sonnette</i>, comme on le dit si justement, +qui est chez lui, dans sa maison, à la ville ou à la +campagne, avec sa femme et ses enfants auxquels il +enseigne son métier par l'exemple. L'individualité +existe et avec elle l'esprit de famille. Au contraire, +dans l'usine l'individualité disparaît comme disparaît +la famille; l'ouvrier perd même son nom pour +devenir un numéro; il faut quitter le village pour la +ville où le mari est séparé de sa femme, où les enfants +le sont du père et de la mère; plus de table +commune autour de la soupe préparée par la mère, +on va forcément au cabaret pour manger, on y +retourne pour boire. Je n'ai pas eu le courage d'assumer +la responsabilité de cette transformation sociale. +Je sais bien que, pour la terre comme pour +l'industrie, tout nous amène à créer une nouvelle +féodalité. Mais, pour moi, je n'ai pas voulu mettre +la main à cette oeuvre. Justement parce que je suis +un Adeline et que deux cents années de vie commune +avec l'ouvrier m'ont imposé certains devoirs, j'ai reculé. +Sans doute d'autres feront—et prochainement—ce +que je n'ai pas voulu faire, mais je ne serai +pas de ceux-là, et cela suffit à ma conscience. Je n'ai +pas la prétention d'arrêter la marche de la fatalité. +Voilà pourquoi, revenant à notre point de départ, je +trouve que la demande de M. Eck ne doit pas être +accueillie par un brutal refus. Ma tâche est finie, la +leur commence; ils sont dans le mouvement.</p> + +<p>—Dans tout ce que tu viens de me dire, rien ne +prouve que tu ne peux plus marcher, interrompit la +Maman; ne le peux-tu plus?</p> + +<p>—Je suis entravé, je ne suis pas arrêté, voilà la +stricte vérité.</p> + +<p>—Eh bien, marche lentement, petitement, en attendant +que la mode change et que notre nouveauté +reprenne: les jeunes gens se lasseront d'être habillés +comme des grooms anglais et de s'exposer à se faire +mettre quarante sous dans la main; ce qui est bon, +ce qui est beau revient toujours.</p> + +<p>—Attendre! il y a longtemps que nous attendons; +il en est chez nous comme à Reims, où de +père en fils on s'est enrichi à fabriquer du mérinos, +et où l'on continue à fabriquer du mérinos, alors +qu'il ne se vend plus que difficilement, on attend +qu'il reprenne, et on se ruine.</p> + +<p>—Eh bien, alors, retire-toi des affaires, et vis avec +ce qui te reste, avec ce que tu sauveras du naufrage; +Mieux vaut que la maison Adeline périsse que de +la voir passer entre les mains de ces juifs.</p> + +<p>—Et Berthe?</p> + +<p>—Mieux vaut qu'elle ne se marie jamais que de +devenir la femme d'un juif!</p> + + + + +<h4>VII</h4> + + +<p>—Et toi? demanda Adeline à sa femme en entrant +dans leur chambre, dis-tu comme la Maman: mieux +vaut que Berthe ne se marie pas que de devenir la +femme d'un juif?</p> + +<p>—Veux-tu donc ce mariage?</p> + +<p>—Et toi ne le veux-tu point?</p> + +<p>—J'avoue que l'idée ne m'en était jamais venue.</p> + +<p>—As-tu quelques griefs contre Michel Debs?</p> + +<p>—Aucun.</p> + +<p>—Ne le trouves-tu pas beau garçon?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Intelligent, sage, rangé, travailleur!</p> + +<p>—Je n'ai jamais rien entendu dire contre lui.</p> + +<p>—Et au contraire tu as entendu dire, à moi, aux +autres, à tout le monde, que des enfants Eck et Debs +il est celui qui semble tenir la tête dans cette belle +association de frères et de cousins, et que c'est lui +sans aucun doute qui prendra la direction de la +maison quand le père Eck se retirera.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Eh bien, alors? qui t'empêche d'admettre que +sa femme puisse être heureuse?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela; et pourtant....</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Il est juif.</p> + +<p>—Alors ne parlons plus de ce mariage; si Maman et +toi vous lui êtes opposées, cela suffit, restons-en là.</p> + +<p>—Tu le désires donc?</p> + +<p>—Je n'en sais rien; mais franchement je ne peux +pas le repousser par cela seul que Michel est juif; +pour moi, un juif est un homme comme un autre, +bon ou mauvais selon son caractère particulier, +mais qui en sa qualité de juif est souvent plus intelligent, +plus soucieux de plaire, plus aimable dans la +vie, plus souple, plus prompt, plus commerçant +dans les affaires que beaucoup d'autres; je ne peux +donc partager ton préjugé.</p> + +<p>—Il s'applique beaucoup plus aux siens qu'à lui-même, +ce préjugé.</p> + +<p>—C'est déjà quelque chose.</p> + +<p>—Je trouve, comme toi, Michel un aimable garçon, +et si je le voyais pour la première fois, si l'on +m'énumérait les qualités que je lui reconnais volontiers, +si l'on me disait qu'il désire épouser ma +fille sans m'apprendre en même temps qu'il est juif, +je serais toute disposée à le considérer comme un +gendre possible... et peut-être même désirable. Mais +il n'est pas seul, il a les siens autour de lui, il a sa +grand-mère, et quand M. Eck m'a présenté sa demande, +je t'avoue que je n'ai vu qu'une chose, la vie +de Berthe dans la maison de cette vieille juive fanatique.</p> + +<p>—Et pourquoi Berthe vivrait-elle dans la maison +de madame Eck et sous la direction de celle-ci? Cela +n'est pas du tout obligé, il me semble. D'ailleurs la +vieille madame Eck mène une existence si retirée +qu'elle ne doit pas être une gêne pour les siens. Je +comprends que, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, +cette existence est bizarre; mais tu sais comme moi +que ce n'est pas du tout celle de ses enfants, qui ont +nos moeurs et nos habitudes ni plus ni moins que +des chrétiens.</p> + +<p>—Ainsi, tu veux ce mariage? dit madame Adeline +avec un certain effroi.</p> + +<p>—Je ne le veux pas plus que je ne le veux point: +je ne lui suis pas hostile et trouve qu'il est faisable, +voilà la vérité vraie. Il y a quelqu'un qu'il touche +encore de plus près que nous; c'est Berthe; aussi, +avant de dire: il se fera ou ne se fera point, je +trouve que Berthe doit être consultée. Pour Maman, +ce mariage serait l'abomination des abominations; +pour toi qui es d'un autre âge et que la tolérance a +pénétrée, il serait inquiétant, sans que tu pusses cependant +le repousser par des raisons sérieuses et autrement +que d'instinct, sans trop savoir pourquoi. Pour +Berthe il peut être désirable. C'est à voir. Si +elle l'acceptait, il y aurait là un affaiblissement de +préjugé tout à fait curieux, mais qui, à vrai dire, ne +m'étonnerait pas.</p> + +<p>Madame Adeline avait ravivé le feu qui s'éteignait; +elle fit asseoir son mari devant la cheminée, et s'assit +elle-même à côté de lui.</p> + +<p>—Ainsi tu veux consulter Berthe? demanda-t-elle.</p> + +<p>—N'est-ce pas la première chose à faire? Je ne +veux pas plus la marier malgré elle que je ne voudrais +qu'elle se mariât malgré moi.</p> + +<p>—Et ta mère?</p> + +<p>—A Berthe d'abord. Si elle ne veut pas de Michel +il est inutile de nous occuper de Maman; au contraire, +si elle est disposée à accepter ce mariage, +nous verrons alors ce qu'il y a à faire avec Maman... +et avec toi.</p> + +<p>—Oh! moi, je ne voudrai que ce que tu voudras +et ce que voudra Berthe: il est évident que la +répugnance avec laquelle j'ai accueilli la demande de +M. Eck n'était pas raisonnée; je reconnais qu'aucun +reproche ne peut être adressé à Michel et, s'il n'est +pas le gendre que j'aurais été chercher, il est cependant +un gendre que je ne repousserai pas; il n'y a +donc pas à s'occuper de moi; mais ta mère? Tu interroges +Berthe et elle te répond—je le suppose—qu'elle +sera heureuse de devenir la femme de Michel. +J'ai peine à croire que, jusqu'à présent, elle ait vu +en lui un futur mari, et qu'elle se soit prise pour lui +d'un sentiment tendre. Mais du jour où tu lui parles +de ce mariage, ce sentiment peut naître et se développer +vite, car je conviens sans mauvaise grâce +que Michel est beau garçon, et qu'il sait mieux que +personne être aimable quand il veut plaire. Alors +qu'arrivera-t-il? Ou tu passes outre, et c'est le malheur +de ta mère que nous faisons; à son âge, avec +son despotisme d'idées, cela est bien grave, et la responsabilité +est lourde pour nous. Ou tu subis le refus +de ta mère, et alors nous faisons le malheur de +Berthe, si ce sentiment est né.</p> + +<p>—Je passerais outre, et j'ai la conviction que +Maman, qui, comme toi, a été surprise, finirait par +entendre raison.</p> + +<p>Madame Adeline leva la main par un geste de +doute: elle connaissait la Maman mieux que le fils +ne connaissait sa mère, et savait par expérience +qu'on ne lui faisait pas entendre raison.</p> + +<p>—J'admets, dit-elle, que tu obtiennes le consentement +de ta mère, mais tout n'est pas fini, il y a un empêchement +à ce mariage qui vient de nous, de notre +situation, et que ni l'un ni l'autre nous ne pouvons +lever—c'est la dot. Pouvons-nous dire à M. Eck +que nous marions notre fille sans la doter! Et pouvons-nous +faire cet aveu, sans faire en même temps +celui de notre détresse? Je ne veux pas revenir sur +mon préjugé et dire que c'est parce que Michel est +juif qu'il refusera une fille sans dot, alors surtout +qu'il doit s'attendre à une certaine fortune escomptée +vraisemblablement à l'avance. Mais il est commerçant, +et trouveras-tu beaucoup de commerçants +dans une situation égale à celle des Eck et Debs qui +épouseront une fille pour ses beaux yeux? Nous pouvons +donc en être pour la honte de notre confession, +et Berthe pour l'humiliation d'un mariage manqué. +Est-il sage de nous exposer à un pareil échec qui, se +réalisant, aurait des conséquences désastreuses, non +seulement pour Berthe, mais encore pour notre crédit. +Réfléchis à cela.</p> + +<p>Ces derniers mots étaient inutiles. A mesure que +sa femme parlait et déduisait les raisons qui s'opposaient +à ce mariage, Adeline, qui tout d'abord l'avait +écoutée en la regardant, se penchait vers le feu, +absorbé manifestement dans une méditation douloureuse.</p> + +<p>—Tant d'années de travail, murmura-t-il, tant +d'efforts, tant de luttes, de ta part tant de soins, tant +de fatigues, tant d'énergie, pour en arriver là! +Pauvre Berthe! Que ne t'ai-je écouté quand il en +était temps encore!</p> + +<p>Elle le regarda, tristement penché sur le feu qui +éclairait sa tête grisonnante. Quels changements s'étaient +faits en lui en ces derniers temps! Comme il +avait vieilli vite, lui qui jusqu'à quarante ans était +resté si jeune! Comme sur son visage au teint coloré +les rides s'étaient profondément incrustées; ses +yeux, autrefois doux et le plus souvent égayés par le +sourire, avaient pris une expression de tristesse ou +d'inquiétude.</p> + +<p>—Si encore, dit-il en suivant sa pensée et en se +parlant plus encore qu'il ne parlait à sa femme, on +pouvait entrevoir quand cela finira et comment! J'ai +été bien imprudent, bien coupable de ne pas t'écouter.</p> + +<p>Madame Adeline n'était pas de ces femmes qui +mettent la main sur la tête de leur mari lorsqu'il va +se noyer: s'il s'attristait, elle l'égayait; s'il se décourageait, +elle le réconfortait; de même que s'il +s'emballait, elle l'enrayait.</p> + +<p>—Je n'étais sensible qu'à l'intérêt immédiat, dit-elle, +mais crois bien que j'ai compris toute la force +des raisons qui t'ont retenu. A trente ans, ayant sa +position à faire, on pouvait courir cette aventure, +mais à ton âge et dans ta situation il était sage et naturel +de ne pas oser la risquer. Ce n'est pas moi qui +jamais te reprocherai de t'être abstenu.</p> + +<p>—Tes reproches seraient moins durs que ceux que +je m'adresse moi-même, car tu n'as vu que les raisons +avouables qui m'ont retenu et tu ne sais pas, toi qui +cependant me connais si bien, celles que j'appelais +à mon aide quand je me sentais prêt à te céder. +Un jour, il y a trois ans, c'est-à-dire à un moment où +nous avions encore les moyens de transformer notre +fabrication, j'étais décidé. J'avais tout pesé et en fin +de compte j'étais arrivé à la conclusion évidente, +claire comme le soleil, que c'était pour nous le salut. +J'allais te l'écrire et j'avais déjà pris la plume, quand +une dernière faiblesse, une sorte d'hypocrisie de +conscience, m'arrêta. Au lieu de t'écrire à toi, ici à +Elbeuf, j'écrivis à Roubaix, pour demander des renseignements +sur le prix que nos concurrents payent +le charbon, le gaz, le mètre courant de construction. +La réponse m'arriva le surlendemain; le charbon +que nous payons 240 francs le wagon, coûte là-bas +120 francs; le gaz, grâce aux primes de consommation, +coûte 15 centimes le mètre cube; enfin la construction +d'un bâtiment industriel revient à 22 francs +le mètre superficiel; tu vois, sans qu'il soit besoin +que je te le répète, tout ce que je me dis; et comme +je ne cherchais qu'un prétexte et qu'une justification +pour rester dans l'inertie, je ne t'écrivis point. Les +choses continuèrent à aller pendant que je me répétais +glorieusement les raisons qui me paralysaient, +et elles finirent par nous amener au point où nous +sommes arrivés.</p> + +<p>Il se leva et se mit à marcher par la chambre à +grands pas avec agitation:</p> + +<p>—Heureux, s'écria-t-il, ceux qui ne voient qu'un +côté des choses, ils peuvent se décider et agir, ils ont +de l'initiative et de l'élan. Moi, je suis ce que l'on +peut appeler un bon homme, je vous aime tendrement, +toi et Berthe, je n'ai jamais voulu que votre +bonheur, et je fais votre malheur. La faute en est-elle +à mon caractère, à mon éducation? Est-ce le milieu +dans lequel j'ai vécu pendant les belles années de ma +vie, tranquille, heureux sans avoir à prendre des résolutions +entraînant avec elles des responsabilités? toujours +est-il que lorsque je suis en face d'un obstacle, +j'y reste, comme si pendant que j'attends il allait disparaître +lui-même, s'enfoncer ou s'envoler.</p> + +<p>—Il n'y a que toi pour te plaindre d'avoir trop de +conscience, dit-elle tendrement; tu es le meilleur +des hommes.</p> + +<p>—A quoi cette bonté a-t-elle servi? Qu'ai-je fait +pour vous? Que je meure demain, quelle sera votre +position? Celle que mes parents m'avaient faite, je +ne vous la laisse pas. Tu aurais été seule, tu aurais +été libre, tu l'aurais améliorée cette situation; moi, +le meilleur des hommes, comme tu dis, je l'ai perdue, +et aujourd'hui j'ai le chagrin de ne pas pouvoir marier +notre fille comme j'aurais voulu. J'avais fait de +si beaux rêves quand nous étions encore les Adeline +d'autrefois! C'était à peine si par le monde je trouvais +assez de maris pour faire mon choix. Et maintenant!</p> + +<p>Il fit quelques tours par la chambre; puis revenant +à sa femme et s'arrêtant devant elle:</p> + +<p>—Eh bien, maintenant, pour le mariage qui se +présente, je ne ferai point ce que j'ai fait toute ma +vie, me disant: «Il est bien difficile de l'accepter, +mais, d'autre part, il est bien difficile de le refuser», +attendant que ces difficultés disparaissent d'elles-mêmes. +Pour moi, j'ai pu me perdre dans ces hésitations +malheureuses, je ne les aurai point pour Berthe. +Demain, j'irai avec elle au Thuit, et là, dans la tranquillité +du tête-à-tête je l'interrogerai.</p> + +<p>Cela fut dit avec résolution, mais aussitôt le caractère +reprit le dessus:</p> + +<p>—Après tout, elle n'en voudra peut-être pas de ce +mariage.</p> + + + + +<h4>VIII</h4> + + +<p>Dans une famille, la mère n'est pas toujours la +confidente de ses filles; c'est quelquefois le père +qu'elles choisissent; c'était le cas chez les Adeline, +où Berthe, tout en aimant sa mère tendrement, +avait plus de liberté et plus d'expansion avec son +père.</p> + +<p>Occupée, affairée, appartenant à tous; madame +Adeline n'avait jamais pu perdre son temps dans les +longs bavardages où se plaisent les enfants. Quand, +toute petite, Berthe venait dans le bureau pour embrasser +sa maman et se faire embrasser, celle-ci ne +la renvoyait point, mais elle ne se laissait pas caresser +aussi longtemps que l'enfant l'aurait voulu; +elle ne la gardait pas dans ses bras, elle ne la dodelinait +pas comme la petite le demandait, sinon en +paroles franches, au moins avec des regards attendris +et ces mouvements enveloppants où les enfants sont +si habiles et si persévérants. Après un baiser affectueusement +donné, la mère reprenait la plume et se +remettait au travail; ses minutes étaient comptées.</p> + +<p>Au contraire, Berthe avait toujours trouvé son +père entièrement à elle, sans que jamais il lui répondit +le mot qu'elle était habituée à entendre chez +sa mère: «Laisse-moi travailler.» Il n'avait pas +à travailler, lui, lorsqu'elle voulait jouer, et quoi +qu'il eût à faire, il ne le faisait que lorsqu'elle lui en +laissait la liberté; et bien souvent même il commençait +sans attendre qu'elle vînt à lui. Avec cela s'ingéniant +à lui plaire en tout; enfant, lorsqu'elle n'était +qu'une enfant; jeune homme, lorsqu'elle était +devenue jeune fille. Que de parties de cache-cache +avec elle derrière les pièces de drap et dans les armoires! +Que de visites aux quinze ou vingt poupées +composant la famille de Berthe, qui toutes, avaient +un nom et une histoire qu'il s'était donné la peine +d'apprendre sans en rien oublier, et sans jamais confondre +entre eux un seul de ses petits-fils ou une de +ses petites-filles. L'âge n'avait point affaibli cette +passion de Berthe pour ses poupées, et, en rentrant +du couvent, elle avait repris avec elles ses jeux d'enfant +aussi sérieusement, aussi maternellement que +lorsqu'elle n'était qu'une gamine, ne se fâchant point +des moqueries de sa grand'mère et de sa mère, mais +sachant gré à son père de la prendre au sérieux et +de la défendre.</p> + +<p>—Ne la raille point, répétait-il, les petites filles +qui aiment le plus tendrement leurs poupées sont les +mêmes qui plus tard aiment le plus tendrement leurs +enfants; on est mère à tout âge.</p> + +<p>Il ne s'en tenait point aux paroles et quelquefois il +voulait bien encore, comme dix ans auparavant, faire +le «monsieur qui vient en visite», le «médecin», +et surtout le «grand-papa» qui revient de Paris les +poches pleines de surprises pour les enfants de sa +fille.</p> + +<p>Dans ces conditions, il était donc tout naturel qu'Adeline +se chargeât de parler à Berthe de la demande +de Michel Debs; il avait assez souvent joué le rôle +du «notaire» ou de l'«ami de la famille», venant +entretenir la «maman» de projets de mariage à +propos de Toto ou de Popo, pour remplir ce rôle +sérieusement et faire pour de bon le «papa.»</p> + +<p>Le lendemain matin, le vent de la nuit était tombé, +et quand, à huit heures, le père et la fille montèrent +dans la vieille calèche, le ciel était clair, sans nuages, +avec des teintes roses et vertes du côté du levant +comme on en voit souvent, en novembre, après les +grandes pluies d'ouest. Bien que le cocher fût sur +son siège, on ne partit pas tout de suite, parce qu'il +fallait arrimer le déjeuner dans le coffre de derrière +et c'était à quoi s'occupait madame Adeline, aidée de +Léonie. Il ne restait pas de domestiques au Thuit +pendant l'hiver et, lorsqu'on devait y manger, il +fallait emporter les provisions qu'on voulait ajouter +aux oeufs frais de la fermière. Enfin le coffre fut +fermé.</p> + +<p>—Bon voyage!</p> + +<p>—A ce soir!</p> + +<p>Et de la rue Saint-Etienne la calèche passa dans la +rue de l'Hospice pour gagner la côte du Bourgtheroulde; +comme le temps était doux, les glaces n'avaient +point été fermées; en tournant au coin de la +rue du Thuit-Anger, Adeline aperçut Michel Debs +qui venait en sens contraire.</p> + +<p>—Tiens, qu'est-ce que Michel Debs fait par ici? +dit-il.</p> + +<p>—Il faut le lui demander, répondit Berthe en +riant.</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine.</p> + +<p>On se salua, et pour la première fois, Adeline remarqua +qu'il y avait dans le regard de Michel +comme dans le mouvement de sa tête et le geste de +son bras quelque chose de particulier qui ne ressemblait +en rien au salut de tout le monde; comment +n'avait-il pas vu cela jusqu'alors?</p> + +<p>—Est-ce que Michel Debs savait que nous devions +aller au Thuit ce matin? demanda Adeline lorsqu'ils +furent passés.</p> + +<p>—Comment l'aurait-il su?</p> + +<p>—Tu aurais pu le lui dire hier au soir.</p> + +<p>Berthe ne répondit pas.</p> + +<p>Puisque le hasard de cette rencontre mettait l'entretien +sur Michel, Adeline se demanda s'il ne devait +pas profiter de l'occasion pour le continuer; mais il ne +s'agissait plus de Toto ou de Popo, et il trouva +que dans cette voiture il n'aurait pas toute la liberté +qu'il lui fallait: c'était la vie de sa fille, son bonheur +qui allaient se décider, l'émotion lui serrait le +coeur; l'heure présente était si différente de celle +qu'autrefois, dans ses moments de rêveries ambitieuses, +il avait espéré!</p> + +<p>Comme depuis longtemps déjà il gardait le silence, +absorbé dans ses pensées, Berthe le provoqua à +parler.</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda-t-elle; tu ne dis rien; tu +n'es donc pas heureux d'aller au Thuit?</p> + +<p>C'était une ouverture, il voulut la saisir, sinon +pour l'entretenir tout de suite de Michel, au moins +pour la préparer à se prononcer sur sa demande +en connaissance de cause; il ne suffisait pas en +effet de lui dire: «Michel Debs, l'associé de la maison +Eck et Debs, désire t'épouser»; il fallait aussi qu'elle +sût à l'avance dans quelles conditions Michel se présentait +et l'intérêt matériel qu'il pouvait y avoir pour +elle à l'accepter; ce n'était pas du tout la même +chose de refuser ce mariage alors qu'elle croyait à la +fortune de ses parents, que de le refuser en sachant +cette fortune gravement compromise.</p> + +<p>—Il a été un temps, dit-il, où je n'avais pas de +plus grand plaisir que d'aller au Thuit. C'est là que +j'ai appris à marcher. C'est là que tu as fait tes premiers +pas sur l'herbe. Dans la maison, le jardin, les +terres, il n'y a pas un meuble, pas un buisson, pas +un chemin ou un sentier qui n'ait son souvenir. Depuis +dix-huit ans je n'ai pas planté un arbre, je n'ai +pas fait une amélioration, un embellissement sans me +dire que ce serait pour toi. Et maintenant... je me +demande si je ne vais pas être obligé de le vendre.</p> + +<p>—Vendre le Thuit!</p> + +<p>—Il faut que tu saches la vérité, si pénible qu'elle +puisse être pour toi: nos affaires vont mal, très mal, +et si nous ne sommes pas ruinés, il faut avouer que +nous sommes gênés; la crise que nous traversons et +les faillites nous ont mis dans une situation difficile. +J'espère en sortir, mais il est possible aussi que le +contraire arrive. Quant au Thuit, hypothéqué déjà +lorsque j'ai dû rembourser ta grand'maman, il l'a +été depuis pour toute sa valeur, et avec la dépréciation +qui a frappé la terre en Normandie, il nous +coûte aujourd'hui plus qu'il ne nous rapporte; si la +situation s'aggrave, il n'est que trop certain que +nous ne pourrons pas le garder. Voilà pourquoi je +n'ai plus le même plaisir qu'autrefois à aller dans +cette terre que j'aimais non seulement pour moi, +mais encore pour toi; où j'arrangeais ta vie avec +ton mari, tes enfants... et nous-mêmes devenus +vieux. Ne sens-tu pas combien la pensée de m'en +séparer m'attriste?</p> + +<p>Berthe prit la main de son père et l'embrassant +tendrement:</p> + +<p>—Ce n'est pas au Thuit que je pense, c'est à toi.</p> + +<p>Ils avaient quitté la grand'route pour prendre un +chemin coupant à travers des sillons de blé qui, nouvellement +ensemencés, commençaient à se couvrir +d'une tendre verdure; à une courte distance sur la +droite se détachait sur le fond sombre d'une futaie +la façade blanche et rouge d'une grande maison: +c'était le château du Thuit, qui, par la masse de sa +construction en pierre et en brique, par ses hauts +combles en ardoises, par ses cheminées élancées, +écrasait les bâtiments de la ferme groupés à l'entour +dans une belle cour du Roumois plantée de pommiers +et de poiriers puissants comme des chênes.</p> + +<p>—C'était bien vraiment en bon père de famille +que je soignais tout cela! dit-il en promenant çà et +là un regard attristé.</p> + +<p>Ils entraient dans la cour, l'entretien en resta là. +On avait vu la voiture venir de loin dans la plaine +nue, et le fermier, sa femme et ses deux enfants +étaient accourus pour recevoir leur maître.</p> + +<p>Berthe, qui était la marraine de ces deux enfants, +dont l'un avait quatre ans et l'autre cinq et qu'elle +aimait comme des poupées, les prit par la main.</p> + +<p>—Ils déjeuneront avec nous, dit-elle à la fermière, +je leur apporte des gâteaux.</p> + +<p>—Faut que je les <i>débraude</i>, dit la mère.</p> + +<p>—Je les <i>débrauderai</i> moi-même, répondit Berthe, +qui voulait bien parler normand avec les paysans.</p> + +<p>En effet, avant le déjeuner, elle les débarbouilla à +fond, les peigna, les attifa, et à table en plaça un à +sa droite et l'autre à sa gauche, de façon à les bien +surveiller—ce qui n'était pas inutile, car avec leur +gourmandise naturelle que l'éducation n'avait point +encore adoucie, ils voulaient commencer par les +gâteaux.</p> + +<p>Adeline, assis vis-à-vis de sa fille, la regardait +s'occuper de ces deux gamins, et à voir les prévenances, +les attentions qu'elle avait pour eux en leur +disant de douces paroles à l'accent maternel, il s'attendrissait.</p> + +<p>—Si ce mariage avec Michel Debs manquait, trouverait-elle +à se marier plus tard? Ne serait-elle pas +privée d'enfants, elle qui les aimait si tendrement?</p> + +<p>A un certain moment, il exprima tout haut cette +pensée, au moins en partie:</p> + +<p>—Quelle bonne mère tu ferais! dit-il.</p> + +<p>Ce fut le mot auquel il revint lorsque, après le +déjeuner, ils sortirent seuls dans le jardin, et par la +futaie gagnèrent la forêt. Il avait pris le bras de sa +fille, et soulevant de leurs pieds les feuilles tombées +des hêtres, marchant sur le velours des mousses, ils +allaient lentement côte à côte, lui ému par ce qu'il +avait à dire, elle troublée et angoissée par cette +émotion qu'elle sentait et qu'elle attribuait, aux tourments +de leur situation.</p> + +<p>—Quand je disais tout à l'heure que tu ferais une +bonne mère, te doutes-tu que ce n'était pas une +allusion à un fait en l'air?</p> + +<p>Elle le regarda toute surprise, sans comprendre, +et cependant en rougissant.</p> + +<p>—As-tu deviné pourquoi M. Eck est venu hier +soir? continua-t-il.</p> + +<p>Elle leva encore les yeux sur lui un court instant, +puis vivement les baissant:</p> + +<p>—Fais comme si je l'avais deviné, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Ah! petite fille, petite fille! dit-il en souriant +de cette réponse féminine.</p> + +<p>Elle lui serra le bras par un mouvement d'impatience +involontaire.</p> + +<p>—Eh bien, il est venu demander ta main pour +Michel Debs.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—C'est là tout ce que tu dis?</p> + +<p>—Qu'est-ce que maman lui a répondu?</p> + +<p>—Qu'elle m'en parlerait.</p> + +<p>—Et toi, qu'est-ce que tu as dit à maman?</p> + +<p>—Que je t'en parlerais; car avant nous et les +raisons de convenance, il y a toi et les raisons de +sentiment; pour que nous répondions, ta mère et +moi, il faut donc que d'abord tu répondes toi-même.</p> + +<p>Cependant, après un moment de silence, ce ne fut +pas une réponse qu'elle adressa à son père, ce fut +une nouvelle question.</p> + +<p>Est-ce que M. Debs sait que nous sommes..., +c'est-à-dire est-ce qu'il connaît la vérité sur la situation +de tes affaires?</p> + +<p>—Je l'ignore; cependant il est probable que s'il +ne sait pas toute la vérité, il la soupçonne en partie; +dans le monde des affaires, il n'est personne à +Elbeuf qui ne sache que notre situation n'est pas +aujourd'hui ce qu'elle était il y a quelques années. +Mais quel rapport cela a-t-il avec la réponse que je +te demande?</p> + +<p>—Ah! papa!</p> + +<p>—C'est naïf, ce que je dis?</p> + +<p>Elle lui secoua le bras doucement, par un geste +de mutinerie caressante.</p> + +<p>—Si M. Debs, sachant que tes affaires ne vont +pas bien, demande néanmoins ma main, c'est... +qu'il m'aime.</p> + +<p>—Ah! j'y suis.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—Et cela te fait plaisir?</p> + +<p>—Tu demandes des choses...</p> + +<p>—Alors tu ne soupçonnais pas qu'il t'aimât?</p> + +<p>—Je ne soupçonnais pas... c'est-à-dire que je +voyais bien que M. Debs était très aimable avec moi; +partout où j'allais, je le rencontrais; toujours je +trouvais ses yeux fixés sur moi très... tendrement; +il avait en me parlant des intonations d'une douceur +qu'il n'avait pas avec les autres, ni avec Marie qui +est mieux que moi, ni avec Claire qui est dans une +situation de fortune supérieure à la nôtre, ni avec +Suzanne, ni avec Madeleine, mais... les choses n'avaient +jamais été plus loin.</p> + +<p>—Maintenant elles ont marché, et il dépend de +toi qu'elles en restent là s'il ne te plaît point.</p> + +<p>—Je ne dis pas cela.</p> + +<p>—Dis-tu qu'il te plaît?</p> + +<p>—Il est très bien.</p> + +<p>Devant ces réticences il revint à son idée: peut-être +ne voulait-elle pas de ce mariage, et n'osait-elle +pas l'avouer; il fallait lui venir en aide:</p> + +<p>—Il est vrai qu'il est juif.</p> + +<p>Elle se mit à rire franchement:</p> + +<p>—Et qu'est-ce que tu veux que ça me fasse qu'il +soit juif?</p> + + + + +<h4>IX</h4> + + +<p>L'éclat de rire était si naturel et le mot qui l'accompagnait +sortait si spontanément du coeur que la +preuve était faite: l'affaiblissement de préjugé dont +Adeline avait parlé à sa femme se réalisait: féroce +chez la grand'mère, résistant encore chez la mère, il +n'existait plus chez la fille; il avait si bien disparu +qu'elle en riait. «Qu'est-ce que tu veux que ça me +fasse qu'il soit juif?»</p> + +<p>—Si cela ne te fait rien qu'il soit juif, dit Adeline +après un moment de réflexion, il n'en est pas de même +pour ta grand'mère.</p> + +<p>—Elle est opposée à M. Debs, n'est-ce pas? demanda +Berthe d'une voix qui tremblait.</p> + +<p>—Peux-tu en douter?</p> + +<p>—Et maman?</p> + +<p>—Ta mère n'avait jamais pensé à ce mariage, +mais elle n'y fera pas d'opposition si de ton côté tu +le désires?</p> + +<p>—Et toi, papa?</p> + +<p>Cela fut demandé d'une voix douce et émue qui +remua le coeur du père.</p> + +<p>—Tu sais bien que je ne veux que ce que tu veux.</p> + +<p>Elle se serra contre lui.</p> + +<p>—C'est justement pour cela qu'il faut que tu +t'expliques franchement. Tu dois comprendre que +ce n'est pas pour t'obliger à te confesser que je te +presse; que ce n'est pas pour lire dans ton coeur et +pour te forcer, sans un intérêt majeur, à y lire toi-même. +Je sens très bien que c'est un sujet délicat +sur lequel une jeune fille à l'âme innocente comme +l'est la tienne voudrait ne pas se prononcer et sur +lequel un père, crois-le bien, voudrait n'avoir pas à +appuyer. Mais il le faut.</p> + +<p>—Je n'ai rien à te cacher.</p> + +<p>—J'en suis certain et c'est ce qui me fait insister: +depuis que tu as commencé à grandir, je t'ai mariée +déjà bien des fois, mais jamais sans que nous soyons +d'accord. C'est pour voir si maintenant cet accord +existe que je te demande de me parler à coeur ouvert. +Est-ce donc impossible?</p> + +<p>—Oh! non.</p> + +<p>—Qui prendras-tu pour confident, si ce n'est ton +père? Où en trouveras-tu un qui t'écoute avec plus +de sympathie?</p> + +<p>Ils marchèrent quelques instants silencieusement +et quittèrent la futaie pour entrer dans la forêt.</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-il, voyant qu'elle ne se +décidait point et voulant l'encourager.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas une réponse qu'il obtint, ce fut +une nouvelle question:</p> + +<p>—Pour voir si l'accord dont tu parles existe, ne +peux-tu me dire ce que tu penses toi-même de +M. Debs?</p> + +<p>—Je n'en pense que du bien; c'est un honnête +garçon.</p> + +<p>—N'est-ce pas?</p> + +<p>—Travailleur.</p> + +<p>—N'est-ce pas?</p> + +<p>—Aimable, doux, sympathique à tous les points +de vue.</p> + +<p>—Alors il te plaît?</p> + +<p>—Je t'ai mariée en espérance avec des maris qui +ne valaient certes pas celui-là.</p> + +<p>Elle regardait son père avec un visage rayonnant, +devinant ses paroles avant qu'il eût achevé de les +prononcer.</p> + +<p>—Je sais bien que dans un mariage il n'y a pas +que le mari, il y a le mariage lui-même, dit-elle.</p> + +<p>—Et ce n'est pas du tout la même chose.</p> + +<p>—Serais-tu aussi favorable au mariage que tu l'es +à M. Debs, le mari?</p> + +<p>—Tu m'interroges quand c'est à toi de répondre.</p> + +<p>—Oh! je t'en prie, papa, cher petit père!</p> + +<p>Il ne lui avait jamais résisté, même quand elle demandait +l'impossible.</p> + +<p>Elle lui sourit tendrement:</p> + +<p>—Qui prendras-tu pour confidente, si ce n'est ta +fille?</p> + +<p>—Gamine!</p> + +<p>—Je t'en prie, réponds-moi franchement!</p> + +<p>—Eh bien! non! je ne suis pas aussi favorable au +mariage qu'au mari.</p> + +<p>Evidemment, elle ne s'attendait pas du tout à cette +réponse; elle pâlit et resta un moment sans trouver +une parole.</p> + +<p>—Tu as des raisons pour t'y opposer? dit-elle +enfin.</p> + +<p>—Il y a des raisons qui lui sont contraires.</p> + +<p>—Des raisons... graves?</p> + +<p>—Malheureusement.</p> + +<p>—Qui te sont personnelles?</p> + +<p>—Qui viennent de ta grand'mère et de notre situation.</p> + +<p>—Mais on peut se marier, dit-elle vivement avec +feu, sans abjurer sa religion; la femme d'un juif ne +devient pas juive; un juif qui épouse une chrétienne +ne se fait pas chrétien; chacun garde sa foi.</p> + +<p>—C'est à ta grand'mère qu'il faut faire comprendre +cela, et ce n'est pas chose facile; me le dire à moi, +c'est prêcher un converti; tu sais comme ta grand'mère +est rigoureuse pour tout ce qui touche à sa +foi, et, d'autre part, elle est d'une époque où les +juifs étaient victimes de préjugés qui pour elle ont +conservé toute leur force.</p> + +<p>Ils étaient arrivés à un endroit où le chemin bourbeux +les obligea à se séparer; sur le sol plat et argileux, +l'eau de la nuit ne s'était point écoulée et elle +formait çà et là des flaques jaunes qu'il fallait +tourner ou sauter.</p> + +<p>—Et quelles sont les raisons qui viennent de notre +situation? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Tu les as pressenties tout à l'heure en me demandant +si Michel Debs savait la vérité sur nos affaires. +S'il connaît la vérité et veut t'épouser, c'est, +comme tu le dis très bien, qu'il t'aime, et qu'avant +la fortune il fait passer la femme. Il t'épouse pour +toi, non pour ta dot; pour ta beauté, pour tes qualités, +parce que tu lui plais, enfin parce qu'il t'aime.</p> + +<p>—Cela est possible, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Assurément; mais le contraire aussi est possible; +c'est-à-dire que, tout en étant sensible à tes +qualités, Michel Debs peut l'être aussi à la fortune +qui semble devoir te revenir un jour; au lieu d'un +mariage d'amour tel que nous le supposons dans le +premier cas, il s'agit alors simplement d'un mariage +de convenance: l'un des associés de la maison Eck et +Debs trouve que c'est une bonne affaire d'épouser la +fille de Constant Adeline et il la demande. Note bien, +mon enfant, que je ne dis pas que cela soit, mais +simplement que cela peut être. Alors que se passe-t-il +quand il apprend que cette affaire, au lieu d'être +bonne, comme il le croyait, est médiocre ou même +mauvaise? Il ne la fait point, n'est-ce pas? et c'est +un mariage manqué. Je ne voudrais pas de mariage +manqué pour toi. Et je n'en voudrais pas pour nous. +Pour toi ce serait humiliant; pour nous ce serait +désastreux. C'est quand le crédit d'une maison est +ébranlé qu'il faut de la prudence; et ce ne serait +point être prudent que de nous exposer à donner un +aliment aux bavardages du monde. N'entends-tu pas +ce qu'on ne manquerait pas de dire: «Pourquoi +Michel Debs n'a-t-il pas épousé Berthe Adeline?—Parce +qu'il n'a pas voulu d'une fille ruinée.» Parler +couramment de la ruine d'une maison dont les affaires +sont embarrassées, c'est la précipiter. Voilà +pourquoi, avant de répondre à M. Eck, j'ai voulu +t'interroger et te demander de me dire franchement +si tu désires ce mariage. Tu comprends que s'il t'est +indifférent et que si tu ne vois en Michel Debs qu'un +mari comme un autre, auquel tu n'as pas de raisons +particulières pour tenir, il est sage de répondre +par un refus: nous échappons ainsi à une lutte avec +ta grand'mère; et d'autre part nous évitons les dangers +du mariage manqué. Au contraire, si Michel te +plaît, si tu vois en lui le mari qui doit assurer le +bonheur de ta vie, il ne s'agit plus de se dérober, il +faut aborder la situation en face, si périlleuse qu'elle +puisse être pour toi comme pour nous, affronter le +mécontentement de ta grand'mère, et courir aussi +l'aventure d'un refus de Michel Debs ne trouvant pas +la dot sur laquelle il comptait... peut-être.</p> + +<p>—Qui dit que M. Debs est un homme d'argent?</p> + +<p>—Ce n'est pas moi; mais tu conviendras qu'il est +possible qu'il le soit; si tu as des raisons pour croire +qu'il ne l'est pas, dis-les; tu vois que, par la force +même des choses, nous voilà ramenés au point d'où +nous sommes partis et que tu es obligée de répondre +franchement, puisque ce sont tes sentiments qui +dicteront notre conduite.</p> + +<p>Et oui, sans doute, elle voyait que la force des +choses les avait ramenés au point d'où ils étaient +partis, mais la situation n'était plus du tout la +même pour elle, agrandie qu'elle était, rendue plus +solennelle par les paroles de son père: si un sentiment +de retenue féminine et de pudeur filiale lui +avait fermé les lèvres, maintenant elle devait les +ouvrir loyalement et sans réticences; elle le devait +pour son père, elle le devait pour elle-même.</p> + +<p>—Certainement, dit-elle, il ne s'est jamais rien +passé entre M. Debs et moi qui ressemble même de +très loin à ce que j'ai lu dans les livres; il ne m'a pas +sauvé la vie au bord du gave écumeux pendant +notre voyage dans les Pyrénées, où il ne nous accompagnait +pas d'ailleurs; il n'est jamais venu non +plus soupirer sous mon balcon, puisque nous n'avons +pas de balcon; il ne m'a pas fait remettre des +lettres par des soubrettes dont on paye le silence +avec de l'or; mais, cependant, il est vrai que, dans +les projets de mariage que moi aussi j'ai faits de +mon côté pendant que du tien tu en faisais d'autres, +j'ai pensé à lui; tu ne sais peut-être pas qu'on se +marie beaucoup au couvent, c'est même à ça qu'on +passe son temps, eh bien, quand, dans le grand +jardin de la rue du Maulévrier, je parlais de mon +mari à mes amies, il avait les yeux noirs, la barbe +frisée, les cheveux ondulés de... enfin c'était Michel. +Pourquoi? Il ne faut pas me le demander; je ne le +sais pas, et rien de la part de Michel ne pouvait me +donner à penser qu'il voudrait m'épouser un jour. +Mais moi, j'avais plaisir à me dire que je l'épouserais; +on est très hardi en imagination et aussi en conversation; +quand toutes vos amies ont des maris à revendre, +il faut bien en avoir un aussi, et on le prend +où l'on peut.</p> + +<p>—Il ne t'avait jamais rien dit?</p> + +<p>—Oh! papa, pense donc que je n'étais qu'une +gamine et que lui était déjà un jeune homme.</p> + +<p>—Et quand tu es rentrée du couvent?</p> + +<p>—Il s'est passé ce que je t'ai dit; j'ai bien vu que +je ne lui étais pas indifférente... et que je lui plaisais.</p> + +<p>Il voulut lui venir en aide:</p> + +<p>—Et tu en as été heureuse?</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—L'as-tu ou ne l'as-tu pas été?</p> + +<p>—Puisque c'était la continuation de ce que j'avais +si souvent combiné, je ne pouvais pas ne pas être +satisfaite.</p> + +<p>—Satisfaite seulement?</p> + +<p>—Heureuse, si tu veux.</p> + +<p>—Et lui as-tu laissé voir ce que tu éprouvais?</p> + +<p>—Peux-tu croire!</p> + +<p>—Enfin, pour qu'il demande ta main, il faut bien +qu'il pense que tu ne le refuseras point.</p> + +<p>—Je l'espère, sans cela il ne serait pas du tout le +mari que j'ai vu en lui, ce serait la fille de la maison +Adeline qu'il rechercherait, ce ne serait pas moi, et +c'est pour moi que je veux être épousée. Ce n'est pas +à ta fortune que devaient s'adresser ces yeux tendres.</p> + +<p>Ces quelques mots ouvraient à Adeline une espérance +sur laquelle il se jeta:</p> + +<p>—De sorte que, pour toi, si Michel ne trouvait pas +la dot sur laquelle il doit compter, il ne se retirerait +pas.</p> + +<p>Oh! s'il était seul! Mais il ne l'est pas; il a sa +grand'mère, sa mère, son oncle. Me laisserais-tu +épouser un jeune homme qui n'aurait rien... que +ses beaux yeux? Est-ce que c'est tout de suite que +tu vas dire que tu ne peux pas me donner de dot?</p> + +<p>—Il le faut bien.</p> + +<p>—Alors, demain, Michel peut n'être plus... qu'un +étranger pour moi!</p> + +<p>Ce fut d'une voix tremblante qu'elle prononça ces +quelques mots, avec un accent qui remua Adeline.</p> + +<p>—Comme tu es émue!</p> + +<p>—C'est qu'il n'y a pas que de l'humiliation dans +un mariage manqué.</p> + +<p>Ce cri de douleur était l'aveu le plus éloquent et +le plus formel qu'elle pût faire.</p> + +<p>Traversant le chemin, il vint à elle et, la prenant +dans son bras, il l'embrassa tendrement.</p> + +<p>—Eh bien, il ne manquera pas, rassure-toi, ma +chérie.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Cela, je n'en sais rien; mais nous chercherons, +nous trouverons. Est-ce que tu peux être malheureuse +par nous, par moi?</p> + +<p>—Il faut répondre.</p> + +<p>—Certainement, certainement.</p> + +<p>—Que veux-tu répondre?</p> + +<p>Le Normand se retrouva:</p> + +<p>—Il y a réponse et réponse; si je disais ce soir au +père Eck que je ne peux pas te donner demain une +dot, peut-être arriverions-nous à une rupture; mais +ce qui me serait impossible demain sera sans doute +possible dans un délai... quelconque: les affaires +n'iront pas toujours aussi mal; nous nous relèverons; +ta mère a des idées; il n'y a qu'à gagner du +temps.</p> + +<p>—Oh! je ne suis pas pressée de me marier.</p> + +<p>—C'est cela même: tu n'es pas pressée; nous +gagnerons du temps; avec le temps tout s'arrange; +ton mariage avec Michel se fera, je te le promets.</p> + + + + +<h4>X</h4> + + +<p>De l'endroit où ils s'étaient arrêtés en plein bois, +ils apercevaient de petites colonnes de fumée bleuâtre +qui montaient droit à travers les branches nues +des grands arbres.</p> + +<p>—Nous voici arrivés, dit Adeline! je vais voir où +en sont les bûcherons, et tout de suite nous rentrerons +à Elbeuf, de façon à ce que je puisse aller ce +soir même chez M. Eck.</p> + +<p>Sous bois on entendait des coups de hache et de +temps en temps des éclats de branches avec un bruit +sourd sur la terre qui tremblait,—celui d'un +grand arbre abattu.</p> + +<p>—Il fallait faire de l'argent, dit-il en arrivant +dans la vente où les bûcherons travaillaient; malheureusement +les bois se vendent si mal maintenant!</p> + +<p>Il eut vite fait d'inspecter le travail des ouvriers +et ils revinrent rapidement au château, où tout de +suite les chevaux furent attelés. Il n'était pas trois +heures; ils pouvaient être à Elbeuf avant la nuit.</p> + +<p>Pendant tout le chemin, Adeline reprit le bilan +qu'il avait fait le matin en venant; seulement il le +reprit dans un sens contraire: en allant au Thuit, +tout était compromis; en rentrant à Elbeuf, rien +n'était désespéré, loin de là. Et il entassait preuves +sur preuves pour démontrer qu'avec du temps il +trouverait la dot qu'on offrirait au père Eck.</p> + +<p>—Elle ne sera peut-être pas ce qu'il croit, mais +enfin elle sera suffisante pour qu'il ne puisse pas se +retirer. Tu verras, ma chérie, tu verras.</p> + +<p>Et il énumérait ce qu'elle verrait. Ce n'était pas +seulement la situation de la maison d'Elbeuf qui +devait s'améliorer; à Paris on lui avait proposé +d'entrer dans de grandes affaires où ses connaissances +commerciales pouvaient rendre des services, +et il avait toujours refusé, parce qu'il voulait se tenir +à l'écart de tout ce qui touchait à la spéculation; +il accepterait ces propositions; le temps des scrupules +était passé; ces affaires étaient honorables, +c'était par excès de délicatesse, c'était aussi par +amour du repos et de l'indépendance qu'il n'avait +point voulu s'y associer; il ne penserait plus à lui; +il ne penserait qu'à elle; le premier devoir du père +de famille, c'est d'assurer le bonheur de ses enfants, +et il n'est pas de devoir plus sacré que celui-là. A +plusieurs reprises aussi on avait mis son nom en +avant pour des combinaisons ministérielles, et toujours +par amour du repos et de l'indépendance il +s'en était retiré. Maintenant il se laisserait faire: +fille de ministre, c'était un titre à mettre dans la +corbeille de mariage.</p> + +<p>Berthe écoutait suspendue aux yeux de son père, +son coeur serré se dilatait, l'espérance, la foi en +l'avenir lui revenaient: il ne pouvait pas se tromper; +ce qu'il disait, il le ferait; ce qu'il promettait se +réaliserait. Elle renaissait. Était-elle une femme d'argent, +était-elle désintéressée? Elle n'en savait rien, +n'ayant jamais eu à examiner ces questions. Mais le +coup qui l'avait frappée le matin l'avait anéantie, et +ç'avait même été pour ne pas trahir le trouble de +ses pensées qu'elle avait tenu à avoir à sa table +ses deux filleuls. S'occupant d'eux, elle pouvait ne +point penser à elle.</p> + +<p>Lorsque madame Adeline les vit revenir, elle fut +surprise de ce retour si prompt, ne les attendant que +pour dîner.</p> + +<p>—Déjà!</p> + +<p>Cela ne pouvait qu'augmenter son impatience +de savoir ce qui s'était dit entre le père et la fille, +mais malgré l'envie qu'elle en avait, il lui était impossible +d'interroger son mari, la Maman étant là +dans son fauteuil.</p> + +<p>—Comme tu es mouillé! dit-elle en le regardant; +il faut changer de chaussures, je vais monter +avec toi.</p> + +<p>Aussitôt qu'ils furent dans leur chambre, elle +ferma la porte:</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Elle l'aime.</p> + +<p>—Elle te l'a dit?</p> + +<p>—Elle a fait mieux que de me le dire, elle me l'a +avoué dans un cri de douleur en voyant qu'elle +pouvait ne pas devenir sa femme.</p> + +<p>—Est-ce possible! s'écria-t-elle avec stupeur.</p> + +<p>—Il faut t'habituer à ne plus voir en elle une enfant, +c'est une jeune fille.</p> + +<p>Il rapporta tout ce qui s'était dit entre Berthe et +lui.</p> + +<p>—Et maintenant? demanda madame Adeline, bouleversée.</p> + +<p>Il expliqua son plan.</p> + +<p>—Et après? quand nous aurons gagné du temps, +le mariage sera-t-il assuré?</p> + +<p>—Il sera facilité.</p> + +<p>—Je t'en prie, Constant, réfléchis avant d'abandonner +la vie qui a été la tienne jusqu'à ce jour: tu +n'es pas l'homme des affaires de spéculation; tu as +trop de droiture, trop de loyauté.</p> + +<p>—Crois-tu que je m'aventurerais et ne prendrais +pas toutes les garanties?</p> + +<p>—Et toi, crois-tu donc que les coquins ne sont pas +plus forts que les honnêtes gens? serais-tu le premier +qui, malgré son intelligence et sa prudence, se +laisserait tromper et entraîner.</p> + +<p>—Faut-il donc ne rien faire? Sois bien certaine +que je n'accepterai que des affaires sûres.</p> + +<p>—Ce ne sont pas les affaires sûres qui donnent +les gros gains.</p> + +<p>—Enfin, je te promets de ne rien entreprendre +sans te consulter; j'ai laissé passer des centaines +d'occasions qui nous auraient donné une fortune +considérable, je veux profiter de celles qui se présenteront +maintenant, voilà tout.</p> + +<p>—Le temps est passé des belles occasions; tu le +sais mieux que moi.</p> + +<p>—Je vais chez le père Eck, dit-il pour couper +court à ces observations, cela n'engage à rien de +prendre du temps.</p> + +<p>Adeline trouva Berthe dans le vestibule; elle ne +lui dit rien, mais en l'embrassant elle lui serra la +main dans une étreinte où elle avait mis toutes ses +espérances et aussi l'émotion attendrie de sa reconnaissance.</p> + +<p>La fabrique des Eck et Debs n'est pas dans le vieil +Elbeuf, mais dans le nouveau, celui qui confine à +Caudebec, là, où de vastes espaces permettaient +après la guerre, la libre construction d'un établissement +industriel tel qu'on le comprend aujourd'hui: +isolé, d'accès commode, avec des dégagements, un +sol stable reposant sur une couche d'eau facile à atteindre +et assez abondante pour le lavage des laines +et le dégraissage ainsi que le foulage des draps en +pièces. Construite en briques rouges et blanches, +elle occupe entièrement un îlot de terrain compris +entre quatre rues se coupant à angle droit; sur +trois de ces rues se dressent ses hautes murailles +percées de larges châssis vitrés, et sur la quatrième +s'ouvre, entre les bureaux et les magasins surmontés +de l'appartement particulier de M. Eck, la +grande porte qui laisse voir une cour carrée au +fond de laquelle le balancier de la machine lève et +abaisse ses deux bras.</p> + +<p>Quand Adeline arriva à la porte, il faisait nuit +noire depuis longtemps déjà, mais par les fenêtres +tombaient des nappes de lumière qui éclairaient la +rue au loin; les métiers battaient, les broches tournaient, +de la cour montait le ronflement des machines +en marche, et dans le ruisseau coulait une +petite rivière d'eaux laiteuses qui fumaient.</p> + +<p>Quand Adeline ouvrit la porte du bureau, il +aperçut le père Eck travaillant avec ses deux fils et +un de ses neveux autour de lui penchés sur leurs +pupitres.</p> + +<p>—Quelle force vraiment que l'association! dit-il +en serrant la main au père Eck et en saluant les +jeunes gens affectueusement.</p> + +<p>—Les autres sont <i>tans</i> la fabrique, dit le père +Eck, à leur poste.</p> + +<p>Devant les jeunes gens, Adeline voulut donner un +prétexte à sa visite:</p> + +<p>—Je viens voir vos métiers fixes, ma femme m'a +dit que vous en étiez satisfait.</p> + +<p>—Très satisfait; je <i>fais</i> appeler Michel pour qu'il +<i>fous</i> les montre, c'est son affaire.</p> + +<p>Il pressa le bouton d'une sonnerie électrique et +Michel ne tarda pas à arriver; en apercevant Adeline, +il s'arrêta un court instant avec un mouvement de +surprise et d'hésitation.</p> + +<p>—C'est M. <i>Ateline</i> qui <i>fient foir</i> nos métiers fixes, +dit le père Eck.</p> + +<p>Tout en suivant Adeline et son oncle, Michel se +demandait si c'était vraiment le désir de voir les +métiers fixes qui était la cause de cette visite: ce +serait bien étrange après la demande adressée la +veille à madame Adeline! Mais, si anxieux qu'il fût, +il ne pouvait qu'attendre.</p> + +<p>Aussi les explications qu'il donna à Adeline sur +les perfectionnements qu'il avait apportés à ces métiers +manquèrent-elles de clarté: son esprit était ailleurs.</p> + +<p>Heureusement son oncle lui vint en aide:</p> + +<p>—<i>Fous foyez</i>, mon cher monsieur <i>Ateline</i>, avec +<i>teux</i> cents broches ces métiers <i>broduisent</i> presque +autant que les <i>renfideurs</i> avec quatre cents broches.</p> + +<p>Il est vrai que si Michel était distrait en parlant, +Adeline ne l'était pas moins en écoutant: l'un ne +savait pas bien ce qu'il disait, l'autre ne pensait +guère à ce qu'il entendait.</p> + +<p>—Il est vraiment très bien, se disait Adeline en +examinant Michel; je ne l'avais jamais vu si beau +garçon.</p> + +<p>—Il n'a pas du tout l'air mal disposé pour moi, +se disait Michel en regardant le père de Berthe à la +dérobée.</p> + +<p>Et les broches tournaient toujours avec leur ronflement, +tandis que le père Eck appuyait sur les +<i>berfectionnements</i> de son <i>betit</i> Michel.</p> + +<p>Enfin on quitta les métiers fixes et les renvideurs, +Adeline et le père Eck marchant côte à côte, tandis +que Michel restait en arrière pour se dérober: il +était évident qu'on ne parlerait pas devant lui, le +mieux était donc qu'il leur laissât la liberté du +tête-à-tête.</p> + +<p>Comme ils traversaient un atelier, le père Eck prit +une bande de drap divisée en petits carrés de diverses +couleurs.</p> + +<p>—Que <i>tites-fous</i> de ça? demanda-t-il.</p> + +<p>Ça, c'était une bande d'échantillons que les fabricants +de nouveautés essayent pour chercher le +modèle qu'ils adopteront.</p> + +<p>—Je dis qu'avec cela vous allez me tuer.</p> + +<p>Le père Eck donna un coup de coude à Adeline +et, se haussant vers lui en mettant une main devant +sa bouche pour n'être point entendu des ouvriers +auprès desquels ils passaient:</p> + +<p>—<i>Fous</i> tuer, nous, oh non, au <i>gontraire</i>.</p> + +<p>Ils sortirent dans la cour.</p> + +<p>—<i>Fous afez</i> à me <i>barler</i>, n'est-ce <i>bas</i>? demanda le +père Eck.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Les métiers, c'était un <i>brétexte</i>; je <i>fais fous</i> +conduire dans mon <i>pureau</i>.</p> + +<p>Si Adeline était hésitant pour prendre une résolution, +il ne l'était jamais pour l'exécuter.</p> + +<p>—Ma femme m'a fait part de votre demande, dit-il +aussitôt qu'ils furent installés dans le bureau particulier +du père Eck, et nous en sommes fort +honorés.</p> + +<p>—C'est moi, c'est nous qui serions honorés de +nous allier à <i>fotre</i> famille, madame <i>Adeline</i> a <i>tû fous +tire</i> que c'est le <i>put</i> de mon <i>ampition</i>.</p> + +<p>—J'aurais voulu vous apporter une réponse catégorique +et conforme à nos sentiments, ceux de ma +femme et les miens, qui sont favorables à ce mariage....</p> + +<p>—Ah! mon cher monsieur <i>Ateline</i>!</p> + +<p>—Malheureusement nous sommes, à cause de +ma mère, obligé à de grands ménagements; vous +savez quelle est la sévérité de ses principes religieux.</p> + +<p>—Je sais par ma mère ce que <i>beut</i> être cette sevérité; +et je <i>fous afoue</i> que je ne lui ai <i>bas</i> même +<i>barlé</i> de ce mariage, qui pour nous n'est pas moins +difficile que pour vous, car c'est la première fois que +l'un <i>te</i> nous pense à épouser une chrétienne: il a +fallu l'amour de Michel pour me décider moi-même; +vous savez le préjugé, la tradition, la fierté!</p> + +<p>—Vous comprenez donc que nous hésitions avant +d'en parler à ma mère; il faut des précautions, des +préparations, sans quoi nous nous heurterions à un +refus formel.</p> + +<p>—Je <i>gomprends</i>.</p> + +<p>—Il est bon aussi que les jeunes gens se connaissent +mieux; ma fille n'a que dix-huit ans, et j'ai +toujours désiré ne pas la marier trop jeune.</p> + +<p>—Chez nous, <i>fous safez</i>, on se marie <i>cheune</i>; ma +mère s'est mariée à quinze ans.</p> + +<p>—Enfin je vous demande du temps.</p> + +<p>—Oh! <i>barfaitement</i>, nos <i>cheunes chens beuvent</i> +attendre; moi j'ai <i>pien</i> été <i>viancé</i> avec ma femme +pendant cinq ans, et quand nous nous sommes +mariés j'aurais <i>pien</i> attendu encore.</p> + +<p>Il dit cela avec son bon rire.</p> + +<p>A ce moment on entendit une main tourner le +bouton de la porte du bureau.</p> + +<p>—N'<i>endrez bas</i>, n'<i>endrez bras</i>! s'écria M. Eck, +n'<i>endrez bas</i>, hein!</p> + +<p>Cependant la porte s'ouvrit devant une petite vieille +vêtue de noir, avec un châle sur les épaules, le front +caché par un bandeau de velours posé en avant de +son bonnet d'Alsacienne; son visage tout ridé avait +un air d'austérité et d'autorité corrigé par une expression +affable: c'était madame Eck.</p> + +<p>—J'ai cru que c'était un <i>gommis</i>! s'écria le père +Eck, est se levant vivement, pour aller au-devant d'elle +avec toutes les marques du regret et du respect.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle, il n'y a pas de faute.</p> + +<p>Et tout de suite s'adressant à Adeline:</p> + +<p>—J'ai appris que vous étiez dans la maison et je +suis descendue pour vous exprimer toute ma reconnaissance +au sujet des paroles que vous avez prononcées +sur la tombe de mon gendre; j'aurais voulu +le faire depuis longtemps déjà, mais vous savez que +je ne sors pas. Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, +je vous laisse à vos affaires.</p> + +<p>—Et elle sortit, marchant avec raideur, redressant +sa petite taille courbée.</p> + +<p>—Ah! <i>Monsieur Ateline, Monsieur Ateline</i>, s'écria +le père Eck quand la porte fut refermée, ma mère +vient de faire pour <i>fous</i> ce que je ne lui ai <i>chamais +fu</i> faire <i>bour bersonne</i>; ça <i>fa pien</i>, ça <i>fa pien</i>!</p> + + +<br><br> + +<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3> + +<br><br> + + +<h4>I</h4> + + +<p>En racontant à sa femme qu'il avait rencontré chez +son collègue le comte de Cheylus, ce vicomte de +Mussidan, ce charmant homme du monde qui s'était +trouvé là si à propos pour lui prêter cinquante mille +francs, Adeline n'avait pas tout à fait dit la vérité.</p> + +<p>En réalité, ce n'était point chez M. de Cheylus qu'il +avait fait cette rencontre, c'était chez Raphaëlle, la +maîtresse de ce collègue. Mais ce petit arrangement +était pour lui sans conséquence. A quoi bon parler +de Raphaëlle à une honnête femme qui ne savait +rien de la vie parisienne? Elle aurait pu se tourmenter, +se demander dans quel monde vivait son mari! +Il aurait fallu des explications, des histoires à n'en +plus finir. On ne peut pas demander à une bonne +bourgeoise d'Elbeuf des idées qui ne sont ni de son +éducation ni de son milieu. Elle n'aurait jamais +compris qu'un député invitât ses amis chez sa maîtresse, +et qu'il se trouvât des amis—alors surtout +que c'étaient des députés—pour accepter cette invitation; +la province a sur les maîtresses et sur les députés +des opinions qu'il est bon de laisser intactes. +Que serait l'existence d'une femme de député restant +dans sa ville, si elle pouvait supposer que son mari +ne se nourrit pas exclusivement de politique; s'il +fait des farces, ce ne peut être qu'à la buvette, et s'il +caquette, ce ne peut être qu'avec les amies arrivant +de son arrondissement pour lui demander une bonne +place de tribune.</p> + +<p>Si Adeline allait parfois chez Raphaëlle, il ne faisait +qu'imiter plusieurs de ses collègues qui, pas +plus que lui, ne se trouvaient embarrassés à la table +d'une ancienne cocotte. Bien au contraire, on était +là plus à son aise, on faisait meilleure chère, on +s'amusait plus que dans beaucoup d'autres maisons. +En somme, qui les invitait? Le comte. C'était +donc chez le comte qu'ils dînaient. Il ne serait venu +à l'idée d'aucun d'eux que ce n'était pas le comte +qui payait le loyer de cette aimable maison où ils +étaient si bien reçus, et qui payait aussi cette bonne +chère. Le comte était veuf, il recevait chez sa maîtresse, +il aurait fallu un excès de puritanisme pour +s'en fâcher.</p> + +<p>A la vérité, ceux qui connaissaient leur Paris savaient +que depuis longtemps déjà le comte de +Cheylus n'était pas en état d'entretenir le train de +maison d'une femme comme Raphaëlle, mais tous +les députés qui connaissent à fond les dessous de la +politique française et étrangère n'ont pas pénétré +aussi profondément les dessous de la vie parisienne: +ceux que M. de Cheylus invitait, en les choisissant +d'ailleurs avec soin, voyaient ce qu'on leur montrait +une maison agréable, une femme qui, pour +n'être plus jeune, n'en conservait pas moins d'assez +beaux restes et, ce qui valait mieux encore, une +vieille célébrité, et ils n'en demandaient pas davantage: +chez qui irait-on si l'on ne se contentait pas +des apparences?</p> + +<p>D'ailleurs on ne refusait pas le comte de Cheylus, +qui était l'homme le plus aimable du monde et n'avait +pas d'autre souci que de plaire à tous, amis +comme adversaires, et même à ses adversaires plus +encore qu'à ses amis peut-être. Préfet sous l'empire, +il avait administré les départements par où il avait +successivement passé avec de bonnes paroles, des +sourires, des promesses, des compliments, des +poignées de main et des banquets à toute occasion. +Et quand, après vingt années de ce régime, la +chute de son gouvernement l'avait mis à bas, il s'était +trouvé un de ces arrondissements où les maires, +les conseillers municipaux, les curés, les pompiers, +les orphéonistes, les fanfaristes, tous ceux enfin qui +l'avaient approché, étant restés ses amis, l'avaient +envoyé à la Chambre en dehors de toute opinion politique? +Que leur importait à lui et à eux la politique, +il les avait convertis à son système: «Il n'y a pas +d'opinion, il n'y a que des intérêts.» A la Chambre +il avait continué ses sourires, ses amabilités, ses +bonnes paroles; bien avec son parti, très bien avec +ses ennemis, ce n'était pas lui qui faisait du boucan +ou qui se laissait emporter par la passion: la main +toujours tendue; et «mon cher collègue» plein la +bouche, même avec ceux qui essayaient de le regarder +du haut de leur austérité ou de leur mépris et +qu'il finissait par adoucir.</p> + +<p>«Mon cher collègue, soyez donc assez aimable pour +venir dîner avec moi lundi prochain.»</p> + +<p>Comment supposer qu'«avec moi» ne voulait +pas dire chez moi, alors qu'on arrivait de province, +et que jusqu'au jour bienheureux où les électeurs +vous avaient envoyé à Paris, on avait été l'honneur +du barreau de Carpentras ou la gloire de la fabrique +elbeuvienne? On savait que depuis longtemps le +comte de Cheylus était ruiné, mais puisqu'il donnait +de bons dîners, c'est qu'il avait le moyen de les +payer. On se disait qu'il y a ruine et ruine. Et la +conclusion qu'on faisait pour les dîners, on la faisait +pour la maîtresse.</p> + +<p>Quelle surprise si un Parisien de Paris avait révélé +la vérité, toute la vérité à ces honnêtes convives.</p> + +<p>C'était vingt ans auparavant que le comte de +Cheylus avait fait la connaissance de Raphaëlle, +alors dans toute sa splendeur, et au mieux avec le +duc de Naurouse, le prince Savine, Poupardin, de la +<i>Participation Poupardin, Allen et Cie</i>, le prince de +Kappel, en un mot avec toute la bohème tapageuse +de cette époque; pour lui il n'était pas moins brillant, +riche, bien en cour, en passe de devenir un +personnage dans l'État. Lorsqu'ils s'étaient retrouvés, +le comte avait dissipé toute sa fortune et il n'était +plus qu'un simple député, sans aucune influence +même dans son parti, où personne ne le prenait au +sérieux; quant à Raphaëlle, si elle n'était pas ruinée, +au moins avait-elle laissé dévorer par des spéculations +aventureuses la plus grosse part de ce que +son âpreté célèbre dans le monde de la galanterie +lui avait fait gagner, et sur elle plus encore que sur +le comte ces vingt ans avaient lourdement marqué +leur passage: la maigriotte Parisienne s'était alourdie +et épaissie, ses yeux rieurs s'étaient durcis, sa +physionomie gaie et expressive toujours ouverte, +toujours en mouvement, s'était immobilisée, les +teintures avaient desséché les cheveux, les blancs, +les rouges, les bleus avaient tanné la peau.</p> + +<p>Mais en fait de beauté féminine les yeux sont esclaves +des oreilles, et la tradition les rend aveugles +à la réalité: quand pendant dix ans on a été la belle +madame X... ou la charmante mademoiselle Z... pour +les journaux et le monde, on a bien des chances +pour l'être pendant vingt-cinq ou trente; il n'y a pas +de raisons pour que ça finisse; il faut des catastrophes +pour casser les lunettes qu'on s'est laissé mettre +sur le nez. Cela s'était produit pour Raphaëlle, en +qui M. de Cheylus n'avait vu que «la charmante +Raphaëlle» d'autrefois. Elle comptait encore dans +«tout Paris»; on parlait d'elle; les journaux citaient +son nom dans les soirées théâtrales, on pouvait +se montrer avec elle alors surtout qu'on n'avait pas +d'autre fortune que la maigre allocation d'un député. +Assurément, si elle lui revenait, ce n'était +point par intérêt, et cette conviction ne pouvait que +chatouiller la vanité d'un vieux beau: une femme +comme elle acceptant un amant de soixante-huit +ans, sans le sou, montrait qu'elle se connaissait en +hommes, voilà tout; et vraiment il ne pouvait que +lui être reconnaissant de cette preuve de goût.</p> + +<p>—Amant de coeur à soixante-huit ans, hé! hé! il +n'était donc pas si déplumé!</p> + +<p>Son ennui était de ne pouvoir pas le crier sur les +toits; mais l'orgueil de l'homme ruiné l'emportait +sur la fatuité du triomphateur; de là sa formule d'invitation +à ses chers collègues—«avec moi».</p> + +<p>Elle était réellement une providence pour lui, +cette bonne fille, et près d'elle il retrouvait dans son +désastre un peu des satisfactions de son ancienne +existence: un intérieur à la mode, une table bien +servie et une femme, une maîtresse aussi élégante +que celles qu'il avait aimées autrefois.</p> + +<p>Et ce qu'il y avait d'admirable dans cette femme +dont la réputation d'âpreté au gain s'était cependant +établie sur tant de ruines, c'est qu'elle ne voulait +rien accepter de lui. Deux ou trois fois il avait essayé +d'employer en cadeaux les quelques louis que +les chances d'un écarté heureux avaient mis dans sa +poche, et elle les avait toujours refusés.</p> + +<p>—Non, mon ami, je veux qu'entre nous il n'y ait +même pas l'apparence de l'intérêt: une fleur quand +vous voudrez, tant que vous voudrez, mais rien +qu'une fleur.</p> + +<p>Et il avait d'autant mieux cru à la fleur qu'une fois +elle lui avait demandé quelque chose, encore ne s'agissait-il +que d'une démarche, d'un acte de complaisance +et de bonne amitié.</p> + +<p>L'affaire était des plus simples et telle qu'on ne +pouvait pas la refuser à son influence: elle consistait +à obtenir du préfet de police l'autorisation d'ouvrir +un nouveau cercle, dont le besoin se faisait +vraiment sentir; il serait facile de le démontrer.</p> + +<p>Bien entendu, ce n'était pas pour elle qu'elle demandait +cette autorisation. Qu'en ferait-elle? Dieu +merci, il lui restait assez pour vivre, et elle ne tenait +pas à gagner de l'argent; à quoi bon le superflu, +quand on a le nécessaire? Elle était revenue de ses +ambitions d'autrefois, car c'est le propre des bonnes +natures de s'améliorer en vieillissant.</p> + +<p>C'était pour un jeune homme, un fils de grande +famille, le vicomte Frédéric de Mussidan, dont la +soeur avait épousé Ernest Faré, l'auteur dramatique. +Dans cette demande il n'y avait pas que du désintéressement, +il y avait aussi un intérêt personnel qui +la faisait insister: si elle obtenait cette autorisation, +Faré, reconnaissant du service qu'elle aurait rendu +à son beau-frère pauvre, lui donnerait un rôle dans +sa pièce nouvelle; elle rentrerait au théâtre par une +création importante, et aurait ainsi la joie de voir ses +anciennes amies crever d'envie. Quant à lui, comte +de Cheylus, pourquoi n'accepterait-il pas la présidence +de ce cercle qui serait administré avec la plus +rigoureuse délicatesse? cela lui vaudrait une vingtaine +de mille francs bons à prendre.</p> + +<p>Elle n'eût point parlé de ces vingt mille francs +qu'il eût fait la démarche qui lui était demandée, il +lui devait bien ça, à la bonne fille; mais les vingt +mille francs donnèrent à sa parole une conviction +et une chaleur qui ordinairement lui manquaient +ce n'était plus le sceptique qui se moquait de lui-même +et accompagnait des discours les plus pathétiques +d'un sourire railleur: «Vous savez qu'au fond +tout cela m'est bien égal, qu'il ne faut pas le prendre +au sérieux plus que moi, et que vous n'en ferez que +ce que vous voudrez.»</p> + +<p>Jamais il n'avait été aussi éloquent, aussi persuasif, +aussi entraînant que lorsqu'il présenta la demande +à son ami le préfet de police, «à son cher +préfet».</p> + +<p>—Un cercle dont vous seriez le président, mon +cher député, n'auriez-vous pas peur que votre bienveillance +et votre indulgence le laissassent bien vite +tourner au tripot?</p> + +<p>—Pas plus que les autres.</p> + +<p>—C'est qu'il y en a déjà bien assez, de ces autres.</p> + +<p>Malgré ses instances, son éloquence, sa diplomatie, +malgré ses retours, il n'avait rien pu obtenir.</p> + +<p>C'était alors que les sentiments de Raphaëlle +s'étaient affirmés dans toute leur beauté, et que son +désintéressement avait éclaté—aux yeux de M. de +Cheylus. Il s'attendait à des reproches ou tout au +moins à du mécontentement; non seulement elle +n'avait pas formulé le plus léger reproche, non seulement +elle n'avait pas montré de mécontentement, +mais encore c'était ce jour-là même qu'elle l'avait +prié d'inviter quelques-uns de ses amis à venir dîner +le lundi chez elle.</p> + +<p>—Ici n'êtes-vous pas chez vous?</p> + +<p>C'est qu'il n'était pas dans le caractère de Raphaëlle +de se laisser jamais emporter par la colère +ou la fâcherie, ni de compromettre ses intérêts.</p> + +<p>Or, il y avait intérêt pour elle—un intérêt capital—à +obtenir cette autorisation, et là où le comte de +Cheylus, sur qui elle avait eu la simplicité de compter, +échouait, d'autres réussiraient,—il lui amènerait +ces autres, et, en les étudiant à sa table, elle +choisirait celui qui serait en situation d'enlever de +haute main cette autorisation sans craindre de se la +voir refuser.</p> + +<p>L'année précédente, à Biarritz, dans un cercle +qu'elle dirigeait avec un ancien lutteur appelé Barthelasse, +elle avait fait la connaissance du vicomte +de Mussidan, que le malheur des temps et l'injustice +du sort avaient fait échouer là comme croupier. Il +était jeune, il était beau, il était noble, elle l'avait +aimé, et elle s'était laissé affoler par l'envie de se +faire épouser.</p> + +<p>Vicomtesse de Mussidan! Quel rêve, quand de son +vrai nom on s'appelle Françoise Hurpin, et qu'on a +donné une notoriété vraiment trop tapageuse à +celui de Raphaëlle! Deux de ses anciennes amies +enrichies avaient épousé vieilles des jeunes gens, +mais aucune n'avait pu se payer un vicomte. Elle +avait eu des princes, des ducs, un fils de roi +pour amants, mais ils ne lui avaient pas donné leur +nom.</p> + +<p>Dans l'état de détresse où se trouvait le vicomte de +Mussidan, il semblait qu'il dût se laisser épouser +par une femme qui le tirerait de la misère; mais +quand elle avait adroitement abordé la question du +mariage, il avait commencé par ne pas comprendre; +puis, quand elle avait précisé de façon à ce qu'il lui +fût impossible de s'échapper, il avait nettement répondu +par la question de fortune.</p> + +<p>—Qu'apportait-elle en mariage?</p> + +<p>Tout compte fait, il s'était trouvé que cette fortune +ne suffirait pas à la vie qu'il entendait mener.</p> + +<p>Elle s'était désespérée, et, comme il était bon +prince, il l'avait consolée.</p> + +<p>—Il n'y avait qu'à la doubler, qu'à la tripler, cette +fortune; le moyen était en somme, assez facile: elle +avait des relations; qu'elle obtint pour lui l'autorisation +d'ouvrir un cercle à Paris, et ils ne tarderaient +pas, associés elle et lui, tous deux dans la coulisse, +à gagner ce qui leur manquait. Alors ils se marieraient +comme deux honnêtes fiancés qui ont travaillé +pour leur dot.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<p>C'était dans les dîners auxquels l'invitait «son +cher collègue» qu'Adeline avait fait la connaissance +du vicomte de Mussidan, l'homme du monde le +plus affable et le plus aimable qu'il eût jamais rencontré, +Comment, dans ce jeune homme élégant et +distingué, d'une politesse exquise, de grandes manières, +reconnaître «Frédéric», l'ancien croupier +de Barthelasse? Personne n'en aurait eu l'idée, +alors même qu'on l'aurait entendu prononcer les +mots sacramentels: «Messieurs, faites votre jeu; le +jeu est fait», qui d'ailleurs ne lui échappaient point, +car on ne jouait pas chez Raphaëlle.</p> + +<p>Ils étaient fort agréables, ces dîners, où, à l'exception +du vicomte de Mussidan et du père de la maîtresse +de la maison, un ancien militaire de belle +prestance et décoré, on ne rencontrait que des collègues +avec lesquels on continuait les conversations +commencées au Palais-Bourbon; aussi était-il rare +que les invitations de M. de Cheylus ne fussent pas +acceptées avec empressement: c'était avenue d'Antin, +à deux pas de la Chambre, que demeurait Raphaëlle; +en sortant après la séance, on était tout de suite +chez elle; et le soir, après le dîner, une promenade +sous les arbres des Champs-Elysées, avant de +rentrer chez soi, aidait la digestion des bonnes +choses qu'on avait mangées et des bons vins qu'on +avait bus.</p> + +<p>Car on mangeait de bonnes choses dans cette +maison hospitalière, et même on n'y mangeait que de +très bonnes choses. Pendant qu'il était préfet de la +Gironde, M. de Cheylus s'était fait de nombreux +amis dans son département, et ceux-ci se rappelaient +de temps en temps à son souvenir par l'envoi d'une +caisse de ces vins de propriétaire qu'on ne trouve +pas dans le commerce. De son côté, Raphaëlle qui +pendant son passage à travers la haute noce avait +appris à apprécier la bonne chère, savait quelle lassitude +éprouvent ceux que les invitations accablent, +en s'asseyant tous les soirs devant le même dîner—celui +qui sort des quatre ou cinq grandes cuisines +où un certain monde fait ses commandes, +comme un autre fait les siennes au Bon Marché ou +à la Belle Jardinière—et ce n'était point ce menu +banal qu'elle offrait à ses convives. Pendant huit +jours à l'avance, quand elle avait décidé de donner +un dîner, elle faisait essayer par son cordon bleu, +qui était une femme de mérite, les mets qu'elle +voulait servir à ses hôtes; et ceux-là seuls qui +étaient supérieurement réussis paraissaient sur +sa table.</p> + +<p>Que demander encore?</p> + +<p>Plus d'un convive, en s'en allant le soir, confessait +sa satisfaction à son compagnon de route, par +un mot qui bien souvent avait été répété:</p> + +<p>—Décidément on dîne bien chez les gueuses.</p> + +<p>Et comme il n'était pas rare que celui qui s'exprimait +ainsi fût un bon provincial, c'était avec une +pointe de vanité libertine qu'il lâchait son mot; à +Carpentras on ne faisait pas de ces petites débauches +même quand on était l'honneur du barreau de cette +ville célèbre, et à Elbeuf non plus, quand même on +était la gloire de la fabrique elbeuvienne.</p> + +<p>Quelquefois, il est vrai, un convive dyspeptique +insinuait que M. Hurpin, le père de la maîtresse de +maison, qui se carrait à table avec une si belle prestance, +était bien vulgaire, et que sa manie de présenter +son épaule gauche décorée du ruban rouge, +quand on parlait d'honneur, était insupportable; +que ses observations, lorsqu'il en lâchait, ce qui +d'ailleurs était rare, car il n'ouvrait guère la bouche +que pour manger, étaient stupides ou grossières, +mais ces critiques ne portaient pas.</p> + +<p>—Vous avez beau dire, mon cher, on dîne très +bien chez les gueuses; et ce coquin de Cheylus est +bien heureux!</p> + +<p>Quant au vicomte de Mussidan, il n'y avait qu'un +mot sur son compte: Charmant! Il était la joie et la +jeunesse de ces dîners. Il en était le champagne—le +mot avait été dit par l'honneur du barreau de +Carpentras, qui se connaissait en esprit. Si le comte +de Cheylus avait un inépuisable répertoire d'anecdotes +curieuses et salées sur le monde du second +Empire, le vicomte de Mussidan en avait un qu'il renouvelait +tous les jours sur le monde actuel; il savait +tout, il disait tout, et vous révélait un Paris +qu'on ne soupçonnait même pas. Avec cela bon enfant, +discret, modeste, ne se vantant jamais de sa +fortune ni de ses aïeux. Si quelquefois le hasard de +la conversation amenait le nom d'Ernest Faré, l'auteur +dramatique qui était son beau-frère, il ne s'en +parait point davantage, malgré les brillants succès +que celui-ci avait obtenus en ces dernières années; +tout au contraire, il laissait entendre, mais à demi-mot +et discrètement, qu'il avait espéré un autre mariage +pour sa soeur, héritière d'une des belles +fortunes du Midi.</p> + +<p>Évidemment, si ces convives avaient connu la +bohème parisienne, ils auraient su que ce vieux +militaire, qui tenait si bellement sa place à la table +de sa fille, était simplement un ancien garde municipal, +décoré à l'ancienneté, et non officier, comme +ils l'avaient entendu dire; de même ils auraient su +que le vicomte de Mussidan avait d'autres raisons +que la modestie et la discrétion pour ne point parler +de sa fortune; mais ils ne la connaissaient point, +cette bohème, et s'en tenaient à ce qu'ils voyaient, à +ce qu'ils entendaient, n'ayant pas d'intérêt à +chercher s'il se cachait quelque choses de mystérieux +sous les apparences.</p> + +<p>—On dîne bien chez les gueuses.</p> + +<p>Il y avait là un fait, et il était inutile d'aller au +delà: de quoi se seraient-ils inquiétés? Si quelquefois +on se demandait qu'elle était la situation vraie +du comte de Cheylus et du vicomte de Mussidan +dans la maison, on traitait la question en riant +comme en un pareil sujet il convient à des gens qui +voient clair.</p> + +<p>—Pauvre comte de Cheylus!</p> + +<p>—Dame, mon cher, que voulez-vous? à son âge!</p> + +<p>Et l'on se faisait un plaisir de demander «au cher +collègue» des nouvelles du jeune vicomte.</p> + +<p>Le soir où le jeune vicomte avait reconduit Adeline +rue Tronchet, en parlant de la faillite des frères +Bouteillier, il était revenu vivement avenue d'Antin, +après avoir mis le député chez lui, et il avait +trouvé Raphaëlle l'attendant devant le feu.</p> + +<p>—Comme tu as été longtemps! s'écria-t-elle en +venant à lui. Est-ce fini, au moins?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Ah! parce que!</p> + +<p>—Tu n'as pas fait ce que je t'ai dit?</p> + +<p>—Exactement.</p> + +<p>—Eh bien, alors?</p> + +<p>—Il s'est défendu.</p> + +<p>—L'imbécile!</p> + +<p>—C'était gros.</p> + +<p>—Il fallait profiter de l'occasion; c'est pour cela +que je t'ai tout de suite lâché sur lui.</p> + +<p>—Sans doute, mais peut-être aurait-elle gagné à +être préparée.</p> + +<p>—C'est quand j'ai compris, à son air plus encore +qu'à ses paroles, combien cette faillite l'atteignait +gravement, que l'idée m'en est venue. Si nous attendions, +il pouvait se tourner d'un autre côté et nous +trouvions la place prise.</p> + +<p>—Je ne dis pas que tu as tort, mais l'affaire n'en +était pas moins délicate.</p> + +<p>—Enfin, comment la chose s'est-elle passée? Que +lui as-tu dit? Que t'a-t-il répondu?</p> + +<p>Il s'était approché du feu et il présentait un pied +à la flamme.</p> + +<p>—Comme tu es mouillé! dit-elle.</p> + +<p>—Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors, +et pourtant je l'ai accompagné comme si j'avais conduit +un aveugle; j'ai eu toutes les peines du monde +à l'empêcher de prendre une voiture.</p> + +<p>—Je vais te donner tes pantoufles.</p> + +<p>Elle ouvrit une armoire et resta assez longtemps +penchée, cherchant.</p> + +<p>—Ne te trompe pas, dit-il.</p> + +<p>Elle se retourna, et le regardant avec l'air qu'on +prend au théâtre pour traduire la dignité outragée:</p> + +<p>—Crois-tu qu'il a les siennes ici? répliqua-telle.</p> + +<p>—Enfin, il y a trop longtemps qu'il est ici, ce préfet +déplumé.</p> + +<p>—Sois tranquille, il n'y restera pas longtemps +quand nous n'aurons plus besoin de lui.</p> + +<p>Elle avait trouvé les pantoufles, elle revint à lui, +et l'ayant fait asseoir, elle s'agenouilla pour le déchausser.</p> + +<p>—Maintenant, raconte, dit-elle, en s'asseyant contre +lui sur une petite chaise basse.</p> + +<p>—En sortant, j'ai tout de suite mis la conversation +sur les faillites, et à ce propos, je lui ai dit les choses +les plus éloquentes sur l'infamie des commerçants +qui font faillite tranquillement pour ne pas payer +leurs dettes, alors que nous, gens du monde, nous +nous brûlons la cervelle. Le sujet prêtait, j'ai démanché +là-dessus.</p> + +<p>—Et notre homme?</p> + +<p>—Tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a répondu: +il s'est mis à m'expliquer qu'on ne faisait pas faillite +tranquillement, qu'il n'y avait pas de plus grande +douleur pour un commerçant, etc., etc. Alors voyant +ça, je me suis retourné et j'ai dit comme lui,—le +contraire de ce que je disais.</p> + +<p>—Es-tu gentil?</p> + +<p>Elle lui baisa la main.</p> + +<p>—J'ai compris cette douleur, je l'ai partagée. Quel +drame que celui qui se joue dans le crâne d'un commerçant +faisant ses additions! Quelle situation! J'avais +mon pont. Une faillite en entraîne dix autres, et, +par le fait d'un seul commerçant, dix autres sont +menacés, alors même qu'ils sont les plus solides. Tu +vois la scène sans que je te la file. C'est à ce moment +que j'ai mis à profit les leçons de Barthelasse et que +je me suis rappelé l'exemple de ce vieux coquin, qui, +sans avoir jamais prêté un sou à personne, a passé +sa vie à offrir tout ce qu'il possède à tout le monde. +Je n'ai pas offert tout ce que je possède à notre +homme, c'eût été trop.</p> + +<p>—Tu es adorable.</p> + +<p>—...Mais j'ai été heureux de mettre à sa disposition +une cinquantaine de mille francs... et même plus +s'il en avait besoin.</p> + +<p>—Et il a refusé?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Tu n'as pas insisté?</p> + +<p>—Tant que j'ai pu; je me suis même fâché; ce +refus était une offense à ma sympathie, à mon amitié, +enfin tout ce qu'on peut dire.</p> + +<p>—Il n'en a donc pas besoin?</p> + +<p>—Crois-tu que mon enquête à Elbeuf a été mal +menée? il est gêné, très gêné; s'il marche encore, +il ne peut pas tarder à s'arrêter. Tandis que ses concurrents, +les fabricants moins haut placés que lui, se +sont conformés aux exigences du commerce et ont +produit ce qu'on leur demandait, il s'est entêté à +fabriquer le genre de sa maison, et on n'en veut +plus, du genre de sa maison; il faisait bien, il veut +continuer à bien faire; c'est grand, c'est noble, c'est +sublime, seulement ça l'a mené où il est arrivé.</p> + +<p>—Alors comment n'a-t-il pas accepté ton offre?</p> + +<p>—Affaire de dignité; un homme comme lui n'accepte +pas un prêt qu'il n'a pas demandé: il aurait +fallu qu'à mon éloquence s'ajoutât la musique des +<i>fafiots</i>.</p> + +<p>Elle réfléchit un moment:</p> + +<p>—Il faut recommencer.</p> + +<p>—Toi?</p> + +<p>—Non, toi.</p> + +<p>—J'en arrive.</p> + +<p>—Tu y retourneras, et dès demain matin; seulement +cette fois tu pourras jouer du <i>fafiot</i>. Je vais te +signer un chèque de cinquante mille francs; tu iras +le toucher demain matin, à l'ouverture des bureaux, +et aussitôt tu courras chez Adeline. Tu lui diras que +tu as pensé à lui toute la nuit et que tu lui apportes +les cinquante mille francs que tu lui as proposés, que +c'est te fâcher de les refuser, enfin tout ce qui te passera +par la tête.</p> + +<p>—Il aura de la défiance.</p> + +<p>—De quoi et pourquoi? tu ne lui as jamais rien +demandé; quand plus tard il verra qu'on lui demande +quelque chose, il sera si bien pris qu'il ne pourra +plus se dépêtrer. Tu disais qu'il t'aurait fallu la musique +des <i>fafiots</i>; tu l'auras; à toi d'en jouer de +manière à réussir. Le moment est décisif, profitons-en. +Jamais nous ne retrouverons un homme comme +ce brave provincial qui, tout naïf qu'il soit, n'en a +pas moins de l'influence à la Chambre et, ce qui vaut +mieux, auprès des gens du gouvernement. Ce n'est +pas à lui qu'on pourra répondre comme à ce pauvre +Cheylus.</p> + +<p>—Pourquoi diable l'as-tu pris, celui-là?</p> + +<p>—On se sert de qui on peut; j'avais celui-là, je +l'ai pris. Nous avons Adeline, ne le laissons pas nous +échapper des mains. Où retrouver son pareil? Il +n'entend rien au jeu; il ne connaît pas la vie parisienne, +il n'a que des relations politiques; il a des +amis à la Chambre; on le croit riche; tout le monde +l'estime; il a de l'honorabilité à revendre et à couvrir +dix mauvaises affaires, c'est une perle. Le hasard +fait qu'il se trouve dans une position embarrassée, +où nous pouvons l'aider. Prenons-le de force. Fais-moi +un reçu de cinquante mille francs, je signe le +chèque.</p> + +<p>Il ne se montra pas offusqué de cette demande de +reçu, et tout de suite il l'écrivit sur une petite table +volante qu'elle lui apporta pour qu'il n'eût pas à se +déranger.</p> + +<p>—Maintenant, tu peux dormir tranquille, dit-elle, +je me charge de te réveiller à temps.</p> + +<p>En effet, le lendemain, elle le réveilla à huit heures, +et, après s'être habillé, il partit pour aller toucher +les 50,000 francs au Crédit lyonnais, où, depuis +un certain temps déjà, ils attendaient l'occasion +d'être employés.</p> + +<p>Au bout de deux heures, il revint: sa physionomie +toute différente de celle de la veille, disait qu'il avait +réussi.</p> + +<p>Elle lui prit les deux mains follement:</p> + +<p>—Alors, nous pouvons danser le pas des fiançailles; +nous le tenons.</p> + +<p>Et elle l'entraîna.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<p>Pour être risquée, la combinaison de Raphaëlle +n'en était pas moins assez simple: Adeline, embarrassé +dans ses affaires, aurait de la peine à rendre +les cinquante mille francs, et alors on exploitait +adroitement sa situation.</p> + +<p>Mais pour que cette exploitation fût possible, il +fallait qu'elle fût menée d'une main légère, sans +quoi il regimberait, et, en voyant où on voulait le +conduire, il se déroberait. Pour le prêt on avait pu +le prendre de force; mais ce moyen aventureux, qui +avait réussi une fois, échouerait infailliblement si +on l'employait de nouveau: ce serait folie de vouloir +encore jouer le même jeu; sans la faillite Bouteillier, +qui lui avait forcé la main, elle n'eût assurément +pas procédé de cette façon; cela n'était pas dans sa +manière; quand elle avait réussi une affaire, ç'avait +toujours été par la douceur, par l'enveloppement, +en prenant son temps, ses précautions et ses distances, +et ceux dont elle avait triomphé étaient plus +forts que ce bon bourgeois. Il est vrai qu'alors elle +opérait elle-même; tandis que maintenant elle était +bien forcée de s'en remettre aux autres qui, eux, +n'avaient point une main de femme: on serait vraiment +bien venu de proposer à cet honnête provincial +une association avec une ex-comédienne! Il fallait +qu'elle se tînt dans la coulisse et que Frédéric +seul parût en scène. Heureusement, elle pouvait lui +faire répéter son rôle et au besoin le souffler; il était +intelligent; ce qui valait mieux encore, il était féminin, +félin; il irait.</p> + +<p>Depuis que Frédéric lui avait mis en tête cette idée +de fonder un cercle à Paris, ils n'avaient pas laissé +passer un jour sans travailler à son organisation. +L'appartement même où ils l'installeraient était choisi +et dans des conditions à assurer le succès de l'entreprise, +comme s'il s'agissait d'un restaurant ou d'un +magasin quelconque: avenue de l'Opéra, en plein +Paris, de façon qu'on n'eût que quelques pas à faire, +lorsqu'on sortait le matin des grands cercles, pour +venir y tenter sa dernière chance; superbe avec ses +vingt fenêtres de façade au premier étage sur l'avenue; +luxueux à éblouir un étranger, et en même +temps assez sévère pour disposer à la confiance le +naïf qui monterait son escalier sonore. Il importait +de ne pas laisser échapper cette occasion unique, +car, malgré son désir de louer à un cercle, c'est-à-dire +à un locataire qui ne marchande pas, le propriétaire +se lasserait d'attendre et de sacrifier à un +avenir douteux un présent certain. Ils avaient bien +essayé sur lui le système de la participation mis en +oeuvre par eux avec tous ceux qui devaient prendre +part à leur affaire: tapissiers, marchands de tableaux, +cuisiniers, marchands de vins; c'est-à-dire qu'en +plus de son loyer, il toucherait un tant pour cent sur +les vertigineux bénéfices de la cagnotte; mais ce +mirage irrésistible pour des fournisseurs plus ou +moins gênés avait échoué avec ce bourgeois de Paris +assez riche pour ne pas spéculer sur la chance et +assez défiant pour n'avoir pas une foi aveugle dans +la probité de ceux qui gardent les clefs de cette cagnotte.</p> + +<p>Il fallait donc se hâter, ne pas perdre un jour, ne +pas perdre une heure.</p> + +<p>A son retour d'Elbeuf, Adeline avait trouvé chez +lui un billet «du charmant vicomte» le prévenant +que, le lendemain, aurait lieu aux Français une première +représentation qui serait une des grandes +premières de la saison, celle d'une comédie de son +beau-frère Faré, et que, pour cette représentation, +il était heureux de mettre un fauteuil d'orchestre à +sa disposition.</p> + +<p>«Au moins n'allez pas vous imaginer, cher monsieur, +que j'ai eu de la peine à obtenir ce billet, si +courus qu'ils soient. J'aurais voulu me donner le +plaisir de vaincre des difficultés pour vous; mais la +vérité m'oblige à déclarer que je ne les ai point rencontrées. +Au premier mot que j'ai adressé, à mon +beau-frère pour le prier d'ajouter un fauteuil à celui +qu'il me donnait, il a cependant répondu nettement +par un refus, mais quand j'ai prononcé votre nom, +ce refus s'est changé en la plus gracieuse des offres.—Dites +bien à M. Adeline—ce sont les propres +paroles de mon beau-frère que je vous rapporte—que +je considérerai comme un honneur qu'il veuille +bien assister à ma pièce; avec un public composé +d'hommes comme lui, on aurait de l'originalité et +l'on oserait aller jusqu'au bout de son originalité.»</p> + +<p>Adeline n'était point un habitué des premières, et +s'il voyait une pièce c'était ordinairement lorsque le +chiffre de la centième lui permettait de s'aventurer +sans trop de risques, de même que, s'il allait au +Salon de peinture, c'était après que les médailles +étaient données et affichées; mais comment refuser +cette invitation qui, faite dans cette forme, était +vraiment flatteuse? Il avait raison, cet auteur dramatique. +Si les théâtres, au lieu de se laisser envahir +par les filles, composaient mieux leur salle de première +représentation, le niveau de l'art ne tarderait +pas à s'élever,—c'était une observation qu'il avait +présentée lui-même plus d'une fois à la commission +du budget lors de la discussion de la subvention des +théâtres, et il lui plaisait de la retrouver dans la +lettre du «cher vicomte»,—qui, bien évidemment, +répétait les paroles mêmes de Paré.</p> + +<p>La salle était brillante, c'était bien une grande +première, comme l'avait annoncé Frédéric, qui, placé +à côté d'Adeline, lui nomma le Tout-Paris qu'ils +avaient devant les yeux. Le député n'était pas assez +provincial pour ne pas connaître les noms que Frédéric +dévidait comme un montreur de figures de +cire, mais c'était la première fois qu'il voyait la plupart +de ces célébrités, vraies ou fausses, et qu'il entendait +les histoires qu'on racontait sur elles à demi-mot. +Tous ces noms et toutes ces histoires défilaient sur +les lèvres de Frédéric, légèrement; pour deux seulement +il insista: sa soeur, madame Faré, cachée au +fond d'une baignoire, et le colonel Chamberlain, le +riche Américain, qui occupait une avant-scène avec +sa femme.</p> + +<p>Bien qu'on aperçût difficilement madame Faré, +Adeline cependant la vit assez pour remarquer la +grâce et le charme de sa physionomie; il en fit compliment +à Frédéric, qui répondit aussitôt:</p> + +<p>—Cette physionomie n'est pas trompeuse, on ne +peut la voir sans se laisser gagner par elle; ma soeur +est réellement une charmeuse, et je le sais mieux +que personne, puisque l'expérience en a été faite à +mes dépens. Mon frère et moi, nous étions les héritiers +d'une tante que nous avons dans le Midi, à +Cordes, et qui devait nous laisser à chacun quelque +chose comme deux millions; sans que nous ayons +rien fait pour lui déplaire et sans que notre petite +soeur ait rien fait de son côté pour nous nuire, ma +tante a, par contrat de mariage, fait donation de toute +sa fortune... à sa nièce, simplement parce que celle-ci +l'a charmée. Cela est vif, n'est-ce pas? mais ce +qui l'est bien plus encore, c'est que ni mon frère ni +moi nous n'avons eu un seul instant un mauvais sentiment +contre notre soeur, l'aimant après comme +nous l'aimions auparavant. Il est vrai que dans notre +famille nous avons le malheur de ne jamais nous +inquiéter des choses d'argent. Pour moi, ce que je +regrette dans cet héritage, c'est une vieille maison, +construite par notre aïeul Guillaume de Puylaurens, +qui fut ministre du dernier comte de Toulouse; +laquelle maison, par un miracle, est restée telle +qu'elle était du temps de notre aïeul; j'avoue que +j'aurais aimé à passer un mois de villégiature dans +une maison du treizième siècle, meublée de meubles +de l'époque.</p> + +<p>Adeline avait déjà entendu quelques allusions à cet +héritage perdu, mais c'était la première fois qu'on lui +en faisait l'histoire complète, et la présence de l'héroïne +la rendait plus saisissante: vraiment le vicomte +était bon enfant de n'en avoir pas voulu à sa soeur, et +aussi bien désintéressé: il fallait, comme il le disait, +que les choses d'argent eussent peu d'intérêt pour +lui, et comme son frère était dans le même cas, il y +avait là sans doute une disposition héréditaire.</p> + +<p>L'histoire du colonel Chamberlain occupa l'entr'acte +suivant, mais celle-là ne touchait en rien Frédéric, +et s'il la raconta, ce fut évidemment pour le +plaisir de conter et pour amuser son voisin.</p> + +<p>—Vous ne savez peut-être pas que c'est chez Raphaëlle +que ce colonel, maintenant si connu, a fait +pour la première fois parler de lui à Paris. C'était il +y a quelques années.</p> + +<p>Il se garda de préciser l'année—1867—ce qui +eût un peu trop vieilli Raphaëlle.</p> + +<p>—C'était il y a quelques années, Raphaëlle, qui +était déjà une comédienne de grand talent, donnait +une soirée. Le colonel, qui arrivait d'Amérique, fut +conduit chez elle, où il se rencontra avec un joueur +dont vous avez sûrement entendu parler: Amenzaga, +célèbre pour avoir fait sauter les banques du Rhin.</p> + +<p>Quand Amenzaga était quelque part, on jouait, +qu'on en eût ou qu'on n'en eût pas envie. On joua +donc, et en quelques minutes le colonel avait perdu +trois cent mille francs, ou plutôt Amenzaga lui avait +volé trois cent mille francs. Naturellement le colonel +ne s'était aperçu de rien, mais un curieux avait vu +le tour d'Amenzaga, qui opérait au moyen de portées +ou de séquences, c'est-à-dire de cartes préparées à +l'avance et ajoutées au talon. On se jeta sur Amenzaga, +on lui déchira ses vêtements, et on lui reprit +l'argent qu'il avait volé; enfin un scandale épouvantable. +Depuis ce jour on ne joue plus chez Raphaëlle, +car, en femme d'expérience, elle sait que partout où +il y a des joueurs il peut se glisser des filous, si +sévère qu'on soit sur les invitations. Le soir où ce +scandale est arrivé, elle avait, à l'exception d'Amenzaga, +l'élite du monde parisien, la fine fleur du panier, +et cependant... l'histoire du colonel. Je n'en +sais pas de plus instructive et qui prouve mieux +l'urgence qu'il y a à rétablir les jeux, ou tout au +moins à ouvrir des cercles dans lesquels les joueurs +puissent jouer avec une sécurité complète. Si j'étais +député, ce serait une question qui m'occuperait.</p> + +<p>—Rétablir les jeux! c'est bien grave!</p> + +<p>—C'est plus grave encore de les interdire. Je +comprends que l'entrée des maisons de jeu ne soit +pas libre, et là-dessus je suis d'accord avec vous. +Mais comme le jeu est une passion que la loi ne peut +pas plus supprimer que les autres passions, je voudrais +qu'on offrît à ceux qui en sont affligés d'honnêtes +lieux de réunion où ils seraient assurés de +n'être pas volés. C'est une question de moralité, de +salubrité publique. Songez donc que dans les cercles +autorisés ou tolérés la police n'a rien à voir et ne +pénètre pas, de sorte que, si les directeurs de ces +cercles ne sont pas honnêtes, les joueurs y sont volés +comme dans un bois, sans que personne vienne à +leur secours. Or, ces directeurs sont-ils honnêtes?</p> + +<p>Le rideau en se levant coupa court à ce discours, +qui ne recommença pas ce soir-là, car Adeline +s'était laissé prendre à l'intérêt de la pièce, et il se +donnait à elle tout entier, heureux d'applaudir au +succès du beau-frère de son ami. Quand de longs +applaudissements saluèrent le nom de Faré, il se +passa cela de caractéristique dans le coeur d'Adeline +que sa sympathie et son amitié pour Frédéric de +Mussidan s'en trouvèrent augmentés.</p> + +<p>Deux jours après, comme Adeline sortait de chez +lui un soir pour faire une courte promenade avant +de se coucher, il se trouva face à face avec Frédéric, +qui par hasard passait rue Tronchet, se promenant +aussi, et tous deux bras dessus bras dessous, ils +s'en allèrent flâner sur les boulevards: le temps était +doux, les passants se montraient assez rares, on +pouvait causer librement.</p> + +<p>Cette rareté des passants fournit à Frédéric le point +de départ pour ce qu'il voulait dire:</p> + +<p>—N'êtes-vous point frappé, mon cher député, de +la transformation qui s'opère à Paris? Il n'est pas dix +heures, et nous avons déjà vu je ne sais combien de +magasins qui ont fermé leur devanture et éteint leur +gaz. Certainement il y a du monde sur les trottoirs, +mais vous voyez qu'on n'est plus coudoyé et bousculé +comme autrefois. Il y a là un changement qui, +me semble-t-il, doit inquiéter un homme de gouvernement +comme vous.</p> + +<p>—Que voulez-vous que le gouvernement fasse à +cela?</p> + +<p>—Il pourrait faire beaucoup: c'est un fait, +n'est-ce pas, que Paris perd de son élégance, de son +mouvement, de son bruit, et qu'il n'est plus l'auberge +du monde qu'il a été? On ne s'amuse plus. Il +n'y a plus personne pour donner le ton, et dans +notre monde de plus en plus bourgeois, il n'y a plus +que des bourgeois qui s'ennuient bourgeoisement +et qui ennuient les autres. Cela est grave, très grave, +pour la prospérité du pays et pour la fortune publique, +car c'est une des causes de la crise commerciale +dont tout le monde souffre, les riches comme +les pauvres. Pour la crise que traverse votre industrie, +les explications ne vous manquent point, +n'est-ce pas? c'est le remède que vous n'avez point. +Eh bien, un des remèdes à ce mal serait de rendre à +Paris son animation d'autrefois. Que se passait-il +quand des quatre parties du monde les étrangers +affluaient à Paris pour s'y amuser et y faire la fête? +c'est que pendant leur séjour ici ils achetaient tous +les objets de luxe dont ils avaient besoin chez eux: +leurs meubles, leurs bijoux, leurs vêtements. C'était +du drap d'Elbeuf que nos tailleurs employaient pour +ces vêtements, c'était avec des soieries et des velours +de Lyon que nos couturières habillaient leurs femmes. +Rentrés dans leurs pays, ils y exhibaient fièrement +leurs achats, et, pour les imiter, leurs compatriotes +demandaient à la France des produits +français. D'où la fortune d'Elbeuf, de Lyon et des +autres villes de fabrique. Voilà pourquoi il faut ramener +les étrangers à Paris; et pour cela il n'y a +qu'un moyen efficace: en faire une ville de plaisir, +où chacun trouve à s'amuser selon ses goûts plus +que partout ailleurs,—afin de ne pas aller ailleurs. +Pour moi, j'ai des idées là-dessus, dont je vous ferai +part un jour ou l'autre, quand elles seront mûres. +Assurément mon nom, ma famille, mes ancêtres, +mon éducation, mes convictions, mes principes +devraient m'empêcher de travailler à la consolidation +du gouvernement,—mais l'intérêt de la France +avant tout.</p> + + + + +<h4>IV</h4> + + +<p>En rentrant d'Elbeuf à Paris, Adeline avait tout +de suite visité quelques-uns de ceux qui autrefois lui +avaient proposé des affaires; mais ce n'est pas du +jour au lendemain qu'on s'improvise faiseur, surtout +si l'on entend se réserver la liberté de choisir. +Naguère, on était venu le chercher, le prier; quand +à son tour il s'était offert, on l'avait écouté avec une +certaine défiance. Que signifiait ce changement? Il +n'était donc plus l'homme qu'on avait cru? Alors? +L'occasion manquée, il fallait laisser au temps d'en +amener de nouvelles et les attendre.</p> + +<p>Cela était trop conforme à la logique des choses +pour qu'Adeline s'en étonnât; il n'avait jamais eu la +naïveté de s'imaginer qu'il n'aurait qu'à se présenter +pour que toutes les portes s'ouvrissent devant +lui et pour que ceux qui étaient à table fussent +heureux de lui faire sa part au gâteau. Ce n'était pas +à date fixe que devait se faire le mariage de Berthe, +et quelques mois, quelques semaines de plus ou de +moins n'avaient pas d'importance; le mot du père +Eck, qu'il ne se rappelait qu'en riant, était là pour le +rassurer: «J'ai été fiancé avec ma femme pendant +quatre ans, et quand nous nous sommes mariés +j'aurais bien attendu encore.»</p> + +<p>Les cinquante mille francs du vicomte l'avaient +débarrassé des échéances pressantes qui menaçaient +sa maison; avant qu'il en revint d'autres il avait le +temps de se retourner, et d'ici là la probabilité était, +et même la certitude, pour que l'affaire Bouteillier +s'arrangeât. Alors il rembourserait ces cinquante +mille francs, car le payement d'une dette de cette +espèce ne devait pas traîner. Assurément cet argent +ne lui pesait pas, tant il avait été galamment offert, +mais cependant, par une bizarrerie d'impression +qu'il ne s'expliquait pas lui-même, il éprouverait +du soulagement à ne plus le devoir.</p> + +<p>Malheureusement, de ce côté, les choses ne marchèrent +point comme il l'avait espéré: l'affaire +Bouteillier ne s'arrangea pas, tout au contraire, et, +après plusieurs réunions, qui se succédèrent de +plus en plus orageuses, la faillite fut prononcée à la +requête de quelques créanciers que le luxe des Bouteillier +avait trop longtemps humiliés.</p> + +<p>Le coup avait été cruel pour Adeline, qui, mieux +que personne, connaissait la procédure des faillites: +de combien serait le premier dividende et quand le +toucherait-on?</p> + +<p>Il fallait donc se retourner d'un autre côté, ce qui, +dans sa position, était difficile, car, bien que le vicomte +n'eût jamais fait la plus légère allusion à son +prêt, il était évident que ce prêt ne pouvait pas être +considéré comme un placement à échéance plus ou +moins longue dans lequel le créancier aussi bien +que le débiteur trouvent un égal intérêt; c'était un +service rendu, et rien que cela.</p> + +<p>Comme il se demandait par quel moyen il sortirait +à bref délai de cet embarras, il crut remarquer +que le vicomte était moins à l'aise avec lui, moins +libre, moins gai, moins ouvert. La cause de ce +changement n'était que trop facile à deviner: il +s'étonnait de n'être pas encore remboursé, et il s'en +fâchait.</p> + +<p>Quand on a tout jeune lutté contre la misère, on a +appris à ne pas s'inquiéter des dettes et à manoeuvrer +avec les créanciers de façon à les payer, quand +l'argent manque, en bonnes paroles qui les font +patienter. Mais ce n'était pas le cas d'Adeline, qui, +entré dans la vie avec de la fortune, était arrivé à +près de cinquante ans sans devoir un sou à personne. +Si le vicomte était gêné avec lui, de son côté il était +confus avec le vicomte, ne sachant quelle contenance +tenir, ne trouvant pas un mot à dire, honteux +de son silence même. N'aurait-il donc pas la +force d'aborder nettement la question et de s'expliquer +franchement: «Ne croyez pas que je vous +oublie, seulement les rentrées sur lesquelles je +comptais ne s'effectuent pas, mais bientôt...» C'était +ce bientôt qui lui fermait les lèvres. Il n'avait +jamais pris un engagement sans le tenir, comme il +n'avait jamais fait une promesse qui ne fût sincère. +Quel engagement pouvait-il prendre, quelle promesse +pouvait-il donner quand il ne savait pas lui-même +à quelle époque il serait en état de payer ces +cinquante mille francs; bientôt sans doute, d'un +jour à l'autre peut-être; mais ce bientôt, il ne +pouvait pas encore le traduire par une date précise.</p> + +<p>Il en était là quand un soir, en sortant de dîner +chez Raphaëlle, le vicomte lui prit le bras, et, comme +le jour où il lui avait offert ces cinquante mille francs, +il voulut le reconduire rue Tronchet.</p> + +<p>—Ne vous détournez pas de votre chemin, dit +Adeline qui aurait voulu échapper à l'entretien +dont il se sentait menacé; il fait froid ce soir.</p> + +<p>—J'ai affaire par là.</p> + +<p>—Alors, marchons vite, dit Adeline.</p> + +<p>Puis, voulant donner une explication à ce mot qui +était sorti de ses lèvres sans qu'il eût le temps de le +retenir:</p> + +<p>—Nous nous réchaufferons.</p> + +<p>Le vicomte marchait près d'Adeline, la tête basse, +silencieux, dans l'attitude d'un amoureux qui n'ose +pas risquer sa déclaration, ou plutôt d'un fils respectueux +qui a une confession délicate à faire à son +père.</p> + +<p>Enfin, il se décida:</p> + +<p>—Vous me voyez bien embarrassé, mon cher +député.</p> + +<p>Il fallait bien qu'Adeline répondît quelque chose:</p> + +<p>—Avec moi?</p> + +<p>—Précisément parce que c'est à vous que je +m'adresse. Ah! si c'était un autre! Mais avec vous, +pour qui j'ai une si haute estime, tant d'amitié, +permettez-moi le mot, je suis tout confus.</p> + +<p>—Mais parlez donc, je vous en prie... mon cher +ami.</p> + +<p>Cependant, malgré cet encouragement, il y eut +encore un silence:</p> + +<p>—Pardonnez à ma fierté, dit-il; c'est elle qui +souffre, honteuse de risquer une chose qui n'est pas +correcte, et rien n'est moins correct que de rappeler +un service qu'on a eu le plaisir de rendre à un ami. +En un mot, il s'agit des cinquante mille francs que +vous avez bien voulu me faire l'honneur d'accepter +il y a quelque temps et dont j'aurais besoin....</p> + +<p>Il y eut une pause:</p> + +<p>—Oh! pas ce soir, se hâta-t-il d'ajouter en riant, +pas demain, mais dans un délai que vous fixerez +vous-même, si toutefois cela ne vous gêne point.</p> + +<p>L'embarras et l'humiliation d'Adeline étaient +cruels, et bien qu'il eût souvent pensé au moment +où cette question se poserait, il n'avait point imaginé +qu'il serait aussi pénible.</p> + +<p>—C'est à vous de me pardonner, dit-il; j'aurais +dû, depuis longtemps, vous rendre cet argent, mais +certaines circonstances se sont présentées... j'ai +compté sur des affaires qui ne se sont point réalisées... +sur des rentrées qui ne se sont point effectuées; bref, +j'ai attendu; mais puisque vous en avez besoin....</p> + +<p>Le vicomte lui coupa la parole:</p> + +<p>—Je ne serais pas sincère, je ne serais pas digne +de votre amitié si je ne vous disais pas comment ce +besoin se produit,—c'est mon excuse, si tant est +que je puisse en avoir une.</p> + +<p>—Je vous en prie.</p> + +<p>—C'est moi qui vous prie de m'écouter; vous +savez combien je suis peu homme d'argent, cela tient +peut-être à ce que je n'ai pas de fortune, ce qui s'appelle +une fortune assise; mon père en a dévoré trois +ou quatre, et moi-même j'ai fortement entamé celle +qui m'est venue de ma mère. Je comptais sur celle +de ma tante du Midi, mais vous savez comment elle +est passée à ma soeur. Je vis de ce qui me reste, et il +m'arrive assez souvent de me trouver à court; ce qui +est mon cas présentement. Dans ces conditions, je +serais bien aise d'augmenter mon revenu; et comme +justement une occasion se présente, en mettant +quelques fonds dans une affaire excellente, de le tripler, +de le quadrupler, l'idée m'est venue de m'adresser +à vous.</p> + +<p>—Demain vous aurez vos fonds, répondit Adeline +décidé à se procurer ces cinquante mille francs à +quelque prix que ce fût.</p> + +<p>—Demain, cher monsieur! Et qui parle de demain? +Croyez-vous que je sois homme à user de pareils +procédés? L'affaire dont je vous parle n'est pas +faite, elle n'est qu'à l'étude, et il me suffit de savoir +qu'à une date précise, celle que vous prendrez, j'aurai +mes fonds. C'est là tout ce que je vous demande. +Et jamais, faites-moi l'honneur de me croire, je n'aurais +demandé davantage.</p> + +<p>Adeline respira.</p> + +<p>—Je vais étudier mes échéances, demain je vous +donnerai cette date, ou, ce qui est mieux, je vous +enverrai un billet.</p> + +<p>Mais le vicomte ne voulut pas de billet; est-ce que +dans son monde on faisait des billets? un simple +mot, cela suffisait; puis, tout à coup, s'arrêtant et +changeant de sujet:</p> + +<p>—Une idée me vient, s'écria-t-il: pourquoi ne feriez-vous +pas vous-même cette affaire?</p> + +<p>—Quelle affaire?</p> + +<p>—La mienne.</p> + +<p>—Je n'ai pas de fonds libres.</p> + +<p>—Pour vous, il ne s'agirait pas d'une mise de +fonds, au contraire.</p> + +<p>—Je n'y suis pas du tout.</p> + +<p>—Je vous ai entretenu plusieurs fois de la nécessité +de fonder un nouveau cercle, et je vous ai démontré +de quelle utilité sera cette fondation à tous +les points de vue; cette idée ne m'est pas personnelle: +elle est dans l'air, et bien d'autres que moi, +l'ont eue, comme il arrive toujours pour les choses +à point. Mais c'est une si grosse affaire que la fondation +d'un cercle à Paris, que je ne pouvais pas l'entreprendre +tout seul. D'abord, il faut une autorisation, +et je ne veux rien demander au gouvernement. +Ensuite, il faut un gros capital que je n'ai pas. Vous +imaginez-vous un peu quelle doit être l'importance +de ce capital?</p> + +<p>—Pas du tout; vous savez que je ne connais rien +à ces choses.</p> + +<p>—Eh bien, il faut près d'un million; savez-vous que +le Jockey a 130,000 francs de loyer, le Cercle agricole +90,000 francs, le Cercle impérial 200,000 francs, +la Crémerie 45,000 francs, les Mirlitons 70,000? Au +Jockey, les gages du personnel coûtent 60,000 francs, +aux Ganaches 50,000 francs; au Jockey, la perte sur +la table se chiffre par 40,000 francs, à l'Union par +15,000 francs. Les frais de premier établissement ne +reviennent pas à moins de 300,000 francs; et cette +somme ne suffit pas en caisse, car il faut que cette +caisse ait un capital respectable sur lequel on puisse +prêter aux joueurs; le succès est là. Un joueur qui a +500,000 francs au Comptoir d'escompte ou ailleurs ne +tire pas un billet de mille francs de sa poche pour +jouer; il emprunte à la caisse du Cercle; il ne faut +donc pas que cette caisse reste jamais à sec, ou la +partie ne marche pas; et on ne va que là où elle marche... +follement. J'avoue sans honte que je n'ai pas ce +million. Alors j'apportais à ceux qui veulent faire l'affaire +et qui ne l'ont pas non plus, ce million, les +fonds dont je pouvais disposer. C'est pour cela que je +vous ai adressé ma demande. Mais maintenant je +la retire, et je la remplace par une autre: prenez la +direction de la fondation du Cercle tel que je le +comprends, celui qui doit moraliser le jeu et pour +sa part rendre à Paris sa vie brillante, présentez la +demande d'autorisation qui ne peut pas être refusée +à un homme tel que vous, soyez son président.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Parfaitement, vous, Constant Adeline, connu +par son honorabilité et la haute position qu'il occupe +dans l'industrie, dans le commerce, dans la +politique, et vous groupez autour de votre nom cinq +cents personnes... (il hésita un moment cherchant +son mot...) fières de votre initiative. Vous parliez +l'autre jour, de grandes affaires que vous vouliez entreprendre, +par le seul fait de votre présidence elles +viennent à vous, et vous n'avez pas à aller à elles. +Dans la politique vous êtes un centre; et on doit +compter avec votre influence.</p> + +<p>—Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour présider +un cercle parisien, moi, le plus provincial des provinciaux.</p> + +<p>—C'est chez les provinciaux que se trouve maintenant +la première qualité qu'il faut pour présider +un cercle à Paris.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—L'honnêteté. Ce qui écarte bien des gens des +cercles, c'est la crainte d'être volé; quand on se +met à une table de jeu pour son plaisir, on n'aime +pas à faire le métier d'agent de police et à surveiller +ses voisins; avec un président comme vous à la tête +d'un cercle, on aurait toute sécurité, et par cela seul +le succès de ce cercle serait assuré; au jeu, on ne +vole guère que là où l'on trouve des complices.</p> + +<p>—Si j'ai celle-là, il me manquerait toutes les +autres; quand ce ne serait que le temps.</p> + +<p>—Il est certain que cette présidence vous prendrait +un certain temps, mais pas autant que vous +pouvez le croire; d'ailleurs, si on vous demandait +quelques heures, ce ne serait pas sans vous offrir +des avantages en échange: ces fonctions sont rémunérées: +il y a des présidents qui touchent trois mille +francs par mois, c'est quelque chose.</p> + +<p>Ils étaient arrivés devant la maison d'Adeline.</p> + +<p>—Adieu! dit celui-ci.</p> + +<p>Mais le vicomte ne lui permit pas de se dégager:</p> + +<p>—Donnez-moi encore quelques instants, dit-il, la +proposition, je vous assure, mérite d'être examinée +sérieusement.</p> + + + + + +<h4>V</h4> + + +<p>Ils revinrent sur la place de la Madeleine.</p> + +<p>—Ce n'est pas à vous qu'il est besoin de dire, +reprit le vicomte, que tout avantage se paye. Un +cercle est une affaire comme une autre; elle donne +des produits qui doivent servir, avant tout à rémunérer +ceux qui les procurent. Quand vous apportez +à une société une concession quelconque que vous +avez obtenue par votre intelligence ou votre influence, +cet apport s'estime en argent, n'est-ce pas? Et +je suis certain que l'autorisation qui donnerait naissance +à notre cercle ne serait pas comptée pour +moins de soixante à soixante-quinze mille francs; +c'est le prix courant; de sorte que les rôles seraient +changés: vous ne seriez plus mon débiteur, +c'est-à-dire que la société serait le vôtre.</p> + +<p>La scène que le vicomte jouait avec Adeline avait +été longuement répétée avec Raphaëlle, et il avait +été convenu qu'en cet endroit il se ferait un silence +de façon à laisser à la réflexion le temps d'agir. Ils +connaissaient la situation d'Adeline comme il la +connaissait lui-même, et savaient quel soulagement +serait pour lui la perspective de n'avoir pas à payer +à cette heure ces cinquante mille francs. Ils avaient +très bien prévu que l'offre d'un traitement de trois +mille francs ne suffirait pas, par cette raison qu'elle +était à terme, tandis que le non-payement des +cinquante mille francs, qui donnait un résultat +immédiat, serait ce qu'on appelle au théâtre un +effet sûr.</p> + +<p>Les choses s'exécutèrent comme elles avaient été +réglées, et ce fut seulement après un moment de silence +que Frédéric reprit:</p> + +<p>—Je vais au-devant d'une objection que je vois +sur vos lèvres: vous ne voulez pas, vous ne pouvez +pas administrer un cercle.</p> + +<p>—Et cela pour beaucoup de raisons dont une +seule suffit: on ne peut administrer que ce que l'on +connaît, et je ne connais rien aux affaires d'un cercle.</p> + +<p>—Aussi n'est-il jamais entré dans mon idée de +vous donner cette administration: vous êtes président +de notre cercle, comme le comte de Mortemart +l'est du Cercle agricole, le marquis de Biron, du +Jockey, le duc de la Trémoille, du cercle de la rue +Royale, mais vous n'êtes que président, c'est-à-dire +quelque chose comme un président de la République +ou un roi constitutionnel, l'honneur de notre cercle, +à qui vous assurez la stabilité, vous régnez, mais +vous ne gouvernez pas; à côté de vous, sous vous, +il y a des ministres; autrement dit la gestion financière +du cercle s'exerce par une société en commandite +représentée par un gérant responsable. Vous et +votre comité, composé de hautes notabilités, vous +avez la direction du cercle et seul vous votez sur les +admissions—ce qui est une garantie absolue de +choix irréprochables. Les questions financières ne +vous regardent en rien et n'entraînent pour vous +aucune responsabilité—ce qui est le grand point; +vous touchez, vous ne payez pas.</p> + +<p>Pour ce couplet, Raphaëlle ne s'en était pas plus +rapportée à l'improvisation de Frédéric que pour le +précédent; il avait été répété aussi, car il importait +qu'il fût débité rapidement, «enlevé avec feu», de +façon à étourdir Adeline et à empêcher toute objection. +Si son assimilation aux présidents des grands +cercles devait agir sur lui,—et ils n'en doutaient +pas,—c'était à condition qu'on ne lui laissât pas le +temps de réfléchir et de comprendre par conséquent +qu'il n'y avait aucun rapport entre ces grands cercles +s'administrant eux-mêmes, ne faisant pas de bénéfices, +n'ayant pas de présidents payés, et celui qu'on +lui proposait de fonder, qui vivrait de sa cagnotte, en +enrichissant ses gérants avec l'argent prélevé sur les +joueurs. Pour quelqu'un qui aurait connu les +cercles, cette assimilation aurait été grossière et ridicule, +mais pour ce provincial elle pouvait passer; +c'était un argument comme ceux qu'emploient les +avocats, au hasard. Il y avait des chances pour que +sa vanité bourgeoise se laissât griser par ces grands +noms qu'il se répéterait.</p> + +<p>—Pour vous rassurer complètement, continua +Frédéric, et pour que vous dormiez sur vos deux +oreilles, j'accepterais la gestion administrative; +mais pas en mon nom; vous comprenez que je ne +veuille pas le mettre en avant dans les affaires, non +seulement par respect pour moi-même, mais aussi +pour mon père, pour ma famille; et puis il y a encore +une autre raison... politique celle-là, et sur laquelle +il est inutile d'insister.</p> + +<p>Comme Adeline ne répondait rien, et ne paraissait +point enlevé par cette offre cependant si tentante, +Frédéric lança son dernier argument, celui qui devait +briser les dernières résistances.</p> + +<p>—Il est bien certain que vous ne rencontrerez +pas les objections qui ont été opposées à M. de +Cheylus.</p> + +<p>—Ah! Cheylus s'est occupé de cette création?</p> + +<p>—Il devait demander l'autorisation de notre +cercle dont il serait le président, et il l'a demandée +en effet; mais on la lui a refusée—vous devinez +pour quelles raisons, affaires de parti tout simplement; +on n'a pas voulu le laisser créer un centre de +réunion qui devait lui donner une influence dangereuse. +Tout d'abord, j'avoue que nous avons été +irrités de ce refus, car, pour l'amabilité, le charme +des manières, l'esprit, l'entrain, nous ne pouvions +pas souhaiter un meilleur président que le comte. +Mais, en réfléchissant, cette irritation s'est calmée, +et j'avoue—mais tout bas entre nous—que je suis +bien aise aujourd'hui que M. de Cheylus n'aie pas +réussi. Toute chose a sa contre-partie: l'amabilité +du comte eût dégénéré en faiblesse, il n'aurait rien +su refuser, et notre cercle eût perdu le caractère de +respectabilité sévère qu'il gardera avec vous.</p> + +<p>Ils étaient revenus rue Tronchet, devant la porte +d'Adeline. Sur ce dernier mot, et sans rien ajouter, +le vicomte se sépara de «son cher député».</p> + +<p>—Ouf! se dit-il en retournant avenue d'Autin, si +l'affaire n'est pas dans le sac, j'y renonce; voilà un +bonhomme qui certainement dormira moins bien +que moi.</p> + +<p>En cela, il avait raison, car Adeline ne dormit +guère, tandis que lui-même fut bercé par le bon et +calme sommeil que donne le travail accompli.</p> + +<p>De tout le flot de paroles qui l'avait enveloppé, un +fait se dégageait pour Adeline, si menaçant qu'il ne +voyait que lui: l'échéance immédiate de ces cinquante +mille francs. Elle avait enfin sonné, cette +heure qui, tant de fois, avait tinté à ses oreilles; ce +n'était plus: «J'aurai à payer» qu'il se disait, c'était: +«J'ai à payer».</p> + +<p>Comment?</p> + +<p>Depuis deux ans il avait plus d'une fois accompli +le tour de force des commerçants aux abois, de +trouver vingt ou vingt-cinq mille francs du jour au +lendemain pour ses échéances; et c'était là ce qui +précisément le rendait difficile à recommencer; les +sources où il avait puisé s'étaient taries; il ne pourrait +leur demander quelque chose qu'en compromettant +plus encore son crédit déjà si ébranlé, et +encore sans être certain à l'avance d'obtenir les cinquante +mille francs qu'il lui fallait.</p> + +<p>Assurément, si le vicomte ne lui avait pas parlé de +la fondation de son cercle, il n'aurait pensé qu'aux +moyens de trouver cette somme; il fallait payer, et +à n'importe quel prix il s'exécutait.</p> + +<p>Mais Raphaëlle avait calculé juste en comptant que +le mirage de cette fondation produirait une diversion +favorable; tant de difficultés d'un côté pour se +procurer de l'argent, de l'autre tant de facilités pour +en gagner!</p> + +<p>Un mot à dire, un oui, et c'était tout; non seulement +il s'acquittait, non seulement il gagnait un +traitement de trente-six mille francs par an; mais +encore il se trouvait en position de réaliser son plan, +de faire des affaires qui viendraient à lui sans qu'il +eût à prendre la peine d'aller les chercher.</p> + +<p>En dehors de ceux qui vivent de la vie des clubs, +on ne sait guère quelle différence il y a entre le +cercle qui s'administre lui-même et celui dont la +gestion financière s'exerce par un gérant; entre celui +qui n'a pas d'autre but que l'agrément de ses membres, +et celui, au contraire, qui n'a pas d'autre raison +d'être que de gagner de l'argent par la cagnotte; +entre celui qui est une association d'amis, et celui +qui est une exploitation industrielle. Mais pour le +gros public ce sont là des nuances; rien de plus: +un cercle est un cercle pour lui, tous se valent ou à +peu près.</p> + +<p>Là-dessus Adeline était gros public, comme il +l'était d'ailleurs pour bien d'autres points de la vie +parisienne, et Raphaëlle avait deviné juste en pensant +qu'on pouvait effrontément lui citer quelques +grands noms qui l'éblouiraient.</p> + +<p>—Si ceux qui portaient de grands noms acceptaient +d'être présidents, pourquoi, lui, refuserait-il?</p> + +<p>Ce qui pour lui faisait l'honorabilité d'un cercle, +c'était celle de ses membres et aussi celle de son +président: puisque les admissions seraient prononcées +par lui et par le comité qu'il aurait composé, il +n'avait rien à craindre, il saurait leur garder le caractère +de respectabilité sévère dont parlait le vicomte: +entre honnêtes gens il ne se passe rien que +d'honnête; il n'y aurait donc, pas à redouter que son +cercle—il disait déjà <i>son</i> cercle—devînt un tripot +comme ceux dont il avait vaguement entendu parler.</p> + +<p>Les arguments dont le vicomte l'avait en ces +derniers temps accablé, lui rebattant les oreilles +jusqu'à l'en étourdir, se représentaient à son esprit, +prenant, par cela seul qu'ils devenaient personnels, +une importance qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors.</p> + +<p>Comme c'était vrai, ce que le vicomte lui avait dit +du rôle que Paris jouait dans la crise commerciale, +et comme il serait patriotique de s'associer à tout ce +qui pourrait faire cesser cette crise! Sans doute ce +serait naïveté de s'imaginer que la fondation de <i>son</i> +cercle pût produire à elle seule ce résultat; mais si +une hirondelle ne fait pas le printemps, au moins +l'annonce-t-elle; d'autres efforts se joindraient au +sien; l'exemple serait donné; il en aurait l'honneur.</p> + +<p>Les étapes de Raphaëlle à travers la vie lui avaient +appris à la connaître pratiquement, et elle savait +que le meilleur moyen d'entraîner les gens dans une +faiblesse ou une faute est de leur montrer au delà un +but noble ou désintéressé. Adeline ne se fût peut-être +pas laissé prendre par le non-payement des +50,000 francs qu'il devait et par l'appât du traitement +de 36,000, mais il devait être enlevé par l'argument +commercial. «Quand on est fier de la bêtise +qu'on fait, avait-elle dit à Frédéric, on la pousse +jusqu'au bout, alors même qu'on voit que c'est une +bêtise.»</p> + +<p>Cependant, malgré la fierté qu'il éprouvait et +toutes les raisons personnelles qui s'ajoutaient à ce +sentiment, Adeline ne s'était point décidé à accepter +les propositions du vicomte, pas plus d'ailleurs qu'à +les refuser; il fallait voir, attendre, s'éclairer, +prendre avis de ceux qui savaient ce que lui-même +ignorait.</p> + +<p>De ceux qu'il pouvait consulter à ce sujet, personne +n'était plus autorisé pour lui répondre que +son collègue le comte de Cheylus, si bien au courant +de la vie parisienne. Puisque la présidence de ce +cercle lui avait été proposée, il connaissait l'affaire +et l'avait pesée avec ses bons et ses mauvais côtés. +Il fallait donc l'interroger; ce qu'il fit le lendemain +même.</p> + +<p>—Et vous hésitez? s'écria M. de Cheylus, quand +il lui eut rapporté la proposition du vicomte. J'avoue +que je n'ai pas eu vos scrupules, et que, quand +l'affaire m'a été proposée, j'ai tout de suite demandé +l'autorisation au préfet de police... qui tout de suite +me l'a refusée.</p> + +<p>—Est-il indiscret de vous demander les raisons +qu'il vous a données pour expliquer son refus?</p> + +<p>—Pas du tout; il m'a dit qu'avec moi pour président, +ce cercle deviendrait en quelques mois un +tripot; que j'étais trop faible, trop indulgent, trop +aimable: que je serais trompé, débordé, en un mot +tout ce qu'on peut trouver quand on ne veut pas +donner les raisons vraies d'un refus.</p> + +<p>—Et ces raisons vraies?</p> + +<p>—Vous les devinez sans peine. On ne voulait pas +donner un moyen d'influence à un adversaire; et, +d'autre part, on ne voulait pas se faire accuser +d'accorder à un ennemi une faveur qu'on refusait à +des amis.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Si vous voulez me prendre dans votre comité, +j'accepte. Que vous dire de plus?</p> + +<p>Ce que M. de Cheylus ne voulait pas dire de plus, +c'est que, sans être jaloux de Frédéric,—il n'avait +jamais eu la naïveté d'être jaloux,—il commençait +à trouver que le vicomte tenait beaucoup trop de +place dans la maison de Raphaëlle, et que le meilleur +moyen de se débarrasser de lui était de lui faire +avoir un cercle où il passerait ses journées et... ses +nuits.</p> + + +<h4>VI</h4> + + +<p>C'était un grand point pour Raphaëlle et Frédéric +d'avoir un président en situation d'obtenir du préfet +de police l'autorisation d'ouvrir leur cercle, mais ce +n'était pas tout: il fallait que la demande qu'on +adresserait au préfet fût signée par vingt membres +fondateurs, et il était de leur intérêt de ne pas laisser +le choix de ces membres à Adeline, qui ne saurait où +les chercher, et qui, les trouvât-il, les choisirait mal. +A la vérité, il devait avoir la haute direction dans la +composition du cercle, mais, en manoeuvrant adroitement, +on lui ferait prendre, sans qu'il se doutât de +rien, ceux-là mêmes qu'on voudrait qu'il prît.</p> + +<p>Raphaëlle voulait des noms chics.</p> + +<p>Frédéric voulait des noms sérieux.</p> + +<p>Mais, malgré cette divergence, ils ne se querellaient +point là-dessus; en bons associés qu'ils étaient, +ils se faisaient des concessions.</p> + +<p>—Mêlons les noms chics aux noms sérieux.</p> + +<p>Et constamment ils faisaient cette salade, mais en +l'épluchant sévèrement: on n'était jamais assez chic +pour Frédéric, et pour Raphaëlle on n'était jamais +assez sérieux,—au moins en théorie, car dans la +pratique, c'est-à-dire au moment où s'agitait la question +de savoir s'ils pourraient avoir réellement ces +noms sur leur liste, ils étaient bien obligés d'abaisser +leurs prétentions et de se faire mutuellement des +concessions.</p> + +<p>—Il est vrai qu'il n'est pas très chic, mais à la rigueur +il peut passer.</p> + +<p>—Je t'accorde qu'il n'est pas trop sérieux, mais, si +nous sommes trop difficiles, nous finirons par n'avoir +personne.</p> + +<p>Chez Raphaëlle, cette composition de sa liste était +une véritable obsession, elle en rêvait, et plus d'une +fois le matin elle avait réveillé Frédéric pour l'entretenir +des idées qui lui étaient venues dans la nuit.</p> + +<p>—Tu ne dors pas, chéri?</p> + +<p>—Si, je dors.</p> + +<p>-Non, tu ne dors pas. Ecoute un peu... écoute +donc.</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>—Nous n'avons pas de duc.</p> + +<p>—Pourquoi faire un duc?</p> + +<p>—Pour notre liste; il nous en faut au moins deux; +le <i>Jockey</i> en a trente-six.</p> + +<p>—Les <i>Ganaches</i> n'en ont pas.</p> + +<p>—La <i>Crémerie</i> en a bien un.</p> + +<p>—Eh bien, cherche-les, laisse-moi dormir; en +même temps tâche de trouver un lord, ça serait plus +sérieux: on en a bien abusé, des ducs; d'ailleurs si +tu y tiens tant, je t'en fournirai un; seulement il est +espagnol: le duc d'Arcala, un ami de mon père.</p> + +<p>Si Raphaëlle avait pu chercher dans son ancien +monde, elle se serait composé un petit Gotha; malheureusement, +ses relations avec ceux dont elle +s'était séparée ou qui plutôt s'étaient séparés d'elle +ne lui permettaient point de s'adresser à eux; elle eût +été bien accueillie vraiment! et cependant il y en +avait qui pour elle avaient fait les folies les plus +extravagantes, qui s'étaient ruinés, déshonorés, +avaient été jusqu'au crime; mais ces temps étaient +loin, et le souvenir qu'ils en avaient conservé n'était +ni doux ni attendri.</p> + +<p>En ne se montrant pas trop difficiles dans leur +choix, ils avaient fini par former une liste dont les +noms de tête ne manquaient pas d'une certaine apparence +décorative.</p> + +<p>Le comte de Cheylus d'abord, ancien conseiller +d'Etat en service extraordinaire, ancien préfet, député, +commandeur de Légion d'honneur, grand-croix +de cinq ou six ordres étrangers;—un général qu'à +Nice et à Cannes on avait surnommé le général +Epaminondas, ce qui, dans le monde des grecs, était +caractéristique;—un commodore américain;—un +musicien et un statuaire affamés de notoriété, toujours +en quête de relations, comme si chaque relation +nouvelle allait donner des commandes à l'un et +faire jouer les cinq ou six opéras que l'autre gardait +en portefeuille depuis vingt ans; un journaliste qui +exerçait autant d'influence dans la presse que dans le +gouvernement, disait-il, et par là devenait un personnage +utile, avec qui il était prudent de prendre +les devants.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement parmi les gens en vue, +sur lesquels ils avaient des raisons personnelles +de compter, qu'ils recrutaient leur troupe, c'était +encore parmi les connaissances de leurs amis. Ainsi +Barthelasse, autrefois directeur de cercles à Biarritz, +à Pau et en Provence, où il avait gagné une fortune +de deux à trois millions et chez qui Frédéric avait été +croupier, avait offert un ancien ambassadeur qu'on +pourrait exhiber tous les soirs dans les salons du +cercle, moyennant le <i>suif</i>, c'est-à-dire le dîner de la +table de l'hôte, et un jeton d'un louis qu'il perdrait +d'ailleurs consciencieusement: à la vérité, Barthelasse +avait, pendant plusieurs années, promené cet +ancien ambassadeur dans le Midi, mais ces représentations +en province ne l'avaient pas encore tout +à fait usé, et à Paris, où son nom seul était connu, +il ferait encore assez bonne figure.</p> + +<p>Quand Raphaëlle aurait son duc, on laisserait à +Adeline le soin de trouver les autres comparses +nécessaires à la représentation parmi les gros commerçants +parisiens avec lesquels il faisait des +affaires et aussi parmi ses collègues. Plusieurs de +ceux qui avaient honoré de leur présence les dîners +de l'avenue d'Antin seraient suffisants pour cet +emploi, et particulièrement l'un d'entre eux qu'ils +caressaient pour être président au moment même où +la faillite des frères Bouteillier leur avait livré Adeline. +Ce Nivernais, plus provincial encore que l'Elbeuvien, +était à coup sûr le plus travailleur des députés, +et il n'y avait guère de projet de loi d'intérêt +local qui ne fût rapporté par lui: «L'ordre du jour +appelle la discussion du rapport de M. Bunou-Bunou.» +Il était si souvent imprimé dans les journaux, +ce nom de Bunou-Bunou, qu'il était connu +de la France entière, et que par là aux yeux de Raphaëlle +il avait une certaine valeur, celle de la notoriété. +Il est vrai que cette notoriété, il la devait pour +beaucoup au rapport fameux dans lequel il avait +traité de la vaine pâture et de la divagation des animaux +domestiques dans les rues de Paris, qui pendant +six mois avait fait la joie des journaux; mais +cela importait peu; car, en fait de notoriété, ce qui +compte, c'est la notoriété même, et, la dût-on au ridicule, +ce qui reste au bout d'un an ce n'est pas le +ridicule, c'est le bruit qu'il a fait autour d'un nom +que le public n'oublie plus; Bunou-Bunou connu, très +connu; oubliée la vaine pâture. D'ailleurs le meilleur +et le plus honnête homme du monde, toujours +à son banc où il écrivait, écrivait, écrivait, penchant +sa tête blanche sur son pupitre, ne s'interrompant +que pour voter. Au cercle il continuerait ses écritures, +mieux éclairé et chauffé que dans sa chambre +d'hôtel où, comme il le disait lui-même, «le bois +coûtait diantrement plus cher qu'à Château-Chinon.»</p> + +<p>Ainsi préparés, il n'y avait qu'à presser Adeline; +ce fut ce que Raphaëlle demanda, exigea même, +tandis que Frédéric se montrait disposé à laisser à +la réflexion le temps d'agir.</p> + +<p>—C'est un irrésolu, ton Normand: décidé aujourd'hui, +il ne le sera plus demain; il pèse le pour +et le contre comme un pharmacien pèse ses drogues.</p> + +<p>—Avoue que la pilule est dure à avaler.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça nous fait? ce n'est pas nous +qui l'avalons; d'ailleurs il n'y a qu'à la lui dorer, et +c'est ton affaire.</p> + +<p>—Je suis à bout.</p> + +<p>—Alors c'est bien vrai? tu ne vois plus rien à dire +et tu ne vois plus rien à faire?</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Ne te fâche pas contre ta petite femme, si elle +te montre qu'il y a encore à dire et à faire; écoute-la, +et souviens-toi plus tard, quand nous serons mariés, +que tu as eu intérêt à la consulter, alors que +tu restais à bout dans une affaire d'où dépendait +notre fortune, et qu'elle est bonne à quelque chose.</p> + +<p>—Je t'écoute.</p> + +<p>—Ce qu'il faut, n'est-ce pas, c'est pousser notre +homme?</p> + +<p>—Sans doute, répondit-il avec une certaine impatience.</p> + +<p>Il s'agaçait de la voir tant insister pour lui démontrer +qu'elle était bonne à quelque chose, quand +lui n'était bon à rien; trop souvent elle avait insisté +sur la supériorité de sa finesse et l'ingéniosité de +ses ressources, croyant ainsi se faire valoir, tandis +qu'en réalité elle se faisait plutôt prendre en grippe: +elle n'avait jamais eu la main douce avec ses +amants, et ne savait pas que les hommes se laissent +d'autant plus facilement conduire qu'ils ne sentent +pas les ficelles qui les tiennent.</p> + +<p>—C'est à l'intérêt d'Adeline que nous nous +sommes adressés, dit-elle, à son orgueil, à sa gloriole, +et tout ce que tu lui as dit, il le roule dans +son esprit, parce que c'est à son esprit seul que tu +as parlé.</p> + +<p>Il la regarda sans comprendre où elle voulait +arriver.</p> + +<p>—Eh bien, maintenant, c'est par les yeux qu'il +faut le prendre, c'est à ses yeux qu'il faut parler.</p> + +<p>—Les yeux? Quoi, les yeux?</p> + +<p>—Tu le conduiras avenue de l'Opéra et tu lui feras +visiter le local en détail. Ce n'est pas difficile, ça.</p> + +<p>—J'y suis; il sera ébloui.</p> + +<p>—Je te crois. Te mets-tu à la place de ce bon +bourgeois se promenant dans ces salons qui vont lui +jeter toute leur poudre d'or aux yeux et qui va se +mirer en se rengorgeant dans ces marbres imposants? +crois-tu qu'il ne va pas se sentir fier en se +disant qu'il sera le maître dans ce palais?</p> + +<p>—Es-tu canaille!</p> + +<p>—En sortant, tu le conduiras chez Lobel et tu lui +feras montrer le mobilier, surtout les tapis et les +tentures; il doit être sensible aux couleurs, ce fabricant +de drap; les ouvrages en laine, c'est son +affaire. Je ne dis pas que ça le fichera les quatre +fers en l'air comme les salons, mais ça lui inspirera +confiance: sérieuse, l'impression du mobilier; tu le +conduiras aussi chez le tailleur pour qu'il voie la +livrée; si en revenant tu ne me dis pas que l'affaire +est enlevée, j'avoue comme toi que je suis à bout.</p> + +<p>Frédéric n'apporta qu'un changement à l'exécution +de ce programme; il en intervertit l'ordre +au lieu de finir par le tailleur, il commença par là: +il y aurait progression.</p> + +<p>Aux premiers mots, Adeline se défendit:</p> + +<p>—Il sera temps si je me décide, mais je vous +avoue que je balance: je vous assure que je ne suis +pas du tout celui qu'il vous faut; un bon bourgeois +comme moi serait déplacé dans ce rôle de président, +je n'en ai aucune des qualités, et j'y serais l'homme +le plus emprunté du monde; je compromettrais le +succès de l'entreprise; on se moquerait de moi... +et, ce qui est plus grave, de vous.</p> + +<p>Frédéric protesta poliment, mais sans se lancer +pourtant dans une réfutation en règle:</p> + +<p>—Nous reviendrons plus tard à la question de +savoir si vous acceptez ou si vous n'acceptez point, +dit-il; pour le moment, ce que je vous demande +simplement, c'est vos conseils dans le choix de notre +livrée; nous ne fondons pas une oeuvre d'un jour, et +nous ne prenons pas cette livrée pour qu'elle dure +un mois ou deux; pour moi, gérant de l'affaire, il +faut qu'elle soit solide; c'est au fabricant de drap +que je demande de m'assister.</p> + +<p>Evidemment! Adeline ne pouvait pas refuser ses +conseils à son ami. Il se laissa donc conduire chez +le tailleur, où il choisit un drap solide, un bon drap +français, comme le demandait Frédéric, qui devait +durer longtemps.</p> + +<p>Puis il se laissa aussi mener chez le tapissier +Lobel; dans tout ce qui était travail de la laine, il +avait des connaissances spéciales qu'il ne pouvait +pas ne pas mettre à la disposition de son ami: là, il +n'eut qu'à admirer les tapis de Smyrne, de Perse et +de l'Inde qu'on lui montra et qui étaient vraiment +superbes, les portières magnifiques; il passa plus +de deux heures à se griser de l'enchantement de +leurs couleurs.</p> + +<p>Mais où «il se ficha les quatre fers en l'air», +comme disait Raphaëlle, ce fut en visitant les salons +de l'avenue de l'Opéra.</p> + +<p>—Comment trouvez-vous ça? demandait Frédéric +dans chaque place.</p> + +<p>Et partout il faisait la même réponse:</p> + +<p>—C'est beau, c'est grandiose; c'est vraiment +digne de Paris.</p> + +<p>—Pour quatre-vingt mille francs, il faut bien +nous donner quelque chose.</p> + +<p>Comme ils redescendaient l'escalier tout en +marbres de couleur où leurs pas sonnaient comme +sous la voûte d'une église, Adeline eut un mot qui +trahit le travail de son esprit et la progression des +sentiments par lesquels il avait passé.</p> + +<p>Ils s'étaient arrêtés devant une niche ouverte sur +le palier et faisant face à la porte d'entrée.</p> + +<p>—Nous mettrons là un buste de la République, +dit-il, comme s'il se parlait à lui-même.</p> + +<p>—Nous! Oui, vous, si vous voulez, mon cher +président, car vous serez maître chez vous; mais +si c'est moi qui suis maître ici, je ne mettrai point +ce buste, car, en dehors de certaines raisons personnelles +qui me retiendraient, j'estime qu'un cercle +est un terrain neutre où tout le monde doit pouvoir +se rencontrer.</p> + +<p>Adeline hésita un moment:</p> + +<p>—Alors, nous le mettrons ensemble, dit-il.</p> + + +<h4>VII</h4> + + +<p>C'était la première fois qu'Adeline avait quelque +chose à demander pour lui-même.</p> + +<p>Comme tous les députés, il avait passé bien des +heures de sa vie dans les antichambres des ministres +et usé de nombreuses paires de bottines sur le carreau +poussiéreux des corridors des bureaux à la +Guerre, aux Finances, à la Justice, à la Marine, au +Commerce, à l'Agriculture, aux Travaux publics, à +l'Instruction publique, aux Affaires étrangères, aux +Postes, à l'Intérieur, à la Préfecture de la Seine, à la +Préfecture de police, aux ambassades, aux consulats, +partout où il y a à solliciter et à faire sortir des +cartons les paperasses qui s'obstinent à y rester, +mais toujours ç'avait été dans l'intérêt des villes ou +des communes de sa circonscription, pour les +affaires de ses électeurs, jamais dans le sien et pour +les siennes; le gouvernement ne pouvait rien pour +lui, il n'avait pas de parents à placer, pas de combinaisons +financières à appuyer, pas de concessions à +obtenir; quand on l'avait décoré, on était venu à lui +et il n'avait eu qu'à accepter ce qu'on lui offrait.</p> + +<p>Maintenant, il ne s'agissait plus de rester tranquillement +chez soi en attendant, il fallait demander.</p> + +<p>De là son embarras.</p> + +<p>A la vérité, s'il se faisait demandeur, c'était dans +un intérêt général, supérieur à toutes considérations +personnelles: mais enfin il n'en devait pas moins +résulter pour lui certains avantages qui gênaient sa +liberté; il se fût senti plus allègre, il eût porté la +tête plus haut s'il avait été dégagé de toute attache.</p> + +<p>Il s'y prit à trois fois avant d'aborder le préfet de +police, comme s'il n'osait point sauter le pas.</p> + +<p>Aux premiers mots, le préfet de police, qui, depuis +qu'il était en fonctions, avait cependant appris +à écouter en se faisant une tête de circonstance, +laissa échapper un mouvement de surprise:</p> + +<p>—Vous, mon cher député!</p> + +<p>Ce n'était pas sans que la leçon lui eût été faite à +l'avance par Frédéric, qu'Adeline s'adressait à «son +cher préfet». Il savait que sa demande pouvait provoquer +une certaine surprise, et même il en attendait +la manifestation: «Vous comprenez que le préfet +ne sera pas sans éprouver un certain étonnement +en vous entendant lui demander une autorisation +pour ouvrir un cercle, vous qui avez toujours vécu +en dehors des cercles. Et puis, à son étonnement se +mêlera probablement une certaine contrariété: le +nombre de ces autorisations n'est pas illimité; il en +est d'elles comme des cinq ou six louis qu'un homme +ruiné a encore dans sa poche: quand il en dépense +un, il compte ceux qui lui restent et fait le calcul +qu'il sera bientôt à sec. Et personne n'aime à être à +sec. D'autant mieux que ces autorisations peuvent +être une monnaie commode pour payer certains +services. Je ne dis pas que votre préfet se serve de +cette monnaie, mais il a eu des prédécesseurs qui +l'ont employée. Et Frédéric avait raconté l'histoire +d'un préfet aimable et vert-galant qui avait payé les +dépenses d'une liaison demi-mondaine avec une de +ces autorisations; que celle à qui il l'avait donnée +l'avait tout de suite vendue cent vingt mille francs, +en plus d'un tant pour cent sur les produits de la +cagnotte. Puis, à cette histoire, il en avait ajouté +d'autres, afin qu'Adeline eût un dossier bien préparé +et ne restât pas court. Si on avait accordé ces +autorisations à des gens plus ou moins véreux, +comment en refuser une à un honnête homme, entouré +de l'estime publique, dont le nom seul était +une garantie?</p> + +<p>Ce dossier et ces histoires avaient donné à Adeline +une assurance que, sans eux, il n'eût certes +pas eue:</p> + +<p>—Et pourquoi pas, mon cher préfet?</p> + +<p>C'était un homme fin que cet préfet, et peut-être +même trop fin, car bien souvent, dans son besoin de +tout comprendre et de tout deviner, il allait au delà +de ce qu'on lui disait, jugeant les autres d'après lui-même.</p> + +<p>Devant l'assurance d'Adeline, il se retourna vivement.</p> + +<p>—Au fait, dit-il, pourquoi pas? Vous avez raison +de vous étonner de ma surprise, qui n'a pas d'autre +cause, croyez-le bien, que l'idée où j'étais que vous +viviez en dehors des cercles,—en bon père de +famille.</p> + +<p>—C'est à Elbeuf que je suis père de famille. A +Paris, je n'ai pas ma famille; je suis seul; les soirées +sont longues. Et elles ne le sont pas seulement pour +moi; elles le sont aussi pour un grand nombre de +mes collègues, qui, comme moi, seraient heureux +d'avoir un centre de réunion, où nous aurions plaisir +et intérêt même à nous retrouver dans l'intimité, +sans avoir à craindre une promiscuité gênante.</p> + +<p>—Et c'est un cercle s'administrant lui-même que +vous voulez fonder?</p> + +<p>—Oh! non; nous avons à côté de nous, derrière +nous, une société représentée par un gérant qui +aura la responsabilité de la question financière; +sans quoi, vous comprenez bien que je n'aurais pas +accepté les fonctions de président.</p> + +<p>Cette fois le préfet ne laissa échapper aucune exclamation +de surprise, mais il regarda Adeline en +homme qui se demande si on se moque de lui.</p> + +<p>Adeline n'était-il pas le bon provincial qu'il avait +cru jusqu'à ce jour? était-il au contraire un roublard +qui s'enveloppait de bonhomie? ou bien encore était-il +plus profondément provincial qu'on ne pouvait +décemment l'imaginer pour un collègue?</p> + +<p>Il fallait voir.</p> + +<p>—Et quel est ce gérant?</p> + +<p>—Un ancien notaire de province.</p> + +<p>—Il se nomme?</p> + +<p>—Maurin.</p> + +<p>C'était là un nom qui n'apprenait rien au préfet, il +y a tant de gens qui s'appellent Morin ou Maurin?</p> + +<p>—J'ai eu les meilleurs renseignements sur lui, +dit Adeline, allant au-devant d'une nouvelle question.</p> + +<p>—Je n'en doute pas; sans quoi vous ne l'auriez +pas accepté, car ce n'est pas à un homme comme +vous qu'il est utile de faire remarquer qu'un gérant... +un mauvais gérant, peut entraîner loin et même +très loin le président et les administrateurs d'un +cercle; vous savez cela comme moi.</p> + +<p>Cela ne fut pas dit sur le ton d'une leçon, ni +comme un avertissement direct; mais, cependant, il +y avait dans l'accent une gravité qui devait donner à +réfléchir.</p> + +<p>—Nous n'aurons rien à craindre de ce côté, dit +Adeline en pensant à son ami le vicomte, qui serait +le véritable gérant sous le nom de Maurin, beaucoup +plus qu'à l'ancien notaire, qu'il connaissait à peine.</p> + +<p>Évidemment, s'il avait pu nommer le vicomte de +Mussidan, le préfet aurait gardé son observation +pour lui, ou plutôt elle ne lui serait pas venue à l'esprit, +mais c'eût été une indiscrétion: le vicomte +avait des raisons respectables pour vouloir rester +dans la coulisse, il convenait de l'y laisser.</p> + +<p>—Et quels sont avec vous les membres fondateurs? +demanda le préfet.</p> + +<p>—Voici les noms de ceux qui ont signé la demande +avec moi, répondit Adeline en tirant une feuille de +papier de sa poche.</p> + +<p>Le préfet lut les noms:</p> + +<p>—Duc d'Arcala, comte de Cheylus, Bunou-Bunou, +général Castagnède...</p> + +<p>A ce nom, il fit une pause, car ce général était +celui-là même qu'on appelait le général Epaminondas +dans le Midi, et il le connaissait.</p> + +<p>Il en fit une aussi au nom de l'ancien ambassadeur, +dont l'existence besoigneuse ne lui était pas +inconnue.</p> + +<p>Mais pour les autres, Bagarry, le compositeur de +musique, Fastou, le statuaire, il lut couramment, de +même pour les notables commerçants dont Adeline +avait obtenu lui-même les signatures.</p> + +<p>A l'exception du général Epaminondas et de l'ancien +ambassadeur, il n'y avait rien à dire sur ces +noms; encore ce qu'on aurait pu opposer à ceux qui +n'étaient pas nets manquait-il de précision: on accusait +le général de tricher, mais il n'avait jamais été +chassé d'aucun cercle; l'ancien ambassadeur vivait +dans les tripots, cela était certain, mais en vivait-il +réellement comme on le racontait? Barthelasse et +les directeurs de casinos qui l'avaient employé s'étaient +bien gardés de publier leurs mémoires avec +pièces justificatives à l'appui; combien d'autres +aussi haut placés que lui étaient comme lui des déclassés!</p> + +<p>—Vous voyez, dit Adeline, qui était fier de sa liste, +que je ne vous présente que des noms en qui on doit +avoir pleine confiance.</p> + +<p>—Évidemment.</p> + +<p>—Et je crois que plus d'une fois on a accordé des +autorisations à des gens qui ne présentaient pas les +garanties que nous offrons.</p> + +<p>—Malheureusement; mais c'est qu'alors nous +avons été trompés. Nous ne sommes pas infaillibles. +Il est arrivé, j'en conviens, qu'on nous a présenté +des listes de noms aussi honorables que ceux de la +vôtre, avec un gérant offrant toutes les garanties de +moralité, de solvabilité, et que cependant le cercle +que nous avons autorisé s'est changé, au bout de +quelques mois, en un tripot et un coupe-gorge, avec +<i>bourrage</i> de la cagnotte et <i>étouffage</i> des jetons. Mais +est-ce notre faute? N'est-ce pas plutôt celle des fondateurs +qui se sont laissé tromper et par qui nous +avons été trompés nous-mêmes? Voilà ce qu'il faut +examiner et le point sur lequel j'appelle toute votre +attention, en insistant, si vous le permettez, sur l'estime +que vous m'inspirez.</p> + +<p>Si Adeline était un naïf et un ignorant qui se laissait +duper par des coquins assez adroits pour se +cacher, il y avait dans cette tirade de quoi lui ouvrir +les yeux et lui donner à réfléchir.</p> + +<p>Mais ce n'était pas seulement en son ami le vicomte +qu'Adeline avait foi, c'était aussi en lui-même, +en son honnêteté, en sa clairvoyance; il ne serait +pas un président qui laisserait aller les choses au +hasard; il lui donnerait son temps, à son cercle, +il le surveillerait, il le gouvernerait d'une main +ferme.</p> + +<p>—Si ces cercles sont devenus des tripots, dit-il, +c'est que leurs administrateurs ne les ont point administrés, +c'est que leurs présidents ne les ont point +présidés; pour moi, je puis vous donner ma parole +que je serai un président sérieux et que le tableau +que vous venez de m'esquisser ne se réalisera point +pour nous.</p> + +<p>Était-il réellement sourd, ou bien ne voulait-il pas +entendre? Le préfet voulut faire une dernière tentative; +affectueusement il lui prit le bras et le passant +sous le sien:</p> + +<p>—Voyons, mon cher député, franchement est-ce +que vous croyez que la fondation d'un nouveau cercle +est bien urgente, et que vous et vos amis vous ne +trouveriez pas dans un des cercles déjà existants le +centre de réunion intime que vous voulez? n'y a-t-il +pas déjà assez de cercles?</p> + +<p>—Non, mon cher préfet, et, puisque l'occasion +s'en présente, laissez-moi vous dire que le gouvernement +ne favorise pas assez le développement de la +vie mondaine à Paris. Quand le luxe va à Paris, la +fabrication va en province.</p> + +<p>Et, presque dans les mêmes termes que Frédéric, +Adeline répéta ce thème qui lui avait été soufflé, sans +avoir conscience qu'il était un écho.</p> + +<p>—Évidemment c'est un point de vue, dit le préfet, +quand Adeline fut arrivé au bout de son morceau.</p> + +<p>Et il en resta là. A quoi bon aller plus loin? il +avait dit ce qu'il avait pu pour éclairer cet aveugle +inconscient ou conscient, il n'était ni prudent ni politique +d'insister davantage. Qui pouvait savoir ce +qu'il adviendrait de ce collègue? Pour être préfet de +police, on n'est pas professeur de morale. Et il n'était +pas du tout dans son caractère de mettre les points +sur les i.</p> + +<p>—Je ferai faire l'enquête d'usage, dit-il en terminant +l'entretien.</p> + +<p>Elle fut confiée à un agent de la brigade des jeux +qui, après avoir visité le local de l'avenue de l'Opéra +et constaté qu'il n'avait pas deux escaliers, ce qui +est le grand point dans ce genre de recherches, se +rendit chez les vingt membres fondateurs qui avaient +signé la demande, se bornant à une seule question: +celle de savoir si la signature mise au bas de cette +demande était bien la leur, puis il fit son rapport, +qu'il transmit à son chef, lequel à son tour en fit un +second corroborant le premier, qu'il transmit au +chef de la police municipale, qui en fit un troisième +corroborant le second.</p> + +<p>Tout était en règle: le préfet n'avait qu'à donner +ou à refuser l'autorisation.</p> + +<p>Pouvait-il la refuser quand elle était demandée +par un homme dans la position d'Adeline?</p> + +<p>Il la donna.</p> + +<p>—Après tout, on verra bien.</p> + +<p>Il en avait assez dit pour se garder: si Adeline +sombrait, il l'avait averti; si, au lieu de faire naufrage, +il arrivait un jour au ministère, ce service +rendu lui donnerait droit à son bon souvenir.</p> + + + + +<h4>VIII</h4> + + +<p>L'autorisation obtenue, le cercle ne pouvait pas +ouvrir ses salons dès le lendemain, malgré l'envie +qu'en avaient Raphaëlle et Frédéric: si le personnel +était engagé à l'avance, si le mobilier était prêt, il +fallait laisser le temps aux tapissiers de clouer les tapis +et de poser les tentures, aux sommeliers de meubler +la cave, au tabletier de bien graver sur les jetons et +les plaques la marque du nouveau cercle, de façon à +ce que la caisse n'en ait pas trop de faux à rembourser +aux joueurs qui se servent de cette monnaie, plus +facile, plus productive et moins dangereuse à contrefaire +que les billets de banque. Il y a en effet des +plaques en nacre qui valent dix mille francs, et si l'un +de ces industriels est pincé au moment où il tâche +d'en écouler quelques-unes, il est aussi simplement +que discrètement expulsé du cercle, sans encourir +les travaux forcés que la vignette des billets de +banque promet aux contrefacteurs.</p> + +<p>D'ailleurs, à côté des travaux matériels à accomplir +pour la parfaite organisation du cercle, il y en avait +d'un autre genre qui devaient tout autant et plus +encore que ceux-là, peut-être concourir à sa prospérité—c'étaient +ceux de la publicité: un cercle de ce +genre ne pouvait pas ouvrir ses portes sans tambour +ni trompette, et il y avait longtemps que Raphaëlle +avait engagé son orchestre.</p> + +<p>Il avait commencé: <i>pianissimo</i>, il était vaguement +question d'un nouveau cercle;—<i>piano</i>, il ne ressemblerait +en rien à ceux qui avaient existé jusqu'à +ce jour;—<i>adagio</i>, on y trouverait un luxe et un +confort inconnus en France, en même temps qu'une +sécurité absolue contre les tricheries; à l'avance les +joueurs seraient certains de n'avoir pas à se surveiller +les uns les autres, ce qui supprime tout le plaisir +du jeu;—<i>andante</i>, ses salons seraient avenue de +l'Opéra, dans la plus belle maison que Paris ait vu +construire en ces dernières années;—l'attention +étant alors suffisamment éveillée, les trompettes +avaient enfin donné son nom: <i>maestoso ma non +troppo</i>, c'était le «Grand international»;—<i>largo</i>, il +avait pour fondateurs l'élite du monde de la diplomatie +(l'ancien ambassadeur aux gages de Barthelasse), +de l'armée (le général Épaminondas), de la +politique (le comte de Cheylus, Adeline, Bunou-Bunou), +de l'aristocratie (le duc d'Arcala), des arts +(Bagarry et Fastou), de l'industrie, de la finance, du +commerce parisien, représentés par une kyrielle +de noms sérieux bien faits pour inspirer confiance;—<i>fortissimo</i>, +ce n'était pas une spéculation louche +comme tant d'autres; <i>con calore</i>, c'était une affaire +nationale, <i>con fuoco</i>, qui dans l'esprit de ses fondateurs +devait concourir, <i>tempo di marcia</i>, au relèvement +de la fortune publique.</p> + +<p>Pendant que se jouait cette symphonie Adeline, +dont la présence à Paris n'était pas utile, puisque +l'aménagement du cercle ne le regardait en rien, +avait été passer quelques jours à Elbeuf.</p> + +<p>Comme toujours il était arrivé le soir, et il avait +trouvé sa famille dans la salle à manger, l'attendant +devant le couvert mis.</p> + +<p>Comme toujours il vint à sa mère, qu'il embrassa +respectueusement.</p> + +<p>—Comment vas-tu la Maman?</p> + +<p>—Bien, mon garçon, et toi? Sais-tu que je commençais +à être inquiète de toi?</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>—Tu es marqué parmi ceux qui se sont abstenus +à la Chambre, et depuis plusieurs jours tu n'as pas +dit un mot, pas même une interruption.</p> + +<p>—Tu sais bien que je n'interromps jamais.</p> + +<p>—Tu as tort; quand on a son mot à dire, on le +dit: ça fait plaisir aux électeurs, qui voient que leur +député est à son banc.</p> + +<p>—J'étais pris par le travail des commissions.</p> + +<p>En réalité, ç'avait été par le travail de la fondation +de son cercle qu'Adeline avait été pris; mais il ne +pouvait pas le dire à sa mère, puisqu'il n'en avait +pas encore parlé à sa femme, attendant, pour le faire, +qu'il eût obtenu son autorisation: ce serait ce soir-là +qu'il lui annoncerait cette grande nouvelle.</p> + +<p>Mais il ne put pas aborder ce sujet tout de suite +après le souper; car en quittant la table, la Maman, +au lieu de se retirer dans sa chambre comme tous les +soirs, lui demanda de la rouler dans le bureau,—ce +qui ne se faisait que dans les circonstances extraordinaires.</p> + +<p>Que voulait-elle donc? Qu'avait-elle à dire?</p> + +<p>Avec elle il n'y avait jamais longtemps à attendre; +les paroles ne se figeaient point sur ses lèvres, et ce +qu'elle avait dans le coeur ou dans l'esprit elle s'en +débarrassait au plus vite; aussitôt que Berthe et +Léonie se furent retirées, elle commença:</p> + +<p>—Mon fils, il se passe ici d'étranges choses.</p> + +<p>Adeline regarda sa femme avec inquiétude, s'imaginant +qu'une difficulté ou une querelle s'était élevée +entre sa mère et elle, ce qu'il redoutait le plus au +monde.</p> + +<p>—Je m'en suis plainte à ma bru, continua la Maman, +mais comme elle n'a pas tenu compte de mes +observations, il faut bien que je te les fasse à toi-même, +quoiqu'il m'en coûte d'<i>affaiter</i> ton retour de +querelles, quand tu rentres chez toi pour te reposer.</p> + +<p>Madame Adeline voulut épargner à son mari l'impatience +de chercher où tendait ce discours.</p> + +<p>—Il s'agit de Michel Debs, dit-elle doucement.</p> + +<p>—Justement, il s'agit de ce Michel Debs qui ne +démarre pas d'ici.</p> + +<p>—Oh! Maman! interrompit madame Adeline.</p> + +<p>—Je suis <i>fiable</i> peut-être; quand je dis quelque +chose on peut me croire: bien sûr que ce <i>clampin</i> +ne reste pas ici du matin au soir, je ne prétends pas +ça, mais il cherche toutes les occasions pour y venir +et pour voir Berthe. Qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p>—Tu sais bien qu'il aime Berthe; il est tout naturel +qu'il cherche à la rencontrer.</p> + +<p>—Alors tu autorises ces visites?</p> + +<p>Ce n'est pas pour rien qu'on est Normand.</p> + +<p>—Je ne trouve pas mauvais que Berthe connaisse +mieux ce garçon; il me semble que c'est toujours +ainsi qu'on devrait procéder dans un mariage.</p> + +<p>—Et s'il lui plaît?</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—Tu l'accepterais pour gendre?</p> + +<p>—Voudrais-tu faire le malheur de ta petite-fille?</p> + +<p>—C'est justement pour n'avoir pas à faire son +malheur que j'ai demandé à ta femme de fermer +notre porte à ce garçon; elle ne m'a pas écoutée; il a +continué à venir et on a continué à lui faire bonne +figure; je me suis tenue à quatre pour ne pas le +mettre moi-même à la porte; c'est un scandale, une +abomination; tout Elbeuf sait qu'il vient chez nous +pour Berthe; à la messe on me regarde.</p> + +<p>Il était vrai que tout Elbeuf s'occupait du mariage +de Michel Debs avec Berthe Adeline. Des discussions +s'étaient engagées sur ce sujet. On ne parlait que de +cela. Et comme ni les Eck et Debs, ni les Adeline +n'avaient fait de confidence à personne, on se demandait +si c'était possible. Pour tâcher de deviner +quelque chose, les dévotes de Saint-Etienne dévisageaient +la vieille madame Adeline, et devant ces regards +elle s'exaspérait, elle s'indignait, non pas tant +parce qu'elle était un objet de curiosité que parce +qu'elle devinait les hésitations de celles qui l'examinaient: +comment pouvaient-elles la croire capable +d'accepter un pareil mariage!</p> + +<p>—Maintenant, reprit-elle, tu vas me répondre +franchement et décider entre ta femme et moi: autorises-tu +ces visites? Parle.</p> + +<p>Si Normand que fût Adeline, il lui était difficile +de ne pas répondre à une question posée en ces +termes et avec cette solennité; cependant il l'essaya.</p> + +<p>—Je fai dit que c'était une sorte d'épreuve.</p> + +<p>—Alors tu les autorises?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Oui ou non, les autorises-tu? Autrement consens-tu +à ce que je fasse comprendre à ce jeune +homme... poliment qu'il ne doit plus se présenter +ici?</p> + +<p>Cette fois, il n'y avait plus moyen de reculer.</p> + +<p>—C'est impossible, dit-il.</p> + +<p>Il allait expliquer et justifier cette impossibilité, +elle lui coupa la parole.</p> + +<p>—Roule-moi dans ma chambre.</p> + +<p>—Mais, Maman.</p> + +<p>—Je te demande de me rouler dans ma chambre. +Si je pouvais me servir de mes jambes, je serais déjà +sortie. Je t'ai déjà dit ce que je pensais de ce mariage: +mieux vaut que Berthe ne se marie jamais +que de devenir la femme d'un juif. Je te le répète. +Je sais bien que tu n'as pas besoin de mon consentement +pour faire ce mariage, mais réfléchis à ce que +je te dis: il n'aura jamais ma bénédiction.</p> + +<p>—Mais, Maman....</p> + +<p>—Roule-moi dans ma chambre.</p> + +<p>Il n'y avait pas à discuter, il fit ce qu'elle demandait, +et, tristement, il revint auprès de sa femme.</p> + +<p>—Tu vois, dit celle-ci.</p> + +<p>—Et justement au moment où j'apportais de +bonnes nouvelles, où je croyais qu'un pas décisif +était fait pour assurer ce mariage.</p> + +<p>—Quelle bonne nouvelle? demanda-t-elle avec +plus d'appréhension que d'espérance, comme ceux +que le sort a frappés injustement et qui n'osent plus +croire à rien de bon.</p> + +<p>Il raconta comment par son ami le vicomte de +Mussidan, qui l'avait si gracieusement obligé au +moment de la crise provoquée par la faillite Bouteillier, +il avait été amené à s'occuper de la fondation +d'un cercle, dont le but était le relèvement de la +fortune publique, il expliqua la situation qu'on lui +faisait, situation honorifique et situation matérielle; +enfin, il dit avec quel empressement on lui avait +accordé l'autorisation qu'il demandait.</p> + +<p>—Et tu ne m'avais parlé de rien! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Tout était subordonné à l'autorisation administrative, +c'est d'avant-hier que je l'ai.</p> + +<p>Ce n'était pas la joie que donne une bonne nouvelle +qui se peignait sur le visage de madame Adeline, +tout au contraire.</p> + +<p>—Comme tu accueilles cela! dit-il. Dans notre +position ce n'est donc rien qu'un gain de soixante-quinze +mille francs et un traitement de trente-six +mille?</p> + +<p>—C'est parce que c'est beaucoup que j'ai peur.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Eh bien, alors?</p> + +<p>—Je n'entends rien à ces choses, tu n'y entends +rien toi-même; comment me rassurerais-tu? Ce que +je comprends, c'est qu'il s'agit de jeu, et que c'est +sur les produits du jeu que votre cercle doit marcher.</p> + +<p>—Comme tous les cercles: un joueur joue chez +nous, il nous paye pour jouer comme un spéculateur +paye un agent de change pour jouer à la Bourse.</p> + +<p>—Crois-tu? Moi je n'aime pas cet argent. La +source où on le prend me... (elle allait dire: me dégoûte, +elle se reprit:)... me répugne.</p> + +<p>—C'est celle où puisent tous les cercles; sois +sûre qu'il n'y a que les joueurs qui trouvent immoral +de payer un tant pour cent sur les sommes +qu'ils risquent; le public serait plutôt disposé à +trouver que ce tant pour cent n'est pas assez élevé.</p> + +<p>—Mais si tu allais devenir joueur toi-même! A +vivre avec les gens, on prend leurs défauts.</p> + +<p>—Moi, joueur! à mon âge! dit-il en riant. Quand +je n'ai qu'un souci, celui de vous gagner de l'argent, +j'irais m'exposer à en perdre! Tu ne crois pas ce +que tu dis.</p> + +<p>—Enfin, si tu étais trompé par ces gens: tout ce +monde qui vit par le jeu n'a pas bonne réputation.</p> + +<p>—Crois-tu que je n'aurai pas les yeux ouverts? +Je ne suis pas président à vie: le jour où je verrais +la plus petite irrégularité compromettante, si petite +qu'elle fût, je me retirerais!</p> + +<p>—Et si tu ne la vois pas?</p> + +<p>—As-tu le moyen de me donner cinquante mille +francs demain pour rembourser le vicomte? Non, +n'est-ce pas? As-tu, d'autre part, le moyen de me +faire gagner trente-six mille francs par an, que nous +pouvons mettre de côté? Non, n'est-ce pas? Eh bien! +alors, ne repoussons pas l'occasion qui se présente, +même si elle nous expose à un risque. Tu conviendras, +au moins, que ce risque est bien petit. A nous +deux, nous nous en garerons bien.</p> + +<p>Que dire de plus? C'était son instinct qui protestait, +et encore vaguement, sans avoir rien de précis +à opposer aux réponses de son mari. Elle ne pouvait +que subir le fait accompli,—au moins pour le moment. +Mais s'il promettait d'ouvrir les yeux, elle, de +son côté, se promettait de les ouvrir aussi.</p> + +<p>Auprès de Berthe, sa bonne nouvelle reçut, le lendemain +matin, un meilleur accueil.</p> + +<p>—Alors, cela assure notre mariage! s'écria-t-elle +quand il lui eut expliqué la situation.</p> + +<p>—Au moins cela l'avance-t-il.</p> + +<p>—Si tu savais comme je suis heureuse! Je peux +bien te dire maintenant que, depuis notre promenade +dans les bois du Thuit, je ne vis pas; plus je +trouvais Michel aimable et charmant, plus je reconnaissais +de qualités en lui, plus il me plaisait, plus +je... l'aimais, plus je me tourmentais, me désespérais, +en me disant que peut-être il faudrait renoncer +à lui. Alors, maintenant, nous allons nous voir librement, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Pas encore. Il faut ménager ta grand'mère et +la sienne. Mais voici une idée qui me vient et qui +va te consoler. Nous donnons une fête pour l'ouverture +de mon cercle. Tout Paris y sera. Tu y viendras +avec ta mère, et j'inviterai Michel.</p> + +<p>—Décidément, tu es le roi des pères!</p> + +<p>—Comme les rois doivent offrir des toilettes +royales à leurs filles, tu vas me dire quelle robe je +dois commander à madame Dupont.</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine d'en commander une; j'ai +ma robe de tulle rose que je n'ai mise qu'une fois: +elle me va très bien, elle suffira, puisque Michel ne +la connaît pas et... que ce sera pour lui que je m'habillerai.</p> + +<h4>IX</h4> + + +<p>Ç'avait été une grosse affaire de dresser le programme +de la fête que le <i>Grand International</i>, ou le +<i>Grand I</i>, comme on disait déjà en abrégeant son +nom, devait donner pour son ouverture.</p> + +<p>Il fallait quelque chose d'original, de neuf, de +brillant, surtout de tapageur qui frappât l'attention. +Et en un pareil sujet le neuf est difficile à trouver. +On a tant fait d'ouvertures de n'importe quoi, qui +devaient être tapageuses, que toutes les combinaisons, +même absurdes, ont été épuisées; il est terriblement +blasé sur ce genre de fêtes, le public parisien +et surtout le public boulevardier.</p> + +<p>Bagarry avait proposé un acte inédit de sa composition, +mondain, léger et piquant; Fastou avait +suggéré l'idée d'exposer quelques-unes de ses dernières +oeuvres; des pianistes avaient assiégé +Frédéric, Raphaëlle, M. de Cheylus et même Adeline; +des guitaristes espagnols s'étaient offerts; un +Américain célèbre dans son pays pour jouer des airs +variés en faisant craquer ses bottes s'était mis à la +disposition de Frédéric, qui avait refusé avec autant +d'indignation que de mépris: son cercle servir +à de pareilles exhibitions! C'était quelque chose +d'artistique, de distingué, de noble qu'il lui fallait, +en un mot, un programme caractéristique qui +montrât bien à tous dans quelle maison on se trouvait.</p> + +<p>Un moment il avait eu la pensée d'obtenir de son +beau-frère Faré un petit acte inédit, dont la représentation +eût été un «événement parisien»; mais +le beau-frère avait obstinément refusé, et ce qui +était plus indigne encore (le mot était de Raphaëlle), +la soeur elle-même n'avait pas voulu s'interposer +entre son frère et son mari pour amener celui-ci à +donner cet acte. Il avait eu beau prier, supplier, +s'indigner, se fâcher, invoquer la solidarité de la famille, +elle avait résisté aux prières comme aux +reproches et aux menaces:</p> + +<p>—De l'argent s'il t'en faut, oui, encore comme +autrefois; le nom de mon mari, jamais.</p> + +<p>—Ton mari ne peut-il pas m'aider, quand une +occasion se présente?</p> + +<p>—Non, quand elle se présente mal.</p> + +<p>—On dirait vraiment que M. Faré nous a fait un +honneur en entrant dans notre famille.</p> + +<p>—Au moins ferait-il honneur à votre maison de +jeu en lui donnant son nom, et c'est pour cela que +je ne le lui demanderai point.</p> + +<p>—Nous nous en passerons.</p> + +<p>Ils s'en passèrent en effet, mais, si le programme +manqua de cette attraction, il en eut d'autres: +d'abord un dîner pour les invités sérieux, ceux qui +devaient largement le payer en services rendus; +puis une soirée réunissant une élite de comédiens et +de chanteurs comme on n'en voit que dans les +grandes représentations à bénéfices, et à laquelle des +femmes seraient invitées, ce qui serait une originalité, +une innovation que l'influence du président ferait +tolérer,—pour une fois; enfin un souper. +Quand les nappes blanches auraient été remplacées +par des tapis verts et qu'il ne resterait plus que des +joueurs dans les salons, la vraie fête commencerait. +Adeline aurait voulu qu'on ne jouât point ce jour-là, +mais il avait dû céder aux réclamations de son comité: +tout le monde s'était mis contre lui, même +les honnêtes commerçants ses amis qui jusqu'à ce +jour n'avaient fait parti d'aucun cercle; et c'était +précisément ceux-là qui avaient montré le plus +d'empressement à jouir des plaisirs qu'ils pouvaient +enfin s'offrir en toute sécurité: ce ne serait pas chez +eux qu'il y aurait à observer son voisin pour voir +s'il ne triche pas.</p> + +<p>Le dîner était pour huit heures; dès sept heures +et demie les invités commençaient à monter le +grand escalier, si bien rempli de plantes vertes et +de camélias que le buste de la République, placé +dans sa niche, disparaissait sous le feuillage et +qu'il était impossible de distinguer si on avait devant +les yeux une tête de saint ou d'empereur romain. +Dans le vestibule, qui, par les dimensions, +était un véritable hall, se tenaient les valets de pied +en grande livrée: souliers à boucles d'argent, bas de +soie, habit à la française fleur de pêcher, galonné +d'argent. A tous les invités, le secrétaire remettait le +programme, et pour quelques-uns, à ce programme +il ajoutait discrètement une petite enveloppe contenant +quelques jetons de nacre: c'était une attention +délicate dont Raphaëlle avait suggéré l'idée; avec +quelques milliers de francs, on pouvait donner de la +gaieté au dîner... et, plus tard, de l'animation au +jeu.</p> + +<p>Dans le salon, les membres du comité recevaient +leurs hôtes, qu'ils ne connaissaient pas pour la plupart; +Adeline, adossé à la cheminée, souriant et +accueillant, avait près de lui le comte de Cheylus, +le général Epaminondas et l'ancien ambassadeur +qui, pour cette solennité, avaient cru devoir sortir +toutes leurs décorations: M. de Cheylus en était si +haut cravaté, qu'il se tenait raide comme s'il souffrait +d'un torticolis ou d'un lumbago.</p> + +<p>Le plus souvent, les dîners d'inauguration sont +écoeurants par leur banalité, mais celui du <i>Grand I</i> +était exquis, ayant été préparé dans les cuisines +mêmes du cercle par un chef de talent. Il importait, +en effet, au succès de l'entreprise, qu'on parlât de +la cuisine du <i>Grand I</i> et qu'on sût dans Paris qu'elle +était supérieure, de beaucoup supérieure, à celle que +pour le même prix on pouvait trouver ailleurs. Au +premier abord, une spéculation consistant à donner +pour deux francs cinquante, avec le vin, un déjeuner +qui en vaut cinq, et pour quatre francs un dîner qui +en vaut huit, peut paraître détestable; cependant +elle est en réalité excellente, bien qu'elle se traduise +par une allocation de vingt ou trente mille francs +au cuisinier. Parmi les gens qui fréquentent les +cercles, il en est qui savent compter, et qui se disent +que deux francs cinquante d'économie sur le déjeuner, +quatre francs sur le dîner, donnent deux +cents francs par mois, soit deux mille quatre cents +francs par an, ce qui en vaut vraiment la peine. Il +est vrai qu'ils pourraient se dire aussi qu'il n'est +peut-être pas très délicat de faire ce bénéfice; mais +sans doute ils n'y pensent pas: la cagnotte payera +ça. Et en effet elle le paye sans murmurer, car cette +perte de vingt ou trente mille francs sur la table est +une bonne affaire pour elle: c'est par le dîner que +bien des joueurs sont attirés et retenus; et c'est par +le déjeuner que plus d'une cagnotte a été sauvée +des justes sévérités de la police. Si bien fondées +que soient les plaintes contre un cercle, l'administration +y regarde à deux fois avant de le fermer, +quand son déjeuner est fréquenté par des gens +ayant un nom honorable: des commerçants, des +artistes, des médecins, des avocats qui levés +avant midi pour s'asseoir à la table du restaurant ne +sont pas des joueurs de profession; ceux-là font du +cercle ce qu'il doit être, un lieu de réunion; et ce +paratonnerre vaut plus qu'il ne coûte.</p> + +<p>La bonne chère d'un côté, de l'autre l'attention de +Raphaëlle, combinant leurs effets, le dîner fut très +gai, et l'on arriva à l'heure des toasts sans avoir +conscience du temps écoulé.</p> + +<p>Ce fut Adeline qui se leva le premier et porta la +santé des représentants de l'armée, de la diplomatie, +de la politique, des lettres, des arts, du commerce +et de l'industrie qu'il avait la fière satisfaction +de voir réunis autour de lui dans un but patriotique.</p> + +<p>A ce mot, plus d'un convive avait ouvert les +oreilles, ne se doutant guère qu'en mangeant ce bon +dîner, dans cette salle luxueuse, au milieu de ces +belles tentures et de ces fleurs, il concourait à un +but patriotique et accomplissait un devoir: vraiment +doux, le devoir du cimier de chevreuil, et +aussi celui du Château-yquem.</p> + +<p>Mais Adeline était trop absorbé dans son discours, +qu'il disait et ne lisait pas, pour rien voir; il continuait +et développait la pensée sur laquelle il vivait +depuis qu'il s'était décidé à demander l'autorisation +de son cercle, et sur ses lèvres voltigeaient les grands +mots de Paris-lumière, de ville de toutes les élégances +et de tous les génies, de relèvement de la +fortune publique par le luxe, de travail français, de +production nationale.</p> + +<p>Si les convives à l'intelligence alerte avaient été +un peu surpris d'entendre parler du devoir patriotique +qu'ils accomplissaient à cette table, ils ne le +furent pas moins quand ils comprirent que l'ouverture +de ce cercle n'avait pas d'autre but que de travailler +au relèvement de la fortune publique.</p> + +<p>—En voilà une bonne! murmura l'un d'eux.</p> + +<p>Mais les commentaires ne purent pas s'échanger; +Bunou-Bunou venait de se lever pour répondre au +président, et aussitôt le silence avait succédé aux +applaudissements: c'était un régal qu'un toast de +Bunou-Bunou, qui dépensait des trésors de lyrisme +dans ses rapports pour ériger une commune en chef-lieu +de canton, et dont le choix d'adjectifs étonnants +était affiché dans les bureaux des journaux.</p> + +<p>—Je parie deux louis que nous allons entendre la +fameuse phrase: «J'ignore si je m'abuse», dit un +journaliste parlementaire; qui tient mes deux louis?</p> + +<p>Mais personne ne lui répondit, et ce fut avec raison, +car le premier mot qui sortit de la bouche inspirée +du député fut précisément la fameuse phrase +qui planait sous la coupole du palais Bourbon:</p> + +<p>—Messieurs, j'ignore si je m'abuse....</p> + +<p>Le rire étouffa la reconnaissance de l'estomac, et +parmi ceux qui avaient déjà entendu cette phrase +célèbre, il y en eut plus d'un qui se cacha la figure +dans sa serviette; d'autres se fâchèrent et déclarèrent +qu'au lieu de les obliger à écouter ces jolies +choses, «on ferait bien mieux d'en tailler une +petite.»</p> + +<p>Heureusement les discours tournèrent court; il +fallait enlever les tables pour la soirée, et il n'y avait +pas de temps à perdre.</p> + +<p>En sortant de la salle à manger, Adeline se rendit +dans son cabinet, où il trouva sa femme et Berthe +qui venaient d'arriver avec Michel Debs.</p> + +<p>Ils étaient venus d'Elbeuf dans l'après-midi,—ce +qui avait donné à Michel et à Berthe la joie de se +trouver pendant trois heures dans le même compartiment +en face l'un de l'autre, les yeux dans les yeux,—et +ils n'avaient pas encore visité les salons du +cercle.</p> + +<p>—Voulez-vous offrir votre bras à ma fille? dit +Adeline à Michel; en attendant que la soirée commence, +nous ferons un tour dans les salons; il faut +que je vous montre <i>mon</i> cercle.</p> + +<p>C'était de la meilleure foi du monde qu'il disait +«mon cercle»: n'était-ce pas lui qui avait obtenu +l'autorisation de l'ouvrir, n'en était-il pas le président, +ne décidait-il pas des admissions, tout le +monde n'était-il pas chapeau bas devant lui: Frédéric +se tenait si discrètement à l'écart qu'il n'avait +pas paru au dîner; il se montrerait seulement à la +soirée, comme bien d'autres.</p> + +<p>Ils avaient commencé leur tour, Adeline donnant +le bras à sa femme, Michel conduisant Berthe; à +mesure qu'ils avançaient, l'impression n'était pas la +même chez la mère que chez la fille: madame Adeline +se montrait effrayée du luxe qu'elle voyait, Berthe +en était émerveillée; quant à Michel, il n'avait +d'yeux que pour Berthe, et s'il ne pouvait être toujours +tourné vers elle, il la regardait venir dans les +glaces, et par cela seul qu'il la voyait s'appuyer sur +son bras, il la sentait plus à lui: à la douceur du +contact de la main s'ajoutait le ravissement des +yeux: qu'elle était charmante dans sa toilette +rose!</p> + +<p>Ils arrivèrent à la salle de baccara, dont Adeline +ouvrit la porte, et ils se trouvèrent dans une grande +pièce, plus longue que large et très haute, puisque +de deux étages on en avait fait un seul en supprimant +le plancher; le plafond était à caissons dorés +et les murs étaient tendus de belles tapisseries tombant +sur des boiseries sombres.</p> + +<p>—Comment trouvez-vous ça? demanda Adeline +avec fierté.</p> + +<p>—On dirait une chapelle, répondit Berthe.</p> + +<p>En rentrant dans le grand salon, M. de Cheylus et +Frédéric vinrent au-devant d'eux, et les présentations +eurent lieu:</p> + +<p>—Mon cher président, on vous réclame, dit Frédéric; +si ces dames veulent bien m'accepter à votre +place, je vais les installer; je resterai avec elles pour +leur nommer vos invités; il faut bien qu'elles les +connaissent, puisqu'elles sont les maîtresses de la +maison.</p> + +<p>Et ce fut réellement en maîtresses de la maison +qu'il les traita: on ne pouvait être plus respectueux, +plus aimable, plus Mussidan; madame Adeline, qui +avait pour lui une répulsion instinctive, fut gagnée. +C'était vraiment l'homme que si souvent son mari +lui avait dépeint.</p> + +<p>Les salons s'emplirent «<i>et la fête commença</i>». +Comme le programme en avait été très habilement +composé, ce fut au milieu des applaudissements +qu'il s'exécuta; de tous côtés partaient des exclamations +enthousiastes, et les compliments accablaient +Adeline, qui ne savait à qui répondre, un peu grisé +de ce triomphe.</p> + +<p>Cependant tout le monde n'applaudissait point, et +dans les coins se manifestaient de sourdes protestations +et des impatiences.</p> + +<p>—Ça ne finira donc jamais, leur bête de fête?</p> + +<p>—On n'en taillera donc pas une petite?</p> + +<p>Si Raphaëlle avait été présente, elle aurait vu que, +parmi ces mécontents se trouvaient quelques-uns +de ceux à qui elle avait eu la prévenance de faire +remettre des jetons de nacre.</p> + +<p>Enfin la fête s'acheva, et le souper, bien que traînant +un peu en longueur, se termina aussi: les +invités peu à peu se retirèrent, au moins ceux qui +étaient venus avec leurs femmes.</p> + +<p>Quand il ne resta plus que des hommes, on envahit +la salle de baccara, et, quoiqu'elle fût vaste, on +s'y entassa si bien que ce fut à peine si ceux qui +s'étaient assis à la table purent remuer les coudes.</p> + +<p>—Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait; rien +ne va plus.</p> + +<p>Le lendemain, les journaux racontaient cette fête, +mais, ce qui valait mieux, le bruit se répandait dans +Paris, se colportait, se répétait qu'il y avait une +caisse sérieuse au nouveau cercle et qu'elle s'ouvrait +facilement.</p> + +<p>Le <i>Grand I</i> était fondé.</p> + + +<br><br> +<h3>TROISIÈME PARTIE</h3> +<br><br> + + +<h4>I</h4> + + +<p>Le <i>Grand I</i> n'était ouvert que depuis quelques +mois et déjà Adeline se demandait comment, pendant +tant d'années il avait pu vivre à Paris ailleurs +que dans un cercle.</p> + +<p>Elles avaient été si longues pour lui, si vides, si +mortellement ennuyeuses, les soirées qu'il passait à +tourner dans son petit appartement de la rue Tronchet, +ou à se promener mélancoliquement tout seul +autour de la Madeleine, allant du boulevard à la +gare Saint-Lazare et de la gare au boulevard en +gagnant ainsi l'heure de se coucher! Que de fois, en +entendant les sifflets des locomotives, avait-il eu la +tentation de monter l'escalier de la ligne de Rouen +et de s'asseoir dans le wagon qui l'emmènerait +jusqu'à Elbeuf! Il manquerait la séance du lendemain, +eh bien! tant pis, il se trouverait au moins, +parmi les siens; il embrasserait sa fille à son réveil; +quelle joie dans la vieille maison de l'impasse du +Glayeul! Là étaient la liberté, la gaieté, le repos; +Paris n'était qu'une prison où il faisait son temps, et +ce temps était si dur, si morne, que, plus d'une fois, +il avait pensé à se retirer de la politique pour vivre +tranquille à Elbeuf, dans sa famille, avec ses amis, +pendant la semaine surveillant sa fabrique, taillant +ses rosiers du Thuit le dimanche, heureux, l'esprit +occupé, le coeur rempli, entouré, enveloppé d'affection +et de tendresse, comme il avait besoin de +l'être.</p> + +<p>Mais du jour où le <i>Grand I</i> avait été ouvert, cette +existence monotone du provincial perdu dans Paris +avait changé: plus de soirées vides, plus de dîners +mélancoliques en tête à tête avec son verre, plus de +déjeuners hâtés au hasard des courses et des rendez-vous +d'affaires; il avait un chez lui, un nid chaud, +capitonné, luxueux, joyeux,—<i>son</i> cercle, où toutes +les mains se tendaient pour serrer la sienne, où les +sourires les plus engageants accueillaient son entrée, +où il était, pour tous «Monsieur le président.»</p> + +<p>A <i>sa</i> table, qui ne ressemblait en rien à celle des +restaurants médiocres qu'il avait jusque-là fréquentés +avec la prudente économie d'un provincial, il +était un vrai maître de maison; on l'écoutait, on le +consultait, on le traitait avec une déférence dont les +premiers jours il avait été un peu gêné, mais à laquelle +il n'avait pas tardé à si bien s'habituer que ce +n'était plus seulement pour les valets, empressés à +lui prendre son pardessus et son chapeau, qu'il était +«monsieur le président», il l'était devenu pour lui-même, +croyant à son titre, le prenant au sérieux, +s'imaginant «que c'était arrivé»; président! ne le +fût-on que de la Société des bons drilles, on est toujours +«Monsieur le président» pour quelqu'un et +conséquemment pour soi.</p> + +<p>Mais bien plus encore que les satisfactions de la +vanité, celles de la camaraderie et de l'amitié l'avaient +attaché à son cercle. En sortant de la Chambre +il n'était plus seul sur le pavé de Paris, comme pendant +si longtemps il l'avait été, il ne s'arrêtait plus +sur le pont de la Concorde pour regarder l'eau couler +en se demandant de quel côté il allait aller, à droite, +à gauche, sans but, au hasard.</p> + +<p>Il était rare que maintenant il sortît seul de la +Chambre, presque tous les soirs Bunou-Bunou l'accompagnait, +chargé d'un portefeuille bourré de +paperasses, et toujours régulièrement M. de Cheylus, +qui, mis à la porte par Raphaëlle le jour même où +elle n'avait plus eu besoin de lui, était heureux de +trouver au cercle un bon dîner qui ne lui coûtait +rien,—le <i>suif</i>.</p> + +<p>D'autres collègues aussi se joignaient à eux quelquefois, +invités par Adeline, ou bien s'invitant eux-mêmes, +quand ils étaient en disposition de s'offrir un +dîner meilleur et moins cher que dans n'importe +quel restaurant.</p> + +<p>—Je vais dîner avec vous.</p> + +<p>On partait en troupe, et par les Tuileries quand il +faisait beau, par les arcades de la rue de Rivoli +quand il pleuvait, on gagnait l'avenue de l'Opéra, en +causant amicalement. Lorsqu'à travers les glaces de +la porte à deux battants, le valet de service dans le +vestibule avait vu qui arrivait, il se hâtait d'ouvrir +en saluant bas, et par le grand escalier décoré de +fleurs en toute saison, Adeline faisait monter ses invités +devant lui; si quelqu'un, par déférence d'âge ou +pour autre raison, voulait lui céder le pas, il n'acceptait +jamais:</p> + +<p>—Passez donc, je vous prie, je suis chez moi.</p> + +<p>C'était chez lui qu'il recevait ses amis; c'était à +lui les valets qui dans le hall s'empressaient autour +de ses invités; à lui ces vitraux chauds aux yeux, ces +tableaux signés de noms célèbres.</p> + +<p>A vivre sous ces corniches dorées, à marcher sur +ces tapis doux aux pieds, à s'engourdir dans des +fauteuils savamment étudiés, à n'avoir qu'un signe +à faire pour être compris et obéi, il s'était vite laissé +gagner par le besoin de la vie facile et confortable +qui exerce un attrait si puissant sur certains habitués +des cercles qu'ils se trouvent mal à leur aise partout +ailleurs que dans leur cercle. Et pour lui cette attraction +avait été d'autant plus envahissante qu'il avait +toujours vécu au milieu d'une simplicité patriarcale: +point de tapis, point de vitraux à Elbeuf, et des domestiques +qui ne comprenaient pas à demi-mot.</p> + +<p>Mais ce qu'il n'avait jamais eu à Elbeuf, et ce +qu'il avait trouvé dans son cercle, c'était la conversation +facile et légère de <i>ses</i> dîners qui, en une heure, +lui apprenait la vie de Paris avec ses dessous, ses +scandales, ses histoires amusantes ou tragiques, ses +drôleries ou ses douleurs. Bien qu'habitué aux propos +graves et lourds de la province, qui partent de +rien pour arriver à rien, il aimait cependant la raillerie +fine et le mot vif, et quand il avait à sa table—ce +qui d'ailleurs, arrivait souvent—des gens d'esprit +à la langue aiguisée ou à la dent dure, aussi +capables d'inventer ce qu'ils ne savaient point que de +bien dire ce qu'ils répétaient, c'était pour lui un +régal de les écouter. Un jour celui-ci, le lendemain +celui-là, tous venaient lui donner leur représentation +sans qu'il eût à se déranger; il n'avait qu'à leur sourire, +qu'à les applaudir, ce qu'il faisait du reste avec +une amabilité pleine de bonhomie.</p> + +<p>Comme la nature l'avait doué de l'esprit de justice +en même temps que d'une âme reconnaissante, +il ne pouvait pas jouir de cette existence agréable +sans se dire que c'était à Frédéric qu'il la devait.</p> + +<p>Parfait le vicomte. Il avait rencontré en lui le collaborateur +le plus zélé en même temps que le plus +discret, deux qualités qui ordinairement s'excluent +l'une l'autre.</p> + +<p>Bien qu'il surveillât tout, bien qu'il fît tout, et ne +quittât guère le cercle, jamais Frédéric ne se mettait +en avant: Maurin, qui avait toujours le titre de +gérant, était, il est vrai, bien effacé, mais ce qui importait +à Adeline, c'était que lui, président, ne le +fût point; c'était que la gestion financière n'empiétât +point sur la direction morale, et, après dix mois +d'exercice, il se sentait aussi maître de cette direction +qu'au jour où, pour la première fois, il avait +pris la présidence.</p> + +<p>Pour les admissions, lui et son comité étaient +restés les maîtres absolus, et jamais le gérant n'avait +essayé de leur faire admettre des membres douteux, +comme il arrive dans tant de cercles, où le +souci de faire marcher la partie passe avant tout; et, +comme il devait arriver au <i>Grand I</i>, lui avait-on prédit +charitablement en l'avertissant de se bien tenir +de ce côté; mais ces cercles avaient pour gérant un +Maurin, non un vicomte de Mussidan!</p> + +<p>D'autre part, jamais il ne lui était venu à lui ni à +son comité des plaintes, ou simplement des réclamations, +tant la machine administrative fonctionnait +avec régularité.</p> + +<p>C'était bien le cercle modèle dont le vicomte avait +parlé dans leurs entretiens du soir sur les boulevards, +et que, grâce à la sévérité de sa surveillance, +ils avaient pu réaliser.</p> + +<p>—Où diable a-t-il appris l'administration? demandait +parfois Adeline en faisant son éloge aux +membres du comité.</p> + +<p>A quoi M. de Cheylus, feignant d'ignorer les liens +qui attachaient Raphaëlle à Frédéric et aussi la part +que celui-ci avait prise à son expulsion, répondait +qu'on ne fait bien que ce qu'on n'a pas appris à +faire; mais cette réponse, il l'accompagnait d'un sourire +railleur qui démentait ses paroles. Venant de +tout autre, ce sourire énigmatique eût inquiété +Adeline: chez M. de Cheylus il n'avait aucune importance; +c'était simplement la vengeance d'un... +battu.</p> + +<p>Et quand M. de Cheylus était absent, Adeline riait +avec les autres membres du comité de cette petite +traîtrise.</p> + +<p>—Il n'en prend pas son parti, le comte.</p> + +<p>—Dame! il y a de quoi!</p> + +<p>—J'ignore si je m'abuse, mais il me semble qu'à +la place de M. de Cheylus, au lieu d'en vouloir au +vicomte, je lui en saurais gré. Peut-être trouverez-vous +que ce que je dis là a l'air d'une naïveté; je +vous affirme que c'est profond.</p> + +<p>Cependant, devant la persistance du sourire de +M. de Cheylus, Adeline, par excès de conscience +plutôt que par curiosité, avait voulu savoir ce qu'il +cachait, mais inutilement; M. de Cheylus n'avait +rien répondu aux questions les plus pressantes; il +n'avait rien voulu dire de plus que ce qu'il avait +dit; il ne savait rien de plus sur le compte de «ce +jeune homme» que ce que tout le monde savait.</p> + +<p>Adeline eût eu le plus léger soupçon sur Frédéric +qu'il eût cherché, au delà de ces sourires et de ces +propos vagues, mais comment pouvait-il en avoir +quand chaque jour se renouvelait sous ses yeux la +preuve que le <i>Grand I</i> était le modèle des cercles?</p> + +<p>On sait que l'été fait le vide dans les cercles +comme dans les théâtres: avec la chaleur, la vie +mondaine de Paris s'endort: on est à Trouville, à +Dieppe, «en déplacement de sport ou de villégiature»; +plus tard on chasse, on ne va pas à son cercle, +et plus ce cercle est d'un rang élevé, plus il est +abandonné par ses membres. Cependant tous ces +membres ne restent pas sans venir à Paris pendant +cinq ou six mois, et ceux qui n'y sont pas ramenés +pour une raison quelconque de sentiment ou d'affaires, +le traversent en se rendant du nord dans le +midi, ou de l'est dans l'ouest. Où passer ses soirées? +au théâtre? ils sont fermés; à son cercle! la partie y +est morte faute de combattants. Ne pourrait-on donc +pas en tailler une? Il y a longtemps qu'on n'a pas +joué; les doigts vous démangent. Si alors on entend +parler d'un cercle où la partie a gardé un peu d'entrain, +on y court; qu'il soit de second ou de troisième +ordre, qu'importe, puisqu'on n'y entre qu'en +passant? deux parrains vous présentent, et l'on +s'assied à la table du baccara.</p> + +<p>C'était ainsi que, pendant la belle saison, alors +que les autres cercles chômaient, Adeline avait eu +la satisfaction de voir venir au <i>Grand I</i> les membres +les plus connus des grands cercles. Frédéric ne manquait +pas d'en faire la remarque, sans y insister plus +qu'il ne fallait, d'ailleurs.</p> + +<p>—Vous voyez comme on vient à nous.</p> + +<p>Adeline était ébloui par les noms des ducs, des +princes, des marquis qui défilaient sur les lèvres de +son gérant, et quand il allait à Elbeuf il ne manquait +pas de les répéter à sa femme.</p> + +<p>—Tu vois comme on vient chez nous: nous +sommes un centre, un terrain neutre, celui de la +fusion, le trait d'union entre la France qui travaille +et la France qui s'amuse, entre la bourgeoisie républicaine +et le monde élégant.</p> + +<p>Mais cela ne rassurait point madame Adeline; ce +qu'elle voyait de plus clair, c'est que son mari venait +moins souvent à Elbeuf; c'est que, quand il était +chez lui, il ne se montrait plus aussi sensible qu'autrefois +aux joies du foyer, rudoyant ses domestiques, +boudant sa cuisine, blaguant son vieux mobilier +qui, pour la première fois depuis quarante ans, +lui semblait aussi peu confortable que ridicule.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<p>Si grande que fût la satisfaction d'Adeline, elle +n'était pourtant pas sans mélange.</p> + +<p>Quand il se disait que Son Altesse le prince de... +le duc de..., le marquis de..., étaient venus perdre +quelques milliers de francs chez lui, il éprouvait un +sentiment de vanité dont il ne pouvait se défendre; +et quand il se disait aussi que le cercle qu'il présidait +servait de trait d'union entre la bourgeoisie +républicaine et le monde élégant, c'était un sentiment +de juste fierté qui le portait et auquel il +pouvait s'abandonner franchement, avec la conscience +du devoir accompli.</p> + +<p>Mais quand, d'autre part, il se disait qu'il devait +près de cinquante mille francs à la caisse de <i>son</i> +cercle, qui n'était pas <i>sa</i> caisse, par malheur, c'était +un sentiment de honte qui l'anéantissait.</p> + +<p>Comment avait-il pu se laisser entraîner à jouer?</p> + +<p>C'était avec bonne foi, avec conviction qu'il avait +rassuré sa femme lorsqu'elle avait manifesté la +crainte qu'il ne devînt joueur.</p> + +<p>—Moi, joueur!</p> + +<p>Il se croyait alors d'autant plus sûrement à l'abri, +qu'il avait joué dans sa jeunesse et que par expérience +il connaissait les dangers du jeu.</p> + +<p>Ce n'est pas quand on a été entraîné une première +fois et qu'on a eu la chance de se sauver, qu'on se +laisse prendre une seconde. A vingt ans on a une +faiblesse et une ignorance, des emportements et des +vaillances qu'on n'a plus à cinquante après avoir +appris la vie.</p> + +<p>Qu'il eût joué et perdu de grosses sommes en +voyageant en Allemagne, il y avait eu alors toutes +sortes de raisons et même d'excuses à sa faiblesse: +sa maîtresse était joueuse; les casinos étaient devant +lui avec leurs portes ouvertes et leurs tentations; +l'argent qu'il risquait et qu'il n'avait point eu la +peine de gagner ne lui coûtait rien, pas même un +regret bien profond s'il le perdait, puisque cette +perte était légère pour la fortune de ses parents.</p> + +<p>Dans ces conditions, il avait pu jouer. Sa faute +était simplement celle d'un jeune homme riche, d'un +fils de famille qui s'amuse, sans faire grand +mal à personne, ni à sa famille, ni à lui-même; +ç'avait été une épreuve salutaire; s'il était entré +dans la fournaise, il s'y était bronzé, et si complètement +que depuis vingt-cinq ans il n'avait plus joué. +Pourquoi eût-il joué? Il n'avait jamais eu le goût +des cartes; s'asseoir pendant des heures devant un +tapis vert, sous la lumière d'une lampe, rester immobile, +ne pas parler, l'ennuyait; il était assez +riche pour que l'argent gagné au jeu ne lui donnât +aucun plaisir, et il ne l'était pas assez pour que +celui perdu ne lui fût pas une cause de regret et de +remords. Pendant vingt ans il n'avait cessé de répéter +cette maxime aux jeunes gens qu'il voyait +jouer:</p> + +<p>—Que faites-vous là, jeunes fous? Voulez-vous +bien vous sauver? Amusez-vous tant que vous voudrez, +ne jouez pas.</p> + +<p>Et voilà que lui, vieux fou, avait fait ce qu'il reprochait +aux autres.</p> + +<p>Comme il était sincère, pourtant, dans ses remontrances; +comme il les trouvait misérables, ceux qui +succombaient à la passion du jeu!</p> + +<p>Encore ceux-là étaient-ils jusqu'à un point excusables, +puisqu'ils étaient des passionnés, c'est-à-dire +des êtres inconscients et par là des irresponsables; +mais lui, quand pour la première fois il +s'était assis à la table de baccara de son cercle, il +n'avait pas été poussé par la main irrésistible de la +passion.</p> + +<p>C'était même cette absence de passion pour le jeu, +cette certitude que les cartes l'ennuyaient acquise +dans sa première jeunesse, et confirmée pendant plus +de vingt-cinq ans par une abstention absolue, qui +lui avaient inspiré une complète sécurité lorsqu'il +avait discuté dans sa conscience la question de savoir +s'il accepterait ou s'il refuserait les propositions +de Frédéric.</p> + +<p>Qu'il se décidât, et il était assuré à l'avance de +n'avoir rien à craindre pour lui-même: on ne devient +pas joueur parce qu'on vit au milieu des joueurs et +qu'on voit jouer; le jeu n'est pas une maladie contagieuse +qui se gagne par les yeux, alors surtout qu'on +plaint ou qu'on méprise ceux qui ont le malheur +d'en être infectés.</p> + +<p>Comme ces fiévreux et ces agités lui paraissaient +ridicules ou pitoyables: sur leurs visages convulsés, +rouges ou pâles, selon le tempérament, dans leurs +mouvements saccadés, dans leurs regards ivres de +joie ou navrés de douleur, dans leur exaltation ou +leur anéantissement, il s'amusait à suivre les sensations +par lesquelles ils passaient.</p> + +<p>Et avec la satisfaction égoïste de celui qui, du +rivage, jouit de l'horreur d'une tempête, il se disait +qu'heureusement pour lui il était à l'abri de ce +danger.</p> + +<p>—Qu'irait-il faire dans cette galère?</p> + +<p>Mais comme l'égoïsme justement ne faisait pas +du tout le fond de sa nature, comme il était au contraire +bonhomme, et compatissait d'un coeur sensible +à la douleur et au malheur, plus d'une fois il +avait cru devoir adresser des avertissements à quelques-uns +de ceux qui, pour une raison ou pour une +autre, l'intéressaient plus particulièrement.</p> + +<p>Et dans les premiers temps, amicalement, cordialement, +en leur prenant le bras et en le passant sous +le sien comme on fait avec un camarade, il leur +avait dit ce qu'il croyait propre à leur ouvrir les +yeux, les grondant, les chapitrant. Quelquefois même, +dans des cas graves, il les avait fait comparaître +dans son cabinet de président, et là, entre quatre +yeux, il les avait sérieusement avertis: «Vous jouez +trop gros jeu, mon jeune ami, et, permettez-moi de +vous le dire, un jeu qui n'est pas en rapport avec +vos ressources.»</p> + +<p>Mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour +reconnaître que ses discours les plus affectueux +étaient aussi peu efficaces que les semonces les plus +vertes; tendres ou dures, ses paroles ne produisaient +aucun effet.</p> + +<p>Alors il avait renoncé aux discours, avec regret il +est vrai, mais enfin il y avait renoncé, n'étant point +homme à persister dans une tâche dont il reconnaissait +lui-même l'inutilité.</p> + +<p>—Ils sont trop bêtes! s'était-il dit.</p> + +<p>Mais pour ne plus faire le Mentor, il ne renoncerait +pas à faire le président: c'était lui qui avait la +charge de l'honneur de son cercle, et l'honneur du +<i>Grand I</i> était que le jeu y fût contenu dans des limites +raisonnables.</p> + +<p>Il veillerait à cela; il protégerait les joueurs malgré +eux et contre eux: son cercle ne deviendrait pas +un tripot.</p> + +<p>Alors on l'avait vu rester tard au cercle et quelquefois +même y passer la plus grande partie de la +nuit: continuellement il circulait dans les salons, +rôdant autour des tables, regardant le jeu comme +s'il avait eu mission de le surveiller; parfois, on l'apercevait +endormi dans un fauteuil, surpris par la fatigue; +mais, aussitôt qu'il s'éveillait, il reprenait ses +promenades en cherchant à savoir ce qui s'était +passé pendant qu'il sommeillait.</p> + +<p>Plus d'une fois il était arrivé que pendant qu'il +se tenait debout, les mains dans ses poches à côté +de la table de baccara, un joueur lui avait dit:</p> + +<p>—Et vous, mon président, n'en taillez-vous donc +pas une?</p> + +<p>Et alors il avait répondu en haussant les épaules</p> + +<p>—Le baccara! mais c'est à peine si je sais les +règles de ce jeu, si simples cependant.</p> + +<p>—C'est si facile.</p> + +<p>—Plus facile qu'amusant: il y a des présidents +dont c'est la force de ne pas toucher une carte... et je +suis de ceux-là.</p> + +<p>Jusqu'alors Frédéric, qui avait assisté aux tentatives +que son président faisait pour détourner du jeu +quelques jeunes joueurs, n'était jamais intervenu +entre eux et lui, bien que cette campagne ne fût pas +du tout pour lui plaire, puisqu'elle ne tendait à rien +moins qu'à diminuer les produits de la cagnotte: il +importait de le ménager, et d'ailleurs les probabilités +n'étaient pas pour qu'il réussît dans ces tentatives. +Qui a jamais empêché un joueur de jouer? c'était +ce qu'il avait pu répondre à Raphaëlle furieuse +contre Adeline.—Laissons-le faire, laissons le dire; +cela n'est pas bien dangereux, et, d'autre part, cela +peut nous être utile; il est bon qu'on sache dans +Paris que le président du <i>Grand I</i> éloigne les joueurs +au lieu de les attirer; ça vous pose bien.—Et s'il +les détourne?—Je te promets qu'il n'en détournera +pas un seul, tandis qu'il détournera peut-être quelqu'un +que nous avons intérêt à éloigner de chez nous.—Le +préfet de police?—C'est toi qui l'as nommé; +comment veux-tu qu'on prenne jamais un arrêté de +fermeture contre un cercle où le jeu est combattu +par son président?—Ce n'est pas en discourant +contre le jeu qu'il arrivera à jouer lui-même, et tu sais +bien que nous ne le tiendrons que quand il sera +endetté à la caisse; jusque-là j'ai peur qu'il ne nous +manque dans la main; qui mettrions-nous à sa +place?—Sois tranquille, il jouera, et il s'endettera... +peut-être plus que tu ne voudras.—Pousse-le.</p> + +<p>Le jour où Adeline s'était félicité de ne pas toucher +aux cartes, Frédéric, cédant comme toujours à +l'impulsion de Raphaëlle, avait relevé ce mot:</p> + +<p>—Croyez-vous, mon cher président, dit-il de son +ton le plus doux et avec ses manières les plus insinuantes, +que l'homme qui a le plus d'influence sur +un joueur soit celui qui ne joue pas lui-même? +Savez-vous ce que j'ai entendu dire à un de ceux que +vous avez dernièrement catéchisés—je vous demande +la permission de ne pas le nommer—c'est +que vous n'entendez rien au jeu.</p> + +<p>—C'est parfaitement vrai.</p> + +<p>—Très bien; mais vous comprenez que cela enlève +beaucoup d'autorité à vos paroles; on ne voit dans +votre intervention qu'une opposition systématique; +ce n'est point pour celui qui joue que vous prenez +parti, c'est contre le jeu lui-même; c'est de la théorie, +ce n'est pas de la sympathie.</p> + +<p>—J'ai joué autrefois.</p> + +<p>—Alors il est bien étonnant que vous ne vous +soyez pas remis au jeu; qui a joué jouera....</p> + +<p>—Jamais de la vie.</p> + +<p>—... Ce qui est aussi vrai que: qui a bu boira. +Enfin je n'insiste pas; je dis seulement que vos paroles +auraient plus d'influence si on voyait en vous +un ami au lieu de voir un adversaire.</p> + +<p>En effet, il n'insista pas, laissant au temps et à la +réflexion le soin d'achever ce qu'il avait commencé: +il connaissait son Adeline et savait avec quelle +sûreté germait le grain qu'on semait en lui.</p> + +<p>Avec l'expérience qu'il avait du monde et des +choses du jeu, il savait combien sont rares les guérisons +radicales chez les joueurs, et combien, au contraire, +sont fréquentes les rechutes: que d'anciens +joueurs qui étaient restés dix ans, vingt ans +sans jouer, retournaient au jeu dans leur âge mur, +alors que toute passion semblait morte en eux et que +celle-là se réveillait d'autant plus forte qu'elle était +seule désormais!</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<p>Autrefois Adeline eût ri de cet axiome: «qui a +joué jouera», comme de tant d'autres qu'on répète +sans trop savoir pourquoi, parce qu'ils sont monnaie +courante, par habitude, sans y attacher la +moindre importance, mais à cette heure il en était +jusqu'à un certain point frappé.</p> + +<p>Qui avait formulé ce proverbe? l'expérience évidemment, +et comme les proverbes vont rarement +seuls, il lui en était venu un autre qui s'imposait, +dans les circonstances particulières où il se trouvait, +et celui-là c'était «qu'il n'y a pas de fumée sans +feu»; pour que l'expérience populaire se fût formulée +en cette petite phrase: «qui a joué jouera», +il fallait que bien des faits lui eussent donné naissance.</p> + +<p>Il avait fait son examen de conscience bravement, +loyalement, en homme qui veut lire en soi, et il +avait vu que, depuis quelque temps, il suivait le jeu +avec une curiosité qu'il n'avait pas aux premiers +jours de l'ouverture de son cercle.</p> + +<p>S'ils étaient encore coupables, les joueurs, ils n'étaient +plus ridicules: il les comprenait, et admettait +maintenant qu'on se passionnât pour ces luttes à +coups de cartes, qui se passent en quelques minutes, +et peuvent avoir pour résultat la ruine ou la fortune. +Il en avait vu de ces ruines et de ces fortunes subites, +et il en avait suivi les phases avec émotion—avec +cette sympathie dont parlait Frédéric.</p> + +<p>C'était un symptôme, cela.</p> + +<p>En fallait-il conclure que, parce qu'il s'intéressait +maintenant au jeu, il allait prendre les cartes lui-même.</p> + +<p>Il ne le croyait pas, il se défendait de le croire, +mais enfin il n'en était pas moins vrai qu'il y avait +là quelque chose de caractéristique, ce serait mensonge +et hypocrisie de ne pas en convenir.</p> + +<p>Quand il avait vu des joueurs changer leurs jetons +et leurs plaques à la caisse contre cent ou cent cinquante +mille francs de billets de banque, il n'avait +pas pu se défendre contre un certain sentiment +d'envie et ne pas se dire que c'était de l'argent facilement, +agréablement gagné en quelques heures.</p> + +<p>De là à se dire que si cette bonne aubaine lui arrivait, +elle serait la bienvenue, il n'y avait pas loin, et +ce petit pas il l'avait franchi.</p> + +<p>Le jeu a cela de bon qu'il n'exige pas un talent +particulier pour y réussir, un long apprentissage, au +moins dans le baccara, le gain comme la perte sont +affaire de hasard, de chance personnelle: il y a des +gens qui ont cette chance, et ils gagnent; il y en a qui +ne l'ont pas, et ils perdent, voilà tout. Quand il était +tout jeune, et qu'il jouait des billes à pair ou non +avec ses camarades, il avait une chance constante, +cela était un fait. Plus tard, pendant son voyage en +Allemagne, lorsqu'il était entré à Bade dans la salle +de la roulette, il avait mis un louis sur le 24, qui +était le chiffre de son âge, et le 24 était sorti. A +Hombourg, il avait en riant avec sa maîtresse recommencé +la même expérience, et le 24 était sorti +encore. Deux numéros pleins sortant ainsi exprès +pour lui, à son appel pour ainsi dire, cela n'était-il +pas particulier et ne constituait-il pas une chance +personnelle? A la vérité, elle n'avait pas continué, et +il avait perdu à la roulette et au trente et quarante +plus, beaucoup plus que les soixante-douze +louis qu'il avait tout d'abord gagnés. Mais cette +perte n'était pas, semblait-il, caractéristique, comme +son gain, et elle ne prouvait nullement qu'à un moment +donné il n'avait pas eu la chance—une chance +providentielle. S'use-t-elle? Quand on l'a eue et qu'on +l'a égarée, ne revient-elle pas? C'étaient là des questions +qu'il n'avait pas songé à examiner, puisqu'il +avait renoncé au jeu pendant de longues années, +mais qui maintenant lui revenaient.</p> + +<p>Comme cela arrangerait ses affaires si, en quelques +coups de cartes, il gagnait deux cent mille francs: +quelle joie pour Berthe, car ils seraient pour elle; et +s'il est vrai, comme on le dit, que la chance est aux +jeunes, ne serait-ce pas la chance de Berthe qui réglerait +cette partie qu'il ne jouerait pas pour lui-même? +En somme, il y a une justice supérieure qui dirige les +choses et les destinées en ce monde, et cette justice +ne pouvait pas permettre qu'une bonne et brave fille +comme Berthe, qui n'avait jamais fait que du bien, +fût malheureuse.</p> + +<p>Il avait alors été frappé d'une remarque qui, jusqu'à +ce jour, ne s'était pas présentée à son esprit. +C'est que celui qui a de la fortune ou qui gagne largement, +sûrement, ce qui est nécessaire à ses besoins, +ne considère pas le jeu au même point de vue +que celui qui est gêné et qui, quoi qu'il fasse, se retrouve +toujours devant un trou. Les gains du jeu eussent +été de peu d'intérêt pour lui quand il possédait +sa fortune héréditaire qu'augmentaient tous les ans +les bénéfices de sa maison de commerce, tandis que +maintenant que cette fortune avait disparu et que sa +maison ne donnait plus de bénéfices, ces gains arriveraient +bien à propos pour combler le trou qu'il +voyait sans cesse devant lui.</p> + +<p>Et de temps en temps, pendant que ce travail se +faisait en lui, retentissait à son oreille la phrase qu'il +était habitué à entendre:</p> + +<p>—Eh bien, mon président, vous ne jouez jamais!—Quel +beau banquier vous feriez!</p> + +<p>Le beau banquier est celui qui gagne sans que sa +physionomie riante, ses gestes désordonnés, ses +éclats de voix insultent au malheur des pontes, et +qui, quand il a neuf en main, ne s'amuse pas à +étudier longuement son point pour torturer à l'avance +ceux que dans quelques secondes il va saigner +à blanc.</p> + +<p>Et, bien qu'il ne fût pas vaniteux, Adeline était +flatté qu'on ne crût pas, que, s'il jouait, il serait un +de ces pauvres diables de pontes qui viennent misérablement +au cercle pour jouer la <i>matérielle</i>, c'est-à-dire +tâcher de gagner quelques louis qu'il leur faut +pour la vie au jour le jour; recommençant le lendemain +ce qu'ils ont fait la veille, attelés à ce labeur +aussi dur que n'importe quel travail et qui, en usant +les nerfs par une tension constante, conduit au gâtisme +ceux qui le continuent longtemps.—Banquier +et beau banquier même, certainement il le serait... +s'il voulait, mais il ne voulait pas l'être, pas plus que +ponte d'ailleurs.</p> + +<p>Quand Raphaëlle avait fondé <i>son</i> cercle, car dans +l'intimité elle disait <i>son</i> cercle, comme Frédéric et +Adeline le disaient eux-mêmes, elle aurait voulu +être la seule à mettre de l'argent dans l'affaire, de +manière à toucher seule les bénéfices. Malheureusement +cela lui avait été impossible, et elle avait dû +accepter de ses amis ce qui lui manquait, ou plutôt +d'un ami de Frédéric, son ancien patron, le vieux +Barthelasse. Brûlé partout, aussi bien comme joueur; +que comme directeur de cercle, Barthelasse en +était réduit dans sa vieillesse, ce qui était un +grand chagrin pour lui—à faire valoir par les +mains des autres la fortune que quarante années de +travail lui avaient acquise—c'était lui qui disait +travail. Au lieu d'apporter son argent à Raphaëlle, +il aurait voulu, lui, être le chef de partie du cercle, +c'est-à-dire le caissier prêteur auquel le joueur décavé +fait des emprunts pour continuer de jouer. Mais +Raphaëlle n'avait pas été assez naïve pour accepter +cette combinaison, qui met dans la poche du chef de +partie, le plus net des bénéfices qu'on peut faire dans +un cercle. C'était elle qui voulait être chef de partie, +et en acceptant l'argent de Barthelasse, elle ne +consentait à accorder à celui-ci qu'une part proportionnelle +à son apport. Ils s'étaient fortement querellés +sur ce point, ils s'étaient non moins fortement +injuriés, puis ils avaient fini par s'entendre et s'associer; +un homme leur appartenant remplirait ce rôle +de chef de partie en prêtant non son argent, mais le +leur à elle et à lui, et à eux deux ils se partageraient +les bénéfices.</p> + +<p>Pour surveiller cette opération des plus délicates, +puisqu'il s'agit d'accorder ou de refuser de grosses +sommes par oui ou par non, et instantanément, sans +avoir le temps d'étudier la solvabilité et l'honnêteté de +l'emprunteur, Barthelasse ne quittait pas le cercle +tant qu'on y jouait. Et, par les salons, on le voyait +rouler ses larges épaules d'ancien lutteur. Que faisait-il +là, on n'en savait trop rien; il semblait être un +surveillant aux fonctions assez mal définies. Mais +qu'un emprunteur s'adressât à Auguste, le chef de +partie, Barthelasse survenait, et, à distance, sans en +avoir l'air, d'un signe convenu, il disait lui-même le +oui ou le non, que le chef de partie répétait.</p> + +<p>Plusieurs fois, se trouvant seul avec Adeline—car, +en public, il ne se permettait pas de lui adresser +la parole—il lui avait dit le mot que tout le monde +répétait: «Vous ne jouez pas, monsieur le président?» +mais sans jamais insister; un jour, cependant, +qu'Adeline répondit à cette invite par un sourire, +il alla plus loin:</p> + +<p>—Mais un <i>présidint</i> qui ne touche jamais aux +cartes dans son cercle, dit-il avec son accent provençal +le plus pur, c'est un pâtissier qui ne mange jamais +de ses gâteaux.—Et pourquoi? se dit-on.—Je +vous le demande? Alors il s'en trouve qui disent: +«C'est qu'ils sont empoisonnés.» D'autres: «C'est +qu'ils sont faits <i>malpropremint</i>.»</p> + +<p>Adeline se répéta ce «malproprement» plus d'une +fois. Etait-il possible qu'on crût dans le monde qu'à +son cercle il se passait des choses malpropres? Evidemment +son abstention systématique pouvait +être mal interprétée. De même pouvaient être +mal interprétés aussi ses discours contre le jeu; +ne pouvait-on pas se dire que s'il ne jouait pas lui-même, +et s'il cherchait à détourner du jeu ceux à +qui il s'intéressait, c'était parce qu'il savait que dans +<i>son</i> cercle on ne jouait pas loyalement?</p> + +<p>Mais alors?</p> + +<p>Justement cette intervention de Barthelasse avait eu +lieu au moment où il venait d'être fortement ébranlé +par une partie qui s'était jouée sous ses yeux: un +commerçant de ses amis, qu'il savait gêné dans ses +affaires et plus près de la faillite que de la fortune, avait +gagné deux cent mille francs qui le sauvaient. Et en +présence de cette veine heureuse Adeline s'était tout +naturellement demandé si elle n'aurait pas pu être +pour lui. Qu'il prît la banque à la place de son ami, +et il gagnait ces deux cent mille francs. Puisque la +fortune avait eu des yeux cette nuit-là, elle aurait +aussi bien pu en avoir pour lui que pour son +ami.</p> + +<p>Mais était-ce bien la fortune? Si l'on voit la main +de la fatalité dans un injuste malheur, ne peut-on +pas voir celle de la Providence dans un bonheur +mérité?</p> + +<p>On va vite sur cette pente: de là à se dire qu'il +était vraiment trop timide en ne tentant pas la +chance, il n'y avait pas loin.</p> + +<p>Il ne s'agissait pas de devenir joueur comme il en +voyait tant, qui ne vivaient que par le jeu et pour le +jeu.</p> + +<p>Il s'agissait simplement de tenter la chance une +fois.</p> + +<p>Il ne serait pas ruiné parce qu'il aurait perdu quelques +milliers de francs; avec le calme et la raison +qui étaient son caractère même, il n'y avait pas à +craindre qu'il se laissât entraîner au delà du chiffre +qu'à l'avance il se serait décidé de risquer; à la +vérité ce serait une perte, mais enfin elle n'irait pas +loin.</p> + +<p>Tandis que, si la chance le favorisait comme cela +pouvait arriver, comme il lui semblait juste que cela +arrivât, son gain pouvait être considérable.</p> + +<p>Et, gain ou perte, il s'en tiendrait là: un homme +comme lui ne s'emballe pas; il se connaissait bien.</p> + +<p>Il jouerait donc,—une fois, rien qu'une fois, et +après ce serait fini: on n'est pas joueur parce qu'on +prend un billet de loterie.</p> + +<p>Cependant, cette résolution arrêtée, il ne la mit pas +tout de suite à exécution, et il passa bien des heures autour +de la table de baccara, se disant que ce serait +pour ce soir-là, sans que ce fût jamais pour ce soir-là.</p> + +<p>Enfin, un soir que la partie languissait en attendant +la sortie des théâtres et que le croupier venait de prononcer +la phrase sacramentelle:</p> + +<p>—Qui prend la banque?</p> + +<p>Il se décida à quitter la place où il semblait cloué, +et, s'avançant vers la table:</p> + +<p>—Moi, dit-il.</p> + + + + +<h4>IV</h4> + + +<p>—Le président prend la banque!</p> + +<p>C'était le cri qui instantanément avait couru dans +tout le cercle.</p> + +<p>Même dans les salons des jeux de commerce, les +joueurs de whist et d'écarté, les joueurs de billard +aussi, de tric-trac, même d'échecs, avaient quitté +leur partie pour voir cette curiosité: le président +taillant une banque; éveillés par ce brouhaha, ceux +qui sommeillaient dans le salon de lecture ou çà et +là dans les coins sombres, avaient suivi le courant +qui se dirigeait vers la salle de baccara:</p> + +<p>—Auguste, six mille.</p> + +<p>A cette demande de son président, Auguste, le +chef de partie, sans même consulter Barthelasse du +regard, ce qui ne lui était jamais arrivé, s'était empressé +d'apporter en jetons et en plaques sur un +plateau les six mille francs, et respectueusement, +religieusement, avec une génuflexion de sacristain +devant l'autel, il les avait déposés sur la table.</p> + +<p>C'était chose tellement extraordinaire, tellement +stupéfiante de voir «M. le président» tailler une +banque, que Julien le croupier oubliait de presser la +marche de la partie. Il attendait qu'autour de la +table chacun eût trouvé sa place, ce qui était difficile, +car ceux qui occupaient déjà des sièges n'avaient +eu garde de les abandonner.</p> + +<p>Dans cette salle ordinairement silencieuse où +sous ce haut plafond régnait toujours une sorte de +recueillement comme dans une église ou un tribunal, +s'était élevé un brouhaha tout à fait insolite.</p> + +<p>Cependant Adeline s'était assis sur sa chaise de +banquier, un peu surpris de se trouver si élevé au-dessus +des pontes assis autour de la table; son coeur +battait fort, et il regardait autour de lui vaguement, +sans trop voir, car c'était au delà de cette table qu'étaient +son esprit et sa pensée.</p> + +<p>En attendant que le jeu commençât, un de ceux +qui se tenaient à côté de sa chaise se pencha sur son +épaule, et d'une voix moqueuse:</p> + +<p>—Tenez-vous bien, mon président, la lutte sera +terrible: Frimaux revient de l'Odéon.</p> + +<p>Un éclat de rire courut autour de la table et tous +les yeux s'arrêtèrent sur un joueur assis à côté du +croupier et qui n'était autre que Frimaux, le plus +grand féticheur du cercle. Au théâtre, où il avait fait +représenter quelques pièces avec des fortunes +diverses, des chutes écrasantes ou de solides succès, +selon les hasards de la collaboration, Frimaux n'avait +qu'un souci: donner ses premières un vendredi +ou tout au moins un 13. Au cercle, où régulièrement +il passait quatre heures par jour, du 1er janvier au +31 décembre, pour gagner sa pauvre existence à la +sueur de son front, comme il le disait lui-même, +c'est-à-dire les quatre ou cinq louis nécessaires à sa +vie—la matérielle—il ne jouait que dans certaines +circonstances particulières qui devaient lui donner +la veine: pendant trois mois il avait été convaincu +qu'il ne pouvait gagner que s'il tournait le dos à +l'avenue de l'Opéra: toutes les fois qu'il lui faisait +face, il tirait des <i>bûches</i>, c'était fatal; maintenant il +ne gagnait que quand il revenait de l'Odéon; aussi +tous les soirs après son dîner descendait-il des hauteurs +des Batignolles où il demeurait pour s'en aller +à l'Odéon, dont il faisait sept fois le tour en monologuant +comme un personnage de l'ancien répertoire: +«J'aurai la veine ce soir»; puis il revenait au +<i>Grand I</i>, où pendant quatre heures il restait inébranlable +dans sa foi, malgré la déveine qui souvent +s'acharnait sur lui, trouvant toujours les raisons les +plus sérieuses pour se l'expliquer sans jamais +ébranler sa confiance en son fétiche, aussi solide que +les pierres mêmes de l'Odéon. Pour tout le reste +parfaitement incrédule d'ailleurs, sans foi ni loi, se +moquant de Dieu comme du diable, et ne croyant +même pas à sa paternité, bien que madame Frimaux +fût la plus honnête femme du monde.</p> + +<p>—Parfaitement, dit Frimaux d'un ton sec, car il +n'aimait pas qu'on se moquât de lui.</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin de le dire, ça se voit.</p> + +<p>En effet, Frimaux, qui pour son pieux pèlerinage +ne prenait jamais de voiture—le fiacre n'est pas +mascotte—était crotté comme un chien.</p> + +<p>Cependant peu à peu l'ordre s'était fait parmi ceux +qui se pressaient autour de la table:</p> + +<p>—Messieurs, faites votre jeu....</p> + +<p>Du haut de son siège, Adeline voyait tous les yeux +ramassés sur lui et particulièrement ceux de Frédéric, +placé en face de lui, derrière trois rangs de +joueurs et de curieux que sa haute taille lui permettait +de dépasser.</p> + +<p>—Rien ne va plus?</p> + +<p>Adeline, qui avait usé son émotion d'avance, était +maintenant assez calme: ce fut bellement, en beau +banquier, qu'il donna les cartes aux deux tableaux +et se donna les siennes, et comme il avait un abatage, +c'est-à-dire une figure et un neuf (le plus haut +point pour gagner), ce fut aussi en beau banquier, +sans faire languir la galerie et sans empressement +de mauvais goût, qu'il mit ses cartes sur la table.</p> + +<p>Il n'y eut qu'un cri:</p> + +<p>—Et il ne voulait pas jouer!</p> + +<p>Bien qu'Adeline s'efforçât de se contenir, il exultait, +car sa joie allait au delà du coup gagné, qui +par lui-même ne donnait réellement qu'un résultat +peu important: il avait la chance; maintenant la +preuve était faite, et elle confirmait ses pressentiments +basés sur les espérances de sa jeunesse: quelle +faute il eût commise de ne point tenter l'aventure!</p> + +<p>Ce fut avec une parfaite sérénité qu'il donna les +cartes pour le second coup; jamais on n'avait vu un +banquier aussi tranquille; c'était à croire que le +gain comme la perte lui étaient indifférents; les +vieux joueurs qui l'examinaient d'un oeil curieux +étaient démontés par son assurance:</p> + +<p>—Qui aurait cru cela de lui?</p> + +<p>Pour eux comme pour beaucoup d'autres d'ailleurs, +il avait été admis jusqu'à ce moment que, s'il +ne jouait pas, c'était tout simplement parce qu'il +n'était pas en situation de supporter une perte de +quelque importance.</p> + +<p>Le second coup fut insignifiant, le banquier perdit +au tableau de droite et gagna au tableau de gauche; +le troisième, le quatrième furent pour lui, quand il +arriva à sa dernière taille, il était en bénéfice d'environ +une vingtaine de mille francs.</p> + +<p>Alors sa sérénité s'envola et de nouveau l'émotion +lui étreignit le coeur, des gouttes de sueur lui coulèrent +dans le cou: sans doute ce n'était point une +fortune, celle dont il avait rêvé quand il balançait +la question de savoir s'il jouerait ou ne jouerait +point, mais c'était une somme, et le dernier coup +qui lui restait pouvait la doubler ou la réduire à +rien; enfin, ce dernier coup allait décider si oui ou +non il avait la chance,—ce qui était le grand point.</p> + +<p>Cette fois ce ne fut pas en beau banquier qu'il +donna les cartes; il semblait qu'elles ne pouvaient +se détacher de ses doigts, comme s'il espérait, en les +gardant dans ses mains, leur donner le temps de +devenir ce qu'il désirait qu'elles fussent: lentement, +il releva les siennes, n'osant pas les regarder.</p> + +<p>Il avait cinq.</p> + +<p>La situation était critique; qu'allaient faire ses +adversaires? Ils ne demandèrent de cartes ni l'un ni +l'autre.</p> + +<p>Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait les +oreilles rebattues par les discussions sur le tirage à +cinq: doit-on ou ne doit-on pas tirer? Mais de tout +ce qu'il avait entendu sur ce point délicat, il ne lui +était pas resté grand'chose de précis dans l'esprit, +et il n'était pas en état en ce moment de se rappeler +la théorie et de la raisonner.</p> + +<p>Ce qui fait l'intensité des angoisses du jeu, c'est la +rapidité avec laquelle les résolutions doivent se +prendre: avait-il intérêt à s'en tenir à cinq ou à se +donner une carte? S'il se donnait un deux, un trois +ou un quatre, il améliorait son point et le rapprochait +de neuf; mais s'il se donnait un cinq, un six, +un sept, il avait dix, onze ou douze et perdait. Un +vieux joueur aurait instantanément résolu théoriquement +la question; mais il n'était pas un vieux +joueur, il s'en fallait de tout, et il n'avait qu'une ou +deux secondes pour la décider.</p> + +<p>Jamais appel à la chance ne s'était présenté dans +des conditions plus caractéristiques: il devait donc +prendre une carte, ce serait elle qui rendrait l'arrêt.</p> + +<p>Ce fut un trois qu'il tira; ce qui lui donna huit; le +tableau de droite avait cinq, celui de gauche sept; +les quarante mille francs étaient à lui.</p> + +<p>Décidément la preuve était faite, l'arrêt était +rendu: il avait la chance.</p> + +<p>Ce fut d'ailleurs le cri de tous.</p> + +<p>Parmi ceux qui s'empressaient à le féliciter, Frédéric +ne fut pas le dernier, et il sut le faire plus intelligemment +(pour lui) que les autres.</p> + +<p>Quand Adeline lui répéta que c'était la première +fois qu'il jouait, il ne fut pas assez sot pour douter +de cette affirmation, voyant tout de suite le parti +qu'il en pouvait tirer:</p> + +<p>—La façon dont vous avez joué prouve une chose, +qui est que vous avez le génie du jeu; et votre gain +en prouve une autre, qui est que vous avez la +chance: avec ces deux dons extraordinaires, il faut +vraiment que vous méprisiez bien la fortune pour ne +pas jouer.</p> + +<p>Malheureusement pour sa bourse, Adeline n'eut +pas à répondre qu'aux complimenteurs; les emprunteurs +s'abattirent aussi sur lui, M. de Cheylus en +tête, qui lui tira cinquante louis; puis cinq ou six +autres, et enfin Frimaux, qui se fit rendre les cinq +louis qu'il avait perdus.</p> + +<p>Adeline n'avait pas l'esprit tourné à la raillerie, et +ce soir-là moins que jamais; cependant il ne put pas +s'empêcher de lancer une légère allusion à l'Odéon.</p> + +<p>—L'Odéon! s'écria Frimaux, ils l'ont gratté! +alors, vous comprenez!</p> + +<p>Le lendemain, à la Chambre, les félicitations recommencèrent. +Les amis d'Adeline ne parlaient que +de sa chance; ce n'était pas quarante mille francs +qu'il avait gagnés, c'était deux cent mille, trois cent +mille.</p> + +<p>De peur de se laisser entraîner à risquer ses quarante +mille francs ou ce qui lui en restait, c'est-à-dire +trente-cinq mille francs, Adeline, en homme +sage qui veut faire la part du feu, les envoya à Elbeuf, +où ils seraient plus en sûreté qu'entre ses +mains. Seulement, il se garda bien de dire à sa +femme d'où ils venaient; pour qu'elle ne s'inquiétât +point, il lui inventa une histoire vraisemblable: ils +avaient subi assez de faillites en ces derniers temps +et d'assez grosses pour qu'il fût tout naturel d'admettre +que dans l'une d'elles s'était trouvée cette +somme: les débiteurs qui payent intégralement ce +qu'ils doivent pour obtenir leur réhabilitation sont +rares, mais enfin on en trouve.</p> + +<p>Quand Adeline arriva à son cercle, ceux qu'il avait +battus la veille l'entourèrent:</p> + +<p>—Vous allez nous donner notre revanche, mon +cher président.</p> + +<p>—Il faut que vous nous rendiez un peu de l'argent +que vous nous avez enlevé hier si joliment.</p> + +<p>Il répondit en riant que cela était impossible, attendu +que cet argent roulait vers Elbeuf; puis sérieusement +il expliqua qu'il n'était pas joueur et ne +voulait pas le devenir; il n'avait consenti, la veille à +tailler une banque qu'en cédant aux sollicitations de +ceux qui le tourmentaient, non pour lui, mais pour +eux, pour leur être agréable, pour le plaisir du +cercle.</p> + +<p>—Eh bien, et nous, ne ferez-vous rien pour nous? +ne nous devez-vous rien?</p> + +<p>Après tout, puisqu'il avait la chance, pourquoi ne +pas en profiter? Il ne méprisait pas la fortune comme +le croyait Frédéric,—loin de là.</p> + +<p>Mais ce soir-là il ne retrouva point la chance, sa +chance, celle qui lui appartenait et lui était personnelle; +elle l'abandonna au moins en partie; c'est-à-dire +qu'après des hauts et des bas, sa banque se termina +par une perte de six mille francs.</p> + +<p>Comme il n'avait pas cette somme sur lui, il dit à +la caisse qu'il payerait le lendemain.</p> + +<p>—La caisse n'acceptera pas votre argent, mon +cher président, dit Frédéric, ce n'est pas pour vous +que vous avez joué aujourd'hui, c'est pour le cercle. +C'est vous même qui l'avez dit; je vous rapporte vos +propres paroles: le jour où vous vous serez refait, si +vous tenez à rembourser ces six mille francs, nous +ne pourrons pas les refuser: mais, jusque-là, la +caisse vous est fermée... pour recevoir, avec votre +chance, avec votre génie du jeu, votre revanche sera +facile: vous rattraperez vos six mille francs, et bien +d'autres avec.</p> + +<p>C'était ainsi qu'il avait été pris,—en se laissant +incorporer dans la troupe des joueurs la plus nombreuse, +celle qui court après son argent.</p> + + + + +<h4>V</h4> + + +<p>Si le féticheur trouve toujours de bonnes raisons +pour expliquer comment son fétiche, infaillible hier, +ne vaut plus rien aujourd'hui, le joueur n'en trouve +pas de moins bonnes pour justifier sa perte et se +prouver à lui-même à grand renfort de «si» qu'elle +pouvait être évitée.</p> + +<p>Cela était arrivé pour Adeline: quand il avait +gagné, il avait bien joué; au contraire, il avait mal +joué quand il avait perdu.</p> + +<p>—Si....</p> + +<p>Quand on reconnaît ses torts, on est bien près de +les réparer; évidemment il avait la chance; seulement, +que peut la chance si elle est contrariée? et +il avait contrarié la sienne par son ignorance plus +encore que par la maladresse; mais cette ignorance +n'était-elle pas toute naturelle chez quelqu'un qui +jouait pour la seconde fois? Ce n'est pas la théorie +qui enseigne à bien jouer, c'est la pratique; ce +n'est pas la théorie qui donne le coup d'oeil, le sang-froid +et la décision, c'est la pratique.</p> + +<p>Cette pratique, ce métier, il aurait pu les apprendre +en prenant place tout simplement devant l'un ou +l'autre des deux tableaux, et en pontant sagement +quelques louis risqués avec prudence, ce qui ne +l'eût ni appauvri ni enrichi; mais pour n'avoir taillé +que deux banques, il n'en avait pas moins gagné +une maladie d'un genre spécial, que le contact seul +du cuir sur lequel s'assied le banquier communique +à tant de joueurs, sans que rien, si ce n'est la ruine +complète, puisse désormais les en guérir—celle +qui consiste à vouloir toujours et toujours être banquier.</p> + +<p>A remplir ce rôle, les esprits les plus fermes se +laissent éblouir, les natures les plus calmes se +laissent fasciner. C'est la bataille avec l'affolement +de la mêlée, non celle où l'on fait le coup +de fusil en soldat, mais celle où l'on commande et +où, sous le panache, on ressent toutes les angoisses +orgueilleuses de la responsabilité. Du haut du fauteuil +où il trône, le banquier tient tête à l'assaut et +brave les regards braqués sur lui de trente ou quarante +joueurs qui veulent le dévorer: «dix manants +contre un gentilhomme.»</p> + +<p>Il n'y avait rien du gentilhomme ni du spadassin +dans Adeline, pas plus qu'il n'y avait sur sa tête le +moindre panache; cependant, comme tant d'autres +qui n'ont point eu le dégoût de s'asseoir sur ce cuir +chaud, il avait subi ces éblouissements et ces fascinations: +banquier toujours, ponte jamais.</p> + +<p>Et il avait taillé; malheureusement sa chance ne +lui avait pas été fidèle constamment, et plus d'une +fois elle avait passé du côté des manants, si bien +que, de petites sommes en petites sommes, par trois, +par cinq mille francs, il en était arrivé à devoir +cinquante mille francs à son cercle.</p> + +<p>Quand il avait perdu, Frédéric se trouvait là à +point pour le réconforter:</p> + +<p>—Vous vous rattraperez.</p> + +<p>Et quand il avait gagné se trouvaient là non +moins à point quelques besoigneux pour lui faire +une saignée:</p> + +<p>—Mon cher président...</p> + +<p>La voix était si dolente, l'histoire si touchante +qu'il ne pouvait pas refuser, bien qu'il eût vu plus +d'une fois les quelques louis qu'il venait de prêter +changés aussitôt en jetons et tomber sur le tapis +vert: eux aussi, les emprunteurs, croyaient au +rattrapage; comment les en blâmer?</p> + +<p>Et le matin, pâle, les yeux bouffis, on le voyait à +moitié endormi descendre le noble escalier de son +cercle, dont les marches s'enfonçaient sous ses +pieds; dans la rue, le frisson du matin le secouait, +le réveillait, et honteux, fâché contre les autres, il +regagnait son petit logement de la rue Tronchet, où +il avait si tranquillement dormi autrefois, et où +maintenant il n'avait à passer avant la Chambre que +quelques heures agitées.</p> + +<p>Quelquefois, dans ces heures du matin qui pour +beaucoup d'hommes sont celles où la voix de la +conscience prend le plus de force, il s'était dit qu'il +devait renoncer à son cercle et donner sa démission,—seul +moyen sûr de ne pas céder à la tentation. +Mais il fallait commencer par rembourser ce qu'il +devait à la caisse, et il n'avait pas cet argent.</p> + +<p>Et puis la déveine qui le poursuivait depuis quelque +temps prouvait-elle vraiment qu'il avait perdu +sa chance? S'il avait gagné quarante mille francs le +jour où, pour la première fois, il avait taillé une +banque alors qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, pourquoi +n'en gagnerait-il pas cinquante mille, cent mille, +maintenant qu'il connaissait toutes les combinaisons +du baccara? En réalité, il ne s'était endetté que +d'une quinzaine de mille francs, puisqu'il en avait +envoyé trente-cinq mille à Elbeuf qui, Dieu merci, +étaient intacts. Pour quinze mille francs aventurés, +devait-il renoncer à toutes ses espérances? Que +fallait-il pour qu'elles pussent se réaliser, au delà +même de ce qu'il avait promis à Berthe? Quelques +minutes de veine! Était-il fou de croire qu'elles ne +se représenteraient pas pour lui!</p> + +<p>Et puis, d'autre part, sa présence, sa présidence +étaient indispensables à son cercle qu'il aimait.</p> + +<p>Si sa direction et sa surveillance avaient été utiles +dans les premiers temps, elles l'étaient maintenant +encore et même plus que jamais. Son cercle, c'était +lui. A la Chambre, ses amis ne disaient pas: «Allons +au Grand International» ou simplement comme les +boulevardiers. «Allons au <i>Grand I</i>», ils disaient +familièrement: «Allons chez Adeline»; cela lui +créait des devoirs en même temps qu'une responsabilité.</p> + +<p>Déjà le <i>Grand I</i> n'était plus ce qu'on l'avait vu à +l'ouverture et des changements s'étaient faits, inappréciables +sans doute pour tout le monde, mais qui +n'échappaient pas à ses yeux de père toujours attentif.</p> + +<p>A sa table d'hôte paraissaient maintenant des +figures qui ne s'y montraient pas autrefois et qui +l'étonnaient; corrects, ils l'étaient trop; décorés, +ils avaient plus de croix et de cordons qu'il n'est décent +d'en porter; avec cela des noms et des titres plus +longs, mieux faits, plus retentissants qu'il ne s'en +trouve dans la réalité.</p> + +<p>D'où venaient ces gens-là? Quand il avait fait des +recherches, il avait trouvé qu'ils étaient le plus souvent +présentés par des parrains suffisants, ou membres +réguliers de plusieurs cercles. A la vérité, il +surveillait toujours avec la même sévérité les admissions +des membres permanents, et sous sa direction +les votes avaient toujours été sérieux. Mais un article +des statuts disait que, comme cela se fait dans +tous les cercles, un membre permanent pouvait +amener un invité; et cette petite porte entr'ouverte, +qui n'a l'air de rien et qui est en réalité plus fréquentée +que la grand'porte, avait laissé passer plus +d'un nouveau venu qui l'inquiétait.</p> + +<p>Il ne les eût vus qu'une fois à sa table qu'il ne +s'en serait pas autrement tourmenté, des invités +sans doute; mais au contraire ils venaient régulièrement +et ils amenaient avec eux des invités à l'air +généralement honnête et simple, des braves gens +ceux-là à coup sûr, qui ne faisaient pas long feu au +cercle: ils dînaient une fois ou deux, jouaient le +soir et disparaissaient pour ne se remontrer jamais. +Il avait essayé d'obtenir des explications de Frédéric, +mais inutilement: malgré sa connaissance +du monde parisien, Frédéric n'en savait pas plus que +lui: tout ce qu'il pouvait affirmer c'est que ces gens +si corrects et si décorés n'étaient pas des <i>rameneurs</i> +comme on aurait pu le supposer dans un autre +cercle que le <i>Grand I</i>, c'est-à-dire des racoleurs chargés +d'amener des <i>pigeons</i> que le baccara planterait. +Au <i>Grand I</i> ces moeurs n'étaient pas en usage, et +d'ailleurs il ne fallait pas croire tout ce qu'on racontait +des voleries qui se passaient dans les cercles; +c'étaient là des histoires de journaux; pour lui qui +avait beaucoup vécu dans les cercles à Paris, il n'avait +jamais vu une vraie volerie...</p> + +<p>Et comme alors Adeline lui avait fait observer +que ces paroles étaient en contradiction avec les +histoires qu'il lui avait racontées autrefois, Frédéric +s'était rejeté sur la province:</p> + +<p>A Nice, à Biarritz, dans les villes d'eaux, là où on +ne se connaît pas, tout est possible; mais à Paris! +dans un cercle comme le <i>Grand I</i>, où il n'y a que des +amis, avec des parrains comme les leurs!</p> + +<p>Ce qui tourmentait Adeline, c'était que précisément +le <i>Grand I</i> ne fût pas exclusivement composé, +comme il l'avait espéré, sinon d'amis, au moins de +membres ayant entre eux des relations d'intimité +qui créent une sorte de solidarité et de responsabilité +collective. Il aurait voulu qu'on n'y vînt que pour +s'y réunir, pour s'y grouper en un noyau de gens +ayant tous un même but, et ce qu'il voyait chaque +jour lui donnait à craindre qu'on n'y vint que pour y +jouer. Quelques mois passés dans son cercle lui en +avaient plus appris sur la vie parisienne que plusieurs +années à la Chambre; Il voyait maintenant +quelle place considérable le jeu tient dans un certain +monde où la gêne est la règle à peu près commune, +où l'on dépense chaque mois plus qu'on n'a, et où +l'on ne compte que sur une bonne chance pour +combler le déficit qui, de jour en jour, s'est agrandi, +et il ne voulait pas que le <i>Grand I</i> fût le lieu de +rendez-vous de ces besoigneux; justement parce +qu'il en était un lui-même, il ne voulait pas que les +autres trouvassent chez lui les occasions et les facilités +qui l'avaient perdu.</p> + +<p>Au lieu d'être un sujet de contentement pour lui, +les bénéfices de la cagnotte en étaient un de contrariété: +il eût voulu qu'elle donnât moins, puisque +les produits étaient en proportion du jeu: un louis +pour une banque de vingt-cinq louis, trois louis +pour une banque de cent. Un matin qu'il assistait à +l'ouverture de cette fameuse cagnotte, il avait été +stupéfait de ce quelle contenait en jetons et en plaques: +près de dix mille francs. Dix mille francs de +bénéfices pour une nuit de jeu!</p> + +<p>Son étonnement avait été si grand qu'il l'avait +franchement montré à Frédéric, occupé à compter +les jetons et les plaques: le cercle était vide, il ne +restait dans la salle de baccara, sombre et silencieuse, +que lui, Frédéric, Barthelasse, Maurin, le +caissier, et quelques employés.</p> + +<p>—Dix mille francs! est-ce possible?</p> + +<p>Frédéric l'avait regardé d'une façon étrange, +sans répondre, avec un sourire énigmatique.</p> + +<p>A la fin, il s'était décidé:</p> + +<p>—Vous voyez, mon cher président.</p> + +<p>De nouveau ils s'étaient regardés, et Adeline avait +baissé les yeux, n'osant pas insister: n'était-ce pas +avouer qu'il croyait possible le <i>bourrage</i> de la cagnotte, +ce fameux <i>bourrage</i> dont il avait plus d'une +fois entendu parler, et qui consiste dans l'introduction +de jetons et de plaques par le croupier au +détriment des joueurs; mais, pour que ce bourrage +puisse se faire, il faut la complicité du gérant et des +croupiers, et rien ne lui permettait de soupçonner +Frédéric d'une pareille infamie.</p> + +<p>—Faut-il les refuser? demanda Frédéric en plaisantant.</p> + +<p>—Puisqu'ils y sont! répondit Adeline.</p> + +<p>—Je suis heureux de voir, acheva Frédéric, que +nous sommes d'accord.</p> + +<p>D'accord! d'accord! Ils ne l'étaient plus toujours +comme au commencement.</p> + +<p>Un jour, sur le boulevard, Adeline rencontra un +commerçant de Bordeaux, avec qui il avait eu autrefois +des relations: celui-ci vint à lui en souriant, +les mains tendues:</p> + +<p>—Vous êtes bien aimable de m'avoir invité à +dîner, ce soir, à votre cercle, dit le commerçant.</p> + +<p>—Je vous ai invité? dit Adeline stupéfait, pour +ce soir?</p> + +<p>—Voici votre lettre; n'est-ce pas pour ce soir?</p> + +<p>C'était une invitation lithographiée avec élégance +et sur beau bristol, signée: «le président Adeline.»</p> + +<p>Seule l'adresse était manuscrite.</p> + +<p>J'ai été bien surpris quand le garçon de l'hôtel +m'a remis cette lettre, car je ne suis arrivé que +d'hier dans la nuit.</p> + +<p>—A ce soir, dit Adeline qui avait hâte d'échapper +à des explications plus qu'embarrassantes.</p> + +<p>Ces explications, c'était à Frédéric de les lui donner: +comment, les garçons d'hôtel distribuaient des +invitations signées de son nom: «le président Adeline!»</p> + +<p>—Mais, mon cher président, répondit Frédéric +en essayant de rire, ce qui vous étonne se fait partout.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, cela ne se fera pas dans +mon cercle.</p> + +<p>—Alors, monsieur, nous fermerons la porte; avec +quoi voulez-vous que nous payions nos frais si la +partie ne marche pas? Pour qu'elle marche, il faut +des joueurs.</p> + +<p>—Mon nom ne servira pas à les attirer.</p> + + + +<h4>VI</h4> + + +<p>L'histoire de la cagnotte avait jeté l'inquiétude +dans l'association Mussidan, Raphaëlle, Barthelasse +et Cie; qu'allait devenir l'affaire si ce président s'avisait +de fourrer son nez dans ce qui ne le regardait +pas?</p> + +<p>L'histoire de la lettre d'invitation y jeta le désarroi +quand Frédéric raconta l'algarade qui venait de +lui être faite.</p> + +<p>—Qu'as-tu répondu? demanda Raphaëlle.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>Vous ne lui avez pas cassé les <i>rinss</i>? s'écria +Barthelasse, dont le premier mouvement était toujours +de revenir à son ancien métier de lutteur, +malgré les efforts que de bonne foi il faisait pour se +contenir et se calmer... à <i>Pariss</i>....</p> + +<p>Raphaëlle haussa les épaules:</p> + +<p>—On ne casse pas les reins aux gens dont on a +besoin.</p> + +<p>—C'est selon. Moi, quand les gens élevaient trop +la voix, je n'avais qu'à faire ça:—il plia les jarrets, +se ramassa sur lui-même, enfonça son cou court +dans ses larges épaules en tendant ses deux bras en +avant dans l'attitude de l'homme qui attend l'attaque +de son adversaire dans l'arène;—et tout de +suite c'était fini; on lui permet trop de faire ce qui +lui plaît, à ce député. Pourquoi est-ce que nous lui +donnons trente-six mille francs? Est-ce pour nous +embêter? Je vous le demande. Hein!</p> + +<p>—C'est à lui qu'il faut le demander, répliqua +Frédéric impatienté.</p> + +<p>—Je suis prêt quand vous voudrez, mon bon; si +vous croyez que j'en ai peur.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de ça, interrompit Raphaëlle +sèchement, nous avons besoin de lui, il faut manoeuvrer +en conséquence.</p> + +<p>—Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, continua +Barthelasse, on ne sera sûr de lui que quand on +l'aura <i>affranchi</i>; le jour où il filera la carte, il sera à +nous.</p> + +<p>—Et vous croyez qu'il acceptera vos leçons?</p> + +<p>—Pourquoi non? D'autres qui le valent bien les +ont demandées, et je puis dire sans me vanter qu'ils +s'en sont bien trouvés.</p> + +<p>Plus d'une fois des discussions avaient eu lieu +entre eux à ce sujet, car du jour où Adeline avait +accepté la présidence du cercle, ils s'étaient demandé +comment ils le garderaient à la tête de leur +affaire. Tant qu'il ne connaissait rien aux dessous +de la vie des cercles, ils pouvaient être tranquilles. +Mais à mesure que ses yeux s'ouvriraient, et il n'était +pas possible qu'ils ne s'ouvrissent point, sinon +tout à coup, au moins peu à peu, la situation changerait.</p> + +<p>—Nous l'<i>affranchirons</i>, avait dit Barthelasse, se +servant de ce mot de l'argot de la philosophie qui +vient sans doute d'une allusion aux préjugés dont +sont encombrés les imbéciles et dont les grecs sont +affranchis.</p> + +<p>—Et vous vous imaginez qu'il se laissera affranchir? +avait répondu Raphaëlle qui, mieux que Barthelasse, +connaissait la nature de son président.</p> + +<p>Mon Dieu, oui, il se l'imaginait, et il n'imaginait +même pas qu'il en pût être autrement. De quoi +s'agissait-il? De gagner à coup sûr et sans danger, +en opérant soi-même, sans complice, avec une sécurité +égale à celle de l'acrobate sur la corde raide, qui +a appris à travailler. Alors pourquoi refuserait-il? +Barthelasse ne le voyait pas, attendu qu'il n'y a rien +de plus doux et de plus agréable que l'argent gagné +par le travail.</p> + +<p>Mais Raphaëlle et Frédéric, qui, sans être au fond +beaucoup plus embarrassés de préjugés que Barthelasse, +ne croyaient pas que tout le monde en fût +arrivé comme eux à envisager la vie avec cette philosophie +pratique qui enseigne à ne voir que l'argent +gagné sans se soucier de la façon dont on le +gagne, étaient certains du refus d'Adeline et même +de son indignation, si on lui proposait tout simplement +de lui apprendre à travailler pour jouer à coup +sûr. Ce n'était point ainsi qu'il fallait procéder avec +celui que d'un air de mépris ils appelaient «<i>Puchotier</i>» +depuis qu'Adeline, se défendant un jour de +ses ignorances parisiennes, s'était lui-même donné +ce nom en disant qu'à Elbeuf les <i>Puchotiers</i> sont +les encroûtés de la ville, ceux qui repoussent tout +progrès en ne jurant que par leur vieux Puchot. +Quelle chance de se faire écouter si on lui parlait +franchement?</p> + +<p>Il fallait vraiment être <i>Puchotier</i> pour avoir la +naïveté de croire qu'avec des cotisations de cent +francs et les produits d'une honnête cagnotte on +pouvait payer quatre-vingt mille francs de loyer, +d'assurances, vingt mille francs d'impôts, vingt-cinq +mille francs d'éclairage et de chauffage, soixante +mille francs de gages au personnel, trente-six mille +francs de traitement au président, trente mille +francs pour perte sur la table et tous les autres +frais pour abonnements aux journaux, impressions, +concerts, fêtes, c'est-à-dire d'une dépense annuelle +de plus de trois cent mille francs. Pour couvrir +ces dépenses et pour donner un bénéfice suffisant +à ceux qui avaient fondé l'affaire, gérant, tapissiers, +marchands de vin, fournisseurs de comestibles, +croupiers, bailleurs de fonds, protecteurs plus +ou moins influents ou, comme on dit dans ce +monde, <i>mangeurs</i>, qui se font payer leur protection +en un tant pour cent, il fallait que la partie +marchât, et non simplement, tranquillement, mais +follement au contraire, avec tous les avantages +qu'une administration habile peut en tirer.—Il serait +souvent monotone, le dîner de plus d'un cercle, +si on ne s'était pas procuré des convives en lançant, +partout où l'on a chance de rencontrer un naïf, des +invitations comme celle qui avait indigné Adeline. +Encore ces invitations ne suffisent-elles pas et faut-il +entretenir un personnel de <i>rameneurs</i> qui, membres +réguliers du cercle, gentlemen en apparence, besoigneux +en réalité, répandus dans le monde ou plutôt +dans un certain monde, ont pour mission de racoler +au hasard de leurs connaissances ou d'une heureuse +rencontre ceux qui, bien nourris à la table d'hôte, +seront une heure après dévorés à celle du baccara +et apporteront à la cagnotte un aliment plus sérieux +que les seigneurs des choeurs qui font la tapisserie, +et jouent avec des jetons prêtés, prenant des attitudes +de comédiens; ivres de joie quand ils gagnent, +à deux pas du suicide quand ils ont perdu. Et cette +cagnotte donnerait-elle des bénéfices suffisants si +dans le feu de la partie les croupiers «aux doigts +légers»—l'épithète est du plus grand des grecs—ne +<i>bourraient</i> pas son coffre capitonné de jetons d'ivoire +et de nacre qui tombent là sans bruit? Et le +change de la monnaie, que donnerait-il si le croupier +ne le faisait pas avec des doigts de plus en plus +légers: «Adolphe, vingt-cinq louis de monnaie»; +et tandis que le valet de pied apporte ces vingt-cinq +louis au croupier, qui n'a pas quitté la table, celui-ci, +par-dessus son épaule, lui passe deux plaques au +lieu d'une. Ce sont ces moyens et bien d'autres qui +font un cercle prospère—sinon modèle.</p> + +<p>Mais pour les employer sans qu'Adeline les découvrit, +il avait fallu toute la dextérité de Frédéric et +toute sa souplesse de caractère.</p> + +<p>Et voilà que le truc de la cagnotte semblait gravement +compromis et que celui des invitations devait +être abandonné.</p> + +<p>Au moins ce fut le conseil de Raphaëlle, qui n'était +pas pour qu'on attaquât jamais de front les difficultés.</p> + +<p>—Cède, dit-elle à Frédéric.</p> + +<p>—Comment, céder! s'écria Barthelasse.</p> + +<p>—Il faut renoncer à ces invitations, ou nous auront +un éclat, peut-être une rupture.</p> + +<p>—Et comment comptez-vous rabattre le gibier? +dites un peu, mon bon! Comptez-vous qu'il va vous +tomber tout rôti sur votre table, hein? Je vous le dis +et je vous le répète, vous prenez trop de précautions +avec ce président; vous le gâtez. Voyons, croyez-vous +qu'il ne savait pas comment les 10,000 francs +étaient venus dans la cagnotte. Je vous le demande, +hein? Il vous l'a faite au président qui ne veut rien +voir, qui ne veut rien savoir. Oh, mon Dieu, je le +comprends, il est député, il est décoré, il est considéré, +il faut bien qu'il ménage sa réputation... pour +lui-même. Mais au fond du coeur il en sait autant +que nous. Autrement! Il a bien avalé la cagnotte—il +n'en reparle plus, de la cagnotte,—il avalera bien +les invitations. Ça se passera tacitement; ça lui est +plus commode à cet homme, c'est son genre: il faut +le prendre comme il est ou s'en passer; il n'y a qu'à +continuer, puisque vous ne voulez pas qu'on l'affranchisse, +ce qui pour nous serait bien plus facile.</p> + +<p>Cependant, malgré le plaidoyer de Barthelasse, ce +fut comme toujours d'ailleurs, l'avis de Raphaëlle +qui l'emporta: on céderait.</p> + +<p>Le lendemain, Frédéric, qui était toujours le porte-parole +de la participation, fit ses excuses à son cher +président.</p> + +<p>—Pardonnez-moi la façon un peu vive dont je +vous ai répondu hier. J'ai eu tort. J'ai réfléchi, je le +reconnais. Ce qui m'avait entraîné, c'est que la chose +dont vous vous plaignez se fait partout, et que bien +d'autres présidents signent ces lettres. Mais vous +n'êtes pas de ces présidents-là, j'en conviens. Votre +haute situation, votre respectabilité, votre nom si +honoré rendent légitimes toutes les susceptibilités.</p> + +<p>Il était entré dans le cabinet de son président en +tenant dans sa main gauche un paquet de papier:</p> + +<p>—Voici ce qui nous reste de ces lettres, dit-il. +Il les jeta dans la cheminée, où brûlait un feu de +bois.</p> + +<p>Adeline avait écouté le commencement de ce petit +discours avec une attitude raide, en homme fâché,—et +il l'était en effet;—il fut attendri.</p> + +<p>On ne pouvait pas reconnaître ses torts plus galamment: +tous les griefs qu'il avait entassés contre +le vicomte s'évanouirent.</p> + +<p>—Vous savez bien que je ne veux que l'honneur +de notre cercle, dit-il en tendant la main à Frédéric.</p> + +<p>—Et moi donc! s'écria celui-ci.</p> + +<p>Adeline eut une pensée de prévoyance pour Frédéric, +à laquelle se mêlait un vague sentiment d'inquiétude:</p> + +<p>—Vous me disiez hier que vous fermeriez la porte.</p> + +<p>—Vous savez comme le premier mouvement court +aux extrêmes. Il est certain, cependant, que nous +allons nous trouver dans un certain embarras, mais +enfin, avec votre aide, nous pouvons encore en +sortir... au moins je l'espère.</p> + +<p>—Que puis-je pour vous?</p> + +<p>—Vous en rapporter à moi, et ne pas vous inquiéter +quand quelque chose se présente mal. Soyez +sûr que vous n'avez qu'un mot à dire pour qu'il y soit +porté remède. Comme vous, mon cher président, je +mets au-dessus de tout honneur de notre cercle, et, +si j'osais le dire: avant vous, puisque, pour ceux qui +savent, je suis le gérant responsable. Mais, à côté de +l'honneur, de la respectabilité dont vous avez la +garde, il y des intérêts respectables dont je me +trouve chargé par ma gérance effective. On me les a +confiés, ces intérêts.—A l'argent que j'ai mis dans +cette affaire s'est ajouté l'argent qui m'a été confié,—et +dont je suis responsable. Eh bien, laissez-moi +l'administrer de façon à ce qu'il donne les produits +légitimes qu'on est en droit d'attendre.</p> + +<p>—Mais que puis-je?</p> + +<p>—Vous ne voulez pas ma ruine; vous ne voulez +pas celle des personnes qui ont eu confiance en +moi?</p> + +<p>—Certes, non.</p> + +<p>—Soyez sûr qu'il ne sera jamais rien fait sous ma +direction qui puisse nous compromettre ou même +nous inquiéter.</p> + +<p>—Que voulez-vous donc de moi?</p> + +<p>—Simplement ce qui se fait dans tous les cercles? +que vous laissiez marcher la partie.</p> + + + + + +<h4>VII</h4> + + +<p>Un matin qu'Adeline rentrait tard chez lui, dans +cet état de demi-somnolence du joueur qui a passé +la nuit, le corps brisé de fatigue, le sang enfiévré, +l'esprit abattu, honteux de lui-même, furieux contre +les autres, rejouant dans sa tête troublée les coups +importants qu'il venait de perdre et qui avaient augmenté +sa dette d'une dizaine de mille francs, on lui +dit qu'une jeune dame l'attendait dans le salon de +l'hôtel.</p> + +<p>Il n'était guère en disposition de donner des audiences +et d'écouter des solliciteurs: il fallait qu'avant +la séance de la Chambre, où devait venir en discussion +un projet de loi dont il était rapporteur, il se +rafraîchit, et dans un peu de repos se retrouvât.</p> + +<p>—Vous direz à cette dame que je ne peux pas recevoir, +répondit-il.</p> + +<p>Et il continua son chemin pour monter à son appartement.</p> + +<p>Mais, dans son mouvement de mauvaise humeur, +il n'avait pas parlé assez bas, la porte du salon s'ouvrit +vivement, et il se trouva en face d'une jeune +femme de tournure élégante qui lui barra le passage.</p> + +<p>—Monsieur Adeline?</p> + +<p>—C'est moi, madame, mais je ne puis pas vous +recevoir en ce moment, je suis très pressé; écrivez-moi.</p> + +<p>—Je vous en prie, monsieur, écoutez-moi, je vous +en supplie.</p> + +<p>L'accent était si ému, si tremblant, le regard était +si troublé, si désolé, qu'Adeline se laissa attendrir.</p> + +<p>La précédant, il l'introduisit dans le petit salon +banal des appartements meublés qui se trouvait +avant sa chambre? En entrant dans cette pièce froide, +qui n'était plus habitée que quelques instants, le +matin, un frisson le secoua de la tête aux pieds; +alors, frottant une allumette, il la mit sous le bois +préparé dans la cheminée, puis, attirant un fauteuil, +il s'assit en face de sa visiteuse qui attendait dans +une attitude embarrassée et confuse.</p> + +<p>—Madame, je vous écoute.</p> + +<p>Comme elle ne commençait pas, il voulut lui venir +en aide: elle était fort jolie et la tristesse, l'angoisse +de sa physionomie ne pouvaient pas ne pas inspirer +la sympathie.</p> + +<p>—Madame? demanda-t-il.</p> + +<p>—Madame Paul Combaz.</p> + +<p>—La femme du peintre?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Cela fut dit avec plus de tristesse que de fierté.</p> + +<p>La sympathie un peu vague d'Adeline devint de +l'intérêt: il oublia ses fatigues et ses émotions de la +nuit pour regarder cette jeune femme qui se tenait +devant lui dans une attitude désolée. Non seulement +il connaissait le nom de Paul Combaz comme celui +d'un peintre de talent, très apprécié dans le monde +parisien, mais encore il connaissait l'homme lui-même, +un des plus fidèles habitués du <i>Grand I</i>, depuis +quelque temps.</p> + +<p>—Pardonnez-moi mon embarras, dit-elle enfin; +c'est une situation si douloureuse que celle d'une +femme qui vient se plaindre de son mari... qu'elle +aime, que je ne sais comment m'expliquer... bien +que depuis plus d'un mois j'aie préparé cent fois par +jour ce que je dois vous dire.</p> + +<p>Adeline fit un signe pour la rassurer.</p> + +<p>—Vous connaissez mon mari? demanda-t-elle en +le regardant avec crainte.</p> + +<p>—J'ai autant de sympathie pour l'homme que +d'estime pour l'artiste.</p> + +<p>Elle laissa échapper un soupir de soulagement, et +ses yeux navrés s'éclairèrent d'une flamme de tendresse +et de fierté. </p> + +<p>—Soyez certain qu'il les mérite; c'est le coeur le +plus loyal, le caractère le plus droit: et ce n'est pas à +vous que j'ai à dire qu'il est un grand artiste, ses +succès sont là pour l'affirmer; je serais la plus heureuse +et la plus fière des femmes si... s'il ne jouait +pas; et c'est parce qu'il joue... à votre cercle que je +viens vous demander de nous sauver, mes enfants et +moi.</p> + +<p>—Mais je n'ai pas le pouvoir d'empêcher les gens +de jouer! s'écria-t-il blessé de cet appel à son intervention, +qui semblait le rendre responsable des +pertes au jeu de Paul Combaz; vous vous méprenez +étrangement sur l'autorité d'un président de cercle.</p> + +<p>Elle le regarda, le visage bouleversé, les lèvres +tremblantes.</p> + +<p>—Oh! monsieur, je vous en prie, ne me repoussez +pas. Si ce n'est pas pour moi que vous m'écoutez, et +je le comprends, puisque vous ne me connaissez pas, +que ce soit pour mes enfants, pour mes trois petites +filles, qui dans un mois, peut-être dans huit jours, +seront jetées dans la rue, mourant de faim, de froid, +si vous n'intervenez pas. Vous avez une fille que +vous aimez, c'est au père que je m'adresse.</p> + +<p>—Vous me connaissez, vous connaissez ma fille?</p> + +<p>—Non, monsieur, je ne connais pas mademoiselle +Adeline, mais je sais que vous avez une fille, et c'est +en pensant à elle que l'espérance s'est présentée à +moi que vous nous viendrez en aide. Désespérée par +les pertes au jeu de mon mari, j'ai cherché, comme +une affolée que je suis, à qui je pourrais demander +protection, et l'idée m'est venue, l'inspiration, que +si je n'avais pas pu empêcher mon mari d'aller au +cercle où il s'est ruiné, le président de ce cercle pourrait +lui en fermer les portes. Mais ce président était-il +homme à m'entendre? ou bien me repousserait-il +parce qu'il profitait lui-même de la ruine des +joueurs... comme il y en a, m'a-t-on dit? Par mon +mari que j'avais interrogé, je savais quel homme politique +vous êtes, la situation que vous occupez, l'estime +dont vous êtes entouré; c'était beaucoup; +pourtant ce n'était pas assez; dans l'homme politique +y avait-il un homme de coeur capable de se +laisser attendrir par le désespoir d'une mère? J'ai +une amie de couvent mariée à Rouen, je lui ai écrit +pour qu'elle tâche d'apprendre quel homme était +M. Constant Adeline. Sa réponse, vous la connaissez +sans que je vous la dise. C'est alors, quand j'ai su +quel père vous êtes pour votre fille, que la foi en +vous m'est venue, et que j'ai eu le courage d'entreprendre +cette démarche.</p> + +<p>Peu à peu il s'était laissé gagner: cette voix vibrante, +ces beaux yeux qui plusieurs fois s'étaient +noyés de larmes, cet élan, et en même temps cette +discrétion dans les paroles, surtout cette évocation +de Berthe lui troublaient le coeur.</p> + +<p>—Que puis-je pour vous? Ce qui me sera possible, +je vous promets de le faire.</p> + +<p>—Je sentais que je ne m'adresserais pas à vous +en vain, et de tout coeur je vous remercie de vos +paroles: quand je vous aurai expliqué notre situation, +vous verrez, et beaucoup mieux que je ne le +vois moi-même, comment vous pouvez nous sauver, +et de quelle façon vous pouvez agir sur mon mari.</p> + +<p>Adeline sonna, et au garçon qui ouvrit la porte, il +recommanda qu'on ne laissât monter personne.</p> + +<p>—Il y a sept ans que je sais mariée, dit-elle, j'ai +apporté une dot de cent mille francs à mon mari, et +un an après, à la mort de mon père, deux cent mille +francs. Quand mon mari m'a épousée, il n'avait pas +de fortune, mais il avait son talent et son nom qui +lui rapportaient cinquante ou soixante mille francs. +Nous vivions largement dans un petit hôtel de la +rue Jouffroy que mon mari avait fait construire, et +que nous avions payé, ainsi que son ameublement, +avec ma dot et l'héritage de mon père. Ce n'était +point là une prodigalité, car vous savez que le +peintre qui n'a pas son hôtel n'a guère de prestige +sur le marchand de tableaux et encore moins sur +l'amateur; c'est une nécessité professionnelle, quelque +chose comme un outillage. Nous étions très +heureux, j'étais très heureuse: aimée de mon mari, +l'aimant, vivant de sa vie, près de lui, fière de le +voir travailler, fière de le voir se retourner vers moi +pour me demander mon sentiment d'un geste ou +d'un coup d'oeil je ne quittais pas l'atelier, et en +six années, les seules heures que je n'aie point +passées à ses côtés sont celles où je promenais mes +filles au parc Monceau. La crise que traverse la peinture +nous avait cependant atteints, et des soixante +mille francs que gagnait mon mari pendant les premières +années de notre mariage, il était tombé à +quelques milliers de francs seulement, les marchands +n'achetant plus, comme vous le savez. Il avait +fallu restreindre nos dépenses. J'avais été la première +à le demander, et j'avais pu organiser une nouvelle +existence... suffisante au moins pour moi, et qui +pouvait très bien se prolonger jusqu'à des temps +meilleurs. Les choses allaient ainsi lorsqu'il y a trois +mois, il y aura dimanche trois mois, pour mon malheur, +je ne sais la date que trop bien, M. Fastou...</p> + +<p>Adeline laissa échapper un mouvement.</p> + +<p>—... Le statuaire, celui qui fait partie de votre +cercle, vint voir mon mari. Naturellement, on parla +du krach. Fastou gronda mon mari, lui dit qu'il était +trop loup, que, puisque les marchands n'achetaient +plus, il fallait vendre aux amateurs; mais que, pour +les trouver, on devait aller les chercher; que, pour +les rencontrer dans des conditions favorables, les +cercles, terrain neutre, étaient un bon endroit; que, +pour lui, c'était à son cercle qu'il avait obtenu la +commande des douze ou quinze bustes dont il vivait; +et il termina en proposant à mon mari de le +faire recevoir membre du <i>Grand I</i>. Je suppliai si +bien mon mari qu'il refusa; mais il accompagna +M. Fastou quelquefois... pour rencontrer ces amateurs +qui devaient nous acheter des tableaux.</p> + +<p>—Et alors? demanda Adeline anxieusement, car +bien souvent il avait vu Combaz à la table de baccara.</p> + +<p>—Aujourd'hui, notre hôtel est hypothéqué pour +80,000 francs, c'est-à-dire à peu près pour sa valeur +actuelle; tous les tableaux que mon mari avait dans +son atelier ont été emportés, et une partie de l'ameublement, +ce qui était de vente sûre et facile, a suivi +les tableaux.</p> + +<p>—Mais la caisse du cercle ne prend pas des hypothèques, +s'écria Adeline, elle n'achète pas des tableaux!</p> + +<p>—La caisse, non, mais le caissier, ou le chef de +partie, je ne sais comment vous l'appelez, celui qui +prête aux joueurs: Auguste.</p> + +<p>—C'est impossible, interrompit Adeline qui +croyait savoir qu'Auguste n'était qu'un petit employé.</p> + +<p>—Vous croyez, monsieur, moi je sais; en tout +cas, si ce n'est pas à son profit qu'Auguste a prêté +les sommes perdues par mon mari, c'est au profit de +ceux qui l'emploient, et pour nous le résultat est le +même,—c'est la ruine; encore quelques meubles, +quelques tentures et quelques tapis vendus, et il ne +nous restera rien, car l'hôtel ne tardera pas à être +vendu, lui aussi, puisque nous ne pourrons pas payer +les intérêts de la somme pour laquelle il est hypothéqué. +Vous voyez notre situation: en trois mois +tout a été englouti; mon mari ne travaille plus, il +est le plus malheureux homme du monde, la fièvre +le dévore; il ne dort plus, il ne mange plus; j'ai peur +que le désespoir de nous avoir perdus ne le pousse +au suicide. Déjà il n'ose plus me regarder et, quand +il embrasse ses filles, c'est avec des élans qui m'épouvantent. +Vous comprenez maintenant comment +j'ai eu le courage de m'adresser à vous. Que mon +mari ne puisse plus jouer dans votre cercle, il ne +trouvera pas à jouer ailleurs, puisqu'il est ruiné, et +il me reviendra, je le consolerai, je le soutiendrai, il +se remettra au travail, quand ce ne serait qu'à des +illustrations; vous l'aurez guéri; vous nous aurez +sauvés.</p> + +<p>Adeline secoua la tête, et se parlant à lui-même +plus encore peut-être qu'à madame Combaz, il murmura:</p> + +<p>—Guérit-on les joueurs?</p> + +<p>Croyant que c'était à elle que cette exclamation +s'adressait, vivement elle répondit:</p> + +<p>—Oui, on les guérit, et mon mari en est un +exemple vivant: nous avons fait notre voyage de +noces dans les Pyrénées; en arrivant à Luchon, +mon mari s'est mis à jouer et à passer toutes ses +nuits au Casino; je l'ai accompagné, et comme on +ne laisse pas les femmes entrer dans les salles de +jeu, je l'ai attendu dans un petit salon, toute seule, +me désolant, me désespérant, interrogeant de temps +en temps les garçons, pour savoir où en était la partie, +et si elle n'allait pas finir. Bien que j'aie été élevée +honnêtement, j'en étais arrivée à me faire assez familière +avec eux pour qu'ils voulussent bien me répondre. +Et non seulement ils me répondaient, mais +encore ils voulaient bien dire à mon mari que j'étais +là. Il s'est laissé toucher. Le sixième soir, j'ai obtenu +de lui qu'il n'irait pas au jeu, et depuis il n'y +est jamais retourné.</p> + +<p>—A Luchon?</p> + +<p>—Ni ailleurs.</p> + +<p>—Mais à Paris?</p> + +<p>—Après sept ans! Vous voyez que la guérison a +duré longtemps et qu'elle est possible.</p> + +<p>Adeline ne répondit rien de ce qui lui montait aux +lèvres.</p> + +<p>—Vous avez eu raison de vous adresser à moi, +dit-il, je vous promets que tout ce que je pourrai +pour sauver votre mari, je le ferai.</p> + +<p>—Surtout qu'il ne sache pas ma démarche.</p> + +<p>—Soyez tranquille; c'est en mon nom que je lui +parlerai.</p> + + + + + +<h4>VIII</h4> + + +<p>Guérit-on les joueurs?</p> + +<p>C'était ce qu'Adeline se demandait. Son projet +n'était-il pas ridicule de vouloir guérir les autres +quand il ne pouvait pas se guérir lui-même?</p> + +<p>Pourtant il fallait qu'il tînt sa promesse; cette +pauvre petite femme était trop touchante dans son +désespoir pour qu'il refusât de lui venir en aide.</p> + +<p>Que de ruines, que de désastres seraient évités si +les joueurs ne trouvaient pas ces facilités à emprunter, +qui, s'offrant à eux, les entraînent et les perdent? +Eût-il jamais joué lui-même s'il avait dû tirer de sa +poche, où ils n'étaient pas d'ailleurs, les premiers +billets de mille francs qu'il avait risqués au baccara? +«Auguste, six mille, dix mille» cela n'était +pas bien douloureux à dire, alors surtout qu'on +comptait sur une bonne série, et l'on était pris +pour jamais;—mieux que personne il le savait.</p> + +<p>Combaz travaillant toute la journée dans son atelier +auprès de sa femme, c'était le soir seulement +qu'il venait au cercle, après avoir embrassé ses +trois petites filles à moitié endormies dans leurs lits +blancs. Adeline avait donc la certitude de ne pas le +manquer: en se tenant dans la salle de baccara, il le +prendrait à l'arrivée.</p> + +<p>En effet, le soir même, un peu après dix heures, +Adeline, qui, depuis quelques instants déjà, était à +son poste, le vit entrer d'un air en apparence indifférent, +mais sous lequel se lisait facilement la préoccupation; +ses yeux vagues avaient le regard en dedans +de l'homme qui suit sa pensée, insensible à tout ce +qui vient du dehors.</p> + +<p>Il alla au-devant de lui:</p> + +<p>—Je désirerais vous dire un mot.</p> + +<p>—Mais, quand vous voudrez, répondit Combaz, +sans attacher aucun sens à ses paroles, bien évidemment.</p> + +<p>Arrivé dans son cabinet, Adeline en ferma la porte +et, poussant un fauteuil au peintre, il s'assit vis-à-vis +de lui, en le regardant.</p> + +<p>Bien que Combaz n'eût pas depuis quelques mois +l'esprit disposé à la plaisanterie, il était trop resté +en lui du rapin et du gamin de sa jeunesse pour +qu'il manifestât sa surprise autrement que par la +blague:</p> + +<p>—C'est devant monsieur le juge d'instruction, +que j'ai l'agrément de comparoir? dit-il.</p> + +<p>—Non devant le juge d'instruction, répondit Adeline, +l'instruction est faite, mais devant le juge, ou, +si vous le préférez, devant le président, ou, ce qui +est le plus vrai encore, devant un admirateur de +votre talent, devant un ami, si vous me permettez le +mot.</p> + +<p>Combaz restait raide, dans l'attitude d'un homme +qui se tient sur ses gardes parce qu'il sent qu'il peut +être facilement attaqué.</p> + +<p>—Je vous remercie, cher monsieur, de ce que +vous voulez bien me dire.</p> + +<p>Et il enfila une phrase de politesse à laquelle il n'attachait +en réalité aucun sens.</p> + +<p>—Vous ne vous blesserez donc pas, commença +Adeline, si je vous dis que vous jouez trop gros jeu.</p> + +<p>Au contraire, Combaz se fâcha et, relevant la tête:</p> + +<p>—Permettez, monsieur!</p> + +<p>Adeline ne se laissa pas couper la parole:</p> + +<p>—C'est à moi qu'il faut que vous permettiez, car +je n'ai pas fini, je n'ai même pas commencé ce que +j'ai à vous dire. Je suis le président de ce cercle, c'est +en quelque sorte chez moi que vous jouez, et vous +admettrez bien que j'ai le droit de vous adresser +mes observations, alors surtout qu'elles sont dictées +par votre intérêt...</p> + +<p>—Mais, monsieur...</p> + +<p>—Par celui de votre jeune femme si charmante, +par celui de vos trois petites filles que vous venez +d'embrasser dans leur lit pour accourir ici, et qui +demain peut-être seront dans la rue, sans lit, sans +pain.</p> + +<p>Combaz étendit la main pour protester; Adeline +la lui prit et chaleureusement il la lui serra:</p> + +<p>—Vous voyez que je sais tout: votre hôtel hypothéqué +pour quatre-vingt mille francs, vos tableaux +vendus à Auguste, vos objets d'art, vos tentures emportés.</p> + +<p>—Qui vous a dit?</p> + +<p>—Etait-il possible que je visse un artiste perdre +plus de deux cent mille francs ici, sans m'inquiéter +de savoir quelles étaient ses ressources, si c'était sa +fortune ou le pain de ses enfants qu'il jouait; c'est +le pain de ses enfants; je ne le permettrai point. Si +c'est le président qui vous parle, c'est aussi l'ami qui +pense à votre avenir gâché, c'est le père qui pense à +vos petites filles, parce qu'il aime la sienne et que, +par sympathie, il s'intéresse aux vôtres. Allez-vous +les sacrifier à votre passion, vous, un artiste qui avez +dans le coeur et dans la tête des émotions plus hautes +que celle que peut donner le jeu?</p> + +<p>Combaz était dans une situation où la sympathie, +même alors qu'elle est accompagnée de reproches, +touche les plus endurcis, et il n'était nullement endurci.</p> + +<p>—Et vous croyez, dit-il d'un accent amer, que +c'est la passion qui me fait jouer? Passionné, oui, je +l'ai été: quand j'étais plus jeune, tout jeune, j'ai +passé des nuits au jeu pour le jeu lui-même et les +secousses qu'il donne; mais ce temps est loin de +moi.</p> + +<p>—Alors, pourquoi jouez-vous?</p> + +<p>Il secoua la tête; puis, après un assez long intervalle +de silence, en homme qui prend son parti:</p> + +<p>—Vous demandez pourquoi je joue, pourquoi je +me suis remis à jouer après être resté sept années +sans toucher aux cartes: simplement par calcul, sans +aucune passion, pour que le jeu donne aux miens ce +que mon travail était insuffisant à leur continuer, +notre vie ordinaire, rien de plus. Je gagnais soixante +mille francs environ bon an mal an. J'ai voulu, +quand je n'ai presque plus rien gagné, parce que ma +peinture ne se vendait plus, que la transition d'une +vie large à une vie étroite ne fût pas trop dure, et +j'ai demandé au jeu d'équilibrer notre budget; il l'a +culbuté. Que d'autres, gênés comme moi, ont fait +comme moi!</p> + +<p>—Et comme vous se sont ruinés! s'écria Adeline +avec un accent d'une violence qui surprit Combaz, +et ont ruiné leur famille. Il manque deux, trois, dix +mille francs, pour se remettre en état, on les demande +au jeu; et le jeu vous en prend dix mille, +cent mille, tout ce qu'on a.</p> + +<p>—A moins qu'il ne vous les rende: on ne perd pas +toujours.</p> + +<p>Cet argument de tous les joueurs ne pouvait pas +ne pas toucher Adeline.</p> + +<p>Sans doute, dit-il, on a des bonnes et des mauvaises +séries; mais depuis trois mois que vous jouez, +vous êtes dans une mauvaise; ne vous obstinez point. +Peut-être, si vous aviez quelques centaines de mille +francs derrière vous, pourriez-vous continuer et +attendre la veine; mais vous ne les avez pas. Ne risquez +pas le peu qui vous reste, puisque, ce reste +perdu, vous seriez réduit à la misère. Vous, ce n'est +rien: un homme se tire toujours d'affaires. Mais les +vôtres, votre femme, vos filles! Vous ne vouliez pas +que leur vie fût amoindrie; que sera-t-elle quand +on les mettra à la porte de l'hôtel où elles sont nées, +et que, brisé ou affolé, vous serez incapable de vous +remettre au travail, pensez donc que par votre fait +elles peuvent mourir de faim, ou, ce qui est pire, +traîner une jeunesse de misère. Il en est temps encore, +arrêtez-vous. Vous serez gênés, cela est certain, +mais la gêne n'est pas la honte, n'est pas la +misère; vous attendrez; des temps meilleurs reviendront.</p> + +<p>Evidemment Combaz était touché; à l'examiner, +il était facile de comprendre que ce qu'Adeline disait, +il se l'était dit à lui-même bien des fois; mais +par cette répétition, ces paroles avaient pris une +force que la conscience seule ne leur donnait pas.</p> + +<p>Adeline essaya de profiter de l'avantage qu'il avait +obtenu:</p> + +<p>—Vous venez pour jouer?</p> + +<p>—Je sens que je vais avoir une série, c'est ce qui +m'a décidé une dernière fois.</p> + +<p>—Combien croyez-vous qu'on prêtera?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—J'ai pu me procurer trois mille francs.</p> + +<p>—Eh bien, ne les risquez pas; avec trois mille +francs vous pouvez faire vivre votre famille pendant +plusieurs mois; rentrez chez vous et remettez cet +argent à votre femme, qui se désespère en ce moment, +qui pleure auprès de ses filles, en sachant que +vous êtes ici; la joie que vous lui donnerez ce soir +sera si grande, que si vous vouliez revenir demain, +son souvenir vous retiendra.</p> + +<p>Ce mot qu'Adeline avait trouvé dans son coeur de +père et de mari arracha Combaz à ses hésitations.</p> + +<p>Avec un élan d'épanchement, il lui prit la main et +la serra longuement.</p> + +<p>—Je rentre chez moi, dit-il.</p> + +<p>—Eh bien, nous ferons route ensemble; j'ai justement +affaire place Malesherbes.</p> + +<p>—Vous ne vous fiez pas à moi? dit Combaz en +riant.</p> + +<p>Adeline changea la conversation, car s'il était vrai +qu'il ne se fiât point à cette bonne résolution d'un +joueur, il trouvait imprudent de laisser voir ses +doutes; et jusqu'à la place Malesherbes ils s'entretinrent +de choses et d'autres amicalement, sans +qu'une seule fois il fût question de jeu.</p> + +<p>—Vous voici à deux pas de chez vous, dit Adeline +en arrivant à la place, bonsoir!</p> + +<p>—Je vous porterai les remerciements de ma +femme, dit Combaz en lui serrant les deux mains +avec effusion, et je vous conduirai mes deux aînées +pour qu'elles vous embrassent.</p> + +<p>—J'irai chercher chez vous les remerciements +de madame Combaz, dit Adeline, et les embrassements +de vos chères petites; il ne faut pas que vous +repassiez la porte du cercle.</p> + +<p>—N'ayez donc pas peur, dit Combaz en riant.</p> + +<p>Adeline s'en revint à pied, lentement, marchant +allègrement, la conscience satisfaite: il avait sauvé +un brave garçon. Sans doute dans ce sauvetage, il y +avait eu bien des choses cruelles pour lui, bien des +points de contact douloureux entre cette situation et +la sienne, mais enfin la satisfaction du devoir accompli +le portait: il avait fait son devoir.</p> + +<p>En passant place de la Madeleine, il hésita s'il rentrerait +chez lui se coucher où s'il irait faire un tour +au cercle; sûr de ne pas se laisser entraîner au jeu +ce soir-là, alors qu'il était encore tout frémissant de +ses propres paroles, il se décida pour le cercle.</p> + +<p>Quand il entra dans la salle de baccara, le croupier +prononçait les mots qui, si souvent, retentissent dans +une nuit: «Le jeu est fait». Machinalement il regarda +qui taillait: un cri de surprise lui monta +aux lèvres, c'était Combaz; alors il s'approcha de +la table et regarda les enjeux: environ une vingtaine +de mille francs et Combaz n'avait plus que +quelques cartes dans la main gauche, le reste de sa +taille, que ses doigts serraient nerveusement, tandis +que sur son visage pâle glissaient des filets de +sueur.</p> + +<p>—Rien ne va plus?</p> + +<p>À ce moment les yeux de Combaz rencontrèrent +ceux d'Adeline et vivement il les détourna, puis il +donna les cartes.</p> + +<p>Le tableau de droite et le tableau de gauche, ayant +demandé des cartes, reçurent l'un un dix, l'autre +une figure; alors une hésitation manifeste se traduisit +sur le visage de Combaz et ses yeux vinrent chercher +une inspiration dans ceux d'Adeline. Devait-il +ou ne devait-il pas tirer? Si furieux que fût Adeline, +il était encore plus anxieux. Le joueur l'emporta sur +le président, et ses yeux dirent ce qu'il eût fait lui-même. +Combaz ne tira point et gagna.</p> + +<p>—Je vous disais bien que j'allais avoir une série! +s'écria Combaz en venant vivement à Adeline, c'est +cette certitude qui m'a empêché de rentrer, j'ai pris +une voiture, et vous voyez que j'ai eu raison.</p> + +<p>—Au moins allez-vous vous sauver maintenant.</p> + +<p>—Au plus vite.</p> + +<p>Tandis que Combaz changeait ses jetons et ses +plaques contre vingt-cinq beaux billets de mille +francs, Adeline s'approcha de Frédéric.</p> + +<p>—Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit plus +prêté d'argent à M. Combaz.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, mon cher président?</p> + +<p>—Il est ruiné.</p> + +<p>—Il vaut au moins vingt-cinq mille francs, puisqu'il +les empoche.</p> + +<p>—Je désire qu'il les garde.</p> + +<p>—Et la partie, qui la fera marcher, si nous écartons +les joueurs? Vous savez bien que ce ne sont pas +là nos conventions; les recettes baissent; intéressant, +le peintre Combaz, sympathique, je le dis avec vous, +mais si nous éloignons les sympathiques, qui nous +fera vivre puisque les coquins ne viennent pas ici?</p> + + +<h4>IX</h4> + + +<p>Bien souvent Adeline avait invité le père Eck à +venir dîner à son cercle, dans un de ses voyages à +Paris; mais les voyages du père Eck à Paris étaient +rares; il aimait mieux rester à Elbeuf à surveiller +sa fabrique.</p> + +<p>Tandis que le fabricant de nouveautés est obligé +de venir à Paris deux fois par an et d'y passer chaque +fois quinze jours ou trois semaines pour faire accepter +par les acheteurs les échantillons de la saison +prochaine, traînant chez les quarante ou cinquante +négociants en draps qui sont ses clients sa <i>marmotte</i>, +c'est-à-dire la caisse dans laquelle sont rangés ses +échantillons,—le fabricant de draps lisses n'a pas à +supporter ces ennuis et cette grosse dépense de préparer +à l'avance, pour la saison d'hiver et la saison +d'été, cinq ou six cents échantillons dont il lui faudra +discuter, avec les acheteurs, chaque fil, chaque +nuance, la force, l'apprêt; sa gamme de fabrication +est beaucoup plus limitée, et d'un coup d'oeil, d'un +mot, ses commandes sont faites ou refusées; pour +les recevoir, il n'est pas nécessaire que le chef de la +maison se dérange lui-même.</p> + +<p>Le père Eck ne se dérangeait donc que bien rarement; +que serait-il venu faire à Paris? Ce n'était pas +à Paris qu'étaient ses plaisirs, c'était à Elbeuf, dans +sa fabrique dont il montait les escaliers du matin +au soir comme le plus alerte de ses fils; c'était dans +son bureau à consulter ses livres; c'était surtout le +jour des inventaires qu'il clôturait tout seul quand +il faisait comparaître devant lui ses fils et ses neveux +et qu'il leur disait en deux mots: «Voilà ta +part, Samuel; la tienne, David, la tienne, Nathaniel, +la tienne, Nephtali, la tienne, Michel; maintenant, +allez travailler.»</p> + +<p>Cependant, un jour qu'une affaire importante réclamait +sa présence à Paris, il s'était décidé à partir; +par la même occasion il verrait Adeline, et ce +fameux cercle dont Michel parlait si souvent. Vers +six heures, il alla attendre Adeline à la sortie de la +Chambre.</p> + +<p>—Je <i>fiens tiner</i> avec <i>fous</i> à <i>fotre</i> cercle.</p> + +<p>Bunou-Bunou, chargé de son portefeuille qu'il +traînait à bout de bras, accompagnait Adeline; la +présentation eut lieu en règle, et le père Eck exprima +toute la satisfaction qu'il éprouvait à connaître un +député dont il avait lu si souvent le nom dans les +journaux. Ordinairement ce n'était pas un bon +moyen pour mettre en belle humeur Bunou-Bunou +que de lui parler des journaux, tant ils s'étaient moqués +de lui, mais la physionomie ouverte du père +Eck et son air bonhomme effacèrent vite la mauvaise +impression que ce mot «journaux» avait commencé +à produire..</p> + +<p>Ce fut en s'entretenant de choses et d'autres qu'ils +gagnèrent l'avenue de l'Opéra. Quand, en montant +le grand escalier, Adeline vit les regards étonnés que +le père Eck promenait autour de lui, sur les revêtements +de marbre aussi bien que sur la livrée fleur +de pêcher des valets de pied, il sourit intérieurement, +comme si ce luxe lui était personnel et devait +éblouir le futur oncle de Berthe.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous montre nos salons? +dit-il en entrant dans le hall.</p> + +<p>—Je n'avais aucune idée de ce qu'est un cercle, +c'est très <i>peau</i>.</p> + +<p>Dans chaque salon, le père Eck après avoir promené +partout un regard curieux, et tâté le tapis du +pied, en homme qui connaît la qualité de la laine, +répétait à mi-voix pour ne pas troubler l'auguste +silence de ces vastes pièces:</p> + +<p>—C'est très <i>peau</i>.</p> + +<p>En attendant le dîner, ils se retirèrent dans le +cabinet d'Adeline avec Bunou-Bunou et quelques +commerçants qui connaissaient le père Eck. Comme +ils étaient là à causer, M. de Cheylus entra, et s'arrêta +à la porte pour écouter le père Eck qui lui tournait +le dos, et soutenait une discussion contre +Bunou-Bunou.</p> + +<p>—Ah! ah! dit M. de Cheylus s'avançant, il me +semble reconnaître l'accent de mon ancien département.</p> + +<p>—M. le comte de Cheylus, ancien préfet de Strasbourg, +dit Adeline; M. Eck, de la maison Eck et +Debs.</p> + +<p>Mais le père Eck n'aimait pas qu'on le plaisantât +sur son accent:</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit-il en venant à M. de Cheylus, +je suis Alsacien, ou si je ne le suis <i>blus</i> ce n'est +<i>bas</i> ma faute, c'est celle de certaines <i>bersonnes</i>; je +suis fier de mon accent et je voudrais en <i>afoir</i> davantage +pour hisser haut le drapeau de mon pays.</p> + +<p>Puis s'adoucissant en voyant M. de Cheylus un +peu effaré:</p> + +<p>—Malheureusement l'habitude de <i>fifre</i> toujours +maintenant avec des Normands l'a <i>peaucoup</i> atténué, +comme vous pouvez le <i>foir</i>, et je le regrette: l'accent, +mais c'est le fumet du <i>pon</i> vin; voudriez-vous +des pâtés de Strasbourg qui ne sentissent rien?</p> + +<p>—Certes non, dit M. de Cheylus, qui ne se fâchait +jamais de rien ni contre personne.</p> + +<p>À table, le père Eck répéta son même mot, en ne +lui faisant subir qu'une légère variante:</p> + +<p>—C'est très <i>pon</i>; vraiment, pour le prix, c'est +très <i>pon</i>.</p> + +<p>Et comme il ne soupçonnait pas les mystères de +la cagnotte, à un certain moment il ajouta:</p> + +<p>—C'est vraiment une <i>pelle</i> chose que l'association! +Quels miracles elle produit! Je n'aurais +jamais cru que, moyennant une cotisation de cent +francs par an, on pouvait <i>chouir</i> de ces <i>peaux</i> salons +et de cette <i>ponne</i> table, avec des domestiques aussi +<i>pien</i> dressés, et de tout ce luxe.</p> + +<p>Mais quand le soir il vit dans la salle de baccara +les sommes qui se jouaient en deux ou trois minutes, +il commença à changer d'avis sur les cercles. </p> + +<p>—C'est vrai, demanda-t-il à Adeline, que ces plaques +de nacre valent 5,000 francs et 10,000 francs?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Mais c'est une abomination; si les joueurs mettaient +10,000 <i>vrancs</i> en or sur le tapis vert, ils y regarderaient +à deux fois, à dix fois; ces plaques, ça +glisse des doigts comme les haricots de ceux des enfants. +Et je vois des commerçants à cette table, des +gens qui savent ce que c'est que l'argent gagné. +C'est une honte!</p> + +<p>Adeline, qui jusque-là avait été ravi des émerveillements +du père Eck, voulut changer la conversation +qui menaçait de prendre une mauvaise voie et de +conduire à un résultat complètement opposé à celui +qu'il avait espéré au commencement de cette visite.</p> + +<p>Mais on ne changeait pas le cours des idées du +père Eck, pas plus qu'on ne le faisait taire quand il +voulait parler; il continua:</p> + +<p>—Je <i>tis</i> que le jeu ainsi compris est une honte; +c'est une spéculation, non une distraction; ils jouent +<i>bour</i> gagner, non pour s'amuser entre honnêtes +gens. Et voyez quelles vilaines figures ils ont, comme +ils sont pâles ou rouges, comme ils grimacent: tous +les mauvais instincts de la bête se marquent sur +leurs visages. Allons-nous-en!</p> + +<p>Mais Adeline ne voulut pas le laisser partir sur +cette mauvaise impression; s'il fut bien aise de +quitter la salle de baccara où cette indignation d'un +<i>Puchotier</i>, beaucoup plus <i>Puchotier</i> que lui encore, +était née, il manoeuvra pour que le père Eck ne quittât +pas le cercle dans cet état violent, et, après lui avoir +fait traverser les salons des jeux de commerce où +quelques membres jouaient tranquillement, silencieusement, +en automates, au whist et à l'écarté, il +le conduisit dans son cabinet, où Bunou-Bunou, +bien chauffé et bien éclairé, répondait scrupuleusement, +comme tous les soirs il le faisait, aux vingt +ou trente lettres de solliciteurs qu'il avait reçues +dans la journée.</p> + +<p>—Et c'est <i>bour</i> cela qu'on fonde des cercles? dit +le père Eck, en s'asseyant devant la cheminée.</p> + +<p>—Mais non, mais non, mon cher ami; le jeu +n'est qu'un accessoire, qu'un accident, et ce soir, +particulièrement, la partie a pris un développement +insolite.</p> + +<p>Et Adeline expliqua dans quel but autrement plus +élevé leur cercle avait été fondé; malheureusement +il fut interrompu, dans sa démonstration que le +père Eck écoutait sans paraître bien touché, par +M. de Cheylus, qui entra en riant:</p> + +<p>—Il se joue en ce moment une comédie qui aurait +bien amusé M. Eck s'il en avait été témoin, dit-il.</p> + +<p>—Quelle comédie?</p> + +<p>—Le comte de Sermizelles vient de perdre +12,000 fr.; où les avait-il eus? me direz-vous. Je +n'en sais rien, mais enfin il se les était procurés, +puisqu'il les a perdus. Alors, convaincu qu'il va +rencontrer une série, il cherche cinq louis seulement +pour l'entamer. À la caisse, brûlé. Auprès +d'Auguste, brûlé. Auprès de tous les garçons, brûlé, +archi-brûlé, et si bien brûlé qu'il ne trouve même +pas un louis. Ou bien on ne lui répond pas, ou bien +on ne le fait qu'avec les refus les plus humiliants. Il +ne se rebute pas; tout le personnel y passe. Il fallait +voir ses grâces, ses sourires, ses chatteries, et, devant +les humiliations, son impassibilité. Averti par +Auguste, je suivais son manège. C'est la comédie +que j'aurais voulu que vît M. Eck. J'en ris encore. +Enfin il tombe sur une bonne âme ou sur un mauvais +plaisant qui lui dit que le chef a de l'argent. Et +voilà mon comte qui, par l'escalier de service, se +précipite à la cuisine. Il y est en ce moment.</p> + +<p>—Est-ce <i>bossible!</i> s'écria le père Eck en levant les +bras au ciel.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas le comte; le jeu est +dans son sang comme dans celui de toute sa famille. +Son frère, qui d'ailleurs ne s'est pas ruiné, était si +foncièrement joueur qu'il ne prenait même pas la +peine d'administrer sa fortune. À sa mort on a +trouvé chez lui des tas de titres d'obligations de +chemins de fer, d'emprunts, avec tous leurs coupons. +Pourquoi se donner le mal de détacher ces +coupons avec des ciseaux quand on fait des différences +de trente ou quarante mille francs toutes les +nuits? Vous comprenez si la race est joueuse. Enfin, +pour le moment, le comte est aux prises avec le chef +et tâche de l'amadouer. Venez voir sa rentrée, qu'il +ait ou n'ait pas obtenu d'argent, elle sera curieuse.</p> + +<p>Quand ils entrèrent dans la salle, le comte n'y +était pas, mais presque aussitôt il arriva allègrement, +gaiement, et il courut à la caisse: sur la +tablette, il déposa un tas de pièces de cinq francs, +de deux francs, de cinquante centimes et même une +poignée de gros sous.</p> + +<p>—Il y a cent francs, dit-il, donnez-moi un jeton +de cinq louis.</p> + +<p>Et vivement il courut à la table où le croupier +annonçait justement une nouvelle taille: «Messieurs, +faites votre jeu.» Sans hésitation, en homme +qui poursuit une idée, le comte plaça son jeton à +gauche: il était radieux, sûr de gagner. Et, en effet, +il gagna. Il laissa sa mise doublée et gagna encore. +Puis encore une troisième fois.</p> + +<p>Mais cela n'avait plus d'intérêt pour le père Eck, +qui n'avait nulle envie de passer la nuit à regarder +jouer. Il en avait assez; il en avait trop. Adeline le +reconduisit à son hôtel, rue de la Michodière, et +promit de venir le prendre le lendemain matin pour +une course qu'ils avaient à faire ensemble.</p> + +<p>Adeline fut exact et il trouva le père Eck sous la +porte, l'attendant.</p> + +<p>Comme c'était au Palais-Royal qu'ils allaient, ils +descendirent l'avenue de l'Opéra, et, en passant +devant son cercle, Adeline voulut entrer pour donner +un ordre. Dès la porte cochère, ils entendirent un +brouhaha de voix qui partait de l'escalier du cercle, +et à travers les glaces de la porte contre laquelle il +était adossé ils virent un homme en veste et en calotte +blanche, un cuisinier évidemment, qui pérorait +avec de grands mouvements de bras, barrant le +passage au comte de Sermizelles, défait, exténué, +qui voulait sortir.</p> + +<p>Que signifiait cela?</p> + +<p>Ce fut ce qu'Adeline se demanda; mais il n'y avait +pas plus moyen d'entrer que de sortir, le cuisinier +obstruait solidement le passage et d'ailleurs il ne +voyait pas son président, à qui il tournait le dos. +Autour de lui et du comte, il y avait une confusion +de gens qui criaient ou qui riaient, des membres +du cercle, des croupiers, des domestiques.</p> + +<p>À ce moment, dans la cour parut Auguste, qui +était descendu par l'escalier de service.</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc? demanda Adeline en +allant à lui vivement.</p> + +<p>—M. le comte de Sermizelles avait emprunté hier +cent francs au chef; il a gagné cent vingt-cinq mille +francs avec; mais il a tout perdu et il ne lui reste +pas un sou pour rembourser Félicien, qui ne veut +pas le laisser partir.</p> + +<p>—Vous m'avez donné votre parole d'honneur de +me rendre mon argent ce matin, hurlait Félicien, et +vous voulez filer. Vous ne passerez pas!</p> + +<p>Adeline frappa à la glace de façon à se faire ouvrir, +et, mettant cinq louis dans la main du cuisinier:</p> + +<p>—Laissez sortir M. le comte, dit-il, et vous-même +quittez le cercle à l'instant.</p> + +<p>Quand il reprit sa route avec le père Eck, ils marchèrent +côte à côte assez longtemps sans rien dire. +À la fin, le père Eck prit le bras d'Adeline:</p> + +<p>—Mon cher monsieur <i>Ateline</i>, je sais qu'on +n'aime pas les conseils qu'on ne demande pas, <i>bourtant</i> +je vous en donnerai un: croyez-moi, laissez +ces gens-là à leurs plaisirs, ce n'est <i>bas</i> la +place d'un brave homme comme vous. Vous serez +mieux dans <i>fotre</i> famille. Si nous avons un peu +réussi dans la vie, c'est par les liens de la famille: +c'est en étant unis, c'est en nous serrant. Et ce n'est +<i>bas</i> seulement pour la fortune que la famille est +<i>ponne</i>.</p> + + + + +<h4>X</h4> + + +<p>Quand ils se furent séparés, Adeline resta sous +l'impression de ces conseils, sans pouvoir la secouer: +«Laissez ces gens-là à leurs plaisirs.» Est-ce +que c'était pour le sien qu'il restait avec eux?</p> + +<p>Mais dans la journée il lui vint un second avertissement +qui le bouleversa plus profondément encore.</p> + +<p>Comme il allait entrer dans la salle des séances, le +préfet de police—celui-là même qui lui avait accordé +l'autorisation d'ouvrir le <i>Grand I</i>,—l'arrêta +au passage.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher député, êtes-vous content +de votre cercle?</p> + +<p>Adeline, croyant que c'était une allusion à la scène +du matin, s'empressa de la raconter et de l'expliquer, +tout en se disant que la préfecture était bien rapidement +renseignée.</p> + +<p>Mais le préfet se mit à rire:</p> + +<p>—Je ne peux pas partager votre colère contre +votre cuisinier, et même je trouve qu'il serait désirable +que les joueurs eussent à payer quelquefois +leurs emprunts à ce prix, ils emprunteraient moins. +Ce n'était donc pas de cela que je voulais parler. Je +vous demandais si vous étiez content de votre cercle.</p> + +<p>—Pourquoi ne le serais-je point? Le nombre de +nos membres augmente tous les jours; nos fêtes sont +très réussies; notre situation financière est bonne; +je n'ai que des remerciements à vous renouveler +pour l'autorisation que vous m'avez accordée avec +tant de bonne grâce.</p> + +<p>Puis tout de suite il entama une apologie des cercles +bien tenus et sévèrement surveillés, qui n'était +à peu de chose près que la répétition de ce que Frédéric +lui avait dit et répété plus de cinquante fois, +sur tous les tons et avec toutes sortes de variantes, +c'est-à-dire que si les tricheries sont jusqu'à un certain +point possibles dans un cercle fermé, où, par +cela même que tous les membres ne font en quelque +sorte qu'une même famille, personne ne surveille +son voisin, il n'en est pas de même dans les cercles +ouverts, où, au contraire, la défiance et la surveillance +sont la règle ordinaire, comme si on était +dans une réunion de voleurs connus.</p> + +<p>Mais le préfet l'interrompit en riant:</p> + +<p>—Laissez-moi vous dire que les cercles fermés ne +m'inspirent pas plus une confiance absolue que les +cercles ouverts, attendu que partout où l'on joue on +peut tricher, dans le cercle le plus élevé quelquefois, +comme dans le <i>claquedents</i> souvent, qu'on ait cent +mille francs de rente, ou qu'on crève de faim. Je sais +bien que lorsqu'on interroge un gérant de cercle ouvert +sur les tricheries, il vous répond que par suite +de sa surveillance elles sont si difficiles chez lui, +qu'elles sont absolument impossibles; s'il s'en +commet, c'est chez son voisin. Il est vrai que lorsqu'on +passe à ce voisin, il nous dit qu'il a si bien +découragé les philosophes qu'ils n'en paraît jamais +un seul chez lui, tandis qu'ils vont tous à côté, où il +se passe des choses abominables, et l'on est tout +étonné, la première fois, de voir que le récit de ces +choses abominables est le même dans les deux bouches; +ce qui se fait ici se fait là, et ce qui se fait là +se fait ici. C'est par ce simple rôle de confident, aux +oreilles complaisantes que j'ai appris, quand j'étais +jeune, les procédés de cette aimable philosophie qui +enseigne l'art de s'approprier le bien d'autrui; et +c'est pour cela que je résiste tant que je peux aux +demandes qu'on m'adresse afin d'ouvrir de nouveaux +cercles.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'on vole maintenant autant +qu'il y a quelques années, quand le jeu était peu +connu? demanda Adeline persistant dans les idées +qu'il avait reçues.</p> + +<p>—Autant, oui, et même davantage; seulement +les procédés se sont perfectionnés, ils sont moins +gros et par là plus difficiles à découvrir; parce que +de nos jours on vole peu à main armée, s'ensuit-il +qu'on vole moins qu'autrefois? Pas du tout; le voleur +a changé de manière tout simplement, il en a +adopté une nouvelle, moins dangereuse... pour lui: +c'est ce qui explique votre réponse de tout à l'heure; +quand vous vous êtes demandé, bien plus que vous +ne me le demandiez à moi-même, pourquoi vous ne +seriez pas content de votre cercle.</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc? Parlez, je vous en prie.</p> + +<p>—On triche chez vous.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Si vous me répondez avec cette certitude, je n'ai +rien à ajouter.</p> + +<p>—Mais, qui triche?</p> + +<p>—Cela est plus délicat; nous avons des soupçons, +mais, comme il arrive le plus souvent, les preuves +manquent; tandis que mes agents peuvent protéger +le pauvre diable à qui l'on vole cent sous, ils ne peuvent +rien pour le monsieur à qui l'on vole cent +mille francs, puisqu'ils n'entrent pas dans vos cercles. +Enfin, j'ai des rapports sérieux qui ne permettent +pas le doute; on triche chez vous; il +est vrai qu'on triche aussi ailleurs; mais ce qui +se passe ailleurs ne vous regarde pas, tandis que +vous avez intérêt à savoir ce qui se passe chez +vous, afin d'éviter un éclat: voilà pourquoi je vous +avertis.</p> + +<p>Bien que bouleversé par cette révélation, Adeline +trouva de chaudes paroles de remerciement, puis il +expliqua les mesures qu'il allait prendre avec son +gérant et son commissaire des jeux pour découvrir +les voleurs.</p> + +<p>Mais aux premiers mots le préfet l'arrêta:</p> + +<p>—Croyez-moi, ne prenez des mesures avec personne; +prenez-les avec vous-même. Vous avez confiance +dans votre gérant, c'est parfait; mais enfin il +n'en est pas moins vrai qu'en cette occasion il est +dans son tort puisqu'il n'a rien vu; ou s'il a vu sans +vous prévenir, il y est encore bien plus gravement; +et c'est toujours un mauvais moyen de recourir à +ceux qui sont en faute. Opérez vous-même. Ne vous +fiez qu'à vous. Il ne vous est pas difficile de surveiller +vos gros joueurs.</p> + +<p>—Notre plus gros joueur est le prince de Heinick.</p> + +<p>—Surveillez le prince de Heinick comme les autres: +il n'y a pas de prince devant le tapis vert, il n'y +a que des joueurs, et la façon dont un joueur surveille +un autre joueur vous montre quelle confiance +on s'inspire mutuellement dans cette corporation.</p> + +<p>—Faut-il donc soupçonner tout le monde?</p> + +<p>—Hé, hé!</p> + +<p>—Mais alors ce serait à quitter la société.</p> + +<p>—Au moins une certaine société.</p> + +<p>Sur ce mot le préfet voulut s'éloigner, mais Adeline +le retint: il était épouvanté de la responsabilité +qui lui tombait sur les épaules, et il ne l'était +pas moins de son incapacité qu'il avoua franchement. +Comment découvrir les nouvelles tricheries, quand +il connaissait à peine les anciennes? Il lui faudrait +quelqu'un pour l'éclairer, le guider. Il termina en +demandant au préfet de lui donner ce quelqu'un:</p> + +<p>—Il y a des inspecteurs de la brigade des jeux; +donnez m'en un.</p> + +<p>—Si les inspecteurs connaissent les grecs, les +grecs connaissent encore mieux les inspecteurs; +que je vous en donne un, et que vous l'introduisiez +dans votre cercle, les choses, tant qu'il sera là se +passeront avec une correction parfaite.</p> + +<p>Adeline se montra si désappointé que le préfet ne +voulut pas le laisser sur cette réponse décourageante.</p> + +<p>—Je vais m'informer si on peut vous donner +quelqu'un qui exerce une surveillance sans danger +d'être reconnu, et aussi sans provoquer l'attention: +mes agents ne se recrutent pas dans le monde de la +diplomatie, malheureusement, et il y en a plus d'un +dont la tournure et la tenue seraient déplacées +dans votre cercle. Demain vous aurez ma réponse.</p> + +<p>Cette nuit-là, Adeline la passa au cercle à surveiller +les joueurs, rôdant autour des tables, cherchant, +examinant, mais ne voyant rien d'irrégulier. +À la vérité, le prince de Heinick eut une banque +exceptionnellement heureuse, mais sans que rien +pût éveiller les soupçons dans sa manière de tailler, +qui était la plus correcte au contraire, la plus élégante +qu'on eût encore vue au <i>Grand I</i>. C'était presque +du bonheur; en tout cas, pour plus d'un ponte, +c'était presque un honneur de se faire gagner son +argent par un si noble banquier, numéroté dans +l'<i>Almanach de Gotha</i>, et apparenté à des Altesses: +«J'ai attrapé hier avec le prince Heinick une culotte +qui peut compter!» Ça pose de se faire culotter +par un prince.</p> + +<p>Le lendemain, Adeline attendait le préfet avec +une impatience nerveuse.</p> + +<p>—J'ai votre homme, mon cher député, rassurez-vous. +Un ancien agent politique versé dans la brigade +des jeux. Il paraît qu'il a été <i>affranchi</i> par les +grecs et qu'il n'a pas voulu travailler avec eux ni +pour eux. On me dit qu'il opère d'une façon surprenante. +En tout cas, il connaît tous les tours de ces +messieurs, et si celui qui s'exécute chez vous est +neuf, il est assez intelligent pour le découvrir. J'oubliais +de vous dire qu'il est assez bien pour passer +inaperçu dans votre cercle et partout; en plus décoré, +d'un ordre étranger, pour services politiques. Il sera +demain matin chez vous, si vous voulez. À quelle +heure?</p> + +<p>—Dix heures.</p> + +<p>Comme dix heures sonnaient le lendemain, on +frappa à la porte d'Adeline, et dans son petit salon +entra un homme de quarante-cinq ans, de tournure +militaire, correctement habillé comme tout le +monde et avec aisance, les mains gantées; la tête +était énergique, le visage montrait des traits détendus +et fatigués comme ceux des comédiens qui +ont exprimé toute la gamme des passions, mais ce +qui frappait plus encore chez lui, c'était de beaux +yeux noirs brillants qui semblaient devoir embrasser, +sans mouvements apparents, un rayon visuel +plus considérable qu'il n'est donné à une vue +ordinaire.</p> + +<p>—Je viens de la part de M. le préfet de police.</p> + +<p>En quelques mots, Adeline expliqua ce qu'il attendait +de lui.</p> + +<p>—Très bien, monsieur; vous voudrez bien me +présenter comme... une personne de votre connaissance.</p> + +<p>—Assurément; votre nom?</p> + +<p>—Nous dirons Dantin, si vous voulez bien; c'est +un nom commode, noble ou bourgeois, selon les +dispositions de celui qui l'entend et lui met ou ne +lui met pas d'apostrophe.</p> + +<p>Dantin allait se retirer; Adeline le retint.</p> + +<p>—M. le préfet m'a dit que vous connaissiez toutes +les tricheries des grecs.</p> + +<p>—Toutes, non; car on en invente tous les jours, +qu'on apporte toutes neuves dans les cercles, mais +je connais à peu près toutes celles qui ont servi; +quant aux inédites, une certaine expérience me +permet de les deviner quelquefois!</p> + +<p>—M. le préfet m'a dit que vous opériez vous-même +d'une façon surprenante.</p> + +<p>—M. le préfet est trop bon; j'ai acquis un certain +doigté. Au reste, je me mets à votre disposition, +et si vous voulez que je vous donne une... +séance, je suis prêt. Vous avez des cartes.</p> + +<p>Mais Adeline n'avait pas de cartes, il fallait en envoyer +chercher.</p> + +<p>Quand on les apporta, Dantin, qui s'était assis devant +le bureau d'Adeline, les prit, les mêla, et, tout +en causant, parut les examiner assez légèrement.</p> + +<p>—Elles sont bien minces, mais enfin elles seront +suffisantes, je l'espère.</p> + +<p>Il les étala sur le bureau et les remua à deux +mains avec de grands mouvements des épaules et +des coudes; puis, les ayant rassemblées, il les posa +en tas devant Adeline.</p> + +<p>—Si vous voulez couper: bas, haut, comme vous +voudrez. Maintenant si vous voulez bien me désigner +le neuf que vous désirerez, je vais vous le +donner; vous voyez que ni la carte de dessus ni +celle de dessous ne sont des neuf.</p> + +<p>Adeline demanda le neuf de pique et ne quitta +pas des yeux les doigts de Dantin.</p> + +<p>—Le voici, dit celui-ci; en voulez-vous un +autre?</p> + +<p>—Oui, le neuf de trèfle, dit Adeline, se promettant +bien de voir comment Dantin opérait.</p> + +<p>Mais il ne vit rien, ni pour le neuf de trèfle, ni +pour ceux de coeur et de carreau qu'il lui servit +ensuite, et il resta ébahi.</p> + +<p>—Ainsi vous ne m'avez pas vu, dit Dantin, et +vous ne m'avez pas davantage entendu.</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>—Comme vous le savez, c'est là la grande difficulté +du filage, l'oreille perçoit ce qui échappe aux +yeux; heureusement, j'ai travaillé une heure ce +matin, car, pour filer il faut faire ses gammes +comme le musicien; si je restais un jour sans travailler, +vous ne m'entendriez peut-être pas, mais +moi je m'entendrais. Maintenant, comme je n'ai pas +de prétention au rôle de sorcier, au contraire, regardez +ces cartes; pendant que j'occupais votre attention +en vous disant qu'elles étaient mauvaises, +je les ai marquées de quelques coups d'ongles, à +peine perceptibles pour l'oeil, mais sensibles pour +mes doigts. Puis, au lieu de battre les cartes +comme tout le monde, j'ai fait ce qu'on appelle +la <i>salade</i>; et je vous ai donné à couper; mais, au +moyen de cette carte légèrement bombée, j'ai fait +un petit <i>pont</i>, dans lequel vous avez coupé. Et +voilà. Quant au filage, c'est affaire de travail, d'habitude +et d'adresse.</p> + + +<h4>XI</h4> + + +<p>À neuf heures, Dantin arriva au <i>Grand I</i>, et par +un valet de pied fit passer son nom au président, qui +à ce moment causait avec son gérant.</p> + +<p>—Dantin, fit Adeline avec un mouvement de surprise +assez bien joué, faites-le monter.</p> + +<p>Puis s'adressant à Frédéric:</p> + +<p>—Un ami de Nantes.</p> + +<p>Vivement il alla au-devant de cet ami, qui, présenté +de cette façon, devait passer inaperçu, ou tout +au moins ne provoquer aucune curiosité: ce n'était +point le premier provincial d'Elbeuf, de Rouen ou +d'ailleurs à qui Adeline faisait les honneurs de son +cercle: le malheur était que ces provinciaux, peu +intelligents, se laissaient rarement séduire par les +charmes du baccara, ou, s'ils se risquaient quelquefois +à ponter un louis au tableau de droite ou de +gauche, ils allaient rarement plus loin quand ils +l'avaient perdu: les louis n'ayant pas du tout la +même valeur à Elbeuf ou à Rouen qu'à Paris.</p> + +<p>À cette heure, il n'y avait presque personne au +cercle: quelques vieux bien sages qui jouaient tranquillement +au whist ou à l'écarté; mais le baccara +chômait; si Dantin était venu si tôt, c'est qu'il voulait +passer l'inspection des lieux avant celle des +joueurs.</p> + +<p>Ce fut ce qu'il fit avec Adeline en jouant le provincial +à la perfection, c'est-à-dire avec une discrétion +qui n'allait pas jusqu'aux gros effets du paysan, +mais en homme de sa tenue qui, pour la première +fois, pénètre dans un cercle parisien et naturellement +regarde autour de lui avec curiosité, parce +que ce qu'il voit l'amuse et aussi le surprend un +peu.</p> + +<p>Cependant, il fallait passer le temps, la promenade +dans les salons ne pouvait se recommencer indéfiniment, +et, d'autre part, deux amis qui se retrouvent +après une longue séparation ne peuvent pas se +mettre à lire les journaux en face l'un de l'autre.</p> + +<p>—Verriez-vous un inconvénient à ce que nous +fissions quelques carambolages? demanda Dantin; +il importe de gagner l'heure sans provoquer l'attention.</p> + +<p>Adeline eut un mouvement d'hésitation, mais il +fut court.</p> + +<p>—Après tout! se dit-il.</p> + +<p>Ils se mirent à un billard jusqu'à ce que l'arrivée +des joueurs permît de commencer la partie; alors ils +passèrent dans la salle de baccara; mais les joueurs +assis à la table n'étaient guère sérieux, et la galerie +autour d'eux était peu nombreuse; encore Dantin ne +se laissa-t-il pas tromper sur la qualité de ces joueurs, +qui, pour lui, n'étaient que des <i>allumeurs</i> chargés de +lancer la partie avec quelques modestes jetons de +cinq francs qu'on leur remet à la caisse; quant au +banquier, c'était non moins certainement un autre +allumeur qui avait pris la banque avec quinze louis +avancés par la caisse; si la partie avait marché pour +de bon, le croupier l'aurait menée d'une autre allure.</p> + +<p>Entre la première et la seconde banque, Frédéric +s'approcha de l'ami du président, et les présentations +se firent.</p> + +<p>—M. d'Antin.</p> + +<p>—M. le vicomte de Mussidan.</p> + +<p>—Monsieur ne joue pas? demanda Frédéric, qui +ne dédaignait pas d'allumer lui-même la partie, +même au détriment des amis de son président.</p> + +<p>—Pour jouer il faut savoir, répondit Dantin avec +franchise et simplicité, et je vous avoue qu'à Nantes +nous ne cultivons pas encore le baccara.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Au moins dans ma société; c'est même la première +fois que je vois jouer ce jeu.</p> + +<p>—Il est bien facile.</p> + +<p>—Il me semble; je ne dis pas que je ne me risquerai +pas demain, mais aujourd'hui je regarde; il y +a des choses que je ne comprends pas. Ainsi, pourquoi +le banquier ne paye-t-il pas et ne reçoit-il pas?</p> + +<p>—C'est le croupier qui paie et qui reçoit pour le +banquier.</p> + +<p>—Ah! c'est le croupier, le fameux croupier qui +est assis en face du banquier; je croyais qu'il n'y en +avait pas dans les cercles.</p> + +<p>Frédéric s'éloigna en se disant que son président +avait des amis vraiment bien naïfs,—ce qui d'ailleurs +ne l'étonna pas.</p> + +<p>—Vous n'aviez pas besoin de si bien jouer l'ignorance, +dit Adeline, quand Frédéric fut passé dans +une autre salle, le vicomte de Mussidan est le vrai +gérant du cercle, et c'est un autre moi-même.</p> + +<p>—Pardon, je ne savais pas.</p> + +<p>Et Dantin se promit d'être circonspect: si le gérant +et le président ne faisaient qu'un, il fallait être attentif +à veiller sur sa langue. Il avait reçu l'ordre de +se mettre à la disposition de M. Constant Adeline, +député, président du <i>Grand I</i>, afin d'aider celui-ci à +découvrir des vols, qui se commettaient dans son +cercle. Mais quels étaient ces vols, quels étaient les +voleurs, il n'en savait rien; c'était à lui de les trouver. +Où les chercher? Justement parce qu'il connaissait +les tricheries des grecs, il était disposé à +voir des voleurs dans tous ceux qui vivent du jeu: +joueurs de profession, croupiers, gérants. C'est là +d'ailleurs une disposition commune aux policiers et +qui fait leur force; s'ils étaient moins soupçonneux, +ils ne découvriraient rien. Tel qu'il avait vu Adeline +la veille, il le jugeait le plus honnête homme du +monde, un brave et digne président, comme après +tout il peut en exister. Mais si ce brave président ne +faisait qu'un avec son gérant, et un gérant vicomte, +c'est-à-dire un déclassé, la situation se trouvait autre +qu'il l'avait jugée tout d'abord, et il était prudent de +ne pas s'aventurer avec lui. Un député est un personnage +influent et c'est niaiserie d'agir de façon à s'en +faire un ennemi, surtout quand on n'a que sa place +pour vivre et qu'on désire la garder, ce qui était le +cas de Dantin. Dans sa jeunesse il avait volontiers +joué les Don Quichotte, ce qui l'avait mené à être +simple inspecteur de la brigade des jeux à quarante-cinq +ans; il ne voulait pas descendre plus bas.</p> + +<p>Cependant, la partie continuait et Dantin la suivait +avec la franche curiosité du provincial qui voit jouer +le baccara pour la première fois; de temps en temps +il adressait à Adeline discrètement une question, +que ses voisins pouvaient entendre en prêtant un +peu l'oreille; elles étaient tellement naïves, ces +questions, qu'elles ne pouvaient venir que d'un provincial +renforcé.</p> + +<p>Mais pour échanger quelques paroles avec Adeline +de temps en temps, il n'en était pas moins attentif +à ce qui se passait à la table, qu'il ne quittait +pas des yeux, allant du banquier aux pontes et du +croupier aux valets de service.</p> + +<p>Peu à peu la partie s'était animée, les joueurs +étaient arrivés, et la misérable petite banque de +quinze louis du début était montée à cent, à deux +cents, à cinq cents louis.</p> + +<p>Il avait été convenu entre Adeline et lui que quoi +qu'il vît il ne lui dirait rien, car Adeline voulait +avant tout éviter un éclat, qui, colporté le lendemain +dans le Paris des cercles et peut-être même dans tout +Paris, compromettrait le <i>Grand I</i> en même temps +que la réputation de son président.</p> + +<p>Cependant, bien que Dantin se fût conformé à +cette instruction, plus d'une fois il avait regardé +Adeline pour appeler son attention sur la table de +jeu, mais Adeline n'avait pas paru comprendre, non +en homme qui ne veut pas, mais parce qu'il ne voit +pas ce qu'on lui montre, et que par cela il est dans +l'impossibilité d'entendre ce qu'on lui insinue. Alors +Dantin l'avait examiné, se demandant s'il avait affaire +à un aveugle volontaire ou non, et si vraiment +le président et le gérant ne faisaient qu'un.</p> + +<p>Il s'éloigna un peu de la table, et tout bas il dit à +Adeline qu'il voudrait bien l'entretenir pendant deux +ou trois minutes.</p> + +<p>—Vous avez vu quelque chose? demanda Adeline +anxieux.</p> + +<p>Dantin fit un signe affirmatif.</p> + +<p>Ils passèrent dans le cabinet du président, et Adeline +referma la porte avec soin.</p> + +<p>—Qu'avez-vous vu? parlez bas.</p> + +<p>—J'ai vu que le croupier a <i>étouffé</i> de quarante-cinq +à cinquante louis, rien que dans les trois dernières +banques, répondit Dantin en sifflant ses paroles +du bout des lèvres.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? murmura Adeline; je +n'ai rien vu.</p> + +<p>—Je vais vous reconstituer les tours, et quand +nous rentrerons dans la salle, comme vous serez +prévenu, vous les verrez se répéter si c'est toujours +le même croupier, car il les réussit trop bien pour ne +pas les recommencer.</p> + +<p>—Mais c'est Julien!</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton de surprise indignée qui signifiait +clairement que Julien était la dernière personne +qu'Adeline aurait crue capable d'étouffer le +plus petit louis.</p> + +<p>—Vous avez donné l'habit à vos croupiers, continua +Dantin, et c'est une sage précaution qui prouve +que celui qui leur a imposé ce vêtement connaît les +habitudes de ces messieurs, et sait comment, avec +l'argent qui leur passe par les mains, il leur est +facile de laisser tomber un jeton dans la poche de +leur jaquette ou de leur veston, mais on aurait dû +en même temps leur imposer une cravate serrée au +cou.</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>—Pour les empêcher de faire glisser des jetons +dans leur chemise. Rappelez-vous le col de Julien, il +est très lâche, n'est-ce pas? et la cravate est lâche +aussi; alors qu'arrive-t-il? c'est que Julien, qui respire +difficilement, paraît-il, surtout au moment où il +paye ou quand il rend de la monnaie, passe sa main +dans son col pour l'élargir, et laisse alors glisser +dans cette ouverture un jeton qui s'arrête à sa ceinture. +Il a fait ce geste trois fois, ci, trois louis. Comptez-les. +De même qu'il éprouve le besoin de respirer, +il éprouve aussi celui de se moucher: deux fois il a +tiré son mouchoir, mais deux mouchoirs différents, +et chaque fois il a fait passer un jeton de sa main +gauche, où il le cachait, dans le mouchoir qu'il a +replié et remis dans sa poche; ci, deux louis.</p> + +<p>—Et personne n'a rien vu, s'écria Adeline, ni le +gérant, ni le commissaire des jeux!</p> + +<p>C'était le moment pour Dantin de ne pas s'aventurer.</p> + +<p>—Je dois dire que tout cela était fait très proprement, +avec adresse. Voyez-vous les tours d'un bon +prestidigitateur?</p> + +<p>—Continuez.</p> + +<p>—Deux fois il a demandé de la monnaie: la première, +le change a été fait loyalement, on lui a rendu +la somme qu'il donnait; mais la seconde, quand il a +tendu une plaque de vingt-cinq louis par-dessus son +épaule, il en tenait deux dans sa main, et c'est seulement +la monnaie d'une qu'on lui a rendue, ci, +vingt-cinq louis.</p> + +<p>—Mais alors Théodore serait son complice?</p> + +<p>—Dame, ça se voit tous les jours. Maintenant +passons à la dernière opération. Vous avez dû remarquer +un ponte à sa droite, un monsieur à barbe +rousse. Eh bien, il l'a payé deux fois: la première, +en commençant par lui, il lui a payé sa mise de +cinq louis, puis, en finissant, il est revenu au monsieur +roux, et alors il lui a payé les dix louis que +celui-ci avait laissés sur le tapis, ci quinze louis. +Vous voyez que mon compte est exact; au moins le +compte de ce que j'ai vu.</p> + +<p>Adeline était atterré:</p> + +<p>—Dans mon cercle, murmurait-il, dans mon +cercle, chez moi, de pareils misérables!</p> + +<p>Dantin se dit que si ce président ne valait pas +mieux que d'autres qu'il avait connus, en tout cas +c'était un habile comédien qui jouait admirablement +la douleur indignée; aussi, que cette douleur fût ou +ne fût pas sincère, était-il prudent de paraître la +prendre au sérieux.</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur le président, permettez-moi +de vous dire que ce qui arrive chez vous se passe +dans bien d'autres cercles. Je ne dis pas qu'il n'y ait +pas des croupiers honnêtes, c'est très possible, seulement, +comme dans notre profession ce n'est pas +les honnêtes gens que nous voyons, j'en connais plus +d'un qui vaut le vôtre. C'est qu'il est mauvais de +manier sans contrôle possible de grosses sommes +qui semblent, à un moment donné, n'appartenir à +personne: pourquoi celui qui les distribue n'en garderait-il +pas une part pour lui? C'est comme cela que +tant de croupiers font en deux ou trois ans des fortunes +étonnantes, que ne justifient ni leurs appointements +plus que modestes, ni le tant pour cent +qu'ils touchent sur la cagnotte, ni les gros pourboires +de vingt, vingt-cinq louis que certains banquiers +leur donnent, on ne sait pourquoi, si ce n'est +peut-être pour les remercier de les avoir volés proprement. +Ils sont partis de bas, garçons de café +pour la plupart, valets de pied; ils ont vu le jeu et +l'ont appris avec ses adresses, un jour qu'un croupier +manque, ils le remplacent et font comme ils +ont vu faire leurs prédécesseurs. En deux ou trois +ans, ils sont riches; à moins qu'ils ne soient joueurs +eux-mêmes. À Pau, à Biarritz, quand vous voyez une +charrette anglaise brûler le pavé tirée par un cheval +de prix et chercher à accrocher toutes les voitures +qu'elle rencontre, ne demandez pas à qui; c'est à +un croupier: les plus belles villas, aux croupiers; +les plus belles maîtresses, aux croupiers. À Paris, +voulez-vous que je vous en nomme qui lavaient la +vaisselle, il y a cinq ans et qui ont aujourd'hui des +galeries de tableaux de cinq ou six cent mille francs. +Ça ne se gagne pas honnêtement en quelques années, +ces fortunes, alors surtout qu'on a autour de +soi des <i>mangeurs</i> qui vous en dévorent une grosse +part, car on n'opère pas ces voleries sans que d'habiles +gens vous voient, et il faut partager avec eux; +le monsieur roux payé deux fois était un mangeur; +et si j'allais dire à votre croupier ce que j'ai vu, +soyez sûr qu'il m'offrirait une part de ce qu'il a gagné +pour me fermer la bouche. C'est ainsi que les croupiers +ont autour d'eux toute une bohème qui vit +d'eux tranquillement, sans danger, sans rien faire. +Allez un jour dans le café où se réunissent les croupiers +à côté de Saint-Roch, et si vous les entendez se +plaindre, vous verrez comme on les fait chanter.</p> + +<p>Adeline restait accablé.</p> + +<p>—Est-ce tout ce que vous avez vu? demanda-t-il +enfin.</p> + +<p>Dantin hésita un moment:</p> + +<p>—N'est-ce pas assez? dit-il sans répondre franchement.</p> + +<p>—Eh bien, retournez dans le salon du baccara et +reprenez votre surveillance, je vous rejoindrai tout à +l'heure.</p> + + + + +<h4>XII</h4> + + +<p>Si Dantin avait hésité un moment pour répondre +à la question d'Adeline, c'est que le tout qu'il disait +n'était pas le tout qu'il avait vu.</p> + +<p>En plus de l'<i>étouffage</i> des jetons, il y avait eu le +<i>bourrage</i> de la cagnotte, et, pendant ses quelques secondes +de réflexion, il s'était demandé s'il devait +parler de ce <i>bourrage</i>.</p> + +<p>Il n'était pas dans un cercle fermé, et, bien qu'il +ne sût rien de la situation qui avait été faite au président +du cercle dans lequel il opérait, il devait +croire que ce président comme tant d'autres touchait +un traitement; or ce traitement c'était, toujours +comme chez les autres, la cagnotte qui le payait; +comment dans ces conditions parler du <i>bourrage</i> de +cette cagnotte à un président qui en vivait? n'était-ce +pas lui dire en face: «On vous paye avec de l'argent +volé»; cela n'est agréable à dire à personne; +et, d'autre part, quand on n'est qu'un pauvre diable +d'employé de la préfecture de police, ce serait plus +que de l'imprudence de dire à un ami du préfet +«Vous n'êtes qu'un <i>mangeur</i>.»</p> + +<p>C'était déjà bien assez gros d'avertir ce président +de cercle que son croupier étouffait les jetons, mais +enfin c'était possible: le croupier pouvait opérer +pour lui-même et sans autre partage que celui qu'il +aurait à faire avec ses complices. Mais la cagnotte, ce +n'était pas le croupier qui en avait la clef, c'était le +gérant, et s'il la <i>bourrait</i>, ce ne pouvait être que par +ordre du gérant; or, si Dantin s'en tenait au mot +d'Adeline «Mon gérant est un autre moi-même», il +fallait y regarder à deux fois avant de dénoncer ce +<i>bourrage</i>.</p> + +<p>De là son hésitation, et de là aussi sa réponse ambiguë +qui n'accusait personne, mais qui laissait la +porte ouverte aux questions.</p> + +<p>Que le président le poussât, en homme qui réellement +veut tout savoir, il répondrait aux questions +nettement posées.</p> + +<p>Qu'on ne le poussât point, il n'en dirait pas davantage, +surtout à propos de choses qu'on ne lui demandait +pas.</p> + +<p>Non seulement on ne l'avait pas poussé, mais encore +on l'avait envoyé reprendre sa surveillance; il +se l'était tenu pour dit: on n'a pas été fonctionnaire +de la préfecture pendant de longues années sans apprendre +à retenir sa langue.</p> + +<p>Et, obéissant à la consigne, il avait repris sa surveillance +en continuant à se donner l'air provincial.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, lui demanda Frédéric, +commencez-vous à connaître le jeu?</p> + +<p>—Ça vient, mais l'embarras, c'est pour prendre +des cartes; je ne pourrais jamais me décider.</p> + +<p>—Alors vous ne jouez pas?</p> + +<p>—Demain.</p> + +<p>—Quel imbécile! se dit Frédéric en s'éloignant.</p> + +<p>L'imbécile continua de regarder le jeu; mais +comme, pendant le temps qu'il avait passé dans le +cabinet du président, le nombre des joueurs avait +augmenté, il ne se trouvait plus qu'au troisième rang, +derrière les joueurs qui se penchaient sur la table +pour surveiller leur mise: le tapis vert était encombré +de jetons rouges et blancs et de plaques de nacre +au milieu desquels éclatait çà et là l'or de quelques +louis jetés par des joueurs fiévreux qui n'avaient pas +eu la patience de les changer. Comme les filouteries +du croupier ne l'intéressaient plus puisqu'il les connaissait, +c'était aux joueurs et au banquier qu'il donnait +toute son attention. Mais à l'exception d'une +pauvre petite <i>poussette</i>, c'est-à-dire d'une plaque de +vingt-cinq louis à cheval et qu'un ponte avait adroitement +poussée quand son tableau avait gagné, il ne +vit rien que de régulier; tous ces joueurs, ponte en +banquier, jouaient correctement.</p> + +<p>Mais il en est du policier comme du chasseur à +l'affût, il n'a qu'à attendre; il attendit donc.</p> + +<p>Tout à coup il se fit un brouhaha, et il vit un +groupe entrer dans la salle, vers lequel tous les +yeux se tournèrent: au milieu de ce groupe s'avançait +un grand jeune homme blond à lunettes, qui +semblait marcher assez gauchement, un peu à l'aventure, +le prince de Heinick, à qui l'on faisait une +entrée, comme il arrive souvent pour les gros +joueurs. Dantin, qui ne le connaissait pas, remarqua +qu'il regardait en-dessus ou en dessous de ses lunettes +qu'il portait assez bas sur le nez.</p> + +<p>Tout de suite le prince vint à la table, et, deux +joueurs s'étant écartés avec l'empressement de courtisans, +il plaça sur le tapis une plaque de vingt-cinq +louis qu'il perdit; il en avança une seconde qu'il perdit +encore.</p> + +<p>—C'est assez, dit-il, je n'ai pas la veine; nous verrons +si je serai aussi malheureux en banque.</p> + +<p>Et aux regards qu'on fixa sur lui, il fut facile de comprendre +que plus d'un joueur se promettait de profiter +de cette déveine, quand il serait en banque: il avait +assez gagné, l'heure de la restitution allait sonner.</p> + +<p>Sans suivre le jeu pour voir d'où soufflait le vent, +le prince alla s'asseoir dans un coin, et resta là d'un +air indifférent et ennuyé jusqu'au moment où la +banque lui fut adjugée. Alors tout le monde se +pressa autour de la table, et l'on vit apparaître le +premier croupier, un Béarnais appelé Camy, qui +avait longtemps opéré à Pau, à Biarritz, à Luchon, et +qui ne travaillait que pour les banques importantes +ou pour les joueurs de qualité.</p> + +<p>Le prince de Heinick, assis à son fauteuil, avait +demandé des cartes neuves; et le garçon d'appel +avait apporté trois jeux au croupier. En poussant, +en se faufilant adroitement, Dantin avait fini par arriver +au second rang derrière les pontes assis, et il +n'était qu'à trois pas du banquier, dans les meilleures +conditions pour le bien voir; au quatrième rang, +Adeline se tenait derrière lui. Quand on posa les +cartes sur le tapis, il les examina et constata que les +bandes timbrées paraissaient intactes. Le croupier +déchira les enveloppes, battit les cartes et les passa à +un ponte qui les battit à son tour.</p> + +<p>—Encore un peu, monsieur, si vous voulez bien, +dit le prince avec un aimable sourire; je suis féticheur.</p> + +<p>Évidemment, ce n'était pas des jeux séquencés; +Dantin pouvait être tranquille de ce côté; il n'avait +plus qu'à surveiller les mains de cet aimable banquier +pour voir si, en approchant son fauteuil de la table, +il ne ferait pas passer de sa main droite dans sa main +gauche une portée préparée à l'avance—un <i>cataplasme</i>, +si cette portée était épaisse; un <i>rigolo</i>, si +elle était mince; mais tout se passa avec une +régularité parfaite, il n'y eut aucune applique.</p> + +<p>Les jetons, les plaques, les louis et même quelques +billets de banque s'étaient abattus sur le tapis.</p> + +<p>—Combien y a-t-il? demanda le prince, affirmant +ainsi mauvaise vue.</p> + +<p>—Vingt-huit mille francs, répondit le croupier, +qui, d'un coup d'oeil exercé, avait fait son compte.</p> + +<p>—Rien ne va plus, dit le prince.</p> + +<p>—Messieurs, rien ne va plus, répéta Camy.</p> + +<p>Le prince donna les cartes avec lenteur, sans les +quitter des yeux; les deux tableaux prirent des +cartes; pour lui, il ne s'en donna pas, et, quand il +montra son point, un murmure de surprise s'éleva: +il s'était tenu à 4, et il gagnait; le tableau de droite +avait 3, le tableau de gauche baccara.</p> + +<p>—Quelle veine!</p> + +<p>Cette veine calma l'ardeur des pontes; l'heure de +la restitution ne paraissait guère arrivée: aussi +quand le prince fit sa question ordinaire: «Combien, +je vous prie?» le croupier n'annonça-t-il que sept +mille francs; les prudents se réservaient; il fallait +voir.</p> + +<p>Ils virent qu'ils avaient eu tort de s'abstenir, car +le banquier perdit cette taille en tirant une bûche +qui laissa le même, son point de trois.</p> + +<p>Alors l'espérance revint aux joueurs, et le croupier +annonça qu'il y avait vingt mille francs, mais cette +fois ils eurent tort encore, car ce fut le banquier qui +gagna; et ce qu'il y eut de remarquable dans ce +coup, c'est qu'il fut aussi audacieux que l'avait été +le premier: le prince tira à six et amena un 2; ses +adversaires avaient l'un 6, l'autre 7.</p> + +<p>Si les pontes furent consternés, Dantin fut étonné, +c'était trop beau, trop sûr pour lui; il y avait là +quelque volerie, mais laquelle? Il n'y voyait rien; il +avait beau prêter l'oreille, il n'entendait pas le plus +léger bruit de filage dans cette pièce silencieuse où +l'anxiété arrêtait les respirations. Devenait-il sourd? +Il écouta s'il entendait le battement de sa montre +dans la poche de son gilet, et il l'entendit.</p> + +<p>La banque continua en suivant à peu près la +même marche, sur quatre coups le banquier en +gagnait trois, et presque toujours avec une sûreté +de tirage extraordinaire. Quand, la banque finie, on +apporta devant le prince la corbeille dans laquelle il +devait emporter son gain, elle se trouva presque +remplie de jetons et de plaques; c'était un désastre.</p> + +<p>Pendant que le prince changeait toute cette mitraille +d'ivoire et de nacre contre de vrais billets de +banque, il voulut bien, toujours avec son aimable +sourire, promettre à quelques joueurs qu'il reviendrait +le lendemain et leur offrirait leur revanche.</p> + +<p>C'en était assez pour ce soir-là; le cercle se vida +presque complètement; bien certainement il ne se +passerait plus rien de sérieux.</p> + +<p>Adeline emmena Dantin dans son cabinet.</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-il.</p> + +<p>—Le prince est un filou.</p> + +<p>—Vous avez vu?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Alors, comment pouvez-vous porter une pareille +accusation contre un homme dans sa situation +et que nous a présenté un membre des grands cercles?</p> + +<p>—Vous me demandez mon impression, je vous la +donne; si vous voulez que je ne dise rien, je me +tais.</p> + +<p>—Mais qui vous fait croire...?</p> + +<p>Dantin expliqua ce qui lui faisait croire que le +prince était un filou, en insistant principalement sur +la sûreté de son tirage:</p> + +<p>—Il n'y a pas de séquences, dit-il en concluant, il +n'y a très probablement pas de filage, mais il y a +quelque chose, et ce quelque chose je le chercherai, +j'espère même que je le trouverai, seulement il faudrait +avant que j'eusse les cartes avec lesquelles le +prince a taillé.</p> + +<p>—Elles étaient neuves.</p> + +<p>Dantin ne répliqua pas, mais il insista pour examiner +ces cartes, et comme ce soir-là il était impossible +de retrouver avec certitude dans la corbeille +celles qui avaient servi au prince à tailler, il fut +convenu que cet examen serait remis au lendemain. +Ce retard contraria Adeline, qui aurait voulu ce +soir même expulser de son cercle le croupier Julien, +ainsi que le garçon de jeu Théodore; mais il fallait +bien attendre et laisser le prince prendre encore une +banque sans éveiller les soupçons de personne, alors +même que cette banque du lendemain devait être +aussi désastreuse que celle qui venait de finir.</p> + +<p>Elle le fut; les choses se passèrent exactement +comme la veille: même façon de jouer et de tirer, +même gain, même impossibilité pour Dantin de +rien voir.</p> + +<p>Comme cela avait été convenu, aussitôt que la +banque fut finie, il se rendit dans le cabinet du président, +où celui-ci arriva presque aussitôt, accompagné +de Bunou-Bunou, mis dans le secret, afin de +donner plus de solennité à l'examen. Ils apportaient +les cartes de la dernière banque. Vivement Dantin +les prit, les palpa, les examina; toutes passèrent +par ses doigts et sous ses yeux.</p> + +<p>—Je ne trouve rien, dit-il enfin.</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur, avec quelle légèreté +vous avez soupçonné le prince, dit Adeline sévèrement; +par bonheur, personne n'en saura rien.</p> + +<p>—Je jure que c'est un grec, s'écria Dantin.</p> + +<p>—Il ne faut pas accuser sans preuve, dit Bunou-Bunou +sentencieusement et avec non moins de sévérité +qu'Adeline; si nous n'avions pas agi avec prudence, +dans quelle situation nous mettiez-vous?</p> + +<p>Comme Adeline, Bunou-Bunou s'était révolté à +l'idée que le prince de Heinick pouvait être un filou, +et, comme Adeline, il regardait l'agent avec une +pitié méprisante:</p> + +<p>—Ces policiers!</p> + +<p>Ce n'était pas seulement des soupçons de Dantin +sur le prince qu'Adeline avait entretenu son collègue, +c'était aussi des accusations portées contre Julien +et Théodore; aussi, en voyant le découragement +de l'agent, tous deux se demandaient-ils si accusations +et soupçons ne se valaient pas.</p> + +<p>Dantin était trop fin pour ne pas deviner ce qui se +passait en eux, mais que dire? le mot de Bunou-Bunou +lui fermait la bouche: «On n'accuse pas sans +preuve»; et cette preuve, il ne l'avait pas.</p> + +<p>—Votre surveillance n'ayant pas produit de résultat, +au moins pour les joueurs, dit Adeline, je +pense qu'il est inutile de la continuer; vous pouvez +ne pas revenir demain.</p> + +<p>—Très bien, monsieur, dit Dantin, je ferai mon +rapport.</p> + +<p>Il se dirigea vers la porte; comme il allait l'ouvrir, +il revint vivement, en se frappant le front:</p> + +<p>—Les lunettes! s'écria-t-il, les lunettes!</p> + +<p>Adeline et Bunou-Bunou le regardèrent en se demandant +s'il était pris d'un accès de folie.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour rien qu'on a de pareilles lunettes. +Il y a sur ces cartes des signes que nous ne +voyons pas avec nos yeux, mais que lui voit avec +ses lunettes. Avez-vous une loupe?</p> + +<p>—Nous n'en portons pas sur nous, dit Bunou-Bunou, +d'un air goguenard.</p> + +<p>—Les opticiens sont fermés à cette heure; mais, +heureusement, j'en ai une chez moi, je vais la chercher; +dans vingt minutes, je serai de retour; je vous +en prie, messieurs, donnez-moi vingt minutes.</p> + +<p>—Nous ne vous les refuserons pas, dit Adeline +avec condescendance.</p> + + +<h4>XIII</h4> + + +<p>—Voilà un particulier qui a failli nous mettre +dans de beaux draps, dit Bunou-Bunou quand Dantin +eut refermé la porte.</p> + +<p>—C'est le rôle d'un policier de voir partout des +coquins.</p> + +<p>—Cependant vous conviendrez que monter jusqu'au +prince de Heinick, c'est vif.</p> + +<p>—Je me demande s'il n'a pas cru voir ce qu'il +dit avoir vu des manoeuvres de Théodore et de +Julien.</p> + +<p>—Je me le demande aussi.</p> + +<p>—Nous voyez-vous expulsant ces pauvres garçons, +les accusant!</p> + +<p>—J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que +dans ces fonctions d'agent de police on doit prendre +bien souvent le rêve pour la réalité.</p> + +<p>—C'est ainsi que courent de par le monde tant +de légendes sur les tricheries dans les cercles: personne +n'a vu voler, mais on connaît des gens qui ont +vu, et alors...</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Et le préfet de police, avec ses airs mystérieux +et discrets: «Mon cher député, on triche chez +vous»; ah! ah! ah!</p> + +<p>—Ah! ah! ah!</p> + +<p>—Et notez que c'est le meilleur agent de la brigade +des jeux!</p> + +<p>À ce moment on frappa à la porte. Adeline n'eut +que le temps de jeter un journal sur les cartes qui +couvraient son bureau; c'était Frédéric qui venait +aux renseignements; en voyant ces allées et venues, +ces conciliabules, il n'était pas sans inquiétude; +que signifiait tout cela? Mais en trouvant son président +et Bunou-Bunou riant aux éclats, il se rassura; +évidemment il ne se passait rien de grave; et après +quelques mots pour justifier tant bien que mal son +entrée, il se retira se disant qu'à coup sûr ils se moquaient +du commerçant de Nantes.</p> + +<p>—J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que +c'est de la démence toute pure de prétendre qu'il +peut se trouver des signes quelconques sur des +cartes neuves enfermées dans des enveloppes scellées +du timbre de l'État. Vous qui connaissez le jeu +mieux que moi, voulez-vous m'expliquer ce qu'il a +voulu dire?</p> + +<p>—Je n'en sais vraiment rien.</p> + +<p>—Et c'est le meilleur agent de la brigade des +jeux.</p> + +<p>—Et nous restons là à l'attendre au lieu d'aller +nous coucher.</p> + +<p>Ils n'attendirent pas longtemps; avant que les +vingt minutes fussent écoulées, Dantin arriva.</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre de fermer la porte, +dit-il d'une voix haletante.</p> + +<p>—Si vous voulez.</p> + +<p>L'examen de Dantin, armé de sa loupe, ne fut pas +long:</p> + +<p>—Le voilà, le signe! s'écria-t-il; tenez, messieurs, +regardez vous-mêmes, là.</p> + +<p>Et donnant la loupe et la carte à Adeline, il lui +montra du doigt où il fallait regarder.</p> + +<p>Les cartes avec lesquelles on jouait au <i>Grand I</i> +et qu'on fabriquait exprès pour lui, au lieu d'être +unies, étaient tarotées en losanges roses et blancs, et +la marque qui se voyait avec la loupe était une toute +petite tache imperceptible, faite sur un des losanges +qui répondait au point même de la carte, sur le premier +pour l'as, sur le troisième pour le 3, sur le +neuvième, sur le douzième (afin de laisser un écart +facilement appréciable) pour le 10 et les figures; de +sorte qu'en voyant cette petite marque on savait la +carte comme si on la regardait à découvert.</p> + +<p>—Comment a-t-on fait ces taches? dit Dantin, je +n'en sais rien puisque je n'y étais pas, mais je jurerais +que c'est avec une pointe d'aiguille rougie, approchée +des cartes, qui a terni le vernis. En tout cas, +c'est du bel ouvrage, propre, original... et trouvé.</p> + +<p>—Mais ces cartes étaient dans des enveloppes +scellées par la régie! dit Bunou-Bunou.</p> + +<p>—Il en est des bandes de la régie comme des enveloppes +gommées de la poste, on les ouvre sans les +déchirer en les exposant à la vapeur de l'eau bouillante; +on retire alors les cartes une à une par le bout +ouvert; on les marque; quand elles sont sèches, on +les replace une à une; on gomme la bande; et le +tour est joué: voilà des cartes neuves qui doivent +inspirer toute confiance; celui qui n'a pas une loupe +ou de fortes lunettes n'y voit rien: ce sont de très +habiles opticiens que messieurs les Allemands.</p> + +<p>—Mais il faut un complice, dit Adeline.</p> + +<p>—Aussi, y en a-t-il un... ou deux; en tout cas, le +garçon d'appel qui apporte les jeux, et qui substitue +à ceux qu'on lui a remis ceux qui ont été préparés.</p> + +<p>—Est-ce possible? murmura Bunou-Bunou.</p> + +<p>—Vous allez le voir quand vous interrogerez ce +garçon; mais, en attendant, laissez-moi, je vous en +prie, vous prouver qu'avec ces cartes on joue à jeu +découvert, et vous montrer comment le prince opère. +Tout à l'heure, vous avez douté de moi, je m'en +suis bien aperçu; laissez-moi me réhabiliter et vous +convaincre que je ne suis pas le fou... que vous +avez cru.</p> + +<p>Ils étaient trop confus de leur incrédulité pour lui +refuser ce qu'il demandait: il prit place au milieu +du bureau en faisant asseoir Adeline à sa droite et +Bunou-Bunou à sa gauche, comme s'ils étaient à +une table de baccara où il serait banquier; puis, +tenant sa loupe de sa main gauche, de la droite il +donna les cartes.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, avant que vous releviez vos +cartes je vais vous dire vos points: à droite, il y a +une figure et un 6, à gauche un as et un 7; moi j'ai +une figure et un 5; je dois donc tirer, et je le fais +d'autant plus sûrement que je sais que la carte que +je vais retourner est un 4.</p> + +<p>Disant cela, il la retourna: c'était bien un 4, comme +les points qu'il avait annoncés étaient bien ce qu'il +avait dit.</p> + +<p>Adeline et Bunou-Bunou se regardaient consternés; +la démonstration était plus que faite.</p> + +<p>—Me permettrez-vous de vous demander, dit +Dantin, ce que vous voulez faire?</p> + +<p>La même réponse sortit instantanément de leurs +deux bouches:</p> + +<p>—Pas de scandale; il faut étouffer l'affaire.</p> + +<p>Cette réponse était trop conforme à la tradition +pour que Dantin s'en étonnât: pas de scandale, c'est +la mot de tous les présidents de cercle lorsqu'un +scandale éclate chez eux; dans la rue où il y a tout +le monde, on crie «au voleur»; dans un cercle où +il n'y a qu'un monde choisi, on ne crie rien du tout; +on expulse poliment le voleur sans prévenir personne, +de façon à lui laisser toutes les facilités d'aller +voler chez le voisin.</p> + +<p>Si Adeline voulait éviter un scandale auquel son +nom serait mêlé et qui compromettrait le <i>Grand I</i>, il +ne voulait pas cependant que le prince allât continuer +son industrie dans les autres cercles de Paris.</p> + +<p>—Il est bien entendu, dit-il, que nous n'accorderons +pas l'impunité au prince de Heinick, et que +nous ne nous contenterons pas de lui écrire une lettre +banale pour lui interdire l'entrée de notre cercle; +il faut qu'il quitte Paris et la France.</p> + +<p>—Qu'il aille exercer son industrie dans son pays, +dit Bunou-Bunou, je n'y vois pas d'inconvénient, au +contraire.</p> + +<p>—Et le garçon de jeu? demanda Dantin.</p> + +<p>—Je vais le chasser.</p> + +<p>—Ne livrant pas l'auteur principal à la justice, dit +Bunou-Bunou, nous ne pouvons pas lui livrer le +complice.</p> + +<p>—Ne désirez-vous pas savoir comment cette complicité +s'est établie?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Nous allons l'interroger.</p> + +<p>Et Adeline, ayant sonné, dit au domestique qui se +présenta d'aller lui chercher Léon.</p> + +<p>—Si vous voulez bien le permettre, dit Dantin, je +l'interrogerai moi-même; j'obtiendrai peut-être des +aveux plus vite, en même temps que je le forcerai à +ne pas ébruiter l'affaire.</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>Léon entra, l'air embarrassé et inquiet, regardant +autour de lui.</p> + +<p>—Répondez à tout ce que monsieur vous demandera, +dit Adeline en désignant de la main Dantin, +adossé à la cheminée.</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu? dit celui-ci d'un ton +rude.</p> + +<p>—Mais... Léon.</p> + +<p>—Ce n'est pas un nom, tu en as un autre?</p> + +<p>—Chemin.</p> + +<p>—Tu es Normand?</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—D'où?</p> + +<p>—D'Arques.</p> + +<p>—C'est au Casino de Dieppe que tu as appris le +métier?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu es marié?</p> + +<p>Il fit un signe affirmatif.</p> + +<p>—Où est ta femme; que fait-elle?</p> + +<p>—Elle tient un café à Arques.</p> + +<p>—Eh bien, tu prendras ce matin le train de six +heures quarante-cinq pour Dieppe, et tu resteras auprès +de ta femme, à tenir ton café avec elle; si tu +reviens à Paris, la police correctionnelle et après +Poissy. Mais avant de partir tu vas dire à ces messieurs +ce que le prince de Heinick te donne pour que +tu lui apportes des cartes préparées, et comment +l'affaire s'est arrangée entre vous.</p> + +<p>—Des cartes préparées!</p> + +<p>Dantin enleva le journal qui recouvrait les trois +jeux.</p> + +<p>—Les voici.</p> + +<p>Léon était déjà à moitié anéanti, cette façon brutale +de l'interroger en affirmant lui avait fait perdre +la tête; la vue des cartes l'acheva.</p> + +<p>—Je n'ai jamais parlé au prince, je vous le jure, +balbutia-t-il.</p> + +<p>—Eh bien, qui est-ce qui te remet les jeux?</p> + +<p>—Je ne sais pas son nom: un petit homme jaune, +grêlé, que j'ai connu au café où je vais; il m'a dit +que le prince ne pouvait jouer qu'avec ses cartes, +des cartes neuves faites exprès pour lui, un fétiche, +quoi.</p> + +<p>—Bien sûr.</p> + +<p>—Sans ça, et si les cartes n'avaient pas eu leur +bande, je n'aurais jamais consenti. On peut prendre +des renseignements, tout le monde dira que je suis +un honnête homme: j'ai quatre enfants.</p> + +<p>—Ça vaut cher, un fétiche comme celui-là, car il +est fameux.</p> + +<p>Léon hésita un moment.</p> + +<p>—Ne fais pas le malin, dit Dantin rudement.</p> + +<p>—Mille francs.</p> + +<p>Maintenant tu vas prendre tes hardes et filer +sans dire mot à personne: si tu causes, au lieu d'aller +jusqu'à Arques, où tu seras heureux comme le +poisson dans l'eau, tu t'arrêteras à Poissy, où on ne +s'amuse pas.</p> + +<p>Léon ne se le fit pas dire deux fois; peu à peu il +avait reculé vers la porte, il l'entr'ouvrit et se faufila +dehors.</p> + +<p>—Voilà! dit Dantin, mille francs, offerts pour +substituer un jeu de cartes à un autre et la tête +tourne.</p> + +<p>Adeline et Bunou-Bunou tinrent conseil pour savoir +comment ils procéderaient avec le prince, et il +fut décidé qu'on attendrait son arrivée le lendemain, +et qu'au lieu de le laisser entrer dans la salle du +baccara, on le prierait de passer dans le cabinet du +président.</p> + +<p>—Vous vous trouverez là, dit Adeline à Dantin, +et vous préciserez la tricherie, si le prince essaye de +la contester.</p> + +<p>Dantin allait se retirer, Adeline le retint:</p> + +<p>—Nous vous devons des remerciements, dit-il, +pour le service que vous nous avez rendu; nous vous +devons aussi des excuses, car, je l'avoue à un certain +moment nous avons douté de vous. Le préfet +saura combien vous nous avez été utile en cette misérable +affaire.</p> + +<p>Quand Dantin arriva le soir à onze heures au +<i>Grand I</i>, il remarqua qu'on le regardait d'une façon +bizarre et qui lui parut soupçonneuse. En effet, les +conciliabules dans le bureau du président, la disparition +des cartes qui avaient servi à la banque du +prince de Heinick, enfin l'absence inexpliquée de +Léon avaient fait travailler les langues: ce n'est pas +dans un cercle qu'on attend les coups du sort avec +l'impassibilité d'une conscience tranquille. Cependant +personne ne lui adressa la parole, pas même +Frédéric qui causait avec Barthelasse, car Adeline +vint au-devant de lui.</p> + +<p>—Voulez-vous m'attendre dans mon cabinet? dit +celui-ci, vous y trouverez M. Bunou-Bunou; je vous +rejoins tout à l'heure.</p> + +<p>En effet, Adeline ne tarda pas à arriver, accompagné +du prince, qu'il fit passer devant lui poliment.</p> + +<p>—Vous désirez me parler? demanda le prince +avec une hauteur dédaigneuse.</p> + +<p>—Oui, monsieur, nous avons à vous demander +des explications sur votre façon de jouer.</p> + +<p>—À moi!</p> + +<p>Ce «moi» fut dit avec la fierté la plus superbe.</p> + +<p>—Et nous vous prions de nous les donner devant +monsieur, continua Adeline en désignant Dantin.</p> + +<p>Celui-ci s'avança:</p> + +<p>—Dantin, inspecteur de la brigade des jeux.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire?</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous trichez, prince.</p> + +<p>—Misérable!</p> + +<p>—Vous trichez avec ces cartes—il présenta les +cartes—que vous remet le garçon de jeu, à qui vous +donnez mille francs.</p> + +<p>Le prince hésita un moment en jetant autour de +lui des regards féroces; puis tout à coup, laissant +tomber sa tête sur sa poitrine, les jambes flageolantes, +comme s'il allait défaillir:</p> + +<p>—Messieurs, ne me perdez pas... pour l'honneur +de mon nom... un moment d'égarement, je vous +expliquerai.</p> + +<p>—Vous n'avez rien à expliquer, dit Dantin, vous +avez à prendre demain matin le train de sept heures +trente pour Cologne, et à ne jamais revenir en +France.</p> + +<p>—C'est impossible demain; la princesse...</p> + +<p>—La princesse vous rejoindra.—Cologne, ou la +police correctionnelle.</p> + +<p>—Je partirai.</p> + +<p>Le lendemain, à sept heures quinze, Dantin, de +surveillance à la gare du Nord, vit le prince en costume +de voyage et sans lunettes descendre de voiture +et se diriger vers le guichet. Il le suivit de loin, +mais en se tenant en dehors des barrières au lieu de +passer dedans et en détournant la tête pour que le +prince ne le reconnût pas.</p> + +<p>—Compiègne, demanda le prince en posant un +billet de banque sur la tablette du guichet.</p> + +<p>Dantin lui prit le bras:</p> + +<p>—Compiègne est en France; c'est Cologne que +vous voulez dire?</p> + +<p>—Cologne.</p> + + + + +<h4>XIV</h4> + + +<p>Quand le prince de Heinick fut en route pour Cologne, +Adeline put enfin s'expliquer avec Frédéric et +lui demander l'expulsion du croupier Julien et du +garçon de jeu qui changeait si bien la monnaie,—ce +qu'il fit franchement, sévèrement.</p> + +<p>Aux premiers mots, l'émoi de Frédéric fut vif: un +agent au cercle! qu'avait-il vu? qu'avait-il dit? que +savait le président?</p> + +<p>Aussi écoutait-il sans interrompre une seule fois; +avant de se lancer, il fallait être renseigné.</p> + +<p>Ce fut seulement quand Adeline fut arrivé au bout +de son réquisitoire qu'il prit la parole—d'un air +consterné, et aussi outragé.</p> + +<p>—D'abord je dois vous dire qu'avant une heure +Julien et Théodore seront chassés du cercle; ce sont +des misérables qui méritent d'autant moins de pitié +que nous avions plus de confiance en eux; j'avoue +que de ce côté je suis en faute; j'ai péché par trop +de confiance précisément; je ne les ai point surveillés +avec les yeux du soupçon; je suis dans mon tort, +je le reconnais.</p> + +<p>Il avait débité ce petit couplet la tête basse, humblement; +mais il la releva et reprit sa fierté, son air +Mussidan:</p> + +<p>—Maintenant, permettez-moi d'ajouter que je +suis... plus que surpris, plus que peiné, en un mot, +profondément blessé, que tout ce qui vient de se +passer se soit fait en dehors de moi, par-dessus ma +tête, en me tenant à l'écart, comme si je n'avais +pas la responsabilité de l'administration de ce cercle; +vous comprendrez donc que je vous demande les raisons +pour lesquelles vous avez agi de cette façon.</p> + +<p>Cette susceptibilité était trop légitime pour qu'Adeline +s'en fâchât; il en attendait même l'explosion, +et il n'eût pas compris que chez un homme +comme le vicomte elle n'éclatât point; aussi sa réponse +était-elle prête:</p> + +<p>—J'ai dû me conformer aux désirs du préfet; le +service qu'il m'a rendu, qu'il nous a rendu, était +assez grand pour que je n'eusse qu'à accepter les +conditions qu'il mettait à son concours.</p> + +<p>Il fallait accepter cette explication ou se fâcher: +Frédéric ne se fâcha point. Il avait mieux à faire, +c'était d'amener Adeline à parler longuement de cet +agent, afin de savoir au juste jusqu'où celui-ci avait +été dans ses découvertes.</p> + +<p>Mais Adeline avait tout dit, il ne put que se répéter.</p> + +<p>Alors Frédéric expliqua son insistance; il voulait +savoir; il cherchait à profiter des observations de cet +agent, non pour le passé, mais pour l'avenir: il ne +fallait pas que ce qui venait d'arriver pût se reproduire, +non seulement avec les croupiers et les garçons +de jeu, mais encore avec les grecs comme le +prince de Heinick; la tricherie de celui-ci avait été +si originale, si audacieuse qu'elle l'avait trompé; +malgré les soupçons que cette sûreté de tirage et +cette veine invraisemblable provoquaient, il n'avait +pu la découvrir; mais dorénavant des précautions +seraient prises qui empêcheraient toute fraude; on +ne se servirait plus que de cartes unies et on taillerait +avec trois jeux de couleurs différentes, blancs, +roses, chamois, ce qui couperait radicalement le +filage; tous les soirs, les cartes ayant servi seraient +brûlées devant les joueurs; à la vérité, ce serait une +perte de cinq ou six mille francs par an que produisait +la revente de ces cartes, mais la sécurité absolue +ne saurait se payer trop cher; d'ailleurs, cette leçon +donnée aux autres cercles qui, malgré les prohibitions +légales, vendent leurs cartes, serait productive: +elle prouverait une fois de plus que, bien décidément, +le <i>Grand I</i> était un cercle modèle.</p> + +<p>Que le <i>Grand I</i> dût devenir, dans un temps donné, +plus cercle modèle qu'il ne l'était déjà, cela ne pouvait +pas changer les résolutions d'Adeline.</p> + +<p>Depuis que le préfet lui avait dit: «On triche chez +vous», il avait vécu sous le poids écrasant d'une obsession +qui ne le lâchait ni jour ni nuit: il se voyait +devant le tribunal obligé de répondre comme témoin +aux questions du président, et d'écouter la tête basse +ses admonestations; que de demandes mortifiantes +pour son caractère, blessantes pour son honneur ne +lui adresserait-on point?</p> + +<p>Et tout en entendant les questions sévères ou +bienveillantes du président, tout en voyant son sourire +narquois ou dédaigneux, il se répétait les paroles +du père Eck:</p> + +<p>«Laissez ces gens-là à leurs plaisirs; ce n'est pas +seulement pour la fortune que la famille est bonne.»</p> + +<p>Alors, dans cette agitation tumultueuse, il avait +fait un voeu comme le marin au milieu de la tempête: +s'il échappait au danger qui le menaçait, il renoncerait +à cette existence si peu faite pour lui, et, +suivant le conseil du père Eck, il laisserait ces gens +à leurs plaisirs, qui n'étaient pas du tout les siens.</p> + +<p>Jamais il n'avait fait son examen de conscience +avec cette anxiété et cette intensité de pensée: que +lui avait-elle donné, cette existence qu'il n'avait acceptée +qu'en vue de résultats que l'imagination lui +montrait si superbes et que la réalité s'obstinait à +tenir aussi éloignés qu'au premier jour? Quelles +affaires bonnes pour ses intérêts personnels lui avait +apportées cette présidence qui devait lui créer tant +de relations utiles? Aucune. Si, laissant de côté son +intérêt personnel, il ne prenait souci que de l'intérêt +général, il était bien forcé de s'avouer aussi que +cette fondation de son cercle, qui devait concourir +au développement de la vie brillante à Paris, avait +tout simplement concouru au développement du +jeu: où étaient-ils, les commerçants que le cercle +avait enrichis? Il ne les voyait pas; tandis qu'il ne +voyait que trop bien ceux qu'il avait appauvris ou +ruinés—lui tout le premier. Car le plus clair de +cette misérable aventure, c'était sa dette à la caisse +du cercle, les soixante mille francs qui, à cette heure, +en formaient le chiffre.</p> + +<p>Cependant, malgré cette dette, il fallait qu'il accomplît +son voeu, et qu'en donnant sa démission il +reprît sa liberté, sa dignité. Il n'y avait pas à hésiter, +pas à balancer; le repos, l'honneur peut-être +étaient à ce prix. Ce qu'il avait vu pendant ces quelques +jours, ce qu'il avait appris l'épouvantait. Eh +quoi, c'étaient là les moeurs de ce monde, le vol, +partout le vol, en haut comme en bas, pas une main +nette; et toutes ces hontes, il les couvrait de son +nom: «Allons chez Adeline»; c'était chez Adeline +que les croupiers <i>étouffaient</i> les jetons; chez Adeline +que le prince de Heinick volait au jeu; deux siècles +de travail et de probité aboutissaient à ce résultat.</p> + +<p>Son parti était pris; coûte que coûte, il fallait qu'il +sortît de cet enfer, qui ne dévorait pas seulement sa +fortune et son honneur, mais qui le dévorait lui-même, +du moins ce qu'il y avait de bon en lui, pour +n'y laisser que ce qui s'y trouvait de mauvais: s'il +est des passions qui élèvent le coeur et l'esprit, ce +n'est pas précisément celle du jeu; depuis qu'il était +à son cercle, tous les genres de joueurs lui avaient +passé devant les yeux et dans des conditions où la +bête humaine se livre le plus franchement; il ne +voulait pas leur ressembler.</p> + +<p>À la vérité, c'était renoncer aux espérances qu'il +avait caressées pour Berthe, mais pouvait-il payer +de son honneur la dot qu'il avait cru lui gagner? +elle serait la première à ne pas le vouloir.</p> + +<p>Lorsque Frédéric le quitta pour aller congédier +Julien et Théodore, il n'hésita pas une minute, contrairement +à ce qui arrivait toujours lorsqu'il avait +une résolution difficile à prendre, il quitta le <i>Grand I</i> +et partit pour Elbeuf, car, avant de donner sa démission, +il fallait qu'il s'acquittât à la caisse,—ce +qui n'était possible qu'en redemandant à sa femme +les trente-cinq mille francs qu'il lui avait envoyés +quand il avait joué pour la première fois, et en arrangeant +avec elle une combinaison pour se procurer +les vingt-cinq mille autres.</p> + +<p>Quelle douleur pour la pauvre femme; pour lui +quelle humiliation!</p> + +<p>L'affaire du prince l'avait empêché d'aller à Elbeuf +comme à l'ordinaire; il envoya une dépêche à sa +femme pour lui annoncer son arrivée, et, quand il +entra dans la salle à manger, il trouva tout son +monde l'attendant devant la table mise: la Maman +dans son fauteuil, sa femme, Berthe et Léonie.</p> + +<p>—Comme tu es gentil de nous rendre le samedi +que tu ne nous avais pas donné, dit Berthe en l'embrassant.</p> + +<p>—Alors, la politique chauffe? dit la Maman.</p> + +<p>Depuis que la Maman s'était expliquée sur le mariage +de Berthe avec Michel, elle ne parlait plus que +de politique quand il venait passer un jour à Elbeuf; +c'était sa manière de protester contre ce mariage; elle +ne boudait pas, mais elle évitait les sujets où il aurait +pu être question d'intérêts de famille. Comme de leur +côté, Adeline et madame Adeline ne tenaient pas +moins à ce que ces sujets ne fussent pas abordés, +et comme, du sien, Berthe veillait à ne pas offrir à +sa grand'mère la plus légère occasion de manifester +franchement ou par des allusions son hostilité, c'étaient +des conversations politiques sans fin auxquelles +tout le monde prenait part.</p> + +<p>Mais ce soir-là la politique elle-même languit et +plus d'une fois Adeline préoccupé laissa tomber l'entretien +sans continuer avec sa mère la discussion +commencée.</p> + +<p>—Irons-nous, demain au Thuit? demanda Berthe +toujours désireuse de ces promenades avec son père.</p> + +<p>—Non, je repars demain matin pour Paris.</p> + +<p>Aussitôt après le souper, Adeline roula sa mère +chez elle; puis, ayant embrassé sa fille et Léonie, il +passa dans le bureau avec sa femme:</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda celle-ci, quand la porte fut +refermée; comme tu es préoccupé ce soir!</p> + +<p>—Une chose grave, qui va te causer un grand +chagrin... et qui me cause, à moi, une cruelle humiliation.</p> + +<p>Elle le regarda, effrayée; il détourna les yeux.</p> + +<p>Alors elle vint à lui et, lui passant le bras autour +du cou par un geste maternel, elle se pencha à son +oreille:</p> + +<p>—Tu as joué! dit-elle à voix basse, sans le regarder.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mon pauvre Constant!</p> + +<p>—J'ai été entraîné, une fatalité.</p> + +<p>—Je pense bien.</p> + +<p>Le premier coup porté, elle s'était remise un peu, +bien que le plus dur ne fût pas dit.</p> + +<p>—Combien? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Il me faut vingt-cinq mille francs.</p> + +<p>Bien que dans leur situation la somme fût très +grosse, elle avait craint le malheur plus grand encore.</p> + +<p>—Nous les trouverons, ne t'inquiète pas, dit-elle. +Puis, voulant le relever:</p> + +<p>—C'est un accident, dit-elle, une faillite: justement, +nous n'en avons pas eu cette année.</p> + +<p>—Chère femme, murmura-t-il, quelle bonté en +toi, quelle indulgence!</p> + +<p>—Veux-tu bien te taire! dit-elle, en essayant de +sourire pour ne pas pleurer; est-ce qu'il doit être +question d'indulgence entre nous?</p> + +<p>—Plus que jamais, car je ne t'ai pas tout dit.</p> + +<p>—Mon Dieu!</p> + +<p>En effet, le hasard de l'entretien, et aussi la confusion, +l'embarras, la préoccupation d'amoindrir la +force du coup qu'il allait porter à sa femme, avaient +changé la marche qu'Adeline voulait suivre: c'était +vingt-cinq mille francs ajoutés aux trente-cinq mille +mis de côté sur son gain qu'il lui fallait.</p> + +<p>—Tu sais les trente-cinq mille francs de la faillite +Beaujour?</p> + +<p>—Ils ne provenaient pas de la faillite Beaujour.</p> + +<p>—Qui t'a dit?... s'écria-t-il.</p> + +<p>—Tu les avais gagnés au jeu.</p> + +<p>Il la regarda interdit.</p> + +<p>—Est-ce que tu sais mentir? Crois-tu qu'on +peut vivre pendant vingt-six ans unis de coeur et de +pensées sans se connaître et sans lire l'un dans +l'autre? Quand tu m'as parlé de ces trente-cinq +mille francs, j'ai bien vu d'où ils venaient. Et c'est +là ce qui, depuis, a fait mon tourment; puisque tu +avais joué, tu pouvais jouer encore; je tremblais; +que de fois j'ai voulu te le dire, et puis j'attendais +pour te laisser commencer. J'étais si bien certaine +que ces trente-cinq mille francs provenaient du jeu, +et que tu me les redemanderais un jour, que je n'ai +jamais voulu les employer; ils sont à ta disposition, +il n'y a qu'à les prendre.</p> + +<p>Il la serra dans ses bras.</p> + +<p>—Nous aurions toujours été heureux que je ne te +connaîtrais pas! s'écria-t-il avec effusion.</p> + +<p>—C'est donc soixante mille francs que tu dois? +interrompit-elle.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, je trouve comme un soulagement à le +savoir; j'ai l'esprit ainsi fait d'aller toujours au pire; +J'ai craint plus que ça bien souvent; j'ai vu tout +perdu. Que de fois je me suis réveillée ruinée, dans +la rue, sans rien; tu vois ce qu'a été ma vie depuis +que ces trente-cinq mille francs maudits me sont +arrivés; et puis si tu te décides à payer ces soixante +mille francs, c'est que tu renonces, n'est-ce pas, à +les rattraper par le jeu?</p> + +<p>—Ce n'est pas seulement à les rattraper que je +renonce, c'est aussi à la présidence du cercle.</p> + +<p>—Ah! Constant! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Comme c'est à la caisse que je dois cette somme, +je ne peux pas me retirer sans la payer; aussitôt que +j'aurai payé, je donnerai ma démission.</p> + +<p>—Tu la payeras dès demain! s'écria-t-elle, ce n'est +pas acheter notre repos trop cher. +Tout de suite ouvrant la caisse, elle chercha dans +son portefeuille les valeurs avec lesquelles elle pouvait +faire ces vingt-cinq mille francs.</p> + +<p>—Nous nous en tirons encore à peu près, dit-elle; +tout pouvait y rester.</p> + +<p>—Même l'honneur.</p> + +<p>Et il lui raconta comment il s'était résolu à donner +sa démission.</p> + + + + +<h4>XV</h4> + + +<p>Pendant qu'Adeline roulait vers Elbeuf, Frédéric, +Barthelasse et Raphaëlle tenaient conseil chez +celle-ci.</p> + +<p>Depuis que le <i>Grand I</i> était ouvert, jamais il ne +s'était trouvé dans des conditions aussi critiques; si +l'avertissement du préfet: «On triche chez vous», +n'annonçait rien de bon, puisqu'il révélait des +plaintes certaines, la surveillance de l'agent et les +précautions prises pour qu'elle pût s'exercer en +cachette faisaient toucher du doigt les dangers de la +situation.</p> + +<p>Raphaëlle, qui n'allait pas au cercle, et par là ne +pouvait avoir aucune responsabilité pour ce qu'il s'y +passait, était furieuse contre ses associés, qu'elle +accablait de ses reproches et de ses injures: Frédéric +comme Barthelasse, et Barthelasse comme Frédéric, +passant de l'un à l'autre, quand elle ne les réunissait +pas dans le même sac pour les secouer en les +cognant l'un contre l'autre.</p> + +<p>—Non, vraiment, c'est trop bête; qu'est-ce que +vous fichez dans le cercle, je vous le demande; il +semble que pour vous—cela s'adressait à Barthelasse—tout +soit dit quand vous avez empêché un +prêt douteux de cinq cents louis, et que pour toi—ceci +s'adressait à Frédéric—tu n'as qu'à dormir +tranquillement dans un fauteuil quand tu as passé +la revue de ton personnel, et que tu l'as trouvé +correct. Et vous êtes du métier!</p> + +<p>Elle haussa les épaules en les toisant avec pitié; +puis se tournant vers Barthelasse:</p> + +<p>—Vous dites que vous êtes le malin des malins—imitant +son accent—oui, mon bon, vous le dites; +tous les tours qui ont pu se faire, vous les connaissez, +et quand un particulier à lunettes opère sous vos +yeux, tire à six, ne tire pas à quatre, gagne honteusement +vous trouvez ça tout naturel.</p> + +<p>Insolent et fanfaron avec les hommes, Barthelasse, +taillé en taureau, se laissait facilement intimider +par les femmes qui lui tenaient tête, et par Raphaëlle +plus que par toute autre, «si moucheron» qu'elle fût, +comme il disait d'elle.</p> + +<p>—Je n'ai pas trouvé ça naturel du tout, répliqua-t-il.</p> + +<p>—Non; seulement, au lieu de chercher où il fallait, +vous avez remâché toutes les vieilleries de votre +honorable carrière, les télégraphistes que vous +n'avez pas vus, par cette bonne raison qu'il n'y en +avait pas, le filage que vous n'avez pas entendu, +puisqu'il ne filait pas, enfin tout votre répertoire, au +lieu de chercher dans le neuf; ça n'était pas bien +difficile à inventer, cette petite marque d'aiguille à +tricoter donnant juste le point de la carte, et ça +n'était pas bien difficile non plus à découvrir, +puisque ce policier l'a découverte.</p> + +<p>Ce qui redoublait la confusion de Barthelasse, +c'est que ce que Raphaëlle lui reprochait était ce qu'il +se reprochait lui-même: «Comment n'avait-il pas +eu l'idée de se servir d'une loupe?» car il les avait +examinées, les cartes avec lesquelles le prince jouait, +et comme Dantin, tout d'abord, il n'avait rien vu; +au toucher, il n'avait rien senti.</p> + +<p>Elle l'abandonna pour se jeter sur Frédéric.</p> + +<p>—Et toi, tu parles à ce policier, et tu ne vois pas +ce qu'il est: négociant à Nantes!</p> + +<p>—J'ai eu des soupçons.</p> + +<p>—Et tu les as gardés pour toi; tu ne pouvais +donc pas l'interroger sur Nantes? il n'y a peut-être +jamais mis les pieds, il t'aurait répondu des +bêtises.</p> + +<p>—Tu conviendras que ce n'est pas de la chance de +tomber sur un agent que personne ne connaît.</p> + +<p>—Il vous aurait fallu un commissaire avec son +écharpe; vous auriez ouvert l'oeil; tandis que c'est +l'agent qui l'a ouvert.</p> + +<p>—Qu'a-t-il vu, interrompit Barthelasse, c'est là +qu'est la question intéressante.</p> + +<p>—C'est clair, ce qu'il a vu.</p> + +<p>—Et la cagnotte? continua Barthelasse.</p> + +<p>—Il ne t'a rien dit de la cagnotte, ton président? +demanda Raphaëlle.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Il n'y a pas fait d'allusion?</p> + +<p>—Aucune.</p> + +<p>—Alors c'est que l'agent n'a rien vu de ce côté, +dit Raphaëlle.</p> + +<p>—Pourquoi aurait-il tout vu des autres côtés, et +rien de celui-là? demanda Barthelasse; il a de bons +yeux, le coquin!</p> + +<p>—Puisqu'il n'a rien dit.</p> + +<p>—C'est le président qui n'a rien dit à Frédéric, +mais l'agent savons-nous ce qu'il a dit au président?</p> + +<p>—Puisque le président n'a parlé de rien, répéta +Raphaëlle avec colère.</p> + +<p>—Parce qu'on ne parle pas d'une chose, cela +prouve-t-il qu'on ne la connaît pas?</p> + +<p>—S'est-il gêné pour parler de Julien et de Théodore, +et pour exiger leur renvoi immédiat? s'est-il +gêné pour renvoyer lui-même Léon?</p> + +<p>—Julien, Théodore, Léon, qu'est-ce que ça lui +fait? je vous le demande, hein! s'écria Barthelasse; +tandis que la cagnotte, qu'est-ce qu'elle lui rapporte? +trente-six beaux mille francs; et vous croyez qu'il +va se fâcher avec elle; il ignore, on ne lui a rien dit, +l'agent n'a rien vu; c'est son genre, à cet homme, +d'ignorer ce qu'il ne veut pas savoir; ce n'est pas +d'aujourd'hui que je vous le dis; et il n'est pas le +seul; j'en ai connu plus d'un comme ça.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas des gens que vous avez connus, +interrompit Raphaëlle, agacée par les histoires de +Barthelasse, il s'agit de notre président.</p> + +<p>—Eh bien, le nôtre a eu les yeux ouverts par +l'agent, et s'il ne parle pas de la cagnotte, c'est qu'il +ne lui convient pas d'en parler, il accepte tacitement; +il laisse aller les choses, puisqu'il ne sait +rien.</p> + +<p>—Il accepte?</p> + +<p>—Il a accepté, il me semble; la caisse est là pour +le dire.</p> + +<p>—Oui, mais acceptera-t-il maintenant?</p> + +<p>—Que veux-tu dire? demanda Raphaëlle effrayée.</p> + +<p>—Que j'ai peur.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—Qu'il ne nous quitte.</p> + +<p>—Il doit soixante mille francs, s'écria Barthelasse, +nous le tenons!</p> + +<p>—Il peut les payer; alors comment le tenons-nous, +par quoi?</p> + +<p>—Qu'a-t-il donc dit?</p> + +<p>—Rien, répondit Frédéric; mais son air a parlé +pour lui; ce brave homme n'était pas plus fait pour +être président de cercle que moi je ne le suis pour +être évêque; c'est de force que nous l'avons fourré +là-dedans; je sais le mal que j'ai eu; il ne pense qu'à +s'en aller; et s'il n'est pas encore parti, c'est parce +que nous lui faisions certains avantages qui dans sa +position lui étaient agréables, et aussi parce qu'il en +espérait d'autres qui ne se sont nullement réalisés; +mais ce qui s'est réalisé, ce sont des ennuis et des +tourments qui l'épouvantent. Il a peur d'être compromis, +et ce qui vient de se passer l'a tout à fait +affolé. C'est une terreur qui s'est emparée de lui, et +qui lui fera commettre toutes les bêtises. Je ne +serais pas du tout surpris qu'en ce moment il n'eût +pas d'autre idée que de se procurer les soixante mille +francs qu'il nous doit, pour nous planter là. Alors +que deviendrons-nous?</p> + +<p>Les trois associés se regardèrent avec stupeur.</p> + +<p>—Personne mieux que moi ne sait combien il est +embêtant, continua Frédéric, combien on a de difficultés +à manoeuvrer avec lui, combien il est gênant; +mais tout cela n'empêche pas qu'il ait du bon et que +si nous le perdons nous ne retrouverons jamais son +pareil: c'est un paratonnerre; estimé de tout le monde +et de tous les mondes, ami du préfet, tant qu'il nous +couvrait nous n'avions rien à craindre, ni le cercle, +ni nous; l'aventure du prince le prouve bien. Il faut +convenir qu'en l'inventant Raphaëlle a eu la main +heureuse; elle l'eût fabriqué elle-même qu'elle ne +l'eût pas mieux réussi.</p> + +<p>—En tout cas je l'aurais fait plus solide, de façon +à ce qu'il durât plus longtemps.</p> + +<p>—Que ne dira-t-on pas s'il nous lâche? On cherchera +pour quelles raisons il se retire, sans compter +qu'il les dira peut-être lui-même, ses raisons. Alors +nous voilà livrés aux <i>mangeurs</i>; si nous refusons leurs +services, ils nous poursuivront; si nous les acceptons +il faudra les payer, et d'un prix combien plus +cher que les trente-six mille francs que nous donnions +au <i>Puchotier!</i> Avec lui nous étions tranquilles +et c'était crânement que je répondais que nous n'avions +besoin de personne: «Merci, nous avons notre +président.»</p> + +<p>—Peut-être vous exagérez-vous les choses, dit +Barthelasse; trente-six mille francs, c'est bon à +garder.</p> + +<p>—Mon cher, si vous aviez assisté à notre entretien, +vous verriez que je n'exagère rien et vous seriez +aussi inquiet que moi. Après le premier moment de +surprise, quand il m'a raconté l'histoire du prince +de Heinick et qu'il a exigé l'expulsion de Julien, de +Théodore, sévèrement, comme un juge qui s'adresse +à un coupable, je me suis vite remis et tout de suite +je lui ai longuement expliqué toutes les précautions +que nous prendrions, tous les sacrifices que nous +nous imposerions pour que de pareilles choses ne +puissent pas se renouveler, c'était à peine s'il m'écoutait; +lui qui autrefois eût voulu explications sur +explications, il avait l'air de me dire: «Vous savez +que tout cela m'est indifférent, ce n'est pas pour +moi»; et c'est ce qui a commencé à me donner +l'éveil. Si son intention avait été de rester avec nous, +il m'eût interrogé au lieu de me fermer la bouche.</p> + +<p>—Mais alors pourquoi exiger le renvoi de Julien +et de Théodore? demanda Barthelasse.</p> + +<p>—Pour faire justice avant de partir; d'ailleurs +vous devez bien penser qu'au premier mot je ne lui +ai pas laissé le temps d'exiger, j'ai pris les devants.</p> + +<p>—Mes pressentiments sont les mêmes que ceux +de Frédéric, dit Raphaëlle; il doit vouloir se retirer. +Que deviendrons-nous?</p> + +<p>Il y eut un moment de silence et ils se regardèrent +comme pour chercher, dans les yeux des uns des +autres, les idées qu'ils ne trouvaient pas en eux.</p> + +<p>—Je vais vous dire, s'écria Barthelasse, cet +homme a trop perdu; s'il avait gagné, il ne demanderait +qu'à continuer; mais toujours perdre, je m'imagine +que ça dégoûte.</p> + +<p>—Il n'a pas assez perdu, répliqua Raphaëlle; s'il +nous devait deux cent mille francs, nous le tiendrions.</p> + +<p>—S'il joue encore, on pourrait les lui faire perdre, +dit Frédéric.</p> + +<p>—Moi, je suis pour qu'on les lui fasse gagner, +continua Barthelasse. D'abord ça n'appauvrira pas +la caisse, qui n'a été que trop soulagée par cette +canaille de prince, et puis il n'y a rien qui attache +les gens comme le succès, c'est la leçon de la morale.</p> + +<p>Raphaëlle et Frédéric n'étaient pas en situation de +plaisanter, cependant cette leçon de la morale invoquée +par ce vieux crocodile de Barthelasse, comme +ils l'appelaient entre eux, les fit rire:</p> + +<p>—Riez, riez, continua Barthelasse: je sais ce que +je dis, j'ai des exemples: il y a sept ans, à Luchon, +M. Jules Ramot me devait cinquante mille francs et +je commençais à comprendre que j'aurais bien du +mal à les rattraper jamais. Alors, qu'est-ce que j'ai +fait? je lui ai passé des séquences sans rien lui dire, +avec lesquelles il a gagné près de nonante mille +francs. L'année d'après il est revenu; l'année suivante +aussi; il ne voulait plus tailler que chez moi; +et pourtant il ne s'était rien dit entre nous, mais +entre galantes gens on s'entend à demi-mot. Ainsi de +notre homme, j'en suis sûr. Demain, après-demain, +un peu avant qu'il prenne la banque....</p> + +<p>—Prendra-t-il jamais la banque chez nous maintenant?</p> + +<p>—Laissez-moi supposer qu'il la prendra. Il est +donc disposé à la prendre. Alors je m'approche, et +je lui dis sans avoir l'air de rien: «Mon <i>présidint</i>, +vous n'avez pas assez le respect de la veine, ne vous +mettez donc en banque qu'avec Camy pour croupier, +il fait gagner les banquiers»; et mon Camy, +qui n'a pas son pareil, lui passe une belle séquence +que j'ai préparée moi-même et qui lui donne sept ou +huit coups sûrs: comme il est reconnu que notre +<i>présidint</i> est le plus honnête homme du monde, personne +n'ose le soupçonner, et il empoche une belle +somme qui lui inspire le goût de la chose; s'il n'a +pas parlé du <i>bourrage</i> de la cagnotte, il acceptera encore +bien mieux les séquences qui lui profiteront +personnellement, tandis que la plus grosse part de +la cagnotte lui passe devant le nez.</p> + +<p>Raphaëlle haussa les épaules par un geste de son +enfance faubourienne qui lui était resté.</p> + +<p>—Savez-vous ce que produira votre discours au +<i>présidint</i>, répondit-elle, c'est qu'il aura de la défiance +et ne voudra pas prendre la banque; ou bien, +s'il ne se défie pas, il la prendra naïvement, bêtement, +et battra les cartes, les fera couper; voilà +votre belle séquence brouillée, et... il perd.</p> + +<p>Barthelasse ne se fâcha pas de ces objections.</p> + +<p>—Je ne dis pas qu'il ne serait pas plus commode +de lui mettre tout simplement la séquence dans la +main en lui disant de jouer les cartes dans l'ordre +où elles sont rangées; mais il ne serait pas le premier +à qui l'on imposerait une séquence sans qu'il +se doute de rien, quitte à le prévenir délicatement +une fois la chose faite, à seule fin de lui inspirer de +la reconnaissance.</p> + +<p>—Et comment? demanda Raphaëlle, qui pour le +jeu n'avait ni la science ni les roueries de Barthelasse.</p> + +<p>—Tout simplement en lui faisant prendre une +suite: nous mettons en banque le baron ou Salzman +et nous leur passons la séquence; ils ne la brouilleront +pas, eux, n'est-ce pas; mais après deux ou +trois coups ils l'abandonneront, et nous manoeuvrerons +pour que le président prenne leur suite. C'est +lui qui joue les cartes que le baron ou Salzman +viennent de laisser, et, sans que personne puisse +soupçonner un homme dans sa position, il fait une +rafle qui nous le livre.</p> + +<p>—Pour cela il faut qu'il taille encore chez nous, +dit Frédéric. Et taillera-t-il? Là est la question.</p> + + + + +<h4>XVI</h4> + + +<p>C'était avec des valeurs à escompter et des factures +à recevoir que madame Adeline avait fait les +vingt-cinq mille francs, qui ajoutés aux trente-cinq +mille provenant du jeu, devaient payer les soixante +mille dus à la caisse du cercle.</p> + +<p>En arrivant à Paris, Adeline remit ces valeurs à +son banquier, et s'occupa ensuite de toucher les +factures dont l'une, s'élevant à trois mille et quelques +cents francs, était due par un marchand de +draperie de la rue des Deux-Écus, un vieux, très +vieux client de la maison, qui ne faisait pas un +gros chiffre d'affaires, mais qui était aussi sûr que +la Banque de France.</p> + +<p>Adeline savait si bien qu'il n'avait qu'à se présenter +pour être payé, qu'il l'avait gardé pour le +dernier; il la connaissait, la formule du vieux drapier: +«Ah! voilà M. Adeline; nous allons régler +notre petit compte.» Et ce compte, on le réglait +dans la salle à manger, en buvant un verre de cassis, +tandis que, par un châssis vitré, on voyait les +commis dans le magasin visiter les pièces qui arrivaient +de chez le fabricant, ou vendre le métrage +d'un pantalon à un petit tailleur. Le seul ennui de +ces visites était dans l'exhibition obligée des coupons +où se trouvaient un défaut, qui avaient été +soigneusement conservés et qui permettaient une +autre phrase non moins traditionnelle que celle du +petit compte: «Ah! monsieur Adeline, on ne travaille +plus comme autrefois.» Ce qu'Adeline, reconnaissait +sans trop se faire prier.</p> + +<p>Quand il tourna le coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, +le soir tombait, mais la nuit n'était pas +encore faite; dans la demi-obscurité de la rue +étroite, il lui semblait vaguement que les choses +n'étaient pas comme il les voyait depuis vingt-cinq +ans aux abords du magasin de son vieux client. Où +donc était l'étalage avec ses pièces de drap de +toutes les couleurs? Quelques pas de plus lui montrèrent +que le magasin était fermé, et que, sur les +volets, quatre pains à cacheter fixaient une bande +de papier: «Fermé pour cause de décès.» Comme la +rue des Deux-Écus est en grande partie occupée par +des drapiers, il entra chez un autre de ses clients +qui le mit au courant: «Mort ce matin d'une attaque +d'apoplexie, le père Huet, et ses neveux, qui se jalousent, +ont fait tout de suite apposer les scellés.»</p> + +<p>La déception était contrariante pour Adeline, car +elle renversait tout son plan: à cette heure de la +soirée, les maisons où il aurait pu se procurer la +somme qui lui manquait étaient fermées, et par là +il se trouvait dans l'impossibilité d'aller au <i>Grand I</i> +pour payer sa dette et pour y signer sa démission +sur son bureau qu'il ouvrirait une dernière fois.</p> + +<p>Il resta un moment dans la rue, ne sachant de +quel côté tourner.</p> + +<p>A la vérité il devait se dire que c'était là un retard +insignifiant, et qu'il serait encore parfaitement +temps de démissionner le lendemain; mais +cependant il était mécontent, agacé, comme lorsqu'on +est arrêté par un incident qu'on n'a pas +prévu. Il avait préparé sa lettre, préparé aussi sa +phrase d'adieu à Frédéric; il était ennuyé de les +garder.</p> + +<p>Justement parce qu'il pensait à son cercle, ses pas +le portèrent machinalement avenue de l'Opéra; et +arrivé devant sa porte il monta: après tout, autant +dîner là qu'ailleurs.</p> + +<p>Quand Frédéric et Barthelasse le virent entrer, ils +échangèrent un sourire de soulagement. Ce n'était +pas une lettre, la lettre de démission qu'ils attendaient +presque, c'était lui; puisqu'il revenait, rien +n'était perdu.</p> + +<p>Frédéric l'accapara pour lui raconter l'expulsion +de Julien et de Théodore.</p> + +<p>—J'ai profité de l'occasion pour inspirer une +sainte frayeur à tout le personnel: Je vous promets +que l'exemple sera salutaire. Vous verrez.</p> + +<p>Mais ce fut à peine si Adeline l'écouta. Que lui +importait ce qui se passerait au <i>Grand I</i> dans quelques +jours?</p> + +<p>Frédéric se retira donc assez déconfit et alla faire +part de cette mauvaise réception à Barthelasse.</p> + +<p>—Toujours dans les mêmes dispositions, dit-il; +il doit avoir sa démission dans sa poche.</p> + +<p>—Il faut l'appuyer si bien avec des billets de +banque qu'elle ne puisse pas en sortir: je vais préparer +la séquence.</p> + +<p>—Taillera-t-il?</p> + +<p>—En le poussant.</p> + +<p>—Envoyez chercher le baron et Salzman.</p> + +<p>A table, Adeline oublia sa déception et se dérida: +justement c'était le jour des invitations et elles +avaient amené de nombreux convives. A côté d'étrangers +qu'il n'avait jamais vus se trouvaient des +habitués, des amis. Le menu était réussi; on racontait +des histoires drôles; il se laissa d'autant plus facilement +aller que c'était la dernière fois qu'il faisait +fonction de président, et peu à peu il retrouva les +agréables sensations de ses premiers mois de présidence, +quand il voyait tout en beau et se demandait +comment il avait pu, jusqu'à ce jour, vivre ailleurs +que dans un cercle.</p> + +<p>Ce fut seulement quand le jeu commença qu'il devint +nerveux et impatient.</p> + +<p>—Vous n'en taillez pas une ce soir, mon président?</p> + +<p>Chaque fois qu'on lui adressait cette question, +d'un ton engageant et avec sympathie, il s'exaspérait. +C'était déjà bien assez pour lui d'entendre la musique +du jeu: le bruit des jetons, le flic-flac des cartes, +le murmure étouffé des joueurs, que dominait de +temps en temps l'éternel: «Le jeu est fait. Rien ne +va plus?», sans qu'on vînt encore le tenter et le +pousser.</p> + +<p>Jamais il n'était venu à son cercle avec 50,000 fr., +dans ses poches, et, à chaque mouvement qu'il faisait, +il éprouvait un singulier sentiment qu'il ne +s'expliquait pas bien, en frôlant la grosseur produite +par ces liasses. Combien d'autres à sa place n'auraient +pas pu résister à la tentation de tâter la chance, car +tout joueur sait que ce n'est pas du tout la même +chose d'opérer avec une petite mise qu'avec une +grosse; avec une petite, étranglé dans ses mouvements, +on est à peu près sûr de la perdre; au contraire, +avec une grosse qui vous donne toute liberté +de manoeuvrer, on est à peu près certain de gagner; +c'est une affaire de tactique.</p> + +<p>—Comment, mon président, vous n'en taillez pas +une ce soir?</p> + +<p>Il semblait qu'on se fût donné le mot pour le +pousser.</p> + +<p>Non, certes, il n'en taillerait pas une; il le répondait +nettement.</p> + +<p>Et cependant?</p> + +<p>S'il est vrai que la fortune sourit presque toujours +à ceux qui jouent pour la première fois, n'est-ce pas +vrai également pour ceux qui jouent leur dernière +partie? C'est quand on la tracasse et on l'obsède continuellement +qu'elle vous abandonne à la déveine.</p> + +<p>Et cette partie, s'il la jouait, ce serait bien certainement +la dernière.</p> + +<p>Mais quand ces pensées traversaient son esprit, il +les rejetait loin de lui, en se disant que ce sont les +sophismes ordinaires aux joueurs, qui pendant +trente ans, cinquante ans, jouent aujourd'hui leur +dernière partie qu'ils recommenceront le lendemain... +mais qui, cette fois, sera bien décidément la +dernière.</p> + +<p>Pourtant, il y avait un point qui le troublait: +c'était la mort de son client de la rue des Deux-Écus; +pourquoi le père Huet était-il mort juste au moment +de le payer et de parfaire les soixante mille francs +dus à la caisse? N'y avait-il pas là quelque chose de +providentiel; une impossibilité qui était un avertissement? +On n'est pas joueur sans être superstitieux, +et bien qu'on soit le premier très souvent à se moquer +de ses superstitions, on les accepte quand elles +ne contrarient pas la manie dont on est obsédé +Aussi, tout en se disant qu'il serait absurde de croire +que le père Huet était mort exprès pour le pousser +au jeu, il se disait en même temps que cette mort +pouvait bien signifier quelque chose.</p> + +<p>Pourquoi ne pas voir quoi?</p> + +<p>Il y avait un moyen facile de faire cette expérience, +c'était de tâter la chance, non avec ces cinquante-six +mille francs, non pas même avec quelques-uns des +billets qui composaient cette somme, mais simplement +avec cinq louis ou dix louis de son argent de +poche.</p> + +<p>Cette combinaison avait cela d'excellent que, tout +en respectant l'argent que sa femme lui avait remis, +il ne laissait point passer la veine sans mettre la +main dessus, si réellement elle s'offrait à lui. Ce +n'est point tant les audacieux que la fortune favorise, +que ceux qui savent l'arrêter quand elle passe à +leur portée.</p> + +<p>Depuis qu'il balançait ainsi le pour et le contre, il +errait par les différentes pièces du cercle, s'arrêtant +devant le billard pour applaudir quelques carambolages, +dans un autre salon pour conseiller un ami +qui jouait à l'écarté, dans la salle de lecture pour lire +un journal du soir dont il ne suivait pas deux lignes, +malgré son application, mais quand cette idée de la +mort du père Huet eut traversé son esprit, il rentra +dans la salle de baccara et, tirant cinq louis de son +porte-monnaie, il les posa sur le tableau qui se +trouva devant lui,—celui de gauche.</p> + +<p>Le banquier donna les cartes et perdit à droite +comme à gauche.</p> + +<p>Sans doute, c'était bien peu de chose que ce gain +pour Adeline, cependant il en fut aussi heureux que +si, au lieu de 100 francs, il avait gagné 1,000 louis, +car, s'il était insignifiant en soi, quelle importance +ne prenait-il pas comme indication de la veine.</p> + +<p>Il laissa ces cent francs et, gagna encore.</p> + +<p>Décidément, la mort du père Huet semblait bien +être providentielle.</p> + +<p>Il voulut s'en assurer: quittant le tableau de +gauche il passa à droite, où il ponta les 300 francs +qu'il venait de gagner: le tableau de gauche perdit, +le tableau de droite gagna.</p> + +<p>Frédéric, qui le suivait de près, s'approcha de, lui</p> + +<p>—Quelle veine, mon président!</p> + +<p>Adeline laissa ses 600 francs et la chance fut encore +pour lui.</p> + +<p>—N'est-ce pas merveilleux! s'écria Frédéric.</p> + +<p>—Moi, si j'étais à la place du président, dit Barthelasse, +je n'userais pas ma veine dans ces niaiseries, +je la garderais pour ma banque.</p> + +<p>Ceux-là seuls qui n'ont jamais joué ne comprendront +pas l'émotion d'Adeline: quatre fois coup sur +coup il avait interrogé l'oracle, et quatre fois l'oracle +lui avait répondit par une affirmation contre laquelle +toute discussion était impossible.</p> + +<p>—Je pense que vous allez prendre la banque, dit +M. de Cheylus survenant.</p> + +<p>—Je vais inscrire le président, dit Barthelasse.</p> + +<p>Cependant Adeline n'était pas décidé à se mettre +en banque, mais ces excitations tombant sur lui de +différents côtés firent pencher sa résolution chancelante.</p> + +<p>Mais il ne voulut pas céder; la vision de sa femme +le retint: il fit une nouvelle tournée dans les salons +et de nouveau il tâcha de s'intéresser aux carambolages, +à l'écarté et aux échecs; puis malgré lui, inconsciemment, +il revint à la salle de baccara, où, +pendant son absence, quelques gros coups avaient +imprimé à la partie une allure plus animée.</p> + +<p>C'était un des habitués du cercle, un Américain +appelé Salzman, qui venait prendre la banque, et on +avait apporté trois jeux de cartes que Camy était en +train de mêler.</p> + +<p>—Messieurs, faites votre jeu.</p> + +<p>Mais les mises furent médiocres; sans qu'on eût +rien de précis à reprocher à Salzman, on le tenait +vaguement en défiance, et puis c'était un vilain banquier; +ceux qui le connaissaient s'abstinrent, et il +n'y eut guère que les étrangers qui pontèrent.</p> + +<p>Il gagna: aussi pour son second coup les mises +furent-elles plus faibles encore, et cependant il semblait +vouloir rassurer les joueurs les plus soupçonneux: +au lieu de tailler en prenant un paquet de +cartes dans la main gauche pour les distribuer de la +main droite, il <i>taillait au talon</i>, c'est-à-dire en prenant +les cartes une à une devant lui, sous les yeux +de tous, ce qui rend absolument impossible le <i>filage</i>, +le <i>miroir</i>, et autres tours de prestidigitation: cette +fois il perdit à droite et gagna à gauche; alors il se +leva:</p> + +<p>—Messieurs, il y a une suite.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui voit la suite? demanda le croupier.</p> + +<p>C'était le moment décisif: Adeline se tenait à côté +de la table ayant Frédéric à sa gauche et M. de +Cheylus à sa droite.</p> + +<p>—C'est à vous, mon président, dit Frédéric.</p> + +<p>—Allez donc, dit M. de Cheylus.</p> + +<p>Adeline ne s'étonna pas de cette insistance de son +collègue; il savait par expérience l'intérêt que celui-ci +avait à le voir gagner, d'ailleurs ce ne fut pas tant +cette insistance qui le poussa que celle de l'oracle.</p> + +<p>Il s'assit au fauteuil.</p> + +<p>—Messieurs, faites votre jeu.</p> + +<p>Il n'en fut pas de cet appel comme de celui de +Salzman: Adeline était un beau banquier: les plaques, +les billets de banque tombèrent sur le tapis.</p> + +<p>—Le jeu est fait, rien ne va plus, dit Camy de sa +voix monotone.</p> + +<p>Adeline continuant Salzman le continua aussi dans +la manière de tailler; une à une il prit les cartes au +talon pour les donner aux tableaux et se les donner +à lui-même.</p> + +<p>Le tableau de gauche prit une carte et le banquier +s'en donna une, un 9, comme il avait deux bûches il +gagna sur la droite qui avait 1 et 6 et sur la gauche +qui avait 4, 6 et 5.</p> + +<p>—Continuation de la veine, murmura M. de +Cheylus.</p> + +<p>Il fallait se rattraper, jetons, plaques, billets tombèrent +de plus en plus dru.</p> + +<p>—Combien y a-t-il? demanda Adeline.</p> + +<p>—Dix-sept mille francs.</p> + +<p>Adeline donna les cartes et fit un abatage, un 9 et +une bûche.</p> + +<p>Il y eût un mouvement d'hésitation chez les +pontes; plus que jamais il fallait se rattraper: le +vent allait tourner.</p> + +<p>Mais il ne tourna point; le coup suivant le banquier +gagna avec 8, le quatrième coup avec 9, le cinquième +avec un nouvel abatage, le sixième, au milieu +de la stupéfaction générale et de la consternation +d'un certain nombre de pontes, encore avec un 8.</p> + +<p>Quand, à la caisse on apporta les corbeilles où +s'était entassé son gain dont on fit le compte, on +trouva 87,000 francs.</p> + + + + +<h4>XVII</h4> + + +<p>Si solide que fût l'honorabilité d'Adeline, cette +partie l'ébranla.</p> + +<p>Dans la folie du jeu, on s'était bien un peu étonné +de cette persistance de la veine, mais on n'avait pas +eu le temps de réfléchir, il fallait se rattraper: ce +n'est pas dans le feu de la bataille qu'on examine +comment sont donnés les coups qu'on reçoit, on +tâche de les rendre; après, on verra.</p> + +<p>Après on avait vu que cette veine était vraiment +bien extraordinaire, et telle qu'il n'y avait pas d'honorabilité, +si solide qu'elle fût, qui pût la mettre à +l'abri du soupçon.</p> + +<p>Autour d'une table de baccara il n'y a pas que des +joueurs affolés par l'émotion de la lutte ou paralysés +par l'angoisse, incapables par conséquent de voir +autre chose que ce qui leur est étroitement personnel: +le point de leur tableau et celui du banquier; +en plus de ces acteurs il y a les spectateurs, les curieux; +il y a ceux qui piquent la carte et notent tous +les coups dans l'espérance de saisir une veine qu'ils +poursuivent pendant des heures, quelquefois jusqu'à +l'aurore; il y a aussi les grecs de profession qui +exercent une terrible surveillance non en vue d'empêcher +les tricheries, mais simplement en vue de +prendre une part dans celles qu'ils surprennent, et +qu'ils peuvent dénoncer; enfin il y a encore le personnel +du cercle, très expert aux choses de jeu, qui +ouvre toujours les yeux et quelquefois les lèvres +quand ce qu'il a remarqué sort de l'ordinaire.</p> + +<p>Les tailles d'Adeline avaient été notées et, faisant +suite à celles de Salzman, elles constituaient un ensemble +révélateur: 1. 4. 0. 6. 6. 0. 5. 0.—0. 8. 0. 7. +6. 9.—3. 2. 0 .3. 2. 0. 8.—0. 3. 0. 1. 3. 7. 0. 2.—0. +8. 0. 7. 6. 9....</p> + +<p>Cette série de chiffres qui se continuait était absolument +incompréhensible pour un profane, mais, +pour un <i>affranchi</i>, elle ressemblait terriblement à +une séquence: ce n'était ni la <i>surprenante</i>, ni la <i>foudroyante</i>, +ni l'<i>invincible</i>, ni la <i>douceur</i>, ni les <i>quatre +fers en l'air</i>, ni la <i>Toulousaine</i>, ni la <i>Marseillaise</i>, ni +aucune de celles qui sont classiques dans le monde +de la grecquerie et qui par là sont trop usées pour +qu'on ose s'en servir dans un monde un peu propre; +mais elle sentait cependant la préparation d'une +main plus complaisante que ne l'est ordinairement +la main de la Fortune, un peu lourde, peut-être, et +qui avait prodigué les sept, les huit et les neuf au +banquier plus qu'il n'était adroit de le faire, si elle +n'avait pas été inspirée par l'idée d'empêcher les +hésitations de tirage.</p> + +<p>Pour ceux qui admettaient la séquence, la question +était de savoir si un homme du caractère et de +l'honorabilité d'Adeline avait pu consentir à jouer +avec des cartes séquencées.</p> + +<p>C'était là-dessus que la discussion s'était engagée +quand, après le premier moment de surprise, on +avait commencé à discuter la victoire du président +du <i>Grand I</i> et les moyens par lesquels elle avait été +obtenue.</p> + +<p>Aux premiers mots de séquence, tous ceux qui +connaissaient Adeline s'étaient récriés:—Allons +donc! à son âge! dans sa position! Et puis, à quels +signes certains reconnaît-on une séquence? Toutes +les fois qu'un banquier gagne plus que les pontes ne +voudraient, il passe donc des séquences.—Mais à +ces objections, les répliques n'avaient pas manqué, +et ceux qui parlaient de séquence n'étaient pas +restés court:—Ce n'est généralement pas à vingt +ans qu'on triche: c'est plus tard, quand on y est +peu à peu amené et qu'on n'a plus que cette ressource. +La position d'Adeline était-elle assez bonne +pour qu'il n'eût pas besoin de gagner quatre-vingt +mille francs? Si oui, comment avait-il accepté d'être +président d'un cercle, avec un traitement payé par +la cagnotte?</p> + +<p>D'ailleurs, tous ceux qui parlaient de cette partie +ne connaissaient pas Adeline et n'avaient pas dès +lors de raisons pour le défendre. Un président de +cercle qui avait triché, c'était vrai. Une séquence, +c'était vrai. Il y a tant de joueurs qui ont été écorchés +vifs par ce genre de vol contre lequel la +défense est à peu près impossible qu'ils voient des +séquences partout et plus souvent encore que dans +la réalité, où cependant elles se rencontrent si fréquemment. +Et puis ce président n'était pas le premier +venu; il avait un nom; il était député; on lisait +ce nom dans les journaux, et dès lors les accusations +devenaient plus vraisemblables; c'était drôle; +il y aurait du scandale.</p> + +<p>Une rumeur s'était élevée qui avait instantanément +couru le tout-Paris des cercles et du boulevard:</p> + +<p>—Le président du <i>Grand I</i> a passé une séquence +à son cercle.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'est pas député?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Ah! elle est bien bonne!</p> + +<p>—Si les présidents s'en mêlent!</p> + +<p>C'était cette double qualité de député et de président +qui donnait du piquant à la chose: pas intéressantes +pour le boulevard, les histoires de gens +que personne ne connaît. Il arrive assez souvent +qu'il se gagne des sommes importantes, et d'une +façon étonnante sans qu'on s'en occupe en dehors +des cercles où ces parties ont été jouées, mais c'est +qu'alors ceux qui ont opéré ne comptent pas pour le +boulevard, n'existent pas pour lui, ils ne sont nulle +part, comme disent les Anglais; Adeline était quelque +part, au palais Bourbon, dans les journaux, et +dès lors «elle était bien bonne»; ceux-là mêmes +qui auraient haussé les épaules, si on leur avait +parlé d'une séquence passée dans un des cercles les +plus connus de Paris, sous les yeux de cent personnes, +par un étranger du Pérou ou des Indes, devenaient +attentifs quand on ajoutait que le coupable +était un député, un homme en vue, c'était un événement +parisien, et tout de suite, sans autre examen, +ils se disaient: «C'est bien possible!» et cette +possibilité, ils la faisaient partager aux autres en +leur racontant cette histoire: «Un député, elle est +bien bonne.»</p> + +<p>A côté de ceux qui parlaient de cette histoire +parce qu'elle était drôle, il y avait tout une catégorie +de gens qui s'en occupaient, parce qu'elle les intéressait +personnellement—celle qui vit du jeu et des +joueurs, depuis les gros <i>mangeurs</i>, qui protègent les +cercles et sont pour eux ce que les souteneurs +sont pour les filles, jusqu'aux <i>rameneurs</i>, aux <i>dîneurs</i>, +aux <i>allumeurs-tapissiers</i>: «Ah! le député Adeline +en était là; cela était bon à savoir; on pourrait en +tirer parti du député et en <i>manger</i> quelques morceaux!» +On pourrait le mettre en avant pour arracher +des autorisations d'ouverture de cercles dans +les villes d'eaux quand les préfets se montraient récalcitrants; +de même, on pourrait aussi l'employer +pour prévenir des arrêtés de fermeture que prendraient +ces préfets; au député influent, à l'ami des +ministres, les préfets n'oseraient rien refuser; et +lui-même le député n'oserait rien refuser à ceux qui +le feraient chanter, «puisqu'il en était». C'est surtout +dans ce monde qu'on se mange les uns les autres.</p> + +<p>Cependant tout ce tapage scandaleux passait au-dessus +de celui qui l'avait soulevé, sans qu'il en entendît +rien et se doutât même qu'on pouvait s'occuper +de lui autrement que pour le féliciter, et +aussi pour lui faire quelques emprunts, comme cela +était arrivé la première fois qu'il avait gagné une +somme importante.</p> + +<p>De ce côté, ces prévisions s'étaient réalisées, et la +réalité avait même été au delà de ce qu'il imaginait.</p> + +<p>Après sa banque, il n'avait pas quitté le cercle +tout de suite pour aller se coucher tranquillement +à quoi bon se coucher? Il était bien trop surexcité, +trop troublé, trop emballé pour s'endormir, car, +sans être un passionné du jeu, il jouait néanmoins +en passionné, le coeur arrêté ou bondissant, les nerfs +crispés, et il n'y avait aucun point de ressemblance +entre lui et ces joueurs à l'estomac solide qui, après +une nuit où ils ont été ballottés de la fortune à la +ruine et de la ruine à la fortune, reprennent au +matin leurs occupations ordinaires comme s'ils +avaient simplement rêvé. Débarrassé des complimenteurs +qui tout d'abord l'avaient enveloppé, il +avait repris sa promenade à travers le cercle, en tâchant +de calmer son irritation et de se retrouver. +Mais on ne l'avait pas longtemps laissé libre; c'étaient +les désintéressés qui tout d'abord s'étaient +jetés en troupe sur lui, ceux qui vont au succès +spontanément comme les mouches vont au rayon +de soleil; d'autres, toujours à l'affût des bonnes +occasions, avaient attendu qu'il fût seul pour l'aborder:</p> + +<p>—Mon cher président....</p> + +<p>Ils ne sont pas rares dans les cercles, les mendiants +qui vivent là sans autres ressources que celle +d'un adroit emprunt de temps en temps ou d'un +jeton légèrement cueilli au passage. Pourvu qu'ils +aient en poche le prix du déjeuner ou du dîner, ils +ne quittent pas le cercle. Tout ce que l'on peut consommer +pour le prix fixe, ils l'absorbent ou le dévorent, +mais sans jamais se permettre la prodigalité +d'un extra, même quand il ne coûte que quelques +sous. A peine osent-ils plier le pied en marchant, de +peur que leurs semelles usées ne quittent tout à fait +l'empeigne de leurs bottines, mais ils n'en sont pas +moins les plus exigeants à se faire passer leur pardessus +par les valets de pied: «Valet de pied», ils +sont fiers d'entendre cet appel dans leur bouche, et +n'ont pas honte du sourire de mépris avec lequel on +les sert.</p> + +<p>—Mon cher président....</p> + +<p>Adeline connaissait trop bien cette ritournelle +pour ne pas deviner la chanson qu'elle allait amener: +«Vingt-cinq louis, dix louis, un louis, mon cher +président.» Il était difficile de refuser ces pauvres +diables dont plusieurs portaient des noms autrefois +honorables et que le jeu avait roulés dans ces bas-fonds.</p> + +<p>Mais si ces demandes qu'il attendait jusqu'à un +certain point ne l'avaient pas surpris, il y en avait +une qui l'avait réellement stupéfié.</p> + +<p>Comme, vers trois heures du matin, il se disposait +enfin à rentrer chez lui, il avait trouvé, dans +le hall Salzman, qui se disposait aussi à partir.</p> + +<p>Ils avaient endossé leurs pardessus en même +temps, et, en même temps aussi, ils avaient descendu +l'escalier.</p> + +<p>—Vous rentrez chez vous, mon président? +demanda Salzman.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien, si vous le voulez, nous irons ensemble +jusqu'à la place de l'Opéra.</p> + +<p>Ordinairement, Adeline rentrait à pied chez lui; +après avoir joué, la marche le calmait et rafraîchissait +son sang; quelquefois même, pour mieux se remettre, +il prenait le chemin le plus long; mais +c'était léger d'argent qu'il faisait cette promenade +nocturne et les voleurs qui l'eussent arrêté auraient +perdu leur temps; tandis que ce matin-là, il avait +plus de quatre vingt mille francs en billets de banque +dans ses poches.</p> + +<p>—Je vais prendre une voiture, répondit-il.</p> + +<p>—Alors, avant de nous séparer, je vous demande +un moment d'entretien, deux minutes.</p> + +<p>L'heure était étrangement choisie, alors surtout +que quelques instants auparavant cet entretien +pouvait avoir lieu plus commodément pour tous les +deux; cependant Adeline ne refusa pas ces deux +minutes.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Ils étaient arrivés sur le trottoir de l'avenue en +ce moment complètement désert, tandis que sur la +chaussée quelques coupés du cercle attendaient la +sortie des joueurs.</p> + +<p>—Vous conviendrez, mon cher président, dit +Salzman, que celui qui vous a donné cette banque a +la main heureuse.</p> + +<p>—Cela, c'est vrai.</p> + +<p>—Et vous conviendrez aussi, je pense, que l'inspiration +que j'ai eue de vous laisser ma suite n'a pas +été moins heureuse que la main... pour vous au +moins.</p> + +<p>Adeline, qui ne prévoyait guère la tournure +qu'allait prendre cet entretien bizarre, devint attentif +à ce mot.</p> + +<p>—Mais si elle a été heureuse pour vous, continua +Salzman, elle ne l'a guère été pour moi, car si +j'avais taillé jusqu'au bout, les quatre-vingt-dix +mille francs qui sont dans votre poche seraient +dans la mienne... et franchement, ils y arriveraient +à propos.</p> + +<p>—Chacun taille à sa manière, répliqua Adeline, +qui voulait prendre ses précautions.</p> + +<p>—Sans doute, mais on ne peut tailler que ce +qu'il y a dans les cartes, et dans ma suite il y avait +une jolie série. Cependant, rassurez-vous, je ne +viens pas vous proposer de partager, bien que j'en +connaisse plus d'un qui, à ma place, n'aurait pas ma +discrétion; Je viens seulement vous demander +cinq cents louis, non comme partage, mais comme +prêt, parce que j'en ai besoin, un extrême besoin.</p> + +<p>Sans avoir aucun grief contre Salzman et sans +rien savoir de mauvais sur son compte, Adeline ne +l'aimait point, cette façon de demander ces cinq +cents louis, en s'adressant à lui comme à un +associé, acheva ce que les préventions avaient +commencé.</p> + +<p>—Je regrette de ne pouvoir pas faire ce que +vous désirez, dit-il sèchement, mais cela m'est tout +à fait impossible.</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Tout à fait impossible.</p> + +<p>Et Adeline se dirigea vers un des coupés dont il +ouvrit la portière.</p> + +<p>A ce moment, plusieurs joueurs descendant du +cercle arrivaient sur le trottoir.</p> + +<p>—Rue Tronchet, dit Adeline en refermant la +portière.</p> + +<p>Le coupé partit, laissant Salzman ébahi; sous les +yeux des joueurs qu'il sentait sur lui, il n'avait pu +ni rien ajouter, ni retenir Adeline.</p> + + + + +<h4>XVIII</h4> + + +<p>Cette façon de demander en faisant valoir des +droits au partage avait exaspéré Adeline. Vraiment +ce Salzman était trop impudent: pourquoi dix mille +francs seulement, et non le tout? Est-ce que, si lui +Adeline avait perdu au lieu de gagner, Salzman serait +venu lui proposer de prendre une part dans sa +perte?</p> + +<p>D'ordinaire, il savait mal refuser, mais cette fois +il avait répondu comme il fallait à ce drôle.</p> + +<p>Heureusement il serait bientôt débarrassé de celui-là +et des autres ses pareils, car s'il n'avait pas +donné sa démission ce soir-là, après avoir payé sa +dette à la caisse, il n'en était pas moins décidé à +maintenir cette démission et à abandonner la <i>Grand I</i> +aussitôt qu'il pourrait le faire décemment, sans +paraître se sauver comme en ce moment: ce n'était +plus maintenant qu'une affaire de jours; la partie de +cette nuit serait vite oubliée; alors il sortirait du +<i>Grand I</i> pour ne jamais remonter son escalier, ni +celui-là, ni aucun escalier de cercle: l'expérience +qu'il avait faite suffisait, il ne toucherait, plus à aucune +carte.</p> + +<p>Mais il se trompait en croyant qu'on oublierait +vite cette partie: le lendemain, à la Chambre, on ne +lui parla que de sa veine extraordinaire; il y eut +même un de ses collègues qui lui demanda sérieusement +s'il était vrai, comme on le racontait, qu'il +eût gagné cinq cent mille francs. Adeline se récria.</p> + +<p>—On ne parle que de ça!</p> + +<p>Et aux regards qui le poursuivaient, Adeline vit +qu'on s'occupait en effet de lui beaucoup plus qu'il +n'aurait voulu: on chuchotait; on se taisait quand +il approchait; il trouva qu'il passait vraiment trop à +l'état de phénomène; la première fois qu'il avait fait +un gros gain, ses amis l'en avaient plaisanté; maintenant, +semblait-il, ce n'était plus de la plaisanterie, +c'était de l'étonnement.</p> + +<p>Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'il eût gagné près +de quatre-vingt-dix mille francs? Était-ce un de ces +gains extraordinaires qui peuvent provoquer la surprise?</p> + +<p>Au cercle, il retrouva Salzman, et il eut la stupéfaction +de voir celui-ci l'aborder comme s'il ne s'était +rien passé entre eux dans la nuit.</p> + +<p>—Je ne vous en veux pas, mon cher président, +dit l'Américain, j'avoue même qu'à votre place j'aurais +probablement répondu comme vous; seulement, +il est bien entendu que si je vous repasse jamais une +suite du même genre, nous ferons nos conditions +avant, n'est-ce pas?</p> + +<p>Si ces paroles étaient bizarres, le ton, qui était +celui de la bonhomie et de la drôlerie, leur enlevait +toute signification douteuse; Adeline ne chercha +donc pas autre chose que ce qu'il avait compris: +l'intention chez l'Américain de tourner en plaisanterie +ce qui avait commencé par être sérieux, et n'avait +pas réussi sous cette forme. Mais trois jours après +se présenta un incident qui lui fit se demander s'il +ne s'était pas trompé.</p> + +<p>C'était le soir, la partie était assez animée, et +Salzman venait de prendre la banque; on avait apporté +des cartes que Camy avait battues pendant que +Salzman répétait d'un voix indifférente:</p> + +<p>—Messieurs, faites votre jeu.</p> + +<p>Et le jeu se faisait mal, les pontes ne paraissant +pas disposés à aventurer de grosses sommes avec ce +nouveau banquier.</p> + +<p>Au montent où le croupier présentait les cartes à +un joueur pour les faire couper, un autre joueur +avança la main et les prit.</p> + +<p>—Permettez, dit-il.</p> + +<p>A ce moment même Adeline arrivait auprès de la +table, et il vit le joueur qui avait pris les cartes se +préparer à les battre sérieusement.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire? demanda Salzman, qui avait +eu un court instant d'hésitation, en homme qui se +demande s'il va se fâcher de cette marque de défiance, +ou s'il va ne pas la relever.</p> + +<p>Bien que cette question eût été faite sur le ton de +la provocation, ce fut avec calme et sans élever la +voix que le joueur répondit:</p> + +<p>—Rien autre chose que ce que je fais.</p> + +<p>Et avec le même calme, il continua à battre les +cartes, qui claquaient entre ses doigts.</p> + +<p>Salzman était un grand gaillard d'Américain maigre, +comme s'il était desséché dans l'alcool, qui, du +haut de son fauteuil de banquier, paraissait plus +grand encore; il essaya d'asséner à cet insolent un +regard de défi, mais l'insolent, bien que tout petit et +chétif; ne se laissa pas intimider, il soutint ce regard +et lui répondit.</p> + +<p>—Est-ce une querelle que vous me cherchez? demanda +Salzman.</p> + +<p>—Est-ce chercher une querelle que d'user de son +droit?</p> + +<p>—Messieurs, messieurs! dit Adeline en intervenant +vivement.</p> + +<p>—Ne craignez rien, mon cher président, dit Salzman, +je cède la place à monsieur.</p> + +<p>D'un air de dignité hautaine qui n'était pas précisément +en accord avec ses paroles, il se leva de son +fauteuil.</p> + +<p>—Comme cela, l'affaire n'aura pas de suite, dit le +joueur, qui décidément ne perdait pas la tête.</p> + +<p>Tout à l'algarade qui venait de se produire et à +laquelle il avait coupé court par son intervention, +Adeline ne pensa pas immédiatement à ce dernier +mot; ce ne fut que plus tard qu'il se le rappela et +l'examina.</p> + +<p>«L'affaire n'aura pas de suite.»</p> + +<p>Que voulait dire cela?—Était-ce simplement le +cri de triomphe d'un grincheux, constatant qu'on +n'osait pas lui tenir tête? Ou bien n'était-ce pas une +allusion à la suite que, lui, Adeline, avait prise +quand Salzman avait abandonné sa banque?</p> + +<p>Cette supposition le jeta dans un trouble profond.</p> + +<p>Si elle était fondée, il y avait derrière elle une accusation +qui s'adressait à lui.</p> + +<p>Il resta étourdi sous le coup dont cette pensée le +frappa: «L'affaire n'aura pas de suite!» On croyait +donc que, comme il avait pris la suite de Salzman, +il allait la prendre encore, et de nouveau gagner +comme il avait gagné ce soir-là; c'est-à-dire que +l'injure faite à Salzman en lui battant les cartes rejaillissait +sur lui.</p> + +<p>Il ne dormit pas cette nuit-là, et jusqu'au jour il +tourna et retourna cette idée dans sa tête affolée.</p> + +<p>Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait eu les +oreilles rebattues d'histoires de tricheries, et vingt +fois, cent fois il avait vu les soupçons s'attaquer aux +gens qui à ses yeux étaient les plus honorables; cependant +jamais l'idée ne lui était venue qu'un jour +on pourrait le soupçonner lui-même.</p> + +<p>Bien qu'il eût toujours été d'humeur pacifique et +que l'âge n'eût fait que confirmer ses dispositions +naturelles, il n'était pas homme cependant à répondre +à ce soupçon qui montait jusqu'à lui, comme +l'avait fait Salzman. Il attendit le matin impatiemment, +et aussitôt que l'heure fut arrivée où il avait +chance de rencontrer au cercle quelqu'un qui pût +lui donner le nom et l'adresse de ce joueur qu'il ne +connaissait point, il partit pour l'avenue de l'Opéra. +Mais justement il ne rencontra personne pour lui +répondre: tous ceux qui avaient assisté à la scène +de la nuit étaient encore chez eux à dormir, et le +personnel de service à cette heure matinale ne savait +rien: un garçon croyait que ce joueur était un créole, +mais il ne l'affirmait pas; par qui avait il été présenté +ou amené? il l'ignorait; sans doute M. de +Mussidan, M. Maurin, M. Barthelasse ou Camy le +connaissaient.</p> + +<p>Il fallut qu'Adeline attendit encore. Le premier +qui arriva fut Maurin; mais comme à l'ordinaire il +ne savait rien, car dans ce cercle dont il était gérant +en nom, tout lui passait par-dessus la tête et Frédéric +l'avait si bien annihilé, si bien terrorisé, qu'il avait +pris la prudente habitude de ne rien voir, pas même +ce qui lui crevait les yeux; comme cela il ne risquait +pas de se compromettre: «Je chercherai, je réfléchirai, +comptez sur moi», étaient les trois seules +réponses qu'il se permît, lorsqu'on lui demandait +quelque chose, et il n'en démordait pas. C'était auprès +de Frédéric qu'il cherchait, et ce que celui-ci +voulait qu'il dît, il le répétait consciencieusement, +sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. Ce fut +ainsi qu'il se tira d'affaire avec Adeline: «Je chercherai, +comptez sur moi, monsieur le président.»</p> + +<p>Enfin Frédéric arriva, mais lui aussi ignorait le +nom de ce joueur, et ne savait pas qui l'avait présenté.</p> + +<p>Alors Adeline se fâcha:</p> + +<p>—Comment! c'était ainsi qu'on entrait au <i>Grand I</i>. +Alors, à quoi servait le comité? A quoi servait le +président? S'il ne servait à rien, il n'avait qu'à se +retirer. Un cercle ainsi administré n'était qu'une +simple maison de jeu ouverte à tous; il ne la couvrirait +pas de son nom... plus longtemps.</p> + +<p>Frédéric, qui devait tant redouter cette démission, +commençait justement à se rassurer et à croire que +la séquence, ou plutôt le gain produit par elle, leur +avait livré Adeline pour toujours: il avait si naïvement +laissé paraître sa joie, le <i>Puchotier</i>, qu'il devait être +pris, et bien pris; voilà que précisément cette menace +de démission éclatait quand il s'imaginait qu'il +n'en serait plus jamais question!</p> + +<p>Heureusement il n'était pas homme à se laisser +démonter, et tout de suite il se défendit: on le prenait +à l'improviste, il n'avait pu interroger personne, +ni faire aucune recherche; mais il promettait le nom +de ce joueur et de ses parrains, pour le soir même; +ce n'était pas dans un cercle comme le <i>Grand I</i> qu'il +se passait rien d'irrégulier; il était de son honneur +d'en faire la preuve, et il la ferait pour ce cas +particulier comme pour tout.</p> + +<p>Si belle que fût l'occasion pour se retirer, Adeline +ne poussa pas les choses à l'extrême cependant, car +il voulait voir ce qu'il y avait sous cette allusion +«à la suite», et en donnant sa démission il s'enlevait +tout moyen de recherches.</p> + +<p>—Alors à ce soir, dit-il, et n'oubliez pas qu'il me +faut ce nom.</p> + +<p>Comme l'heure d'aller à la Chambre approchait, +il ne poussa pas son enquête plus loin pour le moment, +et se rendit au Palais-Bourbon.</p> + +<p>Si les jours précédents, il avait été frappé de la +façon dont on le regardait, il le fut bien plus vivement +encore dans les dispositions où il se trouvait +et avec les inquiétudes qui l'angoissaient.</p> + +<p>Pourquoi cette curiosité?</p> + +<p>Il ne pouvait pas le demander, cependant, pas +même à ses meilleurs amis; et par cela seul il se +trouva singulièrement embarrassé, confus, comme +s'il se sentait coupable.</p> + +<p>Sans se sauver, mais cependant avec un sentiment +de soulagement, il entra tout de suite dans la salle +des séances, bien que le président ne fût pas encore +monté à son fauteuil, et gagna son banc, où il avait +Bunou-Bunou pour voisin. </p> + +<p>Comme tous les jours, celui-ci était penché sur +son pupitre, écrivant, car c'était son habitude d'arriver +une heure au moins avant l'ouverture de la +séance et de se mettre à sa correspondance; de sorte +qu'il était un sujet de récréation et de conversation +pour le public des tribunes qui occupait les longues +minutes de l'attente à regarder dans le vaste hémicycle +désert où ne circulaient que de rares huissiers, +ce vieux bonhomme à la tête blanche qui, collé sur +son papier, écrivait, écrivait, écrivait.</p> + +<p>—Justement, je vous écrivais, dit Bunou-Bunou, +quand Adeline, après lui avoir serré la main, s'assit +auprès de lui.</p> + +<p>—Comment? quand nous devions nous voir?</p> + +<p>—C'est une lettre officielle; lisez-la; vous allez +voir de quoi il est question.</p> + +<p>—Votre démission de membre du comité du +<i>Grand I</i>, dit Adeline très ému, et pourquoi?</p> + +<p>Bunou-Bunou se montra embarrassé.</p> + +<p>—Je vous en prie, insista Adeline.</p> + +<p>—Je suis fatigué le soir, j'ai besoin de me coucher +de bonne heure; alors vous comprenez.</p> + +<p>Adeline avait peur de comprendre, cependant il +eut le courage d'insister; si cruelle que pût être la +vérité, il devait la demander.</p> + +<p>—Ce n'est pas là votre raison, dit-il, le coeur serré, +votre raison vraie; je fais appel à votre amitié; parlez-moi +franchement, comme à un... ami.</p> + +<p>—Eh bien, j'ai entendu dire des choses graves, +très graves.</p> + +<p>Adeline pâlit.</p> + +<p>—Vous savez mieux que moi qu'à Paris il est +d'usage de donner des surnoms aux cercles: ainsi +la <i>Crémerie</i>, les <i>Mirlitons</i>, le <i>Grand I</i>. Mais ces surnoms +sont quelquefois accompagnés d'autres qui +sont des... qualificatifs. Ainsi il paraît qu'il y en a +un qui s'appelle l'<i>Attique</i>, un autre qu'on appelle la +<i>Béotie</i>, et ces appellations empruntées à la Grèce sont +significatives. Eh bien, ce n'est pas tout; il parait +que le <i>Grand I</i> s'appelle l'<i>Épire</i> ou, dans la langue +du boulevard, <i>Le Pire</i>. Alors j'aime mieux me retirer. +Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble +qu'en restant je compromettrais ma réélection. Que +ferais-je si je cessais d'être député? je ne suis plus +bon à rien.</p> + +<p>Bien que la chose fût grave, comme le disait Bunou-Bunou, +elle l'était cependant moins qu'Adeline n'avait +craint; il respira.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit-il, et je vous approuve si +complètement que moi aussi je vais me retirer.</p> + +<p>—Vous feriez cela?</p> + +<p>—Nous avons réunion du comité mercredi, venez-y, +nous donnerons nos deux démissions en même +temps.</p> + +<p>—Ah! mon cher ami, s'écria Bunou-Bunou, quel +plaisir vous me faites!</p> + +<p>Et les tribunes étonnées virent le député aux cheveux +blancs serrer les mains de son voisin dans un +transport d'effusion; mais on n'eut pas le temps de +s'adresser des questions sur cette scène pathétique; +un flot de députés envahissait la salle, et, au dehors, +on entendait les tambours battre aux champs.</p> + + +<h4>XIX</h4> + + +<p>Frédéric ne s'était pas mépris sur le semblant de +concession que lui avait fait Adeline en ne donnant +pas immédiatement sa démission: ce n'était pas +parce qu'il renonçait à son idée que le président retardait +cette démission, c'était parce qu'il voulait +obtenir auparavant le nom de ce joueur. Pour qui +le connaissait, le doute n'était pas possible, et Frédéric +commençait à bien le connaître.</p> + +<p>Le danger était donc menaçant.</p> + +<p>Comment l'empêcher d'éclater?</p> + +<p>La question était assez grave pour qu'il ne voulût +pas prendre la responsabilité de l'examiner et de la +trancher tout seul; c'était entre associés qu'elle +devait se décider.</p> + +<p>Au lieu de s'occuper du joueur, aussitôt qu'Adeline +fût parti, il alla prendre Barthelasse chez lui et +le conduisit chez Raphaëlle: le joueur, on verrait +plus tard.</p> + +<p>Mais le conseil ne put pas s'ouvrir tout de suite, +Raphaëlle recevant en ce moment même la visite +de M. de Cheylus. Elle se prolongea cette visite, et +plus d'une fois Barthelasse crut que Frédéric, dont +l'impatience et le mécontentement étaient visibles, +allait le quitter pour rompre ce tête-à-tête. +A la fin, M. de Cheylus voulut bien partir, et Raphaëlle +entra dans le petit salon où ils attendaient.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, inquiète de +les voir.</p> + +<p>Ce fut Frédéric qui expliqua ce qu'il y avait et ce +qui les amenait.</p> + +<p>Dans leur association, Raphaëlle jouait le rôle de +l'associé qui rend les autres responsables de tout ce +qui va mal, et porte à son avoir tout ce qui va bien.</p> + +<p>—Il est joli, le résultat de votre séquence, dit-elle +en se tournant vers Barthelasse.</p> + +<p>—Ce n'est pas la séquence qui le fait donner sa +démission, puisqu'il a attendu jusqu'à maintenant.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, mais, en tout cas, elle ne l'a +pas retenu, vous le voyez; et pour moi, il n'est pas +du tout prouvé que ce n'est pas votre séquence qui +décide la démission qu'il balançait, et qu'il aurait, +sans doute, balancée longtemps encore. Pourquoi +aussi lui avez-vous fourni des coups si gros, des +huit, des neuf; ne pouvait-il pas gagner avec des +points moins forts, qui n'auraient pas provoqué la +surprise?</p> + +<p>—J'ai voulu empêcher des hésitations de tirage, +ce qui, avec lui, était possible, puisqu'il taillait sans +savoir qu'il devait gagner: quand on est d'accord +avec le banquier, on fait ce qu'on veut, mais ce n'était +pas le <i>cass</i>, et puis il me semblait qu'il n'était +pas mauvais qu'il se sentît un peu compromis.</p> + +<p>—Et voilà le résultat; il s'est si bien senti compromis +qu'il s'en va.</p> + +<p>Barthelasse secoua la tête par un geste énergique.</p> + +<p>-C'est justement parce qu'il ne s'est pas senti +assez compromis qu'il s'en <i>vatt</i>, s'écria-t-il; s'il avait +vu qu'il ne pouvait aller nulle part, il serait resté +avec nous.</p> + +<p>—Ça, c'est une idée.</p> + +<p>—Et une bonne, encore.</p> + +<p>—Enfin, il s'en va, dit Frédéric pour prévenir une +discussion inutile.</p> + +<p>—Eh bien, zut, s'écria Raphaëlle, il nous embêtait, +à la fin!</p> + +<p>—C'est comme ça que tu le prends? fit Frédéric +étonné.</p> + +<p>—Faut-il s'en faire mourir? Il était devenu si hargneux +qu'on ne pouvait plus vivre avec lui.</p> + +<p>—Ce n'est pas là la question, fit Frédéric; il s'agit +de savoir si nous pourrons vivre sans lui.</p> + +<p>—Et comment? dit Barthelasse.</p> + +<p>—Nous le remplacerons par un autre, dit Raphaëlle; +il n'y a pas qu'un président au monde; j'y +ai pensé.</p> + +<p>—Il n'y en a pas beaucoup d'aussi bons que celui-là, +dit Barthelasse.</p> + +<p>—Et où vois-tu cet autre? demanda Frédéric.</p> + +<p>—A la Chambre.</p> + +<p>—Ce n'est pas M. de Cheylus?</p> + +<p>—Au contraire, c'est lui, et c'est pour cela que je +l'ai fait venir; je lui ai inventé une belle histoire, et +il accepte si Adeline se retire.</p> + +<p>—On va nous tomber sur le dos, et il ne pourra +pas nous défendre.</p> + +<p>—Pourquoi ne le pourrait-il pas? On se montre +souvent plus complaisant pour ses adversaires que +pour ses amis. C'est la raison qui m'a fait penser à +M. de Cheylus, quand j'ai vu qu'un jour ou l'autre le +<i>Puchotier</i> nous manquerait, et voilà pourquoi je l'ai +fait venir. J'ajoute, pour vous mettre de belle humeur, +qu'il se contentera de douze mille francs au lieu +des trente-six mille que nous coûte le <i>Puchotier</i>; je +lui ai dit que c'était parce que nous ne pouvions plus +payer cette somme qu'Adeline se retirait.</p> + +<p>—J'aime mieux Adeline à trente-six mille francs +que Cheylus à douze mille, dit Barthelasse.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de ce que vous aimez mieux, il +s'agît de ce qui est possible; Adeline est mort, vive +Cheylus!</p> + +<p>—Êtes-vous sûr qu'il soit si mort que ça? interrompit +Barthelasse.</p> + +<p>—Malheureusement, répondit Frédéric.</p> + +<p>—Voulez-vous me laisser essayer de le faire vivre +encore? demanda Barthelasse.</p> + +<p>—Ne dites donc pas de bêtises, répliqua Raphaëlle.</p> + +<p>—Enfin, voulez-vous que j'essaye? Pour vous il +est perdu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Et cela vous tourmente; vous seriez tous les +deux bien aises qu'il restât notre président?</p> + +<p>—Parbleu.</p> + +<p>—Eh bien, laissez-moi faire.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Vous verrez. Puisqu'il est perdu, il n'y a rien à +craindre, n'est-ce pas? Si je réussis, il reste. Si au +contraire j'échoue, il ne s'en ira pas deux fois.</p> + +<p>Une discussion s'engagea entre eux: Raphaëlle +était agacée de voir Barthelasse qu'elle considérait +comme un parfait imbécile, faire l'important; et de +plus sa curiosité s'exaspérait qu'il ne voulût pas dire +par quel moyen il comptait amener Adeline à ne pas +donner sa démission.</p> + +<p>—Ce que vous allez faire de bêtises! dit-elle au +moment où il partait.</p> + +<p>—C'est bon, nous verrons.</p> + +<p>Il ne voulut pas davantage s'expliquer avec Frédéric +en revenant au cercle.</p> + +<p>—Puisque nous ne risquons rien, laissez-moi faire.</p> + +<p>Dans ces conditions, Frédéric n'avait qu'à chercher +le nom qu'Adeline lui avait demandé, mais ce +fut inutilement; ce joueur était-il venu avec une +lettre d'invitation, car ces lettres continuaient à être +largement distribuées un peu partout? avait-il été +amené par quelqu'un qui s'était dispensé de la formalité +du registre? toujours est-il qu'on ne trouva +rien. Aussi, quand Adeline arriva vers une heure, +Frédéric se contenta-t-il de répondre simplement +qu'il comptait avoir ce nom dans la soirée.</p> + +<p>Il n'y avait pas cinq minutes qu'Adeline était dans +son cabinet quand Barthelasse frappa à la porte et +entra:</p> + +<p>—Puis-je vous dire quelques mots, monsieur le +président?</p> + +<p>Adeline voulut répondre qu'il était occupé, puis +il se résigna, se disant qu'il aurait plus tôt fait d'écouter +que d'éconduire Barthelasse, dont il connaissait +la ténacité.</p> + +<p>—Monsieur le président, dit Barthelasse en s'asseyant, +me permettrez-vous de vous demander si un +bruit qu'on m'a rapporté est fondé? Est-il vrai que +vous seriez dans l'intention de donner votre démission?</p> + +<p>—Oui, cela est vrai.</p> + +<p>Et pourquoi, je vous le demande... si vous le +permettez?</p> + +<p>—Parce qu'il se passe ici des choses qui ne peuvent +pas convenir à un honnête homme.</p> + +<p>Barthelasse prit son ton le plus bonhomme, le +plus insinuant:</p> + +<p>—J'ai beaucoup voyagé, monsieur le président, +et dans mes voyages j'ai entendu un mot qui m'a +frappé c'est que la conscience est une méchante bête +qui arme l'homme contre lui-même; ne seriez-vous +pas mordu par cette vilaine bête? je vous le demande.</p> + +<p>Le premier mouvement d'Adeline fut de mettre +Barthelasse à la porte, mais il réfléchit qu'un entretien +qui commençait de la sorte pouvait lui apprendre +des choses qu'il avait intérêt à connaître, et il +se retint, décidé à écouter jusqu'au bout.</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur le président, continua +Barthelasse, on a les plus fausses idées sur le jeu. +Qu'est-ce que le jeu, je vous le demande? Une affaire +d'adresse, rien de plus. Ceux qui sont adroits gagnent, +ceux qui sont maladroits perdent. Ainsi, moi, +si je n'avais pas été adroit, est-ce que j'aurais gagné +les deux millions qui composent ma petite fortune, +je vous le demande? Qu'est-ce que j'étais dans ma +jeunesse? un pauvre diable de lutteur sans autre +avenir que de me faire casser une côte de temps en +temps ou les <i>reinss</i> un beau jour, et de mourir sur la +paille. J'ai regardé autour de moi pour chercher si +je ne pourrais pas trouver mieux. J'allais beaucoup +au café et dans les petits cercles, la profession veut +ça. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les gagnants +au jeu étaient ceux qui avaient de l'adresse, qui savaient +filer la carte, pour dire les choses. Alors je +me suis demandé ce que c'était qu'un voleur, et +après avoir réfléchi, je me suis répondu que l'homme +qui gagne de l'argent sans travail, sans peine, sans +étude, était un voleur et qu'il méritait ce nom justement; +mais que celui, au contraire, qui gagnait +cet argent par son adresse, son industrie et son art, +ne pouvait jamais être un voleur.</p> + +<p>Barthelasse fit une pause et étudia sur le visage de +son président l'effet qu'avait pu produire ce début.</p> + +<p>—Continuez, dit Adeline.</p> + +<p>Se voyant encouragé, Barthelasse qui, jusque-là, +avait cherché ses mots, s'exprima plus librement et +plus vite:</p> + +<p>—Sûr de ne pas me tromper, je me suis mis au +travail. Tout en continuant mon métier de lutteur, +tous les soirs je me faisais les doigts sur une meule +d'oculiste, car je n'avais pas, vous le pensez bien, les +doigts doux d'un pianiste, et la nuit, dans ma petite +chambre, je m'essayais à filer la carte, et sans lumière +encore, car ce qui est difficile c'est d'opérer +sans bruit, vous le savez comme moi: on ne voit pas +filer la carte, on l'entend, et dans l'obscurité je ne +pouvais pas me monter le coup, mes oreilles m'avertissaient. +Pendant deux ans je n'ai pas dormi +quatre heures par nuit. A la fin, le bon Dieu a récompensé +ma persévérance: je ne m'entendais plus. +C'était au moment de la guerre de Crimée; j'avais +amassé un peu d'argent je me suis embarqué à +Marseille pour Constantinople sur un vapeur qui +portait des officiers. Nous n'étions pas en mer depuis +douze heures qu'on s'ennuyait ferme. On a joué +pour se distraire. C'était mon début; je puis dire, sans +me vanter qu'il a été heureux. Les officiers avaient +la bourse garnie pour la campagne. A Constantinople, +je gagnais dix mille francs. Aussitôt je me +suis rembarqué pour la France; il y avait aussi des +officiers à bord qui rentraient en convalescence, et +s'ils avaient moins d'argent que leurs camarades, ils +en avaient cependant un peu... qu'ils perdirent. J'ai +fait ainsi dix voyages et ça a été le commencement +de mon petit avoir.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir? murmura Adeline +qui se tenait à quatre pour ne pas éclater.</p> + +<p>—A ceci: je suppose que vous jouez cent mille +francs, toute votre fortune, vous en perdrez nonante +mille; il vous en reste dix mille, vous allez les jouer +c'est la vie de votre famille que vous risquez, c'est +votre honneur. Vous êtes bien ému, n'est-ce pas? +autrement vous ne seriez pas un bon père, et vous +en êtes un. A ce moment une petite fée se penche à +votre oreille et vous dit: «Tu vas te piquer avec +une épingle et te faire un peu de mal; mais tu vas +gagner ces dix mille francs et les nonante mille que +tu as perdus, et ainsi tu vas sauver ta famille, ton +honneur, tu vas être un bon père.» Qu'est-ce que +vous feriez?</p> + +<p>Adeline ne se contenait plus, mais Barthelasse lui +ferma la bouche avec son meilleur sourire:</p> + +<p>—Ne me répondez pas: vous vous feriez un peu +de mal; vous vous piqueriez; eh bien, souffrez cette +petite piqûre, désagréable, j'en conviens, et laissez +la petite fée, qui est moi, agir. Dans six mois, vous +aurez gagné trois ou quatre cent mille francs et, +dans un an, vous aurez votre petit million, avec lequel +vous assurerez le bonheur de votre fille qui est +une si charmante demoiselle. Hein, qu'en dites-vous?</p> + +<p>Adeline étouffait d'indignation:</p> + +<p>—Vous avez déjà commencé votre rôle de fée? +dit-il.</p> + +<p>—Une simple petite politesse, une prévenance, +pour vous montrer ce qu'on peut faire dans ce genre, +mais ce n'est vraiment pas la peine d'en parler; vous +verrez mieux que cela.</p> + +<p>—Et c'est d'accord avec M. de Mussidan?</p> + +<p>—Il ne fait rien sans moi; je ne fais rien sans lui.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Ce cri troubla Barthelasse qui, jusque-là, avait +pris l'indignation d'Adeline pour l'embarras d'un +homme qui n'aime pas qu'on lui parle en face de certaines +choses, aussi avait-il évité de le regarder pendant +la fin de son discours. Que signifiait ce cri? Est-ce +qu'il se fâchait, le président?</p> + +<p>—Envoyez-moi M. de Mussidan, dit Adeline, c'est +à lui que je répondrai.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Envoyez-moi M. de Mussidan.</p> + +<p>Barthelasse sortit, assez inquiet. Frédéric n'était +pas loin.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je ne sais pas trop: ça a bien commencé, et +puis ça paraît se fâcher; il est incompréhensible, cet +homme; au reste, il va s'expliquer avec vous, il vous +demande.</p> + +<p>Frédéric entra dans le cabinet et trouva Adeline le +visage convulsé.</p> + +<p>—Le misérable a tout dit, s'écria Adeline les +poings levés, vous, vous un Mussidan, vous avez +fait de moi un voleur!...</p> + +<p>Frédéric resta un moment décontenancé, puis se +remettant:</p> + +<p>—Voleur! Pourquoi voleur? Est-ce qu'au jeu il y +a des voleurs!</p> + +<br><br> + +<h3>QUATRIÈME PARTIE</h3> + +<br><br> + + + + + +<h4>I</h4> + + +<p>Voleur!</p> + +<p>C'était le mot qu'Adeline se répétait en suivant +l'avenue de l'Opéra pour rentrer rue Tronchet; il +rasait les maisons et marchait vite, son chapeau bas +sur le front, n'osant lever les yeux de peur qu'on ne +le reconnût et qu'on ne lui jetât le mot qu'il se +répétait:</p> + +<p>—Voleur!</p> + +<p>Pourquoi allait-il chez lui? Il n'en savait rien. +Pour se cacher. Parce qu'il avait besoin d'être seul. +Pour qu'on ne le vît point; pour qu'on ne lui parlât +point.</p> + +<p>Tout le monde ne savait-il pas qu'il était un +voleur? L'allusion de ce joueur à la «suite» le +prouvait bien; et par cela seul qu'il ne l'avait pas +immédiatement relevée, il avait passé condamnation, +exactement comme ce Salzman qui sous le coup de +cette injure avait si piteusement courbé le front.</p> + +<p>Comment prouver qu'au lieu d'être complice de +ce vol il en était lui-même victime? Où trouverait-il +quelqu'un, même parmi ceux qui le connaissaient, +même parmi ses amis, pour accepter une justification +aussi invraisemblable? Qui le connaîtrait maintenant, +ou plutôt qui le reconnaîtrait? Qui aurait le +courage de continuer à rester son ami?</p> + +<p>Arrivé chez lui, il n'alluma pas de lumière, mais, +se laissant tomber dans un fauteuil, il resta là +anéanti; un flot de larmes jaillit de ses yeux; comme +un enfant qui vient de perdre sa mère, comme un amant +de vingt ans abandonné par sa maîtresse, il +pleurait misérablement, désespérément, abîmé dans +sa faiblesse: c'étaient sa fierté, sa dignité, son honneur, +sa vie qui étaient perdus à jamais, c'étaient la +vie, la dignité, l'honneur des siens; sa fille, fille d'un +voleur!</p> + +<p>Ce moment de défaillance et d'affolement ne dura +pas; la honte le prit de se trouver si faible; ce n'était +pas en s'abandonnant qu'il rachèterait sa faute, si +elle pouvait être rachetée.</p> + +<p>Il avait gagné, il avait volé quatre-vingt-sept mille +francs; avant tout, il devait les rendre à ceux qu'il +avait dépouillés; après, il verrait à se défendre +contre ceux qui l'accuseraient.</p> + +<p>Mais tout de suite il se heurtait à une difficulté; +où trouver, où chercher ceux qui avaient perdu ces +quatre-vingt-sept mille francs? Trente, quarante, +cinquante personnes peut-être avaient joué contre +lui dans cette banque. Quelles étaient-elles? Et à +l'exception de cinq ou six qu'il avait remarquées, il +ne savait pas le nom des autres, il ne se rappelait +pas leur signalement: des joueurs, qu'il n'avait +même pas regardés dans son agitation, et qu'il avait +à peine vus à travers un brouillard; il retrouvait +bien quelques figures; des yeux qui s'étaient fixés +sur lui quand il abattait les 9: des effarements, des +convulsions de physionomie quand il avait gagné de +gros coups; mais tout cela se brouillait dans sa mémoire? +Qui avait perdu les gros coups, qui avait +perdu les petits? A qui devait-il dix mille francs; à +qui devait-il deux louis?</p> + +<p>Une seule chose certaine: il devait quatre-vingt-sept +mille francs.</p> + +<p>Entre quelles mains les payer?</p> + +<p>Si le <i>Grand I</i> avait été le cercle qu'il avait cru +fonder, il ne serait pas impossible de retrouver ces +mains: il n'aurait joué que contre des membres de +ce cercle, c'est-à-dire contre des gens qu'il connaîtrait; +mais combien d'inconnus avait-il vus défiler +qui s'étaient montrés une fois, deux fois, huit jours, +et qui n'étaient jamais revenus! sans doute ceux +qu'il avait dépouillés étaient de ces passants.</p> + +<p>Et cependant il fallait qu'il leur restituât ce qu'il +leur avait pris.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p>Il eut beau tourner et retourner cette question, il +ne lui trouva pas de réponse.</p> + +<p>Parmi ces joueurs il y avait, cela était bien certain, +des étrangers qui avaient déjà quitté la +France: où les chercher? en Russie, en Amérique? +l'impossible. Pour ceux qui étaient encore à Paris, +comment les prévenir? Il ne pouvait pas cependant +publier un avis dans les journaux pour avertir les +personnes qui avaient joué contre lui qu'elles pouvaient +se présenter rue Tronchet, où il rembourserait +à vue ce qu'elles avaient perdu; combien s'en +présenterait-il, et ce ne serait pas les moins exigeantes, +qui n'auraient rien perdu du tout? Pour +quatre-vingt-sept mille francs qu'il était prêt à restituer, +combien de millions ne lui demanderait-on +pas!</p> + +<p>Cependant il voulut tenter quelque chose, et +comme il ne pouvait pas retourner au <i>Grand I</i>, le +lendemain il irait chez Camy, et avec lui il reconstituerait +autant que possible sa partie; quand il connaîtrait +les noms de ses créanciers, il les chercherait +et leur rendrait ce qu'il leur devait.</p> + +<p>Cette idée le calma un peu; si son honneur était +perdu, au moins sa conscience serait déchargée du +poids qui l'écrasait.</p> + +<p>Mais quand, dans le calme de la nuit, au réveil du +matin il examina cette idée qui tout d'abord lui avait +paru réalisable, il n'en vit plus que l'absurdité. +Quelle raison donnerait-il pour expliquer cette restitution? +La vraie? Il ne le pourrait jamais; au premier +mot la honte l'étoufferait.</p> + +<p>Peut-être un caractère plus ferme et plus digne +que lui accepterait cette expiation, mais il s'en sentait +incapable: jamais il n'aurait la force de s'infliger +cette humiliation.</p> + +<p>Comme l'idée de restitution entrée dans son esprit +et dans son coeur ne le lâchait plus, il chercha +quelque autre moyen de la satisfaire, et après bien +des angoisses il s'arrêta à porter cet argent au directeur +de l'Assistance publique; sans doute ce ne +serait pas le rendre à ceux à qui il appartenait, mais +au moins les pauvres en profiteraient et il ne salirait +plus ses mains. Un autre à sa place trouverait peut-être +mieux, mais il était si bouleversé qu'il ne pouvait +pas sagement peser le pour et le contre de sa +résolution; et telle était sa situation qu'il ne pouvait +prendre conseil de personne.</p> + +<p>En se levant il écrivit au président de la Chambre +pour demander un congé de quinze jours, puis, +quand l'heure de l'ouverture des bureaux fut arrivée, +il se rendit à l'Assistance publique, emportant +ce que les emprunteurs lui avaient laissé sur les +quatre-vingt-sept mille francs, c'est-à-dire près de +quatre-vingt-cinq mille francs.</p> + +<p>Aussitôt qu'il eut fait passer sa carte, il fut reçu +par le directeur, mais avec la prudente réserve d'un +fonctionnaire qui va avoir à défendre son administration +contre les sollicitations d'un député.</p> + +<p>—Je suis chargé, dit Adeline en ouvrant sa serviette +d'où il tira huit paquets de dix mille francs, +de vous verser une somme de quatre-vingt-quatre +mille sept cents francs, qui devront être employés +en secours à domicile; la personne dont je suis l'intermédiaire +entend n'être pas connue, elle désire +seulement que l'insertion de ce versement figure au +<i>Journal officiel</i>.</p> + +<p>L'attitude du directeur s'était modifiée, passant de +la réserve à l'épanouissement; mais Adeline n'avait +pas de remerciements à recevoir, il se retira, pour +aller prendre tout de suite le train à la gare Saint-Lazare; +ce serait seulement à Elbeuf, entouré des +siens, qu'il respirerait.</p> + +<p>Depuis qu'il était député et qu'il faisait si souvent +cette route, il avait toujours quitté Paris avec allègement, +comme si l'air qu'il respirait après les fortifications +était plus pur, plus léger et plus sain, +mais jamais ce sentiment de soulagement n'avait +été aussi vif que lorsque par la glace de son wagon +il vit l'Arc-de-Triomphe s'estomper dans les brumes +du lointain. Par malheur ce soulagement, au lieu +d'aller en augmentant comme d'ordinaire à mesure +qu'il s'éloignait de Paris, alla en diminuant; il n'avait +pas laissé à Paris le souvenir de cette terrible +nuit, il l'avait emporté avec lui, et de nouveau il +pesait de tout son poids sur sa conscience:</p> + +<p>—Voleur!</p> + +<p>Avant de quitter Paris, il avait annoncé son arrivée +par une dépêche. Quand il descendit de wagon, il +aperçut Berthe, qui était venue au-devant de lui +toute seule dans la charrette anglaise qu'elle conduisait +elle-même.</p> + +<p>—Te voilà!</p> + +<p>—Maman a bien voulu me laisser venir.</p> + +<p>L'étreinte dans laquelle il la serra fut longue et +passionnée, jamais il ne l'avait embrassée avec cet +élan, avec cette émotion.</p> + +<p>—Tu vas bien? demanda-t-elle avec surprise.</p> + +<p>—Mais oui. Pourquoi me demandes-tu cela? Ai-je +donc l'air malade?</p> + +<p>—Je te trouve pâle.</p> + +<p>Il fallait expliquer cette pâleur.</p> + +<p>—Je suis fatigué, dit-il; pour me remettre je vais +passer une quinzaine avec vous; j'ai pris un congé.</p> + +<p>—Quel bonheur!</p> + +<p>Et ce fut elle à son tour qui l'embrassa tendrement. +Ils montèrent en voiture, et Berthe prit les guides.</p> + +<p>—Veux-tu me laisser conduire? dit-elle, j'espère +qu'on me regardera un peu moins au retour, puisque +je ne serai pas seule.</p> + +<p>En effet, ç'avait été un événement pour Elbeuf de +voir mademoiselle Adeline traverser la ville toute +seule dans sa charrette.</p> + +<p>Il y a deux gares à Elbeuf, l'une dans la ville +même, l'autre où descendent les voyageurs qui viennent +de Paris, à une assez grande distance, au milieu +d'une plaine; ils avaient donc toute cette plaine de +Saint-Aubin à traverser, c'est-à-dire un bon bout de +chemin où ils pouvaient causer librement.</p> + +<p>—Tu m'as fait grand plaisir en venant au-devant +de moi, dit Adeline.</p> + +<p>—Je voulais te voir... et puis, je voulais te parler.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>Il se tourna vers elle pour la regarder: le visage +souriant et heureux qu'il venait de voir s'était rembruni +et attristé.</p> + +<p>—J'ai peur, dit-elle.</p> + +<p>—Michel?</p> + +<p>—Ce n'est pas Michel qui me fait peur; il est plus +aimable, plus tendre que jamais; c'est M. Eck, c'est +madame Eck, la grand'maman.</p> + +<p>—Que se passe-t-il?</p> + +<p>—Je ne sais pas: Michel, qui me disait que sa +grand'mère s'adoucissait et qu'elle semblait disposée +à consentir à notre mariage, m'a prévenu hier en +deux mots, les seuls que nous ayons pu échanger, +qu'il y avait un revirement et que madame Eck paraissait +fâchée contre lui et contre moi.</p> + +<p>Adeline aussi eut peur: savait-on déjà quelque +chose à Elbeuf? En se perdant, avait-il perdu sa fille +avec lui?</p> + +<p>Berthe continuait:</p> + +<p>—Je n'imagine pas du tout en quoi j'ai pu blesser +madame Eck et par là changer ses dispositions à +mon égard; quant à Michel, il n'a rien fait qui +puisse déplaire à sa grand'mère, cela est bien certain.</p> + +<p>—Sans doute, ce n'est ni contre toi ni contre son +petit-fils qu'elle est fâchée.</p> + +<p>—Contre qui l'est-elle alors?</p> + +<p>—Contre moi. </p> + +<p>—Pourquoi le serait-elle contre toi.</p> + +<p>Pourquoi le serait-elle? Il ne pouvait pas répondre +à cette question; il n'osait même pas l'examiner.</p> + +<p>—A cause de notre situation embarrassée.</p> + +<p>—J'ai bien pensé à cela, et j'ai questionné maman, +qui m'a dit que les affaires seraient meilleures cette +année qu'elles ne l'avaient été l'année dernière. Madame +Eck doit le savoir.</p> + +<p>—Peut-être ne le sait-elle pas.</p> + +<p>—Sois tranquille de ce côté, Michel l'en aura +avertie.</p> + +<p>—Alors, que veux-tu que je te dise?</p> + +<p>—Rien; c'est moi qui t'explique ce qui se +passe.</p> + +<p>Il voulut la rassurer et aussi se rassurer lui-même.</p> + +<p>—Peut-être ta grand'mère aura-t-elle dit quelque +chose qui aura été rapporté à madame Eck.</p> + +<p>-Je ne crois pas: pour grand'maman, je suis +comme si j'étais morte ou encore au maillot; je +n'existe plus; elle ne parle jamais de moi.</p> + +<p>Ce qu'elle disait là, Adeline le savait comme elle; +il fallait donc renoncer à cette explication.</p> + +<p>Ils arrivaient au bout du pont, et devant eux, sur +l'autre rive, se montrait Elbeuf avec sa confusion de +maisons et de hautes cheminées qui vomissaient des +nuages de fumée noire que le vent d'est chassait vers +la forêt de la Lande où ils se déchiraient aux branches +des arbres avant d'avoir pu s'élever au-dessus +de la colline; encore quelques minutes et ils allaient +entrer dans la ville.</p> + +<p>—Tu vas me descendre au bout du pont, dit Adeline, +et tu continueras seule jusqu'à la maison.</p> + +<p>—Et maman?</p> + +<p>—Tu diras à ta mère que je suis chez M. Eck.</p> + +<p>Berthe laissa échapper une exclamation de joie.</p> + +<p>—Ah! papa.</p> + +<p>—Je ne veux pas te laisser dans l'inquiétude, je +ne veux pas y rester moi-même; le mieux est donc +d'avoir tout de suite une explication avec M. Eck.</p> + +<p>—Que vas-tu lui dire.</p> + +<p>—C'est lui qui doit avoir à me dire, et il est trop +loyal pour ne pas s'expliquer franchement.</p> + +<p>Ils avaient traversé la Seine, ils allaient entrer +dans la ville neuve; Berthe arrêta son cheval.</p> + +<p>—Il me semblait que quand tu serais là j'aurais +moins peur, dit-elle, et voilà que mon angoisse n'a +jamais été plus forte.</p> + +<p>Il descendit de voiture.</p> + +<p>—Sois certaine que je la ferai durer le moins +longtemps qu'il me sera possible. A tout à l'heure.</p> + +<p>Tandis qu'elle tournait à droite pour entrer dans +la vieille ville, il suivait droit son chemin pour gagner +la ville neuve.</p> + + + + + +<h4>II</h4> + + +<p>Si l'angoisse de Berthe était forte, celle d'Adeline +ne l'était pas moins, car il ne prévoyait que trop sûrement +ce qui se dirait dans cet entretien: averti de +ce qui s'était passé au cercle, le père Eck ne voulait +pas que son neveu épousât la fille d'un voleur.</p> + +<p>C'était cette réponse qu'il allait chercher lui-même, +sinon dans ces termes au moins concluant à ce résultat: +le mariage de Berthe manqué.</p> + +<p>Et il avait quitté Paris pour fuir cette accusation.</p> + +<p>Sa main tremblait quand il frappa à la porte du +bureau du père Eck.</p> + +<p>—<i>Endrez.</i></p> + +<p>Il entra:</p> + +<p>—Ah! monsieur <i>Ateline</i>!</p> + +<p>Il y avait plus de surprise que de contentement +dans cette exclamation.</p> + +<p>—J'allais justement faire demander à madame +<i>Ateline</i> quand vous deviez venir à <i>Elpeuf</i>.</p> + +<p>—Vous avez à me parler?</p> + +<p>Le père Eck hésita un moment</p> + +<p>—<i>Voui</i>.</p> + +<p>L'heure avait sonné pour Adeline.</p> + +<p>—C'est de nos projets que je voulais vous entretenir, +dit le père Eck. Depuis le jour où je vous ai +<i>temandé</i> la main de mademoiselle <i>Perthe</i>, je n'ai +cessé de peser sur ma mère pour la décider à ce mariage, +tantôt directement, tantôt par des moyens +détournés. Et c'était difficile, très difficile, car c'est +la première fois que dans notre famille l'un de nous +veut épouser une chrétienne. Et puis il y avait l'éducation, +les préjugés, si vous voulez, enfin, ce +qui est plus respectable, il y avait la foi religieuse +chez ma mère, vous le <i>safez</i> très vive, et telle +qu'on ne la rencontre plus que bien rarement aussi +ardente. Enfin, tous les jours j'agissais, et je <i>tois</i> +dire que l'estime que vous lui <i>afiez</i> inspirée m'était +d'un puissant secours. Ah! s'il avait été question +d'un autre que de M. <i>Ateline</i>, elle m'aurait +fermé la bouche au premier mot et de telle sorte +qu'il m'aurait été défendu de l'<i>oufrir</i>. Mais sans vous +montrer, sans agir, par cela seul que vous étiez <i>fous</i>, +<i>fous</i> agissiez plus que moi: la jeune fille que Michel +voulait épouser n'était plus une chrétienne, elle était +mademoiselle <i>Ateline</i>, la fille de Constant <i>Ateline</i>; et +en faveur de votre nom les principes de ma mère +fléchissaient. Les choses en étaient là, et je n'avais +<i>blus</i> qu'une défense à emporter ou plutôt qu'un engagement +à obtenir de <i>fous</i>, lorsqu'une indiscrétion, +un propos fâcheux est venu tout rompre.</p> + +<p>Bien qu'il fût préparé, Adeline sentit le rouge lui +monter au visage et ce ne fut plus que dans une +sorte de brouillard qu'il vit le père Eck.</p> + +<p>—Vous vous rappelez peut-être, continua celui-ci, +que, lors de mon voyage à Paris, je vous ai conseillé +d'abandonner votre cercle, de laisser ces gens-là à +leurs plaisirs qui n'étaient pas les vôtres, et que j'ai +insisté autant que les convenances le permettaient; +vous vous le rappelez, n'est-ce <i>bas</i>?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Eh <i>pien</i>, j'avais mes raisons; ce n'était pas seulement +en mon nom que je parlais. Depuis mon retour, +ma mère a vu des amis de Paris qui lui ont +parlé de vous... et qui lui ont dit que vous jouiez +dans votre cercle.</p> + +<p>Le père Eck fit une pause, mais Adeline, qui avait +baissé les yeux et les tenait attachés sur une feuille +du parquet, n'osa pas les relever pour regarder ce +qu'il y avait sous ce silence.</p> + +<p>—On a rapporté beaucoup de choses à ma mère, +continua le père Eck; beaucoup trop de choses.</p> + +<p>Il dit cela tristement, avec embarras.</p> + +<p>—Et alors ma mère a changé de sentiment sur ce +mariage, vous comprenez?</p> + +<p>Adeline ne répondit pas; que pouvait-il dire, d'ailleurs? +la honte le serrait à la gorge et l'étouffait.</p> + +<p>—Je suis <i>tésespéré</i> de vous parler ainsi, mon cher +monsieur <i>Ateline</i>, mais que voulez-vous, je vous le +demande, hein, que voulez-vous?</p> + +<p>—Rien, murmura Adeline accablé.</p> + +<p>—Comment répondre à ma mère et la combattre, +quand... j'ai le chagrin de le dire... je pense comme +elle? C'était un grand effort que ma mère faisait en +donnant son consentement à ce mariage, mais elle +s'y décidait par estime pour <i>fous, monsieur Ateline</i> +tandis qu'il est au-dessus de ses forces de se résigner +à ce que son petit-fils entre dans une famille +dont le chef....</p> + +<p>Adeline sentit le parquet s'enfoncer sous sa +chaise.</p> + +<p>—... Dont le chef joue; et tant que vous serez +président de ce cercle, vous jouerez, cela est fatal.</p> + +<p>—Président du cercle, murmura Adeline, c'est +la présidence du cercle que madame Eck me reproche?</p> + +<p>—Et que <i>foulez-vous</i> que ce soit? C'est assez, hélas!</p> + +<p>—Mais je ne le suis plus.</p> + +<p>—<i>Fous</i> n'êtes plus président du <i>Grand I</i>?</p> + +<p>—J'ai donné ma démission; et je ne rentrerai +jamais dans ce cercle... ni dans aucun autre.</p> + +<p>—Jamais?</p> + +<p>—Je le jure.</p> + +<p>Le père Eck fit un bond et venant à Adeline les +deux mains tendues:</p> + +<p>—Votre main, que je la serre, mon cher ami. +Ah! quel soulagement!</p> + +<p>Ce n'était pas seulement le père Eck qui était soulagé. +Adeline renaissait; de l'abîme au fond duquel +il se noyait, il remontait à la lumière.</p> + +<p>—Dites à madame Eck que jamais je ne toucherai +une carte, s'écria Adeline, et que le jeu me fait horreur, +vous entendez, horreur!</p> + +<p>—Elle le saura, et il va de soi que ses sentiments +d'il y a quelques jours seront ceux de <i>temain</i>: le mariage +est fait. Obtenez le consentement de la Maman, +et <i>tans</i> un mois nos enfants seront mariés, je vous le +promets. Si ma mère a cédé, il me semble que la +vôtre cédera bien aussi: les conditions ne sont-elles +<i>bas</i> les mêmes? Je dois vous <i>tire</i> que ma mère tient +à ce consentement, et qu'elle retirerait le sien si +madame <i>Ateline</i> persistait dans son hostilité: elle +veut l'union des familles, et cela est trop <i>chuste</i> pour +que nous ne respections pas sa volonté. Quant aux +affaires, nous les arrangerons ensemble.</p> + +<p>Dans son trouble de joie, Adeline avait oublié +cette terrible question des affaires; ce mot le rejeta +durement dans la réalité.</p> + +<p>—Je dois vous dire....</p> + +<p>Mais le père Eck lui ferma la bouche:</p> + +<p>—Un seul mot: Avez-<i>fous</i> d'autres dettes que +celles qui grèvent la propriété du Thuit; des dettes +personnelles, par exemple?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh <i>pien</i>, les affaires s'arrangeront. Je sais que +vous ne pouvez pas donner de dot à mademoiselle +<i>Perthe</i> en ce moment. Je connais <i>fotre</i> situation. +Nous nous en passerons. Mademoiselle <i>Perthe</i> est +une fille qui vaut encore six cent mille francs, en +mettant les choses au pire; c'est assez, si vous +voulez bien donner votre concours à Michel pour la +fabrique que nous allons établir, et qui remplacera +la vieille fabrique «en chambre» <i>Ateline</i>, par la +fabrique «industrielle» Eck et Debs-<i>Ateline</i>. Dans +six mois, nous marchons. Nous pouvons avoir pour +soixante-quinze mille francs les bâtiments de l'établissement +Vincent, qui en ont coûté quatre cent +mille il y a six ans; nous y installons nos métiers; +nos essais sont faits; nos échantillons sont prêts; +dans six mois, je <i>fous</i> le <i>tis</i>, nous filons et nous +battons; pas de tâtonnements, pas de coûteuses +expériences. Nous ferons venir de Roubaix les ouvriers +qui nous manqueront; assez d'ouvriers ont +émigré d'<i>Elpeuf</i> à Roubaix, pour que nous fassions +revenir quelques-uns de ces pauvres émigrés; cela +sera <i>trôle</i>.</p> + +<p>Il se mit à rire, enchanté de ce bon tour de concurrence +commerciale.</p> + +<p>—L'engouement du peigné commence à se calmer, +on s'aperçoit que deux toiles appliquées l'une contre +l'autre sans que la laine soit mélangée se coupent +vite à l'usage; on s'aperçoit aussi que les couleurs +vives qui plaisent chez le tailleur virent et passent +exposées à l'air, et <i>betit</i> à <i>betit</i> on revient au foulé; +le <i>chour</i> où l'évolution sera complète, nous serons +là monsieur <i>Ateline</i>, et nous livrerons conforme. +Ah! ah!</p> + +<p>Il parlait en marchant de long en large dans son +bureau, alerte, léger comme s'il avait trente ans et +commençait la vie avec l'élan de la jeunesse: Ah! +ah! cela serait drôle! Peut-être ne pensait-il guère à +Berthe et à Michel, en ce moment, mais à coup sûr, +il voyait les broches de son nouvel établissement +tourner et il entendait ses métiers battre.</p> + +<p>—Il faudra reprendre la <i>marmotte</i>, monsieur <i>Ateline</i>, +et avec votre gendre visiter la clientèle parisienne: +Eck et Debs-<i>Ateline</i>; nous livrons conforme; +la vieille maison <i>Ateline</i> revit, et il faut croire qu'elle +ne s'éteindra pas de sitôt; maintenant cela dépend +de <i>fous</i>; allez trouver <i>fotre</i> mère. A bientôt, mon +cher ami; mes amitiés à mademoiselle <i>Perthe</i>.</p> + +<p>Quel revirement! Adeline était entré le désespoir +au coeur et la honte au front; il sortit relevé, rayonnant; +sa vie finie recommençait avec sa fille et par +son gendre.</p> + +<p>S'il avait osé, il aurait couru pour être plus tôt +auprès de Berthe, mais qu'eût dit Elbeuf s'il avait vu +courir son député?</p> + +<p>Au moins marcha-t-il aussi vite que possible, pour +ne pas se laisser retenir par les gens qui voulaient +l'aborder, saluant à droite et à gauche, sans se donner +le temps de reconnaître ceux à qui il distribuait +ses coups de chapeau.</p> + +<p>Certes, oui, il reprendrait la <i>marmotte</i> et avec joie. +Berthe mariée, mariée à l'homme qu'elle aimait, +quel apaisement, quelle tranquillité! il la verrait heureuse; +les broches de la nouvelle fabrique tournaient +aussi devant ses yeux, et les métiers battaient à ses +oreilles: la langue que le père Eck venait de lui parler +l'avait rajeuni de vingt ans; comme elle sonnait +mieux que l'éternel: «Messieurs, faites votre jeu; +le jeu est fait, rien ne va plus?»</p> + +<p>Sous prétexte de faire nettoyer la charrette devant +elle, Berthe était restée dans la cour; quand elle +aperçut son père, elle courut à lui.</p> + +<p>Mais, avant d'arriver, elle lut dans les yeux de +son père que c'était une bonne nouvelle qu'il apportait.</p> + +<p>En deux mots il lui raconta ce qui s'était passé: +le consentement donné par madame Eck, la création +de la fabrique nouvelle dans les établissements Vincent.</p> + +<p>—Dans un mois tu peux être mariée, avant six +mois la fabrique peut marcher.</p> + +<p>Elle lui sauta au cou et le serra dans une longue +étreinte.</p> + +<p>—Mais il nous faut maintenant le consentement +de ta grand'mère.</p> + +<p>—Le donnera-t-elle? dit Berthe avec angoisse.</p> + +<p>—Puisque madame Eck a donné le sien, il me +semble impossible qu'elle le refuse.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas le sentiment de madame Adeline +quand il lui exprima cette espérance.</p> + +<p>—Maman ne voudra pas nous faire ce chagrin, +dit-il.</p> + +<p>—On est peu sensible au chagrin qu'on fait aux +gens, quand on est convaincu que c'est dans leur +intérêt qu'on agit et pour leur bien,—et cette conviction +est celle de ta mère. Au reste elle t'attend +dans sa chambre; va tout de suite lui parler.</p> + +<p>—Bonjour, mon garçon, dit la Maman en le +voyant entrer. Berthe m'a annoncé que tu venais +passer quinze jours avec nous, cela va nous faire du +bon temps à tous; je suis bien heureuse de cela.</p> + +<p>Elle l'attira et l'embrassa.</p> + +<p>—Quand on est jeune, on peut rester séparé de +ceux qu'on aime, dit-elle, qu'importe? on a devant +soi de beaux jours pour se rattraper; mais à mon âge, +quand les heures sont comptées, celles de l'absence +sont bien longues.</p> + +<p>—Tu pourras faire ce bon temps meilleur encore, +dit-il.</p> + +<p>—Moi, mon garçon, et comment?</p> + +<p>Il expliqua comment: aux premiers mots, la +Maman voulut lui couper la parole:</p> + +<p>—Il ne devait jamais être question de ce mariage +entre nous, dit-elle vivement.</p> + +<p>—Il n'en a pas été question tant que les conditions +ont été les mêmes, mais aujourd'hui elles sont +changées.</p> + +<p>Et il dit quels étaient les changements qu'apportaient +à ces conditions le consentement donné par +madame Eck et l'acquisition des établissements +Vincent.</p> + +<p>—Je crois bien qu'elle consent, cette vieille juive, +s'écria la Maman, voilà vraiment un beau sacrifice.</p> + +<p>—Elle peut être aussi attachée à sa religion que +tu l'es à la tienne.</p> + +<p>—Est-ce que c'est une religion? Et puis, si elle +était attachée à sa religion, comme tu dis, elle ne +céderait pas plus que je peux céder moi-même. Il ne +manquerait plus que j'imite une juive! Peux-tu me +le demander?</p> + +<p>—Je te demande de faire le bonheur de Berthe et +le mien, rien autre chose, et c'est cela seul que tu +dois considérer.</p> + +<p>—Et mon salut, et l'honneur des Adeline. Est-ce +quand on sent la main de la mort suspendue sur sa +tête qu'on se damne? Ne la vois-tu pas, cette main? +Attends qu'elle m'ait frappée, tu feras après ce que +tu voudras, je ne serai plus là; veux-tu empoisonner +mes derniers jours?</p> + +<p>—Je veux faire le bonheur de Berthe et assurer +notre repos à tous: elle aime Michel Debs....</p> + +<p>—La malheureuse!</p> + +<p>—Le mariage qui se présente est plus beau que +dans notre situation nous ne pouvons l'espérer, +voilà pourquoi je te demande ton consentement, +pourquoi je te prie, je te supplie de ne pas persister +dans ton refus qui nous désespérerait tous.</p> + +<p>—Constant, je donnerais ma vie pour toi avec +joie, je le jure sur ta tête; mais c'est mon salut que +tu me demandes; je ne peux pas te le donner; ne +me parle donc plus de ce mariage, jamais, tu entends, +jamais!</p> + +<h4>III</h4> + + +<p>—Eh bien? demanda madame Adeline aussitôt +que son mari revint dans le bureau où elle était +seule avec Berthe.</p> + +<p>—Elle résiste.</p> + +<p>—Tu vois! s'écrièrent la mère et la fille.</p> + +<p>—Aviez-vous donc pensé qu'elle céderait au premier +mot?</p> + +<p>Certes non, elles ne l'avaient point pensé.</p> + +<p>—Il faut qu'elle s'accoutume à cette idée, continua +Adeline, nous reviendrons à la charge, moi de +mon côté, toi du tien, Hortense, toi aussi, Berthe; +pour ne rien négliger, je vais voir M. l'abbé Garut ce +soir même et lui demander de nous aider; il me +semble qu'il ne peut pas nous refuser son concours.</p> + +<p>—En es-tu sûr? demanda madame Adeline.</p> + +<p>—C'est à essayer; en attendant je vais envoyer +un mot à Michel pour qu'il vienne dîner avec +nous demain: ce sera son entrée officielle dans +la maison en qualité de fiancé, et je crois que +cela produira un certain effet sur Maman; si elle +a la preuve que son opposition n'empêche rien, +elle comprendra qu'il est inutile de persister dans +son refus, qui n'a d'autre résultat que de nous rendre +tous malheureux, elle et nous; et puis, il est bon +qu'elle connaisse mieux Michel: c'est un charmeur; +il est bien capable de prendre le coeur de la grand'maman +comme il a pris celui de la petite-fille.</p> + +<p>Berthe vint à son père et l'embrassa en restant +penchée sur lui un peu plus longtemps peut-être +qu'il n'en fallait pour un simple baiser.</p> + +<p>—Nous avons quinze jours à nous, dit Adeline, +employons-les bien; et, pour commencer, soyez +avec Maman comme à l'ordinaire, ne paraissez pas +vouloir la fléchir par trop de soumission, ni l'éloigner +par trop de raideur.</p> + +<p>Mais ce fut la Maman qui ne se montra pas ce +qu'elle était d'ordinaire, quand le lendemain son fils +lui annonça que Michel Debs dînerait le soir avec +eux.</p> + +<p>—Un juif à notre table! s'écria-t-elle dans un premier +mouvement de surprise et d'indignation.</p> + +<p>Mais aussitôt elle se calma:</p> + +<p>—Tu es le maître, dit-elle.</p> + +<p>—Nous faisons chacun ce que nous croyons devoir +faire; moi, pour ne pas désespérer ma fille; toi... +pour ne pas blesser ta conscience.</p> + +<p>Adeline n'était pas sans inquiétude quand il se +demandait comment se passerait ce dîner, et quel +accueil la Maman ferait à Michel: il fallait qu'elle +sentît qu'il était vraiment le maître, comme elle le +disait, et qu'elle crût que par son opposition elle +n'empêcherait pas le mariage de sa petite-fille; ces +deux preuves faites pour elle, il semblait probable +qu'elle ne persisterait pas dans un refus dont elle +reconnaîtrait elle-même l'inutilité.</p> + +<p>Mais ses craintes ne se réalisèrent pas: si la Maman +n'accueillit pas Michel en ami et encore moins en +petit-fils, au moins ne lui fit-elle aucune algarade; +quand il lui adressa la parole, elle voulut bien lui +répondre, et elle le fit sans mauvaise humeur apparente, +comme s'il était un inconnu ou un indifférent +qu'elle ne devait jamais revoir. Quand, après le +dîner, Michel, qui avait une très jolie voix de ténor, +chanta avec Berthe le duo de <i>Faust</i>: «Laisse-moi, +laisse-moi contempler ton visage,» elle ne quitta +pas le salon, et sa seule manifestation de mécontentement +fut de dire à sa belle-fille:</p> + +<p>—Si j'avais eu une fille, je ne lui aurais jamais +laissé chanter de pareilles polissonneries avec un +jeune homme.</p> + +<p>Madame Adeline voulut marcher dans le même +sens que son mari:</p> + +<p>—Quand ce jeune homme est un fiancé? dit-elle.</p> + +<p>La Maman resta interdite.</p> + +<p>Après que Michel fut parti et que la Maman fut +rentrée dans sa chambre, Adeline, madame Adeline +et Berthe tinrent conseil sur ce qui venait de se +passer:</p> + +<p>—Vous voyez! dit Adeline.</p> + +<p>—J'ai tremblé tant qu'a duré le dîner, dit madame +Adeline.</p> + +<p>—Et moi donc! murmura Berthe.</p> + +<p>—Le premier pas est fait, dit Adeline comme +conclusion, il n'y a qu'à continuer, demain, après-demain; +ne pensons qu'à cela, ne nous occupons que +de cela; Maman nous aime trop pour ne pas céder; +il faudra, ma petite Berthe, lui savoir d'autant plus +grand gré de son sacrifice qu'il aura été plus douloureux +pour elle.</p> + +<p>Mais le lendemain il ne put pas, comme il le voulait, +ne s'occuper que du mariage de sa fille.</p> + +<p>Il avait donné ordre rue Tronchet qu'on lui envoyât +sa correspondance à Elbeuf; quand on la lui +remit, il trouva au milieu des lettres et des journaux +une grande enveloppe cachetée à la cire et +portant la mention: «Personnelle»; son contenu +paraissait assez lourd. Ce fut elle qu'il ouvrit tout +d'abord, et en tira trois journaux. Il allait les rejeter +pour prendre les autres lettres, lorsque ses yeux +furent attirés par une annotation à l'encre rouge +«Voyez page 3.» Il alla tout de suite à cette page, +et un encadrement au crayon rouge lui désigna ce +qu'il devait lire:</p> + +<p>«On sait que le député Adeline était président +d'un des cercles où, depuis quelques mois, se joue +la plus grosse partie; il vient de donner sa démission.</p> + +<p>«Pourquoi?</p> + +<p>«Nous allons tâcher de le découvrir.</p> + +<p>«Si nous l'apprenons, nous le dirons à nos lecteurs.</p> + +<p>«Si nos lecteurs le savent, qu'ils nous le disent.</p> + +<p>«C'est en publiant les scandales qu'on en arrête +le renouvellement: nous ne manquerons pas au +devoir que notre titre nous impose.»</p> + +<p>Adeline retourna la feuille pour voir le titre: «<i>Le +François 1er</i>» avec le mot célèbre bien en vedette:</p> + +<p>«Tout est perdu, fors l'honneur.»</p> + +<p>Ce premier journal en disait trop pour qu'il n'eût +pas hâte de voir le second:</p> + +<p>«<i>Le Redresseur de torts</i>:</p> + +<p>«Nous recevons des nouvelles de la Grèce: il parait +que le désarroi règne dans l'<i>Épire</i>: on sait que +cette province, où les affaires marchaient très bien +pour les Grecs, était administrée par le député Adelinos, +l'excellent agorète des Elheuviens; celui-ci +vient de se retirer dans sa tente, auprès de sa fabrique +noire; et l'on ne voit plus ses doigts légers +courir sur le tapis vert; on se demande quels vont +être les résultats de cette colère désastreuse, qui +menace de précipiter chez Aidès tant de fortes âmes +de héros criant la faim.»</p> + +<p>Le troisième journal avait pour titre: l'<i>Honnête +homme</i>; c'était en tête de la première page que se +trouvait le trait à l'encre rouge:</p> + +<p>«Sous ce titre:</p> + +<p>UNE USINE A BACCARA</p> + +<p>Nous commencerons prochainement une curieuse +étude du jeu à Paris, prise dans le vif de +la réalité, avec des portraits de personnages en +vue que tout le monde reconnaîtra.</p> + +<p>Elle montrera comment se montent les cercles +qui ne sont que des entreprises financières, +comment ils fonctionnent et les résultats qu'ils +produisent sur la ruine publique.</p> + +<p>Le sommaire des chapitres dira quel est l'intérêt +de cette étude:</p> + +<p>1er chap.—Association du demi-monde et de +la gentilhommerie;</p> + +<p>2e chap.—Où l'on trouve un président en +situation d'obtenir une autorisation pour ouvrir +un nouveau cercle;</p> + +<p>3e chap.—Les jeux et les joueurs: tricheries +des grecs et des croupiers; les ressources de la +cagnotte;</p> + +<p>4e chap.—Les séquences à l'usage de tout le +monde;</p> + +<p>5e chap.—<i>Mangeurs et mangés</i>.</p> + +<p>Adeline fut atterré: il n'y avait pas à se méprendre +sur l'envoi de ces journaux: on voulait l'intimider, +le faire chanter, le <i>manger</i>.</p> + +<p>C'était dans le bureau qu'il lisait ces journaux, en +face de sa femme; le voyant troublé par cette lecture, +elle lui demanda ce qu'il avait et si ces journaux +lui apprenaient quelque mauvaise nouvelle.</p> + +<p>Pouvait-il répondre franchement et confesser toute +la vérité à sa femme? La honte lui ferma la bouche. +Que pourrait-elle pour lui? Rien. Elle se tourmenterait +de son impuissance.</p> + +<p>—Des nouvelles agaçantes de la Chambre, oui, +dit-il; mais pour nous, non. Les journaux, Dieu +merci, ne s'occupent pas de mes affaires.</p> + +<p>Il mit ses journaux dans sa poche: puis il continua +la lecture de son courrier, mais sans savoir ce +qu'il lisait; quand il fut tant bien que mal arrivé au +bout, il se leva et sortit: il avait besoin de réfléchir +et de se reconnaître; surtout il avait besoin de n'être +plus sous le regard de sa femme.</p> + +<p>Machinalement il avait suivi la rue Saint-Etienne +et, tournant à gauche au lieu de la continuer tout +droit, il avait pris la vieille rue Saint-Auct, qui par +une rude montée tortueuse escalade la colline au haut +de laquelle commence la forêt de la Londe. Il allait +lentement, les reins courbés, la tête basse, comme +dans cette même côte son père le lui avait appris +quand il était enfant, pour ne pas se mettre trop +vite hors d'haleine, et de temps en temps, s'arrêtant, +il se retournait et regardait en soufflant la ville +à ses pieds. Puis il reprenait sa montée, distrait +de ses réflexions par les bonjours qu'il avait à rendre +aux femmes assises devant leurs portes et aux +gamins qui le poursuivaient de leurs cris: «Bonjour +monsieur Adeline; bonjour monsieur Adeline», fiers +de parler à leur député.</p> + +<p>Il arriva au Chêne de la Vierge, qui est le point +dominant du plateau, et, n'ayant plus personne +autour de lui, il s'assit, se répétant tout haut le mot +que, depuis qu'il était sorti, il répétait tout bas:</p> + +<p>—Que faire?</p> + +<p>Devait-il laisser passer ces attaques? Devait-il leur +répondre?</p> + +<p>Mais la question ainsi posée l'était mal; il s'agissait +en effet non de savoir s'il pouvait laisser passer +ces attaques en les dédaignant, mais bien de trouver +les moyens de se défendre contre elles, car, voulûtil +faire le mort, ceux qui avaient commencé cette +campagne dans les journaux ne s'en tiendraient pas +là; le sommaire de l'étude sur le jeu le disait: +«<i>Mangeurs et Mangés</i>»; ils allaient s'abattre sur lui; +comment les repousser?</p> + +<p>Et il avait pu croire que, parce qu'il avait quitté +Paris pour Elbeuf, il allait trouver auprès des siens +l'oubli et la tranquillité!</p> + +<p>Ne serait-il donc qu'un objet de mépris pour cette +ville, qui s'étalait sous lui, et où, jusqu'à ce jour, +son nom n'avait été prononcé qu'avec respect. Qu'il +remontât cette côte dans quelques jours, et personne +ne se lèverait plus sur son passage; on détournerait +la tête, et si les gamins lui faisaient encore cortège, +ce ne serait plus pour lui crier: «Bonjour, monsieur +Adeline.»</p> + +<p>Et c'était avec un brouillard devant les yeux, le +coeur serré, les nerfs crispés, l'esprit chancelant, +qui il regardait ce panorama qu'il n'avait jamais vu +qu'avec un sentiment d'orgueil, fier de son pays +natal, comme il était fier de lui-même:—la ville +avec sa confusion de maisons, de fabriques et de +cheminées qui vomissaient des tourbillons de fumée +noire, et son vague bourdonnement de ruche humaine, +le ronflement de ses machines qui montaient +jusqu'à lui; et au loin, se déroulant jusqu'à +l'horizon bleu, la plaine enfermée dans la longue +courbe de la Seine, avec son cadre vert formé par +les masses sombres des forêts.</p> + +<p>Il resta là longtemps, regardant alternativement +autour de lui et en lui. Alors, peu à peu, tout son +passé lui revint, d'autant plus amer à cette heure +d'examen qu'il avait été plus doux pendant qu'il le +vivait. En suivant des yeux l'agrandissement de sa +ville, il se revit grandir d'année en année. Elle aussi, +elle avait subi comme lui une crise et l'on avait pu +croire qu'elle sombrerait; mais, tandis qu'elle semblait +prête à se relever et à reprendre sa marche, il +se voyait précipité, sans lutte, sans secours possible, +dans une catastrophe qui devait l'écraser.</p> + +<p>Car il ne pouvait pas plus se défendre que céder.</p> + +<p>Pour se défendre, il fallait commencer par avouer +qu'il avait joué à son insu avec des cartes préparées +par des gens qui voulaient le perdre, et les explications +ne pourraient venir qu'ensuite: l'aveu, le +monde le saisirait au bond; les explications, qui les +écouterait?</p> + +<p>S'il cédait, si une fois il accordait aux <i>mangeurs</i> ce +qu'ils lui demanderaient, ne faudrait-il pas céder +toujours, tant que ceux qui voulaient l'exploiter lui +verraient une ressource?</p> + +<p>Il relut les journaux, pesant chaque mot, et il se +rendit mieux compte de l'enveloppement qui se faisait +autour de lui: ce n'était qu'une préparation, +mais combien menaçante s'annonçait-elle!</p> + +<p>Pour que sa femme ne les trouvât pas, il les déchira +en petits morceaux qu'il jeta au vent; mais +une rafale de l'ouest les prit en tourbillon et les emporta +vers la ville; alors un frisson le secoua comme +si chaque lambeau était un journal complet qu'Elbeuf +allait lire.</p> + +<p>Quand il rentra, sa femme lui dit qu'on était venu +le demander; quelqu'un qui n'était pas un acheteur +et qui devait revenir.</p> + +<p>Jamais il ne s'était inquiété des gens qui avaient +affaire à lui; il verrait bien; mais il n'était plus au +temps où il pouvait se dire tranquillement qu'il verrait +bien; il avait peur de voir.</p> + + + + + +<h4>IV</h4> + + +<p>Il y avait à peine un quart d'heure qu'Adeline +avait repris sa place en face de sa femme, quand la +porte du bureau s'ouvrit, poussée par un homme de +trente à trente-cinq ans, portant sous son bras une +serviette d'avocat bourrée de papiers: évidemment +c'était l'ennemi.</p> + +<p>—M. Adeline.</p> + +<p>—C'est moi, monsieur.</p> + +<p>—Pourrais-je vous entretenir quelques instants... +en particulier?</p> + +<p>Disant cela, il tendit sa carte à Adeline:</p> + +<p>«LEPARGNEUX,</p> + +<p>»Directeur de l'<i>Honnête Homme</i>.»</p> + +<p>Adeline fit un signe à sa femme pour qu'elle ne le +dérangeât point, et, passant le premier, il introduisit +le directeur de l'<i>Honnête Homme</i> dans le salon.</p> + +<p>—Je ne sais, dit Lepargneux, en fouillant dans sa +serviette qu'il venait d'ouvrir, si vous connaissez le +journal dont je suis le directeur; nous n'avons pas +encore une longue durée, et il a pu vous échapper, +malgré l'importance considérable qu'il a vite conquise +dans le monde parisien.</p> + +<p>Il importait pour Adeline de ne pas se laisser +emporter et de voir venir.</p> + +<p>—Mon journal, continua Lepargneux, a récemment +annoncé la publication d'une étude sur le jeu à +Paris, intitulée: <i>Une Usine à Baccara</i>; la voici:</p> + +<p>—J'ai vu cette annonce, répondit Adeline en refusant +de prendre le journal que Lepargneux lui tendait.</p> + +<p>—Et vous l'avez lue? demanda celui-ci.</p> + +<p>Adeline fit un signe affirmatif, car s'il ne voulait +pas aller au-devant des questions de ce singulier +personnage, il ne trouvait ni digne ni adroit de +chercher à se dérober.</p> + +<p>—Je dois vous dire, continua Lepargneux, un peu +déconcerté par le calme d'Adeline, que si je suis le +directeur de l'<i>Honnête Homme</i>, je ne suis pas en +même temps rédacteur en chef; il y a même entre ce +rédacteur en chef et moi hostilité déclarée. Cela vous +fait comprendre que je ne l'ai pas commandée cette +étude sur le jeu; je ne l'ai connue que par cette +annonce. Mais envoyant qu'elle devait donner des +portraits de personnages en vue, que tout le monde +reconnaîtrait, je me suis inquiété; je me suis demandé +quels étaient ces personnages, et parmi les +noms qu'on m'a cités se trouve le vôtre comme président +de l'<i>Épire</i>....</p> + +<p>Mais il s'interrompit, et avec toutes les marques +de la confusion:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, s'écria-t-il, je veux dire du +<i>Grand I</i>.</p> + +<p>Puis, reprenant son récit:</p> + +<p>—Je dois encore ajouter, si vous le permettez, +que j'ai pour vous la plus haute estime, non seulement +pour le député dont je partage les opinions, +mais encore pour l'industriel et le commerçant, +étant commerçant moi-même: Lepargneux, éponges +en gros, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Dans ces +conditions, vous comprenez que je ne pouvais pas +permettre que vous figuriez de façon à être reconnu +par tout le monde, dans une étude sur le jeu... ou +bien des choses scandaleuses seront jetées au vent +de la publicité. C'est pour empêcher cela que je me +suis décidé à venir à Elbeuf afin de m'entendre avec +vous.</p> + +<p>—Vous entendre avec moi?</p> + +<p>—Je comprends votre surprise. Vous vous dites, +n'est-ce pas, qu'étant directeur de l'<i>Honnête Homme</i> +je n'ai besoin de m'entendre avec personne pour empêcher +la publication dans mon journal de ce qui +me déplaît. Eh bien, c'est une erreur. A côté de moi, +directeur, il y a un rédacteur en chef qui fait le +journal, et, comme nous sommes en guerre, il n'y +met que ce qui précisément me déplaît. Il y a de ces +antagonismes dans les journaux que le public ne +soupçonne pas.</p> + +<p>—En quoi tout cela me regarde-t-il? demanda +Adeline, qui commençait à perdre patience.</p> + +<p>—Vous allez le voir. Si j'étais seul maître dans +mon journal, j'empêcherais la publication de tout ce +qui vous touche. Mais je ne puis l'être qu'en mettant +mon rédacteur en chef à la porte, ce qui ne m'est +possible que si vous m'accordez votre concours.</p> + +<p>Rien n'était plus simple, plus honnête que le +concours qu'il venait demander à Adeline,—de commerçant +à commerçant, car il était commerçant avant +tout, marchand d'éponges par vocation et journaliste +seulement par occasion, parce qu'il avait eu +la chance de rencontrer une affaire superbe qui devait +lui donner une belle fortune en peu de temps: +celle de l'<i>Honnête Homme</i>. Malheureusement, le rédacteur +en chef à qui il avait confié son journal +était un coquin dont il ne pouvait se débarrasser +qu'en lui donnant quatre-vingt-sept mille francs, il +ne les avait pas... en ce moment, et il venait les demander +à Adeline, qui était intéressé plus que personne +au renvoi de ce coquin. Mais cette demande, +il ne la faisait pas sans offrir quelque chose en +échange, c'est-à-dire une part de propriété dans +l'<i>Honnête Homme</i>, qui était en train de prendre une +place considérable dans le journalisme français—celle +réservée à l'honnêteté impeccable, et fondée sur +la reconnaissance publique. Il était évident qu'une +campagne s'organisait en ce moment dans certains +journaux contre le président du <i>Grand I</i>; en achetant +un certain nombre d'actions de l'<i>Honnête Homme</i> avec +l'argent qu'il avait gagné dans cette partie qu'on lui +reprochait, c'est-à-dire avec de l'argent trouvé, Adeline +obtenait des avantages importants: 1° il faisait +disparaître la plus dangereuse des attaques qui se +machinaient contre lui; 2° disposant d'un journal, il +pouvait imposer silence à ses adversaires qui le redouteraient; +3° il employait son journal non seulement +dans cette circonstance particulière, mais +encore dans toutes celles où son ambition politique +était en jeu; 4° enfin, il participait à la grosse fortune +que l'<i>Honnête Homme</i> devait apporter à ses +propriétaires dans un délai très court.</p> + +<p>Arrivé à ce point de son discours, Lepargneux +posa sa serviette sur une table et en tira différents +papiers:</p> + +<p>—Je ne vous vends pas chat en poche, dit-il du +ton d'un camelot qui fait son boniment; ce que j'avance, +je le prouve: voici des pièces authentiques +qui vont vous renseigner sur la solidité de l'affaire, +voyez, regardez.</p> + +<p>C'était difficilement qu'Adeline s'était contenu +jusque-là. Il se leva, mais, au lieu de venir à la table +sur laquelle Lepargneux étalait ses pièces authentiques, +il alla à la porte, et, la montrant par un geste +énergique:</p> + +<p>—Sortez! dit-il.</p> + +<p>Un moment surpris, Lepargneux se remit vite:</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas compris, dit-il, que le +portrait qu'on veut publier dans cette étude doit +vous déshonorer, vous perdre à la Chambre et vous +perdre ici, tuer le député, ruiner le commerçant, +empêcher le mariage de votre fille, que je ne savais +pas, mais que j'ai appris en vous attendant; je vous +offre le moyen de vous sauver, et vous hésitez?</p> + +<p>—Je n'hésite pas, je vous mets à la porte, dit Adeline +d'une voix sourde, car il ne fallait pas que sa +femme l'entendit.</p> + +<p>—Vous n'y pensez pas. Voyons, monsieur, réfléchissez. +Si vous n'avez pas les fonds en ce moment, +nous prendrons des arrangements.</p> + +<p>—Sortez, sortez!</p> + +<p>—Je peux faire un effort pour vous, et si les +quatre-vingt-sept mille francs vous gênent, nous dirons +soixante mille.</p> + +<p>Adeline montra la porte.</p> + +<p>—Nous dirons cinquante mille.</p> + +<p>Adeline revint vers la cheminée où un cordon de +sonnette pendait le long de la glace.</p> + +<p>—Faut-il que je sonne pour qu'on vous jette dehors?</p> + +<p>Lepargneux ramassa ses papiers, mais sans se +presser.</p> + +<p>—Je n'aurais jamais imaginé, dit-il, tout en les +fourrant dans sa serviette, que ce serait ainsi que +vous me remercieriez de mon voyage, entrepris dans +votre seul intérêt. Mais quoi qu'il en soit, je veux +croire que vous réfléchirez et que vous comprendrez +que j'ai voulu uniquement vous sauver. La publication +de cette étude ne commencera pas avant quelques +jours: vous avez encore le temps d'écouter la voix +de la raison. Quand elle aura parlé, et elle parlera, +j'en suis sûr, écrivez-moi aux bureaux de l'<i>Honnête +Homme</i>; Dieu merci, je n'ai pas de rancune. +Et sur ce mot magnanime, il sortit enfin.</p> + +<p>—Quel est ce monsieur? demanda madame Adeline +quand son mari entra dans le bureau.</p> + +<p>—Un directeur de journal qui voulait me demander +de prendre des parts dans son affaire.</p> + +<p>—Il tombait bien!</p> + +<p>—J'ai eu toutes les peines du monde à le mettre +dehors, dit Adeline pour expliquer ses éclats de voix +s'ils étaient venus jusque dans le bureau.</p> + +<p>Débarrassé de Lepargneux, Adeline se demanda s'il +n'aurait pas da répondre autrement à cette menace! +Mais quelle autre réponse possible sans se déshonorer? +car telle était la situation que, quoi qu'il fît, +c'était toujours le déshonneur qui se trouvait au +dénouement: par lui-même s'il cédait, par ces misérables +s'il résistait. Et quand il céderait, quand il donnerait +ces quatre-vingt-sept mille francs, s'arrêteraient-ils +là? ne le dévoreraient-ils pas jusqu'aux os +tant qu'il y aurait un morceau à manger? Et, bien +qu'il se dit qu'il ne pouvait faire que cette réponse, à +chaque instant il se répétait la conclusion de Lepargneux: +«Vous n'avez donc pas compris que cette +étude doit vous perdre à la Chambre, vous perdre à +Elbeuf, tuer le député, ruiner le commerçant, empêcher +le mariage de votre fille?»</p> + +<p>Le mariage de sa fille, comment s'en occuper +maintenant? Où trouver assez de calme pour agir +continuellement sur l'esprit de la Maman?</p> + +<p>Trois jours après, en dépouillant son courrier, ce +qu'il ne faisait plus qu'en tremblant et autant que +possible en cachette de sa femme, de peur de se trahir +devant elle, il trouva une lettre dont l'écriture +était visiblement déguisée:</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«Il se prépare contre vous une machination pour +vous faire chanter en vous menaçant de dévoiler +certains procédés de jeu qui vous auraient fait +gagner de grosses sommes. J'ai le moyen d'empêcher +ces machinations s'il vous convient d'entrer +en arrangement avec moi. Vous pouvez me répondre: +poste restante A.G. 913.»</p> + +<p>Bien entendu, il ne répondit pas, et ne chercha +même pas à imaginer quel pouvait être ce protecteur +qui offrait «contre arrangement» d'arrêter ces +machinations.</p> + +<p>Un autre jour, il reçut, toujours sous enveloppe, +un second numéro du <i>François 1er</i> qui annonçait que +l'enquête qu'il avait commencée sur certains joueurs +touchait à sa fin, et qu'il en publierait prochainement +le résultat... «étonnant».</p> + +<p>Ainsi l'attaque se resserrait de plus en plus autour +de lui; un jour ou l'autre le scandale éclaterait +sans qu'il eût pu rien faire pour le prévenir.</p> + +<p>A la vérité, il y avait des heures où il se disait que +ceux qui le connaissaient n'ajouteraient pas foi à +ces accusations, et qu'à la Chambre pas plus qu'à +Elbeuf il ne se trouverait personne pour croire qu'il +avait pu tricher au jeu; mais tout le monde ne le +connaissait pas, et d'ailleurs il y avait le gain des +87,000 francs qui, quoi qu'il fit, quoi qu'il dit, laisserait +toujours dans les esprits, même de ceux qui +lui seraient favorables, une mauvaise impression. Il +les avait gagnés, ces 87,000 francs, cela était un fait +certain, il les avait volés; comment faire croire qu'il +n'était pas d'accord avec ceux qui lui avaient fourni +les moyens de les gagner? Toutes les explications +qu'il fournirait, si vraies qu'elles fussent, n'en seraient +pas moins invraisemblables pour ses amis, et +pour les indifférents absurde.</p> + +<p>Cependant le temps de son congé touchait à sa +fin, et il fallait qu'il rentrât à Paris; mais Paris maintenant +était-il plus dangereux pour lui qu'Elbeuf où +il avait cru trouver le repos et où il avait été si rudement +poursuivi?</p> + +<p>Il pouvait d'autant moins prolonger son absence +qu'avec l'expiration de son congé coïncidait une +élection pour lui d'une grande importance: celle du +président du groupe de l'<i>Industrie nationale</i>; ses +amis le portaient à cette présidence, son élection +semblait assurée, il ne pouvait pas se dispenser de +faire acte de présence.</p> + +<p>Il partit donc en promettant à Berthe de revenir +dans quelques jours et de reprendre auprès de la +Maman ses instances qui, pour n'avoir pas encore +abouti, ne devaient cependant pas être abandonnées.</p> + +<p>Sans s'attendre à une rentrée triomphale à la +Chambre, il s'imaginait que ses amis, qu'il n'avait +pas vus depuis quinze jours, allaient lui faire un +accueil affectueux,—celui auquel il était habitué. +Au contraire, cet accueil fut manifestement glacial; +on s'éloignait de lui; pour un peu on lui eût +tourné le dos.</p> + +<p>Comme il allait entrer dans le bureau où devait se +faire l'élection, on lui remit une dépêche qu'il ouvrit: +«Envoyons premier numéro de l'étude à +Elbeuf, particulièrement et personnellement à +M. Eck; il est temps encore.»</p> + +<p>L'élection out lieu; trois voix seulement se portèrent +sur lui; il ne s'était pas donné la sienne, +croyant avoir l'unanimité.</p> + +<p>—J'ai voté pour vous, lui dit Bunou-Bunou, mais +que voulez-vous, ce qu'on raconte de l'<i>Épire</i> vous +fait le plus grand mal.</p> + +<p>Que racontait-on? Il n'osa le demander et sortit +du Palais-Bourbon la tête perdue; il ne lui restait +qu'à se jeter à l'eau; mort, on ne le poursuivrait +plus; l'honneur et les siens seraient sauvés.</p> + +<p>Traversant le pont, il descendit sur le quai pour +prendre un bateau-omnibus; en route il lui serait +facile de tomber dans la Seine par accident.</p> + +<p>Mais, en voyant arriver le bateau sur lequel il +devait s'embarquer, sa femme, sa fille se dressèrent +devant ses yeux; pouvait-il les abandonner sans +avoir assuré le mariage de sa fille?</p> + + + + +<h4>V</h4> + + +<p>Avant de quitter Paris, il envoya une dépêche à sa +femme.</p> + +<p>«Je rentre à Elbeuf; partez pour le Thuit; invite +Michel à passer la journée de demain avec nous.»</p> + +<p>Telles qu'étaient les habitudes de la maison, une +dépêche de ce genre voulait dire qu'après la paye, +la famille montait dans la vieille calèche et s'en allait +au Thuit; pour lui, il trouvait la charrette à la +gare, à l'arrivée du train de Paris, et rejoignait les +siens; par ce moyen, la Maman ne se couchait pas +trop tard, et le lendemain on s'éveillait au chant des +oiseaux, avec de la verdure devant les yeux, en +pleine campagne, ce qui était plus gai que l'impasse +du Glayeul où, s'il y avait eu des glaïeuls autrefois, +ainsi que le nom l'indiquait, on n'y trouvait plus +depuis longtemps, en fait de couleurs gaies, que +celles de l'indigo, et en fait de parfums que sa senteur +douceâtre.</p> + +<p>Les choses s'exécutèrent comme il l'avait demandé: +à sept heures, la Maman, madame Adeline, +Berthe et Léonie partirent pour le Thuit, et quand il +descendit à neuf heures et demie à la gare, il trouva +la charrette qui l'attendait: une heure après il +arrivait au Thuit, et à la lueur d'une lanterne il +voyait sa femme, sa fille et sa nièce venir au-devant +de lui.</p> + +<p>—Quelle bonne surprise! dit madame Adeline.</p> + +<p>—Il n'y aura pas séance lundi; j'ai pu revenir, +dit-il pour expliquer ce retour sans que sa femme +s'en étonnât.</p> + +<p>—Comme tu es gentil d'avoir pensé à inviter +Michel pour demain! dit Berthe en se serrant contre +lui.</p> + +<p>—Tu es contente?</p> + +<p>—Oh! cher papa!</p> + +<p>—Eh bien, moi, je suis heureux de te voir heureuse.</p> + +<p>—Si elle est contente? dit Léonie qui tenait à +placer son mot, elle a sauté de joie quand ma tante a +lu ta dépêche.</p> + +<p>—Veux-tu bien te taire, petite peste! s'écria +Berthe.</p> + +<p>Comme à l'ordinaire, on lui avait servi un souper +froid dans la salle à manger où le feu avait été allumé, +bien qu'on fût déjà en avril, mais il ne voulût +pas se mettre à table: il avait dîné avant de quitter +Paris; au moins le dit-il.</p> + +<p>Quand il arrivait au Thuit à cette heure, il n'entrait +jamais dans la chambre de sa mère, car la Maman +s'endormait aussitôt qu'elle se mettait au lit, et +il l'eût réveillée; c'était le lendemain seulement +qu'il allait lui dire un bonjour matinal.</p> + +<p>Il en fut ce soir-là comme il en était toujours, +et le lendemain matin, quand tout le monde dormait +encore dans le château, il frappa à la porte +de la chambre que sa mère occupait au rez-de-chaussée. +Justement parce qu'elle s'endormait aussitôt +qu'elle se couchait, la Maman se réveillait tôt, +et il n'y avait pas à craindre de troubler son sommeil:</p> + +<p>—Entre, dit-elle.</p> + +<p>Après qu'il l'eut embrassée dans son lit; elle lui +demanda d'ouvrir les volets.</p> + +<p>—Que je te voie, dit-elle.</p> + +<p>Il fit ce qu'elle désirait, et les rayons obliques du +soleil levant emplirent la chambre de leur claire lumière +rosée.</p> + +<p>Il revint s'asseoir auprès du lit en faisant face à sa +mère.</p> + +<p>—Comment vas-tu? demanda-t-elle en le regardant.</p> + +<p>—Je vais comme toujours.</p> + +<p>Elle l'examina longuement.</p> + +<p>—Tire donc les rideaux, dit-elle, et laisse la fenêtre +ouverte; je ne te vois pas bien.</p> + +<p>—Ne vas-tu pas avoir froid?</p> + +<p>—Il fait un temps superbe.</p> + +<p>—L'air est vif.</p> + +<p>—Va donc.</p> + +<p>Il obéit et revint prendre sa place, décidé à aborder +l'entretien décisif qui devait assurer le mariage +de Berthe.</p> + +<p>—Comme tu es pâle! dit-elle en le regardant de +nouveau; comme tes traits sont contractés! Tu n'es +pas bien, mon garçon.</p> + +<p>—Mais si.</p> + +<p>—Il ne faut pas me démentir; j'ai encore de bons +yeux quand il s'agit de toi; quand tu étais petit et +que tu devais être malade, je le voyais avant tout le +monde, avant ton père, avant le médecin; je leur +disais: «Constant va avoir quelque chose»; je ne +me suis jamais trompée: les mères ont des yeux +pour lire dans leurs enfants. Qu'est-ce que tu as? Ce +n'est pas d'aujourd'hui que ça ne va pas. Pendant les +quinze jours que tu viens de passer avec nous, j'ai +bien des fois remarqué que tu étais tantôt pâle, +tantôt rouge, sans raison; il n'y avait des instants +où tu étouffais, d'autres où tu n'entendais pas ce +qu'on te disait.</p> + +<p>A mesure que sa mère parlait, une idée s'éveillait +dans son esprit, qui, lui semblait-il, devait assurer +le mariage de Berthe.</p> + +<p>—Il est vrai, répondit-il, que je suis très tourmenté.</p> + +<p>—Par tes affaires?</p> + +<p>—Par l'état de ma santé et par le mariage de +Berthe.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as, mon garçon? demanda-t-elle +d'un accent attendri, à qui parleras-tu, si ce +n'est à ta mère.</p> + +<p>—J'aurai voulu t'éviter un grand chagrin: demain, +dans une heure, je peux être mort.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu me dis-là! Toi, mon Constant!</p> + +<p>—La vérité; et la pensée que je peux partir sans +que la vie de Berthe soit fixée, sans que son bonheur +soit assuré m'est une angoisse....</p> + +<p>—Mon pauvre enfant? Est-ce possible! Mourir! A +ton âge!</p> + +<p>—Si je n'étais pas sûr de ce que je dis, t'en parlerais-je?</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que tu as?</p> + +<p>Il hésita un moment:</p> + +<p>—Un anévrisme.</p> + +<p>—Mais on vit avec un anévrisme; le père Osfrey, +qui en avait un, est mort à quatre-vingts ans passés.</p> + +<p>—Il y a anévrisme et anévrisme; ce que je sais, +c'est que demain je peux être mort; tu penses bien +que je ne te le dirais pas si je n'en étais pas sûr.</p> + +<p>-Oh! mon Dieu! murmura-t-elle en sanglotant, +mon fils, mon cher enfant!</p> + +<p>L'émotion d'Adeline était poignante, et la douleur +de sa pauvre vieille mère lui brisait le coeur, mais ne +fallait-il pas qu'il parlât ainsi; cependant il faiblit et +se penchant sur elle:</p> + +<p>—Sans doute, je peux vivre, dit-il, mais je serais +plus tranquille, je me trouverais dans de meilleures +conditions si je n'étais pas tourmenté par cette pensée +du mariage de Berthe qui m'enfièvre.</p> + +<p>—Tu serais plus tranquille, murmura-t-elle +comme si elle se parlait à elle-même, tu serais dans +de meilleures conditions?</p> + +<p>—Tu sais que pour cette maladie les émotions +sont mauvaises, et que les chagrins aggravent le +mal.</p> + +<p>De la main elle lui fit signe de ne pas parler, et, se +tournant à demi vers une image de la Vierge fixée +au mur contre lequel son lit était appuyé, elle parut +lui adresser une ardente prière; puis revenant vers +son fils:</p> + +<p>—Ta tranquillité, ta vie avant tout, dit-elle, fais +ce mariage.</p> + +<p>Il la prit dans ses bras, et resta longtemps sans +trouver autre chose que des mots entrecoupés.</p> + +<p>—Une mère donne sa vie pour son enfant, dit-elle, +elle doit peut-être aussi donner son salut; mais +ce n'est pas à moi que je dois penser, c'est à toi; tu +seras plus tranquille; allons, regarde-moi, et que je +ne te voie plus ces yeux inquiets.</p> + +<p>Elle voulut qu'il parlât de sa maladie, mais, comme +il se montrait mal à l'aise, elle n'insista pas, pour +ne pas le tourmenter.</p> + +<p>—Va te promener dans le jardin, dit-elle, l'air te +fera du bien et te calmera: maintenant tu vas être +tranquille.</p> + +<p>Comme sa mère le lui disait, il se promena dans +le jardin; mais se calmer, le pouvait-il, quand à +chaque pas, il se répétait qu'il fallait qu'avant le +soir, il en eût fini avec la vie... qui aurait pu reprendre +un cours si heureux? En lui, autour de lui, +tout protestait contre cette idée de mort: le bonheur +de sa fille qu'il ne verrait pas; et le printemps qui +dans ce jardin s'épanouissait plein de fleurs et de +parfums sous le joyeux soleil du matin.</p> + +<p>Et lui, il fallait qu'il mourût: sa fille, il allait +l'embrasser pour la dernière fois, et aussi sa pauvre +mère et sa chère femme; cette maison qu'il s'était +plu à embellir pour finir là ses jours tranquillement; +ces arbres qu'il avait plantés, ces champs qu'il avait +améliorés et qu'il aimait, c'était pour la dernière fois +qu'il les voyait: tout, ces quenouilles blanches de +fleurs, ces arbustes bourgeonnants, ces boutons +verts qui déplissaient leurs feuilles à la lumière, +ces oiseaux qui chantaient, cette odeur de sève parlaient +de renouveau, de force, de joie, de vie, et lui +ne pouvait pas détacher ses yeux de la mort, résolu +à ne pas la fuir, mais cependant secoué d'horreur.</p> + +<p>Il y avait longtemps qu'il tournait sur lui-même +quand Berthe vint le rejoindre, toute fraîche, toute +pimpante dans sa toilette printanière.</p> + +<p>—Comment me trouvera-t-il? demanda-t-elle, +après l'avoir embrassé.</p> + +<p>—Tu seras encore bien plus jolie tout à l'heure: +ta grand'mère consent à votre mariage.</p> + +<p>Elle se jeta dans ses bras:</p> + +<p>—Comment as-tu fait? demanda-t-elle après ce +premier élan de joie; qu'as-tu dit? Et moi qui, malgré +tout, doutais de toi!</p> + +<p>—C'était de ta grand'mère qu'il fallait ne pas +douter; n'oublie jamais le sacrifice qu'elle a fait à +ton bonheur.</p> + +<p>Elle voulut qu'il lui promît d'aller avec elle au-devant +de Michel, qui devait venir à pied par la +Londe et le chemin de la forêt; et quand l'heure fut +arrivée où ils avaient chance de le rencontrer, ils +partirent.</p> + +<p>Il aurait voulu s'associer à la joie débordante de +Berthe, rire comme elle, lui répondre, mais il y avait +des moments où, malgré ses efforts, il restait silencieux +et sombre, ne l'entendant pas, ne la voyant +même plus.</p> + +<p>Ils n'allèrent pas bien loin dans la forêt; comme +ils approchaient d'un carrefour où se croisaient plusieurs +chemins, ils aperçurent Michel assis sur un +tronc d'arbre couché dans l'herbe.</p> + +<p>—C'est comme cela que vous vous dépêchez, lui +cria Berthe.</p> + +<p>—C'est justement parce que je me suis trop dépêché +que j'attendais qu'il fût l'heure d'arriver convenablement, +répondit Michel en venant vivement +au-devant d'eux.</p> + +<p>—Si vous aviez su?... dit Berthe.</p> + +<p>Michel la regarda surpris; alors Adeline lui prenant +la main la mit dans celle de Berthe.</p> + +<p>—La Maman donne son consentement, dit-il; dans +un mois, vous pouvez être mariés; mais, aujourd'hui +même, vous l'êtes pour moi et par moi; embrassez-vous, +mes enfants.</p> + +<p>Il voulut que Berthe donnât le bras à son mari, et +il les fit marcher devant lui en les regardant.</p> + +<p>Et à se dire qu'elle serait heureuse, il se sentait +plus courageux; pour elle au moins sa tâche était +accomplie.</p> + +<p>Léonie avait passé sa matinée à cueillir des fleurs +et la table en était couverte, mais ces fleurs, pas plus +que les sourires de sa fille, la joie de Michel, le bonheur +de sa femme ne pouvaient soutenir Adeline, +qui à chaque instant restait immobile à regarder les +minutes fuir sur le cadran de la pendule; alors la +Maman se disait:</p> + +<p>—Le bonheur même de sa fille ne peut pas l'arracher +à la pensée de sa maladie.</p> + +<p>Et pour essayer de le distraire, elle racontait des +histoires de jeunesse, de mariage; elle se faisait +aimable avec Michel.</p> + +<p>Dans les sauts de la conversation, Michel demanda +à Adeline ce que c'était un journal appelé l'<i>Honnête +Homme</i>.</p> + +<p>—Mon oncle, mes cousins et moi, nous en avons +reçu chacun un exemplaire; il annonce une étude +sur les cercles, avec des portraits que chacun reconnaîtra; +vous me mettrez les noms sous ces portraits, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Adeline avait pâli, et, en sentant les yeux de sa +femme posés sur lui, il n'avait pas tout de suite +trouvé une réponse.</p> + +<p>—Je pense que c'est un journal de scandale et de +chantage, dit-il enfin, et je ne crois pas que ses portraits +aient de l'intérêt.</p> + +<p>Michel n'insista pas: au fait, que lui importait +l'<i>Honnête Homme</i>? il n'en avait parlé que par hasard.</p> + +<p>Après le déjeuner, Adeline voulut montrer les +bâtiments de la ferme à Michel, et, en causant d'un +air indifférent, il demanda au fermier s'il avait toujours +à se plaindre des lapins:</p> + +<p>—Les lapins! n'en parlez pas, monsieur Adeline, +ils me mangent tout mon <i>cossard</i>; si on ne les panneaute +pas, ils n'en laisseront pas.</p> + +<p>—Eh bien, vous les panneauterez la semaine prochaine; +aujourd'hui je vais vous en tuer quelques-uns +à coup de fusil.</p> + +<p>—Oh! papa, dit Berthe.</p> + +<p>—Pendant que vous vous promènerez; vous me +prendrez au retour.</p> + +<p>Il alla chercher son fusil, et tandis que la Maman, +madame Adeline et Léonie restaient au château, +il prit avec Berthe et Michel le chemin du parc.</p> + +<p>Ils ne tardèrent pas à arriver à la pièce de colza +ou de <i>cossard</i>, comme disait le fermier.</p> + +<p>—Je reste là, dit-il, promenez-vous et n'ayez pas +peur des coups de fusil.</p> + +<p>Comme ils allaient s'éloigner, il rappela Berthe:</p> + +<p>—Embrasse-moi donc, dit-il.</p> + +<br> + +<p>Le lendemain, les journaux de Rouen annonçaient +en termes émus et respectueux la mort de M. Constant +Adeline, l'éminent député de la Seine-Inférieure, +le grand industriel elbeuvien: en chassant les lapins +dans son parc, il avait commis l'imprudence de +prendre son fusil par le canon en sautant un fossé, +et le coup qui l'avait frappé à bout portant à la tête +l'avait tué raide.</p> + +<br><br> +<h4>FIN</h4> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Baccara, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BACCARA *** + +***** This file should be named 12174-h.htm or 12174-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/1/7/12174/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + + + +</pre> + +</body> +</html> |
