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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12105 ***
+
+LA LUTTE
+
+POUR LA SANTÉ
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Considérations sur la folie paralytique Paris, J.-B. Baillière, 1874.
+
+Article Épilepsie du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales
+(1886).
+
+Pratique de l'antisepsie dans les «maladies» contagieuses (Prix Stansky,
+de l'Académie de médecine). J.-B Baillière, éditeur (1892).
+
+Traitement de la Tuberculose par la créosote (Couronné par l'Institut,
+Prix Bréant). 1 vol. in-8°, Rueff, éditeur, 1894.
+
+
+_En préparation_:
+
+Psychothérapie et Morale religieuse.
+
+
+
+
+Dr. BURLUREAUX
+PROFESSEUR AGRÉGÉ LIBRE DU VAL-DE-GRACE
+
+
+
+
+LA LUTTE
+POUR LA SANTÉ
+
+
+ESSAI DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE
+
+PARIS
+1908
+
+
+
+A MON CHER LUCIEN CLAUDE
+EN TÉMOIGNAGE DE MA VIVE AFFECTION
+ET EN SOUVENIR
+DE NOS CAUSERIES MÉDICO-PHILOSOPHIQUES
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+La «lutte pour la santé» qui fait le sujet de ce livre n'est pas celle
+qu'ont entreprise, et que poursuivent avec un succès toujours plus
+marqué, nombre de ligues et sociétés philanthropiques. Certes, personne
+n'admire plus que moi l'effort généreux de ces sociétés. Qu'il s'agisse
+de combattre la mortalité infantile, ou de répandre et de faire
+appliquer les règles de l'hygiène, ou encore d'enrayer l'extension de
+ces trois plaies sociales, la tuberculose, l'alcoolisme, et la syphilis,
+ce sont là des campagnes infiniment bienfaisantes; et je considère comme
+un honneur d'avoir pu, modestement, prendre ma part de quelques-unes
+d'entre elles.
+
+Mais à côté de cette grande lutte collective, il y a une autre «lutte
+pour la santé», tout individuelle, qui se livre tous les jours dans la
+vie de chacun de nous. Celle-là est une forme de la loi universelle
+de la lutte pour l'existence. Sans cesse, depuis l'instant où nous
+naissons, notre organisme tend à maintenir ou à rétablir cet équilibre
+de ses forces que l'on appelle «la santé»; et sans cesse une foule
+d'influences, intérieures ou venues du dehors, tendent à détruire cet
+équilibre, éminemment instable.
+
+Ces influences varient à l'infini, suivant l'âge, le sexe, l'hérédité,
+les conditions de la vie: mais toutes travaillent, en nous, à la même
+fin; et l'on peut dire que l'histoire entière de notre vie physique
+n'est que l'histoire des péripéties de la «lutte» incessante qui se
+déroule entre elles et la tendance naturelle de l'être à persévérer dans
+son être. Et si, parmi ces influences hostiles à notre santé, beaucoup
+ont un caractère fatal et inévitable, s'il y a malheureusement beaucoup
+de causes de «maladie» contre lesquelles nous sommes désarmés, il y en
+a aussi un très grand nombre qui peuvent être évitées, ou combattues
+victorieusement. Toute la médecine, en fait, ne consiste qu'à aider la
+nature dans sa lutte contre elles.
+
+
+Mais la médecine est moins une science qu'un art. De la multiplicité
+des circonstances, de la diversité des esprits, il résulte que chaque
+médecin, quand il est parvenu à un certain point de sa carrière,
+s'aperçoit que l'ensemble de ses observations et de ses réflexions l'a
+amené à se faire une expérience propre, personnelle, des conditions
+générales de la «lutte pour la santé» et des moyens d'aider l'organisme
+à la bien conduire. C'est le fruit de mon expérience particulière que
+j'ai essayé de recueillir et de présenter, dans le livre que voici.
+
+De longues années de pratique médicale m'ont donné l'occasion de
+voir, sous des aspects très variés, la naissance et l'évolution de la
+«maladie». J'ai aussi vu à l'oeuvre bien des méthodes de traitement,
+anciennes et nouvelles. Pénétré, dès le début, de l'importance de la
+tâche qui m'était confiée, je me suis efforcé de ne subir aucun parti
+pris d'école ni de doctrine, de ne rien rejeter ni de ne rien admettre
+sans l'avoir contrôlé, de borner toujours mon ambition à empêcher ou à
+soulager la souffrance par tous les moyens,--que l'idée de ces moyens me
+vînt de moi-même ou d'autrui, qu'ils fussent ou non approuvés par les
+autorités du moment, qu'ils appartinssent à la thérapeutique d'hier ou à
+celle de demain. Et maintenant, ayant parcouru déjà une grande partie
+de ma route, il m'a semblé que j'avais le devoir de faire profiter les
+autres de tout ce que mon expérience, ainsi acquise, pouvait contenir
+d'intéressant et d'utile pour eux.
+
+C'est dire que ce petit livre s'adresse à tout le monde. Je n'ai pas
+voulu en faire une thèse scientifique, mais plutôt quelque chose
+comme ces _Conseillers de la Santé_ que l'on était assuré de trouver,
+autrefois, au chevet du lit de nos grands-parents. Laissant aux ouvrages
+spéciaux l'étude des «maladies» accidentelles, de ces chocs extérieurs
+où notre organisme est sans cesse exposé, je m'en suis tenu aux
+différentes manifestations de ce que j'appellerai, d'un terme général,
+la «maladie», en entendant par là cette rupture de l'équilibre normal
+de nos forces, cette dépréciation plus ou moins complète de notre
+capital biologique, qui se produit, tôt ou tard, dans l'existence
+de chaque créature humaine, et s'exprime par une variété infinie de
+symptômes morbides. J'ai essayé d'indiquer les principales causes qui,
+aux différents âges, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, risquent de
+compromettre ou de détruire la santé; et surtout j'ai essayé de montrer,
+au fur et à mesure, par quels moyens ces causes peuvent être évitées, ou
+leurs mauvais effets heureusement réparés.
+
+Plusieurs de ces moyens étonneront peut-être le lecteur, accoutumé aux
+complications savantes de la médecine d'aujourd'hui; et leur simplicité
+même lui semblera peut-être avoir quelque chose de révolutionnaire.
+C'est un danger que j'ai prévu, et que, certes, je n'affronte pas de
+gaîté de coeur. Mais il n'y a pas une ligne de mon livre qui ne dérive,
+à la fois, d'une expérimentation méthodique et de réflexions patiemment
+mûries. Si jamais l'on peut être sûr de quelque chose, en une matière
+aussi variable et aussi délicate, je suis sûr de l'efficacité des
+avertissements et des conseils qu'on trouvera ici. Puissent-ils
+seulement être entendus, et porter leur fruit!
+
+
+Ce livre était déjà sous presse lorsque j'ai reçu l'intéressant ouvrage
+de mon confrère et ami le Dr. Sigaud sur _Les Origines de la «maladie»_
+(1 vol. Maloine, 1906). Je regrette de n'avoir pas pu en citer certaines
+pages qui s'accordent avec les idées que j'ai moi-même exprimées sur
+plusieurs points, et, notamment, sur le danger qu'il y a à attacher trop
+d'importance aux symptômes en pathologie.
+
+
+
+
+LA LUTTE POUR LA SANTÉ
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LE CAPITAL BIOLOGIQUE
+
+
+
+L'hypothèse joue, dans les progrès do toutes les connaissances humaines,
+un rôle considérable; ce n'est une nouveauté pour personne, mais cette
+vérité nous a été récemment rappelée, et exposée avec une clarté
+nouvelle, par le remarquable travail de M. Poincaré, intitulé: _La
+Science et l'Hypothèse._ Il y est démontré que ni les mathématiques,
+ni les sciences physiques ou chimiques, ne pourraient exister si elles
+n'avaient pour point de départ des hypothèses. «Il y a, dit M. Poincaré,
+plusieurs sortes d'hypothèses: les unes sont vérifiables, et, une fois
+confirmées par l'expérience, deviennent des vérités fécondes; les
+autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous être utiles en
+fixant notre pensée; d'autres enfin (comme le _postulatum_ d'Euclide) ne
+sont des hypothèses qu'en apparence, et se réduisent à des définitions
+et à des conventions déguisées». Plus encore que les sciences dites
+exactes, les études biologiques ont besoin du secours de l'hypothèse,
+car c'est d'elles que l'on peut surtout dire que «nous n'y savons le
+tout de rien.»
+
+Sans avoir aucunement la prétention de bouleverser les sciences
+biologiques, mais simplement pour m'aider à fixer ma pensée, je
+demanderai, à mon tour, qu'on m'accorde une sorte de _postulatum_, qui
+nous aidera à nous rendre compte de la plupart des phénomènes de la
+biologie et de la pathologie.
+
+Voici ce _postulatum_:
+
+Je supposerai que chaque être, en naissant, reçoit un certain capital
+d'énergie vitale, de la valeur et de l'emploi duquel dépendront et
+sa santé, et sa longévité: un capital donnant des intérêts variables
+suivant chaque individu et suivant chaque période de la vie. J'ajouterai
+que ce capital peut être, à toute période de la vie, amoindri par une
+cause accidentelle, et que les intérêts qu'il produit sont également
+variables aux diverses périodes de la vie.
+
+Or, cette hypothèse étant accordée, l'objet du présent travail sera
+d'étudier, d'un bout à l'autre de la vie, la meilleure manière de faire
+valoir ce capital, et de le défendre contre les influences qui ne
+cessent pas de le menacer. Ces influences sont ce qu'on appelle les
+«causes morbigènes», et leurs assauts sont ce qu'on appelle les
+«maladies».
+
+L'homme malade est donc, dans notre hypothèse, celui qui vient de subir
+une de ces diminutions de son capital biologique: d'où il résulte que,
+avant d'étudier le malade, et les causes morbigènes, nous devons d'abord
+envisager le capital initial, et les causes qui en font varier la
+valeur.
+
+Considéré au point de vue théorique, c'est-à-dire en négligeant les
+influences qui peuvent le faire accidentellement diminuer, le capital
+initial est comparable à la force qui lance un projectile dans l'espace.
+Or, les mathématiciens savent exactement quelle doit être la courbe
+parcourue par le projectile, du moment qu'ils connaissent la vitesse
+initiale et la masse. Et pareillement nous pourrions, nous aussi,
+prévoir la courbe que suivra la santé d'un sujet, si nous pouvions
+connaître exactement le capital de vie qu'il apporte en naissant. Mais
+le fait est que, chez les différents êtres humains, le capital initial
+varie dans des proportions si énormes que nous ne pouvons guère nous
+flatter d'en avoir une notion précise.
+
+Pour des causes que nous chercherons à analyser, il y a des êtres chez
+qui le capital initial est nul: ce sont eux qui meurent en naissant,
+ou un ou deux jours après leur naissance, sans «maladies» ni lésions
+appréciables; tels certains enfants de syphilitiques, qui meurent parce
+qu'il n'ont pas la force de vivre.
+
+A l'autre extrémité de l'échelle se placent les aristocrates de la
+santé, doués d'un capital énorme, et qu'on voit atteindre à des âges
+avancés sans avoir jamais été malades, sans avoir jamais pris de
+précautions spéciales pour conserver leur santé. Ainsi, j'ai connu, non
+comme médecin, mais comme ami, un général mort à quatre-vingt-douze ans,
+et qui n'avait jamais été arrêté par la moindre indisposition. On peut
+même dire qu'il est mort sans «maladie»; il a tout simplement cessé
+de vivre, comme le boulet, arrivé à la fin de sa course, cesse de
+progresser et rentre dans l'immobilité.
+
+Entre ces deux extrêmes se trouve une variété infinie d'intermédiaires;
+et l'on peut dire qu'il n'y a pas deux personnes ayant le même capital
+biologique initial.
+
+Cependant les différences dans le capital initial ne sont pas si grandes
+qu'on ne puisse, tout au moins, en déterminer les causes principales,
+dont l'étude se trouve être, ainsi, d'une importance majeure. Ces causes
+peuvent être groupées sous trois chefs:
+
+1° Les influences héréditaires;
+
+2° La valeur actuelle des générateurs au moment de la conception;
+
+3° Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la gestation.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+HÉRÉDITÉ
+
+
+
+L'hérédité tient une place considérable dans tous les problèmes de la
+vie; et, comme l'indique bien l'étymologie du mot _hoerere_, (être
+attaché), tout être vivant est relié à un long passé ancestral.
+Les végétaux eux-mêmes n'échappent point à cette loi: le souci des
+horticulteurs n'est-il pas de créer, par de savants procédés de culture
+et d'habiles sélections, des types capables de transmettre par hérédité
+certaines qualités développées? Ils y arrivent jusqu'au jour où, quand
+ils ont voulu trop profondément ou trop vite forcer la nature, la plante
+revient à son état sauvage, ou demeure stérile pour avoir été trop
+surmenée. Et les mêmes observations sont familières aux éleveurs qui
+cherchent à perfectionner les races d'animaux domestiques.
+
+Hérédité est donc un terme de physiologie signifiant que la constitution
+organique, la manière d'être physique ou mentale, se transmet des
+parents aux enfants ou aux descendants.
+
+L'hérédité se rencontre partout; c'est elle qui constitue les grands
+traits de caractère si différents de chaque race; c'est elle qui fait
+que les vertus, les vices, les passions, les haines, se transmettent
+dans le sein des familles aussi bien que la beauté, la couleur des yeux,
+la taille, etc. Souvent elle est directe, c'est-à-dire qu'elle provient
+du père ou de la mère; parfois elle saute une ou deux générations;
+d'autres fois, enfin, elle est indirecte: c'est le type d'un parent de
+la ligne collatérale qui prend la place. Mais il est rare que, dans le
+cours de la vie, elle ne se manifeste pas d'une manière quelconque.
+
+Le rôle de l'hérédité a été reconnu de tout temps. Dans son langage
+imagé, la Bible nous dit qu'«il a encore les dents agacées, celui dont
+l'ancêtre de la septième génération a mangé des raisins verts.» Si
+cette parole était l'expression exacte de la vérité, elle serait bien
+décevante, car elle paralyserait tous les efforts destinés à lutter
+contre les tares ancestrales. Mais déjà Ezechiel avait énergiquement
+protesté (chap. XVIII) contre la fatalité des tares héréditaires; et la
+vérité est que l'influence de l'hérédité est modifiée grandement par la
+tendance qu'a tout être vivant à retourner à son type primitif, comme
+aussi par les influences du croisement, en vertu desquelles l'un des
+générateurs peut rectifier la tare transmise par son partenaire. Ce
+n'est que quand les deux générateurs ont les mêmes tares que l'hérédité
+sévit avec son maximum d'intensité; et alors non seulement les tares
+s'ajoutent, mais elles semblent se multiplier l'une par l'autre,
+au point de rendre l'enfant incapable de soutenir la lutte pour
+l'existence; ou bien, s'il vit, il n'a pas la force de transmettre la
+vie. Ainsi s'éteignent les familles par les «maladies» héréditaires, à
+moins qu'un des membres de la race déchue, revenant pour ainsi dire
+au type primitif, ne porte en lui une force de réaction
+insoupçonnée,--héritage peut-être d'un passé plus lointain,--qui lui
+permette de reconstituer la famille.
+
+Telles sont les considérations générales qu'il m'a semblé utile
+d'indiquer, parce qu'il en pourrait sortir un grand nombre de
+conclusions pratiques pour qui sait réfléchir. Mais il faut à présent
+que j'insiste sur quelques détails plus particuliers.
+
+D'abord, l'hérédité de la longévité.
+
+Il est des familles où l'on meurt vieux, de père en fils. On dirait des
+horloges remontées pour sonner à peu près le même nombre d'heures. Il
+est d'autres familles où tout le monde meurt jeune, sans cependant qu'on
+puisse incriminer des «maladies» spéciales. Pourquoi? Force est bien de
+le dire, nous ne le savons pas.
+
+Notons, en passant, combien sont erronées les théories qui attribuent
+à l'homme moyen une longévité moyenne, calculée d'après l'époque de la
+soudure des épiphyses, ou d'après la durée de la croissance: suivant les
+calculs de Flourens, cette moyenne devrait être de cent ans. Mais c'est
+là une simple vue de l'esprit, qui ne repose sur aucune observation
+sérieuse.
+
+Certes, on peut établir des moyennes. C'est sur des moyennes de ce
+genre, et sur le calcul des probabilités, que sont basés les statuts des
+compagnies d'assurance. De même, il n'est pas déraisonnable de supputer
+la longévité probable d'un individu donné, quand on est en mesure
+d'apprécier son capital biologique et la façon dont il sait s'en servir.
+Mais dire que l'homme est bâti pour vivre cent ans, parce que, dans les
+espèces animales, la longévité a cinq fois la durée de la croissance,
+et que, chez l'homme, la durée de la croissance est de vingt ans, c'est
+établir une théorie sur des bases absolument fragiles.
+
+Plus importantes encore que la plus ou moins grande longévité des
+parents, sont, pour nous, certaines particularités de leur état
+pathologique, qui retentissent d'une façon souvent très profonde sur la
+valeur de leurs enfants.
+
+On sait, par exemple, les influences néfastes de l'alcoolisme
+héréditaire, qui non seulement restreint la natalité, mais condamne ceux
+qui naissent à une mort rapide.
+
+La syphilis ne réduit pas la natalité; au contraire, elle semble la
+favoriser, et tout le monde connaît, en effet, de ces nombreuses
+familles fauchées par la syphilis héréditaire. En vain les générateurs
+s'obstinent à mettre au monde de nouvelles victimes: aucune ne survit, à
+moins qu'un traitement médical bien compris ne vienne mettre fin à cette
+lamentable situation [1].
+
+[Note 1: Je ne puis m'empêcher de reconnaître, dans cette
+polynatalité des hérédo-syphilitiques, une affirmation de ce qu'on
+serait tenté d'appeler la loi de protection des faibles.
+
+N'est-il pas remarquable, en effet, que, dans la nature, les êtres sans
+défense luttent par leur polynatalité contre les causes de destruction
+auxquelles les expose leur faiblesse? Voyez dans le monde animal. Les
+animaux puissants, armés pour la défense ou pour la lutte, sont toujours
+de médiocres générateurs; l'éléphant, par exemple, ne donne naissance
+qu'à un nombre très restreint d'individus, la femelle porte longtemps;
+même remarque pour le lion. Au contraire, les animaux sans défense, se
+multiplient avec une rapidité qui les rend parfois redoutables: tels les
+lapins d'Australie. Il a suffi d'un couple importé par hasard dans cette
+colonie pour que ces animaux se soient multipliés au delà de toute
+mesure. A l'heure qu'il est, ils constituent encore un fléau pour
+l'agriculture. C'est que le lapin est un être faible, qui n'a de moyens
+ni d'attaque, ni de défense, ne sachant que fuir et se cacher. Dans
+l'espèce humaine, combien ne voit-on pas de ces couples admirablement
+bien assortis, de santé parfaite, et qui n'ont pas d'enfants? Nous ne
+parlons pas de ceux qui n'ont qu'un ou deux, enfants; car ici intervient
+un autre facteur, la restriction volontaire; mais de ces ménages
+exemplaires, où la venue d'un enfant serait une joie, et qui restent
+stériles, sans que rien dans l'état des conjoints explique cette
+stérilité.
+
+Au contraire, des générateurs de médiocre valeur, au point de vue de
+la santé, mettent au monde de nombreux enfants, qui bien souvent
+constituent pour eux une richesse négative. Ces malheureux portent le
+beau nom de prolétaires _(proles, race)_.
+
+Mais que dis-je? la loi de protection des faibles s'étend à l'infini.
+Pourquoi naît-il plus de femmes que d'hommes? Pourquoi tel couple ne
+donne-t-il naissance qu'à des filles, tel autre qu'à des garçons?
+C'est que, dans le premier cas, la valeur biologique de la mère était
+sensiblement inférieure à celle du père. Quand il y a une disproportion
+marquée entre les deux générateurs, l'enfant qui naît a le sexe du
+générateur qui vaut le moins.
+
+Quand un homme vieux et usé épouse une jeune femme pleine de vie et
+de santé, l'enfant qui naîtra de leur union sera presque toujours un
+garçon.
+
+Dans le monde végétal, la même loi de protection des faibles s'observe
+pour qui sait ouvrir les yeux. Voyez les plantes sans défense: elles
+pullulent partout, on les trouve sous toutes les latitudes, à toutes les
+altitudes; au contraire, celles qui se défendent, ont ce qu'on appelle
+en botanique des «aires» très limitées.
+
+Dans le monde minéral lui-même, on observe la même loi: les métaux qui
+se défendent sont des métaux rares, et c'est précisément parce qu'ils
+sont rares et incorruptibles (mais non incorrupteurs) que l'homme les
+a pris comme représentant la valeur du travail. L'or, par exemple, que
+rien n'attaque, est plus rare que les métaux qui s'oxydent facilement,
+tels que le fer, le cuivre.
+
+Le diamant inaltérable, qui défie l'injure du temps, est d'une rareté
+qui lui donne tout son prix.
+
+C'est de cette loi de protection des faibles, faisant contrepoids aux
+lois darwiniennes (sélection, adaptation aux milieux, etc.) que résulte
+un équilibre presque stable dans le monde des êtres créés.]
+
+La syphilis est un des principaux facteurs de dégénérescence. On
+commence seulement à connaître l'étendue de ses ravages. On sait
+aujourd'hui qu'elle se transmet aux enfants; qu'elle les fait mourir
+avant leur naissance, ou le jour même de leur naissance; qu'elle se
+traduit plus souvent encore, dans les deux premiers mois qui suivent la
+naissance, par des accidents contagieux; que, dans les premières années
+de la vie, elle entraîne la mort par méningite (méningite spéciale que
+l'on prend trop souvent pour une méningite tuberculeuse, et qui serait
+justiciable d'un énergique traitement anti-syphilitique).
+
+On sait aussi que, dans les cas exceptionnels, la syphilis des
+générateurs provoque, à l'âge de huit, dix, quinze ans, des dystrophies,
+parfois des accidents tertiaires (épilepsie, gommes, etc.): mais ce sont
+là des curiosités scientifiques.
+
+Ce qu'on ne sait pas encore, c'est dans quelle proportion la syphilis
+des parents diminue la valeur biologique des enfants en apparence bien
+nés, c'est son influence sur les produits de la deuxième et même de la
+troisième génération. C'est là la science de l'avenir[2].
+
+[Note 2: Nous ne voulons pas insister davantage sur les méfaits de
+la syphilis, envisagée en tant que péril social, mais nous ne pouvons
+laisser passer l'occasion d'appeler l'attention du lecteur sur les
+efforts tentés pour faire connaître au grand public ces tristes vérités.
+
+Il existe une _Société internationale de prophylaxie sanitaire et
+morale_ contre les «maladies» vénériennes, siégeant à Bruxelles, et
+ayant comme filiales des sociétés françaises, allemandes, etc., qui
+toutes poursuivent un but commun: faire connaître les méfaits des
+«maladies» vénériennes, les éteindre dans la mesure du possible et par
+tous les moyens possibles.
+
+La société française est certainement l'une des plus actives: sous la
+vigoureuse impulsion de son président, M. le professeur Fournier, elle a
+déjà fait beaucoup depuis cinq ans qu'elle est fondée.
+
+Elle a étudié la syphilis dans l'armée, dans la marine, les colonies,
+dans les populations ouvrières; la syphilis des nourrices et des
+nourrissons; la syphilis et le mariage, etc. Grâce à elle, l'opinion
+publique commence à s'intéresser au redoutable problème, on ose
+envisager en face la syphilis, on ose prononcer son nom, et tout fait
+espérer que l'action de la Société de prophylaxie sera au moins aussi
+utile que celle des ligues contre l'alcoolisme et la tuberculose.
+
+Car, en réalité, que peut-on contre l'alcoolisme? Rien tant qu'on ne
+modifiera pas nos lois et nos moeurs. Que peut-on contre la tuberculose?
+Presque rien, tant qu'on ne changera pas notre état social, tant qu'il
+y aura l'affreuse misère et la promiscuité. Tandis qu'on peut beaucoup
+contre la syphilis, «maladie» évitable s'il en fut, «maladie»
+essentiellement curable. Mais il faut la faire connaître dans tous les
+milieux, son danger provenant de l'ignorance. C'est surtout contre cette
+ignorance que lutte la Société française de prophylaxie sanitaire et
+morale à laquelle devraient être affiliés tous les gens de bien, toutes
+les personne soucieuses de l'avenir de la nation.]
+
+L'hérédité tuberculeuse est-elle aussi redoutable qu'on se plaisait à le
+dire? Non. Voilà, du moins, ce qu'affirment la science expérimentale et
+l'observation des jeunes animaux issus de générateurs tuberculeux. Mais,
+dans la pratique, il serait sage de se conduire comme si la tuberculose
+était héréditaire: 1° parce que les enfants de tuberculeux sont,
+par cela même qu'ils vivent dans un milieu contaminé, exposés à
+la contagion[3]; 2° parce que l'enfant, s'il n'hérite pas do la
+tuberculose, hérite incontestablement de la prédisposition à devenir
+tuberculeux. Il ne naît pas tuberculeux, mais il naît tuberculisable: de
+sorte que, au point de vue scientifique, l'appréhension qu'avaient
+nos pères au sujet de l'hérédité de la tuberculose était parfaitement
+légitime.
+
+[Note 3: Le souci de soustraire au milieu contaminé les enfants de
+tuberculeux a inspiré au professeur Grancher une idée géniale: c'est de
+prendre, dans les familles de tuberculeux, les enfants encore sains,
+pour les faire élever à la campagne dans des familles saines. C'est
+ce que réalise «l'Oeuvre de préservation de l'enfance contre la
+tuberculose». (Siège social, 4 rue de Lille.) C'est une oeuvre
+scientifique, puisque, suivant le précepte de Pasteur, elle cherche à
+sauver la race en sauvant la graine. C'est une oeuvre pratique; elle a
+fait ses preuves, et elle ne peut pas satisfaire au dixième des demandes
+des parents tuberculeux, qui commencent à comprendre la nécessité de se
+séparer de leurs enfants encore sains pour les confier à des familles
+de braves gens désignées par l'oeuvre, surveillés par ses médecins,
+et offrant toutes garanties de moralité. Cette Oeuvre, bienfaisante à
+plusieurs titres, est en outre _économique:_ chaque pupille ne coûte
+en effet qu'un franc par jour, parce que tous les dévouements sont
+gratuits. Cette faible somme d'un franc, bien employée, sans aucune
+fuite, sert ainsi les intérêts de deux familles et sauve la vie d'un
+enfant.]
+
+L'hérédité du cancer est loin d'être démontrée. Tout est obscur dans
+la question du cancer: son étiologie, ses modes de transmission, ses
+variétés d'évolution; et la thérapeutique se ressent de toutes ces
+incertitudes, malgré les belles promesses de la sérothérapie, de la
+vaccination anti-cancéreuse, et de la radiothérapie.
+
+En résumé, l'hérédité est le principal facteur de la valeur biologique
+des individus. Chacun, de par son hérédité, naît avec une valeur
+différente: l'inévitable inégalité sociale existe non seulement le jour
+de la naissance, mais le jour même de la conception.
+
+C'est encore à l'hérédité qu'il faut attribuer la différente valeur des
+différents organes. Beaucoup naissent avec un organe plus faible que les
+autres, de par la tare ancestrale; et le clinicien doit tenir compte
+de l'existence de ces points faibles, lorsqu'il se trouve en face d'un
+malade quelconque.
+
+Les organes qui subissent le plus notablement la tare héréditaire sont:
+le système nerveux, le coeur, et les reins.
+
+_A_) Les tares nerveuses se transmettent avec une constance redoutable;
+et c'est à juste titre qu'on craint les alliances avec des sujets
+dont les parents sont entachés d'aliénation mentale, ou de nervosisme
+exagéré.
+
+Il ne faut pas, cependant, pousser cette terreur de l'hérédité nerveuse
+à des limites excessives: car, ainsi que je l'ai dit, nous devons
+compter avec une sorte de tendance naturelle en vertu de laquelle l'être
+naissant est débarrassé de sa tare ancestrale; l'hérédité n'est jamais
+absolument fatale. Et nous devons prévoir aussi les atténuations que
+peuvent amener les croisements. Ainsi l'hérédité nerveuse du père peut
+très bien être atténuée par le bon équilibre nerveux de la mère, le
+croisement bien compris entraînant une sorte de régénération. Enfin, il
+est certaines «maladies» nerveuses qui ne se transmettent jamais par
+hérédité: telle la paralysie générale des aliénés. De ce qu'un homme est
+mort dans un asile, par le fait de la paralysie générale, il ne faut pas
+conclure que ses descendants soient menacés de folie, ou même de tares
+nerveuses. Le paralytique général a pris la «maladie» uniquement pour
+son compte, et il ne la transmet pas plus que ne transmettrait sa tare
+nerveuse un homme qui serait, accidentellement, empoisonné par le plomb.
+Tout ce qu'on peut dire du paralytique général, c'est que, neuf fois sur
+dix, c'est un syphilitique, et que sa descendance peut être entachée de
+syphilis au même titre que la descendance d'un syphilitique quelconque.
+
+_B_) L'hérédité des cardiopathies est également très intéressante à
+étudier: elle n'est pas assez connue.
+
+Il y a des familles dans lesquelles tous les membres succombent aux
+affections cardiaques. C'est donc que, là, les enfants apportent, en
+naissant, un point de plus faible résistance du côté du coeur. Chose
+curieuse: dans ces familles, la lésion cardiaque ne devient perceptible,
+chez ses divers membres, qu'à des âges plus ou moins avancés. Vers
+trente ans, l'un d'eux éprouvera de l'arythmie, suivie, six ou sept ans
+plus tard, de myocardite scléreuse. Un autre, tout en ayant le coeur
+sain à l'auscultation, succombera par le coeur, dans le cours d'une
+pneumonie. «La «maladie» était au poumon, et le danger au coeur»
+(Huchard). Un troisième membre mourra à cinquante ans, à son quatrième
+accès d'angine de poitrine, sans qu'aucun des trois ait jamais eu la
+moindre attaque de rhumatisme articulaire, ou autre affection capable
+de déterminer des lésions cardiaques. Enfin un quatrième aura de la
+tachycardie paroxystique. Et tout cela parce que la mère des quatre
+enfants aura eu, avant la naissance du premier, le coeur touché
+accidentellement par le rhumatisme; je connais même une famille où
+l'hérédité remonte à deux générations: presque tous les membres de cette
+famille sont des cardiopathes.
+
+C) Le rôle de l'hérédité pathologique rénale mérite d'être signalé au
+même titre. On connaît l'albuminurie héréditaire et familiale: mais les
+récents travaux de MM. Castaigne et Rathery (1904) ont démontré, en
+outre, qu'une mère atteinte de néphrite donne naissance à des
+enfants dont les reins sont moins résistants aux infections et aux
+intoxications, ou même sont altérés au point d'entraîner la mort dès les
+premiers jours de la vie. De plus, chacun naît avec une prédominance de
+tel ou tel système organique. Chez les uns, c'est le système nerveux qui
+présente un développement hors de proportion avec les autres systèmes
+organiques; chez d'autres, c'est le système musculaire.
+
+Ni les uns ni les autres ne sont, à proprement parler, des malades,
+ni même des candidats à la «maladie»; ils peuvent avoir un excellent
+capital biologique. Mais, pour le faire valoir, il ne faut pas commettre
+de fautes dans la direction à leur conseiller. Et nous retrouverons
+cette importante donnée quand nous parlerons des grands problèmes de
+l'éducation.
+
+Est-ce encore à l'hérédité qu'il faut attribuer cette singulière
+prédominance d'un des côtés du corps sur l'autre que l'on observe chez
+la plupart des malades? En général, c'est le côté gauche qui est le plus
+faible; c'est lui qui est le siège des névralgies, des pneumonies, des
+misères variées que les malades accusent; c'est lui qui est le plus
+faible au dynamomètre; et tout le monde sait que la main gauche est, en
+général, moins habile que la main droite; le langage courant traduit
+cette infériorité, en faisant de «gauche» le synonyme de malhabile. Chez
+d'autres, au contraire, c'est le côté droit du corps qui est le siège de
+toutes les douleurs névralgiques, rhumatismales, sans pour cela que
+ces malades soient gauchers. J'avoue ne pas avoir recherché la part de
+l'hérédité dans cette répartition inégale de l'influx nerveux, que je ne
+fais que signaler en passant.
+
+Mais ce qui résulte de tout ce que nous venons de voir, et qui doit en
+former pour nous la conclusion pratique, c'est que, pour difficile que
+soit la connaissance précise de l'hérédité d'un sujet, peut-être n'y
+a-t-il pas de point sur lequel l'attention du clinicien doive se porter
+plus soigneusement! En présence d'un malade, notre premier effort
+doit être de déterminer ce qu'il a pu recevoir de ses parents; et les
+résultats de cette première enquête doivent toujours nous être présents
+à l'esprit, tout dans le cours de la vie pathologique du sujet, mais
+surtout quand nous aurons à diriger sa santé.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONCEPTION
+
+
+
+L'influence de la valeur actuelle des générateurs, au moment de la
+conception, est à peine soupçonnée, et le fait est qu'il serait bien
+difficile de la démontrer; elle doit être, cependant, considérable, et
+il y a tout lieu de croire que la valeur d'un individu à naître varie
+du tout au tout selon qu'il a été conçu dans de bonnes ou de mauvaises
+conditions.
+
+Depuis longtemps, les médecins protestent contre les voyages de noces.
+On ne saurait trop faire campagne contre cette coutume, tout au moins
+antihygiénique. Considérez, en effet combien s'accumulent les conditions
+déplorables pour la procréation, chez deux conjoints dont le système
+nerveux a été mis à l'épreuve par les préoccupations prémonitoires du
+mariage, par la fatigue des journées consacrées à sa célébration, par
+les émotions inséparables de cet acte important de la vie! Et voilà ces
+jeunes gens qui, aussitôt après, se pressent pour un voyage lointain,
+qui s'exposent à des fatigues de toute sorte, à la déplorable
+alimentation de l'hôtel, qui s'infligent le souci de changer de
+résidence tous les jours, etc.! C'est dans ces conditions que, sans
+recueillement, à la légère, ils accomplissent l'acte qui doit donner _la
+vie_.
+
+Dans d'autres milieux moins favorisés, l'acte conjugal s'opère à la
+suite de repas copieux, dans des conditions non moins déplorables.
+
+Pour combien ne faut-il pas compter aussi l'émotion de la jeune femme,
+trop souvent surprise par les conditions nouvelles de l'existence
+qu'elle a adoptée, ou qui lui a été imposée? Comme le disait le
+professeur Pinard: «En plein XXe siècle, nous procréons comme les
+hommes des cavernes.»
+
+Que faire à tout cela? C'est déjà quelque chose que d'appeler
+l'attention sur un mal dont presque personne ne soupçonne l'importance,
+en dehors du monde médical. Les remèdes viendront, pour ainsi dire,
+d'eux-mêmes, à partir du jour où l'on connaîtra le danger.
+
+Appelons aussi l'attention sur un point délicat: sur la nécessité de
+faire l'éducation de la jeune fille, pour qu'elle sache ce qu'est le
+grand acte de la procréation.
+
+Je vois d'ici les mères françaises frémir, et s'armer en guerre les
+bataillons de ceux qui confondent la pudeur avec la pudibonderie. Nul
+doute, cependant, qu'il y ait une réforme à opérer dans nos moeurs, à
+cet égard, et dans tous les milieux sociaux. Et pourquoi ne pas rappeler
+ce que dit la Bible, dans le livre de _Tobie_, chapitre VII? Le fils
+du vieux Tobie, sur le conseil de l'ange Raphaël, allait épouser Sara,
+fille de Raquel, laquelle avait vu mourir subitement ses sept premiers
+maris, aussitôt qu'ils s'étaient approchés d'elle; et, pour lui éviter
+pareil sort, l'ange donnait au jeune homme les conseils suivants: «
+Lorsque des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'elles
+bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit et qu'elles ne pensent
+qu'à satisfaire leur brutalité, comme les chevaux et les mulets qui sont
+sans raison, le démon a pouvoir sur elles. Mais pour toi, après que tu
+auras épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en
+continence pendant trois jours, et ne pense à autre chose qu'à prier
+Dieu avec elle! La troisième nuit étant passée, tu prendras cette fille,
+dans la crainte du Seigneur, et dans le désir d'avoir des enfants
+plutôt que par un mouvement de passion, afin que vous ayez part à la
+bénédiction de Dieu.»
+
+Dans le cours de la vie conjugale, on ne prend pas, pour procréer, plus
+de précautions qu'à l'époque des premières ardeurs; c'est également une
+faute dont se ressent le produit de la conception.
+
+Il y aurait à faire tout un traité sur l'hygiène de la procréation. Ce
+traité, conçu dans un esprit large, libéral, scientifique, qui tiendrait
+compte de tous les éléments du problème, c'est-à-dire non seulement du
+point de vue médical, mais aussi de l'élément passionnel, répondrait à
+un véritable besoin.
+
+Et un chapitre, et l'un des plus importants, devrait y être consacré
+au traitement préventif de la syphilis héréditaire. Combien d'hommes
+atteints de syphilis huit ans, dix ans avant leur mariage, ignorent les
+bienfaits d'un traitement spécifique, qu'ils suivraient deux ou trois
+mois avant de se marier, pour préserver leurs enfants de la terrible
+«maladie»! Combien peu de médecins pensent à instituer ce traitement
+préventif, alors même qu'ils savent que le générateur a eu la syphilis!
+Mais je ne sauvais m'étendre ici davantage sur ce sujet.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+GESTATION
+
+
+
+Sur les influences qui atteignent l'enfant pendant la gestation, nous
+n'avons aucune donnée précise à fournir. Nous n'avons pas remarqué, par
+exemple, qu'une mère ayant eu une grossesse pénible, voire même
+des vomissements incoercibles, donnât naissance à un enfant plus
+spécialement faible; inversement même, bien des femmes d'une santé
+médiocre ont des grossesses superbes. J'étonnai fort une malade, un
+jour, en lui disant qu'elle ne devait aller bien que pendant ses
+grossesses. C'est qu'elle avait de la ptose abdominale, et que la
+grossesse devait lui produire l'effet d'une sangle, en soutenant les
+organes. Mais il n'est guère vraisemblable qu'un état de santé
+aussi artificiel, et aussi transitoire, soit, pour le produit de la
+conception, un brevet de santé future.
+
+Par contre, les «maladies» de la mère pendant la grossesse ont une
+influence bien connue sur la valeur de l'enfant à naître. Quand elles ne
+provoquent pas l'avortement, elles impriment à l'enfant une tare.
+
+J'ai observé, à cet égard, un fait bien suggestif. Une jeune femme, au
+quatrième mois de sa première grossesse, avait eu une appendicite si
+nettement caractérisée que le confrère qui devait l'accoucher, et
+moi-même, avions été sur le point de provoquer l'intervention d'un
+chirurgien. La malade avait pu, cependant, être traitée médicalement:
+mais l'enfant, né à terme, a présenté dès sa naissance une intolérance
+intestinale véritablement anormale. Une première nourrice, choisie par
+l'accoucheur, lui a donné un lait qui a semblé trop fort, car l'enfant a
+eu, dès le deuxième jour, de la diarrhée verte et des vomissements. Dans
+l'espace de quatre semaines, trois autres nourrices, toujours choisies
+avec le plus grand soin, n'ont pas eu plus de succès: à chaque nouvelle
+nourrice, vomissements, fièvre ardente, diminution rapide du poids.
+Mais, pendant qu'on cherchait à grand prix des nourrices idéales, on
+était bien obligé de donner à l'enfant du simple lait de vache coupé;
+alors il allait mieux, la fièvre tombait, le poids augmentait très
+vite, la vie revenait: de telle sorte que, après ces quatre tentatives
+d'allaitement par le lait de femme, l'accoucheur me dit: «Mais enfin,
+pourquoi s'obstiner à trouver une nourrice? Cet enfant a probablement
+un intestin extrêmement délicat, à cause de l'appendicite de sa mère
+pendant la gestation; donnons-lui simplement du lait stérilisé coupé!»
+Et il eut raison; grâce à d'infinies précautions, à une surveillance
+méthodique, l'enfant put être élevé.
+
+Il est bien clair qu'en rapportant ce fait je n'entends pas faire le
+panégyrique de l'allaitement artificiel: je ne le cite que pour prouver
+comment la «maladie» d'un organe de la mère pourrait bien avoir une
+répercussion sur le fonctionnement du même organe, chez l'enfant qu'elle
+porte en son sein.
+
+Ce que l'on sait encore, c'est que les émotions de la mère, pendant la
+grossesse, peuvent avoir un retentissement sur la qualité du produit.
+Et de là dérive le devoir strict, pour la société, de protéger la femme
+enceinte. Quelques philanthropes l'ont bien compris; mais cette notion
+n'a pas assez pénétré dans nos moeurs, et l'on peut dire que c'est un
+scandale, pour une nation civilisée, de voir le peu qui est fait pour
+assister la femme enceinte, pour lui épargner les soucis de l'avenir
+prochain et les fatigues des derniers jours de la gestation.
+
+Un mot, enfin, sur les enfants nés avant terme. S'ils naissent avant
+terme par le fait de la «maladie» des générateurs, de la syphilis par
+exemple, leur valeur biologique est sensiblement réduite, et peut même
+être réduite à zéro. Mais s'ils naissent avant terme accidentellement,
+par exemple à la suite d'une chute de leur mère, ou d'une intervention
+obstétricale raisonnée, leur sort est beaucoup moins compromis qu'on ne
+le croit dans le public non médical. Le tout est de leur assurer une
+température qui se rapproche de celle qu'ils avaient dans le sein
+maternel.
+
+Pour ce faire, les inventeurs ont multiplié les modèles de couveuses
+artificielles. Ces appareils, certes, peuvent rendre des services; mais
+il ne faut pas oublier qu'on peut très bien s'en passer, en préservant
+l'enfant du froid, ce qui s'obtient: 1° en chauffant convenablement sa
+chambre, et en l'entourant de boules d'eau chaude; et 2° en sachant
+l'alimenter dès sa naissance. Ce second problème est difficile; pour
+le résoudre, il faut se rappeler une grande loi que nous retrouverons
+plusieurs fois dans le cours de cette étude, et qui consiste à
+proportionner la valeur nutritive de l'aliment, et le nombre de prises
+alimentaires, à la puissance de l'estomac. Chez l'enfant né avant terme,
+on donnera donc, toutes les demi-heures, une cuillerée à café de lait,
+coupé de 2/3 d'eau bouillie sucrée.
+
+L'enfant va naître; quel préjudice lui cause l'accouchement au forceps?
+Nous ne pouvons pas nous défendre de redouter, pour notre part, la
+compression colossale qu'impose l'application du forceps à la masse
+cérébrale de l'enfant. Mais l'étude approfondie de cette question, qui
+aurait pourtant de quoi intéresser les neurologistes, n'a pas encore été
+faite, à notre connaissance du moins, d'une façon suffisante. En tout
+cas, on est en droit de considérer comme coupable une intervention au
+forceps faite pour gagner du temps, ou pour faire valoir l'importance
+des soins obstétricaux.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES INFLUENCES MORBIGÈNES ET LES SYMPTOMES MORBIDES
+
+
+
+L'enfant est né; il vaut ce qu'il vaut. Personne ne le sait, sauf dans
+les cas extrêmes où il vient au monde avec des apparences tellement
+misérables que, dès son premier vagissement, son infériorité saute aux
+yeux; c'est ce qui arrive chez les hérédo-syphilitiques, et rien n'est
+aussi navrant que l'apparition du petit monstre aux lieu et place d'un
+enfant bien vivant, attendu avec une légitime impatience. Il faut avoir
+assisté à ce spectacle pour en comprendre la poignante horreur. Tout le
+monde, sauf la mère, s'accorde alors à penser qu'il vaudrait mieux que
+l'enfant ne fût pas né. Mais, en dehors de ces cas, il est impossible
+de savoir le capital de vie que l'enfant apporte avec lui; c'est son
+secret, qu'il gardera pendant toute la durée de son existence, mais que
+le médecin parviendra cependant à deviner en partie, s'il sait fouiller
+l'hérédité de son malade et s'inspirer des quelques principes que nous
+avons esquissés à grands traits dans le chapitre précédent.
+
+L'enfant est né: toute sa vie, désormais, va être une «lutte pour la
+santé», une suite d'efforts, volontaires ou instinctifs, pour défendre
+son capital naturel de santé contre les «influences morbigènes» qui vont
+le guetter à chaque pas.
+
+Ces influences morbigènes, que l'être vivant va rencontrer sur sa route,
+depuis le jour de sa naissance jusqu'à la fin de sa carrière, nous
+allons tout de suite les esquisser à grands traits.
+
+Au début, nous avions assimilé, pour les besoins de la théorie, l'être
+humain à un projectile lancé dans l'espace avec une vitesse initiale
+déterminée; mais, tandis que le projectile parcourt une courbe
+mathématique, qu'on appelle une parabole, la courbe évolutive de l'être
+humain est une courbe irrégulière qui fléchit chaque fois qu'une
+influence morbigène survient, puis remonte pour osciller de nouveau,
+puis fléchir définitivement à partir d'un certain moment de la vie que
+nous appellerons le début de la période de déclin, et toujours avec des
+oscillations à amplitude de moins en moins considérable, jusqu'au moment
+où toutes les réserves se trouvent épuisées.
+
+La mort peut encore interrompre brusquement la courbe évolutive; c'est
+ce qui arrive quand la brèche faite au capital est irréparable, soit
+à cause de l'importance de l'assaut perturbateur, soit à cause de
+l'insuffisance des réserves, ou bien quand ces deux influences se
+combinent; et le nombre de leurs combinaisons est incalculable.
+
+La variété des causes morbigènes est elle-même infinie; mais la nature
+n'a qu'un nombre limité de moyens pour exprimer ses plaintes, de sorte
+que les causes les plus variées peuvent se traduire par les mêmes
+symptômes. Aussi accordons-nous relativement peu de valeur à l'étude
+du symptôme. Les symptômes s'associent de mille et une façons, pour
+constituer autant déformes morbides différentes. Que dis-je? Il n'est
+pas deux malades qui se ressemblent, Ce n'est que pour la facilité de
+l'étude que les pathologistes ont créé des cadres posologiques; mais
+on comprend assez que ces cadres devraient être aussi élastiques
+que possible. Le vrai médecin, après s'en être servi pour faire
+d'excellentes études, ne craindra pas, dans la pratique, d'en faire
+abstraction, de penser et d'agir comme si les cadres n'existaient
+pas. Et un moment viendra même, quand son expérience clinique sera
+suffisante, où il aura tout intérêt à faire table rase des notions qu'il
+a péniblement accumulées par un travail assidu et prolongé; tout comme
+l'architecte, qui, une fois la construction terminée, fait enlever les
+énormes échafaudages qui avaient été nécessaires à la construction de
+l'édifice.
+
+Certes, l'étude approfondie des symptômes morbides est indispensable au
+clinicien, et l'on ne saurait apporter trop de soins à connaître, dans
+tous leurs détails, les divers troubles de la santé. Mais il y a
+un écueil: c'est que, la théorie du moindre effort s'appliquant
+naturellement à l'esprit humain, on a une tendance involontaire à
+attribuer aux symptômes une influence pathologique qu'ils n'ont pas; en
+d'autres termes, ce qui n'est en réalité qu'une manifestation morbide
+devient, trop aisément, dans l'esprit du médecin, la cause de la
+«maladie».
+
+Prenons comme exemple la constipation: ce n'est en réalité qu'un
+symptôme, et qui peut se trouver chez une foule de malades différents.
+Nous ne parlons pas, bien entendu, de ceux chez qui elle est d'origine
+mécanique (cancer du rectum, de l'iliaque, etc.). Un mot cependant, en
+passant, pour dire que le médecin a le tort de ne pas assez penser à ces
+causes mécaniques, et de traiter par des moyens médicaux des malades
+dont une intervention chirurgicale aurait pu prolonger la vie ou
+atténuer les souffrances.
+
+Mais chez les malades qui ne sont pas tributaires de la chirurgie,
+n'est-il pas vrai que la constipation est un symptôme banal, pouvant
+être attribué à une foule de causes? Parfois, elle est due à des lésions
+d'organes lointains, par un mécanisme réflexe à long circuit, suivant
+l'ingénieuse expression de M. Mathieu (appendicite chronique, lésions
+utérines, etc.). D'autres fois, et plus souvent encore, elle est due à
+un trouble profond du système nerveux, qui, avant l'apparition de la
+constipation, avait traduit son malaise par des plaintes variées.
+D'autres fois, elle apparaît brusquement, en même temps que
+l'entéro-colite sa compagne, à la suite d'un choc brutal, moral ou
+traumatique.
+
+De plus, tout le monde sait qu'elle peut être due tantôt à un manque,
+tantôt à un excès d'exercice musculaire. Les hommes qui ont besoin de
+beaucoup d'exercice, s'ils n'en ont pas assez, deviennent, suivant les
+prédispositions héréditaires, ou des cérébraux, ou des goutteux, ou
+des lithiasiques, mais toujours des constipés: et leur constipation
+disparaît a partir du jour où l'on a trouvé le dosage précis de
+l'exercice qui leur convient. Inversement, les hommes qui prennent trop
+d'exercice deviennent dyspeptiques et constipés, et le lit est leur
+meilleur laxatif.
+
+Enfin la constipation peut tenir à une erreur de régime, soit à l'abus
+du lait (le cas est fréquent), soit à l'usage abusif de la viande: alors
+le régime semi-végétarien serait indiqué, et il suffit de changer de
+régime pour voir disparaître la constipation.
+
+La constipation n'est donc qu'un symptôme.
+
+Certes, en vertu de la synergie des fonctions, des répercussions à
+distance, en vertu de ce principe que le système nerveux abdominal a des
+relations intimes avec le système nerveux central, que, d'une façon plus
+générale, le trouble d'un département quelconque du système nerveux
+retentit sur les autres départements, la constipation, bien que
+symptomatique, contribue dans une certaine mesure à entretenir la
+«maladie», ne fût-ce que par la préoccupation qu'elle cause au malade,
+et qui peut dégénérer quelquefois en véritable obsession. Mais ce qu'il
+faut se rappeler, quand on aborde le problème thérapeutique, c'est que
+le système nerveux est une chaîne sans fin. Or, si l'on veut bien nous
+accorder que la solidité d'une chaîne est égale à celle du plus faible
+de ses anneaux, on comprendra l'importance qu'il y a à rechercher quel
+est l'anneau le plus faible; en d'autres termes, quelle est la partie du
+système nerveux qu'il faut viser et consolider, pour guérir le constipé
+médical.
+
+Il n'y a donc pas de remède contre la constipation, et, pour
+l'atteindre, il faut atteindre la «maladie», dont elle constitue une
+des manifestations les moins importantes et, disons-le tout de suite,
+les plus faciles à faire disparaître. Oui, dussé-je sembler paradoxal,
+j'affirme que la constipation est, de tous les symptômes observés chez
+le constipé médical, celui qui disparaît le plus vite. Prenez un malade
+qui souffre, depuis des années, de ces misères variées qu'on est
+convenu de désigner sous le nom un peu vague de neurasthénie, et
+parmi lesquelles la constipation joue un rôle capital; après enquête
+minutieuse, trouvez la formule exacte de son régime, et par régime je
+n'entends pas seulement le régime alimentaire, mais la réglementation
+minutieuse de sa vie, le dosage de son exercice et de son travail
+cérébral, etc.; supprimez les agents thérapeutiques qui entretiennent la
+«maladie» (douches froides, exercice forcé, médicaments variés, diète
+lactée); supprimez surtout les influences qui entretiennent le trouble
+nerveux de son intestin, à savoir les purgatifs, lavages à grande eau,
+etc.: et vous serez étonné de voir la constipation disparaître, avant
+même toutes les autres misères. Le malade vous dira, au bout de huit
+jours: «Chose curieuse, docteur, je souffre encore de la tête, de
+l'estomac, du dos, d'une faiblesse extrême, mais je commence à retrouver
+le sommeil, et surtout je vous suis bien reconnaissant parce que ma
+constipation, si rebelle, est presque entièrement vaincue. Je n'ai
+presque plus de peaux dans les selles, et je commence à reprendre
+confiance.» A partir de ce moment précis vous tenez le malade, il a en
+vous une foi aveugle, et, si vous continuez à le soigner méthodiquement,
+si surtout des influences étrangères ne viennent pas contrecarrer la
+vôtre, si le malade est assez intelligent pour s'abandonner entièrement
+à votre direction, vous lui rendrez, peu à peu, la santé. Il aura des
+rechutes inévitables: mais lui annoncer à l'avance ces rechutes,
+c'est consolider sa foi. Il aura aussi des rechutes, plus ou moins
+importantes, chaque fois qu'il s'écartera de la ligne tracée par vous:
+s'il commet un écart de régime, un excès d'exercice, ou s'il a une
+commotion morale, l'odieuse constipation reparaîtra, accompagnée d'état
+gastrique, de douleurs abdominales, de glaires sanguinolentes, de fièvre
+quelquefois; mais ce sera pour le bien du malade, si vous parvenez à
+lui faire toucher du doigt la cause de cette rechute, et à lui faire
+comprendre que cette rechute était évitable.
+
+Si nous prenions une autre manifestation morbide quelconque, nous
+verrions qu'elle appartient, de même, à une foule d'affections. Le mal
+de tête, par exemple, ne se rencontre-t-il pas dans les cas les plus
+variés, n'est-il pas produit par les influences les plus diverses?
+Heureusement pour les malades, il n'est encore venu à l'idée de personne
+de trouver un remède applicable à tous les cas de mal de tête. Nous
+en connaîtrions un, par hasard, que nous nous garderions bien de le
+divulguer: car, si la médecine «du symptôme» est détestable au point de
+vue de l'étude nosographique, elle l'est encore plus au point de vue
+thérapeutique.
+
+Mais qu'on lise une monographie quelconque sur un symptôme, ou un
+ensemble de symptômes (ce qu'on appelle un _syndrome_): on y trouve
+toujours en germe la pathologie tout entière. Ainsi dans mon article
+_Epilepsie_ du _Dictionnaire Encyclopédique_, j'ai essayé de montrer
+combien il faut se méfier des cadres trop rigides, si l'on veut avoir
+une conception nette de l'épilepsie, et une thérapeutique utile des
+épileptiques. De même, en lisant ces jours-ci une intéressante étude du
+Dr Baraduc sur l'entéro-colite et son traitement à Chatel-Guyon, j'y
+voyais une conception qui se rapproche grandement de la mienne. Qu'on
+en juge par les quelques lignes que voici: «L'entéro-colite
+muco-membraneuse est un syndrome clinique dépendant d'un trouble
+fonctionnel du grand sympathique abdominal, des causes nombreuses et
+variées étant capables de retentir sur les plexus intestinaux et de
+troubler leur dynamisme. Mais aucune de ces causes n'est suffisante, à
+elle seule, pour produire l'entéro-colite. Il faut de toute nécessité
+une prédisposition spéciale du système nerveux, et plus particulièrement
+du sympathique abdominal, à se troubler aux chocs qu'il reçoit. Cette
+prédisposition nécessaire spéciale, le plus souvent héréditaire, est
+l'apanage des neuro-arthritiques.» Si l'auteur voulait bien avouer
+seulement que cette expression de «neuro-arthritiques» ne fait que
+dissimuler notre ignorance, nous serions tout à fait d'accord avec lui.
+
+En résumé, si le médecin doit bien connaître dans tous leurs détails,
+sous tous leurs aspects, dans leurs moindres nuances, les manifestations
+morbides, il doit surtout chercher leur pathogénie, et ne pas
+s'hypnotiser sur tel ou tel symptôme. En un mot, il doit voir de haut
+pour voir loin, à condition toutefois de ne pas se perdre dans les
+nuages.
+
+Quelquefois, tous les systèmes organiques sont troublés à la fois sous
+l'influence d'une cause morbigène. C'est ce qui arrive, par exemple, à
+la suite d'un choc traumatique violent, On voit, du jour au lendemain,
+le blessé devenir à la fois dyspeptique, déséquilibré abdominal,
+constipé avec entérite muco-membraneuse, déséquilibré cérébral; et il
+peut rester longtemps dans ce misérable état qu'on désigne sous le nom
+d'_hystéro-neurasthénie traumatique._
+
+La fièvre typhoïde, la grippe infectieuse, impressionnent également à la
+fois, tous les appareils de l'organisme, à des degrés divers. Tantôt la
+sidération peut être telle que le capital vital initial et les réserves
+antérieures se trouvent tout à coup épuisés: c'est la banqueroute
+totale, c'est la mort. D'autres fois, le capital et les réserves ne sont
+que profondément entamés. C'est la «maladie» grave, aggravée encore par
+des médications et des pratiques intempestives; à un moment donné, le
+capital peut être réduit à si peu de chose, que la moindre dépense
+suffit pour l'anéantir. Le malade est une flamme vacillante que le
+moindre souffle peut éteindre, mais à laquelle un savant dosage
+d'oxygène rendra, peu à peu, la vie.
+
+Quand le capital est moins profondément atteint, ou quand la cause
+morbigène est moins importante, les troubles fonctionnels, au lieu
+d'être généralisés, atteignent plus spécialement tel ou tel organe:
+l'organe le plus faible, qu'il soit plus faible par le fait de
+l'hérédité ou par le fait d'une atteinte antérieure. Mais, en vertu de
+la synergie qui existe entre tous les organes, le trouble fonctionnel ne
+reste pas longtemps limité à un organe ou à un système organique. Voyez
+le grand neurasthénique: il est à la fois dyspeptique, entéralgique,
+cérébral, médullaire. Quel est l'organe qui, chez lui, a été le premier
+atteint? Impossible de le dire, après deux ou trois ans de «maladie».
+Cependant une enquête bien conduite peut permettre souvent de
+reconstituer son histoire pathologique, de voir par où la «maladie» a
+commencé, quel était le point initial. Et c'est de la connaissance de ce
+point faible initial que dérivera, en grande partie, la thérapeutique.
+Le médecin portera la plupart de ses efforts sur le point faible qu'il
+aura découvert, sans négliger, cependant, les perturbations secondaires
+attribuables à la synergie des fonctions de tout être vivant.
+
+Il arrive même, quand l'influence morbide est peu intense, ou quand les
+réserves sont bonnes, que le trouble de la santé ne se traduit que par
+un nombre très limité de symptômes, parfois même par un seul. Ainsi il
+y a des migraineux qui n'ont que de la migraine, des malades qui n'ont,
+comme manifestation morbide que le symptôme constipation, d'autres qui
+n'ont que de la sciatique; mais ces cas sont exceptionnels, et, en bonne
+clinique, et surtout pour faire de la bonne thérapeutique, il faut,
+presque de parti pris, les éliminer, et chercher au delà de la
+manifestation monosymptomatique. Presque toujours, alors, ou trouvera
+que la «maladie» n'est monosymptomatique qu'en apparence.
+
+De même que, dans une compagnie de chemins de fer, une irrégularité
+dans le service, minime en apparence, dénonce, si elle se renouvelle
+fréquemment, une mauvaise direction générale, de même, en biologie, il
+n'est pas d'indispositions insignifiantes, si limitées soient-elles à
+tel ou tel organe. L'apparition d'une douleur à l'épaule, par exemple,
+qui paraît une affection bien locale, est l'indice d'une perturbation
+plus profonde qu'on ne le croit du système nerveux central.
+
+Nous venons de prononcer un grand mot, et c'est toute une doctrine qui
+est contenue dans cette affirmation; c'est que en effet c'est le système
+nerveux central qui à notre avis est le grand réservoir de l'énergie.
+C'est par lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous
+sommes. C'est lui qui dirige le fonctionnement de tous les organes,
+de sorte que quand il est perturbé, il n'engendre pas seulement, la
+névrose, la neurasthénie, l'hystérie, l'irritation spinale, la folie, la
+névropathie généralisée, etc., mais encore les troubles de circulation
+vaso-motrice des différents organes. En dernière analyse, il est la
+clef de voûte de la pathologie. Ses perturbations se traduisent par
+les symptômes les plus variés, au point d'égarer presque fatalement le
+diagnostic qu'on voudrait fonder sur eux seuls. Quelles que soient donc
+la forme, la gravité, l'apparence de la manifestation morbide, c'est
+toujours le système nerveux central qu'il faudra étudier, c'est sur lui
+que devra porter le grand effort thérapeutique.
+
+Ce qu'il faut toujours voir, c'est l'ensemble du malade et surtout la
+cause ou la série de causes qui ont fait fléchir momentanément son
+système nerveux, qui ont, en d'autres termes, diminué sa valeur
+biologique.
+
+Or, comme nous l'avons dit, ces causes sont multiples. Il en est qui
+appartiennent à tous les âges, mais d'autres qui appartiennent plus
+spécialement à un âge déterminé.
+
+Pour mettre un peu d'ordre dans cette étude, c'est d'après ce plan que
+nous passerons en revue les principales de ces causes morbigènes. Nous
+les étudierons donc suivant l'âge de l'être humain: 1° depuis le jour
+de la naissance jusqu'au sevrage; 2° du sevrage à la puberté; 3° de la
+puberté à l'âge adulte; 4° pendant l'âge adulte; 5° aux différentes
+phases du déclin; 6° pendant la vieillesse.
+
+Nous introduirons, en outre, des subdivisions, suivant que les
+influences pathogènes atteignent plus spécialement: 1° le système
+nerveux digestif; 2° le système nerveux musculaire; 3° le système
+nerveux central. Enfin, pour chaque âge de la vie, nous mentionnerons
+les affections accidentelles qui portent atteinte à la fois à tous
+les systèmes organiques: nous voulons parler des «maladies» aiguës
+(rougeole, scarlatine, fièvre typhoïde, etc.), des intoxications
+(syphilis, intoxications alimentaires, etc.), toutes affections qui, par
+la brutalité de leurs assauts, ont surtout attiré l'attention des
+gens du monde et de beaucoup de médecins, mais qui, en réalité, ne
+constituent que la partie la moins importante de la pathologie, surtout
+au point de vue thérapeutique. La suite de ce travail démontrera,
+j'espère, que cette formule n'est paradoxale qu'en apparence[4].
+
+[Note 4: Certes, quelques-unes de ces influences morbigènes sont
+inévitables et la prudence la plus vigilante n'en préserve pas l'être
+vivant. Mais beaucoup seraient évitables: ce sont celles qui constituent
+le domaine de l'hygiène, de sorte que notre travail, en même temps qu'il
+dessinera à grands traits toute la pathologie, effleurera forcément
+les problèmes afférents à l'hygiène et a la thérapeutique, en d'autres
+termes, à la gestion du capital.
+
+L'hygiène publique est la gestion de la fortune de la communauté,
+l'hygiène privée est la gestion de la fortune de chacun, constituée
+essentiellement par le capital initial, et par les intérêts qu'il
+rapporte.]
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE (PUÉRICULTURE)
+
+
+
+Ainsi donc, suivant que le capital sera fort ou faible et qu'il sera
+bien ou mal géré, l'être vivant sera sain ou malade, donnera ou ne
+donnera pas son maximum de rendement, fournira ou ne fournira pas la
+carrière qui lui était originairement dévolue.
+
+Dans les premières années de la vie, la gestion du capital appartient
+tout entière aux parents. Bien peu savent élever leurs enfants; et s'il
+est des connaissances qu'on devrait répandre à profusion dans tous les
+milieux sociaux, ce sont celles relatives à la «puériculture», d'autant
+que les règles en sont simples et peu nombreuses, ainsi que le démontre
+le _Traité de Puériculture_ du professeur Pinard, qui devrait être entre
+les mains de toutes les mères de famille.
+
+Rien de plus simple, d'ailleurs, que cette science de la puériculture.
+
+Surveiller le repos de l'enfant, ne pas l'exciter à tout propos et
+hors de propos, l'alimenter intelligemment, lui épargner toute
+médicamentation meurtrière, le préserver du froid et des changements
+brusques de température: et c'est tout.
+
+Si seulement on savait la manière d'économiser les vies d'enfants, on
+pourrait le faire dans les milieux en apparence les plus défectueux;
+c'est ainsi qu'au Creusot, grâce aux incessants efforts de MM.
+Schneider, la mortalité des enfants au-dessous d'un an n'est que de 110
+p. 1000, alors que, dans le canton de Vaud, renommé pour l'excellence
+de ses conditions hygiéniques, elle atteint 155 p. 1000. Ce magnifique
+résultat est dû surtout à l'élévation des salaires, qui permet aux mères
+de se consacrer librement à leur mission maternelle. Près de 80 p. 100
+des mères allaitent leurs enfants, toutes font de la puériculture avant
+la naissance. (_Rapport_ de M. le professeur Pinard, à l'Académie de
+médecine, 25 juillet 1905.)
+
+Il est bien évident que le capital initial ne suffit pour entretenir la
+vie que pendant quelques jours; il a besoin d'être sans cesse renouvelé
+et augmenté, pour permettre de faire des réserves, de donner à
+l'individu les moyens de vivre, et, plus tard, de transmettre la vie à
+son tour. C'est l'aliment qui pourvoit à ce besoin incessant; et par
+aliment nous entendons non seulement ce qui entre dans le tube digestif,
+mais aussi l'air, que les anciens définissaient très justement le
+_pabulum vitae_.
+
+Quand l'aliment pèche par sa qualité, par sa quantité, par une
+répartition vicieuse, la «maladie» ne tarde pas à naître; c'est là la
+cause essentielle de toute la pathologie infantile. Et l'on ne saurait
+croire, en vérité, dans quelle mesure une mauvaise alimentation du
+premier âge retentit sur toute la vie pathologique de l'individu.
+Quelques médecins le disent, le crient même, mais c'est dans le désert;
+la plupart le nient, ou passent indifférents à côté de cette vérité
+profonde. Quant aux gens du monde, ils en soupçonnent à peine
+l'importance.
+
+La vérité est que, quand un enfant a été mal nourri loin de sa famille,
+quand il revient de nourrice avec un gros ventre, on peut affirmer que,
+toute sa vie, il sera un valétudinaire.
+
+Quand, pour obéir aux injonctions d'un cénacle de gens incompétents,
+ou quand, poussée par son médecin, qui veut mettre à l'abri sa
+responsabilité, une mère consent à abandonner les doux devoirs de
+la maternité et à confier à une nourrice l'enfant qu'elle aurait dû
+allaiter, quand à cette nourrice en succèdent deux ou trois autres,
+sous des prétextes quelconques, on doit tout craindre pour l'avenir de
+l'enfant. Il sera, dans sa prime jeunesse, un être insupportable, puis
+un écolier de quatrième ordre, dans son adolescence un raté,
+incapable de payer sa dette au pays; toute sa vie, un malheureux. Ces
+considérations doivent être présentes à l'esprit du clinicien qui, se
+trouvant en face d'un malade quelconque, arrivé à un âge quelconque,
+doit chercher à connaître ce que vaut ce malade.
+
+On comprend donc l'importance du problème de l'alimentation dans la
+première enfance. En principe, comme l'a bien dit M. Pinard, «le lait de
+la mère appartient à l'enfant»; et «si l'on veut faire quelque chose
+qui soit puissamment efficace et fructueux, il est nécessaire, il est
+indispensable de faire tout d'abord ce que demandait la Convention, et
+ce qu'ont réalisé MM. Schneider au Creusot, il faut permettre à la
+mère de donner ce qu'elle possède.» (_Rapport_ du professeur Pinard à
+l'Académie, juillet 1905.)
+
+Mais si la mère ne peut absolument pas nourrir, il faut recourir
+immédiatement à l'alimentation artificielle, soit avec le lait stérilisé
+du commerce,--dont l'innocuité est quotidiennement démontrée par les
+résultats obtenus, à la Goutte de lait de Belleville, au dispensaire
+très habilement dirigé par M. le Dr Variot,--soit encore avec le lait de
+vache bien surveillé, fraîchement et proprement trait, sucré, plus ou
+moins étendu d'eau, puis stérilisé dans la famille, avec des appareils
+Sosclet, ou mieux encore avec l'appareil «la Tutélaire».
+
+C'est ce dernier appareil qui est utilisé à cette «Goutte de lait»
+de Saint-Pol-sur-Mer, qui pourrait servir de modèle à toutes
+les institutions du même genre, à cause de la simplicité de son
+organisation.
+
+Fondée, en 1902, par M. Georges Vancauwenberghe, maire de
+Saint-Pol-sur-Mer, à l'aide d'un subside de trente mille francs mis à
+sa disposition par un autre philanthrope, cette «Goutte de lait» a déjà
+rendu d'importants services: elle a fait tomber la «maladie» des enfants
+de 0 à 1 an de 288 p. 1000 (c'était le chiffre de mortalité infantile le
+plus élevé de toute la France) à 51 p. 1000.
+
+La consultation des nourrissons a lieu tous les dimanches matin, dans
+un local mis à la disposition de l'Oeuvre par la municipalité de
+Saint-Pol-sur-Mer: 120 enfants, en moyenne, sont présentés tous les
+dimanches.
+
+Les mères arrivent par séries, et se réunissent dans une grande
+salle chauffée où elles déshabillent leurs enfants. Elles pénètrent
+successivement dans la salle de consultation. Chaque enfant est pesé,
+puis examiné par le médecin, qui compare le poids actuel à celui du
+dimanche précédent, l'inscrit sur la fiche individuelle du nourrisson,
+et fixe le régime pour la semaine qui va commencer. Toute mère reçoit,
+soit un important secours _en nature,_ si l'enfant est nourri au
+sein,--car on fait tout ce qu'on peut pour favoriser l'allaitement
+maternel,--soit des biberons de lait _pasteurisé_, si l'enfant est à
+l'allaitement mixte ou artificiel.
+
+Le lait est distribué tous les jours au local de l'Oeuvre. Chaque enfant
+à l'allaitement artificiel a un double jeu de biberons et de paniers,
+qui lui sont personnels. En venant chercher les biberons prescrits, la
+mère remet ceux que l'enfant a vidés la veille. Un seul homme suffit
+pour assurer tout le service.
+
+Le lait est distribué gratuitement à tous les enfants indigents. Fourni
+à l'Oeuvre à son prix coûtant, il provient des étables du Sanatorium de
+Saint-Pol-sur-Mer, où aucune vache n'entre sans avoir été préalablement
+soumise à l'épreuve de la tuberculine.
+
+Aussitôt reçu, il est pasteurisé suivant le procédé Coutant:
+c'est-à-dire que, dans le biberon même où la mère devra l'utiliser pour
+son enfant, le lait est porté à 75°, puis les flacons sont brusquement
+refroidis par immersion dans l'eau. Ce refroidissement brusque a été
+rendu possible par la contexture même du verre des flacons.
+
+Le lait ainsi traité a perdu tous ses microbes pathogènes, et, à
+l'inverse du lait stérilisé à 110°, a conservé toutes ses propriétés
+digestives et nutritives.
+
+Après la pasteurisation, les biberons restent plongés dans des bacs
+remplis d'eau froide, jusqu'à la livraison aux mères.
+
+La pathologie infantile est relativement simple. Faut-il donc, comme on
+le propose de divers côtés, faire faire à tous les étudiants en médecine
+un stage dans les hôpitaux d'enfants, pour les initier aux mystères de
+cette pathologie? Remarquez que d'autres médecins demandent un stage
+spécial pour l'étude des «maladies» vénériennes et cutanées; d'autres
+encore un stage pour l'étude des «maladies» nerveuses, sans parler de
+ceux qui voudraient un stage pour les «maladie» des yeux, des organes
+génito-urinaires. Pourquoi pas un stage, aussi, pour celles des oreilles
+et du nez? et, à ce compte, combien de temps dureraient les études
+médicales? Tous ces stages successifs seraient excellents s'ils étaient
+praticables; mais ils auraient pour effet de restreindre plus que de
+raison le nombre des futurs médecins, et de remplacer la pléthore
+médicale actuelle par une anémie encore plus regrettable.
+
+Non, ce qu'il faut apprendre à l'étudiant, c'est qu'il lui reste
+beaucoup _à apprendre_, c'est que toute sa vie de praticien ne sera pas
+trop longue pour savoir lire dans le grand livre de la nature. Mais il
+nous semble que, pour ce qui concerne en particulier la pathologie des
+enfants, un peu de bon sens, beaucoup de prudence, pas de médicaments,
+de la patience, suffisent pour faire de bonne thérapeutique infantile,
+quand, par ailleurs, on connaît les lois générales de la pathologie.
+
+Sans être spécialiste pour les «maladies» d'enfants, je me rappelle
+avoir été appelé en consultation, en province, pour un enfant de six
+mois soigné par deux distingués confrères. Il avait, depuis cinq jours,
+une entérite aiguë avec fièvre, amaigrissement rapide. Pendant les
+trois quarts d'heure que dura mon enquête, je vis cet enfant passer
+successivement des bras de sa mère dans ceux de la nourrice _sèche_,
+puis dans ceux d'une tante affolée, le tout pour calmer les faibles cris
+qu'il avait encore la force de pousser. J'appris que ce manège durait
+depuis deux jours, que l'enfant avait pris du calomel, trois fois de
+grands lavages intestinaux, et qu'on l'alimentait toutes les heures, à
+grand'peine, avec du lait stérilisé! Je proposai simplement de mettre
+cet enfant dans son berceau et de l'y laisser, de lui appliquer sur le
+ventre un large cataplasme, de le laisser à la diète absolue pendant
+quatre heures puis de lui donner de l'eau panée, et de le laisser dormir
+si le sommeil pouvait venir. Le lendemain, la fièvre avait cessé,
+l'enfant avait dormi; j'autorisai alors, toutes les heures, le lait
+naturel, écrémé et coupé avec parties égales d'eau de riz; je conseillai
+de ne pas trop déranger l'enfant, de ne plus explorer son ventre. Le
+surlendemain, il prenait du lait écrémé pur, et j'appris qu'il avait
+retrouvé sa gaîté. Un sommeil prolongé mit fin à la grave alerte, et
+aussi à la «maladie», qui avait failli rendre Je pauvre enfant victime
+de soins trop empressés.
+
+Dans d'autres cas d'entérite cholériforme, le grand secret de la
+thérapeutique consiste à savoir réchauffer les enfants, tout en les
+tenant à la diète absolue pendant six ou douze heures, puis au régime
+«avec restriction des liquides» pendant deux ou trois jours.
+
+Avouons cependant que, parfois, les problèmes de pathologie infantile
+sont très difficiles à résoudre. J'ai parlé plus haut de cet enfant qui
+ne supportait aucun lait de femme, pris en n'importe quelle quantité.
+D'autres fois, les enfants s'empoisonnent avec le lait même de leur
+mère. C'est, tout simplement, parce qu'ils en prennent trop à la fois;
+mais il faut quelquefois chercher longtemps pour trouver cette cause si
+simple. On ne se figure pas le nombre d'enfants qui ont des indigestions
+chroniques, parce qu'ils ne sont pas rationnés, surtout quand ils sont
+nourris par de plantureuses mercenaires qu'on ne sait comment tonifier,
+dans la pensée de donner plus de forces au précieux rejeton.
+
+Dans certains cas, même, le diagnostic des «maladies» des enfants est
+tellement difficile que les spécialistes se déclarent incompétents. Que
+d'erreurs de diagnostic commises à propos des méningites! Et comment
+aussi interpréter le cas suivant? Sans cause connue, un enfant d'un
+an, bien élevé au sein maternel, éprouve un malaise insolite, devient
+grognon, refuse de prendre le sein, a de la fièvre. Les jours suivants,
+la fièvre augmente, une pâleur inquiétante s'étend sur la face, un
+amaigrissement rapide préoccupe à juste titre tout l'entourage; puis, au
+bout de quelques jours, sans qu'on ait rien fait que de laisser l'enfant
+bien tranquille, l'appétit revient peu à peu, la fièvre diminue, et tout
+rentre dans l'ordre. Divers confrères appelés en consultation n'ont pas
+pu étiqueter cette «maladie», ni se prononcer sur son issue; mais,
+tous ayant eu le bon esprit de ne pas aggraver la situation par une
+médication intempestive, tout s'est terminé pour le mieux, et l'enfant a
+gardé son secret.
+
+La faute de ces insuffisances et de ces erreurs de diagnostic n'est
+pas aux médecins, mais aux difficultés des problèmes cliniques. En les
+dénonçant, nous ne voulons nullement dénoncer la faillite de la science:
+bien au contraire, ce que nous voulons dire, c'est qu'en thérapeutique
+infantile il faut avant tout de la sagacité, et que, dans certains cas,
+il faut que le médecin sache reconnaître son incompétence.
+
+Dans d'autres cas, d'ailleurs, la science prend une revanche éclatante,
+et c'est alors que le médecin est en droit de se féliciter d'avoir fait
+de bonnes études de pathologie générale.
+
+Voyez, par exemple, cet enfant né à terme, et qui vient bien pendant les
+six premières semaines; puis voici que, tout en continuant à prendre
+ardemment le sein, sans avoir ni diarrhée, ni vomissements, son poids
+cesse d'augmenter; il diminue de 200, de 300 grammes en quelques jours.
+Qu'est-ce à dire? Mais c'est que l'enfant est un hérédo-syphilitique. Le
+traitement mercuriel, sous forme de liqueur de Van Swieten, de frictions
+mercurielles, ou mieux encore d'injections de sublimé à la dose de 3 à
+5 milligrammes par jour, fait merveille et rétablit entièrement cet
+enfant.
+
+Nous avons dit plus haut combien souvent la méningite, qu'on croit
+tuberculeuse, et qui survient de deux à cinq ans, est d'origine
+syphilitique. Déjà en 1872, quand nous faisions nos études à
+Montpellier, le regretté professeur Fonsagrives nous disait qu'il avait
+sauvé beaucoup d'enfants, atteints de méningite tuberculeuse, en leur
+donnant de l'iodure de potassium. C'est, sans doute, qu'il s'agissait de
+méningites syphilitiques. Mais pour formuler un diagnostic de méningite
+syphilitique, pour dépister l'hérédo-syphilis, soit par l'examen de
+l'enfant, soit par une enquête sur les parents, ne faut-il pas que le
+médecin ait beaucoup travaillé, beaucoup vu et beaucoup retenu? Son rôle
+n'est donc pas inutile, et si, le plus souvent, il doit se contenter de
+faire de l'expectation armée, il peut, dans beaucoup de cas, rendre aux
+enfants malades des services inappréciables.
+
+Que dire d'un bain chaud donné, en temps utile, à un enfant atteint de
+pneumonie; de l'immersion alternative dans l'eau chaude et dans l'eau
+froide d'un enfant nouveau-né atteint de congestion pulmonaire, sinon
+que, dans certaines circonstances, le médecin opère ainsi de véritables
+résurrections?
+
+Encore une fois, nous ne voulons ni rabaisser le rôle social du médecin,
+bien au contraire, ni introduire dans l'esprit des jeunes confrères un
+scepticisme infécond: ce que nous voulons, c'est leur dire qu'il ne faut
+pas se spécialiser dans l'étude de la pathologie infantile, et que, pour
+bien soigner un enfant, il faut savoir beaucoup, mais surtout qu'il faut
+souvent savoir s'abstenir.
+
+En résumé, la pathologie de l'enfance, tout en étant compliquée, comme
+tout ce qui touche au problème de la vie, nous semble être relativement
+simple, l'enfant n'étant, pour ainsi dire, «qu'un tube digestif percé
+aux deux bouts».
+
+Plus nous allons voir l'être humain avancer dans sa carrière, plus vont
+devenir nombreux et compliqués les problèmes de la vie. Le système
+nerveux ne va pas tarder à entrer en scène, les mille et une conditions
+défavorables qu'impose à l'homme le milieu cosmique vont imprimer à son
+capital biologique des dépenses qu'on ne peut certainement pas évaluer
+mathématiquement, mais qui se traduiront par une diminution de sa
+valeur. La vie ne va être de plus en plus qu'une série d'oscillations,
+de luttes entre la tendance à «persévérer dans l'être» et les causes de
+destruction de l'être vivant; bref, un état d'équilibre instable, la
+santé n'étant qu'un bel accident passager.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+DU SEVRAGE A LA PUBERTÉ
+
+
+
+Il est logique d'introduire une subdivision dans ce chapitre, et
+d'étudier d'abord l'enfant de deux à sept ans, d'autant que, à cette
+période de la vie, il n'y a pas à tenir compte de la différence des
+sexes.
+
+I
+
+Pendant cette période, la nutrition a son activité maximum, l'enfant
+améliore son capital, accumule les réserves; mais il faut bien savoir
+qu'il a aussi des dépenses colossales. Combien d'influx nerveux doit
+être dépensé pour faire connaissance avec le monde extérieur, pour
+apprendre le sens des mots, la notion des distances, etc.! On est
+effrayé en pensant au travail cérébral que supposent ces acquisitions.
+
+De là ce grand principe, qu'il faut éviter à l'enfant toute fuite
+nerveuse inutile. Il faut presque se borner à le faire «boire, manger,
+dormir; manger, dormir et boire». Il faut avant tout, que l'enfant de
+cet âge dorme beaucoup. En aucun cas, on ne devrait le réveiller. Pour
+démontrer combien peu d'enfants ont leur dose _optima_ de sommeil,
+prenez au hasard un enfant de cinq ans, laissez-le, un premier jour,
+dormir à volonté; il s'octroiera douze heures de sommeil. Le lendemain,
+il se réveillera après onze heures, le surlendemain et les jours
+suivants après dix heures. C'est donc que, au moment précis où
+l'expérience a commencé, il avait un arriéré de besoin de sommeil.
+
+Quant au problème de l'alimentation, il est relativement simple, et
+l'expérience des mères de famille répond à la plupart des indications.
+L'enfant doit manger quatre fois par jour; mais, en général, il mange
+trop vite. Les parents devraient, pour leur usage personnel et pour le
+bien de leurs enfants, se rappeler qu'il existe des glandes salivaires
+sécrétant, chez l'homme adulte, 1 500 grammes de salive par jour, et
+que, si une bonne digestion commence dans la cuisine, elle se continue
+dans la bouche.
+
+En réalité, cet âge de la vie est celui où il y a le moins d'influences
+nocives; et un peu de surveillance suffit pour que l'enfant se porte
+bien.
+
+Les «maladies» accidentelles elles-mêmes évoluent, en général, d'une
+façon bénigne, quand elles ne sont pas troublées par une thérapeutique
+incendiaire. De là la faible mortalité afférente à l'âge que nous
+étudions, dénoncée par les tables qui servent de base aux calculs des
+Compagnies d'assurances sur la vie.
+
+Quand l'enfant subit un choc accidentel quelconque, scarlatine,
+rougeole, angine, il se rétablit avec une rapidité contrastant avec la
+lenteur de la convalescence chez l'adulte, et encore bien plus chez le
+vieillard. Voyez, par exemple, une angine herpétique! Elle occasionne
+chez l'enfant de tumultueux symptômes: de la fièvre, du délire; mais,
+au bout de quatre jours, tout rentre dans l'ordre, et, quatre jours
+après, l'enfant paraît aussi bien portant qu'avant. Chez l'adulte, au
+contraire, le même nombre de points d'herpès sur la gorge provoque un
+état maladif moins tumultueux, mais qui se termine par une convalescence
+de quinze jours à un mois, pendant laquelle il a besoin de soins, ou
+tout au moins d'un repos, qui ne sont nullement nécessaires à l'enfant
+convalescent, doué de plus d'élasticité.
+
+A partir de sept ans s'esquisse, chez certains enfants, une
+différenciation qui ira s'accusant d'année en année. Un oeil attentif
+va percevoir si l'enfant appartient au type _musculaire_ ou au type
+_cérébral_. Le _musculaire_ est cet enfant actif, aimant à jouer,
+turbulent, ne parvenant pas à fixer son intention pour un quart d'heure
+de suite, n'ayant, par conséquent, aucun goût pour l'étude telle qu'elle
+lui est imposée. Le _cérébral_ est l'enfant réfléchi, n'aimant pas les
+jeux bruyants, et dont l'esprit est en avance notable sur celui des
+enfants de son âge. A chacun de ces deux enfants conviendrait une
+éducation différente; malheureusement, les nécessités sociales les
+soumettent, l'un et l'autre, à la même discipline pédagogique,--bien
+comprise, il faut l'avouer, pour les individus moyens. Mais si, pour
+ces enfants moyens, le système pédagogique actuellement en vigueur
+s'approche autant que possible de la perfection, il faut bien dire qu'il
+convient moins aux types extrêmes que nous venons de mentionner. Le
+petit _musculaire_, condamné à de longues heures d'étude, s'agite,
+s'inquiète, devient de plus en plus dissipé, et ne tarde pas à entrer
+dans la catégorie des enfants dits «paresseux». Sa santé physique peut
+ne pas souffrir outre mesure du régime compressif auquel il est soumis;
+il grandit, se porte bien en apparence; mais son cerveau est, pour ainsi
+dire, faussé, et ne donnera qu'un rendement inférieur. Chez le petit
+_cérébral_, au contraire, l'éducation moyenne peut amener des troubles
+de la santé physique: les récréations bruyantes et agitées, imposées
+après les repas, les longues promenades hebdomadaires, l'insuffisance
+du sommeil, une alimentation mal adaptée à son tube digestif, très
+vulnérable le plus souvent, le fatiguent à la longue; et, d'un enfant
+qui aurait pu donner les plus belles espérances, la pédagogie officielle
+fait un être malingre, nerveux, à terreurs nocturnes, en un mot un
+malade.
+
+Faut-il donc préconiser l'éducation individuelle? Oui, dans les cas
+extrêmes et dans des circonstances exceptionnelles.
+
+Une autre classe d'enfants chez lesquels l'éducation collective et le
+surmenage cérébral imposé par nos programmes amènent les plus fâcheuses
+conséquences, pour le présent et pour l'avenir, c'est celle des enfants
+que l'hérédité n'a pas préparés au travail cérébral. Tels ces fils
+de cultivateurs qui ont une longue hérédité terrienne, et que leur
+intelligence hâtive semble désigner comme particulièrement aptes aux
+études supérieures. Ce sont, quelquefois, de très brillants élèves; ils
+arrivent aux écoles supérieures: mais ils y arrivent malades, et seront
+malades toute leur vie.
+
+De l'âge de sept ans à celui de la puberté, les «maladies» accidentelles
+sont presque inévitables, à cause de la promiscuité des enfants dans les
+écoles; mais elles sont, en général, de peu de gravité. Ce ne sont pas
+elles qui diminuent sensiblement le capital biologique individuel. Les
+fautes commises contre l'hygiène alimentaire sont d'une bien plus grande
+importance.
+
+Combien on voit, notamment, de «maladies» aiguës qui ressemblent plus
+ou moins à la fièvre typhoïde, et qui sont dues à des indigestions! En
+général, l'hygiène alimentaire de l'enfant n'est pas assez surveillée.
+Les enfants mangent trop vite, comme nous l'avons dit plus haut; et,
+très souvent, ils mangent trop, précisément parce qu'ils mangent trop
+vite, la sensation de faim n'étant pas calmée par l'introduction
+brusque, dans l'estomac, d'une masse alimentaire mal élaborée. D'autre
+part, de trop nombreux parents, oubliant que ce n'est pas ce qu'on mange
+qui profite, mais ce qu'on assimile, se figurent qu'il faut que l'enfant
+mange beaucoup pour se donner des forces; et ce préjugé amène chez
+l'enfant des intoxications chroniques qui retentissent sur son système
+nerveux, sur sa croissance, jusqu'au moment où l'estomac surmené
+commence à protester. A partir de ce moment, le cercle vicieux est
+établi, et, si un régime alimentaire bien compris n'est pas institué,
+l'enfant devient un malade, et restera malade indéfiniment. C'est ce que
+M. le Dr Laumonier a très bien exposé dans un article du _Correspondant
+médical_ de 1905:
+
+Voici des enfants qui sont, en apparence, bien portants; ils mangent
+beaucoup, sont gros et gras, et bien que leur sommeil ne soit pas
+toujours aussi calme qu'il faudrait, pourtant on ne peut, à première
+vue, les accuser d'aucun trouble évident. Cependant, certains soirs
+principalement, ils se montrent tantôt plus énervés que d'habitude,
+tantôt plus abattus au contraire, et si, à ce moment, on prend leur
+température rectale, on constate 38° C, 38°5, parfois même 39° et au
+delà. Cet accès fébrile est d'ailleurs passager; le lendemain, il n'y
+paraît plus. On ne lui attribue généralement aucune importance, et les
+parents se gardent bien, pour si peu de chose, de faire appeler le
+médecin; ils ont tort, car cette fièvre digestive est le symptôme
+de troubles fonctionnels d'assez grande importance, et qu'il est en
+conséquence nécessaire de soigner dès le début.
+
+Ces enfants, en effet, ne restent pas toujours gras et de belle
+apparence: peu à peu leur appétit, qui faisait l'admiration de leurs
+parents, fléchit; et aussitôt l'embonpoint et les belles couleurs
+disparaissent. Ils finissent ainsi par se transformer en enfants
+chétifs, maigres, pâles, ayant mauvaise haleine, présentant des
+alternatives de constipation et de diarrhée, souffrant parfois de
+douleurs stomacales vives; en un mot ce sont maintenant de véritables
+dyspeptiques.
+
+Or, cette dyspepsie n'est que l'aboutissant fonctionnel extrême, pour
+ainsi dire, de troubles longtemps existants et dont les accès légers de
+fièvre digestive ont été l'un des premiers et des plus caractéristiques
+symptômes. Il suffit, pour s'en convaincre, de suivre avec quelque
+attention l'évolution progressive des phénomènes.
+
+Très souvent, les enfants qui manifestent ces accès fébriles ont été,
+pendant leur première enfance, mal nourris, sinon comme qualité du lait,
+au moins comme quantité; en d'autres termes, leur ration a été trop
+copieuse. Puis, après le sevrage, ils ont été mis rapidement à la
+nourriture commune de la famille; ils ont mangé de tout, et trop;
+parfois aussi on leur a laissé prendre l'habitude de boire du vin, du
+café. Peu à peu, ainsi, ils sont devenus polyphages et polydipsiques.
+
+C'est une grosse erreur de croire que l'enfant,--pas plus que l'homme,
+du reste--ne mange qu'à sa faim; toujours, ou presque toujours, à ce
+point de vue, la limite est dépassée. La quantité d'aliments ingérés
+est beaucoup plus une affaire d'habitude que de besoin réel, comme le
+prouvent manifestement les résultats du traitement imposé à ces petits
+malades. Quoi qu'il en soit, le fait est qu'ils mangent trop, dépassent
+ainsi les limites du pouvoir digestif de l'estomac, dans lequel les
+aliments, étant insuffisamment élaborés par les sécrétions digestives,
+stagnent et donnent lieu à des fermentations anormales. D'où, d'une
+part, l'insuffisance et l'épuisement des glandes gastriques, la
+dilatation et l'atonie stomacales, et, d'autre part, la production des
+substances toxiques qui, résorbées, entraînent l'auto-intoxication et
+l'élévation thermique qui en est la conséquence. Notons d'ailleurs,--et
+c'est là un point essentiel,--que la fièvre digestive peut se produire
+et se produit ordinairement avant que l'épuisement glandulaire et
+l'atonie ou l'ectasie gastriques soient complètement réalisés;
+elle coexiste plutôt à la phase de polyphagie et constitue un signe
+prodromique, avertissant que la limite digestive est dépassée, que
+l'estomac commence à se fatiguer, que l'auto-intoxication d'origine
+digestive est déjà manifeste.
+
+Il est inutile d'insister ici sur les signes physiques divers de cet
+état, gros ventre, clapotage ou ectasie gastrique, gros foie... etc.,
+ils sont bien connus et faciles à mettre en évidence; d'autres signes,
+plus incertains, dyspnée, terreurs nocturnes, manifestations cutanées,
+peuvent exister aussi, qui complètent la signification des premiers.
+Passons donc et arrivons au traitement.
+
+La première indication est de réduire la ration alimentaire à ce qui est
+strictement nécessaire à l'enfant, suivant l'âge, le sexe, le poids,
+la taille, et de composer cette ration d'aliments faciles à digérer,
+fournissant le minimum de fermentation, tels que lait, oeufs, pain
+grillé, viande crue, purée de légumes. Sans en arriver au régime sec,
+qui a beaucoup d'inconvénients, on réduira cependant le plus possible la
+quantité de la boisson, constituée par de l'eau pure de bonne qualité ou
+des tisanes chaudes. Enfin, en outre des mesures hygiéniques générales,
+on assurera la liberté du ventre par des habitudes régulières ou à
+l'aide de quelques lavements tièdes, mais sans en abuser.
+
+
+DE LA PUBERTÉ A L'AGE ADULTE
+
+
+I.--CHEZ LA FILLE
+
+Chez la petite fille, l'apparition des règles constitue un moment
+solennel dans l'existence. La plupart des mères de famille le savent,
+s'en inquiètent, mais ne connaissent pas les précautions à prendre. Ces
+précautions consistent à supprimer plus que jamais les fuites nerveuses.
+Ainsi, il convient alors de diminuer le travail cérébral, le travail
+musculaire, d'éviter à l'enfant les émotions, de la mettre à l'abri de
+toutes les influences qui, par action réflexe, retentissent sur son
+système nerveux (indigestions, coups de froid).
+
+Pendant les premières périodes menstruelles, le repos presque absolu au
+lit s'imposerait, si les règles étaient douloureuses ou trop abondantes;
+et un repos relatif s'impose même quand elles sont correctes. Ce qu'il
+faut bien savoir, c'est que l'anémie qui accompagne, en général, cette
+période de la vie n'est justiciable ni du fer, ni du quinquina, ni de
+la suralimentation; ce qu'il faut pour la combattre, ce sont les
+précautions citées plus haut, et, par intervalles, quelques injections
+de cacodylate de soude, ou mieux, de cacodylate de magnésie. C'est là un
+des rares médicaments capables de rendre des services, à la condition
+formelle qu'il ne soit pris ni par l'estomac ni par l'intestin.
+
+Une fois la menstruation établie, il ne faut pas s'inquiéter outre
+mesure si, pendant les premières années, les règles ne viennent pas à
+époques fixes, et il faut se déclarer satisfait si elles ne sont ni
+douloureuses, ni trop abondantes.
+
+Plus tard, vers l'âge de dix-huit ans, il est fréquent de voir la santé
+des jeunes filles subir un assaut considérable, qui se traduit par de
+la chloro-anémie, avec état nerveux, suppression des règles, troubles
+dyspeptiques, constipation, etc.
+
+Les causes en sont multiples. Chez la jeune ouvrière, c'est, le plus
+souvent, le surmenage physique, la vie anti-hygiénique des ateliers,
+l'accumulation des privations. Dans d'autre milieux, c'est le fait du
+surmenage intellectuel pour l'obtention des brevets. Mais, plus souvent
+encore, ce sont les causes morales qui portent atteinte au système
+nerveux. C'est une vocation contrariée, une suite continue de petits
+malentendus avec la famille, avec la mère en particulier. La mère, ne
+se décidant pas à s'apercevoir que sa fille grandit, continue à vouloir
+exercer sur elle une autorité despotique, contre laquelle l'enfant se
+cabre en vain pendant de long mois, et dont elle souffre de jour en jour
+davantage.
+
+Dans d'autres cas, enfin, c'est une passion contrariée, un mariage
+désiré qui se trouve rendu impossible par la volonté intransigeante des
+parents, ou par des circonstances indépendantes de toute volonté ou même
+c'est un vague et obscur besoin du mariage: pour suivre, en somme, les
+lois de la nature, et donner satisfaction à cette sorte d'instinct de la
+maternité qui se rencontre chez la femme depuis son plus jeune âge, et
+se traduit, dans la première enfance, par le besoin de la poupée.
+
+Quelle que soit la cause, le mal se prépare sourdement; puis, un jour,
+la «maladie» éclate, souvent à la suite d'une affection aiguë qui
+contribue à faire tomber brusquement la force de résistance du système
+nerveux.
+
+Si variés que soient les symptômes par lesquels le mal se traduit, la
+thérapeutique doit être la même. Elle consiste à ne pas aggraver la
+«maladie» par une médicamentation intempestive; ce ne sont ni les
+pilules de fer, ni le drap mouillé, ni la douche froide qui
+pourront faire du bien à une jeune fille ainsi atteinte, ni même la
+suralimentation, malgré l'anémie évidente. Non: ce qu'il faut, c'est
+chercher la cause de la «maladie», et la supprimer ou l'amoindrir autant
+que possible.
+
+Quand c'est le surmenage physique, le repos absolu s'impose, et la jeune
+malade arrive très vite à la guérison. Quand le surmenage physique n'est
+pas la seule cause à invoquer, rien n'est plus difficile que de doser le
+repos et l'exercice. Le plus souvent, le repos relatif est de rigueur.
+Dans d'autres cas, au contraire, chez les musculaires en particulier, un
+exercice modéré, et même poussé assez loin, peut produire d'excellents
+effets. Le médecin, appelé à se prononcer sur l'opportunité de ce moyen
+thérapeutique, basera son jugement sur les résultats de l'enquête qu'il
+fera au sujet du passé de la malade, et il aura le droit de procéder par
+tâtonnements. J'ajouterai que, dans les cas graves où le repos absolu
+s'impose d'abord, rien n'est plus difficile que de doser l'exercice
+dès que la malade est capable de le supporter, mais le principe est de
+rester en deçà de ce que la malade peut donner.
+
+Quand la «maladie» de la jeune fille est due au milieu familial, le
+remède essentiel est de le lui faire quitter. Malheureusement, on attend
+souvent trop longtemps pour prendre ce parti radical; on attend que la
+vie soit devenue impossible, que la jeune fille ait perdu le sommeil,
+les forces, l'appétit, et soit dans un état d'excitation inquiétant. On
+l'isole alors dans une maison de santé ou d'hydrothérapie, où on lui
+impose le plus souvent, à notre avis, une séquestration trop radicale.
+Car la priver de toute visite, de toute correspondance, la soumettre à
+une discipline d'une sévérité exagérée, nous semble vraiment excessif.
+L'enfant se révolte, et ne tire de la cure d'isolement qu'un bénéfice
+relativement restreint. Elle prend sur elle pour simuler la guérison, et
+pour échapper à la tutelle des médecins; elle sort avec les apparences
+de la santé; mais elle n'est pas guérie, et, comme elle retombe dans le
+milieu familial hostile, la «maladie» ne tarde pas à renaître de ses
+cendres, jusqu'au jour où une circonstance quelconque amène enfin un
+changement de vie radical, qui la guérit.
+
+Le mieux ne serait-il pas, quand c'est possible, d'éloigner l'enfant, de
+temps à autre, du milieu familial, dès qu'on s'aperçoit que c'est lui
+qui est l'ennemi, en la confiant soit à une parente intelligente, soit
+même à une garde bien choisie, jusqu'au moment où on trouvera à la
+marier, chose qu'il ne faudra faire qu'après mûre réflexion, mais qui,
+dans bien des cas, est le remède par excellence? Pendant les absences de
+la jeune fille, l'état nerveux du milieu familial lui-même se calme, ce
+qui rend la vie commune acceptable par intermittences. Loin de nous,
+cependant, l'idée de porter atteinte à l'esprit de famille en proposant
+pareille mesure; nous ne la considérons que comme exceptionnelle et
+comme un pis-aller, préférable souvent à la maison de santé, et, en
+définitive, moins onéreuse.
+
+Chez les gens peu fortunés, on n'a pas la ressource de la séparation,
+même momentanée. Heureusement, chez eux, les contacts entre parents et
+enfants ne sont pas incessants. La jeune fille a toujours une certaine
+indépendance; elle n'est pas soumise à une tyrannie de tous les
+instants. En outre, son système nerveux est moins vulnérable, de sorte
+que l'influence néfaste du milieu familial est rarement une cause de
+«maladie». Nous connaissons cependant de jeunes ouvrières dont la
+santé a fini par sombrer, du fait du milieu dans lequel elles étaient
+condamnées à vivre: père alcoolique, qui les battait au retour de
+l'atelier, mère ou belle-mère acariâtre, frère débauché, etc. La pauvre
+victime résiste tant qu'elle peut, jusqu'au jour où elle quitte avec
+éclat la maison paternelle, à moins que, victime résignée, elle ne voie
+peu à peu s'effriter son capital nerveux. Elle devient ainsi une proie
+toute désignée pour la tuberculose, qui met fin à ses misères; souvent
+aussi sa déchéance se traduit par l'apparition de la folie, et l'asile
+d'aliénés lui ouvre ses portes.
+
+D'autres fois, avons-nous dit, c'est une vocation contrariée qui met
+la jeune fille en état de «maladie». Il n'y a pas à se le dissimuler,
+quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur la légitimité des
+vocations religieuses, lorsqu'une vocation est sincère, toutes les
+entraves qu'on lui apportera ne serviront de rien. La jeune fille
+souffrira, deviendra de plus en plus malade, et force sera un jour de
+céder. Nous avons suivi plusieurs de ces drames intimes et ignorés, qui
+torturent même les familles chrétiennes; et le résultat final a toujours
+été le même: la jeune fille a retrouvé la santé dès qu'elle a eu gain de
+cause.
+
+Exemple. Une jeune fille de vingt-deux ans luttait respectueusement,
+depuis trois ans, contre sa famille, pour obtenir l'autorisation
+d'entrer au Carmel. Elle en était arrivée à un degré avancé de
+«maladie», restant des huit et quinze jours sans garde-robe, malgré
+l'hygiène intestinale la plus soignée, ne pouvant plus lire ni supporter
+une conversation; elle maigrissait à vue d'oeil, et ne pouvait plus
+quitter son lit, tant les forces physiques étaient diminuées. Gravement
+préoccupé de l'issue de cette «maladie», dont je connaissais la cause,
+je crus remplir mon rôle de médecin en m'instituant l'avocat de la
+malade. Or, dès qu'elle eut obtenu l'autorisation sollicitée depuis si
+longtemps,--et que, par parenthèse, elle avait cessé de demander depuis
+un an, pour ne pas torturer sa famille,--nous vîmes la santé revenir
+avec une rapidité prodigieuse. Tous les organes inhibés se remirent à
+fonctionner, et, un mois après, la jeune fille entrait au Carmel. Quelle
+ne fut pas notre stupéfaction d'apprendre que, le troisième jour, elle
+lavait les escaliers à grande eau, pleine d'énergie et de bonne humeur!
+
+Quelque respectueux que l'on doive être de l'autorité des parents,
+il faut que cette autorité sache s'effacer devant la volonté ferme,
+réfléchie, bien arrêtée d'une jeune fille; la justice le demande, et
+ajoutons que l'intérêt l'exige.
+
+Les mêmes considérations s'appliquent au cas où une jeune fille veut,
+envers et contre tous, épouser le jeune homme de son choix. Certes, neuf
+fois sur dix, elle ferait mieux de suivre l'avis de ses parents, qui ont
+l'expérience de la vie. Mais l'expérience est semblable à un habit fait
+sur mesure, et qui ne va bien qu'à celui pour lequel il est fait. Aussi,
+lorsque, malgré les sages raisonnements, la jeune fille s'obstine et
+s'entête, estimons-nous qu'il faut lui céder après un délai raisonnable.
+On doit haïr la persécution, de quelque part qu'elle vienne.
+
+Dans d'autres cas, avons-nous dit encore, la jeune fille est victime
+de son tempérament, qui ne trouve pas dans les joies de la famille une
+satisfaction suffisante: elle éprouve le _besoin_ de se marier. C'est
+alors aux parents à l'aider dans son choix, car cet état d'âme peut
+amener la «maladie».
+
+Mais, dans tous les cas, la jeune fille malade doit, avant de se marier,
+subir un traitement médical; car elle n'a pas le droit de se marier en
+état de «maladie». Le mariage, le plus souvent, ne la guérirait pas. Or
+il faut bien savoir que, au début de la vie conjugale surtout, elle
+n'a pas le droit d'être malade. C'est donc une raison de plus pour la
+soigner avant le mariage. En général, d'ailleurs, cette cure est des
+plus simples: la cause de la «maladie» ayant disparu, et le capital
+biologique n'étant pas encore gravement entamé, le rôle de la
+thérapeutique se réduit à peu de chose.
+
+
+II.--CHEZ LE GARÇON
+
+
+Chez le jeune garçon, de la puberté à l'âge adulte, les influences
+capables d'amener la «maladie» sont également multiples. Signalons,
+parmi les principales :
+
+I. Le surmenage scolaire;
+
+II. L'abus des sports;
+
+III. Les déviations de l'hygiène sexuelle (habitudes solitaires et
+prématuration).
+
+I. Que faut-il penser du surmenage scolaire, dont on a fait si grand
+bruit il y a quelques années? Les brillantes discussions de l'Académie
+de médecine n'ont pas empêché les programmes de se surcharger d'année en
+année; et ils se surchargeront encore davantage, cela est inévitable,
+c'est la loi même du progrès; vouloir aller contre, c'est vouloir
+remonter le courant. Mais, à la vérité, ce soi-disant surmenage ne nous
+effraie pas outre mesure, car il faut compter: 1° avec les nouvelles
+méthodes d'enseignement, supérieures à celles d'autrefois; 2° avec une
+adaptation du cerveau des générations actuelles et futures à un travail
+cérébral plus considérable. N'est-ce pas ce manque d'adaptation qui rend
+si dangereux le travail cérébral chez les «déracinés» dont nous avons
+dit un mot au chapitre précédent?
+
+Est-ce à dire que tout soit pour le mieux dans le meilleur des systèmes
+pédagogiques? Non. Le jeune homme ne travaille pas trop, mais il
+travaille mal, il n'a pas le respect du temps. En outre, il ne dort pas
+assez, et on n'a pas assez le respect de son sommeil: du sommeil qui
+dompte tout, suivant la forte expression d'Homère.
+
+Un groupe de médecins anglais vient de commencer une campagne de presse
+pour obtenir que l'élève des collèges anglais puisse dormir plus
+longtemps. Ils avaient été précédés dans cette voie par le Dr
+Chaillou[5], directeur de l'hygiène d'un grand établissement
+d'instruction, qui dès 1903, a eu l'idée excellente d'installer, dans le
+pensionnat, ce qu'il appelle une «chambre des dormeurs». Là, les jeunes
+gens fatigués momentanément vont, tout simplement, se reposer suivant
+leurs besoins; et jamais ils n'abusent de la permission. Il est vrai de
+dire que ce sont de grands jeunes gens, candidats aux écoles, et que
+l'intelligente discipline générale de la maison est de nature à prévenir
+tout abus.
+
+[Note 5: _Hygiène, exercices physiques, et services médicaux dans
+un grand collège moderne_, par le Dr Chaillou, attaché à l'Institut
+Pasteur. Paris 1903.]
+
+II. _Abus des sports_.--Si pour l'homme sain l'exercice est nécessaire
+à la santé, cet exercice, lorsqu'il est poussé à un degré excessif,
+devient un facteur important de «maladie».
+
+L'exercice, quand il est méthodique, bien gradué, peut être poussé
+très loin sans provoquer d'accidents; c'est ainsi que, chez les
+professionnels des cirques, la santé se maintient excellente, comme j'ai
+pu m'en rendre compte par une enquête faite chez Barnum. Le médecin
+attaché à la troupe de Barnum jouirait d'une véritable sinécure, s'il
+n'avait pas à compter avec les accidents d'ordre chirurgical.
+
+Mais, remarquons-le, les hommes du cirque sont _sélectionnés_, ce sont
+des professionnels: ils ne font pas autre chose que des tours de force;
+toute leur activité, physique, intellectuelle, est concentrée sur ces
+questions d'exercice musculaire.
+
+Ajoutons que l'exercice est savamment gradué par des gens du métier, qui
+savent par expérience ce que c'est que l'entraînement; disons enfin que
+les gens des cirques observent une sage hygiène; ils savent que tous les
+écarts se payent, et ils sont, à tous égards, d'une sobriété exemplaire.
+
+Tout autres sont les conditions dans lesquelles se trouve l'homme du
+monde qui fait du sport. Parfois il a une profession; c'est donc sur les
+loisirs qu'elle lui laisse, et souvent sur son sommeil, qu'il prend le
+temps de faire les exercices qui le passionnent; quand il n'a pas de
+profession, il est rare qu'il ait la modération exemplaire signalée plus
+haut, et, alors, il ne dépense pas son influx nerveux qu'en exercice
+physique.
+
+Mais, dans tous les cas, le principal ennemi du sportsman, c'est le
+_sport_, c'est-à-dire l'émulation qui existe presque fatalement entre
+ceux qui s'occupent avec passion d'exercices physiques, et qui fait que
+chacun d'eux veut devancer son voisin.
+
+Le bicycliste isolé risquerait rarement d'arriver au surmenage; ce qui
+le fatigue, c'est de voyager en compagnie d'autres camarades, à cause de
+l'excitation qui se communique des uns aux autres, et qui les porte tous
+à donner plus qu'ils ne peuvent. L'escrime, souvent, n'aurait pas sa
+raison d'être, sans le désir de l'emporter sur ses partenaires; de là le
+danger spécial de cet exercice. Si l'on veut bien se rappeler qu'il
+est pris, en général, dans un air confiné, qu'il exige une dépense
+considérable d'influx nerveux, une tension permanente de l'esprit, un
+excès de rapidité dans les mouvements, on comprendra que c'est plus un
+exercice cérébral qu'un exercice musculaire, et que les gens qui croient
+se reposer du travail cérébral en faisant de l'escrime sont bien vite
+détrompés. Le sage est celui qui, désirant se reposer du travail
+cérébral par l'exercice, s'attache aux exercices qui ne demandent pas
+d'attention, aux exercices automatiques dans lesquels la moelle seule
+intervient; marcher, ou mieux encore courir suivant les bons principes,
+scier du bois, tourner une roue de pompe, labourer, ramer, etc.
+
+L'automobilisme «tient le record» parmi les exercices qui épuisent le
+système nerveux; nous ne parlons pas, bien entendu, des hommes qui se
+servent de l'automobile comme d'un moyen de locomotion, mais de ceux qui
+en font un moyen de distraction. Quelques-uns arrivent à une mentalité
+toute spéciale, à un état de folie qui n'a pas encore reçu de nom, et
+qu'on pourrait appeler la folie de la vitesse: quand ils sont sur leur
+machine, ils ne voient que le ruban de route qui se déroule devant
+eux, le reste de la terre a cessé d'exister. Ils ne voient point, ils
+n'entendent point: ce sont des mangeurs de kilomètres, ce ne sont
+plus des hommes. Et, chose curieuse, l'automobiliste n'a pas besoin
+d'émulation, il se suggestionne lui-même, et devient le propre artisan
+de son délire.
+
+Mais les dangers des sports deviennent encore plus considérables quand
+ils sont pratiqués par des organismes en voie de formation, par des
+jeunes gens, par des écoliers. Or, il y a quelques années, avait soufflé
+un vent, venu d'Angleterre, qui avait véritablement tourné la tête à
+certains hommes s'occupant des problèmes de pédagogie,--ou plutôt qui
+avait affolé l'opinion publique, et les pédagogues subissaient le
+courant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne parlait plus, dans les
+établissements scolaires, que de sports et de gymnastique. La culture
+intellectuelle paraissait devoir être mise au second plan. Mais on
+n'a pas tardé à voir qu'il y avait abus. Les excellents travaux du Dr
+Lagrange et du Dr Legendre, l'intervention des médecins dans la _Ligue
+des Pères de Famille_, ont mis un frein à cet engouement, qu'on ne
+rencontre plus que dans quelques institutions où l'on s'obstine à imiter
+l'éducation anglaise, sans se rappeler que nos petits Français ne
+sont pas des Anglo-Saxons. Je me demande d'ailleurs si les petits
+Anglo-Saxons eux-mêmes de l'âge de douze et treize ans se trouveraient
+bien de faire des courses de 4 et 5 kilomètres au pas gymnastique, sans
+progression et sans entraînement préalable, comme je sais qu'on en
+impose aux enfants dans les institutions dont je parle.
+
+III. _Déviations de l'hygiène sexuelle_.--Tous les pédagogues et tous
+les pères de famille soucieux de l'avenir de leurs enfants sont, à juste
+titre, préoccupés de l'important problème de l'éducation sexuelle; mais
+tous sont loin de le résoudre dans le même sens. Les uns estiment qu'il
+ne faut rien dire aux enfants, ni même aux jeunes gens; les autres,
+qu'il faut au contraire aborder le redoutable problème en face, et le
+plus tôt possible. La vérité, comme en bien d'autres circonstances, se
+trouve entre ces deux extrêmes.
+
+Il est bien certain qu'il faut que, à un moment donné, le jeune homme
+soit averti des dangers qu'il court en s'abandonnant à des aberrations
+de l'instinct génésique, ou encore à l'usage prématuré des fonctions
+sexuelles, et qu'il faut aussi qu'il connaisse de bonne heure le péril
+vénérien. Mais quels moyens employer pour l'instruire? Est-ce au père de
+famille que revient ce rôle éducateur? Oui, s'il a suffisamment gagné
+la confiance de ses enfants, et s'il se sent capable de cette mission
+délicate; dans d'autres cas, c'est au médecin de la famille que doit
+être dévolu ce soin; et, dans les pensions, lycées, institutions, c'est
+encore au médecin de la maison, et, dans une certaine mesure, à ceux des
+professeurs qui vivent le plus avec les élèves.
+
+Convient-il de donner à ceux-ci un enseignement collectif? La tentative
+a été faite, récemment, dans plusieurs lycées de Paris. Il faut avouer
+qu'elle est ardue, mais les bons résultats ont dépassé toute attente.
+Cependant je suis avec M. l'abbé Fonsagrives partisan plutôt de
+l'enseignement individuel, compris dans un sens libéral, sous forme de
+causerie du professeur avec un petit nombre d'élèves.
+
+Jusqu'au moment où il est raisonnable d'aborder devant les enfants ces
+délicats problèmes, le rôle de l'éducateur doit se borner à exercer
+autour d'eux une surveillance assidue, et à retarder le plus possible
+l'éclosion de l'instinct sexuel. Pour ce faire, il faut imposer
+à l'enfant de la fatigue physique, la pousser au maximum de la
+_tolérance_, dussent les études en souffrir momentanément. C'est de la
+bonne économie, sans cependant qu'on doive verser dans cet abus des
+sports que nous avons dénoncé plus haut. Ici se retrouve, comme dans
+tous les problèmes de l'hygiène, cette question de dosage, de mesure,
+qui comporte un nombre indéfini de solutions, d'après la variété des cas
+individuels.
+
+Les dangers que court l'enfant en s'abandonnant à des aberrations de
+l'instinct sexuel sont moins grands que ne l'a dit Tissot, mais ils sont
+néanmoins considérables, et le capital nerveux de l'enfant est vite
+entamé par les habitudes vicieuses. De là ces formes vagues de
+neurasthénie avec difficulté pour le travail, timidité maladive,
+manque de confiance en soi, céphalée, traits tirés, yeux cernés,
+amaigrissement, amoindrissement de la valeur du sujet. Un médecin
+éclairé ne s'y trompe pas. Il doit alors trouver moyen de prendre
+l'enfant à part, à la fin de la consultation, et lui dire à
+brûle-pourpoint, en le regardant fixement: «Mon ami, je sais la cause de
+votre mal!» Il faut ensuite provoquer quelques aveux _discrets_, et la
+consultation doit se terminer par une promesse formelle de l'enfant
+de se corriger. La psychothérapie, en ce cas, vaut mieux que les
+médications pharmaceutiques les plus savantes: elle manque bien rarement
+son effet et elle peut être grandement aidée, dans certains cas, par la
+psychothérapie hypnotique, dont nous parlerons plus loin.
+
+Quant au danger que fait courir la prématuration des fonctions
+sexuelles, c'est chose certaine que tout usage de ces fonctions devient
+un abus, tant que l'organisme n'a pas atteint son complet développement.
+L'être humain ne devrait aborder l'acte destiné à perpétuer la vie qu'à
+partir du moment où il est, lui-même, en pleine possession de toute
+sa vigueur physique. Jusqu'à ce moment, la continence n'est pas
+préjudiciable. La question a été étudiée à fond, et résolue dans le même
+sens par les moralistes et par les hygiénistes. La continence n'est
+presque pas pénible, elle ne le devient que si des excitations
+factices ont éveillé de trop bonne heure l'instinct sexuel. Elle est
+recommandable au point de vue moral; elle entretient, chez le jeune
+homme, ce sentiment qu'on ne saurait trop développer, «le respect de la
+femme»; et, à vrai dire, c'est elle seule qui le met sûrement à l'abri
+des contaminations vénériennes.
+
+Le grand public commence à connaître le péril vénérien, et, surtout, à
+oser en parler. On ne saurait croire combien l'ingénieuse trouvaille de
+M. Brieux, qui a désigné sous le nom d'_avarie_ la plus redoutable des
+«maladies» vénériennes, la syphilis, a fait faire de progrès à l'opinion
+publique. Le mot, d'ailleurs, méritait de faire fortune; et nous
+aimerions aussi voir employer le terme de «petite avarie» pour désigner
+la blennorragie, dont les méfaits sont plus considérables que ne le
+croit le public, et même que ne le croient beaucoup de médecins.
+
+Ce que le public ignore encore, c'est l'âge auquel les jeunes gens sont
+le plus souvent contaminés. Ainsi que l'a démontré le Dr Ed Fournier,
+c'est beaucoup plus tôt qu'on ne se le figure généralement; et
+non seulement à Paris, mais partout, ainsi que le démontrent les
+statistiques de _toutes_ les armées, qui enregistrent beaucoup plus de
+«maladies» vénériennes à la première année de service qu'aux années
+ultérieures, parce que, parmi les malades enregistrés à la première
+année, figurent tous ceux qui étaient contaminés avant leur entrée au
+régiment.
+
+Nous ne saurions trop recommander à ce sujet la lecture et la méditation
+de l'excellente brochure du professeur A. Fournier: _Pour nos fils quand
+ils auront dix-huit ans_. En quelques pages s'y trouvent nettement
+indiquées, et sans aucune exagération, la gravité du péril vénérien, la
+conduite à tenir pour l'atténuer quand on est atteint, et pour l'éviter.
+Cette brochure est bonne à lire, elle est nécessaire et suffisante aux
+conférenciers qui veulent répandre la vérité.
+
+Nous n'avons pas à insister ici sur les méfaits de la syphilis. C'est
+toujours une «maladie» grave, quelquefois elle est très grave, et cela
+dès les premiers mois qui suivent son apparition. Elle se traduit alors
+par les plus importants symptômes de la déchéance organique, céphalée
+violente, anémie aiguë, perte des forces, albuminurie, etc.; inutile de
+dire que, dans ce cas, elle fait subir au capital biologique un déchet
+énorme. Heureusement le traitement mercuriel intensif est là pour
+réparer, dans une certaine mesure, le désastre.
+
+D'autres fois, la syphilis amène chez le malade de telles préoccupations
+morales qu'elle devient un danger imminent. L'angoisse peut même
+conduire au suicide. Il faut que le médecin et le père de famille
+connaissent cette syphilophobie, pour rasséréner la victime, dans
+la mesure nécessaire. Mais dans tous les cas la syphilis, cause
+d'amoindrissement énorme de la valeur du sujet, devra être traitée
+énergiquement, dès le début et pendant un temps prolongé,--au moins
+quatre ans,--par des traitements successifs.
+
+Chez la jeune fille, la syphilis est également à redouter. Nombre de
+jeunes filles de la classe ouvrière connaissent tout ce qui est relatif
+aux questions vénériennes; elles n'en ignorent que le danger. C'est à
+leur usage que j'ai écrit naguère une petite brochure intitulée: _Pour
+nos filles_. Les services qu'elle est appelée à rendre ne sont pas
+comparables à ceux que rendra sa soeur aînée, l'excellente brochure du
+professeur Fournier; et si je la mentionne, ce n'est certes point par
+une enfantine vanité d'auteur: c'est que, de divers côtés, on m'a
+affirmé qu'il était bon de la faire connaître.
+
+
+III--CAUSES MORBIGÈNES COMMUNES AUX DEUX SEXES.--«MALADIES»
+ACCIDENTELLES
+
+
+C'est à dessein que nous plaçons ces observations à la suite de l'étude
+consacrée aux jeunes garçons, car les jeunes filles, entourées de
+soins à l'âge qui nous occupe, ont relativement peu de «maladies»
+accidentelles. Chez le jeune homme, au contraire, plus ou moins mal
+surveillé, plus ou moins surmené par un travail cérébral auquel son
+cerveau n'est pas encore complètement adapté, ou par le travail
+musculaire, pour lequel ses muscles, encore en état de développement, ne
+sont pas suffisamment préparés, la flore microbienne trouve un excellent
+terrain de culture. Nous ne pouvons pas passer en revue la pathologie de
+cet âge; faisons seulement remarquer que la «maladie» accidentelle ou
+bien tue l'individu, ou bien laisse un reliquat définitif sur un organe
+quelconque (endocardite du rhumatisme, etc.): mais il est très rare que,
+à cette période de la vie, elle amène l'amoindrissement prolongé ou
+définitif de la valeur du sujet. En d'autres termes, souvent, chez les
+jeunes gens, l'affection aiguë aboutit à une convalescence franche, sans
+ébranler l'organisme; à cet âge, comme dans l'enfance, l'organisme est
+doué d'une grande élasticité, et rebondit facilement.
+
+Exception doit être faite pour la tuberculose; c'est, par excellence,
+la «maladie» de l'âge adulte. Contractée, le plus souvent, dans la
+plus tendre enfance, elle sommeille jusqu'au moment où les mauvaises
+conditions de milieu, la misère physiologique, le surmenage, mettent le
+terrain en état de moindre résistance. De là son maximum de fréquence de
+dix-huit à trente-cinq ans.
+
+De cette conception, qui n'est pas encore classique, mais qui commence à
+pénétrer dans les esprits, grâce aux travaux du professeur Grancher,
+et à ceux de M. le médecin inspecteur Kelsch, sur la tuberculose dans
+l'armée, découle la véritable prophylaxie de la tuberculose. C'est en
+vain que l'on dépenserait beaucoup d'argent pour fonder des sanatoria;
+le sanatorium ne convient qu'aux riches. C'est peut-être un bon
+instrument de cure: sûrement ce n'est pas le meilleur, et, en tout cas
+«ce n'est pas le meilleur instrument de la lutte contre la tuberculose
+en tant que «maladie» sociale» (Grancher). Voyez, en effet, ce qu'il
+faudrait pour qu'un sanatorium populaire donnât un rendement social
+appréciable! Il faudrait: 1°à l'entrée du sanatorium, un dispensaire de
+dépistage pour ouvrir la porte aux seuls malades légèrement atteints;
+2° pendant le séjour du malade au sanatorium, une oeuvre de secours pour
+sa femme et ses enfants; 3° à la sortie du sanatorium, la double ration
+de repos et la demi-ration de travail pendant un temps presque illimité!
+Le Congrès de la tuberculose de 1905 a d'ailleurs sonné le glas sur les
+sanatoria populaires, et les médecins de tous les pays, dans une heure
+de sens commun et de clarté, ont voté la même formule: «En fait de
+tuberculose, la préservation domine l'assistance.» Nous serons moins
+sévères dans notre appréciation des dispensaires: ils peuvent rendre
+quelques services pour l'éducation populaire; mais les véritables
+oeuvres de l'avenir, on ne saurait trop le répéter, sont les oeuvres de
+préservation, celles qui arrachent un enfant sain d'un milieu contaminé;
+ce sont les oeuvres d'hôpitaux marins, pour les enfants atteints de
+tuberculose locale et non contagieuse; ce sont les colonies de vacances,
+etc. Ce sont, surtout, les diverses oeuvres sociales luttant contre
+la misère: car la misère est le grand, le plus grand facteur de la
+tuberculose.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+MATURITÉ
+
+
+
+Voici l'homme arrivé à l'âge adulte; il est en pleine possession de tous
+ses moyens, son capital a été progressivement amélioré et lui rapporte
+de gros intérêts; il s'agit maintenant de l'utiliser, de le faire
+valoir, d'obtenir de lui son rendement maximum.
+
+L'ère des ménagements est passée, il faut à tout prix que l'homme
+travaille et produise. On l'alimentera en conséquence: la dépense
+étant considérable, il faudra que l'aliment soit réparateur. Le point
+essentiel est de ne pas dépasser la dose des dépenses, d'utiliser le
+capital, mais non de l'amoindrir, de chauffer la machine, sinon à blanc,
+du moins à la température maxima tolérée, pour ne pas l'user trop vite,
+et surtout pour ne pas la faire éclater. Il faut, en somme, que l'homme
+produise; et, à s'écouter vivre avec trop de prudence, il ne ferait que
+s'empêcher de mourir. Bien plus; de même qu'un capitaliste avisé, quand
+il possède beaucoup de fonds disponibles, quand il a ce qu'on appelle
+de la «surface», n'a pas peur, de temps à autre, de risquer une somme
+raisonnable dans une affaire qui n'est pas de tout repos; de même
+l'homme bien portant, à capital solide, ne doit pas craindre, à certains
+moments, de se dépenser un peu plus que ne l'exigerait la sage hygiène,
+à la condition que l'effort ne soit ni trop excessif, ni trop prolongé,
+et qu'une période de repos succède à cette période de travail intensif.
+(De là la nécessité des vacances et du repos hebdomadaire).
+
+Soit, dira-t-on, nous acceptons le principe, nous croyons qu'il est bon
+que l'homme actif, intelligent, bien portant, donne de temps à autre
+ce qu'on appelle un «coup de collier», quitte à réparer sa dépense
+excessive par un repos plus ou moins prolongé, mais quel est le
+critérium? à quel signe reconnaîtrez-vous que l'homme n'a pas dépassé la
+mesure de ses forces, et qu'il ne court pas à la banqueroute?
+
+Le principe général est qu'il faut arriver aux confins de la fatigue,
+mais ne jamais atteindre la fatigue douloureuse. Quand il s'agit de
+travail musculaire, le critérium est relativement facile à trouver. On
+est averti qu'on a dépassé la mesure de ses forces par deux symptômes
+caractéristiques: la diminution d'appétit et la diminution de sommeil.
+
+Cette donnée pourrait même rendre de grands services aux chefs
+militaires, dont l'idéal, très légitime, est de faire produire à la
+machine humaine son maximum de rendement, sans épuiser cependant les
+forces des soldats. Malheureusement, quelques-uns d'entre eux confondent
+l'entraînement et l'épuisement; ils arrivent à avoir des troupes qui
+n'ont pas de valeur réelle, tout en ayant les apparences de la force.
+Ces troupes, qui se sont présentées sous le plus bel aspect à des
+manoeuvres de quelques jours, seraient incapables d'entrer en campagne
+et de supporter des fatigues prolongées. Si les chefs de corps avaient
+eu la précaution de s'enquérir de la façon dont les soldats mangent,
+ou de _voir_, après une marche prolongée, comment ils mangent, de
+surveiller de temps à autre le tonneau des eaux grasses, qui recueille
+tous les restes des repas, ils auraient vu que le travail excessif se
+traduit par une baisse dans l'appétit. S'ils passaient, le soir, dans
+les chambrées, d'une façon inopinée, ils verraient qu'à la suite de
+fatigues excessives les hommes ne dorment pas bien. Et rien ne les
+empêcherait, d'ailleurs, de prendre parfois l'avis de leurs médecins.
+
+Nous ne dissimulons pas la difficulté du problème, d'autant que, chez
+l'homme qui a subi un entraînement méthodique, la sensation de _fatigue_
+disparaît; l'homme entraîné ne connaît pas la fatigue. L'épuisement,
+chez lui, se traduit exclusivement par la diminution du poids, de
+l'appétit et du sommeil, comme aussi, dans le milieu militaire en
+particulier, par l'apparition des «maladies» dites accidentelles.
+
+Et si le problème est difficile tant qu'il ne s'agit que de dépenses
+musculaires, il devient plus complexe encore quand il s'agit de dépenses
+cérébrales. Voici un commerçant obligé de brasser de grosses affaires.
+Il est réveillé, le matin, par le téléphone voisin de son lit; pendant
+toute la journée, il n'a pas un quart d'heure de tranquillité; il sent
+peser sur lui des responsabilités écrasantes; sa vie n'est qu'une série
+d'inquiétudes. Qu'à ce surmenage incessant viennent s'ajouter des
+chagrins de famille, etc., voici notre homme qui, tout d'un coup,
+tombe dans la «maladie». Le moindre prétexte suffit pour amener le
+déclanchement: c'est une émotion un peu violente, c'est une perte
+d'argent, c'est une «maladie» infectieuse plus ou moins légère, qui
+ouvre la brèche, et voilà la «maladie» installée!
+
+Cet homme aurait-il pu éviter le cataclysme? A-t-il eu, depuis dix ans
+qu'il surmène son cerveau, un avertissement quelconque lui indiquant
+qu'il dépasse les limites de son élasticité, et qu'il puise à pleines
+mains dans un capital insuffisamment réparé chaque jour? Oui, le plus
+souvent! C'est, par exemple, un vertige qui est apparu, à un moment
+donné. Si cet homme avait tenu compte de ce qu'on pourrait appeler «un
+avertissement sans frais», il aurait immédiatement diminué le travail,
+ou même l'aurait suspendu pendant quelques jours. Mais il n'en a pas
+tenu compte, il a pensé que _ça passerait_. D'autres fois, c'est une
+sorte d'endolorissement de la tête, non pas passager, mais permanent,
+qui constitue l'avertissement, avec bourdonnements de l'oreille gauche.
+(Cette prédominance des bourdonnements à gauche, de la diminution de
+l'acuité auditive à gauche, se rencontre à toutes les phases de la
+«maladie».) D'autres fois encore, c'est une sorte de sensation
+de fatigue permanente, exagérée surtout le matin, avec diminution
+d'appétit, constipation, autrement dit avec les petits symptômes de
+la grande «maladie». Il est tout à fait exceptionnel que le krach se
+produise sans de tels phénomènes prémonitoires. Cela arrive, cependant,
+et c'est chez les natures les plus admirablement douées en apparence.
+
+Quand le sujet est soumis à un surmenage intellectuel et musculaire à
+la fois, il réalise les conditions les plus parfaites pour arriver à
+l'épuisement rapide; aussi ne saurait-on protester trop énergiquement
+contre le préjugé des gens du monde, qui se figurent que l'exercice
+musculaire repose du travail cérébral, et que le surmené cérébral doit,
+pour bien se porter, faire de l'exercice, de la bicyclette, de la marche
+forcée, à ses moments disponibles. C'est là une erreur énorme dont
+la pédagogie commence à faire justice. Certes il est des hommes,
+admirablement doués, qui peuvent supporter une dépense considérable à
+la fois au point de vue musculaire et au point de vue cérébral: mais ce
+qu'il faut bien se rappeler, c'est que, dès que surviennent les premiers
+symptômes du surmenage, on doit aussitôt réduire la dépense totale, et
+la dépense musculaire en particulier; à ce prix seulement on aura chance
+d'échapper aux griffes, toujours prêtes à s'abattre sur nous, de la
+«maladie».
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA «MALADIE»
+
+
+
+Plusieurs fois déjà, dans le cours de ce travail, j'ai eu l'occasion de
+parler de la «maladie», sans préciser le sens exact que je donnais
+à ce mot. Mais le moment est venu de tenter, sinon une définition
+scientifique de la «maladie»,--définition aussi impossible que celles,
+par exemple, de la richesse, de la vertu, ou de la beauté,--tout au
+moins une explication sommaire de ce qu'est, à mes yeux, cette chose
+indéfinissable; des principaux caractères qui lui sont propres; et des
+traits qui la distinguent de ces manifestations pathologiques bien
+déterminées que l'on appelle communément les «maladies», et que
+j'appellerais volontiers des «accidents», par opposition à la nature
+plus générale, plus profonde, et infiniment plus complexe, de la
+«maladie».
+
+Voici quatre personnes qui, dans une même après-midi, se présentent à ma
+consultation. Ce sont quatre malades: il ne faut pas être grand clerc
+pour l'affirmer _a priori_. Mais voyons ce que nous enseignera l'étude
+détaillée, et surtout réfléchie, de chacune de ces quatre personnes, qui
+paraissent se ressembler aussi peu que possible, et n'avoir l'une avec
+l'autre absolument rien de commun. L'une est grande et forte, l'autre
+petite et malingre; l'une est obèse, l'autre d'une maigreur inquiétante.
+Les souffrances que chacune accuse sonttout à fait différentes, de
+l'une à l'autre; les causes qui ont paru engendrer ces souffrances
+semblent opposées: chez l'une l'excès de fatigue, chez une autre
+l'excès d'oisiveté, etc.
+
+Essayons à présent d'approfondir un peu notre investigation. Ah! ce
+n'est pas un mince travail que d'étudier un malade, de fouiller son
+hérédité, de le suivre depuis le jour de sa naissance, voire même de sa
+conception, de noter tous les incidents pathologiques de son enfance, de
+sa jeunesse, de son adolescence, d'apprécier son degré de santé pendant
+les périodes qui ont séparé ces divers incidents, de se reconnaître au
+milieu du luxe de détails avec lequel il décrit ses misères, en un mot
+de reconstituer à la fois le bilan complet de son état présent et le
+tableau du chemin qu'il a suivi pour y parvenir. Mais cette étude
+méticuleuse est nécessaire; sans elle, pas de diagnostic possible, pas
+de traitement rationnel; d'elle seule pourra résulter la connaissance
+véritable du malade, c'est-à-dire l'appréciation de ce qu'il vaut, du
+point précis où il en est dans son évolution. Et j'ajoute que ce n'est
+que lorsqu'on a étudié ainsi des centaines et des centaines de malades
+que l'on commence à avoir une idée nette de ce que c'est que la
+«maladie».
+
+Voici donc une première malade, que je connais depuis cinq ans. C'est
+une femme de trente-deux ans, dont on devine dès le premier abord la
+vivacité d'intelligence, et avec laquelle le médecin comprend tout de
+suite,--à sa grande satisfaction,--qu'il va pouvoir causer utilement.
+
+L'enquête m'apprend qu'elle a eu un capital initial excellent: un
+grand-père paternel mort à soixante-quinze ans, asthmatique, la
+grand'mère paternelle morte à quatre-vingt-quatre ans. Du côté de
+l'hérédité maternelle, il n'y a pas non plus de tares transmissibles:
+le grand-père mort à soixante-quinze ans, la grand'mère vivant encore à
+quatre-vingt-deux ans. Il est vrai que l'hérédité directe est peut-être
+un peu moins parfaite. Le père de Mme X... est mort à cinquante-deux
+ans, d'une affection cérébrale, après avoir toujours été très nerveux.
+La mère, d'autre part, un peu délicate, continue à se bien porter, à la
+condition de s'écouter vivre.
+
+Ce capital initial a été bien géré pendant les premières années de la
+vie. Nourrie au sein, Mme X... a pu supporter sans dommage appréciable
+divers assauts, tels que la coqueluche, la rougeole, la varicelle.
+A huit ans, cependant, s'est produit un épisode plus important: une
+jaunisse, qui a duré un mois, et qui semble indiquer que le système
+digestif était, chez cette malade, le point faible. Un médecin avisé,
+qui l'aurait suivie de près depuis lors, n'aurait pas manqué de
+remarquer qu'elle était, si l'on peut dire, une candidate à la
+dyspepsie.
+
+Toutefois, jusqu'à l'âge de vingt-six ans, Mme X... n'eut aucun
+phénomène grave, d'origine stomacale ou intestinale: mais elle avait
+de petits symptômes, un manque d'appétit entremêlé de fringales, de la
+constipation, etc... Et, malheureusement pour elle, ces petits symptômes
+ont passé inaperçus. L'enfant a été soumise, dans un couvent, à
+l'alimentation des autres pensionnaires; elle a mangé vite, par
+conséquent mangé mal; bref, rien n'a été fait pour mettre en bon
+état son système nerveux abdominal, qui, sans protestations graves,
+fonctionnait déjà d'une façon défectueuse.
+
+De onze à vingt-six ans, c'était le système nerveux cérébral qui, seul,
+paraissait défectueux. Dès l'âge de onze ans, elle avait des tristesses
+vagues, des idées de mort, qui ne firent que s'accentuer.
+
+A dix-sept ans surtout, son entourage remarquait cet état de mélancolie.
+D'un caractère inégal, la jeune fille ne travaillait qu'à sa guise,
+acceptant péniblement toute discipline.
+
+A dix-huit ans, la mort de son père lui causa un violent chagrin; et cet
+assaut ébranla si fortement son système nerveux que, six semaines après,
+sans cause connue, sans refroidissement préalable, elle dut garder
+le lit pendant un mois, pour une «maladie» qualifiée «rhumatisme
+mono-articulaire», mais avec prédominance de symptômes nerveux graves
+(angoisses cardiaques, insomnies). Elle ne se remit vraiment de cette
+crise qu'un an après, lorsque des projets de mariage opérèrent en elle
+une sorte de dérivation.
+
+Mariée à dix-neuf ans, elle ne tarda pas à retomber dans le même état
+nerveux, auquel se joignirent des phénomènes névralgiques (névralgie
+lombo-abdominale gauche), apparaissant subitement, et l'immobilisant
+pendant quelques heures. Puis vinrent des crises de nerfs, le plus
+souvent nocturnes, avec angoisses précordiales terribles, peur de toutes
+les «maladies», etc...
+
+C'est dans ces conditions qu'elle devint enceinte; et, pendant la
+grossesse, elle se porta admirablement. Mais, aussitôt après sa
+délivrance, l'estomac, qui n'avait jusqu'alors traduit son malaise que
+par des phénomènes insignifiants, entra définitivement en scène: perte
+absolue d'appétit, crampes, gastralgie. Puis, l'année suivante, ce fut
+le tour de l'intestin: diarrhées fréquentes, incoercibles, bientôt
+apparition de selles noires, survenant trois à quatre fois par jour avec
+fortes coliques, et qui durèrent quatre mois. A la fin de cette période,
+l'état général était des plus mauvais, et la vie semblait vraiment
+compromise.
+
+Heureusement une année passée dans l'isolement, et suivie d'une cure
+dans un sanatorium de Suisse, enraya relativement le mal. Lorsque je vis
+la malade pour la première fois, un an après son retour de Suisse, voici
+les principales constatations que je pus faire:
+
+Céphalée permanente,--picotement des yeux,--sciatique gauche
+survenant au moment des règles,--inquiétudes vagues,--peur de mourir
+subitement,--trois heures à peine de sommeil dans les meilleures nuits.
+L'estomac et l'intestin laissaient également à désirer: appétit nul,
+alternatives de diarrhée et de constipation.
+
+L'examen des organes me démontra qu'il n'y avait rien à la poitrine,
+mais qu'au coeur existait un souffle, au premier temps, à la base,
+perceptible seulement dans la position horizontale; ventre plat, peu
+élastique, sonorité basse et égale. La malade, qui pesait 50 kilogrammes
+à dix-huit ans, n'en pesait plus que 46.
+
+Voilà donc une jeune femme qui a toutes les apparences extérieures d'une
+personne très souffrante, et dont la vie est empoisonnée par une série
+ininterrompue de misères variées. Et cependant l'histoire même de ces
+misères prouve qu'il n'y a point chez elle d'organe particulièrement
+atteint, et que le capital biologique est, au fond, moins mauvais qu'il
+ne paraît l'être. Mon premier soin fut de la rassurer, notamment sur
+l'état de son coeur, sur lequel un confrère un peu imprudent l'avait
+fort inquiétée. Je m'efforçai ensuite de lui refaire un estomac, par
+un régime sévère, puis de plus en plus large. Je dirigeai son hygiène
+musculaire, intellectuelle et morale. Et ainsi, après deux ans où je
+m'étais borné, en somme, à faciliter le retour à l'équilibre du système
+nerveux, Mme X... se vit délivrée de la plupart de ses maux, et ramenée
+enfin à une vie des plus supportables.
+
+Qu'avait-elle donc au juste? me demandera-t-on Elle avait, sous une
+forme spéciale, ou plutôt sous plusieurs formes, ce que j'appelle la
+«maladie». Sous toutes ces misères, c'était le système nerveux qui, chez
+elle, fléchissait. Tout son système nerveux était malade, et chacun de
+ses centres, tour à tour, avait accusé le contre-coup de la dépréciation
+de l'ensemble. Au moment où j'ai vu la malade, le centre le plus atteint
+était celui qui préside aux fonctions digestives; mais, si je m'étais
+limité à ne soigner que celui-là, toute ma peine aurait risqué d'être
+perdue. Il fallait, derrière les symptômes locaux, atteindre le trouble
+général; il fallait dépasser les incidents pour parer à la «maladie».
+
+Voici maintenant une autre malade, Mlle T..., chez qui les
+manifestations morbides n'ont certainement rien de commun avec celles
+que je viens de signaler chez Mme X... C'est une jeune fille qui,
+lorsque je l'ai vue d'abord, en janvier 1901, avait progressivement
+maigri, en six mois, de 50 à 41 kilogrammes, sans autre cause
+connaissable que certaines influences morales. Elle ne se plaignait de
+rien, ne se sentait pas malade; et cependant elle l'était, puisqu'elle
+maigrissait sans cesse, puisqu'elle avait le teint terreux et la peau
+rugueuse, puisque ses règles étaient supprimées depuis un an. Pas de
+lésions organiques, pas d'albumine, ni de sucre: mais toute l'apparence
+d'une grande malade.
+
+Pourtant, après un examen plus approfondi, j'augurai bien de l'avenir,
+parce que le capital initial était assez bon, parce que Mlle T...
+n'avait pas eu de graves assauts dans son enfance, enfin parce qu'elle
+était jeune, et malade depuis peu de temps. Et le fait est qu'un
+traitement très simple, mais bien suivi (quinze heures de lit par jour,
+puis douze heures, 5 repas par jour, d'abord sans viande, puis avec un
+plat de viande à midi, et 30 injections de cacodylate de magnésie),
+amena un résultat extraordinaire: réapparition des règles, augmentation
+du poids, disparition de la rugosité cutanée, relèvement de l'appétit,
+etc.
+
+C'est que cette malade, qui ne présentait aucun trouble nerveux, n'en
+était pas moins une «nerveuse». Toutes ses misères ne venaient, comme
+chez Mme X..., que d'un ébranlement du système nerveux; quand ce système
+se trouva modifié, par le repos, le régime et la psychothérapie, la
+malade guérit.
+
+Elle revint alors dans son pays; six mois après, elle allait très bien,
+mangeant de tout, pesant 58 kilogrammes. Mais voici que, dix-huit mois
+plus tard, elle perd sa mère. De nouveau le chagrin la mine sourdement;
+elle redevient «malade», maigrit jusqu'à 37 kilogrammes, toujours sans
+accuser la moindre douleur, et sans ressentir aucune souffrance. Un
+jour, le 25 décembre 1903, elle est tellement épuisée qu'elle a une
+syncope grave, et que son entourage est convaincu qu'elle va mourir.
+J'avoue que moi-même, quand je la vis alors avec le Dr C..., je fus
+épouvanté, malgré la bonne opinion que j'avais de sa valeur biologique.
+C'était littéralement un squelette (34 kil.), elle n'avait plus qu'un
+souffle de vie.
+
+Eh bien! elle se ressaisit encore. Que dis-je? En juin 1904, elle fit
+une pleuro-pneumonie. Deux mois après, dès qu'elle fut transportable,
+elle voulut venir à Paris, et se soumit, pendant trois mois, aux
+injections d'huile créosotée. En octobre 1904, elle avait définitivement
+retrouvé sa santé.
+
+Comment douter que toutes les souffrances de cette jeune fille aient été
+surtout d'origine nerveuse? Et cependant voilà un cas où la perturbation
+du système nerveux central s'est traduite par des phénomènes qui
+n'avaient rien de ce que les neurologistes constatent d'ordinaire. Et
+c'est bien le système nerveux cérébral qui était en cause, chez cette
+malade: car ses deux grandes crises morbides n'ont absolument pas
+eu d'autre cause que le chagrin. Mlle T... était une névrosée sans
+manifestations nerveuses. Tout à fait comme Mme X..., malgré la
+dissemblance des symptômes, c'était une «malade», c'est-à-dire une
+personne dont le capital nerveux s'était trouvé entamé.
+
+Dans l'exemple suivant, la «maladie» s'est traduite par des phénomènes
+cardiaques. Chaque fois qu'il y a eu chez le malade une défaillance du
+système nerveux, c'est le coeur qui a cessé de fonctionner normalement,
+à tel point que tous les médecins qui ne connaissaient pas M. Z... le
+traitaient infailliblement par la digitale et la caféine.
+
+En réalité, M. Z... n'est ni un cardiaque, ni même un faux cardiaque:
+c'est simplement un «malade» chez qui le système nerveux qui préside aux
+mouvements du coeur est plus spécialement impressionnable.
+
+Depuis l'âge de vingt et un ans, à la suite d'un rhumatisme (sans
+endocardite), chaque fois qu'il y a eu un assaut quelconque dans la
+santé du malade, le coeur a aussitôt protesté. En 1886, à la suite d'une
+bronchite grippale, je constatai, pour la première fois, de l'arythmie,
+et un souffle au 2e temps, à la base du coeur. Depuis lors, ce
+souffle persiste, mais avec une telle inégalité que, parfois, il est
+imperceptible, tandis que, d'autres fois, il est d'une netteté extrême:
+si bien que plusieurs médecins ont affirmé une lésion de la valvule de
+l'aorte.
+
+Or, je le répète, il n'y a pas de lésions: M. Z. n'a jamais de pouls
+bondissant, et de nombreux tracés de pouls, pris par le Dr Lagrange,
+démontrent qu'il n'y a pas d'insuffisance aortique. Quand M. Z... va
+bien, son coeur va bien: quand il va mal, quand il se surmène, ou
+éprouve une émotion vive, son coeur se fâche, et traduit son malaise par
+les manifestations les plus variées: syncopes, arythmie, fausses angines
+de poitrine.
+
+M. Z... est un de ces hommes qui sont faits pour le travail intensif:
+chez lui, quelle que soit l'énormité du travail, il n'y a jamais
+de surmenage cérébral; mais c'est un _sensitif_, que le surmenage
+émotionnel guette à tout instant. En 1898, à la suite d'émotions
+vives, tout son système nerveux entre en révolte: le système digestif
+(dyspepsie, constipation, etc.), le système nerveux central (insomnie
+absolue, tristesse, pâleur insolite, épuisement des forces). En même
+temps la glycosurie fait son apparition (10 grammes de sucre par litre).
+Enfin les troubles du coeur atteignent une intensité extrême et défient
+tous les traitements classiques (digitale, spartéine, bromures, etc.).
+
+Désirant me voir avant de mourir, le malade me fit appeler le 28 avril
+1898, et me raconta les soucis qui l'avaient accablé. Ces soucis
+étaient, sans aucun doute, l'unique cause de la «maladie»: une
+psychothérapie prolongée, et accompagnée d'un régime alimentaire très
+modéré, réussit parfaitement à remettre le malade sur pied. Les deux
+années qui suivirent furent même excellentes.
+
+En 1901, une petite grippe suffit pour ramener le trouble cardiaque,
+avec même, cette fois, un pouls bi-géminé. Mais une saison à Vichy, sous
+la direction du Dr Lagrange, produit un très bon résultat. En 1903, ni
+le Dr Lagrange, ni moi, ne percevons plus le souffle coutumier.
+
+Mais voici qu'en 1904, à la suite d'une nouvelle émotion, reparaissent
+l'arythmie, le souffle, la glycosurie: de nouveau, une saison à Vichy
+supprime tout cela.
+
+En avril 1905, enfin, à la suite de nouvelles contrariétés,
+l'ébranlement du système nerveux se traduit par un lumbago, mais surtout
+par une anesthésie de la main et de la joue droites, qui effraie
+beaucoup le malade. Je le rassure encore, je le renvoie à Vichy, d'où il
+revient en parfait état, toujours jeune, malgré ses cinquante-deux ans,
+toujours avec une activité dévorante.
+
+C'est que ce prétendu cardiaque, comme les deux malades précédents, est
+simplement un «malade», avec cette particularité que c'est sur le
+coeur que se portent de préférence, chez lui, les plus importantes
+manifestations de la «maladie».
+
+Dans les trois observations que je viens de citer, c'était tel ou tel
+département du système nerveux qui manifestait plus spécialement les
+souffrances de l'être entier, et les périodes de malaise étaient
+séparées par des périodes de santé, tout au moins relative. Voici
+maintenant un cas où tous les éléments du système nerveux sont tellement
+excités que la «maladie» revêt les formes les plus diverses, et sans
+qu'il y ait eu, pour ainsi dire, un seul jour de rémission, depuis
+l'époque où le système nerveux a été ébranlé,--c'est-à-dire depuis l'âge
+de huit ans,--jusqu'à l'âge de la cessation des règles. La malade dont
+je vais parler a été vraiment, pendant plus de trente ans, un parfait
+musée pathologique. Mais, malgré mille misères qui se succédaient chez
+elle comme les figures d'un kaléidoscope, je n'ai jamais désespéré de sa
+survie, ni de sa guérison, à cause même de la mobilité et de la variété
+des manifestations morbides, étant donné, d'autre part, l'intégrité des
+organes.
+
+La «maladie» de cette personne a commencé à huit ans, à la suite d'une
+fièvre typhoïde grave. Pendant cinq ans, elle ne s'est traduite que par
+des migraines très intenses et très fréquentes; mais dès l'apparition
+des règles, aux migraines se sont jointes des douleurs d'estomac et de
+la constipation. Vers l'âge de trente ans, le système nerveux cérébral a
+manifesté son trouble par des vertiges, bourdonnements d'oreilles, etc.
+Deux ans après, c'est le tour de la moelle: douleurs rhumatismales
+et névralgies erratiques. Vers l'âge de trente-trois ans, le système
+nerveux cardiaque donne sa note dans le concert: syncopes qui durent de
+dix minutes à une demi-heure, avec perte complète de connaissance.
+
+En octobre 1889, une crise gastralgique survient, qui se prolonge
+pendant trois jours consécutifs. L'année suivante, c'est une douleur
+intercostale gauche qui immobilise la malade pendant plusieurs jours;
+mais, par contre, la tête est redevenue parfaitement libre, les
+vertiges, la céphalée, ont disparu. En 1893, apparaît une dermalgie qui
+occupe les deux bras. Puis voici que la fièvre survient: la malade a
+jusqu'à 40°, sans cause connue, à l'époque de ses règles. En 1895, se
+produit un état de péritonisme,--avec douleurs très vives dans l'estomac
+et le foie, urines acajou chargées d'urobiline,--qui semble mettre la
+vie en danger. Mais la malade sort de cette épreuve; et, pendant les
+dix mois qui suivent, elle maigrit, très heureusement, de 93 à 87
+kilogrammes.
+
+L'année suivante fut très bonne. Le sommeil revint, l'estomac rentra
+dans l'ordre, la malade put croire que ses misères allaient prendre fin.
+Mais voici que, en 1897, à la suite d'un coup de froid l'intestin à son
+tour se met de la partie: fausses membranes dans les selles, coliques,
+diarrhée et faux besoins d'exonération extrêmement pénibles. L'appendice
+même paraît touché: il y a une douleur très nette au point de Mac
+Burney. Un autre jour, en 1899, le foie se trouble: urines foncées,
+selles décolorées, fièvre; mais la menace ne persiste que quatre jours.
+En 1900, ulcère de l'estomac, vomissements noirs. La même année, je note
+une sorte d'inhibition du fonctionnement de la jambe droite, qui, à un
+moment donné, deux ou trois fois par mois, refuse tout service, au point
+que la malade tombe brusquement. Enfin, cette même année, se déclare un
+oedème des jambes, disparaissant après la marche;--c'est là un phénomène
+que j'ai souvent observé chez les «malades» dits _arthritiques_.
+
+Cet état lamentable s'est prolongé jusqu'en 1904; la malade était,
+suivant son expression, un «faisceau de douleurs», mais elle avait un
+excellent moral, et restait sûre qu'un jour ou l'autre elle reviendrait
+à la santé. Or, le fait est que, depuis la fin de 1904, en même temps
+que disparaissaient ses règles, l'état général s'améliorait d'une façon
+surprenante. Aujourd'hui Mlle X..., absolument guérie, définitivement
+délivrée de toutes ses misères, promène joyeusement ses 105 kilogrammes
+et se déclare enchantée de vivre.
+
+C'est que, même dans ses épreuves les plus douloureuses, même quand elle
+présentait les symptômes les plus inquiétants, cette personne n'était ni
+une hépatique, ni une médullaire, ni une cérébrale, ni une gastrique, ni
+une cardiaque, mais simplement une «malade» à manifestations cérébrales,
+médullaires, gastriques, intestinales, etc. Pendant les longues années
+où je lui ai donné des soins, toute ma thérapeutique n'a consisté qu'à
+essayer de dynamiser son système nerveux, et de le dynamiser tout
+entier, sans presque chercher à atteindre, en particulier, tel ou tel de
+ses centres qui semblait, provisoirement, le plus ébranlé. J'ai eu le
+bonheur de deviner que cette personne avait les apparences de trop de
+«maladies» pour en avoir la réalité; et, de fait, quand son système
+nerveux a retrouvé l'équilibre, la guérison de la véritable «maladie»
+a aussitôt amené la guérison de toutes les pseudo-affections qui n'en
+étaient que le contre-coup.
+
+Le trouble du système nerveux central peut encore se traduire par
+les symptômes qui caractérisent, de la façon la plus formelle, des
+«maladies» organiques. J'ai parlé déjà, plus haut, de ce malade qui
+avait toutes les apparences d'une lésion du coeur, sans avoir le coeur
+lésé. On sait que, par ailleurs, ce qu'on appelle l'hystérie simule
+les «maladies» organiques les plus variées. Les hystériques peuvent
+présenter les symptômes de la méningite, de la grossesse, voire même des
+«maladies» les plus graves de la moelle épinière. Ainsi j'ai vu un jeune
+soldat qui offrait tous les signes de la sclérose en plaques. Après
+trois mois d'examen, on a fini par le réformer; or, ce n'était qu'un
+hystérique. Non pas que ce jeune homme ait été un simulateur: car on ne
+simule pas les symptômes de la sclérose en plaques!
+
+Et quand je dis que ce n'était qu'un hystérique, j'exprime mal ma
+pensée. En réalité, c'était un «malade». Je l'ai suivi pendant
+longtemps, après son départ du régiment. Une fois réformé, il n'eut plus
+le moindre phénomène médullaire; mais il eut de la dyspepsie, et j'ai
+su que, dans son enfance, il avait eu d'autres manifestations de ce que
+j'appelle la «maladie». Ce n'est qu'à une phase déterminée de sa vie,
+quand il s'est agi pour lui de faire son service militaire, que la
+«maladie» s'est traduite, pendant quelques mois, par ces troubles de
+l'axe cérébro-spinal qu'on est convenu d'appeler hystérie.
+
+Je pourrais multiplier les exemples: mais ceux que j'ai cités suffiront,
+je crois, à donner une idée de ce que j'entends, à proprement parler,
+par la «maladie». D'une façon générale, je veux dire que la «maladie»
+embrasse tout le domaine pathologique qui n'appartient pas à ce qu'on
+pourrait appeler les «accidents»--accidents qui vont depuis les
+fractures et les intoxications jusqu'à des lésions d'organes (cancer,
+hémorragies cérébrales, etc.), en passant par toute la série des
+affections à microbes, connus et inconnus.--Au-dessous de ces
+«accidents» s'étend une série indéfinie de troubles pouvant revêtir
+toutes les formes et donner même l'illusion de toutes les «maladies»
+organiques, mais qui, en réalité, ne sont tous que d'origine nerveuse
+(en donnant à ce mot toute l'extension qu'il comporte), ainsi que cela
+apparaît clairement pour peu que l'on considère leurs causes, leur
+marche et leur terminaison. Dans la «maladie» rentrent donc toutes les
+névroses; la folie quand elle n'est pas produite par des lésions du
+cerveau, l'hystérie, l'épilepsie dite idiopathique, la neurasthénie, les
+algies, tous les troubles fonctionnels des divers organes, _tant que ces
+troubles fonctionnels n'ont pas amené de lésion des organes_.
+
+Les médecins voient quotidiennement la «maladie» sous une de ses formes
+préférées. C'est la forme gastrique, qu'on désigne vulgairement sous le
+nom d' «embarras gastrique», synonyme d'embarras de diagnostic. Dans
+cette affection, il ne faut pas croire que le système nerveux soit
+indemne; les malades éprouvent de la céphalée, des vertiges, souvent
+des bourdonnements d'oreille, un état de fatigue générale du système
+musculaire, de l'insomnie, de la difficulté pour lire, pour supporter
+une conversation; ils ne souhaitent que le repos et la tranquillité. Si
+on les leur accordait, si une médication perturbatrice n'intervenait
+pas, si on graduait sagement leur alimentation, il ne surviendrait,
+en général, aucune complication; et après quinze jours, un mois, ils
+reviendraient peu à peu à la santé[6].
+
+[Note 6: La guérison, souvent, s'annonce chez eux par une crise
+urinaire. Les urines, qui avaient été très uraliques, quelquefois même
+urobilinuriques, et rares, deviennent, d'un jour à l'autre, claires et
+abondantes. En même temps la température tombe, pendant deux ou trois
+jours, au-dessous de la normale, le sommeil reparaît, l'appétit
+également, et tout rentre dans l'ordre.]
+
+Dans d'autres cas, la «maladie» évolue sur le mode chronique; et c'est
+pendant des mois et des années que l'on voit tout le système organique
+compromis dans son fonctionnement. Le système nerveux, l'estomac,
+l'intestin, laissent à désirer d'une façon à peu près égale. C'est chez
+ces grands malades qu'on est en droit de se demander si c'est le cerveau
+qui tient sous sa dépendance les troubles nerveux de l'estomac ou de
+l'intestin, ou si c'est l'inverse. Selon qu'on adopte telle ou telle
+manière de voir, on adopte telle ou telle thérapeutique exclusive: on
+s'acharne à remédier aux troubles du système nerveux, en négligeant les
+troubles digestifs, ou inversement. Dans les deux cas on a tort. Pour
+faire de la bonne thérapeutique, il faut _à la fois_ soigner le cerveau,
+l'estomac, l'intestin, la moelle, le malade entier, en un mot, tout en
+recherchant, si possible, quel est le système le plus compromis et dont
+le fonctionnement laisse le plus à désirer.
+
+C'est de la «maladie» ainsi comprise que je voudrais, maintenant,
+rechercher les causes les plus habituelles, avant d'en indiquer, dans
+ses grandes lignes, le mode de traitement: traitement qui doit être
+toujours _général_, puisque toujours la «maladie», même quand elle ne
+se traduit que par des troubles locaux, est, par son essence, d'ordre
+général.
+
+Quant au traitement particulier des «maladies» accidentelles, il va sans
+dire que je n'aurai pas à m'en préoccuper dans ce travail.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES CAUSES DE LA «MALADIE»
+
+
+
+I.--CAUSES PHYSIQUES
+
+
+Je ne saurais songer à suivre l'homme à travers toutes les circonstances
+de sa vie qui compromettent sa valeur, soit momentanément, soit d'une
+façon définitive et irrémédiable. Elles varient à l'infini; l'homme
+heureux seul n'a pas d'histoire, et l'homme heureux est un être de
+raison, qui n'existe pas dans la réalité.
+
+Mais, d'une façon générale, je puis faire remarquer que ce n'est pas
+le surmenage cérébral, ni le surmenage musculaire, ni même les vices
+d'alimentation, le défaut de confort, l'aération insuffisante, etc.,
+qui constituent les grands facteurs de la «maladie»: c'est le surmenage
+émotionnel, c'est le chagrin,--l'influence psychique, en un mot.
+
+Cependant les autres influences morbigènes méritent une mention
+détaillée. Je les rapporterai aux trois chefs suivants:
+
+I. Surmenage cérébral.
+
+II. Surmenage musculaire.
+
+III. Alimentation défectueuse ou insuffisante.
+
+1° _Surmenage cérébral_.--Le cerveau est fait pour fonctionner, comme le
+coeur est fait pour battre; et il est bien rare que le travail cérébral,
+à lui seul, si excessif qu'il puisse paraître, soit une cause de
+détérioration profonde, et surtout de déchéance définitive. C'est bien
+plutôt un élément de survie prolongée.--Voyez cet écrivain qui, à
+l'âge de soixante-dix-huit ans, continue à étonner le monde par les
+productions de son génie; il n'a jamais cessé de travailler, et il a pu
+faire les frais, à soixante-quinze ans, d'une pneumonie qui, à cet âge,
+est presque toujours fatale. Quel est donc son secret? Son secret, c'est
+de n'avoir aucune préoccupation étrangère à son travail; c'est d'avoir
+une femme qui pense pour lui à tous les détails de la vie; c'est d'avoir
+une excellente hygiène morale, la paix du coeur et de l'esprit.
+
+Bien plus nombreuses sont les victimes d'un travail cérébral
+insuffisant, et tout le monde sait que les désoeuvrés sont bien à
+plaindre. Ce sont des coupables, puisqu'ils n'apportent pas à l'oeuvre
+sociale le contingent d'efforts et de travail qu'ils lui doivent; mais
+ce sont aussi des malheureux, car la «maladie» les guette. Le désoeuvré
+accidentel lui-même, habitué à un travail cérébral considérable, s'il
+est condamné trop longtemps au repos de l'esprit, sent qu'il lui manque
+quelque chose: il perd son bon sommeil coutumier, et a hâte de reprendre
+le travail cérébral, qui lui est aussi nécessaire que l'air respirable.
+
+Quand, cependant, le travail cérébral est poussé à une limite
+véritablement excessive, il amène aussi ce que nous avons appelé la
+«maladie», c'est-à-dire la détérioration, quelquefois définitive ou
+prolongée pendant des années. On en voit des exemples chez les candidats
+aux écoles, à l'internat, à l'agrégation, etc. On serait porté à croire,
+_a priori_, que, dans ces cas, la «maladie» atteint l'organe surmené;
+c'est vrai quelquefois, mais pas toujours, même quand elle est de cause
+cérébrale, elle peut très bien revêtir les symptômes de la dyspepsie, de
+l'entérite, tout comme si elle avait été produite par une intoxication.
+Il faut toujours en revenir aux notions que nous avons développées au
+chapitre précédent: à la notion des points faibles, et à la variété des
+manifestations par lesquelles l'organisme traduit le malaise causé par
+une influence déterminée.
+
+2° _Surmenage musculaire_.--Il n'amène qu'exceptionnellement la
+«maladie». Chez le surmené musculaire, quelques jours ou quelques
+semaines de repos suffisent pour remettre toutes les fonctions d'aplomb;
+et l'on ne saurait se figurer le rendement dont est capable la machine,
+quand, par ailleurs, il n'y a pas de fuites occasionnées par la dépense
+cérébrale. Ainsi nous avons vu des ouvriers italiens produire un travail
+musculaire véritablement colossal, tout en ayant une alimentation très
+restreinte (polenta, macaroni, gruyère, viande une fois par semaine,
+eau claire), et ce, sans le moindre préjudice pour leur santé. Ils se
+contentaient du salaire dit «de famine», salaire qu'on serait mal venu
+de proposer à nos ouvriers français.
+
+Il est cependant incontestable que le travail musculaire, poussé à de
+trop grands excès, peut devenir une cause de «maladie» momentanée, et
+préparer le terrain à l'éclosion des affections accidentelles. Nous en
+avons déjà dit un mot à propos de l'entraînement dans l'armée, et des
+sports chez les jeunes gens.
+
+3° _Vices d'alimentation_.--Ils jouent un rôle important dans
+la pathogénie de la «maladie», d'autant que, en dehors des cas
+d'intoxication aiguë, ils n'agissent qu'à la longue, traîtreusement,
+insidieusement. Le plus souvent, en effet, l'estomac et l'intestin ne
+se révoltent qu'après de longues années de protestations presque
+silencieuses. Mais, à partir du jour de cette révolte, la «maladie»
+est constituée. Les symptômes d'ordre dyspeptique y tiendront le plus
+souvent la première place, ce qui n'est pas fait pour surprendre,
+puisque c'est l'estomac qui a été, dans ces cas, le plus spécialement
+molesté. Cependant, dans certains cas, les troubles dyspeptiques
+passeront à l'arrière-plan, au point d'égarer complètement le
+diagnostic. Voyez cet hystéro-épileptique qui n'a, pour un examinateur
+superficiel, que des troubles cérébraux; il peut très bien se faire
+qu'il ait de l'épilepsie gastrique, qu'on fera disparaître par un bon
+régime. Dans ce cas, les phénomènes gastriques étaient au second plan
+pour le clinicien, alors que, pour le thérapeute, ils doivent être au
+premier plan. Si donc le clinicien veut être bon thérapeute, il doit se
+rappeler les grandes lois que nous avons déjà formulées: s'il traite
+comme cérébral un sujet dont la «maladie» a été provoquée par des
+troubles alimentaires, il fait fausse route; de même qu'il ferait
+fausse route en traitant comme dyspeptique un sujet ayant des misères
+gastriques, intestinales, hépatiques, mais dont l'état pathologique
+aurait été occasionné par du surmenage cérébral, médullaire, émotionnel.
+
+Maintenant, essayons d'expliquer comment l'alimentation défectueuse
+retentit sur l'ensemble de l'organisme.
+
+On a fait grand bruit, ces derniers temps, de l'auto-intoxication
+d'origine alimentaire; et beaucoup de médecins s'obstinent à ne voir
+dans la «maladie», quelle qu'en soit la forme, et surtout quand elle
+revêt la forme nerveuse, qu'une sorte d'empoisonnement de la cellule
+cérébrale par les toxines alimentaires.
+
+C'est là une hypothèse assez commode, et qui rend compte d'un nombre
+considérable de faits: mais ce n'est, en somme, qu'une hypothèse, et
+ne pouvant pas être démontrée par des observations véritablement
+scientifiques. On pourrait tout aussi bien expliquer les phénomènes
+rapportés à l'auto-intoxication par l'irritation que provoque, sur le
+plexus solaire, un aliment défectueux, ou encore par l'irritation des
+extrémités nerveuses du pneumo-gastrique. On sait que ce nerf étend ses
+ramifications sur le coeur, l'estomac, le poumon; et on s'expliquerait
+ainsi les irradiations à distance provoquées par l'irritation stomacale:
+la dyspnée, l'asthme, les fausses cardiopathies, etc.
+
+Quoi qu'il en soit, les vices d'alimentation peuvent incontestablement
+provoquer, à eux seuls, la «maladie». Mais, le plus souvent, ils
+s'associent à d'autres causes: aux chagrins, au surmenage, à la
+débauche, etc.
+
+Les vices d'alimentation peuvent, à leur tour, se classer en quatre
+catégories distinctes:
+
+I. Alimentation excessive en quantité.
+
+II. Alimentation insuffisante en quantité.
+
+III. Alimentation insuffisante en qualité.
+
+IV. Abus de l'alcool.
+
+I. _Alimentation excessive_.--Nous ne voulons pas nous étendre ici sur
+les inconvénients, vraiment assez connus, de l'alimentation excessive.
+Disons seulement que l'alimentation excessive empoisonne peut-être la
+cellule nerveuse par les toxines alimentaires, mais que sûrement elle
+impose aux organes chargés de l'élimination (foie, reins, peau), un
+travail exagéré, inutile, et par conséquent nuisible; de là, à la
+longue, le surmenage et les protestations de ces divers organes, se
+traduisant de mille et une façons (eczéma, urticaire, gravelle,
+etc.). Cette manière de voir donne satisfaction aux partisans de
+l'auto-intoxication; ou bien si l'on admet la théorie de l'irritation
+du pneumo-gastrique, ou du plexus solaire, on peut également comprendre
+comment cette irritation, presque permanente, des nerfs de l'estomac par
+une alimentation incendiaire, amène, par action réflexe, des troubles de
+coeur (palpitations, arythmie, etc.) et du poumon (asthme, dyspnée), du
+cerveau et de la moelle, voire même des troubles cutanés, etc. Pourquoi,
+d'ailleurs, ne pas adopter les deux théories à la fois? ce ne serait, en
+tout cas, pas déraisonnable.
+
+Mais, dira-t-on, quelle est donc la dose _optima_ d'aliments qui
+convient pour entretenir la vie et pour réparer les dépenses incessantes
+de l'organisme? Elle doit varier, évidemment, suivant le travail
+produit, et suivant les individus. Tous n'ont pas le même besoin
+d'alimentation, pas plus que, dans un régiment de cavalerie, tous les
+chevaux n'ont pas les mêmes besoins, bien qu'ils soient obligés aux
+mêmes dépenses musculaires. On a essayé de fixer mathématiquement ce
+qu'on appelle la «ration d'entretien» et la «ration de travail»; et les
+différents chimistes qui se sont livrés à ce calcul sont arrivés à des
+chiffres qui variaient du simple au quadruple: mais tous s'accordent
+pour démontrer qu'il faut _très peu d'aliments_ pour subvenir à la
+«ration d'entretien», et même à la «ration de travail», de l'homme. La
+vérité est que nous mangeons, presque tous, trop, et qu'il faut que la
+machine humaine soit bien admirablement construite pour qu'elle résiste
+aux assauts quotidiens que nous lui imposons.
+
+Comme ce problème de la ration physiologique m'a toujours intéressé, je
+me suis livré à une enquête sur le régime des Chartreux; et j'affirme
+que l'insuffisance apparente d'alimentation n'est pour rien dans leur
+morbidité. Ils ont beaucoup moins de jours d'indisponibilité que
+la plupart des autres hommes du même âge, meurent plus vieux, et
+s'éteignent sans «maladie». Pareillement, chez les Trappistes, le régime
+fort sévère n'est pas une cause de morbidité; j'ai même été étonné,
+à leur propos, de voir la flexibilité de l'organisme humain, et de
+constater qu'un homme habitué à manger comme tout le monde pouvait, d'un
+jour à l'autre, sans troubler sa santé, passer au régime ultra-restreint
+d'une Trappe.
+
+Mais, dira-t-on, avez-vous étudié le régime restreint chez les individus
+qui dépensent beaucoup? Oui, je l'ai étudié dans l'armée[7], et
+j'affirme, au nom d'une expérience de deux années, pendant lesquelles je
+me suis occupé de l'alimentation du soldat avec un colonel qui avait,
+de ce grave problème, tout le souci qu'il mérite, que, si le soldat
+français, le seul que je connaisse, avait la quantité et la qualité des
+aliments auxquels il a droit de par les règlements, et si ces aliments
+étaient préparés comme ils devraient et comme ils pourraient l'être dans
+toutes les garnisons, sa nourriture serait tout à fait suffisante. Elle
+n'est un peu au-dessous des besoins que pour les jeunes soldats, pendant
+les trois premiers mois de la nouvelle existence qui leur est imposée;
+aussi les officiers soucieux de la santé de leurs soldats réservent-ils
+pour les nouveaux arrivants les _boni_ qu'ils ont pu réaliser sur les
+hommes dits «de la classe».
+
+[Note 7: _La vie du soldat en temps de paix (Ann. d'hyg. et de
+médecine légale_, février 1890).]
+
+Tout le monde, du reste, connaît la sobriété des guides alpins, qui,
+non seulement, les jours d'excursion, se contentent d'une alimentation
+extrêmement réduite (quelques morceaux de sucre et des fruits secs),
+mais, en temps ordinaire, mangent très peu, pour conserver leurs forces.
+Les professionnels du sport, également, savent que la sobriété est la
+condition de leur succès.
+
+Autre exemple: j'ai donné, pendant plusieurs années, des soins à une
+dame qui, avec toutes les apparences de la santé, était constamment
+souffrante: migraines, eczéma, urticaire, affections cutanées
+polymorphes, palpitations, dyspnée, insomnies, caractère inquiet,
+émotivité exagérée, sensation de fatigue permanente, tendance à
+l'obésité,--et j'en passe, pour ne pas faire le tableau complet de ce
+qu'on est convenu d'appeler la «grande neurasthénie». Chose curieuse,
+elle avait peu de phénomènes digestifs, seulement de la constipation et
+des hémorroïdes. Elle avait même un vigoureux appétit, bien qu'elle prît
+fort peu d'exercice. En vain, je m'acharnai à diminuer son alimentation:
+précisément à cause de cet appétit de premier ordre, elle ne voulait
+pas entendre parler de régime restreint. Mais voici que l'adversité
+s'abattit sur elle, sous la forme de la ruine absolue; elle en fut
+réduite à ne plus manger que des pommes de terre cuites dans le four
+d'un petit poêle en faïence, et des haricots; un demi-litre de lait
+était pour elle un grand extra. Or, à partir de ce jour, elle alla bien.
+Toutes ses misères disparurent successivement, en trois ou quatre mois,
+y compris les misères nerveuses et les migraines; et force me fut
+d'attribuer au seul changement de régime la surprenante modification de
+sa santé. Car on croira peut-être que, pressée par le besoin, elle s'est
+mise à marcher davantage, pour chercher du travail, ou pour se créer
+des relations? Non, elle savait trop bien ce qu'il faut espérer des
+relations quand on est dans l'extrême détresse; et je lui procurai un
+travail sédentaire, qui consistait à faire des adresses sur des bandes,
+pour un grand magasin de nouveautés. On avouera que ce n'est pas,
+non plus, l'intérêt palpitant de ce travail qui a pu modifier
+avantageusement sa mentalité. En dehors de ses douze heures de travail
+quotidien, elle avait des préoccupations angoissantes, qui auraient
+suffi pour ébranler un système nerveux moins équilibré. C'est donc bien
+uniquement, toute analyse faite, à la restriction du régime, et à cet
+élément seul, qu'elle a dû son retour à la santé. Et je pourrais, là
+encore, multiplier les exemples: mais aucun ne peut être plus typique
+que celui que je viens de relater à grands traits.
+
+Ceci étant, j'aurai peu de choses à dire de l'alimentation insuffisante.
+
+II. _Alimentation insuffisante en quantité_.--Tout le monde connaît
+les désastres occasionnés par les famines qui sont encore, hélas! trop
+fréquentes en Russie, aux Indes, en Algérie. En France, nous estimons
+que personne ne doit avoir une alimentation insuffisante, et que c'est
+une honte pour une société civilisée d'avoir un seul de ses membres
+manquant du nécessaire. Nous n'hésitons pas à proclamer que ce déshérité
+aurait, dans ce cas, le droit absolu de prendre ce qui est indispensable
+à sa vie, et cela sans être même tenu de le rendre si un jour la
+capricieuse fortune venait à lui sourire. C'est d'ailleurs la doctrine
+de l'Église, nettement formulée par saint Thomas, et très bien expliquée
+dans un livre récent (_Socialisme et Christianisme_) de l'abbé
+Sertillanges, professeur de philosophie à l'Institut catholique. Mais
+laissons là ces considérations d'ordre social, renonçons au délicat
+plaisir qu'il y aurait à errer dans les sentiers adjacents, et
+reprenons notre grande route! Ce qui est sûr, c'est que le problème de
+l'insuffisance d'alimentation n'a pas souvent à être résolu, chez les
+gens bien portants; notre état social n'étant pas aussi détestable
+que se plaisent à le dire quelques pessimistes, ou encore quelques
+jouisseurs, qui semblent n'avoir pour but que de semer la haine par
+leurs discours et par leurs écrits. En France, personne ne meurt de
+faim, et bien peu de gens sont menacés d'insuffisance alimentaire, étant
+donné le peu qu'il faut pour vivre et se bien porter.
+
+Là où le problème de l'insuffisance alimentaire devient, pour le
+médecin, d'une douloureuse perplexité, c'est quand il s'agit de malades
+ne pouvant ou ne voulant pas manger, ne pouvant en apparence rien
+digérer, vomissant tout ce qu'ils prennent, arrivés au dernier degré de
+la consomption, n'urinant presque plus, restant des semaines entières
+sans aller à la garde-robe, ne dormant plus, ne pouvant plus ni lire, ni
+supporter une conversation, ni penser. Tous les médecins ont vu de ces
+grands malades sans lésions organiques, auxquels il est très difficile
+de faire du bien, et auxquels on fait trop facilement du mal par une
+intervention intempestive. Est-il admissible que la vie persiste dans
+ces conditions déplorables, et faut-il, oui ou non, forcer ces malades à
+manger?
+
+Il est certain que, parfois, en brusquant la résistance du système
+nerveux, en domptant sa révolte, on arrive à des résultats remarquables.
+Chez de grands névropathes, on est tout étonné de voir qu'une seule
+application de la sonde oesophagienne suffit pour faire renaître
+l'appétit, et rendre à l'estomac la tolérance qu'il avait perdue depuis
+longtemps. Le plus bel exemple dont j'aie souvenance, à cet égard, est
+celui d'une jeune femme mariée à un capitaine au long cours. Dès le
+lendemain du mariage, il l'emmenait en voyage de noces à San Francisco,
+en passant par le détroit de Magellan, sur un navire à voiles. Pendant
+ce voyage, qui dura six mois, la jeune femme commença à éprouver divers
+symptômes morbides. Elle en arriva à être gravement atteinte, et on dut
+la faire revenir, par les voies les plus rapides, de San Francisco
+à Paris, où elle désirait se confier à mes soins. A son arrivée, je
+trouvai une véritable loque humaine, ayant toutes les apparences d'une
+tuberculeuse avancée; l'auscultation ne révélait cependant rien. Pendant
+les trois premières semaines de son séjour à Paris, elle avait une
+inappétence absolue, ne tolérait aucun aliment, pas même le lait coupé,
+et était dévorée par une fièvre qui atteignait, le soir, 44°. La
+température s'abaissait à 40° le matin. Bien que la chaleur de la peau
+fût mordicante, bien que la malade n'eût aucun intérêt à me tromper
+puisque c'est de son plein gré qu'elle m'avait appelé, je me refusai à
+croire à la possibilité d'une fièvre aussi ardente et aussi continue. Je
+m'attachai à vérifier et à faire vérifier avec le plus grand soin les
+indications thermométriques; elles étaient parfaitement exactes. C'est
+alors que, en désespoir de cause, voyant que ni la quinine en injections
+ni les lotions fraîches ne modifiaient cette température, je me décidai
+à recourir aux lumières du Dr Babinski, qui, après examen, me dit: «Je
+ne trouve pas, non plus, de tuberculose, il n'y a certainement pas
+d'impaludisme; nous sommes donc en présence d'une de ces hyperthermies
+comme on en rencontre chez les grandes hystériques. Mais le plus pressé
+est d'empêcher cette femme de mourir de faim, et, puisqu'elle ne peut
+pas manger, il faut la suralimenter par la sonde.» Ainsi fut fait; et,
+après cinq repas assez copieux donnés à la sonde, la malade retrouva
+l'appétit, la fièvre tomba, le sommeil revint. Deux mois après, elle
+pouvait quitter Paris, et, vingt-huit mois après, je recevais une lettre
+m'annonçant la naissance d'un enfant. Suivant la formule traditionnelle,
+la mère et l'enfant se portaient bien.
+
+Autre exemple. Quand j'étais au Val-de-Grâce, le professeur Delorme
+m'invita à voir l'un de ses malades, opéré depuis dix jours, et qui,
+depuis, ne voulait pas manger. Il était guéri de son opération, n'avait
+aucune fièvre, aucune lésion organique, mais il se refusait obstinément
+à avaler quoi que ce fût. C'était probablement le choc opératoire qui
+avait produit une folie passagère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
+maigrissait à vue d'oeil. Je n'hésitai pas, alors, à lui donner du
+premier coup, par la sonde, avec le plus de douceur et de bienveillance
+possible, un repas complet; dès le même soir, il demandait à manger, et,
+s'étant mis à digérer, il était guéri. Huit jours après, il sortait de
+l'hôpital en très bon état. Nul doute encore que, chez les aliénés, il
+ne soit du devoir strict du médecin de prolonger l'alimentation à la
+sonde aussi longtemps qu'elle est nécessaire, après s'être toutefois
+bien enquis du fonctionnement du système digestif. Il y a là de grosses
+difficultés cliniques.
+
+D'une façon générale, cependant, nous hésitons toujours à employer ce
+moyen brutal qu'est la sonde oesophagienne; le plus souvent, quand
+l'alimentation est indiquée pour une grande neurasthénique qui ne veut
+ou ne peut pas manger, nous la lui imposons par suggestion à l'état
+de veille. Mais là n'est pas encore la difficulté véritable. La
+vraie difficulté est de savoir à quel moment il faut alimenter. La
+responsabilité du médecin est, quelquefois, bien gravement engagée
+dans ce problème. S'il alimente à tort, soit à la sonde, ou même par
+suggestion ou par persuasion, il risque de donner à sa malade une
+indigestion formidable, avec fièvre ardente et quelquefois collapsus; il
+risque, en d'autres termes, d'épuiser les lueurs de vie qui soutiennent
+l'existence de la malade. Étant donné ce que nous avons dit du peu
+d'aliments qu'il faut pour entretenir la vie, et les risques à redouter
+d'une alimentation intempestive, nous croyons qu'il faut patienter le
+plus possible, et ne donner à ces malades que le régime ultra-restreint,
+sans se laisser émouvoir par la tyrannie de l'entourage, toujours prêt à
+se figurer que la malade va mourir de faim. Et puis, peu à peu, quand,
+par une alimentation restreinte mais bien conduite, on a été assez
+heureux pour vaincre l'intolérance gastrique,--et on y arrive
+toujours,--alors seulement on alimente plus généreusement.
+
+Nous savons que ce n'est pas la manière de procéder habituelle de nos
+confrères renommés pour le traitement des grandes névroses; mais nous
+ne pouvons pas admettre que tous les malades, quel que soit le degré de
+leur «maladie», soient justiciables d'un même procédé thérapeutique, et
+que, après six jours de repos au lit et de régime lacté, il suffise
+de leur dire: «Mangez, je l'ordonne!» pour qu'ils mangent et qu'ils
+digèrent n'importe quoi. Ils mangeront peut-être, mais tous ne
+digéreront pas.
+
+III. _Alimentation insuffisante en qualité_.--Si l'insuffisance
+alimentaire quantitative joue, dans la pathogénie de la «maladie», un
+rôle relativement minime, il n'en est pas de même de l'insuffisance
+qualitative; et la défectueuse qualité des aliments est un ennemi de
+tous les jours, d'autant plus dangereux qu'on ne le soupçonne point. On
+ne saurait croire combien les aliments les plus usuels sont frelatés.
+Si une chimie bienfaisante permet, par-ci par-là, de découvrir quelques
+fraudes, il est une chimie malfaisante qui fait tous les jours des
+progrès, et qui nous empoisonne sans que nous nous en doutions. Bientôt
+le dictionnaire des falsifications alimentaires atteindra le volume du
+Bottin. Mais ce n'est pas tout: les sciences physiques se mettent aussi
+de la partie, et, par les procédés de congélation, en particulier, on
+arrive à jeter sur les marchés des aliments de belle apparence, mais
+qui deviennent toxiques avec une rapidité surprenante. Prenons, à titre
+d'exemple, les poissons de mer. Je me souviens d'avoir été frappé, dans
+un port de mer, par la vue de gros blocs de glace que des pêcheurs
+emportaient avec eux. Ces blocs ne me disaient rien qui vaille; et
+j'appris, en effet, que ces pêcheurs partaient pour huit ou dix jours,
+et que, au fur et à mesure qu'ils prenaient du poisson, ils le mettaient
+dans la glace: de telle sorte que ce poisson congelé arrive sur nos
+marchés avec bel aspect, mais, passant par cinq ou six intermédiaires
+avant de parvenir à notre table, il y parvient à l'état d'aliment
+toxique.
+
+Certains procédés de stérilisation sont également vus d'un mauvais oeil
+par l'hygiéniste. Pour les conserves de viande, notamment, on sait les
+préoccupations bien légitimes de l'autorité militaire; et le problème
+vient seulement d'être résolu, grâce au zèle d'une commission composée
+de nos plus distingués maîtres, en hygiène, en chimie, en bactériologie
+qui ont travaillé pendant de longs mois.
+
+Le lait subit aussi mille et une tortures; c'est pourquoi il est si
+souvent un breuvage meurtrier, non seulement pour les enfants, mais même
+pour les adultes; et c'est quelquefois parce qu'il est falsifié, ou
+adultéré spontanément, qu'il est, chez les malades, d'un emploi si
+délicat. Remarquez que nous disons: quelquefois, car le plus souvent, si
+le lait n'est pas supporté par les malades, ce n'est pas parce qu'il
+est altéré, c'est parce qu'il est trop riche en crème, ou pris en trop
+grande quantité, c'est aussi sans que nous sachions pourquoi. Le simple
+bon sens indique alors qu'il faut soit l'écrémer, ou s'en abstenir, sans
+poursuivre le projet insensé de vaincre l'intolérance des malades. A
+cela on y arrive parfois, quand le malade est complaisant, mais le plus
+souvent on échoue.
+
+Les aliments adultérés, quels qu'ils soient, poissons, mollusques,
+viandes, provoquent des empoisonnements dont on néglige souvent de
+chercher la cause. Ils revêtent parfois les apparences de la fièvre
+typhoïde grave, ou de la typhoïdette, et, entre ces deux extrêmes,
+toutes les variétés cliniques se rencontrent. D'autres fois, ils
+empruntent le masque du choléra ou de la cholérine. Il va de soi que le
+traitement consiste à attendre que l'économie soit débarrassée de ces
+poisons (diète absolue d'abord, puis tisanes et repos); quant à chercher
+à favoriser l'élimination des poisons par des purgatifs ou des vomitifs,
+c'est très légitime en théorie, mais, en fait, très dangereux, car on
+ajoute ainsi un élément de perturbation qui aggrave parfois grandement
+l'état morbide.
+
+Ajoutons enfin que, le plus souvent, l'intoxication alimentaire
+n'occasionne qu'à la longue la perturbation du système digestif; et
+c'est alors qu'il est si difficile de rapporter les effets directs et
+éloignés de cette perturbation à leur cause véritable.
+
+IV. _Alcool_.--Certes, l'alcool et toutes les boissons distillées,
+quelque pompeuse que soit l'étiquette de leur flacon récepteur,
+constituent un aliment meurtrier; et nous leur faisons grand honneur en
+leur conservant le nom d'aliment. C'est par déférence pour la mémoire de
+Duclaux, qui a excité de si vives polémiques en écrivant que l'alcool
+était un aliment. Les ravages produits par l'alcoolisme sont de ceux
+que déplorent tout hygiéniste et tout bon citoyen; aussi ne saurait-on
+encourager trop les ligues contre l'alcoolisme, les sociétés de
+tempérance, etc. Mais que peuvent tous ces petits efforts contre
+les vraies causes de l'alcoolisme, qui se rattache aux conditions
+économiques de la société? L'alcoolisme durera aussi longtemps que
+l'impôt sur l'alcool, qui, au dernier exercice, avait rapporté à l'État
+358 392 000 francs (et dans ce chiffre ne sont pas compris les droits
+sur les vins, cidres, bières, etc.); aussi longtemps que la puissance
+électorale du marchand de vin; aussi longtemps que le malaise
+de l'ouvrier, poussé au cabaret par la destruction du foyer et
+l'insalubrité du logis...
+
+Et l'on ne peut même s'empêcher, tout en souhaitant sincèrement le
+succès des généreux efforts des ligues anti-alcooliques, de conserver un
+reste de pitié pour les malheureux qui trouvent dans l'alcool un oubli
+momentané aux misères humaines. C'est souvent leur malheur, et non leur
+faute, s'ils tombent dans la dégradation progressive qu'on déplore à
+trop juste titre.
+
+Mais autant est légitime la campagne contre les boissons distillées,
+autant, à notre avis, les boissons fermentées devraient trouver grâce
+devant la rigueur des hygiénistes; et nous pensons que la ligue
+anti-alcoolique française, pour ne parler que d'elle, compromet d'une
+façon irrémédiable le résultat qu'elle poursuit, si elle continue à
+proscrire les boissons _fermentées_. Qu'un intellectuel dyspeptique ne
+tolère pas une goutte de vin à ses repas, c'est chose possible, et il
+fera bien de s'en abstenir; mais proscrire le vin, la bière, le cidre,
+c'est commettre une faute contre le bon sens. Il y a quelques années,
+on pouvait dire qu'un litre de vin représentait 100 grammes de mauvais
+alcool; mais depuis la surproduction des vignes françaises, et depuis
+qu'on a diminué les droits d'octroi, le vin est devenu une boisson
+hygiénique, quand elle est prise à petite dose par des gens dont
+l'estomac n'est pas délabré. Certes, l'ouvrier chargé de famille ferait
+mieux, comme le lui conseillent les hygiénistes en chambre, de dépenser
+à l'achat d'aliments azotés, ou hydro-carbonés, le franc qu'il dépense
+à acheter du vin; mais que deviendrait la vie si elle était soumise aux
+tyrannies des théoriciens hygiénistes?
+
+Pour les soldats, en particulier, il serait à souhaiter que le vin
+entrât dans la ration réglementaire. Presque tous apprécient énormément
+le vin, et rien ne leur va plus au coeur que l'attention du chef qui
+leur octroie aimablement un quart de litre de vin. Malheureusement, il
+ne faut pas songer avant longtemps à introduire l'usage régulier du vin
+dans l'armée, à cause de la dépense: si l'on voulait se rappeler que,
+chaque fois qu'on augmente d'un centime par jour la dépense du soldat
+français, le budget se trouve grevé d'un million par an, on mettrait fin
+du coup à toutes les discussions, plus ou moins intéressées, qui font
+perdre à nos législateurs un temps précieux.
+
+Un esprit chagrin pourrait nous répondre que l'eau stérilisée que l'on
+donne aux soldats coûte plus cher que le vin, si l'on tient compte du
+prix d'achat des appareils stérilisateurs, du prix du combustible, et
+surtout de la répugnance invincible qu'ont les soldats à boire cette eau
+cuite, presque toujours tiède malgré les soins qu'on met à la refroidir
+après la stérilisation; mais nous aurions mauvaise grâce à nous associer
+à ces critiques. Il ne faut décourager les efforts de personne.
+
+Je m'empresse d'ajouter que, si le vin est une boisson recommandable
+pour l'adulte valide, chez le malade le vin et les autres boissons
+fermentées sont, en général, de véritables toxiques; et c'est par
+la suspension du vin qu'il faut commencer le traitement de tous les
+dyspeptiques. Mais quand l'estomac a cessé de protester, quand il s'agit
+d'aider à la reconstitution du système nerveux, le vin devient un
+adjuvant utile; et non pas sous une forme pharmaceutique quelconque,
+mais sous la forme de bon vin naturel peu acide (bordeaux, vin
+d'Algérie, du Midi, etc.).
+
+En résumé, les erreurs de l'alimentation sont essentiellement
+regrettables, comme le sont toutes les erreurs contre la véritable
+hygiène; elles entrent pour une bonne part dans la genèse de la
+«maladie»; mais elles ont été dénoncées de toutes parts, étudiées à
+fond, tandis que les influences qui nous restent à passer en revue
+agissent plus profondément encore, d'une manière plus insidieuse et plus
+malfaisante; et leur rôle pathogénique n'est, en général, pas apprécié à
+sa juste valeur. Nous voulons parler des influences morales.
+
+
+II.--CAUSES MORALES
+
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on admet l'influence du moral sur le
+physique; mais, malgré les travaux de divers philosophes, les médecins
+en général ne connaissent pas encore assez cette influence du moral, et
+ne lui attribuent pas assez d'importance. En réalité, elle joue un rôle
+énorme, et dans presque tous les cas elle se rencontre, pour qui sait la
+chercher. Malheureusement, pour faire de semblables enquêtes, il faut
+beaucoup de temps, il faut que le médecin devienne le confident, l'ami
+de son malade, et qu'une regrettable suspicion de l'entourage ne
+l'empêche pas d'accomplir son oeuvre. Il faut, en outre, que le médecin
+ait des qualités de psychologue. Il doit savoir lire dans la pensée du
+sujet, deviner ce qu'on lui laisse entendre à mots couverts.
+
+Chez l'adulte des deux sexes, les causes morales de «maladie» sont
+multiples, et peuvent être rapportées aux quatre grands chefs suivants,
+que nous classons par ordre d'importance effective, sans aucune
+prétention psychologique:
+
+1° Pertes matérielles, pertes de fortune, pertes au jeu, etc., ambitions
+déçues.
+
+2° Influences qui compromettent, par une action lente et continue, la
+quiétude de l'âme (passions contrariées, chagrins d'amour).
+
+3° Inquiétudes d'origine altruiste (chagrins occasionnés par
+l'éloignement ou la perte d'êtres aimés).
+
+4° Choc moral et choc traumatique.
+
+1° _Pertes matérielles_.--Les pertes de fortune, les changements de
+situation, sont des facteurs moins importants qu'on ne se le figure
+d'ordinaire, relativement à l'éclosion de la «maladie». Une fois le
+premier choc reçu, les victimes s'adaptent assez vite aux nouvelles
+conditions d'existence qui leur sont faites, si elles n'ont pas, par
+ailleurs, à s'alarmer pour leurs enfants, et si elles sont préalablement
+bien portantes. On pourrait paraphraser la pensée d'Horace, en disant:
+_Sanum et tenacem impavidum feriunt ruinae_. C'est ainsi qu'on a pu
+définir l'homme: «Un être qui s'habitue à tout»; et c'est peut-être la
+meilleure définition qu'on en ait donnée.
+
+Mais il n'en est pas moins vrai que, dans certains cas, les
+perturbations dans la situation sociale, les pertes d'argent, provoquent
+des assauts considérables,--que le médecin doit savoir deviner,--
+capables de produire la «maladie», et surtout de l'aggraver quand elle
+existe déjà à un degré quelconque. Voyez ce diabétique qui, d'un jour
+à l'autre, rend une quantité triple de sucre, et cherchez bien: c'est
+souvent parce qu'il a eu, la veille, une perte d'argent.
+
+Les pertes au jeu sont encore plus pathogènes qu'une perte survenue
+accidentellement ou par imprudence; c'est que le jeu, en lui-même, a une
+influence morbide considérable. Le joueur, en effet, vit dans un milieu
+anti-hygiénique; il joue, le plus souvent, la nuit, et se prive de
+sommeil; en outre, son surmenage émotionnel est doublé de surmenage
+cérébral; bref, la funeste habitude du jeu mérite une place d'honneur
+parmi les causes morales pathogènes.
+
+Les ambitions déçues ont beaucoup d'analogie avec les pertes au jeu.
+Ici l'enjeu, au lieu d'être une somme d'argent, est un grade, une
+décoration, un hochet quelconque, auquel l'intéressé attribue
+quelquefois une importance qui nous fait sourire, mais qui, cependant,
+lui tient grandement au coeur: car tout est relatif dans la vie, et
+l'ambition déçue après de longs efforts, après des tentatives souvent
+répétées, se traduit par l'apparition de la «maladie». Qui ne connaît,
+dans son entourage, un officier navré d'avoir à prendre sa retraite sans
+avoir obtenu le grade ou la distinction rêvés, et qui fait le malheur
+d'une famille, et son propre malheur, au point d'en perdre la santé, ou
+quelquefois la vie? «Vanité des vanités», disait le sage; mais c'est de
+cette nourriture que vivent les hommes.
+
+2° _Influences qui compromettent la quiétude de l'âme_--Les unes
+agissent par leur continuité: ce sont les coups d'épingles incessants
+dans un ménage où il y a incompatibilité d'humeur, les petites querelles
+de famille quotidiennes, l'impossibilité de fuir un milieu où l'on ne se
+sent pas à l'aise. C'est le fait d'être souvent en butte aux taquineries
+ou aux caprices d'un chef avec lequel on ne s'entend pas, d'avoir à
+subir l'autorité malveillante d'un parent, d'une mère. La victime se
+trouve tiraillée à tout instant, retenue, d'un côté, par la notion plus
+ou moins forte du devoir, et, d'un autre, poussée à la révolte par les
+vexations, réelles ou imaginaires, qu'elle subit. Ce supplice
+incessant finit par «énerver»,--c'est le mot qu'on emploie
+journellement,--autrement dit, finit par amener la «maladie», à un degré
+variable: et l'une de ses formes les plus connues s'appelle le délire de
+la persécution, quand le trouble mental domine la scène morbide. Mais,
+si l'on étudie de près un «persécuté», on verra bien vite qu'il n'est
+pas malade que de la tête; il digère mal, il est constipé, il maigrit,
+il a souvent des battements de coeur, de la dyspnée, la peau sèche,
+etc., etc.; toutes ses fonctions sont en délire. Tout est fou chez
+l'aliéné, parce que l'aliéné n'est pas autre chose qu'un «grand malade».
+
+D'autres fois, c'est une passion vive, intense, qui compromet
+l'équilibre de la santé. La passion amoureuse mérite, à ce titre, d'être
+signalée au premier rang; nous en avons dit un mot déjà, à propos de la
+jeune fille: mais ici nous l'étudions dans sa forme ardente, fougueuse,
+la forme qu'elle revêt chez l'être adulte. Alors elle met le système
+nerveux dans un état d'éréthisme, d'hyperesthésie, qui peut se traduire
+par la production de chefs-d'oeuvre, comme le second acte de _Tristan
+et Yseult_, ou comme la _Nuit d'Octobre_, mais qui amène souvent, chez
+celui qui en est victime, une perturbation générale de la santé, quand
+un obstacle d'ordre moral ou matériel empêche cette passion de se
+satisfaire. La victime perd alors le sommeil, s'agite dans le vide,
+est dans un état d'inquiétude mentale qui compromet les fonctions
+digestives; l'estomac entre en scène, le cercle vicieux s'établit; la
+«maladie» est constituée. Elle durera tant que durera sa cause, ou
+qu'une savante hygiène morale n'aura pas porté le remède efficace. Bien
+souvent, d'ailleurs, le temps seul est le remède; et il faut savoir
+attendre, sans imposer au malade une médication perturbatrice, qui
+aggraverait son état.
+
+Lorsque la victime est obligée de garder pour elle son secret, sans
+pouvoir le communiquer à un confident, sa situation est encore plus
+lamentable. Souffrir en silence, c'est deux fois souffrir; de là
+l'importance que prend le médecin, lorsqu'il parvient à inspirer
+confiance à son malade et à provoquer chez lui des confidences, qui le
+soulagent plus que ne le feraient l'hydrothérapie ou l'électricité.
+
+Combien de femmes sont malheureuses en ménage sans que personne s'en
+doute! Elles dissimulent avec un soin jaloux à leur famille, à leurs
+amis les plus intimes, les tortures quotidiennes. Et combien leur misère
+n'est-elle pas atténuée quand elles peuvent confier leur chagrin à un
+homme de bon conseil?
+
+3° _Inquiétudes d'origine altruiste_.--Les inquiétudes relatives à la
+santé d'un être cher sont souvent aussi une cause de neurasthénie, et il
+n'est pas rare de voir les divers membres d'une famille devenir, tour
+à tour, malades, par le fait des préoccupations et des fatigues qu'a
+causées l'atteinte d'un premier membre. Une mère qui, comme je l'ai vu,
+passe vingt jours et vingt nuits sans quitter le chevet de son enfant
+atteint de fièvre typhoïde, sera une malade lorsque l'enfant sera guéri.
+Elle pourra peut-être devenir, à son tour, une typhoïdique; mais, même
+si elle ne prend pas la fièvre typhoïde, sa santé sera ébranlée pour
+longtemps. De même encore le fait d'avoir un enfant infirme, qu'on
+voit du matin au soir, empoisonne assez l'existence pour entraîner,
+quelquefois, la «maladie».
+
+Dans une famille bien unie, la névrose de l'un des membres ébranle
+tellement le système nerveux des autres, que la nécessité de la
+séparation s'impose. La contagion de la névrose n'est cependant pas une
+«contagion» au sens propre du mot; mais, en pratique, on est souvent
+appelé à traiter le malade comme s'il était contagieux, dans son propre
+intérêt et dans celui de son entourage.
+
+Le départ des êtres qui nous sont chers est un autre facteur important
+de «maladie»:--même la séparation momentanée, (femmes de marins ou de
+militaires partant en campagne),--sans compter que le chagrin de la
+séparation se double, en ce cas, d'inquiétude pour les dangers que va
+courir l'être aimé. On voit alors la «maladie» survenir au bout de
+quelque temps, revêtir une forme quelconque, avec des manifestations
+variant à l'infini (insomnie, gastralgie, phobies, etc.), tous symptômes
+traduisant le malaise du système nerveux central, qui ne s'atténuera
+que quand la cause disparaîtra. Et même, une fois la cause disparue, il
+pourra persister encore des mois et des années, parce que l'habitude
+morbide est prise, parce que le système nerveux a reçu le choc. La
+cellule continuera à vibrer de travers, comme la surface d'un lac
+continue à être agitée bien longtemps après la chute de la pierre qui a
+troublé son repos.
+
+Quand la séparation est définitive, le mal est plus profond encore, et
+l'expression de «vie brisée» est absolument juste. La perte d'un être
+cher atteint la vie dans ses sources profondes, amoindrit, d'un seul
+coup, le capital biologique. Le malade traînera une existence plus
+ou moins lamentable, et plus ou moins prolongée; mais les moyens
+thérapeutiques les plus actifs ne le guériront pas. Seule une saine
+philosophie atténuera ses maux, et le médecin a surtout à lui offrir une
+bonne psychothérapie. Le temps, aussi, devient un remède avec lequel il
+faut compter; le rôle principal du médecin, dans les cas de ce genre,
+doit être d'empêcher l'organisme de s'effondrer, pour permettre au temps
+d'accomplir son oeuvre réparatrice.
+
+4° _Choc moral et choc traumatique_.--Une émotion violente, quelle
+qu'en soit la cause, peut également amener la «maladie» sous une forme
+quelconque, et parfois lui faire revêtir immédiatement, sans transition,
+les formes les plus graves. Je connais un officier très distingué, et
+bien portant jusqu'alors, qui, étant à l'École de guerre, fit une chute
+de cheval sur la tête. Après deux jours de perte presque complète de
+connaissance, il recouvra successivement la parole, la mémoire, le
+mouvement, les forces; mais il était devenu un malade. Depuis douze
+ans, il traîne une existence pitoyable. Ce ne sont pas seulement les
+fonctions cérébrales qui sont atteintes, chez lui; elles sont même
+relativement respectées, il n'a que des vertiges, des bourdonnements de
+l'oreille gauche, des picotements dans les yeux, de la difficulté à lire
+et à causer. Au demeurant, son intelligence est restée intacte: mais
+toutes ses autres fonctions ont été perturbées. Il a des névralgies
+erratiques,--plusieurs médecins ont cru que c'était un candidat à
+l'ataxie locomotrice,--et surtout il a les troubles digestifs les plus
+variés (gastralgie, pesanteurs, gaz, ainsi que de l'entérite membraneuse
+avec alternative de constipation opiniâtre et d'une diarrhée qu'il est
+difficile d'arrêter). Les forces sont tellement réduites qu'il peut
+à peine faire deux ou trois kilomètres, bien qu'il ait conservé les
+muscles d'un homme vigoureux. Chez ce type de malade, atteint de ce
+qu'on appelle la «neurasthénie hystéro-traumatique», ce sont les
+troubles digestifs qui sont au premier plan, bien que le choc ait porté
+sur la tête.
+
+De même une frayeur, sans qu'il y ait eu de _trauma_ véritable de la
+boîte crânienne, suffit pour amener le choc déterminant la «maladie».
+J'ai vu à la Salpêtrière, autrefois, une malade qui, dès le début du
+siège de Paris, devint folle pour avoir vu éclater un obus à ses pieds.
+On comprend donc qu'une série d'émotions et de frayeurs arrive au même
+résultat. De là l'énorme proportion d'aliénés observée après le siège
+de Paris; de là, la multiplicité des cas de psychonévrose, d'aliénation
+mentale, signalés dans l'armée russe pendant le cours de la guerre
+russo-japonaise. Jamais, depuis que les hommes s'entre-tuent, le système
+nerveux des belligérants n'avait été soumis à d'aussi dures épreuves.
+Tous les facteurs morbides s'accumulaient, chez les Russes, pour
+produire le désarroi du système nerveux. Éloignement de la patrie,
+voyage prolongé en chemin de fer, alimentation insuffisante, manque
+de confiance dans les chefs, menace incessante de surprise, surmenage
+physique s'ajoutant au surmenage émotionnel; c'est plus qu'il n'en faut
+pour rendre malade le malheureux soldat ou officier russe, pour peu
+qu'il soit prédisposé par l'alcoolisme ou par l'hérédité nerveuse. Mais
+que faire contre un semblable état de choses? L'homme sensé ne peut que
+déplorer l'inanité des efforts de tous les pacifistes.
+
+Ces «maladies», consécutives au fléau qu'on appelle la guerre, ne sont
+pas assez connues du monde extra-scientifique. On se figure volontiers
+que, quand la guerre a pris fin, tout est fini. Il n'en est rien; c'est
+pendant quinze et vingt ans que les néfastes effets d'une guerre se font
+sentir. Pendant vingt ans, nous avons eu à soigner des officiers qui
+avaient pris le germe de leurs «maladies» pendant la campagne de 1870,
+et surtout pendant la captivité.
+
+Dans un cadre plus restreint, nous voyons tous les jours l'influence du
+choc chirurgical sur la genèse de la névrose. On commence à connaître
+les psycho-névroses consécutives aux grandes opérations: mais c'est un
+point sur lequel il convient d'attirer l'attention, pour modérer le zèle
+chirurgical des opérateurs. Ils doivent savoir que, quand l'opération
+est finie et bien finie, tout n'est pas terminé, et que le patient,
+sorti guéri de leurs mains, est quelquefois «un malade» qui restera tel
+pendant plusieurs années. Le choc traumatique produit par l'intervention
+chirurgicale suffit pour expliquer ces accidents tardifs.
+
+J'ai, pendant longtemps, donné des soins à une dame qui, d'une très
+belle santé jusqu'à trente-huit ans, est devenue grande nerveuse, avec
+anorexie, amaigrissement, etc., immédiatement après une opération de
+tumeur bénigne du sein. Depuis lors, elle est sans cesse préoccupée de
+la récidive possible d'une tumeur du sein, et sa vie est empoisonnée par
+des malaises de tout genre qu'elle n'avait pas avant l'opération.
+
+Il faut aussi savoir qu'une intervention chirurgicale, même de moindre
+importance encore, d'importance ultra-minime, peut mettre le système
+nerveux dans un état d'ébranlement durable: c'est quand elle occasionne
+une violente douleur. La douleur provoque une fuite nerveuse énorme.
+Ainsi je connais une jeune fille, de bonne santé antérieure, qui est
+devenue neurasthénique immédiatement après des opérations sur les dents.
+
+Inutile de dire que, quand les interventions chirurgicales sont
+pratiquées sur des personnes dont le système nerveux est déjà ébranlé
+plus ou moins, elles deviennent une cause d'aggravation notable.
+La seule crainte de l'opération possible suffit pour provoquer une
+aggravation de la névrose. Est-il un médecin qui n'ait pas vu accourir
+chez lui, forçant sa porte, une cliente, affolée parce qu'elle a
+constaté sur elle, ou cru constater, une tumeur du sein? Et c'est bien
+autre chose encore quand le diagnostic est douteux, quand la malade
+va de chirurgien en chirurgien pour obtenir un avis ferme; jusqu'à ce
+qu'elle soit fixée sur son sort, elle est dans un état d'anxiété que ne
+connaissent peut-être pas assez les chirurgiens, et qui devrait leur
+dicter leur conduite non pas seulement au point de vue opératoire, mais
+au point de vue psychique.
+
+Personne plus que moi n'admire les chirurgiens. Leur sang-froid, leur
+maîtrise d'eux-mêmes, leur habileté manuelle m'étonnent; les merveilleux
+résultats qu'ils obtiennent le plus souvent me font les considérer, au
+total, comme de vrais bienfaiteurs de l'humanité. Aussi ai-je l'espoir
+qu'ils ne m'en voudront pas si je me permets de faire remarquer que,
+à côté de beaucoup de bien, ils font un peu de mal, et un mal qu'ils
+pourraient ne pas faire s'ils connaissaient mieux les répercussions
+qu'ont, sur le système nerveux, leur intervention, et aussi les soins
+qu'ils donnent à leur malade après l'opération. Je voudrais ne les voir
+intervenir qu'en cas d'absolue nécessité, se défendre énergiquement
+contre les opérations qu'on pourrait appeler de complaisance:--comme
+celle qui a été pratiquée, contre mon avis, sur une malade qui se
+croyait atteinte d'appendicite chronique, et qui n'était que grande
+nerveuse. Cette malade avait déjà appelé, malgré moi, quatre chirurgiens
+qui n'avaient pas voulu opérer; un cinquième se décida à le faire, sans
+avoir de conviction absolue, au sujet de l'existence d'une appendicite,
+mais avec la persuasion que la malade, débarrassée de son obsession en
+même temps que de son appendice, recouvrerait la santé. Or il n'en fut
+rien: l'appendice était sain, et la malade, légèrement améliorée pendant
+un mois, par le fait du repos au lit, du régime sévère, de l'espoir
+qu'elle avait, et que je fus le premier à entretenir, vit bientôt son
+état devenir pire qu'avant l'intervention.
+
+Je demanderai aussi à nos confrères les chirurgiens de tenir le moins
+possible les malades en suspens pour savoir si l'on opérera, et quel
+sera le jour de l'opération. Cette attente, cette perplexité, sont
+angoissantes au premier chef pour les personnes déjà nerveuses. Et je
+leur demanderai, enfin, de ne pas, si possible, faire oeuvre médicale
+après l'opération... Je sais bien que, dans certains cas, le chirurgien
+doit suralimenter et même médicamenter son opéré, au risque de lui
+fatiguer l'estomac, et de compromettre les résultats qu'une savante
+hygiène alimentaire avait difficilement obtenus, pendant les mois ou les
+années qui ont précédé l'intervention. Là, il y a force majeure; et,
+dans un cas semblable, M. Campenon me disait qu'il savait bien faire de
+la mauvaise besogne, mais il se comparait aux pompiers que n'arrête
+pas la considération de dégâts limités, quand il s'agit de sauver un
+immeuble. Mais, le plus souvent, l'opéré guérirait sans intervention
+médicale et sans champagne, sans suralimentation, sans médicaments, sans
+morphine, sans purgatifs, sans lavements, et, au sortir de la maison
+d'opérations, son système nerveux serait moins ébranlé qu'il ne l'est.
+Il serait plus vite remis du choc traumatique inévitable, qui, à lui
+seul, est un important facteur de dépréciation de la valeur biologique.
+
+Pourquoi, par exemple, ce besoin de donner de la morphine aux malades,
+et à des doses effrayantes? Je sais bien qu'en général ces doses
+invraisemblables,--de 1 à 2 centigrammes répétés deux fois par
+jour,--sont tolérées, pendant les premiers jours qui suivent
+l'opération, parce que l'opéré a une telle sidération du système
+nerveux qu'il ne réagit pas au poison[8]. Mais combien, aussi, ont des
+vomissements et des symptômes d'intoxication grave? Et plus fâcheux
+encore est le résultat quand le malade se met à aimer l'odieux poison,
+et devient morphinomane,--ce qui arrive quelquefois. De grâce, réservez
+donc la morphine pour les cas exceptionnels de souffrance, et n'en
+confiez pas l'administration à une garde, si bien intentionnée et si
+intelligente que vous la supposiez; vos malades n'en seront que plus
+vite guéris!
+
+[Note 8: J'ai traité plus longuement ce sujet dans le _Bulletin de
+la Société Thérapeutique_, novembre 1905.]
+
+Ou bien encore cette habitude de purger les malades, deux ou trois jours
+après l'opération, de leur donner des lavements, alors qu'ils auraient
+tant besoin de repos! La constipation n'est-elle donc pas un symptôme,
+une manifestation, presque inévitable, de l'ébranlement du système
+nerveux provoqué par le choc opératoire? Laissez le système nerveux
+reprendre son équilibre, et la constipation disparaîtra d'elle-même,
+quand l'opéré, sollicité par son appétit spontanément renaissant,
+recommencera à manger.
+
+Et ne croyez pas que ce soit là de la théorie, une simple vue de
+l'esprit d'un rêveur qui n'a pas vu d'opérés! La démonstration a été
+faite pour moi, d'une façon décisive, comme dans une expérience de
+laboratoire. Quand j'étais au Val-de-Grâce, le professeur Delorme a bien
+voulu m'associer aux longues recherches qu'il a faites pour provoquer la
+constipation chez ses opérés. Or, de tâtonnements en tâtonnements, il en
+était arrivé à constiper tous les hommes ayant à subir des opérations
+dans les régions abdominales, inguinales et crurales; il évitait ainsi
+la souillure, et, par conséquent, le renouvellement des pansements. Et
+ce n'était pas une constipation de deux ou trois jours qu'il provoquait,
+mais bien de douze ou quinze jours. Chez un malade de mon service, opéré
+par lui pour une cure radicale d'hémorroïdes, la constipation a été
+entretenue pendant dix-huit jours. J'ai demandé récemment à M.
+Delorme s'il était toujours fidèle à cette pratique; il m'a répondu
+affirmativement, et il a bien voulu dresser pour moi une statistique de
+laquelle il résulte que, depuis le jour où il m'avait convié à assister
+à ses premiers essais, en 1889, il avait opéré, après constipation
+provoquée, tant au Val-de-Grâce qu'à l'hôpital de Vincennes, 1600 cures
+radicales de hernies, 50 cures radicales d'hémorroïdes, 500
+varicocèles, 30 castrations, 500 opérations variées de la sphère
+inguino-génito-périnéo-fessière, enfin qu'il avait constipé
+méthodiquement 15 hommes atteints de fractures de la cuisse, pour que
+leurs appareils contentifs ne fussent pas souillés.
+
+C'est une partie de ces faits que M. Delorme a brillamment exposés à la
+Société de Chirurgie, en 1892. Il y a présenté une série de 160 courbes
+thermiques, démontrant que la température n'a pas monté au-dessus de la
+normale, pendant toute la durée de la constipation, et que, même, elle
+a souvent été abaissée un peu au-dessous de la normale (90 fois sur ces
+160 observations). Dans quatre cas seulement, elle a dépassé la normale,
+mais c'était par le fait de «maladies» accidentelles: intoxication
+iodoformée, rhumatisme aigu, congestion pulmonaire (deux fois). Chez 110
+opérés de cures radicales, il y eut parfois des coliques, mais sans la
+moindre importance. Elles disparaissaient après l'émission spontanée de
+gaz. La langue, saburrale les premiers jours, reprenait bientôt l'aspect
+normal; l'appétit était conservé chez la majeure partie des constipés.
+Dès le troisième jour, on leur donnait à manger des potages, des oeufs,
+de la viande blanche, du vin, en évitant que les aliments capables de
+donner des déchets. Le sommeil restait bon, le caractère ne laissait
+voir aucune modification, la soif n'était pas excessive, et les analyses
+d'urines, faites par le professeur Burcker, ont démontré que l'économie
+ne subissait, du fait de la constipation provoquée, aucune influence
+néfaste. La première selle était, parfois, facile et spontanée; d'autres
+fois elle était pénible; c'est ainsi qu'un malade ne put aller à la
+garde-robe que le vingt-deuxième jour. En vain avait-on essayé sur lui
+les purgatifs, les lavements, depuis quatre jours; ce n'est que quand on
+le fit marcher qu'il parvint à aller à la selle. Les selles suivantes
+étaient habituellement aisées, et les fonctions de l'intestin
+reprenaient leur régularité. «Ma communication, ajoutait M. Delorme,
+pourrait avoir plus qu'un intérêt clinique, étant donnée les théories
+qui ont cours sur l'importance et la fréquence des intoxications
+intestinales. Mais je désire rester exclusivement sur le terrain de la
+pratique, et je conclurai en disant que, chez les hommes adultes et
+sains surpris par un traumatisme chirurgical qui doit guérir par
+première intention, la constipation, provoquée pendant huit à quinze
+jours, n'a pas les inconvénients qu'on lui attribue généralement.»
+
+Je ne dirai pas par quels procédés M. Delorme est arrivé à obtenir ces
+constipations prolongées, si peu nuisibles aux opérés: car ce serait
+sortir de mon sujet; mais ce qui résulte de cette trop longue
+digression, c'est que la constipation de quelques jours, survenant
+d'elle-même et presque fatalement chez les opérés, quels qu'ils soient,
+ne doit pas préoccuper les chirurgiens, ni les entraîner à imposer
+à leurs opérés des purgations qui, fatiguant leur système nerveux
+abdominal, ont forcément un retentissement sur leur système nerveux
+central, et contribuent à en faire des malades, alors qu'au début ils
+n'étaient que des blessés, ou bien à aggraver leur «maladie», quand ils
+étaient déjà des malades avant l'opération.
+
+Je n'ignore pas que, d'autre part, les accoucheurs affirment que la
+constipation est l'ennemi des femmes qui viennent d'accoucher. Je n'ose
+pas m'inscrire en faux contre cette opinion générale: mais peut-être
+serait-elle, comme tant d'autres affirmations, passible d'un procès en
+révision.
+
+
+III.--CAUSES ACCIDENTELLES
+
+
+Nous venons d'énumérer les principales causes d'ordre psychique qui
+amènent la déchéance, totale ou progressive, du capital vital de l'homme
+ou de la femme adultes. Ce sont elles qui, combinées ou non aux
+autres influences néfastes (surmenage cérébral, surmenage musculaire,
+alimentation défectueuse, etc.), provoquent le plus souvent la
+«maladie».
+
+Mais, d'autres fois, comme chez l'enfant du premier âge, comme chez
+l'adolescent, la «maladie», chez l'adulte, est provoquée par une
+affection aiguë qui le frappe en pleine santé: telle la fièvre typhoïde,
+qui, véritable intoxication, surprend l'adulte dans le cours d'un état
+d'équilibre irréprochable, et qui, chose curieuse, paraît être d'autant
+plus grave que le sujet était plus robuste.
+
+La fièvre typhoïde, dis-je, peut parfois provoquer la «maladie».
+Ainsi, je connais un homme de quarante-huit ans, qui a vu sa santé
+irrémédiablement ébranlée à la suite d'une fièvre typhoïde survenue à
+l'âge de vingt ans. Mais le cas est rare; souvent, au contraire, on
+observe qu'une fièvre typhoïde, survenant chez un individu malingre, lui
+donne une santé, pour la suite, qu'il ne se connaissait pas jusqu'alors.
+Est-ce parce que, jusqu'alors, il surmenait son estomac, et que la diète
+imposée par la fièvre typhoïde a remis l'organe en état? Est-ce parce
+que, jusqu'alors, il se soumettait à un exercice trop vigoureux pour ses
+forces, et que la fièvre typhoïde, en lui imposant le repos, a rectifié
+ses erreurs d'hygiène musculaire? Est-ce enfin parce que la fièvre,
+en brûlant ce que les anciens appelaient ses «humeurs peccantes», l'a
+débarrassé de ses produits d'auto-intoxication antérieurs à l'affection
+aiguë? A vrai dire, nous ne pouvons rien affirmer, nous ne pouvons que
+constater le fait. Trop heureux serait celui qui pourrait connaître les
+causes de tous les phénomènes de la vie!
+
+Quant aux autres affections accidentelles: rhumatismes, pneumonies,
+etc., dans quelle mesure créent-elles, de toutes pièces, la «maladie»?
+Nous pensons qu'elles ne la créent jamais, et qu'elles ne font que
+l'aggraver: car, toujours la «maladie» préexistait. Pour contracter
+un rhumatisme, une pneumonie, une angine, il faut déjà que le système
+nerveux se trouve dans un état d'infériorité, soit définitif, soit
+momentané. La première condition pour ne pas prendre les «maladies»,
+c'est de se bien porter.
+
+Mais il n'en est pas moins certain que l'affection accidentelle, en
+intervenant, imprime à la «maladie» un essor plus ou moins vigoureux,
+suivant l'importance de la cause pathogène accidentelle, et aussi
+suivant la valeur préalable du sujet.
+
+De toutes les affections accidentelles, celle qui est le plus
+remarquable, à cet égard, est la grippe. La déchéance post grippale est
+très fréquente, et parfois d'une longueur invraisemblable. On met des
+années, souvent, à se remettre d'une mauvaise grippe. Et cet ennemi est
+d'autant plus dangereux que, loin de créer l'immunité, il a une tendance
+à revenir à la charge; or, dans le cours de la «maladie», chaque
+atteinte de grippe fait faire un pas en arrière, et compromet les
+résultats péniblement acquis. La grippe est l'ennemie personnelle des
+sujets à capital défectueux, quelle que soit, bien entendu, la forme
+symptomatique de leur «maladie».
+
+C'est aussi dans la période que nous étudions que se manifeste
+dangereusement la syphilis contractée à vingt ans, et insuffisamment
+soignée; elle se traduit, maintenant, par de l'anévrisme de l'aorte, des
+lésions du muscle cardiaque, de la néphrite dont personne ne soupçonne
+la cause, des ictus cérébraux, et toutes les manifestations de la
+syphilis tertiaire. Elle crée de toutes pièces l'ataxie locomotrice et
+la paralysie générale, ou du moins elle prédispose singulièrement
+le terrain à l'apparition de ces cruelles «maladies», d'évolution
+fatalement progressive. On commence à connaître ses méfaits, dans le
+monde des assurances, et à savoir que la syphilis n'est pas un brevet de
+longue vie! D'un travail statistique fait par le Dr Rungberg pour une
+Compagnie d'assurances, il résulte que l'âge moyen de la mort des
+syphilitiques assurés à cette Compagnie a été de quarante-trois ans et
+quatre mois, et que, au point de vue des causes de mort, la syphilis
+vient immédiatement après la tuberculose.
+
+
+IV.--INFLUENCES MORBIGÈNES SPÉCIALES A LA FEMME
+
+
+Toutes les considérations que nous venons d'exposer peuvent s'appliquer
+également à l'un et à l'autre sexe: mais la femme a, en outre, le triste
+privilège de pouvoir être frappée par des influences morbigènes qui
+n'atteignent pas le sexe masculin, et qui méritent d'être étudiées à
+part.
+
+La menstruation joue, dans la vie de la femme, un rôle de premier ordre.
+Chez la femme très bien portante, son influence est à peine perceptible,
+mais chez la femme déjà malade son influence est des plus nettes; chez
+l'aliénée, en particulier, on observe d'une façon constante, quelques
+jours avant les règles, une aggravation du délire; et, chez l'aliénée
+qui semble guérie, on ne doit prononcer le mot de guérison que quand
+deux périodes menstruelles se sont passées sans accident. Nous disons
+à dessein _deux_ périodes: car si, chez les grandes névrosées, les
+troubles menstruels sont mensuels, chez les malades moins atteintes ils
+nous ont semblé souvent ne survenir que tous les deux mois[9].
+
+[Note 9: Il y a de grandes nerveuses chez qui la menstruation
+s'accompagne toujours d'une fièvre ardente, se prolongeant deux ou trois
+jours, et bien capable d'égarer le diagnostic.]
+
+Chez la grande neurasthénique qui a encore ses règles correctes, on peut
+affirmer que, douze jours avant l'apparition des règles, les misères
+nerveuses, abdominales, etc., s'accentuent considérablement, au grand
+désespoir des familles qui, ayant espéré la guérison, croient que tout
+est à refaire. Mais il n'en est rien: bientôt tout rentre dans l'ordre,
+quelquefois même pendant les règles, à partir du deuxième jour, et, le
+plus souvent, immédiatement après la cessation de l'écoulement. Les
+malades entrent alors dans ce qu'elles appellent leur «bonne semaine».
+
+Le médecin doit connaître ce détail, et avertir les malades et leurs
+familles de la rechute, qui est inévitable tant que la «maladie» bat son
+plein. Quand les grandes malades n'ont plus leurs règles, ce qui est
+fréquent, c'est d'un pronostic assez important; et la réapparition des
+menstrues après deux, trois, ou six ans, comme j'en ai vu plusieurs cas,
+indique que la malade entre enfin dans la voie de l'amélioration, alors
+même qu'elle continue à souffrir.
+
+L'influence de la grossesse est non moins évidente. Nous avons dit
+qu'elle était quelquefois salutaire, parce que l'utérus développé
+remplaçait la sangle abdominale défectueuse; mais, une fois l'utérus
+revenu à son volume normal, la paroi abdominale se trouve encore un peu
+plus flasque qu'avant; et, quand les grossesses sont répétées, la ptose
+abdominale devient un des principaux éléments de la «maladie». C'est
+alors qu'une ceinture bien faite, avec ou sans pelote à air suivant la
+forme du ventre, peut rendre à la malade d'inappréciables services.
+
+Mais, entendons-nous bien: la ptose n'est pas tout, chez les ptosiques.
+Car enfin, pourquoi les malades ont-elles de la ptose? C'est parce
+qu'elles étaient déjà déséquilibrées antérieurement, c'est parce que
+la sangle que forment les muscles du ventre n'avait pas la tonicité
+normale. Si on avait soigné la future ptosique en temps utile, alors
+qu'elle n'avait encore que des troubles vagues du système nerveux, de
+l'estomac, de l'intestin, elle ne serait pas devenue ptosique, elle
+n'aurait pas eu besoin de ceinture, elle aurait pu avoir des grossesses
+multiples sans avoir de ptose. De sorte que la ceinture, cet instrument
+si merveilleux, ne doit, à notre avis, être considéré que comme un moyen
+thérapeutique d'attente. Ce qu'il faut, c'est régénérer la malade et lui
+permettre de se passer de ceinture.
+
+On y parvient, sauf quand la déchéance est trop avancée, par une bonne
+hygiène générale, s'adaptant aux indications fournies par chaque
+individu. Chez les unes, la ptose guérira par l'exercice, chez les
+autres par le repos, chez les unes par une saison à Vichy, chez les
+autres par un régime restreint, chez toutes par la reconstitution du
+système nerveux, qui toujours laisse à désirer.
+
+La ceinture abdominale, pour en revenir à elle, ne sera employée que le
+moins de temps possible. Chez les femmes non surmenées musculairement,
+on se trouvera bien de tonifier la sangle abdominale naturelle, soit
+par les exercices de plancher de la gymnastique suédoise, soit par la
+pratique du chant, intelligemment comprise, telle que l'enseignent les
+Italiens. Nul doute que, en utilisant la pression abdominale pour la
+pulsion de l'air, on ne fasse à la fois de la bonne thérapeutique
+abdominale et de l'excellent travail au point de vue du chant. Tous les
+chanteurs et même toutes les chanteuses dignes de ce nom ont une force
+extraordinaire des muscles droits antérieurs; en se contractant, ils
+repoussent la main qui les comprime[10].
+
+[Note 10: Il serait intéressant d'inventer un dynamomètre spécial
+pour mesurer la force de ces muscles chez tous les malades. Ce
+dynamomètre donnerait des indications très intéressantes sur la valeur
+biologique, car on peut dire que, tant vaut la pression abdominale, tant
+vaut l'individu.]
+
+On voit combien nous sommes éloignés de l'opinion qui attribue à
+la ptose abdominale toutes les misères des dyspeptiques, des
+neurasthéniques, des malades qui souffrent de l'intestin, etc. Une femme
+a de la ptose et mille misères variées: une ceinture fait disparaître
+presque toutes ces misères, c'est donc, conclut-on que la ptose était
+l'unique cause? Mais non; c'est toujours la théorie du moindre effort
+appliquée au raisonnement humain. La vérité est que la ptose est
+symptomatique, que la ceinture ne guérit pas la malade, ne fait que la
+soulager d'une partie de ses misères, et qu'il faut déjà être malade
+pour devenir ptosique,--en dehors, bien entendu, des cas où la
+contention abdominale insuffisante serait due à une éventration.
+
+La ptose peut d'ailleurs n'être que passagère. Il existe même des ptoses
+qu'on pourrait appeler aiguës, si l'on nous permettait cette expression.
+Nous voulons parler de celles qui surviennent brusquement, dans le
+cours d'une bonne santé, à la suite d'un coup de froid, d'une émotion
+violente, d'une indigestion, d'un empoisonnement, d'une purgation. D'un
+jour à l'autre, on voit le ventre s'effondrer, se vider, perdre son
+élasticité, sa souplesse, donner la sensation d'un amas pâteux, d'un
+chiffon mouillé: et l'exploration ne permet plus alors de noter ni
+le caecum, ni le côlon. On perçoit, dans la fosse iliaque, un
+gargouillement dont l'on enseigne à tort qu'il appartient en propre à la
+fièvre typhoïde: on ne le rencontre dans la fièvre typhoïde que parce
+qu'on l'y cherche.
+
+Cet effondrement abdominal s'observe en outre, dans presque toutes les
+«maladies» aiguës. Il est toujours l'indice d'une sidération du système
+nerveux abdominal; et, comme le système nerveux abdominal n'est pas
+sans avoir des relations intimes avec le système nerveux central,
+l'effondrement en question est toujours l'indice d'un état de «maladie»
+assez grave. Mais il peut n'être que passager, durer quinze jours, trois
+semaines; d'autres fois, il dure deux à trois mois, dans certains états
+subaigus; puis, peu à peu, on voit le ventre se ressaisir, reprendre sa
+forme, son élasticité, renaître: c'est le commencement de la guérison.
+
+En même temps que le ventre s'effondre et que survient la ptose
+aiguë, la sonorité abdominale subit des modifications extrêmement
+intéressantes. Le son devient uniforme, tandis que, à l'état normal,
+ou dès que le ventre se ressaisit, la percussion donne des notes
+différentes dans les deux fosses iliaques et sur la ligne médiane. Le
+plus souvent, c'est l'octave qu'on observe entre le côté droit et le
+gauche (octave supérieure au côté droit).[11]
+
+[Note 11: Cette exploration abdominale par la vue, le toucher, et
+la percussion, donne les renseignements les plus précieux sur la valeur
+digestive de chacun, et des indications très nettes sur le régime
+alimentaire qu'il convient d'imposer: régime qui doit varier,
+évidemment, d'un jour à l'autre, comme varient l'aspect du ventre et les
+sensations que donnent la palpation et la percussion. Ce sera la
+gloire du Dr Sigaud d'avoir su lire dans l'abdomen, et d'avoir essayé
+d'apprendre cette lecture à ses contemporains. Mais, il ne faut pas se
+le dissimuler, l'exploration abdominale est chose très difficile; je la
+pratique depuis dix ans que j'ai la bonne fortune d'être en relations
+scientifiques avec le Dr Sigaud, et je vois mieux, de jour en jour, la
+difficulté de cette étude, en même temps que j'en apprécie mieux toute
+l'importance.
+
+Laissons d'ailleurs la parole à MM. Sigaud et Vincent, qui résument
+ainsi les données de l'exploration abdominale: «Nous ne saurions trop
+affirmer que l'exploration méthodique de l'appareil digestif est, pour
+le biologiste, une source de faits inépuisable. Quelle variété de
+renseignements, quelle précision dans l'observation, ne devons-nous pas
+attendre d'un procédé à la perfection duquel nous voyons concourir les
+données fournies, presque simultanément, par l'ouïe, la vue, le toucher?
+Ajouterons-nous que, en raison de la nature spéciale cavitaire de son
+tissu, le tube digestif se modifie dans sa forme, dans sa densité,
+dans sa consistance, sous les influences les plus légères et les
+plus fugitives? Alors que, chez un malade, nous ne trouvons aucune
+modification du côté des appareils circulatoire, pulmonaire, nerveux ou
+rénal, nous constatons toujours des signes positifs du côté de la sphère
+gastro-intestinale. Les oscillations vitales que les autres appareils
+organiques sont impuissants à objectiver, le tube digestif les
+enregistre avec une fidélité remarquable et une variété de nuances que
+l'on n'a point soupçonnée jusqu'ici. Et toutes les modifications de
+forme et de volume, d'élasticité et de résistance du tissu abdominal,
+toutes les variations de sonorité des membranes digestives, ne sauraient
+être considérées comme des faits de valeur médiocre inutilisable. Elles
+portent en elles-mêmes un double enseignement: elles traduisent, d'une
+part, les diverses modalités fonctionnelles du tube digestif, d'autre
+part, en vertu d'une loi sur laquelle nous allons revenir, l'orientation
+générale des réactions de l'organisme correspond à ces modalités
+digestives.» (_Mémoire_ lu à la Société de Médecine de Gand, 4 avril
+1905.)
+
+Les intéressantes études de MM. Sigaud et Vincent auraient encore à
+être complétées par l'étude de l'auscultation abdominale; c'est là un
+chapitre de séméiologie qui est tout entier à faire, et que je ne puis
+qu'indiquer aux travailleurs de l'avenir. Munis d'un bon stéthoscope,
+ils trouveront dans l'auscultation abdominale des renseignements d'une
+valeur insoupçonnée jusqu'à ce jour.]
+
+Pour en revenir aux ptosiques, une bonne sangle leur rend un service
+momentané qui n'est pas à dédaigner. Elle les soulage: mais ce qui les
+guérit, quand il leur reste encore assez d'énergie vitale, c'est un
+régime approprié, et du repos ou un exercice gradué, suivant les cas. Le
+régime devra être celui qui donne le moins à travailler à l'estomac et
+à l'intestin sidérés; il devra donc être liquide ou semi-liquide. Les
+prises alimentaires devront être fréquentes,--très fréquentes, dans
+l'état aigu. Quant au repos, il s'impose; les malades, d'ailleurs, en
+éprouvent le besoin, et c'est dans ce cas qu'on peut dire que le lit est
+le meilleur des agents thérapeutiques. Quand le ventre commence à se
+ressaisir, le régime devra être plus substantiel: potages épais, purées
+légères prises toutes les trois heures en moyenne. Puis, quand il a fait
+un nouveau progrès, alimentation plus dense et moins fréquente (six
+repas en vingt-quatre heures, dont un dans le courant de la nuit: purées
+épaisses, macaroni, riz, poisson, oeufs). Quand il est redevenu presque
+normal, quatre repas par jour, assez copieux, presque égaux, dont un
+avec viande non saignante. Enfin, quand l'orage est passé, quand le
+ventre a retrouvé sa souplesse, son élasticité et sa tension, alors
+seulement il faut arriver aux trois repas: celui du matin, qui doit être
+assez copieux (café noir, oeuf ou viande froide); celui de midi, composé
+en général de trois articles: 1° macaroni, ou purée, ou pommes de terre
+en robe de chambre; 2° viande non saignante; 3° fromage, peu de pain,
+pas encore de vin, un verre de liquide à la fin du repas; enfin le repas
+du soir, plus léger, comprenant aussi trois articles: 1° potage épais;
+2° oeufs ou poisson; 3° fruits cuits.
+
+Telles sont les grandes lignes de la diététique des états aigus ou
+subaigus. En même temps, avons-nous dit, le repos s'impose: dans l'état
+aigu un repos absolu au lit; plus tard, deux heures de lever sur une
+chaise longue, entre les repas. Il faut faire longtemps manger les
+malades au lit; puis, jusqu'à guérison complète, repos horizontal après
+les repas; et toujours beaucoup de sommeil, même diurne, le sommeil
+diurne étant le meilleur agent provocateur du sommeil nocturne, à
+l'inverse de ce que l'on croit ordinairement.
+
+On comprend combien, dans cet état d'équilibre instable, une violente
+perturbation, produite soit par une purgation, soit par un vomitif, soit
+par une alimentation trop hâtive, peut être défavorable au malade.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+PSYCHOTHÉRAPIE
+
+
+
+Nous avons, maintenant, suffisamment indiqué, les causes diverses qui
+produisent la «maladie». Mais cette étude même n'a fait encore que mieux
+nous montrer le rôle prépondérant que joue, dans l'origine comme dans
+l'évolution de la «maladie», l'ébranlement du système nerveux. Et de là
+résulte l'importance, également prépondérante, d'une médication
+destinée à remonter le système nerveux: médication dont un des éléments
+essentiels est cette «psychothérapie» qui, depuis quelque temps, a
+commencé à préoccuper vivement le monde médical, sans qu'on soit encore
+parvenu à en fixer exactement le domaine et l'application.
+
+A en croire un certain nombre de nos confrères, français et surtout
+étrangers, le psychothérapie serait simplement destinée à remplacer
+toute thérapeutique. L'imagination, d'après ces savants, jouerait dans
+la production et le développement des «maladies» un rôle si énorme,
+qu'il suffirait de découvrir, dans chaque cas, le moyen de persuader aux
+malades qu'ils se portent bien, pour leur rendre aussitôt la santé. La
+psychothérapie consisterait donc à étudier, à ce point de vue, l'état
+d'esprit de chaque malade, de façon à pouvoir suffisamment s'emparer de
+sa confiance pour lui ordonner de se croire guéri. Mais les plus récents
+défenseurs de cette doctrine avouent eux-mêmes que les moyens de
+persuasion sont, jusqu'ici, très difficiles à trouver; et je dois dire,
+quant à moi, qu'une conception aussi simpliste de la thérapeutique me
+paraît, jusqu'à nouvel ordre, quelque peu fantaisiste.
+
+Oui certes, la préoccupation de l'état d'esprit des malades, et de ce
+qu'on pourrait appeler la cure morale, doit tenir plus de place qu'elle
+n'en tenait, hier encore, dans la médecine officielle. Mais j'estime
+que la psychothérapie peut faire mieux que d'imposer aux malades
+l'illusion,--toujours bien brève et bien fragile,--de se bien porter:
+elle peut devenir un des agents les plus actifs et les plus précieux de
+la guérison.
+
+Étant donnée l'idée que nous nous faisons de l'origine nerveuse de
+la «maladie», voici, à notre avis, la meilleure définition de la
+psychothérapie: «C'est l'ensemble des moyens d'ordre psychique par
+lesquels on améliore ou on reconstitue le capital nerveux.» Son action
+s'étend: 1° à toutes les déviations mentales; 2° à un grand nombre de
+troubles somatiques, tels que la constipation, l'insomnie, l'anorexie,
+etc., l'incontinence d'urine, etc.
+
+Quant à ses moyens d'action, ils peuvent, pour la facilité de l'étude,
+être divisés en deux grandes catégories:
+
+1° Moyens par lesquels on diminue les dépenses;
+
+2° Moyens par lesquels on augmente les recettes.
+
+
+I
+
+MOYENS PAR LESQUELS ON DIMINUE LES DÉPENSES
+
+
+Il est une foule de malades qui gaspillent leur influx nerveux sans le
+savoir; il faut leur apprendre à l'économiser, leur démontrer combien
+est fatigante, pour le système nerveux, l'hésitation perpétuelle,
+leur enseigner l'utilité qu'il y a à savoir prendre un parti dans
+les moindres circonstances de la vie. Il vaut mieux prendre un parti
+médiocre immédiat qu'un parti plus sage après hésitation. Or, pour
+savoir vite prendre parti et s'épargner la peine de remettre en
+discussion tous les motifs et mobiles qui doivent déterminer l'acte à
+accomplir, il y a un procédé très recommandable, qui consiste simplement
+à adopter des principes, et à se dire: «Dans telle circonstance, je
+ferai ceci, dans telle autre je ferai cela»; et puis, une fois le
+principe adopté, à y rester fidèle,--sans cependant en devenir esclave.
+Car il ne faut pas que l'entêtement remplace l'hésitation, que l'océan
+devienne terre ferme. Un petit moyen pratique à recommander aux
+hésitants, c'est de fixer, sur un agenda, tout ce qu'ils doivent faire
+dans la journée et les jours suivants, puis, une fois la chose écrite,
+d'exécuter ponctuellement ce qui aura été arrêté. La volonté parvient
+ainsi, peu à peu, à se discipliner, en même temps qu'on s'évite des
+pertes considérables d'influx nerveux.
+
+D'une façon générale, il faut inspirer aux malades le respect du temps,
+leur faire comprendre que le temps, c'est l'étoffe dont la vie est
+faite, et qu'il n'est pas permis d'en gaspiller une parcelle: que c'est
+par le respect du temps qu'on trouve le moyen de faire une foule de
+choses utiles avec un minimum de dépense. S'ils parviennent à comprendre
+cette vérité, ils trouveront eux-mêmes, peu à peu, un _modus vivendi_,
+qui, sans qu'ils s'en doutent, leur fera faire des économies de dépense
+nerveuse. Recommander aux malades de prendre des habitudes _d'ordre_, de
+tout régler dans leur vie,--les heures du lever, du coucher, des repas,
+etc.,--de donner à chaque chose, à chaque préoccupation, la place et
+l'importance qui lui conviennent, est encore un moyen de leur
+épargner les dépenses nerveuses inutiles, et de faire de l'excellente
+psychothérapie.
+
+Appliquons ces idées générales à un cas particulier. Voici une jeune
+fille atteinte de ce qu'on appelle la «folie du doute»; dès son lever,
+elle ne saura quelle robe mettre, elle en essaiera trois ou quatre, et
+finira par reprendre la première; elle passera deux heures à faire sa
+toilette, ne sachant si elle doit commencer par se coiffer ou par se
+laver les mains; et toute sa journée se passera ainsi dans un état vague
+d'anxiété. Le soir, la situation est plus pénible encore: la malade ne
+parvient pas à se coucher, elle met deux heures pour se déshabiller,
+s'interrompant à tout instant pour confier à un petit cahier une foule
+d'idées qui ont torturé son cerveau et qui n'ont pas pu prendre corps.
+On dirait qu'elle cherche à les fixer en les écrivant. J'ai chez moi
+plusieurs collections de petits registres qui sont tous inspirés par
+ce même esprit. Or, cette agitation stérile, continue, occasionne une
+dépense cérébrale énorme. Si l'on veut bien étudier une malade de ce
+genre, on verra qu'elle n'est pas malade que de la tête, mais que tout
+est malade chez elle. Elle digère mal, elle est amaigrie, elle a
+des urines rares et chargées alternant avec des urines claires et
+abondantes. Elle est mal réglée, etc.
+
+Il lui faut donc, avant tout, un traitement général; dont nous
+indiquerons plus tard les grandes lignes, mais il lui faut aussi un
+traitement psychothérapique.--Et lequel? La première chose est de lui
+dire combien cette manière de faire est ridicule: cela, on n'aura pas de
+peine à le lui faire admettre, elle le sait très bien; le preuve,
+c'est qu'elle cache son infirmité avec le plus grand soin à tout son
+entourage. Puis il faut lui expliquer comment cette dépense nerveuse,
+si stérile, la fatigue, et entretient ou cause sa «maladie» physique.
+Enfin, d'accord avec elle, il faut lui tracer un plan de vie tel qu'au
+lieu de gaspiller ses forces elle les concentre, pour les diriger dans
+un sens déterminé. A l'une, on fera apprendre une langue étrangère, à
+l'autre on proposera une autre occupation, non moins précise. Le
+médecin s'inspirera d'une foule de considérations d'ordre secondaire;
+l'essentiel est qu'il atteigne son but, qui est de discipliner la
+volonté et d'éviter à la malade les pertes nerveuses, par une bonne
+orientation de son activité. Nous avons pris là, à dessein, un cas des
+plus difficiles à guérir: et cependant nous affirmons que la guérison
+y est possible, quand, à la psychothérapie, on joint un traitement
+somatique convenable et suffisamment prolongé.
+
+Dans la manie aiguë, ou certaines phases de la paralysie générale, dans
+tous les cas de délire aigu occasionnés par les «maladies» infectieuses,
+l'influx nerveux subit des dépenses colossales; les fuites se font de
+toutes parts. La pensée est si rapide, chez le maniaque, que l'aliéniste
+expérimenté ne parvient pas à la suivre. Les associations d'idées se
+font avec une telle rapidité que le malade n'a pas le temps de les
+exprimer, et, quelle que soit sa volubilité, sa langue n'a pas un débit
+égal à celui de son cerveau. La psychothérapie peut-elle être utile à
+des malades de ce genre? Oui, mais, à vrai dire, son rôle est alors
+négatif; il faut savoir ce qu'il ne faut pas faire; il faut ne pas
+s'acharner à discuter avec le malade, à rectifier ses appréciations; il
+faut, en un mot, laisser passer l'orage, et se borner à éviter au malade
+toute cause d'excitation prochaine ou éloignée. Il faut se rappeler,
+surtout, qu'une fois l'orage passé, on aura longtemps encore à user
+d'extrêmes précautions, et à ménager le cerveau fragile.
+
+Lorsque la fuite nerveuse, au lieu d'être disséminée, est limitée à un
+point fixe, la psychothérapie intervient d'une façon plus active. Voici
+un homme en proie à une obsession: une idée a envahi son cerveau, il y
+pense nuit et jour, en perd le boire et le manger. Toutes ses pensées
+ont pour pivot l'idée maîtresse, il en parle à tous ceux qu'il estime
+pouvoir le comprendre, il demande conseil, s'agite en vain, et, ne
+trouvant pas de solution, il s'épuise. Faut-il, dans ce cas, essayer de
+boucher la fuite, dire au malade qu'il ne doit pas penser à ce qui
+le préoccupe? Mais c'est lui demander l'impossible, et le torturer
+inutilement. Il faut, au moins une fois, lui laisser exposer, avec les
+plus amples détails, les causes de sa souffrance morale; mais, ceci
+fait, pour acquérir sa confiance, il ne faut presque plus lui permettre
+d'en parler, et, en échange, il faut lui trouver des dérivatifs. De même
+que, dans une hémorragie pulmonaire, le médecin bien avisé fait une
+saignée générale, qui arrête l'hémorragie, de même le psychothérapeute
+ne doit, pour ainsi dire, pas lutter contre l'idée obsédante, mais faire
+naître des courants d'idées dérivatifs; en d'autres termes, remplacer
+une idée morbide par une série d'idées saines. C'est la psychothérapie
+_dérivative_.
+
+Un autre moyen d'économiser les fuites nerveuses, moyen à employer dans
+les cas exceptionnels, c'est de conseiller au malade l'acceptation du
+fait acquis, en d'autres termes la résignation; c'est la psychothérapie
+_sédative_. Que le malade accepte le fait accompli, qu'il cesse de se
+cabrer contre les circonstances qui ont produit ou qui entretiennent
+la «maladie», de se nourrir de son chagrin, de se remémorer les causes
+morales qui l'ont amené; et il s'évitera une fatigue nerveuse énorme.
+Cette passivité produira sur lui l'effet sédatif d'une sorte de sommeil
+de la cellule nerveuse.
+
+Quand la résignation, au lieu d'être pour ainsi dire passive, est un
+acte volontaire en vertu duquel le patient accepte, en toute liberté,
+sans restrictions, sans protestations, ses misères, pour les offrir
+dans une intention quelconque, elle devient tout le contraire de la
+passivité, et déjà elle rentre dans la deuxième catégorie des moyens
+psychothérapiques. L'étude de cette résignation active va donc nous
+servir de transition toute naturelle.
+
+La résignation ainsi comprise est un acte. Répéter plusieurs fois par
+jour qu'on se résigne, c'est faire, plusieurs fois par jour, acte de
+volonté; et encourager le malade à accomplir cet acte de volonté, c'est
+faire de l'excellente psychothérapie _reconstituante_. Malheureusement,
+cette résignation active est à la portée de peu d'initiés. Elle suppose
+toute une doctrine philosophique: la doctrine de la solidarité humaine,
+de la réversibilité des mérites et des souffrances, en un mot la
+doctrine du renoncement; et peu de malades la connaissent. Aussi est-ce
+à titre exceptionnel que les ressources de la résignation active peuvent
+être employées.
+
+Mais, dira-t-on, quel peut être le rôle du médecin en face d'un malade
+qui va jusqu'à voir dans la souffrance un bienfait? On croirait, _a
+priori_, que le médecin n'a qu'à disparaître; en fait, il n'en est rien.
+Le médecin doit rester à son poste; et tout en encourageant le malade
+dans cette voie, en fortifiant sa volonté, il doit l'exhorter à ne pas
+négliger les moyens thérapeutiques que réclame son état. Car enfin le
+résigné actif ne commet pas une erreur de logique en désirant guérir
+et en acceptant les soins médicaux. S'il fait bien de se résigner à la
+souffrance lorsque celle-ci est inévitable, il est tenu, au contraire,
+de se résigner aussi à ce que veut pour lui la nature, c'est-à-dire à ne
+rien omettre pour reconquérir, avec la santé, la possibilité d'une vie
+plus active et plus utile. Ajoutons d'ailleurs que, en fait, le résigné
+actif est d'ordinaire le plus obéissant, le plus stable des malades, le
+plus reconnaissant pour les soins médicaux qui lui sont donnés; c'est le
+malade de choix.
+
+
+II
+
+MOYENS PAR LESQUELS ON AUGMENTE LES RECETTES
+
+
+La deuxième catégorie des moyens psychothérapiques comprend, comme nous
+l'avons dit, ceux qui ont pour but d'améliorer la part subsistante du
+capital nerveux. On peut parvenir à ce résultat de deux façons:
+
+1° En dynamisant ce qui reste du capital nerveux par une savante
+gymnastique de la volonté. (L'homme ne vaut que par sa volonté: donc
+discipliner, fortifier, renforcer sa volonté, c'est lui rendre le plus
+grand des services.)
+
+2° En insufflant, pour ainsi dire, au malade un fluide nerveux étranger.
+
+Dans le premier cas, on fait appel au libre arbitre du malade. Celui-ci
+devient le collaborateur du médecin, dont le rôle se borne à indiquer
+les procédés de gymnastique de la volonté et à surveiller l'application.
+
+Dans le deuxième cas, une volonté étrangère vient en aide à la volonté
+défaillante, ou insuffisante, du patient.
+
+1° _Gymnastique de la volonté_.--Il y a des procédés d'éducation de la
+volonté,--cette faculté, comme la mémoire, comme l'attention, étant
+susceptible d'être améliorée par une bonne gymnastique. Le principe
+général, dans cette éducation, c'est de procéder lentement, de ne pas
+demander au malade un effort qu'il serait incapable de fournir, mais de
+lui demander, au début, un tout petit effort, qui sera augmenté tous
+les jours. Ainsi nous invitons nos malades à faire trois fois, tous les
+matins, trois mouvements déterminés des bras, puis six, puis douze,
+puis d'en faire autant avec les membres inférieurs. En ordonnant ces
+exercices, nous comptons bien moins sur l'action utile de la gymnastique
+musculaire elle-même que sur l'effort de volonté que nous obtenons du
+malade, avec son libre consentement. Dans le même esprit, nous envoyons
+certains de nos malades faire une gymnastique spéciale, tous les jours,
+par tous les temps, à l'extrémité de Paris, aussitôt qu'ils peuvent
+supporter la fatigue d'un déplacement quotidien. Là, nous leur faisons
+faire la course en flexion, exercice musculaire excellent, qui, bien
+gradué d'après des règles précises, régularise la circulation du sang,
+les battements du coeur, augmente la vigueur de tous les muscles, en
+particulier des muscles inspirateurs, et favorise, par conséquent,
+l'acte respiratoire. Grâce à cette gymnastique, on arrive, au bout d'un
+mois, à faire courir pendant vingt minutes des malades qui ne marchaient
+pas, ou qui ne croyaient pas pouvoir marcher[12].
+
+[Note 12: Ajoutons que cette course ne provoque jamais
+d'essoufflement le principe de la méthode étant, avant tout, d'éviter
+l'essoufflement par une progression sage et bien réglée dans la longueur
+et la rapidité du pas. La méthode dont nous parlons a été instituée par
+notre regretté ami, le commandant de Raoul, qui avait fait des études
+très sérieuses, théoriques au laboratoire de Marey et pratiques pendant
+toute la durée de sa carrière militaire. Ce n'est pas le lieu de parler
+avec détail de cette méthode d'entraînement; disons seulement qu'on ne
+se fait pas une idée, dans le monde des gymnasiarques, de la lenteur
+dans la progression à imposer au coureur. Ainsi la vitesse du pas
+gymnastique de l'armée ne doit être atteinte, chez l'homme même bien
+portant, qu'après quinze minutes de course progressivement plus rapide.
+C'est comme cela que l'on arrive à obtenir le rendement maximum, et que
+le pas gymnastique peut être prolongé très longtemps sans fatigue.
+De même, avant d'arriver à la vitesse de six kilomètres à l'heure,
+c'est-à-dire au pas d'un homme qui marche vite, il faut cinq minutes
+de course en progression. Si, à cette prudence dans la progression, on
+joint le soin de faire respirer le malade en temps utile, et de lui
+apprendre à respirer, on lui évite l'essoufflement. Mais si le coureur
+n'est pas essoufflé, par contre il est envahi, au bout de vingt à trente
+minutes, d'une transpiration énorme, telle que la course en flexion a
+pour complément indispensable, soit une friction sèche avec changement
+de linge, soit, mieux encore, une douche tiède. Cette nécessité de la
+douche finale limite beaucoup l'emploi de la course en flexion, et,
+par parenthèse, l'interdit à l'armée, pour laquelle, dans l'esprit du
+commandant de Raoul, elle semblait surtout indiquée. Nos malades, au
+contraire, trouvent toute facilité pour prendre la douche terminale,
+puisque la course a lieu dans le jardin attenant à la maison
+d'hydrothérapie d'Auteuil, qui est gracieusement mis à notre disposition
+par le Dr Oberthur, directeur de l'établissement.
+
+Nul doute que cet exercice musculaire très gradué, sous la direction de
+moniteurs compétents, que l'exercice pris au grand air, dans la matinée,
+ne soient des facteurs importants dans l'excellent résultat total que
+j'obtiens de ce que j'ai appelé la _dromothérapie_; mais j'estime qu'une
+grande part du résultat utile revient à cette gymnastique de la volonté
+que le malade fait, pour ainsi dire, sans s'en douter. Il assiste tous
+les jours à ses progrès, il éprouve un vague sentiment de contentement
+à la pensée qu'il a vaincu, tous les jours, une difficulté nouvelle.
+Dût-on m'accuser de paradoxe, je dirai que, en imposant à un malade la
+course en flexion, fait-on surtout de la psychothérapie: psychothérapie
+par exercice de la volonté, et aussi psychothérapie dérivative,
+puisqu'on les distrait en leur procurant un exercice qui devient
+vraiment une récréation, après les trois ou quatre premiers jours.]
+
+Le Dr Lagrange a très justement insisté sur l'utilité de l'attrait dans
+l'exercice physique. Or cet attrait manque absolument dans l'exercice de
+la _gymnastique respiratoire_. Cet exercice est souverainement ennuyeux,
+et c'est chose rare que nos malades les plus obéissants le continuent
+régulièrement plus de deux mois; mais c'est précisément pourquoi il est,
+pour le psychothérapeute, un agent de premier ordre, puisqu'il exige un
+effort énorme de volonté. Aussi, à ce titre même, ne saurions-nous trop
+le recommander. En outre, il produit les effets les plus favorables sur
+la circulation et la nutrition; c'est le seul moyen que je connaisse
+de faire disparaître ces rougeurs émotives, si désagréables à certains
+neurasthéniques des deux sexes, et qui ne s'observent pas seulement chez
+les timides, car les personnes hardies et décidées leur payent aussi
+leur tribut. Quand cette infirmité arrive à provoquer l'obsession de la
+rougeur, la peur de rougir rend la vie sociale insupportable, et mérite
+l'attention du clinicien, d'ailleurs désarmé s'il n'emploie que les
+moyens classiques. Or, si l'on étudie de près ce symptôme, on voit qu'il
+s'accompagne, presque toujours, d'une perturbation respiratoire, et
+quelquefois de sensations précordiales; et c'est, sans doute, parce que
+l'exercice en question régularise la respiration, qu'il est le meilleur
+traitement de la rougeur émotive. En tout cas, le fait est certain,
+je l'ai plusieurs fois observé. Mais comme ces exercices sont, je le
+répète, extrêmement désagréables, il faut savoir les graduer de façon
+à ce que le patient ait au moins le plaisir d'assister à ses propres
+progrès. On arrive ainsi, peu à peu, à faire faire au malade des
+mouvements de respiration profonde pendant dix minutes, matin et
+soir. On ne saurait croire l'effet utile, à divers titres, de cette
+gymnastique méthodique, telle que les Suédois l'enseignent, c'est-à-dire
+faite d'après les vrais principes de la physiologie; tandis que, quand
+elle est enseignée, ce qui arrive trop souvent, par des instructeurs mal
+instruits, elle trouble les phénomènes de la circulation, et peut même
+amener du vertige et de la syncope. C'est donc un moyen puissant,
+mais qu'il faut savoir manier, comme toutes les autres armes de la
+thérapeutique. Il existe, dans tous les Instituts Zander, un appareil
+qui fait faire automatiquement d'excellente gymnastique respiratoire.
+Aux malades qui n'ont pas l'énergie de la faire simplement dans leur
+chambre sans le moindre appareil, nous conseillerons les instituts
+mécanothérapiques.
+
+On peut exercer la volonté du malade, et, par conséquent, la fortifier,
+par mille autres moyens, qui seront inspirés par les diverses conditions
+de milieu, d'aptitudes, etc. Mais, autant que possible, il faut faire
+faire au malade un travail utile, et dont il puisse facilement mesurer
+les progrès, et surtout un travail qui ne demande pas une dépense, soit
+cérébrale ou musculaire, excessive: car alors on perdrait d'un côté
+ce qu'on gagne d'un autre. Il faut, enfin, se rappeler que le rôle du
+psychothérapeute doit prendre fin à un moment donné, quand le malade a
+reconquis une puissance suffisante pour pouvoir voler de ses propres
+ailes. On doit alors l'abandonner à lui-même, mais non pas brusquement:
+il faut, si l'on nous permet cette comparaison, que le médecin imite
+le professeur de bicyclette, qui soutient pendant un certain temps son
+élève, puis l'abandonne momentanément, sans qu'il s'en doute; l'élève
+confiant continue à pédaler, se croyant soutenu, jusqu'au moment où il
+est assez sûr de lui-même pour aller tout seul. Si le professeur le
+soutenait indéfiniment, l'élève ne ferait pas de progrès.
+
+2° _Moyens d'augmenter artificiellement le capital nerveux
+insuffisant_.--Dans les cas où la volonté est tellement défaillante que
+l'on ne saurait faire aucun fonds sur elle, le médecin peut essayer de
+fournir à son malade un apport étranger d'influx nerveux: il y arrive
+par le procédé de l'hypnose. Rien ne m'ôtera la conviction que, dans
+l'hypnose, il y a une «influence» de l'hypnotiseur sur son sujet,
+«influence» étant compris dans son sens étymologique (_fluere_, couler).
+L'hypnotiseur envoie de l'influx nerveux, il donne quelque chose de
+lui-même; il a une action personnelle; et les médecins qui prétendent
+le contraire, qui disent que les passes peuvent être remplacées par le
+braidisme, par la fixation d'un objet brillant, immobile comme une boule
+ou mobile comme un miroir à alouettes, ne me paraissent pas être dans la
+vérité.
+
+L'hypnotisme peut rendre de grands services dans les cas les plus
+variés; non seulement il peut rectifier des idées erronées, faire
+disparaître les mauvaises habitudes, les crises nerveuses, etc.: il agit
+encore pour ramener chez le malade la quiétude de l'esprit, la confiance
+en soi-même.
+
+Il modifie aussi les fonctions organiques. Rien n'est, en effet, plus
+facile, chez un sujet hypnotisable, et qui est bien en main, que de
+faire disparaître des troubles dyspeptiques, névralgiques, d'arrêter des
+vomissements, des métrorragies, de faire revenir les règles, le sommeil
+naturel, de régulariser les selles, etc.
+
+Le malheur est que tous les sujets ne sont pas susceptibles de subir
+l'influence hypnotique, et que, précisément, ceux qui en auraient le
+plus besoin se trouvent être réfractaires; ainsi les aliénés, les
+hallucinés, les grandes hystériques, les malades atteints de délire
+systématisé, ne sont presque jamais hypnotisables. L'hypnose est
+d'autant plus difficile à obtenir qu'elle serait plus utile. Ainsi,
+chez les aliénés, nous avons vu notre excellent maître le Dr A. Voisin
+s'acharner pendant des heures entières sans obtenir le moindre effet;
+mais aussi quel triomphe quand, d'aventure, il réussissait! Nous
+connaissons pour notre part de grands nerveux qui, très désireux de
+pouvoir être endormis, sont allés, sur notre conseil, consulter tels ou
+tels confrères renommés pour leur habileté ou leur connaissance spéciale
+de l'hypnotisme, et toujours avec un insuccès complet.
+
+C'est là une première raison qui restreint grandement l'emploi de
+l'hypnose. Une deuxième raison qui doit le limiter, c'est que, quand
+on emploie l'hypnotisme, on risque de se discréditer, dans l'esprit du
+malade, si on ne réussit pas du premier coup, et alors on le prive du
+secours qu'on aurait pu lui donner si on n'avait pas, par une fausse
+manoeuvre, perdu irrémédiablement sa confiance. Mais il existe des
+procédés permettant de savoir si oui ou non le malade est hypnotisable,
+de façon qu'on puisse ne marcher qu'à coup sûr, et laisser de côté, sans
+en avoir l'air, les sujets non facilement hypnotisables.
+
+Un autre motif encore restreint l'emploi de l'hypnose: c'est que
+celle-ci, quand elle réussit, risque de devenir un moyen thérapeutique
+trop actif. Même avec la plus grande prudence, on ne parvient pas
+toujours à en graduer les effets, et le médecin s'empare souvent par
+trop de l'esprit du malade, au point que ce dernier ne peut plus rien
+faire sans son conseil.
+
+J'ai connu un ingénieur des chemins de fer, renommé pour sa sévérité à
+l'égard des inférieurs, et névropathe de grande marque. Son médecin crut
+bien faire en le traitant par l'hypnose; et il se trouva, par hasard,
+que c'était un sujet de premier ordre. Un jour, pendant le sommeil
+hypnotique, le médecin lui intima l'ordre d'avoir, à l'égard de ses
+inférieurs, plus de bienveillance; et voici que, dès le lendemain, les
+procédés de cet homme à l'égard de ces inférieurs se firent tellement
+bienveillants, affables, affectueux, qu'il devint la risée de ses
+subordonnés eux-mêmes, et un sujet d'étonnement pour ses chefs. Il ne
+parlait plus que de devoir social, d'altruisme, de solidarité humaine.
+On le crut fou; il ne l'était pas, mais il était devenu tellement
+différent de lui-même qu'il fallait aviser. Le médecin, averti de ce
+changement à vue, s'efforça, en plusieurs conversations, de modérer le
+zèle charitable du néophyte; il n'y parvint pas. Le malade discutait
+avec lui les théories socialistes, et serait devenu le pire des
+utopistes. Il fallut une nouvelle séance d'hypnose pour atténuer, au
+point voulu, les effets de la suggestion première.
+
+Pourquoi employer un moyen aussi actif quand on peut s'en passer? Autant
+demander pourquoi l'ingénieur ne se sert pas de dynamite pour faire
+sauter une motte de terre. Pourquoi mettre un mors arabe à un cheval qui
+ne demande qu'à se laisser conduire? Réservons donc le mors arabe pour
+les cas où l'animal est indocile, indomptable, et rétif!
+
+Ajoutons que, une fois produit l'effet à obtenir, le médecin doit cesser
+de recourir à l'hypnose, sous peine de compromettre le résultat final.
+Une fois le blessé remis en selle, on doit lui rendre la direction de
+sa monture. Pour bien faire comprendre ma pensée, je prendrai la
+comparaison suivante: l'hypnose est à la défaillance du système nerveux
+ce que l'opothérapie thyroïdienne est à l'insuffisance fonctionnelle
+du corps thyroïde, ce que l'opothérapie hépatique est à l'insuffisance
+fonctionnelle du foie. Or, de même que le médecin qui s'est servi
+de foie de porc pour remettre en état un hépatique, ne continue pas
+indéfiniment l'emploi du foie de porc, de même le psychothérapeute doit
+cesser l'emploi de l'hypnose dès qu'il a obtenu le résultat voulu,
+c'est-à-dire dès qu'il a remis le malade en assez bon état pour pouvoir
+compter sur sa collaboration consciente, et lui demander un effort
+personnel de gymnastique psychique; de sorte que quatre ou cinq séances
+suffisent, dans la majorité des cas.
+
+Toutes ces considérations expliquent la rareté des cas où l'hypnotisme
+est à conseiller. Mais quant à dire, comme le font les adversaires
+irréconciliables de la thérapeutique par l'hypnose, que quelques séances
+amènent, chez le malade, une perturbation d'esprit incurable, que
+l'hypnotisme «dissocie la personnalité normale du sujet» (Grasset),
+«aboutit à la ruine déplus en plus complète de ce moi qu'on voudrait
+sauver» (Duprat), c'est tout simplement énoncer une erreur. L'hypnotisme
+bien manié n'est pas si dangereux. Je n'ai vu qu'une fois, dans le
+service de Charcot, l'hypnose amener chez un homme une violente attaque
+d'hystérie. Et dire, avec certains scrupuleux, que les pratiques de
+l'hypnotisme ont quelque chose de dégradant pour la dignité humaine,
+parce que le médecin qui impose sa volonté au malade porte atteinte au
+dogme de la liberté, c'est énoncer une erreur non moins absolue, la
+suggestion hypnotique n'étant pas autre chose que la suggestion à l'état
+de veille poussée à sa deuxième puissance; à ce compte, on n'aurait
+plus le droit de donner un conseil. Enfin, dire que les pratiques de
+l'hypnose sont mal vues dans le monde, et discréditent le médecin, c'est
+affirmer une vérité, mais qui ne nous toucherait en rien, car le médecin
+n'est responsable que devant sa conscience. Or, nous le répétons, sa
+conscience peut lui permettre, accidentellement, l'emploi des procédés
+hypnotiques, surtout s'il prend le soin de n'endormir les malades
+qu'avec leur assentiment formel, et en présence d'un tiers représentant
+la famille.
+
+Ajoutons enfin que le médecin _seul_ doit avoir recours à ce procédé
+thérapeutique; et que ce médecin doit agir uniquement pour le bien du
+malade, sans la moindre préoccupation étrangère, voire même sans aucune
+préoccupation scientifique.
+
+_Conseils pratiques pour l'application des procédés
+psychothérapiques._--Nous venons de passer en revue les moyens
+psychothérapiques par lesquels on peut améliorer le capital nerveux d'un
+malade. Mais un aperçu théorique ne suffirait pas au praticien voulant
+employer la psychothérapie; il semble donc utile de le compléter par des
+considérations d'ordre tout à fait pratique, clinique, suggérées par une
+expérience personnelle.
+
+1° Il est un principe qui domine tous les autres; c'est que, pour faire
+de la bonne psychothérapie, il faut soigner le malade non seulement avec
+toute son intelligence, mais surtout avec tout son coeur. Le médecin qui
+ne ferait que de la psychologie, démontant curieusement pièce à pièce
+tous les rouages du cerveau de son malade, pour chercher celui qui est
+défectueux, sans se préoccuper avant tout d'être utile, ne ferait pas de
+bonne psychothérapie. Il lui faut être bon mécanicien, bon psychologue,
+c'est entendu; mais surtout il lui faut être un homme charitable. Je
+sais que le mot «charité» sonne mal aux oreilles, depuis qu'on ne parle
+plus que d'altruisme, de solidarité, etc. Le mot «charité» pourra
+disparaître du dictionnaire, bien qu'il exprime autre chose que ses
+soi-disant synonymes; mais la charité restera toujours au fond du coeur
+de l'homme, et sera, comme par le passé, l'inspiratrice des actions
+généreuses et véritablement utiles.
+
+2° Encore n'est-ce pas assez que le médecin aime son malade. S'il veut
+avoir sur lui une autorité morale effective, il faut en outre qu'il ne
+soit pas pressé: non seulement qu'il ne le paraisse pas, mais qu'il
+ne le soit pas en réalité. Savoir se donner tout entier à l'affaire
+présente est la première condition du succès, en psychothérapie. Il faut
+que, dès la première entrevue, s'établisse entre le malade et le médecin
+un courant de sympathie; or ce courant ne peut s'établir que si le
+malade sent que le médecin s'intéresse profondément à lui, et ne lui
+ménage pas son temps. La première consultation, surtout, doit pouvoir
+durer tout le temps nécessaire: mieux vaudrait la remettre à huitaine
+que de l'ébaucher si le temps matériel fait défaut.
+
+3° Il faut encore que le médecin sache écouter, c'est-à-dire laisser
+parler le malade aussi longtemps qu'il le désire, surtout pendant les
+premières consultations. Quelle que soit la prolixité, la volubilité
+d'un malade, il y a toujours intérêt à l'écouter, parce qu'on apprend
+toujours quelque détail dont on pourra tirer profit: si l'on agit de
+cette façon, le malade, par une sorte de discrétion inconsciente,
+arrive, après quelques entrevues, à ne plus abuser de la patience de
+son auditeur, et se contente de répondre aux quelques questions bien
+précises qu'il lui pose.
+
+Une fois que le médecin aura ainsi pris position, les conseils qu'il
+donnera, non seulement sur l'hygiène mentale, mais sur l'hygiène
+alimentaire, musculaire, auront toutes chances d'être suivis; et ainsi
+tout concourra à la guérison ou à l'amélioration cherchée.
+
+4° Un autre principe, c'est de dire au malade la vérité dans la mesure
+du possible. Évidemment, s'il y a une lésion organique incurable,
+le médecin doit avoir la discrétion de se taire, sauf dans les cas
+exceptionnels où le malade a des motifs sérieux pour savoir la vérité
+entière. Mais le plus souvent il faut dire la vérité au malade, lui dire
+très franchement l'idée que l'on se fait de son état, la durée probable
+du traitement, etc. Si, cependant, le traitement doit demander des
+années, comme il arrive trop souvent chez les malades à capital
+restreint, mieux vaut rester dans le vague, et dire: «Le traitement sera
+long, un peu pénible, mais la guérison est assurée.» Il faut encore,
+dès les premières entrevues, avertir le malade des rechutes possibles,
+probables, ou certaines: si c'est une femme, la prévenir que, dans les
+douze jours qui précéderont l'époque menstruelle, elle aura fatalement,
+durant quelques mois, une réapparition de toutes ses misères, mais à un
+degré de moins en moins marqué; dans tous les cas, avertir le patient,
+s'il s'agit d'un état grave, que, tous les deux jours, il risque d'avoir
+une légère aggravation, puis, quand son état s'améliorera, tous les
+trois jours, puis tous les huit jours, et ce, en dehors de toute cause
+appréciable, par le seul fait de cette tendance qu'a le système nerveux
+à protester d'une façon intermittente. Mais il faut, en outre, l'avertir
+que toute émotion violente, et surtout que toute infraction au régime
+alimentaire, musculaire, cérébral, qui lui a été ou qui va lui être
+prescrit, se soldera inévitablement par une rechute plus ou moins grave,
+suivant la gravité de l'infraction,--une rechute qui, chose curieuse,
+ne se manifestera que le lendemain ou le surlendemain de l'écart
+commis;--l'avertir enfin qu'une affection accidentelle, la grippe en
+particulier, fera faire un pas en arrière d'autant plus grand qu'elle
+aura été plus grave, et soignée plus tardivement; donner, par
+conséquent, au malade des conseils préventifs, pour qu'il se mette, dans
+la mesure du possible, à l'abri des affections intercurrentes, et lui
+recommander de demander ou de prendre des soins immédiats, en lui
+faisant bien remarquer que les affections accidentelles ne sont graves,
+en général, que lorsqu'elles ne sont pas bien soignées dès leur début.
+
+5° Le médecin doit éviter d'imposer au malade des prescriptions qui lui
+seraient plus pénibles que les malaises dont il se plaint. Il doit même
+éviter, en général, de multiplier ses prescriptions, sans quoi il risque
+de décourager le patient, ou, ce qui est pire encore, de le rendre
+égoïste et hypocondriaque, et d'entretenir sa «maladie» par le soin
+même apporté à la combattre. Aussi bien la thérapeutique est-elle, en
+général, plus simple qu'on ne croit, et les questions de régime, en
+particulier, sont presque toujours faciles à résoudre.
+
+Ce dont il faut surtout tenir compte, avant de formuler une
+prescription, c'est de la mesure où il sera possible et facile, au
+malade, de l'appliquer. Pour ma part, je n'arrête jamais un programme
+de vie sans l'avoir discuté, point par point, avec le malade, et, si
+possible, avec l'un des membres de sa famille. Je donne alors au malade
+une feuille où est marquée la ligne de conduite à suivre depuis l'heure
+du réveil jusqu'à l'heure du coucher, et où, aux heures prescrites, sont
+indiqués les menus des repas, voire même les livres à lire. J'ai soin,
+en outre, d'indiquer que «tout ce qui n'est pas permis est défendu», en
+laissant entendre au patient que, dans un avenir plus ou moins rapproché
+«tout ce qui ne sera pas défendu sera permis». Le malade, pourvu de
+cette feuille directrice, est averti qu'il doit s'en rapprocher le plus
+possible, mais sans en devenir l'esclave.
+
+On peut dire, en principe, qu'un traitement efficace de la «maladie»,
+si grave qu'elle soit, est toujours praticable, quelles que soient
+les conditions de la vie sociale du malade. Mais il est des cas où ce
+traitement doit être simplifié au maximum: par exemple, chez une mère
+de famille ayant des occupations multiples de toutes sortes. Il serait
+souverainement absurde de proposer à cette malade un régime ou des soins
+personnels qui l'empêcheraient d'accomplir ses devoirs de tous les
+instants; on doit se borner, alors, aux prescriptions les plus
+importantes, en faisant comprendre à la malade que l'on ferait mieux
+si les circonstances de sa vie n'étaient pas un obstacle, mais que, en
+définitive, le peu qu'on va faire sera déjà très utile, et qu'on en sera
+quitte pour prolonger le traitement plus longtemps.
+
+En fait, les seuls vrais obstacles qui s'opposent à un traitement
+méthodique proviennent de deux sources: 1° De l'absence de foi du
+malade, 2° de la mauvaise volonté de son entourage.
+
+1° Il est des malades qui viennent nous consulter malgré eux, sous la
+pression de leur famille, avec l'idée bien arrêtée qu'ils vont prendre
+une consultation de plus, tout aussi dérisoire et inutile que les
+précédentes. Il faut que le médecin, du premier coup, comprenne la
+mentalité des sujets de ce genre; avec l'habitude, il peut être fixé
+dès les premières paroles échangées, voire dès le premier abord. A lui,
+alors, de déployer toute sa puissance de suggestion. S'il sait s'y
+prendre, il peut arriver à faire, d'un malade irréductible en apparence,
+l'être le plus doux, le plus confiant, le plus obéissant, et il parvient
+alors à des résultats inespérés. Les choses se passent ainsi huit fois
+sur dix.
+
+Plus difficiles à convaincre sont les malades qui n'ont pas d'énergie,
+qui, loin de se cabrer, semblent des victimes soumises à l'avance, ou
+encore ceux qui, désabusés, désespérant de tout, ne souhaitent que la
+mort. En face de tous ces malheureux, le médecin ne doit pas se dérober,
+quelque souci que lui réservent les patients de cette sorte.
+
+Enfin, plus difficiles encore sont les malades à théories, qui ont leur
+siège fait, après avoir vu des médecins de tous les pays, suivi, dans
+les sanatoria les plus variés, les traitements les plus dissemblables;
+qui connaissent toutes les dernières nouveautés sur les choses
+médicales, le discours de la veille à l'Académie de médecine, les livres
+qui vont paraître. Avec ceux-là, rien à faire. Le mieux, pour ne pas
+perdre un temps précieux, est de leur déclarer de suite qu'on ne
+parviendrait pas à s'entendre avec eux. Fort heureusement, d'ailleurs,
+ces cas sont assez rares.
+
+Ajoutons qu'il est des malades à mentalité spéciale qui commencent par
+dire toujours non, ou à le penser, ce qui est encore plus grave. La
+psychothérapie, comme tous les agents thérapeutiques, a à compter avec
+ce que, dans notre langage barbare, nous appelons les «idiosyncrasies».
+
+2° L'autre obstacle, beaucoup plus fréquent, provient de l'hostilité de
+l'entourage du malade.
+
+On ne peut se faire une idée de l'influence néfaste qu'exerce cet
+entourage; quelquefois il contrecarre ouvertement les opinions du
+médecin, discute sa manière de penser, ses prescriptions; le malade,
+alors, ne sait plus s'il doit donner sa confiance au médecin ou à
+l'entourage.
+
+Le plus souvent, l'hostilité n'est pas franchement déclarée. Mais c'est
+pis encore: c'est alors une lutte sourde, de tous les instants, à propos
+des moindres prescriptions. Le malade sent très bien que le médecin est
+dans le vrai, qu'il a _compris_ sa «maladie»; il voudrait de tout son
+coeur suivre ponctuellement ses conseils: mais l'entourage est là qui,
+sans dire un mot, proteste intérieurement et exécute à contre-coeur
+tout ce qui a été prescrit. La position est des plus difficiles. Cette
+contre-suggestion, qui s'exerce à tout instant, finit par diminuer
+la confiance, si nécessaire, que le malade avait tout d'abord; les
+prescriptions ne sont qu'à moitié observées. Ces tiraillements continus
+sont véritablement lamentables.
+
+Et que faut-il entendre par entourage? C'est rarement le mari ou la
+femme, c'est souvent la mère ou la belle-mère, plus souvent encore des
+personnes qui touchent de moins près au malade. Les plus dangereux
+ennemis sont ceux qui ont à donner des soins immédiats; ce sont les
+gardes, qui protestent par un silence éloquent, ce sont surtout les
+domestiques. De là la dure nécessité pour le médecin d'être bien avec
+tout le monde, dans la maison. Quelquefois il s'en tire en expliquant
+avec bienveillance, en un langage clair, pourquoi il prescrit telle ou
+telle chose qui semble inutile ou dangereuse: le repos, alors que tout
+le monde voudrait que le malade fît de l'exercice; le régime restreint,
+alors que, pour rendre du sang au patient, tout le monde voudrait qu'il
+prît du jus de viande ou des vins fortifiants. Mais, le plus souvent, la
+partie est perdue d'avance; et c'est alors que le médecin doit user
+de toute son autorité pour imposer l'isolement, tandis qu'il eût été
+quelquefois très simple de guérir à peu de frais le malade, en le
+laissant chez lui.
+
+Quand on a la bonne fortune de s'être gagné la confiance d'un malade,
+et d'avoir conquis, non la neutralité,--elle n'existe nulle part,--mais
+l'assentiment de l'entourage, on a fait la moitié de la besogne; il ne
+reste plus qu'à surveiller l'application du traitement, et surtout à
+entretenir la foi du malade en sa guérison à échéance plus ou moins
+éloignée. Pour remplir ce double but, il faut que le médecin ait avec le
+malade de fréquents entretiens, au cours desquels il doit lui expliquer,
+dans la mesure du possible, la raison de toutes ses prescriptions, lui
+démontrer ses erreurs d'interprétation, et lui affirmer instamment,
+quelles que soient ses doléances, que la guérison est assurée.
+
+Le rôle du médecin, au début, est souvent difficile. Il l'est, par
+exemple, chez les malades qui ont besoin du lit, pendant les premiers
+temps, pour calmer leur système nerveux. Ne dormant presque jamais, ces
+malheureux ont toutes les peines du monde à rester au lit; il faut leur
+faire bien comprendre que cette agitation, ce malaise inexprimable
+qu'ils éprouvent, proviennent non du séjour au lit, mais de l'excitation
+du système nerveux; que cette excitation disparaîtra dans huit ou quinze
+jours, pour faire place à une détente de bon aloi, avec sensation de
+fatigue énorme, mais non plus douloureuse, avec sommeil réparateur,
+retour de l'appétit, disparition _spontanée_ de la constipation, etc.
+Bref, il faut les faire patienter; cette phase exige, le plus souvent,
+des visites quotidiennes. Plus tard, les visites pourront être espacées:
+il faut savoir se faire désirer.
+
+Dans les cas graves, il faut donner aux familles l'habitude de laisser
+le malade en tête-à-tête avec le médecin. L'influence de celui-ci est,
+alors, beaucoup plus active, et les malades, pouvant s'épancher en toute
+liberté, tirent un grand bénéfice de la visite du médecin, qui ne tarde
+pas à devenir leur ami.
+
+C'est dans ces tête-à-tête que le médecin doit insister pour faire de
+la suggestion optimiste et de la véritable psychothérapie, d'après les
+principes que nous avons étudiés antérieurement.
+
+Nous avons parlé déjà, à propos de la névrose provoquée par les causes
+morales chez les jeunes femmes, du rôle que le médecin pouvait acquérir,
+à titre de confident de leurs misères: ce rôle est toujours difficile,
+et quelquefois dangereux. Le besoin qu'éprouve l'être humain de pouvoir
+confier sa pensée à autrui est bien connu de tous les psychologues;
+c'est lui qui pousse les criminels à venir s'accuser d'un acte dont
+l'auteur aurait pu rester inconnu; c'est lui qui, chose invraisemblable,
+a excité un de mes malades à prendre sa femme, en tant que sa meilleure
+amie, comme confidente d'une passion amoureuse qui le rongeait. On
+comprend donc combien un confident sûr et discret peut rendre de
+services, chez les malades de tout âge atteints de psycho-névrose. Comme
+l'a dit le poète:
+
+ En se plaignant on se console,
+ Et quelquefois une parole
+ Nous a délivrés d'un remords.
+
+Mais il est des cas où la douleur humaine ne peut être atténuée par une
+confidence, si intime qu'on la suppose. Alors, la psychothérapie perd
+tous ses droits.
+
+Il est d'autres cas où elle est également impuissante. C'est quand le
+malade ne _veut_ pas guérir,--s'il se complaît dans son chagrin, par
+exemple.--Ou bien encore on voit des malades qui ont pris l'habitude de
+se faire plaindre, et qui, inconsciemment, ne veulent pas guérir; dans
+leur égoïsme morbide, ils mettent sur les dents tout leur entourage,
+véritables vampires qui épuisent jusqu'au bout la patience, les forces,
+les ressources pécuniaires de leurs proches, sans avoir un éclair de
+reconnaissance pour ceux qui se sacrifient ainsi, ni pour le médecin qui
+se dépense en pure perte. Rappelons-nous bien que ces malades terribles
+sont, avant tout, des malades, et ont droit à toute notre indulgence;
+leur égoïsme féroce n'est qu'un symptôme morbide. Ainsi j'ai soigné une
+dame qui, avant d'être malade, était exquise de bonté, de bienveillance,
+de politesse. Or, quelques mois après le début de sa «maladie», en
+même temps qu'elle devenait dyspeptique, constipée, obèse, tout en ne
+mangeant presque pas, grande malade en un mot, son caractère se modifia
+et la fit devenir le tyran dont j'esquisse à grand traits l'image.
+Aujourd'hui, elle fait le désespoir de tout le monde. Inutile d'ajouter
+qu'elle n'est pas hypnotisable. Chez ces malades, la psychothérapie
+est impuissante. Si habilement maniée qu'on le suppose, elle échoue
+quelquefois; elle a cela de commun avec tous les autres agents
+thérapeutiques.
+
+
+PSYCHOTHÉRAPIE ET PROBLÈME RELIGIEUX
+
+Dans quelle mesure le médecin peut-il utiliser, comme moyen
+psychothérapeutique, les ressources que peut fournir la foi religieuse?
+Grave question qui ne saurait être traitée avec trop de discrétion.
+
+En principe, le médecin ferait mieux de laisser ce soin au prêtre, ou au
+pasteur, ou au rabbin, à des manieurs d'âmes plus habitués que lui à ces
+délicats problèmes; mais il est des circonstances où il ne peut pas se
+dérober, et il nous faut en dire quelques mots.
+
+Il est certain, en tout cas, que le médecin ne doit jamais aborder, le
+premier, ces questions d'ordre philosophique et religieux; ce n'est
+pas son rôle, et un zèle immodéré, de sa part, pour la défense d'une
+doctrine philosophique quelconque, pourrait être, et serait à juste
+titre, sévèrement jugée. Mais, d'autre part, il doit s'attendre à ce
+que, poussé par un besoin presque inconscient, le malade l'oblige à
+entrer avec lui dans ce domaine.
+
+Cela arrive bien plus souvent qu'on ne se le figure: le malade qui,
+pendant ses douloureux loisirs, a eu tout le temps d'apprécier l'inanité
+de toutes les ressources morales qu'on lui offre, et la banalité des
+consolations habituelles, qu'il n'accepte d'ailleurs qu'à son corps
+défendant, se sent, à un moment donné, préoccupé d'une façon insolite
+par les grands problèmes de l'au-delà, de la destinée humaine. Sans
+compter qu'il est envahi d'une crainte angoissante. Combien de fois
+n'ai-je pas entendu des malades me dire: «J'ai peur!» Peur de quoi? Ils
+n'en savent rien; ce n'est pas, en général, d'avoir à quitter cette
+lamentable existence, qui ne leur offre rien de bon;--encore que
+parfois, sans qu'ils s'en doutent, la voix sourde de l'instinct de
+conservation parle là en eux: mais, quoi qu'il en soit, ils ressentent
+une peur vague, animale; et, dans cette détresse morale, ils
+s'accrochent désespérément à tout ce qui peut leur donner du réconfort.
+
+Ces deux motifs expliquent le besoin qu'éprouve souvent le malade
+d'aborder des problèmes qui, en état de santé, lui étaient complètement
+indifférents. Or, avec qui les abordera-t-il? Est-ce avec la bonne
+religieuse, qui répondra à toutes les questions par de petites
+dévotionnettes ou des pratiques tout à fait en dehors des habitudes du
+malade, des pratiques qui n'ont de raison d'être que pour les fervents,
+et qui risquent de révolter l'esprit de ceux qui n'en comprennent pas le
+sens caché? Est-ce avec le visiteur plus ou moins pressé qui, entrant
+en coup de vent prendre des nouvelles du malade, et ne pensant qu'à
+ses affaires pendant qu'il lui détaille ses misères, se borne à lui
+répondre: «Patience! si vous souffrez ainsi, c'est qu'il pleut, ou qu'il
+fait chaud, etc.»? Trop heureux encore le malade, quand ces visiteurs ne
+l'assassinent pas en lui parlant de leurs affaires personnelles, alors
+que la victime n'a qu'une affaire qui l'intéresse au monde! Vraiment,
+tous ces consolateurs de passage feraient mieux de rester chez eux;
+non seulement ils ne sont d'aucune utilité, mais ils contribuent à
+entretenir la «maladie», surtout quand ils se succèdent près du lit des
+patients. Chose curieuse, les amis les plus intimes, ceux qui dans le
+cours ordinaire de la vie recevaient les confidences les plus secrètes,
+n'ont plus, près du malade, le crédit antérieur. Cela tient en partie
+à ce que l'amitié d'autrefois était entretenue par des confidences
+réciproques; or, à partir du jour où le malade a été sérieusement
+touché, il n'y a plus de réciprocité possible, car les affaires de ses
+meilleurs amis ne l'intéressent plus, il ne s'intéresse qu'aux siennes,
+c'est-à-dire à sa «maladie».
+
+Le malade prendra-t-il, comme confidents de ses graves préoccupations,
+les personnes de son entourage immédiat, père, mère, mari, femme, etc.?
+
+Quelle médiocre ressource!--Certes, ce n'est ni le dévouement, ni la
+bienveillance, ni la tendre affection qui font défaut aux membres de
+la famille; mais le malade se garde bien de leur confier ses chagrins
+intimes, d'abord par crainte de les alarmer, et ensuite parce qu'il sait
+d'avance ce que pourront lui dire ces personnes, qu'il connaît de tout
+temps. Qui alors? Le prêtre? Mais, bien souvent, le prêtre n'a pas ses
+entrées dans la maison; et même, s'il s'agit d'un malade dont l'état
+soit un peu inquiétant, la famille de celui-ci fait tout ce qu'elle peut
+pour retarder une visite qui risque de l'effrayer. Il sera bien temps
+d'appeler le prêtre quand le malade sera sans connaissance!
+
+Que reste-il donc?--Le médecin.
+
+Le besoin qu'a de lui le malade, pour la santé de son corps, lui donne
+une influence et une autorité morales supérieures à celles mêmes des
+parents ou des amis les plus respectés. C'est à lui surtout que le
+malade est tenté de confier ses doutes, ses préoccupations d'au-delà,
+ses vagues espoirs, tout ce monde d'idées qui s'agitent en lui avec une
+abondance et une intensité inaccoutumées.
+
+Au médecin, donc, d'être à la hauteur de sa tâche, sur ce domaine
+particulier de la psychothérapie, dont l'importance est souvent
+capitale.
+
+Mais que doit-il faire? En présence d'un malade qu'il voit partagé entre
+des restes de foi plus ou moins effacés, et cet état d'incrédulité,
+active ou passive, qui est aujourd'hui si commun; en présence d'un
+malade qui, sans croire qu'il va mourir, craint cependant de mourir,
+et se demande avec angoisse si cette mort signifiera vraiment pour
+lui l'anéantissement éternel, ou bien s'il y a quelques chances qu'il
+retrouve ailleurs, avec une vie nouvelle, la société de ceux qu'il a le
+plus aimés sur cette terre; en présence d'un tel malade, que doit faire
+le médecin? Il faut que, dans ces graves circonstances, il ne perde
+jamais de vue que le malade est semblable à un noyé qui cherche à se
+raccrocher à la moindre branche de salut; si donc il n'a à lui offrir
+que de froides théories philosophiques, aboutissant à la désespérance
+finale, s'il est lui-même bien convaincu que la mort signifie, pour le
+malade, la fin absolue, et la séparation à jamais d'avec ce qui lui
+est cher, alors il fera mieux de se taire et de garder pour lui des
+doctrines qui, en admettant même qu'elles fussent exactes, ne pourraient
+être, ici, d'aucun réconfort. Ce dont le malade a besoin, c'est
+de soutien moral, c'est de foi, c'est surtout d'espérance. Or, où
+trouvera-t-il tout cela en dehors de la doctrine de celui qui a dit:
+«Venez à moi, vous tous qui souffrez, et je vous soulagerai?»
+
+L'influence utile de la religion est, d'ailleurs, reconnue par tous les
+médecins qui se sont occupés des «maladies» nerveuses; et c'est avec
+plaisir que nous avons lu les lignes suivantes, dans le livre du Dr
+Dubois[13], de Berne, qui cependant, dans le reste de son ouvrage,
+développe avec complaisance des théories philosophiques fort éloignées
+de l'orthodoxie chrétienne:
+
+[Note 13: Dr Dubois. _Les Psychonévroses et leur traitement moral_,
+1904.]
+
+«La foi religieuse pourrait être le meilleur préservatif contre ces
+«maladies» de l'âme, et le plus puissant moyen pour les guérir, si elle
+était assez vivante pour créer, chez ses adeptes, un vrai stoïcisme
+chrétien. Dans cet état d'âme, hélas! si rare, dans les milieux bien
+pensants, l'homme devient invulnérable; se sentant soutenu par son Dieu,
+il ne craint ni la «maladie» ni la mort. Il peut succomber sous les
+coups d'une «maladie» physique, mais, moralement, il reste debout au
+milieu de sa souffrance, il est inaccessible aux émotions pusillanimes
+des névrosés.» Et, plus loin, à la leçon, XXXV: «Ceux à qui leur
+tournure d'esprit permet encore la foi naïve trouveront un appui dans
+leurs convictions religieuses, à condition qu'elles soient sincères et
+vécues.»
+
+Mais, s'il en est ainsi, est-ce que le devoir n'en résulte pas, pour le
+médecin psychothérapeute, d'encourager son malade dans ces convictions
+religieuses qui peuvent le rendre «inaccessible aux émotions
+pusillanimes des névrosés»?
+
+Dans les cas où la foi religieuse, sans être assez, vivante «pour créer
+un vrai stoïcisme chrétien», subsiste encore, et cherche vaguement à se
+raviver sous l'enveloppe de l'indifférence ou du scepticisme mondains,
+est-ce que ce n'est pas une obligation pour le médecin de l'y aider,
+autant qu'il le peut?
+
+Voici donc le médecin transformé, malgré lui, en apôtre. Mais nous ne
+craignons pas de le redire: pour soutenir ce rôle, auquel il n'est pas
+préparé, il a toujours besoin d'une discrétion extrême, et il ne doit
+s'avancer qu'à pas mesurés sur un terrain aussi dangereux.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+AUTRES AGENTS THÉRAPEUTIQUES
+
+
+
+La psychothérapie est la base du traitement, pour les malades chez qui
+les troubles nerveux et mentaux prédominent. Dans les autres formes de
+la déchéance du capital nerveux, elle joue aussi un rôle important; de
+là les résultats remarquables obtenus, même dans les «maladies» à forme
+gastrique, abdominale, etc., par quelques-uns de nos confrères,
+qui arrivent, en effet, à soulager et guérir un certain nombre de
+dyspeptiques et abdominaux, tout en excluant systématiquement toute
+préoccupation de régime alimentaire. Mais, à mon avis, ces confrères
+tombent dans l'exagération; même s'il n'y a pas de troubles gastriques,
+le régime du malade doit être surveillé; et à plus forte raison quand
+l'estomac ou l'intestin protestent. Le régime, en réalité, joue, dans
+la thérapeutique des malades à phénomènes intestinaux et gastriques, un
+rôle au moins égal à celui de la psychothérapie.
+
+Erreur, répondent les psychothérapeutes outranciers: lorsque vous
+faites du régime, lorsque vous imposez à vos malades telle ou telle
+alimentation, qui varie d'ailleurs d'une latitude à l'autre, d'une
+maison de santé à l'autre, les bons résultats que vous obtenez sont dus,
+exclusivement, à la psychothérapie que vous faites sans le savoir. Si
+le docteur un tel guérit beaucoup de dyspeptiques en leur donnant du
+macaroni sous toutes les formes, ce n'est pas parce qu'il remet leur
+estomac en état, c'est simplement parce qu'il leur inspire confiance; en
+fait, il les guérit par suggestion, et malgré le régime. Car le
+régime, ajoutent-ils, entretient plutôt l'idée de «maladie»: le malade
+s'auto-suggestionne à chaque prise alimentaire, et ce qui peut arriver
+de plus malheureux à un névropathe, c'est de trouver un médecin qui le
+soumette à un régime alimentaire, quel qu'il soit.
+
+Cette opinion me semble absolument excessive. Je voudrais bien voir
+traiter, par la psychothérapie seule, telle ou telle jeune fille qui
+vomit tout ce qu'elle prend, qui a des constipations de plusieurs
+semaines, qui, outre les troubles nerveux, a des troubles digestifs
+mettant sa vie en danger. Qu'on réussisse souvent à guérir les «malades»
+sans régime, ou avec un régime qui n'a rien de méthodique, qui n'est en
+somme que la suralimentation, dans une maison de santé, c'est possible:
+le changement de milieu, l'éloignement des causes qui avaient produit et
+entretenu la «maladie», l'influence salutaire indiscutable du médecin,
+expliquent ces miracles. Mais c'est une exception qu'on doit se garder
+de généraliser; et mon avis est qu'il faut toujours, en même temps qu'on
+fait de la suggestion, instituer un régime alimentaire approprié au
+fonctionnement de l'estomac et de l'intestin malades.
+
+
+I
+
+RÉGIME
+
+
+Nous avons déjà mentionné des cas où l'estomac et l'intestin, atteints
+d'une sorte d'inertie, se refusent à tout travail, et indiqué les
+symptômes physiques qui permettent d'affirmer cet état d'inertie. Il
+est évident qu'alors il faut fournir à cet estomac et à cet intestin un
+travail fréquent, mais peu actif; de là, nécessité de la diète liquide
+dans les cas très graves, parfois même de la diète absolue pendant
+vingt-quatre ou trente-six heures, et de la diète semi-liquide dans les
+cas moins graves, avec prises alimentaires toutes les heures, ou toutes
+les deux heures, suivant le degré d'inertie constaté.
+
+Il n'est point nécessaire de varier à l'infini le nombre des aliments.
+Je me rappelle un malade qui avait tout à fait l'aspect d'un cancéreux,
+qui depuis deux mois maigrissait à vue d'oeil, ne digérait plus rien,
+avait une constipation invraisemblable, ne pouvait plus se traîner,
+ne dormait plus, etc. Or, il s'est admirablement trouvé d'un régime
+consistant à s'alimenter exclusivement de Revalescière. Je lui ai donné,
+toutes les demi-heures, pendant trois jours, puis toutes les heures,
+jour et nuit, pendant trois autres jours, puis toutes les trois heures
+pendant huit jours, uniquement de la Revalescière, cuite dans du
+bouillon de légumes et de poulet. Après ces deux semaines, son estomac
+lui permit de tolérer d'autres potages, puis des purées, puis des oeufs
+et du poisson, et enfin de la viande trois fois par semaine; et il
+partit guéri, ayant augmenté de 20 kilogrammes en trois mois. C'est que
+je faisais, en même temps, de la psychothérapie! me dira-t-on encore?
+Sans doute, j'en faisais, et j'ai même dû me dépenser beaucoup pour
+faire accepter ce régime à mon malade, pour lui persuader qu'il n'avait
+pas une «maladie» incurable, pour le faire rester à Paris, dans les
+conditions d'installation médiocre où il se trouvait, etc.; mais
+j'affirme que ce n'est pas la psychothérapie qui l'a guéri, et que,
+malgré la confiance qu'il avait en moi, malgré toute l'autorité que
+j'exerçais sur lui, malgré le repos au lit, si je lui avais donné à
+manger ce qu'il mangeait auparavant, si je l'avais mis au lait, si
+surtout j'avais fait de la suralimentation, ce malade n'aurait pas
+guéri; et la preuve en est que, à partir du premier mois, sitôt que
+je m'écartais du régime méthodique, et que, pour essayer de gagner du
+temps, je faisais un essai d'alimentation un peu substantielle, cet
+essai, si timide qu'il pût être, amenait invariablement un petit recul.
+Si cet essai avait été prolongé, il aurait sûrement amené une rechute.
+
+Inutile de dire, après cela, que la Revalescière n'est nullement un
+spécifique. Tout autre aliment semi-liquide aurait amené le même
+résultat (panade bien cuite et bien passée, tapioca, arrow-root,
+phosphatine, avénose, aristose, crème d'orge, de riz, etc)
+
+Dans d'autres cas d'inertie intestinale, c'est au contraire le régime
+ultra-sec qui convient mais pendant quelques jours seulement: Le régime
+sec est d'un maniement difficile et doit être très vite remplacé par le
+régime «à restriction des boissons». Ces cas sont ceux où, à l'inertie,
+se joint un élément spasmodique. Il faut alors donner au malade, toutes
+les demi-heures d'abord, puis toutes les heures, pendant deux ou trois
+jours, des aliments secs à grignoter; et ce régime est spécialement
+indiqué chez les malades chroniques dont le capital est gravement
+atteint. Il est bien certain que la psychothérapie intervient assez peu
+dans ces cas, et que, si l'on fait fausse route, si l'on donne à un
+malade qui aurait besoin d'un régime sec le régime liquide, ou même
+semi-liquide, il n'y a point de suggestion qui puisse empêcher les
+fâcheux résultats d'une pareille erreur thérapeutique.
+
+Dans certains autres cas graves, le malade maigrit, semble ne pas
+pouvoir digérer, et ne digère pas, en effet, simplement parce qu'il
+a peur de manger; il s'auto-suggestionne lui-même. Oh! alors la
+psychothérapie fait merveille. On doit donc forcer le malade à manger,
+et à manger n'importe quoi, pour lui bien démontrer qu'il peut tout
+digérer. Mais je ne conseillerai jamais à un médecin d'essayer ce
+système, de prime abord, chez un malade dont il n'aurait pas étudié
+de très près le fonctionnement gastro-abdominal; il risquerait de
+compromettre gravement la situation du malade, et la sienne propre.
+
+D'une façon générale, dans le doute, mieux vaut procéder avec une
+sage lenteur, et se rappeler ce que nous avons dit du peu d'aliments
+nécessaire à la conservation de la vie.
+
+Il nous est impossible de tracer, même à grands traits, les indications
+de régime qui conviennent aux divers malades. Théoriquement, le régime
+doit varier d'un individu à l'autre, et même d'un jour à l'autre,
+pendant toute la durée de la «maladie». Mais, en pratique, les choses
+se passent plus simplement. Le principe général, c'est qu'il faut faire
+manger souvent les malades, sans attendre qu'ils aient des phénomènes
+spasmodiques (tiraillements d'estomac, bâillements, etc.), et qu'il faut
+les faire manger dès le réveil, et même pendant la nuit pour assurer
+le sommeil. La moitié d'un oeuf dur pris vers minuit, après le premier
+réveil, dans les cas où le régime doit être plutôt sec, une tasse de
+cacao dans les cas où le régime doit être plus liquide, font mieux, pour
+procurer le sommeil, que la meilleure des préparations opiacées.
+
+Une seconde recommandation, c'est de faire reposer les malades après
+avoir mangé. Nous avons déjà dit que, dans les cas graves, il faut
+qu'ils se couchent pour manger; dans les cas moins graves, la position
+horizontale après les repas s'impose, et n'est pas moins nécessaire
+après le goûter. L'homme tout à fait valide se trouve bien de faire,
+après les repas, un exercice modéré; et il y a aussi quelques
+dyspeptiques auxquels cet exercice est profitable: mais c'est la grande
+exception.
+
+Et enfin, il y a un précepte que ni le dyspeptique ni l'homme bien
+portant ne doivent oublier: c'est qu'il n'est pas bon de se mettre
+à table immédiatement après un travail musculaire. C'est ce qu'a
+parfaitement expliqué le Dr Lagrange, dans ses remarquables travaux sur
+les exercices physiques; et je ne puis mieux faire que d'y renvoyer
+mes lecteurs, s'ils désirent être renseignés en détail sur toutes les
+questions de l'alimentation dans ses rapports avec l'exercice.
+
+
+II
+
+MOYENS ACCESSOIRES
+
+
+Outre le régime, il est encore un grand nombre de petits moyens
+thérapeutiques que la psychothérapie ne remplacera certainement pas. Il
+est très simple, en vérité, de dire que, si l'électricité, le massage,
+la douche tiède, paraissent faire du bien aux malades, c'est parce
+que ces agents provoquent des suggestions favorables. Mais c'est une
+conception par trop facile, et qui se trouve démentie par l'expérience.
+Tous ces moyens accessoires ont leur action propre, indépendante de
+toute suggestion, action quelquefois très puissante; aussi doivent-ils,
+tout comme l'hygiène alimentaire, être soumis à un contrôle sérieux,
+et ne pas être employés à tort et à travers: mais, quand ils sont bien
+maniés, ils jouent un rôle incontestable dans la thérapeutique. Le
+principe général, c'est qu'il faut en user avec une extrême prudence, et
+que, dans le doute, il vaut mieux s'en abstenir.
+
+_Hydrothérapie_.--L'hydrothérapie froide est rarement indiquée; on
+commence à le savoir! Dans tous les cas graves, alors que le capital
+nerveux est vraiment compromis, elle peut occasionner des désastres.
+
+Les médecins aliénistes qui, autrefois, faisaient de la douche froide la
+base du traitement de la folie, y on tous entièrement renoncé: la douche
+froide ne convient que dans les cas exceptionnels, chez les malades
+ayant encore un excellent capital, et auxquels on peut impunément
+soutirer une dose considérable d'influx nerveux. Je comparerais la
+douche froide à la saignée faite chez les malades qui n'ont plus de
+pouls, qui sont moribonds, et auxquels une saignée peut parfois rendre
+le pouls et la vie. C'est ce que nos pères appelaient «la saignée dans
+les cas d'oppression des forces». Or, pour pratiquer à coup sûr la
+saignée, dans ces cas, il fallait être un virtuose; et, de même, il
+faut être doué d'un doigté exceptionnel pour appliquer convenablement
+l'hydrothérapie froide, chez les malades graves.
+
+Que dirai-je de la méthode Kneipp? Les affusions, les lotions, le
+manteau espagnol, etc., ont une action moins brutale que la douche. Bien
+appliquées, ces pratiques peuvent rendre de grands services. Elles le
+peuvent surtout si le malade, plein d'une foi aveugle, et suggestionné
+par avance, quitte son milieu pour aller les suivre, s'il va, comme les
+fervents de Woerishoffen, dans un endroit tranquille, bien aéré, où son
+cerveau reste en jachère par le fait de l'horrible tristesse du milieu,
+et s'il s'y soumet à une alimentation plus raisonnable que celle qu'il
+avait chez lui. Tous ces éléments entrent pour une part indéniable,
+dans les remarquables succès qu'à obtenus Mgr Kneipp, et qu'obtiennent
+encore, à un moindre degré, ses successeurs et ses élèves, à Altkirch,
+en particulier.
+
+Pour en revenir à l'eau froide, il ne faut pas, de parti pris, se priver
+de ses services, mais se rappeler qu'elle ne doit être employée que chez
+les malades qui ont encore beaucoup de ressort. Chez les malades de ce
+genre, le maillot humide, notamment, constitué par un drap mouillé
+et tordu étendu sur un lit et dans lequel le malade se jette, est un
+procédé souvent très utile et à la portée de toutes les bourses. On
+entoure, avec le drap, le malade comme une momie, en l'enveloppant
+ensuite de trois couvertures préalablement étendues, sous le drap. Nous
+avons vu des malades, qui ne parvenaient pas à dormir, trouver, vingt
+minutes après qu'ils étaient dans ce maillot, un sommeil réparateur.
+La durée des applications ne doit pas dépasser trois quarts d'heure; et
+leur nombre peut sans inconvénients atteindre 80, employées
+quotidiennement, même pendant les règles.
+
+L'hydrothérapie tiède trouve plus souvent ses indications. Le _tub_
+tiède, pratiqué dans la matinée, avec une infusion de tilleul et
+l'enveloppement dans une couverture, est essentiellement sédatif, si le
+malade prend soin de se recoucher sans s'essuyer.
+
+Le bain répond aussi à de nombreuses indications; mais c'est un moyen
+beaucoup plus actif qu'on ne se le figure dans le monde. Il est des
+malades qui ne le supportent pas, que le bain, même de cinq minutes,
+énerve, empêche de dormir; on doit tenir compte de cette susceptibilité,
+et ne pas insister si le malade affirme que le bain lui est contraire.
+Les médecins aliénistes se trouvent quelquefois amenés à donner des
+bains de douze et de vingt-quatre heures: c'est là une médication très
+active, et difficile à manier. Il arrive, en effet, que les malades ont
+des syncopes dans le bain; c'est dire la surveillance qu'il faut exercer
+autour d'eux. Les bains de six heures consécutives sont journellement
+employés à Louéche, et avec grand profit, pour les malades atteints de
+certaines formes d'eczéma. Les eaux de Louéche ont peut-être une qualité
+particulière, qui rend tolérables ces bains prolongés; ce qu'il y a de
+certain, c'est que les bains de la même durée avec de l'eau de Paris,
+comme on les employait autrefois à l'hôpital Saint-Louis, ne sont, en
+général, pas tolérés, et qu'on a dû réserver ce traitement pour les cas
+exceptionnels.
+
+C'est également une qualité particulière de l'eau qu'il faut invoquer
+pour expliquer la tolérance de certaines eaux minérales. A Badenweiller,
+en particulier, à Gastein, à Néris, les nerveux supportent des bains
+très prolongés (pendant une et deux heures), alors que, chez eux, un
+bain d'un quart d'heure les mettrait dans un état pitoyable.
+
+Il est cependant des malades qui ne supportent pas le contact de l'eau,
+même aux stations minérales que je viens d'indiquer; les médecins de ces
+stations auraient tort d'insister si, après les deux ou trois premiers
+bains, ils observaient une aggravation de l'état maladif.
+
+Il faut bien savoir qu'il y a des malades dont on ne doit pas mouiller
+la peau. L'application d'un cataplasme leur est odieuse, un bain de
+pieds les révolutionne, ils éprouvent le besoin de se laver la figure
+avec très peu d'eau tiède, ou même avec du cold-cream. Dira-t-on que ce
+sont là des phobiques? Il n'en est rien. La vérité, c'est que nous ne
+connaissons pas tous les degrés de susceptibilité du système nerveux,
+réactif d'une sensibilité invraisemblable; et cette intolérance de la
+peau pour l'eau est symptomatique. La preuve, c'est qu'elle disparaît en
+même temps que les vertiges, gastralgie, constipation, maux de tête,
+et autres misères dont l'ensemble constitue la «maladie». Mais, aussi
+longtemps qu'existe cette intolérance, le médecin doit savoir la
+respecter, et ne pas s'obstiner à faire faire au malade l'hydrothérapie
+même la plus mitigée.
+
+C'est dans ces cas que convient souvent l'application de la chaleur
+sèche. Un sac en caoutchouc, à moitié rempli d'eau chaude, appliqué sur
+l'estomac après les repas, et, le soir, au lit, pour chauffer les pieds,
+est très apprécié de beaucoup de malades. Ce procédé, très simple,
+facilite la digestion, surtout chez les malades spasmodiques. Cependant,
+on ne doit pas le recommander dans les cas d'inertie. Dans ces cas,
+c'est la compresse froide, étendue sur le ventre, recouverte de taffetas
+chiffon, d'ouate, et d'une ceinture de flanelle, qui rend service au
+patient.
+
+Le sac d'eau chaude dont je viens de parler peut encore être remplacé
+par un sac en caoutchouc contenant un produit solide, qui se dissout par
+la chaleur et abandonne, en redevenant solide, sa chaleur de fusion.
+Ces petits appareils, connus sous le nom de _dermothermes_ ou de
+_dermophores_, ont l'avantage de garder pendant cinq ou six heures une
+chaleur égale. Ils ont, par contre, l'inconvénient d'être un peu lourds;
+aussi, quand l'installation le permet, leur préférons-nous un tissu
+métallique très léger, recouvert d'une enveloppe de soie, et chauffé par
+un courant électrique à 70 volts.
+
+_Massage_.--Ce que nous disons de l'hydrothérapie s'applique, de point
+en point, au massage. Le massage est un moyen violent qui ne devrait
+jamais être pratiqué en dehors du médecin. Employé même légèrement, il
+fatigue beaucoup certains malades. Le massage abdominal, en particulier,
+qui a été fort en honneur il y a quelques années, constitue un procédé
+thérapeutique dangereux dans bien des cas; il faut qu'il soit toujours
+pratiqué par une main expérimentée, c'est-à-dire avec la plus grande
+douceur. Il peut rendre alors quelques services, lutter contre la
+paresse de l'estomac et de l'intestin; mais il faut bien se rappeler
+que, même alors, ce n'est jamais qu'un moyen tout à fait accessoire. Les
+médecins qui auraient la prétention de guérir la constipation par le
+massage abdominal exclusivement s'exposeraient à un échec certain, parce
+que la constipation n'est pas causée seulement par une inertie des
+muscles de l'intestin, mais n'est que le symptôme d'un état général,
+ainsi que nous l'avons déjà expliqué.
+
+Les frictions de la peau rendent, d'ordinaire, au moins autant de
+services que le massage, et sont d'une application plus facile,
+puisqu'elles peuvent être confiées à toutes les mains. Elles sont faites
+avec un gant de molleton, jamais ou très rarement avec le gant de crin;
+seules les personnes bien portantes, ou les malades ayant encore une
+grande somme de résistance, supportent la friction violente au gant de
+crin. Une bonne manière de faire la friction humide est la suivante:
+
+Mettre le malade tout nu dans une couverture de flanelle; en extraire un
+des bras, le frotter de bas en haut avec le gant imbibé d'une solution
+alcoolique tiédie; ôter ce gant, le remplacer par un gant sec,
+frictionner de bas en haut, remettre le bras du malade dans la
+couverture; s'emparer ensuite de l'autre bras, et agir de même.
+Frictionner successivement les deux jambes, toujours de bas en haut,
+puis faire asseoir le malade sur son lit, lui frictionner le dos,
+n'importe en quel sens, l'étendre de nouveau, travailler légèrement le
+devant de la poitrine sans toucher à l'estomac ni au ventre. L'opération
+doit durer dix minutes. Elle est à recommander chez presque tous les
+malades, même chez ceux qui sont très gravement touchés. Bien faite, et
+comme nous venons de le dire, elle n'est jamais dangereuse.
+
+Les bains de vapeur sont en général bien supportés; mais les prendre
+dans des établissements spéciaux expose à une grande perte de temps, et
+à un refroidissement terminal. Mieux vaut les prendre à domicile, soit
+dans des boîtes portatives, soit, mieux encore, au lit. On peut, dans
+ce cas, utiliser la vapeur et l'air chaud émanant d'une forte lampe à
+alcool, et conduites sous les couvertures du lit par un tuyau en tôle.
+Mais un procédé qui nous semble meilleur encore est le suivant: dans
+des boites disposées _ad hoc_, mettre deux briques bien
+chauffées,--appliquer une de ces boîtes aux pieds du malade couché, une
+autre boîte à chacun de ses côtés, et attendre que la transpiration
+survienne. Elle arrive infailliblement, avec une douce lenteur, et ce
+système permet: 1° de graduer la transpiration; 2° de ne pas mouiller
+les draps et les couvertures, comme le fait l'air saturé de vapeur qui
+sort d'une lampe à alcool. Nous préconisons ces bains d'air sec chez les
+malades obèses, rhumatisants, atteints d'algies, de sciatique, etc.
+
+En thérapeutique, il n'y a pas de menus détails: tout ce qui peut être
+utile au malade doit être l'objet de nos recherches; et c'est le soin
+des détails qui fait la force, et, disons-le franchement, le légitime
+succès de quelques-uns de nos confrères étrangers.
+
+_Électricité_.--L'électricité n'est pas, non plus, à négliger. Il est
+certain que les courants de haute fréquence ont, sur la nutrition en
+général, et sur le système nerveux en particulier, une action très
+puissante, notamment chez les nerveux atteints de prurit anal (Dr
+Leredde), et chez les malades envahis par une sensation permanente
+de froid. Mais c'est là un procédé forcément limité, à cause des
+difficultés d'installation et du prix de revient. Les applications
+faradiques ou galvaniques sur l'abdomen peuvent également avoir
+leur efficacité; mais c'est là un procédé très actif, et qui, fort
+heureusement, n'est pas, non plus, d'un emploi facile.
+
+Le tabouret électrique est souvent recommandable, à condition qu'on ne
+tire pas d'étincelles. Les machines statiques à domicile sont des jouets
+qu'on peut concéder aux malades; qui sait cependant si le peu d'ozone
+qu'elles dégagent n'a pas une influence utile?
+
+Les bains électriques constituent aussi un moyen puissant, et,
+par conséquent, difficile à manier. Ce que nous avons dit des
+contre-indications du bain ne s'applique pas aux bains électriques; il
+est des cas où le bain électrique, bien appliqué, rend d'excellents
+services: tant vaut l'application, tant vaut le moyen. D'une façon
+générale, on peut dire que le bain électrique occasionne une courbature
+notable qui, à l'inverse de la courbature produite par l'excès
+d'exercice musculaire, amène le sommeil. Ces bains ne devraient être
+donnés que tous les deux ou trois jours, et sous surveillance médicale
+très exacte pendant toute la durée du bain. Dire qu'un pareil moyen
+agit par suggestion, c'est énoncer une affirmation qui n'a rien de
+scientifique.
+
+_Injections hypodermiques_.--Les injections hypodermiques constituent un
+des agents les plus utiles de la thérapeutique. On peut rapporter aux
+trois chefs suivants leur action bienfaisante: 1° toute injection, en
+tant qu'injection, a une influence utile; 2° le médicament injecté a
+son action propre; 3° une part de suggestion s'attache à l'emploi des
+injections.
+
+I. On sait, depuis les remarquables études du Dr Chéron, que toute
+injection hypodermique, quelle qu'elle soit, pourvu que le liquide
+injecté ne soit pas toxique, produit un relèvement momentané de la
+tension vasculaire, se traduisant par une sensation de bien-être, de
+vigueur; produit, en un mot, un effet dynamogénique plus ou moins
+prolongé, Suivant la dose injectée, et suivant une foule d'autres
+conditions.
+
+Ainsi, qu'on injecte de l'eau salée, du liquide de Brown-Séquard,
+de l'océanine, etc.; il y a toujours à compter avec cette action
+particulière de l'injection en tant qu'injection sous-cutanée ou
+intramusculaire, en tant qu'agent modificateur de la pression sanguine.
+De là l'utilité des doses massives de liquide, comme aussi la vogue
+qu'ont eue, pendant un certain temps, les injections de sérum
+artificiel, dont la formule habituelle est à 7 grammes de sel marin pour
+un litre d'eau stérilisée. Malheureusement on sait, depuis quelques
+années, que le sel n'est pas un agent indifférent, et qu'il peut devenir
+toxique chez les malades dont les reins ne fonctionnent pas très bien.
+Il faut donc en user avec grande prudence.
+
+Depuis un an, on fait beaucoup d'injections d'eau de mer stérilisée
+(océanine). On donne de 300 à 500 grammes de liquide, et les promoteurs
+de ce nouveau médicament en disent merveille: il est possible que l'eau
+de mer soit un heureux mélange de substances utiles à l'organisme. Je
+n'ai pas fait d'études sur ce sujet; je dirai seulement que j'ai essayé
+l'océanine chez trois malades, vus en consultation avec le Dr Marie,
+sans résultats appréciables. Il est vrai que nous ne leur donnions que
+des doses de 30 grammes par jour. D'une communication sur ce sujet faite
+à la Société de Thérapeutique, le 11 octobre 1905, par le Dr Marie, il
+résulte que ces injections, pratiquées à des doses plus fortes, ont des
+effets vraiment importants chez les nerveux, les aliénés, et qu'elles
+n'ont pas les inconvénients graves des injections salées ordinaires, si
+bien mis en lumière par M. le Dr Hallion à la même séance de la Société.
+L'eau de mer n'a donc pas dit son dernier mot, et c'est probablement
+un des précieux médicaments de l'avenir, comme le dit le Dr R. Simon;
+d'autant que les injections massives qu'on en fait agissent également en
+tant qu'injections de liquide non toxique.
+
+II. Il faut tenir compte de la nature du produit injecté. Il existe,
+certainement, des médicaments doués d'une action reconstituante sur
+le système nerveux: les glycérophosphates, le cacodylate de soude et
+surtout de magnésie, le sérum de Brown-Séquard, peut-être la lécithine,
+les phosphates, etc. Loin de nous l'idée d'étudier l'action de tous ces
+médicaments: disons seulement un mot des principaux.
+
+Le cacodylate de soude est incontestablement un reconstituant de premier
+ordre; on peut l'employer sans danger à des doses beaucoup plus élevées
+qu'on ne l'indique généralement, et j'ai publié, à la Société de
+Dermatologie, des observations prouvant la non-toxicité du produit,
+ainsi que l'utilité des hautes doses longtemps continuées, dans certains
+cas exceptionnels[14]. Le plus souvent, la dose indiquée par le
+professeur Gautier, de 10 centigrammes par injection, est suffisante, et
+il n'est pas nécessaire de renouveler plus d'une fois par semaine cette
+injection, à la condition de continuer le traitement pendant deux ou
+trois mois dans les cas moyens.
+
+J'ai, d'ailleurs, fait une étude clinique détaillée de l'action des
+cacodylates de soude et de magnésie, à la Société de Thérapeutique, en
+1902, en indiquant les très rares contre-indications, et en précisant,
+dans la mesure du possible, les indications[15]. Le cacodylate de fer en
+injections rend aussi des services, dans les cas exceptionnels où le fer
+est indiqué (chez certaines jeunes filles anémiques, chloro-anémiques):
+mais quatre ou cinq injections de 5 centigrammes, faites à raison de
+deux par semaine, nous ont toujours semblé suffisantes.
+
+[Note 14: Considérations sur la médication cacodylique, _in Ann. de
+dermatologie et Syphiliographie_, 6 mars 1902.]
+
+[Note 15: _Bull de la Soc. de Thérapeutique_, 27 mars 1901.]
+
+Les injections orchitiques de Brown-Séquard, après avoir eu un moment la
+faveur que l'on sait, sont tombées dans un injuste oubli. Ayant eu la
+bonne fortune d'être en relations personnelles et suivies avec le vénéré
+maître, de recueillir de sa bouche des aperçus thérapeutiques de grande
+envergure, que la mort ne lui a pas laissé le temps de vérifier et
+d'enseigner, je reste convaincu qu'il faudra reprendre l'étude de
+l'action dynamogénique du liquide de Brown-Séquard, préciser les doses,
+le nombre des injections, etc. Ce travail n'a été qu'ébauché par le
+grand initiateur.
+
+D'ailleurs l'opothérapie, en général, nous semble une méthode pleine de
+promesses; j'ai cité notamment, à la Société de Thérapeutique, en 1904,
+le cas d'une malade à foie défectueux arrivée au dernier degré du
+marasme, avec muguet dans la bouche, qui a été comme ressuscitée par
+l'emploi de trois lavements quotidiens préparés avec une macération de
+200 grammes de foie de porc, fraîchement tué, dans 300 grammes d'eau
+bouillie. Cette dame, une grande malade avec phénomènes nerveux et
+dyspeptiques anciens, avait eu, à un moment donné, une insuffisance
+hépatique; son foie ne fonctionnait pour ainsi dire plus (fièvre
+intermittente hépatique, urobiline dans l'urine, etc.); au deuxième mois
+de cette complication, elle était arrivée à l'état lamentable que j'ai
+indiqué, quand nous eûmes l'idée de lui rendre ce qui manquait à son
+foie. Le résultat a dépassé toute espérance; trois heures après le
+premier lavement, la malade avait des urines claires et abondantes; huit
+jours après, elle avait retrouvé le sommeil et l'appétit, les selles
+régulières, etc. Une fois l'orage passé, le danger immédiat conjuré, il
+m'a encore fallu continuer à soigner l'estomac, le cerveau, l'intestin,
+la peau de ma malade: mais, trois mois après, elle put aller achever sa
+convalescence dans le Midi, et, depuis deux ans, elle va presque bien.
+La complication hépatique n'avait été qu'un épisode dans le cours de la
+«maladie», qui évoluait depuis vingt années.
+
+D'une façon générale, les préparations opothérapiques, auxquelles un
+immense avenir semble réservé, ne rendront tous les services qu'elles
+peuvent rendre que quand on trouvera le moyen de les donner par
+voie sous-cutanée, comme le faisait Brown-Séquard avec son liquide
+orchitique.
+
+Chez certains malades, les préparations de strychnine par injections
+hypodermiques ont un effet très utile: mais il ne faut pas dépasser en
+général la dose d'un milligramme de sulfate, ou mieux encore d'arséniate
+de strychnine, ni faire plus de huit ou dix injections, réparties sur
+trente jours.
+
+Nous avons dit combien la grippe est dangereuse pour les malades, quels
+qu'ils soient. C'est l'ennemie personnelle des neurasthéniques. De là,
+la préoccupation constante que nous avons de faire la guerre à cette
+affection accidentelle, de la couper dès ses débuts. Or, il m'a bien
+semblé trouver, dans le _cacodylate de gaïacol_, un agent antigrippal
+spécifique, sur lequel j'ai cru devoir appeler l'attention de mes
+confrères, à la Société de Thérapeutique, en janvier 1906.
+
+Il est certain qu'une injection de cinq centigrammes de cacodylate de
+gaïacol, dans un gramme d'eau stérilisée, et préalablement saturée de
+gaïacol, fait merveille chez les grippés au début: elle les guérit
+en quelques heures. Deux ou trois injections consécutives suffisent
+toujours pour couper la grippe, même quand elle n'est pas prise au
+début, à moins qu'il n'y ait de graves complications pulmonaires, et,
+même alors, le cacodylate de gaïacol me semble très recommandable.
+Il l'est aussi dans ces convalescences interminables de grippe qui
+résistent à tous les traitements.
+
+Dans les cas de grippe avec fièvre, voire même avec pneumonie, nous nous
+sommes très bien trouvés de donner, pendant trois ou quatre jours de
+suite, des injections de quinine. Une seringue de Pravaz de la solution
+suivante, introduite profondement dans le muscle, est très bien tolérée
+et n'occasionne jamais d'abcès:
+
+ Chlorhydrate neutre de quinine 3 grammes.
+ Antipyrine 2 --
+ Eau distillée 6 --
+
+Ces injections de quinine ont aussi un effet merveilleux dans les
+névralgies postgrippales, qui sont quelquefois si tenaces, et qui
+résistent même aux opiacés (névralgies sous-orbitaires, sciatiques,
+névralgies intercostales).
+
+Je n'ai pas essayé la quinine en dehors de ces suites éloignées de la
+grippe, cas de grippe aiguë et de névralgies postgrippales,--on ne peut
+pas tout faire,--mais je crois bien que la quinine à petites doses,
+donnée en injections à tous les malades à dépréciation nerveuse
+momentanée, aurait un effet dynamogénique précieux.
+
+Dans certains cas de douleurs névralgiques trop pénibles, les injections
+d'héroïne sont indiquées; mais il faut savoir que l'héroïne doit se
+manier à doses trois fois moindres que la morphine; en d'autres termes,
+on ne doit jamais dépasser un milligramme d'héroïne, surtout chez les
+malades dont on ne connaît pas la tolérance. L'action antinévralgique de
+l'héroïne nous a semblé supérieure à celle de la morphine; mais il faut
+bien se rappeler que l'héroïne est un médicament aussi dangereux que la
+morphine, auquel les malades s'habituent, et réserver son emploi pour
+les cas exceptionnels. J'ai souvenir d'un malade chez lequel je me
+disposais, à contre-coeur, à employer l'héroïne, lorsque, me ravisant,
+je me demandai si la névralgie crurale qui le torturait ne serait pas,
+par hasard, d'origine syphilitique. Or, en reconstituant son histoire,
+j'acquis la conviction que la syphilis était vraiment en cause; et une
+seule piqûre de calomel eut raison à tout jamais de cette névralgie
+si pénible; tant il est vrai que le médecin doit toujours penser à la
+syphilis, quel que soit le malade qu'il a devant lui.
+
+Chez les adultes, le traitement de choix de la syphilis tertiaire,
+quelle que soit la manifestation syphilitique (aortite, gommes), nous
+semble être les injections mercurielles; celles au benzoate sont
+douloureuses, et donnent des nodosités désagréables; celles de biiodure
+en solution aqueuse sont très douloureuses. Nous préférons l'huile grise
+pour les cas moyens, le calomel pour les grandes circonstances, et
+l'huile au sublimé,--dont nous avons donné la formule en 1881 à la
+Société de Dermatologie,--chez les syphilitiques épuisés, auxquels
+l'huile sert d'aliment.
+
+Et puisque nous parlons d'injections huileuses, le moment est venu de
+dire un mot de nos travaux antérieurs sur l'action dynamogénique de
+l'huile créosotée, en injections sous-cutanées _à dose maxima tolérée_.
+Nous les avons surtout employées et les employons encore chez les
+tuberculeux; mais nous étions guidé par une fausse conception théorique;
+et si la créosote _bien maniée_ reste,--et restera longtemps,--le
+médicament de choix chez les tuberculeux, ce n'est pas parce qu'elle
+agit contre le bacille de Koch, comme antiseptique, c'est parce qu'elle
+a une action non douteuse, extraordinairement puissante, sur le système
+nerveux.
+
+La créosote est, en effet, un agent dynamogénique de premier ordre.
+Aussi les tuberculeux sont-ils loin d'être les seuls malades qui
+puissent tirer parti de ce précieux médicament; et si je ne craignais
+d'être accusé de paradoxe, je dirais que ce sont eux qui en tirent le
+moindre bénéfice, à cause de la difficulté que présente le maniement de
+la créosote chez ces malades, toujours prêts à avoir la fièvre. Là
+où les injections d'huile créosotée font merveille, c'est chez les
+pseudo-tuberculeux, qui sont tellement démolis par les troubles
+gastriques, nerveux, etc., qu'ils ont l'aspect de phtisiques tout en ne
+l'étant pas. Chez eux, la créosote bien maniée rend, en quelques jours,
+l'appétit, la force, en un mot la vie.
+
+Le seul inconvénient de la créosote, et qui restreindra longtemps son
+emploi, c'est l'extrême difficulté qu'il y a à la manier. Pour ma
+part, je me suis attaché à surprendre les moindres manifestations de
+l'intolérance, et à les décrire minutieusement afin de permettre aux
+praticiens de ne jamais dépasser la dose utile; à appeler l'attention
+sur les intolérances accidentelles, qui doivent faire immédiatement
+suspendre le traitement, ou baisser la dose acceptée les jours
+précédents. J'ai même tellement insisté sur les dangers de la créosote
+que quelques confrères m'ont accusé d'avoir fait son procès; mais la
+dynamite aussi est une arme redoutable, ce qui n'empêche pas que, bien
+maniée, elle rende des services[16].
+
+[Note 16: Dans les injections d'huile créosotée, il n'y a pas
+seulement que la créosote qui soit utile. L'huile absorbée, digérée par
+la peau, est un aliment de premier ordre, et j'ai pu nourrir pendant un
+mois, avec des injections sous-cutanées d'huile et des lavements aqueux,
+un malade atteint d'ulcère de l'estomac. Un mois durant, ce malade est
+resté à la diète _absolue_, ce qui a donné à l'ulcère le temps de se
+cicatriser. Je lui faisais faire, tous les jours, une injection de
+150 grammes d'huile convenablement préparée. Le danger des injections
+huileuses est la pénétration de l'huile dans un vaisseau sanguin, d'où
+peut résulter une embolie qui peut être mortelle; mais j'ai indiqué le
+moyen de se mettre _sûrement_ à l'abri de tout accident grave. Le secret
+consiste à bien connaître les moindres symptômes d'introduction de
+l'huile dans le torrent circulatoire, et à arrêter l'injection dès
+l'apparition de ces symptômes. Rien n'est plus facile que d'arrêter à
+temps cette injection, si on la fait avec la lenteur voulue; mais
+cette lenteur n'est possible qu'avec l'emploi d'un appareil spécial, à
+fonctionnement automatique. Au reste tous ces points sont étudiés dans
+mon livre sur le _Traitement de la tuberculose par la créosote_.]
+
+III. Les injections hypodermiques, quelles qu'elles soient, agissent
+encore d'une autre façon. En dehors des propriétés particulières à
+chaque médicament, et de l'action dynamogénique reconnue à toute
+injection sous-cutanée et même intra-musculaire, elles agissent encore
+par suggestion. Elles font prendre patience au malade, en attendant
+que les autres agents thérapeutiques, qui visent l'hygiène cérébrale,
+médullaire, gastrique, intestinale, cutanée, etc., aient eu le temps de
+produire leurs effets. Car, comme ces agents n'ont qu'une action lente,
+comme ils ne procurent pas de résultat immédiat, le malade serait vite
+découragé, si on ne lui donnait pas du premier coup, un remontant,
+factice peut-être, mais certainement utile, et ayant une action
+évidente, rapide, qui le fait patienter et lui inspire confiance.
+
+La pratique des injections hypodermiques est également utile au médecin
+à un autre point de vue: elle lui permet d'apprécier très vite le degré
+de confiance que lui accordent le malade et son entourage. Or, de
+ce degré de confiance dérive, dans une notable mesure, le résultat
+thérapeutique final. Si le médecin sent que son malade a foi en lui,
+il déploiera, pour lui venir en aide, toutes les ressources de son
+intelligence et de son coeur; dans le cas contraire, il se sentira à
+tout instant, gêné, paralysé, inhibé, et il risquera de n'avoir pas
+toute la clairvoyance nécessaire. De là l'importance qu'il y a, pour
+lui, à évaluer le degré de confiance qui lui est octroyé. Eh bien! pour
+l'apprécier, il n'y a pas de meilleure pierre de touche que l'injection
+hypodermique. Car si le malade et son entourage acceptent celle-ci
+aveuglément, du premier coup, sans même demander la formule du liquide
+injecté, c'est toujours signe que le terrain est bon, et que le malade
+acceptera avec la même obéissance les diverses prescriptions qui lui
+seront faites. Dans certains cas, il est vrai, le malade accepte, non
+parce qu'il a confiance, mais par une sorte d'inertie; peu importe,
+il acceptera avec la même passivité les prescriptions qui lui seront
+faites, et c'est là l'essentiel. Quand, au contraire, le malade, ou
+surtout son entourage, manifestent une curiosité inquiète, qu'on ne
+parvient pas à satisfaire par une réponse banale, quand ils expriment
+des appréhensions sur la nature et les effets du liquide injecté, on
+peut dire que le cas est mauvais, ou tout au moins médiocre; et le
+médecin aura beaucoup à faire pour conquérir la confiance.
+
+Certes, cette curiosité et ces appréhensions sont légitimes, et ce que
+nous disons ici ce n'est pas pour les empêcher: mais il n'en est pas
+moins vrai qu'elles constituent une sorte de suspicion, que le médecin
+a intérêt à connaître afin de travailler à la faire cesser et d'établir
+ainsi, entre son malade et lui, cette confiance réciproque qui est la
+condition indispensable d'un traitement efficace.--Or l'attitude des
+malades en face des injections qu'on leur propose constitue, à ce
+point de vue, un excellent moyen de diagnostic moral.
+
+Parmi les autres moyens accessoires, il nous faut dire un mot des
+applications locales, révulsives ou dérivatives, qui étaient autrefois
+si en honneur, et qui sont tombées dans un discrédit bien injuste.
+
+_Vésicatoires_.--Autant nous protestons contre les larges vésicatoires
+employés autrefois, et qui, chez quelques malades, produisaient de la
+cystite, chez presque tous une douleur pire que le mal qu'on voulait
+guérir; autant nous continuons à penser que le petit vésicatoire, sous
+forme de mouche de Milan, ne doit pas être dédaigné. Chez les grands
+malades qui ont le système nerveux sens dessus dessous, une mouche,
+appliquée derrière l'oreille, peut faire un mal extrême et produit
+un état d'agitation inconcevable, non pas à cause de la douleur
+insignifiante qu'elle provoque, mais par le fait du trouble de
+circulation qu'elle produit à distance. Ce seul fait suffirait à prouver
+que l'application d'une mouche n'est pas indifférente; rien, d'ailleurs,
+n'est indifférent en thérapeutique. Mais chez certains malades qui ont
+encore un bon capital nerveux, la mouche, appliquée derrière l'oreille
+droite, de préférence, produit une sédation des plus remarquables, amène
+le sommeil, dissipe le malaise mental et les divers troubles
+innommables qui constituent l'état nerveux; c'est sans doute à cause de
+l'infériorité fonctionnelle de la partie gauche du corps,--habituelle
+chez les malades, ainsi que nous l'avons dit,--que la mouche appliquée
+derrière l'oreille droite produit ces effets favorables, qu'elle
+produirait moins si elle était appliquée à gauche; en tout cas, c'est un
+fait d'observation. De même, la mouche sur le creux de l'estomac peut
+amener, si elle est appliquée trop tôt, ou dans les cas trop aigus, une
+aggravation notable des troubles gastriques; mais si elle vient à son
+heure, elle provoque un apaisement notable des troubles digestifs. La
+mouche lombaire, d'autre part, est souvent l'un des meilleurs remèdes à
+apporter à la constipation. Cette affirmation peut sembler singulière,
+mais elle s'explique pour qui comprend l'origine, presque toujours
+nerveuse, de la constipation.
+
+_Emplâtres_.--Les applications d'emplâtres d'opium ne sont jamais
+dangereuses, et font souvent le plus grand bien. Étant donnée l'extrême
+susceptibilité d'un système nerveux malade, qui se laisse impressionner
+par les moindres influences, ce fait n'a rien d'extraordinaire. En tout
+cas, j'affirme, au nom d'une expérience prolongée, qu'une mouche d'opium
+appliquée à la tempe est souvent très appréciée par les malades
+céphalalgiques, qu'un emplâtre d'opium, ou de ciguë et de belladone,
+laissé sur l'estomac pendant huit jours, calme mieux, ou du moins d'une
+façon plus continue, les douleurs gastralgiques, que ne le ferait une
+série d'injections de morphine.
+
+De même, l'emplâtre à l'oxyde de zinc, appliqué sur la colonne
+vertébrale, immédiatement au-dessous de la première vertèbre dorsale,
+sur une longueur de dix centimètres, atténue singulièrement certains
+phénomènes médullaires dont se plaignent les malades, en particulier
+les inquiétudes dans les jambes qui sont si fréquentes chez les grands
+neurasthéniques.
+
+Tous ces moyens si simples ne sont donc pas à dédaigner. A eux seuls,
+ils seraient insuffisants; mais, ajoutés au régime alimentaire, au repos
+méthodiquement dosé, aux applications hydrothérapiques raisonnables, et
+à la psychothérapie, ils amènent sûrement la guérison, lorsqu'il reste
+assez de capital biologique pour que la lutte ne soit pas impossible.
+
+_Purgatifs_.--Nous usons très peu des médicaments fournis par la
+pharmacopée, pour ce motif bien simple que nous n'en avons pas besoin,
+et que nous avons une crainte presque instinctive de tous ces agents
+thérapeutiques à action violente et perturbatrice. Faut-il l'avouer?
+c'est aussi parce que nous ne les connaissons pas.
+
+Rien n'est, en effet, difficile comme l'étude d'un médicament. J'ai
+mis, quant à moi, des années à étudier l'action du bromure, quand je
+m'occupais plus spécialement des «maladies» nerveuses et mentales; et
+quand, en octobre 1898, le professeur Gautier a bien voulu me confier
+l'étude du cacodylate de soude, la première chose que je lui ai dite,
+c'est qu'il me fallait au moins deux ans pour pouvoir lui donner sur cet
+agent thérapeutique une appréciation ayant quelque valeur. Enfin,
+pour ce qui est de la créosote et du gaïacol, j'ai mis cinq ans à en
+connaître l'effet.
+
+Comment, alors, avoir confiance dans des publications hâtives sur des
+médicaments découverts de la veille? Et, en ce qui est des médicaments
+anciens, ayant fait leurs preuves, je répète que, en général, je les
+redoute, à cause de l'extrême sensibilité des malades, qui dépasse tout
+ce qu'on peut imaginer.
+
+Les purgatifs, en particulier, quels qu'ils soient, m'inspirent une
+véritable terreur. Mais, dira-t-on, tous les jours nous les voyons
+employer sans dommage, et même avec une apparence de succès qui
+saute aux yeux! Leur emploi répond d'ailleurs à une indication bien
+rationnelle, puisqu'il faut évacuer les résidus de la digestion qui
+empoisonneraient l'économie! Il nous faut réfuter ces objections en
+passant: qu'on donne un purgatif à un homme solide qui a un léger
+embarras gastrique, il le tolérera, et paraîtra même s'en trouver bien;
+mais c'est une erreur d'interprétation, et si le purgatif ne lui a pas
+fait de mal appréciable, c'est que tout est sain chez les hommes sains.
+Mais donner un purgatif à un malade grave dont le système nerveux
+est profondément atteint, c'est provoquer chez lui des réflexes dont
+personne ne connaît l'importance, c'est quelquefois sidérer son
+système nerveux abdominal. C'est alors qu'on voit le ventre, qui avait
+jusqu'alors une certaine tonicité, devenir flasque, inerte, perdre toute
+réaction; l'intestin est alors inhibé dans son fonctionnement, et il
+faut quinze jours, un mois, pour qu'il se ressaisisse, quand il se
+ressaisit. Mais, dira-t-on, que faut-il donc faire chez les malades
+constipés? La réponse est bien simple: il ne faut pas s'occuper de leur
+constipation, qui n'est qu'un symptôme, et il faut les soigner en tant
+que malades; la constipation disparaîtra d'elle-même. Le moment nous
+semble venu de protester une dernière fois contre les idées des gens du
+monde, et des médecins, relatives à la constipation.
+
+Nombreux sont les gens soi-disant bien portants qui sont atteints de
+constipation chronique. Quand nous disons bien portants, c'est une façon
+de parler: car, en réalité, les constipés ne sont pas absolument bien
+portants. Mais il en est beaucoup qui vont et viennent, vivent de la
+vie commune, tout en ayant une constipation opiniâtre; de plus il y a
+beaucoup de vrais malades qui vont moins mal quand ils sont constipés.
+Une dame nous disait plaisamment, à ce sujet, que son intestin avait
+«horreur du vide». Tant que ces personnes ne sont pas atteintes de cette
+obsession spéciale qui empoisonne la vie des constipés, elles tolèrent
+leur infirmité sans se douter qu'elle existe. Mais malheur à elles quand
+elles commencent à se préoccuper de leur constipation! C'est à partir de
+ce moment qu'elles rapportent à la constipation les mille et une misères
+qui sont l'apanage des neurasthéniques. Malheur à elles, surtout,
+quand elles entrent dans la voie des soi-disant traitements de la
+constipation! Elles commencent par user du lavement simple, tiède
+d'abord, puis très chaud, puis très froid; puis elles ont recours aux
+purgatifs doux, aux purgatifs plus violents, elles en arrivent aux
+grands lavages. Elles font tant et si bien qu'elles irritent leur
+intestin, et qu'à leur constipation anodine succède l'entéro-colite
+membraneuse.
+
+A partir de ce moment, la vie leur devient insupportable et le cercle
+vicieux est établi. Plus elles irritent leur intestin, plus la
+constipation devient opiniâtre, et, pour lutter contre cette
+constipation opiniâtre, elles irritent de plus en plus leur intestin.
+L'obsession entre alors en scène, elles ne pensent plus qu'à leurs
+fonctions alvines, à la liberté du ventre, qu'elles disent être la plus
+nécessaire des libertés. Elles donneraient la vie du genre humain pour
+obtenir une selle; elles se présentent à la garde-robe plusieurs fois
+dans la journée, sans succès ou avec des résultats insignifiants, et,
+cette impuissance les affolant, elles ont recours aux moyens les plus
+extraordinaires pour lutter contre l'odieuse constipation. Cet état
+mental des constipés mérite d'être étudié de très près; et toute
+thérapeutique qui ne cherche pas à le modifier est, par avance,
+condamnée à l'impuissance.
+
+La première chose à faire, quand on se trouve en présence d'un de ces
+constipés à obsession, est de lui persuader que la constipation n'est
+pas l'ennemie, n'est pas la cause immédiate de toutes les misères
+qu'il ressent, qu'elle n'est au contraire qu'un symptôme d'importance
+secondaire, prouvant simplement qu'il y a quelque chose de défectueux
+dans le fonctionnement du système nerveux abdominal.
+
+Persuadez à vos malades qu'il leur suffit d'aller à la garde-robe tous
+les deux ou trois jours pour commencer, que, lorsqu'ils iront mieux, ils
+iront quotidiennement; invitez-les à ne s'y présenter qu'une fois par
+jour, à heure fixe, en leur interdisant, dans la mesure du possible d'y
+aller en dehors de l'heure réglementaire. Recommandez-leur de ne pas
+lutter contre la constipation, mais bien contre le trouble nerveux dont
+la constipation n'est qu'un symptôme, et, s'ils vous écoutent, si vous
+avez le don de les convaincre, ils seront par cela seul à moitié guéris.
+
+Cependant, comme il faut tenir compte de leur état mental, et un peu
+aussi de la mentalité de l'entourage, on peut autoriser un petit
+lavement d'eau bouillie à prendre le matin du troisième jour de
+présentation inefficace, à l'heure réglementaire de la présentation,
+lavement qui sera gardé cinq minutes seulement. On peut encore, si l'on
+croit devoir faire de grandes concessions, permettre au malade, le soir
+du troisième jour de présentation inefficace, un lavement d'huile, non
+pas avec 200 ou 300 grammes d'huile, mais avec quatre ou cinq cuillerées
+à bouche d'huile pure, lavement destiné à être gardé toute la nuit; si
+l'on y ajoute une forte dose de suggestion, ce lavement aura, pour le
+lendemain, un effet magique.
+
+Les pilules de belladone d'après la formule de Trousseau sont également
+recommandables; elles ont tout au moins l'avantage de ne pas être
+nuisibles.
+
+Mais un agent véritablement utile, c'est le liquide orchitique de
+Brown-Séquard; c'est de la bouche même du savant professeur que je tiens
+ce renseignement, et je me rappelle encore, comme si c'était hier, le
+jour où il me disait ces paroles: «De tous les services que m'ont rendus
+à moi-même mes injections de suc orchitique, celui que je place en
+première ligne, bien avant tous les autres, c'est qu'elles m'ont guéri
+d'une constipation opiniâtre». Et, ajoutait l'illustre maître, «il faut
+avoir été, comme moi, torturé par la constipation pour savoir toutes les
+angoisses qu'elle occasionne».
+
+Or il faut remarquer que l'auto-suggestion n'a joué aucun rôle dans la
+circonstance, car M. Brown-Séquard ne s'attendait pas le moins du monde
+à cet effet des injections do liquide orchitique.
+
+Pour moi, utilisant ce précieux renseignement, j'ai traité et je
+traite encore par les injections de liquide orchitique les grands
+neurasthéniques atteints de constipation opiniâtre avec entéro-colite.
+
+_Eaux minérales_.--Si nous donnons peu de créance aux médicaments de
+la pharmacopée, nous croyons, par contre, que les eaux minérales
+constituent des agents thérapeutiques très actifs. Voltaire, qui ne
+respectait rien, disait que les voyages aux eaux ont été inventés par
+des femmes qui s'ennuyaient chez elles, et Diderot affirmait que, en
+général, les eaux sont le dernier conseil de la médecine poussée à bout.
+«On compte plus, ajoutait-il, sur le voyage que sur le remède.»
+
+Tous les deux étaient, certes, des hommes d'esprit, mais ils parlaient
+là de choses qu'ils ne connaissaient point. Si incommensurable que soit
+la sottise humaine, les eaux n'auraient pas joui, depuis la plus haute
+antiquité, et ne jouiraient pas du renom qu'elles ont encore, si elles
+n'avaient pas vraiment une certaine efficacité.
+
+Certes, dans les bons effets des cures minérales, il faut compter, pour
+une certaine mesure, avec le changement de milieu, l'influence agréable
+du voyage; mais il ne faut pas oublier que cette influence, utile
+quelquefois, est quelquefois fâcheuse. Aussi faut-il n'envoyer aux eaux
+que les malades qui ont encore beaucoup de ressort, et dont le capital
+n'est pas sérieusement compromis.
+
+Le changement de régime alimentaire qui est imposé aux malades, dans les
+stations thermales, leur est parfois favorable, et peut avoir une part
+d'influence dans les bons résultats obtenus. Nous savons, en effet, que,
+à un moment donné, il est utile de ne pas se confiner dans un régime
+alimentaire suivi depuis trop longtemps, et aussi que, dans certains
+cas, il faut savoir brusquer l'estomac. Mais ce changement brusque, qui
+souvent est utile, peut être dangereux, au contraire, quand le système
+nerveux n'est pas de taille à supporter le soudain assaut imposé.
+
+C'est ce qui arrive souvent aux stations minérales, où le bon effet
+des eaux est, en grande partie, contre-balancé par la mauvaise hygiène
+alimentaire. De là l'utilité qu'il y aurait à instituer, dans toutes les
+villes d'eaux, des «tables de régime» comme il en existe dans toutes les
+maisons de santé bien tenues, où chaque malade, pour ainsi dire, a le
+régime alimentaire qui lui convient, dosé et surveillé par le médecin de
+l'établissement. Rien de semblable n'existe, malheureusement, dans nos
+stations minérales, parce que les médecins n'y sont pas libres de tous
+leurs actes, et ont à compter avec les hôteliers qui, eux-mêmes, ont à
+compter avec leurs chefs de cuisine.
+
+A Carlsbad, on a bien essayé de faire des «tables de régime»; et j'y
+ai vu moi-même des menus imprimés; mais un bon nombre des mets qu'ils
+annonçaient se sont trouvés n'exister que sur le papier. A Vichy, par
+contre, plusieurs médecins sont arrivés à imposer à des tenanciers de
+pensions de famille l'obligation de donner aux malades des régimes
+variés, suivant les prescriptions médicales.
+
+Quant aux indications des eaux minérales, elles varient à l'infini.
+
+Certaines eaux ont certainement une action prédominante sur tel on
+tel syndrome. Ainsi, ce n'est pas du tout en vertu d'une erreur
+d'observation, ou d'un engouement irréfléchi, qu'on attribue aux eaux
+de Bagnoles de l'Orne une action presque spécifique sur les troubles
+périphériques de la circulation (varices, hémorroïdes, phlébites).
+Les malades atteints d'hémorroïdes, par exemple, voient sûrement, à
+Bagnoles, diminuer l'ensemble de leurs misères (troubles nerveux,
+dyspeptiques), mais plus particulièrement les misères locales causées
+par leurs hémorroïdes. De même Châtel-Guyon a une action non douteuse
+sur le symptôme constipation, action que n'a pas Vichy, qui, au
+contraire, favorise la constipation pendant la durée du traitement.
+
+De même, les eaux de Brides-les-Bains ont, chez certains entéralgiques,
+convalescents d'appendicite, etc., une action véritablement spéciale. De
+même encore, dans l'obésité, qui, comme nous le verrons, n'est qu'un des
+symptômes de la «maladie», elles ont une bienfaisance incontestable,
+surtout si, à leur action, on ajoute celle d'une gymnastique en montagne
+bien comprise et bien réglée. Les eaux de Bagnères-de-Bigorre n'ont pas
+d'action spéciale, mais elles rendent de précieux services aux nerveux
+fatigués. Celles de Vichy sont absolument indiquées chez les malades
+dont le système nerveux digestif est en détresse, et la Grande Grille,
+en particulier, a une action d'une puissance extrême, qui ne s'explique
+pas plus par la théorie des _ions_ que par les théories chimiques, mais
+qui est indiscutable. Et il ne s'agit pas là de psychothérapie ni de
+suggestion; la Grande Grille a des effets qui lui sont propres, et Vichy
+est souvent un adjuvant dont on ne peut se passer. Mais il faut se
+rappeler que c'est une arme difficile à manier, comme toutes les armes
+puissantes, et qu'à Vichy il ne faut envoyer que les malades ayant
+encore une grande force de résistance vitale.
+
+Par contre, il ne faut pas croire qu'on ne doive y envoyer que des
+dyspeptiques. Parmi les 30 ou 35 malades que j'y envoie, chaque année,
+il y en a au moins une dizaine chez lesquels les symptômes cérébraux
+prédominent, à condition, bien entendu, que ces symptômes ne soient pas
+en rapport avec des lésions organiques; et ces malades se trouvent
+au moins aussi bien de Vichy que ceux qui n'ont que des symptômes
+gastriques ou hépatiques.
+
+Autrefois, on ne craignait pas d'envoyer à Bourbon-l'Archambault les
+malades atteints de lésions organiques du cerveau ou de la moelle,
+hémiplégiques, congestifs, etc. Depuis quelques années, la physionomie
+de cette station a changé. Il y a eu des accidents provoqués par l'eau
+chaude sur les malades à artères friables; et l'on se borne actuellement
+à y envoyer les malades à troubles médullaires superficiels,
+connus vulgairement sous les vocables de rhumatismes chroniques ou
+articulaires, sciatiques, névralgies, etc. Marienbad, avec ses bains de
+boue, Franzenbad avec ses bains d'acide carbonique, rendent aussi de
+grands services aux rhumatisants et aux obèses sans lésions organiques
+appréciables.
+
+Seule, la station de Lamalou a gardé le privilège de recevoir des
+malades à lésions organiques nettement définies, et dont nous ne nous
+occupons pas dans ce travail.
+
+Vittel et Contrexéville conviennent aux malades chez lesquels le trouble
+de la nutrition, qui n'est, en général, qu'un trouble du système
+nerveux, se traduit, sans que nous sachions pourquoi, par la formation
+de calculs, soit dans le foie, soit dans les reins[17].
+
+[Note 17: Pour supporter le traitement de Vittel, il faut avoir bon
+estomac, à cause de la quantité d'eau qu'on est obligé de boire. De là
+le nombre relativement limité de malades qu'on peut envoyer à Vittel.
+Mais fouillez le passé de ces malades, et vous verrez que, longtemps
+avant d'avoir la gravelle, ils ont eu de petits troubles cérébraux, ne
+fût-ce que des migraines, de petits troubles cutanés, de l'obésité. Un
+beau jour, une colique néphrétique les surprend, et l'on se figure que
+c'est à partir de ce jour qu'ils sont devenus malades. Il n'en est rien.
+La colique néphrétique n'a été chez eux, qu'un accident; bien avant
+de l'avoir, ils avaient, même du côté du rein, de petites misères qui
+passaient inaperçues: du lumbago, des urines chargées de sable. Et si,
+au moment où l'on s'est aperçu de ces petits symptômes, on les avait
+soignés méthodiquement, par le repos ou l'exercice suivant les cas,
+par telle ou telle hygiène alimentaire, telle ou telle pratique
+hydrothérapique, telle ou telle hygiène cérébrale, ils n'auraient pas eu
+de coliques néphrétiques, et n'auraient pas eu besoin d'aller à Vittel.
+Mais, ne cessons pas de le dire, ils sont bien heureux de recourir
+au traitement bienfaisant de Vittel pour se débarrasser d'une des
+manifestations importantes de leur «maladie», au moins d'une façon
+temporaire. Ils doivent seulement se rappeler que Vittel seul ne les
+guérira pas, quand même ils y retourneraient tous les ans.]
+
+Les eaux arsenicales conviennent souvent à nos malades; la Bourboule en
+particulier, Saint-Nectaire chez les enfants et les jeunes gens.
+
+Mais nous ne voulons pas faire une revue des eaux minérales françaises
+et étrangères. Tout ce que nous voulons prouver, c'est que les eaux
+minérales sont un agent thérapeutique de premier ordre, un agent que
+tous les médecins doivent connaître, non seulement parce qu'ils voient
+dans les livres, non seulement par ouï-dire, mais en se donnant la peine
+d'aller les visiter. Il n'est même pas mauvais qu'ils goûtent, par
+eux-mêmes, aux diverses sources, et qu'ils tâtent parfois des bains. Ils
+ne tarderont pas à voir que ce ne sont pas des agents indifférents: je
+leur recommande, en particulier, un bain à Salies-de-Béarn, à forte dose
+d'eau salée. Aussi le monde médical doit-il être très reconnaissant à
+celui de nos maîtres, le professeur Landouzy, qui a organisé, tous les
+ans, des caravanes scientifiques pour visiter les eaux françaises;
+quinze jours de voyage sous une bonne direction médicale sont plus
+utiles que six mois de travail dans les livres. On apprend ainsi à
+connaître non seulement les eaux, mais aussi les médecins des stations,
+parmi lesquels il en est beaucoup qui ont des idées générales très
+intéressantes sur la pathologie. Ces médecins des villes d'eaux sont,
+d'ailleurs, pour les praticiens, de précieux collaborateurs, quand ils
+veulent bien ne pas se borner à prescrire les eaux en boisson, les
+bains, les douches, etc., et consentir à faire, en même temps, oeuvre
+médicale véritable, c'est-à-dire surveiller le régime, doser avec soin
+le repos et l'exercice, et se souvenir que la psychothérapie ne perd
+jamais ses droits.
+
+_Voyages_.--Les gens du monde se figurent que les voyages font le plus
+grand bien aux malades en général, qu'à la suite d'un état aigu, par
+exemple, dès que le malade est transportable, il faut l'envoyer bien
+loin de chez lui, et que, dans les états chroniques, ce déplacement
+lointain est la condition _sine qua non_ d'une guérison. Cette opinion
+est basée sur une erreur d'interprétation. Il est certain qu'un homme
+bien portant se trouve très bien d'un déplacement annuel, et les
+vacances sont chose indispensable pour cet homme, quels que soient son
+âge et sa situation. Il faut que, au moins une fois par an, l'homme bien
+portant mette, pendant quelques jours, son cerveau en jachère, prenne
+l'exercice dont il a été en partie privé pendant le reste de l'année.
+Ce temps consacré au repos cérébral n'est pas du temps perdu, c'est du
+temps bien employé.
+
+Les vacances sont également nécessaires à l'enfant qui travaille: et par
+vacances nous entendons non seulement le repos cérébral, qui doit être
+presque absolu,--ce qui, par parenthèse, contre-indique l'usage des
+devoirs de vacances,--mais aussi, autant que possible, le changement de
+milieu, ne fût-ce que pendant une trentaine de jours. De là l'utilité
+des colonies de vacances, que le professeur Landouzy appelle «des
+croisades de paix et de rédemption». Elles sont, dit-il très justement,
+la «première ligne de défense contre la tuberculose». M. Plantet a fait
+sur ce sujet, à la demande de l'Office central du travail, un rapport
+des plus intéressants et des plus complets, publié dans la _Réforme
+sociale_, (16 juin et 1er juillet 1905). Il résulte de ce rapport que la
+France est en retard sur les autres pays, sur le Danemark, l'Angleterre,
+la Suisse, l'Allemagne, la Belgique; que nous n'occupons, en somme, que
+le sixième rang dans la lutte des sociétés contre le dépérissement
+de leur race. Cependant, depuis 1882, la France est entrée dans le
+mouvement, et les colonies scolaires françaises sont déjà en nombre
+considérable: il y a les colonies de la ville de Paris, 26 institutions
+privées parisiennes, 40 comités de patronage s'occupant de procurer des
+vacances aux enfants pauvres de la capitale; et des colonies semblables
+fonctionnant dans cinquante-six villes de France. Au total, en
+1902, 14000 petits Français ont bénéficié de ces institutions
+philanthropiques[18].
+
+[Note 18: Dans l'intéressant rapport de M. Plantet, chacune de ces
+colonies est étudiée avec des détails suffisants pour qu'on puisse se
+rendre compte de son fonctionnement, du prix de revient, des résultats
+obtenus. Dans un premier type, les enfants sont logés en commun dans un
+même local (villas scolaires, écoles communales vacantes pendant l'été,
+propriétés privées, louées, acquises, spécialement aménagées pour
+abriter une collectivité à la campagne ou à la mer). C'est la colonie
+d'internat.
+
+Dans un second type, les enfants sont confiés par petits groupes de
+deux à quatre au plus, à des familles de cultivateurs recommandables,
+moyennant un prix débattu, dans les régions réputées les plus saines.
+C'est le placement familial.--Les deux systèmes présentent des avantages
+et des inconvénients qui sont analysés de très près dans le travail
+que nous signalons.--En ce qui concerne la santé, tous les rapports
+constatent la plus-value dans toutes les régions, en montagne, en
+plaine, à la mer, aussi bien dans les colonies collectives que dans les
+colonies familiales.
+
+Quant aux résultats moraux, tout dépend de la colonie et de l'esprit
+qui l'anime. Beaucoup pensent qu'il ne suffit pas de faire gagner à de
+pauvres enfants une livre de graisse par semaine. Il y a mieux à faire,
+on peut réaliser un bien plus durable: il faut viser à ce qu'ils
+rentrent meilleurs à leur foyer. Dans certaines colonies, un tel soin ne
+se devine guère. Dans d'autres, au contraire, c'est la pensée dominante
+et le rêve du directeur. Le tout est de savoir choisir.]
+
+Non seulement l'homme bien portant, mais celui qui n'est qu'un peu
+fatigué par le surmenage cérébral, et par les petites émotions
+quotidiennes, se trouve très bien de changer d'air, de milieu, non
+seulement une fois par an, mais même chaque fois qu'il sent, chez lui,
+cette sorte de malaise cérébral prémonitoire de la neurasthénie, ou
+certains troubles digestifs mal définis qui prouvent que son système
+nerveux abdominal n'est plus en fonctionnement parfait. Pour lui, un
+déplacement de quelques jours est extrêmement favorable. Où qu'il aille,
+il verra son appétit renaître, sa constipation disparaître, la santé lui
+revenir. Que dis-je? chez certaines femmes nerveuses, mais au demeurant
+ayant encore un capital sérieux, l'unique fait de monter en chemin de
+fer produit des effets appréciables, et, le jour même du départ, on les
+voit transformées. Elles laissent à la première station leurs phobies,
+leurs inquiétudes; c'est un changement à vue, un véritable coup de
+théâtre.
+
+Mais autre chose est l'hygiène de l'homme bien portant, ou du candidat
+à la «maladie» dont le capital est encore presque intact, et autre
+l'hygiène du vrai malade. Voilà ce que, d'une façon générale, les gens
+du monde ignorent. Ils s'obstinent, malgré eux, par le fait d'un faux
+raisonnement, à croire que ce qui fait du bien à l'homme valide doit
+en faire encore plus à l'homme malade. «Un bon bifteck saignant est
+certainement utile à un travailleur bien portant; combien il doit être
+plus utile à un malade affaibli! Il va certainement lui rendre des
+forces. Donnons-lui donc de la viande saignante; plus il en prendra,
+plus vite il sera guéri!» Le malade proteste, il affirme que la viande
+saignante lui fait du mal: c'est égal, qu'on lui en donne au moins
+autant que son estomac pourra en digérer, ce sera toujours pour son
+bien! On disait la même chose, autrefois, pour le vin; les gens
+intelligents commencent à comprendre que le vin, si utile à un
+travailleur bien portant, n'est pas un aliment héroïque quand il est
+donné à des malades, même sous forme de vins médicamenteux.
+
+De même l'on raisonne pour l'exercice. Un exercice modéré est utile aux
+gens bien portants; il faut donc l'imposer au malade. Ce dernier a beau
+dire que la moindre marche le fatigue, lui ôte le peu d'appétit et de
+sommeil qu'il avait encore; c'est égal, il faut qu'il marche! On ne
+conçoit pas qu'il doive rester à la chambre, du moment qu'il peut se
+tenir sur ses jambes. Le pauvre malade voudrait rester couché, il sent
+que le lit lui est utile; c'est encore là, dit-il, qu'il souffre le
+moins. Mais non, il faut qu'il se lève! Le lit ôte les forces, le lit
+constipe! Et plus le patient est soi-disant bien soigné, plus il a à
+lutter contre ces préjugés, qu'on parvient difficilement à déraciner
+même dans les milieux intelligents. Il ne faut pas non plus, dit-on,
+laisser le malade dormir le jour, sans quoi il ne dormira pas la nuit!
+Malheureux, qui ne voulez pas comprendre que l'insomnie de votre cher
+malade «tient à une excitation de ses cellules cérébrales, et que le
+sommeil est le meilleur remède à apporter à cette excitation, et que,
+par conséquent, le sommeil du jour prédispose au sommeil nocturne! Quand
+donc aurez-vous une notion un peu précise et raisonnée sur la pathogénie
+de tous ces troubles dont l'ensemble constitue la «maladie»?
+
+C'est aussi par une faute grossière de raisonnement qu'on considère les
+voyages comme utiles aux malades. Encore une fois, ils sont utiles aux
+gens bien portants, et d'autant plus utiles qu'on se porte mieux, parce
+qu'ils permettent à l'homme doué d'un beau capital biologique de faire
+de ces petites avances dont nous avons parlé déjà, de ces placements à
+gros intérêts qui augmentent sa fortune. Accidentellement, il est vrai,
+il peut se faire que le placement soit malheureux: c'est ce qui arrive
+chez l'alpiniste qui aventure une trop grosse somme d'énergie, et met
+quelquefois quinze jours à se refaire d'une excursion par trop fatigante.
+Mais enfin, en général, on peut dire que, chez les gens bien portants,
+ces risques de dépenses exagérées sont réduits à très peu de chose. Le
+malade, au contraire, est un indigent. Non seulement il ne doit pas
+dépenser à tort et à travers, mais il doit parcimonieusement, et avec
+un soin jaloux, garder le peu qu'il possède encore, et chercher à faire
+des économies. Si son indigence est momentanée, il se remettra assez
+vite à flot. Si elle est définitive, _a fortiori_ devra-t-il chercher à
+ne pas faire de fausses dépenses.
+
+Or, il ne faut pas se le dissimuler, pour le malade tout voyage est une
+dépense; le changement d'habitudes, le surcroît de fatigue inévitable,
+à eux seuls, occasionnent de la dépense nerveuse. Si c'est un grand
+malade, le voyage peut même le tuer, comme il tue ces malheureux
+typhoïdiques qu'on est quelquefois obligé, en campagne, ou qu'on se
+croit obligé d'évacuer à de longues distances, sur des cacolets qui
+les secouent d'une façon lamentable. Ils arrivent quelquefois morts à
+l'ambulance lointaine, d'autres fois demi-morts; mais toujours leur état
+est extrêmement aggravé. Si on avait pu les soigner sur place, ou les
+évacuer à très petites journées, dût-on les tenir privés des ressources
+de la thérapeutique, et se borner à leur faire deux lotions fraîches par
+jour, ils auraient eu bien plus de chances de guérir. Je l'affirme au
+nom d'une expérience personnelle, faite pendant la campagne de Tunisie.
+Mais, sans parler des états aigus qui contre-indiquent absolument
+tout long déplacement, ne voyons-nous pas, tous les jours, des états
+chroniques aggravés à vue d'oeil par les longs trajets? Cet illustre
+malade qui traverse toute la Russie pour aller au Caucase, dans le
+vain espoir de retrouver la santé, et qui voit son état s'aggraver
+sensiblement en route; tous ces cardiaques, ces albuminuriques qui vont
+aux eaux lointaines chercher la guérison promise, et en reviennent bien
+plus fatigués que s'ils étaient restés chez eux? Et les tuberculeux
+avancés! ces tristes victimes des théories régnantes et de la crainte de
+la contagion.
+
+Vous prenez là, dira-t-on, les cas extrêmes, et on commence à comprendre
+que les grands déplacements ne sont pas favorables aux grands malades.
+
+Oui, mais j'ajoute qu'ils ne sont pas, non plus, favorables aux malades
+_moyens_.
+
+Pour me faire comprendre, voyez cette jeune femme nerveuse qui ne digère
+plus, qui dort mal, qui est constipée, qui n'a pas ses règles depuis six
+mois; on se figure encore que, en lui faisant quitter le climat brumeux
+du Nord pour l'envoyer sur la côte d'Azur, on va lui faire le plus
+grand bien; c'est une profonde erreur. L'insolent ciel bleu du Midi lui
+paraîtra odieux, et, après quelques jours, elle souhaitera, dans son for
+intérieur, de quitter le délicieux pays. Elle ne le dira pas, pour ne
+pas torturer son entourage, elle souffrira en silence; et il peut même
+se faire qu'à la longue son état s'améliore; mais, sûrement, ce ne sera
+pas l'effet du changement de milieu. Et il peut bien se faire aussi que
+son état s'aggrave assez pour que l'entourage se rende à l'évidence, et
+ramène à grands frais, et avec d'infinies précautions, la pauvre victime
+dans le milieu qu'elle n'aurait pas dû quitter.
+
+En réalité, le voyage n'est utile que chez les gens qui paraissent n'en
+avoir pas besoin. C'est pour bien faire comprendre notre manière de voir
+que nous exagérons, à dessein, la formule de notre pensée.
+
+Il est bien certain qu'entre le malade grave, qu'on ne doit pour rien au
+monde déplacer, et l'homme qu'on est convenu d'appeler bien portant, et
+qui a tout intérêt à faire des voyages d'agrément, il existe toute une
+série d'intermédiaires auxquels les voyages peuvent rendre des services.
+Le changement radical de milieu, si dangereux pour le malade grave, peut
+être utile à l'individu qui n'est que sur la frontière de la «maladie».
+Quitte à avoir dans un hôtel une nourriture moins bonne, moins
+hygiénique, moins adaptée à l'état de son estomac, un dyspeptique pourra
+se trouver bien de cette nourriture, si, en arrivant à l'hôtel, il
+laisse ses préoccupations incessantes, énervantes, de Paris. Comme toute
+chose humaine, le déplacement peut avoir du bon et du mauvais, et on ne
+peut formuler de règles absolues pour les cas moyens; c'est au médecin,
+s'il est consulté, à peser le pour et le contre, et à donner les
+indications générales.
+
+Mais il y a quelques conseils qu'il devra donner toujours au malade.
+C'est:
+
+1° De ne pas voyager de nuit.
+
+2° De s'interdire les changements journaliers de stations, sauf dans
+les cas où, pour une raison quelconque, on est obligé de gagner les
+altitudes. Dans ce dernier cas, il faut, au contraire, imposer au malade
+des stations intermédiaires, car l'expérience démontre que rien n'est
+préjudiciable à une grande nerveuse, par exemple, comme le voyage en une
+seule traite de Paris en Engadine. Elle peut être sûre que, en arrivant
+à destination, il lui faudra plusieurs jours pour s'adapter au nouveau
+milieu d'altitude, pour faire son acclimatation; pendant ces quelques
+jours, elle aura un malaise extrême, et, en particulier, de l'insomnie,
+tandis que, si elle s'était arrêtée deux fois en route, elle n'aurait
+pas eu à payer ce tribut à la dépression barométrique.
+
+3° De s'interdire le voyage matinal; de ne pas croire que, parce que
+le lever à l'aube est favorable à l'alpiniste bien portant, il soit
+également favorable aux neurasthéniques qui ont besoin de leur sommeil
+matinal.
+
+4° Une prescription importante, c'est encore de se reposer, à l'arrivée
+à destination, pendant deux, quatre jours, suivant la valeur de
+l'individu, pour réparer la dépense occasionnée par le voyage. Ce repos
+sera plus ou moins complet, suivant la gravité des cas. En principe, il
+vaut mieux pécher par excès que par défaut de prudence.
+
+5° Pendant ces villégiatures, le malade ne devra pas faire de sorties
+quotidiennes, sous le fallacieux prétexte de s'entraîner; l'entraînement
+convient aux gens bien portants, mais le mot «entraînement» doit
+disparaître du vocabulaire du malade. Certes, le rôle du médecin est
+d'entraîner le malade; mais cet entraînement, que j'appellerai médical,
+doit être tellement progressif et mesuré qu'il n'a, pour ainsi dire,
+rien de commun avec l'entraînement de l'homme bien portant et de l'homme
+de sport.
+
+Le malade ne devra faire un effort que tous les deux ou trois jours, et
+profiter des jours intermédiaires pour se reposer. Ainsi il parviendra à
+reconquérir des forces, tandis que, s'il espère s'entraîner en dépensant
+tous les jours un peu plus de son misérable capital, il ira droit à la
+ruine.
+
+On comprend aisément qu'un des facteurs importants du voyage est sa
+longueur. Le voyage autour du monde ne convient à aucun malade; on peut
+dire que, en général, il n'est pas nécessaire d'aller très loin. Le
+malade parisien, par exemple, se trouvera mieux d'une villégiature à
+Montmorency que d'une lointaine expatriation. On ignore trop l'extrême
+susceptibilité du malade au changement de milieu. Une simple promenade
+_extra muros_ impressionne le malade parisien, quelquefois en bien, mais
+le plus souvent en mal. Combien connaissons-nous de personnes qui
+ne peuvent pas aller jusqu'à Versailles sans avoir, au retour, une
+véritable courbature, une nuit de moins bon sommeil, et, les deux ou
+trois jours suivants, une aggravation de tous leurs symptômes morbides?
+
+Leurs parents, qui n'y comprennent rien, prétendent que c'est affaire
+d'imagination. Mais non, c'est un fait parfaitement explicable, et le
+médecin, qui connaît cette susceptibilité invraisemblable, devrait
+se constituer l'avocat des patients, au lieu de faire chorus avec la
+famille et d'accabler le malade de conseils intempestifs. Certes, dans
+certains cas, par une suggestion puissante, en réveillant ce qui reste
+d'énergie latente au malade, en faisant, en d'autres termes, de la
+psychothérapie réconfortante, il pourra, pour ainsi dire, dynamiser le
+malade et lui donner la force de supporter non seulement le voyage de
+Versailles, mais un voyage relativement lointain, et ce, pour le plus
+grand bien, car le malade reprend alors confiance en lui-même. Mais,
+avant de donner cette suggestion, le médecin doit bien étudier son
+sujet, et savoir au juste ce qu'il vaut, sous peine de lui nuire en lui
+demandant un effort au-dessus de ses forces.
+
+Nous ne nous dissimulons pas que rien n'est plus difficile que de
+connaître la valeur exacte d'un système nerveux; c'est presque
+impossible pour le médecin qui voit le malade pour la première fois.
+Dans le doute, il vaut mieux ne pas imposer une fatigue qui risquerait
+d'être préjudiciable; on se repent rarement d'avoir été trop prudent. Un
+élément d'appréciation qui est d'un grand secours pour le médecin, en
+pareille occurrence, c'est le désir du malade lui-même.
+
+S'il ne désire pas voyager, s'il se dit fatigué, il y a gros à parier
+qu'il l'est en réalité. Le malade a toujours, en effet, une vague
+conscience de sa valeur, et il faut tenir compte de son appréciation.
+Si, au contraire, il manifeste vivement le désir de changer de milieu,
+c'est qu'il sent vaguement qu'il a des réserves de force nerveuse ayant
+besoin d'être utilisées; il a un sourd instinct qui, en général,
+le guide bien. Mais alors, direz-vous, le rôle du médecin est
+singulièrement restreint; il consiste à s'enquérir plus ou moins
+discrètement des désirs du malade, et à les transformer habilement
+en prescriptions médicales? A vrai dire, ce serait encore de la
+psychothérapie; mais nous ne concevons pas les choses de cette façon.
+Quelquefois, il arrive que l'instinct du malade le guide mal; il est
+dévoyé par des auto-suggestions, des préjugés ataviques, dos théories
+plus ou moins scientifiques; et le rôle du médecin est, en ce cas, de
+remettre tout au point, de démontrer à son malade que son instinct, dans
+telle ou telle circonstance, le guide de travers; que, bien qu'il n'en
+ait pas envie, il doit aller de l'avant; et le médecin mérite alors le
+beau titre de directeur de la santé.
+
+_La mer_.--Les voyages à la mer auraient dû, en bonne logique, être
+étudiés à la suite des cures thermales, parce que, en somme, le bain de
+mer est un agent thérapeutique comparable aux bains d'eau salée qu'on
+va prendre à Rheinfelden, Salies, Arcachon, Mouthiers-Salins, etc. Mais
+nous les plaçons à dessein à la suite de l'étude des voyages, parce
+que, dans la pratique, le bain de mer est plutôt considéré comme voyage
+d'agrément que comme traitement médical. Cela est si vrai que le médecin
+est rarement consulté sur l'opportunité du traitement marin, sur le
+choix de la plage: et c'est à tort. D'autre part, aux bains de mer, le
+traitement n'est pas surveillé comme il l'est dans les stations d'eau
+salée, et c'est également regrettable; car la médication par l'eau de
+mer est active, et son emploi n'est pas indifférent, surtout lorsqu'il
+s'agit de malades impressionnables, auxquels la moindre intervention
+fait du bien ou du mal.
+
+Les principaux conseils que nous ayons à donner aux malades livrés à
+eux-mêmes, à la mer, sont les suivants:
+
+1° Ne pas prendre de bains dès l'arrivée, et se reposer des fatigues du
+voyage, comme nous avons dit qu'il fallait toujours le faire;
+
+2° Se rappeler que l'air marin a, par lui-même, une action appréciable,
+et qu'il n'est pas toujours utile de prendre des bains; qu'on peut, dans
+certains cas, se contenter de stationner pendant plusieurs heures par
+jour au bord de la mer;
+
+3° Se rappeler aussi qu'une saison au bord de la mer constitue un
+véritable traitement minéral. Il faut donc au moins un mois pour obtenir
+des effets sérieux; et, par conséquent, il n'est pas raisonnable d'aller
+à la mer pour huit jours; c'est s'exposer à la fatigue du voyage et de
+l'acclimatation sans aucun profit. _A fortiori_, ne doit-on pas prendre
+un bain de mer accidentel, comme le font les maris qui, par train
+spécial, arrivent toutes les semaines aux plages voisines de Paris, et
+se croient obligés de prendre le bain traditionnel du dimanche. Ils
+ont contre eux la fatigue du voyage, fait dans des conditions plutôt
+fâcheuses, l'influence du changement brusque de milieu, les trop douces
+émotions du revoir conjugal, et le bain de mer achève de leur soutirer
+une réserve d'influx nerveux. Le tout se solde, parfois, par un état
+subaigu, au retour, qui reçoit le nom d'embarras gastrique, et auquel se
+joignent souvent des douleurs rhumatismales.
+
+Nous ne pouvons pas indiquer, dans cette étude rapide, les indications
+et contre-indications des bains de mer. Le principe général est qu'il ne
+faut pas en donner aux malades à capital restreint, et que, en réalité,
+ils conviennent surtout aux gens bien portants. Plus le capital est
+entamé, plus aussi il faudra de prudence dans l'administration du bain,
+au point de vue de sa fréquence et de sa durée. Tout ce qu'on peut dire,
+c'est qu'il faut, en général, le prendre très court, cinq minutes en
+moyenne.
+
+Enfin, il faut tenir compte des effets produits par les deux ou trois
+premiers bains. S'ils amènent de l'insomnie, c'est qu'ils sont trop
+prolongés, ou trop fréquents, ou tout à fait contre-indiqués. Il ne faut
+pas croire qu'on puisse s'y habituer, et que, si les premiers font du
+mal, les suivants feront du bien. D'une façon générale, d'ailleurs,
+l'organisme ne s'habitue pas à ce qui lui est nuisible; et les
+médications, quelles qu'elles soient, ne doivent jamais faire de
+mal, même momentanément. Mais c'est là un point de doctrine dont la
+démonstration nous entraînerait trop loin, et en dehors de notre plan.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LA PÉRIODE DE DÉCLIN
+
+
+
+Nous avons à dessein placé dans l'étude de l'homme adulte la plus grosse
+part de nos considérations thérapeutiques, parce que, à vrai dire, c'est
+l'âge adulte qui est le plus intéressant au point de vue médical comme
+au point de vue social, et que c'est pendant cette période de la vie que
+le médecin peut faire le plus de bien au malade.
+
+Au contraire, à partir du moment où l'être humain est arrivé au
+sommet de sa courbe évolutive, et, par conséquent, où il va décliner,
+l'importance des agents thérapeutiques se limite de plus en plus,
+jusqu'à aboutir à zéro quand l'homme arrive à la fin de sa carrière.
+
+Dans les phases de la vie qui nous restent à étudier, la thérapeutique
+doit viser, avant tout, à éviter les dépenses de capital: mais son rôle
+pratique n'en reste pas moins très appréciable; et l'on ne sait
+pas assez combien une bonne direction médicale pourrait prolonger
+l'existence de l'homme arrivé à la période de déclin, voire même à une
+étape avancée de cette période.
+
+Théoriquement, la période de déclin peut commencer le jour de la
+naissance. C'est ce qu'on observe chez les enfants qui n'ont pas la
+force de vivre, et qui meurent après deux ou trois jours. A l'extrême
+opposé, on voit des individus qui ne commencent à décliner qu'à un âge
+très avancé, ou encore dont la vie est brutalement interrompue, à un
+âge relativement avancé, par un accident, avant que ne soit survenu le
+commencement de la période de déclin. C'est que ces hommes à prodigieuse
+santé sont venus au monde avec un excellent capital initial, que leurs
+parents ont su améliorer pendant la première enfance, et qu'ils ont
+ensuite amélioré eux-mêmes en s'interdisant toute dépense excessive, ou
+en ne risquant qu'à bon escient une certaine partie du capital, pour lui
+faire rapporter davantage.
+
+Chez ces individus fortunés, les affections intercurrentes ont, comme
+nous l'avons dit, peu de prise. Ces privilégiés sont semblables à
+l'homme qui a reçu les dix talents et qui, sachant les faire fructifier,
+en rapporte dix autres, et reçoit encore, en surplus, une récompense.
+Chez ces individus, le déclin n'arrive que très tardivement, et ils
+peuvent atteindre soixante ans tout en restant jeunes de coeur, de
+corps, et d'esprit.
+
+Entre ces deux extrêmes, tous les intermédiaires sont possibles; et
+nombreux sont les hommes qui commencent à décliner à trente ans, qui
+sont des vieillards à quarante ans. La plupart, cependant, commencent
+à décliner vers cinquante ans, et se maintiennent tant bien que mal
+pendant quelques années, puis déclinent à vue d'oeil à partir de
+soixante ans. Malheur à eux quand, à cet âge, ils prennent une
+pneumonie! D'ailleurs la moindre «maladie» accidentelle les détériore
+pour plusieurs mois, et l'on est tout étonné de la lenteur de leur
+convalescence. C'est à partir de ce moment que les tares organiques,
+latentes jusque-là, se révèlent, que l'homme qui avait une endocardite
+avec laquelle il vivait en bonne intelligence, et dont parfois même
+il ne se savait pas atteint, voit tout d'un coup son coeur devenir
+au-dessous de sa tâche. A la suite d'un coup de froid insignifiant,
+d'une indigestion, d'un excès alimentaire, d'une émotion violente, d'une
+grippe qui paraissait bénigne, il a de la dyspepsie, des palpitations,
+des intermittences du pouls, puis un peu d'enflure des jambes; toutes
+choses dont, au reste, le repos au lit suffit pour le débarrasser cette
+première fois, parce qu'il n'est pas encore complètement usé. Mais, six
+mois après, sous l'influence d'une cause semblable, il a une nouvelle
+atteinte, un peu plus de dyspnée, un peu de congestion de la base gauche
+du poumon, ou quelquefois des deux bases, un peu plus d'enflure des
+jambes; et, cette fois, le repos au lit, la diète lactée, ne suffisent
+pas à le remettre en état.
+
+La digitale est alors indiquée, à la dose de 10 centigrammes par jour en
+infusion dans 200 grammes d'eau, que le malade prendra de deux heures en
+deux heures, jusqu'au moment où il aura une salutaire crise urinaire.
+Grâce à ce précieux médicament ainsi administré, il fera encore les
+frais de cet assaut; mais, la fois suivante, les mêmes influences
+insignifiantes amèneront l'affolement du coeur avec albuminurie, et
+alors la déchéance pourra être irrémédiable.
+
+Il est certain que si, dans l'intervalle de ces assauts, notre homme
+s'était écouté vivre, s'il n'avait rien laissé au hasard, si une sage
+direction médicale avait dosé son alimentation, son travail, son
+sommeil, s'il n'avait pas eu d'émotions, si, pour conserver sa vie,
+il avait, en quelque sorte, cessé de vivre, il aurait survécu plus
+longtemps et n'aurait pas eu sa deuxième atteinte; mais ce qu'il faut
+bien se rappeler, c'est que, dès sa première atteinte, ses jours étaient
+comptés. Cette première atteinte dénonçait déjà l'insuffisance de son
+système nerveux, incapable de donner au muscle cardiaque la force voulue
+pour faire son office de pompe aspirante et foulante; le déclin, qui
+avait peut-être commencé quelques années avant, s'était traduit dès le
+jour de ce premier accroc.
+
+Le déclin peut n'être qu'apparent; et les symptômes revêtent parfois une
+gravité qui fait croire, à tort, à l'entourage qu'il existe une brèche
+sérieuse ou irrémédiable dans le capital vital du malade, alors qu'il
+n'est touché que superficiellement. C'est au médecin qu'il appartient
+de faire un bon diagnostic, d'où découlent et le pronostic et le
+traitement. Certes, le problème est souvent difficile à résoudre,
+et, pour y arriver, le médecin n'a pas trop de toute sa finesse
+d'observation, de toute son expérience, de toute sa pénétration. C'est
+dans ces cas que la médecine est véritablement un art, et le médecin un
+artiste, appelé à utiliser de son mieux les données scientifiques que
+ses études antérieures lui ont fournies.
+
+Il aura naturellement, pour l'aider dans cette tâche, l'examen physique
+du malade, et, en particulier, l'exploration abdominale, le ventre
+étant, de tous les organes, celui qu'on peut le plus facilement
+explorer, par la vue, le palper, la percussion; il aura, pour l'aider,
+l'analyse des urines, trop souvent négligée. Il sera également secondé
+par l'étude du passé: il ne manquera pas de fouiller l'hérédité,
+l'évolution antérieure de la vie, chez le sujet qu'il examine. Celui-ci
+a-t-il eu de grands assauts, et s'est-il ressaisi complètement? En ce
+cas, c'est une présomption en sa faveur: ce passé prouve qu'il a une
+grande élasticité, un capital sérieux, et qu'il est possible que, dans
+la crise actuelle, il rebondisse encore une fois.--Au contraire n'a-t-il
+jamais eu d'assaut important? le problème devient alors plus difficile,
+car le médecin manque d'une base pour apprécier la valeur réelle du
+capital. Aussi fera-t-il bien de rester dans une prudente réserve, et
+si, dans le cas précédent, il a été en droit de rassurer la famille
+malgré la gravité apparente de l'état du malade, dans le second cas, au
+contraire, il ne doit dire qu'une chose: «Je ne sais pas.»
+
+Pour ma part, je me méfie beaucoup des hommes à santé insolente, n'ayant
+jamais eu besoin de soins, que je vois brusquement atteints par une
+«maladie» accidentelle, par la grippe en particulier. Me trouvant sur
+un terrain inconnu, je me demande, tout d'abord, si leur capital était
+aussi bon qu'il le paraissait, et si la grippe ne va pas provoquer la
+faillite, la débâcle.
+
+Ce sont là, je le répète, des problèmes cliniques extrêmement difficiles
+à résoudre; mais ils ont un grand intérêt au point de vue du pronostic à
+porter, et du traitement à instituer. Et cet intérêt est immédiat: car
+si le médecin soupçonne, chez son malade, une altération profonde que ne
+traduit pas l'ensemble symptomatique, il doit redoubler de précautions,
+sa surveillance doit être incessante, son zèle doit prévoir les moindres
+incidents, ne rien laisser au hasard. Il a alors à lutter non seulement
+contre la «maladie», mais aussi contre le malade, souvent indocile, et
+contre les familles, qui trouvent qu'on en fait trop, qu'on prend trop
+de soins, que le malade devrait se lever pour regagner des forces,
+sortir pour se distraire, reprendre une partie de ses occupations pour
+ne pas nuire à sa carrière; estimant, _in petto_, que le médecin userait
+de discrétion en espaçant davantage ses visites, etc. Quoi qu'il arrive,
+ce sont de mauvais cas pour le médecin. Il est accusé, si le malade
+guérit, d'avoir retardé sa convalescence, et, s'il succombe, de ne
+l'avoir pas bien soigné. Car enfin, un homme si bien portant! et qui
+succombe à la suite d'une grippe, presque sans fièvre! Sûrement, c'est
+le médecin qui est coupable! Il n'a, pour se consoler, que la conscience
+du devoir accompli. Et d'ailleurs il peut aussi se dire que, dans
+d'autres cas, on a attribué exclusivement à ses bons soins ce qui était
+dû, en grande partie, à la valeur du sujet; il y a donc compensation.
+
+En somme, le médecin qui se trouve en face d'un malade quelconque est
+appelé à résoudre le problème suivant: Étant donnés la valeur antérieure
+du malade A, et le déchet que lui fait perdre la «maladie» B, quelle est
+la valeur du capital restant A--B? Le simple bon sens indique que
+cette équation ne peut pas se résoudre par l'algèbre, puisque nous ne
+connaissons au juste ni A ni B. Aussi le médecin ne doit-il jamais
+quitter le terrain, relativement solide, que lui fournit la science,
+pour se perdre dans les abstractions. Il doit seulement se rappeler la
+parole d'Hippocrate: _Judicium difficile_, et faire de son mieux pour
+approcher le plus possible de la solution du problème, qui, sans être
+d'ordre mathématique, a cependant une solution.
+
+«Quand on fait ce qu'on peut, on rend Dieu responsable.» [V. HUGO]
+
+Existe-t-il, du moins, des symptômes permettant d'affirmer que l'homme
+a atteint l'apogée de son évolution, et est sur la pente du déclin? Eh!
+non, tant qu'il est bien portant Il est évidemment moins fort, moins
+actif, que pendant la période de croissance, il supporte moins les
+petits écarts de régime, les fatigues, il est plus vulnérable, en un
+mot, mais ce n'est pas un malade par cela seul qu'il est en période de
+déclin. S'il veut éviter la «maladie», il le peut, dans une, certaine
+mesure, en s'écoutant vivre, en surveillent son hygiène quotidienne, en
+ne faisant pas de fausses dépenses ou de dépenses exagérées, ou, s'il
+est obligé d'en faire par hasard, en les compensant aussitôt par une
+exagération momentanée de prudence. Bref, la période de déclin est la
+période des précautions. L'homme en déclin devrait se rappeler qu'il
+faut «être de sa santé» comme il faut «être de sa condition», comme il
+faut être «de son temps». En usant de ces précautions, il peut prolonger
+très longtemps la durée de sa phase évolutive, et atteindre ainsi
+sans transition la vieillesse, qui pourra, si elle est également bien
+surveillée, le conduire, sans transition brusque, à la mort.
+
+Mais, quelques précautions qu'il prenne, les circonstances de la vie
+sont telles que, fatalement, il rencontre sur son chemin des influences
+qui font baisser brusquement sa valeur. Quelles sont ces influences
+inévitables? Ce sont toutes celles que nous avons déjà étudiées
+dans l'enfance, dans l'adolescence, et dans l'âge adulte: erreurs
+d'alimentation, causes morales surtout, etc.
+
+Y en a-t-il cependant, parmi ces influences, qui soient plus spéciales
+à la période de la vie que nous étudions, la période comprise entre
+cinquante et soixante-cinq ans?
+
+Chez la femme, tout le monde admet que la ménopause produit des
+perturbations considérables; la preuve, c'est qu'on s'accorde à appeler
+«âge critique» l'âge de la cessation des règles. La ménopause ramène
+souvent des troubles de santé qui avaient disparu depuis longtemps, et
+amène quelquefois des troubles nouveaux, tels que ces sueurs profuses
+dont se plaignent amèrement les malades. Nous avons en vain essayé
+contre elles l'emploi de l'opothérapie ovarienne, et nous croyons que
+c'est un moyen non seulement inutile, mais dangereux, et que le mieux
+est de savoir attendre, en mettant la malade à un régime restreint.
+
+Dans les deux sexes, les émotions morales jouent encore, à cet âge,
+un rôle considérable. C'est une fille mal mariée, un fils qui fait le
+chagrin de sa famille, c'est l'isolement au milieu d'indifférents, la
+perte des amis de la première heure, l'âge des désillusions, l'automne
+de la vie, en un mot. Dans tous les cas, les pratiques de la
+psychothérapie sont d'un incontestable utilité: seules, elles ne
+suffisent pas à guérir un homme rendu malade par des influences morales;
+mais, associées aux autres agents thérapeutiques, elles sont toujours
+d'une grande utilité et souvent d'une nécessité absolue. J'ai plus fait
+en réconciliant avec son fils un père que le chagrin avait terrassé,
+en lui démontrant la nécessité et la légitimité du pardon, qu'en
+le traitant, comme on le faisait depuis longtemps, avec toutes les
+ressources de la pharmacopée et des agents physiques.--Le fonctionnaire
+qui prend sa retraite, et se voit brusquement condamné à une oisiveté
+forcée, ne sait pas que faire de son temps. En vain cherche-t-il, dans
+la société des hommes de son âge, un remède à son désoeuvrement; et
+quant à espérer trouver chez les gens jeunes de sa famille un réconfort
+quelconque, il n'y doit pas songer. Les plus jeunes ont leurs affaires,
+et les affaires sont les affaires; c'est tout au plus si la fille vient
+faire ses couches à la maison.
+
+Bref, une série de chagrins multiples, auxquels on est encore sensible,
+sont l'apanage ordinaire de cette période de la vie. C'est à cet âge,
+aussi, que se soldent,--car tout se paie,--les erreurs du passé, les
+fautes contre l'hygiène. Alors arrivent les traites imprévues, et, quand
+le capitaliste veut mettre de l'ordre à ses affaires, il s'aperçoit
+trop tard que, depuis plusieurs années, il ne s'est pas contenté de
+ses revenus et qu'il a écorné son capital. Mais, dira-t-on, pouvait-il
+s'apercevoir de la mauvaise gestion de sa fortune? C'est l'éternel
+problème du «Connais-toi, toi-même!» de la sagesse antique. C'était à
+lui de voir que, de temps à autre, il avait de ces petites défaillances
+de santé qu'il traitait à la légère, en leur attribuant des causes
+banales et qui auraient dû être, pour lui, des avertissements
+(l'avertissement sans frais du percepteur). Il aurait dû, en homme bien
+avisé, rester toujours en deçà de ce qu'il pouvait donner.
+
+Mais enfin le mal est fait; et il est encore temps, sinon de le réparer
+complètement, au moins de l'atténuer dans une notable mesure, en se
+surveillant de près, et en ne laissant rien au hasard de ce qu'on peut
+lui enlever par prudence et par calcul.
+
+Certaines natures ultra-généreuses ne s'aperçoivent pas qu'elles
+dépensent plus qu'elles ne devraient le faire; elles n'ont pas la
+bonne fortune de recevoir les petits avertissements que nous venons de
+signaler. Leur débordante santé fait l'envie de tout le monde; mais ces
+privilégiés sont souvent des déshérités. Nous avons dit déjà ce qu'il
+fallait en penser, quand ils se trouvent aux prises, brusquement, avec
+une affection accidentelle.
+
+Malheur aussi à l'homme qui, à cet âge, se laisse entraîner par un
+renouveau de passion sexuelle! Il s'impose des dépenses trop fortes pour
+sa réserve de santé, surtout s'il en arrive à forcer ses talents. Il
+faut aussi compter avec les aberrations de l'instinct sexuel, assez
+fréquentes à cet âge; et alors la neurasthénie vengeresse ne tarde pas à
+s'installer, sous une forme qui rappelle, par sa brutalité d'apparition
+et la gravité des symptômes, l'hystéro-neurasthénie traumatique.
+
+En effet, du jour au lendemain, cet homme, vaillant jusqu'alors,
+subit un véritable effondrement. Non seulement il perd tout d'un coup
+l'aptitude sexuelle, ce qui est pour lui la source d'un grand chagrin,
+mais il perd, en même temps, l'appétit, le sommeil, les forces. La
+constipation entre en scène; des douleurs névralgiques variées,--ou,
+pour mieux dire, des _algies_, car la douleur ne suit pas le trajet des
+nerfs, le torturent nuit et jour. Il a une sensibilité excessive de
+l'ouïe, un éréthisme de tout le système nerveux, qui devient comme une
+lyre à cordes trop tendues que fait vibrer douloureusement le moindre
+souffle. Cet état peut n'être que passager, si le malade a le bon esprit
+de s'en avouer à lui-même la cause déterminante et de la supprimer.
+Mais cela même ne suffit pas toujours: _Sublata causa, non tollitur
+effectus._ Le branle est donné à la cellule nerveuse, le système
+nerveux, longtemps patient, s'est tout à coup révolté, et il faut des
+mois et des années de soins méthodiques pour lui rendre son équilibre.
+C'est dire que, pendant ces mois et ces années, le médecin devra
+surveiller non seulement l'hygiène sexuelle, dont il n'est plus
+question, mais l'hygiène alimentaire, donner les repas fréquents que
+nécessite un estomac toujours sur le point d'entrer soit en état
+paralytique ou en état spasmodique; une alimentation non excitante
+(pâtes, purées), sans vin, et sans les toniques qui passent, à tort,
+pour réveiller les forces. Le repos physique est également indiqué.
+
+C'est dans ces cas qu'un changement de milieu, bien compris, bien
+dirigé, peut être utile à divers titres. D'abord, il éloigne la victime
+de la cause initiale de son mal, ensuite il lui permet d'apprécier
+souvent les soins affectueux et tendres d'une femme momentanément
+négligée.
+
+La psychothérapie joue aussi un rôle énorme dans le traitement de ces
+malades qui, d'un jour à l'autre, sont devenus craintifs, scrupuleux à
+l'excès, ayant peur de mourir, tenaillés par des remords d'une intensité
+morbide. Le médecin animé d'un esprit large et charitable peut leur être
+d'un grand secours, en mettant toutes choses au point, et en rassérénant
+leur conscience dans la mesure qui convient.
+
+Ce tableau de la «maladie» de l'âge critique, chez l'homme, n'a rien
+d'exagéré. Nous avons observé plusieurs cas semblables, où des hommes
+bien portants jusqu'alors ont payé cher leurs écarts intempestifs.
+
+Le plus souvent, les malheurs de ce genre arrivent chez des hommes qui,
+auparavant, n'étaient pas débauchés, offraient même le modèle d'une vie
+exemplaire; maintenus par des principes sévères, ils avaient été fidèles
+à la foi conjugale, et, alors même qu'ils étaient veufs, ils étaient
+restés fidèles au delà du tombeau; et puis, un beau jour, une occasion
+se présente et les surprend; c'est une Sapho quelconque rencontrée
+en chemin de fer; l'homme se trouve désarmé devant la tentation, il
+succombe, et, une première chute en entraînant de nombreuses à sa suite,
+il devient enragé de vice. Aussi ne saurions-nous trop engager l'homme
+mûr, trop confiant en lui-même, à veiller toujours, car le péril est
+insidieux et les risques sont grands.
+
+C'est à l'âge que nous étudions que se manifestent les troubles
+prostatiques et urinaires, résultats tardifs de blennorragies mal
+soignées et considérées comme une bagatelle par le jeune homme, plutôt
+fier d'avoir pris un brevet de virilité. C'est vers cinquante-cinq ans
+que le rétrécissement du canal provoque des misères variées, que nous
+n'avons pas à décrire ici, mais qui finissent par amener la mort
+prématurée si le chirurgien n'intervient pas.
+
+Ainsi s'explique l'absence de tout rétrécissement chez les hommes qui
+ont dépassé soixante-cinq ans: ceux qui avaient des rétrécissements sont
+morts avant cet âge.
+
+C'est aussi vers l'âge de soixante ans que la prostate entre en scène.
+Certes, les affections de la prostate ne sont pas toujours d'origine
+blennorragique; mais elles sont, plus qu'on ne le croit, dues à des
+erreurs dans l'hygiène sexuelle.
+
+Quant aux autres affections capables de faire brusquement baisser le
+capital, elles ne donnent lieu à aucune considération particulière.
+Nous devons pourtant nous arrêter encore, en passant, sur trois
+manifestations morbides spécialement fréquentes à l'âge en question: le
+diabète, l'albuminurie, et l'obésité.
+
+_Diabète_.--L'apparition du diabète est, certes, chose fâcheuse; mais le
+plus grand malheur qui puisse arriver à un diabétique impressionnable,
+c'est de trouver un médecin qui lui annonce, sans ménagements, la
+fâcheuse nouvelle. A partir de ce moment commence, pour le malade,
+une incessante préoccupation morale, aggravée encore par un régime
+alimentaire qui lui cause plus de dommages que le diabète lui-même. Il
+est vrai de dire que, depuis quelques années, les médecins se sont
+un peu départis de la cruelle sévérité qui, autrefois, les rendait
+redoutables aux diabétiques. On veut bien admettre, désormais, que le
+régime des diabétiques comporte certains tempéraments, et que les pommes
+de terre en robe de chambre, par exemple, peuvent être allouées, voire
+même en abondance.
+
+Mais il n'en reste pas moins vrai que la situation d'un diabétique,
+traité d'après les principes classiques, est encore loin d'être
+réjouissante. Elle sera telle jusqu'au jour où l'on comprendra enfin
+qu'il n'y a pas deux diabétiques devant être soignés par le même régime,
+ou plutôt qu'il n'y a pas de régime du diabète, le diabète n'étant qu'un
+symptôme qui ne mérite pas qu'on s'acharne sur lui.
+
+Aux uns il faudra beaucoup de viande et du vin, aux autres la diète
+lactée absolue pendant quelques jours, et le régime des potages au lait
+ensuite. Et entre ces deux extrêmes, toutes les combinaisons du régime
+peuvent être indiquées. Le médecin doit imposer le repos au lit absolu
+au diabétique qui maigrit et perd ses forces, l'exercice modéré dans les
+autres cas, mais, jamais d'exercice forcé, parce que le diabétique a
+toujours des combustions exagérées, comme le professeur A. Robin l'a
+très élégamment démontré. On aura à s'occuper aussi de l'état mental du
+malade, et à ne pas négliger la psychothérapie. Le diabète peut être
+provoqué, expérimentalement, en touchant un point précis du quatrième
+ventricule du cerveau; et les diabétiques vraiment graves sont ceux
+qui le deviennent à la suite d'une chute sur la tête: ces deux faits
+prouvent assez l'importance des troubles du système nerveux dans la
+pathogénie du diabète, et la nécessité de faire une grosse part aux
+soins moraux dans le traitement du diabétique.
+
+_Albuminurie_.--L'albuminurie donne lieu à des considérations de même
+ordre.
+
+Comme le diabète, elle est un symptôme indiquant un état de
+détérioration générale de l'organisme; c'est, le plus souvent, un
+symptôme grave, mais quelquefois aussi un phénomène sans grande
+importance.
+
+Tout le monde connaît l'albuminurie de l'adolescence, intermittente,
+venant après la moindre fatigue. On sait encore que le seul fait de
+se lever du lit et de procéder aux soins de la toilette suffit pour
+provoquer l'apparition de l'albumine, qui n'existait pas dans l'urine
+émise pendant que le sujet était au lit: c'est ce qu'on appelle
+l'albuminurie _orthostatique_ ou _physiologique_,--terme détestable,
+parce qu'il n'y a pas d'albuminurie physiologique, pas plus que de
+glycosurique physiologique. Cette albuminurie de peu d'importance
+survient toujours chez des sujets qui ne sont pas en bon état de santé,
+et indique, par conséquent, qu'ils doivent être tenus à vue, et soignés
+suivant les principes généraux que nous avons déjà énoncés.
+
+Chez l'homme adulte, la présence de l'albumine dans l'urine est toujours
+d'un pronostic plus sérieux. Parfois cependant, là encore, l'albuminurie
+n'est que transitoire, et coïncide avec une décharge d'acide urique par
+les reins. Si l'on ne soumet pas le malade ainsi touché au régime lacté
+absolu, qui achèverait de l'épuiser, si on le laisse au repos, si on lui
+donne à prendre un peu de benzoate de soude, l'orage passe vite sans
+laisser de traces.
+
+D'autres fois, l'albuminurie, sans être transitoire, est intermittente,
+même chez l'adulte. Nous connaissons un malade qui, depuis quatre ans
+que nous le soignons, a de l'albumine chaque fois qu'il monte à cheval.
+Il peut faire jusqu'à 20 kilomètres à pied sans avoir d'albumine; mais
+une seule promenade à cheval fait réapparaître l'albumine et, malgré la
+dose considérable révélée par l'analyse après l'exercice du cheval, il
+est, au demeurant, bien portant en apparence, et a une vie des plus
+actives.--Je connais aussi un médecin qui a, depuis des années, de
+l'albumine en permanence; après s'en être beaucoup inquiété, et avoir
+suivi divers traitements et divers régimes, il a fini par ne plus faire
+que de l'hygiène générale, manger raisonnablement, éviter le surmenage;
+et il est, en somme, en aussi bon état que possible.
+
+J'ai cité, dans une étude sur le _Cacodylate de Soude_ que j'ai publiée
+en 1901, l'histoire d'une jeune malade ayant, depuis 1898, à la suite
+d'un coup de froid, beaucoup d'albumine, et à laquelle j'ai donné des
+doses considérables de cacodylate, en injections, pendant un mois. J'ai
+eu, à ce moment, le bon esprit de ne pas attribuer exclusivement au
+remède la survie de la malade. Or, elle s'est mariée en 1900: depuis,
+elle a cessé toute médication, pour se borner à prendre de la viande
+crue et beaucoup de repos. Elle a encore, actuellement, 3 à 4 grammes
+d'albumine par jour, et va très bien.
+
+On voit que tout est loin d'avoir été dit sur la valeur pronostique de
+l'albuminurie. Mais il n'en est pas moins vrai que, le plus souvent, la
+présence de l'albumine chez l'être humain, à l'âge que nous étudions,
+est un symptôme qui doit inspirer au médecin des craintes sérieuses,
+surtout quand, en même temps que l'albumine, il y a du sucre. Cette
+combinaison m'a toujours semblé être un arrêt de mort à brève échéance.
+
+Je dois ajouter que la situation de l'albuminurique sera encore aggravée
+si le médecin s'obstine à lui imposer le régime dit des albuminuriques.
+Il n'y a pas de régime des albuminuriques: il y a le régime qui convient
+à tel ou tel albuminurique. Parfois le régime lacté fait merveille, mais
+c'est rare; en tout cas, il ne faut pas le prolonger plus de quinze
+jours. D'autres fois, c'est le régime des pâtes, plus souvent encore le
+régime lacto-végétarien, qui, combiné au repos, aide le malade à sortir
+du mauvais pas, au moins momentanément.
+
+_Obésité_.--Au même titre que le diabète et l'albuminurie, l'obésité
+appartient en propre à la période de déclin. Mais, direz-vous, il est
+des enfants et des adultes obèses! Qu'importe? C'est qu'ils ont commencé
+jeunes leur période de déclin. Mais, d'habitude, c'est aux environs de
+la ménopause que l'obésité devient, pour les femmes, une torture de tous
+les jours. Nous n'avons pas à en indiquer les inconvénients; rappelons
+seulement que l'obésité tend toujours à augmenter, parce qu'elle
+interdit au malade l'exercice, et qu'il s'établit immédiatement un
+cercle vicieux. Dans les cas d'obésité où l'exercice serait utile,
+l'obèse qui est condamné à en prendre de moins en moins, devient de plus
+en plus obèse.
+
+Mais il ne faut pas croire que l'exercice soit toujours utile aux
+obèses. L'obésité, étant un symptôme de la «maladie», est quelquefois
+entretenue par un excès d'exercice. J'ai connu une jeune fille de
+vingt-huit ans, très obèse, qui, après avoir consulté des médecins
+de diverses nationalités, avait fini par suivre les conseils d'un
+empirique, qui n'avait rien trouvé de mieux, pour la faire maigrir, que
+de mettre sa mère en relations avec un commandant de chasseurs à pied,
+de façon que ces deux dames pussent suivre tous les exercices du
+bataillon. Au bout d'un mois, la mère était demi-morte, et la jeune
+fille grossissait toujours. Sous l'influence de l'exercice, elle
+mangeait davantage et buvait en conséquence. Mais vint un jour où
+l'estomac, fatigué par la suralimentation, se mit à protester; c'est
+alors que je prescrivis le régime ultra-restreint, pendant quelques
+jours, pour remettre l'estomac en état, le repos presque absolu pendant
+cette période, puis un régime s'adaptant au fonctionnement de l'estomac
+et de l'intestin, avec un exercice modéré; et voici que, sous
+l'influence de ce traitement, la malade vit diminuer son obésité,
+et disparaître, successivement, d'autres troubles variés qui, comme
+l'obésité, étaient symptomatiques!
+
+Il n'y a pas de régime des obèses: il y a le régime applicable à tel ou
+tel malade atteint d'obésité. Le plus souvent, le régime restreint
+est indiqué; d'autres fois, il faut alimenter l'obèse, et rien n'est
+dangereux comme de le faire maigrir par insuffisance alimentaire. Il ne
+faut pas, non plus, le faire maigrir par l'emploi de la thyroïdine. Je
+dois dire, cependant, que j'ai été surpris des résultats excellents
+obtenus, par la thyroïdine, chez un obèse de vingt ans qui, en six
+mois, a vu son poids baisser de 105 à 80 kilogrammes, sans qu'il en
+soit résulté le moindre trouble pour la santé. Mais la thyroïdine avait
+été maniée par le Dr Polin avec une prudence extrême (2 milligrammes
+par jour, et pendant six mois consécutifs).
+
+En général, il faut se méfier de ce médicament, qui demande une
+surveillance médicale sinon quotidienne, du moins hebdomadaire; il faut
+enfin se rappeler que l'hygiène suffit toujours pour atténuer l'obésité
+au point d'en supprimer les inconvénients, et aussi qu'il est toujours
+dangereux de faire trop maigrir un obèse, ou de le faire maigrir trop
+vite. Quand un obèse maigrit trop vite, son ventre tombe, il est vrai;
+mais c'est le commencement de l'effondrement. Son système nerveux tombe
+aussi. En y mettant le temps, au contraire, c'est-à-dire en ne brusquant
+pas la manière d'être du sujet, on peut toujours arriver à des résultats
+excellents.
+
+J'ai commencé à donner des soins il y a dix ans, à une dame de
+soixante-sept ans, qui pesait 97 kilogrammes. Elle est arrivée
+en dix-huit mois, à baisser, avec une progression continue, à 77
+kilogrammes... Depuis, elle garde son poids et sa santé; son déclin
+s'opère avec une lenteur telle qu'il est à peine perceptible. Inutile de
+dire que l'hygiène seule a fait les frais de la thérapeutique.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA VIEILLESSE
+
+
+
+Quelle que soit l'économie qui ait présidé à l'usage du capital
+biologique, il n'est pas possible que quelques mauvais placements
+n'aient été faits, dans le courant de l'existence; que des chocs
+accidentels, et indépendants de la volonté, n'aient, à diverses
+reprises, ébréché le capital. L'homme qui se condamnerait à vivre à
+seule fin de prolonger ses jours vivrait certainement très longtemps,
+mais la sentence d'Horace lui serait applicable: «Pour vivre, il aurait
+perdu les raisons de vivre.» _Et propter vitam vivendi perdere causas_.
+
+D'autre part, le capital diminue par le fait même de la vie, comme la
+vitesse initiale d'un projectile diminue progressivement par le fait de
+la résistance de l'air. Enfin il vient un moment où le capital, après
+avoir produit des intérêts considérables, ne donne plus que des intérêts
+de moins en moins élevés. Ce moment coïncide exactement avec la période
+de déclin, de sorte que, à partir de ce jour, quoi qu'il fasse et
+sans qu'il s'en doute, l'être vivant s'appauvrit fatalement et
+progressivement. Il en arrive enfin à n'être plus qu'un médiocre petit
+rentier; et c'est alors la vieillesse.
+
+Vieillesse qui peut, d'ailleurs, survenir à tout âge; témoin ces enfants
+qui ont l'aspect de petits vieillards, comme on dit dans le langage
+courant; ces hommes de quarante ans qui sont aussi des vieillards, des
+loques humaines. Mais, le plus souvent, la vieillesse survient à un
+âge plus tardif, que, pour le besoins de la cause, nous fixerons, par
+exemple, à soixante-cinq ans.
+
+A partir de cet âge, l'homme ne doit pas se borner, comme le lui
+conseillaient les trois jeunes gens du fabuliste, «à songer à ses
+erreurs passées» Il peut même encore avoir «de longs espoirs et de
+vastes pensées», à condition que ce ne soit pas pour lui, mais pour ses
+arrière-neveux. Il peut, en d'autres termes, jouir de son expérience et
+s'efforcer d'en faire profiter les autres; mais en se rappelant qu'il a
+atteint l'âge du repos, des ménagements et des précautions. Et de même
+que, dans la première période de la vie, il appartient aux parents
+de ménager pieusement et de faire sagement fructifier le capital de
+l'enfant; de même, à cette dernière période, il est du devoir des
+enfants de veiller avec zèle sur la frêle existence dont ils ont la
+charge; d'éviter au vieillard toute fuite nerveuse, tout chagrin,
+tout souci, tout écart de régime, et de le préserver contre toute
+intervention thérapeutique brutale.
+
+Quelles sont les influences qui compromettent d'une façon spéciale le
+vieillard vivotant?
+
+Les influences psychiques sont beaucoup moins importantes que dans l'âge
+adulte. Quelques vieillards, il est vrai, gardent leur sensibilité et
+leur jeunesse de sentiments. L'expérience de la vie ayant tempéré la
+fougue de leurs jeunes années, leur ayant appris l'indulgence et la
+miséricorde, ils deviennent des êtres exquis, d'un commerce aussi
+agréable que profitable. Mais, le plus souvent, la sensibilité
+s'émousse, et un égoïsme tranquille préserve le vieillard de toute
+émotion nuisible. Apprend-il la mort d'un de ses contemporains, fût-ce
+de son meilleur ami? Il en est bien un peu chagriné, mais l'émotion
+qu'il éprouve est surtout égoïste, à cause de la crainte qu'elle lui
+donne de voir son tour arriver; en somme, elle est peu profonde, et
+n'est pas comparable au chagrin poignant de l'homme adulte perdant un
+être aimé. Donc, de ce côté, peu de fuites nerveuses. Du côté du système
+musculaire, il n'y en a pas non plus. Le simple bon sens fait que le
+vieillard n'abuse pas, en général, de son restant de forces musculaires:
+exception faite cependant pour les cas où des parents ou des amis mal
+avisés, croyant bien faire, forcent le vieillard à se déplacer sans
+relâche, pour passer l'hiver dans le Midi, l'été en Suisse, le printemps
+ailleurs. Combien ne serait-il pas plus sage, en général, de le laisser
+tranquillement chez lui, dût-il ne pas quitter sa chambre? J'ai
+longtemps donné des soins à une vieille dame que ses enfants emmenaient
+en villégiature, toujours malgré elle, dans le centre de la France, et
+ramenaient à Paris en octobre. Or, après chaque voyage, il fallait un
+mois de soins assidus et de précautions pour effacer les traces de
+fatigue occasionnée par le déplacement.
+
+La vérité est que, dans les cas exceptionnels, le séjour hivernal dans
+le Midi peut être recommandable, mais que, d'une façon générale, il
+faudrait se rappeler un peu plus le dicton populaire affirmant «qu'on ne
+doit pas transplanter un vieux chêne», et qu'on devrait regarder à deux
+fois avant de proposer, et surtout d'imposer à un vieillard, soit un
+lointain changement de pays, soit même un changement d'appartement. Il
+faut, en général, tenir plus de compte qu'on ne le fait de son désir,
+qui est dicté par un vague instinct de conservation et qui trompe
+rarement.
+
+Ce qui menace le plus le vieillard, en dehors bien entendu des
+affections accidentelles, ce sont les écarts dans l'alimentation. Une
+indigestion qui, chez un homme jeune, se serait traduite par un léger
+état gastrique, amène chez le vieillard un effondrement colossal; et,
+pour peu que la thérapeutique intervienne d'une façon inopportune
+sous la forme d'un purgatif qui semble bien anodin, la situation peut
+s'aggraver d'un jour à l'autre. Il faut alors des semaines pour remettre
+en état le système nerveux bouleversé. Imaginez un foyer près de
+s'éteindre, où il ne reste plus qu'une petite flamme vacillante;
+irez-vous l'alimenter par un soufflet de forge, et charger le foyer de
+grosses bûches de bois? Non, vous mettrez sur la flamme, avec d'infinies
+précautions, des brindilles de bois bien sec, et c'est seulement ensuite
+que vous mettrez des fragments un peu plus volumineux, pour arriver
+enfin à la bûche qui entretiendra la vie du foyer. De même chez le
+vieillard malade, surtout quand il a des phénomènes gastriques, prudence
+extrême dans l'alimentation, fréquence de l'alimentation, et repos
+absolu: c'est la base du traitement.
+
+Mais combien, pour faire observer ces prescriptions si simples, ne
+faut-il pas au médecin d'énergie et de foi? Qu'on veuille donc bien
+se rappeler que le vieillard malade n'a besoin que d'une alimentation
+restreinte, que ce n'est pas ce qu'il prendra qui lui sera profitable,
+mais bien ce qu'il assimilera, et que, chez lui, la puissance
+d'assimilation est extrêmement minime! Lui-même, d'ailleurs, il le dit,
+il proteste, plus ou moins énergiquement, contre les menus qu'un zèle
+mal éclairé s'ingénie à lui proposer.
+
+En dehors de ces états gastriques passagers, le régime du vieillard doit
+être, en général, peu substantiel. Il faut surtout qu'il mange peu le
+soir, s'il tient à avoir quelques heures de sommeil. S'il éprouve le
+besoin de se nourrir, qu'il mange souvent, plutôt que beaucoup à la
+fois. Mais on ne saurait croire combien certains vieillards ont peu
+besoin de manger. J'ai eu longtemps pour patiente une vieille dame qui
+avait trop mangé pendant toute sa vie, et, de ce chef, avait eu une
+dyspepsie permanente accompagnée de misères variées, en tête desquelles
+venait la constipation. De là obsession de tous les instants; tant qu'on
+ne l'eût pas mise exactement au régime convenable, elle fut torturée par
+ce symptôme, restant huit ou quinze jours sans parvenir à aller à
+la garde-robe, malgré les lavements, les suppositoires, le massage
+abdominal, etc. On avait dû même, plusieurs fois, recourir au curetage.
+Or je me dis, un jour, que le régime relativement restreint que je lui
+avais imposé tout d'abord n'était peut-être pas encore assez restreint.
+Comme elle n'avait jamais d'appétit, et qu'elle ne mangeait que pour
+faire plaisir à son entourage, je fis avec elle une sorte de convention,
+qui fut de restreindre, sous ma surveillance, son alimentation
+progressivement, et dans la mesure extrême du possible. Après un mois de
+tâtonnements, ma collaboratrice et moi en étions arrivés à la formule
+suivante, que je transcris d'après mes notes: «7 heures matin, une tasse
+à thé de café au lait; 10 heures, une tasse à café de semoule au lait,
+ou de panade, ou de farine de Hongrie, ou de crème de riz, ou de crème
+d'orge aux mêmes doses, et un peu de confiture avec lait; Midi, un quart
+d'échaudé; 5 heures, café au lait; 7 heures, comme à midi; dans la nuit,
+une tasse à café de lait.»
+
+Ce régime, qui d'abord paraissait à l'entourage absolument
+ridicule, finit par être accepté quand on vit la malade reprendre,
+progressivement, du sommeil, un peu de force, un peu d'appétit, et
+surtout quand on vit disparaître sa constipation. Ses fonctions
+s'exécutaient, en effet, très régulièrement tous les deux ou trois
+jours, spontanément. Le régime fut continué jusqu'à sa mort, qui
+survint trois ans après. Elle s'éteignit sans souffrance à l'âge de
+quatre-vingt-quatre ans.
+
+Je pourrais relater bien d'autres exemples semblables, mais ils seraient
+tous calqués sur ce modèle.
+
+Il est, par contre, des vieillards qui ont conservé un gros appétit:
+il faut savoir le respecter, tout en essayant de le modérer un peu, du
+moment que la santé reste bonne.
+
+Pour en finir avec la question de régime, disons qu'un peu de vin
+généreux, étendu d'eau, est, en général, une boisson excellente pour le
+vieillard, bien portant ou malade; et que le lait, par contre, lui est
+le plus souvent préjudiciable, sauf dans les états aigus ou subaigus
+prolongés.
+
+Quant aux affections accidentelles qui surviennent chez le vieillard, et
+qui compromettent son reste de vie, elles sont peu nombreuses, et font,
+néanmoins, beaucoup de victimes. La plus importante de toutes est la
+pneumonie. C'est, très souvent, une pneumonie d'origine grippale: aussi
+ne saurait-on trop soigner la grippe dès son début, chez le vieillard
+plus encore que chez l'adulte. La pneumonie est insidieuse chez le
+vieillard. Elle ne se traduit que par un malaise général, avec très peu
+de phénomènes pulmonaires, mais elle s'accompagne toujours de fièvre.
+Si donc les familles savaient se servir du thermomètre, on aurait des
+chances de porter secours aux malades en temps utile; et alors une
+injection de cacodylate de gaïacol, quelques cachets de quinine, une
+certaine dose de cognac ou de vin très généreux, parviendraient, dans
+bon nombre de cas, à le sauver; tandis qu'en général, quand on appelle
+le médecin, il est trop tard, le médecin ne peut plus faire que le
+diagnostic, et prévenir la famille de la gravité de la situation.
+
+Les petites hémorragies cérébrales viennent souvent compromettre la
+survie du vieillard. Ordinairement, il échappe à la première atteinte,
+mais il en sort tellement amoindri, physiquement et intellectuellement,
+qu'on peut dire qu'il a cessé de vivre avant de mourir. Grâce aux soins
+dont il est entouré, à partir de ce moment, il se survit à lui-même
+pendant quelquefois plusieurs années, jusqu'à ce qu'il se décide à
+mourir après une deuxième ou troisième attaque.
+
+Quand aucune des causes graves ci-dessus mentionnées ne s'observe, le
+petit rentier qu'est le vieillard continue à vivoter plus ou moins
+longtemps, jusqu'au jour où, tout son capital et tous ses revenus étant
+épuisés, il cesse de vivre, tout simplement parce qu'il n'a plus la
+force de vivre. Il s'éteint alors et se repose comme le travailleur qui
+a fini sa tâche. C'est ce que traduit d'une façon, très profondément
+philosophique, l'expression courante de «défunt», la traduction
+littérale du mot latin _defunctus_ étant: «Celui qui s'est acquitté.»
+Les privilégiés sortent de la vie comme d'un banquet, en remerciant leur
+hôte. Heureux s'ils peuvent léguer à une nombreuse postérité «l'exemple
+de leur vie!»
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+INDEX ALPHABÉTIQUE
+
+Albuminurie:--permanente;--son régime. Alcool. Alimentation: de l'enfant
+né avant terme;--du premier âge;--Gouttes de lait;--chez le
+petit enfant;--chez l'enfant du deuxième âge;--défectueuse;
+excessive;--ration d'entretien;--observation d'une malade guérie par le
+régime restreint;--insuffisante en quantité;--à la sonde;--observation
+d'une malade fébricitante guérie par l'alimentation
+forcée;--insuffisante en qualité;--chez le vieillard.
+
+Aliments adultérés par les procédés chimiques; physiques.
+
+Auto-intoxication, (Hypothèse de l').
+
+Avarie.
+
+Bains: chauds dans les pneumonies;--prolongés;--de briques;--de
+vapeur;--électriques;--de mer.
+
+Blennorragie, ses dangers tardifs.
+
+Boissons: fermentées;--distillées;--le vin chez l'homme bien
+portant;--chez le malade:--dans la ration du soldat;--eau stérilisée en
+usage dans l'armée.
+
+Cancer, son hérédité.
+
+Capital biologique (hypothèse du).
+
+Causes morbigènes: ambitions déçues;--passion amoureuse;--inquiétudes;
+--vie brisée;--frayeur.
+
+Causes accidentelles.
+
+Chaleur sèche (dermotherme).
+
+Choc: traumatique;--chirurgical;--moral.
+
+Coeur: «maladies» du coeur--leur hérédité;--observation d'un faux
+cardiaque;--la période de déclin.
+
+Constipation;--et entéro-colite;--provoquée chez les opérés;--son
+innocuité;--guérison par le repos;--dangers des purgatifs;--obsession de
+la constipation;--lavements d'huile;--injections de Brown-Séquard;--chez
+le vieillard;--Convalescence, sa rapidité chez l'enfant.
+
+Course en flexion.
+
+Déclin: âge de déclin;--pouvant n'être qu'apparent;--problèmes cliniques
+à l'âge du déclin, leur difficulté.
+
+Diabète: régime;--traumatique, sa gravité.
+
+Dyspepsie: observation d'une malade avec prédominance de troubles
+dyspeptiques.
+
+Eaux minérales;--table de régime;--de Carlsbad;--Chatel-Guyon, Bagnoles,
+Brides, Vichy;--Vittel.
+
+Education: chez la jeune fille;--chez le jeune homme;--de la volonté;--
+
+Electricité;--bains électriques.
+
+Emplâtre.
+
+Enfants: préservation contre la tuberculose;--couveuses
+artificielles;--alimentation de l'enfant né avant terme:--le
+capital biologique de l'enfant doit être créé par les
+parents;--puériculture;--alimentation du premier âge, son importance
+pour toute la vie;--Goutte de lait;--pathologie infantile;--sa
+simplicité relative;--ses difficultés;--nécessité du sommeil
+prolongé;--mastication;--convalescence rapide;--enfants du type
+musculaire;--cérébral;--du deuxième âge, alimentation:--fièvre
+digestive.
+
+Epilepsie.
+
+Exploration abdominale.
+
+Exercice: difficulté de le doser chez les jeunes filles
+nerveuses; --dans un grand collège moderne;--chez les
+professionnels;--chez les jeunes gens (danger des sports);--et
+entraînement;--et gymnastique respiratoire;--Institut Zander;--chez
+les obèses.
+
+Fatigue;--et épuisement.
+
+Fièvre digestive des enfants;--typhoïde.
+
+Folie: chez la jeune fille:--délire de la persécution;--l'aliénation
+mentale et la «maladie»;--menstruation chez l'aliénée;--du
+doute;--obsession:--manie aiguë.
+
+Frictions.
+
+Grippe, son influence pathogène.
+
+Grossesse («maladies» de la mère pendant la).
+
+Hémorragies cérébrales, chez les vieillards. Hérédité:
+étymologie;--généralités;--protestation contre la fatalité des tares
+héréditaires;--de la longévité;--de la tuberculose;--du cancer;--des
+tares nerveuses, 15;--de la paralysie générale, 16;--des «maladies»
+de coeur, 16;--des affections rénales, 17.
+
+Hydrothérapie: froide, 223;--tiède 225;--maillot humide, 225.
+
+Hypnose, 189;--chez les aliénés, 191;--ses dangers, 194.
+
+Hygiène de la procréation, 21.
+
+Hystérie (simulant une «maladie» organique de la moelle), 114.
+
+Hypothèse (son rôle dans la science), 1.
+
+Injections: action dynamogénique de tout liquide
+injecté, 232;--hypodermiques d'eau de mer, 234;--de cacodylate de
+magnésie, 235;--de cacodylate de soude, 235;--de gaïacol, 238;--de
+quinine 239;--d'héroïne,239;--de mercure, 240;--de morphine,
+240;--huileuses,240;--d'huile mercurielle, 241;--d'huile créosotée,
+242;--etsuggestion, 244;--injections de Brown-Séquard, (constipation),
+353.
+
+Influences morbigènes, généralités, 30.
+
+Isolement (en maison de santé, ses dangers), 70.
+
+Jeune fille: voyage de noces, ses dangers, 20;--éducation
+sexuelle--, 21;--menstruation--,66;--despotisme de certaines mères,
+68;--difficulté de doser l'exercice chez les jeunes filles nerveuses,
+66;--aliénation mentale--, 71;--vocation contrariée, 72;--mariage
+contrarié--, 73;--utilité du mariage chez les jeunes filles nerveuses,
+74;--surmenage scolaire--, 75.
+
+Jeune homme: surmenage scolaire, 75;--nécessité du sommeil,
+76;--exercice chez les jeunes gens (danger des sports), 78; --exercice
+physique chez les jeunes gens, 79; --éducation sexuelle,
+81;--psychothérapie, 83.
+
+Ligue des pères de famille, 80.
+
+Longévité: hérédité de la, 8;--humaine, 9.
+
+Malade: son entourage, 204;--ne voulant pas guérir, 207;--régime des
+grands malades, 217;--n'osant pas manger, 220;--danger des voyages, 267.
+
+«Maladies»: accidentelles, 42;--la «maladie», 94-95;--petits symptômes
+de la «maladie», 95,--la «maladie» et les «maladies» accidentelles,
+97;--causes morales, généralités, 142;--causes accidentelles de la
+«maladie», 162;--du coeur à la période du déclin, 279.
+
+Mariage: contrarié chez la jeune fille, 73;--son utilité pour les
+jeunes filles nerveuses et ses dangers, 74.
+
+Massage, 228;--abdominal, 229.
+
+Méningite, 55.
+
+Menstruation: utilité du repos, 66;--chez l'aliénée, 165;--chez la
+grande malade, 166;--ménopause, 296.
+
+Migraine, 40.
+
+Mort naturelle, 310.
+
+Névrose (sa contagion), 148.
+
+Obésité, 297;--exercice chez les obèses, 298;--régime chez les obèses,
+299.
+
+Obsession: de la constipation, 251;--de la rougeur, 187.
+
+Observations: d'une malade avec prédominance de troubles dyspeptiques,
+99;--d'une malade avec prédominance de troubles de nutrition, 105;--d'un
+faux cardiaque, 107;--d'une malade suivie pendant trente ans, chez
+laquelle presque tous les appareils ont été successivement atteints,
+110;--d'une grande malade guérie par le régime restreint, 128;--d'une
+malade fébricitante guérie par l'alimentation forcée. 132.
+
+Opérés: opérations de complaisance, 155;--morphine chez les, 156;
+--rôle médical du chirurgien, 156;--purgation chez les,
+157;--constipation provoquée chez les, 158.
+
+Opothérapie: hépatique, 236;--ovarienne, 286.
+
+Paralysie générale, hérédité, 16.
+
+Pertes: matérielles, 143;--au jeu, 144.
+
+Pneumonie: bains chauds dans la;--chez le vieillard, 308. Protection,
+loi de protection des faibles, 10.
+
+Psychonévroses, leur traitement moral, 213.
+
+Psychothérapie: chez le jeune homme, 83;--savoir prendre un
+parti, 175;--respect du temps, 176;--dérivative. 180; --sédative,
+181;--reconstituante, 182;--résignation, 182;--foi religieuse, 208;--et
+problème religieux, 210.
+
+Ptôse: abdominale, 169;--et ceinture hypogastrique, 167;--passagère,
+169.
+
+Purgatifs et constipation, 249.
+
+Régime: ration d'entretien, 125,--des Chartreux, 125;--des Trappistes,
+125;--des soldats, 127-140;--des guides alpins, 127;--observation
+d'une grande malade guérie par le régime restreint, 128;--en cas
+d'effondrement abdominal, 172;--et suggestion, 215;--des grands malades,
+217;--monotone, 218;--sec (ses dangers), 219;--à boisson restreinte,
+219;--et eaux minérales, 255;--des diabétiques, 293;--des
+albuminuriques, 297;--des obèses, 299;--lacté chez les vieillards, 308.
+
+Repos: dans les états aigus, 173;--cure de--, 205;--constipation guérie
+par le--, 205;--avant le repas, 221;--après le repas, 222;--au lit, 265.
+
+Sommeil: nécessité du sommeil chez l'enfant, 57;--nécessité du sommeil
+chez les jeunes gens, 76;--diurne (ses bons effets) 173;--l'aliment
+favorise le--, 221;--et repos au lit, 221.
+
+Sports, chez les jeunes gens (leur danger) 78.
+
+Suggestion et régime, 215.
+
+Symptômes morbides, 32;--petits symptômes de la «maladie», 95.
+
+Syphilis: polynatalité, 10;--et méningite, 12;--Société de prophylaxie
+sanitaire et morale, 13;--nécessité d'un traitement pour prévenir la
+transmission héréditaire de la, 23; --âge à laquelle se contracte
+la--, 84;--manifestations tertiaires, 164;--et assurances sur la vie,
+164.
+
+Travail: cérébral insuffisant, 119; --cérébral excessif,
+119;--musculaire excessif, 121;--ration de--, 125.
+
+Tuberculose hérédité, 13;--oeuvre de préservation de l'enfance contre
+la--, 14 et 89;--dans l'armée, 87;--et sanatorium populaire, 38;--et
+dispensaire, 88.
+
+Vacances: leur nécessité, 261;--colonies de--, 262.
+
+Vésicatoires, 255.
+
+Vieillards: voyages, 304;--alimentation, 306;--constipation,
+307;--pneumonie, 308;--régime lacté, 308;--hémorragie cérébrale, 309.
+
+Vin: chez l'homme bien portant, 139;--chez le malade. 141;
+
+Voyages: de noces (ses dangers), 20;--leur utilité chez les gens
+bien portants, 261;--leur danger chez les malades, 267;--chez les
+vieillards, 304.
+
+
+
+
+AUTEURS CITÉS
+
+ Dr BARADUC, 37.
+ BRIEUX, 83.
+ BROWN-SEQUARD, 236.
+ Dr CHARCOT, 194
+ Dr CAMPENON, 156.
+ Dr CHAILLOU, 76.
+ Dr DELORME, 158.
+ Dr DUBOIS, 213.
+ Dr DUPRAT, 194.
+ FLOURENS, 9.
+ Dr FONSAGRIVES, 55.
+ FONSAGRIVES (Abbé), 81.
+ Dr A. FOURNIER, 13.
+ Dr ED. FOURNIER, 84.
+ Dr GRANCHER, 14.
+ Dr GRASSET, 194.
+ Dr HUCHARD, 17.
+ Dr KELSCH, 87.
+ KNEIPP, 224.
+ Dr LAGRANGE, 79 et 86.
+ Dr LAUMONIER, 64.
+ Dr LEGENDRE, 80.
+ Dr LEREDDE, 231.
+ Dr MATHIEU, 33.
+ Dr PINARD, 21 et 45.
+ PLANTET, 262.
+ POINCARE, 1.
+ Dr ROBIN, 293.
+ Dr RUNGBERG, 164.
+ SERTILLANGES (Abbé), 125.
+ Dr SIGAUD, 171.
+ Dr R. SIMON, 234.
+ VANCAUWENBERGHE, 48.
+ Dr VARIOT, 47.
+ Dr A. VOISIN, 194.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+PRÉFACE
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+CHAPITRE I
+
+LE CAPITAL BIOLOGIQUE
+Notre postulatum: le capital biologique. Sa valeur variable selon chaque
+individu et selon chaque période de la vie. Capital initial; influences
+qui le font varier.
+
+
+CHAPITRE II
+
+HÉRÉDITÉ
+Définition de l'hérédité; son rôle. Hérédité de la longévité. Rôle de
+l'hérédité dans l'alcoolisme; la syphilis; la tuberculose; le cancer;
+les tares nerveuses: les «maladies» de coeur; des reins.
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONCEPTION
+La valeur des générateurs au moment de la conception.--Loi de protection
+des faibles. Hygiène de la procréation: éducation sexuelle de la jeune
+fille.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+GESTATION
+Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la
+gestation.--Emotions, misères physiologiques, «maladies» de la mère
+pendant la grossesse. Enfants nés avant terme.
+
+
+CHAPITRE V
+
+INFLUENCES MORBIGÈNES ET SYMPTÔMES MORBIDES
+La vie de l'être humain peut être figurée par une courbe évolutive: les
+influences morbigènes modifient cette courbe. La même influence peut
+se traduire par des symptômes variés; et, inversement, des influences
+variées peuvent se traduire par le même symptôme (ex.: constipation) ou
+par le même ensemble de symptômes (ex.: épilepsie). Tous les systèmes
+organiques peuvent être troublés à la fois. Le plus souvent, c'est
+l'organe le plus faible qui traduit le malaise. Le système nerveux est
+la clef de voûte de la pathologie, c'est lui qu'atteignent le plus les
+causes morbigènes.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE.--PUÉRICULTURE
+Importance de l'alimentation du premier âge pour toute la durée de la
+vie. Le lait de la mère appartient à l'enfant. Gouttes de lait (de
+Belleville, de Saint-Pol). La pathologie enfantine est, le plus souvent,
+simple; quelquefois, de la plus grande difficulté. Succès thérapeutiques
+chez les petits enfants atteints de syphilis, de pneumonie.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+DU SEVRAGE A LA PUBERTÉ
+1° Chez l'enfant du deuxième âge. Nécessité du sommeil prolongé, d'une
+mastication parfaite. Les «maladies» accidentelles à cet âge évoluent
+vite, sans convalescence.--Chez l'enfant de sept ans à la puberté.
+Enfant du type musculaire (hygiène qui lui convient); du type cérébral.
+Les déracinés. «maladies» accidentelles chez l'enfant. «maladies» très
+souvent provoquées par une alimentation défectueuse.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+DE LA PUBERTÉ A L'AGE ADULTE
+I. _Chez la fille_.--Précautions à prendre à l'apparition des règles.
+Chloro-anémie. Causes spéciales de «maladie»:
+
+--A. Surmenage intellectuel.--B. Causes morales (despotisme de la mère,
+vocation contrariée); brevets: mariage rendu impossible; besoin du
+mariage.--C. Surmenage musculaire. Quelle que soit la cause, les
+symptômes sont les mêmes, mais le traitement varie avec la cause.
+Facilité relative de la guérison.
+
+II _Chez le garçon_.--1° Surmenage scolaire (insuffisance du
+sommeil).--2° Surmenage physique (abus des sports, de l'escrime, utilité
+des exercices automatiques _(Ligue des pères de famille_).--3° Déviation
+de l'hygiène sexuelle: éducation sexuelle. Par qui elle doit être
+donnée. Enseignement individuel et enseignement collectif. Utilité de
+l'exercice poussé au maximum de la tolérance. Aberrations de l'instinct
+sexuel: psychothérapie.
+
+III. _Causes morbigènes communes aux deux sexes_.--«maladies»
+accidentelles: tuberculose (le sanatorium, les dispensaires, oeuvres de
+préservation).
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+CHAPITRE I
+
+MATURITÉ
+L'homme doit travailler et produire. Nécessité des périodes de repos. Le
+coup de collier. La fatigue. L'entraînement. L'épuisement (ses signes
+prémonitoires). Surmenage cérébral-musculaire (ses signes prémonitoires.
+La «maladie».
+
+
+CHAPITRE II
+
+CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA «MALADIE»
+Ce que c'est que la «maladie». Manière d'étudier un malade. Quatre
+observations de patients atteints de la «maladie» sous ses diverses
+formes. Troubles fonctionnels pouvant simuler les affections avec
+lésions d'organes. Rôle du système nerveux central dans la pathogénie de
+la «maladie». Embarras gastrique.
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES CAUSES DE LA «MALADIE»
+I. _Causes physiques_.--1° Surmenage cérébral, travail cérébral
+insuffisant. La «maladie» due au surmenage cérébral peut revêtir des
+formes cliniques très diverses.--2° Surmenage musculaire.--3° Vices
+d'alimentation. Généralités, auto-intoxication, irritation.--_A_.
+Alimentation excessive en quantité. Ration d'entretien. Régime des
+Chartreux, des Trappistes, des soldats, des guides alpins. Observation
+d'une grande malade guérie par le régime restreint.--_B_. Alimentation à
+la sonde.--_C_. Alimentation insuffisante en qualité. Adultération
+des aliments: _a_) par les procédés chimiques, _b_) par les procédés
+physiques. --_D_. Alcool. Boissons fermentées, leur utilité. Boissons
+distillées, leur danger.
+
+II. _Causes morales_.--Leur importance prépondérante:
+
+_A_. Pertes d'argent. Jeu. Ambitions déçues.--_B_. Influences
+compromettant la quiétude de l'âme. Passions. Incompatibilité
+d'humeur.--_C_. Inquiétudes d'origine altruiste. Séparation momentanée,
+définitive.--Choc traumatique: _a_) Hystéro-neurasthénie traumatique.
+_b_) Choc chirurgical. Danger de l'intervention médicale des
+chirurgiens. Danger de la morphine aux opérés. Des purgations.
+Constipation provoquée chez les opérés, ses avantages.
+
+III. _Causes accidentelles_.--Fièvre typhoïde. Grippe: son grand rôle
+pathogénique. Syphilis.
+
+IV. _Influences morbigènes spéciales à la femme_.--Menstruation.
+Grossesse. Ptôse abdominale: Exploration abdominale.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+PSYCHOTHÉRAPIE
+Définition. Ne pas s'exagérer l'importance de son rôle 1° Son action
+s'étend aux déviations mentales.--2° A un grand nombre de troubles
+somatiques.--_A. Moyens par lesquels on diminue les dépenses d'influx
+nerveux:_ savoir prendre parti; avoir des principes; le respect du
+temps; des habitudes d'ordre. Application de ces préceptes. Un cas de
+folie du doute. Psychothérapie dans la manie aiguë, dans les obsessions.
+Résignation passive et active.--_B. Moyens par lesquels on augmente les
+recettes._ 1° Gymnastique de la volonté, quelques procédés pratiques
+(gymnastique respiratoire, gymnastique suédoise).--Moyens par lesquels
+on augmente artificiellement le capital insuffisant: hypnose. Action
+personnelle de l'hypnotiseur, indications du traitement par l'hypnose.
+Ce qui limite l'emploi de l'hypnose en thérapeutique, c'est que:
+1° ceux qui en auraient le plus besoin sont les plus difficiles à
+hypnotiser.--2° C'est que c'est un moyen qui peut être trop actif.
+C'est un agent thérapeutique utile, non dangereux, s'il est bien manié;
+le médecin seul peut le bien manier.
+
+Conseils pratiques pour l'application des procédés psychothérapiques.
+--1° Le médecin doit soigner avec son coeur, plus qu'avec son
+intelligence.--2° Paraître ne jamais être pressé.--3° Ni même être
+pressé.--4° Savoir parler au malade.--5° Ne lui imposer que le strict
+minimum de prescriptions. Difficultés du traitement psychothérapique: 1°
+Absence de foi chez le malade (malades à théories médicales. Malades
+qui ne veulent pas guérir).--A l'hostilité de l'entourage. Le médecin
+confident.--Psychothérapie et sentiment religieux.
+
+
+CHAPITRE V
+
+AUTRES AGENTS THÉRAPEUTIQUES
+1° Régime alimentaire (les prescriptions diététiques n'agissent pas
+seulement par suggestion). Diète liquide. Régime des potages. Régime à
+boisson restreinte. De la fréquence des repas. Du repos après et avant
+le repas.
+
+2° Moyens accessoires.--A. _Hydrothérapie_: froide, exceptionnellement
+indiquée. Méthode de Kneipp. Drap mouillé. Hydrothérapie tiède: tub,
+bain. Malades dont il ne faut pas mouiller la peau. Chaleur sèche.
+Massage. Frictions. Bains de vapeur. Bains électriques. Electricité.--B.
+_Injections hypodermiques._--1° Influence utile de l'injection en tant
+qu'injection (sérum artificiel, eau de mer).--2° Action propre du
+liquide injecté. Cacodylate de soude, de magnésie, de fer. Injections de
+Brown-Séquard. Strychnine. Cacodylate de gaïacol dans la «maladie»
+post grippale. Quinine, héroïne et morphine, leurs dangers. Injections
+huileuses: _a_. Mercurielles. _b_. Créosotées. Rôle alimentaire de
+l'huile injectée.--3° Des injections hypodermiques comme procédé
+de suggestion.--C. Vésicatoires. Emplâtres. Purgatifs. Etude de la
+constipation et des constipés.--D. _Eaux minérales_, leurs indications.
+Les tables de régime. Carlsbad. Vichy. Bagnoles. Brides. Vittel.
+Châtel-Guyon, Bourbon l'Archambault, etc. Les médecins des
+eaux.--_Voyages_. Leur utilité chez les gens bien portants. Leur danger
+chez de grands malades. Précautions à prendre pour qu'ils soient utiles
+aux malades moyens. La grande malade et le ciel de la Côte d'Azur.
+Voyage et entraînement. Vacances. Colonie de vacances.--F.
+_La mer_.--La cure marine. Le train des maris.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+CHAPITRE I
+
+LA PÉRIODE DE DÉCLIN
+Le déclin peut survenir à tout âge. Exemples de limites extrêmes. Les
+tares organiques. Les cardiopathies se révèlent. Le déclin peut n'être
+qu'apparent (difficulté du diagnostic). Petits symptômes prémonitoires
+du déclin. Ménopause. Opothérapie ovarienne. Influences morales.
+Aberrations tardives de l'instinct sexuel. Age critique de l'homme.
+Forme que revêt souvent la «maladie» à cet âge. Traitement
+psychothérapique, régime, précautions. Le diabète. Rôle du système
+nerveux dans le diabète. Il n'y a pas de régime du diabète, ni même
+des diabétiques. Albuminurie: transitoire, intermittente, permanente.
+Pronostic variable. Il n'y a pas de régime de l'albuminurie, ni même des
+albuminuriques. Obésité. Exercice chez les obèses. Thyroïdine. Il n'y a
+pas de régime de l'obésité. Danger de l'amaigrissement rapide.
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA VIEILLESSE
+Elle peut survenir à tout âge. Influences spéciales à la vieillesse de
+l'homme âgé. Nécessité du repos et dangers des voyages. Alimentation
+restreinte. Accidents qui font mourir le vieillard. De la mort
+naturelle.
+
+
+INDEX.
+
+AUTEURS CITÉS.
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La lutte pour la santé, by Dr. Burlureaux
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12105 ***