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J.-B Baillière, éditeur (1892). + +Traitement de la Tuberculose par la créosote (Couronné par l'Institut, +Prix Bréant). 1 vol. in-8°, Rueff, éditeur, 1894. + + +_En préparation_: + +Psychothérapie et Morale religieuse. + + + + +Dr. BURLUREAUX +PROFESSEUR AGRÉGÉ LIBRE DU VAL-DE-GRACE + + + + +LA LUTTE +POUR LA SANTÉ + + +ESSAI DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE + +PARIS +1908 + + + +A MON CHER LUCIEN CLAUDE +EN TÉMOIGNAGE DE MA VIVE AFFECTION +ET EN SOUVENIR +DE NOS CAUSERIES MÉDICO-PHILOSOPHIQUES + + + + +PRÉFACE + +La «lutte pour la santé» qui fait le sujet de ce livre n'est pas celle +qu'ont entreprise, et que poursuivent avec un succès toujours plus +marqué, nombre de ligues et sociétés philanthropiques. Certes, personne +n'admire plus que moi l'effort généreux de ces sociétés. Qu'il s'agisse +de combattre la mortalité infantile, ou de répandre et de faire +appliquer les règles de l'hygiène, ou encore d'enrayer l'extension de +ces trois plaies sociales, la tuberculose, l'alcoolisme, et la syphilis, +ce sont là des campagnes infiniment bienfaisantes; et je considère comme +un honneur d'avoir pu, modestement, prendre ma part de quelques-unes +d'entre elles. + +Mais à côté de cette grande lutte collective, il y a une autre «lutte +pour la santé», tout individuelle, qui se livre tous les jours dans la +vie de chacun de nous. Celle-là est une forme de la loi universelle +de la lutte pour l'existence. Sans cesse, depuis l'instant où nous +naissons, notre organisme tend à maintenir ou à rétablir cet équilibre +de ses forces que l'on appelle «la santé»; et sans cesse une foule +d'influences, intérieures ou venues du dehors, tendent à détruire cet +équilibre, éminemment instable. + +Ces influences varient à l'infini, suivant l'âge, le sexe, l'hérédité, +les conditions de la vie: mais toutes travaillent, en nous, à la même +fin; et l'on peut dire que l'histoire entière de notre vie physique +n'est que l'histoire des péripéties de la «lutte» incessante qui se +déroule entre elles et la tendance naturelle de l'être à persévérer dans +son être. Et si, parmi ces influences hostiles à notre santé, beaucoup +ont un caractère fatal et inévitable, s'il y a malheureusement beaucoup +de causes de «maladie» contre lesquelles nous sommes désarmés, il y en +a aussi un très grand nombre qui peuvent être évitées, ou combattues +victorieusement. Toute la médecine, en fait, ne consiste qu'à aider la +nature dans sa lutte contre elles. + + +Mais la médecine est moins une science qu'un art. De la multiplicité +des circonstances, de la diversité des esprits, il résulte que chaque +médecin, quand il est parvenu à un certain point de sa carrière, +s'aperçoit que l'ensemble de ses observations et de ses réflexions l'a +amené à se faire une expérience propre, personnelle, des conditions +générales de la «lutte pour la santé» et des moyens d'aider l'organisme +à la bien conduire. C'est le fruit de mon expérience particulière que +j'ai essayé de recueillir et de présenter, dans le livre que voici. + +De longues années de pratique médicale m'ont donné l'occasion de +voir, sous des aspects très variés, la naissance et l'évolution de la +«maladie». J'ai aussi vu à l'oeuvre bien des méthodes de traitement, +anciennes et nouvelles. Pénétré, dès le début, de l'importance de la +tâche qui m'était confiée, je me suis efforcé de ne subir aucun parti +pris d'école ni de doctrine, de ne rien rejeter ni de ne rien admettre +sans l'avoir contrôlé, de borner toujours mon ambition à empêcher ou à +soulager la souffrance par tous les moyens,--que l'idée de ces moyens me +vînt de moi-même ou d'autrui, qu'ils fussent ou non approuvés par les +autorités du moment, qu'ils appartinssent à la thérapeutique d'hier ou à +celle de demain. Et maintenant, ayant parcouru déjà une grande partie +de ma route, il m'a semblé que j'avais le devoir de faire profiter les +autres de tout ce que mon expérience, ainsi acquise, pouvait contenir +d'intéressant et d'utile pour eux. + +C'est dire que ce petit livre s'adresse à tout le monde. Je n'ai pas +voulu en faire une thèse scientifique, mais plutôt quelque chose +comme ces _Conseillers de la Santé_ que l'on était assuré de trouver, +autrefois, au chevet du lit de nos grands-parents. Laissant aux ouvrages +spéciaux l'étude des «maladies» accidentelles, de ces chocs extérieurs +où notre organisme est sans cesse exposé, je m'en suis tenu aux +différentes manifestations de ce que j'appellerai, d'un terme général, +la «maladie», en entendant par là cette rupture de l'équilibre normal +de nos forces, cette dépréciation plus ou moins complète de notre +capital biologique, qui se produit, tôt ou tard, dans l'existence +de chaque créature humaine, et s'exprime par une variété infinie de +symptômes morbides. J'ai essayé d'indiquer les principales causes qui, +aux différents âges, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, risquent de +compromettre ou de détruire la santé; et surtout j'ai essayé de montrer, +au fur et à mesure, par quels moyens ces causes peuvent être évitées, ou +leurs mauvais effets heureusement réparés. + +Plusieurs de ces moyens étonneront peut-être le lecteur, accoutumé aux +complications savantes de la médecine d'aujourd'hui; et leur simplicité +même lui semblera peut-être avoir quelque chose de révolutionnaire. +C'est un danger que j'ai prévu, et que, certes, je n'affronte pas de +gaîté de coeur. Mais il n'y a pas une ligne de mon livre qui ne dérive, +à la fois, d'une expérimentation méthodique et de réflexions patiemment +mûries. Si jamais l'on peut être sûr de quelque chose, en une matière +aussi variable et aussi délicate, je suis sûr de l'efficacité des +avertissements et des conseils qu'on trouvera ici. Puissent-ils +seulement être entendus, et porter leur fruit! + + +Ce livre était déjà sous presse lorsque j'ai reçu l'intéressant ouvrage +de mon confrère et ami le Dr. Sigaud sur _Les Origines de la «maladie»_ +(1 vol. Maloine, 1906). Je regrette de n'avoir pas pu en citer certaines +pages qui s'accordent avec les idées que j'ai moi-même exprimées sur +plusieurs points, et, notamment, sur le danger qu'il y a à attacher trop +d'importance aux symptômes en pathologie. + + + + +LA LUTTE POUR LA SANTÉ + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +CHAPITRE I + +LE CAPITAL BIOLOGIQUE + + + +L'hypothèse joue, dans les progrès do toutes les connaissances humaines, +un rôle considérable; ce n'est une nouveauté pour personne, mais cette +vérité nous a été récemment rappelée, et exposée avec une clarté +nouvelle, par le remarquable travail de M. Poincaré, intitulé: _La +Science et l'Hypothèse._ Il y est démontré que ni les mathématiques, +ni les sciences physiques ou chimiques, ne pourraient exister si elles +n'avaient pour point de départ des hypothèses. «Il y a, dit M. Poincaré, +plusieurs sortes d'hypothèses: les unes sont vérifiables, et, une fois +confirmées par l'expérience, deviennent des vérités fécondes; les +autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous être utiles en +fixant notre pensée; d'autres enfin (comme le _postulatum_ d'Euclide) ne +sont des hypothèses qu'en apparence, et se réduisent à des définitions +et à des conventions déguisées». Plus encore que les sciences dites +exactes, les études biologiques ont besoin du secours de l'hypothèse, +car c'est d'elles que l'on peut surtout dire que «nous n'y savons le +tout de rien.» + +Sans avoir aucunement la prétention de bouleverser les sciences +biologiques, mais simplement pour m'aider à fixer ma pensée, je +demanderai, à mon tour, qu'on m'accorde une sorte de _postulatum_, qui +nous aidera à nous rendre compte de la plupart des phénomènes de la +biologie et de la pathologie. + +Voici ce _postulatum_: + +Je supposerai que chaque être, en naissant, reçoit un certain capital +d'énergie vitale, de la valeur et de l'emploi duquel dépendront et +sa santé, et sa longévité: un capital donnant des intérêts variables +suivant chaque individu et suivant chaque période de la vie. J'ajouterai +que ce capital peut être, à toute période de la vie, amoindri par une +cause accidentelle, et que les intérêts qu'il produit sont également +variables aux diverses périodes de la vie. + +Or, cette hypothèse étant accordée, l'objet du présent travail sera +d'étudier, d'un bout à l'autre de la vie, la meilleure manière de faire +valoir ce capital, et de le défendre contre les influences qui ne +cessent pas de le menacer. Ces influences sont ce qu'on appelle les +«causes morbigènes», et leurs assauts sont ce qu'on appelle les +«maladies». + +L'homme malade est donc, dans notre hypothèse, celui qui vient de subir +une de ces diminutions de son capital biologique: d'où il résulte que, +avant d'étudier le malade, et les causes morbigènes, nous devons d'abord +envisager le capital initial, et les causes qui en font varier la +valeur. + +Considéré au point de vue théorique, c'est-à-dire en négligeant les +influences qui peuvent le faire accidentellement diminuer, le capital +initial est comparable à la force qui lance un projectile dans l'espace. +Or, les mathématiciens savent exactement quelle doit être la courbe +parcourue par le projectile, du moment qu'ils connaissent la vitesse +initiale et la masse. Et pareillement nous pourrions, nous aussi, +prévoir la courbe que suivra la santé d'un sujet, si nous pouvions +connaître exactement le capital de vie qu'il apporte en naissant. Mais +le fait est que, chez les différents êtres humains, le capital initial +varie dans des proportions si énormes que nous ne pouvons guère nous +flatter d'en avoir une notion précise. + +Pour des causes que nous chercherons à analyser, il y a des êtres chez +qui le capital initial est nul: ce sont eux qui meurent en naissant, +ou un ou deux jours après leur naissance, sans «maladies» ni lésions +appréciables; tels certains enfants de syphilitiques, qui meurent parce +qu'il n'ont pas la force de vivre. + +A l'autre extrémité de l'échelle se placent les aristocrates de la +santé, doués d'un capital énorme, et qu'on voit atteindre à des âges +avancés sans avoir jamais été malades, sans avoir jamais pris de +précautions spéciales pour conserver leur santé. Ainsi, j'ai connu, non +comme médecin, mais comme ami, un général mort à quatre-vingt-douze ans, +et qui n'avait jamais été arrêté par la moindre indisposition. On peut +même dire qu'il est mort sans «maladie»; il a tout simplement cessé +de vivre, comme le boulet, arrivé à la fin de sa course, cesse de +progresser et rentre dans l'immobilité. + +Entre ces deux extrêmes se trouve une variété infinie d'intermédiaires; +et l'on peut dire qu'il n'y a pas deux personnes ayant le même capital +biologique initial. + +Cependant les différences dans le capital initial ne sont pas si grandes +qu'on ne puisse, tout au moins, en déterminer les causes principales, +dont l'étude se trouve être, ainsi, d'une importance majeure. Ces causes +peuvent être groupées sous trois chefs: + +1° Les influences héréditaires; + +2° La valeur actuelle des générateurs au moment de la conception; + +3° Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la gestation. + + + +CHAPITRE II + +HÉRÉDITÉ + + + +L'hérédité tient une place considérable dans tous les problèmes de la +vie; et, comme l'indique bien l'étymologie du mot _hoerere_, (être +attaché), tout être vivant est relié à un long passé ancestral. +Les végétaux eux-mêmes n'échappent point à cette loi: le souci des +horticulteurs n'est-il pas de créer, par de savants procédés de culture +et d'habiles sélections, des types capables de transmettre par hérédité +certaines qualités développées? Ils y arrivent jusqu'au jour où, quand +ils ont voulu trop profondément ou trop vite forcer la nature, la plante +revient à son état sauvage, ou demeure stérile pour avoir été trop +surmenée. Et les mêmes observations sont familières aux éleveurs qui +cherchent à perfectionner les races d'animaux domestiques. + +Hérédité est donc un terme de physiologie signifiant que la constitution +organique, la manière d'être physique ou mentale, se transmet des +parents aux enfants ou aux descendants. + +L'hérédité se rencontre partout; c'est elle qui constitue les grands +traits de caractère si différents de chaque race; c'est elle qui fait +que les vertus, les vices, les passions, les haines, se transmettent +dans le sein des familles aussi bien que la beauté, la couleur des yeux, +la taille, etc. Souvent elle est directe, c'est-à-dire qu'elle provient +du père ou de la mère; parfois elle saute une ou deux générations; +d'autres fois, enfin, elle est indirecte: c'est le type d'un parent de +la ligne collatérale qui prend la place. Mais il est rare que, dans le +cours de la vie, elle ne se manifeste pas d'une manière quelconque. + +Le rôle de l'hérédité a été reconnu de tout temps. Dans son langage +imagé, la Bible nous dit qu'«il a encore les dents agacées, celui dont +l'ancêtre de la septième génération a mangé des raisins verts.» Si +cette parole était l'expression exacte de la vérité, elle serait bien +décevante, car elle paralyserait tous les efforts destinés à lutter +contre les tares ancestrales. Mais déjà Ezechiel avait énergiquement +protesté (chap. XVIII) contre la fatalité des tares héréditaires; et la +vérité est que l'influence de l'hérédité est modifiée grandement par la +tendance qu'a tout être vivant à retourner à son type primitif, comme +aussi par les influences du croisement, en vertu desquelles l'un des +générateurs peut rectifier la tare transmise par son partenaire. Ce +n'est que quand les deux générateurs ont les mêmes tares que l'hérédité +sévit avec son maximum d'intensité; et alors non seulement les tares +s'ajoutent, mais elles semblent se multiplier l'une par l'autre, +au point de rendre l'enfant incapable de soutenir la lutte pour +l'existence; ou bien, s'il vit, il n'a pas la force de transmettre la +vie. Ainsi s'éteignent les familles par les «maladies» héréditaires, à +moins qu'un des membres de la race déchue, revenant pour ainsi dire +au type primitif, ne porte en lui une force de réaction +insoupçonnée,--héritage peut-être d'un passé plus lointain,--qui lui +permette de reconstituer la famille. + +Telles sont les considérations générales qu'il m'a semblé utile +d'indiquer, parce qu'il en pourrait sortir un grand nombre de +conclusions pratiques pour qui sait réfléchir. Mais il faut à présent +que j'insiste sur quelques détails plus particuliers. + +D'abord, l'hérédité de la longévité. + +Il est des familles où l'on meurt vieux, de père en fils. On dirait des +horloges remontées pour sonner à peu près le même nombre d'heures. Il +est d'autres familles où tout le monde meurt jeune, sans cependant qu'on +puisse incriminer des «maladies» spéciales. Pourquoi? Force est bien de +le dire, nous ne le savons pas. + +Notons, en passant, combien sont erronées les théories qui attribuent +à l'homme moyen une longévité moyenne, calculée d'après l'époque de la +soudure des épiphyses, ou d'après la durée de la croissance: suivant les +calculs de Flourens, cette moyenne devrait être de cent ans. Mais c'est +là une simple vue de l'esprit, qui ne repose sur aucune observation +sérieuse. + +Certes, on peut établir des moyennes. C'est sur des moyennes de ce +genre, et sur le calcul des probabilités, que sont basés les statuts des +compagnies d'assurance. De même, il n'est pas déraisonnable de supputer +la longévité probable d'un individu donné, quand on est en mesure +d'apprécier son capital biologique et la façon dont il sait s'en servir. +Mais dire que l'homme est bâti pour vivre cent ans, parce que, dans les +espèces animales, la longévité a cinq fois la durée de la croissance, +et que, chez l'homme, la durée de la croissance est de vingt ans, c'est +établir une théorie sur des bases absolument fragiles. + +Plus importantes encore que la plus ou moins grande longévité des +parents, sont, pour nous, certaines particularités de leur état +pathologique, qui retentissent d'une façon souvent très profonde sur la +valeur de leurs enfants. + +On sait, par exemple, les influences néfastes de l'alcoolisme +héréditaire, qui non seulement restreint la natalité, mais condamne ceux +qui naissent à une mort rapide. + +La syphilis ne réduit pas la natalité; au contraire, elle semble la +favoriser, et tout le monde connaît, en effet, de ces nombreuses +familles fauchées par la syphilis héréditaire. En vain les générateurs +s'obstinent à mettre au monde de nouvelles victimes: aucune ne survit, à +moins qu'un traitement médical bien compris ne vienne mettre fin à cette +lamentable situation [1]. + +[Note 1: Je ne puis m'empêcher de reconnaître, dans cette +polynatalité des hérédo-syphilitiques, une affirmation de ce qu'on +serait tenté d'appeler la loi de protection des faibles. + +N'est-il pas remarquable, en effet, que, dans la nature, les êtres sans +défense luttent par leur polynatalité contre les causes de destruction +auxquelles les expose leur faiblesse? Voyez dans le monde animal. Les +animaux puissants, armés pour la défense ou pour la lutte, sont toujours +de médiocres générateurs; l'éléphant, par exemple, ne donne naissance +qu'à un nombre très restreint d'individus, la femelle porte longtemps; +même remarque pour le lion. Au contraire, les animaux sans défense, se +multiplient avec une rapidité qui les rend parfois redoutables: tels les +lapins d'Australie. Il a suffi d'un couple importé par hasard dans cette +colonie pour que ces animaux se soient multipliés au delà de toute +mesure. A l'heure qu'il est, ils constituent encore un fléau pour +l'agriculture. C'est que le lapin est un être faible, qui n'a de moyens +ni d'attaque, ni de défense, ne sachant que fuir et se cacher. Dans +l'espèce humaine, combien ne voit-on pas de ces couples admirablement +bien assortis, de santé parfaite, et qui n'ont pas d'enfants? Nous ne +parlons pas de ceux qui n'ont qu'un ou deux, enfants; car ici intervient +un autre facteur, la restriction volontaire; mais de ces ménages +exemplaires, où la venue d'un enfant serait une joie, et qui restent +stériles, sans que rien dans l'état des conjoints explique cette +stérilité. + +Au contraire, des générateurs de médiocre valeur, au point de vue de +la santé, mettent au monde de nombreux enfants, qui bien souvent +constituent pour eux une richesse négative. Ces malheureux portent le +beau nom de prolétaires _(proles, race)_. + +Mais que dis-je? la loi de protection des faibles s'étend à l'infini. +Pourquoi naît-il plus de femmes que d'hommes? Pourquoi tel couple ne +donne-t-il naissance qu'à des filles, tel autre qu'à des garçons? +C'est que, dans le premier cas, la valeur biologique de la mère était +sensiblement inférieure à celle du père. Quand il y a une disproportion +marquée entre les deux générateurs, l'enfant qui naît a le sexe du +générateur qui vaut le moins. + +Quand un homme vieux et usé épouse une jeune femme pleine de vie et +de santé, l'enfant qui naîtra de leur union sera presque toujours un +garçon. + +Dans le monde végétal, la même loi de protection des faibles s'observe +pour qui sait ouvrir les yeux. Voyez les plantes sans défense: elles +pullulent partout, on les trouve sous toutes les latitudes, à toutes les +altitudes; au contraire, celles qui se défendent, ont ce qu'on appelle +en botanique des «aires» très limitées. + +Dans le monde minéral lui-même, on observe la même loi: les métaux qui +se défendent sont des métaux rares, et c'est précisément parce qu'ils +sont rares et incorruptibles (mais non incorrupteurs) que l'homme les +a pris comme représentant la valeur du travail. L'or, par exemple, que +rien n'attaque, est plus rare que les métaux qui s'oxydent facilement, +tels que le fer, le cuivre. + +Le diamant inaltérable, qui défie l'injure du temps, est d'une rareté +qui lui donne tout son prix. + +C'est de cette loi de protection des faibles, faisant contrepoids aux +lois darwiniennes (sélection, adaptation aux milieux, etc.) que résulte +un équilibre presque stable dans le monde des êtres créés.] + +La syphilis est un des principaux facteurs de dégénérescence. On +commence seulement à connaître l'étendue de ses ravages. On sait +aujourd'hui qu'elle se transmet aux enfants; qu'elle les fait mourir +avant leur naissance, ou le jour même de leur naissance; qu'elle se +traduit plus souvent encore, dans les deux premiers mois qui suivent la +naissance, par des accidents contagieux; que, dans les premières années +de la vie, elle entraîne la mort par méningite (méningite spéciale que +l'on prend trop souvent pour une méningite tuberculeuse, et qui serait +justiciable d'un énergique traitement anti-syphilitique). + +On sait aussi que, dans les cas exceptionnels, la syphilis des +générateurs provoque, à l'âge de huit, dix, quinze ans, des dystrophies, +parfois des accidents tertiaires (épilepsie, gommes, etc.): mais ce sont +là des curiosités scientifiques. + +Ce qu'on ne sait pas encore, c'est dans quelle proportion la syphilis +des parents diminue la valeur biologique des enfants en apparence bien +nés, c'est son influence sur les produits de la deuxième et même de la +troisième génération. C'est là la science de l'avenir[2]. + +[Note 2: Nous ne voulons pas insister davantage sur les méfaits de +la syphilis, envisagée en tant que péril social, mais nous ne pouvons +laisser passer l'occasion d'appeler l'attention du lecteur sur les +efforts tentés pour faire connaître au grand public ces tristes vérités. + +Il existe une _Société internationale de prophylaxie sanitaire et +morale_ contre les «maladies» vénériennes, siégeant à Bruxelles, et +ayant comme filiales des sociétés françaises, allemandes, etc., qui +toutes poursuivent un but commun: faire connaître les méfaits des +«maladies» vénériennes, les éteindre dans la mesure du possible et par +tous les moyens possibles. + +La société française est certainement l'une des plus actives: sous la +vigoureuse impulsion de son président, M. le professeur Fournier, elle a +déjà fait beaucoup depuis cinq ans qu'elle est fondée. + +Elle a étudié la syphilis dans l'armée, dans la marine, les colonies, +dans les populations ouvrières; la syphilis des nourrices et des +nourrissons; la syphilis et le mariage, etc. Grâce à elle, l'opinion +publique commence à s'intéresser au redoutable problème, on ose +envisager en face la syphilis, on ose prononcer son nom, et tout fait +espérer que l'action de la Société de prophylaxie sera au moins aussi +utile que celle des ligues contre l'alcoolisme et la tuberculose. + +Car, en réalité, que peut-on contre l'alcoolisme? Rien tant qu'on ne +modifiera pas nos lois et nos moeurs. Que peut-on contre la tuberculose? +Presque rien, tant qu'on ne changera pas notre état social, tant qu'il +y aura l'affreuse misère et la promiscuité. Tandis qu'on peut beaucoup +contre la syphilis, «maladie» évitable s'il en fut, «maladie» +essentiellement curable. Mais il faut la faire connaître dans tous les +milieux, son danger provenant de l'ignorance. C'est surtout contre cette +ignorance que lutte la Société française de prophylaxie sanitaire et +morale à laquelle devraient être affiliés tous les gens de bien, toutes +les personne soucieuses de l'avenir de la nation.] + +L'hérédité tuberculeuse est-elle aussi redoutable qu'on se plaisait à le +dire? Non. Voilà, du moins, ce qu'affirment la science expérimentale et +l'observation des jeunes animaux issus de générateurs tuberculeux. Mais, +dans la pratique, il serait sage de se conduire comme si la tuberculose +était héréditaire: 1° parce que les enfants de tuberculeux sont, +par cela même qu'ils vivent dans un milieu contaminé, exposés à +la contagion[3]; 2° parce que l'enfant, s'il n'hérite pas do la +tuberculose, hérite incontestablement de la prédisposition à devenir +tuberculeux. Il ne naît pas tuberculeux, mais il naît tuberculisable: de +sorte que, au point de vue scientifique, l'appréhension qu'avaient +nos pères au sujet de l'hérédité de la tuberculose était parfaitement +légitime. + +[Note 3: Le souci de soustraire au milieu contaminé les enfants de +tuberculeux a inspiré au professeur Grancher une idée géniale: c'est de +prendre, dans les familles de tuberculeux, les enfants encore sains, +pour les faire élever à la campagne dans des familles saines. C'est +ce que réalise «l'Oeuvre de préservation de l'enfance contre la +tuberculose». (Siège social, 4 rue de Lille.) C'est une oeuvre +scientifique, puisque, suivant le précepte de Pasteur, elle cherche à +sauver la race en sauvant la graine. C'est une oeuvre pratique; elle a +fait ses preuves, et elle ne peut pas satisfaire au dixième des demandes +des parents tuberculeux, qui commencent à comprendre la nécessité de se +séparer de leurs enfants encore sains pour les confier à des familles +de braves gens désignées par l'oeuvre, surveillés par ses médecins, +et offrant toutes garanties de moralité. Cette Oeuvre, bienfaisante à +plusieurs titres, est en outre _économique:_ chaque pupille ne coûte +en effet qu'un franc par jour, parce que tous les dévouements sont +gratuits. Cette faible somme d'un franc, bien employée, sans aucune +fuite, sert ainsi les intérêts de deux familles et sauve la vie d'un +enfant.] + +L'hérédité du cancer est loin d'être démontrée. Tout est obscur dans +la question du cancer: son étiologie, ses modes de transmission, ses +variétés d'évolution; et la thérapeutique se ressent de toutes ces +incertitudes, malgré les belles promesses de la sérothérapie, de la +vaccination anti-cancéreuse, et de la radiothérapie. + +En résumé, l'hérédité est le principal facteur de la valeur biologique +des individus. Chacun, de par son hérédité, naît avec une valeur +différente: l'inévitable inégalité sociale existe non seulement le jour +de la naissance, mais le jour même de la conception. + +C'est encore à l'hérédité qu'il faut attribuer la différente valeur des +différents organes. Beaucoup naissent avec un organe plus faible que les +autres, de par la tare ancestrale; et le clinicien doit tenir compte +de l'existence de ces points faibles, lorsqu'il se trouve en face d'un +malade quelconque. + +Les organes qui subissent le plus notablement la tare héréditaire sont: +le système nerveux, le coeur, et les reins. + +_A_) Les tares nerveuses se transmettent avec une constance redoutable; +et c'est à juste titre qu'on craint les alliances avec des sujets +dont les parents sont entachés d'aliénation mentale, ou de nervosisme +exagéré. + +Il ne faut pas, cependant, pousser cette terreur de l'hérédité nerveuse +à des limites excessives: car, ainsi que je l'ai dit, nous devons +compter avec une sorte de tendance naturelle en vertu de laquelle l'être +naissant est débarrassé de sa tare ancestrale; l'hérédité n'est jamais +absolument fatale. Et nous devons prévoir aussi les atténuations que +peuvent amener les croisements. Ainsi l'hérédité nerveuse du père peut +très bien être atténuée par le bon équilibre nerveux de la mère, le +croisement bien compris entraînant une sorte de régénération. Enfin, il +est certaines «maladies» nerveuses qui ne se transmettent jamais par +hérédité: telle la paralysie générale des aliénés. De ce qu'un homme est +mort dans un asile, par le fait de la paralysie générale, il ne faut pas +conclure que ses descendants soient menacés de folie, ou même de tares +nerveuses. Le paralytique général a pris la «maladie» uniquement pour +son compte, et il ne la transmet pas plus que ne transmettrait sa tare +nerveuse un homme qui serait, accidentellement, empoisonné par le plomb. +Tout ce qu'on peut dire du paralytique général, c'est que, neuf fois sur +dix, c'est un syphilitique, et que sa descendance peut être entachée de +syphilis au même titre que la descendance d'un syphilitique quelconque. + +_B_) L'hérédité des cardiopathies est également très intéressante à +étudier: elle n'est pas assez connue. + +Il y a des familles dans lesquelles tous les membres succombent aux +affections cardiaques. C'est donc que, là, les enfants apportent, en +naissant, un point de plus faible résistance du côté du coeur. Chose +curieuse: dans ces familles, la lésion cardiaque ne devient perceptible, +chez ses divers membres, qu'à des âges plus ou moins avancés. Vers +trente ans, l'un d'eux éprouvera de l'arythmie, suivie, six ou sept ans +plus tard, de myocardite scléreuse. Un autre, tout en ayant le coeur +sain à l'auscultation, succombera par le coeur, dans le cours d'une +pneumonie. «La «maladie» était au poumon, et le danger au coeur» +(Huchard). Un troisième membre mourra à cinquante ans, à son quatrième +accès d'angine de poitrine, sans qu'aucun des trois ait jamais eu la +moindre attaque de rhumatisme articulaire, ou autre affection capable +de déterminer des lésions cardiaques. Enfin un quatrième aura de la +tachycardie paroxystique. Et tout cela parce que la mère des quatre +enfants aura eu, avant la naissance du premier, le coeur touché +accidentellement par le rhumatisme; je connais même une famille où +l'hérédité remonte à deux générations: presque tous les membres de cette +famille sont des cardiopathes. + +C) Le rôle de l'hérédité pathologique rénale mérite d'être signalé au +même titre. On connaît l'albuminurie héréditaire et familiale: mais les +récents travaux de MM. Castaigne et Rathery (1904) ont démontré, en +outre, qu'une mère atteinte de néphrite donne naissance à des +enfants dont les reins sont moins résistants aux infections et aux +intoxications, ou même sont altérés au point d'entraîner la mort dès les +premiers jours de la vie. De plus, chacun naît avec une prédominance de +tel ou tel système organique. Chez les uns, c'est le système nerveux qui +présente un développement hors de proportion avec les autres systèmes +organiques; chez d'autres, c'est le système musculaire. + +Ni les uns ni les autres ne sont, à proprement parler, des malades, +ni même des candidats à la «maladie»; ils peuvent avoir un excellent +capital biologique. Mais, pour le faire valoir, il ne faut pas commettre +de fautes dans la direction à leur conseiller. Et nous retrouverons +cette importante donnée quand nous parlerons des grands problèmes de +l'éducation. + +Est-ce encore à l'hérédité qu'il faut attribuer cette singulière +prédominance d'un des côtés du corps sur l'autre que l'on observe chez +la plupart des malades? En général, c'est le côté gauche qui est le plus +faible; c'est lui qui est le siège des névralgies, des pneumonies, des +misères variées que les malades accusent; c'est lui qui est le plus +faible au dynamomètre; et tout le monde sait que la main gauche est, en +général, moins habile que la main droite; le langage courant traduit +cette infériorité, en faisant de «gauche» le synonyme de malhabile. Chez +d'autres, au contraire, c'est le côté droit du corps qui est le siège de +toutes les douleurs névralgiques, rhumatismales, sans pour cela que +ces malades soient gauchers. J'avoue ne pas avoir recherché la part de +l'hérédité dans cette répartition inégale de l'influx nerveux, que je ne +fais que signaler en passant. + +Mais ce qui résulte de tout ce que nous venons de voir, et qui doit en +former pour nous la conclusion pratique, c'est que, pour difficile que +soit la connaissance précise de l'hérédité d'un sujet, peut-être n'y +a-t-il pas de point sur lequel l'attention du clinicien doive se porter +plus soigneusement! En présence d'un malade, notre premier effort +doit être de déterminer ce qu'il a pu recevoir de ses parents; et les +résultats de cette première enquête doivent toujours nous être présents +à l'esprit, tout dans le cours de la vie pathologique du sujet, mais +surtout quand nous aurons à diriger sa santé. + + + +CHAPITRE III + +CONCEPTION + + + +L'influence de la valeur actuelle des générateurs, au moment de la +conception, est à peine soupçonnée, et le fait est qu'il serait bien +difficile de la démontrer; elle doit être, cependant, considérable, et +il y a tout lieu de croire que la valeur d'un individu à naître varie +du tout au tout selon qu'il a été conçu dans de bonnes ou de mauvaises +conditions. + +Depuis longtemps, les médecins protestent contre les voyages de noces. +On ne saurait trop faire campagne contre cette coutume, tout au moins +antihygiénique. Considérez, en effet combien s'accumulent les conditions +déplorables pour la procréation, chez deux conjoints dont le système +nerveux a été mis à l'épreuve par les préoccupations prémonitoires du +mariage, par la fatigue des journées consacrées à sa célébration, par +les émotions inséparables de cet acte important de la vie! Et voilà ces +jeunes gens qui, aussitôt après, se pressent pour un voyage lointain, +qui s'exposent à des fatigues de toute sorte, à la déplorable +alimentation de l'hôtel, qui s'infligent le souci de changer de +résidence tous les jours, etc.! C'est dans ces conditions que, sans +recueillement, à la légère, ils accomplissent l'acte qui doit donner _la +vie_. + +Dans d'autres milieux moins favorisés, l'acte conjugal s'opère à la +suite de repas copieux, dans des conditions non moins déplorables. + +Pour combien ne faut-il pas compter aussi l'émotion de la jeune femme, +trop souvent surprise par les conditions nouvelles de l'existence +qu'elle a adoptée, ou qui lui a été imposée? Comme le disait le +professeur Pinard: «En plein XXe siècle, nous procréons comme les +hommes des cavernes.» + +Que faire à tout cela? C'est déjà quelque chose que d'appeler +l'attention sur un mal dont presque personne ne soupçonne l'importance, +en dehors du monde médical. Les remèdes viendront, pour ainsi dire, +d'eux-mêmes, à partir du jour où l'on connaîtra le danger. + +Appelons aussi l'attention sur un point délicat: sur la nécessité de +faire l'éducation de la jeune fille, pour qu'elle sache ce qu'est le +grand acte de la procréation. + +Je vois d'ici les mères françaises frémir, et s'armer en guerre les +bataillons de ceux qui confondent la pudeur avec la pudibonderie. Nul +doute, cependant, qu'il y ait une réforme à opérer dans nos moeurs, à +cet égard, et dans tous les milieux sociaux. Et pourquoi ne pas rappeler +ce que dit la Bible, dans le livre de _Tobie_, chapitre VII? Le fils +du vieux Tobie, sur le conseil de l'ange Raphaël, allait épouser Sara, +fille de Raquel, laquelle avait vu mourir subitement ses sept premiers +maris, aussitôt qu'ils s'étaient approchés d'elle; et, pour lui éviter +pareil sort, l'ange donnait au jeune homme les conseils suivants: « +Lorsque des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'elles +bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit et qu'elles ne pensent +qu'à satisfaire leur brutalité, comme les chevaux et les mulets qui sont +sans raison, le démon a pouvoir sur elles. Mais pour toi, après que tu +auras épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en +continence pendant trois jours, et ne pense à autre chose qu'à prier +Dieu avec elle! La troisième nuit étant passée, tu prendras cette fille, +dans la crainte du Seigneur, et dans le désir d'avoir des enfants +plutôt que par un mouvement de passion, afin que vous ayez part à la +bénédiction de Dieu.» + +Dans le cours de la vie conjugale, on ne prend pas, pour procréer, plus +de précautions qu'à l'époque des premières ardeurs; c'est également une +faute dont se ressent le produit de la conception. + +Il y aurait à faire tout un traité sur l'hygiène de la procréation. Ce +traité, conçu dans un esprit large, libéral, scientifique, qui tiendrait +compte de tous les éléments du problème, c'est-à-dire non seulement du +point de vue médical, mais aussi de l'élément passionnel, répondrait à +un véritable besoin. + +Et un chapitre, et l'un des plus importants, devrait y être consacré +au traitement préventif de la syphilis héréditaire. Combien d'hommes +atteints de syphilis huit ans, dix ans avant leur mariage, ignorent les +bienfaits d'un traitement spécifique, qu'ils suivraient deux ou trois +mois avant de se marier, pour préserver leurs enfants de la terrible +«maladie»! Combien peu de médecins pensent à instituer ce traitement +préventif, alors même qu'ils savent que le générateur a eu la syphilis! +Mais je ne sauvais m'étendre ici davantage sur ce sujet. + + + +CHAPITRE IV + +GESTATION + + + +Sur les influences qui atteignent l'enfant pendant la gestation, nous +n'avons aucune donnée précise à fournir. Nous n'avons pas remarqué, par +exemple, qu'une mère ayant eu une grossesse pénible, voire même +des vomissements incoercibles, donnât naissance à un enfant plus +spécialement faible; inversement même, bien des femmes d'une santé +médiocre ont des grossesses superbes. J'étonnai fort une malade, un +jour, en lui disant qu'elle ne devait aller bien que pendant ses +grossesses. C'est qu'elle avait de la ptose abdominale, et que la +grossesse devait lui produire l'effet d'une sangle, en soutenant les +organes. Mais il n'est guère vraisemblable qu'un état de santé +aussi artificiel, et aussi transitoire, soit, pour le produit de la +conception, un brevet de santé future. + +Par contre, les «maladies» de la mère pendant la grossesse ont une +influence bien connue sur la valeur de l'enfant à naître. Quand elles ne +provoquent pas l'avortement, elles impriment à l'enfant une tare. + +J'ai observé, à cet égard, un fait bien suggestif. Une jeune femme, au +quatrième mois de sa première grossesse, avait eu une appendicite si +nettement caractérisée que le confrère qui devait l'accoucher, et +moi-même, avions été sur le point de provoquer l'intervention d'un +chirurgien. La malade avait pu, cependant, être traitée médicalement: +mais l'enfant, né à terme, a présenté dès sa naissance une intolérance +intestinale véritablement anormale. Une première nourrice, choisie par +l'accoucheur, lui a donné un lait qui a semblé trop fort, car l'enfant a +eu, dès le deuxième jour, de la diarrhée verte et des vomissements. Dans +l'espace de quatre semaines, trois autres nourrices, toujours choisies +avec le plus grand soin, n'ont pas eu plus de succès: à chaque nouvelle +nourrice, vomissements, fièvre ardente, diminution rapide du poids. +Mais, pendant qu'on cherchait à grand prix des nourrices idéales, on +était bien obligé de donner à l'enfant du simple lait de vache coupé; +alors il allait mieux, la fièvre tombait, le poids augmentait très +vite, la vie revenait: de telle sorte que, après ces quatre tentatives +d'allaitement par le lait de femme, l'accoucheur me dit: «Mais enfin, +pourquoi s'obstiner à trouver une nourrice? Cet enfant a probablement +un intestin extrêmement délicat, à cause de l'appendicite de sa mère +pendant la gestation; donnons-lui simplement du lait stérilisé coupé!» +Et il eut raison; grâce à d'infinies précautions, à une surveillance +méthodique, l'enfant put être élevé. + +Il est bien clair qu'en rapportant ce fait je n'entends pas faire le +panégyrique de l'allaitement artificiel: je ne le cite que pour prouver +comment la «maladie» d'un organe de la mère pourrait bien avoir une +répercussion sur le fonctionnement du même organe, chez l'enfant qu'elle +porte en son sein. + +Ce que l'on sait encore, c'est que les émotions de la mère, pendant la +grossesse, peuvent avoir un retentissement sur la qualité du produit. +Et de là dérive le devoir strict, pour la société, de protéger la femme +enceinte. Quelques philanthropes l'ont bien compris; mais cette notion +n'a pas assez pénétré dans nos moeurs, et l'on peut dire que c'est un +scandale, pour une nation civilisée, de voir le peu qui est fait pour +assister la femme enceinte, pour lui épargner les soucis de l'avenir +prochain et les fatigues des derniers jours de la gestation. + +Un mot, enfin, sur les enfants nés avant terme. S'ils naissent avant +terme par le fait de la «maladie» des générateurs, de la syphilis par +exemple, leur valeur biologique est sensiblement réduite, et peut même +être réduite à zéro. Mais s'ils naissent avant terme accidentellement, +par exemple à la suite d'une chute de leur mère, ou d'une intervention +obstétricale raisonnée, leur sort est beaucoup moins compromis qu'on ne +le croit dans le public non médical. Le tout est de leur assurer une +température qui se rapproche de celle qu'ils avaient dans le sein +maternel. + +Pour ce faire, les inventeurs ont multiplié les modèles de couveuses +artificielles. Ces appareils, certes, peuvent rendre des services; mais +il ne faut pas oublier qu'on peut très bien s'en passer, en préservant +l'enfant du froid, ce qui s'obtient: 1° en chauffant convenablement sa +chambre, et en l'entourant de boules d'eau chaude; et 2° en sachant +l'alimenter dès sa naissance. Ce second problème est difficile; pour +le résoudre, il faut se rappeler une grande loi que nous retrouverons +plusieurs fois dans le cours de cette étude, et qui consiste à +proportionner la valeur nutritive de l'aliment, et le nombre de prises +alimentaires, à la puissance de l'estomac. Chez l'enfant né avant terme, +on donnera donc, toutes les demi-heures, une cuillerée à café de lait, +coupé de 2/3 d'eau bouillie sucrée. + +L'enfant va naître; quel préjudice lui cause l'accouchement au forceps? +Nous ne pouvons pas nous défendre de redouter, pour notre part, la +compression colossale qu'impose l'application du forceps à la masse +cérébrale de l'enfant. Mais l'étude approfondie de cette question, qui +aurait pourtant de quoi intéresser les neurologistes, n'a pas encore été +faite, à notre connaissance du moins, d'une façon suffisante. En tout +cas, on est en droit de considérer comme coupable une intervention au +forceps faite pour gagner du temps, ou pour faire valoir l'importance +des soins obstétricaux. + + + +CHAPITRE V + +LES INFLUENCES MORBIGÈNES ET LES SYMPTOMES MORBIDES + + + +L'enfant est né; il vaut ce qu'il vaut. Personne ne le sait, sauf dans +les cas extrêmes où il vient au monde avec des apparences tellement +misérables que, dès son premier vagissement, son infériorité saute aux +yeux; c'est ce qui arrive chez les hérédo-syphilitiques, et rien n'est +aussi navrant que l'apparition du petit monstre aux lieu et place d'un +enfant bien vivant, attendu avec une légitime impatience. Il faut avoir +assisté à ce spectacle pour en comprendre la poignante horreur. Tout le +monde, sauf la mère, s'accorde alors à penser qu'il vaudrait mieux que +l'enfant ne fût pas né. Mais, en dehors de ces cas, il est impossible +de savoir le capital de vie que l'enfant apporte avec lui; c'est son +secret, qu'il gardera pendant toute la durée de son existence, mais que +le médecin parviendra cependant à deviner en partie, s'il sait fouiller +l'hérédité de son malade et s'inspirer des quelques principes que nous +avons esquissés à grands traits dans le chapitre précédent. + +L'enfant est né: toute sa vie, désormais, va être une «lutte pour la +santé», une suite d'efforts, volontaires ou instinctifs, pour défendre +son capital naturel de santé contre les «influences morbigènes» qui vont +le guetter à chaque pas. + +Ces influences morbigènes, que l'être vivant va rencontrer sur sa route, +depuis le jour de sa naissance jusqu'à la fin de sa carrière, nous +allons tout de suite les esquisser à grands traits. + +Au début, nous avions assimilé, pour les besoins de la théorie, l'être +humain à un projectile lancé dans l'espace avec une vitesse initiale +déterminée; mais, tandis que le projectile parcourt une courbe +mathématique, qu'on appelle une parabole, la courbe évolutive de l'être +humain est une courbe irrégulière qui fléchit chaque fois qu'une +influence morbigène survient, puis remonte pour osciller de nouveau, +puis fléchir définitivement à partir d'un certain moment de la vie que +nous appellerons le début de la période de déclin, et toujours avec des +oscillations à amplitude de moins en moins considérable, jusqu'au moment +où toutes les réserves se trouvent épuisées. + +La mort peut encore interrompre brusquement la courbe évolutive; c'est +ce qui arrive quand la brèche faite au capital est irréparable, soit +à cause de l'importance de l'assaut perturbateur, soit à cause de +l'insuffisance des réserves, ou bien quand ces deux influences se +combinent; et le nombre de leurs combinaisons est incalculable. + +La variété des causes morbigènes est elle-même infinie; mais la nature +n'a qu'un nombre limité de moyens pour exprimer ses plaintes, de sorte +que les causes les plus variées peuvent se traduire par les mêmes +symptômes. Aussi accordons-nous relativement peu de valeur à l'étude +du symptôme. Les symptômes s'associent de mille et une façons, pour +constituer autant déformes morbides différentes. Que dis-je? Il n'est +pas deux malades qui se ressemblent, Ce n'est que pour la facilité de +l'étude que les pathologistes ont créé des cadres posologiques; mais +on comprend assez que ces cadres devraient être aussi élastiques +que possible. Le vrai médecin, après s'en être servi pour faire +d'excellentes études, ne craindra pas, dans la pratique, d'en faire +abstraction, de penser et d'agir comme si les cadres n'existaient +pas. Et un moment viendra même, quand son expérience clinique sera +suffisante, où il aura tout intérêt à faire table rase des notions qu'il +a péniblement accumulées par un travail assidu et prolongé; tout comme +l'architecte, qui, une fois la construction terminée, fait enlever les +énormes échafaudages qui avaient été nécessaires à la construction de +l'édifice. + +Certes, l'étude approfondie des symptômes morbides est indispensable au +clinicien, et l'on ne saurait apporter trop de soins à connaître, dans +tous leurs détails, les divers troubles de la santé. Mais il y a +un écueil: c'est que, la théorie du moindre effort s'appliquant +naturellement à l'esprit humain, on a une tendance involontaire à +attribuer aux symptômes une influence pathologique qu'ils n'ont pas; en +d'autres termes, ce qui n'est en réalité qu'une manifestation morbide +devient, trop aisément, dans l'esprit du médecin, la cause de la +«maladie». + +Prenons comme exemple la constipation: ce n'est en réalité qu'un +symptôme, et qui peut se trouver chez une foule de malades différents. +Nous ne parlons pas, bien entendu, de ceux chez qui elle est d'origine +mécanique (cancer du rectum, de l'iliaque, etc.). Un mot cependant, en +passant, pour dire que le médecin a le tort de ne pas assez penser à ces +causes mécaniques, et de traiter par des moyens médicaux des malades +dont une intervention chirurgicale aurait pu prolonger la vie ou +atténuer les souffrances. + +Mais chez les malades qui ne sont pas tributaires de la chirurgie, +n'est-il pas vrai que la constipation est un symptôme banal, pouvant +être attribué à une foule de causes? Parfois, elle est due à des lésions +d'organes lointains, par un mécanisme réflexe à long circuit, suivant +l'ingénieuse expression de M. Mathieu (appendicite chronique, lésions +utérines, etc.). D'autres fois, et plus souvent encore, elle est due à +un trouble profond du système nerveux, qui, avant l'apparition de la +constipation, avait traduit son malaise par des plaintes variées. +D'autres fois, elle apparaît brusquement, en même temps que +l'entéro-colite sa compagne, à la suite d'un choc brutal, moral ou +traumatique. + +De plus, tout le monde sait qu'elle peut être due tantôt à un manque, +tantôt à un excès d'exercice musculaire. Les hommes qui ont besoin de +beaucoup d'exercice, s'ils n'en ont pas assez, deviennent, suivant les +prédispositions héréditaires, ou des cérébraux, ou des goutteux, ou +des lithiasiques, mais toujours des constipés: et leur constipation +disparaît a partir du jour où l'on a trouvé le dosage précis de +l'exercice qui leur convient. Inversement, les hommes qui prennent trop +d'exercice deviennent dyspeptiques et constipés, et le lit est leur +meilleur laxatif. + +Enfin la constipation peut tenir à une erreur de régime, soit à l'abus +du lait (le cas est fréquent), soit à l'usage abusif de la viande: alors +le régime semi-végétarien serait indiqué, et il suffit de changer de +régime pour voir disparaître la constipation. + +La constipation n'est donc qu'un symptôme. + +Certes, en vertu de la synergie des fonctions, des répercussions à +distance, en vertu de ce principe que le système nerveux abdominal a des +relations intimes avec le système nerveux central, que, d'une façon plus +générale, le trouble d'un département quelconque du système nerveux +retentit sur les autres départements, la constipation, bien que +symptomatique, contribue dans une certaine mesure à entretenir la +«maladie», ne fût-ce que par la préoccupation qu'elle cause au malade, +et qui peut dégénérer quelquefois en véritable obsession. Mais ce qu'il +faut se rappeler, quand on aborde le problème thérapeutique, c'est que +le système nerveux est une chaîne sans fin. Or, si l'on veut bien nous +accorder que la solidité d'une chaîne est égale à celle du plus faible +de ses anneaux, on comprendra l'importance qu'il y a à rechercher quel +est l'anneau le plus faible; en d'autres termes, quelle est la partie du +système nerveux qu'il faut viser et consolider, pour guérir le constipé +médical. + +Il n'y a donc pas de remède contre la constipation, et, pour +l'atteindre, il faut atteindre la «maladie», dont elle constitue une +des manifestations les moins importantes et, disons-le tout de suite, +les plus faciles à faire disparaître. Oui, dussé-je sembler paradoxal, +j'affirme que la constipation est, de tous les symptômes observés chez +le constipé médical, celui qui disparaît le plus vite. Prenez un malade +qui souffre, depuis des années, de ces misères variées qu'on est +convenu de désigner sous le nom un peu vague de neurasthénie, et +parmi lesquelles la constipation joue un rôle capital; après enquête +minutieuse, trouvez la formule exacte de son régime, et par régime je +n'entends pas seulement le régime alimentaire, mais la réglementation +minutieuse de sa vie, le dosage de son exercice et de son travail +cérébral, etc.; supprimez les agents thérapeutiques qui entretiennent la +«maladie» (douches froides, exercice forcé, médicaments variés, diète +lactée); supprimez surtout les influences qui entretiennent le trouble +nerveux de son intestin, à savoir les purgatifs, lavages à grande eau, +etc.: et vous serez étonné de voir la constipation disparaître, avant +même toutes les autres misères. Le malade vous dira, au bout de huit +jours: «Chose curieuse, docteur, je souffre encore de la tête, de +l'estomac, du dos, d'une faiblesse extrême, mais je commence à retrouver +le sommeil, et surtout je vous suis bien reconnaissant parce que ma +constipation, si rebelle, est presque entièrement vaincue. Je n'ai +presque plus de peaux dans les selles, et je commence à reprendre +confiance.» A partir de ce moment précis vous tenez le malade, il a en +vous une foi aveugle, et, si vous continuez à le soigner méthodiquement, +si surtout des influences étrangères ne viennent pas contrecarrer la +vôtre, si le malade est assez intelligent pour s'abandonner entièrement +à votre direction, vous lui rendrez, peu à peu, la santé. Il aura des +rechutes inévitables: mais lui annoncer à l'avance ces rechutes, +c'est consolider sa foi. Il aura aussi des rechutes, plus ou moins +importantes, chaque fois qu'il s'écartera de la ligne tracée par vous: +s'il commet un écart de régime, un excès d'exercice, ou s'il a une +commotion morale, l'odieuse constipation reparaîtra, accompagnée d'état +gastrique, de douleurs abdominales, de glaires sanguinolentes, de fièvre +quelquefois; mais ce sera pour le bien du malade, si vous parvenez à +lui faire toucher du doigt la cause de cette rechute, et à lui faire +comprendre que cette rechute était évitable. + +Si nous prenions une autre manifestation morbide quelconque, nous +verrions qu'elle appartient, de même, à une foule d'affections. Le mal +de tête, par exemple, ne se rencontre-t-il pas dans les cas les plus +variés, n'est-il pas produit par les influences les plus diverses? +Heureusement pour les malades, il n'est encore venu à l'idée de personne +de trouver un remède applicable à tous les cas de mal de tête. Nous +en connaîtrions un, par hasard, que nous nous garderions bien de le +divulguer: car, si la médecine «du symptôme» est détestable au point de +vue de l'étude nosographique, elle l'est encore plus au point de vue +thérapeutique. + +Mais qu'on lise une monographie quelconque sur un symptôme, ou un +ensemble de symptômes (ce qu'on appelle un _syndrome_): on y trouve +toujours en germe la pathologie tout entière. Ainsi dans mon article +_Epilepsie_ du _Dictionnaire Encyclopédique_, j'ai essayé de montrer +combien il faut se méfier des cadres trop rigides, si l'on veut avoir +une conception nette de l'épilepsie, et une thérapeutique utile des +épileptiques. De même, en lisant ces jours-ci une intéressante étude du +Dr Baraduc sur l'entéro-colite et son traitement à Chatel-Guyon, j'y +voyais une conception qui se rapproche grandement de la mienne. Qu'on +en juge par les quelques lignes que voici: «L'entéro-colite +muco-membraneuse est un syndrome clinique dépendant d'un trouble +fonctionnel du grand sympathique abdominal, des causes nombreuses et +variées étant capables de retentir sur les plexus intestinaux et de +troubler leur dynamisme. Mais aucune de ces causes n'est suffisante, à +elle seule, pour produire l'entéro-colite. Il faut de toute nécessité +une prédisposition spéciale du système nerveux, et plus particulièrement +du sympathique abdominal, à se troubler aux chocs qu'il reçoit. Cette +prédisposition nécessaire spéciale, le plus souvent héréditaire, est +l'apanage des neuro-arthritiques.» Si l'auteur voulait bien avouer +seulement que cette expression de «neuro-arthritiques» ne fait que +dissimuler notre ignorance, nous serions tout à fait d'accord avec lui. + +En résumé, si le médecin doit bien connaître dans tous leurs détails, +sous tous leurs aspects, dans leurs moindres nuances, les manifestations +morbides, il doit surtout chercher leur pathogénie, et ne pas +s'hypnotiser sur tel ou tel symptôme. En un mot, il doit voir de haut +pour voir loin, à condition toutefois de ne pas se perdre dans les +nuages. + +Quelquefois, tous les systèmes organiques sont troublés à la fois sous +l'influence d'une cause morbigène. C'est ce qui arrive, par exemple, à +la suite d'un choc traumatique violent, On voit, du jour au lendemain, +le blessé devenir à la fois dyspeptique, déséquilibré abdominal, +constipé avec entérite muco-membraneuse, déséquilibré cérébral; et il +peut rester longtemps dans ce misérable état qu'on désigne sous le nom +d'_hystéro-neurasthénie traumatique._ + +La fièvre typhoïde, la grippe infectieuse, impressionnent également à la +fois, tous les appareils de l'organisme, à des degrés divers. Tantôt la +sidération peut être telle que le capital vital initial et les réserves +antérieures se trouvent tout à coup épuisés: c'est la banqueroute +totale, c'est la mort. D'autres fois, le capital et les réserves ne sont +que profondément entamés. C'est la «maladie» grave, aggravée encore par +des médications et des pratiques intempestives; à un moment donné, le +capital peut être réduit à si peu de chose, que la moindre dépense +suffit pour l'anéantir. Le malade est une flamme vacillante que le +moindre souffle peut éteindre, mais à laquelle un savant dosage +d'oxygène rendra, peu à peu, la vie. + +Quand le capital est moins profondément atteint, ou quand la cause +morbigène est moins importante, les troubles fonctionnels, au lieu +d'être généralisés, atteignent plus spécialement tel ou tel organe: +l'organe le plus faible, qu'il soit plus faible par le fait de +l'hérédité ou par le fait d'une atteinte antérieure. Mais, en vertu de +la synergie qui existe entre tous les organes, le trouble fonctionnel ne +reste pas longtemps limité à un organe ou à un système organique. Voyez +le grand neurasthénique: il est à la fois dyspeptique, entéralgique, +cérébral, médullaire. Quel est l'organe qui, chez lui, a été le premier +atteint? Impossible de le dire, après deux ou trois ans de «maladie». +Cependant une enquête bien conduite peut permettre souvent de +reconstituer son histoire pathologique, de voir par où la «maladie» a +commencé, quel était le point initial. Et c'est de la connaissance de ce +point faible initial que dérivera, en grande partie, la thérapeutique. +Le médecin portera la plupart de ses efforts sur le point faible qu'il +aura découvert, sans négliger, cependant, les perturbations secondaires +attribuables à la synergie des fonctions de tout être vivant. + +Il arrive même, quand l'influence morbide est peu intense, ou quand les +réserves sont bonnes, que le trouble de la santé ne se traduit que par +un nombre très limité de symptômes, parfois même par un seul. Ainsi il +y a des migraineux qui n'ont que de la migraine, des malades qui n'ont, +comme manifestation morbide que le symptôme constipation, d'autres qui +n'ont que de la sciatique; mais ces cas sont exceptionnels, et, en bonne +clinique, et surtout pour faire de la bonne thérapeutique, il faut, +presque de parti pris, les éliminer, et chercher au delà de la +manifestation monosymptomatique. Presque toujours, alors, ou trouvera +que la «maladie» n'est monosymptomatique qu'en apparence. + +De même que, dans une compagnie de chemins de fer, une irrégularité +dans le service, minime en apparence, dénonce, si elle se renouvelle +fréquemment, une mauvaise direction générale, de même, en biologie, il +n'est pas d'indispositions insignifiantes, si limitées soient-elles à +tel ou tel organe. L'apparition d'une douleur à l'épaule, par exemple, +qui paraît une affection bien locale, est l'indice d'une perturbation +plus profonde qu'on ne le croit du système nerveux central. + +Nous venons de prononcer un grand mot, et c'est toute une doctrine qui +est contenue dans cette affirmation; c'est que en effet c'est le système +nerveux central qui à notre avis est le grand réservoir de l'énergie. +C'est par lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous +sommes. C'est lui qui dirige le fonctionnement de tous les organes, +de sorte que quand il est perturbé, il n'engendre pas seulement, la +névrose, la neurasthénie, l'hystérie, l'irritation spinale, la folie, la +névropathie généralisée, etc., mais encore les troubles de circulation +vaso-motrice des différents organes. En dernière analyse, il est la +clef de voûte de la pathologie. Ses perturbations se traduisent par +les symptômes les plus variés, au point d'égarer presque fatalement le +diagnostic qu'on voudrait fonder sur eux seuls. Quelles que soient donc +la forme, la gravité, l'apparence de la manifestation morbide, c'est +toujours le système nerveux central qu'il faudra étudier, c'est sur lui +que devra porter le grand effort thérapeutique. + +Ce qu'il faut toujours voir, c'est l'ensemble du malade et surtout la +cause ou la série de causes qui ont fait fléchir momentanément son +système nerveux, qui ont, en d'autres termes, diminué sa valeur +biologique. + +Or, comme nous l'avons dit, ces causes sont multiples. Il en est qui +appartiennent à tous les âges, mais d'autres qui appartiennent plus +spécialement à un âge déterminé. + +Pour mettre un peu d'ordre dans cette étude, c'est d'après ce plan que +nous passerons en revue les principales de ces causes morbigènes. Nous +les étudierons donc suivant l'âge de l'être humain: 1° depuis le jour +de la naissance jusqu'au sevrage; 2° du sevrage à la puberté; 3° de la +puberté à l'âge adulte; 4° pendant l'âge adulte; 5° aux différentes +phases du déclin; 6° pendant la vieillesse. + +Nous introduirons, en outre, des subdivisions, suivant que les +influences pathogènes atteignent plus spécialement: 1° le système +nerveux digestif; 2° le système nerveux musculaire; 3° le système +nerveux central. Enfin, pour chaque âge de la vie, nous mentionnerons +les affections accidentelles qui portent atteinte à la fois à tous +les systèmes organiques: nous voulons parler des «maladies» aiguës +(rougeole, scarlatine, fièvre typhoïde, etc.), des intoxications +(syphilis, intoxications alimentaires, etc.), toutes affections qui, par +la brutalité de leurs assauts, ont surtout attiré l'attention des +gens du monde et de beaucoup de médecins, mais qui, en réalité, ne +constituent que la partie la moins importante de la pathologie, surtout +au point de vue thérapeutique. La suite de ce travail démontrera, +j'espère, que cette formule n'est paradoxale qu'en apparence[4]. + +[Note 4: Certes, quelques-unes de ces influences morbigènes sont +inévitables et la prudence la plus vigilante n'en préserve pas l'être +vivant. Mais beaucoup seraient évitables: ce sont celles qui constituent +le domaine de l'hygiène, de sorte que notre travail, en même temps qu'il +dessinera à grands traits toute la pathologie, effleurera forcément +les problèmes afférents à l'hygiène et a la thérapeutique, en d'autres +termes, à la gestion du capital. + +L'hygiène publique est la gestion de la fortune de la communauté, +l'hygiène privée est la gestion de la fortune de chacun, constituée +essentiellement par le capital initial, et par les intérêts qu'il +rapporte.] + + + +CHAPITRE VI + +DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE (PUÉRICULTURE) + + + +Ainsi donc, suivant que le capital sera fort ou faible et qu'il sera +bien ou mal géré, l'être vivant sera sain ou malade, donnera ou ne +donnera pas son maximum de rendement, fournira ou ne fournira pas la +carrière qui lui était originairement dévolue. + +Dans les premières années de la vie, la gestion du capital appartient +tout entière aux parents. Bien peu savent élever leurs enfants; et s'il +est des connaissances qu'on devrait répandre à profusion dans tous les +milieux sociaux, ce sont celles relatives à la «puériculture», d'autant +que les règles en sont simples et peu nombreuses, ainsi que le démontre +le _Traité de Puériculture_ du professeur Pinard, qui devrait être entre +les mains de toutes les mères de famille. + +Rien de plus simple, d'ailleurs, que cette science de la puériculture. + +Surveiller le repos de l'enfant, ne pas l'exciter à tout propos et +hors de propos, l'alimenter intelligemment, lui épargner toute +médicamentation meurtrière, le préserver du froid et des changements +brusques de température: et c'est tout. + +Si seulement on savait la manière d'économiser les vies d'enfants, on +pourrait le faire dans les milieux en apparence les plus défectueux; +c'est ainsi qu'au Creusot, grâce aux incessants efforts de MM. +Schneider, la mortalité des enfants au-dessous d'un an n'est que de 110 +p. 1000, alors que, dans le canton de Vaud, renommé pour l'excellence +de ses conditions hygiéniques, elle atteint 155 p. 1000. Ce magnifique +résultat est dû surtout à l'élévation des salaires, qui permet aux mères +de se consacrer librement à leur mission maternelle. Près de 80 p. 100 +des mères allaitent leurs enfants, toutes font de la puériculture avant +la naissance. (_Rapport_ de M. le professeur Pinard, à l'Académie de +médecine, 25 juillet 1905.) + +Il est bien évident que le capital initial ne suffit pour entretenir la +vie que pendant quelques jours; il a besoin d'être sans cesse renouvelé +et augmenté, pour permettre de faire des réserves, de donner à +l'individu les moyens de vivre, et, plus tard, de transmettre la vie à +son tour. C'est l'aliment qui pourvoit à ce besoin incessant; et par +aliment nous entendons non seulement ce qui entre dans le tube digestif, +mais aussi l'air, que les anciens définissaient très justement le +_pabulum vitae_. + +Quand l'aliment pèche par sa qualité, par sa quantité, par une +répartition vicieuse, la «maladie» ne tarde pas à naître; c'est là la +cause essentielle de toute la pathologie infantile. Et l'on ne saurait +croire, en vérité, dans quelle mesure une mauvaise alimentation du +premier âge retentit sur toute la vie pathologique de l'individu. +Quelques médecins le disent, le crient même, mais c'est dans le désert; +la plupart le nient, ou passent indifférents à côté de cette vérité +profonde. Quant aux gens du monde, ils en soupçonnent à peine +l'importance. + +La vérité est que, quand un enfant a été mal nourri loin de sa famille, +quand il revient de nourrice avec un gros ventre, on peut affirmer que, +toute sa vie, il sera un valétudinaire. + +Quand, pour obéir aux injonctions d'un cénacle de gens incompétents, +ou quand, poussée par son médecin, qui veut mettre à l'abri sa +responsabilité, une mère consent à abandonner les doux devoirs de +la maternité et à confier à une nourrice l'enfant qu'elle aurait dû +allaiter, quand à cette nourrice en succèdent deux ou trois autres, +sous des prétextes quelconques, on doit tout craindre pour l'avenir de +l'enfant. Il sera, dans sa prime jeunesse, un être insupportable, puis +un écolier de quatrième ordre, dans son adolescence un raté, +incapable de payer sa dette au pays; toute sa vie, un malheureux. Ces +considérations doivent être présentes à l'esprit du clinicien qui, se +trouvant en face d'un malade quelconque, arrivé à un âge quelconque, +doit chercher à connaître ce que vaut ce malade. + +On comprend donc l'importance du problème de l'alimentation dans la +première enfance. En principe, comme l'a bien dit M. Pinard, «le lait de +la mère appartient à l'enfant»; et «si l'on veut faire quelque chose +qui soit puissamment efficace et fructueux, il est nécessaire, il est +indispensable de faire tout d'abord ce que demandait la Convention, et +ce qu'ont réalisé MM. Schneider au Creusot, il faut permettre à la +mère de donner ce qu'elle possède.» (_Rapport_ du professeur Pinard à +l'Académie, juillet 1905.) + +Mais si la mère ne peut absolument pas nourrir, il faut recourir +immédiatement à l'alimentation artificielle, soit avec le lait stérilisé +du commerce,--dont l'innocuité est quotidiennement démontrée par les +résultats obtenus, à la Goutte de lait de Belleville, au dispensaire +très habilement dirigé par M. le Dr Variot,--soit encore avec le lait de +vache bien surveillé, fraîchement et proprement trait, sucré, plus ou +moins étendu d'eau, puis stérilisé dans la famille, avec des appareils +Sosclet, ou mieux encore avec l'appareil «la Tutélaire». + +C'est ce dernier appareil qui est utilisé à cette «Goutte de lait» +de Saint-Pol-sur-Mer, qui pourrait servir de modèle à toutes +les institutions du même genre, à cause de la simplicité de son +organisation. + +Fondée, en 1902, par M. Georges Vancauwenberghe, maire de +Saint-Pol-sur-Mer, à l'aide d'un subside de trente mille francs mis à +sa disposition par un autre philanthrope, cette «Goutte de lait» a déjà +rendu d'importants services: elle a fait tomber la «maladie» des enfants +de 0 à 1 an de 288 p. 1000 (c'était le chiffre de mortalité infantile le +plus élevé de toute la France) à 51 p. 1000. + +La consultation des nourrissons a lieu tous les dimanches matin, dans +un local mis à la disposition de l'Oeuvre par la municipalité de +Saint-Pol-sur-Mer: 120 enfants, en moyenne, sont présentés tous les +dimanches. + +Les mères arrivent par séries, et se réunissent dans une grande +salle chauffée où elles déshabillent leurs enfants. Elles pénètrent +successivement dans la salle de consultation. Chaque enfant est pesé, +puis examiné par le médecin, qui compare le poids actuel à celui du +dimanche précédent, l'inscrit sur la fiche individuelle du nourrisson, +et fixe le régime pour la semaine qui va commencer. Toute mère reçoit, +soit un important secours _en nature,_ si l'enfant est nourri au +sein,--car on fait tout ce qu'on peut pour favoriser l'allaitement +maternel,--soit des biberons de lait _pasteurisé_, si l'enfant est à +l'allaitement mixte ou artificiel. + +Le lait est distribué tous les jours au local de l'Oeuvre. Chaque enfant +à l'allaitement artificiel a un double jeu de biberons et de paniers, +qui lui sont personnels. En venant chercher les biberons prescrits, la +mère remet ceux que l'enfant a vidés la veille. Un seul homme suffit +pour assurer tout le service. + +Le lait est distribué gratuitement à tous les enfants indigents. Fourni +à l'Oeuvre à son prix coûtant, il provient des étables du Sanatorium de +Saint-Pol-sur-Mer, où aucune vache n'entre sans avoir été préalablement +soumise à l'épreuve de la tuberculine. + +Aussitôt reçu, il est pasteurisé suivant le procédé Coutant: +c'est-à-dire que, dans le biberon même où la mère devra l'utiliser pour +son enfant, le lait est porté à 75°, puis les flacons sont brusquement +refroidis par immersion dans l'eau. Ce refroidissement brusque a été +rendu possible par la contexture même du verre des flacons. + +Le lait ainsi traité a perdu tous ses microbes pathogènes, et, à +l'inverse du lait stérilisé à 110°, a conservé toutes ses propriétés +digestives et nutritives. + +Après la pasteurisation, les biberons restent plongés dans des bacs +remplis d'eau froide, jusqu'à la livraison aux mères. + +La pathologie infantile est relativement simple. Faut-il donc, comme on +le propose de divers côtés, faire faire à tous les étudiants en médecine +un stage dans les hôpitaux d'enfants, pour les initier aux mystères de +cette pathologie? Remarquez que d'autres médecins demandent un stage +spécial pour l'étude des «maladies» vénériennes et cutanées; d'autres +encore un stage pour l'étude des «maladies» nerveuses, sans parler de +ceux qui voudraient un stage pour les «maladie» des yeux, des organes +génito-urinaires. Pourquoi pas un stage, aussi, pour celles des oreilles +et du nez? et, à ce compte, combien de temps dureraient les études +médicales? Tous ces stages successifs seraient excellents s'ils étaient +praticables; mais ils auraient pour effet de restreindre plus que de +raison le nombre des futurs médecins, et de remplacer la pléthore +médicale actuelle par une anémie encore plus regrettable. + +Non, ce qu'il faut apprendre à l'étudiant, c'est qu'il lui reste +beaucoup _à apprendre_, c'est que toute sa vie de praticien ne sera pas +trop longue pour savoir lire dans le grand livre de la nature. Mais il +nous semble que, pour ce qui concerne en particulier la pathologie des +enfants, un peu de bon sens, beaucoup de prudence, pas de médicaments, +de la patience, suffisent pour faire de bonne thérapeutique infantile, +quand, par ailleurs, on connaît les lois générales de la pathologie. + +Sans être spécialiste pour les «maladies» d'enfants, je me rappelle +avoir été appelé en consultation, en province, pour un enfant de six +mois soigné par deux distingués confrères. Il avait, depuis cinq jours, +une entérite aiguë avec fièvre, amaigrissement rapide. Pendant les +trois quarts d'heure que dura mon enquête, je vis cet enfant passer +successivement des bras de sa mère dans ceux de la nourrice _sèche_, +puis dans ceux d'une tante affolée, le tout pour calmer les faibles cris +qu'il avait encore la force de pousser. J'appris que ce manège durait +depuis deux jours, que l'enfant avait pris du calomel, trois fois de +grands lavages intestinaux, et qu'on l'alimentait toutes les heures, à +grand'peine, avec du lait stérilisé! Je proposai simplement de mettre +cet enfant dans son berceau et de l'y laisser, de lui appliquer sur le +ventre un large cataplasme, de le laisser à la diète absolue pendant +quatre heures puis de lui donner de l'eau panée, et de le laisser dormir +si le sommeil pouvait venir. Le lendemain, la fièvre avait cessé, +l'enfant avait dormi; j'autorisai alors, toutes les heures, le lait +naturel, écrémé et coupé avec parties égales d'eau de riz; je conseillai +de ne pas trop déranger l'enfant, de ne plus explorer son ventre. Le +surlendemain, il prenait du lait écrémé pur, et j'appris qu'il avait +retrouvé sa gaîté. Un sommeil prolongé mit fin à la grave alerte, et +aussi à la «maladie», qui avait failli rendre Je pauvre enfant victime +de soins trop empressés. + +Dans d'autres cas d'entérite cholériforme, le grand secret de la +thérapeutique consiste à savoir réchauffer les enfants, tout en les +tenant à la diète absolue pendant six ou douze heures, puis au régime +«avec restriction des liquides» pendant deux ou trois jours. + +Avouons cependant que, parfois, les problèmes de pathologie infantile +sont très difficiles à résoudre. J'ai parlé plus haut de cet enfant qui +ne supportait aucun lait de femme, pris en n'importe quelle quantité. +D'autres fois, les enfants s'empoisonnent avec le lait même de leur +mère. C'est, tout simplement, parce qu'ils en prennent trop à la fois; +mais il faut quelquefois chercher longtemps pour trouver cette cause si +simple. On ne se figure pas le nombre d'enfants qui ont des indigestions +chroniques, parce qu'ils ne sont pas rationnés, surtout quand ils sont +nourris par de plantureuses mercenaires qu'on ne sait comment tonifier, +dans la pensée de donner plus de forces au précieux rejeton. + +Dans certains cas, même, le diagnostic des «maladies» des enfants est +tellement difficile que les spécialistes se déclarent incompétents. Que +d'erreurs de diagnostic commises à propos des méningites! Et comment +aussi interpréter le cas suivant? Sans cause connue, un enfant d'un +an, bien élevé au sein maternel, éprouve un malaise insolite, devient +grognon, refuse de prendre le sein, a de la fièvre. Les jours suivants, +la fièvre augmente, une pâleur inquiétante s'étend sur la face, un +amaigrissement rapide préoccupe à juste titre tout l'entourage; puis, au +bout de quelques jours, sans qu'on ait rien fait que de laisser l'enfant +bien tranquille, l'appétit revient peu à peu, la fièvre diminue, et tout +rentre dans l'ordre. Divers confrères appelés en consultation n'ont pas +pu étiqueter cette «maladie», ni se prononcer sur son issue; mais, +tous ayant eu le bon esprit de ne pas aggraver la situation par une +médication intempestive, tout s'est terminé pour le mieux, et l'enfant a +gardé son secret. + +La faute de ces insuffisances et de ces erreurs de diagnostic n'est +pas aux médecins, mais aux difficultés des problèmes cliniques. En les +dénonçant, nous ne voulons nullement dénoncer la faillite de la science: +bien au contraire, ce que nous voulons dire, c'est qu'en thérapeutique +infantile il faut avant tout de la sagacité, et que, dans certains cas, +il faut que le médecin sache reconnaître son incompétence. + +Dans d'autres cas, d'ailleurs, la science prend une revanche éclatante, +et c'est alors que le médecin est en droit de se féliciter d'avoir fait +de bonnes études de pathologie générale. + +Voyez, par exemple, cet enfant né à terme, et qui vient bien pendant les +six premières semaines; puis voici que, tout en continuant à prendre +ardemment le sein, sans avoir ni diarrhée, ni vomissements, son poids +cesse d'augmenter; il diminue de 200, de 300 grammes en quelques jours. +Qu'est-ce à dire? Mais c'est que l'enfant est un hérédo-syphilitique. Le +traitement mercuriel, sous forme de liqueur de Van Swieten, de frictions +mercurielles, ou mieux encore d'injections de sublimé à la dose de 3 à +5 milligrammes par jour, fait merveille et rétablit entièrement cet +enfant. + +Nous avons dit plus haut combien souvent la méningite, qu'on croit +tuberculeuse, et qui survient de deux à cinq ans, est d'origine +syphilitique. Déjà en 1872, quand nous faisions nos études à +Montpellier, le regretté professeur Fonsagrives nous disait qu'il avait +sauvé beaucoup d'enfants, atteints de méningite tuberculeuse, en leur +donnant de l'iodure de potassium. C'est, sans doute, qu'il s'agissait de +méningites syphilitiques. Mais pour formuler un diagnostic de méningite +syphilitique, pour dépister l'hérédo-syphilis, soit par l'examen de +l'enfant, soit par une enquête sur les parents, ne faut-il pas que le +médecin ait beaucoup travaillé, beaucoup vu et beaucoup retenu? Son rôle +n'est donc pas inutile, et si, le plus souvent, il doit se contenter de +faire de l'expectation armée, il peut, dans beaucoup de cas, rendre aux +enfants malades des services inappréciables. + +Que dire d'un bain chaud donné, en temps utile, à un enfant atteint de +pneumonie; de l'immersion alternative dans l'eau chaude et dans l'eau +froide d'un enfant nouveau-né atteint de congestion pulmonaire, sinon +que, dans certaines circonstances, le médecin opère ainsi de véritables +résurrections? + +Encore une fois, nous ne voulons ni rabaisser le rôle social du médecin, +bien au contraire, ni introduire dans l'esprit des jeunes confrères un +scepticisme infécond: ce que nous voulons, c'est leur dire qu'il ne faut +pas se spécialiser dans l'étude de la pathologie infantile, et que, pour +bien soigner un enfant, il faut savoir beaucoup, mais surtout qu'il faut +souvent savoir s'abstenir. + +En résumé, la pathologie de l'enfance, tout en étant compliquée, comme +tout ce qui touche au problème de la vie, nous semble être relativement +simple, l'enfant n'étant, pour ainsi dire, «qu'un tube digestif percé +aux deux bouts». + +Plus nous allons voir l'être humain avancer dans sa carrière, plus vont +devenir nombreux et compliqués les problèmes de la vie. Le système +nerveux ne va pas tarder à entrer en scène, les mille et une conditions +défavorables qu'impose à l'homme le milieu cosmique vont imprimer à son +capital biologique des dépenses qu'on ne peut certainement pas évaluer +mathématiquement, mais qui se traduiront par une diminution de sa +valeur. La vie ne va être de plus en plus qu'une série d'oscillations, +de luttes entre la tendance à «persévérer dans l'être» et les causes de +destruction de l'être vivant; bref, un état d'équilibre instable, la +santé n'étant qu'un bel accident passager. + + + +CHAPITRE VII + +DU SEVRAGE A LA PUBERTÉ + + + +Il est logique d'introduire une subdivision dans ce chapitre, et +d'étudier d'abord l'enfant de deux à sept ans, d'autant que, à cette +période de la vie, il n'y a pas à tenir compte de la différence des +sexes. + +I + +Pendant cette période, la nutrition a son activité maximum, l'enfant +améliore son capital, accumule les réserves; mais il faut bien savoir +qu'il a aussi des dépenses colossales. Combien d'influx nerveux doit +être dépensé pour faire connaissance avec le monde extérieur, pour +apprendre le sens des mots, la notion des distances, etc.! On est +effrayé en pensant au travail cérébral que supposent ces acquisitions. + +De là ce grand principe, qu'il faut éviter à l'enfant toute fuite +nerveuse inutile. Il faut presque se borner à le faire «boire, manger, +dormir; manger, dormir et boire». Il faut avant tout, que l'enfant de +cet âge dorme beaucoup. En aucun cas, on ne devrait le réveiller. Pour +démontrer combien peu d'enfants ont leur dose _optima_ de sommeil, +prenez au hasard un enfant de cinq ans, laissez-le, un premier jour, +dormir à volonté; il s'octroiera douze heures de sommeil. Le lendemain, +il se réveillera après onze heures, le surlendemain et les jours +suivants après dix heures. C'est donc que, au moment précis où +l'expérience a commencé, il avait un arriéré de besoin de sommeil. + +Quant au problème de l'alimentation, il est relativement simple, et +l'expérience des mères de famille répond à la plupart des indications. +L'enfant doit manger quatre fois par jour; mais, en général, il mange +trop vite. Les parents devraient, pour leur usage personnel et pour le +bien de leurs enfants, se rappeler qu'il existe des glandes salivaires +sécrétant, chez l'homme adulte, 1 500 grammes de salive par jour, et +que, si une bonne digestion commence dans la cuisine, elle se continue +dans la bouche. + +En réalité, cet âge de la vie est celui où il y a le moins d'influences +nocives; et un peu de surveillance suffit pour que l'enfant se porte +bien. + +Les «maladies» accidentelles elles-mêmes évoluent, en général, d'une +façon bénigne, quand elles ne sont pas troublées par une thérapeutique +incendiaire. De là la faible mortalité afférente à l'âge que nous +étudions, dénoncée par les tables qui servent de base aux calculs des +Compagnies d'assurances sur la vie. + +Quand l'enfant subit un choc accidentel quelconque, scarlatine, +rougeole, angine, il se rétablit avec une rapidité contrastant avec la +lenteur de la convalescence chez l'adulte, et encore bien plus chez le +vieillard. Voyez, par exemple, une angine herpétique! Elle occasionne +chez l'enfant de tumultueux symptômes: de la fièvre, du délire; mais, +au bout de quatre jours, tout rentre dans l'ordre, et, quatre jours +après, l'enfant paraît aussi bien portant qu'avant. Chez l'adulte, au +contraire, le même nombre de points d'herpès sur la gorge provoque un +état maladif moins tumultueux, mais qui se termine par une convalescence +de quinze jours à un mois, pendant laquelle il a besoin de soins, ou +tout au moins d'un repos, qui ne sont nullement nécessaires à l'enfant +convalescent, doué de plus d'élasticité. + +A partir de sept ans s'esquisse, chez certains enfants, une +différenciation qui ira s'accusant d'année en année. Un oeil attentif +va percevoir si l'enfant appartient au type _musculaire_ ou au type +_cérébral_. Le _musculaire_ est cet enfant actif, aimant à jouer, +turbulent, ne parvenant pas à fixer son intention pour un quart d'heure +de suite, n'ayant, par conséquent, aucun goût pour l'étude telle qu'elle +lui est imposée. Le _cérébral_ est l'enfant réfléchi, n'aimant pas les +jeux bruyants, et dont l'esprit est en avance notable sur celui des +enfants de son âge. A chacun de ces deux enfants conviendrait une +éducation différente; malheureusement, les nécessités sociales les +soumettent, l'un et l'autre, à la même discipline pédagogique,--bien +comprise, il faut l'avouer, pour les individus moyens. Mais si, pour +ces enfants moyens, le système pédagogique actuellement en vigueur +s'approche autant que possible de la perfection, il faut bien dire qu'il +convient moins aux types extrêmes que nous venons de mentionner. Le +petit _musculaire_, condamné à de longues heures d'étude, s'agite, +s'inquiète, devient de plus en plus dissipé, et ne tarde pas à entrer +dans la catégorie des enfants dits «paresseux». Sa santé physique peut +ne pas souffrir outre mesure du régime compressif auquel il est soumis; +il grandit, se porte bien en apparence; mais son cerveau est, pour ainsi +dire, faussé, et ne donnera qu'un rendement inférieur. Chez le petit +_cérébral_, au contraire, l'éducation moyenne peut amener des troubles +de la santé physique: les récréations bruyantes et agitées, imposées +après les repas, les longues promenades hebdomadaires, l'insuffisance +du sommeil, une alimentation mal adaptée à son tube digestif, très +vulnérable le plus souvent, le fatiguent à la longue; et, d'un enfant +qui aurait pu donner les plus belles espérances, la pédagogie officielle +fait un être malingre, nerveux, à terreurs nocturnes, en un mot un +malade. + +Faut-il donc préconiser l'éducation individuelle? Oui, dans les cas +extrêmes et dans des circonstances exceptionnelles. + +Une autre classe d'enfants chez lesquels l'éducation collective et le +surmenage cérébral imposé par nos programmes amènent les plus fâcheuses +conséquences, pour le présent et pour l'avenir, c'est celle des enfants +que l'hérédité n'a pas préparés au travail cérébral. Tels ces fils +de cultivateurs qui ont une longue hérédité terrienne, et que leur +intelligence hâtive semble désigner comme particulièrement aptes aux +études supérieures. Ce sont, quelquefois, de très brillants élèves; ils +arrivent aux écoles supérieures: mais ils y arrivent malades, et seront +malades toute leur vie. + +De l'âge de sept ans à celui de la puberté, les «maladies» accidentelles +sont presque inévitables, à cause de la promiscuité des enfants dans les +écoles; mais elles sont, en général, de peu de gravité. Ce ne sont pas +elles qui diminuent sensiblement le capital biologique individuel. Les +fautes commises contre l'hygiène alimentaire sont d'une bien plus grande +importance. + +Combien on voit, notamment, de «maladies» aiguës qui ressemblent plus +ou moins à la fièvre typhoïde, et qui sont dues à des indigestions! En +général, l'hygiène alimentaire de l'enfant n'est pas assez surveillée. +Les enfants mangent trop vite, comme nous l'avons dit plus haut; et, +très souvent, ils mangent trop, précisément parce qu'ils mangent trop +vite, la sensation de faim n'étant pas calmée par l'introduction +brusque, dans l'estomac, d'une masse alimentaire mal élaborée. D'autre +part, de trop nombreux parents, oubliant que ce n'est pas ce qu'on mange +qui profite, mais ce qu'on assimile, se figurent qu'il faut que l'enfant +mange beaucoup pour se donner des forces; et ce préjugé amène chez +l'enfant des intoxications chroniques qui retentissent sur son système +nerveux, sur sa croissance, jusqu'au moment où l'estomac surmené +commence à protester. A partir de ce moment, le cercle vicieux est +établi, et, si un régime alimentaire bien compris n'est pas institué, +l'enfant devient un malade, et restera malade indéfiniment. C'est ce que +M. le Dr Laumonier a très bien exposé dans un article du _Correspondant +médical_ de 1905: + +Voici des enfants qui sont, en apparence, bien portants; ils mangent +beaucoup, sont gros et gras, et bien que leur sommeil ne soit pas +toujours aussi calme qu'il faudrait, pourtant on ne peut, à première +vue, les accuser d'aucun trouble évident. Cependant, certains soirs +principalement, ils se montrent tantôt plus énervés que d'habitude, +tantôt plus abattus au contraire, et si, à ce moment, on prend leur +température rectale, on constate 38° C, 38°5, parfois même 39° et au +delà. Cet accès fébrile est d'ailleurs passager; le lendemain, il n'y +paraît plus. On ne lui attribue généralement aucune importance, et les +parents se gardent bien, pour si peu de chose, de faire appeler le +médecin; ils ont tort, car cette fièvre digestive est le symptôme +de troubles fonctionnels d'assez grande importance, et qu'il est en +conséquence nécessaire de soigner dès le début. + +Ces enfants, en effet, ne restent pas toujours gras et de belle +apparence: peu à peu leur appétit, qui faisait l'admiration de leurs +parents, fléchit; et aussitôt l'embonpoint et les belles couleurs +disparaissent. Ils finissent ainsi par se transformer en enfants +chétifs, maigres, pâles, ayant mauvaise haleine, présentant des +alternatives de constipation et de diarrhée, souffrant parfois de +douleurs stomacales vives; en un mot ce sont maintenant de véritables +dyspeptiques. + +Or, cette dyspepsie n'est que l'aboutissant fonctionnel extrême, pour +ainsi dire, de troubles longtemps existants et dont les accès légers de +fièvre digestive ont été l'un des premiers et des plus caractéristiques +symptômes. Il suffit, pour s'en convaincre, de suivre avec quelque +attention l'évolution progressive des phénomènes. + +Très souvent, les enfants qui manifestent ces accès fébriles ont été, +pendant leur première enfance, mal nourris, sinon comme qualité du lait, +au moins comme quantité; en d'autres termes, leur ration a été trop +copieuse. Puis, après le sevrage, ils ont été mis rapidement à la +nourriture commune de la famille; ils ont mangé de tout, et trop; +parfois aussi on leur a laissé prendre l'habitude de boire du vin, du +café. Peu à peu, ainsi, ils sont devenus polyphages et polydipsiques. + +C'est une grosse erreur de croire que l'enfant,--pas plus que l'homme, +du reste--ne mange qu'à sa faim; toujours, ou presque toujours, à ce +point de vue, la limite est dépassée. La quantité d'aliments ingérés +est beaucoup plus une affaire d'habitude que de besoin réel, comme le +prouvent manifestement les résultats du traitement imposé à ces petits +malades. Quoi qu'il en soit, le fait est qu'ils mangent trop, dépassent +ainsi les limites du pouvoir digestif de l'estomac, dans lequel les +aliments, étant insuffisamment élaborés par les sécrétions digestives, +stagnent et donnent lieu à des fermentations anormales. D'où, d'une +part, l'insuffisance et l'épuisement des glandes gastriques, la +dilatation et l'atonie stomacales, et, d'autre part, la production des +substances toxiques qui, résorbées, entraînent l'auto-intoxication et +l'élévation thermique qui en est la conséquence. Notons d'ailleurs,--et +c'est là un point essentiel,--que la fièvre digestive peut se produire +et se produit ordinairement avant que l'épuisement glandulaire et +l'atonie ou l'ectasie gastriques soient complètement réalisés; +elle coexiste plutôt à la phase de polyphagie et constitue un signe +prodromique, avertissant que la limite digestive est dépassée, que +l'estomac commence à se fatiguer, que l'auto-intoxication d'origine +digestive est déjà manifeste. + +Il est inutile d'insister ici sur les signes physiques divers de cet +état, gros ventre, clapotage ou ectasie gastrique, gros foie... etc., +ils sont bien connus et faciles à mettre en évidence; d'autres signes, +plus incertains, dyspnée, terreurs nocturnes, manifestations cutanées, +peuvent exister aussi, qui complètent la signification des premiers. +Passons donc et arrivons au traitement. + +La première indication est de réduire la ration alimentaire à ce qui est +strictement nécessaire à l'enfant, suivant l'âge, le sexe, le poids, +la taille, et de composer cette ration d'aliments faciles à digérer, +fournissant le minimum de fermentation, tels que lait, oeufs, pain +grillé, viande crue, purée de légumes. Sans en arriver au régime sec, +qui a beaucoup d'inconvénients, on réduira cependant le plus possible la +quantité de la boisson, constituée par de l'eau pure de bonne qualité ou +des tisanes chaudes. Enfin, en outre des mesures hygiéniques générales, +on assurera la liberté du ventre par des habitudes régulières ou à +l'aide de quelques lavements tièdes, mais sans en abuser. + + +DE LA PUBERTÉ A L'AGE ADULTE + + +I.--CHEZ LA FILLE + +Chez la petite fille, l'apparition des règles constitue un moment +solennel dans l'existence. La plupart des mères de famille le savent, +s'en inquiètent, mais ne connaissent pas les précautions à prendre. Ces +précautions consistent à supprimer plus que jamais les fuites nerveuses. +Ainsi, il convient alors de diminuer le travail cérébral, le travail +musculaire, d'éviter à l'enfant les émotions, de la mettre à l'abri de +toutes les influences qui, par action réflexe, retentissent sur son +système nerveux (indigestions, coups de froid). + +Pendant les premières périodes menstruelles, le repos presque absolu au +lit s'imposerait, si les règles étaient douloureuses ou trop abondantes; +et un repos relatif s'impose même quand elles sont correctes. Ce qu'il +faut bien savoir, c'est que l'anémie qui accompagne, en général, cette +période de la vie n'est justiciable ni du fer, ni du quinquina, ni de +la suralimentation; ce qu'il faut pour la combattre, ce sont les +précautions citées plus haut, et, par intervalles, quelques injections +de cacodylate de soude, ou mieux, de cacodylate de magnésie. C'est là un +des rares médicaments capables de rendre des services, à la condition +formelle qu'il ne soit pris ni par l'estomac ni par l'intestin. + +Une fois la menstruation établie, il ne faut pas s'inquiéter outre +mesure si, pendant les premières années, les règles ne viennent pas à +époques fixes, et il faut se déclarer satisfait si elles ne sont ni +douloureuses, ni trop abondantes. + +Plus tard, vers l'âge de dix-huit ans, il est fréquent de voir la santé +des jeunes filles subir un assaut considérable, qui se traduit par de +la chloro-anémie, avec état nerveux, suppression des règles, troubles +dyspeptiques, constipation, etc. + +Les causes en sont multiples. Chez la jeune ouvrière, c'est, le plus +souvent, le surmenage physique, la vie anti-hygiénique des ateliers, +l'accumulation des privations. Dans d'autre milieux, c'est le fait du +surmenage intellectuel pour l'obtention des brevets. Mais, plus souvent +encore, ce sont les causes morales qui portent atteinte au système +nerveux. C'est une vocation contrariée, une suite continue de petits +malentendus avec la famille, avec la mère en particulier. La mère, ne +se décidant pas à s'apercevoir que sa fille grandit, continue à vouloir +exercer sur elle une autorité despotique, contre laquelle l'enfant se +cabre en vain pendant de long mois, et dont elle souffre de jour en jour +davantage. + +Dans d'autres cas, enfin, c'est une passion contrariée, un mariage +désiré qui se trouve rendu impossible par la volonté intransigeante des +parents, ou par des circonstances indépendantes de toute volonté ou même +c'est un vague et obscur besoin du mariage: pour suivre, en somme, les +lois de la nature, et donner satisfaction à cette sorte d'instinct de la +maternité qui se rencontre chez la femme depuis son plus jeune âge, et +se traduit, dans la première enfance, par le besoin de la poupée. + +Quelle que soit la cause, le mal se prépare sourdement; puis, un jour, +la «maladie» éclate, souvent à la suite d'une affection aiguë qui +contribue à faire tomber brusquement la force de résistance du système +nerveux. + +Si variés que soient les symptômes par lesquels le mal se traduit, la +thérapeutique doit être la même. Elle consiste à ne pas aggraver la +«maladie» par une médicamentation intempestive; ce ne sont ni les +pilules de fer, ni le drap mouillé, ni la douche froide qui +pourront faire du bien à une jeune fille ainsi atteinte, ni même la +suralimentation, malgré l'anémie évidente. Non: ce qu'il faut, c'est +chercher la cause de la «maladie», et la supprimer ou l'amoindrir autant +que possible. + +Quand c'est le surmenage physique, le repos absolu s'impose, et la jeune +malade arrive très vite à la guérison. Quand le surmenage physique n'est +pas la seule cause à invoquer, rien n'est plus difficile que de doser le +repos et l'exercice. Le plus souvent, le repos relatif est de rigueur. +Dans d'autres cas, au contraire, chez les musculaires en particulier, un +exercice modéré, et même poussé assez loin, peut produire d'excellents +effets. Le médecin, appelé à se prononcer sur l'opportunité de ce moyen +thérapeutique, basera son jugement sur les résultats de l'enquête qu'il +fera au sujet du passé de la malade, et il aura le droit de procéder par +tâtonnements. J'ajouterai que, dans les cas graves où le repos absolu +s'impose d'abord, rien n'est plus difficile que de doser l'exercice +dès que la malade est capable de le supporter, mais le principe est de +rester en deçà de ce que la malade peut donner. + +Quand la «maladie» de la jeune fille est due au milieu familial, le +remède essentiel est de le lui faire quitter. Malheureusement, on attend +souvent trop longtemps pour prendre ce parti radical; on attend que la +vie soit devenue impossible, que la jeune fille ait perdu le sommeil, +les forces, l'appétit, et soit dans un état d'excitation inquiétant. On +l'isole alors dans une maison de santé ou d'hydrothérapie, où on lui +impose le plus souvent, à notre avis, une séquestration trop radicale. +Car la priver de toute visite, de toute correspondance, la soumettre à +une discipline d'une sévérité exagérée, nous semble vraiment excessif. +L'enfant se révolte, et ne tire de la cure d'isolement qu'un bénéfice +relativement restreint. Elle prend sur elle pour simuler la guérison, et +pour échapper à la tutelle des médecins; elle sort avec les apparences +de la santé; mais elle n'est pas guérie, et, comme elle retombe dans le +milieu familial hostile, la «maladie» ne tarde pas à renaître de ses +cendres, jusqu'au jour où une circonstance quelconque amène enfin un +changement de vie radical, qui la guérit. + +Le mieux ne serait-il pas, quand c'est possible, d'éloigner l'enfant, de +temps à autre, du milieu familial, dès qu'on s'aperçoit que c'est lui +qui est l'ennemi, en la confiant soit à une parente intelligente, soit +même à une garde bien choisie, jusqu'au moment où on trouvera à la +marier, chose qu'il ne faudra faire qu'après mûre réflexion, mais qui, +dans bien des cas, est le remède par excellence? Pendant les absences de +la jeune fille, l'état nerveux du milieu familial lui-même se calme, ce +qui rend la vie commune acceptable par intermittences. Loin de nous, +cependant, l'idée de porter atteinte à l'esprit de famille en proposant +pareille mesure; nous ne la considérons que comme exceptionnelle et +comme un pis-aller, préférable souvent à la maison de santé, et, en +définitive, moins onéreuse. + +Chez les gens peu fortunés, on n'a pas la ressource de la séparation, +même momentanée. Heureusement, chez eux, les contacts entre parents et +enfants ne sont pas incessants. La jeune fille a toujours une certaine +indépendance; elle n'est pas soumise à une tyrannie de tous les +instants. En outre, son système nerveux est moins vulnérable, de sorte +que l'influence néfaste du milieu familial est rarement une cause de +«maladie». Nous connaissons cependant de jeunes ouvrières dont la +santé a fini par sombrer, du fait du milieu dans lequel elles étaient +condamnées à vivre: père alcoolique, qui les battait au retour de +l'atelier, mère ou belle-mère acariâtre, frère débauché, etc. La pauvre +victime résiste tant qu'elle peut, jusqu'au jour où elle quitte avec +éclat la maison paternelle, à moins que, victime résignée, elle ne voie +peu à peu s'effriter son capital nerveux. Elle devient ainsi une proie +toute désignée pour la tuberculose, qui met fin à ses misères; souvent +aussi sa déchéance se traduit par l'apparition de la folie, et l'asile +d'aliénés lui ouvre ses portes. + +D'autres fois, avons-nous dit, c'est une vocation contrariée qui met +la jeune fille en état de «maladie». Il n'y a pas à se le dissimuler, +quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur la légitimité des +vocations religieuses, lorsqu'une vocation est sincère, toutes les +entraves qu'on lui apportera ne serviront de rien. La jeune fille +souffrira, deviendra de plus en plus malade, et force sera un jour de +céder. Nous avons suivi plusieurs de ces drames intimes et ignorés, qui +torturent même les familles chrétiennes; et le résultat final a toujours +été le même: la jeune fille a retrouvé la santé dès qu'elle a eu gain de +cause. + +Exemple. Une jeune fille de vingt-deux ans luttait respectueusement, +depuis trois ans, contre sa famille, pour obtenir l'autorisation +d'entrer au Carmel. Elle en était arrivée à un degré avancé de +«maladie», restant des huit et quinze jours sans garde-robe, malgré +l'hygiène intestinale la plus soignée, ne pouvant plus lire ni supporter +une conversation; elle maigrissait à vue d'oeil, et ne pouvait plus +quitter son lit, tant les forces physiques étaient diminuées. Gravement +préoccupé de l'issue de cette «maladie», dont je connaissais la cause, +je crus remplir mon rôle de médecin en m'instituant l'avocat de la +malade. Or, dès qu'elle eut obtenu l'autorisation sollicitée depuis si +longtemps,--et que, par parenthèse, elle avait cessé de demander depuis +un an, pour ne pas torturer sa famille,--nous vîmes la santé revenir +avec une rapidité prodigieuse. Tous les organes inhibés se remirent à +fonctionner, et, un mois après, la jeune fille entrait au Carmel. Quelle +ne fut pas notre stupéfaction d'apprendre que, le troisième jour, elle +lavait les escaliers à grande eau, pleine d'énergie et de bonne humeur! + +Quelque respectueux que l'on doive être de l'autorité des parents, +il faut que cette autorité sache s'effacer devant la volonté ferme, +réfléchie, bien arrêtée d'une jeune fille; la justice le demande, et +ajoutons que l'intérêt l'exige. + +Les mêmes considérations s'appliquent au cas où une jeune fille veut, +envers et contre tous, épouser le jeune homme de son choix. Certes, neuf +fois sur dix, elle ferait mieux de suivre l'avis de ses parents, qui ont +l'expérience de la vie. Mais l'expérience est semblable à un habit fait +sur mesure, et qui ne va bien qu'à celui pour lequel il est fait. Aussi, +lorsque, malgré les sages raisonnements, la jeune fille s'obstine et +s'entête, estimons-nous qu'il faut lui céder après un délai raisonnable. +On doit haïr la persécution, de quelque part qu'elle vienne. + +Dans d'autres cas, avons-nous dit encore, la jeune fille est victime +de son tempérament, qui ne trouve pas dans les joies de la famille une +satisfaction suffisante: elle éprouve le _besoin_ de se marier. C'est +alors aux parents à l'aider dans son choix, car cet état d'âme peut +amener la «maladie». + +Mais, dans tous les cas, la jeune fille malade doit, avant de se marier, +subir un traitement médical; car elle n'a pas le droit de se marier en +état de «maladie». Le mariage, le plus souvent, ne la guérirait pas. Or +il faut bien savoir que, au début de la vie conjugale surtout, elle +n'a pas le droit d'être malade. C'est donc une raison de plus pour la +soigner avant le mariage. En général, d'ailleurs, cette cure est des +plus simples: la cause de la «maladie» ayant disparu, et le capital +biologique n'étant pas encore gravement entamé, le rôle de la +thérapeutique se réduit à peu de chose. + + +II.--CHEZ LE GARÇON + + +Chez le jeune garçon, de la puberté à l'âge adulte, les influences +capables d'amener la «maladie» sont également multiples. Signalons, +parmi les principales : + +I. Le surmenage scolaire; + +II. L'abus des sports; + +III. Les déviations de l'hygiène sexuelle (habitudes solitaires et +prématuration). + +I. Que faut-il penser du surmenage scolaire, dont on a fait si grand +bruit il y a quelques années? Les brillantes discussions de l'Académie +de médecine n'ont pas empêché les programmes de se surcharger d'année en +année; et ils se surchargeront encore davantage, cela est inévitable, +c'est la loi même du progrès; vouloir aller contre, c'est vouloir +remonter le courant. Mais, à la vérité, ce soi-disant surmenage ne nous +effraie pas outre mesure, car il faut compter: 1° avec les nouvelles +méthodes d'enseignement, supérieures à celles d'autrefois; 2° avec une +adaptation du cerveau des générations actuelles et futures à un travail +cérébral plus considérable. N'est-ce pas ce manque d'adaptation qui rend +si dangereux le travail cérébral chez les «déracinés» dont nous avons +dit un mot au chapitre précédent? + +Est-ce à dire que tout soit pour le mieux dans le meilleur des systèmes +pédagogiques? Non. Le jeune homme ne travaille pas trop, mais il +travaille mal, il n'a pas le respect du temps. En outre, il ne dort pas +assez, et on n'a pas assez le respect de son sommeil: du sommeil qui +dompte tout, suivant la forte expression d'Homère. + +Un groupe de médecins anglais vient de commencer une campagne de presse +pour obtenir que l'élève des collèges anglais puisse dormir plus +longtemps. Ils avaient été précédés dans cette voie par le Dr +Chaillou[5], directeur de l'hygiène d'un grand établissement +d'instruction, qui dès 1903, a eu l'idée excellente d'installer, dans le +pensionnat, ce qu'il appelle une «chambre des dormeurs». Là, les jeunes +gens fatigués momentanément vont, tout simplement, se reposer suivant +leurs besoins; et jamais ils n'abusent de la permission. Il est vrai de +dire que ce sont de grands jeunes gens, candidats aux écoles, et que +l'intelligente discipline générale de la maison est de nature à prévenir +tout abus. + +[Note 5: _Hygiène, exercices physiques, et services médicaux dans +un grand collège moderne_, par le Dr Chaillou, attaché à l'Institut +Pasteur. Paris 1903.] + +II. _Abus des sports_.--Si pour l'homme sain l'exercice est nécessaire +à la santé, cet exercice, lorsqu'il est poussé à un degré excessif, +devient un facteur important de «maladie». + +L'exercice, quand il est méthodique, bien gradué, peut être poussé +très loin sans provoquer d'accidents; c'est ainsi que, chez les +professionnels des cirques, la santé se maintient excellente, comme j'ai +pu m'en rendre compte par une enquête faite chez Barnum. Le médecin +attaché à la troupe de Barnum jouirait d'une véritable sinécure, s'il +n'avait pas à compter avec les accidents d'ordre chirurgical. + +Mais, remarquons-le, les hommes du cirque sont _sélectionnés_, ce sont +des professionnels: ils ne font pas autre chose que des tours de force; +toute leur activité, physique, intellectuelle, est concentrée sur ces +questions d'exercice musculaire. + +Ajoutons que l'exercice est savamment gradué par des gens du métier, qui +savent par expérience ce que c'est que l'entraînement; disons enfin que +les gens des cirques observent une sage hygiène; ils savent que tous les +écarts se payent, et ils sont, à tous égards, d'une sobriété exemplaire. + +Tout autres sont les conditions dans lesquelles se trouve l'homme du +monde qui fait du sport. Parfois il a une profession; c'est donc sur les +loisirs qu'elle lui laisse, et souvent sur son sommeil, qu'il prend le +temps de faire les exercices qui le passionnent; quand il n'a pas de +profession, il est rare qu'il ait la modération exemplaire signalée plus +haut, et, alors, il ne dépense pas son influx nerveux qu'en exercice +physique. + +Mais, dans tous les cas, le principal ennemi du sportsman, c'est le +_sport_, c'est-à-dire l'émulation qui existe presque fatalement entre +ceux qui s'occupent avec passion d'exercices physiques, et qui fait que +chacun d'eux veut devancer son voisin. + +Le bicycliste isolé risquerait rarement d'arriver au surmenage; ce qui +le fatigue, c'est de voyager en compagnie d'autres camarades, à cause de +l'excitation qui se communique des uns aux autres, et qui les porte tous +à donner plus qu'ils ne peuvent. L'escrime, souvent, n'aurait pas sa +raison d'être, sans le désir de l'emporter sur ses partenaires; de là le +danger spécial de cet exercice. Si l'on veut bien se rappeler qu'il +est pris, en général, dans un air confiné, qu'il exige une dépense +considérable d'influx nerveux, une tension permanente de l'esprit, un +excès de rapidité dans les mouvements, on comprendra que c'est plus un +exercice cérébral qu'un exercice musculaire, et que les gens qui croient +se reposer du travail cérébral en faisant de l'escrime sont bien vite +détrompés. Le sage est celui qui, désirant se reposer du travail +cérébral par l'exercice, s'attache aux exercices qui ne demandent pas +d'attention, aux exercices automatiques dans lesquels la moelle seule +intervient; marcher, ou mieux encore courir suivant les bons principes, +scier du bois, tourner une roue de pompe, labourer, ramer, etc. + +L'automobilisme «tient le record» parmi les exercices qui épuisent le +système nerveux; nous ne parlons pas, bien entendu, des hommes qui se +servent de l'automobile comme d'un moyen de locomotion, mais de ceux qui +en font un moyen de distraction. Quelques-uns arrivent à une mentalité +toute spéciale, à un état de folie qui n'a pas encore reçu de nom, et +qu'on pourrait appeler la folie de la vitesse: quand ils sont sur leur +machine, ils ne voient que le ruban de route qui se déroule devant +eux, le reste de la terre a cessé d'exister. Ils ne voient point, ils +n'entendent point: ce sont des mangeurs de kilomètres, ce ne sont +plus des hommes. Et, chose curieuse, l'automobiliste n'a pas besoin +d'émulation, il se suggestionne lui-même, et devient le propre artisan +de son délire. + +Mais les dangers des sports deviennent encore plus considérables quand +ils sont pratiqués par des organismes en voie de formation, par des +jeunes gens, par des écoliers. Or, il y a quelques années, avait soufflé +un vent, venu d'Angleterre, qui avait véritablement tourné la tête à +certains hommes s'occupant des problèmes de pédagogie,--ou plutôt qui +avait affolé l'opinion publique, et les pédagogues subissaient le +courant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne parlait plus, dans les +établissements scolaires, que de sports et de gymnastique. La culture +intellectuelle paraissait devoir être mise au second plan. Mais on +n'a pas tardé à voir qu'il y avait abus. Les excellents travaux du Dr +Lagrange et du Dr Legendre, l'intervention des médecins dans la _Ligue +des Pères de Famille_, ont mis un frein à cet engouement, qu'on ne +rencontre plus que dans quelques institutions où l'on s'obstine à imiter +l'éducation anglaise, sans se rappeler que nos petits Français ne +sont pas des Anglo-Saxons. Je me demande d'ailleurs si les petits +Anglo-Saxons eux-mêmes de l'âge de douze et treize ans se trouveraient +bien de faire des courses de 4 et 5 kilomètres au pas gymnastique, sans +progression et sans entraînement préalable, comme je sais qu'on en +impose aux enfants dans les institutions dont je parle. + +III. _Déviations de l'hygiène sexuelle_.--Tous les pédagogues et tous +les pères de famille soucieux de l'avenir de leurs enfants sont, à juste +titre, préoccupés de l'important problème de l'éducation sexuelle; mais +tous sont loin de le résoudre dans le même sens. Les uns estiment qu'il +ne faut rien dire aux enfants, ni même aux jeunes gens; les autres, +qu'il faut au contraire aborder le redoutable problème en face, et le +plus tôt possible. La vérité, comme en bien d'autres circonstances, se +trouve entre ces deux extrêmes. + +Il est bien certain qu'il faut que, à un moment donné, le jeune homme +soit averti des dangers qu'il court en s'abandonnant à des aberrations +de l'instinct génésique, ou encore à l'usage prématuré des fonctions +sexuelles, et qu'il faut aussi qu'il connaisse de bonne heure le péril +vénérien. Mais quels moyens employer pour l'instruire? Est-ce au père de +famille que revient ce rôle éducateur? Oui, s'il a suffisamment gagné +la confiance de ses enfants, et s'il se sent capable de cette mission +délicate; dans d'autres cas, c'est au médecin de la famille que doit +être dévolu ce soin; et, dans les pensions, lycées, institutions, c'est +encore au médecin de la maison, et, dans une certaine mesure, à ceux des +professeurs qui vivent le plus avec les élèves. + +Convient-il de donner à ceux-ci un enseignement collectif? La tentative +a été faite, récemment, dans plusieurs lycées de Paris. Il faut avouer +qu'elle est ardue, mais les bons résultats ont dépassé toute attente. +Cependant je suis avec M. l'abbé Fonsagrives partisan plutôt de +l'enseignement individuel, compris dans un sens libéral, sous forme de +causerie du professeur avec un petit nombre d'élèves. + +Jusqu'au moment où il est raisonnable d'aborder devant les enfants ces +délicats problèmes, le rôle de l'éducateur doit se borner à exercer +autour d'eux une surveillance assidue, et à retarder le plus possible +l'éclosion de l'instinct sexuel. Pour ce faire, il faut imposer +à l'enfant de la fatigue physique, la pousser au maximum de la +_tolérance_, dussent les études en souffrir momentanément. C'est de la +bonne économie, sans cependant qu'on doive verser dans cet abus des +sports que nous avons dénoncé plus haut. Ici se retrouve, comme dans +tous les problèmes de l'hygiène, cette question de dosage, de mesure, +qui comporte un nombre indéfini de solutions, d'après la variété des cas +individuels. + +Les dangers que court l'enfant en s'abandonnant à des aberrations de +l'instinct sexuel sont moins grands que ne l'a dit Tissot, mais ils sont +néanmoins considérables, et le capital nerveux de l'enfant est vite +entamé par les habitudes vicieuses. De là ces formes vagues de +neurasthénie avec difficulté pour le travail, timidité maladive, +manque de confiance en soi, céphalée, traits tirés, yeux cernés, +amaigrissement, amoindrissement de la valeur du sujet. Un médecin +éclairé ne s'y trompe pas. Il doit alors trouver moyen de prendre +l'enfant à part, à la fin de la consultation, et lui dire à +brûle-pourpoint, en le regardant fixement: «Mon ami, je sais la cause de +votre mal!» Il faut ensuite provoquer quelques aveux _discrets_, et la +consultation doit se terminer par une promesse formelle de l'enfant +de se corriger. La psychothérapie, en ce cas, vaut mieux que les +médications pharmaceutiques les plus savantes: elle manque bien rarement +son effet et elle peut être grandement aidée, dans certains cas, par la +psychothérapie hypnotique, dont nous parlerons plus loin. + +Quant au danger que fait courir la prématuration des fonctions +sexuelles, c'est chose certaine que tout usage de ces fonctions devient +un abus, tant que l'organisme n'a pas atteint son complet développement. +L'être humain ne devrait aborder l'acte destiné à perpétuer la vie qu'à +partir du moment où il est, lui-même, en pleine possession de toute +sa vigueur physique. Jusqu'à ce moment, la continence n'est pas +préjudiciable. La question a été étudiée à fond, et résolue dans le même +sens par les moralistes et par les hygiénistes. La continence n'est +presque pas pénible, elle ne le devient que si des excitations +factices ont éveillé de trop bonne heure l'instinct sexuel. Elle est +recommandable au point de vue moral; elle entretient, chez le jeune +homme, ce sentiment qu'on ne saurait trop développer, «le respect de la +femme»; et, à vrai dire, c'est elle seule qui le met sûrement à l'abri +des contaminations vénériennes. + +Le grand public commence à connaître le péril vénérien, et, surtout, à +oser en parler. On ne saurait croire combien l'ingénieuse trouvaille de +M. Brieux, qui a désigné sous le nom d'_avarie_ la plus redoutable des +«maladies» vénériennes, la syphilis, a fait faire de progrès à l'opinion +publique. Le mot, d'ailleurs, méritait de faire fortune; et nous +aimerions aussi voir employer le terme de «petite avarie» pour désigner +la blennorragie, dont les méfaits sont plus considérables que ne le +croit le public, et même que ne le croient beaucoup de médecins. + +Ce que le public ignore encore, c'est l'âge auquel les jeunes gens sont +le plus souvent contaminés. Ainsi que l'a démontré le Dr Ed Fournier, +c'est beaucoup plus tôt qu'on ne se le figure généralement; et +non seulement à Paris, mais partout, ainsi que le démontrent les +statistiques de _toutes_ les armées, qui enregistrent beaucoup plus de +«maladies» vénériennes à la première année de service qu'aux années +ultérieures, parce que, parmi les malades enregistrés à la première +année, figurent tous ceux qui étaient contaminés avant leur entrée au +régiment. + +Nous ne saurions trop recommander à ce sujet la lecture et la méditation +de l'excellente brochure du professeur A. Fournier: _Pour nos fils quand +ils auront dix-huit ans_. En quelques pages s'y trouvent nettement +indiquées, et sans aucune exagération, la gravité du péril vénérien, la +conduite à tenir pour l'atténuer quand on est atteint, et pour l'éviter. +Cette brochure est bonne à lire, elle est nécessaire et suffisante aux +conférenciers qui veulent répandre la vérité. + +Nous n'avons pas à insister ici sur les méfaits de la syphilis. C'est +toujours une «maladie» grave, quelquefois elle est très grave, et cela +dès les premiers mois qui suivent son apparition. Elle se traduit alors +par les plus importants symptômes de la déchéance organique, céphalée +violente, anémie aiguë, perte des forces, albuminurie, etc.; inutile de +dire que, dans ce cas, elle fait subir au capital biologique un déchet +énorme. Heureusement le traitement mercuriel intensif est là pour +réparer, dans une certaine mesure, le désastre. + +D'autres fois, la syphilis amène chez le malade de telles préoccupations +morales qu'elle devient un danger imminent. L'angoisse peut même +conduire au suicide. Il faut que le médecin et le père de famille +connaissent cette syphilophobie, pour rasséréner la victime, dans +la mesure nécessaire. Mais dans tous les cas la syphilis, cause +d'amoindrissement énorme de la valeur du sujet, devra être traitée +énergiquement, dès le début et pendant un temps prolongé,--au moins +quatre ans,--par des traitements successifs. + +Chez la jeune fille, la syphilis est également à redouter. Nombre de +jeunes filles de la classe ouvrière connaissent tout ce qui est relatif +aux questions vénériennes; elles n'en ignorent que le danger. C'est à +leur usage que j'ai écrit naguère une petite brochure intitulée: _Pour +nos filles_. Les services qu'elle est appelée à rendre ne sont pas +comparables à ceux que rendra sa soeur aînée, l'excellente brochure du +professeur Fournier; et si je la mentionne, ce n'est certes point par +une enfantine vanité d'auteur: c'est que, de divers côtés, on m'a +affirmé qu'il était bon de la faire connaître. + + +III--CAUSES MORBIGÈNES COMMUNES AUX DEUX SEXES.--«MALADIES» +ACCIDENTELLES + + +C'est à dessein que nous plaçons ces observations à la suite de l'étude +consacrée aux jeunes garçons, car les jeunes filles, entourées de +soins à l'âge qui nous occupe, ont relativement peu de «maladies» +accidentelles. Chez le jeune homme, au contraire, plus ou moins mal +surveillé, plus ou moins surmené par un travail cérébral auquel son +cerveau n'est pas encore complètement adapté, ou par le travail +musculaire, pour lequel ses muscles, encore en état de développement, ne +sont pas suffisamment préparés, la flore microbienne trouve un excellent +terrain de culture. Nous ne pouvons pas passer en revue la pathologie de +cet âge; faisons seulement remarquer que la «maladie» accidentelle ou +bien tue l'individu, ou bien laisse un reliquat définitif sur un organe +quelconque (endocardite du rhumatisme, etc.): mais il est très rare que, +à cette période de la vie, elle amène l'amoindrissement prolongé ou +définitif de la valeur du sujet. En d'autres termes, souvent, chez les +jeunes gens, l'affection aiguë aboutit à une convalescence franche, sans +ébranler l'organisme; à cet âge, comme dans l'enfance, l'organisme est +doué d'une grande élasticité, et rebondit facilement. + +Exception doit être faite pour la tuberculose; c'est, par excellence, +la «maladie» de l'âge adulte. Contractée, le plus souvent, dans la +plus tendre enfance, elle sommeille jusqu'au moment où les mauvaises +conditions de milieu, la misère physiologique, le surmenage, mettent le +terrain en état de moindre résistance. De là son maximum de fréquence de +dix-huit à trente-cinq ans. + +De cette conception, qui n'est pas encore classique, mais qui commence à +pénétrer dans les esprits, grâce aux travaux du professeur Grancher, +et à ceux de M. le médecin inspecteur Kelsch, sur la tuberculose dans +l'armée, découle la véritable prophylaxie de la tuberculose. C'est en +vain que l'on dépenserait beaucoup d'argent pour fonder des sanatoria; +le sanatorium ne convient qu'aux riches. C'est peut-être un bon +instrument de cure: sûrement ce n'est pas le meilleur, et, en tout cas +«ce n'est pas le meilleur instrument de la lutte contre la tuberculose +en tant que «maladie» sociale» (Grancher). Voyez, en effet, ce qu'il +faudrait pour qu'un sanatorium populaire donnât un rendement social +appréciable! Il faudrait: 1°à l'entrée du sanatorium, un dispensaire de +dépistage pour ouvrir la porte aux seuls malades légèrement atteints; +2° pendant le séjour du malade au sanatorium, une oeuvre de secours pour +sa femme et ses enfants; 3° à la sortie du sanatorium, la double ration +de repos et la demi-ration de travail pendant un temps presque illimité! +Le Congrès de la tuberculose de 1905 a d'ailleurs sonné le glas sur les +sanatoria populaires, et les médecins de tous les pays, dans une heure +de sens commun et de clarté, ont voté la même formule: «En fait de +tuberculose, la préservation domine l'assistance.» Nous serons moins +sévères dans notre appréciation des dispensaires: ils peuvent rendre +quelques services pour l'éducation populaire; mais les véritables +oeuvres de l'avenir, on ne saurait trop le répéter, sont les oeuvres de +préservation, celles qui arrachent un enfant sain d'un milieu contaminé; +ce sont les oeuvres d'hôpitaux marins, pour les enfants atteints de +tuberculose locale et non contagieuse; ce sont les colonies de vacances, +etc. Ce sont, surtout, les diverses oeuvres sociales luttant contre +la misère: car la misère est le grand, le plus grand facteur de la +tuberculose. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +CHAPITRE I + +MATURITÉ + + + +Voici l'homme arrivé à l'âge adulte; il est en pleine possession de tous +ses moyens, son capital a été progressivement amélioré et lui rapporte +de gros intérêts; il s'agit maintenant de l'utiliser, de le faire +valoir, d'obtenir de lui son rendement maximum. + +L'ère des ménagements est passée, il faut à tout prix que l'homme +travaille et produise. On l'alimentera en conséquence: la dépense +étant considérable, il faudra que l'aliment soit réparateur. Le point +essentiel est de ne pas dépasser la dose des dépenses, d'utiliser le +capital, mais non de l'amoindrir, de chauffer la machine, sinon à blanc, +du moins à la température maxima tolérée, pour ne pas l'user trop vite, +et surtout pour ne pas la faire éclater. Il faut, en somme, que l'homme +produise; et, à s'écouter vivre avec trop de prudence, il ne ferait que +s'empêcher de mourir. Bien plus; de même qu'un capitaliste avisé, quand +il possède beaucoup de fonds disponibles, quand il a ce qu'on appelle +de la «surface», n'a pas peur, de temps à autre, de risquer une somme +raisonnable dans une affaire qui n'est pas de tout repos; de même +l'homme bien portant, à capital solide, ne doit pas craindre, à certains +moments, de se dépenser un peu plus que ne l'exigerait la sage hygiène, +à la condition que l'effort ne soit ni trop excessif, ni trop prolongé, +et qu'une période de repos succède à cette période de travail intensif. +(De là la nécessité des vacances et du repos hebdomadaire). + +Soit, dira-t-on, nous acceptons le principe, nous croyons qu'il est bon +que l'homme actif, intelligent, bien portant, donne de temps à autre +ce qu'on appelle un «coup de collier», quitte à réparer sa dépense +excessive par un repos plus ou moins prolongé, mais quel est le +critérium? à quel signe reconnaîtrez-vous que l'homme n'a pas dépassé la +mesure de ses forces, et qu'il ne court pas à la banqueroute? + +Le principe général est qu'il faut arriver aux confins de la fatigue, +mais ne jamais atteindre la fatigue douloureuse. Quand il s'agit de +travail musculaire, le critérium est relativement facile à trouver. On +est averti qu'on a dépassé la mesure de ses forces par deux symptômes +caractéristiques: la diminution d'appétit et la diminution de sommeil. + +Cette donnée pourrait même rendre de grands services aux chefs +militaires, dont l'idéal, très légitime, est de faire produire à la +machine humaine son maximum de rendement, sans épuiser cependant les +forces des soldats. Malheureusement, quelques-uns d'entre eux confondent +l'entraînement et l'épuisement; ils arrivent à avoir des troupes qui +n'ont pas de valeur réelle, tout en ayant les apparences de la force. +Ces troupes, qui se sont présentées sous le plus bel aspect à des +manoeuvres de quelques jours, seraient incapables d'entrer en campagne +et de supporter des fatigues prolongées. Si les chefs de corps avaient +eu la précaution de s'enquérir de la façon dont les soldats mangent, +ou de _voir_, après une marche prolongée, comment ils mangent, de +surveiller de temps à autre le tonneau des eaux grasses, qui recueille +tous les restes des repas, ils auraient vu que le travail excessif se +traduit par une baisse dans l'appétit. S'ils passaient, le soir, dans +les chambrées, d'une façon inopinée, ils verraient qu'à la suite de +fatigues excessives les hommes ne dorment pas bien. Et rien ne les +empêcherait, d'ailleurs, de prendre parfois l'avis de leurs médecins. + +Nous ne dissimulons pas la difficulté du problème, d'autant que, chez +l'homme qui a subi un entraînement méthodique, la sensation de _fatigue_ +disparaît; l'homme entraîné ne connaît pas la fatigue. L'épuisement, +chez lui, se traduit exclusivement par la diminution du poids, de +l'appétit et du sommeil, comme aussi, dans le milieu militaire en +particulier, par l'apparition des «maladies» dites accidentelles. + +Et si le problème est difficile tant qu'il ne s'agit que de dépenses +musculaires, il devient plus complexe encore quand il s'agit de dépenses +cérébrales. Voici un commerçant obligé de brasser de grosses affaires. +Il est réveillé, le matin, par le téléphone voisin de son lit; pendant +toute la journée, il n'a pas un quart d'heure de tranquillité; il sent +peser sur lui des responsabilités écrasantes; sa vie n'est qu'une série +d'inquiétudes. Qu'à ce surmenage incessant viennent s'ajouter des +chagrins de famille, etc., voici notre homme qui, tout d'un coup, +tombe dans la «maladie». Le moindre prétexte suffit pour amener le +déclanchement: c'est une émotion un peu violente, c'est une perte +d'argent, c'est une «maladie» infectieuse plus ou moins légère, qui +ouvre la brèche, et voilà la «maladie» installée! + +Cet homme aurait-il pu éviter le cataclysme? A-t-il eu, depuis dix ans +qu'il surmène son cerveau, un avertissement quelconque lui indiquant +qu'il dépasse les limites de son élasticité, et qu'il puise à pleines +mains dans un capital insuffisamment réparé chaque jour? Oui, le plus +souvent! C'est, par exemple, un vertige qui est apparu, à un moment +donné. Si cet homme avait tenu compte de ce qu'on pourrait appeler «un +avertissement sans frais», il aurait immédiatement diminué le travail, +ou même l'aurait suspendu pendant quelques jours. Mais il n'en a pas +tenu compte, il a pensé que _ça passerait_. D'autres fois, c'est une +sorte d'endolorissement de la tête, non pas passager, mais permanent, +qui constitue l'avertissement, avec bourdonnements de l'oreille gauche. +(Cette prédominance des bourdonnements à gauche, de la diminution de +l'acuité auditive à gauche, se rencontre à toutes les phases de la +«maladie».) D'autres fois encore, c'est une sorte de sensation +de fatigue permanente, exagérée surtout le matin, avec diminution +d'appétit, constipation, autrement dit avec les petits symptômes de +la grande «maladie». Il est tout à fait exceptionnel que le krach se +produise sans de tels phénomènes prémonitoires. Cela arrive, cependant, +et c'est chez les natures les plus admirablement douées en apparence. + +Quand le sujet est soumis à un surmenage intellectuel et musculaire à +la fois, il réalise les conditions les plus parfaites pour arriver à +l'épuisement rapide; aussi ne saurait-on protester trop énergiquement +contre le préjugé des gens du monde, qui se figurent que l'exercice +musculaire repose du travail cérébral, et que le surmené cérébral doit, +pour bien se porter, faire de l'exercice, de la bicyclette, de la marche +forcée, à ses moments disponibles. C'est là une erreur énorme dont +la pédagogie commence à faire justice. Certes il est des hommes, +admirablement doués, qui peuvent supporter une dépense considérable à +la fois au point de vue musculaire et au point de vue cérébral: mais ce +qu'il faut bien se rappeler, c'est que, dès que surviennent les premiers +symptômes du surmenage, on doit aussitôt réduire la dépense totale, et +la dépense musculaire en particulier; à ce prix seulement on aura chance +d'échapper aux griffes, toujours prêtes à s'abattre sur nous, de la +«maladie». + + + +CHAPITRE II + +CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA «MALADIE» + + + +Plusieurs fois déjà, dans le cours de ce travail, j'ai eu l'occasion de +parler de la «maladie», sans préciser le sens exact que je donnais +à ce mot. Mais le moment est venu de tenter, sinon une définition +scientifique de la «maladie»,--définition aussi impossible que celles, +par exemple, de la richesse, de la vertu, ou de la beauté,--tout au +moins une explication sommaire de ce qu'est, à mes yeux, cette chose +indéfinissable; des principaux caractères qui lui sont propres; et des +traits qui la distinguent de ces manifestations pathologiques bien +déterminées que l'on appelle communément les «maladies», et que +j'appellerais volontiers des «accidents», par opposition à la nature +plus générale, plus profonde, et infiniment plus complexe, de la +«maladie». + +Voici quatre personnes qui, dans une même après-midi, se présentent à ma +consultation. Ce sont quatre malades: il ne faut pas être grand clerc +pour l'affirmer _a priori_. Mais voyons ce que nous enseignera l'étude +détaillée, et surtout réfléchie, de chacune de ces quatre personnes, qui +paraissent se ressembler aussi peu que possible, et n'avoir l'une avec +l'autre absolument rien de commun. L'une est grande et forte, l'autre +petite et malingre; l'une est obèse, l'autre d'une maigreur inquiétante. +Les souffrances que chacune accuse sonttout à fait différentes, de +l'une à l'autre; les causes qui ont paru engendrer ces souffrances +semblent opposées: chez l'une l'excès de fatigue, chez une autre +l'excès d'oisiveté, etc. + +Essayons à présent d'approfondir un peu notre investigation. Ah! ce +n'est pas un mince travail que d'étudier un malade, de fouiller son +hérédité, de le suivre depuis le jour de sa naissance, voire même de sa +conception, de noter tous les incidents pathologiques de son enfance, de +sa jeunesse, de son adolescence, d'apprécier son degré de santé pendant +les périodes qui ont séparé ces divers incidents, de se reconnaître au +milieu du luxe de détails avec lequel il décrit ses misères, en un mot +de reconstituer à la fois le bilan complet de son état présent et le +tableau du chemin qu'il a suivi pour y parvenir. Mais cette étude +méticuleuse est nécessaire; sans elle, pas de diagnostic possible, pas +de traitement rationnel; d'elle seule pourra résulter la connaissance +véritable du malade, c'est-à-dire l'appréciation de ce qu'il vaut, du +point précis où il en est dans son évolution. Et j'ajoute que ce n'est +que lorsqu'on a étudié ainsi des centaines et des centaines de malades +que l'on commence à avoir une idée nette de ce que c'est que la +«maladie». + +Voici donc une première malade, que je connais depuis cinq ans. C'est +une femme de trente-deux ans, dont on devine dès le premier abord la +vivacité d'intelligence, et avec laquelle le médecin comprend tout de +suite,--à sa grande satisfaction,--qu'il va pouvoir causer utilement. + +L'enquête m'apprend qu'elle a eu un capital initial excellent: un +grand-père paternel mort à soixante-quinze ans, asthmatique, la +grand'mère paternelle morte à quatre-vingt-quatre ans. Du côté de +l'hérédité maternelle, il n'y a pas non plus de tares transmissibles: +le grand-père mort à soixante-quinze ans, la grand'mère vivant encore à +quatre-vingt-deux ans. Il est vrai que l'hérédité directe est peut-être +un peu moins parfaite. Le père de Mme X... est mort à cinquante-deux +ans, d'une affection cérébrale, après avoir toujours été très nerveux. +La mère, d'autre part, un peu délicate, continue à se bien porter, à la +condition de s'écouter vivre. + +Ce capital initial a été bien géré pendant les premières années de la +vie. Nourrie au sein, Mme X... a pu supporter sans dommage appréciable +divers assauts, tels que la coqueluche, la rougeole, la varicelle. +A huit ans, cependant, s'est produit un épisode plus important: une +jaunisse, qui a duré un mois, et qui semble indiquer que le système +digestif était, chez cette malade, le point faible. Un médecin avisé, +qui l'aurait suivie de près depuis lors, n'aurait pas manqué de +remarquer qu'elle était, si l'on peut dire, une candidate à la +dyspepsie. + +Toutefois, jusqu'à l'âge de vingt-six ans, Mme X... n'eut aucun +phénomène grave, d'origine stomacale ou intestinale: mais elle avait +de petits symptômes, un manque d'appétit entremêlé de fringales, de la +constipation, etc... Et, malheureusement pour elle, ces petits symptômes +ont passé inaperçus. L'enfant a été soumise, dans un couvent, à +l'alimentation des autres pensionnaires; elle a mangé vite, par +conséquent mangé mal; bref, rien n'a été fait pour mettre en bon +état son système nerveux abdominal, qui, sans protestations graves, +fonctionnait déjà d'une façon défectueuse. + +De onze à vingt-six ans, c'était le système nerveux cérébral qui, seul, +paraissait défectueux. Dès l'âge de onze ans, elle avait des tristesses +vagues, des idées de mort, qui ne firent que s'accentuer. + +A dix-sept ans surtout, son entourage remarquait cet état de mélancolie. +D'un caractère inégal, la jeune fille ne travaillait qu'à sa guise, +acceptant péniblement toute discipline. + +A dix-huit ans, la mort de son père lui causa un violent chagrin; et cet +assaut ébranla si fortement son système nerveux que, six semaines après, +sans cause connue, sans refroidissement préalable, elle dut garder +le lit pendant un mois, pour une «maladie» qualifiée «rhumatisme +mono-articulaire», mais avec prédominance de symptômes nerveux graves +(angoisses cardiaques, insomnies). Elle ne se remit vraiment de cette +crise qu'un an après, lorsque des projets de mariage opérèrent en elle +une sorte de dérivation. + +Mariée à dix-neuf ans, elle ne tarda pas à retomber dans le même état +nerveux, auquel se joignirent des phénomènes névralgiques (névralgie +lombo-abdominale gauche), apparaissant subitement, et l'immobilisant +pendant quelques heures. Puis vinrent des crises de nerfs, le plus +souvent nocturnes, avec angoisses précordiales terribles, peur de toutes +les «maladies», etc... + +C'est dans ces conditions qu'elle devint enceinte; et, pendant la +grossesse, elle se porta admirablement. Mais, aussitôt après sa +délivrance, l'estomac, qui n'avait jusqu'alors traduit son malaise que +par des phénomènes insignifiants, entra définitivement en scène: perte +absolue d'appétit, crampes, gastralgie. Puis, l'année suivante, ce fut +le tour de l'intestin: diarrhées fréquentes, incoercibles, bientôt +apparition de selles noires, survenant trois à quatre fois par jour avec +fortes coliques, et qui durèrent quatre mois. A la fin de cette période, +l'état général était des plus mauvais, et la vie semblait vraiment +compromise. + +Heureusement une année passée dans l'isolement, et suivie d'une cure +dans un sanatorium de Suisse, enraya relativement le mal. Lorsque je vis +la malade pour la première fois, un an après son retour de Suisse, voici +les principales constatations que je pus faire: + +Céphalée permanente,--picotement des yeux,--sciatique gauche +survenant au moment des règles,--inquiétudes vagues,--peur de mourir +subitement,--trois heures à peine de sommeil dans les meilleures nuits. +L'estomac et l'intestin laissaient également à désirer: appétit nul, +alternatives de diarrhée et de constipation. + +L'examen des organes me démontra qu'il n'y avait rien à la poitrine, +mais qu'au coeur existait un souffle, au premier temps, à la base, +perceptible seulement dans la position horizontale; ventre plat, peu +élastique, sonorité basse et égale. La malade, qui pesait 50 kilogrammes +à dix-huit ans, n'en pesait plus que 46. + +Voilà donc une jeune femme qui a toutes les apparences extérieures d'une +personne très souffrante, et dont la vie est empoisonnée par une série +ininterrompue de misères variées. Et cependant l'histoire même de ces +misères prouve qu'il n'y a point chez elle d'organe particulièrement +atteint, et que le capital biologique est, au fond, moins mauvais qu'il +ne paraît l'être. Mon premier soin fut de la rassurer, notamment sur +l'état de son coeur, sur lequel un confrère un peu imprudent l'avait +fort inquiétée. Je m'efforçai ensuite de lui refaire un estomac, par +un régime sévère, puis de plus en plus large. Je dirigeai son hygiène +musculaire, intellectuelle et morale. Et ainsi, après deux ans où je +m'étais borné, en somme, à faciliter le retour à l'équilibre du système +nerveux, Mme X... se vit délivrée de la plupart de ses maux, et ramenée +enfin à une vie des plus supportables. + +Qu'avait-elle donc au juste? me demandera-t-on Elle avait, sous une +forme spéciale, ou plutôt sous plusieurs formes, ce que j'appelle la +«maladie». Sous toutes ces misères, c'était le système nerveux qui, chez +elle, fléchissait. Tout son système nerveux était malade, et chacun de +ses centres, tour à tour, avait accusé le contre-coup de la dépréciation +de l'ensemble. Au moment où j'ai vu la malade, le centre le plus atteint +était celui qui préside aux fonctions digestives; mais, si je m'étais +limité à ne soigner que celui-là, toute ma peine aurait risqué d'être +perdue. Il fallait, derrière les symptômes locaux, atteindre le trouble +général; il fallait dépasser les incidents pour parer à la «maladie». + +Voici maintenant une autre malade, Mlle T..., chez qui les +manifestations morbides n'ont certainement rien de commun avec celles +que je viens de signaler chez Mme X... C'est une jeune fille qui, +lorsque je l'ai vue d'abord, en janvier 1901, avait progressivement +maigri, en six mois, de 50 à 41 kilogrammes, sans autre cause +connaissable que certaines influences morales. Elle ne se plaignait de +rien, ne se sentait pas malade; et cependant elle l'était, puisqu'elle +maigrissait sans cesse, puisqu'elle avait le teint terreux et la peau +rugueuse, puisque ses règles étaient supprimées depuis un an. Pas de +lésions organiques, pas d'albumine, ni de sucre: mais toute l'apparence +d'une grande malade. + +Pourtant, après un examen plus approfondi, j'augurai bien de l'avenir, +parce que le capital initial était assez bon, parce que Mlle T... +n'avait pas eu de graves assauts dans son enfance, enfin parce qu'elle +était jeune, et malade depuis peu de temps. Et le fait est qu'un +traitement très simple, mais bien suivi (quinze heures de lit par jour, +puis douze heures, 5 repas par jour, d'abord sans viande, puis avec un +plat de viande à midi, et 30 injections de cacodylate de magnésie), +amena un résultat extraordinaire: réapparition des règles, augmentation +du poids, disparition de la rugosité cutanée, relèvement de l'appétit, +etc. + +C'est que cette malade, qui ne présentait aucun trouble nerveux, n'en +était pas moins une «nerveuse». Toutes ses misères ne venaient, comme +chez Mme X..., que d'un ébranlement du système nerveux; quand ce système +se trouva modifié, par le repos, le régime et la psychothérapie, la +malade guérit. + +Elle revint alors dans son pays; six mois après, elle allait très bien, +mangeant de tout, pesant 58 kilogrammes. Mais voici que, dix-huit mois +plus tard, elle perd sa mère. De nouveau le chagrin la mine sourdement; +elle redevient «malade», maigrit jusqu'à 37 kilogrammes, toujours sans +accuser la moindre douleur, et sans ressentir aucune souffrance. Un +jour, le 25 décembre 1903, elle est tellement épuisée qu'elle a une +syncope grave, et que son entourage est convaincu qu'elle va mourir. +J'avoue que moi-même, quand je la vis alors avec le Dr C..., je fus +épouvanté, malgré la bonne opinion que j'avais de sa valeur biologique. +C'était littéralement un squelette (34 kil.), elle n'avait plus qu'un +souffle de vie. + +Eh bien! elle se ressaisit encore. Que dis-je? En juin 1904, elle fit +une pleuro-pneumonie. Deux mois après, dès qu'elle fut transportable, +elle voulut venir à Paris, et se soumit, pendant trois mois, aux +injections d'huile créosotée. En octobre 1904, elle avait définitivement +retrouvé sa santé. + +Comment douter que toutes les souffrances de cette jeune fille aient été +surtout d'origine nerveuse? Et cependant voilà un cas où la perturbation +du système nerveux central s'est traduite par des phénomènes qui +n'avaient rien de ce que les neurologistes constatent d'ordinaire. Et +c'est bien le système nerveux cérébral qui était en cause, chez cette +malade: car ses deux grandes crises morbides n'ont absolument pas +eu d'autre cause que le chagrin. Mlle T... était une névrosée sans +manifestations nerveuses. Tout à fait comme Mme X..., malgré la +dissemblance des symptômes, c'était une «malade», c'est-à-dire une +personne dont le capital nerveux s'était trouvé entamé. + +Dans l'exemple suivant, la «maladie» s'est traduite par des phénomènes +cardiaques. Chaque fois qu'il y a eu chez le malade une défaillance du +système nerveux, c'est le coeur qui a cessé de fonctionner normalement, +à tel point que tous les médecins qui ne connaissaient pas M. Z... le +traitaient infailliblement par la digitale et la caféine. + +En réalité, M. Z... n'est ni un cardiaque, ni même un faux cardiaque: +c'est simplement un «malade» chez qui le système nerveux qui préside aux +mouvements du coeur est plus spécialement impressionnable. + +Depuis l'âge de vingt et un ans, à la suite d'un rhumatisme (sans +endocardite), chaque fois qu'il y a eu un assaut quelconque dans la +santé du malade, le coeur a aussitôt protesté. En 1886, à la suite d'une +bronchite grippale, je constatai, pour la première fois, de l'arythmie, +et un souffle au 2e temps, à la base du coeur. Depuis lors, ce +souffle persiste, mais avec une telle inégalité que, parfois, il est +imperceptible, tandis que, d'autres fois, il est d'une netteté extrême: +si bien que plusieurs médecins ont affirmé une lésion de la valvule de +l'aorte. + +Or, je le répète, il n'y a pas de lésions: M. Z. n'a jamais de pouls +bondissant, et de nombreux tracés de pouls, pris par le Dr Lagrange, +démontrent qu'il n'y a pas d'insuffisance aortique. Quand M. Z... va +bien, son coeur va bien: quand il va mal, quand il se surmène, ou +éprouve une émotion vive, son coeur se fâche, et traduit son malaise par +les manifestations les plus variées: syncopes, arythmie, fausses angines +de poitrine. + +M. Z... est un de ces hommes qui sont faits pour le travail intensif: +chez lui, quelle que soit l'énormité du travail, il n'y a jamais +de surmenage cérébral; mais c'est un _sensitif_, que le surmenage +émotionnel guette à tout instant. En 1898, à la suite d'émotions +vives, tout son système nerveux entre en révolte: le système digestif +(dyspepsie, constipation, etc.), le système nerveux central (insomnie +absolue, tristesse, pâleur insolite, épuisement des forces). En même +temps la glycosurie fait son apparition (10 grammes de sucre par litre). +Enfin les troubles du coeur atteignent une intensité extrême et défient +tous les traitements classiques (digitale, spartéine, bromures, etc.). + +Désirant me voir avant de mourir, le malade me fit appeler le 28 avril +1898, et me raconta les soucis qui l'avaient accablé. Ces soucis +étaient, sans aucun doute, l'unique cause de la «maladie»: une +psychothérapie prolongée, et accompagnée d'un régime alimentaire très +modéré, réussit parfaitement à remettre le malade sur pied. Les deux +années qui suivirent furent même excellentes. + +En 1901, une petite grippe suffit pour ramener le trouble cardiaque, +avec même, cette fois, un pouls bi-géminé. Mais une saison à Vichy, sous +la direction du Dr Lagrange, produit un très bon résultat. En 1903, ni +le Dr Lagrange, ni moi, ne percevons plus le souffle coutumier. + +Mais voici qu'en 1904, à la suite d'une nouvelle émotion, reparaissent +l'arythmie, le souffle, la glycosurie: de nouveau, une saison à Vichy +supprime tout cela. + +En avril 1905, enfin, à la suite de nouvelles contrariétés, +l'ébranlement du système nerveux se traduit par un lumbago, mais surtout +par une anesthésie de la main et de la joue droites, qui effraie +beaucoup le malade. Je le rassure encore, je le renvoie à Vichy, d'où il +revient en parfait état, toujours jeune, malgré ses cinquante-deux ans, +toujours avec une activité dévorante. + +C'est que ce prétendu cardiaque, comme les deux malades précédents, est +simplement un «malade», avec cette particularité que c'est sur le +coeur que se portent de préférence, chez lui, les plus importantes +manifestations de la «maladie». + +Dans les trois observations que je viens de citer, c'était tel ou tel +département du système nerveux qui manifestait plus spécialement les +souffrances de l'être entier, et les périodes de malaise étaient +séparées par des périodes de santé, tout au moins relative. Voici +maintenant un cas où tous les éléments du système nerveux sont tellement +excités que la «maladie» revêt les formes les plus diverses, et sans +qu'il y ait eu, pour ainsi dire, un seul jour de rémission, depuis +l'époque où le système nerveux a été ébranlé,--c'est-à-dire depuis l'âge +de huit ans,--jusqu'à l'âge de la cessation des règles. La malade dont +je vais parler a été vraiment, pendant plus de trente ans, un parfait +musée pathologique. Mais, malgré mille misères qui se succédaient chez +elle comme les figures d'un kaléidoscope, je n'ai jamais désespéré de sa +survie, ni de sa guérison, à cause même de la mobilité et de la variété +des manifestations morbides, étant donné, d'autre part, l'intégrité des +organes. + +La «maladie» de cette personne a commencé à huit ans, à la suite d'une +fièvre typhoïde grave. Pendant cinq ans, elle ne s'est traduite que par +des migraines très intenses et très fréquentes; mais dès l'apparition +des règles, aux migraines se sont jointes des douleurs d'estomac et de +la constipation. Vers l'âge de trente ans, le système nerveux cérébral a +manifesté son trouble par des vertiges, bourdonnements d'oreilles, etc. +Deux ans après, c'est le tour de la moelle: douleurs rhumatismales +et névralgies erratiques. Vers l'âge de trente-trois ans, le système +nerveux cardiaque donne sa note dans le concert: syncopes qui durent de +dix minutes à une demi-heure, avec perte complète de connaissance. + +En octobre 1889, une crise gastralgique survient, qui se prolonge +pendant trois jours consécutifs. L'année suivante, c'est une douleur +intercostale gauche qui immobilise la malade pendant plusieurs jours; +mais, par contre, la tête est redevenue parfaitement libre, les +vertiges, la céphalée, ont disparu. En 1893, apparaît une dermalgie qui +occupe les deux bras. Puis voici que la fièvre survient: la malade a +jusqu'à 40°, sans cause connue, à l'époque de ses règles. En 1895, se +produit un état de péritonisme,--avec douleurs très vives dans l'estomac +et le foie, urines acajou chargées d'urobiline,--qui semble mettre la +vie en danger. Mais la malade sort de cette épreuve; et, pendant les +dix mois qui suivent, elle maigrit, très heureusement, de 93 à 87 +kilogrammes. + +L'année suivante fut très bonne. Le sommeil revint, l'estomac rentra +dans l'ordre, la malade put croire que ses misères allaient prendre fin. +Mais voici que, en 1897, à la suite d'un coup de froid l'intestin à son +tour se met de la partie: fausses membranes dans les selles, coliques, +diarrhée et faux besoins d'exonération extrêmement pénibles. L'appendice +même paraît touché: il y a une douleur très nette au point de Mac +Burney. Un autre jour, en 1899, le foie se trouble: urines foncées, +selles décolorées, fièvre; mais la menace ne persiste que quatre jours. +En 1900, ulcère de l'estomac, vomissements noirs. La même année, je note +une sorte d'inhibition du fonctionnement de la jambe droite, qui, à un +moment donné, deux ou trois fois par mois, refuse tout service, au point +que la malade tombe brusquement. Enfin, cette même année, se déclare un +oedème des jambes, disparaissant après la marche;--c'est là un phénomène +que j'ai souvent observé chez les «malades» dits _arthritiques_. + +Cet état lamentable s'est prolongé jusqu'en 1904; la malade était, +suivant son expression, un «faisceau de douleurs», mais elle avait un +excellent moral, et restait sûre qu'un jour ou l'autre elle reviendrait +à la santé. Or, le fait est que, depuis la fin de 1904, en même temps +que disparaissaient ses règles, l'état général s'améliorait d'une façon +surprenante. Aujourd'hui Mlle X..., absolument guérie, définitivement +délivrée de toutes ses misères, promène joyeusement ses 105 kilogrammes +et se déclare enchantée de vivre. + +C'est que, même dans ses épreuves les plus douloureuses, même quand elle +présentait les symptômes les plus inquiétants, cette personne n'était ni +une hépatique, ni une médullaire, ni une cérébrale, ni une gastrique, ni +une cardiaque, mais simplement une «malade» à manifestations cérébrales, +médullaires, gastriques, intestinales, etc. Pendant les longues années +où je lui ai donné des soins, toute ma thérapeutique n'a consisté qu'à +essayer de dynamiser son système nerveux, et de le dynamiser tout +entier, sans presque chercher à atteindre, en particulier, tel ou tel de +ses centres qui semblait, provisoirement, le plus ébranlé. J'ai eu le +bonheur de deviner que cette personne avait les apparences de trop de +«maladies» pour en avoir la réalité; et, de fait, quand son système +nerveux a retrouvé l'équilibre, la guérison de la véritable «maladie» +a aussitôt amené la guérison de toutes les pseudo-affections qui n'en +étaient que le contre-coup. + +Le trouble du système nerveux central peut encore se traduire par +les symptômes qui caractérisent, de la façon la plus formelle, des +«maladies» organiques. J'ai parlé déjà, plus haut, de ce malade qui +avait toutes les apparences d'une lésion du coeur, sans avoir le coeur +lésé. On sait que, par ailleurs, ce qu'on appelle l'hystérie simule +les «maladies» organiques les plus variées. Les hystériques peuvent +présenter les symptômes de la méningite, de la grossesse, voire même des +«maladies» les plus graves de la moelle épinière. Ainsi j'ai vu un jeune +soldat qui offrait tous les signes de la sclérose en plaques. Après +trois mois d'examen, on a fini par le réformer; or, ce n'était qu'un +hystérique. Non pas que ce jeune homme ait été un simulateur: car on ne +simule pas les symptômes de la sclérose en plaques! + +Et quand je dis que ce n'était qu'un hystérique, j'exprime mal ma +pensée. En réalité, c'était un «malade». Je l'ai suivi pendant +longtemps, après son départ du régiment. Une fois réformé, il n'eut plus +le moindre phénomène médullaire; mais il eut de la dyspepsie, et j'ai +su que, dans son enfance, il avait eu d'autres manifestations de ce que +j'appelle la «maladie». Ce n'est qu'à une phase déterminée de sa vie, +quand il s'est agi pour lui de faire son service militaire, que la +«maladie» s'est traduite, pendant quelques mois, par ces troubles de +l'axe cérébro-spinal qu'on est convenu d'appeler hystérie. + +Je pourrais multiplier les exemples: mais ceux que j'ai cités suffiront, +je crois, à donner une idée de ce que j'entends, à proprement parler, +par la «maladie». D'une façon générale, je veux dire que la «maladie» +embrasse tout le domaine pathologique qui n'appartient pas à ce qu'on +pourrait appeler les «accidents»--accidents qui vont depuis les +fractures et les intoxications jusqu'à des lésions d'organes (cancer, +hémorragies cérébrales, etc.), en passant par toute la série des +affections à microbes, connus et inconnus.--Au-dessous de ces +«accidents» s'étend une série indéfinie de troubles pouvant revêtir +toutes les formes et donner même l'illusion de toutes les «maladies» +organiques, mais qui, en réalité, ne sont tous que d'origine nerveuse +(en donnant à ce mot toute l'extension qu'il comporte), ainsi que cela +apparaît clairement pour peu que l'on considère leurs causes, leur +marche et leur terminaison. Dans la «maladie» rentrent donc toutes les +névroses; la folie quand elle n'est pas produite par des lésions du +cerveau, l'hystérie, l'épilepsie dite idiopathique, la neurasthénie, les +algies, tous les troubles fonctionnels des divers organes, _tant que ces +troubles fonctionnels n'ont pas amené de lésion des organes_. + +Les médecins voient quotidiennement la «maladie» sous une de ses formes +préférées. C'est la forme gastrique, qu'on désigne vulgairement sous le +nom d' «embarras gastrique», synonyme d'embarras de diagnostic. Dans +cette affection, il ne faut pas croire que le système nerveux soit +indemne; les malades éprouvent de la céphalée, des vertiges, souvent +des bourdonnements d'oreille, un état de fatigue générale du système +musculaire, de l'insomnie, de la difficulté pour lire, pour supporter +une conversation; ils ne souhaitent que le repos et la tranquillité. Si +on les leur accordait, si une médication perturbatrice n'intervenait +pas, si on graduait sagement leur alimentation, il ne surviendrait, +en général, aucune complication; et après quinze jours, un mois, ils +reviendraient peu à peu à la santé[6]. + +[Note 6: La guérison, souvent, s'annonce chez eux par une crise +urinaire. Les urines, qui avaient été très uraliques, quelquefois même +urobilinuriques, et rares, deviennent, d'un jour à l'autre, claires et +abondantes. En même temps la température tombe, pendant deux ou trois +jours, au-dessous de la normale, le sommeil reparaît, l'appétit +également, et tout rentre dans l'ordre.] + +Dans d'autres cas, la «maladie» évolue sur le mode chronique; et c'est +pendant des mois et des années que l'on voit tout le système organique +compromis dans son fonctionnement. Le système nerveux, l'estomac, +l'intestin, laissent à désirer d'une façon à peu près égale. C'est chez +ces grands malades qu'on est en droit de se demander si c'est le cerveau +qui tient sous sa dépendance les troubles nerveux de l'estomac ou de +l'intestin, ou si c'est l'inverse. Selon qu'on adopte telle ou telle +manière de voir, on adopte telle ou telle thérapeutique exclusive: on +s'acharne à remédier aux troubles du système nerveux, en négligeant les +troubles digestifs, ou inversement. Dans les deux cas on a tort. Pour +faire de la bonne thérapeutique, il faut _à la fois_ soigner le cerveau, +l'estomac, l'intestin, la moelle, le malade entier, en un mot, tout en +recherchant, si possible, quel est le système le plus compromis et dont +le fonctionnement laisse le plus à désirer. + +C'est de la «maladie» ainsi comprise que je voudrais, maintenant, +rechercher les causes les plus habituelles, avant d'en indiquer, dans +ses grandes lignes, le mode de traitement: traitement qui doit être +toujours _général_, puisque toujours la «maladie», même quand elle ne +se traduit que par des troubles locaux, est, par son essence, d'ordre +général. + +Quant au traitement particulier des «maladies» accidentelles, il va sans +dire que je n'aurai pas à m'en préoccuper dans ce travail. + + + +CHAPITRE III + +LES CAUSES DE LA «MALADIE» + + + +I.--CAUSES PHYSIQUES + + +Je ne saurais songer à suivre l'homme à travers toutes les circonstances +de sa vie qui compromettent sa valeur, soit momentanément, soit d'une +façon définitive et irrémédiable. Elles varient à l'infini; l'homme +heureux seul n'a pas d'histoire, et l'homme heureux est un être de +raison, qui n'existe pas dans la réalité. + +Mais, d'une façon générale, je puis faire remarquer que ce n'est pas +le surmenage cérébral, ni le surmenage musculaire, ni même les vices +d'alimentation, le défaut de confort, l'aération insuffisante, etc., +qui constituent les grands facteurs de la «maladie»: c'est le surmenage +émotionnel, c'est le chagrin,--l'influence psychique, en un mot. + +Cependant les autres influences morbigènes méritent une mention +détaillée. Je les rapporterai aux trois chefs suivants: + +I. Surmenage cérébral. + +II. Surmenage musculaire. + +III. Alimentation défectueuse ou insuffisante. + +1° _Surmenage cérébral_.--Le cerveau est fait pour fonctionner, comme le +coeur est fait pour battre; et il est bien rare que le travail cérébral, +à lui seul, si excessif qu'il puisse paraître, soit une cause de +détérioration profonde, et surtout de déchéance définitive. C'est bien +plutôt un élément de survie prolongée.--Voyez cet écrivain qui, à +l'âge de soixante-dix-huit ans, continue à étonner le monde par les +productions de son génie; il n'a jamais cessé de travailler, et il a pu +faire les frais, à soixante-quinze ans, d'une pneumonie qui, à cet âge, +est presque toujours fatale. Quel est donc son secret? Son secret, c'est +de n'avoir aucune préoccupation étrangère à son travail; c'est d'avoir +une femme qui pense pour lui à tous les détails de la vie; c'est d'avoir +une excellente hygiène morale, la paix du coeur et de l'esprit. + +Bien plus nombreuses sont les victimes d'un travail cérébral +insuffisant, et tout le monde sait que les désoeuvrés sont bien à +plaindre. Ce sont des coupables, puisqu'ils n'apportent pas à l'oeuvre +sociale le contingent d'efforts et de travail qu'ils lui doivent; mais +ce sont aussi des malheureux, car la «maladie» les guette. Le désoeuvré +accidentel lui-même, habitué à un travail cérébral considérable, s'il +est condamné trop longtemps au repos de l'esprit, sent qu'il lui manque +quelque chose: il perd son bon sommeil coutumier, et a hâte de reprendre +le travail cérébral, qui lui est aussi nécessaire que l'air respirable. + +Quand, cependant, le travail cérébral est poussé à une limite +véritablement excessive, il amène aussi ce que nous avons appelé la +«maladie», c'est-à-dire la détérioration, quelquefois définitive ou +prolongée pendant des années. On en voit des exemples chez les candidats +aux écoles, à l'internat, à l'agrégation, etc. On serait porté à croire, +_a priori_, que, dans ces cas, la «maladie» atteint l'organe surmené; +c'est vrai quelquefois, mais pas toujours, même quand elle est de cause +cérébrale, elle peut très bien revêtir les symptômes de la dyspepsie, de +l'entérite, tout comme si elle avait été produite par une intoxication. +Il faut toujours en revenir aux notions que nous avons développées au +chapitre précédent: à la notion des points faibles, et à la variété des +manifestations par lesquelles l'organisme traduit le malaise causé par +une influence déterminée. + +2° _Surmenage musculaire_.--Il n'amène qu'exceptionnellement la +«maladie». Chez le surmené musculaire, quelques jours ou quelques +semaines de repos suffisent pour remettre toutes les fonctions d'aplomb; +et l'on ne saurait se figurer le rendement dont est capable la machine, +quand, par ailleurs, il n'y a pas de fuites occasionnées par la dépense +cérébrale. Ainsi nous avons vu des ouvriers italiens produire un travail +musculaire véritablement colossal, tout en ayant une alimentation très +restreinte (polenta, macaroni, gruyère, viande une fois par semaine, +eau claire), et ce, sans le moindre préjudice pour leur santé. Ils se +contentaient du salaire dit «de famine», salaire qu'on serait mal venu +de proposer à nos ouvriers français. + +Il est cependant incontestable que le travail musculaire, poussé à de +trop grands excès, peut devenir une cause de «maladie» momentanée, et +préparer le terrain à l'éclosion des affections accidentelles. Nous en +avons déjà dit un mot à propos de l'entraînement dans l'armée, et des +sports chez les jeunes gens. + +3° _Vices d'alimentation_.--Ils jouent un rôle important dans +la pathogénie de la «maladie», d'autant que, en dehors des cas +d'intoxication aiguë, ils n'agissent qu'à la longue, traîtreusement, +insidieusement. Le plus souvent, en effet, l'estomac et l'intestin ne +se révoltent qu'après de longues années de protestations presque +silencieuses. Mais, à partir du jour de cette révolte, la «maladie» +est constituée. Les symptômes d'ordre dyspeptique y tiendront le plus +souvent la première place, ce qui n'est pas fait pour surprendre, +puisque c'est l'estomac qui a été, dans ces cas, le plus spécialement +molesté. Cependant, dans certains cas, les troubles dyspeptiques +passeront à l'arrière-plan, au point d'égarer complètement le +diagnostic. Voyez cet hystéro-épileptique qui n'a, pour un examinateur +superficiel, que des troubles cérébraux; il peut très bien se faire +qu'il ait de l'épilepsie gastrique, qu'on fera disparaître par un bon +régime. Dans ce cas, les phénomènes gastriques étaient au second plan +pour le clinicien, alors que, pour le thérapeute, ils doivent être au +premier plan. Si donc le clinicien veut être bon thérapeute, il doit se +rappeler les grandes lois que nous avons déjà formulées: s'il traite +comme cérébral un sujet dont la «maladie» a été provoquée par des +troubles alimentaires, il fait fausse route; de même qu'il ferait +fausse route en traitant comme dyspeptique un sujet ayant des misères +gastriques, intestinales, hépatiques, mais dont l'état pathologique +aurait été occasionné par du surmenage cérébral, médullaire, émotionnel. + +Maintenant, essayons d'expliquer comment l'alimentation défectueuse +retentit sur l'ensemble de l'organisme. + +On a fait grand bruit, ces derniers temps, de l'auto-intoxication +d'origine alimentaire; et beaucoup de médecins s'obstinent à ne voir +dans la «maladie», quelle qu'en soit la forme, et surtout quand elle +revêt la forme nerveuse, qu'une sorte d'empoisonnement de la cellule +cérébrale par les toxines alimentaires. + +C'est là une hypothèse assez commode, et qui rend compte d'un nombre +considérable de faits: mais ce n'est, en somme, qu'une hypothèse, et +ne pouvant pas être démontrée par des observations véritablement +scientifiques. On pourrait tout aussi bien expliquer les phénomènes +rapportés à l'auto-intoxication par l'irritation que provoque, sur le +plexus solaire, un aliment défectueux, ou encore par l'irritation des +extrémités nerveuses du pneumo-gastrique. On sait que ce nerf étend ses +ramifications sur le coeur, l'estomac, le poumon; et on s'expliquerait +ainsi les irradiations à distance provoquées par l'irritation stomacale: +la dyspnée, l'asthme, les fausses cardiopathies, etc. + +Quoi qu'il en soit, les vices d'alimentation peuvent incontestablement +provoquer, à eux seuls, la «maladie». Mais, le plus souvent, ils +s'associent à d'autres causes: aux chagrins, au surmenage, à la +débauche, etc. + +Les vices d'alimentation peuvent, à leur tour, se classer en quatre +catégories distinctes: + +I. Alimentation excessive en quantité. + +II. Alimentation insuffisante en quantité. + +III. Alimentation insuffisante en qualité. + +IV. Abus de l'alcool. + +I. _Alimentation excessive_.--Nous ne voulons pas nous étendre ici sur +les inconvénients, vraiment assez connus, de l'alimentation excessive. +Disons seulement que l'alimentation excessive empoisonne peut-être la +cellule nerveuse par les toxines alimentaires, mais que sûrement elle +impose aux organes chargés de l'élimination (foie, reins, peau), un +travail exagéré, inutile, et par conséquent nuisible; de là, à la +longue, le surmenage et les protestations de ces divers organes, se +traduisant de mille et une façons (eczéma, urticaire, gravelle, +etc.). Cette manière de voir donne satisfaction aux partisans de +l'auto-intoxication; ou bien si l'on admet la théorie de l'irritation +du pneumo-gastrique, ou du plexus solaire, on peut également comprendre +comment cette irritation, presque permanente, des nerfs de l'estomac par +une alimentation incendiaire, amène, par action réflexe, des troubles de +coeur (palpitations, arythmie, etc.) et du poumon (asthme, dyspnée), du +cerveau et de la moelle, voire même des troubles cutanés, etc. Pourquoi, +d'ailleurs, ne pas adopter les deux théories à la fois? ce ne serait, en +tout cas, pas déraisonnable. + +Mais, dira-t-on, quelle est donc la dose _optima_ d'aliments qui +convient pour entretenir la vie et pour réparer les dépenses incessantes +de l'organisme? Elle doit varier, évidemment, suivant le travail +produit, et suivant les individus. Tous n'ont pas le même besoin +d'alimentation, pas plus que, dans un régiment de cavalerie, tous les +chevaux n'ont pas les mêmes besoins, bien qu'ils soient obligés aux +mêmes dépenses musculaires. On a essayé de fixer mathématiquement ce +qu'on appelle la «ration d'entretien» et la «ration de travail»; et les +différents chimistes qui se sont livrés à ce calcul sont arrivés à des +chiffres qui variaient du simple au quadruple: mais tous s'accordent +pour démontrer qu'il faut _très peu d'aliments_ pour subvenir à la +«ration d'entretien», et même à la «ration de travail», de l'homme. La +vérité est que nous mangeons, presque tous, trop, et qu'il faut que la +machine humaine soit bien admirablement construite pour qu'elle résiste +aux assauts quotidiens que nous lui imposons. + +Comme ce problème de la ration physiologique m'a toujours intéressé, je +me suis livré à une enquête sur le régime des Chartreux; et j'affirme +que l'insuffisance apparente d'alimentation n'est pour rien dans leur +morbidité. Ils ont beaucoup moins de jours d'indisponibilité que +la plupart des autres hommes du même âge, meurent plus vieux, et +s'éteignent sans «maladie». Pareillement, chez les Trappistes, le régime +fort sévère n'est pas une cause de morbidité; j'ai même été étonné, +à leur propos, de voir la flexibilité de l'organisme humain, et de +constater qu'un homme habitué à manger comme tout le monde pouvait, d'un +jour à l'autre, sans troubler sa santé, passer au régime ultra-restreint +d'une Trappe. + +Mais, dira-t-on, avez-vous étudié le régime restreint chez les individus +qui dépensent beaucoup? Oui, je l'ai étudié dans l'armée[7], et +j'affirme, au nom d'une expérience de deux années, pendant lesquelles je +me suis occupé de l'alimentation du soldat avec un colonel qui avait, +de ce grave problème, tout le souci qu'il mérite, que, si le soldat +français, le seul que je connaisse, avait la quantité et la qualité des +aliments auxquels il a droit de par les règlements, et si ces aliments +étaient préparés comme ils devraient et comme ils pourraient l'être dans +toutes les garnisons, sa nourriture serait tout à fait suffisante. Elle +n'est un peu au-dessous des besoins que pour les jeunes soldats, pendant +les trois premiers mois de la nouvelle existence qui leur est imposée; +aussi les officiers soucieux de la santé de leurs soldats réservent-ils +pour les nouveaux arrivants les _boni_ qu'ils ont pu réaliser sur les +hommes dits «de la classe». + +[Note 7: _La vie du soldat en temps de paix (Ann. d'hyg. et de +médecine légale_, février 1890).] + +Tout le monde, du reste, connaît la sobriété des guides alpins, qui, +non seulement, les jours d'excursion, se contentent d'une alimentation +extrêmement réduite (quelques morceaux de sucre et des fruits secs), +mais, en temps ordinaire, mangent très peu, pour conserver leurs forces. +Les professionnels du sport, également, savent que la sobriété est la +condition de leur succès. + +Autre exemple: j'ai donné, pendant plusieurs années, des soins à une +dame qui, avec toutes les apparences de la santé, était constamment +souffrante: migraines, eczéma, urticaire, affections cutanées +polymorphes, palpitations, dyspnée, insomnies, caractère inquiet, +émotivité exagérée, sensation de fatigue permanente, tendance à +l'obésité,--et j'en passe, pour ne pas faire le tableau complet de ce +qu'on est convenu d'appeler la «grande neurasthénie». Chose curieuse, +elle avait peu de phénomènes digestifs, seulement de la constipation et +des hémorroïdes. Elle avait même un vigoureux appétit, bien qu'elle prît +fort peu d'exercice. En vain, je m'acharnai à diminuer son alimentation: +précisément à cause de cet appétit de premier ordre, elle ne voulait +pas entendre parler de régime restreint. Mais voici que l'adversité +s'abattit sur elle, sous la forme de la ruine absolue; elle en fut +réduite à ne plus manger que des pommes de terre cuites dans le four +d'un petit poêle en faïence, et des haricots; un demi-litre de lait +était pour elle un grand extra. Or, à partir de ce jour, elle alla bien. +Toutes ses misères disparurent successivement, en trois ou quatre mois, +y compris les misères nerveuses et les migraines; et force me fut +d'attribuer au seul changement de régime la surprenante modification de +sa santé. Car on croira peut-être que, pressée par le besoin, elle s'est +mise à marcher davantage, pour chercher du travail, ou pour se créer +des relations? Non, elle savait trop bien ce qu'il faut espérer des +relations quand on est dans l'extrême détresse; et je lui procurai un +travail sédentaire, qui consistait à faire des adresses sur des bandes, +pour un grand magasin de nouveautés. On avouera que ce n'est pas, +non plus, l'intérêt palpitant de ce travail qui a pu modifier +avantageusement sa mentalité. En dehors de ses douze heures de travail +quotidien, elle avait des préoccupations angoissantes, qui auraient +suffi pour ébranler un système nerveux moins équilibré. C'est donc bien +uniquement, toute analyse faite, à la restriction du régime, et à cet +élément seul, qu'elle a dû son retour à la santé. Et je pourrais, là +encore, multiplier les exemples: mais aucun ne peut être plus typique +que celui que je viens de relater à grands traits. + +Ceci étant, j'aurai peu de choses à dire de l'alimentation insuffisante. + +II. _Alimentation insuffisante en quantité_.--Tout le monde connaît +les désastres occasionnés par les famines qui sont encore, hélas! trop +fréquentes en Russie, aux Indes, en Algérie. En France, nous estimons +que personne ne doit avoir une alimentation insuffisante, et que c'est +une honte pour une société civilisée d'avoir un seul de ses membres +manquant du nécessaire. Nous n'hésitons pas à proclamer que ce déshérité +aurait, dans ce cas, le droit absolu de prendre ce qui est indispensable +à sa vie, et cela sans être même tenu de le rendre si un jour la +capricieuse fortune venait à lui sourire. C'est d'ailleurs la doctrine +de l'Église, nettement formulée par saint Thomas, et très bien expliquée +dans un livre récent (_Socialisme et Christianisme_) de l'abbé +Sertillanges, professeur de philosophie à l'Institut catholique. Mais +laissons là ces considérations d'ordre social, renonçons au délicat +plaisir qu'il y aurait à errer dans les sentiers adjacents, et +reprenons notre grande route! Ce qui est sûr, c'est que le problème de +l'insuffisance d'alimentation n'a pas souvent à être résolu, chez les +gens bien portants; notre état social n'étant pas aussi détestable +que se plaisent à le dire quelques pessimistes, ou encore quelques +jouisseurs, qui semblent n'avoir pour but que de semer la haine par +leurs discours et par leurs écrits. En France, personne ne meurt de +faim, et bien peu de gens sont menacés d'insuffisance alimentaire, étant +donné le peu qu'il faut pour vivre et se bien porter. + +Là où le problème de l'insuffisance alimentaire devient, pour le +médecin, d'une douloureuse perplexité, c'est quand il s'agit de malades +ne pouvant ou ne voulant pas manger, ne pouvant en apparence rien +digérer, vomissant tout ce qu'ils prennent, arrivés au dernier degré de +la consomption, n'urinant presque plus, restant des semaines entières +sans aller à la garde-robe, ne dormant plus, ne pouvant plus ni lire, ni +supporter une conversation, ni penser. Tous les médecins ont vu de ces +grands malades sans lésions organiques, auxquels il est très difficile +de faire du bien, et auxquels on fait trop facilement du mal par une +intervention intempestive. Est-il admissible que la vie persiste dans +ces conditions déplorables, et faut-il, oui ou non, forcer ces malades à +manger? + +Il est certain que, parfois, en brusquant la résistance du système +nerveux, en domptant sa révolte, on arrive à des résultats remarquables. +Chez de grands névropathes, on est tout étonné de voir qu'une seule +application de la sonde oesophagienne suffit pour faire renaître +l'appétit, et rendre à l'estomac la tolérance qu'il avait perdue depuis +longtemps. Le plus bel exemple dont j'aie souvenance, à cet égard, est +celui d'une jeune femme mariée à un capitaine au long cours. Dès le +lendemain du mariage, il l'emmenait en voyage de noces à San Francisco, +en passant par le détroit de Magellan, sur un navire à voiles. Pendant +ce voyage, qui dura six mois, la jeune femme commença à éprouver divers +symptômes morbides. Elle en arriva à être gravement atteinte, et on dut +la faire revenir, par les voies les plus rapides, de San Francisco +à Paris, où elle désirait se confier à mes soins. A son arrivée, je +trouvai une véritable loque humaine, ayant toutes les apparences d'une +tuberculeuse avancée; l'auscultation ne révélait cependant rien. Pendant +les trois premières semaines de son séjour à Paris, elle avait une +inappétence absolue, ne tolérait aucun aliment, pas même le lait coupé, +et était dévorée par une fièvre qui atteignait, le soir, 44°. La +température s'abaissait à 40° le matin. Bien que la chaleur de la peau +fût mordicante, bien que la malade n'eût aucun intérêt à me tromper +puisque c'est de son plein gré qu'elle m'avait appelé, je me refusai à +croire à la possibilité d'une fièvre aussi ardente et aussi continue. Je +m'attachai à vérifier et à faire vérifier avec le plus grand soin les +indications thermométriques; elles étaient parfaitement exactes. C'est +alors que, en désespoir de cause, voyant que ni la quinine en injections +ni les lotions fraîches ne modifiaient cette température, je me décidai +à recourir aux lumières du Dr Babinski, qui, après examen, me dit: «Je +ne trouve pas, non plus, de tuberculose, il n'y a certainement pas +d'impaludisme; nous sommes donc en présence d'une de ces hyperthermies +comme on en rencontre chez les grandes hystériques. Mais le plus pressé +est d'empêcher cette femme de mourir de faim, et, puisqu'elle ne peut +pas manger, il faut la suralimenter par la sonde.» Ainsi fut fait; et, +après cinq repas assez copieux donnés à la sonde, la malade retrouva +l'appétit, la fièvre tomba, le sommeil revint. Deux mois après, elle +pouvait quitter Paris, et, vingt-huit mois après, je recevais une lettre +m'annonçant la naissance d'un enfant. Suivant la formule traditionnelle, +la mère et l'enfant se portaient bien. + +Autre exemple. Quand j'étais au Val-de-Grâce, le professeur Delorme +m'invita à voir l'un de ses malades, opéré depuis dix jours, et qui, +depuis, ne voulait pas manger. Il était guéri de son opération, n'avait +aucune fièvre, aucune lésion organique, mais il se refusait obstinément +à avaler quoi que ce fût. C'était probablement le choc opératoire qui +avait produit une folie passagère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il +maigrissait à vue d'oeil. Je n'hésitai pas, alors, à lui donner du +premier coup, par la sonde, avec le plus de douceur et de bienveillance +possible, un repas complet; dès le même soir, il demandait à manger, et, +s'étant mis à digérer, il était guéri. Huit jours après, il sortait de +l'hôpital en très bon état. Nul doute encore que, chez les aliénés, il +ne soit du devoir strict du médecin de prolonger l'alimentation à la +sonde aussi longtemps qu'elle est nécessaire, après s'être toutefois +bien enquis du fonctionnement du système digestif. Il y a là de grosses +difficultés cliniques. + +D'une façon générale, cependant, nous hésitons toujours à employer ce +moyen brutal qu'est la sonde oesophagienne; le plus souvent, quand +l'alimentation est indiquée pour une grande neurasthénique qui ne veut +ou ne peut pas manger, nous la lui imposons par suggestion à l'état +de veille. Mais là n'est pas encore la difficulté véritable. La +vraie difficulté est de savoir à quel moment il faut alimenter. La +responsabilité du médecin est, quelquefois, bien gravement engagée +dans ce problème. S'il alimente à tort, soit à la sonde, ou même par +suggestion ou par persuasion, il risque de donner à sa malade une +indigestion formidable, avec fièvre ardente et quelquefois collapsus; il +risque, en d'autres termes, d'épuiser les lueurs de vie qui soutiennent +l'existence de la malade. Étant donné ce que nous avons dit du peu +d'aliments qu'il faut pour entretenir la vie, et les risques à redouter +d'une alimentation intempestive, nous croyons qu'il faut patienter le +plus possible, et ne donner à ces malades que le régime ultra-restreint, +sans se laisser émouvoir par la tyrannie de l'entourage, toujours prêt à +se figurer que la malade va mourir de faim. Et puis, peu à peu, quand, +par une alimentation restreinte mais bien conduite, on a été assez +heureux pour vaincre l'intolérance gastrique,--et on y arrive +toujours,--alors seulement on alimente plus généreusement. + +Nous savons que ce n'est pas la manière de procéder habituelle de nos +confrères renommés pour le traitement des grandes névroses; mais nous +ne pouvons pas admettre que tous les malades, quel que soit le degré de +leur «maladie», soient justiciables d'un même procédé thérapeutique, et +que, après six jours de repos au lit et de régime lacté, il suffise +de leur dire: «Mangez, je l'ordonne!» pour qu'ils mangent et qu'ils +digèrent n'importe quoi. Ils mangeront peut-être, mais tous ne +digéreront pas. + +III. _Alimentation insuffisante en qualité_.--Si l'insuffisance +alimentaire quantitative joue, dans la pathogénie de la «maladie», un +rôle relativement minime, il n'en est pas de même de l'insuffisance +qualitative; et la défectueuse qualité des aliments est un ennemi de +tous les jours, d'autant plus dangereux qu'on ne le soupçonne point. On +ne saurait croire combien les aliments les plus usuels sont frelatés. +Si une chimie bienfaisante permet, par-ci par-là, de découvrir quelques +fraudes, il est une chimie malfaisante qui fait tous les jours des +progrès, et qui nous empoisonne sans que nous nous en doutions. Bientôt +le dictionnaire des falsifications alimentaires atteindra le volume du +Bottin. Mais ce n'est pas tout: les sciences physiques se mettent aussi +de la partie, et, par les procédés de congélation, en particulier, on +arrive à jeter sur les marchés des aliments de belle apparence, mais +qui deviennent toxiques avec une rapidité surprenante. Prenons, à titre +d'exemple, les poissons de mer. Je me souviens d'avoir été frappé, dans +un port de mer, par la vue de gros blocs de glace que des pêcheurs +emportaient avec eux. Ces blocs ne me disaient rien qui vaille; et +j'appris, en effet, que ces pêcheurs partaient pour huit ou dix jours, +et que, au fur et à mesure qu'ils prenaient du poisson, ils le mettaient +dans la glace: de telle sorte que ce poisson congelé arrive sur nos +marchés avec bel aspect, mais, passant par cinq ou six intermédiaires +avant de parvenir à notre table, il y parvient à l'état d'aliment +toxique. + +Certains procédés de stérilisation sont également vus d'un mauvais oeil +par l'hygiéniste. Pour les conserves de viande, notamment, on sait les +préoccupations bien légitimes de l'autorité militaire; et le problème +vient seulement d'être résolu, grâce au zèle d'une commission composée +de nos plus distingués maîtres, en hygiène, en chimie, en bactériologie +qui ont travaillé pendant de longs mois. + +Le lait subit aussi mille et une tortures; c'est pourquoi il est si +souvent un breuvage meurtrier, non seulement pour les enfants, mais même +pour les adultes; et c'est quelquefois parce qu'il est falsifié, ou +adultéré spontanément, qu'il est, chez les malades, d'un emploi si +délicat. Remarquez que nous disons: quelquefois, car le plus souvent, si +le lait n'est pas supporté par les malades, ce n'est pas parce qu'il +est altéré, c'est parce qu'il est trop riche en crème, ou pris en trop +grande quantité, c'est aussi sans que nous sachions pourquoi. Le simple +bon sens indique alors qu'il faut soit l'écrémer, ou s'en abstenir, sans +poursuivre le projet insensé de vaincre l'intolérance des malades. A +cela on y arrive parfois, quand le malade est complaisant, mais le plus +souvent on échoue. + +Les aliments adultérés, quels qu'ils soient, poissons, mollusques, +viandes, provoquent des empoisonnements dont on néglige souvent de +chercher la cause. Ils revêtent parfois les apparences de la fièvre +typhoïde grave, ou de la typhoïdette, et, entre ces deux extrêmes, +toutes les variétés cliniques se rencontrent. D'autres fois, ils +empruntent le masque du choléra ou de la cholérine. Il va de soi que le +traitement consiste à attendre que l'économie soit débarrassée de ces +poisons (diète absolue d'abord, puis tisanes et repos); quant à chercher +à favoriser l'élimination des poisons par des purgatifs ou des vomitifs, +c'est très légitime en théorie, mais, en fait, très dangereux, car on +ajoute ainsi un élément de perturbation qui aggrave parfois grandement +l'état morbide. + +Ajoutons enfin que, le plus souvent, l'intoxication alimentaire +n'occasionne qu'à la longue la perturbation du système digestif; et +c'est alors qu'il est si difficile de rapporter les effets directs et +éloignés de cette perturbation à leur cause véritable. + +IV. _Alcool_.--Certes, l'alcool et toutes les boissons distillées, +quelque pompeuse que soit l'étiquette de leur flacon récepteur, +constituent un aliment meurtrier; et nous leur faisons grand honneur en +leur conservant le nom d'aliment. C'est par déférence pour la mémoire de +Duclaux, qui a excité de si vives polémiques en écrivant que l'alcool +était un aliment. Les ravages produits par l'alcoolisme sont de ceux +que déplorent tout hygiéniste et tout bon citoyen; aussi ne saurait-on +encourager trop les ligues contre l'alcoolisme, les sociétés de +tempérance, etc. Mais que peuvent tous ces petits efforts contre +les vraies causes de l'alcoolisme, qui se rattache aux conditions +économiques de la société? L'alcoolisme durera aussi longtemps que +l'impôt sur l'alcool, qui, au dernier exercice, avait rapporté à l'État +358 392 000 francs (et dans ce chiffre ne sont pas compris les droits +sur les vins, cidres, bières, etc.); aussi longtemps que la puissance +électorale du marchand de vin; aussi longtemps que le malaise +de l'ouvrier, poussé au cabaret par la destruction du foyer et +l'insalubrité du logis... + +Et l'on ne peut même s'empêcher, tout en souhaitant sincèrement le +succès des généreux efforts des ligues anti-alcooliques, de conserver un +reste de pitié pour les malheureux qui trouvent dans l'alcool un oubli +momentané aux misères humaines. C'est souvent leur malheur, et non leur +faute, s'ils tombent dans la dégradation progressive qu'on déplore à +trop juste titre. + +Mais autant est légitime la campagne contre les boissons distillées, +autant, à notre avis, les boissons fermentées devraient trouver grâce +devant la rigueur des hygiénistes; et nous pensons que la ligue +anti-alcoolique française, pour ne parler que d'elle, compromet d'une +façon irrémédiable le résultat qu'elle poursuit, si elle continue à +proscrire les boissons _fermentées_. Qu'un intellectuel dyspeptique ne +tolère pas une goutte de vin à ses repas, c'est chose possible, et il +fera bien de s'en abstenir; mais proscrire le vin, la bière, le cidre, +c'est commettre une faute contre le bon sens. Il y a quelques années, +on pouvait dire qu'un litre de vin représentait 100 grammes de mauvais +alcool; mais depuis la surproduction des vignes françaises, et depuis +qu'on a diminué les droits d'octroi, le vin est devenu une boisson +hygiénique, quand elle est prise à petite dose par des gens dont +l'estomac n'est pas délabré. Certes, l'ouvrier chargé de famille ferait +mieux, comme le lui conseillent les hygiénistes en chambre, de dépenser +à l'achat d'aliments azotés, ou hydro-carbonés, le franc qu'il dépense +à acheter du vin; mais que deviendrait la vie si elle était soumise aux +tyrannies des théoriciens hygiénistes? + +Pour les soldats, en particulier, il serait à souhaiter que le vin +entrât dans la ration réglementaire. Presque tous apprécient énormément +le vin, et rien ne leur va plus au coeur que l'attention du chef qui +leur octroie aimablement un quart de litre de vin. Malheureusement, il +ne faut pas songer avant longtemps à introduire l'usage régulier du vin +dans l'armée, à cause de la dépense: si l'on voulait se rappeler que, +chaque fois qu'on augmente d'un centime par jour la dépense du soldat +français, le budget se trouve grevé d'un million par an, on mettrait fin +du coup à toutes les discussions, plus ou moins intéressées, qui font +perdre à nos législateurs un temps précieux. + +Un esprit chagrin pourrait nous répondre que l'eau stérilisée que l'on +donne aux soldats coûte plus cher que le vin, si l'on tient compte du +prix d'achat des appareils stérilisateurs, du prix du combustible, et +surtout de la répugnance invincible qu'ont les soldats à boire cette eau +cuite, presque toujours tiède malgré les soins qu'on met à la refroidir +après la stérilisation; mais nous aurions mauvaise grâce à nous associer +à ces critiques. Il ne faut décourager les efforts de personne. + +Je m'empresse d'ajouter que, si le vin est une boisson recommandable +pour l'adulte valide, chez le malade le vin et les autres boissons +fermentées sont, en général, de véritables toxiques; et c'est par +la suspension du vin qu'il faut commencer le traitement de tous les +dyspeptiques. Mais quand l'estomac a cessé de protester, quand il s'agit +d'aider à la reconstitution du système nerveux, le vin devient un +adjuvant utile; et non pas sous une forme pharmaceutique quelconque, +mais sous la forme de bon vin naturel peu acide (bordeaux, vin +d'Algérie, du Midi, etc.). + +En résumé, les erreurs de l'alimentation sont essentiellement +regrettables, comme le sont toutes les erreurs contre la véritable +hygiène; elles entrent pour une bonne part dans la genèse de la +«maladie»; mais elles ont été dénoncées de toutes parts, étudiées à +fond, tandis que les influences qui nous restent à passer en revue +agissent plus profondément encore, d'une manière plus insidieuse et plus +malfaisante; et leur rôle pathogénique n'est, en général, pas apprécié à +sa juste valeur. Nous voulons parler des influences morales. + + +II.--CAUSES MORALES + + +Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on admet l'influence du moral sur le +physique; mais, malgré les travaux de divers philosophes, les médecins +en général ne connaissent pas encore assez cette influence du moral, et +ne lui attribuent pas assez d'importance. En réalité, elle joue un rôle +énorme, et dans presque tous les cas elle se rencontre, pour qui sait la +chercher. Malheureusement, pour faire de semblables enquêtes, il faut +beaucoup de temps, il faut que le médecin devienne le confident, l'ami +de son malade, et qu'une regrettable suspicion de l'entourage ne +l'empêche pas d'accomplir son oeuvre. Il faut, en outre, que le médecin +ait des qualités de psychologue. Il doit savoir lire dans la pensée du +sujet, deviner ce qu'on lui laisse entendre à mots couverts. + +Chez l'adulte des deux sexes, les causes morales de «maladie» sont +multiples, et peuvent être rapportées aux quatre grands chefs suivants, +que nous classons par ordre d'importance effective, sans aucune +prétention psychologique: + +1° Pertes matérielles, pertes de fortune, pertes au jeu, etc., ambitions +déçues. + +2° Influences qui compromettent, par une action lente et continue, la +quiétude de l'âme (passions contrariées, chagrins d'amour). + +3° Inquiétudes d'origine altruiste (chagrins occasionnés par +l'éloignement ou la perte d'êtres aimés). + +4° Choc moral et choc traumatique. + +1° _Pertes matérielles_.--Les pertes de fortune, les changements de +situation, sont des facteurs moins importants qu'on ne se le figure +d'ordinaire, relativement à l'éclosion de la «maladie». Une fois le +premier choc reçu, les victimes s'adaptent assez vite aux nouvelles +conditions d'existence qui leur sont faites, si elles n'ont pas, par +ailleurs, à s'alarmer pour leurs enfants, et si elles sont préalablement +bien portantes. On pourrait paraphraser la pensée d'Horace, en disant: +_Sanum et tenacem impavidum feriunt ruinae_. C'est ainsi qu'on a pu +définir l'homme: «Un être qui s'habitue à tout»; et c'est peut-être la +meilleure définition qu'on en ait donnée. + +Mais il n'en est pas moins vrai que, dans certains cas, les +perturbations dans la situation sociale, les pertes d'argent, provoquent +des assauts considérables,--que le médecin doit savoir deviner,-- +capables de produire la «maladie», et surtout de l'aggraver quand elle +existe déjà à un degré quelconque. Voyez ce diabétique qui, d'un jour +à l'autre, rend une quantité triple de sucre, et cherchez bien: c'est +souvent parce qu'il a eu, la veille, une perte d'argent. + +Les pertes au jeu sont encore plus pathogènes qu'une perte survenue +accidentellement ou par imprudence; c'est que le jeu, en lui-même, a une +influence morbide considérable. Le joueur, en effet, vit dans un milieu +anti-hygiénique; il joue, le plus souvent, la nuit, et se prive de +sommeil; en outre, son surmenage émotionnel est doublé de surmenage +cérébral; bref, la funeste habitude du jeu mérite une place d'honneur +parmi les causes morales pathogènes. + +Les ambitions déçues ont beaucoup d'analogie avec les pertes au jeu. +Ici l'enjeu, au lieu d'être une somme d'argent, est un grade, une +décoration, un hochet quelconque, auquel l'intéressé attribue +quelquefois une importance qui nous fait sourire, mais qui, cependant, +lui tient grandement au coeur: car tout est relatif dans la vie, et +l'ambition déçue après de longs efforts, après des tentatives souvent +répétées, se traduit par l'apparition de la «maladie». Qui ne connaît, +dans son entourage, un officier navré d'avoir à prendre sa retraite sans +avoir obtenu le grade ou la distinction rêvés, et qui fait le malheur +d'une famille, et son propre malheur, au point d'en perdre la santé, ou +quelquefois la vie? «Vanité des vanités», disait le sage; mais c'est de +cette nourriture que vivent les hommes. + +2° _Influences qui compromettent la quiétude de l'âme_--Les unes +agissent par leur continuité: ce sont les coups d'épingles incessants +dans un ménage où il y a incompatibilité d'humeur, les petites querelles +de famille quotidiennes, l'impossibilité de fuir un milieu où l'on ne se +sent pas à l'aise. C'est le fait d'être souvent en butte aux taquineries +ou aux caprices d'un chef avec lequel on ne s'entend pas, d'avoir à +subir l'autorité malveillante d'un parent, d'une mère. La victime se +trouve tiraillée à tout instant, retenue, d'un côté, par la notion plus +ou moins forte du devoir, et, d'un autre, poussée à la révolte par les +vexations, réelles ou imaginaires, qu'elle subit. Ce supplice +incessant finit par «énerver»,--c'est le mot qu'on emploie +journellement,--autrement dit, finit par amener la «maladie», à un degré +variable: et l'une de ses formes les plus connues s'appelle le délire de +la persécution, quand le trouble mental domine la scène morbide. Mais, +si l'on étudie de près un «persécuté», on verra bien vite qu'il n'est +pas malade que de la tête; il digère mal, il est constipé, il maigrit, +il a souvent des battements de coeur, de la dyspnée, la peau sèche, +etc., etc.; toutes ses fonctions sont en délire. Tout est fou chez +l'aliéné, parce que l'aliéné n'est pas autre chose qu'un «grand malade». + +D'autres fois, c'est une passion vive, intense, qui compromet +l'équilibre de la santé. La passion amoureuse mérite, à ce titre, d'être +signalée au premier rang; nous en avons dit un mot déjà, à propos de la +jeune fille: mais ici nous l'étudions dans sa forme ardente, fougueuse, +la forme qu'elle revêt chez l'être adulte. Alors elle met le système +nerveux dans un état d'éréthisme, d'hyperesthésie, qui peut se traduire +par la production de chefs-d'oeuvre, comme le second acte de _Tristan +et Yseult_, ou comme la _Nuit d'Octobre_, mais qui amène souvent, chez +celui qui en est victime, une perturbation générale de la santé, quand +un obstacle d'ordre moral ou matériel empêche cette passion de se +satisfaire. La victime perd alors le sommeil, s'agite dans le vide, +est dans un état d'inquiétude mentale qui compromet les fonctions +digestives; l'estomac entre en scène, le cercle vicieux s'établit; la +«maladie» est constituée. Elle durera tant que durera sa cause, ou +qu'une savante hygiène morale n'aura pas porté le remède efficace. Bien +souvent, d'ailleurs, le temps seul est le remède; et il faut savoir +attendre, sans imposer au malade une médication perturbatrice, qui +aggraverait son état. + +Lorsque la victime est obligée de garder pour elle son secret, sans +pouvoir le communiquer à un confident, sa situation est encore plus +lamentable. Souffrir en silence, c'est deux fois souffrir; de là +l'importance que prend le médecin, lorsqu'il parvient à inspirer +confiance à son malade et à provoquer chez lui des confidences, qui le +soulagent plus que ne le feraient l'hydrothérapie ou l'électricité. + +Combien de femmes sont malheureuses en ménage sans que personne s'en +doute! Elles dissimulent avec un soin jaloux à leur famille, à leurs +amis les plus intimes, les tortures quotidiennes. Et combien leur misère +n'est-elle pas atténuée quand elles peuvent confier leur chagrin à un +homme de bon conseil? + +3° _Inquiétudes d'origine altruiste_.--Les inquiétudes relatives à la +santé d'un être cher sont souvent aussi une cause de neurasthénie, et il +n'est pas rare de voir les divers membres d'une famille devenir, tour +à tour, malades, par le fait des préoccupations et des fatigues qu'a +causées l'atteinte d'un premier membre. Une mère qui, comme je l'ai vu, +passe vingt jours et vingt nuits sans quitter le chevet de son enfant +atteint de fièvre typhoïde, sera une malade lorsque l'enfant sera guéri. +Elle pourra peut-être devenir, à son tour, une typhoïdique; mais, même +si elle ne prend pas la fièvre typhoïde, sa santé sera ébranlée pour +longtemps. De même encore le fait d'avoir un enfant infirme, qu'on +voit du matin au soir, empoisonne assez l'existence pour entraîner, +quelquefois, la «maladie». + +Dans une famille bien unie, la névrose de l'un des membres ébranle +tellement le système nerveux des autres, que la nécessité de la +séparation s'impose. La contagion de la névrose n'est cependant pas une +«contagion» au sens propre du mot; mais, en pratique, on est souvent +appelé à traiter le malade comme s'il était contagieux, dans son propre +intérêt et dans celui de son entourage. + +Le départ des êtres qui nous sont chers est un autre facteur important +de «maladie»:--même la séparation momentanée, (femmes de marins ou de +militaires partant en campagne),--sans compter que le chagrin de la +séparation se double, en ce cas, d'inquiétude pour les dangers que va +courir l'être aimé. On voit alors la «maladie» survenir au bout de +quelque temps, revêtir une forme quelconque, avec des manifestations +variant à l'infini (insomnie, gastralgie, phobies, etc.), tous symptômes +traduisant le malaise du système nerveux central, qui ne s'atténuera +que quand la cause disparaîtra. Et même, une fois la cause disparue, il +pourra persister encore des mois et des années, parce que l'habitude +morbide est prise, parce que le système nerveux a reçu le choc. La +cellule continuera à vibrer de travers, comme la surface d'un lac +continue à être agitée bien longtemps après la chute de la pierre qui a +troublé son repos. + +Quand la séparation est définitive, le mal est plus profond encore, et +l'expression de «vie brisée» est absolument juste. La perte d'un être +cher atteint la vie dans ses sources profondes, amoindrit, d'un seul +coup, le capital biologique. Le malade traînera une existence plus +ou moins lamentable, et plus ou moins prolongée; mais les moyens +thérapeutiques les plus actifs ne le guériront pas. Seule une saine +philosophie atténuera ses maux, et le médecin a surtout à lui offrir une +bonne psychothérapie. Le temps, aussi, devient un remède avec lequel il +faut compter; le rôle principal du médecin, dans les cas de ce genre, +doit être d'empêcher l'organisme de s'effondrer, pour permettre au temps +d'accomplir son oeuvre réparatrice. + +4° _Choc moral et choc traumatique_.--Une émotion violente, quelle +qu'en soit la cause, peut également amener la «maladie» sous une forme +quelconque, et parfois lui faire revêtir immédiatement, sans transition, +les formes les plus graves. Je connais un officier très distingué, et +bien portant jusqu'alors, qui, étant à l'École de guerre, fit une chute +de cheval sur la tête. Après deux jours de perte presque complète de +connaissance, il recouvra successivement la parole, la mémoire, le +mouvement, les forces; mais il était devenu un malade. Depuis douze +ans, il traîne une existence pitoyable. Ce ne sont pas seulement les +fonctions cérébrales qui sont atteintes, chez lui; elles sont même +relativement respectées, il n'a que des vertiges, des bourdonnements de +l'oreille gauche, des picotements dans les yeux, de la difficulté à lire +et à causer. Au demeurant, son intelligence est restée intacte: mais +toutes ses autres fonctions ont été perturbées. Il a des névralgies +erratiques,--plusieurs médecins ont cru que c'était un candidat à +l'ataxie locomotrice,--et surtout il a les troubles digestifs les plus +variés (gastralgie, pesanteurs, gaz, ainsi que de l'entérite membraneuse +avec alternative de constipation opiniâtre et d'une diarrhée qu'il est +difficile d'arrêter). Les forces sont tellement réduites qu'il peut +à peine faire deux ou trois kilomètres, bien qu'il ait conservé les +muscles d'un homme vigoureux. Chez ce type de malade, atteint de ce +qu'on appelle la «neurasthénie hystéro-traumatique», ce sont les +troubles digestifs qui sont au premier plan, bien que le choc ait porté +sur la tête. + +De même une frayeur, sans qu'il y ait eu de _trauma_ véritable de la +boîte crânienne, suffit pour amener le choc déterminant la «maladie». +J'ai vu à la Salpêtrière, autrefois, une malade qui, dès le début du +siège de Paris, devint folle pour avoir vu éclater un obus à ses pieds. +On comprend donc qu'une série d'émotions et de frayeurs arrive au même +résultat. De là l'énorme proportion d'aliénés observée après le siège +de Paris; de là, la multiplicité des cas de psychonévrose, d'aliénation +mentale, signalés dans l'armée russe pendant le cours de la guerre +russo-japonaise. Jamais, depuis que les hommes s'entre-tuent, le système +nerveux des belligérants n'avait été soumis à d'aussi dures épreuves. +Tous les facteurs morbides s'accumulaient, chez les Russes, pour +produire le désarroi du système nerveux. Éloignement de la patrie, +voyage prolongé en chemin de fer, alimentation insuffisante, manque +de confiance dans les chefs, menace incessante de surprise, surmenage +physique s'ajoutant au surmenage émotionnel; c'est plus qu'il n'en faut +pour rendre malade le malheureux soldat ou officier russe, pour peu +qu'il soit prédisposé par l'alcoolisme ou par l'hérédité nerveuse. Mais +que faire contre un semblable état de choses? L'homme sensé ne peut que +déplorer l'inanité des efforts de tous les pacifistes. + +Ces «maladies», consécutives au fléau qu'on appelle la guerre, ne sont +pas assez connues du monde extra-scientifique. On se figure volontiers +que, quand la guerre a pris fin, tout est fini. Il n'en est rien; c'est +pendant quinze et vingt ans que les néfastes effets d'une guerre se font +sentir. Pendant vingt ans, nous avons eu à soigner des officiers qui +avaient pris le germe de leurs «maladies» pendant la campagne de 1870, +et surtout pendant la captivité. + +Dans un cadre plus restreint, nous voyons tous les jours l'influence du +choc chirurgical sur la genèse de la névrose. On commence à connaître +les psycho-névroses consécutives aux grandes opérations: mais c'est un +point sur lequel il convient d'attirer l'attention, pour modérer le zèle +chirurgical des opérateurs. Ils doivent savoir que, quand l'opération +est finie et bien finie, tout n'est pas terminé, et que le patient, +sorti guéri de leurs mains, est quelquefois «un malade» qui restera tel +pendant plusieurs années. Le choc traumatique produit par l'intervention +chirurgicale suffit pour expliquer ces accidents tardifs. + +J'ai, pendant longtemps, donné des soins à une dame qui, d'une très +belle santé jusqu'à trente-huit ans, est devenue grande nerveuse, avec +anorexie, amaigrissement, etc., immédiatement après une opération de +tumeur bénigne du sein. Depuis lors, elle est sans cesse préoccupée de +la récidive possible d'une tumeur du sein, et sa vie est empoisonnée par +des malaises de tout genre qu'elle n'avait pas avant l'opération. + +Il faut aussi savoir qu'une intervention chirurgicale, même de moindre +importance encore, d'importance ultra-minime, peut mettre le système +nerveux dans un état d'ébranlement durable: c'est quand elle occasionne +une violente douleur. La douleur provoque une fuite nerveuse énorme. +Ainsi je connais une jeune fille, de bonne santé antérieure, qui est +devenue neurasthénique immédiatement après des opérations sur les dents. + +Inutile de dire que, quand les interventions chirurgicales sont +pratiquées sur des personnes dont le système nerveux est déjà ébranlé +plus ou moins, elles deviennent une cause d'aggravation notable. +La seule crainte de l'opération possible suffit pour provoquer une +aggravation de la névrose. Est-il un médecin qui n'ait pas vu accourir +chez lui, forçant sa porte, une cliente, affolée parce qu'elle a +constaté sur elle, ou cru constater, une tumeur du sein? Et c'est bien +autre chose encore quand le diagnostic est douteux, quand la malade +va de chirurgien en chirurgien pour obtenir un avis ferme; jusqu'à ce +qu'elle soit fixée sur son sort, elle est dans un état d'anxiété que ne +connaissent peut-être pas assez les chirurgiens, et qui devrait leur +dicter leur conduite non pas seulement au point de vue opératoire, mais +au point de vue psychique. + +Personne plus que moi n'admire les chirurgiens. Leur sang-froid, leur +maîtrise d'eux-mêmes, leur habileté manuelle m'étonnent; les merveilleux +résultats qu'ils obtiennent le plus souvent me font les considérer, au +total, comme de vrais bienfaiteurs de l'humanité. Aussi ai-je l'espoir +qu'ils ne m'en voudront pas si je me permets de faire remarquer que, +à côté de beaucoup de bien, ils font un peu de mal, et un mal qu'ils +pourraient ne pas faire s'ils connaissaient mieux les répercussions +qu'ont, sur le système nerveux, leur intervention, et aussi les soins +qu'ils donnent à leur malade après l'opération. Je voudrais ne les voir +intervenir qu'en cas d'absolue nécessité, se défendre énergiquement +contre les opérations qu'on pourrait appeler de complaisance:--comme +celle qui a été pratiquée, contre mon avis, sur une malade qui se +croyait atteinte d'appendicite chronique, et qui n'était que grande +nerveuse. Cette malade avait déjà appelé, malgré moi, quatre chirurgiens +qui n'avaient pas voulu opérer; un cinquième se décida à le faire, sans +avoir de conviction absolue, au sujet de l'existence d'une appendicite, +mais avec la persuasion que la malade, débarrassée de son obsession en +même temps que de son appendice, recouvrerait la santé. Or il n'en fut +rien: l'appendice était sain, et la malade, légèrement améliorée pendant +un mois, par le fait du repos au lit, du régime sévère, de l'espoir +qu'elle avait, et que je fus le premier à entretenir, vit bientôt son +état devenir pire qu'avant l'intervention. + +Je demanderai aussi à nos confrères les chirurgiens de tenir le moins +possible les malades en suspens pour savoir si l'on opérera, et quel +sera le jour de l'opération. Cette attente, cette perplexité, sont +angoissantes au premier chef pour les personnes déjà nerveuses. Et je +leur demanderai, enfin, de ne pas, si possible, faire oeuvre médicale +après l'opération... Je sais bien que, dans certains cas, le chirurgien +doit suralimenter et même médicamenter son opéré, au risque de lui +fatiguer l'estomac, et de compromettre les résultats qu'une savante +hygiène alimentaire avait difficilement obtenus, pendant les mois ou les +années qui ont précédé l'intervention. Là, il y a force majeure; et, +dans un cas semblable, M. Campenon me disait qu'il savait bien faire de +la mauvaise besogne, mais il se comparait aux pompiers que n'arrête +pas la considération de dégâts limités, quand il s'agit de sauver un +immeuble. Mais, le plus souvent, l'opéré guérirait sans intervention +médicale et sans champagne, sans suralimentation, sans médicaments, sans +morphine, sans purgatifs, sans lavements, et, au sortir de la maison +d'opérations, son système nerveux serait moins ébranlé qu'il ne l'est. +Il serait plus vite remis du choc traumatique inévitable, qui, à lui +seul, est un important facteur de dépréciation de la valeur biologique. + +Pourquoi, par exemple, ce besoin de donner de la morphine aux malades, +et à des doses effrayantes? Je sais bien qu'en général ces doses +invraisemblables,--de 1 à 2 centigrammes répétés deux fois par +jour,--sont tolérées, pendant les premiers jours qui suivent +l'opération, parce que l'opéré a une telle sidération du système +nerveux qu'il ne réagit pas au poison[8]. Mais combien, aussi, ont des +vomissements et des symptômes d'intoxication grave? Et plus fâcheux +encore est le résultat quand le malade se met à aimer l'odieux poison, +et devient morphinomane,--ce qui arrive quelquefois. De grâce, réservez +donc la morphine pour les cas exceptionnels de souffrance, et n'en +confiez pas l'administration à une garde, si bien intentionnée et si +intelligente que vous la supposiez; vos malades n'en seront que plus +vite guéris! + +[Note 8: J'ai traité plus longuement ce sujet dans le _Bulletin de +la Société Thérapeutique_, novembre 1905.] + +Ou bien encore cette habitude de purger les malades, deux ou trois jours +après l'opération, de leur donner des lavements, alors qu'ils auraient +tant besoin de repos! La constipation n'est-elle donc pas un symptôme, +une manifestation, presque inévitable, de l'ébranlement du système +nerveux provoqué par le choc opératoire? Laissez le système nerveux +reprendre son équilibre, et la constipation disparaîtra d'elle-même, +quand l'opéré, sollicité par son appétit spontanément renaissant, +recommencera à manger. + +Et ne croyez pas que ce soit là de la théorie, une simple vue de +l'esprit d'un rêveur qui n'a pas vu d'opérés! La démonstration a été +faite pour moi, d'une façon décisive, comme dans une expérience de +laboratoire. Quand j'étais au Val-de-Grâce, le professeur Delorme a bien +voulu m'associer aux longues recherches qu'il a faites pour provoquer la +constipation chez ses opérés. Or, de tâtonnements en tâtonnements, il en +était arrivé à constiper tous les hommes ayant à subir des opérations +dans les régions abdominales, inguinales et crurales; il évitait ainsi +la souillure, et, par conséquent, le renouvellement des pansements. Et +ce n'était pas une constipation de deux ou trois jours qu'il provoquait, +mais bien de douze ou quinze jours. Chez un malade de mon service, opéré +par lui pour une cure radicale d'hémorroïdes, la constipation a été +entretenue pendant dix-huit jours. J'ai demandé récemment à M. +Delorme s'il était toujours fidèle à cette pratique; il m'a répondu +affirmativement, et il a bien voulu dresser pour moi une statistique de +laquelle il résulte que, depuis le jour où il m'avait convié à assister +à ses premiers essais, en 1889, il avait opéré, après constipation +provoquée, tant au Val-de-Grâce qu'à l'hôpital de Vincennes, 1600 cures +radicales de hernies, 50 cures radicales d'hémorroïdes, 500 +varicocèles, 30 castrations, 500 opérations variées de la sphère +inguino-génito-périnéo-fessière, enfin qu'il avait constipé +méthodiquement 15 hommes atteints de fractures de la cuisse, pour que +leurs appareils contentifs ne fussent pas souillés. + +C'est une partie de ces faits que M. Delorme a brillamment exposés à la +Société de Chirurgie, en 1892. Il y a présenté une série de 160 courbes +thermiques, démontrant que la température n'a pas monté au-dessus de la +normale, pendant toute la durée de la constipation, et que, même, elle +a souvent été abaissée un peu au-dessous de la normale (90 fois sur ces +160 observations). Dans quatre cas seulement, elle a dépassé la normale, +mais c'était par le fait de «maladies» accidentelles: intoxication +iodoformée, rhumatisme aigu, congestion pulmonaire (deux fois). Chez 110 +opérés de cures radicales, il y eut parfois des coliques, mais sans la +moindre importance. Elles disparaissaient après l'émission spontanée de +gaz. La langue, saburrale les premiers jours, reprenait bientôt l'aspect +normal; l'appétit était conservé chez la majeure partie des constipés. +Dès le troisième jour, on leur donnait à manger des potages, des oeufs, +de la viande blanche, du vin, en évitant que les aliments capables de +donner des déchets. Le sommeil restait bon, le caractère ne laissait +voir aucune modification, la soif n'était pas excessive, et les analyses +d'urines, faites par le professeur Burcker, ont démontré que l'économie +ne subissait, du fait de la constipation provoquée, aucune influence +néfaste. La première selle était, parfois, facile et spontanée; d'autres +fois elle était pénible; c'est ainsi qu'un malade ne put aller à la +garde-robe que le vingt-deuxième jour. En vain avait-on essayé sur lui +les purgatifs, les lavements, depuis quatre jours; ce n'est que quand on +le fit marcher qu'il parvint à aller à la selle. Les selles suivantes +étaient habituellement aisées, et les fonctions de l'intestin +reprenaient leur régularité. «Ma communication, ajoutait M. Delorme, +pourrait avoir plus qu'un intérêt clinique, étant donnée les théories +qui ont cours sur l'importance et la fréquence des intoxications +intestinales. Mais je désire rester exclusivement sur le terrain de la +pratique, et je conclurai en disant que, chez les hommes adultes et +sains surpris par un traumatisme chirurgical qui doit guérir par +première intention, la constipation, provoquée pendant huit à quinze +jours, n'a pas les inconvénients qu'on lui attribue généralement.» + +Je ne dirai pas par quels procédés M. Delorme est arrivé à obtenir ces +constipations prolongées, si peu nuisibles aux opérés: car ce serait +sortir de mon sujet; mais ce qui résulte de cette trop longue +digression, c'est que la constipation de quelques jours, survenant +d'elle-même et presque fatalement chez les opérés, quels qu'ils soient, +ne doit pas préoccuper les chirurgiens, ni les entraîner à imposer +à leurs opérés des purgations qui, fatiguant leur système nerveux +abdominal, ont forcément un retentissement sur leur système nerveux +central, et contribuent à en faire des malades, alors qu'au début ils +n'étaient que des blessés, ou bien à aggraver leur «maladie», quand ils +étaient déjà des malades avant l'opération. + +Je n'ignore pas que, d'autre part, les accoucheurs affirment que la +constipation est l'ennemi des femmes qui viennent d'accoucher. Je n'ose +pas m'inscrire en faux contre cette opinion générale: mais peut-être +serait-elle, comme tant d'autres affirmations, passible d'un procès en +révision. + + +III.--CAUSES ACCIDENTELLES + + +Nous venons d'énumérer les principales causes d'ordre psychique qui +amènent la déchéance, totale ou progressive, du capital vital de l'homme +ou de la femme adultes. Ce sont elles qui, combinées ou non aux +autres influences néfastes (surmenage cérébral, surmenage musculaire, +alimentation défectueuse, etc.), provoquent le plus souvent la +«maladie». + +Mais, d'autres fois, comme chez l'enfant du premier âge, comme chez +l'adolescent, la «maladie», chez l'adulte, est provoquée par une +affection aiguë qui le frappe en pleine santé: telle la fièvre typhoïde, +qui, véritable intoxication, surprend l'adulte dans le cours d'un état +d'équilibre irréprochable, et qui, chose curieuse, paraît être d'autant +plus grave que le sujet était plus robuste. + +La fièvre typhoïde, dis-je, peut parfois provoquer la «maladie». +Ainsi, je connais un homme de quarante-huit ans, qui a vu sa santé +irrémédiablement ébranlée à la suite d'une fièvre typhoïde survenue à +l'âge de vingt ans. Mais le cas est rare; souvent, au contraire, on +observe qu'une fièvre typhoïde, survenant chez un individu malingre, lui +donne une santé, pour la suite, qu'il ne se connaissait pas jusqu'alors. +Est-ce parce que, jusqu'alors, il surmenait son estomac, et que la diète +imposée par la fièvre typhoïde a remis l'organe en état? Est-ce parce +que, jusqu'alors, il se soumettait à un exercice trop vigoureux pour ses +forces, et que la fièvre typhoïde, en lui imposant le repos, a rectifié +ses erreurs d'hygiène musculaire? Est-ce enfin parce que la fièvre, +en brûlant ce que les anciens appelaient ses «humeurs peccantes», l'a +débarrassé de ses produits d'auto-intoxication antérieurs à l'affection +aiguë? A vrai dire, nous ne pouvons rien affirmer, nous ne pouvons que +constater le fait. Trop heureux serait celui qui pourrait connaître les +causes de tous les phénomènes de la vie! + +Quant aux autres affections accidentelles: rhumatismes, pneumonies, +etc., dans quelle mesure créent-elles, de toutes pièces, la «maladie»? +Nous pensons qu'elles ne la créent jamais, et qu'elles ne font que +l'aggraver: car, toujours la «maladie» préexistait. Pour contracter +un rhumatisme, une pneumonie, une angine, il faut déjà que le système +nerveux se trouve dans un état d'infériorité, soit définitif, soit +momentané. La première condition pour ne pas prendre les «maladies», +c'est de se bien porter. + +Mais il n'en est pas moins certain que l'affection accidentelle, en +intervenant, imprime à la «maladie» un essor plus ou moins vigoureux, +suivant l'importance de la cause pathogène accidentelle, et aussi +suivant la valeur préalable du sujet. + +De toutes les affections accidentelles, celle qui est le plus +remarquable, à cet égard, est la grippe. La déchéance post grippale est +très fréquente, et parfois d'une longueur invraisemblable. On met des +années, souvent, à se remettre d'une mauvaise grippe. Et cet ennemi est +d'autant plus dangereux que, loin de créer l'immunité, il a une tendance +à revenir à la charge; or, dans le cours de la «maladie», chaque +atteinte de grippe fait faire un pas en arrière, et compromet les +résultats péniblement acquis. La grippe est l'ennemie personnelle des +sujets à capital défectueux, quelle que soit, bien entendu, la forme +symptomatique de leur «maladie». + +C'est aussi dans la période que nous étudions que se manifeste +dangereusement la syphilis contractée à vingt ans, et insuffisamment +soignée; elle se traduit, maintenant, par de l'anévrisme de l'aorte, des +lésions du muscle cardiaque, de la néphrite dont personne ne soupçonne +la cause, des ictus cérébraux, et toutes les manifestations de la +syphilis tertiaire. Elle crée de toutes pièces l'ataxie locomotrice et +la paralysie générale, ou du moins elle prédispose singulièrement +le terrain à l'apparition de ces cruelles «maladies», d'évolution +fatalement progressive. On commence à connaître ses méfaits, dans le +monde des assurances, et à savoir que la syphilis n'est pas un brevet de +longue vie! D'un travail statistique fait par le Dr Rungberg pour une +Compagnie d'assurances, il résulte que l'âge moyen de la mort des +syphilitiques assurés à cette Compagnie a été de quarante-trois ans et +quatre mois, et que, au point de vue des causes de mort, la syphilis +vient immédiatement après la tuberculose. + + +IV.--INFLUENCES MORBIGÈNES SPÉCIALES A LA FEMME + + +Toutes les considérations que nous venons d'exposer peuvent s'appliquer +également à l'un et à l'autre sexe: mais la femme a, en outre, le triste +privilège de pouvoir être frappée par des influences morbigènes qui +n'atteignent pas le sexe masculin, et qui méritent d'être étudiées à +part. + +La menstruation joue, dans la vie de la femme, un rôle de premier ordre. +Chez la femme très bien portante, son influence est à peine perceptible, +mais chez la femme déjà malade son influence est des plus nettes; chez +l'aliénée, en particulier, on observe d'une façon constante, quelques +jours avant les règles, une aggravation du délire; et, chez l'aliénée +qui semble guérie, on ne doit prononcer le mot de guérison que quand +deux périodes menstruelles se sont passées sans accident. Nous disons +à dessein _deux_ périodes: car si, chez les grandes névrosées, les +troubles menstruels sont mensuels, chez les malades moins atteintes ils +nous ont semblé souvent ne survenir que tous les deux mois[9]. + +[Note 9: Il y a de grandes nerveuses chez qui la menstruation +s'accompagne toujours d'une fièvre ardente, se prolongeant deux ou trois +jours, et bien capable d'égarer le diagnostic.] + +Chez la grande neurasthénique qui a encore ses règles correctes, on peut +affirmer que, douze jours avant l'apparition des règles, les misères +nerveuses, abdominales, etc., s'accentuent considérablement, au grand +désespoir des familles qui, ayant espéré la guérison, croient que tout +est à refaire. Mais il n'en est rien: bientôt tout rentre dans l'ordre, +quelquefois même pendant les règles, à partir du deuxième jour, et, le +plus souvent, immédiatement après la cessation de l'écoulement. Les +malades entrent alors dans ce qu'elles appellent leur «bonne semaine». + +Le médecin doit connaître ce détail, et avertir les malades et leurs +familles de la rechute, qui est inévitable tant que la «maladie» bat son +plein. Quand les grandes malades n'ont plus leurs règles, ce qui est +fréquent, c'est d'un pronostic assez important; et la réapparition des +menstrues après deux, trois, ou six ans, comme j'en ai vu plusieurs cas, +indique que la malade entre enfin dans la voie de l'amélioration, alors +même qu'elle continue à souffrir. + +L'influence de la grossesse est non moins évidente. Nous avons dit +qu'elle était quelquefois salutaire, parce que l'utérus développé +remplaçait la sangle abdominale défectueuse; mais, une fois l'utérus +revenu à son volume normal, la paroi abdominale se trouve encore un peu +plus flasque qu'avant; et, quand les grossesses sont répétées, la ptose +abdominale devient un des principaux éléments de la «maladie». C'est +alors qu'une ceinture bien faite, avec ou sans pelote à air suivant la +forme du ventre, peut rendre à la malade d'inappréciables services. + +Mais, entendons-nous bien: la ptose n'est pas tout, chez les ptosiques. +Car enfin, pourquoi les malades ont-elles de la ptose? C'est parce +qu'elles étaient déjà déséquilibrées antérieurement, c'est parce que +la sangle que forment les muscles du ventre n'avait pas la tonicité +normale. Si on avait soigné la future ptosique en temps utile, alors +qu'elle n'avait encore que des troubles vagues du système nerveux, de +l'estomac, de l'intestin, elle ne serait pas devenue ptosique, elle +n'aurait pas eu besoin de ceinture, elle aurait pu avoir des grossesses +multiples sans avoir de ptose. De sorte que la ceinture, cet instrument +si merveilleux, ne doit, à notre avis, être considéré que comme un moyen +thérapeutique d'attente. Ce qu'il faut, c'est régénérer la malade et lui +permettre de se passer de ceinture. + +On y parvient, sauf quand la déchéance est trop avancée, par une bonne +hygiène générale, s'adaptant aux indications fournies par chaque +individu. Chez les unes, la ptose guérira par l'exercice, chez les +autres par le repos, chez les unes par une saison à Vichy, chez les +autres par un régime restreint, chez toutes par la reconstitution du +système nerveux, qui toujours laisse à désirer. + +La ceinture abdominale, pour en revenir à elle, ne sera employée que le +moins de temps possible. Chez les femmes non surmenées musculairement, +on se trouvera bien de tonifier la sangle abdominale naturelle, soit +par les exercices de plancher de la gymnastique suédoise, soit par la +pratique du chant, intelligemment comprise, telle que l'enseignent les +Italiens. Nul doute que, en utilisant la pression abdominale pour la +pulsion de l'air, on ne fasse à la fois de la bonne thérapeutique +abdominale et de l'excellent travail au point de vue du chant. Tous les +chanteurs et même toutes les chanteuses dignes de ce nom ont une force +extraordinaire des muscles droits antérieurs; en se contractant, ils +repoussent la main qui les comprime[10]. + +[Note 10: Il serait intéressant d'inventer un dynamomètre spécial +pour mesurer la force de ces muscles chez tous les malades. Ce +dynamomètre donnerait des indications très intéressantes sur la valeur +biologique, car on peut dire que, tant vaut la pression abdominale, tant +vaut l'individu.] + +On voit combien nous sommes éloignés de l'opinion qui attribue à +la ptose abdominale toutes les misères des dyspeptiques, des +neurasthéniques, des malades qui souffrent de l'intestin, etc. Une femme +a de la ptose et mille misères variées: une ceinture fait disparaître +presque toutes ces misères, c'est donc, conclut-on que la ptose était +l'unique cause? Mais non; c'est toujours la théorie du moindre effort +appliquée au raisonnement humain. La vérité est que la ptose est +symptomatique, que la ceinture ne guérit pas la malade, ne fait que la +soulager d'une partie de ses misères, et qu'il faut déjà être malade +pour devenir ptosique,--en dehors, bien entendu, des cas où la +contention abdominale insuffisante serait due à une éventration. + +La ptose peut d'ailleurs n'être que passagère. Il existe même des ptoses +qu'on pourrait appeler aiguës, si l'on nous permettait cette expression. +Nous voulons parler de celles qui surviennent brusquement, dans le +cours d'une bonne santé, à la suite d'un coup de froid, d'une émotion +violente, d'une indigestion, d'un empoisonnement, d'une purgation. D'un +jour à l'autre, on voit le ventre s'effondrer, se vider, perdre son +élasticité, sa souplesse, donner la sensation d'un amas pâteux, d'un +chiffon mouillé: et l'exploration ne permet plus alors de noter ni +le caecum, ni le côlon. On perçoit, dans la fosse iliaque, un +gargouillement dont l'on enseigne à tort qu'il appartient en propre à la +fièvre typhoïde: on ne le rencontre dans la fièvre typhoïde que parce +qu'on l'y cherche. + +Cet effondrement abdominal s'observe en outre, dans presque toutes les +«maladies» aiguës. Il est toujours l'indice d'une sidération du système +nerveux abdominal; et, comme le système nerveux abdominal n'est pas +sans avoir des relations intimes avec le système nerveux central, +l'effondrement en question est toujours l'indice d'un état de «maladie» +assez grave. Mais il peut n'être que passager, durer quinze jours, trois +semaines; d'autres fois, il dure deux à trois mois, dans certains états +subaigus; puis, peu à peu, on voit le ventre se ressaisir, reprendre sa +forme, son élasticité, renaître: c'est le commencement de la guérison. + +En même temps que le ventre s'effondre et que survient la ptose +aiguë, la sonorité abdominale subit des modifications extrêmement +intéressantes. Le son devient uniforme, tandis que, à l'état normal, +ou dès que le ventre se ressaisit, la percussion donne des notes +différentes dans les deux fosses iliaques et sur la ligne médiane. Le +plus souvent, c'est l'octave qu'on observe entre le côté droit et le +gauche (octave supérieure au côté droit).[11] + +[Note 11: Cette exploration abdominale par la vue, le toucher, et +la percussion, donne les renseignements les plus précieux sur la valeur +digestive de chacun, et des indications très nettes sur le régime +alimentaire qu'il convient d'imposer: régime qui doit varier, +évidemment, d'un jour à l'autre, comme varient l'aspect du ventre et les +sensations que donnent la palpation et la percussion. Ce sera la +gloire du Dr Sigaud d'avoir su lire dans l'abdomen, et d'avoir essayé +d'apprendre cette lecture à ses contemporains. Mais, il ne faut pas se +le dissimuler, l'exploration abdominale est chose très difficile; je la +pratique depuis dix ans que j'ai la bonne fortune d'être en relations +scientifiques avec le Dr Sigaud, et je vois mieux, de jour en jour, la +difficulté de cette étude, en même temps que j'en apprécie mieux toute +l'importance. + +Laissons d'ailleurs la parole à MM. Sigaud et Vincent, qui résument +ainsi les données de l'exploration abdominale: «Nous ne saurions trop +affirmer que l'exploration méthodique de l'appareil digestif est, pour +le biologiste, une source de faits inépuisable. Quelle variété de +renseignements, quelle précision dans l'observation, ne devons-nous pas +attendre d'un procédé à la perfection duquel nous voyons concourir les +données fournies, presque simultanément, par l'ouïe, la vue, le toucher? +Ajouterons-nous que, en raison de la nature spéciale cavitaire de son +tissu, le tube digestif se modifie dans sa forme, dans sa densité, +dans sa consistance, sous les influences les plus légères et les +plus fugitives? Alors que, chez un malade, nous ne trouvons aucune +modification du côté des appareils circulatoire, pulmonaire, nerveux ou +rénal, nous constatons toujours des signes positifs du côté de la sphère +gastro-intestinale. Les oscillations vitales que les autres appareils +organiques sont impuissants à objectiver, le tube digestif les +enregistre avec une fidélité remarquable et une variété de nuances que +l'on n'a point soupçonnée jusqu'ici. Et toutes les modifications de +forme et de volume, d'élasticité et de résistance du tissu abdominal, +toutes les variations de sonorité des membranes digestives, ne sauraient +être considérées comme des faits de valeur médiocre inutilisable. Elles +portent en elles-mêmes un double enseignement: elles traduisent, d'une +part, les diverses modalités fonctionnelles du tube digestif, d'autre +part, en vertu d'une loi sur laquelle nous allons revenir, l'orientation +générale des réactions de l'organisme correspond à ces modalités +digestives.» (_Mémoire_ lu à la Société de Médecine de Gand, 4 avril +1905.) + +Les intéressantes études de MM. Sigaud et Vincent auraient encore à +être complétées par l'étude de l'auscultation abdominale; c'est là un +chapitre de séméiologie qui est tout entier à faire, et que je ne puis +qu'indiquer aux travailleurs de l'avenir. Munis d'un bon stéthoscope, +ils trouveront dans l'auscultation abdominale des renseignements d'une +valeur insoupçonnée jusqu'à ce jour.] + +Pour en revenir aux ptosiques, une bonne sangle leur rend un service +momentané qui n'est pas à dédaigner. Elle les soulage: mais ce qui les +guérit, quand il leur reste encore assez d'énergie vitale, c'est un +régime approprié, et du repos ou un exercice gradué, suivant les cas. Le +régime devra être celui qui donne le moins à travailler à l'estomac et +à l'intestin sidérés; il devra donc être liquide ou semi-liquide. Les +prises alimentaires devront être fréquentes,--très fréquentes, dans +l'état aigu. Quant au repos, il s'impose; les malades, d'ailleurs, en +éprouvent le besoin, et c'est dans ce cas qu'on peut dire que le lit est +le meilleur des agents thérapeutiques. Quand le ventre commence à se +ressaisir, le régime devra être plus substantiel: potages épais, purées +légères prises toutes les trois heures en moyenne. Puis, quand il a fait +un nouveau progrès, alimentation plus dense et moins fréquente (six +repas en vingt-quatre heures, dont un dans le courant de la nuit: purées +épaisses, macaroni, riz, poisson, oeufs). Quand il est redevenu presque +normal, quatre repas par jour, assez copieux, presque égaux, dont un +avec viande non saignante. Enfin, quand l'orage est passé, quand le +ventre a retrouvé sa souplesse, son élasticité et sa tension, alors +seulement il faut arriver aux trois repas: celui du matin, qui doit être +assez copieux (café noir, oeuf ou viande froide); celui de midi, composé +en général de trois articles: 1° macaroni, ou purée, ou pommes de terre +en robe de chambre; 2° viande non saignante; 3° fromage, peu de pain, +pas encore de vin, un verre de liquide à la fin du repas; enfin le repas +du soir, plus léger, comprenant aussi trois articles: 1° potage épais; +2° oeufs ou poisson; 3° fruits cuits. + +Telles sont les grandes lignes de la diététique des états aigus ou +subaigus. En même temps, avons-nous dit, le repos s'impose: dans l'état +aigu un repos absolu au lit; plus tard, deux heures de lever sur une +chaise longue, entre les repas. Il faut faire longtemps manger les +malades au lit; puis, jusqu'à guérison complète, repos horizontal après +les repas; et toujours beaucoup de sommeil, même diurne, le sommeil +diurne étant le meilleur agent provocateur du sommeil nocturne, à +l'inverse de ce que l'on croit ordinairement. + +On comprend combien, dans cet état d'équilibre instable, une violente +perturbation, produite soit par une purgation, soit par un vomitif, soit +par une alimentation trop hâtive, peut être défavorable au malade. + + + +CHAPITRE IV + +PSYCHOTHÉRAPIE + + + +Nous avons, maintenant, suffisamment indiqué, les causes diverses qui +produisent la «maladie». Mais cette étude même n'a fait encore que mieux +nous montrer le rôle prépondérant que joue, dans l'origine comme dans +l'évolution de la «maladie», l'ébranlement du système nerveux. Et de là +résulte l'importance, également prépondérante, d'une médication +destinée à remonter le système nerveux: médication dont un des éléments +essentiels est cette «psychothérapie» qui, depuis quelque temps, a +commencé à préoccuper vivement le monde médical, sans qu'on soit encore +parvenu à en fixer exactement le domaine et l'application. + +A en croire un certain nombre de nos confrères, français et surtout +étrangers, le psychothérapie serait simplement destinée à remplacer +toute thérapeutique. L'imagination, d'après ces savants, jouerait dans +la production et le développement des «maladies» un rôle si énorme, +qu'il suffirait de découvrir, dans chaque cas, le moyen de persuader aux +malades qu'ils se portent bien, pour leur rendre aussitôt la santé. La +psychothérapie consisterait donc à étudier, à ce point de vue, l'état +d'esprit de chaque malade, de façon à pouvoir suffisamment s'emparer de +sa confiance pour lui ordonner de se croire guéri. Mais les plus récents +défenseurs de cette doctrine avouent eux-mêmes que les moyens de +persuasion sont, jusqu'ici, très difficiles à trouver; et je dois dire, +quant à moi, qu'une conception aussi simpliste de la thérapeutique me +paraît, jusqu'à nouvel ordre, quelque peu fantaisiste. + +Oui certes, la préoccupation de l'état d'esprit des malades, et de ce +qu'on pourrait appeler la cure morale, doit tenir plus de place qu'elle +n'en tenait, hier encore, dans la médecine officielle. Mais j'estime +que la psychothérapie peut faire mieux que d'imposer aux malades +l'illusion,--toujours bien brève et bien fragile,--de se bien porter: +elle peut devenir un des agents les plus actifs et les plus précieux de +la guérison. + +Étant donnée l'idée que nous nous faisons de l'origine nerveuse de +la «maladie», voici, à notre avis, la meilleure définition de la +psychothérapie: «C'est l'ensemble des moyens d'ordre psychique par +lesquels on améliore ou on reconstitue le capital nerveux.» Son action +s'étend: 1° à toutes les déviations mentales; 2° à un grand nombre de +troubles somatiques, tels que la constipation, l'insomnie, l'anorexie, +etc., l'incontinence d'urine, etc. + +Quant à ses moyens d'action, ils peuvent, pour la facilité de l'étude, +être divisés en deux grandes catégories: + +1° Moyens par lesquels on diminue les dépenses; + +2° Moyens par lesquels on augmente les recettes. + + +I + +MOYENS PAR LESQUELS ON DIMINUE LES DÉPENSES + + +Il est une foule de malades qui gaspillent leur influx nerveux sans le +savoir; il faut leur apprendre à l'économiser, leur démontrer combien +est fatigante, pour le système nerveux, l'hésitation perpétuelle, +leur enseigner l'utilité qu'il y a à savoir prendre un parti dans +les moindres circonstances de la vie. Il vaut mieux prendre un parti +médiocre immédiat qu'un parti plus sage après hésitation. Or, pour +savoir vite prendre parti et s'épargner la peine de remettre en +discussion tous les motifs et mobiles qui doivent déterminer l'acte à +accomplir, il y a un procédé très recommandable, qui consiste simplement +à adopter des principes, et à se dire: «Dans telle circonstance, je +ferai ceci, dans telle autre je ferai cela»; et puis, une fois le +principe adopté, à y rester fidèle,--sans cependant en devenir esclave. +Car il ne faut pas que l'entêtement remplace l'hésitation, que l'océan +devienne terre ferme. Un petit moyen pratique à recommander aux +hésitants, c'est de fixer, sur un agenda, tout ce qu'ils doivent faire +dans la journée et les jours suivants, puis, une fois la chose écrite, +d'exécuter ponctuellement ce qui aura été arrêté. La volonté parvient +ainsi, peu à peu, à se discipliner, en même temps qu'on s'évite des +pertes considérables d'influx nerveux. + +D'une façon générale, il faut inspirer aux malades le respect du temps, +leur faire comprendre que le temps, c'est l'étoffe dont la vie est +faite, et qu'il n'est pas permis d'en gaspiller une parcelle: que c'est +par le respect du temps qu'on trouve le moyen de faire une foule de +choses utiles avec un minimum de dépense. S'ils parviennent à comprendre +cette vérité, ils trouveront eux-mêmes, peu à peu, un _modus vivendi_, +qui, sans qu'ils s'en doutent, leur fera faire des économies de dépense +nerveuse. Recommander aux malades de prendre des habitudes _d'ordre_, de +tout régler dans leur vie,--les heures du lever, du coucher, des repas, +etc.,--de donner à chaque chose, à chaque préoccupation, la place et +l'importance qui lui conviennent, est encore un moyen de leur +épargner les dépenses nerveuses inutiles, et de faire de l'excellente +psychothérapie. + +Appliquons ces idées générales à un cas particulier. Voici une jeune +fille atteinte de ce qu'on appelle la «folie du doute»; dès son lever, +elle ne saura quelle robe mettre, elle en essaiera trois ou quatre, et +finira par reprendre la première; elle passera deux heures à faire sa +toilette, ne sachant si elle doit commencer par se coiffer ou par se +laver les mains; et toute sa journée se passera ainsi dans un état vague +d'anxiété. Le soir, la situation est plus pénible encore: la malade ne +parvient pas à se coucher, elle met deux heures pour se déshabiller, +s'interrompant à tout instant pour confier à un petit cahier une foule +d'idées qui ont torturé son cerveau et qui n'ont pas pu prendre corps. +On dirait qu'elle cherche à les fixer en les écrivant. J'ai chez moi +plusieurs collections de petits registres qui sont tous inspirés par +ce même esprit. Or, cette agitation stérile, continue, occasionne une +dépense cérébrale énorme. Si l'on veut bien étudier une malade de ce +genre, on verra qu'elle n'est pas malade que de la tête, mais que tout +est malade chez elle. Elle digère mal, elle est amaigrie, elle a +des urines rares et chargées alternant avec des urines claires et +abondantes. Elle est mal réglée, etc. + +Il lui faut donc, avant tout, un traitement général; dont nous +indiquerons plus tard les grandes lignes, mais il lui faut aussi un +traitement psychothérapique.--Et lequel? La première chose est de lui +dire combien cette manière de faire est ridicule: cela, on n'aura pas de +peine à le lui faire admettre, elle le sait très bien; le preuve, +c'est qu'elle cache son infirmité avec le plus grand soin à tout son +entourage. Puis il faut lui expliquer comment cette dépense nerveuse, +si stérile, la fatigue, et entretient ou cause sa «maladie» physique. +Enfin, d'accord avec elle, il faut lui tracer un plan de vie tel qu'au +lieu de gaspiller ses forces elle les concentre, pour les diriger dans +un sens déterminé. A l'une, on fera apprendre une langue étrangère, à +l'autre on proposera une autre occupation, non moins précise. Le +médecin s'inspirera d'une foule de considérations d'ordre secondaire; +l'essentiel est qu'il atteigne son but, qui est de discipliner la +volonté et d'éviter à la malade les pertes nerveuses, par une bonne +orientation de son activité. Nous avons pris là, à dessein, un cas des +plus difficiles à guérir: et cependant nous affirmons que la guérison +y est possible, quand, à la psychothérapie, on joint un traitement +somatique convenable et suffisamment prolongé. + +Dans la manie aiguë, ou certaines phases de la paralysie générale, dans +tous les cas de délire aigu occasionnés par les «maladies» infectieuses, +l'influx nerveux subit des dépenses colossales; les fuites se font de +toutes parts. La pensée est si rapide, chez le maniaque, que l'aliéniste +expérimenté ne parvient pas à la suivre. Les associations d'idées se +font avec une telle rapidité que le malade n'a pas le temps de les +exprimer, et, quelle que soit sa volubilité, sa langue n'a pas un débit +égal à celui de son cerveau. La psychothérapie peut-elle être utile à +des malades de ce genre? Oui, mais, à vrai dire, son rôle est alors +négatif; il faut savoir ce qu'il ne faut pas faire; il faut ne pas +s'acharner à discuter avec le malade, à rectifier ses appréciations; il +faut, en un mot, laisser passer l'orage, et se borner à éviter au malade +toute cause d'excitation prochaine ou éloignée. Il faut se rappeler, +surtout, qu'une fois l'orage passé, on aura longtemps encore à user +d'extrêmes précautions, et à ménager le cerveau fragile. + +Lorsque la fuite nerveuse, au lieu d'être disséminée, est limitée à un +point fixe, la psychothérapie intervient d'une façon plus active. Voici +un homme en proie à une obsession: une idée a envahi son cerveau, il y +pense nuit et jour, en perd le boire et le manger. Toutes ses pensées +ont pour pivot l'idée maîtresse, il en parle à tous ceux qu'il estime +pouvoir le comprendre, il demande conseil, s'agite en vain, et, ne +trouvant pas de solution, il s'épuise. Faut-il, dans ce cas, essayer de +boucher la fuite, dire au malade qu'il ne doit pas penser à ce qui +le préoccupe? Mais c'est lui demander l'impossible, et le torturer +inutilement. Il faut, au moins une fois, lui laisser exposer, avec les +plus amples détails, les causes de sa souffrance morale; mais, ceci +fait, pour acquérir sa confiance, il ne faut presque plus lui permettre +d'en parler, et, en échange, il faut lui trouver des dérivatifs. De même +que, dans une hémorragie pulmonaire, le médecin bien avisé fait une +saignée générale, qui arrête l'hémorragie, de même le psychothérapeute +ne doit, pour ainsi dire, pas lutter contre l'idée obsédante, mais faire +naître des courants d'idées dérivatifs; en d'autres termes, remplacer +une idée morbide par une série d'idées saines. C'est la psychothérapie +_dérivative_. + +Un autre moyen d'économiser les fuites nerveuses, moyen à employer dans +les cas exceptionnels, c'est de conseiller au malade l'acceptation du +fait acquis, en d'autres termes la résignation; c'est la psychothérapie +_sédative_. Que le malade accepte le fait accompli, qu'il cesse de se +cabrer contre les circonstances qui ont produit ou qui entretiennent +la «maladie», de se nourrir de son chagrin, de se remémorer les causes +morales qui l'ont amené; et il s'évitera une fatigue nerveuse énorme. +Cette passivité produira sur lui l'effet sédatif d'une sorte de sommeil +de la cellule nerveuse. + +Quand la résignation, au lieu d'être pour ainsi dire passive, est un +acte volontaire en vertu duquel le patient accepte, en toute liberté, +sans restrictions, sans protestations, ses misères, pour les offrir +dans une intention quelconque, elle devient tout le contraire de la +passivité, et déjà elle rentre dans la deuxième catégorie des moyens +psychothérapiques. L'étude de cette résignation active va donc nous +servir de transition toute naturelle. + +La résignation ainsi comprise est un acte. Répéter plusieurs fois par +jour qu'on se résigne, c'est faire, plusieurs fois par jour, acte de +volonté; et encourager le malade à accomplir cet acte de volonté, c'est +faire de l'excellente psychothérapie _reconstituante_. Malheureusement, +cette résignation active est à la portée de peu d'initiés. Elle suppose +toute une doctrine philosophique: la doctrine de la solidarité humaine, +de la réversibilité des mérites et des souffrances, en un mot la +doctrine du renoncement; et peu de malades la connaissent. Aussi est-ce +à titre exceptionnel que les ressources de la résignation active peuvent +être employées. + +Mais, dira-t-on, quel peut être le rôle du médecin en face d'un malade +qui va jusqu'à voir dans la souffrance un bienfait? On croirait, _a +priori_, que le médecin n'a qu'à disparaître; en fait, il n'en est rien. +Le médecin doit rester à son poste; et tout en encourageant le malade +dans cette voie, en fortifiant sa volonté, il doit l'exhorter à ne pas +négliger les moyens thérapeutiques que réclame son état. Car enfin le +résigné actif ne commet pas une erreur de logique en désirant guérir +et en acceptant les soins médicaux. S'il fait bien de se résigner à la +souffrance lorsque celle-ci est inévitable, il est tenu, au contraire, +de se résigner aussi à ce que veut pour lui la nature, c'est-à-dire à ne +rien omettre pour reconquérir, avec la santé, la possibilité d'une vie +plus active et plus utile. Ajoutons d'ailleurs que, en fait, le résigné +actif est d'ordinaire le plus obéissant, le plus stable des malades, le +plus reconnaissant pour les soins médicaux qui lui sont donnés; c'est le +malade de choix. + + +II + +MOYENS PAR LESQUELS ON AUGMENTE LES RECETTES + + +La deuxième catégorie des moyens psychothérapiques comprend, comme nous +l'avons dit, ceux qui ont pour but d'améliorer la part subsistante du +capital nerveux. On peut parvenir à ce résultat de deux façons: + +1° En dynamisant ce qui reste du capital nerveux par une savante +gymnastique de la volonté. (L'homme ne vaut que par sa volonté: donc +discipliner, fortifier, renforcer sa volonté, c'est lui rendre le plus +grand des services.) + +2° En insufflant, pour ainsi dire, au malade un fluide nerveux étranger. + +Dans le premier cas, on fait appel au libre arbitre du malade. Celui-ci +devient le collaborateur du médecin, dont le rôle se borne à indiquer +les procédés de gymnastique de la volonté et à surveiller l'application. + +Dans le deuxième cas, une volonté étrangère vient en aide à la volonté +défaillante, ou insuffisante, du patient. + +1° _Gymnastique de la volonté_.--Il y a des procédés d'éducation de la +volonté,--cette faculté, comme la mémoire, comme l'attention, étant +susceptible d'être améliorée par une bonne gymnastique. Le principe +général, dans cette éducation, c'est de procéder lentement, de ne pas +demander au malade un effort qu'il serait incapable de fournir, mais de +lui demander, au début, un tout petit effort, qui sera augmenté tous +les jours. Ainsi nous invitons nos malades à faire trois fois, tous les +matins, trois mouvements déterminés des bras, puis six, puis douze, +puis d'en faire autant avec les membres inférieurs. En ordonnant ces +exercices, nous comptons bien moins sur l'action utile de la gymnastique +musculaire elle-même que sur l'effort de volonté que nous obtenons du +malade, avec son libre consentement. Dans le même esprit, nous envoyons +certains de nos malades faire une gymnastique spéciale, tous les jours, +par tous les temps, à l'extrémité de Paris, aussitôt qu'ils peuvent +supporter la fatigue d'un déplacement quotidien. Là, nous leur faisons +faire la course en flexion, exercice musculaire excellent, qui, bien +gradué d'après des règles précises, régularise la circulation du sang, +les battements du coeur, augmente la vigueur de tous les muscles, en +particulier des muscles inspirateurs, et favorise, par conséquent, +l'acte respiratoire. Grâce à cette gymnastique, on arrive, au bout d'un +mois, à faire courir pendant vingt minutes des malades qui ne marchaient +pas, ou qui ne croyaient pas pouvoir marcher[12]. + +[Note 12: Ajoutons que cette course ne provoque jamais +d'essoufflement le principe de la méthode étant, avant tout, d'éviter +l'essoufflement par une progression sage et bien réglée dans la longueur +et la rapidité du pas. La méthode dont nous parlons a été instituée par +notre regretté ami, le commandant de Raoul, qui avait fait des études +très sérieuses, théoriques au laboratoire de Marey et pratiques pendant +toute la durée de sa carrière militaire. Ce n'est pas le lieu de parler +avec détail de cette méthode d'entraînement; disons seulement qu'on ne +se fait pas une idée, dans le monde des gymnasiarques, de la lenteur +dans la progression à imposer au coureur. Ainsi la vitesse du pas +gymnastique de l'armée ne doit être atteinte, chez l'homme même bien +portant, qu'après quinze minutes de course progressivement plus rapide. +C'est comme cela que l'on arrive à obtenir le rendement maximum, et que +le pas gymnastique peut être prolongé très longtemps sans fatigue. +De même, avant d'arriver à la vitesse de six kilomètres à l'heure, +c'est-à-dire au pas d'un homme qui marche vite, il faut cinq minutes +de course en progression. Si, à cette prudence dans la progression, on +joint le soin de faire respirer le malade en temps utile, et de lui +apprendre à respirer, on lui évite l'essoufflement. Mais si le coureur +n'est pas essoufflé, par contre il est envahi, au bout de vingt à trente +minutes, d'une transpiration énorme, telle que la course en flexion a +pour complément indispensable, soit une friction sèche avec changement +de linge, soit, mieux encore, une douche tiède. Cette nécessité de la +douche finale limite beaucoup l'emploi de la course en flexion, et, +par parenthèse, l'interdit à l'armée, pour laquelle, dans l'esprit du +commandant de Raoul, elle semblait surtout indiquée. Nos malades, au +contraire, trouvent toute facilité pour prendre la douche terminale, +puisque la course a lieu dans le jardin attenant à la maison +d'hydrothérapie d'Auteuil, qui est gracieusement mis à notre disposition +par le Dr Oberthur, directeur de l'établissement. + +Nul doute que cet exercice musculaire très gradué, sous la direction de +moniteurs compétents, que l'exercice pris au grand air, dans la matinée, +ne soient des facteurs importants dans l'excellent résultat total que +j'obtiens de ce que j'ai appelé la _dromothérapie_; mais j'estime qu'une +grande part du résultat utile revient à cette gymnastique de la volonté +que le malade fait, pour ainsi dire, sans s'en douter. Il assiste tous +les jours à ses progrès, il éprouve un vague sentiment de contentement +à la pensée qu'il a vaincu, tous les jours, une difficulté nouvelle. +Dût-on m'accuser de paradoxe, je dirai que, en imposant à un malade la +course en flexion, fait-on surtout de la psychothérapie: psychothérapie +par exercice de la volonté, et aussi psychothérapie dérivative, +puisqu'on les distrait en leur procurant un exercice qui devient +vraiment une récréation, après les trois ou quatre premiers jours.] + +Le Dr Lagrange a très justement insisté sur l'utilité de l'attrait dans +l'exercice physique. Or cet attrait manque absolument dans l'exercice de +la _gymnastique respiratoire_. Cet exercice est souverainement ennuyeux, +et c'est chose rare que nos malades les plus obéissants le continuent +régulièrement plus de deux mois; mais c'est précisément pourquoi il est, +pour le psychothérapeute, un agent de premier ordre, puisqu'il exige un +effort énorme de volonté. Aussi, à ce titre même, ne saurions-nous trop +le recommander. En outre, il produit les effets les plus favorables sur +la circulation et la nutrition; c'est le seul moyen que je connaisse +de faire disparaître ces rougeurs émotives, si désagréables à certains +neurasthéniques des deux sexes, et qui ne s'observent pas seulement chez +les timides, car les personnes hardies et décidées leur payent aussi +leur tribut. Quand cette infirmité arrive à provoquer l'obsession de la +rougeur, la peur de rougir rend la vie sociale insupportable, et mérite +l'attention du clinicien, d'ailleurs désarmé s'il n'emploie que les +moyens classiques. Or, si l'on étudie de près ce symptôme, on voit qu'il +s'accompagne, presque toujours, d'une perturbation respiratoire, et +quelquefois de sensations précordiales; et c'est, sans doute, parce que +l'exercice en question régularise la respiration, qu'il est le meilleur +traitement de la rougeur émotive. En tout cas, le fait est certain, +je l'ai plusieurs fois observé. Mais comme ces exercices sont, je le +répète, extrêmement désagréables, il faut savoir les graduer de façon +à ce que le patient ait au moins le plaisir d'assister à ses propres +progrès. On arrive ainsi, peu à peu, à faire faire au malade des +mouvements de respiration profonde pendant dix minutes, matin et +soir. On ne saurait croire l'effet utile, à divers titres, de cette +gymnastique méthodique, telle que les Suédois l'enseignent, c'est-à-dire +faite d'après les vrais principes de la physiologie; tandis que, quand +elle est enseignée, ce qui arrive trop souvent, par des instructeurs mal +instruits, elle trouble les phénomènes de la circulation, et peut même +amener du vertige et de la syncope. C'est donc un moyen puissant, +mais qu'il faut savoir manier, comme toutes les autres armes de la +thérapeutique. Il existe, dans tous les Instituts Zander, un appareil +qui fait faire automatiquement d'excellente gymnastique respiratoire. +Aux malades qui n'ont pas l'énergie de la faire simplement dans leur +chambre sans le moindre appareil, nous conseillerons les instituts +mécanothérapiques. + +On peut exercer la volonté du malade, et, par conséquent, la fortifier, +par mille autres moyens, qui seront inspirés par les diverses conditions +de milieu, d'aptitudes, etc. Mais, autant que possible, il faut faire +faire au malade un travail utile, et dont il puisse facilement mesurer +les progrès, et surtout un travail qui ne demande pas une dépense, soit +cérébrale ou musculaire, excessive: car alors on perdrait d'un côté +ce qu'on gagne d'un autre. Il faut, enfin, se rappeler que le rôle du +psychothérapeute doit prendre fin à un moment donné, quand le malade a +reconquis une puissance suffisante pour pouvoir voler de ses propres +ailes. On doit alors l'abandonner à lui-même, mais non pas brusquement: +il faut, si l'on nous permet cette comparaison, que le médecin imite +le professeur de bicyclette, qui soutient pendant un certain temps son +élève, puis l'abandonne momentanément, sans qu'il s'en doute; l'élève +confiant continue à pédaler, se croyant soutenu, jusqu'au moment où il +est assez sûr de lui-même pour aller tout seul. Si le professeur le +soutenait indéfiniment, l'élève ne ferait pas de progrès. + +2° _Moyens d'augmenter artificiellement le capital nerveux +insuffisant_.--Dans les cas où la volonté est tellement défaillante que +l'on ne saurait faire aucun fonds sur elle, le médecin peut essayer de +fournir à son malade un apport étranger d'influx nerveux: il y arrive +par le procédé de l'hypnose. Rien ne m'ôtera la conviction que, dans +l'hypnose, il y a une «influence» de l'hypnotiseur sur son sujet, +«influence» étant compris dans son sens étymologique (_fluere_, couler). +L'hypnotiseur envoie de l'influx nerveux, il donne quelque chose de +lui-même; il a une action personnelle; et les médecins qui prétendent +le contraire, qui disent que les passes peuvent être remplacées par le +braidisme, par la fixation d'un objet brillant, immobile comme une boule +ou mobile comme un miroir à alouettes, ne me paraissent pas être dans la +vérité. + +L'hypnotisme peut rendre de grands services dans les cas les plus +variés; non seulement il peut rectifier des idées erronées, faire +disparaître les mauvaises habitudes, les crises nerveuses, etc.: il agit +encore pour ramener chez le malade la quiétude de l'esprit, la confiance +en soi-même. + +Il modifie aussi les fonctions organiques. Rien n'est, en effet, plus +facile, chez un sujet hypnotisable, et qui est bien en main, que de +faire disparaître des troubles dyspeptiques, névralgiques, d'arrêter des +vomissements, des métrorragies, de faire revenir les règles, le sommeil +naturel, de régulariser les selles, etc. + +Le malheur est que tous les sujets ne sont pas susceptibles de subir +l'influence hypnotique, et que, précisément, ceux qui en auraient le +plus besoin se trouvent être réfractaires; ainsi les aliénés, les +hallucinés, les grandes hystériques, les malades atteints de délire +systématisé, ne sont presque jamais hypnotisables. L'hypnose est +d'autant plus difficile à obtenir qu'elle serait plus utile. Ainsi, +chez les aliénés, nous avons vu notre excellent maître le Dr A. Voisin +s'acharner pendant des heures entières sans obtenir le moindre effet; +mais aussi quel triomphe quand, d'aventure, il réussissait! Nous +connaissons pour notre part de grands nerveux qui, très désireux de +pouvoir être endormis, sont allés, sur notre conseil, consulter tels ou +tels confrères renommés pour leur habileté ou leur connaissance spéciale +de l'hypnotisme, et toujours avec un insuccès complet. + +C'est là une première raison qui restreint grandement l'emploi de +l'hypnose. Une deuxième raison qui doit le limiter, c'est que, quand +on emploie l'hypnotisme, on risque de se discréditer, dans l'esprit du +malade, si on ne réussit pas du premier coup, et alors on le prive du +secours qu'on aurait pu lui donner si on n'avait pas, par une fausse +manoeuvre, perdu irrémédiablement sa confiance. Mais il existe des +procédés permettant de savoir si oui ou non le malade est hypnotisable, +de façon qu'on puisse ne marcher qu'à coup sûr, et laisser de côté, sans +en avoir l'air, les sujets non facilement hypnotisables. + +Un autre motif encore restreint l'emploi de l'hypnose: c'est que +celle-ci, quand elle réussit, risque de devenir un moyen thérapeutique +trop actif. Même avec la plus grande prudence, on ne parvient pas +toujours à en graduer les effets, et le médecin s'empare souvent par +trop de l'esprit du malade, au point que ce dernier ne peut plus rien +faire sans son conseil. + +J'ai connu un ingénieur des chemins de fer, renommé pour sa sévérité à +l'égard des inférieurs, et névropathe de grande marque. Son médecin crut +bien faire en le traitant par l'hypnose; et il se trouva, par hasard, +que c'était un sujet de premier ordre. Un jour, pendant le sommeil +hypnotique, le médecin lui intima l'ordre d'avoir, à l'égard de ses +inférieurs, plus de bienveillance; et voici que, dès le lendemain, les +procédés de cet homme à l'égard de ces inférieurs se firent tellement +bienveillants, affables, affectueux, qu'il devint la risée de ses +subordonnés eux-mêmes, et un sujet d'étonnement pour ses chefs. Il ne +parlait plus que de devoir social, d'altruisme, de solidarité humaine. +On le crut fou; il ne l'était pas, mais il était devenu tellement +différent de lui-même qu'il fallait aviser. Le médecin, averti de ce +changement à vue, s'efforça, en plusieurs conversations, de modérer le +zèle charitable du néophyte; il n'y parvint pas. Le malade discutait +avec lui les théories socialistes, et serait devenu le pire des +utopistes. Il fallut une nouvelle séance d'hypnose pour atténuer, au +point voulu, les effets de la suggestion première. + +Pourquoi employer un moyen aussi actif quand on peut s'en passer? Autant +demander pourquoi l'ingénieur ne se sert pas de dynamite pour faire +sauter une motte de terre. Pourquoi mettre un mors arabe à un cheval qui +ne demande qu'à se laisser conduire? Réservons donc le mors arabe pour +les cas où l'animal est indocile, indomptable, et rétif! + +Ajoutons que, une fois produit l'effet à obtenir, le médecin doit cesser +de recourir à l'hypnose, sous peine de compromettre le résultat final. +Une fois le blessé remis en selle, on doit lui rendre la direction de +sa monture. Pour bien faire comprendre ma pensée, je prendrai la +comparaison suivante: l'hypnose est à la défaillance du système nerveux +ce que l'opothérapie thyroïdienne est à l'insuffisance fonctionnelle +du corps thyroïde, ce que l'opothérapie hépatique est à l'insuffisance +fonctionnelle du foie. Or, de même que le médecin qui s'est servi +de foie de porc pour remettre en état un hépatique, ne continue pas +indéfiniment l'emploi du foie de porc, de même le psychothérapeute doit +cesser l'emploi de l'hypnose dès qu'il a obtenu le résultat voulu, +c'est-à-dire dès qu'il a remis le malade en assez bon état pour pouvoir +compter sur sa collaboration consciente, et lui demander un effort +personnel de gymnastique psychique; de sorte que quatre ou cinq séances +suffisent, dans la majorité des cas. + +Toutes ces considérations expliquent la rareté des cas où l'hypnotisme +est à conseiller. Mais quant à dire, comme le font les adversaires +irréconciliables de la thérapeutique par l'hypnose, que quelques séances +amènent, chez le malade, une perturbation d'esprit incurable, que +l'hypnotisme «dissocie la personnalité normale du sujet» (Grasset), +«aboutit à la ruine déplus en plus complète de ce moi qu'on voudrait +sauver» (Duprat), c'est tout simplement énoncer une erreur. L'hypnotisme +bien manié n'est pas si dangereux. Je n'ai vu qu'une fois, dans le +service de Charcot, l'hypnose amener chez un homme une violente attaque +d'hystérie. Et dire, avec certains scrupuleux, que les pratiques de +l'hypnotisme ont quelque chose de dégradant pour la dignité humaine, +parce que le médecin qui impose sa volonté au malade porte atteinte au +dogme de la liberté, c'est énoncer une erreur non moins absolue, la +suggestion hypnotique n'étant pas autre chose que la suggestion à l'état +de veille poussée à sa deuxième puissance; à ce compte, on n'aurait +plus le droit de donner un conseil. Enfin, dire que les pratiques de +l'hypnose sont mal vues dans le monde, et discréditent le médecin, c'est +affirmer une vérité, mais qui ne nous toucherait en rien, car le médecin +n'est responsable que devant sa conscience. Or, nous le répétons, sa +conscience peut lui permettre, accidentellement, l'emploi des procédés +hypnotiques, surtout s'il prend le soin de n'endormir les malades +qu'avec leur assentiment formel, et en présence d'un tiers représentant +la famille. + +Ajoutons enfin que le médecin _seul_ doit avoir recours à ce procédé +thérapeutique; et que ce médecin doit agir uniquement pour le bien du +malade, sans la moindre préoccupation étrangère, voire même sans aucune +préoccupation scientifique. + +_Conseils pratiques pour l'application des procédés +psychothérapiques._--Nous venons de passer en revue les moyens +psychothérapiques par lesquels on peut améliorer le capital nerveux d'un +malade. Mais un aperçu théorique ne suffirait pas au praticien voulant +employer la psychothérapie; il semble donc utile de le compléter par des +considérations d'ordre tout à fait pratique, clinique, suggérées par une +expérience personnelle. + +1° Il est un principe qui domine tous les autres; c'est que, pour faire +de la bonne psychothérapie, il faut soigner le malade non seulement avec +toute son intelligence, mais surtout avec tout son coeur. Le médecin qui +ne ferait que de la psychologie, démontant curieusement pièce à pièce +tous les rouages du cerveau de son malade, pour chercher celui qui est +défectueux, sans se préoccuper avant tout d'être utile, ne ferait pas de +bonne psychothérapie. Il lui faut être bon mécanicien, bon psychologue, +c'est entendu; mais surtout il lui faut être un homme charitable. Je +sais que le mot «charité» sonne mal aux oreilles, depuis qu'on ne parle +plus que d'altruisme, de solidarité, etc. Le mot «charité» pourra +disparaître du dictionnaire, bien qu'il exprime autre chose que ses +soi-disant synonymes; mais la charité restera toujours au fond du coeur +de l'homme, et sera, comme par le passé, l'inspiratrice des actions +généreuses et véritablement utiles. + +2° Encore n'est-ce pas assez que le médecin aime son malade. S'il veut +avoir sur lui une autorité morale effective, il faut en outre qu'il ne +soit pas pressé: non seulement qu'il ne le paraisse pas, mais qu'il +ne le soit pas en réalité. Savoir se donner tout entier à l'affaire +présente est la première condition du succès, en psychothérapie. Il faut +que, dès la première entrevue, s'établisse entre le malade et le médecin +un courant de sympathie; or ce courant ne peut s'établir que si le +malade sent que le médecin s'intéresse profondément à lui, et ne lui +ménage pas son temps. La première consultation, surtout, doit pouvoir +durer tout le temps nécessaire: mieux vaudrait la remettre à huitaine +que de l'ébaucher si le temps matériel fait défaut. + +3° Il faut encore que le médecin sache écouter, c'est-à-dire laisser +parler le malade aussi longtemps qu'il le désire, surtout pendant les +premières consultations. Quelle que soit la prolixité, la volubilité +d'un malade, il y a toujours intérêt à l'écouter, parce qu'on apprend +toujours quelque détail dont on pourra tirer profit: si l'on agit de +cette façon, le malade, par une sorte de discrétion inconsciente, +arrive, après quelques entrevues, à ne plus abuser de la patience de +son auditeur, et se contente de répondre aux quelques questions bien +précises qu'il lui pose. + +Une fois que le médecin aura ainsi pris position, les conseils qu'il +donnera, non seulement sur l'hygiène mentale, mais sur l'hygiène +alimentaire, musculaire, auront toutes chances d'être suivis; et ainsi +tout concourra à la guérison ou à l'amélioration cherchée. + +4° Un autre principe, c'est de dire au malade la vérité dans la mesure +du possible. Évidemment, s'il y a une lésion organique incurable, +le médecin doit avoir la discrétion de se taire, sauf dans les cas +exceptionnels où le malade a des motifs sérieux pour savoir la vérité +entière. Mais le plus souvent il faut dire la vérité au malade, lui dire +très franchement l'idée que l'on se fait de son état, la durée probable +du traitement, etc. Si, cependant, le traitement doit demander des +années, comme il arrive trop souvent chez les malades à capital +restreint, mieux vaut rester dans le vague, et dire: «Le traitement sera +long, un peu pénible, mais la guérison est assurée.» Il faut encore, +dès les premières entrevues, avertir le malade des rechutes possibles, +probables, ou certaines: si c'est une femme, la prévenir que, dans les +douze jours qui précéderont l'époque menstruelle, elle aura fatalement, +durant quelques mois, une réapparition de toutes ses misères, mais à un +degré de moins en moins marqué; dans tous les cas, avertir le patient, +s'il s'agit d'un état grave, que, tous les deux jours, il risque d'avoir +une légère aggravation, puis, quand son état s'améliorera, tous les +trois jours, puis tous les huit jours, et ce, en dehors de toute cause +appréciable, par le seul fait de cette tendance qu'a le système nerveux +à protester d'une façon intermittente. Mais il faut, en outre, l'avertir +que toute émotion violente, et surtout que toute infraction au régime +alimentaire, musculaire, cérébral, qui lui a été ou qui va lui être +prescrit, se soldera inévitablement par une rechute plus ou moins grave, +suivant la gravité de l'infraction,--une rechute qui, chose curieuse, +ne se manifestera que le lendemain ou le surlendemain de l'écart +commis;--l'avertir enfin qu'une affection accidentelle, la grippe en +particulier, fera faire un pas en arrière d'autant plus grand qu'elle +aura été plus grave, et soignée plus tardivement; donner, par +conséquent, au malade des conseils préventifs, pour qu'il se mette, dans +la mesure du possible, à l'abri des affections intercurrentes, et lui +recommander de demander ou de prendre des soins immédiats, en lui +faisant bien remarquer que les affections accidentelles ne sont graves, +en général, que lorsqu'elles ne sont pas bien soignées dès leur début. + +5° Le médecin doit éviter d'imposer au malade des prescriptions qui lui +seraient plus pénibles que les malaises dont il se plaint. Il doit même +éviter, en général, de multiplier ses prescriptions, sans quoi il risque +de décourager le patient, ou, ce qui est pire encore, de le rendre +égoïste et hypocondriaque, et d'entretenir sa «maladie» par le soin +même apporté à la combattre. Aussi bien la thérapeutique est-elle, en +général, plus simple qu'on ne croit, et les questions de régime, en +particulier, sont presque toujours faciles à résoudre. + +Ce dont il faut surtout tenir compte, avant de formuler une +prescription, c'est de la mesure où il sera possible et facile, au +malade, de l'appliquer. Pour ma part, je n'arrête jamais un programme +de vie sans l'avoir discuté, point par point, avec le malade, et, si +possible, avec l'un des membres de sa famille. Je donne alors au malade +une feuille où est marquée la ligne de conduite à suivre depuis l'heure +du réveil jusqu'à l'heure du coucher, et où, aux heures prescrites, sont +indiqués les menus des repas, voire même les livres à lire. J'ai soin, +en outre, d'indiquer que «tout ce qui n'est pas permis est défendu», en +laissant entendre au patient que, dans un avenir plus ou moins rapproché +«tout ce qui ne sera pas défendu sera permis». Le malade, pourvu de +cette feuille directrice, est averti qu'il doit s'en rapprocher le plus +possible, mais sans en devenir l'esclave. + +On peut dire, en principe, qu'un traitement efficace de la «maladie», +si grave qu'elle soit, est toujours praticable, quelles que soient +les conditions de la vie sociale du malade. Mais il est des cas où ce +traitement doit être simplifié au maximum: par exemple, chez une mère +de famille ayant des occupations multiples de toutes sortes. Il serait +souverainement absurde de proposer à cette malade un régime ou des soins +personnels qui l'empêcheraient d'accomplir ses devoirs de tous les +instants; on doit se borner, alors, aux prescriptions les plus +importantes, en faisant comprendre à la malade que l'on ferait mieux +si les circonstances de sa vie n'étaient pas un obstacle, mais que, en +définitive, le peu qu'on va faire sera déjà très utile, et qu'on en sera +quitte pour prolonger le traitement plus longtemps. + +En fait, les seuls vrais obstacles qui s'opposent à un traitement +méthodique proviennent de deux sources: 1° De l'absence de foi du +malade, 2° de la mauvaise volonté de son entourage. + +1° Il est des malades qui viennent nous consulter malgré eux, sous la +pression de leur famille, avec l'idée bien arrêtée qu'ils vont prendre +une consultation de plus, tout aussi dérisoire et inutile que les +précédentes. Il faut que le médecin, du premier coup, comprenne la +mentalité des sujets de ce genre; avec l'habitude, il peut être fixé +dès les premières paroles échangées, voire dès le premier abord. A lui, +alors, de déployer toute sa puissance de suggestion. S'il sait s'y +prendre, il peut arriver à faire, d'un malade irréductible en apparence, +l'être le plus doux, le plus confiant, le plus obéissant, et il parvient +alors à des résultats inespérés. Les choses se passent ainsi huit fois +sur dix. + +Plus difficiles à convaincre sont les malades qui n'ont pas d'énergie, +qui, loin de se cabrer, semblent des victimes soumises à l'avance, ou +encore ceux qui, désabusés, désespérant de tout, ne souhaitent que la +mort. En face de tous ces malheureux, le médecin ne doit pas se dérober, +quelque souci que lui réservent les patients de cette sorte. + +Enfin, plus difficiles encore sont les malades à théories, qui ont leur +siège fait, après avoir vu des médecins de tous les pays, suivi, dans +les sanatoria les plus variés, les traitements les plus dissemblables; +qui connaissent toutes les dernières nouveautés sur les choses +médicales, le discours de la veille à l'Académie de médecine, les livres +qui vont paraître. Avec ceux-là, rien à faire. Le mieux, pour ne pas +perdre un temps précieux, est de leur déclarer de suite qu'on ne +parviendrait pas à s'entendre avec eux. Fort heureusement, d'ailleurs, +ces cas sont assez rares. + +Ajoutons qu'il est des malades à mentalité spéciale qui commencent par +dire toujours non, ou à le penser, ce qui est encore plus grave. La +psychothérapie, comme tous les agents thérapeutiques, a à compter avec +ce que, dans notre langage barbare, nous appelons les «idiosyncrasies». + +2° L'autre obstacle, beaucoup plus fréquent, provient de l'hostilité de +l'entourage du malade. + +On ne peut se faire une idée de l'influence néfaste qu'exerce cet +entourage; quelquefois il contrecarre ouvertement les opinions du +médecin, discute sa manière de penser, ses prescriptions; le malade, +alors, ne sait plus s'il doit donner sa confiance au médecin ou à +l'entourage. + +Le plus souvent, l'hostilité n'est pas franchement déclarée. Mais c'est +pis encore: c'est alors une lutte sourde, de tous les instants, à propos +des moindres prescriptions. Le malade sent très bien que le médecin est +dans le vrai, qu'il a _compris_ sa «maladie»; il voudrait de tout son +coeur suivre ponctuellement ses conseils: mais l'entourage est là qui, +sans dire un mot, proteste intérieurement et exécute à contre-coeur +tout ce qui a été prescrit. La position est des plus difficiles. Cette +contre-suggestion, qui s'exerce à tout instant, finit par diminuer +la confiance, si nécessaire, que le malade avait tout d'abord; les +prescriptions ne sont qu'à moitié observées. Ces tiraillements continus +sont véritablement lamentables. + +Et que faut-il entendre par entourage? C'est rarement le mari ou la +femme, c'est souvent la mère ou la belle-mère, plus souvent encore des +personnes qui touchent de moins près au malade. Les plus dangereux +ennemis sont ceux qui ont à donner des soins immédiats; ce sont les +gardes, qui protestent par un silence éloquent, ce sont surtout les +domestiques. De là la dure nécessité pour le médecin d'être bien avec +tout le monde, dans la maison. Quelquefois il s'en tire en expliquant +avec bienveillance, en un langage clair, pourquoi il prescrit telle ou +telle chose qui semble inutile ou dangereuse: le repos, alors que tout +le monde voudrait que le malade fît de l'exercice; le régime restreint, +alors que, pour rendre du sang au patient, tout le monde voudrait qu'il +prît du jus de viande ou des vins fortifiants. Mais, le plus souvent, la +partie est perdue d'avance; et c'est alors que le médecin doit user +de toute son autorité pour imposer l'isolement, tandis qu'il eût été +quelquefois très simple de guérir à peu de frais le malade, en le +laissant chez lui. + +Quand on a la bonne fortune de s'être gagné la confiance d'un malade, +et d'avoir conquis, non la neutralité,--elle n'existe nulle part,--mais +l'assentiment de l'entourage, on a fait la moitié de la besogne; il ne +reste plus qu'à surveiller l'application du traitement, et surtout à +entretenir la foi du malade en sa guérison à échéance plus ou moins +éloignée. Pour remplir ce double but, il faut que le médecin ait avec le +malade de fréquents entretiens, au cours desquels il doit lui expliquer, +dans la mesure du possible, la raison de toutes ses prescriptions, lui +démontrer ses erreurs d'interprétation, et lui affirmer instamment, +quelles que soient ses doléances, que la guérison est assurée. + +Le rôle du médecin, au début, est souvent difficile. Il l'est, par +exemple, chez les malades qui ont besoin du lit, pendant les premiers +temps, pour calmer leur système nerveux. Ne dormant presque jamais, ces +malheureux ont toutes les peines du monde à rester au lit; il faut leur +faire bien comprendre que cette agitation, ce malaise inexprimable +qu'ils éprouvent, proviennent non du séjour au lit, mais de l'excitation +du système nerveux; que cette excitation disparaîtra dans huit ou quinze +jours, pour faire place à une détente de bon aloi, avec sensation de +fatigue énorme, mais non plus douloureuse, avec sommeil réparateur, +retour de l'appétit, disparition _spontanée_ de la constipation, etc. +Bref, il faut les faire patienter; cette phase exige, le plus souvent, +des visites quotidiennes. Plus tard, les visites pourront être espacées: +il faut savoir se faire désirer. + +Dans les cas graves, il faut donner aux familles l'habitude de laisser +le malade en tête-à-tête avec le médecin. L'influence de celui-ci est, +alors, beaucoup plus active, et les malades, pouvant s'épancher en toute +liberté, tirent un grand bénéfice de la visite du médecin, qui ne tarde +pas à devenir leur ami. + +C'est dans ces tête-à-tête que le médecin doit insister pour faire de +la suggestion optimiste et de la véritable psychothérapie, d'après les +principes que nous avons étudiés antérieurement. + +Nous avons parlé déjà, à propos de la névrose provoquée par les causes +morales chez les jeunes femmes, du rôle que le médecin pouvait acquérir, +à titre de confident de leurs misères: ce rôle est toujours difficile, +et quelquefois dangereux. Le besoin qu'éprouve l'être humain de pouvoir +confier sa pensée à autrui est bien connu de tous les psychologues; +c'est lui qui pousse les criminels à venir s'accuser d'un acte dont +l'auteur aurait pu rester inconnu; c'est lui qui, chose invraisemblable, +a excité un de mes malades à prendre sa femme, en tant que sa meilleure +amie, comme confidente d'une passion amoureuse qui le rongeait. On +comprend donc combien un confident sûr et discret peut rendre de +services, chez les malades de tout âge atteints de psycho-névrose. Comme +l'a dit le poète: + + En se plaignant on se console, + Et quelquefois une parole + Nous a délivrés d'un remords. + +Mais il est des cas où la douleur humaine ne peut être atténuée par une +confidence, si intime qu'on la suppose. Alors, la psychothérapie perd +tous ses droits. + +Il est d'autres cas où elle est également impuissante. C'est quand le +malade ne _veut_ pas guérir,--s'il se complaît dans son chagrin, par +exemple.--Ou bien encore on voit des malades qui ont pris l'habitude de +se faire plaindre, et qui, inconsciemment, ne veulent pas guérir; dans +leur égoïsme morbide, ils mettent sur les dents tout leur entourage, +véritables vampires qui épuisent jusqu'au bout la patience, les forces, +les ressources pécuniaires de leurs proches, sans avoir un éclair de +reconnaissance pour ceux qui se sacrifient ainsi, ni pour le médecin qui +se dépense en pure perte. Rappelons-nous bien que ces malades terribles +sont, avant tout, des malades, et ont droit à toute notre indulgence; +leur égoïsme féroce n'est qu'un symptôme morbide. Ainsi j'ai soigné une +dame qui, avant d'être malade, était exquise de bonté, de bienveillance, +de politesse. Or, quelques mois après le début de sa «maladie», en +même temps qu'elle devenait dyspeptique, constipée, obèse, tout en ne +mangeant presque pas, grande malade en un mot, son caractère se modifia +et la fit devenir le tyran dont j'esquisse à grand traits l'image. +Aujourd'hui, elle fait le désespoir de tout le monde. Inutile d'ajouter +qu'elle n'est pas hypnotisable. Chez ces malades, la psychothérapie +est impuissante. Si habilement maniée qu'on le suppose, elle échoue +quelquefois; elle a cela de commun avec tous les autres agents +thérapeutiques. + + +PSYCHOTHÉRAPIE ET PROBLÈME RELIGIEUX + +Dans quelle mesure le médecin peut-il utiliser, comme moyen +psychothérapeutique, les ressources que peut fournir la foi religieuse? +Grave question qui ne saurait être traitée avec trop de discrétion. + +En principe, le médecin ferait mieux de laisser ce soin au prêtre, ou au +pasteur, ou au rabbin, à des manieurs d'âmes plus habitués que lui à ces +délicats problèmes; mais il est des circonstances où il ne peut pas se +dérober, et il nous faut en dire quelques mots. + +Il est certain, en tout cas, que le médecin ne doit jamais aborder, le +premier, ces questions d'ordre philosophique et religieux; ce n'est +pas son rôle, et un zèle immodéré, de sa part, pour la défense d'une +doctrine philosophique quelconque, pourrait être, et serait à juste +titre, sévèrement jugée. Mais, d'autre part, il doit s'attendre à ce +que, poussé par un besoin presque inconscient, le malade l'oblige à +entrer avec lui dans ce domaine. + +Cela arrive bien plus souvent qu'on ne se le figure: le malade qui, +pendant ses douloureux loisirs, a eu tout le temps d'apprécier l'inanité +de toutes les ressources morales qu'on lui offre, et la banalité des +consolations habituelles, qu'il n'accepte d'ailleurs qu'à son corps +défendant, se sent, à un moment donné, préoccupé d'une façon insolite +par les grands problèmes de l'au-delà, de la destinée humaine. Sans +compter qu'il est envahi d'une crainte angoissante. Combien de fois +n'ai-je pas entendu des malades me dire: «J'ai peur!» Peur de quoi? Ils +n'en savent rien; ce n'est pas, en général, d'avoir à quitter cette +lamentable existence, qui ne leur offre rien de bon;--encore que +parfois, sans qu'ils s'en doutent, la voix sourde de l'instinct de +conservation parle là en eux: mais, quoi qu'il en soit, ils ressentent +une peur vague, animale; et, dans cette détresse morale, ils +s'accrochent désespérément à tout ce qui peut leur donner du réconfort. + +Ces deux motifs expliquent le besoin qu'éprouve souvent le malade +d'aborder des problèmes qui, en état de santé, lui étaient complètement +indifférents. Or, avec qui les abordera-t-il? Est-ce avec la bonne +religieuse, qui répondra à toutes les questions par de petites +dévotionnettes ou des pratiques tout à fait en dehors des habitudes du +malade, des pratiques qui n'ont de raison d'être que pour les fervents, +et qui risquent de révolter l'esprit de ceux qui n'en comprennent pas le +sens caché? Est-ce avec le visiteur plus ou moins pressé qui, entrant +en coup de vent prendre des nouvelles du malade, et ne pensant qu'à +ses affaires pendant qu'il lui détaille ses misères, se borne à lui +répondre: «Patience! si vous souffrez ainsi, c'est qu'il pleut, ou qu'il +fait chaud, etc.»? Trop heureux encore le malade, quand ces visiteurs ne +l'assassinent pas en lui parlant de leurs affaires personnelles, alors +que la victime n'a qu'une affaire qui l'intéresse au monde! Vraiment, +tous ces consolateurs de passage feraient mieux de rester chez eux; +non seulement ils ne sont d'aucune utilité, mais ils contribuent à +entretenir la «maladie», surtout quand ils se succèdent près du lit des +patients. Chose curieuse, les amis les plus intimes, ceux qui dans le +cours ordinaire de la vie recevaient les confidences les plus secrètes, +n'ont plus, près du malade, le crédit antérieur. Cela tient en partie +à ce que l'amitié d'autrefois était entretenue par des confidences +réciproques; or, à partir du jour où le malade a été sérieusement +touché, il n'y a plus de réciprocité possible, car les affaires de ses +meilleurs amis ne l'intéressent plus, il ne s'intéresse qu'aux siennes, +c'est-à-dire à sa «maladie». + +Le malade prendra-t-il, comme confidents de ses graves préoccupations, +les personnes de son entourage immédiat, père, mère, mari, femme, etc.? + +Quelle médiocre ressource!--Certes, ce n'est ni le dévouement, ni la +bienveillance, ni la tendre affection qui font défaut aux membres de +la famille; mais le malade se garde bien de leur confier ses chagrins +intimes, d'abord par crainte de les alarmer, et ensuite parce qu'il sait +d'avance ce que pourront lui dire ces personnes, qu'il connaît de tout +temps. Qui alors? Le prêtre? Mais, bien souvent, le prêtre n'a pas ses +entrées dans la maison; et même, s'il s'agit d'un malade dont l'état +soit un peu inquiétant, la famille de celui-ci fait tout ce qu'elle peut +pour retarder une visite qui risque de l'effrayer. Il sera bien temps +d'appeler le prêtre quand le malade sera sans connaissance! + +Que reste-il donc?--Le médecin. + +Le besoin qu'a de lui le malade, pour la santé de son corps, lui donne +une influence et une autorité morales supérieures à celles mêmes des +parents ou des amis les plus respectés. C'est à lui surtout que le +malade est tenté de confier ses doutes, ses préoccupations d'au-delà, +ses vagues espoirs, tout ce monde d'idées qui s'agitent en lui avec une +abondance et une intensité inaccoutumées. + +Au médecin, donc, d'être à la hauteur de sa tâche, sur ce domaine +particulier de la psychothérapie, dont l'importance est souvent +capitale. + +Mais que doit-il faire? En présence d'un malade qu'il voit partagé entre +des restes de foi plus ou moins effacés, et cet état d'incrédulité, +active ou passive, qui est aujourd'hui si commun; en présence d'un +malade qui, sans croire qu'il va mourir, craint cependant de mourir, +et se demande avec angoisse si cette mort signifiera vraiment pour +lui l'anéantissement éternel, ou bien s'il y a quelques chances qu'il +retrouve ailleurs, avec une vie nouvelle, la société de ceux qu'il a le +plus aimés sur cette terre; en présence d'un tel malade, que doit faire +le médecin? Il faut que, dans ces graves circonstances, il ne perde +jamais de vue que le malade est semblable à un noyé qui cherche à se +raccrocher à la moindre branche de salut; si donc il n'a à lui offrir +que de froides théories philosophiques, aboutissant à la désespérance +finale, s'il est lui-même bien convaincu que la mort signifie, pour le +malade, la fin absolue, et la séparation à jamais d'avec ce qui lui +est cher, alors il fera mieux de se taire et de garder pour lui des +doctrines qui, en admettant même qu'elles fussent exactes, ne pourraient +être, ici, d'aucun réconfort. Ce dont le malade a besoin, c'est +de soutien moral, c'est de foi, c'est surtout d'espérance. Or, où +trouvera-t-il tout cela en dehors de la doctrine de celui qui a dit: +«Venez à moi, vous tous qui souffrez, et je vous soulagerai?» + +L'influence utile de la religion est, d'ailleurs, reconnue par tous les +médecins qui se sont occupés des «maladies» nerveuses; et c'est avec +plaisir que nous avons lu les lignes suivantes, dans le livre du Dr +Dubois[13], de Berne, qui cependant, dans le reste de son ouvrage, +développe avec complaisance des théories philosophiques fort éloignées +de l'orthodoxie chrétienne: + +[Note 13: Dr Dubois. _Les Psychonévroses et leur traitement moral_, +1904.] + +«La foi religieuse pourrait être le meilleur préservatif contre ces +«maladies» de l'âme, et le plus puissant moyen pour les guérir, si elle +était assez vivante pour créer, chez ses adeptes, un vrai stoïcisme +chrétien. Dans cet état d'âme, hélas! si rare, dans les milieux bien +pensants, l'homme devient invulnérable; se sentant soutenu par son Dieu, +il ne craint ni la «maladie» ni la mort. Il peut succomber sous les +coups d'une «maladie» physique, mais, moralement, il reste debout au +milieu de sa souffrance, il est inaccessible aux émotions pusillanimes +des névrosés.» Et, plus loin, à la leçon, XXXV: «Ceux à qui leur +tournure d'esprit permet encore la foi naïve trouveront un appui dans +leurs convictions religieuses, à condition qu'elles soient sincères et +vécues.» + +Mais, s'il en est ainsi, est-ce que le devoir n'en résulte pas, pour le +médecin psychothérapeute, d'encourager son malade dans ces convictions +religieuses qui peuvent le rendre «inaccessible aux émotions +pusillanimes des névrosés»? + +Dans les cas où la foi religieuse, sans être assez, vivante «pour créer +un vrai stoïcisme chrétien», subsiste encore, et cherche vaguement à se +raviver sous l'enveloppe de l'indifférence ou du scepticisme mondains, +est-ce que ce n'est pas une obligation pour le médecin de l'y aider, +autant qu'il le peut? + +Voici donc le médecin transformé, malgré lui, en apôtre. Mais nous ne +craignons pas de le redire: pour soutenir ce rôle, auquel il n'est pas +préparé, il a toujours besoin d'une discrétion extrême, et il ne doit +s'avancer qu'à pas mesurés sur un terrain aussi dangereux. + + + +CHAPITRE V + +AUTRES AGENTS THÉRAPEUTIQUES + + + +La psychothérapie est la base du traitement, pour les malades chez qui +les troubles nerveux et mentaux prédominent. Dans les autres formes de +la déchéance du capital nerveux, elle joue aussi un rôle important; de +là les résultats remarquables obtenus, même dans les «maladies» à forme +gastrique, abdominale, etc., par quelques-uns de nos confrères, +qui arrivent, en effet, à soulager et guérir un certain nombre de +dyspeptiques et abdominaux, tout en excluant systématiquement toute +préoccupation de régime alimentaire. Mais, à mon avis, ces confrères +tombent dans l'exagération; même s'il n'y a pas de troubles gastriques, +le régime du malade doit être surveillé; et à plus forte raison quand +l'estomac ou l'intestin protestent. Le régime, en réalité, joue, dans +la thérapeutique des malades à phénomènes intestinaux et gastriques, un +rôle au moins égal à celui de la psychothérapie. + +Erreur, répondent les psychothérapeutes outranciers: lorsque vous +faites du régime, lorsque vous imposez à vos malades telle ou telle +alimentation, qui varie d'ailleurs d'une latitude à l'autre, d'une +maison de santé à l'autre, les bons résultats que vous obtenez sont dus, +exclusivement, à la psychothérapie que vous faites sans le savoir. Si +le docteur un tel guérit beaucoup de dyspeptiques en leur donnant du +macaroni sous toutes les formes, ce n'est pas parce qu'il remet leur +estomac en état, c'est simplement parce qu'il leur inspire confiance; en +fait, il les guérit par suggestion, et malgré le régime. Car le +régime, ajoutent-ils, entretient plutôt l'idée de «maladie»: le malade +s'auto-suggestionne à chaque prise alimentaire, et ce qui peut arriver +de plus malheureux à un névropathe, c'est de trouver un médecin qui le +soumette à un régime alimentaire, quel qu'il soit. + +Cette opinion me semble absolument excessive. Je voudrais bien voir +traiter, par la psychothérapie seule, telle ou telle jeune fille qui +vomit tout ce qu'elle prend, qui a des constipations de plusieurs +semaines, qui, outre les troubles nerveux, a des troubles digestifs +mettant sa vie en danger. Qu'on réussisse souvent à guérir les «malades» +sans régime, ou avec un régime qui n'a rien de méthodique, qui n'est en +somme que la suralimentation, dans une maison de santé, c'est possible: +le changement de milieu, l'éloignement des causes qui avaient produit et +entretenu la «maladie», l'influence salutaire indiscutable du médecin, +expliquent ces miracles. Mais c'est une exception qu'on doit se garder +de généraliser; et mon avis est qu'il faut toujours, en même temps qu'on +fait de la suggestion, instituer un régime alimentaire approprié au +fonctionnement de l'estomac et de l'intestin malades. + + +I + +RÉGIME + + +Nous avons déjà mentionné des cas où l'estomac et l'intestin, atteints +d'une sorte d'inertie, se refusent à tout travail, et indiqué les +symptômes physiques qui permettent d'affirmer cet état d'inertie. Il +est évident qu'alors il faut fournir à cet estomac et à cet intestin un +travail fréquent, mais peu actif; de là, nécessité de la diète liquide +dans les cas très graves, parfois même de la diète absolue pendant +vingt-quatre ou trente-six heures, et de la diète semi-liquide dans les +cas moins graves, avec prises alimentaires toutes les heures, ou toutes +les deux heures, suivant le degré d'inertie constaté. + +Il n'est point nécessaire de varier à l'infini le nombre des aliments. +Je me rappelle un malade qui avait tout à fait l'aspect d'un cancéreux, +qui depuis deux mois maigrissait à vue d'oeil, ne digérait plus rien, +avait une constipation invraisemblable, ne pouvait plus se traîner, +ne dormait plus, etc. Or, il s'est admirablement trouvé d'un régime +consistant à s'alimenter exclusivement de Revalescière. Je lui ai donné, +toutes les demi-heures, pendant trois jours, puis toutes les heures, +jour et nuit, pendant trois autres jours, puis toutes les trois heures +pendant huit jours, uniquement de la Revalescière, cuite dans du +bouillon de légumes et de poulet. Après ces deux semaines, son estomac +lui permit de tolérer d'autres potages, puis des purées, puis des oeufs +et du poisson, et enfin de la viande trois fois par semaine; et il +partit guéri, ayant augmenté de 20 kilogrammes en trois mois. C'est que +je faisais, en même temps, de la psychothérapie! me dira-t-on encore? +Sans doute, j'en faisais, et j'ai même dû me dépenser beaucoup pour +faire accepter ce régime à mon malade, pour lui persuader qu'il n'avait +pas une «maladie» incurable, pour le faire rester à Paris, dans les +conditions d'installation médiocre où il se trouvait, etc.; mais +j'affirme que ce n'est pas la psychothérapie qui l'a guéri, et que, +malgré la confiance qu'il avait en moi, malgré toute l'autorité que +j'exerçais sur lui, malgré le repos au lit, si je lui avais donné à +manger ce qu'il mangeait auparavant, si je l'avais mis au lait, si +surtout j'avais fait de la suralimentation, ce malade n'aurait pas +guéri; et la preuve en est que, à partir du premier mois, sitôt que +je m'écartais du régime méthodique, et que, pour essayer de gagner du +temps, je faisais un essai d'alimentation un peu substantielle, cet +essai, si timide qu'il pût être, amenait invariablement un petit recul. +Si cet essai avait été prolongé, il aurait sûrement amené une rechute. + +Inutile de dire, après cela, que la Revalescière n'est nullement un +spécifique. Tout autre aliment semi-liquide aurait amené le même +résultat (panade bien cuite et bien passée, tapioca, arrow-root, +phosphatine, avénose, aristose, crème d'orge, de riz, etc) + +Dans d'autres cas d'inertie intestinale, c'est au contraire le régime +ultra-sec qui convient mais pendant quelques jours seulement: Le régime +sec est d'un maniement difficile et doit être très vite remplacé par le +régime «à restriction des boissons». Ces cas sont ceux où, à l'inertie, +se joint un élément spasmodique. Il faut alors donner au malade, toutes +les demi-heures d'abord, puis toutes les heures, pendant deux ou trois +jours, des aliments secs à grignoter; et ce régime est spécialement +indiqué chez les malades chroniques dont le capital est gravement +atteint. Il est bien certain que la psychothérapie intervient assez peu +dans ces cas, et que, si l'on fait fausse route, si l'on donne à un +malade qui aurait besoin d'un régime sec le régime liquide, ou même +semi-liquide, il n'y a point de suggestion qui puisse empêcher les +fâcheux résultats d'une pareille erreur thérapeutique. + +Dans certains autres cas graves, le malade maigrit, semble ne pas +pouvoir digérer, et ne digère pas, en effet, simplement parce qu'il +a peur de manger; il s'auto-suggestionne lui-même. Oh! alors la +psychothérapie fait merveille. On doit donc forcer le malade à manger, +et à manger n'importe quoi, pour lui bien démontrer qu'il peut tout +digérer. Mais je ne conseillerai jamais à un médecin d'essayer ce +système, de prime abord, chez un malade dont il n'aurait pas étudié +de très près le fonctionnement gastro-abdominal; il risquerait de +compromettre gravement la situation du malade, et la sienne propre. + +D'une façon générale, dans le doute, mieux vaut procéder avec une +sage lenteur, et se rappeler ce que nous avons dit du peu d'aliments +nécessaire à la conservation de la vie. + +Il nous est impossible de tracer, même à grands traits, les indications +de régime qui conviennent aux divers malades. Théoriquement, le régime +doit varier d'un individu à l'autre, et même d'un jour à l'autre, +pendant toute la durée de la «maladie». Mais, en pratique, les choses +se passent plus simplement. Le principe général, c'est qu'il faut faire +manger souvent les malades, sans attendre qu'ils aient des phénomènes +spasmodiques (tiraillements d'estomac, bâillements, etc.), et qu'il faut +les faire manger dès le réveil, et même pendant la nuit pour assurer +le sommeil. La moitié d'un oeuf dur pris vers minuit, après le premier +réveil, dans les cas où le régime doit être plutôt sec, une tasse de +cacao dans les cas où le régime doit être plus liquide, font mieux, pour +procurer le sommeil, que la meilleure des préparations opiacées. + +Une seconde recommandation, c'est de faire reposer les malades après +avoir mangé. Nous avons déjà dit que, dans les cas graves, il faut +qu'ils se couchent pour manger; dans les cas moins graves, la position +horizontale après les repas s'impose, et n'est pas moins nécessaire +après le goûter. L'homme tout à fait valide se trouve bien de faire, +après les repas, un exercice modéré; et il y a aussi quelques +dyspeptiques auxquels cet exercice est profitable: mais c'est la grande +exception. + +Et enfin, il y a un précepte que ni le dyspeptique ni l'homme bien +portant ne doivent oublier: c'est qu'il n'est pas bon de se mettre +à table immédiatement après un travail musculaire. C'est ce qu'a +parfaitement expliqué le Dr Lagrange, dans ses remarquables travaux sur +les exercices physiques; et je ne puis mieux faire que d'y renvoyer +mes lecteurs, s'ils désirent être renseignés en détail sur toutes les +questions de l'alimentation dans ses rapports avec l'exercice. + + +II + +MOYENS ACCESSOIRES + + +Outre le régime, il est encore un grand nombre de petits moyens +thérapeutiques que la psychothérapie ne remplacera certainement pas. Il +est très simple, en vérité, de dire que, si l'électricité, le massage, +la douche tiède, paraissent faire du bien aux malades, c'est parce +que ces agents provoquent des suggestions favorables. Mais c'est une +conception par trop facile, et qui se trouve démentie par l'expérience. +Tous ces moyens accessoires ont leur action propre, indépendante de +toute suggestion, action quelquefois très puissante; aussi doivent-ils, +tout comme l'hygiène alimentaire, être soumis à un contrôle sérieux, +et ne pas être employés à tort et à travers: mais, quand ils sont bien +maniés, ils jouent un rôle incontestable dans la thérapeutique. Le +principe général, c'est qu'il faut en user avec une extrême prudence, et +que, dans le doute, il vaut mieux s'en abstenir. + +_Hydrothérapie_.--L'hydrothérapie froide est rarement indiquée; on +commence à le savoir! Dans tous les cas graves, alors que le capital +nerveux est vraiment compromis, elle peut occasionner des désastres. + +Les médecins aliénistes qui, autrefois, faisaient de la douche froide la +base du traitement de la folie, y on tous entièrement renoncé: la douche +froide ne convient que dans les cas exceptionnels, chez les malades +ayant encore un excellent capital, et auxquels on peut impunément +soutirer une dose considérable d'influx nerveux. Je comparerais la +douche froide à la saignée faite chez les malades qui n'ont plus de +pouls, qui sont moribonds, et auxquels une saignée peut parfois rendre +le pouls et la vie. C'est ce que nos pères appelaient «la saignée dans +les cas d'oppression des forces». Or, pour pratiquer à coup sûr la +saignée, dans ces cas, il fallait être un virtuose; et, de même, il +faut être doué d'un doigté exceptionnel pour appliquer convenablement +l'hydrothérapie froide, chez les malades graves. + +Que dirai-je de la méthode Kneipp? Les affusions, les lotions, le +manteau espagnol, etc., ont une action moins brutale que la douche. Bien +appliquées, ces pratiques peuvent rendre de grands services. Elles le +peuvent surtout si le malade, plein d'une foi aveugle, et suggestionné +par avance, quitte son milieu pour aller les suivre, s'il va, comme les +fervents de Woerishoffen, dans un endroit tranquille, bien aéré, où son +cerveau reste en jachère par le fait de l'horrible tristesse du milieu, +et s'il s'y soumet à une alimentation plus raisonnable que celle qu'il +avait chez lui. Tous ces éléments entrent pour une part indéniable, +dans les remarquables succès qu'à obtenus Mgr Kneipp, et qu'obtiennent +encore, à un moindre degré, ses successeurs et ses élèves, à Altkirch, +en particulier. + +Pour en revenir à l'eau froide, il ne faut pas, de parti pris, se priver +de ses services, mais se rappeler qu'elle ne doit être employée que chez +les malades qui ont encore beaucoup de ressort. Chez les malades de ce +genre, le maillot humide, notamment, constitué par un drap mouillé +et tordu étendu sur un lit et dans lequel le malade se jette, est un +procédé souvent très utile et à la portée de toutes les bourses. On +entoure, avec le drap, le malade comme une momie, en l'enveloppant +ensuite de trois couvertures préalablement étendues, sous le drap. Nous +avons vu des malades, qui ne parvenaient pas à dormir, trouver, vingt +minutes après qu'ils étaient dans ce maillot, un sommeil réparateur. +La durée des applications ne doit pas dépasser trois quarts d'heure; et +leur nombre peut sans inconvénients atteindre 80, employées +quotidiennement, même pendant les règles. + +L'hydrothérapie tiède trouve plus souvent ses indications. Le _tub_ +tiède, pratiqué dans la matinée, avec une infusion de tilleul et +l'enveloppement dans une couverture, est essentiellement sédatif, si le +malade prend soin de se recoucher sans s'essuyer. + +Le bain répond aussi à de nombreuses indications; mais c'est un moyen +beaucoup plus actif qu'on ne se le figure dans le monde. Il est des +malades qui ne le supportent pas, que le bain, même de cinq minutes, +énerve, empêche de dormir; on doit tenir compte de cette susceptibilité, +et ne pas insister si le malade affirme que le bain lui est contraire. +Les médecins aliénistes se trouvent quelquefois amenés à donner des +bains de douze et de vingt-quatre heures: c'est là une médication très +active, et difficile à manier. Il arrive, en effet, que les malades ont +des syncopes dans le bain; c'est dire la surveillance qu'il faut exercer +autour d'eux. Les bains de six heures consécutives sont journellement +employés à Louéche, et avec grand profit, pour les malades atteints de +certaines formes d'eczéma. Les eaux de Louéche ont peut-être une qualité +particulière, qui rend tolérables ces bains prolongés; ce qu'il y a de +certain, c'est que les bains de la même durée avec de l'eau de Paris, +comme on les employait autrefois à l'hôpital Saint-Louis, ne sont, en +général, pas tolérés, et qu'on a dû réserver ce traitement pour les cas +exceptionnels. + +C'est également une qualité particulière de l'eau qu'il faut invoquer +pour expliquer la tolérance de certaines eaux minérales. A Badenweiller, +en particulier, à Gastein, à Néris, les nerveux supportent des bains +très prolongés (pendant une et deux heures), alors que, chez eux, un +bain d'un quart d'heure les mettrait dans un état pitoyable. + +Il est cependant des malades qui ne supportent pas le contact de l'eau, +même aux stations minérales que je viens d'indiquer; les médecins de ces +stations auraient tort d'insister si, après les deux ou trois premiers +bains, ils observaient une aggravation de l'état maladif. + +Il faut bien savoir qu'il y a des malades dont on ne doit pas mouiller +la peau. L'application d'un cataplasme leur est odieuse, un bain de +pieds les révolutionne, ils éprouvent le besoin de se laver la figure +avec très peu d'eau tiède, ou même avec du cold-cream. Dira-t-on que ce +sont là des phobiques? Il n'en est rien. La vérité, c'est que nous ne +connaissons pas tous les degrés de susceptibilité du système nerveux, +réactif d'une sensibilité invraisemblable; et cette intolérance de la +peau pour l'eau est symptomatique. La preuve, c'est qu'elle disparaît en +même temps que les vertiges, gastralgie, constipation, maux de tête, +et autres misères dont l'ensemble constitue la «maladie». Mais, aussi +longtemps qu'existe cette intolérance, le médecin doit savoir la +respecter, et ne pas s'obstiner à faire faire au malade l'hydrothérapie +même la plus mitigée. + +C'est dans ces cas que convient souvent l'application de la chaleur +sèche. Un sac en caoutchouc, à moitié rempli d'eau chaude, appliqué sur +l'estomac après les repas, et, le soir, au lit, pour chauffer les pieds, +est très apprécié de beaucoup de malades. Ce procédé, très simple, +facilite la digestion, surtout chez les malades spasmodiques. Cependant, +on ne doit pas le recommander dans les cas d'inertie. Dans ces cas, +c'est la compresse froide, étendue sur le ventre, recouverte de taffetas +chiffon, d'ouate, et d'une ceinture de flanelle, qui rend service au +patient. + +Le sac d'eau chaude dont je viens de parler peut encore être remplacé +par un sac en caoutchouc contenant un produit solide, qui se dissout par +la chaleur et abandonne, en redevenant solide, sa chaleur de fusion. +Ces petits appareils, connus sous le nom de _dermothermes_ ou de +_dermophores_, ont l'avantage de garder pendant cinq ou six heures une +chaleur égale. Ils ont, par contre, l'inconvénient d'être un peu lourds; +aussi, quand l'installation le permet, leur préférons-nous un tissu +métallique très léger, recouvert d'une enveloppe de soie, et chauffé par +un courant électrique à 70 volts. + +_Massage_.--Ce que nous disons de l'hydrothérapie s'applique, de point +en point, au massage. Le massage est un moyen violent qui ne devrait +jamais être pratiqué en dehors du médecin. Employé même légèrement, il +fatigue beaucoup certains malades. Le massage abdominal, en particulier, +qui a été fort en honneur il y a quelques années, constitue un procédé +thérapeutique dangereux dans bien des cas; il faut qu'il soit toujours +pratiqué par une main expérimentée, c'est-à-dire avec la plus grande +douceur. Il peut rendre alors quelques services, lutter contre la +paresse de l'estomac et de l'intestin; mais il faut bien se rappeler +que, même alors, ce n'est jamais qu'un moyen tout à fait accessoire. Les +médecins qui auraient la prétention de guérir la constipation par le +massage abdominal exclusivement s'exposeraient à un échec certain, parce +que la constipation n'est pas causée seulement par une inertie des +muscles de l'intestin, mais n'est que le symptôme d'un état général, +ainsi que nous l'avons déjà expliqué. + +Les frictions de la peau rendent, d'ordinaire, au moins autant de +services que le massage, et sont d'une application plus facile, +puisqu'elles peuvent être confiées à toutes les mains. Elles sont faites +avec un gant de molleton, jamais ou très rarement avec le gant de crin; +seules les personnes bien portantes, ou les malades ayant encore une +grande somme de résistance, supportent la friction violente au gant de +crin. Une bonne manière de faire la friction humide est la suivante: + +Mettre le malade tout nu dans une couverture de flanelle; en extraire un +des bras, le frotter de bas en haut avec le gant imbibé d'une solution +alcoolique tiédie; ôter ce gant, le remplacer par un gant sec, +frictionner de bas en haut, remettre le bras du malade dans la +couverture; s'emparer ensuite de l'autre bras, et agir de même. +Frictionner successivement les deux jambes, toujours de bas en haut, +puis faire asseoir le malade sur son lit, lui frictionner le dos, +n'importe en quel sens, l'étendre de nouveau, travailler légèrement le +devant de la poitrine sans toucher à l'estomac ni au ventre. L'opération +doit durer dix minutes. Elle est à recommander chez presque tous les +malades, même chez ceux qui sont très gravement touchés. Bien faite, et +comme nous venons de le dire, elle n'est jamais dangereuse. + +Les bains de vapeur sont en général bien supportés; mais les prendre +dans des établissements spéciaux expose à une grande perte de temps, et +à un refroidissement terminal. Mieux vaut les prendre à domicile, soit +dans des boîtes portatives, soit, mieux encore, au lit. On peut, dans +ce cas, utiliser la vapeur et l'air chaud émanant d'une forte lampe à +alcool, et conduites sous les couvertures du lit par un tuyau en tôle. +Mais un procédé qui nous semble meilleur encore est le suivant: dans +des boites disposées _ad hoc_, mettre deux briques bien +chauffées,--appliquer une de ces boîtes aux pieds du malade couché, une +autre boîte à chacun de ses côtés, et attendre que la transpiration +survienne. Elle arrive infailliblement, avec une douce lenteur, et ce +système permet: 1° de graduer la transpiration; 2° de ne pas mouiller +les draps et les couvertures, comme le fait l'air saturé de vapeur qui +sort d'une lampe à alcool. Nous préconisons ces bains d'air sec chez les +malades obèses, rhumatisants, atteints d'algies, de sciatique, etc. + +En thérapeutique, il n'y a pas de menus détails: tout ce qui peut être +utile au malade doit être l'objet de nos recherches; et c'est le soin +des détails qui fait la force, et, disons-le franchement, le légitime +succès de quelques-uns de nos confrères étrangers. + +_Électricité_.--L'électricité n'est pas, non plus, à négliger. Il est +certain que les courants de haute fréquence ont, sur la nutrition en +général, et sur le système nerveux en particulier, une action très +puissante, notamment chez les nerveux atteints de prurit anal (Dr +Leredde), et chez les malades envahis par une sensation permanente +de froid. Mais c'est là un procédé forcément limité, à cause des +difficultés d'installation et du prix de revient. Les applications +faradiques ou galvaniques sur l'abdomen peuvent également avoir +leur efficacité; mais c'est là un procédé très actif, et qui, fort +heureusement, n'est pas, non plus, d'un emploi facile. + +Le tabouret électrique est souvent recommandable, à condition qu'on ne +tire pas d'étincelles. Les machines statiques à domicile sont des jouets +qu'on peut concéder aux malades; qui sait cependant si le peu d'ozone +qu'elles dégagent n'a pas une influence utile? + +Les bains électriques constituent aussi un moyen puissant, et, +par conséquent, difficile à manier. Ce que nous avons dit des +contre-indications du bain ne s'applique pas aux bains électriques; il +est des cas où le bain électrique, bien appliqué, rend d'excellents +services: tant vaut l'application, tant vaut le moyen. D'une façon +générale, on peut dire que le bain électrique occasionne une courbature +notable qui, à l'inverse de la courbature produite par l'excès +d'exercice musculaire, amène le sommeil. Ces bains ne devraient être +donnés que tous les deux ou trois jours, et sous surveillance médicale +très exacte pendant toute la durée du bain. Dire qu'un pareil moyen +agit par suggestion, c'est énoncer une affirmation qui n'a rien de +scientifique. + +_Injections hypodermiques_.--Les injections hypodermiques constituent un +des agents les plus utiles de la thérapeutique. On peut rapporter aux +trois chefs suivants leur action bienfaisante: 1° toute injection, en +tant qu'injection, a une influence utile; 2° le médicament injecté a +son action propre; 3° une part de suggestion s'attache à l'emploi des +injections. + +I. On sait, depuis les remarquables études du Dr Chéron, que toute +injection hypodermique, quelle qu'elle soit, pourvu que le liquide +injecté ne soit pas toxique, produit un relèvement momentané de la +tension vasculaire, se traduisant par une sensation de bien-être, de +vigueur; produit, en un mot, un effet dynamogénique plus ou moins +prolongé, Suivant la dose injectée, et suivant une foule d'autres +conditions. + +Ainsi, qu'on injecte de l'eau salée, du liquide de Brown-Séquard, +de l'océanine, etc.; il y a toujours à compter avec cette action +particulière de l'injection en tant qu'injection sous-cutanée ou +intramusculaire, en tant qu'agent modificateur de la pression sanguine. +De là l'utilité des doses massives de liquide, comme aussi la vogue +qu'ont eue, pendant un certain temps, les injections de sérum +artificiel, dont la formule habituelle est à 7 grammes de sel marin pour +un litre d'eau stérilisée. Malheureusement on sait, depuis quelques +années, que le sel n'est pas un agent indifférent, et qu'il peut devenir +toxique chez les malades dont les reins ne fonctionnent pas très bien. +Il faut donc en user avec grande prudence. + +Depuis un an, on fait beaucoup d'injections d'eau de mer stérilisée +(océanine). On donne de 300 à 500 grammes de liquide, et les promoteurs +de ce nouveau médicament en disent merveille: il est possible que l'eau +de mer soit un heureux mélange de substances utiles à l'organisme. Je +n'ai pas fait d'études sur ce sujet; je dirai seulement que j'ai essayé +l'océanine chez trois malades, vus en consultation avec le Dr Marie, +sans résultats appréciables. Il est vrai que nous ne leur donnions que +des doses de 30 grammes par jour. D'une communication sur ce sujet faite +à la Société de Thérapeutique, le 11 octobre 1905, par le Dr Marie, il +résulte que ces injections, pratiquées à des doses plus fortes, ont des +effets vraiment importants chez les nerveux, les aliénés, et qu'elles +n'ont pas les inconvénients graves des injections salées ordinaires, si +bien mis en lumière par M. le Dr Hallion à la même séance de la Société. +L'eau de mer n'a donc pas dit son dernier mot, et c'est probablement +un des précieux médicaments de l'avenir, comme le dit le Dr R. Simon; +d'autant que les injections massives qu'on en fait agissent également en +tant qu'injections de liquide non toxique. + +II. Il faut tenir compte de la nature du produit injecté. Il existe, +certainement, des médicaments doués d'une action reconstituante sur +le système nerveux: les glycérophosphates, le cacodylate de soude et +surtout de magnésie, le sérum de Brown-Séquard, peut-être la lécithine, +les phosphates, etc. Loin de nous l'idée d'étudier l'action de tous ces +médicaments: disons seulement un mot des principaux. + +Le cacodylate de soude est incontestablement un reconstituant de premier +ordre; on peut l'employer sans danger à des doses beaucoup plus élevées +qu'on ne l'indique généralement, et j'ai publié, à la Société de +Dermatologie, des observations prouvant la non-toxicité du produit, +ainsi que l'utilité des hautes doses longtemps continuées, dans certains +cas exceptionnels[14]. Le plus souvent, la dose indiquée par le +professeur Gautier, de 10 centigrammes par injection, est suffisante, et +il n'est pas nécessaire de renouveler plus d'une fois par semaine cette +injection, à la condition de continuer le traitement pendant deux ou +trois mois dans les cas moyens. + +J'ai, d'ailleurs, fait une étude clinique détaillée de l'action des +cacodylates de soude et de magnésie, à la Société de Thérapeutique, en +1902, en indiquant les très rares contre-indications, et en précisant, +dans la mesure du possible, les indications[15]. Le cacodylate de fer en +injections rend aussi des services, dans les cas exceptionnels où le fer +est indiqué (chez certaines jeunes filles anémiques, chloro-anémiques): +mais quatre ou cinq injections de 5 centigrammes, faites à raison de +deux par semaine, nous ont toujours semblé suffisantes. + +[Note 14: Considérations sur la médication cacodylique, _in Ann. de +dermatologie et Syphiliographie_, 6 mars 1902.] + +[Note 15: _Bull de la Soc. de Thérapeutique_, 27 mars 1901.] + +Les injections orchitiques de Brown-Séquard, après avoir eu un moment la +faveur que l'on sait, sont tombées dans un injuste oubli. Ayant eu la +bonne fortune d'être en relations personnelles et suivies avec le vénéré +maître, de recueillir de sa bouche des aperçus thérapeutiques de grande +envergure, que la mort ne lui a pas laissé le temps de vérifier et +d'enseigner, je reste convaincu qu'il faudra reprendre l'étude de +l'action dynamogénique du liquide de Brown-Séquard, préciser les doses, +le nombre des injections, etc. Ce travail n'a été qu'ébauché par le +grand initiateur. + +D'ailleurs l'opothérapie, en général, nous semble une méthode pleine de +promesses; j'ai cité notamment, à la Société de Thérapeutique, en 1904, +le cas d'une malade à foie défectueux arrivée au dernier degré du +marasme, avec muguet dans la bouche, qui a été comme ressuscitée par +l'emploi de trois lavements quotidiens préparés avec une macération de +200 grammes de foie de porc, fraîchement tué, dans 300 grammes d'eau +bouillie. Cette dame, une grande malade avec phénomènes nerveux et +dyspeptiques anciens, avait eu, à un moment donné, une insuffisance +hépatique; son foie ne fonctionnait pour ainsi dire plus (fièvre +intermittente hépatique, urobiline dans l'urine, etc.); au deuxième mois +de cette complication, elle était arrivée à l'état lamentable que j'ai +indiqué, quand nous eûmes l'idée de lui rendre ce qui manquait à son +foie. Le résultat a dépassé toute espérance; trois heures après le +premier lavement, la malade avait des urines claires et abondantes; huit +jours après, elle avait retrouvé le sommeil et l'appétit, les selles +régulières, etc. Une fois l'orage passé, le danger immédiat conjuré, il +m'a encore fallu continuer à soigner l'estomac, le cerveau, l'intestin, +la peau de ma malade: mais, trois mois après, elle put aller achever sa +convalescence dans le Midi, et, depuis deux ans, elle va presque bien. +La complication hépatique n'avait été qu'un épisode dans le cours de la +«maladie», qui évoluait depuis vingt années. + +D'une façon générale, les préparations opothérapiques, auxquelles un +immense avenir semble réservé, ne rendront tous les services qu'elles +peuvent rendre que quand on trouvera le moyen de les donner par +voie sous-cutanée, comme le faisait Brown-Séquard avec son liquide +orchitique. + +Chez certains malades, les préparations de strychnine par injections +hypodermiques ont un effet très utile: mais il ne faut pas dépasser en +général la dose d'un milligramme de sulfate, ou mieux encore d'arséniate +de strychnine, ni faire plus de huit ou dix injections, réparties sur +trente jours. + +Nous avons dit combien la grippe est dangereuse pour les malades, quels +qu'ils soient. C'est l'ennemie personnelle des neurasthéniques. De là, +la préoccupation constante que nous avons de faire la guerre à cette +affection accidentelle, de la couper dès ses débuts. Or, il m'a bien +semblé trouver, dans le _cacodylate de gaïacol_, un agent antigrippal +spécifique, sur lequel j'ai cru devoir appeler l'attention de mes +confrères, à la Société de Thérapeutique, en janvier 1906. + +Il est certain qu'une injection de cinq centigrammes de cacodylate de +gaïacol, dans un gramme d'eau stérilisée, et préalablement saturée de +gaïacol, fait merveille chez les grippés au début: elle les guérit +en quelques heures. Deux ou trois injections consécutives suffisent +toujours pour couper la grippe, même quand elle n'est pas prise au +début, à moins qu'il n'y ait de graves complications pulmonaires, et, +même alors, le cacodylate de gaïacol me semble très recommandable. +Il l'est aussi dans ces convalescences interminables de grippe qui +résistent à tous les traitements. + +Dans les cas de grippe avec fièvre, voire même avec pneumonie, nous nous +sommes très bien trouvés de donner, pendant trois ou quatre jours de +suite, des injections de quinine. Une seringue de Pravaz de la solution +suivante, introduite profondement dans le muscle, est très bien tolérée +et n'occasionne jamais d'abcès: + + Chlorhydrate neutre de quinine 3 grammes. + Antipyrine 2 -- + Eau distillée 6 -- + +Ces injections de quinine ont aussi un effet merveilleux dans les +névralgies postgrippales, qui sont quelquefois si tenaces, et qui +résistent même aux opiacés (névralgies sous-orbitaires, sciatiques, +névralgies intercostales). + +Je n'ai pas essayé la quinine en dehors de ces suites éloignées de la +grippe, cas de grippe aiguë et de névralgies postgrippales,--on ne peut +pas tout faire,--mais je crois bien que la quinine à petites doses, +donnée en injections à tous les malades à dépréciation nerveuse +momentanée, aurait un effet dynamogénique précieux. + +Dans certains cas de douleurs névralgiques trop pénibles, les injections +d'héroïne sont indiquées; mais il faut savoir que l'héroïne doit se +manier à doses trois fois moindres que la morphine; en d'autres termes, +on ne doit jamais dépasser un milligramme d'héroïne, surtout chez les +malades dont on ne connaît pas la tolérance. L'action antinévralgique de +l'héroïne nous a semblé supérieure à celle de la morphine; mais il faut +bien se rappeler que l'héroïne est un médicament aussi dangereux que la +morphine, auquel les malades s'habituent, et réserver son emploi pour +les cas exceptionnels. J'ai souvenir d'un malade chez lequel je me +disposais, à contre-coeur, à employer l'héroïne, lorsque, me ravisant, +je me demandai si la névralgie crurale qui le torturait ne serait pas, +par hasard, d'origine syphilitique. Or, en reconstituant son histoire, +j'acquis la conviction que la syphilis était vraiment en cause; et une +seule piqûre de calomel eut raison à tout jamais de cette névralgie +si pénible; tant il est vrai que le médecin doit toujours penser à la +syphilis, quel que soit le malade qu'il a devant lui. + +Chez les adultes, le traitement de choix de la syphilis tertiaire, +quelle que soit la manifestation syphilitique (aortite, gommes), nous +semble être les injections mercurielles; celles au benzoate sont +douloureuses, et donnent des nodosités désagréables; celles de biiodure +en solution aqueuse sont très douloureuses. Nous préférons l'huile grise +pour les cas moyens, le calomel pour les grandes circonstances, et +l'huile au sublimé,--dont nous avons donné la formule en 1881 à la +Société de Dermatologie,--chez les syphilitiques épuisés, auxquels +l'huile sert d'aliment. + +Et puisque nous parlons d'injections huileuses, le moment est venu de +dire un mot de nos travaux antérieurs sur l'action dynamogénique de +l'huile créosotée, en injections sous-cutanées _à dose maxima tolérée_. +Nous les avons surtout employées et les employons encore chez les +tuberculeux; mais nous étions guidé par une fausse conception théorique; +et si la créosote _bien maniée_ reste,--et restera longtemps,--le +médicament de choix chez les tuberculeux, ce n'est pas parce qu'elle +agit contre le bacille de Koch, comme antiseptique, c'est parce qu'elle +a une action non douteuse, extraordinairement puissante, sur le système +nerveux. + +La créosote est, en effet, un agent dynamogénique de premier ordre. +Aussi les tuberculeux sont-ils loin d'être les seuls malades qui +puissent tirer parti de ce précieux médicament; et si je ne craignais +d'être accusé de paradoxe, je dirais que ce sont eux qui en tirent le +moindre bénéfice, à cause de la difficulté que présente le maniement de +la créosote chez ces malades, toujours prêts à avoir la fièvre. Là +où les injections d'huile créosotée font merveille, c'est chez les +pseudo-tuberculeux, qui sont tellement démolis par les troubles +gastriques, nerveux, etc., qu'ils ont l'aspect de phtisiques tout en ne +l'étant pas. Chez eux, la créosote bien maniée rend, en quelques jours, +l'appétit, la force, en un mot la vie. + +Le seul inconvénient de la créosote, et qui restreindra longtemps son +emploi, c'est l'extrême difficulté qu'il y a à la manier. Pour ma +part, je me suis attaché à surprendre les moindres manifestations de +l'intolérance, et à les décrire minutieusement afin de permettre aux +praticiens de ne jamais dépasser la dose utile; à appeler l'attention +sur les intolérances accidentelles, qui doivent faire immédiatement +suspendre le traitement, ou baisser la dose acceptée les jours +précédents. J'ai même tellement insisté sur les dangers de la créosote +que quelques confrères m'ont accusé d'avoir fait son procès; mais la +dynamite aussi est une arme redoutable, ce qui n'empêche pas que, bien +maniée, elle rende des services[16]. + +[Note 16: Dans les injections d'huile créosotée, il n'y a pas +seulement que la créosote qui soit utile. L'huile absorbée, digérée par +la peau, est un aliment de premier ordre, et j'ai pu nourrir pendant un +mois, avec des injections sous-cutanées d'huile et des lavements aqueux, +un malade atteint d'ulcère de l'estomac. Un mois durant, ce malade est +resté à la diète _absolue_, ce qui a donné à l'ulcère le temps de se +cicatriser. Je lui faisais faire, tous les jours, une injection de +150 grammes d'huile convenablement préparée. Le danger des injections +huileuses est la pénétration de l'huile dans un vaisseau sanguin, d'où +peut résulter une embolie qui peut être mortelle; mais j'ai indiqué le +moyen de se mettre _sûrement_ à l'abri de tout accident grave. Le secret +consiste à bien connaître les moindres symptômes d'introduction de +l'huile dans le torrent circulatoire, et à arrêter l'injection dès +l'apparition de ces symptômes. Rien n'est plus facile que d'arrêter à +temps cette injection, si on la fait avec la lenteur voulue; mais +cette lenteur n'est possible qu'avec l'emploi d'un appareil spécial, à +fonctionnement automatique. Au reste tous ces points sont étudiés dans +mon livre sur le _Traitement de la tuberculose par la créosote_.] + +III. Les injections hypodermiques, quelles qu'elles soient, agissent +encore d'une autre façon. En dehors des propriétés particulières à +chaque médicament, et de l'action dynamogénique reconnue à toute +injection sous-cutanée et même intra-musculaire, elles agissent encore +par suggestion. Elles font prendre patience au malade, en attendant +que les autres agents thérapeutiques, qui visent l'hygiène cérébrale, +médullaire, gastrique, intestinale, cutanée, etc., aient eu le temps de +produire leurs effets. Car, comme ces agents n'ont qu'une action lente, +comme ils ne procurent pas de résultat immédiat, le malade serait vite +découragé, si on ne lui donnait pas du premier coup, un remontant, +factice peut-être, mais certainement utile, et ayant une action +évidente, rapide, qui le fait patienter et lui inspire confiance. + +La pratique des injections hypodermiques est également utile au médecin +à un autre point de vue: elle lui permet d'apprécier très vite le degré +de confiance que lui accordent le malade et son entourage. Or, de +ce degré de confiance dérive, dans une notable mesure, le résultat +thérapeutique final. Si le médecin sent que son malade a foi en lui, +il déploiera, pour lui venir en aide, toutes les ressources de son +intelligence et de son coeur; dans le cas contraire, il se sentira à +tout instant, gêné, paralysé, inhibé, et il risquera de n'avoir pas +toute la clairvoyance nécessaire. De là l'importance qu'il y a, pour +lui, à évaluer le degré de confiance qui lui est octroyé. Eh bien! pour +l'apprécier, il n'y a pas de meilleure pierre de touche que l'injection +hypodermique. Car si le malade et son entourage acceptent celle-ci +aveuglément, du premier coup, sans même demander la formule du liquide +injecté, c'est toujours signe que le terrain est bon, et que le malade +acceptera avec la même obéissance les diverses prescriptions qui lui +seront faites. Dans certains cas, il est vrai, le malade accepte, non +parce qu'il a confiance, mais par une sorte d'inertie; peu importe, +il acceptera avec la même passivité les prescriptions qui lui seront +faites, et c'est là l'essentiel. Quand, au contraire, le malade, ou +surtout son entourage, manifestent une curiosité inquiète, qu'on ne +parvient pas à satisfaire par une réponse banale, quand ils expriment +des appréhensions sur la nature et les effets du liquide injecté, on +peut dire que le cas est mauvais, ou tout au moins médiocre; et le +médecin aura beaucoup à faire pour conquérir la confiance. + +Certes, cette curiosité et ces appréhensions sont légitimes, et ce que +nous disons ici ce n'est pas pour les empêcher: mais il n'en est pas +moins vrai qu'elles constituent une sorte de suspicion, que le médecin +a intérêt à connaître afin de travailler à la faire cesser et d'établir +ainsi, entre son malade et lui, cette confiance réciproque qui est la +condition indispensable d'un traitement efficace.--Or l'attitude des +malades en face des injections qu'on leur propose constitue, à ce +point de vue, un excellent moyen de diagnostic moral. + +Parmi les autres moyens accessoires, il nous faut dire un mot des +applications locales, révulsives ou dérivatives, qui étaient autrefois +si en honneur, et qui sont tombées dans un discrédit bien injuste. + +_Vésicatoires_.--Autant nous protestons contre les larges vésicatoires +employés autrefois, et qui, chez quelques malades, produisaient de la +cystite, chez presque tous une douleur pire que le mal qu'on voulait +guérir; autant nous continuons à penser que le petit vésicatoire, sous +forme de mouche de Milan, ne doit pas être dédaigné. Chez les grands +malades qui ont le système nerveux sens dessus dessous, une mouche, +appliquée derrière l'oreille, peut faire un mal extrême et produit +un état d'agitation inconcevable, non pas à cause de la douleur +insignifiante qu'elle provoque, mais par le fait du trouble de +circulation qu'elle produit à distance. Ce seul fait suffirait à prouver +que l'application d'une mouche n'est pas indifférente; rien, d'ailleurs, +n'est indifférent en thérapeutique. Mais chez certains malades qui ont +encore un bon capital nerveux, la mouche, appliquée derrière l'oreille +droite, de préférence, produit une sédation des plus remarquables, amène +le sommeil, dissipe le malaise mental et les divers troubles +innommables qui constituent l'état nerveux; c'est sans doute à cause de +l'infériorité fonctionnelle de la partie gauche du corps,--habituelle +chez les malades, ainsi que nous l'avons dit,--que la mouche appliquée +derrière l'oreille droite produit ces effets favorables, qu'elle +produirait moins si elle était appliquée à gauche; en tout cas, c'est un +fait d'observation. De même, la mouche sur le creux de l'estomac peut +amener, si elle est appliquée trop tôt, ou dans les cas trop aigus, une +aggravation notable des troubles gastriques; mais si elle vient à son +heure, elle provoque un apaisement notable des troubles digestifs. La +mouche lombaire, d'autre part, est souvent l'un des meilleurs remèdes à +apporter à la constipation. Cette affirmation peut sembler singulière, +mais elle s'explique pour qui comprend l'origine, presque toujours +nerveuse, de la constipation. + +_Emplâtres_.--Les applications d'emplâtres d'opium ne sont jamais +dangereuses, et font souvent le plus grand bien. Étant donnée l'extrême +susceptibilité d'un système nerveux malade, qui se laisse impressionner +par les moindres influences, ce fait n'a rien d'extraordinaire. En tout +cas, j'affirme, au nom d'une expérience prolongée, qu'une mouche d'opium +appliquée à la tempe est souvent très appréciée par les malades +céphalalgiques, qu'un emplâtre d'opium, ou de ciguë et de belladone, +laissé sur l'estomac pendant huit jours, calme mieux, ou du moins d'une +façon plus continue, les douleurs gastralgiques, que ne le ferait une +série d'injections de morphine. + +De même, l'emplâtre à l'oxyde de zinc, appliqué sur la colonne +vertébrale, immédiatement au-dessous de la première vertèbre dorsale, +sur une longueur de dix centimètres, atténue singulièrement certains +phénomènes médullaires dont se plaignent les malades, en particulier +les inquiétudes dans les jambes qui sont si fréquentes chez les grands +neurasthéniques. + +Tous ces moyens si simples ne sont donc pas à dédaigner. A eux seuls, +ils seraient insuffisants; mais, ajoutés au régime alimentaire, au repos +méthodiquement dosé, aux applications hydrothérapiques raisonnables, et +à la psychothérapie, ils amènent sûrement la guérison, lorsqu'il reste +assez de capital biologique pour que la lutte ne soit pas impossible. + +_Purgatifs_.--Nous usons très peu des médicaments fournis par la +pharmacopée, pour ce motif bien simple que nous n'en avons pas besoin, +et que nous avons une crainte presque instinctive de tous ces agents +thérapeutiques à action violente et perturbatrice. Faut-il l'avouer? +c'est aussi parce que nous ne les connaissons pas. + +Rien n'est, en effet, difficile comme l'étude d'un médicament. J'ai +mis, quant à moi, des années à étudier l'action du bromure, quand je +m'occupais plus spécialement des «maladies» nerveuses et mentales; et +quand, en octobre 1898, le professeur Gautier a bien voulu me confier +l'étude du cacodylate de soude, la première chose que je lui ai dite, +c'est qu'il me fallait au moins deux ans pour pouvoir lui donner sur cet +agent thérapeutique une appréciation ayant quelque valeur. Enfin, +pour ce qui est de la créosote et du gaïacol, j'ai mis cinq ans à en +connaître l'effet. + +Comment, alors, avoir confiance dans des publications hâtives sur des +médicaments découverts de la veille? Et, en ce qui est des médicaments +anciens, ayant fait leurs preuves, je répète que, en général, je les +redoute, à cause de l'extrême sensibilité des malades, qui dépasse tout +ce qu'on peut imaginer. + +Les purgatifs, en particulier, quels qu'ils soient, m'inspirent une +véritable terreur. Mais, dira-t-on, tous les jours nous les voyons +employer sans dommage, et même avec une apparence de succès qui +saute aux yeux! Leur emploi répond d'ailleurs à une indication bien +rationnelle, puisqu'il faut évacuer les résidus de la digestion qui +empoisonneraient l'économie! Il nous faut réfuter ces objections en +passant: qu'on donne un purgatif à un homme solide qui a un léger +embarras gastrique, il le tolérera, et paraîtra même s'en trouver bien; +mais c'est une erreur d'interprétation, et si le purgatif ne lui a pas +fait de mal appréciable, c'est que tout est sain chez les hommes sains. +Mais donner un purgatif à un malade grave dont le système nerveux +est profondément atteint, c'est provoquer chez lui des réflexes dont +personne ne connaît l'importance, c'est quelquefois sidérer son +système nerveux abdominal. C'est alors qu'on voit le ventre, qui avait +jusqu'alors une certaine tonicité, devenir flasque, inerte, perdre toute +réaction; l'intestin est alors inhibé dans son fonctionnement, et il +faut quinze jours, un mois, pour qu'il se ressaisisse, quand il se +ressaisit. Mais, dira-t-on, que faut-il donc faire chez les malades +constipés? La réponse est bien simple: il ne faut pas s'occuper de leur +constipation, qui n'est qu'un symptôme, et il faut les soigner en tant +que malades; la constipation disparaîtra d'elle-même. Le moment nous +semble venu de protester une dernière fois contre les idées des gens du +monde, et des médecins, relatives à la constipation. + +Nombreux sont les gens soi-disant bien portants qui sont atteints de +constipation chronique. Quand nous disons bien portants, c'est une façon +de parler: car, en réalité, les constipés ne sont pas absolument bien +portants. Mais il en est beaucoup qui vont et viennent, vivent de la +vie commune, tout en ayant une constipation opiniâtre; de plus il y a +beaucoup de vrais malades qui vont moins mal quand ils sont constipés. +Une dame nous disait plaisamment, à ce sujet, que son intestin avait +«horreur du vide». Tant que ces personnes ne sont pas atteintes de cette +obsession spéciale qui empoisonne la vie des constipés, elles tolèrent +leur infirmité sans se douter qu'elle existe. Mais malheur à elles quand +elles commencent à se préoccuper de leur constipation! C'est à partir de +ce moment qu'elles rapportent à la constipation les mille et une misères +qui sont l'apanage des neurasthéniques. Malheur à elles, surtout, +quand elles entrent dans la voie des soi-disant traitements de la +constipation! Elles commencent par user du lavement simple, tiède +d'abord, puis très chaud, puis très froid; puis elles ont recours aux +purgatifs doux, aux purgatifs plus violents, elles en arrivent aux +grands lavages. Elles font tant et si bien qu'elles irritent leur +intestin, et qu'à leur constipation anodine succède l'entéro-colite +membraneuse. + +A partir de ce moment, la vie leur devient insupportable et le cercle +vicieux est établi. Plus elles irritent leur intestin, plus la +constipation devient opiniâtre, et, pour lutter contre cette +constipation opiniâtre, elles irritent de plus en plus leur intestin. +L'obsession entre alors en scène, elles ne pensent plus qu'à leurs +fonctions alvines, à la liberté du ventre, qu'elles disent être la plus +nécessaire des libertés. Elles donneraient la vie du genre humain pour +obtenir une selle; elles se présentent à la garde-robe plusieurs fois +dans la journée, sans succès ou avec des résultats insignifiants, et, +cette impuissance les affolant, elles ont recours aux moyens les plus +extraordinaires pour lutter contre l'odieuse constipation. Cet état +mental des constipés mérite d'être étudié de très près; et toute +thérapeutique qui ne cherche pas à le modifier est, par avance, +condamnée à l'impuissance. + +La première chose à faire, quand on se trouve en présence d'un de ces +constipés à obsession, est de lui persuader que la constipation n'est +pas l'ennemie, n'est pas la cause immédiate de toutes les misères +qu'il ressent, qu'elle n'est au contraire qu'un symptôme d'importance +secondaire, prouvant simplement qu'il y a quelque chose de défectueux +dans le fonctionnement du système nerveux abdominal. + +Persuadez à vos malades qu'il leur suffit d'aller à la garde-robe tous +les deux ou trois jours pour commencer, que, lorsqu'ils iront mieux, ils +iront quotidiennement; invitez-les à ne s'y présenter qu'une fois par +jour, à heure fixe, en leur interdisant, dans la mesure du possible d'y +aller en dehors de l'heure réglementaire. Recommandez-leur de ne pas +lutter contre la constipation, mais bien contre le trouble nerveux dont +la constipation n'est qu'un symptôme, et, s'ils vous écoutent, si vous +avez le don de les convaincre, ils seront par cela seul à moitié guéris. + +Cependant, comme il faut tenir compte de leur état mental, et un peu +aussi de la mentalité de l'entourage, on peut autoriser un petit +lavement d'eau bouillie à prendre le matin du troisième jour de +présentation inefficace, à l'heure réglementaire de la présentation, +lavement qui sera gardé cinq minutes seulement. On peut encore, si l'on +croit devoir faire de grandes concessions, permettre au malade, le soir +du troisième jour de présentation inefficace, un lavement d'huile, non +pas avec 200 ou 300 grammes d'huile, mais avec quatre ou cinq cuillerées +à bouche d'huile pure, lavement destiné à être gardé toute la nuit; si +l'on y ajoute une forte dose de suggestion, ce lavement aura, pour le +lendemain, un effet magique. + +Les pilules de belladone d'après la formule de Trousseau sont également +recommandables; elles ont tout au moins l'avantage de ne pas être +nuisibles. + +Mais un agent véritablement utile, c'est le liquide orchitique de +Brown-Séquard; c'est de la bouche même du savant professeur que je tiens +ce renseignement, et je me rappelle encore, comme si c'était hier, le +jour où il me disait ces paroles: «De tous les services que m'ont rendus +à moi-même mes injections de suc orchitique, celui que je place en +première ligne, bien avant tous les autres, c'est qu'elles m'ont guéri +d'une constipation opiniâtre». Et, ajoutait l'illustre maître, «il faut +avoir été, comme moi, torturé par la constipation pour savoir toutes les +angoisses qu'elle occasionne». + +Or il faut remarquer que l'auto-suggestion n'a joué aucun rôle dans la +circonstance, car M. Brown-Séquard ne s'attendait pas le moins du monde +à cet effet des injections do liquide orchitique. + +Pour moi, utilisant ce précieux renseignement, j'ai traité et je +traite encore par les injections de liquide orchitique les grands +neurasthéniques atteints de constipation opiniâtre avec entéro-colite. + +_Eaux minérales_.--Si nous donnons peu de créance aux médicaments de +la pharmacopée, nous croyons, par contre, que les eaux minérales +constituent des agents thérapeutiques très actifs. Voltaire, qui ne +respectait rien, disait que les voyages aux eaux ont été inventés par +des femmes qui s'ennuyaient chez elles, et Diderot affirmait que, en +général, les eaux sont le dernier conseil de la médecine poussée à bout. +«On compte plus, ajoutait-il, sur le voyage que sur le remède.» + +Tous les deux étaient, certes, des hommes d'esprit, mais ils parlaient +là de choses qu'ils ne connaissaient point. Si incommensurable que soit +la sottise humaine, les eaux n'auraient pas joui, depuis la plus haute +antiquité, et ne jouiraient pas du renom qu'elles ont encore, si elles +n'avaient pas vraiment une certaine efficacité. + +Certes, dans les bons effets des cures minérales, il faut compter, pour +une certaine mesure, avec le changement de milieu, l'influence agréable +du voyage; mais il ne faut pas oublier que cette influence, utile +quelquefois, est quelquefois fâcheuse. Aussi faut-il n'envoyer aux eaux +que les malades qui ont encore beaucoup de ressort, et dont le capital +n'est pas sérieusement compromis. + +Le changement de régime alimentaire qui est imposé aux malades, dans les +stations thermales, leur est parfois favorable, et peut avoir une part +d'influence dans les bons résultats obtenus. Nous savons, en effet, que, +à un moment donné, il est utile de ne pas se confiner dans un régime +alimentaire suivi depuis trop longtemps, et aussi que, dans certains +cas, il faut savoir brusquer l'estomac. Mais ce changement brusque, qui +souvent est utile, peut être dangereux, au contraire, quand le système +nerveux n'est pas de taille à supporter le soudain assaut imposé. + +C'est ce qui arrive souvent aux stations minérales, où le bon effet +des eaux est, en grande partie, contre-balancé par la mauvaise hygiène +alimentaire. De là l'utilité qu'il y aurait à instituer, dans toutes les +villes d'eaux, des «tables de régime» comme il en existe dans toutes les +maisons de santé bien tenues, où chaque malade, pour ainsi dire, a le +régime alimentaire qui lui convient, dosé et surveillé par le médecin de +l'établissement. Rien de semblable n'existe, malheureusement, dans nos +stations minérales, parce que les médecins n'y sont pas libres de tous +leurs actes, et ont à compter avec les hôteliers qui, eux-mêmes, ont à +compter avec leurs chefs de cuisine. + +A Carlsbad, on a bien essayé de faire des «tables de régime»; et j'y +ai vu moi-même des menus imprimés; mais un bon nombre des mets qu'ils +annonçaient se sont trouvés n'exister que sur le papier. A Vichy, par +contre, plusieurs médecins sont arrivés à imposer à des tenanciers de +pensions de famille l'obligation de donner aux malades des régimes +variés, suivant les prescriptions médicales. + +Quant aux indications des eaux minérales, elles varient à l'infini. + +Certaines eaux ont certainement une action prédominante sur tel on +tel syndrome. Ainsi, ce n'est pas du tout en vertu d'une erreur +d'observation, ou d'un engouement irréfléchi, qu'on attribue aux eaux +de Bagnoles de l'Orne une action presque spécifique sur les troubles +périphériques de la circulation (varices, hémorroïdes, phlébites). +Les malades atteints d'hémorroïdes, par exemple, voient sûrement, à +Bagnoles, diminuer l'ensemble de leurs misères (troubles nerveux, +dyspeptiques), mais plus particulièrement les misères locales causées +par leurs hémorroïdes. De même Châtel-Guyon a une action non douteuse +sur le symptôme constipation, action que n'a pas Vichy, qui, au +contraire, favorise la constipation pendant la durée du traitement. + +De même, les eaux de Brides-les-Bains ont, chez certains entéralgiques, +convalescents d'appendicite, etc., une action véritablement spéciale. De +même encore, dans l'obésité, qui, comme nous le verrons, n'est qu'un des +symptômes de la «maladie», elles ont une bienfaisance incontestable, +surtout si, à leur action, on ajoute celle d'une gymnastique en montagne +bien comprise et bien réglée. Les eaux de Bagnères-de-Bigorre n'ont pas +d'action spéciale, mais elles rendent de précieux services aux nerveux +fatigués. Celles de Vichy sont absolument indiquées chez les malades +dont le système nerveux digestif est en détresse, et la Grande Grille, +en particulier, a une action d'une puissance extrême, qui ne s'explique +pas plus par la théorie des _ions_ que par les théories chimiques, mais +qui est indiscutable. Et il ne s'agit pas là de psychothérapie ni de +suggestion; la Grande Grille a des effets qui lui sont propres, et Vichy +est souvent un adjuvant dont on ne peut se passer. Mais il faut se +rappeler que c'est une arme difficile à manier, comme toutes les armes +puissantes, et qu'à Vichy il ne faut envoyer que les malades ayant +encore une grande force de résistance vitale. + +Par contre, il ne faut pas croire qu'on ne doive y envoyer que des +dyspeptiques. Parmi les 30 ou 35 malades que j'y envoie, chaque année, +il y en a au moins une dizaine chez lesquels les symptômes cérébraux +prédominent, à condition, bien entendu, que ces symptômes ne soient pas +en rapport avec des lésions organiques; et ces malades se trouvent +au moins aussi bien de Vichy que ceux qui n'ont que des symptômes +gastriques ou hépatiques. + +Autrefois, on ne craignait pas d'envoyer à Bourbon-l'Archambault les +malades atteints de lésions organiques du cerveau ou de la moelle, +hémiplégiques, congestifs, etc. Depuis quelques années, la physionomie +de cette station a changé. Il y a eu des accidents provoqués par l'eau +chaude sur les malades à artères friables; et l'on se borne actuellement +à y envoyer les malades à troubles médullaires superficiels, +connus vulgairement sous les vocables de rhumatismes chroniques ou +articulaires, sciatiques, névralgies, etc. Marienbad, avec ses bains de +boue, Franzenbad avec ses bains d'acide carbonique, rendent aussi de +grands services aux rhumatisants et aux obèses sans lésions organiques +appréciables. + +Seule, la station de Lamalou a gardé le privilège de recevoir des +malades à lésions organiques nettement définies, et dont nous ne nous +occupons pas dans ce travail. + +Vittel et Contrexéville conviennent aux malades chez lesquels le trouble +de la nutrition, qui n'est, en général, qu'un trouble du système +nerveux, se traduit, sans que nous sachions pourquoi, par la formation +de calculs, soit dans le foie, soit dans les reins[17]. + +[Note 17: Pour supporter le traitement de Vittel, il faut avoir bon +estomac, à cause de la quantité d'eau qu'on est obligé de boire. De là +le nombre relativement limité de malades qu'on peut envoyer à Vittel. +Mais fouillez le passé de ces malades, et vous verrez que, longtemps +avant d'avoir la gravelle, ils ont eu de petits troubles cérébraux, ne +fût-ce que des migraines, de petits troubles cutanés, de l'obésité. Un +beau jour, une colique néphrétique les surprend, et l'on se figure que +c'est à partir de ce jour qu'ils sont devenus malades. Il n'en est rien. +La colique néphrétique n'a été chez eux, qu'un accident; bien avant +de l'avoir, ils avaient, même du côté du rein, de petites misères qui +passaient inaperçues: du lumbago, des urines chargées de sable. Et si, +au moment où l'on s'est aperçu de ces petits symptômes, on les avait +soignés méthodiquement, par le repos ou l'exercice suivant les cas, +par telle ou telle hygiène alimentaire, telle ou telle pratique +hydrothérapique, telle ou telle hygiène cérébrale, ils n'auraient pas eu +de coliques néphrétiques, et n'auraient pas eu besoin d'aller à Vittel. +Mais, ne cessons pas de le dire, ils sont bien heureux de recourir +au traitement bienfaisant de Vittel pour se débarrasser d'une des +manifestations importantes de leur «maladie», au moins d'une façon +temporaire. Ils doivent seulement se rappeler que Vittel seul ne les +guérira pas, quand même ils y retourneraient tous les ans.] + +Les eaux arsenicales conviennent souvent à nos malades; la Bourboule en +particulier, Saint-Nectaire chez les enfants et les jeunes gens. + +Mais nous ne voulons pas faire une revue des eaux minérales françaises +et étrangères. Tout ce que nous voulons prouver, c'est que les eaux +minérales sont un agent thérapeutique de premier ordre, un agent que +tous les médecins doivent connaître, non seulement parce qu'ils voient +dans les livres, non seulement par ouï-dire, mais en se donnant la peine +d'aller les visiter. Il n'est même pas mauvais qu'ils goûtent, par +eux-mêmes, aux diverses sources, et qu'ils tâtent parfois des bains. Ils +ne tarderont pas à voir que ce ne sont pas des agents indifférents: je +leur recommande, en particulier, un bain à Salies-de-Béarn, à forte dose +d'eau salée. Aussi le monde médical doit-il être très reconnaissant à +celui de nos maîtres, le professeur Landouzy, qui a organisé, tous les +ans, des caravanes scientifiques pour visiter les eaux françaises; +quinze jours de voyage sous une bonne direction médicale sont plus +utiles que six mois de travail dans les livres. On apprend ainsi à +connaître non seulement les eaux, mais aussi les médecins des stations, +parmi lesquels il en est beaucoup qui ont des idées générales très +intéressantes sur la pathologie. Ces médecins des villes d'eaux sont, +d'ailleurs, pour les praticiens, de précieux collaborateurs, quand ils +veulent bien ne pas se borner à prescrire les eaux en boisson, les +bains, les douches, etc., et consentir à faire, en même temps, oeuvre +médicale véritable, c'est-à-dire surveiller le régime, doser avec soin +le repos et l'exercice, et se souvenir que la psychothérapie ne perd +jamais ses droits. + +_Voyages_.--Les gens du monde se figurent que les voyages font le plus +grand bien aux malades en général, qu'à la suite d'un état aigu, par +exemple, dès que le malade est transportable, il faut l'envoyer bien +loin de chez lui, et que, dans les états chroniques, ce déplacement +lointain est la condition _sine qua non_ d'une guérison. Cette opinion +est basée sur une erreur d'interprétation. Il est certain qu'un homme +bien portant se trouve très bien d'un déplacement annuel, et les +vacances sont chose indispensable pour cet homme, quels que soient son +âge et sa situation. Il faut que, au moins une fois par an, l'homme bien +portant mette, pendant quelques jours, son cerveau en jachère, prenne +l'exercice dont il a été en partie privé pendant le reste de l'année. +Ce temps consacré au repos cérébral n'est pas du temps perdu, c'est du +temps bien employé. + +Les vacances sont également nécessaires à l'enfant qui travaille: et par +vacances nous entendons non seulement le repos cérébral, qui doit être +presque absolu,--ce qui, par parenthèse, contre-indique l'usage des +devoirs de vacances,--mais aussi, autant que possible, le changement de +milieu, ne fût-ce que pendant une trentaine de jours. De là l'utilité +des colonies de vacances, que le professeur Landouzy appelle «des +croisades de paix et de rédemption». Elles sont, dit-il très justement, +la «première ligne de défense contre la tuberculose». M. Plantet a fait +sur ce sujet, à la demande de l'Office central du travail, un rapport +des plus intéressants et des plus complets, publié dans la _Réforme +sociale_, (16 juin et 1er juillet 1905). Il résulte de ce rapport que la +France est en retard sur les autres pays, sur le Danemark, l'Angleterre, +la Suisse, l'Allemagne, la Belgique; que nous n'occupons, en somme, que +le sixième rang dans la lutte des sociétés contre le dépérissement +de leur race. Cependant, depuis 1882, la France est entrée dans le +mouvement, et les colonies scolaires françaises sont déjà en nombre +considérable: il y a les colonies de la ville de Paris, 26 institutions +privées parisiennes, 40 comités de patronage s'occupant de procurer des +vacances aux enfants pauvres de la capitale; et des colonies semblables +fonctionnant dans cinquante-six villes de France. Au total, en +1902, 14000 petits Français ont bénéficié de ces institutions +philanthropiques[18]. + +[Note 18: Dans l'intéressant rapport de M. Plantet, chacune de ces +colonies est étudiée avec des détails suffisants pour qu'on puisse se +rendre compte de son fonctionnement, du prix de revient, des résultats +obtenus. Dans un premier type, les enfants sont logés en commun dans un +même local (villas scolaires, écoles communales vacantes pendant l'été, +propriétés privées, louées, acquises, spécialement aménagées pour +abriter une collectivité à la campagne ou à la mer). C'est la colonie +d'internat. + +Dans un second type, les enfants sont confiés par petits groupes de +deux à quatre au plus, à des familles de cultivateurs recommandables, +moyennant un prix débattu, dans les régions réputées les plus saines. +C'est le placement familial.--Les deux systèmes présentent des avantages +et des inconvénients qui sont analysés de très près dans le travail +que nous signalons.--En ce qui concerne la santé, tous les rapports +constatent la plus-value dans toutes les régions, en montagne, en +plaine, à la mer, aussi bien dans les colonies collectives que dans les +colonies familiales. + +Quant aux résultats moraux, tout dépend de la colonie et de l'esprit +qui l'anime. Beaucoup pensent qu'il ne suffit pas de faire gagner à de +pauvres enfants une livre de graisse par semaine. Il y a mieux à faire, +on peut réaliser un bien plus durable: il faut viser à ce qu'ils +rentrent meilleurs à leur foyer. Dans certaines colonies, un tel soin ne +se devine guère. Dans d'autres, au contraire, c'est la pensée dominante +et le rêve du directeur. Le tout est de savoir choisir.] + +Non seulement l'homme bien portant, mais celui qui n'est qu'un peu +fatigué par le surmenage cérébral, et par les petites émotions +quotidiennes, se trouve très bien de changer d'air, de milieu, non +seulement une fois par an, mais même chaque fois qu'il sent, chez lui, +cette sorte de malaise cérébral prémonitoire de la neurasthénie, ou +certains troubles digestifs mal définis qui prouvent que son système +nerveux abdominal n'est plus en fonctionnement parfait. Pour lui, un +déplacement de quelques jours est extrêmement favorable. Où qu'il aille, +il verra son appétit renaître, sa constipation disparaître, la santé lui +revenir. Que dis-je? chez certaines femmes nerveuses, mais au demeurant +ayant encore un capital sérieux, l'unique fait de monter en chemin de +fer produit des effets appréciables, et, le jour même du départ, on les +voit transformées. Elles laissent à la première station leurs phobies, +leurs inquiétudes; c'est un changement à vue, un véritable coup de +théâtre. + +Mais autre chose est l'hygiène de l'homme bien portant, ou du candidat +à la «maladie» dont le capital est encore presque intact, et autre +l'hygiène du vrai malade. Voilà ce que, d'une façon générale, les gens +du monde ignorent. Ils s'obstinent, malgré eux, par le fait d'un faux +raisonnement, à croire que ce qui fait du bien à l'homme valide doit +en faire encore plus à l'homme malade. «Un bon bifteck saignant est +certainement utile à un travailleur bien portant; combien il doit être +plus utile à un malade affaibli! Il va certainement lui rendre des +forces. Donnons-lui donc de la viande saignante; plus il en prendra, +plus vite il sera guéri!» Le malade proteste, il affirme que la viande +saignante lui fait du mal: c'est égal, qu'on lui en donne au moins +autant que son estomac pourra en digérer, ce sera toujours pour son +bien! On disait la même chose, autrefois, pour le vin; les gens +intelligents commencent à comprendre que le vin, si utile à un +travailleur bien portant, n'est pas un aliment héroïque quand il est +donné à des malades, même sous forme de vins médicamenteux. + +De même l'on raisonne pour l'exercice. Un exercice modéré est utile aux +gens bien portants; il faut donc l'imposer au malade. Ce dernier a beau +dire que la moindre marche le fatigue, lui ôte le peu d'appétit et de +sommeil qu'il avait encore; c'est égal, il faut qu'il marche! On ne +conçoit pas qu'il doive rester à la chambre, du moment qu'il peut se +tenir sur ses jambes. Le pauvre malade voudrait rester couché, il sent +que le lit lui est utile; c'est encore là, dit-il, qu'il souffre le +moins. Mais non, il faut qu'il se lève! Le lit ôte les forces, le lit +constipe! Et plus le patient est soi-disant bien soigné, plus il a à +lutter contre ces préjugés, qu'on parvient difficilement à déraciner +même dans les milieux intelligents. Il ne faut pas non plus, dit-on, +laisser le malade dormir le jour, sans quoi il ne dormira pas la nuit! +Malheureux, qui ne voulez pas comprendre que l'insomnie de votre cher +malade «tient à une excitation de ses cellules cérébrales, et que le +sommeil est le meilleur remède à apporter à cette excitation, et que, +par conséquent, le sommeil du jour prédispose au sommeil nocturne! Quand +donc aurez-vous une notion un peu précise et raisonnée sur la pathogénie +de tous ces troubles dont l'ensemble constitue la «maladie»? + +C'est aussi par une faute grossière de raisonnement qu'on considère les +voyages comme utiles aux malades. Encore une fois, ils sont utiles aux +gens bien portants, et d'autant plus utiles qu'on se porte mieux, parce +qu'ils permettent à l'homme doué d'un beau capital biologique de faire +de ces petites avances dont nous avons parlé déjà, de ces placements à +gros intérêts qui augmentent sa fortune. Accidentellement, il est vrai, +il peut se faire que le placement soit malheureux: c'est ce qui arrive +chez l'alpiniste qui aventure une trop grosse somme d'énergie, et met +quelquefois quinze jours à se refaire d'une excursion par trop fatigante. +Mais enfin, en général, on peut dire que, chez les gens bien portants, +ces risques de dépenses exagérées sont réduits à très peu de chose. Le +malade, au contraire, est un indigent. Non seulement il ne doit pas +dépenser à tort et à travers, mais il doit parcimonieusement, et avec +un soin jaloux, garder le peu qu'il possède encore, et chercher à faire +des économies. Si son indigence est momentanée, il se remettra assez +vite à flot. Si elle est définitive, _a fortiori_ devra-t-il chercher à +ne pas faire de fausses dépenses. + +Or, il ne faut pas se le dissimuler, pour le malade tout voyage est une +dépense; le changement d'habitudes, le surcroît de fatigue inévitable, +à eux seuls, occasionnent de la dépense nerveuse. Si c'est un grand +malade, le voyage peut même le tuer, comme il tue ces malheureux +typhoïdiques qu'on est quelquefois obligé, en campagne, ou qu'on se +croit obligé d'évacuer à de longues distances, sur des cacolets qui +les secouent d'une façon lamentable. Ils arrivent quelquefois morts à +l'ambulance lointaine, d'autres fois demi-morts; mais toujours leur état +est extrêmement aggravé. Si on avait pu les soigner sur place, ou les +évacuer à très petites journées, dût-on les tenir privés des ressources +de la thérapeutique, et se borner à leur faire deux lotions fraîches par +jour, ils auraient eu bien plus de chances de guérir. Je l'affirme au +nom d'une expérience personnelle, faite pendant la campagne de Tunisie. +Mais, sans parler des états aigus qui contre-indiquent absolument +tout long déplacement, ne voyons-nous pas, tous les jours, des états +chroniques aggravés à vue d'oeil par les longs trajets? Cet illustre +malade qui traverse toute la Russie pour aller au Caucase, dans le +vain espoir de retrouver la santé, et qui voit son état s'aggraver +sensiblement en route; tous ces cardiaques, ces albuminuriques qui vont +aux eaux lointaines chercher la guérison promise, et en reviennent bien +plus fatigués que s'ils étaient restés chez eux? Et les tuberculeux +avancés! ces tristes victimes des théories régnantes et de la crainte de +la contagion. + +Vous prenez là, dira-t-on, les cas extrêmes, et on commence à comprendre +que les grands déplacements ne sont pas favorables aux grands malades. + +Oui, mais j'ajoute qu'ils ne sont pas, non plus, favorables aux malades +_moyens_. + +Pour me faire comprendre, voyez cette jeune femme nerveuse qui ne digère +plus, qui dort mal, qui est constipée, qui n'a pas ses règles depuis six +mois; on se figure encore que, en lui faisant quitter le climat brumeux +du Nord pour l'envoyer sur la côte d'Azur, on va lui faire le plus +grand bien; c'est une profonde erreur. L'insolent ciel bleu du Midi lui +paraîtra odieux, et, après quelques jours, elle souhaitera, dans son for +intérieur, de quitter le délicieux pays. Elle ne le dira pas, pour ne +pas torturer son entourage, elle souffrira en silence; et il peut même +se faire qu'à la longue son état s'améliore; mais, sûrement, ce ne sera +pas l'effet du changement de milieu. Et il peut bien se faire aussi que +son état s'aggrave assez pour que l'entourage se rende à l'évidence, et +ramène à grands frais, et avec d'infinies précautions, la pauvre victime +dans le milieu qu'elle n'aurait pas dû quitter. + +En réalité, le voyage n'est utile que chez les gens qui paraissent n'en +avoir pas besoin. C'est pour bien faire comprendre notre manière de voir +que nous exagérons, à dessein, la formule de notre pensée. + +Il est bien certain qu'entre le malade grave, qu'on ne doit pour rien au +monde déplacer, et l'homme qu'on est convenu d'appeler bien portant, et +qui a tout intérêt à faire des voyages d'agrément, il existe toute une +série d'intermédiaires auxquels les voyages peuvent rendre des services. +Le changement radical de milieu, si dangereux pour le malade grave, peut +être utile à l'individu qui n'est que sur la frontière de la «maladie». +Quitte à avoir dans un hôtel une nourriture moins bonne, moins +hygiénique, moins adaptée à l'état de son estomac, un dyspeptique pourra +se trouver bien de cette nourriture, si, en arrivant à l'hôtel, il +laisse ses préoccupations incessantes, énervantes, de Paris. Comme toute +chose humaine, le déplacement peut avoir du bon et du mauvais, et on ne +peut formuler de règles absolues pour les cas moyens; c'est au médecin, +s'il est consulté, à peser le pour et le contre, et à donner les +indications générales. + +Mais il y a quelques conseils qu'il devra donner toujours au malade. +C'est: + +1° De ne pas voyager de nuit. + +2° De s'interdire les changements journaliers de stations, sauf dans +les cas où, pour une raison quelconque, on est obligé de gagner les +altitudes. Dans ce dernier cas, il faut, au contraire, imposer au malade +des stations intermédiaires, car l'expérience démontre que rien n'est +préjudiciable à une grande nerveuse, par exemple, comme le voyage en une +seule traite de Paris en Engadine. Elle peut être sûre que, en arrivant +à destination, il lui faudra plusieurs jours pour s'adapter au nouveau +milieu d'altitude, pour faire son acclimatation; pendant ces quelques +jours, elle aura un malaise extrême, et, en particulier, de l'insomnie, +tandis que, si elle s'était arrêtée deux fois en route, elle n'aurait +pas eu à payer ce tribut à la dépression barométrique. + +3° De s'interdire le voyage matinal; de ne pas croire que, parce que +le lever à l'aube est favorable à l'alpiniste bien portant, il soit +également favorable aux neurasthéniques qui ont besoin de leur sommeil +matinal. + +4° Une prescription importante, c'est encore de se reposer, à l'arrivée +à destination, pendant deux, quatre jours, suivant la valeur de +l'individu, pour réparer la dépense occasionnée par le voyage. Ce repos +sera plus ou moins complet, suivant la gravité des cas. En principe, il +vaut mieux pécher par excès que par défaut de prudence. + +5° Pendant ces villégiatures, le malade ne devra pas faire de sorties +quotidiennes, sous le fallacieux prétexte de s'entraîner; l'entraînement +convient aux gens bien portants, mais le mot «entraînement» doit +disparaître du vocabulaire du malade. Certes, le rôle du médecin est +d'entraîner le malade; mais cet entraînement, que j'appellerai médical, +doit être tellement progressif et mesuré qu'il n'a, pour ainsi dire, +rien de commun avec l'entraînement de l'homme bien portant et de l'homme +de sport. + +Le malade ne devra faire un effort que tous les deux ou trois jours, et +profiter des jours intermédiaires pour se reposer. Ainsi il parviendra à +reconquérir des forces, tandis que, s'il espère s'entraîner en dépensant +tous les jours un peu plus de son misérable capital, il ira droit à la +ruine. + +On comprend aisément qu'un des facteurs importants du voyage est sa +longueur. Le voyage autour du monde ne convient à aucun malade; on peut +dire que, en général, il n'est pas nécessaire d'aller très loin. Le +malade parisien, par exemple, se trouvera mieux d'une villégiature à +Montmorency que d'une lointaine expatriation. On ignore trop l'extrême +susceptibilité du malade au changement de milieu. Une simple promenade +_extra muros_ impressionne le malade parisien, quelquefois en bien, mais +le plus souvent en mal. Combien connaissons-nous de personnes qui +ne peuvent pas aller jusqu'à Versailles sans avoir, au retour, une +véritable courbature, une nuit de moins bon sommeil, et, les deux ou +trois jours suivants, une aggravation de tous leurs symptômes morbides? + +Leurs parents, qui n'y comprennent rien, prétendent que c'est affaire +d'imagination. Mais non, c'est un fait parfaitement explicable, et le +médecin, qui connaît cette susceptibilité invraisemblable, devrait +se constituer l'avocat des patients, au lieu de faire chorus avec la +famille et d'accabler le malade de conseils intempestifs. Certes, dans +certains cas, par une suggestion puissante, en réveillant ce qui reste +d'énergie latente au malade, en faisant, en d'autres termes, de la +psychothérapie réconfortante, il pourra, pour ainsi dire, dynamiser le +malade et lui donner la force de supporter non seulement le voyage de +Versailles, mais un voyage relativement lointain, et ce, pour le plus +grand bien, car le malade reprend alors confiance en lui-même. Mais, +avant de donner cette suggestion, le médecin doit bien étudier son +sujet, et savoir au juste ce qu'il vaut, sous peine de lui nuire en lui +demandant un effort au-dessus de ses forces. + +Nous ne nous dissimulons pas que rien n'est plus difficile que de +connaître la valeur exacte d'un système nerveux; c'est presque +impossible pour le médecin qui voit le malade pour la première fois. +Dans le doute, il vaut mieux ne pas imposer une fatigue qui risquerait +d'être préjudiciable; on se repent rarement d'avoir été trop prudent. Un +élément d'appréciation qui est d'un grand secours pour le médecin, en +pareille occurrence, c'est le désir du malade lui-même. + +S'il ne désire pas voyager, s'il se dit fatigué, il y a gros à parier +qu'il l'est en réalité. Le malade a toujours, en effet, une vague +conscience de sa valeur, et il faut tenir compte de son appréciation. +Si, au contraire, il manifeste vivement le désir de changer de milieu, +c'est qu'il sent vaguement qu'il a des réserves de force nerveuse ayant +besoin d'être utilisées; il a un sourd instinct qui, en général, +le guide bien. Mais alors, direz-vous, le rôle du médecin est +singulièrement restreint; il consiste à s'enquérir plus ou moins +discrètement des désirs du malade, et à les transformer habilement +en prescriptions médicales? A vrai dire, ce serait encore de la +psychothérapie; mais nous ne concevons pas les choses de cette façon. +Quelquefois, il arrive que l'instinct du malade le guide mal; il est +dévoyé par des auto-suggestions, des préjugés ataviques, dos théories +plus ou moins scientifiques; et le rôle du médecin est, en ce cas, de +remettre tout au point, de démontrer à son malade que son instinct, dans +telle ou telle circonstance, le guide de travers; que, bien qu'il n'en +ait pas envie, il doit aller de l'avant; et le médecin mérite alors le +beau titre de directeur de la santé. + +_La mer_.--Les voyages à la mer auraient dû, en bonne logique, être +étudiés à la suite des cures thermales, parce que, en somme, le bain de +mer est un agent thérapeutique comparable aux bains d'eau salée qu'on +va prendre à Rheinfelden, Salies, Arcachon, Mouthiers-Salins, etc. Mais +nous les plaçons à dessein à la suite de l'étude des voyages, parce +que, dans la pratique, le bain de mer est plutôt considéré comme voyage +d'agrément que comme traitement médical. Cela est si vrai que le médecin +est rarement consulté sur l'opportunité du traitement marin, sur le +choix de la plage: et c'est à tort. D'autre part, aux bains de mer, le +traitement n'est pas surveillé comme il l'est dans les stations d'eau +salée, et c'est également regrettable; car la médication par l'eau de +mer est active, et son emploi n'est pas indifférent, surtout lorsqu'il +s'agit de malades impressionnables, auxquels la moindre intervention +fait du bien ou du mal. + +Les principaux conseils que nous ayons à donner aux malades livrés à +eux-mêmes, à la mer, sont les suivants: + +1° Ne pas prendre de bains dès l'arrivée, et se reposer des fatigues du +voyage, comme nous avons dit qu'il fallait toujours le faire; + +2° Se rappeler que l'air marin a, par lui-même, une action appréciable, +et qu'il n'est pas toujours utile de prendre des bains; qu'on peut, dans +certains cas, se contenter de stationner pendant plusieurs heures par +jour au bord de la mer; + +3° Se rappeler aussi qu'une saison au bord de la mer constitue un +véritable traitement minéral. Il faut donc au moins un mois pour obtenir +des effets sérieux; et, par conséquent, il n'est pas raisonnable d'aller +à la mer pour huit jours; c'est s'exposer à la fatigue du voyage et de +l'acclimatation sans aucun profit. _A fortiori_, ne doit-on pas prendre +un bain de mer accidentel, comme le font les maris qui, par train +spécial, arrivent toutes les semaines aux plages voisines de Paris, et +se croient obligés de prendre le bain traditionnel du dimanche. Ils +ont contre eux la fatigue du voyage, fait dans des conditions plutôt +fâcheuses, l'influence du changement brusque de milieu, les trop douces +émotions du revoir conjugal, et le bain de mer achève de leur soutirer +une réserve d'influx nerveux. Le tout se solde, parfois, par un état +subaigu, au retour, qui reçoit le nom d'embarras gastrique, et auquel se +joignent souvent des douleurs rhumatismales. + +Nous ne pouvons pas indiquer, dans cette étude rapide, les indications +et contre-indications des bains de mer. Le principe général est qu'il ne +faut pas en donner aux malades à capital restreint, et que, en réalité, +ils conviennent surtout aux gens bien portants. Plus le capital est +entamé, plus aussi il faudra de prudence dans l'administration du bain, +au point de vue de sa fréquence et de sa durée. Tout ce qu'on peut dire, +c'est qu'il faut, en général, le prendre très court, cinq minutes en +moyenne. + +Enfin, il faut tenir compte des effets produits par les deux ou trois +premiers bains. S'ils amènent de l'insomnie, c'est qu'ils sont trop +prolongés, ou trop fréquents, ou tout à fait contre-indiqués. Il ne faut +pas croire qu'on puisse s'y habituer, et que, si les premiers font du +mal, les suivants feront du bien. D'une façon générale, d'ailleurs, +l'organisme ne s'habitue pas à ce qui lui est nuisible; et les +médications, quelles qu'elles soient, ne doivent jamais faire de +mal, même momentanément. Mais c'est là un point de doctrine dont la +démonstration nous entraînerait trop loin, et en dehors de notre plan. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +CHAPITRE I + +LA PÉRIODE DE DÉCLIN + + + +Nous avons à dessein placé dans l'étude de l'homme adulte la plus grosse +part de nos considérations thérapeutiques, parce que, à vrai dire, c'est +l'âge adulte qui est le plus intéressant au point de vue médical comme +au point de vue social, et que c'est pendant cette période de la vie que +le médecin peut faire le plus de bien au malade. + +Au contraire, à partir du moment où l'être humain est arrivé au +sommet de sa courbe évolutive, et, par conséquent, où il va décliner, +l'importance des agents thérapeutiques se limite de plus en plus, +jusqu'à aboutir à zéro quand l'homme arrive à la fin de sa carrière. + +Dans les phases de la vie qui nous restent à étudier, la thérapeutique +doit viser, avant tout, à éviter les dépenses de capital: mais son rôle +pratique n'en reste pas moins très appréciable; et l'on ne sait +pas assez combien une bonne direction médicale pourrait prolonger +l'existence de l'homme arrivé à la période de déclin, voire même à une +étape avancée de cette période. + +Théoriquement, la période de déclin peut commencer le jour de la +naissance. C'est ce qu'on observe chez les enfants qui n'ont pas la +force de vivre, et qui meurent après deux ou trois jours. A l'extrême +opposé, on voit des individus qui ne commencent à décliner qu'à un âge +très avancé, ou encore dont la vie est brutalement interrompue, à un +âge relativement avancé, par un accident, avant que ne soit survenu le +commencement de la période de déclin. C'est que ces hommes à prodigieuse +santé sont venus au monde avec un excellent capital initial, que leurs +parents ont su améliorer pendant la première enfance, et qu'ils ont +ensuite amélioré eux-mêmes en s'interdisant toute dépense excessive, ou +en ne risquant qu'à bon escient une certaine partie du capital, pour lui +faire rapporter davantage. + +Chez ces individus fortunés, les affections intercurrentes ont, comme +nous l'avons dit, peu de prise. Ces privilégiés sont semblables à +l'homme qui a reçu les dix talents et qui, sachant les faire fructifier, +en rapporte dix autres, et reçoit encore, en surplus, une récompense. +Chez ces individus, le déclin n'arrive que très tardivement, et ils +peuvent atteindre soixante ans tout en restant jeunes de coeur, de +corps, et d'esprit. + +Entre ces deux extrêmes, tous les intermédiaires sont possibles; et +nombreux sont les hommes qui commencent à décliner à trente ans, qui +sont des vieillards à quarante ans. La plupart, cependant, commencent +à décliner vers cinquante ans, et se maintiennent tant bien que mal +pendant quelques années, puis déclinent à vue d'oeil à partir de +soixante ans. Malheur à eux quand, à cet âge, ils prennent une +pneumonie! D'ailleurs la moindre «maladie» accidentelle les détériore +pour plusieurs mois, et l'on est tout étonné de la lenteur de leur +convalescence. C'est à partir de ce moment que les tares organiques, +latentes jusque-là, se révèlent, que l'homme qui avait une endocardite +avec laquelle il vivait en bonne intelligence, et dont parfois même +il ne se savait pas atteint, voit tout d'un coup son coeur devenir +au-dessous de sa tâche. A la suite d'un coup de froid insignifiant, +d'une indigestion, d'un excès alimentaire, d'une émotion violente, d'une +grippe qui paraissait bénigne, il a de la dyspepsie, des palpitations, +des intermittences du pouls, puis un peu d'enflure des jambes; toutes +choses dont, au reste, le repos au lit suffit pour le débarrasser cette +première fois, parce qu'il n'est pas encore complètement usé. Mais, six +mois après, sous l'influence d'une cause semblable, il a une nouvelle +atteinte, un peu plus de dyspnée, un peu de congestion de la base gauche +du poumon, ou quelquefois des deux bases, un peu plus d'enflure des +jambes; et, cette fois, le repos au lit, la diète lactée, ne suffisent +pas à le remettre en état. + +La digitale est alors indiquée, à la dose de 10 centigrammes par jour en +infusion dans 200 grammes d'eau, que le malade prendra de deux heures en +deux heures, jusqu'au moment où il aura une salutaire crise urinaire. +Grâce à ce précieux médicament ainsi administré, il fera encore les +frais de cet assaut; mais, la fois suivante, les mêmes influences +insignifiantes amèneront l'affolement du coeur avec albuminurie, et +alors la déchéance pourra être irrémédiable. + +Il est certain que si, dans l'intervalle de ces assauts, notre homme +s'était écouté vivre, s'il n'avait rien laissé au hasard, si une sage +direction médicale avait dosé son alimentation, son travail, son +sommeil, s'il n'avait pas eu d'émotions, si, pour conserver sa vie, +il avait, en quelque sorte, cessé de vivre, il aurait survécu plus +longtemps et n'aurait pas eu sa deuxième atteinte; mais ce qu'il faut +bien se rappeler, c'est que, dès sa première atteinte, ses jours étaient +comptés. Cette première atteinte dénonçait déjà l'insuffisance de son +système nerveux, incapable de donner au muscle cardiaque la force voulue +pour faire son office de pompe aspirante et foulante; le déclin, qui +avait peut-être commencé quelques années avant, s'était traduit dès le +jour de ce premier accroc. + +Le déclin peut n'être qu'apparent; et les symptômes revêtent parfois une +gravité qui fait croire, à tort, à l'entourage qu'il existe une brèche +sérieuse ou irrémédiable dans le capital vital du malade, alors qu'il +n'est touché que superficiellement. C'est au médecin qu'il appartient +de faire un bon diagnostic, d'où découlent et le pronostic et le +traitement. Certes, le problème est souvent difficile à résoudre, +et, pour y arriver, le médecin n'a pas trop de toute sa finesse +d'observation, de toute son expérience, de toute sa pénétration. C'est +dans ces cas que la médecine est véritablement un art, et le médecin un +artiste, appelé à utiliser de son mieux les données scientifiques que +ses études antérieures lui ont fournies. + +Il aura naturellement, pour l'aider dans cette tâche, l'examen physique +du malade, et, en particulier, l'exploration abdominale, le ventre +étant, de tous les organes, celui qu'on peut le plus facilement +explorer, par la vue, le palper, la percussion; il aura, pour l'aider, +l'analyse des urines, trop souvent négligée. Il sera également secondé +par l'étude du passé: il ne manquera pas de fouiller l'hérédité, +l'évolution antérieure de la vie, chez le sujet qu'il examine. Celui-ci +a-t-il eu de grands assauts, et s'est-il ressaisi complètement? En ce +cas, c'est une présomption en sa faveur: ce passé prouve qu'il a une +grande élasticité, un capital sérieux, et qu'il est possible que, dans +la crise actuelle, il rebondisse encore une fois.--Au contraire n'a-t-il +jamais eu d'assaut important? le problème devient alors plus difficile, +car le médecin manque d'une base pour apprécier la valeur réelle du +capital. Aussi fera-t-il bien de rester dans une prudente réserve, et +si, dans le cas précédent, il a été en droit de rassurer la famille +malgré la gravité apparente de l'état du malade, dans le second cas, au +contraire, il ne doit dire qu'une chose: «Je ne sais pas.» + +Pour ma part, je me méfie beaucoup des hommes à santé insolente, n'ayant +jamais eu besoin de soins, que je vois brusquement atteints par une +«maladie» accidentelle, par la grippe en particulier. Me trouvant sur +un terrain inconnu, je me demande, tout d'abord, si leur capital était +aussi bon qu'il le paraissait, et si la grippe ne va pas provoquer la +faillite, la débâcle. + +Ce sont là, je le répète, des problèmes cliniques extrêmement difficiles +à résoudre; mais ils ont un grand intérêt au point de vue du pronostic à +porter, et du traitement à instituer. Et cet intérêt est immédiat: car +si le médecin soupçonne, chez son malade, une altération profonde que ne +traduit pas l'ensemble symptomatique, il doit redoubler de précautions, +sa surveillance doit être incessante, son zèle doit prévoir les moindres +incidents, ne rien laisser au hasard. Il a alors à lutter non seulement +contre la «maladie», mais aussi contre le malade, souvent indocile, et +contre les familles, qui trouvent qu'on en fait trop, qu'on prend trop +de soins, que le malade devrait se lever pour regagner des forces, +sortir pour se distraire, reprendre une partie de ses occupations pour +ne pas nuire à sa carrière; estimant, _in petto_, que le médecin userait +de discrétion en espaçant davantage ses visites, etc. Quoi qu'il arrive, +ce sont de mauvais cas pour le médecin. Il est accusé, si le malade +guérit, d'avoir retardé sa convalescence, et, s'il succombe, de ne +l'avoir pas bien soigné. Car enfin, un homme si bien portant! et qui +succombe à la suite d'une grippe, presque sans fièvre! Sûrement, c'est +le médecin qui est coupable! Il n'a, pour se consoler, que la conscience +du devoir accompli. Et d'ailleurs il peut aussi se dire que, dans +d'autres cas, on a attribué exclusivement à ses bons soins ce qui était +dû, en grande partie, à la valeur du sujet; il y a donc compensation. + +En somme, le médecin qui se trouve en face d'un malade quelconque est +appelé à résoudre le problème suivant: Étant donnés la valeur antérieure +du malade A, et le déchet que lui fait perdre la «maladie» B, quelle est +la valeur du capital restant A--B? Le simple bon sens indique que +cette équation ne peut pas se résoudre par l'algèbre, puisque nous ne +connaissons au juste ni A ni B. Aussi le médecin ne doit-il jamais +quitter le terrain, relativement solide, que lui fournit la science, +pour se perdre dans les abstractions. Il doit seulement se rappeler la +parole d'Hippocrate: _Judicium difficile_, et faire de son mieux pour +approcher le plus possible de la solution du problème, qui, sans être +d'ordre mathématique, a cependant une solution. + +«Quand on fait ce qu'on peut, on rend Dieu responsable.» [V. HUGO] + +Existe-t-il, du moins, des symptômes permettant d'affirmer que l'homme +a atteint l'apogée de son évolution, et est sur la pente du déclin? Eh! +non, tant qu'il est bien portant Il est évidemment moins fort, moins +actif, que pendant la période de croissance, il supporte moins les +petits écarts de régime, les fatigues, il est plus vulnérable, en un +mot, mais ce n'est pas un malade par cela seul qu'il est en période de +déclin. S'il veut éviter la «maladie», il le peut, dans une, certaine +mesure, en s'écoutant vivre, en surveillent son hygiène quotidienne, en +ne faisant pas de fausses dépenses ou de dépenses exagérées, ou, s'il +est obligé d'en faire par hasard, en les compensant aussitôt par une +exagération momentanée de prudence. Bref, la période de déclin est la +période des précautions. L'homme en déclin devrait se rappeler qu'il +faut «être de sa santé» comme il faut «être de sa condition», comme il +faut être «de son temps». En usant de ces précautions, il peut prolonger +très longtemps la durée de sa phase évolutive, et atteindre ainsi +sans transition la vieillesse, qui pourra, si elle est également bien +surveillée, le conduire, sans transition brusque, à la mort. + +Mais, quelques précautions qu'il prenne, les circonstances de la vie +sont telles que, fatalement, il rencontre sur son chemin des influences +qui font baisser brusquement sa valeur. Quelles sont ces influences +inévitables? Ce sont toutes celles que nous avons déjà étudiées +dans l'enfance, dans l'adolescence, et dans l'âge adulte: erreurs +d'alimentation, causes morales surtout, etc. + +Y en a-t-il cependant, parmi ces influences, qui soient plus spéciales +à la période de la vie que nous étudions, la période comprise entre +cinquante et soixante-cinq ans? + +Chez la femme, tout le monde admet que la ménopause produit des +perturbations considérables; la preuve, c'est qu'on s'accorde à appeler +«âge critique» l'âge de la cessation des règles. La ménopause ramène +souvent des troubles de santé qui avaient disparu depuis longtemps, et +amène quelquefois des troubles nouveaux, tels que ces sueurs profuses +dont se plaignent amèrement les malades. Nous avons en vain essayé +contre elles l'emploi de l'opothérapie ovarienne, et nous croyons que +c'est un moyen non seulement inutile, mais dangereux, et que le mieux +est de savoir attendre, en mettant la malade à un régime restreint. + +Dans les deux sexes, les émotions morales jouent encore, à cet âge, +un rôle considérable. C'est une fille mal mariée, un fils qui fait le +chagrin de sa famille, c'est l'isolement au milieu d'indifférents, la +perte des amis de la première heure, l'âge des désillusions, l'automne +de la vie, en un mot. Dans tous les cas, les pratiques de la +psychothérapie sont d'un incontestable utilité: seules, elles ne +suffisent pas à guérir un homme rendu malade par des influences morales; +mais, associées aux autres agents thérapeutiques, elles sont toujours +d'une grande utilité et souvent d'une nécessité absolue. J'ai plus fait +en réconciliant avec son fils un père que le chagrin avait terrassé, +en lui démontrant la nécessité et la légitimité du pardon, qu'en +le traitant, comme on le faisait depuis longtemps, avec toutes les +ressources de la pharmacopée et des agents physiques.--Le fonctionnaire +qui prend sa retraite, et se voit brusquement condamné à une oisiveté +forcée, ne sait pas que faire de son temps. En vain cherche-t-il, dans +la société des hommes de son âge, un remède à son désoeuvrement; et +quant à espérer trouver chez les gens jeunes de sa famille un réconfort +quelconque, il n'y doit pas songer. Les plus jeunes ont leurs affaires, +et les affaires sont les affaires; c'est tout au plus si la fille vient +faire ses couches à la maison. + +Bref, une série de chagrins multiples, auxquels on est encore sensible, +sont l'apanage ordinaire de cette période de la vie. C'est à cet âge, +aussi, que se soldent,--car tout se paie,--les erreurs du passé, les +fautes contre l'hygiène. Alors arrivent les traites imprévues, et, quand +le capitaliste veut mettre de l'ordre à ses affaires, il s'aperçoit +trop tard que, depuis plusieurs années, il ne s'est pas contenté de +ses revenus et qu'il a écorné son capital. Mais, dira-t-on, pouvait-il +s'apercevoir de la mauvaise gestion de sa fortune? C'est l'éternel +problème du «Connais-toi, toi-même!» de la sagesse antique. C'était à +lui de voir que, de temps à autre, il avait de ces petites défaillances +de santé qu'il traitait à la légère, en leur attribuant des causes +banales et qui auraient dû être, pour lui, des avertissements +(l'avertissement sans frais du percepteur). Il aurait dû, en homme bien +avisé, rester toujours en deçà de ce qu'il pouvait donner. + +Mais enfin le mal est fait; et il est encore temps, sinon de le réparer +complètement, au moins de l'atténuer dans une notable mesure, en se +surveillant de près, et en ne laissant rien au hasard de ce qu'on peut +lui enlever par prudence et par calcul. + +Certaines natures ultra-généreuses ne s'aperçoivent pas qu'elles +dépensent plus qu'elles ne devraient le faire; elles n'ont pas la +bonne fortune de recevoir les petits avertissements que nous venons de +signaler. Leur débordante santé fait l'envie de tout le monde; mais ces +privilégiés sont souvent des déshérités. Nous avons dit déjà ce qu'il +fallait en penser, quand ils se trouvent aux prises, brusquement, avec +une affection accidentelle. + +Malheur aussi à l'homme qui, à cet âge, se laisse entraîner par un +renouveau de passion sexuelle! Il s'impose des dépenses trop fortes pour +sa réserve de santé, surtout s'il en arrive à forcer ses talents. Il +faut aussi compter avec les aberrations de l'instinct sexuel, assez +fréquentes à cet âge; et alors la neurasthénie vengeresse ne tarde pas à +s'installer, sous une forme qui rappelle, par sa brutalité d'apparition +et la gravité des symptômes, l'hystéro-neurasthénie traumatique. + +En effet, du jour au lendemain, cet homme, vaillant jusqu'alors, +subit un véritable effondrement. Non seulement il perd tout d'un coup +l'aptitude sexuelle, ce qui est pour lui la source d'un grand chagrin, +mais il perd, en même temps, l'appétit, le sommeil, les forces. La +constipation entre en scène; des douleurs névralgiques variées,--ou, +pour mieux dire, des _algies_, car la douleur ne suit pas le trajet des +nerfs, le torturent nuit et jour. Il a une sensibilité excessive de +l'ouïe, un éréthisme de tout le système nerveux, qui devient comme une +lyre à cordes trop tendues que fait vibrer douloureusement le moindre +souffle. Cet état peut n'être que passager, si le malade a le bon esprit +de s'en avouer à lui-même la cause déterminante et de la supprimer. +Mais cela même ne suffit pas toujours: _Sublata causa, non tollitur +effectus._ Le branle est donné à la cellule nerveuse, le système +nerveux, longtemps patient, s'est tout à coup révolté, et il faut des +mois et des années de soins méthodiques pour lui rendre son équilibre. +C'est dire que, pendant ces mois et ces années, le médecin devra +surveiller non seulement l'hygiène sexuelle, dont il n'est plus +question, mais l'hygiène alimentaire, donner les repas fréquents que +nécessite un estomac toujours sur le point d'entrer soit en état +paralytique ou en état spasmodique; une alimentation non excitante +(pâtes, purées), sans vin, et sans les toniques qui passent, à tort, +pour réveiller les forces. Le repos physique est également indiqué. + +C'est dans ces cas qu'un changement de milieu, bien compris, bien +dirigé, peut être utile à divers titres. D'abord, il éloigne la victime +de la cause initiale de son mal, ensuite il lui permet d'apprécier +souvent les soins affectueux et tendres d'une femme momentanément +négligée. + +La psychothérapie joue aussi un rôle énorme dans le traitement de ces +malades qui, d'un jour à l'autre, sont devenus craintifs, scrupuleux à +l'excès, ayant peur de mourir, tenaillés par des remords d'une intensité +morbide. Le médecin animé d'un esprit large et charitable peut leur être +d'un grand secours, en mettant toutes choses au point, et en rassérénant +leur conscience dans la mesure qui convient. + +Ce tableau de la «maladie» de l'âge critique, chez l'homme, n'a rien +d'exagéré. Nous avons observé plusieurs cas semblables, où des hommes +bien portants jusqu'alors ont payé cher leurs écarts intempestifs. + +Le plus souvent, les malheurs de ce genre arrivent chez des hommes qui, +auparavant, n'étaient pas débauchés, offraient même le modèle d'une vie +exemplaire; maintenus par des principes sévères, ils avaient été fidèles +à la foi conjugale, et, alors même qu'ils étaient veufs, ils étaient +restés fidèles au delà du tombeau; et puis, un beau jour, une occasion +se présente et les surprend; c'est une Sapho quelconque rencontrée +en chemin de fer; l'homme se trouve désarmé devant la tentation, il +succombe, et, une première chute en entraînant de nombreuses à sa suite, +il devient enragé de vice. Aussi ne saurions-nous trop engager l'homme +mûr, trop confiant en lui-même, à veiller toujours, car le péril est +insidieux et les risques sont grands. + +C'est à l'âge que nous étudions que se manifestent les troubles +prostatiques et urinaires, résultats tardifs de blennorragies mal +soignées et considérées comme une bagatelle par le jeune homme, plutôt +fier d'avoir pris un brevet de virilité. C'est vers cinquante-cinq ans +que le rétrécissement du canal provoque des misères variées, que nous +n'avons pas à décrire ici, mais qui finissent par amener la mort +prématurée si le chirurgien n'intervient pas. + +Ainsi s'explique l'absence de tout rétrécissement chez les hommes qui +ont dépassé soixante-cinq ans: ceux qui avaient des rétrécissements sont +morts avant cet âge. + +C'est aussi vers l'âge de soixante ans que la prostate entre en scène. +Certes, les affections de la prostate ne sont pas toujours d'origine +blennorragique; mais elles sont, plus qu'on ne le croit, dues à des +erreurs dans l'hygiène sexuelle. + +Quant aux autres affections capables de faire brusquement baisser le +capital, elles ne donnent lieu à aucune considération particulière. +Nous devons pourtant nous arrêter encore, en passant, sur trois +manifestations morbides spécialement fréquentes à l'âge en question: le +diabète, l'albuminurie, et l'obésité. + +_Diabète_.--L'apparition du diabète est, certes, chose fâcheuse; mais le +plus grand malheur qui puisse arriver à un diabétique impressionnable, +c'est de trouver un médecin qui lui annonce, sans ménagements, la +fâcheuse nouvelle. A partir de ce moment commence, pour le malade, +une incessante préoccupation morale, aggravée encore par un régime +alimentaire qui lui cause plus de dommages que le diabète lui-même. Il +est vrai de dire que, depuis quelques années, les médecins se sont +un peu départis de la cruelle sévérité qui, autrefois, les rendait +redoutables aux diabétiques. On veut bien admettre, désormais, que le +régime des diabétiques comporte certains tempéraments, et que les pommes +de terre en robe de chambre, par exemple, peuvent être allouées, voire +même en abondance. + +Mais il n'en reste pas moins vrai que la situation d'un diabétique, +traité d'après les principes classiques, est encore loin d'être +réjouissante. Elle sera telle jusqu'au jour où l'on comprendra enfin +qu'il n'y a pas deux diabétiques devant être soignés par le même régime, +ou plutôt qu'il n'y a pas de régime du diabète, le diabète n'étant qu'un +symptôme qui ne mérite pas qu'on s'acharne sur lui. + +Aux uns il faudra beaucoup de viande et du vin, aux autres la diète +lactée absolue pendant quelques jours, et le régime des potages au lait +ensuite. Et entre ces deux extrêmes, toutes les combinaisons du régime +peuvent être indiquées. Le médecin doit imposer le repos au lit absolu +au diabétique qui maigrit et perd ses forces, l'exercice modéré dans les +autres cas, mais, jamais d'exercice forcé, parce que le diabétique a +toujours des combustions exagérées, comme le professeur A. Robin l'a +très élégamment démontré. On aura à s'occuper aussi de l'état mental du +malade, et à ne pas négliger la psychothérapie. Le diabète peut être +provoqué, expérimentalement, en touchant un point précis du quatrième +ventricule du cerveau; et les diabétiques vraiment graves sont ceux +qui le deviennent à la suite d'une chute sur la tête: ces deux faits +prouvent assez l'importance des troubles du système nerveux dans la +pathogénie du diabète, et la nécessité de faire une grosse part aux +soins moraux dans le traitement du diabétique. + +_Albuminurie_.--L'albuminurie donne lieu à des considérations de même +ordre. + +Comme le diabète, elle est un symptôme indiquant un état de +détérioration générale de l'organisme; c'est, le plus souvent, un +symptôme grave, mais quelquefois aussi un phénomène sans grande +importance. + +Tout le monde connaît l'albuminurie de l'adolescence, intermittente, +venant après la moindre fatigue. On sait encore que le seul fait de +se lever du lit et de procéder aux soins de la toilette suffit pour +provoquer l'apparition de l'albumine, qui n'existait pas dans l'urine +émise pendant que le sujet était au lit: c'est ce qu'on appelle +l'albuminurie _orthostatique_ ou _physiologique_,--terme détestable, +parce qu'il n'y a pas d'albuminurie physiologique, pas plus que de +glycosurique physiologique. Cette albuminurie de peu d'importance +survient toujours chez des sujets qui ne sont pas en bon état de santé, +et indique, par conséquent, qu'ils doivent être tenus à vue, et soignés +suivant les principes généraux que nous avons déjà énoncés. + +Chez l'homme adulte, la présence de l'albumine dans l'urine est toujours +d'un pronostic plus sérieux. Parfois cependant, là encore, l'albuminurie +n'est que transitoire, et coïncide avec une décharge d'acide urique par +les reins. Si l'on ne soumet pas le malade ainsi touché au régime lacté +absolu, qui achèverait de l'épuiser, si on le laisse au repos, si on lui +donne à prendre un peu de benzoate de soude, l'orage passe vite sans +laisser de traces. + +D'autres fois, l'albuminurie, sans être transitoire, est intermittente, +même chez l'adulte. Nous connaissons un malade qui, depuis quatre ans +que nous le soignons, a de l'albumine chaque fois qu'il monte à cheval. +Il peut faire jusqu'à 20 kilomètres à pied sans avoir d'albumine; mais +une seule promenade à cheval fait réapparaître l'albumine et, malgré la +dose considérable révélée par l'analyse après l'exercice du cheval, il +est, au demeurant, bien portant en apparence, et a une vie des plus +actives.--Je connais aussi un médecin qui a, depuis des années, de +l'albumine en permanence; après s'en être beaucoup inquiété, et avoir +suivi divers traitements et divers régimes, il a fini par ne plus faire +que de l'hygiène générale, manger raisonnablement, éviter le surmenage; +et il est, en somme, en aussi bon état que possible. + +J'ai cité, dans une étude sur le _Cacodylate de Soude_ que j'ai publiée +en 1901, l'histoire d'une jeune malade ayant, depuis 1898, à la suite +d'un coup de froid, beaucoup d'albumine, et à laquelle j'ai donné des +doses considérables de cacodylate, en injections, pendant un mois. J'ai +eu, à ce moment, le bon esprit de ne pas attribuer exclusivement au +remède la survie de la malade. Or, elle s'est mariée en 1900: depuis, +elle a cessé toute médication, pour se borner à prendre de la viande +crue et beaucoup de repos. Elle a encore, actuellement, 3 à 4 grammes +d'albumine par jour, et va très bien. + +On voit que tout est loin d'avoir été dit sur la valeur pronostique de +l'albuminurie. Mais il n'en est pas moins vrai que, le plus souvent, la +présence de l'albumine chez l'être humain, à l'âge que nous étudions, +est un symptôme qui doit inspirer au médecin des craintes sérieuses, +surtout quand, en même temps que l'albumine, il y a du sucre. Cette +combinaison m'a toujours semblé être un arrêt de mort à brève échéance. + +Je dois ajouter que la situation de l'albuminurique sera encore aggravée +si le médecin s'obstine à lui imposer le régime dit des albuminuriques. +Il n'y a pas de régime des albuminuriques: il y a le régime qui convient +à tel ou tel albuminurique. Parfois le régime lacté fait merveille, mais +c'est rare; en tout cas, il ne faut pas le prolonger plus de quinze +jours. D'autres fois, c'est le régime des pâtes, plus souvent encore le +régime lacto-végétarien, qui, combiné au repos, aide le malade à sortir +du mauvais pas, au moins momentanément. + +_Obésité_.--Au même titre que le diabète et l'albuminurie, l'obésité +appartient en propre à la période de déclin. Mais, direz-vous, il est +des enfants et des adultes obèses! Qu'importe? C'est qu'ils ont commencé +jeunes leur période de déclin. Mais, d'habitude, c'est aux environs de +la ménopause que l'obésité devient, pour les femmes, une torture de tous +les jours. Nous n'avons pas à en indiquer les inconvénients; rappelons +seulement que l'obésité tend toujours à augmenter, parce qu'elle +interdit au malade l'exercice, et qu'il s'établit immédiatement un +cercle vicieux. Dans les cas d'obésité où l'exercice serait utile, +l'obèse qui est condamné à en prendre de moins en moins, devient de plus +en plus obèse. + +Mais il ne faut pas croire que l'exercice soit toujours utile aux +obèses. L'obésité, étant un symptôme de la «maladie», est quelquefois +entretenue par un excès d'exercice. J'ai connu une jeune fille de +vingt-huit ans, très obèse, qui, après avoir consulté des médecins +de diverses nationalités, avait fini par suivre les conseils d'un +empirique, qui n'avait rien trouvé de mieux, pour la faire maigrir, que +de mettre sa mère en relations avec un commandant de chasseurs à pied, +de façon que ces deux dames pussent suivre tous les exercices du +bataillon. Au bout d'un mois, la mère était demi-morte, et la jeune +fille grossissait toujours. Sous l'influence de l'exercice, elle +mangeait davantage et buvait en conséquence. Mais vint un jour où +l'estomac, fatigué par la suralimentation, se mit à protester; c'est +alors que je prescrivis le régime ultra-restreint, pendant quelques +jours, pour remettre l'estomac en état, le repos presque absolu pendant +cette période, puis un régime s'adaptant au fonctionnement de l'estomac +et de l'intestin, avec un exercice modéré; et voici que, sous +l'influence de ce traitement, la malade vit diminuer son obésité, +et disparaître, successivement, d'autres troubles variés qui, comme +l'obésité, étaient symptomatiques! + +Il n'y a pas de régime des obèses: il y a le régime applicable à tel ou +tel malade atteint d'obésité. Le plus souvent, le régime restreint +est indiqué; d'autres fois, il faut alimenter l'obèse, et rien n'est +dangereux comme de le faire maigrir par insuffisance alimentaire. Il ne +faut pas, non plus, le faire maigrir par l'emploi de la thyroïdine. Je +dois dire, cependant, que j'ai été surpris des résultats excellents +obtenus, par la thyroïdine, chez un obèse de vingt ans qui, en six +mois, a vu son poids baisser de 105 à 80 kilogrammes, sans qu'il en +soit résulté le moindre trouble pour la santé. Mais la thyroïdine avait +été maniée par le Dr Polin avec une prudence extrême (2 milligrammes +par jour, et pendant six mois consécutifs). + +En général, il faut se méfier de ce médicament, qui demande une +surveillance médicale sinon quotidienne, du moins hebdomadaire; il faut +enfin se rappeler que l'hygiène suffit toujours pour atténuer l'obésité +au point d'en supprimer les inconvénients, et aussi qu'il est toujours +dangereux de faire trop maigrir un obèse, ou de le faire maigrir trop +vite. Quand un obèse maigrit trop vite, son ventre tombe, il est vrai; +mais c'est le commencement de l'effondrement. Son système nerveux tombe +aussi. En y mettant le temps, au contraire, c'est-à-dire en ne brusquant +pas la manière d'être du sujet, on peut toujours arriver à des résultats +excellents. + +J'ai commencé à donner des soins il y a dix ans, à une dame de +soixante-sept ans, qui pesait 97 kilogrammes. Elle est arrivée +en dix-huit mois, à baisser, avec une progression continue, à 77 +kilogrammes... Depuis, elle garde son poids et sa santé; son déclin +s'opère avec une lenteur telle qu'il est à peine perceptible. Inutile de +dire que l'hygiène seule a fait les frais de la thérapeutique. + + + +CHAPITRE II + +LA VIEILLESSE + + + +Quelle que soit l'économie qui ait présidé à l'usage du capital +biologique, il n'est pas possible que quelques mauvais placements +n'aient été faits, dans le courant de l'existence; que des chocs +accidentels, et indépendants de la volonté, n'aient, à diverses +reprises, ébréché le capital. L'homme qui se condamnerait à vivre à +seule fin de prolonger ses jours vivrait certainement très longtemps, +mais la sentence d'Horace lui serait applicable: «Pour vivre, il aurait +perdu les raisons de vivre.» _Et propter vitam vivendi perdere causas_. + +D'autre part, le capital diminue par le fait même de la vie, comme la +vitesse initiale d'un projectile diminue progressivement par le fait de +la résistance de l'air. Enfin il vient un moment où le capital, après +avoir produit des intérêts considérables, ne donne plus que des intérêts +de moins en moins élevés. Ce moment coïncide exactement avec la période +de déclin, de sorte que, à partir de ce jour, quoi qu'il fasse et +sans qu'il s'en doute, l'être vivant s'appauvrit fatalement et +progressivement. Il en arrive enfin à n'être plus qu'un médiocre petit +rentier; et c'est alors la vieillesse. + +Vieillesse qui peut, d'ailleurs, survenir à tout âge; témoin ces enfants +qui ont l'aspect de petits vieillards, comme on dit dans le langage +courant; ces hommes de quarante ans qui sont aussi des vieillards, des +loques humaines. Mais, le plus souvent, la vieillesse survient à un +âge plus tardif, que, pour le besoins de la cause, nous fixerons, par +exemple, à soixante-cinq ans. + +A partir de cet âge, l'homme ne doit pas se borner, comme le lui +conseillaient les trois jeunes gens du fabuliste, «à songer à ses +erreurs passées» Il peut même encore avoir «de longs espoirs et de +vastes pensées», à condition que ce ne soit pas pour lui, mais pour ses +arrière-neveux. Il peut, en d'autres termes, jouir de son expérience et +s'efforcer d'en faire profiter les autres; mais en se rappelant qu'il a +atteint l'âge du repos, des ménagements et des précautions. Et de même +que, dans la première période de la vie, il appartient aux parents +de ménager pieusement et de faire sagement fructifier le capital de +l'enfant; de même, à cette dernière période, il est du devoir des +enfants de veiller avec zèle sur la frêle existence dont ils ont la +charge; d'éviter au vieillard toute fuite nerveuse, tout chagrin, +tout souci, tout écart de régime, et de le préserver contre toute +intervention thérapeutique brutale. + +Quelles sont les influences qui compromettent d'une façon spéciale le +vieillard vivotant? + +Les influences psychiques sont beaucoup moins importantes que dans l'âge +adulte. Quelques vieillards, il est vrai, gardent leur sensibilité et +leur jeunesse de sentiments. L'expérience de la vie ayant tempéré la +fougue de leurs jeunes années, leur ayant appris l'indulgence et la +miséricorde, ils deviennent des êtres exquis, d'un commerce aussi +agréable que profitable. Mais, le plus souvent, la sensibilité +s'émousse, et un égoïsme tranquille préserve le vieillard de toute +émotion nuisible. Apprend-il la mort d'un de ses contemporains, fût-ce +de son meilleur ami? Il en est bien un peu chagriné, mais l'émotion +qu'il éprouve est surtout égoïste, à cause de la crainte qu'elle lui +donne de voir son tour arriver; en somme, elle est peu profonde, et +n'est pas comparable au chagrin poignant de l'homme adulte perdant un +être aimé. Donc, de ce côté, peu de fuites nerveuses. Du côté du système +musculaire, il n'y en a pas non plus. Le simple bon sens fait que le +vieillard n'abuse pas, en général, de son restant de forces musculaires: +exception faite cependant pour les cas où des parents ou des amis mal +avisés, croyant bien faire, forcent le vieillard à se déplacer sans +relâche, pour passer l'hiver dans le Midi, l'été en Suisse, le printemps +ailleurs. Combien ne serait-il pas plus sage, en général, de le laisser +tranquillement chez lui, dût-il ne pas quitter sa chambre? J'ai +longtemps donné des soins à une vieille dame que ses enfants emmenaient +en villégiature, toujours malgré elle, dans le centre de la France, et +ramenaient à Paris en octobre. Or, après chaque voyage, il fallait un +mois de soins assidus et de précautions pour effacer les traces de +fatigue occasionnée par le déplacement. + +La vérité est que, dans les cas exceptionnels, le séjour hivernal dans +le Midi peut être recommandable, mais que, d'une façon générale, il +faudrait se rappeler un peu plus le dicton populaire affirmant «qu'on ne +doit pas transplanter un vieux chêne», et qu'on devrait regarder à deux +fois avant de proposer, et surtout d'imposer à un vieillard, soit un +lointain changement de pays, soit même un changement d'appartement. Il +faut, en général, tenir plus de compte qu'on ne le fait de son désir, +qui est dicté par un vague instinct de conservation et qui trompe +rarement. + +Ce qui menace le plus le vieillard, en dehors bien entendu des +affections accidentelles, ce sont les écarts dans l'alimentation. Une +indigestion qui, chez un homme jeune, se serait traduite par un léger +état gastrique, amène chez le vieillard un effondrement colossal; et, +pour peu que la thérapeutique intervienne d'une façon inopportune +sous la forme d'un purgatif qui semble bien anodin, la situation peut +s'aggraver d'un jour à l'autre. Il faut alors des semaines pour remettre +en état le système nerveux bouleversé. Imaginez un foyer près de +s'éteindre, où il ne reste plus qu'une petite flamme vacillante; +irez-vous l'alimenter par un soufflet de forge, et charger le foyer de +grosses bûches de bois? Non, vous mettrez sur la flamme, avec d'infinies +précautions, des brindilles de bois bien sec, et c'est seulement ensuite +que vous mettrez des fragments un peu plus volumineux, pour arriver +enfin à la bûche qui entretiendra la vie du foyer. De même chez le +vieillard malade, surtout quand il a des phénomènes gastriques, prudence +extrême dans l'alimentation, fréquence de l'alimentation, et repos +absolu: c'est la base du traitement. + +Mais combien, pour faire observer ces prescriptions si simples, ne +faut-il pas au médecin d'énergie et de foi? Qu'on veuille donc bien +se rappeler que le vieillard malade n'a besoin que d'une alimentation +restreinte, que ce n'est pas ce qu'il prendra qui lui sera profitable, +mais bien ce qu'il assimilera, et que, chez lui, la puissance +d'assimilation est extrêmement minime! Lui-même, d'ailleurs, il le dit, +il proteste, plus ou moins énergiquement, contre les menus qu'un zèle +mal éclairé s'ingénie à lui proposer. + +En dehors de ces états gastriques passagers, le régime du vieillard doit +être, en général, peu substantiel. Il faut surtout qu'il mange peu le +soir, s'il tient à avoir quelques heures de sommeil. S'il éprouve le +besoin de se nourrir, qu'il mange souvent, plutôt que beaucoup à la +fois. Mais on ne saurait croire combien certains vieillards ont peu +besoin de manger. J'ai eu longtemps pour patiente une vieille dame qui +avait trop mangé pendant toute sa vie, et, de ce chef, avait eu une +dyspepsie permanente accompagnée de misères variées, en tête desquelles +venait la constipation. De là obsession de tous les instants; tant qu'on +ne l'eût pas mise exactement au régime convenable, elle fut torturée par +ce symptôme, restant huit ou quinze jours sans parvenir à aller à +la garde-robe, malgré les lavements, les suppositoires, le massage +abdominal, etc. On avait dû même, plusieurs fois, recourir au curetage. +Or je me dis, un jour, que le régime relativement restreint que je lui +avais imposé tout d'abord n'était peut-être pas encore assez restreint. +Comme elle n'avait jamais d'appétit, et qu'elle ne mangeait que pour +faire plaisir à son entourage, je fis avec elle une sorte de convention, +qui fut de restreindre, sous ma surveillance, son alimentation +progressivement, et dans la mesure extrême du possible. Après un mois de +tâtonnements, ma collaboratrice et moi en étions arrivés à la formule +suivante, que je transcris d'après mes notes: «7 heures matin, une tasse +à thé de café au lait; 10 heures, une tasse à café de semoule au lait, +ou de panade, ou de farine de Hongrie, ou de crème de riz, ou de crème +d'orge aux mêmes doses, et un peu de confiture avec lait; Midi, un quart +d'échaudé; 5 heures, café au lait; 7 heures, comme à midi; dans la nuit, +une tasse à café de lait.» + +Ce régime, qui d'abord paraissait à l'entourage absolument +ridicule, finit par être accepté quand on vit la malade reprendre, +progressivement, du sommeil, un peu de force, un peu d'appétit, et +surtout quand on vit disparaître sa constipation. Ses fonctions +s'exécutaient, en effet, très régulièrement tous les deux ou trois +jours, spontanément. Le régime fut continué jusqu'à sa mort, qui +survint trois ans après. Elle s'éteignit sans souffrance à l'âge de +quatre-vingt-quatre ans. + +Je pourrais relater bien d'autres exemples semblables, mais ils seraient +tous calqués sur ce modèle. + +Il est, par contre, des vieillards qui ont conservé un gros appétit: +il faut savoir le respecter, tout en essayant de le modérer un peu, du +moment que la santé reste bonne. + +Pour en finir avec la question de régime, disons qu'un peu de vin +généreux, étendu d'eau, est, en général, une boisson excellente pour le +vieillard, bien portant ou malade; et que le lait, par contre, lui est +le plus souvent préjudiciable, sauf dans les états aigus ou subaigus +prolongés. + +Quant aux affections accidentelles qui surviennent chez le vieillard, et +qui compromettent son reste de vie, elles sont peu nombreuses, et font, +néanmoins, beaucoup de victimes. La plus importante de toutes est la +pneumonie. C'est, très souvent, une pneumonie d'origine grippale: aussi +ne saurait-on trop soigner la grippe dès son début, chez le vieillard +plus encore que chez l'adulte. La pneumonie est insidieuse chez le +vieillard. Elle ne se traduit que par un malaise général, avec très peu +de phénomènes pulmonaires, mais elle s'accompagne toujours de fièvre. +Si donc les familles savaient se servir du thermomètre, on aurait des +chances de porter secours aux malades en temps utile; et alors une +injection de cacodylate de gaïacol, quelques cachets de quinine, une +certaine dose de cognac ou de vin très généreux, parviendraient, dans +bon nombre de cas, à le sauver; tandis qu'en général, quand on appelle +le médecin, il est trop tard, le médecin ne peut plus faire que le +diagnostic, et prévenir la famille de la gravité de la situation. + +Les petites hémorragies cérébrales viennent souvent compromettre la +survie du vieillard. Ordinairement, il échappe à la première atteinte, +mais il en sort tellement amoindri, physiquement et intellectuellement, +qu'on peut dire qu'il a cessé de vivre avant de mourir. Grâce aux soins +dont il est entouré, à partir de ce moment, il se survit à lui-même +pendant quelquefois plusieurs années, jusqu'à ce qu'il se décide à +mourir après une deuxième ou troisième attaque. + +Quand aucune des causes graves ci-dessus mentionnées ne s'observe, le +petit rentier qu'est le vieillard continue à vivoter plus ou moins +longtemps, jusqu'au jour où, tout son capital et tous ses revenus étant +épuisés, il cesse de vivre, tout simplement parce qu'il n'a plus la +force de vivre. Il s'éteint alors et se repose comme le travailleur qui +a fini sa tâche. C'est ce que traduit d'une façon, très profondément +philosophique, l'expression courante de «défunt», la traduction +littérale du mot latin _defunctus_ étant: «Celui qui s'est acquitté.» +Les privilégiés sortent de la vie comme d'un banquet, en remerciant leur +hôte. Heureux s'ils peuvent léguer à une nombreuse postérité «l'exemple +de leur vie!» + + + +FIN + + + + +INDEX ALPHABÉTIQUE + +Albuminurie:--permanente;--son régime. Alcool. Alimentation: de l'enfant +né avant terme;--du premier âge;--Gouttes de lait;--chez le +petit enfant;--chez l'enfant du deuxième âge;--défectueuse; +excessive;--ration d'entretien;--observation d'une malade guérie par le +régime restreint;--insuffisante en quantité;--à la sonde;--observation +d'une malade fébricitante guérie par l'alimentation +forcée;--insuffisante en qualité;--chez le vieillard. + +Aliments adultérés par les procédés chimiques; physiques. + +Auto-intoxication, (Hypothèse de l'). + +Avarie. + +Bains: chauds dans les pneumonies;--prolongés;--de briques;--de +vapeur;--électriques;--de mer. + +Blennorragie, ses dangers tardifs. + +Boissons: fermentées;--distillées;--le vin chez l'homme bien +portant;--chez le malade:--dans la ration du soldat;--eau stérilisée en +usage dans l'armée. + +Cancer, son hérédité. + +Capital biologique (hypothèse du). + +Causes morbigènes: ambitions déçues;--passion amoureuse;--inquiétudes; +--vie brisée;--frayeur. + +Causes accidentelles. + +Chaleur sèche (dermotherme). + +Choc: traumatique;--chirurgical;--moral. + +Coeur: «maladies» du coeur--leur hérédité;--observation d'un faux +cardiaque;--la période de déclin. + +Constipation;--et entéro-colite;--provoquée chez les opérés;--son +innocuité;--guérison par le repos;--dangers des purgatifs;--obsession de +la constipation;--lavements d'huile;--injections de Brown-Séquard;--chez +le vieillard;--Convalescence, sa rapidité chez l'enfant. + +Course en flexion. + +Déclin: âge de déclin;--pouvant n'être qu'apparent;--problèmes cliniques +à l'âge du déclin, leur difficulté. + +Diabète: régime;--traumatique, sa gravité. + +Dyspepsie: observation d'une malade avec prédominance de troubles +dyspeptiques. + +Eaux minérales;--table de régime;--de Carlsbad;--Chatel-Guyon, Bagnoles, +Brides, Vichy;--Vittel. + +Education: chez la jeune fille;--chez le jeune homme;--de la volonté;-- + +Electricité;--bains électriques. + +Emplâtre. + +Enfants: préservation contre la tuberculose;--couveuses +artificielles;--alimentation de l'enfant né avant terme:--le +capital biologique de l'enfant doit être créé par les +parents;--puériculture;--alimentation du premier âge, son importance +pour toute la vie;--Goutte de lait;--pathologie infantile;--sa +simplicité relative;--ses difficultés;--nécessité du sommeil +prolongé;--mastication;--convalescence rapide;--enfants du type +musculaire;--cérébral;--du deuxième âge, alimentation:--fièvre +digestive. + +Epilepsie. + +Exploration abdominale. + +Exercice: difficulté de le doser chez les jeunes filles +nerveuses; --dans un grand collège moderne;--chez les +professionnels;--chez les jeunes gens (danger des sports);--et +entraînement;--et gymnastique respiratoire;--Institut Zander;--chez +les obèses. + +Fatigue;--et épuisement. + +Fièvre digestive des enfants;--typhoïde. + +Folie: chez la jeune fille:--délire de la persécution;--l'aliénation +mentale et la «maladie»;--menstruation chez l'aliénée;--du +doute;--obsession:--manie aiguë. + +Frictions. + +Grippe, son influence pathogène. + +Grossesse («maladies» de la mère pendant la). + +Hémorragies cérébrales, chez les vieillards. Hérédité: +étymologie;--généralités;--protestation contre la fatalité des tares +héréditaires;--de la longévité;--de la tuberculose;--du cancer;--des +tares nerveuses, 15;--de la paralysie générale, 16;--des «maladies» +de coeur, 16;--des affections rénales, 17. + +Hydrothérapie: froide, 223;--tiède 225;--maillot humide, 225. + +Hypnose, 189;--chez les aliénés, 191;--ses dangers, 194. + +Hygiène de la procréation, 21. + +Hystérie (simulant une «maladie» organique de la moelle), 114. + +Hypothèse (son rôle dans la science), 1. + +Injections: action dynamogénique de tout liquide +injecté, 232;--hypodermiques d'eau de mer, 234;--de cacodylate de +magnésie, 235;--de cacodylate de soude, 235;--de gaïacol, 238;--de +quinine 239;--d'héroïne,239;--de mercure, 240;--de morphine, +240;--huileuses,240;--d'huile mercurielle, 241;--d'huile créosotée, +242;--etsuggestion, 244;--injections de Brown-Séquard, (constipation), +353. + +Influences morbigènes, généralités, 30. + +Isolement (en maison de santé, ses dangers), 70. + +Jeune fille: voyage de noces, ses dangers, 20;--éducation +sexuelle--, 21;--menstruation--,66;--despotisme de certaines mères, +68;--difficulté de doser l'exercice chez les jeunes filles nerveuses, +66;--aliénation mentale--, 71;--vocation contrariée, 72;--mariage +contrarié--, 73;--utilité du mariage chez les jeunes filles nerveuses, +74;--surmenage scolaire--, 75. + +Jeune homme: surmenage scolaire, 75;--nécessité du sommeil, +76;--exercice chez les jeunes gens (danger des sports), 78; --exercice +physique chez les jeunes gens, 79; --éducation sexuelle, +81;--psychothérapie, 83. + +Ligue des pères de famille, 80. + +Longévité: hérédité de la, 8;--humaine, 9. + +Malade: son entourage, 204;--ne voulant pas guérir, 207;--régime des +grands malades, 217;--n'osant pas manger, 220;--danger des voyages, 267. + +«Maladies»: accidentelles, 42;--la «maladie», 94-95;--petits symptômes +de la «maladie», 95,--la «maladie» et les «maladies» accidentelles, +97;--causes morales, généralités, 142;--causes accidentelles de la +«maladie», 162;--du coeur à la période du déclin, 279. + +Mariage: contrarié chez la jeune fille, 73;--son utilité pour les +jeunes filles nerveuses et ses dangers, 74. + +Massage, 228;--abdominal, 229. + +Méningite, 55. + +Menstruation: utilité du repos, 66;--chez l'aliénée, 165;--chez la +grande malade, 166;--ménopause, 296. + +Migraine, 40. + +Mort naturelle, 310. + +Névrose (sa contagion), 148. + +Obésité, 297;--exercice chez les obèses, 298;--régime chez les obèses, +299. + +Obsession: de la constipation, 251;--de la rougeur, 187. + +Observations: d'une malade avec prédominance de troubles dyspeptiques, +99;--d'une malade avec prédominance de troubles de nutrition, 105;--d'un +faux cardiaque, 107;--d'une malade suivie pendant trente ans, chez +laquelle presque tous les appareils ont été successivement atteints, +110;--d'une grande malade guérie par le régime restreint, 128;--d'une +malade fébricitante guérie par l'alimentation forcée. 132. + +Opérés: opérations de complaisance, 155;--morphine chez les, 156; +--rôle médical du chirurgien, 156;--purgation chez les, +157;--constipation provoquée chez les, 158. + +Opothérapie: hépatique, 236;--ovarienne, 286. + +Paralysie générale, hérédité, 16. + +Pertes: matérielles, 143;--au jeu, 144. + +Pneumonie: bains chauds dans la;--chez le vieillard, 308. Protection, +loi de protection des faibles, 10. + +Psychonévroses, leur traitement moral, 213. + +Psychothérapie: chez le jeune homme, 83;--savoir prendre un +parti, 175;--respect du temps, 176;--dérivative. 180; --sédative, +181;--reconstituante, 182;--résignation, 182;--foi religieuse, 208;--et +problème religieux, 210. + +Ptôse: abdominale, 169;--et ceinture hypogastrique, 167;--passagère, +169. + +Purgatifs et constipation, 249. + +Régime: ration d'entretien, 125,--des Chartreux, 125;--des Trappistes, +125;--des soldats, 127-140;--des guides alpins, 127;--observation +d'une grande malade guérie par le régime restreint, 128;--en cas +d'effondrement abdominal, 172;--et suggestion, 215;--des grands malades, +217;--monotone, 218;--sec (ses dangers), 219;--à boisson restreinte, +219;--et eaux minérales, 255;--des diabétiques, 293;--des +albuminuriques, 297;--des obèses, 299;--lacté chez les vieillards, 308. + +Repos: dans les états aigus, 173;--cure de--, 205;--constipation guérie +par le--, 205;--avant le repas, 221;--après le repas, 222;--au lit, 265. + +Sommeil: nécessité du sommeil chez l'enfant, 57;--nécessité du sommeil +chez les jeunes gens, 76;--diurne (ses bons effets) 173;--l'aliment +favorise le--, 221;--et repos au lit, 221. + +Sports, chez les jeunes gens (leur danger) 78. + +Suggestion et régime, 215. + +Symptômes morbides, 32;--petits symptômes de la «maladie», 95. + +Syphilis: polynatalité, 10;--et méningite, 12;--Société de prophylaxie +sanitaire et morale, 13;--nécessité d'un traitement pour prévenir la +transmission héréditaire de la, 23; --âge à laquelle se contracte +la--, 84;--manifestations tertiaires, 164;--et assurances sur la vie, +164. + +Travail: cérébral insuffisant, 119; --cérébral excessif, +119;--musculaire excessif, 121;--ration de--, 125. + +Tuberculose hérédité, 13;--oeuvre de préservation de l'enfance contre +la--, 14 et 89;--dans l'armée, 87;--et sanatorium populaire, 38;--et +dispensaire, 88. + +Vacances: leur nécessité, 261;--colonies de--, 262. + +Vésicatoires, 255. + +Vieillards: voyages, 304;--alimentation, 306;--constipation, +307;--pneumonie, 308;--régime lacté, 308;--hémorragie cérébrale, 309. + +Vin: chez l'homme bien portant, 139;--chez le malade. 141; + +Voyages: de noces (ses dangers), 20;--leur utilité chez les gens +bien portants, 261;--leur danger chez les malades, 267;--chez les +vieillards, 304. + + + + +AUTEURS CITÉS + + Dr BARADUC, 37. + BRIEUX, 83. + BROWN-SEQUARD, 236. + Dr CHARCOT, 194 + Dr CAMPENON, 156. + Dr CHAILLOU, 76. + Dr DELORME, 158. + Dr DUBOIS, 213. + Dr DUPRAT, 194. + FLOURENS, 9. + Dr FONSAGRIVES, 55. + FONSAGRIVES (Abbé), 81. + Dr A. FOURNIER, 13. + Dr ED. FOURNIER, 84. + Dr GRANCHER, 14. + Dr GRASSET, 194. + Dr HUCHARD, 17. + Dr KELSCH, 87. + KNEIPP, 224. + Dr LAGRANGE, 79 et 86. + Dr LAUMONIER, 64. + Dr LEGENDRE, 80. + Dr LEREDDE, 231. + Dr MATHIEU, 33. + Dr PINARD, 21 et 45. + PLANTET, 262. + POINCARE, 1. + Dr ROBIN, 293. + Dr RUNGBERG, 164. + SERTILLANGES (Abbé), 125. + Dr SIGAUD, 171. + Dr R. SIMON, 234. + VANCAUWENBERGHE, 48. + Dr VARIOT, 47. + Dr A. VOISIN, 194. + + + + +TABLE DES MATIERES + + +PRÉFACE + +PREMIÈRE PARTIE + + +CHAPITRE I + +LE CAPITAL BIOLOGIQUE +Notre postulatum: le capital biologique. Sa valeur variable selon chaque +individu et selon chaque période de la vie. Capital initial; influences +qui le font varier. + + +CHAPITRE II + +HÉRÉDITÉ +Définition de l'hérédité; son rôle. Hérédité de la longévité. Rôle de +l'hérédité dans l'alcoolisme; la syphilis; la tuberculose; le cancer; +les tares nerveuses: les «maladies» de coeur; des reins. + + +CHAPITRE III + +CONCEPTION +La valeur des générateurs au moment de la conception.--Loi de protection +des faibles. Hygiène de la procréation: éducation sexuelle de la jeune +fille. + + +CHAPITRE IV + +GESTATION +Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la +gestation.--Emotions, misères physiologiques, «maladies» de la mère +pendant la grossesse. Enfants nés avant terme. + + +CHAPITRE V + +INFLUENCES MORBIGÈNES ET SYMPTÔMES MORBIDES +La vie de l'être humain peut être figurée par une courbe évolutive: les +influences morbigènes modifient cette courbe. La même influence peut +se traduire par des symptômes variés; et, inversement, des influences +variées peuvent se traduire par le même symptôme (ex.: constipation) ou +par le même ensemble de symptômes (ex.: épilepsie). Tous les systèmes +organiques peuvent être troublés à la fois. Le plus souvent, c'est +l'organe le plus faible qui traduit le malaise. Le système nerveux est +la clef de voûte de la pathologie, c'est lui qu'atteignent le plus les +causes morbigènes. + + +CHAPITRE VI + +DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE.--PUÉRICULTURE +Importance de l'alimentation du premier âge pour toute la durée de la +vie. Le lait de la mère appartient à l'enfant. Gouttes de lait (de +Belleville, de Saint-Pol). La pathologie enfantine est, le plus souvent, +simple; quelquefois, de la plus grande difficulté. Succès thérapeutiques +chez les petits enfants atteints de syphilis, de pneumonie. + + +CHAPITRE VII + +DU SEVRAGE A LA PUBERTÉ +1° Chez l'enfant du deuxième âge. Nécessité du sommeil prolongé, d'une +mastication parfaite. Les «maladies» accidentelles à cet âge évoluent +vite, sans convalescence.--Chez l'enfant de sept ans à la puberté. +Enfant du type musculaire (hygiène qui lui convient); du type cérébral. +Les déracinés. «maladies» accidentelles chez l'enfant. «maladies» très +souvent provoquées par une alimentation défectueuse. + + +CHAPITRE VIII + +DE LA PUBERTÉ A L'AGE ADULTE +I. _Chez la fille_.--Précautions à prendre à l'apparition des règles. +Chloro-anémie. Causes spéciales de «maladie»: + +--A. Surmenage intellectuel.--B. Causes morales (despotisme de la mère, +vocation contrariée); brevets: mariage rendu impossible; besoin du +mariage.--C. Surmenage musculaire. Quelle que soit la cause, les +symptômes sont les mêmes, mais le traitement varie avec la cause. +Facilité relative de la guérison. + +II _Chez le garçon_.--1° Surmenage scolaire (insuffisance du +sommeil).--2° Surmenage physique (abus des sports, de l'escrime, utilité +des exercices automatiques _(Ligue des pères de famille_).--3° Déviation +de l'hygiène sexuelle: éducation sexuelle. Par qui elle doit être +donnée. Enseignement individuel et enseignement collectif. Utilité de +l'exercice poussé au maximum de la tolérance. Aberrations de l'instinct +sexuel: psychothérapie. + +III. _Causes morbigènes communes aux deux sexes_.--«maladies» +accidentelles: tuberculose (le sanatorium, les dispensaires, oeuvres de +préservation). + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +CHAPITRE I + +MATURITÉ +L'homme doit travailler et produire. Nécessité des périodes de repos. Le +coup de collier. La fatigue. L'entraînement. L'épuisement (ses signes +prémonitoires). Surmenage cérébral-musculaire (ses signes prémonitoires. +La «maladie». + + +CHAPITRE II + +CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA «MALADIE» +Ce que c'est que la «maladie». Manière d'étudier un malade. Quatre +observations de patients atteints de la «maladie» sous ses diverses +formes. Troubles fonctionnels pouvant simuler les affections avec +lésions d'organes. Rôle du système nerveux central dans la pathogénie de +la «maladie». Embarras gastrique. + + +CHAPITRE III + +LES CAUSES DE LA «MALADIE» +I. _Causes physiques_.--1° Surmenage cérébral, travail cérébral +insuffisant. La «maladie» due au surmenage cérébral peut revêtir des +formes cliniques très diverses.--2° Surmenage musculaire.--3° Vices +d'alimentation. Généralités, auto-intoxication, irritation.--_A_. +Alimentation excessive en quantité. Ration d'entretien. Régime des +Chartreux, des Trappistes, des soldats, des guides alpins. Observation +d'une grande malade guérie par le régime restreint.--_B_. Alimentation à +la sonde.--_C_. Alimentation insuffisante en qualité. Adultération +des aliments: _a_) par les procédés chimiques, _b_) par les procédés +physiques. --_D_. Alcool. Boissons fermentées, leur utilité. Boissons +distillées, leur danger. + +II. _Causes morales_.--Leur importance prépondérante: + +_A_. Pertes d'argent. Jeu. Ambitions déçues.--_B_. Influences +compromettant la quiétude de l'âme. Passions. Incompatibilité +d'humeur.--_C_. Inquiétudes d'origine altruiste. Séparation momentanée, +définitive.--Choc traumatique: _a_) Hystéro-neurasthénie traumatique. +_b_) Choc chirurgical. Danger de l'intervention médicale des +chirurgiens. Danger de la morphine aux opérés. Des purgations. +Constipation provoquée chez les opérés, ses avantages. + +III. _Causes accidentelles_.--Fièvre typhoïde. Grippe: son grand rôle +pathogénique. Syphilis. + +IV. _Influences morbigènes spéciales à la femme_.--Menstruation. +Grossesse. Ptôse abdominale: Exploration abdominale. + + +CHAPITRE IV + +PSYCHOTHÉRAPIE +Définition. Ne pas s'exagérer l'importance de son rôle 1° Son action +s'étend aux déviations mentales.--2° A un grand nombre de troubles +somatiques.--_A. Moyens par lesquels on diminue les dépenses d'influx +nerveux:_ savoir prendre parti; avoir des principes; le respect du +temps; des habitudes d'ordre. Application de ces préceptes. Un cas de +folie du doute. Psychothérapie dans la manie aiguë, dans les obsessions. +Résignation passive et active.--_B. Moyens par lesquels on augmente les +recettes._ 1° Gymnastique de la volonté, quelques procédés pratiques +(gymnastique respiratoire, gymnastique suédoise).--Moyens par lesquels +on augmente artificiellement le capital insuffisant: hypnose. Action +personnelle de l'hypnotiseur, indications du traitement par l'hypnose. +Ce qui limite l'emploi de l'hypnose en thérapeutique, c'est que: +1° ceux qui en auraient le plus besoin sont les plus difficiles à +hypnotiser.--2° C'est que c'est un moyen qui peut être trop actif. +C'est un agent thérapeutique utile, non dangereux, s'il est bien manié; +le médecin seul peut le bien manier. + +Conseils pratiques pour l'application des procédés psychothérapiques. +--1° Le médecin doit soigner avec son coeur, plus qu'avec son +intelligence.--2° Paraître ne jamais être pressé.--3° Ni même être +pressé.--4° Savoir parler au malade.--5° Ne lui imposer que le strict +minimum de prescriptions. Difficultés du traitement psychothérapique: 1° +Absence de foi chez le malade (malades à théories médicales. Malades +qui ne veulent pas guérir).--A l'hostilité de l'entourage. Le médecin +confident.--Psychothérapie et sentiment religieux. + + +CHAPITRE V + +AUTRES AGENTS THÉRAPEUTIQUES +1° Régime alimentaire (les prescriptions diététiques n'agissent pas +seulement par suggestion). Diète liquide. Régime des potages. Régime à +boisson restreinte. De la fréquence des repas. Du repos après et avant +le repas. + +2° Moyens accessoires.--A. _Hydrothérapie_: froide, exceptionnellement +indiquée. Méthode de Kneipp. Drap mouillé. Hydrothérapie tiède: tub, +bain. Malades dont il ne faut pas mouiller la peau. Chaleur sèche. +Massage. Frictions. Bains de vapeur. Bains électriques. Electricité.--B. +_Injections hypodermiques._--1° Influence utile de l'injection en tant +qu'injection (sérum artificiel, eau de mer).--2° Action propre du +liquide injecté. Cacodylate de soude, de magnésie, de fer. Injections de +Brown-Séquard. Strychnine. Cacodylate de gaïacol dans la «maladie» +post grippale. Quinine, héroïne et morphine, leurs dangers. Injections +huileuses: _a_. Mercurielles. _b_. Créosotées. Rôle alimentaire de +l'huile injectée.--3° Des injections hypodermiques comme procédé +de suggestion.--C. Vésicatoires. Emplâtres. Purgatifs. Etude de la +constipation et des constipés.--D. _Eaux minérales_, leurs indications. +Les tables de régime. Carlsbad. Vichy. Bagnoles. Brides. Vittel. +Châtel-Guyon, Bourbon l'Archambault, etc. Les médecins des +eaux.--_Voyages_. Leur utilité chez les gens bien portants. Leur danger +chez de grands malades. Précautions à prendre pour qu'ils soient utiles +aux malades moyens. La grande malade et le ciel de la Côte d'Azur. +Voyage et entraînement. Vacances. Colonie de vacances.--F. +_La mer_.--La cure marine. Le train des maris. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + +CHAPITRE I + +LA PÉRIODE DE DÉCLIN +Le déclin peut survenir à tout âge. Exemples de limites extrêmes. Les +tares organiques. Les cardiopathies se révèlent. Le déclin peut n'être +qu'apparent (difficulté du diagnostic). Petits symptômes prémonitoires +du déclin. Ménopause. Opothérapie ovarienne. Influences morales. +Aberrations tardives de l'instinct sexuel. Age critique de l'homme. +Forme que revêt souvent la «maladie» à cet âge. Traitement +psychothérapique, régime, précautions. Le diabète. Rôle du système +nerveux dans le diabète. Il n'y a pas de régime du diabète, ni même +des diabétiques. Albuminurie: transitoire, intermittente, permanente. +Pronostic variable. Il n'y a pas de régime de l'albuminurie, ni même des +albuminuriques. Obésité. Exercice chez les obèses. Thyroïdine. Il n'y a +pas de régime de l'obésité. Danger de l'amaigrissement rapide. + + +CHAPITRE II + +LA VIEILLESSE +Elle peut survenir à tout âge. Influences spéciales à la vieillesse de +l'homme âgé. Nécessité du repos et dangers des voyages. Alimentation +restreinte. Accidents qui font mourir le vieillard. De la mort +naturelle. + + +INDEX. + +AUTEURS CITÉS. + +TABLE DES MATIÈRES. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La lutte pour la santé, by Dr. Burlureaux + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12105 *** |
