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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12005 ***
+
+LES CHANTS DE MALDOROR
+
+par
+
+LE COMTE DE LAUTRÉAMONT
+
+
+
+
+CHANTS I, II, III, IV, V, VI
+
+
+
+
+[Illustration: ...; il trainait, à travers les dalles de la chambre, sa
+peau retourné]
+
+[Illustration: manuscrit d'une lettre.]
+
+
+
+_A mon ami_ ALBERT LACROIX.
+
+
+L'édition actuelle des _Chants de Maldoror_ est la réimpression, revue
+et corrigée d'après le manuscrit original, d'un ouvrage qui n'a jamais
+paru en librairie. Dans le courant de 1869, M. le comte de Lautréamont
+venait de délivrer les derniers bons à tirer de son livre, et celui-ci
+allait être broché, lorsque l'éditeur--continuellement en butte aux
+persécutions de l'Empire--en suspendit la mise en vente à cause de
+certaines violences de style qui en rendaient la publication périlleuse.
+«J'ai fait publier un ouvrage de poésies chez M. Lacroix. Mais, une fois
+qu'il fut imprimé, il a refusé de le faire paraître, parce que la vie
+y était peinte sous des couleurs trop amères, et qu'il craignait le
+procureur général.»
+
+Ainsi s'exprime l'auteur dans la lettre reproduite en _fac-simile_ en
+tête de ce volume. L'ouvrage de poésies dont il est question et qui,
+ainsi présenté, atteste la visée lyrique qu'y attachait l'auteur, est
+bien celui-ci. M. le comte de Lautréamont se refusait à amender les
+violences de son texte. Ce n'est qu'après s'en être longtemps défendu
+qu'il consentit aux modifications qui lui étaient demandées. Des cartons
+destinés à remplacer les passages réputés dangereux devaient être tirés.
+Mais en 1870, la guerre éclatait. On ne pensa plus aux _Chants de
+Maldoror_. Et brusquement, l'auteur mourut, n'ayant exécuté qu'une
+partie des revisions auxquelles il avait consenti.
+
+Le texte de la présente édition est donc conforme à celui de l'édition
+originale dont le tirage alla s'égarer dans les caves d'un libraire
+belge qui, timidement, au bout de quatre années, fit brocher des
+exemplaires avec un titre et une couverture anonymes[1]. Quelques
+lettrés seulement connaissent ces exemplaires.
+
+Nous avons cru que la réédition d'une oeuvre aussi intéressante serait
+bien accueillie. Ses véhémences de style ne peuvent effrayer une époque
+aussi littéraire que la nôtre. Si outrées qu'elles soient, elles gardent
+une beauté profonde et ne revêtent aucun caractère pornographique.
+
+La Critique appréciera, comme il convient, les _Chants de Maldoror_,
+poëme étrange et inégal où, dans un désordre furieux, se heurtent des
+épisodes admirables et d'autres souvent confus. En écrivant cette
+notice, nous voulons simplement détruire une légende formée, on ne sait
+trop pourquoi, à l'endroit de la personnalité du comte de Lautréamont.
+Dernièrement encore, M. Léon Bloy, dont la mission, ici-bas, consiste
+décidément à démolir tout le monde, les morts comme les vivants, tentait
+d'accréditer cette légende dans une longue étude consacrée au volume[2]:
+il y répète à satiété que l'auteur était fou et qu'il est mort fou.
+--«C'est un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant
+des aliénés.»--«La catastrophe qui fit de cet inconnu un aliéné ...»
+--«... Car c'est un vrai fou, hélas! Un vrai fou qui sent sa folie.»
+Et plus loin: «_L'auteur est mort dans un cabanon, et c'est tout ce qu'on
+sait de lui_.» En écrivant cela, M. Léon Bloy a sciemment fait de très
+mauvaise besogne; en effet, il résulte de l'enquête très approfondie que
+nous avons faite, il résulte de documents authentiques que nous avons
+recueillis, que l'auteur des _Chants de Maldoror_ n'est pas mort fou. Le
+comte de Lautréamont s'est éteint à l'âge de vingt ans, emporté en deux
+jours par une fièvre maligne. Si M. Léon Bloy avait lu les aliénistes,
+et si la science physiologique l'avait un peu allaité, il eût apporté
+plus de réserve dans l'invention d'une fable, intéressante seulement au
+point de vue de l'effet littéraire qu'il désirait produire. La Science,
+en effet, nous apprend que les cas de vraie folie sont extrêmement rares
+au-dessous de vingt ans. Or, l'auteur naquit à Montevideo le 4 avril
+1850; son manuscrit fut remis à l'imprimerie en 1868; on peut sans
+témérité présumer son complet achèvement en 1867; les _Chants de
+Maldoror_ sortirent donc de l'imagination et du labeur cérébral d'un
+jeune homme de dix-sept ans. Au surplus, l'extrait des minutes des actes
+de décès du neuvième arrondissement de Paris porte que Isidore-Lucien
+Ducasse--tel est son véritable nom--est décédé le jeudi 24 novembre
+1870, à huit heures du matin, en son domicile, Faubourg-Montmartre, no 7.
+Le numéro 7 du Faubourg-Montmartre n'a jamais été ni un cabanon, ni une
+maison de fous.
+
+Nos actives investigations n'ont pas abouti à pénétrer, dans son
+intégralité, le mystère dont la vie de l'auteur à Paris semble avoir été
+entourée. La Préfecture de police s'est refusée à nous seconder dans ces
+recherches, parce que nous n'avions aucun caractère officiel pour les
+lui demander. Voilà, certes, un rigorisme administratif fort
+regrettable. Quel inconvénient peut-il y avoir à fournir à un éditeur
+quelques renseignements sur la vie d'un homme de lettres mort depuis
+vingt ans? Borné à nos seules enquêtes, nous avons acquis la certitude
+que Ducasse était venu à Paris dans le but d'y suivre les cours de
+l'école Polytechnique ou des Mines. En 1867, il occupait une chambre
+dans un hôtel situé au numéro 23 de la rue Notre-Dame-des-Victoires.
+Il y était descendu dès son arrivée d'Amérique. C'était un grand jeune
+homme, brun, imberbe, nerveux, rangé et travailleur. Il n'écrivait que
+la nuit, assis à son piano. Il déclamait, il forgeait ses phrases,
+plaquant ses prosopopées avec des accords. Cette méthode de composition
+faisait le désespoir des locataires de l'hôtel, qui, souvent, réveillés
+en sursaut, ne pouvaient se douter qu'un étonnant musicien du verbe, un
+rare symphoniste de la phrase cherchait, en frappant son clavier, les
+rhythmes de son orchestration littéraire.
+
+Si de tels raccourcis de la vie d'un homme ne suffisent pas pour
+reconstituer une ressemblance bien définitive, ils aideront toutefois
+à élucider, pour une petite part, le mystère de cette figure vouée à
+rester, par presque tous ses côtés, obscure. Mais, restituer un caractère
+avec des documents, cela ne tient-il pas un peu du domaine des sciences
+occultes? Du moins, avons-nous cherché à éclairer ce sommaire portrait
+en recourant à celle des sciences de ce temps qui, d'après un texte,
+s'applique à évoquer les plus fuyantes directions de l'Ame et de la
+Pensée. Puisque nous avions cette fortune de posséder des manuscrits de
+Ducasse, il nous a paru curieux de demander à un graphologiste érudit son
+avis sur l'auteur des _Chants de Maldoror_.
+
+«--Oh! oh! c'est joli, dit-il (c'est là une expression familière aux
+graphologistes lorsque le sujet leur semble intéressant); singulier
+mélange, par exemple. Voyez-donc l'ordre et l'élégance, cette date
+régulière en haut, cette marge, ces lignes rigides, et cette distraction
+inattendue qui le fait commencer sa lettre à l'envers en oubliant les
+initiales que porte le papier[3] ... Majuscules harmoniques: le V de
+Voltaire et l'R de Rousseau et d'autres. Puis, regardez maintenant
+_l'enfantillage_ du P de Paris et le G de Grandes Têtes. Quant à la
+signature, elle est littéralement d'un enfant; comment concilier
+l'inharmonie d'un tel parafe avec ce que je viens de dire? Nous allons
+en avoir l'explication en l'analysant. Il a signé: J. Ducasse, sans
+parafe, il devait n'en faire jamais, ce qui, vous le savez, est un des
+signes graphologiques de la distinction. Puis, se rappelant qu'il
+demandait de l'argent, il a ajouté son adresse, et pour réunir les deux
+choses, par _ordre et logique_, il a entouré le tout d'une très vague
+ellipse faite un peu «va comme je te pousse» et qu'il ne faudrait pas
+confondre, dans cette analyse, avec le parafe en colimaçon habituel aux
+amoureux de la vie familiale. Je vous le répète, il n'y a pas là de
+parafe, et _il ne peut pas y en avoir_, étant donné _la sobriété du
+reste_.
+
+«Mais, continuons: l'harmonie m'a montré un artiste, et tout à coup je
+découvre un logicien et un mathématicien. Les derniers mots: «_la bonté
+de me l'écrire_», cela ne ressemble-t-il pas à une formule algébrique,
+avec l'abréviation de _bonté_, et à un syllogisme, avec cet étroit
+enchaînement des mots; et, il est si étroit, cet enchaînement, le
+scripteur est tellement obsédé par la logique qu'il ne met les
+apostrophes qu'après le mot fini, et sans en oublier une seule! C'est
+admirable, je n'ai peut-être pas vu cela dix fois sur les milliers de
+lettres que j'ai étudiées.
+
+«Barres scrupuleuses et énergiques avec, quelquefois, un petit harpon
+d'égoïsme (mais qui n'en a pas?). Il y en a juste _la dose nécessaire_
+pour n'altérer en rien la bonté qui éclate dans la rondeur des lettres:
+comme il y a un peu d'acide prussique dans les amandes, si vous voulez.
+Un petit détail: votre homme me semble un peu sensuel, il y a parfois
+de l'empâtement; je ne suis pas fâché de cette petite tache (si c'en est
+une), car vraiment c'était trop beau.
+
+«Je me résume: avant tout, équilibre: harmonie ou logique: peut-être
+n'a-t-il jamais rien fait, mais j'en doute, car l'écriture n'a rien d'un
+paresseux: si c'est un artiste, il eût pu tout aussi bien faire un
+savant: si c'est un savant, il eût pu tout aussi aisément être un grand
+artiste.
+
+«--Mais, alors, il n'est pas fou?
+
+«--Que voulez-vous dire? Ou bien tout ce qui précède est vrai, et tout
+cela ne me semble guère d'un fou, ou alors la graphologie n'existe pas.»
+
+Seulement alors, nous nous décidions à livrer à notre savant les
+quelques détails de la vie de Ducasse que nous connaissions et que,
+volontairement, nous avions différé de lui communiquer de peur de
+l'influencer. Et surtout, nous insistions sur cette folie qu'on lui
+reprochait et par laquelle on semblait vouloir atténuer la conscience
+de son talent.
+
+«--Mais je m'étonne qu'une pareille légende ait trouvé crédit auprès
+d'esprits distingués; vous n'ignorez pas combien les cas de folie à cet
+âge sont rares, j'entends de la vraie folie, car des idiots, des
+débiles, des mélancoliques, des crétins, les asiles en sont bondés, mais
+un vrai _fou_, un fou de vingt ans qui, de sa folie, mourrait dans un
+cabanon, je doute qu'on en voie souvent: notez même que ce détail triste
+et topique, la mort dans un cabanon, me fait tout de suite penser à un
+paralytique général avec toute cette succession classique: intelligence
+vive,--obscurcissement,--folie des persécutions.--mégalomanie,
+--excitation puis déchéance complète et disparition de l'individu s'en
+allant depuis longtemps par lambeaux. Eh bien, interrogez des
+spécialistes et demandez-leur combien ils ont pu compter de paralytiques
+généreux de vingt ans! Bayle déclare n'en avoir jamais vu avant
+vingt-cinq ans; Calmeil ne l'a observé que deux fois avant trente-deux
+ans. Restent enfin la manie et la folie circulaire, mais ces deux formes
+de folie suivent à peu près les mêmes lois et sauf exceptions infiniment
+rares, il n'y a pas de fou furieux de dix-neuf ans. Enfin, si le volume
+est paru quand Ducasse avait dix-neuf ans, et qu'il soit mort à vingt
+ans, voilà donc une aliénation qui aurait évolué en un an ... N'est-ce
+pas le cas de dire avec Verlaine: Tout cela est littérature!»
+
+Quoique Montévidéen, Ducasse était français d'origine. Son père,
+chancelier à la légation française à Montevideo, naquit à Tarbes. La
+famille devait être riche. Elle se trouvait en relations d'affaires avec
+un banquier de la rue de Lille, M. Darasse, qui payait au fils une
+pension mensuelle. Grâce à l'amabilité de M. Dosseur, successeur de M.
+Darasse, nous avons pu prendre connaissance d'une partie de la
+correspondance du jeune écrivain et donner, en tête du présent volume,
+une de ses lettres en _fac-simile_. Cette lettre contient en quelque
+sorte une profession de foi littéraire et fait allusion aux
+circonstances qui s'opposaient à la mise en vente de son livre, ainsi
+qu'à la préface d'un nouveau volume, que l'éditeur Lemerre n'a jamais
+reçue. La correspondance de Ducasse est curieuse et montre combien
+étaient vives ses préoccupations littéraires.
+
+Dans une lettre, datée du 22 mai 1869, nous relevons les passages
+suivants, que nous ne reproduisons qu'à titre de simple curiosité:
+
+
+ «Monsieur,
+
+ «C'est hier même que j'ai reçu votre lettre datée du 21 mai; c'était
+ la vôtre. Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser
+ passer ainsi l'occasion de vous exprimer mes excuses. Voici pourquoi:
+ parce que, si vous m'aviez annoncé l'autre jour, dans l'ignorance de
+ ce qui peut arriver de fâcheux aux circonstances où ma personne est
+ placée, que les fonds s'épuisaient, je n'aurais eu garde d'y toucher;
+ mais certainement j'aurais éprouvé autant de joie à ne pas écrire ces
+ trois lettres que vous en auriez éprouvé vous-même à ne pas les lire.
+ Vous avez mis en vigueur le déplorable système de méfiance prescrit
+ vaguement par la bizarrerie de mon père; mais vous avez deviné que
+ mon mal de tête ne m'empêche pas de considérer avec attention la
+ difficile situation où vous a placé jusqu'ici une feuille de papier
+ à lettre venue de l'Amérique du Sud, dont le principal défaut était
+ le manque de clarté; car je ne mets pas en ligne de compte la
+ malsonnance de certaines observations mélancoliques qu'on pardonne
+ aisément à un vieillard, et qui m'ont paru, à la première lecture,
+ avoir eu l'air de vous imposer, à l'avenir, peut-être, la nécessité
+ de sortir de votre rôle strict de banquier, vis-à-vis d'un monsieur
+ qui vient habiter la capitale ...
+
+ « ... Pardon, monsieur, j'ai une prière à vous faire: si mon père
+ envoyait d'autres fonds avant le 1er septembre, époque à laquelle mon
+ corps fera une apparition devant la porte de votre banque, vous aurez
+ la bonté de me le faire savoir? Au reste, je suis chez moi à toute
+ heure du jour; mais vous n'auriez qu'à m'écrire un mot, et il est
+ probable qu'alors je le recevrai presque aussitôt que la demoiselle
+ qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le
+ vestibule ...
+
+ « ... Et tout cela, je le répète, pour une bagatelle insignifiante
+ de formalité! Présenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle
+ affaire: après avoir réfléchi beaucoup, je confesse qu'elle m'a paru
+ remplie d'une notable quantité d'importance nulle ...»
+
+
+L'extrême jeunesse de l'auteur atténuera sans doute la sévérité de
+certains jugements qui ne manqueront pas d'être portés sur les _Chants
+de Maldoror_. Si Ducasse avait vécu, il eût pu devenir l'une des gloires
+littéraires de la France. Il est mort trop tôt, laissant derrière lui
+son oeuvre éparpillée aux quatre vents: et par une coïncidence curieuse,
+ses restes mortels ont subi le même sort que son livre. Inhumé dans une
+concession temporaire du cimetière du Nord, le 25 novembre 1870, il en
+a été exhumé, le 20 janvier 1871, pour être réinhumé dans une autre
+concession temporaire. Il se trouve actuellement dans les terrains
+désaffectés et repris par la Ville.
+
+L. G.
+
+
+Notes:
+
+[1] La couverture et le titre sont ainsi composés: _Les Chants--de
+--Maldoror--par--le comte de Lautréamont--(Chants I, II, III, IV, V, VI)
+--Paris et Bruxelles--En vente chez tous les libraires--1874_. Au dessous
+de la couverture, dans le double filet, cette mention: _Tous droits de
+traduction et de reproduction réservés_. Au verso du faux-titre:
+_Bruxelles--Typ. de E. Wittmann_. Cette dernière indication est fausse,
+aucun imprimeur du nom de Wittmann n'ayant existé à Bruxelles. Couverture
+brun-marron.
+
+En 1869, l'auteur témoigna le désir de posséder quelques exemplaires
+de son livre; on lui en brocha une dizaine. La couverture de ces
+exemplaires est jaune. Elle porte: _Paris. En vente chez tous les
+libraires (1869)_. Au verso du faux-titre et en quatrième page de la
+couverture: _Bruxelles. Imprimerie de A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie,
+boulevard de Waterloo, 42_.
+
+[2] _V. la Plume_, 2e année, no 33.
+
+[3] La photogravure a rétabli le chiffre à sa place. Celui-ci se trouve
+en quatrième page de la lettre, barré par un trait de plume.
+
+
+
+
+LES CHANTS DE MALDOROR
+
+
+
+
+CHANT PREMIER
+
+
+Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce
+comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et
+sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines
+de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique
+rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les
+émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme, comme l'eau le
+sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont
+suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par
+conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles
+landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute
+bien ce que je te dis: dirige tes talons en arrière et non en avant,
+comme les yeux d'un fils qui se, détourne respectueusement de la
+contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutôt, comme un angle
+à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant
+l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues,
+vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent
+étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et
+qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme
+une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait
+claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à
+sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain
+de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui
+présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de
+sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui
+renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui
+a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues
+inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique
+sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité
+la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais
+on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux
+oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile
+capitaine; et, manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus
+grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle
+prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.
+
+ * * * * *
+
+Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le
+commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas,
+baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes
+narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre,
+pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais
+l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit
+légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je
+t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux,
+ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille
+fois de suite la conscience maudite de l'Éternel! Tes narines, qui
+seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase
+immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace,
+devenu embaumé comme de parfums et d'encens; car, elles seront
+rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la
+magnificence et la paix des agréables cieux.
+
+ * * * * *
+
+J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses
+premières années, où il vécut heureux; c'est fait. Il s'aperçut ensuite
+qu'il était né méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère
+tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à
+cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour
+le sang lui montait à la tête; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter
+une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal ...
+atmosphère douce!
+
+ * * * * *
+
+Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage
+rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il
+l'aurait fait très souvent, si Justice, avec son long cortège de
+châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas
+menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains,
+avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble!
+Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté ...
+Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la
+pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec
+le bien. C'est ce que je disais plus haut.
+
+ * * * * *
+
+Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au
+moyen de nobles qualités du coeur que l'imagination invente ou qu'ils
+peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la
+cruauté! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont commencé
+avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier avec
+la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce
+qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve
+dans mes paroles; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez
+bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma
+tête; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement
+à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend
+pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se
+loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient
+dans tous les hommes.
+
+ * * * * *
+
+J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux
+épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs
+semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les
+motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu
+rire comme les autres; mais, cela, étrange imitation, était impossible.
+J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis
+fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je
+crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie
+par ma propre volonté! C'était une erreur! Le sang qui coulait avec
+abondance des deux blessures empêchait d'ailleurs de distinguer si
+c'était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants
+de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des
+humains, c'est-à-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, à la tête
+laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscur, surpasser
+la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin,
+l'insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les
+trahisons de l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la
+puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au
+dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes
+à découvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colère implacable
+d'en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt le poing le plus robuste
+dirigé vers le ciel, comme celui d'un enfant déjà pervers contre sa
+mère, probablement excités par quelque esprit de l'enfer, les yeux
+chargés d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence
+glacial, n'oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait
+leur sein, tant elles étaient pleines d'injustice et d'horreur, et
+attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment
+du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'à la fin de la
+vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n'avaient pas le
+sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la
+Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi
+les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent
+leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans,
+les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies
+diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en
+aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour
+leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, soeurs des ouragans;
+firmament bleuâtre, dont je n'admets pas la beauté; mer hypocrite, image
+de mon coeur; terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers
+entier; Dieu, qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque:
+montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grâce décuple mes
+forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir
+d'étonnement: on meurt à moins.
+
+ * * * * *
+
+On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il
+est doux d'arracher brutalement de son lit un enfant qui n'a rien encore
+sur la lèvre supérieure, et, avec les yeux très ouverts, de faire
+semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en
+arrière ses beaux cheveux! Puis, tout à coup, au moment où il s'y attend
+le moins, d'enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de façon
+qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect
+de ses misères. Ensuite, on boit le sang en léchant les blessures; et,
+pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'éternité dure, l'enfant
+pleure. Rien n'est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire,
+et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, amères comme le sel.
+Homme, n'as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t'es coupé
+le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas; car, il n'a aucun goût. En
+outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes réflexions
+lugubres, porté la main, creusée au fond, sur ta ligure maladive mouillée
+par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement
+vers la bouche, qui puisait à longs traits, dans cette coupe, tremblante
+comme les dents de l'élève qui regarde obliquement celui qui est né pour
+l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas; car, elles
+ont le goût du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus;
+mais, les larmes de l'enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit
+pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tôt
+ou tard ... je le devine par analogie, quoique j'ignore ce que c'est que
+l'amitié, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais;
+du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes
+larmes ne te dégoûtent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des
+larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu
+déchireras ses chairs palpitantes; et, après avoir entendu de longues
+heures ses cris sublimes, semblables aux râles perçants que poussent dans
+une bataille les gosiers des blessés agonisants, alors, t'ayant écarté
+comme une avalanche, tu te précipiteras de la chambre voisine, et tu feras
+semblant d'arriver à son secours. Tu lui délieras les mains, aux nerfs
+et aux veines gonflées, tu rendras la vue à ses yeux égarés, en te
+remettant à lécher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est
+vrai! L'étincelle divine qui est en nous, et paraît si rarement, se
+montre; trop tard! Comme le coeur déborde de pouvoir consoler l'innocent
+à qui l'on a fait du mal: «Adolescent, qui venez de souffrir des
+douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne
+sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous êtes! Comme vous devez
+souffrir! Et si votre mère savait cela, elle ne serait pas plus près de
+la mort, si abhorrée par les coupables, que je ne le suis maintenant.
+Hélas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une même chose par
+laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion
+d'atteindre à l'infini par les moyens même les plus insensés? Ou bien,
+sont-ce deux choses différentes? Oui ... que ce soit plutôt une même
+chose ... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent,
+pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacrée, qui
+a brisé tes os et déchiré les chairs qui pendent à différents endroits
+de ton corps. Est-ce un délire de ma raison malade, est-ce un instinct
+secret qui ne dépend pas de mes raisonnements, pareil à celui de l'aigle
+déchirant sa proie, qui m'a poussé à commettre ce crime; et pourtant,
+autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois
+sortis de cette vie passagère, je veux que nous soyons entrelacés
+pendant l'éternité; ne former qu'un seul être, ma bouche collée à ta
+bouche. Même, de cette manière, ma punition ne sera pas complète. Alors,
+tu me déchireras, sans jamais t'arrêter, avec les dents et les ongles
+à la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumées, pour cet
+holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d'être
+déchiré, toi, de me déchirer ... ma bouche collée à ta bouche. O
+adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce
+que je te conseille? Malgré toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras
+heureuse ma conscience.» Après avoir parlé ainsi, en même temps tu auras
+fait du mal à un être humain, et tu seras aimé du même être: c'est le
+bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras
+le mettre à l'hôpital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On
+t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les médailles d'or
+cacheront tes pieds nus, épars sur la grande tombe, à la figure vieille,
+O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la
+sainteté du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers.
+Mais, moi, j'existe encore!
+
+ * * * * *
+
+J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre
+dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette
+dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un
+ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: «Je vais
+t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet
+ordre suprême.» Une vaste lumière couleur de sang, à l'aspect de
+laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes,
+se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre
+une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: «Ci-gît un
+adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez
+pas pour lui.» Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu
+autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue
+vint se coucher à mes pieds. Moi, à elle, avec une figure triste:
+«Tu peux te relever.» Je lui tendis la main avec laquelle le
+fratricide égorge sa soeur. Le ver luisant, à moi: «Toi, prends
+une pierre et tue-la;--Pourquoi? lui dis-je.» Lui, à moi: «Prends
+garde à toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort.
+Celle-ci s'appelle _Prostitution_.» Les larmes dans les yeux, la
+rage dans le coeur, je sentis naître en moi une force inconnue.
+Je pris une grosse pierre; après bien des efforts, je la soulevai
+avec peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur
+l'épaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet:
+de là, j'écrasai le ver luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol
+d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de
+six églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux
+s'abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense
+cône renversé. Le calme reparut à la surface; la lumière de sang
+ne brilla plus. «Hélas! hélas! s'écria la belle femme nue;
+qu'as-tu fait?» Moi, à elle: «Je te préfère à lui; parce que j'ai
+pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice
+éternelle t'a créée.» Elle, à moi: «Un jour, les hommes me
+rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi
+partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie.
+Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces
+noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui
+m'as aimée!» Moi, à elle: «Adieu! Encore une fois: adieu! Je
+t'aimerai toujours!... Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu.»
+C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver
+gémir sur la mer et près de ses bords, ou au-dessus des grandes
+villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou
+à travers les froides régions polaires, dites: «Ce n'est pas
+l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la
+prostitution, uni avec les gémissements graves du Montévidéen.»
+Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de miséricorde,
+agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux,
+fassent de longues prières.
+
+ * * * * *
+
+Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la
+campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions, toutes les choses
+revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des arbres,
+tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses
+formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps,
+lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait
+rêver, me paraissait étrange; maintenant, j'y suis habitué. Le vent
+gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante
+sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent.
+Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des
+fermes lointaines; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la
+folie. Tout à coup, ils s'arrêtent, regardent de tous les côtés avec une
+inquiétude farouche, l'oeil en feu; et, de même que les éléphants, avant
+de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant
+désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les
+chiens laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou
+terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant qui
+crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d'un toit,
+soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de
+la peste à l'hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime,
+contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l'est, contre les étoiles
+au sud, contre les étoiles à l'ouest; contre la lune; contre les montagnes,
+semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité; contre
+l'air froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de leur
+narine, rouge, brûlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes,
+dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille
+dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lièvres,
+qui disparaissent en un clin d'oeil; contre le voleur, qui s'enfuit au
+galop de son cheval après avoir commis un crime; contre les serpents,
+remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents;
+contre leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes; contre les
+crapauds qu'ils broient d'un seul coup de mâchoire (pourquoi se sont-ils
+éloignés du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement
+bercées, sont autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent
+découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignées,
+suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se
+sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant la
+journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée; contre les rochers
+du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles;
+contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant,
+montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abîme; et contre l'homme
+qui les rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à courir dans
+la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fossés,
+les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées. On les dirait
+atteints de la rage, cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs
+hurlements prolongés épouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde!
+Les amis des cimetières se jetteront sur lui, le déchireront, le mangeront,
+avec leur bouche d'où tombe du sang; car, ils n'ont pas les dents gâtées.
+Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas
+de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants. Après quelques heures, les
+chiens, harassés de courir çà et là, presque morts, la langue en dehors de
+la bouche, se précipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils
+font, et se déchirent en mille lambeaux, avec une rapidité incroyable. Ils
+n'agissent pas ainsi par cruauté. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère
+me dit: «Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements
+des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas
+en dérision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi,
+comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même,
+je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle,
+qui est assez sublime.» Depuis ce temps, je respecte le voeu de la morte.
+Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini ... Je ne puis, je
+ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l'homme et de la femme,
+d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne ... je croyais être davantage! Au
+reste, que m'importe d'où je viens? Moi, si cela avait pu dépendre de ma
+volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont
+la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue: je ne
+serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car
+mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides
+vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux
+arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la
+mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand
+j'avais sur ma tête des cheveux d'une autre couleur. Et, quand je rôde
+autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux
+ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une
+pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau
+de velours, noir comme la suie qui remplit l'intérieur des cheminées: il
+ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l'Être suprême,
+avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand
+le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur
+salutaires dans la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en
+regardant fixement l'espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de
+ma caverne aimée, dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris
+de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je
+ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le
+seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamné qui
+essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt
+monter à l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je
+tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant
+des heures entières; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment,
+lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens, qu'il
+s'arrête, pour se remettre à tourner dans un sens opposé, je regarde
+subitement l'horizon, à travers les rares interstices laissés par les
+broussailles épaisses qui recouvrent l'entrée: je ne vois rien! Rien ...
+si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et
+avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble
+le sang et le cerveau ... Qui donc, sur la tête, me donne des coups de
+barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?
+
+ * * * * *
+
+Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe
+sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à
+ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression pénible qu'elle ne
+manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations
+troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne
+suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collée à mon
+front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne,
+au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un
+monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la
+figure; mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis
+pas un criminel ... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai
+revu la mer, et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont
+vivaces comme si je l'avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous
+le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens
+déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu'est le
+coeur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'âme est
+inséparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe
+terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses; toi,
+en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un
+commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et
+les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure
+contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher
+du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore!
+
+Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à
+ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu
+es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre: j'aime cette
+comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de
+tristesse, qu'on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en
+laissant des ineffaçables traces, sur l'âme profondément ébranlée, et
+tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours
+compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec
+la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face
+grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de
+l'homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des
+oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant,
+l'homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que
+l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas
+beau réellement et qu'il s'en doute, car, pourquoi regarde-t-il la
+figure de son semblable avec tant de mépris? Je te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, tu es le symbole de l'identité: toujours égal à toi-même.
+Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont
+quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont
+dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête
+dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui
+ne s'arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible
+et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je
+te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton
+sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine.
+Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences
+naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste.
+L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil
+océan!
+
+Vieil océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris n'ont
+pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les
+tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles,
+expliquent, d'une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une
+anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mêmes motifs
+d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d'êtres
+humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l'existence de
+leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit.
+En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans
+sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi
+pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des
+humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. En outre,
+du spectacle de tes mamelles fécondes, se dégage la notion d'ingratitude;
+car, on pense aussitôt à ces parents nombreux, assez ingrats envers le
+Créateur, pour abandonner le fruit de leur misérable union. Je te salue,
+vieil océan!
+
+Vieil océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu'à la mesure
+qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la
+totalité de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour
+te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement
+continu, vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un
+mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé
+d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la
+difficulté. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres
+efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraître gras. Qu'elle se
+gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille,
+elle ne t'égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue,
+vieil océan!
+
+Vieil océan, tes eaux sont amères. C'est exactement le même goût que le
+fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur
+tout. Si quelqu'un a du génie, on le fait passer pour un idiot; si
+quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut
+que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts
+d'ailleurs ne sont dus qu'à lui-même, pour la critiquer ainsi! Je te
+salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs méthodes, ne sont
+pas encore parvenus, aidés par les moyens d'investigation de la science,
+à mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les
+sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles.
+Aux poissons ... ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis
+demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître: la profondeur
+de l'océan ou la profondeur du coeur humain! Souvent, la main portée au
+front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre
+les mâts d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant
+abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je poursuivais,
+m'efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus
+profond, le plus impénétrable des deux: l'océan ou le coeur humain?
+Si trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point
+pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera
+permis de dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se
+mettre en ligné, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la
+profondeur du coeur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont
+été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de
+s'écrier: «Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont
+pratiqué la charité: voilà tout, ce n'est pas malin, chacun peut en
+faire autant.» Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient
+la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient,
+l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la
+vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun
+drapé dans sa fierté solitaire? C'est un miracle qui se renouvelle
+chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra
+pourquoi l'on savoure non seulement les disgrâces générales de ses
+semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers,
+tandis que l'on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable
+pour clore la série: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est
+pour cela que les marcassins de l'humanité ont tant de confiance les uns
+dans les autres et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie
+beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris à leurs
+propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur
+génie ... incapables de te dominer. Ils on trouvé leur maître. Je dis
+qu'ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose
+a un nom. Ce nom est: l'océan! La peur que tu lui inspires est telle,
+qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes
+machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts
+gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de
+tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils,
+quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants,
+pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques,
+comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent
+eux-mêmes. L'homme dit: «Je suis plus intelligent que l'océan.» C'est
+possible, c'est même assez vrai; mais l'océan lui est plus redoutable
+que lui à l'océan: c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Ce
+patriarche observateur, contemporain des premières époques de notre
+globe suspendu, sourit de pitié, quand il assiste aux combats navals des
+nations. Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de
+l'humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés,
+les coups de canon, c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques
+secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l'océan a tout mis
+dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le
+bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide
+comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs,
+quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans
+arrêter l'envergure de son vol: «Tiens!... je la trouve mauvaise! Il y
+avait en bas des points noirs; j'ai fermé les yeux: ils ont disparu.»
+Je te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle
+de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis à juste titre de ta
+magnificence native, et des éloges vrais que je m'empresse de te donner.
+Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse,
+qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir
+t'a gratifié, tu déroules, au milieu d'un sombre mystère, sur toute ta
+surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta
+puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de
+courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va à sa rencontre
+en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l'écume qui se fond,
+pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces
+vagues vivantes, meurent l'un après l'autre, d'une manière monotone; mais,
+sans laisser de bruit écumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles
+avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d'une
+grâce fière, jusqu'à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur
+accoutumée pour continuer leur pèlerinage aérien. Je voudrais que la
+majesté humaine ne fût que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande
+beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale,
+image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme
+l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les
+méditations du poëte. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan,
+veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité ... plus ... plus
+encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes
+griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien.
+Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et
+devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est
+empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la
+crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d'une cour,
+magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec
+la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de
+ta poitrine, comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas
+découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant,
+même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage,
+alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire
+ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais
+tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que contiennent mes
+aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser
+à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste,
+l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création:
+je ne puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour
+la millième fois, vers tes bras amis, qui s'entrouvent, pour caresser
+mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne
+connais pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse.
+Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi ...
+dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont
+encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les
+tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu'aux nuages. Il faut que tu
+me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de
+l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon
+invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et
+te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal ... Mes yeux se
+mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre;
+car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, à l'aspect
+brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons,
+avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te
+salue, vieil océan!
+
+ * * * * *
+
+On ne me verra pas, à mon heure dernière (j'écris ceci sur mon lit de
+mort), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer
+tempétueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je
+sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de
+grâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire? J'avais dit
+que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous; mais, si vous
+croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage
+d'hyène (j'use de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que
+moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé: qu'il s'approche. Nous
+sommes dans une nuit d'hiver, alors que les éléments s'entrechoquent de
+toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent médite quelque
+crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que
+le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanité, depuis
+que le vent, l'humanité existent, quelques moments avant l'agonie
+dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde,
+impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples
+nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir
+les actes de ses frères). L'aigle, le corbeau, l'immortel pélican, le
+canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me
+verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils
+ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l'oeil gros du
+crapaud, le tigre, l'éléphant; dans la mer, la baleine, le requin, le
+marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont
+quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L'homme, tremblant,
+collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. «Oui,
+je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu'il n'a pas
+dépendu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez
+devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me
+voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante,
+l'espace ensanglanté? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps,
+pareil à un nuage noirâtre que pousse l'ouragan devant soi). Ne craignez
+rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait
+est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit
+volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la
+mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses.
+Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de
+caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.»
+Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage,
+pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot.
+Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles
+passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se
+dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations!
+quels déchirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voilà que les animaux
+de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres
+clameurs. Plus de haine réciproque; les deux haines sont tournées contre
+l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel.
+Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut; je crains la perfidie.
+Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus,
+des conséquences des passions, complément satisfait ... Je te remercie,
+ô rhinolophe, de m'avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi,
+dont le nez est surmonté d'une crête en forme de fer à cheval: je
+m'aperçois, en effet, que ce n'était malheureusement qu'une maladie
+passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent
+que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans
+mon corps: pourquoi cette hypothèse n'est-elle pas la réalité!
+
+ * * * * *
+
+Une famille entoure une lampe posée sur la table:
+
+--Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.
+
+--Ils n'y sont pas, mère.
+
+--Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette
+époque, mon doux maître, où nous faisions des voeux, pour avoir un
+enfant, dans lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le
+soutien de notre vieillesse?
+
+--Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés. Nous n'avons pas à nous
+plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bénissons la
+Providence de ses bienfaits. Notre Édouard possède toutes les grâces de
+sa mère.
+
+--Et les mâles qualités de son père.
+
+--Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.
+
+Il reprend son travail ... Mais, quelqu'un s'est présenté à la porte
+d'entrée, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui
+s'offre à ses yeux:
+
+--Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins
+heureux que ceux-là. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer
+l'existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est
+pas ici.
+
+Il s'est retiré!
+
+--Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultés humaines
+qui se livrent des combats dans mon coeur. Mon âme est inquiète, et sans
+savoir pourquoi; l'atmosphère est lourde.
+
+--Femme, je ressens les mêmes impressions que toi; je tremble qu'il ne
+nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le
+suprême espoir.
+
+--Mère, je respire à peine: j'ai mal à la tête.
+
+--Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec
+du vinaigre.
+
+--Non, bonne mère ...
+
+Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué.
+
+--Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer.
+Maintenant, le moindre objet me contrarie.
+
+--Comme tu es pâle! La fin de cette veillée ne se passera pas sans que
+quelque événement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du
+désespoir!
+
+J'entends, dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.
+
+--Mon fils!
+
+--Ah! mère!... j'ai peur!
+
+--Dis-moi vite si tu souffres.
+
+--Mère, je ne souffre pas ... Je ne dis pas la vérité.
+
+Le père ne revient pas de son étonnement:
+
+--Voilà des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits
+sans étoiles. Quoique nous entendions ces cris, néanmoins, celui qui les
+pousse n'est pas près d'ici; car, on peut entendre ces gémissements à
+trois lieues de distance, transportés par le vent d'une cité à une
+autre. On m'avait souvent parlé de ce phénomène: mais, je n'avais jamais
+eu l'occasion de juger par moi-même de sa véracité. Femme, tu me parlais
+de malheur; si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps,
+c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses
+semblables ...
+
+J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.
+
+--Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays,
+qui l'a repoussé de son sein. Il va de contrée en contrée, abhorré
+partout. Les uns disent qu'il est accablé d'une espèce de folie
+originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une
+cruauté extrême et instinctive, dont il a honte lui-même, et que ses
+parents en sont morts de douleur. Il y en a qui prétendent qu'on l'a
+flétri d'un surnom dans sa jeunesse: qu'il en est resté inconsolable le
+reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une
+preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux
+premières années, pour augmenter ensuite. Ce surnom était _le
+vampire_!...
+
+J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.
+
+--Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trêve ni repos, des
+cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les
+oreilles; et que des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui
+jettent à la face, poussés malgré eux par une force inconnue, tantôt
+d'une voix douce, tantôt d'une voix pareille aux rugissements des
+combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace,
+toujours hideux, et qui ne périra qu'avec l'univers. Quelques-uns même
+ont affirmé que l'amour l'a réduit en cet état: ou que ces cris
+témoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son
+passé mystérieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable
+le torture, comme jadis Satan, et qu'il voulait égaler Dieu ...
+
+J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.
+
+--Mon fils, se sont là des confidences exceptionnelles: je plains ton
+âge de les avoir entendues, et j'espère que tu n'imiteras jamais cet
+homme.
+
+Parle, ô mon Édouard; réponds que tu n'imiteras jamais cet homme.
+
+--O mère bien-aimée, à qui je dois le jour, je te promets, si la sainte
+promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.
+
+--C'est parfait, mon fils; il faut obéir à sa mère, en quoi que ce soit.
+
+On n'entend plus les gémissements.
+
+--Femme, as-tu fini ton travail?
+
+--Il me manque quelques points à cette chemise, quoique nous ayons
+prolongé la veille bien tard.
+
+--Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commencé. Profitons des
+dernières lueurs de la lampe; car il n'y a presque plus d'huile, et
+achevons chacun notre travail ...
+
+L'enfant s'est écrié:
+
+--Si Dieu nous laisse vivre!
+
+--Ange radieux, viens à moi: tu te promèneras dans la prairie, du matin
+jusqu'au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est
+construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes
+de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique
+céleste, sans faire ta prière. Quand, au matin, le soleil montrera ses
+rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera, avec elle,
+son cri, à perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit,
+jusqu'à ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus
+précieux; tu seras constamment enveloppé dans une atmosphère composée
+des essences parfumées des fleurs les plus odorantes.
+
+--Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Lève-toi, mère de
+famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts
+raidis abandonnent l'aiguille du travail exagéré. Les extrêmes n'ont
+rien de bon.
+
+--Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchantée;
+quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes,
+dans les contes des fées.
+
+--Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que,
+de mon côté, j'arrange mes affaires.
+
+--Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparaîtras tel
+que la nature t'a formé, ô jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et
+que j'aspire à faire ton bonheur.
+
+--Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par les épaules.
+
+--Mon fils, ne t'endors point, bercé par les rêves de l'enfance: la
+prière en commun n'est pas commencée et tes habits ne sont pas encore
+soigneusement placés sur une chaise ... A genoux! Éternel créateur de
+l'univers, tu montres la bonté inépuisable jusque dans les plus petites
+choses.
+
+--Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides, où glissent des milliers
+de petits poissons rouges, bleus et argentés? Tu les prendras avec un
+filet si beau, qu'il les attirera de lui-même, jusqu'à ce qu'il soit
+rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que
+le marbre.
+
+--Mère, vois ces griffes; je me méfie de lui; mais ma conscience est
+calme, car je n'ai rien à me reprocher.
+
+--Tu nous vois, prosternés à tes pieds, accablés du sentiment de ta
+grandeur. Si quelque pensée orgueilleuse s'insinue dans notre
+imagination, nous la rejetons aussitôt avec la salive du dédain et
+nous t'en faisons le sacrifice irrémissible.
+
+--Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront de leurs
+bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de
+roses et d'oeillets. Elles auront des ailes transparentes de papillon
+et des cheveux d'une longueur ondulée, qui flottent autour de la
+gentillesse de leur front.
+
+--Quand même ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais
+pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un
+imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire
+entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas
+moi qui serais fils ingrat. Quant à tes petites filles, elles ne sont
+pas si belles que les yeux de ma mère.
+
+--Toute notre vie s'est épuisée dans les cantiques de ta gloire. Tels
+nous avons été jusqu'ici, tels nous serons, jusqu'au moment où nous
+recevrons de toi l'ordre de quitter cette terre.
+
+--Elles t'obéiront à ton moindre signe et ne songeront qu'à te plaire.
+Si tu désires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront.
+Si tu désires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin
+d'oeil, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles
+t'apporteraient même le cerf-volant, grand comme une tour, qu'on a caché
+dans la lune, et à la queue duquel sont suspendus, par des liens de
+soie, des oiseaux de toute espèce. Fais attention à toi ... écoute mes
+conseils.
+
+--Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma prière, pour
+appeler au secours. Quoique ton corps s'évapore, quand je veux
+l'écarter, sache que je ne te crains pas.
+
+--Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme exhalée d'un coeur
+pur.
+
+--Réfléchis à ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir.
+
+--Père céleste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur
+notre famille.
+
+--Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?
+
+--Conserve cette épouse chérie, qui m'a consolé dans mes découragements
+...
+
+--Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme
+un pendu.
+
+--Et ce fils aimant, dont les chastes lèvres s'entr'ouvrent à peine aux
+baisers de l'aurore de vie.
+
+--Mère, il m'étrangle ... Père, secourez-moi ... Je ne puis plus
+respirer ... Votre bénédiction!
+
+Un cri d'ironie immense s'est élevé dans les airs. Voyez comme les
+aigles, étourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-mêmes,
+littéralement foudroyés par la colonne d'air.
+
+--Son coeur ne bat plus ... Et celle-ci est morte, en même temps que le
+fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est
+défiguré ... Mon épouse!... Mon fils!... Je me rappelle un temps
+lointain où je fus époux et père.
+
+Il s'était dit, devant le tableau qui s'offrit à ses yeux, qu'il ne
+supporterait pas cette injustice. S'il est efficace, le pouvoir que lui
+ont accordé les esprits infernaux, ou plutôt qu'il tire de lui-même, cet
+enfant, avant que la nuit s'écoule, ne devait plus être.
+
+ * * * * *
+
+Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoulé la souffrance
+en dedans) remarqua qu'il se trouvait en Norwège. Aux îles Faeroé, il
+assista à la recherche des nids d'oiseaux de mer, dans les crevasses
+à pic, et s'étonna que la corde de trois cents mètres, qui retient
+l'explorateur au-dessus du précipice, fût choisie d'une telle solidité.
+Il voyait là, quoi qu'on dise, un exemple frappant de la bonté humaine,
+et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c'était lui qui eût dû préparer
+la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin
+qu'elle se coupât, et précipitât le chasseur dans la mer! Un soir, il se
+dirigea vers un cimetière, et les adolescents qui trouvent du plaisir à
+violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s'ils le
+voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau
+d'une action qui va se dérouler en même temps.
+
+--N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot
+s'élève peu à peu du fond de la mer, et montre sa tête au-dessus des
+eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La
+curiosité naquit avec l'univers.
+
+--Ami, il m'est impossible d'échanger des idées avec toi. Il y a
+longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des
+tombeaux. C'est l'heure silencieuse où plus d'un être humain rêve qu'il
+voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts
+de taches de sang, comme un ciel noir, d'étoiles. Celui qui dort pousse
+des gémissements, pareils à ceux d'un condamné à mort, jusqu'à ce qu'il
+se réveille, et s'aperçoive que la réalité est trois fois pire que le
+rêve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma bêche infatigable,
+afin qu'elle soit prête demain matin. Pour faire un travail sérieux, il
+ne faut pas faire deux choses à la fois.
+
+--Il croit que creuser une fosse est un travail sérieux! Tu crois que
+creuser une fosse est un travail sérieux?
+
+--Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à
+ses petits, n'ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour,
+afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet
+acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit, dans les bras de son ami,
+une femme qu'il idolâtrait, il se met alors à fumer un cigare; il ne
+sort pas de la maison, et se noue d'une amitié indissoluble avec la
+douleur; cet acte se comprend. Quand un élève interne, dans un lycée,
+est gouverné, pendant des années, qui sont des siècles, du matin
+jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la
+civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots
+tumultueux d'une haine vivace, monter comme une épaisse fumée, à son
+cerveau, qui lui paraît près d'éclater. Depuis le moment où on l'a jeté
+dans la prison, jusqu'à celui, qui s'approche, où il en sortira, une
+fièvre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse
+les yeux. La nuit, il réfléchit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le
+jour, sa pensée s'élance au-dessus des murailles de la demeure de
+l'abrutissement, jusqu'au moment où il s'échappe, ou qu'on le rejette,
+comme un pestiféré, de ce cloître éternel; cet acte se comprend. Creuser
+une fosse dépasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu,
+étranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et
+puis nous donne un lit commode, préservé du vent de l'hiver soufflant
+avec furie dans ces froides contrées, lorsque celui qui tient la pioche,
+de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée palpé
+convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son
+royaume, voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur
+chaque croix de bois, l'énoncé du problème effrayant que l'humanité n'a
+pas encore résolu: la mortalité ou l'immortalité de l'âme. Le créateur
+de l'univers, je lui ai toujours conservé mon amour; mais, si, après la
+mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des
+nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les
+couvercles de plomb, pour aller respirer l'air frais?
+
+--Arrête-toi dans ton travail. L'émotion t'enlève tes forces; tu me
+parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer.
+Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi à l'écart; tu me
+donneras des conseils, si je ne fais pas bien.
+
+--Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir à le regarder
+bêcher la terre avec tant de facilité!
+
+--Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensée: toutes ces
+tombes, qui sont éparses dans un cimetière, comme les fleurs dans une
+prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d'être mesurées
+avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses
+peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par
+conséquent, ne t'étonne pas des visions fantastiques que tes yeux
+semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos,
+interroge ta conscience; elle te dira, avec sûreté, que le Dieu qui a
+créé l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possède une
+bonté sans limites, et recevra, après la mort terrestre, ce chef-
+d'oeuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces
+larmes, pareilles à celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes
+sur ce vaisseau démâté pour souffrir. C'est un mérite, pour l'homme, que
+Dieu l'ait jugé capable de vaincre ses souffrances les plus graves.
+Parle, et, puisque, d'après tes voeux les plus chers, l'on ne souffrirait
+pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, idéal que chacun s'efforce
+d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.
+
+--Où suis-je? N'ai-je pas changé de caractère? Je sens un souffle
+puissant de consolation effleurer mon front rasséréné, comme la brise du
+printemps ranime l'espérance des vieillards. Quel est cet homme dont le
+langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas
+prononcées? Quelle beauté de musique dans la mélodie incomparable de sa
+voix! Je préfère l'entendre parler, que chanter d'autres. Cependant,
+plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression
+générale de ses traits contraste singulièrement avec ces paroles que
+l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ridé de quelques plis,
+est marqué d'un stygmate indélébile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant
+l'âge, est-il honorable ou est-il infâme? Ses rides doivent-elles être
+regardées avec vénération? Je l'ignore et je crains de le savoir.
+Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois néanmoins qu'il a des
+raisons pour agir comme il l'a fait, excité par les restes en lambeaux
+d'une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui
+me sont inconnues, et il redouble d'activité dans un travail ardu qu'il
+n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s'en
+aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue
+d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'où sors-tu?...
+Étranger, permets que je touche, et que mes mains, qui étreignent
+rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps.
+Quoi qu'il en arrive, je saurais à quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les
+plus beaux que j'aie touchés dans ma vie. Qui serait assez audacieux
+pour contester que je ne connais pas la qualité des cheveux?
+
+--Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas
+qu'on l'agace, quand il se repaît. Si tu ne le sais pas, je te
+l'apprends. Allons, dépêche-toi; accomplis ce que tu désires.
+
+--Ce qui frissonne à mon contact, en me faisant frissonner moi-même, est
+de la chair, à n'en pas douter. Il est vrai ... je ne rêve pas! Qui
+es-tu donc, toi, qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que,
+comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est
+l'heure de dormir, ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas,
+nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte,
+pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre, le
+mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminée savent
+encore réchauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas
+comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays
+lointain.
+
+--Quoique je ne sois pas fatigué, il est inutile de creuser la fosse
+davantage. Maintenant, déshabille-moi; puis, tu me mettras dedans.
+
+--La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques
+instants, est si étrange, que je ne sais que te répondre ... Je crois
+qu'il veut rire.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention à ce que
+j'ai dit.
+
+Il s'est affaissé, et le fossoyeur s'est empressé de le soutenir!
+
+--Qu'as-tu?
+
+--Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti ... j'étais fatigué quand j'ai
+abandonné la pioche ... c'est la première fois que j'entreprenais ce
+travail ... ne fais plus attention à ce que j'ai dit.
+
+--Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un
+qui a des chagrins épouvantables. Que le ciel m'ôte la pensée de
+l'interroger. Je préfère rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de
+la pitié. Puis, il ne voudrait pas me répondre, cela est certain: c'est
+souffrir deux fois que de communiquer son coeur en cet état anormal.
+
+--Laisse-moi sortir de ce cimetière; je continuerai ma route.
+
+--Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'égarerais, pendant que tu
+cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas
+d'autre. Aie confiance en moi; car, l'hospitalité ne demandera point la
+violation de tes secrets.
+
+--O pou vénérable, toi dont le corps est dépourvu d'élytres, un jour,
+tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime
+intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-être avais-tu raison,
+puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal
+de Maldoror, où guides-tu ses pas?
+
+--Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la précaution de
+laver sa main droite, avec du savon, après avoir commis son forfait, et
+facile à reconnaître, par l'inspection de cette main; ou un frère qui a
+perdu sa soeur; ou quelque monarque dépossédé, fuyant de ses royaumes,
+mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas été
+construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n'est qu'une
+pauvre chaumière, mal bâtie; mais, cette chaumière célèbre a un passé
+historique que le présent renouvelle et continue sans cesse. Si elle
+pouvait parler, elle t'étonnerait, toi, qui me parais ne t'étonner de
+rien. Que de fois, en même temps qu'elle, j'ai vu défiler, devant moi,
+les bières funéraires, contenant des os bientôt plus vermoulus que le
+revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables
+sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire, à des
+périodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme
+chez les vivants; chacun paie un impôt, proportionnel à la richesse de
+la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de
+délivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant à sa personne, de faire
+comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui
+désireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de
+la mort, celui qui fut beau; celui qui, après sa vie, n'a pas enlaidi;
+l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la
+jeunesse, les squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse,
+son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de
+l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronné de fleurs et
+l'innocence trahie.
+
+--Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'à
+ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta
+bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des
+cités; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!
+
+ * * * * *
+
+Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt. Il s'arrête à
+plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois
+sa gorge se resserre, et refoule en arrière l'effort avorté. Enfin, il
+s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé
+contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, comme les
+autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonflé,
+les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un
+grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce
+chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires
+de l'ours marin de l'océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la
+vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es là depuis le matin. Que
+dira ta famille, avec ta petite soeur, de te voir si tard arriver? Lave
+tes mains, reprends la route qui va où tu dors ... Quel est cet être,
+là-bas, à l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts
+obliques et tourmentés; et quelle majesté, mêlée d'une douceur sereine!
+Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec
+la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux
+monstrueux, mon corps tremble; c'est la première fois, depuis que j'ai
+sucé les sèches mamelles de ce qu'on appelle une mère. Il y a comme une
+auréole de lumière éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout
+s'est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson. Puisqu'il te
+plaît de venir à moi, comme attiré par un aimant, je ne m'y opposerai
+pas. Qu'il est beau! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être
+puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers,
+belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je
+préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le
+commencement des siècles, que non pas tes yeux ... Comment!... c'est
+toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!...
+pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits?
+Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour
+avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre
+supérieur, avec la mission de consoler les diverses races d'êtres
+existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidité du milan, les
+ailes non fatiguées de cette longue, magnifique course; je te vis!
+Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à
+ma faiblesse. «Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me
+disais-je: cela, par la volonté divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi
+bon l'injustice, dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le Créateur;
+cependant le plus fort, dont la colère est terrible!» Depuis que tu m'es
+apparu, monarque des étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui
+n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé; mais, ma raison
+chancelante s'abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ...
+oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne
+regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes ... Si tu pars,
+partons ensemble!» Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui
+ressemblent tant à celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les
+cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel,
+prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure,
+calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la
+tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai
+pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un simple
+habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne
+prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie,
+et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de
+l'abîme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappés de
+consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pâle et voûté, dans
+les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant,
+de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit,
+tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau
+noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton coeur vide comme un désert;
+elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade
+que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel,
+chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique
+pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le
+jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que
+Dieu avait créée avec tant d'amour! Tu n'as engendré que des malédictions
+plus affreuses que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir
+les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir
+assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais. Pourquoi
+avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre,
+pour tourner en dérision ceux qui l'habitent, épave pourrie, ballottée par
+le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les sphères
+d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages,
+pareil à un étranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des
+sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une
+intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t'en!...
+retire-toi de ce sol mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as
+cachée jusqu'ici; et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers
+ta sphère, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis
+pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu
+donc; n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la
+cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon!»
+
+ * * * * *
+
+S'il est quelquefois logique de s'en rapporter à l'apparence des
+phénomènes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas sévère pour celui
+qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si étrange!
+Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une
+empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant à moi, je vais me
+remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps
+de temps qui ne soit pas trop retardé. La fin du dix-neuvième siècle
+verra son poëte (cependant, au début, il ne doit pas commencer par un
+chef-d'oeuvre, mais suivre la loi de la nature): il est né sur les rives
+américaines, à l'embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis
+rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel
+et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se
+tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire.
+Mais, la guerre éternelle a placé son empire destructeur sur les
+campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu,
+vieillard, et pense à moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te
+désespère point; car, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion
+contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
+deux amis.
+
+
+FIN DU PREMIER CHANT
+
+
+
+
+CHANT DEUXIÈME
+
+
+Où est-il passé ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche,
+pleine des feuilles de la belladone, le laissa échapper, à travers les
+royaumes de la colère, dans un moment de réflexion? Où est passé ce
+chant ... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les
+vents qui l'ont gardé. Et la morale, qui passait en cet endroit, ne
+présageant pas qu'elle avait, dans ces pages incandescentes, un
+défenseur énergique, l'a vu se diriger, d'un pas ferme et droit, vers
+les recoins obscurs et les fibres secrètes des consciences. Ce qui est
+du moins acquis à la science, c'est que, depuis ce temps, l'homme, à la
+figure de crapaud, ne se reconnaît plus lui-même, et tombe souvent dans
+des accès de fureur qui le font ressembler à une bête des bois. Ce n'est
+pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupières ployant
+sous les résédas de la modestie, qu'il n'était composé que de bien et
+d'une quantité minime de mal. Brusquement je lui appris, en découvrant
+au plein jour son coeur et ses trames, qu'au contraire il n'est composé
+que de mal, et d'une quantité minime de bien que les législateurs ont de
+la peine à ne pas laisser évaporer. Je voudrais qu'il ne ressente pas,
+moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte éternelle pour mes
+amères vérités; mais, la réalisation de ce souhait ne serait pas
+conforme aux lois de la nature. En effet, j'arrache le masque à sa
+figure traîtresse et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme
+des boules d'ivoire sur un bassin d'argent, les mensonges sublimes avec
+lesquels il se trompe lui-même: il est alors compréhensible qu'il
+n'ordonne pas au calme d'imposer les mains sur son visage, même quand la
+raison disperse les ténèbres de l'orgueil. C'est pourquoi, le héros que
+je mets en scène s'est attiré une haine irréconciliable, en attaquant
+l'humanité, qui se croyait invulnérable, par la brèche d'absurdes
+tirades philanthropiques; elles sont entassées, comme des grains de
+sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la
+raison m'abandonne, d'estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il
+l'avait prévu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonté sur le
+fronton des parchemins que contiennent les bibliothèques. O être humain!
+te voilà, maintenant, nu comme un ver, en présence de mon glaive de
+diamant! Abandonne ta méthode: il n'est plus temps de faire
+l'orgueilleux: j'élance vers toi ma prière, dans l'attitude de la
+prosternation. Il y a quelqu'un qui observe les moindres mouvements
+de ta coupable vie; tu es enveloppé par les réseaux subtils de sa
+perspicacité acharnée. Ne te fie pas à lui, quand il tourne les reins;
+car, il te regarde; ne te fie pas à lui, quand il ferme les yeux; car,
+il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les
+ruses et la méchanceté, ta redoutable résolution soit de surpasser
+l'enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des
+précautions, il est possible d'apprendre à celui qui croit l'ignorer
+que les loups et les brigands ne se dévorent pas entre eux: ce n'est
+peut-être pas leur coutume. Par conséquent, remets sans peur, entre ses
+mains, le soin de ton existence: il la conduira d'une manière qu'il
+connaît. Ne crois pas à l'intention qu'il fait reluire au soleil de te
+corriger; car, tu l'intéresses médiocrement, pour ne pas dire moins;
+encore n'approché-je pas, de la vérité totale, la bienveillante mesure
+de ma vérification. Mais, c'est qu'il aime à te faire du mal, dans la
+légitime persuasion que tu deviennes aussi méchant que lui, et que tu
+l'accompagnes dans le gouffre béant de l'enfer, quand son heure sonnera.
+Sa place est depuis longtemps marquée, à l'endroit où l'on remarque une
+potence en fer, à laquelle sont suspendus des chaînes et des carcans.
+Quand la destinée l'y portera, le funèbre entonnoir n'aura jamais goûté
+de proie plus savoureuse, ni lui contemplé de demeure plus convenable.
+Il me semble que je parle d'une manière intentionnellement paternelle,
+et que l'humanité n'a pas le droit de se plaindre.
+
+ * * * * *
+
+Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant ... instrument
+arraché aux ailes de quelque pygargue roux! Mais ... qu'ont-ils donc mes
+doigts? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon
+travail. Cependant, j'ai besoin d'écrire ... C'est impose cible! Eh bien,
+je répète que j'ai besoin d'écrire ma pensée: j'ai le droit, comme un
+autre, de me soumettre à cette loi naturelle ... Mais non, mais non,
+la plume reste inerte!... Tenez, voyez, à travers les campagnes, l'éclair
+qui brille au loin. L'orage parcourt l'espace. Il pleut ... Il pleut
+toujours ... Comme il pleut!... La foudre a éclaté ... elle s'est abattue
+sur ma fenêtre entr'ouverte, et m'a étendu sur le carreau, frappé au front.
+Pauvre jeune homme! ton visage était déjà assez maquillé par les rides
+précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre,
+de cette longue cicatrice sulfureuse! (Je viens de supposer que la blessure
+est guérie, ce qui n'arrivera pas de sitôt.) Pourquoi cet orage, et
+pourquoi la paralysie de mes doigts? Est-ce un avertissement d'en haut pour
+m'empêcher d'écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m'expose, en
+distillant la bave de ma bouche carrée? Mais, cet orage ne m'a pas causé
+la crainte. Que m'importerait une légion d'orages! Ces agents de la police
+céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j'en juge
+sommairement par mon front blessé. Je n'ai pas à remercier le Tout-Puissant
+de son adresse remarquable; il a envoyé la foudre de manière à couper
+précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la blessure
+a été le plus dangereuse: qu'un autre le félicite! Mais, les orages
+attaquent quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible Éternel,
+à la figure de vipère, il a fallu que non-content d'avoir placé mon âme
+entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d'une
+manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un
+mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang!... Mais,
+enfin, qui te dit quelque chose? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au
+contraire je te hais: pourquoi insistes-tu? Quand ta conduite voudra-t-elle
+cesser de s'envelopper des apparences de la bizarrerie? Parle-moi
+franchement, comme à un ami: est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu
+montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de
+tes séraphins n'oserait faire ressortir le complet ridicule? Quelle colère
+te prend? Sache que, si tu me laissais vivre à l'abri de tes poursuites,
+ma reconnaissance t'appartiendrait ... Allons, Sultan, avec ta langue,
+débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini: mon
+front étanché a été lavé avec de l'eau salée, et j'ai croisé des
+bandelettes à travers mon visage. Le résultat n'est pas infini: quatre
+chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier
+abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères; car, sur sa
+figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c'est comme
+ça. Peut-être que c'est à peu près tout le sang que pût contenir son corps,
+et il est probable qu'il n'y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien
+avide; laisse le parquet tel qu'il est: tu as le ventre rempli. Il ne
+faut pas continuer de boire: car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es
+convenablement repu, va te coucher dans le chenil; estime-toi nager dans
+le bonheur; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours
+immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec
+une satisfaction solennellement visible. Toi, Léman, prends un balai: je
+voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu comprends,
+n'est-ce pas, que je n'en ai pas la force? Remets tes pleurs dans leur
+fourreau; sinon, je croirai que tu n'as pas le courage de contempler,
+avec sang-froid, la grande balafre, occasionnée par un supplice déjà
+perdu pour moi dans la nuit des temps passés. Tu iras chercher à la
+fontaine deux seaux d'eau. Une fois le parquet lavé, tu mettras ces
+linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir,
+comme elle doit le faire, tu les lui remettras; mais, comme il a plu
+beaucoup depuis une heure, et qu'il continue de pleuvoir, je ne crois pas
+qu'elle sorte de chez elle; alors, elle viendra demain matin. Si elle te
+demande d'où vient tout ce sang, tu n'es pas obligé de lui répondre. Oh!
+que je suis faible! N'importe: j'aurai cependant la force de soulever le
+porte-plume et le courage de creuser ma pensée. Qu'a-t-il rapporté au
+Créateur de me tracasser, comme si j'étais un enfant, par un orage qui
+porte la foudre? Je n'en persiste pas moins dans ma résolution d'écrire.
+Ces bandelettes m'embêtent, et l'atmosphère de ma chambre respire le
+sang ...
+
+ * * * * *
+
+Qu'il n'arrive pas le jour où, Lohengrin et moi, nous passerons dans la
+rue, l'un à côté de l'autre, sans nous regarder, en nous frôlant le
+coude, comme deux passants pressés! Oh! qu'on me laisse fuir à jamais
+loin de cette supposition! L'Éternel a créé le monde tel qu'il est: il
+montrerait beaucoup de sagesse si, pendant le temps strictement
+nécessaire pour briser d'un coup de marteau la tête d'une femme, il
+oubliait sa majesté sidérale, afin de nous révéler les mystères au
+milieu desquels notre existence étouffe, comme un poisson au fond d'une
+barque. Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous par la
+puissance de ses conceptions; s'il parlementait avec les hommes, toutes
+les hontes rejailliraient jusqu'à son visage. Mais ... misérable que tu
+es! pourquoi ne rougis-tu pas? Ce n'est pas assez que l'armée des
+douleurs physiques et morales, qui nous entoure, ait été enfantée: le
+secret de notre destinée en haillons ne nous est pas divulgué. Je le
+connais, le Tout-Puissant ... et lui, aussi, doit me connaître. Si, par
+hasard, nous marchons sur le même sentier, sa vue perçante me voit
+arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'éviter le triple
+dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras
+plaisir, ô Créateur, de me laisser épancher mes sentiments. Maniant les
+ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon
+coeur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer à toi, jusqu'à la fin
+de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse: mais, si fort, que je
+me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que
+tu n'as pas voulu donner à l'homme, parce que tu aurais été jaloux de le
+faire égal à toi, et que tu avais effrontément cachées dans tes boyaux,
+rusé bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour ou l'autre je les
+aurais découvertes de mon oeil toujours ouvert, les aurais enlevées, et
+les aurais partagées avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle,
+et, maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de puissance à
+puissance avec toi. Donne-moi la mort, pour faire repentir mon audace:
+je découvre ma poitrine et j'attends avec humilité. Apparaissez donc,
+envergures dérisoires de châtiments éternels!... déploiements
+emphatiques d'attributs trop vantés! Il a manifesté l'incapacité
+d'arrêter la circulation de mon sang qui le nargue. Cependant, j'ai des
+preuves qu'il n'hésite pas d'éteindre, à la fleur de l'âge, le souffle
+d'autres humains, quand ils ont à peine goûté les jouissances de la vie.
+C'est simplement atroce; mais, seulement, d'après la faiblesse de mon
+opinion! J'ai vu le Créateur, aiguillonnant sa cruauté inutile, embraser
+des incendies où périssaient les vieillards et les enfants! Ce n'est pas
+moi qui commence l'attaque: c'est lui qui me force à le faire tourner,
+ainsi qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier. N'est-ce pas lui
+qui me fournit des accusations contre lui-même? Ne tarira point ma verve
+épouvantable! Elle se nourrit des cauchemars insensés qui tourmentent
+mes insomnies. C'est à cause de Lohengrin que ce qui précède a été
+écrit; revenons donc à lui. Dans la crainte qu'il ne devînt plus tard
+comme les autres hommes, j'avais d'abord résolu de le tuer à coups de
+couteau, lorsqu'il aurait dépassé l'âge d'innocence. Mais, j'ai
+réfléchi, et j'ai abandonné sagement ma résolution à temps. Il ne se
+doute pas que sa vie a été en péril pendant un quart d'heure. Tout était
+prêt, et le couteau avait été acheté. Ce stylet était mignon, car j'aime
+la grâce et l'élégance jusque dans les appareils de la mort: mais il
+était long et pointu. Une seule blessure au cou, en perçant avec soin
+une des artères carotides, et je crois que ç'aurait suffi. Je suis
+content de ma conduite; je me serais repenti plus tard. Donc, Lohengrin,
+fais ce que tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi toute la
+vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour compagnons de ma
+captivité, ou arrache-moi un oeil jusqu'à ce qu'il tombe à terre, je ne
+te ferai jamais le moindre reproche: je suis à toi, je t'appartiens, je
+ne vis plus pour moi. La douleur que tu me causeras ne sera pas
+comparable au bonheur de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains
+meurtrières, est trempé dans une essence plus divine que celle de ses
+semblables! Oui, c'est encore beau de donner sa vie pour un être humain,
+et de conserver ainsi l'espérance que tous les hommes ne sont pas
+méchants, puisqu'il y en a eu un, enfin, qui a su attirer, de force,
+vers soi, les répugnances défiantes de ma sympathie amère!...
+
+ * * * * *
+
+Il est minuit; on ne voit pas un seul omnibus de la Bastille à la
+Madeleine. Je me trompe; en voilà un qui apparaît subitement, comme s'il
+sortait de dessous terre. Les quelques passants attardés le regardent
+attentivement; car il paraît ne ressembler à aucun autre. Sont assis,
+à l'impériale, des hommes qui ont l'oeil immobile, comme celui d'un
+poisson mort. Ils sont pressés les uns contre les autres, et paraissent
+avoir perdu la vie; au reste, le nombre réglementaire n'est pas dépassé.
+Lorsque le cocher donne un coup de fouet à ses chevaux, on dirait que
+c'est le fouet qui fait remuer son bras, et non son bras le fouet.
+Que doit être cet assemblage d'êtres bizarres et muets? Sont-ce des
+habitants de la lune? Il y a des moments où on serait tenté de le
+croire; mais, ils ressemblent plutôt à des cadavres. L'omnibus, pressé
+d'arriver à la dernière station, dévore l'espace et fait craquer le pavé
+... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement,
+sur ses traces, au milieu de la poussière. «Arrêtez, je vous en supplie;
+arrêtez ... mes jambes sont gonflées d'avoir marché pendant la journée
+... je n'ai pas mangé depuis hier ... mes parents m'ont abandonné ... je
+ne sais plus, que faire ... je suis résolu de retourner chez moi, et j'y
+serais vite arrivé, si vous m'accordiez une place ... je suis un petit
+enfant de huit ans, et j'ai confiance en vous ...» Il s'enfuit!... Il
+s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur
+ses traces, au milieu de la poussière. Un de ces hommes, à l'oeil froid,
+donne un coup de coude à son voisin, et paraît lui exprimer son
+mécontentement de ces gémissements, au timbre argentin, qui parviennent
+jusqu'à son oreille. L'autre baisse la tête d'une manière imperceptible,
+en forme d'acquiescement, et se replonge ensuite dans l'immobilité de
+son égoïsme, comme une tortue dans sa carapace. Tout indique dans les
+traits des autres voyageurs les mêmes sentiments que ceux des deux
+premiers. Les cris se font encore entendre pendant deux ou trois
+minutes, plus perçants de seconde en seconde. L'on voit des fenêtres
+s'ouvrir sur le boulevard, et une figure effarée, une lumière à la main,
+après avoir jeté les yeux sur la chaussée, refermer le volet avec
+impétuosité, pour ne plus reparaître ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!...
+Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au
+milieu de la poussière. Seul, un jeune homme, plongé dans la rêverie, au
+milieu de ces personnages de pierre, paraît ressentir de la pitié pour
+le malheur. En faveur de l'enfant, qui croit pouvoir l'atteindre, avec
+ses petites jambes endolories, il n'ose pas élever la voix; car les
+autres hommes lui jettent des regards de mépris et d'autorité, et il
+sait qu'il ne peut rien faire contre tous. Le coude appuyé sur ses
+genoux et la tête entre ses mains, il se demande, stupéfait, si c'est là
+vraiment ce qu'on appelle _la charité humaine_. Il reconnaît alors que
+ce n'est qu'un vain mot, qu'on ne trouve plus même dans le dictionnaire
+de la poésie, et avoue avec franchise son erreur. Il se dit: «En effet,
+pourquoi s'intéresser à un petit enfant? Laissons-le de côté.»
+Cependant, une larme brûlante a roulé sur la joue de cet adolescent, qui
+vient de blasphémer. Il passe péniblement la main sur son front, comme
+pour en écarter un nuage dont l'opacité obscurcit son intelligence. Il
+se démène, mais en vain, dans le siècle où il a été jeté; il sent qu'il
+n'y est pas à sa place, et cependant il ne peut en sortir. Prison
+terrible! Fatalité hideuse! Lombano, je suis content de toi depuis ce
+jour! Je ne cessais pas de t'observer, pendant que ma figure respirait
+la même indifférence que celle des autres voyageurs. L'adolescent se
+lève, dans un mouvement d'indignation, et veut se retirer, pour ne pas
+participer, même involontairement, à une mauvaise action. Je lui fais un
+signe, et il se remet à mon côté ... Il s'enfuit! Il s'enfuit!... Mais
+une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ces traces, au
+milieu de la poussière. Les cris cessent subitement, car l'enfant a
+touché du pied contre un pavé en saillie, et s'est fait une blessure
+à la tête, en tombant. L'omnibus a disparu à l'horizon et l'on ne voit
+plus que la rue silencieuse ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais une
+masse informe ne le poursuit plus avec acharnement, sur ces traces, au
+milieu de la poussière. Voyez ce chiffonnier qui passe, courbé sur sa
+lanterne pâlotte; il y a en lui plus de coeur que dans tous ses pareils
+de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sûr qu'il le guérira
+et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit!... Il
+s'enfuit!... Mais, de l'endroit où il se trouve, le regard perçant du
+chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de
+la poussière!... Race stupide et idiote! Tu te repentiras de te conduire
+ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va! tu t'en
+repentiras. Ma poésie ne consistera qu'à attaquer, par tous les moyens,
+l'homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n'aurait pas dû engendrer
+une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'à
+la fin de ma vie, et cependant, l'on n'y verra que cette seule idée,
+toujours présente à ma conscience!
+
+ * * * * *
+
+Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue
+étroite: chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, à
+distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec
+des paupières sympathiques et curieuses. Elle était grande pour son âge
+et avait la taille élancée. D'abondants cheveux noirs, séparés en deux
+sur la tête, tombaient en tresses indépendantes sur des épaules
+marmoréennes. Un jour, elle me suivait comme de coutume; les bras
+musculeux d'une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le
+tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue
+fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égarée. En
+vain, je faisais l'insouciant; elle ne manquait jamais de me poursuivre
+de sa présence inopportune. Lorsque j'enjambais une autre rue, pour
+continuer mon chemin, elle s'arrêtait, faisant un violent effort sur
+elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du
+Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu'à ce que je
+disparusse. Une fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et
+emboîta le pas devant moi. Si j'allais vite pour la dépasser, elle
+courait presque pour maintenir la distance égale; mais, si je
+ralentissais le pas, pour qu'il y eût un intervalle de chemin, assez
+grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait
+la grâce de l'enfance. Arrivée au terme de la rue, elle se retourna
+lentement, de manière à me barrer le passage. Je n'eus pas le temps
+de m'esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux
+gonflés et rouges. Je voyais facilement qu'elle voulait me parler, et
+qu'elle ne savait comment s'y prendre. Devenue subitement pâle comme un
+cadavre, elle me demanda: «Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure
+est-il?» Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m'éloignai
+rapidement. Depuis ce jour, enfant à l'imagination inquiète et précoce,
+tu n'as plus revu, dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui
+battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours
+tortueux. L'apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme
+un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation
+déçue; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à
+celui qui ne paraissait pas s'inquiéter des maux, ni des biens de la vie
+présente, et s'en allait au hasard, avec une figure horriblement morte,
+les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant
+aveuglément dans les eaux ironiques de l'éther comme pour y chercher la
+proie sanglante de l'espoir, ballottée continuellement, à travers les
+immenses régions de l'espace, par le chasse-neige implacable de la
+fatalité. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus!... Qui sait?
+Peut-être que cette fille n'était pas ce qu'elle se montrait. Sous une
+enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de
+dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d'amour
+s'expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroit.
+Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant
+la lumière parisienne; et, quand vous les aperceviez, vous disiez: «Mais
+elles sont encore enfants; elles n'ont pas plus de dix ou douze ans.»
+En réalité elles en avaient vingt. Oh! dans cette supposition, maudits
+soient-ils les détours de cette rue obscure! Horrible! horrible! ce qui
+s'y passe. Je crois que sa mère la frappa parce qu'elle ne faisait pas
+son métier avec assez d'adresse. Il est possible que ce ne fût qu'un
+enfant, et alors la mère est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas
+croire à cette supposition, qui n'est qu'une hypothèse, et je préfère
+aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt ...
+Ah! vois-tu, jeune fille, je t'engage à ne plus reparaître devant mes
+yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite. Il pourrait t'en coûter
+cher! Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots
+bouillants. Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables! Non,
+non! Je l'ai résolu depuis le jour de ma naissance! Ils ne m'aiment pas,
+eux! On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un
+cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme
+d'un être humain. Arrière ... arrière, cette main!... Jeune fille, tu
+n'es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes.
+Non, non, je t'en supplie; ne reparais plus devant mes sourcils froncés
+et louches. Dans un moment d'égarement, je pourrais te prendre les bras,
+les tordre comme un linge lavé dont on exprime l'eau, ou les casser avec
+fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en
+employant la force. Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains,
+d'un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes
+de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une
+graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l'insomnie éternelle
+de la vie. Je pourrais, cousant tes paupières avec une aiguille, te
+priver du spectacle de l'univers, et te mettre dans l'impossibilité
+de trouver ton chemin; ce n'est pas moi qui te servirai de guide. Je
+pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par
+les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer
+mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre
+la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine,
+pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l'exemple de ma
+méchanceté! Ils s'arracheront sans trêve des lambeaux et des lambeaux de
+chair; mais, la goutte de sang reste ineffaçable, à la même place, et
+brillera comme un diamant. Sois tranquille, je donnerai à une
+demi-douzaine de domestiques l'ordre de garder les restes vénérés de ton
+corps, et de les préserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le
+corps est resté plaqué sur la muraille, comme une poire mûre, et n'est
+pas tombé à terre; mais, les chiens savent accomplir des bonds élevés,
+si l'on n'y prend garde.
+
+ * * * * *
+
+Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
+est gentil! Ses yeux hardis dardent quelque objet invisible, au loin,
+dans l'espace. Il ne doit pas avoir plus de huit ans, et, cependant, il
+ne s'amuse pas, comme il serait convenable. Tout au moins il devrait
+rire et se promener avec quelque camarade, au lieu de rester seul; mais,
+ce n'est pas son caractère.
+
+Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
+est gentil! Un homme, mû par un dessein caché, vient s'asseoir à côté de
+lui, sur le même banc, avec des allures équivoques. Qui est-ce? Je n'ai
+pas besoin de vous le dire; car, vous le reconnaîtrez à sa conversation
+tortueuse. Écoutons-les, ne les dérangeons pas:
+
+--A quoi pensais-tu, enfant?
+
+--Je pensais au ciel.
+
+--Il n'est pas nécessaire que tu penses au ciel; c'est déjà assez de
+penser à la terre. Es-tu fatigué de vivre, toi qui viens à peine de
+naître?
+
+--Non, mais chacun préfère le ciel à la terre.
+
+--Eh bien, pas moi. Car, puisque le ciel a été fait par Dieu, ainsi que
+la terre, sois sûr que tu y rencontreras les mêmes maux qu'ici-bas.
+Après ta mort, tu ne seras pas récompensé d'après tes mérites; car, si
+l'on te commet des injustices sur cette terre (comme tu l'éprouveras,
+par expérience, plus tard), il n'y a pas de raison pour que, dans
+l'autre vie, on ne t'en commette non plus. Ce que tu as de mieux à
+faire, c'est de ne pas penser à Dieu, et de te faire justice toi-même,
+puisqu'on te la refuse. Si un de tes camarades t'offensait, est-ce que
+tu ne serais pas heureux de le tuer?
+
+--Mais, c'est défendu.
+
+--Ce n'est pas si défendu que tu crois. Il s'agit seulement de ne pas se
+laisser attraper. La justice qu'apportent les lois ne vaut rien; c'est
+la jurisprudence de l'offensé qui compte. Si tu détestais un de tes
+camarades, est-ce que tu ne serais pas malheureux de songer qu'à chaque
+instant tu aies sa pensée devant tes yeux?
+
+--C'est vrai.
+
+--Voilà donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta
+vie: car, voyant que ta haine n'est que passive, il ne continuera pas
+moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunément. Il n'y a
+donc qu'un moyen de faire cesser la situation; c'est de se débarrasser
+de son ennemi. Voilà où je voulais en venir, pour te faire comprendre
+sur quelles bases est fondée la société actuelle. Chacun doit se faire
+justice lui-même, sinon il n'est qu'un imbécile. Celui qui remporte la
+victoire sur ses semblables, celui-là est le plus rusé et le plus fort.
+Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables?
+
+--Oui, oui.
+
+--Sois donc le plus fort et le plus rusé. Tu es encore trop jeune pour
+être le plus fort; mais, dès aujourd'hui, tu peux employer la ruse, le
+plus bel instrument des hommes de génie. Lorsque le berger David
+atteignait au front le géant Goliath d'une pierre lancée par la fronde,
+est-ce qu'il n'est pas admirable de remarquer que c'est seulement par
+la ruse que David a vaincu son adversaire, et que si, au contraire, ils
+s'étaient pris à bras-le-corps, le géant l'aurait écrasé comme une
+mouche? Il en est de même pour toi. A guerre ouverte, tu ne pourras
+jamais vaincre les hommes, sur lesquels tu es désireux d'étendre ta
+volonté; mais, avec la ruse, tu pourras lutter seul contre tous. Tu
+désires les richesses, les beaux palais et la gloire? ou m'as-tu trompé
+quand tu m'as affirmé ces nobles prétentions?
+
+--Non, non, je ne vous trompais pas. Mais, je voudrais acquérir ce que
+je désire par d'autres moyens.
+
+--Alors, tu n'acquerras rien du tout. Les moyens vertueux et bonasses ne
+mènent à rien. Il faut mettre à l'oeuvre des leviers plus énergiques et
+des trames plus savantes. Avant que tu deviennes célèbre par ta vertu et
+que tu atteignes le but, cent autres auront le temps de faire des
+cabrioles par dessus ton dos, et d'arriver au bout de la carrière avant
+toi, de telle manière qu'il ne s'y trouvera plus de place pour tes idées
+étroites. Il faut savoir embrasser, avec plus de grandeur, l'horizon du
+temps présent. N'as-tu jamais entendu parler, par exemple, de la gloire
+immense qu'apportent les victoires? Et, cependant, les victoires ne se
+font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les
+engendrer et les déposer aux pieds des conquérants. Sans les cadavres
+et les membres épars que tu aperçois dans la plaine, où s'est opéré
+sagement le carnage, il n'y aurait pas de guerre, et, sans guerre, il
+n'y aurait pas de victoire. Tu vois que, lorsqu'on veut devenir célèbre,
+il faut se plonger avec grâce dans des fleuves de sang, alimentés par
+de la chair à canon. Le but excuse le moyen. La première chose, pour
+devenir célèbre, est d'avoir de l'argent. Or, comme tu n'en as pas, il
+faudra assassiner pour en acquérir; mais, comme tu n'es pas assez fort
+pour manier le poignard, fais-toi voleur, en attendant que tes membres
+aient grossi. Et, pour qu'ils grossissent plus vite, je te conseille de
+faire de la gymnastique deux fois par jour, une heure le matin, une
+heure le soir. De cette manière, tu pourras essayer le crime, avec un
+certain succès, dès l'âge de quinze ans, au lieu d'attendre jusqu'à
+vingt. L'amour de la gloire excuse tout, et peut-être, plus tard, maître
+de tes semblables, leur feras-tu presque autant de bien que tu leur as
+fait du mal au commencement ...
+
+Maldoror s'aperçoit que le sang bouillonne dans la tête de son jeune
+interlocuteur; ses narines sont gonflées, et ses lèvres rejettent une
+légère écume blanche. Il lui tâte le pouls; les pulsations sont
+précipitées. La fièvre a gagné ce corps délicat. Il craint les suites de
+ses paroles; il s'esquive, le malheureux, contrarié de n'avoir pas pu
+entretenir cet enfant pendant plus longtemps. Lorsque, dans l'âge mûr,
+il est si difficile de maîtriser les passions, balancé entre le bien et
+le mal, qu'est-ce dans un esprit, encore plein d'inexpérience? et quelle
+somme d'énergie relative ne lui faut-il pas en plus? L'enfant en sera
+quitte pour garder le lit trois jours. Plût au ciel que le contact
+maternel amène la paix dans cette fleur sensible, fragile enveloppe
+d'une belle âme!
+
+ * * * * *
+
+Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l'hermaphrodite,
+profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs. La lune a
+dégagé son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses pâles
+rayons cette douce figure d'adolescent. Ses traits expriment l'énergie
+la plus virile, en même temps que la grâce d'une vierge céleste. Rien ne
+paraît naturel en lui, pas même les muscles de son corps, qui se fraient
+un passage à travers les contours harmonieux de formes féminines. Il a
+le bras recourbé sur le front, l'autre main appuyée contre la poitrine,
+comme pour comprimer les battements d'un coeur fermé à toutes les
+confidences, et chargé du pesant fardeau d'un secret éternel. Fatigué de
+la vie, et honteux de marcher parmi des êtres qui ne lui ressemblent
+pas, le désespoir a gagné son âme, et il s'en va seul, comme le mendiant
+de la vallée. Comment se procure-t-il les moyens d'existence? Des âmes
+compatissantes veillent de près sur lui, sans qu'il se doute de cette
+surveillance, et ne l'abandonnent pas: il est si bon! il est si résigné!
+Volontiers il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractère sensible,
+sans leur toucher la main, et se tient à distance, dans la crainte d'un
+danger imaginaire. Si on lui demande pourquoi il a pris la solitude pour
+compagne, ses yeux se lèvent vers le ciel, et retiennent avec peine une
+larme de reproche contre la Providence; mais, il ne répond pas à cette
+question imprudente, qui répand, dans la neige de ses paupières, la
+rougeur de la rose matinale. Si l'entretien se prolonge, il devient
+inquiet, tourne les yeux vers les quatre points de l'horizon, comme pour
+chercher à fuir la présence d'un ennemi invisible qui s'approche, fait
+de la main un adieu brusque, s'éloigne sur les ailes de sa pudeur en
+éveil, et disparaît dans la forêt. On le prend généralement pour un fou.
+Un jour, quatre hommes masqués, qui avaient reçu des ordres, se jetèrent
+sur lui et le garrottèrent solidement, de manière qu'il ne put remuer
+que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanières sur son dos, et ils
+lui dirent qu'il se dirigeât sans délai vers la route qui mène à
+Bicêtre. Il se mit à sourire en recevant les coups, et leur parla avec
+tant de sentiment, d'intelligence sur beaucoup de sciences humaines
+qu'il avait étudiées et qui montraient une grande instruction dans celui
+qui n'avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les
+destinées de l'humanité où il dévoila entière la noblesse poétique de
+son âme, que ses gardiens, épouvantés jusqu'au sang de l'action qu'ils
+avaient commise, délièrent ses membres brisés, se traînèrent à ses
+genoux, en demandant un pardon qui fut accordé, et s'éloignèrent, avec
+les marques d'une vénération qui ne s'accorde pas ordinairement aux
+hommes. Depuis cet événement, dont on parla beaucoup, son secret fut
+deviné par chacun, mais on paraît l'ignorer, pour ne pas augmenter ses
+souffrances; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour
+lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire par force, sans
+vérification préalable, dans un hospice d'aliénés. Lui, il emploie la
+moitié de son argent; le reste, il le donne aux pauvres. Quand il voit
+un homme et une femme qui se promènent dans quelque allée de platanes,
+il sent son corps se fendre en deux de bas en haut, et chaque partie
+nouvelle aller étreindre un des promeneurs; mais, ce n'est qu'une
+hallucination, et la raison ne tarde pas à reprendre son empire. C'est
+pourquoi il ne mêle sa présence, ni parmi les hommes, ni parmi les
+femmes; car sa pudeur excessive, qui a pris jour dans cette idée qu'il
+n'est qu'un monstre, l'empêche d'accorder sa sympathie brûlante à qui
+que ce soit. Il croirait se profaner, et il croirait profaner les
+autres. Son orgueil lui répète cet axiome: «Que chacun reste dans sa
+nature.» Son orgueil, ai-je dit, parce qu'il craint qu'en joignant sa
+vie à un homme ou à une femme, on ne lui reproche tôt ou tard, comme une
+faute énorme, la conformation de son organisation. Alors, il se retranche
+dans son amour-propre, offensé par cette supposition impie qui ne vient
+que de lui, et il persévère à rester seul, au milieu des tourments,
+et sans consolation. Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort
+l'hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs.
+Les oiseaux, éveillés, contemplent avec ravissement cette figure
+mélancolique, à travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut
+pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste
+comme une tombe, par la présence nocturne de l'hermaphrodite infortuné.
+O voyageur égaré, par ton esprit d'aventure qui t'a fait quitter ton
+père et ta mère, dès l'âge le plus tendre: par les souffrances que la
+soif t'a causées, dans le désert: par ta patrie que tu cherches
+peut-être, après avoir longtemps erré, proscrit, dans des contrées
+étrangères; par ton coursier, ton fidèle ami, qui a supporté, avec toi,
+l'exil et l'intempérie des climats que te faisait parcourir ton humeur
+vagabonde; par la dignité que donnent à l'homme les voyages sur les
+terres lointaines et les mers inexplorées, au milieu des glaçons
+polaires, ou sous l'influence d'un soleil torride, ne touche pas avec
+ta main, comme avec un frémissement de la brise, ces boucles de cheveux,
+répandues sur le sol, et qui se mêlent à l'herbe verte. Ecarte-toi de
+plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacrée;
+c'est l'hermaphrodite lui-même qui l'a voulu. Il ne veut pas que des
+lèvres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfumés par le
+souffle de la montagne, pas plus que son front, qui resplendit, en cet
+instant, comme les étoiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire
+que c'est une étoile elle-même qui est descendue de son orbite, en
+traversant l'espace, sur ce front majestueux, qu'elle entoure avec sa
+clarté de diamant, comme d'une auréole. La nuit, écartant du doigt sa
+tristesse, se revêt de tous ses charmes pour fêter le sommeil de cette
+incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de l'innocence des
+anges: le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches
+penchent sur lui leur élévation touffue, afin de le préserver de la
+rosée, et la brise, faisant résonner les cordes de sa harpe mélodieuse,
+envoie ses accords joyeux, à travers le silence universel, vers ces
+paupières baissées, qui croient assister, immobiles, au concert cadencé
+des mondes suspendus. Il rêve qu'il est heureux; que sa nature
+corporelle a changé: ou que, du moins, il s'est envolé sur un nuage
+pourpre, vers une autre sphère, habitée par des êtres de même nature que
+lui. Hélas! que son illusion se prolonge jusqu'au réveil de l'aurore!
+Il rêve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses
+guirlandes folles, et l'imprègnent de leurs parfums suaves, pendant
+qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un être humain d'une
+beauté magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur crépusculaire que ses bras
+entrelacent; et, quand il se réveillera, ses bras ne l'entrelaceront
+plus. Ne te réveille pas, hermaphrodite; ne te réveille pas encore, je
+t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Dors ... dors toujours.
+Que ta poitrine se soulève, en poursuivant l'espoir chimérique du
+bonheur, je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah! n'ouvre pas
+tes yeux! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas être témoin de ton
+réveil. Peut-être un jour, à l'aide d'un livre volumineux, dans des
+pages émues, raconterai-je ton histoire, épouvanté de ce qu'elle
+contient, et des enseignements qui s'en dégagent. Jusqu'ici, je ne
+l'ai pas pu; car, chaque fois que je l'ai voulu, d'abondantes larmes
+tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce fût de
+vieillesse. Mais, je veux avoir à la fin ce courage. Je suis indigné
+de n'avoir pas plus de nerfs qu'une femme, et de m'évanouir, comme une
+petite fille, chaque fois que je réfléchis à ta grande misère. Dors ...
+dors toujours; mais n'ouvre pas tes yeux! Adieu, hermaphrodite! Chaque
+jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi (si c'était pour
+moi, je ne le prierais point). Que la paix soit dans ton sein!
+
+ * * * * *
+
+Quand une femme, à la voix de soprano, émet ses notes vibrantes et
+mélodieuses, à l'audition de cette harmonie humaine, mes yeux se
+remplissent d'une flamme latente et lancent des étincelles douloureuses,
+tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade.
+D'où peut venir cette répugnance profonde pour tout ce qui tient à
+l'homme? Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'écoute
+avec volupté ces notes perlées qui s'échappent en cadence à travers les
+ondes élastiques de l'atmosphère. La perception ne transmet à mon ouïe
+qu'une impression d'une douceur à fondre les nerfs et la pensée; un
+assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d'un
+voile qui tamise la lumière du jour, la puissance active de mes sens et
+les forces vivaces de mon imagination. On raconte que je naquis entre
+les bras de la surdité! Aux premières époques de mon enfance, je
+n'entendais pas ce qu'on me disait. Quand, avec les plus grandes
+difficultés, on parvint à m'apprendre à parler, c'était seulement, après
+avoir lu sur une feuille ce que quelqu'un écrivait, que je pouvais
+communiquer, à mon tour, le fil de mes raisonnements. Un jour, jour
+néfaste, je grandissais en beauté et en innocence; et chacun admirait
+l'intelligence et la bonté du divin adolescent. Beaucoup de consciences
+rougissaient quand elles contemplaient ces traits limpides où son âme
+avait placé son trône. On ne s'approchait de lui qu'avec vénération,
+parce qu'on remarquait dans ses yeux le regard d'un ange. Mais non, je
+savais de reste que les roses heureuses de l'adolescence ne devaient pas
+fleurir perpétuellement, tressées en guirlandes capricieuses, sur son
+front modeste et noble, qu'embrassaient avec frénésie toutes les mères.
+Il commençait à me sembler que l'univers, avec sa voûte étoilée de
+globes impassibles et agaçants, n'était peut-être pas ce que j'avais
+rêvé de plus grandiose. Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le
+sentier abrupte du voyage terrestre, et de m'en aller, en chancelant
+comme un homme ivre, à travers les catacombes obscures de la vie, je
+soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d'un grand cercle
+bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j'osai pénétrer, moi, si
+jeune, les mystères du ciel! Ne trouvant pas ce que je cherchais, je
+soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu'à ce que
+j'aperçusse un trône, formé d'excréments humains et d'or, sur lequel
+trônait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d'un linceul fait
+avec des draps non lavés d'hôpital, celui qui s'intitule lui-même le
+Créateur! Il tenait à la main le trône pourri d'un homme mort, et le
+portait, alternativement, des yeux au nez et du nez à la bouche; une
+fois à la bouche, on devine ce qu'il en faisait. Ses pieds plongeaient
+dans une vaste mare de sang en ébullition, à la surface duquel
+s'élevaient tout à coup, comme des ténias à travers le contenu d'un pot
+de chambre, deux ou trois têtes prudentes, et qui s'abaissaient
+aussitôt, avec la rapidité de la flèche: un coup de pied, bien appliqué
+sur l'os du nez, était la récompense connue de la révolte au règlement,
+occasionnée par le besoin de respirer un autre milieu; car, enfin, ces
+hommes n'étaient pas des poissons! Amphibies tout au plus, ils nageaient
+entre deux eaux dans ce liquide immonde!... jusqu'à ce que, n'ayant plus
+rien dans la main, le Créateur, avec les deux premières griffes du pied,
+saisit un autre plongeur par le cou, comme dans une tenaille, et le
+soulevât en l'air, en dehors de la vase rougeâtre, sauce exquise! Pour
+celui-là, il faisait comme pour l'autre. Il lui dévorait d'abord la
+tête, les jambes et les bras, et en dernier lieu le tronc, jusqu'à ce
+qu'il ne restât plus rien; car, il croquait les os. Ainsi de suite,
+durant les autres heures de son éternité. Quelquefois il s'écriait: «Je
+vous ai créés; donc j'ai le droit de faire de vous ce que je veux. Vous
+ne m'avez rien fait, je ne dis pas le contraire. Je vous fais souffrir,
+et c'est pour mon plaisir.» Et il reprenait son repas cruel, en remuant
+sa mâchoire inférieure, laquelle remuait sa barbe pleine de cervelle.
+O lecteur, ce dernier détail ne te fait-il pas venir l'eau à la bouche?
+N'en mange pas qui vont d'une pareille cervelle, si bonne, toute fraîche
+et qui vient d'être pêchée il n'y a qu'un quart d'heure dans le lac aux
+_poissons_. Les membres paralysés, et la gorge muette, je contemplai
+quelque temps ce spectacle. Trois fois, je faillis tomber à la renverse,
+comme un homme qui subit une émotion trop forte; trois fois, je parvins
+à me remettre sur les pieds. Pas une fibre de mon corps ne restait
+immobile; et je tremblais, comme tremble la lave intérieure d'un volcan.
+A la fin, ma poitrine oppressée, ne pouvant chasser avec assez de
+vitesse l'air qui donne la vie, les lèvres de ma bouche s'entr'ouvrirent,
+et je poussai un cri ... un cri si déchirant ... que je l'entendis! Les
+entraves de mon oreille se délièrent d'une manière brusque, le tympan
+craqua sous le choc de cette masse d'air sonore repoussée loin de moi
+avec énergie, et il se passa un phénomène nouveau dans l'organe condamné
+par la nature. Je venais d'entendre un son! Un cinquième sens se révélait
+en moi! Mais, quel plaisir eusse-je pu trouver d'une pareille découverte?
+Désormais, le son humain n'arriva à mon oreille qu'avec le sentiment de
+la douleur qu'engendre la pitié pour une grande injustice. Quand quelqu'un
+me parlait, je me rappelais ce que j'avais vu, un jour, au-dessus des
+sphères visibles, et la traduction de mes sentiments étouffés en un
+hurlement impétueux, dont le timbre était identique à celui de mes
+semblables! Je ne pouvais pas lui répondre; car, les supplices exercés
+sur la faiblesse de l'homme, dans cette mer hideuse de pourpre, passaient
+devant mon front en rugissant comme des éléphants écorchés, et rasaient
+de leurs ailes de feu mes cheveux calcinés. Plus tard, quand je connus
+davantage l'humanité, à ce sentiment de pitié se joignit une fureur
+intense contre cette tigresse marâtre, dont les enfants endurcis ne savent
+que maudire et faire le mal. Audace du mensonge! ils disent que le mal
+n'est chez eux qu'à l'état d'exception!... Maintenant, c'est fini depuis
+longtemps; depuis longtemps, je n'adresse la parole à personne. O vous,
+qui que vous soyez, quand vous serez à côté de moi, que les cordes de
+votre glotte ne laissent échapper aucune intonation; que votre larynx
+immobile n'aille pas s'efforcer de surpasser le rossignol; et vous-même
+n'essayez nullement de me faire connaître votre âme à l'aide du langage.
+Gardez un silence religieux, que rien n'interrompe; croisez humblement
+vos mains sur la poitrine, et dirigez vos paupières sur le bas. Je vous
+l'ai dit, depuis la vision qui me fit connaître la vérité suprême, assez
+de cauchemars ont sucé avidement ma gorge, pendant les nuits et les jours,
+pour avoir encore le courage de renouveler, même par la pensée, les
+souffrances que j'éprouvai dans cette heure infernale, qui me poursuit
+sans relâche de son souvenir. Oh! quand vous entendez l'avalanche de
+neige tomber du haut de la froide montagne; la lionne se plaindre, au
+désert aride, de la disparition de ses petits; la tempête accomplir sa
+destinée; le condamné mugir, dans la prison, la veille de la guillotine;
+et le poulpe féroce raconter, aux vagues de la mer, ses victoires sur
+les nageurs et les naufragés, dites-le, ces voix majestueuses ne
+sont-elle pas plus belles que le ricanement de l'homme!
+
+ * * * * *
+
+Il existe un insecte que les hommes nourrissent à leurs frais. Ils ne
+lui doivent rien; mais, ils le craignent. Celui-ci, qui n'aime pas le
+vin, mais qui préfère le sang, si on ne satisfaisait pas à ses besoins
+légitimes, serait capable par un pouvoir occulte, de devenir aussi gros
+qu'un éléphant, d'écraser les hommes comme des épis. Aussi faut-il voir
+comme on le respecte, comme on l'entoure d'une vénération canine, comme
+on le place en haute estime au-dessus des animaux de la création. On lui
+donne la tête pour trône, et lui, accroche ses griffes à la racine des
+cheveux, avec dignité. Plus tard, lorsqu'il est gras et qu'il entre dans
+un âge avancé, en imitant la coutume d'un peuple ancien, on le tue, afin
+de ne pas lui faire sentir les atteintes de la vieillesse. On lui fait
+des funérailles grandioses, comme à un héros, et la bière, qui le conduit
+directement vers le couvercle de la tombe, est portée, sur les épaules,
+par les principaux citoyens. Sur la terre humide que le fossoyeur remue
+avec sa pelle sagace, on combine des phrases multicolores sur l'immortalité
+de l'âme, sur le néant de la vie, sur la volonté inexplicable de la
+Providence, et le marbre se referme, à jamais, sur cette existence,
+laborieusement remplie, qui n'est plus qu'un cadavre. La foule se disperse,
+et la nuit ne tarde pas à couvrir de ses ombres les murailles du cimetière.
+
+Mais, consolez-vous, humains, de sa perte douloureuse. Voici sa famille
+innombrable, qui s'avance, et dont il vous a libéralement gratifié, afin
+que votre désespoir fût moins amer, et comme adouci par la présence
+agréable de ces avortons hargneux, qui deviendront plus tard de
+magnifiques poux, ornés d'une beauté remarquable, monstres à allure
+de sage. Il a couvé plusieurs douzaines d'oeufs chéris, avec son aile
+maternelle, sur vos cheveux, desséchés par la succion acharnée de ces
+étrangers redoutables. La période est promptement venue, où les oeufs
+ont éclaté. Ne craignez rien, ils ne tarderont pas à grandir, ces
+adolescents philosophes, à travers cette vie éphémère. Ils grandiront
+tellement, qu'ils vous le feront sentir, avec leurs griffes et leurs
+suçoirs.
+
+Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de
+votre tête, et qu'ils se contentent d'extraire avec leur pompe, la
+quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire:
+c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur
+mâchoire était conforme à la mesure de leurs voeux infinis, la cervelle,
+la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait.
+Comme une goutte d'eau. Sur la tête d'un jeune mendiant des rues,
+observez, avec un microscope, un pou qui travaille; vous m'en donnerez
+des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la
+longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits; car,
+ils n'ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent
+au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles
+n'hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au
+cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin
+d'oeil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller
+annoncer la nouvelle. L'éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne
+vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre
+main est poilue, ou que seulement elle soit composée d'os et de chair.
+C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils étaient à la
+torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont
+incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite.
+Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui
+léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque
+accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis déjà content de la quantité
+de mal qu'il te fait, ô race humaine; seulement, je voudrais qu'il t'en
+fît davantage.
+
+Jusqu'à quand garderas-tu le culte vermoulu de ce dieu, insensible à tes
+prières et aux offrandes généreuses que tu lui offres en holocauste
+expiatoire? Vois, il n'est pas reconnaissant, ce manitou horrible, des
+larges coupes de sang et de cervelle que tu répands sur ses autels,
+pieusement décorés de guirlandes de fleurs. Il n'est pas reconnaissant
+... car, les tremblements de terre et les tempêtes continuent de sévir
+depuis le commencement des choses. Et, cependant, spectacle digne
+d'observation, plus il se montre indifférent, plus tu l'admires. On voit
+que tu te méfies de ses attributs, qu'il cache; et ton raisonnement
+s'appuie sur cette considération, qu'une divinité d'une puissance extrême
+peut seule montrer tant de mépris envers les fidèles qui obéissent à sa
+religion. C'est pour cela que, dans chaque pays, existent des dieux
+divers, ici, le crocodile; là, la vendeuse d'amour; mais, quand il s'agit
+du pou, à ce nom sacré, baisant universellement les chaînes de leur
+esclavage, tous les peuples s'agenouillent ensemble sur le parvis auguste,
+devant le piédestal de l'idole informe et sanguinaire. Le peuple qui
+n'obéirait pas à ses propres instincts de rampement, et ferait mine de
+révolte, disparaîtrait tôt ou tard de la terre, comme la feuille d'automne,
+anéanti par la vengeance du dieu inexorable.
+
+O pou, à la prunelle recroquevillée; tant que les fleuves répandront la
+pente de leurs eaux dans les abîmes de la mer; tant que les astres
+graviteront sur le sentier de leur orbite; tant que le vide muet n'aura
+pas d'horizon; tant que l'humanité déchirera ses propres flancs par des
+guerres funestes; tant que la justice divine précipitera ses foudres
+vengeresses sur ce globe égoïste; tant que l'homme méconnaîtra son
+créateur, et se narguera de lui, non sans raison, en y mêlant du mépris,
+ton règne sera assuré sur l'univers, et ta dynastie étendra ses anneaux
+de siècle en siècle. Je te salue, soleil levant, libérateur céleste,
+toi, l'ennemi invisible de l'homme. Continue de dire à la saleté de
+s'unir avec lui dans des embrassements impurs, et de lui jurer, par des
+serments, non écrits dans la poudre, qu'elle restera son amante fidèle
+jusqu'à l'éternité. Baise de temps en temps la robe de cette grande
+impudique, en mémoire des services importants qu'elle ne manque pas de
+te rendre. Si elle ne séduisait pas l'homme, avec ses mamelles lascives,
+il est probable que tu ne pourrais pas exister, toi, le produit de cet
+accouplement raisonnable et conséquent. O fils de la saleté! dis à ta
+mère que si elle délaisse la couche de l'homme, marchant à travers des
+routes solitaires, seule et sans appui, elle verra son existence
+compromise. Que ses entrailles, qui t'ont porté neuf mois dans leurs
+parois parfumées, s'émeuvent un instant à la pensée des dangers que
+courrait, par suite, leur tendre fruit, si gentil et si tranquille, mais
+déjà froid et féroce. Saleté, reine des empires, conserve aux yeux de
+ma haine le spectacle de l'accroissement insensible des muscles de ta
+progéniture affamée. Pour atteindre ce but, tu sais que tu n'as qu'à te
+coller plus étroitement contre les flancs de l'homme. Tu peux le faire,
+sans inconvénient pour la pudeur, puisque, tous les deux, vous êtes
+mariés depuis longtemps.
+
+Pour moi, s'il m'est permis d'ajouter quelques mots à cet hymne de
+glorification, je dirai que j'ai fait construire une fosse, de quarante
+lieues carrées, et d'une profondeur relative. C'est là que gît, dans sa
+virginité immonde, une mine vivante de poux. Elle remplit les bas-fonds
+de la fosse, et serpente ensuite, en larges veines denses, dans toutes
+les directions. Voici comment j'ai construit cette mine artificielle.
+J'arrachai un pou femelle aux cheveux de l'humanité. On m'a vu se
+coucher avec lui pendant trois nuits consécutives, et je le jetai dans
+la fosse. La fécondation humaine, qui aurait été nulle dans d'autres
+cas pareils, fut acceptée, cette fois, par la fatalité; et, au bout de
+quelques jours, des milliers de monstres, grouillant dans un noeud
+compacte de matière, naquirent à la lumière. Ce noeud hideux devint,
+par le temps, de plus en plus immense, tout en acquérant la propriété
+liquide du mercure, et se ramifia en plusieurs branches, qui se
+nourrissent, actuellement, en se dévorant elles-mêmes (la naissance est
+plus grande que la mortalité), toutes les fois que je ne leur jette pas
+en pâture un bâtard qui vient de naître, et dont la mère désirait la
+mort, ou un bras que je vais couper à quelque jeune fille, pendant la
+nuit, grâce au chloroforme. Tous les quinze ans, les générations de
+poux, qui se nourrissent de l'homme, diminuent d'une manière notable,
+et prédisent elles-mêmes, infailliblement, l'époque prochaine de leur
+complète destruction. Car, l'homme, plus intelligent que son ennemi,
+parvient à le vaincre. Alors, avec une pelle infernale qui accroît mes
+forces, j'extrais de cette mine inépuisable des blocs de poux, grands
+comme des montagnes, je les brise à coups de hache, et je les
+transporte, pendant les nuits profondes, dans les artères des cités.
+Là, au contact de la température humaine, ils se dissolvent comme aux
+premiers jours de leur formation dans les galeries tortueuses de la mine
+souterraine, se creusent un lit dans le gravier, et se répandent en
+ruisseaux dans les habitations, comme des esprits nuisibles. Le gardien
+de la maison aboie sourdement, car il lui semble qu'une légion d'êtres
+inconnus perce les pores des murs, et apporte la terreur au chevet du
+sommeil. Peut-être n'êtes-vous pas, sans avoir entendu, au moins, une
+fois dans votre vie, ces sortes d'aboiements douloureux et prolongés.
+Avec ses yeux impuissants, il tâche de percer l'obscurité de la nuit;
+car, son cerveau de chien ne comprend pas cela. Ce bourdonnement
+l'irrite, et il sent qu'il est trahi. Des millions d'ennemis s'abattent
+ainsi, sur chaque cité, comme des nuages de sauterelles. En voilà pour
+quinze ans. Ils combattront l'homme, en lui faisant des blessures
+cuisantes. Après ce laps de temps, j'en enverrai d'autres. Quand je
+concasse les blocs de matière animée, il peut arriver qu'un fragment
+soit plus dense qu'un autre. Ses atomes s'efforcent avec rage de séparer
+leur agglomération pour aller tourmenter l'humanité; mais, la cohésion
+résiste dans sa dureté. Par une suprême convulsion, ils engendrent un
+tel effort, que la pierre, ne pouvant pas disperser ses principes
+vivants, s'élance elle-même jusqu'au haut des airs comme par un effet de
+la poudre, et retombe, en s'enfonçant solidement sous le sol. Parfois,
+le paysan rêveur aperçoit un aérolithe fendre verticalement l'espace, en
+se dirigeant, du côté du bas, vers un champ de maïs. Il ne sait d'où
+vient la pierre. Vous avez maintenant, claire et succinte, l'explication
+du phénomène.
+
+Si la terre était couverte de poux, comme de grains de sable le rivage
+de la mer, la race humaine serait anéantie, en proie à des douleurs
+terribles. Quel spectacle! Moi, avec des ailes d'ange, immobile dans les
+airs, pour le contempler!
+
+ * * * * *
+
+O mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos
+savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon coeur,
+comme une onde rafraîchissante. J'aspirais instinctivement, dès le
+berceau, à boire à votre source, plus ancienne que le soleil, et je
+continue encore de fouler le parvis sacré de votre temple solennel, moi,
+le plus fidèle de vos initiés. Il y avait du vague dans mon esprit,
+un je ne sais quoi épais comme de la fumée; mais, je sus franchir
+religieusement les degrés qui mènent à votre autel, et vous avez chassé
+ce voile obscur, comme le vent chasse le damier. Vous avez mis, à la
+place, une froideur excessive, une prudence consommée et une logique
+implacable. A l'aide de votre lait fortifiant, mon intelligence s'est
+rapidement développée, et a pris des proportions immenses, au milieu de
+cette clarté ravissante dont vous faites présent, avec prodigalité,
+à ceux qui vous aiment d'un sincère amour. Arithmétique! algèbre!
+géométrie! trinité grandiose! triangle lumineux! Celui qui ne vous a
+pas connues est un insensé! Il mériterait l'épreuve des plus grands
+supplices; car, il y a du mépris aveugle dans son insouciance ignorante;
+mais, celui qui vous connaît et vous apprécie ne veut plus rien des
+biens de la terre; se contente de vos jouissances magiques; et, porté
+sur vos ailes sombres, ne désire plus que de s'élever, d'un vol léger,
+en construisant une hélice ascendante, vers la voûte sphérique des
+cieux. La terre ne lui montre que des illusions et des fantasmagories
+morales: mais vous, ô mathématiques concises, par l'enchaînement
+rigoureux de vos propositions tenaces et la constance de vos lois de
+fer, vous faites luire, aux yeux éblouis, un reflet puissant de cette
+vérité suprême dont on remarque l'empreinte dans l'ordre de l'univers.
+Mais, l'ordre qui vous entoure, représenté surtout par la régularité
+parfaite du carré, l'ami de Pythagore, est encore plus grand; car, le
+Tout-Puissant s'est révélé complètement, lui et ses attributs, dans ce
+travail mémorable qui consista à faire sortir, des entrailles du chaos,
+vos trésors de théorèmes et vos magnifiques splendeurs. Aux époques
+antiques et dans les temps modernes, plus d'une grande imagination
+humaine vit son génie, épouvanté, à la contemplation de vos figures
+symboliques tracées sur le papier brûlant, comme autant de signes
+mystérieux, vivants d'une haleine latente, que ne comprend pas le
+vulgaire profane et qui n'étaient que la révélation éclatante d'axiomes
+et d'hiéroglyphes éternels, qui ont existé avant l'univers et qui se
+maintiendront après lui. Elle se demande, penchée vers le précipice d'un
+point d'interrogation fatal, comment se fait-il que les mathématiques
+contiennent tant d'imposante grandeur et tant de vérité incontestable,
+tandis que, si elle les compare à l'homme, elle ne trouve en ce dernier
+que faux orgueil et mensonge. Alors, cet esprit supérieur, attristé,
+auquel la familiarité noble de vos conseils fait sentir davantage la
+petitesse de l'humanité et son incomparable folie, plonge sa tête,
+blanchie, sur une main décharnée et reste absorbé dans des méditations
+surnaturelles. Il incline ses genoux devant vous, et sa vénération rend
+hommage à votre visage divin, comme à la propre image du Tout-Puissant.
+Pendant mon enfance, vous m'apparûtes, une nuit de mai, aux rayons de la
+lune, sur une prairie verdoyante, aux bords d'un ruisseau limpide, tout
+les trois égales en grâce et en pudeur, toutes les trois pleines de
+majesté comme des reines. Vous fîtes quelques pas vers moi, avec votre
+longue robe, flottante comme une vapeur, et vous m'attirâtes vers vos
+frères mamelles, comme un fils béni. Alors, j'accourus avec
+empressement, mes mains crispées sur votre blanche gorge. Je me suis
+nourri, avec reconnaissance, de votre manne féconde, et j'ai senti que
+l'humanité grandissait en moi et devenait meilleure. Depuis ce temps, ô
+déesses rivales, je ne vous ai pas abandonnées. Depuis ce temps, que de
+projets énergiques, que de sympathies, que je croyais avoir gravées sur
+les pages de mon coeur, comme sur du marbre, n'ont-elles pas effacé
+lentement, de ma raison désabusée, leurs lignes configuratives, comme
+l'aube naissante efface les ombres de la nuit! Depuis ce temps, j'ai vu
+la mort, dans l'intention, visible à l'oeil nu, de peupler les tombeaux,
+ravager les champs de bataille, engraissés par le sang humain et faire
+pousser des fleurs matinales par-dessus les funèbres ossements. Depuis
+ce temps, j'ai assisté aux révolutions de notre globe; les tremblements
+de terre, les volcans, avec leur lave embrasée, le simoun du désert
+et les naufrages de la tempête ont eu ma présence pour spectateur
+impassible. Depuis ce temps, j'ai vu plusieurs générations humaines
+élever, le matin, ses ailes et ses yeux, vers l'espace, avec la joie
+inexpériente de la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose, et
+mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tête courbée, comme des
+fleurs fanées que balance le sifflement plaintif du vent. Mais, vous,
+vous restez toujours les mêmes. Aucun changement, aucun air empesté
+n'effleure les rocs escarpés et les vallées immenses de votre identité.
+Vos pyramides modestes dureront davantage que les pyramides d'Egypte,
+fourmilières élevées par la stupidité et l'esclavage. La fin des siècles
+verra encore, debout sur les ruines du temps, vos chiffres cabalistiques,
+vos équations laconiques et vos lignes sculpturales siéger à la droite
+vengeresse du Tout-Puissant, tandis que les étoiles s'enfonceront, avec
+désespoir, comme des trombes, dans l'éternité d'une nuit horrible et
+universelle, et que l'humanité, grimaçante, songera à faire ses comptes
+avec le jugement dernier. Merci, pour les services innombrables que vous
+m'avez rendus. Merci, pour les qualités étrangères dont vous avez enrichi
+mon intelligence. Sans vous, dans ma lutte contre l'homme, j'aurai
+peut-être été vaincu. Sans vous, il m'aurait fait rouler dans le sable et
+embrasser la poussière de ses pieds. Sans vous, avec une griffe perfide,
+il aurait labouré ma chair et mes os. Mais, je me suis tenu sur mes gardes,
+comme un athlète expérimenté. Vous me donnâtes la froideur qui surgit de
+vos conceptions sublimes, exemptes de passion. Je m'en servis pour rejeter
+avec dédain les jouissances éphémères de mon court voyage et pour renvoyer
+de ma porte les offres sympathiques, mais trompeuses, de mes semblables.
+Vous me donnâtes la prudence opiniâtre qu'on déchiffre à chaque pas dans
+vos méthodes admirables de l'analyse, de la synthèse et de la déduction.
+Je m'en servis pour dérouter les ruses pernicieuses de mon ennemi mortel,
+pour l'attaquer, à mon tour, avec adresse, et plonger, dans les viscères
+de l'homme, un poignard aigu qui restera à jamais enfoncé dans son corps;
+car, c'est une blessure dont il ne se relèvera pas. Vous me donnâtes la
+logique, qui est comme l'âme elle-même de vos enseignements, pleine de
+sagesse; avec ses syllogismes, dont le labyrinthe compliqué n'en est que
+plus compréhensible, mon intelligence sentit s'accroître du double ses
+forces audacieuses. A l'aide de cet auxiliaire terrible, je découvris,
+dans l'humanité, en nageant vers les bas-fonds, en face de l'écueil de
+la haine, la méchanceté noire et hideuse, qui croupissait au milieu de
+miasmes délétères, en s'admirant le nombril. Le premier, je découvris,
+dans les ténèbres de ses entrailles, ce vice néfaste, le mal! supérieur
+en lui au bien. Avec cette arme empoisonnée que vous me prêtâtes, je
+fis descendre, de son piédestal, construit par la lâcheté de l'homme,
+le Créateur lui-même! Il grinça des dents et subit cette injure
+ignominieuse; car, il avait pour adversaire quelqu'un de plus fort que
+lui. Mais, je le laisserai de côté, comme un paquet de ficelles, afin
+d'abaisser mon vol ... Le penseur Descartes faisait, une fois, cette
+réflexion que rien de solide n'avait été bâti sur vous. C'était une
+manière ingénieuse de faire comprendre que le premier venu ne pouvait
+pas sur le coup découvrir votre valeur inestimable. En effet, quoi
+de plus solide que les trois qualités principales déjà nommées qui
+s'élèvent, entrelacées comme une couronne unique, sur le sommet auguste
+de votre architecture colossale? Monument qui grandit sans cesse de
+découvertes quotidiennes, dans vos mines de diamant, et d'explorations
+scientifiques, dans vos superbes domaines. O mathématiques saintes,
+puissiez-vous, par votre commerce perpétuel, consoler le reste de mes
+jours de la méchanceté de l'homme et de l'injustice du Grand-Tout!
+
+ * * * * *
+
+«O lampe au bec d'argent, mes yeux t'aperçoivent dans les airs, compagne
+de la voûte des cathédrales, et cherchent la raison de cette suspension.
+On dit que tes lueurs éclairent, pendant la nuit, la tourbe de ceux qui
+viennent adorer le Tout-Puissant et que tu montres aux repentis le
+chemin qui mène à l'autel. Ecoute, c'est fort possible; mais ... est-ce
+que tu as besoin de rendre de pareils services à ceux auxquels tu ne
+dois rien? Laisse, plongées dans les ténèbres, les colonnes des
+basiliques; et, lorsqu'une bouffée de la tempête sur laquelle le démon
+tourbillonne, emporté dans l'espace, pénétrera, avec lui, dans le saint
+lieu, en y répandant l'effroi, au lieu de lutter, courageusement, contre
+la rafale empestée du prince du mal, éteins-toi subitement, sous son
+souffle fiévreux, pour qu'il puisse, sans qu'on le voie, choisir ses
+victimes parmi les croyants agenouillés. Si tu fais cela, tu peux dire
+que je te devrai tout mon bonheur. Quand tu reluis ainsi, en répandant
+tes clartés indécises, mais suffisantes, je n'ose pas me livrer aux
+suggestions de mon caractère, et je reste, sous le portique sacré, en
+regardant par le portail entr'ouvert, ceux qui échappent à ma vengeance,
+dans le sein du Seigneur. O lampe poétique! toi qui serais mon amie
+si tu pouvais me comprendre, quand mes pieds foulent le basalte des
+églises, dans les heures nocturnes, pourquoi te mets-tu à briller d'une
+manière qui, je l'avoue, me paraît extraordinaire? Tes reflets se
+colorent, alors; des nuances blanches de la lumière électrique; l'oeil
+ne peut pas te fixer; et tu éclaires d'une flamme nouvelle et puissante
+les moindres détails du chenil du Créateur, comme si tu étais en proie
+à une sainte colère. Et, quand je me retire après avoir blasphémé, tu
+redeviens inaperçue, modeste et pâle, sûre d'avoir accompli un acte de
+justice. Dis-moi, un peu; serait-ce parce que tu connais les détours
+de mon coeur, que, lorsqu'il m'arrive d'apparaître où tu veilles, tu
+t'empresses de désigner ma présence pernicieuse et de porter l'attention
+des adorateurs vers le côté où vient de se montrer l'ennemi des hommes?
+Je penche vers cette opinion; car, moi aussi, je commence à te
+connaître; et je sais qui tu es, vieille sorcière, qui veille si bien
+sur les mosquées sacrées, où se pavane, comme la crête d'un coq, ton
+maître curieux. Vigilante gardienne, tu t'es donné une mission folle.
+Je t'avertis; la première fois que tu me désigneras à la prudence de mes
+semblables, par l'augmentation de tes lueurs phosphorescentes, comme je
+n'aime pas ce phénomène d'optique, qui n'est mentionné, du reste, dans
+aucun livre de physique, je te prends par la peau de ta poitrine, en
+accrochant mes griffes aux escarres de ta nuque teigneuse, et je te
+jette dans la Seine. Je ne prétends pas que, lorsque je ne te fais rien,
+tu te comportes sciemment d'une manière qui me soit nuisible. Là, je te
+permettrai de briller autant qu'il me sera agréable; là, tu me nargueras
+avec un sourire inextinguible; là, convaincue de l'incapacité de ton
+huile criminelle, tu l'urineras avec amertume.» Après avoir parlé ainsi,
+Maldoror ne sort pas du temple, et reste les yeux fixés sur la lampe du
+saint lieu ... Il croit voir une espèce de provocation, dans l'attitude
+de cette lampe, qui l'irrite au plus haut degré, par sa présence
+inopportune. Il se dit que, si quelque âme est renfermée dans cette
+lampe, elle est lâche de ne pas répondre, à une attaque loyale, par la
+sincérité. Il bat l'air de ses bras nerveux et souhaiterait que la lampe
+se transformât en homme; il lui ferait passer un mauvais quart d'heure,
+il se le promet. Mais, le moyen qu'une lampe se change en homme; ce
+n'est pas naturel. Il ne se résigne pas, et va chercher, sur le parvis
+de la misérable pagode, un caillou plat, à tranchant effilé. Il le lance
+en l'air avec force ... la chaîne est coupée, par le milieu, comme
+l'herbe par la faux, et l'instrument du culte tombe à terre, en
+répandant son huile sur les dalles ... Il saisit la lampe pour la porter
+dehors, mais elle résiste et grandit. Il lui semble voir des ailes sur
+ses flancs, et la partie supérieure revêt la forme d'un buste d'ange. Le
+tout veut s'élever en l'air pour prendre son essor; mais il le retient
+d'une main ferme. Une lampe et un ange qui forment un même corps, voilà
+ce que l'on ne voit pas souvent. Il reconnaît la forme de la lampe; il
+reconnaît la forme de l'ange; mais, il ne peut pas les scinder dans son
+esprit; en effet, dans la réalité, elles sont collées l'une dans
+l'autre, et ne forment qu'un corps indépendant et libre; mais, lui croit
+que quelque nuage a voilé ses yeux, et lui a fait perdre un peu de
+l'excellence de sa vue. Néanmoins, il se prépare à la lutte avec courage,
+car son adversaire n'a pas peur. Les gens naïfs racontent, à ceux qui
+veulent les croire, que le portail sacré se referma de lui-même, en
+roulant sur ses gonds affligés, pour que personne ne pût assister à cette
+lutte impie, dont les péripéties allaient se dérouler dans l'enceinte du
+sanctuaire violé. L'homme au manteau, pendant qu'il reçoit des blessures
+cruelles avec un glaive invisible, s'efforce de rapprocher de sa bouche
+la figure de l'ange; il ne pense qu'à cela, et tous ses efforts se portent
+vers ce but. Celui-ci perd son énergie, et paraît pressentir sa destinée.
+Il ne lutte plus que faiblement, et l'on voit le moment où son adversaire
+pourra l'embrasser à son aise, si c'est ce qu'il veut faire. Eh bien, le
+moment est venu. Avec ses muscles, il étrangle la gorge de l'ange, qui ne
+peut plus respirer, et lui renverse le visage, en l'appuyant sur sa
+poitrine odieuse. Il est un instant touché du sort qui attend cet être
+céleste, dont il aurait volontiers fait son ami. Mais, il se dit que c'est
+l'envoyé du Seigneur, et il ne peut pas retenir son courroux. C'en est
+fait; quelque chose d'horrible va rentrer dans la cage du temps! Il se
+penche, et porte la langue, imbibée de salive, sur cette joue angélique,
+qui jette des regards suppliants. Il promène quelque temps sa langue sur
+cette joue. Oh!... voyez!... voyez donc!... la joue blanche et rose est
+devenue noire, comme un charbon! Elle exhale des miasmes putrides. C'est
+la gangrène; il n'est plus permis d'en douter. Le mal rongeur s'étend sur
+toute la figure, et de là, exerce ses furies sur les parties basses;
+bientôt, tout le corps n'est qu'une vaste plaie immonde. Lui-même,
+épouvanté (car, il ne croyait pas que sa langue contînt un poison d'une
+telle violence), il ramasse la lampe et s'enfuit de l'église. Une fois
+dehors, il aperçoit dans les airs une forme noirâtre, aux ailes brûlées,
+qui dirige péniblement son vol vers les régions du ciel. Ils se regardent
+tous les deux, pendant que l'ange monte vers les hauteurs sereines du
+bien, et que lui, Maldoror, au contraire, descend vers les abîmés
+vertigineux du mal ... Quel regard! Tout ce que l'humanité a pensé
+depuis soixante siècles, et ce qu'elle pensera encore, pendant les
+siècles suivants, pourrait y contenir aisément, tant de choses se
+dirent-ils, dans cet adieu suprême! Mais, on comprend que c'étaient des
+pensées plus élevées que celles qui jaillissent de l'intelligence
+humaine; d'abord, à cause des deux personnages, et puis, à cause de la
+circonstance. Ce regard les noua d'une amitié éternelle. Il s'étonne
+que le Créateur puisse avoir des missionnaires d'une âme si noble. Un
+instant, il croit s'être trompé, et se demande s'il aurait dû suivre la
+route du mal, comme il l'a fait. Le trouble est passé; il persévère dans
+sa résolution; et il est glorieux, d'après lui, de vaincre tôt ou tard
+le Grand-Tout, afin de régner à sa place sur l'univers entier, et sur
+des légions d'anges aussi beaux. Celui-ci lui fait comprendre; sans
+parler, qu'il reprendra sa forme primitive, à mesure qu'il montera vers
+le ciel; laisse tomber une larme, qui rafraîchit le front de celui qui
+lui a donné la gangrène; et disparaît peu à peu, comme un vautour, en
+s'élevant au milieu des nuages. Le coupable regarde la lampe, cause de
+ce qui précède. Il court comme un insensé à travers les rues, se dirige
+vers la Seine, et lance la lampe par dessus le parapet. Elle
+tourbillonne pendant quelques instants, et s'enfonce définitivement dans
+les eaux bourbeuses. Depuis ce jour, chaque soir, dès la tombée de la
+nuit, l'on voit une lampe brillante qui surgit et se maintient,
+gracieusement, sur la surface du fleuve, à la hauteur du pont Napoléon,
+en portant, au lieu d'anse, deux mignonnes ailes d'ange. Elle s'avance
+lentement, sur les eaux, passe sous les arches du pont de la Gare et du
+pont d'Austerlitz, et continue son sillage silencieux, sur la Seine,
+jusqu'au pont de l'Alma. Une fois en cet endroit, elle remonte avec
+facilité le cours de la rivière, et revient au bout de quatre heures à
+son point de départ. Ainsi de suite, pendant toute la nuit. _Ses lueurs,
+blanches comme la lumière électrique_, effacent les becs de gaz qui
+longent les deux rives, et, entre lesquels, elle s'avance comme une
+reine, solitaire, impénétrable, _avec un sourire inextinguible, sans que
+son huile se répande avec amertume_. Au commencement, les bateaux lui
+faisaient la chasse; mais, elle déjouait ces vains efforts, échappait
+à toutes les poursuites, en plongeant, comme une coquette, et
+reparaissait, plus loin, à une grande distance. Maintenant, les marins
+superstitieux, lorsqu'ils la voient, rament vers une direction opposée,
+et retiennent leurs chansons. Quand vous passez sur un pont, pendant la
+nuit, faites bien attention: vous êtes sûr de voir briller la lampe, ici
+ou là; mais, on dit qu'elle ne se montre pas à tout le monde. Quand il
+passe sur les ponts un être humain qui a quelque chose sur la conscience,
+elle éteint subitement ses reflets, et le passant, épouvanté, fouille en
+vain, d'un regard désespéré, la surface et le limon du fleuve. Il sait ce
+que cela signifie. Il voudrait croire qu'il a vu la céleste lueur; mais,
+il se dit que la lumière venait du devant des bateaux ou de la réflexion
+des becs de gaz; et il a raison ... Il sait que, cette disparition, c'est
+lui qui en est la cause; et, plongé dans de tristes réflexions, il hâte
+le pas pour gagner sa demeure. Alors, la lampe au bec d'argent reparaît
+à la surface, et poursuit sa marche, à travers des arabesques élégantes
+et capricieuses.
+
+ * * * * *
+
+Écoutez les pensées de mon enfance, quand je me réveillais, humains,
+à la verge rouge: «Je viens de me réveiller; mais, ma pensée est encore
+engourdie. Chaque matin, je ressens un poids dans la tête. Il est rare
+que je trouve le repos dans la nuit; car, des rêves affreux me
+tourmentent, quand je parviens à m'endormir. Le jour, ma pensée se
+fatigue dans des méditations bizarres, pendant que mes yeux errent au
+hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas dormir. Quand faut-il
+alors que je dorme? Cependant la nature a besoin de réclamer ses droits.
+Comme je la dédaigne, elle rend ma figure pâle et fait luire mes yeux
+avec la flamme aigre de la fièvre. Au reste, je ne demanderais pas mieux
+que de ne pas épuiser mon esprit à réfléchir continuellement; mais,
+quand même je ne le voudrais pas, mes sentiments consternés m'entraînent
+invinciblement vers cette pente. Je me suis aperçu que les autres
+enfants sont comme moi; mais, ils sont plus pâles encores, et leurs
+sourcils sont froncés, comme ceux des hommes, nos frères aînés. O
+Créateur de l'univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t'offrir
+l'encens de ma prière enfantine. Quelquefois je l'oublie, et j'ai
+remarqué que, ces jours-là, je me sens plus heureux qu'à l'ordinaire;
+ma poitrine s'épanouit, libre de toute contrainte, et je respire, plus
+à l'aise, l'air embaumé des champs; tandis que, lorsque j'accomplis le
+pénible devoir, ordonné par mes parents, de t'adresser quotidiennement
+un cantique de louanges, accompagné de l'ennui inséparable que me cause
+sa laborieuse invention, alors, je suis triste et irrité, le reste de la
+journée, parce qu'il ne me semble pas logique et naturel de dire ce que
+je ne pense pas, et je recherche le recul des immenses solitudes. Si je
+leur demande l'explication de cet état étrange de mon âme, elles ne me
+répondent pas. Je voudrais t'aimer et t'adorer; mais, tu es trop
+puissant, et il y a de la crainte dans mes hymnes. Si, par une seule
+manifestation de ta pensée, tu peux détruire ou créer des mondes, mes
+faibles prières ne te seront pas utiles; si, quand il te plaît, tu
+envoies le choléra ravager les cités, ou la mort emporter dans ses
+serres, sans aucune distinction, les quatre âges de la vie, je ne veux
+pas me lier avec un ami si redoutable. Non pas que la haine conduise le
+fil de mes raisonnements; mais, j'ai peur, au contraire, de ta propre
+haine, qui, par un ordre capricieux, peut sortir de ton coeur et devenir
+immense, comme l'envergure du condor des Andes. Tes amusements
+équivoques ne sont pas à ma portée, et j'en serais probablement la
+première victime. Tu es le Tout-Puissant; je ne te conteste pas ce
+titre, puisque, toi seul, as le droit de le porter, et que tes désirs,
+aux conséquences funestes ou heureuses, n'ont de terme que toi-même.
+Voilà précisément pourquoi il me serait douloureux de marcher à côté de
+ta cruelle tunique de saphir, non pas comme ton esclave, mais pouvant
+l'être d'un moment à l'autre. Il est vrai que, lorsque tu descends en
+toi-même, pour scruter ta conduite souveraine, si le fantôme d'une
+injustice passée, commise envers cette malheureuse humanité, qui t'a
+toujours obéi, comme ton ami le plus fidèle, dresse, devant toi, les
+vertèbres immobiles d'une épine dorsale vengeresse, ton oeil hagard
+laisse tomber la larme épouvantée du remords tardif, et qu'alors, les
+cheveux hérissés, tu crois, toi-même, prendre, sincèrement, la
+résolution de suspendre, à jamais, aux broussailles du néant, les jeux
+inconcevables de ton imagination de tigre, qui serait burlesque, si elle
+n'était pas lamentable; mais, je sais aussi que la constance n'a pas
+fixé, dans tes os, comme une moelle tenace, le harpon de sa demeure
+éternelle, et que tu retombes assez souvent, toi et tes pensées,
+recouvertes de la lèpre noire de l'erreur, dans le lac funèbre des
+sombres malédictions. Je veux croire que celles-ci sont inconscientes
+(quoiqu'elles n'en renferment pas moins leur venin fatal), et que le mal
+et le bien, unis ensemble, se répandent en bonds impétueux de ta royale
+poitrine gangrenée, comme le torrent du rocher, par le charme secret
+d'une force aveugle; mais, rien ne m'en fournit la preuve. J'ai vu, trop
+souvent, tes dents immondes claquer de rage, et ton auguste face,
+recouverte de la mousse des temps, rougir, comme un charbon ardent, à
+cause de quelque futilité microscopique que les hommes avaient commise,
+pour pouvoir m'arrêter, plus longtemps, devant le poteau indicateur de
+cette hypothèse bonasse. Chaque jour, les mains jointes, j'élèverai vers
+toi les accents de mon humble prière, puisqu'il le faut: mais, je t'en
+supplie, que ta providence ne pense pas à moi; laisse-moi de côté, comme
+le vermisseau qui rampe sous la terre. Sache que je préférerais me
+nourrir avidement des plantes marines d'îles inconnues et sauvages, que
+les vagues tropicales entraînent, au milieu de ces parages, dans leur
+sein écumeux, que de savoir que tu m'observes, et que tu portes, dans ma
+conscience, ton scalpel qui ricane. Elle vient de te révéler la totalité
+de mes pensées, et j'espère que ta prudence applaudira facilement au bon
+sens dont elles gardent l'ineffaçable empreinte. A part ces réserves
+faites sur le genre de relations plus ou moins intimes que je dois
+garder avec toi, ma bouche est prête, à n'importe quelle heure du jour,
+à exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de mensonges que ta
+gloriole exige sévèrement de chaque humain, dès que l'aurore s'élève
+bleuâtre, cherchant la lumière dans les replis de satin du crépuscule,
+comme, moi, je recherche la bonté, excité par l'amour du bien. Mes
+années ne sont pas nombreuses, et, cependant, je sens déjà que la bonté
+n'est qu'un assemblage de syllabes sonores; je ne l'ai trouvée nulle
+part. Tu laisses trop percer ton caractère; il faudrait le cacher avec
+plus d'adresse. Au reste, peut-être que je me trompe et que tu fais
+exprès; car, tu sais mieux qu'un autre comment te conduire. Les hommes,
+eux, mettent leur gloire à t'imiter; c'est pourquoi la bonté sainte ne
+reconnaît pas son tabernacle dans leurs yeux farouches: tel père, tel
+fils. Quoi qu'on doive penser de ton intelligence, je n'en parle que
+comme un critique impartial. Je ne demande pas mieux que d'avoir été
+induit en erreur. Je ne désire pas te montrer la haine que je te porte
+et que je couve avec amour, comme une fille chérie; car, il vaut mieux
+la cacher à tes yeux et prendre seulement, devant toi, l'aspect d'un
+censeur sévère, chargé de contrôler tes actes impurs. Tu cesseras
+ainsi tout commerce actif avec elle, tu l'oublieras et tu détruiras
+complètement cette punaise avide qui ronge ton foie. Je préfère plutôt
+te faire entendre des paroles de rêverie et de douceur ... Oui, c'est
+toi qui as créé le monde et tout ce qu'il renferme. Tu es parfait.
+Aucune vertu ne te manque. Tu es très puissant, chacun le sait. Que
+l'univers entier entonne, à chaque heure du temps, ton cantique éternel!
+Les oiseaux te bénissent, en prenant leur essor dans la campagne. Les
+étoiles t'appartiennent ... Ainsi soit-il!» Après ces commencements,
+étonnez-vous de me trouver tel que je suis!
+
+ * * * * *
+
+Je cherchais une âme qui me ressemblât, et je ne pouvais pas la trouver.
+Je fouillais tous les recoins de la terre; ma persévérance était
+inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelqu'un
+qui approuvât mon caractère; il fallait quelqu'un qui eût les mêmes
+idées que moi. C'était le matin: le soleil se leva à l'horizon dans
+toute sa magnificence, et voilà qu'à mes yeux se lève aussi un jeune
+homme, dont la présence engendrait des fleurs sur son passage. Il
+s'approcha de moi, et, me tendant la main: «Je suis venu vers toi, toi,
+qui me cherches. Bénissons ce jour heureux.» Mais, moi: «Va-t-en; je ne
+t'ai pas appelé: je n'ai pas besoin de ton amitié ...» C'était le soir;
+la nuit commençait à étendre la noirceur de son voile sur la nature. Une
+belle femme, que je ne faisais que distinguer, étendait aussi sur moi
+son influence enchanteresse, et me regardait avec compassion; cependant,
+elle n'osait me parler. Je dis: «Approche-toi de moi, afin que je
+distingue nettement les traits de ton visage; car, la lumière des
+étoiles n'est pas assez forte, pour les éclairer à cette distance.»
+Alors, avec une démarche modeste, et les yeux baissés, elle foula
+l'herbe du gazon, en se dirigeant de mon côté. Dès que je la vis: «Je
+vois que la bonté et la justice ont fait résidence dans ton coeur: nous
+ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beauté, qui
+a bouleversé plus d'une; mais, tôt ou tard, tu te repentirais de m'avoir
+consacré ton amour; car tu ne connais pas mon âme. Non que je te sois
+jamais infidèle: celle qui se livre à moi avec tant d'abandon et de
+confiance, avec autant de confiance et d'abandon, je me livre à elle;
+mais, mets-te le dans la tête, pour ne jamais l'oublier: les loups et
+les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux.» Que me fallait-il
+donc, à moi, qui rejetais, avec tant de dégoût, ce qu'il y avait de plus
+beau dans l'humanité! ce qu'il me fallait, je n'aurais pas su le dire.
+Je n'étais pas encore habitué à me rendre un compte rigoureux des
+phénomènes de mon esprit, au moyen des méthodes que recommande la
+philosophie. Je m'assis sur un roc, près de la mer. Un navire venait
+de mettre toutes voiles dehors pour s'éloigner de ce parage: un point
+imperceptible venait de paraître à l'horizon, et s'approchait peu à peu,
+poussé par la rafale, en grandissant avec rapidité. La tempête allait
+commencer ses attaques, et déjà le ciel s'obscurcissait, en devenant
+d'un noir presque aussi hideux que le coeur de l'homme. Le navire, qui
+était un grand vaisseau de guerre, venait de jeter toutes ses ancres,
+pour ne pas être balayé sur les rochers de la côte. Le vent sifflait
+avec fureur des quatre points cardinaux, et mettait les voiles en
+charpie. Les coups de tonnerre éclataient au milieu des éclairs, et ne
+pouvaient surpasser le bruit des lamentations qui s'entendaient sur la
+maison sans bases, sépulcre mouvant. Le roulis de ces masses aqueuses
+n'était pas parvenu à rompre les chaînes des ancres; mais, leurs
+secousses avaient entr'ouvert une voie d'eau, sur les flancs du navire.
+Brèche énorme; car, les pompes ne suffisent pas à rejeter les paquets
+d'eau salée qui viennent, en écumant, s'abattre sur le pont, comme des
+montagnes. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
+il sombre avec lenteur ... avec majesté. Celui qui n'a pas vu un
+vaisseau sombrer au milieu de l'ouragan, de l'intermittence des éclairs
+et de l'obscurité la plus profonde, pendant que ceux qu'il contient sont
+accablés de ce désespoir que vous savez, celui-là ne connaît pas les
+accidents de la vie. Enfin, il s'échappe un cri universel de douleur
+immense d'entre les flancs du vaisseau, tandis que la mer redouble ses
+attaques redoutables. C'est le cri qu'a fait pousser l'abandon des
+forces humaines. Chacun s'enveloppe dans le manteau de la résignation,
+et remet son sort entre les mains de Dieu. On s'accule comme un troupeau
+de moutons. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme;
+mais, il sombre avec lenteur ... avec majesté. Ils ont fait jouer les
+pompes pendant tout le jour. Efforts inutiles. La nuit est venue,
+épaisse, implacable, pour mettre le comble à ce spectacle gracieux.
+Chacun se dit qu'une fois dans l'eau, il ne pourra plus respirer; car,
+d'aussi loin qu'il fait revenir sa mémoire, il ne se reconnaît aucun
+poisson pour ancêtre: mais, il s'exhorte à retenir son souffle le plus
+longtemps possible, afin de prolonger sa vie de deux ou trois secondes;
+c'est là l'ironie vengeresse qu'il veut adresser à la mort ... Le navire
+en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec
+lenteur ... avec majesté. Il ne sait pas que le vaisseau, en s'enfonçant,
+occasionne une puissante circonvolution des houles autour d'elles-mêmes;
+que le limon bourbeux s'est mêlé aux eaux troublées, et qu'une force qui
+vient de dessous, contrecoup de la tempête qui exerce ses ravages en haut,
+imprime à l'élément des mouvements saccadés et nerveux. Ainsi, malgré la
+provision de sang-froid qu'il ramasse d'avance, le futur noyé, après
+réflexion plus ample, devra se sentir heureux, s'il prolonge sa vie, dans
+les tourbillons de l'abîme, de la moitié d'une respiration ordinaire, afin
+de faire bonne mesure. Il lui sera donc impossible de narguer la mort, son
+suprême voeu. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
+il sombre avec lenteur ... avec majesté. C'est une erreur. Il ne tire plus
+des coups de canon, il ne sombre pas. La coquille de noix s'est engouffrée
+complètement. O ciel! comment peut-on vivre, après avoir éprouvé tant de
+voluptés! Il venait de m'être donné d'être témoin des agonies de mort de
+plusieurs de mes semblables. Minute par minute, je suivais les péripéties
+de leurs angoisses. Tantôt, le beuglement de quelque vieille, devenue folle
+de peur, faisait prime sur le marché. Tantôt, le seul glapissement d'un
+enfant en mamelles empêchait d'entendre le commandement des manoeuvres.
+Le vaisseau était trop loin pour percevoir distinctement les gémissements
+que m'apportait la rafale; mais, je le rapprochais par la volonté, et
+l'illusion d'optique était complète. Chaque quart d'heure, quand un coup
+de vent, plus fort que les autres, rendant ses accents lugubres à travers
+le cri des pétrels effarés, disloquait le navire dans un craquement
+longitudinal, et augmentait les plaintes de ceux qui allaient être offerts
+en holocauste à la mort, je m'enfonçais dans la joue la pointe aiguë d'un
+fer, et je pensais secrètement: «Ils souffrent davantage!» J'avais au
+moins, ainsi, un terme de comparaison. Du rivage, je les apostrophais,
+en leur lançant des imprécations et des menaces. Il me semblait qu'ils
+devaient m'entendre! Il me semblait que ma haine et mes paroles,
+franchissant la distance, anéantissaient les lois physiques du son, et
+parvenaient, distinctes, à leurs oreilles, assourdies par les mugissements
+de l'océan en courroux! Il me semblait qu'ils devaient penser à moi, et
+exhaler leur vengeance en impuissante rage! De temps à autre, je jetais
+les yeux vers les cités, endormies sur la terre ferme; et, voyant que
+personne ne se doutait qu'un vaisseau allait sombrer, à quelques milles
+du rivage, avec une couronne d'oiseaux de proie et un piédestal de géants
+aquatiques, au ventre vide, je reprenais courage, et l'espérance me
+revenait: j'étais donc sûr de leur perte! Ils ne pouvaient échapper! Par
+surcroît de précaution, j'avais été chercher mon fusil à deux coups, afin
+que, si quelque naufragé était tenté d'aborder les rochers à la nage, pour
+échapper à une mort imminente, une balle sur l'épaule lui fracassât le
+bras, et l'empêchât d'accomplir son dessein. Au moment le plus furieux de
+la tempête, je vis, surnageant sur les eaux, avec des efforts désespérés,
+une tête énergique, aux cheveux hérissés. Il avalait des litres d'eau, et
+s'enfonçait dans l'abîme, ballotté comme un liège. Mais, bientôt, il
+apparaissait de nouveau, les cheveux ruisselants: et, fixant l'oeil sur
+le rivage, il semblait défier la mort. Il était admirable de sang-froid.
+Une large blessure sanglante, occasionnée par quelque pointe d'écueil
+caché, balafrait son visage intrépide et noble. Il ne devait pas avoir
+plus de seize ans; car, à peine, à travers les éclairs qui illuminaient
+la nuit, le duvet de la pèche s'apercevait sur sa lèvre. Et maintenant,
+il n'était plus qu'à deux cents mètres de la falaise; et je le dévisageais
+facilement. Quel courage! Quel esprit indomptable! Comme la fixité de sa
+tête semblait narguer le destin, tout en fendant avec vigueur l'onde, dont
+les sillons s'ouvraient difficilement devant lui!... Je l'avais décidé
+d'avance. Je me devais à moi-même de tenir ma promesse: l'heure dernière
+avait sonné pour tous, aucun ne devait en échapper. Voilà ma résolution;
+rien ne la changerait ... Un son sec s'entendit, et la tête aussitôt
+s'enfonça, pour ne plus reparaître. Je ne pris pas à ce meurtre autant de
+plaisir qu'on pourrait le croire; et c'était, précisément, parce que
+j'étais rassasié de toujours tuer, que je le faisais dorénavant par simple
+habitude, dont on ne peut se passer, mais, qui ne procure qu'une jouissance
+légère. Le sens est émoussé, endurci. Quelle volupté ressentir à la mort
+de cet être humain, quand il y en avait plus d'une centaine, qui allaient
+s'offrir à moi, en spectacle, dans leur lutte dernière contre les flots,
+une fois le navire submergé? A cette mort, je n'avais même pas l'attrait
+du danger; car, la justice humaine, bercée par l'ouragan de cette nuit
+affreuse, sommeillait dans les maisons, à quelques pas de moi. Aujourd'hui
+que les années pèsent sur mon corps, je le dis avec sincérité, comme une
+vérité suprême et solennelle: je n'étais pas aussi cruel qu'on l'a raconté
+ensuite, parmi les hommes; mais, des fois, leur méchanceté exerçait ses
+ravages persévérants pendant des années entières. Alors, je ne connaissais
+plus de borne à ma fureur; il me prenait des accès de cruauté, et je
+devenais terrible pour celui qui s'approchait de mes yeux hagards, si
+toutefois il appartenait à ma race. Si c'était un cheval ou un chien,
+je le laissais passer: avez-vous entendu ce que je viens de dire?
+Malheureusement, la nuit de cette tempête, j'étais dans un de ces accès,
+ma raison s'était envolée (car, ordinairement, j'étais aussi cruel, mais
+plus prudent); et tout ce qui tomberait, cette fois-là, entre mes mains,
+devait périr: je ne prétends pas m'excuser de mes torts. La faute n'en
+est pas toute à mes semblables. Je ne fais que constater ce qui est, en
+attendant le jugement dernier qui me fait gratter la nuque d'avance ...
+Que m'importe le jugement dernier! Ma raison ne s'envole jamais, comme je
+le disais pour vous tromper. Et, quand je commets un crime, je sais ce que
+je fais: je ne voulais pas faire autre chose! Debout sur le rocher, pendant
+que l'ouragan fouettait mes cheveux et mon manteau, j'épiais dans l'extase
+cette force de la tempête, s'acharnant sur un navire, sous un ciel sans
+étoiles. Je suivis, dans une attitude triomphante, toutes les péripéties
+de ce drame, depuis l'instant où le vaisseau jeta ses ancres, jusqu'au
+moment où il s'engloutit, habit fatal qui entraîna, dans les boyaux de la
+mer, ceux qui s'en étaient revêtus comme d'un manteau. Mais, l'instant
+s'approchait, où j'allais, moi-même, me mêler comme acteur à ces scènes
+de la nature bouleversée. Quand la place où le vaisseau avait soutenu le
+combat montra clairement que celui-ci avait été passer le reste de ses
+jours au rez-de-chaussée de la mer, alors, ceux qui avaient été emportés
+avec les flots reparurent en partie à la surface. Ils se prirent à
+bras-le-corps, deux par deux, trois par trois; c'était le moyen de ne pas
+sauver leur vie; car, leurs mouvements devenaient embarrassés, et ils
+coulaient bas comme des cruches percées ... Quelle est cette armée de
+monstres marins qui fend les flots avec vitesse? Ils sont six; leurs
+nageoires sont vigoureuses, et s'ouvrent un passage, à travers les vagues
+soulevées. De tous ces êtres humains, qui remuent les quatre membres dans
+ce continent peu ferme, les requins ne font bientôt qu'une omelette sans
+oeufs, et se la partagent d'après la loi du plus fort. Le sang se mêle aux
+eaux, et les eaux se mêlent au sang. Leurs yeux féroces éclairent
+suffisamment la scène du carnage ... Mais, quel est encore ce tumulte des
+eaux, là-bas, à l'horizon? On dirait une trombe qui s'approche. Quels
+coups de rame! J'aperçois ce que c'est. Une énorme femelle de requin vient
+prendre part au pâté de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle
+est furieuse; car, elle arrive affamée. Une lutte s'engage entre elle et
+les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent
+par-ci, par-là, sans rien dire, sur la surface de la crème rouge. A droite,
+à gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures
+mortelles. Mais, trois requins vivants l'entourent encore, et elle est
+obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs manoeuvres. Avec une
+émotion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, placé sur le
+rivage, suit cette bataille navale d'un nouveau genre. Il a les yeux fixés
+sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hésite
+plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa
+deuxième balle dans l'ouïe d'un des requins, au moment où il se montrait
+au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en témoignent qu'un
+acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme à la salive saumâtre,
+se jette à la mer, et nage vers le tapis agréablement coloré, en tenant
+à la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais. Désormais, chaque
+requin a affaire à un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigué, et,
+prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle
+mobile se débarrasse facilement du dernier adversaire ... Se trouvent en
+présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se
+regardèrent entre les yeux pendant quelques minutes: et chacun s'étonna
+de trouver tant de férocité dans les regards de l'autre. Ils tournent en
+rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi: «Je
+me suis trompé jusqu'ici; en voilà un qui est plus méchant.» Alors, d'un
+commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l'un vers l'autre, avec
+une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l'eau de ses
+nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras: et retinrent leur
+souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler,
+pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de
+distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l'un contre
+l'autre, comme deux aimants, et s'embrassèrent avec dignité et
+reconnaissance, dans, une étreinte aussi tendre que celle d'un frère ou
+d'une soeur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration
+d'amitié. Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau
+visqueuse du monstre, comme deux sangsues; et, les bras et les nageoires
+entrelacés autour du corps de l'objet aimé qu'ils entourèrent avec amour,
+tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientôt plus
+qu'une masse glauque aux exhalaisons de goëmon; au milieu de la tempête
+qui continuait de sévir; à la lueur des éclairs; ayant pour lit d'hyménée
+la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un
+berceau, et roulant sur eux-mêmes, vers les profondeurs de l'abîme, ils
+se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux!... Enfin, je
+venais de trouver quelqu'un qui me ressemblât!... Désormais, je n'étais
+plus seul dans la vie!... Elle avait les mêmes idées que moi!... J'étais
+en face de mon premier amour!
+
+ * * * * *
+
+La Seine entraîne un corps humain. Dans ces circonstances, elle prend
+des allures solennelles. Le cadavre gonflé se soutient sur les eaux; il
+disparaît sous l'arche d'un pont; mais, plus loin, on le voit apparaître
+de nouveau, tournant lentement sur lui-même, comme une roue de moulin,
+et s'enfonçant par intervalles. Un maître de bateau, à l'aide d'une
+perche, l'accroche au passage, et le ramène à terre. Avant de
+transporter le corps à la Morgue, on le laisse quelque temps sur la
+berge, pour le ramener à la vie. La foule compacte se rassemble autour
+du corps. Ceux qui ne peuvent pas voir, parce qu'ils sont derrière,
+poussent, tant qu'ils peuvent, ceux qui sont devant. Chacun se dit: «Ce
+n'est pas moi qui me serais noyé.» On plaint le jeune homme qui s'est
+suicidé; on l'admire; mais, on ne l'imite pas. Et, cependant, lui, a
+trouvé très naturel de se donner la mort, ne jugeant rien sur la terre
+capable de le contenter, et aspirant plus haut. Sa figure est distinguée,
+et ses habits sont riches. A-t-il encore dix-sept ans? C'est mourir jeune!
+La foule paralysée continue de jeter sur lui ses yeux immobiles ... Il
+se fait nuit. Chacun se retire silencieusement. Aucun n'ose renverser le
+noyé, pour lui faire rejeter l'eau qui remplit son corps. On a craint de
+passer pour sensible, et aucun n'a bougé, retranché dans le col de sa
+chemise. L'un s'en va, en sifflotant aigrement une tyrolienne absurde;
+l'autre fait claquer ses doigts comme des castagnettes ... Harcelé par
+sa pensée sombre, Maldoror, sur son cheval, passe près de cet endroit,
+avec la vitesse de l'éclair. Il aperçoit le noyé; cela suffit. Aussitôt,
+il a arrêté son coursier, et est descendu de l'étrier. Il soulève le
+jeune homme sans dégoût, et lui fait rejeter l'eau avec abondance. A la
+pensée que ce corps inerte pourrait revivre sous sa main, il sent son
+coeur bondir, sous cette impression excellente, et redouble de courage.
+Vains efforts! Vains efforts, ai-je dit, et c'est vrai. Le cadavre reste
+inerte, et se laisse tourner en tous sens. Il frotte les tempes; il
+frictionne ce membre-ci, ce membre-là: il souffle pendant une heure, dans
+la bouche, en pressant ses lèvres contre les lèvres de l'inconnu. Il lui
+semble enfin sentir sous sa main, appliquée contre la poitrine, un léger
+battement. Le noyé vit! A ce moment suprême, on put remarquer que
+plusieurs rides disparurent du front du cavalier, et le rajeunirent de
+dix ans. Mais, hélas! les rides reviendront, peut-être demain, peut-être
+aussitôt qu'il se sera éloigné des bords de la Seine. En attendant, le
+noyé ouvre des yeux ternes, et, par un sourire blafard, remercie son
+bienfaiteur; mais, il est faible encore, et ne peut faire aucun mouvement.
+Sauver la vie à quelqu'un, que c'est beau! Et comme cette action rachète
+de fautes! L'homme aux lèvres de bronze, occupé jusque-là à l'arracher
+de la mort, regarde le jeune homme avec plus d'attention, et ses traits
+ne lui paraissent pas inconnus. Il se dit qu'entre l'asphyxié, aux cheveux
+blonds, et Holzer, il n'y a pas beaucoup de différence. Les voyez-vous
+comme ils s'embrassent avec effusion! N'importe! L'homme à la prunelle
+de jaspe tient à conserver l'apparence d'un rôle sévère. Sans rien dire,
+il prend son ami qu'il met en croupe, et le coursier s'éloigne au galop.
+O toi, Holzer, qui te croyais si raisonnable et si fort, n'as-tu pas vu,
+par ton exemple même, comme il est difficile, dans un accès de désespoir,
+de conserver le sang-froid dont tu te vantes? J'espère que tu ne me
+causeras plus un pareil chagrin, et moi, de mon côte, je t'ai promis de ne
+jamais attenter à ma vie.
+
+ * * * * *
+
+Il y a des heures dans la vie où l'homme, à la chevelure pouilleuse,
+jette, l'oeil fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de
+l'espace; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées
+d'un fantôme. Il chancelle et courbe la tête: ce qu'il a entendu, c'est
+la voix de la conscience. Alors, il s'élance de la maison, avec la
+vitesse d'un fou, prend la première direction qui s'offre à sa stupeur,
+et dévore les plaines rugueuses de la campagne. Mais, le fantôme jaune
+ne le perd pas de vue, et le poursuit avec une égale vitesse.
+Quelquefois, dans une nuit d'orage, pendant que des légions de poulpes
+ailés, ressemblant de loin à des corbeaux, planent au-dessus des nuages,
+en se dirigeant d'une rame raide vers les cités des humains, avec la
+mission de les avertir de changer de conduite, le caillou, à l'oeil
+sombre, voit deux êtres passer à la lueur de l'éclair, l'un derrière
+l'autre; et, essuyant une furtive larme de compassion, qui coule de sa
+paupière glacée, il s'écrie: «Certes, il le mérite; et ce n'est que
+justice.» Après avoir dit cela, il se replace dans son attitude
+farouche, et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la
+chasse à l'homme, et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où
+découlent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes
+ténébreux qui prennent leur essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec
+le vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière,
+et les légions solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces
+fulgurations sourdes et inexprimables. Mais, pendant ce temps, le
+steeple-chase continue entre les deux infatigables coureurs, et le
+fantôme lance par sa bouche des torrents de feu sur le dos calciné de
+l'antilope humain. Si, dans l'accomplissement de ce devoir, il rencontre
+en chemin la pitié qui veut lui barrer le passage, il cède avec
+répugnance à ses supplications, et laisse l'homme s'échapper. Le fantôme
+fait claquer sa langue, comme pour se dire à lui-même qu'il va cesser la
+poursuite, et retourne vers son chenil, jusqu'à nouvel ordre. Sa voix de
+condamné s'entend jusque dans les couches les plus lointaines de l'espace;
+et, lorsque son hurlement épouvantable pénètre dans le coeur humain,
+celui-ci préférerait avoir, dit-on, la mort pour mère que le remords pour
+fils. Il enfonce la tête jusqu'aux épaules dans les complications terreuses
+d'un trou; mais, la conscience volatilise cette ruse d'autruche.
+L'excavation s'évapore, goutte d'éther; la lumière apparaît, avec son
+cortège de rayons, comme un vol de courlis qui s'abat sur les lavandes; et
+l'homme se retrouve en face de lui-même, les yeux ouverts et blêmes. Je
+l'ai vu se diriger du côté de la mer, monter sur un promontoire déchiqueté
+et battu par le sourcil de l'écume; et, comme une flèche, se précipiter
+dans les vagues. Voici le miracle: le cadavre reparaissait, le lendemain,
+sur la surface de l'océan, qui reportait au rivage cette épave de chair.
+L'homme se dégageait du moule que son corps avait creusé dans le sable,
+exprimait l'eau de ses cheveux mouillés, et reprenait, le front muet et
+penché, le chemin de la vie. La conscience juge sévèrement nos pensées et
+nos actes les plus secrets, et ne se trompe pas. Comme elle est souvent
+impuissante à prévenir le mal, elle ne cesse de traquer l'homme comme un
+renard, surtout pendant l'obscurité. Des yeux vengeurs, que la science
+ignorante appelle _météores_, répandent une flamme livide, passent en
+roulant sur eux-mêmes, et articulent des paroles de mystère ... qu'il
+comprend! Alors, son chevet est broyé par les secousses de son corps,
+accablé sous le poids de l'insomnie, et il entend la sinistre respiration
+des rumeurs vagues de la nuit. L'ange du sommeil, lui-même, mortellement
+atteint au front d'une pierre inconnue, abandonne sa tâche, et remonte
+vers les cieux. Eh bien, je me présente pour défendre l'homme, cette fois;
+moi, le contempteur de toutes les vertus; moi, celui que n'a pu oublier le
+Créateur, depuis le jour glorieux où, renversant de leur socle les annales
+du ciel, où, par je ne sais quel tripotage infâme, étaient consignées _sa_
+puissance et _son_ éternité, j'appliquai mes quatre cents ventouses sur le
+dessous de son aisselle, et lui fis pousser des cris terribles ... Ils se
+changèrent en vipères, en sortant par sa bouche, et allèrent se cacher dans
+les broussailles, les murailles en ruine, aux aguets le jour, aux aguets
+la nuit. Ces cris, devenus rampants, et doués d'anneaux innombrables, avec
+une tête petite et aplatie, des yeux perfides, ont juré d'être en arrêt
+devant l'innocence humaine; et, quand celle-ci se promène dans les
+enchevêtrements des maquis, ou au revers des talus ou sur les sables
+des dunes, elle ne tarde pas à changer d'idée. Si, cependant, il en est
+temps encore; car, des fois, l'homme aperçoit le poison s'introduire
+dans les veines de sa jambe, par une morsure presque imperceptible,
+avant qu'il ait eu le temps de rebrousser chemin, et de gagner le large.
+C'est ainsi que le Créateur, conservant un sang-froid admirable, jusque
+dans les souffrances les plus atroces, sait retirer, de leur propre
+sein, des germes nuisibles aux habitants de la terre. Quel ne fut pas
+son étonnement, quand il vit Maldoror, changé en poulpe, avancer contre
+son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, lanière solide,
+aurait pu embrasser facilement la circonférence d'une planète! Pris au
+dépourvu, il se débattit, quelques instants, contre cette étreinte
+visqueuse, qui se resserrait de plus en plus ... je craignais quelque
+mauvais coup de sa part; après m'être nourri abondamment des globules de
+ce sang sacré, je me détachai brusquement de son corps majestueux, et je
+me cachai dans une caverne, qui, depuis lors, resta ma demeure. Après
+des recherches infructueuses, il ne put m'y trouver. Il y a longtemps de
+ça; mais, je crois que maintenant il sait où est ma demeure; il se garde
+d'y rentrer; nous vivons, tous les deux, comme deux monarques voisins,
+qui connaissent leurs forces respectives, ne peuvent se vaincre l'un
+l'autre, et sont fatigués des batailles inutiles du passé. Il me craint,
+et je le crains; chacun, sans être vaincu, a éprouvé les rudes coups
+de son adversaire, et nous en restons là. Cependant, je suis prêt à
+recommencer la lutte, quand il le voudra. Mais, qu'il n'attende pas
+quelque moment favorable à ses desseins cachés. Je me tiendrai toujours
+sur mes gardes, en ayant l'oeil sur lui. Qu'il n'envoie plus sur la
+terre la conscience et ses tortures. J'ai enseigné aux hommes les armes
+avec lesquelles on peut la combattre avec avantage. Ils ne sont pas
+encore familiarisés avec elle; mais, tu sais que, pour moi, elle est
+comme la paille qu'emporte le vent. J'en fais autant de cas. Si je
+voulais profiter de l'occasion, qui se présente, de subtiliser ces
+discussions poétiques, j'ajouterais que je fais même plus de cas de la
+paille que de la conscience; car, la paille est utile pour le boeuf qui
+la rumine, tandis que la conscience ne sait montrer que ses griffes
+d'acier. Elles subirent un pénible échec, le jour où elles se placèrent
+devant moi. Comme la conscience avait été envoyée par le Créateur, je
+crus convenable de ne pas me laisser barrer le passage par elle. Si elle
+s'était présentée avec la modestie et l'humilité propres à son rang, et
+dont elle n'aurait jamais dû se départir, je l'aurais écoutée. Je
+n'aimais pas son orgueil. J'étendis une main, et sous mes doigts broyai
+les griffes; elles tombèrent en poussière, sous la pression croissante
+de ce mortier de nouvelle espèce. J'étendis l'autre main, et lui
+arrachai la tête. Je chassai ensuite, hors de ma maison, cette femme, à
+coups de fouet, et je ne la revis plus. J'ai gardé sa tête en souvenir
+de ma victoire ... Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, je me
+suis tenu sur un pied, comme le héron, au bord du précipice creusé dans
+les flancs de la montagne. On m'a vu descendre dans la vallée, pendant
+que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme le couvercle
+d'une tombe! Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, j'ai nagé
+dans les gouffres les plus dangereux, longé les écueils mortels, et
+plongé plus bas que les courants, pour assister, comme un étranger, aux
+combats des monstres marins; je me suis écarté du rivage, jusqu'à le
+perdre de ma vue perçante; et, les crampes hideuses, avec leur magnétisme
+paralysant, rôdaient autour de mes membres, qui fendaient les vagues avec
+des mouvements robustes, sans oser approcher. On m'a vu revenir, sain et
+sauf, dans la plage, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et
+calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tête à la main, dont je
+rongeais le crâne, j'ai franchi les marches ascendantes d'une tour élevée.
+Je suis parvenu, les jambes lasses, sur la plate-forme vertigineuse. J'ai
+regardé la campagne, la mer; j'ai regardé le soleil, le firmament;
+repoussant du pied le granit qui ne recula pas, j'ai défié la mort et la
+vengeance divine par une huée suprême, et me suis précipité, comme un pavé,
+dans la bouche de l'espace. Les hommes entendirent le choc douloureux et
+retentissant qui résulta de la rencontre du sol avec la tête de la
+conscience, que j'avais abandonnée dans ma chute. On me vit descendre,
+avec la lenteur de l'oiseau, porté par un nuage invisible, et ramasser
+la tête, pour la forcer à être témoin d'un triple crime, que je devais
+commettre le jour même, pendant que la peau de ma poitrine était immobile
+et calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tête à la main, dont je
+rongeais le crâne, je me suis dirigé vers l'endroit où s'élèvent les
+poteaux qui soutiennent la guillotine. J'ai placé la grâce suave des cous
+de trois jeunes filles sous le couperet. Exécuteur des hautes-oeuvres, je
+lâchai le cordon avec l'expérience apparente d'une vie entière; et, le fer
+triangulaire, s'abattant obliquement, trancha trois têtes qui me
+regardaient avec douceur. Je mis ensuite la mienne sous le rasoir pesant,
+et le bourreau prépara l'accomplissement de son devoir. Trois fois, le
+couperet redescendit entre les rainures avec une nouvelle vigueur; trois
+fois, ma carcasse matérielle, surtout au siège du cou, fut remuée jusqu'en
+ses fondements, comme lorsqu'on se figure en rêve être écrasé par une
+maison qui s'effondre. Le peuple stupéfait me laissa passer, pour m'écarter
+de la place funèbre; il m'a vu ouvrir avec mes coudes ses flots
+ondulatoires, et me remuer, plein de vie, avançant devant moi, la tête
+droite, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme
+le couvercle d'une tombe! J'avais dit que je voulais défendre l'homme,
+cette fois; mais, je crains que mon apologie ne soit pas l'expression de la
+vérité: et, par conséquent, je préfère me taire. C'est avec reconnaissance
+que l'humanité applaudira à cette mesure!
+
+ * * * * *
+
+Il est temps de serrer les freins à mon inspiration, et de m'arrêter, un
+instant, en route, comme quand on regarde le vagin d'une femme; il est
+bon d'examiner la carrière parcourue, et de s'élancer, ensuite, les
+membres reposés, d'un bond impétueux. Fournir une traite d'une seule
+haleine n'est pas facile; et les ailes se fatiguent beaucoup, dans un
+vol élevé, sans espérance et sans remords. Non ... ne conduisons pas
+plus profondément la meute hagarde des pioches et des fouilles, à
+travers les mines explosibles de ce chant impie! Le crocodile ne
+changera pas un mot au vomissement sorti de dessous son crâne. Tant pis,
+si quelque ombre furtive, excitée par le but louable de venger l'humanité,
+injustement attaquée par moi, ouvre subrepticement la porte de ma chambre
+en frôlant la muraille comme l'aile d'un goëland, et enfonce un poignard,
+dans les côtes du pilleur d'épaves célestes! Autant vaut que l'argile
+dissolve ses atomes, de cette manière que d'une autre.
+
+
+FIN DU DEUXIÈME CHANT
+
+
+
+
+CHANT TROISIÈME
+
+
+Rappelons les noms de ces êtres imaginaires, à la nature d'ange, que ma
+plume, pendant le deuxième chant, a tirés d'un cerveau, brillant d'une
+lueur émanée d'eux-mêmes. Ils meurent, dès leur naissance, comme ces
+étincelles dont l'oeil a de la peine à suivre l'effacement rapide, sur
+du papier brûlé. Léman!... Lohengrin!... Lombano!... Holzer!... un
+instant, vous apparûtes, recouverts des insignes de la jeunesse, à mon
+horizon charmé; comme des cloches de plongeur. Vous n'en sortirez plus.
+Il me suffit que j'aie gardé votre souvenir; vous devez céder la place à
+d'autres substances, peut-être moins belles, qu'enfantera le débordement
+orageux d'un amour qui a résolu de ne pas apaiser sa soif auprès de la
+race humaine. Amour affamé, qui se dévorerait lui-même, s'il ne
+cherchait sa nourriture dans des fictions célestes: créant, à la longue,
+une pyramide de séraphins, plus nombreux que les insectes qui
+fourmillent dans une goutte d'eau, il les entrelacera dans une ellipse
+qu'il fera tourbillonner autour de lui. Pendant ce temps, le voyageur,
+arrêté contre l'aspect d'une cataracte, s'il relève le visage, verra,
+dans le lointain, un être humain, emporté vers la cave de l'enfer par
+une guirlande de camélias vivants! Mais ... silence! l'image flottante
+du cinquième idéal se dessine lentement, comme les replis indécis d'une
+aurore boréale, sur le plan vaporeux de mon intelligence, et prend de
+plus en plus une consistance déterminée ... Mario et moi nous longions
+la grève. Nos chevaux, le cou tendu, fendaient les membranes de
+l'espace, et arrachaient des étincelles aux galets de la plage. La bise,
+qui nous frappait en plein visage, s'engouffrait dans nos manteaux, et
+faisait voltiger en arrière les cheveux de nos têtes jumelles. La
+mouette, par ses cris et ses mouvements d'aile, s'efforçait en vain de
+nous avertir de la proximité possible de la tempête, et s'écriait: «Où
+s'en vont-ils, de ce galop insensé?» Nous ne disions rien; plongés dans
+la rêverie, nous nous laissions emporter sur les ailes de cette course
+furieuse; le pêcheur, nous voyant passer, rapides comme l'albatros, et
+croyant apercevoir, fuyant devant lui, _les deux frères mystérieux_,
+comme on les avait ainsi appelés, parce qu'ils étaient toujours
+ensemble, s'empressait de faire le signe de la croix, et se cachait,
+avec son chien paralysé, sous quelque roche profonde. Les habitants
+de la côte avaient entendu raconter des choses étranges sur ces deux
+personnages, qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages,
+aux grandes époques de calamité, quand une guerre affreuse menaçait
+de planter son harpon sur la poitrine de deux pays ennemis, ou que le
+choléra s'apprêtait à lancer, avec sa fronde, la pourriture et la mort
+dans des cités entières. Les plus vieux pilleurs d'épaves fronçaient le
+sourcil, d'un air grave, affirmant que les deux fantômes, dont chacun
+avait remarqué la vaste envergure des ailes noires, pendant les
+ouragans, au-dessus des bancs de sable et des écueils, étaient le génie
+de la terre et le génie de la mer, qui promenaient leur majesté, au
+milieu des airs, pendant les grandes révolutions de la nature, unis
+ensemble par une amitié éternelle, dont la rareté et la gloire ont
+enfanté l'étonnement du câble indéfini des générations. On disait que,
+volant côte à côte comme deux condors des Andes, ils aimaient à planer,
+en cercles concentriques, parmi les couches d'atmosphères qui avoisinent
+le soleil; qu'ils se nourrissaient, dans ces parages, des plus pures
+essences de la lumière; mais, qu'ils ne se décidaient qu'avec peine à
+rabattre l'inclinaison de leur vol vertical, vers l'orbite épouvanté où
+tourne le globe humain en délire, habité par des esprits cruels qui se
+massacrent entre eux dans les champs où rugit la bataille (quand ils ne
+se tuent pas perfidement, en secret, dans le centre des villes, avec le
+poignard de la haine ou de l'ambition), et qui se nourrissent d'êtres
+pleins de vie comme eux et placés quelques degrés plus bas dans
+l'échelle des existences. Ou bien, quand ils prenaient la ferme
+résolution, afin d'exciter les hommes au repentir par les strophes de
+leurs prophéties, de nager, en se dirigeant à grandes brassées, vers les
+régions sidérales où une planète se mouvait au milieu des exhalaisons
+épaisses d'avarice, d'orgueil, d'imprécation et de ricanement qui se
+dégageaient, comme des vapeurs pestilentielles, de sa surface hideuse et
+paraissait petite comme une boule, étant presque invisible, à cause de
+la distance, ils ne manquaient pas de trouver des occasions où ils se
+repentaient amèrement de leur bienveillance, méconnue et conspuée, et
+allaient se cacher au fond des volcans, pour converser avec le feu
+vivace qui bouillonne dans les cuves des souterrains centraux, ou au
+fond de la mer, pour reposer agréablement leur vue désillusionnée sur
+les monstres les plus féroces de l'abîme, qui leur paraissaient des
+modèles de douceur, en comparaison des bâtards de l'humanité. La nuit
+venue, avec son obscurité propice, ils s'élançaient des cratères, à la
+crête de porphyre, des courants sous-marins et laissaient, bien loin
+derrière eux, le pot de chambre rocailleux où se démène l'anus constipé
+des kakatoès humains, jusqu'à ce qu'ils ne pussent plus distinguer la
+silhouette suspendue de la planète immonde. Alors, chagrinés de leur
+tentative infructueuse, au milieu des étoiles qui compatissaient à leur
+douleur et sous l'oeil de Dieu, s'embrassaient, en pleurant, l'ange de
+la terre et l'ange de la mer!... Mario et celui qui galopait auprès de
+lui n'ignoraient pas les bruits vagues et superstitieux que racontaient,
+dans les veillées, les pêcheurs de la côte, en chuchotant autour de
+l'âtre, portes et fenêtres fermées; pendant que le vent de la nuit, qui
+désire se réchauffer, fait entendre ses sifflements autour de la cabane
+de paille, et ébranle, par sa vigueur, ces frêles murailles, entourées à
+la base de fragments de coquillage, apportés par les replis mourants des
+vagues. Nous ne parlions pas. Que se disent deux coeurs qui s'aiment?
+Rien. Mais nos yeux exprimaient tout. Je l'avertis de serrer davantage
+son manteau autour de lui, et lui me fait observer que mon cheval
+s'éloigne trop du sien; chacun prend autant d'intérêt à la vie de
+l'autre qu'à sa propre vie; nous ne rions pas. Il s'efforce de me
+sourire; mais, j'aperçois que son visage porte le poids des terribles
+impressions qu'y a gravées la réflexion, constamment penchée sur les
+sphynx qui déroutent, avec un oeil oblique, les grandes angoisses de
+l'intelligence des mortels. Voyant ses manoeuvres inutiles, il détourne
+les yeux, mord son frein terrestre avec la bave de la rage, et regarde
+l'horizon, qui s'enfuit à notre approche. A mon tour, je m'efforce de
+lui rappeler sa jeunesse dorée, qui ne demande qu'à s'avancer dans les
+palais des plaisirs, comme une reine; mais, il remarque que mes paroles
+sortent difficilement de ma bouche amaigrie, et que les années de mon
+propre printemps ont passé, tristes et glaciales, comme un rêve
+implacable qui promène sur les tables des banquets, et sur les lits de
+satin, où sommeille la pâle prêtresse d'amour, payée avec les
+miroitements de l'or, les voluptés amères du désenchantement, les rides
+pestilentielles de la vieillesse, les effarements de la solitude et les
+flambeaux de la douleur. Voyant mes manoeuvres inutiles, je ne m'étonne
+pas ne pas pouvoir le rendre heureux; le Tout-Puissant m'apparaît revêtu
+de ses instruments de torture, dans toute l'auréole resplendissante de
+son horreur; je détourne les yeux et regarde l'horizon qui s'enfuit à
+notre approche ... Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils
+fuyaient l'oeil humain ... Mario est plus jeune que moi; l'humidité du
+temps et l'écume salée qui rejaillit jusqu'à nous amènent le contact du
+froid sur ses lèvres. Je lui dis: «Prends garde!... prends garde!...
+ferme tes lèvres, les unes contre les autres; ne vois-tu pas les griffes
+aiguës de la gerçure, qui sillonne ta peau de blessures cuisantes?» Il
+fixe mon front, et me réplique, avec les mouvements de sa langue: «Oui,
+je les vois, ces griffes vertes; mais, je ne dérangerai pas la situation
+naturelle de ma bouche pour les faire fuir. Regarde, si je mens.
+Puisqu'il paraît que c'est la volonté de la Providence, je veux m'y
+conformer. Sa volonté aurait pu être meilleure.» Et moi, je m'écriai:
+«J'admire cette vengeance noble.» Je voulus m'arracher les cheveux;
+mais, il me le défendit avec un regard sévère, et je lui obéis avec
+respect. Il se faisait tard, et l'aigle regagnait son nid, creusé dans
+les anfractuosités de la roche. Il me dit: «Je vais te prêter mon
+manteau, pour te garantir du froid; je n'en ai pas besoin.» Je lui
+répliquai: «Malheur à toi, si tu fais ce que tu dis. Je ne veux pas
+qu'un autre souffre à ma place, et surtout toi.» Il ne répondit pas,
+parce que j'avais raison; mais, moi, je me mis à le consoler, à cause de
+l'accent trop impétueux de mes paroles ... Nos chevaux galopaient le
+long du rivage, comme s'ils fuyaient l'oeil humain ... Je relevai la
+tête, comme la proue d'un vaisseau soulevée par une vague énorme, et je
+lui dis: «Est-ce que tu pleures? Je te le demande, roi des neiges et des
+brouillards. Je ne vois pas des larmes sur ton visage, beau comme la
+fleur du cactus, et tes paupières sont sèches, comme le lit du torrent;
+mais, je distingue, au fond de tes yeux, une cuve pleine de sang, où
+bout ton innocence mordue au cou par un scorpion de la grande espèce. Un
+vent violent s'abat sur le feu qui réchauffe la chaudière, et en répand
+les flammes obscures jusqu'en dehors de ton orbite sacré. J'ai approché
+mes cheveux de ton front rosé, et j'ai senti une odeur de roussi, parce
+qu'ils se brûlèrent. Ferme tes yeux; car, sinon, ton visage, calciné
+comme la lave du volcan, tombera en cendres sur le creux de ma main.»
+Et, lui, se retournait vers moi, sans faire attention aux rênes qu'il
+tenait dans la main, et me contemplait avec attendrissement, tandis que
+lentement il baissait et relevait ses paupières de lis, comme le flux et
+le reflux de la mer. Il voulut bien répondre à ma question audacieuse,
+et voici comme il le fit: «Ne fais pas attention à moi. De même que les
+vapeurs des fleuves rampent le long des flancs de la colline, et, une
+fois arrivées au sommet, s'élancent dans l'atmosphère, en formant des
+nuages; de même, tes inquiétudes sur mon compte se sont insensiblement
+accrues, sans motif raisonnable, et forment au-dessus de ton
+imagination, le corps trompeur d'un mirage désolé. Je t'assure qu'il n'y
+a pas de feu dans mes yeux, quoique j'y ressente la même impression que
+si mon crâne était plongé dans un casque de charbons ardents. Comment
+veux-tu que les chairs de mon innocence bouillent dans la cuve, puisque
+je n'entends que des cris très faibles et confus, qui, pour moi, ne sont
+que les gémissements du vent qui passe au-dessus de nos têtes? Il est
+impossible qu'un scorpion ait fixé sa résidence et ses pinces aiguës au
+fond de mon orbite haché; je crois plutôt que ce sont des tenailles
+vigoureuses qui broient les nerfs optiques. Cependant, je suis d'avis,
+avec toi, que le sang, qui remplit la cuve, a été extrait de mes veines
+par un bourreau invisible, pendant le sommeil de la dernière nuit. Je
+t'ai attendu longtemps, fils aimé de l'océan; et mes bras assoupis ont
+engagé un vain combat avec Celui qui s'était introduit dans le vestibule
+de ma maison ... Oui, je sens que mon âme est cadenassée dans le verrou
+de mon corps, et qu'elle ne peut se dégager, pour fuir loin des rivages
+que frappe la mer humaine, et n'être plus témoin du spectacle de la
+meute livide des malheurs, poursuivant sans relâche, à travers les
+fondrières et les gouffres de l'abattement immense, les isards humains.
+Mais, je ne me plaindrai pas. J'ai reçu la vie comme une blessure, et
+j'ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. Je veux que le Créateur
+en contemple, à chaque heure de son éternité, la crevasse béante. C'est
+le châtiment que je lui inflige. Nos coursiers ralentissent la vitesse
+de leurs pieds d'airain; leurs corps tremblent, comme le chasseur
+surpris par un troupeau de peccaris. Il ne faut pas qu'ils se mettent
+à écouter ce que nous disons. A force d'attention, leur intelligence
+grandirait, et ils pourraient peut-être nous comprendre. Malheur à eux;
+car, ils souffriraient davantage! En effet, ne pense qu'aux marcassins
+de l'humanité: le degré d'intelligence qui les sépare des autres êtres
+de la création ne semble-t-il pas ne leur être accordé qu'au prix
+irrémédiable de souffrances incalculables? Imite mon exemple, et que ton
+éperon d'argent s'enfonce dans les flancs de ton coursier ...» Nos
+chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils fuyaient l'oeil
+humain.
+
+ * * * * *
+
+Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu'elle se rappelle
+vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent à coups de pierre,
+comme si c'était un merle. Elle brandit un bâton et fait mine de les
+poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laissé un soulier en chemin,
+et ne s'en aperçoit pas. De longues pattes d'araignée circulent sur sa
+nuque; ce ne sont autre chose que ses cheveux. Son visage ne ressemble
+plus au visage humain, et elle lance des éclats de rire comme l'hyène.
+Elle laisse échapper des lambeaux de phrases dans lesquels, en les
+recousant, très peu trouveraient une signification claire. Sa robe,
+percée en plus d'un endroit, exécute des mouvements saccadés autour de
+ses jambes osseuses et pleines de boue. Elle va devant soi, comme la
+feuille du peuplier, emportée, elle, sa jeunesse, ses illusions et son
+bonheur passé, qu'elle revoit à travers les brumes d'une intelligence
+détruite, par le tourbillon des facultés inconscientes. Elle a perdu sa
+grâce et sa beauté primitives; sa démarche est ignoble, et son haleine
+respire l'eau-de-vie. Si les hommes étaient heureux sur cette terre,
+c'est alors qu'il faudrait s'étonner. La folle ne fait aucun reproche,
+elle est trop fière pour se plaindre, et mourra, sans avoir révélé son
+secret à ceux qui s'intéressent à elle, mais auxquels elle a défendu de
+ne jamais lui adresser la parole. Les enfants la poursuivent à coups de
+pierre, comme si c'était un merle. Elle a laissé tomber de son sein un
+rouleau de papier. Un inconnu le ramasse, s'enferme chez lui toute la
+nuit et lit le manuscrit, qui contenait ce qui suit: «Après bien des
+années stériles, la Providence m'envoya une fille. Pendant trois jours,
+je m'agenouillai dans les églises, et ne cessai de remercier le grand
+nom de Celui qui avait enfin exaucé mes voeux. Je nourrissais de mon
+propre lait celle qui était plus que ma vie et que je voyais grandir
+rapidement, douée de toutes les qualités de l'âme et du corps. Elle me
+disait: «Je voudrais avoir une petite soeur pour m'amuser avec elle;
+recommande au bon Dieu de m'en envoyer une; et, pour le récompenser,
+j'entrelacerai, pour lui, une guirlande de violettes, de menthes et
+de géraniums.» Pour toute réponse, je l'enlevais sur mon sein et
+l'embrassais avec amour. Elle savait déjà s'intéresser aux animaux, et
+me demandait pourquoi l'hirondelle se contente de raser de l'aile les
+chaumières humaines, sans oser y rentrer. Mais, moi, je mettais un doigt
+sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le silence sur cette grave
+question, dont je ne voulais pas encore lui faire comprendre les
+éléments, afin de ne pas frapper, par une sensation excessive, son
+imagination enfantine; et, je m'empressais de détourner la conversation
+de ce sujet, pénible à traiter pour tout être appartenant à la race qui
+a étendu une domination injuste sur les autres animaux de la création.
+Quand elle me parlait des tombes du cimetière, en me disant qu'on
+respirait dans cette atmosphère les agréables parfums des cyprès et des
+immortelles, je me gardai de la contredire; mais, je lui disais que
+c'était la ville des oiseaux, que, là, ils chantaient depuis l'aurore
+jusqu'au crépuscule du soir, et que les tombes étaient leurs nids, où
+ils couchaient la nuit avec leur famille, en soulevant le marbre. Tous
+les mignons vêtements qui la couvraient, c'est moi qui les avais cousus,
+ainsi que les dentelles, aux mille arabesques, que je réservais pour le
+dimanche. L'hiver, elle avait sa place légitime autour de la grande
+cheminée; car elle se croyait une personne sérieuse, et, pendant l'été,
+la prairie reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle
+s'aventurait, avec son filet de soie, attaché au bout d'un jonc, après
+les colibris, pleins d'indépendance, et les papillons, aux zigzags
+agaçants. «Que fais-tu, petite vagabonde, quand la soupe t'attend depuis
+une heure, avec la cuillère qui s'impatiente?» Mais, elle s'écriait, en
+me sautant au cou, qu'elle n'y reviendrait plus. Le lendemain, elle
+s'échappait de nouveau, à travers les marguerites et les résédas; parmi
+les rayons du soleil et le vol tournoyant des insectes éphémères; ne
+connaissant que la coupe prismatique de la vie, pas encore le fiel;
+heureuse d'être plus grande que la mésange; se moquant de la fauvette,
+qui ne chante pas si bien que le rossignol; tirant sournoisement la
+langue au vilain corbeau, qui la regardait paternellement; et gracieuse
+comme un jeune chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence;
+le temps s'approchait, où elle devait, d'une manière inattendue, faire
+ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant pour toujours
+la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les
+babillements de la tulipe et de l'anémone, les conseils des herbes
+du marécage, l'esprit incisif des grenouilles et la fraîcheur des
+ruisseaux. On me raconta ce qui s'était passé; car, moi, je ne fus pas
+présente à l'événement qui eut pour conséquence la mort de ma fille.
+Si je l'avais été, j'aurais défendu cet ange au prix de mon sang ...
+Maldoror passait avec son bouledogue; il voit une jeune fille qui dort
+à l'ombre d'un platane, il la prend d'abord pour une rose ... On ne peut
+dire qui s'éleva le plus tôt dans son esprit, ou la vue de cette enfant,
+ou la résolution qui en fut la suite. Il se déshabille rapidement, comme
+un homme qui sait ce qu'il va faire. Nu comme une pierre, il s'est jeté
+sur le corps de la jeune fille, et lui a levé la robe pour commettre un
+attentat à la pudeur ... à la clarté du soleil! Il ne se gênera pas,
+allez!... N'insistons pas sur cette action impure. L'esprit mécontent,
+il se rhabille avec précipitation, jette un regard de prudence sur la
+route poudreuse, où personne ne chemine, et ordonne au bouledogue
+d'étrangler avec le mouvement de ses mâchoires, la jeune fille
+ensanglantée. Il indique au chien de la montagne la place où respire et
+hurle la victime souffrante, et se retire à l'écart, pour ne pas être
+témoin de la rentrée des dents pointues dans les veines roses.
+L'accomplissement de cet ordre put paraître sévère au bouledogue. Il
+crut qu'on lui demanda ce qui avait été déjà fait, et se contenta, ce
+loup, au mufle monstrueux, de violer à son tour la virginité de cette
+enfant délicate. De son ventre déchiré, le sang coule de nouveau le long
+de ses jambes, à travers la prairie. Ses gémissements se joignent aux
+pleurs de l'animal. La jeune fille lui présente la croix d'or qui ornait
+son cou, afin qu'il l'épargne; elle n'avait pas osé la présenter aux
+yeux farouches de celui qui, d'abord, avait eu la pensée de profiter
+de la faiblesse de son âge. Mais le chien n'ignorait pas que, s'il
+désobéissait à son maître, un couteau lancé de dessous une manche,
+ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare. Maldoror (comme
+ce nom répugne à prononcer!) entendait les agonies de la douleur, et
+s'étonnait que la victime eût la vie si dure, pour ne pas être encore
+morte. Il s'approche de l'autel sacrificatoire, et voit la conduite
+de son bouledogue, livré à de bas penchants, et qui élevait sa tête
+au-dessus de la jeune fille, comme un naufragé élève la sienne au-dessus
+des vagues en courroux. Il lui donne un coup de pied et lui fend un
+oeil. Le bouledogue, en colère, s'enfuit dans la campagne, entraînant
+après lui, pendant un espace de route qui est toujours trop long pour
+si court qu'il fût, le corps de la jeune fille suspendue, qui n'a été
+dégagé que grâce aux mouvements saccadés de la fuite; mais, il craint
+d'attaquer son maître, qui ne le reverra plus. Celui-ci tire de sa poche
+un canif américain, composé de dix à douze lames qui servent à divers
+usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cet hydre d'acier; et, muni
+d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas encore disparu sous
+la couleur de tant de sang versé, s'apprête, sans pâlir, à fouiller
+courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou élargi, il
+retire successivement les organes intérieurs; les boyaux, les poumons,
+le foie et enfin le coeur lui-même sont arrachés de leurs fondements
+et entraînés à la lumière du jour, par l'ouverture épouvantable. Le
+sacrificateur s'aperçoit que la jeune fille, poulet vidé, est morte
+depuis longtemps; il cesse la persévérance croissante de ses ravages,
+et laisse le cadavre redormir à l'ombre du platane. On ramassa le canif,
+abandonné à quelques pas. Un berger, témoin du crime, dont on n'avait
+pas découvert l'auteur, ne le raconta que longtemps après, quand il se
+fut assuré que le criminel avait gagné en sûreté les frontières, et
+qu'il n'avait plus à redouter la vengeance certaine proférée contre lui,
+en cas de révélation. Je plaignis l'insensé qui avait commis ce forfait,
+que le législateur n'avait pas prévu, et qui n'avait pas eu de
+précédents. Je le plaignis, parce qu'il est probable qu'il n'avait pas
+gardé l'usage de la raison, quand il mania le poignard à la lame quatre
+fois triple, labourant de fond en comble les parois des viscères. Je le
+plaignis, parce que, s'il n'était pas fou, sa conduite honteuse devait
+couver une haine bien grande contre ses semblables, pour s'acharner
+ainsi sur les chairs et les artères d'un enfant inoffensif, qui fut ma
+fille. J'assistai à l'enterrement de ces décombres humains, avec une
+résignation muette; et chaque jour, je viens prier sur une tombe.»
+A la fin de cette lecture, l'inconnu ne peut plus garder ses forces et
+s'évanouit. Il reprend ses sens, et brûle le manuscrit. Il avait oublié
+ce souvenir de sa jeunesse, l'habitude émousse la mémoire; et après
+vingt ans d'absence, il revenait dans ce pays fatal. Il n'achètera pas
+de bouledogue!... Il ne conversera pas avec les bergers!... Il n'ira pas
+dormir à l'ombre des platanes!... Les enfants la poursuivent à coups de
+pierre, comme si c'était un merle.
+
+ * * * * *
+
+Tremdall a touché la main pour la dernière fois, à celui qui s'absente
+volontairement, toujours fuyant devant lui, toujours l'image de l'homme
+le poursuivant. Le juif errant se dit que, si le sceptre de la terre
+appartenait à la race des crocodiles, il ne fuirait pas ainsi. Tremdall,
+debout sur la vallée, a mis une main devant ses yeux, pour concentrer
+les rayons solaires, et rendre sa vue plus perçante, tandis que l'autre
+palpe le sein de l'espace, avec le bras horizontal et immobile. Penché
+en avant, statue de l'amitié, il regarde, avec des yeux mystérieux comme
+la mer, grimper sur la pente de la côte, les guêtres du voyageur, aidé
+de son bâton ferré. La terre semble manquer à ses pieds, et quand même
+il le voudrait, il ne pourrait retenir ses larmes et ses sentiments:
+
+«Il est loin; je vois sa silhouette cheminer sur un étroit sentier. Où
+s'en va-t-il, de ce pas pesant? Il ne le sait lui-même ... Cependant, je
+suis persuadé que je ne dors pas; qu'est-ce qui s'approche, et va à la
+rencontre de Maldoror? Comme il est grand, le dragon ... plus qu'un
+chêne! On dirait que ses ailes blanchâtres, nouées par de fortes
+attaches, ont des nerfs d'acier, tant elles fendent l'air avec aisance.
+Son corps commence par un buste de tigre, et se termine par une longue
+queue de serpent. Je n'étais pas habitué à voir ces choses. Qu'a-t-il
+donc sur le front? J'y vois écrit, dans une langue symbolique, un mot
+que je ne puis déchiffrer. D'un dernier coup d'aile, il s'est transporté
+auprès de celui dont je connais le timbre de voix. Il lui a dit: «Je
+t'attendais, et toi aussi. L'heure est arrivée; me voilà. Lis, sur mon
+front, mon nom écrit en signes hiéroglyphiques.» Mais lui, à peine
+a-t-il vu venir l'ennemi, s'est changé en aigle immense, et se prépare
+au combat, en faisant claquer de contentement son bec recourbé, voulant
+dire par là qu'il se charge, à lui seul, de manger la partie postérieure
+du dragon. Les voilà qui tracent des cercles dont la concentricité
+diminue, espionnant leurs moyens réciproques, avant de combattre; ils
+font bien. Le dragon me paraît plus fort; je voudrais qu'il remportât
+la victoire sur l'aigle. Je vais éprouver de grandes émotions, à ce
+spectacle où une partie de mon être est engagée. Puissant dragon, je
+t'exciterai de mes cris, s'il est nécessaire; car, il est de l'intérêt
+de l'aigle qu'il soit vaincu. Qu'attendent-ils pour s'attaquer? Je suis
+dans des transes mortelles. Voyons, dragon, commence, toi, le premier,
+l'attaque. Tu viens de lui donner un coup de griffe sec: ce n'est pas
+trop mal. Je t'assure que l'aigle l'aura senti; le vent emporte la
+beauté de ses plumes, tachées de sang. Ah! l'aigle t'arrache un oeil
+avec son bec, et, toi, tu ne lui avais arraché que la peau; il fallait
+faire attention à cela. Bravo, prends ta revanche, et casse-lui une
+aile; il n'y a pas à dire, tes dents de tigres sont très bonnes. Si tu
+pouvais approcher de l'aigle, pendant qu'il tournoie dans l'espace,
+lancé en bas vers la campagne! Je le remarque, cet aigle t'inspire de
+la retenue, même quand il tombe. Il est par terre, il ne pourra pas se
+relever. L'aspect de toutes ces blessures béantes m'enivre. Vole à fleur
+de terre autour de lui, et, avec les coups de ta queue écaillée de
+serpent, achève-le, si tu peux. Courage, beau dragon; enfonce-lui tes
+griffes vigoureuses, et que le sang se mêle au sang, pour former des
+ruisseaux où il n'y ait pas d'eau. C'est facile à dire, mais non à
+faire. L'aigle vient de combiner un nouveau plan stratégique de défense,
+occasionné par les chances malencontreuses de cette lutte mémorable; il
+est prudent. Il s'est assis solidement, dans une position inébranlable,
+sur l'aile restante, sur ses deux cuisses, et sur sa queue, qui lui
+servait auparavant de gouvernail. Il défie des efforts plus
+extraordinaires que ceux qu'on lui a opposés jusqu'ici. Tantôt, il
+tourne aussi vite que le tigre, et n'a pas l'air de se fatiguer; tantôt,
+il se couche sur le dos, avec ses deux fortes pattes en l'air, et, avec
+sang-froid, regarde ironiquement son adversaire. Il faudra, à bout de
+compte, que je sache qui sera le vainqueur; le combat ne peut pas
+s'éterniser. Je songe aux conséquences qu'il en résultera! L'aigle est
+terrible, et fait des sauts énormes qui ébranlent la terre, comme s'il
+allait prendre son vol; cependant, il sait que cela lui est impossible.
+Le dragon ne s'y fie pas; il croit qu'à chaque instant l'aigle va
+l'attaquer par le côté où il manque d'oeil ... Malheureux que je suis!
+C'est ce qui arrive. Comment le dragon s'est laissé prendre à la
+poitrine? Il a beau user de la ruse et de la force; je m'aperçois que
+l'aigle, collé à lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce
+de plus en plus son bec, malgré de nouvelles blessures qu'il reçoit,
+jusqu'à la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que
+le corps. Il paraît être à l'aise; il ne se presse pas d'en sortir. Il
+cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon, à la tête de
+tigre, pousse des beuglements qui réveillent les forêts. Voilà l'aigle,
+qui sort de cette caverne. Aigle, comme tu es horrible! Tu es plus rouge
+qu'une mare de sang! Quoique tu tiennes dans ton bec nerveux un coeur
+palpitant, tu es si couvert de blessures, que tu peux à peine te
+soutenir sur tes pattes emplumées; et que tu chancelles, sans desserrer
+le bec, à côté du dragon qui meurt dans d'effroyables agonies. La
+victoire a été difficile; n'importe, tu l'as remportée: il faut, au
+moins, dire la vérité ... Tu agis d'après les règles de la raison, en te
+dépouillant de la forme d'aigle, pendant que tu t'éloignes du cadavre du
+dragon. Ainsi donc, Maldoror, tu as été vainqueur! Ainsi donc, Maldoror,
+tu as vaincu l'_Espérance_! Désormais, le désespoir se nourrira de ta
+substance la plus pure! Désormais. tu rentres, à pas délibérés, dans la
+carrière du mal! Malgré que je sois, pour ainsi dire, blasé sur la
+souffrance, le dernier coup que tu as porté au dragon n'a pas manqué de
+se faire sentir en moi. Juge toi-même si je souffre! Mais tu me fais
+peur. Voyez, voyez, dans le lointain, cet homme qui s'enfuit. Sur lui,
+terre excellente, la malédiction a poussé son feuillage touffu; il est
+maudit et il maudit. Où portes-tu tes sandales? Où t'en vas-tu, hésitant
+comme un somnambule, au-dessus d'un toit? Que ta destinée perverse
+s'accomplisse! Maldoror, adieu! Adieu, jusqu'à l'éternité, où nous ne
+nous retrouverons pas ensemble!»
+
+ * * * * *
+
+C'était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs
+cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents
+devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait
+à sa destinée: les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le
+Créateur! Il était étendu sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre
+inférieure pendait comme un câble somnifère: ses dents n'étaient pas
+lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux.
+Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son
+corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l'avaient
+abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible
+comme l'écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées
+par les soubresauts nerveux de ses épaules. L'abrutissement, au groin
+de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard
+amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme
+deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines: dans sa chute, sa
+figure avait frappé contre un poteau ... Il était soûl! Horriblement
+soûl! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux
+de sang! Il remplissait l'écho de paroles incohérentes, que je me
+garderai de répéter ici; si l'ivrogne suprême ne se respecte pas, moi,
+je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur ... se soûlât!
+Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l'orgie! Le
+hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit: «Ça,
+pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course: travaille, fainéant,
+et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si
+j'appelle le kakatoès, au bec crochu.» Le pivert et la chouette, qui
+passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent: «Ça,
+pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre? Est-ce pour offrir cette
+lugubre comédie aux animaux? Mais, ni la taupe ni le casoar, ni le
+flammant ne t'imiteront, je te le jure.» L'âne, qui passait, lui donna
+un coup de pied sur la tempe, et dit: «Ça, pour toi. Que t'avais-je fait
+pour me donner des oreilles si longues? Il n'y a pas jusqu'au grillon
+qui ne me méprise.» Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur
+son front, et dit: «Ça, pour toi. Si tu ne m'avais fait l'oeil si gros,
+et que je t'eusse aperçu dans l'état où je te vois, j'aurais chastement
+caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis
+et de camélias, afin que nul ne te vît.» Le lion, qui passait, inclina
+sa face royale, et dit: «Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur
+nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les
+orgueilleux, et n'êtes que des lâches, puisque vous l'avez attaqué quand
+il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez,
+de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas
+épargnées?» L'homme, qui passait, s'arrêta devant le Créateur méconnu;
+et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant
+trois jours, sur son visage auguste! Malheur à l'homme, à cause de cette
+injure; car, il n'a pas respecté l'ennemi, étendu dans le mélange de
+boue, de sang et de vin; sans défense et presque inanimé!... Alors, le
+Dieu souverain, réveillé enfin, par toutes ces insultes mesquines, se
+releva comme il put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre, les
+bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire; et jeta un
+regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait.
+O humains, vous êtes les enfants terribles; mais, je vous en supplie,
+épargnons cette grande existence, qui n'a pas encore fini de cuver la
+liqueur immonde, et, n'ayant pas conservé assez de force pour se tenir
+droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s'est assise,
+comme un voyageur. Faites attention à ce mendiant qui passe; il a vu que
+le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il faisait
+l'aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore
+la miséricorde. Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un
+mouvement de tête. Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment
+les rênes de l'univers devient une chose difficile! Le sang monte
+quelquefois à la tête, quand on s'applique à tirer du néant une dernière
+comète, avec une nouvelle race d'esprits. L'intelligence, trop remuée de
+fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans
+la vie, dans les égarements dont vous avez été témoins!
+
+ * * * * *
+
+Une lanterne rouge, drapeau du vice, suspendue à l'extrémité d'une
+tringle, balançait sa carcasse au fouet des quatre vents, au-dessus
+d'une porte massive et vermoulue. Un corridor sale, qui sentait la
+cuisse humaine, donnait sur un préau, où cherchaient leur pâture des
+coqs et des poules, plus maigres que leurs ailes. Sur la muraille qui
+servait d'enceinte au préau, et située du côté de l'ouest, étaient
+parcimonieusement pratiquées diverses ouvertures, fermées par un guichet
+grillé. La mousse recouvrait ce corps de logis, qui sans doute, avait
+été un couvent et servait, à l'heure actuelle, avec le reste du
+bâtiment, comme demeure de toutes ces femmes qui montraient, chaque
+jour, à ceux qui entraient, l'intérieur de leur vagin, en échange d'un
+peu d'or. J'étais sur un pont, dont les piles plongeaient dans l'eau
+fangeuse d'un fossé de ceinture. De sa surface élevée, je contemplais
+dans la campagne cette construction penchée sur sa vieillesse et les
+moindres détails de son architecture intérieure. Quelquefois, la grille
+d'un guichet s'élevait sur elle-même en grinçant, comme par l'impulsion
+ascendante d'une main qui violentait la nature du fer; un homme
+présentait sa tète à l'ouverture dégagée à moitié, avançait ses épaules,
+sur lesquelles tombait le plâtre écaillé, faisant suivre, dans cette
+extraction laborieuse, son corps couvert de toiles d'araignées. Mettant
+ses mains, ainsi qu'une couronne, sur les immondices de toutes sortes
+qui pressaient le sol de leur poids, tandis qu'il avait encore la jambe
+engagée dans les torsions de la grille, il reprenait ainsi sa posture
+naturelle, allait tremper ses mains dans un baquet boiteux, dont l'eau
+savonnée avait vu s'élever, tomber des générations entières, et
+s'éloignait ensuite, le plus vite possible, de ces ruelles faubouriennes,
+pour aller respirer l'air pur vers le centre de la ville. Lorsque le
+client était sorti, une femme toute nue se portait au dehors, de la même
+manière, et se dirigeait vers le même baquet. Alors, les coqs et les
+poules accouraient en foule des divers points du préau, attirés par
+l'odeur séminale, la renversaient par terre, malgré ses efforts vigoureux,
+trépignaient la surface de son corps comme un fumier, et déchiquetaient,
+à coups de bec, jusqu'à ce qu'il sortit du sang, les lèvres flasques de
+son vagin gonflé. Les poules et les coqs, avec leur gosier rassasié,
+retournaient gratter l'herbe du préau; la femme, devenue propre, se
+relevait, tremblante, couverte de blessures, comme lorsqu'on s'éveille
+après un cauchemar. Elle laissait tomber le torchon qu'elle avait
+apporté pour essuyer ses jambes; n'ayant plus besoin du baquet commun,
+elle retournait dans sa tanière, comme elle en était sortie, pour
+attendre une autre pratique. A ce spectacle, moi, aussi, je voulus
+pénétrer dans cette maison! J'allais descendre du pont, quand je vis,
+sur l'entablement d'un pilier, cette inscription, en caractères hébreux:
+«Vous qui passez sur ce pont, n'y allez pas. Le crime y séjourne avec
+le vice; un jour, ses amis attendirent en vain un jeune homme qui avait
+franchi la porte fatale.» La curiosité l'emporta sur la crainte; au bout
+de quelques instants, j'arrivai devant un guichet, dont la grille
+possédait de solides barreaux, qui s'entre-croisaient étroitement. Je
+voulus regarder dans l'intérieur, à travers ce tamis épais. D'abord,
+je ne pus rien voir; mais, je ne tardai pas à distinguer les objets
+qui étaient dans la chambre obscure, grâce aux rayons du soleil qui
+diminuait sa lumière et allait bientôt disparaître à l'horizon. La
+première et la seule chose qui frappa ma vue fut un bâton blond, composé
+de cornets, s'enfonçant les uns dans les autres. Ce bâton se mouvait!
+Il marchait dans la chambre! Ses secousses étaient si fortes que le
+plancher chancelait; avec ses deux bouts, il faisait des brèches énormes
+dans la muraille et paraissait un bélier qu'on ébranle contre la porte
+d'une ville assiégée. Ses efforts étaient inutiles; les murs étaient
+construits avec de la pierre de taille, et, quand il choquait la paroi,
+je le voyais se recourber en lame d'acier et rebondir comme une balle
+élastique. Ce bâton n'était donc pas fait en bois! Je remarquai,
+ensuite, qu'il se roulait et se déroulait avec facilité comme une
+anguille. Quoique haut comme un homme, il ne se tenait pas droit.
+Quelquefois, il l'essayait, et montrait un de ses bouts, devant le
+grillage du guichet. Il faisait des bonds impétueux, retombait à terre
+et ne pouvait défoncer l'obstacle. Je me mis à le regarder de plus en
+plus attentivement et je vis que c'était un cheveu! Après une grande
+lutte, avec la matière qui l'entourait comme une prison, il alla
+s'appuyer contre le lit qui était dans cette chambre, la racine reposant
+sur un tapis et la pointe adossée au chevet. Après quelques instants de
+silence, pendant lesquels j'entendis des sanglots entrecoupés, il éleva
+la voix et parla ainsi: «Mon maître m'a oublié dans cette chambre; il ne
+vient pas me chercher. Il s'est levé de ce lit, où je suis appuyé, il
+a peigné sa chevelure parfumée et n'a pas songé qu'auparavant j'étais
+tombé à terre. Cependant, s'il m'avait ramassé, je n'aurais pas trouvé
+étonnant cet acte de simple justice. Il m'abandonne, dans cette chambre
+claquemurée, après s'être enveloppé dans les bras d'une femme. Et quelle
+femme! Les draps sont encore moites de leur contact attiédi et portent,
+dans leur désordre, l'empreinte d'une nuit passée dans l'amour ...» Et
+je me demandais qui pouvait être son maître! Et mon oeil se recollait
+à la grille avec plus d'énergie!... «Pendant que la nature entière
+sommeillait dans sa chasteté, lui, il s'est accouplé avec une femme
+dégradée, dans des embrassements lascifs et impurs. Il s'est abaissé
+jusqu'à laisser approcher, de sa face auguste, des joues méprisables par
+leur impudence habituelle, flétries dans leur sève. Il ne rougissait
+pas, mais, moi, je rougissais pour lui. Il est certain qu'il se sentait
+heureux de dormir avec une telle épouse d'une nuit. La femme, étonnée
+de l'aspect majestueux de cet hôte, semblait éprouver des voluptés
+incomparables, lui embrassait le cou avec frénésie.» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mon oeil se recollait à la grille avec
+plus d'énergie!... «Moi, pendant ce temps, je sentais des pustules
+envenimées qui croissaient plus nombreuses, en raison de son ardeur
+inaccoutumée pour les jouissances de la chair, entourer ma racine
+de leur fiel mortel, absorber, avec leurs ventouses, la substance
+génératrice de ma vie. Plus ils s'oubliaient, dans leurs mouvements
+insensés, plus je sentais mes forces décroître. Au moment où les désirs
+corporels atteignaient au paroxysme de la fureur, je m'aperçus que ma
+racine s'affaissait sur elle-même, comme un soldat blessé par une balle.
+Le flambeau de la vie s'étant éteint en moi, je me détachai, de sa tête
+illustre, comme une branche morte; je tombai à terre, sans courage, sans
+force, sans vitalité; mais, avec une profonde pitié pour celui auquel
+j'appartenais; mais, avec une éternelle douleur pour son égarement
+volontaire!...» Et je me demandais qui pouvait être son maître! Et mon
+oeil se recollait à la grille avec plus d'énergie!... «S'il avait, au
+moins, entouré de son âme le sein innocent d'une vierge. Elle aurait été
+plus digne de lui et la dégradation aurait été moins grande. Il
+embrasse, avec ses lèvres, ce front couvert de boue, sur lequel les
+hommes ont marché avec le talon, plein de poussière!... Il aspire, avec
+des narines effrontées, les émanations de ces deux aisselles humides!...
+J'ai vu la membrane des dernières se contracter de honte, pendant que,
+de leur côté, les narines se refusaient à cette respiration infâme. Mais
+lui, ni elle, ne faisaient aucune attention aux avertissements solennels
+des aisselles, à la répulsion morne et blême des narines. Elle levait
+davantage ses bras, et lui, avec une poussée plus forte, enfonçait son
+visage dans leur creux. J'étais obligé d'être le complice de cette
+profanation. J'étais obligé d'être le spectateur de ce déhanchement
+inouï; d'assister à l'alliage forcé de ces deux êtres, dont un abîme
+incommensurable séparait les natures diverses ...» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mon oeil se recollait à la grille avec
+plus d'énergie!... «Quand il fut rassasié de respirer cette femme, il
+voulut lui arracher ses muscles un par un; mais, comme c'était une
+femme, il lui pardonna et préféra faire souffrir un être de son sexe. Il
+appela, dans la cellule voisine, un jeune homme qui était venu dans
+cette maison pour passer quelques moments d'insouciance avec une de ces
+femmes, et lui enjoignit de venir se placer à un pas de ses yeux. Il y
+avait longtemps que je gisais sur le sol. N'ayant pas la force de me
+lever sur ma racine brûlante, je ne pus voir ce qu'ils firent. Ce que je
+sais, c'est qu'à peine le jeune homme fut à portée de sa main, que des
+lambeaux de chair tombèrent aux pieds du lit et vinrent se placer à mes
+côtés. Ils me racontaient tout bas que les griffes de mon maître les
+avaient détachés des épaules de l'adolescent. Celui-ci, au bout de
+quelques heures, pendant lesquelles il avait lutté contre une force plus
+grande, se leva du lit et se retira majestueusement. Il était
+littéralement écorché des pieds jusqu'à la tête; il traînait, à travers
+les dalles delà chambre, sa peau retournée. Il se disait que son
+caractère était plein de bonté; qu'il aimait à croire ses semblables
+bons aussi; que pour cela il avait acquiescé au souhait de l'étranger
+distingué qui l'avait appelé auprès de lui; mais que, jamais, au grand
+jamais, il ne se serait attendu à être torturé par un bourreau. Par un
+pareil bourreau, ajoutait-il après une pause. Enfin, il se dirigea vers
+le guichet, qui se fendit avec pitié jusqu'au nivellement du sol, en
+présence de ce corps dépourvu d'épiderme. Sans abandonner sa peau, qui
+pouvait encore lui servir, ne serait-ce que comme manteau, il essaya de
+disparaître de ce coupe-gorge; une fois éloigné de la chambre, je ne pus
+voir s'il avait eu la force de regagner la porte de sortie. Oh! comme
+les poules et les coqs s'éloignaient avec respect, malgré leur faim, de
+cette longue traînée de sang, sur la terre imbibée!» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec
+plus d'énergie!... «Alors, celui qui aurait dû penser davantage à sa
+dignité et à sa justice, se releva, péniblement, sur son coude fatigué.
+Seul, sombre, dégoûté et hideux!... Il s'habilla lentement. Les nonnes,
+ensevelies depuis des siècles dans les catacombes du couvent, après
+avoir été réveillées en sursaut par les bruits de cette nuit horrible,
+qui s'entre-choquaient entre eux dans une cellule située au-dessus des
+caveaux, se prirent par la main, et vinrent former une ronde funèbre
+autour de lui. Pendant qu'il recherchait les décombres de son ancienne
+splendeur; qu'il lavait ses mains avec du crachat en les essuyant
+ensuite sur ses cheveux (il valait mieux les laver avec du crachat, que
+de ne pas les laver du tout, après le temps d'une nuit entière passée
+dans le vice et le crime), elles entonnèrent les prières lamentables
+pour les morts, quand quelqu'un est descendu dans la tombe. En effet, le
+jeune homme ne devait pas survivre à ce supplice, exercé sur lui par une
+main divine, et ses agonies se terminèrent pendant le chant des nonnes
+...» Je me rappelai l'inscription du pilier; je compris ce qu'était
+devenu le rêveur pubère que ses amis attendaient encore chaque jour
+depuis le moment de sa disparition ... Et je me demandais qui pouvait
+être son maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec plus
+d'énergie!... «Les murailles s'écartèrent pour le laisser passer; les
+nonnes, le voyant prendre son essor, dans les airs, avec des ailes qu'il
+avait cachées jusque-là dans sa robe d'émeraude, se replacèrent en
+silence dessous le couvercle de la tombe. Il est parti dans sa demeure
+céleste, en me laissant ici; cela n'est pas juste. Les autres cheveux
+sont restés sur sa tête; et, moi, je gis, dans cette chambre lugubre,
+sur le parquet couvert de sang caillé, de lambeaux de viande sèche;
+cette chambre est devenue damnée, depuis qu'il s'y est introduit;
+personne n'y entre; cependant, j'y suis enfermé. C'en est donc fait! Je
+ne verrai plus les légions des anges marcher en phalanges épaisses, ni
+les astres se promener dans les jardins de l'harmonie. Eh bien, soit ...
+je saurai supporter mon malheur avec résignation. Mais, je ne manquerai
+pas de dire aux hommes ce qui s'est passé dans cette cellule. Je leur
+donnerai la permission de rejeter leur dignité, comme un vêtement
+inutile, puisqu'ils ont l'exemple de mon maître; je leur conseillerai de
+sucer la verge du crime, puisqu'_un autre_ l'a déjà fait ...» Le cheveu
+se tut ... Et je me demandais qui pouvait être son maître! Et mes yeux
+se recollaient à la grille avec plus d'énergie!... Aussitôt le tonnerre
+éclata; une lueur phosphorique pénétra dans la chambre. Je reculai,
+malgré moi, par je ne sais quel instinct d'avertissement; quoique je
+fusse éloigné du guichet, j'entendis une autre voix, mais, celle-ci
+rampante et douce, de crainte de se faire entendre: «Ne fais pas de
+pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! je te
+replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil se
+coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... je ne t'ai pas
+oublié; mais, on t'aurait vu sortir, et j'aurais été compromis. Oh! si
+tu savais comme j'ai souffert depuis ce moment! Revenu au ciel, mes
+archanges m'ont entouré avec curiosité; ils n'ont pas voulu me demander
+le motif de mon absence. Eux, qui n'avaient jamais osé élever leur vue
+sur moi, jetaient, s'efforçant de deviner l'énigme, des regards
+stupéfaits sur ma face abattue, quoiqu'ils n'aperçussent pas le fond de
+ce mystère, et se communiquaient tout bas des pensées qui redoutaient
+en moi quelque changement inaccoutumé. Ils pleuraient des larmes
+silencieuses; ils sentaient vaguement que je n'étais plus le même,
+devenu inférieur à mon identité. Ils auraient voulu connaître quelle
+funeste résolution m'avait fait franchir les frontières du ciel, pour
+venir m'abattre sur la terre, et goûter des voluptés éphémères,
+qu'eux-mêmes méprisent profondément. Ils remarquèrent sur mon front une
+goutte de sperme, une goutte de sang. La première avait jailli des
+cuisses de la courtisane! La deuxième s'était élancée des veines du
+martyr! Stigmates odieux! Rosaces inébranlables! Mes archanges ont
+retrouvé, pendus aux halliers de l'espace, les débris flamboyants de ma
+tunique d'opale, qui flottaient sur les peuples béants. Ils n'ont pas pu
+la reconstruire, et mon corps reste nu devant leur innocence; châtiment
+mémorable de la vertu abandonnée. Vois les sillons qui se sont tracé un
+lit sur mes joues décolorées: c'est la goutte de sperme et la goutte de
+sang, qui filtrent lentement le long de mes rides sèches. Arrivées à la
+lèvre supérieure, elles font un effort immense, et pénètrent dans le
+sanctuaire de ma bouche, attirées, comme un aimant, par le gosier
+irrésistible. Elles m'étouffent, ces deux gouttes implacables. Moi,
+jusqu'ici, je m'étais cru le Tout-Puissant; mais, non; je dois abaisser
+le cou devant le remords qui me crie: «Tu n'es qu'un misérable!» Ne fais
+pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait!
+je te replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil
+se coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... J'ai vu Satan,
+le grand ennemi, redresser les enchevêtrements osseux de la charpente,
+au-dessus de son engourdissement de larve, et, debout, triomphant, sublime,
+haranguer ses troupes rassemblées; comme je le mérite, me tourner en
+dérision. Il a dit qu'il s'étonnait beaucoup que son orgueilleux rival,
+pris en flagrant délit par le succès, enfin réalisé, d'un espionnage
+perpétuel, pût ainsi s'abaisser jusqu'à baiser la robe de la débauche
+humaine, par un voyage de long cours à travers les récifs de l'éther, et
+faire périr, dans les souffrances, un membre de l'humanité. Il a dit que
+ce jeune homme, broyé dans l'engrenage de mes supplices raffinés, aurait
+peut-être pu devenir une intelligence de génie; consoler les hommes, sur
+cette terre, par des chants admirables de poésie, de courage, contre les
+coups de l'infortune. Il a dit que les nonnes du couvent-lupanar ne
+retrouvent plus leur sommeil; rôdent dans le préau, gesticulant comme
+des automates, écrasant avec le pied les renoncules et les lilas;
+devenues folles d'indignation, mais, non assez, pour ne pas se rappeler
+la cause qui engendra cette maladie dans leur cerveau ... (Les voici qui
+s'avancent, revêtues de leur linceul blanc; elles ne se parlent pas;
+elles se tiennent par la main. Leurs cheveux tombent en désordre sur
+leurs épaules nues; un bouquet de fleurs noires est penché sur leur
+sein. Nonnes, retournez dans vos caveaux; la nuit n'est pas encore
+complètement arrivée; ce n'est que le crépuscule du soir ... O cheveu,
+tu le vois toi-même; de tous les côtés, je suis assailli par le
+sentiment déchaîné de ma dépravation!) Il a dit que le Créateur, qui se
+vante d'être la Providence de tout ce qui existe, s'est conduit avec
+beaucoup de légèreté, pour ne pas dire plus, en offrant un pareil
+spectacle aux mondes étoilés; car, il a affirmé clairement le dessein
+qu'il avait d'aller rapporter dans les planètes orbiculaires comment
+je maintiens, par mon propre exemple, la vertu et la bonté dans la
+vastitude de mes royaumes. Il a dit que la grande estime, qu'il avait
+pour un ennemi si noble, s'était envolée de son imagination, et qu'il
+préférait porter la main sur le sein d'une jeune fille, quoique cela
+soit un acte de méchanceté exécrable, que de cracher sur ma figure,
+recouverte de trois couches de sang et de sperme mêlés, afin de ne pas
+salir son crachat baveux. Il a dit qu'il se croyait, à juste titre,
+supérieur à moi, non par le vice, mais par la vertu et la pudeur; non
+par le crime, mais par la justice. Il a dit qu'il fallait m'attacher à
+une claie, à cause de mes fautes innombrables; me faire brûler à petit
+feu dans un brasier ardent, pour me jeter ensuite dans la mer, si
+toutefois la mer voudrait me recevoir. Que, puisque je me vantais d'être
+juste, moi, qui l'avais condamné aux peines éternelles pour une révolte
+légère qui n'avait pas eu de suites graves, je devais donc faire justice
+sévère sur moi-même, et juger impartialement ma conscience, chargée
+d'iniquités ... Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ...
+si quelqu'un t'entendait! je te replacerai parmi les autres cheveux;
+mais, laisse d'abord le soleil se coucher à l'horizon, afin que la nuit
+couvre tes pas.» Il s'arrêta un instant; quoique je ne le visse point,
+je compris, par ce temps d'arrêt nécessaire, que la houle de l'émotion
+soulevait sa poitrine, comme un cyclone giratoire soulève une famille de
+baleines. Poitrine divine, souillée, un jour, par l'amer contact des
+tétons d'une femme sans pudeur! Ame royale, livrée, dans un moment
+d'oubli, au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de
+caractère, au requin de l'abjection individuelle, au boa de la morale
+absente, et au colimaçon monstrueux de l'idiotisme! Le cheveu et son
+maître s'embrassèrent étroitement, comme deux amis qui se revoient après
+une longue absence. Le Créateur continua, accusé reparaissant devant son
+propre tribunal: «Et les hommes, que penseront-ils de moi, dont ils
+avaient une opinion si élevée, quand ils apprendront les errements de ma
+conduite, la marche hésitante de ma sandale, dans les labyrinthes boueux
+de la matière, et la direction de ma route ténébreuse à travers les eaux
+stagnantes et les humides joncs de la mare où, recouvert de brouillards,
+bleuit et mugit le crime, à la patte sombre!... Je m'aperçois qu'il faut
+que je travaille beaucoup à ma réhabilitation, dans l'avenir, afin de
+reconquérir leur estime. Je suis le Grand-Tout: et cependant, par un
+côté, je reste inférieur aux hommes, que j'ai créés avec un peu de
+sable! Raconte-leur un mensonge audacieux, et dis-leur que je ne suis
+jamais sorti du ciel, constamment enfermé, avec les soucis du trône,
+entre les marbres, les statues et les mosaïques de mes palais. Je me
+suis présenté devant les célestes fils de l'humanité; je leur ai dit:
+«Chassez le mal de vos chaumières, et laissez entrer au foyer le manteau
+du bien. Celui qui portera la main sur un de ses semblables, en lui
+faisant au sein une blessure mortelle, avec le fer homicide, qu'il
+n'espère point les effets de ma miséricorde, et qu'il redoute les
+balances de la justice. Il ira cacher sa tristesse dans les bois; mais,
+le bruissement des feuilles, à travers les clairières, chantera à ses
+oreilles la ballade du remords; et il s'enfuira de ces parages, piqué
+à la hanche par le buisson, le houx et le chardon bleu, ses pas rapides
+entrelacés par la souplesse des lianes et les morsures des scorpions.
+Il se dirigera vers les galets de la plage; mais, la marée montante,
+avec ses embruns et son approche dangereuse, lui raconteront qu'ils
+n'ignorent pas son passé; et il précipitera sa course aveugle vers le
+couronnement de la falaise, tandis que les vents stridents d'équinoxe,
+en s'enfonçant dans les grottes naturelles du golfe et les carrières
+pratiquées sous la muraille des rochers retentissants, beugleront comme
+les troupeaux immenses des buffles des pampas. Les phares de la côte
+le poursuivront, jusqu'aux limites du septentrion, de leurs reflets
+sarcastiques, et les feux follets des maremmes, simples vapeurs en
+combustion, dans leurs danses fantastiques, feront frissonner les poils
+de ses pores, et verdir l'iris de ses yeux. Que la pudeur se plaise dans
+vos cabanes, et soit en sûreté à l'ombre de vos champs. C'est ainsi que
+vos fils deviendront beaux, et s'inclineront devant leurs parents avec
+reconnaissance; sinon, malingres, et rabougris comme le parchemin des
+bibliothèques, ils s'avanceront à grands pas, conduits par la révolte,
+contre le jour de leur naissance et le clitoris de leur mère impure.»
+Comment les hommes voudront-ils obéir à ces lois sévères, si le
+législateur lui-même se refuse le premier à s'y astreindre?... Et ma
+honte est immense comme l'éternité!» J'entendis le cheveu qui lui
+pardonnait, avec humilité, sa séquestration, puisque son maître avait
+agi par prudence et non par légèreté; et le pâle dernier rayon de soleil
+qui éclairait mes paupières se retira des ravins de la montagne. Tourné
+vers lui, je le vis se replier ainsi qu'un linceul ... Ne fais pas de
+pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! Il te
+replacera parmi les autres cheveux. Et, maintenant que le soleil est
+couché à l'horizon, vieillard cynique et cheveu doux, rampez, tous les
+deux, vers l'éloignement du lupanar, pendant que la nuit, étendant son
+ombre sur le couvent, couvre l'allongement de vos pas furtifs dans la
+plaine ... Alors, le pou, sortant subitement de derrière un promontoire,
+me dit, en hérissant ses griffes: «Que penses-tu de cela?» Mais, moi, je
+ne voulus pas lui répliquer. Je me retirai, et j'arrivai sur le pont.
+J'effaçai l'inscription primordiale, je la remplaçai par celle-ci:
+«Il est douloureux de garder, comme un poignard, un tel secret dans son
+coeur; mais, je jure de ne jamais révéler ce dont j'ai été témoin, quand
+je pénétrai, pour la première fois, dans ce donjon terrible.» Je jetai,
+par dessus le parapet, le canif qui m'avait servi à graver les lettres;
+et, faisant quelques rapides réflexions sur le caractère du Créateur en
+enfance, qui devait encore, hélas! pendant bien de temps, faire souffrir
+l'humanité (l'éternité est longue), soit par les cruautés exercées, soit
+par le spectacle ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice, je
+fermai les yeux, comme un homme ivre, à la pensée d'avoir un tel être
+pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon chemin à travers les
+dédales des rues.
+
+
+FIN DU TROISIÈME CHANT
+
+
+
+
+CHANT QUATRIÈME
+
+
+C'est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrième
+chant. Quand le pied glisse sur une grenouille, l'on sent une sensation
+de dégoût; mais quand on effleure, à peine, le corps humain, avec la
+main, la peau des doigts se fend, comme les écailles d'un bloc de mica
+qu'on brise à coups de marteau; et, de même que le coeur d'un requin,
+mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalité
+tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps
+après l'attouchement. Tant l'homme inspire de l'horreur à son propre
+semblable! Peut-être que, lorsque j'avance cela, je me trompe; mais:
+peut-être qu'aussi je dis vrai. Je connais, je conçois une maladie plus
+terrible que les yeux gonflés par les longues méditations sur le
+caractère étrange de l'homme; mais, je la cherche encor ... et je n'ai
+pas pu la trouver! Je ne me crois pas moins intelligent qu'un autre, et,
+cependant, qui oserait affirmer que j'ai réussi dans mes investigations?
+Quel mensonge sortirait de sa bouche! Le temple antique de Denderah est
+situé à une heure et demie de la rive gauche du Nil. Aujourd'hui, des
+phalanges innombrables de guêpes se sont emparées des rigoles et des
+corniches. Elles voltigent autour des colonnes, comme les ondes épaisses
+d'une chevelure noire. Seuls habitants du froid portique, ils gardent
+l'entrée des vestibules, comme un droit héréditaire. Je compare le
+bourdonnement de leurs ailes métalliques, au choc incessant des glaçons,
+précipités les uns contre les autres, pendant la débâcle des mers
+polaires. Mais, si je considère la conduite de celui auquel la
+providence donna le trône sur cette terre, les trois ailerons de ma
+douleur font entendre un plus grand murmure! Quand une comète, pendant
+la nuit, apparaît subitement dans une région du ciel, après quatre-vingts
+ans d'absence, elle montre aux habitants terrestres et aux grillons sa
+queue brillante et vaporeuse. Sans doute, elle n'a pas conscience de ce
+long voyage; il n'en est pas ainsi de moi: accoudé sur le chevet de mon
+lit, pendant que les dentelures d'un horizon aride et morne s'élèvent en
+vigueur sur le fond de mon âme, je m'absorbe dans les rêves de la
+compassion et je rougis pour l'homme! Coupé en deux par la bise, le
+matelot, après avoir fait son quart de nuit, s'empresse de regagner son
+hamac: pourquoi cette consolation ne m'est-elle pas offerte? L'idée que
+je suis tombé volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j'ai
+le droit moins qu'un autre de prononcer des plaintes, sur notre sort, qui
+reste enchaîné à la croûte durcie d'une planète, et sur l'essence de notre
+âme perverse, me pénètre comme un clou de forge. On a vu des explosions de
+feu grisou anéantir des familles entières; mais, elles connurent l'agonie
+peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des décombres
+et des gaz délétères: moi ... j'existe toujours comme le basalte! Au
+milieu, comme au commencement de la vie, les anges se ressemblent à
+eux-mêmes: n'y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus! L'homme
+et moi, claquemurés dans les limites de notre intelligence, comme souvent
+un lac dans une ceinture d'îles de corail, au lieu d'unir nos forces
+respectives pour nous défendre contre le hasard et l'infortune, nous
+nous écartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes
+opposées, comme si nous nous étions réciproquement blessés avec la
+pointe d'une dague! On dirait que l'un comprend le mépris qu'il inspire
+à l'autre; poussés par le mobile d'une dignité relative, nous nous
+empressons de ne pas induire en erreur notre adversaire; chacun reste
+de son côté et n'ignore pas que la paix proclamée serait impossible à
+conserver. Eh bien, soit! que ma guerre contre l'homme s'éternise,
+puisque chacun reconnaît dans l'autre sa propre dégradation ... puisque
+les deux sont ennemis mortels. Que je doive remporter une victoire
+désastreuse ou succomber, le combat sera beau: moi, seul, contre
+l'humanité. Je ne me servirai pas d'armes construites avec le bois ou
+le fer; je repousserai du pied les couches de minéraux extraites de la
+terre: la sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous
+mes doigts, un talisman redoutable. Dans plus d'une embuscade, l'homme,
+ce singe sublime, a déjà percé ma poitrine de sa lance de porphyre: un
+soldat ne montre pas ses blessures, pour si glorieuses qu'elles soient.
+Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis: deux amis
+qui cherchent obstinément à se détruire, quel drame!
+
+ * * * * *
+
+Deux piliers, qu'il n'était pas difficile et encore moins possible de
+prendre pour des baobabs, s'apercevaient dans la vallée, plus grands que
+deux épingles. En effet, c'étaient deux tours énormes. Et, quoique deux
+baobabs, au premier coup d'oeil, ne ressemblent pas à deux épingles, ni
+même à deux tours, cependant, en employant habilement les ficelles de
+la prudence, on peut affirmer, sans crainte d'avoir tort (car, si cette
+affirmation était accompagnée d'une seule parcelle de crainte, ce ne
+serait plus une affirmation; quoiqu'un même nom exprime ces deux
+phénomènes de l'âme qui présentent des caractères assez tranchés pour
+ne pas être confondus légèrement) qu'un baobab ne diffère pas tellement
+d'un pilier, que la comparaison soit défendue entre ces formes
+architecturales ... ou géométriques ... ou l'une et l'autre ... ou ni
+l'une ni l'autre ... ou plutôt formes élevées et massives. Je viens de
+trouver, je n'ai pas la prétention de dire le contraire, les épithètes
+propres aux substantifs pilier et baobab: que l'on sache bien que ce
+n'est pas, sans une joie mêlée d'orgueil, que j'en fais la remarque à
+ceux qui, après avoir relevé leurs paupières, ont pris la très louable
+résolution de parcourir ces pages, pendant que la bougie brûle, si c'est
+la nuit, pendant que le soleil éclaire, si c'est le jour. Et encore,
+quand même une puissance supérieure nous ordonnerait, dans les termes
+le plus clairement précis, de rejeter, dans les abîmes du chaos, la
+comparaison judicieuse que chacun a certainement pu savourer avec
+impunité, même alors, et surtout alors, que l'on ne perde pas de vue cet
+axiome principal, les habitudes contractées par les ans, les livres, le
+contact de ses semblables, et le caractère inhérent à chacun qui se
+développe dans une efflorescence rapide, imposeraient, à l'esprit
+humain, l'irréparable stigmate de la récidive, dans l'emploi criminel
+(criminel, en se plaçant momentanément et spontanément au point de vue
+de la puissance supérieure) d'une figure de rhétorique que plusieurs
+méprisent, mais que beaucoup encensent. Si le lecteur trouve cette
+phrase trop longue, qu'il accepte mes excuses; mais, qu'il ne s'attende
+pas de ma part à des bassesses. Je puis avouer mes fautes; mais non les
+rendre plus graves par ma lâcheté. Mes raisonnements se choqueront
+quelquefois contre les grelots de la folie et l'apparence sérieuse de ce
+qui n'est en somme que grotesque (quoique, d'après certains philosophes,
+il soit assez difficile de distinguer le bouffon du mélancolique, la vie
+elle-même étant un drame comique ou une comédie dramatique); cependant,
+il est permis à chacun de tuer des mouches et même des rhinocéros, afin
+de se reposer de temps en temps d'un travail trop escarpé. Pour tuer des
+mouches, voici la manière la plus expéditive, quoique ce ne soit pas la
+meilleure: on les écrase entre les deux premiers doigts de la main. La
+plupart des écrivains qui ont traité ce sujet à fond ont calculé, avec
+beaucoup de vraisemblance, qu'il est préférable, dans plusieurs cas,
+de leur couper la tête. Si quelqu'un me reproche de parler d'épingles,
+comme d'un sujet radicalement frivole, qu'il remarque sans parti pris,
+que les plus grands effets ont été souvent produits par les plus petites
+causes. Et, pour ne pas m'éloigner davantage du cadre de cette feuille
+de papier, ne voit-on pas que le laborieux morceau de littérature que
+je suis à composer, depuis le commencement de cette strophe, serait
+peut-être moins goûté, s'il prenait son point d'appui dans une question
+épineuse de chimie ou de pathologie interne? Au reste, tous les goûts
+sont dans la nature; et, quand au commencement j'ai comparé les piliers
+aux épingles avec tant de justesse (certes, je ne croyais pas qu'on
+viendrait, un jour, me le reprocher), je me suis basé sur les lois de
+l'optique, qui ont établi que, plus le rayon visuel est éloigné d'un
+objet, plus l'image se reflète à diminution dans la rétine.
+
+C'est ainsi que ce que l'inclinaison de notre esprit à la farce prend
+pour un misérable coup d'esprit, n'est, la plupart du temps, dans la
+pensée de l'auteur, qu'une vérité importante, proclamée avec majesté!
+Oh! ce philosophe insensé qui éclata de rire, en voyant un âne manger
+une figue! Je n'invente rien: les livres antiques ont raconté, avec les
+plus amples détails, ce volontaire et honteux dépouillement de la
+noblesse humaine. Moi, je ne sais pas rire. Je n'ai jamais pu rire,
+quoique plusieurs fois j'aie essayé de le faire. C'est très difficile
+d'apprendre à rire. Ou, plutôt, je crois qu'un sentiment de répugnance
+à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère. Eh
+bien, j'ai été témoin de quelque chose de plus fort: j'ai vu une figue
+manger un âne! Et, cependant, je n'ai pas ri; franchement, aucune partie
+buccale n'a remué. Le besoin de pleurer s'empara de moi si fortement,
+que mes yeux laissèrent tomber une larme. «Nature! nature! m'écriai-je
+en sanglotant, l'épervier déchire le moineau, la figue mange l'âne et
+le ténia dévore l'homme!» Sans prendre la résolution d'aller plus loin,
+je me demande en moi-même si j'ai parlé de la manière dont on tue les
+mouches. Oui, n'est-ce pas? Il n'en est pas moins vrai que je n'avais
+pas parlé de la destruction des rhinocéros! Si certains amis me
+prétendaient le contraire, je ne les écouterais pas et je me
+rappellerais que la louange et la flatterie sont deux grandes pierre
+d'achoppement. Cependant, afin de contenter ma conscience autant que
+possible, je ne puis m'empêcher de faire remarquer que cette
+dissertation sur le rhinocéros m'entraînerait hors des frontières de la
+patience et du sang-froid, et, de son côté, découragerait probablement
+(ayons, même, la hardiesse de dire certainement) les générations
+présentes. N'avoir pas parlé du rhinocéros après la mouche! Au moins,
+pour excuse passable, aurai-je dû mentionner avec promptitude (et je ne
+l'ai pas fait!) cette omission non préméditée, qui n'étonnera pas ceux
+qui ont étudié à fond les contradictions réelles et inexplicables qui
+habitent les lobes du cerveau humain. Rien n'est indigne pour une
+intelligence grande et simple; le moindre phénomène de la nature, s'il
+y a mystère en lui, deviendra, pour le sage, inépuisable matière à
+réflexion. Si quelqu'un voit un âne manger une figue ou une figue manger
+un âne (ces deux circonstances ne se présentent pas souvent, à moins que
+ce ne soit en poésie), soyez certain qu'après avoir réfléchi deux ou
+trois minutes, pour savoir quelle conduite prendre, il abandonnera le
+sentier de la vertu et se mettra à rire comme un coq! Encore, n'est-il
+pas exactement prouvé que les coqs ouvrent exprès leur bec pour imiter
+l'homme et faire une grimace tourmentée. J'appelle grimace dans les
+oiseaux ce qui porte le même nom dans l'humanité! Le coq ne sort pas de
+sa nature, moins par incapacité que par orgueil. Apprenez-leur à lire,
+ils se révoltent. Ce n'est pas un perroquet qui s'extasierait ainsi
+devant sa faiblesse, ignorante ou impardonnable! Oh! avilissement
+exécrable! comme on ressemble à une chèvre quand on rit! Le calme du
+front a disparu pour faire place à deux énormes yeux de poissons qui
+(n'est-ce pas déplorable?) ... qui ... qui se mettent à briller comme
+des phares! Souvent, il m'arrivera d'énoncer, avec solennité, les
+propositions les plus bouffonnes, je ne trouve pas que cela devienne
+un motif péremptoirement suffisant pour élargir la bouche! Je ne puis
+m'empêcher de rire, me répondrez-vous; j'accepte cette explication
+absurde, mais, alors, que ce soit un rire mélancolique. Riez, mais
+pleurez en même temps. Si vous ne pouvez pas pleurer par les yeux,
+pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez; mais, j'avertis
+qu'un liquide quelconque est ici nécessaire, pour atténuer la sécheresse
+que porte, dans ses flancs, le rire, aux traits fendus en arrière.
+Quant à moi, je ne me laisserai pas décontenancer par les gloussements
+cocasses et les beuglements originaux de ceux qui trouvent toujours
+quelque chose à redire dans un caractère qui ne ressemble pas au leur,
+parce qu'il est une des innombrables modifications intellectuelles
+que Dieu, sans sortir d'un type primordial, créa pour gouverner les
+charpentes osseuses. Jusqu'à nos temps, la poésie fit une route fausse;
+s'élevant jusqu'au ciel ou rampant jusqu'à terre, elle a méconnu les
+principes de son existence, et a été, non sans raison, constamment
+bafouée par les honnêtes gens. Elle n'a pas été modeste ... qualité
+la plus belle qui doive exister dans un être imparfait! Moi, je veux
+montrer mes qualités; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher
+mes vices! Le rire, le mal, l'orgueil, la folie, paraîtront, tour à
+tour, entre la sensibilité et l'amour de la justice, et serviront
+d'exemple à la stupéfaction humaine; chacun s'y reconnaîtra, non pas
+tel qu'il devrait être, mais tel qu'il est. Et, peut-être que ce simple
+idéal, conçu par mon imagination, surpassera, cependant, tout ce que la
+poésie a trouvé jusqu'ici de plus grandiose et de plus sacré. Car, si je
+laisse mes vices transpirer dans ces pages, on ne croira que mieux aux
+vertus que j'y fais resplendir, et dont je placerai l'auréole si haut
+que les plus grands génies de l'avenir témoigneront, pour moi, une
+sincère reconnaissance. Ainsi donc, l'hypocrisie sera chassée carrément
+de ma demeure. Il y aura, dans mes chants, une preuve imposante de
+puissance, pour mépriser ainsi les opinions reçues. Il chante pour lui
+seul, et non pas pour ses semblables. Il ne place pas la mesure de son
+inspiration dans la balance humaine. Libre comme la tempête, il est venu
+échouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volonté! Il
+ne craint rien, si ce n'est lui-même! Dans ses combats surnaturels, il
+attaquera l'homme et le Créateur, avec avantage, comme quand l'espadon
+enfonce son épée dans le ventre de la baleine: qu'il soit maudit, par
+ses enfants et par ma main décharnée, celui qui persiste à ne pas
+comprendre les kanguroos implacables du rire et les poux audacieux de la
+caricature!... Deux tours énormes s'apercevaient dans la vallée; je l'ai
+dit au commencement. En les multipliant par deux, le produit était quatre
+... mais je ne distinguai pas très bien la nécessité de cette opération
+d'arithmétique. Je continuai ma route, avec la fièvre au visage, et je
+m'écriai sans cesse: «Non ... non ... je ne distingue pas très bien la
+nécessité de cette opération d'arithmétique!» J'avais entendu des
+craquements de chaînes, et des gémissements douloureux. Que personne ne
+trouve possible, quand il passera dans cet endroit, de multiplier les
+tours par deux, afin que le produit soit quatre! Quelques-uns soupçonnent
+que j'aime l'humanité comme si j'étais sa propre mère, et que je l'eusse
+portée, neuf mois, dans mes flancs parfumés; c'est pourquoi, je ne repasse
+plus dans la vallée où s'élèvent les deux unités du multiplicande!
+
+ * * * * *
+
+Une potence s'élevait sur le sol; à un mètre de celui-ci, était suspendu
+par les cheveux un homme, dont les bras étaient attachés par derrière.
+Ses jambes avaient été laissées libres, pour accroître ses tortures, et
+lui faire désirer davantage n'importe quoi de contraire à l'enlacement
+de ses bras. La peau du front était tellement tendue par le poids de la
+pendaison, que son visage, condamné par la circonstance à l'absence de
+l'expression naturelle, ressemblait à la concrétion pierreuse d'un
+stalagtite. Depuis trois jours, il subissait ce supplice. Il s'écriait:
+«Qui me dénouera les bras? qui me dénouera les cheveux? Je me disloque
+dans des mouvements qui ne font que séparer davantage de ma tête la
+racine des cheveux; la soif et la faim ne sont pas les causes
+principales qui m'empêchent de dormir. Il est impossible que mon
+existence enfonce son prolongement au delà des bornes d'une heure.
+Quelqu'un pour m'ouvrir la gorge, avec un caillou acéré!» Chaque mot
+était précédé, suivi de hurlements intenses. Je m'élançai du buisson
+derrière lequel j'étais abrité, et je me dirigeai vers le pantin ou
+morceau de lard attaché au plafond. Mais, voici que, du côté opposé,
+arrivèrent en dansant deux femmes ivres. L'une tenait un sac, et deux
+fouets, aux cordes de plomb, l'autre, un baril plein de goudron et deux
+pinceaux. Les cheveux grisonnants de la plus vieille flottaient au vent,
+comme les lambeaux d'une voile déchirée, et les chevilles de l'autre
+claquaient entre elles, comme les coups de queue d'un thon sur la
+dunette d'un vaisseau. Leurs yeux brillaient d'une flamme si noire et si
+forte, que je ne crus pas d'abord que ces deux femmes appartinssent à
+mon espèce. Elles riaient avec un aplomb tellement égoïste, et leurs
+traits inspiraient tant de répugnance, que je ne doutai pas un seul
+instant que je n'eusse devant les yeux les deux spécimens les plus
+hideux de la race humaine. Je me recachai derrière le buisson, et je me
+tins tout coi, comme l'acantophorus serraticornis, qui ne montre que la
+tête en dehors de son nid. Elles approchaient avec la vitesse de la
+marée; appliquant l'oreille sur le sol, le son, distinctement perçu,
+m'apportait l'ébranlement lyrique de leur marche. Lorsque les deux
+femelles d'orang-outang furent arrivées sous la potence, elles
+reniflèrent l'air pendant quelques secondes; elles montrèrent, par leurs
+gestes saugrenus, la quantité vraiment remarquable de stupéfaction qui
+résulta de leur expérience, quand elles s'aperçurent que rien n'était
+changé dans ces lieux: le dénoûment de la mort, conforme à leurs voeux,
+n'était pas survenu. Elles n'avaient pas daigné lever la tête, pour
+savoir si la mortadelle était encore à la même place. L'une dit: «Est-ce
+possible que tu sois encore respirant? Tu as la vie dure, mon mari
+bien-aimé.» Comme quand deux chantres, dans une cathédrale, entonnent
+alternativement les versets d'un psaume, la deuxième répondit: «Tu ne
+veux donc pas mourir, ô mon gracieux fils? Dis-moi donc comment tu as
+fait (sûrement c'est par quelque maléfice) pour épouvanter les vautours?
+En effet, ta carcasse est devenue si maigre! Le zéphyr la balance comme
+une lanterne.» Chacune prit un pinceau et goudronna le corps du pendu
+... chacune prit un fouet et leva les bras ... J'admirais (il était
+absolument impossible de ne pas faire comme moi) avec quelle exactitude
+énergique les lames de métal, au lieu de glisser à la surface, comme
+quand on se bat contre un nègre et qu'on fait des efforts inutiles,
+propres au cauchemar, pour l'empoigner aux cheveux, s'appliquaient,
+grâce au goudron, jusqu'à l'intérieur des chairs, marquées par des
+sillons aussi creux que l'empêchement des os pouvait raisonnablement le
+permettre. Je me suis préservé de la tentation de trouver de la volupté
+dans ce spectacle excessivement curieux, mais moins profondément comique
+qu'on n'était en droit de l'attendre. Et, cependant, malgré les bonnes
+résolutions prises d'avance, comment ne pas reconnaître la force de ces
+femmes, les muscles de leur bras? Leur adresse, qui consistait à frapper
+sur les parties les plus sensibles, comme le visage et le bas-ventre, ne
+sera mentionnée par moi, que si j'aspire à l'ambition de raconter la
+totale vérité! A moins que, appliquant mes lèvres, l'une contre l'autre,
+surtout dans la direction horizontale (mais, chacun n'ignore pas que
+c'est la manière la plus ordinaire d'engendrer cette pression), je ne
+préfère garder un silence gonflé de larmes et de mystères, dont la
+manifestation pénible sera impuissante à cacher, non seulement aussi
+bien mais encore mieux que mes paroles (car, je ne crois pas me tromper,
+quoiqu'il ne faille pas certainement nier en principe, sous peine de
+manquer aux règles les plus élémentaires de l'habileté, les possibilités
+hypothétiques d'erreur) les résultats funestes occasionnés par la fureur
+qui met en oeuvre les métacarpes secs et les articulations robustes;
+quand même on ne se mettrait pas au point de vue de l'observateur
+impartial et du moraliste expérimenté (il est presque assez important
+que j'apprenne que je n'admets pas, au moins entièrement, cette
+restriction plus ou moins fallacieuse), le doute, à cet égard, n'aurait
+pas la faculté d'étendre ses racines; car, je ne le suppose pas, pour
+l'instant, entre les mains d'une puissance surnaturelle, et périrait
+immanquablement, pas subitement peut-être, faute d'une sève remplissant
+les conditions simultanées de nutrition et d'absence de matières
+vénéneuses. Il est entendu, sinon ne me lisez pas, que je ne mets en
+scène que la timide personnalité de mon opinion: loin de moi, cependant,
+la pensée de renoncer à des droits qui sont incontestables! Certes, mon
+intention n'est pas de combattre cette affirmation, où brille le
+critérium de la certitude, qu'il est un moyen plus simple de s'entendre;
+il consisterait, je le traduis avec quelques mots seulement, mais, qui
+en valent plus de mille, à ne pas discuter: il est plus difficile à
+mettre en pratique que ne le veut bien penser généralement le commun des
+mortels. Discuter est le mot grammatical, et beaucoup de personnes
+trouveront qu'il ne faudrait pas contredire, sans un volumineux dossier
+de preuves, ce que je viens de coucher sur le papier; mais, la chose
+diffère notablement, s'il est permis d'accorder à son propre instinct
+qu'il emploie une rare sagacité au service de sa circonspection, quand
+il formule des jugements qui paraîtraient autrement, soyez-en persuadé,
+d'une hardiesse qui longe les rivages de la fanfaronnade. Pour clore ce
+petit incident, qui s'est lui-même dépouillé de sa gangue par une
+légèreté aussi irrémédiablement déplorable que fatalement pleine
+d'intérêt (ce que chacun n'aura pas manqué de vérifier, à la condition
+qu'il ait ausculté ses souvenirs les plus récents), il est bon, si l'on
+possède des facultés en équilibre parfait, ou mieux, si la balance de
+l'idiotisme ne l'emporte pas de beaucoup sur le plateau dans lequel
+reposent les nobles et magnifiques attributs de la raison, c'est-à-dire,
+afin d'être plus clair (car, jusqu'ici je n'ai été que concis, ce que
+même plusieurs n'admettront pas, à cause de mes longueurs, qui ne sont
+qu'imaginaires, puisqu'elles remplissent leur but, de traquer, avec le
+scalpel de l'analyse, les fugitives apparitions de la vérité, jusqu'en
+leurs derniers retranchements), si l'intelligence prédomine suffisamment
+sur les défauts sous le poids desquels l'ont étouffée en partie
+l'habitude, la nature et l'éducation, il est bon, répèté-je pour la
+deuxième et la dernière fois, car, à force de répéter, on finirait,
+le plus souvent ce n'est pas faux, par ne plus s'entendre, de revenir
+la queue basse (si même, il est vrai que j'aie une queue) au sujet
+dramatique cimenté dans cette strophe. Il est utile de boire un verre
+d'eau, avant d'entreprendre la suite de mon travail. Je préfère en boire
+deux, plutôt que de m'en passer. Ainsi, dans une chasse contre un nègre
+marron, à travers la forêt, à un moment convenu, chaque membre de la
+troupe suspend son fusil aux lianes, et l'on se réunit en commun, à
+l'ombre d'un massif, pour étancher la soif et apaiser la faim. Mais,
+la halte ne dure que quelques secondes, la poursuite est reprise avec
+acharnement et le hallali ne tarde pas à résonner. Et, de même que
+l'oxygène est reconnaissable à la propriété qu'il possède, sans orgueil,
+de rallumer une allumette présentant quelques points en ignition, ainsi,
+l'on reconnaîtra l'accomplissement de mon devoir à l'empressement que
+je montre à revenir à la question. Lorsque les femelles se virent dans
+l'impossibilité de retenir le fouet, que la fatigue laissa tomber de
+leurs mains, elles mirent judicieusement fin au travail gymnastique
+qu'elles avaient entrepris pendant près de deux heures, et se
+retirèrent, avec une joie qui n'était pas dépourvue de menaces pour
+l'avenir. Je me dirigeai vers celui qui m'appelait au secours, avec
+un oeil glacial (car, la perte de son sang était si grande, que la
+faiblesse l'empêchait de parler, et que mon opinion était, quoique je
+ne fusse pas médecin, que l'hémorragie s'était déclarée au visage et au
+bas-ventre), et je coupai ses cheveux avec une paire de ciseaux, après
+avoir dégagé ses bras. Il me raconta que sa mère l'avait, un soir,
+appelé dans sa chambre, et lui avait ordonné de se déshabiller, pour
+passer la nuit avec elle dans un lit, et que, sans attendre aucune
+réponse, la maternité s'était dépouillée de tous ses vêtements, en
+entre-croisant, devant lui, les gestes les plus impudiques. Qu'alors il
+s'était retiré. En outre, par ses refus perpétuels, il s'était attiré la
+colère de sa femme, qui s'était bercée de l'espoir d'une récompense, si
+elle eût pu réussir à engager son mari à ce qu'il prêtât son corps aux
+passions de la vieille. Elles résolurent, par un complot, de le suspendre
+à une potence, préparée d'avance dans quelque parage non fréquenté, et de
+le laisser périr insensiblement, exposé à toutes les misères et à tous
+les dangers. Ce n'était pas sans de très mûres et de nombreuses réflexions,
+pleines de difficultés presque insurmontables, qu'elles étaient enfin
+parvenues à guider leur choix sur le supplice raffiné qui n'avait trouvé
+la disparition de son terme que dans le secours inespéré de mon
+intervention. Les marques les plus vives de la reconnaissance soulignaient
+chaque expression, et ne donnaient pas à ses confidences leur moindre
+valeur. Je le portai dans la chaumière la plus voisine; car, il venait de
+s'évanouir, et je ne quittai les laboureurs que lorsque je leur eu laissé
+ma bourse, pour donner des soins au blessé, et que je leur eusse fait
+promettre qu'ils prodigueraient au malheureux, comme à leur propre fils,
+les marques d'une sympathie persévérante. A mon tour, je leur racontai
+l'événement, et je m'approchai de la porte, pour remettre le pied sur le
+sentier; mais, voilà qu'après avoir fait une centaine de mètres, je revins
+machinalement sur mes pas, j'entrai de nouveau dans la chaumière et,
+m'adressant à leurs propriétaires naïfs, je m'écriai: «Non, non ... ne
+croyez pas que cela m'étonne!» Cette fois-ci, je m'éloignai
+définitivement; mais, la plante des pieds ne pouvait pas se poser d'une
+manière sûre: un autre aurait pu ne pas s'en apercevoir! Le loup ne
+passe plus sous la potence qu'élevèrent, un jour de printemps, les mains
+entrelacées d'une épouse et d'une mère, comme quand il faisait prendre,
+à son imagination charmée, le chemin d'un repas illusoire. Quand il
+voit, à l'horizon, cette chevelure noire, balancée par le vent, il
+n'encourage pas sa force d'inertie, et prend la fuite avec une vitesse
+incomparable! Faut-il voir, dans ce phénomène psychologique, une
+intelligence supérieure à l'ordinaire instinct des mammifères? Sans rien
+certifier et même sans rien prévoir, il me semble que l'animal a compris
+ce que c'est que le crime! Comment ne le comprendrait-il pas, quand des
+êtres humains, eux-mêmes, ont rejeté, jusqu'à ce point indescriptible,
+l'empire de la raison, pour ne laisser subsister, à la place de cette
+reine détrônée, qu'une vengeance farouche!
+
+ * * * * *
+
+Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent,
+vomissent. Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau,
+couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l'eau des fleuves, ni la
+rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme
+champignon, aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe,
+je n'ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris
+racine dans le sol et composent, jusqu'à mon ventre, une sorte de
+végétation vivace, remplie d'ignobles parasites, qui ne dérive pas
+encore de la plante, et qui n'est plus de la chair. Cependant mon coeur
+bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de
+mon cadavre (je n'ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment?
+Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence et,
+quand l'un d'eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu'il
+ne s'en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de
+votre oreille: il serait ensuite capable d'entrer dans votre cerveau.
+Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse
+perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim: il faut que chacun vive.
+Mais quand un parti déjoue complètement les ruses de l'autre, ils ne
+trouvent rien de mieux que de ne pas se gêner, et sucent la graisse
+délicate qui couvre mes côtes: j'y suis habitué. Une vipère méchante
+a dévoré ma verge et a pris sa place: elle m'a rendu eunuque, cette
+infâme. Oh! si j'avais pu me défendre avec mes bras paralysés; mais, je
+crois plutôt qu'ils se sont changés en bûches. Quoi qu'il en soit, il
+importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur.
+Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un chien, qui
+n'a pas refusé, l'intérieur de mes testicules: l'épiderme soigneusement
+lavé, ils ont logé dedans. L'anus a été intercepté par un crabe;
+encouragé par mon inertie, il garde l'entrée avec ses pinces, et me fait
+beaucoup de mal! Deux méduses ont franchi les mers, immédiatement
+alléchées par un espoir qui ne fut pas trompé. Elles ont regardé avec
+attention les deux parties charnues qui forment le derrière humain, et,
+se cramponnant à leur galbe convexe, elles les ont tellement écrasées
+par une pression constante, que les deux morceaux de chair ont disparu,
+tandis qu'il est resté deux monstres, sortis du royaume de la viscosité,
+égaux par la couleur, la forme et la férocité. Ne parlez pas de ma
+colonne vertébrale, puisque c'est un glaive. Oui, oui ... je n'y faisais
+pas attention ... votre demande est juste. Vous désirez savoir, n'est-ce
+pas, comment il se trouve implanté verticalement dans mes reins?
+Moi-même, je ne me le rappelle pas très clairement; cependant, si je me
+décide à prendre pour un souvenir ce qui n'est peut-être qu'un rêve,
+sachez que l'homme, quand il a su que j'avais fait voeu de vivre avec
+la maladie et l'immobilité jusqu'à ce que j'eusse vaincu le Créateur,
+marcha, derrière moi, sur la pointe des pieds, mais, non pas si
+doucement, que je ne l'entendisse. Je ne perçus plus rien, pendant un
+instant qui ne fut pas long. Ce poignard aigu s'enfonça jusqu'au manche,
+entre les deux épaules du taureau des fêtes, et son ossature frissonna,
+comme un tremblement de terre. La lame adhère si fortement au corps, que
+personne, jusqu'ici, n'a pu l'extraire. Les athlètes, les mécaniciens,
+les philosophes, les médecins ont essayé, tour à tour, les moyens les
+plus divers. Ils ne savaient pas que le mal qu'a fait l'homme ne peut
+plus se défaire! J'ai pardonné à la profondeur de leur ignorance native,
+et je les ai salués des paupières de mes yeux. Voyageur, quand tu
+passeras près de moi, ne m'adresse pas, je t'en supplie, le moindre mot
+de consolation: tu affaiblirais mon courage. Laisse-moi réchauffer ma
+ténacité à la flamme du martyre volontaire. Va-t'en ... que je ne
+t'inspire aucune pitié. La haine est plus bizarre que tu ne le penses;
+sa conduite est inexplicable, comme l'apparence brisée d'un bâton
+enfoncé dans l'eau. Tel que tu me vois, je puis encore faire des
+excursions jusqu'aux murailles du ciel, à la tête d'une légion
+d'assassins, et revenir prendre cette posture, pour méditer, de nouveau,
+sur les nobles projets de la vengeance. Adieu, je ne te retarderai pas
+davantage; et, pour t'instruire et te préserver, réfléchis au sort fatal
+qui m'a conduit à la révolte, quand peut-être j'étais né bon! Tu
+raconteras à ton fils ce que tu as vu; et, le prenant par la main,
+fais-lui admirer la beauté des étoiles et les merveilles de l'univers,
+le nid du rouge-gorge et les temples du Seigneur. Tu seras étonné de le
+voir si docile aux conseils de la paternité, et tu le récompenseras par
+un sourire. Mais, quand il apprendra qu'il n'est pas observé, jette les
+yeux sur lui, et tu le verras cracher sa bave sur la vertu; il t'a
+trompé, celui qui est descendu de la race humaine, mais il ne te
+trompera plus: tu sauras désormais ce qu'il deviendra. O père infortuné,
+prépare, pour accompagner les pas de ta vieillesse, l'échafaud
+ineffaçable qui tranchera la tête d'un criminel précoce, et la douleur
+qui te montrera le chemin qui conduit à la tombe.
+
+ * * * * *
+
+Sur le mur de ma chambre, quelle ombre dessine, avec une puissance
+incomparable, la fantasmagorique projection de sa silhouette racornie?
+Quand je place sur mon coeur cette interrogation délirante et muette,
+c'est moins pour la majesté de la forme, pour le tableau de la réalité,
+que la sobriété du style se conduit de la sorte. Qui que tu sois,
+défends-toi; car, je vais diriger vers toi la fronde d'une terrible
+accusation: ces yeux ne t'appartiennent pas ... où les as-tu pris? Un
+jour, je vis passer devant moi une femme blonde; elle les avait pareils
+aux tiens: tu les lui as arrachés. Je vois que tu veux faire croire à ta
+beauté; mais, personne ne s'y trompe; et moi, moins qu'un autre. Je te
+le dis, afin que tu ne me prennes pas pour un sot. Toute une série
+d'oiseaux rapaces, amateurs de la viande d'autrui et défenseurs de
+l'utilité de la poursuite, beaux comme des squelettes qui effeuillent
+des panoccos de l'Arkansas, voltigent autour de ton front, comme des
+serviteurs soumis et agréés. Mais, est-ce un front? Il n'est pas
+difficile de mettre beaucoup d'hésitation à le croire. Il est si bas,
+qu'il est impossible de vérifier les preuves, numériquement exiguës, de
+son existence équivoque. Ce n'est pas pour m'amuser que je te dis cela.
+Peut-être que tu n'as pas de front, toi, qui promènes, sur la muraille,
+comme le symbole mal réfléchi d'une danse fantastique, le fiévreux
+ballottement de tes vertèbres lombaires. Qui donc alors t'a scalpé? si
+c'est un être humain, parce que tu l'as enfermé, pendant vingt ans, dans
+une prison, et qui s'est échappé pour préparer une vengeance digne de
+ses représailles, il a fait comme il devait, et je l'applaudis;
+seulement, il y a un seulement, il ne fut pas assez sévère. Maintenant,
+tu ressembles à un Peau-Rouge prisonnier, du moins (notons-le
+préalablement) par le manque expressif de chevelure. Non pas qu'elle ne
+puisse repousser, puisque les physiologistes ont découvert que même les
+cerveaux enlevés reparaissent à la longue, chez les animaux; mais, ma
+pensée, s'arrêtant à une simple constatation, qui n'est pas dépourvue,
+d'après le peu que j'en aperçois, d'une volupté énorme, ne va pas, même
+dans ses conséquences les plus hardies, jusqu'aux frontières d'un voeu
+pour ta guérison, et reste, au contraire, fondée, par la mise en oeuvre
+de sa neutralité plus que suspecte, à regarder (ou du moins à
+souhaiter), comme le présage de malheurs plus grands, ce qui ne peut
+être pour toi qu'une privation momentanée de la peau qui recouvre le
+dessus de ta tête. J'espère que tu m'as compris. Et même, si le hasard
+te permettait, par un miracle absurde, mais non pas, quelquefois,
+raisonnable, de retrouver cette peau précieuse qu'a gardée la religieuse
+vigilance de ton ennemi, comme le souvenir enivrant de sa victoire, il
+est presque extrêmement possible que, quand même on n'aurait étudié la
+loi des probabilités que sous le rapport des mathématiques (or, on sait
+que l'analogie transporte facilement l'application de cette loi dans les
+autres domaines de l'intelligence), ta crainte légitime, mais un peu
+exagérée, d'un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas
+l'occasion importante, et même unique, qui se présenterait d'une manière
+si opportune, quoique brusque, de préserver les diverses parties de ta
+cervelle du contact de l'atmosphère, surtout pendant l'hiver, par une
+coiffure qui, à bon droit, t'appartient, puisqu'elle est naturelle, et
+qu'il te serait permis, en outre (il serait incompréhensible que tu le
+niasses), de garder constamment sur la tête, sans courir les risques
+toujours désagréables, d'enfreindre les règles les plus simples d'une
+convenance élémentaire. N'est-il pas vrai que tu m'écoutes avec
+attention? Si tu m'écoutes davantage, ta tristesse sera loin de se
+détacher de l'intérieur de tes narines rouges. Mais, comme je suis très
+impartial, et que je ne te déteste pas autant que je le devrais (si je
+me trompe, dis-le moi), tu prêtes, malgré toi, l'oreille à mes discours,
+comme poussé par une force supérieure. Je ne suis pas si méchant que
+toi: voilà pourquoi tort génie s'incline de lui-même devant le mien ...
+En effet, je ne suis pas si méchant que toi! Tu viens de jeter un regard
+sur la cité bâtie sur le flanc de cette montagne. Et maintenant, que
+vois-je?... Tous les habitants sont morts! J'ai de l'orgueil comme un
+autre, et c'est un vice de plus, que d'en avoir peut-être davantage.
+Eh bien, écoute ... écoute, si l'aveu d'un homme, qui se rappelle
+avoir vécu un demi-siècle sous la forme de requin dans les courants
+sous-marins qui longent les côtes de l'Afrique, t'intéresse assez
+vivement pour lui prêter ton attention, sinon avec amertume, du moins
+sans la faute irréparable de montrer le dégoût que je t'inspire. Je ne
+jetterai pas à tes pieds le masque de la vertu, pour paraître à tes yeux
+tel que je suis; car, je ne l'ai jamais porté (si, toutefois, c'est là
+une excuse); et, dès les premiers instants, si tu remarques mes traits
+avec attention, tu me reconnaîtras comme ton disciple respectueux dans
+la perversité, mais, non pas, comme ton rival redoutable. Puisque je ne
+te dispute pas la palme du mal, je ne crois pas qu'un autre le fasse: il
+devrait s'égaler auparavant à moi, ce qui n'est pas facile ... Écoute,
+à moins que tu ne sois la faible condensation d'un brouillard (tu caches
+ton corps quelque part, et je ne puis le rencontrer): un matin, que je
+vis une petite fille qui se penchait sur un lac, pour cueillir un lotus
+rose, elle affermit ses pas, avec une expérience précoce; elle se
+penchait vers les eaux, quand ses yeux rencontrèrent mon regard (il est
+vrai que, de mon côté, ce n'était pas sans préméditation). Aussitôt,
+elle chancela comme le tourbillon qu'engendre la marée autour d'un roc,
+ses jambes fléchirent, et chose merveilleuse à voir, phénomène qui
+s'accomplit avec autant de véracité que je cause avec toi, elle tomba
+jusqu'au fond du lac: conséquence étrange, elle ne cueillit plus aucune
+nymphéacée. Que fait-elle au dessous?... je ne m'en suis pas informé.
+Sans doute, sa volonté, qui s'est rangée sous le drapeau de la
+délivrance, livre des combats acharnés contre la pourriture! Mais toi,
+ô mon maître, sous ton regard, les habitants des cités sont subitement
+détruits, comme un tertre de fourmis qu'écrase le talon de l'éléphant.
+Ne viens-je pas d'être témoin d'un exemple démonstrateur? Vois ... la
+montagne n'est plus joyeuse ... elle restent isolée comme un vieillard.
+C'est vrai, les maisons existent; mais ce n'est pas un paradoxe
+d'affirmer, à voix basse, que tu ne pourrais en dire autant de ceux qui
+n'y existent plus. Déjà, les émanations des cadavres viennent jusqu'à
+moi. Ne les sens-tu pas? Regarde ces oiseaux de proie, qui attendent que
+nous nous éloignions, pour commencer ce repas géant; il en vient un
+nuage perpétuel des quatre coins de l'horizon. Hélas! ils étaient déjà
+venus, puisque je vis leurs ailes rapaces tracer, au-dessus de toi, le
+monument des spirales, comme pour t'exciter de hâter le crime. Ton
+odorat ne reçoit-il donc pas le moindre effluve? L'imposteur n'est pas
+autre chose ... Tes nerfs olfactifs sont enfin ébranlés par la
+perception d'atomes aromatiques: ceux-ci s'élèvent de la cité anéantie,
+quoique je n'aie pas besoin de te l'apprendre ... Je voudrais embrasser
+tes pieds, mais mes bras n'entrelacent qu'une transparente vapeur.
+Cherchons ce corps introuvable, que cependant mes yeux aperçoivent: il
+mérite, de ma part, les marques les plus nombreuses d'une admiration
+sincère. Le fantôme se moque de moi: il m'aide à chercher son propre
+corps. Si je lui fais signe de rester à sa place, voilà qu'il me renvoie
+le même signe ... Le secret est découvert; mais, ce n'est pas, je le dis
+avec franchise, à ma plus grande satisfaction. Tout est expliqué, les
+grands comme les petits détails; ceux-ci sont indifférents à remettre
+devant l'esprit, comme, par exemple, l'arrachement des yeux à la femme
+blonde: cela n'est presque rien!... Ne me rappelais-je donc pas que, moi
+aussi, j'avais été scalpé, quoique ce ne fût que pendant cinq ans (le
+nombre exact du temps m'avait failli), que j'avais enfermé un être
+humain dans une prison, pour être témoin du spectacle de ses souffrances,
+parce qu'il m'avait refusé, à juste titre, une amitié qui ne s'accorde
+pas à des êtres comme moi? Puisque je fais semblant d'ignorer que mon
+regard peut donner la mort, même aux planètes qui tournent dans l'espace,
+il n'aura pas tort, celui qui prétendra que je ne possède pas la faculté
+des souvenirs. Ce qui me reste à faire, c'est de briser cette glace, en
+éclats, à l'aide d'une pierre ... Ce n'est pas la première fois que le
+cauchemar de la perte momentanée de la mémoire établit sa demeure dans
+mon imagination, quand, par les inflexibles lois de l'optique, il m'arrive
+d'être placé devant la méconnaissance de ma propre image!
+
+ * * * * *
+
+Je m'étais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a
+poursuivi l'autruche à travers le désert, sans pouvoir l'atteindre, n'a
+pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si
+c'est lui qui me lit, il est capable de deviner, à la rigueur, quel
+sommeil s'appesantit sur moi. Mais, quand la tempête a poussé
+verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu'au fond de la
+mer; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l'équipage qu'un seul
+homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espèce; si la
+lame le ballotte, comme une épave, pendant des heures plus prolongées
+que la vie d'homme; et, si, une frégate, qui sillonne plus tard ces
+parages de désolation d'une carène fendue, aperçoit le malheureux qui
+promène sur l'océan sa carcasse décharnée, et lui porte un secours qui
+a failli être tardif, je crois que ce naufragé devinera mieux encore à
+quel degré fut porté l'assoupissement de mes sens. Le magnétisme et le
+chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois
+engendrer pareillement de ces catalepsies léthargiques. Elles n'ont
+aucune ressemblance avec la mort: ce serait un grand mensonge de le
+dire. Mais arrivons tout de suite au rêve, afin que les impatients,
+affamés de ces sortes de lectures, ne se mettent pas à rugir, comme
+un banc de cachalots macrocéphales qui se battent entre eux pour une
+femelle enceinte. Je rêvais que j'étais entré dans le corps d'un
+pourceau, qu'il ne m'était pas facile d'en sortir, et que je vautrais
+mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une
+récompense? Objet de mes voeux, je n'appartenais plus à l'humanité! Pour
+moi, j'entendis l'interprétation ainsi, et j'en éprouvai une joie plus
+que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu
+j'avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette
+insigne faveur. Maintenant que j'ai repassé dans ma mémoire les diverses
+phases de cet aplatissement épouvantable contre le ventre du granit,
+pendant lequel la marée, sans que je m'en aperçusse, passa, deux fois,
+sur ce mélange irréductible de matière morte et de chair vivante, il
+n'est peut-être pas sans utilité de proclamer que cette dégradation
+n'était probablement qu'une punition, réalisée sur moi par la justice
+divine. Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies
+pestilentielles? La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le
+haut et magnanime retentissement d'un bonheur parfait, que j'attendais
+depuis longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau!
+J'essayais mes dents sur l'écorce des arbres; mon groin, je le
+contemplais avec délice. Il ne restait plus la moindre parcelle de
+divinité: je sus élever mon âme jusqu'à l'excessive hauteur de cette
+volupté ineffable. Écoutez-moi donc, et ne rougissez pas, inépuisables
+caricatures du beau, qui prenez au sérieux le braiement risible de votre
+âme, souverainement méprisable; et qui ne comprenez pas pourquoi le
+Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui,
+certainement, ne dépasse pas les grandes lois générales du grotesque,
+prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une planète par des
+êtres singuliers et microcosmiques, qu'on appelle _humains_, et dont la
+matière ressemble à celle du corail vermeil. Certes, vous avez raison de
+rougir, os et graisse, mais écoutez-moi. Je n'invoque pas votre
+intelligence; vous la feriez rejeter du sang par l'horreur qu'elle vous
+témoigne: oubliez-la, et soyez conséquents avec vous-mêmes ... Là, plus
+de contrainte. Quand je voulais tuer, je tuais; cela, même, m'arrivait
+souvent, et personne ne m'en empêchait. Les lois humaines me
+poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n'attaquasse pas la
+race que j'avais abandonnée si tranquillement; mais ma conscience ne me
+faisait aucun reproche. Pendant la journée, je me battais avec mes
+nouveaux semblables, et le sol était parsemé de nombreuses couches de
+sang caillé. J'étais le plus fort, et je remportais toutes les victoires.
+Des blessures cuisantes couvraient mon corps; je faisais semblant de ne
+pas m'en apercevoir. Les animaux terrestres s'éloignaient de moi, et je
+restais seul dans ma resplendissante grandeur. Quel ne fut pas mon
+étonnement, quand, après avoir traversé un fleuve à la nage, pour
+m'éloigner des contrées que ma rage avait dépeuplées, et gagner d'autres
+campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j'essayai
+de marcher sur cette rive fleurie! Mes pieds étaient paralysés; aucun
+mouvement ne venait trahir la vérité de cette immobilité forcée. Au milieu
+d'efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me
+réveillai, et que je sentis que je redevenais homme. La Providence me
+faisait ainsi comprendre, d'une manière qui n'est pas inexplicable, qu'elle
+ne voulait pas que, même en rêve, mes projets sublimes s'accomplissent.
+Revenir à ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que,
+pendant les nuits, j'en pleure encore. Mes draps sont constamment mouillés,
+comme s'ils avaient été passés dans l'eau, et, chaque jour, je les fais
+changer. Si vous ne le croyez pas, venez me voir; vous contrôlerez, par
+votre propre expérience, non pas la vraisemblance, mais, en outre, la
+vérité même de mon assertion. Combien de fois, depuis cette nuit passée
+à la belle étoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mêlé à des troupeaux
+de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma métamorphose détruite! Il
+est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, après leur
+suite, que la pâle voie lactée des regrets éternels.
+
+ * * * * *
+
+Il n'est pas impossible d'être témoin d'une déviation anormale dans le
+fonctionnement latent ou visible des lois de la nature. Effectivement,
+si chacun se donne la peine ingénieuse d'interroger les diverses phases
+de son existence (sans en oublier une seule, car c'était peut-être
+celle-là qui était destinée à fournir la preuve de ce que j'avance),
+il ne se souviendra pas, sans un certain étonnement, qui serait comique
+en d'autres circonstances, que, tel jour, pour parler premièrement de
+choses objectives, il fut témoin de quelque phénomène qui semblait
+dépasser et dépassait positivement les notions connues fournies par
+l'observation et l'expérience, comme, par exemple, les pluies de
+crapauds, dont le magique spectacle dut ne pas être d'abord compris par
+les savants. Et que, tel autre jour, pour parler en deuxième et dernier
+lieu de choses subjectives, son âme présenta au regard investigateur de
+la psychologie, je ne vais pas jusqu'à dire une aberration de la raison
+(qui cependant, n'en serait pas moins curieuse; au contraire, elle le
+serait davantage), mais, du moins, pour ne pas faire le difficile auprès
+de certaines personnes froides, qui ne me pardonneraient jamais les
+élucubrations flagrantes de mon exagération, un état inaccoutumé, assez
+souvent très grave, qui marque que la limite accordée par le bon sens à
+l'imagination est quelquefois, malgré le pacte éphémère conclu entre ces
+deux puissances, malheureusement dépassée par la pression énergique de
+la volonté, mais, la plupart du temps aussi, par l'absence de sa
+collaboration effective: donnons à l'appui quelques exemples, dont il
+n'est pas difficile d'apprécier l'opportunité; si, toutefois, l'on prend
+pour compagne une attentive modération. J'en présente deux: les
+emportements de la colère et les maladies de l'orgueil. J'avertis celui
+qui me lit qu'il prenne garde à ce qu'il ne se fasse pas une idée vague,
+et, à plus forte raison fausse, des beautés de littérature que
+j'effeuille, dans le développement excessivement rapide de mes phrases.
+Hélas! je voudrais développer mes raisonnements et mes comparaisons
+lentement et avec beaucoup de magnificence (mais qui dispose de son
+temps?), pour que chacun comprenne davantage, sinon mon épouvante, du
+moins ma stupéfaction, quand, un soir d'été, comme le soleil semblait
+s'abaisser à l'horizon, je vis nager, sur la mer, avec de larges pattes
+de canard à la place des extrémités des jambes et des bras, porteur
+d'une nageoire dorsale, proportionnellement aussi longue et aussi
+effilée que celle des dauphins, un être humain, aux muscles vigoureux,
+et que des bancs nombreux de poissons (je vis, dans ce cortège, entre
+autres habitants des eaux, la torpille, l'anarnak groënlandais et la
+scorpène-horrible) suivaient avec les marques très ostensibles de la
+plus grande admiration. Quelquefois il plongeait, et son corps visqueux
+reparaissait presque aussitôt, à deux cents mètres de distance. Les
+marsouins, qui n'ont pas volé, d'après mon opinion, la réputation de
+bons nageurs, pouvaient à peine suivre de loin cet amphibie de nouvelle
+espèce. Je ne crois pas que le lecteur ait lieu de se repentir, s'il
+prête à ma narration, moins le nuisible obstacle d'une crédulité
+stupide, que le suprême service d'une confiance profonde, qui discute
+légalement, avec une secrète sympathie, les mystères poétiques, trop peu
+nombreux, à son propre avis, que je me charge de lui révéler, quand,
+chaque fois, l'occasion s'en présente, comme elle s'est inopinément
+aujourd'hui présentée, intimement pénétrée des toniques senteurs des
+plantes aquatiques, que la brise fraîchissante transporte dans cette
+strophe, qui contient un monstre, qui s'est approprié les marques
+distinctives de la famille des palmipèdes. Qui parle ici
+d'appropriation? Que l'on sache bien que l'homme, par sa nature multiple
+et complexe, n'ignore pas les moyens d'en élargir encore les frontières;
+il vit dans l'eau, comme l'hippocampe; à travers les couches supérieures
+de l'air, comme l'orfraie; et sous la terre, comme la taupe, le cloporte
+et la sublimité du vermiceau. Tel est dans sa forme, plus ou moins
+concise (mais plus, que moins), l'exact critérium de la consolation
+extrêmement fortifiante que je m'efforçais de faire naître dans mon
+esprit, quand je songeais que l'être humain que j'apercevais à une
+grande distance nager des quatre membres, à la surface des vagues, comme
+jamais cormoran le plus superbe ne le fit, n'avait, peut-être, acquis le
+nouveau changement des extrémités de ses bras et de ses jambes, que
+comme l'expiatoire châtiment de quelque crime inconnu. Il n'était pas
+nécessaire que je me tourmentasse la tête pour fabriquer d'avance les
+mélancoliques pilules de la pitié; car, je ne savais pas que cet homme,
+dont les bras frappaient alternativement l'onde amère, tandis que ses
+jambes, avec une force pareille à celle que possèdent les défenses en
+spirale du narval, engendraient le recul des couches aquatiques, ne
+s'était pas plus volontairement approprié ces extraordinaires formes,
+qu'elles ne lui avaient été imposées comme supplice. D'après ce que
+j'appris plus tard, voici la simple vérité: la prolongation de
+l'existence, dans cet élément fluide, avait insensiblement amené, dans
+l'être humain qui s'était lui-même exilé des continents rocailleux, les
+changements importants, mais non pas essentiels, que j'avais remarqués,
+dans l'objet qu'un regard passablement confus m'avait fait prendre,
+dès les moments primordiaux de son apparition (par une inqualifiable
+légèreté, dont les écarts engendrent le sentiment si pénible que
+comprendront facilement les psychologistes et les amants de la prudence)
+pour un poisson, à forme étrange, non encore décrit dans les
+classifications des naturalistes; mais, peut-être, dans leurs ouvrages
+posthumes, quoique je n'eusse pas l'excusable prétention de pencher vers
+cette dernière supposition, imaginée dans de trop hypothétiques
+conditions. En effet, cet amphibie (puisque amphibie il y a, sans qu'on
+puisse affirmer le contraire) n'était visible que pour moi seul,
+abstraction faite des poissons et des cétacés; car, je m'aperçus que
+quelques paysans, qui s'étaient arrêtés à contempler mon visage, troublé
+par ce phénomène surnaturel, et qui cherchaient inutilement à s'expliquer
+pourquoi mes yeux étaient constamment fixés, avec une persévérance qui
+paraissait invincible, et qui ne l'était pas en réalité, sur un endroit
+de la mer où ils ne distinguaient, eux, qu'une quantité appréciable et
+limitée de bancs de poissons de toutes les espèces, distendaient
+l'ouverture de leur bouche grandiose, peut-être autant qu'une baleine.
+«Cela les faisait sourire, mais non, comme à moi, pâlir, disaient-ils
+dans leur pittoresque langage; et ils n'étaient pas assez bêtes pour
+ne pas remarquer que, précisément, je ne regardais pas les évolutions
+champêtres des poissons, mais que ma vue se portait, de beaucoup plus,
+en avant.» De telle manière que, quant à ce qui me concerne, tournant
+machinalement les yeux du côté de l'envergure remarquable de ces
+puissantes bouches, je me disais, en moi-même, qu'à moins qu'on ne
+trouvât dans la totalité de l'univers un pélican, grand comme une
+montagne ou au moins comme un promontoire (admirez, je vous prie, la
+finesse de la restriction qui ne perd aucun pouce de terrain), aucun bec
+d'oiseau de proie ou mâchoire d'animal sauvage ne serait jamais capable
+de surpasser, ni même d'égaler, chacun de ces cratères béants, mais
+trop lugubres. Et, cependant, quoique je réserve une bonne part au
+sympathique emploi de la métaphore (cette figure de réthorique rend
+beaucoup plus de services aux aspirations humaines vers l'infini que ne
+s'efforcent de se le figurer ordinairement ceux qui sont imbus de
+préjugés ou d'idées fausses, ce qui est la même chose), il n'en est pas
+moins vrai que la bouche risible de ces paysans reste encore assez large
+pour avaler trois cachalots. Raccourcissons davantage notre pensée,
+soyons sérieux, et contentons-nous de trois petits éléphants qui
+viennent à peine de naître. D'une seule brassée, l'amphibie laissait
+après lui un kilomètre de sillon écumeux. Pendant le très court moment
+où le bras tendu en avant reste suspendu dans l'air, avant qu'il
+s'enfonce de nouveau, ses doigts écartés, réunis à l'aide d'un repli de
+la peau, à forme de membrane, semblaient s'élancer vers les hauteurs de
+l'espace, et prendre les étoiles. Debout sur le roc, je me servis de mes
+mains comme d'un porte-voix, et je m'écriai, pendant que les crabes
+et les écrevisses s'enfuyaient vers l'obscurité des plus secrètes
+crevasses: «O toi, dont la natation l'emporte sur le vol des longues
+ailes de la frégate, si tu comprends encore la signification des grands
+éclats de voix que, comme fidèle interprétation de sa pensée intime,
+lance avec force l'humanité, daigne t'arrêter, un instant, dans ta
+marche rapide, et raconte-moi sommairement les phases de ta véridique
+histoire. Mais, je t'avertis que tu n'as pas besoin de m'adresser la
+parole, si ton dessein audacieux est de faire naître en moi l'amitié
+et la vénération que je sentis pour toi, dès que je te vis, pour la
+première fois, accomplissant, avec la grâce et la force du requin, ton
+pèlerinage indomptable et rectiligne.» Un soupir, qui me glaça les os,
+et qui fit chanceler le roc sur lequel je reposai la plante de mes pieds
+(à moins que ce ne fût moi-même qui chancelai, par la rude pénétration
+des ondes sonores, qui portaient à mon oreille un tel cri de désespoir),
+s'étendit jusqu'aux entrailles de la terre: les poissons plongèrent sous
+les vagues, avec le bruit de l'avalanche. L'amphibie n'osa pas trop
+s'avancer jusqu'au rivage; mais, dès qu'il se fut assuré que sa voix
+parvenait assez distinctement jusqu'à mon tympan, il réduisit le
+mouvement de ses membres palmés, de manière à soutenir son buste,
+couvert de goëmons, au-dessus des flots mugissants. Je le vis incliner
+son front, comme pour invoquer, par un ordre solennel, la meute errante
+des souvenirs. Je n'osais pas l'interrompre dans cette occupation,
+saintement archéologique: plongé dans le passé, il ressemblait à un
+écueil. Il prit enfin la parole en ces termes: «Le scolopendre ne manque
+pas d'ennemis; la beauté fantastique de ses pattes innombrables, au lieu
+de lui attirer la sympathie des animaux, n'est, peut-être, pour eux, que
+le puissant stimulant d'une jalouse irritation. Et, je ne serais pas
+étonné d'apprendre que cet insecte est en butte aux haines les plus
+intenses. Je te cacherai le lieu de ma naissance, qui n'importe pas à
+mon récit: mais, la honte qui rejaillirait sur ma famille importe à mon
+devoir. Mon père et ma mère (que Dieu leur pardonne!), après un an
+d'attente, virent le ciel exaucer leurs voeux: deux jumeaux, mon frère
+et moi, parurent à la lumière. Raison de plus pour s'aimer. Il n'en fut
+pas ainsi que je parle. Parce que j'étais le plus beau des deux, et le
+plus intelligent, mon frère me prit en haine, et ne se donna pas la
+peine de cacher ses sentiments: c'est pourquoi, mon père et ma mère
+firent rejaillir sur moi la plus grande partie de leur amour, tandis
+que, par mon amitié sincère et constante, j'efforçai d'apaiser une âme,
+qui n'avait pas le droit de se révolter, contre celui qui avait été tiré
+de la même chair. Alors, mon frère ne connut plus de bornes à sa fureur,
+et me perdit, dans le coeur de nos parents communs, par les calomnies
+les plus invraisemblables. J'ai vécu, pendant quinze ans, dans un
+cachot, avec des larves et de l'eau fangeuse pour toute nourriture.
+Je ne te raconterai pas en détail les tourments inouïs que j'ai prouvés,
+dans cette longue séquestration injuste. Quelquefois, dans un moment de
+la journée, un des trois bourreaux, à tour de rôle, entrait brusquement,
+chargé de pinces, de tenailles et de divers instruments de supplice. Les
+cris que m'arrachaient les tortures les laissaient inébranlables: la
+perte abondante de mon sang les faisait sourire. O mon frère, je t'ai
+pardonné, toi la cause première de tous mes maux! Se peut-il qu'une rage
+aveugle ne puisse enfin dessiller ses propres yeux! J'ai fait beaucoup
+de réflexions, dans ma prison éternelle. Quelle devint ma haine générale
+contre l'humanité, tu le devines. L'étiolement progressif, la solitude
+du corps et de l'âme ne m'avaient pas fait perdre encore toute ma
+raison, au point de garder du ressentiment contre ceux que je n'avais
+cessé d'aimer: triple carcan dont j'étais l'esclave. Je parvins, par la
+ruse, à recouvrer ma liberté! Dégoûté des habitants du continent, qui,
+quoiqu'ils s'intitulassent mes semblables, ne paraissaient pas jusqu'ici
+me ressembler en rien (s'ils trouvaient que je leur ressemblasse,
+pourquoi me faisaient-ils du mal?), je dirigeai ma course vers les
+galets de la plage, fermement résolu à me donner la mort, si la mer
+devait m'offrir les réminiscences antérieures d'une existence fatalement
+vécue. En croiras-tu tes propres yeux? Depuis le jour que je m'enfuis
+de la maison paternelle, je ne me plains pas autant que tu le penses
+d'habiter la mer et ses grottes de cristal. La Providence, comme tu le
+vois, m'a donné en partie l'organisation du cygne. Je vis en paix avec
+les poissons, et ils me procurent la nourriture dont j'ai besoin, comme
+si j'étais leur monarque. Je vais pousser un sifflement particulier,
+pourvu que cela ne te contrarie pas, et tu vas voir comme ils vont
+reparaître.» Il arriva comme il le prédit. Il reprit sa royale natation,
+entouré de son cortège de sujets. Et, quoiqu'au bout de quelques
+secondes, il eût complètement disparu à mes yeux, avec une longue-vue,
+je pus encore le distinguer, aux dernières limites de l'horizon. Il
+nageait, d'une main, et, de l'autre, essuyait ses yeux, qu'avait
+injectés de sang la contrainte terrible de s'être approché de la terre
+ferme. Il avait agi ainsi pour me faire plaisir. Je rejetai l'instrument
+révélateur contre l'escarpement à pic; il bondit de roche en roche, et
+ses fragments épars, ce sont les vagues qui le reçurent: tels furent la
+dernière démonstration et le suprême adieu par lesquels je m'inclinai,
+comme dans un rêve, devant une noble et infortunée intelligence!
+Cependant, tout était réel dans ce qui s'était passé, pendant ce soir
+d'été.
+
+ * * * * *
+
+Chaque nuit, plongeant l'envergure de mes ailes dans ma mémoire
+agonisante, j'évoquais le souvenir de Falmer ... chaque nuit. Ses
+cheveux blonds, sa figure ovale, ses traits majestueux étaient encore
+empreints dans mon imagination, indestructiblement ... surtout ses
+cheveux blonds. Éloignez, éloignez donc cette tête sans chevelure, polie
+comme la carapace de la tortue. Il avait quatorze ans, et je n'avais
+qu'un an de plus. Que cette lugubre voix se taise. Pourquoi vient-elle
+me dénoncer? Mais c'est moi-même qui parle. Me servant de ma propre
+langue pour émettre ma pensée, je m'aperçois que mes lèvres remuent,
+et que c'est moi-même qui parle. Et, c'est moi-même qui, racontant une
+histoire de ma jeunesse, et sentant le remords pénétrer dans mon coeur
+... c'est moi-même, à moins que je ne me trompe ... c'est moi-même qui
+parle. Je n'avais qu'un an de plus. Quel est donc celui auquel je fais
+allusion? C'est un ami que je possédais dans les temps passés, je crois.
+Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle ... je ne veux pas épeler
+de nouveau ces six lettres, non, non. Il n'est pas utile non plus de
+répéter que j'avais un an de plus. Qui le sait? Répétons-le, cependant,
+mais, avec un pénible murmure: je n'avais qu'un an de plus. Même alors,
+la prééminence de ma force physique était plutôt un motif de soutenir, à
+travers le rude sentier de ma vie, celui qui s'était donné à moi, que de
+maltraiter un être visiblement plus faible. Or, je crois en effet qu'il
+était plus faible ... Même alors. C'est un ami que je possédais dans les
+temps passés, je crois. La prééminence de ma force physique ... chaque
+nuit ... Surtout ses cheveux blonds. Il existe plus d'un être humain qui
+a vu des têtes chauves: la vieillesse, la maladie, la douleur (les trois
+ensemble ou prises séparément) expliquent ce phénomène négatif d'une
+manière satisfaisante. Telle est, du moins, la réponse que me ferait un
+savant, si je l'interrogeais là-dessus. La vieillesse, la maladie, la
+douleur. Mais je n'ignore pas (moi, aussi, je suis savant) qu'un jour,
+parce qu'il m'avait arrêté la main, au moment où je levais mon poignard
+pour percer le sein d'une femme, je le saisis par les cheveux avec un
+bras de fer, et le fis tournoyer dans l'air avec une telle vitesse, que
+la chevelure me resta dans la main, et que son corps, lancé par la force
+centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chêne ... Je n'ignore pas
+qu'un jour sa chevelure me resta dans la main. Moi, aussi, je suis
+savant. Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle. Je n'ignore pas
+qu'un jour j'accomplis un acte infâme, tandis que son corps était lancé
+par la force centrifuge. Il avait quatorze ans. Quand, dans un accès
+d'aliénation mentale, je cours à travers les champs, en tenant, pressée
+sur mon coeur, une chose sanglante que je conserve depuis longtemps,
+comme une relique vénérée, les petits enfants qui me poursuivent ...
+les petits enfants et les vieilles femmes qui me poursuivent à coups de
+pierre, poussent ces gémissements lamentables: «Voilà la chevelure de
+Falmer.» Éloignez, éloignez donc cette tête chauve, polie comme la
+carapace de la tortue. Une chose sanglante. Mais c'est moi-même qui
+parle. Sa figure ovale, ses traits majestueux. Or, je crois en effet
+qu'il était plus faible. Les vieilles femmes et les petits enfants. Or,
+je crois en effet ... qu'est-ce que je voulais dire?... or, je crois en
+effet qu'il était plus faible. Avec un bras de fer. Ce choc, ce choc
+l'a-t-il tué? Ses os ont-ils été brisés contre l'arbre ...
+irréparablement? L'a-t-il tué, ce choc engendré par la vigueur d'un
+athlète? A-t-il conservé la vie, quoique ses os se soient
+irréparablement brisés ... irréparablement? Ce choc l'a-t-il tué? Je
+crains de savoir ce dont mes yeux fermés ne furent pas témoins. En effet
+... Surtout ses cheveux blonds. En effet, je m'enfuis au loin avec une
+conscience désormais implacable. Il avait quatorze ans. Avec une
+conscience désormais implacable. Chaque nuit. Lorsqu'un jeune homme, qui
+aspire à la gloire, dans un cinquième étage, penché sur sa table de
+travail, à l'heure silencieuse de minuit, perçoit un bruissement qu'il
+ne sait à quoi attribuer, il tourne, de tous les côtés, sa tête,
+alourdie par la méditation et les manuscrits poudreux; mais, rien, aucun
+indice surpris ne lui révèle la cause de ce qu'il entend si faiblement,
+quoique cependant il l'entende. Il s'aperçoit, enfin, que la fumée de sa
+bougie, prenant son essor vers le plafond, occasionne, à travers l'air
+ambiant, les vibrations presque imperceptibles d'une feuille de papier
+accrochée à un clou figé contre la muraille. Dans un cinquième étage. De
+même qu'un jeune homme, qui aspire à la gloire, entend un bruissement
+qu'il ne sait à quoi attribuer, ainsi j'entends une voix mélodieuse qui
+prononce à mon oreille: «Maldoror!» Mais, avant de mettre fin à sa
+méprise, il croyait entendre les ailes d'un moustique ... penché sur
+sa table de travail. Cependant, je ne rêve pas; qu'importe que je sois
+étendu sur mon lit de satin? Je fais avec sang-froid la perspicace
+remarque que j'ai les yeux ouverts, quoiqu'il soit l'heure des dominos
+roses et des bals masqués. Jamais ... oh! non, jamais! une voix mortelle
+ne fit entendre ces accents séraphiques, en prononçant, avec tant de
+douloureuse élégance, les syllabes de mon nom! Les ailes d'un moustique
+... Comme sa voix est bienveillante. M'a-t-il donc pardonné? Son corps
+alla cogner contre le tronc d'un chêne ... «Maldoror!»
+
+
+
+FIN DU QUATRIÈME CHANT
+
+
+
+
+CHANT CINQUIÈME
+
+
+Que le lecteur ne se fâche pas contre moi, si ma prose n'a pas le
+bonheur de lui plaire. Tu soutiens que mes idées sont au moins
+singulières. Ce que tu dis là, homme respectable, est la vérité; mais,
+une vérité partiale. Or, quelle source abondante d'erreurs et de
+méprises n'est pas toute vérité partiale! Les bandes d'étourneaux ont
+une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une
+tactique uniforme et régulière, telle que serait celle d'une troupe
+disciplinée, obéissant avec précision à la voix d'un seul chef. C'est à
+la voix de l'instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les
+porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la
+rapidité de leur vol les emporte sans cesse au delà; en sorte que cette
+multitude d'oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même
+point aimanté, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en
+tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse
+entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un
+mouvement général d'évolution sur elle-même, résultant des mouvements
+particuliers de circulation propre à chacune de ses parties, et dans
+lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans
+cesse pressé, repoussé par l'effort contraire des lignes environnantes
+qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu'aucune de ces lignes,
+lesquelles le sont elles-mêmes d'autant plus, qu'elles sont plus
+voisines du centre. Malgré cette singulière manière de tourbillonner,
+les étourneaux n'en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l'air
+ambiant, et gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux
+pour le terme de leurs fatigues, et le but de leur pèlerinage. Toi, de
+même, ne fais pas attention à la manière bizarre dont je chante chacune
+de ces strophes. Mais, sois persuadé que les accents fondamentaux de
+la poésie n'en conservent pas moins leur intrinsèque droit sur mon
+intelligence. Ne généralisons pas des faits exceptionnels, je ne demande
+pas mieux: cependant mon caractère est dans l'ordre des choses
+possibles. Sans doute, entre les deux termes extrêmes de la littérature,
+telle que tu l'entends, et de la mienne, il en est une infinité
+d'intermédiaires et il serait facile de multiplier les divisions; mais,
+il n'y aurait nulle utilité, et il y aurait le danger de donner quelque
+chose d'étroit et de faux à une conception éminemment philosophique, qui
+cesse d'être rationnelle, dès qu'elle n'est plus comprise comme elle a
+été imaginée, c'est-à-dire avec ampleur. Tu sais allier l'enthousiasme
+et le froid intérieur, observateur d'une humeur concentrée; enfin, pour
+moi, je te trouve parfait ... Et tu ne veux pas me comprendre! Si tu
+n'es pas en bonne santé, suis mon conseil (c'est le meilleur que je
+possède à ta disposition), et va faire une promenade dans la campagne.
+Triste compensation, qu'en dis-tu? Lorsque tu auras pris l'air, reviens
+me trouver: tes sens seront plus reposés. Ne pleure plus; je ne voulais
+pas te faire de la peine. N'est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu'à un
+certain point, ta sympathie est acquise à mes chants? Or, qui t'empêche
+de franchir les autres degrés? La frontière entre ton goût et le mien
+est invisible; tu ne pourras jamais la saisir: preuve que cette
+frontière elle-même n'existe pas. Réfléchis donc qu'alors (je ne fais
+ici qu'effleurer la question) il ne serait pas impossible que tu eusses
+signé un traité d'alliance avec l'obstination, cette agréable fille du
+mulet, source si riche d'intolérance. Si je ne savais pas que tu n'étais
+pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche. Il n'est pas
+utile pour toi que tu t'encroûtes dans la cartilagineuse carapace d'un
+axiome que tu crois inébranlable. Il y a d'autres axiomes aussi qui sont
+inébranlables, et qui marchent parallèlement avec le tien. Si tu as un
+penchant marqué pour le caramel (admirable farce de la nature), personne
+ne le concevra comme un crime; mais, ceux dont l'intelligence, plus
+énergique et capable de plus grandes choses, préfère le poivre et
+l'arsenic, ont de bonnes raisons pour agir de la sorte, sans avoir
+l'intention d'imposer leur pacifique domination à ceux qui tremblent de
+peur devant une musaraigne ou l'expression parlante des surfaces d'un
+cube. Je parle par expérience, sans venir jouer ici le rôle de
+provocateur. Et, de même que les rotifères et les tardigrades peuvent
+être chauffés à une température voisine de l'ébullition, sans perdre
+nécessairement leur vitalité, il en sera de même pour toi, si tu sais
+t'assimiler, avec précaution, l'âcre sérosité suppurative qui se dégage
+avec lenteur de l'agacement que causent mes intéressantes élucubrations.
+Eh! quoi, n'est-on pas parvenu à greffer sur le dos d'un rat vivant la
+queue détachée du corps d'un autre rat? Essaie donc pareillement de
+transporter dans ton imagination les diverses modifications de ma raison
+cadavérique. Mais, sois prudent. A l'heure que j'écris, de nouveaux
+frissons parcourent l'atmosphère intellectuelle: il ne s'agit que
+d'avoir le courage de les regarder en face. Pourquoi fais-tu cette
+grimace? Et même tu l'accompagnes d'un geste que l'on ne pourrait imiter
+qu'après un long apprentissage. Sois persuadé que l'habitude est
+nécessaire en tout; et, puisque la répulsion instinctive, qui s'était
+déclarée dès les premières pages, a notablement diminué de profondeur,
+en raison inverse de l'application à la lecture, comme un furoncle qu'on
+incise, il faut espérer, quoique ta tête soit encore malade, que ta
+guérison ne tardera certainement pas à rentrer dans sa dernière période.
+Pour moi, il est indubitable que tu vogues déjà en pleine convalescence;
+cependant ta figure est restée bien maigre, hélas! Mais ... courage! il
+y a en toi un esprit peu commun, je t'aime, et je ne désespère pas de
+ta complète délivrance, pourvu que tu absorbes quelques substances
+médicamenteuses, qui ne feront que hâter la disparition des derniers
+symptômes du mal. Comme nourriture astringente et tonique, tu arracheras
+d'abord les bras de ta mère (si elle existe encore), tu les dépèceras en
+petits morceaux, et tu les mangeras ensuite, en un seul jour, sans
+qu'aucun trait de ta figure ne trahisse ton émotion. Si ta mère était
+trop vieille, choisis un autre sujet chirurgique, plus jeune et plus
+frais, sur lequel la rugine aura prise, et dont les os tarsiens, quand
+il marche, prennent aisément un point d'appui pour faire la bascule: ta
+soeur, par exemple. Je ne puis m'empêcher de plaindre son sort, et je
+ne suis pas de ceux dans lesquels un enthousiasme très froid ne fait
+qu'affecter la bonté. Toi et moi, nous verserons pour elle, pour cette
+vierge aimée (mais, je n'ai pas de preuves pour établir qu'elle soit
+vierge), deux larmes incoercibles, deux larmes de plomb. Ce sera tout.
+La potion la plus lénitive, que je te conseille, est un bassin, plein
+d'un pus blennorragique à noyaux, dans lequel on aura préalablement
+dissous un kyste pileux de l'ovaire, un chancre folliculaire, un prépuce
+enflammé, renversé en arrière du gland par une paraphimosis, trois
+limaces rouges. Si tu suis mes ordonnances, ma poésie te recevra à bras
+ouverts, comme un pou résèque, avec ses baisers, la racine d'un cheveu.
+
+ * * * * *
+
+Je voyais, devant moi, un objet debout sur un tertre. Je ne distinguais
+pas clairement sa tête; mais, déjà, je devinais qu'elle n'était pas
+d'une forme ordinaire, sans, néanmoins, préciser la proportion exacte
+de ses contours. Je n'osais m'approcher de cette colonne immobile; et,
+quand même j'aurais eu à ma disposition les pattes ambulatoires de plus
+de trois mille crabes (je ne parle même pas de celles qui servent à la
+préhension et à la mastication des aliments), je serais encore resté à
+la même place, si un événement, très futile par lui-même, n'eût prélevé
+un lourd tribut sur ma curiosité, qui faisait craquer ses digues. Un
+scarabée, roulant, sur le sol, avec ses mandibules et ses antennes,
+une boule, dont les principaux éléments étaient composés de matières
+excrémentielles, s'avançait d'un pas rapide, vers le tertre désigné,
+s'appliquant à bien mettre en évidence la volonté qu'il avait de prendre
+cette direction. Cet animal articulé n'était pas de beaucoup plus grand
+qu'une vache! Si l'on doute de ce que je dis, que l'on vienne à moi, et
+je satisferai les plus incrédules par le témoignage de bons témoins.
+Je le suivis de loin, ostensiblement intrigué. Que voulait-il faire de
+cette grosse boule noire? O lecteur, toi qui te vantes sans cesse de ta
+perspicacité (et non à tort), serais-tu capable de me le dire? Mais, je
+ne veux pas soumettre à une rude épreuve ta passion connue pour les
+énigmes. Qu'il te suffise de savoir que la plus douce punition que je
+puisse t'infliger, est encore de te faire observer que ce mystère ne te
+sera révélé (il te sera révélé) que plus tard, à la fin de ta vie, quand
+tu entameras des discussions philosophiques avec l'agonie sur le bord de
+ton chevet ... et peut-être même à la fin de cette strophe. Le scarabée
+était arrivé au bas du tertre. J'avais emboîté mon pas sur ses traces,
+et j'étais encore à une grande distance du lieu de la scène; car, de
+même que les stercoraires, oiseaux inquiets comme s'ils étaient toujours
+affamés, se plaisent dans les mers qui baignent les deux pôles, et
+n'avancent qu'accidentellement dans les zones tempérées, ainsi je
+n'étais pas tranquille, et je portais mes jambes en avant avec beaucoup
+de lenteur. Mais qu'était-ce donc que la substance corporelle vers
+laquelle j'avançais? Je savais que la famille des pélécaninés comprend
+quatre genres distincts: le fou, le pélican, le cormoran, la frégate. La
+forme grisâtre qui m'apparaissait n'était pas un fou. Le bloc plastique
+que j'apercevais n'était pas une frégate. La chair cristallisée que
+j'observais n'était pas un cormoran. Je le voyais maintenant, l'homme
+à l'encéphale dépourvu de protubérance annulaire! Je recherchais
+vaguement, dans les replis de ma mémoire, dans quelle contrée torride
+ou glacée, j'avais déjà remarqué ce bec très long, large, convexe, en
+voûte, à arête marquée, onguiculée, renflée et très crochue à son
+extrémité; ces bords dentelés, droits; cette mandibule inférieure, à
+branches séparées jusqu'auprès de la pointe; cet intervalle rempli par
+une peau membraneuse; cette large poche, jaune et sacciforme, occupant
+toute la gorge et pouvant se distendre considérablement: et ces narines
+très étroites, longitudinales, presque imperceptibles, creusées dans un
+sillon bazal! Si cet être vivant, à respiration pulmonaire et simple, à
+corps garni de poils, avait été un oiseau entier jusqu'à la plante des
+pieds, et non plus seulement jusqu'aux épaules, il ne m'aurait pas alors
+été si difficile de le reconnaître: chose très facile à faire, comme
+vous allez le voir vous-même. Seulement, cette fois, je m'en dispense;
+pour la clarté de ma démonstration, j'aurais besoin qu'un de ces oiseaux
+fût placé sur ma table de travail, quand même il ne serait qu'empaillé.
+Or, je ne suis pas assez riche pour m'en procurer. Suivant pas à pas une
+hypothèse antérieure, j'aurais de suite assigné sa véritable nature et
+trouvé une place, dans les cadres d'histoire naturelle, à celui dont
+j'admirais la noblesse dans sa pose maladive. Avec quelle satisfaction
+de n'être pas tout à fait ignorant sur les secrets de son double
+organisme, et quelle avidité d'en savoir davantage, je le contemplais
+dans sa métamorphose durable! Quoiqu'il ne possédât pas un visage
+humain, il me paraissait beau comme les deux longs filaments
+tentaculiformes d'un insecte; ou plutôt, comme une inhumation
+précipitée; ou encore, comme la loi de la reconstitution des organes
+mutilés; et surtout, comme un liquide éminemment putrescible! Mais, ne
+prêtant aucune attention à ce qui se passait aux alentours, l'étranger
+regardait toujours devant lui, avec sa tête de pélican! Un autre jour,
+je reprendrai la fin de cette histoire. Cependant, je continuerai ma
+narration avec un morne empressement; car, si, de votre côté, il vous
+tarde de savoir où mon imagination veut en venir (plût au ciel qu'en
+effet, ce ne fût là que de l'imagination!), du mien, j'ai pris la
+résolution de terminer en une seule fois (et non en deux!) ce que
+j'avais à vous dire, quoique cependant personne n'ait le droit de
+m'accuser de manquer de courage. Mais, quand on se trouve en présence
+de pareilles circonstances, plus d'un sent battre contre la paume de sa
+main les pulsations de son coeur. Il vient de mourir, presque inconnu,
+dans un petit port de Bretagne, un maître caboteur, vieux marin, qui
+fut le héros d'une terrible histoire. Il était alors capitaine au long
+cours, et voyageait pour un armateur de Saint-Malo. Or, après une
+absence de treize mois, il arriva au foyer conjugal, au moment où sa
+femme, encore alitée, venait de lui donner un héritier, à la
+reconnaissance duquel il ne se reconnaissait aucun droit. Le capitaine
+ne fit rien paraître de sa surprise et de sa colère; il pria froidement
+sa femme de s'habiller, et de l'accompagner à une promenade, sur les
+remparts de la ville. On était en janvier. Les remparts de Saint-Malo
+sont élevés, et, lorsque souffle le vent du nord, les plus intrépides
+reculent. La malheureuse obéit, calme et résignée; en rentrant, elle
+délira. Elle expira dans la nuit. Mais, ce n'était qu'une femme. Tandis
+que moi, qui suis un homme, en présence d'un drame non moins grand,
+je ne sais si je conservai assez d'empire sur moi-même, pour que les
+muscles de ma figure restassent immobiles! Dès que le scarabée fut
+arrivé au bas du tertre, l'homme leva son bras vers l'ouest
+(précisément, dans cette direction, un vautour des agneaux et un
+grand-duc de Virginie avaient engagé un combat dans les airs), essuya
+sur son bec une longue larme qui présentait un système de coloration
+diamantée, et dit au scarabée: «Malheureuse boule! ne l'as-tu pas fait
+rouler assez longtemps? Ta vengeance n'est pas encore assouvie; et,
+déjà, cette femme, dont tu avais attaché, avec des colliers de perles,
+les jambes et les bras, de manière à réaliser un polyèdre amorphe, afin
+de la traîner, avec tes tarses, à travers les vallées et les chemins,
+sur les ronces et les pierres (laisse-moi m'approcher pourvoir si c'est
+encore elle!), a vu ses os se creuser de blessures, ses membres se polir
+par la loi mécanique du frottement rotatoire, se confondre dans l'unité
+de la coagulation, et son corps présenter, au lieu des linéaments
+primordiaux et des courbes naturelles, l'apparence monotone d'un seul
+tout homogène qui ne ressemble que trop, par la confusion de ses divers
+éléments broyés, à la masse d'une sphère! Il y a longtemps qu'elle est
+morte; laisse ces dépouilles à la terre, et prends garde d'augmenter,
+dans d'irréparables proportions, la rage qui te consume: ce n'est plus
+de la justice: car, l'égoïsme, caché dans les téguments de ton front,
+soulève lentement, comme un fantôme, la draperie qui le recouvre.» Le
+vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, portés insensiblement,
+par les péripéties de leur lutte, s'étaient rapprochés de nous. Le
+scarabée trembla devant ces paroles inattendues, et, ce qui, dans une
+autre occasion, aurait été un mouvement insignifiant, devint, cette
+fois, la marque distinctive d'une fureur qui ne connaissait plus de
+bornes; car, il frotta redoutablement ses cuisses postérieures contre le
+bord des élytres, en faisant entendre un bruit aigu: «Qui es-tu, donc,
+toi, être pusillanime? Il paraît que tu as oublié certains
+développements étranges des temps passés; tu ne les retiens pas dans ta
+mémoire, mon frère. Cette femme nous a trahis, l'un après l'autre. Toi
+le premier, moi le second. Il me semble que cette injure ne doit pas
+(ne doit pas!) disparaître du souvenir si facilement. Si facilement! Toi,
+ta nature magnanime te permet de pardonner. Mais, sais-tu si, malgré la
+situation anormale des atomes de cette femme, réduite à pâte de pétrin
+(il n'est pas maintenant question de savoir si l'on ne croirait pas, à
+la première investigation, que ce corps ait été augmenté d'une quantité
+notable de densité plutôt par l'engrenage de deux fortes roues que par
+les effets de ma passion fougueuse), elle n'existe pas encore? Tais-toi,
+et permets que je me venge.» Il reprit son manège, et s'éloigna, la
+boule poussée devant lui. Quand il se fut éloigné, le pélican s'écria:
+«Cette femme, par son pouvoir magique, m'a donné une tête de palmipède,
+et a changé mon frère en scarabée: peut-être qu'elle mérite même de
+pires traitements que ceux que je viens d'énumérer.» Et moi, qui n'étais
+pas certain de ne pas rêver, devinant, par ce que j'avais entendu, la
+nature des relations hostiles qui unissaient, au-dessus de moi, dans un
+combat sanglant, le vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, je
+rejetai, comme un capuchon, ma tête en arrière, afin de donner au jeu de
+mes poumons, l'aisance et l'élasticité susceptibles, et je leur criai,
+en dirigeant mes yeux vers le haut: «Vous autres, cessez votre discorde.
+Vous avez raison tous les deux; car, à chacun elle avait promis son
+amour; par conséquent, elle vous a trompés ensemble. Mais, vous n'êtes
+pas les seuls. En outre, elle vous dépouilla de votre forme humaine, se
+faisant un jeu cruel de vos plus saintes douleurs. Et, vous hésiteriez à
+me croire! D'ailleurs elle est morte; et le scarabée lui a fait subir un
+châtiment d'ineffaçable empreinte, malgré la pitié du premier trahi.» A
+ces mots, ils mirent fin à leur querelle, et ne s'arrachèrent plus les
+plumes, ni les lambeaux de chair: ils avaient raison d'agir ainsi. Le
+grand-duc de Virginie, beau comme un mémoire sur la courbe que décrit
+un chien en courant après son maître, s'enfonça dans les crevasses d'un
+couvent en ruines. Le vautour des agneaux, beau comme la loi de l'arrêt
+de développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la
+croissance n'est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur
+organisme s'assimile, se perdit dans les hautes couches de l'atmosphère.
+Le pélican, dont le généreux pardon m'avait causé beaucoup d'impression,
+parce que je ne le trouvais pas naturel, reprenant sur son tertre
+l'impassibilité majestueuse d'un phare, comme pour avertir les
+navigateurs humains de faire attention à son exemple, et de préserver
+leur sort de l'amour des magiciennes sombres, regardait toujours devant
+lui. Le scarabée, beau comme le tremblement des mains dans l'alcoolisme,
+disparaissait à l'horizon. Quatre existences de plus que l'on pouvait
+rayer du livre de vie. Je m'arrachai un muscle entier dans le bras
+gauche, car je ne savais plus ce que je faisais, tant je me trouvais ému
+devant cette quadruple infortune. Et, moi, qui croyais que c'étaient des
+matières excrémentielles. Grande bête que je suis, va.
+
+ * * * * *
+
+L'anéantissement intermittent des facultés humaines: quoi que votre
+pensée penchât à supposer, ce ne sont pas là des mots. Du moins, ce
+ne sont pas des mots comme les autres. Qu'il lève la main, celui qui
+croirait accomplir un acte juste, en priant quelque bourreau de
+l'écorcher vivant. Qu'il redresse la tête, avec la volupté du sourire,
+celui qui, volontairement, offrirait sa poitrine aux balles de la mort.
+Mes yeux chercheront la marque des cicatrices; mes dix doigts
+concentreront la totalité de leur attention à palper soigneusement la
+chair de cet excentrique; je vérifierai que les éclaboussures de la
+cervelle ont rejailli sur le satin de mon front. N'est-ce pas qu'un
+homme, amant d'un pareil martyre, ne se trouverait pas dans l'univers
+entier? Je ne connais pas ce que c'est que le rire, c'est vrai, ne
+l'ayant jamais éprouvé par moi-même. Cependant, quelle imprudence n'y
+aurait-il pas à soutenir que mes lèvres ne s'élargiraient pas, s'il
+m'était donné de voir celui qui prétendrait que, quelque part, cet
+homme-là existe? Ce qu'aucun ne souhaiterait pour sa propre existence,
+m'a été échu par un lot inégal. Ce n'est pas que mon corps nage dans
+le lac de la douleur; passe alors. Mais, l'esprit se dessèche par une
+réflexion condensée et continuellement tendue; il hurle comme les
+grenouilles d'un marécage, quand une troupe de flamants voraces et de
+hérons affamés vient s'abattre sur les joncs de ses bords. Heureux celui
+qui dort paisiblement dans un lit de plumes, arrachées à la poitrine de
+l'eider, sans remarquer qu'il se trahit lui-même. Voilà plus de trente
+ans que je n'ai pas encore dormi. Depuis l'imprononçable jour de ma
+naissance, j'ai voué aux planches somnifères une haine irréconciliable.
+C'est moi qui l'ai voulu; que nul ne soit accusé. Vite, que l'on se
+dépouille du soupçon avorté. Distinguez-vous, sur mon front, cette pâle
+couronne? Celle qui la tressa de ses doigts maigres fut la ténacité.
+Tant qu'un reste de sève brûlante coulera dans mes os, comme un torrent
+de métal fondu, je ne dormirai point. Chaque nuit, je force mon oeil
+livide à fixer les étoiles, à travers les carreaux de ma fenêtre. Pour
+être plus sûr de moi-même, un éclat de bois sépare mes paupières
+gonflées. Lorsque l'aurore apparaît, elle me retrouve dans la même
+position, le corps appuyé verticalement, et debout contre le plâtre de
+la muraille froide. Cependant, il m'arrive quelquefois de rêver, mais
+sans perdre un seul instant le vivace sentiment de ma personnalité et la
+libre faculté de me mouvoir: sachez que le cauchemar qui se cache dans
+les angles phosphoriques de l'ombre, la fièvre qui palpe mon visage avec
+son moignon, chaque animal impur qui dresse sa griffe sanglante, eh
+bien, c'est ma volonté qui, pour donner un aliment stable à son activité
+perpétuelle, les fait tourner en rond. En effet, atome qui se venge en
+son extrême faiblesse, le libre arbitre ne craint pas d'affirmer, avec
+une autorité puissante, qu'il ne compte pas l'abrutissement parmi le
+nombre de ses fils: celui qui dort, est moins qu'un animal châtré la
+veille. Quoique l'insomnie entraîne, vers les profondeurs de la fosse,
+ces muscles qui déjà répandent une odeur de cyprès, jamais la blanche
+catacombe de mon intelligence n'ouvrira ses sanctuaires aux yeux du
+Créateur. Une secrète et noble justice, vers les bras tendus de laquelle
+je me lance par instinct, m'ordonne de traquer sans trêve cet ignoble
+châtiment. Ennemi redoutable de mon âme imprudente, à l'heure où l'on
+allume un falot sur la côte, je défends à mes reins infortunés de se
+coucher sur la rosée de gazon. Vainqueur, je repousse les embûches de
+l'hypocrite pavot. Il est en conséquence certain que, par cette lutte
+étrange, mon coeur a muré ses desseins, affamé qui se mange lui-même.
+Impénétrable comme les géants, moi, j'ai vécu sans cesse avec
+l'envergure des yeux béante. Au moins, il est avéré que, pendant le
+jour, chacun peut opposer une résistance utile contre le Grand Objet
+Extérieur (qui ne sait pas son nom?); car, alors, la volonté veille à
+sa propre défense avec un remarquable acharnement. Mais aussitôt que le
+voile des vapeurs nocturnes s'étend, même sur les condamnés que l'on va
+pendre, oh! voir son intellect entre les sacrilèges mains d'un étranger.
+Un implacable scalpel en scrute les broussailles épaisses. La conscience
+exhale un long râle de malédiction; car, le voile de sa pudeur reçoit de
+cruelles déchirures. Humiliation! notre porte est ouverte à la curiosité
+farouche du Céleste Bandit. Je n'ai pas mérité ce supplice infâme, toi,
+le hideux espion de ma causalité! Si j'existe, je ne suis pas un autre.
+Je n'admets pas en moi cette équivoque pluralité. Je veux résider seul
+dans mon intime raisonnement. L'autonomie ... ou bien qu'on me change en
+hippopotame. Abîme-toi sous terre, ô anonyme stygmate, et ne reparais
+plus devant mon indignation hagarde. Ma subjectivité et le Créateur,
+c'est trop pour un cerveau. Quand la nuit obscurcit le cours des heures,
+quel est celui qui n'a pas combattu contre l'influence du sommeil, dans
+sa couche mouillée d'une glaciale sueur? Ce lit, attirant contre son
+sein les facultés mourantes, n'est qu'un tombeau composé de planches de
+sapin équarri. La volonté se retire insensiblement, comme en présence
+d'une force invisible. Une poix visqueuse épaissit le cristallin des
+yeux. Les paupières se recherchent comme deux amis. Le corps n'est plus
+qu'un cadavre qui respire. Enfin, quatre énormes pieux clouent sur le
+matelas la totalité des membres. Et remarquez, je vous prie, qu'en somme
+les draps ne sont que des linceuls. Voici la cassolette où brûle
+l'encens des religions. L'éternité mugit, ainsi qu'une mer lointaine,
+et s'approche à grands pas. L'appartement a disparu: prosternez-vous,
+humains, dans la chapelle ardente! Quelquefois, s'efforçant inutilement
+de vaincre les imperfections de l'organisme, au milieu du sommeil le
+plus lourd, le sens magnétisé s'aperçoit avec étonnement qu'il n'est
+plus qu'un bloc de sépulture, et raisonne admirablement, appuyé sur une
+subtilité incomparable: «Sortir de cette couche est un problème plus
+difficile qu'on ne le pense. Assis sur la charrette, l'on m'entraîne
+vers la binarité des poteaux de la guillotine. Chose curieuse, mon bras
+inerte s'est assimilé savamment la raideur de la souche. C'est très
+mauvais de rêver qu'on marche à l'échafaud.» Le sang coule à large flots
+à travers la figure. La poitrine effectue des soubresauts répétés, et se
+gonfle à des sifflements. Le poids d'un obélisque étouffe l'expansion de
+la rage. Le réel a détruit les rêves de la somnolence! Qui ne sait pas
+que, lorsque la lutte se prolonge entre le moi, plein de fierté, et
+l'accroissement terrible de la catalepsie, l'esprit halluciné perd le
+jugement? Rongé par le désespoir, il se complaît dans son mal, jusqu'à
+ce qu'il ait vaincu la nature, et que le sommeil, voyant sa proie lui
+échapper, s'enfuie sans retour loin de son coeur, d'une aile irritée et
+honteuse. Jetez un peu de cendre sur mon orbite en feu. Ne fixez pas mon
+oeil qui ne se ferme jamais. Comprenez-vous les souffrances que
+j'endure? (cependant, l'orgueil est satisfait). Dès que la nuit exhorte
+les humains au repos, un homme, que je connais, marche à grands pas dans
+la campagne. Je crains que ma résolution ne succombe aux atteintes de la
+vieillesse. Qu'il arrive, ce jour fatal où je m'endormirai! Au réveil
+mon rasoir, se frayant un passage à travers le cou, prouvera que rien
+n'était, en effet, plus réel.
+
+ * * * * *
+
+--Mais qui donc!... mais qui donc ose, ici, comme un conspirateur,
+traîner les anneaux de son corps vers ma poitrine noire? Qui que tu
+sois, excentrique python, par quel prétexte excuses-tu ta présence
+ridicule? Est-ce un vaste remords qui te tourmente? Car, vois-tu, boa,
+ta sauvage majesté n'a pas, je le suppose, l'exorbitante prétention
+de se soustraire à la comparaison que j'en fais avec les traits du
+criminel. Cette bave écumeuse et blanchâtre est, pour moi, le signe de
+la rage. Ecoute-moi: sais-tu que ton oeil est loin de boire un rayon
+céleste? N'oublie pas que si ta présomptueuse cervelle m'a cru capable
+de t'offrir quelques paroles de consolation, ce ne peut être que par
+le motif d'une ignorance totalement dépourvue de connaissances
+physiognomoniques. Pendant un temps, bien entendu, suffisant, dirige la
+lueur de tes yeux vers ce que j'ai le droit, comme un autre, d'appeler
+mon visage! Ne vois-tu pas comme il pleure? Tu t'es trompé, basilic. Il
+est nécessaire que tu cherches ailleurs la triste ration de soulagement,
+que mon impuissance radicale te retranche, malgré les nombreuses
+protestations de ma bonne volonté. Oh! quelle force, en phrases
+exprimables, fatalement t'entraîna vers ta perte? Il est presque
+impossible que je m'habitue à ce raisonnement que tu ne comprennes pas
+que, plaquant sur le gazon rougi, d'un coup de mon talon, les courbes
+fuyantes de ta tête triangulaire, je pourrais pétrir un innommable
+mastic avec l'herbe de la savane et la chair de l'écrasé.
+
+--Disparais le plus tôt possible loin de moi, coupable à la face blême!
+Le mirage fallacieux de l'épouvantement t'a montré ton propre spectre!
+Dissipe tes injurieux soupçons, si tu ne veux pas que je t'accuse à mon
+tour, et que je ne porte contre toi une récrimination qui serait
+certainement approuvée par le jugement du serpentaire reptilivore.
+Quelle monstrueuse aberration de l'imagination t'empêche de me
+reconnaître! Tu ne te rappelles donc pas les services importants que je
+t'ai rendus, par la gratification d'une existence que je fis émerger du
+chaos, et, de ton coté, le voeu, à jamais inoubliable, de ne pas
+déserter mon drapeau, afin de me rester fidèle jusqu'à la mort? Quand tu
+étais enfant (ton intelligence était alors dans sa plus belle phase), le
+premier, tu grimpais sur la colline, avec la vitesse de l'isard, pour
+saluer, par un geste de ta petite main, les multicolores rayons de
+l'aurore naissante. Les notes de ta voix jaillissaient, de ton larynx
+sonore, comme des perles diamantines, et résolvaient leurs collectives
+personnalités, dans l'agrégation vibrante d'un long hymne d'adoration.
+Maintenant, tu rejettes à tes pieds, comme un haillon souillé de boue,
+la longanimité dont j'ai fait trop longtemps preuve. La reconnaissance a
+vu ses racines se dessécher, comme le lit d'une mare; mais, à sa place,
+l'ambition a crû dans des proportions qu'il me serait pénible de
+qualifier. Quel est-il, celui qui m'écoute, pour avoir une telle
+confiance dans l'abus de sa propre faiblesse?
+
+--Et qui es-tu, toi-même, substance audacieuse? Non!... non!... je ne me
+trompe pas; et, malgré les métamorphoses multiples auxquelles tu as
+recours, toujours ta tête de serpent reluira devant mes yeux comme un
+phare d'éternelle injustice, et de cruelle domination! Il a voulu
+prendre les rênes du commandement, mais il ne sait pas régner! Il a
+voulu devenir un objet d'horreur pour tous les êtres de la création,
+et il a réussi. Il a voulu prouver que lui seul est le monarque de
+l'univers, et c'est en cela qu'il s'est trompé. O misérable! as-tu
+attendu jusqu'à cette heure pour entendre les murmures et les complots
+qui, s'élevant simultanément de la surface des sphères, viennent raser
+d'une aile farouche les rebords papillacés de ton destructible tympan?
+Il n'est pas loin, le jour, où mon bras te renversera dans la poussière,
+empoisonnée par ta respiration, et, arrachant de tes entrailles une
+nuisible vie, laissera sur le chemin ton cadavre, criblé de contorsions,
+pour apprendre au voyageur consterné, que cette chair palpitante, qui
+frappe sa vue d'étonnement, et cloue dans son palais sa langue muette,
+ne doit plus être comparée, si l'on garde son sang-froid, qu'au tronc
+pourri d'un chêne, qui tomba de vétusté! Quelle pensée de pitié me
+retient devant ta présence? Toi-même, recule plutôt devant moi, te
+dis-je, et va laver ton incommensurable honte dans le sang d'un enfant
+qui vient de naître: voilà quelles sont tes habitudes. Elles sont dignes
+de toi. Va ... marche toujours devant toi. Je te condamne à devenir
+errant. Je te condamne à rester seul et sans famille. Chemine
+constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse
+les sables des déserts jusqu'à ce que la fin du monde engloutisse les
+étoiles dans le néant. Lorsque tu passeras près de la tanière du tigre,
+il s'empressera de fuir, pour ne pas regarder, comme dans un miroir, son
+caractère exhaussé sur le socle de la perversité idéale. Mais, quand la
+fatigue impérieuse t'ordonnera d'arrêter ta marche devant les dalles de
+mon palais, recouvertes de ronces et de chardons, fais attention à tes
+sandales en lambeaux, et franchis, sur la pointe des pieds, l'élégance
+des vestibules. Ce n'est pas une recommandation inutile. Tu pourrais
+éveiller ma jeune épouse et mon fils en bas âge, couchés dans les
+caveaux de plomb qui longent les fondements de l'antique château. Si tu
+ne prenais tes précautions d'avance, ils pourraient te faire pâlir par
+leurs hurlements souterrains. Quand ton impénétrable volonté leur ôta
+l'existence, ils n'ignoraient pas que ta puissance est redoutable, et
+n'avaient aucun doute à cet égard; mais, ils ne s'attendaient point (et
+leurs adieux suprêmes me confirmèrent leur croyance) que ta Providence
+se serait montrée à ce point impitoyable! Quoi qu'il en soit, traverse
+rapidement ces salles abandonnées et silencieuses, aux lambris
+d'émeraude, mais aux armoiries fanées, où reposent les glorieuses
+statues de mes ancêtres. Ces corps de marbre sont irrités contre toi;
+évite leurs regards vitreux. C'est un conseil que te donne la langue de
+leur unique et dernier descendant. Regarde comme leur bras est levé dans
+l'attitude de la défense provocatrice, la tête fièrement renversée en
+arrière. Sûrement ils ont deviné le mal que tu m'as fait; et, si tu
+passes à portée des piédestaux glacés qui soutiennent ces blocs
+sculptés, la vengeance t'y attend. Si ta défense a besoin de m'objecter
+quelque chose, parle. Il est trop tard pour pleurer maintenant. Il
+fallait pleurer dans des moments plus convenables, quand l'occasion
+était propice. Si tes yeux sont enfin dessillés, juge toi-même quelles
+ont été les conséquences de ta conduite. Adieu! je m'en vais respirer la
+brise des falaises; car, mes poumons, à moitié étouffés, demandent à
+grands cris un spectacle plus tranquille et plus vertueux que le tien!
+
+ * * * * *
+
+O pédérastes incompréhensibles, ce n'est pas moi qui lancerai des
+injures à votre grande dégradation; ce n'est pas moi qui viendrai jeter
+le mépris sur votre anus infundibuliforme. Il suffit que les maladies
+honteuses, et presque incurables, qui vous assiègent, portent avec elles
+leur immanquable châtiment. Législateurs d'institutions stupides,
+inventeurs d'une morale étroite, éloignez-vous de moi, car je suis une
+âme impartiale. Et vous, jeunes adolescents ou plutôt jeunes filles,
+expliquez-moi comment et pourquoi (mais, tenez-vous à une convenable
+distance, car, moi non plus, je ne sais pas résister à mes passions)
+la vengeance a germé dans vos coeurs, pour avoir attaché au flanc de
+l'humanité une pareille couronne de blessures. Vous la faites rougir de
+ses fils par votre conduite (que, moi, je vénère!); votre prostitution,
+s'offrant au premier venu, exerce la logique des penseurs les plus
+profonds, tandis que votre sensibilité exagérée comble la mesure de la
+stupéfaction de la femme elle-même. Êtes-vous d'une nature moins ou plus
+terrestre que celle de vos semblables? Possédez-vous un sixième sens qui
+nous manque? Ne mentez pas, et dites ce que vous pensez. Ce n'est pas
+une interrogation que je vous pose; car, depuis que je fréquente en
+observateur la sublimité de vos intelligences grandioses, je sais à quoi
+m'en tenir. Soyez bénis par ma main gauche, soyez sanctifiés par ma main
+droite, anges protégés par mon amour universel. Je baise votre visage,
+je baise votre poitrine, je baise, avec mes lèvres suaves, les diverses
+parties de votre corps harmonieux et parfumé. Que ne m'aviez-vous dit
+tout de suite ce que vous étiez, cristallisations d'une beauté morale
+supérieure? Il a fallu que je devinasse par moi-même les innombrables
+trésors de tendresse et de chasteté que recélaient les battements de
+votre coeur oppressé. Poitrine ornée de guirlandes de roses et de
+vétyver. Il a fallu que j'entr'ouvrisse vos jambes pour vous connaître
+et que ma bouche se suspendit aux insignes de votre pudeur. Mais (chose
+importante à représenter) n'oubliez pas chaque jour de laver la peau de
+vos parties, avec de l'eau chaude, car, sinon, des chancres vénériens
+pousseraient infailliblement sur les commissures fendues de mes lèvres
+inassouvies. Oh! si au lieu d'être un enfer, l'univers n'avait été qu'un
+céleste anus immense, regardez le geste que je fais du côté de mon
+bas-ventre: oui, j'aurais enfoncé ma verge à travers son sphyncter
+sanglant, fracassant, par mes mouvements impétueux, les propres parois
+de son bassin! Le malheur n'aurait pas alors soufflé, sur mes yeux
+aveuglés, des dunes entières de sable mouvant; j'aurais découvert
+l'endroit souterrain où gît la vérité endormie, et les fleuves de mon
+sperme visqueux auraient trouvé de la sorte un océan où se précipiter!
+Mais, pourquoi me surprends-je à regretter un état de choses imaginaire
+et qui ne recevra jamais le cachet de son accomplissement ultérieur? Ne
+nous donnons pas la peine de construire de fugitives hypothèses. En
+attendant, que celui qui brûle de l'ardeur de partager mon lit vienne me
+trouver; mais, je mets une condition rigoureuse à mon hospitalité: il
+faut qu'il n'ait pas plus de quinze ans. Qu'il ne croie pas de son côté
+que j'en ai trente; qu'est-ce que cela y fait? L'âge ne diminue pas
+l'intensité des sentiments, loin de là; et, quoique mes cheveux soient
+devenus blancs comme la neige, ce n'est pas à cause de la vieillesse:
+c'est, au contraire, pour le motif que vous savez. Moi, je n'aime pas
+les femmes! Ni même les hermaphrodites! Il me faut des êtres qui me
+ressemblent, sur le front desquels la noblesse humaine soit marquée en
+caractères plus tranchés et ineffaçables! Êtes-vous certain que celles
+qui portent de longs cheveux, soient de la même nature que la mienne?
+Je ne le crois pas, et je ne déserterai pas mon opinion. Une salive
+saumâtre coule de ma bouche, je ne sais pas pourquoi. Qui veut me la
+sucer, afin que j'en sois débarrassé? Elle monte ... elle monte
+toujours! Je sais ce que c'est. J'ai remarqué que, lorsque je bois à la
+gorge le sang de ceux qui se couchent à côté de moi (c'est à tort que
+l'on me suppose vampire, puisqu'on appelle ainsi des morts qui sortent
+de leur tombeau; or, moi, je suis un vivant), j'en rejette le lendemain
+une partie par la bouche: voilà l'explication de la salive infecte. Que
+voulez-vous que j'y fasse, si les organes, affaiblis par le vice, se
+refusent à l'accomplissement des fonctions de la nutrition? Mais, ne
+révélez mes confidences à personne. Ce n'est pas pour moi que je vous
+dis cela; c'est pour vous-même et les autres, afin que le prestige du
+secret retienne dans les limites du devoir et de la vertu ceux qui,
+aimantés par l'électricité de l'inconnu, seraient tentés de m'imiter.
+Ayez ma bonté de regarder ma bouche (pour le moment, je n'ai pas le
+temps d'employer une formule plus longue de politesse); elle vous frappe
+au premier abord par l'apparence de sa structure, sans mettre le serpent
+dans vos comparaisons; c'est que j'en contracte le tissu jusqu'à la
+dernière réduction, afin de faire croire que je possède un caractère
+froid. Vous n'ignorez pas qu'il est diamétralement opposé. Que ne
+puis-je regarder à travers ces pages séraphiques le visage de celui qui
+me lit. S'il n'a pas dépassé la puberté, qu'il s'approche. Serre-moi
+contre toi, et ne crains pas de me faire du mal; rétrécissons
+progressivement les liens de nos muscles. Davantage. Je sens qu'il est
+inutile d'insister; l'opacité, remarquable à plus d'un titre, de cette
+feuille de papier, est un empêchement des plus considérables à
+l'opération de notre complète jonction. Moi, j'ai toujours éprouvé un
+caprice infâme pour la pâle jeunesse des collèges, et les enfants
+étiolés des manufactures! Mes paroles ne sont pas les réminiscences d'un
+rêve, et j'aurais trop de souvenirs à débrouiller, si l'obligation
+m'était imposée de faire passer devant vos yeux les événements qui
+pourraient affermir de leur témoignage la véracité de ma douloureuse
+affirmation. La justice humaine ne m'a pas encore surpris en flagrant
+délit, malgré l'incontestable habileté de ses agents. J'ai même
+assassiné (il n'y a pas longtemps!) un pédéraste qui ne se prêtait pas
+suffisamment à ma passion; j'ai jeté son cadavre dans un puits
+abandonné, et l'on n'a pas de preuves décisives contre moi. Pourquoi
+frémissez-vous de peur, adolescent qui me lisez? Croyez-vous que je
+veuille en faire autant envers vous? Vous vous montrez souverainement
+injuste ... Vous avez raison: méfiez-vous de moi, surtout si vous êtes
+beau. Mes parties offrent éternellement le spectacle lugubre de la
+turgescence; nul ne peut soutenir (et combien ne s'en ont-ils pas
+approchés!) qu'il les a vues à l'état de tranquillité normale, pas même
+le décrotteur qui m'y porta un coup de couteau dans un moment de délire.
+L'ingrat! Je change de vêtements deux fois par semaine, la propreté
+n'étant pas le principal motif de ma détermination. Si je n'agissais pas
+ainsi, les membres de l'humanité disparaîtraient au bout de quelques
+jours, dans des combats prolongés. En effet, dans quelque contrée que je
+me trouve, ils me harcèlent continuellement de leur présence et viennent
+lécher la surface de mes pieds. Mais, quelle puissance possèdent-elles
+donc, mes gouttes séminales, pour attirer vers elles tout ce qui respire
+par des nerfs olfactifs! Ils viennent des bords des Amazones, ils
+traversent les vallées qu'arrose le Gange, ils abandonnent le lichen
+polaire, pour accomplir de longs voyages à ma recherche, et demander aux
+cités immobiles, si elles n'ont pas vu passer, un instant, le long de
+leurs remparts, celui dont le sperme sacré embaume les montagnes, les
+lacs, les bruyères, les forêts, les promontoires et la vastitude des
+mers! Le désespoir de ne pas pouvoir me rencontrer (je me cache
+secrètement dans les endroits les plus inaccessibles, afin d'alimenter
+leur ardeur) les porte aux actes les plus regrettables. Ils se mettent
+trois cent mille de chaque côté, et les mugissements des canons servent
+de prélude à la bataille. Toutes les ailes s'ébranlent à la fois, comme
+un seul guerrier. Les carrés se forment et tombent aussitôt pour ne plus
+se relever. Les chevaux effarés s'enfuient dans toutes les directions.
+Les boulets labourent le sol, comme des météores implacables. Le théâtre
+du combat n'est plus qu'un vaste champ de carnage, quand la nuit révèle
+sa présence et que la lune silencieuse apparaît entre les déchirures
+d'un nuage. Me montrant du doigt un espace de plusieurs lieues recouvert
+de cadavres, le croissant vaporeux de cet astre m'ordonne de prendre un
+instant, comme le sujet de méditatives réflexions, les conséquences
+funestes qu'entraîne, après lui, l'inexplicable talisman enchanteur que
+la Providence m'accorda. Malheureusement que de siècles ne faudra-t-il
+pas encore, avant que la race humaine périsse entièrement par mon piège
+perfide! C'est ainsi qu'un esprit habile, et qui ne se vante pas,
+emploie, pour atteindre à ses fins, les moyens mêmes qui paraîtraient
+d'abord y porter un invincible obstacle. Toujours mon intelligence
+s'élève vers cette imposante question, et vous êtes témoin vous-même
+qu'il ne m'est plus possible de rester dans le sujet modeste qu'au
+commencement j'avais le dessein de traiter. Un dernier mot ... c'était
+une nuit d'hiver. Pendant que la bise sifflait dans les sapins, le
+Créateur ouvrit sa porte au milieu des ténèbres et fit entrer un
+pédéraste.
+
+ * * * * *
+
+Silence! il passe un cortège funéraire à côté de vous. Inclinez la
+binarité de vos rotules vers la terre et entonnez un chant
+d'outre-tombe. (Si vous considérez mes paroles plutôt comme une simple
+forme impérative, que comme un ordre formel qui n'est pas à sa place,
+vous montrerez de l'esprit et du meilleur.) Il est possible que vous
+parveniez de la sorte à réjouir extrêmement l'âme du mort, qui va se
+reposer de la vie dans une fosse. Même le fait est, pour moi, certain.
+Remarquez que je ne dis pas que votre opinion ne puisse jusqu'à un
+certain point être contraire à la mienne; mais, ce qu'il importe avant
+tout, c'est de posséder des notions justes sur les bases de la morale,
+de telle manière que chacun doive se pénétrer du principe qui commande
+de faire à autrui ce que l'on voudrait peut-être qui fût fait à
+soi-même. Le prêtre des religions ouvre le premier la marche, en tenant
+à la main un drapeau blanc, signe de la paix, et de l'autre un emblème
+d'or qui représente les parties de l'homme et de la femme, comme pour
+indiquer que ces membres charnels sont la plupart du temps, abstraction
+faite de toute métaphore, des instruments très dangereux entre les mains
+de ceux qui s'en servent, quand ils les manipulent aveuglément pour des
+buts divers qui se querellent entre eux, au lieu d'engendrer une
+opportune réaction contre la passion connue qui cause presque tous nos
+maux. Au bas de son dos est attachée (artificiellement, bien entendu)
+une queue de cheval, aux crins épais, qui balaie la poussière du sol.
+Elle signifie de prendre garde de ne pas nous ravaler par notre conduite
+au rang des animaux. Le cercueil connaît sa route et marche après la
+tunique flottante du consolateur. Les parents et les amis du défunt, par
+la manifestation de leur position, ont résolu de fermer la marche du
+cortège. Celui-ci s'avance avec majesté, comme un vaisseau qui fend la
+pleine mer, et ne craint pas le phénomène de l'enfoncement; car, au
+moment actuel, les tempêtes et les écueils ne se font pas remarquer par
+quelque chose de moins que leur explicable absence. Les grillons et
+les crapauds suivent à quelques pas la fête mortuaire; eux, aussi,
+n'ignorent pas que leur modeste présence aux funérailles de quiconque
+leur sera un jour comptée. Ils s'entretiennent à voix basse dans leur
+pittoresque langage (ne soyez pas assez présomptueux, permettez-moi de
+vous donner ce conseil non intéressé, pour croire que vous seul possédez
+la précieuse faculté de traduire les sentiments de votre pensée) de
+celui qu'ils regardèrent plus d'une fois courir à travers les prairies
+verdoyantes, et plonger la sueur de ses membres dans les bleuâtres
+vagues des golfes arénacés. D'abord, la vie parut lui sourire sans
+arrière-pensée, et, magnifiquement, le couronna de fleurs; mais, puisque
+votre intelligence elle-même s'aperçoit ou plutôt devine qu'il s'est
+arrêté aux limites de l'enfance, je n'ai pas besoin, jusqu'à l'apparition
+d'une rétractation véritablement nécessaire, de continuer les prolégomènes
+de ma rigoureuse démonstration. Dix ans. Nombre exactement calqué, à s'y
+méprendre, sur celui des doigts de la main. C'est peu et c'est beaucoup
+Dans le cas qui nous préoccupe, cependant, je m'appuierai sur votre amour
+envers la vérité, pour que vous prononciez, avec moi, sans tarder une
+seconde de plus, que c'est peu. Et, quand je réfléchis sommairement à ces
+ténébreux mystères, par lesquels un être humain disparaît de la terre,
+aussi facilement qu'une mouche ou une libellule, sans conserver l'espérance
+d'y revenir, je me surprends à couver le vif regret de ne pas probablement
+pouvoir vivre assez longtemps, pour vous bien expliquer ce que je n'ai pas
+la prétention de comprendre moi-même. Mais, puisqu'il est prouvé que, par
+un hasard extraordinaire, je n'ai pas encore perdu la vie depuis ce
+temps lointain où je commençai, plein de terreur, la phrase précédente,
+je calcule mentalement qu'il ne sera pas inutile ici, de construire
+l'aveu complet de mon impuissance radicale, quand il s'agit surtout,
+comme à présent, de cette imposante et inabordable question. C'est,
+généralement parlant, une chose singulière que la tendance attractive
+qui nous porte à rechercher (pour ensuite les exprimer) les
+ressemblances et et les différences que recèlent, dans leurs naturelles
+propriétés, les objets les plus opposés entre eux, et quelquefois les
+moins aptes, en apparence, à se prêter à ce genre de combinaisons
+sympathiquement curieuses, et qui, ma parole d'honneur, donnent
+gracieusement au style de l'écrivain, qui se paie cette personnelle
+satisfaction, l'impossible et inoubliable aspect d'un hibou sérieux
+jusqu'à l'éternité. Suivons en conséquence le courant qui nous entraîne.
+Le milan royal a les ailes proportionnellement plus longues que les
+buses, et le vol bien plus aisé: aussi passe-t-il sa vie dans l'air.
+Il ne se repose presque jamais et parcourt chaque jour des espaces
+immenses; et ce grand mouvement n'est point un exercice de chasse, ni
+poursuite de proie, ni même de découverte; car, il ne chasse pas; mais,
+il semble que le vol soit son état naturel, sa favorite situation. L'on
+ne peut s'empêcher d'admirer la manière dont il l'exécute. Ses ailes
+longues et étroites paraissent immobiles; c'est la queue qui croit
+diriger toutes les évolutions, et la queue ne se trompe pas: elle agit
+sans cesse. Il s'élève sans effort; il s'abaisse comme s'il glissait sur
+un plan incliné; il semble plutôt nager que voler; il précipite sa
+course, il la ralentit, s'arrête, et reste comme suspendu ou fixé à la
+même place, pendant des heures entières. L'on ne peut s'apercevoir
+d'aucun mouvement dans ses ailes: vous ouvririez les yeux comme la porte
+d'un four, que ce serait d'autant inutile. Chacun a le bon sens de
+confesser sans difficulté (quoique avec un peu de mauvaise grâce) qu'il
+ne s'aperçoit pas, au premier abord, du rapport, si lointain qu'il soit,
+que je signale entre la beauté du vol du milan royal, et celle de la
+figure de l'enfant, s'élevant doucement, au-dessus du cercueil
+découvert, comme un nénuphar qui perce la surface des eaux; et voilà
+précisément en quoi consiste l'impardonnable faute qu'entraîne
+l'inamovible situation d'un manque de repentir, touchant l'ignorance
+volontaire dans laquelle on croupit. Ce rapport de calme majesté entre
+les deux termes de ma narquoise comparaison n'est déjà que trop commun,
+et d'un symbole assez compréhensible, pour que je m'étonne davantage de
+ce qui ne peut avoir, comme seule excuse, que ce même caractère de
+vulgarité qui fait appeler, sur tout objet ou spectacle qui en est
+atteint, un profond sentiment d'indifférence injuste. Comme si ce qui se
+voit quotidiennement n'en devrait pas moins réveiller l'attention de
+notre admiration! Arrivé à l'entrée du cimetière, le cortège s'empresse
+de s'arrêter; son intention n'est pas d'aller plus loin. Le fossoyeur
+achève le creusement de la fosse; l'on y dépose le cercueil avec toutes
+les précautions prises en pareil cas; quelques pelletées de terre
+inattendues viennent recouvrir le corps de l'enfant. Le prêtre des
+religions, au milieu de l'assistance émue, prononce quelques paroles
+pour bien enterrer le mort, davantage, dans l'imagination des
+assistants. «Il dit qu'il s'étonne beaucoup de ce que l'on verse ainsi
+tant de pleurs, pour un acte d'une telle insignifiance. Textuel. Mais il
+craint de ne pas qualifier suffisamment ce qu'il prétend, lui, être un
+incontestable bonheur. S'il avait cru que la mort est aussi peu
+sympathique dans sa naïveté, il aurait renoncé à son mandat, pour ne pas
+augmenter la légitime douleur des nombreux parents et amis du défunt;
+mais, une secrète voix l'avertit de leur donner quelques consolations,
+qui ne seront pas inutiles, ne fût-ce que celle qui ferait entrevoir
+l'espoir d'une prochaine rencontre dans les cieux entre celui qui mourut
+et ceux qui survécurent.» Maldoror s'enfuyait au grand galop, en
+paraissant diriger sa course vers les murailles du cimetière. Les sabots
+de son coursier élevaient autour de son maître une fausse couronne de
+poussière épaisse. Vous autres, vous ne pouvez savoir le nom de ce
+cavalier; mais, moi, je le sais. Il s'approchait de plus en plus; sa
+figure de platine commençait à devenir perceptible, quoique le bas en
+fût entièrement enveloppé d'un manteau que le lecteur s'est gardé d'ôter
+de sa mémoire et qui ne laissait apercevoir que les yeux. Au milieu de
+son discours, le prêtre des religions devient subitement pâle, car son
+oreille reconnaît le galop irrégulier de ce célébré cheval blanc qui
+n'abandonna jamais son maître. «Oui, ajouta-t-il de nouveau, ma
+confiance est grande dans cette prochaine rencontre; alors, on
+comprendra, mieux qu'auparavant, quel sens il fallait attacher à la
+séparation temporaire de l'âme et du corps. Tel qui croit vivre sur
+cette terre se berce d'une illusion dont il importerait d'accélérer
+l'évaporation.» Le bruit du galop s'accroissait de plus en plus; et,
+comme le cavalier, étreignant la ligne d'horizon, paraissait en vue,
+dans le champ d'optique qu'embrassait le portail du cimetière, rapide
+comme un cyclone giratoire, le prêtre des religions plus gravement
+reprit: «Vous ne semblez pas vous douter que celui-ci, que la maladie
+força de ne connaître que les premières phases de la vie, et que la
+fosse vient de recevoir dans son sein, est l'indubitable vivant; mais,
+sachez au moins que celui-là, dont vous apercevez la silhouette
+équivoque emportée par un cheval nerveux, et sur lequel je vous
+conseille de fixer le plus tôt possible les yeux, car il n'est plus
+qu'un point, et va bientôt disparaître dans la bruyère, quoiqu'il ait
+beaucoup vécu, est le seul véritable mort.»
+
+ * * * * *
+
+«Chaque nuit, à l'heure où le sommeil est parvenu à son plus grand degré
+d'intensité, une vieille araignée de la grande espèce sort lentement sa
+tête d'un trou placé sur le sol, à l'une des intersections des angles
+de la chambre. Elle écoute attentivement si quelque bruissement remue
+encore ses mandibules dans l'atmosphère. Vu sa conformation d'insecte,
+elle ne peut pas faire moins, si elle prétend augmenter de brillantes
+personnifications les trésors de la littérature, que d'attribuer des
+mandibules au bruissement. Quand elle s'est assurée que le silence règne
+aux alentours, elle retire successivement, des profondeurs de son nid,
+sans le secours de la méditation, les diverses parties de son corps, et
+s'avance à pas comptés vers ma couche. Chose remarquable! moi qui fais
+reculer le sommeil et les cauchemars, je me sens paralysé dans la
+totalité de mon corps, quand elle grimpe le long des pieds d'ébène de
+mon lit de satin. Elle m'étreint la gorge avec les pattes, et me suce le
+sang avec son ventre. Tout simplement! Combien de litres d'une liqueur
+pourprée, dont vous n'ignorez pas le nom, n'a-t-elle pas bus, depuis
+qu'elle accomplit le même manège avec une persistance digne d'une
+meilleure cause! Je ne sais pas ce que je lui ait fait, pour qu'elle se
+conduise de la sorte à mon égard. Lui ai-je broyé une patte par
+inattention? Lui ai-je enlevé ses petits? Ces deux hypothèses, sujettes
+à caution, ne sont pas capables de soutenir un sérieux examen; elles
+n'ont même pas de la peine à provoquer un haussement dans mes épaules et
+un sourire sur mes lèvres, quoique l'on ne doive se moquer de personne.
+Prends garde à toi, tarentule noire; si ta conduite n'a pas pour excuse
+un irréfutable syllogisme, une nuit je me réveillerai en sursaut, par un
+dernier effort de ma volonté agonisante, je romprai le charme avec
+lequel tu retiens mes membres dans l'immobilité, et je t'écraserai entre
+les os de mes doigts, comme un morceau de matière mollasse. Cependant,
+je me rappelle vaguement que je t'ai donné la permission de laisser tes
+pattes grimper sur l'éclosion de la poitrine, et de là jusqu'à la peau
+qui recouvre mon visage; que par conséquent, je n'ai pas le droit de te
+contraindre. Oh! qui démêlera mes souvenirs confus! Je lui donne pour
+récompense ce qui reste de mon sang: en comptant la dernière goutte
+inclusivement, il y en a pour remplir au moins la moitié d'une coupe
+d'orgie.» Il parle, et il ne cesse de se déshabiller. Il appuie une
+jambe sur le matelas, et de l'autre, pressant le parquet de saphir afin
+de s'enlever, il se trouve étendu dans une position horizontale. Il a
+résolu de ne pas fermer les yeux, afin d'attendre son ennemi de pied
+ferme. Mais, chaque fois, ne prend-il pas la même résolution, et
+n'est-elle pas toujours détruite par l'inexplicable image de sa promesse
+fatale? Il ne dit plus rien, et se résigne avec douleur; car, pour lui
+le serment est sacré. Il s'enveloppe majestueusement dans les replis de
+la soie, dédaigne d'entrelacer les glands d'or de ses rideaux, et,
+appuyant les boucles ondulées de ses longs cheveux noirs sur les franges
+du coussin de velours, il tâte, avec la main, la large blessure de son
+cou, dans laquelle la tarentule a pris l'habitude de se loger, comme
+dans un deuxième nid, tandis que son visage respire la satisfaction. Il
+espère que cette nuit actuelle (espérez avec lui!) verra la dernière
+représentation de la succion immense; car, son unique voeu serait que
+le bourreau en finit avec son existence: la mort, et il sera content.
+Regardez cette vieille araignée de la grande espèce, qui sort lentement
+sa tête d'un trou placé sur le sol, à l'une des intersections des angles
+de la chambre. Nous ne sommes plus dans la narration. Elle écoute
+attentivement si quelque bruissement remue encore ses mandibules dans
+l'atmosphère. Hélas! nous sommes maintenant arrivés dans le réel, quant
+à ce qui regarde la tarentule, et, quoique l'on pourrait mettre un point
+d'exclamation à la fin de chaque phrase, ce n'est peut-être pas une
+raison pour s'en dispenser! Elle s'est assurée que le silence règne aux
+alentours; la voilà qui retire successivement des profondeurs de son
+nid, sans le secours de la méditation, les diverses parties de son
+corps, et s'avance à pas comptés vers la couche de l'homme solitaire. Un
+instant elle s'arrête; mais il est court, ce moment d'hésitation. Elle
+se dit qu'il n'est pas temps encore de cesser de torturer, et qu'il faut
+auparavant donner au condamné les plausibles raisons qui déterminèrent
+la perpétualité du supplice. Elle a grimpé à côté de l'oreille de
+l'endormi. Si vous voulez ne pas perdre une seule parole de ce qu'elle
+va dire, faites abstraction des occupations étrangères qui obstruent le
+portique de votre esprit, et soyez, au moins, reconnaissant de l'intérêt
+que je vous porte, en faisant assister votre présence aux scènes
+théâtrale qui me paraissent dignes d'exciter une véritable attention
+de votre part; car, qui m'empêcherait de garder, pour moi seul, les
+événements que je raconte? «Réveille-toi, flamme amoureuse des anciens
+jours, squelette décharné. Le temps est venu d'arrêter la main de la
+justice. Nous ne te ferons pas attendre longtemps l'explication que tu
+souhaites. Tu nous écoutes, n'est-ce pas? Mais ne remue pas tes membres;
+tu es encore aujourd'hui sous notre magnétique pouvoir, et l'atonie
+encéphalique persiste: c'est pour la dernière fois. Quelle impression la
+figure d'Elseneur fait-elle dans ton imagination? Tu l'as oublié! Et ce
+Réginald, à la démarche fière, as-tu gravé ses traits dans ton cerveau
+fidèle? Regarde-le caché dans les replis des rideaux; sa bouche est
+penchée vers ton front; mais il n'ose te parler, car il est plus timide
+que moi. Je vais te raconter un épisode de ta jeunesse, et te remettre
+dans le chemin de la mémoire ...» Il y avait longtemps que l'araignée
+avait ouvert son ventre, d'où s'étaient élancés deux adolescents, à la
+robe bleue, chacun un glaive flamboyant à la main, et qui avaient pris
+place aux côtés du lit, comme pour garder désormais le sanctuaire du
+sommeil. «Celui-ci, qui n'a pas encore cessé de te regarder, car il
+t'aima beaucoup, fut le premier de nous deux auquel tu donnas ton amour.
+Mais tu le fis souvent souffrir par les brusqueries de ton caractère.
+Lui, il ne cessait d'employer ses efforts à n'engendrer de ta part aucun
+sujet de plainte contre lui: un ange n'aurait pas réussi. Tu lui
+demandas, un jour s'il voulait aller se baigner avec toi, sur le rivage
+de la mer. Tous les deux, comme deux cygnes, vous vous élançâtes en même
+temps d'une roche à pic. Plongeurs éminents, vous glissâtes dans la
+masse aqueuse, les bras étendus entre la tête et se réunissant aux
+mains. Pendant quelques minutes, vous nageâtes entre deux courants. Vous
+reparûtes à une grande distance, vos cheveux entremêlés entre eux, et
+ruisselants du liquide salé. Mais quel mystère s'était donc passé sous
+l'eau, pour qu'une longue trace de sang s'aperçût à travers les vagues?
+Revenus à la surface, toi, tu continuais de nager, et tu faisais
+semblant de ne pas remarquer la faiblesse croissante de ton compagnon.
+Il perdait rapidement ses forces, et tu n'en poussais pas moins tes
+larges brassées vers l'horizon brumeux, qui s'estompait devant toi. Le
+blessé poussa des cris de détresse, et tu fis le sourd. Réginald frappa
+trois fois l'écho des syllabes de ton nom, et trois fois tu répondis par
+un cri de volupté. Il se trouvait trop loin du rivage pour y revenir,
+et s'efforçait en vain de suivre les sillons de ton passage afin de
+t'atteindre, et reposer un instant sa main sur ton épaule. La chasse
+négative se prolongea pendant une heure, lui, perdant ses forces, et,
+toi, sentant croître les tiennes. Désespérant d'égaler ta vitesse, il
+fit une courte prière au Seigneur pour lui recommander son âme, se plaça
+sur le dos comme quand on fait la planche, de telle manière qu'on
+apercevait le coeur battre violemment sous sa poitrine, et attendit que
+la mort arrivât, afin de ne plus attendre. En cet instant, tes membres
+vigoureux étaient à perte de vue, et s'éloignaient encore, rapides comme
+une sonde qu'on laisse filer. Une barque, qui revenait de placer ses
+filets au large, passa dans ces parages. Les pêcheurs prirent Réginald
+pour un naufragé, et le halèrent, évanoui, dans leur embarcation. On
+constata la présence d'une blessure au flanc droit; chacun de ces matelots
+expérimentés émit l'opinion qu'aucune pointe d'écueil ou fragment de
+rocher n'était susceptible de percer un trou si microscopique et en même
+temps si profond. Une arme tranchante, comme le serait un stylet des plus
+aigus, pouvait seule s'arroger des droits à la paternité d'une si fine
+blessure. Lui, ne voulut jamais raconter les diverses phases du plongeon,
+à travers les entrailles des flots, et ce secret, il l'a gardé jusqu'à
+présent. Des larmes coulent maintenant sur ses joues un peu décolorées,
+et tombent sur tes draps: le souvenir est quelquefois plus amer que la
+chose. Mais moi, je ne ressentirai pas de la pitié: ce serait te montrer
+trop d'estime. Ne roule pas dans leur orbite ces yeux furibonds. Reste
+calme plutôt. Tu sais que tu ne peux pas bouger. D'ailleurs, je n'ai pas
+terminé mon récit.--Relève ton glaive, Réginald, et n'oublie pas si
+facilement la vengeance. Qui sait? peut-être un jour elle viendrait te
+faire des reproches.--Plus tard, tu conçus des remords dont l'existence
+devait être éphémère; tu résolus de racheter ta faute par le choix d'un
+autre ami, afin de le bénir et de l'honorer. Par ce moyen expiatoire, tu
+effaçais les taches du passé, et tu faisais retomber sur celui qui devint
+la deuxième victime, la sympathie que tu n'avais pas su montrer à l'autre.
+Vain espoir; le caractère ne se modifie pas d'un jour à l'autre, et ta
+volonté resta pareille à elle-même. Moi, Elseneur, je te vis pour la
+première fois, et, dès ce moment, je ne pus t'oublier. Nous nous regardâmes
+pendant quelques instants, et tu te mis à sourire. Je baissais les yeux,
+parce que je vis dans les tiens une flamme surnaturelle. Je me demandais
+si, à l'aide d'une nuit obscure, tu t'étais laissé choir secrètement
+jusqu'à nous de la surface de quelque étoile; car, je le confesse,
+aujourd'hui qu'il n'est pas nécessaire de feindre, tu ne ressemblais pas
+aux marcassins de l'humanité; mais une auréole de rayons étincelants
+enveloppait la périphérie de ton front. J'aurais désiré lier des
+relations intimes avec toi; ma présence n'osait approcher devant la
+frappante nouveauté de cette étrange noblesse, et une tenace terreur
+rôdait autour de moi. Pourquoi n'ai-je pas écouté ces avertissements de
+la conscience? Pressentiments fondés. Remarquant mon hésitation, tu
+rougis à ton tour, et tu avanças le bras. Je mis courageusement ma main
+dans la tienne, et, après cette action, je me sentis plus fort;
+désormais un souffle de ton intelligence était passé dans moi. Les
+cheveux au vent et respirant les haleines des brises, nous marchâmes
+quelques instants devant nous, à travers des bosquets touffus de
+lentisques, de jasmins, de grenadiers et d'orangers, dont les senteurs
+nous enivraient. Un sanglier frôla nos habits à toute course, et une
+larme tomba de son oeil, quand il me vit avec toi: je ne m'expliquais
+pas sa conduite. Nous arrivâmes à la tombée de la nuit devant les portes
+d'une cité populeuse. Les profils des dômes, les flèches des minarets et
+les boules de marbre des belvédères découpaient vigoureusement leurs
+dentelures, à travers les ténèbres, sur le bleu intense du ciel. Mais tu
+ne voulus pas te reposer en cet endroit, quoique nous fussions accablés
+de fatigue. Nous longeâmes le bas des fortifications externes, comme
+des chacals nocturnes; nous évitâmes la rencontre des sentinelles aux
+aguets; et nous parvînmes à nous éloigner, par la porte opposée, de
+cette réunion solennelle d'animaux raisonnables, civilisés comme les
+castors. Le vol de la fulgore porte-lanterne, le craquement des herbes
+sèches, les hurlements intermittents de quelque loup lointain
+accompagnaient l'obscurité de notre marche incertaine, à travers la
+campagne. Quels étaient donc tes valables motifs pour fuir les ruches
+humaines? Je me posais cette question avec un certain trouble; mes
+jambes d'ailleurs commençaient à me refuser un service trop longtemps
+prolongé. Nous atteignîmes enfin la lisière d'un bois épais, dont les
+arbres étaient entrelacés entre eux par un fouillis de hautes lianes
+inextricables, de plantes parasites, et de cactus à épines monstrueuses.
+Tu t'arrêtas devant un bouleau. Tu me dis de m'agenouiller pour me
+préparer à mourir; tu m'accordais un quart d'heure pour sortir de cette
+terre. Quelques regards furtifs, pendant notre longue course, jetés à la
+dérobée sur moi, quand je ne t'observais pas, certains gestes dont j'avais
+remarqué l'irrégularité de mesure et de mouvement se présentèrent aussitôt
+à ma mémoire, comme les pages ouvertes d'un livre. Mes soupçons étaient
+confirmés. Trop faible pour lutter contre toi, tu me renversas à terre,
+comme l'ouragan abat la feuille du tremble. Un de tes genoux sur ma
+poitrine, et l'autre appuyé sur l'herbe humide, tandis qu'une de tes mains
+arrêtait la binarité de mes bras dans son étau, je vis l'autre sortir un
+couteau, de la gaîne appendue à ta ceinture. Ma résistance était presque
+nulle, et je fermai les yeux: les trépignements d'un troupeau de boeufs
+s'entendirent à quelque distance, apportés par le vent. Il s'avançait
+comme une locomotive, harcelé par le bâton d'un pâtre et les mâchoires
+d'un chien. Il n'y avait pas de temps à perdre, et c'est ce que tu compris;
+craignant de ne pas parvenir à tes fins, car l'approche d'un secours
+inespéré avait doublé ma puissance musculaire, et t'apercevant que tu ne
+pouvais rendre immobile qu'un de mes bras à la fois, tu te contentas, par
+un rapide mouvement imprimé à la lame d'acier, de me couper le poignet
+droit. Le morceau, exactement détaché, tomba par terre. Tu pris la fuite,
+pendant que j'étais étourdi par la douleur. Je ne te raconterai pas comment
+le pâtre vint à mon secours, ni combien de temps devint nécessaire à ma
+guérison. Qu'il te suffise de savoir que cette trahison, à laquelle je ne
+m'attendais pas, me donna l'envie de rechercher la mort. Je portai ma
+présence dans les combats, afin d'offrir ma poitrine aux coups. J'acquis
+de la gloire dans les champs de bataille; mon nom était devenu redoutable
+même aux plus intrépides, tant mon artificielle main de fer répandait le
+carnage et la destruction dans les rangs ennemis. Cependant, un jour que
+les obus tonnaient beaucoup plus fort qu'à l'ordinaire, et que les
+escadrons, enlevés de leur base, tourbillonnaient, comme des pailles, sous
+l'influence du cyclone de la mort, un cavalier, à la démarche hardie,
+s'avança devant moi, pour me disputer la palme de la victoire. Les deux
+armées s'arrêtèrent, immobiles, pour nous contempler en silence. Nous
+combattîmes longtemps, criblés de blessures, et les casques brisés. D'un
+commun accord, nous cessâmes la lutte, afin de nous reposer, et la
+reprendre ensuite avec plus d'énergie. Plein d'admiration pour son
+adversaire, chacun lève sa propre visière: «Elseneur!...», «Réginald!...»,
+telles furent les simples paroles que nos gorges haletantes prononcèrent
+en même temps. Ce dernier, tombé dans le désespoir d'une tristesse
+inconsolable, avait pris, comme moi, la carrière des armes, et les
+balles l'avaient épargné. Dans quelles circonstances nous nous
+retrouvions! Mais ton nom ne fut pas prononcé! Lui et moi, nous nous
+jurâmes une amitié éternelle; mais, certes, différente des deux
+premières dans lesquelles tu avais été le principal acteur. Un archange,
+descendu du ciel et messager du Seigneur, nous ordonna de nous changer
+en une araignée unique, et de venir chaque nuit te sucer la gorge,
+jusqu'à ce qu'un commandement venu d'en haut arrêtât le cours du
+châtiment. Pendant près de dix ans, nous avons hanté ta couche. Dès
+aujourd'hui, tu es délivré de notre persécution. La promesse vague dont
+tu parlais, ce n'est pas à nous que tu la fis, mais bien à l'Être qui
+est plus fort que toi: tu comprenais toi-même qu'il valait mieux se
+soumettre à ce décret irrévocable. Réveille-toi, Maldoror! Le charme
+magnétique qui a pesé sur ton système cérébro-spinal, pendant les nuits
+de deux lustres, s'évapore.» Il se réveille comme il lui a été ordonné,
+et voit deux formes célestes disparaître dans les airs, les bras
+entrelacés. Il n'essaie pas de se rendormir. Il sort lentement, l'un
+après l'autre, ses membres hors de sa couche. Il va réchauffer sa peau
+glacée aux tisons rallumés de la cheminée gothique. Sa chemise seule
+recouvre son corps. Il cherche des yeux la carafe de cristal afin
+d'humecter son palais desséché. Il ouvre les contrevents de la fenêtre.
+Il s'appuie sur le rebord. Il contemple la lune qui verse, sur sa
+poitrine, un cône de rayons extatiques, où palpitent, comme des phalènes,
+des atomes d'argent d'une douceur ineffable. Il attend que le crépuscule
+du matin vienne apporter, par le changement de décors, un dérisoire
+soulagement à son coeur bouleversé.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME CHANT
+
+
+
+
+CHANT SIXIÈME
+
+
+Vous, dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d'embellir le
+faciès, ne croyez pas qu'il s'agisse encore de pousser, dans des
+strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu'un élève de quatrième,
+des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements
+sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu'on serait capable
+de l'imaginer, pour peu qu'on s'en donnât la peine; mais il est
+préférable de prouver par des faits les propositions que l'on avance.
+Prétendriez-vous donc que, parce que j'aurais insulté, comme en me
+jouant, l'homme, le Créateur et moi-même, dans mes explicables
+hyperboles, ma mission fût complète? Non: la partie la plus importante
+de mon travail n'en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire.
+Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés
+plus haut: il leur sera ainsi communiqué une puissance moins abstraite.
+La vitalité se répandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil
+circulatoire, et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de
+rencontrer, là où d'abord vous n'aviez cru voir que des entités vagues
+appartenant au domaine de la spéculation pure, d'une part, l'organisme
+corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de
+l'autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions physiologiques
+de la chair. Ce sont des êtres doués d'une énergique vie qui, les bras
+croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement (mais, je suis
+certain que l'effet sera très poétique) devant votre visage, placés
+seulement à quelques pas de vous, de manière que les rayons solaires,
+frappant d'abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées,
+viendront ensuite se refléter, visiblement sur leurs cheveux terrestres
+et matériels. Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs de la
+spécialité de provoquer le rire; des personnalités fictives qui auraient
+bien fait de rester dans la cervelle de l'auteur; ou des cauchemars
+placés trop au-dessus de l'existence ordinaire. Remarquez que, par cela
+même, ma poésie n'en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos mains
+des branches ascendantes d'aorte et des capsules surrénales; et puis des
+sentiments! Les cinq premiers récits n'ont pas été inutiles; ils étaient
+le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction,
+l'explication préalable de ma poétique future: et je devais à moi-même,
+avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de
+l'imagination, d'avertir les sincères amateurs de la littérature, par
+l'ébauche rapide d'une généralisation claire et précise, du but que
+j'avais résolu de poursuivre. En conséquence, mon opinion est que,
+maintenant, la partie synthétique de mon oeuvre est complète et
+suffisamment paraphrasée. C'est par elle que vous avez appris que je me
+suis proposé d'attaquer l'homme et Celui qui le créa. Pour le moment et
+pour plus tard, vous n'avez pas besoin d'en savoir davantage! Des
+considérations, nouvelles me paraissent superflues, car elles ne
+feraient que répéter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai,
+mais identique, l'énoncé de la thèse dont la fin de ce jour verra le
+premier développement. Il résulte, des observations qui précèdent, que
+mon intention est d'entreprendre, désormais, la partie analytique; cela
+est si vrai qu'il n'y a que quelques minutes seulement, que j'exprimai
+le voeu ardent que vous fussiez emprisonné dans les glandes sudoripares
+de ma peau, pour vérifier la loyauté de ce que j'affirme, en
+connaissance de cause. Il faut, je le sais, étayer d'un grand nombre de
+preuves l'argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème; eh
+bien, ces preuves existent, et vous savez que je n'attaque personne,
+sans avoir des motifs sérieux! Je ris à gorge déployée, quand je songe
+que vous me reprochez de répandre d'amères accusations contre
+l'humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me
+donnerait raison!) et contre la Providence: je ne rétracterai pas mes
+paroles; mais, racontant ce que j'aurai vu, il ne me sera pas difficile,
+sans autre ambition que la vérité, de les justifier. Aujourd'hui, je
+vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure restera dans
+la suite à peu près stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou
+l'autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle
+forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques
+tâtonnements, ma formule définitive. C'est la meilleure: puisque c'est
+le roman! Cette préface hybride a été exposée d'une manière qui ne
+paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu'elle surprend,
+pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très bien où l'on veut
+d'abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupéfaction,
+auquel on doit généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur
+temps à lire des livres ou des brochures, j'ai fait tous mes efforts
+pour le produire. En effet, il m'était impossible de faire moins, malgré
+ma bonne volonté: ce n'est que plus tard, lorsque quelques romans auront
+paru, que vous comprendrez mieux la préface du renégat, à la figure
+fuligineuse.
+
+ * * * * *
+
+Avant d'entrer en matière, je trouve stupide qu'il soit nécessaire (je
+pense que chacun ne sera pas de mon avis, si je me trompe) que je place
+à côté de moi un encrier ouvert, et quelques feuillets de papier non
+mâché. De cette manière, il me sera possible de commencer, avec amour,
+par ce sixième chant, la série des poëmes instructifs qu'il me tarde de
+produire. Dramatiques épisodes d'une implacable utilité! Notre héros
+s'aperçut qu'en fréquentant les cavernes, et prenant pour refuge les
+endroits inaccessibles, il transgressait les règles de la logique, et
+commettait un cercle vicieux. Car, si d'un côté, il favorisait ainsi sa
+répugnance pour les hommes, par le dédommagement de la solitude et de
+l'éloignement, et circonscrivait passivement son horizon borné, parmi
+des arbustes rabougris, des ronces et des lambrusques, de l'autre, son
+activité ne trouvait plus aucun aliment pour nourrir le minotaure de
+ses instincts pervers. En conséquence, il résolut de se rapprocher des
+agglomérations humaines, persuadé que parmi tant de victimes toutes
+préparées, ses passions diverses trouveraient amplement de quoi se
+satisfaire. Il savait que la police, ce bouclier de la civilisation,
+le recherchait avec persévérance, depuis nombre d'années, et qu'une
+véritable armée d'agents et d'espions était continuellement à ses
+trousses. Sans, cependant, parvenir à le rencontrer. Tant son habileté
+renversante déroutait, avec un suprême chic, les ruses les plus
+indiscutables au point de vue de leur succès, et l'ordonnance de la
+plus savante méditation. Il avait une faculté spéciale pour prendre des
+formes méconnaissables aux yeux exercés. Déguisements supérieurs, si je
+parle en artiste! Accoutrements d'un effet réellement médiocre, quand
+je songe à la morale. Par ce point, il touchait presqu'au génie.
+N'avez-vous pas remarqué la gracilité d'un joli grillon, aux mouvements
+alertes, dans les égouts de Paris? Il n'y a que celui-là: c'était
+Maldoror! Magnétisant les florissantes capitales, avec un fluide
+pernicieux, il les amène dans un état léthargique où elles sont
+incapables de se surveiller comme il le faudrait. État d'autant plus
+dangereux qu'il n'est pas soupçonné. Aujourd'hui il est à Madrid; demain
+il sera à Saint-Pétersbourg; hier il se trouvait à Pékin. Mais, affirmer
+exactement l'endroit actuel que remplissent de terreur les exploits de
+ce poétique Rocambole, est un travail au-dessus des forces possibles de
+mon épaisse ratiocination. Ce bandit est, peut-être, à sept cents lieues
+de ce pays; peut-être, il est à quelques pas de vous. Il n'est pas
+facile de faire périr entièrement les hommes, et les lois sont là; mais,
+on peut, avec de la patience, exterminer, une par une, les fourmis
+humanitaires. Or, depuis les jours de ma naissance, où je vivais avec
+les premiers aïeuls de notre race, encore inexpérimenté dans la tension
+de mes embûches; depuis les temps reculés, placés, au delà de
+l'histoire, où, dans de subtiles métamorphoses, je ravageais, à diverses
+époques, les contrées du globe par les conquêtes et le carnage, et
+répandais la guerre civile au milieu des citoyens, n'ai-je pas déjà
+écrasé sous mes talons, membre par membre ou collectivement, des
+générations entières, dont il ne serait pas difficile de concevoir le
+chiffre innombrable? Le passé radieux a fait de brillantes promesses à
+l'avenir: il les tiendra. Pour le ratissage de mes phrases, j'emploierai
+forcément la méthode naturelle, en rétrogradant jusque chez les
+sauvages, afin qu'ils me donnent des leçons. Gentlemen simples et
+majestueux, leur bouche gracieuse ennoblit tout ce qui découle de leurs
+lèvres tatouées. Je viens de prouver que rien n'est risible dans cette
+planète. Planète cocasse, mais superbe. M'emparant d'un style que
+quelques-uns trouveront naïf (quand il est si profond), je le ferai
+servir à interpréter des idées qui, malheureusement, ne paraîtront
+peut-être pas grandioses! Par cela même, me dépouillant des allures
+légères et sceptiques de l'ordinaire conversation, et, assez prudent
+pour ne pas poser ... je ne sais plus ce que j'avais l'intention de
+dire, car, je ne me rappelle pas le commencement de la phrase. Mais,
+sachez que la poésie se trouve partout où n'est pas le sourire,
+stupidement railleur, de l'homme, à la figure de canard. Je vais d'abord
+me moucher, parce que j'en ai besoin; et ensuite, puissamment aidé par
+ma main, je reprendrai le porte-plume que mes doigts avaient laissé
+tomber. Comment le pont du Carrousel put-il garder la constance de sa
+neutralité, lorsqu'il entendit les cris déchirants que semblait pousser
+le sac!
+
+ * * * * *
+
+I
+
+
+Les magasins de la rue Vivienne étalent leurs richesses aux yeux
+émerveillés. Éclairés par de nombreux becs de gaz, les coffrets d'acajou
+et les montres en or répandent à travers les vitrines des gerbes de
+lumière éblouissante. Huit heures ont sonné à l'horloge de la Bourse:
+ce n'est pas tard! A peine le dernier coup de marteau s'est-il fait
+entendre, que la rue, dont le nom a été cité, se met à trembler, et
+secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu'au boulevard
+Montmartre. Les promeneurs hâtent le pas, et se retirent pensifs dans
+leurs maisons. Une femme s'évanouit et tombe sur l'asphalte. Personne ne
+la relève: il tarde à chacun de s'éloigner de ce parage. Les volets se
+referment avec impétuosité, et les habitants s'enfoncent dans leurs
+couvertures. On dirait que la peste asiatique a révélé sa présence.
+Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville se prépare à nager
+dans les réjouissances des fêtes nocturnes, la rue Vivienne se trouve
+subitement glacée par une sorte de pétrification. Comme un coeur qui
+cesse d'aimer, elle a sa vie éteinte. Mais, bientôt, la nouvelle du
+phénomène se répand dans les autres couches de la population, et un
+silence morne plane sur l'auguste capitale. Où sont-ils passés, les becs
+de gaz? Que sont-elles devenues, les vendeuses d'amour? Rien ... la
+solitude et l'obscurité! Une chouette, volant dans une direction
+rectiligne, et dont la patte est cassée, passe au-dessus de la
+Madeleine, et prend son essor vers la barrière du Trône, en s'écriant:
+«Un malheur se prépare.» Or, dans cet endroit que ma plume (ce véritable
+ami qui me sert de compère) vient de rendre mystérieux, si vous regardez
+du côté par où la rue Colbert s'engage dans la rue de Vivienne, vous
+verrez, à l'angle formé par le croisement de ces deux voies, un
+personnage montrer sa silhouette, et diriger sa marche légère vers les
+boulevards. Mais, si l'on s'approche davantage, de manière à ne pas
+amener sur soi-même l'attention de ce passant, on s'aperçoit, avec un
+agréable étonnement, qu'il est jeune! De loin on l'aurait pris en effet
+pour un homme mûr. La somme des jours ne compte plus, quand il s'agit
+d'apprécier la capacité intellectuelle d'une figure sérieuse. Je me
+connais à lire l'âge dans les lignes physiognomoniques du front: il a
+seize ans et quatre mois! Il est beau comme la rétractilité des serres
+des oiseaux rapaces; ou encore, comme l'incertitude des mouvements
+musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale
+postérieure; ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours
+retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs
+indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille; et surtout,
+comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à
+coudre et d'un parapluie! Mervyn, ce fils de la blonde Angleterre, vient
+de prendre chez son professeur une leçon d'escrime, et, enveloppé dans
+son tartan écossais, il retourne chez ses parents. C'est huit heures et
+demie, et il espère arriver chez lui à neuf heures: de sa part, c'est
+une grande présomption que de feindre d'être certain de connaître
+l'avenir. Quelque obstacle imprévu ne peut-il l'embarrasser dans sa
+route? Et cette circonstance, serait-elle si peu fréquente, qu'il dût
+prendre sur lui de la considérer comme une exception? Que ne
+considère-t-il plutôt, comme un fait anormal, la possibilité qu'il a eue
+jusqu'ici de se sentir dépourvu d'inquiétude et pour ainsi dire heureux?
+De quel droit en effet prétendrait-il gagner indemne sa demeure, lorsque
+quelqu'un le guette et le suit par derrière comme sa future proie? (Ce
+serait bien peu connaître sa profession d'écrivain à sensation, que de
+ne pas, au moins, mettre en avant, les restrictives interrogations après
+lesquelles arrive immédiatement la phrase que je suis sur le point de
+terminer.) Vous avez reconnu le héros imaginaire qui, depuis un long
+temps, brise par la pression de son individualité ma malheureuse
+intelligence! Tantôt Maldoror se rapproche de Mervyn, pour graver dans
+sa mémoire les traits de cet adolescent; tantôt, le corps rejeté en
+arrière, il recule sur lui-même comme le boomerang d'Australie, dans la
+deuxième période de son trajet, ou plutôt, comme une machine infernale.
+Indécis sur ce qu'il doit faire. Mais, sa conscience n'éprouve aucun
+symptôme d'une émotion la plus embryogénique, comme à tort vous le
+supposeriez. Je le vis s'éloigner un instant dans une direction opposée:
+était-il accablé par le remords? Mais, il revint sur ses pas avec un
+nouvel acharnement. Mervyn ne sait pas pourquoi ses artères temporales
+battent avec force, et il presse le pas, obsédé par une frayeur dont lui
+et vous cherchent vainement la cause. Il faut lui tenir compte de son
+application à découvrir l'énigme. Pourquoi ne se retourne-t-il pas? Il
+comprendrait tout. Songe-t-on jamais aux moyens les plus simples de
+faire cesser un état alarmant? Quand un rôdeur de barrières traverse un
+faubourg de la banlieue, un saladier de vin blanc dans le gosier et la
+blouse en lambeaux, si, dans le coin d'une borne, il aperçoit un vieux
+chat musculeux, contemporain des révolutions auxquelles ont assisté nos
+pères, contemplant mélancoliquement les rayons de la lune, qui
+s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance tortueusement dans une
+ligne courbe, et fait signe à un chien cagneux, qui se précipite. Le
+noble animal de la race féline attend son adversaire avec courage, et
+dispute chèrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une peau
+électrisable. Que ne fuyait-il donc? C'était si facile. Mais, dans le
+cas qui nous préoccupe actuellement. Mervyn complique encore le danger
+par sa propre ignorance. Il a comme quelques lueurs, excessivement
+rares, il est vrai, dont je ne m'arrêterai pas à démontrer le vague qui
+les recouvre; cependant, il lui est impossible de deviner la réalité. Il
+n'est pas prophète, je ne dis pas le contraire, et il ne se reconnaît
+pas la faculté de l'être. Arrivé sur la grande artère, il tourne à
+droite et traverse le boulevard Poissonnière et le boulevard
+Bonne-Nouvelle. A ce point de son chemin, il s'avance dans la rue du
+Faubourg-Saint-Denis, laisse derrière lui l'embarcadère du chemin de fer
+de Strasbourg, et s'arrête devant un portail élevé, avant d'avoir
+atteint la superposition perpendiculaire de la rue Lafayette. Puisque
+vous me conseillez de terminer en cet endroit la première strophe, je
+veux bien, pour cette fois, obtempérer à votre désir. Savez-vous que,
+lorsque je songe à l'anneau de fer caché sous la pierre par la main d'un
+maniaque, un invincible frisson me passe par les cheveux?
+
+
+
+
+II
+
+
+Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l'hôtel moderne tourne sur
+ses gonds. Il arpente la cour, parsemée de sable fin, et franchit les
+huit degrés du perron. Les deux statues, placées à droite et à gauche
+comme les gardiennes de l'aristocratique villa, ne lui barrent pas le
+passage. Celui qui a tout renié, père, mère, Providence, amour, idéal,
+afin de ne plus penser qu'à lui seul, s'est bien gardé de ne pas suivre
+les pas qui précédaient. Il l'a vu entrer dans un spacieux salon du
+rez-de-chaussée, aux boiseries de cornaline. Le fils de famille se jette
+sur un sofa, et l'émotion l'empêche de parler. Sa mère, à la robe longue
+et traînante, s'empresse autour de lui, et l'entoure de ses bras. Ses
+frères, moins âgés que lui, se groupent autour du meuble, chargé d'un
+fardeau; ils ne connaissent pas la vie d'une manière suffisante, pour se
+faire une idée nette de la scène qui se passe. Enfin, le père élève sa
+canne, et abaisse sur les assistants un regard plein d'autorité.
+Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il s'éloigne de son siège
+ordinaire, et s'avance, avec inquiétude, quoique affaibli par les ans,
+vers le corps immobile de son premier-né. Il parle dans une langue
+étrangère, et chacun l'écoute dans un recueillement respectueux: «Qui a
+mis le garçon dans cet état? La Tamise brumeuse charriera encore une
+quantité notable de limon avant que mes forces soient complètement
+épuisées. Des lois préservatrices n'ont pas l'air d'exister dans cette
+contrée inhospitalière. Il éprouverait la vigueur de mon bras, si je
+connaissais le coupable. Quoique j'aie pris ma retraite, dans
+l'éloignement des combats maritimes, mon épée de commodore, suspendue à
+la muraille, n'est pas encore rouillée. D'ailleurs, il est facile d'en
+repasser le fil. Mervyn, tranquillise-toi; je donnerai des ordres à mes
+domestiques, afin de rencontrer la trace de celui que, désormais, je
+chercherai, pour le faire périr de ma propre main. Femme, ôte toi de là,
+et va t'accroupir dans un coin; tes yeux m'attendrissent, et tu ferais
+mieux de refermer le conduit de tes glandes lacrymales. Mon fils, je
+t'en supplie, réveille tes sens, et reconnais ta famille; c'est ton père
+qui te parle ...» La mère se tient à l'écart, et, pour obéir aux ordres
+de son maître, elle a pris un livre entre ses mains, et s'efforce de
+demeurer tranquille, en présence du danger que court celui que sa
+matrice enfanta. « ... Enfants, allez vous amuser dans le parc, et
+prenez garde, en admirant la natation des cygnes, de ne pas tomber dans
+la pièce d'eau ...» Les frères, les mains pendantes, restent muets;
+tous, la toque surmontée d'une plume arrachée à l'aile de l'engoulevent
+de la Caroline, avec le pantalon de velours s'arrêtant aux genoux, et
+les bas de soie rouge, se prennent par la main et se retirent du salon,
+ayant soin de ne presser le parquet d'ébène que de la pointe des pieds.
+Je suis certain qu'ils ne s'amuseront pas, et qu'ils se promèneront avec
+gravité dans les allées de platanes. Leur intelligence est précoce. Tant
+mieux pour eux. « ... Soins inutiles, je te berce dans mes bras, et tu
+es insensible à mes supplications. Voudrais-tu relever la tête?
+J'embrasserai tes genoux, s'il le faut. Mais non ... elle retombe
+inerte.»--«Mon doux maître, si tu le permets à ton esclave, je vais
+chercher dans mon appartement un flacon rempli d'essence de
+térébenthine, et dont je me sers habituellement quand la migraine
+envahit mes tempes, après être revenue du théâtre, ou lorsque la lecture
+d'une narration émouvante, consignée dans les annales britanniques de la
+chevaleresque histoire de nos ancêtres, jette ma pensée rêveuse dans les
+tourbières de l'assoupissement.»--«Femme, je ne t'avais pas donné la
+parole, et tu n'avais pas le droit de la prendre. Depuis notre légitime
+union, aucun nuage n'est venu s'interposer entre nous. Je suis content
+de toi, je n'ai jamais eu de reproches à te faire: et réciproquement.
+Va chercher dans ton appartement un flacon rempli d'essence de
+térébenthine. Je sais qu'il s'en trouve un dans les tiroirs de ta
+commode, et tu ne viendras pas me l'apprendre. Dépêche-toi de franchir
+les degrés de l'escalier en spirale, et reviens me trouver avec un
+visage content.» Mais la sensible Londonienne est à peine arrivée aux
+premières marches (elle ne court pas aussi promptement qu'une personne
+des classes inférieures) que déjà une de ses demoiselles d'atour
+redescend du premier étage, les joues empourprées de sueur, avec le
+flacon qui, peut-être, contient la liqueur de vie dans ses parois de
+cristal. La demoiselle s'incline avec grâce en présentant son offre, et
+la mère, avec sa démarche royale, s'est avancée vers les franges qui
+bordent le sofa, seul objet qui préoccupe sa tendresse. Le commodore,
+avec un geste fier, mais bienveillant, accepte le flacon des mains de
+son épouse. Un foulard d'Inde y est trempé, et l'on entoure la tête de
+Mervyn avec les méandres orbiculaires de la soie. Il respire des sels;
+il remue un bras. La circulation se ranime, et l'on entend les cris
+joyeux d'un kakatoès des Philippines, perché sur l'embrasure de la
+fenêtre. «Qui va là?... Ne m'arrêtez point ... Où suis-je? Est-ce une
+tombe qui supporte mes membres alourdis? Les planches m'en paraissent
+douces ... Le médaillon qui contient le portrait de ma mère, est-il
+encore attaché à mon cou?... Arrière, malfaiteur, à la tête échevelée.
+Il n'a pu m'atteindre, et j'ai laissé entre ses doigts un pan de mon
+pourpoint. Détachez les chaînes des bouledogues, car, cette nuit, un
+voleur reconnaissable peut s'introduire chez nous avec effraction,
+tandis que nous serons plongés dans le sommeil. Mon père et ma mère, je
+vous reconnais, et je vous remercie de vos soins. Appelez mes petits
+frères. C'est pour eux que j'avais acheté des pralines, et je veux les
+embrasser.» A ces mots, il tombe dans un profond état léthargique. Le
+médecin, qu'on a mandé en toute hâte, se frotte les mains et s'écrie:
+«La crise est passée. Tout va bien. Demain votre fils se réveillera
+dispos. Tous, allez-vous-en dans vos couches respectives, je l'ordonne,
+afin que je reste seul à côté du malade, jusqu'à l'apparition de
+l'aurore et du chant du rossignol.» Maldoror, caché derrière la porte,
+n'a perdu aucune parole. Maintenant, il connaît le caractère des
+habitants de l'hôtel, et agira en conséquence. Il sait où demeure
+Mervyn, et ne désire pas en savoir davantage. Il a inscrit dans un
+calepin le nom de la rue et le numéro du bâtiment. C'est le principal.
+Il est sûr de ne pas les oublier. Il s'avance, comme une hyène, sans
+être vu, et longe les côtés de la cour. Il escalade la grille avec
+agilité, et s'embarrasse un instant dans les pointes de fer; d'un bond,
+il est sur la chaussée. Il s'éloigne à pas de loup. «Il me prenait pour
+un malfaiteur, s'écrie-t-il: lui, c'est un imbécile. Je voudrais trouver
+un homme exempt de l'accusation que le malade a portée contre moi. Je ne
+lui ai pas enlevé un pan de son pourpoint, comme il l'a dit. Simple
+hallucination hypnagogique causée par la frayeur. Mon intention n'était
+pas aujourd'hui de m'emparer de lui; car, j'ai d'autres projets
+ultérieurs sur cet adolescent timide.» Dirigez-vous du côté où se trouve
+le lac des cygnes; et, je vous dirai plus tard pourquoi il s'en trouve
+un de complètement noir parmi la troupe, et dont le corps, supportant
+une enclume, surmontée du cadavre en putréfaction d'un crabe tourteau,
+inspire à bon droit de la méfiance à ses autres aquatiques camarades.
+
+
+
+
+III
+
+
+Mervyn est dans sa chambre; il a reçu une missive. Qui donc lui écrit
+une lettre? Son trouble l'a empêché de remercier l'agent postal.
+L'enveloppe a les bordures noires, et les mots sont tracés d'une
+écriture hâtive. Ira-t-il porter cette lettre à son père? Et si le
+signataire le lui défend expressément? Plein d'angoisse, il ouvre sa
+fenêtre pour respirer les senteurs de l'atmosphère; les rayons du soleil
+reflètent leurs prismatiques irradiations sur les glaces de Venise et
+les rideaux de damas. Il jette la missive de côté, parmi les livres à
+tranche dorée et les albums à couverture de nacre, parsemés sur le cuir
+repoussé qui recouvre la surface de son pupitre d'écolier. Il ouvre son
+piano, et fait courir ses doigts effilés sur les touches d'ivoire. Les
+cordes de laiton ne résonnent point. Cet avertissement indirect l'engage
+à reprendre le papier vélin; mais celui-ci recula, comme s'il avait été
+offensé de l'hésitation du destinataire. Prise à ce piège, la curiosité
+de Mervyn s'accroît et il ouvre le morceau de chiffon préparé. Il
+n'avait vu jusqu'à ce moment que sa propre écriture. «Jeune homme, je
+m'intéresse à vous: je veux faire votre bonheur. Je vous prendrai pour
+compagnon, et nous accomplirons de longues pérégrinations dans les îles
+de l'Océanie. Mervyn, tu sais que je t'aime, et je n'ai pas besoin de te
+le prouver. Tu m'accorderas ton amitié, j'en suis persuadé. Quand tu me
+connaîtras davantage, tu ne te repentiras pas de la confiance que tu
+m'auras témoignée. Je te préserverai des périls que courra ton
+inexpérience. Je serai pour toi un frère, et les bons conseils ne te
+manqueront pas. Pour de plus longues explications, trouve-toi,
+après-demain matin, à cinq heures, sur le pont du Carrousel. Si je ne
+suis pas arrivé, attends-moi; mais, j'espère être rendu à l'heure juste.
+Toi, fais de même. Un Anglais n'abandonnera pas facilement l'occasion de
+voir clair dans ses affaires. Jeune homme, je te salue, et à bientôt.
+Ne montre cette lettre à personne.»--«Trois étoiles au lieu d'une
+signature, s'écrie Mervyn; et une tache de sang au bas de la page!» Des
+larmes abondantes coulent sur les curieuses phrases que ses yeux ont
+dévorées, et qui ouvrent à son esprit le champ illimité des horizons
+incertains et nouveaux. Il lui semble (ce n'est que depuis la lecture
+qu'il vient de terminer) que son père est un peu sévère et sa mère trop
+majestueuse. Il possède des raisons qui ne sont pas parvenues à ma
+connaissance et que, par conséquent, je ne pourrais vous transmettre,
+pour insinuer que ses frères ne lui conviennent pas non plus. Il cache
+cette lettre dans sa poitrine. Ses professeurs ont observé que, ce
+jour-là, il n'a pas ressemblé à lui-même; ses yeux se sont assombris
+démesurément, et le voile de la réflexion excessive s'est abaissé sur la
+région péri-orbitaire. Chaque professeur a rougi, de crainte de ne pas
+se trouver à la hauteur intellectuelle de son élève, et, cependant,
+celui-ci, pour la première fois, a négligé ses devoirs et n'a pas
+travaillé. Le soir, la famille s'est réunie dans la salle à manger,
+décorée de portraits antiques. Mervyn admire les plats chargés de
+viandes succulentes et les fruits odoriférants, mais, il ne mange pas;
+les polychromes ruissellements des vins du Rhin et le rubis mousseux du
+Champagne s'enchâssent dans les étroites et hautes coupes de pierre de
+Bohême, et laissent même sa vue indifférente. Il appuie son coude sur
+la table, et reste absorbé dans ses pensées comme un somnambule. Le
+commodore, au visage boucané par l'écume de la mer, se penche à
+l'oreille de son épouse: «L'aîné a changé de caractère, depuis le jour
+de la crise; il n'était déjà que trop porté aux idées absurdes;
+aujourd'hui il rêvasse encore plus de coutume. Mais enfin, je n'étais
+pas comme cela, moi, lorsque j'avais son âge. Fais semblant de ne
+t'apercevoir de rien. C'est ici qu'un remède efficace, matériel ou
+moral, trouverait aisément son emploi. Mervyn, toi qui goûtes la lecture
+des livres de voyages et d'histoire naturelle, je vais te lire un récit
+qui ne te déplaira pas. Qu'on m'écoute avec attention; chacun y trouvera
+son profit, moi, le premier. Et vous autres, enfants, apprenez, par
+l'attention que vous saurez prêter à mes paroles, à perfectionner le
+dessin de votre style, et à vous rendre compte des moindres intentions
+d'un auteur.» Comme si cette nichée d'adorables moutards aurait pu
+comprendre ce que c'était que la rhétorique! Il dit, et, sur un geste de
+sa main, un des frères se dirige vers la bibliothèque paternelle, et en
+revient avec un volume sous le bras. Pendant ce temps, le couvert et
+l'argenterie sont enlevés, et le père prend le livre. A ce nom
+électrisant de voyages, Mervyn a relevé la tête, et s'est efforcé de
+mettre un terme à ses méditations hors de propos. Le livre est ouvert
+vers le milieu, et la voix métallique du commodore prouve qu'il est
+resté capable, comme dans les jours de sa glorieuse jeunesse, de
+commander à la fureur des hommes et des tempêtes. Bien avant la fin de
+la lecture, Mervyn est retombé sur son coude, dans l'impossibilité de
+suivre plus longtemps le raisonné développement des phrases passées à la
+filière et la saponification des obligatoires métaphores. Le père s'écrie:
+«Ce n'est pas cela qui l'intéresse: lisons autre chose. Lis, femme; tu
+seras plus heureuse que moi, pour chasser le chagrin des jours de notre
+fils.» La mère ne conserve plus d'espoir; cependant, elle s'est emparée
+d'un autre livre, et le timbre de sa voix de soprano retentit
+mélodieusement aux oreilles du produit de sa conception. Mais, après
+quelques paroles, le découragement l'envahit, et elle cesse d'elle-même
+l'interprétation de l'oeuvre littéraire. Le premier-né s'écrie: «Je vais
+me coucher.» Il se retire, les yeux baissés avec une fixité froide, et
+sans rien ajouter. Le chien se met à pousser un lugubre aboiement, car
+il ne trouve pas cette conduite naturelle, et le vent du dehors,
+s'engouffrant inégalement dans la fissure longitudinale de la fenêtre,
+fait vaciller la flamme rabattue par deux coupoles de cristal rosé, de
+la lampe de bronze. La mère appuie ses mains sur son front, et le père
+relève les yeux vers le ciel. Les enfants jettent des regards effarés
+sur le vieux marin. Mervyn ferme la porte de sa chambre à double tour,
+et sa main court rapidement sur le papier: «J'ai reçu votre lettre à
+midi, et vous me pardonnerez si je vous ai fait attendre la réponse. Je
+n'ai pas l'honneur de vous connaître personnellement, et je ne savais
+pas si je devais vous écrire. Mais, comme l'impolitesse ne loge pas dans
+notre maison, j'ai résolu, de prendre la plume, et de vous remercier
+chaleureusement de l'intérêt que vous prenez pour un inconnu. Dieu me
+garde de ne pas montrer de la reconnaissance pour la sympathie dont vous
+me comblez. Je connais mes imperfections, et je ne m'en montre pas plus
+fier. Mais, s'il est convenable d'accepter l'amitié d'une personne âgée,
+il l'est aussi de lui faire comprendre que nos caractères ne sont pas
+les mêmes. En effet, vous paraissez être plus âgé que moi, puisque vous
+m'appelez jeune homme, et cependant je conserve des doutes sur votre âge
+véritable. Car, comment concilier la froideur de vos syllogismes avec la
+passion qui s'en dégage? Il est certain que je n'abandonnerai pas le
+lieu qui m'a vu naître, pour vous accompagner dans les contrées
+lointaines; ce qui ne serait possible qu'à la condition de demander
+auparavant aux auteurs de mes jours, une permission impatiemment
+attendue. Mais, comme vous m'avez enjoint de garder le secret (dans le
+sens du mot cubique) sur cette affaire spirituellement ténébreuse, je
+m'empresserai d'obéir à votre sagesse incontestable. A ce qu'il paraît,
+elle n'affronterait pas avec plaisir la clarté de la lumière. Puisque
+vous paraissez souhaiter que j'aie de la confiance en votre propre
+personne (voeu qui n'est pas déplacé, je me plais à le confesser), ayez
+la bonté, je vous prie, de témoigner, à mon égard, une confiance
+analogue, et de ne pas avoir la prétention de croire que je serais
+tellement éloigné de votre avis, qu'après-demain matin, à l'heure
+indiquée, je ne serais pas exact au rendez-vous. Je franchirai le mur de
+clôture du parc, car la grille sera fermée, et personne ne sera témoin
+de mon départ. A parler avec franchise, que ne ferais-je pas pour vous,
+dont l'inexplicable attachement a su promptement se révéler à mes yeux
+éblouis, surtout étonnés d'une telle preuve de bonté, à laquelle je me
+suis assuré que je ne me serais pas attendu. Puisque je ne ne vous
+connaissais pas. Maintenant je vous connais. N'oubliez pas la promesse
+que vous m'avez faite de vous promener sur le pont du Carrousel. Dans le
+cas que j'y passe, j'ai une certitude à nulle autre pareille, de vous
+y rencontrer et de vous toucher la main, pourvu que cette innocente
+manifestation d'un adolescent qui, hier encore, s'inclinait devant
+l'autel de la pudeur, ne doive pas vous offenser par sa respectueuse
+familiarité. Or, la familiarité n'est-elle pas avouable dans le cas
+d'une forte et ardente intimité, lorsque la perdition est sérieuse et
+convaincue? Et quel mal y aurait-il après tout, je vous le demande
+à vous-même, à ce que je vous dise adieu tout en passant, lorsque
+après-demain, qu'il pleuve ou non, cinq heures auront sonné? Vous
+apprécierez vous-même, gentleman, le tact avec lequel j'ai conçu ma
+lettre; car, je ne me permets pas dans une feuille volante, apte à
+s'égarer, de vous en dire davantage. Votre adresse au bas de la page
+est un rébus. Il m'a fallu près d'un quart d'heure pour la déchiffrer.
+Je crois que vous avez bien fait d'en tracer les mots d'une manière
+microscopique. Je me dispense de signer et en cela je vous imite: nous
+vivons dans un temps trop excentrique, pour s'étonner un instant de ce
+qui pourrait arriver. Je serais curieux de savoir comment vous avez
+appris l'endroit ou demeure mon immobilité glaciale, entourée d'une
+longue rangée de salles désertes, immondes charniers de mes heures
+d'ennui. Comment dire cela? Quand je pense à vous, ma poitrine s'agite,
+retentissante comme l'écroulement d'un empire en décadence; car, l'ombre
+de votre amour accuse un sourire qui, peut-être, n'existe pas: elle est
+si vague, et remue ses écailles si tortueusement! Entre vos mains,
+j'abandonne mes sentiments impétueux, tables de marbre toutes neuves, et
+vierges encore d'un contact mortel. Prenons patience jusqu'aux premières
+lueurs du crépuscule matinal, et, dans l'attente du moment qui me
+jettera dans l'entrelacement hideux de vos bras pestiférés, je m'incline
+humblement à vos genoux, que je presse.» Après avoir écrit cette lettre
+coupable, Mervyn la porte à la poste et revient se mettre au lit. Ne
+comptez pas y trouver son ange gardien. La queue de poisson ne volera
+que pendant trois jours, c'est vrai; mais, hélas! la poutre n'en sera
+pas moins brûlée; et une balle cylindro-conique percera la peau du
+rhinocéros, malgré la fille de neige et le mendiant! C'est que le fou
+couronné aura dit la vérité sur la fidélité des quatorze poignards.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je me suis aperçu que je n'avais qu'un oeil au milieu du front! O
+miroirs d'argent, incrustés dans les panneaux des vestibules, combien de
+services ne m'avez-vous pas rendus par votre pouvoir réflecteur! Depuis
+le jour où un chat angora me rongea, pendant une heure, la bosse
+pariétale, comme un trépan qui perfore le crâne, en s'élançant
+brusquement sur mon dos, parce que j'avais fait bouillir ses petits dans
+une cuve remplie d'alcool, je n'ai pas cessé de lancer contre moi-même
+la flèche des tourments. Aujourd'hui, sous l'impression des blessures
+que mon corps a reçues dans diverses circonstances, soit par la fatalité
+de ma naissance, soit par le fait de ma propre faute; accablé par les
+conséquences de ma chute morale (quelques-unes ont été accomplies; qui
+prévoira les autres?); spectateur impassible des monstruosités acquises
+ou naturelles, qui décorent les aponévroses et l'intellect de celui qui
+parle, je jette un long regard de satisfaction sur la dualité qui me
+compose ... et je me trouve beau! Beau comme le vice de conformation
+congénital des organes sexuels de l'homme, consistant dans la brièveté
+relative du canal de l'urètre et la division ou l'absence de sa paroi
+inférieure, de telle sorte que ce canal s'ouvre à une distance variable
+du gland et au-dessous du pénis; ou encore, comme la caroncule charnue,
+de forme conique, sillonnée par des rides transversales assez profondes,
+qui s'élève sur la base du bec supérieur du dindon; ou plutôt, comme
+la vérité qui suit: «Le système des gammes, des modes et de leur
+enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles
+invariables, mais il est, au contraire, la conséquence de principes
+esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de
+l'humanité, et qui varieront encore;» et surtout, comme une corvette
+cuirassée à tourelles! Oui, je maintiens l'exactitude de mon assertion.
+Je n'ai pas d'illusion présomptueuse, je m'en vante, et je ne trouverais
+aucun profit dans le mensonge; donc, ce que j'ai dit, vous ne devez
+mettre aucune hésitation à le croire. Car, pourquoi m'inspirerais-je à
+moi-même de l'horreur, devant les témoignages élogieux qui partent de ma
+conscience? Je n'envie rien au Créateur; mais, qu'il me laisse descendre
+le fleuve de ma destinée, à travers une série croissante de crimes
+glorieux. Sinon, élevant à la hauteur de son front un regard irrité de
+tout obstacle, je lui ferai comprendre qu'il n'est pas le seul maître
+de l'univers; que plusieurs phénomènes qui relèvent directement d'une
+connaissance plus approfondie de la nature des choses, déposent en
+faveur de l'opinion contraire, et opposent un formel démenti à la
+viabilité de l'unité de la puissance. C'est que nous sommes deux à nous
+contempler les cils des paupières, vois-tu ... et tu sais, que plus
+d'une fois a retenti, dans ma bouche sans lèvres, le clairon de la
+victoire. Adieu, guerrier illustre; ton courage dans le malheur inspire
+de l'estime à ton ennemi le plus acharné; mais Maldoror te retrouvera
+bientôt pour te disputer la proie qui s'appelle Mervyn. Ainsi, sera
+réalisée la prophétie du coq, quand il entrevit l'avenir au fond du
+candélabre. Plût au ciel que le crabe tourteau rejoigne à temps la
+caravane des pèlerins, et leur apprenne en quelques mots la narration du
+chiffonnier de Clignancourt!
+
+
+
+
+V
+
+
+Sur un banc du Palais-Royal, du côté gauche et non loin de la pièce
+d'eau, un individu, débouchant de la rue de Rivoli, est venu s'asseoir.
+Il a les cheveux en désordre, et ses habits dévoilent l'action corrosive
+d'un dénûment prolongé. Il a creusé un trou dans le sol avec un morceau
+de bois pointu, et a rempli de terre le creux de sa main. Il a porté
+cette nourriture à la bouche et l'a rejetée avec précipitation. Il s'est
+relevé, et, appliquant sa tête contre le banc, il a dirigé ses jambes
+vers le haut. Mais, comme cette situation funambulesque est en dehors
+des lois de la pesanteur qui régissent le centre de gravité, il est
+retombé lourdement sur la planche, les bras pendants, la casquette lui
+cachant la moitié de la figure, et les jambes battant le gravier dans
+une situation d'équilibre instable, de moins en moins rassurante. Il
+reste longtemps dans cette position. Vers l'entrée mitoyenne du nord,
+à côté de la rotonde qui contient une salle de café, le bras de notre
+héros est appuyé contre la grille. Sa vue parcourt la superficie du
+rectangle, de manière à ne laisser échapper aucune perspective. Ses yeux
+reviennent sur eux-mêmes, après l'achèvement de l'investigation, et il
+aperçoit, au milieu du jardin, un homme qui fait de la gymnastique
+titubante avec un banc sur lequel il s'efforce de s'affermir, en
+accomplissant des miracles de force et d'adresse. Mais, que peut la
+meilleure intention, apportée au service d'une cause juste, contre les
+dérèglements de l'aliénation mentale? Il s'est avancé vers le fou, l'a
+aidé avec bienveillance à replacer sa dignité dans une position normale,
+lui a tendu la main, et s'est assis à côté de lui. Il remarque que la
+folie n'est qu'intermittente; l'accès a disparu; son interlocuteur
+répond logiquement à toutes les questions. Est-il nécessaire de
+rapporter le sens de ses paroles? Pourquoi rouvrir, à une page
+quelconque, avec un empressement blasphématoire, l'in-folio des misères
+humaines? Rien n'est d'un enseignement plus fécond. Quand même je
+n'aurais aucun événement de vrai à vous faire entendre, j'inventerais
+des récits imaginaires pour les transvaser dans votre cerveau. Mais, le
+malade ne l'est pas devenu pour son propre plaisir; et la sincérité de
+ses rapports s'allie à merveille avec la crédulité du lecteur. «Mon père
+était un charpentier de la rue de la Verrerie ... Que la mort des trois
+Marguerite retombe sur sa tête, et que le bec du canari lui ronge
+éternellement l'axe du bulbe oculaire! Il avait contracté l'habitude de
+s'enivrer; dans ces moments-là, quand il revenait à la maison, après
+avoir couru les comptoirs des cabarets, sa fureur devenait presque
+incommensurable, et il frappait indistinctement les objets qui se
+présentaient à sa vue. Mais, bientôt, devant les reproches de ses amis,
+il se corrigea complètement, et devint d'une humeur taciturne. Personne
+ne pouvait l'approcher, pas même notre mère. Il conservait un secret
+ressentiment contre l'idée du devoir qui l'empêchait de se conduire à sa
+guise. J'avais acheté un serin pour mes trois soeurs; c'était pour mes
+trois soeurs que j'avais acheté un serin. Elles l'avaient enfermé dans
+une cage, au-dessus de la porte, et les passants s'arrêtaient, chaque
+fois, pour écouter les chants de l'oiseau, admirer sa grâce fugitive et
+étudier ses formes savantes. Plus d'une fois, mon père avait donné
+l'ordre de faire disparaître la cage et son contenu, car il se figurait
+que le serin se moquait de sa personne, en lui jetant le bouquet des
+cavatines aériennes de son talent de vocaliste. Il alla détacher la cage
+du clou, et glissa de la chaise, aveuglé par la colère. Une légère
+excoriation au genou fut le trophée de son entreprise. Après être resté
+quelques secondes à presser la partie gonflée avec un copeau, il
+rabaissa son pantalon, les sourcils froncés, prit mieux ses précautions,
+mit la cage sous son bras et se dirigea vers le fond de son atelier.
+Là, malgré les cris et les supplications de sa famille (nous tenions
+beaucoup à cet oiseau, qui était, pour nous, comme le génie de la
+maison) il écrasa de ses talons ferrés la boîte d'osier, pendant qu'une
+varlope, tournoyant autour de sa tête, tenait à distance les assistants.
+Le hasard fit que le serin ne mourut pas sur le coup; ce flocon de
+plumes vivait encore, malgré la maculation sanguine. Le charpentier
+s'éloigna, et referma la porte avec bruit. Ma mère et moi, nous nous
+efforçâmes de retenir la vie de l'oiseau, prête à s'échapper; il
+atteignait à sa fin, et le mouvement de ses ailes ne s'offrait plus à la
+vue, que comme le miroir de la suprême convulsion d'agonie. Pendant ce
+temps, les trois Marguerite, quand elles s'aperçurent que tout espoir
+allait être perdu, se prirent par la main, d'un commun accord, et la
+chaîne vivante alla s'accroupir, après avoir repoussé à quelques pas un
+baril de graisse, derrière l'escalier, à côté du chenil de notre
+chienne. Ma mère ne discontinuait pas sa tâche, et tenait le serin entre
+ses doigts, pour le réchauffer de son haleine. Moi, je courais éperdu
+par toutes les chambres, me cognant aux meubles et aux instruments. De
+temps à autre, une de mes soeurs montrait sa tête devant le bas de
+l'escalier pour se renseigner sur le sort du malheureux oiseau, et la
+retirait avec tristesse. La chienne était sortie de son chenil, et,
+comme si elle avait compris l'étendue de notre perte, elle léchait avec
+la langue de la stérile consolation la robe des trois Marguerite. Le
+serin n'avait plus que quelques instants à vivre. Une de mes soeurs,
+à son tour (c'était la plus jeune) présenta sa tête dans la pénombre
+formée par la raréfaction de lumière. Elle vit ma mère pâlir, et
+l'oiseau, après avoir, pendant un éclair, relevé le cou, par la dernière
+manifestation de son système nerveux, retomber entre ses doigts, inerte
+à jamais. Elle annonça la nouvelle à ses soeurs. Elles ne firent
+entendre le bruissement d'aucune plainte, d'aucun murmure. Le silence
+régnait dans l'atelier. L'on ne distinguait que le craquement saccadé
+des fragments de la cage qui, en vertu de l'élasticité du bois,
+reprenaient en partie la position primordiale de leur construction. Les
+trois Marguerite ne laissaient écouler aucune larme, et leur visage ne
+perdait point sa fraîcheur pourprée; non ... elles restaient seulement
+immobiles. Elles se traînèrent jusqu'à l'intérieur du chenil, et
+s'étendirent sur la paille, l'une à côté de l'autre, pendant que la
+chienne, témoin passif de leur manoeuvre, les regardait faire avec
+étonnement. A plusieurs reprises, ma mère les appela; telles ne
+rendirent le son d'aucune réponse. Fatiguées par les émotions
+précédentes, elles dormaient, probablement! Elle fouilla tous les coins
+de la maison sans les apercevoir. Elle suivit la chienne, qui la tirait
+par la robe, vers le chenil. Cette femme s'abaissa et plaça sa tête à
+l'entrée. Le spectacle dont elle eut la possibilité d'être témoin, mises
+à part les exagérations malsaines de la peur maternelle, ne pouvait être
+que navrant, d'après les calculs de mon esprit. J'allumai une chandelle
+et la lui présentai; de cette manière, aucun détail ne lui échappa. Elle
+ramena sa tête, couverte de brins de paille, de la tombe prématurée, et
+me dit: «Les trois Marguerite sont mortes.» Comme nous ne pouvions les
+sortir de cet endroit, car, retenez bien ceci, elles étaient étroitement
+entrelacées ensemble, j'allai chercher dans l'atelier un marteau, pour
+briser la demeure canine. Je me mis, sur-le-champ, à l'oeuvre de
+démolition, et les passants purent croire, pour peu qu'ils eussent de
+l'imagination, que le travail ne chômait pas chez nous. Ma mère,
+impatientée de ces retards qui, cependant, étaient indispensables,
+brisait ses ongles contre les planches. Enfin, l'opération de la
+délivrance négative se termina; le chenil fendu s'entr'ouvrit de tous
+les côtés; et nous retirâmes, des décombres, l'une après l'autre, après
+les avoir séparées difficilement, les filles du charpentier. Ma mère
+quitta le pays. Je n'ai plus revu mon père. Quant à moi, l'on dit que je
+suis fou, et j'implore la charité publique. Ce que je sais, c'est que le
+canari ne chante plus.» L'auditeur approuve dans son intérieur ce nouvel
+exemple apporté à l'appui de ses dégoûtantes théories. Comme si, à cause
+d'un homme, jadis pris de vin, l'on était en droit d'accuser l'entière
+humanité. Telle est du moins la réflexion paradoxale qu'il cherche à
+introduire dans son esprit; mais elle ne peut en chasser les
+enseignements importants de la grave expérience. Il console le fou avec
+une compassion feinte, et essuie ses larmes avec son propre mouchoir.
+Il l'amène dans un restaurant, et ils mangent à la même table. Ils s'en
+vont chez un tailleur de la fashion et le protégé est habillé comme un
+prince. Ils frappent chez le concierge d'une grande maison de la rue
+Saint-Honoré, et le fou est installé dans un riche appartement du
+troisième étage. Le bandit le force à accepter sa bourse, et, prenant le
+vase de nuit au-dessous du lit, il le met sur la tête d'Aghone. «Je te
+couronne roi des intelligences, s'écrie-t-il avec une emphase
+préméditée: à ton moindre appel j'accourrai; puise à pleines mains dans
+mes coffres; de corps et d'âme je t'appartiens. La nuit, tu rapporteras
+la couronne d'albâtre à sa place ordinaire, avec la permission de t'en
+servir; mais, le jour, dès que l'aurore illuminera les cités, remets-la
+sur ton front, comme le symbole de ta puissance. Les trois Marguerite
+revivront en moi, sans compter que je serai ta mère.» Alors le fou
+recula de quelques pas, comme s'il était la proie d'un insultant
+cauchemar; les lignes du bonheur se peignirent sur son visage, ridé par
+les chagrins; il s'agenouilla, plein d'humiliation, aux pieds de son
+protecteur. La reconnaissance était entrée, comme un poison, dans le
+coeur du fou couronné! Il voulut parler, et sa langue s'arrêta. Il
+pencha son corps en avant, et il retomba sur le carreau. L'homme aux
+lèvres de bronze se retire. Quel était son but? Acquérir un ami à toute
+épreuve, assez naïf pour obéir au moindre de ses commandements. Il ne
+pouvait mieux rencontrer et le hasard l'avait favorisé. Celui qu'il a
+trouvé, couché sur le banc, ne sait plus, depuis un événement de sa
+jeunesse, reconnaître le bien du mal. C'est Aghone même qu'il lui faut.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le Tout-Puissant avait envoyé sur la terre un de ses archanges, afin de
+sauver l'adolescent d'une mort certaine. Il sera forcé de descendre
+lui-même! Mais, nous ne sommes point encore arrivés à cette partie de
+notre récit, et je me vois dans l'obligation de fermer ma bouche, parce
+que je ne puis pas tout dire à la fois: chaque truc à effet paraîtra
+dans son lieu, lorsque la trame de cette fiction n'y verra point
+d'inconvénient. Pour ne pas être reconnu, l'archange avait pris la forme
+d'un crabe tourteau, grand comme une vigogne. Il se tenait sur la pointe
+d'un écueil, au milieu de la mer, et attendait le favorable moment de
+la marée pour opérer sa descente sur le rivage. L'homme aux lèvres de
+jaspe, caché derrière une sinuosité de la plage, épiait l'animal, un
+bâton à la main. Qui aurait désiré lire dans la pensée de ces deux
+êtres? Le premier ne se cachait pas qu'il avait une mission difficile
+à accomplir: «Et comment réussir, s'écriait-il, pendant que les vagues
+grossissantes battaient son refuge temporaire, là où mon maître a vu
+plus d'une fois échouer sa force et son courage? Moi, je ne suis qu'une
+substance limitée, tandis que l'autre, personne ne sait d'où il vient
+et quel est son but final. A son nom, les armées célestes tremblent;
+et plus d'un raconte, dans les régions que j'ai quittées, que Satan
+lui-même, Satan, l'incarnation du mal, n'est pas si redoutable.» Le
+second faisait les réflexions suivantes: elles trouvèrent un écho,
+jusque dans la coupole azurée qu'elles souillèrent: «Il a l'air plein
+d'inexpérience; je lui réglerai son compte avec promptitude. Il vient
+sans doute d'en haut, envoyé par celui qui craint tant de venir
+lui-même! Nous verrons, à l'oeuvre, s'il est aussi impérieux qu'il en a
+l'air; ce n'est pas un habitant de l'abricot terrestre; il trahit son
+origine séraphique par ses yeux errants et indécis.» Le crabe tourteau,
+qui, depuis quelque temps, promenait sa vue sur un espace délimité de la
+côte, aperçut notre héros (celui-ci alors, se releva de toute la hauteur
+de sa taille herculéenne), et l'apostropha dans les termes qui vont
+suivre: «N'essaie pas la lutte et rends-toi. Je suis envoyé par
+quelqu'un qui est supérieur à nous deux, afin de te charger de chaînes,
+et mettre les deux membres complices de ta pensée dans l'impossibilité
+de remuer. Serrer des couteaux et des poignards entre tes doigts, il
+faut que désormais cela te soit défendu, crois-m'en; aussi bien dans ton
+intérêt que dans celui des autres. Mort ou vif, je t'aurai; j'ai l'ordre
+de t'amener vivant. Ne me mets pas dans l'obligation de recourir au
+pouvoir qui m'a été prêté. Je me conduirai avec délicatesse; de ton
+côté, ne m'oppose aucune résistance. C'est ainsi que je reconnaîtrai,
+avec empressement et allégresse, que tu auras fait un premier pas vers
+le repentir.» Quand notre héros entendit cette harangue, empreinte d'un
+sel si profondément comique, il eut de la peine à conserver le sérieux
+sur la rudesse de ses traits hâlés. Mais, enfin, chacun ne sera pas
+étonné si j'ajoute qu'il finit par éclater de rire. C'était plus fort
+que lui! Il n'y mettait pas de la mauvaise intention! Il ne voulait
+certes pas s'attirer les reproches du crabe tourteau! Que d'efforts ne
+fit-il pas pour chasser l'hilarité! Que de fois ne serra-t-il point ses
+lèvres l'une contre l'autre, afin de ne pas avoir l'air d'offenser son
+interlocuteur épaté! Malheureusement son caractère participait de la
+nature de l'humanité, et il riait ainsi que font les brebis! Enfin il
+s'arrêta! Il était temps! Il avait failli s'étouffer! Le vent porta
+cette réponse à l'archange de l'écueil: «Lorsque ton maître ne m'enverra
+plus des escargots et des écrevisses pour régler ses affaires, et qu'il
+daignera parlementer personnellement avec moi, l'on trouvera, j'en suis
+sûr, le moyen de s'arranger, puisque je suis inférieur à celui qui
+t'envoya, comme tu l'as dit avec tant de justesse. Jusque là, les idées
+de réconciliation m'apparaissent prématurées, et aptes à produire
+seulement un chimérique résultat. Je suis très loin de méconnaître
+ce qu'il y a de censé dans chacune de tes syllabes; et, comme nous
+pourrions fatiguer inutilement notre voix, afin de lui faire parcourir
+trois kilomètres de distance, il me semble que tu agirais avec sagesse,
+si tu descendais de ta forteresse inexpugnable, et gagnais la terre
+ferme à la nage: nous discuterons plus commodément les conditions d'une
+reddition qui, pour si légitime qu'elle soit, n'en est pas moins
+finalement, pour moi, d'une perspective désagréable.» L'archange, qui
+ne s'attendait pas à cette bonne volonté, sortit des profondeurs de la
+crevasse sa tête d'un cran, et répondit: «O Maldoror, est-il enfin
+arrivé le jour où tes abominables instincts verront s'éteindre le
+flambeau d'injustifiable orgueil qui les conduit à l'éternelle
+damnation! Ce sera donc moi, qui, le premier, raconterai ce louable
+changement aux phalanges des chérubins, heureux de retrouver un des
+leurs. Tu sais toi-même et tu n'as pas oublié qu'une époque existait
+où tu avais la première place parmi nous. Ton nom volait de bouche en
+bouche; tu es actuellement le sujet de nos solitaires conversations.
+Viens donc ... viens faire une paix durable avec ton ancien maître; il
+te recevra comme un fils égaré, et ne s'apercevra point de l'énorme
+quantité de culpabilité que tu as, comme une montagne de cornes d'élan
+élevée par les Indiens, amoncelée sur ton coeur.» Il dit, et il retire
+toutes les parties de son corps du fond de l'ouverture obscure. Il se
+montre, radieux, sur la surface de l'écueil; ainsi un prêtre des
+religions quand il a la certitude de ramener une brebis égarée. Il va
+faire un bond sur l'eau, pour se diriger à la nage vers le pardonné.
+Mais, l'homme aux lèvres de saphir a calculé longtemps à l'avance un
+perfide coup. Son bâton est lancé avec force; après maints ricochets sur
+les vagues, il va frapper à la tête l'archange bienfaiteur. Le crabe,
+mortellement atteint, tombe dans l'eau. La marée porte sur le rivage
+l'épave flottante. Il attendait la marée pour opérer plus facilement sa
+descente. Eh bien, la marée est venue; elle l'a bercé de ses chants, et
+l'a mollement déposé sur la plage: le crabe n'est-il pas content? Que
+lui faut-il de plus? Et Maldoror, penché sur le sable des grèves, reçoit
+dans ses bras deux amis, inséparablement réunis par les hasards de la
+lame: le cadavre du crabe tourteau et le bâton homicide! «Je n'ai pas
+encore perdu mon adresse, s'écrie-t-il; elle ne demande qu'à s'exercer;
+mon bras conserve sa force et mon oeil sa justesse.» Il regarde l'animal
+inanimé. Il craint qu'on ne lui demande compte du sang versé. Où
+cachera-t-il l'archange? Et, en même temps, il se demande si la mort n'a
+pas été instantanée. Il a mis sur son dos une enclume et un cadavre; il
+s'achemine vers une vaste pièce d'eau, dont toutes les rives sont
+couvertes et comme murées par un inextricable fouillis de grands joncs.
+Il voulait d'abord prendre un marteau, mais c'est un instrument trop
+léger, tandis qu'avec un objet plus lourd, si le cadavre donne signe de
+vie, il le posera sur le sol et le mettra en poussière à coups
+d'enclume. Ce n'est pas la vigueur qui manque à son bras, allez; c'est
+le moindre de ses embarras. Arrivé en vue du lac, il le voit peuplé de
+cygnes. Il se dit que c'est une retraite sûre pour lui; à l'aide d'une
+métamorphose, sans abandonner sa charge, il se mêle à la bande des
+autres oiseaux. Remarquez la main de la Providence là où l'on était
+tenté de la trouver absente, et faites votre profit du miracle dont je
+vais vous parler. Noir comme l'aile d'un corbeau, trois fois il nagea
+parmi le groupe de palmipèdes, à la blancheur éclatante; trois fois,
+il conserva cette couleur distinctive qui l'assimilait à un bloc de
+charbon. C'est que Dieu, dans sa justice, ne permit point que son astuce
+pût tromper même une bande de cygnes. De telle manière qu'il resta
+ostensiblement dans l'intérieur du lac; mais, chacun se tint à l'écart,
+et aucun oiseau ne s'approcha de son plumage honteux, pour lui tenir
+compagnie. Et, alors, il circonscrivit ses plongeons dans une baie
+écartée, à l'extrémité de la pièce d'eau, seul parmi les habitants de
+l'air, comme il l'était parmi les hommes! C'est ainsi qu'il préludait à
+l'incroyable événement de la place Vendôme!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le corsaire aux cheveux d'or, a reçu la réponse de Mervyn. Il suit dans
+cette page singulière la trace des troubles intellectuels de celui qui
+l'écrivit, abandonné aux faibles forces de sa propres suggestion.
+Celui-ci aurait beaucoup mieux fait de consulter ses parents, avant de
+répondre à l'amitié de l'inconnu. Aucun bénéfice ne résultera pour lui
+de se mêler, comme principal acteur, à cette équivoque intrigue. Mais,
+enfin, il l'a voulu. A l'heure indiquée, Mervyn, de la porte de sa
+maison, est allé droit devant lui, en suivant le boulevard Sébastopol,
+jusqu'à la fontaine Saint-Michel. Il prend le quai des Grands-Augustins
+et traverse le quai Conti; au moment où il passe sur le quai Malaquais,
+il voit marcher sur le quai du Louvre, parallèlement à sa propre
+direction, un individu, porteur d'un sac sous le bras, et qui paraît
+l'examiner avec attention. Les vapeurs du matin se sont dissipées.
+Les deux passants débouchent en même temps de chaque côté du pont du
+Carrousel. Quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, ils se reconnurent!
+Vrai, c'était touchant de voir ces deux êtres, séparés par l'âge,
+rapprocher leurs âmes par la grandeur des sentiments. Du moins, c'eût
+été l'opinion de ceux qui se seraient arrêtés devant ce spectacle, que
+plus d'un, même avec un esprit mathématique, aurait trouvé émouvant.
+Mervyn, le visage en pleurs, réfléchissait qu'il rencontrait, pour ainsi
+dire à l'entrée de la vie, un soutien précieux dans les futures
+adversités. Soyez persuadé que l'autre ne disait rien. Voici ce qu'il
+fit: il déplia le sac qu'il portait, dégagea l'ouverture, et, saisissant
+l'adolescent par la tête, il fit passer le corps entier dans l'enveloppe
+de toile. Il noua, avec son mouchoir, l'extrémité qui servait
+d'introduction. Comme Mervyn poussait des cris aigus, il enleva le sac,
+ainsi qu'un paquet de linges, et en frappa, à plusieurs reprises, le
+parapet du pont. Alors, le patient, s'étant aperçu du craquement de ses
+os, se tut. Scène unique, qu'aucun romancier ne retrouvera! Un boucher
+passait, assis sur la viande de sa charrette. Un individu court à lui,
+l'engage à s'arrêter, et lui dit: «Voici un chien, enfermé dans ce sac;
+il a la gale: abattez-le au plus vite.» L'interpellé se montre
+complaisant. L'interrupteur, en s'éloignant, aperçoit une jeune fille en
+haillons qui lui tend la main. Jusqu'où va donc le comble de l'audace et
+de l'impiété? Il lui donne l'aumône! Dites-moi si vous voulez que je
+vous introduise, quelques heures plus tard, à la porte d'un abattoir
+reculé. Le boucher est revenu, et a dit à ses camarades, en jetant à
+terre un fardeau: «Dépêchons-nous de tuer ce chien galeux.» Ils sont
+quatre, et chacun saisit le marteau accoutumé. Et, cependant, ils
+hésitaient, parce que le sac remuait avec force.» Quelle émotion
+s'empare de moi?» cria l'un d'eux en abaissant lentement son bras.
+«Ce chien pousse, comme un enfant, des gémissements de douleur, dit
+un autre; on dirait qu'il comprend le sort qui l'attend.» «C'est leur
+habitude, répondit un troisième; même quand il ne sont pas malades,
+comme c'est le cas ici, il suffit que leur maître reste quelques jours
+absent du logis, pour qu'ils se mettent à faire entendre des hurlements
+qui, véritablement, sont pénibles à supporter.» «Arrêtez!... arrêtez!...
+cria le quatrième, avant que tous les bras se fussent levés en cadence
+pour frapper résolument, cette fois, sur le sac. Arrêtez, vous dis-je;
+il y a ici un fait qui nous échappe. Qui vous dit que cette toile
+renferme un chien? Je veux m'en assurer.» Alors, malgré les railleries
+de ses compagnons, il dénoua le paquet et en retira l'un après l'autre
+les membres de Mervyn! Il était presque étouffé par la gène de cette
+position. Il s'évanouit en revoyant la lumière. Quelques moments après,
+il donna des signes indubitables d'existence. Le sauveur dit: «Apprenez,
+une autre fois, à mettre de la prudence jusque dans votre métier. Vous
+avez failli remarquer, par vous-mêmes, qu'il ne sert de rien de
+pratiquer l'inobservance de cette loi.» Les bouchers s'enfuirent.
+Mervyn, le coeur serré et plein de pressentiments funestes, rentre chez
+soi et s'enferme dans sa chambre. Ai-je besoin d'insister sur cette
+strophe? Eh! qui n'en déplorera les événements consommés! Attendons la
+fin pour porter un jugement encore plus sévère. Le dénoûment va se
+précipiter; et, dans ces sortes de récits, où une passion, de quelque
+genre qu'elle soit, étant donnée, celle-ci ne craint aucun obstacle pour
+se frayer un passage, il n'y a pas lieu de délayer dans un godet la
+gomme laque de quatre cents pages banales. Ce qui peut être dit dans une
+demi-douzaine de strophes, il faut le dire, et puis se taire.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Pour construire mécaniquement la cervelle d'un conte somnifère, il ne
+suffit pas de disséquer des bêtises et abrutir puissamment à doses
+renouvelées l'intelligence du lecteur, de manière à rendre ses facultés
+paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la
+fatigue; il faut, en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre
+ingénieusement dans l'impossibilité somnambulique de se mouvoir, en le
+forçant à obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixité des
+vôtres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais
+seulement pour développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps
+par une harmonie des plus pénétrantes, que je ne crois pas qu'il soit
+nécessaire, pour arriver au but que l'on se propose, d'inventer une
+poésie tout à fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et
+dont le souffle pernicieux semble bouleverser même les vérités absolues;
+mais, amener un pareil résultat (conforme, du reste, aux règles de
+l'esthétique, si l'on y réfléchit bien), cela n'est pas aussi facile
+qu'on le pense: voilà ce que je voulais dire. C'est pourquoi je ferai
+tous mes efforts pour y parvenir! Si la mort arrête la maigreur
+fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l'écrasement
+lugubre de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en
+deuil puisse se dire: «Il faut lui rendre justice. Il m'a beaucoup
+crétinisé. Que n'aurait-t-il pas fait, s'il eût pu vivre davantage!
+c'est le meilleur professeur d'hypnotisme que je connaisse!» On gravera
+ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mânes
+seront satisfaits!--Je continue! Il y avait une queue de poisson qui
+remuait au fond d'un trou, à côté d'une botte éculée. Il n'était pas
+naturel de se demander: «Où est le poisson? Je ne vois que la queue qui
+remue.» Car, puisque, précisément, on avouait implicitement ne pas
+apercevoir le poisson, c'est qu'en réalité il n'y était pas. La pluie
+avait laissé quelques gouttes d'eau au fond de cet entonnoir, creusé
+dans le sable. Quant à la botte éculée, quelques-uns ont pensé depuis
+qu'elle provenait de quelque abandon volontaire. Le crabe tourteau, par
+la puissance divine, devait renaître de ses atomes résolus. Il tira du
+puits la queue de poisson et lui promit de la rattacher à son corps
+perdu, si elle annonçait au Créateur l'impuissance de son mandataire à
+dominer les vagues en fureur de mer maldororienne. Il lui prêta deux
+ailes d'albatros, et la queue de poisson prit son essor. Mais elle
+s'envola vers la demeure du renégat, pour lui raconter ce qui se passait
+et trahir le crabe tourteau. Celui-ci devina le projet de l'espion, et,
+avant que le troisième jour fût parvenu à sa fin, il perça la queue du
+poisson d'une flèche envenimée. Le gosier de l'espion poussa une faible
+exclamation, qui rendit le dernier soupir avant de toucher la terre.
+Alors, une poutre séculaire, placée sur le comble d'un château, se
+releva de toute sa hauteur, en bondissant sur elle-même, et demanda
+vengeance à grands cris. Mais le Tout-Puissant, changé en rhinocéros,
+lui apprit que cette mort était méritée. La poutre s'apaisa, alla se
+placer au fond du manoir, reprit sa position horizontale, et rappela les
+araignées effarouchées, afin qu'elles continuassent, comme par le passé,
+à tisser leur toile à ses coins. L'homme aux lèvres de soufre apprit la
+faiblesse de son alliée; c'est pourquoi, il commanda au fou couronné de
+brûler la poutre et de la réduire en cendres. Aghone exécuta cet ordre
+sévère. «Puisque, d'après vous, le moment est venu, s'écria-t-il, j'ai
+été reprendre l'anneau que j'avais enterré sous la pierre, et je l'ai
+attaché à un des bouts du câble. Voici le paquet.» Et il présenta une
+corde épaisse, enroulée sur elle-même, de soixante mètres de longueur.
+Son maître lui demanda ce que faisaient les quatorze poignards. Il
+répondit qu'ils restaient fidèles et se tenaient prêts à tout événement,
+si c'était nécessaire. Le forçat inclina sa tête en signe de
+satisfaction. Il montra de la surprise, et même de l'inquiétude, quand
+Aghone ajouta qu'il avait vu un coq fendre avec son bec un candélabre en
+deux, plonger tour à tour le regard dans chacune des parties, et
+s'écrier, en battant ses ailes d'un mouvement frénétique: «Il n'y a pas
+si loin qu'on le pense depuis la rue de la Paix jusqu'à la place du
+Panthéon. Bientôt, on en verra la preuve lamentable!» Le crabe tourteau,
+monté sur un cheval fougueux, courait à toute bride vers la direction de
+l'écueil, le témoin du lancement du bâton par un bras tatoué, l'asile du
+premier jour de sa descente sur la terre. Une caravane de pèlerins était
+en marche pour visiter cet endroit, désormais consacré par une mort
+auguste. Il espérait l'atteindre, pour lui demander des secours
+pressants contre la trame qui se préparait, et dont il avait eu
+connaissance. Vous verrez quelques lignes plus loin, à l'aide de mon
+silence glacial, qu'il n'arriva pas à temps, pour leur raconter ce que
+lui avait rapporté un chiffonnier, caché derrière l'échafaudage voisin
+d'une maison en construction, le jour où le pont du Carrousel, encore
+empreint de l'humide rosée de la nuit, aperçut avec horreur l'horizon de
+sa pensée s'élargir confusément en cercles concentriques, à l'apparition
+matinale du rythmyque pétrissage d'un sac icosaèdre, contre son parapet
+calcaire! Avant qu'il stimule leur compassion, par le souvenir de cet
+épisode, ils feront bien de détruire en eux la semence de l'espoir ...
+Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d'une bonne
+volonté, marchez à côté de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tête
+surmontée d'un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armée d'un
+bâton, celui que vous auriez de la peine à reconnaître, si je ne prenais
+soin de vous avertir, et de rappeler à votre oreille le mot qui se
+prononce Mervyn. Comme il est changé! Les mains liées derrière le dos,
+il marche devant lui, comme s'il allait à l'échafaud, et, cependant, il
+n'est coupable d'aucun forfait. Ils sont arrivés dans l'enceinte
+circulaire de la place Vendôme. Sur l'entablement de la colonne massive,
+appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de
+hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu'à
+terre, à quelques pas d'Aghone. Avec de l'habitude, on fait vite une
+chose; mais, je puis dire que celui-ci n'employa pas beaucoup de temps
+pour attacher les pieds de Mervyn à l'extrémité de la corde. Le
+rhinocéros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il
+apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n'eut même pas la
+satisfaction d'entreprendre le combat. L'individu, qui examinait les
+alentours du haut de la colonne, arma son revolver, visa avec soin et
+pressa la détente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour
+où avait commencé ce qu'il croyait être la folie de son fils et la mère,
+qu'on avait appelée _la fille de neige_, à cause de son extrême pâleur,
+portèrent en avant leur poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile
+soin. La balle troua sa peau, comme une vrille; l'on aurait pu croire,
+avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement
+apparaître. Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s'était
+introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S'il
+n'était pas bien prouvé qu'il ne fût trop bon pour une de ses créatures,
+je plaindrais l'homme de la colonne! Celui-ci, d'un coup sec de poignet,
+ramène à soi la corde ainsi lestée. Placée hors de la normale, ses
+oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas. Il saisit
+vivement, avec ses mains, une longue guirlande d'immortelles, qui réunit
+deux angles consécutifs de la base, contre laquelle il cogne son front.
+Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n'était pas un point fixe.
+Après avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d'ellipses superposées, une
+grande partie du câble, de manière que Mervyn reste suspendu à moitié
+hauteur de l'obélisque de bronze, le forçat évadé fait prendre, de la
+main droite, à l'adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme,
+dans un plan parallèle de l'axe de la colonne, et ramasse, de la main
+gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses pieds.
+La fronde siffle dans l'espace; le corps de Mervyn la suit partout,
+toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa
+position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne,
+indépendante de la matière. Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu'à
+l'autre bout, qu'il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à
+tort à une barre d'acier. Il se met à courir autour de la balustrade, en
+se tenant à la rampe par une main. Cette manoeuvre a pour effet de
+changer le plan primitif de la révolution du câble, et d'augmenter sa
+force de tension, déjà si considérable. Dorénavant, il tourne
+majestueusement dans un plan horizontal, après avoir successivement
+passé, par une marche insensible, à travers plusieurs plans obliques.
+L'angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux!
+Le bras du renégat et l'instrument meurtrier sont confondus dans l'unité
+linéaire, comme les éléments atomistiques d'un rayon de lumière
+pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me
+permettent de parler ainsi; hélas! on sait qu'une force, ajoutée à une
+autre force, engendre une résultante composée des deux forces
+primitives! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire se serait déjà
+rompu, sans la vigueur de l'athlète, sans la bonne qualité du chanvre?
+Le corsaire au cheveux d'or, brusquement et en même temps, arrête sa
+vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble. Le contre-coup de
+cette opération, si contraire aux précédentes, fait craquer la
+balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une
+comète traînant après elle sa queue flamboyante. L'anneau de fer du
+noeud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage à compléter
+soi-même l'illusion. Dans le parcours de sa parabole, le damné à mort
+fend l'atmosphère jusqu'à la rive gauche, la dépasse en vertu de la
+force d'impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le
+dôme du Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses replis,
+la paroi supérieure de l'immense coupole. C'est sur sa superficie
+sphérique et convexe, qui ne ressemble à une orange que pour la forme,
+qu'on voit à toute heure du jour, un squelette desséché, resté suspendu.
+Quand le vent le balance, l'on raconte que les étudiants du quartier
+Latin, dans la crainte d'un pareil sort, font une courte prière: ce sont
+des bruits insignifiants auxquels on n'est point tenu de croire, et
+propres seulement à faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses
+mains crispées, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il
+faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgré
+l'attestation de sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces
+immortelles dont je vous ai parlé, et qu'une lutte inégale, engagée près
+du nouvel Opéra, vit détacher d'un piédestal grandiose. Il n'en est pas
+moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n'y reçoivent
+plus l'expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire:
+allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.
+
+
+FIN DU SIXIÈME CHANT.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Chants de Maldoror, by Comte de Lautreamont
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12005 ***
diff --git a/12005-h/12005-h.htm b/12005-h/12005-h.htm
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Chants De Maldoror, par Le comte de Lautréamont.
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12005 ***</div>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1>LES CHANTS DE MALDOROR</h1>
+
+<p class="c">par<br /><br />
+LE COMTE DE LAUTRÉAMONT</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<a href="#CHANT_PREMIER"><b>CHANT PREMIER</b></a><br />
+<a href="#CHANT_DEUXIEME"><b>CHANT DEUXIÈME</b></a><br />
+<a href="#CHANT_TROISIEME"><b>CHANT TROISIÈME</b></a><br />
+<a href="#CHANT_QUATRIEME"><b>CHANT QUATRIÈME</b></a><br />
+<a href="#CHANT_CINQUIEME"><b>CHANT CINQUIÈME</b></a><br />
+<a href="#CHANT_SIXIEME"><b>CHANT SIXIÈME</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>[Illustration: ...; il trainait, à travers les dalles de la chambre, sa
+peau retourné]</p>
+
+<p>[Illustration: manuscrit d'une lettre.]</p>
+
+<p><i>A mon ami</i> ALBERT LACROIX.</p>
+
+<p>L'édition actuelle des <i>Chants de Maldoror</i> est la réimpression, revue
+et corrigée d'après le manuscrit original, d'un ouvrage qui n'a jamais
+paru en librairie. Dans le courant de 1869, M. le comte de Lautréamont
+venait de délivrer les derniers bons à tirer de son livre, et celui-ci
+allait être broché, lorsque l'éditeur&mdash;continuellement en butte aux
+persécutions de l'Empire&mdash;en suspendit la mise en vente à cause de
+certaines violences de style qui en rendaient la publication périlleuse.
+«J'ai fait publier un ouvrage de poésies chez M. Lacroix. Mais, une fois
+qu'il fut imprimé, il a refusé de le faire paraître, parce que la vie
+y était peinte sous des couleurs trop amères, et qu'il craignait le
+procureur général.»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprime l'auteur dans la lettre reproduite en <i>fac-simile</i> en
+tête de ce volume. L'ouvrage de poésies dont il est question et qui,
+ainsi présenté, atteste la visée lyrique qu'y attachait l'auteur, est
+bien celui-ci. M. le comte de Lautréamont se refusait à amender les
+violences de son texte. Ce n'est qu'après s'en être longtemps défendu
+qu'il consentit aux modifications qui lui étaient demandées. Des cartons
+destinés à remplacer les passages réputés dangereux devaient être tirés.
+Mais en 1870, la guerre éclatait. On ne pensa plus aux <i>Chants de
+Maldoror</i>. Et brusquement, l'auteur mourut, n'ayant exécuté qu'une
+partie des revisions auxquelles il avait consenti.</p>
+
+<p>Le texte de la présente édition est donc conforme à celui de l'édition
+originale dont le tirage alla s'égarer dans les caves d'un libraire
+belge qui, timidement, au bout de quatre années, fit brocher des
+exemplaires avec un titre et une couverture anonymes[1]. Quelques
+lettrés seulement connaissent ces exemplaires.</p>
+
+<p>Nous avons cru que la réédition d'une &oelig;uvre aussi intéressante serait
+bien accueillie. Ses véhémences de style ne peuvent effrayer une époque
+aussi littéraire que la nôtre. Si outrées qu'elles soient, elles gardent
+une beauté profonde et ne revêtent aucun caractère pornographique.</p>
+
+<p>La Critique appréciera, comme il convient, les <i>Chants de Maldoror</i>,
+poëme étrange et inégal où, dans un désordre furieux, se heurtent des
+épisodes admirables et d'autres souvent confus. En écrivant cette
+notice, nous voulons simplement détruire une légende formée, on ne sait
+trop pourquoi, à l'endroit de la personnalité du comte de Lautréamont.
+Dernièrement encore, M. Léon Bloy, dont la mission, ici-bas, consiste
+décidément à démolir tout le monde, les morts comme les vivants, tentait
+d'accréditer cette légende dans une longue étude consacrée au volume[2]:
+il y répète à satiété que l'auteur était fou et qu'il est mort fou.
+&mdash;«C'est un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant
+des aliénés.»&mdash;«La catastrophe qui fit de cet inconnu un aliéné ...»
+&mdash;«... Car c'est un vrai fou, hélas! Un vrai fou qui sent sa folie.»
+Et plus loin: «<i>L'auteur est mort dans un cabanon, et c'est tout ce qu'on
+sait de lui</i>.» En écrivant cela, M. Léon Bloy a sciemment fait de très
+mauvaise besogne; en effet, il résulte de l'enquête très approfondie que
+nous avons faite, il résulte de documents authentiques que nous avons
+recueillis, que l'auteur des <i>Chants de Maldoror</i> n'est pas mort fou. Le
+comte de Lautréamont s'est éteint à l'âge de vingt ans, emporté en deux
+jours par une fièvre maligne. Si M. Léon Bloy avait lu les aliénistes,
+et si la science physiologique l'avait un peu allaité, il eût apporté
+plus de réserve dans l'invention d'une fable, intéressante seulement au
+point de vue de l'effet littéraire qu'il désirait produire. La Science,
+en effet, nous apprend que les cas de vraie folie sont extrêmement rares
+au-dessous de vingt ans. Or, l'auteur naquit à Montevideo le 4 avril
+1850; son manuscrit fut remis à l'imprimerie en 1868; on peut sans
+témérité présumer son complet achèvement en 1867; les <i>Chants de
+Maldoror</i> sortirent donc de l'imagination et du labeur cérébral d'un
+jeune homme de dix-sept ans. Au surplus, l'extrait des minutes des actes
+de décès du neuvième arrondissement de Paris porte que Isidore-Lucien
+Ducasse&mdash;tel est son véritable nom&mdash;est décédé le jeudi 24 novembre
+1870, à huit heures du matin, en son domicile, Faubourg-Montmartre, no 7.
+Le numéro 7 du Faubourg-Montmartre n'a jamais été ni un cabanon, ni une
+maison de fous.</p>
+
+<p>Nos actives investigations n'ont pas abouti à pénétrer, dans son
+intégralité, le mystère dont la vie de l'auteur à Paris semble avoir été
+entourée. La Préfecture de police s'est refusée à nous seconder dans ces
+recherches, parce que nous n'avions aucun caractère officiel pour les
+lui demander. Voilà, certes, un rigorisme administratif fort
+regrettable. Quel inconvénient peut-il y avoir à fournir à un éditeur
+quelques renseignements sur la vie d'un homme de lettres mort depuis
+vingt ans? Borné à nos seules enquêtes, nous avons acquis la certitude
+que Ducasse était venu à Paris dans le but d'y suivre les cours de
+l'école Polytechnique ou des Mines. En 1867, il occupait une chambre
+dans un hôtel situé au numéro 23 de la rue Notre-Dame-des-Victoires.
+Il y était descendu dès son arrivée d'Amérique. C'était un grand jeune
+homme, brun, imberbe, nerveux, rangé et travailleur. Il n'écrivait que
+la nuit, assis à son piano. Il déclamait, il forgeait ses phrases,
+plaquant ses prosopopées avec des accords. Cette méthode de composition
+faisait le désespoir des locataires de l'hôtel, qui, souvent, réveillés
+en sursaut, ne pouvaient se douter qu'un étonnant musicien du verbe, un
+rare symphoniste de la phrase cherchait, en frappant son clavier, les
+rhythmes de son orchestration littéraire.</p>
+
+<p>Si de tels raccourcis de la vie d'un homme ne suffisent pas pour
+reconstituer une ressemblance bien définitive, ils aideront toutefois
+à élucider, pour une petite part, le mystère de cette figure vouée à
+rester, par presque tous ses côtés, obscure. Mais, restituer un caractère
+avec des documents, cela ne tient-il pas un peu du domaine des sciences
+occultes? Du moins, avons-nous cherché à éclairer ce sommaire portrait
+en recourant à celle des sciences de ce temps qui, d'après un texte,
+s'applique à évoquer les plus fuyantes directions de l'Ame et de la
+Pensée. Puisque nous avions cette fortune de posséder des manuscrits de
+Ducasse, il nous a paru curieux de demander à un graphologiste érudit son
+avis sur l'auteur des <i>Chants de Maldoror</i>.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! oh! c'est joli, dit-il (c'est là une expression familière aux
+graphologistes lorsque le sujet leur semble intéressant); singulier
+mélange, par exemple. Voyez-donc l'ordre et l'élégance, cette date
+régulière en haut, cette marge, ces lignes rigides, et cette distraction
+inattendue qui le fait commencer sa lettre à l'envers en oubliant les
+initiales que porte le papier[3] ... Majuscules harmoniques: le V de
+Voltaire et l'R de Rousseau et d'autres. Puis, regardez maintenant
+<i>l'enfantillage</i> du P de Paris et le G de Grandes Têtes. Quant à la
+signature, elle est littéralement d'un enfant; comment concilier
+l'inharmonie d'un tel parafe avec ce que je viens de dire? Nous allons
+en avoir l'explication en l'analysant. Il a signé: J. Ducasse, sans
+parafe, il devait n'en faire jamais, ce qui, vous le savez, est un des
+signes graphologiques de la distinction. Puis, se rappelant qu'il
+demandait de l'argent, il a ajouté son adresse, et pour réunir les deux
+choses, par <i>ordre et logique</i>, il a entouré le tout d'une très vague
+ellipse faite un peu «va comme je te pousse» et qu'il ne faudrait pas
+confondre, dans cette analyse, avec le parafe en colimaçon habituel aux
+amoureux de la vie familiale. Je vous le répète, il n'y a pas là de
+parafe, et <i>il ne peut pas y en avoir</i>, étant donné <i>la sobriété du
+reste</i>.</p>
+
+<p>«Mais, continuons: l'harmonie m'a montré un artiste, et tout à coup je
+découvre un logicien et un mathématicien. Les derniers mots: «<i>la bonté
+de me l'écrire</i>», cela ne ressemble-t-il pas à une formule algébrique,
+avec l'abréviation de <i>bonté</i>, et à un syllogisme, avec cet étroit
+enchaînement des mots; et, il est si étroit, cet enchaînement, le
+scripteur est tellement obsédé par la logique qu'il ne met les
+apostrophes qu'après le mot fini, et sans en oublier une seule! C'est
+admirable, je n'ai peut-être pas vu cela dix fois sur les milliers de
+lettres que j'ai étudiées.</p>
+
+<p>«Barres scrupuleuses et énergiques avec, quelquefois, un petit harpon
+d'égoïsme (mais qui n'en a pas?). Il y en a juste <i>la dose nécessaire</i>
+pour n'altérer en rien la bonté qui éclate dans la rondeur des lettres:
+comme il y a un peu d'acide prussique dans les amandes, si vous voulez.
+Un petit détail: votre homme me semble un peu sensuel, il y a parfois
+de l'empâtement; je ne suis pas fâché de cette petite tache (si c'en est
+une), car vraiment c'était trop beau.</p>
+
+<p>«Je me résume: avant tout, équilibre: harmonie ou logique: peut-être
+n'a-t-il jamais rien fait, mais j'en doute, car l'écriture n'a rien d'un
+paresseux: si c'est un artiste, il eût pu tout aussi bien faire un
+savant: si c'est un savant, il eût pu tout aussi aisément être un grand
+artiste.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, alors, il n'est pas fou?</p>
+
+<p>«&mdash;Que voulez-vous dire? Ou bien tout ce qui précède est vrai, et tout
+cela ne me semble guère d'un fou, ou alors la graphologie n'existe pas.»</p>
+
+<p>Seulement alors, nous nous décidions à livrer à notre savant les
+quelques détails de la vie de Ducasse que nous connaissions et que,
+volontairement, nous avions différé de lui communiquer de peur de
+l'influencer. Et surtout, nous insistions sur cette folie qu'on lui
+reprochait et par laquelle on semblait vouloir atténuer la conscience
+de son talent.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais je m'étonne qu'une pareille légende ait trouvé crédit auprès
+d'esprits distingués; vous n'ignorez pas combien les cas de folie à cet
+âge sont rares, j'entends de la vraie folie, car des idiots, des
+débiles, des mélancoliques, des crétins, les asiles en sont bondés, mais
+un vrai <i>fou</i>, un fou de vingt ans qui, de sa folie, mourrait dans un
+cabanon, je doute qu'on en voie souvent: notez même que ce détail triste
+et topique, la mort dans un cabanon, me fait tout de suite penser à un
+paralytique général avec toute cette succession classique: intelligence
+vive,&mdash;obscurcissement,&mdash;folie des persécutions.&mdash;mégalomanie,
+&mdash;excitation puis déchéance complète et disparition de l'individu s'en
+allant depuis longtemps par lambeaux. Eh bien, interrogez des
+spécialistes et demandez-leur combien ils ont pu compter de paralytiques
+généreux de vingt ans! Bayle déclare n'en avoir jamais vu avant
+vingt-cinq ans; Calmeil ne l'a observé que deux fois avant trente-deux
+ans. Restent enfin la manie et la folie circulaire, mais ces deux formes
+de folie suivent à peu près les mêmes lois et sauf exceptions infiniment
+rares, il n'y a pas de fou furieux de dix-neuf ans. Enfin, si le volume
+est paru quand Ducasse avait dix-neuf ans, et qu'il soit mort à vingt
+ans, voilà donc une aliénation qui aurait évolué en un an ... N'est-ce
+pas le cas de dire avec Verlaine: Tout cela est littérature!»</p>
+
+<p>Quoique Montévidéen, Ducasse était français d'origine. Son père,
+chancelier à la légation française à Montevideo, naquit à Tarbes. La
+famille devait être riche. Elle se trouvait en relations d'affaires avec
+un banquier de la rue de Lille, M. Darasse, qui payait au fils une
+pension mensuelle. Grâce à l'amabilité de M. Dosseur, successeur de M.
+Darasse, nous avons pu prendre connaissance d'une partie de la
+correspondance du jeune écrivain et donner, en tête du présent volume,
+une de ses lettres en <i>fac-simile</i>. Cette lettre contient en quelque
+sorte une profession de foi littéraire et fait allusion aux
+circonstances qui s'opposaient à la mise en vente de son livre, ainsi
+qu'à la préface d'un nouveau volume, que l'éditeur Lemerre n'a jamais
+reçue. La correspondance de Ducasse est curieuse et montre combien
+étaient vives ses préoccupations littéraires.</p>
+
+<p>Dans une lettre, datée du 22 mai 1869, nous relevons les passages
+suivants, que nous ne reproduisons qu'à titre de simple curiosité:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 1.5em;">«Monsieur,</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">«C'est hier même que j'ai reçu votre lettre datée du 21 mai; c'était</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">la vôtre. Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">passer ainsi l'occasion de vous exprimer mes excuses. Voici pourquoi:</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">parce que, si vous m'aviez annoncé l'autre jour, dans l'ignorance de</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">ce qui peut arriver de fâcheux aux circonstances où ma personne est</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">placée, que les fonds s'épuisaient, je n'aurais eu garde d'y toucher;</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">mais certainement j'aurais éprouvé autant de joie à ne pas écrire ces</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">trois lettres que vous en auriez éprouvé vous-même à ne pas les lire.</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">Vous avez mis en vigueur le déplorable système de méfiance prescrit</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">vaguement par la bizarrerie de mon père; mais vous avez deviné que</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">mon mal de tête ne m'empêche pas de considérer avec attention la</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">difficile situation où vous a placé jusqu'ici une feuille de papier</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">à lettre venue de l'Amérique du Sud, dont le principal défaut était</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">le manque de clarté; car je ne mets pas en ligne de compte la</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">malsonnance de certaines observations mélancoliques qu'on pardonne</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">aisément à un vieillard, et qui m'ont paru, à la première lecture,</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">avoir eu l'air de vous imposer, à l'avenir, peut-être, la nécessité</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">de sortir de votre rôle strict de banquier, vis-à-vis d'un monsieur</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">qui vient habiter la capitale ...</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">« ... Pardon, monsieur, j'ai une prière à vous faire: si mon père</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">envoyait d'autres fonds avant le 1<sup>er</sup> septembre, époque à laquelle mon</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">corps fera une apparition devant la porte de votre banque, vous aurez</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">la bonté de me le faire savoir? Au reste, je suis chez moi à toute</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">heure du jour; mais vous n'auriez qu'à m'écrire un mot, et il est</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">probable qu'alors je le recevrai presque aussitôt que la demoiselle</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">vestibule ...</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">« ... Et tout cela, je le répète, pour une bagatelle insignifiante</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">de formalité! Présenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">affaire: après avoir réfléchi beaucoup, je confesse qu'elle m'a paru</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">remplie d'une notable quantité d'importance nulle ...»</span></p>
+
+<p>L'extrême jeunesse de l'auteur atténuera sans doute la sévérité de
+certains jugements qui ne manqueront pas d'être portés sur les <i>Chants
+de Maldoror</i>. Si Ducasse avait vécu, il eût pu devenir l'une des gloires
+littéraires de la France. Il est mort trop tôt, laissant derrière lui
+son &oelig;uvre éparpillée aux quatre vents: et par une coïncidence curieuse,
+ses restes mortels ont subi le même sort que son livre. Inhumé dans une
+concession temporaire du cimetière du Nord, le 25 novembre 1870, il en
+a été exhumé, le 20 janvier 1871, pour être réinhumé dans une autre
+concession temporaire. Il se trouve actuellement dans les terrains
+désaffectés et repris par la Ville.</p>
+
+<p>L. G.</p>
+
+<p>Notes:</p>
+
+<p>[1] La couverture et le titre sont ainsi composés: <i>Les Chants&mdash;de
+&mdash;Maldoror&mdash;par&mdash;le comte de Lautréamont&mdash;(Chants I, II, III, IV, V, VI)
+&mdash;Paris et Bruxelles&mdash;En vente chez tous les libraires&mdash;1874</i>. Au dessous
+de la couverture, dans le double filet, cette mention: <i>Tous droits de
+traduction et de reproduction réservés</i>. Au verso du faux-titre:
+<i>Bruxelles&mdash;Typ. de E. Wittmann</i>. Cette dernière indication est fausse,
+aucun imprimeur du nom de Wittmann n'ayant existé à Bruxelles. Couverture
+brun-marron.</p>
+
+<p>En 1869, l'auteur témoigna le désir de posséder quelques exemplaires
+de son livre; on lui en brocha une dizaine. La couverture de ces
+exemplaires est jaune. Elle porte: <i>Paris. En vente chez tous les
+libraires (1869)</i>. Au verso du faux-titre et en quatrième page de la
+couverture: <i>Bruxelles. Imprimerie de A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie,
+boulevard de Waterloo, 42</i>.</p>
+
+<p>[2] <i>V. la Plume</i>, 2<sup>e</sup>année, no 33.</p>
+
+<p>[3] La photogravure a rétabli le chiffre à sa place. Celui-ci se trouve
+en quatrième page de la lettre, barré par un trait de plume.</p>
+
+<h3><a name="LES_CHANTS_DE_MALDOROR" id="LES_CHANTS_DE_MALDOROR"></a>LES CHANTS DE MALDOROR</h3>
+
+<h3><a name="CHANT_PREMIER" id="CHANT_PREMIER"></a>CHANT PREMIER</h3>
+
+<p>Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce
+comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et
+sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines
+de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique
+rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les
+émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme, comme l'eau le
+sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont
+suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par
+conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles
+landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute
+bien ce que je te dis: dirige tes talons en arrière et non en avant,
+comme les yeux d'un fils qui se, détourne respectueusement de la
+contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutôt, comme un angle
+à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant
+l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues,
+vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent
+étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et
+qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme
+une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait
+claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à
+sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain
+de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui
+présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de
+sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui
+renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui
+a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues
+inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique
+sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité
+la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais
+on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux
+oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile
+capitaine; et, man&oelig;uvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus
+grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle
+prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le
+commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas,
+baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes
+narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre,
+pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais
+l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit
+légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je
+t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux,
+ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille
+fois de suite la conscience maudite de l'Éternel! Tes narines, qui
+seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase
+immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace,
+devenu embaumé comme de parfums et d'encens; car, elles seront
+rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la
+magnificence et la paix des agréables cieux.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses
+premières années, où il vécut heureux; c'est fait. Il s'aperçut ensuite
+qu'il était né méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère
+tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à
+cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour
+le sang lui montait à la tête; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter
+une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal ...
+atmosphère douce!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage
+rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il
+l'aurait fait très souvent, si Justice, avec son long cortège de
+châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas
+menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains,
+avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble!
+Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté ...
+Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la
+pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec
+le bien. C'est ce que je disais plus haut.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au
+moyen de nobles qualités du c&oelig;ur que l'imagination invente ou qu'ils
+peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la
+cruauté! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont commencé
+avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier avec
+la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce
+qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve
+dans mes paroles; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez
+bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma
+tête; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement
+à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend
+pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se
+loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient
+dans tous les hommes.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux
+épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs
+semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les
+motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu
+rire comme les autres; mais, cela, étrange imitation, était impossible.
+J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis
+fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je
+crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie
+par ma propre volonté! C'était une erreur! Le sang qui coulait avec
+abondance des deux blessures empêchait d'ailleurs de distinguer si
+c'était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants
+de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des
+humains, c'est-à-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, à la tête
+laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscur, surpasser
+la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin,
+l'insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les
+trahisons de l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la
+puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au
+dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes
+à découvrir leur c&oelig;ur, et faire retomber sur eux la colère implacable
+d'en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt le poing le plus robuste
+dirigé vers le ciel, comme celui d'un enfant déjà pervers contre sa
+mère, probablement excités par quelque esprit de l'enfer, les yeux
+chargés d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence
+glacial, n'oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait
+leur sein, tant elles étaient pleines d'injustice et d'horreur, et
+attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment
+du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'à la fin de la
+vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n'avaient pas le
+sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la
+Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi
+les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent
+leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans,
+les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies
+diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en
+aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour
+leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, s&oelig;urs des ouragans;
+firmament bleuâtre, dont je n'admets pas la beauté; mer hypocrite, image
+de mon c&oelig;ur; terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers
+entier; Dieu, qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque:
+montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grâce décuple mes
+forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir
+d'étonnement: on meurt à moins.</p>
+
+<hr />
+
+<p>On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il
+est doux d'arracher brutalement de son lit un enfant qui n'a rien encore
+sur la lèvre supérieure, et, avec les yeux très ouverts, de faire
+semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en
+arrière ses beaux cheveux! Puis, tout à coup, au moment où il s'y attend
+le moins, d'enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de façon
+qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect
+de ses misères. Ensuite, on boit le sang en léchant les blessures; et,
+pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'éternité dure, l'enfant
+pleure. Rien n'est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire,
+et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, amères comme le sel.
+Homme, n'as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t'es coupé
+le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas; car, il n'a aucun goût. En
+outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes réflexions
+lugubres, porté la main, creusée au fond, sur ta ligure maladive mouillée
+par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement
+vers la bouche, qui puisait à longs traits, dans cette coupe, tremblante
+comme les dents de l'élève qui regarde obliquement celui qui est né pour
+l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas; car, elles
+ont le goût du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus;
+mais, les larmes de l'enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit
+pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tôt
+ou tard ... je le devine par analogie, quoique j'ignore ce que c'est que
+l'amitié, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais;
+du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes
+larmes ne te dégoûtent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des
+larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu
+déchireras ses chairs palpitantes; et, après avoir entendu de longues
+heures ses cris sublimes, semblables aux râles perçants que poussent dans
+une bataille les gosiers des blessés agonisants, alors, t'ayant écarté
+comme une avalanche, tu te précipiteras de la chambre voisine, et tu feras
+semblant d'arriver à son secours. Tu lui délieras les mains, aux nerfs
+et aux veines gonflées, tu rendras la vue à ses yeux égarés, en te
+remettant à lécher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est
+vrai! L'étincelle divine qui est en nous, et paraît si rarement, se
+montre; trop tard! Comme le c&oelig;ur déborde de pouvoir consoler l'innocent
+à qui l'on a fait du mal: «Adolescent, qui venez de souffrir des
+douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne
+sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous êtes! Comme vous devez
+souffrir! Et si votre mère savait cela, elle ne serait pas plus près de
+la mort, si abhorrée par les coupables, que je ne le suis maintenant.
+Hélas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une même chose par
+laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion
+d'atteindre à l'infini par les moyens même les plus insensés? Ou bien,
+sont-ce deux choses différentes? Oui ... que ce soit plutôt une même
+chose ... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent,
+pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacrée, qui
+a brisé tes os et déchiré les chairs qui pendent à différents endroits
+de ton corps. Est-ce un délire de ma raison malade, est-ce un instinct
+secret qui ne dépend pas de mes raisonnements, pareil à celui de l'aigle
+déchirant sa proie, qui m'a poussé à commettre ce crime; et pourtant,
+autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois
+sortis de cette vie passagère, je veux que nous soyons entrelacés
+pendant l'éternité; ne former qu'un seul être, ma bouche collée à ta
+bouche. Même, de cette manière, ma punition ne sera pas complète. Alors,
+tu me déchireras, sans jamais t'arrêter, avec les dents et les ongles
+à la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumées, pour cet
+holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d'être
+déchiré, toi, de me déchirer ... ma bouche collée à ta bouche. O
+adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce
+que je te conseille? Malgré toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras
+heureuse ma conscience.» Après avoir parlé ainsi, en même temps tu auras
+fait du mal à un être humain, et tu seras aimé du même être: c'est le
+bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras
+le mettre à l'hôpital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On
+t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les médailles d'or
+cacheront tes pieds nus, épars sur la grande tombe, à la figure vieille,
+O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la
+sainteté du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers.
+Mais, moi, j'existe encore!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre
+dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette
+dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un
+ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: «Je vais
+t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet
+ordre suprême.» Une vaste lumière couleur de sang, à l'aspect de
+laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes,
+se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre
+une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: «Ci-gît un
+adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez
+pas pour lui.» Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu
+autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue
+vint se coucher à mes pieds. Moi, à elle, avec une figure triste:
+«Tu peux te relever.» Je lui tendis la main avec laquelle le
+fratricide égorge sa s&oelig;ur. Le ver luisant, à moi: «Toi, prends
+une pierre et tue-la;&mdash;Pourquoi? lui dis-je.» Lui, à moi: «Prends
+garde à toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort.
+Celle-ci s'appelle <i>Prostitution</i>.» Les larmes dans les yeux, la
+rage dans le c&oelig;ur, je sentis naître en moi une force inconnue.
+Je pris une grosse pierre; après bien des efforts, je la soulevai
+avec peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur
+l'épaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet:
+de là, j'écrasai le ver luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol
+d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de
+six églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux
+s'abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense
+cône renversé. Le calme reparut à la surface; la lumière de sang
+ne brilla plus. «Hélas! hélas! s'écria la belle femme nue;
+qu'as-tu fait?» Moi, à elle: «Je te préfère à lui; parce que j'ai
+pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice
+éternelle t'a créée.» Elle, à moi: «Un jour, les hommes me
+rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi
+partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie.
+Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces
+noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui
+m'as aimée!» Moi, à elle: «Adieu! Encore une fois: adieu! Je
+t'aimerai toujours!... Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu.»
+C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver
+gémir sur la mer et près de ses bords, ou au-dessus des grandes
+villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou
+à travers les froides régions polaires, dites: «Ce n'est pas
+l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la
+prostitution, uni avec les gémissements graves du Montévidéen.»
+Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de miséricorde,
+agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux,
+fassent de longues prières.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la
+campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions, toutes les choses
+revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des arbres,
+tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses
+formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps,
+lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait
+rêver, me paraissait étrange; maintenant, j'y suis habitué. Le vent
+gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante
+sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent.
+Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des
+fermes lointaines; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la
+folie. Tout à coup, ils s'arrêtent, regardent de tous les côtés avec une
+inquiétude farouche, l'&oelig;il en feu; et, de même que les éléphants, avant
+de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant
+désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les
+chiens laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou
+terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant qui
+crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d'un toit,
+soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de
+la peste à l'hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime,
+contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l'est, contre les étoiles
+au sud, contre les étoiles à l'ouest; contre la lune; contre les montagnes,
+semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité; contre
+l'air froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de leur
+narine, rouge, brûlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes,
+dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille
+dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lièvres,
+qui disparaissent en un clin d'&oelig;il; contre le voleur, qui s'enfuit au
+galop de son cheval après avoir commis un crime; contre les serpents,
+remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents;
+contre leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes; contre les
+crapauds qu'ils broient d'un seul coup de mâchoire (pourquoi se sont-ils
+éloignés du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement
+bercées, sont autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent
+découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignées,
+suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se
+sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant la
+journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée; contre les rochers
+du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles;
+contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant,
+montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abîme; et contre l'homme
+qui les rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à courir dans
+la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fossés,
+les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées. On les dirait
+atteints de la rage, cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs
+hurlements prolongés épouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde!
+Les amis des cimetières se jetteront sur lui, le déchireront, le mangeront,
+avec leur bouche d'où tombe du sang; car, ils n'ont pas les dents gâtées.
+Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas
+de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants. Après quelques heures, les
+chiens, harassés de courir çà et là, presque morts, la langue en dehors de
+la bouche, se précipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils
+font, et se déchirent en mille lambeaux, avec une rapidité incroyable. Ils
+n'agissent pas ainsi par cruauté. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère
+me dit: «Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements
+des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas
+en dérision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi,
+comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même,
+je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle,
+qui est assez sublime.» Depuis ce temps, je respecte le v&oelig;u de la morte.
+Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini ... Je ne puis, je
+ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l'homme et de la femme,
+d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne ... je croyais être davantage! Au
+reste, que m'importe d'où je viens? Moi, si cela avait pu dépendre de ma
+volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont
+la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue: je ne
+serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car
+mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides
+vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux
+arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la
+mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand
+j'avais sur ma tête des cheveux d'une autre couleur. Et, quand je rôde
+autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux
+ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une
+pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau
+de velours, noir comme la suie qui remplit l'intérieur des cheminées: il
+ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l'Être suprême,
+avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand
+le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur
+salutaires dans la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en
+regardant fixement l'espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de
+ma caverne aimée, dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris
+de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je
+ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le
+seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamné qui
+essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt
+monter à l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je
+tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant
+des heures entières; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment,
+lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens, qu'il
+s'arrête, pour se remettre à tourner dans un sens opposé, je regarde
+subitement l'horizon, à travers les rares interstices laissés par les
+broussailles épaisses qui recouvrent l'entrée: je ne vois rien! Rien ...
+si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et
+avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble
+le sang et le cerveau ... Qui donc, sur la tête, me donne des coups de
+barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe
+sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à
+ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression pénible qu'elle ne
+manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations
+troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne
+suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collée à mon
+front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne,
+au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un
+monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la
+figure; mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis
+pas un criminel ... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai
+revu la mer, et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont
+vivaces comme si je l'avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous
+le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens
+déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu'est le
+c&oelig;ur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'âme est
+inséparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe
+terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses; toi,
+en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un
+commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et
+les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure
+contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher
+du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore!</p>
+
+<p>Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à
+ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu
+es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre: j'aime cette
+comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de
+tristesse, qu'on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en
+laissant des ineffaçables traces, sur l'âme profondément ébranlée, et
+tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours
+compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec
+la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face
+grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de
+l'homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des
+oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant,
+l'homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que
+l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas
+beau réellement et qu'il s'en doute, car, pourquoi regarde-t-il la
+figure de son semblable avec tant de mépris? Je te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, tu es le symbole de l'identité: toujours égal à toi-même.
+Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont
+quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont
+dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête
+dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui
+ne s'arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible
+et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je
+te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton
+sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine.
+Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences
+naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste.
+L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil
+océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris n'ont
+pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les
+tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles,
+expliquent, d'une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une
+anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mêmes motifs
+d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d'êtres
+humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l'existence de
+leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit.
+En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans
+sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi
+pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des
+humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. En outre,
+du spectacle de tes mamelles fécondes, se dégage la notion d'ingratitude;
+car, on pense aussitôt à ces parents nombreux, assez ingrats envers le
+Créateur, pour abandonner le fruit de leur misérable union. Je te salue,
+vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu'à la mesure
+qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la
+totalité de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'&oelig;il. Pour
+te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement
+continu, vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un
+mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé
+d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la
+difficulté. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres
+efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraître gras. Qu'elle se
+gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille,
+elle ne t'égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue,
+vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, tes eaux sont amères. C'est exactement le même goût que le
+fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur
+tout. Si quelqu'un a du génie, on le fait passer pour un idiot; si
+quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut
+que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts
+d'ailleurs ne sont dus qu'à lui-même, pour la critiquer ainsi! Je te
+salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs méthodes, ne sont
+pas encore parvenus, aidés par les moyens d'investigation de la science,
+à mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les
+sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles.
+Aux poissons ... ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis
+demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître: la profondeur
+de l'océan ou la profondeur du c&oelig;ur humain! Souvent, la main portée au
+front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre
+les mâts d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant
+abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je poursuivais,
+m'efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus
+profond, le plus impénétrable des deux: l'océan ou le c&oelig;ur humain?
+Si trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point
+pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera
+permis de dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se
+mettre en ligné, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la
+profondeur du c&oelig;ur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont
+été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de
+s'écrier: «Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont
+pratiqué la charité: voilà tout, ce n'est pas malin, chacun peut en
+faire autant.» Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient
+la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient,
+l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la
+vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun
+drapé dans sa fierté solitaire? C'est un miracle qui se renouvelle
+chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra
+pourquoi l'on savoure non seulement les disgrâces générales de ses
+semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers,
+tandis que l'on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable
+pour clore la série: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est
+pour cela que les marcassins de l'humanité ont tant de confiance les uns
+dans les autres et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie
+beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris à leurs
+propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur
+génie ... incapables de te dominer. Ils on trouvé leur maître. Je dis
+qu'ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose
+a un nom. Ce nom est: l'océan! La peur que tu lui inspires est telle,
+qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes
+machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts
+gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de
+tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils,
+quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants,
+pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques,
+comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent
+eux-mêmes. L'homme dit: «Je suis plus intelligent que l'océan.» C'est
+possible, c'est même assez vrai; mais l'océan lui est plus redoutable
+que lui à l'océan: c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Ce
+patriarche observateur, contemporain des premières époques de notre
+globe suspendu, sourit de pitié, quand il assiste aux combats navals des
+nations. Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de
+l'humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés,
+les coups de canon, c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques
+secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l'océan a tout mis
+dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le
+bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide
+comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs,
+quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans
+arrêter l'envergure de son vol: «Tiens!... je la trouve mauvaise! Il y
+avait en bas des points noirs; j'ai fermé les yeux: ils ont disparu.»
+Je te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle
+de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis à juste titre de ta
+magnificence native, et des éloges vrais que je m'empresse de te donner.
+Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse,
+qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir
+t'a gratifié, tu déroules, au milieu d'un sombre mystère, sur toute ta
+surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta
+puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de
+courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va à sa rencontre
+en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l'écume qui se fond,
+pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces
+vagues vivantes, meurent l'un après l'autre, d'une manière monotone; mais,
+sans laisser de bruit écumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles
+avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d'une
+grâce fière, jusqu'à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur
+accoutumée pour continuer leur pèlerinage aérien. Je voudrais que la
+majesté humaine ne fût que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande
+beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale,
+image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme
+l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les
+méditations du poëte. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan,
+veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité ... plus ... plus
+encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes
+griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien.
+Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et
+devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est
+empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la
+crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d'une cour,
+magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec
+la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de
+ta poitrine, comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas
+découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant,
+même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage,
+alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire
+ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais
+tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que contiennent mes
+aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser
+à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste,
+l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création:
+je ne puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour
+la millième fois, vers tes bras amis, qui s'entrouvent, pour caresser
+mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne
+connais pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse.
+Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi ...
+dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont
+encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les
+tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu'aux nuages. Il faut que tu
+me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de
+l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon
+invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et
+te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal ... Mes yeux se
+mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre;
+car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, à l'aspect
+brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons,
+avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te
+salue, vieil océan!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>On ne me verra pas, à mon heure dernière (j'écris ceci sur mon lit de
+mort), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer
+tempétueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je
+sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de
+grâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire? J'avais dit
+que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous; mais, si vous
+croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage
+d'hyène (j'use de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que
+moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé: qu'il s'approche. Nous
+sommes dans une nuit d'hiver, alors que les éléments s'entrechoquent de
+toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent médite quelque
+crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que
+le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanité, depuis
+que le vent, l'humanité existent, quelques moments avant l'agonie
+dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde,
+impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples
+nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir
+les actes de ses frères). L'aigle, le corbeau, l'immortel pélican, le
+canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me
+verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils
+ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l'&oelig;il gros du
+crapaud, le tigre, l'éléphant; dans la mer, la baleine, le requin, le
+marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont
+quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L'homme, tremblant,
+collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. «Oui,
+je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu'il n'a pas
+dépendu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez
+devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me
+voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante,
+l'espace ensanglanté? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps,
+pareil à un nuage noirâtre que pousse l'ouragan devant soi). Ne craignez
+rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait
+est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit
+volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la
+mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses.
+Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de
+caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.»
+Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage,
+pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot.
+Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles
+passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se
+dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations!
+quels déchirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voilà que les animaux
+de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres
+clameurs. Plus de haine réciproque; les deux haines sont tournées contre
+l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel.
+Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut; je crains la perfidie.
+Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus,
+des conséquences des passions, complément satisfait ... Je te remercie,
+ô rhinolophe, de m'avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi,
+dont le nez est surmonté d'une crête en forme de fer à cheval: je
+m'aperçois, en effet, que ce n'était malheureusement qu'une maladie
+passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent
+que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans
+mon corps: pourquoi cette hypothèse n'est-elle pas la réalité!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Une famille entoure une lampe posée sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'y sont pas, mère.</p>
+
+<p>&mdash;Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette
+époque, mon doux maître, où nous faisions des v&oelig;ux, pour avoir un
+enfant, dans lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le
+soutien de notre vieillesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés. Nous n'avons pas à nous
+plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bénissons la
+Providence de ses bienfaits. Notre Édouard possède toutes les grâces de
+sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et les mâles qualités de son père.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.</p>
+
+<p>Il reprend son travail ... Mais, quelqu'un s'est présenté à la porte
+d'entrée, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui
+s'offre à ses yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins
+heureux que ceux-là. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer
+l'existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est
+pas ici.</p>
+
+<p>Il s'est retiré!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultés humaines
+qui se livrent des combats dans mon c&oelig;ur. Mon âme est inquiète, et sans
+savoir pourquoi; l'atmosphère est lourde.</p>
+
+<p>&mdash;Femme, je ressens les mêmes impressions que toi; je tremble qu'il ne
+nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le
+suprême espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, je respire à peine: j'ai mal à la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec
+du vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, bonne mère ...</p>
+
+<p>Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer.
+Maintenant, le moindre objet me contrarie.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es pâle! La fin de cette veillée ne se passera pas sans que
+quelque événement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du
+désespoir!</p>
+
+<p>J'entends, dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mère!... j'ai peur!</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi vite si tu souffres.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, je ne souffre pas ... Je ne dis pas la vérité.</p>
+
+<p>Le père ne revient pas de son étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits
+sans étoiles. Quoique nous entendions ces cris, néanmoins, celui qui les
+pousse n'est pas près d'ici; car, on peut entendre ces gémissements à
+trois lieues de distance, transportés par le vent d'une cité à une
+autre. On m'avait souvent parlé de ce phénomène: mais, je n'avais jamais
+eu l'occasion de juger par moi-même de sa véracité. Femme, tu me parlais
+de malheur; si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps,
+c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses
+semblables ...</p>
+
+<p>J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays,
+qui l'a repoussé de son sein. Il va de contrée en contrée, abhorré
+partout. Les uns disent qu'il est accablé d'une espèce de folie
+originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une
+cruauté extrême et instinctive, dont il a honte lui-même, et que ses
+parents en sont morts de douleur. Il y en a qui prétendent qu'on l'a
+flétri d'un surnom dans sa jeunesse: qu'il en est resté inconsolable le
+reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une
+preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux
+premières années, pour augmenter ensuite. Ce surnom était <i>le
+vampire</i>!...</p>
+
+<p>J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trêve ni repos, des
+cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les
+oreilles; et que des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui
+jettent à la face, poussés malgré eux par une force inconnue, tantôt
+d'une voix douce, tantôt d'une voix pareille aux rugissements des
+combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace,
+toujours hideux, et qui ne périra qu'avec l'univers. Quelques-uns même
+ont affirmé que l'amour l'a réduit en cet état: ou que ces cris
+témoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son
+passé mystérieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable
+le torture, comme jadis Satan, et qu'il voulait égaler Dieu ...</p>
+
+<p>J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, se sont là des confidences exceptionnelles: je plains ton
+âge de les avoir entendues, et j'espère que tu n'imiteras jamais cet
+homme.</p>
+
+<p>Parle, ô mon Édouard; réponds que tu n'imiteras jamais cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;O mère bien-aimée, à qui je dois le jour, je te promets, si la sainte
+promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait, mon fils; il faut obéir à sa mère, en quoi que ce soit.</p>
+
+<p>On n'entend plus les gémissements.</p>
+
+<p>&mdash;Femme, as-tu fini ton travail?</p>
+
+<p>&mdash;Il me manque quelques points à cette chemise, quoique nous ayons
+prolongé la veille bien tard.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commencé. Profitons des
+dernières lueurs de la lampe; car il n'y a presque plus d'huile, et
+achevons chacun notre travail ...</p>
+
+<p>L'enfant s'est écrié:</p>
+
+<p>&mdash;Si Dieu nous laisse vivre!</p>
+
+<p>&mdash;Ange radieux, viens à moi: tu te promèneras dans la prairie, du matin
+jusqu'au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est
+construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes
+de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique
+céleste, sans faire ta prière. Quand, au matin, le soleil montrera ses
+rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera, avec elle,
+son cri, à perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit,
+jusqu'à ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus
+précieux; tu seras constamment enveloppé dans une atmosphère composée
+des essences parfumées des fleurs les plus odorantes.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Lève-toi, mère de
+famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts
+raidis abandonnent l'aiguille du travail exagéré. Les extrêmes n'ont
+rien de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchantée;
+quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes,
+dans les contes des fées.</p>
+
+<p>&mdash;Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que,
+de mon côté, j'arrange mes affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparaîtras tel
+que la nature t'a formé, ô jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et
+que j'aspire à faire ton bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, ne t'endors point, bercé par les rêves de l'enfance: la
+prière en commun n'est pas commencée et tes habits ne sont pas encore
+soigneusement placés sur une chaise ... A genoux! Éternel créateur de
+l'univers, tu montres la bonté inépuisable jusque dans les plus petites
+choses.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides, où glissent des milliers
+de petits poissons rouges, bleus et argentés? Tu les prendras avec un
+filet si beau, qu'il les attirera de lui-même, jusqu'à ce qu'il soit
+rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que
+le marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, vois ces griffes; je me méfie de lui; mais ma conscience est
+calme, car je n'ai rien à me reprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous vois, prosternés à tes pieds, accablés du sentiment de ta
+grandeur. Si quelque pensée orgueilleuse s'insinue dans notre
+imagination, nous la rejetons aussitôt avec la salive du dédain et
+nous t'en faisons le sacrifice irrémissible.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront de leurs
+bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de
+roses et d'&oelig;illets. Elles auront des ailes transparentes de papillon
+et des cheveux d'une longueur ondulée, qui flottent autour de la
+gentillesse de leur front.</p>
+
+<p>&mdash;Quand même ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais
+pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un
+imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire
+entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas
+moi qui serais fils ingrat. Quant à tes petites filles, elles ne sont
+pas si belles que les yeux de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Toute notre vie s'est épuisée dans les cantiques de ta gloire. Tels
+nous avons été jusqu'ici, tels nous serons, jusqu'au moment où nous
+recevrons de toi l'ordre de quitter cette terre.</p>
+
+<p>&mdash;Elles t'obéiront à ton moindre signe et ne songeront qu'à te plaire.
+Si tu désires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront.
+Si tu désires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin
+d'&oelig;il, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles
+t'apporteraient même le cerf-volant, grand comme une tour, qu'on a caché
+dans la lune, et à la queue duquel sont suspendus, par des liens de
+soie, des oiseaux de toute espèce. Fais attention à toi ... écoute mes
+conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma prière, pour
+appeler au secours. Quoique ton corps s'évapore, quand je veux
+l'écarter, sache que je ne te crains pas.</p>
+
+<p>&mdash;Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme exhalée d'un c&oelig;ur
+pur.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis à ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Père céleste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur
+notre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?</p>
+
+<p>&mdash;Conserve cette épouse chérie, qui m'a consolé dans mes découragements
+...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme
+un pendu.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce fils aimant, dont les chastes lèvres s'entr'ouvrent à peine aux
+baisers de l'aurore de vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, il m'étrangle ... Père, secourez-moi ... Je ne puis plus
+respirer ... Votre bénédiction!</p>
+
+<p>Un cri d'ironie immense s'est élevé dans les airs. Voyez comme les
+aigles, étourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-mêmes,
+littéralement foudroyés par la colonne d'air.</p>
+
+<p>&mdash;Son c&oelig;ur ne bat plus ... Et celle-ci est morte, en même temps que le
+fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est
+défiguré ... Mon épouse!... Mon fils!... Je me rappelle un temps
+lointain où je fus époux et père.</p>
+
+<p>Il s'était dit, devant le tableau qui s'offrit à ses yeux, qu'il ne
+supporterait pas cette injustice. S'il est efficace, le pouvoir que lui
+ont accordé les esprits infernaux, ou plutôt qu'il tire de lui-même, cet
+enfant, avant que la nuit s'écoule, ne devait plus être.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoulé la souffrance
+en dedans) remarqua qu'il se trouvait en Norwège. Aux îles Faeroé, il
+assista à la recherche des nids d'oiseaux de mer, dans les crevasses
+à pic, et s'étonna que la corde de trois cents mètres, qui retient
+l'explorateur au-dessus du précipice, fût choisie d'une telle solidité.
+Il voyait là, quoi qu'on dise, un exemple frappant de la bonté humaine,
+et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c'était lui qui eût dû préparer
+la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin
+qu'elle se coupât, et précipitât le chasseur dans la mer! Un soir, il se
+dirigea vers un cimetière, et les adolescents qui trouvent du plaisir à
+violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s'ils le
+voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau
+d'une action qui va se dérouler en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot
+s'élève peu à peu du fond de la mer, et montre sa tête au-dessus des
+eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La
+curiosité naquit avec l'univers.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, il m'est impossible d'échanger des idées avec toi. Il y a
+longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des
+tombeaux. C'est l'heure silencieuse où plus d'un être humain rêve qu'il
+voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts
+de taches de sang, comme un ciel noir, d'étoiles. Celui qui dort pousse
+des gémissements, pareils à ceux d'un condamné à mort, jusqu'à ce qu'il
+se réveille, et s'aperçoive que la réalité est trois fois pire que le
+rêve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma bêche infatigable,
+afin qu'elle soit prête demain matin. Pour faire un travail sérieux, il
+ne faut pas faire deux choses à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Il croit que creuser une fosse est un travail sérieux! Tu crois que
+creuser une fosse est un travail sérieux?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à
+ses petits, n'ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour,
+afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet
+acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit, dans les bras de son ami,
+une femme qu'il idolâtrait, il se met alors à fumer un cigare; il ne
+sort pas de la maison, et se noue d'une amitié indissoluble avec la
+douleur; cet acte se comprend. Quand un élève interne, dans un lycée,
+est gouverné, pendant des années, qui sont des siècles, du matin
+jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la
+civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots
+tumultueux d'une haine vivace, monter comme une épaisse fumée, à son
+cerveau, qui lui paraît près d'éclater. Depuis le moment où on l'a jeté
+dans la prison, jusqu'à celui, qui s'approche, où il en sortira, une
+fièvre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse
+les yeux. La nuit, il réfléchit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le
+jour, sa pensée s'élance au-dessus des murailles de la demeure de
+l'abrutissement, jusqu'au moment où il s'échappe, ou qu'on le rejette,
+comme un pestiféré, de ce cloître éternel; cet acte se comprend. Creuser
+une fosse dépasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu,
+étranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et
+puis nous donne un lit commode, préservé du vent de l'hiver soufflant
+avec furie dans ces froides contrées, lorsque celui qui tient la pioche,
+de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée palpé
+convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son
+royaume, voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur
+chaque croix de bois, l'énoncé du problème effrayant que l'humanité n'a
+pas encore résolu: la mortalité ou l'immortalité de l'âme. Le créateur
+de l'univers, je lui ai toujours conservé mon amour; mais, si, après la
+mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des
+nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les
+couvercles de plomb, pour aller respirer l'air frais?</p>
+
+<p>&mdash;Arrête-toi dans ton travail. L'émotion t'enlève tes forces; tu me
+parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer.
+Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi à l'écart; tu me
+donneras des conseils, si je ne fais pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir à le regarder
+bêcher la terre avec tant de facilité!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensée: toutes ces
+tombes, qui sont éparses dans un cimetière, comme les fleurs dans une
+prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d'être mesurées
+avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses
+peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par
+conséquent, ne t'étonne pas des visions fantastiques que tes yeux
+semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos,
+interroge ta conscience; elle te dira, avec sûreté, que le Dieu qui a
+créé l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possède une
+bonté sans limites, et recevra, après la mort terrestre, ce chef-
+d'&oelig;uvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces
+larmes, pareilles à celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes
+sur ce vaisseau démâté pour souffrir. C'est un mérite, pour l'homme, que
+Dieu l'ait jugé capable de vaincre ses souffrances les plus graves.
+Parle, et, puisque, d'après tes v&oelig;ux les plus chers, l'on ne souffrirait
+pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, idéal que chacun s'efforce
+d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Où suis-je? N'ai-je pas changé de caractère? Je sens un souffle
+puissant de consolation effleurer mon front rasséréné, comme la brise du
+printemps ranime l'espérance des vieillards. Quel est cet homme dont le
+langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas
+prononcées? Quelle beauté de musique dans la mélodie incomparable de sa
+voix! Je préfère l'entendre parler, que chanter d'autres. Cependant,
+plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression
+générale de ses traits contraste singulièrement avec ces paroles que
+l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ridé de quelques plis,
+est marqué d'un stygmate indélébile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant
+l'âge, est-il honorable ou est-il infâme? Ses rides doivent-elles être
+regardées avec vénération? Je l'ignore et je crains de le savoir.
+Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois néanmoins qu'il a des
+raisons pour agir comme il l'a fait, excité par les restes en lambeaux
+d'une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui
+me sont inconnues, et il redouble d'activité dans un travail ardu qu'il
+n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s'en
+aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue
+d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'où sors-tu?...
+Étranger, permets que je touche, et que mes mains, qui étreignent
+rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps.
+Quoi qu'il en arrive, je saurais à quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les
+plus beaux que j'aie touchés dans ma vie. Qui serait assez audacieux
+pour contester que je ne connais pas la qualité des cheveux?</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas
+qu'on l'agace, quand il se repaît. Si tu ne le sais pas, je te
+l'apprends. Allons, dépêche-toi; accomplis ce que tu désires.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui frissonne à mon contact, en me faisant frissonner moi-même, est
+de la chair, à n'en pas douter. Il est vrai ... je ne rêve pas! Qui
+es-tu donc, toi, qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que,
+comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est
+l'heure de dormir, ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas,
+nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte,
+pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre, le
+mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminée savent
+encore réchauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas
+comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays
+lointain.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique je ne sois pas fatigué, il est inutile de creuser la fosse
+davantage. Maintenant, déshabille-moi; puis, tu me mettras dedans.</p>
+
+<p>&mdash;La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques
+instants, est si étrange, que je ne sais que te répondre ... Je crois
+qu'il veut rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention à ce que
+j'ai dit.</p>
+
+<p>Il s'est affaissé, et le fossoyeur s'est empressé de le soutenir!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti ... j'étais fatigué quand j'ai
+abandonné la pioche ... c'est la première fois que j'entreprenais ce
+travail ... ne fais plus attention à ce que j'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un
+qui a des chagrins épouvantables. Que le ciel m'ôte la pensée de
+l'interroger. Je préfère rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de
+la pitié. Puis, il ne voudrait pas me répondre, cela est certain: c'est
+souffrir deux fois que de communiquer son c&oelig;ur en cet état anormal.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi sortir de ce cimetière; je continuerai ma route.</p>
+
+<p>&mdash;Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'égarerais, pendant que tu
+cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas
+d'autre. Aie confiance en moi; car, l'hospitalité ne demandera point la
+violation de tes secrets.</p>
+
+<p>&mdash;O pou vénérable, toi dont le corps est dépourvu d'élytres, un jour,
+tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime
+intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-être avais-tu raison,
+puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal
+de Maldoror, où guides-tu ses pas?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la précaution de
+laver sa main droite, avec du savon, après avoir commis son forfait, et
+facile à reconnaître, par l'inspection de cette main; ou un frère qui a
+perdu sa s&oelig;ur; ou quelque monarque dépossédé, fuyant de ses royaumes,
+mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas été
+construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n'est qu'une
+pauvre chaumière, mal bâtie; mais, cette chaumière célèbre a un passé
+historique que le présent renouvelle et continue sans cesse. Si elle
+pouvait parler, elle t'étonnerait, toi, qui me parais ne t'étonner de
+rien. Que de fois, en même temps qu'elle, j'ai vu défiler, devant moi,
+les bières funéraires, contenant des os bientôt plus vermoulus que le
+revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables
+sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire, à des
+périodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme
+chez les vivants; chacun paie un impôt, proportionnel à la richesse de
+la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de
+délivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant à sa personne, de faire
+comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui
+désireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de
+la mort, celui qui fut beau; celui qui, après sa vie, n'a pas enlaidi;
+l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la
+jeunesse, les squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse,
+son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de
+l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronné de fleurs et
+l'innocence trahie.</p>
+
+<p>&mdash;Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'à
+ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta
+bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des
+cités; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt. Il s'arrête à
+plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois
+sa gorge se resserre, et refoule en arrière l'effort avorté. Enfin, il
+s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé
+contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, comme les
+autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonflé,
+les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un
+grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce
+chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires
+de l'ours marin de l'océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la
+vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es là depuis le matin. Que
+dira ta famille, avec ta petite s&oelig;ur, de te voir si tard arriver? Lave
+tes mains, reprends la route qui va où tu dors ... Quel est cet être,
+là-bas, à l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts
+obliques et tourmentés; et quelle majesté, mêlée d'une douceur sereine!
+Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec
+la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux
+monstrueux, mon corps tremble; c'est la première fois, depuis que j'ai
+sucé les sèches mamelles de ce qu'on appelle une mère. Il y a comme une
+auréole de lumière éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout
+s'est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson. Puisqu'il te
+plaît de venir à moi, comme attiré par un aimant, je ne m'y opposerai
+pas. Qu'il est beau! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être
+puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers,
+belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je
+préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le
+commencement des siècles, que non pas tes yeux ... Comment!... c'est
+toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!...
+pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits?
+Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour
+avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre
+supérieur, avec la mission de consoler les diverses races d'êtres
+existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidité du milan, les
+ailes non fatiguées de cette longue, magnifique course; je te vis!
+Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à
+ma faiblesse. «Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me
+disais-je: cela, par la volonté divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi
+bon l'injustice, dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le Créateur;
+cependant le plus fort, dont la colère est terrible!» Depuis que tu m'es
+apparu, monarque des étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui
+n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé; mais, ma raison
+chancelante s'abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ...
+oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne
+regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes ... Si tu pars,
+partons ensemble!» Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui
+ressemblent tant à celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les
+cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel,
+prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure,
+calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la
+tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai
+pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un simple
+habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne
+prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie,
+et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de
+l'abîme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappés de
+consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pâle et voûté, dans
+les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant,
+de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit,
+tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau
+noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton c&oelig;ur vide comme un désert;
+elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade
+que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel,
+chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique
+pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le
+jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que
+Dieu avait créée avec tant d'amour! Tu n'as engendré que des malédictions
+plus affreuses que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir
+les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir
+assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais. Pourquoi
+avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre,
+pour tourner en dérision ceux qui l'habitent, épave pourrie, ballottée par
+le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les sphères
+d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages,
+pareil à un étranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des
+sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une
+intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t'en!...
+retire-toi de ce sol mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as
+cachée jusqu'ici; et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers
+ta sphère, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis
+pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu
+donc; n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la
+cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon!»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>S'il est quelquefois logique de s'en rapporter à l'apparence des
+phénomènes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas sévère pour celui
+qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si étrange!
+Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une
+empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant à moi, je vais me
+remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps
+de temps qui ne soit pas trop retardé. La fin du dix-neuvième siècle
+verra son poëte (cependant, au début, il ne doit pas commencer par un
+chef-d'&oelig;uvre, mais suivre la loi de la nature): il est né sur les rives
+américaines, à l'embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis
+rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel
+et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se
+tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire.
+Mais, la guerre éternelle a placé son empire destructeur sur les
+campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu,
+vieillard, et pense à moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te
+désespère point; car, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion
+contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
+deux amis.</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_DEUXIEME" id="CHANT_DEUXIEME"></a>CHANT DEUXIÈME</h3>
+
+<p>Où est-il passé ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche,
+pleine des feuilles de la belladone, le laissa échapper, à travers les
+royaumes de la colère, dans un moment de réflexion? Où est passé ce
+chant ... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les
+vents qui l'ont gardé. Et la morale, qui passait en cet endroit, ne
+présageant pas qu'elle avait, dans ces pages incandescentes, un
+défenseur énergique, l'a vu se diriger, d'un pas ferme et droit, vers
+les recoins obscurs et les fibres secrètes des consciences. Ce qui est
+du moins acquis à la science, c'est que, depuis ce temps, l'homme, à la
+figure de crapaud, ne se reconnaît plus lui-même, et tombe souvent dans
+des accès de fureur qui le font ressembler à une bête des bois. Ce n'est
+pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupières ployant
+sous les résédas de la modestie, qu'il n'était composé que de bien et
+d'une quantité minime de mal. Brusquement je lui appris, en découvrant
+au plein jour son c&oelig;ur et ses trames, qu'au contraire il n'est composé
+que de mal, et d'une quantité minime de bien que les législateurs ont de
+la peine à ne pas laisser évaporer. Je voudrais qu'il ne ressente pas,
+moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte éternelle pour mes
+amères vérités; mais, la réalisation de ce souhait ne serait pas
+conforme aux lois de la nature. En effet, j'arrache le masque à sa
+figure traîtresse et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme
+des boules d'ivoire sur un bassin d'argent, les mensonges sublimes avec
+lesquels il se trompe lui-même: il est alors compréhensible qu'il
+n'ordonne pas au calme d'imposer les mains sur son visage, même quand la
+raison disperse les ténèbres de l'orgueil. C'est pourquoi, le héros que
+je mets en scène s'est attiré une haine irréconciliable, en attaquant
+l'humanité, qui se croyait invulnérable, par la brèche d'absurdes
+tirades philanthropiques; elles sont entassées, comme des grains de
+sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la
+raison m'abandonne, d'estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il
+l'avait prévu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonté sur le
+fronton des parchemins que contiennent les bibliothèques. O être humain!
+te voilà, maintenant, nu comme un ver, en présence de mon glaive de
+diamant! Abandonne ta méthode: il n'est plus temps de faire
+l'orgueilleux: j'élance vers toi ma prière, dans l'attitude de la
+prosternation. Il y a quelqu'un qui observe les moindres mouvements
+de ta coupable vie; tu es enveloppé par les réseaux subtils de sa
+perspicacité acharnée. Ne te fie pas à lui, quand il tourne les reins;
+car, il te regarde; ne te fie pas à lui, quand il ferme les yeux; car,
+il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les
+ruses et la méchanceté, ta redoutable résolution soit de surpasser
+l'enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des
+précautions, il est possible d'apprendre à celui qui croit l'ignorer
+que les loups et les brigands ne se dévorent pas entre eux: ce n'est
+peut-être pas leur coutume. Par conséquent, remets sans peur, entre ses
+mains, le soin de ton existence: il la conduira d'une manière qu'il
+connaît. Ne crois pas à l'intention qu'il fait reluire au soleil de te
+corriger; car, tu l'intéresses médiocrement, pour ne pas dire moins;
+encore n'approché-je pas, de la vérité totale, la bienveillante mesure
+de ma vérification. Mais, c'est qu'il aime à te faire du mal, dans la
+légitime persuasion que tu deviennes aussi méchant que lui, et que tu
+l'accompagnes dans le gouffre béant de l'enfer, quand son heure sonnera.
+Sa place est depuis longtemps marquée, à l'endroit où l'on remarque une
+potence en fer, à laquelle sont suspendus des chaînes et des carcans.
+Quand la destinée l'y portera, le funèbre entonnoir n'aura jamais goûté
+de proie plus savoureuse, ni lui contemplé de demeure plus convenable.
+Il me semble que je parle d'une manière intentionnellement paternelle,
+et que l'humanité n'a pas le droit de se plaindre.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant ... instrument
+arraché aux ailes de quelque pygargue roux! Mais ... qu'ont-ils donc mes
+doigts? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon
+travail. Cependant, j'ai besoin d'écrire ... C'est impose cible! Eh bien,
+je répète que j'ai besoin d'écrire ma pensée: j'ai le droit, comme un
+autre, de me soumettre à cette loi naturelle ... Mais non, mais non,
+la plume reste inerte!... Tenez, voyez, à travers les campagnes, l'éclair
+qui brille au loin. L'orage parcourt l'espace. Il pleut ... Il pleut
+toujours ... Comme il pleut!... La foudre a éclaté ... elle s'est abattue
+sur ma fenêtre entr'ouverte, et m'a étendu sur le carreau, frappé au front.
+Pauvre jeune homme! ton visage était déjà assez maquillé par les rides
+précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre,
+de cette longue cicatrice sulfureuse! (Je viens de supposer que la blessure
+est guérie, ce qui n'arrivera pas de sitôt.) Pourquoi cet orage, et
+pourquoi la paralysie de mes doigts? Est-ce un avertissement d'en haut pour
+m'empêcher d'écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m'expose, en
+distillant la bave de ma bouche carrée? Mais, cet orage ne m'a pas causé
+la crainte. Que m'importerait une légion d'orages! Ces agents de la police
+céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j'en juge
+sommairement par mon front blessé. Je n'ai pas à remercier le Tout-Puissant
+de son adresse remarquable; il a envoyé la foudre de manière à couper
+précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la blessure
+a été le plus dangereuse: qu'un autre le félicite! Mais, les orages
+attaquent quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible Éternel,
+à la figure de vipère, il a fallu que non-content d'avoir placé mon âme
+entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d'une
+manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un
+mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang!... Mais,
+enfin, qui te dit quelque chose? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au
+contraire je te hais: pourquoi insistes-tu? Quand ta conduite voudra-t-elle
+cesser de s'envelopper des apparences de la bizarrerie? Parle-moi
+franchement, comme à un ami: est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu
+montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de
+tes séraphins n'oserait faire ressortir le complet ridicule? Quelle colère
+te prend? Sache que, si tu me laissais vivre à l'abri de tes poursuites,
+ma reconnaissance t'appartiendrait ... Allons, Sultan, avec ta langue,
+débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini: mon
+front étanché a été lavé avec de l'eau salée, et j'ai croisé des
+bandelettes à travers mon visage. Le résultat n'est pas infini: quatre
+chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier
+abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères; car, sur sa
+figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c'est comme
+ça. Peut-être que c'est à peu près tout le sang que pût contenir son corps,
+et il est probable qu'il n'y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien
+avide; laisse le parquet tel qu'il est: tu as le ventre rempli. Il ne
+faut pas continuer de boire: car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es
+convenablement repu, va te coucher dans le chenil; estime-toi nager dans
+le bonheur; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours
+immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec
+une satisfaction solennellement visible. Toi, Léman, prends un balai: je
+voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu comprends,
+n'est-ce pas, que je n'en ai pas la force? Remets tes pleurs dans leur
+fourreau; sinon, je croirai que tu n'as pas le courage de contempler,
+avec sang-froid, la grande balafre, occasionnée par un supplice déjà
+perdu pour moi dans la nuit des temps passés. Tu iras chercher à la
+fontaine deux seaux d'eau. Une fois le parquet lavé, tu mettras ces
+linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir,
+comme elle doit le faire, tu les lui remettras; mais, comme il a plu
+beaucoup depuis une heure, et qu'il continue de pleuvoir, je ne crois pas
+qu'elle sorte de chez elle; alors, elle viendra demain matin. Si elle te
+demande d'où vient tout ce sang, tu n'es pas obligé de lui répondre. Oh!
+que je suis faible! N'importe: j'aurai cependant la force de soulever le
+porte-plume et le courage de creuser ma pensée. Qu'a-t-il rapporté au
+Créateur de me tracasser, comme si j'étais un enfant, par un orage qui
+porte la foudre? Je n'en persiste pas moins dans ma résolution d'écrire.
+Ces bandelettes m'embêtent, et l'atmosphère de ma chambre respire le
+sang ...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Qu'il n'arrive pas le jour où, Lohengrin et moi, nous passerons dans la
+rue, l'un à côté de l'autre, sans nous regarder, en nous frôlant le
+coude, comme deux passants pressés! Oh! qu'on me laisse fuir à jamais
+loin de cette supposition! L'Éternel a créé le monde tel qu'il est: il
+montrerait beaucoup de sagesse si, pendant le temps strictement
+nécessaire pour briser d'un coup de marteau la tête d'une femme, il
+oubliait sa majesté sidérale, afin de nous révéler les mystères au
+milieu desquels notre existence étouffe, comme un poisson au fond d'une
+barque. Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous par la
+puissance de ses conceptions; s'il parlementait avec les hommes, toutes
+les hontes rejailliraient jusqu'à son visage. Mais ... misérable que tu
+es! pourquoi ne rougis-tu pas? Ce n'est pas assez que l'armée des
+douleurs physiques et morales, qui nous entoure, ait été enfantée: le
+secret de notre destinée en haillons ne nous est pas divulgué. Je le
+connais, le Tout-Puissant ... et lui, aussi, doit me connaître. Si, par
+hasard, nous marchons sur le même sentier, sa vue perçante me voit
+arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'éviter le triple
+dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras
+plaisir, ô Créateur, de me laisser épancher mes sentiments. Maniant les
+ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon
+c&oelig;ur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer à toi, jusqu'à la fin
+de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse: mais, si fort, que je
+me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que
+tu n'as pas voulu donner à l'homme, parce que tu aurais été jaloux de le
+faire égal à toi, et que tu avais effrontément cachées dans tes boyaux,
+rusé bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour ou l'autre je les
+aurais découvertes de mon &oelig;il toujours ouvert, les aurais enlevées, et
+les aurais partagées avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle,
+et, maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de puissance à
+puissance avec toi. Donne-moi la mort, pour faire repentir mon audace:
+je découvre ma poitrine et j'attends avec humilité. Apparaissez donc,
+envergures dérisoires de châtiments éternels!... déploiements
+emphatiques d'attributs trop vantés! Il a manifesté l'incapacité
+d'arrêter la circulation de mon sang qui le nargue. Cependant, j'ai des
+preuves qu'il n'hésite pas d'éteindre, à la fleur de l'âge, le souffle
+d'autres humains, quand ils ont à peine goûté les jouissances de la vie.
+C'est simplement atroce; mais, seulement, d'après la faiblesse de mon
+opinion! J'ai vu le Créateur, aiguillonnant sa cruauté inutile, embraser
+des incendies où périssaient les vieillards et les enfants! Ce n'est pas
+moi qui commence l'attaque: c'est lui qui me force à le faire tourner,
+ainsi qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier. N'est-ce pas lui
+qui me fournit des accusations contre lui-même? Ne tarira point ma verve
+épouvantable! Elle se nourrit des cauchemars insensés qui tourmentent
+mes insomnies. C'est à cause de Lohengrin que ce qui précède a été
+écrit; revenons donc à lui. Dans la crainte qu'il ne devînt plus tard
+comme les autres hommes, j'avais d'abord résolu de le tuer à coups de
+couteau, lorsqu'il aurait dépassé l'âge d'innocence. Mais, j'ai
+réfléchi, et j'ai abandonné sagement ma résolution à temps. Il ne se
+doute pas que sa vie a été en péril pendant un quart d'heure. Tout était
+prêt, et le couteau avait été acheté. Ce stylet était mignon, car j'aime
+la grâce et l'élégance jusque dans les appareils de la mort: mais il
+était long et pointu. Une seule blessure au cou, en perçant avec soin
+une des artères carotides, et je crois que ç'aurait suffi. Je suis
+content de ma conduite; je me serais repenti plus tard. Donc, Lohengrin,
+fais ce que tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi toute la
+vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour compagnons de ma
+captivité, ou arrache-moi un &oelig;il jusqu'à ce qu'il tombe à terre, je ne
+te ferai jamais le moindre reproche: je suis à toi, je t'appartiens, je
+ne vis plus pour moi. La douleur que tu me causeras ne sera pas
+comparable au bonheur de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains
+meurtrières, est trempé dans une essence plus divine que celle de ses
+semblables! Oui, c'est encore beau de donner sa vie pour un être humain,
+et de conserver ainsi l'espérance que tous les hommes ne sont pas
+méchants, puisqu'il y en a eu un, enfin, qui a su attirer, de force,
+vers soi, les répugnances défiantes de ma sympathie amère!...</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il est minuit; on ne voit pas un seul omnibus de la Bastille à la
+Madeleine. Je me trompe; en voilà un qui apparaît subitement, comme s'il
+sortait de dessous terre. Les quelques passants attardés le regardent
+attentivement; car il paraît ne ressembler à aucun autre. Sont assis,
+à l'impériale, des hommes qui ont l'&oelig;il immobile, comme celui d'un
+poisson mort. Ils sont pressés les uns contre les autres, et paraissent
+avoir perdu la vie; au reste, le nombre réglementaire n'est pas dépassé.
+Lorsque le cocher donne un coup de fouet à ses chevaux, on dirait que
+c'est le fouet qui fait remuer son bras, et non son bras le fouet.
+Que doit être cet assemblage d'êtres bizarres et muets? Sont-ce des
+habitants de la lune? Il y a des moments où on serait tenté de le
+croire; mais, ils ressemblent plutôt à des cadavres. L'omnibus, pressé
+d'arriver à la dernière station, dévore l'espace et fait craquer le pavé
+... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement,
+sur ses traces, au milieu de la poussière. «Arrêtez, je vous en supplie;
+arrêtez ... mes jambes sont gonflées d'avoir marché pendant la journée
+... je n'ai pas mangé depuis hier ... mes parents m'ont abandonné ... je
+ne sais plus, que faire ... je suis résolu de retourner chez moi, et j'y
+serais vite arrivé, si vous m'accordiez une place ... je suis un petit
+enfant de huit ans, et j'ai confiance en vous ...» Il s'enfuit!... Il
+s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur
+ses traces, au milieu de la poussière. Un de ces hommes, à l'&oelig;il froid,
+donne un coup de coude à son voisin, et paraît lui exprimer son
+mécontentement de ces gémissements, au timbre argentin, qui parviennent
+jusqu'à son oreille. L'autre baisse la tête d'une manière imperceptible,
+en forme d'acquiescement, et se replonge ensuite dans l'immobilité de
+son égoïsme, comme une tortue dans sa carapace. Tout indique dans les
+traits des autres voyageurs les mêmes sentiments que ceux des deux
+premiers. Les cris se font encore entendre pendant deux ou trois
+minutes, plus perçants de seconde en seconde. L'on voit des fenêtres
+s'ouvrir sur le boulevard, et une figure effarée, une lumière à la main,
+après avoir jeté les yeux sur la chaussée, refermer le volet avec
+impétuosité, pour ne plus reparaître ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!...
+Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au
+milieu de la poussière. Seul, un jeune homme, plongé dans la rêverie, au
+milieu de ces personnages de pierre, paraît ressentir de la pitié pour
+le malheur. En faveur de l'enfant, qui croit pouvoir l'atteindre, avec
+ses petites jambes endolories, il n'ose pas élever la voix; car les
+autres hommes lui jettent des regards de mépris et d'autorité, et il
+sait qu'il ne peut rien faire contre tous. Le coude appuyé sur ses
+genoux et la tête entre ses mains, il se demande, stupéfait, si c'est là
+vraiment ce qu'on appelle <i>la charité humaine</i>. Il reconnaît alors que
+ce n'est qu'un vain mot, qu'on ne trouve plus même dans le dictionnaire
+de la poésie, et avoue avec franchise son erreur. Il se dit: «En effet,
+pourquoi s'intéresser à un petit enfant? Laissons-le de côté.»
+Cependant, une larme brûlante a roulé sur la joue de cet adolescent, qui
+vient de blasphémer. Il passe péniblement la main sur son front, comme
+pour en écarter un nuage dont l'opacité obscurcit son intelligence. Il
+se démène, mais en vain, dans le siècle où il a été jeté; il sent qu'il
+n'y est pas à sa place, et cependant il ne peut en sortir. Prison
+terrible! Fatalité hideuse! Lombano, je suis content de toi depuis ce
+jour! Je ne cessais pas de t'observer, pendant que ma figure respirait
+la même indifférence que celle des autres voyageurs. L'adolescent se
+lève, dans un mouvement d'indignation, et veut se retirer, pour ne pas
+participer, même involontairement, à une mauvaise action. Je lui fais un
+signe, et il se remet à mon côté ... Il s'enfuit! Il s'enfuit!... Mais
+une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ces traces, au
+milieu de la poussière. Les cris cessent subitement, car l'enfant a
+touché du pied contre un pavé en saillie, et s'est fait une blessure
+à la tête, en tombant. L'omnibus a disparu à l'horizon et l'on ne voit
+plus que la rue silencieuse ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais une
+masse informe ne le poursuit plus avec acharnement, sur ces traces, au
+milieu de la poussière. Voyez ce chiffonnier qui passe, courbé sur sa
+lanterne pâlotte; il y a en lui plus de c&oelig;ur que dans tous ses pareils
+de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sûr qu'il le guérira
+et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit!... Il
+s'enfuit!... Mais, de l'endroit où il se trouve, le regard perçant du
+chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de
+la poussière!... Race stupide et idiote! Tu te repentiras de te conduire
+ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va! tu t'en
+repentiras. Ma poésie ne consistera qu'à attaquer, par tous les moyens,
+l'homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n'aurait pas dû engendrer
+une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'à
+la fin de ma vie, et cependant, l'on n'y verra que cette seule idée,
+toujours présente à ma conscience!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue
+étroite: chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, à
+distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec
+des paupières sympathiques et curieuses. Elle était grande pour son âge
+et avait la taille élancée. D'abondants cheveux noirs, séparés en deux
+sur la tête, tombaient en tresses indépendantes sur des épaules
+marmoréennes. Un jour, elle me suivait comme de coutume; les bras
+musculeux d'une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le
+tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue
+fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égarée. En
+vain, je faisais l'insouciant; elle ne manquait jamais de me poursuivre
+de sa présence inopportune. Lorsque j'enjambais une autre rue, pour
+continuer mon chemin, elle s'arrêtait, faisant un violent effort sur
+elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du
+Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu'à ce que je
+disparusse. Une fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et
+emboîta le pas devant moi. Si j'allais vite pour la dépasser, elle
+courait presque pour maintenir la distance égale; mais, si je
+ralentissais le pas, pour qu'il y eût un intervalle de chemin, assez
+grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait
+la grâce de l'enfance. Arrivée au terme de la rue, elle se retourna
+lentement, de manière à me barrer le passage. Je n'eus pas le temps
+de m'esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux
+gonflés et rouges. Je voyais facilement qu'elle voulait me parler, et
+qu'elle ne savait comment s'y prendre. Devenue subitement pâle comme un
+cadavre, elle me demanda: «Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure
+est-il?» Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m'éloignai
+rapidement. Depuis ce jour, enfant à l'imagination inquiète et précoce,
+tu n'as plus revu, dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui
+battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours
+tortueux. L'apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme
+un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation
+déçue; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à
+celui qui ne paraissait pas s'inquiéter des maux, ni des biens de la vie
+présente, et s'en allait au hasard, avec une figure horriblement morte,
+les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant
+aveuglément dans les eaux ironiques de l'éther comme pour y chercher la
+proie sanglante de l'espoir, ballottée continuellement, à travers les
+immenses régions de l'espace, par le chasse-neige implacable de la
+fatalité. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus!... Qui sait?
+Peut-être que cette fille n'était pas ce qu'elle se montrait. Sous une
+enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de
+dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d'amour
+s'expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroit.
+Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant
+la lumière parisienne; et, quand vous les aperceviez, vous disiez: «Mais
+elles sont encore enfants; elles n'ont pas plus de dix ou douze ans.»
+En réalité elles en avaient vingt. Oh! dans cette supposition, maudits
+soient-ils les détours de cette rue obscure! Horrible! horrible! ce qui
+s'y passe. Je crois que sa mère la frappa parce qu'elle ne faisait pas
+son métier avec assez d'adresse. Il est possible que ce ne fût qu'un
+enfant, et alors la mère est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas
+croire à cette supposition, qui n'est qu'une hypothèse, et je préfère
+aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt ...
+Ah! vois-tu, jeune fille, je t'engage à ne plus reparaître devant mes
+yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite. Il pourrait t'en coûter
+cher! Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots
+bouillants. Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables! Non,
+non! Je l'ai résolu depuis le jour de ma naissance! Ils ne m'aiment pas,
+eux! On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un
+cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme
+d'un être humain. Arrière ... arrière, cette main!... Jeune fille, tu
+n'es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes.
+Non, non, je t'en supplie; ne reparais plus devant mes sourcils froncés
+et louches. Dans un moment d'égarement, je pourrais te prendre les bras,
+les tordre comme un linge lavé dont on exprime l'eau, ou les casser avec
+fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en
+employant la force. Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains,
+d'un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes
+de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une
+graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l'insomnie éternelle
+de la vie. Je pourrais, cousant tes paupières avec une aiguille, te
+priver du spectacle de l'univers, et te mettre dans l'impossibilité
+de trouver ton chemin; ce n'est pas moi qui te servirai de guide. Je
+pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par
+les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer
+mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre
+la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine,
+pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l'exemple de ma
+méchanceté! Ils s'arracheront sans trêve des lambeaux et des lambeaux de
+chair; mais, la goutte de sang reste ineffaçable, à la même place, et
+brillera comme un diamant. Sois tranquille, je donnerai à une
+demi-douzaine de domestiques l'ordre de garder les restes vénérés de ton
+corps, et de les préserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le
+corps est resté plaqué sur la muraille, comme une poire mûre, et n'est
+pas tombé à terre; mais, les chiens savent accomplir des bonds élevés,
+si l'on n'y prend garde.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
+est gentil! Ses yeux hardis dardent quelque objet invisible, au loin,
+dans l'espace. Il ne doit pas avoir plus de huit ans, et, cependant, il
+ne s'amuse pas, comme il serait convenable. Tout au moins il devrait
+rire et se promener avec quelque camarade, au lieu de rester seul; mais,
+ce n'est pas son caractère.</p>
+
+<p>Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
+est gentil! Un homme, mû par un dessein caché, vient s'asseoir à côté de
+lui, sur le même banc, avec des allures équivoques. Qui est-ce? Je n'ai
+pas besoin de vous le dire; car, vous le reconnaîtrez à sa conversation
+tortueuse. Écoutons-les, ne les dérangeons pas:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensais-tu, enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas nécessaire que tu penses au ciel; c'est déjà assez de
+penser à la terre. Es-tu fatigué de vivre, toi qui viens à peine de
+naître?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais chacun préfère le ciel à la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pas moi. Car, puisque le ciel a été fait par Dieu, ainsi que
+la terre, sois sûr que tu y rencontreras les mêmes maux qu'ici-bas.
+Après ta mort, tu ne seras pas récompensé d'après tes mérites; car, si
+l'on te commet des injustices sur cette terre (comme tu l'éprouveras,
+par expérience, plus tard), il n'y a pas de raison pour que, dans
+l'autre vie, on ne t'en commette non plus. Ce que tu as de mieux à
+faire, c'est de ne pas penser à Dieu, et de te faire justice toi-même,
+puisqu'on te la refuse. Si un de tes camarades t'offensait, est-ce que
+tu ne serais pas heureux de le tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas si défendu que tu crois. Il s'agit seulement de ne pas se
+laisser attraper. La justice qu'apportent les lois ne vaut rien; c'est
+la jurisprudence de l'offensé qui compte. Si tu détestais un de tes
+camarades, est-ce que tu ne serais pas malheureux de songer qu'à chaque
+instant tu aies sa pensée devant tes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta
+vie: car, voyant que ta haine n'est que passive, il ne continuera pas
+moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunément. Il n'y a
+donc qu'un moyen de faire cesser la situation; c'est de se débarrasser
+de son ennemi. Voilà où je voulais en venir, pour te faire comprendre
+sur quelles bases est fondée la société actuelle. Chacun doit se faire
+justice lui-même, sinon il n'est qu'un imbécile. Celui qui remporte la
+victoire sur ses semblables, celui-là est le plus rusé et le plus fort.
+Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc le plus fort et le plus rusé. Tu es encore trop jeune pour
+être le plus fort; mais, dès aujourd'hui, tu peux employer la ruse, le
+plus bel instrument des hommes de génie. Lorsque le berger David
+atteignait au front le géant Goliath d'une pierre lancée par la fronde,
+est-ce qu'il n'est pas admirable de remarquer que c'est seulement par
+la ruse que David a vaincu son adversaire, et que si, au contraire, ils
+s'étaient pris à bras-le-corps, le géant l'aurait écrasé comme une
+mouche? Il en est de même pour toi. A guerre ouverte, tu ne pourras
+jamais vaincre les hommes, sur lesquels tu es désireux d'étendre ta
+volonté; mais, avec la ruse, tu pourras lutter seul contre tous. Tu
+désires les richesses, les beaux palais et la gloire? ou m'as-tu trompé
+quand tu m'as affirmé ces nobles prétentions?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne vous trompais pas. Mais, je voudrais acquérir ce que
+je désire par d'autres moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu n'acquerras rien du tout. Les moyens vertueux et bonasses ne
+mènent à rien. Il faut mettre à l'&oelig;uvre des leviers plus énergiques et
+des trames plus savantes. Avant que tu deviennes célèbre par ta vertu et
+que tu atteignes le but, cent autres auront le temps de faire des
+cabrioles par dessus ton dos, et d'arriver au bout de la carrière avant
+toi, de telle manière qu'il ne s'y trouvera plus de place pour tes idées
+étroites. Il faut savoir embrasser, avec plus de grandeur, l'horizon du
+temps présent. N'as-tu jamais entendu parler, par exemple, de la gloire
+immense qu'apportent les victoires? Et, cependant, les victoires ne se
+font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les
+engendrer et les déposer aux pieds des conquérants. Sans les cadavres
+et les membres épars que tu aperçois dans la plaine, où s'est opéré
+sagement le carnage, il n'y aurait pas de guerre, et, sans guerre, il
+n'y aurait pas de victoire. Tu vois que, lorsqu'on veut devenir célèbre,
+il faut se plonger avec grâce dans des fleuves de sang, alimentés par
+de la chair à canon. Le but excuse le moyen. La première chose, pour
+devenir célèbre, est d'avoir de l'argent. Or, comme tu n'en as pas, il
+faudra assassiner pour en acquérir; mais, comme tu n'es pas assez fort
+pour manier le poignard, fais-toi voleur, en attendant que tes membres
+aient grossi. Et, pour qu'ils grossissent plus vite, je te conseille de
+faire de la gymnastique deux fois par jour, une heure le matin, une
+heure le soir. De cette manière, tu pourras essayer le crime, avec un
+certain succès, dès l'âge de quinze ans, au lieu d'attendre jusqu'à
+vingt. L'amour de la gloire excuse tout, et peut-être, plus tard, maître
+de tes semblables, leur feras-tu presque autant de bien que tu leur as
+fait du mal au commencement ...</p>
+
+<p>Maldoror s'aperçoit que le sang bouillonne dans la tête de son jeune
+interlocuteur; ses narines sont gonflées, et ses lèvres rejettent une
+légère écume blanche. Il lui tâte le pouls; les pulsations sont
+précipitées. La fièvre a gagné ce corps délicat. Il craint les suites de
+ses paroles; il s'esquive, le malheureux, contrarié de n'avoir pas pu
+entretenir cet enfant pendant plus longtemps. Lorsque, dans l'âge mûr,
+il est si difficile de maîtriser les passions, balancé entre le bien et
+le mal, qu'est-ce dans un esprit, encore plein d'inexpérience? et quelle
+somme d'énergie relative ne lui faut-il pas en plus? L'enfant en sera
+quitte pour garder le lit trois jours. Plût au ciel que le contact
+maternel amène la paix dans cette fleur sensible, fragile enveloppe
+d'une belle âme!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l'hermaphrodite,
+profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs. La lune a
+dégagé son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses pâles
+rayons cette douce figure d'adolescent. Ses traits expriment l'énergie
+la plus virile, en même temps que la grâce d'une vierge céleste. Rien ne
+paraît naturel en lui, pas même les muscles de son corps, qui se fraient
+un passage à travers les contours harmonieux de formes féminines. Il a
+le bras recourbé sur le front, l'autre main appuyée contre la poitrine,
+comme pour comprimer les battements d'un c&oelig;ur fermé à toutes les
+confidences, et chargé du pesant fardeau d'un secret éternel. Fatigué de
+la vie, et honteux de marcher parmi des êtres qui ne lui ressemblent
+pas, le désespoir a gagné son âme, et il s'en va seul, comme le mendiant
+de la vallée. Comment se procure-t-il les moyens d'existence? Des âmes
+compatissantes veillent de près sur lui, sans qu'il se doute de cette
+surveillance, et ne l'abandonnent pas: il est si bon! il est si résigné!
+Volontiers il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractère sensible,
+sans leur toucher la main, et se tient à distance, dans la crainte d'un
+danger imaginaire. Si on lui demande pourquoi il a pris la solitude pour
+compagne, ses yeux se lèvent vers le ciel, et retiennent avec peine une
+larme de reproche contre la Providence; mais, il ne répond pas à cette
+question imprudente, qui répand, dans la neige de ses paupières, la
+rougeur de la rose matinale. Si l'entretien se prolonge, il devient
+inquiet, tourne les yeux vers les quatre points de l'horizon, comme pour
+chercher à fuir la présence d'un ennemi invisible qui s'approche, fait
+de la main un adieu brusque, s'éloigne sur les ailes de sa pudeur en
+éveil, et disparaît dans la forêt. On le prend généralement pour un fou.
+Un jour, quatre hommes masqués, qui avaient reçu des ordres, se jetèrent
+sur lui et le garrottèrent solidement, de manière qu'il ne put remuer
+que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanières sur son dos, et ils
+lui dirent qu'il se dirigeât sans délai vers la route qui mène à
+Bicêtre. Il se mit à sourire en recevant les coups, et leur parla avec
+tant de sentiment, d'intelligence sur beaucoup de sciences humaines
+qu'il avait étudiées et qui montraient une grande instruction dans celui
+qui n'avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les
+destinées de l'humanité où il dévoila entière la noblesse poétique de
+son âme, que ses gardiens, épouvantés jusqu'au sang de l'action qu'ils
+avaient commise, délièrent ses membres brisés, se traînèrent à ses
+genoux, en demandant un pardon qui fut accordé, et s'éloignèrent, avec
+les marques d'une vénération qui ne s'accorde pas ordinairement aux
+hommes. Depuis cet événement, dont on parla beaucoup, son secret fut
+deviné par chacun, mais on paraît l'ignorer, pour ne pas augmenter ses
+souffrances; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour
+lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire par force, sans
+vérification préalable, dans un hospice d'aliénés. Lui, il emploie la
+moitié de son argent; le reste, il le donne aux pauvres. Quand il voit
+un homme et une femme qui se promènent dans quelque allée de platanes,
+il sent son corps se fendre en deux de bas en haut, et chaque partie
+nouvelle aller étreindre un des promeneurs; mais, ce n'est qu'une
+hallucination, et la raison ne tarde pas à reprendre son empire. C'est
+pourquoi il ne mêle sa présence, ni parmi les hommes, ni parmi les
+femmes; car sa pudeur excessive, qui a pris jour dans cette idée qu'il
+n'est qu'un monstre, l'empêche d'accorder sa sympathie brûlante à qui
+que ce soit. Il croirait se profaner, et il croirait profaner les
+autres. Son orgueil lui répète cet axiome: «Que chacun reste dans sa
+nature.» Son orgueil, ai-je dit, parce qu'il craint qu'en joignant sa
+vie à un homme ou à une femme, on ne lui reproche tôt ou tard, comme une
+faute énorme, la conformation de son organisation. Alors, il se retranche
+dans son amour-propre, offensé par cette supposition impie qui ne vient
+que de lui, et il persévère à rester seul, au milieu des tourments,
+et sans consolation. Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort
+l'hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs.
+Les oiseaux, éveillés, contemplent avec ravissement cette figure
+mélancolique, à travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut
+pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste
+comme une tombe, par la présence nocturne de l'hermaphrodite infortuné.
+O voyageur égaré, par ton esprit d'aventure qui t'a fait quitter ton
+père et ta mère, dès l'âge le plus tendre: par les souffrances que la
+soif t'a causées, dans le désert: par ta patrie que tu cherches
+peut-être, après avoir longtemps erré, proscrit, dans des contrées
+étrangères; par ton coursier, ton fidèle ami, qui a supporté, avec toi,
+l'exil et l'intempérie des climats que te faisait parcourir ton humeur
+vagabonde; par la dignité que donnent à l'homme les voyages sur les
+terres lointaines et les mers inexplorées, au milieu des glaçons
+polaires, ou sous l'influence d'un soleil torride, ne touche pas avec
+ta main, comme avec un frémissement de la brise, ces boucles de cheveux,
+répandues sur le sol, et qui se mêlent à l'herbe verte. Ecarte-toi de
+plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacrée;
+c'est l'hermaphrodite lui-même qui l'a voulu. Il ne veut pas que des
+lèvres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfumés par le
+souffle de la montagne, pas plus que son front, qui resplendit, en cet
+instant, comme les étoiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire
+que c'est une étoile elle-même qui est descendue de son orbite, en
+traversant l'espace, sur ce front majestueux, qu'elle entoure avec sa
+clarté de diamant, comme d'une auréole. La nuit, écartant du doigt sa
+tristesse, se revêt de tous ses charmes pour fêter le sommeil de cette
+incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de l'innocence des
+anges: le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches
+penchent sur lui leur élévation touffue, afin de le préserver de la
+rosée, et la brise, faisant résonner les cordes de sa harpe mélodieuse,
+envoie ses accords joyeux, à travers le silence universel, vers ces
+paupières baissées, qui croient assister, immobiles, au concert cadencé
+des mondes suspendus. Il rêve qu'il est heureux; que sa nature
+corporelle a changé: ou que, du moins, il s'est envolé sur un nuage
+pourpre, vers une autre sphère, habitée par des êtres de même nature que
+lui. Hélas! que son illusion se prolonge jusqu'au réveil de l'aurore!
+Il rêve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses
+guirlandes folles, et l'imprègnent de leurs parfums suaves, pendant
+qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un être humain d'une
+beauté magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur crépusculaire que ses bras
+entrelacent; et, quand il se réveillera, ses bras ne l'entrelaceront
+plus. Ne te réveille pas, hermaphrodite; ne te réveille pas encore, je
+t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Dors ... dors toujours.
+Que ta poitrine se soulève, en poursuivant l'espoir chimérique du
+bonheur, je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah! n'ouvre pas
+tes yeux! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas être témoin de ton
+réveil. Peut-être un jour, à l'aide d'un livre volumineux, dans des
+pages émues, raconterai-je ton histoire, épouvanté de ce qu'elle
+contient, et des enseignements qui s'en dégagent. Jusqu'ici, je ne
+l'ai pas pu; car, chaque fois que je l'ai voulu, d'abondantes larmes
+tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce fût de
+vieillesse. Mais, je veux avoir à la fin ce courage. Je suis indigné
+de n'avoir pas plus de nerfs qu'une femme, et de m'évanouir, comme une
+petite fille, chaque fois que je réfléchis à ta grande misère. Dors ...
+dors toujours; mais n'ouvre pas tes yeux! Adieu, hermaphrodite! Chaque
+jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi (si c'était pour
+moi, je ne le prierais point). Que la paix soit dans ton sein!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Quand une femme, à la voix de soprano, émet ses notes vibrantes et
+mélodieuses, à l'audition de cette harmonie humaine, mes yeux se
+remplissent d'une flamme latente et lancent des étincelles douloureuses,
+tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade.
+D'où peut venir cette répugnance profonde pour tout ce qui tient à
+l'homme? Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'écoute
+avec volupté ces notes perlées qui s'échappent en cadence à travers les
+ondes élastiques de l'atmosphère. La perception ne transmet à mon ouïe
+qu'une impression d'une douceur à fondre les nerfs et la pensée; un
+assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d'un
+voile qui tamise la lumière du jour, la puissance active de mes sens et
+les forces vivaces de mon imagination. On raconte que je naquis entre
+les bras de la surdité! Aux premières époques de mon enfance, je
+n'entendais pas ce qu'on me disait. Quand, avec les plus grandes
+difficultés, on parvint à m'apprendre à parler, c'était seulement, après
+avoir lu sur une feuille ce que quelqu'un écrivait, que je pouvais
+communiquer, à mon tour, le fil de mes raisonnements. Un jour, jour
+néfaste, je grandissais en beauté et en innocence; et chacun admirait
+l'intelligence et la bonté du divin adolescent. Beaucoup de consciences
+rougissaient quand elles contemplaient ces traits limpides où son âme
+avait placé son trône. On ne s'approchait de lui qu'avec vénération,
+parce qu'on remarquait dans ses yeux le regard d'un ange. Mais non, je
+savais de reste que les roses heureuses de l'adolescence ne devaient pas
+fleurir perpétuellement, tressées en guirlandes capricieuses, sur son
+front modeste et noble, qu'embrassaient avec frénésie toutes les mères.
+Il commençait à me sembler que l'univers, avec sa voûte étoilée de
+globes impassibles et agaçants, n'était peut-être pas ce que j'avais
+rêvé de plus grandiose. Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le
+sentier abrupte du voyage terrestre, et de m'en aller, en chancelant
+comme un homme ivre, à travers les catacombes obscures de la vie, je
+soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d'un grand cercle
+bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j'osai pénétrer, moi, si
+jeune, les mystères du ciel! Ne trouvant pas ce que je cherchais, je
+soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu'à ce que
+j'aperçusse un trône, formé d'excréments humains et d'or, sur lequel
+trônait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d'un linceul fait
+avec des draps non lavés d'hôpital, celui qui s'intitule lui-même le
+Créateur! Il tenait à la main le trône pourri d'un homme mort, et le
+portait, alternativement, des yeux au nez et du nez à la bouche; une
+fois à la bouche, on devine ce qu'il en faisait. Ses pieds plongeaient
+dans une vaste mare de sang en ébullition, à la surface duquel
+s'élevaient tout à coup, comme des ténias à travers le contenu d'un pot
+de chambre, deux ou trois têtes prudentes, et qui s'abaissaient
+aussitôt, avec la rapidité de la flèche: un coup de pied, bien appliqué
+sur l'os du nez, était la récompense connue de la révolte au règlement,
+occasionnée par le besoin de respirer un autre milieu; car, enfin, ces
+hommes n'étaient pas des poissons! Amphibies tout au plus, ils nageaient
+entre deux eaux dans ce liquide immonde!... jusqu'à ce que, n'ayant plus
+rien dans la main, le Créateur, avec les deux premières griffes du pied,
+saisit un autre plongeur par le cou, comme dans une tenaille, et le
+soulevât en l'air, en dehors de la vase rougeâtre, sauce exquise! Pour
+celui-là, il faisait comme pour l'autre. Il lui dévorait d'abord la
+tête, les jambes et les bras, et en dernier lieu le tronc, jusqu'à ce
+qu'il ne restât plus rien; car, il croquait les os. Ainsi de suite,
+durant les autres heures de son éternité. Quelquefois il s'écriait: «Je
+vous ai créés; donc j'ai le droit de faire de vous ce que je veux. Vous
+ne m'avez rien fait, je ne dis pas le contraire. Je vous fais souffrir,
+et c'est pour mon plaisir.» Et il reprenait son repas cruel, en remuant
+sa mâchoire inférieure, laquelle remuait sa barbe pleine de cervelle.
+O lecteur, ce dernier détail ne te fait-il pas venir l'eau à la bouche?
+N'en mange pas qui vont d'une pareille cervelle, si bonne, toute fraîche
+et qui vient d'être pêchée il n'y a qu'un quart d'heure dans le lac aux
+<i>poissons</i>. Les membres paralysés, et la gorge muette, je contemplai
+quelque temps ce spectacle. Trois fois, je faillis tomber à la renverse,
+comme un homme qui subit une émotion trop forte; trois fois, je parvins
+à me remettre sur les pieds. Pas une fibre de mon corps ne restait
+immobile; et je tremblais, comme tremble la lave intérieure d'un volcan.
+A la fin, ma poitrine oppressée, ne pouvant chasser avec assez de
+vitesse l'air qui donne la vie, les lèvres de ma bouche s'entr'ouvrirent,
+et je poussai un cri ... un cri si déchirant ... que je l'entendis! Les
+entraves de mon oreille se délièrent d'une manière brusque, le tympan
+craqua sous le choc de cette masse d'air sonore repoussée loin de moi
+avec énergie, et il se passa un phénomène nouveau dans l'organe condamné
+par la nature. Je venais d'entendre un son! Un cinquième sens se révélait
+en moi! Mais, quel plaisir eusse-je pu trouver d'une pareille découverte?
+Désormais, le son humain n'arriva à mon oreille qu'avec le sentiment de
+la douleur qu'engendre la pitié pour une grande injustice. Quand quelqu'un
+me parlait, je me rappelais ce que j'avais vu, un jour, au-dessus des
+sphères visibles, et la traduction de mes sentiments étouffés en un
+hurlement impétueux, dont le timbre était identique à celui de mes
+semblables! Je ne pouvais pas lui répondre; car, les supplices exercés
+sur la faiblesse de l'homme, dans cette mer hideuse de pourpre, passaient
+devant mon front en rugissant comme des éléphants écorchés, et rasaient
+de leurs ailes de feu mes cheveux calcinés. Plus tard, quand je connus
+davantage l'humanité, à ce sentiment de pitié se joignit une fureur
+intense contre cette tigresse marâtre, dont les enfants endurcis ne savent
+que maudire et faire le mal. Audace du mensonge! ils disent que le mal
+n'est chez eux qu'à l'état d'exception!... Maintenant, c'est fini depuis
+longtemps; depuis longtemps, je n'adresse la parole à personne. O vous,
+qui que vous soyez, quand vous serez à côté de moi, que les cordes de
+votre glotte ne laissent échapper aucune intonation; que votre larynx
+immobile n'aille pas s'efforcer de surpasser le rossignol; et vous-même
+n'essayez nullement de me faire connaître votre âme à l'aide du langage.
+Gardez un silence religieux, que rien n'interrompe; croisez humblement
+vos mains sur la poitrine, et dirigez vos paupières sur le bas. Je vous
+l'ai dit, depuis la vision qui me fit connaître la vérité suprême, assez
+de cauchemars ont sucé avidement ma gorge, pendant les nuits et les jours,
+pour avoir encore le courage de renouveler, même par la pensée, les
+souffrances que j'éprouvai dans cette heure infernale, qui me poursuit
+sans relâche de son souvenir. Oh! quand vous entendez l'avalanche de
+neige tomber du haut de la froide montagne; la lionne se plaindre, au
+désert aride, de la disparition de ses petits; la tempête accomplir sa
+destinée; le condamné mugir, dans la prison, la veille de la guillotine;
+et le poulpe féroce raconter, aux vagues de la mer, ses victoires sur
+les nageurs et les naufragés, dites-le, ces voix majestueuses ne
+sont-elle pas plus belles que le ricanement de l'homme!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il existe un insecte que les hommes nourrissent à leurs frais. Ils ne
+lui doivent rien; mais, ils le craignent. Celui-ci, qui n'aime pas le
+vin, mais qui préfère le sang, si on ne satisfaisait pas à ses besoins
+légitimes, serait capable par un pouvoir occulte, de devenir aussi gros
+qu'un éléphant, d'écraser les hommes comme des épis. Aussi faut-il voir
+comme on le respecte, comme on l'entoure d'une vénération canine, comme
+on le place en haute estime au-dessus des animaux de la création. On lui
+donne la tête pour trône, et lui, accroche ses griffes à la racine des
+cheveux, avec dignité. Plus tard, lorsqu'il est gras et qu'il entre dans
+un âge avancé, en imitant la coutume d'un peuple ancien, on le tue, afin
+de ne pas lui faire sentir les atteintes de la vieillesse. On lui fait
+des funérailles grandioses, comme à un héros, et la bière, qui le conduit
+directement vers le couvercle de la tombe, est portée, sur les épaules,
+par les principaux citoyens. Sur la terre humide que le fossoyeur remue
+avec sa pelle sagace, on combine des phrases multicolores sur l'immortalité
+de l'âme, sur le néant de la vie, sur la volonté inexplicable de la
+Providence, et le marbre se referme, à jamais, sur cette existence,
+laborieusement remplie, qui n'est plus qu'un cadavre. La foule se disperse,
+et la nuit ne tarde pas à couvrir de ses ombres les murailles du cimetière.</p>
+
+<p>Mais, consolez-vous, humains, de sa perte douloureuse. Voici sa famille
+innombrable, qui s'avance, et dont il vous a libéralement gratifié, afin
+que votre désespoir fût moins amer, et comme adouci par la présence
+agréable de ces avortons hargneux, qui deviendront plus tard de
+magnifiques poux, ornés d'une beauté remarquable, monstres à allure
+de sage. Il a couvé plusieurs douzaines d'&oelig;ufs chéris, avec son aile
+maternelle, sur vos cheveux, desséchés par la succion acharnée de ces
+étrangers redoutables. La période est promptement venue, où les &oelig;ufs
+ont éclaté. Ne craignez rien, ils ne tarderont pas à grandir, ces
+adolescents philosophes, à travers cette vie éphémère. Ils grandiront
+tellement, qu'ils vous le feront sentir, avec leurs griffes et leurs
+suçoirs.</p>
+
+<p>Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de
+votre tête, et qu'ils se contentent d'extraire avec leur pompe, la
+quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire:
+c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur
+mâchoire était conforme à la mesure de leurs v&oelig;ux infinis, la cervelle,
+la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait.
+Comme une goutte d'eau. Sur la tête d'un jeune mendiant des rues,
+observez, avec un microscope, un pou qui travaille; vous m'en donnerez
+des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la
+longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits; car,
+ils n'ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent
+au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles
+n'hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au
+cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin
+d'&oelig;il, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller
+annoncer la nouvelle. L'éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne
+vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre
+main est poilue, ou que seulement elle soit composée d'os et de chair.
+C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils étaient à la
+torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont
+incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite.
+Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui
+léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque
+accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis déjà content de la quantité
+de mal qu'il te fait, ô race humaine; seulement, je voudrais qu'il t'en
+fît davantage.</p>
+
+<p>Jusqu'à quand garderas-tu le culte vermoulu de ce dieu, insensible à tes
+prières et aux offrandes généreuses que tu lui offres en holocauste
+expiatoire? Vois, il n'est pas reconnaissant, ce manitou horrible, des
+larges coupes de sang et de cervelle que tu répands sur ses autels,
+pieusement décorés de guirlandes de fleurs. Il n'est pas reconnaissant
+... car, les tremblements de terre et les tempêtes continuent de sévir
+depuis le commencement des choses. Et, cependant, spectacle digne
+d'observation, plus il se montre indifférent, plus tu l'admires. On voit
+que tu te méfies de ses attributs, qu'il cache; et ton raisonnement
+s'appuie sur cette considération, qu'une divinité d'une puissance extrême
+peut seule montrer tant de mépris envers les fidèles qui obéissent à sa
+religion. C'est pour cela que, dans chaque pays, existent des dieux
+divers, ici, le crocodile; là, la vendeuse d'amour; mais, quand il s'agit
+du pou, à ce nom sacré, baisant universellement les chaînes de leur
+esclavage, tous les peuples s'agenouillent ensemble sur le parvis auguste,
+devant le piédestal de l'idole informe et sanguinaire. Le peuple qui
+n'obéirait pas à ses propres instincts de rampement, et ferait mine de
+révolte, disparaîtrait tôt ou tard de la terre, comme la feuille d'automne,
+anéanti par la vengeance du dieu inexorable.</p>
+
+<p>O pou, à la prunelle recroquevillée; tant que les fleuves répandront la
+pente de leurs eaux dans les abîmes de la mer; tant que les astres
+graviteront sur le sentier de leur orbite; tant que le vide muet n'aura
+pas d'horizon; tant que l'humanité déchirera ses propres flancs par des
+guerres funestes; tant que la justice divine précipitera ses foudres
+vengeresses sur ce globe égoïste; tant que l'homme méconnaîtra son
+créateur, et se narguera de lui, non sans raison, en y mêlant du mépris,
+ton règne sera assuré sur l'univers, et ta dynastie étendra ses anneaux
+de siècle en siècle. Je te salue, soleil levant, libérateur céleste,
+toi, l'ennemi invisible de l'homme. Continue de dire à la saleté de
+s'unir avec lui dans des embrassements impurs, et de lui jurer, par des
+serments, non écrits dans la poudre, qu'elle restera son amante fidèle
+jusqu'à l'éternité. Baise de temps en temps la robe de cette grande
+impudique, en mémoire des services importants qu'elle ne manque pas de
+te rendre. Si elle ne séduisait pas l'homme, avec ses mamelles lascives,
+il est probable que tu ne pourrais pas exister, toi, le produit de cet
+accouplement raisonnable et conséquent. O fils de la saleté! dis à ta
+mère que si elle délaisse la couche de l'homme, marchant à travers des
+routes solitaires, seule et sans appui, elle verra son existence
+compromise. Que ses entrailles, qui t'ont porté neuf mois dans leurs
+parois parfumées, s'émeuvent un instant à la pensée des dangers que
+courrait, par suite, leur tendre fruit, si gentil et si tranquille, mais
+déjà froid et féroce. Saleté, reine des empires, conserve aux yeux de
+ma haine le spectacle de l'accroissement insensible des muscles de ta
+progéniture affamée. Pour atteindre ce but, tu sais que tu n'as qu'à te
+coller plus étroitement contre les flancs de l'homme. Tu peux le faire,
+sans inconvénient pour la pudeur, puisque, tous les deux, vous êtes
+mariés depuis longtemps.</p>
+
+<p>Pour moi, s'il m'est permis d'ajouter quelques mots à cet hymne de
+glorification, je dirai que j'ai fait construire une fosse, de quarante
+lieues carrées, et d'une profondeur relative. C'est là que gît, dans sa
+virginité immonde, une mine vivante de poux. Elle remplit les bas-fonds
+de la fosse, et serpente ensuite, en larges veines denses, dans toutes
+les directions. Voici comment j'ai construit cette mine artificielle.
+J'arrachai un pou femelle aux cheveux de l'humanité. On m'a vu se
+coucher avec lui pendant trois nuits consécutives, et je le jetai dans
+la fosse. La fécondation humaine, qui aurait été nulle dans d'autres
+cas pareils, fut acceptée, cette fois, par la fatalité; et, au bout de
+quelques jours, des milliers de monstres, grouillant dans un n&oelig;ud
+compacte de matière, naquirent à la lumière. Ce n&oelig;ud hideux devint,
+par le temps, de plus en plus immense, tout en acquérant la propriété
+liquide du mercure, et se ramifia en plusieurs branches, qui se
+nourrissent, actuellement, en se dévorant elles-mêmes (la naissance est
+plus grande que la mortalité), toutes les fois que je ne leur jette pas
+en pâture un bâtard qui vient de naître, et dont la mère désirait la
+mort, ou un bras que je vais couper à quelque jeune fille, pendant la
+nuit, grâce au chloroforme. Tous les quinze ans, les générations de
+poux, qui se nourrissent de l'homme, diminuent d'une manière notable,
+et prédisent elles-mêmes, infailliblement, l'époque prochaine de leur
+complète destruction. Car, l'homme, plus intelligent que son ennemi,
+parvient à le vaincre. Alors, avec une pelle infernale qui accroît mes
+forces, j'extrais de cette mine inépuisable des blocs de poux, grands
+comme des montagnes, je les brise à coups de hache, et je les
+transporte, pendant les nuits profondes, dans les artères des cités.
+Là, au contact de la température humaine, ils se dissolvent comme aux
+premiers jours de leur formation dans les galeries tortueuses de la mine
+souterraine, se creusent un lit dans le gravier, et se répandent en
+ruisseaux dans les habitations, comme des esprits nuisibles. Le gardien
+de la maison aboie sourdement, car il lui semble qu'une légion d'êtres
+inconnus perce les pores des murs, et apporte la terreur au chevet du
+sommeil. Peut-être n'êtes-vous pas, sans avoir entendu, au moins, une
+fois dans votre vie, ces sortes d'aboiements douloureux et prolongés.
+Avec ses yeux impuissants, il tâche de percer l'obscurité de la nuit;
+car, son cerveau de chien ne comprend pas cela. Ce bourdonnement
+l'irrite, et il sent qu'il est trahi. Des millions d'ennemis s'abattent
+ainsi, sur chaque cité, comme des nuages de sauterelles. En voilà pour
+quinze ans. Ils combattront l'homme, en lui faisant des blessures
+cuisantes. Après ce laps de temps, j'en enverrai d'autres. Quand je
+concasse les blocs de matière animée, il peut arriver qu'un fragment
+soit plus dense qu'un autre. Ses atomes s'efforcent avec rage de séparer
+leur agglomération pour aller tourmenter l'humanité; mais, la cohésion
+résiste dans sa dureté. Par une suprême convulsion, ils engendrent un
+tel effort, que la pierre, ne pouvant pas disperser ses principes
+vivants, s'élance elle-même jusqu'au haut des airs comme par un effet de
+la poudre, et retombe, en s'enfonçant solidement sous le sol. Parfois,
+le paysan rêveur aperçoit un aérolithe fendre verticalement l'espace, en
+se dirigeant, du côté du bas, vers un champ de maïs. Il ne sait d'où
+vient la pierre. Vous avez maintenant, claire et succinte, l'explication
+du phénomène.</p>
+
+<p>Si la terre était couverte de poux, comme de grains de sable le rivage
+de la mer, la race humaine serait anéantie, en proie à des douleurs
+terribles. Quel spectacle! Moi, avec des ailes d'ange, immobile dans les
+airs, pour le contempler!</p>
+
+<hr />
+
+<p>O mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos
+savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon c&oelig;ur,
+comme une onde rafraîchissante. J'aspirais instinctivement, dès le
+berceau, à boire à votre source, plus ancienne que le soleil, et je
+continue encore de fouler le parvis sacré de votre temple solennel, moi,
+le plus fidèle de vos initiés. Il y avait du vague dans mon esprit,
+un je ne sais quoi épais comme de la fumée; mais, je sus franchir
+religieusement les degrés qui mènent à votre autel, et vous avez chassé
+ce voile obscur, comme le vent chasse le damier. Vous avez mis, à la
+place, une froideur excessive, une prudence consommée et une logique
+implacable. A l'aide de votre lait fortifiant, mon intelligence s'est
+rapidement développée, et a pris des proportions immenses, au milieu de
+cette clarté ravissante dont vous faites présent, avec prodigalité,
+à ceux qui vous aiment d'un sincère amour. Arithmétique! algèbre!
+géométrie! trinité grandiose! triangle lumineux! Celui qui ne vous a
+pas connues est un insensé! Il mériterait l'épreuve des plus grands
+supplices; car, il y a du mépris aveugle dans son insouciance ignorante;
+mais, celui qui vous connaît et vous apprécie ne veut plus rien des
+biens de la terre; se contente de vos jouissances magiques; et, porté
+sur vos ailes sombres, ne désire plus que de s'élever, d'un vol léger,
+en construisant une hélice ascendante, vers la voûte sphérique des
+cieux. La terre ne lui montre que des illusions et des fantasmagories
+morales: mais vous, ô mathématiques concises, par l'enchaînement
+rigoureux de vos propositions tenaces et la constance de vos lois de
+fer, vous faites luire, aux yeux éblouis, un reflet puissant de cette
+vérité suprême dont on remarque l'empreinte dans l'ordre de l'univers.
+Mais, l'ordre qui vous entoure, représenté surtout par la régularité
+parfaite du carré, l'ami de Pythagore, est encore plus grand; car, le
+Tout-Puissant s'est révélé complètement, lui et ses attributs, dans ce
+travail mémorable qui consista à faire sortir, des entrailles du chaos,
+vos trésors de théorèmes et vos magnifiques splendeurs. Aux époques
+antiques et dans les temps modernes, plus d'une grande imagination
+humaine vit son génie, épouvanté, à la contemplation de vos figures
+symboliques tracées sur le papier brûlant, comme autant de signes
+mystérieux, vivants d'une haleine latente, que ne comprend pas le
+vulgaire profane et qui n'étaient que la révélation éclatante d'axiomes
+et d'hiéroglyphes éternels, qui ont existé avant l'univers et qui se
+maintiendront après lui. Elle se demande, penchée vers le précipice d'un
+point d'interrogation fatal, comment se fait-il que les mathématiques
+contiennent tant d'imposante grandeur et tant de vérité incontestable,
+tandis que, si elle les compare à l'homme, elle ne trouve en ce dernier
+que faux orgueil et mensonge. Alors, cet esprit supérieur, attristé,
+auquel la familiarité noble de vos conseils fait sentir davantage la
+petitesse de l'humanité et son incomparable folie, plonge sa tête,
+blanchie, sur une main décharnée et reste absorbé dans des méditations
+surnaturelles. Il incline ses genoux devant vous, et sa vénération rend
+hommage à votre visage divin, comme à la propre image du Tout-Puissant.
+Pendant mon enfance, vous m'apparûtes, une nuit de mai, aux rayons de la
+lune, sur une prairie verdoyante, aux bords d'un ruisseau limpide, tout
+les trois égales en grâce et en pudeur, toutes les trois pleines de
+majesté comme des reines. Vous fîtes quelques pas vers moi, avec votre
+longue robe, flottante comme une vapeur, et vous m'attirâtes vers vos
+frères mamelles, comme un fils béni. Alors, j'accourus avec
+empressement, mes mains crispées sur votre blanche gorge. Je me suis
+nourri, avec reconnaissance, de votre manne féconde, et j'ai senti que
+l'humanité grandissait en moi et devenait meilleure. Depuis ce temps, ô
+déesses rivales, je ne vous ai pas abandonnées. Depuis ce temps, que de
+projets énergiques, que de sympathies, que je croyais avoir gravées sur
+les pages de mon c&oelig;ur, comme sur du marbre, n'ont-elles pas effacé
+lentement, de ma raison désabusée, leurs lignes configuratives, comme
+l'aube naissante efface les ombres de la nuit! Depuis ce temps, j'ai vu
+la mort, dans l'intention, visible à l'&oelig;il nu, de peupler les tombeaux,
+ravager les champs de bataille, engraissés par le sang humain et faire
+pousser des fleurs matinales par-dessus les funèbres ossements. Depuis
+ce temps, j'ai assisté aux révolutions de notre globe; les tremblements
+de terre, les volcans, avec leur lave embrasée, le simoun du désert
+et les naufrages de la tempête ont eu ma présence pour spectateur
+impassible. Depuis ce temps, j'ai vu plusieurs générations humaines
+élever, le matin, ses ailes et ses yeux, vers l'espace, avec la joie
+inexpériente de la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose, et
+mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tête courbée, comme des
+fleurs fanées que balance le sifflement plaintif du vent. Mais, vous,
+vous restez toujours les mêmes. Aucun changement, aucun air empesté
+n'effleure les rocs escarpés et les vallées immenses de votre identité.
+Vos pyramides modestes dureront davantage que les pyramides d'Egypte,
+fourmilières élevées par la stupidité et l'esclavage. La fin des siècles
+verra encore, debout sur les ruines du temps, vos chiffres cabalistiques,
+vos équations laconiques et vos lignes sculpturales siéger à la droite
+vengeresse du Tout-Puissant, tandis que les étoiles s'enfonceront, avec
+désespoir, comme des trombes, dans l'éternité d'une nuit horrible et
+universelle, et que l'humanité, grimaçante, songera à faire ses comptes
+avec le jugement dernier. Merci, pour les services innombrables que vous
+m'avez rendus. Merci, pour les qualités étrangères dont vous avez enrichi
+mon intelligence. Sans vous, dans ma lutte contre l'homme, j'aurai
+peut-être été vaincu. Sans vous, il m'aurait fait rouler dans le sable et
+embrasser la poussière de ses pieds. Sans vous, avec une griffe perfide,
+il aurait labouré ma chair et mes os. Mais, je me suis tenu sur mes gardes,
+comme un athlète expérimenté. Vous me donnâtes la froideur qui surgit de
+vos conceptions sublimes, exemptes de passion. Je m'en servis pour rejeter
+avec dédain les jouissances éphémères de mon court voyage et pour renvoyer
+de ma porte les offres sympathiques, mais trompeuses, de mes semblables.
+Vous me donnâtes la prudence opiniâtre qu'on déchiffre à chaque pas dans
+vos méthodes admirables de l'analyse, de la synthèse et de la déduction.
+Je m'en servis pour dérouter les ruses pernicieuses de mon ennemi mortel,
+pour l'attaquer, à mon tour, avec adresse, et plonger, dans les viscères
+de l'homme, un poignard aigu qui restera à jamais enfoncé dans son corps;
+car, c'est une blessure dont il ne se relèvera pas. Vous me donnâtes la
+logique, qui est comme l'âme elle-même de vos enseignements, pleine de
+sagesse; avec ses syllogismes, dont le labyrinthe compliqué n'en est que
+plus compréhensible, mon intelligence sentit s'accroître du double ses
+forces audacieuses. A l'aide de cet auxiliaire terrible, je découvris,
+dans l'humanité, en nageant vers les bas-fonds, en face de l'écueil de
+la haine, la méchanceté noire et hideuse, qui croupissait au milieu de
+miasmes délétères, en s'admirant le nombril. Le premier, je découvris,
+dans les ténèbres de ses entrailles, ce vice néfaste, le mal! supérieur
+en lui au bien. Avec cette arme empoisonnée que vous me prêtâtes, je
+fis descendre, de son piédestal, construit par la lâcheté de l'homme,
+le Créateur lui-même! Il grinça des dents et subit cette injure
+ignominieuse; car, il avait pour adversaire quelqu'un de plus fort que
+lui. Mais, je le laisserai de côté, comme un paquet de ficelles, afin
+d'abaisser mon vol ... Le penseur Descartes faisait, une fois, cette
+réflexion que rien de solide n'avait été bâti sur vous. C'était une
+manière ingénieuse de faire comprendre que le premier venu ne pouvait
+pas sur le coup découvrir votre valeur inestimable. En effet, quoi
+de plus solide que les trois qualités principales déjà nommées qui
+s'élèvent, entrelacées comme une couronne unique, sur le sommet auguste
+de votre architecture colossale? Monument qui grandit sans cesse de
+découvertes quotidiennes, dans vos mines de diamant, et d'explorations
+scientifiques, dans vos superbes domaines. O mathématiques saintes,
+puissiez-vous, par votre commerce perpétuel, consoler le reste de mes
+jours de la méchanceté de l'homme et de l'injustice du Grand-Tout!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>«O lampe au bec d'argent, mes yeux t'aperçoivent dans les airs, compagne
+de la voûte des cathédrales, et cherchent la raison de cette suspension.
+On dit que tes lueurs éclairent, pendant la nuit, la tourbe de ceux qui
+viennent adorer le Tout-Puissant et que tu montres aux repentis le
+chemin qui mène à l'autel. Ecoute, c'est fort possible; mais ... est-ce
+que tu as besoin de rendre de pareils services à ceux auxquels tu ne
+dois rien? Laisse, plongées dans les ténèbres, les colonnes des
+basiliques; et, lorsqu'une bouffée de la tempête sur laquelle le démon
+tourbillonne, emporté dans l'espace, pénétrera, avec lui, dans le saint
+lieu, en y répandant l'effroi, au lieu de lutter, courageusement, contre
+la rafale empestée du prince du mal, éteins-toi subitement, sous son
+souffle fiévreux, pour qu'il puisse, sans qu'on le voie, choisir ses
+victimes parmi les croyants agenouillés. Si tu fais cela, tu peux dire
+que je te devrai tout mon bonheur. Quand tu reluis ainsi, en répandant
+tes clartés indécises, mais suffisantes, je n'ose pas me livrer aux
+suggestions de mon caractère, et je reste, sous le portique sacré, en
+regardant par le portail entr'ouvert, ceux qui échappent à ma vengeance,
+dans le sein du Seigneur. O lampe poétique! toi qui serais mon amie
+si tu pouvais me comprendre, quand mes pieds foulent le basalte des
+églises, dans les heures nocturnes, pourquoi te mets-tu à briller d'une
+manière qui, je l'avoue, me paraît extraordinaire? Tes reflets se
+colorent, alors; des nuances blanches de la lumière électrique; l'&oelig;il
+ne peut pas te fixer; et tu éclaires d'une flamme nouvelle et puissante
+les moindres détails du chenil du Créateur, comme si tu étais en proie
+à une sainte colère. Et, quand je me retire après avoir blasphémé, tu
+redeviens inaperçue, modeste et pâle, sûre d'avoir accompli un acte de
+justice. Dis-moi, un peu; serait-ce parce que tu connais les détours
+de mon c&oelig;ur, que, lorsqu'il m'arrive d'apparaître où tu veilles, tu
+t'empresses de désigner ma présence pernicieuse et de porter l'attention
+des adorateurs vers le côté où vient de se montrer l'ennemi des hommes?
+Je penche vers cette opinion; car, moi aussi, je commence à te
+connaître; et je sais qui tu es, vieille sorcière, qui veille si bien
+sur les mosquées sacrées, où se pavane, comme la crête d'un coq, ton
+maître curieux. Vigilante gardienne, tu t'es donné une mission folle.
+Je t'avertis; la première fois que tu me désigneras à la prudence de mes
+semblables, par l'augmentation de tes lueurs phosphorescentes, comme je
+n'aime pas ce phénomène d'optique, qui n'est mentionné, du reste, dans
+aucun livre de physique, je te prends par la peau de ta poitrine, en
+accrochant mes griffes aux escarres de ta nuque teigneuse, et je te
+jette dans la Seine. Je ne prétends pas que, lorsque je ne te fais rien,
+tu te comportes sciemment d'une manière qui me soit nuisible. Là, je te
+permettrai de briller autant qu'il me sera agréable; là, tu me nargueras
+avec un sourire inextinguible; là, convaincue de l'incapacité de ton
+huile criminelle, tu l'urineras avec amertume.» Après avoir parlé ainsi,
+Maldoror ne sort pas du temple, et reste les yeux fixés sur la lampe du
+saint lieu ... Il croit voir une espèce de provocation, dans l'attitude
+de cette lampe, qui l'irrite au plus haut degré, par sa présence
+inopportune. Il se dit que, si quelque âme est renfermée dans cette
+lampe, elle est lâche de ne pas répondre, à une attaque loyale, par la
+sincérité. Il bat l'air de ses bras nerveux et souhaiterait que la lampe
+se transformât en homme; il lui ferait passer un mauvais quart d'heure,
+il se le promet. Mais, le moyen qu'une lampe se change en homme; ce
+n'est pas naturel. Il ne se résigne pas, et va chercher, sur le parvis
+de la misérable pagode, un caillou plat, à tranchant effilé. Il le lance
+en l'air avec force ... la chaîne est coupée, par le milieu, comme
+l'herbe par la faux, et l'instrument du culte tombe à terre, en
+répandant son huile sur les dalles ... Il saisit la lampe pour la porter
+dehors, mais elle résiste et grandit. Il lui semble voir des ailes sur
+ses flancs, et la partie supérieure revêt la forme d'un buste d'ange. Le
+tout veut s'élever en l'air pour prendre son essor; mais il le retient
+d'une main ferme. Une lampe et un ange qui forment un même corps, voilà
+ce que l'on ne voit pas souvent. Il reconnaît la forme de la lampe; il
+reconnaît la forme de l'ange; mais, il ne peut pas les scinder dans son
+esprit; en effet, dans la réalité, elles sont collées l'une dans
+l'autre, et ne forment qu'un corps indépendant et libre; mais, lui croit
+que quelque nuage a voilé ses yeux, et lui a fait perdre un peu de
+l'excellence de sa vue. Néanmoins, il se prépare à la lutte avec courage,
+car son adversaire n'a pas peur. Les gens naïfs racontent, à ceux qui
+veulent les croire, que le portail sacré se referma de lui-même, en
+roulant sur ses gonds affligés, pour que personne ne pût assister à cette
+lutte impie, dont les péripéties allaient se dérouler dans l'enceinte du
+sanctuaire violé. L'homme au manteau, pendant qu'il reçoit des blessures
+cruelles avec un glaive invisible, s'efforce de rapprocher de sa bouche
+la figure de l'ange; il ne pense qu'à cela, et tous ses efforts se portent
+vers ce but. Celui-ci perd son énergie, et paraît pressentir sa destinée.
+Il ne lutte plus que faiblement, et l'on voit le moment où son adversaire
+pourra l'embrasser à son aise, si c'est ce qu'il veut faire. Eh bien, le
+moment est venu. Avec ses muscles, il étrangle la gorge de l'ange, qui ne
+peut plus respirer, et lui renverse le visage, en l'appuyant sur sa
+poitrine odieuse. Il est un instant touché du sort qui attend cet être
+céleste, dont il aurait volontiers fait son ami. Mais, il se dit que c'est
+l'envoyé du Seigneur, et il ne peut pas retenir son courroux. C'en est
+fait; quelque chose d'horrible va rentrer dans la cage du temps! Il se
+penche, et porte la langue, imbibée de salive, sur cette joue angélique,
+qui jette des regards suppliants. Il promène quelque temps sa langue sur
+cette joue. Oh!... voyez!... voyez donc!... la joue blanche et rose est
+devenue noire, comme un charbon! Elle exhale des miasmes putrides. C'est
+la gangrène; il n'est plus permis d'en douter. Le mal rongeur s'étend sur
+toute la figure, et de là, exerce ses furies sur les parties basses;
+bientôt, tout le corps n'est qu'une vaste plaie immonde. Lui-même,
+épouvanté (car, il ne croyait pas que sa langue contînt un poison d'une
+telle violence), il ramasse la lampe et s'enfuit de l'église. Une fois
+dehors, il aperçoit dans les airs une forme noirâtre, aux ailes brûlées,
+qui dirige péniblement son vol vers les régions du ciel. Ils se regardent
+tous les deux, pendant que l'ange monte vers les hauteurs sereines du
+bien, et que lui, Maldoror, au contraire, descend vers les abîmés
+vertigineux du mal ... Quel regard! Tout ce que l'humanité a pensé
+depuis soixante siècles, et ce qu'elle pensera encore, pendant les
+siècles suivants, pourrait y contenir aisément, tant de choses se
+dirent-ils, dans cet adieu suprême! Mais, on comprend que c'étaient des
+pensées plus élevées que celles qui jaillissent de l'intelligence
+humaine; d'abord, à cause des deux personnages, et puis, à cause de la
+circonstance. Ce regard les noua d'une amitié éternelle. Il s'étonne
+que le Créateur puisse avoir des missionnaires d'une âme si noble. Un
+instant, il croit s'être trompé, et se demande s'il aurait dû suivre la
+route du mal, comme il l'a fait. Le trouble est passé; il persévère dans
+sa résolution; et il est glorieux, d'après lui, de vaincre tôt ou tard
+le Grand-Tout, afin de régner à sa place sur l'univers entier, et sur
+des légions d'anges aussi beaux. Celui-ci lui fait comprendre; sans
+parler, qu'il reprendra sa forme primitive, à mesure qu'il montera vers
+le ciel; laisse tomber une larme, qui rafraîchit le front de celui qui
+lui a donné la gangrène; et disparaît peu à peu, comme un vautour, en
+s'élevant au milieu des nuages. Le coupable regarde la lampe, cause de
+ce qui précède. Il court comme un insensé à travers les rues, se dirige
+vers la Seine, et lance la lampe par dessus le parapet. Elle
+tourbillonne pendant quelques instants, et s'enfonce définitivement dans
+les eaux bourbeuses. Depuis ce jour, chaque soir, dès la tombée de la
+nuit, l'on voit une lampe brillante qui surgit et se maintient,
+gracieusement, sur la surface du fleuve, à la hauteur du pont Napoléon,
+en portant, au lieu d'anse, deux mignonnes ailes d'ange. Elle s'avance
+lentement, sur les eaux, passe sous les arches du pont de la Gare et du
+pont d'Austerlitz, et continue son sillage silencieux, sur la Seine,
+jusqu'au pont de l'Alma. Une fois en cet endroit, elle remonte avec
+facilité le cours de la rivière, et revient au bout de quatre heures à
+son point de départ. Ainsi de suite, pendant toute la nuit. <i>Ses lueurs,
+blanches comme la lumière électrique</i>, effacent les becs de gaz qui
+longent les deux rives, et, entre lesquels, elle s'avance comme une
+reine, solitaire, impénétrable, <i>avec un sourire inextinguible, sans que
+son huile se répande avec amertume</i>. Au commencement, les bateaux lui
+faisaient la chasse; mais, elle déjouait ces vains efforts, échappait
+à toutes les poursuites, en plongeant, comme une coquette, et
+reparaissait, plus loin, à une grande distance. Maintenant, les marins
+superstitieux, lorsqu'ils la voient, rament vers une direction opposée,
+et retiennent leurs chansons. Quand vous passez sur un pont, pendant la
+nuit, faites bien attention: vous êtes sûr de voir briller la lampe, ici
+ou là; mais, on dit qu'elle ne se montre pas à tout le monde. Quand il
+passe sur les ponts un être humain qui a quelque chose sur la conscience,
+elle éteint subitement ses reflets, et le passant, épouvanté, fouille en
+vain, d'un regard désespéré, la surface et le limon du fleuve. Il sait ce
+que cela signifie. Il voudrait croire qu'il a vu la céleste lueur; mais,
+il se dit que la lumière venait du devant des bateaux ou de la réflexion
+des becs de gaz; et il a raison ... Il sait que, cette disparition, c'est
+lui qui en est la cause; et, plongé dans de tristes réflexions, il hâte
+le pas pour gagner sa demeure. Alors, la lampe au bec d'argent reparaît
+à la surface, et poursuit sa marche, à travers des arabesques élégantes
+et capricieuses.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Écoutez les pensées de mon enfance, quand je me réveillais, humains,
+à la verge rouge: «Je viens de me réveiller; mais, ma pensée est encore
+engourdie. Chaque matin, je ressens un poids dans la tête. Il est rare
+que je trouve le repos dans la nuit; car, des rêves affreux me
+tourmentent, quand je parviens à m'endormir. Le jour, ma pensée se
+fatigue dans des méditations bizarres, pendant que mes yeux errent au
+hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas dormir. Quand faut-il
+alors que je dorme? Cependant la nature a besoin de réclamer ses droits.
+Comme je la dédaigne, elle rend ma figure pâle et fait luire mes yeux
+avec la flamme aigre de la fièvre. Au reste, je ne demanderais pas mieux
+que de ne pas épuiser mon esprit à réfléchir continuellement; mais,
+quand même je ne le voudrais pas, mes sentiments consternés m'entraînent
+invinciblement vers cette pente. Je me suis aperçu que les autres
+enfants sont comme moi; mais, ils sont plus pâles encores, et leurs
+sourcils sont froncés, comme ceux des hommes, nos frères aînés. O
+Créateur de l'univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t'offrir
+l'encens de ma prière enfantine. Quelquefois je l'oublie, et j'ai
+remarqué que, ces jours-là, je me sens plus heureux qu'à l'ordinaire;
+ma poitrine s'épanouit, libre de toute contrainte, et je respire, plus
+à l'aise, l'air embaumé des champs; tandis que, lorsque j'accomplis le
+pénible devoir, ordonné par mes parents, de t'adresser quotidiennement
+un cantique de louanges, accompagné de l'ennui inséparable que me cause
+sa laborieuse invention, alors, je suis triste et irrité, le reste de la
+journée, parce qu'il ne me semble pas logique et naturel de dire ce que
+je ne pense pas, et je recherche le recul des immenses solitudes. Si je
+leur demande l'explication de cet état étrange de mon âme, elles ne me
+répondent pas. Je voudrais t'aimer et t'adorer; mais, tu es trop
+puissant, et il y a de la crainte dans mes hymnes. Si, par une seule
+manifestation de ta pensée, tu peux détruire ou créer des mondes, mes
+faibles prières ne te seront pas utiles; si, quand il te plaît, tu
+envoies le choléra ravager les cités, ou la mort emporter dans ses
+serres, sans aucune distinction, les quatre âges de la vie, je ne veux
+pas me lier avec un ami si redoutable. Non pas que la haine conduise le
+fil de mes raisonnements; mais, j'ai peur, au contraire, de ta propre
+haine, qui, par un ordre capricieux, peut sortir de ton c&oelig;ur et devenir
+immense, comme l'envergure du condor des Andes. Tes amusements
+équivoques ne sont pas à ma portée, et j'en serais probablement la
+première victime. Tu es le Tout-Puissant; je ne te conteste pas ce
+titre, puisque, toi seul, as le droit de le porter, et que tes désirs,
+aux conséquences funestes ou heureuses, n'ont de terme que toi-même.
+Voilà précisément pourquoi il me serait douloureux de marcher à côté de
+ta cruelle tunique de saphir, non pas comme ton esclave, mais pouvant
+l'être d'un moment à l'autre. Il est vrai que, lorsque tu descends en
+toi-même, pour scruter ta conduite souveraine, si le fantôme d'une
+injustice passée, commise envers cette malheureuse humanité, qui t'a
+toujours obéi, comme ton ami le plus fidèle, dresse, devant toi, les
+vertèbres immobiles d'une épine dorsale vengeresse, ton &oelig;il hagard
+laisse tomber la larme épouvantée du remords tardif, et qu'alors, les
+cheveux hérissés, tu crois, toi-même, prendre, sincèrement, la
+résolution de suspendre, à jamais, aux broussailles du néant, les jeux
+inconcevables de ton imagination de tigre, qui serait burlesque, si elle
+n'était pas lamentable; mais, je sais aussi que la constance n'a pas
+fixé, dans tes os, comme une moelle tenace, le harpon de sa demeure
+éternelle, et que tu retombes assez souvent, toi et tes pensées,
+recouvertes de la lèpre noire de l'erreur, dans le lac funèbre des
+sombres malédictions. Je veux croire que celles-ci sont inconscientes
+(quoiqu'elles n'en renferment pas moins leur venin fatal), et que le mal
+et le bien, unis ensemble, se répandent en bonds impétueux de ta royale
+poitrine gangrenée, comme le torrent du rocher, par le charme secret
+d'une force aveugle; mais, rien ne m'en fournit la preuve. J'ai vu, trop
+souvent, tes dents immondes claquer de rage, et ton auguste face,
+recouverte de la mousse des temps, rougir, comme un charbon ardent, à
+cause de quelque futilité microscopique que les hommes avaient commise,
+pour pouvoir m'arrêter, plus longtemps, devant le poteau indicateur de
+cette hypothèse bonasse. Chaque jour, les mains jointes, j'élèverai vers
+toi les accents de mon humble prière, puisqu'il le faut: mais, je t'en
+supplie, que ta providence ne pense pas à moi; laisse-moi de côté, comme
+le vermisseau qui rampe sous la terre. Sache que je préférerais me
+nourrir avidement des plantes marines d'îles inconnues et sauvages, que
+les vagues tropicales entraînent, au milieu de ces parages, dans leur
+sein écumeux, que de savoir que tu m'observes, et que tu portes, dans ma
+conscience, ton scalpel qui ricane. Elle vient de te révéler la totalité
+de mes pensées, et j'espère que ta prudence applaudira facilement au bon
+sens dont elles gardent l'ineffaçable empreinte. A part ces réserves
+faites sur le genre de relations plus ou moins intimes que je dois
+garder avec toi, ma bouche est prête, à n'importe quelle heure du jour,
+à exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de mensonges que ta
+gloriole exige sévèrement de chaque humain, dès que l'aurore s'élève
+bleuâtre, cherchant la lumière dans les replis de satin du crépuscule,
+comme, moi, je recherche la bonté, excité par l'amour du bien. Mes
+années ne sont pas nombreuses, et, cependant, je sens déjà que la bonté
+n'est qu'un assemblage de syllabes sonores; je ne l'ai trouvée nulle
+part. Tu laisses trop percer ton caractère; il faudrait le cacher avec
+plus d'adresse. Au reste, peut-être que je me trompe et que tu fais
+exprès; car, tu sais mieux qu'un autre comment te conduire. Les hommes,
+eux, mettent leur gloire à t'imiter; c'est pourquoi la bonté sainte ne
+reconnaît pas son tabernacle dans leurs yeux farouches: tel père, tel
+fils. Quoi qu'on doive penser de ton intelligence, je n'en parle que
+comme un critique impartial. Je ne demande pas mieux que d'avoir été
+induit en erreur. Je ne désire pas te montrer la haine que je te porte
+et que je couve avec amour, comme une fille chérie; car, il vaut mieux
+la cacher à tes yeux et prendre seulement, devant toi, l'aspect d'un
+censeur sévère, chargé de contrôler tes actes impurs. Tu cesseras
+ainsi tout commerce actif avec elle, tu l'oublieras et tu détruiras
+complètement cette punaise avide qui ronge ton foie. Je préfère plutôt
+te faire entendre des paroles de rêverie et de douceur ... Oui, c'est
+toi qui as créé le monde et tout ce qu'il renferme. Tu es parfait.
+Aucune vertu ne te manque. Tu es très puissant, chacun le sait. Que
+l'univers entier entonne, à chaque heure du temps, ton cantique éternel!
+Les oiseaux te bénissent, en prenant leur essor dans la campagne. Les
+étoiles t'appartiennent ... Ainsi soit-il!» Après ces commencements,
+étonnez-vous de me trouver tel que je suis!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je cherchais une âme qui me ressemblât, et je ne pouvais pas la trouver.
+Je fouillais tous les recoins de la terre; ma persévérance était
+inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelqu'un
+qui approuvât mon caractère; il fallait quelqu'un qui eût les mêmes
+idées que moi. C'était le matin: le soleil se leva à l'horizon dans
+toute sa magnificence, et voilà qu'à mes yeux se lève aussi un jeune
+homme, dont la présence engendrait des fleurs sur son passage. Il
+s'approcha de moi, et, me tendant la main: «Je suis venu vers toi, toi,
+qui me cherches. Bénissons ce jour heureux.» Mais, moi: «Va-t-en; je ne
+t'ai pas appelé: je n'ai pas besoin de ton amitié ...» C'était le soir;
+la nuit commençait à étendre la noirceur de son voile sur la nature. Une
+belle femme, que je ne faisais que distinguer, étendait aussi sur moi
+son influence enchanteresse, et me regardait avec compassion; cependant,
+elle n'osait me parler. Je dis: «Approche-toi de moi, afin que je
+distingue nettement les traits de ton visage; car, la lumière des
+étoiles n'est pas assez forte, pour les éclairer à cette distance.»
+Alors, avec une démarche modeste, et les yeux baissés, elle foula
+l'herbe du gazon, en se dirigeant de mon côté. Dès que je la vis: «Je
+vois que la bonté et la justice ont fait résidence dans ton c&oelig;ur: nous
+ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beauté, qui
+a bouleversé plus d'une; mais, tôt ou tard, tu te repentirais de m'avoir
+consacré ton amour; car tu ne connais pas mon âme. Non que je te sois
+jamais infidèle: celle qui se livre à moi avec tant d'abandon et de
+confiance, avec autant de confiance et d'abandon, je me livre à elle;
+mais, mets-te le dans la tête, pour ne jamais l'oublier: les loups et
+les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux.» Que me fallait-il
+donc, à moi, qui rejetais, avec tant de dégoût, ce qu'il y avait de plus
+beau dans l'humanité! ce qu'il me fallait, je n'aurais pas su le dire.
+Je n'étais pas encore habitué à me rendre un compte rigoureux des
+phénomènes de mon esprit, au moyen des méthodes que recommande la
+philosophie. Je m'assis sur un roc, près de la mer. Un navire venait
+de mettre toutes voiles dehors pour s'éloigner de ce parage: un point
+imperceptible venait de paraître à l'horizon, et s'approchait peu à peu,
+poussé par la rafale, en grandissant avec rapidité. La tempête allait
+commencer ses attaques, et déjà le ciel s'obscurcissait, en devenant
+d'un noir presque aussi hideux que le c&oelig;ur de l'homme. Le navire, qui
+était un grand vaisseau de guerre, venait de jeter toutes ses ancres,
+pour ne pas être balayé sur les rochers de la côte. Le vent sifflait
+avec fureur des quatre points cardinaux, et mettait les voiles en
+charpie. Les coups de tonnerre éclataient au milieu des éclairs, et ne
+pouvaient surpasser le bruit des lamentations qui s'entendaient sur la
+maison sans bases, sépulcre mouvant. Le roulis de ces masses aqueuses
+n'était pas parvenu à rompre les chaînes des ancres; mais, leurs
+secousses avaient entr'ouvert une voie d'eau, sur les flancs du navire.
+Brèche énorme; car, les pompes ne suffisent pas à rejeter les paquets
+d'eau salée qui viennent, en écumant, s'abattre sur le pont, comme des
+montagnes. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
+il sombre avec lenteur ... avec majesté. Celui qui n'a pas vu un
+vaisseau sombrer au milieu de l'ouragan, de l'intermittence des éclairs
+et de l'obscurité la plus profonde, pendant que ceux qu'il contient sont
+accablés de ce désespoir que vous savez, celui-là ne connaît pas les
+accidents de la vie. Enfin, il s'échappe un cri universel de douleur
+immense d'entre les flancs du vaisseau, tandis que la mer redouble ses
+attaques redoutables. C'est le cri qu'a fait pousser l'abandon des
+forces humaines. Chacun s'enveloppe dans le manteau de la résignation,
+et remet son sort entre les mains de Dieu. On s'accule comme un troupeau
+de moutons. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme;
+mais, il sombre avec lenteur ... avec majesté. Ils ont fait jouer les
+pompes pendant tout le jour. Efforts inutiles. La nuit est venue,
+épaisse, implacable, pour mettre le comble à ce spectacle gracieux.
+Chacun se dit qu'une fois dans l'eau, il ne pourra plus respirer; car,
+d'aussi loin qu'il fait revenir sa mémoire, il ne se reconnaît aucun
+poisson pour ancêtre: mais, il s'exhorte à retenir son souffle le plus
+longtemps possible, afin de prolonger sa vie de deux ou trois secondes;
+c'est là l'ironie vengeresse qu'il veut adresser à la mort ... Le navire
+en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec
+lenteur ... avec majesté. Il ne sait pas que le vaisseau, en s'enfonçant,
+occasionne une puissante circonvolution des houles autour d'elles-mêmes;
+que le limon bourbeux s'est mêlé aux eaux troublées, et qu'une force qui
+vient de dessous, contrecoup de la tempête qui exerce ses ravages en haut,
+imprime à l'élément des mouvements saccadés et nerveux. Ainsi, malgré la
+provision de sang-froid qu'il ramasse d'avance, le futur noyé, après
+réflexion plus ample, devra se sentir heureux, s'il prolonge sa vie, dans
+les tourbillons de l'abîme, de la moitié d'une respiration ordinaire, afin
+de faire bonne mesure. Il lui sera donc impossible de narguer la mort, son
+suprême v&oelig;u. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
+il sombre avec lenteur ... avec majesté. C'est une erreur. Il ne tire plus
+des coups de canon, il ne sombre pas. La coquille de noix s'est engouffrée
+complètement. O ciel! comment peut-on vivre, après avoir éprouvé tant de
+voluptés! Il venait de m'être donné d'être témoin des agonies de mort de
+plusieurs de mes semblables. Minute par minute, je suivais les péripéties
+de leurs angoisses. Tantôt, le beuglement de quelque vieille, devenue folle
+de peur, faisait prime sur le marché. Tantôt, le seul glapissement d'un
+enfant en mamelles empêchait d'entendre le commandement des man&oelig;uvres.
+Le vaisseau était trop loin pour percevoir distinctement les gémissements
+que m'apportait la rafale; mais, je le rapprochais par la volonté, et
+l'illusion d'optique était complète. Chaque quart d'heure, quand un coup
+de vent, plus fort que les autres, rendant ses accents lugubres à travers
+le cri des pétrels effarés, disloquait le navire dans un craquement
+longitudinal, et augmentait les plaintes de ceux qui allaient être offerts
+en holocauste à la mort, je m'enfonçais dans la joue la pointe aiguë d'un
+fer, et je pensais secrètement: «Ils souffrent davantage!» J'avais au
+moins, ainsi, un terme de comparaison. Du rivage, je les apostrophais,
+en leur lançant des imprécations et des menaces. Il me semblait qu'ils
+devaient m'entendre! Il me semblait que ma haine et mes paroles,
+franchissant la distance, anéantissaient les lois physiques du son, et
+parvenaient, distinctes, à leurs oreilles, assourdies par les mugissements
+de l'océan en courroux! Il me semblait qu'ils devaient penser à moi, et
+exhaler leur vengeance en impuissante rage! De temps à autre, je jetais
+les yeux vers les cités, endormies sur la terre ferme; et, voyant que
+personne ne se doutait qu'un vaisseau allait sombrer, à quelques milles
+du rivage, avec une couronne d'oiseaux de proie et un piédestal de géants
+aquatiques, au ventre vide, je reprenais courage, et l'espérance me
+revenait: j'étais donc sûr de leur perte! Ils ne pouvaient échapper! Par
+surcroît de précaution, j'avais été chercher mon fusil à deux coups, afin
+que, si quelque naufragé était tenté d'aborder les rochers à la nage, pour
+échapper à une mort imminente, une balle sur l'épaule lui fracassât le
+bras, et l'empêchât d'accomplir son dessein. Au moment le plus furieux de
+la tempête, je vis, surnageant sur les eaux, avec des efforts désespérés,
+une tête énergique, aux cheveux hérissés. Il avalait des litres d'eau, et
+s'enfonçait dans l'abîme, ballotté comme un liège. Mais, bientôt, il
+apparaissait de nouveau, les cheveux ruisselants: et, fixant l'&oelig;il sur
+le rivage, il semblait défier la mort. Il était admirable de sang-froid.
+Une large blessure sanglante, occasionnée par quelque pointe d'écueil
+caché, balafrait son visage intrépide et noble. Il ne devait pas avoir
+plus de seize ans; car, à peine, à travers les éclairs qui illuminaient
+la nuit, le duvet de la pèche s'apercevait sur sa lèvre. Et maintenant,
+il n'était plus qu'à deux cents mètres de la falaise; et je le dévisageais
+facilement. Quel courage! Quel esprit indomptable! Comme la fixité de sa
+tête semblait narguer le destin, tout en fendant avec vigueur l'onde, dont
+les sillons s'ouvraient difficilement devant lui!... Je l'avais décidé
+d'avance. Je me devais à moi-même de tenir ma promesse: l'heure dernière
+avait sonné pour tous, aucun ne devait en échapper. Voilà ma résolution;
+rien ne la changerait ... Un son sec s'entendit, et la tête aussitôt
+s'enfonça, pour ne plus reparaître. Je ne pris pas à ce meurtre autant de
+plaisir qu'on pourrait le croire; et c'était, précisément, parce que
+j'étais rassasié de toujours tuer, que je le faisais dorénavant par simple
+habitude, dont on ne peut se passer, mais, qui ne procure qu'une jouissance
+légère. Le sens est émoussé, endurci. Quelle volupté ressentir à la mort
+de cet être humain, quand il y en avait plus d'une centaine, qui allaient
+s'offrir à moi, en spectacle, dans leur lutte dernière contre les flots,
+une fois le navire submergé? A cette mort, je n'avais même pas l'attrait
+du danger; car, la justice humaine, bercée par l'ouragan de cette nuit
+affreuse, sommeillait dans les maisons, à quelques pas de moi. Aujourd'hui
+que les années pèsent sur mon corps, je le dis avec sincérité, comme une
+vérité suprême et solennelle: je n'étais pas aussi cruel qu'on l'a raconté
+ensuite, parmi les hommes; mais, des fois, leur méchanceté exerçait ses
+ravages persévérants pendant des années entières. Alors, je ne connaissais
+plus de borne à ma fureur; il me prenait des accès de cruauté, et je
+devenais terrible pour celui qui s'approchait de mes yeux hagards, si
+toutefois il appartenait à ma race. Si c'était un cheval ou un chien,
+je le laissais passer: avez-vous entendu ce que je viens de dire?
+Malheureusement, la nuit de cette tempête, j'étais dans un de ces accès,
+ma raison s'était envolée (car, ordinairement, j'étais aussi cruel, mais
+plus prudent); et tout ce qui tomberait, cette fois-là, entre mes mains,
+devait périr: je ne prétends pas m'excuser de mes torts. La faute n'en
+est pas toute à mes semblables. Je ne fais que constater ce qui est, en
+attendant le jugement dernier qui me fait gratter la nuque d'avance ...
+Que m'importe le jugement dernier! Ma raison ne s'envole jamais, comme je
+le disais pour vous tromper. Et, quand je commets un crime, je sais ce que
+je fais: je ne voulais pas faire autre chose! Debout sur le rocher, pendant
+que l'ouragan fouettait mes cheveux et mon manteau, j'épiais dans l'extase
+cette force de la tempête, s'acharnant sur un navire, sous un ciel sans
+étoiles. Je suivis, dans une attitude triomphante, toutes les péripéties
+de ce drame, depuis l'instant où le vaisseau jeta ses ancres, jusqu'au
+moment où il s'engloutit, habit fatal qui entraîna, dans les boyaux de la
+mer, ceux qui s'en étaient revêtus comme d'un manteau. Mais, l'instant
+s'approchait, où j'allais, moi-même, me mêler comme acteur à ces scènes
+de la nature bouleversée. Quand la place où le vaisseau avait soutenu le
+combat montra clairement que celui-ci avait été passer le reste de ses
+jours au rez-de-chaussée de la mer, alors, ceux qui avaient été emportés
+avec les flots reparurent en partie à la surface. Ils se prirent à
+bras-le-corps, deux par deux, trois par trois; c'était le moyen de ne pas
+sauver leur vie; car, leurs mouvements devenaient embarrassés, et ils
+coulaient bas comme des cruches percées ... Quelle est cette armée de
+monstres marins qui fend les flots avec vitesse? Ils sont six; leurs
+nageoires sont vigoureuses, et s'ouvrent un passage, à travers les vagues
+soulevées. De tous ces êtres humains, qui remuent les quatre membres dans
+ce continent peu ferme, les requins ne font bientôt qu'une omelette sans
+&oelig;ufs, et se la partagent d'après la loi du plus fort. Le sang se mêle aux
+eaux, et les eaux se mêlent au sang. Leurs yeux féroces éclairent
+suffisamment la scène du carnage ... Mais, quel est encore ce tumulte des
+eaux, là-bas, à l'horizon? On dirait une trombe qui s'approche. Quels
+coups de rame! J'aperçois ce que c'est. Une énorme femelle de requin vient
+prendre part au pâté de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle
+est furieuse; car, elle arrive affamée. Une lutte s'engage entre elle et
+les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent
+par-ci, par-là, sans rien dire, sur la surface de la crème rouge. A droite,
+à gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures
+mortelles. Mais, trois requins vivants l'entourent encore, et elle est
+obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs man&oelig;uvres. Avec une
+émotion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, placé sur le
+rivage, suit cette bataille navale d'un nouveau genre. Il a les yeux fixés
+sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hésite
+plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa
+deuxième balle dans l'ouïe d'un des requins, au moment où il se montrait
+au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en témoignent qu'un
+acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme à la salive saumâtre,
+se jette à la mer, et nage vers le tapis agréablement coloré, en tenant
+à la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais. Désormais, chaque
+requin a affaire à un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigué, et,
+prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle
+mobile se débarrasse facilement du dernier adversaire ... Se trouvent en
+présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se
+regardèrent entre les yeux pendant quelques minutes: et chacun s'étonna
+de trouver tant de férocité dans les regards de l'autre. Ils tournent en
+rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi: «Je
+me suis trompé jusqu'ici; en voilà un qui est plus méchant.» Alors, d'un
+commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l'un vers l'autre, avec
+une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l'eau de ses
+nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras: et retinrent leur
+souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler,
+pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de
+distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l'un contre
+l'autre, comme deux aimants, et s'embrassèrent avec dignité et
+reconnaissance, dans, une étreinte aussi tendre que celle d'un frère ou
+d'une s&oelig;ur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration
+d'amitié. Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau
+visqueuse du monstre, comme deux sangsues; et, les bras et les nageoires
+entrelacés autour du corps de l'objet aimé qu'ils entourèrent avec amour,
+tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientôt plus
+qu'une masse glauque aux exhalaisons de goëmon; au milieu de la tempête
+qui continuait de sévir; à la lueur des éclairs; ayant pour lit d'hyménée
+la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un
+berceau, et roulant sur eux-mêmes, vers les profondeurs de l'abîme, ils
+se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux!... Enfin, je
+venais de trouver quelqu'un qui me ressemblât!... Désormais, je n'étais
+plus seul dans la vie!... Elle avait les mêmes idées que moi!... J'étais
+en face de mon premier amour!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>La Seine entraîne un corps humain. Dans ces circonstances, elle prend
+des allures solennelles. Le cadavre gonflé se soutient sur les eaux; il
+disparaît sous l'arche d'un pont; mais, plus loin, on le voit apparaître
+de nouveau, tournant lentement sur lui-même, comme une roue de moulin,
+et s'enfonçant par intervalles. Un maître de bateau, à l'aide d'une
+perche, l'accroche au passage, et le ramène à terre. Avant de
+transporter le corps à la Morgue, on le laisse quelque temps sur la
+berge, pour le ramener à la vie. La foule compacte se rassemble autour
+du corps. Ceux qui ne peuvent pas voir, parce qu'ils sont derrière,
+poussent, tant qu'ils peuvent, ceux qui sont devant. Chacun se dit: «Ce
+n'est pas moi qui me serais noyé.» On plaint le jeune homme qui s'est
+suicidé; on l'admire; mais, on ne l'imite pas. Et, cependant, lui, a
+trouvé très naturel de se donner la mort, ne jugeant rien sur la terre
+capable de le contenter, et aspirant plus haut. Sa figure est distinguée,
+et ses habits sont riches. A-t-il encore dix-sept ans? C'est mourir jeune!
+La foule paralysée continue de jeter sur lui ses yeux immobiles ... Il
+se fait nuit. Chacun se retire silencieusement. Aucun n'ose renverser le
+noyé, pour lui faire rejeter l'eau qui remplit son corps. On a craint de
+passer pour sensible, et aucun n'a bougé, retranché dans le col de sa
+chemise. L'un s'en va, en sifflotant aigrement une tyrolienne absurde;
+l'autre fait claquer ses doigts comme des castagnettes ... Harcelé par
+sa pensée sombre, Maldoror, sur son cheval, passe près de cet endroit,
+avec la vitesse de l'éclair. Il aperçoit le noyé; cela suffit. Aussitôt,
+il a arrêté son coursier, et est descendu de l'étrier. Il soulève le
+jeune homme sans dégoût, et lui fait rejeter l'eau avec abondance. A la
+pensée que ce corps inerte pourrait revivre sous sa main, il sent son
+c&oelig;ur bondir, sous cette impression excellente, et redouble de courage.
+Vains efforts! Vains efforts, ai-je dit, et c'est vrai. Le cadavre reste
+inerte, et se laisse tourner en tous sens. Il frotte les tempes; il
+frictionne ce membre-ci, ce membre-là: il souffle pendant une heure, dans
+la bouche, en pressant ses lèvres contre les lèvres de l'inconnu. Il lui
+semble enfin sentir sous sa main, appliquée contre la poitrine, un léger
+battement. Le noyé vit! A ce moment suprême, on put remarquer que
+plusieurs rides disparurent du front du cavalier, et le rajeunirent de
+dix ans. Mais, hélas! les rides reviendront, peut-être demain, peut-être
+aussitôt qu'il se sera éloigné des bords de la Seine. En attendant, le
+noyé ouvre des yeux ternes, et, par un sourire blafard, remercie son
+bienfaiteur; mais, il est faible encore, et ne peut faire aucun mouvement.
+Sauver la vie à quelqu'un, que c'est beau! Et comme cette action rachète
+de fautes! L'homme aux lèvres de bronze, occupé jusque-là à l'arracher
+de la mort, regarde le jeune homme avec plus d'attention, et ses traits
+ne lui paraissent pas inconnus. Il se dit qu'entre l'asphyxié, aux cheveux
+blonds, et Holzer, il n'y a pas beaucoup de différence. Les voyez-vous
+comme ils s'embrassent avec effusion! N'importe! L'homme à la prunelle
+de jaspe tient à conserver l'apparence d'un rôle sévère. Sans rien dire,
+il prend son ami qu'il met en croupe, et le coursier s'éloigne au galop.
+O toi, Holzer, qui te croyais si raisonnable et si fort, n'as-tu pas vu,
+par ton exemple même, comme il est difficile, dans un accès de désespoir,
+de conserver le sang-froid dont tu te vantes? J'espère que tu ne me
+causeras plus un pareil chagrin, et moi, de mon côte, je t'ai promis de ne
+jamais attenter à ma vie.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il y a des heures dans la vie où l'homme, à la chevelure pouilleuse,
+jette, l'&oelig;il fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de
+l'espace; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées
+d'un fantôme. Il chancelle et courbe la tête: ce qu'il a entendu, c'est
+la voix de la conscience. Alors, il s'élance de la maison, avec la
+vitesse d'un fou, prend la première direction qui s'offre à sa stupeur,
+et dévore les plaines rugueuses de la campagne. Mais, le fantôme jaune
+ne le perd pas de vue, et le poursuit avec une égale vitesse.
+Quelquefois, dans une nuit d'orage, pendant que des légions de poulpes
+ailés, ressemblant de loin à des corbeaux, planent au-dessus des nuages,
+en se dirigeant d'une rame raide vers les cités des humains, avec la
+mission de les avertir de changer de conduite, le caillou, à l'&oelig;il
+sombre, voit deux êtres passer à la lueur de l'éclair, l'un derrière
+l'autre; et, essuyant une furtive larme de compassion, qui coule de sa
+paupière glacée, il s'écrie: «Certes, il le mérite; et ce n'est que
+justice.» Après avoir dit cela, il se replace dans son attitude
+farouche, et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la
+chasse à l'homme, et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où
+découlent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes
+ténébreux qui prennent leur essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec
+le vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière,
+et les légions solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces
+fulgurations sourdes et inexprimables. Mais, pendant ce temps, le
+steeple-chase continue entre les deux infatigables coureurs, et le
+fantôme lance par sa bouche des torrents de feu sur le dos calciné de
+l'antilope humain. Si, dans l'accomplissement de ce devoir, il rencontre
+en chemin la pitié qui veut lui barrer le passage, il cède avec
+répugnance à ses supplications, et laisse l'homme s'échapper. Le fantôme
+fait claquer sa langue, comme pour se dire à lui-même qu'il va cesser la
+poursuite, et retourne vers son chenil, jusqu'à nouvel ordre. Sa voix de
+condamné s'entend jusque dans les couches les plus lointaines de l'espace;
+et, lorsque son hurlement épouvantable pénètre dans le c&oelig;ur humain,
+celui-ci préférerait avoir, dit-on, la mort pour mère que le remords pour
+fils. Il enfonce la tête jusqu'aux épaules dans les complications terreuses
+d'un trou; mais, la conscience volatilise cette ruse d'autruche.
+L'excavation s'évapore, goutte d'éther; la lumière apparaît, avec son
+cortège de rayons, comme un vol de courlis qui s'abat sur les lavandes; et
+l'homme se retrouve en face de lui-même, les yeux ouverts et blêmes. Je
+l'ai vu se diriger du côté de la mer, monter sur un promontoire déchiqueté
+et battu par le sourcil de l'écume; et, comme une flèche, se précipiter
+dans les vagues. Voici le miracle: le cadavre reparaissait, le lendemain,
+sur la surface de l'océan, qui reportait au rivage cette épave de chair.
+L'homme se dégageait du moule que son corps avait creusé dans le sable,
+exprimait l'eau de ses cheveux mouillés, et reprenait, le front muet et
+penché, le chemin de la vie. La conscience juge sévèrement nos pensées et
+nos actes les plus secrets, et ne se trompe pas. Comme elle est souvent
+impuissante à prévenir le mal, elle ne cesse de traquer l'homme comme un
+renard, surtout pendant l'obscurité. Des yeux vengeurs, que la science
+ignorante appelle <i>météores</i>, répandent une flamme livide, passent en
+roulant sur eux-mêmes, et articulent des paroles de mystère ... qu'il
+comprend! Alors, son chevet est broyé par les secousses de son corps,
+accablé sous le poids de l'insomnie, et il entend la sinistre respiration
+des rumeurs vagues de la nuit. L'ange du sommeil, lui-même, mortellement
+atteint au front d'une pierre inconnue, abandonne sa tâche, et remonte
+vers les cieux. Eh bien, je me présente pour défendre l'homme, cette fois;
+moi, le contempteur de toutes les vertus; moi, celui que n'a pu oublier le
+Créateur, depuis le jour glorieux où, renversant de leur socle les annales
+du ciel, où, par je ne sais quel tripotage infâme, étaient consignées <i>sa</i>
+puissance et <i>son</i> éternité, j'appliquai mes quatre cents ventouses sur le
+dessous de son aisselle, et lui fis pousser des cris terribles ... Ils se
+changèrent en vipères, en sortant par sa bouche, et allèrent se cacher dans
+les broussailles, les murailles en ruine, aux aguets le jour, aux aguets
+la nuit. Ces cris, devenus rampants, et doués d'anneaux innombrables, avec
+une tête petite et aplatie, des yeux perfides, ont juré d'être en arrêt
+devant l'innocence humaine; et, quand celle-ci se promène dans les
+enchevêtrements des maquis, ou au revers des talus ou sur les sables
+des dunes, elle ne tarde pas à changer d'idée. Si, cependant, il en est
+temps encore; car, des fois, l'homme aperçoit le poison s'introduire
+dans les veines de sa jambe, par une morsure presque imperceptible,
+avant qu'il ait eu le temps de rebrousser chemin, et de gagner le large.
+C'est ainsi que le Créateur, conservant un sang-froid admirable, jusque
+dans les souffrances les plus atroces, sait retirer, de leur propre
+sein, des germes nuisibles aux habitants de la terre. Quel ne fut pas
+son étonnement, quand il vit Maldoror, changé en poulpe, avancer contre
+son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, lanière solide,
+aurait pu embrasser facilement la circonférence d'une planète! Pris au
+dépourvu, il se débattit, quelques instants, contre cette étreinte
+visqueuse, qui se resserrait de plus en plus ... je craignais quelque
+mauvais coup de sa part; après m'être nourri abondamment des globules de
+ce sang sacré, je me détachai brusquement de son corps majestueux, et je
+me cachai dans une caverne, qui, depuis lors, resta ma demeure. Après
+des recherches infructueuses, il ne put m'y trouver. Il y a longtemps de
+ça; mais, je crois que maintenant il sait où est ma demeure; il se garde
+d'y rentrer; nous vivons, tous les deux, comme deux monarques voisins,
+qui connaissent leurs forces respectives, ne peuvent se vaincre l'un
+l'autre, et sont fatigués des batailles inutiles du passé. Il me craint,
+et je le crains; chacun, sans être vaincu, a éprouvé les rudes coups
+de son adversaire, et nous en restons là. Cependant, je suis prêt à
+recommencer la lutte, quand il le voudra. Mais, qu'il n'attende pas
+quelque moment favorable à ses desseins cachés. Je me tiendrai toujours
+sur mes gardes, en ayant l'&oelig;il sur lui. Qu'il n'envoie plus sur la
+terre la conscience et ses tortures. J'ai enseigné aux hommes les armes
+avec lesquelles on peut la combattre avec avantage. Ils ne sont pas
+encore familiarisés avec elle; mais, tu sais que, pour moi, elle est
+comme la paille qu'emporte le vent. J'en fais autant de cas. Si je
+voulais profiter de l'occasion, qui se présente, de subtiliser ces
+discussions poétiques, j'ajouterais que je fais même plus de cas de la
+paille que de la conscience; car, la paille est utile pour le b&oelig;uf qui
+la rumine, tandis que la conscience ne sait montrer que ses griffes
+d'acier. Elles subirent un pénible échec, le jour où elles se placèrent
+devant moi. Comme la conscience avait été envoyée par le Créateur, je
+crus convenable de ne pas me laisser barrer le passage par elle. Si elle
+s'était présentée avec la modestie et l'humilité propres à son rang, et
+dont elle n'aurait jamais dû se départir, je l'aurais écoutée. Je
+n'aimais pas son orgueil. J'étendis une main, et sous mes doigts broyai
+les griffes; elles tombèrent en poussière, sous la pression croissante
+de ce mortier de nouvelle espèce. J'étendis l'autre main, et lui
+arrachai la tête. Je chassai ensuite, hors de ma maison, cette femme, à
+coups de fouet, et je ne la revis plus. J'ai gardé sa tête en souvenir
+de ma victoire ... Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, je me
+suis tenu sur un pied, comme le héron, au bord du précipice creusé dans
+les flancs de la montagne. On m'a vu descendre dans la vallée, pendant
+que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme le couvercle
+d'une tombe! Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, j'ai nagé
+dans les gouffres les plus dangereux, longé les écueils mortels, et
+plongé plus bas que les courants, pour assister, comme un étranger, aux
+combats des monstres marins; je me suis écarté du rivage, jusqu'à le
+perdre de ma vue perçante; et, les crampes hideuses, avec leur magnétisme
+paralysant, rôdaient autour de mes membres, qui fendaient les vagues avec
+des mouvements robustes, sans oser approcher. On m'a vu revenir, sain et
+sauf, dans la plage, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et
+calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tête à la main, dont je
+rongeais le crâne, j'ai franchi les marches ascendantes d'une tour élevée.
+Je suis parvenu, les jambes lasses, sur la plate-forme vertigineuse. J'ai
+regardé la campagne, la mer; j'ai regardé le soleil, le firmament;
+repoussant du pied le granit qui ne recula pas, j'ai défié la mort et la
+vengeance divine par une huée suprême, et me suis précipité, comme un pavé,
+dans la bouche de l'espace. Les hommes entendirent le choc douloureux et
+retentissant qui résulta de la rencontre du sol avec la tête de la
+conscience, que j'avais abandonnée dans ma chute. On me vit descendre,
+avec la lenteur de l'oiseau, porté par un nuage invisible, et ramasser
+la tête, pour la forcer à être témoin d'un triple crime, que je devais
+commettre le jour même, pendant que la peau de ma poitrine était immobile
+et calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tête à la main, dont je
+rongeais le crâne, je me suis dirigé vers l'endroit où s'élèvent les
+poteaux qui soutiennent la guillotine. J'ai placé la grâce suave des cous
+de trois jeunes filles sous le couperet. Exécuteur des hautes-&oelig;uvres, je
+lâchai le cordon avec l'expérience apparente d'une vie entière; et, le fer
+triangulaire, s'abattant obliquement, trancha trois têtes qui me
+regardaient avec douceur. Je mis ensuite la mienne sous le rasoir pesant,
+et le bourreau prépara l'accomplissement de son devoir. Trois fois, le
+couperet redescendit entre les rainures avec une nouvelle vigueur; trois
+fois, ma carcasse matérielle, surtout au siège du cou, fut remuée jusqu'en
+ses fondements, comme lorsqu'on se figure en rêve être écrasé par une
+maison qui s'effondre. Le peuple stupéfait me laissa passer, pour m'écarter
+de la place funèbre; il m'a vu ouvrir avec mes coudes ses flots
+ondulatoires, et me remuer, plein de vie, avançant devant moi, la tête
+droite, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme
+le couvercle d'une tombe! J'avais dit que je voulais défendre l'homme,
+cette fois; mais, je crains que mon apologie ne soit pas l'expression de la
+vérité: et, par conséquent, je préfère me taire. C'est avec reconnaissance
+que l'humanité applaudira à cette mesure!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il est temps de serrer les freins à mon inspiration, et de m'arrêter, un
+instant, en route, comme quand on regarde le vagin d'une femme; il est
+bon d'examiner la carrière parcourue, et de s'élancer, ensuite, les
+membres reposés, d'un bond impétueux. Fournir une traite d'une seule
+haleine n'est pas facile; et les ailes se fatiguent beaucoup, dans un
+vol élevé, sans espérance et sans remords. Non ... ne conduisons pas
+plus profondément la meute hagarde des pioches et des fouilles, à
+travers les mines explosibles de ce chant impie! Le crocodile ne
+changera pas un mot au vomissement sorti de dessous son crâne. Tant pis,
+si quelque ombre furtive, excitée par le but louable de venger l'humanité,
+injustement attaquée par moi, ouvre subrepticement la porte de ma chambre
+en frôlant la muraille comme l'aile d'un goëland, et enfonce un poignard,
+dans les côtes du pilleur d'épaves célestes! Autant vaut que l'argile
+dissolve ses atomes, de cette manière que d'une autre.</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_TROISIEME" id="CHANT_TROISIEME"></a>CHANT TROISIÈME</h3>
+
+<p>Rappelons les noms de ces êtres imaginaires, à la nature d'ange, que ma
+plume, pendant le deuxième chant, a tirés d'un cerveau, brillant d'une
+lueur émanée d'eux-mêmes. Ils meurent, dès leur naissance, comme ces
+étincelles dont l'&oelig;il a de la peine à suivre l'effacement rapide, sur
+du papier brûlé. Léman!... Lohengrin!... Lombano!... Holzer!... un
+instant, vous apparûtes, recouverts des insignes de la jeunesse, à mon
+horizon charmé; comme des cloches de plongeur. Vous n'en sortirez plus.
+Il me suffit que j'aie gardé votre souvenir; vous devez céder la place à
+d'autres substances, peut-être moins belles, qu'enfantera le débordement
+orageux d'un amour qui a résolu de ne pas apaiser sa soif auprès de la
+race humaine. Amour affamé, qui se dévorerait lui-même, s'il ne
+cherchait sa nourriture dans des fictions célestes: créant, à la longue,
+une pyramide de séraphins, plus nombreux que les insectes qui
+fourmillent dans une goutte d'eau, il les entrelacera dans une ellipse
+qu'il fera tourbillonner autour de lui. Pendant ce temps, le voyageur,
+arrêté contre l'aspect d'une cataracte, s'il relève le visage, verra,
+dans le lointain, un être humain, emporté vers la cave de l'enfer par
+une guirlande de camélias vivants! Mais ... silence! l'image flottante
+du cinquième idéal se dessine lentement, comme les replis indécis d'une
+aurore boréale, sur le plan vaporeux de mon intelligence, et prend de
+plus en plus une consistance déterminée ... Mario et moi nous longions
+la grève. Nos chevaux, le cou tendu, fendaient les membranes de
+l'espace, et arrachaient des étincelles aux galets de la plage. La bise,
+qui nous frappait en plein visage, s'engouffrait dans nos manteaux, et
+faisait voltiger en arrière les cheveux de nos têtes jumelles. La
+mouette, par ses cris et ses mouvements d'aile, s'efforçait en vain de
+nous avertir de la proximité possible de la tempête, et s'écriait: «Où
+s'en vont-ils, de ce galop insensé?» Nous ne disions rien; plongés dans
+la rêverie, nous nous laissions emporter sur les ailes de cette course
+furieuse; le pêcheur, nous voyant passer, rapides comme l'albatros, et
+croyant apercevoir, fuyant devant lui, <i>les deux frères mystérieux</i>,
+comme on les avait ainsi appelés, parce qu'ils étaient toujours
+ensemble, s'empressait de faire le signe de la croix, et se cachait,
+avec son chien paralysé, sous quelque roche profonde. Les habitants
+de la côte avaient entendu raconter des choses étranges sur ces deux
+personnages, qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages,
+aux grandes époques de calamité, quand une guerre affreuse menaçait
+de planter son harpon sur la poitrine de deux pays ennemis, ou que le
+choléra s'apprêtait à lancer, avec sa fronde, la pourriture et la mort
+dans des cités entières. Les plus vieux pilleurs d'épaves fronçaient le
+sourcil, d'un air grave, affirmant que les deux fantômes, dont chacun
+avait remarqué la vaste envergure des ailes noires, pendant les
+ouragans, au-dessus des bancs de sable et des écueils, étaient le génie
+de la terre et le génie de la mer, qui promenaient leur majesté, au
+milieu des airs, pendant les grandes révolutions de la nature, unis
+ensemble par une amitié éternelle, dont la rareté et la gloire ont
+enfanté l'étonnement du câble indéfini des générations. On disait que,
+volant côte à côte comme deux condors des Andes, ils aimaient à planer,
+en cercles concentriques, parmi les couches d'atmosphères qui avoisinent
+le soleil; qu'ils se nourrissaient, dans ces parages, des plus pures
+essences de la lumière; mais, qu'ils ne se décidaient qu'avec peine à
+rabattre l'inclinaison de leur vol vertical, vers l'orbite épouvanté où
+tourne le globe humain en délire, habité par des esprits cruels qui se
+massacrent entre eux dans les champs où rugit la bataille (quand ils ne
+se tuent pas perfidement, en secret, dans le centre des villes, avec le
+poignard de la haine ou de l'ambition), et qui se nourrissent d'êtres
+pleins de vie comme eux et placés quelques degrés plus bas dans
+l'échelle des existences. Ou bien, quand ils prenaient la ferme
+résolution, afin d'exciter les hommes au repentir par les strophes de
+leurs prophéties, de nager, en se dirigeant à grandes brassées, vers les
+régions sidérales où une planète se mouvait au milieu des exhalaisons
+épaisses d'avarice, d'orgueil, d'imprécation et de ricanement qui se
+dégageaient, comme des vapeurs pestilentielles, de sa surface hideuse et
+paraissait petite comme une boule, étant presque invisible, à cause de
+la distance, ils ne manquaient pas de trouver des occasions où ils se
+repentaient amèrement de leur bienveillance, méconnue et conspuée, et
+allaient se cacher au fond des volcans, pour converser avec le feu
+vivace qui bouillonne dans les cuves des souterrains centraux, ou au
+fond de la mer, pour reposer agréablement leur vue désillusionnée sur
+les monstres les plus féroces de l'abîme, qui leur paraissaient des
+modèles de douceur, en comparaison des bâtards de l'humanité. La nuit
+venue, avec son obscurité propice, ils s'élançaient des cratères, à la
+crête de porphyre, des courants sous-marins et laissaient, bien loin
+derrière eux, le pot de chambre rocailleux où se démène l'anus constipé
+des kakatoès humains, jusqu'à ce qu'ils ne pussent plus distinguer la
+silhouette suspendue de la planète immonde. Alors, chagrinés de leur
+tentative infructueuse, au milieu des étoiles qui compatissaient à leur
+douleur et sous l'&oelig;il de Dieu, s'embrassaient, en pleurant, l'ange de
+la terre et l'ange de la mer!... Mario et celui qui galopait auprès de
+lui n'ignoraient pas les bruits vagues et superstitieux que racontaient,
+dans les veillées, les pêcheurs de la côte, en chuchotant autour de
+l'âtre, portes et fenêtres fermées; pendant que le vent de la nuit, qui
+désire se réchauffer, fait entendre ses sifflements autour de la cabane
+de paille, et ébranle, par sa vigueur, ces frêles murailles, entourées à
+la base de fragments de coquillage, apportés par les replis mourants des
+vagues. Nous ne parlions pas. Que se disent deux c&oelig;urs qui s'aiment?
+Rien. Mais nos yeux exprimaient tout. Je l'avertis de serrer davantage
+son manteau autour de lui, et lui me fait observer que mon cheval
+s'éloigne trop du sien; chacun prend autant d'intérêt à la vie de
+l'autre qu'à sa propre vie; nous ne rions pas. Il s'efforce de me
+sourire; mais, j'aperçois que son visage porte le poids des terribles
+impressions qu'y a gravées la réflexion, constamment penchée sur les
+sphynx qui déroutent, avec un &oelig;il oblique, les grandes angoisses de
+l'intelligence des mortels. Voyant ses man&oelig;uvres inutiles, il détourne
+les yeux, mord son frein terrestre avec la bave de la rage, et regarde
+l'horizon, qui s'enfuit à notre approche. A mon tour, je m'efforce de
+lui rappeler sa jeunesse dorée, qui ne demande qu'à s'avancer dans les
+palais des plaisirs, comme une reine; mais, il remarque que mes paroles
+sortent difficilement de ma bouche amaigrie, et que les années de mon
+propre printemps ont passé, tristes et glaciales, comme un rêve
+implacable qui promène sur les tables des banquets, et sur les lits de
+satin, où sommeille la pâle prêtresse d'amour, payée avec les
+miroitements de l'or, les voluptés amères du désenchantement, les rides
+pestilentielles de la vieillesse, les effarements de la solitude et les
+flambeaux de la douleur. Voyant mes man&oelig;uvres inutiles, je ne m'étonne
+pas ne pas pouvoir le rendre heureux; le Tout-Puissant m'apparaît revêtu
+de ses instruments de torture, dans toute l'auréole resplendissante de
+son horreur; je détourne les yeux et regarde l'horizon qui s'enfuit à
+notre approche ... Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils
+fuyaient l'&oelig;il humain ... Mario est plus jeune que moi; l'humidité du
+temps et l'écume salée qui rejaillit jusqu'à nous amènent le contact du
+froid sur ses lèvres. Je lui dis: «Prends garde!... prends garde!...
+ferme tes lèvres, les unes contre les autres; ne vois-tu pas les griffes
+aiguës de la gerçure, qui sillonne ta peau de blessures cuisantes?» Il
+fixe mon front, et me réplique, avec les mouvements de sa langue: «Oui,
+je les vois, ces griffes vertes; mais, je ne dérangerai pas la situation
+naturelle de ma bouche pour les faire fuir. Regarde, si je mens.
+Puisqu'il paraît que c'est la volonté de la Providence, je veux m'y
+conformer. Sa volonté aurait pu être meilleure.» Et moi, je m'écriai:
+«J'admire cette vengeance noble.» Je voulus m'arracher les cheveux;
+mais, il me le défendit avec un regard sévère, et je lui obéis avec
+respect. Il se faisait tard, et l'aigle regagnait son nid, creusé dans
+les anfractuosités de la roche. Il me dit: «Je vais te prêter mon
+manteau, pour te garantir du froid; je n'en ai pas besoin.» Je lui
+répliquai: «Malheur à toi, si tu fais ce que tu dis. Je ne veux pas
+qu'un autre souffre à ma place, et surtout toi.» Il ne répondit pas,
+parce que j'avais raison; mais, moi, je me mis à le consoler, à cause de
+l'accent trop impétueux de mes paroles ... Nos chevaux galopaient le
+long du rivage, comme s'ils fuyaient l'&oelig;il humain ... Je relevai la
+tête, comme la proue d'un vaisseau soulevée par une vague énorme, et je
+lui dis: «Est-ce que tu pleures? Je te le demande, roi des neiges et des
+brouillards. Je ne vois pas des larmes sur ton visage, beau comme la
+fleur du cactus, et tes paupières sont sèches, comme le lit du torrent;
+mais, je distingue, au fond de tes yeux, une cuve pleine de sang, où
+bout ton innocence mordue au cou par un scorpion de la grande espèce. Un
+vent violent s'abat sur le feu qui réchauffe la chaudière, et en répand
+les flammes obscures jusqu'en dehors de ton orbite sacré. J'ai approché
+mes cheveux de ton front rosé, et j'ai senti une odeur de roussi, parce
+qu'ils se brûlèrent. Ferme tes yeux; car, sinon, ton visage, calciné
+comme la lave du volcan, tombera en cendres sur le creux de ma main.»
+Et, lui, se retournait vers moi, sans faire attention aux rênes qu'il
+tenait dans la main, et me contemplait avec attendrissement, tandis que
+lentement il baissait et relevait ses paupières de lis, comme le flux et
+le reflux de la mer. Il voulut bien répondre à ma question audacieuse,
+et voici comme il le fit: «Ne fais pas attention à moi. De même que les
+vapeurs des fleuves rampent le long des flancs de la colline, et, une
+fois arrivées au sommet, s'élancent dans l'atmosphère, en formant des
+nuages; de même, tes inquiétudes sur mon compte se sont insensiblement
+accrues, sans motif raisonnable, et forment au-dessus de ton
+imagination, le corps trompeur d'un mirage désolé. Je t'assure qu'il n'y
+a pas de feu dans mes yeux, quoique j'y ressente la même impression que
+si mon crâne était plongé dans un casque de charbons ardents. Comment
+veux-tu que les chairs de mon innocence bouillent dans la cuve, puisque
+je n'entends que des cris très faibles et confus, qui, pour moi, ne sont
+que les gémissements du vent qui passe au-dessus de nos têtes? Il est
+impossible qu'un scorpion ait fixé sa résidence et ses pinces aiguës au
+fond de mon orbite haché; je crois plutôt que ce sont des tenailles
+vigoureuses qui broient les nerfs optiques. Cependant, je suis d'avis,
+avec toi, que le sang, qui remplit la cuve, a été extrait de mes veines
+par un bourreau invisible, pendant le sommeil de la dernière nuit. Je
+t'ai attendu longtemps, fils aimé de l'océan; et mes bras assoupis ont
+engagé un vain combat avec Celui qui s'était introduit dans le vestibule
+de ma maison ... Oui, je sens que mon âme est cadenassée dans le verrou
+de mon corps, et qu'elle ne peut se dégager, pour fuir loin des rivages
+que frappe la mer humaine, et n'être plus témoin du spectacle de la
+meute livide des malheurs, poursuivant sans relâche, à travers les
+fondrières et les gouffres de l'abattement immense, les isards humains.
+Mais, je ne me plaindrai pas. J'ai reçu la vie comme une blessure, et
+j'ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. Je veux que le Créateur
+en contemple, à chaque heure de son éternité, la crevasse béante. C'est
+le châtiment que je lui inflige. Nos coursiers ralentissent la vitesse
+de leurs pieds d'airain; leurs corps tremblent, comme le chasseur
+surpris par un troupeau de peccaris. Il ne faut pas qu'ils se mettent
+à écouter ce que nous disons. A force d'attention, leur intelligence
+grandirait, et ils pourraient peut-être nous comprendre. Malheur à eux;
+car, ils souffriraient davantage! En effet, ne pense qu'aux marcassins
+de l'humanité: le degré d'intelligence qui les sépare des autres êtres
+de la création ne semble-t-il pas ne leur être accordé qu'au prix
+irrémédiable de souffrances incalculables? Imite mon exemple, et que ton
+éperon d'argent s'enfonce dans les flancs de ton coursier ...» Nos
+chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils fuyaient l'&oelig;il
+humain.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu'elle se rappelle
+vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent à coups de pierre,
+comme si c'était un merle. Elle brandit un bâton et fait mine de les
+poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laissé un soulier en chemin,
+et ne s'en aperçoit pas. De longues pattes d'araignée circulent sur sa
+nuque; ce ne sont autre chose que ses cheveux. Son visage ne ressemble
+plus au visage humain, et elle lance des éclats de rire comme l'hyène.
+Elle laisse échapper des lambeaux de phrases dans lesquels, en les
+recousant, très peu trouveraient une signification claire. Sa robe,
+percée en plus d'un endroit, exécute des mouvements saccadés autour de
+ses jambes osseuses et pleines de boue. Elle va devant soi, comme la
+feuille du peuplier, emportée, elle, sa jeunesse, ses illusions et son
+bonheur passé, qu'elle revoit à travers les brumes d'une intelligence
+détruite, par le tourbillon des facultés inconscientes. Elle a perdu sa
+grâce et sa beauté primitives; sa démarche est ignoble, et son haleine
+respire l'eau-de-vie. Si les hommes étaient heureux sur cette terre,
+c'est alors qu'il faudrait s'étonner. La folle ne fait aucun reproche,
+elle est trop fière pour se plaindre, et mourra, sans avoir révélé son
+secret à ceux qui s'intéressent à elle, mais auxquels elle a défendu de
+ne jamais lui adresser la parole. Les enfants la poursuivent à coups de
+pierre, comme si c'était un merle. Elle a laissé tomber de son sein un
+rouleau de papier. Un inconnu le ramasse, s'enferme chez lui toute la
+nuit et lit le manuscrit, qui contenait ce qui suit: «Après bien des
+années stériles, la Providence m'envoya une fille. Pendant trois jours,
+je m'agenouillai dans les églises, et ne cessai de remercier le grand
+nom de Celui qui avait enfin exaucé mes v&oelig;ux. Je nourrissais de mon
+propre lait celle qui était plus que ma vie et que je voyais grandir
+rapidement, douée de toutes les qualités de l'âme et du corps. Elle me
+disait: «Je voudrais avoir une petite s&oelig;ur pour m'amuser avec elle;
+recommande au bon Dieu de m'en envoyer une; et, pour le récompenser,
+j'entrelacerai, pour lui, une guirlande de violettes, de menthes et
+de géraniums.» Pour toute réponse, je l'enlevais sur mon sein et
+l'embrassais avec amour. Elle savait déjà s'intéresser aux animaux, et
+me demandait pourquoi l'hirondelle se contente de raser de l'aile les
+chaumières humaines, sans oser y rentrer. Mais, moi, je mettais un doigt
+sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le silence sur cette grave
+question, dont je ne voulais pas encore lui faire comprendre les
+éléments, afin de ne pas frapper, par une sensation excessive, son
+imagination enfantine; et, je m'empressais de détourner la conversation
+de ce sujet, pénible à traiter pour tout être appartenant à la race qui
+a étendu une domination injuste sur les autres animaux de la création.
+Quand elle me parlait des tombes du cimetière, en me disant qu'on
+respirait dans cette atmosphère les agréables parfums des cyprès et des
+immortelles, je me gardai de la contredire; mais, je lui disais que
+c'était la ville des oiseaux, que, là, ils chantaient depuis l'aurore
+jusqu'au crépuscule du soir, et que les tombes étaient leurs nids, où
+ils couchaient la nuit avec leur famille, en soulevant le marbre. Tous
+les mignons vêtements qui la couvraient, c'est moi qui les avais cousus,
+ainsi que les dentelles, aux mille arabesques, que je réservais pour le
+dimanche. L'hiver, elle avait sa place légitime autour de la grande
+cheminée; car elle se croyait une personne sérieuse, et, pendant l'été,
+la prairie reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle
+s'aventurait, avec son filet de soie, attaché au bout d'un jonc, après
+les colibris, pleins d'indépendance, et les papillons, aux zigzags
+agaçants. «Que fais-tu, petite vagabonde, quand la soupe t'attend depuis
+une heure, avec la cuillère qui s'impatiente?» Mais, elle s'écriait, en
+me sautant au cou, qu'elle n'y reviendrait plus. Le lendemain, elle
+s'échappait de nouveau, à travers les marguerites et les résédas; parmi
+les rayons du soleil et le vol tournoyant des insectes éphémères; ne
+connaissant que la coupe prismatique de la vie, pas encore le fiel;
+heureuse d'être plus grande que la mésange; se moquant de la fauvette,
+qui ne chante pas si bien que le rossignol; tirant sournoisement la
+langue au vilain corbeau, qui la regardait paternellement; et gracieuse
+comme un jeune chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence;
+le temps s'approchait, où elle devait, d'une manière inattendue, faire
+ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant pour toujours
+la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les
+babillements de la tulipe et de l'anémone, les conseils des herbes
+du marécage, l'esprit incisif des grenouilles et la fraîcheur des
+ruisseaux. On me raconta ce qui s'était passé; car, moi, je ne fus pas
+présente à l'événement qui eut pour conséquence la mort de ma fille.
+Si je l'avais été, j'aurais défendu cet ange au prix de mon sang ...
+Maldoror passait avec son bouledogue; il voit une jeune fille qui dort
+à l'ombre d'un platane, il la prend d'abord pour une rose ... On ne peut
+dire qui s'éleva le plus tôt dans son esprit, ou la vue de cette enfant,
+ou la résolution qui en fut la suite. Il se déshabille rapidement, comme
+un homme qui sait ce qu'il va faire. Nu comme une pierre, il s'est jeté
+sur le corps de la jeune fille, et lui a levé la robe pour commettre un
+attentat à la pudeur ... à la clarté du soleil! Il ne se gênera pas,
+allez!... N'insistons pas sur cette action impure. L'esprit mécontent,
+il se rhabille avec précipitation, jette un regard de prudence sur la
+route poudreuse, où personne ne chemine, et ordonne au bouledogue
+d'étrangler avec le mouvement de ses mâchoires, la jeune fille
+ensanglantée. Il indique au chien de la montagne la place où respire et
+hurle la victime souffrante, et se retire à l'écart, pour ne pas être
+témoin de la rentrée des dents pointues dans les veines roses.
+L'accomplissement de cet ordre put paraître sévère au bouledogue. Il
+crut qu'on lui demanda ce qui avait été déjà fait, et se contenta, ce
+loup, au mufle monstrueux, de violer à son tour la virginité de cette
+enfant délicate. De son ventre déchiré, le sang coule de nouveau le long
+de ses jambes, à travers la prairie. Ses gémissements se joignent aux
+pleurs de l'animal. La jeune fille lui présente la croix d'or qui ornait
+son cou, afin qu'il l'épargne; elle n'avait pas osé la présenter aux
+yeux farouches de celui qui, d'abord, avait eu la pensée de profiter
+de la faiblesse de son âge. Mais le chien n'ignorait pas que, s'il
+désobéissait à son maître, un couteau lancé de dessous une manche,
+ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare. Maldoror (comme
+ce nom répugne à prononcer!) entendait les agonies de la douleur, et
+s'étonnait que la victime eût la vie si dure, pour ne pas être encore
+morte. Il s'approche de l'autel sacrificatoire, et voit la conduite
+de son bouledogue, livré à de bas penchants, et qui élevait sa tête
+au-dessus de la jeune fille, comme un naufragé élève la sienne au-dessus
+des vagues en courroux. Il lui donne un coup de pied et lui fend un
+&oelig;il. Le bouledogue, en colère, s'enfuit dans la campagne, entraînant
+après lui, pendant un espace de route qui est toujours trop long pour
+si court qu'il fût, le corps de la jeune fille suspendue, qui n'a été
+dégagé que grâce aux mouvements saccadés de la fuite; mais, il craint
+d'attaquer son maître, qui ne le reverra plus. Celui-ci tire de sa poche
+un canif américain, composé de dix à douze lames qui servent à divers
+usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cet hydre d'acier; et, muni
+d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas encore disparu sous
+la couleur de tant de sang versé, s'apprête, sans pâlir, à fouiller
+courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou élargi, il
+retire successivement les organes intérieurs; les boyaux, les poumons,
+le foie et enfin le c&oelig;ur lui-même sont arrachés de leurs fondements
+et entraînés à la lumière du jour, par l'ouverture épouvantable. Le
+sacrificateur s'aperçoit que la jeune fille, poulet vidé, est morte
+depuis longtemps; il cesse la persévérance croissante de ses ravages,
+et laisse le cadavre redormir à l'ombre du platane. On ramassa le canif,
+abandonné à quelques pas. Un berger, témoin du crime, dont on n'avait
+pas découvert l'auteur, ne le raconta que longtemps après, quand il se
+fut assuré que le criminel avait gagné en sûreté les frontières, et
+qu'il n'avait plus à redouter la vengeance certaine proférée contre lui,
+en cas de révélation. Je plaignis l'insensé qui avait commis ce forfait,
+que le législateur n'avait pas prévu, et qui n'avait pas eu de
+précédents. Je le plaignis, parce qu'il est probable qu'il n'avait pas
+gardé l'usage de la raison, quand il mania le poignard à la lame quatre
+fois triple, labourant de fond en comble les parois des viscères. Je le
+plaignis, parce que, s'il n'était pas fou, sa conduite honteuse devait
+couver une haine bien grande contre ses semblables, pour s'acharner
+ainsi sur les chairs et les artères d'un enfant inoffensif, qui fut ma
+fille. J'assistai à l'enterrement de ces décombres humains, avec une
+résignation muette; et chaque jour, je viens prier sur une tombe.»
+A la fin de cette lecture, l'inconnu ne peut plus garder ses forces et
+s'évanouit. Il reprend ses sens, et brûle le manuscrit. Il avait oublié
+ce souvenir de sa jeunesse, l'habitude émousse la mémoire; et après
+vingt ans d'absence, il revenait dans ce pays fatal. Il n'achètera pas
+de bouledogue!... Il ne conversera pas avec les bergers!... Il n'ira pas
+dormir à l'ombre des platanes!... Les enfants la poursuivent à coups de
+pierre, comme si c'était un merle.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Tremdall a touché la main pour la dernière fois, à celui qui s'absente
+volontairement, toujours fuyant devant lui, toujours l'image de l'homme
+le poursuivant. Le juif errant se dit que, si le sceptre de la terre
+appartenait à la race des crocodiles, il ne fuirait pas ainsi. Tremdall,
+debout sur la vallée, a mis une main devant ses yeux, pour concentrer
+les rayons solaires, et rendre sa vue plus perçante, tandis que l'autre
+palpe le sein de l'espace, avec le bras horizontal et immobile. Penché
+en avant, statue de l'amitié, il regarde, avec des yeux mystérieux comme
+la mer, grimper sur la pente de la côte, les guêtres du voyageur, aidé
+de son bâton ferré. La terre semble manquer à ses pieds, et quand même
+il le voudrait, il ne pourrait retenir ses larmes et ses sentiments:</p>
+
+<p>«Il est loin; je vois sa silhouette cheminer sur un étroit sentier. Où
+s'en va-t-il, de ce pas pesant? Il ne le sait lui-même ... Cependant, je
+suis persuadé que je ne dors pas; qu'est-ce qui s'approche, et va à la
+rencontre de Maldoror? Comme il est grand, le dragon ... plus qu'un
+chêne! On dirait que ses ailes blanchâtres, nouées par de fortes
+attaches, ont des nerfs d'acier, tant elles fendent l'air avec aisance.
+Son corps commence par un buste de tigre, et se termine par une longue
+queue de serpent. Je n'étais pas habitué à voir ces choses. Qu'a-t-il
+donc sur le front? J'y vois écrit, dans une langue symbolique, un mot
+que je ne puis déchiffrer. D'un dernier coup d'aile, il s'est transporté
+auprès de celui dont je connais le timbre de voix. Il lui a dit: «Je
+t'attendais, et toi aussi. L'heure est arrivée; me voilà. Lis, sur mon
+front, mon nom écrit en signes hiéroglyphiques.» Mais lui, à peine
+a-t-il vu venir l'ennemi, s'est changé en aigle immense, et se prépare
+au combat, en faisant claquer de contentement son bec recourbé, voulant
+dire par là qu'il se charge, à lui seul, de manger la partie postérieure
+du dragon. Les voilà qui tracent des cercles dont la concentricité
+diminue, espionnant leurs moyens réciproques, avant de combattre; ils
+font bien. Le dragon me paraît plus fort; je voudrais qu'il remportât
+la victoire sur l'aigle. Je vais éprouver de grandes émotions, à ce
+spectacle où une partie de mon être est engagée. Puissant dragon, je
+t'exciterai de mes cris, s'il est nécessaire; car, il est de l'intérêt
+de l'aigle qu'il soit vaincu. Qu'attendent-ils pour s'attaquer? Je suis
+dans des transes mortelles. Voyons, dragon, commence, toi, le premier,
+l'attaque. Tu viens de lui donner un coup de griffe sec: ce n'est pas
+trop mal. Je t'assure que l'aigle l'aura senti; le vent emporte la
+beauté de ses plumes, tachées de sang. Ah! l'aigle t'arrache un &oelig;il
+avec son bec, et, toi, tu ne lui avais arraché que la peau; il fallait
+faire attention à cela. Bravo, prends ta revanche, et casse-lui une
+aile; il n'y a pas à dire, tes dents de tigres sont très bonnes. Si tu
+pouvais approcher de l'aigle, pendant qu'il tournoie dans l'espace,
+lancé en bas vers la campagne! Je le remarque, cet aigle t'inspire de
+la retenue, même quand il tombe. Il est par terre, il ne pourra pas se
+relever. L'aspect de toutes ces blessures béantes m'enivre. Vole à fleur
+de terre autour de lui, et, avec les coups de ta queue écaillée de
+serpent, achève-le, si tu peux. Courage, beau dragon; enfonce-lui tes
+griffes vigoureuses, et que le sang se mêle au sang, pour former des
+ruisseaux où il n'y ait pas d'eau. C'est facile à dire, mais non à
+faire. L'aigle vient de combiner un nouveau plan stratégique de défense,
+occasionné par les chances malencontreuses de cette lutte mémorable; il
+est prudent. Il s'est assis solidement, dans une position inébranlable,
+sur l'aile restante, sur ses deux cuisses, et sur sa queue, qui lui
+servait auparavant de gouvernail. Il défie des efforts plus
+extraordinaires que ceux qu'on lui a opposés jusqu'ici. Tantôt, il
+tourne aussi vite que le tigre, et n'a pas l'air de se fatiguer; tantôt,
+il se couche sur le dos, avec ses deux fortes pattes en l'air, et, avec
+sang-froid, regarde ironiquement son adversaire. Il faudra, à bout de
+compte, que je sache qui sera le vainqueur; le combat ne peut pas
+s'éterniser. Je songe aux conséquences qu'il en résultera! L'aigle est
+terrible, et fait des sauts énormes qui ébranlent la terre, comme s'il
+allait prendre son vol; cependant, il sait que cela lui est impossible.
+Le dragon ne s'y fie pas; il croit qu'à chaque instant l'aigle va
+l'attaquer par le côté où il manque d'&oelig;il ... Malheureux que je suis!
+C'est ce qui arrive. Comment le dragon s'est laissé prendre à la
+poitrine? Il a beau user de la ruse et de la force; je m'aperçois que
+l'aigle, collé à lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce
+de plus en plus son bec, malgré de nouvelles blessures qu'il reçoit,
+jusqu'à la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que
+le corps. Il paraît être à l'aise; il ne se presse pas d'en sortir. Il
+cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon, à la tête de
+tigre, pousse des beuglements qui réveillent les forêts. Voilà l'aigle,
+qui sort de cette caverne. Aigle, comme tu es horrible! Tu es plus rouge
+qu'une mare de sang! Quoique tu tiennes dans ton bec nerveux un c&oelig;ur
+palpitant, tu es si couvert de blessures, que tu peux à peine te
+soutenir sur tes pattes emplumées; et que tu chancelles, sans desserrer
+le bec, à côté du dragon qui meurt dans d'effroyables agonies. La
+victoire a été difficile; n'importe, tu l'as remportée: il faut, au
+moins, dire la vérité ... Tu agis d'après les règles de la raison, en te
+dépouillant de la forme d'aigle, pendant que tu t'éloignes du cadavre du
+dragon. Ainsi donc, Maldoror, tu as été vainqueur! Ainsi donc, Maldoror,
+tu as vaincu l'<i>Espérance</i>! Désormais, le désespoir se nourrira de ta
+substance la plus pure! Désormais. tu rentres, à pas délibérés, dans la
+carrière du mal! Malgré que je sois, pour ainsi dire, blasé sur la
+souffrance, le dernier coup que tu as porté au dragon n'a pas manqué de
+se faire sentir en moi. Juge toi-même si je souffre! Mais tu me fais
+peur. Voyez, voyez, dans le lointain, cet homme qui s'enfuit. Sur lui,
+terre excellente, la malédiction a poussé son feuillage touffu; il est
+maudit et il maudit. Où portes-tu tes sandales? Où t'en vas-tu, hésitant
+comme un somnambule, au-dessus d'un toit? Que ta destinée perverse
+s'accomplisse! Maldoror, adieu! Adieu, jusqu'à l'éternité, où nous ne
+nous retrouverons pas ensemble!»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>C'était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs
+cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents
+devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait
+à sa destinée: les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le
+Créateur! Il était étendu sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre
+inférieure pendait comme un câble somnifère: ses dents n'étaient pas
+lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux.
+Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son
+corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l'avaient
+abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible
+comme l'écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées
+par les soubresauts nerveux de ses épaules. L'abrutissement, au groin
+de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard
+amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme
+deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines: dans sa chute, sa
+figure avait frappé contre un poteau ... Il était soûl! Horriblement
+soûl! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux
+de sang! Il remplissait l'écho de paroles incohérentes, que je me
+garderai de répéter ici; si l'ivrogne suprême ne se respecte pas, moi,
+je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur ... se soûlât!
+Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l'orgie! Le
+hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit: «Ça,
+pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course: travaille, fainéant,
+et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si
+j'appelle le kakatoès, au bec crochu.» Le pivert et la chouette, qui
+passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent: «Ça,
+pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre? Est-ce pour offrir cette
+lugubre comédie aux animaux? Mais, ni la taupe ni le casoar, ni le
+flammant ne t'imiteront, je te le jure.» L'âne, qui passait, lui donna
+un coup de pied sur la tempe, et dit: «Ça, pour toi. Que t'avais-je fait
+pour me donner des oreilles si longues? Il n'y a pas jusqu'au grillon
+qui ne me méprise.» Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur
+son front, et dit: «Ça, pour toi. Si tu ne m'avais fait l'&oelig;il si gros,
+et que je t'eusse aperçu dans l'état où je te vois, j'aurais chastement
+caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis
+et de camélias, afin que nul ne te vît.» Le lion, qui passait, inclina
+sa face royale, et dit: «Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur
+nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les
+orgueilleux, et n'êtes que des lâches, puisque vous l'avez attaqué quand
+il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez,
+de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas
+épargnées?» L'homme, qui passait, s'arrêta devant le Créateur méconnu;
+et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant
+trois jours, sur son visage auguste! Malheur à l'homme, à cause de cette
+injure; car, il n'a pas respecté l'ennemi, étendu dans le mélange de
+boue, de sang et de vin; sans défense et presque inanimé!... Alors, le
+Dieu souverain, réveillé enfin, par toutes ces insultes mesquines, se
+releva comme il put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre, les
+bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire; et jeta un
+regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait.
+O humains, vous êtes les enfants terribles; mais, je vous en supplie,
+épargnons cette grande existence, qui n'a pas encore fini de cuver la
+liqueur immonde, et, n'ayant pas conservé assez de force pour se tenir
+droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s'est assise,
+comme un voyageur. Faites attention à ce mendiant qui passe; il a vu que
+le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il faisait
+l'aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore
+la miséricorde. Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un
+mouvement de tête. Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment
+les rênes de l'univers devient une chose difficile! Le sang monte
+quelquefois à la tête, quand on s'applique à tirer du néant une dernière
+comète, avec une nouvelle race d'esprits. L'intelligence, trop remuée de
+fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans
+la vie, dans les égarements dont vous avez été témoins!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Une lanterne rouge, drapeau du vice, suspendue à l'extrémité d'une
+tringle, balançait sa carcasse au fouet des quatre vents, au-dessus
+d'une porte massive et vermoulue. Un corridor sale, qui sentait la
+cuisse humaine, donnait sur un préau, où cherchaient leur pâture des
+coqs et des poules, plus maigres que leurs ailes. Sur la muraille qui
+servait d'enceinte au préau, et située du côté de l'ouest, étaient
+parcimonieusement pratiquées diverses ouvertures, fermées par un guichet
+grillé. La mousse recouvrait ce corps de logis, qui sans doute, avait
+été un couvent et servait, à l'heure actuelle, avec le reste du
+bâtiment, comme demeure de toutes ces femmes qui montraient, chaque
+jour, à ceux qui entraient, l'intérieur de leur vagin, en échange d'un
+peu d'or. J'étais sur un pont, dont les piles plongeaient dans l'eau
+fangeuse d'un fossé de ceinture. De sa surface élevée, je contemplais
+dans la campagne cette construction penchée sur sa vieillesse et les
+moindres détails de son architecture intérieure. Quelquefois, la grille
+d'un guichet s'élevait sur elle-même en grinçant, comme par l'impulsion
+ascendante d'une main qui violentait la nature du fer; un homme
+présentait sa tète à l'ouverture dégagée à moitié, avançait ses épaules,
+sur lesquelles tombait le plâtre écaillé, faisant suivre, dans cette
+extraction laborieuse, son corps couvert de toiles d'araignées. Mettant
+ses mains, ainsi qu'une couronne, sur les immondices de toutes sortes
+qui pressaient le sol de leur poids, tandis qu'il avait encore la jambe
+engagée dans les torsions de la grille, il reprenait ainsi sa posture
+naturelle, allait tremper ses mains dans un baquet boiteux, dont l'eau
+savonnée avait vu s'élever, tomber des générations entières, et
+s'éloignait ensuite, le plus vite possible, de ces ruelles faubouriennes,
+pour aller respirer l'air pur vers le centre de la ville. Lorsque le
+client était sorti, une femme toute nue se portait au dehors, de la même
+manière, et se dirigeait vers le même baquet. Alors, les coqs et les
+poules accouraient en foule des divers points du préau, attirés par
+l'odeur séminale, la renversaient par terre, malgré ses efforts vigoureux,
+trépignaient la surface de son corps comme un fumier, et déchiquetaient,
+à coups de bec, jusqu'à ce qu'il sortit du sang, les lèvres flasques de
+son vagin gonflé. Les poules et les coqs, avec leur gosier rassasié,
+retournaient gratter l'herbe du préau; la femme, devenue propre, se
+relevait, tremblante, couverte de blessures, comme lorsqu'on s'éveille
+après un cauchemar. Elle laissait tomber le torchon qu'elle avait
+apporté pour essuyer ses jambes; n'ayant plus besoin du baquet commun,
+elle retournait dans sa tanière, comme elle en était sortie, pour
+attendre une autre pratique. A ce spectacle, moi, aussi, je voulus
+pénétrer dans cette maison! J'allais descendre du pont, quand je vis,
+sur l'entablement d'un pilier, cette inscription, en caractères hébreux:
+«Vous qui passez sur ce pont, n'y allez pas. Le crime y séjourne avec
+le vice; un jour, ses amis attendirent en vain un jeune homme qui avait
+franchi la porte fatale.» La curiosité l'emporta sur la crainte; au bout
+de quelques instants, j'arrivai devant un guichet, dont la grille
+possédait de solides barreaux, qui s'entre-croisaient étroitement. Je
+voulus regarder dans l'intérieur, à travers ce tamis épais. D'abord,
+je ne pus rien voir; mais, je ne tardai pas à distinguer les objets
+qui étaient dans la chambre obscure, grâce aux rayons du soleil qui
+diminuait sa lumière et allait bientôt disparaître à l'horizon. La
+première et la seule chose qui frappa ma vue fut un bâton blond, composé
+de cornets, s'enfonçant les uns dans les autres. Ce bâton se mouvait!
+Il marchait dans la chambre! Ses secousses étaient si fortes que le
+plancher chancelait; avec ses deux bouts, il faisait des brèches énormes
+dans la muraille et paraissait un bélier qu'on ébranle contre la porte
+d'une ville assiégée. Ses efforts étaient inutiles; les murs étaient
+construits avec de la pierre de taille, et, quand il choquait la paroi,
+je le voyais se recourber en lame d'acier et rebondir comme une balle
+élastique. Ce bâton n'était donc pas fait en bois! Je remarquai,
+ensuite, qu'il se roulait et se déroulait avec facilité comme une
+anguille. Quoique haut comme un homme, il ne se tenait pas droit.
+Quelquefois, il l'essayait, et montrait un de ses bouts, devant le
+grillage du guichet. Il faisait des bonds impétueux, retombait à terre
+et ne pouvait défoncer l'obstacle. Je me mis à le regarder de plus en
+plus attentivement et je vis que c'était un cheveu! Après une grande
+lutte, avec la matière qui l'entourait comme une prison, il alla
+s'appuyer contre le lit qui était dans cette chambre, la racine reposant
+sur un tapis et la pointe adossée au chevet. Après quelques instants de
+silence, pendant lesquels j'entendis des sanglots entrecoupés, il éleva
+la voix et parla ainsi: «Mon maître m'a oublié dans cette chambre; il ne
+vient pas me chercher. Il s'est levé de ce lit, où je suis appuyé, il
+a peigné sa chevelure parfumée et n'a pas songé qu'auparavant j'étais
+tombé à terre. Cependant, s'il m'avait ramassé, je n'aurais pas trouvé
+étonnant cet acte de simple justice. Il m'abandonne, dans cette chambre
+claquemurée, après s'être enveloppé dans les bras d'une femme. Et quelle
+femme! Les draps sont encore moites de leur contact attiédi et portent,
+dans leur désordre, l'empreinte d'une nuit passée dans l'amour ...» Et
+je me demandais qui pouvait être son maître! Et mon &oelig;il se recollait
+à la grille avec plus d'énergie!... «Pendant que la nature entière
+sommeillait dans sa chasteté, lui, il s'est accouplé avec une femme
+dégradée, dans des embrassements lascifs et impurs. Il s'est abaissé
+jusqu'à laisser approcher, de sa face auguste, des joues méprisables par
+leur impudence habituelle, flétries dans leur sève. Il ne rougissait
+pas, mais, moi, je rougissais pour lui. Il est certain qu'il se sentait
+heureux de dormir avec une telle épouse d'une nuit. La femme, étonnée
+de l'aspect majestueux de cet hôte, semblait éprouver des voluptés
+incomparables, lui embrassait le cou avec frénésie.» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mon &oelig;il se recollait à la grille avec
+plus d'énergie!... «Moi, pendant ce temps, je sentais des pustules
+envenimées qui croissaient plus nombreuses, en raison de son ardeur
+inaccoutumée pour les jouissances de la chair, entourer ma racine
+de leur fiel mortel, absorber, avec leurs ventouses, la substance
+génératrice de ma vie. Plus ils s'oubliaient, dans leurs mouvements
+insensés, plus je sentais mes forces décroître. Au moment où les désirs
+corporels atteignaient au paroxysme de la fureur, je m'aperçus que ma
+racine s'affaissait sur elle-même, comme un soldat blessé par une balle.
+Le flambeau de la vie s'étant éteint en moi, je me détachai, de sa tête
+illustre, comme une branche morte; je tombai à terre, sans courage, sans
+force, sans vitalité; mais, avec une profonde pitié pour celui auquel
+j'appartenais; mais, avec une éternelle douleur pour son égarement
+volontaire!...» Et je me demandais qui pouvait être son maître! Et mon
+&oelig;il se recollait à la grille avec plus d'énergie!... «S'il avait, au
+moins, entouré de son âme le sein innocent d'une vierge. Elle aurait été
+plus digne de lui et la dégradation aurait été moins grande. Il
+embrasse, avec ses lèvres, ce front couvert de boue, sur lequel les
+hommes ont marché avec le talon, plein de poussière!... Il aspire, avec
+des narines effrontées, les émanations de ces deux aisselles humides!...
+J'ai vu la membrane des dernières se contracter de honte, pendant que,
+de leur côté, les narines se refusaient à cette respiration infâme. Mais
+lui, ni elle, ne faisaient aucune attention aux avertissements solennels
+des aisselles, à la répulsion morne et blême des narines. Elle levait
+davantage ses bras, et lui, avec une poussée plus forte, enfonçait son
+visage dans leur creux. J'étais obligé d'être le complice de cette
+profanation. J'étais obligé d'être le spectateur de ce déhanchement
+inouï; d'assister à l'alliage forcé de ces deux êtres, dont un abîme
+incommensurable séparait les natures diverses ...» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mon &oelig;il se recollait à la grille avec
+plus d'énergie!... «Quand il fut rassasié de respirer cette femme, il
+voulut lui arracher ses muscles un par un; mais, comme c'était une
+femme, il lui pardonna et préféra faire souffrir un être de son sexe. Il
+appela, dans la cellule voisine, un jeune homme qui était venu dans
+cette maison pour passer quelques moments d'insouciance avec une de ces
+femmes, et lui enjoignit de venir se placer à un pas de ses yeux. Il y
+avait longtemps que je gisais sur le sol. N'ayant pas la force de me
+lever sur ma racine brûlante, je ne pus voir ce qu'ils firent. Ce que je
+sais, c'est qu'à peine le jeune homme fut à portée de sa main, que des
+lambeaux de chair tombèrent aux pieds du lit et vinrent se placer à mes
+côtés. Ils me racontaient tout bas que les griffes de mon maître les
+avaient détachés des épaules de l'adolescent. Celui-ci, au bout de
+quelques heures, pendant lesquelles il avait lutté contre une force plus
+grande, se leva du lit et se retira majestueusement. Il était
+littéralement écorché des pieds jusqu'à la tête; il traînait, à travers
+les dalles delà chambre, sa peau retournée. Il se disait que son
+caractère était plein de bonté; qu'il aimait à croire ses semblables
+bons aussi; que pour cela il avait acquiescé au souhait de l'étranger
+distingué qui l'avait appelé auprès de lui; mais que, jamais, au grand
+jamais, il ne se serait attendu à être torturé par un bourreau. Par un
+pareil bourreau, ajoutait-il après une pause. Enfin, il se dirigea vers
+le guichet, qui se fendit avec pitié jusqu'au nivellement du sol, en
+présence de ce corps dépourvu d'épiderme. Sans abandonner sa peau, qui
+pouvait encore lui servir, ne serait-ce que comme manteau, il essaya de
+disparaître de ce coupe-gorge; une fois éloigné de la chambre, je ne pus
+voir s'il avait eu la force de regagner la porte de sortie. Oh! comme
+les poules et les coqs s'éloignaient avec respect, malgré leur faim, de
+cette longue traînée de sang, sur la terre imbibée!» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec
+plus d'énergie!... «Alors, celui qui aurait dû penser davantage à sa
+dignité et à sa justice, se releva, péniblement, sur son coude fatigué.
+Seul, sombre, dégoûté et hideux!... Il s'habilla lentement. Les nonnes,
+ensevelies depuis des siècles dans les catacombes du couvent, après
+avoir été réveillées en sursaut par les bruits de cette nuit horrible,
+qui s'entre-choquaient entre eux dans une cellule située au-dessus des
+caveaux, se prirent par la main, et vinrent former une ronde funèbre
+autour de lui. Pendant qu'il recherchait les décombres de son ancienne
+splendeur; qu'il lavait ses mains avec du crachat en les essuyant
+ensuite sur ses cheveux (il valait mieux les laver avec du crachat, que
+de ne pas les laver du tout, après le temps d'une nuit entière passée
+dans le vice et le crime), elles entonnèrent les prières lamentables
+pour les morts, quand quelqu'un est descendu dans la tombe. En effet, le
+jeune homme ne devait pas survivre à ce supplice, exercé sur lui par une
+main divine, et ses agonies se terminèrent pendant le chant des nonnes
+...» Je me rappelai l'inscription du pilier; je compris ce qu'était
+devenu le rêveur pubère que ses amis attendaient encore chaque jour
+depuis le moment de sa disparition ... Et je me demandais qui pouvait
+être son maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec plus
+d'énergie!... «Les murailles s'écartèrent pour le laisser passer; les
+nonnes, le voyant prendre son essor, dans les airs, avec des ailes qu'il
+avait cachées jusque-là dans sa robe d'émeraude, se replacèrent en
+silence dessous le couvercle de la tombe. Il est parti dans sa demeure
+céleste, en me laissant ici; cela n'est pas juste. Les autres cheveux
+sont restés sur sa tête; et, moi, je gis, dans cette chambre lugubre,
+sur le parquet couvert de sang caillé, de lambeaux de viande sèche;
+cette chambre est devenue damnée, depuis qu'il s'y est introduit;
+personne n'y entre; cependant, j'y suis enfermé. C'en est donc fait! Je
+ne verrai plus les légions des anges marcher en phalanges épaisses, ni
+les astres se promener dans les jardins de l'harmonie. Eh bien, soit ...
+je saurai supporter mon malheur avec résignation. Mais, je ne manquerai
+pas de dire aux hommes ce qui s'est passé dans cette cellule. Je leur
+donnerai la permission de rejeter leur dignité, comme un vêtement
+inutile, puisqu'ils ont l'exemple de mon maître; je leur conseillerai de
+sucer la verge du crime, puisqu'<i>un autre</i> l'a déjà fait ...» Le cheveu
+se tut ... Et je me demandais qui pouvait être son maître! Et mes yeux
+se recollaient à la grille avec plus d'énergie!... Aussitôt le tonnerre
+éclata; une lueur phosphorique pénétra dans la chambre. Je reculai,
+malgré moi, par je ne sais quel instinct d'avertissement; quoique je
+fusse éloigné du guichet, j'entendis une autre voix, mais, celle-ci
+rampante et douce, de crainte de se faire entendre: «Ne fais pas de
+pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! je te
+replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil se
+coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... je ne t'ai pas
+oublié; mais, on t'aurait vu sortir, et j'aurais été compromis. Oh! si
+tu savais comme j'ai souffert depuis ce moment! Revenu au ciel, mes
+archanges m'ont entouré avec curiosité; ils n'ont pas voulu me demander
+le motif de mon absence. Eux, qui n'avaient jamais osé élever leur vue
+sur moi, jetaient, s'efforçant de deviner l'énigme, des regards
+stupéfaits sur ma face abattue, quoiqu'ils n'aperçussent pas le fond de
+ce mystère, et se communiquaient tout bas des pensées qui redoutaient
+en moi quelque changement inaccoutumé. Ils pleuraient des larmes
+silencieuses; ils sentaient vaguement que je n'étais plus le même,
+devenu inférieur à mon identité. Ils auraient voulu connaître quelle
+funeste résolution m'avait fait franchir les frontières du ciel, pour
+venir m'abattre sur la terre, et goûter des voluptés éphémères,
+qu'eux-mêmes méprisent profondément. Ils remarquèrent sur mon front une
+goutte de sperme, une goutte de sang. La première avait jailli des
+cuisses de la courtisane! La deuxième s'était élancée des veines du
+martyr! Stigmates odieux! Rosaces inébranlables! Mes archanges ont
+retrouvé, pendus aux halliers de l'espace, les débris flamboyants de ma
+tunique d'opale, qui flottaient sur les peuples béants. Ils n'ont pas pu
+la reconstruire, et mon corps reste nu devant leur innocence; châtiment
+mémorable de la vertu abandonnée. Vois les sillons qui se sont tracé un
+lit sur mes joues décolorées: c'est la goutte de sperme et la goutte de
+sang, qui filtrent lentement le long de mes rides sèches. Arrivées à la
+lèvre supérieure, elles font un effort immense, et pénètrent dans le
+sanctuaire de ma bouche, attirées, comme un aimant, par le gosier
+irrésistible. Elles m'étouffent, ces deux gouttes implacables. Moi,
+jusqu'ici, je m'étais cru le Tout-Puissant; mais, non; je dois abaisser
+le cou devant le remords qui me crie: «Tu n'es qu'un misérable!» Ne fais
+pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait!
+je te replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil
+se coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... J'ai vu Satan,
+le grand ennemi, redresser les enchevêtrements osseux de la charpente,
+au-dessus de son engourdissement de larve, et, debout, triomphant, sublime,
+haranguer ses troupes rassemblées; comme je le mérite, me tourner en
+dérision. Il a dit qu'il s'étonnait beaucoup que son orgueilleux rival,
+pris en flagrant délit par le succès, enfin réalisé, d'un espionnage
+perpétuel, pût ainsi s'abaisser jusqu'à baiser la robe de la débauche
+humaine, par un voyage de long cours à travers les récifs de l'éther, et
+faire périr, dans les souffrances, un membre de l'humanité. Il a dit que
+ce jeune homme, broyé dans l'engrenage de mes supplices raffinés, aurait
+peut-être pu devenir une intelligence de génie; consoler les hommes, sur
+cette terre, par des chants admirables de poésie, de courage, contre les
+coups de l'infortune. Il a dit que les nonnes du couvent-lupanar ne
+retrouvent plus leur sommeil; rôdent dans le préau, gesticulant comme
+des automates, écrasant avec le pied les renoncules et les lilas;
+devenues folles d'indignation, mais, non assez, pour ne pas se rappeler
+la cause qui engendra cette maladie dans leur cerveau ... (Les voici qui
+s'avancent, revêtues de leur linceul blanc; elles ne se parlent pas;
+elles se tiennent par la main. Leurs cheveux tombent en désordre sur
+leurs épaules nues; un bouquet de fleurs noires est penché sur leur
+sein. Nonnes, retournez dans vos caveaux; la nuit n'est pas encore
+complètement arrivée; ce n'est que le crépuscule du soir ... O cheveu,
+tu le vois toi-même; de tous les côtés, je suis assailli par le
+sentiment déchaîné de ma dépravation!) Il a dit que le Créateur, qui se
+vante d'être la Providence de tout ce qui existe, s'est conduit avec
+beaucoup de légèreté, pour ne pas dire plus, en offrant un pareil
+spectacle aux mondes étoilés; car, il a affirmé clairement le dessein
+qu'il avait d'aller rapporter dans les planètes orbiculaires comment
+je maintiens, par mon propre exemple, la vertu et la bonté dans la
+vastitude de mes royaumes. Il a dit que la grande estime, qu'il avait
+pour un ennemi si noble, s'était envolée de son imagination, et qu'il
+préférait porter la main sur le sein d'une jeune fille, quoique cela
+soit un acte de méchanceté exécrable, que de cracher sur ma figure,
+recouverte de trois couches de sang et de sperme mêlés, afin de ne pas
+salir son crachat baveux. Il a dit qu'il se croyait, à juste titre,
+supérieur à moi, non par le vice, mais par la vertu et la pudeur; non
+par le crime, mais par la justice. Il a dit qu'il fallait m'attacher à
+une claie, à cause de mes fautes innombrables; me faire brûler à petit
+feu dans un brasier ardent, pour me jeter ensuite dans la mer, si
+toutefois la mer voudrait me recevoir. Que, puisque je me vantais d'être
+juste, moi, qui l'avais condamné aux peines éternelles pour une révolte
+légère qui n'avait pas eu de suites graves, je devais donc faire justice
+sévère sur moi-même, et juger impartialement ma conscience, chargée
+d'iniquités ... Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ...
+si quelqu'un t'entendait! je te replacerai parmi les autres cheveux;
+mais, laisse d'abord le soleil se coucher à l'horizon, afin que la nuit
+couvre tes pas.» Il s'arrêta un instant; quoique je ne le visse point,
+je compris, par ce temps d'arrêt nécessaire, que la houle de l'émotion
+soulevait sa poitrine, comme un cyclone giratoire soulève une famille de
+baleines. Poitrine divine, souillée, un jour, par l'amer contact des
+tétons d'une femme sans pudeur! Ame royale, livrée, dans un moment
+d'oubli, au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de
+caractère, au requin de l'abjection individuelle, au boa de la morale
+absente, et au colimaçon monstrueux de l'idiotisme! Le cheveu et son
+maître s'embrassèrent étroitement, comme deux amis qui se revoient après
+une longue absence. Le Créateur continua, accusé reparaissant devant son
+propre tribunal: «Et les hommes, que penseront-ils de moi, dont ils
+avaient une opinion si élevée, quand ils apprendront les errements de ma
+conduite, la marche hésitante de ma sandale, dans les labyrinthes boueux
+de la matière, et la direction de ma route ténébreuse à travers les eaux
+stagnantes et les humides joncs de la mare où, recouvert de brouillards,
+bleuit et mugit le crime, à la patte sombre!... Je m'aperçois qu'il faut
+que je travaille beaucoup à ma réhabilitation, dans l'avenir, afin de
+reconquérir leur estime. Je suis le Grand-Tout: et cependant, par un
+côté, je reste inférieur aux hommes, que j'ai créés avec un peu de
+sable! Raconte-leur un mensonge audacieux, et dis-leur que je ne suis
+jamais sorti du ciel, constamment enfermé, avec les soucis du trône,
+entre les marbres, les statues et les mosaïques de mes palais. Je me
+suis présenté devant les célestes fils de l'humanité; je leur ai dit:
+«Chassez le mal de vos chaumières, et laissez entrer au foyer le manteau
+du bien. Celui qui portera la main sur un de ses semblables, en lui
+faisant au sein une blessure mortelle, avec le fer homicide, qu'il
+n'espère point les effets de ma miséricorde, et qu'il redoute les
+balances de la justice. Il ira cacher sa tristesse dans les bois; mais,
+le bruissement des feuilles, à travers les clairières, chantera à ses
+oreilles la ballade du remords; et il s'enfuira de ces parages, piqué
+à la hanche par le buisson, le houx et le chardon bleu, ses pas rapides
+entrelacés par la souplesse des lianes et les morsures des scorpions.
+Il se dirigera vers les galets de la plage; mais, la marée montante,
+avec ses embruns et son approche dangereuse, lui raconteront qu'ils
+n'ignorent pas son passé; et il précipitera sa course aveugle vers le
+couronnement de la falaise, tandis que les vents stridents d'équinoxe,
+en s'enfonçant dans les grottes naturelles du golfe et les carrières
+pratiquées sous la muraille des rochers retentissants, beugleront comme
+les troupeaux immenses des buffles des pampas. Les phares de la côte
+le poursuivront, jusqu'aux limites du septentrion, de leurs reflets
+sarcastiques, et les feux follets des maremmes, simples vapeurs en
+combustion, dans leurs danses fantastiques, feront frissonner les poils
+de ses pores, et verdir l'iris de ses yeux. Que la pudeur se plaise dans
+vos cabanes, et soit en sûreté à l'ombre de vos champs. C'est ainsi que
+vos fils deviendront beaux, et s'inclineront devant leurs parents avec
+reconnaissance; sinon, malingres, et rabougris comme le parchemin des
+bibliothèques, ils s'avanceront à grands pas, conduits par la révolte,
+contre le jour de leur naissance et le clitoris de leur mère impure.»
+Comment les hommes voudront-ils obéir à ces lois sévères, si le
+législateur lui-même se refuse le premier à s'y astreindre?... Et ma
+honte est immense comme l'éternité!» J'entendis le cheveu qui lui
+pardonnait, avec humilité, sa séquestration, puisque son maître avait
+agi par prudence et non par légèreté; et le pâle dernier rayon de soleil
+qui éclairait mes paupières se retira des ravins de la montagne. Tourné
+vers lui, je le vis se replier ainsi qu'un linceul ... Ne fais pas de
+pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! Il te
+replacera parmi les autres cheveux. Et, maintenant que le soleil est
+couché à l'horizon, vieillard cynique et cheveu doux, rampez, tous les
+deux, vers l'éloignement du lupanar, pendant que la nuit, étendant son
+ombre sur le couvent, couvre l'allongement de vos pas furtifs dans la
+plaine ... Alors, le pou, sortant subitement de derrière un promontoire,
+me dit, en hérissant ses griffes: «Que penses-tu de cela?» Mais, moi, je
+ne voulus pas lui répliquer. Je me retirai, et j'arrivai sur le pont.
+J'effaçai l'inscription primordiale, je la remplaçai par celle-ci:
+«Il est douloureux de garder, comme un poignard, un tel secret dans son
+c&oelig;ur; mais, je jure de ne jamais révéler ce dont j'ai été témoin, quand
+je pénétrai, pour la première fois, dans ce donjon terrible.» Je jetai,
+par dessus le parapet, le canif qui m'avait servi à graver les lettres;
+et, faisant quelques rapides réflexions sur le caractère du Créateur en
+enfance, qui devait encore, hélas! pendant bien de temps, faire souffrir
+l'humanité (l'éternité est longue), soit par les cruautés exercées, soit
+par le spectacle ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice, je
+fermai les yeux, comme un homme ivre, à la pensée d'avoir un tel être
+pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon chemin à travers les
+dédales des rues.</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_QUATRIEME" id="CHANT_QUATRIEME"></a>CHANT QUATRIÈME</h3>
+
+<p>C'est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrième
+chant. Quand le pied glisse sur une grenouille, l'on sent une sensation
+de dégoût; mais quand on effleure, à peine, le corps humain, avec la
+main, la peau des doigts se fend, comme les écailles d'un bloc de mica
+qu'on brise à coups de marteau; et, de même que le c&oelig;ur d'un requin,
+mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalité
+tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps
+après l'attouchement. Tant l'homme inspire de l'horreur à son propre
+semblable! Peut-être que, lorsque j'avance cela, je me trompe; mais:
+peut-être qu'aussi je dis vrai. Je connais, je conçois une maladie plus
+terrible que les yeux gonflés par les longues méditations sur le
+caractère étrange de l'homme; mais, je la cherche encor ... et je n'ai
+pas pu la trouver! Je ne me crois pas moins intelligent qu'un autre, et,
+cependant, qui oserait affirmer que j'ai réussi dans mes investigations?
+Quel mensonge sortirait de sa bouche! Le temple antique de Denderah est
+situé à une heure et demie de la rive gauche du Nil. Aujourd'hui, des
+phalanges innombrables de guêpes se sont emparées des rigoles et des
+corniches. Elles voltigent autour des colonnes, comme les ondes épaisses
+d'une chevelure noire. Seuls habitants du froid portique, ils gardent
+l'entrée des vestibules, comme un droit héréditaire. Je compare le
+bourdonnement de leurs ailes métalliques, au choc incessant des glaçons,
+précipités les uns contre les autres, pendant la débâcle des mers
+polaires. Mais, si je considère la conduite de celui auquel la
+providence donna le trône sur cette terre, les trois ailerons de ma
+douleur font entendre un plus grand murmure! Quand une comète, pendant
+la nuit, apparaît subitement dans une région du ciel, après quatre-vingts
+ans d'absence, elle montre aux habitants terrestres et aux grillons sa
+queue brillante et vaporeuse. Sans doute, elle n'a pas conscience de ce
+long voyage; il n'en est pas ainsi de moi: accoudé sur le chevet de mon
+lit, pendant que les dentelures d'un horizon aride et morne s'élèvent en
+vigueur sur le fond de mon âme, je m'absorbe dans les rêves de la
+compassion et je rougis pour l'homme! Coupé en deux par la bise, le
+matelot, après avoir fait son quart de nuit, s'empresse de regagner son
+hamac: pourquoi cette consolation ne m'est-elle pas offerte? L'idée que
+je suis tombé volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j'ai
+le droit moins qu'un autre de prononcer des plaintes, sur notre sort, qui
+reste enchaîné à la croûte durcie d'une planète, et sur l'essence de notre
+âme perverse, me pénètre comme un clou de forge. On a vu des explosions de
+feu grisou anéantir des familles entières; mais, elles connurent l'agonie
+peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des décombres
+et des gaz délétères: moi ... j'existe toujours comme le basalte! Au
+milieu, comme au commencement de la vie, les anges se ressemblent à
+eux-mêmes: n'y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus! L'homme
+et moi, claquemurés dans les limites de notre intelligence, comme souvent
+un lac dans une ceinture d'îles de corail, au lieu d'unir nos forces
+respectives pour nous défendre contre le hasard et l'infortune, nous
+nous écartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes
+opposées, comme si nous nous étions réciproquement blessés avec la
+pointe d'une dague! On dirait que l'un comprend le mépris qu'il inspire
+à l'autre; poussés par le mobile d'une dignité relative, nous nous
+empressons de ne pas induire en erreur notre adversaire; chacun reste
+de son côté et n'ignore pas que la paix proclamée serait impossible à
+conserver. Eh bien, soit! que ma guerre contre l'homme s'éternise,
+puisque chacun reconnaît dans l'autre sa propre dégradation ... puisque
+les deux sont ennemis mortels. Que je doive remporter une victoire
+désastreuse ou succomber, le combat sera beau: moi, seul, contre
+l'humanité. Je ne me servirai pas d'armes construites avec le bois ou
+le fer; je repousserai du pied les couches de minéraux extraites de la
+terre: la sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous
+mes doigts, un talisman redoutable. Dans plus d'une embuscade, l'homme,
+ce singe sublime, a déjà percé ma poitrine de sa lance de porphyre: un
+soldat ne montre pas ses blessures, pour si glorieuses qu'elles soient.
+Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis: deux amis
+qui cherchent obstinément à se détruire, quel drame!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Deux piliers, qu'il n'était pas difficile et encore moins possible de
+prendre pour des baobabs, s'apercevaient dans la vallée, plus grands que
+deux épingles. En effet, c'étaient deux tours énormes. Et, quoique deux
+baobabs, au premier coup d'&oelig;il, ne ressemblent pas à deux épingles, ni
+même à deux tours, cependant, en employant habilement les ficelles de
+la prudence, on peut affirmer, sans crainte d'avoir tort (car, si cette
+affirmation était accompagnée d'une seule parcelle de crainte, ce ne
+serait plus une affirmation; quoiqu'un même nom exprime ces deux
+phénomènes de l'âme qui présentent des caractères assez tranchés pour
+ne pas être confondus légèrement) qu'un baobab ne diffère pas tellement
+d'un pilier, que la comparaison soit défendue entre ces formes
+architecturales ... ou géométriques ... ou l'une et l'autre ... ou ni
+l'une ni l'autre ... ou plutôt formes élevées et massives. Je viens de
+trouver, je n'ai pas la prétention de dire le contraire, les épithètes
+propres aux substantifs pilier et baobab: que l'on sache bien que ce
+n'est pas, sans une joie mêlée d'orgueil, que j'en fais la remarque à
+ceux qui, après avoir relevé leurs paupières, ont pris la très louable
+résolution de parcourir ces pages, pendant que la bougie brûle, si c'est
+la nuit, pendant que le soleil éclaire, si c'est le jour. Et encore,
+quand même une puissance supérieure nous ordonnerait, dans les termes
+le plus clairement précis, de rejeter, dans les abîmes du chaos, la
+comparaison judicieuse que chacun a certainement pu savourer avec
+impunité, même alors, et surtout alors, que l'on ne perde pas de vue cet
+axiome principal, les habitudes contractées par les ans, les livres, le
+contact de ses semblables, et le caractère inhérent à chacun qui se
+développe dans une efflorescence rapide, imposeraient, à l'esprit
+humain, l'irréparable stigmate de la récidive, dans l'emploi criminel
+(criminel, en se plaçant momentanément et spontanément au point de vue
+de la puissance supérieure) d'une figure de rhétorique que plusieurs
+méprisent, mais que beaucoup encensent. Si le lecteur trouve cette
+phrase trop longue, qu'il accepte mes excuses; mais, qu'il ne s'attende
+pas de ma part à des bassesses. Je puis avouer mes fautes; mais non les
+rendre plus graves par ma lâcheté. Mes raisonnements se choqueront
+quelquefois contre les grelots de la folie et l'apparence sérieuse de ce
+qui n'est en somme que grotesque (quoique, d'après certains philosophes,
+il soit assez difficile de distinguer le bouffon du mélancolique, la vie
+elle-même étant un drame comique ou une comédie dramatique); cependant,
+il est permis à chacun de tuer des mouches et même des rhinocéros, afin
+de se reposer de temps en temps d'un travail trop escarpé. Pour tuer des
+mouches, voici la manière la plus expéditive, quoique ce ne soit pas la
+meilleure: on les écrase entre les deux premiers doigts de la main. La
+plupart des écrivains qui ont traité ce sujet à fond ont calculé, avec
+beaucoup de vraisemblance, qu'il est préférable, dans plusieurs cas,
+de leur couper la tête. Si quelqu'un me reproche de parler d'épingles,
+comme d'un sujet radicalement frivole, qu'il remarque sans parti pris,
+que les plus grands effets ont été souvent produits par les plus petites
+causes. Et, pour ne pas m'éloigner davantage du cadre de cette feuille
+de papier, ne voit-on pas que le laborieux morceau de littérature que
+je suis à composer, depuis le commencement de cette strophe, serait
+peut-être moins goûté, s'il prenait son point d'appui dans une question
+épineuse de chimie ou de pathologie interne? Au reste, tous les goûts
+sont dans la nature; et, quand au commencement j'ai comparé les piliers
+aux épingles avec tant de justesse (certes, je ne croyais pas qu'on
+viendrait, un jour, me le reprocher), je me suis basé sur les lois de
+l'optique, qui ont établi que, plus le rayon visuel est éloigné d'un
+objet, plus l'image se reflète à diminution dans la rétine.</p>
+
+<p>C'est ainsi que ce que l'inclinaison de notre esprit à la farce prend
+pour un misérable coup d'esprit, n'est, la plupart du temps, dans la
+pensée de l'auteur, qu'une vérité importante, proclamée avec majesté!
+Oh! ce philosophe insensé qui éclata de rire, en voyant un âne manger
+une figue! Je n'invente rien: les livres antiques ont raconté, avec les
+plus amples détails, ce volontaire et honteux dépouillement de la
+noblesse humaine. Moi, je ne sais pas rire. Je n'ai jamais pu rire,
+quoique plusieurs fois j'aie essayé de le faire. C'est très difficile
+d'apprendre à rire. Ou, plutôt, je crois qu'un sentiment de répugnance
+à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère. Eh
+bien, j'ai été témoin de quelque chose de plus fort: j'ai vu une figue
+manger un âne! Et, cependant, je n'ai pas ri; franchement, aucune partie
+buccale n'a remué. Le besoin de pleurer s'empara de moi si fortement,
+que mes yeux laissèrent tomber une larme. «Nature! nature! m'écriai-je
+en sanglotant, l'épervier déchire le moineau, la figue mange l'âne et
+le ténia dévore l'homme!» Sans prendre la résolution d'aller plus loin,
+je me demande en moi-même si j'ai parlé de la manière dont on tue les
+mouches. Oui, n'est-ce pas? Il n'en est pas moins vrai que je n'avais
+pas parlé de la destruction des rhinocéros! Si certains amis me
+prétendaient le contraire, je ne les écouterais pas et je me
+rappellerais que la louange et la flatterie sont deux grandes pierre
+d'achoppement. Cependant, afin de contenter ma conscience autant que
+possible, je ne puis m'empêcher de faire remarquer que cette
+dissertation sur le rhinocéros m'entraînerait hors des frontières de la
+patience et du sang-froid, et, de son côté, découragerait probablement
+(ayons, même, la hardiesse de dire certainement) les générations
+présentes. N'avoir pas parlé du rhinocéros après la mouche! Au moins,
+pour excuse passable, aurai-je dû mentionner avec promptitude (et je ne
+l'ai pas fait!) cette omission non préméditée, qui n'étonnera pas ceux
+qui ont étudié à fond les contradictions réelles et inexplicables qui
+habitent les lobes du cerveau humain. Rien n'est indigne pour une
+intelligence grande et simple; le moindre phénomène de la nature, s'il
+y a mystère en lui, deviendra, pour le sage, inépuisable matière à
+réflexion. Si quelqu'un voit un âne manger une figue ou une figue manger
+un âne (ces deux circonstances ne se présentent pas souvent, à moins que
+ce ne soit en poésie), soyez certain qu'après avoir réfléchi deux ou
+trois minutes, pour savoir quelle conduite prendre, il abandonnera le
+sentier de la vertu et se mettra à rire comme un coq! Encore, n'est-il
+pas exactement prouvé que les coqs ouvrent exprès leur bec pour imiter
+l'homme et faire une grimace tourmentée. J'appelle grimace dans les
+oiseaux ce qui porte le même nom dans l'humanité! Le coq ne sort pas de
+sa nature, moins par incapacité que par orgueil. Apprenez-leur à lire,
+ils se révoltent. Ce n'est pas un perroquet qui s'extasierait ainsi
+devant sa faiblesse, ignorante ou impardonnable! Oh! avilissement
+exécrable! comme on ressemble à une chèvre quand on rit! Le calme du
+front a disparu pour faire place à deux énormes yeux de poissons qui
+(n'est-ce pas déplorable?) ... qui ... qui se mettent à briller comme
+des phares! Souvent, il m'arrivera d'énoncer, avec solennité, les
+propositions les plus bouffonnes, je ne trouve pas que cela devienne
+un motif péremptoirement suffisant pour élargir la bouche! Je ne puis
+m'empêcher de rire, me répondrez-vous; j'accepte cette explication
+absurde, mais, alors, que ce soit un rire mélancolique. Riez, mais
+pleurez en même temps. Si vous ne pouvez pas pleurer par les yeux,
+pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez; mais, j'avertis
+qu'un liquide quelconque est ici nécessaire, pour atténuer la sécheresse
+que porte, dans ses flancs, le rire, aux traits fendus en arrière.
+Quant à moi, je ne me laisserai pas décontenancer par les gloussements
+cocasses et les beuglements originaux de ceux qui trouvent toujours
+quelque chose à redire dans un caractère qui ne ressemble pas au leur,
+parce qu'il est une des innombrables modifications intellectuelles
+que Dieu, sans sortir d'un type primordial, créa pour gouverner les
+charpentes osseuses. Jusqu'à nos temps, la poésie fit une route fausse;
+s'élevant jusqu'au ciel ou rampant jusqu'à terre, elle a méconnu les
+principes de son existence, et a été, non sans raison, constamment
+bafouée par les honnêtes gens. Elle n'a pas été modeste ... qualité
+la plus belle qui doive exister dans un être imparfait! Moi, je veux
+montrer mes qualités; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher
+mes vices! Le rire, le mal, l'orgueil, la folie, paraîtront, tour à
+tour, entre la sensibilité et l'amour de la justice, et serviront
+d'exemple à la stupéfaction humaine; chacun s'y reconnaîtra, non pas
+tel qu'il devrait être, mais tel qu'il est. Et, peut-être que ce simple
+idéal, conçu par mon imagination, surpassera, cependant, tout ce que la
+poésie a trouvé jusqu'ici de plus grandiose et de plus sacré. Car, si je
+laisse mes vices transpirer dans ces pages, on ne croira que mieux aux
+vertus que j'y fais resplendir, et dont je placerai l'auréole si haut
+que les plus grands génies de l'avenir témoigneront, pour moi, une
+sincère reconnaissance. Ainsi donc, l'hypocrisie sera chassée carrément
+de ma demeure. Il y aura, dans mes chants, une preuve imposante de
+puissance, pour mépriser ainsi les opinions reçues. Il chante pour lui
+seul, et non pas pour ses semblables. Il ne place pas la mesure de son
+inspiration dans la balance humaine. Libre comme la tempête, il est venu
+échouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volonté! Il
+ne craint rien, si ce n'est lui-même! Dans ses combats surnaturels, il
+attaquera l'homme et le Créateur, avec avantage, comme quand l'espadon
+enfonce son épée dans le ventre de la baleine: qu'il soit maudit, par
+ses enfants et par ma main décharnée, celui qui persiste à ne pas
+comprendre les kanguroos implacables du rire et les poux audacieux de la
+caricature!... Deux tours énormes s'apercevaient dans la vallée; je l'ai
+dit au commencement. En les multipliant par deux, le produit était quatre
+... mais je ne distinguai pas très bien la nécessité de cette opération
+d'arithmétique. Je continuai ma route, avec la fièvre au visage, et je
+m'écriai sans cesse: «Non ... non ... je ne distingue pas très bien la
+nécessité de cette opération d'arithmétique!» J'avais entendu des
+craquements de chaînes, et des gémissements douloureux. Que personne ne
+trouve possible, quand il passera dans cet endroit, de multiplier les
+tours par deux, afin que le produit soit quatre! Quelques-uns soupçonnent
+que j'aime l'humanité comme si j'étais sa propre mère, et que je l'eusse
+portée, neuf mois, dans mes flancs parfumés; c'est pourquoi, je ne repasse
+plus dans la vallée où s'élèvent les deux unités du multiplicande!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Une potence s'élevait sur le sol; à un mètre de celui-ci, était suspendu
+par les cheveux un homme, dont les bras étaient attachés par derrière.
+Ses jambes avaient été laissées libres, pour accroître ses tortures, et
+lui faire désirer davantage n'importe quoi de contraire à l'enlacement
+de ses bras. La peau du front était tellement tendue par le poids de la
+pendaison, que son visage, condamné par la circonstance à l'absence de
+l'expression naturelle, ressemblait à la concrétion pierreuse d'un
+stalagtite. Depuis trois jours, il subissait ce supplice. Il s'écriait:
+«Qui me dénouera les bras? qui me dénouera les cheveux? Je me disloque
+dans des mouvements qui ne font que séparer davantage de ma tête la
+racine des cheveux; la soif et la faim ne sont pas les causes
+principales qui m'empêchent de dormir. Il est impossible que mon
+existence enfonce son prolongement au delà des bornes d'une heure.
+Quelqu'un pour m'ouvrir la gorge, avec un caillou acéré!» Chaque mot
+était précédé, suivi de hurlements intenses. Je m'élançai du buisson
+derrière lequel j'étais abrité, et je me dirigeai vers le pantin ou
+morceau de lard attaché au plafond. Mais, voici que, du côté opposé,
+arrivèrent en dansant deux femmes ivres. L'une tenait un sac, et deux
+fouets, aux cordes de plomb, l'autre, un baril plein de goudron et deux
+pinceaux. Les cheveux grisonnants de la plus vieille flottaient au vent,
+comme les lambeaux d'une voile déchirée, et les chevilles de l'autre
+claquaient entre elles, comme les coups de queue d'un thon sur la
+dunette d'un vaisseau. Leurs yeux brillaient d'une flamme si noire et si
+forte, que je ne crus pas d'abord que ces deux femmes appartinssent à
+mon espèce. Elles riaient avec un aplomb tellement égoïste, et leurs
+traits inspiraient tant de répugnance, que je ne doutai pas un seul
+instant que je n'eusse devant les yeux les deux spécimens les plus
+hideux de la race humaine. Je me recachai derrière le buisson, et je me
+tins tout coi, comme l'acantophorus serraticornis, qui ne montre que la
+tête en dehors de son nid. Elles approchaient avec la vitesse de la
+marée; appliquant l'oreille sur le sol, le son, distinctement perçu,
+m'apportait l'ébranlement lyrique de leur marche. Lorsque les deux
+femelles d'orang-outang furent arrivées sous la potence, elles
+reniflèrent l'air pendant quelques secondes; elles montrèrent, par leurs
+gestes saugrenus, la quantité vraiment remarquable de stupéfaction qui
+résulta de leur expérience, quand elles s'aperçurent que rien n'était
+changé dans ces lieux: le dénoûment de la mort, conforme à leurs v&oelig;ux,
+n'était pas survenu. Elles n'avaient pas daigné lever la tête, pour
+savoir si la mortadelle était encore à la même place. L'une dit: «Est-ce
+possible que tu sois encore respirant? Tu as la vie dure, mon mari
+bien-aimé.» Comme quand deux chantres, dans une cathédrale, entonnent
+alternativement les versets d'un psaume, la deuxième répondit: «Tu ne
+veux donc pas mourir, ô mon gracieux fils? Dis-moi donc comment tu as
+fait (sûrement c'est par quelque maléfice) pour épouvanter les vautours?
+En effet, ta carcasse est devenue si maigre! Le zéphyr la balance comme
+une lanterne.» Chacune prit un pinceau et goudronna le corps du pendu
+... chacune prit un fouet et leva les bras ... J'admirais (il était
+absolument impossible de ne pas faire comme moi) avec quelle exactitude
+énergique les lames de métal, au lieu de glisser à la surface, comme
+quand on se bat contre un nègre et qu'on fait des efforts inutiles,
+propres au cauchemar, pour l'empoigner aux cheveux, s'appliquaient,
+grâce au goudron, jusqu'à l'intérieur des chairs, marquées par des
+sillons aussi creux que l'empêchement des os pouvait raisonnablement le
+permettre. Je me suis préservé de la tentation de trouver de la volupté
+dans ce spectacle excessivement curieux, mais moins profondément comique
+qu'on n'était en droit de l'attendre. Et, cependant, malgré les bonnes
+résolutions prises d'avance, comment ne pas reconnaître la force de ces
+femmes, les muscles de leur bras? Leur adresse, qui consistait à frapper
+sur les parties les plus sensibles, comme le visage et le bas-ventre, ne
+sera mentionnée par moi, que si j'aspire à l'ambition de raconter la
+totale vérité! A moins que, appliquant mes lèvres, l'une contre l'autre,
+surtout dans la direction horizontale (mais, chacun n'ignore pas que
+c'est la manière la plus ordinaire d'engendrer cette pression), je ne
+préfère garder un silence gonflé de larmes et de mystères, dont la
+manifestation pénible sera impuissante à cacher, non seulement aussi
+bien mais encore mieux que mes paroles (car, je ne crois pas me tromper,
+quoiqu'il ne faille pas certainement nier en principe, sous peine de
+manquer aux règles les plus élémentaires de l'habileté, les possibilités
+hypothétiques d'erreur) les résultats funestes occasionnés par la fureur
+qui met en &oelig;uvre les métacarpes secs et les articulations robustes;
+quand même on ne se mettrait pas au point de vue de l'observateur
+impartial et du moraliste expérimenté (il est presque assez important
+que j'apprenne que je n'admets pas, au moins entièrement, cette
+restriction plus ou moins fallacieuse), le doute, à cet égard, n'aurait
+pas la faculté d'étendre ses racines; car, je ne le suppose pas, pour
+l'instant, entre les mains d'une puissance surnaturelle, et périrait
+immanquablement, pas subitement peut-être, faute d'une sève remplissant
+les conditions simultanées de nutrition et d'absence de matières
+vénéneuses. Il est entendu, sinon ne me lisez pas, que je ne mets en
+scène que la timide personnalité de mon opinion: loin de moi, cependant,
+la pensée de renoncer à des droits qui sont incontestables! Certes, mon
+intention n'est pas de combattre cette affirmation, où brille le
+critérium de la certitude, qu'il est un moyen plus simple de s'entendre;
+il consisterait, je le traduis avec quelques mots seulement, mais, qui
+en valent plus de mille, à ne pas discuter: il est plus difficile à
+mettre en pratique que ne le veut bien penser généralement le commun des
+mortels. Discuter est le mot grammatical, et beaucoup de personnes
+trouveront qu'il ne faudrait pas contredire, sans un volumineux dossier
+de preuves, ce que je viens de coucher sur le papier; mais, la chose
+diffère notablement, s'il est permis d'accorder à son propre instinct
+qu'il emploie une rare sagacité au service de sa circonspection, quand
+il formule des jugements qui paraîtraient autrement, soyez-en persuadé,
+d'une hardiesse qui longe les rivages de la fanfaronnade. Pour clore ce
+petit incident, qui s'est lui-même dépouillé de sa gangue par une
+légèreté aussi irrémédiablement déplorable que fatalement pleine
+d'intérêt (ce que chacun n'aura pas manqué de vérifier, à la condition
+qu'il ait ausculté ses souvenirs les plus récents), il est bon, si l'on
+possède des facultés en équilibre parfait, ou mieux, si la balance de
+l'idiotisme ne l'emporte pas de beaucoup sur le plateau dans lequel
+reposent les nobles et magnifiques attributs de la raison, c'est-à-dire,
+afin d'être plus clair (car, jusqu'ici je n'ai été que concis, ce que
+même plusieurs n'admettront pas, à cause de mes longueurs, qui ne sont
+qu'imaginaires, puisqu'elles remplissent leur but, de traquer, avec le
+scalpel de l'analyse, les fugitives apparitions de la vérité, jusqu'en
+leurs derniers retranchements), si l'intelligence prédomine suffisamment
+sur les défauts sous le poids desquels l'ont étouffée en partie
+l'habitude, la nature et l'éducation, il est bon, répèté-je pour la
+deuxième et la dernière fois, car, à force de répéter, on finirait,
+le plus souvent ce n'est pas faux, par ne plus s'entendre, de revenir
+la queue basse (si même, il est vrai que j'aie une queue) au sujet
+dramatique cimenté dans cette strophe. Il est utile de boire un verre
+d'eau, avant d'entreprendre la suite de mon travail. Je préfère en boire
+deux, plutôt que de m'en passer. Ainsi, dans une chasse contre un nègre
+marron, à travers la forêt, à un moment convenu, chaque membre de la
+troupe suspend son fusil aux lianes, et l'on se réunit en commun, à
+l'ombre d'un massif, pour étancher la soif et apaiser la faim. Mais,
+la halte ne dure que quelques secondes, la poursuite est reprise avec
+acharnement et le hallali ne tarde pas à résonner. Et, de même que
+l'oxygène est reconnaissable à la propriété qu'il possède, sans orgueil,
+de rallumer une allumette présentant quelques points en ignition, ainsi,
+l'on reconnaîtra l'accomplissement de mon devoir à l'empressement que
+je montre à revenir à la question. Lorsque les femelles se virent dans
+l'impossibilité de retenir le fouet, que la fatigue laissa tomber de
+leurs mains, elles mirent judicieusement fin au travail gymnastique
+qu'elles avaient entrepris pendant près de deux heures, et se
+retirèrent, avec une joie qui n'était pas dépourvue de menaces pour
+l'avenir. Je me dirigeai vers celui qui m'appelait au secours, avec
+un &oelig;il glacial (car, la perte de son sang était si grande, que la
+faiblesse l'empêchait de parler, et que mon opinion était, quoique je
+ne fusse pas médecin, que l'hémorragie s'était déclarée au visage et au
+bas-ventre), et je coupai ses cheveux avec une paire de ciseaux, après
+avoir dégagé ses bras. Il me raconta que sa mère l'avait, un soir,
+appelé dans sa chambre, et lui avait ordonné de se déshabiller, pour
+passer la nuit avec elle dans un lit, et que, sans attendre aucune
+réponse, la maternité s'était dépouillée de tous ses vêtements, en
+entre-croisant, devant lui, les gestes les plus impudiques. Qu'alors il
+s'était retiré. En outre, par ses refus perpétuels, il s'était attiré la
+colère de sa femme, qui s'était bercée de l'espoir d'une récompense, si
+elle eût pu réussir à engager son mari à ce qu'il prêtât son corps aux
+passions de la vieille. Elles résolurent, par un complot, de le suspendre
+à une potence, préparée d'avance dans quelque parage non fréquenté, et de
+le laisser périr insensiblement, exposé à toutes les misères et à tous
+les dangers. Ce n'était pas sans de très mûres et de nombreuses réflexions,
+pleines de difficultés presque insurmontables, qu'elles étaient enfin
+parvenues à guider leur choix sur le supplice raffiné qui n'avait trouvé
+la disparition de son terme que dans le secours inespéré de mon
+intervention. Les marques les plus vives de la reconnaissance soulignaient
+chaque expression, et ne donnaient pas à ses confidences leur moindre
+valeur. Je le portai dans la chaumière la plus voisine; car, il venait de
+s'évanouir, et je ne quittai les laboureurs que lorsque je leur eu laissé
+ma bourse, pour donner des soins au blessé, et que je leur eusse fait
+promettre qu'ils prodigueraient au malheureux, comme à leur propre fils,
+les marques d'une sympathie persévérante. A mon tour, je leur racontai
+l'événement, et je m'approchai de la porte, pour remettre le pied sur le
+sentier; mais, voilà qu'après avoir fait une centaine de mètres, je revins
+machinalement sur mes pas, j'entrai de nouveau dans la chaumière et,
+m'adressant à leurs propriétaires naïfs, je m'écriai: «Non, non ... ne
+croyez pas que cela m'étonne!» Cette fois-ci, je m'éloignai
+définitivement; mais, la plante des pieds ne pouvait pas se poser d'une
+manière sûre: un autre aurait pu ne pas s'en apercevoir! Le loup ne
+passe plus sous la potence qu'élevèrent, un jour de printemps, les mains
+entrelacées d'une épouse et d'une mère, comme quand il faisait prendre,
+à son imagination charmée, le chemin d'un repas illusoire. Quand il
+voit, à l'horizon, cette chevelure noire, balancée par le vent, il
+n'encourage pas sa force d'inertie, et prend la fuite avec une vitesse
+incomparable! Faut-il voir, dans ce phénomène psychologique, une
+intelligence supérieure à l'ordinaire instinct des mammifères? Sans rien
+certifier et même sans rien prévoir, il me semble que l'animal a compris
+ce que c'est que le crime! Comment ne le comprendrait-il pas, quand des
+êtres humains, eux-mêmes, ont rejeté, jusqu'à ce point indescriptible,
+l'empire de la raison, pour ne laisser subsister, à la place de cette
+reine détrônée, qu'une vengeance farouche!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent,
+vomissent. Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau,
+couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l'eau des fleuves, ni la
+rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme
+champignon, aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe,
+je n'ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris
+racine dans le sol et composent, jusqu'à mon ventre, une sorte de
+végétation vivace, remplie d'ignobles parasites, qui ne dérive pas
+encore de la plante, et qui n'est plus de la chair. Cependant mon c&oelig;ur
+bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de
+mon cadavre (je n'ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment?
+Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence et,
+quand l'un d'eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu'il
+ne s'en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de
+votre oreille: il serait ensuite capable d'entrer dans votre cerveau.
+Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse
+perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim: il faut que chacun vive.
+Mais quand un parti déjoue complètement les ruses de l'autre, ils ne
+trouvent rien de mieux que de ne pas se gêner, et sucent la graisse
+délicate qui couvre mes côtes: j'y suis habitué. Une vipère méchante
+a dévoré ma verge et a pris sa place: elle m'a rendu eunuque, cette
+infâme. Oh! si j'avais pu me défendre avec mes bras paralysés; mais, je
+crois plutôt qu'ils se sont changés en bûches. Quoi qu'il en soit, il
+importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur.
+Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un chien, qui
+n'a pas refusé, l'intérieur de mes testicules: l'épiderme soigneusement
+lavé, ils ont logé dedans. L'anus a été intercepté par un crabe;
+encouragé par mon inertie, il garde l'entrée avec ses pinces, et me fait
+beaucoup de mal! Deux méduses ont franchi les mers, immédiatement
+alléchées par un espoir qui ne fut pas trompé. Elles ont regardé avec
+attention les deux parties charnues qui forment le derrière humain, et,
+se cramponnant à leur galbe convexe, elles les ont tellement écrasées
+par une pression constante, que les deux morceaux de chair ont disparu,
+tandis qu'il est resté deux monstres, sortis du royaume de la viscosité,
+égaux par la couleur, la forme et la férocité. Ne parlez pas de ma
+colonne vertébrale, puisque c'est un glaive. Oui, oui ... je n'y faisais
+pas attention ... votre demande est juste. Vous désirez savoir, n'est-ce
+pas, comment il se trouve implanté verticalement dans mes reins?
+Moi-même, je ne me le rappelle pas très clairement; cependant, si je me
+décide à prendre pour un souvenir ce qui n'est peut-être qu'un rêve,
+sachez que l'homme, quand il a su que j'avais fait v&oelig;u de vivre avec
+la maladie et l'immobilité jusqu'à ce que j'eusse vaincu le Créateur,
+marcha, derrière moi, sur la pointe des pieds, mais, non pas si
+doucement, que je ne l'entendisse. Je ne perçus plus rien, pendant un
+instant qui ne fut pas long. Ce poignard aigu s'enfonça jusqu'au manche,
+entre les deux épaules du taureau des fêtes, et son ossature frissonna,
+comme un tremblement de terre. La lame adhère si fortement au corps, que
+personne, jusqu'ici, n'a pu l'extraire. Les athlètes, les mécaniciens,
+les philosophes, les médecins ont essayé, tour à tour, les moyens les
+plus divers. Ils ne savaient pas que le mal qu'a fait l'homme ne peut
+plus se défaire! J'ai pardonné à la profondeur de leur ignorance native,
+et je les ai salués des paupières de mes yeux. Voyageur, quand tu
+passeras près de moi, ne m'adresse pas, je t'en supplie, le moindre mot
+de consolation: tu affaiblirais mon courage. Laisse-moi réchauffer ma
+ténacité à la flamme du martyre volontaire. Va-t'en ... que je ne
+t'inspire aucune pitié. La haine est plus bizarre que tu ne le penses;
+sa conduite est inexplicable, comme l'apparence brisée d'un bâton
+enfoncé dans l'eau. Tel que tu me vois, je puis encore faire des
+excursions jusqu'aux murailles du ciel, à la tête d'une légion
+d'assassins, et revenir prendre cette posture, pour méditer, de nouveau,
+sur les nobles projets de la vengeance. Adieu, je ne te retarderai pas
+davantage; et, pour t'instruire et te préserver, réfléchis au sort fatal
+qui m'a conduit à la révolte, quand peut-être j'étais né bon! Tu
+raconteras à ton fils ce que tu as vu; et, le prenant par la main,
+fais-lui admirer la beauté des étoiles et les merveilles de l'univers,
+le nid du rouge-gorge et les temples du Seigneur. Tu seras étonné de le
+voir si docile aux conseils de la paternité, et tu le récompenseras par
+un sourire. Mais, quand il apprendra qu'il n'est pas observé, jette les
+yeux sur lui, et tu le verras cracher sa bave sur la vertu; il t'a
+trompé, celui qui est descendu de la race humaine, mais il ne te
+trompera plus: tu sauras désormais ce qu'il deviendra. O père infortuné,
+prépare, pour accompagner les pas de ta vieillesse, l'échafaud
+ineffaçable qui tranchera la tête d'un criminel précoce, et la douleur
+qui te montrera le chemin qui conduit à la tombe.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sur le mur de ma chambre, quelle ombre dessine, avec une puissance
+incomparable, la fantasmagorique projection de sa silhouette racornie?
+Quand je place sur mon c&oelig;ur cette interrogation délirante et muette,
+c'est moins pour la majesté de la forme, pour le tableau de la réalité,
+que la sobriété du style se conduit de la sorte. Qui que tu sois,
+défends-toi; car, je vais diriger vers toi la fronde d'une terrible
+accusation: ces yeux ne t'appartiennent pas ... où les as-tu pris? Un
+jour, je vis passer devant moi une femme blonde; elle les avait pareils
+aux tiens: tu les lui as arrachés. Je vois que tu veux faire croire à ta
+beauté; mais, personne ne s'y trompe; et moi, moins qu'un autre. Je te
+le dis, afin que tu ne me prennes pas pour un sot. Toute une série
+d'oiseaux rapaces, amateurs de la viande d'autrui et défenseurs de
+l'utilité de la poursuite, beaux comme des squelettes qui effeuillent
+des panoccos de l'Arkansas, voltigent autour de ton front, comme des
+serviteurs soumis et agréés. Mais, est-ce un front? Il n'est pas
+difficile de mettre beaucoup d'hésitation à le croire. Il est si bas,
+qu'il est impossible de vérifier les preuves, numériquement exiguës, de
+son existence équivoque. Ce n'est pas pour m'amuser que je te dis cela.
+Peut-être que tu n'as pas de front, toi, qui promènes, sur la muraille,
+comme le symbole mal réfléchi d'une danse fantastique, le fiévreux
+ballottement de tes vertèbres lombaires. Qui donc alors t'a scalpé? si
+c'est un être humain, parce que tu l'as enfermé, pendant vingt ans, dans
+une prison, et qui s'est échappé pour préparer une vengeance digne de
+ses représailles, il a fait comme il devait, et je l'applaudis;
+seulement, il y a un seulement, il ne fut pas assez sévère. Maintenant,
+tu ressembles à un Peau-Rouge prisonnier, du moins (notons-le
+préalablement) par le manque expressif de chevelure. Non pas qu'elle ne
+puisse repousser, puisque les physiologistes ont découvert que même les
+cerveaux enlevés reparaissent à la longue, chez les animaux; mais, ma
+pensée, s'arrêtant à une simple constatation, qui n'est pas dépourvue,
+d'après le peu que j'en aperçois, d'une volupté énorme, ne va pas, même
+dans ses conséquences les plus hardies, jusqu'aux frontières d'un v&oelig;u
+pour ta guérison, et reste, au contraire, fondée, par la mise en &oelig;uvre
+de sa neutralité plus que suspecte, à regarder (ou du moins à
+souhaiter), comme le présage de malheurs plus grands, ce qui ne peut
+être pour toi qu'une privation momentanée de la peau qui recouvre le
+dessus de ta tête. J'espère que tu m'as compris. Et même, si le hasard
+te permettait, par un miracle absurde, mais non pas, quelquefois,
+raisonnable, de retrouver cette peau précieuse qu'a gardée la religieuse
+vigilance de ton ennemi, comme le souvenir enivrant de sa victoire, il
+est presque extrêmement possible que, quand même on n'aurait étudié la
+loi des probabilités que sous le rapport des mathématiques (or, on sait
+que l'analogie transporte facilement l'application de cette loi dans les
+autres domaines de l'intelligence), ta crainte légitime, mais un peu
+exagérée, d'un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas
+l'occasion importante, et même unique, qui se présenterait d'une manière
+si opportune, quoique brusque, de préserver les diverses parties de ta
+cervelle du contact de l'atmosphère, surtout pendant l'hiver, par une
+coiffure qui, à bon droit, t'appartient, puisqu'elle est naturelle, et
+qu'il te serait permis, en outre (il serait incompréhensible que tu le
+niasses), de garder constamment sur la tête, sans courir les risques
+toujours désagréables, d'enfreindre les règles les plus simples d'une
+convenance élémentaire. N'est-il pas vrai que tu m'écoutes avec
+attention? Si tu m'écoutes davantage, ta tristesse sera loin de se
+détacher de l'intérieur de tes narines rouges. Mais, comme je suis très
+impartial, et que je ne te déteste pas autant que je le devrais (si je
+me trompe, dis-le moi), tu prêtes, malgré toi, l'oreille à mes discours,
+comme poussé par une force supérieure. Je ne suis pas si méchant que
+toi: voilà pourquoi tort génie s'incline de lui-même devant le mien ...
+En effet, je ne suis pas si méchant que toi! Tu viens de jeter un regard
+sur la cité bâtie sur le flanc de cette montagne. Et maintenant, que
+vois-je?... Tous les habitants sont morts! J'ai de l'orgueil comme un
+autre, et c'est un vice de plus, que d'en avoir peut-être davantage.
+Eh bien, écoute ... écoute, si l'aveu d'un homme, qui se rappelle
+avoir vécu un demi-siècle sous la forme de requin dans les courants
+sous-marins qui longent les côtes de l'Afrique, t'intéresse assez
+vivement pour lui prêter ton attention, sinon avec amertume, du moins
+sans la faute irréparable de montrer le dégoût que je t'inspire. Je ne
+jetterai pas à tes pieds le masque de la vertu, pour paraître à tes yeux
+tel que je suis; car, je ne l'ai jamais porté (si, toutefois, c'est là
+une excuse); et, dès les premiers instants, si tu remarques mes traits
+avec attention, tu me reconnaîtras comme ton disciple respectueux dans
+la perversité, mais, non pas, comme ton rival redoutable. Puisque je ne
+te dispute pas la palme du mal, je ne crois pas qu'un autre le fasse: il
+devrait s'égaler auparavant à moi, ce qui n'est pas facile ... Écoute,
+à moins que tu ne sois la faible condensation d'un brouillard (tu caches
+ton corps quelque part, et je ne puis le rencontrer): un matin, que je
+vis une petite fille qui se penchait sur un lac, pour cueillir un lotus
+rose, elle affermit ses pas, avec une expérience précoce; elle se
+penchait vers les eaux, quand ses yeux rencontrèrent mon regard (il est
+vrai que, de mon côté, ce n'était pas sans préméditation). Aussitôt,
+elle chancela comme le tourbillon qu'engendre la marée autour d'un roc,
+ses jambes fléchirent, et chose merveilleuse à voir, phénomène qui
+s'accomplit avec autant de véracité que je cause avec toi, elle tomba
+jusqu'au fond du lac: conséquence étrange, elle ne cueillit plus aucune
+nymphéacée. Que fait-elle au dessous?... je ne m'en suis pas informé.
+Sans doute, sa volonté, qui s'est rangée sous le drapeau de la
+délivrance, livre des combats acharnés contre la pourriture! Mais toi,
+ô mon maître, sous ton regard, les habitants des cités sont subitement
+détruits, comme un tertre de fourmis qu'écrase le talon de l'éléphant.
+Ne viens-je pas d'être témoin d'un exemple démonstrateur? Vois ... la
+montagne n'est plus joyeuse ... elle restent isolée comme un vieillard.
+C'est vrai, les maisons existent; mais ce n'est pas un paradoxe
+d'affirmer, à voix basse, que tu ne pourrais en dire autant de ceux qui
+n'y existent plus. Déjà, les émanations des cadavres viennent jusqu'à
+moi. Ne les sens-tu pas? Regarde ces oiseaux de proie, qui attendent que
+nous nous éloignions, pour commencer ce repas géant; il en vient un
+nuage perpétuel des quatre coins de l'horizon. Hélas! ils étaient déjà
+venus, puisque je vis leurs ailes rapaces tracer, au-dessus de toi, le
+monument des spirales, comme pour t'exciter de hâter le crime. Ton
+odorat ne reçoit-il donc pas le moindre effluve? L'imposteur n'est pas
+autre chose ... Tes nerfs olfactifs sont enfin ébranlés par la
+perception d'atomes aromatiques: ceux-ci s'élèvent de la cité anéantie,
+quoique je n'aie pas besoin de te l'apprendre ... Je voudrais embrasser
+tes pieds, mais mes bras n'entrelacent qu'une transparente vapeur.
+Cherchons ce corps introuvable, que cependant mes yeux aperçoivent: il
+mérite, de ma part, les marques les plus nombreuses d'une admiration
+sincère. Le fantôme se moque de moi: il m'aide à chercher son propre
+corps. Si je lui fais signe de rester à sa place, voilà qu'il me renvoie
+le même signe ... Le secret est découvert; mais, ce n'est pas, je le dis
+avec franchise, à ma plus grande satisfaction. Tout est expliqué, les
+grands comme les petits détails; ceux-ci sont indifférents à remettre
+devant l'esprit, comme, par exemple, l'arrachement des yeux à la femme
+blonde: cela n'est presque rien!... Ne me rappelais-je donc pas que, moi
+aussi, j'avais été scalpé, quoique ce ne fût que pendant cinq ans (le
+nombre exact du temps m'avait failli), que j'avais enfermé un être
+humain dans une prison, pour être témoin du spectacle de ses souffrances,
+parce qu'il m'avait refusé, à juste titre, une amitié qui ne s'accorde
+pas à des êtres comme moi? Puisque je fais semblant d'ignorer que mon
+regard peut donner la mort, même aux planètes qui tournent dans l'espace,
+il n'aura pas tort, celui qui prétendra que je ne possède pas la faculté
+des souvenirs. Ce qui me reste à faire, c'est de briser cette glace, en
+éclats, à l'aide d'une pierre ... Ce n'est pas la première fois que le
+cauchemar de la perte momentanée de la mémoire établit sa demeure dans
+mon imagination, quand, par les inflexibles lois de l'optique, il m'arrive
+d'être placé devant la méconnaissance de ma propre image!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je m'étais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a
+poursuivi l'autruche à travers le désert, sans pouvoir l'atteindre, n'a
+pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si
+c'est lui qui me lit, il est capable de deviner, à la rigueur, quel
+sommeil s'appesantit sur moi. Mais, quand la tempête a poussé
+verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu'au fond de la
+mer; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l'équipage qu'un seul
+homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espèce; si la
+lame le ballotte, comme une épave, pendant des heures plus prolongées
+que la vie d'homme; et, si, une frégate, qui sillonne plus tard ces
+parages de désolation d'une carène fendue, aperçoit le malheureux qui
+promène sur l'océan sa carcasse décharnée, et lui porte un secours qui
+a failli être tardif, je crois que ce naufragé devinera mieux encore à
+quel degré fut porté l'assoupissement de mes sens. Le magnétisme et le
+chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois
+engendrer pareillement de ces catalepsies léthargiques. Elles n'ont
+aucune ressemblance avec la mort: ce serait un grand mensonge de le
+dire. Mais arrivons tout de suite au rêve, afin que les impatients,
+affamés de ces sortes de lectures, ne se mettent pas à rugir, comme
+un banc de cachalots macrocéphales qui se battent entre eux pour une
+femelle enceinte. Je rêvais que j'étais entré dans le corps d'un
+pourceau, qu'il ne m'était pas facile d'en sortir, et que je vautrais
+mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une
+récompense? Objet de mes v&oelig;ux, je n'appartenais plus à l'humanité! Pour
+moi, j'entendis l'interprétation ainsi, et j'en éprouvai une joie plus
+que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu
+j'avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette
+insigne faveur. Maintenant que j'ai repassé dans ma mémoire les diverses
+phases de cet aplatissement épouvantable contre le ventre du granit,
+pendant lequel la marée, sans que je m'en aperçusse, passa, deux fois,
+sur ce mélange irréductible de matière morte et de chair vivante, il
+n'est peut-être pas sans utilité de proclamer que cette dégradation
+n'était probablement qu'une punition, réalisée sur moi par la justice
+divine. Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies
+pestilentielles? La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le
+haut et magnanime retentissement d'un bonheur parfait, que j'attendais
+depuis longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau!
+J'essayais mes dents sur l'écorce des arbres; mon groin, je le
+contemplais avec délice. Il ne restait plus la moindre parcelle de
+divinité: je sus élever mon âme jusqu'à l'excessive hauteur de cette
+volupté ineffable. Écoutez-moi donc, et ne rougissez pas, inépuisables
+caricatures du beau, qui prenez au sérieux le braiement risible de votre
+âme, souverainement méprisable; et qui ne comprenez pas pourquoi le
+Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui,
+certainement, ne dépasse pas les grandes lois générales du grotesque,
+prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une planète par des
+êtres singuliers et microcosmiques, qu'on appelle <i>humains</i>, et dont la
+matière ressemble à celle du corail vermeil. Certes, vous avez raison de
+rougir, os et graisse, mais écoutez-moi. Je n'invoque pas votre
+intelligence; vous la feriez rejeter du sang par l'horreur qu'elle vous
+témoigne: oubliez-la, et soyez conséquents avec vous-mêmes ... Là, plus
+de contrainte. Quand je voulais tuer, je tuais; cela, même, m'arrivait
+souvent, et personne ne m'en empêchait. Les lois humaines me
+poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n'attaquasse pas la
+race que j'avais abandonnée si tranquillement; mais ma conscience ne me
+faisait aucun reproche. Pendant la journée, je me battais avec mes
+nouveaux semblables, et le sol était parsemé de nombreuses couches de
+sang caillé. J'étais le plus fort, et je remportais toutes les victoires.
+Des blessures cuisantes couvraient mon corps; je faisais semblant de ne
+pas m'en apercevoir. Les animaux terrestres s'éloignaient de moi, et je
+restais seul dans ma resplendissante grandeur. Quel ne fut pas mon
+étonnement, quand, après avoir traversé un fleuve à la nage, pour
+m'éloigner des contrées que ma rage avait dépeuplées, et gagner d'autres
+campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j'essayai
+de marcher sur cette rive fleurie! Mes pieds étaient paralysés; aucun
+mouvement ne venait trahir la vérité de cette immobilité forcée. Au milieu
+d'efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me
+réveillai, et que je sentis que je redevenais homme. La Providence me
+faisait ainsi comprendre, d'une manière qui n'est pas inexplicable, qu'elle
+ne voulait pas que, même en rêve, mes projets sublimes s'accomplissent.
+Revenir à ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que,
+pendant les nuits, j'en pleure encore. Mes draps sont constamment mouillés,
+comme s'ils avaient été passés dans l'eau, et, chaque jour, je les fais
+changer. Si vous ne le croyez pas, venez me voir; vous contrôlerez, par
+votre propre expérience, non pas la vraisemblance, mais, en outre, la
+vérité même de mon assertion. Combien de fois, depuis cette nuit passée
+à la belle étoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mêlé à des troupeaux
+de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma métamorphose détruite! Il
+est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, après leur
+suite, que la pâle voie lactée des regrets éternels.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il n'est pas impossible d'être témoin d'une déviation anormale dans le
+fonctionnement latent ou visible des lois de la nature. Effectivement,
+si chacun se donne la peine ingénieuse d'interroger les diverses phases
+de son existence (sans en oublier une seule, car c'était peut-être
+celle-là qui était destinée à fournir la preuve de ce que j'avance),
+il ne se souviendra pas, sans un certain étonnement, qui serait comique
+en d'autres circonstances, que, tel jour, pour parler premièrement de
+choses objectives, il fut témoin de quelque phénomène qui semblait
+dépasser et dépassait positivement les notions connues fournies par
+l'observation et l'expérience, comme, par exemple, les pluies de
+crapauds, dont le magique spectacle dut ne pas être d'abord compris par
+les savants. Et que, tel autre jour, pour parler en deuxième et dernier
+lieu de choses subjectives, son âme présenta au regard investigateur de
+la psychologie, je ne vais pas jusqu'à dire une aberration de la raison
+(qui cependant, n'en serait pas moins curieuse; au contraire, elle le
+serait davantage), mais, du moins, pour ne pas faire le difficile auprès
+de certaines personnes froides, qui ne me pardonneraient jamais les
+élucubrations flagrantes de mon exagération, un état inaccoutumé, assez
+souvent très grave, qui marque que la limite accordée par le bon sens à
+l'imagination est quelquefois, malgré le pacte éphémère conclu entre ces
+deux puissances, malheureusement dépassée par la pression énergique de
+la volonté, mais, la plupart du temps aussi, par l'absence de sa
+collaboration effective: donnons à l'appui quelques exemples, dont il
+n'est pas difficile d'apprécier l'opportunité; si, toutefois, l'on prend
+pour compagne une attentive modération. J'en présente deux: les
+emportements de la colère et les maladies de l'orgueil. J'avertis celui
+qui me lit qu'il prenne garde à ce qu'il ne se fasse pas une idée vague,
+et, à plus forte raison fausse, des beautés de littérature que
+j'effeuille, dans le développement excessivement rapide de mes phrases.
+Hélas! je voudrais développer mes raisonnements et mes comparaisons
+lentement et avec beaucoup de magnificence (mais qui dispose de son
+temps?), pour que chacun comprenne davantage, sinon mon épouvante, du
+moins ma stupéfaction, quand, un soir d'été, comme le soleil semblait
+s'abaisser à l'horizon, je vis nager, sur la mer, avec de larges pattes
+de canard à la place des extrémités des jambes et des bras, porteur
+d'une nageoire dorsale, proportionnellement aussi longue et aussi
+effilée que celle des dauphins, un être humain, aux muscles vigoureux,
+et que des bancs nombreux de poissons (je vis, dans ce cortège, entre
+autres habitants des eaux, la torpille, l'anarnak groënlandais et la
+scorpène-horrible) suivaient avec les marques très ostensibles de la
+plus grande admiration. Quelquefois il plongeait, et son corps visqueux
+reparaissait presque aussitôt, à deux cents mètres de distance. Les
+marsouins, qui n'ont pas volé, d'après mon opinion, la réputation de
+bons nageurs, pouvaient à peine suivre de loin cet amphibie de nouvelle
+espèce. Je ne crois pas que le lecteur ait lieu de se repentir, s'il
+prête à ma narration, moins le nuisible obstacle d'une crédulité
+stupide, que le suprême service d'une confiance profonde, qui discute
+légalement, avec une secrète sympathie, les mystères poétiques, trop peu
+nombreux, à son propre avis, que je me charge de lui révéler, quand,
+chaque fois, l'occasion s'en présente, comme elle s'est inopinément
+aujourd'hui présentée, intimement pénétrée des toniques senteurs des
+plantes aquatiques, que la brise fraîchissante transporte dans cette
+strophe, qui contient un monstre, qui s'est approprié les marques
+distinctives de la famille des palmipèdes. Qui parle ici
+d'appropriation? Que l'on sache bien que l'homme, par sa nature multiple
+et complexe, n'ignore pas les moyens d'en élargir encore les frontières;
+il vit dans l'eau, comme l'hippocampe; à travers les couches supérieures
+de l'air, comme l'orfraie; et sous la terre, comme la taupe, le cloporte
+et la sublimité du vermiceau. Tel est dans sa forme, plus ou moins
+concise (mais plus, que moins), l'exact critérium de la consolation
+extrêmement fortifiante que je m'efforçais de faire naître dans mon
+esprit, quand je songeais que l'être humain que j'apercevais à une
+grande distance nager des quatre membres, à la surface des vagues, comme
+jamais cormoran le plus superbe ne le fit, n'avait, peut-être, acquis le
+nouveau changement des extrémités de ses bras et de ses jambes, que
+comme l'expiatoire châtiment de quelque crime inconnu. Il n'était pas
+nécessaire que je me tourmentasse la tête pour fabriquer d'avance les
+mélancoliques pilules de la pitié; car, je ne savais pas que cet homme,
+dont les bras frappaient alternativement l'onde amère, tandis que ses
+jambes, avec une force pareille à celle que possèdent les défenses en
+spirale du narval, engendraient le recul des couches aquatiques, ne
+s'était pas plus volontairement approprié ces extraordinaires formes,
+qu'elles ne lui avaient été imposées comme supplice. D'après ce que
+j'appris plus tard, voici la simple vérité: la prolongation de
+l'existence, dans cet élément fluide, avait insensiblement amené, dans
+l'être humain qui s'était lui-même exilé des continents rocailleux, les
+changements importants, mais non pas essentiels, que j'avais remarqués,
+dans l'objet qu'un regard passablement confus m'avait fait prendre,
+dès les moments primordiaux de son apparition (par une inqualifiable
+légèreté, dont les écarts engendrent le sentiment si pénible que
+comprendront facilement les psychologistes et les amants de la prudence)
+pour un poisson, à forme étrange, non encore décrit dans les
+classifications des naturalistes; mais, peut-être, dans leurs ouvrages
+posthumes, quoique je n'eusse pas l'excusable prétention de pencher vers
+cette dernière supposition, imaginée dans de trop hypothétiques
+conditions. En effet, cet amphibie (puisque amphibie il y a, sans qu'on
+puisse affirmer le contraire) n'était visible que pour moi seul,
+abstraction faite des poissons et des cétacés; car, je m'aperçus que
+quelques paysans, qui s'étaient arrêtés à contempler mon visage, troublé
+par ce phénomène surnaturel, et qui cherchaient inutilement à s'expliquer
+pourquoi mes yeux étaient constamment fixés, avec une persévérance qui
+paraissait invincible, et qui ne l'était pas en réalité, sur un endroit
+de la mer où ils ne distinguaient, eux, qu'une quantité appréciable et
+limitée de bancs de poissons de toutes les espèces, distendaient
+l'ouverture de leur bouche grandiose, peut-être autant qu'une baleine.
+«Cela les faisait sourire, mais non, comme à moi, pâlir, disaient-ils
+dans leur pittoresque langage; et ils n'étaient pas assez bêtes pour
+ne pas remarquer que, précisément, je ne regardais pas les évolutions
+champêtres des poissons, mais que ma vue se portait, de beaucoup plus,
+en avant.» De telle manière que, quant à ce qui me concerne, tournant
+machinalement les yeux du côté de l'envergure remarquable de ces
+puissantes bouches, je me disais, en moi-même, qu'à moins qu'on ne
+trouvât dans la totalité de l'univers un pélican, grand comme une
+montagne ou au moins comme un promontoire (admirez, je vous prie, la
+finesse de la restriction qui ne perd aucun pouce de terrain), aucun bec
+d'oiseau de proie ou mâchoire d'animal sauvage ne serait jamais capable
+de surpasser, ni même d'égaler, chacun de ces cratères béants, mais
+trop lugubres. Et, cependant, quoique je réserve une bonne part au
+sympathique emploi de la métaphore (cette figure de réthorique rend
+beaucoup plus de services aux aspirations humaines vers l'infini que ne
+s'efforcent de se le figurer ordinairement ceux qui sont imbus de
+préjugés ou d'idées fausses, ce qui est la même chose), il n'en est pas
+moins vrai que la bouche risible de ces paysans reste encore assez large
+pour avaler trois cachalots. Raccourcissons davantage notre pensée,
+soyons sérieux, et contentons-nous de trois petits éléphants qui
+viennent à peine de naître. D'une seule brassée, l'amphibie laissait
+après lui un kilomètre de sillon écumeux. Pendant le très court moment
+où le bras tendu en avant reste suspendu dans l'air, avant qu'il
+s'enfonce de nouveau, ses doigts écartés, réunis à l'aide d'un repli de
+la peau, à forme de membrane, semblaient s'élancer vers les hauteurs de
+l'espace, et prendre les étoiles. Debout sur le roc, je me servis de mes
+mains comme d'un porte-voix, et je m'écriai, pendant que les crabes
+et les écrevisses s'enfuyaient vers l'obscurité des plus secrètes
+crevasses: «O toi, dont la natation l'emporte sur le vol des longues
+ailes de la frégate, si tu comprends encore la signification des grands
+éclats de voix que, comme fidèle interprétation de sa pensée intime,
+lance avec force l'humanité, daigne t'arrêter, un instant, dans ta
+marche rapide, et raconte-moi sommairement les phases de ta véridique
+histoire. Mais, je t'avertis que tu n'as pas besoin de m'adresser la
+parole, si ton dessein audacieux est de faire naître en moi l'amitié
+et la vénération que je sentis pour toi, dès que je te vis, pour la
+première fois, accomplissant, avec la grâce et la force du requin, ton
+pèlerinage indomptable et rectiligne.» Un soupir, qui me glaça les os,
+et qui fit chanceler le roc sur lequel je reposai la plante de mes pieds
+(à moins que ce ne fût moi-même qui chancelai, par la rude pénétration
+des ondes sonores, qui portaient à mon oreille un tel cri de désespoir),
+s'étendit jusqu'aux entrailles de la terre: les poissons plongèrent sous
+les vagues, avec le bruit de l'avalanche. L'amphibie n'osa pas trop
+s'avancer jusqu'au rivage; mais, dès qu'il se fut assuré que sa voix
+parvenait assez distinctement jusqu'à mon tympan, il réduisit le
+mouvement de ses membres palmés, de manière à soutenir son buste,
+couvert de goëmons, au-dessus des flots mugissants. Je le vis incliner
+son front, comme pour invoquer, par un ordre solennel, la meute errante
+des souvenirs. Je n'osais pas l'interrompre dans cette occupation,
+saintement archéologique: plongé dans le passé, il ressemblait à un
+écueil. Il prit enfin la parole en ces termes: «Le scolopendre ne manque
+pas d'ennemis; la beauté fantastique de ses pattes innombrables, au lieu
+de lui attirer la sympathie des animaux, n'est, peut-être, pour eux, que
+le puissant stimulant d'une jalouse irritation. Et, je ne serais pas
+étonné d'apprendre que cet insecte est en butte aux haines les plus
+intenses. Je te cacherai le lieu de ma naissance, qui n'importe pas à
+mon récit: mais, la honte qui rejaillirait sur ma famille importe à mon
+devoir. Mon père et ma mère (que Dieu leur pardonne!), après un an
+d'attente, virent le ciel exaucer leurs v&oelig;ux: deux jumeaux, mon frère
+et moi, parurent à la lumière. Raison de plus pour s'aimer. Il n'en fut
+pas ainsi que je parle. Parce que j'étais le plus beau des deux, et le
+plus intelligent, mon frère me prit en haine, et ne se donna pas la
+peine de cacher ses sentiments: c'est pourquoi, mon père et ma mère
+firent rejaillir sur moi la plus grande partie de leur amour, tandis
+que, par mon amitié sincère et constante, j'efforçai d'apaiser une âme,
+qui n'avait pas le droit de se révolter, contre celui qui avait été tiré
+de la même chair. Alors, mon frère ne connut plus de bornes à sa fureur,
+et me perdit, dans le c&oelig;ur de nos parents communs, par les calomnies
+les plus invraisemblables. J'ai vécu, pendant quinze ans, dans un
+cachot, avec des larves et de l'eau fangeuse pour toute nourriture.
+Je ne te raconterai pas en détail les tourments inouïs que j'ai prouvés,
+dans cette longue séquestration injuste. Quelquefois, dans un moment de
+la journée, un des trois bourreaux, à tour de rôle, entrait brusquement,
+chargé de pinces, de tenailles et de divers instruments de supplice. Les
+cris que m'arrachaient les tortures les laissaient inébranlables: la
+perte abondante de mon sang les faisait sourire. O mon frère, je t'ai
+pardonné, toi la cause première de tous mes maux! Se peut-il qu'une rage
+aveugle ne puisse enfin dessiller ses propres yeux! J'ai fait beaucoup
+de réflexions, dans ma prison éternelle. Quelle devint ma haine générale
+contre l'humanité, tu le devines. L'étiolement progressif, la solitude
+du corps et de l'âme ne m'avaient pas fait perdre encore toute ma
+raison, au point de garder du ressentiment contre ceux que je n'avais
+cessé d'aimer: triple carcan dont j'étais l'esclave. Je parvins, par la
+ruse, à recouvrer ma liberté! Dégoûté des habitants du continent, qui,
+quoiqu'ils s'intitulassent mes semblables, ne paraissaient pas jusqu'ici
+me ressembler en rien (s'ils trouvaient que je leur ressemblasse,
+pourquoi me faisaient-ils du mal?), je dirigeai ma course vers les
+galets de la plage, fermement résolu à me donner la mort, si la mer
+devait m'offrir les réminiscences antérieures d'une existence fatalement
+vécue. En croiras-tu tes propres yeux? Depuis le jour que je m'enfuis
+de la maison paternelle, je ne me plains pas autant que tu le penses
+d'habiter la mer et ses grottes de cristal. La Providence, comme tu le
+vois, m'a donné en partie l'organisation du cygne. Je vis en paix avec
+les poissons, et ils me procurent la nourriture dont j'ai besoin, comme
+si j'étais leur monarque. Je vais pousser un sifflement particulier,
+pourvu que cela ne te contrarie pas, et tu vas voir comme ils vont
+reparaître.» Il arriva comme il le prédit. Il reprit sa royale natation,
+entouré de son cortège de sujets. Et, quoiqu'au bout de quelques
+secondes, il eût complètement disparu à mes yeux, avec une longue-vue,
+je pus encore le distinguer, aux dernières limites de l'horizon. Il
+nageait, d'une main, et, de l'autre, essuyait ses yeux, qu'avait
+injectés de sang la contrainte terrible de s'être approché de la terre
+ferme. Il avait agi ainsi pour me faire plaisir. Je rejetai l'instrument
+révélateur contre l'escarpement à pic; il bondit de roche en roche, et
+ses fragments épars, ce sont les vagues qui le reçurent: tels furent la
+dernière démonstration et le suprême adieu par lesquels je m'inclinai,
+comme dans un rêve, devant une noble et infortunée intelligence!
+Cependant, tout était réel dans ce qui s'était passé, pendant ce soir
+d'été.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Chaque nuit, plongeant l'envergure de mes ailes dans ma mémoire
+agonisante, j'évoquais le souvenir de Falmer ... chaque nuit. Ses
+cheveux blonds, sa figure ovale, ses traits majestueux étaient encore
+empreints dans mon imagination, indestructiblement ... surtout ses
+cheveux blonds. Éloignez, éloignez donc cette tête sans chevelure, polie
+comme la carapace de la tortue. Il avait quatorze ans, et je n'avais
+qu'un an de plus. Que cette lugubre voix se taise. Pourquoi vient-elle
+me dénoncer? Mais c'est moi-même qui parle. Me servant de ma propre
+langue pour émettre ma pensée, je m'aperçois que mes lèvres remuent,
+et que c'est moi-même qui parle. Et, c'est moi-même qui, racontant une
+histoire de ma jeunesse, et sentant le remords pénétrer dans mon c&oelig;ur
+... c'est moi-même, à moins que je ne me trompe ... c'est moi-même qui
+parle. Je n'avais qu'un an de plus. Quel est donc celui auquel je fais
+allusion? C'est un ami que je possédais dans les temps passés, je crois.
+Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle ... je ne veux pas épeler
+de nouveau ces six lettres, non, non. Il n'est pas utile non plus de
+répéter que j'avais un an de plus. Qui le sait? Répétons-le, cependant,
+mais, avec un pénible murmure: je n'avais qu'un an de plus. Même alors,
+la prééminence de ma force physique était plutôt un motif de soutenir, à
+travers le rude sentier de ma vie, celui qui s'était donné à moi, que de
+maltraiter un être visiblement plus faible. Or, je crois en effet qu'il
+était plus faible ... Même alors. C'est un ami que je possédais dans les
+temps passés, je crois. La prééminence de ma force physique ... chaque
+nuit ... Surtout ses cheveux blonds. Il existe plus d'un être humain qui
+a vu des têtes chauves: la vieillesse, la maladie, la douleur (les trois
+ensemble ou prises séparément) expliquent ce phénomène négatif d'une
+manière satisfaisante. Telle est, du moins, la réponse que me ferait un
+savant, si je l'interrogeais là-dessus. La vieillesse, la maladie, la
+douleur. Mais je n'ignore pas (moi, aussi, je suis savant) qu'un jour,
+parce qu'il m'avait arrêté la main, au moment où je levais mon poignard
+pour percer le sein d'une femme, je le saisis par les cheveux avec un
+bras de fer, et le fis tournoyer dans l'air avec une telle vitesse, que
+la chevelure me resta dans la main, et que son corps, lancé par la force
+centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chêne ... Je n'ignore pas
+qu'un jour sa chevelure me resta dans la main. Moi, aussi, je suis
+savant. Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle. Je n'ignore pas
+qu'un jour j'accomplis un acte infâme, tandis que son corps était lancé
+par la force centrifuge. Il avait quatorze ans. Quand, dans un accès
+d'aliénation mentale, je cours à travers les champs, en tenant, pressée
+sur mon c&oelig;ur, une chose sanglante que je conserve depuis longtemps,
+comme une relique vénérée, les petits enfants qui me poursuivent ...
+les petits enfants et les vieilles femmes qui me poursuivent à coups de
+pierre, poussent ces gémissements lamentables: «Voilà la chevelure de
+Falmer.» Éloignez, éloignez donc cette tête chauve, polie comme la
+carapace de la tortue. Une chose sanglante. Mais c'est moi-même qui
+parle. Sa figure ovale, ses traits majestueux. Or, je crois en effet
+qu'il était plus faible. Les vieilles femmes et les petits enfants. Or,
+je crois en effet ... qu'est-ce que je voulais dire?... or, je crois en
+effet qu'il était plus faible. Avec un bras de fer. Ce choc, ce choc
+l'a-t-il tué? Ses os ont-ils été brisés contre l'arbre ...
+irréparablement? L'a-t-il tué, ce choc engendré par la vigueur d'un
+athlète? A-t-il conservé la vie, quoique ses os se soient
+irréparablement brisés ... irréparablement? Ce choc l'a-t-il tué? Je
+crains de savoir ce dont mes yeux fermés ne furent pas témoins. En effet
+... Surtout ses cheveux blonds. En effet, je m'enfuis au loin avec une
+conscience désormais implacable. Il avait quatorze ans. Avec une
+conscience désormais implacable. Chaque nuit. Lorsqu'un jeune homme, qui
+aspire à la gloire, dans un cinquième étage, penché sur sa table de
+travail, à l'heure silencieuse de minuit, perçoit un bruissement qu'il
+ne sait à quoi attribuer, il tourne, de tous les côtés, sa tête,
+alourdie par la méditation et les manuscrits poudreux; mais, rien, aucun
+indice surpris ne lui révèle la cause de ce qu'il entend si faiblement,
+quoique cependant il l'entende. Il s'aperçoit, enfin, que la fumée de sa
+bougie, prenant son essor vers le plafond, occasionne, à travers l'air
+ambiant, les vibrations presque imperceptibles d'une feuille de papier
+accrochée à un clou figé contre la muraille. Dans un cinquième étage. De
+même qu'un jeune homme, qui aspire à la gloire, entend un bruissement
+qu'il ne sait à quoi attribuer, ainsi j'entends une voix mélodieuse qui
+prononce à mon oreille: «Maldoror!» Mais, avant de mettre fin à sa
+méprise, il croyait entendre les ailes d'un moustique ... penché sur
+sa table de travail. Cependant, je ne rêve pas; qu'importe que je sois
+étendu sur mon lit de satin? Je fais avec sang-froid la perspicace
+remarque que j'ai les yeux ouverts, quoiqu'il soit l'heure des dominos
+roses et des bals masqués. Jamais ... oh! non, jamais! une voix mortelle
+ne fit entendre ces accents séraphiques, en prononçant, avec tant de
+douloureuse élégance, les syllabes de mon nom! Les ailes d'un moustique
+... Comme sa voix est bienveillante. M'a-t-il donc pardonné? Son corps
+alla cogner contre le tronc d'un chêne ... «Maldoror!»</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_CINQUIEME" id="CHANT_CINQUIEME"></a>CHANT CINQUIÈME</h3>
+
+<p>Que le lecteur ne se fâche pas contre moi, si ma prose n'a pas le
+bonheur de lui plaire. Tu soutiens que mes idées sont au moins
+singulières. Ce que tu dis là, homme respectable, est la vérité; mais,
+une vérité partiale. Or, quelle source abondante d'erreurs et de
+méprises n'est pas toute vérité partiale! Les bandes d'étourneaux ont
+une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une
+tactique uniforme et régulière, telle que serait celle d'une troupe
+disciplinée, obéissant avec précision à la voix d'un seul chef. C'est à
+la voix de l'instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les
+porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la
+rapidité de leur vol les emporte sans cesse au delà; en sorte que cette
+multitude d'oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même
+point aimanté, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en
+tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse
+entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un
+mouvement général d'évolution sur elle-même, résultant des mouvements
+particuliers de circulation propre à chacune de ses parties, et dans
+lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans
+cesse pressé, repoussé par l'effort contraire des lignes environnantes
+qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu'aucune de ces lignes,
+lesquelles le sont elles-mêmes d'autant plus, qu'elles sont plus
+voisines du centre. Malgré cette singulière manière de tourbillonner,
+les étourneaux n'en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l'air
+ambiant, et gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux
+pour le terme de leurs fatigues, et le but de leur pèlerinage. Toi, de
+même, ne fais pas attention à la manière bizarre dont je chante chacune
+de ces strophes. Mais, sois persuadé que les accents fondamentaux de
+la poésie n'en conservent pas moins leur intrinsèque droit sur mon
+intelligence. Ne généralisons pas des faits exceptionnels, je ne demande
+pas mieux: cependant mon caractère est dans l'ordre des choses
+possibles. Sans doute, entre les deux termes extrêmes de la littérature,
+telle que tu l'entends, et de la mienne, il en est une infinité
+d'intermédiaires et il serait facile de multiplier les divisions; mais,
+il n'y aurait nulle utilité, et il y aurait le danger de donner quelque
+chose d'étroit et de faux à une conception éminemment philosophique, qui
+cesse d'être rationnelle, dès qu'elle n'est plus comprise comme elle a
+été imaginée, c'est-à-dire avec ampleur. Tu sais allier l'enthousiasme
+et le froid intérieur, observateur d'une humeur concentrée; enfin, pour
+moi, je te trouve parfait ... Et tu ne veux pas me comprendre! Si tu
+n'es pas en bonne santé, suis mon conseil (c'est le meilleur que je
+possède à ta disposition), et va faire une promenade dans la campagne.
+Triste compensation, qu'en dis-tu? Lorsque tu auras pris l'air, reviens
+me trouver: tes sens seront plus reposés. Ne pleure plus; je ne voulais
+pas te faire de la peine. N'est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu'à un
+certain point, ta sympathie est acquise à mes chants? Or, qui t'empêche
+de franchir les autres degrés? La frontière entre ton goût et le mien
+est invisible; tu ne pourras jamais la saisir: preuve que cette
+frontière elle-même n'existe pas. Réfléchis donc qu'alors (je ne fais
+ici qu'effleurer la question) il ne serait pas impossible que tu eusses
+signé un traité d'alliance avec l'obstination, cette agréable fille du
+mulet, source si riche d'intolérance. Si je ne savais pas que tu n'étais
+pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche. Il n'est pas
+utile pour toi que tu t'encroûtes dans la cartilagineuse carapace d'un
+axiome que tu crois inébranlable. Il y a d'autres axiomes aussi qui sont
+inébranlables, et qui marchent parallèlement avec le tien. Si tu as un
+penchant marqué pour le caramel (admirable farce de la nature), personne
+ne le concevra comme un crime; mais, ceux dont l'intelligence, plus
+énergique et capable de plus grandes choses, préfère le poivre et
+l'arsenic, ont de bonnes raisons pour agir de la sorte, sans avoir
+l'intention d'imposer leur pacifique domination à ceux qui tremblent de
+peur devant une musaraigne ou l'expression parlante des surfaces d'un
+cube. Je parle par expérience, sans venir jouer ici le rôle de
+provocateur. Et, de même que les rotifères et les tardigrades peuvent
+être chauffés à une température voisine de l'ébullition, sans perdre
+nécessairement leur vitalité, il en sera de même pour toi, si tu sais
+t'assimiler, avec précaution, l'âcre sérosité suppurative qui se dégage
+avec lenteur de l'agacement que causent mes intéressantes élucubrations.
+Eh! quoi, n'est-on pas parvenu à greffer sur le dos d'un rat vivant la
+queue détachée du corps d'un autre rat? Essaie donc pareillement de
+transporter dans ton imagination les diverses modifications de ma raison
+cadavérique. Mais, sois prudent. A l'heure que j'écris, de nouveaux
+frissons parcourent l'atmosphère intellectuelle: il ne s'agit que
+d'avoir le courage de les regarder en face. Pourquoi fais-tu cette
+grimace? Et même tu l'accompagnes d'un geste que l'on ne pourrait imiter
+qu'après un long apprentissage. Sois persuadé que l'habitude est
+nécessaire en tout; et, puisque la répulsion instinctive, qui s'était
+déclarée dès les premières pages, a notablement diminué de profondeur,
+en raison inverse de l'application à la lecture, comme un furoncle qu'on
+incise, il faut espérer, quoique ta tête soit encore malade, que ta
+guérison ne tardera certainement pas à rentrer dans sa dernière période.
+Pour moi, il est indubitable que tu vogues déjà en pleine convalescence;
+cependant ta figure est restée bien maigre, hélas! Mais ... courage! il
+y a en toi un esprit peu commun, je t'aime, et je ne désespère pas de
+ta complète délivrance, pourvu que tu absorbes quelques substances
+médicamenteuses, qui ne feront que hâter la disparition des derniers
+symptômes du mal. Comme nourriture astringente et tonique, tu arracheras
+d'abord les bras de ta mère (si elle existe encore), tu les dépèceras en
+petits morceaux, et tu les mangeras ensuite, en un seul jour, sans
+qu'aucun trait de ta figure ne trahisse ton émotion. Si ta mère était
+trop vieille, choisis un autre sujet chirurgique, plus jeune et plus
+frais, sur lequel la rugine aura prise, et dont les os tarsiens, quand
+il marche, prennent aisément un point d'appui pour faire la bascule: ta
+s&oelig;ur, par exemple. Je ne puis m'empêcher de plaindre son sort, et je
+ne suis pas de ceux dans lesquels un enthousiasme très froid ne fait
+qu'affecter la bonté. Toi et moi, nous verserons pour elle, pour cette
+vierge aimée (mais, je n'ai pas de preuves pour établir qu'elle soit
+vierge), deux larmes incoercibles, deux larmes de plomb. Ce sera tout.
+La potion la plus lénitive, que je te conseille, est un bassin, plein
+d'un pus blennorragique à noyaux, dans lequel on aura préalablement
+dissous un kyste pileux de l'ovaire, un chancre folliculaire, un prépuce
+enflammé, renversé en arrière du gland par une paraphimosis, trois
+limaces rouges. Si tu suis mes ordonnances, ma poésie te recevra à bras
+ouverts, comme un pou résèque, avec ses baisers, la racine d'un cheveu.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je voyais, devant moi, un objet debout sur un tertre. Je ne distinguais
+pas clairement sa tête; mais, déjà, je devinais qu'elle n'était pas
+d'une forme ordinaire, sans, néanmoins, préciser la proportion exacte
+de ses contours. Je n'osais m'approcher de cette colonne immobile; et,
+quand même j'aurais eu à ma disposition les pattes ambulatoires de plus
+de trois mille crabes (je ne parle même pas de celles qui servent à la
+préhension et à la mastication des aliments), je serais encore resté à
+la même place, si un événement, très futile par lui-même, n'eût prélevé
+un lourd tribut sur ma curiosité, qui faisait craquer ses digues. Un
+scarabée, roulant, sur le sol, avec ses mandibules et ses antennes,
+une boule, dont les principaux éléments étaient composés de matières
+excrémentielles, s'avançait d'un pas rapide, vers le tertre désigné,
+s'appliquant à bien mettre en évidence la volonté qu'il avait de prendre
+cette direction. Cet animal articulé n'était pas de beaucoup plus grand
+qu'une vache! Si l'on doute de ce que je dis, que l'on vienne à moi, et
+je satisferai les plus incrédules par le témoignage de bons témoins.
+Je le suivis de loin, ostensiblement intrigué. Que voulait-il faire de
+cette grosse boule noire? O lecteur, toi qui te vantes sans cesse de ta
+perspicacité (et non à tort), serais-tu capable de me le dire? Mais, je
+ne veux pas soumettre à une rude épreuve ta passion connue pour les
+énigmes. Qu'il te suffise de savoir que la plus douce punition que je
+puisse t'infliger, est encore de te faire observer que ce mystère ne te
+sera révélé (il te sera révélé) que plus tard, à la fin de ta vie, quand
+tu entameras des discussions philosophiques avec l'agonie sur le bord de
+ton chevet ... et peut-être même à la fin de cette strophe. Le scarabée
+était arrivé au bas du tertre. J'avais emboîté mon pas sur ses traces,
+et j'étais encore à une grande distance du lieu de la scène; car, de
+même que les stercoraires, oiseaux inquiets comme s'ils étaient toujours
+affamés, se plaisent dans les mers qui baignent les deux pôles, et
+n'avancent qu'accidentellement dans les zones tempérées, ainsi je
+n'étais pas tranquille, et je portais mes jambes en avant avec beaucoup
+de lenteur. Mais qu'était-ce donc que la substance corporelle vers
+laquelle j'avançais? Je savais que la famille des pélécaninés comprend
+quatre genres distincts: le fou, le pélican, le cormoran, la frégate. La
+forme grisâtre qui m'apparaissait n'était pas un fou. Le bloc plastique
+que j'apercevais n'était pas une frégate. La chair cristallisée que
+j'observais n'était pas un cormoran. Je le voyais maintenant, l'homme
+à l'encéphale dépourvu de protubérance annulaire! Je recherchais
+vaguement, dans les replis de ma mémoire, dans quelle contrée torride
+ou glacée, j'avais déjà remarqué ce bec très long, large, convexe, en
+voûte, à arête marquée, onguiculée, renflée et très crochue à son
+extrémité; ces bords dentelés, droits; cette mandibule inférieure, à
+branches séparées jusqu'auprès de la pointe; cet intervalle rempli par
+une peau membraneuse; cette large poche, jaune et sacciforme, occupant
+toute la gorge et pouvant se distendre considérablement: et ces narines
+très étroites, longitudinales, presque imperceptibles, creusées dans un
+sillon bazal! Si cet être vivant, à respiration pulmonaire et simple, à
+corps garni de poils, avait été un oiseau entier jusqu'à la plante des
+pieds, et non plus seulement jusqu'aux épaules, il ne m'aurait pas alors
+été si difficile de le reconnaître: chose très facile à faire, comme
+vous allez le voir vous-même. Seulement, cette fois, je m'en dispense;
+pour la clarté de ma démonstration, j'aurais besoin qu'un de ces oiseaux
+fût placé sur ma table de travail, quand même il ne serait qu'empaillé.
+Or, je ne suis pas assez riche pour m'en procurer. Suivant pas à pas une
+hypothèse antérieure, j'aurais de suite assigné sa véritable nature et
+trouvé une place, dans les cadres d'histoire naturelle, à celui dont
+j'admirais la noblesse dans sa pose maladive. Avec quelle satisfaction
+de n'être pas tout à fait ignorant sur les secrets de son double
+organisme, et quelle avidité d'en savoir davantage, je le contemplais
+dans sa métamorphose durable! Quoiqu'il ne possédât pas un visage
+humain, il me paraissait beau comme les deux longs filaments
+tentaculiformes d'un insecte; ou plutôt, comme une inhumation
+précipitée; ou encore, comme la loi de la reconstitution des organes
+mutilés; et surtout, comme un liquide éminemment putrescible! Mais, ne
+prêtant aucune attention à ce qui se passait aux alentours, l'étranger
+regardait toujours devant lui, avec sa tête de pélican! Un autre jour,
+je reprendrai la fin de cette histoire. Cependant, je continuerai ma
+narration avec un morne empressement; car, si, de votre côté, il vous
+tarde de savoir où mon imagination veut en venir (plût au ciel qu'en
+effet, ce ne fût là que de l'imagination!), du mien, j'ai pris la
+résolution de terminer en une seule fois (et non en deux!) ce que
+j'avais à vous dire, quoique cependant personne n'ait le droit de
+m'accuser de manquer de courage. Mais, quand on se trouve en présence
+de pareilles circonstances, plus d'un sent battre contre la paume de sa
+main les pulsations de son c&oelig;ur. Il vient de mourir, presque inconnu,
+dans un petit port de Bretagne, un maître caboteur, vieux marin, qui
+fut le héros d'une terrible histoire. Il était alors capitaine au long
+cours, et voyageait pour un armateur de Saint-Malo. Or, après une
+absence de treize mois, il arriva au foyer conjugal, au moment où sa
+femme, encore alitée, venait de lui donner un héritier, à la
+reconnaissance duquel il ne se reconnaissait aucun droit. Le capitaine
+ne fit rien paraître de sa surprise et de sa colère; il pria froidement
+sa femme de s'habiller, et de l'accompagner à une promenade, sur les
+remparts de la ville. On était en janvier. Les remparts de Saint-Malo
+sont élevés, et, lorsque souffle le vent du nord, les plus intrépides
+reculent. La malheureuse obéit, calme et résignée; en rentrant, elle
+délira. Elle expira dans la nuit. Mais, ce n'était qu'une femme. Tandis
+que moi, qui suis un homme, en présence d'un drame non moins grand,
+je ne sais si je conservai assez d'empire sur moi-même, pour que les
+muscles de ma figure restassent immobiles! Dès que le scarabée fut
+arrivé au bas du tertre, l'homme leva son bras vers l'ouest
+(précisément, dans cette direction, un vautour des agneaux et un
+grand-duc de Virginie avaient engagé un combat dans les airs), essuya
+sur son bec une longue larme qui présentait un système de coloration
+diamantée, et dit au scarabée: «Malheureuse boule! ne l'as-tu pas fait
+rouler assez longtemps? Ta vengeance n'est pas encore assouvie; et,
+déjà, cette femme, dont tu avais attaché, avec des colliers de perles,
+les jambes et les bras, de manière à réaliser un polyèdre amorphe, afin
+de la traîner, avec tes tarses, à travers les vallées et les chemins,
+sur les ronces et les pierres (laisse-moi m'approcher pourvoir si c'est
+encore elle!), a vu ses os se creuser de blessures, ses membres se polir
+par la loi mécanique du frottement rotatoire, se confondre dans l'unité
+de la coagulation, et son corps présenter, au lieu des linéaments
+primordiaux et des courbes naturelles, l'apparence monotone d'un seul
+tout homogène qui ne ressemble que trop, par la confusion de ses divers
+éléments broyés, à la masse d'une sphère! Il y a longtemps qu'elle est
+morte; laisse ces dépouilles à la terre, et prends garde d'augmenter,
+dans d'irréparables proportions, la rage qui te consume: ce n'est plus
+de la justice: car, l'égoïsme, caché dans les téguments de ton front,
+soulève lentement, comme un fantôme, la draperie qui le recouvre.» Le
+vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, portés insensiblement,
+par les péripéties de leur lutte, s'étaient rapprochés de nous. Le
+scarabée trembla devant ces paroles inattendues, et, ce qui, dans une
+autre occasion, aurait été un mouvement insignifiant, devint, cette
+fois, la marque distinctive d'une fureur qui ne connaissait plus de
+bornes; car, il frotta redoutablement ses cuisses postérieures contre le
+bord des élytres, en faisant entendre un bruit aigu: «Qui es-tu, donc,
+toi, être pusillanime? Il paraît que tu as oublié certains
+développements étranges des temps passés; tu ne les retiens pas dans ta
+mémoire, mon frère. Cette femme nous a trahis, l'un après l'autre. Toi
+le premier, moi le second. Il me semble que cette injure ne doit pas
+(ne doit pas!) disparaître du souvenir si facilement. Si facilement! Toi,
+ta nature magnanime te permet de pardonner. Mais, sais-tu si, malgré la
+situation anormale des atomes de cette femme, réduite à pâte de pétrin
+(il n'est pas maintenant question de savoir si l'on ne croirait pas, à
+la première investigation, que ce corps ait été augmenté d'une quantité
+notable de densité plutôt par l'engrenage de deux fortes roues que par
+les effets de ma passion fougueuse), elle n'existe pas encore? Tais-toi,
+et permets que je me venge.» Il reprit son manège, et s'éloigna, la
+boule poussée devant lui. Quand il se fut éloigné, le pélican s'écria:
+«Cette femme, par son pouvoir magique, m'a donné une tête de palmipède,
+et a changé mon frère en scarabée: peut-être qu'elle mérite même de
+pires traitements que ceux que je viens d'énumérer.» Et moi, qui n'étais
+pas certain de ne pas rêver, devinant, par ce que j'avais entendu, la
+nature des relations hostiles qui unissaient, au-dessus de moi, dans un
+combat sanglant, le vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, je
+rejetai, comme un capuchon, ma tête en arrière, afin de donner au jeu de
+mes poumons, l'aisance et l'élasticité susceptibles, et je leur criai,
+en dirigeant mes yeux vers le haut: «Vous autres, cessez votre discorde.
+Vous avez raison tous les deux; car, à chacun elle avait promis son
+amour; par conséquent, elle vous a trompés ensemble. Mais, vous n'êtes
+pas les seuls. En outre, elle vous dépouilla de votre forme humaine, se
+faisant un jeu cruel de vos plus saintes douleurs. Et, vous hésiteriez à
+me croire! D'ailleurs elle est morte; et le scarabée lui a fait subir un
+châtiment d'ineffaçable empreinte, malgré la pitié du premier trahi.» A
+ces mots, ils mirent fin à leur querelle, et ne s'arrachèrent plus les
+plumes, ni les lambeaux de chair: ils avaient raison d'agir ainsi. Le
+grand-duc de Virginie, beau comme un mémoire sur la courbe que décrit
+un chien en courant après son maître, s'enfonça dans les crevasses d'un
+couvent en ruines. Le vautour des agneaux, beau comme la loi de l'arrêt
+de développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la
+croissance n'est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur
+organisme s'assimile, se perdit dans les hautes couches de l'atmosphère.
+Le pélican, dont le généreux pardon m'avait causé beaucoup d'impression,
+parce que je ne le trouvais pas naturel, reprenant sur son tertre
+l'impassibilité majestueuse d'un phare, comme pour avertir les
+navigateurs humains de faire attention à son exemple, et de préserver
+leur sort de l'amour des magiciennes sombres, regardait toujours devant
+lui. Le scarabée, beau comme le tremblement des mains dans l'alcoolisme,
+disparaissait à l'horizon. Quatre existences de plus que l'on pouvait
+rayer du livre de vie. Je m'arrachai un muscle entier dans le bras
+gauche, car je ne savais plus ce que je faisais, tant je me trouvais ému
+devant cette quadruple infortune. Et, moi, qui croyais que c'étaient des
+matières excrémentielles. Grande bête que je suis, va.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>L'anéantissement intermittent des facultés humaines: quoi que votre
+pensée penchât à supposer, ce ne sont pas là des mots. Du moins, ce
+ne sont pas des mots comme les autres. Qu'il lève la main, celui qui
+croirait accomplir un acte juste, en priant quelque bourreau de
+l'écorcher vivant. Qu'il redresse la tête, avec la volupté du sourire,
+celui qui, volontairement, offrirait sa poitrine aux balles de la mort.
+Mes yeux chercheront la marque des cicatrices; mes dix doigts
+concentreront la totalité de leur attention à palper soigneusement la
+chair de cet excentrique; je vérifierai que les éclaboussures de la
+cervelle ont rejailli sur le satin de mon front. N'est-ce pas qu'un
+homme, amant d'un pareil martyre, ne se trouverait pas dans l'univers
+entier? Je ne connais pas ce que c'est que le rire, c'est vrai, ne
+l'ayant jamais éprouvé par moi-même. Cependant, quelle imprudence n'y
+aurait-il pas à soutenir que mes lèvres ne s'élargiraient pas, s'il
+m'était donné de voir celui qui prétendrait que, quelque part, cet
+homme-là existe? Ce qu'aucun ne souhaiterait pour sa propre existence,
+m'a été échu par un lot inégal. Ce n'est pas que mon corps nage dans
+le lac de la douleur; passe alors. Mais, l'esprit se dessèche par une
+réflexion condensée et continuellement tendue; il hurle comme les
+grenouilles d'un marécage, quand une troupe de flamants voraces et de
+hérons affamés vient s'abattre sur les joncs de ses bords. Heureux celui
+qui dort paisiblement dans un lit de plumes, arrachées à la poitrine de
+l'eider, sans remarquer qu'il se trahit lui-même. Voilà plus de trente
+ans que je n'ai pas encore dormi. Depuis l'imprononçable jour de ma
+naissance, j'ai voué aux planches somnifères une haine irréconciliable.
+C'est moi qui l'ai voulu; que nul ne soit accusé. Vite, que l'on se
+dépouille du soupçon avorté. Distinguez-vous, sur mon front, cette pâle
+couronne? Celle qui la tressa de ses doigts maigres fut la ténacité.
+Tant qu'un reste de sève brûlante coulera dans mes os, comme un torrent
+de métal fondu, je ne dormirai point. Chaque nuit, je force mon &oelig;il
+livide à fixer les étoiles, à travers les carreaux de ma fenêtre. Pour
+être plus sûr de moi-même, un éclat de bois sépare mes paupières
+gonflées. Lorsque l'aurore apparaît, elle me retrouve dans la même
+position, le corps appuyé verticalement, et debout contre le plâtre de
+la muraille froide. Cependant, il m'arrive quelquefois de rêver, mais
+sans perdre un seul instant le vivace sentiment de ma personnalité et la
+libre faculté de me mouvoir: sachez que le cauchemar qui se cache dans
+les angles phosphoriques de l'ombre, la fièvre qui palpe mon visage avec
+son moignon, chaque animal impur qui dresse sa griffe sanglante, eh
+bien, c'est ma volonté qui, pour donner un aliment stable à son activité
+perpétuelle, les fait tourner en rond. En effet, atome qui se venge en
+son extrême faiblesse, le libre arbitre ne craint pas d'affirmer, avec
+une autorité puissante, qu'il ne compte pas l'abrutissement parmi le
+nombre de ses fils: celui qui dort, est moins qu'un animal châtré la
+veille. Quoique l'insomnie entraîne, vers les profondeurs de la fosse,
+ces muscles qui déjà répandent une odeur de cyprès, jamais la blanche
+catacombe de mon intelligence n'ouvrira ses sanctuaires aux yeux du
+Créateur. Une secrète et noble justice, vers les bras tendus de laquelle
+je me lance par instinct, m'ordonne de traquer sans trêve cet ignoble
+châtiment. Ennemi redoutable de mon âme imprudente, à l'heure où l'on
+allume un falot sur la côte, je défends à mes reins infortunés de se
+coucher sur la rosée de gazon. Vainqueur, je repousse les embûches de
+l'hypocrite pavot. Il est en conséquence certain que, par cette lutte
+étrange, mon c&oelig;ur a muré ses desseins, affamé qui se mange lui-même.
+Impénétrable comme les géants, moi, j'ai vécu sans cesse avec
+l'envergure des yeux béante. Au moins, il est avéré que, pendant le
+jour, chacun peut opposer une résistance utile contre le Grand Objet
+Extérieur (qui ne sait pas son nom?); car, alors, la volonté veille à
+sa propre défense avec un remarquable acharnement. Mais aussitôt que le
+voile des vapeurs nocturnes s'étend, même sur les condamnés que l'on va
+pendre, oh! voir son intellect entre les sacrilèges mains d'un étranger.
+Un implacable scalpel en scrute les broussailles épaisses. La conscience
+exhale un long râle de malédiction; car, le voile de sa pudeur reçoit de
+cruelles déchirures. Humiliation! notre porte est ouverte à la curiosité
+farouche du Céleste Bandit. Je n'ai pas mérité ce supplice infâme, toi,
+le hideux espion de ma causalité! Si j'existe, je ne suis pas un autre.
+Je n'admets pas en moi cette équivoque pluralité. Je veux résider seul
+dans mon intime raisonnement. L'autonomie ... ou bien qu'on me change en
+hippopotame. Abîme-toi sous terre, ô anonyme stygmate, et ne reparais
+plus devant mon indignation hagarde. Ma subjectivité et le Créateur,
+c'est trop pour un cerveau. Quand la nuit obscurcit le cours des heures,
+quel est celui qui n'a pas combattu contre l'influence du sommeil, dans
+sa couche mouillée d'une glaciale sueur? Ce lit, attirant contre son
+sein les facultés mourantes, n'est qu'un tombeau composé de planches de
+sapin équarri. La volonté se retire insensiblement, comme en présence
+d'une force invisible. Une poix visqueuse épaissit le cristallin des
+yeux. Les paupières se recherchent comme deux amis. Le corps n'est plus
+qu'un cadavre qui respire. Enfin, quatre énormes pieux clouent sur le
+matelas la totalité des membres. Et remarquez, je vous prie, qu'en somme
+les draps ne sont que des linceuls. Voici la cassolette où brûle
+l'encens des religions. L'éternité mugit, ainsi qu'une mer lointaine,
+et s'approche à grands pas. L'appartement a disparu: prosternez-vous,
+humains, dans la chapelle ardente! Quelquefois, s'efforçant inutilement
+de vaincre les imperfections de l'organisme, au milieu du sommeil le
+plus lourd, le sens magnétisé s'aperçoit avec étonnement qu'il n'est
+plus qu'un bloc de sépulture, et raisonne admirablement, appuyé sur une
+subtilité incomparable: «Sortir de cette couche est un problème plus
+difficile qu'on ne le pense. Assis sur la charrette, l'on m'entraîne
+vers la binarité des poteaux de la guillotine. Chose curieuse, mon bras
+inerte s'est assimilé savamment la raideur de la souche. C'est très
+mauvais de rêver qu'on marche à l'échafaud.» Le sang coule à large flots
+à travers la figure. La poitrine effectue des soubresauts répétés, et se
+gonfle à des sifflements. Le poids d'un obélisque étouffe l'expansion de
+la rage. Le réel a détruit les rêves de la somnolence! Qui ne sait pas
+que, lorsque la lutte se prolonge entre le moi, plein de fierté, et
+l'accroissement terrible de la catalepsie, l'esprit halluciné perd le
+jugement? Rongé par le désespoir, il se complaît dans son mal, jusqu'à
+ce qu'il ait vaincu la nature, et que le sommeil, voyant sa proie lui
+échapper, s'enfuie sans retour loin de son c&oelig;ur, d'une aile irritée et
+honteuse. Jetez un peu de cendre sur mon orbite en feu. Ne fixez pas mon
+&oelig;il qui ne se ferme jamais. Comprenez-vous les souffrances que
+j'endure? (cependant, l'orgueil est satisfait). Dès que la nuit exhorte
+les humains au repos, un homme, que je connais, marche à grands pas dans
+la campagne. Je crains que ma résolution ne succombe aux atteintes de la
+vieillesse. Qu'il arrive, ce jour fatal où je m'endormirai! Au réveil
+mon rasoir, se frayant un passage à travers le cou, prouvera que rien
+n'était, en effet, plus réel.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>&mdash;Mais qui donc!... mais qui donc ose, ici, comme un conspirateur,
+traîner les anneaux de son corps vers ma poitrine noire? Qui que tu
+sois, excentrique python, par quel prétexte excuses-tu ta présence
+ridicule? Est-ce un vaste remords qui te tourmente? Car, vois-tu, boa,
+ta sauvage majesté n'a pas, je le suppose, l'exorbitante prétention
+de se soustraire à la comparaison que j'en fais avec les traits du
+criminel. Cette bave écumeuse et blanchâtre est, pour moi, le signe de
+la rage. Ecoute-moi: sais-tu que ton &oelig;il est loin de boire un rayon
+céleste? N'oublie pas que si ta présomptueuse cervelle m'a cru capable
+de t'offrir quelques paroles de consolation, ce ne peut être que par
+le motif d'une ignorance totalement dépourvue de connaissances
+physiognomoniques. Pendant un temps, bien entendu, suffisant, dirige la
+lueur de tes yeux vers ce que j'ai le droit, comme un autre, d'appeler
+mon visage! Ne vois-tu pas comme il pleure? Tu t'es trompé, basilic. Il
+est nécessaire que tu cherches ailleurs la triste ration de soulagement,
+que mon impuissance radicale te retranche, malgré les nombreuses
+protestations de ma bonne volonté. Oh! quelle force, en phrases
+exprimables, fatalement t'entraîna vers ta perte? Il est presque
+impossible que je m'habitue à ce raisonnement que tu ne comprennes pas
+que, plaquant sur le gazon rougi, d'un coup de mon talon, les courbes
+fuyantes de ta tête triangulaire, je pourrais pétrir un innommable
+mastic avec l'herbe de la savane et la chair de l'écrasé.</p>
+
+<p>&mdash;Disparais le plus tôt possible loin de moi, coupable à la face blême!
+Le mirage fallacieux de l'épouvantement t'a montré ton propre spectre!
+Dissipe tes injurieux soupçons, si tu ne veux pas que je t'accuse à mon
+tour, et que je ne porte contre toi une récrimination qui serait
+certainement approuvée par le jugement du serpentaire reptilivore.
+Quelle monstrueuse aberration de l'imagination t'empêche de me
+reconnaître! Tu ne te rappelles donc pas les services importants que je
+t'ai rendus, par la gratification d'une existence que je fis émerger du
+chaos, et, de ton coté, le v&oelig;u, à jamais inoubliable, de ne pas
+déserter mon drapeau, afin de me rester fidèle jusqu'à la mort? Quand tu
+étais enfant (ton intelligence était alors dans sa plus belle phase), le
+premier, tu grimpais sur la colline, avec la vitesse de l'isard, pour
+saluer, par un geste de ta petite main, les multicolores rayons de
+l'aurore naissante. Les notes de ta voix jaillissaient, de ton larynx
+sonore, comme des perles diamantines, et résolvaient leurs collectives
+personnalités, dans l'agrégation vibrante d'un long hymne d'adoration.
+Maintenant, tu rejettes à tes pieds, comme un haillon souillé de boue,
+la longanimité dont j'ai fait trop longtemps preuve. La reconnaissance a
+vu ses racines se dessécher, comme le lit d'une mare; mais, à sa place,
+l'ambition a crû dans des proportions qu'il me serait pénible de
+qualifier. Quel est-il, celui qui m'écoute, pour avoir une telle
+confiance dans l'abus de sa propre faiblesse?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui es-tu, toi-même, substance audacieuse? Non!... non!... je ne me
+trompe pas; et, malgré les métamorphoses multiples auxquelles tu as
+recours, toujours ta tête de serpent reluira devant mes yeux comme un
+phare d'éternelle injustice, et de cruelle domination! Il a voulu
+prendre les rênes du commandement, mais il ne sait pas régner! Il a
+voulu devenir un objet d'horreur pour tous les êtres de la création,
+et il a réussi. Il a voulu prouver que lui seul est le monarque de
+l'univers, et c'est en cela qu'il s'est trompé. O misérable! as-tu
+attendu jusqu'à cette heure pour entendre les murmures et les complots
+qui, s'élevant simultanément de la surface des sphères, viennent raser
+d'une aile farouche les rebords papillacés de ton destructible tympan?
+Il n'est pas loin, le jour, où mon bras te renversera dans la poussière,
+empoisonnée par ta respiration, et, arrachant de tes entrailles une
+nuisible vie, laissera sur le chemin ton cadavre, criblé de contorsions,
+pour apprendre au voyageur consterné, que cette chair palpitante, qui
+frappe sa vue d'étonnement, et cloue dans son palais sa langue muette,
+ne doit plus être comparée, si l'on garde son sang-froid, qu'au tronc
+pourri d'un chêne, qui tomba de vétusté! Quelle pensée de pitié me
+retient devant ta présence? Toi-même, recule plutôt devant moi, te
+dis-je, et va laver ton incommensurable honte dans le sang d'un enfant
+qui vient de naître: voilà quelles sont tes habitudes. Elles sont dignes
+de toi. Va ... marche toujours devant toi. Je te condamne à devenir
+errant. Je te condamne à rester seul et sans famille. Chemine
+constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse
+les sables des déserts jusqu'à ce que la fin du monde engloutisse les
+étoiles dans le néant. Lorsque tu passeras près de la tanière du tigre,
+il s'empressera de fuir, pour ne pas regarder, comme dans un miroir, son
+caractère exhaussé sur le socle de la perversité idéale. Mais, quand la
+fatigue impérieuse t'ordonnera d'arrêter ta marche devant les dalles de
+mon palais, recouvertes de ronces et de chardons, fais attention à tes
+sandales en lambeaux, et franchis, sur la pointe des pieds, l'élégance
+des vestibules. Ce n'est pas une recommandation inutile. Tu pourrais
+éveiller ma jeune épouse et mon fils en bas âge, couchés dans les
+caveaux de plomb qui longent les fondements de l'antique château. Si tu
+ne prenais tes précautions d'avance, ils pourraient te faire pâlir par
+leurs hurlements souterrains. Quand ton impénétrable volonté leur ôta
+l'existence, ils n'ignoraient pas que ta puissance est redoutable, et
+n'avaient aucun doute à cet égard; mais, ils ne s'attendaient point (et
+leurs adieux suprêmes me confirmèrent leur croyance) que ta Providence
+se serait montrée à ce point impitoyable! Quoi qu'il en soit, traverse
+rapidement ces salles abandonnées et silencieuses, aux lambris
+d'émeraude, mais aux armoiries fanées, où reposent les glorieuses
+statues de mes ancêtres. Ces corps de marbre sont irrités contre toi;
+évite leurs regards vitreux. C'est un conseil que te donne la langue de
+leur unique et dernier descendant. Regarde comme leur bras est levé dans
+l'attitude de la défense provocatrice, la tête fièrement renversée en
+arrière. Sûrement ils ont deviné le mal que tu m'as fait; et, si tu
+passes à portée des piédestaux glacés qui soutiennent ces blocs
+sculptés, la vengeance t'y attend. Si ta défense a besoin de m'objecter
+quelque chose, parle. Il est trop tard pour pleurer maintenant. Il
+fallait pleurer dans des moments plus convenables, quand l'occasion
+était propice. Si tes yeux sont enfin dessillés, juge toi-même quelles
+ont été les conséquences de ta conduite. Adieu! je m'en vais respirer la
+brise des falaises; car, mes poumons, à moitié étouffés, demandent à
+grands cris un spectacle plus tranquille et plus vertueux que le tien!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>O pédérastes incompréhensibles, ce n'est pas moi qui lancerai des
+injures à votre grande dégradation; ce n'est pas moi qui viendrai jeter
+le mépris sur votre anus infundibuliforme. Il suffit que les maladies
+honteuses, et presque incurables, qui vous assiègent, portent avec elles
+leur immanquable châtiment. Législateurs d'institutions stupides,
+inventeurs d'une morale étroite, éloignez-vous de moi, car je suis une
+âme impartiale. Et vous, jeunes adolescents ou plutôt jeunes filles,
+expliquez-moi comment et pourquoi (mais, tenez-vous à une convenable
+distance, car, moi non plus, je ne sais pas résister à mes passions)
+la vengeance a germé dans vos c&oelig;urs, pour avoir attaché au flanc de
+l'humanité une pareille couronne de blessures. Vous la faites rougir de
+ses fils par votre conduite (que, moi, je vénère!); votre prostitution,
+s'offrant au premier venu, exerce la logique des penseurs les plus
+profonds, tandis que votre sensibilité exagérée comble la mesure de la
+stupéfaction de la femme elle-même. Êtes-vous d'une nature moins ou plus
+terrestre que celle de vos semblables? Possédez-vous un sixième sens qui
+nous manque? Ne mentez pas, et dites ce que vous pensez. Ce n'est pas
+une interrogation que je vous pose; car, depuis que je fréquente en
+observateur la sublimité de vos intelligences grandioses, je sais à quoi
+m'en tenir. Soyez bénis par ma main gauche, soyez sanctifiés par ma main
+droite, anges protégés par mon amour universel. Je baise votre visage,
+je baise votre poitrine, je baise, avec mes lèvres suaves, les diverses
+parties de votre corps harmonieux et parfumé. Que ne m'aviez-vous dit
+tout de suite ce que vous étiez, cristallisations d'une beauté morale
+supérieure? Il a fallu que je devinasse par moi-même les innombrables
+trésors de tendresse et de chasteté que recélaient les battements de
+votre c&oelig;ur oppressé. Poitrine ornée de guirlandes de roses et de
+vétyver. Il a fallu que j'entr'ouvrisse vos jambes pour vous connaître
+et que ma bouche se suspendit aux insignes de votre pudeur. Mais (chose
+importante à représenter) n'oubliez pas chaque jour de laver la peau de
+vos parties, avec de l'eau chaude, car, sinon, des chancres vénériens
+pousseraient infailliblement sur les commissures fendues de mes lèvres
+inassouvies. Oh! si au lieu d'être un enfer, l'univers n'avait été qu'un
+céleste anus immense, regardez le geste que je fais du côté de mon
+bas-ventre: oui, j'aurais enfoncé ma verge à travers son sphyncter
+sanglant, fracassant, par mes mouvements impétueux, les propres parois
+de son bassin! Le malheur n'aurait pas alors soufflé, sur mes yeux
+aveuglés, des dunes entières de sable mouvant; j'aurais découvert
+l'endroit souterrain où gît la vérité endormie, et les fleuves de mon
+sperme visqueux auraient trouvé de la sorte un océan où se précipiter!
+Mais, pourquoi me surprends-je à regretter un état de choses imaginaire
+et qui ne recevra jamais le cachet de son accomplissement ultérieur? Ne
+nous donnons pas la peine de construire de fugitives hypothèses. En
+attendant, que celui qui brûle de l'ardeur de partager mon lit vienne me
+trouver; mais, je mets une condition rigoureuse à mon hospitalité: il
+faut qu'il n'ait pas plus de quinze ans. Qu'il ne croie pas de son côté
+que j'en ai trente; qu'est-ce que cela y fait? L'âge ne diminue pas
+l'intensité des sentiments, loin de là; et, quoique mes cheveux soient
+devenus blancs comme la neige, ce n'est pas à cause de la vieillesse:
+c'est, au contraire, pour le motif que vous savez. Moi, je n'aime pas
+les femmes! Ni même les hermaphrodites! Il me faut des êtres qui me
+ressemblent, sur le front desquels la noblesse humaine soit marquée en
+caractères plus tranchés et ineffaçables! Êtes-vous certain que celles
+qui portent de longs cheveux, soient de la même nature que la mienne?
+Je ne le crois pas, et je ne déserterai pas mon opinion. Une salive
+saumâtre coule de ma bouche, je ne sais pas pourquoi. Qui veut me la
+sucer, afin que j'en sois débarrassé? Elle monte ... elle monte
+toujours! Je sais ce que c'est. J'ai remarqué que, lorsque je bois à la
+gorge le sang de ceux qui se couchent à côté de moi (c'est à tort que
+l'on me suppose vampire, puisqu'on appelle ainsi des morts qui sortent
+de leur tombeau; or, moi, je suis un vivant), j'en rejette le lendemain
+une partie par la bouche: voilà l'explication de la salive infecte. Que
+voulez-vous que j'y fasse, si les organes, affaiblis par le vice, se
+refusent à l'accomplissement des fonctions de la nutrition? Mais, ne
+révélez mes confidences à personne. Ce n'est pas pour moi que je vous
+dis cela; c'est pour vous-même et les autres, afin que le prestige du
+secret retienne dans les limites du devoir et de la vertu ceux qui,
+aimantés par l'électricité de l'inconnu, seraient tentés de m'imiter.
+Ayez ma bonté de regarder ma bouche (pour le moment, je n'ai pas le
+temps d'employer une formule plus longue de politesse); elle vous frappe
+au premier abord par l'apparence de sa structure, sans mettre le serpent
+dans vos comparaisons; c'est que j'en contracte le tissu jusqu'à la
+dernière réduction, afin de faire croire que je possède un caractère
+froid. Vous n'ignorez pas qu'il est diamétralement opposé. Que ne
+puis-je regarder à travers ces pages séraphiques le visage de celui qui
+me lit. S'il n'a pas dépassé la puberté, qu'il s'approche. Serre-moi
+contre toi, et ne crains pas de me faire du mal; rétrécissons
+progressivement les liens de nos muscles. Davantage. Je sens qu'il est
+inutile d'insister; l'opacité, remarquable à plus d'un titre, de cette
+feuille de papier, est un empêchement des plus considérables à
+l'opération de notre complète jonction. Moi, j'ai toujours éprouvé un
+caprice infâme pour la pâle jeunesse des collèges, et les enfants
+étiolés des manufactures! Mes paroles ne sont pas les réminiscences d'un
+rêve, et j'aurais trop de souvenirs à débrouiller, si l'obligation
+m'était imposée de faire passer devant vos yeux les événements qui
+pourraient affermir de leur témoignage la véracité de ma douloureuse
+affirmation. La justice humaine ne m'a pas encore surpris en flagrant
+délit, malgré l'incontestable habileté de ses agents. J'ai même
+assassiné (il n'y a pas longtemps!) un pédéraste qui ne se prêtait pas
+suffisamment à ma passion; j'ai jeté son cadavre dans un puits
+abandonné, et l'on n'a pas de preuves décisives contre moi. Pourquoi
+frémissez-vous de peur, adolescent qui me lisez? Croyez-vous que je
+veuille en faire autant envers vous? Vous vous montrez souverainement
+injuste ... Vous avez raison: méfiez-vous de moi, surtout si vous êtes
+beau. Mes parties offrent éternellement le spectacle lugubre de la
+turgescence; nul ne peut soutenir (et combien ne s'en ont-ils pas
+approchés!) qu'il les a vues à l'état de tranquillité normale, pas même
+le décrotteur qui m'y porta un coup de couteau dans un moment de délire.
+L'ingrat! Je change de vêtements deux fois par semaine, la propreté
+n'étant pas le principal motif de ma détermination. Si je n'agissais pas
+ainsi, les membres de l'humanité disparaîtraient au bout de quelques
+jours, dans des combats prolongés. En effet, dans quelque contrée que je
+me trouve, ils me harcèlent continuellement de leur présence et viennent
+lécher la surface de mes pieds. Mais, quelle puissance possèdent-elles
+donc, mes gouttes séminales, pour attirer vers elles tout ce qui respire
+par des nerfs olfactifs! Ils viennent des bords des Amazones, ils
+traversent les vallées qu'arrose le Gange, ils abandonnent le lichen
+polaire, pour accomplir de longs voyages à ma recherche, et demander aux
+cités immobiles, si elles n'ont pas vu passer, un instant, le long de
+leurs remparts, celui dont le sperme sacré embaume les montagnes, les
+lacs, les bruyères, les forêts, les promontoires et la vastitude des
+mers! Le désespoir de ne pas pouvoir me rencontrer (je me cache
+secrètement dans les endroits les plus inaccessibles, afin d'alimenter
+leur ardeur) les porte aux actes les plus regrettables. Ils se mettent
+trois cent mille de chaque côté, et les mugissements des canons servent
+de prélude à la bataille. Toutes les ailes s'ébranlent à la fois, comme
+un seul guerrier. Les carrés se forment et tombent aussitôt pour ne plus
+se relever. Les chevaux effarés s'enfuient dans toutes les directions.
+Les boulets labourent le sol, comme des météores implacables. Le théâtre
+du combat n'est plus qu'un vaste champ de carnage, quand la nuit révèle
+sa présence et que la lune silencieuse apparaît entre les déchirures
+d'un nuage. Me montrant du doigt un espace de plusieurs lieues recouvert
+de cadavres, le croissant vaporeux de cet astre m'ordonne de prendre un
+instant, comme le sujet de méditatives réflexions, les conséquences
+funestes qu'entraîne, après lui, l'inexplicable talisman enchanteur que
+la Providence m'accorda. Malheureusement que de siècles ne faudra-t-il
+pas encore, avant que la race humaine périsse entièrement par mon piège
+perfide! C'est ainsi qu'un esprit habile, et qui ne se vante pas,
+emploie, pour atteindre à ses fins, les moyens mêmes qui paraîtraient
+d'abord y porter un invincible obstacle. Toujours mon intelligence
+s'élève vers cette imposante question, et vous êtes témoin vous-même
+qu'il ne m'est plus possible de rester dans le sujet modeste qu'au
+commencement j'avais le dessein de traiter. Un dernier mot ... c'était
+une nuit d'hiver. Pendant que la bise sifflait dans les sapins, le
+Créateur ouvrit sa porte au milieu des ténèbres et fit entrer un
+pédéraste.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Silence! il passe un cortège funéraire à côté de vous. Inclinez la
+binarité de vos rotules vers la terre et entonnez un chant
+d'outre-tombe. (Si vous considérez mes paroles plutôt comme une simple
+forme impérative, que comme un ordre formel qui n'est pas à sa place,
+vous montrerez de l'esprit et du meilleur.) Il est possible que vous
+parveniez de la sorte à réjouir extrêmement l'âme du mort, qui va se
+reposer de la vie dans une fosse. Même le fait est, pour moi, certain.
+Remarquez que je ne dis pas que votre opinion ne puisse jusqu'à un
+certain point être contraire à la mienne; mais, ce qu'il importe avant
+tout, c'est de posséder des notions justes sur les bases de la morale,
+de telle manière que chacun doive se pénétrer du principe qui commande
+de faire à autrui ce que l'on voudrait peut-être qui fût fait à
+soi-même. Le prêtre des religions ouvre le premier la marche, en tenant
+à la main un drapeau blanc, signe de la paix, et de l'autre un emblème
+d'or qui représente les parties de l'homme et de la femme, comme pour
+indiquer que ces membres charnels sont la plupart du temps, abstraction
+faite de toute métaphore, des instruments très dangereux entre les mains
+de ceux qui s'en servent, quand ils les manipulent aveuglément pour des
+buts divers qui se querellent entre eux, au lieu d'engendrer une
+opportune réaction contre la passion connue qui cause presque tous nos
+maux. Au bas de son dos est attachée (artificiellement, bien entendu)
+une queue de cheval, aux crins épais, qui balaie la poussière du sol.
+Elle signifie de prendre garde de ne pas nous ravaler par notre conduite
+au rang des animaux. Le cercueil connaît sa route et marche après la
+tunique flottante du consolateur. Les parents et les amis du défunt, par
+la manifestation de leur position, ont résolu de fermer la marche du
+cortège. Celui-ci s'avance avec majesté, comme un vaisseau qui fend la
+pleine mer, et ne craint pas le phénomène de l'enfoncement; car, au
+moment actuel, les tempêtes et les écueils ne se font pas remarquer par
+quelque chose de moins que leur explicable absence. Les grillons et
+les crapauds suivent à quelques pas la fête mortuaire; eux, aussi,
+n'ignorent pas que leur modeste présence aux funérailles de quiconque
+leur sera un jour comptée. Ils s'entretiennent à voix basse dans leur
+pittoresque langage (ne soyez pas assez présomptueux, permettez-moi de
+vous donner ce conseil non intéressé, pour croire que vous seul possédez
+la précieuse faculté de traduire les sentiments de votre pensée) de
+celui qu'ils regardèrent plus d'une fois courir à travers les prairies
+verdoyantes, et plonger la sueur de ses membres dans les bleuâtres
+vagues des golfes arénacés. D'abord, la vie parut lui sourire sans
+arrière-pensée, et, magnifiquement, le couronna de fleurs; mais, puisque
+votre intelligence elle-même s'aperçoit ou plutôt devine qu'il s'est
+arrêté aux limites de l'enfance, je n'ai pas besoin, jusqu'à l'apparition
+d'une rétractation véritablement nécessaire, de continuer les prolégomènes
+de ma rigoureuse démonstration. Dix ans. Nombre exactement calqué, à s'y
+méprendre, sur celui des doigts de la main. C'est peu et c'est beaucoup
+Dans le cas qui nous préoccupe, cependant, je m'appuierai sur votre amour
+envers la vérité, pour que vous prononciez, avec moi, sans tarder une
+seconde de plus, que c'est peu. Et, quand je réfléchis sommairement à ces
+ténébreux mystères, par lesquels un être humain disparaît de la terre,
+aussi facilement qu'une mouche ou une libellule, sans conserver l'espérance
+d'y revenir, je me surprends à couver le vif regret de ne pas probablement
+pouvoir vivre assez longtemps, pour vous bien expliquer ce que je n'ai pas
+la prétention de comprendre moi-même. Mais, puisqu'il est prouvé que, par
+un hasard extraordinaire, je n'ai pas encore perdu la vie depuis ce
+temps lointain où je commençai, plein de terreur, la phrase précédente,
+je calcule mentalement qu'il ne sera pas inutile ici, de construire
+l'aveu complet de mon impuissance radicale, quand il s'agit surtout,
+comme à présent, de cette imposante et inabordable question. C'est,
+généralement parlant, une chose singulière que la tendance attractive
+qui nous porte à rechercher (pour ensuite les exprimer) les
+ressemblances et et les différences que recèlent, dans leurs naturelles
+propriétés, les objets les plus opposés entre eux, et quelquefois les
+moins aptes, en apparence, à se prêter à ce genre de combinaisons
+sympathiquement curieuses, et qui, ma parole d'honneur, donnent
+gracieusement au style de l'écrivain, qui se paie cette personnelle
+satisfaction, l'impossible et inoubliable aspect d'un hibou sérieux
+jusqu'à l'éternité. Suivons en conséquence le courant qui nous entraîne.
+Le milan royal a les ailes proportionnellement plus longues que les
+buses, et le vol bien plus aisé: aussi passe-t-il sa vie dans l'air.
+Il ne se repose presque jamais et parcourt chaque jour des espaces
+immenses; et ce grand mouvement n'est point un exercice de chasse, ni
+poursuite de proie, ni même de découverte; car, il ne chasse pas; mais,
+il semble que le vol soit son état naturel, sa favorite situation. L'on
+ne peut s'empêcher d'admirer la manière dont il l'exécute. Ses ailes
+longues et étroites paraissent immobiles; c'est la queue qui croit
+diriger toutes les évolutions, et la queue ne se trompe pas: elle agit
+sans cesse. Il s'élève sans effort; il s'abaisse comme s'il glissait sur
+un plan incliné; il semble plutôt nager que voler; il précipite sa
+course, il la ralentit, s'arrête, et reste comme suspendu ou fixé à la
+même place, pendant des heures entières. L'on ne peut s'apercevoir
+d'aucun mouvement dans ses ailes: vous ouvririez les yeux comme la porte
+d'un four, que ce serait d'autant inutile. Chacun a le bon sens de
+confesser sans difficulté (quoique avec un peu de mauvaise grâce) qu'il
+ne s'aperçoit pas, au premier abord, du rapport, si lointain qu'il soit,
+que je signale entre la beauté du vol du milan royal, et celle de la
+figure de l'enfant, s'élevant doucement, au-dessus du cercueil
+découvert, comme un nénuphar qui perce la surface des eaux; et voilà
+précisément en quoi consiste l'impardonnable faute qu'entraîne
+l'inamovible situation d'un manque de repentir, touchant l'ignorance
+volontaire dans laquelle on croupit. Ce rapport de calme majesté entre
+les deux termes de ma narquoise comparaison n'est déjà que trop commun,
+et d'un symbole assez compréhensible, pour que je m'étonne davantage de
+ce qui ne peut avoir, comme seule excuse, que ce même caractère de
+vulgarité qui fait appeler, sur tout objet ou spectacle qui en est
+atteint, un profond sentiment d'indifférence injuste. Comme si ce qui se
+voit quotidiennement n'en devrait pas moins réveiller l'attention de
+notre admiration! Arrivé à l'entrée du cimetière, le cortège s'empresse
+de s'arrêter; son intention n'est pas d'aller plus loin. Le fossoyeur
+achève le creusement de la fosse; l'on y dépose le cercueil avec toutes
+les précautions prises en pareil cas; quelques pelletées de terre
+inattendues viennent recouvrir le corps de l'enfant. Le prêtre des
+religions, au milieu de l'assistance émue, prononce quelques paroles
+pour bien enterrer le mort, davantage, dans l'imagination des
+assistants. «Il dit qu'il s'étonne beaucoup de ce que l'on verse ainsi
+tant de pleurs, pour un acte d'une telle insignifiance. Textuel. Mais il
+craint de ne pas qualifier suffisamment ce qu'il prétend, lui, être un
+incontestable bonheur. S'il avait cru que la mort est aussi peu
+sympathique dans sa naïveté, il aurait renoncé à son mandat, pour ne pas
+augmenter la légitime douleur des nombreux parents et amis du défunt;
+mais, une secrète voix l'avertit de leur donner quelques consolations,
+qui ne seront pas inutiles, ne fût-ce que celle qui ferait entrevoir
+l'espoir d'une prochaine rencontre dans les cieux entre celui qui mourut
+et ceux qui survécurent.» Maldoror s'enfuyait au grand galop, en
+paraissant diriger sa course vers les murailles du cimetière. Les sabots
+de son coursier élevaient autour de son maître une fausse couronne de
+poussière épaisse. Vous autres, vous ne pouvez savoir le nom de ce
+cavalier; mais, moi, je le sais. Il s'approchait de plus en plus; sa
+figure de platine commençait à devenir perceptible, quoique le bas en
+fût entièrement enveloppé d'un manteau que le lecteur s'est gardé d'ôter
+de sa mémoire et qui ne laissait apercevoir que les yeux. Au milieu de
+son discours, le prêtre des religions devient subitement pâle, car son
+oreille reconnaît le galop irrégulier de ce célébré cheval blanc qui
+n'abandonna jamais son maître. «Oui, ajouta-t-il de nouveau, ma
+confiance est grande dans cette prochaine rencontre; alors, on
+comprendra, mieux qu'auparavant, quel sens il fallait attacher à la
+séparation temporaire de l'âme et du corps. Tel qui croit vivre sur
+cette terre se berce d'une illusion dont il importerait d'accélérer
+l'évaporation.» Le bruit du galop s'accroissait de plus en plus; et,
+comme le cavalier, étreignant la ligne d'horizon, paraissait en vue,
+dans le champ d'optique qu'embrassait le portail du cimetière, rapide
+comme un cyclone giratoire, le prêtre des religions plus gravement
+reprit: «Vous ne semblez pas vous douter que celui-ci, que la maladie
+força de ne connaître que les premières phases de la vie, et que la
+fosse vient de recevoir dans son sein, est l'indubitable vivant; mais,
+sachez au moins que celui-là, dont vous apercevez la silhouette
+équivoque emportée par un cheval nerveux, et sur lequel je vous
+conseille de fixer le plus tôt possible les yeux, car il n'est plus
+qu'un point, et va bientôt disparaître dans la bruyère, quoiqu'il ait
+beaucoup vécu, est le seul véritable mort.»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>«Chaque nuit, à l'heure où le sommeil est parvenu à son plus grand degré
+d'intensité, une vieille araignée de la grande espèce sort lentement sa
+tête d'un trou placé sur le sol, à l'une des intersections des angles
+de la chambre. Elle écoute attentivement si quelque bruissement remue
+encore ses mandibules dans l'atmosphère. Vu sa conformation d'insecte,
+elle ne peut pas faire moins, si elle prétend augmenter de brillantes
+personnifications les trésors de la littérature, que d'attribuer des
+mandibules au bruissement. Quand elle s'est assurée que le silence règne
+aux alentours, elle retire successivement, des profondeurs de son nid,
+sans le secours de la méditation, les diverses parties de son corps, et
+s'avance à pas comptés vers ma couche. Chose remarquable! moi qui fais
+reculer le sommeil et les cauchemars, je me sens paralysé dans la
+totalité de mon corps, quand elle grimpe le long des pieds d'ébène de
+mon lit de satin. Elle m'étreint la gorge avec les pattes, et me suce le
+sang avec son ventre. Tout simplement! Combien de litres d'une liqueur
+pourprée, dont vous n'ignorez pas le nom, n'a-t-elle pas bus, depuis
+qu'elle accomplit le même manège avec une persistance digne d'une
+meilleure cause! Je ne sais pas ce que je lui ait fait, pour qu'elle se
+conduise de la sorte à mon égard. Lui ai-je broyé une patte par
+inattention? Lui ai-je enlevé ses petits? Ces deux hypothèses, sujettes
+à caution, ne sont pas capables de soutenir un sérieux examen; elles
+n'ont même pas de la peine à provoquer un haussement dans mes épaules et
+un sourire sur mes lèvres, quoique l'on ne doive se moquer de personne.
+Prends garde à toi, tarentule noire; si ta conduite n'a pas pour excuse
+un irréfutable syllogisme, une nuit je me réveillerai en sursaut, par un
+dernier effort de ma volonté agonisante, je romprai le charme avec
+lequel tu retiens mes membres dans l'immobilité, et je t'écraserai entre
+les os de mes doigts, comme un morceau de matière mollasse. Cependant,
+je me rappelle vaguement que je t'ai donné la permission de laisser tes
+pattes grimper sur l'éclosion de la poitrine, et de là jusqu'à la peau
+qui recouvre mon visage; que par conséquent, je n'ai pas le droit de te
+contraindre. Oh! qui démêlera mes souvenirs confus! Je lui donne pour
+récompense ce qui reste de mon sang: en comptant la dernière goutte
+inclusivement, il y en a pour remplir au moins la moitié d'une coupe
+d'orgie.» Il parle, et il ne cesse de se déshabiller. Il appuie une
+jambe sur le matelas, et de l'autre, pressant le parquet de saphir afin
+de s'enlever, il se trouve étendu dans une position horizontale. Il a
+résolu de ne pas fermer les yeux, afin d'attendre son ennemi de pied
+ferme. Mais, chaque fois, ne prend-il pas la même résolution, et
+n'est-elle pas toujours détruite par l'inexplicable image de sa promesse
+fatale? Il ne dit plus rien, et se résigne avec douleur; car, pour lui
+le serment est sacré. Il s'enveloppe majestueusement dans les replis de
+la soie, dédaigne d'entrelacer les glands d'or de ses rideaux, et,
+appuyant les boucles ondulées de ses longs cheveux noirs sur les franges
+du coussin de velours, il tâte, avec la main, la large blessure de son
+cou, dans laquelle la tarentule a pris l'habitude de se loger, comme
+dans un deuxième nid, tandis que son visage respire la satisfaction. Il
+espère que cette nuit actuelle (espérez avec lui!) verra la dernière
+représentation de la succion immense; car, son unique v&oelig;u serait que
+le bourreau en finit avec son existence: la mort, et il sera content.
+Regardez cette vieille araignée de la grande espèce, qui sort lentement
+sa tête d'un trou placé sur le sol, à l'une des intersections des angles
+de la chambre. Nous ne sommes plus dans la narration. Elle écoute
+attentivement si quelque bruissement remue encore ses mandibules dans
+l'atmosphère. Hélas! nous sommes maintenant arrivés dans le réel, quant
+à ce qui regarde la tarentule, et, quoique l'on pourrait mettre un point
+d'exclamation à la fin de chaque phrase, ce n'est peut-être pas une
+raison pour s'en dispenser! Elle s'est assurée que le silence règne aux
+alentours; la voilà qui retire successivement des profondeurs de son
+nid, sans le secours de la méditation, les diverses parties de son
+corps, et s'avance à pas comptés vers la couche de l'homme solitaire. Un
+instant elle s'arrête; mais il est court, ce moment d'hésitation. Elle
+se dit qu'il n'est pas temps encore de cesser de torturer, et qu'il faut
+auparavant donner au condamné les plausibles raisons qui déterminèrent
+la perpétualité du supplice. Elle a grimpé à côté de l'oreille de
+l'endormi. Si vous voulez ne pas perdre une seule parole de ce qu'elle
+va dire, faites abstraction des occupations étrangères qui obstruent le
+portique de votre esprit, et soyez, au moins, reconnaissant de l'intérêt
+que je vous porte, en faisant assister votre présence aux scènes
+théâtrale qui me paraissent dignes d'exciter une véritable attention
+de votre part; car, qui m'empêcherait de garder, pour moi seul, les
+événements que je raconte? «Réveille-toi, flamme amoureuse des anciens
+jours, squelette décharné. Le temps est venu d'arrêter la main de la
+justice. Nous ne te ferons pas attendre longtemps l'explication que tu
+souhaites. Tu nous écoutes, n'est-ce pas? Mais ne remue pas tes membres;
+tu es encore aujourd'hui sous notre magnétique pouvoir, et l'atonie
+encéphalique persiste: c'est pour la dernière fois. Quelle impression la
+figure d'Elseneur fait-elle dans ton imagination? Tu l'as oublié! Et ce
+Réginald, à la démarche fière, as-tu gravé ses traits dans ton cerveau
+fidèle? Regarde-le caché dans les replis des rideaux; sa bouche est
+penchée vers ton front; mais il n'ose te parler, car il est plus timide
+que moi. Je vais te raconter un épisode de ta jeunesse, et te remettre
+dans le chemin de la mémoire ...» Il y avait longtemps que l'araignée
+avait ouvert son ventre, d'où s'étaient élancés deux adolescents, à la
+robe bleue, chacun un glaive flamboyant à la main, et qui avaient pris
+place aux côtés du lit, comme pour garder désormais le sanctuaire du
+sommeil. «Celui-ci, qui n'a pas encore cessé de te regarder, car il
+t'aima beaucoup, fut le premier de nous deux auquel tu donnas ton amour.
+Mais tu le fis souvent souffrir par les brusqueries de ton caractère.
+Lui, il ne cessait d'employer ses efforts à n'engendrer de ta part aucun
+sujet de plainte contre lui: un ange n'aurait pas réussi. Tu lui
+demandas, un jour s'il voulait aller se baigner avec toi, sur le rivage
+de la mer. Tous les deux, comme deux cygnes, vous vous élançâtes en même
+temps d'une roche à pic. Plongeurs éminents, vous glissâtes dans la
+masse aqueuse, les bras étendus entre la tête et se réunissant aux
+mains. Pendant quelques minutes, vous nageâtes entre deux courants. Vous
+reparûtes à une grande distance, vos cheveux entremêlés entre eux, et
+ruisselants du liquide salé. Mais quel mystère s'était donc passé sous
+l'eau, pour qu'une longue trace de sang s'aperçût à travers les vagues?
+Revenus à la surface, toi, tu continuais de nager, et tu faisais
+semblant de ne pas remarquer la faiblesse croissante de ton compagnon.
+Il perdait rapidement ses forces, et tu n'en poussais pas moins tes
+larges brassées vers l'horizon brumeux, qui s'estompait devant toi. Le
+blessé poussa des cris de détresse, et tu fis le sourd. Réginald frappa
+trois fois l'écho des syllabes de ton nom, et trois fois tu répondis par
+un cri de volupté. Il se trouvait trop loin du rivage pour y revenir,
+et s'efforçait en vain de suivre les sillons de ton passage afin de
+t'atteindre, et reposer un instant sa main sur ton épaule. La chasse
+négative se prolongea pendant une heure, lui, perdant ses forces, et,
+toi, sentant croître les tiennes. Désespérant d'égaler ta vitesse, il
+fit une courte prière au Seigneur pour lui recommander son âme, se plaça
+sur le dos comme quand on fait la planche, de telle manière qu'on
+apercevait le c&oelig;ur battre violemment sous sa poitrine, et attendit que
+la mort arrivât, afin de ne plus attendre. En cet instant, tes membres
+vigoureux étaient à perte de vue, et s'éloignaient encore, rapides comme
+une sonde qu'on laisse filer. Une barque, qui revenait de placer ses
+filets au large, passa dans ces parages. Les pêcheurs prirent Réginald
+pour un naufragé, et le halèrent, évanoui, dans leur embarcation. On
+constata la présence d'une blessure au flanc droit; chacun de ces matelots
+expérimentés émit l'opinion qu'aucune pointe d'écueil ou fragment de
+rocher n'était susceptible de percer un trou si microscopique et en même
+temps si profond. Une arme tranchante, comme le serait un stylet des plus
+aigus, pouvait seule s'arroger des droits à la paternité d'une si fine
+blessure. Lui, ne voulut jamais raconter les diverses phases du plongeon,
+à travers les entrailles des flots, et ce secret, il l'a gardé jusqu'à
+présent. Des larmes coulent maintenant sur ses joues un peu décolorées,
+et tombent sur tes draps: le souvenir est quelquefois plus amer que la
+chose. Mais moi, je ne ressentirai pas de la pitié: ce serait te montrer
+trop d'estime. Ne roule pas dans leur orbite ces yeux furibonds. Reste
+calme plutôt. Tu sais que tu ne peux pas bouger. D'ailleurs, je n'ai pas
+terminé mon récit.&mdash;Relève ton glaive, Réginald, et n'oublie pas si
+facilement la vengeance. Qui sait? peut-être un jour elle viendrait te
+faire des reproches.&mdash;Plus tard, tu conçus des remords dont l'existence
+devait être éphémère; tu résolus de racheter ta faute par le choix d'un
+autre ami, afin de le bénir et de l'honorer. Par ce moyen expiatoire, tu
+effaçais les taches du passé, et tu faisais retomber sur celui qui devint
+la deuxième victime, la sympathie que tu n'avais pas su montrer à l'autre.
+Vain espoir; le caractère ne se modifie pas d'un jour à l'autre, et ta
+volonté resta pareille à elle-même. Moi, Elseneur, je te vis pour la
+première fois, et, dès ce moment, je ne pus t'oublier. Nous nous regardâmes
+pendant quelques instants, et tu te mis à sourire. Je baissais les yeux,
+parce que je vis dans les tiens une flamme surnaturelle. Je me demandais
+si, à l'aide d'une nuit obscure, tu t'étais laissé choir secrètement
+jusqu'à nous de la surface de quelque étoile; car, je le confesse,
+aujourd'hui qu'il n'est pas nécessaire de feindre, tu ne ressemblais pas
+aux marcassins de l'humanité; mais une auréole de rayons étincelants
+enveloppait la périphérie de ton front. J'aurais désiré lier des
+relations intimes avec toi; ma présence n'osait approcher devant la
+frappante nouveauté de cette étrange noblesse, et une tenace terreur
+rôdait autour de moi. Pourquoi n'ai-je pas écouté ces avertissements de
+la conscience? Pressentiments fondés. Remarquant mon hésitation, tu
+rougis à ton tour, et tu avanças le bras. Je mis courageusement ma main
+dans la tienne, et, après cette action, je me sentis plus fort;
+désormais un souffle de ton intelligence était passé dans moi. Les
+cheveux au vent et respirant les haleines des brises, nous marchâmes
+quelques instants devant nous, à travers des bosquets touffus de
+lentisques, de jasmins, de grenadiers et d'orangers, dont les senteurs
+nous enivraient. Un sanglier frôla nos habits à toute course, et une
+larme tomba de son &oelig;il, quand il me vit avec toi: je ne m'expliquais
+pas sa conduite. Nous arrivâmes à la tombée de la nuit devant les portes
+d'une cité populeuse. Les profils des dômes, les flèches des minarets et
+les boules de marbre des belvédères découpaient vigoureusement leurs
+dentelures, à travers les ténèbres, sur le bleu intense du ciel. Mais tu
+ne voulus pas te reposer en cet endroit, quoique nous fussions accablés
+de fatigue. Nous longeâmes le bas des fortifications externes, comme
+des chacals nocturnes; nous évitâmes la rencontre des sentinelles aux
+aguets; et nous parvînmes à nous éloigner, par la porte opposée, de
+cette réunion solennelle d'animaux raisonnables, civilisés comme les
+castors. Le vol de la fulgore porte-lanterne, le craquement des herbes
+sèches, les hurlements intermittents de quelque loup lointain
+accompagnaient l'obscurité de notre marche incertaine, à travers la
+campagne. Quels étaient donc tes valables motifs pour fuir les ruches
+humaines? Je me posais cette question avec un certain trouble; mes
+jambes d'ailleurs commençaient à me refuser un service trop longtemps
+prolongé. Nous atteignîmes enfin la lisière d'un bois épais, dont les
+arbres étaient entrelacés entre eux par un fouillis de hautes lianes
+inextricables, de plantes parasites, et de cactus à épines monstrueuses.
+Tu t'arrêtas devant un bouleau. Tu me dis de m'agenouiller pour me
+préparer à mourir; tu m'accordais un quart d'heure pour sortir de cette
+terre. Quelques regards furtifs, pendant notre longue course, jetés à la
+dérobée sur moi, quand je ne t'observais pas, certains gestes dont j'avais
+remarqué l'irrégularité de mesure et de mouvement se présentèrent aussitôt
+à ma mémoire, comme les pages ouvertes d'un livre. Mes soupçons étaient
+confirmés. Trop faible pour lutter contre toi, tu me renversas à terre,
+comme l'ouragan abat la feuille du tremble. Un de tes genoux sur ma
+poitrine, et l'autre appuyé sur l'herbe humide, tandis qu'une de tes mains
+arrêtait la binarité de mes bras dans son étau, je vis l'autre sortir un
+couteau, de la gaîne appendue à ta ceinture. Ma résistance était presque
+nulle, et je fermai les yeux: les trépignements d'un troupeau de b&oelig;ufs
+s'entendirent à quelque distance, apportés par le vent. Il s'avançait
+comme une locomotive, harcelé par le bâton d'un pâtre et les mâchoires
+d'un chien. Il n'y avait pas de temps à perdre, et c'est ce que tu compris;
+craignant de ne pas parvenir à tes fins, car l'approche d'un secours
+inespéré avait doublé ma puissance musculaire, et t'apercevant que tu ne
+pouvais rendre immobile qu'un de mes bras à la fois, tu te contentas, par
+un rapide mouvement imprimé à la lame d'acier, de me couper le poignet
+droit. Le morceau, exactement détaché, tomba par terre. Tu pris la fuite,
+pendant que j'étais étourdi par la douleur. Je ne te raconterai pas comment
+le pâtre vint à mon secours, ni combien de temps devint nécessaire à ma
+guérison. Qu'il te suffise de savoir que cette trahison, à laquelle je ne
+m'attendais pas, me donna l'envie de rechercher la mort. Je portai ma
+présence dans les combats, afin d'offrir ma poitrine aux coups. J'acquis
+de la gloire dans les champs de bataille; mon nom était devenu redoutable
+même aux plus intrépides, tant mon artificielle main de fer répandait le
+carnage et la destruction dans les rangs ennemis. Cependant, un jour que
+les obus tonnaient beaucoup plus fort qu'à l'ordinaire, et que les
+escadrons, enlevés de leur base, tourbillonnaient, comme des pailles, sous
+l'influence du cyclone de la mort, un cavalier, à la démarche hardie,
+s'avança devant moi, pour me disputer la palme de la victoire. Les deux
+armées s'arrêtèrent, immobiles, pour nous contempler en silence. Nous
+combattîmes longtemps, criblés de blessures, et les casques brisés. D'un
+commun accord, nous cessâmes la lutte, afin de nous reposer, et la
+reprendre ensuite avec plus d'énergie. Plein d'admiration pour son
+adversaire, chacun lève sa propre visière: «Elseneur!...», «Réginald!...»,
+telles furent les simples paroles que nos gorges haletantes prononcèrent
+en même temps. Ce dernier, tombé dans le désespoir d'une tristesse
+inconsolable, avait pris, comme moi, la carrière des armes, et les
+balles l'avaient épargné. Dans quelles circonstances nous nous
+retrouvions! Mais ton nom ne fut pas prononcé! Lui et moi, nous nous
+jurâmes une amitié éternelle; mais, certes, différente des deux
+premières dans lesquelles tu avais été le principal acteur. Un archange,
+descendu du ciel et messager du Seigneur, nous ordonna de nous changer
+en une araignée unique, et de venir chaque nuit te sucer la gorge,
+jusqu'à ce qu'un commandement venu d'en haut arrêtât le cours du
+châtiment. Pendant près de dix ans, nous avons hanté ta couche. Dès
+aujourd'hui, tu es délivré de notre persécution. La promesse vague dont
+tu parlais, ce n'est pas à nous que tu la fis, mais bien à l'Être qui
+est plus fort que toi: tu comprenais toi-même qu'il valait mieux se
+soumettre à ce décret irrévocable. Réveille-toi, Maldoror! Le charme
+magnétique qui a pesé sur ton système cérébro-spinal, pendant les nuits
+de deux lustres, s'évapore.» Il se réveille comme il lui a été ordonné,
+et voit deux formes célestes disparaître dans les airs, les bras
+entrelacés. Il n'essaie pas de se rendormir. Il sort lentement, l'un
+après l'autre, ses membres hors de sa couche. Il va réchauffer sa peau
+glacée aux tisons rallumés de la cheminée gothique. Sa chemise seule
+recouvre son corps. Il cherche des yeux la carafe de cristal afin
+d'humecter son palais desséché. Il ouvre les contrevents de la fenêtre.
+Il s'appuie sur le rebord. Il contemple la lune qui verse, sur sa
+poitrine, un cône de rayons extatiques, où palpitent, comme des phalènes,
+des atomes d'argent d'une douceur ineffable. Il attend que le crépuscule
+du matin vienne apporter, par le changement de décors, un dérisoire
+soulagement à son c&oelig;ur bouleversé.</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_SIXIEME" id="CHANT_SIXIEME"></a>CHANT SIXIÈME</h3>
+
+<p>Vous, dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d'embellir le
+faciès, ne croyez pas qu'il s'agisse encore de pousser, dans des
+strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu'un élève de quatrième,
+des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements
+sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu'on serait capable
+de l'imaginer, pour peu qu'on s'en donnât la peine; mais il est
+préférable de prouver par des faits les propositions que l'on avance.
+Prétendriez-vous donc que, parce que j'aurais insulté, comme en me
+jouant, l'homme, le Créateur et moi-même, dans mes explicables
+hyperboles, ma mission fût complète? Non: la partie la plus importante
+de mon travail n'en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire.
+Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés
+plus haut: il leur sera ainsi communiqué une puissance moins abstraite.
+La vitalité se répandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil
+circulatoire, et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de
+rencontrer, là où d'abord vous n'aviez cru voir que des entités vagues
+appartenant au domaine de la spéculation pure, d'une part, l'organisme
+corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de
+l'autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions physiologiques
+de la chair. Ce sont des êtres doués d'une énergique vie qui, les bras
+croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement (mais, je suis
+certain que l'effet sera très poétique) devant votre visage, placés
+seulement à quelques pas de vous, de manière que les rayons solaires,
+frappant d'abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées,
+viendront ensuite se refléter, visiblement sur leurs cheveux terrestres
+et matériels. Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs de la
+spécialité de provoquer le rire; des personnalités fictives qui auraient
+bien fait de rester dans la cervelle de l'auteur; ou des cauchemars
+placés trop au-dessus de l'existence ordinaire. Remarquez que, par cela
+même, ma poésie n'en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos mains
+des branches ascendantes d'aorte et des capsules surrénales; et puis des
+sentiments! Les cinq premiers récits n'ont pas été inutiles; ils étaient
+le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction,
+l'explication préalable de ma poétique future: et je devais à moi-même,
+avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de
+l'imagination, d'avertir les sincères amateurs de la littérature, par
+l'ébauche rapide d'une généralisation claire et précise, du but que
+j'avais résolu de poursuivre. En conséquence, mon opinion est que,
+maintenant, la partie synthétique de mon &oelig;uvre est complète et
+suffisamment paraphrasée. C'est par elle que vous avez appris que je me
+suis proposé d'attaquer l'homme et Celui qui le créa. Pour le moment et
+pour plus tard, vous n'avez pas besoin d'en savoir davantage! Des
+considérations, nouvelles me paraissent superflues, car elles ne
+feraient que répéter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai,
+mais identique, l'énoncé de la thèse dont la fin de ce jour verra le
+premier développement. Il résulte, des observations qui précèdent, que
+mon intention est d'entreprendre, désormais, la partie analytique; cela
+est si vrai qu'il n'y a que quelques minutes seulement, que j'exprimai
+le v&oelig;u ardent que vous fussiez emprisonné dans les glandes sudoripares
+de ma peau, pour vérifier la loyauté de ce que j'affirme, en
+connaissance de cause. Il faut, je le sais, étayer d'un grand nombre de
+preuves l'argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème; eh
+bien, ces preuves existent, et vous savez que je n'attaque personne,
+sans avoir des motifs sérieux! Je ris à gorge déployée, quand je songe
+que vous me reprochez de répandre d'amères accusations contre
+l'humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me
+donnerait raison!) et contre la Providence: je ne rétracterai pas mes
+paroles; mais, racontant ce que j'aurai vu, il ne me sera pas difficile,
+sans autre ambition que la vérité, de les justifier. Aujourd'hui, je
+vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure restera dans
+la suite à peu près stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou
+l'autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle
+forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques
+tâtonnements, ma formule définitive. C'est la meilleure: puisque c'est
+le roman! Cette préface hybride a été exposée d'une manière qui ne
+paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu'elle surprend,
+pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très bien où l'on veut
+d'abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupéfaction,
+auquel on doit généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur
+temps à lire des livres ou des brochures, j'ai fait tous mes efforts
+pour le produire. En effet, il m'était impossible de faire moins, malgré
+ma bonne volonté: ce n'est que plus tard, lorsque quelques romans auront
+paru, que vous comprendrez mieux la préface du renégat, à la figure
+fuligineuse.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Avant d'entrer en matière, je trouve stupide qu'il soit nécessaire (je
+pense que chacun ne sera pas de mon avis, si je me trompe) que je place
+à côté de moi un encrier ouvert, et quelques feuillets de papier non
+mâché. De cette manière, il me sera possible de commencer, avec amour,
+par ce sixième chant, la série des poëmes instructifs qu'il me tarde de
+produire. Dramatiques épisodes d'une implacable utilité! Notre héros
+s'aperçut qu'en fréquentant les cavernes, et prenant pour refuge les
+endroits inaccessibles, il transgressait les règles de la logique, et
+commettait un cercle vicieux. Car, si d'un côté, il favorisait ainsi sa
+répugnance pour les hommes, par le dédommagement de la solitude et de
+l'éloignement, et circonscrivait passivement son horizon borné, parmi
+des arbustes rabougris, des ronces et des lambrusques, de l'autre, son
+activité ne trouvait plus aucun aliment pour nourrir le minotaure de
+ses instincts pervers. En conséquence, il résolut de se rapprocher des
+agglomérations humaines, persuadé que parmi tant de victimes toutes
+préparées, ses passions diverses trouveraient amplement de quoi se
+satisfaire. Il savait que la police, ce bouclier de la civilisation,
+le recherchait avec persévérance, depuis nombre d'années, et qu'une
+véritable armée d'agents et d'espions était continuellement à ses
+trousses. Sans, cependant, parvenir à le rencontrer. Tant son habileté
+renversante déroutait, avec un suprême chic, les ruses les plus
+indiscutables au point de vue de leur succès, et l'ordonnance de la
+plus savante méditation. Il avait une faculté spéciale pour prendre des
+formes méconnaissables aux yeux exercés. Déguisements supérieurs, si je
+parle en artiste! Accoutrements d'un effet réellement médiocre, quand
+je songe à la morale. Par ce point, il touchait presqu'au génie.
+N'avez-vous pas remarqué la gracilité d'un joli grillon, aux mouvements
+alertes, dans les égouts de Paris? Il n'y a que celui-là: c'était
+Maldoror! Magnétisant les florissantes capitales, avec un fluide
+pernicieux, il les amène dans un état léthargique où elles sont
+incapables de se surveiller comme il le faudrait. État d'autant plus
+dangereux qu'il n'est pas soupçonné. Aujourd'hui il est à Madrid; demain
+il sera à Saint-Pétersbourg; hier il se trouvait à Pékin. Mais, affirmer
+exactement l'endroit actuel que remplissent de terreur les exploits de
+ce poétique Rocambole, est un travail au-dessus des forces possibles de
+mon épaisse ratiocination. Ce bandit est, peut-être, à sept cents lieues
+de ce pays; peut-être, il est à quelques pas de vous. Il n'est pas
+facile de faire périr entièrement les hommes, et les lois sont là; mais,
+on peut, avec de la patience, exterminer, une par une, les fourmis
+humanitaires. Or, depuis les jours de ma naissance, où je vivais avec
+les premiers aïeuls de notre race, encore inexpérimenté dans la tension
+de mes embûches; depuis les temps reculés, placés, au delà de
+l'histoire, où, dans de subtiles métamorphoses, je ravageais, à diverses
+époques, les contrées du globe par les conquêtes et le carnage, et
+répandais la guerre civile au milieu des citoyens, n'ai-je pas déjà
+écrasé sous mes talons, membre par membre ou collectivement, des
+générations entières, dont il ne serait pas difficile de concevoir le
+chiffre innombrable? Le passé radieux a fait de brillantes promesses à
+l'avenir: il les tiendra. Pour le ratissage de mes phrases, j'emploierai
+forcément la méthode naturelle, en rétrogradant jusque chez les
+sauvages, afin qu'ils me donnent des leçons. Gentlemen simples et
+majestueux, leur bouche gracieuse ennoblit tout ce qui découle de leurs
+lèvres tatouées. Je viens de prouver que rien n'est risible dans cette
+planète. Planète cocasse, mais superbe. M'emparant d'un style que
+quelques-uns trouveront naïf (quand il est si profond), je le ferai
+servir à interpréter des idées qui, malheureusement, ne paraîtront
+peut-être pas grandioses! Par cela même, me dépouillant des allures
+légères et sceptiques de l'ordinaire conversation, et, assez prudent
+pour ne pas poser ... je ne sais plus ce que j'avais l'intention de
+dire, car, je ne me rappelle pas le commencement de la phrase. Mais,
+sachez que la poésie se trouve partout où n'est pas le sourire,
+stupidement railleur, de l'homme, à la figure de canard. Je vais d'abord
+me moucher, parce que j'en ai besoin; et ensuite, puissamment aidé par
+ma main, je reprendrai le porte-plume que mes doigts avaient laissé
+tomber. Comment le pont du Carrousel put-il garder la constance de sa
+neutralité, lorsqu'il entendit les cris déchirants que semblait pousser
+le sac!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>I</p>
+
+<p>Les magasins de la rue Vivienne étalent leurs richesses aux yeux
+émerveillés. Éclairés par de nombreux becs de gaz, les coffrets d'acajou
+et les montres en or répandent à travers les vitrines des gerbes de
+lumière éblouissante. Huit heures ont sonné à l'horloge de la Bourse:
+ce n'est pas tard! A peine le dernier coup de marteau s'est-il fait
+entendre, que la rue, dont le nom a été cité, se met à trembler, et
+secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu'au boulevard
+Montmartre. Les promeneurs hâtent le pas, et se retirent pensifs dans
+leurs maisons. Une femme s'évanouit et tombe sur l'asphalte. Personne ne
+la relève: il tarde à chacun de s'éloigner de ce parage. Les volets se
+referment avec impétuosité, et les habitants s'enfoncent dans leurs
+couvertures. On dirait que la peste asiatique a révélé sa présence.
+Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville se prépare à nager
+dans les réjouissances des fêtes nocturnes, la rue Vivienne se trouve
+subitement glacée par une sorte de pétrification. Comme un c&oelig;ur qui
+cesse d'aimer, elle a sa vie éteinte. Mais, bientôt, la nouvelle du
+phénomène se répand dans les autres couches de la population, et un
+silence morne plane sur l'auguste capitale. Où sont-ils passés, les becs
+de gaz? Que sont-elles devenues, les vendeuses d'amour? Rien ... la
+solitude et l'obscurité! Une chouette, volant dans une direction
+rectiligne, et dont la patte est cassée, passe au-dessus de la
+Madeleine, et prend son essor vers la barrière du Trône, en s'écriant:
+«Un malheur se prépare.» Or, dans cet endroit que ma plume (ce véritable
+ami qui me sert de compère) vient de rendre mystérieux, si vous regardez
+du côté par où la rue Colbert s'engage dans la rue de Vivienne, vous
+verrez, à l'angle formé par le croisement de ces deux voies, un
+personnage montrer sa silhouette, et diriger sa marche légère vers les
+boulevards. Mais, si l'on s'approche davantage, de manière à ne pas
+amener sur soi-même l'attention de ce passant, on s'aperçoit, avec un
+agréable étonnement, qu'il est jeune! De loin on l'aurait pris en effet
+pour un homme mûr. La somme des jours ne compte plus, quand il s'agit
+d'apprécier la capacité intellectuelle d'une figure sérieuse. Je me
+connais à lire l'âge dans les lignes physiognomoniques du front: il a
+seize ans et quatre mois! Il est beau comme la rétractilité des serres
+des oiseaux rapaces; ou encore, comme l'incertitude des mouvements
+musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale
+postérieure; ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours
+retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs
+indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille; et surtout,
+comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à
+coudre et d'un parapluie! Mervyn, ce fils de la blonde Angleterre, vient
+de prendre chez son professeur une leçon d'escrime, et, enveloppé dans
+son tartan écossais, il retourne chez ses parents. C'est huit heures et
+demie, et il espère arriver chez lui à neuf heures: de sa part, c'est
+une grande présomption que de feindre d'être certain de connaître
+l'avenir. Quelque obstacle imprévu ne peut-il l'embarrasser dans sa
+route? Et cette circonstance, serait-elle si peu fréquente, qu'il dût
+prendre sur lui de la considérer comme une exception? Que ne
+considère-t-il plutôt, comme un fait anormal, la possibilité qu'il a eue
+jusqu'ici de se sentir dépourvu d'inquiétude et pour ainsi dire heureux?
+De quel droit en effet prétendrait-il gagner indemne sa demeure, lorsque
+quelqu'un le guette et le suit par derrière comme sa future proie? (Ce
+serait bien peu connaître sa profession d'écrivain à sensation, que de
+ne pas, au moins, mettre en avant, les restrictives interrogations après
+lesquelles arrive immédiatement la phrase que je suis sur le point de
+terminer.) Vous avez reconnu le héros imaginaire qui, depuis un long
+temps, brise par la pression de son individualité ma malheureuse
+intelligence! Tantôt Maldoror se rapproche de Mervyn, pour graver dans
+sa mémoire les traits de cet adolescent; tantôt, le corps rejeté en
+arrière, il recule sur lui-même comme le boomerang d'Australie, dans la
+deuxième période de son trajet, ou plutôt, comme une machine infernale.
+Indécis sur ce qu'il doit faire. Mais, sa conscience n'éprouve aucun
+symptôme d'une émotion la plus embryogénique, comme à tort vous le
+supposeriez. Je le vis s'éloigner un instant dans une direction opposée:
+était-il accablé par le remords? Mais, il revint sur ses pas avec un
+nouvel acharnement. Mervyn ne sait pas pourquoi ses artères temporales
+battent avec force, et il presse le pas, obsédé par une frayeur dont lui
+et vous cherchent vainement la cause. Il faut lui tenir compte de son
+application à découvrir l'énigme. Pourquoi ne se retourne-t-il pas? Il
+comprendrait tout. Songe-t-on jamais aux moyens les plus simples de
+faire cesser un état alarmant? Quand un rôdeur de barrières traverse un
+faubourg de la banlieue, un saladier de vin blanc dans le gosier et la
+blouse en lambeaux, si, dans le coin d'une borne, il aperçoit un vieux
+chat musculeux, contemporain des révolutions auxquelles ont assisté nos
+pères, contemplant mélancoliquement les rayons de la lune, qui
+s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance tortueusement dans une
+ligne courbe, et fait signe à un chien cagneux, qui se précipite. Le
+noble animal de la race féline attend son adversaire avec courage, et
+dispute chèrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une peau
+électrisable. Que ne fuyait-il donc? C'était si facile. Mais, dans le
+cas qui nous préoccupe actuellement. Mervyn complique encore le danger
+par sa propre ignorance. Il a comme quelques lueurs, excessivement
+rares, il est vrai, dont je ne m'arrêterai pas à démontrer le vague qui
+les recouvre; cependant, il lui est impossible de deviner la réalité. Il
+n'est pas prophète, je ne dis pas le contraire, et il ne se reconnaît
+pas la faculté de l'être. Arrivé sur la grande artère, il tourne à
+droite et traverse le boulevard Poissonnière et le boulevard
+Bonne-Nouvelle. A ce point de son chemin, il s'avance dans la rue du
+Faubourg-Saint-Denis, laisse derrière lui l'embarcadère du chemin de fer
+de Strasbourg, et s'arrête devant un portail élevé, avant d'avoir
+atteint la superposition perpendiculaire de la rue Lafayette. Puisque
+vous me conseillez de terminer en cet endroit la première strophe, je
+veux bien, pour cette fois, obtempérer à votre désir. Savez-vous que,
+lorsque je songe à l'anneau de fer caché sous la pierre par la main d'un
+maniaque, un invincible frisson me passe par les cheveux?</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l'hôtel moderne tourne sur
+ses gonds. Il arpente la cour, parsemée de sable fin, et franchit les
+huit degrés du perron. Les deux statues, placées à droite et à gauche
+comme les gardiennes de l'aristocratique villa, ne lui barrent pas le
+passage. Celui qui a tout renié, père, mère, Providence, amour, idéal,
+afin de ne plus penser qu'à lui seul, s'est bien gardé de ne pas suivre
+les pas qui précédaient. Il l'a vu entrer dans un spacieux salon du
+rez-de-chaussée, aux boiseries de cornaline. Le fils de famille se jette
+sur un sofa, et l'émotion l'empêche de parler. Sa mère, à la robe longue
+et traînante, s'empresse autour de lui, et l'entoure de ses bras. Ses
+frères, moins âgés que lui, se groupent autour du meuble, chargé d'un
+fardeau; ils ne connaissent pas la vie d'une manière suffisante, pour se
+faire une idée nette de la scène qui se passe. Enfin, le père élève sa
+canne, et abaisse sur les assistants un regard plein d'autorité.
+Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il s'éloigne de son siège
+ordinaire, et s'avance, avec inquiétude, quoique affaibli par les ans,
+vers le corps immobile de son premier-né. Il parle dans une langue
+étrangère, et chacun l'écoute dans un recueillement respectueux: «Qui a
+mis le garçon dans cet état? La Tamise brumeuse charriera encore une
+quantité notable de limon avant que mes forces soient complètement
+épuisées. Des lois préservatrices n'ont pas l'air d'exister dans cette
+contrée inhospitalière. Il éprouverait la vigueur de mon bras, si je
+connaissais le coupable. Quoique j'aie pris ma retraite, dans
+l'éloignement des combats maritimes, mon épée de commodore, suspendue à
+la muraille, n'est pas encore rouillée. D'ailleurs, il est facile d'en
+repasser le fil. Mervyn, tranquillise-toi; je donnerai des ordres à mes
+domestiques, afin de rencontrer la trace de celui que, désormais, je
+chercherai, pour le faire périr de ma propre main. Femme, ôte toi de là,
+et va t'accroupir dans un coin; tes yeux m'attendrissent, et tu ferais
+mieux de refermer le conduit de tes glandes lacrymales. Mon fils, je
+t'en supplie, réveille tes sens, et reconnais ta famille; c'est ton père
+qui te parle ...» La mère se tient à l'écart, et, pour obéir aux ordres
+de son maître, elle a pris un livre entre ses mains, et s'efforce de
+demeurer tranquille, en présence du danger que court celui que sa
+matrice enfanta. « ... Enfants, allez vous amuser dans le parc, et
+prenez garde, en admirant la natation des cygnes, de ne pas tomber dans
+la pièce d'eau ...» Les frères, les mains pendantes, restent muets;
+tous, la toque surmontée d'une plume arrachée à l'aile de l'engoulevent
+de la Caroline, avec le pantalon de velours s'arrêtant aux genoux, et
+les bas de soie rouge, se prennent par la main et se retirent du salon,
+ayant soin de ne presser le parquet d'ébène que de la pointe des pieds.
+Je suis certain qu'ils ne s'amuseront pas, et qu'ils se promèneront avec
+gravité dans les allées de platanes. Leur intelligence est précoce. Tant
+mieux pour eux. « ... Soins inutiles, je te berce dans mes bras, et tu
+es insensible à mes supplications. Voudrais-tu relever la tête?
+J'embrasserai tes genoux, s'il le faut. Mais non ... elle retombe
+inerte.»&mdash;«Mon doux maître, si tu le permets à ton esclave, je vais
+chercher dans mon appartement un flacon rempli d'essence de
+térébenthine, et dont je me sers habituellement quand la migraine
+envahit mes tempes, après être revenue du théâtre, ou lorsque la lecture
+d'une narration émouvante, consignée dans les annales britanniques de la
+chevaleresque histoire de nos ancêtres, jette ma pensée rêveuse dans les
+tourbières de l'assoupissement.»&mdash;«Femme, je ne t'avais pas donné la
+parole, et tu n'avais pas le droit de la prendre. Depuis notre légitime
+union, aucun nuage n'est venu s'interposer entre nous. Je suis content
+de toi, je n'ai jamais eu de reproches à te faire: et réciproquement.
+Va chercher dans ton appartement un flacon rempli d'essence de
+térébenthine. Je sais qu'il s'en trouve un dans les tiroirs de ta
+commode, et tu ne viendras pas me l'apprendre. Dépêche-toi de franchir
+les degrés de l'escalier en spirale, et reviens me trouver avec un
+visage content.» Mais la sensible Londonienne est à peine arrivée aux
+premières marches (elle ne court pas aussi promptement qu'une personne
+des classes inférieures) que déjà une de ses demoiselles d'atour
+redescend du premier étage, les joues empourprées de sueur, avec le
+flacon qui, peut-être, contient la liqueur de vie dans ses parois de
+cristal. La demoiselle s'incline avec grâce en présentant son offre, et
+la mère, avec sa démarche royale, s'est avancée vers les franges qui
+bordent le sofa, seul objet qui préoccupe sa tendresse. Le commodore,
+avec un geste fier, mais bienveillant, accepte le flacon des mains de
+son épouse. Un foulard d'Inde y est trempé, et l'on entoure la tête de
+Mervyn avec les méandres orbiculaires de la soie. Il respire des sels;
+il remue un bras. La circulation se ranime, et l'on entend les cris
+joyeux d'un kakatoès des Philippines, perché sur l'embrasure de la
+fenêtre. «Qui va là?... Ne m'arrêtez point ... Où suis-je? Est-ce une
+tombe qui supporte mes membres alourdis? Les planches m'en paraissent
+douces ... Le médaillon qui contient le portrait de ma mère, est-il
+encore attaché à mon cou?... Arrière, malfaiteur, à la tête échevelée.
+Il n'a pu m'atteindre, et j'ai laissé entre ses doigts un pan de mon
+pourpoint. Détachez les chaînes des bouledogues, car, cette nuit, un
+voleur reconnaissable peut s'introduire chez nous avec effraction,
+tandis que nous serons plongés dans le sommeil. Mon père et ma mère, je
+vous reconnais, et je vous remercie de vos soins. Appelez mes petits
+frères. C'est pour eux que j'avais acheté des pralines, et je veux les
+embrasser.» A ces mots, il tombe dans un profond état léthargique. Le
+médecin, qu'on a mandé en toute hâte, se frotte les mains et s'écrie:
+«La crise est passée. Tout va bien. Demain votre fils se réveillera
+dispos. Tous, allez-vous-en dans vos couches respectives, je l'ordonne,
+afin que je reste seul à côté du malade, jusqu'à l'apparition de
+l'aurore et du chant du rossignol.» Maldoror, caché derrière la porte,
+n'a perdu aucune parole. Maintenant, il connaît le caractère des
+habitants de l'hôtel, et agira en conséquence. Il sait où demeure
+Mervyn, et ne désire pas en savoir davantage. Il a inscrit dans un
+calepin le nom de la rue et le numéro du bâtiment. C'est le principal.
+Il est sûr de ne pas les oublier. Il s'avance, comme une hyène, sans
+être vu, et longe les côtés de la cour. Il escalade la grille avec
+agilité, et s'embarrasse un instant dans les pointes de fer; d'un bond,
+il est sur la chaussée. Il s'éloigne à pas de loup. «Il me prenait pour
+un malfaiteur, s'écrie-t-il: lui, c'est un imbécile. Je voudrais trouver
+un homme exempt de l'accusation que le malade a portée contre moi. Je ne
+lui ai pas enlevé un pan de son pourpoint, comme il l'a dit. Simple
+hallucination hypnagogique causée par la frayeur. Mon intention n'était
+pas aujourd'hui de m'emparer de lui; car, j'ai d'autres projets
+ultérieurs sur cet adolescent timide.» Dirigez-vous du côté où se trouve
+le lac des cygnes; et, je vous dirai plus tard pourquoi il s'en trouve
+un de complètement noir parmi la troupe, et dont le corps, supportant
+une enclume, surmontée du cadavre en putréfaction d'un crabe tourteau,
+inspire à bon droit de la méfiance à ses autres aquatiques camarades.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>Mervyn est dans sa chambre; il a reçu une missive. Qui donc lui écrit
+une lettre? Son trouble l'a empêché de remercier l'agent postal.
+L'enveloppe a les bordures noires, et les mots sont tracés d'une
+écriture hâtive. Ira-t-il porter cette lettre à son père? Et si le
+signataire le lui défend expressément? Plein d'angoisse, il ouvre sa
+fenêtre pour respirer les senteurs de l'atmosphère; les rayons du soleil
+reflètent leurs prismatiques irradiations sur les glaces de Venise et
+les rideaux de damas. Il jette la missive de côté, parmi les livres à
+tranche dorée et les albums à couverture de nacre, parsemés sur le cuir
+repoussé qui recouvre la surface de son pupitre d'écolier. Il ouvre son
+piano, et fait courir ses doigts effilés sur les touches d'ivoire. Les
+cordes de laiton ne résonnent point. Cet avertissement indirect l'engage
+à reprendre le papier vélin; mais celui-ci recula, comme s'il avait été
+offensé de l'hésitation du destinataire. Prise à ce piège, la curiosité
+de Mervyn s'accroît et il ouvre le morceau de chiffon préparé. Il
+n'avait vu jusqu'à ce moment que sa propre écriture. «Jeune homme, je
+m'intéresse à vous: je veux faire votre bonheur. Je vous prendrai pour
+compagnon, et nous accomplirons de longues pérégrinations dans les îles
+de l'Océanie. Mervyn, tu sais que je t'aime, et je n'ai pas besoin de te
+le prouver. Tu m'accorderas ton amitié, j'en suis persuadé. Quand tu me
+connaîtras davantage, tu ne te repentiras pas de la confiance que tu
+m'auras témoignée. Je te préserverai des périls que courra ton
+inexpérience. Je serai pour toi un frère, et les bons conseils ne te
+manqueront pas. Pour de plus longues explications, trouve-toi,
+après-demain matin, à cinq heures, sur le pont du Carrousel. Si je ne
+suis pas arrivé, attends-moi; mais, j'espère être rendu à l'heure juste.
+Toi, fais de même. Un Anglais n'abandonnera pas facilement l'occasion de
+voir clair dans ses affaires. Jeune homme, je te salue, et à bientôt.
+Ne montre cette lettre à personne.»&mdash;«Trois étoiles au lieu d'une
+signature, s'écrie Mervyn; et une tache de sang au bas de la page!» Des
+larmes abondantes coulent sur les curieuses phrases que ses yeux ont
+dévorées, et qui ouvrent à son esprit le champ illimité des horizons
+incertains et nouveaux. Il lui semble (ce n'est que depuis la lecture
+qu'il vient de terminer) que son père est un peu sévère et sa mère trop
+majestueuse. Il possède des raisons qui ne sont pas parvenues à ma
+connaissance et que, par conséquent, je ne pourrais vous transmettre,
+pour insinuer que ses frères ne lui conviennent pas non plus. Il cache
+cette lettre dans sa poitrine. Ses professeurs ont observé que, ce
+jour-là, il n'a pas ressemblé à lui-même; ses yeux se sont assombris
+démesurément, et le voile de la réflexion excessive s'est abaissé sur la
+région péri-orbitaire. Chaque professeur a rougi, de crainte de ne pas
+se trouver à la hauteur intellectuelle de son élève, et, cependant,
+celui-ci, pour la première fois, a négligé ses devoirs et n'a pas
+travaillé. Le soir, la famille s'est réunie dans la salle à manger,
+décorée de portraits antiques. Mervyn admire les plats chargés de
+viandes succulentes et les fruits odoriférants, mais, il ne mange pas;
+les polychromes ruissellements des vins du Rhin et le rubis mousseux du
+Champagne s'enchâssent dans les étroites et hautes coupes de pierre de
+Bohême, et laissent même sa vue indifférente. Il appuie son coude sur
+la table, et reste absorbé dans ses pensées comme un somnambule. Le
+commodore, au visage boucané par l'écume de la mer, se penche à
+l'oreille de son épouse: «L'aîné a changé de caractère, depuis le jour
+de la crise; il n'était déjà que trop porté aux idées absurdes;
+aujourd'hui il rêvasse encore plus de coutume. Mais enfin, je n'étais
+pas comme cela, moi, lorsque j'avais son âge. Fais semblant de ne
+t'apercevoir de rien. C'est ici qu'un remède efficace, matériel ou
+moral, trouverait aisément son emploi. Mervyn, toi qui goûtes la lecture
+des livres de voyages et d'histoire naturelle, je vais te lire un récit
+qui ne te déplaira pas. Qu'on m'écoute avec attention; chacun y trouvera
+son profit, moi, le premier. Et vous autres, enfants, apprenez, par
+l'attention que vous saurez prêter à mes paroles, à perfectionner le
+dessin de votre style, et à vous rendre compte des moindres intentions
+d'un auteur.» Comme si cette nichée d'adorables moutards aurait pu
+comprendre ce que c'était que la rhétorique! Il dit, et, sur un geste de
+sa main, un des frères se dirige vers la bibliothèque paternelle, et en
+revient avec un volume sous le bras. Pendant ce temps, le couvert et
+l'argenterie sont enlevés, et le père prend le livre. A ce nom
+électrisant de voyages, Mervyn a relevé la tête, et s'est efforcé de
+mettre un terme à ses méditations hors de propos. Le livre est ouvert
+vers le milieu, et la voix métallique du commodore prouve qu'il est
+resté capable, comme dans les jours de sa glorieuse jeunesse, de
+commander à la fureur des hommes et des tempêtes. Bien avant la fin de
+la lecture, Mervyn est retombé sur son coude, dans l'impossibilité de
+suivre plus longtemps le raisonné développement des phrases passées à la
+filière et la saponification des obligatoires métaphores. Le père s'écrie:
+«Ce n'est pas cela qui l'intéresse: lisons autre chose. Lis, femme; tu
+seras plus heureuse que moi, pour chasser le chagrin des jours de notre
+fils.» La mère ne conserve plus d'espoir; cependant, elle s'est emparée
+d'un autre livre, et le timbre de sa voix de soprano retentit
+mélodieusement aux oreilles du produit de sa conception. Mais, après
+quelques paroles, le découragement l'envahit, et elle cesse d'elle-même
+l'interprétation de l'&oelig;uvre littéraire. Le premier-né s'écrie: «Je vais
+me coucher.» Il se retire, les yeux baissés avec une fixité froide, et
+sans rien ajouter. Le chien se met à pousser un lugubre aboiement, car
+il ne trouve pas cette conduite naturelle, et le vent du dehors,
+s'engouffrant inégalement dans la fissure longitudinale de la fenêtre,
+fait vaciller la flamme rabattue par deux coupoles de cristal rosé, de
+la lampe de bronze. La mère appuie ses mains sur son front, et le père
+relève les yeux vers le ciel. Les enfants jettent des regards effarés
+sur le vieux marin. Mervyn ferme la porte de sa chambre à double tour,
+et sa main court rapidement sur le papier: «J'ai reçu votre lettre à
+midi, et vous me pardonnerez si je vous ai fait attendre la réponse. Je
+n'ai pas l'honneur de vous connaître personnellement, et je ne savais
+pas si je devais vous écrire. Mais, comme l'impolitesse ne loge pas dans
+notre maison, j'ai résolu, de prendre la plume, et de vous remercier
+chaleureusement de l'intérêt que vous prenez pour un inconnu. Dieu me
+garde de ne pas montrer de la reconnaissance pour la sympathie dont vous
+me comblez. Je connais mes imperfections, et je ne m'en montre pas plus
+fier. Mais, s'il est convenable d'accepter l'amitié d'une personne âgée,
+il l'est aussi de lui faire comprendre que nos caractères ne sont pas
+les mêmes. En effet, vous paraissez être plus âgé que moi, puisque vous
+m'appelez jeune homme, et cependant je conserve des doutes sur votre âge
+véritable. Car, comment concilier la froideur de vos syllogismes avec la
+passion qui s'en dégage? Il est certain que je n'abandonnerai pas le
+lieu qui m'a vu naître, pour vous accompagner dans les contrées
+lointaines; ce qui ne serait possible qu'à la condition de demander
+auparavant aux auteurs de mes jours, une permission impatiemment
+attendue. Mais, comme vous m'avez enjoint de garder le secret (dans le
+sens du mot cubique) sur cette affaire spirituellement ténébreuse, je
+m'empresserai d'obéir à votre sagesse incontestable. A ce qu'il paraît,
+elle n'affronterait pas avec plaisir la clarté de la lumière. Puisque
+vous paraissez souhaiter que j'aie de la confiance en votre propre
+personne (v&oelig;u qui n'est pas déplacé, je me plais à le confesser), ayez
+la bonté, je vous prie, de témoigner, à mon égard, une confiance
+analogue, et de ne pas avoir la prétention de croire que je serais
+tellement éloigné de votre avis, qu'après-demain matin, à l'heure
+indiquée, je ne serais pas exact au rendez-vous. Je franchirai le mur de
+clôture du parc, car la grille sera fermée, et personne ne sera témoin
+de mon départ. A parler avec franchise, que ne ferais-je pas pour vous,
+dont l'inexplicable attachement a su promptement se révéler à mes yeux
+éblouis, surtout étonnés d'une telle preuve de bonté, à laquelle je me
+suis assuré que je ne me serais pas attendu. Puisque je ne ne vous
+connaissais pas. Maintenant je vous connais. N'oubliez pas la promesse
+que vous m'avez faite de vous promener sur le pont du Carrousel. Dans le
+cas que j'y passe, j'ai une certitude à nulle autre pareille, de vous
+y rencontrer et de vous toucher la main, pourvu que cette innocente
+manifestation d'un adolescent qui, hier encore, s'inclinait devant
+l'autel de la pudeur, ne doive pas vous offenser par sa respectueuse
+familiarité. Or, la familiarité n'est-elle pas avouable dans le cas
+d'une forte et ardente intimité, lorsque la perdition est sérieuse et
+convaincue? Et quel mal y aurait-il après tout, je vous le demande
+à vous-même, à ce que je vous dise adieu tout en passant, lorsque
+après-demain, qu'il pleuve ou non, cinq heures auront sonné? Vous
+apprécierez vous-même, gentleman, le tact avec lequel j'ai conçu ma
+lettre; car, je ne me permets pas dans une feuille volante, apte à
+s'égarer, de vous en dire davantage. Votre adresse au bas de la page
+est un rébus. Il m'a fallu près d'un quart d'heure pour la déchiffrer.
+Je crois que vous avez bien fait d'en tracer les mots d'une manière
+microscopique. Je me dispense de signer et en cela je vous imite: nous
+vivons dans un temps trop excentrique, pour s'étonner un instant de ce
+qui pourrait arriver. Je serais curieux de savoir comment vous avez
+appris l'endroit ou demeure mon immobilité glaciale, entourée d'une
+longue rangée de salles désertes, immondes charniers de mes heures
+d'ennui. Comment dire cela? Quand je pense à vous, ma poitrine s'agite,
+retentissante comme l'écroulement d'un empire en décadence; car, l'ombre
+de votre amour accuse un sourire qui, peut-être, n'existe pas: elle est
+si vague, et remue ses écailles si tortueusement! Entre vos mains,
+j'abandonne mes sentiments impétueux, tables de marbre toutes neuves, et
+vierges encore d'un contact mortel. Prenons patience jusqu'aux premières
+lueurs du crépuscule matinal, et, dans l'attente du moment qui me
+jettera dans l'entrelacement hideux de vos bras pestiférés, je m'incline
+humblement à vos genoux, que je presse.» Après avoir écrit cette lettre
+coupable, Mervyn la porte à la poste et revient se mettre au lit. Ne
+comptez pas y trouver son ange gardien. La queue de poisson ne volera
+que pendant trois jours, c'est vrai; mais, hélas! la poutre n'en sera
+pas moins brûlée; et une balle cylindro-conique percera la peau du
+rhinocéros, malgré la fille de neige et le mendiant! C'est que le fou
+couronné aura dit la vérité sur la fidélité des quatorze poignards.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Je me suis aperçu que je n'avais qu'un &oelig;il au milieu du front! O
+miroirs d'argent, incrustés dans les panneaux des vestibules, combien de
+services ne m'avez-vous pas rendus par votre pouvoir réflecteur! Depuis
+le jour où un chat angora me rongea, pendant une heure, la bosse
+pariétale, comme un trépan qui perfore le crâne, en s'élançant
+brusquement sur mon dos, parce que j'avais fait bouillir ses petits dans
+une cuve remplie d'alcool, je n'ai pas cessé de lancer contre moi-même
+la flèche des tourments. Aujourd'hui, sous l'impression des blessures
+que mon corps a reçues dans diverses circonstances, soit par la fatalité
+de ma naissance, soit par le fait de ma propre faute; accablé par les
+conséquences de ma chute morale (quelques-unes ont été accomplies; qui
+prévoira les autres?); spectateur impassible des monstruosités acquises
+ou naturelles, qui décorent les aponévroses et l'intellect de celui qui
+parle, je jette un long regard de satisfaction sur la dualité qui me
+compose ... et je me trouve beau! Beau comme le vice de conformation
+congénital des organes sexuels de l'homme, consistant dans la brièveté
+relative du canal de l'urètre et la division ou l'absence de sa paroi
+inférieure, de telle sorte que ce canal s'ouvre à une distance variable
+du gland et au-dessous du pénis; ou encore, comme la caroncule charnue,
+de forme conique, sillonnée par des rides transversales assez profondes,
+qui s'élève sur la base du bec supérieur du dindon; ou plutôt, comme
+la vérité qui suit: «Le système des gammes, des modes et de leur
+enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles
+invariables, mais il est, au contraire, la conséquence de principes
+esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de
+l'humanité, et qui varieront encore;» et surtout, comme une corvette
+cuirassée à tourelles! Oui, je maintiens l'exactitude de mon assertion.
+Je n'ai pas d'illusion présomptueuse, je m'en vante, et je ne trouverais
+aucun profit dans le mensonge; donc, ce que j'ai dit, vous ne devez
+mettre aucune hésitation à le croire. Car, pourquoi m'inspirerais-je à
+moi-même de l'horreur, devant les témoignages élogieux qui partent de ma
+conscience? Je n'envie rien au Créateur; mais, qu'il me laisse descendre
+le fleuve de ma destinée, à travers une série croissante de crimes
+glorieux. Sinon, élevant à la hauteur de son front un regard irrité de
+tout obstacle, je lui ferai comprendre qu'il n'est pas le seul maître
+de l'univers; que plusieurs phénomènes qui relèvent directement d'une
+connaissance plus approfondie de la nature des choses, déposent en
+faveur de l'opinion contraire, et opposent un formel démenti à la
+viabilité de l'unité de la puissance. C'est que nous sommes deux à nous
+contempler les cils des paupières, vois-tu ... et tu sais, que plus
+d'une fois a retenti, dans ma bouche sans lèvres, le clairon de la
+victoire. Adieu, guerrier illustre; ton courage dans le malheur inspire
+de l'estime à ton ennemi le plus acharné; mais Maldoror te retrouvera
+bientôt pour te disputer la proie qui s'appelle Mervyn. Ainsi, sera
+réalisée la prophétie du coq, quand il entrevit l'avenir au fond du
+candélabre. Plût au ciel que le crabe tourteau rejoigne à temps la
+caravane des pèlerins, et leur apprenne en quelques mots la narration du
+chiffonnier de Clignancourt!</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p>Sur un banc du Palais-Royal, du côté gauche et non loin de la pièce
+d'eau, un individu, débouchant de la rue de Rivoli, est venu s'asseoir.
+Il a les cheveux en désordre, et ses habits dévoilent l'action corrosive
+d'un dénûment prolongé. Il a creusé un trou dans le sol avec un morceau
+de bois pointu, et a rempli de terre le creux de sa main. Il a porté
+cette nourriture à la bouche et l'a rejetée avec précipitation. Il s'est
+relevé, et, appliquant sa tête contre le banc, il a dirigé ses jambes
+vers le haut. Mais, comme cette situation funambulesque est en dehors
+des lois de la pesanteur qui régissent le centre de gravité, il est
+retombé lourdement sur la planche, les bras pendants, la casquette lui
+cachant la moitié de la figure, et les jambes battant le gravier dans
+une situation d'équilibre instable, de moins en moins rassurante. Il
+reste longtemps dans cette position. Vers l'entrée mitoyenne du nord,
+à côté de la rotonde qui contient une salle de café, le bras de notre
+héros est appuyé contre la grille. Sa vue parcourt la superficie du
+rectangle, de manière à ne laisser échapper aucune perspective. Ses yeux
+reviennent sur eux-mêmes, après l'achèvement de l'investigation, et il
+aperçoit, au milieu du jardin, un homme qui fait de la gymnastique
+titubante avec un banc sur lequel il s'efforce de s'affermir, en
+accomplissant des miracles de force et d'adresse. Mais, que peut la
+meilleure intention, apportée au service d'une cause juste, contre les
+dérèglements de l'aliénation mentale? Il s'est avancé vers le fou, l'a
+aidé avec bienveillance à replacer sa dignité dans une position normale,
+lui a tendu la main, et s'est assis à côté de lui. Il remarque que la
+folie n'est qu'intermittente; l'accès a disparu; son interlocuteur
+répond logiquement à toutes les questions. Est-il nécessaire de
+rapporter le sens de ses paroles? Pourquoi rouvrir, à une page
+quelconque, avec un empressement blasphématoire, l'in-folio des misères
+humaines? Rien n'est d'un enseignement plus fécond. Quand même je
+n'aurais aucun événement de vrai à vous faire entendre, j'inventerais
+des récits imaginaires pour les transvaser dans votre cerveau. Mais, le
+malade ne l'est pas devenu pour son propre plaisir; et la sincérité de
+ses rapports s'allie à merveille avec la crédulité du lecteur. «Mon père
+était un charpentier de la rue de la Verrerie ... Que la mort des trois
+Marguerite retombe sur sa tête, et que le bec du canari lui ronge
+éternellement l'axe du bulbe oculaire! Il avait contracté l'habitude de
+s'enivrer; dans ces moments-là, quand il revenait à la maison, après
+avoir couru les comptoirs des cabarets, sa fureur devenait presque
+incommensurable, et il frappait indistinctement les objets qui se
+présentaient à sa vue. Mais, bientôt, devant les reproches de ses amis,
+il se corrigea complètement, et devint d'une humeur taciturne. Personne
+ne pouvait l'approcher, pas même notre mère. Il conservait un secret
+ressentiment contre l'idée du devoir qui l'empêchait de se conduire à sa
+guise. J'avais acheté un serin pour mes trois s&oelig;urs; c'était pour mes
+trois s&oelig;urs que j'avais acheté un serin. Elles l'avaient enfermé dans
+une cage, au-dessus de la porte, et les passants s'arrêtaient, chaque
+fois, pour écouter les chants de l'oiseau, admirer sa grâce fugitive et
+étudier ses formes savantes. Plus d'une fois, mon père avait donné
+l'ordre de faire disparaître la cage et son contenu, car il se figurait
+que le serin se moquait de sa personne, en lui jetant le bouquet des
+cavatines aériennes de son talent de vocaliste. Il alla détacher la cage
+du clou, et glissa de la chaise, aveuglé par la colère. Une légère
+excoriation au genou fut le trophée de son entreprise. Après être resté
+quelques secondes à presser la partie gonflée avec un copeau, il
+rabaissa son pantalon, les sourcils froncés, prit mieux ses précautions,
+mit la cage sous son bras et se dirigea vers le fond de son atelier.
+Là, malgré les cris et les supplications de sa famille (nous tenions
+beaucoup à cet oiseau, qui était, pour nous, comme le génie de la
+maison) il écrasa de ses talons ferrés la boîte d'osier, pendant qu'une
+varlope, tournoyant autour de sa tête, tenait à distance les assistants.
+Le hasard fit que le serin ne mourut pas sur le coup; ce flocon de
+plumes vivait encore, malgré la maculation sanguine. Le charpentier
+s'éloigna, et referma la porte avec bruit. Ma mère et moi, nous nous
+efforçâmes de retenir la vie de l'oiseau, prête à s'échapper; il
+atteignait à sa fin, et le mouvement de ses ailes ne s'offrait plus à la
+vue, que comme le miroir de la suprême convulsion d'agonie. Pendant ce
+temps, les trois Marguerite, quand elles s'aperçurent que tout espoir
+allait être perdu, se prirent par la main, d'un commun accord, et la
+chaîne vivante alla s'accroupir, après avoir repoussé à quelques pas un
+baril de graisse, derrière l'escalier, à côté du chenil de notre
+chienne. Ma mère ne discontinuait pas sa tâche, et tenait le serin entre
+ses doigts, pour le réchauffer de son haleine. Moi, je courais éperdu
+par toutes les chambres, me cognant aux meubles et aux instruments. De
+temps à autre, une de mes s&oelig;urs montrait sa tête devant le bas de
+l'escalier pour se renseigner sur le sort du malheureux oiseau, et la
+retirait avec tristesse. La chienne était sortie de son chenil, et,
+comme si elle avait compris l'étendue de notre perte, elle léchait avec
+la langue de la stérile consolation la robe des trois Marguerite. Le
+serin n'avait plus que quelques instants à vivre. Une de mes s&oelig;urs,
+à son tour (c'était la plus jeune) présenta sa tête dans la pénombre
+formée par la raréfaction de lumière. Elle vit ma mère pâlir, et
+l'oiseau, après avoir, pendant un éclair, relevé le cou, par la dernière
+manifestation de son système nerveux, retomber entre ses doigts, inerte
+à jamais. Elle annonça la nouvelle à ses s&oelig;urs. Elles ne firent
+entendre le bruissement d'aucune plainte, d'aucun murmure. Le silence
+régnait dans l'atelier. L'on ne distinguait que le craquement saccadé
+des fragments de la cage qui, en vertu de l'élasticité du bois,
+reprenaient en partie la position primordiale de leur construction. Les
+trois Marguerite ne laissaient écouler aucune larme, et leur visage ne
+perdait point sa fraîcheur pourprée; non ... elles restaient seulement
+immobiles. Elles se traînèrent jusqu'à l'intérieur du chenil, et
+s'étendirent sur la paille, l'une à côté de l'autre, pendant que la
+chienne, témoin passif de leur man&oelig;uvre, les regardait faire avec
+étonnement. A plusieurs reprises, ma mère les appela; telles ne
+rendirent le son d'aucune réponse. Fatiguées par les émotions
+précédentes, elles dormaient, probablement! Elle fouilla tous les coins
+de la maison sans les apercevoir. Elle suivit la chienne, qui la tirait
+par la robe, vers le chenil. Cette femme s'abaissa et plaça sa tête à
+l'entrée. Le spectacle dont elle eut la possibilité d'être témoin, mises
+à part les exagérations malsaines de la peur maternelle, ne pouvait être
+que navrant, d'après les calculs de mon esprit. J'allumai une chandelle
+et la lui présentai; de cette manière, aucun détail ne lui échappa. Elle
+ramena sa tête, couverte de brins de paille, de la tombe prématurée, et
+me dit: «Les trois Marguerite sont mortes.» Comme nous ne pouvions les
+sortir de cet endroit, car, retenez bien ceci, elles étaient étroitement
+entrelacées ensemble, j'allai chercher dans l'atelier un marteau, pour
+briser la demeure canine. Je me mis, sur-le-champ, à l'&oelig;uvre de
+démolition, et les passants purent croire, pour peu qu'ils eussent de
+l'imagination, que le travail ne chômait pas chez nous. Ma mère,
+impatientée de ces retards qui, cependant, étaient indispensables,
+brisait ses ongles contre les planches. Enfin, l'opération de la
+délivrance négative se termina; le chenil fendu s'entr'ouvrit de tous
+les côtés; et nous retirâmes, des décombres, l'une après l'autre, après
+les avoir séparées difficilement, les filles du charpentier. Ma mère
+quitta le pays. Je n'ai plus revu mon père. Quant à moi, l'on dit que je
+suis fou, et j'implore la charité publique. Ce que je sais, c'est que le
+canari ne chante plus.» L'auditeur approuve dans son intérieur ce nouvel
+exemple apporté à l'appui de ses dégoûtantes théories. Comme si, à cause
+d'un homme, jadis pris de vin, l'on était en droit d'accuser l'entière
+humanité. Telle est du moins la réflexion paradoxale qu'il cherche à
+introduire dans son esprit; mais elle ne peut en chasser les
+enseignements importants de la grave expérience. Il console le fou avec
+une compassion feinte, et essuie ses larmes avec son propre mouchoir.
+Il l'amène dans un restaurant, et ils mangent à la même table. Ils s'en
+vont chez un tailleur de la fashion et le protégé est habillé comme un
+prince. Ils frappent chez le concierge d'une grande maison de la rue
+Saint-Honoré, et le fou est installé dans un riche appartement du
+troisième étage. Le bandit le force à accepter sa bourse, et, prenant le
+vase de nuit au-dessous du lit, il le met sur la tête d'Aghone. «Je te
+couronne roi des intelligences, s'écrie-t-il avec une emphase
+préméditée: à ton moindre appel j'accourrai; puise à pleines mains dans
+mes coffres; de corps et d'âme je t'appartiens. La nuit, tu rapporteras
+la couronne d'albâtre à sa place ordinaire, avec la permission de t'en
+servir; mais, le jour, dès que l'aurore illuminera les cités, remets-la
+sur ton front, comme le symbole de ta puissance. Les trois Marguerite
+revivront en moi, sans compter que je serai ta mère.» Alors le fou
+recula de quelques pas, comme s'il était la proie d'un insultant
+cauchemar; les lignes du bonheur se peignirent sur son visage, ridé par
+les chagrins; il s'agenouilla, plein d'humiliation, aux pieds de son
+protecteur. La reconnaissance était entrée, comme un poison, dans le
+c&oelig;ur du fou couronné! Il voulut parler, et sa langue s'arrêta. Il
+pencha son corps en avant, et il retomba sur le carreau. L'homme aux
+lèvres de bronze se retire. Quel était son but? Acquérir un ami à toute
+épreuve, assez naïf pour obéir au moindre de ses commandements. Il ne
+pouvait mieux rencontrer et le hasard l'avait favorisé. Celui qu'il a
+trouvé, couché sur le banc, ne sait plus, depuis un événement de sa
+jeunesse, reconnaître le bien du mal. C'est Aghone même qu'il lui faut.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Le Tout-Puissant avait envoyé sur la terre un de ses archanges, afin de
+sauver l'adolescent d'une mort certaine. Il sera forcé de descendre
+lui-même! Mais, nous ne sommes point encore arrivés à cette partie de
+notre récit, et je me vois dans l'obligation de fermer ma bouche, parce
+que je ne puis pas tout dire à la fois: chaque truc à effet paraîtra
+dans son lieu, lorsque la trame de cette fiction n'y verra point
+d'inconvénient. Pour ne pas être reconnu, l'archange avait pris la forme
+d'un crabe tourteau, grand comme une vigogne. Il se tenait sur la pointe
+d'un écueil, au milieu de la mer, et attendait le favorable moment de
+la marée pour opérer sa descente sur le rivage. L'homme aux lèvres de
+jaspe, caché derrière une sinuosité de la plage, épiait l'animal, un
+bâton à la main. Qui aurait désiré lire dans la pensée de ces deux
+êtres? Le premier ne se cachait pas qu'il avait une mission difficile
+à accomplir: «Et comment réussir, s'écriait-il, pendant que les vagues
+grossissantes battaient son refuge temporaire, là où mon maître a vu
+plus d'une fois échouer sa force et son courage? Moi, je ne suis qu'une
+substance limitée, tandis que l'autre, personne ne sait d'où il vient
+et quel est son but final. A son nom, les armées célestes tremblent;
+et plus d'un raconte, dans les régions que j'ai quittées, que Satan
+lui-même, Satan, l'incarnation du mal, n'est pas si redoutable.» Le
+second faisait les réflexions suivantes: elles trouvèrent un écho,
+jusque dans la coupole azurée qu'elles souillèrent: «Il a l'air plein
+d'inexpérience; je lui réglerai son compte avec promptitude. Il vient
+sans doute d'en haut, envoyé par celui qui craint tant de venir
+lui-même! Nous verrons, à l'&oelig;uvre, s'il est aussi impérieux qu'il en a
+l'air; ce n'est pas un habitant de l'abricot terrestre; il trahit son
+origine séraphique par ses yeux errants et indécis.» Le crabe tourteau,
+qui, depuis quelque temps, promenait sa vue sur un espace délimité de la
+côte, aperçut notre héros (celui-ci alors, se releva de toute la hauteur
+de sa taille herculéenne), et l'apostropha dans les termes qui vont
+suivre: «N'essaie pas la lutte et rends-toi. Je suis envoyé par
+quelqu'un qui est supérieur à nous deux, afin de te charger de chaînes,
+et mettre les deux membres complices de ta pensée dans l'impossibilité
+de remuer. Serrer des couteaux et des poignards entre tes doigts, il
+faut que désormais cela te soit défendu, crois-m'en; aussi bien dans ton
+intérêt que dans celui des autres. Mort ou vif, je t'aurai; j'ai l'ordre
+de t'amener vivant. Ne me mets pas dans l'obligation de recourir au
+pouvoir qui m'a été prêté. Je me conduirai avec délicatesse; de ton
+côté, ne m'oppose aucune résistance. C'est ainsi que je reconnaîtrai,
+avec empressement et allégresse, que tu auras fait un premier pas vers
+le repentir.» Quand notre héros entendit cette harangue, empreinte d'un
+sel si profondément comique, il eut de la peine à conserver le sérieux
+sur la rudesse de ses traits hâlés. Mais, enfin, chacun ne sera pas
+étonné si j'ajoute qu'il finit par éclater de rire. C'était plus fort
+que lui! Il n'y mettait pas de la mauvaise intention! Il ne voulait
+certes pas s'attirer les reproches du crabe tourteau! Que d'efforts ne
+fit-il pas pour chasser l'hilarité! Que de fois ne serra-t-il point ses
+lèvres l'une contre l'autre, afin de ne pas avoir l'air d'offenser son
+interlocuteur épaté! Malheureusement son caractère participait de la
+nature de l'humanité, et il riait ainsi que font les brebis! Enfin il
+s'arrêta! Il était temps! Il avait failli s'étouffer! Le vent porta
+cette réponse à l'archange de l'écueil: «Lorsque ton maître ne m'enverra
+plus des escargots et des écrevisses pour régler ses affaires, et qu'il
+daignera parlementer personnellement avec moi, l'on trouvera, j'en suis
+sûr, le moyen de s'arranger, puisque je suis inférieur à celui qui
+t'envoya, comme tu l'as dit avec tant de justesse. Jusque là, les idées
+de réconciliation m'apparaissent prématurées, et aptes à produire
+seulement un chimérique résultat. Je suis très loin de méconnaître
+ce qu'il y a de censé dans chacune de tes syllabes; et, comme nous
+pourrions fatiguer inutilement notre voix, afin de lui faire parcourir
+trois kilomètres de distance, il me semble que tu agirais avec sagesse,
+si tu descendais de ta forteresse inexpugnable, et gagnais la terre
+ferme à la nage: nous discuterons plus commodément les conditions d'une
+reddition qui, pour si légitime qu'elle soit, n'en est pas moins
+finalement, pour moi, d'une perspective désagréable.» L'archange, qui
+ne s'attendait pas à cette bonne volonté, sortit des profondeurs de la
+crevasse sa tête d'un cran, et répondit: «O Maldoror, est-il enfin
+arrivé le jour où tes abominables instincts verront s'éteindre le
+flambeau d'injustifiable orgueil qui les conduit à l'éternelle
+damnation! Ce sera donc moi, qui, le premier, raconterai ce louable
+changement aux phalanges des chérubins, heureux de retrouver un des
+leurs. Tu sais toi-même et tu n'as pas oublié qu'une époque existait
+où tu avais la première place parmi nous. Ton nom volait de bouche en
+bouche; tu es actuellement le sujet de nos solitaires conversations.
+Viens donc ... viens faire une paix durable avec ton ancien maître; il
+te recevra comme un fils égaré, et ne s'apercevra point de l'énorme
+quantité de culpabilité que tu as, comme une montagne de cornes d'élan
+élevée par les Indiens, amoncelée sur ton c&oelig;ur.» Il dit, et il retire
+toutes les parties de son corps du fond de l'ouverture obscure. Il se
+montre, radieux, sur la surface de l'écueil; ainsi un prêtre des
+religions quand il a la certitude de ramener une brebis égarée. Il va
+faire un bond sur l'eau, pour se diriger à la nage vers le pardonné.
+Mais, l'homme aux lèvres de saphir a calculé longtemps à l'avance un
+perfide coup. Son bâton est lancé avec force; après maints ricochets sur
+les vagues, il va frapper à la tête l'archange bienfaiteur. Le crabe,
+mortellement atteint, tombe dans l'eau. La marée porte sur le rivage
+l'épave flottante. Il attendait la marée pour opérer plus facilement sa
+descente. Eh bien, la marée est venue; elle l'a bercé de ses chants, et
+l'a mollement déposé sur la plage: le crabe n'est-il pas content? Que
+lui faut-il de plus? Et Maldoror, penché sur le sable des grèves, reçoit
+dans ses bras deux amis, inséparablement réunis par les hasards de la
+lame: le cadavre du crabe tourteau et le bâton homicide! «Je n'ai pas
+encore perdu mon adresse, s'écrie-t-il; elle ne demande qu'à s'exercer;
+mon bras conserve sa force et mon &oelig;il sa justesse.» Il regarde l'animal
+inanimé. Il craint qu'on ne lui demande compte du sang versé. Où
+cachera-t-il l'archange? Et, en même temps, il se demande si la mort n'a
+pas été instantanée. Il a mis sur son dos une enclume et un cadavre; il
+s'achemine vers une vaste pièce d'eau, dont toutes les rives sont
+couvertes et comme murées par un inextricable fouillis de grands joncs.
+Il voulait d'abord prendre un marteau, mais c'est un instrument trop
+léger, tandis qu'avec un objet plus lourd, si le cadavre donne signe de
+vie, il le posera sur le sol et le mettra en poussière à coups
+d'enclume. Ce n'est pas la vigueur qui manque à son bras, allez; c'est
+le moindre de ses embarras. Arrivé en vue du lac, il le voit peuplé de
+cygnes. Il se dit que c'est une retraite sûre pour lui; à l'aide d'une
+métamorphose, sans abandonner sa charge, il se mêle à la bande des
+autres oiseaux. Remarquez la main de la Providence là où l'on était
+tenté de la trouver absente, et faites votre profit du miracle dont je
+vais vous parler. Noir comme l'aile d'un corbeau, trois fois il nagea
+parmi le groupe de palmipèdes, à la blancheur éclatante; trois fois,
+il conserva cette couleur distinctive qui l'assimilait à un bloc de
+charbon. C'est que Dieu, dans sa justice, ne permit point que son astuce
+pût tromper même une bande de cygnes. De telle manière qu'il resta
+ostensiblement dans l'intérieur du lac; mais, chacun se tint à l'écart,
+et aucun oiseau ne s'approcha de son plumage honteux, pour lui tenir
+compagnie. Et, alors, il circonscrivit ses plongeons dans une baie
+écartée, à l'extrémité de la pièce d'eau, seul parmi les habitants de
+l'air, comme il l'était parmi les hommes! C'est ainsi qu'il préludait à
+l'incroyable événement de la place Vendôme!</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p>Le corsaire aux cheveux d'or, a reçu la réponse de Mervyn. Il suit dans
+cette page singulière la trace des troubles intellectuels de celui qui
+l'écrivit, abandonné aux faibles forces de sa propres suggestion.
+Celui-ci aurait beaucoup mieux fait de consulter ses parents, avant de
+répondre à l'amitié de l'inconnu. Aucun bénéfice ne résultera pour lui
+de se mêler, comme principal acteur, à cette équivoque intrigue. Mais,
+enfin, il l'a voulu. A l'heure indiquée, Mervyn, de la porte de sa
+maison, est allé droit devant lui, en suivant le boulevard Sébastopol,
+jusqu'à la fontaine Saint-Michel. Il prend le quai des Grands-Augustins
+et traverse le quai Conti; au moment où il passe sur le quai Malaquais,
+il voit marcher sur le quai du Louvre, parallèlement à sa propre
+direction, un individu, porteur d'un sac sous le bras, et qui paraît
+l'examiner avec attention. Les vapeurs du matin se sont dissipées.
+Les deux passants débouchent en même temps de chaque côté du pont du
+Carrousel. Quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, ils se reconnurent!
+Vrai, c'était touchant de voir ces deux êtres, séparés par l'âge,
+rapprocher leurs âmes par la grandeur des sentiments. Du moins, c'eût
+été l'opinion de ceux qui se seraient arrêtés devant ce spectacle, que
+plus d'un, même avec un esprit mathématique, aurait trouvé émouvant.
+Mervyn, le visage en pleurs, réfléchissait qu'il rencontrait, pour ainsi
+dire à l'entrée de la vie, un soutien précieux dans les futures
+adversités. Soyez persuadé que l'autre ne disait rien. Voici ce qu'il
+fit: il déplia le sac qu'il portait, dégagea l'ouverture, et, saisissant
+l'adolescent par la tête, il fit passer le corps entier dans l'enveloppe
+de toile. Il noua, avec son mouchoir, l'extrémité qui servait
+d'introduction. Comme Mervyn poussait des cris aigus, il enleva le sac,
+ainsi qu'un paquet de linges, et en frappa, à plusieurs reprises, le
+parapet du pont. Alors, le patient, s'étant aperçu du craquement de ses
+os, se tut. Scène unique, qu'aucun romancier ne retrouvera! Un boucher
+passait, assis sur la viande de sa charrette. Un individu court à lui,
+l'engage à s'arrêter, et lui dit: «Voici un chien, enfermé dans ce sac;
+il a la gale: abattez-le au plus vite.» L'interpellé se montre
+complaisant. L'interrupteur, en s'éloignant, aperçoit une jeune fille en
+haillons qui lui tend la main. Jusqu'où va donc le comble de l'audace et
+de l'impiété? Il lui donne l'aumône! Dites-moi si vous voulez que je
+vous introduise, quelques heures plus tard, à la porte d'un abattoir
+reculé. Le boucher est revenu, et a dit à ses camarades, en jetant à
+terre un fardeau: «Dépêchons-nous de tuer ce chien galeux.» Ils sont
+quatre, et chacun saisit le marteau accoutumé. Et, cependant, ils
+hésitaient, parce que le sac remuait avec force.» Quelle émotion
+s'empare de moi?» cria l'un d'eux en abaissant lentement son bras.
+«Ce chien pousse, comme un enfant, des gémissements de douleur, dit
+un autre; on dirait qu'il comprend le sort qui l'attend.» «C'est leur
+habitude, répondit un troisième; même quand il ne sont pas malades,
+comme c'est le cas ici, il suffit que leur maître reste quelques jours
+absent du logis, pour qu'ils se mettent à faire entendre des hurlements
+qui, véritablement, sont pénibles à supporter.» «Arrêtez!... arrêtez!...
+cria le quatrième, avant que tous les bras se fussent levés en cadence
+pour frapper résolument, cette fois, sur le sac. Arrêtez, vous dis-je;
+il y a ici un fait qui nous échappe. Qui vous dit que cette toile
+renferme un chien? Je veux m'en assurer.» Alors, malgré les railleries
+de ses compagnons, il dénoua le paquet et en retira l'un après l'autre
+les membres de Mervyn! Il était presque étouffé par la gène de cette
+position. Il s'évanouit en revoyant la lumière. Quelques moments après,
+il donna des signes indubitables d'existence. Le sauveur dit: «Apprenez,
+une autre fois, à mettre de la prudence jusque dans votre métier. Vous
+avez failli remarquer, par vous-mêmes, qu'il ne sert de rien de
+pratiquer l'inobservance de cette loi.» Les bouchers s'enfuirent.
+Mervyn, le c&oelig;ur serré et plein de pressentiments funestes, rentre chez
+soi et s'enferme dans sa chambre. Ai-je besoin d'insister sur cette
+strophe? Eh! qui n'en déplorera les événements consommés! Attendons la
+fin pour porter un jugement encore plus sévère. Le dénoûment va se
+précipiter; et, dans ces sortes de récits, où une passion, de quelque
+genre qu'elle soit, étant donnée, celle-ci ne craint aucun obstacle pour
+se frayer un passage, il n'y a pas lieu de délayer dans un godet la
+gomme laque de quatre cents pages banales. Ce qui peut être dit dans une
+demi-douzaine de strophes, il faut le dire, et puis se taire.</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p>Pour construire mécaniquement la cervelle d'un conte somnifère, il ne
+suffit pas de disséquer des bêtises et abrutir puissamment à doses
+renouvelées l'intelligence du lecteur, de manière à rendre ses facultés
+paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la
+fatigue; il faut, en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre
+ingénieusement dans l'impossibilité somnambulique de se mouvoir, en le
+forçant à obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixité des
+vôtres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais
+seulement pour développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps
+par une harmonie des plus pénétrantes, que je ne crois pas qu'il soit
+nécessaire, pour arriver au but que l'on se propose, d'inventer une
+poésie tout à fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et
+dont le souffle pernicieux semble bouleverser même les vérités absolues;
+mais, amener un pareil résultat (conforme, du reste, aux règles de
+l'esthétique, si l'on y réfléchit bien), cela n'est pas aussi facile
+qu'on le pense: voilà ce que je voulais dire. C'est pourquoi je ferai
+tous mes efforts pour y parvenir! Si la mort arrête la maigreur
+fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l'écrasement
+lugubre de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en
+deuil puisse se dire: «Il faut lui rendre justice. Il m'a beaucoup
+crétinisé. Que n'aurait-t-il pas fait, s'il eût pu vivre davantage!
+c'est le meilleur professeur d'hypnotisme que je connaisse!» On gravera
+ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mânes
+seront satisfaits!&mdash;Je continue! Il y avait une queue de poisson qui
+remuait au fond d'un trou, à côté d'une botte éculée. Il n'était pas
+naturel de se demander: «Où est le poisson? Je ne vois que la queue qui
+remue.» Car, puisque, précisément, on avouait implicitement ne pas
+apercevoir le poisson, c'est qu'en réalité il n'y était pas. La pluie
+avait laissé quelques gouttes d'eau au fond de cet entonnoir, creusé
+dans le sable. Quant à la botte éculée, quelques-uns ont pensé depuis
+qu'elle provenait de quelque abandon volontaire. Le crabe tourteau, par
+la puissance divine, devait renaître de ses atomes résolus. Il tira du
+puits la queue de poisson et lui promit de la rattacher à son corps
+perdu, si elle annonçait au Créateur l'impuissance de son mandataire à
+dominer les vagues en fureur de mer maldororienne. Il lui prêta deux
+ailes d'albatros, et la queue de poisson prit son essor. Mais elle
+s'envola vers la demeure du renégat, pour lui raconter ce qui se passait
+et trahir le crabe tourteau. Celui-ci devina le projet de l'espion, et,
+avant que le troisième jour fût parvenu à sa fin, il perça la queue du
+poisson d'une flèche envenimée. Le gosier de l'espion poussa une faible
+exclamation, qui rendit le dernier soupir avant de toucher la terre.
+Alors, une poutre séculaire, placée sur le comble d'un château, se
+releva de toute sa hauteur, en bondissant sur elle-même, et demanda
+vengeance à grands cris. Mais le Tout-Puissant, changé en rhinocéros,
+lui apprit que cette mort était méritée. La poutre s'apaisa, alla se
+placer au fond du manoir, reprit sa position horizontale, et rappela les
+araignées effarouchées, afin qu'elles continuassent, comme par le passé,
+à tisser leur toile à ses coins. L'homme aux lèvres de soufre apprit la
+faiblesse de son alliée; c'est pourquoi, il commanda au fou couronné de
+brûler la poutre et de la réduire en cendres. Aghone exécuta cet ordre
+sévère. «Puisque, d'après vous, le moment est venu, s'écria-t-il, j'ai
+été reprendre l'anneau que j'avais enterré sous la pierre, et je l'ai
+attaché à un des bouts du câble. Voici le paquet.» Et il présenta une
+corde épaisse, enroulée sur elle-même, de soixante mètres de longueur.
+Son maître lui demanda ce que faisaient les quatorze poignards. Il
+répondit qu'ils restaient fidèles et se tenaient prêts à tout événement,
+si c'était nécessaire. Le forçat inclina sa tête en signe de
+satisfaction. Il montra de la surprise, et même de l'inquiétude, quand
+Aghone ajouta qu'il avait vu un coq fendre avec son bec un candélabre en
+deux, plonger tour à tour le regard dans chacune des parties, et
+s'écrier, en battant ses ailes d'un mouvement frénétique: «Il n'y a pas
+si loin qu'on le pense depuis la rue de la Paix jusqu'à la place du
+Panthéon. Bientôt, on en verra la preuve lamentable!» Le crabe tourteau,
+monté sur un cheval fougueux, courait à toute bride vers la direction de
+l'écueil, le témoin du lancement du bâton par un bras tatoué, l'asile du
+premier jour de sa descente sur la terre. Une caravane de pèlerins était
+en marche pour visiter cet endroit, désormais consacré par une mort
+auguste. Il espérait l'atteindre, pour lui demander des secours
+pressants contre la trame qui se préparait, et dont il avait eu
+connaissance. Vous verrez quelques lignes plus loin, à l'aide de mon
+silence glacial, qu'il n'arriva pas à temps, pour leur raconter ce que
+lui avait rapporté un chiffonnier, caché derrière l'échafaudage voisin
+d'une maison en construction, le jour où le pont du Carrousel, encore
+empreint de l'humide rosée de la nuit, aperçut avec horreur l'horizon de
+sa pensée s'élargir confusément en cercles concentriques, à l'apparition
+matinale du rythmyque pétrissage d'un sac icosaèdre, contre son parapet
+calcaire! Avant qu'il stimule leur compassion, par le souvenir de cet
+épisode, ils feront bien de détruire en eux la semence de l'espoir ...
+Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d'une bonne
+volonté, marchez à côté de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tête
+surmontée d'un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armée d'un
+bâton, celui que vous auriez de la peine à reconnaître, si je ne prenais
+soin de vous avertir, et de rappeler à votre oreille le mot qui se
+prononce Mervyn. Comme il est changé! Les mains liées derrière le dos,
+il marche devant lui, comme s'il allait à l'échafaud, et, cependant, il
+n'est coupable d'aucun forfait. Ils sont arrivés dans l'enceinte
+circulaire de la place Vendôme. Sur l'entablement de la colonne massive,
+appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de
+hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu'à
+terre, à quelques pas d'Aghone. Avec de l'habitude, on fait vite une
+chose; mais, je puis dire que celui-ci n'employa pas beaucoup de temps
+pour attacher les pieds de Mervyn à l'extrémité de la corde. Le
+rhinocéros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il
+apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n'eut même pas la
+satisfaction d'entreprendre le combat. L'individu, qui examinait les
+alentours du haut de la colonne, arma son revolver, visa avec soin et
+pressa la détente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour
+où avait commencé ce qu'il croyait être la folie de son fils et la mère,
+qu'on avait appelée <i>la fille de neige</i>, à cause de son extrême pâleur,
+portèrent en avant leur poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile
+soin. La balle troua sa peau, comme une vrille; l'on aurait pu croire,
+avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement
+apparaître. Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s'était
+introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S'il
+n'était pas bien prouvé qu'il ne fût trop bon pour une de ses créatures,
+je plaindrais l'homme de la colonne! Celui-ci, d'un coup sec de poignet,
+ramène à soi la corde ainsi lestée. Placée hors de la normale, ses
+oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas. Il saisit
+vivement, avec ses mains, une longue guirlande d'immortelles, qui réunit
+deux angles consécutifs de la base, contre laquelle il cogne son front.
+Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n'était pas un point fixe.
+Après avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d'ellipses superposées, une
+grande partie du câble, de manière que Mervyn reste suspendu à moitié
+hauteur de l'obélisque de bronze, le forçat évadé fait prendre, de la
+main droite, à l'adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme,
+dans un plan parallèle de l'axe de la colonne, et ramasse, de la main
+gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses pieds.
+La fronde siffle dans l'espace; le corps de Mervyn la suit partout,
+toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa
+position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne,
+indépendante de la matière. Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu'à
+l'autre bout, qu'il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à
+tort à une barre d'acier. Il se met à courir autour de la balustrade, en
+se tenant à la rampe par une main. Cette man&oelig;uvre a pour effet de
+changer le plan primitif de la révolution du câble, et d'augmenter sa
+force de tension, déjà si considérable. Dorénavant, il tourne
+majestueusement dans un plan horizontal, après avoir successivement
+passé, par une marche insensible, à travers plusieurs plans obliques.
+L'angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux!
+Le bras du renégat et l'instrument meurtrier sont confondus dans l'unité
+linéaire, comme les éléments atomistiques d'un rayon de lumière
+pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me
+permettent de parler ainsi; hélas! on sait qu'une force, ajoutée à une
+autre force, engendre une résultante composée des deux forces
+primitives! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire se serait déjà
+rompu, sans la vigueur de l'athlète, sans la bonne qualité du chanvre?
+Le corsaire au cheveux d'or, brusquement et en même temps, arrête sa
+vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble. Le contre-coup de
+cette opération, si contraire aux précédentes, fait craquer la
+balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une
+comète traînant après elle sa queue flamboyante. L'anneau de fer du
+n&oelig;ud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage à compléter
+soi-même l'illusion. Dans le parcours de sa parabole, le damné à mort
+fend l'atmosphère jusqu'à la rive gauche, la dépasse en vertu de la
+force d'impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le
+dôme du Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses replis,
+la paroi supérieure de l'immense coupole. C'est sur sa superficie
+sphérique et convexe, qui ne ressemble à une orange que pour la forme,
+qu'on voit à toute heure du jour, un squelette desséché, resté suspendu.
+Quand le vent le balance, l'on raconte que les étudiants du quartier
+Latin, dans la crainte d'un pareil sort, font une courte prière: ce sont
+des bruits insignifiants auxquels on n'est point tenu de croire, et
+propres seulement à faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses
+mains crispées, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il
+faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgré
+l'attestation de sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces
+immortelles dont je vous ai parlé, et qu'une lutte inégale, engagée près
+du nouvel Opéra, vit détacher d'un piédestal grandiose. Il n'en est pas
+moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n'y reçoivent
+plus l'expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire:
+allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.</p>
+
+<p>FIN DU SIXIÈME CHANT.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12005 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg's Les Chants de Maldoror, by Comte de Lautreamont
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les Chants de Maldoror
+
+Author: Comte de Lautreamont
+
+Release Date: April 9, 2004 [EBook #12005]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHANTS DE MALDOROR ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe
+
+
+
+
+LES CHANTS DE MALDOROR
+
+par
+
+LE COMTE DE LAUTRÉAMONT
+
+
+
+
+CHANTS I, II, III, IV, V, VI
+
+
+
+
+[Illustration: ...; il trainait, à travers les dalles de la chambre, sa
+peau retourné]
+
+[Illustration: manuscrit d'une lettre.]
+
+
+
+_A mon ami_ ALBERT LACROIX.
+
+
+L'édition actuelle des _Chants de Maldoror_ est la réimpression, revue
+et corrigée d'après le manuscrit original, d'un ouvrage qui n'a jamais
+paru en librairie. Dans le courant de 1869, M. le comte de Lautréamont
+venait de délivrer les derniers bons à tirer de son livre, et celui-ci
+allait être broché, lorsque l'éditeur--continuellement en butte aux
+persécutions de l'Empire--en suspendit la mise en vente à cause de
+certaines violences de style qui en rendaient la publication périlleuse.
+«J'ai fait publier un ouvrage de poésies chez M. Lacroix. Mais, une fois
+qu'il fut imprimé, il a refusé de le faire paraître, parce que la vie
+y était peinte sous des couleurs trop amères, et qu'il craignait le
+procureur général.»
+
+Ainsi s'exprime l'auteur dans la lettre reproduite en _fac-simile_ en
+tête de ce volume. L'ouvrage de poésies dont il est question et qui,
+ainsi présenté, atteste la visée lyrique qu'y attachait l'auteur, est
+bien celui-ci. M. le comte de Lautréamont se refusait à amender les
+violences de son texte. Ce n'est qu'après s'en être longtemps défendu
+qu'il consentit aux modifications qui lui étaient demandées. Des cartons
+destinés à remplacer les passages réputés dangereux devaient être tirés.
+Mais en 1870, la guerre éclatait. On ne pensa plus aux _Chants de
+Maldoror_. Et brusquement, l'auteur mourut, n'ayant exécuté qu'une
+partie des revisions auxquelles il avait consenti.
+
+Le texte de la présente édition est donc conforme à celui de l'édition
+originale dont le tirage alla s'égarer dans les caves d'un libraire
+belge qui, timidement, au bout de quatre années, fit brocher des
+exemplaires avec un titre et une couverture anonymes[1]. Quelques
+lettrés seulement connaissent ces exemplaires.
+
+Nous avons cru que la réédition d'une oeuvre aussi intéressante serait
+bien accueillie. Ses véhémences de style ne peuvent effrayer une époque
+aussi littéraire que la nôtre. Si outrées qu'elles soient, elles gardent
+une beauté profonde et ne revêtent aucun caractère pornographique.
+
+La Critique appréciera, comme il convient, les _Chants de Maldoror_,
+poëme étrange et inégal où, dans un désordre furieux, se heurtent des
+épisodes admirables et d'autres souvent confus. En écrivant cette
+notice, nous voulons simplement détruire une légende formée, on ne sait
+trop pourquoi, à l'endroit de la personnalité du comte de Lautréamont.
+Dernièrement encore, M. Léon Bloy, dont la mission, ici-bas, consiste
+décidément à démolir tout le monde, les morts comme les vivants, tentait
+d'accréditer cette légende dans une longue étude consacrée au volume[2]:
+il y répète à satiété que l'auteur était fou et qu'il est mort fou.
+--«C'est un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant
+des aliénés.»--«La catastrophe qui fit de cet inconnu un aliéné ...»
+--«... Car c'est un vrai fou, hélas! Un vrai fou qui sent sa folie.»
+Et plus loin: «_L'auteur est mort dans un cabanon, et c'est tout ce qu'on
+sait de lui_.» En écrivant cela, M. Léon Bloy a sciemment fait de très
+mauvaise besogne; en effet, il résulte de l'enquête très approfondie que
+nous avons faite, il résulte de documents authentiques que nous avons
+recueillis, que l'auteur des _Chants de Maldoror_ n'est pas mort fou. Le
+comte de Lautréamont s'est éteint à l'âge de vingt ans, emporté en deux
+jours par une fièvre maligne. Si M. Léon Bloy avait lu les aliénistes,
+et si la science physiologique l'avait un peu allaité, il eût apporté
+plus de réserve dans l'invention d'une fable, intéressante seulement au
+point de vue de l'effet littéraire qu'il désirait produire. La Science,
+en effet, nous apprend que les cas de vraie folie sont extrêmement rares
+au-dessous de vingt ans. Or, l'auteur naquit à Montevideo le 4 avril
+1850; son manuscrit fut remis à l'imprimerie en 1868; on peut sans
+témérité présumer son complet achèvement en 1867; les _Chants de
+Maldoror_ sortirent donc de l'imagination et du labeur cérébral d'un
+jeune homme de dix-sept ans. Au surplus, l'extrait des minutes des actes
+de décès du neuvième arrondissement de Paris porte que Isidore-Lucien
+Ducasse--tel est son véritable nom--est décédé le jeudi 24 novembre
+1870, à huit heures du matin, en son domicile, Faubourg-Montmartre, no 7.
+Le numéro 7 du Faubourg-Montmartre n'a jamais été ni un cabanon, ni une
+maison de fous.
+
+Nos actives investigations n'ont pas abouti à pénétrer, dans son
+intégralité, le mystère dont la vie de l'auteur à Paris semble avoir été
+entourée. La Préfecture de police s'est refusée à nous seconder dans ces
+recherches, parce que nous n'avions aucun caractère officiel pour les
+lui demander. Voilà, certes, un rigorisme administratif fort
+regrettable. Quel inconvénient peut-il y avoir à fournir à un éditeur
+quelques renseignements sur la vie d'un homme de lettres mort depuis
+vingt ans? Borné à nos seules enquêtes, nous avons acquis la certitude
+que Ducasse était venu à Paris dans le but d'y suivre les cours de
+l'école Polytechnique ou des Mines. En 1867, il occupait une chambre
+dans un hôtel situé au numéro 23 de la rue Notre-Dame-des-Victoires.
+Il y était descendu dès son arrivée d'Amérique. C'était un grand jeune
+homme, brun, imberbe, nerveux, rangé et travailleur. Il n'écrivait que
+la nuit, assis à son piano. Il déclamait, il forgeait ses phrases,
+plaquant ses prosopopées avec des accords. Cette méthode de composition
+faisait le désespoir des locataires de l'hôtel, qui, souvent, réveillés
+en sursaut, ne pouvaient se douter qu'un étonnant musicien du verbe, un
+rare symphoniste de la phrase cherchait, en frappant son clavier, les
+rhythmes de son orchestration littéraire.
+
+Si de tels raccourcis de la vie d'un homme ne suffisent pas pour
+reconstituer une ressemblance bien définitive, ils aideront toutefois
+à élucider, pour une petite part, le mystère de cette figure vouée à
+rester, par presque tous ses côtés, obscure. Mais, restituer un caractère
+avec des documents, cela ne tient-il pas un peu du domaine des sciences
+occultes? Du moins, avons-nous cherché à éclairer ce sommaire portrait
+en recourant à celle des sciences de ce temps qui, d'après un texte,
+s'applique à évoquer les plus fuyantes directions de l'Ame et de la
+Pensée. Puisque nous avions cette fortune de posséder des manuscrits de
+Ducasse, il nous a paru curieux de demander à un graphologiste érudit son
+avis sur l'auteur des _Chants de Maldoror_.
+
+«--Oh! oh! c'est joli, dit-il (c'est là une expression familière aux
+graphologistes lorsque le sujet leur semble intéressant); singulier
+mélange, par exemple. Voyez-donc l'ordre et l'élégance, cette date
+régulière en haut, cette marge, ces lignes rigides, et cette distraction
+inattendue qui le fait commencer sa lettre à l'envers en oubliant les
+initiales que porte le papier[3] ... Majuscules harmoniques: le V de
+Voltaire et l'R de Rousseau et d'autres. Puis, regardez maintenant
+_l'enfantillage_ du P de Paris et le G de Grandes Têtes. Quant à la
+signature, elle est littéralement d'un enfant; comment concilier
+l'inharmonie d'un tel parafe avec ce que je viens de dire? Nous allons
+en avoir l'explication en l'analysant. Il a signé: J. Ducasse, sans
+parafe, il devait n'en faire jamais, ce qui, vous le savez, est un des
+signes graphologiques de la distinction. Puis, se rappelant qu'il
+demandait de l'argent, il a ajouté son adresse, et pour réunir les deux
+choses, par _ordre et logique_, il a entouré le tout d'une très vague
+ellipse faite un peu «va comme je te pousse» et qu'il ne faudrait pas
+confondre, dans cette analyse, avec le parafe en colimaçon habituel aux
+amoureux de la vie familiale. Je vous le répète, il n'y a pas là de
+parafe, et _il ne peut pas y en avoir_, étant donné _la sobriété du
+reste_.
+
+«Mais, continuons: l'harmonie m'a montré un artiste, et tout à coup je
+découvre un logicien et un mathématicien. Les derniers mots: «_la bonté
+de me l'écrire_», cela ne ressemble-t-il pas à une formule algébrique,
+avec l'abréviation de _bonté_, et à un syllogisme, avec cet étroit
+enchaînement des mots; et, il est si étroit, cet enchaînement, le
+scripteur est tellement obsédé par la logique qu'il ne met les
+apostrophes qu'après le mot fini, et sans en oublier une seule! C'est
+admirable, je n'ai peut-être pas vu cela dix fois sur les milliers de
+lettres que j'ai étudiées.
+
+«Barres scrupuleuses et énergiques avec, quelquefois, un petit harpon
+d'égoïsme (mais qui n'en a pas?). Il y en a juste _la dose nécessaire_
+pour n'altérer en rien la bonté qui éclate dans la rondeur des lettres:
+comme il y a un peu d'acide prussique dans les amandes, si vous voulez.
+Un petit détail: votre homme me semble un peu sensuel, il y a parfois
+de l'empâtement; je ne suis pas fâché de cette petite tache (si c'en est
+une), car vraiment c'était trop beau.
+
+«Je me résume: avant tout, équilibre: harmonie ou logique: peut-être
+n'a-t-il jamais rien fait, mais j'en doute, car l'écriture n'a rien d'un
+paresseux: si c'est un artiste, il eût pu tout aussi bien faire un
+savant: si c'est un savant, il eût pu tout aussi aisément être un grand
+artiste.
+
+«--Mais, alors, il n'est pas fou?
+
+«--Que voulez-vous dire? Ou bien tout ce qui précède est vrai, et tout
+cela ne me semble guère d'un fou, ou alors la graphologie n'existe pas.»
+
+Seulement alors, nous nous décidions à livrer à notre savant les
+quelques détails de la vie de Ducasse que nous connaissions et que,
+volontairement, nous avions différé de lui communiquer de peur de
+l'influencer. Et surtout, nous insistions sur cette folie qu'on lui
+reprochait et par laquelle on semblait vouloir atténuer la conscience
+de son talent.
+
+«--Mais je m'étonne qu'une pareille légende ait trouvé crédit auprès
+d'esprits distingués; vous n'ignorez pas combien les cas de folie à cet
+âge sont rares, j'entends de la vraie folie, car des idiots, des
+débiles, des mélancoliques, des crétins, les asiles en sont bondés, mais
+un vrai _fou_, un fou de vingt ans qui, de sa folie, mourrait dans un
+cabanon, je doute qu'on en voie souvent: notez même que ce détail triste
+et topique, la mort dans un cabanon, me fait tout de suite penser à un
+paralytique général avec toute cette succession classique: intelligence
+vive,--obscurcissement,--folie des persécutions.--mégalomanie,
+--excitation puis déchéance complète et disparition de l'individu s'en
+allant depuis longtemps par lambeaux. Eh bien, interrogez des
+spécialistes et demandez-leur combien ils ont pu compter de paralytiques
+généreux de vingt ans! Bayle déclare n'en avoir jamais vu avant
+vingt-cinq ans; Calmeil ne l'a observé que deux fois avant trente-deux
+ans. Restent enfin la manie et la folie circulaire, mais ces deux formes
+de folie suivent à peu près les mêmes lois et sauf exceptions infiniment
+rares, il n'y a pas de fou furieux de dix-neuf ans. Enfin, si le volume
+est paru quand Ducasse avait dix-neuf ans, et qu'il soit mort à vingt
+ans, voilà donc une aliénation qui aurait évolué en un an ... N'est-ce
+pas le cas de dire avec Verlaine: Tout cela est littérature!»
+
+Quoique Montévidéen, Ducasse était français d'origine. Son père,
+chancelier à la légation française à Montevideo, naquit à Tarbes. La
+famille devait être riche. Elle se trouvait en relations d'affaires avec
+un banquier de la rue de Lille, M. Darasse, qui payait au fils une
+pension mensuelle. Grâce à l'amabilité de M. Dosseur, successeur de M.
+Darasse, nous avons pu prendre connaissance d'une partie de la
+correspondance du jeune écrivain et donner, en tête du présent volume,
+une de ses lettres en _fac-simile_. Cette lettre contient en quelque
+sorte une profession de foi littéraire et fait allusion aux
+circonstances qui s'opposaient à la mise en vente de son livre, ainsi
+qu'à la préface d'un nouveau volume, que l'éditeur Lemerre n'a jamais
+reçue. La correspondance de Ducasse est curieuse et montre combien
+étaient vives ses préoccupations littéraires.
+
+Dans une lettre, datée du 22 mai 1869, nous relevons les passages
+suivants, que nous ne reproduisons qu'à titre de simple curiosité:
+
+
+ «Monsieur,
+
+ «C'est hier même que j'ai reçu votre lettre datée du 21 mai; c'était
+ la vôtre. Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser
+ passer ainsi l'occasion de vous exprimer mes excuses. Voici pourquoi:
+ parce que, si vous m'aviez annoncé l'autre jour, dans l'ignorance de
+ ce qui peut arriver de fâcheux aux circonstances où ma personne est
+ placée, que les fonds s'épuisaient, je n'aurais eu garde d'y toucher;
+ mais certainement j'aurais éprouvé autant de joie à ne pas écrire ces
+ trois lettres que vous en auriez éprouvé vous-même à ne pas les lire.
+ Vous avez mis en vigueur le déplorable système de méfiance prescrit
+ vaguement par la bizarrerie de mon père; mais vous avez deviné que
+ mon mal de tête ne m'empêche pas de considérer avec attention la
+ difficile situation où vous a placé jusqu'ici une feuille de papier
+ à lettre venue de l'Amérique du Sud, dont le principal défaut était
+ le manque de clarté; car je ne mets pas en ligne de compte la
+ malsonnance de certaines observations mélancoliques qu'on pardonne
+ aisément à un vieillard, et qui m'ont paru, à la première lecture,
+ avoir eu l'air de vous imposer, à l'avenir, peut-être, la nécessité
+ de sortir de votre rôle strict de banquier, vis-à-vis d'un monsieur
+ qui vient habiter la capitale ...
+
+ « ... Pardon, monsieur, j'ai une prière à vous faire: si mon père
+ envoyait d'autres fonds avant le 1er septembre, époque à laquelle mon
+ corps fera une apparition devant la porte de votre banque, vous aurez
+ la bonté de me le faire savoir? Au reste, je suis chez moi à toute
+ heure du jour; mais vous n'auriez qu'à m'écrire un mot, et il est
+ probable qu'alors je le recevrai presque aussitôt que la demoiselle
+ qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le
+ vestibule ...
+
+ « ... Et tout cela, je le répète, pour une bagatelle insignifiante
+ de formalité! Présenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle
+ affaire: après avoir réfléchi beaucoup, je confesse qu'elle m'a paru
+ remplie d'une notable quantité d'importance nulle ...»
+
+
+L'extrême jeunesse de l'auteur atténuera sans doute la sévérité de
+certains jugements qui ne manqueront pas d'être portés sur les _Chants
+de Maldoror_. Si Ducasse avait vécu, il eût pu devenir l'une des gloires
+littéraires de la France. Il est mort trop tôt, laissant derrière lui
+son oeuvre éparpillée aux quatre vents: et par une coïncidence curieuse,
+ses restes mortels ont subi le même sort que son livre. Inhumé dans une
+concession temporaire du cimetière du Nord, le 25 novembre 1870, il en
+a été exhumé, le 20 janvier 1871, pour être réinhumé dans une autre
+concession temporaire. Il se trouve actuellement dans les terrains
+désaffectés et repris par la Ville.
+
+L. G.
+
+
+Notes:
+
+[1] La couverture et le titre sont ainsi composés: _Les Chants--de
+--Maldoror--par--le comte de Lautréamont--(Chants I, II, III, IV, V, VI)
+--Paris et Bruxelles--En vente chez tous les libraires--1874_. Au dessous
+de la couverture, dans le double filet, cette mention: _Tous droits de
+traduction et de reproduction réservés_. Au verso du faux-titre:
+_Bruxelles--Typ. de E. Wittmann_. Cette dernière indication est fausse,
+aucun imprimeur du nom de Wittmann n'ayant existé à Bruxelles. Couverture
+brun-marron.
+
+En 1869, l'auteur témoigna le désir de posséder quelques exemplaires
+de son livre; on lui en brocha une dizaine. La couverture de ces
+exemplaires est jaune. Elle porte: _Paris. En vente chez tous les
+libraires (1869)_. Au verso du faux-titre et en quatrième page de la
+couverture: _Bruxelles. Imprimerie de A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie,
+boulevard de Waterloo, 42_.
+
+[2] _V. la Plume_, 2e année, no 33.
+
+[3] La photogravure a rétabli le chiffre à sa place. Celui-ci se trouve
+en quatrième page de la lettre, barré par un trait de plume.
+
+
+
+
+LES CHANTS DE MALDOROR
+
+
+
+
+CHANT PREMIER
+
+
+Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce
+comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et
+sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines
+de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique
+rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les
+émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme, comme l'eau le
+sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont
+suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par
+conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles
+landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute
+bien ce que je te dis: dirige tes talons en arrière et non en avant,
+comme les yeux d'un fils qui se, détourne respectueusement de la
+contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutôt, comme un angle
+à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant
+l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues,
+vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent
+étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et
+qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme
+une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait
+claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à
+sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain
+de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui
+présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de
+sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui
+renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui
+a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues
+inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique
+sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité
+la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais
+on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux
+oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile
+capitaine; et, manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus
+grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle
+prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.
+
+ * * * * *
+
+Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le
+commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas,
+baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes
+narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre,
+pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais
+l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit
+légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je
+t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux,
+ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille
+fois de suite la conscience maudite de l'Éternel! Tes narines, qui
+seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase
+immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace,
+devenu embaumé comme de parfums et d'encens; car, elles seront
+rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la
+magnificence et la paix des agréables cieux.
+
+ * * * * *
+
+J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses
+premières années, où il vécut heureux; c'est fait. Il s'aperçut ensuite
+qu'il était né méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère
+tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à
+cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour
+le sang lui montait à la tête; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter
+une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal ...
+atmosphère douce!
+
+ * * * * *
+
+Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage
+rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il
+l'aurait fait très souvent, si Justice, avec son long cortège de
+châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas
+menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains,
+avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble!
+Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté ...
+Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la
+pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec
+le bien. C'est ce que je disais plus haut.
+
+ * * * * *
+
+Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au
+moyen de nobles qualités du coeur que l'imagination invente ou qu'ils
+peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la
+cruauté! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont commencé
+avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier avec
+la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce
+qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve
+dans mes paroles; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez
+bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma
+tête; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement
+à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend
+pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se
+loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient
+dans tous les hommes.
+
+ * * * * *
+
+J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux
+épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs
+semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les
+motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu
+rire comme les autres; mais, cela, étrange imitation, était impossible.
+J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis
+fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je
+crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie
+par ma propre volonté! C'était une erreur! Le sang qui coulait avec
+abondance des deux blessures empêchait d'ailleurs de distinguer si
+c'était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants
+de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des
+humains, c'est-à-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, à la tête
+laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscur, surpasser
+la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin,
+l'insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les
+trahisons de l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la
+puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au
+dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes
+à découvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colère implacable
+d'en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt le poing le plus robuste
+dirigé vers le ciel, comme celui d'un enfant déjà pervers contre sa
+mère, probablement excités par quelque esprit de l'enfer, les yeux
+chargés d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence
+glacial, n'oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait
+leur sein, tant elles étaient pleines d'injustice et d'horreur, et
+attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment
+du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'à la fin de la
+vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n'avaient pas le
+sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la
+Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi
+les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent
+leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans,
+les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies
+diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en
+aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour
+leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, soeurs des ouragans;
+firmament bleuâtre, dont je n'admets pas la beauté; mer hypocrite, image
+de mon coeur; terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers
+entier; Dieu, qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque:
+montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grâce décuple mes
+forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir
+d'étonnement: on meurt à moins.
+
+ * * * * *
+
+On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il
+est doux d'arracher brutalement de son lit un enfant qui n'a rien encore
+sur la lèvre supérieure, et, avec les yeux très ouverts, de faire
+semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en
+arrière ses beaux cheveux! Puis, tout à coup, au moment où il s'y attend
+le moins, d'enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de façon
+qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect
+de ses misères. Ensuite, on boit le sang en léchant les blessures; et,
+pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'éternité dure, l'enfant
+pleure. Rien n'est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire,
+et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, amères comme le sel.
+Homme, n'as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t'es coupé
+le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas; car, il n'a aucun goût. En
+outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes réflexions
+lugubres, porté la main, creusée au fond, sur ta ligure maladive mouillée
+par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement
+vers la bouche, qui puisait à longs traits, dans cette coupe, tremblante
+comme les dents de l'élève qui regarde obliquement celui qui est né pour
+l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas; car, elles
+ont le goût du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus;
+mais, les larmes de l'enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit
+pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tôt
+ou tard ... je le devine par analogie, quoique j'ignore ce que c'est que
+l'amitié, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais;
+du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes
+larmes ne te dégoûtent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des
+larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu
+déchireras ses chairs palpitantes; et, après avoir entendu de longues
+heures ses cris sublimes, semblables aux râles perçants que poussent dans
+une bataille les gosiers des blessés agonisants, alors, t'ayant écarté
+comme une avalanche, tu te précipiteras de la chambre voisine, et tu feras
+semblant d'arriver à son secours. Tu lui délieras les mains, aux nerfs
+et aux veines gonflées, tu rendras la vue à ses yeux égarés, en te
+remettant à lécher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est
+vrai! L'étincelle divine qui est en nous, et paraît si rarement, se
+montre; trop tard! Comme le coeur déborde de pouvoir consoler l'innocent
+à qui l'on a fait du mal: «Adolescent, qui venez de souffrir des
+douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne
+sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous êtes! Comme vous devez
+souffrir! Et si votre mère savait cela, elle ne serait pas plus près de
+la mort, si abhorrée par les coupables, que je ne le suis maintenant.
+Hélas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une même chose par
+laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion
+d'atteindre à l'infini par les moyens même les plus insensés? Ou bien,
+sont-ce deux choses différentes? Oui ... que ce soit plutôt une même
+chose ... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent,
+pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacrée, qui
+a brisé tes os et déchiré les chairs qui pendent à différents endroits
+de ton corps. Est-ce un délire de ma raison malade, est-ce un instinct
+secret qui ne dépend pas de mes raisonnements, pareil à celui de l'aigle
+déchirant sa proie, qui m'a poussé à commettre ce crime; et pourtant,
+autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois
+sortis de cette vie passagère, je veux que nous soyons entrelacés
+pendant l'éternité; ne former qu'un seul être, ma bouche collée à ta
+bouche. Même, de cette manière, ma punition ne sera pas complète. Alors,
+tu me déchireras, sans jamais t'arrêter, avec les dents et les ongles
+à la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumées, pour cet
+holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d'être
+déchiré, toi, de me déchirer ... ma bouche collée à ta bouche. O
+adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce
+que je te conseille? Malgré toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras
+heureuse ma conscience.» Après avoir parlé ainsi, en même temps tu auras
+fait du mal à un être humain, et tu seras aimé du même être: c'est le
+bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras
+le mettre à l'hôpital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On
+t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les médailles d'or
+cacheront tes pieds nus, épars sur la grande tombe, à la figure vieille,
+O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la
+sainteté du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers.
+Mais, moi, j'existe encore!
+
+ * * * * *
+
+J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre
+dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette
+dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un
+ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: «Je vais
+t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet
+ordre suprême.» Une vaste lumière couleur de sang, à l'aspect de
+laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes,
+se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre
+une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: «Ci-gît un
+adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez
+pas pour lui.» Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu
+autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue
+vint se coucher à mes pieds. Moi, à elle, avec une figure triste:
+«Tu peux te relever.» Je lui tendis la main avec laquelle le
+fratricide égorge sa soeur. Le ver luisant, à moi: «Toi, prends
+une pierre et tue-la;--Pourquoi? lui dis-je.» Lui, à moi: «Prends
+garde à toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort.
+Celle-ci s'appelle _Prostitution_.» Les larmes dans les yeux, la
+rage dans le coeur, je sentis naître en moi une force inconnue.
+Je pris une grosse pierre; après bien des efforts, je la soulevai
+avec peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur
+l'épaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet:
+de là, j'écrasai le ver luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol
+d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de
+six églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux
+s'abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense
+cône renversé. Le calme reparut à la surface; la lumière de sang
+ne brilla plus. «Hélas! hélas! s'écria la belle femme nue;
+qu'as-tu fait?» Moi, à elle: «Je te préfère à lui; parce que j'ai
+pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice
+éternelle t'a créée.» Elle, à moi: «Un jour, les hommes me
+rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi
+partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie.
+Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces
+noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui
+m'as aimée!» Moi, à elle: «Adieu! Encore une fois: adieu! Je
+t'aimerai toujours!... Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu.»
+C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver
+gémir sur la mer et près de ses bords, ou au-dessus des grandes
+villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou
+à travers les froides régions polaires, dites: «Ce n'est pas
+l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la
+prostitution, uni avec les gémissements graves du Montévidéen.»
+Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de miséricorde,
+agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux,
+fassent de longues prières.
+
+ * * * * *
+
+Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la
+campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions, toutes les choses
+revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des arbres,
+tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses
+formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps,
+lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait
+rêver, me paraissait étrange; maintenant, j'y suis habitué. Le vent
+gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante
+sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent.
+Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des
+fermes lointaines; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la
+folie. Tout à coup, ils s'arrêtent, regardent de tous les côtés avec une
+inquiétude farouche, l'oeil en feu; et, de même que les éléphants, avant
+de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant
+désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les
+chiens laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou
+terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant qui
+crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d'un toit,
+soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de
+la peste à l'hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime,
+contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l'est, contre les étoiles
+au sud, contre les étoiles à l'ouest; contre la lune; contre les montagnes,
+semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité; contre
+l'air froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de leur
+narine, rouge, brûlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes,
+dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille
+dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lièvres,
+qui disparaissent en un clin d'oeil; contre le voleur, qui s'enfuit au
+galop de son cheval après avoir commis un crime; contre les serpents,
+remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents;
+contre leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes; contre les
+crapauds qu'ils broient d'un seul coup de mâchoire (pourquoi se sont-ils
+éloignés du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement
+bercées, sont autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent
+découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignées,
+suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se
+sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant la
+journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée; contre les rochers
+du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles;
+contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant,
+montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abîme; et contre l'homme
+qui les rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à courir dans
+la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fossés,
+les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées. On les dirait
+atteints de la rage, cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs
+hurlements prolongés épouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde!
+Les amis des cimetières se jetteront sur lui, le déchireront, le mangeront,
+avec leur bouche d'où tombe du sang; car, ils n'ont pas les dents gâtées.
+Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas
+de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants. Après quelques heures, les
+chiens, harassés de courir çà et là, presque morts, la langue en dehors de
+la bouche, se précipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils
+font, et se déchirent en mille lambeaux, avec une rapidité incroyable. Ils
+n'agissent pas ainsi par cruauté. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère
+me dit: «Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements
+des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas
+en dérision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi,
+comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même,
+je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle,
+qui est assez sublime.» Depuis ce temps, je respecte le voeu de la morte.
+Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini ... Je ne puis, je
+ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l'homme et de la femme,
+d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne ... je croyais être davantage! Au
+reste, que m'importe d'où je viens? Moi, si cela avait pu dépendre de ma
+volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont
+la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue: je ne
+serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car
+mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides
+vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux
+arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la
+mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand
+j'avais sur ma tête des cheveux d'une autre couleur. Et, quand je rôde
+autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux
+ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une
+pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau
+de velours, noir comme la suie qui remplit l'intérieur des cheminées: il
+ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l'Être suprême,
+avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand
+le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur
+salutaires dans la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en
+regardant fixement l'espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de
+ma caverne aimée, dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris
+de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je
+ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le
+seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamné qui
+essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt
+monter à l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je
+tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant
+des heures entières; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment,
+lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens, qu'il
+s'arrête, pour se remettre à tourner dans un sens opposé, je regarde
+subitement l'horizon, à travers les rares interstices laissés par les
+broussailles épaisses qui recouvrent l'entrée: je ne vois rien! Rien ...
+si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et
+avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble
+le sang et le cerveau ... Qui donc, sur la tête, me donne des coups de
+barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?
+
+ * * * * *
+
+Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe
+sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à
+ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression pénible qu'elle ne
+manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations
+troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne
+suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collée à mon
+front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne,
+au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un
+monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la
+figure; mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis
+pas un criminel ... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai
+revu la mer, et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont
+vivaces comme si je l'avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous
+le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens
+déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu'est le
+coeur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'âme est
+inséparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe
+terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses; toi,
+en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un
+commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et
+les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure
+contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher
+du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore!
+
+Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à
+ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu
+es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre: j'aime cette
+comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de
+tristesse, qu'on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en
+laissant des ineffaçables traces, sur l'âme profondément ébranlée, et
+tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours
+compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec
+la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face
+grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de
+l'homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des
+oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant,
+l'homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que
+l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas
+beau réellement et qu'il s'en doute, car, pourquoi regarde-t-il la
+figure de son semblable avec tant de mépris? Je te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, tu es le symbole de l'identité: toujours égal à toi-même.
+Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont
+quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont
+dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête
+dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui
+ne s'arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible
+et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je
+te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton
+sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine.
+Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences
+naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste.
+L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil
+océan!
+
+Vieil océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris n'ont
+pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les
+tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles,
+expliquent, d'une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une
+anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mêmes motifs
+d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d'êtres
+humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l'existence de
+leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit.
+En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans
+sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi
+pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des
+humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. En outre,
+du spectacle de tes mamelles fécondes, se dégage la notion d'ingratitude;
+car, on pense aussitôt à ces parents nombreux, assez ingrats envers le
+Créateur, pour abandonner le fruit de leur misérable union. Je te salue,
+vieil océan!
+
+Vieil océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu'à la mesure
+qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la
+totalité de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour
+te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement
+continu, vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un
+mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé
+d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la
+difficulté. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres
+efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraître gras. Qu'elle se
+gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille,
+elle ne t'égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue,
+vieil océan!
+
+Vieil océan, tes eaux sont amères. C'est exactement le même goût que le
+fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur
+tout. Si quelqu'un a du génie, on le fait passer pour un idiot; si
+quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut
+que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts
+d'ailleurs ne sont dus qu'à lui-même, pour la critiquer ainsi! Je te
+salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs méthodes, ne sont
+pas encore parvenus, aidés par les moyens d'investigation de la science,
+à mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les
+sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles.
+Aux poissons ... ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis
+demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître: la profondeur
+de l'océan ou la profondeur du coeur humain! Souvent, la main portée au
+front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre
+les mâts d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant
+abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je poursuivais,
+m'efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus
+profond, le plus impénétrable des deux: l'océan ou le coeur humain?
+Si trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point
+pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera
+permis de dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se
+mettre en ligné, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la
+profondeur du coeur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont
+été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de
+s'écrier: «Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont
+pratiqué la charité: voilà tout, ce n'est pas malin, chacun peut en
+faire autant.» Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient
+la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient,
+l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la
+vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun
+drapé dans sa fierté solitaire? C'est un miracle qui se renouvelle
+chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra
+pourquoi l'on savoure non seulement les disgrâces générales de ses
+semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers,
+tandis que l'on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable
+pour clore la série: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est
+pour cela que les marcassins de l'humanité ont tant de confiance les uns
+dans les autres et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie
+beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris à leurs
+propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur
+génie ... incapables de te dominer. Ils on trouvé leur maître. Je dis
+qu'ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose
+a un nom. Ce nom est: l'océan! La peur que tu lui inspires est telle,
+qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes
+machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts
+gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de
+tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils,
+quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants,
+pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques,
+comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent
+eux-mêmes. L'homme dit: «Je suis plus intelligent que l'océan.» C'est
+possible, c'est même assez vrai; mais l'océan lui est plus redoutable
+que lui à l'océan: c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Ce
+patriarche observateur, contemporain des premières époques de notre
+globe suspendu, sourit de pitié, quand il assiste aux combats navals des
+nations. Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de
+l'humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés,
+les coups de canon, c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques
+secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l'océan a tout mis
+dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le
+bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide
+comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs,
+quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans
+arrêter l'envergure de son vol: «Tiens!... je la trouve mauvaise! Il y
+avait en bas des points noirs; j'ai fermé les yeux: ils ont disparu.»
+Je te salue, vieil océan!
+
+Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle
+de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis à juste titre de ta
+magnificence native, et des éloges vrais que je m'empresse de te donner.
+Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse,
+qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir
+t'a gratifié, tu déroules, au milieu d'un sombre mystère, sur toute ta
+surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta
+puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de
+courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va à sa rencontre
+en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l'écume qui se fond,
+pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces
+vagues vivantes, meurent l'un après l'autre, d'une manière monotone; mais,
+sans laisser de bruit écumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles
+avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d'une
+grâce fière, jusqu'à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur
+accoutumée pour continuer leur pèlerinage aérien. Je voudrais que la
+majesté humaine ne fût que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande
+beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale,
+image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme
+l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les
+méditations du poëte. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan,
+veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité ... plus ... plus
+encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes
+griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien.
+Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et
+devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est
+empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la
+crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d'une cour,
+magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec
+la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de
+ta poitrine, comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas
+découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant,
+même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage,
+alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire
+ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais
+tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que contiennent mes
+aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser
+à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste,
+l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création:
+je ne puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour
+la millième fois, vers tes bras amis, qui s'entrouvent, pour caresser
+mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne
+connais pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse.
+Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi ...
+dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont
+encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les
+tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu'aux nuages. Il faut que tu
+me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de
+l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon
+invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et
+te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal ... Mes yeux se
+mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre;
+car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, à l'aspect
+brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons,
+avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te
+salue, vieil océan!
+
+ * * * * *
+
+On ne me verra pas, à mon heure dernière (j'écris ceci sur mon lit de
+mort), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer
+tempétueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je
+sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de
+grâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire? J'avais dit
+que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous; mais, si vous
+croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage
+d'hyène (j'use de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que
+moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé: qu'il s'approche. Nous
+sommes dans une nuit d'hiver, alors que les éléments s'entrechoquent de
+toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent médite quelque
+crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que
+le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanité, depuis
+que le vent, l'humanité existent, quelques moments avant l'agonie
+dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde,
+impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples
+nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir
+les actes de ses frères). L'aigle, le corbeau, l'immortel pélican, le
+canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me
+verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils
+ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l'oeil gros du
+crapaud, le tigre, l'éléphant; dans la mer, la baleine, le requin, le
+marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont
+quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L'homme, tremblant,
+collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. «Oui,
+je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu'il n'a pas
+dépendu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez
+devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me
+voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante,
+l'espace ensanglanté? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps,
+pareil à un nuage noirâtre que pousse l'ouragan devant soi). Ne craignez
+rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait
+est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit
+volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la
+mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses.
+Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de
+caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.»
+Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage,
+pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot.
+Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles
+passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se
+dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations!
+quels déchirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voilà que les animaux
+de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres
+clameurs. Plus de haine réciproque; les deux haines sont tournées contre
+l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel.
+Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut; je crains la perfidie.
+Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus,
+des conséquences des passions, complément satisfait ... Je te remercie,
+ô rhinolophe, de m'avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi,
+dont le nez est surmonté d'une crête en forme de fer à cheval: je
+m'aperçois, en effet, que ce n'était malheureusement qu'une maladie
+passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent
+que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans
+mon corps: pourquoi cette hypothèse n'est-elle pas la réalité!
+
+ * * * * *
+
+Une famille entoure une lampe posée sur la table:
+
+--Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.
+
+--Ils n'y sont pas, mère.
+
+--Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette
+époque, mon doux maître, où nous faisions des voeux, pour avoir un
+enfant, dans lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le
+soutien de notre vieillesse?
+
+--Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés. Nous n'avons pas à nous
+plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bénissons la
+Providence de ses bienfaits. Notre Édouard possède toutes les grâces de
+sa mère.
+
+--Et les mâles qualités de son père.
+
+--Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.
+
+Il reprend son travail ... Mais, quelqu'un s'est présenté à la porte
+d'entrée, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui
+s'offre à ses yeux:
+
+--Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins
+heureux que ceux-là. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer
+l'existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est
+pas ici.
+
+Il s'est retiré!
+
+--Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultés humaines
+qui se livrent des combats dans mon coeur. Mon âme est inquiète, et sans
+savoir pourquoi; l'atmosphère est lourde.
+
+--Femme, je ressens les mêmes impressions que toi; je tremble qu'il ne
+nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le
+suprême espoir.
+
+--Mère, je respire à peine: j'ai mal à la tête.
+
+--Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec
+du vinaigre.
+
+--Non, bonne mère ...
+
+Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué.
+
+--Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer.
+Maintenant, le moindre objet me contrarie.
+
+--Comme tu es pâle! La fin de cette veillée ne se passera pas sans que
+quelque événement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du
+désespoir!
+
+J'entends, dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.
+
+--Mon fils!
+
+--Ah! mère!... j'ai peur!
+
+--Dis-moi vite si tu souffres.
+
+--Mère, je ne souffre pas ... Je ne dis pas la vérité.
+
+Le père ne revient pas de son étonnement:
+
+--Voilà des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits
+sans étoiles. Quoique nous entendions ces cris, néanmoins, celui qui les
+pousse n'est pas près d'ici; car, on peut entendre ces gémissements à
+trois lieues de distance, transportés par le vent d'une cité à une
+autre. On m'avait souvent parlé de ce phénomène: mais, je n'avais jamais
+eu l'occasion de juger par moi-même de sa véracité. Femme, tu me parlais
+de malheur; si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps,
+c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses
+semblables ...
+
+J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.
+
+--Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays,
+qui l'a repoussé de son sein. Il va de contrée en contrée, abhorré
+partout. Les uns disent qu'il est accablé d'une espèce de folie
+originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une
+cruauté extrême et instinctive, dont il a honte lui-même, et que ses
+parents en sont morts de douleur. Il y en a qui prétendent qu'on l'a
+flétri d'un surnom dans sa jeunesse: qu'il en est resté inconsolable le
+reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une
+preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux
+premières années, pour augmenter ensuite. Ce surnom était _le
+vampire_!...
+
+J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.
+
+--Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trêve ni repos, des
+cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les
+oreilles; et que des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui
+jettent à la face, poussés malgré eux par une force inconnue, tantôt
+d'une voix douce, tantôt d'une voix pareille aux rugissements des
+combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace,
+toujours hideux, et qui ne périra qu'avec l'univers. Quelques-uns même
+ont affirmé que l'amour l'a réduit en cet état: ou que ces cris
+témoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son
+passé mystérieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable
+le torture, comme jadis Satan, et qu'il voulait égaler Dieu ...
+
+J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.
+
+--Mon fils, se sont là des confidences exceptionnelles: je plains ton
+âge de les avoir entendues, et j'espère que tu n'imiteras jamais cet
+homme.
+
+Parle, ô mon Édouard; réponds que tu n'imiteras jamais cet homme.
+
+--O mère bien-aimée, à qui je dois le jour, je te promets, si la sainte
+promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.
+
+--C'est parfait, mon fils; il faut obéir à sa mère, en quoi que ce soit.
+
+On n'entend plus les gémissements.
+
+--Femme, as-tu fini ton travail?
+
+--Il me manque quelques points à cette chemise, quoique nous ayons
+prolongé la veille bien tard.
+
+--Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commencé. Profitons des
+dernières lueurs de la lampe; car il n'y a presque plus d'huile, et
+achevons chacun notre travail ...
+
+L'enfant s'est écrié:
+
+--Si Dieu nous laisse vivre!
+
+--Ange radieux, viens à moi: tu te promèneras dans la prairie, du matin
+jusqu'au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est
+construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes
+de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique
+céleste, sans faire ta prière. Quand, au matin, le soleil montrera ses
+rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera, avec elle,
+son cri, à perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit,
+jusqu'à ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus
+précieux; tu seras constamment enveloppé dans une atmosphère composée
+des essences parfumées des fleurs les plus odorantes.
+
+--Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Lève-toi, mère de
+famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts
+raidis abandonnent l'aiguille du travail exagéré. Les extrêmes n'ont
+rien de bon.
+
+--Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchantée;
+quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes,
+dans les contes des fées.
+
+--Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que,
+de mon côté, j'arrange mes affaires.
+
+--Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparaîtras tel
+que la nature t'a formé, ô jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et
+que j'aspire à faire ton bonheur.
+
+--Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par les épaules.
+
+--Mon fils, ne t'endors point, bercé par les rêves de l'enfance: la
+prière en commun n'est pas commencée et tes habits ne sont pas encore
+soigneusement placés sur une chaise ... A genoux! Éternel créateur de
+l'univers, tu montres la bonté inépuisable jusque dans les plus petites
+choses.
+
+--Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides, où glissent des milliers
+de petits poissons rouges, bleus et argentés? Tu les prendras avec un
+filet si beau, qu'il les attirera de lui-même, jusqu'à ce qu'il soit
+rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que
+le marbre.
+
+--Mère, vois ces griffes; je me méfie de lui; mais ma conscience est
+calme, car je n'ai rien à me reprocher.
+
+--Tu nous vois, prosternés à tes pieds, accablés du sentiment de ta
+grandeur. Si quelque pensée orgueilleuse s'insinue dans notre
+imagination, nous la rejetons aussitôt avec la salive du dédain et
+nous t'en faisons le sacrifice irrémissible.
+
+--Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront de leurs
+bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de
+roses et d'oeillets. Elles auront des ailes transparentes de papillon
+et des cheveux d'une longueur ondulée, qui flottent autour de la
+gentillesse de leur front.
+
+--Quand même ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais
+pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un
+imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire
+entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas
+moi qui serais fils ingrat. Quant à tes petites filles, elles ne sont
+pas si belles que les yeux de ma mère.
+
+--Toute notre vie s'est épuisée dans les cantiques de ta gloire. Tels
+nous avons été jusqu'ici, tels nous serons, jusqu'au moment où nous
+recevrons de toi l'ordre de quitter cette terre.
+
+--Elles t'obéiront à ton moindre signe et ne songeront qu'à te plaire.
+Si tu désires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront.
+Si tu désires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin
+d'oeil, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles
+t'apporteraient même le cerf-volant, grand comme une tour, qu'on a caché
+dans la lune, et à la queue duquel sont suspendus, par des liens de
+soie, des oiseaux de toute espèce. Fais attention à toi ... écoute mes
+conseils.
+
+--Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma prière, pour
+appeler au secours. Quoique ton corps s'évapore, quand je veux
+l'écarter, sache que je ne te crains pas.
+
+--Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme exhalée d'un coeur
+pur.
+
+--Réfléchis à ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir.
+
+--Père céleste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur
+notre famille.
+
+--Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?
+
+--Conserve cette épouse chérie, qui m'a consolé dans mes découragements
+...
+
+--Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme
+un pendu.
+
+--Et ce fils aimant, dont les chastes lèvres s'entr'ouvrent à peine aux
+baisers de l'aurore de vie.
+
+--Mère, il m'étrangle ... Père, secourez-moi ... Je ne puis plus
+respirer ... Votre bénédiction!
+
+Un cri d'ironie immense s'est élevé dans les airs. Voyez comme les
+aigles, étourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-mêmes,
+littéralement foudroyés par la colonne d'air.
+
+--Son coeur ne bat plus ... Et celle-ci est morte, en même temps que le
+fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est
+défiguré ... Mon épouse!... Mon fils!... Je me rappelle un temps
+lointain où je fus époux et père.
+
+Il s'était dit, devant le tableau qui s'offrit à ses yeux, qu'il ne
+supporterait pas cette injustice. S'il est efficace, le pouvoir que lui
+ont accordé les esprits infernaux, ou plutôt qu'il tire de lui-même, cet
+enfant, avant que la nuit s'écoule, ne devait plus être.
+
+ * * * * *
+
+Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoulé la souffrance
+en dedans) remarqua qu'il se trouvait en Norwège. Aux îles Faeroé, il
+assista à la recherche des nids d'oiseaux de mer, dans les crevasses
+à pic, et s'étonna que la corde de trois cents mètres, qui retient
+l'explorateur au-dessus du précipice, fût choisie d'une telle solidité.
+Il voyait là, quoi qu'on dise, un exemple frappant de la bonté humaine,
+et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c'était lui qui eût dû préparer
+la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin
+qu'elle se coupât, et précipitât le chasseur dans la mer! Un soir, il se
+dirigea vers un cimetière, et les adolescents qui trouvent du plaisir à
+violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s'ils le
+voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau
+d'une action qui va se dérouler en même temps.
+
+--N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot
+s'élève peu à peu du fond de la mer, et montre sa tête au-dessus des
+eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La
+curiosité naquit avec l'univers.
+
+--Ami, il m'est impossible d'échanger des idées avec toi. Il y a
+longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des
+tombeaux. C'est l'heure silencieuse où plus d'un être humain rêve qu'il
+voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts
+de taches de sang, comme un ciel noir, d'étoiles. Celui qui dort pousse
+des gémissements, pareils à ceux d'un condamné à mort, jusqu'à ce qu'il
+se réveille, et s'aperçoive que la réalité est trois fois pire que le
+rêve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma bêche infatigable,
+afin qu'elle soit prête demain matin. Pour faire un travail sérieux, il
+ne faut pas faire deux choses à la fois.
+
+--Il croit que creuser une fosse est un travail sérieux! Tu crois que
+creuser une fosse est un travail sérieux?
+
+--Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à
+ses petits, n'ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour,
+afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet
+acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit, dans les bras de son ami,
+une femme qu'il idolâtrait, il se met alors à fumer un cigare; il ne
+sort pas de la maison, et se noue d'une amitié indissoluble avec la
+douleur; cet acte se comprend. Quand un élève interne, dans un lycée,
+est gouverné, pendant des années, qui sont des siècles, du matin
+jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la
+civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots
+tumultueux d'une haine vivace, monter comme une épaisse fumée, à son
+cerveau, qui lui paraît près d'éclater. Depuis le moment où on l'a jeté
+dans la prison, jusqu'à celui, qui s'approche, où il en sortira, une
+fièvre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse
+les yeux. La nuit, il réfléchit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le
+jour, sa pensée s'élance au-dessus des murailles de la demeure de
+l'abrutissement, jusqu'au moment où il s'échappe, ou qu'on le rejette,
+comme un pestiféré, de ce cloître éternel; cet acte se comprend. Creuser
+une fosse dépasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu,
+étranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et
+puis nous donne un lit commode, préservé du vent de l'hiver soufflant
+avec furie dans ces froides contrées, lorsque celui qui tient la pioche,
+de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée palpé
+convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son
+royaume, voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur
+chaque croix de bois, l'énoncé du problème effrayant que l'humanité n'a
+pas encore résolu: la mortalité ou l'immortalité de l'âme. Le créateur
+de l'univers, je lui ai toujours conservé mon amour; mais, si, après la
+mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des
+nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les
+couvercles de plomb, pour aller respirer l'air frais?
+
+--Arrête-toi dans ton travail. L'émotion t'enlève tes forces; tu me
+parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer.
+Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi à l'écart; tu me
+donneras des conseils, si je ne fais pas bien.
+
+--Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir à le regarder
+bêcher la terre avec tant de facilité!
+
+--Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensée: toutes ces
+tombes, qui sont éparses dans un cimetière, comme les fleurs dans une
+prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d'être mesurées
+avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses
+peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par
+conséquent, ne t'étonne pas des visions fantastiques que tes yeux
+semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos,
+interroge ta conscience; elle te dira, avec sûreté, que le Dieu qui a
+créé l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possède une
+bonté sans limites, et recevra, après la mort terrestre, ce chef-
+d'oeuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces
+larmes, pareilles à celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes
+sur ce vaisseau démâté pour souffrir. C'est un mérite, pour l'homme, que
+Dieu l'ait jugé capable de vaincre ses souffrances les plus graves.
+Parle, et, puisque, d'après tes voeux les plus chers, l'on ne souffrirait
+pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, idéal que chacun s'efforce
+d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.
+
+--Où suis-je? N'ai-je pas changé de caractère? Je sens un souffle
+puissant de consolation effleurer mon front rasséréné, comme la brise du
+printemps ranime l'espérance des vieillards. Quel est cet homme dont le
+langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas
+prononcées? Quelle beauté de musique dans la mélodie incomparable de sa
+voix! Je préfère l'entendre parler, que chanter d'autres. Cependant,
+plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression
+générale de ses traits contraste singulièrement avec ces paroles que
+l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ridé de quelques plis,
+est marqué d'un stygmate indélébile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant
+l'âge, est-il honorable ou est-il infâme? Ses rides doivent-elles être
+regardées avec vénération? Je l'ignore et je crains de le savoir.
+Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois néanmoins qu'il a des
+raisons pour agir comme il l'a fait, excité par les restes en lambeaux
+d'une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui
+me sont inconnues, et il redouble d'activité dans un travail ardu qu'il
+n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s'en
+aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue
+d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'où sors-tu?...
+Étranger, permets que je touche, et que mes mains, qui étreignent
+rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps.
+Quoi qu'il en arrive, je saurais à quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les
+plus beaux que j'aie touchés dans ma vie. Qui serait assez audacieux
+pour contester que je ne connais pas la qualité des cheveux?
+
+--Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas
+qu'on l'agace, quand il se repaît. Si tu ne le sais pas, je te
+l'apprends. Allons, dépêche-toi; accomplis ce que tu désires.
+
+--Ce qui frissonne à mon contact, en me faisant frissonner moi-même, est
+de la chair, à n'en pas douter. Il est vrai ... je ne rêve pas! Qui
+es-tu donc, toi, qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que,
+comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est
+l'heure de dormir, ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas,
+nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte,
+pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre, le
+mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminée savent
+encore réchauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas
+comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays
+lointain.
+
+--Quoique je ne sois pas fatigué, il est inutile de creuser la fosse
+davantage. Maintenant, déshabille-moi; puis, tu me mettras dedans.
+
+--La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques
+instants, est si étrange, que je ne sais que te répondre ... Je crois
+qu'il veut rire.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention à ce que
+j'ai dit.
+
+Il s'est affaissé, et le fossoyeur s'est empressé de le soutenir!
+
+--Qu'as-tu?
+
+--Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti ... j'étais fatigué quand j'ai
+abandonné la pioche ... c'est la première fois que j'entreprenais ce
+travail ... ne fais plus attention à ce que j'ai dit.
+
+--Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un
+qui a des chagrins épouvantables. Que le ciel m'ôte la pensée de
+l'interroger. Je préfère rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de
+la pitié. Puis, il ne voudrait pas me répondre, cela est certain: c'est
+souffrir deux fois que de communiquer son coeur en cet état anormal.
+
+--Laisse-moi sortir de ce cimetière; je continuerai ma route.
+
+--Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'égarerais, pendant que tu
+cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas
+d'autre. Aie confiance en moi; car, l'hospitalité ne demandera point la
+violation de tes secrets.
+
+--O pou vénérable, toi dont le corps est dépourvu d'élytres, un jour,
+tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime
+intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-être avais-tu raison,
+puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal
+de Maldoror, où guides-tu ses pas?
+
+--Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la précaution de
+laver sa main droite, avec du savon, après avoir commis son forfait, et
+facile à reconnaître, par l'inspection de cette main; ou un frère qui a
+perdu sa soeur; ou quelque monarque dépossédé, fuyant de ses royaumes,
+mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas été
+construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n'est qu'une
+pauvre chaumière, mal bâtie; mais, cette chaumière célèbre a un passé
+historique que le présent renouvelle et continue sans cesse. Si elle
+pouvait parler, elle t'étonnerait, toi, qui me parais ne t'étonner de
+rien. Que de fois, en même temps qu'elle, j'ai vu défiler, devant moi,
+les bières funéraires, contenant des os bientôt plus vermoulus que le
+revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables
+sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire, à des
+périodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme
+chez les vivants; chacun paie un impôt, proportionnel à la richesse de
+la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de
+délivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant à sa personne, de faire
+comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui
+désireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de
+la mort, celui qui fut beau; celui qui, après sa vie, n'a pas enlaidi;
+l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la
+jeunesse, les squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse,
+son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de
+l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronné de fleurs et
+l'innocence trahie.
+
+--Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'à
+ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta
+bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des
+cités; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!
+
+ * * * * *
+
+Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt. Il s'arrête à
+plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois
+sa gorge se resserre, et refoule en arrière l'effort avorté. Enfin, il
+s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé
+contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, comme les
+autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonflé,
+les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un
+grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce
+chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires
+de l'ours marin de l'océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la
+vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es là depuis le matin. Que
+dira ta famille, avec ta petite soeur, de te voir si tard arriver? Lave
+tes mains, reprends la route qui va où tu dors ... Quel est cet être,
+là-bas, à l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts
+obliques et tourmentés; et quelle majesté, mêlée d'une douceur sereine!
+Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec
+la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux
+monstrueux, mon corps tremble; c'est la première fois, depuis que j'ai
+sucé les sèches mamelles de ce qu'on appelle une mère. Il y a comme une
+auréole de lumière éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout
+s'est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson. Puisqu'il te
+plaît de venir à moi, comme attiré par un aimant, je ne m'y opposerai
+pas. Qu'il est beau! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être
+puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers,
+belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je
+préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le
+commencement des siècles, que non pas tes yeux ... Comment!... c'est
+toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!...
+pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits?
+Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour
+avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre
+supérieur, avec la mission de consoler les diverses races d'êtres
+existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidité du milan, les
+ailes non fatiguées de cette longue, magnifique course; je te vis!
+Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à
+ma faiblesse. «Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me
+disais-je: cela, par la volonté divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi
+bon l'injustice, dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le Créateur;
+cependant le plus fort, dont la colère est terrible!» Depuis que tu m'es
+apparu, monarque des étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui
+n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé; mais, ma raison
+chancelante s'abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ...
+oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne
+regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes ... Si tu pars,
+partons ensemble!» Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui
+ressemblent tant à celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les
+cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel,
+prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure,
+calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la
+tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai
+pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un simple
+habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne
+prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie,
+et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de
+l'abîme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappés de
+consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pâle et voûté, dans
+les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant,
+de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit,
+tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau
+noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton coeur vide comme un désert;
+elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade
+que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel,
+chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique
+pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le
+jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que
+Dieu avait créée avec tant d'amour! Tu n'as engendré que des malédictions
+plus affreuses que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir
+les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir
+assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais. Pourquoi
+avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre,
+pour tourner en dérision ceux qui l'habitent, épave pourrie, ballottée par
+le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les sphères
+d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages,
+pareil à un étranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des
+sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une
+intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t'en!...
+retire-toi de ce sol mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as
+cachée jusqu'ici; et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers
+ta sphère, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis
+pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu
+donc; n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la
+cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon!»
+
+ * * * * *
+
+S'il est quelquefois logique de s'en rapporter à l'apparence des
+phénomènes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas sévère pour celui
+qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si étrange!
+Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une
+empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant à moi, je vais me
+remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps
+de temps qui ne soit pas trop retardé. La fin du dix-neuvième siècle
+verra son poëte (cependant, au début, il ne doit pas commencer par un
+chef-d'oeuvre, mais suivre la loi de la nature): il est né sur les rives
+américaines, à l'embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis
+rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel
+et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se
+tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire.
+Mais, la guerre éternelle a placé son empire destructeur sur les
+campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu,
+vieillard, et pense à moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te
+désespère point; car, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion
+contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
+deux amis.
+
+
+FIN DU PREMIER CHANT
+
+
+
+
+CHANT DEUXIÈME
+
+
+Où est-il passé ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche,
+pleine des feuilles de la belladone, le laissa échapper, à travers les
+royaumes de la colère, dans un moment de réflexion? Où est passé ce
+chant ... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les
+vents qui l'ont gardé. Et la morale, qui passait en cet endroit, ne
+présageant pas qu'elle avait, dans ces pages incandescentes, un
+défenseur énergique, l'a vu se diriger, d'un pas ferme et droit, vers
+les recoins obscurs et les fibres secrètes des consciences. Ce qui est
+du moins acquis à la science, c'est que, depuis ce temps, l'homme, à la
+figure de crapaud, ne se reconnaît plus lui-même, et tombe souvent dans
+des accès de fureur qui le font ressembler à une bête des bois. Ce n'est
+pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupières ployant
+sous les résédas de la modestie, qu'il n'était composé que de bien et
+d'une quantité minime de mal. Brusquement je lui appris, en découvrant
+au plein jour son coeur et ses trames, qu'au contraire il n'est composé
+que de mal, et d'une quantité minime de bien que les législateurs ont de
+la peine à ne pas laisser évaporer. Je voudrais qu'il ne ressente pas,
+moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte éternelle pour mes
+amères vérités; mais, la réalisation de ce souhait ne serait pas
+conforme aux lois de la nature. En effet, j'arrache le masque à sa
+figure traîtresse et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme
+des boules d'ivoire sur un bassin d'argent, les mensonges sublimes avec
+lesquels il se trompe lui-même: il est alors compréhensible qu'il
+n'ordonne pas au calme d'imposer les mains sur son visage, même quand la
+raison disperse les ténèbres de l'orgueil. C'est pourquoi, le héros que
+je mets en scène s'est attiré une haine irréconciliable, en attaquant
+l'humanité, qui se croyait invulnérable, par la brèche d'absurdes
+tirades philanthropiques; elles sont entassées, comme des grains de
+sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la
+raison m'abandonne, d'estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il
+l'avait prévu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonté sur le
+fronton des parchemins que contiennent les bibliothèques. O être humain!
+te voilà, maintenant, nu comme un ver, en présence de mon glaive de
+diamant! Abandonne ta méthode: il n'est plus temps de faire
+l'orgueilleux: j'élance vers toi ma prière, dans l'attitude de la
+prosternation. Il y a quelqu'un qui observe les moindres mouvements
+de ta coupable vie; tu es enveloppé par les réseaux subtils de sa
+perspicacité acharnée. Ne te fie pas à lui, quand il tourne les reins;
+car, il te regarde; ne te fie pas à lui, quand il ferme les yeux; car,
+il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les
+ruses et la méchanceté, ta redoutable résolution soit de surpasser
+l'enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des
+précautions, il est possible d'apprendre à celui qui croit l'ignorer
+que les loups et les brigands ne se dévorent pas entre eux: ce n'est
+peut-être pas leur coutume. Par conséquent, remets sans peur, entre ses
+mains, le soin de ton existence: il la conduira d'une manière qu'il
+connaît. Ne crois pas à l'intention qu'il fait reluire au soleil de te
+corriger; car, tu l'intéresses médiocrement, pour ne pas dire moins;
+encore n'approché-je pas, de la vérité totale, la bienveillante mesure
+de ma vérification. Mais, c'est qu'il aime à te faire du mal, dans la
+légitime persuasion que tu deviennes aussi méchant que lui, et que tu
+l'accompagnes dans le gouffre béant de l'enfer, quand son heure sonnera.
+Sa place est depuis longtemps marquée, à l'endroit où l'on remarque une
+potence en fer, à laquelle sont suspendus des chaînes et des carcans.
+Quand la destinée l'y portera, le funèbre entonnoir n'aura jamais goûté
+de proie plus savoureuse, ni lui contemplé de demeure plus convenable.
+Il me semble que je parle d'une manière intentionnellement paternelle,
+et que l'humanité n'a pas le droit de se plaindre.
+
+ * * * * *
+
+Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant ... instrument
+arraché aux ailes de quelque pygargue roux! Mais ... qu'ont-ils donc mes
+doigts? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon
+travail. Cependant, j'ai besoin d'écrire ... C'est impose cible! Eh bien,
+je répète que j'ai besoin d'écrire ma pensée: j'ai le droit, comme un
+autre, de me soumettre à cette loi naturelle ... Mais non, mais non,
+la plume reste inerte!... Tenez, voyez, à travers les campagnes, l'éclair
+qui brille au loin. L'orage parcourt l'espace. Il pleut ... Il pleut
+toujours ... Comme il pleut!... La foudre a éclaté ... elle s'est abattue
+sur ma fenêtre entr'ouverte, et m'a étendu sur le carreau, frappé au front.
+Pauvre jeune homme! ton visage était déjà assez maquillé par les rides
+précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre,
+de cette longue cicatrice sulfureuse! (Je viens de supposer que la blessure
+est guérie, ce qui n'arrivera pas de sitôt.) Pourquoi cet orage, et
+pourquoi la paralysie de mes doigts? Est-ce un avertissement d'en haut pour
+m'empêcher d'écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m'expose, en
+distillant la bave de ma bouche carrée? Mais, cet orage ne m'a pas causé
+la crainte. Que m'importerait une légion d'orages! Ces agents de la police
+céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j'en juge
+sommairement par mon front blessé. Je n'ai pas à remercier le Tout-Puissant
+de son adresse remarquable; il a envoyé la foudre de manière à couper
+précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la blessure
+a été le plus dangereuse: qu'un autre le félicite! Mais, les orages
+attaquent quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible Éternel,
+à la figure de vipère, il a fallu que non-content d'avoir placé mon âme
+entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d'une
+manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un
+mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang!... Mais,
+enfin, qui te dit quelque chose? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au
+contraire je te hais: pourquoi insistes-tu? Quand ta conduite voudra-t-elle
+cesser de s'envelopper des apparences de la bizarrerie? Parle-moi
+franchement, comme à un ami: est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu
+montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de
+tes séraphins n'oserait faire ressortir le complet ridicule? Quelle colère
+te prend? Sache que, si tu me laissais vivre à l'abri de tes poursuites,
+ma reconnaissance t'appartiendrait ... Allons, Sultan, avec ta langue,
+débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini: mon
+front étanché a été lavé avec de l'eau salée, et j'ai croisé des
+bandelettes à travers mon visage. Le résultat n'est pas infini: quatre
+chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier
+abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères; car, sur sa
+figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c'est comme
+ça. Peut-être que c'est à peu près tout le sang que pût contenir son corps,
+et il est probable qu'il n'y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien
+avide; laisse le parquet tel qu'il est: tu as le ventre rempli. Il ne
+faut pas continuer de boire: car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es
+convenablement repu, va te coucher dans le chenil; estime-toi nager dans
+le bonheur; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours
+immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec
+une satisfaction solennellement visible. Toi, Léman, prends un balai: je
+voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu comprends,
+n'est-ce pas, que je n'en ai pas la force? Remets tes pleurs dans leur
+fourreau; sinon, je croirai que tu n'as pas le courage de contempler,
+avec sang-froid, la grande balafre, occasionnée par un supplice déjà
+perdu pour moi dans la nuit des temps passés. Tu iras chercher à la
+fontaine deux seaux d'eau. Une fois le parquet lavé, tu mettras ces
+linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir,
+comme elle doit le faire, tu les lui remettras; mais, comme il a plu
+beaucoup depuis une heure, et qu'il continue de pleuvoir, je ne crois pas
+qu'elle sorte de chez elle; alors, elle viendra demain matin. Si elle te
+demande d'où vient tout ce sang, tu n'es pas obligé de lui répondre. Oh!
+que je suis faible! N'importe: j'aurai cependant la force de soulever le
+porte-plume et le courage de creuser ma pensée. Qu'a-t-il rapporté au
+Créateur de me tracasser, comme si j'étais un enfant, par un orage qui
+porte la foudre? Je n'en persiste pas moins dans ma résolution d'écrire.
+Ces bandelettes m'embêtent, et l'atmosphère de ma chambre respire le
+sang ...
+
+ * * * * *
+
+Qu'il n'arrive pas le jour où, Lohengrin et moi, nous passerons dans la
+rue, l'un à côté de l'autre, sans nous regarder, en nous frôlant le
+coude, comme deux passants pressés! Oh! qu'on me laisse fuir à jamais
+loin de cette supposition! L'Éternel a créé le monde tel qu'il est: il
+montrerait beaucoup de sagesse si, pendant le temps strictement
+nécessaire pour briser d'un coup de marteau la tête d'une femme, il
+oubliait sa majesté sidérale, afin de nous révéler les mystères au
+milieu desquels notre existence étouffe, comme un poisson au fond d'une
+barque. Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous par la
+puissance de ses conceptions; s'il parlementait avec les hommes, toutes
+les hontes rejailliraient jusqu'à son visage. Mais ... misérable que tu
+es! pourquoi ne rougis-tu pas? Ce n'est pas assez que l'armée des
+douleurs physiques et morales, qui nous entoure, ait été enfantée: le
+secret de notre destinée en haillons ne nous est pas divulgué. Je le
+connais, le Tout-Puissant ... et lui, aussi, doit me connaître. Si, par
+hasard, nous marchons sur le même sentier, sa vue perçante me voit
+arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'éviter le triple
+dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras
+plaisir, ô Créateur, de me laisser épancher mes sentiments. Maniant les
+ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon
+coeur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer à toi, jusqu'à la fin
+de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse: mais, si fort, que je
+me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que
+tu n'as pas voulu donner à l'homme, parce que tu aurais été jaloux de le
+faire égal à toi, et que tu avais effrontément cachées dans tes boyaux,
+rusé bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour ou l'autre je les
+aurais découvertes de mon oeil toujours ouvert, les aurais enlevées, et
+les aurais partagées avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle,
+et, maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de puissance à
+puissance avec toi. Donne-moi la mort, pour faire repentir mon audace:
+je découvre ma poitrine et j'attends avec humilité. Apparaissez donc,
+envergures dérisoires de châtiments éternels!... déploiements
+emphatiques d'attributs trop vantés! Il a manifesté l'incapacité
+d'arrêter la circulation de mon sang qui le nargue. Cependant, j'ai des
+preuves qu'il n'hésite pas d'éteindre, à la fleur de l'âge, le souffle
+d'autres humains, quand ils ont à peine goûté les jouissances de la vie.
+C'est simplement atroce; mais, seulement, d'après la faiblesse de mon
+opinion! J'ai vu le Créateur, aiguillonnant sa cruauté inutile, embraser
+des incendies où périssaient les vieillards et les enfants! Ce n'est pas
+moi qui commence l'attaque: c'est lui qui me force à le faire tourner,
+ainsi qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier. N'est-ce pas lui
+qui me fournit des accusations contre lui-même? Ne tarira point ma verve
+épouvantable! Elle se nourrit des cauchemars insensés qui tourmentent
+mes insomnies. C'est à cause de Lohengrin que ce qui précède a été
+écrit; revenons donc à lui. Dans la crainte qu'il ne devînt plus tard
+comme les autres hommes, j'avais d'abord résolu de le tuer à coups de
+couteau, lorsqu'il aurait dépassé l'âge d'innocence. Mais, j'ai
+réfléchi, et j'ai abandonné sagement ma résolution à temps. Il ne se
+doute pas que sa vie a été en péril pendant un quart d'heure. Tout était
+prêt, et le couteau avait été acheté. Ce stylet était mignon, car j'aime
+la grâce et l'élégance jusque dans les appareils de la mort: mais il
+était long et pointu. Une seule blessure au cou, en perçant avec soin
+une des artères carotides, et je crois que ç'aurait suffi. Je suis
+content de ma conduite; je me serais repenti plus tard. Donc, Lohengrin,
+fais ce que tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi toute la
+vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour compagnons de ma
+captivité, ou arrache-moi un oeil jusqu'à ce qu'il tombe à terre, je ne
+te ferai jamais le moindre reproche: je suis à toi, je t'appartiens, je
+ne vis plus pour moi. La douleur que tu me causeras ne sera pas
+comparable au bonheur de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains
+meurtrières, est trempé dans une essence plus divine que celle de ses
+semblables! Oui, c'est encore beau de donner sa vie pour un être humain,
+et de conserver ainsi l'espérance que tous les hommes ne sont pas
+méchants, puisqu'il y en a eu un, enfin, qui a su attirer, de force,
+vers soi, les répugnances défiantes de ma sympathie amère!...
+
+ * * * * *
+
+Il est minuit; on ne voit pas un seul omnibus de la Bastille à la
+Madeleine. Je me trompe; en voilà un qui apparaît subitement, comme s'il
+sortait de dessous terre. Les quelques passants attardés le regardent
+attentivement; car il paraît ne ressembler à aucun autre. Sont assis,
+à l'impériale, des hommes qui ont l'oeil immobile, comme celui d'un
+poisson mort. Ils sont pressés les uns contre les autres, et paraissent
+avoir perdu la vie; au reste, le nombre réglementaire n'est pas dépassé.
+Lorsque le cocher donne un coup de fouet à ses chevaux, on dirait que
+c'est le fouet qui fait remuer son bras, et non son bras le fouet.
+Que doit être cet assemblage d'êtres bizarres et muets? Sont-ce des
+habitants de la lune? Il y a des moments où on serait tenté de le
+croire; mais, ils ressemblent plutôt à des cadavres. L'omnibus, pressé
+d'arriver à la dernière station, dévore l'espace et fait craquer le pavé
+... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement,
+sur ses traces, au milieu de la poussière. «Arrêtez, je vous en supplie;
+arrêtez ... mes jambes sont gonflées d'avoir marché pendant la journée
+... je n'ai pas mangé depuis hier ... mes parents m'ont abandonné ... je
+ne sais plus, que faire ... je suis résolu de retourner chez moi, et j'y
+serais vite arrivé, si vous m'accordiez une place ... je suis un petit
+enfant de huit ans, et j'ai confiance en vous ...» Il s'enfuit!... Il
+s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur
+ses traces, au milieu de la poussière. Un de ces hommes, à l'oeil froid,
+donne un coup de coude à son voisin, et paraît lui exprimer son
+mécontentement de ces gémissements, au timbre argentin, qui parviennent
+jusqu'à son oreille. L'autre baisse la tête d'une manière imperceptible,
+en forme d'acquiescement, et se replonge ensuite dans l'immobilité de
+son égoïsme, comme une tortue dans sa carapace. Tout indique dans les
+traits des autres voyageurs les mêmes sentiments que ceux des deux
+premiers. Les cris se font encore entendre pendant deux ou trois
+minutes, plus perçants de seconde en seconde. L'on voit des fenêtres
+s'ouvrir sur le boulevard, et une figure effarée, une lumière à la main,
+après avoir jeté les yeux sur la chaussée, refermer le volet avec
+impétuosité, pour ne plus reparaître ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!...
+Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au
+milieu de la poussière. Seul, un jeune homme, plongé dans la rêverie, au
+milieu de ces personnages de pierre, paraît ressentir de la pitié pour
+le malheur. En faveur de l'enfant, qui croit pouvoir l'atteindre, avec
+ses petites jambes endolories, il n'ose pas élever la voix; car les
+autres hommes lui jettent des regards de mépris et d'autorité, et il
+sait qu'il ne peut rien faire contre tous. Le coude appuyé sur ses
+genoux et la tête entre ses mains, il se demande, stupéfait, si c'est là
+vraiment ce qu'on appelle _la charité humaine_. Il reconnaît alors que
+ce n'est qu'un vain mot, qu'on ne trouve plus même dans le dictionnaire
+de la poésie, et avoue avec franchise son erreur. Il se dit: «En effet,
+pourquoi s'intéresser à un petit enfant? Laissons-le de côté.»
+Cependant, une larme brûlante a roulé sur la joue de cet adolescent, qui
+vient de blasphémer. Il passe péniblement la main sur son front, comme
+pour en écarter un nuage dont l'opacité obscurcit son intelligence. Il
+se démène, mais en vain, dans le siècle où il a été jeté; il sent qu'il
+n'y est pas à sa place, et cependant il ne peut en sortir. Prison
+terrible! Fatalité hideuse! Lombano, je suis content de toi depuis ce
+jour! Je ne cessais pas de t'observer, pendant que ma figure respirait
+la même indifférence que celle des autres voyageurs. L'adolescent se
+lève, dans un mouvement d'indignation, et veut se retirer, pour ne pas
+participer, même involontairement, à une mauvaise action. Je lui fais un
+signe, et il se remet à mon côté ... Il s'enfuit! Il s'enfuit!... Mais
+une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ces traces, au
+milieu de la poussière. Les cris cessent subitement, car l'enfant a
+touché du pied contre un pavé en saillie, et s'est fait une blessure
+à la tête, en tombant. L'omnibus a disparu à l'horizon et l'on ne voit
+plus que la rue silencieuse ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais une
+masse informe ne le poursuit plus avec acharnement, sur ces traces, au
+milieu de la poussière. Voyez ce chiffonnier qui passe, courbé sur sa
+lanterne pâlotte; il y a en lui plus de coeur que dans tous ses pareils
+de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sûr qu'il le guérira
+et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit!... Il
+s'enfuit!... Mais, de l'endroit où il se trouve, le regard perçant du
+chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de
+la poussière!... Race stupide et idiote! Tu te repentiras de te conduire
+ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va! tu t'en
+repentiras. Ma poésie ne consistera qu'à attaquer, par tous les moyens,
+l'homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n'aurait pas dû engendrer
+une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'à
+la fin de ma vie, et cependant, l'on n'y verra que cette seule idée,
+toujours présente à ma conscience!
+
+ * * * * *
+
+Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue
+étroite: chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, à
+distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec
+des paupières sympathiques et curieuses. Elle était grande pour son âge
+et avait la taille élancée. D'abondants cheveux noirs, séparés en deux
+sur la tête, tombaient en tresses indépendantes sur des épaules
+marmoréennes. Un jour, elle me suivait comme de coutume; les bras
+musculeux d'une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le
+tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue
+fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égarée. En
+vain, je faisais l'insouciant; elle ne manquait jamais de me poursuivre
+de sa présence inopportune. Lorsque j'enjambais une autre rue, pour
+continuer mon chemin, elle s'arrêtait, faisant un violent effort sur
+elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du
+Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu'à ce que je
+disparusse. Une fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et
+emboîta le pas devant moi. Si j'allais vite pour la dépasser, elle
+courait presque pour maintenir la distance égale; mais, si je
+ralentissais le pas, pour qu'il y eût un intervalle de chemin, assez
+grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait
+la grâce de l'enfance. Arrivée au terme de la rue, elle se retourna
+lentement, de manière à me barrer le passage. Je n'eus pas le temps
+de m'esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux
+gonflés et rouges. Je voyais facilement qu'elle voulait me parler, et
+qu'elle ne savait comment s'y prendre. Devenue subitement pâle comme un
+cadavre, elle me demanda: «Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure
+est-il?» Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m'éloignai
+rapidement. Depuis ce jour, enfant à l'imagination inquiète et précoce,
+tu n'as plus revu, dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui
+battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours
+tortueux. L'apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme
+un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation
+déçue; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à
+celui qui ne paraissait pas s'inquiéter des maux, ni des biens de la vie
+présente, et s'en allait au hasard, avec une figure horriblement morte,
+les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant
+aveuglément dans les eaux ironiques de l'éther comme pour y chercher la
+proie sanglante de l'espoir, ballottée continuellement, à travers les
+immenses régions de l'espace, par le chasse-neige implacable de la
+fatalité. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus!... Qui sait?
+Peut-être que cette fille n'était pas ce qu'elle se montrait. Sous une
+enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de
+dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d'amour
+s'expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroit.
+Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant
+la lumière parisienne; et, quand vous les aperceviez, vous disiez: «Mais
+elles sont encore enfants; elles n'ont pas plus de dix ou douze ans.»
+En réalité elles en avaient vingt. Oh! dans cette supposition, maudits
+soient-ils les détours de cette rue obscure! Horrible! horrible! ce qui
+s'y passe. Je crois que sa mère la frappa parce qu'elle ne faisait pas
+son métier avec assez d'adresse. Il est possible que ce ne fût qu'un
+enfant, et alors la mère est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas
+croire à cette supposition, qui n'est qu'une hypothèse, et je préfère
+aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt ...
+Ah! vois-tu, jeune fille, je t'engage à ne plus reparaître devant mes
+yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite. Il pourrait t'en coûter
+cher! Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots
+bouillants. Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables! Non,
+non! Je l'ai résolu depuis le jour de ma naissance! Ils ne m'aiment pas,
+eux! On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un
+cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme
+d'un être humain. Arrière ... arrière, cette main!... Jeune fille, tu
+n'es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes.
+Non, non, je t'en supplie; ne reparais plus devant mes sourcils froncés
+et louches. Dans un moment d'égarement, je pourrais te prendre les bras,
+les tordre comme un linge lavé dont on exprime l'eau, ou les casser avec
+fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en
+employant la force. Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains,
+d'un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes
+de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une
+graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l'insomnie éternelle
+de la vie. Je pourrais, cousant tes paupières avec une aiguille, te
+priver du spectacle de l'univers, et te mettre dans l'impossibilité
+de trouver ton chemin; ce n'est pas moi qui te servirai de guide. Je
+pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par
+les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer
+mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre
+la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine,
+pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l'exemple de ma
+méchanceté! Ils s'arracheront sans trêve des lambeaux et des lambeaux de
+chair; mais, la goutte de sang reste ineffaçable, à la même place, et
+brillera comme un diamant. Sois tranquille, je donnerai à une
+demi-douzaine de domestiques l'ordre de garder les restes vénérés de ton
+corps, et de les préserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le
+corps est resté plaqué sur la muraille, comme une poire mûre, et n'est
+pas tombé à terre; mais, les chiens savent accomplir des bonds élevés,
+si l'on n'y prend garde.
+
+ * * * * *
+
+Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
+est gentil! Ses yeux hardis dardent quelque objet invisible, au loin,
+dans l'espace. Il ne doit pas avoir plus de huit ans, et, cependant, il
+ne s'amuse pas, comme il serait convenable. Tout au moins il devrait
+rire et se promener avec quelque camarade, au lieu de rester seul; mais,
+ce n'est pas son caractère.
+
+Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
+est gentil! Un homme, mû par un dessein caché, vient s'asseoir à côté de
+lui, sur le même banc, avec des allures équivoques. Qui est-ce? Je n'ai
+pas besoin de vous le dire; car, vous le reconnaîtrez à sa conversation
+tortueuse. Écoutons-les, ne les dérangeons pas:
+
+--A quoi pensais-tu, enfant?
+
+--Je pensais au ciel.
+
+--Il n'est pas nécessaire que tu penses au ciel; c'est déjà assez de
+penser à la terre. Es-tu fatigué de vivre, toi qui viens à peine de
+naître?
+
+--Non, mais chacun préfère le ciel à la terre.
+
+--Eh bien, pas moi. Car, puisque le ciel a été fait par Dieu, ainsi que
+la terre, sois sûr que tu y rencontreras les mêmes maux qu'ici-bas.
+Après ta mort, tu ne seras pas récompensé d'après tes mérites; car, si
+l'on te commet des injustices sur cette terre (comme tu l'éprouveras,
+par expérience, plus tard), il n'y a pas de raison pour que, dans
+l'autre vie, on ne t'en commette non plus. Ce que tu as de mieux à
+faire, c'est de ne pas penser à Dieu, et de te faire justice toi-même,
+puisqu'on te la refuse. Si un de tes camarades t'offensait, est-ce que
+tu ne serais pas heureux de le tuer?
+
+--Mais, c'est défendu.
+
+--Ce n'est pas si défendu que tu crois. Il s'agit seulement de ne pas se
+laisser attraper. La justice qu'apportent les lois ne vaut rien; c'est
+la jurisprudence de l'offensé qui compte. Si tu détestais un de tes
+camarades, est-ce que tu ne serais pas malheureux de songer qu'à chaque
+instant tu aies sa pensée devant tes yeux?
+
+--C'est vrai.
+
+--Voilà donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta
+vie: car, voyant que ta haine n'est que passive, il ne continuera pas
+moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunément. Il n'y a
+donc qu'un moyen de faire cesser la situation; c'est de se débarrasser
+de son ennemi. Voilà où je voulais en venir, pour te faire comprendre
+sur quelles bases est fondée la société actuelle. Chacun doit se faire
+justice lui-même, sinon il n'est qu'un imbécile. Celui qui remporte la
+victoire sur ses semblables, celui-là est le plus rusé et le plus fort.
+Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables?
+
+--Oui, oui.
+
+--Sois donc le plus fort et le plus rusé. Tu es encore trop jeune pour
+être le plus fort; mais, dès aujourd'hui, tu peux employer la ruse, le
+plus bel instrument des hommes de génie. Lorsque le berger David
+atteignait au front le géant Goliath d'une pierre lancée par la fronde,
+est-ce qu'il n'est pas admirable de remarquer que c'est seulement par
+la ruse que David a vaincu son adversaire, et que si, au contraire, ils
+s'étaient pris à bras-le-corps, le géant l'aurait écrasé comme une
+mouche? Il en est de même pour toi. A guerre ouverte, tu ne pourras
+jamais vaincre les hommes, sur lesquels tu es désireux d'étendre ta
+volonté; mais, avec la ruse, tu pourras lutter seul contre tous. Tu
+désires les richesses, les beaux palais et la gloire? ou m'as-tu trompé
+quand tu m'as affirmé ces nobles prétentions?
+
+--Non, non, je ne vous trompais pas. Mais, je voudrais acquérir ce que
+je désire par d'autres moyens.
+
+--Alors, tu n'acquerras rien du tout. Les moyens vertueux et bonasses ne
+mènent à rien. Il faut mettre à l'oeuvre des leviers plus énergiques et
+des trames plus savantes. Avant que tu deviennes célèbre par ta vertu et
+que tu atteignes le but, cent autres auront le temps de faire des
+cabrioles par dessus ton dos, et d'arriver au bout de la carrière avant
+toi, de telle manière qu'il ne s'y trouvera plus de place pour tes idées
+étroites. Il faut savoir embrasser, avec plus de grandeur, l'horizon du
+temps présent. N'as-tu jamais entendu parler, par exemple, de la gloire
+immense qu'apportent les victoires? Et, cependant, les victoires ne se
+font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les
+engendrer et les déposer aux pieds des conquérants. Sans les cadavres
+et les membres épars que tu aperçois dans la plaine, où s'est opéré
+sagement le carnage, il n'y aurait pas de guerre, et, sans guerre, il
+n'y aurait pas de victoire. Tu vois que, lorsqu'on veut devenir célèbre,
+il faut se plonger avec grâce dans des fleuves de sang, alimentés par
+de la chair à canon. Le but excuse le moyen. La première chose, pour
+devenir célèbre, est d'avoir de l'argent. Or, comme tu n'en as pas, il
+faudra assassiner pour en acquérir; mais, comme tu n'es pas assez fort
+pour manier le poignard, fais-toi voleur, en attendant que tes membres
+aient grossi. Et, pour qu'ils grossissent plus vite, je te conseille de
+faire de la gymnastique deux fois par jour, une heure le matin, une
+heure le soir. De cette manière, tu pourras essayer le crime, avec un
+certain succès, dès l'âge de quinze ans, au lieu d'attendre jusqu'à
+vingt. L'amour de la gloire excuse tout, et peut-être, plus tard, maître
+de tes semblables, leur feras-tu presque autant de bien que tu leur as
+fait du mal au commencement ...
+
+Maldoror s'aperçoit que le sang bouillonne dans la tête de son jeune
+interlocuteur; ses narines sont gonflées, et ses lèvres rejettent une
+légère écume blanche. Il lui tâte le pouls; les pulsations sont
+précipitées. La fièvre a gagné ce corps délicat. Il craint les suites de
+ses paroles; il s'esquive, le malheureux, contrarié de n'avoir pas pu
+entretenir cet enfant pendant plus longtemps. Lorsque, dans l'âge mûr,
+il est si difficile de maîtriser les passions, balancé entre le bien et
+le mal, qu'est-ce dans un esprit, encore plein d'inexpérience? et quelle
+somme d'énergie relative ne lui faut-il pas en plus? L'enfant en sera
+quitte pour garder le lit trois jours. Plût au ciel que le contact
+maternel amène la paix dans cette fleur sensible, fragile enveloppe
+d'une belle âme!
+
+ * * * * *
+
+Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l'hermaphrodite,
+profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs. La lune a
+dégagé son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses pâles
+rayons cette douce figure d'adolescent. Ses traits expriment l'énergie
+la plus virile, en même temps que la grâce d'une vierge céleste. Rien ne
+paraît naturel en lui, pas même les muscles de son corps, qui se fraient
+un passage à travers les contours harmonieux de formes féminines. Il a
+le bras recourbé sur le front, l'autre main appuyée contre la poitrine,
+comme pour comprimer les battements d'un coeur fermé à toutes les
+confidences, et chargé du pesant fardeau d'un secret éternel. Fatigué de
+la vie, et honteux de marcher parmi des êtres qui ne lui ressemblent
+pas, le désespoir a gagné son âme, et il s'en va seul, comme le mendiant
+de la vallée. Comment se procure-t-il les moyens d'existence? Des âmes
+compatissantes veillent de près sur lui, sans qu'il se doute de cette
+surveillance, et ne l'abandonnent pas: il est si bon! il est si résigné!
+Volontiers il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractère sensible,
+sans leur toucher la main, et se tient à distance, dans la crainte d'un
+danger imaginaire. Si on lui demande pourquoi il a pris la solitude pour
+compagne, ses yeux se lèvent vers le ciel, et retiennent avec peine une
+larme de reproche contre la Providence; mais, il ne répond pas à cette
+question imprudente, qui répand, dans la neige de ses paupières, la
+rougeur de la rose matinale. Si l'entretien se prolonge, il devient
+inquiet, tourne les yeux vers les quatre points de l'horizon, comme pour
+chercher à fuir la présence d'un ennemi invisible qui s'approche, fait
+de la main un adieu brusque, s'éloigne sur les ailes de sa pudeur en
+éveil, et disparaît dans la forêt. On le prend généralement pour un fou.
+Un jour, quatre hommes masqués, qui avaient reçu des ordres, se jetèrent
+sur lui et le garrottèrent solidement, de manière qu'il ne put remuer
+que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanières sur son dos, et ils
+lui dirent qu'il se dirigeât sans délai vers la route qui mène à
+Bicêtre. Il se mit à sourire en recevant les coups, et leur parla avec
+tant de sentiment, d'intelligence sur beaucoup de sciences humaines
+qu'il avait étudiées et qui montraient une grande instruction dans celui
+qui n'avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les
+destinées de l'humanité où il dévoila entière la noblesse poétique de
+son âme, que ses gardiens, épouvantés jusqu'au sang de l'action qu'ils
+avaient commise, délièrent ses membres brisés, se traînèrent à ses
+genoux, en demandant un pardon qui fut accordé, et s'éloignèrent, avec
+les marques d'une vénération qui ne s'accorde pas ordinairement aux
+hommes. Depuis cet événement, dont on parla beaucoup, son secret fut
+deviné par chacun, mais on paraît l'ignorer, pour ne pas augmenter ses
+souffrances; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour
+lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire par force, sans
+vérification préalable, dans un hospice d'aliénés. Lui, il emploie la
+moitié de son argent; le reste, il le donne aux pauvres. Quand il voit
+un homme et une femme qui se promènent dans quelque allée de platanes,
+il sent son corps se fendre en deux de bas en haut, et chaque partie
+nouvelle aller étreindre un des promeneurs; mais, ce n'est qu'une
+hallucination, et la raison ne tarde pas à reprendre son empire. C'est
+pourquoi il ne mêle sa présence, ni parmi les hommes, ni parmi les
+femmes; car sa pudeur excessive, qui a pris jour dans cette idée qu'il
+n'est qu'un monstre, l'empêche d'accorder sa sympathie brûlante à qui
+que ce soit. Il croirait se profaner, et il croirait profaner les
+autres. Son orgueil lui répète cet axiome: «Que chacun reste dans sa
+nature.» Son orgueil, ai-je dit, parce qu'il craint qu'en joignant sa
+vie à un homme ou à une femme, on ne lui reproche tôt ou tard, comme une
+faute énorme, la conformation de son organisation. Alors, il se retranche
+dans son amour-propre, offensé par cette supposition impie qui ne vient
+que de lui, et il persévère à rester seul, au milieu des tourments,
+et sans consolation. Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort
+l'hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs.
+Les oiseaux, éveillés, contemplent avec ravissement cette figure
+mélancolique, à travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut
+pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste
+comme une tombe, par la présence nocturne de l'hermaphrodite infortuné.
+O voyageur égaré, par ton esprit d'aventure qui t'a fait quitter ton
+père et ta mère, dès l'âge le plus tendre: par les souffrances que la
+soif t'a causées, dans le désert: par ta patrie que tu cherches
+peut-être, après avoir longtemps erré, proscrit, dans des contrées
+étrangères; par ton coursier, ton fidèle ami, qui a supporté, avec toi,
+l'exil et l'intempérie des climats que te faisait parcourir ton humeur
+vagabonde; par la dignité que donnent à l'homme les voyages sur les
+terres lointaines et les mers inexplorées, au milieu des glaçons
+polaires, ou sous l'influence d'un soleil torride, ne touche pas avec
+ta main, comme avec un frémissement de la brise, ces boucles de cheveux,
+répandues sur le sol, et qui se mêlent à l'herbe verte. Ecarte-toi de
+plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacrée;
+c'est l'hermaphrodite lui-même qui l'a voulu. Il ne veut pas que des
+lèvres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfumés par le
+souffle de la montagne, pas plus que son front, qui resplendit, en cet
+instant, comme les étoiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire
+que c'est une étoile elle-même qui est descendue de son orbite, en
+traversant l'espace, sur ce front majestueux, qu'elle entoure avec sa
+clarté de diamant, comme d'une auréole. La nuit, écartant du doigt sa
+tristesse, se revêt de tous ses charmes pour fêter le sommeil de cette
+incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de l'innocence des
+anges: le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches
+penchent sur lui leur élévation touffue, afin de le préserver de la
+rosée, et la brise, faisant résonner les cordes de sa harpe mélodieuse,
+envoie ses accords joyeux, à travers le silence universel, vers ces
+paupières baissées, qui croient assister, immobiles, au concert cadencé
+des mondes suspendus. Il rêve qu'il est heureux; que sa nature
+corporelle a changé: ou que, du moins, il s'est envolé sur un nuage
+pourpre, vers une autre sphère, habitée par des êtres de même nature que
+lui. Hélas! que son illusion se prolonge jusqu'au réveil de l'aurore!
+Il rêve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses
+guirlandes folles, et l'imprègnent de leurs parfums suaves, pendant
+qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un être humain d'une
+beauté magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur crépusculaire que ses bras
+entrelacent; et, quand il se réveillera, ses bras ne l'entrelaceront
+plus. Ne te réveille pas, hermaphrodite; ne te réveille pas encore, je
+t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Dors ... dors toujours.
+Que ta poitrine se soulève, en poursuivant l'espoir chimérique du
+bonheur, je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah! n'ouvre pas
+tes yeux! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas être témoin de ton
+réveil. Peut-être un jour, à l'aide d'un livre volumineux, dans des
+pages émues, raconterai-je ton histoire, épouvanté de ce qu'elle
+contient, et des enseignements qui s'en dégagent. Jusqu'ici, je ne
+l'ai pas pu; car, chaque fois que je l'ai voulu, d'abondantes larmes
+tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce fût de
+vieillesse. Mais, je veux avoir à la fin ce courage. Je suis indigné
+de n'avoir pas plus de nerfs qu'une femme, et de m'évanouir, comme une
+petite fille, chaque fois que je réfléchis à ta grande misère. Dors ...
+dors toujours; mais n'ouvre pas tes yeux! Adieu, hermaphrodite! Chaque
+jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi (si c'était pour
+moi, je ne le prierais point). Que la paix soit dans ton sein!
+
+ * * * * *
+
+Quand une femme, à la voix de soprano, émet ses notes vibrantes et
+mélodieuses, à l'audition de cette harmonie humaine, mes yeux se
+remplissent d'une flamme latente et lancent des étincelles douloureuses,
+tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade.
+D'où peut venir cette répugnance profonde pour tout ce qui tient à
+l'homme? Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'écoute
+avec volupté ces notes perlées qui s'échappent en cadence à travers les
+ondes élastiques de l'atmosphère. La perception ne transmet à mon ouïe
+qu'une impression d'une douceur à fondre les nerfs et la pensée; un
+assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d'un
+voile qui tamise la lumière du jour, la puissance active de mes sens et
+les forces vivaces de mon imagination. On raconte que je naquis entre
+les bras de la surdité! Aux premières époques de mon enfance, je
+n'entendais pas ce qu'on me disait. Quand, avec les plus grandes
+difficultés, on parvint à m'apprendre à parler, c'était seulement, après
+avoir lu sur une feuille ce que quelqu'un écrivait, que je pouvais
+communiquer, à mon tour, le fil de mes raisonnements. Un jour, jour
+néfaste, je grandissais en beauté et en innocence; et chacun admirait
+l'intelligence et la bonté du divin adolescent. Beaucoup de consciences
+rougissaient quand elles contemplaient ces traits limpides où son âme
+avait placé son trône. On ne s'approchait de lui qu'avec vénération,
+parce qu'on remarquait dans ses yeux le regard d'un ange. Mais non, je
+savais de reste que les roses heureuses de l'adolescence ne devaient pas
+fleurir perpétuellement, tressées en guirlandes capricieuses, sur son
+front modeste et noble, qu'embrassaient avec frénésie toutes les mères.
+Il commençait à me sembler que l'univers, avec sa voûte étoilée de
+globes impassibles et agaçants, n'était peut-être pas ce que j'avais
+rêvé de plus grandiose. Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le
+sentier abrupte du voyage terrestre, et de m'en aller, en chancelant
+comme un homme ivre, à travers les catacombes obscures de la vie, je
+soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d'un grand cercle
+bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j'osai pénétrer, moi, si
+jeune, les mystères du ciel! Ne trouvant pas ce que je cherchais, je
+soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu'à ce que
+j'aperçusse un trône, formé d'excréments humains et d'or, sur lequel
+trônait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d'un linceul fait
+avec des draps non lavés d'hôpital, celui qui s'intitule lui-même le
+Créateur! Il tenait à la main le trône pourri d'un homme mort, et le
+portait, alternativement, des yeux au nez et du nez à la bouche; une
+fois à la bouche, on devine ce qu'il en faisait. Ses pieds plongeaient
+dans une vaste mare de sang en ébullition, à la surface duquel
+s'élevaient tout à coup, comme des ténias à travers le contenu d'un pot
+de chambre, deux ou trois têtes prudentes, et qui s'abaissaient
+aussitôt, avec la rapidité de la flèche: un coup de pied, bien appliqué
+sur l'os du nez, était la récompense connue de la révolte au règlement,
+occasionnée par le besoin de respirer un autre milieu; car, enfin, ces
+hommes n'étaient pas des poissons! Amphibies tout au plus, ils nageaient
+entre deux eaux dans ce liquide immonde!... jusqu'à ce que, n'ayant plus
+rien dans la main, le Créateur, avec les deux premières griffes du pied,
+saisit un autre plongeur par le cou, comme dans une tenaille, et le
+soulevât en l'air, en dehors de la vase rougeâtre, sauce exquise! Pour
+celui-là, il faisait comme pour l'autre. Il lui dévorait d'abord la
+tête, les jambes et les bras, et en dernier lieu le tronc, jusqu'à ce
+qu'il ne restât plus rien; car, il croquait les os. Ainsi de suite,
+durant les autres heures de son éternité. Quelquefois il s'écriait: «Je
+vous ai créés; donc j'ai le droit de faire de vous ce que je veux. Vous
+ne m'avez rien fait, je ne dis pas le contraire. Je vous fais souffrir,
+et c'est pour mon plaisir.» Et il reprenait son repas cruel, en remuant
+sa mâchoire inférieure, laquelle remuait sa barbe pleine de cervelle.
+O lecteur, ce dernier détail ne te fait-il pas venir l'eau à la bouche?
+N'en mange pas qui vont d'une pareille cervelle, si bonne, toute fraîche
+et qui vient d'être pêchée il n'y a qu'un quart d'heure dans le lac aux
+_poissons_. Les membres paralysés, et la gorge muette, je contemplai
+quelque temps ce spectacle. Trois fois, je faillis tomber à la renverse,
+comme un homme qui subit une émotion trop forte; trois fois, je parvins
+à me remettre sur les pieds. Pas une fibre de mon corps ne restait
+immobile; et je tremblais, comme tremble la lave intérieure d'un volcan.
+A la fin, ma poitrine oppressée, ne pouvant chasser avec assez de
+vitesse l'air qui donne la vie, les lèvres de ma bouche s'entr'ouvrirent,
+et je poussai un cri ... un cri si déchirant ... que je l'entendis! Les
+entraves de mon oreille se délièrent d'une manière brusque, le tympan
+craqua sous le choc de cette masse d'air sonore repoussée loin de moi
+avec énergie, et il se passa un phénomène nouveau dans l'organe condamné
+par la nature. Je venais d'entendre un son! Un cinquième sens se révélait
+en moi! Mais, quel plaisir eusse-je pu trouver d'une pareille découverte?
+Désormais, le son humain n'arriva à mon oreille qu'avec le sentiment de
+la douleur qu'engendre la pitié pour une grande injustice. Quand quelqu'un
+me parlait, je me rappelais ce que j'avais vu, un jour, au-dessus des
+sphères visibles, et la traduction de mes sentiments étouffés en un
+hurlement impétueux, dont le timbre était identique à celui de mes
+semblables! Je ne pouvais pas lui répondre; car, les supplices exercés
+sur la faiblesse de l'homme, dans cette mer hideuse de pourpre, passaient
+devant mon front en rugissant comme des éléphants écorchés, et rasaient
+de leurs ailes de feu mes cheveux calcinés. Plus tard, quand je connus
+davantage l'humanité, à ce sentiment de pitié se joignit une fureur
+intense contre cette tigresse marâtre, dont les enfants endurcis ne savent
+que maudire et faire le mal. Audace du mensonge! ils disent que le mal
+n'est chez eux qu'à l'état d'exception!... Maintenant, c'est fini depuis
+longtemps; depuis longtemps, je n'adresse la parole à personne. O vous,
+qui que vous soyez, quand vous serez à côté de moi, que les cordes de
+votre glotte ne laissent échapper aucune intonation; que votre larynx
+immobile n'aille pas s'efforcer de surpasser le rossignol; et vous-même
+n'essayez nullement de me faire connaître votre âme à l'aide du langage.
+Gardez un silence religieux, que rien n'interrompe; croisez humblement
+vos mains sur la poitrine, et dirigez vos paupières sur le bas. Je vous
+l'ai dit, depuis la vision qui me fit connaître la vérité suprême, assez
+de cauchemars ont sucé avidement ma gorge, pendant les nuits et les jours,
+pour avoir encore le courage de renouveler, même par la pensée, les
+souffrances que j'éprouvai dans cette heure infernale, qui me poursuit
+sans relâche de son souvenir. Oh! quand vous entendez l'avalanche de
+neige tomber du haut de la froide montagne; la lionne se plaindre, au
+désert aride, de la disparition de ses petits; la tempête accomplir sa
+destinée; le condamné mugir, dans la prison, la veille de la guillotine;
+et le poulpe féroce raconter, aux vagues de la mer, ses victoires sur
+les nageurs et les naufragés, dites-le, ces voix majestueuses ne
+sont-elle pas plus belles que le ricanement de l'homme!
+
+ * * * * *
+
+Il existe un insecte que les hommes nourrissent à leurs frais. Ils ne
+lui doivent rien; mais, ils le craignent. Celui-ci, qui n'aime pas le
+vin, mais qui préfère le sang, si on ne satisfaisait pas à ses besoins
+légitimes, serait capable par un pouvoir occulte, de devenir aussi gros
+qu'un éléphant, d'écraser les hommes comme des épis. Aussi faut-il voir
+comme on le respecte, comme on l'entoure d'une vénération canine, comme
+on le place en haute estime au-dessus des animaux de la création. On lui
+donne la tête pour trône, et lui, accroche ses griffes à la racine des
+cheveux, avec dignité. Plus tard, lorsqu'il est gras et qu'il entre dans
+un âge avancé, en imitant la coutume d'un peuple ancien, on le tue, afin
+de ne pas lui faire sentir les atteintes de la vieillesse. On lui fait
+des funérailles grandioses, comme à un héros, et la bière, qui le conduit
+directement vers le couvercle de la tombe, est portée, sur les épaules,
+par les principaux citoyens. Sur la terre humide que le fossoyeur remue
+avec sa pelle sagace, on combine des phrases multicolores sur l'immortalité
+de l'âme, sur le néant de la vie, sur la volonté inexplicable de la
+Providence, et le marbre se referme, à jamais, sur cette existence,
+laborieusement remplie, qui n'est plus qu'un cadavre. La foule se disperse,
+et la nuit ne tarde pas à couvrir de ses ombres les murailles du cimetière.
+
+Mais, consolez-vous, humains, de sa perte douloureuse. Voici sa famille
+innombrable, qui s'avance, et dont il vous a libéralement gratifié, afin
+que votre désespoir fût moins amer, et comme adouci par la présence
+agréable de ces avortons hargneux, qui deviendront plus tard de
+magnifiques poux, ornés d'une beauté remarquable, monstres à allure
+de sage. Il a couvé plusieurs douzaines d'oeufs chéris, avec son aile
+maternelle, sur vos cheveux, desséchés par la succion acharnée de ces
+étrangers redoutables. La période est promptement venue, où les oeufs
+ont éclaté. Ne craignez rien, ils ne tarderont pas à grandir, ces
+adolescents philosophes, à travers cette vie éphémère. Ils grandiront
+tellement, qu'ils vous le feront sentir, avec leurs griffes et leurs
+suçoirs.
+
+Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de
+votre tête, et qu'ils se contentent d'extraire avec leur pompe, la
+quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire:
+c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur
+mâchoire était conforme à la mesure de leurs voeux infinis, la cervelle,
+la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait.
+Comme une goutte d'eau. Sur la tête d'un jeune mendiant des rues,
+observez, avec un microscope, un pou qui travaille; vous m'en donnerez
+des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la
+longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits; car,
+ils n'ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent
+au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles
+n'hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au
+cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin
+d'oeil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller
+annoncer la nouvelle. L'éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne
+vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre
+main est poilue, ou que seulement elle soit composée d'os et de chair.
+C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils étaient à la
+torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont
+incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite.
+Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui
+léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque
+accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis déjà content de la quantité
+de mal qu'il te fait, ô race humaine; seulement, je voudrais qu'il t'en
+fît davantage.
+
+Jusqu'à quand garderas-tu le culte vermoulu de ce dieu, insensible à tes
+prières et aux offrandes généreuses que tu lui offres en holocauste
+expiatoire? Vois, il n'est pas reconnaissant, ce manitou horrible, des
+larges coupes de sang et de cervelle que tu répands sur ses autels,
+pieusement décorés de guirlandes de fleurs. Il n'est pas reconnaissant
+... car, les tremblements de terre et les tempêtes continuent de sévir
+depuis le commencement des choses. Et, cependant, spectacle digne
+d'observation, plus il se montre indifférent, plus tu l'admires. On voit
+que tu te méfies de ses attributs, qu'il cache; et ton raisonnement
+s'appuie sur cette considération, qu'une divinité d'une puissance extrême
+peut seule montrer tant de mépris envers les fidèles qui obéissent à sa
+religion. C'est pour cela que, dans chaque pays, existent des dieux
+divers, ici, le crocodile; là, la vendeuse d'amour; mais, quand il s'agit
+du pou, à ce nom sacré, baisant universellement les chaînes de leur
+esclavage, tous les peuples s'agenouillent ensemble sur le parvis auguste,
+devant le piédestal de l'idole informe et sanguinaire. Le peuple qui
+n'obéirait pas à ses propres instincts de rampement, et ferait mine de
+révolte, disparaîtrait tôt ou tard de la terre, comme la feuille d'automne,
+anéanti par la vengeance du dieu inexorable.
+
+O pou, à la prunelle recroquevillée; tant que les fleuves répandront la
+pente de leurs eaux dans les abîmes de la mer; tant que les astres
+graviteront sur le sentier de leur orbite; tant que le vide muet n'aura
+pas d'horizon; tant que l'humanité déchirera ses propres flancs par des
+guerres funestes; tant que la justice divine précipitera ses foudres
+vengeresses sur ce globe égoïste; tant que l'homme méconnaîtra son
+créateur, et se narguera de lui, non sans raison, en y mêlant du mépris,
+ton règne sera assuré sur l'univers, et ta dynastie étendra ses anneaux
+de siècle en siècle. Je te salue, soleil levant, libérateur céleste,
+toi, l'ennemi invisible de l'homme. Continue de dire à la saleté de
+s'unir avec lui dans des embrassements impurs, et de lui jurer, par des
+serments, non écrits dans la poudre, qu'elle restera son amante fidèle
+jusqu'à l'éternité. Baise de temps en temps la robe de cette grande
+impudique, en mémoire des services importants qu'elle ne manque pas de
+te rendre. Si elle ne séduisait pas l'homme, avec ses mamelles lascives,
+il est probable que tu ne pourrais pas exister, toi, le produit de cet
+accouplement raisonnable et conséquent. O fils de la saleté! dis à ta
+mère que si elle délaisse la couche de l'homme, marchant à travers des
+routes solitaires, seule et sans appui, elle verra son existence
+compromise. Que ses entrailles, qui t'ont porté neuf mois dans leurs
+parois parfumées, s'émeuvent un instant à la pensée des dangers que
+courrait, par suite, leur tendre fruit, si gentil et si tranquille, mais
+déjà froid et féroce. Saleté, reine des empires, conserve aux yeux de
+ma haine le spectacle de l'accroissement insensible des muscles de ta
+progéniture affamée. Pour atteindre ce but, tu sais que tu n'as qu'à te
+coller plus étroitement contre les flancs de l'homme. Tu peux le faire,
+sans inconvénient pour la pudeur, puisque, tous les deux, vous êtes
+mariés depuis longtemps.
+
+Pour moi, s'il m'est permis d'ajouter quelques mots à cet hymne de
+glorification, je dirai que j'ai fait construire une fosse, de quarante
+lieues carrées, et d'une profondeur relative. C'est là que gît, dans sa
+virginité immonde, une mine vivante de poux. Elle remplit les bas-fonds
+de la fosse, et serpente ensuite, en larges veines denses, dans toutes
+les directions. Voici comment j'ai construit cette mine artificielle.
+J'arrachai un pou femelle aux cheveux de l'humanité. On m'a vu se
+coucher avec lui pendant trois nuits consécutives, et je le jetai dans
+la fosse. La fécondation humaine, qui aurait été nulle dans d'autres
+cas pareils, fut acceptée, cette fois, par la fatalité; et, au bout de
+quelques jours, des milliers de monstres, grouillant dans un noeud
+compacte de matière, naquirent à la lumière. Ce noeud hideux devint,
+par le temps, de plus en plus immense, tout en acquérant la propriété
+liquide du mercure, et se ramifia en plusieurs branches, qui se
+nourrissent, actuellement, en se dévorant elles-mêmes (la naissance est
+plus grande que la mortalité), toutes les fois que je ne leur jette pas
+en pâture un bâtard qui vient de naître, et dont la mère désirait la
+mort, ou un bras que je vais couper à quelque jeune fille, pendant la
+nuit, grâce au chloroforme. Tous les quinze ans, les générations de
+poux, qui se nourrissent de l'homme, diminuent d'une manière notable,
+et prédisent elles-mêmes, infailliblement, l'époque prochaine de leur
+complète destruction. Car, l'homme, plus intelligent que son ennemi,
+parvient à le vaincre. Alors, avec une pelle infernale qui accroît mes
+forces, j'extrais de cette mine inépuisable des blocs de poux, grands
+comme des montagnes, je les brise à coups de hache, et je les
+transporte, pendant les nuits profondes, dans les artères des cités.
+Là, au contact de la température humaine, ils se dissolvent comme aux
+premiers jours de leur formation dans les galeries tortueuses de la mine
+souterraine, se creusent un lit dans le gravier, et se répandent en
+ruisseaux dans les habitations, comme des esprits nuisibles. Le gardien
+de la maison aboie sourdement, car il lui semble qu'une légion d'êtres
+inconnus perce les pores des murs, et apporte la terreur au chevet du
+sommeil. Peut-être n'êtes-vous pas, sans avoir entendu, au moins, une
+fois dans votre vie, ces sortes d'aboiements douloureux et prolongés.
+Avec ses yeux impuissants, il tâche de percer l'obscurité de la nuit;
+car, son cerveau de chien ne comprend pas cela. Ce bourdonnement
+l'irrite, et il sent qu'il est trahi. Des millions d'ennemis s'abattent
+ainsi, sur chaque cité, comme des nuages de sauterelles. En voilà pour
+quinze ans. Ils combattront l'homme, en lui faisant des blessures
+cuisantes. Après ce laps de temps, j'en enverrai d'autres. Quand je
+concasse les blocs de matière animée, il peut arriver qu'un fragment
+soit plus dense qu'un autre. Ses atomes s'efforcent avec rage de séparer
+leur agglomération pour aller tourmenter l'humanité; mais, la cohésion
+résiste dans sa dureté. Par une suprême convulsion, ils engendrent un
+tel effort, que la pierre, ne pouvant pas disperser ses principes
+vivants, s'élance elle-même jusqu'au haut des airs comme par un effet de
+la poudre, et retombe, en s'enfonçant solidement sous le sol. Parfois,
+le paysan rêveur aperçoit un aérolithe fendre verticalement l'espace, en
+se dirigeant, du côté du bas, vers un champ de maïs. Il ne sait d'où
+vient la pierre. Vous avez maintenant, claire et succinte, l'explication
+du phénomène.
+
+Si la terre était couverte de poux, comme de grains de sable le rivage
+de la mer, la race humaine serait anéantie, en proie à des douleurs
+terribles. Quel spectacle! Moi, avec des ailes d'ange, immobile dans les
+airs, pour le contempler!
+
+ * * * * *
+
+O mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos
+savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon coeur,
+comme une onde rafraîchissante. J'aspirais instinctivement, dès le
+berceau, à boire à votre source, plus ancienne que le soleil, et je
+continue encore de fouler le parvis sacré de votre temple solennel, moi,
+le plus fidèle de vos initiés. Il y avait du vague dans mon esprit,
+un je ne sais quoi épais comme de la fumée; mais, je sus franchir
+religieusement les degrés qui mènent à votre autel, et vous avez chassé
+ce voile obscur, comme le vent chasse le damier. Vous avez mis, à la
+place, une froideur excessive, une prudence consommée et une logique
+implacable. A l'aide de votre lait fortifiant, mon intelligence s'est
+rapidement développée, et a pris des proportions immenses, au milieu de
+cette clarté ravissante dont vous faites présent, avec prodigalité,
+à ceux qui vous aiment d'un sincère amour. Arithmétique! algèbre!
+géométrie! trinité grandiose! triangle lumineux! Celui qui ne vous a
+pas connues est un insensé! Il mériterait l'épreuve des plus grands
+supplices; car, il y a du mépris aveugle dans son insouciance ignorante;
+mais, celui qui vous connaît et vous apprécie ne veut plus rien des
+biens de la terre; se contente de vos jouissances magiques; et, porté
+sur vos ailes sombres, ne désire plus que de s'élever, d'un vol léger,
+en construisant une hélice ascendante, vers la voûte sphérique des
+cieux. La terre ne lui montre que des illusions et des fantasmagories
+morales: mais vous, ô mathématiques concises, par l'enchaînement
+rigoureux de vos propositions tenaces et la constance de vos lois de
+fer, vous faites luire, aux yeux éblouis, un reflet puissant de cette
+vérité suprême dont on remarque l'empreinte dans l'ordre de l'univers.
+Mais, l'ordre qui vous entoure, représenté surtout par la régularité
+parfaite du carré, l'ami de Pythagore, est encore plus grand; car, le
+Tout-Puissant s'est révélé complètement, lui et ses attributs, dans ce
+travail mémorable qui consista à faire sortir, des entrailles du chaos,
+vos trésors de théorèmes et vos magnifiques splendeurs. Aux époques
+antiques et dans les temps modernes, plus d'une grande imagination
+humaine vit son génie, épouvanté, à la contemplation de vos figures
+symboliques tracées sur le papier brûlant, comme autant de signes
+mystérieux, vivants d'une haleine latente, que ne comprend pas le
+vulgaire profane et qui n'étaient que la révélation éclatante d'axiomes
+et d'hiéroglyphes éternels, qui ont existé avant l'univers et qui se
+maintiendront après lui. Elle se demande, penchée vers le précipice d'un
+point d'interrogation fatal, comment se fait-il que les mathématiques
+contiennent tant d'imposante grandeur et tant de vérité incontestable,
+tandis que, si elle les compare à l'homme, elle ne trouve en ce dernier
+que faux orgueil et mensonge. Alors, cet esprit supérieur, attristé,
+auquel la familiarité noble de vos conseils fait sentir davantage la
+petitesse de l'humanité et son incomparable folie, plonge sa tête,
+blanchie, sur une main décharnée et reste absorbé dans des méditations
+surnaturelles. Il incline ses genoux devant vous, et sa vénération rend
+hommage à votre visage divin, comme à la propre image du Tout-Puissant.
+Pendant mon enfance, vous m'apparûtes, une nuit de mai, aux rayons de la
+lune, sur une prairie verdoyante, aux bords d'un ruisseau limpide, tout
+les trois égales en grâce et en pudeur, toutes les trois pleines de
+majesté comme des reines. Vous fîtes quelques pas vers moi, avec votre
+longue robe, flottante comme une vapeur, et vous m'attirâtes vers vos
+frères mamelles, comme un fils béni. Alors, j'accourus avec
+empressement, mes mains crispées sur votre blanche gorge. Je me suis
+nourri, avec reconnaissance, de votre manne féconde, et j'ai senti que
+l'humanité grandissait en moi et devenait meilleure. Depuis ce temps, ô
+déesses rivales, je ne vous ai pas abandonnées. Depuis ce temps, que de
+projets énergiques, que de sympathies, que je croyais avoir gravées sur
+les pages de mon coeur, comme sur du marbre, n'ont-elles pas effacé
+lentement, de ma raison désabusée, leurs lignes configuratives, comme
+l'aube naissante efface les ombres de la nuit! Depuis ce temps, j'ai vu
+la mort, dans l'intention, visible à l'oeil nu, de peupler les tombeaux,
+ravager les champs de bataille, engraissés par le sang humain et faire
+pousser des fleurs matinales par-dessus les funèbres ossements. Depuis
+ce temps, j'ai assisté aux révolutions de notre globe; les tremblements
+de terre, les volcans, avec leur lave embrasée, le simoun du désert
+et les naufrages de la tempête ont eu ma présence pour spectateur
+impassible. Depuis ce temps, j'ai vu plusieurs générations humaines
+élever, le matin, ses ailes et ses yeux, vers l'espace, avec la joie
+inexpériente de la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose, et
+mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tête courbée, comme des
+fleurs fanées que balance le sifflement plaintif du vent. Mais, vous,
+vous restez toujours les mêmes. Aucun changement, aucun air empesté
+n'effleure les rocs escarpés et les vallées immenses de votre identité.
+Vos pyramides modestes dureront davantage que les pyramides d'Egypte,
+fourmilières élevées par la stupidité et l'esclavage. La fin des siècles
+verra encore, debout sur les ruines du temps, vos chiffres cabalistiques,
+vos équations laconiques et vos lignes sculpturales siéger à la droite
+vengeresse du Tout-Puissant, tandis que les étoiles s'enfonceront, avec
+désespoir, comme des trombes, dans l'éternité d'une nuit horrible et
+universelle, et que l'humanité, grimaçante, songera à faire ses comptes
+avec le jugement dernier. Merci, pour les services innombrables que vous
+m'avez rendus. Merci, pour les qualités étrangères dont vous avez enrichi
+mon intelligence. Sans vous, dans ma lutte contre l'homme, j'aurai
+peut-être été vaincu. Sans vous, il m'aurait fait rouler dans le sable et
+embrasser la poussière de ses pieds. Sans vous, avec une griffe perfide,
+il aurait labouré ma chair et mes os. Mais, je me suis tenu sur mes gardes,
+comme un athlète expérimenté. Vous me donnâtes la froideur qui surgit de
+vos conceptions sublimes, exemptes de passion. Je m'en servis pour rejeter
+avec dédain les jouissances éphémères de mon court voyage et pour renvoyer
+de ma porte les offres sympathiques, mais trompeuses, de mes semblables.
+Vous me donnâtes la prudence opiniâtre qu'on déchiffre à chaque pas dans
+vos méthodes admirables de l'analyse, de la synthèse et de la déduction.
+Je m'en servis pour dérouter les ruses pernicieuses de mon ennemi mortel,
+pour l'attaquer, à mon tour, avec adresse, et plonger, dans les viscères
+de l'homme, un poignard aigu qui restera à jamais enfoncé dans son corps;
+car, c'est une blessure dont il ne se relèvera pas. Vous me donnâtes la
+logique, qui est comme l'âme elle-même de vos enseignements, pleine de
+sagesse; avec ses syllogismes, dont le labyrinthe compliqué n'en est que
+plus compréhensible, mon intelligence sentit s'accroître du double ses
+forces audacieuses. A l'aide de cet auxiliaire terrible, je découvris,
+dans l'humanité, en nageant vers les bas-fonds, en face de l'écueil de
+la haine, la méchanceté noire et hideuse, qui croupissait au milieu de
+miasmes délétères, en s'admirant le nombril. Le premier, je découvris,
+dans les ténèbres de ses entrailles, ce vice néfaste, le mal! supérieur
+en lui au bien. Avec cette arme empoisonnée que vous me prêtâtes, je
+fis descendre, de son piédestal, construit par la lâcheté de l'homme,
+le Créateur lui-même! Il grinça des dents et subit cette injure
+ignominieuse; car, il avait pour adversaire quelqu'un de plus fort que
+lui. Mais, je le laisserai de côté, comme un paquet de ficelles, afin
+d'abaisser mon vol ... Le penseur Descartes faisait, une fois, cette
+réflexion que rien de solide n'avait été bâti sur vous. C'était une
+manière ingénieuse de faire comprendre que le premier venu ne pouvait
+pas sur le coup découvrir votre valeur inestimable. En effet, quoi
+de plus solide que les trois qualités principales déjà nommées qui
+s'élèvent, entrelacées comme une couronne unique, sur le sommet auguste
+de votre architecture colossale? Monument qui grandit sans cesse de
+découvertes quotidiennes, dans vos mines de diamant, et d'explorations
+scientifiques, dans vos superbes domaines. O mathématiques saintes,
+puissiez-vous, par votre commerce perpétuel, consoler le reste de mes
+jours de la méchanceté de l'homme et de l'injustice du Grand-Tout!
+
+ * * * * *
+
+«O lampe au bec d'argent, mes yeux t'aperçoivent dans les airs, compagne
+de la voûte des cathédrales, et cherchent la raison de cette suspension.
+On dit que tes lueurs éclairent, pendant la nuit, la tourbe de ceux qui
+viennent adorer le Tout-Puissant et que tu montres aux repentis le
+chemin qui mène à l'autel. Ecoute, c'est fort possible; mais ... est-ce
+que tu as besoin de rendre de pareils services à ceux auxquels tu ne
+dois rien? Laisse, plongées dans les ténèbres, les colonnes des
+basiliques; et, lorsqu'une bouffée de la tempête sur laquelle le démon
+tourbillonne, emporté dans l'espace, pénétrera, avec lui, dans le saint
+lieu, en y répandant l'effroi, au lieu de lutter, courageusement, contre
+la rafale empestée du prince du mal, éteins-toi subitement, sous son
+souffle fiévreux, pour qu'il puisse, sans qu'on le voie, choisir ses
+victimes parmi les croyants agenouillés. Si tu fais cela, tu peux dire
+que je te devrai tout mon bonheur. Quand tu reluis ainsi, en répandant
+tes clartés indécises, mais suffisantes, je n'ose pas me livrer aux
+suggestions de mon caractère, et je reste, sous le portique sacré, en
+regardant par le portail entr'ouvert, ceux qui échappent à ma vengeance,
+dans le sein du Seigneur. O lampe poétique! toi qui serais mon amie
+si tu pouvais me comprendre, quand mes pieds foulent le basalte des
+églises, dans les heures nocturnes, pourquoi te mets-tu à briller d'une
+manière qui, je l'avoue, me paraît extraordinaire? Tes reflets se
+colorent, alors; des nuances blanches de la lumière électrique; l'oeil
+ne peut pas te fixer; et tu éclaires d'une flamme nouvelle et puissante
+les moindres détails du chenil du Créateur, comme si tu étais en proie
+à une sainte colère. Et, quand je me retire après avoir blasphémé, tu
+redeviens inaperçue, modeste et pâle, sûre d'avoir accompli un acte de
+justice. Dis-moi, un peu; serait-ce parce que tu connais les détours
+de mon coeur, que, lorsqu'il m'arrive d'apparaître où tu veilles, tu
+t'empresses de désigner ma présence pernicieuse et de porter l'attention
+des adorateurs vers le côté où vient de se montrer l'ennemi des hommes?
+Je penche vers cette opinion; car, moi aussi, je commence à te
+connaître; et je sais qui tu es, vieille sorcière, qui veille si bien
+sur les mosquées sacrées, où se pavane, comme la crête d'un coq, ton
+maître curieux. Vigilante gardienne, tu t'es donné une mission folle.
+Je t'avertis; la première fois que tu me désigneras à la prudence de mes
+semblables, par l'augmentation de tes lueurs phosphorescentes, comme je
+n'aime pas ce phénomène d'optique, qui n'est mentionné, du reste, dans
+aucun livre de physique, je te prends par la peau de ta poitrine, en
+accrochant mes griffes aux escarres de ta nuque teigneuse, et je te
+jette dans la Seine. Je ne prétends pas que, lorsque je ne te fais rien,
+tu te comportes sciemment d'une manière qui me soit nuisible. Là, je te
+permettrai de briller autant qu'il me sera agréable; là, tu me nargueras
+avec un sourire inextinguible; là, convaincue de l'incapacité de ton
+huile criminelle, tu l'urineras avec amertume.» Après avoir parlé ainsi,
+Maldoror ne sort pas du temple, et reste les yeux fixés sur la lampe du
+saint lieu ... Il croit voir une espèce de provocation, dans l'attitude
+de cette lampe, qui l'irrite au plus haut degré, par sa présence
+inopportune. Il se dit que, si quelque âme est renfermée dans cette
+lampe, elle est lâche de ne pas répondre, à une attaque loyale, par la
+sincérité. Il bat l'air de ses bras nerveux et souhaiterait que la lampe
+se transformât en homme; il lui ferait passer un mauvais quart d'heure,
+il se le promet. Mais, le moyen qu'une lampe se change en homme; ce
+n'est pas naturel. Il ne se résigne pas, et va chercher, sur le parvis
+de la misérable pagode, un caillou plat, à tranchant effilé. Il le lance
+en l'air avec force ... la chaîne est coupée, par le milieu, comme
+l'herbe par la faux, et l'instrument du culte tombe à terre, en
+répandant son huile sur les dalles ... Il saisit la lampe pour la porter
+dehors, mais elle résiste et grandit. Il lui semble voir des ailes sur
+ses flancs, et la partie supérieure revêt la forme d'un buste d'ange. Le
+tout veut s'élever en l'air pour prendre son essor; mais il le retient
+d'une main ferme. Une lampe et un ange qui forment un même corps, voilà
+ce que l'on ne voit pas souvent. Il reconnaît la forme de la lampe; il
+reconnaît la forme de l'ange; mais, il ne peut pas les scinder dans son
+esprit; en effet, dans la réalité, elles sont collées l'une dans
+l'autre, et ne forment qu'un corps indépendant et libre; mais, lui croit
+que quelque nuage a voilé ses yeux, et lui a fait perdre un peu de
+l'excellence de sa vue. Néanmoins, il se prépare à la lutte avec courage,
+car son adversaire n'a pas peur. Les gens naïfs racontent, à ceux qui
+veulent les croire, que le portail sacré se referma de lui-même, en
+roulant sur ses gonds affligés, pour que personne ne pût assister à cette
+lutte impie, dont les péripéties allaient se dérouler dans l'enceinte du
+sanctuaire violé. L'homme au manteau, pendant qu'il reçoit des blessures
+cruelles avec un glaive invisible, s'efforce de rapprocher de sa bouche
+la figure de l'ange; il ne pense qu'à cela, et tous ses efforts se portent
+vers ce but. Celui-ci perd son énergie, et paraît pressentir sa destinée.
+Il ne lutte plus que faiblement, et l'on voit le moment où son adversaire
+pourra l'embrasser à son aise, si c'est ce qu'il veut faire. Eh bien, le
+moment est venu. Avec ses muscles, il étrangle la gorge de l'ange, qui ne
+peut plus respirer, et lui renverse le visage, en l'appuyant sur sa
+poitrine odieuse. Il est un instant touché du sort qui attend cet être
+céleste, dont il aurait volontiers fait son ami. Mais, il se dit que c'est
+l'envoyé du Seigneur, et il ne peut pas retenir son courroux. C'en est
+fait; quelque chose d'horrible va rentrer dans la cage du temps! Il se
+penche, et porte la langue, imbibée de salive, sur cette joue angélique,
+qui jette des regards suppliants. Il promène quelque temps sa langue sur
+cette joue. Oh!... voyez!... voyez donc!... la joue blanche et rose est
+devenue noire, comme un charbon! Elle exhale des miasmes putrides. C'est
+la gangrène; il n'est plus permis d'en douter. Le mal rongeur s'étend sur
+toute la figure, et de là, exerce ses furies sur les parties basses;
+bientôt, tout le corps n'est qu'une vaste plaie immonde. Lui-même,
+épouvanté (car, il ne croyait pas que sa langue contînt un poison d'une
+telle violence), il ramasse la lampe et s'enfuit de l'église. Une fois
+dehors, il aperçoit dans les airs une forme noirâtre, aux ailes brûlées,
+qui dirige péniblement son vol vers les régions du ciel. Ils se regardent
+tous les deux, pendant que l'ange monte vers les hauteurs sereines du
+bien, et que lui, Maldoror, au contraire, descend vers les abîmés
+vertigineux du mal ... Quel regard! Tout ce que l'humanité a pensé
+depuis soixante siècles, et ce qu'elle pensera encore, pendant les
+siècles suivants, pourrait y contenir aisément, tant de choses se
+dirent-ils, dans cet adieu suprême! Mais, on comprend que c'étaient des
+pensées plus élevées que celles qui jaillissent de l'intelligence
+humaine; d'abord, à cause des deux personnages, et puis, à cause de la
+circonstance. Ce regard les noua d'une amitié éternelle. Il s'étonne
+que le Créateur puisse avoir des missionnaires d'une âme si noble. Un
+instant, il croit s'être trompé, et se demande s'il aurait dû suivre la
+route du mal, comme il l'a fait. Le trouble est passé; il persévère dans
+sa résolution; et il est glorieux, d'après lui, de vaincre tôt ou tard
+le Grand-Tout, afin de régner à sa place sur l'univers entier, et sur
+des légions d'anges aussi beaux. Celui-ci lui fait comprendre; sans
+parler, qu'il reprendra sa forme primitive, à mesure qu'il montera vers
+le ciel; laisse tomber une larme, qui rafraîchit le front de celui qui
+lui a donné la gangrène; et disparaît peu à peu, comme un vautour, en
+s'élevant au milieu des nuages. Le coupable regarde la lampe, cause de
+ce qui précède. Il court comme un insensé à travers les rues, se dirige
+vers la Seine, et lance la lampe par dessus le parapet. Elle
+tourbillonne pendant quelques instants, et s'enfonce définitivement dans
+les eaux bourbeuses. Depuis ce jour, chaque soir, dès la tombée de la
+nuit, l'on voit une lampe brillante qui surgit et se maintient,
+gracieusement, sur la surface du fleuve, à la hauteur du pont Napoléon,
+en portant, au lieu d'anse, deux mignonnes ailes d'ange. Elle s'avance
+lentement, sur les eaux, passe sous les arches du pont de la Gare et du
+pont d'Austerlitz, et continue son sillage silencieux, sur la Seine,
+jusqu'au pont de l'Alma. Une fois en cet endroit, elle remonte avec
+facilité le cours de la rivière, et revient au bout de quatre heures à
+son point de départ. Ainsi de suite, pendant toute la nuit. _Ses lueurs,
+blanches comme la lumière électrique_, effacent les becs de gaz qui
+longent les deux rives, et, entre lesquels, elle s'avance comme une
+reine, solitaire, impénétrable, _avec un sourire inextinguible, sans que
+son huile se répande avec amertume_. Au commencement, les bateaux lui
+faisaient la chasse; mais, elle déjouait ces vains efforts, échappait
+à toutes les poursuites, en plongeant, comme une coquette, et
+reparaissait, plus loin, à une grande distance. Maintenant, les marins
+superstitieux, lorsqu'ils la voient, rament vers une direction opposée,
+et retiennent leurs chansons. Quand vous passez sur un pont, pendant la
+nuit, faites bien attention: vous êtes sûr de voir briller la lampe, ici
+ou là; mais, on dit qu'elle ne se montre pas à tout le monde. Quand il
+passe sur les ponts un être humain qui a quelque chose sur la conscience,
+elle éteint subitement ses reflets, et le passant, épouvanté, fouille en
+vain, d'un regard désespéré, la surface et le limon du fleuve. Il sait ce
+que cela signifie. Il voudrait croire qu'il a vu la céleste lueur; mais,
+il se dit que la lumière venait du devant des bateaux ou de la réflexion
+des becs de gaz; et il a raison ... Il sait que, cette disparition, c'est
+lui qui en est la cause; et, plongé dans de tristes réflexions, il hâte
+le pas pour gagner sa demeure. Alors, la lampe au bec d'argent reparaît
+à la surface, et poursuit sa marche, à travers des arabesques élégantes
+et capricieuses.
+
+ * * * * *
+
+Écoutez les pensées de mon enfance, quand je me réveillais, humains,
+à la verge rouge: «Je viens de me réveiller; mais, ma pensée est encore
+engourdie. Chaque matin, je ressens un poids dans la tête. Il est rare
+que je trouve le repos dans la nuit; car, des rêves affreux me
+tourmentent, quand je parviens à m'endormir. Le jour, ma pensée se
+fatigue dans des méditations bizarres, pendant que mes yeux errent au
+hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas dormir. Quand faut-il
+alors que je dorme? Cependant la nature a besoin de réclamer ses droits.
+Comme je la dédaigne, elle rend ma figure pâle et fait luire mes yeux
+avec la flamme aigre de la fièvre. Au reste, je ne demanderais pas mieux
+que de ne pas épuiser mon esprit à réfléchir continuellement; mais,
+quand même je ne le voudrais pas, mes sentiments consternés m'entraînent
+invinciblement vers cette pente. Je me suis aperçu que les autres
+enfants sont comme moi; mais, ils sont plus pâles encores, et leurs
+sourcils sont froncés, comme ceux des hommes, nos frères aînés. O
+Créateur de l'univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t'offrir
+l'encens de ma prière enfantine. Quelquefois je l'oublie, et j'ai
+remarqué que, ces jours-là, je me sens plus heureux qu'à l'ordinaire;
+ma poitrine s'épanouit, libre de toute contrainte, et je respire, plus
+à l'aise, l'air embaumé des champs; tandis que, lorsque j'accomplis le
+pénible devoir, ordonné par mes parents, de t'adresser quotidiennement
+un cantique de louanges, accompagné de l'ennui inséparable que me cause
+sa laborieuse invention, alors, je suis triste et irrité, le reste de la
+journée, parce qu'il ne me semble pas logique et naturel de dire ce que
+je ne pense pas, et je recherche le recul des immenses solitudes. Si je
+leur demande l'explication de cet état étrange de mon âme, elles ne me
+répondent pas. Je voudrais t'aimer et t'adorer; mais, tu es trop
+puissant, et il y a de la crainte dans mes hymnes. Si, par une seule
+manifestation de ta pensée, tu peux détruire ou créer des mondes, mes
+faibles prières ne te seront pas utiles; si, quand il te plaît, tu
+envoies le choléra ravager les cités, ou la mort emporter dans ses
+serres, sans aucune distinction, les quatre âges de la vie, je ne veux
+pas me lier avec un ami si redoutable. Non pas que la haine conduise le
+fil de mes raisonnements; mais, j'ai peur, au contraire, de ta propre
+haine, qui, par un ordre capricieux, peut sortir de ton coeur et devenir
+immense, comme l'envergure du condor des Andes. Tes amusements
+équivoques ne sont pas à ma portée, et j'en serais probablement la
+première victime. Tu es le Tout-Puissant; je ne te conteste pas ce
+titre, puisque, toi seul, as le droit de le porter, et que tes désirs,
+aux conséquences funestes ou heureuses, n'ont de terme que toi-même.
+Voilà précisément pourquoi il me serait douloureux de marcher à côté de
+ta cruelle tunique de saphir, non pas comme ton esclave, mais pouvant
+l'être d'un moment à l'autre. Il est vrai que, lorsque tu descends en
+toi-même, pour scruter ta conduite souveraine, si le fantôme d'une
+injustice passée, commise envers cette malheureuse humanité, qui t'a
+toujours obéi, comme ton ami le plus fidèle, dresse, devant toi, les
+vertèbres immobiles d'une épine dorsale vengeresse, ton oeil hagard
+laisse tomber la larme épouvantée du remords tardif, et qu'alors, les
+cheveux hérissés, tu crois, toi-même, prendre, sincèrement, la
+résolution de suspendre, à jamais, aux broussailles du néant, les jeux
+inconcevables de ton imagination de tigre, qui serait burlesque, si elle
+n'était pas lamentable; mais, je sais aussi que la constance n'a pas
+fixé, dans tes os, comme une moelle tenace, le harpon de sa demeure
+éternelle, et que tu retombes assez souvent, toi et tes pensées,
+recouvertes de la lèpre noire de l'erreur, dans le lac funèbre des
+sombres malédictions. Je veux croire que celles-ci sont inconscientes
+(quoiqu'elles n'en renferment pas moins leur venin fatal), et que le mal
+et le bien, unis ensemble, se répandent en bonds impétueux de ta royale
+poitrine gangrenée, comme le torrent du rocher, par le charme secret
+d'une force aveugle; mais, rien ne m'en fournit la preuve. J'ai vu, trop
+souvent, tes dents immondes claquer de rage, et ton auguste face,
+recouverte de la mousse des temps, rougir, comme un charbon ardent, à
+cause de quelque futilité microscopique que les hommes avaient commise,
+pour pouvoir m'arrêter, plus longtemps, devant le poteau indicateur de
+cette hypothèse bonasse. Chaque jour, les mains jointes, j'élèverai vers
+toi les accents de mon humble prière, puisqu'il le faut: mais, je t'en
+supplie, que ta providence ne pense pas à moi; laisse-moi de côté, comme
+le vermisseau qui rampe sous la terre. Sache que je préférerais me
+nourrir avidement des plantes marines d'îles inconnues et sauvages, que
+les vagues tropicales entraînent, au milieu de ces parages, dans leur
+sein écumeux, que de savoir que tu m'observes, et que tu portes, dans ma
+conscience, ton scalpel qui ricane. Elle vient de te révéler la totalité
+de mes pensées, et j'espère que ta prudence applaudira facilement au bon
+sens dont elles gardent l'ineffaçable empreinte. A part ces réserves
+faites sur le genre de relations plus ou moins intimes que je dois
+garder avec toi, ma bouche est prête, à n'importe quelle heure du jour,
+à exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de mensonges que ta
+gloriole exige sévèrement de chaque humain, dès que l'aurore s'élève
+bleuâtre, cherchant la lumière dans les replis de satin du crépuscule,
+comme, moi, je recherche la bonté, excité par l'amour du bien. Mes
+années ne sont pas nombreuses, et, cependant, je sens déjà que la bonté
+n'est qu'un assemblage de syllabes sonores; je ne l'ai trouvée nulle
+part. Tu laisses trop percer ton caractère; il faudrait le cacher avec
+plus d'adresse. Au reste, peut-être que je me trompe et que tu fais
+exprès; car, tu sais mieux qu'un autre comment te conduire. Les hommes,
+eux, mettent leur gloire à t'imiter; c'est pourquoi la bonté sainte ne
+reconnaît pas son tabernacle dans leurs yeux farouches: tel père, tel
+fils. Quoi qu'on doive penser de ton intelligence, je n'en parle que
+comme un critique impartial. Je ne demande pas mieux que d'avoir été
+induit en erreur. Je ne désire pas te montrer la haine que je te porte
+et que je couve avec amour, comme une fille chérie; car, il vaut mieux
+la cacher à tes yeux et prendre seulement, devant toi, l'aspect d'un
+censeur sévère, chargé de contrôler tes actes impurs. Tu cesseras
+ainsi tout commerce actif avec elle, tu l'oublieras et tu détruiras
+complètement cette punaise avide qui ronge ton foie. Je préfère plutôt
+te faire entendre des paroles de rêverie et de douceur ... Oui, c'est
+toi qui as créé le monde et tout ce qu'il renferme. Tu es parfait.
+Aucune vertu ne te manque. Tu es très puissant, chacun le sait. Que
+l'univers entier entonne, à chaque heure du temps, ton cantique éternel!
+Les oiseaux te bénissent, en prenant leur essor dans la campagne. Les
+étoiles t'appartiennent ... Ainsi soit-il!» Après ces commencements,
+étonnez-vous de me trouver tel que je suis!
+
+ * * * * *
+
+Je cherchais une âme qui me ressemblât, et je ne pouvais pas la trouver.
+Je fouillais tous les recoins de la terre; ma persévérance était
+inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelqu'un
+qui approuvât mon caractère; il fallait quelqu'un qui eût les mêmes
+idées que moi. C'était le matin: le soleil se leva à l'horizon dans
+toute sa magnificence, et voilà qu'à mes yeux se lève aussi un jeune
+homme, dont la présence engendrait des fleurs sur son passage. Il
+s'approcha de moi, et, me tendant la main: «Je suis venu vers toi, toi,
+qui me cherches. Bénissons ce jour heureux.» Mais, moi: «Va-t-en; je ne
+t'ai pas appelé: je n'ai pas besoin de ton amitié ...» C'était le soir;
+la nuit commençait à étendre la noirceur de son voile sur la nature. Une
+belle femme, que je ne faisais que distinguer, étendait aussi sur moi
+son influence enchanteresse, et me regardait avec compassion; cependant,
+elle n'osait me parler. Je dis: «Approche-toi de moi, afin que je
+distingue nettement les traits de ton visage; car, la lumière des
+étoiles n'est pas assez forte, pour les éclairer à cette distance.»
+Alors, avec une démarche modeste, et les yeux baissés, elle foula
+l'herbe du gazon, en se dirigeant de mon côté. Dès que je la vis: «Je
+vois que la bonté et la justice ont fait résidence dans ton coeur: nous
+ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beauté, qui
+a bouleversé plus d'une; mais, tôt ou tard, tu te repentirais de m'avoir
+consacré ton amour; car tu ne connais pas mon âme. Non que je te sois
+jamais infidèle: celle qui se livre à moi avec tant d'abandon et de
+confiance, avec autant de confiance et d'abandon, je me livre à elle;
+mais, mets-te le dans la tête, pour ne jamais l'oublier: les loups et
+les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux.» Que me fallait-il
+donc, à moi, qui rejetais, avec tant de dégoût, ce qu'il y avait de plus
+beau dans l'humanité! ce qu'il me fallait, je n'aurais pas su le dire.
+Je n'étais pas encore habitué à me rendre un compte rigoureux des
+phénomènes de mon esprit, au moyen des méthodes que recommande la
+philosophie. Je m'assis sur un roc, près de la mer. Un navire venait
+de mettre toutes voiles dehors pour s'éloigner de ce parage: un point
+imperceptible venait de paraître à l'horizon, et s'approchait peu à peu,
+poussé par la rafale, en grandissant avec rapidité. La tempête allait
+commencer ses attaques, et déjà le ciel s'obscurcissait, en devenant
+d'un noir presque aussi hideux que le coeur de l'homme. Le navire, qui
+était un grand vaisseau de guerre, venait de jeter toutes ses ancres,
+pour ne pas être balayé sur les rochers de la côte. Le vent sifflait
+avec fureur des quatre points cardinaux, et mettait les voiles en
+charpie. Les coups de tonnerre éclataient au milieu des éclairs, et ne
+pouvaient surpasser le bruit des lamentations qui s'entendaient sur la
+maison sans bases, sépulcre mouvant. Le roulis de ces masses aqueuses
+n'était pas parvenu à rompre les chaînes des ancres; mais, leurs
+secousses avaient entr'ouvert une voie d'eau, sur les flancs du navire.
+Brèche énorme; car, les pompes ne suffisent pas à rejeter les paquets
+d'eau salée qui viennent, en écumant, s'abattre sur le pont, comme des
+montagnes. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
+il sombre avec lenteur ... avec majesté. Celui qui n'a pas vu un
+vaisseau sombrer au milieu de l'ouragan, de l'intermittence des éclairs
+et de l'obscurité la plus profonde, pendant que ceux qu'il contient sont
+accablés de ce désespoir que vous savez, celui-là ne connaît pas les
+accidents de la vie. Enfin, il s'échappe un cri universel de douleur
+immense d'entre les flancs du vaisseau, tandis que la mer redouble ses
+attaques redoutables. C'est le cri qu'a fait pousser l'abandon des
+forces humaines. Chacun s'enveloppe dans le manteau de la résignation,
+et remet son sort entre les mains de Dieu. On s'accule comme un troupeau
+de moutons. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme;
+mais, il sombre avec lenteur ... avec majesté. Ils ont fait jouer les
+pompes pendant tout le jour. Efforts inutiles. La nuit est venue,
+épaisse, implacable, pour mettre le comble à ce spectacle gracieux.
+Chacun se dit qu'une fois dans l'eau, il ne pourra plus respirer; car,
+d'aussi loin qu'il fait revenir sa mémoire, il ne se reconnaît aucun
+poisson pour ancêtre: mais, il s'exhorte à retenir son souffle le plus
+longtemps possible, afin de prolonger sa vie de deux ou trois secondes;
+c'est là l'ironie vengeresse qu'il veut adresser à la mort ... Le navire
+en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec
+lenteur ... avec majesté. Il ne sait pas que le vaisseau, en s'enfonçant,
+occasionne une puissante circonvolution des houles autour d'elles-mêmes;
+que le limon bourbeux s'est mêlé aux eaux troublées, et qu'une force qui
+vient de dessous, contrecoup de la tempête qui exerce ses ravages en haut,
+imprime à l'élément des mouvements saccadés et nerveux. Ainsi, malgré la
+provision de sang-froid qu'il ramasse d'avance, le futur noyé, après
+réflexion plus ample, devra se sentir heureux, s'il prolonge sa vie, dans
+les tourbillons de l'abîme, de la moitié d'une respiration ordinaire, afin
+de faire bonne mesure. Il lui sera donc impossible de narguer la mort, son
+suprême voeu. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
+il sombre avec lenteur ... avec majesté. C'est une erreur. Il ne tire plus
+des coups de canon, il ne sombre pas. La coquille de noix s'est engouffrée
+complètement. O ciel! comment peut-on vivre, après avoir éprouvé tant de
+voluptés! Il venait de m'être donné d'être témoin des agonies de mort de
+plusieurs de mes semblables. Minute par minute, je suivais les péripéties
+de leurs angoisses. Tantôt, le beuglement de quelque vieille, devenue folle
+de peur, faisait prime sur le marché. Tantôt, le seul glapissement d'un
+enfant en mamelles empêchait d'entendre le commandement des manoeuvres.
+Le vaisseau était trop loin pour percevoir distinctement les gémissements
+que m'apportait la rafale; mais, je le rapprochais par la volonté, et
+l'illusion d'optique était complète. Chaque quart d'heure, quand un coup
+de vent, plus fort que les autres, rendant ses accents lugubres à travers
+le cri des pétrels effarés, disloquait le navire dans un craquement
+longitudinal, et augmentait les plaintes de ceux qui allaient être offerts
+en holocauste à la mort, je m'enfonçais dans la joue la pointe aiguë d'un
+fer, et je pensais secrètement: «Ils souffrent davantage!» J'avais au
+moins, ainsi, un terme de comparaison. Du rivage, je les apostrophais,
+en leur lançant des imprécations et des menaces. Il me semblait qu'ils
+devaient m'entendre! Il me semblait que ma haine et mes paroles,
+franchissant la distance, anéantissaient les lois physiques du son, et
+parvenaient, distinctes, à leurs oreilles, assourdies par les mugissements
+de l'océan en courroux! Il me semblait qu'ils devaient penser à moi, et
+exhaler leur vengeance en impuissante rage! De temps à autre, je jetais
+les yeux vers les cités, endormies sur la terre ferme; et, voyant que
+personne ne se doutait qu'un vaisseau allait sombrer, à quelques milles
+du rivage, avec une couronne d'oiseaux de proie et un piédestal de géants
+aquatiques, au ventre vide, je reprenais courage, et l'espérance me
+revenait: j'étais donc sûr de leur perte! Ils ne pouvaient échapper! Par
+surcroît de précaution, j'avais été chercher mon fusil à deux coups, afin
+que, si quelque naufragé était tenté d'aborder les rochers à la nage, pour
+échapper à une mort imminente, une balle sur l'épaule lui fracassât le
+bras, et l'empêchât d'accomplir son dessein. Au moment le plus furieux de
+la tempête, je vis, surnageant sur les eaux, avec des efforts désespérés,
+une tête énergique, aux cheveux hérissés. Il avalait des litres d'eau, et
+s'enfonçait dans l'abîme, ballotté comme un liège. Mais, bientôt, il
+apparaissait de nouveau, les cheveux ruisselants: et, fixant l'oeil sur
+le rivage, il semblait défier la mort. Il était admirable de sang-froid.
+Une large blessure sanglante, occasionnée par quelque pointe d'écueil
+caché, balafrait son visage intrépide et noble. Il ne devait pas avoir
+plus de seize ans; car, à peine, à travers les éclairs qui illuminaient
+la nuit, le duvet de la pèche s'apercevait sur sa lèvre. Et maintenant,
+il n'était plus qu'à deux cents mètres de la falaise; et je le dévisageais
+facilement. Quel courage! Quel esprit indomptable! Comme la fixité de sa
+tête semblait narguer le destin, tout en fendant avec vigueur l'onde, dont
+les sillons s'ouvraient difficilement devant lui!... Je l'avais décidé
+d'avance. Je me devais à moi-même de tenir ma promesse: l'heure dernière
+avait sonné pour tous, aucun ne devait en échapper. Voilà ma résolution;
+rien ne la changerait ... Un son sec s'entendit, et la tête aussitôt
+s'enfonça, pour ne plus reparaître. Je ne pris pas à ce meurtre autant de
+plaisir qu'on pourrait le croire; et c'était, précisément, parce que
+j'étais rassasié de toujours tuer, que je le faisais dorénavant par simple
+habitude, dont on ne peut se passer, mais, qui ne procure qu'une jouissance
+légère. Le sens est émoussé, endurci. Quelle volupté ressentir à la mort
+de cet être humain, quand il y en avait plus d'une centaine, qui allaient
+s'offrir à moi, en spectacle, dans leur lutte dernière contre les flots,
+une fois le navire submergé? A cette mort, je n'avais même pas l'attrait
+du danger; car, la justice humaine, bercée par l'ouragan de cette nuit
+affreuse, sommeillait dans les maisons, à quelques pas de moi. Aujourd'hui
+que les années pèsent sur mon corps, je le dis avec sincérité, comme une
+vérité suprême et solennelle: je n'étais pas aussi cruel qu'on l'a raconté
+ensuite, parmi les hommes; mais, des fois, leur méchanceté exerçait ses
+ravages persévérants pendant des années entières. Alors, je ne connaissais
+plus de borne à ma fureur; il me prenait des accès de cruauté, et je
+devenais terrible pour celui qui s'approchait de mes yeux hagards, si
+toutefois il appartenait à ma race. Si c'était un cheval ou un chien,
+je le laissais passer: avez-vous entendu ce que je viens de dire?
+Malheureusement, la nuit de cette tempête, j'étais dans un de ces accès,
+ma raison s'était envolée (car, ordinairement, j'étais aussi cruel, mais
+plus prudent); et tout ce qui tomberait, cette fois-là, entre mes mains,
+devait périr: je ne prétends pas m'excuser de mes torts. La faute n'en
+est pas toute à mes semblables. Je ne fais que constater ce qui est, en
+attendant le jugement dernier qui me fait gratter la nuque d'avance ...
+Que m'importe le jugement dernier! Ma raison ne s'envole jamais, comme je
+le disais pour vous tromper. Et, quand je commets un crime, je sais ce que
+je fais: je ne voulais pas faire autre chose! Debout sur le rocher, pendant
+que l'ouragan fouettait mes cheveux et mon manteau, j'épiais dans l'extase
+cette force de la tempête, s'acharnant sur un navire, sous un ciel sans
+étoiles. Je suivis, dans une attitude triomphante, toutes les péripéties
+de ce drame, depuis l'instant où le vaisseau jeta ses ancres, jusqu'au
+moment où il s'engloutit, habit fatal qui entraîna, dans les boyaux de la
+mer, ceux qui s'en étaient revêtus comme d'un manteau. Mais, l'instant
+s'approchait, où j'allais, moi-même, me mêler comme acteur à ces scènes
+de la nature bouleversée. Quand la place où le vaisseau avait soutenu le
+combat montra clairement que celui-ci avait été passer le reste de ses
+jours au rez-de-chaussée de la mer, alors, ceux qui avaient été emportés
+avec les flots reparurent en partie à la surface. Ils se prirent à
+bras-le-corps, deux par deux, trois par trois; c'était le moyen de ne pas
+sauver leur vie; car, leurs mouvements devenaient embarrassés, et ils
+coulaient bas comme des cruches percées ... Quelle est cette armée de
+monstres marins qui fend les flots avec vitesse? Ils sont six; leurs
+nageoires sont vigoureuses, et s'ouvrent un passage, à travers les vagues
+soulevées. De tous ces êtres humains, qui remuent les quatre membres dans
+ce continent peu ferme, les requins ne font bientôt qu'une omelette sans
+oeufs, et se la partagent d'après la loi du plus fort. Le sang se mêle aux
+eaux, et les eaux se mêlent au sang. Leurs yeux féroces éclairent
+suffisamment la scène du carnage ... Mais, quel est encore ce tumulte des
+eaux, là-bas, à l'horizon? On dirait une trombe qui s'approche. Quels
+coups de rame! J'aperçois ce que c'est. Une énorme femelle de requin vient
+prendre part au pâté de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle
+est furieuse; car, elle arrive affamée. Une lutte s'engage entre elle et
+les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent
+par-ci, par-là, sans rien dire, sur la surface de la crème rouge. A droite,
+à gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures
+mortelles. Mais, trois requins vivants l'entourent encore, et elle est
+obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs manoeuvres. Avec une
+émotion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, placé sur le
+rivage, suit cette bataille navale d'un nouveau genre. Il a les yeux fixés
+sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hésite
+plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa
+deuxième balle dans l'ouïe d'un des requins, au moment où il se montrait
+au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en témoignent qu'un
+acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme à la salive saumâtre,
+se jette à la mer, et nage vers le tapis agréablement coloré, en tenant
+à la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais. Désormais, chaque
+requin a affaire à un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigué, et,
+prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle
+mobile se débarrasse facilement du dernier adversaire ... Se trouvent en
+présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se
+regardèrent entre les yeux pendant quelques minutes: et chacun s'étonna
+de trouver tant de férocité dans les regards de l'autre. Ils tournent en
+rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi: «Je
+me suis trompé jusqu'ici; en voilà un qui est plus méchant.» Alors, d'un
+commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l'un vers l'autre, avec
+une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l'eau de ses
+nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras: et retinrent leur
+souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler,
+pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de
+distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l'un contre
+l'autre, comme deux aimants, et s'embrassèrent avec dignité et
+reconnaissance, dans, une étreinte aussi tendre que celle d'un frère ou
+d'une soeur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration
+d'amitié. Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau
+visqueuse du monstre, comme deux sangsues; et, les bras et les nageoires
+entrelacés autour du corps de l'objet aimé qu'ils entourèrent avec amour,
+tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientôt plus
+qu'une masse glauque aux exhalaisons de goëmon; au milieu de la tempête
+qui continuait de sévir; à la lueur des éclairs; ayant pour lit d'hyménée
+la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un
+berceau, et roulant sur eux-mêmes, vers les profondeurs de l'abîme, ils
+se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux!... Enfin, je
+venais de trouver quelqu'un qui me ressemblât!... Désormais, je n'étais
+plus seul dans la vie!... Elle avait les mêmes idées que moi!... J'étais
+en face de mon premier amour!
+
+ * * * * *
+
+La Seine entraîne un corps humain. Dans ces circonstances, elle prend
+des allures solennelles. Le cadavre gonflé se soutient sur les eaux; il
+disparaît sous l'arche d'un pont; mais, plus loin, on le voit apparaître
+de nouveau, tournant lentement sur lui-même, comme une roue de moulin,
+et s'enfonçant par intervalles. Un maître de bateau, à l'aide d'une
+perche, l'accroche au passage, et le ramène à terre. Avant de
+transporter le corps à la Morgue, on le laisse quelque temps sur la
+berge, pour le ramener à la vie. La foule compacte se rassemble autour
+du corps. Ceux qui ne peuvent pas voir, parce qu'ils sont derrière,
+poussent, tant qu'ils peuvent, ceux qui sont devant. Chacun se dit: «Ce
+n'est pas moi qui me serais noyé.» On plaint le jeune homme qui s'est
+suicidé; on l'admire; mais, on ne l'imite pas. Et, cependant, lui, a
+trouvé très naturel de se donner la mort, ne jugeant rien sur la terre
+capable de le contenter, et aspirant plus haut. Sa figure est distinguée,
+et ses habits sont riches. A-t-il encore dix-sept ans? C'est mourir jeune!
+La foule paralysée continue de jeter sur lui ses yeux immobiles ... Il
+se fait nuit. Chacun se retire silencieusement. Aucun n'ose renverser le
+noyé, pour lui faire rejeter l'eau qui remplit son corps. On a craint de
+passer pour sensible, et aucun n'a bougé, retranché dans le col de sa
+chemise. L'un s'en va, en sifflotant aigrement une tyrolienne absurde;
+l'autre fait claquer ses doigts comme des castagnettes ... Harcelé par
+sa pensée sombre, Maldoror, sur son cheval, passe près de cet endroit,
+avec la vitesse de l'éclair. Il aperçoit le noyé; cela suffit. Aussitôt,
+il a arrêté son coursier, et est descendu de l'étrier. Il soulève le
+jeune homme sans dégoût, et lui fait rejeter l'eau avec abondance. A la
+pensée que ce corps inerte pourrait revivre sous sa main, il sent son
+coeur bondir, sous cette impression excellente, et redouble de courage.
+Vains efforts! Vains efforts, ai-je dit, et c'est vrai. Le cadavre reste
+inerte, et se laisse tourner en tous sens. Il frotte les tempes; il
+frictionne ce membre-ci, ce membre-là: il souffle pendant une heure, dans
+la bouche, en pressant ses lèvres contre les lèvres de l'inconnu. Il lui
+semble enfin sentir sous sa main, appliquée contre la poitrine, un léger
+battement. Le noyé vit! A ce moment suprême, on put remarquer que
+plusieurs rides disparurent du front du cavalier, et le rajeunirent de
+dix ans. Mais, hélas! les rides reviendront, peut-être demain, peut-être
+aussitôt qu'il se sera éloigné des bords de la Seine. En attendant, le
+noyé ouvre des yeux ternes, et, par un sourire blafard, remercie son
+bienfaiteur; mais, il est faible encore, et ne peut faire aucun mouvement.
+Sauver la vie à quelqu'un, que c'est beau! Et comme cette action rachète
+de fautes! L'homme aux lèvres de bronze, occupé jusque-là à l'arracher
+de la mort, regarde le jeune homme avec plus d'attention, et ses traits
+ne lui paraissent pas inconnus. Il se dit qu'entre l'asphyxié, aux cheveux
+blonds, et Holzer, il n'y a pas beaucoup de différence. Les voyez-vous
+comme ils s'embrassent avec effusion! N'importe! L'homme à la prunelle
+de jaspe tient à conserver l'apparence d'un rôle sévère. Sans rien dire,
+il prend son ami qu'il met en croupe, et le coursier s'éloigne au galop.
+O toi, Holzer, qui te croyais si raisonnable et si fort, n'as-tu pas vu,
+par ton exemple même, comme il est difficile, dans un accès de désespoir,
+de conserver le sang-froid dont tu te vantes? J'espère que tu ne me
+causeras plus un pareil chagrin, et moi, de mon côte, je t'ai promis de ne
+jamais attenter à ma vie.
+
+ * * * * *
+
+Il y a des heures dans la vie où l'homme, à la chevelure pouilleuse,
+jette, l'oeil fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de
+l'espace; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées
+d'un fantôme. Il chancelle et courbe la tête: ce qu'il a entendu, c'est
+la voix de la conscience. Alors, il s'élance de la maison, avec la
+vitesse d'un fou, prend la première direction qui s'offre à sa stupeur,
+et dévore les plaines rugueuses de la campagne. Mais, le fantôme jaune
+ne le perd pas de vue, et le poursuit avec une égale vitesse.
+Quelquefois, dans une nuit d'orage, pendant que des légions de poulpes
+ailés, ressemblant de loin à des corbeaux, planent au-dessus des nuages,
+en se dirigeant d'une rame raide vers les cités des humains, avec la
+mission de les avertir de changer de conduite, le caillou, à l'oeil
+sombre, voit deux êtres passer à la lueur de l'éclair, l'un derrière
+l'autre; et, essuyant une furtive larme de compassion, qui coule de sa
+paupière glacée, il s'écrie: «Certes, il le mérite; et ce n'est que
+justice.» Après avoir dit cela, il se replace dans son attitude
+farouche, et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la
+chasse à l'homme, et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où
+découlent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes
+ténébreux qui prennent leur essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec
+le vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière,
+et les légions solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces
+fulgurations sourdes et inexprimables. Mais, pendant ce temps, le
+steeple-chase continue entre les deux infatigables coureurs, et le
+fantôme lance par sa bouche des torrents de feu sur le dos calciné de
+l'antilope humain. Si, dans l'accomplissement de ce devoir, il rencontre
+en chemin la pitié qui veut lui barrer le passage, il cède avec
+répugnance à ses supplications, et laisse l'homme s'échapper. Le fantôme
+fait claquer sa langue, comme pour se dire à lui-même qu'il va cesser la
+poursuite, et retourne vers son chenil, jusqu'à nouvel ordre. Sa voix de
+condamné s'entend jusque dans les couches les plus lointaines de l'espace;
+et, lorsque son hurlement épouvantable pénètre dans le coeur humain,
+celui-ci préférerait avoir, dit-on, la mort pour mère que le remords pour
+fils. Il enfonce la tête jusqu'aux épaules dans les complications terreuses
+d'un trou; mais, la conscience volatilise cette ruse d'autruche.
+L'excavation s'évapore, goutte d'éther; la lumière apparaît, avec son
+cortège de rayons, comme un vol de courlis qui s'abat sur les lavandes; et
+l'homme se retrouve en face de lui-même, les yeux ouverts et blêmes. Je
+l'ai vu se diriger du côté de la mer, monter sur un promontoire déchiqueté
+et battu par le sourcil de l'écume; et, comme une flèche, se précipiter
+dans les vagues. Voici le miracle: le cadavre reparaissait, le lendemain,
+sur la surface de l'océan, qui reportait au rivage cette épave de chair.
+L'homme se dégageait du moule que son corps avait creusé dans le sable,
+exprimait l'eau de ses cheveux mouillés, et reprenait, le front muet et
+penché, le chemin de la vie. La conscience juge sévèrement nos pensées et
+nos actes les plus secrets, et ne se trompe pas. Comme elle est souvent
+impuissante à prévenir le mal, elle ne cesse de traquer l'homme comme un
+renard, surtout pendant l'obscurité. Des yeux vengeurs, que la science
+ignorante appelle _météores_, répandent une flamme livide, passent en
+roulant sur eux-mêmes, et articulent des paroles de mystère ... qu'il
+comprend! Alors, son chevet est broyé par les secousses de son corps,
+accablé sous le poids de l'insomnie, et il entend la sinistre respiration
+des rumeurs vagues de la nuit. L'ange du sommeil, lui-même, mortellement
+atteint au front d'une pierre inconnue, abandonne sa tâche, et remonte
+vers les cieux. Eh bien, je me présente pour défendre l'homme, cette fois;
+moi, le contempteur de toutes les vertus; moi, celui que n'a pu oublier le
+Créateur, depuis le jour glorieux où, renversant de leur socle les annales
+du ciel, où, par je ne sais quel tripotage infâme, étaient consignées _sa_
+puissance et _son_ éternité, j'appliquai mes quatre cents ventouses sur le
+dessous de son aisselle, et lui fis pousser des cris terribles ... Ils se
+changèrent en vipères, en sortant par sa bouche, et allèrent se cacher dans
+les broussailles, les murailles en ruine, aux aguets le jour, aux aguets
+la nuit. Ces cris, devenus rampants, et doués d'anneaux innombrables, avec
+une tête petite et aplatie, des yeux perfides, ont juré d'être en arrêt
+devant l'innocence humaine; et, quand celle-ci se promène dans les
+enchevêtrements des maquis, ou au revers des talus ou sur les sables
+des dunes, elle ne tarde pas à changer d'idée. Si, cependant, il en est
+temps encore; car, des fois, l'homme aperçoit le poison s'introduire
+dans les veines de sa jambe, par une morsure presque imperceptible,
+avant qu'il ait eu le temps de rebrousser chemin, et de gagner le large.
+C'est ainsi que le Créateur, conservant un sang-froid admirable, jusque
+dans les souffrances les plus atroces, sait retirer, de leur propre
+sein, des germes nuisibles aux habitants de la terre. Quel ne fut pas
+son étonnement, quand il vit Maldoror, changé en poulpe, avancer contre
+son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, lanière solide,
+aurait pu embrasser facilement la circonférence d'une planète! Pris au
+dépourvu, il se débattit, quelques instants, contre cette étreinte
+visqueuse, qui se resserrait de plus en plus ... je craignais quelque
+mauvais coup de sa part; après m'être nourri abondamment des globules de
+ce sang sacré, je me détachai brusquement de son corps majestueux, et je
+me cachai dans une caverne, qui, depuis lors, resta ma demeure. Après
+des recherches infructueuses, il ne put m'y trouver. Il y a longtemps de
+ça; mais, je crois que maintenant il sait où est ma demeure; il se garde
+d'y rentrer; nous vivons, tous les deux, comme deux monarques voisins,
+qui connaissent leurs forces respectives, ne peuvent se vaincre l'un
+l'autre, et sont fatigués des batailles inutiles du passé. Il me craint,
+et je le crains; chacun, sans être vaincu, a éprouvé les rudes coups
+de son adversaire, et nous en restons là. Cependant, je suis prêt à
+recommencer la lutte, quand il le voudra. Mais, qu'il n'attende pas
+quelque moment favorable à ses desseins cachés. Je me tiendrai toujours
+sur mes gardes, en ayant l'oeil sur lui. Qu'il n'envoie plus sur la
+terre la conscience et ses tortures. J'ai enseigné aux hommes les armes
+avec lesquelles on peut la combattre avec avantage. Ils ne sont pas
+encore familiarisés avec elle; mais, tu sais que, pour moi, elle est
+comme la paille qu'emporte le vent. J'en fais autant de cas. Si je
+voulais profiter de l'occasion, qui se présente, de subtiliser ces
+discussions poétiques, j'ajouterais que je fais même plus de cas de la
+paille que de la conscience; car, la paille est utile pour le boeuf qui
+la rumine, tandis que la conscience ne sait montrer que ses griffes
+d'acier. Elles subirent un pénible échec, le jour où elles se placèrent
+devant moi. Comme la conscience avait été envoyée par le Créateur, je
+crus convenable de ne pas me laisser barrer le passage par elle. Si elle
+s'était présentée avec la modestie et l'humilité propres à son rang, et
+dont elle n'aurait jamais dû se départir, je l'aurais écoutée. Je
+n'aimais pas son orgueil. J'étendis une main, et sous mes doigts broyai
+les griffes; elles tombèrent en poussière, sous la pression croissante
+de ce mortier de nouvelle espèce. J'étendis l'autre main, et lui
+arrachai la tête. Je chassai ensuite, hors de ma maison, cette femme, à
+coups de fouet, et je ne la revis plus. J'ai gardé sa tête en souvenir
+de ma victoire ... Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, je me
+suis tenu sur un pied, comme le héron, au bord du précipice creusé dans
+les flancs de la montagne. On m'a vu descendre dans la vallée, pendant
+que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme le couvercle
+d'une tombe! Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, j'ai nagé
+dans les gouffres les plus dangereux, longé les écueils mortels, et
+plongé plus bas que les courants, pour assister, comme un étranger, aux
+combats des monstres marins; je me suis écarté du rivage, jusqu'à le
+perdre de ma vue perçante; et, les crampes hideuses, avec leur magnétisme
+paralysant, rôdaient autour de mes membres, qui fendaient les vagues avec
+des mouvements robustes, sans oser approcher. On m'a vu revenir, sain et
+sauf, dans la plage, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et
+calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tête à la main, dont je
+rongeais le crâne, j'ai franchi les marches ascendantes d'une tour élevée.
+Je suis parvenu, les jambes lasses, sur la plate-forme vertigineuse. J'ai
+regardé la campagne, la mer; j'ai regardé le soleil, le firmament;
+repoussant du pied le granit qui ne recula pas, j'ai défié la mort et la
+vengeance divine par une huée suprême, et me suis précipité, comme un pavé,
+dans la bouche de l'espace. Les hommes entendirent le choc douloureux et
+retentissant qui résulta de la rencontre du sol avec la tête de la
+conscience, que j'avais abandonnée dans ma chute. On me vit descendre,
+avec la lenteur de l'oiseau, porté par un nuage invisible, et ramasser
+la tête, pour la forcer à être témoin d'un triple crime, que je devais
+commettre le jour même, pendant que la peau de ma poitrine était immobile
+et calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tête à la main, dont je
+rongeais le crâne, je me suis dirigé vers l'endroit où s'élèvent les
+poteaux qui soutiennent la guillotine. J'ai placé la grâce suave des cous
+de trois jeunes filles sous le couperet. Exécuteur des hautes-oeuvres, je
+lâchai le cordon avec l'expérience apparente d'une vie entière; et, le fer
+triangulaire, s'abattant obliquement, trancha trois têtes qui me
+regardaient avec douceur. Je mis ensuite la mienne sous le rasoir pesant,
+et le bourreau prépara l'accomplissement de son devoir. Trois fois, le
+couperet redescendit entre les rainures avec une nouvelle vigueur; trois
+fois, ma carcasse matérielle, surtout au siège du cou, fut remuée jusqu'en
+ses fondements, comme lorsqu'on se figure en rêve être écrasé par une
+maison qui s'effondre. Le peuple stupéfait me laissa passer, pour m'écarter
+de la place funèbre; il m'a vu ouvrir avec mes coudes ses flots
+ondulatoires, et me remuer, plein de vie, avançant devant moi, la tête
+droite, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme
+le couvercle d'une tombe! J'avais dit que je voulais défendre l'homme,
+cette fois; mais, je crains que mon apologie ne soit pas l'expression de la
+vérité: et, par conséquent, je préfère me taire. C'est avec reconnaissance
+que l'humanité applaudira à cette mesure!
+
+ * * * * *
+
+Il est temps de serrer les freins à mon inspiration, et de m'arrêter, un
+instant, en route, comme quand on regarde le vagin d'une femme; il est
+bon d'examiner la carrière parcourue, et de s'élancer, ensuite, les
+membres reposés, d'un bond impétueux. Fournir une traite d'une seule
+haleine n'est pas facile; et les ailes se fatiguent beaucoup, dans un
+vol élevé, sans espérance et sans remords. Non ... ne conduisons pas
+plus profondément la meute hagarde des pioches et des fouilles, à
+travers les mines explosibles de ce chant impie! Le crocodile ne
+changera pas un mot au vomissement sorti de dessous son crâne. Tant pis,
+si quelque ombre furtive, excitée par le but louable de venger l'humanité,
+injustement attaquée par moi, ouvre subrepticement la porte de ma chambre
+en frôlant la muraille comme l'aile d'un goëland, et enfonce un poignard,
+dans les côtes du pilleur d'épaves célestes! Autant vaut que l'argile
+dissolve ses atomes, de cette manière que d'une autre.
+
+
+FIN DU DEUXIÈME CHANT
+
+
+
+
+CHANT TROISIÈME
+
+
+Rappelons les noms de ces êtres imaginaires, à la nature d'ange, que ma
+plume, pendant le deuxième chant, a tirés d'un cerveau, brillant d'une
+lueur émanée d'eux-mêmes. Ils meurent, dès leur naissance, comme ces
+étincelles dont l'oeil a de la peine à suivre l'effacement rapide, sur
+du papier brûlé. Léman!... Lohengrin!... Lombano!... Holzer!... un
+instant, vous apparûtes, recouverts des insignes de la jeunesse, à mon
+horizon charmé; comme des cloches de plongeur. Vous n'en sortirez plus.
+Il me suffit que j'aie gardé votre souvenir; vous devez céder la place à
+d'autres substances, peut-être moins belles, qu'enfantera le débordement
+orageux d'un amour qui a résolu de ne pas apaiser sa soif auprès de la
+race humaine. Amour affamé, qui se dévorerait lui-même, s'il ne
+cherchait sa nourriture dans des fictions célestes: créant, à la longue,
+une pyramide de séraphins, plus nombreux que les insectes qui
+fourmillent dans une goutte d'eau, il les entrelacera dans une ellipse
+qu'il fera tourbillonner autour de lui. Pendant ce temps, le voyageur,
+arrêté contre l'aspect d'une cataracte, s'il relève le visage, verra,
+dans le lointain, un être humain, emporté vers la cave de l'enfer par
+une guirlande de camélias vivants! Mais ... silence! l'image flottante
+du cinquième idéal se dessine lentement, comme les replis indécis d'une
+aurore boréale, sur le plan vaporeux de mon intelligence, et prend de
+plus en plus une consistance déterminée ... Mario et moi nous longions
+la grève. Nos chevaux, le cou tendu, fendaient les membranes de
+l'espace, et arrachaient des étincelles aux galets de la plage. La bise,
+qui nous frappait en plein visage, s'engouffrait dans nos manteaux, et
+faisait voltiger en arrière les cheveux de nos têtes jumelles. La
+mouette, par ses cris et ses mouvements d'aile, s'efforçait en vain de
+nous avertir de la proximité possible de la tempête, et s'écriait: «Où
+s'en vont-ils, de ce galop insensé?» Nous ne disions rien; plongés dans
+la rêverie, nous nous laissions emporter sur les ailes de cette course
+furieuse; le pêcheur, nous voyant passer, rapides comme l'albatros, et
+croyant apercevoir, fuyant devant lui, _les deux frères mystérieux_,
+comme on les avait ainsi appelés, parce qu'ils étaient toujours
+ensemble, s'empressait de faire le signe de la croix, et se cachait,
+avec son chien paralysé, sous quelque roche profonde. Les habitants
+de la côte avaient entendu raconter des choses étranges sur ces deux
+personnages, qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages,
+aux grandes époques de calamité, quand une guerre affreuse menaçait
+de planter son harpon sur la poitrine de deux pays ennemis, ou que le
+choléra s'apprêtait à lancer, avec sa fronde, la pourriture et la mort
+dans des cités entières. Les plus vieux pilleurs d'épaves fronçaient le
+sourcil, d'un air grave, affirmant que les deux fantômes, dont chacun
+avait remarqué la vaste envergure des ailes noires, pendant les
+ouragans, au-dessus des bancs de sable et des écueils, étaient le génie
+de la terre et le génie de la mer, qui promenaient leur majesté, au
+milieu des airs, pendant les grandes révolutions de la nature, unis
+ensemble par une amitié éternelle, dont la rareté et la gloire ont
+enfanté l'étonnement du câble indéfini des générations. On disait que,
+volant côte à côte comme deux condors des Andes, ils aimaient à planer,
+en cercles concentriques, parmi les couches d'atmosphères qui avoisinent
+le soleil; qu'ils se nourrissaient, dans ces parages, des plus pures
+essences de la lumière; mais, qu'ils ne se décidaient qu'avec peine à
+rabattre l'inclinaison de leur vol vertical, vers l'orbite épouvanté où
+tourne le globe humain en délire, habité par des esprits cruels qui se
+massacrent entre eux dans les champs où rugit la bataille (quand ils ne
+se tuent pas perfidement, en secret, dans le centre des villes, avec le
+poignard de la haine ou de l'ambition), et qui se nourrissent d'êtres
+pleins de vie comme eux et placés quelques degrés plus bas dans
+l'échelle des existences. Ou bien, quand ils prenaient la ferme
+résolution, afin d'exciter les hommes au repentir par les strophes de
+leurs prophéties, de nager, en se dirigeant à grandes brassées, vers les
+régions sidérales où une planète se mouvait au milieu des exhalaisons
+épaisses d'avarice, d'orgueil, d'imprécation et de ricanement qui se
+dégageaient, comme des vapeurs pestilentielles, de sa surface hideuse et
+paraissait petite comme une boule, étant presque invisible, à cause de
+la distance, ils ne manquaient pas de trouver des occasions où ils se
+repentaient amèrement de leur bienveillance, méconnue et conspuée, et
+allaient se cacher au fond des volcans, pour converser avec le feu
+vivace qui bouillonne dans les cuves des souterrains centraux, ou au
+fond de la mer, pour reposer agréablement leur vue désillusionnée sur
+les monstres les plus féroces de l'abîme, qui leur paraissaient des
+modèles de douceur, en comparaison des bâtards de l'humanité. La nuit
+venue, avec son obscurité propice, ils s'élançaient des cratères, à la
+crête de porphyre, des courants sous-marins et laissaient, bien loin
+derrière eux, le pot de chambre rocailleux où se démène l'anus constipé
+des kakatoès humains, jusqu'à ce qu'ils ne pussent plus distinguer la
+silhouette suspendue de la planète immonde. Alors, chagrinés de leur
+tentative infructueuse, au milieu des étoiles qui compatissaient à leur
+douleur et sous l'oeil de Dieu, s'embrassaient, en pleurant, l'ange de
+la terre et l'ange de la mer!... Mario et celui qui galopait auprès de
+lui n'ignoraient pas les bruits vagues et superstitieux que racontaient,
+dans les veillées, les pêcheurs de la côte, en chuchotant autour de
+l'âtre, portes et fenêtres fermées; pendant que le vent de la nuit, qui
+désire se réchauffer, fait entendre ses sifflements autour de la cabane
+de paille, et ébranle, par sa vigueur, ces frêles murailles, entourées à
+la base de fragments de coquillage, apportés par les replis mourants des
+vagues. Nous ne parlions pas. Que se disent deux coeurs qui s'aiment?
+Rien. Mais nos yeux exprimaient tout. Je l'avertis de serrer davantage
+son manteau autour de lui, et lui me fait observer que mon cheval
+s'éloigne trop du sien; chacun prend autant d'intérêt à la vie de
+l'autre qu'à sa propre vie; nous ne rions pas. Il s'efforce de me
+sourire; mais, j'aperçois que son visage porte le poids des terribles
+impressions qu'y a gravées la réflexion, constamment penchée sur les
+sphynx qui déroutent, avec un oeil oblique, les grandes angoisses de
+l'intelligence des mortels. Voyant ses manoeuvres inutiles, il détourne
+les yeux, mord son frein terrestre avec la bave de la rage, et regarde
+l'horizon, qui s'enfuit à notre approche. A mon tour, je m'efforce de
+lui rappeler sa jeunesse dorée, qui ne demande qu'à s'avancer dans les
+palais des plaisirs, comme une reine; mais, il remarque que mes paroles
+sortent difficilement de ma bouche amaigrie, et que les années de mon
+propre printemps ont passé, tristes et glaciales, comme un rêve
+implacable qui promène sur les tables des banquets, et sur les lits de
+satin, où sommeille la pâle prêtresse d'amour, payée avec les
+miroitements de l'or, les voluptés amères du désenchantement, les rides
+pestilentielles de la vieillesse, les effarements de la solitude et les
+flambeaux de la douleur. Voyant mes manoeuvres inutiles, je ne m'étonne
+pas ne pas pouvoir le rendre heureux; le Tout-Puissant m'apparaît revêtu
+de ses instruments de torture, dans toute l'auréole resplendissante de
+son horreur; je détourne les yeux et regarde l'horizon qui s'enfuit à
+notre approche ... Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils
+fuyaient l'oeil humain ... Mario est plus jeune que moi; l'humidité du
+temps et l'écume salée qui rejaillit jusqu'à nous amènent le contact du
+froid sur ses lèvres. Je lui dis: «Prends garde!... prends garde!...
+ferme tes lèvres, les unes contre les autres; ne vois-tu pas les griffes
+aiguës de la gerçure, qui sillonne ta peau de blessures cuisantes?» Il
+fixe mon front, et me réplique, avec les mouvements de sa langue: «Oui,
+je les vois, ces griffes vertes; mais, je ne dérangerai pas la situation
+naturelle de ma bouche pour les faire fuir. Regarde, si je mens.
+Puisqu'il paraît que c'est la volonté de la Providence, je veux m'y
+conformer. Sa volonté aurait pu être meilleure.» Et moi, je m'écriai:
+«J'admire cette vengeance noble.» Je voulus m'arracher les cheveux;
+mais, il me le défendit avec un regard sévère, et je lui obéis avec
+respect. Il se faisait tard, et l'aigle regagnait son nid, creusé dans
+les anfractuosités de la roche. Il me dit: «Je vais te prêter mon
+manteau, pour te garantir du froid; je n'en ai pas besoin.» Je lui
+répliquai: «Malheur à toi, si tu fais ce que tu dis. Je ne veux pas
+qu'un autre souffre à ma place, et surtout toi.» Il ne répondit pas,
+parce que j'avais raison; mais, moi, je me mis à le consoler, à cause de
+l'accent trop impétueux de mes paroles ... Nos chevaux galopaient le
+long du rivage, comme s'ils fuyaient l'oeil humain ... Je relevai la
+tête, comme la proue d'un vaisseau soulevée par une vague énorme, et je
+lui dis: «Est-ce que tu pleures? Je te le demande, roi des neiges et des
+brouillards. Je ne vois pas des larmes sur ton visage, beau comme la
+fleur du cactus, et tes paupières sont sèches, comme le lit du torrent;
+mais, je distingue, au fond de tes yeux, une cuve pleine de sang, où
+bout ton innocence mordue au cou par un scorpion de la grande espèce. Un
+vent violent s'abat sur le feu qui réchauffe la chaudière, et en répand
+les flammes obscures jusqu'en dehors de ton orbite sacré. J'ai approché
+mes cheveux de ton front rosé, et j'ai senti une odeur de roussi, parce
+qu'ils se brûlèrent. Ferme tes yeux; car, sinon, ton visage, calciné
+comme la lave du volcan, tombera en cendres sur le creux de ma main.»
+Et, lui, se retournait vers moi, sans faire attention aux rênes qu'il
+tenait dans la main, et me contemplait avec attendrissement, tandis que
+lentement il baissait et relevait ses paupières de lis, comme le flux et
+le reflux de la mer. Il voulut bien répondre à ma question audacieuse,
+et voici comme il le fit: «Ne fais pas attention à moi. De même que les
+vapeurs des fleuves rampent le long des flancs de la colline, et, une
+fois arrivées au sommet, s'élancent dans l'atmosphère, en formant des
+nuages; de même, tes inquiétudes sur mon compte se sont insensiblement
+accrues, sans motif raisonnable, et forment au-dessus de ton
+imagination, le corps trompeur d'un mirage désolé. Je t'assure qu'il n'y
+a pas de feu dans mes yeux, quoique j'y ressente la même impression que
+si mon crâne était plongé dans un casque de charbons ardents. Comment
+veux-tu que les chairs de mon innocence bouillent dans la cuve, puisque
+je n'entends que des cris très faibles et confus, qui, pour moi, ne sont
+que les gémissements du vent qui passe au-dessus de nos têtes? Il est
+impossible qu'un scorpion ait fixé sa résidence et ses pinces aiguës au
+fond de mon orbite haché; je crois plutôt que ce sont des tenailles
+vigoureuses qui broient les nerfs optiques. Cependant, je suis d'avis,
+avec toi, que le sang, qui remplit la cuve, a été extrait de mes veines
+par un bourreau invisible, pendant le sommeil de la dernière nuit. Je
+t'ai attendu longtemps, fils aimé de l'océan; et mes bras assoupis ont
+engagé un vain combat avec Celui qui s'était introduit dans le vestibule
+de ma maison ... Oui, je sens que mon âme est cadenassée dans le verrou
+de mon corps, et qu'elle ne peut se dégager, pour fuir loin des rivages
+que frappe la mer humaine, et n'être plus témoin du spectacle de la
+meute livide des malheurs, poursuivant sans relâche, à travers les
+fondrières et les gouffres de l'abattement immense, les isards humains.
+Mais, je ne me plaindrai pas. J'ai reçu la vie comme une blessure, et
+j'ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. Je veux que le Créateur
+en contemple, à chaque heure de son éternité, la crevasse béante. C'est
+le châtiment que je lui inflige. Nos coursiers ralentissent la vitesse
+de leurs pieds d'airain; leurs corps tremblent, comme le chasseur
+surpris par un troupeau de peccaris. Il ne faut pas qu'ils se mettent
+à écouter ce que nous disons. A force d'attention, leur intelligence
+grandirait, et ils pourraient peut-être nous comprendre. Malheur à eux;
+car, ils souffriraient davantage! En effet, ne pense qu'aux marcassins
+de l'humanité: le degré d'intelligence qui les sépare des autres êtres
+de la création ne semble-t-il pas ne leur être accordé qu'au prix
+irrémédiable de souffrances incalculables? Imite mon exemple, et que ton
+éperon d'argent s'enfonce dans les flancs de ton coursier ...» Nos
+chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils fuyaient l'oeil
+humain.
+
+ * * * * *
+
+Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu'elle se rappelle
+vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent à coups de pierre,
+comme si c'était un merle. Elle brandit un bâton et fait mine de les
+poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laissé un soulier en chemin,
+et ne s'en aperçoit pas. De longues pattes d'araignée circulent sur sa
+nuque; ce ne sont autre chose que ses cheveux. Son visage ne ressemble
+plus au visage humain, et elle lance des éclats de rire comme l'hyène.
+Elle laisse échapper des lambeaux de phrases dans lesquels, en les
+recousant, très peu trouveraient une signification claire. Sa robe,
+percée en plus d'un endroit, exécute des mouvements saccadés autour de
+ses jambes osseuses et pleines de boue. Elle va devant soi, comme la
+feuille du peuplier, emportée, elle, sa jeunesse, ses illusions et son
+bonheur passé, qu'elle revoit à travers les brumes d'une intelligence
+détruite, par le tourbillon des facultés inconscientes. Elle a perdu sa
+grâce et sa beauté primitives; sa démarche est ignoble, et son haleine
+respire l'eau-de-vie. Si les hommes étaient heureux sur cette terre,
+c'est alors qu'il faudrait s'étonner. La folle ne fait aucun reproche,
+elle est trop fière pour se plaindre, et mourra, sans avoir révélé son
+secret à ceux qui s'intéressent à elle, mais auxquels elle a défendu de
+ne jamais lui adresser la parole. Les enfants la poursuivent à coups de
+pierre, comme si c'était un merle. Elle a laissé tomber de son sein un
+rouleau de papier. Un inconnu le ramasse, s'enferme chez lui toute la
+nuit et lit le manuscrit, qui contenait ce qui suit: «Après bien des
+années stériles, la Providence m'envoya une fille. Pendant trois jours,
+je m'agenouillai dans les églises, et ne cessai de remercier le grand
+nom de Celui qui avait enfin exaucé mes voeux. Je nourrissais de mon
+propre lait celle qui était plus que ma vie et que je voyais grandir
+rapidement, douée de toutes les qualités de l'âme et du corps. Elle me
+disait: «Je voudrais avoir une petite soeur pour m'amuser avec elle;
+recommande au bon Dieu de m'en envoyer une; et, pour le récompenser,
+j'entrelacerai, pour lui, une guirlande de violettes, de menthes et
+de géraniums.» Pour toute réponse, je l'enlevais sur mon sein et
+l'embrassais avec amour. Elle savait déjà s'intéresser aux animaux, et
+me demandait pourquoi l'hirondelle se contente de raser de l'aile les
+chaumières humaines, sans oser y rentrer. Mais, moi, je mettais un doigt
+sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le silence sur cette grave
+question, dont je ne voulais pas encore lui faire comprendre les
+éléments, afin de ne pas frapper, par une sensation excessive, son
+imagination enfantine; et, je m'empressais de détourner la conversation
+de ce sujet, pénible à traiter pour tout être appartenant à la race qui
+a étendu une domination injuste sur les autres animaux de la création.
+Quand elle me parlait des tombes du cimetière, en me disant qu'on
+respirait dans cette atmosphère les agréables parfums des cyprès et des
+immortelles, je me gardai de la contredire; mais, je lui disais que
+c'était la ville des oiseaux, que, là, ils chantaient depuis l'aurore
+jusqu'au crépuscule du soir, et que les tombes étaient leurs nids, où
+ils couchaient la nuit avec leur famille, en soulevant le marbre. Tous
+les mignons vêtements qui la couvraient, c'est moi qui les avais cousus,
+ainsi que les dentelles, aux mille arabesques, que je réservais pour le
+dimanche. L'hiver, elle avait sa place légitime autour de la grande
+cheminée; car elle se croyait une personne sérieuse, et, pendant l'été,
+la prairie reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle
+s'aventurait, avec son filet de soie, attaché au bout d'un jonc, après
+les colibris, pleins d'indépendance, et les papillons, aux zigzags
+agaçants. «Que fais-tu, petite vagabonde, quand la soupe t'attend depuis
+une heure, avec la cuillère qui s'impatiente?» Mais, elle s'écriait, en
+me sautant au cou, qu'elle n'y reviendrait plus. Le lendemain, elle
+s'échappait de nouveau, à travers les marguerites et les résédas; parmi
+les rayons du soleil et le vol tournoyant des insectes éphémères; ne
+connaissant que la coupe prismatique de la vie, pas encore le fiel;
+heureuse d'être plus grande que la mésange; se moquant de la fauvette,
+qui ne chante pas si bien que le rossignol; tirant sournoisement la
+langue au vilain corbeau, qui la regardait paternellement; et gracieuse
+comme un jeune chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence;
+le temps s'approchait, où elle devait, d'une manière inattendue, faire
+ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant pour toujours
+la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les
+babillements de la tulipe et de l'anémone, les conseils des herbes
+du marécage, l'esprit incisif des grenouilles et la fraîcheur des
+ruisseaux. On me raconta ce qui s'était passé; car, moi, je ne fus pas
+présente à l'événement qui eut pour conséquence la mort de ma fille.
+Si je l'avais été, j'aurais défendu cet ange au prix de mon sang ...
+Maldoror passait avec son bouledogue; il voit une jeune fille qui dort
+à l'ombre d'un platane, il la prend d'abord pour une rose ... On ne peut
+dire qui s'éleva le plus tôt dans son esprit, ou la vue de cette enfant,
+ou la résolution qui en fut la suite. Il se déshabille rapidement, comme
+un homme qui sait ce qu'il va faire. Nu comme une pierre, il s'est jeté
+sur le corps de la jeune fille, et lui a levé la robe pour commettre un
+attentat à la pudeur ... à la clarté du soleil! Il ne se gênera pas,
+allez!... N'insistons pas sur cette action impure. L'esprit mécontent,
+il se rhabille avec précipitation, jette un regard de prudence sur la
+route poudreuse, où personne ne chemine, et ordonne au bouledogue
+d'étrangler avec le mouvement de ses mâchoires, la jeune fille
+ensanglantée. Il indique au chien de la montagne la place où respire et
+hurle la victime souffrante, et se retire à l'écart, pour ne pas être
+témoin de la rentrée des dents pointues dans les veines roses.
+L'accomplissement de cet ordre put paraître sévère au bouledogue. Il
+crut qu'on lui demanda ce qui avait été déjà fait, et se contenta, ce
+loup, au mufle monstrueux, de violer à son tour la virginité de cette
+enfant délicate. De son ventre déchiré, le sang coule de nouveau le long
+de ses jambes, à travers la prairie. Ses gémissements se joignent aux
+pleurs de l'animal. La jeune fille lui présente la croix d'or qui ornait
+son cou, afin qu'il l'épargne; elle n'avait pas osé la présenter aux
+yeux farouches de celui qui, d'abord, avait eu la pensée de profiter
+de la faiblesse de son âge. Mais le chien n'ignorait pas que, s'il
+désobéissait à son maître, un couteau lancé de dessous une manche,
+ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare. Maldoror (comme
+ce nom répugne à prononcer!) entendait les agonies de la douleur, et
+s'étonnait que la victime eût la vie si dure, pour ne pas être encore
+morte. Il s'approche de l'autel sacrificatoire, et voit la conduite
+de son bouledogue, livré à de bas penchants, et qui élevait sa tête
+au-dessus de la jeune fille, comme un naufragé élève la sienne au-dessus
+des vagues en courroux. Il lui donne un coup de pied et lui fend un
+oeil. Le bouledogue, en colère, s'enfuit dans la campagne, entraînant
+après lui, pendant un espace de route qui est toujours trop long pour
+si court qu'il fût, le corps de la jeune fille suspendue, qui n'a été
+dégagé que grâce aux mouvements saccadés de la fuite; mais, il craint
+d'attaquer son maître, qui ne le reverra plus. Celui-ci tire de sa poche
+un canif américain, composé de dix à douze lames qui servent à divers
+usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cet hydre d'acier; et, muni
+d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas encore disparu sous
+la couleur de tant de sang versé, s'apprête, sans pâlir, à fouiller
+courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou élargi, il
+retire successivement les organes intérieurs; les boyaux, les poumons,
+le foie et enfin le coeur lui-même sont arrachés de leurs fondements
+et entraînés à la lumière du jour, par l'ouverture épouvantable. Le
+sacrificateur s'aperçoit que la jeune fille, poulet vidé, est morte
+depuis longtemps; il cesse la persévérance croissante de ses ravages,
+et laisse le cadavre redormir à l'ombre du platane. On ramassa le canif,
+abandonné à quelques pas. Un berger, témoin du crime, dont on n'avait
+pas découvert l'auteur, ne le raconta que longtemps après, quand il se
+fut assuré que le criminel avait gagné en sûreté les frontières, et
+qu'il n'avait plus à redouter la vengeance certaine proférée contre lui,
+en cas de révélation. Je plaignis l'insensé qui avait commis ce forfait,
+que le législateur n'avait pas prévu, et qui n'avait pas eu de
+précédents. Je le plaignis, parce qu'il est probable qu'il n'avait pas
+gardé l'usage de la raison, quand il mania le poignard à la lame quatre
+fois triple, labourant de fond en comble les parois des viscères. Je le
+plaignis, parce que, s'il n'était pas fou, sa conduite honteuse devait
+couver une haine bien grande contre ses semblables, pour s'acharner
+ainsi sur les chairs et les artères d'un enfant inoffensif, qui fut ma
+fille. J'assistai à l'enterrement de ces décombres humains, avec une
+résignation muette; et chaque jour, je viens prier sur une tombe.»
+A la fin de cette lecture, l'inconnu ne peut plus garder ses forces et
+s'évanouit. Il reprend ses sens, et brûle le manuscrit. Il avait oublié
+ce souvenir de sa jeunesse, l'habitude émousse la mémoire; et après
+vingt ans d'absence, il revenait dans ce pays fatal. Il n'achètera pas
+de bouledogue!... Il ne conversera pas avec les bergers!... Il n'ira pas
+dormir à l'ombre des platanes!... Les enfants la poursuivent à coups de
+pierre, comme si c'était un merle.
+
+ * * * * *
+
+Tremdall a touché la main pour la dernière fois, à celui qui s'absente
+volontairement, toujours fuyant devant lui, toujours l'image de l'homme
+le poursuivant. Le juif errant se dit que, si le sceptre de la terre
+appartenait à la race des crocodiles, il ne fuirait pas ainsi. Tremdall,
+debout sur la vallée, a mis une main devant ses yeux, pour concentrer
+les rayons solaires, et rendre sa vue plus perçante, tandis que l'autre
+palpe le sein de l'espace, avec le bras horizontal et immobile. Penché
+en avant, statue de l'amitié, il regarde, avec des yeux mystérieux comme
+la mer, grimper sur la pente de la côte, les guêtres du voyageur, aidé
+de son bâton ferré. La terre semble manquer à ses pieds, et quand même
+il le voudrait, il ne pourrait retenir ses larmes et ses sentiments:
+
+«Il est loin; je vois sa silhouette cheminer sur un étroit sentier. Où
+s'en va-t-il, de ce pas pesant? Il ne le sait lui-même ... Cependant, je
+suis persuadé que je ne dors pas; qu'est-ce qui s'approche, et va à la
+rencontre de Maldoror? Comme il est grand, le dragon ... plus qu'un
+chêne! On dirait que ses ailes blanchâtres, nouées par de fortes
+attaches, ont des nerfs d'acier, tant elles fendent l'air avec aisance.
+Son corps commence par un buste de tigre, et se termine par une longue
+queue de serpent. Je n'étais pas habitué à voir ces choses. Qu'a-t-il
+donc sur le front? J'y vois écrit, dans une langue symbolique, un mot
+que je ne puis déchiffrer. D'un dernier coup d'aile, il s'est transporté
+auprès de celui dont je connais le timbre de voix. Il lui a dit: «Je
+t'attendais, et toi aussi. L'heure est arrivée; me voilà. Lis, sur mon
+front, mon nom écrit en signes hiéroglyphiques.» Mais lui, à peine
+a-t-il vu venir l'ennemi, s'est changé en aigle immense, et se prépare
+au combat, en faisant claquer de contentement son bec recourbé, voulant
+dire par là qu'il se charge, à lui seul, de manger la partie postérieure
+du dragon. Les voilà qui tracent des cercles dont la concentricité
+diminue, espionnant leurs moyens réciproques, avant de combattre; ils
+font bien. Le dragon me paraît plus fort; je voudrais qu'il remportât
+la victoire sur l'aigle. Je vais éprouver de grandes émotions, à ce
+spectacle où une partie de mon être est engagée. Puissant dragon, je
+t'exciterai de mes cris, s'il est nécessaire; car, il est de l'intérêt
+de l'aigle qu'il soit vaincu. Qu'attendent-ils pour s'attaquer? Je suis
+dans des transes mortelles. Voyons, dragon, commence, toi, le premier,
+l'attaque. Tu viens de lui donner un coup de griffe sec: ce n'est pas
+trop mal. Je t'assure que l'aigle l'aura senti; le vent emporte la
+beauté de ses plumes, tachées de sang. Ah! l'aigle t'arrache un oeil
+avec son bec, et, toi, tu ne lui avais arraché que la peau; il fallait
+faire attention à cela. Bravo, prends ta revanche, et casse-lui une
+aile; il n'y a pas à dire, tes dents de tigres sont très bonnes. Si tu
+pouvais approcher de l'aigle, pendant qu'il tournoie dans l'espace,
+lancé en bas vers la campagne! Je le remarque, cet aigle t'inspire de
+la retenue, même quand il tombe. Il est par terre, il ne pourra pas se
+relever. L'aspect de toutes ces blessures béantes m'enivre. Vole à fleur
+de terre autour de lui, et, avec les coups de ta queue écaillée de
+serpent, achève-le, si tu peux. Courage, beau dragon; enfonce-lui tes
+griffes vigoureuses, et que le sang se mêle au sang, pour former des
+ruisseaux où il n'y ait pas d'eau. C'est facile à dire, mais non à
+faire. L'aigle vient de combiner un nouveau plan stratégique de défense,
+occasionné par les chances malencontreuses de cette lutte mémorable; il
+est prudent. Il s'est assis solidement, dans une position inébranlable,
+sur l'aile restante, sur ses deux cuisses, et sur sa queue, qui lui
+servait auparavant de gouvernail. Il défie des efforts plus
+extraordinaires que ceux qu'on lui a opposés jusqu'ici. Tantôt, il
+tourne aussi vite que le tigre, et n'a pas l'air de se fatiguer; tantôt,
+il se couche sur le dos, avec ses deux fortes pattes en l'air, et, avec
+sang-froid, regarde ironiquement son adversaire. Il faudra, à bout de
+compte, que je sache qui sera le vainqueur; le combat ne peut pas
+s'éterniser. Je songe aux conséquences qu'il en résultera! L'aigle est
+terrible, et fait des sauts énormes qui ébranlent la terre, comme s'il
+allait prendre son vol; cependant, il sait que cela lui est impossible.
+Le dragon ne s'y fie pas; il croit qu'à chaque instant l'aigle va
+l'attaquer par le côté où il manque d'oeil ... Malheureux que je suis!
+C'est ce qui arrive. Comment le dragon s'est laissé prendre à la
+poitrine? Il a beau user de la ruse et de la force; je m'aperçois que
+l'aigle, collé à lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce
+de plus en plus son bec, malgré de nouvelles blessures qu'il reçoit,
+jusqu'à la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que
+le corps. Il paraît être à l'aise; il ne se presse pas d'en sortir. Il
+cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon, à la tête de
+tigre, pousse des beuglements qui réveillent les forêts. Voilà l'aigle,
+qui sort de cette caverne. Aigle, comme tu es horrible! Tu es plus rouge
+qu'une mare de sang! Quoique tu tiennes dans ton bec nerveux un coeur
+palpitant, tu es si couvert de blessures, que tu peux à peine te
+soutenir sur tes pattes emplumées; et que tu chancelles, sans desserrer
+le bec, à côté du dragon qui meurt dans d'effroyables agonies. La
+victoire a été difficile; n'importe, tu l'as remportée: il faut, au
+moins, dire la vérité ... Tu agis d'après les règles de la raison, en te
+dépouillant de la forme d'aigle, pendant que tu t'éloignes du cadavre du
+dragon. Ainsi donc, Maldoror, tu as été vainqueur! Ainsi donc, Maldoror,
+tu as vaincu l'_Espérance_! Désormais, le désespoir se nourrira de ta
+substance la plus pure! Désormais. tu rentres, à pas délibérés, dans la
+carrière du mal! Malgré que je sois, pour ainsi dire, blasé sur la
+souffrance, le dernier coup que tu as porté au dragon n'a pas manqué de
+se faire sentir en moi. Juge toi-même si je souffre! Mais tu me fais
+peur. Voyez, voyez, dans le lointain, cet homme qui s'enfuit. Sur lui,
+terre excellente, la malédiction a poussé son feuillage touffu; il est
+maudit et il maudit. Où portes-tu tes sandales? Où t'en vas-tu, hésitant
+comme un somnambule, au-dessus d'un toit? Que ta destinée perverse
+s'accomplisse! Maldoror, adieu! Adieu, jusqu'à l'éternité, où nous ne
+nous retrouverons pas ensemble!»
+
+ * * * * *
+
+C'était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs
+cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents
+devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait
+à sa destinée: les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le
+Créateur! Il était étendu sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre
+inférieure pendait comme un câble somnifère: ses dents n'étaient pas
+lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux.
+Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son
+corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l'avaient
+abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible
+comme l'écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées
+par les soubresauts nerveux de ses épaules. L'abrutissement, au groin
+de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard
+amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme
+deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines: dans sa chute, sa
+figure avait frappé contre un poteau ... Il était soûl! Horriblement
+soûl! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux
+de sang! Il remplissait l'écho de paroles incohérentes, que je me
+garderai de répéter ici; si l'ivrogne suprême ne se respecte pas, moi,
+je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur ... se soûlât!
+Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l'orgie! Le
+hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit: «Ça,
+pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course: travaille, fainéant,
+et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si
+j'appelle le kakatoès, au bec crochu.» Le pivert et la chouette, qui
+passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent: «Ça,
+pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre? Est-ce pour offrir cette
+lugubre comédie aux animaux? Mais, ni la taupe ni le casoar, ni le
+flammant ne t'imiteront, je te le jure.» L'âne, qui passait, lui donna
+un coup de pied sur la tempe, et dit: «Ça, pour toi. Que t'avais-je fait
+pour me donner des oreilles si longues? Il n'y a pas jusqu'au grillon
+qui ne me méprise.» Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur
+son front, et dit: «Ça, pour toi. Si tu ne m'avais fait l'oeil si gros,
+et que je t'eusse aperçu dans l'état où je te vois, j'aurais chastement
+caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis
+et de camélias, afin que nul ne te vît.» Le lion, qui passait, inclina
+sa face royale, et dit: «Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur
+nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les
+orgueilleux, et n'êtes que des lâches, puisque vous l'avez attaqué quand
+il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez,
+de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas
+épargnées?» L'homme, qui passait, s'arrêta devant le Créateur méconnu;
+et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant
+trois jours, sur son visage auguste! Malheur à l'homme, à cause de cette
+injure; car, il n'a pas respecté l'ennemi, étendu dans le mélange de
+boue, de sang et de vin; sans défense et presque inanimé!... Alors, le
+Dieu souverain, réveillé enfin, par toutes ces insultes mesquines, se
+releva comme il put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre, les
+bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire; et jeta un
+regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait.
+O humains, vous êtes les enfants terribles; mais, je vous en supplie,
+épargnons cette grande existence, qui n'a pas encore fini de cuver la
+liqueur immonde, et, n'ayant pas conservé assez de force pour se tenir
+droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s'est assise,
+comme un voyageur. Faites attention à ce mendiant qui passe; il a vu que
+le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il faisait
+l'aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore
+la miséricorde. Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un
+mouvement de tête. Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment
+les rênes de l'univers devient une chose difficile! Le sang monte
+quelquefois à la tête, quand on s'applique à tirer du néant une dernière
+comète, avec une nouvelle race d'esprits. L'intelligence, trop remuée de
+fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans
+la vie, dans les égarements dont vous avez été témoins!
+
+ * * * * *
+
+Une lanterne rouge, drapeau du vice, suspendue à l'extrémité d'une
+tringle, balançait sa carcasse au fouet des quatre vents, au-dessus
+d'une porte massive et vermoulue. Un corridor sale, qui sentait la
+cuisse humaine, donnait sur un préau, où cherchaient leur pâture des
+coqs et des poules, plus maigres que leurs ailes. Sur la muraille qui
+servait d'enceinte au préau, et située du côté de l'ouest, étaient
+parcimonieusement pratiquées diverses ouvertures, fermées par un guichet
+grillé. La mousse recouvrait ce corps de logis, qui sans doute, avait
+été un couvent et servait, à l'heure actuelle, avec le reste du
+bâtiment, comme demeure de toutes ces femmes qui montraient, chaque
+jour, à ceux qui entraient, l'intérieur de leur vagin, en échange d'un
+peu d'or. J'étais sur un pont, dont les piles plongeaient dans l'eau
+fangeuse d'un fossé de ceinture. De sa surface élevée, je contemplais
+dans la campagne cette construction penchée sur sa vieillesse et les
+moindres détails de son architecture intérieure. Quelquefois, la grille
+d'un guichet s'élevait sur elle-même en grinçant, comme par l'impulsion
+ascendante d'une main qui violentait la nature du fer; un homme
+présentait sa tète à l'ouverture dégagée à moitié, avançait ses épaules,
+sur lesquelles tombait le plâtre écaillé, faisant suivre, dans cette
+extraction laborieuse, son corps couvert de toiles d'araignées. Mettant
+ses mains, ainsi qu'une couronne, sur les immondices de toutes sortes
+qui pressaient le sol de leur poids, tandis qu'il avait encore la jambe
+engagée dans les torsions de la grille, il reprenait ainsi sa posture
+naturelle, allait tremper ses mains dans un baquet boiteux, dont l'eau
+savonnée avait vu s'élever, tomber des générations entières, et
+s'éloignait ensuite, le plus vite possible, de ces ruelles faubouriennes,
+pour aller respirer l'air pur vers le centre de la ville. Lorsque le
+client était sorti, une femme toute nue se portait au dehors, de la même
+manière, et se dirigeait vers le même baquet. Alors, les coqs et les
+poules accouraient en foule des divers points du préau, attirés par
+l'odeur séminale, la renversaient par terre, malgré ses efforts vigoureux,
+trépignaient la surface de son corps comme un fumier, et déchiquetaient,
+à coups de bec, jusqu'à ce qu'il sortit du sang, les lèvres flasques de
+son vagin gonflé. Les poules et les coqs, avec leur gosier rassasié,
+retournaient gratter l'herbe du préau; la femme, devenue propre, se
+relevait, tremblante, couverte de blessures, comme lorsqu'on s'éveille
+après un cauchemar. Elle laissait tomber le torchon qu'elle avait
+apporté pour essuyer ses jambes; n'ayant plus besoin du baquet commun,
+elle retournait dans sa tanière, comme elle en était sortie, pour
+attendre une autre pratique. A ce spectacle, moi, aussi, je voulus
+pénétrer dans cette maison! J'allais descendre du pont, quand je vis,
+sur l'entablement d'un pilier, cette inscription, en caractères hébreux:
+«Vous qui passez sur ce pont, n'y allez pas. Le crime y séjourne avec
+le vice; un jour, ses amis attendirent en vain un jeune homme qui avait
+franchi la porte fatale.» La curiosité l'emporta sur la crainte; au bout
+de quelques instants, j'arrivai devant un guichet, dont la grille
+possédait de solides barreaux, qui s'entre-croisaient étroitement. Je
+voulus regarder dans l'intérieur, à travers ce tamis épais. D'abord,
+je ne pus rien voir; mais, je ne tardai pas à distinguer les objets
+qui étaient dans la chambre obscure, grâce aux rayons du soleil qui
+diminuait sa lumière et allait bientôt disparaître à l'horizon. La
+première et la seule chose qui frappa ma vue fut un bâton blond, composé
+de cornets, s'enfonçant les uns dans les autres. Ce bâton se mouvait!
+Il marchait dans la chambre! Ses secousses étaient si fortes que le
+plancher chancelait; avec ses deux bouts, il faisait des brèches énormes
+dans la muraille et paraissait un bélier qu'on ébranle contre la porte
+d'une ville assiégée. Ses efforts étaient inutiles; les murs étaient
+construits avec de la pierre de taille, et, quand il choquait la paroi,
+je le voyais se recourber en lame d'acier et rebondir comme une balle
+élastique. Ce bâton n'était donc pas fait en bois! Je remarquai,
+ensuite, qu'il se roulait et se déroulait avec facilité comme une
+anguille. Quoique haut comme un homme, il ne se tenait pas droit.
+Quelquefois, il l'essayait, et montrait un de ses bouts, devant le
+grillage du guichet. Il faisait des bonds impétueux, retombait à terre
+et ne pouvait défoncer l'obstacle. Je me mis à le regarder de plus en
+plus attentivement et je vis que c'était un cheveu! Après une grande
+lutte, avec la matière qui l'entourait comme une prison, il alla
+s'appuyer contre le lit qui était dans cette chambre, la racine reposant
+sur un tapis et la pointe adossée au chevet. Après quelques instants de
+silence, pendant lesquels j'entendis des sanglots entrecoupés, il éleva
+la voix et parla ainsi: «Mon maître m'a oublié dans cette chambre; il ne
+vient pas me chercher. Il s'est levé de ce lit, où je suis appuyé, il
+a peigné sa chevelure parfumée et n'a pas songé qu'auparavant j'étais
+tombé à terre. Cependant, s'il m'avait ramassé, je n'aurais pas trouvé
+étonnant cet acte de simple justice. Il m'abandonne, dans cette chambre
+claquemurée, après s'être enveloppé dans les bras d'une femme. Et quelle
+femme! Les draps sont encore moites de leur contact attiédi et portent,
+dans leur désordre, l'empreinte d'une nuit passée dans l'amour ...» Et
+je me demandais qui pouvait être son maître! Et mon oeil se recollait
+à la grille avec plus d'énergie!... «Pendant que la nature entière
+sommeillait dans sa chasteté, lui, il s'est accouplé avec une femme
+dégradée, dans des embrassements lascifs et impurs. Il s'est abaissé
+jusqu'à laisser approcher, de sa face auguste, des joues méprisables par
+leur impudence habituelle, flétries dans leur sève. Il ne rougissait
+pas, mais, moi, je rougissais pour lui. Il est certain qu'il se sentait
+heureux de dormir avec une telle épouse d'une nuit. La femme, étonnée
+de l'aspect majestueux de cet hôte, semblait éprouver des voluptés
+incomparables, lui embrassait le cou avec frénésie.» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mon oeil se recollait à la grille avec
+plus d'énergie!... «Moi, pendant ce temps, je sentais des pustules
+envenimées qui croissaient plus nombreuses, en raison de son ardeur
+inaccoutumée pour les jouissances de la chair, entourer ma racine
+de leur fiel mortel, absorber, avec leurs ventouses, la substance
+génératrice de ma vie. Plus ils s'oubliaient, dans leurs mouvements
+insensés, plus je sentais mes forces décroître. Au moment où les désirs
+corporels atteignaient au paroxysme de la fureur, je m'aperçus que ma
+racine s'affaissait sur elle-même, comme un soldat blessé par une balle.
+Le flambeau de la vie s'étant éteint en moi, je me détachai, de sa tête
+illustre, comme une branche morte; je tombai à terre, sans courage, sans
+force, sans vitalité; mais, avec une profonde pitié pour celui auquel
+j'appartenais; mais, avec une éternelle douleur pour son égarement
+volontaire!...» Et je me demandais qui pouvait être son maître! Et mon
+oeil se recollait à la grille avec plus d'énergie!... «S'il avait, au
+moins, entouré de son âme le sein innocent d'une vierge. Elle aurait été
+plus digne de lui et la dégradation aurait été moins grande. Il
+embrasse, avec ses lèvres, ce front couvert de boue, sur lequel les
+hommes ont marché avec le talon, plein de poussière!... Il aspire, avec
+des narines effrontées, les émanations de ces deux aisselles humides!...
+J'ai vu la membrane des dernières se contracter de honte, pendant que,
+de leur côté, les narines se refusaient à cette respiration infâme. Mais
+lui, ni elle, ne faisaient aucune attention aux avertissements solennels
+des aisselles, à la répulsion morne et blême des narines. Elle levait
+davantage ses bras, et lui, avec une poussée plus forte, enfonçait son
+visage dans leur creux. J'étais obligé d'être le complice de cette
+profanation. J'étais obligé d'être le spectateur de ce déhanchement
+inouï; d'assister à l'alliage forcé de ces deux êtres, dont un abîme
+incommensurable séparait les natures diverses ...» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mon oeil se recollait à la grille avec
+plus d'énergie!... «Quand il fut rassasié de respirer cette femme, il
+voulut lui arracher ses muscles un par un; mais, comme c'était une
+femme, il lui pardonna et préféra faire souffrir un être de son sexe. Il
+appela, dans la cellule voisine, un jeune homme qui était venu dans
+cette maison pour passer quelques moments d'insouciance avec une de ces
+femmes, et lui enjoignit de venir se placer à un pas de ses yeux. Il y
+avait longtemps que je gisais sur le sol. N'ayant pas la force de me
+lever sur ma racine brûlante, je ne pus voir ce qu'ils firent. Ce que je
+sais, c'est qu'à peine le jeune homme fut à portée de sa main, que des
+lambeaux de chair tombèrent aux pieds du lit et vinrent se placer à mes
+côtés. Ils me racontaient tout bas que les griffes de mon maître les
+avaient détachés des épaules de l'adolescent. Celui-ci, au bout de
+quelques heures, pendant lesquelles il avait lutté contre une force plus
+grande, se leva du lit et se retira majestueusement. Il était
+littéralement écorché des pieds jusqu'à la tête; il traînait, à travers
+les dalles delà chambre, sa peau retournée. Il se disait que son
+caractère était plein de bonté; qu'il aimait à croire ses semblables
+bons aussi; que pour cela il avait acquiescé au souhait de l'étranger
+distingué qui l'avait appelé auprès de lui; mais que, jamais, au grand
+jamais, il ne se serait attendu à être torturé par un bourreau. Par un
+pareil bourreau, ajoutait-il après une pause. Enfin, il se dirigea vers
+le guichet, qui se fendit avec pitié jusqu'au nivellement du sol, en
+présence de ce corps dépourvu d'épiderme. Sans abandonner sa peau, qui
+pouvait encore lui servir, ne serait-ce que comme manteau, il essaya de
+disparaître de ce coupe-gorge; une fois éloigné de la chambre, je ne pus
+voir s'il avait eu la force de regagner la porte de sortie. Oh! comme
+les poules et les coqs s'éloignaient avec respect, malgré leur faim, de
+cette longue traînée de sang, sur la terre imbibée!» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec
+plus d'énergie!... «Alors, celui qui aurait dû penser davantage à sa
+dignité et à sa justice, se releva, péniblement, sur son coude fatigué.
+Seul, sombre, dégoûté et hideux!... Il s'habilla lentement. Les nonnes,
+ensevelies depuis des siècles dans les catacombes du couvent, après
+avoir été réveillées en sursaut par les bruits de cette nuit horrible,
+qui s'entre-choquaient entre eux dans une cellule située au-dessus des
+caveaux, se prirent par la main, et vinrent former une ronde funèbre
+autour de lui. Pendant qu'il recherchait les décombres de son ancienne
+splendeur; qu'il lavait ses mains avec du crachat en les essuyant
+ensuite sur ses cheveux (il valait mieux les laver avec du crachat, que
+de ne pas les laver du tout, après le temps d'une nuit entière passée
+dans le vice et le crime), elles entonnèrent les prières lamentables
+pour les morts, quand quelqu'un est descendu dans la tombe. En effet, le
+jeune homme ne devait pas survivre à ce supplice, exercé sur lui par une
+main divine, et ses agonies se terminèrent pendant le chant des nonnes
+...» Je me rappelai l'inscription du pilier; je compris ce qu'était
+devenu le rêveur pubère que ses amis attendaient encore chaque jour
+depuis le moment de sa disparition ... Et je me demandais qui pouvait
+être son maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec plus
+d'énergie!... «Les murailles s'écartèrent pour le laisser passer; les
+nonnes, le voyant prendre son essor, dans les airs, avec des ailes qu'il
+avait cachées jusque-là dans sa robe d'émeraude, se replacèrent en
+silence dessous le couvercle de la tombe. Il est parti dans sa demeure
+céleste, en me laissant ici; cela n'est pas juste. Les autres cheveux
+sont restés sur sa tête; et, moi, je gis, dans cette chambre lugubre,
+sur le parquet couvert de sang caillé, de lambeaux de viande sèche;
+cette chambre est devenue damnée, depuis qu'il s'y est introduit;
+personne n'y entre; cependant, j'y suis enfermé. C'en est donc fait! Je
+ne verrai plus les légions des anges marcher en phalanges épaisses, ni
+les astres se promener dans les jardins de l'harmonie. Eh bien, soit ...
+je saurai supporter mon malheur avec résignation. Mais, je ne manquerai
+pas de dire aux hommes ce qui s'est passé dans cette cellule. Je leur
+donnerai la permission de rejeter leur dignité, comme un vêtement
+inutile, puisqu'ils ont l'exemple de mon maître; je leur conseillerai de
+sucer la verge du crime, puisqu'_un autre_ l'a déjà fait ...» Le cheveu
+se tut ... Et je me demandais qui pouvait être son maître! Et mes yeux
+se recollaient à la grille avec plus d'énergie!... Aussitôt le tonnerre
+éclata; une lueur phosphorique pénétra dans la chambre. Je reculai,
+malgré moi, par je ne sais quel instinct d'avertissement; quoique je
+fusse éloigné du guichet, j'entendis une autre voix, mais, celle-ci
+rampante et douce, de crainte de se faire entendre: «Ne fais pas de
+pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! je te
+replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil se
+coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... je ne t'ai pas
+oublié; mais, on t'aurait vu sortir, et j'aurais été compromis. Oh! si
+tu savais comme j'ai souffert depuis ce moment! Revenu au ciel, mes
+archanges m'ont entouré avec curiosité; ils n'ont pas voulu me demander
+le motif de mon absence. Eux, qui n'avaient jamais osé élever leur vue
+sur moi, jetaient, s'efforçant de deviner l'énigme, des regards
+stupéfaits sur ma face abattue, quoiqu'ils n'aperçussent pas le fond de
+ce mystère, et se communiquaient tout bas des pensées qui redoutaient
+en moi quelque changement inaccoutumé. Ils pleuraient des larmes
+silencieuses; ils sentaient vaguement que je n'étais plus le même,
+devenu inférieur à mon identité. Ils auraient voulu connaître quelle
+funeste résolution m'avait fait franchir les frontières du ciel, pour
+venir m'abattre sur la terre, et goûter des voluptés éphémères,
+qu'eux-mêmes méprisent profondément. Ils remarquèrent sur mon front une
+goutte de sperme, une goutte de sang. La première avait jailli des
+cuisses de la courtisane! La deuxième s'était élancée des veines du
+martyr! Stigmates odieux! Rosaces inébranlables! Mes archanges ont
+retrouvé, pendus aux halliers de l'espace, les débris flamboyants de ma
+tunique d'opale, qui flottaient sur les peuples béants. Ils n'ont pas pu
+la reconstruire, et mon corps reste nu devant leur innocence; châtiment
+mémorable de la vertu abandonnée. Vois les sillons qui se sont tracé un
+lit sur mes joues décolorées: c'est la goutte de sperme et la goutte de
+sang, qui filtrent lentement le long de mes rides sèches. Arrivées à la
+lèvre supérieure, elles font un effort immense, et pénètrent dans le
+sanctuaire de ma bouche, attirées, comme un aimant, par le gosier
+irrésistible. Elles m'étouffent, ces deux gouttes implacables. Moi,
+jusqu'ici, je m'étais cru le Tout-Puissant; mais, non; je dois abaisser
+le cou devant le remords qui me crie: «Tu n'es qu'un misérable!» Ne fais
+pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait!
+je te replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil
+se coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... J'ai vu Satan,
+le grand ennemi, redresser les enchevêtrements osseux de la charpente,
+au-dessus de son engourdissement de larve, et, debout, triomphant, sublime,
+haranguer ses troupes rassemblées; comme je le mérite, me tourner en
+dérision. Il a dit qu'il s'étonnait beaucoup que son orgueilleux rival,
+pris en flagrant délit par le succès, enfin réalisé, d'un espionnage
+perpétuel, pût ainsi s'abaisser jusqu'à baiser la robe de la débauche
+humaine, par un voyage de long cours à travers les récifs de l'éther, et
+faire périr, dans les souffrances, un membre de l'humanité. Il a dit que
+ce jeune homme, broyé dans l'engrenage de mes supplices raffinés, aurait
+peut-être pu devenir une intelligence de génie; consoler les hommes, sur
+cette terre, par des chants admirables de poésie, de courage, contre les
+coups de l'infortune. Il a dit que les nonnes du couvent-lupanar ne
+retrouvent plus leur sommeil; rôdent dans le préau, gesticulant comme
+des automates, écrasant avec le pied les renoncules et les lilas;
+devenues folles d'indignation, mais, non assez, pour ne pas se rappeler
+la cause qui engendra cette maladie dans leur cerveau ... (Les voici qui
+s'avancent, revêtues de leur linceul blanc; elles ne se parlent pas;
+elles se tiennent par la main. Leurs cheveux tombent en désordre sur
+leurs épaules nues; un bouquet de fleurs noires est penché sur leur
+sein. Nonnes, retournez dans vos caveaux; la nuit n'est pas encore
+complètement arrivée; ce n'est que le crépuscule du soir ... O cheveu,
+tu le vois toi-même; de tous les côtés, je suis assailli par le
+sentiment déchaîné de ma dépravation!) Il a dit que le Créateur, qui se
+vante d'être la Providence de tout ce qui existe, s'est conduit avec
+beaucoup de légèreté, pour ne pas dire plus, en offrant un pareil
+spectacle aux mondes étoilés; car, il a affirmé clairement le dessein
+qu'il avait d'aller rapporter dans les planètes orbiculaires comment
+je maintiens, par mon propre exemple, la vertu et la bonté dans la
+vastitude de mes royaumes. Il a dit que la grande estime, qu'il avait
+pour un ennemi si noble, s'était envolée de son imagination, et qu'il
+préférait porter la main sur le sein d'une jeune fille, quoique cela
+soit un acte de méchanceté exécrable, que de cracher sur ma figure,
+recouverte de trois couches de sang et de sperme mêlés, afin de ne pas
+salir son crachat baveux. Il a dit qu'il se croyait, à juste titre,
+supérieur à moi, non par le vice, mais par la vertu et la pudeur; non
+par le crime, mais par la justice. Il a dit qu'il fallait m'attacher à
+une claie, à cause de mes fautes innombrables; me faire brûler à petit
+feu dans un brasier ardent, pour me jeter ensuite dans la mer, si
+toutefois la mer voudrait me recevoir. Que, puisque je me vantais d'être
+juste, moi, qui l'avais condamné aux peines éternelles pour une révolte
+légère qui n'avait pas eu de suites graves, je devais donc faire justice
+sévère sur moi-même, et juger impartialement ma conscience, chargée
+d'iniquités ... Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ...
+si quelqu'un t'entendait! je te replacerai parmi les autres cheveux;
+mais, laisse d'abord le soleil se coucher à l'horizon, afin que la nuit
+couvre tes pas.» Il s'arrêta un instant; quoique je ne le visse point,
+je compris, par ce temps d'arrêt nécessaire, que la houle de l'émotion
+soulevait sa poitrine, comme un cyclone giratoire soulève une famille de
+baleines. Poitrine divine, souillée, un jour, par l'amer contact des
+tétons d'une femme sans pudeur! Ame royale, livrée, dans un moment
+d'oubli, au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de
+caractère, au requin de l'abjection individuelle, au boa de la morale
+absente, et au colimaçon monstrueux de l'idiotisme! Le cheveu et son
+maître s'embrassèrent étroitement, comme deux amis qui se revoient après
+une longue absence. Le Créateur continua, accusé reparaissant devant son
+propre tribunal: «Et les hommes, que penseront-ils de moi, dont ils
+avaient une opinion si élevée, quand ils apprendront les errements de ma
+conduite, la marche hésitante de ma sandale, dans les labyrinthes boueux
+de la matière, et la direction de ma route ténébreuse à travers les eaux
+stagnantes et les humides joncs de la mare où, recouvert de brouillards,
+bleuit et mugit le crime, à la patte sombre!... Je m'aperçois qu'il faut
+que je travaille beaucoup à ma réhabilitation, dans l'avenir, afin de
+reconquérir leur estime. Je suis le Grand-Tout: et cependant, par un
+côté, je reste inférieur aux hommes, que j'ai créés avec un peu de
+sable! Raconte-leur un mensonge audacieux, et dis-leur que je ne suis
+jamais sorti du ciel, constamment enfermé, avec les soucis du trône,
+entre les marbres, les statues et les mosaïques de mes palais. Je me
+suis présenté devant les célestes fils de l'humanité; je leur ai dit:
+«Chassez le mal de vos chaumières, et laissez entrer au foyer le manteau
+du bien. Celui qui portera la main sur un de ses semblables, en lui
+faisant au sein une blessure mortelle, avec le fer homicide, qu'il
+n'espère point les effets de ma miséricorde, et qu'il redoute les
+balances de la justice. Il ira cacher sa tristesse dans les bois; mais,
+le bruissement des feuilles, à travers les clairières, chantera à ses
+oreilles la ballade du remords; et il s'enfuira de ces parages, piqué
+à la hanche par le buisson, le houx et le chardon bleu, ses pas rapides
+entrelacés par la souplesse des lianes et les morsures des scorpions.
+Il se dirigera vers les galets de la plage; mais, la marée montante,
+avec ses embruns et son approche dangereuse, lui raconteront qu'ils
+n'ignorent pas son passé; et il précipitera sa course aveugle vers le
+couronnement de la falaise, tandis que les vents stridents d'équinoxe,
+en s'enfonçant dans les grottes naturelles du golfe et les carrières
+pratiquées sous la muraille des rochers retentissants, beugleront comme
+les troupeaux immenses des buffles des pampas. Les phares de la côte
+le poursuivront, jusqu'aux limites du septentrion, de leurs reflets
+sarcastiques, et les feux follets des maremmes, simples vapeurs en
+combustion, dans leurs danses fantastiques, feront frissonner les poils
+de ses pores, et verdir l'iris de ses yeux. Que la pudeur se plaise dans
+vos cabanes, et soit en sûreté à l'ombre de vos champs. C'est ainsi que
+vos fils deviendront beaux, et s'inclineront devant leurs parents avec
+reconnaissance; sinon, malingres, et rabougris comme le parchemin des
+bibliothèques, ils s'avanceront à grands pas, conduits par la révolte,
+contre le jour de leur naissance et le clitoris de leur mère impure.»
+Comment les hommes voudront-ils obéir à ces lois sévères, si le
+législateur lui-même se refuse le premier à s'y astreindre?... Et ma
+honte est immense comme l'éternité!» J'entendis le cheveu qui lui
+pardonnait, avec humilité, sa séquestration, puisque son maître avait
+agi par prudence et non par légèreté; et le pâle dernier rayon de soleil
+qui éclairait mes paupières se retira des ravins de la montagne. Tourné
+vers lui, je le vis se replier ainsi qu'un linceul ... Ne fais pas de
+pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! Il te
+replacera parmi les autres cheveux. Et, maintenant que le soleil est
+couché à l'horizon, vieillard cynique et cheveu doux, rampez, tous les
+deux, vers l'éloignement du lupanar, pendant que la nuit, étendant son
+ombre sur le couvent, couvre l'allongement de vos pas furtifs dans la
+plaine ... Alors, le pou, sortant subitement de derrière un promontoire,
+me dit, en hérissant ses griffes: «Que penses-tu de cela?» Mais, moi, je
+ne voulus pas lui répliquer. Je me retirai, et j'arrivai sur le pont.
+J'effaçai l'inscription primordiale, je la remplaçai par celle-ci:
+«Il est douloureux de garder, comme un poignard, un tel secret dans son
+coeur; mais, je jure de ne jamais révéler ce dont j'ai été témoin, quand
+je pénétrai, pour la première fois, dans ce donjon terrible.» Je jetai,
+par dessus le parapet, le canif qui m'avait servi à graver les lettres;
+et, faisant quelques rapides réflexions sur le caractère du Créateur en
+enfance, qui devait encore, hélas! pendant bien de temps, faire souffrir
+l'humanité (l'éternité est longue), soit par les cruautés exercées, soit
+par le spectacle ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice, je
+fermai les yeux, comme un homme ivre, à la pensée d'avoir un tel être
+pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon chemin à travers les
+dédales des rues.
+
+
+FIN DU TROISIÈME CHANT
+
+
+
+
+CHANT QUATRIÈME
+
+
+C'est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrième
+chant. Quand le pied glisse sur une grenouille, l'on sent une sensation
+de dégoût; mais quand on effleure, à peine, le corps humain, avec la
+main, la peau des doigts se fend, comme les écailles d'un bloc de mica
+qu'on brise à coups de marteau; et, de même que le coeur d'un requin,
+mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalité
+tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps
+après l'attouchement. Tant l'homme inspire de l'horreur à son propre
+semblable! Peut-être que, lorsque j'avance cela, je me trompe; mais:
+peut-être qu'aussi je dis vrai. Je connais, je conçois une maladie plus
+terrible que les yeux gonflés par les longues méditations sur le
+caractère étrange de l'homme; mais, je la cherche encor ... et je n'ai
+pas pu la trouver! Je ne me crois pas moins intelligent qu'un autre, et,
+cependant, qui oserait affirmer que j'ai réussi dans mes investigations?
+Quel mensonge sortirait de sa bouche! Le temple antique de Denderah est
+situé à une heure et demie de la rive gauche du Nil. Aujourd'hui, des
+phalanges innombrables de guêpes se sont emparées des rigoles et des
+corniches. Elles voltigent autour des colonnes, comme les ondes épaisses
+d'une chevelure noire. Seuls habitants du froid portique, ils gardent
+l'entrée des vestibules, comme un droit héréditaire. Je compare le
+bourdonnement de leurs ailes métalliques, au choc incessant des glaçons,
+précipités les uns contre les autres, pendant la débâcle des mers
+polaires. Mais, si je considère la conduite de celui auquel la
+providence donna le trône sur cette terre, les trois ailerons de ma
+douleur font entendre un plus grand murmure! Quand une comète, pendant
+la nuit, apparaît subitement dans une région du ciel, après quatre-vingts
+ans d'absence, elle montre aux habitants terrestres et aux grillons sa
+queue brillante et vaporeuse. Sans doute, elle n'a pas conscience de ce
+long voyage; il n'en est pas ainsi de moi: accoudé sur le chevet de mon
+lit, pendant que les dentelures d'un horizon aride et morne s'élèvent en
+vigueur sur le fond de mon âme, je m'absorbe dans les rêves de la
+compassion et je rougis pour l'homme! Coupé en deux par la bise, le
+matelot, après avoir fait son quart de nuit, s'empresse de regagner son
+hamac: pourquoi cette consolation ne m'est-elle pas offerte? L'idée que
+je suis tombé volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j'ai
+le droit moins qu'un autre de prononcer des plaintes, sur notre sort, qui
+reste enchaîné à la croûte durcie d'une planète, et sur l'essence de notre
+âme perverse, me pénètre comme un clou de forge. On a vu des explosions de
+feu grisou anéantir des familles entières; mais, elles connurent l'agonie
+peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des décombres
+et des gaz délétères: moi ... j'existe toujours comme le basalte! Au
+milieu, comme au commencement de la vie, les anges se ressemblent à
+eux-mêmes: n'y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus! L'homme
+et moi, claquemurés dans les limites de notre intelligence, comme souvent
+un lac dans une ceinture d'îles de corail, au lieu d'unir nos forces
+respectives pour nous défendre contre le hasard et l'infortune, nous
+nous écartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes
+opposées, comme si nous nous étions réciproquement blessés avec la
+pointe d'une dague! On dirait que l'un comprend le mépris qu'il inspire
+à l'autre; poussés par le mobile d'une dignité relative, nous nous
+empressons de ne pas induire en erreur notre adversaire; chacun reste
+de son côté et n'ignore pas que la paix proclamée serait impossible à
+conserver. Eh bien, soit! que ma guerre contre l'homme s'éternise,
+puisque chacun reconnaît dans l'autre sa propre dégradation ... puisque
+les deux sont ennemis mortels. Que je doive remporter une victoire
+désastreuse ou succomber, le combat sera beau: moi, seul, contre
+l'humanité. Je ne me servirai pas d'armes construites avec le bois ou
+le fer; je repousserai du pied les couches de minéraux extraites de la
+terre: la sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous
+mes doigts, un talisman redoutable. Dans plus d'une embuscade, l'homme,
+ce singe sublime, a déjà percé ma poitrine de sa lance de porphyre: un
+soldat ne montre pas ses blessures, pour si glorieuses qu'elles soient.
+Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis: deux amis
+qui cherchent obstinément à se détruire, quel drame!
+
+ * * * * *
+
+Deux piliers, qu'il n'était pas difficile et encore moins possible de
+prendre pour des baobabs, s'apercevaient dans la vallée, plus grands que
+deux épingles. En effet, c'étaient deux tours énormes. Et, quoique deux
+baobabs, au premier coup d'oeil, ne ressemblent pas à deux épingles, ni
+même à deux tours, cependant, en employant habilement les ficelles de
+la prudence, on peut affirmer, sans crainte d'avoir tort (car, si cette
+affirmation était accompagnée d'une seule parcelle de crainte, ce ne
+serait plus une affirmation; quoiqu'un même nom exprime ces deux
+phénomènes de l'âme qui présentent des caractères assez tranchés pour
+ne pas être confondus légèrement) qu'un baobab ne diffère pas tellement
+d'un pilier, que la comparaison soit défendue entre ces formes
+architecturales ... ou géométriques ... ou l'une et l'autre ... ou ni
+l'une ni l'autre ... ou plutôt formes élevées et massives. Je viens de
+trouver, je n'ai pas la prétention de dire le contraire, les épithètes
+propres aux substantifs pilier et baobab: que l'on sache bien que ce
+n'est pas, sans une joie mêlée d'orgueil, que j'en fais la remarque à
+ceux qui, après avoir relevé leurs paupières, ont pris la très louable
+résolution de parcourir ces pages, pendant que la bougie brûle, si c'est
+la nuit, pendant que le soleil éclaire, si c'est le jour. Et encore,
+quand même une puissance supérieure nous ordonnerait, dans les termes
+le plus clairement précis, de rejeter, dans les abîmes du chaos, la
+comparaison judicieuse que chacun a certainement pu savourer avec
+impunité, même alors, et surtout alors, que l'on ne perde pas de vue cet
+axiome principal, les habitudes contractées par les ans, les livres, le
+contact de ses semblables, et le caractère inhérent à chacun qui se
+développe dans une efflorescence rapide, imposeraient, à l'esprit
+humain, l'irréparable stigmate de la récidive, dans l'emploi criminel
+(criminel, en se plaçant momentanément et spontanément au point de vue
+de la puissance supérieure) d'une figure de rhétorique que plusieurs
+méprisent, mais que beaucoup encensent. Si le lecteur trouve cette
+phrase trop longue, qu'il accepte mes excuses; mais, qu'il ne s'attende
+pas de ma part à des bassesses. Je puis avouer mes fautes; mais non les
+rendre plus graves par ma lâcheté. Mes raisonnements se choqueront
+quelquefois contre les grelots de la folie et l'apparence sérieuse de ce
+qui n'est en somme que grotesque (quoique, d'après certains philosophes,
+il soit assez difficile de distinguer le bouffon du mélancolique, la vie
+elle-même étant un drame comique ou une comédie dramatique); cependant,
+il est permis à chacun de tuer des mouches et même des rhinocéros, afin
+de se reposer de temps en temps d'un travail trop escarpé. Pour tuer des
+mouches, voici la manière la plus expéditive, quoique ce ne soit pas la
+meilleure: on les écrase entre les deux premiers doigts de la main. La
+plupart des écrivains qui ont traité ce sujet à fond ont calculé, avec
+beaucoup de vraisemblance, qu'il est préférable, dans plusieurs cas,
+de leur couper la tête. Si quelqu'un me reproche de parler d'épingles,
+comme d'un sujet radicalement frivole, qu'il remarque sans parti pris,
+que les plus grands effets ont été souvent produits par les plus petites
+causes. Et, pour ne pas m'éloigner davantage du cadre de cette feuille
+de papier, ne voit-on pas que le laborieux morceau de littérature que
+je suis à composer, depuis le commencement de cette strophe, serait
+peut-être moins goûté, s'il prenait son point d'appui dans une question
+épineuse de chimie ou de pathologie interne? Au reste, tous les goûts
+sont dans la nature; et, quand au commencement j'ai comparé les piliers
+aux épingles avec tant de justesse (certes, je ne croyais pas qu'on
+viendrait, un jour, me le reprocher), je me suis basé sur les lois de
+l'optique, qui ont établi que, plus le rayon visuel est éloigné d'un
+objet, plus l'image se reflète à diminution dans la rétine.
+
+C'est ainsi que ce que l'inclinaison de notre esprit à la farce prend
+pour un misérable coup d'esprit, n'est, la plupart du temps, dans la
+pensée de l'auteur, qu'une vérité importante, proclamée avec majesté!
+Oh! ce philosophe insensé qui éclata de rire, en voyant un âne manger
+une figue! Je n'invente rien: les livres antiques ont raconté, avec les
+plus amples détails, ce volontaire et honteux dépouillement de la
+noblesse humaine. Moi, je ne sais pas rire. Je n'ai jamais pu rire,
+quoique plusieurs fois j'aie essayé de le faire. C'est très difficile
+d'apprendre à rire. Ou, plutôt, je crois qu'un sentiment de répugnance
+à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère. Eh
+bien, j'ai été témoin de quelque chose de plus fort: j'ai vu une figue
+manger un âne! Et, cependant, je n'ai pas ri; franchement, aucune partie
+buccale n'a remué. Le besoin de pleurer s'empara de moi si fortement,
+que mes yeux laissèrent tomber une larme. «Nature! nature! m'écriai-je
+en sanglotant, l'épervier déchire le moineau, la figue mange l'âne et
+le ténia dévore l'homme!» Sans prendre la résolution d'aller plus loin,
+je me demande en moi-même si j'ai parlé de la manière dont on tue les
+mouches. Oui, n'est-ce pas? Il n'en est pas moins vrai que je n'avais
+pas parlé de la destruction des rhinocéros! Si certains amis me
+prétendaient le contraire, je ne les écouterais pas et je me
+rappellerais que la louange et la flatterie sont deux grandes pierre
+d'achoppement. Cependant, afin de contenter ma conscience autant que
+possible, je ne puis m'empêcher de faire remarquer que cette
+dissertation sur le rhinocéros m'entraînerait hors des frontières de la
+patience et du sang-froid, et, de son côté, découragerait probablement
+(ayons, même, la hardiesse de dire certainement) les générations
+présentes. N'avoir pas parlé du rhinocéros après la mouche! Au moins,
+pour excuse passable, aurai-je dû mentionner avec promptitude (et je ne
+l'ai pas fait!) cette omission non préméditée, qui n'étonnera pas ceux
+qui ont étudié à fond les contradictions réelles et inexplicables qui
+habitent les lobes du cerveau humain. Rien n'est indigne pour une
+intelligence grande et simple; le moindre phénomène de la nature, s'il
+y a mystère en lui, deviendra, pour le sage, inépuisable matière à
+réflexion. Si quelqu'un voit un âne manger une figue ou une figue manger
+un âne (ces deux circonstances ne se présentent pas souvent, à moins que
+ce ne soit en poésie), soyez certain qu'après avoir réfléchi deux ou
+trois minutes, pour savoir quelle conduite prendre, il abandonnera le
+sentier de la vertu et se mettra à rire comme un coq! Encore, n'est-il
+pas exactement prouvé que les coqs ouvrent exprès leur bec pour imiter
+l'homme et faire une grimace tourmentée. J'appelle grimace dans les
+oiseaux ce qui porte le même nom dans l'humanité! Le coq ne sort pas de
+sa nature, moins par incapacité que par orgueil. Apprenez-leur à lire,
+ils se révoltent. Ce n'est pas un perroquet qui s'extasierait ainsi
+devant sa faiblesse, ignorante ou impardonnable! Oh! avilissement
+exécrable! comme on ressemble à une chèvre quand on rit! Le calme du
+front a disparu pour faire place à deux énormes yeux de poissons qui
+(n'est-ce pas déplorable?) ... qui ... qui se mettent à briller comme
+des phares! Souvent, il m'arrivera d'énoncer, avec solennité, les
+propositions les plus bouffonnes, je ne trouve pas que cela devienne
+un motif péremptoirement suffisant pour élargir la bouche! Je ne puis
+m'empêcher de rire, me répondrez-vous; j'accepte cette explication
+absurde, mais, alors, que ce soit un rire mélancolique. Riez, mais
+pleurez en même temps. Si vous ne pouvez pas pleurer par les yeux,
+pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez; mais, j'avertis
+qu'un liquide quelconque est ici nécessaire, pour atténuer la sécheresse
+que porte, dans ses flancs, le rire, aux traits fendus en arrière.
+Quant à moi, je ne me laisserai pas décontenancer par les gloussements
+cocasses et les beuglements originaux de ceux qui trouvent toujours
+quelque chose à redire dans un caractère qui ne ressemble pas au leur,
+parce qu'il est une des innombrables modifications intellectuelles
+que Dieu, sans sortir d'un type primordial, créa pour gouverner les
+charpentes osseuses. Jusqu'à nos temps, la poésie fit une route fausse;
+s'élevant jusqu'au ciel ou rampant jusqu'à terre, elle a méconnu les
+principes de son existence, et a été, non sans raison, constamment
+bafouée par les honnêtes gens. Elle n'a pas été modeste ... qualité
+la plus belle qui doive exister dans un être imparfait! Moi, je veux
+montrer mes qualités; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher
+mes vices! Le rire, le mal, l'orgueil, la folie, paraîtront, tour à
+tour, entre la sensibilité et l'amour de la justice, et serviront
+d'exemple à la stupéfaction humaine; chacun s'y reconnaîtra, non pas
+tel qu'il devrait être, mais tel qu'il est. Et, peut-être que ce simple
+idéal, conçu par mon imagination, surpassera, cependant, tout ce que la
+poésie a trouvé jusqu'ici de plus grandiose et de plus sacré. Car, si je
+laisse mes vices transpirer dans ces pages, on ne croira que mieux aux
+vertus que j'y fais resplendir, et dont je placerai l'auréole si haut
+que les plus grands génies de l'avenir témoigneront, pour moi, une
+sincère reconnaissance. Ainsi donc, l'hypocrisie sera chassée carrément
+de ma demeure. Il y aura, dans mes chants, une preuve imposante de
+puissance, pour mépriser ainsi les opinions reçues. Il chante pour lui
+seul, et non pas pour ses semblables. Il ne place pas la mesure de son
+inspiration dans la balance humaine. Libre comme la tempête, il est venu
+échouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volonté! Il
+ne craint rien, si ce n'est lui-même! Dans ses combats surnaturels, il
+attaquera l'homme et le Créateur, avec avantage, comme quand l'espadon
+enfonce son épée dans le ventre de la baleine: qu'il soit maudit, par
+ses enfants et par ma main décharnée, celui qui persiste à ne pas
+comprendre les kanguroos implacables du rire et les poux audacieux de la
+caricature!... Deux tours énormes s'apercevaient dans la vallée; je l'ai
+dit au commencement. En les multipliant par deux, le produit était quatre
+... mais je ne distinguai pas très bien la nécessité de cette opération
+d'arithmétique. Je continuai ma route, avec la fièvre au visage, et je
+m'écriai sans cesse: «Non ... non ... je ne distingue pas très bien la
+nécessité de cette opération d'arithmétique!» J'avais entendu des
+craquements de chaînes, et des gémissements douloureux. Que personne ne
+trouve possible, quand il passera dans cet endroit, de multiplier les
+tours par deux, afin que le produit soit quatre! Quelques-uns soupçonnent
+que j'aime l'humanité comme si j'étais sa propre mère, et que je l'eusse
+portée, neuf mois, dans mes flancs parfumés; c'est pourquoi, je ne repasse
+plus dans la vallée où s'élèvent les deux unités du multiplicande!
+
+ * * * * *
+
+Une potence s'élevait sur le sol; à un mètre de celui-ci, était suspendu
+par les cheveux un homme, dont les bras étaient attachés par derrière.
+Ses jambes avaient été laissées libres, pour accroître ses tortures, et
+lui faire désirer davantage n'importe quoi de contraire à l'enlacement
+de ses bras. La peau du front était tellement tendue par le poids de la
+pendaison, que son visage, condamné par la circonstance à l'absence de
+l'expression naturelle, ressemblait à la concrétion pierreuse d'un
+stalagtite. Depuis trois jours, il subissait ce supplice. Il s'écriait:
+«Qui me dénouera les bras? qui me dénouera les cheveux? Je me disloque
+dans des mouvements qui ne font que séparer davantage de ma tête la
+racine des cheveux; la soif et la faim ne sont pas les causes
+principales qui m'empêchent de dormir. Il est impossible que mon
+existence enfonce son prolongement au delà des bornes d'une heure.
+Quelqu'un pour m'ouvrir la gorge, avec un caillou acéré!» Chaque mot
+était précédé, suivi de hurlements intenses. Je m'élançai du buisson
+derrière lequel j'étais abrité, et je me dirigeai vers le pantin ou
+morceau de lard attaché au plafond. Mais, voici que, du côté opposé,
+arrivèrent en dansant deux femmes ivres. L'une tenait un sac, et deux
+fouets, aux cordes de plomb, l'autre, un baril plein de goudron et deux
+pinceaux. Les cheveux grisonnants de la plus vieille flottaient au vent,
+comme les lambeaux d'une voile déchirée, et les chevilles de l'autre
+claquaient entre elles, comme les coups de queue d'un thon sur la
+dunette d'un vaisseau. Leurs yeux brillaient d'une flamme si noire et si
+forte, que je ne crus pas d'abord que ces deux femmes appartinssent à
+mon espèce. Elles riaient avec un aplomb tellement égoïste, et leurs
+traits inspiraient tant de répugnance, que je ne doutai pas un seul
+instant que je n'eusse devant les yeux les deux spécimens les plus
+hideux de la race humaine. Je me recachai derrière le buisson, et je me
+tins tout coi, comme l'acantophorus serraticornis, qui ne montre que la
+tête en dehors de son nid. Elles approchaient avec la vitesse de la
+marée; appliquant l'oreille sur le sol, le son, distinctement perçu,
+m'apportait l'ébranlement lyrique de leur marche. Lorsque les deux
+femelles d'orang-outang furent arrivées sous la potence, elles
+reniflèrent l'air pendant quelques secondes; elles montrèrent, par leurs
+gestes saugrenus, la quantité vraiment remarquable de stupéfaction qui
+résulta de leur expérience, quand elles s'aperçurent que rien n'était
+changé dans ces lieux: le dénoûment de la mort, conforme à leurs voeux,
+n'était pas survenu. Elles n'avaient pas daigné lever la tête, pour
+savoir si la mortadelle était encore à la même place. L'une dit: «Est-ce
+possible que tu sois encore respirant? Tu as la vie dure, mon mari
+bien-aimé.» Comme quand deux chantres, dans une cathédrale, entonnent
+alternativement les versets d'un psaume, la deuxième répondit: «Tu ne
+veux donc pas mourir, ô mon gracieux fils? Dis-moi donc comment tu as
+fait (sûrement c'est par quelque maléfice) pour épouvanter les vautours?
+En effet, ta carcasse est devenue si maigre! Le zéphyr la balance comme
+une lanterne.» Chacune prit un pinceau et goudronna le corps du pendu
+... chacune prit un fouet et leva les bras ... J'admirais (il était
+absolument impossible de ne pas faire comme moi) avec quelle exactitude
+énergique les lames de métal, au lieu de glisser à la surface, comme
+quand on se bat contre un nègre et qu'on fait des efforts inutiles,
+propres au cauchemar, pour l'empoigner aux cheveux, s'appliquaient,
+grâce au goudron, jusqu'à l'intérieur des chairs, marquées par des
+sillons aussi creux que l'empêchement des os pouvait raisonnablement le
+permettre. Je me suis préservé de la tentation de trouver de la volupté
+dans ce spectacle excessivement curieux, mais moins profondément comique
+qu'on n'était en droit de l'attendre. Et, cependant, malgré les bonnes
+résolutions prises d'avance, comment ne pas reconnaître la force de ces
+femmes, les muscles de leur bras? Leur adresse, qui consistait à frapper
+sur les parties les plus sensibles, comme le visage et le bas-ventre, ne
+sera mentionnée par moi, que si j'aspire à l'ambition de raconter la
+totale vérité! A moins que, appliquant mes lèvres, l'une contre l'autre,
+surtout dans la direction horizontale (mais, chacun n'ignore pas que
+c'est la manière la plus ordinaire d'engendrer cette pression), je ne
+préfère garder un silence gonflé de larmes et de mystères, dont la
+manifestation pénible sera impuissante à cacher, non seulement aussi
+bien mais encore mieux que mes paroles (car, je ne crois pas me tromper,
+quoiqu'il ne faille pas certainement nier en principe, sous peine de
+manquer aux règles les plus élémentaires de l'habileté, les possibilités
+hypothétiques d'erreur) les résultats funestes occasionnés par la fureur
+qui met en oeuvre les métacarpes secs et les articulations robustes;
+quand même on ne se mettrait pas au point de vue de l'observateur
+impartial et du moraliste expérimenté (il est presque assez important
+que j'apprenne que je n'admets pas, au moins entièrement, cette
+restriction plus ou moins fallacieuse), le doute, à cet égard, n'aurait
+pas la faculté d'étendre ses racines; car, je ne le suppose pas, pour
+l'instant, entre les mains d'une puissance surnaturelle, et périrait
+immanquablement, pas subitement peut-être, faute d'une sève remplissant
+les conditions simultanées de nutrition et d'absence de matières
+vénéneuses. Il est entendu, sinon ne me lisez pas, que je ne mets en
+scène que la timide personnalité de mon opinion: loin de moi, cependant,
+la pensée de renoncer à des droits qui sont incontestables! Certes, mon
+intention n'est pas de combattre cette affirmation, où brille le
+critérium de la certitude, qu'il est un moyen plus simple de s'entendre;
+il consisterait, je le traduis avec quelques mots seulement, mais, qui
+en valent plus de mille, à ne pas discuter: il est plus difficile à
+mettre en pratique que ne le veut bien penser généralement le commun des
+mortels. Discuter est le mot grammatical, et beaucoup de personnes
+trouveront qu'il ne faudrait pas contredire, sans un volumineux dossier
+de preuves, ce que je viens de coucher sur le papier; mais, la chose
+diffère notablement, s'il est permis d'accorder à son propre instinct
+qu'il emploie une rare sagacité au service de sa circonspection, quand
+il formule des jugements qui paraîtraient autrement, soyez-en persuadé,
+d'une hardiesse qui longe les rivages de la fanfaronnade. Pour clore ce
+petit incident, qui s'est lui-même dépouillé de sa gangue par une
+légèreté aussi irrémédiablement déplorable que fatalement pleine
+d'intérêt (ce que chacun n'aura pas manqué de vérifier, à la condition
+qu'il ait ausculté ses souvenirs les plus récents), il est bon, si l'on
+possède des facultés en équilibre parfait, ou mieux, si la balance de
+l'idiotisme ne l'emporte pas de beaucoup sur le plateau dans lequel
+reposent les nobles et magnifiques attributs de la raison, c'est-à-dire,
+afin d'être plus clair (car, jusqu'ici je n'ai été que concis, ce que
+même plusieurs n'admettront pas, à cause de mes longueurs, qui ne sont
+qu'imaginaires, puisqu'elles remplissent leur but, de traquer, avec le
+scalpel de l'analyse, les fugitives apparitions de la vérité, jusqu'en
+leurs derniers retranchements), si l'intelligence prédomine suffisamment
+sur les défauts sous le poids desquels l'ont étouffée en partie
+l'habitude, la nature et l'éducation, il est bon, répèté-je pour la
+deuxième et la dernière fois, car, à force de répéter, on finirait,
+le plus souvent ce n'est pas faux, par ne plus s'entendre, de revenir
+la queue basse (si même, il est vrai que j'aie une queue) au sujet
+dramatique cimenté dans cette strophe. Il est utile de boire un verre
+d'eau, avant d'entreprendre la suite de mon travail. Je préfère en boire
+deux, plutôt que de m'en passer. Ainsi, dans une chasse contre un nègre
+marron, à travers la forêt, à un moment convenu, chaque membre de la
+troupe suspend son fusil aux lianes, et l'on se réunit en commun, à
+l'ombre d'un massif, pour étancher la soif et apaiser la faim. Mais,
+la halte ne dure que quelques secondes, la poursuite est reprise avec
+acharnement et le hallali ne tarde pas à résonner. Et, de même que
+l'oxygène est reconnaissable à la propriété qu'il possède, sans orgueil,
+de rallumer une allumette présentant quelques points en ignition, ainsi,
+l'on reconnaîtra l'accomplissement de mon devoir à l'empressement que
+je montre à revenir à la question. Lorsque les femelles se virent dans
+l'impossibilité de retenir le fouet, que la fatigue laissa tomber de
+leurs mains, elles mirent judicieusement fin au travail gymnastique
+qu'elles avaient entrepris pendant près de deux heures, et se
+retirèrent, avec une joie qui n'était pas dépourvue de menaces pour
+l'avenir. Je me dirigeai vers celui qui m'appelait au secours, avec
+un oeil glacial (car, la perte de son sang était si grande, que la
+faiblesse l'empêchait de parler, et que mon opinion était, quoique je
+ne fusse pas médecin, que l'hémorragie s'était déclarée au visage et au
+bas-ventre), et je coupai ses cheveux avec une paire de ciseaux, après
+avoir dégagé ses bras. Il me raconta que sa mère l'avait, un soir,
+appelé dans sa chambre, et lui avait ordonné de se déshabiller, pour
+passer la nuit avec elle dans un lit, et que, sans attendre aucune
+réponse, la maternité s'était dépouillée de tous ses vêtements, en
+entre-croisant, devant lui, les gestes les plus impudiques. Qu'alors il
+s'était retiré. En outre, par ses refus perpétuels, il s'était attiré la
+colère de sa femme, qui s'était bercée de l'espoir d'une récompense, si
+elle eût pu réussir à engager son mari à ce qu'il prêtât son corps aux
+passions de la vieille. Elles résolurent, par un complot, de le suspendre
+à une potence, préparée d'avance dans quelque parage non fréquenté, et de
+le laisser périr insensiblement, exposé à toutes les misères et à tous
+les dangers. Ce n'était pas sans de très mûres et de nombreuses réflexions,
+pleines de difficultés presque insurmontables, qu'elles étaient enfin
+parvenues à guider leur choix sur le supplice raffiné qui n'avait trouvé
+la disparition de son terme que dans le secours inespéré de mon
+intervention. Les marques les plus vives de la reconnaissance soulignaient
+chaque expression, et ne donnaient pas à ses confidences leur moindre
+valeur. Je le portai dans la chaumière la plus voisine; car, il venait de
+s'évanouir, et je ne quittai les laboureurs que lorsque je leur eu laissé
+ma bourse, pour donner des soins au blessé, et que je leur eusse fait
+promettre qu'ils prodigueraient au malheureux, comme à leur propre fils,
+les marques d'une sympathie persévérante. A mon tour, je leur racontai
+l'événement, et je m'approchai de la porte, pour remettre le pied sur le
+sentier; mais, voilà qu'après avoir fait une centaine de mètres, je revins
+machinalement sur mes pas, j'entrai de nouveau dans la chaumière et,
+m'adressant à leurs propriétaires naïfs, je m'écriai: «Non, non ... ne
+croyez pas que cela m'étonne!» Cette fois-ci, je m'éloignai
+définitivement; mais, la plante des pieds ne pouvait pas se poser d'une
+manière sûre: un autre aurait pu ne pas s'en apercevoir! Le loup ne
+passe plus sous la potence qu'élevèrent, un jour de printemps, les mains
+entrelacées d'une épouse et d'une mère, comme quand il faisait prendre,
+à son imagination charmée, le chemin d'un repas illusoire. Quand il
+voit, à l'horizon, cette chevelure noire, balancée par le vent, il
+n'encourage pas sa force d'inertie, et prend la fuite avec une vitesse
+incomparable! Faut-il voir, dans ce phénomène psychologique, une
+intelligence supérieure à l'ordinaire instinct des mammifères? Sans rien
+certifier et même sans rien prévoir, il me semble que l'animal a compris
+ce que c'est que le crime! Comment ne le comprendrait-il pas, quand des
+êtres humains, eux-mêmes, ont rejeté, jusqu'à ce point indescriptible,
+l'empire de la raison, pour ne laisser subsister, à la place de cette
+reine détrônée, qu'une vengeance farouche!
+
+ * * * * *
+
+Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent,
+vomissent. Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau,
+couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l'eau des fleuves, ni la
+rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme
+champignon, aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe,
+je n'ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris
+racine dans le sol et composent, jusqu'à mon ventre, une sorte de
+végétation vivace, remplie d'ignobles parasites, qui ne dérive pas
+encore de la plante, et qui n'est plus de la chair. Cependant mon coeur
+bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de
+mon cadavre (je n'ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment?
+Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence et,
+quand l'un d'eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu'il
+ne s'en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de
+votre oreille: il serait ensuite capable d'entrer dans votre cerveau.
+Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse
+perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim: il faut que chacun vive.
+Mais quand un parti déjoue complètement les ruses de l'autre, ils ne
+trouvent rien de mieux que de ne pas se gêner, et sucent la graisse
+délicate qui couvre mes côtes: j'y suis habitué. Une vipère méchante
+a dévoré ma verge et a pris sa place: elle m'a rendu eunuque, cette
+infâme. Oh! si j'avais pu me défendre avec mes bras paralysés; mais, je
+crois plutôt qu'ils se sont changés en bûches. Quoi qu'il en soit, il
+importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur.
+Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un chien, qui
+n'a pas refusé, l'intérieur de mes testicules: l'épiderme soigneusement
+lavé, ils ont logé dedans. L'anus a été intercepté par un crabe;
+encouragé par mon inertie, il garde l'entrée avec ses pinces, et me fait
+beaucoup de mal! Deux méduses ont franchi les mers, immédiatement
+alléchées par un espoir qui ne fut pas trompé. Elles ont regardé avec
+attention les deux parties charnues qui forment le derrière humain, et,
+se cramponnant à leur galbe convexe, elles les ont tellement écrasées
+par une pression constante, que les deux morceaux de chair ont disparu,
+tandis qu'il est resté deux monstres, sortis du royaume de la viscosité,
+égaux par la couleur, la forme et la férocité. Ne parlez pas de ma
+colonne vertébrale, puisque c'est un glaive. Oui, oui ... je n'y faisais
+pas attention ... votre demande est juste. Vous désirez savoir, n'est-ce
+pas, comment il se trouve implanté verticalement dans mes reins?
+Moi-même, je ne me le rappelle pas très clairement; cependant, si je me
+décide à prendre pour un souvenir ce qui n'est peut-être qu'un rêve,
+sachez que l'homme, quand il a su que j'avais fait voeu de vivre avec
+la maladie et l'immobilité jusqu'à ce que j'eusse vaincu le Créateur,
+marcha, derrière moi, sur la pointe des pieds, mais, non pas si
+doucement, que je ne l'entendisse. Je ne perçus plus rien, pendant un
+instant qui ne fut pas long. Ce poignard aigu s'enfonça jusqu'au manche,
+entre les deux épaules du taureau des fêtes, et son ossature frissonna,
+comme un tremblement de terre. La lame adhère si fortement au corps, que
+personne, jusqu'ici, n'a pu l'extraire. Les athlètes, les mécaniciens,
+les philosophes, les médecins ont essayé, tour à tour, les moyens les
+plus divers. Ils ne savaient pas que le mal qu'a fait l'homme ne peut
+plus se défaire! J'ai pardonné à la profondeur de leur ignorance native,
+et je les ai salués des paupières de mes yeux. Voyageur, quand tu
+passeras près de moi, ne m'adresse pas, je t'en supplie, le moindre mot
+de consolation: tu affaiblirais mon courage. Laisse-moi réchauffer ma
+ténacité à la flamme du martyre volontaire. Va-t'en ... que je ne
+t'inspire aucune pitié. La haine est plus bizarre que tu ne le penses;
+sa conduite est inexplicable, comme l'apparence brisée d'un bâton
+enfoncé dans l'eau. Tel que tu me vois, je puis encore faire des
+excursions jusqu'aux murailles du ciel, à la tête d'une légion
+d'assassins, et revenir prendre cette posture, pour méditer, de nouveau,
+sur les nobles projets de la vengeance. Adieu, je ne te retarderai pas
+davantage; et, pour t'instruire et te préserver, réfléchis au sort fatal
+qui m'a conduit à la révolte, quand peut-être j'étais né bon! Tu
+raconteras à ton fils ce que tu as vu; et, le prenant par la main,
+fais-lui admirer la beauté des étoiles et les merveilles de l'univers,
+le nid du rouge-gorge et les temples du Seigneur. Tu seras étonné de le
+voir si docile aux conseils de la paternité, et tu le récompenseras par
+un sourire. Mais, quand il apprendra qu'il n'est pas observé, jette les
+yeux sur lui, et tu le verras cracher sa bave sur la vertu; il t'a
+trompé, celui qui est descendu de la race humaine, mais il ne te
+trompera plus: tu sauras désormais ce qu'il deviendra. O père infortuné,
+prépare, pour accompagner les pas de ta vieillesse, l'échafaud
+ineffaçable qui tranchera la tête d'un criminel précoce, et la douleur
+qui te montrera le chemin qui conduit à la tombe.
+
+ * * * * *
+
+Sur le mur de ma chambre, quelle ombre dessine, avec une puissance
+incomparable, la fantasmagorique projection de sa silhouette racornie?
+Quand je place sur mon coeur cette interrogation délirante et muette,
+c'est moins pour la majesté de la forme, pour le tableau de la réalité,
+que la sobriété du style se conduit de la sorte. Qui que tu sois,
+défends-toi; car, je vais diriger vers toi la fronde d'une terrible
+accusation: ces yeux ne t'appartiennent pas ... où les as-tu pris? Un
+jour, je vis passer devant moi une femme blonde; elle les avait pareils
+aux tiens: tu les lui as arrachés. Je vois que tu veux faire croire à ta
+beauté; mais, personne ne s'y trompe; et moi, moins qu'un autre. Je te
+le dis, afin que tu ne me prennes pas pour un sot. Toute une série
+d'oiseaux rapaces, amateurs de la viande d'autrui et défenseurs de
+l'utilité de la poursuite, beaux comme des squelettes qui effeuillent
+des panoccos de l'Arkansas, voltigent autour de ton front, comme des
+serviteurs soumis et agréés. Mais, est-ce un front? Il n'est pas
+difficile de mettre beaucoup d'hésitation à le croire. Il est si bas,
+qu'il est impossible de vérifier les preuves, numériquement exiguës, de
+son existence équivoque. Ce n'est pas pour m'amuser que je te dis cela.
+Peut-être que tu n'as pas de front, toi, qui promènes, sur la muraille,
+comme le symbole mal réfléchi d'une danse fantastique, le fiévreux
+ballottement de tes vertèbres lombaires. Qui donc alors t'a scalpé? si
+c'est un être humain, parce que tu l'as enfermé, pendant vingt ans, dans
+une prison, et qui s'est échappé pour préparer une vengeance digne de
+ses représailles, il a fait comme il devait, et je l'applaudis;
+seulement, il y a un seulement, il ne fut pas assez sévère. Maintenant,
+tu ressembles à un Peau-Rouge prisonnier, du moins (notons-le
+préalablement) par le manque expressif de chevelure. Non pas qu'elle ne
+puisse repousser, puisque les physiologistes ont découvert que même les
+cerveaux enlevés reparaissent à la longue, chez les animaux; mais, ma
+pensée, s'arrêtant à une simple constatation, qui n'est pas dépourvue,
+d'après le peu que j'en aperçois, d'une volupté énorme, ne va pas, même
+dans ses conséquences les plus hardies, jusqu'aux frontières d'un voeu
+pour ta guérison, et reste, au contraire, fondée, par la mise en oeuvre
+de sa neutralité plus que suspecte, à regarder (ou du moins à
+souhaiter), comme le présage de malheurs plus grands, ce qui ne peut
+être pour toi qu'une privation momentanée de la peau qui recouvre le
+dessus de ta tête. J'espère que tu m'as compris. Et même, si le hasard
+te permettait, par un miracle absurde, mais non pas, quelquefois,
+raisonnable, de retrouver cette peau précieuse qu'a gardée la religieuse
+vigilance de ton ennemi, comme le souvenir enivrant de sa victoire, il
+est presque extrêmement possible que, quand même on n'aurait étudié la
+loi des probabilités que sous le rapport des mathématiques (or, on sait
+que l'analogie transporte facilement l'application de cette loi dans les
+autres domaines de l'intelligence), ta crainte légitime, mais un peu
+exagérée, d'un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas
+l'occasion importante, et même unique, qui se présenterait d'une manière
+si opportune, quoique brusque, de préserver les diverses parties de ta
+cervelle du contact de l'atmosphère, surtout pendant l'hiver, par une
+coiffure qui, à bon droit, t'appartient, puisqu'elle est naturelle, et
+qu'il te serait permis, en outre (il serait incompréhensible que tu le
+niasses), de garder constamment sur la tête, sans courir les risques
+toujours désagréables, d'enfreindre les règles les plus simples d'une
+convenance élémentaire. N'est-il pas vrai que tu m'écoutes avec
+attention? Si tu m'écoutes davantage, ta tristesse sera loin de se
+détacher de l'intérieur de tes narines rouges. Mais, comme je suis très
+impartial, et que je ne te déteste pas autant que je le devrais (si je
+me trompe, dis-le moi), tu prêtes, malgré toi, l'oreille à mes discours,
+comme poussé par une force supérieure. Je ne suis pas si méchant que
+toi: voilà pourquoi tort génie s'incline de lui-même devant le mien ...
+En effet, je ne suis pas si méchant que toi! Tu viens de jeter un regard
+sur la cité bâtie sur le flanc de cette montagne. Et maintenant, que
+vois-je?... Tous les habitants sont morts! J'ai de l'orgueil comme un
+autre, et c'est un vice de plus, que d'en avoir peut-être davantage.
+Eh bien, écoute ... écoute, si l'aveu d'un homme, qui se rappelle
+avoir vécu un demi-siècle sous la forme de requin dans les courants
+sous-marins qui longent les côtes de l'Afrique, t'intéresse assez
+vivement pour lui prêter ton attention, sinon avec amertume, du moins
+sans la faute irréparable de montrer le dégoût que je t'inspire. Je ne
+jetterai pas à tes pieds le masque de la vertu, pour paraître à tes yeux
+tel que je suis; car, je ne l'ai jamais porté (si, toutefois, c'est là
+une excuse); et, dès les premiers instants, si tu remarques mes traits
+avec attention, tu me reconnaîtras comme ton disciple respectueux dans
+la perversité, mais, non pas, comme ton rival redoutable. Puisque je ne
+te dispute pas la palme du mal, je ne crois pas qu'un autre le fasse: il
+devrait s'égaler auparavant à moi, ce qui n'est pas facile ... Écoute,
+à moins que tu ne sois la faible condensation d'un brouillard (tu caches
+ton corps quelque part, et je ne puis le rencontrer): un matin, que je
+vis une petite fille qui se penchait sur un lac, pour cueillir un lotus
+rose, elle affermit ses pas, avec une expérience précoce; elle se
+penchait vers les eaux, quand ses yeux rencontrèrent mon regard (il est
+vrai que, de mon côté, ce n'était pas sans préméditation). Aussitôt,
+elle chancela comme le tourbillon qu'engendre la marée autour d'un roc,
+ses jambes fléchirent, et chose merveilleuse à voir, phénomène qui
+s'accomplit avec autant de véracité que je cause avec toi, elle tomba
+jusqu'au fond du lac: conséquence étrange, elle ne cueillit plus aucune
+nymphéacée. Que fait-elle au dessous?... je ne m'en suis pas informé.
+Sans doute, sa volonté, qui s'est rangée sous le drapeau de la
+délivrance, livre des combats acharnés contre la pourriture! Mais toi,
+ô mon maître, sous ton regard, les habitants des cités sont subitement
+détruits, comme un tertre de fourmis qu'écrase le talon de l'éléphant.
+Ne viens-je pas d'être témoin d'un exemple démonstrateur? Vois ... la
+montagne n'est plus joyeuse ... elle restent isolée comme un vieillard.
+C'est vrai, les maisons existent; mais ce n'est pas un paradoxe
+d'affirmer, à voix basse, que tu ne pourrais en dire autant de ceux qui
+n'y existent plus. Déjà, les émanations des cadavres viennent jusqu'à
+moi. Ne les sens-tu pas? Regarde ces oiseaux de proie, qui attendent que
+nous nous éloignions, pour commencer ce repas géant; il en vient un
+nuage perpétuel des quatre coins de l'horizon. Hélas! ils étaient déjà
+venus, puisque je vis leurs ailes rapaces tracer, au-dessus de toi, le
+monument des spirales, comme pour t'exciter de hâter le crime. Ton
+odorat ne reçoit-il donc pas le moindre effluve? L'imposteur n'est pas
+autre chose ... Tes nerfs olfactifs sont enfin ébranlés par la
+perception d'atomes aromatiques: ceux-ci s'élèvent de la cité anéantie,
+quoique je n'aie pas besoin de te l'apprendre ... Je voudrais embrasser
+tes pieds, mais mes bras n'entrelacent qu'une transparente vapeur.
+Cherchons ce corps introuvable, que cependant mes yeux aperçoivent: il
+mérite, de ma part, les marques les plus nombreuses d'une admiration
+sincère. Le fantôme se moque de moi: il m'aide à chercher son propre
+corps. Si je lui fais signe de rester à sa place, voilà qu'il me renvoie
+le même signe ... Le secret est découvert; mais, ce n'est pas, je le dis
+avec franchise, à ma plus grande satisfaction. Tout est expliqué, les
+grands comme les petits détails; ceux-ci sont indifférents à remettre
+devant l'esprit, comme, par exemple, l'arrachement des yeux à la femme
+blonde: cela n'est presque rien!... Ne me rappelais-je donc pas que, moi
+aussi, j'avais été scalpé, quoique ce ne fût que pendant cinq ans (le
+nombre exact du temps m'avait failli), que j'avais enfermé un être
+humain dans une prison, pour être témoin du spectacle de ses souffrances,
+parce qu'il m'avait refusé, à juste titre, une amitié qui ne s'accorde
+pas à des êtres comme moi? Puisque je fais semblant d'ignorer que mon
+regard peut donner la mort, même aux planètes qui tournent dans l'espace,
+il n'aura pas tort, celui qui prétendra que je ne possède pas la faculté
+des souvenirs. Ce qui me reste à faire, c'est de briser cette glace, en
+éclats, à l'aide d'une pierre ... Ce n'est pas la première fois que le
+cauchemar de la perte momentanée de la mémoire établit sa demeure dans
+mon imagination, quand, par les inflexibles lois de l'optique, il m'arrive
+d'être placé devant la méconnaissance de ma propre image!
+
+ * * * * *
+
+Je m'étais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a
+poursuivi l'autruche à travers le désert, sans pouvoir l'atteindre, n'a
+pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si
+c'est lui qui me lit, il est capable de deviner, à la rigueur, quel
+sommeil s'appesantit sur moi. Mais, quand la tempête a poussé
+verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu'au fond de la
+mer; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l'équipage qu'un seul
+homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espèce; si la
+lame le ballotte, comme une épave, pendant des heures plus prolongées
+que la vie d'homme; et, si, une frégate, qui sillonne plus tard ces
+parages de désolation d'une carène fendue, aperçoit le malheureux qui
+promène sur l'océan sa carcasse décharnée, et lui porte un secours qui
+a failli être tardif, je crois que ce naufragé devinera mieux encore à
+quel degré fut porté l'assoupissement de mes sens. Le magnétisme et le
+chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois
+engendrer pareillement de ces catalepsies léthargiques. Elles n'ont
+aucune ressemblance avec la mort: ce serait un grand mensonge de le
+dire. Mais arrivons tout de suite au rêve, afin que les impatients,
+affamés de ces sortes de lectures, ne se mettent pas à rugir, comme
+un banc de cachalots macrocéphales qui se battent entre eux pour une
+femelle enceinte. Je rêvais que j'étais entré dans le corps d'un
+pourceau, qu'il ne m'était pas facile d'en sortir, et que je vautrais
+mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une
+récompense? Objet de mes voeux, je n'appartenais plus à l'humanité! Pour
+moi, j'entendis l'interprétation ainsi, et j'en éprouvai une joie plus
+que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu
+j'avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette
+insigne faveur. Maintenant que j'ai repassé dans ma mémoire les diverses
+phases de cet aplatissement épouvantable contre le ventre du granit,
+pendant lequel la marée, sans que je m'en aperçusse, passa, deux fois,
+sur ce mélange irréductible de matière morte et de chair vivante, il
+n'est peut-être pas sans utilité de proclamer que cette dégradation
+n'était probablement qu'une punition, réalisée sur moi par la justice
+divine. Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies
+pestilentielles? La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le
+haut et magnanime retentissement d'un bonheur parfait, que j'attendais
+depuis longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau!
+J'essayais mes dents sur l'écorce des arbres; mon groin, je le
+contemplais avec délice. Il ne restait plus la moindre parcelle de
+divinité: je sus élever mon âme jusqu'à l'excessive hauteur de cette
+volupté ineffable. Écoutez-moi donc, et ne rougissez pas, inépuisables
+caricatures du beau, qui prenez au sérieux le braiement risible de votre
+âme, souverainement méprisable; et qui ne comprenez pas pourquoi le
+Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui,
+certainement, ne dépasse pas les grandes lois générales du grotesque,
+prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une planète par des
+êtres singuliers et microcosmiques, qu'on appelle _humains_, et dont la
+matière ressemble à celle du corail vermeil. Certes, vous avez raison de
+rougir, os et graisse, mais écoutez-moi. Je n'invoque pas votre
+intelligence; vous la feriez rejeter du sang par l'horreur qu'elle vous
+témoigne: oubliez-la, et soyez conséquents avec vous-mêmes ... Là, plus
+de contrainte. Quand je voulais tuer, je tuais; cela, même, m'arrivait
+souvent, et personne ne m'en empêchait. Les lois humaines me
+poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n'attaquasse pas la
+race que j'avais abandonnée si tranquillement; mais ma conscience ne me
+faisait aucun reproche. Pendant la journée, je me battais avec mes
+nouveaux semblables, et le sol était parsemé de nombreuses couches de
+sang caillé. J'étais le plus fort, et je remportais toutes les victoires.
+Des blessures cuisantes couvraient mon corps; je faisais semblant de ne
+pas m'en apercevoir. Les animaux terrestres s'éloignaient de moi, et je
+restais seul dans ma resplendissante grandeur. Quel ne fut pas mon
+étonnement, quand, après avoir traversé un fleuve à la nage, pour
+m'éloigner des contrées que ma rage avait dépeuplées, et gagner d'autres
+campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j'essayai
+de marcher sur cette rive fleurie! Mes pieds étaient paralysés; aucun
+mouvement ne venait trahir la vérité de cette immobilité forcée. Au milieu
+d'efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me
+réveillai, et que je sentis que je redevenais homme. La Providence me
+faisait ainsi comprendre, d'une manière qui n'est pas inexplicable, qu'elle
+ne voulait pas que, même en rêve, mes projets sublimes s'accomplissent.
+Revenir à ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que,
+pendant les nuits, j'en pleure encore. Mes draps sont constamment mouillés,
+comme s'ils avaient été passés dans l'eau, et, chaque jour, je les fais
+changer. Si vous ne le croyez pas, venez me voir; vous contrôlerez, par
+votre propre expérience, non pas la vraisemblance, mais, en outre, la
+vérité même de mon assertion. Combien de fois, depuis cette nuit passée
+à la belle étoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mêlé à des troupeaux
+de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma métamorphose détruite! Il
+est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, après leur
+suite, que la pâle voie lactée des regrets éternels.
+
+ * * * * *
+
+Il n'est pas impossible d'être témoin d'une déviation anormale dans le
+fonctionnement latent ou visible des lois de la nature. Effectivement,
+si chacun se donne la peine ingénieuse d'interroger les diverses phases
+de son existence (sans en oublier une seule, car c'était peut-être
+celle-là qui était destinée à fournir la preuve de ce que j'avance),
+il ne se souviendra pas, sans un certain étonnement, qui serait comique
+en d'autres circonstances, que, tel jour, pour parler premièrement de
+choses objectives, il fut témoin de quelque phénomène qui semblait
+dépasser et dépassait positivement les notions connues fournies par
+l'observation et l'expérience, comme, par exemple, les pluies de
+crapauds, dont le magique spectacle dut ne pas être d'abord compris par
+les savants. Et que, tel autre jour, pour parler en deuxième et dernier
+lieu de choses subjectives, son âme présenta au regard investigateur de
+la psychologie, je ne vais pas jusqu'à dire une aberration de la raison
+(qui cependant, n'en serait pas moins curieuse; au contraire, elle le
+serait davantage), mais, du moins, pour ne pas faire le difficile auprès
+de certaines personnes froides, qui ne me pardonneraient jamais les
+élucubrations flagrantes de mon exagération, un état inaccoutumé, assez
+souvent très grave, qui marque que la limite accordée par le bon sens à
+l'imagination est quelquefois, malgré le pacte éphémère conclu entre ces
+deux puissances, malheureusement dépassée par la pression énergique de
+la volonté, mais, la plupart du temps aussi, par l'absence de sa
+collaboration effective: donnons à l'appui quelques exemples, dont il
+n'est pas difficile d'apprécier l'opportunité; si, toutefois, l'on prend
+pour compagne une attentive modération. J'en présente deux: les
+emportements de la colère et les maladies de l'orgueil. J'avertis celui
+qui me lit qu'il prenne garde à ce qu'il ne se fasse pas une idée vague,
+et, à plus forte raison fausse, des beautés de littérature que
+j'effeuille, dans le développement excessivement rapide de mes phrases.
+Hélas! je voudrais développer mes raisonnements et mes comparaisons
+lentement et avec beaucoup de magnificence (mais qui dispose de son
+temps?), pour que chacun comprenne davantage, sinon mon épouvante, du
+moins ma stupéfaction, quand, un soir d'été, comme le soleil semblait
+s'abaisser à l'horizon, je vis nager, sur la mer, avec de larges pattes
+de canard à la place des extrémités des jambes et des bras, porteur
+d'une nageoire dorsale, proportionnellement aussi longue et aussi
+effilée que celle des dauphins, un être humain, aux muscles vigoureux,
+et que des bancs nombreux de poissons (je vis, dans ce cortège, entre
+autres habitants des eaux, la torpille, l'anarnak groënlandais et la
+scorpène-horrible) suivaient avec les marques très ostensibles de la
+plus grande admiration. Quelquefois il plongeait, et son corps visqueux
+reparaissait presque aussitôt, à deux cents mètres de distance. Les
+marsouins, qui n'ont pas volé, d'après mon opinion, la réputation de
+bons nageurs, pouvaient à peine suivre de loin cet amphibie de nouvelle
+espèce. Je ne crois pas que le lecteur ait lieu de se repentir, s'il
+prête à ma narration, moins le nuisible obstacle d'une crédulité
+stupide, que le suprême service d'une confiance profonde, qui discute
+légalement, avec une secrète sympathie, les mystères poétiques, trop peu
+nombreux, à son propre avis, que je me charge de lui révéler, quand,
+chaque fois, l'occasion s'en présente, comme elle s'est inopinément
+aujourd'hui présentée, intimement pénétrée des toniques senteurs des
+plantes aquatiques, que la brise fraîchissante transporte dans cette
+strophe, qui contient un monstre, qui s'est approprié les marques
+distinctives de la famille des palmipèdes. Qui parle ici
+d'appropriation? Que l'on sache bien que l'homme, par sa nature multiple
+et complexe, n'ignore pas les moyens d'en élargir encore les frontières;
+il vit dans l'eau, comme l'hippocampe; à travers les couches supérieures
+de l'air, comme l'orfraie; et sous la terre, comme la taupe, le cloporte
+et la sublimité du vermiceau. Tel est dans sa forme, plus ou moins
+concise (mais plus, que moins), l'exact critérium de la consolation
+extrêmement fortifiante que je m'efforçais de faire naître dans mon
+esprit, quand je songeais que l'être humain que j'apercevais à une
+grande distance nager des quatre membres, à la surface des vagues, comme
+jamais cormoran le plus superbe ne le fit, n'avait, peut-être, acquis le
+nouveau changement des extrémités de ses bras et de ses jambes, que
+comme l'expiatoire châtiment de quelque crime inconnu. Il n'était pas
+nécessaire que je me tourmentasse la tête pour fabriquer d'avance les
+mélancoliques pilules de la pitié; car, je ne savais pas que cet homme,
+dont les bras frappaient alternativement l'onde amère, tandis que ses
+jambes, avec une force pareille à celle que possèdent les défenses en
+spirale du narval, engendraient le recul des couches aquatiques, ne
+s'était pas plus volontairement approprié ces extraordinaires formes,
+qu'elles ne lui avaient été imposées comme supplice. D'après ce que
+j'appris plus tard, voici la simple vérité: la prolongation de
+l'existence, dans cet élément fluide, avait insensiblement amené, dans
+l'être humain qui s'était lui-même exilé des continents rocailleux, les
+changements importants, mais non pas essentiels, que j'avais remarqués,
+dans l'objet qu'un regard passablement confus m'avait fait prendre,
+dès les moments primordiaux de son apparition (par une inqualifiable
+légèreté, dont les écarts engendrent le sentiment si pénible que
+comprendront facilement les psychologistes et les amants de la prudence)
+pour un poisson, à forme étrange, non encore décrit dans les
+classifications des naturalistes; mais, peut-être, dans leurs ouvrages
+posthumes, quoique je n'eusse pas l'excusable prétention de pencher vers
+cette dernière supposition, imaginée dans de trop hypothétiques
+conditions. En effet, cet amphibie (puisque amphibie il y a, sans qu'on
+puisse affirmer le contraire) n'était visible que pour moi seul,
+abstraction faite des poissons et des cétacés; car, je m'aperçus que
+quelques paysans, qui s'étaient arrêtés à contempler mon visage, troublé
+par ce phénomène surnaturel, et qui cherchaient inutilement à s'expliquer
+pourquoi mes yeux étaient constamment fixés, avec une persévérance qui
+paraissait invincible, et qui ne l'était pas en réalité, sur un endroit
+de la mer où ils ne distinguaient, eux, qu'une quantité appréciable et
+limitée de bancs de poissons de toutes les espèces, distendaient
+l'ouverture de leur bouche grandiose, peut-être autant qu'une baleine.
+«Cela les faisait sourire, mais non, comme à moi, pâlir, disaient-ils
+dans leur pittoresque langage; et ils n'étaient pas assez bêtes pour
+ne pas remarquer que, précisément, je ne regardais pas les évolutions
+champêtres des poissons, mais que ma vue se portait, de beaucoup plus,
+en avant.» De telle manière que, quant à ce qui me concerne, tournant
+machinalement les yeux du côté de l'envergure remarquable de ces
+puissantes bouches, je me disais, en moi-même, qu'à moins qu'on ne
+trouvât dans la totalité de l'univers un pélican, grand comme une
+montagne ou au moins comme un promontoire (admirez, je vous prie, la
+finesse de la restriction qui ne perd aucun pouce de terrain), aucun bec
+d'oiseau de proie ou mâchoire d'animal sauvage ne serait jamais capable
+de surpasser, ni même d'égaler, chacun de ces cratères béants, mais
+trop lugubres. Et, cependant, quoique je réserve une bonne part au
+sympathique emploi de la métaphore (cette figure de réthorique rend
+beaucoup plus de services aux aspirations humaines vers l'infini que ne
+s'efforcent de se le figurer ordinairement ceux qui sont imbus de
+préjugés ou d'idées fausses, ce qui est la même chose), il n'en est pas
+moins vrai que la bouche risible de ces paysans reste encore assez large
+pour avaler trois cachalots. Raccourcissons davantage notre pensée,
+soyons sérieux, et contentons-nous de trois petits éléphants qui
+viennent à peine de naître. D'une seule brassée, l'amphibie laissait
+après lui un kilomètre de sillon écumeux. Pendant le très court moment
+où le bras tendu en avant reste suspendu dans l'air, avant qu'il
+s'enfonce de nouveau, ses doigts écartés, réunis à l'aide d'un repli de
+la peau, à forme de membrane, semblaient s'élancer vers les hauteurs de
+l'espace, et prendre les étoiles. Debout sur le roc, je me servis de mes
+mains comme d'un porte-voix, et je m'écriai, pendant que les crabes
+et les écrevisses s'enfuyaient vers l'obscurité des plus secrètes
+crevasses: «O toi, dont la natation l'emporte sur le vol des longues
+ailes de la frégate, si tu comprends encore la signification des grands
+éclats de voix que, comme fidèle interprétation de sa pensée intime,
+lance avec force l'humanité, daigne t'arrêter, un instant, dans ta
+marche rapide, et raconte-moi sommairement les phases de ta véridique
+histoire. Mais, je t'avertis que tu n'as pas besoin de m'adresser la
+parole, si ton dessein audacieux est de faire naître en moi l'amitié
+et la vénération que je sentis pour toi, dès que je te vis, pour la
+première fois, accomplissant, avec la grâce et la force du requin, ton
+pèlerinage indomptable et rectiligne.» Un soupir, qui me glaça les os,
+et qui fit chanceler le roc sur lequel je reposai la plante de mes pieds
+(à moins que ce ne fût moi-même qui chancelai, par la rude pénétration
+des ondes sonores, qui portaient à mon oreille un tel cri de désespoir),
+s'étendit jusqu'aux entrailles de la terre: les poissons plongèrent sous
+les vagues, avec le bruit de l'avalanche. L'amphibie n'osa pas trop
+s'avancer jusqu'au rivage; mais, dès qu'il se fut assuré que sa voix
+parvenait assez distinctement jusqu'à mon tympan, il réduisit le
+mouvement de ses membres palmés, de manière à soutenir son buste,
+couvert de goëmons, au-dessus des flots mugissants. Je le vis incliner
+son front, comme pour invoquer, par un ordre solennel, la meute errante
+des souvenirs. Je n'osais pas l'interrompre dans cette occupation,
+saintement archéologique: plongé dans le passé, il ressemblait à un
+écueil. Il prit enfin la parole en ces termes: «Le scolopendre ne manque
+pas d'ennemis; la beauté fantastique de ses pattes innombrables, au lieu
+de lui attirer la sympathie des animaux, n'est, peut-être, pour eux, que
+le puissant stimulant d'une jalouse irritation. Et, je ne serais pas
+étonné d'apprendre que cet insecte est en butte aux haines les plus
+intenses. Je te cacherai le lieu de ma naissance, qui n'importe pas à
+mon récit: mais, la honte qui rejaillirait sur ma famille importe à mon
+devoir. Mon père et ma mère (que Dieu leur pardonne!), après un an
+d'attente, virent le ciel exaucer leurs voeux: deux jumeaux, mon frère
+et moi, parurent à la lumière. Raison de plus pour s'aimer. Il n'en fut
+pas ainsi que je parle. Parce que j'étais le plus beau des deux, et le
+plus intelligent, mon frère me prit en haine, et ne se donna pas la
+peine de cacher ses sentiments: c'est pourquoi, mon père et ma mère
+firent rejaillir sur moi la plus grande partie de leur amour, tandis
+que, par mon amitié sincère et constante, j'efforçai d'apaiser une âme,
+qui n'avait pas le droit de se révolter, contre celui qui avait été tiré
+de la même chair. Alors, mon frère ne connut plus de bornes à sa fureur,
+et me perdit, dans le coeur de nos parents communs, par les calomnies
+les plus invraisemblables. J'ai vécu, pendant quinze ans, dans un
+cachot, avec des larves et de l'eau fangeuse pour toute nourriture.
+Je ne te raconterai pas en détail les tourments inouïs que j'ai prouvés,
+dans cette longue séquestration injuste. Quelquefois, dans un moment de
+la journée, un des trois bourreaux, à tour de rôle, entrait brusquement,
+chargé de pinces, de tenailles et de divers instruments de supplice. Les
+cris que m'arrachaient les tortures les laissaient inébranlables: la
+perte abondante de mon sang les faisait sourire. O mon frère, je t'ai
+pardonné, toi la cause première de tous mes maux! Se peut-il qu'une rage
+aveugle ne puisse enfin dessiller ses propres yeux! J'ai fait beaucoup
+de réflexions, dans ma prison éternelle. Quelle devint ma haine générale
+contre l'humanité, tu le devines. L'étiolement progressif, la solitude
+du corps et de l'âme ne m'avaient pas fait perdre encore toute ma
+raison, au point de garder du ressentiment contre ceux que je n'avais
+cessé d'aimer: triple carcan dont j'étais l'esclave. Je parvins, par la
+ruse, à recouvrer ma liberté! Dégoûté des habitants du continent, qui,
+quoiqu'ils s'intitulassent mes semblables, ne paraissaient pas jusqu'ici
+me ressembler en rien (s'ils trouvaient que je leur ressemblasse,
+pourquoi me faisaient-ils du mal?), je dirigeai ma course vers les
+galets de la plage, fermement résolu à me donner la mort, si la mer
+devait m'offrir les réminiscences antérieures d'une existence fatalement
+vécue. En croiras-tu tes propres yeux? Depuis le jour que je m'enfuis
+de la maison paternelle, je ne me plains pas autant que tu le penses
+d'habiter la mer et ses grottes de cristal. La Providence, comme tu le
+vois, m'a donné en partie l'organisation du cygne. Je vis en paix avec
+les poissons, et ils me procurent la nourriture dont j'ai besoin, comme
+si j'étais leur monarque. Je vais pousser un sifflement particulier,
+pourvu que cela ne te contrarie pas, et tu vas voir comme ils vont
+reparaître.» Il arriva comme il le prédit. Il reprit sa royale natation,
+entouré de son cortège de sujets. Et, quoiqu'au bout de quelques
+secondes, il eût complètement disparu à mes yeux, avec une longue-vue,
+je pus encore le distinguer, aux dernières limites de l'horizon. Il
+nageait, d'une main, et, de l'autre, essuyait ses yeux, qu'avait
+injectés de sang la contrainte terrible de s'être approché de la terre
+ferme. Il avait agi ainsi pour me faire plaisir. Je rejetai l'instrument
+révélateur contre l'escarpement à pic; il bondit de roche en roche, et
+ses fragments épars, ce sont les vagues qui le reçurent: tels furent la
+dernière démonstration et le suprême adieu par lesquels je m'inclinai,
+comme dans un rêve, devant une noble et infortunée intelligence!
+Cependant, tout était réel dans ce qui s'était passé, pendant ce soir
+d'été.
+
+ * * * * *
+
+Chaque nuit, plongeant l'envergure de mes ailes dans ma mémoire
+agonisante, j'évoquais le souvenir de Falmer ... chaque nuit. Ses
+cheveux blonds, sa figure ovale, ses traits majestueux étaient encore
+empreints dans mon imagination, indestructiblement ... surtout ses
+cheveux blonds. Éloignez, éloignez donc cette tête sans chevelure, polie
+comme la carapace de la tortue. Il avait quatorze ans, et je n'avais
+qu'un an de plus. Que cette lugubre voix se taise. Pourquoi vient-elle
+me dénoncer? Mais c'est moi-même qui parle. Me servant de ma propre
+langue pour émettre ma pensée, je m'aperçois que mes lèvres remuent,
+et que c'est moi-même qui parle. Et, c'est moi-même qui, racontant une
+histoire de ma jeunesse, et sentant le remords pénétrer dans mon coeur
+... c'est moi-même, à moins que je ne me trompe ... c'est moi-même qui
+parle. Je n'avais qu'un an de plus. Quel est donc celui auquel je fais
+allusion? C'est un ami que je possédais dans les temps passés, je crois.
+Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle ... je ne veux pas épeler
+de nouveau ces six lettres, non, non. Il n'est pas utile non plus de
+répéter que j'avais un an de plus. Qui le sait? Répétons-le, cependant,
+mais, avec un pénible murmure: je n'avais qu'un an de plus. Même alors,
+la prééminence de ma force physique était plutôt un motif de soutenir, à
+travers le rude sentier de ma vie, celui qui s'était donné à moi, que de
+maltraiter un être visiblement plus faible. Or, je crois en effet qu'il
+était plus faible ... Même alors. C'est un ami que je possédais dans les
+temps passés, je crois. La prééminence de ma force physique ... chaque
+nuit ... Surtout ses cheveux blonds. Il existe plus d'un être humain qui
+a vu des têtes chauves: la vieillesse, la maladie, la douleur (les trois
+ensemble ou prises séparément) expliquent ce phénomène négatif d'une
+manière satisfaisante. Telle est, du moins, la réponse que me ferait un
+savant, si je l'interrogeais là-dessus. La vieillesse, la maladie, la
+douleur. Mais je n'ignore pas (moi, aussi, je suis savant) qu'un jour,
+parce qu'il m'avait arrêté la main, au moment où je levais mon poignard
+pour percer le sein d'une femme, je le saisis par les cheveux avec un
+bras de fer, et le fis tournoyer dans l'air avec une telle vitesse, que
+la chevelure me resta dans la main, et que son corps, lancé par la force
+centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chêne ... Je n'ignore pas
+qu'un jour sa chevelure me resta dans la main. Moi, aussi, je suis
+savant. Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle. Je n'ignore pas
+qu'un jour j'accomplis un acte infâme, tandis que son corps était lancé
+par la force centrifuge. Il avait quatorze ans. Quand, dans un accès
+d'aliénation mentale, je cours à travers les champs, en tenant, pressée
+sur mon coeur, une chose sanglante que je conserve depuis longtemps,
+comme une relique vénérée, les petits enfants qui me poursuivent ...
+les petits enfants et les vieilles femmes qui me poursuivent à coups de
+pierre, poussent ces gémissements lamentables: «Voilà la chevelure de
+Falmer.» Éloignez, éloignez donc cette tête chauve, polie comme la
+carapace de la tortue. Une chose sanglante. Mais c'est moi-même qui
+parle. Sa figure ovale, ses traits majestueux. Or, je crois en effet
+qu'il était plus faible. Les vieilles femmes et les petits enfants. Or,
+je crois en effet ... qu'est-ce que je voulais dire?... or, je crois en
+effet qu'il était plus faible. Avec un bras de fer. Ce choc, ce choc
+l'a-t-il tué? Ses os ont-ils été brisés contre l'arbre ...
+irréparablement? L'a-t-il tué, ce choc engendré par la vigueur d'un
+athlète? A-t-il conservé la vie, quoique ses os se soient
+irréparablement brisés ... irréparablement? Ce choc l'a-t-il tué? Je
+crains de savoir ce dont mes yeux fermés ne furent pas témoins. En effet
+... Surtout ses cheveux blonds. En effet, je m'enfuis au loin avec une
+conscience désormais implacable. Il avait quatorze ans. Avec une
+conscience désormais implacable. Chaque nuit. Lorsqu'un jeune homme, qui
+aspire à la gloire, dans un cinquième étage, penché sur sa table de
+travail, à l'heure silencieuse de minuit, perçoit un bruissement qu'il
+ne sait à quoi attribuer, il tourne, de tous les côtés, sa tête,
+alourdie par la méditation et les manuscrits poudreux; mais, rien, aucun
+indice surpris ne lui révèle la cause de ce qu'il entend si faiblement,
+quoique cependant il l'entende. Il s'aperçoit, enfin, que la fumée de sa
+bougie, prenant son essor vers le plafond, occasionne, à travers l'air
+ambiant, les vibrations presque imperceptibles d'une feuille de papier
+accrochée à un clou figé contre la muraille. Dans un cinquième étage. De
+même qu'un jeune homme, qui aspire à la gloire, entend un bruissement
+qu'il ne sait à quoi attribuer, ainsi j'entends une voix mélodieuse qui
+prononce à mon oreille: «Maldoror!» Mais, avant de mettre fin à sa
+méprise, il croyait entendre les ailes d'un moustique ... penché sur
+sa table de travail. Cependant, je ne rêve pas; qu'importe que je sois
+étendu sur mon lit de satin? Je fais avec sang-froid la perspicace
+remarque que j'ai les yeux ouverts, quoiqu'il soit l'heure des dominos
+roses et des bals masqués. Jamais ... oh! non, jamais! une voix mortelle
+ne fit entendre ces accents séraphiques, en prononçant, avec tant de
+douloureuse élégance, les syllabes de mon nom! Les ailes d'un moustique
+... Comme sa voix est bienveillante. M'a-t-il donc pardonné? Son corps
+alla cogner contre le tronc d'un chêne ... «Maldoror!»
+
+
+
+FIN DU QUATRIÈME CHANT
+
+
+
+
+CHANT CINQUIÈME
+
+
+Que le lecteur ne se fâche pas contre moi, si ma prose n'a pas le
+bonheur de lui plaire. Tu soutiens que mes idées sont au moins
+singulières. Ce que tu dis là, homme respectable, est la vérité; mais,
+une vérité partiale. Or, quelle source abondante d'erreurs et de
+méprises n'est pas toute vérité partiale! Les bandes d'étourneaux ont
+une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une
+tactique uniforme et régulière, telle que serait celle d'une troupe
+disciplinée, obéissant avec précision à la voix d'un seul chef. C'est à
+la voix de l'instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les
+porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la
+rapidité de leur vol les emporte sans cesse au delà; en sorte que cette
+multitude d'oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même
+point aimanté, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en
+tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse
+entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un
+mouvement général d'évolution sur elle-même, résultant des mouvements
+particuliers de circulation propre à chacune de ses parties, et dans
+lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans
+cesse pressé, repoussé par l'effort contraire des lignes environnantes
+qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu'aucune de ces lignes,
+lesquelles le sont elles-mêmes d'autant plus, qu'elles sont plus
+voisines du centre. Malgré cette singulière manière de tourbillonner,
+les étourneaux n'en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l'air
+ambiant, et gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux
+pour le terme de leurs fatigues, et le but de leur pèlerinage. Toi, de
+même, ne fais pas attention à la manière bizarre dont je chante chacune
+de ces strophes. Mais, sois persuadé que les accents fondamentaux de
+la poésie n'en conservent pas moins leur intrinsèque droit sur mon
+intelligence. Ne généralisons pas des faits exceptionnels, je ne demande
+pas mieux: cependant mon caractère est dans l'ordre des choses
+possibles. Sans doute, entre les deux termes extrêmes de la littérature,
+telle que tu l'entends, et de la mienne, il en est une infinité
+d'intermédiaires et il serait facile de multiplier les divisions; mais,
+il n'y aurait nulle utilité, et il y aurait le danger de donner quelque
+chose d'étroit et de faux à une conception éminemment philosophique, qui
+cesse d'être rationnelle, dès qu'elle n'est plus comprise comme elle a
+été imaginée, c'est-à-dire avec ampleur. Tu sais allier l'enthousiasme
+et le froid intérieur, observateur d'une humeur concentrée; enfin, pour
+moi, je te trouve parfait ... Et tu ne veux pas me comprendre! Si tu
+n'es pas en bonne santé, suis mon conseil (c'est le meilleur que je
+possède à ta disposition), et va faire une promenade dans la campagne.
+Triste compensation, qu'en dis-tu? Lorsque tu auras pris l'air, reviens
+me trouver: tes sens seront plus reposés. Ne pleure plus; je ne voulais
+pas te faire de la peine. N'est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu'à un
+certain point, ta sympathie est acquise à mes chants? Or, qui t'empêche
+de franchir les autres degrés? La frontière entre ton goût et le mien
+est invisible; tu ne pourras jamais la saisir: preuve que cette
+frontière elle-même n'existe pas. Réfléchis donc qu'alors (je ne fais
+ici qu'effleurer la question) il ne serait pas impossible que tu eusses
+signé un traité d'alliance avec l'obstination, cette agréable fille du
+mulet, source si riche d'intolérance. Si je ne savais pas que tu n'étais
+pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche. Il n'est pas
+utile pour toi que tu t'encroûtes dans la cartilagineuse carapace d'un
+axiome que tu crois inébranlable. Il y a d'autres axiomes aussi qui sont
+inébranlables, et qui marchent parallèlement avec le tien. Si tu as un
+penchant marqué pour le caramel (admirable farce de la nature), personne
+ne le concevra comme un crime; mais, ceux dont l'intelligence, plus
+énergique et capable de plus grandes choses, préfère le poivre et
+l'arsenic, ont de bonnes raisons pour agir de la sorte, sans avoir
+l'intention d'imposer leur pacifique domination à ceux qui tremblent de
+peur devant une musaraigne ou l'expression parlante des surfaces d'un
+cube. Je parle par expérience, sans venir jouer ici le rôle de
+provocateur. Et, de même que les rotifères et les tardigrades peuvent
+être chauffés à une température voisine de l'ébullition, sans perdre
+nécessairement leur vitalité, il en sera de même pour toi, si tu sais
+t'assimiler, avec précaution, l'âcre sérosité suppurative qui se dégage
+avec lenteur de l'agacement que causent mes intéressantes élucubrations.
+Eh! quoi, n'est-on pas parvenu à greffer sur le dos d'un rat vivant la
+queue détachée du corps d'un autre rat? Essaie donc pareillement de
+transporter dans ton imagination les diverses modifications de ma raison
+cadavérique. Mais, sois prudent. A l'heure que j'écris, de nouveaux
+frissons parcourent l'atmosphère intellectuelle: il ne s'agit que
+d'avoir le courage de les regarder en face. Pourquoi fais-tu cette
+grimace? Et même tu l'accompagnes d'un geste que l'on ne pourrait imiter
+qu'après un long apprentissage. Sois persuadé que l'habitude est
+nécessaire en tout; et, puisque la répulsion instinctive, qui s'était
+déclarée dès les premières pages, a notablement diminué de profondeur,
+en raison inverse de l'application à la lecture, comme un furoncle qu'on
+incise, il faut espérer, quoique ta tête soit encore malade, que ta
+guérison ne tardera certainement pas à rentrer dans sa dernière période.
+Pour moi, il est indubitable que tu vogues déjà en pleine convalescence;
+cependant ta figure est restée bien maigre, hélas! Mais ... courage! il
+y a en toi un esprit peu commun, je t'aime, et je ne désespère pas de
+ta complète délivrance, pourvu que tu absorbes quelques substances
+médicamenteuses, qui ne feront que hâter la disparition des derniers
+symptômes du mal. Comme nourriture astringente et tonique, tu arracheras
+d'abord les bras de ta mère (si elle existe encore), tu les dépèceras en
+petits morceaux, et tu les mangeras ensuite, en un seul jour, sans
+qu'aucun trait de ta figure ne trahisse ton émotion. Si ta mère était
+trop vieille, choisis un autre sujet chirurgique, plus jeune et plus
+frais, sur lequel la rugine aura prise, et dont les os tarsiens, quand
+il marche, prennent aisément un point d'appui pour faire la bascule: ta
+soeur, par exemple. Je ne puis m'empêcher de plaindre son sort, et je
+ne suis pas de ceux dans lesquels un enthousiasme très froid ne fait
+qu'affecter la bonté. Toi et moi, nous verserons pour elle, pour cette
+vierge aimée (mais, je n'ai pas de preuves pour établir qu'elle soit
+vierge), deux larmes incoercibles, deux larmes de plomb. Ce sera tout.
+La potion la plus lénitive, que je te conseille, est un bassin, plein
+d'un pus blennorragique à noyaux, dans lequel on aura préalablement
+dissous un kyste pileux de l'ovaire, un chancre folliculaire, un prépuce
+enflammé, renversé en arrière du gland par une paraphimosis, trois
+limaces rouges. Si tu suis mes ordonnances, ma poésie te recevra à bras
+ouverts, comme un pou résèque, avec ses baisers, la racine d'un cheveu.
+
+ * * * * *
+
+Je voyais, devant moi, un objet debout sur un tertre. Je ne distinguais
+pas clairement sa tête; mais, déjà, je devinais qu'elle n'était pas
+d'une forme ordinaire, sans, néanmoins, préciser la proportion exacte
+de ses contours. Je n'osais m'approcher de cette colonne immobile; et,
+quand même j'aurais eu à ma disposition les pattes ambulatoires de plus
+de trois mille crabes (je ne parle même pas de celles qui servent à la
+préhension et à la mastication des aliments), je serais encore resté à
+la même place, si un événement, très futile par lui-même, n'eût prélevé
+un lourd tribut sur ma curiosité, qui faisait craquer ses digues. Un
+scarabée, roulant, sur le sol, avec ses mandibules et ses antennes,
+une boule, dont les principaux éléments étaient composés de matières
+excrémentielles, s'avançait d'un pas rapide, vers le tertre désigné,
+s'appliquant à bien mettre en évidence la volonté qu'il avait de prendre
+cette direction. Cet animal articulé n'était pas de beaucoup plus grand
+qu'une vache! Si l'on doute de ce que je dis, que l'on vienne à moi, et
+je satisferai les plus incrédules par le témoignage de bons témoins.
+Je le suivis de loin, ostensiblement intrigué. Que voulait-il faire de
+cette grosse boule noire? O lecteur, toi qui te vantes sans cesse de ta
+perspicacité (et non à tort), serais-tu capable de me le dire? Mais, je
+ne veux pas soumettre à une rude épreuve ta passion connue pour les
+énigmes. Qu'il te suffise de savoir que la plus douce punition que je
+puisse t'infliger, est encore de te faire observer que ce mystère ne te
+sera révélé (il te sera révélé) que plus tard, à la fin de ta vie, quand
+tu entameras des discussions philosophiques avec l'agonie sur le bord de
+ton chevet ... et peut-être même à la fin de cette strophe. Le scarabée
+était arrivé au bas du tertre. J'avais emboîté mon pas sur ses traces,
+et j'étais encore à une grande distance du lieu de la scène; car, de
+même que les stercoraires, oiseaux inquiets comme s'ils étaient toujours
+affamés, se plaisent dans les mers qui baignent les deux pôles, et
+n'avancent qu'accidentellement dans les zones tempérées, ainsi je
+n'étais pas tranquille, et je portais mes jambes en avant avec beaucoup
+de lenteur. Mais qu'était-ce donc que la substance corporelle vers
+laquelle j'avançais? Je savais que la famille des pélécaninés comprend
+quatre genres distincts: le fou, le pélican, le cormoran, la frégate. La
+forme grisâtre qui m'apparaissait n'était pas un fou. Le bloc plastique
+que j'apercevais n'était pas une frégate. La chair cristallisée que
+j'observais n'était pas un cormoran. Je le voyais maintenant, l'homme
+à l'encéphale dépourvu de protubérance annulaire! Je recherchais
+vaguement, dans les replis de ma mémoire, dans quelle contrée torride
+ou glacée, j'avais déjà remarqué ce bec très long, large, convexe, en
+voûte, à arête marquée, onguiculée, renflée et très crochue à son
+extrémité; ces bords dentelés, droits; cette mandibule inférieure, à
+branches séparées jusqu'auprès de la pointe; cet intervalle rempli par
+une peau membraneuse; cette large poche, jaune et sacciforme, occupant
+toute la gorge et pouvant se distendre considérablement: et ces narines
+très étroites, longitudinales, presque imperceptibles, creusées dans un
+sillon bazal! Si cet être vivant, à respiration pulmonaire et simple, à
+corps garni de poils, avait été un oiseau entier jusqu'à la plante des
+pieds, et non plus seulement jusqu'aux épaules, il ne m'aurait pas alors
+été si difficile de le reconnaître: chose très facile à faire, comme
+vous allez le voir vous-même. Seulement, cette fois, je m'en dispense;
+pour la clarté de ma démonstration, j'aurais besoin qu'un de ces oiseaux
+fût placé sur ma table de travail, quand même il ne serait qu'empaillé.
+Or, je ne suis pas assez riche pour m'en procurer. Suivant pas à pas une
+hypothèse antérieure, j'aurais de suite assigné sa véritable nature et
+trouvé une place, dans les cadres d'histoire naturelle, à celui dont
+j'admirais la noblesse dans sa pose maladive. Avec quelle satisfaction
+de n'être pas tout à fait ignorant sur les secrets de son double
+organisme, et quelle avidité d'en savoir davantage, je le contemplais
+dans sa métamorphose durable! Quoiqu'il ne possédât pas un visage
+humain, il me paraissait beau comme les deux longs filaments
+tentaculiformes d'un insecte; ou plutôt, comme une inhumation
+précipitée; ou encore, comme la loi de la reconstitution des organes
+mutilés; et surtout, comme un liquide éminemment putrescible! Mais, ne
+prêtant aucune attention à ce qui se passait aux alentours, l'étranger
+regardait toujours devant lui, avec sa tête de pélican! Un autre jour,
+je reprendrai la fin de cette histoire. Cependant, je continuerai ma
+narration avec un morne empressement; car, si, de votre côté, il vous
+tarde de savoir où mon imagination veut en venir (plût au ciel qu'en
+effet, ce ne fût là que de l'imagination!), du mien, j'ai pris la
+résolution de terminer en une seule fois (et non en deux!) ce que
+j'avais à vous dire, quoique cependant personne n'ait le droit de
+m'accuser de manquer de courage. Mais, quand on se trouve en présence
+de pareilles circonstances, plus d'un sent battre contre la paume de sa
+main les pulsations de son coeur. Il vient de mourir, presque inconnu,
+dans un petit port de Bretagne, un maître caboteur, vieux marin, qui
+fut le héros d'une terrible histoire. Il était alors capitaine au long
+cours, et voyageait pour un armateur de Saint-Malo. Or, après une
+absence de treize mois, il arriva au foyer conjugal, au moment où sa
+femme, encore alitée, venait de lui donner un héritier, à la
+reconnaissance duquel il ne se reconnaissait aucun droit. Le capitaine
+ne fit rien paraître de sa surprise et de sa colère; il pria froidement
+sa femme de s'habiller, et de l'accompagner à une promenade, sur les
+remparts de la ville. On était en janvier. Les remparts de Saint-Malo
+sont élevés, et, lorsque souffle le vent du nord, les plus intrépides
+reculent. La malheureuse obéit, calme et résignée; en rentrant, elle
+délira. Elle expira dans la nuit. Mais, ce n'était qu'une femme. Tandis
+que moi, qui suis un homme, en présence d'un drame non moins grand,
+je ne sais si je conservai assez d'empire sur moi-même, pour que les
+muscles de ma figure restassent immobiles! Dès que le scarabée fut
+arrivé au bas du tertre, l'homme leva son bras vers l'ouest
+(précisément, dans cette direction, un vautour des agneaux et un
+grand-duc de Virginie avaient engagé un combat dans les airs), essuya
+sur son bec une longue larme qui présentait un système de coloration
+diamantée, et dit au scarabée: «Malheureuse boule! ne l'as-tu pas fait
+rouler assez longtemps? Ta vengeance n'est pas encore assouvie; et,
+déjà, cette femme, dont tu avais attaché, avec des colliers de perles,
+les jambes et les bras, de manière à réaliser un polyèdre amorphe, afin
+de la traîner, avec tes tarses, à travers les vallées et les chemins,
+sur les ronces et les pierres (laisse-moi m'approcher pourvoir si c'est
+encore elle!), a vu ses os se creuser de blessures, ses membres se polir
+par la loi mécanique du frottement rotatoire, se confondre dans l'unité
+de la coagulation, et son corps présenter, au lieu des linéaments
+primordiaux et des courbes naturelles, l'apparence monotone d'un seul
+tout homogène qui ne ressemble que trop, par la confusion de ses divers
+éléments broyés, à la masse d'une sphère! Il y a longtemps qu'elle est
+morte; laisse ces dépouilles à la terre, et prends garde d'augmenter,
+dans d'irréparables proportions, la rage qui te consume: ce n'est plus
+de la justice: car, l'égoïsme, caché dans les téguments de ton front,
+soulève lentement, comme un fantôme, la draperie qui le recouvre.» Le
+vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, portés insensiblement,
+par les péripéties de leur lutte, s'étaient rapprochés de nous. Le
+scarabée trembla devant ces paroles inattendues, et, ce qui, dans une
+autre occasion, aurait été un mouvement insignifiant, devint, cette
+fois, la marque distinctive d'une fureur qui ne connaissait plus de
+bornes; car, il frotta redoutablement ses cuisses postérieures contre le
+bord des élytres, en faisant entendre un bruit aigu: «Qui es-tu, donc,
+toi, être pusillanime? Il paraît que tu as oublié certains
+développements étranges des temps passés; tu ne les retiens pas dans ta
+mémoire, mon frère. Cette femme nous a trahis, l'un après l'autre. Toi
+le premier, moi le second. Il me semble que cette injure ne doit pas
+(ne doit pas!) disparaître du souvenir si facilement. Si facilement! Toi,
+ta nature magnanime te permet de pardonner. Mais, sais-tu si, malgré la
+situation anormale des atomes de cette femme, réduite à pâte de pétrin
+(il n'est pas maintenant question de savoir si l'on ne croirait pas, à
+la première investigation, que ce corps ait été augmenté d'une quantité
+notable de densité plutôt par l'engrenage de deux fortes roues que par
+les effets de ma passion fougueuse), elle n'existe pas encore? Tais-toi,
+et permets que je me venge.» Il reprit son manège, et s'éloigna, la
+boule poussée devant lui. Quand il se fut éloigné, le pélican s'écria:
+«Cette femme, par son pouvoir magique, m'a donné une tête de palmipède,
+et a changé mon frère en scarabée: peut-être qu'elle mérite même de
+pires traitements que ceux que je viens d'énumérer.» Et moi, qui n'étais
+pas certain de ne pas rêver, devinant, par ce que j'avais entendu, la
+nature des relations hostiles qui unissaient, au-dessus de moi, dans un
+combat sanglant, le vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, je
+rejetai, comme un capuchon, ma tête en arrière, afin de donner au jeu de
+mes poumons, l'aisance et l'élasticité susceptibles, et je leur criai,
+en dirigeant mes yeux vers le haut: «Vous autres, cessez votre discorde.
+Vous avez raison tous les deux; car, à chacun elle avait promis son
+amour; par conséquent, elle vous a trompés ensemble. Mais, vous n'êtes
+pas les seuls. En outre, elle vous dépouilla de votre forme humaine, se
+faisant un jeu cruel de vos plus saintes douleurs. Et, vous hésiteriez à
+me croire! D'ailleurs elle est morte; et le scarabée lui a fait subir un
+châtiment d'ineffaçable empreinte, malgré la pitié du premier trahi.» A
+ces mots, ils mirent fin à leur querelle, et ne s'arrachèrent plus les
+plumes, ni les lambeaux de chair: ils avaient raison d'agir ainsi. Le
+grand-duc de Virginie, beau comme un mémoire sur la courbe que décrit
+un chien en courant après son maître, s'enfonça dans les crevasses d'un
+couvent en ruines. Le vautour des agneaux, beau comme la loi de l'arrêt
+de développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la
+croissance n'est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur
+organisme s'assimile, se perdit dans les hautes couches de l'atmosphère.
+Le pélican, dont le généreux pardon m'avait causé beaucoup d'impression,
+parce que je ne le trouvais pas naturel, reprenant sur son tertre
+l'impassibilité majestueuse d'un phare, comme pour avertir les
+navigateurs humains de faire attention à son exemple, et de préserver
+leur sort de l'amour des magiciennes sombres, regardait toujours devant
+lui. Le scarabée, beau comme le tremblement des mains dans l'alcoolisme,
+disparaissait à l'horizon. Quatre existences de plus que l'on pouvait
+rayer du livre de vie. Je m'arrachai un muscle entier dans le bras
+gauche, car je ne savais plus ce que je faisais, tant je me trouvais ému
+devant cette quadruple infortune. Et, moi, qui croyais que c'étaient des
+matières excrémentielles. Grande bête que je suis, va.
+
+ * * * * *
+
+L'anéantissement intermittent des facultés humaines: quoi que votre
+pensée penchât à supposer, ce ne sont pas là des mots. Du moins, ce
+ne sont pas des mots comme les autres. Qu'il lève la main, celui qui
+croirait accomplir un acte juste, en priant quelque bourreau de
+l'écorcher vivant. Qu'il redresse la tête, avec la volupté du sourire,
+celui qui, volontairement, offrirait sa poitrine aux balles de la mort.
+Mes yeux chercheront la marque des cicatrices; mes dix doigts
+concentreront la totalité de leur attention à palper soigneusement la
+chair de cet excentrique; je vérifierai que les éclaboussures de la
+cervelle ont rejailli sur le satin de mon front. N'est-ce pas qu'un
+homme, amant d'un pareil martyre, ne se trouverait pas dans l'univers
+entier? Je ne connais pas ce que c'est que le rire, c'est vrai, ne
+l'ayant jamais éprouvé par moi-même. Cependant, quelle imprudence n'y
+aurait-il pas à soutenir que mes lèvres ne s'élargiraient pas, s'il
+m'était donné de voir celui qui prétendrait que, quelque part, cet
+homme-là existe? Ce qu'aucun ne souhaiterait pour sa propre existence,
+m'a été échu par un lot inégal. Ce n'est pas que mon corps nage dans
+le lac de la douleur; passe alors. Mais, l'esprit se dessèche par une
+réflexion condensée et continuellement tendue; il hurle comme les
+grenouilles d'un marécage, quand une troupe de flamants voraces et de
+hérons affamés vient s'abattre sur les joncs de ses bords. Heureux celui
+qui dort paisiblement dans un lit de plumes, arrachées à la poitrine de
+l'eider, sans remarquer qu'il se trahit lui-même. Voilà plus de trente
+ans que je n'ai pas encore dormi. Depuis l'imprononçable jour de ma
+naissance, j'ai voué aux planches somnifères une haine irréconciliable.
+C'est moi qui l'ai voulu; que nul ne soit accusé. Vite, que l'on se
+dépouille du soupçon avorté. Distinguez-vous, sur mon front, cette pâle
+couronne? Celle qui la tressa de ses doigts maigres fut la ténacité.
+Tant qu'un reste de sève brûlante coulera dans mes os, comme un torrent
+de métal fondu, je ne dormirai point. Chaque nuit, je force mon oeil
+livide à fixer les étoiles, à travers les carreaux de ma fenêtre. Pour
+être plus sûr de moi-même, un éclat de bois sépare mes paupières
+gonflées. Lorsque l'aurore apparaît, elle me retrouve dans la même
+position, le corps appuyé verticalement, et debout contre le plâtre de
+la muraille froide. Cependant, il m'arrive quelquefois de rêver, mais
+sans perdre un seul instant le vivace sentiment de ma personnalité et la
+libre faculté de me mouvoir: sachez que le cauchemar qui se cache dans
+les angles phosphoriques de l'ombre, la fièvre qui palpe mon visage avec
+son moignon, chaque animal impur qui dresse sa griffe sanglante, eh
+bien, c'est ma volonté qui, pour donner un aliment stable à son activité
+perpétuelle, les fait tourner en rond. En effet, atome qui se venge en
+son extrême faiblesse, le libre arbitre ne craint pas d'affirmer, avec
+une autorité puissante, qu'il ne compte pas l'abrutissement parmi le
+nombre de ses fils: celui qui dort, est moins qu'un animal châtré la
+veille. Quoique l'insomnie entraîne, vers les profondeurs de la fosse,
+ces muscles qui déjà répandent une odeur de cyprès, jamais la blanche
+catacombe de mon intelligence n'ouvrira ses sanctuaires aux yeux du
+Créateur. Une secrète et noble justice, vers les bras tendus de laquelle
+je me lance par instinct, m'ordonne de traquer sans trêve cet ignoble
+châtiment. Ennemi redoutable de mon âme imprudente, à l'heure où l'on
+allume un falot sur la côte, je défends à mes reins infortunés de se
+coucher sur la rosée de gazon. Vainqueur, je repousse les embûches de
+l'hypocrite pavot. Il est en conséquence certain que, par cette lutte
+étrange, mon coeur a muré ses desseins, affamé qui se mange lui-même.
+Impénétrable comme les géants, moi, j'ai vécu sans cesse avec
+l'envergure des yeux béante. Au moins, il est avéré que, pendant le
+jour, chacun peut opposer une résistance utile contre le Grand Objet
+Extérieur (qui ne sait pas son nom?); car, alors, la volonté veille à
+sa propre défense avec un remarquable acharnement. Mais aussitôt que le
+voile des vapeurs nocturnes s'étend, même sur les condamnés que l'on va
+pendre, oh! voir son intellect entre les sacrilèges mains d'un étranger.
+Un implacable scalpel en scrute les broussailles épaisses. La conscience
+exhale un long râle de malédiction; car, le voile de sa pudeur reçoit de
+cruelles déchirures. Humiliation! notre porte est ouverte à la curiosité
+farouche du Céleste Bandit. Je n'ai pas mérité ce supplice infâme, toi,
+le hideux espion de ma causalité! Si j'existe, je ne suis pas un autre.
+Je n'admets pas en moi cette équivoque pluralité. Je veux résider seul
+dans mon intime raisonnement. L'autonomie ... ou bien qu'on me change en
+hippopotame. Abîme-toi sous terre, ô anonyme stygmate, et ne reparais
+plus devant mon indignation hagarde. Ma subjectivité et le Créateur,
+c'est trop pour un cerveau. Quand la nuit obscurcit le cours des heures,
+quel est celui qui n'a pas combattu contre l'influence du sommeil, dans
+sa couche mouillée d'une glaciale sueur? Ce lit, attirant contre son
+sein les facultés mourantes, n'est qu'un tombeau composé de planches de
+sapin équarri. La volonté se retire insensiblement, comme en présence
+d'une force invisible. Une poix visqueuse épaissit le cristallin des
+yeux. Les paupières se recherchent comme deux amis. Le corps n'est plus
+qu'un cadavre qui respire. Enfin, quatre énormes pieux clouent sur le
+matelas la totalité des membres. Et remarquez, je vous prie, qu'en somme
+les draps ne sont que des linceuls. Voici la cassolette où brûle
+l'encens des religions. L'éternité mugit, ainsi qu'une mer lointaine,
+et s'approche à grands pas. L'appartement a disparu: prosternez-vous,
+humains, dans la chapelle ardente! Quelquefois, s'efforçant inutilement
+de vaincre les imperfections de l'organisme, au milieu du sommeil le
+plus lourd, le sens magnétisé s'aperçoit avec étonnement qu'il n'est
+plus qu'un bloc de sépulture, et raisonne admirablement, appuyé sur une
+subtilité incomparable: «Sortir de cette couche est un problème plus
+difficile qu'on ne le pense. Assis sur la charrette, l'on m'entraîne
+vers la binarité des poteaux de la guillotine. Chose curieuse, mon bras
+inerte s'est assimilé savamment la raideur de la souche. C'est très
+mauvais de rêver qu'on marche à l'échafaud.» Le sang coule à large flots
+à travers la figure. La poitrine effectue des soubresauts répétés, et se
+gonfle à des sifflements. Le poids d'un obélisque étouffe l'expansion de
+la rage. Le réel a détruit les rêves de la somnolence! Qui ne sait pas
+que, lorsque la lutte se prolonge entre le moi, plein de fierté, et
+l'accroissement terrible de la catalepsie, l'esprit halluciné perd le
+jugement? Rongé par le désespoir, il se complaît dans son mal, jusqu'à
+ce qu'il ait vaincu la nature, et que le sommeil, voyant sa proie lui
+échapper, s'enfuie sans retour loin de son coeur, d'une aile irritée et
+honteuse. Jetez un peu de cendre sur mon orbite en feu. Ne fixez pas mon
+oeil qui ne se ferme jamais. Comprenez-vous les souffrances que
+j'endure? (cependant, l'orgueil est satisfait). Dès que la nuit exhorte
+les humains au repos, un homme, que je connais, marche à grands pas dans
+la campagne. Je crains que ma résolution ne succombe aux atteintes de la
+vieillesse. Qu'il arrive, ce jour fatal où je m'endormirai! Au réveil
+mon rasoir, se frayant un passage à travers le cou, prouvera que rien
+n'était, en effet, plus réel.
+
+ * * * * *
+
+--Mais qui donc!... mais qui donc ose, ici, comme un conspirateur,
+traîner les anneaux de son corps vers ma poitrine noire? Qui que tu
+sois, excentrique python, par quel prétexte excuses-tu ta présence
+ridicule? Est-ce un vaste remords qui te tourmente? Car, vois-tu, boa,
+ta sauvage majesté n'a pas, je le suppose, l'exorbitante prétention
+de se soustraire à la comparaison que j'en fais avec les traits du
+criminel. Cette bave écumeuse et blanchâtre est, pour moi, le signe de
+la rage. Ecoute-moi: sais-tu que ton oeil est loin de boire un rayon
+céleste? N'oublie pas que si ta présomptueuse cervelle m'a cru capable
+de t'offrir quelques paroles de consolation, ce ne peut être que par
+le motif d'une ignorance totalement dépourvue de connaissances
+physiognomoniques. Pendant un temps, bien entendu, suffisant, dirige la
+lueur de tes yeux vers ce que j'ai le droit, comme un autre, d'appeler
+mon visage! Ne vois-tu pas comme il pleure? Tu t'es trompé, basilic. Il
+est nécessaire que tu cherches ailleurs la triste ration de soulagement,
+que mon impuissance radicale te retranche, malgré les nombreuses
+protestations de ma bonne volonté. Oh! quelle force, en phrases
+exprimables, fatalement t'entraîna vers ta perte? Il est presque
+impossible que je m'habitue à ce raisonnement que tu ne comprennes pas
+que, plaquant sur le gazon rougi, d'un coup de mon talon, les courbes
+fuyantes de ta tête triangulaire, je pourrais pétrir un innommable
+mastic avec l'herbe de la savane et la chair de l'écrasé.
+
+--Disparais le plus tôt possible loin de moi, coupable à la face blême!
+Le mirage fallacieux de l'épouvantement t'a montré ton propre spectre!
+Dissipe tes injurieux soupçons, si tu ne veux pas que je t'accuse à mon
+tour, et que je ne porte contre toi une récrimination qui serait
+certainement approuvée par le jugement du serpentaire reptilivore.
+Quelle monstrueuse aberration de l'imagination t'empêche de me
+reconnaître! Tu ne te rappelles donc pas les services importants que je
+t'ai rendus, par la gratification d'une existence que je fis émerger du
+chaos, et, de ton coté, le voeu, à jamais inoubliable, de ne pas
+déserter mon drapeau, afin de me rester fidèle jusqu'à la mort? Quand tu
+étais enfant (ton intelligence était alors dans sa plus belle phase), le
+premier, tu grimpais sur la colline, avec la vitesse de l'isard, pour
+saluer, par un geste de ta petite main, les multicolores rayons de
+l'aurore naissante. Les notes de ta voix jaillissaient, de ton larynx
+sonore, comme des perles diamantines, et résolvaient leurs collectives
+personnalités, dans l'agrégation vibrante d'un long hymne d'adoration.
+Maintenant, tu rejettes à tes pieds, comme un haillon souillé de boue,
+la longanimité dont j'ai fait trop longtemps preuve. La reconnaissance a
+vu ses racines se dessécher, comme le lit d'une mare; mais, à sa place,
+l'ambition a crû dans des proportions qu'il me serait pénible de
+qualifier. Quel est-il, celui qui m'écoute, pour avoir une telle
+confiance dans l'abus de sa propre faiblesse?
+
+--Et qui es-tu, toi-même, substance audacieuse? Non!... non!... je ne me
+trompe pas; et, malgré les métamorphoses multiples auxquelles tu as
+recours, toujours ta tête de serpent reluira devant mes yeux comme un
+phare d'éternelle injustice, et de cruelle domination! Il a voulu
+prendre les rênes du commandement, mais il ne sait pas régner! Il a
+voulu devenir un objet d'horreur pour tous les êtres de la création,
+et il a réussi. Il a voulu prouver que lui seul est le monarque de
+l'univers, et c'est en cela qu'il s'est trompé. O misérable! as-tu
+attendu jusqu'à cette heure pour entendre les murmures et les complots
+qui, s'élevant simultanément de la surface des sphères, viennent raser
+d'une aile farouche les rebords papillacés de ton destructible tympan?
+Il n'est pas loin, le jour, où mon bras te renversera dans la poussière,
+empoisonnée par ta respiration, et, arrachant de tes entrailles une
+nuisible vie, laissera sur le chemin ton cadavre, criblé de contorsions,
+pour apprendre au voyageur consterné, que cette chair palpitante, qui
+frappe sa vue d'étonnement, et cloue dans son palais sa langue muette,
+ne doit plus être comparée, si l'on garde son sang-froid, qu'au tronc
+pourri d'un chêne, qui tomba de vétusté! Quelle pensée de pitié me
+retient devant ta présence? Toi-même, recule plutôt devant moi, te
+dis-je, et va laver ton incommensurable honte dans le sang d'un enfant
+qui vient de naître: voilà quelles sont tes habitudes. Elles sont dignes
+de toi. Va ... marche toujours devant toi. Je te condamne à devenir
+errant. Je te condamne à rester seul et sans famille. Chemine
+constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse
+les sables des déserts jusqu'à ce que la fin du monde engloutisse les
+étoiles dans le néant. Lorsque tu passeras près de la tanière du tigre,
+il s'empressera de fuir, pour ne pas regarder, comme dans un miroir, son
+caractère exhaussé sur le socle de la perversité idéale. Mais, quand la
+fatigue impérieuse t'ordonnera d'arrêter ta marche devant les dalles de
+mon palais, recouvertes de ronces et de chardons, fais attention à tes
+sandales en lambeaux, et franchis, sur la pointe des pieds, l'élégance
+des vestibules. Ce n'est pas une recommandation inutile. Tu pourrais
+éveiller ma jeune épouse et mon fils en bas âge, couchés dans les
+caveaux de plomb qui longent les fondements de l'antique château. Si tu
+ne prenais tes précautions d'avance, ils pourraient te faire pâlir par
+leurs hurlements souterrains. Quand ton impénétrable volonté leur ôta
+l'existence, ils n'ignoraient pas que ta puissance est redoutable, et
+n'avaient aucun doute à cet égard; mais, ils ne s'attendaient point (et
+leurs adieux suprêmes me confirmèrent leur croyance) que ta Providence
+se serait montrée à ce point impitoyable! Quoi qu'il en soit, traverse
+rapidement ces salles abandonnées et silencieuses, aux lambris
+d'émeraude, mais aux armoiries fanées, où reposent les glorieuses
+statues de mes ancêtres. Ces corps de marbre sont irrités contre toi;
+évite leurs regards vitreux. C'est un conseil que te donne la langue de
+leur unique et dernier descendant. Regarde comme leur bras est levé dans
+l'attitude de la défense provocatrice, la tête fièrement renversée en
+arrière. Sûrement ils ont deviné le mal que tu m'as fait; et, si tu
+passes à portée des piédestaux glacés qui soutiennent ces blocs
+sculptés, la vengeance t'y attend. Si ta défense a besoin de m'objecter
+quelque chose, parle. Il est trop tard pour pleurer maintenant. Il
+fallait pleurer dans des moments plus convenables, quand l'occasion
+était propice. Si tes yeux sont enfin dessillés, juge toi-même quelles
+ont été les conséquences de ta conduite. Adieu! je m'en vais respirer la
+brise des falaises; car, mes poumons, à moitié étouffés, demandent à
+grands cris un spectacle plus tranquille et plus vertueux que le tien!
+
+ * * * * *
+
+O pédérastes incompréhensibles, ce n'est pas moi qui lancerai des
+injures à votre grande dégradation; ce n'est pas moi qui viendrai jeter
+le mépris sur votre anus infundibuliforme. Il suffit que les maladies
+honteuses, et presque incurables, qui vous assiègent, portent avec elles
+leur immanquable châtiment. Législateurs d'institutions stupides,
+inventeurs d'une morale étroite, éloignez-vous de moi, car je suis une
+âme impartiale. Et vous, jeunes adolescents ou plutôt jeunes filles,
+expliquez-moi comment et pourquoi (mais, tenez-vous à une convenable
+distance, car, moi non plus, je ne sais pas résister à mes passions)
+la vengeance a germé dans vos coeurs, pour avoir attaché au flanc de
+l'humanité une pareille couronne de blessures. Vous la faites rougir de
+ses fils par votre conduite (que, moi, je vénère!); votre prostitution,
+s'offrant au premier venu, exerce la logique des penseurs les plus
+profonds, tandis que votre sensibilité exagérée comble la mesure de la
+stupéfaction de la femme elle-même. Êtes-vous d'une nature moins ou plus
+terrestre que celle de vos semblables? Possédez-vous un sixième sens qui
+nous manque? Ne mentez pas, et dites ce que vous pensez. Ce n'est pas
+une interrogation que je vous pose; car, depuis que je fréquente en
+observateur la sublimité de vos intelligences grandioses, je sais à quoi
+m'en tenir. Soyez bénis par ma main gauche, soyez sanctifiés par ma main
+droite, anges protégés par mon amour universel. Je baise votre visage,
+je baise votre poitrine, je baise, avec mes lèvres suaves, les diverses
+parties de votre corps harmonieux et parfumé. Que ne m'aviez-vous dit
+tout de suite ce que vous étiez, cristallisations d'une beauté morale
+supérieure? Il a fallu que je devinasse par moi-même les innombrables
+trésors de tendresse et de chasteté que recélaient les battements de
+votre coeur oppressé. Poitrine ornée de guirlandes de roses et de
+vétyver. Il a fallu que j'entr'ouvrisse vos jambes pour vous connaître
+et que ma bouche se suspendit aux insignes de votre pudeur. Mais (chose
+importante à représenter) n'oubliez pas chaque jour de laver la peau de
+vos parties, avec de l'eau chaude, car, sinon, des chancres vénériens
+pousseraient infailliblement sur les commissures fendues de mes lèvres
+inassouvies. Oh! si au lieu d'être un enfer, l'univers n'avait été qu'un
+céleste anus immense, regardez le geste que je fais du côté de mon
+bas-ventre: oui, j'aurais enfoncé ma verge à travers son sphyncter
+sanglant, fracassant, par mes mouvements impétueux, les propres parois
+de son bassin! Le malheur n'aurait pas alors soufflé, sur mes yeux
+aveuglés, des dunes entières de sable mouvant; j'aurais découvert
+l'endroit souterrain où gît la vérité endormie, et les fleuves de mon
+sperme visqueux auraient trouvé de la sorte un océan où se précipiter!
+Mais, pourquoi me surprends-je à regretter un état de choses imaginaire
+et qui ne recevra jamais le cachet de son accomplissement ultérieur? Ne
+nous donnons pas la peine de construire de fugitives hypothèses. En
+attendant, que celui qui brûle de l'ardeur de partager mon lit vienne me
+trouver; mais, je mets une condition rigoureuse à mon hospitalité: il
+faut qu'il n'ait pas plus de quinze ans. Qu'il ne croie pas de son côté
+que j'en ai trente; qu'est-ce que cela y fait? L'âge ne diminue pas
+l'intensité des sentiments, loin de là; et, quoique mes cheveux soient
+devenus blancs comme la neige, ce n'est pas à cause de la vieillesse:
+c'est, au contraire, pour le motif que vous savez. Moi, je n'aime pas
+les femmes! Ni même les hermaphrodites! Il me faut des êtres qui me
+ressemblent, sur le front desquels la noblesse humaine soit marquée en
+caractères plus tranchés et ineffaçables! Êtes-vous certain que celles
+qui portent de longs cheveux, soient de la même nature que la mienne?
+Je ne le crois pas, et je ne déserterai pas mon opinion. Une salive
+saumâtre coule de ma bouche, je ne sais pas pourquoi. Qui veut me la
+sucer, afin que j'en sois débarrassé? Elle monte ... elle monte
+toujours! Je sais ce que c'est. J'ai remarqué que, lorsque je bois à la
+gorge le sang de ceux qui se couchent à côté de moi (c'est à tort que
+l'on me suppose vampire, puisqu'on appelle ainsi des morts qui sortent
+de leur tombeau; or, moi, je suis un vivant), j'en rejette le lendemain
+une partie par la bouche: voilà l'explication de la salive infecte. Que
+voulez-vous que j'y fasse, si les organes, affaiblis par le vice, se
+refusent à l'accomplissement des fonctions de la nutrition? Mais, ne
+révélez mes confidences à personne. Ce n'est pas pour moi que je vous
+dis cela; c'est pour vous-même et les autres, afin que le prestige du
+secret retienne dans les limites du devoir et de la vertu ceux qui,
+aimantés par l'électricité de l'inconnu, seraient tentés de m'imiter.
+Ayez ma bonté de regarder ma bouche (pour le moment, je n'ai pas le
+temps d'employer une formule plus longue de politesse); elle vous frappe
+au premier abord par l'apparence de sa structure, sans mettre le serpent
+dans vos comparaisons; c'est que j'en contracte le tissu jusqu'à la
+dernière réduction, afin de faire croire que je possède un caractère
+froid. Vous n'ignorez pas qu'il est diamétralement opposé. Que ne
+puis-je regarder à travers ces pages séraphiques le visage de celui qui
+me lit. S'il n'a pas dépassé la puberté, qu'il s'approche. Serre-moi
+contre toi, et ne crains pas de me faire du mal; rétrécissons
+progressivement les liens de nos muscles. Davantage. Je sens qu'il est
+inutile d'insister; l'opacité, remarquable à plus d'un titre, de cette
+feuille de papier, est un empêchement des plus considérables à
+l'opération de notre complète jonction. Moi, j'ai toujours éprouvé un
+caprice infâme pour la pâle jeunesse des collèges, et les enfants
+étiolés des manufactures! Mes paroles ne sont pas les réminiscences d'un
+rêve, et j'aurais trop de souvenirs à débrouiller, si l'obligation
+m'était imposée de faire passer devant vos yeux les événements qui
+pourraient affermir de leur témoignage la véracité de ma douloureuse
+affirmation. La justice humaine ne m'a pas encore surpris en flagrant
+délit, malgré l'incontestable habileté de ses agents. J'ai même
+assassiné (il n'y a pas longtemps!) un pédéraste qui ne se prêtait pas
+suffisamment à ma passion; j'ai jeté son cadavre dans un puits
+abandonné, et l'on n'a pas de preuves décisives contre moi. Pourquoi
+frémissez-vous de peur, adolescent qui me lisez? Croyez-vous que je
+veuille en faire autant envers vous? Vous vous montrez souverainement
+injuste ... Vous avez raison: méfiez-vous de moi, surtout si vous êtes
+beau. Mes parties offrent éternellement le spectacle lugubre de la
+turgescence; nul ne peut soutenir (et combien ne s'en ont-ils pas
+approchés!) qu'il les a vues à l'état de tranquillité normale, pas même
+le décrotteur qui m'y porta un coup de couteau dans un moment de délire.
+L'ingrat! Je change de vêtements deux fois par semaine, la propreté
+n'étant pas le principal motif de ma détermination. Si je n'agissais pas
+ainsi, les membres de l'humanité disparaîtraient au bout de quelques
+jours, dans des combats prolongés. En effet, dans quelque contrée que je
+me trouve, ils me harcèlent continuellement de leur présence et viennent
+lécher la surface de mes pieds. Mais, quelle puissance possèdent-elles
+donc, mes gouttes séminales, pour attirer vers elles tout ce qui respire
+par des nerfs olfactifs! Ils viennent des bords des Amazones, ils
+traversent les vallées qu'arrose le Gange, ils abandonnent le lichen
+polaire, pour accomplir de longs voyages à ma recherche, et demander aux
+cités immobiles, si elles n'ont pas vu passer, un instant, le long de
+leurs remparts, celui dont le sperme sacré embaume les montagnes, les
+lacs, les bruyères, les forêts, les promontoires et la vastitude des
+mers! Le désespoir de ne pas pouvoir me rencontrer (je me cache
+secrètement dans les endroits les plus inaccessibles, afin d'alimenter
+leur ardeur) les porte aux actes les plus regrettables. Ils se mettent
+trois cent mille de chaque côté, et les mugissements des canons servent
+de prélude à la bataille. Toutes les ailes s'ébranlent à la fois, comme
+un seul guerrier. Les carrés se forment et tombent aussitôt pour ne plus
+se relever. Les chevaux effarés s'enfuient dans toutes les directions.
+Les boulets labourent le sol, comme des météores implacables. Le théâtre
+du combat n'est plus qu'un vaste champ de carnage, quand la nuit révèle
+sa présence et que la lune silencieuse apparaît entre les déchirures
+d'un nuage. Me montrant du doigt un espace de plusieurs lieues recouvert
+de cadavres, le croissant vaporeux de cet astre m'ordonne de prendre un
+instant, comme le sujet de méditatives réflexions, les conséquences
+funestes qu'entraîne, après lui, l'inexplicable talisman enchanteur que
+la Providence m'accorda. Malheureusement que de siècles ne faudra-t-il
+pas encore, avant que la race humaine périsse entièrement par mon piège
+perfide! C'est ainsi qu'un esprit habile, et qui ne se vante pas,
+emploie, pour atteindre à ses fins, les moyens mêmes qui paraîtraient
+d'abord y porter un invincible obstacle. Toujours mon intelligence
+s'élève vers cette imposante question, et vous êtes témoin vous-même
+qu'il ne m'est plus possible de rester dans le sujet modeste qu'au
+commencement j'avais le dessein de traiter. Un dernier mot ... c'était
+une nuit d'hiver. Pendant que la bise sifflait dans les sapins, le
+Créateur ouvrit sa porte au milieu des ténèbres et fit entrer un
+pédéraste.
+
+ * * * * *
+
+Silence! il passe un cortège funéraire à côté de vous. Inclinez la
+binarité de vos rotules vers la terre et entonnez un chant
+d'outre-tombe. (Si vous considérez mes paroles plutôt comme une simple
+forme impérative, que comme un ordre formel qui n'est pas à sa place,
+vous montrerez de l'esprit et du meilleur.) Il est possible que vous
+parveniez de la sorte à réjouir extrêmement l'âme du mort, qui va se
+reposer de la vie dans une fosse. Même le fait est, pour moi, certain.
+Remarquez que je ne dis pas que votre opinion ne puisse jusqu'à un
+certain point être contraire à la mienne; mais, ce qu'il importe avant
+tout, c'est de posséder des notions justes sur les bases de la morale,
+de telle manière que chacun doive se pénétrer du principe qui commande
+de faire à autrui ce que l'on voudrait peut-être qui fût fait à
+soi-même. Le prêtre des religions ouvre le premier la marche, en tenant
+à la main un drapeau blanc, signe de la paix, et de l'autre un emblème
+d'or qui représente les parties de l'homme et de la femme, comme pour
+indiquer que ces membres charnels sont la plupart du temps, abstraction
+faite de toute métaphore, des instruments très dangereux entre les mains
+de ceux qui s'en servent, quand ils les manipulent aveuglément pour des
+buts divers qui se querellent entre eux, au lieu d'engendrer une
+opportune réaction contre la passion connue qui cause presque tous nos
+maux. Au bas de son dos est attachée (artificiellement, bien entendu)
+une queue de cheval, aux crins épais, qui balaie la poussière du sol.
+Elle signifie de prendre garde de ne pas nous ravaler par notre conduite
+au rang des animaux. Le cercueil connaît sa route et marche après la
+tunique flottante du consolateur. Les parents et les amis du défunt, par
+la manifestation de leur position, ont résolu de fermer la marche du
+cortège. Celui-ci s'avance avec majesté, comme un vaisseau qui fend la
+pleine mer, et ne craint pas le phénomène de l'enfoncement; car, au
+moment actuel, les tempêtes et les écueils ne se font pas remarquer par
+quelque chose de moins que leur explicable absence. Les grillons et
+les crapauds suivent à quelques pas la fête mortuaire; eux, aussi,
+n'ignorent pas que leur modeste présence aux funérailles de quiconque
+leur sera un jour comptée. Ils s'entretiennent à voix basse dans leur
+pittoresque langage (ne soyez pas assez présomptueux, permettez-moi de
+vous donner ce conseil non intéressé, pour croire que vous seul possédez
+la précieuse faculté de traduire les sentiments de votre pensée) de
+celui qu'ils regardèrent plus d'une fois courir à travers les prairies
+verdoyantes, et plonger la sueur de ses membres dans les bleuâtres
+vagues des golfes arénacés. D'abord, la vie parut lui sourire sans
+arrière-pensée, et, magnifiquement, le couronna de fleurs; mais, puisque
+votre intelligence elle-même s'aperçoit ou plutôt devine qu'il s'est
+arrêté aux limites de l'enfance, je n'ai pas besoin, jusqu'à l'apparition
+d'une rétractation véritablement nécessaire, de continuer les prolégomènes
+de ma rigoureuse démonstration. Dix ans. Nombre exactement calqué, à s'y
+méprendre, sur celui des doigts de la main. C'est peu et c'est beaucoup
+Dans le cas qui nous préoccupe, cependant, je m'appuierai sur votre amour
+envers la vérité, pour que vous prononciez, avec moi, sans tarder une
+seconde de plus, que c'est peu. Et, quand je réfléchis sommairement à ces
+ténébreux mystères, par lesquels un être humain disparaît de la terre,
+aussi facilement qu'une mouche ou une libellule, sans conserver l'espérance
+d'y revenir, je me surprends à couver le vif regret de ne pas probablement
+pouvoir vivre assez longtemps, pour vous bien expliquer ce que je n'ai pas
+la prétention de comprendre moi-même. Mais, puisqu'il est prouvé que, par
+un hasard extraordinaire, je n'ai pas encore perdu la vie depuis ce
+temps lointain où je commençai, plein de terreur, la phrase précédente,
+je calcule mentalement qu'il ne sera pas inutile ici, de construire
+l'aveu complet de mon impuissance radicale, quand il s'agit surtout,
+comme à présent, de cette imposante et inabordable question. C'est,
+généralement parlant, une chose singulière que la tendance attractive
+qui nous porte à rechercher (pour ensuite les exprimer) les
+ressemblances et et les différences que recèlent, dans leurs naturelles
+propriétés, les objets les plus opposés entre eux, et quelquefois les
+moins aptes, en apparence, à se prêter à ce genre de combinaisons
+sympathiquement curieuses, et qui, ma parole d'honneur, donnent
+gracieusement au style de l'écrivain, qui se paie cette personnelle
+satisfaction, l'impossible et inoubliable aspect d'un hibou sérieux
+jusqu'à l'éternité. Suivons en conséquence le courant qui nous entraîne.
+Le milan royal a les ailes proportionnellement plus longues que les
+buses, et le vol bien plus aisé: aussi passe-t-il sa vie dans l'air.
+Il ne se repose presque jamais et parcourt chaque jour des espaces
+immenses; et ce grand mouvement n'est point un exercice de chasse, ni
+poursuite de proie, ni même de découverte; car, il ne chasse pas; mais,
+il semble que le vol soit son état naturel, sa favorite situation. L'on
+ne peut s'empêcher d'admirer la manière dont il l'exécute. Ses ailes
+longues et étroites paraissent immobiles; c'est la queue qui croit
+diriger toutes les évolutions, et la queue ne se trompe pas: elle agit
+sans cesse. Il s'élève sans effort; il s'abaisse comme s'il glissait sur
+un plan incliné; il semble plutôt nager que voler; il précipite sa
+course, il la ralentit, s'arrête, et reste comme suspendu ou fixé à la
+même place, pendant des heures entières. L'on ne peut s'apercevoir
+d'aucun mouvement dans ses ailes: vous ouvririez les yeux comme la porte
+d'un four, que ce serait d'autant inutile. Chacun a le bon sens de
+confesser sans difficulté (quoique avec un peu de mauvaise grâce) qu'il
+ne s'aperçoit pas, au premier abord, du rapport, si lointain qu'il soit,
+que je signale entre la beauté du vol du milan royal, et celle de la
+figure de l'enfant, s'élevant doucement, au-dessus du cercueil
+découvert, comme un nénuphar qui perce la surface des eaux; et voilà
+précisément en quoi consiste l'impardonnable faute qu'entraîne
+l'inamovible situation d'un manque de repentir, touchant l'ignorance
+volontaire dans laquelle on croupit. Ce rapport de calme majesté entre
+les deux termes de ma narquoise comparaison n'est déjà que trop commun,
+et d'un symbole assez compréhensible, pour que je m'étonne davantage de
+ce qui ne peut avoir, comme seule excuse, que ce même caractère de
+vulgarité qui fait appeler, sur tout objet ou spectacle qui en est
+atteint, un profond sentiment d'indifférence injuste. Comme si ce qui se
+voit quotidiennement n'en devrait pas moins réveiller l'attention de
+notre admiration! Arrivé à l'entrée du cimetière, le cortège s'empresse
+de s'arrêter; son intention n'est pas d'aller plus loin. Le fossoyeur
+achève le creusement de la fosse; l'on y dépose le cercueil avec toutes
+les précautions prises en pareil cas; quelques pelletées de terre
+inattendues viennent recouvrir le corps de l'enfant. Le prêtre des
+religions, au milieu de l'assistance émue, prononce quelques paroles
+pour bien enterrer le mort, davantage, dans l'imagination des
+assistants. «Il dit qu'il s'étonne beaucoup de ce que l'on verse ainsi
+tant de pleurs, pour un acte d'une telle insignifiance. Textuel. Mais il
+craint de ne pas qualifier suffisamment ce qu'il prétend, lui, être un
+incontestable bonheur. S'il avait cru que la mort est aussi peu
+sympathique dans sa naïveté, il aurait renoncé à son mandat, pour ne pas
+augmenter la légitime douleur des nombreux parents et amis du défunt;
+mais, une secrète voix l'avertit de leur donner quelques consolations,
+qui ne seront pas inutiles, ne fût-ce que celle qui ferait entrevoir
+l'espoir d'une prochaine rencontre dans les cieux entre celui qui mourut
+et ceux qui survécurent.» Maldoror s'enfuyait au grand galop, en
+paraissant diriger sa course vers les murailles du cimetière. Les sabots
+de son coursier élevaient autour de son maître une fausse couronne de
+poussière épaisse. Vous autres, vous ne pouvez savoir le nom de ce
+cavalier; mais, moi, je le sais. Il s'approchait de plus en plus; sa
+figure de platine commençait à devenir perceptible, quoique le bas en
+fût entièrement enveloppé d'un manteau que le lecteur s'est gardé d'ôter
+de sa mémoire et qui ne laissait apercevoir que les yeux. Au milieu de
+son discours, le prêtre des religions devient subitement pâle, car son
+oreille reconnaît le galop irrégulier de ce célébré cheval blanc qui
+n'abandonna jamais son maître. «Oui, ajouta-t-il de nouveau, ma
+confiance est grande dans cette prochaine rencontre; alors, on
+comprendra, mieux qu'auparavant, quel sens il fallait attacher à la
+séparation temporaire de l'âme et du corps. Tel qui croit vivre sur
+cette terre se berce d'une illusion dont il importerait d'accélérer
+l'évaporation.» Le bruit du galop s'accroissait de plus en plus; et,
+comme le cavalier, étreignant la ligne d'horizon, paraissait en vue,
+dans le champ d'optique qu'embrassait le portail du cimetière, rapide
+comme un cyclone giratoire, le prêtre des religions plus gravement
+reprit: «Vous ne semblez pas vous douter que celui-ci, que la maladie
+força de ne connaître que les premières phases de la vie, et que la
+fosse vient de recevoir dans son sein, est l'indubitable vivant; mais,
+sachez au moins que celui-là, dont vous apercevez la silhouette
+équivoque emportée par un cheval nerveux, et sur lequel je vous
+conseille de fixer le plus tôt possible les yeux, car il n'est plus
+qu'un point, et va bientôt disparaître dans la bruyère, quoiqu'il ait
+beaucoup vécu, est le seul véritable mort.»
+
+ * * * * *
+
+«Chaque nuit, à l'heure où le sommeil est parvenu à son plus grand degré
+d'intensité, une vieille araignée de la grande espèce sort lentement sa
+tête d'un trou placé sur le sol, à l'une des intersections des angles
+de la chambre. Elle écoute attentivement si quelque bruissement remue
+encore ses mandibules dans l'atmosphère. Vu sa conformation d'insecte,
+elle ne peut pas faire moins, si elle prétend augmenter de brillantes
+personnifications les trésors de la littérature, que d'attribuer des
+mandibules au bruissement. Quand elle s'est assurée que le silence règne
+aux alentours, elle retire successivement, des profondeurs de son nid,
+sans le secours de la méditation, les diverses parties de son corps, et
+s'avance à pas comptés vers ma couche. Chose remarquable! moi qui fais
+reculer le sommeil et les cauchemars, je me sens paralysé dans la
+totalité de mon corps, quand elle grimpe le long des pieds d'ébène de
+mon lit de satin. Elle m'étreint la gorge avec les pattes, et me suce le
+sang avec son ventre. Tout simplement! Combien de litres d'une liqueur
+pourprée, dont vous n'ignorez pas le nom, n'a-t-elle pas bus, depuis
+qu'elle accomplit le même manège avec une persistance digne d'une
+meilleure cause! Je ne sais pas ce que je lui ait fait, pour qu'elle se
+conduise de la sorte à mon égard. Lui ai-je broyé une patte par
+inattention? Lui ai-je enlevé ses petits? Ces deux hypothèses, sujettes
+à caution, ne sont pas capables de soutenir un sérieux examen; elles
+n'ont même pas de la peine à provoquer un haussement dans mes épaules et
+un sourire sur mes lèvres, quoique l'on ne doive se moquer de personne.
+Prends garde à toi, tarentule noire; si ta conduite n'a pas pour excuse
+un irréfutable syllogisme, une nuit je me réveillerai en sursaut, par un
+dernier effort de ma volonté agonisante, je romprai le charme avec
+lequel tu retiens mes membres dans l'immobilité, et je t'écraserai entre
+les os de mes doigts, comme un morceau de matière mollasse. Cependant,
+je me rappelle vaguement que je t'ai donné la permission de laisser tes
+pattes grimper sur l'éclosion de la poitrine, et de là jusqu'à la peau
+qui recouvre mon visage; que par conséquent, je n'ai pas le droit de te
+contraindre. Oh! qui démêlera mes souvenirs confus! Je lui donne pour
+récompense ce qui reste de mon sang: en comptant la dernière goutte
+inclusivement, il y en a pour remplir au moins la moitié d'une coupe
+d'orgie.» Il parle, et il ne cesse de se déshabiller. Il appuie une
+jambe sur le matelas, et de l'autre, pressant le parquet de saphir afin
+de s'enlever, il se trouve étendu dans une position horizontale. Il a
+résolu de ne pas fermer les yeux, afin d'attendre son ennemi de pied
+ferme. Mais, chaque fois, ne prend-il pas la même résolution, et
+n'est-elle pas toujours détruite par l'inexplicable image de sa promesse
+fatale? Il ne dit plus rien, et se résigne avec douleur; car, pour lui
+le serment est sacré. Il s'enveloppe majestueusement dans les replis de
+la soie, dédaigne d'entrelacer les glands d'or de ses rideaux, et,
+appuyant les boucles ondulées de ses longs cheveux noirs sur les franges
+du coussin de velours, il tâte, avec la main, la large blessure de son
+cou, dans laquelle la tarentule a pris l'habitude de se loger, comme
+dans un deuxième nid, tandis que son visage respire la satisfaction. Il
+espère que cette nuit actuelle (espérez avec lui!) verra la dernière
+représentation de la succion immense; car, son unique voeu serait que
+le bourreau en finit avec son existence: la mort, et il sera content.
+Regardez cette vieille araignée de la grande espèce, qui sort lentement
+sa tête d'un trou placé sur le sol, à l'une des intersections des angles
+de la chambre. Nous ne sommes plus dans la narration. Elle écoute
+attentivement si quelque bruissement remue encore ses mandibules dans
+l'atmosphère. Hélas! nous sommes maintenant arrivés dans le réel, quant
+à ce qui regarde la tarentule, et, quoique l'on pourrait mettre un point
+d'exclamation à la fin de chaque phrase, ce n'est peut-être pas une
+raison pour s'en dispenser! Elle s'est assurée que le silence règne aux
+alentours; la voilà qui retire successivement des profondeurs de son
+nid, sans le secours de la méditation, les diverses parties de son
+corps, et s'avance à pas comptés vers la couche de l'homme solitaire. Un
+instant elle s'arrête; mais il est court, ce moment d'hésitation. Elle
+se dit qu'il n'est pas temps encore de cesser de torturer, et qu'il faut
+auparavant donner au condamné les plausibles raisons qui déterminèrent
+la perpétualité du supplice. Elle a grimpé à côté de l'oreille de
+l'endormi. Si vous voulez ne pas perdre une seule parole de ce qu'elle
+va dire, faites abstraction des occupations étrangères qui obstruent le
+portique de votre esprit, et soyez, au moins, reconnaissant de l'intérêt
+que je vous porte, en faisant assister votre présence aux scènes
+théâtrale qui me paraissent dignes d'exciter une véritable attention
+de votre part; car, qui m'empêcherait de garder, pour moi seul, les
+événements que je raconte? «Réveille-toi, flamme amoureuse des anciens
+jours, squelette décharné. Le temps est venu d'arrêter la main de la
+justice. Nous ne te ferons pas attendre longtemps l'explication que tu
+souhaites. Tu nous écoutes, n'est-ce pas? Mais ne remue pas tes membres;
+tu es encore aujourd'hui sous notre magnétique pouvoir, et l'atonie
+encéphalique persiste: c'est pour la dernière fois. Quelle impression la
+figure d'Elseneur fait-elle dans ton imagination? Tu l'as oublié! Et ce
+Réginald, à la démarche fière, as-tu gravé ses traits dans ton cerveau
+fidèle? Regarde-le caché dans les replis des rideaux; sa bouche est
+penchée vers ton front; mais il n'ose te parler, car il est plus timide
+que moi. Je vais te raconter un épisode de ta jeunesse, et te remettre
+dans le chemin de la mémoire ...» Il y avait longtemps que l'araignée
+avait ouvert son ventre, d'où s'étaient élancés deux adolescents, à la
+robe bleue, chacun un glaive flamboyant à la main, et qui avaient pris
+place aux côtés du lit, comme pour garder désormais le sanctuaire du
+sommeil. «Celui-ci, qui n'a pas encore cessé de te regarder, car il
+t'aima beaucoup, fut le premier de nous deux auquel tu donnas ton amour.
+Mais tu le fis souvent souffrir par les brusqueries de ton caractère.
+Lui, il ne cessait d'employer ses efforts à n'engendrer de ta part aucun
+sujet de plainte contre lui: un ange n'aurait pas réussi. Tu lui
+demandas, un jour s'il voulait aller se baigner avec toi, sur le rivage
+de la mer. Tous les deux, comme deux cygnes, vous vous élançâtes en même
+temps d'une roche à pic. Plongeurs éminents, vous glissâtes dans la
+masse aqueuse, les bras étendus entre la tête et se réunissant aux
+mains. Pendant quelques minutes, vous nageâtes entre deux courants. Vous
+reparûtes à une grande distance, vos cheveux entremêlés entre eux, et
+ruisselants du liquide salé. Mais quel mystère s'était donc passé sous
+l'eau, pour qu'une longue trace de sang s'aperçût à travers les vagues?
+Revenus à la surface, toi, tu continuais de nager, et tu faisais
+semblant de ne pas remarquer la faiblesse croissante de ton compagnon.
+Il perdait rapidement ses forces, et tu n'en poussais pas moins tes
+larges brassées vers l'horizon brumeux, qui s'estompait devant toi. Le
+blessé poussa des cris de détresse, et tu fis le sourd. Réginald frappa
+trois fois l'écho des syllabes de ton nom, et trois fois tu répondis par
+un cri de volupté. Il se trouvait trop loin du rivage pour y revenir,
+et s'efforçait en vain de suivre les sillons de ton passage afin de
+t'atteindre, et reposer un instant sa main sur ton épaule. La chasse
+négative se prolongea pendant une heure, lui, perdant ses forces, et,
+toi, sentant croître les tiennes. Désespérant d'égaler ta vitesse, il
+fit une courte prière au Seigneur pour lui recommander son âme, se plaça
+sur le dos comme quand on fait la planche, de telle manière qu'on
+apercevait le coeur battre violemment sous sa poitrine, et attendit que
+la mort arrivât, afin de ne plus attendre. En cet instant, tes membres
+vigoureux étaient à perte de vue, et s'éloignaient encore, rapides comme
+une sonde qu'on laisse filer. Une barque, qui revenait de placer ses
+filets au large, passa dans ces parages. Les pêcheurs prirent Réginald
+pour un naufragé, et le halèrent, évanoui, dans leur embarcation. On
+constata la présence d'une blessure au flanc droit; chacun de ces matelots
+expérimentés émit l'opinion qu'aucune pointe d'écueil ou fragment de
+rocher n'était susceptible de percer un trou si microscopique et en même
+temps si profond. Une arme tranchante, comme le serait un stylet des plus
+aigus, pouvait seule s'arroger des droits à la paternité d'une si fine
+blessure. Lui, ne voulut jamais raconter les diverses phases du plongeon,
+à travers les entrailles des flots, et ce secret, il l'a gardé jusqu'à
+présent. Des larmes coulent maintenant sur ses joues un peu décolorées,
+et tombent sur tes draps: le souvenir est quelquefois plus amer que la
+chose. Mais moi, je ne ressentirai pas de la pitié: ce serait te montrer
+trop d'estime. Ne roule pas dans leur orbite ces yeux furibonds. Reste
+calme plutôt. Tu sais que tu ne peux pas bouger. D'ailleurs, je n'ai pas
+terminé mon récit.--Relève ton glaive, Réginald, et n'oublie pas si
+facilement la vengeance. Qui sait? peut-être un jour elle viendrait te
+faire des reproches.--Plus tard, tu conçus des remords dont l'existence
+devait être éphémère; tu résolus de racheter ta faute par le choix d'un
+autre ami, afin de le bénir et de l'honorer. Par ce moyen expiatoire, tu
+effaçais les taches du passé, et tu faisais retomber sur celui qui devint
+la deuxième victime, la sympathie que tu n'avais pas su montrer à l'autre.
+Vain espoir; le caractère ne se modifie pas d'un jour à l'autre, et ta
+volonté resta pareille à elle-même. Moi, Elseneur, je te vis pour la
+première fois, et, dès ce moment, je ne pus t'oublier. Nous nous regardâmes
+pendant quelques instants, et tu te mis à sourire. Je baissais les yeux,
+parce que je vis dans les tiens une flamme surnaturelle. Je me demandais
+si, à l'aide d'une nuit obscure, tu t'étais laissé choir secrètement
+jusqu'à nous de la surface de quelque étoile; car, je le confesse,
+aujourd'hui qu'il n'est pas nécessaire de feindre, tu ne ressemblais pas
+aux marcassins de l'humanité; mais une auréole de rayons étincelants
+enveloppait la périphérie de ton front. J'aurais désiré lier des
+relations intimes avec toi; ma présence n'osait approcher devant la
+frappante nouveauté de cette étrange noblesse, et une tenace terreur
+rôdait autour de moi. Pourquoi n'ai-je pas écouté ces avertissements de
+la conscience? Pressentiments fondés. Remarquant mon hésitation, tu
+rougis à ton tour, et tu avanças le bras. Je mis courageusement ma main
+dans la tienne, et, après cette action, je me sentis plus fort;
+désormais un souffle de ton intelligence était passé dans moi. Les
+cheveux au vent et respirant les haleines des brises, nous marchâmes
+quelques instants devant nous, à travers des bosquets touffus de
+lentisques, de jasmins, de grenadiers et d'orangers, dont les senteurs
+nous enivraient. Un sanglier frôla nos habits à toute course, et une
+larme tomba de son oeil, quand il me vit avec toi: je ne m'expliquais
+pas sa conduite. Nous arrivâmes à la tombée de la nuit devant les portes
+d'une cité populeuse. Les profils des dômes, les flèches des minarets et
+les boules de marbre des belvédères découpaient vigoureusement leurs
+dentelures, à travers les ténèbres, sur le bleu intense du ciel. Mais tu
+ne voulus pas te reposer en cet endroit, quoique nous fussions accablés
+de fatigue. Nous longeâmes le bas des fortifications externes, comme
+des chacals nocturnes; nous évitâmes la rencontre des sentinelles aux
+aguets; et nous parvînmes à nous éloigner, par la porte opposée, de
+cette réunion solennelle d'animaux raisonnables, civilisés comme les
+castors. Le vol de la fulgore porte-lanterne, le craquement des herbes
+sèches, les hurlements intermittents de quelque loup lointain
+accompagnaient l'obscurité de notre marche incertaine, à travers la
+campagne. Quels étaient donc tes valables motifs pour fuir les ruches
+humaines? Je me posais cette question avec un certain trouble; mes
+jambes d'ailleurs commençaient à me refuser un service trop longtemps
+prolongé. Nous atteignîmes enfin la lisière d'un bois épais, dont les
+arbres étaient entrelacés entre eux par un fouillis de hautes lianes
+inextricables, de plantes parasites, et de cactus à épines monstrueuses.
+Tu t'arrêtas devant un bouleau. Tu me dis de m'agenouiller pour me
+préparer à mourir; tu m'accordais un quart d'heure pour sortir de cette
+terre. Quelques regards furtifs, pendant notre longue course, jetés à la
+dérobée sur moi, quand je ne t'observais pas, certains gestes dont j'avais
+remarqué l'irrégularité de mesure et de mouvement se présentèrent aussitôt
+à ma mémoire, comme les pages ouvertes d'un livre. Mes soupçons étaient
+confirmés. Trop faible pour lutter contre toi, tu me renversas à terre,
+comme l'ouragan abat la feuille du tremble. Un de tes genoux sur ma
+poitrine, et l'autre appuyé sur l'herbe humide, tandis qu'une de tes mains
+arrêtait la binarité de mes bras dans son étau, je vis l'autre sortir un
+couteau, de la gaîne appendue à ta ceinture. Ma résistance était presque
+nulle, et je fermai les yeux: les trépignements d'un troupeau de boeufs
+s'entendirent à quelque distance, apportés par le vent. Il s'avançait
+comme une locomotive, harcelé par le bâton d'un pâtre et les mâchoires
+d'un chien. Il n'y avait pas de temps à perdre, et c'est ce que tu compris;
+craignant de ne pas parvenir à tes fins, car l'approche d'un secours
+inespéré avait doublé ma puissance musculaire, et t'apercevant que tu ne
+pouvais rendre immobile qu'un de mes bras à la fois, tu te contentas, par
+un rapide mouvement imprimé à la lame d'acier, de me couper le poignet
+droit. Le morceau, exactement détaché, tomba par terre. Tu pris la fuite,
+pendant que j'étais étourdi par la douleur. Je ne te raconterai pas comment
+le pâtre vint à mon secours, ni combien de temps devint nécessaire à ma
+guérison. Qu'il te suffise de savoir que cette trahison, à laquelle je ne
+m'attendais pas, me donna l'envie de rechercher la mort. Je portai ma
+présence dans les combats, afin d'offrir ma poitrine aux coups. J'acquis
+de la gloire dans les champs de bataille; mon nom était devenu redoutable
+même aux plus intrépides, tant mon artificielle main de fer répandait le
+carnage et la destruction dans les rangs ennemis. Cependant, un jour que
+les obus tonnaient beaucoup plus fort qu'à l'ordinaire, et que les
+escadrons, enlevés de leur base, tourbillonnaient, comme des pailles, sous
+l'influence du cyclone de la mort, un cavalier, à la démarche hardie,
+s'avança devant moi, pour me disputer la palme de la victoire. Les deux
+armées s'arrêtèrent, immobiles, pour nous contempler en silence. Nous
+combattîmes longtemps, criblés de blessures, et les casques brisés. D'un
+commun accord, nous cessâmes la lutte, afin de nous reposer, et la
+reprendre ensuite avec plus d'énergie. Plein d'admiration pour son
+adversaire, chacun lève sa propre visière: «Elseneur!...», «Réginald!...»,
+telles furent les simples paroles que nos gorges haletantes prononcèrent
+en même temps. Ce dernier, tombé dans le désespoir d'une tristesse
+inconsolable, avait pris, comme moi, la carrière des armes, et les
+balles l'avaient épargné. Dans quelles circonstances nous nous
+retrouvions! Mais ton nom ne fut pas prononcé! Lui et moi, nous nous
+jurâmes une amitié éternelle; mais, certes, différente des deux
+premières dans lesquelles tu avais été le principal acteur. Un archange,
+descendu du ciel et messager du Seigneur, nous ordonna de nous changer
+en une araignée unique, et de venir chaque nuit te sucer la gorge,
+jusqu'à ce qu'un commandement venu d'en haut arrêtât le cours du
+châtiment. Pendant près de dix ans, nous avons hanté ta couche. Dès
+aujourd'hui, tu es délivré de notre persécution. La promesse vague dont
+tu parlais, ce n'est pas à nous que tu la fis, mais bien à l'Être qui
+est plus fort que toi: tu comprenais toi-même qu'il valait mieux se
+soumettre à ce décret irrévocable. Réveille-toi, Maldoror! Le charme
+magnétique qui a pesé sur ton système cérébro-spinal, pendant les nuits
+de deux lustres, s'évapore.» Il se réveille comme il lui a été ordonné,
+et voit deux formes célestes disparaître dans les airs, les bras
+entrelacés. Il n'essaie pas de se rendormir. Il sort lentement, l'un
+après l'autre, ses membres hors de sa couche. Il va réchauffer sa peau
+glacée aux tisons rallumés de la cheminée gothique. Sa chemise seule
+recouvre son corps. Il cherche des yeux la carafe de cristal afin
+d'humecter son palais desséché. Il ouvre les contrevents de la fenêtre.
+Il s'appuie sur le rebord. Il contemple la lune qui verse, sur sa
+poitrine, un cône de rayons extatiques, où palpitent, comme des phalènes,
+des atomes d'argent d'une douceur ineffable. Il attend que le crépuscule
+du matin vienne apporter, par le changement de décors, un dérisoire
+soulagement à son coeur bouleversé.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME CHANT
+
+
+
+
+CHANT SIXIÈME
+
+
+Vous, dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d'embellir le
+faciès, ne croyez pas qu'il s'agisse encore de pousser, dans des
+strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu'un élève de quatrième,
+des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements
+sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu'on serait capable
+de l'imaginer, pour peu qu'on s'en donnât la peine; mais il est
+préférable de prouver par des faits les propositions que l'on avance.
+Prétendriez-vous donc que, parce que j'aurais insulté, comme en me
+jouant, l'homme, le Créateur et moi-même, dans mes explicables
+hyperboles, ma mission fût complète? Non: la partie la plus importante
+de mon travail n'en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire.
+Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés
+plus haut: il leur sera ainsi communiqué une puissance moins abstraite.
+La vitalité se répandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil
+circulatoire, et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de
+rencontrer, là où d'abord vous n'aviez cru voir que des entités vagues
+appartenant au domaine de la spéculation pure, d'une part, l'organisme
+corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de
+l'autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions physiologiques
+de la chair. Ce sont des êtres doués d'une énergique vie qui, les bras
+croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement (mais, je suis
+certain que l'effet sera très poétique) devant votre visage, placés
+seulement à quelques pas de vous, de manière que les rayons solaires,
+frappant d'abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées,
+viendront ensuite se refléter, visiblement sur leurs cheveux terrestres
+et matériels. Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs de la
+spécialité de provoquer le rire; des personnalités fictives qui auraient
+bien fait de rester dans la cervelle de l'auteur; ou des cauchemars
+placés trop au-dessus de l'existence ordinaire. Remarquez que, par cela
+même, ma poésie n'en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos mains
+des branches ascendantes d'aorte et des capsules surrénales; et puis des
+sentiments! Les cinq premiers récits n'ont pas été inutiles; ils étaient
+le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction,
+l'explication préalable de ma poétique future: et je devais à moi-même,
+avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de
+l'imagination, d'avertir les sincères amateurs de la littérature, par
+l'ébauche rapide d'une généralisation claire et précise, du but que
+j'avais résolu de poursuivre. En conséquence, mon opinion est que,
+maintenant, la partie synthétique de mon oeuvre est complète et
+suffisamment paraphrasée. C'est par elle que vous avez appris que je me
+suis proposé d'attaquer l'homme et Celui qui le créa. Pour le moment et
+pour plus tard, vous n'avez pas besoin d'en savoir davantage! Des
+considérations, nouvelles me paraissent superflues, car elles ne
+feraient que répéter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai,
+mais identique, l'énoncé de la thèse dont la fin de ce jour verra le
+premier développement. Il résulte, des observations qui précèdent, que
+mon intention est d'entreprendre, désormais, la partie analytique; cela
+est si vrai qu'il n'y a que quelques minutes seulement, que j'exprimai
+le voeu ardent que vous fussiez emprisonné dans les glandes sudoripares
+de ma peau, pour vérifier la loyauté de ce que j'affirme, en
+connaissance de cause. Il faut, je le sais, étayer d'un grand nombre de
+preuves l'argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème; eh
+bien, ces preuves existent, et vous savez que je n'attaque personne,
+sans avoir des motifs sérieux! Je ris à gorge déployée, quand je songe
+que vous me reprochez de répandre d'amères accusations contre
+l'humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me
+donnerait raison!) et contre la Providence: je ne rétracterai pas mes
+paroles; mais, racontant ce que j'aurai vu, il ne me sera pas difficile,
+sans autre ambition que la vérité, de les justifier. Aujourd'hui, je
+vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure restera dans
+la suite à peu près stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou
+l'autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle
+forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques
+tâtonnements, ma formule définitive. C'est la meilleure: puisque c'est
+le roman! Cette préface hybride a été exposée d'une manière qui ne
+paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu'elle surprend,
+pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très bien où l'on veut
+d'abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupéfaction,
+auquel on doit généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur
+temps à lire des livres ou des brochures, j'ai fait tous mes efforts
+pour le produire. En effet, il m'était impossible de faire moins, malgré
+ma bonne volonté: ce n'est que plus tard, lorsque quelques romans auront
+paru, que vous comprendrez mieux la préface du renégat, à la figure
+fuligineuse.
+
+ * * * * *
+
+Avant d'entrer en matière, je trouve stupide qu'il soit nécessaire (je
+pense que chacun ne sera pas de mon avis, si je me trompe) que je place
+à côté de moi un encrier ouvert, et quelques feuillets de papier non
+mâché. De cette manière, il me sera possible de commencer, avec amour,
+par ce sixième chant, la série des poëmes instructifs qu'il me tarde de
+produire. Dramatiques épisodes d'une implacable utilité! Notre héros
+s'aperçut qu'en fréquentant les cavernes, et prenant pour refuge les
+endroits inaccessibles, il transgressait les règles de la logique, et
+commettait un cercle vicieux. Car, si d'un côté, il favorisait ainsi sa
+répugnance pour les hommes, par le dédommagement de la solitude et de
+l'éloignement, et circonscrivait passivement son horizon borné, parmi
+des arbustes rabougris, des ronces et des lambrusques, de l'autre, son
+activité ne trouvait plus aucun aliment pour nourrir le minotaure de
+ses instincts pervers. En conséquence, il résolut de se rapprocher des
+agglomérations humaines, persuadé que parmi tant de victimes toutes
+préparées, ses passions diverses trouveraient amplement de quoi se
+satisfaire. Il savait que la police, ce bouclier de la civilisation,
+le recherchait avec persévérance, depuis nombre d'années, et qu'une
+véritable armée d'agents et d'espions était continuellement à ses
+trousses. Sans, cependant, parvenir à le rencontrer. Tant son habileté
+renversante déroutait, avec un suprême chic, les ruses les plus
+indiscutables au point de vue de leur succès, et l'ordonnance de la
+plus savante méditation. Il avait une faculté spéciale pour prendre des
+formes méconnaissables aux yeux exercés. Déguisements supérieurs, si je
+parle en artiste! Accoutrements d'un effet réellement médiocre, quand
+je songe à la morale. Par ce point, il touchait presqu'au génie.
+N'avez-vous pas remarqué la gracilité d'un joli grillon, aux mouvements
+alertes, dans les égouts de Paris? Il n'y a que celui-là: c'était
+Maldoror! Magnétisant les florissantes capitales, avec un fluide
+pernicieux, il les amène dans un état léthargique où elles sont
+incapables de se surveiller comme il le faudrait. État d'autant plus
+dangereux qu'il n'est pas soupçonné. Aujourd'hui il est à Madrid; demain
+il sera à Saint-Pétersbourg; hier il se trouvait à Pékin. Mais, affirmer
+exactement l'endroit actuel que remplissent de terreur les exploits de
+ce poétique Rocambole, est un travail au-dessus des forces possibles de
+mon épaisse ratiocination. Ce bandit est, peut-être, à sept cents lieues
+de ce pays; peut-être, il est à quelques pas de vous. Il n'est pas
+facile de faire périr entièrement les hommes, et les lois sont là; mais,
+on peut, avec de la patience, exterminer, une par une, les fourmis
+humanitaires. Or, depuis les jours de ma naissance, où je vivais avec
+les premiers aïeuls de notre race, encore inexpérimenté dans la tension
+de mes embûches; depuis les temps reculés, placés, au delà de
+l'histoire, où, dans de subtiles métamorphoses, je ravageais, à diverses
+époques, les contrées du globe par les conquêtes et le carnage, et
+répandais la guerre civile au milieu des citoyens, n'ai-je pas déjà
+écrasé sous mes talons, membre par membre ou collectivement, des
+générations entières, dont il ne serait pas difficile de concevoir le
+chiffre innombrable? Le passé radieux a fait de brillantes promesses à
+l'avenir: il les tiendra. Pour le ratissage de mes phrases, j'emploierai
+forcément la méthode naturelle, en rétrogradant jusque chez les
+sauvages, afin qu'ils me donnent des leçons. Gentlemen simples et
+majestueux, leur bouche gracieuse ennoblit tout ce qui découle de leurs
+lèvres tatouées. Je viens de prouver que rien n'est risible dans cette
+planète. Planète cocasse, mais superbe. M'emparant d'un style que
+quelques-uns trouveront naïf (quand il est si profond), je le ferai
+servir à interpréter des idées qui, malheureusement, ne paraîtront
+peut-être pas grandioses! Par cela même, me dépouillant des allures
+légères et sceptiques de l'ordinaire conversation, et, assez prudent
+pour ne pas poser ... je ne sais plus ce que j'avais l'intention de
+dire, car, je ne me rappelle pas le commencement de la phrase. Mais,
+sachez que la poésie se trouve partout où n'est pas le sourire,
+stupidement railleur, de l'homme, à la figure de canard. Je vais d'abord
+me moucher, parce que j'en ai besoin; et ensuite, puissamment aidé par
+ma main, je reprendrai le porte-plume que mes doigts avaient laissé
+tomber. Comment le pont du Carrousel put-il garder la constance de sa
+neutralité, lorsqu'il entendit les cris déchirants que semblait pousser
+le sac!
+
+ * * * * *
+
+I
+
+
+Les magasins de la rue Vivienne étalent leurs richesses aux yeux
+émerveillés. Éclairés par de nombreux becs de gaz, les coffrets d'acajou
+et les montres en or répandent à travers les vitrines des gerbes de
+lumière éblouissante. Huit heures ont sonné à l'horloge de la Bourse:
+ce n'est pas tard! A peine le dernier coup de marteau s'est-il fait
+entendre, que la rue, dont le nom a été cité, se met à trembler, et
+secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu'au boulevard
+Montmartre. Les promeneurs hâtent le pas, et se retirent pensifs dans
+leurs maisons. Une femme s'évanouit et tombe sur l'asphalte. Personne ne
+la relève: il tarde à chacun de s'éloigner de ce parage. Les volets se
+referment avec impétuosité, et les habitants s'enfoncent dans leurs
+couvertures. On dirait que la peste asiatique a révélé sa présence.
+Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville se prépare à nager
+dans les réjouissances des fêtes nocturnes, la rue Vivienne se trouve
+subitement glacée par une sorte de pétrification. Comme un coeur qui
+cesse d'aimer, elle a sa vie éteinte. Mais, bientôt, la nouvelle du
+phénomène se répand dans les autres couches de la population, et un
+silence morne plane sur l'auguste capitale. Où sont-ils passés, les becs
+de gaz? Que sont-elles devenues, les vendeuses d'amour? Rien ... la
+solitude et l'obscurité! Une chouette, volant dans une direction
+rectiligne, et dont la patte est cassée, passe au-dessus de la
+Madeleine, et prend son essor vers la barrière du Trône, en s'écriant:
+«Un malheur se prépare.» Or, dans cet endroit que ma plume (ce véritable
+ami qui me sert de compère) vient de rendre mystérieux, si vous regardez
+du côté par où la rue Colbert s'engage dans la rue de Vivienne, vous
+verrez, à l'angle formé par le croisement de ces deux voies, un
+personnage montrer sa silhouette, et diriger sa marche légère vers les
+boulevards. Mais, si l'on s'approche davantage, de manière à ne pas
+amener sur soi-même l'attention de ce passant, on s'aperçoit, avec un
+agréable étonnement, qu'il est jeune! De loin on l'aurait pris en effet
+pour un homme mûr. La somme des jours ne compte plus, quand il s'agit
+d'apprécier la capacité intellectuelle d'une figure sérieuse. Je me
+connais à lire l'âge dans les lignes physiognomoniques du front: il a
+seize ans et quatre mois! Il est beau comme la rétractilité des serres
+des oiseaux rapaces; ou encore, comme l'incertitude des mouvements
+musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale
+postérieure; ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours
+retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs
+indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille; et surtout,
+comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à
+coudre et d'un parapluie! Mervyn, ce fils de la blonde Angleterre, vient
+de prendre chez son professeur une leçon d'escrime, et, enveloppé dans
+son tartan écossais, il retourne chez ses parents. C'est huit heures et
+demie, et il espère arriver chez lui à neuf heures: de sa part, c'est
+une grande présomption que de feindre d'être certain de connaître
+l'avenir. Quelque obstacle imprévu ne peut-il l'embarrasser dans sa
+route? Et cette circonstance, serait-elle si peu fréquente, qu'il dût
+prendre sur lui de la considérer comme une exception? Que ne
+considère-t-il plutôt, comme un fait anormal, la possibilité qu'il a eue
+jusqu'ici de se sentir dépourvu d'inquiétude et pour ainsi dire heureux?
+De quel droit en effet prétendrait-il gagner indemne sa demeure, lorsque
+quelqu'un le guette et le suit par derrière comme sa future proie? (Ce
+serait bien peu connaître sa profession d'écrivain à sensation, que de
+ne pas, au moins, mettre en avant, les restrictives interrogations après
+lesquelles arrive immédiatement la phrase que je suis sur le point de
+terminer.) Vous avez reconnu le héros imaginaire qui, depuis un long
+temps, brise par la pression de son individualité ma malheureuse
+intelligence! Tantôt Maldoror se rapproche de Mervyn, pour graver dans
+sa mémoire les traits de cet adolescent; tantôt, le corps rejeté en
+arrière, il recule sur lui-même comme le boomerang d'Australie, dans la
+deuxième période de son trajet, ou plutôt, comme une machine infernale.
+Indécis sur ce qu'il doit faire. Mais, sa conscience n'éprouve aucun
+symptôme d'une émotion la plus embryogénique, comme à tort vous le
+supposeriez. Je le vis s'éloigner un instant dans une direction opposée:
+était-il accablé par le remords? Mais, il revint sur ses pas avec un
+nouvel acharnement. Mervyn ne sait pas pourquoi ses artères temporales
+battent avec force, et il presse le pas, obsédé par une frayeur dont lui
+et vous cherchent vainement la cause. Il faut lui tenir compte de son
+application à découvrir l'énigme. Pourquoi ne se retourne-t-il pas? Il
+comprendrait tout. Songe-t-on jamais aux moyens les plus simples de
+faire cesser un état alarmant? Quand un rôdeur de barrières traverse un
+faubourg de la banlieue, un saladier de vin blanc dans le gosier et la
+blouse en lambeaux, si, dans le coin d'une borne, il aperçoit un vieux
+chat musculeux, contemporain des révolutions auxquelles ont assisté nos
+pères, contemplant mélancoliquement les rayons de la lune, qui
+s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance tortueusement dans une
+ligne courbe, et fait signe à un chien cagneux, qui se précipite. Le
+noble animal de la race féline attend son adversaire avec courage, et
+dispute chèrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une peau
+électrisable. Que ne fuyait-il donc? C'était si facile. Mais, dans le
+cas qui nous préoccupe actuellement. Mervyn complique encore le danger
+par sa propre ignorance. Il a comme quelques lueurs, excessivement
+rares, il est vrai, dont je ne m'arrêterai pas à démontrer le vague qui
+les recouvre; cependant, il lui est impossible de deviner la réalité. Il
+n'est pas prophète, je ne dis pas le contraire, et il ne se reconnaît
+pas la faculté de l'être. Arrivé sur la grande artère, il tourne à
+droite et traverse le boulevard Poissonnière et le boulevard
+Bonne-Nouvelle. A ce point de son chemin, il s'avance dans la rue du
+Faubourg-Saint-Denis, laisse derrière lui l'embarcadère du chemin de fer
+de Strasbourg, et s'arrête devant un portail élevé, avant d'avoir
+atteint la superposition perpendiculaire de la rue Lafayette. Puisque
+vous me conseillez de terminer en cet endroit la première strophe, je
+veux bien, pour cette fois, obtempérer à votre désir. Savez-vous que,
+lorsque je songe à l'anneau de fer caché sous la pierre par la main d'un
+maniaque, un invincible frisson me passe par les cheveux?
+
+
+
+
+II
+
+
+Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l'hôtel moderne tourne sur
+ses gonds. Il arpente la cour, parsemée de sable fin, et franchit les
+huit degrés du perron. Les deux statues, placées à droite et à gauche
+comme les gardiennes de l'aristocratique villa, ne lui barrent pas le
+passage. Celui qui a tout renié, père, mère, Providence, amour, idéal,
+afin de ne plus penser qu'à lui seul, s'est bien gardé de ne pas suivre
+les pas qui précédaient. Il l'a vu entrer dans un spacieux salon du
+rez-de-chaussée, aux boiseries de cornaline. Le fils de famille se jette
+sur un sofa, et l'émotion l'empêche de parler. Sa mère, à la robe longue
+et traînante, s'empresse autour de lui, et l'entoure de ses bras. Ses
+frères, moins âgés que lui, se groupent autour du meuble, chargé d'un
+fardeau; ils ne connaissent pas la vie d'une manière suffisante, pour se
+faire une idée nette de la scène qui se passe. Enfin, le père élève sa
+canne, et abaisse sur les assistants un regard plein d'autorité.
+Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il s'éloigne de son siège
+ordinaire, et s'avance, avec inquiétude, quoique affaibli par les ans,
+vers le corps immobile de son premier-né. Il parle dans une langue
+étrangère, et chacun l'écoute dans un recueillement respectueux: «Qui a
+mis le garçon dans cet état? La Tamise brumeuse charriera encore une
+quantité notable de limon avant que mes forces soient complètement
+épuisées. Des lois préservatrices n'ont pas l'air d'exister dans cette
+contrée inhospitalière. Il éprouverait la vigueur de mon bras, si je
+connaissais le coupable. Quoique j'aie pris ma retraite, dans
+l'éloignement des combats maritimes, mon épée de commodore, suspendue à
+la muraille, n'est pas encore rouillée. D'ailleurs, il est facile d'en
+repasser le fil. Mervyn, tranquillise-toi; je donnerai des ordres à mes
+domestiques, afin de rencontrer la trace de celui que, désormais, je
+chercherai, pour le faire périr de ma propre main. Femme, ôte toi de là,
+et va t'accroupir dans un coin; tes yeux m'attendrissent, et tu ferais
+mieux de refermer le conduit de tes glandes lacrymales. Mon fils, je
+t'en supplie, réveille tes sens, et reconnais ta famille; c'est ton père
+qui te parle ...» La mère se tient à l'écart, et, pour obéir aux ordres
+de son maître, elle a pris un livre entre ses mains, et s'efforce de
+demeurer tranquille, en présence du danger que court celui que sa
+matrice enfanta. « ... Enfants, allez vous amuser dans le parc, et
+prenez garde, en admirant la natation des cygnes, de ne pas tomber dans
+la pièce d'eau ...» Les frères, les mains pendantes, restent muets;
+tous, la toque surmontée d'une plume arrachée à l'aile de l'engoulevent
+de la Caroline, avec le pantalon de velours s'arrêtant aux genoux, et
+les bas de soie rouge, se prennent par la main et se retirent du salon,
+ayant soin de ne presser le parquet d'ébène que de la pointe des pieds.
+Je suis certain qu'ils ne s'amuseront pas, et qu'ils se promèneront avec
+gravité dans les allées de platanes. Leur intelligence est précoce. Tant
+mieux pour eux. « ... Soins inutiles, je te berce dans mes bras, et tu
+es insensible à mes supplications. Voudrais-tu relever la tête?
+J'embrasserai tes genoux, s'il le faut. Mais non ... elle retombe
+inerte.»--«Mon doux maître, si tu le permets à ton esclave, je vais
+chercher dans mon appartement un flacon rempli d'essence de
+térébenthine, et dont je me sers habituellement quand la migraine
+envahit mes tempes, après être revenue du théâtre, ou lorsque la lecture
+d'une narration émouvante, consignée dans les annales britanniques de la
+chevaleresque histoire de nos ancêtres, jette ma pensée rêveuse dans les
+tourbières de l'assoupissement.»--«Femme, je ne t'avais pas donné la
+parole, et tu n'avais pas le droit de la prendre. Depuis notre légitime
+union, aucun nuage n'est venu s'interposer entre nous. Je suis content
+de toi, je n'ai jamais eu de reproches à te faire: et réciproquement.
+Va chercher dans ton appartement un flacon rempli d'essence de
+térébenthine. Je sais qu'il s'en trouve un dans les tiroirs de ta
+commode, et tu ne viendras pas me l'apprendre. Dépêche-toi de franchir
+les degrés de l'escalier en spirale, et reviens me trouver avec un
+visage content.» Mais la sensible Londonienne est à peine arrivée aux
+premières marches (elle ne court pas aussi promptement qu'une personne
+des classes inférieures) que déjà une de ses demoiselles d'atour
+redescend du premier étage, les joues empourprées de sueur, avec le
+flacon qui, peut-être, contient la liqueur de vie dans ses parois de
+cristal. La demoiselle s'incline avec grâce en présentant son offre, et
+la mère, avec sa démarche royale, s'est avancée vers les franges qui
+bordent le sofa, seul objet qui préoccupe sa tendresse. Le commodore,
+avec un geste fier, mais bienveillant, accepte le flacon des mains de
+son épouse. Un foulard d'Inde y est trempé, et l'on entoure la tête de
+Mervyn avec les méandres orbiculaires de la soie. Il respire des sels;
+il remue un bras. La circulation se ranime, et l'on entend les cris
+joyeux d'un kakatoès des Philippines, perché sur l'embrasure de la
+fenêtre. «Qui va là?... Ne m'arrêtez point ... Où suis-je? Est-ce une
+tombe qui supporte mes membres alourdis? Les planches m'en paraissent
+douces ... Le médaillon qui contient le portrait de ma mère, est-il
+encore attaché à mon cou?... Arrière, malfaiteur, à la tête échevelée.
+Il n'a pu m'atteindre, et j'ai laissé entre ses doigts un pan de mon
+pourpoint. Détachez les chaînes des bouledogues, car, cette nuit, un
+voleur reconnaissable peut s'introduire chez nous avec effraction,
+tandis que nous serons plongés dans le sommeil. Mon père et ma mère, je
+vous reconnais, et je vous remercie de vos soins. Appelez mes petits
+frères. C'est pour eux que j'avais acheté des pralines, et je veux les
+embrasser.» A ces mots, il tombe dans un profond état léthargique. Le
+médecin, qu'on a mandé en toute hâte, se frotte les mains et s'écrie:
+«La crise est passée. Tout va bien. Demain votre fils se réveillera
+dispos. Tous, allez-vous-en dans vos couches respectives, je l'ordonne,
+afin que je reste seul à côté du malade, jusqu'à l'apparition de
+l'aurore et du chant du rossignol.» Maldoror, caché derrière la porte,
+n'a perdu aucune parole. Maintenant, il connaît le caractère des
+habitants de l'hôtel, et agira en conséquence. Il sait où demeure
+Mervyn, et ne désire pas en savoir davantage. Il a inscrit dans un
+calepin le nom de la rue et le numéro du bâtiment. C'est le principal.
+Il est sûr de ne pas les oublier. Il s'avance, comme une hyène, sans
+être vu, et longe les côtés de la cour. Il escalade la grille avec
+agilité, et s'embarrasse un instant dans les pointes de fer; d'un bond,
+il est sur la chaussée. Il s'éloigne à pas de loup. «Il me prenait pour
+un malfaiteur, s'écrie-t-il: lui, c'est un imbécile. Je voudrais trouver
+un homme exempt de l'accusation que le malade a portée contre moi. Je ne
+lui ai pas enlevé un pan de son pourpoint, comme il l'a dit. Simple
+hallucination hypnagogique causée par la frayeur. Mon intention n'était
+pas aujourd'hui de m'emparer de lui; car, j'ai d'autres projets
+ultérieurs sur cet adolescent timide.» Dirigez-vous du côté où se trouve
+le lac des cygnes; et, je vous dirai plus tard pourquoi il s'en trouve
+un de complètement noir parmi la troupe, et dont le corps, supportant
+une enclume, surmontée du cadavre en putréfaction d'un crabe tourteau,
+inspire à bon droit de la méfiance à ses autres aquatiques camarades.
+
+
+
+
+III
+
+
+Mervyn est dans sa chambre; il a reçu une missive. Qui donc lui écrit
+une lettre? Son trouble l'a empêché de remercier l'agent postal.
+L'enveloppe a les bordures noires, et les mots sont tracés d'une
+écriture hâtive. Ira-t-il porter cette lettre à son père? Et si le
+signataire le lui défend expressément? Plein d'angoisse, il ouvre sa
+fenêtre pour respirer les senteurs de l'atmosphère; les rayons du soleil
+reflètent leurs prismatiques irradiations sur les glaces de Venise et
+les rideaux de damas. Il jette la missive de côté, parmi les livres à
+tranche dorée et les albums à couverture de nacre, parsemés sur le cuir
+repoussé qui recouvre la surface de son pupitre d'écolier. Il ouvre son
+piano, et fait courir ses doigts effilés sur les touches d'ivoire. Les
+cordes de laiton ne résonnent point. Cet avertissement indirect l'engage
+à reprendre le papier vélin; mais celui-ci recula, comme s'il avait été
+offensé de l'hésitation du destinataire. Prise à ce piège, la curiosité
+de Mervyn s'accroît et il ouvre le morceau de chiffon préparé. Il
+n'avait vu jusqu'à ce moment que sa propre écriture. «Jeune homme, je
+m'intéresse à vous: je veux faire votre bonheur. Je vous prendrai pour
+compagnon, et nous accomplirons de longues pérégrinations dans les îles
+de l'Océanie. Mervyn, tu sais que je t'aime, et je n'ai pas besoin de te
+le prouver. Tu m'accorderas ton amitié, j'en suis persuadé. Quand tu me
+connaîtras davantage, tu ne te repentiras pas de la confiance que tu
+m'auras témoignée. Je te préserverai des périls que courra ton
+inexpérience. Je serai pour toi un frère, et les bons conseils ne te
+manqueront pas. Pour de plus longues explications, trouve-toi,
+après-demain matin, à cinq heures, sur le pont du Carrousel. Si je ne
+suis pas arrivé, attends-moi; mais, j'espère être rendu à l'heure juste.
+Toi, fais de même. Un Anglais n'abandonnera pas facilement l'occasion de
+voir clair dans ses affaires. Jeune homme, je te salue, et à bientôt.
+Ne montre cette lettre à personne.»--«Trois étoiles au lieu d'une
+signature, s'écrie Mervyn; et une tache de sang au bas de la page!» Des
+larmes abondantes coulent sur les curieuses phrases que ses yeux ont
+dévorées, et qui ouvrent à son esprit le champ illimité des horizons
+incertains et nouveaux. Il lui semble (ce n'est que depuis la lecture
+qu'il vient de terminer) que son père est un peu sévère et sa mère trop
+majestueuse. Il possède des raisons qui ne sont pas parvenues à ma
+connaissance et que, par conséquent, je ne pourrais vous transmettre,
+pour insinuer que ses frères ne lui conviennent pas non plus. Il cache
+cette lettre dans sa poitrine. Ses professeurs ont observé que, ce
+jour-là, il n'a pas ressemblé à lui-même; ses yeux se sont assombris
+démesurément, et le voile de la réflexion excessive s'est abaissé sur la
+région péri-orbitaire. Chaque professeur a rougi, de crainte de ne pas
+se trouver à la hauteur intellectuelle de son élève, et, cependant,
+celui-ci, pour la première fois, a négligé ses devoirs et n'a pas
+travaillé. Le soir, la famille s'est réunie dans la salle à manger,
+décorée de portraits antiques. Mervyn admire les plats chargés de
+viandes succulentes et les fruits odoriférants, mais, il ne mange pas;
+les polychromes ruissellements des vins du Rhin et le rubis mousseux du
+Champagne s'enchâssent dans les étroites et hautes coupes de pierre de
+Bohême, et laissent même sa vue indifférente. Il appuie son coude sur
+la table, et reste absorbé dans ses pensées comme un somnambule. Le
+commodore, au visage boucané par l'écume de la mer, se penche à
+l'oreille de son épouse: «L'aîné a changé de caractère, depuis le jour
+de la crise; il n'était déjà que trop porté aux idées absurdes;
+aujourd'hui il rêvasse encore plus de coutume. Mais enfin, je n'étais
+pas comme cela, moi, lorsque j'avais son âge. Fais semblant de ne
+t'apercevoir de rien. C'est ici qu'un remède efficace, matériel ou
+moral, trouverait aisément son emploi. Mervyn, toi qui goûtes la lecture
+des livres de voyages et d'histoire naturelle, je vais te lire un récit
+qui ne te déplaira pas. Qu'on m'écoute avec attention; chacun y trouvera
+son profit, moi, le premier. Et vous autres, enfants, apprenez, par
+l'attention que vous saurez prêter à mes paroles, à perfectionner le
+dessin de votre style, et à vous rendre compte des moindres intentions
+d'un auteur.» Comme si cette nichée d'adorables moutards aurait pu
+comprendre ce que c'était que la rhétorique! Il dit, et, sur un geste de
+sa main, un des frères se dirige vers la bibliothèque paternelle, et en
+revient avec un volume sous le bras. Pendant ce temps, le couvert et
+l'argenterie sont enlevés, et le père prend le livre. A ce nom
+électrisant de voyages, Mervyn a relevé la tête, et s'est efforcé de
+mettre un terme à ses méditations hors de propos. Le livre est ouvert
+vers le milieu, et la voix métallique du commodore prouve qu'il est
+resté capable, comme dans les jours de sa glorieuse jeunesse, de
+commander à la fureur des hommes et des tempêtes. Bien avant la fin de
+la lecture, Mervyn est retombé sur son coude, dans l'impossibilité de
+suivre plus longtemps le raisonné développement des phrases passées à la
+filière et la saponification des obligatoires métaphores. Le père s'écrie:
+«Ce n'est pas cela qui l'intéresse: lisons autre chose. Lis, femme; tu
+seras plus heureuse que moi, pour chasser le chagrin des jours de notre
+fils.» La mère ne conserve plus d'espoir; cependant, elle s'est emparée
+d'un autre livre, et le timbre de sa voix de soprano retentit
+mélodieusement aux oreilles du produit de sa conception. Mais, après
+quelques paroles, le découragement l'envahit, et elle cesse d'elle-même
+l'interprétation de l'oeuvre littéraire. Le premier-né s'écrie: «Je vais
+me coucher.» Il se retire, les yeux baissés avec une fixité froide, et
+sans rien ajouter. Le chien se met à pousser un lugubre aboiement, car
+il ne trouve pas cette conduite naturelle, et le vent du dehors,
+s'engouffrant inégalement dans la fissure longitudinale de la fenêtre,
+fait vaciller la flamme rabattue par deux coupoles de cristal rosé, de
+la lampe de bronze. La mère appuie ses mains sur son front, et le père
+relève les yeux vers le ciel. Les enfants jettent des regards effarés
+sur le vieux marin. Mervyn ferme la porte de sa chambre à double tour,
+et sa main court rapidement sur le papier: «J'ai reçu votre lettre à
+midi, et vous me pardonnerez si je vous ai fait attendre la réponse. Je
+n'ai pas l'honneur de vous connaître personnellement, et je ne savais
+pas si je devais vous écrire. Mais, comme l'impolitesse ne loge pas dans
+notre maison, j'ai résolu, de prendre la plume, et de vous remercier
+chaleureusement de l'intérêt que vous prenez pour un inconnu. Dieu me
+garde de ne pas montrer de la reconnaissance pour la sympathie dont vous
+me comblez. Je connais mes imperfections, et je ne m'en montre pas plus
+fier. Mais, s'il est convenable d'accepter l'amitié d'une personne âgée,
+il l'est aussi de lui faire comprendre que nos caractères ne sont pas
+les mêmes. En effet, vous paraissez être plus âgé que moi, puisque vous
+m'appelez jeune homme, et cependant je conserve des doutes sur votre âge
+véritable. Car, comment concilier la froideur de vos syllogismes avec la
+passion qui s'en dégage? Il est certain que je n'abandonnerai pas le
+lieu qui m'a vu naître, pour vous accompagner dans les contrées
+lointaines; ce qui ne serait possible qu'à la condition de demander
+auparavant aux auteurs de mes jours, une permission impatiemment
+attendue. Mais, comme vous m'avez enjoint de garder le secret (dans le
+sens du mot cubique) sur cette affaire spirituellement ténébreuse, je
+m'empresserai d'obéir à votre sagesse incontestable. A ce qu'il paraît,
+elle n'affronterait pas avec plaisir la clarté de la lumière. Puisque
+vous paraissez souhaiter que j'aie de la confiance en votre propre
+personne (voeu qui n'est pas déplacé, je me plais à le confesser), ayez
+la bonté, je vous prie, de témoigner, à mon égard, une confiance
+analogue, et de ne pas avoir la prétention de croire que je serais
+tellement éloigné de votre avis, qu'après-demain matin, à l'heure
+indiquée, je ne serais pas exact au rendez-vous. Je franchirai le mur de
+clôture du parc, car la grille sera fermée, et personne ne sera témoin
+de mon départ. A parler avec franchise, que ne ferais-je pas pour vous,
+dont l'inexplicable attachement a su promptement se révéler à mes yeux
+éblouis, surtout étonnés d'une telle preuve de bonté, à laquelle je me
+suis assuré que je ne me serais pas attendu. Puisque je ne ne vous
+connaissais pas. Maintenant je vous connais. N'oubliez pas la promesse
+que vous m'avez faite de vous promener sur le pont du Carrousel. Dans le
+cas que j'y passe, j'ai une certitude à nulle autre pareille, de vous
+y rencontrer et de vous toucher la main, pourvu que cette innocente
+manifestation d'un adolescent qui, hier encore, s'inclinait devant
+l'autel de la pudeur, ne doive pas vous offenser par sa respectueuse
+familiarité. Or, la familiarité n'est-elle pas avouable dans le cas
+d'une forte et ardente intimité, lorsque la perdition est sérieuse et
+convaincue? Et quel mal y aurait-il après tout, je vous le demande
+à vous-même, à ce que je vous dise adieu tout en passant, lorsque
+après-demain, qu'il pleuve ou non, cinq heures auront sonné? Vous
+apprécierez vous-même, gentleman, le tact avec lequel j'ai conçu ma
+lettre; car, je ne me permets pas dans une feuille volante, apte à
+s'égarer, de vous en dire davantage. Votre adresse au bas de la page
+est un rébus. Il m'a fallu près d'un quart d'heure pour la déchiffrer.
+Je crois que vous avez bien fait d'en tracer les mots d'une manière
+microscopique. Je me dispense de signer et en cela je vous imite: nous
+vivons dans un temps trop excentrique, pour s'étonner un instant de ce
+qui pourrait arriver. Je serais curieux de savoir comment vous avez
+appris l'endroit ou demeure mon immobilité glaciale, entourée d'une
+longue rangée de salles désertes, immondes charniers de mes heures
+d'ennui. Comment dire cela? Quand je pense à vous, ma poitrine s'agite,
+retentissante comme l'écroulement d'un empire en décadence; car, l'ombre
+de votre amour accuse un sourire qui, peut-être, n'existe pas: elle est
+si vague, et remue ses écailles si tortueusement! Entre vos mains,
+j'abandonne mes sentiments impétueux, tables de marbre toutes neuves, et
+vierges encore d'un contact mortel. Prenons patience jusqu'aux premières
+lueurs du crépuscule matinal, et, dans l'attente du moment qui me
+jettera dans l'entrelacement hideux de vos bras pestiférés, je m'incline
+humblement à vos genoux, que je presse.» Après avoir écrit cette lettre
+coupable, Mervyn la porte à la poste et revient se mettre au lit. Ne
+comptez pas y trouver son ange gardien. La queue de poisson ne volera
+que pendant trois jours, c'est vrai; mais, hélas! la poutre n'en sera
+pas moins brûlée; et une balle cylindro-conique percera la peau du
+rhinocéros, malgré la fille de neige et le mendiant! C'est que le fou
+couronné aura dit la vérité sur la fidélité des quatorze poignards.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je me suis aperçu que je n'avais qu'un oeil au milieu du front! O
+miroirs d'argent, incrustés dans les panneaux des vestibules, combien de
+services ne m'avez-vous pas rendus par votre pouvoir réflecteur! Depuis
+le jour où un chat angora me rongea, pendant une heure, la bosse
+pariétale, comme un trépan qui perfore le crâne, en s'élançant
+brusquement sur mon dos, parce que j'avais fait bouillir ses petits dans
+une cuve remplie d'alcool, je n'ai pas cessé de lancer contre moi-même
+la flèche des tourments. Aujourd'hui, sous l'impression des blessures
+que mon corps a reçues dans diverses circonstances, soit par la fatalité
+de ma naissance, soit par le fait de ma propre faute; accablé par les
+conséquences de ma chute morale (quelques-unes ont été accomplies; qui
+prévoira les autres?); spectateur impassible des monstruosités acquises
+ou naturelles, qui décorent les aponévroses et l'intellect de celui qui
+parle, je jette un long regard de satisfaction sur la dualité qui me
+compose ... et je me trouve beau! Beau comme le vice de conformation
+congénital des organes sexuels de l'homme, consistant dans la brièveté
+relative du canal de l'urètre et la division ou l'absence de sa paroi
+inférieure, de telle sorte que ce canal s'ouvre à une distance variable
+du gland et au-dessous du pénis; ou encore, comme la caroncule charnue,
+de forme conique, sillonnée par des rides transversales assez profondes,
+qui s'élève sur la base du bec supérieur du dindon; ou plutôt, comme
+la vérité qui suit: «Le système des gammes, des modes et de leur
+enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles
+invariables, mais il est, au contraire, la conséquence de principes
+esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de
+l'humanité, et qui varieront encore;» et surtout, comme une corvette
+cuirassée à tourelles! Oui, je maintiens l'exactitude de mon assertion.
+Je n'ai pas d'illusion présomptueuse, je m'en vante, et je ne trouverais
+aucun profit dans le mensonge; donc, ce que j'ai dit, vous ne devez
+mettre aucune hésitation à le croire. Car, pourquoi m'inspirerais-je à
+moi-même de l'horreur, devant les témoignages élogieux qui partent de ma
+conscience? Je n'envie rien au Créateur; mais, qu'il me laisse descendre
+le fleuve de ma destinée, à travers une série croissante de crimes
+glorieux. Sinon, élevant à la hauteur de son front un regard irrité de
+tout obstacle, je lui ferai comprendre qu'il n'est pas le seul maître
+de l'univers; que plusieurs phénomènes qui relèvent directement d'une
+connaissance plus approfondie de la nature des choses, déposent en
+faveur de l'opinion contraire, et opposent un formel démenti à la
+viabilité de l'unité de la puissance. C'est que nous sommes deux à nous
+contempler les cils des paupières, vois-tu ... et tu sais, que plus
+d'une fois a retenti, dans ma bouche sans lèvres, le clairon de la
+victoire. Adieu, guerrier illustre; ton courage dans le malheur inspire
+de l'estime à ton ennemi le plus acharné; mais Maldoror te retrouvera
+bientôt pour te disputer la proie qui s'appelle Mervyn. Ainsi, sera
+réalisée la prophétie du coq, quand il entrevit l'avenir au fond du
+candélabre. Plût au ciel que le crabe tourteau rejoigne à temps la
+caravane des pèlerins, et leur apprenne en quelques mots la narration du
+chiffonnier de Clignancourt!
+
+
+
+
+V
+
+
+Sur un banc du Palais-Royal, du côté gauche et non loin de la pièce
+d'eau, un individu, débouchant de la rue de Rivoli, est venu s'asseoir.
+Il a les cheveux en désordre, et ses habits dévoilent l'action corrosive
+d'un dénûment prolongé. Il a creusé un trou dans le sol avec un morceau
+de bois pointu, et a rempli de terre le creux de sa main. Il a porté
+cette nourriture à la bouche et l'a rejetée avec précipitation. Il s'est
+relevé, et, appliquant sa tête contre le banc, il a dirigé ses jambes
+vers le haut. Mais, comme cette situation funambulesque est en dehors
+des lois de la pesanteur qui régissent le centre de gravité, il est
+retombé lourdement sur la planche, les bras pendants, la casquette lui
+cachant la moitié de la figure, et les jambes battant le gravier dans
+une situation d'équilibre instable, de moins en moins rassurante. Il
+reste longtemps dans cette position. Vers l'entrée mitoyenne du nord,
+à côté de la rotonde qui contient une salle de café, le bras de notre
+héros est appuyé contre la grille. Sa vue parcourt la superficie du
+rectangle, de manière à ne laisser échapper aucune perspective. Ses yeux
+reviennent sur eux-mêmes, après l'achèvement de l'investigation, et il
+aperçoit, au milieu du jardin, un homme qui fait de la gymnastique
+titubante avec un banc sur lequel il s'efforce de s'affermir, en
+accomplissant des miracles de force et d'adresse. Mais, que peut la
+meilleure intention, apportée au service d'une cause juste, contre les
+dérèglements de l'aliénation mentale? Il s'est avancé vers le fou, l'a
+aidé avec bienveillance à replacer sa dignité dans une position normale,
+lui a tendu la main, et s'est assis à côté de lui. Il remarque que la
+folie n'est qu'intermittente; l'accès a disparu; son interlocuteur
+répond logiquement à toutes les questions. Est-il nécessaire de
+rapporter le sens de ses paroles? Pourquoi rouvrir, à une page
+quelconque, avec un empressement blasphématoire, l'in-folio des misères
+humaines? Rien n'est d'un enseignement plus fécond. Quand même je
+n'aurais aucun événement de vrai à vous faire entendre, j'inventerais
+des récits imaginaires pour les transvaser dans votre cerveau. Mais, le
+malade ne l'est pas devenu pour son propre plaisir; et la sincérité de
+ses rapports s'allie à merveille avec la crédulité du lecteur. «Mon père
+était un charpentier de la rue de la Verrerie ... Que la mort des trois
+Marguerite retombe sur sa tête, et que le bec du canari lui ronge
+éternellement l'axe du bulbe oculaire! Il avait contracté l'habitude de
+s'enivrer; dans ces moments-là, quand il revenait à la maison, après
+avoir couru les comptoirs des cabarets, sa fureur devenait presque
+incommensurable, et il frappait indistinctement les objets qui se
+présentaient à sa vue. Mais, bientôt, devant les reproches de ses amis,
+il se corrigea complètement, et devint d'une humeur taciturne. Personne
+ne pouvait l'approcher, pas même notre mère. Il conservait un secret
+ressentiment contre l'idée du devoir qui l'empêchait de se conduire à sa
+guise. J'avais acheté un serin pour mes trois soeurs; c'était pour mes
+trois soeurs que j'avais acheté un serin. Elles l'avaient enfermé dans
+une cage, au-dessus de la porte, et les passants s'arrêtaient, chaque
+fois, pour écouter les chants de l'oiseau, admirer sa grâce fugitive et
+étudier ses formes savantes. Plus d'une fois, mon père avait donné
+l'ordre de faire disparaître la cage et son contenu, car il se figurait
+que le serin se moquait de sa personne, en lui jetant le bouquet des
+cavatines aériennes de son talent de vocaliste. Il alla détacher la cage
+du clou, et glissa de la chaise, aveuglé par la colère. Une légère
+excoriation au genou fut le trophée de son entreprise. Après être resté
+quelques secondes à presser la partie gonflée avec un copeau, il
+rabaissa son pantalon, les sourcils froncés, prit mieux ses précautions,
+mit la cage sous son bras et se dirigea vers le fond de son atelier.
+Là, malgré les cris et les supplications de sa famille (nous tenions
+beaucoup à cet oiseau, qui était, pour nous, comme le génie de la
+maison) il écrasa de ses talons ferrés la boîte d'osier, pendant qu'une
+varlope, tournoyant autour de sa tête, tenait à distance les assistants.
+Le hasard fit que le serin ne mourut pas sur le coup; ce flocon de
+plumes vivait encore, malgré la maculation sanguine. Le charpentier
+s'éloigna, et referma la porte avec bruit. Ma mère et moi, nous nous
+efforçâmes de retenir la vie de l'oiseau, prête à s'échapper; il
+atteignait à sa fin, et le mouvement de ses ailes ne s'offrait plus à la
+vue, que comme le miroir de la suprême convulsion d'agonie. Pendant ce
+temps, les trois Marguerite, quand elles s'aperçurent que tout espoir
+allait être perdu, se prirent par la main, d'un commun accord, et la
+chaîne vivante alla s'accroupir, après avoir repoussé à quelques pas un
+baril de graisse, derrière l'escalier, à côté du chenil de notre
+chienne. Ma mère ne discontinuait pas sa tâche, et tenait le serin entre
+ses doigts, pour le réchauffer de son haleine. Moi, je courais éperdu
+par toutes les chambres, me cognant aux meubles et aux instruments. De
+temps à autre, une de mes soeurs montrait sa tête devant le bas de
+l'escalier pour se renseigner sur le sort du malheureux oiseau, et la
+retirait avec tristesse. La chienne était sortie de son chenil, et,
+comme si elle avait compris l'étendue de notre perte, elle léchait avec
+la langue de la stérile consolation la robe des trois Marguerite. Le
+serin n'avait plus que quelques instants à vivre. Une de mes soeurs,
+à son tour (c'était la plus jeune) présenta sa tête dans la pénombre
+formée par la raréfaction de lumière. Elle vit ma mère pâlir, et
+l'oiseau, après avoir, pendant un éclair, relevé le cou, par la dernière
+manifestation de son système nerveux, retomber entre ses doigts, inerte
+à jamais. Elle annonça la nouvelle à ses soeurs. Elles ne firent
+entendre le bruissement d'aucune plainte, d'aucun murmure. Le silence
+régnait dans l'atelier. L'on ne distinguait que le craquement saccadé
+des fragments de la cage qui, en vertu de l'élasticité du bois,
+reprenaient en partie la position primordiale de leur construction. Les
+trois Marguerite ne laissaient écouler aucune larme, et leur visage ne
+perdait point sa fraîcheur pourprée; non ... elles restaient seulement
+immobiles. Elles se traînèrent jusqu'à l'intérieur du chenil, et
+s'étendirent sur la paille, l'une à côté de l'autre, pendant que la
+chienne, témoin passif de leur manoeuvre, les regardait faire avec
+étonnement. A plusieurs reprises, ma mère les appela; telles ne
+rendirent le son d'aucune réponse. Fatiguées par les émotions
+précédentes, elles dormaient, probablement! Elle fouilla tous les coins
+de la maison sans les apercevoir. Elle suivit la chienne, qui la tirait
+par la robe, vers le chenil. Cette femme s'abaissa et plaça sa tête à
+l'entrée. Le spectacle dont elle eut la possibilité d'être témoin, mises
+à part les exagérations malsaines de la peur maternelle, ne pouvait être
+que navrant, d'après les calculs de mon esprit. J'allumai une chandelle
+et la lui présentai; de cette manière, aucun détail ne lui échappa. Elle
+ramena sa tête, couverte de brins de paille, de la tombe prématurée, et
+me dit: «Les trois Marguerite sont mortes.» Comme nous ne pouvions les
+sortir de cet endroit, car, retenez bien ceci, elles étaient étroitement
+entrelacées ensemble, j'allai chercher dans l'atelier un marteau, pour
+briser la demeure canine. Je me mis, sur-le-champ, à l'oeuvre de
+démolition, et les passants purent croire, pour peu qu'ils eussent de
+l'imagination, que le travail ne chômait pas chez nous. Ma mère,
+impatientée de ces retards qui, cependant, étaient indispensables,
+brisait ses ongles contre les planches. Enfin, l'opération de la
+délivrance négative se termina; le chenil fendu s'entr'ouvrit de tous
+les côtés; et nous retirâmes, des décombres, l'une après l'autre, après
+les avoir séparées difficilement, les filles du charpentier. Ma mère
+quitta le pays. Je n'ai plus revu mon père. Quant à moi, l'on dit que je
+suis fou, et j'implore la charité publique. Ce que je sais, c'est que le
+canari ne chante plus.» L'auditeur approuve dans son intérieur ce nouvel
+exemple apporté à l'appui de ses dégoûtantes théories. Comme si, à cause
+d'un homme, jadis pris de vin, l'on était en droit d'accuser l'entière
+humanité. Telle est du moins la réflexion paradoxale qu'il cherche à
+introduire dans son esprit; mais elle ne peut en chasser les
+enseignements importants de la grave expérience. Il console le fou avec
+une compassion feinte, et essuie ses larmes avec son propre mouchoir.
+Il l'amène dans un restaurant, et ils mangent à la même table. Ils s'en
+vont chez un tailleur de la fashion et le protégé est habillé comme un
+prince. Ils frappent chez le concierge d'une grande maison de la rue
+Saint-Honoré, et le fou est installé dans un riche appartement du
+troisième étage. Le bandit le force à accepter sa bourse, et, prenant le
+vase de nuit au-dessous du lit, il le met sur la tête d'Aghone. «Je te
+couronne roi des intelligences, s'écrie-t-il avec une emphase
+préméditée: à ton moindre appel j'accourrai; puise à pleines mains dans
+mes coffres; de corps et d'âme je t'appartiens. La nuit, tu rapporteras
+la couronne d'albâtre à sa place ordinaire, avec la permission de t'en
+servir; mais, le jour, dès que l'aurore illuminera les cités, remets-la
+sur ton front, comme le symbole de ta puissance. Les trois Marguerite
+revivront en moi, sans compter que je serai ta mère.» Alors le fou
+recula de quelques pas, comme s'il était la proie d'un insultant
+cauchemar; les lignes du bonheur se peignirent sur son visage, ridé par
+les chagrins; il s'agenouilla, plein d'humiliation, aux pieds de son
+protecteur. La reconnaissance était entrée, comme un poison, dans le
+coeur du fou couronné! Il voulut parler, et sa langue s'arrêta. Il
+pencha son corps en avant, et il retomba sur le carreau. L'homme aux
+lèvres de bronze se retire. Quel était son but? Acquérir un ami à toute
+épreuve, assez naïf pour obéir au moindre de ses commandements. Il ne
+pouvait mieux rencontrer et le hasard l'avait favorisé. Celui qu'il a
+trouvé, couché sur le banc, ne sait plus, depuis un événement de sa
+jeunesse, reconnaître le bien du mal. C'est Aghone même qu'il lui faut.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le Tout-Puissant avait envoyé sur la terre un de ses archanges, afin de
+sauver l'adolescent d'une mort certaine. Il sera forcé de descendre
+lui-même! Mais, nous ne sommes point encore arrivés à cette partie de
+notre récit, et je me vois dans l'obligation de fermer ma bouche, parce
+que je ne puis pas tout dire à la fois: chaque truc à effet paraîtra
+dans son lieu, lorsque la trame de cette fiction n'y verra point
+d'inconvénient. Pour ne pas être reconnu, l'archange avait pris la forme
+d'un crabe tourteau, grand comme une vigogne. Il se tenait sur la pointe
+d'un écueil, au milieu de la mer, et attendait le favorable moment de
+la marée pour opérer sa descente sur le rivage. L'homme aux lèvres de
+jaspe, caché derrière une sinuosité de la plage, épiait l'animal, un
+bâton à la main. Qui aurait désiré lire dans la pensée de ces deux
+êtres? Le premier ne se cachait pas qu'il avait une mission difficile
+à accomplir: «Et comment réussir, s'écriait-il, pendant que les vagues
+grossissantes battaient son refuge temporaire, là où mon maître a vu
+plus d'une fois échouer sa force et son courage? Moi, je ne suis qu'une
+substance limitée, tandis que l'autre, personne ne sait d'où il vient
+et quel est son but final. A son nom, les armées célestes tremblent;
+et plus d'un raconte, dans les régions que j'ai quittées, que Satan
+lui-même, Satan, l'incarnation du mal, n'est pas si redoutable.» Le
+second faisait les réflexions suivantes: elles trouvèrent un écho,
+jusque dans la coupole azurée qu'elles souillèrent: «Il a l'air plein
+d'inexpérience; je lui réglerai son compte avec promptitude. Il vient
+sans doute d'en haut, envoyé par celui qui craint tant de venir
+lui-même! Nous verrons, à l'oeuvre, s'il est aussi impérieux qu'il en a
+l'air; ce n'est pas un habitant de l'abricot terrestre; il trahit son
+origine séraphique par ses yeux errants et indécis.» Le crabe tourteau,
+qui, depuis quelque temps, promenait sa vue sur un espace délimité de la
+côte, aperçut notre héros (celui-ci alors, se releva de toute la hauteur
+de sa taille herculéenne), et l'apostropha dans les termes qui vont
+suivre: «N'essaie pas la lutte et rends-toi. Je suis envoyé par
+quelqu'un qui est supérieur à nous deux, afin de te charger de chaînes,
+et mettre les deux membres complices de ta pensée dans l'impossibilité
+de remuer. Serrer des couteaux et des poignards entre tes doigts, il
+faut que désormais cela te soit défendu, crois-m'en; aussi bien dans ton
+intérêt que dans celui des autres. Mort ou vif, je t'aurai; j'ai l'ordre
+de t'amener vivant. Ne me mets pas dans l'obligation de recourir au
+pouvoir qui m'a été prêté. Je me conduirai avec délicatesse; de ton
+côté, ne m'oppose aucune résistance. C'est ainsi que je reconnaîtrai,
+avec empressement et allégresse, que tu auras fait un premier pas vers
+le repentir.» Quand notre héros entendit cette harangue, empreinte d'un
+sel si profondément comique, il eut de la peine à conserver le sérieux
+sur la rudesse de ses traits hâlés. Mais, enfin, chacun ne sera pas
+étonné si j'ajoute qu'il finit par éclater de rire. C'était plus fort
+que lui! Il n'y mettait pas de la mauvaise intention! Il ne voulait
+certes pas s'attirer les reproches du crabe tourteau! Que d'efforts ne
+fit-il pas pour chasser l'hilarité! Que de fois ne serra-t-il point ses
+lèvres l'une contre l'autre, afin de ne pas avoir l'air d'offenser son
+interlocuteur épaté! Malheureusement son caractère participait de la
+nature de l'humanité, et il riait ainsi que font les brebis! Enfin il
+s'arrêta! Il était temps! Il avait failli s'étouffer! Le vent porta
+cette réponse à l'archange de l'écueil: «Lorsque ton maître ne m'enverra
+plus des escargots et des écrevisses pour régler ses affaires, et qu'il
+daignera parlementer personnellement avec moi, l'on trouvera, j'en suis
+sûr, le moyen de s'arranger, puisque je suis inférieur à celui qui
+t'envoya, comme tu l'as dit avec tant de justesse. Jusque là, les idées
+de réconciliation m'apparaissent prématurées, et aptes à produire
+seulement un chimérique résultat. Je suis très loin de méconnaître
+ce qu'il y a de censé dans chacune de tes syllabes; et, comme nous
+pourrions fatiguer inutilement notre voix, afin de lui faire parcourir
+trois kilomètres de distance, il me semble que tu agirais avec sagesse,
+si tu descendais de ta forteresse inexpugnable, et gagnais la terre
+ferme à la nage: nous discuterons plus commodément les conditions d'une
+reddition qui, pour si légitime qu'elle soit, n'en est pas moins
+finalement, pour moi, d'une perspective désagréable.» L'archange, qui
+ne s'attendait pas à cette bonne volonté, sortit des profondeurs de la
+crevasse sa tête d'un cran, et répondit: «O Maldoror, est-il enfin
+arrivé le jour où tes abominables instincts verront s'éteindre le
+flambeau d'injustifiable orgueil qui les conduit à l'éternelle
+damnation! Ce sera donc moi, qui, le premier, raconterai ce louable
+changement aux phalanges des chérubins, heureux de retrouver un des
+leurs. Tu sais toi-même et tu n'as pas oublié qu'une époque existait
+où tu avais la première place parmi nous. Ton nom volait de bouche en
+bouche; tu es actuellement le sujet de nos solitaires conversations.
+Viens donc ... viens faire une paix durable avec ton ancien maître; il
+te recevra comme un fils égaré, et ne s'apercevra point de l'énorme
+quantité de culpabilité que tu as, comme une montagne de cornes d'élan
+élevée par les Indiens, amoncelée sur ton coeur.» Il dit, et il retire
+toutes les parties de son corps du fond de l'ouverture obscure. Il se
+montre, radieux, sur la surface de l'écueil; ainsi un prêtre des
+religions quand il a la certitude de ramener une brebis égarée. Il va
+faire un bond sur l'eau, pour se diriger à la nage vers le pardonné.
+Mais, l'homme aux lèvres de saphir a calculé longtemps à l'avance un
+perfide coup. Son bâton est lancé avec force; après maints ricochets sur
+les vagues, il va frapper à la tête l'archange bienfaiteur. Le crabe,
+mortellement atteint, tombe dans l'eau. La marée porte sur le rivage
+l'épave flottante. Il attendait la marée pour opérer plus facilement sa
+descente. Eh bien, la marée est venue; elle l'a bercé de ses chants, et
+l'a mollement déposé sur la plage: le crabe n'est-il pas content? Que
+lui faut-il de plus? Et Maldoror, penché sur le sable des grèves, reçoit
+dans ses bras deux amis, inséparablement réunis par les hasards de la
+lame: le cadavre du crabe tourteau et le bâton homicide! «Je n'ai pas
+encore perdu mon adresse, s'écrie-t-il; elle ne demande qu'à s'exercer;
+mon bras conserve sa force et mon oeil sa justesse.» Il regarde l'animal
+inanimé. Il craint qu'on ne lui demande compte du sang versé. Où
+cachera-t-il l'archange? Et, en même temps, il se demande si la mort n'a
+pas été instantanée. Il a mis sur son dos une enclume et un cadavre; il
+s'achemine vers une vaste pièce d'eau, dont toutes les rives sont
+couvertes et comme murées par un inextricable fouillis de grands joncs.
+Il voulait d'abord prendre un marteau, mais c'est un instrument trop
+léger, tandis qu'avec un objet plus lourd, si le cadavre donne signe de
+vie, il le posera sur le sol et le mettra en poussière à coups
+d'enclume. Ce n'est pas la vigueur qui manque à son bras, allez; c'est
+le moindre de ses embarras. Arrivé en vue du lac, il le voit peuplé de
+cygnes. Il se dit que c'est une retraite sûre pour lui; à l'aide d'une
+métamorphose, sans abandonner sa charge, il se mêle à la bande des
+autres oiseaux. Remarquez la main de la Providence là où l'on était
+tenté de la trouver absente, et faites votre profit du miracle dont je
+vais vous parler. Noir comme l'aile d'un corbeau, trois fois il nagea
+parmi le groupe de palmipèdes, à la blancheur éclatante; trois fois,
+il conserva cette couleur distinctive qui l'assimilait à un bloc de
+charbon. C'est que Dieu, dans sa justice, ne permit point que son astuce
+pût tromper même une bande de cygnes. De telle manière qu'il resta
+ostensiblement dans l'intérieur du lac; mais, chacun se tint à l'écart,
+et aucun oiseau ne s'approcha de son plumage honteux, pour lui tenir
+compagnie. Et, alors, il circonscrivit ses plongeons dans une baie
+écartée, à l'extrémité de la pièce d'eau, seul parmi les habitants de
+l'air, comme il l'était parmi les hommes! C'est ainsi qu'il préludait à
+l'incroyable événement de la place Vendôme!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le corsaire aux cheveux d'or, a reçu la réponse de Mervyn. Il suit dans
+cette page singulière la trace des troubles intellectuels de celui qui
+l'écrivit, abandonné aux faibles forces de sa propres suggestion.
+Celui-ci aurait beaucoup mieux fait de consulter ses parents, avant de
+répondre à l'amitié de l'inconnu. Aucun bénéfice ne résultera pour lui
+de se mêler, comme principal acteur, à cette équivoque intrigue. Mais,
+enfin, il l'a voulu. A l'heure indiquée, Mervyn, de la porte de sa
+maison, est allé droit devant lui, en suivant le boulevard Sébastopol,
+jusqu'à la fontaine Saint-Michel. Il prend le quai des Grands-Augustins
+et traverse le quai Conti; au moment où il passe sur le quai Malaquais,
+il voit marcher sur le quai du Louvre, parallèlement à sa propre
+direction, un individu, porteur d'un sac sous le bras, et qui paraît
+l'examiner avec attention. Les vapeurs du matin se sont dissipées.
+Les deux passants débouchent en même temps de chaque côté du pont du
+Carrousel. Quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, ils se reconnurent!
+Vrai, c'était touchant de voir ces deux êtres, séparés par l'âge,
+rapprocher leurs âmes par la grandeur des sentiments. Du moins, c'eût
+été l'opinion de ceux qui se seraient arrêtés devant ce spectacle, que
+plus d'un, même avec un esprit mathématique, aurait trouvé émouvant.
+Mervyn, le visage en pleurs, réfléchissait qu'il rencontrait, pour ainsi
+dire à l'entrée de la vie, un soutien précieux dans les futures
+adversités. Soyez persuadé que l'autre ne disait rien. Voici ce qu'il
+fit: il déplia le sac qu'il portait, dégagea l'ouverture, et, saisissant
+l'adolescent par la tête, il fit passer le corps entier dans l'enveloppe
+de toile. Il noua, avec son mouchoir, l'extrémité qui servait
+d'introduction. Comme Mervyn poussait des cris aigus, il enleva le sac,
+ainsi qu'un paquet de linges, et en frappa, à plusieurs reprises, le
+parapet du pont. Alors, le patient, s'étant aperçu du craquement de ses
+os, se tut. Scène unique, qu'aucun romancier ne retrouvera! Un boucher
+passait, assis sur la viande de sa charrette. Un individu court à lui,
+l'engage à s'arrêter, et lui dit: «Voici un chien, enfermé dans ce sac;
+il a la gale: abattez-le au plus vite.» L'interpellé se montre
+complaisant. L'interrupteur, en s'éloignant, aperçoit une jeune fille en
+haillons qui lui tend la main. Jusqu'où va donc le comble de l'audace et
+de l'impiété? Il lui donne l'aumône! Dites-moi si vous voulez que je
+vous introduise, quelques heures plus tard, à la porte d'un abattoir
+reculé. Le boucher est revenu, et a dit à ses camarades, en jetant à
+terre un fardeau: «Dépêchons-nous de tuer ce chien galeux.» Ils sont
+quatre, et chacun saisit le marteau accoutumé. Et, cependant, ils
+hésitaient, parce que le sac remuait avec force.» Quelle émotion
+s'empare de moi?» cria l'un d'eux en abaissant lentement son bras.
+«Ce chien pousse, comme un enfant, des gémissements de douleur, dit
+un autre; on dirait qu'il comprend le sort qui l'attend.» «C'est leur
+habitude, répondit un troisième; même quand il ne sont pas malades,
+comme c'est le cas ici, il suffit que leur maître reste quelques jours
+absent du logis, pour qu'ils se mettent à faire entendre des hurlements
+qui, véritablement, sont pénibles à supporter.» «Arrêtez!... arrêtez!...
+cria le quatrième, avant que tous les bras se fussent levés en cadence
+pour frapper résolument, cette fois, sur le sac. Arrêtez, vous dis-je;
+il y a ici un fait qui nous échappe. Qui vous dit que cette toile
+renferme un chien? Je veux m'en assurer.» Alors, malgré les railleries
+de ses compagnons, il dénoua le paquet et en retira l'un après l'autre
+les membres de Mervyn! Il était presque étouffé par la gène de cette
+position. Il s'évanouit en revoyant la lumière. Quelques moments après,
+il donna des signes indubitables d'existence. Le sauveur dit: «Apprenez,
+une autre fois, à mettre de la prudence jusque dans votre métier. Vous
+avez failli remarquer, par vous-mêmes, qu'il ne sert de rien de
+pratiquer l'inobservance de cette loi.» Les bouchers s'enfuirent.
+Mervyn, le coeur serré et plein de pressentiments funestes, rentre chez
+soi et s'enferme dans sa chambre. Ai-je besoin d'insister sur cette
+strophe? Eh! qui n'en déplorera les événements consommés! Attendons la
+fin pour porter un jugement encore plus sévère. Le dénoûment va se
+précipiter; et, dans ces sortes de récits, où une passion, de quelque
+genre qu'elle soit, étant donnée, celle-ci ne craint aucun obstacle pour
+se frayer un passage, il n'y a pas lieu de délayer dans un godet la
+gomme laque de quatre cents pages banales. Ce qui peut être dit dans une
+demi-douzaine de strophes, il faut le dire, et puis se taire.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Pour construire mécaniquement la cervelle d'un conte somnifère, il ne
+suffit pas de disséquer des bêtises et abrutir puissamment à doses
+renouvelées l'intelligence du lecteur, de manière à rendre ses facultés
+paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la
+fatigue; il faut, en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre
+ingénieusement dans l'impossibilité somnambulique de se mouvoir, en le
+forçant à obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixité des
+vôtres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais
+seulement pour développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps
+par une harmonie des plus pénétrantes, que je ne crois pas qu'il soit
+nécessaire, pour arriver au but que l'on se propose, d'inventer une
+poésie tout à fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et
+dont le souffle pernicieux semble bouleverser même les vérités absolues;
+mais, amener un pareil résultat (conforme, du reste, aux règles de
+l'esthétique, si l'on y réfléchit bien), cela n'est pas aussi facile
+qu'on le pense: voilà ce que je voulais dire. C'est pourquoi je ferai
+tous mes efforts pour y parvenir! Si la mort arrête la maigreur
+fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l'écrasement
+lugubre de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en
+deuil puisse se dire: «Il faut lui rendre justice. Il m'a beaucoup
+crétinisé. Que n'aurait-t-il pas fait, s'il eût pu vivre davantage!
+c'est le meilleur professeur d'hypnotisme que je connaisse!» On gravera
+ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mânes
+seront satisfaits!--Je continue! Il y avait une queue de poisson qui
+remuait au fond d'un trou, à côté d'une botte éculée. Il n'était pas
+naturel de se demander: «Où est le poisson? Je ne vois que la queue qui
+remue.» Car, puisque, précisément, on avouait implicitement ne pas
+apercevoir le poisson, c'est qu'en réalité il n'y était pas. La pluie
+avait laissé quelques gouttes d'eau au fond de cet entonnoir, creusé
+dans le sable. Quant à la botte éculée, quelques-uns ont pensé depuis
+qu'elle provenait de quelque abandon volontaire. Le crabe tourteau, par
+la puissance divine, devait renaître de ses atomes résolus. Il tira du
+puits la queue de poisson et lui promit de la rattacher à son corps
+perdu, si elle annonçait au Créateur l'impuissance de son mandataire à
+dominer les vagues en fureur de mer maldororienne. Il lui prêta deux
+ailes d'albatros, et la queue de poisson prit son essor. Mais elle
+s'envola vers la demeure du renégat, pour lui raconter ce qui se passait
+et trahir le crabe tourteau. Celui-ci devina le projet de l'espion, et,
+avant que le troisième jour fût parvenu à sa fin, il perça la queue du
+poisson d'une flèche envenimée. Le gosier de l'espion poussa une faible
+exclamation, qui rendit le dernier soupir avant de toucher la terre.
+Alors, une poutre séculaire, placée sur le comble d'un château, se
+releva de toute sa hauteur, en bondissant sur elle-même, et demanda
+vengeance à grands cris. Mais le Tout-Puissant, changé en rhinocéros,
+lui apprit que cette mort était méritée. La poutre s'apaisa, alla se
+placer au fond du manoir, reprit sa position horizontale, et rappela les
+araignées effarouchées, afin qu'elles continuassent, comme par le passé,
+à tisser leur toile à ses coins. L'homme aux lèvres de soufre apprit la
+faiblesse de son alliée; c'est pourquoi, il commanda au fou couronné de
+brûler la poutre et de la réduire en cendres. Aghone exécuta cet ordre
+sévère. «Puisque, d'après vous, le moment est venu, s'écria-t-il, j'ai
+été reprendre l'anneau que j'avais enterré sous la pierre, et je l'ai
+attaché à un des bouts du câble. Voici le paquet.» Et il présenta une
+corde épaisse, enroulée sur elle-même, de soixante mètres de longueur.
+Son maître lui demanda ce que faisaient les quatorze poignards. Il
+répondit qu'ils restaient fidèles et se tenaient prêts à tout événement,
+si c'était nécessaire. Le forçat inclina sa tête en signe de
+satisfaction. Il montra de la surprise, et même de l'inquiétude, quand
+Aghone ajouta qu'il avait vu un coq fendre avec son bec un candélabre en
+deux, plonger tour à tour le regard dans chacune des parties, et
+s'écrier, en battant ses ailes d'un mouvement frénétique: «Il n'y a pas
+si loin qu'on le pense depuis la rue de la Paix jusqu'à la place du
+Panthéon. Bientôt, on en verra la preuve lamentable!» Le crabe tourteau,
+monté sur un cheval fougueux, courait à toute bride vers la direction de
+l'écueil, le témoin du lancement du bâton par un bras tatoué, l'asile du
+premier jour de sa descente sur la terre. Une caravane de pèlerins était
+en marche pour visiter cet endroit, désormais consacré par une mort
+auguste. Il espérait l'atteindre, pour lui demander des secours
+pressants contre la trame qui se préparait, et dont il avait eu
+connaissance. Vous verrez quelques lignes plus loin, à l'aide de mon
+silence glacial, qu'il n'arriva pas à temps, pour leur raconter ce que
+lui avait rapporté un chiffonnier, caché derrière l'échafaudage voisin
+d'une maison en construction, le jour où le pont du Carrousel, encore
+empreint de l'humide rosée de la nuit, aperçut avec horreur l'horizon de
+sa pensée s'élargir confusément en cercles concentriques, à l'apparition
+matinale du rythmyque pétrissage d'un sac icosaèdre, contre son parapet
+calcaire! Avant qu'il stimule leur compassion, par le souvenir de cet
+épisode, ils feront bien de détruire en eux la semence de l'espoir ...
+Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d'une bonne
+volonté, marchez à côté de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tête
+surmontée d'un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armée d'un
+bâton, celui que vous auriez de la peine à reconnaître, si je ne prenais
+soin de vous avertir, et de rappeler à votre oreille le mot qui se
+prononce Mervyn. Comme il est changé! Les mains liées derrière le dos,
+il marche devant lui, comme s'il allait à l'échafaud, et, cependant, il
+n'est coupable d'aucun forfait. Ils sont arrivés dans l'enceinte
+circulaire de la place Vendôme. Sur l'entablement de la colonne massive,
+appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de
+hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu'à
+terre, à quelques pas d'Aghone. Avec de l'habitude, on fait vite une
+chose; mais, je puis dire que celui-ci n'employa pas beaucoup de temps
+pour attacher les pieds de Mervyn à l'extrémité de la corde. Le
+rhinocéros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il
+apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n'eut même pas la
+satisfaction d'entreprendre le combat. L'individu, qui examinait les
+alentours du haut de la colonne, arma son revolver, visa avec soin et
+pressa la détente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour
+où avait commencé ce qu'il croyait être la folie de son fils et la mère,
+qu'on avait appelée _la fille de neige_, à cause de son extrême pâleur,
+portèrent en avant leur poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile
+soin. La balle troua sa peau, comme une vrille; l'on aurait pu croire,
+avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement
+apparaître. Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s'était
+introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S'il
+n'était pas bien prouvé qu'il ne fût trop bon pour une de ses créatures,
+je plaindrais l'homme de la colonne! Celui-ci, d'un coup sec de poignet,
+ramène à soi la corde ainsi lestée. Placée hors de la normale, ses
+oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas. Il saisit
+vivement, avec ses mains, une longue guirlande d'immortelles, qui réunit
+deux angles consécutifs de la base, contre laquelle il cogne son front.
+Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n'était pas un point fixe.
+Après avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d'ellipses superposées, une
+grande partie du câble, de manière que Mervyn reste suspendu à moitié
+hauteur de l'obélisque de bronze, le forçat évadé fait prendre, de la
+main droite, à l'adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme,
+dans un plan parallèle de l'axe de la colonne, et ramasse, de la main
+gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses pieds.
+La fronde siffle dans l'espace; le corps de Mervyn la suit partout,
+toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa
+position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne,
+indépendante de la matière. Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu'à
+l'autre bout, qu'il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à
+tort à une barre d'acier. Il se met à courir autour de la balustrade, en
+se tenant à la rampe par une main. Cette manoeuvre a pour effet de
+changer le plan primitif de la révolution du câble, et d'augmenter sa
+force de tension, déjà si considérable. Dorénavant, il tourne
+majestueusement dans un plan horizontal, après avoir successivement
+passé, par une marche insensible, à travers plusieurs plans obliques.
+L'angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux!
+Le bras du renégat et l'instrument meurtrier sont confondus dans l'unité
+linéaire, comme les éléments atomistiques d'un rayon de lumière
+pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me
+permettent de parler ainsi; hélas! on sait qu'une force, ajoutée à une
+autre force, engendre une résultante composée des deux forces
+primitives! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire se serait déjà
+rompu, sans la vigueur de l'athlète, sans la bonne qualité du chanvre?
+Le corsaire au cheveux d'or, brusquement et en même temps, arrête sa
+vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble. Le contre-coup de
+cette opération, si contraire aux précédentes, fait craquer la
+balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une
+comète traînant après elle sa queue flamboyante. L'anneau de fer du
+noeud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage à compléter
+soi-même l'illusion. Dans le parcours de sa parabole, le damné à mort
+fend l'atmosphère jusqu'à la rive gauche, la dépasse en vertu de la
+force d'impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le
+dôme du Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses replis,
+la paroi supérieure de l'immense coupole. C'est sur sa superficie
+sphérique et convexe, qui ne ressemble à une orange que pour la forme,
+qu'on voit à toute heure du jour, un squelette desséché, resté suspendu.
+Quand le vent le balance, l'on raconte que les étudiants du quartier
+Latin, dans la crainte d'un pareil sort, font une courte prière: ce sont
+des bruits insignifiants auxquels on n'est point tenu de croire, et
+propres seulement à faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses
+mains crispées, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il
+faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgré
+l'attestation de sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces
+immortelles dont je vous ai parlé, et qu'une lutte inégale, engagée près
+du nouvel Opéra, vit détacher d'un piédestal grandiose. Il n'en est pas
+moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n'y reçoivent
+plus l'expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire:
+allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.
+
+
+FIN DU SIXIÈME CHANT.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Chants de Maldoror, by Comte de Lautreamont
+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/12005-8.zip b/old/12005-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..778b766
--- /dev/null
+++ b/old/12005-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/12005-h.zip b/old/12005-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..a370cec
--- /dev/null
+++ b/old/12005-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/12005-h/12005-h.htm b/old/12005-h/12005-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..98b32b4
--- /dev/null
+++ b/old/12005-h/12005-h.htm
@@ -0,0 +1,7563 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Chants De Maldoror, par Le comte de Lautréamont.
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+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Les Chants de Maldoror, by Comte de Lautreamont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Chants de Maldoror
+
+Author: Comte de Lautreamont
+
+Release Date: March 2, 2011 [EBook #12005]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHANTS DE MALDOROR ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe
+HTML version by Chuck Greif
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1>LES CHANTS DE MALDOROR</h1>
+
+<p class="c">par<br /><br />
+LE COMTE DE LAUTRÉAMONT</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>
+<a href="#CHANT_PREMIER"><b>CHANT PREMIER</b></a><br />
+<a href="#CHANT_DEUXIEME"><b>CHANT DEUXIÈME</b></a><br />
+<a href="#CHANT_TROISIEME"><b>CHANT TROISIÈME</b></a><br />
+<a href="#CHANT_QUATRIEME"><b>CHANT QUATRIÈME</b></a><br />
+<a href="#CHANT_CINQUIEME"><b>CHANT CINQUIÈME</b></a><br />
+<a href="#CHANT_SIXIEME"><b>CHANT SIXIÈME</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<p>[Illustration: ...; il trainait, à travers les dalles de la chambre, sa
+peau retourné]</p>
+
+<p>[Illustration: manuscrit d'une lettre.]</p>
+
+<p><i>A mon ami</i> ALBERT LACROIX.</p>
+
+<p>L'édition actuelle des <i>Chants de Maldoror</i> est la réimpression, revue
+et corrigée d'après le manuscrit original, d'un ouvrage qui n'a jamais
+paru en librairie. Dans le courant de 1869, M. le comte de Lautréamont
+venait de délivrer les derniers bons à tirer de son livre, et celui-ci
+allait être broché, lorsque l'éditeur&mdash;continuellement en butte aux
+persécutions de l'Empire&mdash;en suspendit la mise en vente à cause de
+certaines violences de style qui en rendaient la publication périlleuse.
+«J'ai fait publier un ouvrage de poésies chez M. Lacroix. Mais, une fois
+qu'il fut imprimé, il a refusé de le faire paraître, parce que la vie
+y était peinte sous des couleurs trop amères, et qu'il craignait le
+procureur général.»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprime l'auteur dans la lettre reproduite en <i>fac-simile</i> en
+tête de ce volume. L'ouvrage de poésies dont il est question et qui,
+ainsi présenté, atteste la visée lyrique qu'y attachait l'auteur, est
+bien celui-ci. M. le comte de Lautréamont se refusait à amender les
+violences de son texte. Ce n'est qu'après s'en être longtemps défendu
+qu'il consentit aux modifications qui lui étaient demandées. Des cartons
+destinés à remplacer les passages réputés dangereux devaient être tirés.
+Mais en 1870, la guerre éclatait. On ne pensa plus aux <i>Chants de
+Maldoror</i>. Et brusquement, l'auteur mourut, n'ayant exécuté qu'une
+partie des revisions auxquelles il avait consenti.</p>
+
+<p>Le texte de la présente édition est donc conforme à celui de l'édition
+originale dont le tirage alla s'égarer dans les caves d'un libraire
+belge qui, timidement, au bout de quatre années, fit brocher des
+exemplaires avec un titre et une couverture anonymes[1]. Quelques
+lettrés seulement connaissent ces exemplaires.</p>
+
+<p>Nous avons cru que la réédition d'une &oelig;uvre aussi intéressante serait
+bien accueillie. Ses véhémences de style ne peuvent effrayer une époque
+aussi littéraire que la nôtre. Si outrées qu'elles soient, elles gardent
+une beauté profonde et ne revêtent aucun caractère pornographique.</p>
+
+<p>La Critique appréciera, comme il convient, les <i>Chants de Maldoror</i>,
+poëme étrange et inégal où, dans un désordre furieux, se heurtent des
+épisodes admirables et d'autres souvent confus. En écrivant cette
+notice, nous voulons simplement détruire une légende formée, on ne sait
+trop pourquoi, à l'endroit de la personnalité du comte de Lautréamont.
+Dernièrement encore, M. Léon Bloy, dont la mission, ici-bas, consiste
+décidément à démolir tout le monde, les morts comme les vivants, tentait
+d'accréditer cette légende dans une longue étude consacrée au volume[2]:
+il y répète à satiété que l'auteur était fou et qu'il est mort fou.
+&mdash;«C'est un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant
+des aliénés.»&mdash;«La catastrophe qui fit de cet inconnu un aliéné ...»
+&mdash;«... Car c'est un vrai fou, hélas! Un vrai fou qui sent sa folie.»
+Et plus loin: «<i>L'auteur est mort dans un cabanon, et c'est tout ce qu'on
+sait de lui</i>.» En écrivant cela, M. Léon Bloy a sciemment fait de très
+mauvaise besogne; en effet, il résulte de l'enquête très approfondie que
+nous avons faite, il résulte de documents authentiques que nous avons
+recueillis, que l'auteur des <i>Chants de Maldoror</i> n'est pas mort fou. Le
+comte de Lautréamont s'est éteint à l'âge de vingt ans, emporté en deux
+jours par une fièvre maligne. Si M. Léon Bloy avait lu les aliénistes,
+et si la science physiologique l'avait un peu allaité, il eût apporté
+plus de réserve dans l'invention d'une fable, intéressante seulement au
+point de vue de l'effet littéraire qu'il désirait produire. La Science,
+en effet, nous apprend que les cas de vraie folie sont extrêmement rares
+au-dessous de vingt ans. Or, l'auteur naquit à Montevideo le 4 avril
+1850; son manuscrit fut remis à l'imprimerie en 1868; on peut sans
+témérité présumer son complet achèvement en 1867; les <i>Chants de
+Maldoror</i> sortirent donc de l'imagination et du labeur cérébral d'un
+jeune homme de dix-sept ans. Au surplus, l'extrait des minutes des actes
+de décès du neuvième arrondissement de Paris porte que Isidore-Lucien
+Ducasse&mdash;tel est son véritable nom&mdash;est décédé le jeudi 24 novembre
+1870, à huit heures du matin, en son domicile, Faubourg-Montmartre, no 7.
+Le numéro 7 du Faubourg-Montmartre n'a jamais été ni un cabanon, ni une
+maison de fous.</p>
+
+<p>Nos actives investigations n'ont pas abouti à pénétrer, dans son
+intégralité, le mystère dont la vie de l'auteur à Paris semble avoir été
+entourée. La Préfecture de police s'est refusée à nous seconder dans ces
+recherches, parce que nous n'avions aucun caractère officiel pour les
+lui demander. Voilà, certes, un rigorisme administratif fort
+regrettable. Quel inconvénient peut-il y avoir à fournir à un éditeur
+quelques renseignements sur la vie d'un homme de lettres mort depuis
+vingt ans? Borné à nos seules enquêtes, nous avons acquis la certitude
+que Ducasse était venu à Paris dans le but d'y suivre les cours de
+l'école Polytechnique ou des Mines. En 1867, il occupait une chambre
+dans un hôtel situé au numéro 23 de la rue Notre-Dame-des-Victoires.
+Il y était descendu dès son arrivée d'Amérique. C'était un grand jeune
+homme, brun, imberbe, nerveux, rangé et travailleur. Il n'écrivait que
+la nuit, assis à son piano. Il déclamait, il forgeait ses phrases,
+plaquant ses prosopopées avec des accords. Cette méthode de composition
+faisait le désespoir des locataires de l'hôtel, qui, souvent, réveillés
+en sursaut, ne pouvaient se douter qu'un étonnant musicien du verbe, un
+rare symphoniste de la phrase cherchait, en frappant son clavier, les
+rhythmes de son orchestration littéraire.</p>
+
+<p>Si de tels raccourcis de la vie d'un homme ne suffisent pas pour
+reconstituer une ressemblance bien définitive, ils aideront toutefois
+à élucider, pour une petite part, le mystère de cette figure vouée à
+rester, par presque tous ses côtés, obscure. Mais, restituer un caractère
+avec des documents, cela ne tient-il pas un peu du domaine des sciences
+occultes? Du moins, avons-nous cherché à éclairer ce sommaire portrait
+en recourant à celle des sciences de ce temps qui, d'après un texte,
+s'applique à évoquer les plus fuyantes directions de l'Ame et de la
+Pensée. Puisque nous avions cette fortune de posséder des manuscrits de
+Ducasse, il nous a paru curieux de demander à un graphologiste érudit son
+avis sur l'auteur des <i>Chants de Maldoror</i>.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! oh! c'est joli, dit-il (c'est là une expression familière aux
+graphologistes lorsque le sujet leur semble intéressant); singulier
+mélange, par exemple. Voyez-donc l'ordre et l'élégance, cette date
+régulière en haut, cette marge, ces lignes rigides, et cette distraction
+inattendue qui le fait commencer sa lettre à l'envers en oubliant les
+initiales que porte le papier[3] ... Majuscules harmoniques: le V de
+Voltaire et l'R de Rousseau et d'autres. Puis, regardez maintenant
+<i>l'enfantillage</i> du P de Paris et le G de Grandes Têtes. Quant à la
+signature, elle est littéralement d'un enfant; comment concilier
+l'inharmonie d'un tel parafe avec ce que je viens de dire? Nous allons
+en avoir l'explication en l'analysant. Il a signé: J. Ducasse, sans
+parafe, il devait n'en faire jamais, ce qui, vous le savez, est un des
+signes graphologiques de la distinction. Puis, se rappelant qu'il
+demandait de l'argent, il a ajouté son adresse, et pour réunir les deux
+choses, par <i>ordre et logique</i>, il a entouré le tout d'une très vague
+ellipse faite un peu «va comme je te pousse» et qu'il ne faudrait pas
+confondre, dans cette analyse, avec le parafe en colimaçon habituel aux
+amoureux de la vie familiale. Je vous le répète, il n'y a pas là de
+parafe, et <i>il ne peut pas y en avoir</i>, étant donné <i>la sobriété du
+reste</i>.</p>
+
+<p>«Mais, continuons: l'harmonie m'a montré un artiste, et tout à coup je
+découvre un logicien et un mathématicien. Les derniers mots: «<i>la bonté
+de me l'écrire</i>», cela ne ressemble-t-il pas à une formule algébrique,
+avec l'abréviation de <i>bonté</i>, et à un syllogisme, avec cet étroit
+enchaînement des mots; et, il est si étroit, cet enchaînement, le
+scripteur est tellement obsédé par la logique qu'il ne met les
+apostrophes qu'après le mot fini, et sans en oublier une seule! C'est
+admirable, je n'ai peut-être pas vu cela dix fois sur les milliers de
+lettres que j'ai étudiées.</p>
+
+<p>«Barres scrupuleuses et énergiques avec, quelquefois, un petit harpon
+d'égoïsme (mais qui n'en a pas?). Il y en a juste <i>la dose nécessaire</i>
+pour n'altérer en rien la bonté qui éclate dans la rondeur des lettres:
+comme il y a un peu d'acide prussique dans les amandes, si vous voulez.
+Un petit détail: votre homme me semble un peu sensuel, il y a parfois
+de l'empâtement; je ne suis pas fâché de cette petite tache (si c'en est
+une), car vraiment c'était trop beau.</p>
+
+<p>«Je me résume: avant tout, équilibre: harmonie ou logique: peut-être
+n'a-t-il jamais rien fait, mais j'en doute, car l'écriture n'a rien d'un
+paresseux: si c'est un artiste, il eût pu tout aussi bien faire un
+savant: si c'est un savant, il eût pu tout aussi aisément être un grand
+artiste.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, alors, il n'est pas fou?</p>
+
+<p>«&mdash;Que voulez-vous dire? Ou bien tout ce qui précède est vrai, et tout
+cela ne me semble guère d'un fou, ou alors la graphologie n'existe pas.»</p>
+
+<p>Seulement alors, nous nous décidions à livrer à notre savant les
+quelques détails de la vie de Ducasse que nous connaissions et que,
+volontairement, nous avions différé de lui communiquer de peur de
+l'influencer. Et surtout, nous insistions sur cette folie qu'on lui
+reprochait et par laquelle on semblait vouloir atténuer la conscience
+de son talent.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais je m'étonne qu'une pareille légende ait trouvé crédit auprès
+d'esprits distingués; vous n'ignorez pas combien les cas de folie à cet
+âge sont rares, j'entends de la vraie folie, car des idiots, des
+débiles, des mélancoliques, des crétins, les asiles en sont bondés, mais
+un vrai <i>fou</i>, un fou de vingt ans qui, de sa folie, mourrait dans un
+cabanon, je doute qu'on en voie souvent: notez même que ce détail triste
+et topique, la mort dans un cabanon, me fait tout de suite penser à un
+paralytique général avec toute cette succession classique: intelligence
+vive,&mdash;obscurcissement,&mdash;folie des persécutions.&mdash;mégalomanie,
+&mdash;excitation puis déchéance complète et disparition de l'individu s'en
+allant depuis longtemps par lambeaux. Eh bien, interrogez des
+spécialistes et demandez-leur combien ils ont pu compter de paralytiques
+généreux de vingt ans! Bayle déclare n'en avoir jamais vu avant
+vingt-cinq ans; Calmeil ne l'a observé que deux fois avant trente-deux
+ans. Restent enfin la manie et la folie circulaire, mais ces deux formes
+de folie suivent à peu près les mêmes lois et sauf exceptions infiniment
+rares, il n'y a pas de fou furieux de dix-neuf ans. Enfin, si le volume
+est paru quand Ducasse avait dix-neuf ans, et qu'il soit mort à vingt
+ans, voilà donc une aliénation qui aurait évolué en un an ... N'est-ce
+pas le cas de dire avec Verlaine: Tout cela est littérature!»</p>
+
+<p>Quoique Montévidéen, Ducasse était français d'origine. Son père,
+chancelier à la légation française à Montevideo, naquit à Tarbes. La
+famille devait être riche. Elle se trouvait en relations d'affaires avec
+un banquier de la rue de Lille, M. Darasse, qui payait au fils une
+pension mensuelle. Grâce à l'amabilité de M. Dosseur, successeur de M.
+Darasse, nous avons pu prendre connaissance d'une partie de la
+correspondance du jeune écrivain et donner, en tête du présent volume,
+une de ses lettres en <i>fac-simile</i>. Cette lettre contient en quelque
+sorte une profession de foi littéraire et fait allusion aux
+circonstances qui s'opposaient à la mise en vente de son livre, ainsi
+qu'à la préface d'un nouveau volume, que l'éditeur Lemerre n'a jamais
+reçue. La correspondance de Ducasse est curieuse et montre combien
+étaient vives ses préoccupations littéraires.</p>
+
+<p>Dans une lettre, datée du 22 mai 1869, nous relevons les passages
+suivants, que nous ne reproduisons qu'à titre de simple curiosité:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 1.5em;">«Monsieur,</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">«C'est hier même que j'ai reçu votre lettre datée du 21 mai; c'était</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">la vôtre. Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">passer ainsi l'occasion de vous exprimer mes excuses. Voici pourquoi:</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">parce que, si vous m'aviez annoncé l'autre jour, dans l'ignorance de</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">ce qui peut arriver de fâcheux aux circonstances où ma personne est</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">placée, que les fonds s'épuisaient, je n'aurais eu garde d'y toucher;</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">mais certainement j'aurais éprouvé autant de joie à ne pas écrire ces</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">trois lettres que vous en auriez éprouvé vous-même à ne pas les lire.</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">Vous avez mis en vigueur le déplorable système de méfiance prescrit</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">vaguement par la bizarrerie de mon père; mais vous avez deviné que</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">mon mal de tête ne m'empêche pas de considérer avec attention la</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">difficile situation où vous a placé jusqu'ici une feuille de papier</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">à lettre venue de l'Amérique du Sud, dont le principal défaut était</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">le manque de clarté; car je ne mets pas en ligne de compte la</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">malsonnance de certaines observations mélancoliques qu'on pardonne</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">aisément à un vieillard, et qui m'ont paru, à la première lecture,</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">avoir eu l'air de vous imposer, à l'avenir, peut-être, la nécessité</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">de sortir de votre rôle strict de banquier, vis-à-vis d'un monsieur</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">qui vient habiter la capitale ...</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">« ... Pardon, monsieur, j'ai une prière à vous faire: si mon père</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">envoyait d'autres fonds avant le 1<sup>er</sup> septembre, époque à laquelle mon</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">corps fera une apparition devant la porte de votre banque, vous aurez</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">la bonté de me le faire savoir? Au reste, je suis chez moi à toute</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">heure du jour; mais vous n'auriez qu'à m'écrire un mot, et il est</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">probable qu'alors je le recevrai presque aussitôt que la demoiselle</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">vestibule ...</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">« ... Et tout cela, je le répète, pour une bagatelle insignifiante</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">de formalité! Présenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">affaire: après avoir réfléchi beaucoup, je confesse qu'elle m'a paru</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">remplie d'une notable quantité d'importance nulle ...»</span></p>
+
+<p>L'extrême jeunesse de l'auteur atténuera sans doute la sévérité de
+certains jugements qui ne manqueront pas d'être portés sur les <i>Chants
+de Maldoror</i>. Si Ducasse avait vécu, il eût pu devenir l'une des gloires
+littéraires de la France. Il est mort trop tôt, laissant derrière lui
+son &oelig;uvre éparpillée aux quatre vents: et par une coïncidence curieuse,
+ses restes mortels ont subi le même sort que son livre. Inhumé dans une
+concession temporaire du cimetière du Nord, le 25 novembre 1870, il en
+a été exhumé, le 20 janvier 1871, pour être réinhumé dans une autre
+concession temporaire. Il se trouve actuellement dans les terrains
+désaffectés et repris par la Ville.</p>
+
+<p>L. G.</p>
+
+<p>Notes:</p>
+
+<p>[1] La couverture et le titre sont ainsi composés: <i>Les Chants&mdash;de
+&mdash;Maldoror&mdash;par&mdash;le comte de Lautréamont&mdash;(Chants I, II, III, IV, V, VI)
+&mdash;Paris et Bruxelles&mdash;En vente chez tous les libraires&mdash;1874</i>. Au dessous
+de la couverture, dans le double filet, cette mention: <i>Tous droits de
+traduction et de reproduction réservés</i>. Au verso du faux-titre:
+<i>Bruxelles&mdash;Typ. de E. Wittmann</i>. Cette dernière indication est fausse,
+aucun imprimeur du nom de Wittmann n'ayant existé à Bruxelles. Couverture
+brun-marron.</p>
+
+<p>En 1869, l'auteur témoigna le désir de posséder quelques exemplaires
+de son livre; on lui en brocha une dizaine. La couverture de ces
+exemplaires est jaune. Elle porte: <i>Paris. En vente chez tous les
+libraires (1869)</i>. Au verso du faux-titre et en quatrième page de la
+couverture: <i>Bruxelles. Imprimerie de A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie,
+boulevard de Waterloo, 42</i>.</p>
+
+<p>[2] <i>V. la Plume</i>, 2<sup>e</sup>année, no 33.</p>
+
+<p>[3] La photogravure a rétabli le chiffre à sa place. Celui-ci se trouve
+en quatrième page de la lettre, barré par un trait de plume.</p>
+
+<h3><a name="LES_CHANTS_DE_MALDOROR" id="LES_CHANTS_DE_MALDOROR"></a>LES CHANTS DE MALDOROR</h3>
+
+<h3><a name="CHANT_PREMIER" id="CHANT_PREMIER"></a>CHANT PREMIER</h3>
+
+<p>Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce
+comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et
+sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines
+de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique
+rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les
+émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme, comme l'eau le
+sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont
+suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par
+conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles
+landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute
+bien ce que je te dis: dirige tes talons en arrière et non en avant,
+comme les yeux d'un fils qui se, détourne respectueusement de la
+contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutôt, comme un angle
+à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant
+l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues,
+vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent
+étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et
+qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme
+une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait
+claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à
+sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain
+de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui
+présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de
+sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui
+renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui
+a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues
+inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique
+sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité
+la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais
+on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux
+oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile
+capitaine; et, man&oelig;uvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus
+grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle
+prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le
+commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas,
+baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes
+narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre,
+pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais
+l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit
+légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je
+t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux,
+ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille
+fois de suite la conscience maudite de l'Éternel! Tes narines, qui
+seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase
+immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace,
+devenu embaumé comme de parfums et d'encens; car, elles seront
+rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la
+magnificence et la paix des agréables cieux.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses
+premières années, où il vécut heureux; c'est fait. Il s'aperçut ensuite
+qu'il était né méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère
+tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à
+cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour
+le sang lui montait à la tête; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter
+une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal ...
+atmosphère douce!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage
+rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il
+l'aurait fait très souvent, si Justice, avec son long cortège de
+châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas
+menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains,
+avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble!
+Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté ...
+Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la
+pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec
+le bien. C'est ce que je disais plus haut.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au
+moyen de nobles qualités du c&oelig;ur que l'imagination invente ou qu'ils
+peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la
+cruauté! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont commencé
+avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier avec
+la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce
+qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve
+dans mes paroles; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez
+bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma
+tête; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement
+à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend
+pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se
+loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient
+dans tous les hommes.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux
+épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs
+semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les
+motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu
+rire comme les autres; mais, cela, étrange imitation, était impossible.
+J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis
+fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je
+crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie
+par ma propre volonté! C'était une erreur! Le sang qui coulait avec
+abondance des deux blessures empêchait d'ailleurs de distinguer si
+c'était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants
+de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des
+humains, c'est-à-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, à la tête
+laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscur, surpasser
+la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin,
+l'insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les
+trahisons de l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la
+puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au
+dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes
+à découvrir leur c&oelig;ur, et faire retomber sur eux la colère implacable
+d'en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt le poing le plus robuste
+dirigé vers le ciel, comme celui d'un enfant déjà pervers contre sa
+mère, probablement excités par quelque esprit de l'enfer, les yeux
+chargés d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence
+glacial, n'oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait
+leur sein, tant elles étaient pleines d'injustice et d'horreur, et
+attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment
+du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'à la fin de la
+vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n'avaient pas le
+sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la
+Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi
+les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent
+leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans,
+les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies
+diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en
+aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour
+leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, s&oelig;urs des ouragans;
+firmament bleuâtre, dont je n'admets pas la beauté; mer hypocrite, image
+de mon c&oelig;ur; terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers
+entier; Dieu, qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque:
+montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grâce décuple mes
+forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir
+d'étonnement: on meurt à moins.</p>
+
+<hr />
+
+<p>On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il
+est doux d'arracher brutalement de son lit un enfant qui n'a rien encore
+sur la lèvre supérieure, et, avec les yeux très ouverts, de faire
+semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en
+arrière ses beaux cheveux! Puis, tout à coup, au moment où il s'y attend
+le moins, d'enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de façon
+qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect
+de ses misères. Ensuite, on boit le sang en léchant les blessures; et,
+pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'éternité dure, l'enfant
+pleure. Rien n'est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire,
+et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, amères comme le sel.
+Homme, n'as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t'es coupé
+le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas; car, il n'a aucun goût. En
+outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes réflexions
+lugubres, porté la main, creusée au fond, sur ta ligure maladive mouillée
+par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement
+vers la bouche, qui puisait à longs traits, dans cette coupe, tremblante
+comme les dents de l'élève qui regarde obliquement celui qui est né pour
+l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas; car, elles
+ont le goût du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus;
+mais, les larmes de l'enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit
+pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tôt
+ou tard ... je le devine par analogie, quoique j'ignore ce que c'est que
+l'amitié, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais;
+du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes
+larmes ne te dégoûtent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des
+larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu
+déchireras ses chairs palpitantes; et, après avoir entendu de longues
+heures ses cris sublimes, semblables aux râles perçants que poussent dans
+une bataille les gosiers des blessés agonisants, alors, t'ayant écarté
+comme une avalanche, tu te précipiteras de la chambre voisine, et tu feras
+semblant d'arriver à son secours. Tu lui délieras les mains, aux nerfs
+et aux veines gonflées, tu rendras la vue à ses yeux égarés, en te
+remettant à lécher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est
+vrai! L'étincelle divine qui est en nous, et paraît si rarement, se
+montre; trop tard! Comme le c&oelig;ur déborde de pouvoir consoler l'innocent
+à qui l'on a fait du mal: «Adolescent, qui venez de souffrir des
+douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne
+sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous êtes! Comme vous devez
+souffrir! Et si votre mère savait cela, elle ne serait pas plus près de
+la mort, si abhorrée par les coupables, que je ne le suis maintenant.
+Hélas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une même chose par
+laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion
+d'atteindre à l'infini par les moyens même les plus insensés? Ou bien,
+sont-ce deux choses différentes? Oui ... que ce soit plutôt une même
+chose ... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent,
+pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacrée, qui
+a brisé tes os et déchiré les chairs qui pendent à différents endroits
+de ton corps. Est-ce un délire de ma raison malade, est-ce un instinct
+secret qui ne dépend pas de mes raisonnements, pareil à celui de l'aigle
+déchirant sa proie, qui m'a poussé à commettre ce crime; et pourtant,
+autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois
+sortis de cette vie passagère, je veux que nous soyons entrelacés
+pendant l'éternité; ne former qu'un seul être, ma bouche collée à ta
+bouche. Même, de cette manière, ma punition ne sera pas complète. Alors,
+tu me déchireras, sans jamais t'arrêter, avec les dents et les ongles
+à la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumées, pour cet
+holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d'être
+déchiré, toi, de me déchirer ... ma bouche collée à ta bouche. O
+adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce
+que je te conseille? Malgré toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras
+heureuse ma conscience.» Après avoir parlé ainsi, en même temps tu auras
+fait du mal à un être humain, et tu seras aimé du même être: c'est le
+bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras
+le mettre à l'hôpital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On
+t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les médailles d'or
+cacheront tes pieds nus, épars sur la grande tombe, à la figure vieille,
+O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la
+sainteté du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers.
+Mais, moi, j'existe encore!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre
+dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette
+dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un
+ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: «Je vais
+t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet
+ordre suprême.» Une vaste lumière couleur de sang, à l'aspect de
+laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes,
+se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre
+une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: «Ci-gît un
+adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez
+pas pour lui.» Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu
+autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue
+vint se coucher à mes pieds. Moi, à elle, avec une figure triste:
+«Tu peux te relever.» Je lui tendis la main avec laquelle le
+fratricide égorge sa s&oelig;ur. Le ver luisant, à moi: «Toi, prends
+une pierre et tue-la;&mdash;Pourquoi? lui dis-je.» Lui, à moi: «Prends
+garde à toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort.
+Celle-ci s'appelle <i>Prostitution</i>.» Les larmes dans les yeux, la
+rage dans le c&oelig;ur, je sentis naître en moi une force inconnue.
+Je pris une grosse pierre; après bien des efforts, je la soulevai
+avec peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur
+l'épaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet:
+de là, j'écrasai le ver luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol
+d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de
+six églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux
+s'abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense
+cône renversé. Le calme reparut à la surface; la lumière de sang
+ne brilla plus. «Hélas! hélas! s'écria la belle femme nue;
+qu'as-tu fait?» Moi, à elle: «Je te préfère à lui; parce que j'ai
+pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice
+éternelle t'a créée.» Elle, à moi: «Un jour, les hommes me
+rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi
+partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie.
+Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces
+noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui
+m'as aimée!» Moi, à elle: «Adieu! Encore une fois: adieu! Je
+t'aimerai toujours!... Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu.»
+C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver
+gémir sur la mer et près de ses bords, ou au-dessus des grandes
+villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou
+à travers les froides régions polaires, dites: «Ce n'est pas
+l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la
+prostitution, uni avec les gémissements graves du Montévidéen.»
+Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de miséricorde,
+agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux,
+fassent de longues prières.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la
+campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions, toutes les choses
+revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des arbres,
+tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses
+formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps,
+lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait
+rêver, me paraissait étrange; maintenant, j'y suis habitué. Le vent
+gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante
+sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent.
+Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des
+fermes lointaines; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la
+folie. Tout à coup, ils s'arrêtent, regardent de tous les côtés avec une
+inquiétude farouche, l'&oelig;il en feu; et, de même que les éléphants, avant
+de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant
+désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les
+chiens laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou
+terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant qui
+crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d'un toit,
+soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de
+la peste à l'hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime,
+contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l'est, contre les étoiles
+au sud, contre les étoiles à l'ouest; contre la lune; contre les montagnes,
+semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité; contre
+l'air froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de leur
+narine, rouge, brûlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes,
+dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille
+dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lièvres,
+qui disparaissent en un clin d'&oelig;il; contre le voleur, qui s'enfuit au
+galop de son cheval après avoir commis un crime; contre les serpents,
+remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents;
+contre leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes; contre les
+crapauds qu'ils broient d'un seul coup de mâchoire (pourquoi se sont-ils
+éloignés du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement
+bercées, sont autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent
+découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignées,
+suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se
+sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant la
+journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée; contre les rochers
+du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles;
+contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant,
+montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abîme; et contre l'homme
+qui les rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à courir dans
+la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fossés,
+les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées. On les dirait
+atteints de la rage, cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs
+hurlements prolongés épouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde!
+Les amis des cimetières se jetteront sur lui, le déchireront, le mangeront,
+avec leur bouche d'où tombe du sang; car, ils n'ont pas les dents gâtées.
+Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas
+de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants. Après quelques heures, les
+chiens, harassés de courir çà et là, presque morts, la langue en dehors de
+la bouche, se précipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils
+font, et se déchirent en mille lambeaux, avec une rapidité incroyable. Ils
+n'agissent pas ainsi par cruauté. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère
+me dit: «Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements
+des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas
+en dérision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi,
+comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même,
+je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle,
+qui est assez sublime.» Depuis ce temps, je respecte le v&oelig;u de la morte.
+Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini ... Je ne puis, je
+ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l'homme et de la femme,
+d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne ... je croyais être davantage! Au
+reste, que m'importe d'où je viens? Moi, si cela avait pu dépendre de ma
+volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont
+la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue: je ne
+serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car
+mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides
+vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux
+arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la
+mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand
+j'avais sur ma tête des cheveux d'une autre couleur. Et, quand je rôde
+autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux
+ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une
+pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau
+de velours, noir comme la suie qui remplit l'intérieur des cheminées: il
+ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l'Être suprême,
+avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand
+le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur
+salutaires dans la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en
+regardant fixement l'espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de
+ma caverne aimée, dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris
+de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je
+ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le
+seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamné qui
+essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt
+monter à l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je
+tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant
+des heures entières; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment,
+lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens, qu'il
+s'arrête, pour se remettre à tourner dans un sens opposé, je regarde
+subitement l'horizon, à travers les rares interstices laissés par les
+broussailles épaisses qui recouvrent l'entrée: je ne vois rien! Rien ...
+si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et
+avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble
+le sang et le cerveau ... Qui donc, sur la tête, me donne des coups de
+barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe
+sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à
+ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression pénible qu'elle ne
+manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations
+troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne
+suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collée à mon
+front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne,
+au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un
+monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la
+figure; mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis
+pas un criminel ... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai
+revu la mer, et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont
+vivaces comme si je l'avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous
+le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens
+déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu'est le
+c&oelig;ur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'âme est
+inséparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe
+terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses; toi,
+en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un
+commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et
+les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure
+contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher
+du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore!</p>
+
+<p>Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à
+ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu
+es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre: j'aime cette
+comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de
+tristesse, qu'on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en
+laissant des ineffaçables traces, sur l'âme profondément ébranlée, et
+tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours
+compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec
+la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face
+grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de
+l'homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des
+oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant,
+l'homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que
+l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas
+beau réellement et qu'il s'en doute, car, pourquoi regarde-t-il la
+figure de son semblable avec tant de mépris? Je te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, tu es le symbole de l'identité: toujours égal à toi-même.
+Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont
+quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont
+dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête
+dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui
+ne s'arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible
+et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je
+te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton
+sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine.
+Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences
+naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste.
+L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil
+océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris n'ont
+pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les
+tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles,
+expliquent, d'une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une
+anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mêmes motifs
+d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d'êtres
+humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l'existence de
+leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit.
+En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans
+sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi
+pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des
+humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. En outre,
+du spectacle de tes mamelles fécondes, se dégage la notion d'ingratitude;
+car, on pense aussitôt à ces parents nombreux, assez ingrats envers le
+Créateur, pour abandonner le fruit de leur misérable union. Je te salue,
+vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu'à la mesure
+qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la
+totalité de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'&oelig;il. Pour
+te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement
+continu, vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un
+mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé
+d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la
+difficulté. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres
+efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraître gras. Qu'elle se
+gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille,
+elle ne t'égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue,
+vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, tes eaux sont amères. C'est exactement le même goût que le
+fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur
+tout. Si quelqu'un a du génie, on le fait passer pour un idiot; si
+quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut
+que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts
+d'ailleurs ne sont dus qu'à lui-même, pour la critiquer ainsi! Je te
+salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs méthodes, ne sont
+pas encore parvenus, aidés par les moyens d'investigation de la science,
+à mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les
+sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles.
+Aux poissons ... ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis
+demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître: la profondeur
+de l'océan ou la profondeur du c&oelig;ur humain! Souvent, la main portée au
+front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre
+les mâts d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant
+abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je poursuivais,
+m'efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus
+profond, le plus impénétrable des deux: l'océan ou le c&oelig;ur humain?
+Si trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point
+pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera
+permis de dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se
+mettre en ligné, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la
+profondeur du c&oelig;ur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont
+été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de
+s'écrier: «Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont
+pratiqué la charité: voilà tout, ce n'est pas malin, chacun peut en
+faire autant.» Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient
+la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient,
+l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la
+vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun
+drapé dans sa fierté solitaire? C'est un miracle qui se renouvelle
+chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra
+pourquoi l'on savoure non seulement les disgrâces générales de ses
+semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers,
+tandis que l'on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable
+pour clore la série: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est
+pour cela que les marcassins de l'humanité ont tant de confiance les uns
+dans les autres et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie
+beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris à leurs
+propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur
+génie ... incapables de te dominer. Ils on trouvé leur maître. Je dis
+qu'ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose
+a un nom. Ce nom est: l'océan! La peur que tu lui inspires est telle,
+qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes
+machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts
+gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de
+tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils,
+quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants,
+pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques,
+comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent
+eux-mêmes. L'homme dit: «Je suis plus intelligent que l'océan.» C'est
+possible, c'est même assez vrai; mais l'océan lui est plus redoutable
+que lui à l'océan: c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Ce
+patriarche observateur, contemporain des premières époques de notre
+globe suspendu, sourit de pitié, quand il assiste aux combats navals des
+nations. Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de
+l'humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés,
+les coups de canon, c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques
+secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l'océan a tout mis
+dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le
+bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide
+comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs,
+quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans
+arrêter l'envergure de son vol: «Tiens!... je la trouve mauvaise! Il y
+avait en bas des points noirs; j'ai fermé les yeux: ils ont disparu.»
+Je te salue, vieil océan!</p>
+
+<p>Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle
+de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis à juste titre de ta
+magnificence native, et des éloges vrais que je m'empresse de te donner.
+Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse,
+qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir
+t'a gratifié, tu déroules, au milieu d'un sombre mystère, sur toute ta
+surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta
+puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de
+courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va à sa rencontre
+en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l'écume qui se fond,
+pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces
+vagues vivantes, meurent l'un après l'autre, d'une manière monotone; mais,
+sans laisser de bruit écumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles
+avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d'une
+grâce fière, jusqu'à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur
+accoutumée pour continuer leur pèlerinage aérien. Je voudrais que la
+majesté humaine ne fût que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande
+beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale,
+image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme
+l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les
+méditations du poëte. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan,
+veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité ... plus ... plus
+encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes
+griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien.
+Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et
+devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est
+empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la
+crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d'une cour,
+magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec
+la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de
+ta poitrine, comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas
+découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant,
+même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage,
+alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire
+ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais
+tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que contiennent mes
+aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser
+à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste,
+l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création:
+je ne puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour
+la millième fois, vers tes bras amis, qui s'entrouvent, pour caresser
+mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne
+connais pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse.
+Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi ...
+dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont
+encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les
+tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu'aux nuages. Il faut que tu
+me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de
+l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon
+invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et
+te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal ... Mes yeux se
+mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre;
+car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, à l'aspect
+brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons,
+avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te
+salue, vieil océan!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>On ne me verra pas, à mon heure dernière (j'écris ceci sur mon lit de
+mort), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer
+tempétueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je
+sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de
+grâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire? J'avais dit
+que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous; mais, si vous
+croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage
+d'hyène (j'use de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que
+moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé: qu'il s'approche. Nous
+sommes dans une nuit d'hiver, alors que les éléments s'entrechoquent de
+toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent médite quelque
+crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que
+le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanité, depuis
+que le vent, l'humanité existent, quelques moments avant l'agonie
+dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde,
+impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples
+nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir
+les actes de ses frères). L'aigle, le corbeau, l'immortel pélican, le
+canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me
+verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils
+ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l'&oelig;il gros du
+crapaud, le tigre, l'éléphant; dans la mer, la baleine, le requin, le
+marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont
+quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L'homme, tremblant,
+collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. «Oui,
+je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu'il n'a pas
+dépendu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez
+devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me
+voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante,
+l'espace ensanglanté? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps,
+pareil à un nuage noirâtre que pousse l'ouragan devant soi). Ne craignez
+rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait
+est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit
+volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la
+mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses.
+Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de
+caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.»
+Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage,
+pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot.
+Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles
+passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se
+dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations!
+quels déchirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voilà que les animaux
+de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres
+clameurs. Plus de haine réciproque; les deux haines sont tournées contre
+l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel.
+Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut; je crains la perfidie.
+Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus,
+des conséquences des passions, complément satisfait ... Je te remercie,
+ô rhinolophe, de m'avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi,
+dont le nez est surmonté d'une crête en forme de fer à cheval: je
+m'aperçois, en effet, que ce n'était malheureusement qu'une maladie
+passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent
+que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans
+mon corps: pourquoi cette hypothèse n'est-elle pas la réalité!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Une famille entoure une lampe posée sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'y sont pas, mère.</p>
+
+<p>&mdash;Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette
+époque, mon doux maître, où nous faisions des v&oelig;ux, pour avoir un
+enfant, dans lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le
+soutien de notre vieillesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés. Nous n'avons pas à nous
+plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bénissons la
+Providence de ses bienfaits. Notre Édouard possède toutes les grâces de
+sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et les mâles qualités de son père.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.</p>
+
+<p>Il reprend son travail ... Mais, quelqu'un s'est présenté à la porte
+d'entrée, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui
+s'offre à ses yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins
+heureux que ceux-là. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer
+l'existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est
+pas ici.</p>
+
+<p>Il s'est retiré!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultés humaines
+qui se livrent des combats dans mon c&oelig;ur. Mon âme est inquiète, et sans
+savoir pourquoi; l'atmosphère est lourde.</p>
+
+<p>&mdash;Femme, je ressens les mêmes impressions que toi; je tremble qu'il ne
+nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le
+suprême espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, je respire à peine: j'ai mal à la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec
+du vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, bonne mère ...</p>
+
+<p>Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer.
+Maintenant, le moindre objet me contrarie.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es pâle! La fin de cette veillée ne se passera pas sans que
+quelque événement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du
+désespoir!</p>
+
+<p>J'entends, dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mère!... j'ai peur!</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi vite si tu souffres.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, je ne souffre pas ... Je ne dis pas la vérité.</p>
+
+<p>Le père ne revient pas de son étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits
+sans étoiles. Quoique nous entendions ces cris, néanmoins, celui qui les
+pousse n'est pas près d'ici; car, on peut entendre ces gémissements à
+trois lieues de distance, transportés par le vent d'une cité à une
+autre. On m'avait souvent parlé de ce phénomène: mais, je n'avais jamais
+eu l'occasion de juger par moi-même de sa véracité. Femme, tu me parlais
+de malheur; si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps,
+c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses
+semblables ...</p>
+
+<p>J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays,
+qui l'a repoussé de son sein. Il va de contrée en contrée, abhorré
+partout. Les uns disent qu'il est accablé d'une espèce de folie
+originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une
+cruauté extrême et instinctive, dont il a honte lui-même, et que ses
+parents en sont morts de douleur. Il y en a qui prétendent qu'on l'a
+flétri d'un surnom dans sa jeunesse: qu'il en est resté inconsolable le
+reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une
+preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux
+premières années, pour augmenter ensuite. Ce surnom était <i>le
+vampire</i>!...</p>
+
+<p>J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trêve ni repos, des
+cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les
+oreilles; et que des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui
+jettent à la face, poussés malgré eux par une force inconnue, tantôt
+d'une voix douce, tantôt d'une voix pareille aux rugissements des
+combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace,
+toujours hideux, et qui ne périra qu'avec l'univers. Quelques-uns même
+ont affirmé que l'amour l'a réduit en cet état: ou que ces cris
+témoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son
+passé mystérieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable
+le torture, comme jadis Satan, et qu'il voulait égaler Dieu ...</p>
+
+<p>J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
+poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, se sont là des confidences exceptionnelles: je plains ton
+âge de les avoir entendues, et j'espère que tu n'imiteras jamais cet
+homme.</p>
+
+<p>Parle, ô mon Édouard; réponds que tu n'imiteras jamais cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;O mère bien-aimée, à qui je dois le jour, je te promets, si la sainte
+promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait, mon fils; il faut obéir à sa mère, en quoi que ce soit.</p>
+
+<p>On n'entend plus les gémissements.</p>
+
+<p>&mdash;Femme, as-tu fini ton travail?</p>
+
+<p>&mdash;Il me manque quelques points à cette chemise, quoique nous ayons
+prolongé la veille bien tard.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commencé. Profitons des
+dernières lueurs de la lampe; car il n'y a presque plus d'huile, et
+achevons chacun notre travail ...</p>
+
+<p>L'enfant s'est écrié:</p>
+
+<p>&mdash;Si Dieu nous laisse vivre!</p>
+
+<p>&mdash;Ange radieux, viens à moi: tu te promèneras dans la prairie, du matin
+jusqu'au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est
+construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes
+de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique
+céleste, sans faire ta prière. Quand, au matin, le soleil montrera ses
+rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera, avec elle,
+son cri, à perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit,
+jusqu'à ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus
+précieux; tu seras constamment enveloppé dans une atmosphère composée
+des essences parfumées des fleurs les plus odorantes.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Lève-toi, mère de
+famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts
+raidis abandonnent l'aiguille du travail exagéré. Les extrêmes n'ont
+rien de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchantée;
+quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes,
+dans les contes des fées.</p>
+
+<p>&mdash;Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que,
+de mon côté, j'arrange mes affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparaîtras tel
+que la nature t'a formé, ô jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et
+que j'aspire à faire ton bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, ne t'endors point, bercé par les rêves de l'enfance: la
+prière en commun n'est pas commencée et tes habits ne sont pas encore
+soigneusement placés sur une chaise ... A genoux! Éternel créateur de
+l'univers, tu montres la bonté inépuisable jusque dans les plus petites
+choses.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides, où glissent des milliers
+de petits poissons rouges, bleus et argentés? Tu les prendras avec un
+filet si beau, qu'il les attirera de lui-même, jusqu'à ce qu'il soit
+rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que
+le marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, vois ces griffes; je me méfie de lui; mais ma conscience est
+calme, car je n'ai rien à me reprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous vois, prosternés à tes pieds, accablés du sentiment de ta
+grandeur. Si quelque pensée orgueilleuse s'insinue dans notre
+imagination, nous la rejetons aussitôt avec la salive du dédain et
+nous t'en faisons le sacrifice irrémissible.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront de leurs
+bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de
+roses et d'&oelig;illets. Elles auront des ailes transparentes de papillon
+et des cheveux d'une longueur ondulée, qui flottent autour de la
+gentillesse de leur front.</p>
+
+<p>&mdash;Quand même ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais
+pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un
+imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire
+entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas
+moi qui serais fils ingrat. Quant à tes petites filles, elles ne sont
+pas si belles que les yeux de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Toute notre vie s'est épuisée dans les cantiques de ta gloire. Tels
+nous avons été jusqu'ici, tels nous serons, jusqu'au moment où nous
+recevrons de toi l'ordre de quitter cette terre.</p>
+
+<p>&mdash;Elles t'obéiront à ton moindre signe et ne songeront qu'à te plaire.
+Si tu désires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront.
+Si tu désires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin
+d'&oelig;il, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles
+t'apporteraient même le cerf-volant, grand comme une tour, qu'on a caché
+dans la lune, et à la queue duquel sont suspendus, par des liens de
+soie, des oiseaux de toute espèce. Fais attention à toi ... écoute mes
+conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma prière, pour
+appeler au secours. Quoique ton corps s'évapore, quand je veux
+l'écarter, sache que je ne te crains pas.</p>
+
+<p>&mdash;Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme exhalée d'un c&oelig;ur
+pur.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis à ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Père céleste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur
+notre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?</p>
+
+<p>&mdash;Conserve cette épouse chérie, qui m'a consolé dans mes découragements
+...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme
+un pendu.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce fils aimant, dont les chastes lèvres s'entr'ouvrent à peine aux
+baisers de l'aurore de vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, il m'étrangle ... Père, secourez-moi ... Je ne puis plus
+respirer ... Votre bénédiction!</p>
+
+<p>Un cri d'ironie immense s'est élevé dans les airs. Voyez comme les
+aigles, étourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-mêmes,
+littéralement foudroyés par la colonne d'air.</p>
+
+<p>&mdash;Son c&oelig;ur ne bat plus ... Et celle-ci est morte, en même temps que le
+fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est
+défiguré ... Mon épouse!... Mon fils!... Je me rappelle un temps
+lointain où je fus époux et père.</p>
+
+<p>Il s'était dit, devant le tableau qui s'offrit à ses yeux, qu'il ne
+supporterait pas cette injustice. S'il est efficace, le pouvoir que lui
+ont accordé les esprits infernaux, ou plutôt qu'il tire de lui-même, cet
+enfant, avant que la nuit s'écoule, ne devait plus être.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoulé la souffrance
+en dedans) remarqua qu'il se trouvait en Norwège. Aux îles Faeroé, il
+assista à la recherche des nids d'oiseaux de mer, dans les crevasses
+à pic, et s'étonna que la corde de trois cents mètres, qui retient
+l'explorateur au-dessus du précipice, fût choisie d'une telle solidité.
+Il voyait là, quoi qu'on dise, un exemple frappant de la bonté humaine,
+et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c'était lui qui eût dû préparer
+la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin
+qu'elle se coupât, et précipitât le chasseur dans la mer! Un soir, il se
+dirigea vers un cimetière, et les adolescents qui trouvent du plaisir à
+violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s'ils le
+voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau
+d'une action qui va se dérouler en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot
+s'élève peu à peu du fond de la mer, et montre sa tête au-dessus des
+eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La
+curiosité naquit avec l'univers.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, il m'est impossible d'échanger des idées avec toi. Il y a
+longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des
+tombeaux. C'est l'heure silencieuse où plus d'un être humain rêve qu'il
+voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts
+de taches de sang, comme un ciel noir, d'étoiles. Celui qui dort pousse
+des gémissements, pareils à ceux d'un condamné à mort, jusqu'à ce qu'il
+se réveille, et s'aperçoive que la réalité est trois fois pire que le
+rêve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma bêche infatigable,
+afin qu'elle soit prête demain matin. Pour faire un travail sérieux, il
+ne faut pas faire deux choses à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Il croit que creuser une fosse est un travail sérieux! Tu crois que
+creuser une fosse est un travail sérieux?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à
+ses petits, n'ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour,
+afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet
+acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit, dans les bras de son ami,
+une femme qu'il idolâtrait, il se met alors à fumer un cigare; il ne
+sort pas de la maison, et se noue d'une amitié indissoluble avec la
+douleur; cet acte se comprend. Quand un élève interne, dans un lycée,
+est gouverné, pendant des années, qui sont des siècles, du matin
+jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la
+civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots
+tumultueux d'une haine vivace, monter comme une épaisse fumée, à son
+cerveau, qui lui paraît près d'éclater. Depuis le moment où on l'a jeté
+dans la prison, jusqu'à celui, qui s'approche, où il en sortira, une
+fièvre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse
+les yeux. La nuit, il réfléchit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le
+jour, sa pensée s'élance au-dessus des murailles de la demeure de
+l'abrutissement, jusqu'au moment où il s'échappe, ou qu'on le rejette,
+comme un pestiféré, de ce cloître éternel; cet acte se comprend. Creuser
+une fosse dépasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu,
+étranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et
+puis nous donne un lit commode, préservé du vent de l'hiver soufflant
+avec furie dans ces froides contrées, lorsque celui qui tient la pioche,
+de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée palpé
+convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son
+royaume, voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur
+chaque croix de bois, l'énoncé du problème effrayant que l'humanité n'a
+pas encore résolu: la mortalité ou l'immortalité de l'âme. Le créateur
+de l'univers, je lui ai toujours conservé mon amour; mais, si, après la
+mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des
+nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les
+couvercles de plomb, pour aller respirer l'air frais?</p>
+
+<p>&mdash;Arrête-toi dans ton travail. L'émotion t'enlève tes forces; tu me
+parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer.
+Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi à l'écart; tu me
+donneras des conseils, si je ne fais pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir à le regarder
+bêcher la terre avec tant de facilité!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensée: toutes ces
+tombes, qui sont éparses dans un cimetière, comme les fleurs dans une
+prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d'être mesurées
+avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses
+peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par
+conséquent, ne t'étonne pas des visions fantastiques que tes yeux
+semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos,
+interroge ta conscience; elle te dira, avec sûreté, que le Dieu qui a
+créé l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possède une
+bonté sans limites, et recevra, après la mort terrestre, ce chef-
+d'&oelig;uvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces
+larmes, pareilles à celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes
+sur ce vaisseau démâté pour souffrir. C'est un mérite, pour l'homme, que
+Dieu l'ait jugé capable de vaincre ses souffrances les plus graves.
+Parle, et, puisque, d'après tes v&oelig;ux les plus chers, l'on ne souffrirait
+pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, idéal que chacun s'efforce
+d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Où suis-je? N'ai-je pas changé de caractère? Je sens un souffle
+puissant de consolation effleurer mon front rasséréné, comme la brise du
+printemps ranime l'espérance des vieillards. Quel est cet homme dont le
+langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas
+prononcées? Quelle beauté de musique dans la mélodie incomparable de sa
+voix! Je préfère l'entendre parler, que chanter d'autres. Cependant,
+plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression
+générale de ses traits contraste singulièrement avec ces paroles que
+l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ridé de quelques plis,
+est marqué d'un stygmate indélébile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant
+l'âge, est-il honorable ou est-il infâme? Ses rides doivent-elles être
+regardées avec vénération? Je l'ignore et je crains de le savoir.
+Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois néanmoins qu'il a des
+raisons pour agir comme il l'a fait, excité par les restes en lambeaux
+d'une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui
+me sont inconnues, et il redouble d'activité dans un travail ardu qu'il
+n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s'en
+aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue
+d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'où sors-tu?...
+Étranger, permets que je touche, et que mes mains, qui étreignent
+rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps.
+Quoi qu'il en arrive, je saurais à quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les
+plus beaux que j'aie touchés dans ma vie. Qui serait assez audacieux
+pour contester que je ne connais pas la qualité des cheveux?</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas
+qu'on l'agace, quand il se repaît. Si tu ne le sais pas, je te
+l'apprends. Allons, dépêche-toi; accomplis ce que tu désires.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui frissonne à mon contact, en me faisant frissonner moi-même, est
+de la chair, à n'en pas douter. Il est vrai ... je ne rêve pas! Qui
+es-tu donc, toi, qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que,
+comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est
+l'heure de dormir, ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas,
+nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte,
+pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre, le
+mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminée savent
+encore réchauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas
+comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays
+lointain.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique je ne sois pas fatigué, il est inutile de creuser la fosse
+davantage. Maintenant, déshabille-moi; puis, tu me mettras dedans.</p>
+
+<p>&mdash;La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques
+instants, est si étrange, que je ne sais que te répondre ... Je crois
+qu'il veut rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention à ce que
+j'ai dit.</p>
+
+<p>Il s'est affaissé, et le fossoyeur s'est empressé de le soutenir!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti ... j'étais fatigué quand j'ai
+abandonné la pioche ... c'est la première fois que j'entreprenais ce
+travail ... ne fais plus attention à ce que j'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un
+qui a des chagrins épouvantables. Que le ciel m'ôte la pensée de
+l'interroger. Je préfère rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de
+la pitié. Puis, il ne voudrait pas me répondre, cela est certain: c'est
+souffrir deux fois que de communiquer son c&oelig;ur en cet état anormal.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi sortir de ce cimetière; je continuerai ma route.</p>
+
+<p>&mdash;Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'égarerais, pendant que tu
+cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas
+d'autre. Aie confiance en moi; car, l'hospitalité ne demandera point la
+violation de tes secrets.</p>
+
+<p>&mdash;O pou vénérable, toi dont le corps est dépourvu d'élytres, un jour,
+tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime
+intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-être avais-tu raison,
+puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal
+de Maldoror, où guides-tu ses pas?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la précaution de
+laver sa main droite, avec du savon, après avoir commis son forfait, et
+facile à reconnaître, par l'inspection de cette main; ou un frère qui a
+perdu sa s&oelig;ur; ou quelque monarque dépossédé, fuyant de ses royaumes,
+mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas été
+construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n'est qu'une
+pauvre chaumière, mal bâtie; mais, cette chaumière célèbre a un passé
+historique que le présent renouvelle et continue sans cesse. Si elle
+pouvait parler, elle t'étonnerait, toi, qui me parais ne t'étonner de
+rien. Que de fois, en même temps qu'elle, j'ai vu défiler, devant moi,
+les bières funéraires, contenant des os bientôt plus vermoulus que le
+revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables
+sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire, à des
+périodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme
+chez les vivants; chacun paie un impôt, proportionnel à la richesse de
+la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de
+délivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant à sa personne, de faire
+comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui
+désireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de
+la mort, celui qui fut beau; celui qui, après sa vie, n'a pas enlaidi;
+l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la
+jeunesse, les squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse,
+son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de
+l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronné de fleurs et
+l'innocence trahie.</p>
+
+<p>&mdash;Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'à
+ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta
+bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des
+cités; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt. Il s'arrête à
+plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois
+sa gorge se resserre, et refoule en arrière l'effort avorté. Enfin, il
+s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé
+contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, comme les
+autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonflé,
+les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un
+grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce
+chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires
+de l'ours marin de l'océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la
+vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es là depuis le matin. Que
+dira ta famille, avec ta petite s&oelig;ur, de te voir si tard arriver? Lave
+tes mains, reprends la route qui va où tu dors ... Quel est cet être,
+là-bas, à l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts
+obliques et tourmentés; et quelle majesté, mêlée d'une douceur sereine!
+Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec
+la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux
+monstrueux, mon corps tremble; c'est la première fois, depuis que j'ai
+sucé les sèches mamelles de ce qu'on appelle une mère. Il y a comme une
+auréole de lumière éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout
+s'est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson. Puisqu'il te
+plaît de venir à moi, comme attiré par un aimant, je ne m'y opposerai
+pas. Qu'il est beau! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être
+puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers,
+belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je
+préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le
+commencement des siècles, que non pas tes yeux ... Comment!... c'est
+toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!...
+pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits?
+Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour
+avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre
+supérieur, avec la mission de consoler les diverses races d'êtres
+existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidité du milan, les
+ailes non fatiguées de cette longue, magnifique course; je te vis!
+Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à
+ma faiblesse. «Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me
+disais-je: cela, par la volonté divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi
+bon l'injustice, dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le Créateur;
+cependant le plus fort, dont la colère est terrible!» Depuis que tu m'es
+apparu, monarque des étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui
+n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé; mais, ma raison
+chancelante s'abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ...
+oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne
+regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes ... Si tu pars,
+partons ensemble!» Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui
+ressemblent tant à celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les
+cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel,
+prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure,
+calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la
+tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai
+pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un simple
+habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne
+prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie,
+et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de
+l'abîme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappés de
+consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pâle et voûté, dans
+les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant,
+de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit,
+tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau
+noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton c&oelig;ur vide comme un désert;
+elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade
+que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel,
+chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique
+pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le
+jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que
+Dieu avait créée avec tant d'amour! Tu n'as engendré que des malédictions
+plus affreuses que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir
+les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir
+assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais. Pourquoi
+avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre,
+pour tourner en dérision ceux qui l'habitent, épave pourrie, ballottée par
+le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les sphères
+d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages,
+pareil à un étranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des
+sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une
+intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t'en!...
+retire-toi de ce sol mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as
+cachée jusqu'ici; et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers
+ta sphère, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis
+pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu
+donc; n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la
+cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon!»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>S'il est quelquefois logique de s'en rapporter à l'apparence des
+phénomènes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas sévère pour celui
+qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si étrange!
+Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une
+empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant à moi, je vais me
+remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps
+de temps qui ne soit pas trop retardé. La fin du dix-neuvième siècle
+verra son poëte (cependant, au début, il ne doit pas commencer par un
+chef-d'&oelig;uvre, mais suivre la loi de la nature): il est né sur les rives
+américaines, à l'embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis
+rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel
+et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se
+tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire.
+Mais, la guerre éternelle a placé son empire destructeur sur les
+campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu,
+vieillard, et pense à moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te
+désespère point; car, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion
+contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
+deux amis.</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_DEUXIEME" id="CHANT_DEUXIEME"></a>CHANT DEUXIÈME</h3>
+
+<p>Où est-il passé ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche,
+pleine des feuilles de la belladone, le laissa échapper, à travers les
+royaumes de la colère, dans un moment de réflexion? Où est passé ce
+chant ... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les
+vents qui l'ont gardé. Et la morale, qui passait en cet endroit, ne
+présageant pas qu'elle avait, dans ces pages incandescentes, un
+défenseur énergique, l'a vu se diriger, d'un pas ferme et droit, vers
+les recoins obscurs et les fibres secrètes des consciences. Ce qui est
+du moins acquis à la science, c'est que, depuis ce temps, l'homme, à la
+figure de crapaud, ne se reconnaît plus lui-même, et tombe souvent dans
+des accès de fureur qui le font ressembler à une bête des bois. Ce n'est
+pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupières ployant
+sous les résédas de la modestie, qu'il n'était composé que de bien et
+d'une quantité minime de mal. Brusquement je lui appris, en découvrant
+au plein jour son c&oelig;ur et ses trames, qu'au contraire il n'est composé
+que de mal, et d'une quantité minime de bien que les législateurs ont de
+la peine à ne pas laisser évaporer. Je voudrais qu'il ne ressente pas,
+moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte éternelle pour mes
+amères vérités; mais, la réalisation de ce souhait ne serait pas
+conforme aux lois de la nature. En effet, j'arrache le masque à sa
+figure traîtresse et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme
+des boules d'ivoire sur un bassin d'argent, les mensonges sublimes avec
+lesquels il se trompe lui-même: il est alors compréhensible qu'il
+n'ordonne pas au calme d'imposer les mains sur son visage, même quand la
+raison disperse les ténèbres de l'orgueil. C'est pourquoi, le héros que
+je mets en scène s'est attiré une haine irréconciliable, en attaquant
+l'humanité, qui se croyait invulnérable, par la brèche d'absurdes
+tirades philanthropiques; elles sont entassées, comme des grains de
+sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la
+raison m'abandonne, d'estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il
+l'avait prévu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonté sur le
+fronton des parchemins que contiennent les bibliothèques. O être humain!
+te voilà, maintenant, nu comme un ver, en présence de mon glaive de
+diamant! Abandonne ta méthode: il n'est plus temps de faire
+l'orgueilleux: j'élance vers toi ma prière, dans l'attitude de la
+prosternation. Il y a quelqu'un qui observe les moindres mouvements
+de ta coupable vie; tu es enveloppé par les réseaux subtils de sa
+perspicacité acharnée. Ne te fie pas à lui, quand il tourne les reins;
+car, il te regarde; ne te fie pas à lui, quand il ferme les yeux; car,
+il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les
+ruses et la méchanceté, ta redoutable résolution soit de surpasser
+l'enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des
+précautions, il est possible d'apprendre à celui qui croit l'ignorer
+que les loups et les brigands ne se dévorent pas entre eux: ce n'est
+peut-être pas leur coutume. Par conséquent, remets sans peur, entre ses
+mains, le soin de ton existence: il la conduira d'une manière qu'il
+connaît. Ne crois pas à l'intention qu'il fait reluire au soleil de te
+corriger; car, tu l'intéresses médiocrement, pour ne pas dire moins;
+encore n'approché-je pas, de la vérité totale, la bienveillante mesure
+de ma vérification. Mais, c'est qu'il aime à te faire du mal, dans la
+légitime persuasion que tu deviennes aussi méchant que lui, et que tu
+l'accompagnes dans le gouffre béant de l'enfer, quand son heure sonnera.
+Sa place est depuis longtemps marquée, à l'endroit où l'on remarque une
+potence en fer, à laquelle sont suspendus des chaînes et des carcans.
+Quand la destinée l'y portera, le funèbre entonnoir n'aura jamais goûté
+de proie plus savoureuse, ni lui contemplé de demeure plus convenable.
+Il me semble que je parle d'une manière intentionnellement paternelle,
+et que l'humanité n'a pas le droit de se plaindre.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant ... instrument
+arraché aux ailes de quelque pygargue roux! Mais ... qu'ont-ils donc mes
+doigts? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon
+travail. Cependant, j'ai besoin d'écrire ... C'est impose cible! Eh bien,
+je répète que j'ai besoin d'écrire ma pensée: j'ai le droit, comme un
+autre, de me soumettre à cette loi naturelle ... Mais non, mais non,
+la plume reste inerte!... Tenez, voyez, à travers les campagnes, l'éclair
+qui brille au loin. L'orage parcourt l'espace. Il pleut ... Il pleut
+toujours ... Comme il pleut!... La foudre a éclaté ... elle s'est abattue
+sur ma fenêtre entr'ouverte, et m'a étendu sur le carreau, frappé au front.
+Pauvre jeune homme! ton visage était déjà assez maquillé par les rides
+précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre,
+de cette longue cicatrice sulfureuse! (Je viens de supposer que la blessure
+est guérie, ce qui n'arrivera pas de sitôt.) Pourquoi cet orage, et
+pourquoi la paralysie de mes doigts? Est-ce un avertissement d'en haut pour
+m'empêcher d'écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m'expose, en
+distillant la bave de ma bouche carrée? Mais, cet orage ne m'a pas causé
+la crainte. Que m'importerait une légion d'orages! Ces agents de la police
+céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j'en juge
+sommairement par mon front blessé. Je n'ai pas à remercier le Tout-Puissant
+de son adresse remarquable; il a envoyé la foudre de manière à couper
+précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la blessure
+a été le plus dangereuse: qu'un autre le félicite! Mais, les orages
+attaquent quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible Éternel,
+à la figure de vipère, il a fallu que non-content d'avoir placé mon âme
+entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d'une
+manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un
+mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang!... Mais,
+enfin, qui te dit quelque chose? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au
+contraire je te hais: pourquoi insistes-tu? Quand ta conduite voudra-t-elle
+cesser de s'envelopper des apparences de la bizarrerie? Parle-moi
+franchement, comme à un ami: est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu
+montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de
+tes séraphins n'oserait faire ressortir le complet ridicule? Quelle colère
+te prend? Sache que, si tu me laissais vivre à l'abri de tes poursuites,
+ma reconnaissance t'appartiendrait ... Allons, Sultan, avec ta langue,
+débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini: mon
+front étanché a été lavé avec de l'eau salée, et j'ai croisé des
+bandelettes à travers mon visage. Le résultat n'est pas infini: quatre
+chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier
+abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères; car, sur sa
+figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c'est comme
+ça. Peut-être que c'est à peu près tout le sang que pût contenir son corps,
+et il est probable qu'il n'y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien
+avide; laisse le parquet tel qu'il est: tu as le ventre rempli. Il ne
+faut pas continuer de boire: car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es
+convenablement repu, va te coucher dans le chenil; estime-toi nager dans
+le bonheur; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours
+immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec
+une satisfaction solennellement visible. Toi, Léman, prends un balai: je
+voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu comprends,
+n'est-ce pas, que je n'en ai pas la force? Remets tes pleurs dans leur
+fourreau; sinon, je croirai que tu n'as pas le courage de contempler,
+avec sang-froid, la grande balafre, occasionnée par un supplice déjà
+perdu pour moi dans la nuit des temps passés. Tu iras chercher à la
+fontaine deux seaux d'eau. Une fois le parquet lavé, tu mettras ces
+linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir,
+comme elle doit le faire, tu les lui remettras; mais, comme il a plu
+beaucoup depuis une heure, et qu'il continue de pleuvoir, je ne crois pas
+qu'elle sorte de chez elle; alors, elle viendra demain matin. Si elle te
+demande d'où vient tout ce sang, tu n'es pas obligé de lui répondre. Oh!
+que je suis faible! N'importe: j'aurai cependant la force de soulever le
+porte-plume et le courage de creuser ma pensée. Qu'a-t-il rapporté au
+Créateur de me tracasser, comme si j'étais un enfant, par un orage qui
+porte la foudre? Je n'en persiste pas moins dans ma résolution d'écrire.
+Ces bandelettes m'embêtent, et l'atmosphère de ma chambre respire le
+sang ...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Qu'il n'arrive pas le jour où, Lohengrin et moi, nous passerons dans la
+rue, l'un à côté de l'autre, sans nous regarder, en nous frôlant le
+coude, comme deux passants pressés! Oh! qu'on me laisse fuir à jamais
+loin de cette supposition! L'Éternel a créé le monde tel qu'il est: il
+montrerait beaucoup de sagesse si, pendant le temps strictement
+nécessaire pour briser d'un coup de marteau la tête d'une femme, il
+oubliait sa majesté sidérale, afin de nous révéler les mystères au
+milieu desquels notre existence étouffe, comme un poisson au fond d'une
+barque. Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous par la
+puissance de ses conceptions; s'il parlementait avec les hommes, toutes
+les hontes rejailliraient jusqu'à son visage. Mais ... misérable que tu
+es! pourquoi ne rougis-tu pas? Ce n'est pas assez que l'armée des
+douleurs physiques et morales, qui nous entoure, ait été enfantée: le
+secret de notre destinée en haillons ne nous est pas divulgué. Je le
+connais, le Tout-Puissant ... et lui, aussi, doit me connaître. Si, par
+hasard, nous marchons sur le même sentier, sa vue perçante me voit
+arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'éviter le triple
+dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras
+plaisir, ô Créateur, de me laisser épancher mes sentiments. Maniant les
+ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon
+c&oelig;ur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer à toi, jusqu'à la fin
+de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse: mais, si fort, que je
+me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que
+tu n'as pas voulu donner à l'homme, parce que tu aurais été jaloux de le
+faire égal à toi, et que tu avais effrontément cachées dans tes boyaux,
+rusé bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour ou l'autre je les
+aurais découvertes de mon &oelig;il toujours ouvert, les aurais enlevées, et
+les aurais partagées avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle,
+et, maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de puissance à
+puissance avec toi. Donne-moi la mort, pour faire repentir mon audace:
+je découvre ma poitrine et j'attends avec humilité. Apparaissez donc,
+envergures dérisoires de châtiments éternels!... déploiements
+emphatiques d'attributs trop vantés! Il a manifesté l'incapacité
+d'arrêter la circulation de mon sang qui le nargue. Cependant, j'ai des
+preuves qu'il n'hésite pas d'éteindre, à la fleur de l'âge, le souffle
+d'autres humains, quand ils ont à peine goûté les jouissances de la vie.
+C'est simplement atroce; mais, seulement, d'après la faiblesse de mon
+opinion! J'ai vu le Créateur, aiguillonnant sa cruauté inutile, embraser
+des incendies où périssaient les vieillards et les enfants! Ce n'est pas
+moi qui commence l'attaque: c'est lui qui me force à le faire tourner,
+ainsi qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier. N'est-ce pas lui
+qui me fournit des accusations contre lui-même? Ne tarira point ma verve
+épouvantable! Elle se nourrit des cauchemars insensés qui tourmentent
+mes insomnies. C'est à cause de Lohengrin que ce qui précède a été
+écrit; revenons donc à lui. Dans la crainte qu'il ne devînt plus tard
+comme les autres hommes, j'avais d'abord résolu de le tuer à coups de
+couteau, lorsqu'il aurait dépassé l'âge d'innocence. Mais, j'ai
+réfléchi, et j'ai abandonné sagement ma résolution à temps. Il ne se
+doute pas que sa vie a été en péril pendant un quart d'heure. Tout était
+prêt, et le couteau avait été acheté. Ce stylet était mignon, car j'aime
+la grâce et l'élégance jusque dans les appareils de la mort: mais il
+était long et pointu. Une seule blessure au cou, en perçant avec soin
+une des artères carotides, et je crois que ç'aurait suffi. Je suis
+content de ma conduite; je me serais repenti plus tard. Donc, Lohengrin,
+fais ce que tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi toute la
+vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour compagnons de ma
+captivité, ou arrache-moi un &oelig;il jusqu'à ce qu'il tombe à terre, je ne
+te ferai jamais le moindre reproche: je suis à toi, je t'appartiens, je
+ne vis plus pour moi. La douleur que tu me causeras ne sera pas
+comparable au bonheur de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains
+meurtrières, est trempé dans une essence plus divine que celle de ses
+semblables! Oui, c'est encore beau de donner sa vie pour un être humain,
+et de conserver ainsi l'espérance que tous les hommes ne sont pas
+méchants, puisqu'il y en a eu un, enfin, qui a su attirer, de force,
+vers soi, les répugnances défiantes de ma sympathie amère!...</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il est minuit; on ne voit pas un seul omnibus de la Bastille à la
+Madeleine. Je me trompe; en voilà un qui apparaît subitement, comme s'il
+sortait de dessous terre. Les quelques passants attardés le regardent
+attentivement; car il paraît ne ressembler à aucun autre. Sont assis,
+à l'impériale, des hommes qui ont l'&oelig;il immobile, comme celui d'un
+poisson mort. Ils sont pressés les uns contre les autres, et paraissent
+avoir perdu la vie; au reste, le nombre réglementaire n'est pas dépassé.
+Lorsque le cocher donne un coup de fouet à ses chevaux, on dirait que
+c'est le fouet qui fait remuer son bras, et non son bras le fouet.
+Que doit être cet assemblage d'êtres bizarres et muets? Sont-ce des
+habitants de la lune? Il y a des moments où on serait tenté de le
+croire; mais, ils ressemblent plutôt à des cadavres. L'omnibus, pressé
+d'arriver à la dernière station, dévore l'espace et fait craquer le pavé
+... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement,
+sur ses traces, au milieu de la poussière. «Arrêtez, je vous en supplie;
+arrêtez ... mes jambes sont gonflées d'avoir marché pendant la journée
+... je n'ai pas mangé depuis hier ... mes parents m'ont abandonné ... je
+ne sais plus, que faire ... je suis résolu de retourner chez moi, et j'y
+serais vite arrivé, si vous m'accordiez une place ... je suis un petit
+enfant de huit ans, et j'ai confiance en vous ...» Il s'enfuit!... Il
+s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur
+ses traces, au milieu de la poussière. Un de ces hommes, à l'&oelig;il froid,
+donne un coup de coude à son voisin, et paraît lui exprimer son
+mécontentement de ces gémissements, au timbre argentin, qui parviennent
+jusqu'à son oreille. L'autre baisse la tête d'une manière imperceptible,
+en forme d'acquiescement, et se replonge ensuite dans l'immobilité de
+son égoïsme, comme une tortue dans sa carapace. Tout indique dans les
+traits des autres voyageurs les mêmes sentiments que ceux des deux
+premiers. Les cris se font encore entendre pendant deux ou trois
+minutes, plus perçants de seconde en seconde. L'on voit des fenêtres
+s'ouvrir sur le boulevard, et une figure effarée, une lumière à la main,
+après avoir jeté les yeux sur la chaussée, refermer le volet avec
+impétuosité, pour ne plus reparaître ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!...
+Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au
+milieu de la poussière. Seul, un jeune homme, plongé dans la rêverie, au
+milieu de ces personnages de pierre, paraît ressentir de la pitié pour
+le malheur. En faveur de l'enfant, qui croit pouvoir l'atteindre, avec
+ses petites jambes endolories, il n'ose pas élever la voix; car les
+autres hommes lui jettent des regards de mépris et d'autorité, et il
+sait qu'il ne peut rien faire contre tous. Le coude appuyé sur ses
+genoux et la tête entre ses mains, il se demande, stupéfait, si c'est là
+vraiment ce qu'on appelle <i>la charité humaine</i>. Il reconnaît alors que
+ce n'est qu'un vain mot, qu'on ne trouve plus même dans le dictionnaire
+de la poésie, et avoue avec franchise son erreur. Il se dit: «En effet,
+pourquoi s'intéresser à un petit enfant? Laissons-le de côté.»
+Cependant, une larme brûlante a roulé sur la joue de cet adolescent, qui
+vient de blasphémer. Il passe péniblement la main sur son front, comme
+pour en écarter un nuage dont l'opacité obscurcit son intelligence. Il
+se démène, mais en vain, dans le siècle où il a été jeté; il sent qu'il
+n'y est pas à sa place, et cependant il ne peut en sortir. Prison
+terrible! Fatalité hideuse! Lombano, je suis content de toi depuis ce
+jour! Je ne cessais pas de t'observer, pendant que ma figure respirait
+la même indifférence que celle des autres voyageurs. L'adolescent se
+lève, dans un mouvement d'indignation, et veut se retirer, pour ne pas
+participer, même involontairement, à une mauvaise action. Je lui fais un
+signe, et il se remet à mon côté ... Il s'enfuit! Il s'enfuit!... Mais
+une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ces traces, au
+milieu de la poussière. Les cris cessent subitement, car l'enfant a
+touché du pied contre un pavé en saillie, et s'est fait une blessure
+à la tête, en tombant. L'omnibus a disparu à l'horizon et l'on ne voit
+plus que la rue silencieuse ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais une
+masse informe ne le poursuit plus avec acharnement, sur ces traces, au
+milieu de la poussière. Voyez ce chiffonnier qui passe, courbé sur sa
+lanterne pâlotte; il y a en lui plus de c&oelig;ur que dans tous ses pareils
+de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sûr qu'il le guérira
+et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit!... Il
+s'enfuit!... Mais, de l'endroit où il se trouve, le regard perçant du
+chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de
+la poussière!... Race stupide et idiote! Tu te repentiras de te conduire
+ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va! tu t'en
+repentiras. Ma poésie ne consistera qu'à attaquer, par tous les moyens,
+l'homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n'aurait pas dû engendrer
+une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'à
+la fin de ma vie, et cependant, l'on n'y verra que cette seule idée,
+toujours présente à ma conscience!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue
+étroite: chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, à
+distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec
+des paupières sympathiques et curieuses. Elle était grande pour son âge
+et avait la taille élancée. D'abondants cheveux noirs, séparés en deux
+sur la tête, tombaient en tresses indépendantes sur des épaules
+marmoréennes. Un jour, elle me suivait comme de coutume; les bras
+musculeux d'une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le
+tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue
+fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égarée. En
+vain, je faisais l'insouciant; elle ne manquait jamais de me poursuivre
+de sa présence inopportune. Lorsque j'enjambais une autre rue, pour
+continuer mon chemin, elle s'arrêtait, faisant un violent effort sur
+elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du
+Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu'à ce que je
+disparusse. Une fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et
+emboîta le pas devant moi. Si j'allais vite pour la dépasser, elle
+courait presque pour maintenir la distance égale; mais, si je
+ralentissais le pas, pour qu'il y eût un intervalle de chemin, assez
+grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait
+la grâce de l'enfance. Arrivée au terme de la rue, elle se retourna
+lentement, de manière à me barrer le passage. Je n'eus pas le temps
+de m'esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux
+gonflés et rouges. Je voyais facilement qu'elle voulait me parler, et
+qu'elle ne savait comment s'y prendre. Devenue subitement pâle comme un
+cadavre, elle me demanda: «Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure
+est-il?» Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m'éloignai
+rapidement. Depuis ce jour, enfant à l'imagination inquiète et précoce,
+tu n'as plus revu, dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui
+battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours
+tortueux. L'apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme
+un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation
+déçue; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à
+celui qui ne paraissait pas s'inquiéter des maux, ni des biens de la vie
+présente, et s'en allait au hasard, avec une figure horriblement morte,
+les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant
+aveuglément dans les eaux ironiques de l'éther comme pour y chercher la
+proie sanglante de l'espoir, ballottée continuellement, à travers les
+immenses régions de l'espace, par le chasse-neige implacable de la
+fatalité. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus!... Qui sait?
+Peut-être que cette fille n'était pas ce qu'elle se montrait. Sous une
+enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de
+dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d'amour
+s'expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroit.
+Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant
+la lumière parisienne; et, quand vous les aperceviez, vous disiez: «Mais
+elles sont encore enfants; elles n'ont pas plus de dix ou douze ans.»
+En réalité elles en avaient vingt. Oh! dans cette supposition, maudits
+soient-ils les détours de cette rue obscure! Horrible! horrible! ce qui
+s'y passe. Je crois que sa mère la frappa parce qu'elle ne faisait pas
+son métier avec assez d'adresse. Il est possible que ce ne fût qu'un
+enfant, et alors la mère est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas
+croire à cette supposition, qui n'est qu'une hypothèse, et je préfère
+aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt ...
+Ah! vois-tu, jeune fille, je t'engage à ne plus reparaître devant mes
+yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite. Il pourrait t'en coûter
+cher! Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots
+bouillants. Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables! Non,
+non! Je l'ai résolu depuis le jour de ma naissance! Ils ne m'aiment pas,
+eux! On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un
+cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme
+d'un être humain. Arrière ... arrière, cette main!... Jeune fille, tu
+n'es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes.
+Non, non, je t'en supplie; ne reparais plus devant mes sourcils froncés
+et louches. Dans un moment d'égarement, je pourrais te prendre les bras,
+les tordre comme un linge lavé dont on exprime l'eau, ou les casser avec
+fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en
+employant la force. Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains,
+d'un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes
+de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une
+graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l'insomnie éternelle
+de la vie. Je pourrais, cousant tes paupières avec une aiguille, te
+priver du spectacle de l'univers, et te mettre dans l'impossibilité
+de trouver ton chemin; ce n'est pas moi qui te servirai de guide. Je
+pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par
+les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer
+mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre
+la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine,
+pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l'exemple de ma
+méchanceté! Ils s'arracheront sans trêve des lambeaux et des lambeaux de
+chair; mais, la goutte de sang reste ineffaçable, à la même place, et
+brillera comme un diamant. Sois tranquille, je donnerai à une
+demi-douzaine de domestiques l'ordre de garder les restes vénérés de ton
+corps, et de les préserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le
+corps est resté plaqué sur la muraille, comme une poire mûre, et n'est
+pas tombé à terre; mais, les chiens savent accomplir des bonds élevés,
+si l'on n'y prend garde.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
+est gentil! Ses yeux hardis dardent quelque objet invisible, au loin,
+dans l'espace. Il ne doit pas avoir plus de huit ans, et, cependant, il
+ne s'amuse pas, comme il serait convenable. Tout au moins il devrait
+rire et se promener avec quelque camarade, au lieu de rester seul; mais,
+ce n'est pas son caractère.</p>
+
+<p>Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
+est gentil! Un homme, mû par un dessein caché, vient s'asseoir à côté de
+lui, sur le même banc, avec des allures équivoques. Qui est-ce? Je n'ai
+pas besoin de vous le dire; car, vous le reconnaîtrez à sa conversation
+tortueuse. Écoutons-les, ne les dérangeons pas:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensais-tu, enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas nécessaire que tu penses au ciel; c'est déjà assez de
+penser à la terre. Es-tu fatigué de vivre, toi qui viens à peine de
+naître?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais chacun préfère le ciel à la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pas moi. Car, puisque le ciel a été fait par Dieu, ainsi que
+la terre, sois sûr que tu y rencontreras les mêmes maux qu'ici-bas.
+Après ta mort, tu ne seras pas récompensé d'après tes mérites; car, si
+l'on te commet des injustices sur cette terre (comme tu l'éprouveras,
+par expérience, plus tard), il n'y a pas de raison pour que, dans
+l'autre vie, on ne t'en commette non plus. Ce que tu as de mieux à
+faire, c'est de ne pas penser à Dieu, et de te faire justice toi-même,
+puisqu'on te la refuse. Si un de tes camarades t'offensait, est-ce que
+tu ne serais pas heureux de le tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas si défendu que tu crois. Il s'agit seulement de ne pas se
+laisser attraper. La justice qu'apportent les lois ne vaut rien; c'est
+la jurisprudence de l'offensé qui compte. Si tu détestais un de tes
+camarades, est-ce que tu ne serais pas malheureux de songer qu'à chaque
+instant tu aies sa pensée devant tes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta
+vie: car, voyant que ta haine n'est que passive, il ne continuera pas
+moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunément. Il n'y a
+donc qu'un moyen de faire cesser la situation; c'est de se débarrasser
+de son ennemi. Voilà où je voulais en venir, pour te faire comprendre
+sur quelles bases est fondée la société actuelle. Chacun doit se faire
+justice lui-même, sinon il n'est qu'un imbécile. Celui qui remporte la
+victoire sur ses semblables, celui-là est le plus rusé et le plus fort.
+Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc le plus fort et le plus rusé. Tu es encore trop jeune pour
+être le plus fort; mais, dès aujourd'hui, tu peux employer la ruse, le
+plus bel instrument des hommes de génie. Lorsque le berger David
+atteignait au front le géant Goliath d'une pierre lancée par la fronde,
+est-ce qu'il n'est pas admirable de remarquer que c'est seulement par
+la ruse que David a vaincu son adversaire, et que si, au contraire, ils
+s'étaient pris à bras-le-corps, le géant l'aurait écrasé comme une
+mouche? Il en est de même pour toi. A guerre ouverte, tu ne pourras
+jamais vaincre les hommes, sur lesquels tu es désireux d'étendre ta
+volonté; mais, avec la ruse, tu pourras lutter seul contre tous. Tu
+désires les richesses, les beaux palais et la gloire? ou m'as-tu trompé
+quand tu m'as affirmé ces nobles prétentions?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne vous trompais pas. Mais, je voudrais acquérir ce que
+je désire par d'autres moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu n'acquerras rien du tout. Les moyens vertueux et bonasses ne
+mènent à rien. Il faut mettre à l'&oelig;uvre des leviers plus énergiques et
+des trames plus savantes. Avant que tu deviennes célèbre par ta vertu et
+que tu atteignes le but, cent autres auront le temps de faire des
+cabrioles par dessus ton dos, et d'arriver au bout de la carrière avant
+toi, de telle manière qu'il ne s'y trouvera plus de place pour tes idées
+étroites. Il faut savoir embrasser, avec plus de grandeur, l'horizon du
+temps présent. N'as-tu jamais entendu parler, par exemple, de la gloire
+immense qu'apportent les victoires? Et, cependant, les victoires ne se
+font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les
+engendrer et les déposer aux pieds des conquérants. Sans les cadavres
+et les membres épars que tu aperçois dans la plaine, où s'est opéré
+sagement le carnage, il n'y aurait pas de guerre, et, sans guerre, il
+n'y aurait pas de victoire. Tu vois que, lorsqu'on veut devenir célèbre,
+il faut se plonger avec grâce dans des fleuves de sang, alimentés par
+de la chair à canon. Le but excuse le moyen. La première chose, pour
+devenir célèbre, est d'avoir de l'argent. Or, comme tu n'en as pas, il
+faudra assassiner pour en acquérir; mais, comme tu n'es pas assez fort
+pour manier le poignard, fais-toi voleur, en attendant que tes membres
+aient grossi. Et, pour qu'ils grossissent plus vite, je te conseille de
+faire de la gymnastique deux fois par jour, une heure le matin, une
+heure le soir. De cette manière, tu pourras essayer le crime, avec un
+certain succès, dès l'âge de quinze ans, au lieu d'attendre jusqu'à
+vingt. L'amour de la gloire excuse tout, et peut-être, plus tard, maître
+de tes semblables, leur feras-tu presque autant de bien que tu leur as
+fait du mal au commencement ...</p>
+
+<p>Maldoror s'aperçoit que le sang bouillonne dans la tête de son jeune
+interlocuteur; ses narines sont gonflées, et ses lèvres rejettent une
+légère écume blanche. Il lui tâte le pouls; les pulsations sont
+précipitées. La fièvre a gagné ce corps délicat. Il craint les suites de
+ses paroles; il s'esquive, le malheureux, contrarié de n'avoir pas pu
+entretenir cet enfant pendant plus longtemps. Lorsque, dans l'âge mûr,
+il est si difficile de maîtriser les passions, balancé entre le bien et
+le mal, qu'est-ce dans un esprit, encore plein d'inexpérience? et quelle
+somme d'énergie relative ne lui faut-il pas en plus? L'enfant en sera
+quitte pour garder le lit trois jours. Plût au ciel que le contact
+maternel amène la paix dans cette fleur sensible, fragile enveloppe
+d'une belle âme!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l'hermaphrodite,
+profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs. La lune a
+dégagé son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses pâles
+rayons cette douce figure d'adolescent. Ses traits expriment l'énergie
+la plus virile, en même temps que la grâce d'une vierge céleste. Rien ne
+paraît naturel en lui, pas même les muscles de son corps, qui se fraient
+un passage à travers les contours harmonieux de formes féminines. Il a
+le bras recourbé sur le front, l'autre main appuyée contre la poitrine,
+comme pour comprimer les battements d'un c&oelig;ur fermé à toutes les
+confidences, et chargé du pesant fardeau d'un secret éternel. Fatigué de
+la vie, et honteux de marcher parmi des êtres qui ne lui ressemblent
+pas, le désespoir a gagné son âme, et il s'en va seul, comme le mendiant
+de la vallée. Comment se procure-t-il les moyens d'existence? Des âmes
+compatissantes veillent de près sur lui, sans qu'il se doute de cette
+surveillance, et ne l'abandonnent pas: il est si bon! il est si résigné!
+Volontiers il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractère sensible,
+sans leur toucher la main, et se tient à distance, dans la crainte d'un
+danger imaginaire. Si on lui demande pourquoi il a pris la solitude pour
+compagne, ses yeux se lèvent vers le ciel, et retiennent avec peine une
+larme de reproche contre la Providence; mais, il ne répond pas à cette
+question imprudente, qui répand, dans la neige de ses paupières, la
+rougeur de la rose matinale. Si l'entretien se prolonge, il devient
+inquiet, tourne les yeux vers les quatre points de l'horizon, comme pour
+chercher à fuir la présence d'un ennemi invisible qui s'approche, fait
+de la main un adieu brusque, s'éloigne sur les ailes de sa pudeur en
+éveil, et disparaît dans la forêt. On le prend généralement pour un fou.
+Un jour, quatre hommes masqués, qui avaient reçu des ordres, se jetèrent
+sur lui et le garrottèrent solidement, de manière qu'il ne put remuer
+que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanières sur son dos, et ils
+lui dirent qu'il se dirigeât sans délai vers la route qui mène à
+Bicêtre. Il se mit à sourire en recevant les coups, et leur parla avec
+tant de sentiment, d'intelligence sur beaucoup de sciences humaines
+qu'il avait étudiées et qui montraient une grande instruction dans celui
+qui n'avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les
+destinées de l'humanité où il dévoila entière la noblesse poétique de
+son âme, que ses gardiens, épouvantés jusqu'au sang de l'action qu'ils
+avaient commise, délièrent ses membres brisés, se traînèrent à ses
+genoux, en demandant un pardon qui fut accordé, et s'éloignèrent, avec
+les marques d'une vénération qui ne s'accorde pas ordinairement aux
+hommes. Depuis cet événement, dont on parla beaucoup, son secret fut
+deviné par chacun, mais on paraît l'ignorer, pour ne pas augmenter ses
+souffrances; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour
+lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire par force, sans
+vérification préalable, dans un hospice d'aliénés. Lui, il emploie la
+moitié de son argent; le reste, il le donne aux pauvres. Quand il voit
+un homme et une femme qui se promènent dans quelque allée de platanes,
+il sent son corps se fendre en deux de bas en haut, et chaque partie
+nouvelle aller étreindre un des promeneurs; mais, ce n'est qu'une
+hallucination, et la raison ne tarde pas à reprendre son empire. C'est
+pourquoi il ne mêle sa présence, ni parmi les hommes, ni parmi les
+femmes; car sa pudeur excessive, qui a pris jour dans cette idée qu'il
+n'est qu'un monstre, l'empêche d'accorder sa sympathie brûlante à qui
+que ce soit. Il croirait se profaner, et il croirait profaner les
+autres. Son orgueil lui répète cet axiome: «Que chacun reste dans sa
+nature.» Son orgueil, ai-je dit, parce qu'il craint qu'en joignant sa
+vie à un homme ou à une femme, on ne lui reproche tôt ou tard, comme une
+faute énorme, la conformation de son organisation. Alors, il se retranche
+dans son amour-propre, offensé par cette supposition impie qui ne vient
+que de lui, et il persévère à rester seul, au milieu des tourments,
+et sans consolation. Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort
+l'hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs.
+Les oiseaux, éveillés, contemplent avec ravissement cette figure
+mélancolique, à travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut
+pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste
+comme une tombe, par la présence nocturne de l'hermaphrodite infortuné.
+O voyageur égaré, par ton esprit d'aventure qui t'a fait quitter ton
+père et ta mère, dès l'âge le plus tendre: par les souffrances que la
+soif t'a causées, dans le désert: par ta patrie que tu cherches
+peut-être, après avoir longtemps erré, proscrit, dans des contrées
+étrangères; par ton coursier, ton fidèle ami, qui a supporté, avec toi,
+l'exil et l'intempérie des climats que te faisait parcourir ton humeur
+vagabonde; par la dignité que donnent à l'homme les voyages sur les
+terres lointaines et les mers inexplorées, au milieu des glaçons
+polaires, ou sous l'influence d'un soleil torride, ne touche pas avec
+ta main, comme avec un frémissement de la brise, ces boucles de cheveux,
+répandues sur le sol, et qui se mêlent à l'herbe verte. Ecarte-toi de
+plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacrée;
+c'est l'hermaphrodite lui-même qui l'a voulu. Il ne veut pas que des
+lèvres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfumés par le
+souffle de la montagne, pas plus que son front, qui resplendit, en cet
+instant, comme les étoiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire
+que c'est une étoile elle-même qui est descendue de son orbite, en
+traversant l'espace, sur ce front majestueux, qu'elle entoure avec sa
+clarté de diamant, comme d'une auréole. La nuit, écartant du doigt sa
+tristesse, se revêt de tous ses charmes pour fêter le sommeil de cette
+incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de l'innocence des
+anges: le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches
+penchent sur lui leur élévation touffue, afin de le préserver de la
+rosée, et la brise, faisant résonner les cordes de sa harpe mélodieuse,
+envoie ses accords joyeux, à travers le silence universel, vers ces
+paupières baissées, qui croient assister, immobiles, au concert cadencé
+des mondes suspendus. Il rêve qu'il est heureux; que sa nature
+corporelle a changé: ou que, du moins, il s'est envolé sur un nuage
+pourpre, vers une autre sphère, habitée par des êtres de même nature que
+lui. Hélas! que son illusion se prolonge jusqu'au réveil de l'aurore!
+Il rêve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses
+guirlandes folles, et l'imprègnent de leurs parfums suaves, pendant
+qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un être humain d'une
+beauté magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur crépusculaire que ses bras
+entrelacent; et, quand il se réveillera, ses bras ne l'entrelaceront
+plus. Ne te réveille pas, hermaphrodite; ne te réveille pas encore, je
+t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Dors ... dors toujours.
+Que ta poitrine se soulève, en poursuivant l'espoir chimérique du
+bonheur, je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah! n'ouvre pas
+tes yeux! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas être témoin de ton
+réveil. Peut-être un jour, à l'aide d'un livre volumineux, dans des
+pages émues, raconterai-je ton histoire, épouvanté de ce qu'elle
+contient, et des enseignements qui s'en dégagent. Jusqu'ici, je ne
+l'ai pas pu; car, chaque fois que je l'ai voulu, d'abondantes larmes
+tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce fût de
+vieillesse. Mais, je veux avoir à la fin ce courage. Je suis indigné
+de n'avoir pas plus de nerfs qu'une femme, et de m'évanouir, comme une
+petite fille, chaque fois que je réfléchis à ta grande misère. Dors ...
+dors toujours; mais n'ouvre pas tes yeux! Adieu, hermaphrodite! Chaque
+jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi (si c'était pour
+moi, je ne le prierais point). Que la paix soit dans ton sein!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Quand une femme, à la voix de soprano, émet ses notes vibrantes et
+mélodieuses, à l'audition de cette harmonie humaine, mes yeux se
+remplissent d'une flamme latente et lancent des étincelles douloureuses,
+tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade.
+D'où peut venir cette répugnance profonde pour tout ce qui tient à
+l'homme? Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'écoute
+avec volupté ces notes perlées qui s'échappent en cadence à travers les
+ondes élastiques de l'atmosphère. La perception ne transmet à mon ouïe
+qu'une impression d'une douceur à fondre les nerfs et la pensée; un
+assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d'un
+voile qui tamise la lumière du jour, la puissance active de mes sens et
+les forces vivaces de mon imagination. On raconte que je naquis entre
+les bras de la surdité! Aux premières époques de mon enfance, je
+n'entendais pas ce qu'on me disait. Quand, avec les plus grandes
+difficultés, on parvint à m'apprendre à parler, c'était seulement, après
+avoir lu sur une feuille ce que quelqu'un écrivait, que je pouvais
+communiquer, à mon tour, le fil de mes raisonnements. Un jour, jour
+néfaste, je grandissais en beauté et en innocence; et chacun admirait
+l'intelligence et la bonté du divin adolescent. Beaucoup de consciences
+rougissaient quand elles contemplaient ces traits limpides où son âme
+avait placé son trône. On ne s'approchait de lui qu'avec vénération,
+parce qu'on remarquait dans ses yeux le regard d'un ange. Mais non, je
+savais de reste que les roses heureuses de l'adolescence ne devaient pas
+fleurir perpétuellement, tressées en guirlandes capricieuses, sur son
+front modeste et noble, qu'embrassaient avec frénésie toutes les mères.
+Il commençait à me sembler que l'univers, avec sa voûte étoilée de
+globes impassibles et agaçants, n'était peut-être pas ce que j'avais
+rêvé de plus grandiose. Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le
+sentier abrupte du voyage terrestre, et de m'en aller, en chancelant
+comme un homme ivre, à travers les catacombes obscures de la vie, je
+soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d'un grand cercle
+bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j'osai pénétrer, moi, si
+jeune, les mystères du ciel! Ne trouvant pas ce que je cherchais, je
+soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu'à ce que
+j'aperçusse un trône, formé d'excréments humains et d'or, sur lequel
+trônait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d'un linceul fait
+avec des draps non lavés d'hôpital, celui qui s'intitule lui-même le
+Créateur! Il tenait à la main le trône pourri d'un homme mort, et le
+portait, alternativement, des yeux au nez et du nez à la bouche; une
+fois à la bouche, on devine ce qu'il en faisait. Ses pieds plongeaient
+dans une vaste mare de sang en ébullition, à la surface duquel
+s'élevaient tout à coup, comme des ténias à travers le contenu d'un pot
+de chambre, deux ou trois têtes prudentes, et qui s'abaissaient
+aussitôt, avec la rapidité de la flèche: un coup de pied, bien appliqué
+sur l'os du nez, était la récompense connue de la révolte au règlement,
+occasionnée par le besoin de respirer un autre milieu; car, enfin, ces
+hommes n'étaient pas des poissons! Amphibies tout au plus, ils nageaient
+entre deux eaux dans ce liquide immonde!... jusqu'à ce que, n'ayant plus
+rien dans la main, le Créateur, avec les deux premières griffes du pied,
+saisit un autre plongeur par le cou, comme dans une tenaille, et le
+soulevât en l'air, en dehors de la vase rougeâtre, sauce exquise! Pour
+celui-là, il faisait comme pour l'autre. Il lui dévorait d'abord la
+tête, les jambes et les bras, et en dernier lieu le tronc, jusqu'à ce
+qu'il ne restât plus rien; car, il croquait les os. Ainsi de suite,
+durant les autres heures de son éternité. Quelquefois il s'écriait: «Je
+vous ai créés; donc j'ai le droit de faire de vous ce que je veux. Vous
+ne m'avez rien fait, je ne dis pas le contraire. Je vous fais souffrir,
+et c'est pour mon plaisir.» Et il reprenait son repas cruel, en remuant
+sa mâchoire inférieure, laquelle remuait sa barbe pleine de cervelle.
+O lecteur, ce dernier détail ne te fait-il pas venir l'eau à la bouche?
+N'en mange pas qui vont d'une pareille cervelle, si bonne, toute fraîche
+et qui vient d'être pêchée il n'y a qu'un quart d'heure dans le lac aux
+<i>poissons</i>. Les membres paralysés, et la gorge muette, je contemplai
+quelque temps ce spectacle. Trois fois, je faillis tomber à la renverse,
+comme un homme qui subit une émotion trop forte; trois fois, je parvins
+à me remettre sur les pieds. Pas une fibre de mon corps ne restait
+immobile; et je tremblais, comme tremble la lave intérieure d'un volcan.
+A la fin, ma poitrine oppressée, ne pouvant chasser avec assez de
+vitesse l'air qui donne la vie, les lèvres de ma bouche s'entr'ouvrirent,
+et je poussai un cri ... un cri si déchirant ... que je l'entendis! Les
+entraves de mon oreille se délièrent d'une manière brusque, le tympan
+craqua sous le choc de cette masse d'air sonore repoussée loin de moi
+avec énergie, et il se passa un phénomène nouveau dans l'organe condamné
+par la nature. Je venais d'entendre un son! Un cinquième sens se révélait
+en moi! Mais, quel plaisir eusse-je pu trouver d'une pareille découverte?
+Désormais, le son humain n'arriva à mon oreille qu'avec le sentiment de
+la douleur qu'engendre la pitié pour une grande injustice. Quand quelqu'un
+me parlait, je me rappelais ce que j'avais vu, un jour, au-dessus des
+sphères visibles, et la traduction de mes sentiments étouffés en un
+hurlement impétueux, dont le timbre était identique à celui de mes
+semblables! Je ne pouvais pas lui répondre; car, les supplices exercés
+sur la faiblesse de l'homme, dans cette mer hideuse de pourpre, passaient
+devant mon front en rugissant comme des éléphants écorchés, et rasaient
+de leurs ailes de feu mes cheveux calcinés. Plus tard, quand je connus
+davantage l'humanité, à ce sentiment de pitié se joignit une fureur
+intense contre cette tigresse marâtre, dont les enfants endurcis ne savent
+que maudire et faire le mal. Audace du mensonge! ils disent que le mal
+n'est chez eux qu'à l'état d'exception!... Maintenant, c'est fini depuis
+longtemps; depuis longtemps, je n'adresse la parole à personne. O vous,
+qui que vous soyez, quand vous serez à côté de moi, que les cordes de
+votre glotte ne laissent échapper aucune intonation; que votre larynx
+immobile n'aille pas s'efforcer de surpasser le rossignol; et vous-même
+n'essayez nullement de me faire connaître votre âme à l'aide du langage.
+Gardez un silence religieux, que rien n'interrompe; croisez humblement
+vos mains sur la poitrine, et dirigez vos paupières sur le bas. Je vous
+l'ai dit, depuis la vision qui me fit connaître la vérité suprême, assez
+de cauchemars ont sucé avidement ma gorge, pendant les nuits et les jours,
+pour avoir encore le courage de renouveler, même par la pensée, les
+souffrances que j'éprouvai dans cette heure infernale, qui me poursuit
+sans relâche de son souvenir. Oh! quand vous entendez l'avalanche de
+neige tomber du haut de la froide montagne; la lionne se plaindre, au
+désert aride, de la disparition de ses petits; la tempête accomplir sa
+destinée; le condamné mugir, dans la prison, la veille de la guillotine;
+et le poulpe féroce raconter, aux vagues de la mer, ses victoires sur
+les nageurs et les naufragés, dites-le, ces voix majestueuses ne
+sont-elle pas plus belles que le ricanement de l'homme!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il existe un insecte que les hommes nourrissent à leurs frais. Ils ne
+lui doivent rien; mais, ils le craignent. Celui-ci, qui n'aime pas le
+vin, mais qui préfère le sang, si on ne satisfaisait pas à ses besoins
+légitimes, serait capable par un pouvoir occulte, de devenir aussi gros
+qu'un éléphant, d'écraser les hommes comme des épis. Aussi faut-il voir
+comme on le respecte, comme on l'entoure d'une vénération canine, comme
+on le place en haute estime au-dessus des animaux de la création. On lui
+donne la tête pour trône, et lui, accroche ses griffes à la racine des
+cheveux, avec dignité. Plus tard, lorsqu'il est gras et qu'il entre dans
+un âge avancé, en imitant la coutume d'un peuple ancien, on le tue, afin
+de ne pas lui faire sentir les atteintes de la vieillesse. On lui fait
+des funérailles grandioses, comme à un héros, et la bière, qui le conduit
+directement vers le couvercle de la tombe, est portée, sur les épaules,
+par les principaux citoyens. Sur la terre humide que le fossoyeur remue
+avec sa pelle sagace, on combine des phrases multicolores sur l'immortalité
+de l'âme, sur le néant de la vie, sur la volonté inexplicable de la
+Providence, et le marbre se referme, à jamais, sur cette existence,
+laborieusement remplie, qui n'est plus qu'un cadavre. La foule se disperse,
+et la nuit ne tarde pas à couvrir de ses ombres les murailles du cimetière.</p>
+
+<p>Mais, consolez-vous, humains, de sa perte douloureuse. Voici sa famille
+innombrable, qui s'avance, et dont il vous a libéralement gratifié, afin
+que votre désespoir fût moins amer, et comme adouci par la présence
+agréable de ces avortons hargneux, qui deviendront plus tard de
+magnifiques poux, ornés d'une beauté remarquable, monstres à allure
+de sage. Il a couvé plusieurs douzaines d'&oelig;ufs chéris, avec son aile
+maternelle, sur vos cheveux, desséchés par la succion acharnée de ces
+étrangers redoutables. La période est promptement venue, où les &oelig;ufs
+ont éclaté. Ne craignez rien, ils ne tarderont pas à grandir, ces
+adolescents philosophes, à travers cette vie éphémère. Ils grandiront
+tellement, qu'ils vous le feront sentir, avec leurs griffes et leurs
+suçoirs.</p>
+
+<p>Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de
+votre tête, et qu'ils se contentent d'extraire avec leur pompe, la
+quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire:
+c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur
+mâchoire était conforme à la mesure de leurs v&oelig;ux infinis, la cervelle,
+la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait.
+Comme une goutte d'eau. Sur la tête d'un jeune mendiant des rues,
+observez, avec un microscope, un pou qui travaille; vous m'en donnerez
+des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la
+longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits; car,
+ils n'ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent
+au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles
+n'hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au
+cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin
+d'&oelig;il, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller
+annoncer la nouvelle. L'éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne
+vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre
+main est poilue, ou que seulement elle soit composée d'os et de chair.
+C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils étaient à la
+torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont
+incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite.
+Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui
+léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque
+accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis déjà content de la quantité
+de mal qu'il te fait, ô race humaine; seulement, je voudrais qu'il t'en
+fît davantage.</p>
+
+<p>Jusqu'à quand garderas-tu le culte vermoulu de ce dieu, insensible à tes
+prières et aux offrandes généreuses que tu lui offres en holocauste
+expiatoire? Vois, il n'est pas reconnaissant, ce manitou horrible, des
+larges coupes de sang et de cervelle que tu répands sur ses autels,
+pieusement décorés de guirlandes de fleurs. Il n'est pas reconnaissant
+... car, les tremblements de terre et les tempêtes continuent de sévir
+depuis le commencement des choses. Et, cependant, spectacle digne
+d'observation, plus il se montre indifférent, plus tu l'admires. On voit
+que tu te méfies de ses attributs, qu'il cache; et ton raisonnement
+s'appuie sur cette considération, qu'une divinité d'une puissance extrême
+peut seule montrer tant de mépris envers les fidèles qui obéissent à sa
+religion. C'est pour cela que, dans chaque pays, existent des dieux
+divers, ici, le crocodile; là, la vendeuse d'amour; mais, quand il s'agit
+du pou, à ce nom sacré, baisant universellement les chaînes de leur
+esclavage, tous les peuples s'agenouillent ensemble sur le parvis auguste,
+devant le piédestal de l'idole informe et sanguinaire. Le peuple qui
+n'obéirait pas à ses propres instincts de rampement, et ferait mine de
+révolte, disparaîtrait tôt ou tard de la terre, comme la feuille d'automne,
+anéanti par la vengeance du dieu inexorable.</p>
+
+<p>O pou, à la prunelle recroquevillée; tant que les fleuves répandront la
+pente de leurs eaux dans les abîmes de la mer; tant que les astres
+graviteront sur le sentier de leur orbite; tant que le vide muet n'aura
+pas d'horizon; tant que l'humanité déchirera ses propres flancs par des
+guerres funestes; tant que la justice divine précipitera ses foudres
+vengeresses sur ce globe égoïste; tant que l'homme méconnaîtra son
+créateur, et se narguera de lui, non sans raison, en y mêlant du mépris,
+ton règne sera assuré sur l'univers, et ta dynastie étendra ses anneaux
+de siècle en siècle. Je te salue, soleil levant, libérateur céleste,
+toi, l'ennemi invisible de l'homme. Continue de dire à la saleté de
+s'unir avec lui dans des embrassements impurs, et de lui jurer, par des
+serments, non écrits dans la poudre, qu'elle restera son amante fidèle
+jusqu'à l'éternité. Baise de temps en temps la robe de cette grande
+impudique, en mémoire des services importants qu'elle ne manque pas de
+te rendre. Si elle ne séduisait pas l'homme, avec ses mamelles lascives,
+il est probable que tu ne pourrais pas exister, toi, le produit de cet
+accouplement raisonnable et conséquent. O fils de la saleté! dis à ta
+mère que si elle délaisse la couche de l'homme, marchant à travers des
+routes solitaires, seule et sans appui, elle verra son existence
+compromise. Que ses entrailles, qui t'ont porté neuf mois dans leurs
+parois parfumées, s'émeuvent un instant à la pensée des dangers que
+courrait, par suite, leur tendre fruit, si gentil et si tranquille, mais
+déjà froid et féroce. Saleté, reine des empires, conserve aux yeux de
+ma haine le spectacle de l'accroissement insensible des muscles de ta
+progéniture affamée. Pour atteindre ce but, tu sais que tu n'as qu'à te
+coller plus étroitement contre les flancs de l'homme. Tu peux le faire,
+sans inconvénient pour la pudeur, puisque, tous les deux, vous êtes
+mariés depuis longtemps.</p>
+
+<p>Pour moi, s'il m'est permis d'ajouter quelques mots à cet hymne de
+glorification, je dirai que j'ai fait construire une fosse, de quarante
+lieues carrées, et d'une profondeur relative. C'est là que gît, dans sa
+virginité immonde, une mine vivante de poux. Elle remplit les bas-fonds
+de la fosse, et serpente ensuite, en larges veines denses, dans toutes
+les directions. Voici comment j'ai construit cette mine artificielle.
+J'arrachai un pou femelle aux cheveux de l'humanité. On m'a vu se
+coucher avec lui pendant trois nuits consécutives, et je le jetai dans
+la fosse. La fécondation humaine, qui aurait été nulle dans d'autres
+cas pareils, fut acceptée, cette fois, par la fatalité; et, au bout de
+quelques jours, des milliers de monstres, grouillant dans un n&oelig;ud
+compacte de matière, naquirent à la lumière. Ce n&oelig;ud hideux devint,
+par le temps, de plus en plus immense, tout en acquérant la propriété
+liquide du mercure, et se ramifia en plusieurs branches, qui se
+nourrissent, actuellement, en se dévorant elles-mêmes (la naissance est
+plus grande que la mortalité), toutes les fois que je ne leur jette pas
+en pâture un bâtard qui vient de naître, et dont la mère désirait la
+mort, ou un bras que je vais couper à quelque jeune fille, pendant la
+nuit, grâce au chloroforme. Tous les quinze ans, les générations de
+poux, qui se nourrissent de l'homme, diminuent d'une manière notable,
+et prédisent elles-mêmes, infailliblement, l'époque prochaine de leur
+complète destruction. Car, l'homme, plus intelligent que son ennemi,
+parvient à le vaincre. Alors, avec une pelle infernale qui accroît mes
+forces, j'extrais de cette mine inépuisable des blocs de poux, grands
+comme des montagnes, je les brise à coups de hache, et je les
+transporte, pendant les nuits profondes, dans les artères des cités.
+Là, au contact de la température humaine, ils se dissolvent comme aux
+premiers jours de leur formation dans les galeries tortueuses de la mine
+souterraine, se creusent un lit dans le gravier, et se répandent en
+ruisseaux dans les habitations, comme des esprits nuisibles. Le gardien
+de la maison aboie sourdement, car il lui semble qu'une légion d'êtres
+inconnus perce les pores des murs, et apporte la terreur au chevet du
+sommeil. Peut-être n'êtes-vous pas, sans avoir entendu, au moins, une
+fois dans votre vie, ces sortes d'aboiements douloureux et prolongés.
+Avec ses yeux impuissants, il tâche de percer l'obscurité de la nuit;
+car, son cerveau de chien ne comprend pas cela. Ce bourdonnement
+l'irrite, et il sent qu'il est trahi. Des millions d'ennemis s'abattent
+ainsi, sur chaque cité, comme des nuages de sauterelles. En voilà pour
+quinze ans. Ils combattront l'homme, en lui faisant des blessures
+cuisantes. Après ce laps de temps, j'en enverrai d'autres. Quand je
+concasse les blocs de matière animée, il peut arriver qu'un fragment
+soit plus dense qu'un autre. Ses atomes s'efforcent avec rage de séparer
+leur agglomération pour aller tourmenter l'humanité; mais, la cohésion
+résiste dans sa dureté. Par une suprême convulsion, ils engendrent un
+tel effort, que la pierre, ne pouvant pas disperser ses principes
+vivants, s'élance elle-même jusqu'au haut des airs comme par un effet de
+la poudre, et retombe, en s'enfonçant solidement sous le sol. Parfois,
+le paysan rêveur aperçoit un aérolithe fendre verticalement l'espace, en
+se dirigeant, du côté du bas, vers un champ de maïs. Il ne sait d'où
+vient la pierre. Vous avez maintenant, claire et succinte, l'explication
+du phénomène.</p>
+
+<p>Si la terre était couverte de poux, comme de grains de sable le rivage
+de la mer, la race humaine serait anéantie, en proie à des douleurs
+terribles. Quel spectacle! Moi, avec des ailes d'ange, immobile dans les
+airs, pour le contempler!</p>
+
+<hr />
+
+<p>O mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos
+savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon c&oelig;ur,
+comme une onde rafraîchissante. J'aspirais instinctivement, dès le
+berceau, à boire à votre source, plus ancienne que le soleil, et je
+continue encore de fouler le parvis sacré de votre temple solennel, moi,
+le plus fidèle de vos initiés. Il y avait du vague dans mon esprit,
+un je ne sais quoi épais comme de la fumée; mais, je sus franchir
+religieusement les degrés qui mènent à votre autel, et vous avez chassé
+ce voile obscur, comme le vent chasse le damier. Vous avez mis, à la
+place, une froideur excessive, une prudence consommée et une logique
+implacable. A l'aide de votre lait fortifiant, mon intelligence s'est
+rapidement développée, et a pris des proportions immenses, au milieu de
+cette clarté ravissante dont vous faites présent, avec prodigalité,
+à ceux qui vous aiment d'un sincère amour. Arithmétique! algèbre!
+géométrie! trinité grandiose! triangle lumineux! Celui qui ne vous a
+pas connues est un insensé! Il mériterait l'épreuve des plus grands
+supplices; car, il y a du mépris aveugle dans son insouciance ignorante;
+mais, celui qui vous connaît et vous apprécie ne veut plus rien des
+biens de la terre; se contente de vos jouissances magiques; et, porté
+sur vos ailes sombres, ne désire plus que de s'élever, d'un vol léger,
+en construisant une hélice ascendante, vers la voûte sphérique des
+cieux. La terre ne lui montre que des illusions et des fantasmagories
+morales: mais vous, ô mathématiques concises, par l'enchaînement
+rigoureux de vos propositions tenaces et la constance de vos lois de
+fer, vous faites luire, aux yeux éblouis, un reflet puissant de cette
+vérité suprême dont on remarque l'empreinte dans l'ordre de l'univers.
+Mais, l'ordre qui vous entoure, représenté surtout par la régularité
+parfaite du carré, l'ami de Pythagore, est encore plus grand; car, le
+Tout-Puissant s'est révélé complètement, lui et ses attributs, dans ce
+travail mémorable qui consista à faire sortir, des entrailles du chaos,
+vos trésors de théorèmes et vos magnifiques splendeurs. Aux époques
+antiques et dans les temps modernes, plus d'une grande imagination
+humaine vit son génie, épouvanté, à la contemplation de vos figures
+symboliques tracées sur le papier brûlant, comme autant de signes
+mystérieux, vivants d'une haleine latente, que ne comprend pas le
+vulgaire profane et qui n'étaient que la révélation éclatante d'axiomes
+et d'hiéroglyphes éternels, qui ont existé avant l'univers et qui se
+maintiendront après lui. Elle se demande, penchée vers le précipice d'un
+point d'interrogation fatal, comment se fait-il que les mathématiques
+contiennent tant d'imposante grandeur et tant de vérité incontestable,
+tandis que, si elle les compare à l'homme, elle ne trouve en ce dernier
+que faux orgueil et mensonge. Alors, cet esprit supérieur, attristé,
+auquel la familiarité noble de vos conseils fait sentir davantage la
+petitesse de l'humanité et son incomparable folie, plonge sa tête,
+blanchie, sur une main décharnée et reste absorbé dans des méditations
+surnaturelles. Il incline ses genoux devant vous, et sa vénération rend
+hommage à votre visage divin, comme à la propre image du Tout-Puissant.
+Pendant mon enfance, vous m'apparûtes, une nuit de mai, aux rayons de la
+lune, sur une prairie verdoyante, aux bords d'un ruisseau limpide, tout
+les trois égales en grâce et en pudeur, toutes les trois pleines de
+majesté comme des reines. Vous fîtes quelques pas vers moi, avec votre
+longue robe, flottante comme une vapeur, et vous m'attirâtes vers vos
+frères mamelles, comme un fils béni. Alors, j'accourus avec
+empressement, mes mains crispées sur votre blanche gorge. Je me suis
+nourri, avec reconnaissance, de votre manne féconde, et j'ai senti que
+l'humanité grandissait en moi et devenait meilleure. Depuis ce temps, ô
+déesses rivales, je ne vous ai pas abandonnées. Depuis ce temps, que de
+projets énergiques, que de sympathies, que je croyais avoir gravées sur
+les pages de mon c&oelig;ur, comme sur du marbre, n'ont-elles pas effacé
+lentement, de ma raison désabusée, leurs lignes configuratives, comme
+l'aube naissante efface les ombres de la nuit! Depuis ce temps, j'ai vu
+la mort, dans l'intention, visible à l'&oelig;il nu, de peupler les tombeaux,
+ravager les champs de bataille, engraissés par le sang humain et faire
+pousser des fleurs matinales par-dessus les funèbres ossements. Depuis
+ce temps, j'ai assisté aux révolutions de notre globe; les tremblements
+de terre, les volcans, avec leur lave embrasée, le simoun du désert
+et les naufrages de la tempête ont eu ma présence pour spectateur
+impassible. Depuis ce temps, j'ai vu plusieurs générations humaines
+élever, le matin, ses ailes et ses yeux, vers l'espace, avec la joie
+inexpériente de la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose, et
+mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tête courbée, comme des
+fleurs fanées que balance le sifflement plaintif du vent. Mais, vous,
+vous restez toujours les mêmes. Aucun changement, aucun air empesté
+n'effleure les rocs escarpés et les vallées immenses de votre identité.
+Vos pyramides modestes dureront davantage que les pyramides d'Egypte,
+fourmilières élevées par la stupidité et l'esclavage. La fin des siècles
+verra encore, debout sur les ruines du temps, vos chiffres cabalistiques,
+vos équations laconiques et vos lignes sculpturales siéger à la droite
+vengeresse du Tout-Puissant, tandis que les étoiles s'enfonceront, avec
+désespoir, comme des trombes, dans l'éternité d'une nuit horrible et
+universelle, et que l'humanité, grimaçante, songera à faire ses comptes
+avec le jugement dernier. Merci, pour les services innombrables que vous
+m'avez rendus. Merci, pour les qualités étrangères dont vous avez enrichi
+mon intelligence. Sans vous, dans ma lutte contre l'homme, j'aurai
+peut-être été vaincu. Sans vous, il m'aurait fait rouler dans le sable et
+embrasser la poussière de ses pieds. Sans vous, avec une griffe perfide,
+il aurait labouré ma chair et mes os. Mais, je me suis tenu sur mes gardes,
+comme un athlète expérimenté. Vous me donnâtes la froideur qui surgit de
+vos conceptions sublimes, exemptes de passion. Je m'en servis pour rejeter
+avec dédain les jouissances éphémères de mon court voyage et pour renvoyer
+de ma porte les offres sympathiques, mais trompeuses, de mes semblables.
+Vous me donnâtes la prudence opiniâtre qu'on déchiffre à chaque pas dans
+vos méthodes admirables de l'analyse, de la synthèse et de la déduction.
+Je m'en servis pour dérouter les ruses pernicieuses de mon ennemi mortel,
+pour l'attaquer, à mon tour, avec adresse, et plonger, dans les viscères
+de l'homme, un poignard aigu qui restera à jamais enfoncé dans son corps;
+car, c'est une blessure dont il ne se relèvera pas. Vous me donnâtes la
+logique, qui est comme l'âme elle-même de vos enseignements, pleine de
+sagesse; avec ses syllogismes, dont le labyrinthe compliqué n'en est que
+plus compréhensible, mon intelligence sentit s'accroître du double ses
+forces audacieuses. A l'aide de cet auxiliaire terrible, je découvris,
+dans l'humanité, en nageant vers les bas-fonds, en face de l'écueil de
+la haine, la méchanceté noire et hideuse, qui croupissait au milieu de
+miasmes délétères, en s'admirant le nombril. Le premier, je découvris,
+dans les ténèbres de ses entrailles, ce vice néfaste, le mal! supérieur
+en lui au bien. Avec cette arme empoisonnée que vous me prêtâtes, je
+fis descendre, de son piédestal, construit par la lâcheté de l'homme,
+le Créateur lui-même! Il grinça des dents et subit cette injure
+ignominieuse; car, il avait pour adversaire quelqu'un de plus fort que
+lui. Mais, je le laisserai de côté, comme un paquet de ficelles, afin
+d'abaisser mon vol ... Le penseur Descartes faisait, une fois, cette
+réflexion que rien de solide n'avait été bâti sur vous. C'était une
+manière ingénieuse de faire comprendre que le premier venu ne pouvait
+pas sur le coup découvrir votre valeur inestimable. En effet, quoi
+de plus solide que les trois qualités principales déjà nommées qui
+s'élèvent, entrelacées comme une couronne unique, sur le sommet auguste
+de votre architecture colossale? Monument qui grandit sans cesse de
+découvertes quotidiennes, dans vos mines de diamant, et d'explorations
+scientifiques, dans vos superbes domaines. O mathématiques saintes,
+puissiez-vous, par votre commerce perpétuel, consoler le reste de mes
+jours de la méchanceté de l'homme et de l'injustice du Grand-Tout!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>«O lampe au bec d'argent, mes yeux t'aperçoivent dans les airs, compagne
+de la voûte des cathédrales, et cherchent la raison de cette suspension.
+On dit que tes lueurs éclairent, pendant la nuit, la tourbe de ceux qui
+viennent adorer le Tout-Puissant et que tu montres aux repentis le
+chemin qui mène à l'autel. Ecoute, c'est fort possible; mais ... est-ce
+que tu as besoin de rendre de pareils services à ceux auxquels tu ne
+dois rien? Laisse, plongées dans les ténèbres, les colonnes des
+basiliques; et, lorsqu'une bouffée de la tempête sur laquelle le démon
+tourbillonne, emporté dans l'espace, pénétrera, avec lui, dans le saint
+lieu, en y répandant l'effroi, au lieu de lutter, courageusement, contre
+la rafale empestée du prince du mal, éteins-toi subitement, sous son
+souffle fiévreux, pour qu'il puisse, sans qu'on le voie, choisir ses
+victimes parmi les croyants agenouillés. Si tu fais cela, tu peux dire
+que je te devrai tout mon bonheur. Quand tu reluis ainsi, en répandant
+tes clartés indécises, mais suffisantes, je n'ose pas me livrer aux
+suggestions de mon caractère, et je reste, sous le portique sacré, en
+regardant par le portail entr'ouvert, ceux qui échappent à ma vengeance,
+dans le sein du Seigneur. O lampe poétique! toi qui serais mon amie
+si tu pouvais me comprendre, quand mes pieds foulent le basalte des
+églises, dans les heures nocturnes, pourquoi te mets-tu à briller d'une
+manière qui, je l'avoue, me paraît extraordinaire? Tes reflets se
+colorent, alors; des nuances blanches de la lumière électrique; l'&oelig;il
+ne peut pas te fixer; et tu éclaires d'une flamme nouvelle et puissante
+les moindres détails du chenil du Créateur, comme si tu étais en proie
+à une sainte colère. Et, quand je me retire après avoir blasphémé, tu
+redeviens inaperçue, modeste et pâle, sûre d'avoir accompli un acte de
+justice. Dis-moi, un peu; serait-ce parce que tu connais les détours
+de mon c&oelig;ur, que, lorsqu'il m'arrive d'apparaître où tu veilles, tu
+t'empresses de désigner ma présence pernicieuse et de porter l'attention
+des adorateurs vers le côté où vient de se montrer l'ennemi des hommes?
+Je penche vers cette opinion; car, moi aussi, je commence à te
+connaître; et je sais qui tu es, vieille sorcière, qui veille si bien
+sur les mosquées sacrées, où se pavane, comme la crête d'un coq, ton
+maître curieux. Vigilante gardienne, tu t'es donné une mission folle.
+Je t'avertis; la première fois que tu me désigneras à la prudence de mes
+semblables, par l'augmentation de tes lueurs phosphorescentes, comme je
+n'aime pas ce phénomène d'optique, qui n'est mentionné, du reste, dans
+aucun livre de physique, je te prends par la peau de ta poitrine, en
+accrochant mes griffes aux escarres de ta nuque teigneuse, et je te
+jette dans la Seine. Je ne prétends pas que, lorsque je ne te fais rien,
+tu te comportes sciemment d'une manière qui me soit nuisible. Là, je te
+permettrai de briller autant qu'il me sera agréable; là, tu me nargueras
+avec un sourire inextinguible; là, convaincue de l'incapacité de ton
+huile criminelle, tu l'urineras avec amertume.» Après avoir parlé ainsi,
+Maldoror ne sort pas du temple, et reste les yeux fixés sur la lampe du
+saint lieu ... Il croit voir une espèce de provocation, dans l'attitude
+de cette lampe, qui l'irrite au plus haut degré, par sa présence
+inopportune. Il se dit que, si quelque âme est renfermée dans cette
+lampe, elle est lâche de ne pas répondre, à une attaque loyale, par la
+sincérité. Il bat l'air de ses bras nerveux et souhaiterait que la lampe
+se transformât en homme; il lui ferait passer un mauvais quart d'heure,
+il se le promet. Mais, le moyen qu'une lampe se change en homme; ce
+n'est pas naturel. Il ne se résigne pas, et va chercher, sur le parvis
+de la misérable pagode, un caillou plat, à tranchant effilé. Il le lance
+en l'air avec force ... la chaîne est coupée, par le milieu, comme
+l'herbe par la faux, et l'instrument du culte tombe à terre, en
+répandant son huile sur les dalles ... Il saisit la lampe pour la porter
+dehors, mais elle résiste et grandit. Il lui semble voir des ailes sur
+ses flancs, et la partie supérieure revêt la forme d'un buste d'ange. Le
+tout veut s'élever en l'air pour prendre son essor; mais il le retient
+d'une main ferme. Une lampe et un ange qui forment un même corps, voilà
+ce que l'on ne voit pas souvent. Il reconnaît la forme de la lampe; il
+reconnaît la forme de l'ange; mais, il ne peut pas les scinder dans son
+esprit; en effet, dans la réalité, elles sont collées l'une dans
+l'autre, et ne forment qu'un corps indépendant et libre; mais, lui croit
+que quelque nuage a voilé ses yeux, et lui a fait perdre un peu de
+l'excellence de sa vue. Néanmoins, il se prépare à la lutte avec courage,
+car son adversaire n'a pas peur. Les gens naïfs racontent, à ceux qui
+veulent les croire, que le portail sacré se referma de lui-même, en
+roulant sur ses gonds affligés, pour que personne ne pût assister à cette
+lutte impie, dont les péripéties allaient se dérouler dans l'enceinte du
+sanctuaire violé. L'homme au manteau, pendant qu'il reçoit des blessures
+cruelles avec un glaive invisible, s'efforce de rapprocher de sa bouche
+la figure de l'ange; il ne pense qu'à cela, et tous ses efforts se portent
+vers ce but. Celui-ci perd son énergie, et paraît pressentir sa destinée.
+Il ne lutte plus que faiblement, et l'on voit le moment où son adversaire
+pourra l'embrasser à son aise, si c'est ce qu'il veut faire. Eh bien, le
+moment est venu. Avec ses muscles, il étrangle la gorge de l'ange, qui ne
+peut plus respirer, et lui renverse le visage, en l'appuyant sur sa
+poitrine odieuse. Il est un instant touché du sort qui attend cet être
+céleste, dont il aurait volontiers fait son ami. Mais, il se dit que c'est
+l'envoyé du Seigneur, et il ne peut pas retenir son courroux. C'en est
+fait; quelque chose d'horrible va rentrer dans la cage du temps! Il se
+penche, et porte la langue, imbibée de salive, sur cette joue angélique,
+qui jette des regards suppliants. Il promène quelque temps sa langue sur
+cette joue. Oh!... voyez!... voyez donc!... la joue blanche et rose est
+devenue noire, comme un charbon! Elle exhale des miasmes putrides. C'est
+la gangrène; il n'est plus permis d'en douter. Le mal rongeur s'étend sur
+toute la figure, et de là, exerce ses furies sur les parties basses;
+bientôt, tout le corps n'est qu'une vaste plaie immonde. Lui-même,
+épouvanté (car, il ne croyait pas que sa langue contînt un poison d'une
+telle violence), il ramasse la lampe et s'enfuit de l'église. Une fois
+dehors, il aperçoit dans les airs une forme noirâtre, aux ailes brûlées,
+qui dirige péniblement son vol vers les régions du ciel. Ils se regardent
+tous les deux, pendant que l'ange monte vers les hauteurs sereines du
+bien, et que lui, Maldoror, au contraire, descend vers les abîmés
+vertigineux du mal ... Quel regard! Tout ce que l'humanité a pensé
+depuis soixante siècles, et ce qu'elle pensera encore, pendant les
+siècles suivants, pourrait y contenir aisément, tant de choses se
+dirent-ils, dans cet adieu suprême! Mais, on comprend que c'étaient des
+pensées plus élevées que celles qui jaillissent de l'intelligence
+humaine; d'abord, à cause des deux personnages, et puis, à cause de la
+circonstance. Ce regard les noua d'une amitié éternelle. Il s'étonne
+que le Créateur puisse avoir des missionnaires d'une âme si noble. Un
+instant, il croit s'être trompé, et se demande s'il aurait dû suivre la
+route du mal, comme il l'a fait. Le trouble est passé; il persévère dans
+sa résolution; et il est glorieux, d'après lui, de vaincre tôt ou tard
+le Grand-Tout, afin de régner à sa place sur l'univers entier, et sur
+des légions d'anges aussi beaux. Celui-ci lui fait comprendre; sans
+parler, qu'il reprendra sa forme primitive, à mesure qu'il montera vers
+le ciel; laisse tomber une larme, qui rafraîchit le front de celui qui
+lui a donné la gangrène; et disparaît peu à peu, comme un vautour, en
+s'élevant au milieu des nuages. Le coupable regarde la lampe, cause de
+ce qui précède. Il court comme un insensé à travers les rues, se dirige
+vers la Seine, et lance la lampe par dessus le parapet. Elle
+tourbillonne pendant quelques instants, et s'enfonce définitivement dans
+les eaux bourbeuses. Depuis ce jour, chaque soir, dès la tombée de la
+nuit, l'on voit une lampe brillante qui surgit et se maintient,
+gracieusement, sur la surface du fleuve, à la hauteur du pont Napoléon,
+en portant, au lieu d'anse, deux mignonnes ailes d'ange. Elle s'avance
+lentement, sur les eaux, passe sous les arches du pont de la Gare et du
+pont d'Austerlitz, et continue son sillage silencieux, sur la Seine,
+jusqu'au pont de l'Alma. Une fois en cet endroit, elle remonte avec
+facilité le cours de la rivière, et revient au bout de quatre heures à
+son point de départ. Ainsi de suite, pendant toute la nuit. <i>Ses lueurs,
+blanches comme la lumière électrique</i>, effacent les becs de gaz qui
+longent les deux rives, et, entre lesquels, elle s'avance comme une
+reine, solitaire, impénétrable, <i>avec un sourire inextinguible, sans que
+son huile se répande avec amertume</i>. Au commencement, les bateaux lui
+faisaient la chasse; mais, elle déjouait ces vains efforts, échappait
+à toutes les poursuites, en plongeant, comme une coquette, et
+reparaissait, plus loin, à une grande distance. Maintenant, les marins
+superstitieux, lorsqu'ils la voient, rament vers une direction opposée,
+et retiennent leurs chansons. Quand vous passez sur un pont, pendant la
+nuit, faites bien attention: vous êtes sûr de voir briller la lampe, ici
+ou là; mais, on dit qu'elle ne se montre pas à tout le monde. Quand il
+passe sur les ponts un être humain qui a quelque chose sur la conscience,
+elle éteint subitement ses reflets, et le passant, épouvanté, fouille en
+vain, d'un regard désespéré, la surface et le limon du fleuve. Il sait ce
+que cela signifie. Il voudrait croire qu'il a vu la céleste lueur; mais,
+il se dit que la lumière venait du devant des bateaux ou de la réflexion
+des becs de gaz; et il a raison ... Il sait que, cette disparition, c'est
+lui qui en est la cause; et, plongé dans de tristes réflexions, il hâte
+le pas pour gagner sa demeure. Alors, la lampe au bec d'argent reparaît
+à la surface, et poursuit sa marche, à travers des arabesques élégantes
+et capricieuses.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Écoutez les pensées de mon enfance, quand je me réveillais, humains,
+à la verge rouge: «Je viens de me réveiller; mais, ma pensée est encore
+engourdie. Chaque matin, je ressens un poids dans la tête. Il est rare
+que je trouve le repos dans la nuit; car, des rêves affreux me
+tourmentent, quand je parviens à m'endormir. Le jour, ma pensée se
+fatigue dans des méditations bizarres, pendant que mes yeux errent au
+hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas dormir. Quand faut-il
+alors que je dorme? Cependant la nature a besoin de réclamer ses droits.
+Comme je la dédaigne, elle rend ma figure pâle et fait luire mes yeux
+avec la flamme aigre de la fièvre. Au reste, je ne demanderais pas mieux
+que de ne pas épuiser mon esprit à réfléchir continuellement; mais,
+quand même je ne le voudrais pas, mes sentiments consternés m'entraînent
+invinciblement vers cette pente. Je me suis aperçu que les autres
+enfants sont comme moi; mais, ils sont plus pâles encores, et leurs
+sourcils sont froncés, comme ceux des hommes, nos frères aînés. O
+Créateur de l'univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t'offrir
+l'encens de ma prière enfantine. Quelquefois je l'oublie, et j'ai
+remarqué que, ces jours-là, je me sens plus heureux qu'à l'ordinaire;
+ma poitrine s'épanouit, libre de toute contrainte, et je respire, plus
+à l'aise, l'air embaumé des champs; tandis que, lorsque j'accomplis le
+pénible devoir, ordonné par mes parents, de t'adresser quotidiennement
+un cantique de louanges, accompagné de l'ennui inséparable que me cause
+sa laborieuse invention, alors, je suis triste et irrité, le reste de la
+journée, parce qu'il ne me semble pas logique et naturel de dire ce que
+je ne pense pas, et je recherche le recul des immenses solitudes. Si je
+leur demande l'explication de cet état étrange de mon âme, elles ne me
+répondent pas. Je voudrais t'aimer et t'adorer; mais, tu es trop
+puissant, et il y a de la crainte dans mes hymnes. Si, par une seule
+manifestation de ta pensée, tu peux détruire ou créer des mondes, mes
+faibles prières ne te seront pas utiles; si, quand il te plaît, tu
+envoies le choléra ravager les cités, ou la mort emporter dans ses
+serres, sans aucune distinction, les quatre âges de la vie, je ne veux
+pas me lier avec un ami si redoutable. Non pas que la haine conduise le
+fil de mes raisonnements; mais, j'ai peur, au contraire, de ta propre
+haine, qui, par un ordre capricieux, peut sortir de ton c&oelig;ur et devenir
+immense, comme l'envergure du condor des Andes. Tes amusements
+équivoques ne sont pas à ma portée, et j'en serais probablement la
+première victime. Tu es le Tout-Puissant; je ne te conteste pas ce
+titre, puisque, toi seul, as le droit de le porter, et que tes désirs,
+aux conséquences funestes ou heureuses, n'ont de terme que toi-même.
+Voilà précisément pourquoi il me serait douloureux de marcher à côté de
+ta cruelle tunique de saphir, non pas comme ton esclave, mais pouvant
+l'être d'un moment à l'autre. Il est vrai que, lorsque tu descends en
+toi-même, pour scruter ta conduite souveraine, si le fantôme d'une
+injustice passée, commise envers cette malheureuse humanité, qui t'a
+toujours obéi, comme ton ami le plus fidèle, dresse, devant toi, les
+vertèbres immobiles d'une épine dorsale vengeresse, ton &oelig;il hagard
+laisse tomber la larme épouvantée du remords tardif, et qu'alors, les
+cheveux hérissés, tu crois, toi-même, prendre, sincèrement, la
+résolution de suspendre, à jamais, aux broussailles du néant, les jeux
+inconcevables de ton imagination de tigre, qui serait burlesque, si elle
+n'était pas lamentable; mais, je sais aussi que la constance n'a pas
+fixé, dans tes os, comme une moelle tenace, le harpon de sa demeure
+éternelle, et que tu retombes assez souvent, toi et tes pensées,
+recouvertes de la lèpre noire de l'erreur, dans le lac funèbre des
+sombres malédictions. Je veux croire que celles-ci sont inconscientes
+(quoiqu'elles n'en renferment pas moins leur venin fatal), et que le mal
+et le bien, unis ensemble, se répandent en bonds impétueux de ta royale
+poitrine gangrenée, comme le torrent du rocher, par le charme secret
+d'une force aveugle; mais, rien ne m'en fournit la preuve. J'ai vu, trop
+souvent, tes dents immondes claquer de rage, et ton auguste face,
+recouverte de la mousse des temps, rougir, comme un charbon ardent, à
+cause de quelque futilité microscopique que les hommes avaient commise,
+pour pouvoir m'arrêter, plus longtemps, devant le poteau indicateur de
+cette hypothèse bonasse. Chaque jour, les mains jointes, j'élèverai vers
+toi les accents de mon humble prière, puisqu'il le faut: mais, je t'en
+supplie, que ta providence ne pense pas à moi; laisse-moi de côté, comme
+le vermisseau qui rampe sous la terre. Sache que je préférerais me
+nourrir avidement des plantes marines d'îles inconnues et sauvages, que
+les vagues tropicales entraînent, au milieu de ces parages, dans leur
+sein écumeux, que de savoir que tu m'observes, et que tu portes, dans ma
+conscience, ton scalpel qui ricane. Elle vient de te révéler la totalité
+de mes pensées, et j'espère que ta prudence applaudira facilement au bon
+sens dont elles gardent l'ineffaçable empreinte. A part ces réserves
+faites sur le genre de relations plus ou moins intimes que je dois
+garder avec toi, ma bouche est prête, à n'importe quelle heure du jour,
+à exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de mensonges que ta
+gloriole exige sévèrement de chaque humain, dès que l'aurore s'élève
+bleuâtre, cherchant la lumière dans les replis de satin du crépuscule,
+comme, moi, je recherche la bonté, excité par l'amour du bien. Mes
+années ne sont pas nombreuses, et, cependant, je sens déjà que la bonté
+n'est qu'un assemblage de syllabes sonores; je ne l'ai trouvée nulle
+part. Tu laisses trop percer ton caractère; il faudrait le cacher avec
+plus d'adresse. Au reste, peut-être que je me trompe et que tu fais
+exprès; car, tu sais mieux qu'un autre comment te conduire. Les hommes,
+eux, mettent leur gloire à t'imiter; c'est pourquoi la bonté sainte ne
+reconnaît pas son tabernacle dans leurs yeux farouches: tel père, tel
+fils. Quoi qu'on doive penser de ton intelligence, je n'en parle que
+comme un critique impartial. Je ne demande pas mieux que d'avoir été
+induit en erreur. Je ne désire pas te montrer la haine que je te porte
+et que je couve avec amour, comme une fille chérie; car, il vaut mieux
+la cacher à tes yeux et prendre seulement, devant toi, l'aspect d'un
+censeur sévère, chargé de contrôler tes actes impurs. Tu cesseras
+ainsi tout commerce actif avec elle, tu l'oublieras et tu détruiras
+complètement cette punaise avide qui ronge ton foie. Je préfère plutôt
+te faire entendre des paroles de rêverie et de douceur ... Oui, c'est
+toi qui as créé le monde et tout ce qu'il renferme. Tu es parfait.
+Aucune vertu ne te manque. Tu es très puissant, chacun le sait. Que
+l'univers entier entonne, à chaque heure du temps, ton cantique éternel!
+Les oiseaux te bénissent, en prenant leur essor dans la campagne. Les
+étoiles t'appartiennent ... Ainsi soit-il!» Après ces commencements,
+étonnez-vous de me trouver tel que je suis!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je cherchais une âme qui me ressemblât, et je ne pouvais pas la trouver.
+Je fouillais tous les recoins de la terre; ma persévérance était
+inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelqu'un
+qui approuvât mon caractère; il fallait quelqu'un qui eût les mêmes
+idées que moi. C'était le matin: le soleil se leva à l'horizon dans
+toute sa magnificence, et voilà qu'à mes yeux se lève aussi un jeune
+homme, dont la présence engendrait des fleurs sur son passage. Il
+s'approcha de moi, et, me tendant la main: «Je suis venu vers toi, toi,
+qui me cherches. Bénissons ce jour heureux.» Mais, moi: «Va-t-en; je ne
+t'ai pas appelé: je n'ai pas besoin de ton amitié ...» C'était le soir;
+la nuit commençait à étendre la noirceur de son voile sur la nature. Une
+belle femme, que je ne faisais que distinguer, étendait aussi sur moi
+son influence enchanteresse, et me regardait avec compassion; cependant,
+elle n'osait me parler. Je dis: «Approche-toi de moi, afin que je
+distingue nettement les traits de ton visage; car, la lumière des
+étoiles n'est pas assez forte, pour les éclairer à cette distance.»
+Alors, avec une démarche modeste, et les yeux baissés, elle foula
+l'herbe du gazon, en se dirigeant de mon côté. Dès que je la vis: «Je
+vois que la bonté et la justice ont fait résidence dans ton c&oelig;ur: nous
+ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beauté, qui
+a bouleversé plus d'une; mais, tôt ou tard, tu te repentirais de m'avoir
+consacré ton amour; car tu ne connais pas mon âme. Non que je te sois
+jamais infidèle: celle qui se livre à moi avec tant d'abandon et de
+confiance, avec autant de confiance et d'abandon, je me livre à elle;
+mais, mets-te le dans la tête, pour ne jamais l'oublier: les loups et
+les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux.» Que me fallait-il
+donc, à moi, qui rejetais, avec tant de dégoût, ce qu'il y avait de plus
+beau dans l'humanité! ce qu'il me fallait, je n'aurais pas su le dire.
+Je n'étais pas encore habitué à me rendre un compte rigoureux des
+phénomènes de mon esprit, au moyen des méthodes que recommande la
+philosophie. Je m'assis sur un roc, près de la mer. Un navire venait
+de mettre toutes voiles dehors pour s'éloigner de ce parage: un point
+imperceptible venait de paraître à l'horizon, et s'approchait peu à peu,
+poussé par la rafale, en grandissant avec rapidité. La tempête allait
+commencer ses attaques, et déjà le ciel s'obscurcissait, en devenant
+d'un noir presque aussi hideux que le c&oelig;ur de l'homme. Le navire, qui
+était un grand vaisseau de guerre, venait de jeter toutes ses ancres,
+pour ne pas être balayé sur les rochers de la côte. Le vent sifflait
+avec fureur des quatre points cardinaux, et mettait les voiles en
+charpie. Les coups de tonnerre éclataient au milieu des éclairs, et ne
+pouvaient surpasser le bruit des lamentations qui s'entendaient sur la
+maison sans bases, sépulcre mouvant. Le roulis de ces masses aqueuses
+n'était pas parvenu à rompre les chaînes des ancres; mais, leurs
+secousses avaient entr'ouvert une voie d'eau, sur les flancs du navire.
+Brèche énorme; car, les pompes ne suffisent pas à rejeter les paquets
+d'eau salée qui viennent, en écumant, s'abattre sur le pont, comme des
+montagnes. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
+il sombre avec lenteur ... avec majesté. Celui qui n'a pas vu un
+vaisseau sombrer au milieu de l'ouragan, de l'intermittence des éclairs
+et de l'obscurité la plus profonde, pendant que ceux qu'il contient sont
+accablés de ce désespoir que vous savez, celui-là ne connaît pas les
+accidents de la vie. Enfin, il s'échappe un cri universel de douleur
+immense d'entre les flancs du vaisseau, tandis que la mer redouble ses
+attaques redoutables. C'est le cri qu'a fait pousser l'abandon des
+forces humaines. Chacun s'enveloppe dans le manteau de la résignation,
+et remet son sort entre les mains de Dieu. On s'accule comme un troupeau
+de moutons. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme;
+mais, il sombre avec lenteur ... avec majesté. Ils ont fait jouer les
+pompes pendant tout le jour. Efforts inutiles. La nuit est venue,
+épaisse, implacable, pour mettre le comble à ce spectacle gracieux.
+Chacun se dit qu'une fois dans l'eau, il ne pourra plus respirer; car,
+d'aussi loin qu'il fait revenir sa mémoire, il ne se reconnaît aucun
+poisson pour ancêtre: mais, il s'exhorte à retenir son souffle le plus
+longtemps possible, afin de prolonger sa vie de deux ou trois secondes;
+c'est là l'ironie vengeresse qu'il veut adresser à la mort ... Le navire
+en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec
+lenteur ... avec majesté. Il ne sait pas que le vaisseau, en s'enfonçant,
+occasionne une puissante circonvolution des houles autour d'elles-mêmes;
+que le limon bourbeux s'est mêlé aux eaux troublées, et qu'une force qui
+vient de dessous, contrecoup de la tempête qui exerce ses ravages en haut,
+imprime à l'élément des mouvements saccadés et nerveux. Ainsi, malgré la
+provision de sang-froid qu'il ramasse d'avance, le futur noyé, après
+réflexion plus ample, devra se sentir heureux, s'il prolonge sa vie, dans
+les tourbillons de l'abîme, de la moitié d'une respiration ordinaire, afin
+de faire bonne mesure. Il lui sera donc impossible de narguer la mort, son
+suprême v&oelig;u. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
+il sombre avec lenteur ... avec majesté. C'est une erreur. Il ne tire plus
+des coups de canon, il ne sombre pas. La coquille de noix s'est engouffrée
+complètement. O ciel! comment peut-on vivre, après avoir éprouvé tant de
+voluptés! Il venait de m'être donné d'être témoin des agonies de mort de
+plusieurs de mes semblables. Minute par minute, je suivais les péripéties
+de leurs angoisses. Tantôt, le beuglement de quelque vieille, devenue folle
+de peur, faisait prime sur le marché. Tantôt, le seul glapissement d'un
+enfant en mamelles empêchait d'entendre le commandement des man&oelig;uvres.
+Le vaisseau était trop loin pour percevoir distinctement les gémissements
+que m'apportait la rafale; mais, je le rapprochais par la volonté, et
+l'illusion d'optique était complète. Chaque quart d'heure, quand un coup
+de vent, plus fort que les autres, rendant ses accents lugubres à travers
+le cri des pétrels effarés, disloquait le navire dans un craquement
+longitudinal, et augmentait les plaintes de ceux qui allaient être offerts
+en holocauste à la mort, je m'enfonçais dans la joue la pointe aiguë d'un
+fer, et je pensais secrètement: «Ils souffrent davantage!» J'avais au
+moins, ainsi, un terme de comparaison. Du rivage, je les apostrophais,
+en leur lançant des imprécations et des menaces. Il me semblait qu'ils
+devaient m'entendre! Il me semblait que ma haine et mes paroles,
+franchissant la distance, anéantissaient les lois physiques du son, et
+parvenaient, distinctes, à leurs oreilles, assourdies par les mugissements
+de l'océan en courroux! Il me semblait qu'ils devaient penser à moi, et
+exhaler leur vengeance en impuissante rage! De temps à autre, je jetais
+les yeux vers les cités, endormies sur la terre ferme; et, voyant que
+personne ne se doutait qu'un vaisseau allait sombrer, à quelques milles
+du rivage, avec une couronne d'oiseaux de proie et un piédestal de géants
+aquatiques, au ventre vide, je reprenais courage, et l'espérance me
+revenait: j'étais donc sûr de leur perte! Ils ne pouvaient échapper! Par
+surcroît de précaution, j'avais été chercher mon fusil à deux coups, afin
+que, si quelque naufragé était tenté d'aborder les rochers à la nage, pour
+échapper à une mort imminente, une balle sur l'épaule lui fracassât le
+bras, et l'empêchât d'accomplir son dessein. Au moment le plus furieux de
+la tempête, je vis, surnageant sur les eaux, avec des efforts désespérés,
+une tête énergique, aux cheveux hérissés. Il avalait des litres d'eau, et
+s'enfonçait dans l'abîme, ballotté comme un liège. Mais, bientôt, il
+apparaissait de nouveau, les cheveux ruisselants: et, fixant l'&oelig;il sur
+le rivage, il semblait défier la mort. Il était admirable de sang-froid.
+Une large blessure sanglante, occasionnée par quelque pointe d'écueil
+caché, balafrait son visage intrépide et noble. Il ne devait pas avoir
+plus de seize ans; car, à peine, à travers les éclairs qui illuminaient
+la nuit, le duvet de la pèche s'apercevait sur sa lèvre. Et maintenant,
+il n'était plus qu'à deux cents mètres de la falaise; et je le dévisageais
+facilement. Quel courage! Quel esprit indomptable! Comme la fixité de sa
+tête semblait narguer le destin, tout en fendant avec vigueur l'onde, dont
+les sillons s'ouvraient difficilement devant lui!... Je l'avais décidé
+d'avance. Je me devais à moi-même de tenir ma promesse: l'heure dernière
+avait sonné pour tous, aucun ne devait en échapper. Voilà ma résolution;
+rien ne la changerait ... Un son sec s'entendit, et la tête aussitôt
+s'enfonça, pour ne plus reparaître. Je ne pris pas à ce meurtre autant de
+plaisir qu'on pourrait le croire; et c'était, précisément, parce que
+j'étais rassasié de toujours tuer, que je le faisais dorénavant par simple
+habitude, dont on ne peut se passer, mais, qui ne procure qu'une jouissance
+légère. Le sens est émoussé, endurci. Quelle volupté ressentir à la mort
+de cet être humain, quand il y en avait plus d'une centaine, qui allaient
+s'offrir à moi, en spectacle, dans leur lutte dernière contre les flots,
+une fois le navire submergé? A cette mort, je n'avais même pas l'attrait
+du danger; car, la justice humaine, bercée par l'ouragan de cette nuit
+affreuse, sommeillait dans les maisons, à quelques pas de moi. Aujourd'hui
+que les années pèsent sur mon corps, je le dis avec sincérité, comme une
+vérité suprême et solennelle: je n'étais pas aussi cruel qu'on l'a raconté
+ensuite, parmi les hommes; mais, des fois, leur méchanceté exerçait ses
+ravages persévérants pendant des années entières. Alors, je ne connaissais
+plus de borne à ma fureur; il me prenait des accès de cruauté, et je
+devenais terrible pour celui qui s'approchait de mes yeux hagards, si
+toutefois il appartenait à ma race. Si c'était un cheval ou un chien,
+je le laissais passer: avez-vous entendu ce que je viens de dire?
+Malheureusement, la nuit de cette tempête, j'étais dans un de ces accès,
+ma raison s'était envolée (car, ordinairement, j'étais aussi cruel, mais
+plus prudent); et tout ce qui tomberait, cette fois-là, entre mes mains,
+devait périr: je ne prétends pas m'excuser de mes torts. La faute n'en
+est pas toute à mes semblables. Je ne fais que constater ce qui est, en
+attendant le jugement dernier qui me fait gratter la nuque d'avance ...
+Que m'importe le jugement dernier! Ma raison ne s'envole jamais, comme je
+le disais pour vous tromper. Et, quand je commets un crime, je sais ce que
+je fais: je ne voulais pas faire autre chose! Debout sur le rocher, pendant
+que l'ouragan fouettait mes cheveux et mon manteau, j'épiais dans l'extase
+cette force de la tempête, s'acharnant sur un navire, sous un ciel sans
+étoiles. Je suivis, dans une attitude triomphante, toutes les péripéties
+de ce drame, depuis l'instant où le vaisseau jeta ses ancres, jusqu'au
+moment où il s'engloutit, habit fatal qui entraîna, dans les boyaux de la
+mer, ceux qui s'en étaient revêtus comme d'un manteau. Mais, l'instant
+s'approchait, où j'allais, moi-même, me mêler comme acteur à ces scènes
+de la nature bouleversée. Quand la place où le vaisseau avait soutenu le
+combat montra clairement que celui-ci avait été passer le reste de ses
+jours au rez-de-chaussée de la mer, alors, ceux qui avaient été emportés
+avec les flots reparurent en partie à la surface. Ils se prirent à
+bras-le-corps, deux par deux, trois par trois; c'était le moyen de ne pas
+sauver leur vie; car, leurs mouvements devenaient embarrassés, et ils
+coulaient bas comme des cruches percées ... Quelle est cette armée de
+monstres marins qui fend les flots avec vitesse? Ils sont six; leurs
+nageoires sont vigoureuses, et s'ouvrent un passage, à travers les vagues
+soulevées. De tous ces êtres humains, qui remuent les quatre membres dans
+ce continent peu ferme, les requins ne font bientôt qu'une omelette sans
+&oelig;ufs, et se la partagent d'après la loi du plus fort. Le sang se mêle aux
+eaux, et les eaux se mêlent au sang. Leurs yeux féroces éclairent
+suffisamment la scène du carnage ... Mais, quel est encore ce tumulte des
+eaux, là-bas, à l'horizon? On dirait une trombe qui s'approche. Quels
+coups de rame! J'aperçois ce que c'est. Une énorme femelle de requin vient
+prendre part au pâté de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle
+est furieuse; car, elle arrive affamée. Une lutte s'engage entre elle et
+les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent
+par-ci, par-là, sans rien dire, sur la surface de la crème rouge. A droite,
+à gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures
+mortelles. Mais, trois requins vivants l'entourent encore, et elle est
+obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs man&oelig;uvres. Avec une
+émotion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, placé sur le
+rivage, suit cette bataille navale d'un nouveau genre. Il a les yeux fixés
+sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hésite
+plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa
+deuxième balle dans l'ouïe d'un des requins, au moment où il se montrait
+au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en témoignent qu'un
+acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme à la salive saumâtre,
+se jette à la mer, et nage vers le tapis agréablement coloré, en tenant
+à la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais. Désormais, chaque
+requin a affaire à un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigué, et,
+prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle
+mobile se débarrasse facilement du dernier adversaire ... Se trouvent en
+présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se
+regardèrent entre les yeux pendant quelques minutes: et chacun s'étonna
+de trouver tant de férocité dans les regards de l'autre. Ils tournent en
+rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi: «Je
+me suis trompé jusqu'ici; en voilà un qui est plus méchant.» Alors, d'un
+commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l'un vers l'autre, avec
+une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l'eau de ses
+nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras: et retinrent leur
+souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler,
+pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de
+distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l'un contre
+l'autre, comme deux aimants, et s'embrassèrent avec dignité et
+reconnaissance, dans, une étreinte aussi tendre que celle d'un frère ou
+d'une s&oelig;ur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration
+d'amitié. Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau
+visqueuse du monstre, comme deux sangsues; et, les bras et les nageoires
+entrelacés autour du corps de l'objet aimé qu'ils entourèrent avec amour,
+tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientôt plus
+qu'une masse glauque aux exhalaisons de goëmon; au milieu de la tempête
+qui continuait de sévir; à la lueur des éclairs; ayant pour lit d'hyménée
+la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un
+berceau, et roulant sur eux-mêmes, vers les profondeurs de l'abîme, ils
+se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux!... Enfin, je
+venais de trouver quelqu'un qui me ressemblât!... Désormais, je n'étais
+plus seul dans la vie!... Elle avait les mêmes idées que moi!... J'étais
+en face de mon premier amour!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>La Seine entraîne un corps humain. Dans ces circonstances, elle prend
+des allures solennelles. Le cadavre gonflé se soutient sur les eaux; il
+disparaît sous l'arche d'un pont; mais, plus loin, on le voit apparaître
+de nouveau, tournant lentement sur lui-même, comme une roue de moulin,
+et s'enfonçant par intervalles. Un maître de bateau, à l'aide d'une
+perche, l'accroche au passage, et le ramène à terre. Avant de
+transporter le corps à la Morgue, on le laisse quelque temps sur la
+berge, pour le ramener à la vie. La foule compacte se rassemble autour
+du corps. Ceux qui ne peuvent pas voir, parce qu'ils sont derrière,
+poussent, tant qu'ils peuvent, ceux qui sont devant. Chacun se dit: «Ce
+n'est pas moi qui me serais noyé.» On plaint le jeune homme qui s'est
+suicidé; on l'admire; mais, on ne l'imite pas. Et, cependant, lui, a
+trouvé très naturel de se donner la mort, ne jugeant rien sur la terre
+capable de le contenter, et aspirant plus haut. Sa figure est distinguée,
+et ses habits sont riches. A-t-il encore dix-sept ans? C'est mourir jeune!
+La foule paralysée continue de jeter sur lui ses yeux immobiles ... Il
+se fait nuit. Chacun se retire silencieusement. Aucun n'ose renverser le
+noyé, pour lui faire rejeter l'eau qui remplit son corps. On a craint de
+passer pour sensible, et aucun n'a bougé, retranché dans le col de sa
+chemise. L'un s'en va, en sifflotant aigrement une tyrolienne absurde;
+l'autre fait claquer ses doigts comme des castagnettes ... Harcelé par
+sa pensée sombre, Maldoror, sur son cheval, passe près de cet endroit,
+avec la vitesse de l'éclair. Il aperçoit le noyé; cela suffit. Aussitôt,
+il a arrêté son coursier, et est descendu de l'étrier. Il soulève le
+jeune homme sans dégoût, et lui fait rejeter l'eau avec abondance. A la
+pensée que ce corps inerte pourrait revivre sous sa main, il sent son
+c&oelig;ur bondir, sous cette impression excellente, et redouble de courage.
+Vains efforts! Vains efforts, ai-je dit, et c'est vrai. Le cadavre reste
+inerte, et se laisse tourner en tous sens. Il frotte les tempes; il
+frictionne ce membre-ci, ce membre-là: il souffle pendant une heure, dans
+la bouche, en pressant ses lèvres contre les lèvres de l'inconnu. Il lui
+semble enfin sentir sous sa main, appliquée contre la poitrine, un léger
+battement. Le noyé vit! A ce moment suprême, on put remarquer que
+plusieurs rides disparurent du front du cavalier, et le rajeunirent de
+dix ans. Mais, hélas! les rides reviendront, peut-être demain, peut-être
+aussitôt qu'il se sera éloigné des bords de la Seine. En attendant, le
+noyé ouvre des yeux ternes, et, par un sourire blafard, remercie son
+bienfaiteur; mais, il est faible encore, et ne peut faire aucun mouvement.
+Sauver la vie à quelqu'un, que c'est beau! Et comme cette action rachète
+de fautes! L'homme aux lèvres de bronze, occupé jusque-là à l'arracher
+de la mort, regarde le jeune homme avec plus d'attention, et ses traits
+ne lui paraissent pas inconnus. Il se dit qu'entre l'asphyxié, aux cheveux
+blonds, et Holzer, il n'y a pas beaucoup de différence. Les voyez-vous
+comme ils s'embrassent avec effusion! N'importe! L'homme à la prunelle
+de jaspe tient à conserver l'apparence d'un rôle sévère. Sans rien dire,
+il prend son ami qu'il met en croupe, et le coursier s'éloigne au galop.
+O toi, Holzer, qui te croyais si raisonnable et si fort, n'as-tu pas vu,
+par ton exemple même, comme il est difficile, dans un accès de désespoir,
+de conserver le sang-froid dont tu te vantes? J'espère que tu ne me
+causeras plus un pareil chagrin, et moi, de mon côte, je t'ai promis de ne
+jamais attenter à ma vie.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il y a des heures dans la vie où l'homme, à la chevelure pouilleuse,
+jette, l'&oelig;il fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de
+l'espace; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées
+d'un fantôme. Il chancelle et courbe la tête: ce qu'il a entendu, c'est
+la voix de la conscience. Alors, il s'élance de la maison, avec la
+vitesse d'un fou, prend la première direction qui s'offre à sa stupeur,
+et dévore les plaines rugueuses de la campagne. Mais, le fantôme jaune
+ne le perd pas de vue, et le poursuit avec une égale vitesse.
+Quelquefois, dans une nuit d'orage, pendant que des légions de poulpes
+ailés, ressemblant de loin à des corbeaux, planent au-dessus des nuages,
+en se dirigeant d'une rame raide vers les cités des humains, avec la
+mission de les avertir de changer de conduite, le caillou, à l'&oelig;il
+sombre, voit deux êtres passer à la lueur de l'éclair, l'un derrière
+l'autre; et, essuyant une furtive larme de compassion, qui coule de sa
+paupière glacée, il s'écrie: «Certes, il le mérite; et ce n'est que
+justice.» Après avoir dit cela, il se replace dans son attitude
+farouche, et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la
+chasse à l'homme, et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où
+découlent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes
+ténébreux qui prennent leur essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec
+le vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière,
+et les légions solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces
+fulgurations sourdes et inexprimables. Mais, pendant ce temps, le
+steeple-chase continue entre les deux infatigables coureurs, et le
+fantôme lance par sa bouche des torrents de feu sur le dos calciné de
+l'antilope humain. Si, dans l'accomplissement de ce devoir, il rencontre
+en chemin la pitié qui veut lui barrer le passage, il cède avec
+répugnance à ses supplications, et laisse l'homme s'échapper. Le fantôme
+fait claquer sa langue, comme pour se dire à lui-même qu'il va cesser la
+poursuite, et retourne vers son chenil, jusqu'à nouvel ordre. Sa voix de
+condamné s'entend jusque dans les couches les plus lointaines de l'espace;
+et, lorsque son hurlement épouvantable pénètre dans le c&oelig;ur humain,
+celui-ci préférerait avoir, dit-on, la mort pour mère que le remords pour
+fils. Il enfonce la tête jusqu'aux épaules dans les complications terreuses
+d'un trou; mais, la conscience volatilise cette ruse d'autruche.
+L'excavation s'évapore, goutte d'éther; la lumière apparaît, avec son
+cortège de rayons, comme un vol de courlis qui s'abat sur les lavandes; et
+l'homme se retrouve en face de lui-même, les yeux ouverts et blêmes. Je
+l'ai vu se diriger du côté de la mer, monter sur un promontoire déchiqueté
+et battu par le sourcil de l'écume; et, comme une flèche, se précipiter
+dans les vagues. Voici le miracle: le cadavre reparaissait, le lendemain,
+sur la surface de l'océan, qui reportait au rivage cette épave de chair.
+L'homme se dégageait du moule que son corps avait creusé dans le sable,
+exprimait l'eau de ses cheveux mouillés, et reprenait, le front muet et
+penché, le chemin de la vie. La conscience juge sévèrement nos pensées et
+nos actes les plus secrets, et ne se trompe pas. Comme elle est souvent
+impuissante à prévenir le mal, elle ne cesse de traquer l'homme comme un
+renard, surtout pendant l'obscurité. Des yeux vengeurs, que la science
+ignorante appelle <i>météores</i>, répandent une flamme livide, passent en
+roulant sur eux-mêmes, et articulent des paroles de mystère ... qu'il
+comprend! Alors, son chevet est broyé par les secousses de son corps,
+accablé sous le poids de l'insomnie, et il entend la sinistre respiration
+des rumeurs vagues de la nuit. L'ange du sommeil, lui-même, mortellement
+atteint au front d'une pierre inconnue, abandonne sa tâche, et remonte
+vers les cieux. Eh bien, je me présente pour défendre l'homme, cette fois;
+moi, le contempteur de toutes les vertus; moi, celui que n'a pu oublier le
+Créateur, depuis le jour glorieux où, renversant de leur socle les annales
+du ciel, où, par je ne sais quel tripotage infâme, étaient consignées <i>sa</i>
+puissance et <i>son</i> éternité, j'appliquai mes quatre cents ventouses sur le
+dessous de son aisselle, et lui fis pousser des cris terribles ... Ils se
+changèrent en vipères, en sortant par sa bouche, et allèrent se cacher dans
+les broussailles, les murailles en ruine, aux aguets le jour, aux aguets
+la nuit. Ces cris, devenus rampants, et doués d'anneaux innombrables, avec
+une tête petite et aplatie, des yeux perfides, ont juré d'être en arrêt
+devant l'innocence humaine; et, quand celle-ci se promène dans les
+enchevêtrements des maquis, ou au revers des talus ou sur les sables
+des dunes, elle ne tarde pas à changer d'idée. Si, cependant, il en est
+temps encore; car, des fois, l'homme aperçoit le poison s'introduire
+dans les veines de sa jambe, par une morsure presque imperceptible,
+avant qu'il ait eu le temps de rebrousser chemin, et de gagner le large.
+C'est ainsi que le Créateur, conservant un sang-froid admirable, jusque
+dans les souffrances les plus atroces, sait retirer, de leur propre
+sein, des germes nuisibles aux habitants de la terre. Quel ne fut pas
+son étonnement, quand il vit Maldoror, changé en poulpe, avancer contre
+son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, lanière solide,
+aurait pu embrasser facilement la circonférence d'une planète! Pris au
+dépourvu, il se débattit, quelques instants, contre cette étreinte
+visqueuse, qui se resserrait de plus en plus ... je craignais quelque
+mauvais coup de sa part; après m'être nourri abondamment des globules de
+ce sang sacré, je me détachai brusquement de son corps majestueux, et je
+me cachai dans une caverne, qui, depuis lors, resta ma demeure. Après
+des recherches infructueuses, il ne put m'y trouver. Il y a longtemps de
+ça; mais, je crois que maintenant il sait où est ma demeure; il se garde
+d'y rentrer; nous vivons, tous les deux, comme deux monarques voisins,
+qui connaissent leurs forces respectives, ne peuvent se vaincre l'un
+l'autre, et sont fatigués des batailles inutiles du passé. Il me craint,
+et je le crains; chacun, sans être vaincu, a éprouvé les rudes coups
+de son adversaire, et nous en restons là. Cependant, je suis prêt à
+recommencer la lutte, quand il le voudra. Mais, qu'il n'attende pas
+quelque moment favorable à ses desseins cachés. Je me tiendrai toujours
+sur mes gardes, en ayant l'&oelig;il sur lui. Qu'il n'envoie plus sur la
+terre la conscience et ses tortures. J'ai enseigné aux hommes les armes
+avec lesquelles on peut la combattre avec avantage. Ils ne sont pas
+encore familiarisés avec elle; mais, tu sais que, pour moi, elle est
+comme la paille qu'emporte le vent. J'en fais autant de cas. Si je
+voulais profiter de l'occasion, qui se présente, de subtiliser ces
+discussions poétiques, j'ajouterais que je fais même plus de cas de la
+paille que de la conscience; car, la paille est utile pour le b&oelig;uf qui
+la rumine, tandis que la conscience ne sait montrer que ses griffes
+d'acier. Elles subirent un pénible échec, le jour où elles se placèrent
+devant moi. Comme la conscience avait été envoyée par le Créateur, je
+crus convenable de ne pas me laisser barrer le passage par elle. Si elle
+s'était présentée avec la modestie et l'humilité propres à son rang, et
+dont elle n'aurait jamais dû se départir, je l'aurais écoutée. Je
+n'aimais pas son orgueil. J'étendis une main, et sous mes doigts broyai
+les griffes; elles tombèrent en poussière, sous la pression croissante
+de ce mortier de nouvelle espèce. J'étendis l'autre main, et lui
+arrachai la tête. Je chassai ensuite, hors de ma maison, cette femme, à
+coups de fouet, et je ne la revis plus. J'ai gardé sa tête en souvenir
+de ma victoire ... Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, je me
+suis tenu sur un pied, comme le héron, au bord du précipice creusé dans
+les flancs de la montagne. On m'a vu descendre dans la vallée, pendant
+que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme le couvercle
+d'une tombe! Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, j'ai nagé
+dans les gouffres les plus dangereux, longé les écueils mortels, et
+plongé plus bas que les courants, pour assister, comme un étranger, aux
+combats des monstres marins; je me suis écarté du rivage, jusqu'à le
+perdre de ma vue perçante; et, les crampes hideuses, avec leur magnétisme
+paralysant, rôdaient autour de mes membres, qui fendaient les vagues avec
+des mouvements robustes, sans oser approcher. On m'a vu revenir, sain et
+sauf, dans la plage, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et
+calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tête à la main, dont je
+rongeais le crâne, j'ai franchi les marches ascendantes d'une tour élevée.
+Je suis parvenu, les jambes lasses, sur la plate-forme vertigineuse. J'ai
+regardé la campagne, la mer; j'ai regardé le soleil, le firmament;
+repoussant du pied le granit qui ne recula pas, j'ai défié la mort et la
+vengeance divine par une huée suprême, et me suis précipité, comme un pavé,
+dans la bouche de l'espace. Les hommes entendirent le choc douloureux et
+retentissant qui résulta de la rencontre du sol avec la tête de la
+conscience, que j'avais abandonnée dans ma chute. On me vit descendre,
+avec la lenteur de l'oiseau, porté par un nuage invisible, et ramasser
+la tête, pour la forcer à être témoin d'un triple crime, que je devais
+commettre le jour même, pendant que la peau de ma poitrine était immobile
+et calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tête à la main, dont je
+rongeais le crâne, je me suis dirigé vers l'endroit où s'élèvent les
+poteaux qui soutiennent la guillotine. J'ai placé la grâce suave des cous
+de trois jeunes filles sous le couperet. Exécuteur des hautes-&oelig;uvres, je
+lâchai le cordon avec l'expérience apparente d'une vie entière; et, le fer
+triangulaire, s'abattant obliquement, trancha trois têtes qui me
+regardaient avec douceur. Je mis ensuite la mienne sous le rasoir pesant,
+et le bourreau prépara l'accomplissement de son devoir. Trois fois, le
+couperet redescendit entre les rainures avec une nouvelle vigueur; trois
+fois, ma carcasse matérielle, surtout au siège du cou, fut remuée jusqu'en
+ses fondements, comme lorsqu'on se figure en rêve être écrasé par une
+maison qui s'effondre. Le peuple stupéfait me laissa passer, pour m'écarter
+de la place funèbre; il m'a vu ouvrir avec mes coudes ses flots
+ondulatoires, et me remuer, plein de vie, avançant devant moi, la tête
+droite, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme
+le couvercle d'une tombe! J'avais dit que je voulais défendre l'homme,
+cette fois; mais, je crains que mon apologie ne soit pas l'expression de la
+vérité: et, par conséquent, je préfère me taire. C'est avec reconnaissance
+que l'humanité applaudira à cette mesure!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il est temps de serrer les freins à mon inspiration, et de m'arrêter, un
+instant, en route, comme quand on regarde le vagin d'une femme; il est
+bon d'examiner la carrière parcourue, et de s'élancer, ensuite, les
+membres reposés, d'un bond impétueux. Fournir une traite d'une seule
+haleine n'est pas facile; et les ailes se fatiguent beaucoup, dans un
+vol élevé, sans espérance et sans remords. Non ... ne conduisons pas
+plus profondément la meute hagarde des pioches et des fouilles, à
+travers les mines explosibles de ce chant impie! Le crocodile ne
+changera pas un mot au vomissement sorti de dessous son crâne. Tant pis,
+si quelque ombre furtive, excitée par le but louable de venger l'humanité,
+injustement attaquée par moi, ouvre subrepticement la porte de ma chambre
+en frôlant la muraille comme l'aile d'un goëland, et enfonce un poignard,
+dans les côtes du pilleur d'épaves célestes! Autant vaut que l'argile
+dissolve ses atomes, de cette manière que d'une autre.</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_TROISIEME" id="CHANT_TROISIEME"></a>CHANT TROISIÈME</h3>
+
+<p>Rappelons les noms de ces êtres imaginaires, à la nature d'ange, que ma
+plume, pendant le deuxième chant, a tirés d'un cerveau, brillant d'une
+lueur émanée d'eux-mêmes. Ils meurent, dès leur naissance, comme ces
+étincelles dont l'&oelig;il a de la peine à suivre l'effacement rapide, sur
+du papier brûlé. Léman!... Lohengrin!... Lombano!... Holzer!... un
+instant, vous apparûtes, recouverts des insignes de la jeunesse, à mon
+horizon charmé; comme des cloches de plongeur. Vous n'en sortirez plus.
+Il me suffit que j'aie gardé votre souvenir; vous devez céder la place à
+d'autres substances, peut-être moins belles, qu'enfantera le débordement
+orageux d'un amour qui a résolu de ne pas apaiser sa soif auprès de la
+race humaine. Amour affamé, qui se dévorerait lui-même, s'il ne
+cherchait sa nourriture dans des fictions célestes: créant, à la longue,
+une pyramide de séraphins, plus nombreux que les insectes qui
+fourmillent dans une goutte d'eau, il les entrelacera dans une ellipse
+qu'il fera tourbillonner autour de lui. Pendant ce temps, le voyageur,
+arrêté contre l'aspect d'une cataracte, s'il relève le visage, verra,
+dans le lointain, un être humain, emporté vers la cave de l'enfer par
+une guirlande de camélias vivants! Mais ... silence! l'image flottante
+du cinquième idéal se dessine lentement, comme les replis indécis d'une
+aurore boréale, sur le plan vaporeux de mon intelligence, et prend de
+plus en plus une consistance déterminée ... Mario et moi nous longions
+la grève. Nos chevaux, le cou tendu, fendaient les membranes de
+l'espace, et arrachaient des étincelles aux galets de la plage. La bise,
+qui nous frappait en plein visage, s'engouffrait dans nos manteaux, et
+faisait voltiger en arrière les cheveux de nos têtes jumelles. La
+mouette, par ses cris et ses mouvements d'aile, s'efforçait en vain de
+nous avertir de la proximité possible de la tempête, et s'écriait: «Où
+s'en vont-ils, de ce galop insensé?» Nous ne disions rien; plongés dans
+la rêverie, nous nous laissions emporter sur les ailes de cette course
+furieuse; le pêcheur, nous voyant passer, rapides comme l'albatros, et
+croyant apercevoir, fuyant devant lui, <i>les deux frères mystérieux</i>,
+comme on les avait ainsi appelés, parce qu'ils étaient toujours
+ensemble, s'empressait de faire le signe de la croix, et se cachait,
+avec son chien paralysé, sous quelque roche profonde. Les habitants
+de la côte avaient entendu raconter des choses étranges sur ces deux
+personnages, qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages,
+aux grandes époques de calamité, quand une guerre affreuse menaçait
+de planter son harpon sur la poitrine de deux pays ennemis, ou que le
+choléra s'apprêtait à lancer, avec sa fronde, la pourriture et la mort
+dans des cités entières. Les plus vieux pilleurs d'épaves fronçaient le
+sourcil, d'un air grave, affirmant que les deux fantômes, dont chacun
+avait remarqué la vaste envergure des ailes noires, pendant les
+ouragans, au-dessus des bancs de sable et des écueils, étaient le génie
+de la terre et le génie de la mer, qui promenaient leur majesté, au
+milieu des airs, pendant les grandes révolutions de la nature, unis
+ensemble par une amitié éternelle, dont la rareté et la gloire ont
+enfanté l'étonnement du câble indéfini des générations. On disait que,
+volant côte à côte comme deux condors des Andes, ils aimaient à planer,
+en cercles concentriques, parmi les couches d'atmosphères qui avoisinent
+le soleil; qu'ils se nourrissaient, dans ces parages, des plus pures
+essences de la lumière; mais, qu'ils ne se décidaient qu'avec peine à
+rabattre l'inclinaison de leur vol vertical, vers l'orbite épouvanté où
+tourne le globe humain en délire, habité par des esprits cruels qui se
+massacrent entre eux dans les champs où rugit la bataille (quand ils ne
+se tuent pas perfidement, en secret, dans le centre des villes, avec le
+poignard de la haine ou de l'ambition), et qui se nourrissent d'êtres
+pleins de vie comme eux et placés quelques degrés plus bas dans
+l'échelle des existences. Ou bien, quand ils prenaient la ferme
+résolution, afin d'exciter les hommes au repentir par les strophes de
+leurs prophéties, de nager, en se dirigeant à grandes brassées, vers les
+régions sidérales où une planète se mouvait au milieu des exhalaisons
+épaisses d'avarice, d'orgueil, d'imprécation et de ricanement qui se
+dégageaient, comme des vapeurs pestilentielles, de sa surface hideuse et
+paraissait petite comme une boule, étant presque invisible, à cause de
+la distance, ils ne manquaient pas de trouver des occasions où ils se
+repentaient amèrement de leur bienveillance, méconnue et conspuée, et
+allaient se cacher au fond des volcans, pour converser avec le feu
+vivace qui bouillonne dans les cuves des souterrains centraux, ou au
+fond de la mer, pour reposer agréablement leur vue désillusionnée sur
+les monstres les plus féroces de l'abîme, qui leur paraissaient des
+modèles de douceur, en comparaison des bâtards de l'humanité. La nuit
+venue, avec son obscurité propice, ils s'élançaient des cratères, à la
+crête de porphyre, des courants sous-marins et laissaient, bien loin
+derrière eux, le pot de chambre rocailleux où se démène l'anus constipé
+des kakatoès humains, jusqu'à ce qu'ils ne pussent plus distinguer la
+silhouette suspendue de la planète immonde. Alors, chagrinés de leur
+tentative infructueuse, au milieu des étoiles qui compatissaient à leur
+douleur et sous l'&oelig;il de Dieu, s'embrassaient, en pleurant, l'ange de
+la terre et l'ange de la mer!... Mario et celui qui galopait auprès de
+lui n'ignoraient pas les bruits vagues et superstitieux que racontaient,
+dans les veillées, les pêcheurs de la côte, en chuchotant autour de
+l'âtre, portes et fenêtres fermées; pendant que le vent de la nuit, qui
+désire se réchauffer, fait entendre ses sifflements autour de la cabane
+de paille, et ébranle, par sa vigueur, ces frêles murailles, entourées à
+la base de fragments de coquillage, apportés par les replis mourants des
+vagues. Nous ne parlions pas. Que se disent deux c&oelig;urs qui s'aiment?
+Rien. Mais nos yeux exprimaient tout. Je l'avertis de serrer davantage
+son manteau autour de lui, et lui me fait observer que mon cheval
+s'éloigne trop du sien; chacun prend autant d'intérêt à la vie de
+l'autre qu'à sa propre vie; nous ne rions pas. Il s'efforce de me
+sourire; mais, j'aperçois que son visage porte le poids des terribles
+impressions qu'y a gravées la réflexion, constamment penchée sur les
+sphynx qui déroutent, avec un &oelig;il oblique, les grandes angoisses de
+l'intelligence des mortels. Voyant ses man&oelig;uvres inutiles, il détourne
+les yeux, mord son frein terrestre avec la bave de la rage, et regarde
+l'horizon, qui s'enfuit à notre approche. A mon tour, je m'efforce de
+lui rappeler sa jeunesse dorée, qui ne demande qu'à s'avancer dans les
+palais des plaisirs, comme une reine; mais, il remarque que mes paroles
+sortent difficilement de ma bouche amaigrie, et que les années de mon
+propre printemps ont passé, tristes et glaciales, comme un rêve
+implacable qui promène sur les tables des banquets, et sur les lits de
+satin, où sommeille la pâle prêtresse d'amour, payée avec les
+miroitements de l'or, les voluptés amères du désenchantement, les rides
+pestilentielles de la vieillesse, les effarements de la solitude et les
+flambeaux de la douleur. Voyant mes man&oelig;uvres inutiles, je ne m'étonne
+pas ne pas pouvoir le rendre heureux; le Tout-Puissant m'apparaît revêtu
+de ses instruments de torture, dans toute l'auréole resplendissante de
+son horreur; je détourne les yeux et regarde l'horizon qui s'enfuit à
+notre approche ... Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils
+fuyaient l'&oelig;il humain ... Mario est plus jeune que moi; l'humidité du
+temps et l'écume salée qui rejaillit jusqu'à nous amènent le contact du
+froid sur ses lèvres. Je lui dis: «Prends garde!... prends garde!...
+ferme tes lèvres, les unes contre les autres; ne vois-tu pas les griffes
+aiguës de la gerçure, qui sillonne ta peau de blessures cuisantes?» Il
+fixe mon front, et me réplique, avec les mouvements de sa langue: «Oui,
+je les vois, ces griffes vertes; mais, je ne dérangerai pas la situation
+naturelle de ma bouche pour les faire fuir. Regarde, si je mens.
+Puisqu'il paraît que c'est la volonté de la Providence, je veux m'y
+conformer. Sa volonté aurait pu être meilleure.» Et moi, je m'écriai:
+«J'admire cette vengeance noble.» Je voulus m'arracher les cheveux;
+mais, il me le défendit avec un regard sévère, et je lui obéis avec
+respect. Il se faisait tard, et l'aigle regagnait son nid, creusé dans
+les anfractuosités de la roche. Il me dit: «Je vais te prêter mon
+manteau, pour te garantir du froid; je n'en ai pas besoin.» Je lui
+répliquai: «Malheur à toi, si tu fais ce que tu dis. Je ne veux pas
+qu'un autre souffre à ma place, et surtout toi.» Il ne répondit pas,
+parce que j'avais raison; mais, moi, je me mis à le consoler, à cause de
+l'accent trop impétueux de mes paroles ... Nos chevaux galopaient le
+long du rivage, comme s'ils fuyaient l'&oelig;il humain ... Je relevai la
+tête, comme la proue d'un vaisseau soulevée par une vague énorme, et je
+lui dis: «Est-ce que tu pleures? Je te le demande, roi des neiges et des
+brouillards. Je ne vois pas des larmes sur ton visage, beau comme la
+fleur du cactus, et tes paupières sont sèches, comme le lit du torrent;
+mais, je distingue, au fond de tes yeux, une cuve pleine de sang, où
+bout ton innocence mordue au cou par un scorpion de la grande espèce. Un
+vent violent s'abat sur le feu qui réchauffe la chaudière, et en répand
+les flammes obscures jusqu'en dehors de ton orbite sacré. J'ai approché
+mes cheveux de ton front rosé, et j'ai senti une odeur de roussi, parce
+qu'ils se brûlèrent. Ferme tes yeux; car, sinon, ton visage, calciné
+comme la lave du volcan, tombera en cendres sur le creux de ma main.»
+Et, lui, se retournait vers moi, sans faire attention aux rênes qu'il
+tenait dans la main, et me contemplait avec attendrissement, tandis que
+lentement il baissait et relevait ses paupières de lis, comme le flux et
+le reflux de la mer. Il voulut bien répondre à ma question audacieuse,
+et voici comme il le fit: «Ne fais pas attention à moi. De même que les
+vapeurs des fleuves rampent le long des flancs de la colline, et, une
+fois arrivées au sommet, s'élancent dans l'atmosphère, en formant des
+nuages; de même, tes inquiétudes sur mon compte se sont insensiblement
+accrues, sans motif raisonnable, et forment au-dessus de ton
+imagination, le corps trompeur d'un mirage désolé. Je t'assure qu'il n'y
+a pas de feu dans mes yeux, quoique j'y ressente la même impression que
+si mon crâne était plongé dans un casque de charbons ardents. Comment
+veux-tu que les chairs de mon innocence bouillent dans la cuve, puisque
+je n'entends que des cris très faibles et confus, qui, pour moi, ne sont
+que les gémissements du vent qui passe au-dessus de nos têtes? Il est
+impossible qu'un scorpion ait fixé sa résidence et ses pinces aiguës au
+fond de mon orbite haché; je crois plutôt que ce sont des tenailles
+vigoureuses qui broient les nerfs optiques. Cependant, je suis d'avis,
+avec toi, que le sang, qui remplit la cuve, a été extrait de mes veines
+par un bourreau invisible, pendant le sommeil de la dernière nuit. Je
+t'ai attendu longtemps, fils aimé de l'océan; et mes bras assoupis ont
+engagé un vain combat avec Celui qui s'était introduit dans le vestibule
+de ma maison ... Oui, je sens que mon âme est cadenassée dans le verrou
+de mon corps, et qu'elle ne peut se dégager, pour fuir loin des rivages
+que frappe la mer humaine, et n'être plus témoin du spectacle de la
+meute livide des malheurs, poursuivant sans relâche, à travers les
+fondrières et les gouffres de l'abattement immense, les isards humains.
+Mais, je ne me plaindrai pas. J'ai reçu la vie comme une blessure, et
+j'ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. Je veux que le Créateur
+en contemple, à chaque heure de son éternité, la crevasse béante. C'est
+le châtiment que je lui inflige. Nos coursiers ralentissent la vitesse
+de leurs pieds d'airain; leurs corps tremblent, comme le chasseur
+surpris par un troupeau de peccaris. Il ne faut pas qu'ils se mettent
+à écouter ce que nous disons. A force d'attention, leur intelligence
+grandirait, et ils pourraient peut-être nous comprendre. Malheur à eux;
+car, ils souffriraient davantage! En effet, ne pense qu'aux marcassins
+de l'humanité: le degré d'intelligence qui les sépare des autres êtres
+de la création ne semble-t-il pas ne leur être accordé qu'au prix
+irrémédiable de souffrances incalculables? Imite mon exemple, et que ton
+éperon d'argent s'enfonce dans les flancs de ton coursier ...» Nos
+chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils fuyaient l'&oelig;il
+humain.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu'elle se rappelle
+vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent à coups de pierre,
+comme si c'était un merle. Elle brandit un bâton et fait mine de les
+poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laissé un soulier en chemin,
+et ne s'en aperçoit pas. De longues pattes d'araignée circulent sur sa
+nuque; ce ne sont autre chose que ses cheveux. Son visage ne ressemble
+plus au visage humain, et elle lance des éclats de rire comme l'hyène.
+Elle laisse échapper des lambeaux de phrases dans lesquels, en les
+recousant, très peu trouveraient une signification claire. Sa robe,
+percée en plus d'un endroit, exécute des mouvements saccadés autour de
+ses jambes osseuses et pleines de boue. Elle va devant soi, comme la
+feuille du peuplier, emportée, elle, sa jeunesse, ses illusions et son
+bonheur passé, qu'elle revoit à travers les brumes d'une intelligence
+détruite, par le tourbillon des facultés inconscientes. Elle a perdu sa
+grâce et sa beauté primitives; sa démarche est ignoble, et son haleine
+respire l'eau-de-vie. Si les hommes étaient heureux sur cette terre,
+c'est alors qu'il faudrait s'étonner. La folle ne fait aucun reproche,
+elle est trop fière pour se plaindre, et mourra, sans avoir révélé son
+secret à ceux qui s'intéressent à elle, mais auxquels elle a défendu de
+ne jamais lui adresser la parole. Les enfants la poursuivent à coups de
+pierre, comme si c'était un merle. Elle a laissé tomber de son sein un
+rouleau de papier. Un inconnu le ramasse, s'enferme chez lui toute la
+nuit et lit le manuscrit, qui contenait ce qui suit: «Après bien des
+années stériles, la Providence m'envoya une fille. Pendant trois jours,
+je m'agenouillai dans les églises, et ne cessai de remercier le grand
+nom de Celui qui avait enfin exaucé mes v&oelig;ux. Je nourrissais de mon
+propre lait celle qui était plus que ma vie et que je voyais grandir
+rapidement, douée de toutes les qualités de l'âme et du corps. Elle me
+disait: «Je voudrais avoir une petite s&oelig;ur pour m'amuser avec elle;
+recommande au bon Dieu de m'en envoyer une; et, pour le récompenser,
+j'entrelacerai, pour lui, une guirlande de violettes, de menthes et
+de géraniums.» Pour toute réponse, je l'enlevais sur mon sein et
+l'embrassais avec amour. Elle savait déjà s'intéresser aux animaux, et
+me demandait pourquoi l'hirondelle se contente de raser de l'aile les
+chaumières humaines, sans oser y rentrer. Mais, moi, je mettais un doigt
+sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le silence sur cette grave
+question, dont je ne voulais pas encore lui faire comprendre les
+éléments, afin de ne pas frapper, par une sensation excessive, son
+imagination enfantine; et, je m'empressais de détourner la conversation
+de ce sujet, pénible à traiter pour tout être appartenant à la race qui
+a étendu une domination injuste sur les autres animaux de la création.
+Quand elle me parlait des tombes du cimetière, en me disant qu'on
+respirait dans cette atmosphère les agréables parfums des cyprès et des
+immortelles, je me gardai de la contredire; mais, je lui disais que
+c'était la ville des oiseaux, que, là, ils chantaient depuis l'aurore
+jusqu'au crépuscule du soir, et que les tombes étaient leurs nids, où
+ils couchaient la nuit avec leur famille, en soulevant le marbre. Tous
+les mignons vêtements qui la couvraient, c'est moi qui les avais cousus,
+ainsi que les dentelles, aux mille arabesques, que je réservais pour le
+dimanche. L'hiver, elle avait sa place légitime autour de la grande
+cheminée; car elle se croyait une personne sérieuse, et, pendant l'été,
+la prairie reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle
+s'aventurait, avec son filet de soie, attaché au bout d'un jonc, après
+les colibris, pleins d'indépendance, et les papillons, aux zigzags
+agaçants. «Que fais-tu, petite vagabonde, quand la soupe t'attend depuis
+une heure, avec la cuillère qui s'impatiente?» Mais, elle s'écriait, en
+me sautant au cou, qu'elle n'y reviendrait plus. Le lendemain, elle
+s'échappait de nouveau, à travers les marguerites et les résédas; parmi
+les rayons du soleil et le vol tournoyant des insectes éphémères; ne
+connaissant que la coupe prismatique de la vie, pas encore le fiel;
+heureuse d'être plus grande que la mésange; se moquant de la fauvette,
+qui ne chante pas si bien que le rossignol; tirant sournoisement la
+langue au vilain corbeau, qui la regardait paternellement; et gracieuse
+comme un jeune chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence;
+le temps s'approchait, où elle devait, d'une manière inattendue, faire
+ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant pour toujours
+la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les
+babillements de la tulipe et de l'anémone, les conseils des herbes
+du marécage, l'esprit incisif des grenouilles et la fraîcheur des
+ruisseaux. On me raconta ce qui s'était passé; car, moi, je ne fus pas
+présente à l'événement qui eut pour conséquence la mort de ma fille.
+Si je l'avais été, j'aurais défendu cet ange au prix de mon sang ...
+Maldoror passait avec son bouledogue; il voit une jeune fille qui dort
+à l'ombre d'un platane, il la prend d'abord pour une rose ... On ne peut
+dire qui s'éleva le plus tôt dans son esprit, ou la vue de cette enfant,
+ou la résolution qui en fut la suite. Il se déshabille rapidement, comme
+un homme qui sait ce qu'il va faire. Nu comme une pierre, il s'est jeté
+sur le corps de la jeune fille, et lui a levé la robe pour commettre un
+attentat à la pudeur ... à la clarté du soleil! Il ne se gênera pas,
+allez!... N'insistons pas sur cette action impure. L'esprit mécontent,
+il se rhabille avec précipitation, jette un regard de prudence sur la
+route poudreuse, où personne ne chemine, et ordonne au bouledogue
+d'étrangler avec le mouvement de ses mâchoires, la jeune fille
+ensanglantée. Il indique au chien de la montagne la place où respire et
+hurle la victime souffrante, et se retire à l'écart, pour ne pas être
+témoin de la rentrée des dents pointues dans les veines roses.
+L'accomplissement de cet ordre put paraître sévère au bouledogue. Il
+crut qu'on lui demanda ce qui avait été déjà fait, et se contenta, ce
+loup, au mufle monstrueux, de violer à son tour la virginité de cette
+enfant délicate. De son ventre déchiré, le sang coule de nouveau le long
+de ses jambes, à travers la prairie. Ses gémissements se joignent aux
+pleurs de l'animal. La jeune fille lui présente la croix d'or qui ornait
+son cou, afin qu'il l'épargne; elle n'avait pas osé la présenter aux
+yeux farouches de celui qui, d'abord, avait eu la pensée de profiter
+de la faiblesse de son âge. Mais le chien n'ignorait pas que, s'il
+désobéissait à son maître, un couteau lancé de dessous une manche,
+ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare. Maldoror (comme
+ce nom répugne à prononcer!) entendait les agonies de la douleur, et
+s'étonnait que la victime eût la vie si dure, pour ne pas être encore
+morte. Il s'approche de l'autel sacrificatoire, et voit la conduite
+de son bouledogue, livré à de bas penchants, et qui élevait sa tête
+au-dessus de la jeune fille, comme un naufragé élève la sienne au-dessus
+des vagues en courroux. Il lui donne un coup de pied et lui fend un
+&oelig;il. Le bouledogue, en colère, s'enfuit dans la campagne, entraînant
+après lui, pendant un espace de route qui est toujours trop long pour
+si court qu'il fût, le corps de la jeune fille suspendue, qui n'a été
+dégagé que grâce aux mouvements saccadés de la fuite; mais, il craint
+d'attaquer son maître, qui ne le reverra plus. Celui-ci tire de sa poche
+un canif américain, composé de dix à douze lames qui servent à divers
+usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cet hydre d'acier; et, muni
+d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas encore disparu sous
+la couleur de tant de sang versé, s'apprête, sans pâlir, à fouiller
+courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou élargi, il
+retire successivement les organes intérieurs; les boyaux, les poumons,
+le foie et enfin le c&oelig;ur lui-même sont arrachés de leurs fondements
+et entraînés à la lumière du jour, par l'ouverture épouvantable. Le
+sacrificateur s'aperçoit que la jeune fille, poulet vidé, est morte
+depuis longtemps; il cesse la persévérance croissante de ses ravages,
+et laisse le cadavre redormir à l'ombre du platane. On ramassa le canif,
+abandonné à quelques pas. Un berger, témoin du crime, dont on n'avait
+pas découvert l'auteur, ne le raconta que longtemps après, quand il se
+fut assuré que le criminel avait gagné en sûreté les frontières, et
+qu'il n'avait plus à redouter la vengeance certaine proférée contre lui,
+en cas de révélation. Je plaignis l'insensé qui avait commis ce forfait,
+que le législateur n'avait pas prévu, et qui n'avait pas eu de
+précédents. Je le plaignis, parce qu'il est probable qu'il n'avait pas
+gardé l'usage de la raison, quand il mania le poignard à la lame quatre
+fois triple, labourant de fond en comble les parois des viscères. Je le
+plaignis, parce que, s'il n'était pas fou, sa conduite honteuse devait
+couver une haine bien grande contre ses semblables, pour s'acharner
+ainsi sur les chairs et les artères d'un enfant inoffensif, qui fut ma
+fille. J'assistai à l'enterrement de ces décombres humains, avec une
+résignation muette; et chaque jour, je viens prier sur une tombe.»
+A la fin de cette lecture, l'inconnu ne peut plus garder ses forces et
+s'évanouit. Il reprend ses sens, et brûle le manuscrit. Il avait oublié
+ce souvenir de sa jeunesse, l'habitude émousse la mémoire; et après
+vingt ans d'absence, il revenait dans ce pays fatal. Il n'achètera pas
+de bouledogue!... Il ne conversera pas avec les bergers!... Il n'ira pas
+dormir à l'ombre des platanes!... Les enfants la poursuivent à coups de
+pierre, comme si c'était un merle.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Tremdall a touché la main pour la dernière fois, à celui qui s'absente
+volontairement, toujours fuyant devant lui, toujours l'image de l'homme
+le poursuivant. Le juif errant se dit que, si le sceptre de la terre
+appartenait à la race des crocodiles, il ne fuirait pas ainsi. Tremdall,
+debout sur la vallée, a mis une main devant ses yeux, pour concentrer
+les rayons solaires, et rendre sa vue plus perçante, tandis que l'autre
+palpe le sein de l'espace, avec le bras horizontal et immobile. Penché
+en avant, statue de l'amitié, il regarde, avec des yeux mystérieux comme
+la mer, grimper sur la pente de la côte, les guêtres du voyageur, aidé
+de son bâton ferré. La terre semble manquer à ses pieds, et quand même
+il le voudrait, il ne pourrait retenir ses larmes et ses sentiments:</p>
+
+<p>«Il est loin; je vois sa silhouette cheminer sur un étroit sentier. Où
+s'en va-t-il, de ce pas pesant? Il ne le sait lui-même ... Cependant, je
+suis persuadé que je ne dors pas; qu'est-ce qui s'approche, et va à la
+rencontre de Maldoror? Comme il est grand, le dragon ... plus qu'un
+chêne! On dirait que ses ailes blanchâtres, nouées par de fortes
+attaches, ont des nerfs d'acier, tant elles fendent l'air avec aisance.
+Son corps commence par un buste de tigre, et se termine par une longue
+queue de serpent. Je n'étais pas habitué à voir ces choses. Qu'a-t-il
+donc sur le front? J'y vois écrit, dans une langue symbolique, un mot
+que je ne puis déchiffrer. D'un dernier coup d'aile, il s'est transporté
+auprès de celui dont je connais le timbre de voix. Il lui a dit: «Je
+t'attendais, et toi aussi. L'heure est arrivée; me voilà. Lis, sur mon
+front, mon nom écrit en signes hiéroglyphiques.» Mais lui, à peine
+a-t-il vu venir l'ennemi, s'est changé en aigle immense, et se prépare
+au combat, en faisant claquer de contentement son bec recourbé, voulant
+dire par là qu'il se charge, à lui seul, de manger la partie postérieure
+du dragon. Les voilà qui tracent des cercles dont la concentricité
+diminue, espionnant leurs moyens réciproques, avant de combattre; ils
+font bien. Le dragon me paraît plus fort; je voudrais qu'il remportât
+la victoire sur l'aigle. Je vais éprouver de grandes émotions, à ce
+spectacle où une partie de mon être est engagée. Puissant dragon, je
+t'exciterai de mes cris, s'il est nécessaire; car, il est de l'intérêt
+de l'aigle qu'il soit vaincu. Qu'attendent-ils pour s'attaquer? Je suis
+dans des transes mortelles. Voyons, dragon, commence, toi, le premier,
+l'attaque. Tu viens de lui donner un coup de griffe sec: ce n'est pas
+trop mal. Je t'assure que l'aigle l'aura senti; le vent emporte la
+beauté de ses plumes, tachées de sang. Ah! l'aigle t'arrache un &oelig;il
+avec son bec, et, toi, tu ne lui avais arraché que la peau; il fallait
+faire attention à cela. Bravo, prends ta revanche, et casse-lui une
+aile; il n'y a pas à dire, tes dents de tigres sont très bonnes. Si tu
+pouvais approcher de l'aigle, pendant qu'il tournoie dans l'espace,
+lancé en bas vers la campagne! Je le remarque, cet aigle t'inspire de
+la retenue, même quand il tombe. Il est par terre, il ne pourra pas se
+relever. L'aspect de toutes ces blessures béantes m'enivre. Vole à fleur
+de terre autour de lui, et, avec les coups de ta queue écaillée de
+serpent, achève-le, si tu peux. Courage, beau dragon; enfonce-lui tes
+griffes vigoureuses, et que le sang se mêle au sang, pour former des
+ruisseaux où il n'y ait pas d'eau. C'est facile à dire, mais non à
+faire. L'aigle vient de combiner un nouveau plan stratégique de défense,
+occasionné par les chances malencontreuses de cette lutte mémorable; il
+est prudent. Il s'est assis solidement, dans une position inébranlable,
+sur l'aile restante, sur ses deux cuisses, et sur sa queue, qui lui
+servait auparavant de gouvernail. Il défie des efforts plus
+extraordinaires que ceux qu'on lui a opposés jusqu'ici. Tantôt, il
+tourne aussi vite que le tigre, et n'a pas l'air de se fatiguer; tantôt,
+il se couche sur le dos, avec ses deux fortes pattes en l'air, et, avec
+sang-froid, regarde ironiquement son adversaire. Il faudra, à bout de
+compte, que je sache qui sera le vainqueur; le combat ne peut pas
+s'éterniser. Je songe aux conséquences qu'il en résultera! L'aigle est
+terrible, et fait des sauts énormes qui ébranlent la terre, comme s'il
+allait prendre son vol; cependant, il sait que cela lui est impossible.
+Le dragon ne s'y fie pas; il croit qu'à chaque instant l'aigle va
+l'attaquer par le côté où il manque d'&oelig;il ... Malheureux que je suis!
+C'est ce qui arrive. Comment le dragon s'est laissé prendre à la
+poitrine? Il a beau user de la ruse et de la force; je m'aperçois que
+l'aigle, collé à lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce
+de plus en plus son bec, malgré de nouvelles blessures qu'il reçoit,
+jusqu'à la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que
+le corps. Il paraît être à l'aise; il ne se presse pas d'en sortir. Il
+cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon, à la tête de
+tigre, pousse des beuglements qui réveillent les forêts. Voilà l'aigle,
+qui sort de cette caverne. Aigle, comme tu es horrible! Tu es plus rouge
+qu'une mare de sang! Quoique tu tiennes dans ton bec nerveux un c&oelig;ur
+palpitant, tu es si couvert de blessures, que tu peux à peine te
+soutenir sur tes pattes emplumées; et que tu chancelles, sans desserrer
+le bec, à côté du dragon qui meurt dans d'effroyables agonies. La
+victoire a été difficile; n'importe, tu l'as remportée: il faut, au
+moins, dire la vérité ... Tu agis d'après les règles de la raison, en te
+dépouillant de la forme d'aigle, pendant que tu t'éloignes du cadavre du
+dragon. Ainsi donc, Maldoror, tu as été vainqueur! Ainsi donc, Maldoror,
+tu as vaincu l'<i>Espérance</i>! Désormais, le désespoir se nourrira de ta
+substance la plus pure! Désormais. tu rentres, à pas délibérés, dans la
+carrière du mal! Malgré que je sois, pour ainsi dire, blasé sur la
+souffrance, le dernier coup que tu as porté au dragon n'a pas manqué de
+se faire sentir en moi. Juge toi-même si je souffre! Mais tu me fais
+peur. Voyez, voyez, dans le lointain, cet homme qui s'enfuit. Sur lui,
+terre excellente, la malédiction a poussé son feuillage touffu; il est
+maudit et il maudit. Où portes-tu tes sandales? Où t'en vas-tu, hésitant
+comme un somnambule, au-dessus d'un toit? Que ta destinée perverse
+s'accomplisse! Maldoror, adieu! Adieu, jusqu'à l'éternité, où nous ne
+nous retrouverons pas ensemble!»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>C'était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs
+cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents
+devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait
+à sa destinée: les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le
+Créateur! Il était étendu sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre
+inférieure pendait comme un câble somnifère: ses dents n'étaient pas
+lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux.
+Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son
+corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l'avaient
+abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible
+comme l'écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées
+par les soubresauts nerveux de ses épaules. L'abrutissement, au groin
+de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard
+amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme
+deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines: dans sa chute, sa
+figure avait frappé contre un poteau ... Il était soûl! Horriblement
+soûl! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux
+de sang! Il remplissait l'écho de paroles incohérentes, que je me
+garderai de répéter ici; si l'ivrogne suprême ne se respecte pas, moi,
+je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur ... se soûlât!
+Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l'orgie! Le
+hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit: «Ça,
+pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course: travaille, fainéant,
+et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si
+j'appelle le kakatoès, au bec crochu.» Le pivert et la chouette, qui
+passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent: «Ça,
+pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre? Est-ce pour offrir cette
+lugubre comédie aux animaux? Mais, ni la taupe ni le casoar, ni le
+flammant ne t'imiteront, je te le jure.» L'âne, qui passait, lui donna
+un coup de pied sur la tempe, et dit: «Ça, pour toi. Que t'avais-je fait
+pour me donner des oreilles si longues? Il n'y a pas jusqu'au grillon
+qui ne me méprise.» Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur
+son front, et dit: «Ça, pour toi. Si tu ne m'avais fait l'&oelig;il si gros,
+et que je t'eusse aperçu dans l'état où je te vois, j'aurais chastement
+caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis
+et de camélias, afin que nul ne te vît.» Le lion, qui passait, inclina
+sa face royale, et dit: «Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur
+nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les
+orgueilleux, et n'êtes que des lâches, puisque vous l'avez attaqué quand
+il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez,
+de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas
+épargnées?» L'homme, qui passait, s'arrêta devant le Créateur méconnu;
+et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant
+trois jours, sur son visage auguste! Malheur à l'homme, à cause de cette
+injure; car, il n'a pas respecté l'ennemi, étendu dans le mélange de
+boue, de sang et de vin; sans défense et presque inanimé!... Alors, le
+Dieu souverain, réveillé enfin, par toutes ces insultes mesquines, se
+releva comme il put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre, les
+bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire; et jeta un
+regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait.
+O humains, vous êtes les enfants terribles; mais, je vous en supplie,
+épargnons cette grande existence, qui n'a pas encore fini de cuver la
+liqueur immonde, et, n'ayant pas conservé assez de force pour se tenir
+droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s'est assise,
+comme un voyageur. Faites attention à ce mendiant qui passe; il a vu que
+le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il faisait
+l'aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore
+la miséricorde. Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un
+mouvement de tête. Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment
+les rênes de l'univers devient une chose difficile! Le sang monte
+quelquefois à la tête, quand on s'applique à tirer du néant une dernière
+comète, avec une nouvelle race d'esprits. L'intelligence, trop remuée de
+fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans
+la vie, dans les égarements dont vous avez été témoins!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Une lanterne rouge, drapeau du vice, suspendue à l'extrémité d'une
+tringle, balançait sa carcasse au fouet des quatre vents, au-dessus
+d'une porte massive et vermoulue. Un corridor sale, qui sentait la
+cuisse humaine, donnait sur un préau, où cherchaient leur pâture des
+coqs et des poules, plus maigres que leurs ailes. Sur la muraille qui
+servait d'enceinte au préau, et située du côté de l'ouest, étaient
+parcimonieusement pratiquées diverses ouvertures, fermées par un guichet
+grillé. La mousse recouvrait ce corps de logis, qui sans doute, avait
+été un couvent et servait, à l'heure actuelle, avec le reste du
+bâtiment, comme demeure de toutes ces femmes qui montraient, chaque
+jour, à ceux qui entraient, l'intérieur de leur vagin, en échange d'un
+peu d'or. J'étais sur un pont, dont les piles plongeaient dans l'eau
+fangeuse d'un fossé de ceinture. De sa surface élevée, je contemplais
+dans la campagne cette construction penchée sur sa vieillesse et les
+moindres détails de son architecture intérieure. Quelquefois, la grille
+d'un guichet s'élevait sur elle-même en grinçant, comme par l'impulsion
+ascendante d'une main qui violentait la nature du fer; un homme
+présentait sa tète à l'ouverture dégagée à moitié, avançait ses épaules,
+sur lesquelles tombait le plâtre écaillé, faisant suivre, dans cette
+extraction laborieuse, son corps couvert de toiles d'araignées. Mettant
+ses mains, ainsi qu'une couronne, sur les immondices de toutes sortes
+qui pressaient le sol de leur poids, tandis qu'il avait encore la jambe
+engagée dans les torsions de la grille, il reprenait ainsi sa posture
+naturelle, allait tremper ses mains dans un baquet boiteux, dont l'eau
+savonnée avait vu s'élever, tomber des générations entières, et
+s'éloignait ensuite, le plus vite possible, de ces ruelles faubouriennes,
+pour aller respirer l'air pur vers le centre de la ville. Lorsque le
+client était sorti, une femme toute nue se portait au dehors, de la même
+manière, et se dirigeait vers le même baquet. Alors, les coqs et les
+poules accouraient en foule des divers points du préau, attirés par
+l'odeur séminale, la renversaient par terre, malgré ses efforts vigoureux,
+trépignaient la surface de son corps comme un fumier, et déchiquetaient,
+à coups de bec, jusqu'à ce qu'il sortit du sang, les lèvres flasques de
+son vagin gonflé. Les poules et les coqs, avec leur gosier rassasié,
+retournaient gratter l'herbe du préau; la femme, devenue propre, se
+relevait, tremblante, couverte de blessures, comme lorsqu'on s'éveille
+après un cauchemar. Elle laissait tomber le torchon qu'elle avait
+apporté pour essuyer ses jambes; n'ayant plus besoin du baquet commun,
+elle retournait dans sa tanière, comme elle en était sortie, pour
+attendre une autre pratique. A ce spectacle, moi, aussi, je voulus
+pénétrer dans cette maison! J'allais descendre du pont, quand je vis,
+sur l'entablement d'un pilier, cette inscription, en caractères hébreux:
+«Vous qui passez sur ce pont, n'y allez pas. Le crime y séjourne avec
+le vice; un jour, ses amis attendirent en vain un jeune homme qui avait
+franchi la porte fatale.» La curiosité l'emporta sur la crainte; au bout
+de quelques instants, j'arrivai devant un guichet, dont la grille
+possédait de solides barreaux, qui s'entre-croisaient étroitement. Je
+voulus regarder dans l'intérieur, à travers ce tamis épais. D'abord,
+je ne pus rien voir; mais, je ne tardai pas à distinguer les objets
+qui étaient dans la chambre obscure, grâce aux rayons du soleil qui
+diminuait sa lumière et allait bientôt disparaître à l'horizon. La
+première et la seule chose qui frappa ma vue fut un bâton blond, composé
+de cornets, s'enfonçant les uns dans les autres. Ce bâton se mouvait!
+Il marchait dans la chambre! Ses secousses étaient si fortes que le
+plancher chancelait; avec ses deux bouts, il faisait des brèches énormes
+dans la muraille et paraissait un bélier qu'on ébranle contre la porte
+d'une ville assiégée. Ses efforts étaient inutiles; les murs étaient
+construits avec de la pierre de taille, et, quand il choquait la paroi,
+je le voyais se recourber en lame d'acier et rebondir comme une balle
+élastique. Ce bâton n'était donc pas fait en bois! Je remarquai,
+ensuite, qu'il se roulait et se déroulait avec facilité comme une
+anguille. Quoique haut comme un homme, il ne se tenait pas droit.
+Quelquefois, il l'essayait, et montrait un de ses bouts, devant le
+grillage du guichet. Il faisait des bonds impétueux, retombait à terre
+et ne pouvait défoncer l'obstacle. Je me mis à le regarder de plus en
+plus attentivement et je vis que c'était un cheveu! Après une grande
+lutte, avec la matière qui l'entourait comme une prison, il alla
+s'appuyer contre le lit qui était dans cette chambre, la racine reposant
+sur un tapis et la pointe adossée au chevet. Après quelques instants de
+silence, pendant lesquels j'entendis des sanglots entrecoupés, il éleva
+la voix et parla ainsi: «Mon maître m'a oublié dans cette chambre; il ne
+vient pas me chercher. Il s'est levé de ce lit, où je suis appuyé, il
+a peigné sa chevelure parfumée et n'a pas songé qu'auparavant j'étais
+tombé à terre. Cependant, s'il m'avait ramassé, je n'aurais pas trouvé
+étonnant cet acte de simple justice. Il m'abandonne, dans cette chambre
+claquemurée, après s'être enveloppé dans les bras d'une femme. Et quelle
+femme! Les draps sont encore moites de leur contact attiédi et portent,
+dans leur désordre, l'empreinte d'une nuit passée dans l'amour ...» Et
+je me demandais qui pouvait être son maître! Et mon &oelig;il se recollait
+à la grille avec plus d'énergie!... «Pendant que la nature entière
+sommeillait dans sa chasteté, lui, il s'est accouplé avec une femme
+dégradée, dans des embrassements lascifs et impurs. Il s'est abaissé
+jusqu'à laisser approcher, de sa face auguste, des joues méprisables par
+leur impudence habituelle, flétries dans leur sève. Il ne rougissait
+pas, mais, moi, je rougissais pour lui. Il est certain qu'il se sentait
+heureux de dormir avec une telle épouse d'une nuit. La femme, étonnée
+de l'aspect majestueux de cet hôte, semblait éprouver des voluptés
+incomparables, lui embrassait le cou avec frénésie.» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mon &oelig;il se recollait à la grille avec
+plus d'énergie!... «Moi, pendant ce temps, je sentais des pustules
+envenimées qui croissaient plus nombreuses, en raison de son ardeur
+inaccoutumée pour les jouissances de la chair, entourer ma racine
+de leur fiel mortel, absorber, avec leurs ventouses, la substance
+génératrice de ma vie. Plus ils s'oubliaient, dans leurs mouvements
+insensés, plus je sentais mes forces décroître. Au moment où les désirs
+corporels atteignaient au paroxysme de la fureur, je m'aperçus que ma
+racine s'affaissait sur elle-même, comme un soldat blessé par une balle.
+Le flambeau de la vie s'étant éteint en moi, je me détachai, de sa tête
+illustre, comme une branche morte; je tombai à terre, sans courage, sans
+force, sans vitalité; mais, avec une profonde pitié pour celui auquel
+j'appartenais; mais, avec une éternelle douleur pour son égarement
+volontaire!...» Et je me demandais qui pouvait être son maître! Et mon
+&oelig;il se recollait à la grille avec plus d'énergie!... «S'il avait, au
+moins, entouré de son âme le sein innocent d'une vierge. Elle aurait été
+plus digne de lui et la dégradation aurait été moins grande. Il
+embrasse, avec ses lèvres, ce front couvert de boue, sur lequel les
+hommes ont marché avec le talon, plein de poussière!... Il aspire, avec
+des narines effrontées, les émanations de ces deux aisselles humides!...
+J'ai vu la membrane des dernières se contracter de honte, pendant que,
+de leur côté, les narines se refusaient à cette respiration infâme. Mais
+lui, ni elle, ne faisaient aucune attention aux avertissements solennels
+des aisselles, à la répulsion morne et blême des narines. Elle levait
+davantage ses bras, et lui, avec une poussée plus forte, enfonçait son
+visage dans leur creux. J'étais obligé d'être le complice de cette
+profanation. J'étais obligé d'être le spectateur de ce déhanchement
+inouï; d'assister à l'alliage forcé de ces deux êtres, dont un abîme
+incommensurable séparait les natures diverses ...» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mon &oelig;il se recollait à la grille avec
+plus d'énergie!... «Quand il fut rassasié de respirer cette femme, il
+voulut lui arracher ses muscles un par un; mais, comme c'était une
+femme, il lui pardonna et préféra faire souffrir un être de son sexe. Il
+appela, dans la cellule voisine, un jeune homme qui était venu dans
+cette maison pour passer quelques moments d'insouciance avec une de ces
+femmes, et lui enjoignit de venir se placer à un pas de ses yeux. Il y
+avait longtemps que je gisais sur le sol. N'ayant pas la force de me
+lever sur ma racine brûlante, je ne pus voir ce qu'ils firent. Ce que je
+sais, c'est qu'à peine le jeune homme fut à portée de sa main, que des
+lambeaux de chair tombèrent aux pieds du lit et vinrent se placer à mes
+côtés. Ils me racontaient tout bas que les griffes de mon maître les
+avaient détachés des épaules de l'adolescent. Celui-ci, au bout de
+quelques heures, pendant lesquelles il avait lutté contre une force plus
+grande, se leva du lit et se retira majestueusement. Il était
+littéralement écorché des pieds jusqu'à la tête; il traînait, à travers
+les dalles delà chambre, sa peau retournée. Il se disait que son
+caractère était plein de bonté; qu'il aimait à croire ses semblables
+bons aussi; que pour cela il avait acquiescé au souhait de l'étranger
+distingué qui l'avait appelé auprès de lui; mais que, jamais, au grand
+jamais, il ne se serait attendu à être torturé par un bourreau. Par un
+pareil bourreau, ajoutait-il après une pause. Enfin, il se dirigea vers
+le guichet, qui se fendit avec pitié jusqu'au nivellement du sol, en
+présence de ce corps dépourvu d'épiderme. Sans abandonner sa peau, qui
+pouvait encore lui servir, ne serait-ce que comme manteau, il essaya de
+disparaître de ce coupe-gorge; une fois éloigné de la chambre, je ne pus
+voir s'il avait eu la force de regagner la porte de sortie. Oh! comme
+les poules et les coqs s'éloignaient avec respect, malgré leur faim, de
+cette longue traînée de sang, sur la terre imbibée!» Et je me demandais
+qui pouvait être son maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec
+plus d'énergie!... «Alors, celui qui aurait dû penser davantage à sa
+dignité et à sa justice, se releva, péniblement, sur son coude fatigué.
+Seul, sombre, dégoûté et hideux!... Il s'habilla lentement. Les nonnes,
+ensevelies depuis des siècles dans les catacombes du couvent, après
+avoir été réveillées en sursaut par les bruits de cette nuit horrible,
+qui s'entre-choquaient entre eux dans une cellule située au-dessus des
+caveaux, se prirent par la main, et vinrent former une ronde funèbre
+autour de lui. Pendant qu'il recherchait les décombres de son ancienne
+splendeur; qu'il lavait ses mains avec du crachat en les essuyant
+ensuite sur ses cheveux (il valait mieux les laver avec du crachat, que
+de ne pas les laver du tout, après le temps d'une nuit entière passée
+dans le vice et le crime), elles entonnèrent les prières lamentables
+pour les morts, quand quelqu'un est descendu dans la tombe. En effet, le
+jeune homme ne devait pas survivre à ce supplice, exercé sur lui par une
+main divine, et ses agonies se terminèrent pendant le chant des nonnes
+...» Je me rappelai l'inscription du pilier; je compris ce qu'était
+devenu le rêveur pubère que ses amis attendaient encore chaque jour
+depuis le moment de sa disparition ... Et je me demandais qui pouvait
+être son maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec plus
+d'énergie!... «Les murailles s'écartèrent pour le laisser passer; les
+nonnes, le voyant prendre son essor, dans les airs, avec des ailes qu'il
+avait cachées jusque-là dans sa robe d'émeraude, se replacèrent en
+silence dessous le couvercle de la tombe. Il est parti dans sa demeure
+céleste, en me laissant ici; cela n'est pas juste. Les autres cheveux
+sont restés sur sa tête; et, moi, je gis, dans cette chambre lugubre,
+sur le parquet couvert de sang caillé, de lambeaux de viande sèche;
+cette chambre est devenue damnée, depuis qu'il s'y est introduit;
+personne n'y entre; cependant, j'y suis enfermé. C'en est donc fait! Je
+ne verrai plus les légions des anges marcher en phalanges épaisses, ni
+les astres se promener dans les jardins de l'harmonie. Eh bien, soit ...
+je saurai supporter mon malheur avec résignation. Mais, je ne manquerai
+pas de dire aux hommes ce qui s'est passé dans cette cellule. Je leur
+donnerai la permission de rejeter leur dignité, comme un vêtement
+inutile, puisqu'ils ont l'exemple de mon maître; je leur conseillerai de
+sucer la verge du crime, puisqu'<i>un autre</i> l'a déjà fait ...» Le cheveu
+se tut ... Et je me demandais qui pouvait être son maître! Et mes yeux
+se recollaient à la grille avec plus d'énergie!... Aussitôt le tonnerre
+éclata; une lueur phosphorique pénétra dans la chambre. Je reculai,
+malgré moi, par je ne sais quel instinct d'avertissement; quoique je
+fusse éloigné du guichet, j'entendis une autre voix, mais, celle-ci
+rampante et douce, de crainte de se faire entendre: «Ne fais pas de
+pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! je te
+replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil se
+coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... je ne t'ai pas
+oublié; mais, on t'aurait vu sortir, et j'aurais été compromis. Oh! si
+tu savais comme j'ai souffert depuis ce moment! Revenu au ciel, mes
+archanges m'ont entouré avec curiosité; ils n'ont pas voulu me demander
+le motif de mon absence. Eux, qui n'avaient jamais osé élever leur vue
+sur moi, jetaient, s'efforçant de deviner l'énigme, des regards
+stupéfaits sur ma face abattue, quoiqu'ils n'aperçussent pas le fond de
+ce mystère, et se communiquaient tout bas des pensées qui redoutaient
+en moi quelque changement inaccoutumé. Ils pleuraient des larmes
+silencieuses; ils sentaient vaguement que je n'étais plus le même,
+devenu inférieur à mon identité. Ils auraient voulu connaître quelle
+funeste résolution m'avait fait franchir les frontières du ciel, pour
+venir m'abattre sur la terre, et goûter des voluptés éphémères,
+qu'eux-mêmes méprisent profondément. Ils remarquèrent sur mon front une
+goutte de sperme, une goutte de sang. La première avait jailli des
+cuisses de la courtisane! La deuxième s'était élancée des veines du
+martyr! Stigmates odieux! Rosaces inébranlables! Mes archanges ont
+retrouvé, pendus aux halliers de l'espace, les débris flamboyants de ma
+tunique d'opale, qui flottaient sur les peuples béants. Ils n'ont pas pu
+la reconstruire, et mon corps reste nu devant leur innocence; châtiment
+mémorable de la vertu abandonnée. Vois les sillons qui se sont tracé un
+lit sur mes joues décolorées: c'est la goutte de sperme et la goutte de
+sang, qui filtrent lentement le long de mes rides sèches. Arrivées à la
+lèvre supérieure, elles font un effort immense, et pénètrent dans le
+sanctuaire de ma bouche, attirées, comme un aimant, par le gosier
+irrésistible. Elles m'étouffent, ces deux gouttes implacables. Moi,
+jusqu'ici, je m'étais cru le Tout-Puissant; mais, non; je dois abaisser
+le cou devant le remords qui me crie: «Tu n'es qu'un misérable!» Ne fais
+pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait!
+je te replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil
+se coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... J'ai vu Satan,
+le grand ennemi, redresser les enchevêtrements osseux de la charpente,
+au-dessus de son engourdissement de larve, et, debout, triomphant, sublime,
+haranguer ses troupes rassemblées; comme je le mérite, me tourner en
+dérision. Il a dit qu'il s'étonnait beaucoup que son orgueilleux rival,
+pris en flagrant délit par le succès, enfin réalisé, d'un espionnage
+perpétuel, pût ainsi s'abaisser jusqu'à baiser la robe de la débauche
+humaine, par un voyage de long cours à travers les récifs de l'éther, et
+faire périr, dans les souffrances, un membre de l'humanité. Il a dit que
+ce jeune homme, broyé dans l'engrenage de mes supplices raffinés, aurait
+peut-être pu devenir une intelligence de génie; consoler les hommes, sur
+cette terre, par des chants admirables de poésie, de courage, contre les
+coups de l'infortune. Il a dit que les nonnes du couvent-lupanar ne
+retrouvent plus leur sommeil; rôdent dans le préau, gesticulant comme
+des automates, écrasant avec le pied les renoncules et les lilas;
+devenues folles d'indignation, mais, non assez, pour ne pas se rappeler
+la cause qui engendra cette maladie dans leur cerveau ... (Les voici qui
+s'avancent, revêtues de leur linceul blanc; elles ne se parlent pas;
+elles se tiennent par la main. Leurs cheveux tombent en désordre sur
+leurs épaules nues; un bouquet de fleurs noires est penché sur leur
+sein. Nonnes, retournez dans vos caveaux; la nuit n'est pas encore
+complètement arrivée; ce n'est que le crépuscule du soir ... O cheveu,
+tu le vois toi-même; de tous les côtés, je suis assailli par le
+sentiment déchaîné de ma dépravation!) Il a dit que le Créateur, qui se
+vante d'être la Providence de tout ce qui existe, s'est conduit avec
+beaucoup de légèreté, pour ne pas dire plus, en offrant un pareil
+spectacle aux mondes étoilés; car, il a affirmé clairement le dessein
+qu'il avait d'aller rapporter dans les planètes orbiculaires comment
+je maintiens, par mon propre exemple, la vertu et la bonté dans la
+vastitude de mes royaumes. Il a dit que la grande estime, qu'il avait
+pour un ennemi si noble, s'était envolée de son imagination, et qu'il
+préférait porter la main sur le sein d'une jeune fille, quoique cela
+soit un acte de méchanceté exécrable, que de cracher sur ma figure,
+recouverte de trois couches de sang et de sperme mêlés, afin de ne pas
+salir son crachat baveux. Il a dit qu'il se croyait, à juste titre,
+supérieur à moi, non par le vice, mais par la vertu et la pudeur; non
+par le crime, mais par la justice. Il a dit qu'il fallait m'attacher à
+une claie, à cause de mes fautes innombrables; me faire brûler à petit
+feu dans un brasier ardent, pour me jeter ensuite dans la mer, si
+toutefois la mer voudrait me recevoir. Que, puisque je me vantais d'être
+juste, moi, qui l'avais condamné aux peines éternelles pour une révolte
+légère qui n'avait pas eu de suites graves, je devais donc faire justice
+sévère sur moi-même, et juger impartialement ma conscience, chargée
+d'iniquités ... Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ...
+si quelqu'un t'entendait! je te replacerai parmi les autres cheveux;
+mais, laisse d'abord le soleil se coucher à l'horizon, afin que la nuit
+couvre tes pas.» Il s'arrêta un instant; quoique je ne le visse point,
+je compris, par ce temps d'arrêt nécessaire, que la houle de l'émotion
+soulevait sa poitrine, comme un cyclone giratoire soulève une famille de
+baleines. Poitrine divine, souillée, un jour, par l'amer contact des
+tétons d'une femme sans pudeur! Ame royale, livrée, dans un moment
+d'oubli, au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de
+caractère, au requin de l'abjection individuelle, au boa de la morale
+absente, et au colimaçon monstrueux de l'idiotisme! Le cheveu et son
+maître s'embrassèrent étroitement, comme deux amis qui se revoient après
+une longue absence. Le Créateur continua, accusé reparaissant devant son
+propre tribunal: «Et les hommes, que penseront-ils de moi, dont ils
+avaient une opinion si élevée, quand ils apprendront les errements de ma
+conduite, la marche hésitante de ma sandale, dans les labyrinthes boueux
+de la matière, et la direction de ma route ténébreuse à travers les eaux
+stagnantes et les humides joncs de la mare où, recouvert de brouillards,
+bleuit et mugit le crime, à la patte sombre!... Je m'aperçois qu'il faut
+que je travaille beaucoup à ma réhabilitation, dans l'avenir, afin de
+reconquérir leur estime. Je suis le Grand-Tout: et cependant, par un
+côté, je reste inférieur aux hommes, que j'ai créés avec un peu de
+sable! Raconte-leur un mensonge audacieux, et dis-leur que je ne suis
+jamais sorti du ciel, constamment enfermé, avec les soucis du trône,
+entre les marbres, les statues et les mosaïques de mes palais. Je me
+suis présenté devant les célestes fils de l'humanité; je leur ai dit:
+«Chassez le mal de vos chaumières, et laissez entrer au foyer le manteau
+du bien. Celui qui portera la main sur un de ses semblables, en lui
+faisant au sein une blessure mortelle, avec le fer homicide, qu'il
+n'espère point les effets de ma miséricorde, et qu'il redoute les
+balances de la justice. Il ira cacher sa tristesse dans les bois; mais,
+le bruissement des feuilles, à travers les clairières, chantera à ses
+oreilles la ballade du remords; et il s'enfuira de ces parages, piqué
+à la hanche par le buisson, le houx et le chardon bleu, ses pas rapides
+entrelacés par la souplesse des lianes et les morsures des scorpions.
+Il se dirigera vers les galets de la plage; mais, la marée montante,
+avec ses embruns et son approche dangereuse, lui raconteront qu'ils
+n'ignorent pas son passé; et il précipitera sa course aveugle vers le
+couronnement de la falaise, tandis que les vents stridents d'équinoxe,
+en s'enfonçant dans les grottes naturelles du golfe et les carrières
+pratiquées sous la muraille des rochers retentissants, beugleront comme
+les troupeaux immenses des buffles des pampas. Les phares de la côte
+le poursuivront, jusqu'aux limites du septentrion, de leurs reflets
+sarcastiques, et les feux follets des maremmes, simples vapeurs en
+combustion, dans leurs danses fantastiques, feront frissonner les poils
+de ses pores, et verdir l'iris de ses yeux. Que la pudeur se plaise dans
+vos cabanes, et soit en sûreté à l'ombre de vos champs. C'est ainsi que
+vos fils deviendront beaux, et s'inclineront devant leurs parents avec
+reconnaissance; sinon, malingres, et rabougris comme le parchemin des
+bibliothèques, ils s'avanceront à grands pas, conduits par la révolte,
+contre le jour de leur naissance et le clitoris de leur mère impure.»
+Comment les hommes voudront-ils obéir à ces lois sévères, si le
+législateur lui-même se refuse le premier à s'y astreindre?... Et ma
+honte est immense comme l'éternité!» J'entendis le cheveu qui lui
+pardonnait, avec humilité, sa séquestration, puisque son maître avait
+agi par prudence et non par légèreté; et le pâle dernier rayon de soleil
+qui éclairait mes paupières se retira des ravins de la montagne. Tourné
+vers lui, je le vis se replier ainsi qu'un linceul ... Ne fais pas de
+pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! Il te
+replacera parmi les autres cheveux. Et, maintenant que le soleil est
+couché à l'horizon, vieillard cynique et cheveu doux, rampez, tous les
+deux, vers l'éloignement du lupanar, pendant que la nuit, étendant son
+ombre sur le couvent, couvre l'allongement de vos pas furtifs dans la
+plaine ... Alors, le pou, sortant subitement de derrière un promontoire,
+me dit, en hérissant ses griffes: «Que penses-tu de cela?» Mais, moi, je
+ne voulus pas lui répliquer. Je me retirai, et j'arrivai sur le pont.
+J'effaçai l'inscription primordiale, je la remplaçai par celle-ci:
+«Il est douloureux de garder, comme un poignard, un tel secret dans son
+c&oelig;ur; mais, je jure de ne jamais révéler ce dont j'ai été témoin, quand
+je pénétrai, pour la première fois, dans ce donjon terrible.» Je jetai,
+par dessus le parapet, le canif qui m'avait servi à graver les lettres;
+et, faisant quelques rapides réflexions sur le caractère du Créateur en
+enfance, qui devait encore, hélas! pendant bien de temps, faire souffrir
+l'humanité (l'éternité est longue), soit par les cruautés exercées, soit
+par le spectacle ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice, je
+fermai les yeux, comme un homme ivre, à la pensée d'avoir un tel être
+pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon chemin à travers les
+dédales des rues.</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_QUATRIEME" id="CHANT_QUATRIEME"></a>CHANT QUATRIÈME</h3>
+
+<p>C'est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrième
+chant. Quand le pied glisse sur une grenouille, l'on sent une sensation
+de dégoût; mais quand on effleure, à peine, le corps humain, avec la
+main, la peau des doigts se fend, comme les écailles d'un bloc de mica
+qu'on brise à coups de marteau; et, de même que le c&oelig;ur d'un requin,
+mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalité
+tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps
+après l'attouchement. Tant l'homme inspire de l'horreur à son propre
+semblable! Peut-être que, lorsque j'avance cela, je me trompe; mais:
+peut-être qu'aussi je dis vrai. Je connais, je conçois une maladie plus
+terrible que les yeux gonflés par les longues méditations sur le
+caractère étrange de l'homme; mais, je la cherche encor ... et je n'ai
+pas pu la trouver! Je ne me crois pas moins intelligent qu'un autre, et,
+cependant, qui oserait affirmer que j'ai réussi dans mes investigations?
+Quel mensonge sortirait de sa bouche! Le temple antique de Denderah est
+situé à une heure et demie de la rive gauche du Nil. Aujourd'hui, des
+phalanges innombrables de guêpes se sont emparées des rigoles et des
+corniches. Elles voltigent autour des colonnes, comme les ondes épaisses
+d'une chevelure noire. Seuls habitants du froid portique, ils gardent
+l'entrée des vestibules, comme un droit héréditaire. Je compare le
+bourdonnement de leurs ailes métalliques, au choc incessant des glaçons,
+précipités les uns contre les autres, pendant la débâcle des mers
+polaires. Mais, si je considère la conduite de celui auquel la
+providence donna le trône sur cette terre, les trois ailerons de ma
+douleur font entendre un plus grand murmure! Quand une comète, pendant
+la nuit, apparaît subitement dans une région du ciel, après quatre-vingts
+ans d'absence, elle montre aux habitants terrestres et aux grillons sa
+queue brillante et vaporeuse. Sans doute, elle n'a pas conscience de ce
+long voyage; il n'en est pas ainsi de moi: accoudé sur le chevet de mon
+lit, pendant que les dentelures d'un horizon aride et morne s'élèvent en
+vigueur sur le fond de mon âme, je m'absorbe dans les rêves de la
+compassion et je rougis pour l'homme! Coupé en deux par la bise, le
+matelot, après avoir fait son quart de nuit, s'empresse de regagner son
+hamac: pourquoi cette consolation ne m'est-elle pas offerte? L'idée que
+je suis tombé volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j'ai
+le droit moins qu'un autre de prononcer des plaintes, sur notre sort, qui
+reste enchaîné à la croûte durcie d'une planète, et sur l'essence de notre
+âme perverse, me pénètre comme un clou de forge. On a vu des explosions de
+feu grisou anéantir des familles entières; mais, elles connurent l'agonie
+peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des décombres
+et des gaz délétères: moi ... j'existe toujours comme le basalte! Au
+milieu, comme au commencement de la vie, les anges se ressemblent à
+eux-mêmes: n'y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus! L'homme
+et moi, claquemurés dans les limites de notre intelligence, comme souvent
+un lac dans une ceinture d'îles de corail, au lieu d'unir nos forces
+respectives pour nous défendre contre le hasard et l'infortune, nous
+nous écartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes
+opposées, comme si nous nous étions réciproquement blessés avec la
+pointe d'une dague! On dirait que l'un comprend le mépris qu'il inspire
+à l'autre; poussés par le mobile d'une dignité relative, nous nous
+empressons de ne pas induire en erreur notre adversaire; chacun reste
+de son côté et n'ignore pas que la paix proclamée serait impossible à
+conserver. Eh bien, soit! que ma guerre contre l'homme s'éternise,
+puisque chacun reconnaît dans l'autre sa propre dégradation ... puisque
+les deux sont ennemis mortels. Que je doive remporter une victoire
+désastreuse ou succomber, le combat sera beau: moi, seul, contre
+l'humanité. Je ne me servirai pas d'armes construites avec le bois ou
+le fer; je repousserai du pied les couches de minéraux extraites de la
+terre: la sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous
+mes doigts, un talisman redoutable. Dans plus d'une embuscade, l'homme,
+ce singe sublime, a déjà percé ma poitrine de sa lance de porphyre: un
+soldat ne montre pas ses blessures, pour si glorieuses qu'elles soient.
+Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis: deux amis
+qui cherchent obstinément à se détruire, quel drame!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Deux piliers, qu'il n'était pas difficile et encore moins possible de
+prendre pour des baobabs, s'apercevaient dans la vallée, plus grands que
+deux épingles. En effet, c'étaient deux tours énormes. Et, quoique deux
+baobabs, au premier coup d'&oelig;il, ne ressemblent pas à deux épingles, ni
+même à deux tours, cependant, en employant habilement les ficelles de
+la prudence, on peut affirmer, sans crainte d'avoir tort (car, si cette
+affirmation était accompagnée d'une seule parcelle de crainte, ce ne
+serait plus une affirmation; quoiqu'un même nom exprime ces deux
+phénomènes de l'âme qui présentent des caractères assez tranchés pour
+ne pas être confondus légèrement) qu'un baobab ne diffère pas tellement
+d'un pilier, que la comparaison soit défendue entre ces formes
+architecturales ... ou géométriques ... ou l'une et l'autre ... ou ni
+l'une ni l'autre ... ou plutôt formes élevées et massives. Je viens de
+trouver, je n'ai pas la prétention de dire le contraire, les épithètes
+propres aux substantifs pilier et baobab: que l'on sache bien que ce
+n'est pas, sans une joie mêlée d'orgueil, que j'en fais la remarque à
+ceux qui, après avoir relevé leurs paupières, ont pris la très louable
+résolution de parcourir ces pages, pendant que la bougie brûle, si c'est
+la nuit, pendant que le soleil éclaire, si c'est le jour. Et encore,
+quand même une puissance supérieure nous ordonnerait, dans les termes
+le plus clairement précis, de rejeter, dans les abîmes du chaos, la
+comparaison judicieuse que chacun a certainement pu savourer avec
+impunité, même alors, et surtout alors, que l'on ne perde pas de vue cet
+axiome principal, les habitudes contractées par les ans, les livres, le
+contact de ses semblables, et le caractère inhérent à chacun qui se
+développe dans une efflorescence rapide, imposeraient, à l'esprit
+humain, l'irréparable stigmate de la récidive, dans l'emploi criminel
+(criminel, en se plaçant momentanément et spontanément au point de vue
+de la puissance supérieure) d'une figure de rhétorique que plusieurs
+méprisent, mais que beaucoup encensent. Si le lecteur trouve cette
+phrase trop longue, qu'il accepte mes excuses; mais, qu'il ne s'attende
+pas de ma part à des bassesses. Je puis avouer mes fautes; mais non les
+rendre plus graves par ma lâcheté. Mes raisonnements se choqueront
+quelquefois contre les grelots de la folie et l'apparence sérieuse de ce
+qui n'est en somme que grotesque (quoique, d'après certains philosophes,
+il soit assez difficile de distinguer le bouffon du mélancolique, la vie
+elle-même étant un drame comique ou une comédie dramatique); cependant,
+il est permis à chacun de tuer des mouches et même des rhinocéros, afin
+de se reposer de temps en temps d'un travail trop escarpé. Pour tuer des
+mouches, voici la manière la plus expéditive, quoique ce ne soit pas la
+meilleure: on les écrase entre les deux premiers doigts de la main. La
+plupart des écrivains qui ont traité ce sujet à fond ont calculé, avec
+beaucoup de vraisemblance, qu'il est préférable, dans plusieurs cas,
+de leur couper la tête. Si quelqu'un me reproche de parler d'épingles,
+comme d'un sujet radicalement frivole, qu'il remarque sans parti pris,
+que les plus grands effets ont été souvent produits par les plus petites
+causes. Et, pour ne pas m'éloigner davantage du cadre de cette feuille
+de papier, ne voit-on pas que le laborieux morceau de littérature que
+je suis à composer, depuis le commencement de cette strophe, serait
+peut-être moins goûté, s'il prenait son point d'appui dans une question
+épineuse de chimie ou de pathologie interne? Au reste, tous les goûts
+sont dans la nature; et, quand au commencement j'ai comparé les piliers
+aux épingles avec tant de justesse (certes, je ne croyais pas qu'on
+viendrait, un jour, me le reprocher), je me suis basé sur les lois de
+l'optique, qui ont établi que, plus le rayon visuel est éloigné d'un
+objet, plus l'image se reflète à diminution dans la rétine.</p>
+
+<p>C'est ainsi que ce que l'inclinaison de notre esprit à la farce prend
+pour un misérable coup d'esprit, n'est, la plupart du temps, dans la
+pensée de l'auteur, qu'une vérité importante, proclamée avec majesté!
+Oh! ce philosophe insensé qui éclata de rire, en voyant un âne manger
+une figue! Je n'invente rien: les livres antiques ont raconté, avec les
+plus amples détails, ce volontaire et honteux dépouillement de la
+noblesse humaine. Moi, je ne sais pas rire. Je n'ai jamais pu rire,
+quoique plusieurs fois j'aie essayé de le faire. C'est très difficile
+d'apprendre à rire. Ou, plutôt, je crois qu'un sentiment de répugnance
+à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère. Eh
+bien, j'ai été témoin de quelque chose de plus fort: j'ai vu une figue
+manger un âne! Et, cependant, je n'ai pas ri; franchement, aucune partie
+buccale n'a remué. Le besoin de pleurer s'empara de moi si fortement,
+que mes yeux laissèrent tomber une larme. «Nature! nature! m'écriai-je
+en sanglotant, l'épervier déchire le moineau, la figue mange l'âne et
+le ténia dévore l'homme!» Sans prendre la résolution d'aller plus loin,
+je me demande en moi-même si j'ai parlé de la manière dont on tue les
+mouches. Oui, n'est-ce pas? Il n'en est pas moins vrai que je n'avais
+pas parlé de la destruction des rhinocéros! Si certains amis me
+prétendaient le contraire, je ne les écouterais pas et je me
+rappellerais que la louange et la flatterie sont deux grandes pierre
+d'achoppement. Cependant, afin de contenter ma conscience autant que
+possible, je ne puis m'empêcher de faire remarquer que cette
+dissertation sur le rhinocéros m'entraînerait hors des frontières de la
+patience et du sang-froid, et, de son côté, découragerait probablement
+(ayons, même, la hardiesse de dire certainement) les générations
+présentes. N'avoir pas parlé du rhinocéros après la mouche! Au moins,
+pour excuse passable, aurai-je dû mentionner avec promptitude (et je ne
+l'ai pas fait!) cette omission non préméditée, qui n'étonnera pas ceux
+qui ont étudié à fond les contradictions réelles et inexplicables qui
+habitent les lobes du cerveau humain. Rien n'est indigne pour une
+intelligence grande et simple; le moindre phénomène de la nature, s'il
+y a mystère en lui, deviendra, pour le sage, inépuisable matière à
+réflexion. Si quelqu'un voit un âne manger une figue ou une figue manger
+un âne (ces deux circonstances ne se présentent pas souvent, à moins que
+ce ne soit en poésie), soyez certain qu'après avoir réfléchi deux ou
+trois minutes, pour savoir quelle conduite prendre, il abandonnera le
+sentier de la vertu et se mettra à rire comme un coq! Encore, n'est-il
+pas exactement prouvé que les coqs ouvrent exprès leur bec pour imiter
+l'homme et faire une grimace tourmentée. J'appelle grimace dans les
+oiseaux ce qui porte le même nom dans l'humanité! Le coq ne sort pas de
+sa nature, moins par incapacité que par orgueil. Apprenez-leur à lire,
+ils se révoltent. Ce n'est pas un perroquet qui s'extasierait ainsi
+devant sa faiblesse, ignorante ou impardonnable! Oh! avilissement
+exécrable! comme on ressemble à une chèvre quand on rit! Le calme du
+front a disparu pour faire place à deux énormes yeux de poissons qui
+(n'est-ce pas déplorable?) ... qui ... qui se mettent à briller comme
+des phares! Souvent, il m'arrivera d'énoncer, avec solennité, les
+propositions les plus bouffonnes, je ne trouve pas que cela devienne
+un motif péremptoirement suffisant pour élargir la bouche! Je ne puis
+m'empêcher de rire, me répondrez-vous; j'accepte cette explication
+absurde, mais, alors, que ce soit un rire mélancolique. Riez, mais
+pleurez en même temps. Si vous ne pouvez pas pleurer par les yeux,
+pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez; mais, j'avertis
+qu'un liquide quelconque est ici nécessaire, pour atténuer la sécheresse
+que porte, dans ses flancs, le rire, aux traits fendus en arrière.
+Quant à moi, je ne me laisserai pas décontenancer par les gloussements
+cocasses et les beuglements originaux de ceux qui trouvent toujours
+quelque chose à redire dans un caractère qui ne ressemble pas au leur,
+parce qu'il est une des innombrables modifications intellectuelles
+que Dieu, sans sortir d'un type primordial, créa pour gouverner les
+charpentes osseuses. Jusqu'à nos temps, la poésie fit une route fausse;
+s'élevant jusqu'au ciel ou rampant jusqu'à terre, elle a méconnu les
+principes de son existence, et a été, non sans raison, constamment
+bafouée par les honnêtes gens. Elle n'a pas été modeste ... qualité
+la plus belle qui doive exister dans un être imparfait! Moi, je veux
+montrer mes qualités; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher
+mes vices! Le rire, le mal, l'orgueil, la folie, paraîtront, tour à
+tour, entre la sensibilité et l'amour de la justice, et serviront
+d'exemple à la stupéfaction humaine; chacun s'y reconnaîtra, non pas
+tel qu'il devrait être, mais tel qu'il est. Et, peut-être que ce simple
+idéal, conçu par mon imagination, surpassera, cependant, tout ce que la
+poésie a trouvé jusqu'ici de plus grandiose et de plus sacré. Car, si je
+laisse mes vices transpirer dans ces pages, on ne croira que mieux aux
+vertus que j'y fais resplendir, et dont je placerai l'auréole si haut
+que les plus grands génies de l'avenir témoigneront, pour moi, une
+sincère reconnaissance. Ainsi donc, l'hypocrisie sera chassée carrément
+de ma demeure. Il y aura, dans mes chants, une preuve imposante de
+puissance, pour mépriser ainsi les opinions reçues. Il chante pour lui
+seul, et non pas pour ses semblables. Il ne place pas la mesure de son
+inspiration dans la balance humaine. Libre comme la tempête, il est venu
+échouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volonté! Il
+ne craint rien, si ce n'est lui-même! Dans ses combats surnaturels, il
+attaquera l'homme et le Créateur, avec avantage, comme quand l'espadon
+enfonce son épée dans le ventre de la baleine: qu'il soit maudit, par
+ses enfants et par ma main décharnée, celui qui persiste à ne pas
+comprendre les kanguroos implacables du rire et les poux audacieux de la
+caricature!... Deux tours énormes s'apercevaient dans la vallée; je l'ai
+dit au commencement. En les multipliant par deux, le produit était quatre
+... mais je ne distinguai pas très bien la nécessité de cette opération
+d'arithmétique. Je continuai ma route, avec la fièvre au visage, et je
+m'écriai sans cesse: «Non ... non ... je ne distingue pas très bien la
+nécessité de cette opération d'arithmétique!» J'avais entendu des
+craquements de chaînes, et des gémissements douloureux. Que personne ne
+trouve possible, quand il passera dans cet endroit, de multiplier les
+tours par deux, afin que le produit soit quatre! Quelques-uns soupçonnent
+que j'aime l'humanité comme si j'étais sa propre mère, et que je l'eusse
+portée, neuf mois, dans mes flancs parfumés; c'est pourquoi, je ne repasse
+plus dans la vallée où s'élèvent les deux unités du multiplicande!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Une potence s'élevait sur le sol; à un mètre de celui-ci, était suspendu
+par les cheveux un homme, dont les bras étaient attachés par derrière.
+Ses jambes avaient été laissées libres, pour accroître ses tortures, et
+lui faire désirer davantage n'importe quoi de contraire à l'enlacement
+de ses bras. La peau du front était tellement tendue par le poids de la
+pendaison, que son visage, condamné par la circonstance à l'absence de
+l'expression naturelle, ressemblait à la concrétion pierreuse d'un
+stalagtite. Depuis trois jours, il subissait ce supplice. Il s'écriait:
+«Qui me dénouera les bras? qui me dénouera les cheveux? Je me disloque
+dans des mouvements qui ne font que séparer davantage de ma tête la
+racine des cheveux; la soif et la faim ne sont pas les causes
+principales qui m'empêchent de dormir. Il est impossible que mon
+existence enfonce son prolongement au delà des bornes d'une heure.
+Quelqu'un pour m'ouvrir la gorge, avec un caillou acéré!» Chaque mot
+était précédé, suivi de hurlements intenses. Je m'élançai du buisson
+derrière lequel j'étais abrité, et je me dirigeai vers le pantin ou
+morceau de lard attaché au plafond. Mais, voici que, du côté opposé,
+arrivèrent en dansant deux femmes ivres. L'une tenait un sac, et deux
+fouets, aux cordes de plomb, l'autre, un baril plein de goudron et deux
+pinceaux. Les cheveux grisonnants de la plus vieille flottaient au vent,
+comme les lambeaux d'une voile déchirée, et les chevilles de l'autre
+claquaient entre elles, comme les coups de queue d'un thon sur la
+dunette d'un vaisseau. Leurs yeux brillaient d'une flamme si noire et si
+forte, que je ne crus pas d'abord que ces deux femmes appartinssent à
+mon espèce. Elles riaient avec un aplomb tellement égoïste, et leurs
+traits inspiraient tant de répugnance, que je ne doutai pas un seul
+instant que je n'eusse devant les yeux les deux spécimens les plus
+hideux de la race humaine. Je me recachai derrière le buisson, et je me
+tins tout coi, comme l'acantophorus serraticornis, qui ne montre que la
+tête en dehors de son nid. Elles approchaient avec la vitesse de la
+marée; appliquant l'oreille sur le sol, le son, distinctement perçu,
+m'apportait l'ébranlement lyrique de leur marche. Lorsque les deux
+femelles d'orang-outang furent arrivées sous la potence, elles
+reniflèrent l'air pendant quelques secondes; elles montrèrent, par leurs
+gestes saugrenus, la quantité vraiment remarquable de stupéfaction qui
+résulta de leur expérience, quand elles s'aperçurent que rien n'était
+changé dans ces lieux: le dénoûment de la mort, conforme à leurs v&oelig;ux,
+n'était pas survenu. Elles n'avaient pas daigné lever la tête, pour
+savoir si la mortadelle était encore à la même place. L'une dit: «Est-ce
+possible que tu sois encore respirant? Tu as la vie dure, mon mari
+bien-aimé.» Comme quand deux chantres, dans une cathédrale, entonnent
+alternativement les versets d'un psaume, la deuxième répondit: «Tu ne
+veux donc pas mourir, ô mon gracieux fils? Dis-moi donc comment tu as
+fait (sûrement c'est par quelque maléfice) pour épouvanter les vautours?
+En effet, ta carcasse est devenue si maigre! Le zéphyr la balance comme
+une lanterne.» Chacune prit un pinceau et goudronna le corps du pendu
+... chacune prit un fouet et leva les bras ... J'admirais (il était
+absolument impossible de ne pas faire comme moi) avec quelle exactitude
+énergique les lames de métal, au lieu de glisser à la surface, comme
+quand on se bat contre un nègre et qu'on fait des efforts inutiles,
+propres au cauchemar, pour l'empoigner aux cheveux, s'appliquaient,
+grâce au goudron, jusqu'à l'intérieur des chairs, marquées par des
+sillons aussi creux que l'empêchement des os pouvait raisonnablement le
+permettre. Je me suis préservé de la tentation de trouver de la volupté
+dans ce spectacle excessivement curieux, mais moins profondément comique
+qu'on n'était en droit de l'attendre. Et, cependant, malgré les bonnes
+résolutions prises d'avance, comment ne pas reconnaître la force de ces
+femmes, les muscles de leur bras? Leur adresse, qui consistait à frapper
+sur les parties les plus sensibles, comme le visage et le bas-ventre, ne
+sera mentionnée par moi, que si j'aspire à l'ambition de raconter la
+totale vérité! A moins que, appliquant mes lèvres, l'une contre l'autre,
+surtout dans la direction horizontale (mais, chacun n'ignore pas que
+c'est la manière la plus ordinaire d'engendrer cette pression), je ne
+préfère garder un silence gonflé de larmes et de mystères, dont la
+manifestation pénible sera impuissante à cacher, non seulement aussi
+bien mais encore mieux que mes paroles (car, je ne crois pas me tromper,
+quoiqu'il ne faille pas certainement nier en principe, sous peine de
+manquer aux règles les plus élémentaires de l'habileté, les possibilités
+hypothétiques d'erreur) les résultats funestes occasionnés par la fureur
+qui met en &oelig;uvre les métacarpes secs et les articulations robustes;
+quand même on ne se mettrait pas au point de vue de l'observateur
+impartial et du moraliste expérimenté (il est presque assez important
+que j'apprenne que je n'admets pas, au moins entièrement, cette
+restriction plus ou moins fallacieuse), le doute, à cet égard, n'aurait
+pas la faculté d'étendre ses racines; car, je ne le suppose pas, pour
+l'instant, entre les mains d'une puissance surnaturelle, et périrait
+immanquablement, pas subitement peut-être, faute d'une sève remplissant
+les conditions simultanées de nutrition et d'absence de matières
+vénéneuses. Il est entendu, sinon ne me lisez pas, que je ne mets en
+scène que la timide personnalité de mon opinion: loin de moi, cependant,
+la pensée de renoncer à des droits qui sont incontestables! Certes, mon
+intention n'est pas de combattre cette affirmation, où brille le
+critérium de la certitude, qu'il est un moyen plus simple de s'entendre;
+il consisterait, je le traduis avec quelques mots seulement, mais, qui
+en valent plus de mille, à ne pas discuter: il est plus difficile à
+mettre en pratique que ne le veut bien penser généralement le commun des
+mortels. Discuter est le mot grammatical, et beaucoup de personnes
+trouveront qu'il ne faudrait pas contredire, sans un volumineux dossier
+de preuves, ce que je viens de coucher sur le papier; mais, la chose
+diffère notablement, s'il est permis d'accorder à son propre instinct
+qu'il emploie une rare sagacité au service de sa circonspection, quand
+il formule des jugements qui paraîtraient autrement, soyez-en persuadé,
+d'une hardiesse qui longe les rivages de la fanfaronnade. Pour clore ce
+petit incident, qui s'est lui-même dépouillé de sa gangue par une
+légèreté aussi irrémédiablement déplorable que fatalement pleine
+d'intérêt (ce que chacun n'aura pas manqué de vérifier, à la condition
+qu'il ait ausculté ses souvenirs les plus récents), il est bon, si l'on
+possède des facultés en équilibre parfait, ou mieux, si la balance de
+l'idiotisme ne l'emporte pas de beaucoup sur le plateau dans lequel
+reposent les nobles et magnifiques attributs de la raison, c'est-à-dire,
+afin d'être plus clair (car, jusqu'ici je n'ai été que concis, ce que
+même plusieurs n'admettront pas, à cause de mes longueurs, qui ne sont
+qu'imaginaires, puisqu'elles remplissent leur but, de traquer, avec le
+scalpel de l'analyse, les fugitives apparitions de la vérité, jusqu'en
+leurs derniers retranchements), si l'intelligence prédomine suffisamment
+sur les défauts sous le poids desquels l'ont étouffée en partie
+l'habitude, la nature et l'éducation, il est bon, répèté-je pour la
+deuxième et la dernière fois, car, à force de répéter, on finirait,
+le plus souvent ce n'est pas faux, par ne plus s'entendre, de revenir
+la queue basse (si même, il est vrai que j'aie une queue) au sujet
+dramatique cimenté dans cette strophe. Il est utile de boire un verre
+d'eau, avant d'entreprendre la suite de mon travail. Je préfère en boire
+deux, plutôt que de m'en passer. Ainsi, dans une chasse contre un nègre
+marron, à travers la forêt, à un moment convenu, chaque membre de la
+troupe suspend son fusil aux lianes, et l'on se réunit en commun, à
+l'ombre d'un massif, pour étancher la soif et apaiser la faim. Mais,
+la halte ne dure que quelques secondes, la poursuite est reprise avec
+acharnement et le hallali ne tarde pas à résonner. Et, de même que
+l'oxygène est reconnaissable à la propriété qu'il possède, sans orgueil,
+de rallumer une allumette présentant quelques points en ignition, ainsi,
+l'on reconnaîtra l'accomplissement de mon devoir à l'empressement que
+je montre à revenir à la question. Lorsque les femelles se virent dans
+l'impossibilité de retenir le fouet, que la fatigue laissa tomber de
+leurs mains, elles mirent judicieusement fin au travail gymnastique
+qu'elles avaient entrepris pendant près de deux heures, et se
+retirèrent, avec une joie qui n'était pas dépourvue de menaces pour
+l'avenir. Je me dirigeai vers celui qui m'appelait au secours, avec
+un &oelig;il glacial (car, la perte de son sang était si grande, que la
+faiblesse l'empêchait de parler, et que mon opinion était, quoique je
+ne fusse pas médecin, que l'hémorragie s'était déclarée au visage et au
+bas-ventre), et je coupai ses cheveux avec une paire de ciseaux, après
+avoir dégagé ses bras. Il me raconta que sa mère l'avait, un soir,
+appelé dans sa chambre, et lui avait ordonné de se déshabiller, pour
+passer la nuit avec elle dans un lit, et que, sans attendre aucune
+réponse, la maternité s'était dépouillée de tous ses vêtements, en
+entre-croisant, devant lui, les gestes les plus impudiques. Qu'alors il
+s'était retiré. En outre, par ses refus perpétuels, il s'était attiré la
+colère de sa femme, qui s'était bercée de l'espoir d'une récompense, si
+elle eût pu réussir à engager son mari à ce qu'il prêtât son corps aux
+passions de la vieille. Elles résolurent, par un complot, de le suspendre
+à une potence, préparée d'avance dans quelque parage non fréquenté, et de
+le laisser périr insensiblement, exposé à toutes les misères et à tous
+les dangers. Ce n'était pas sans de très mûres et de nombreuses réflexions,
+pleines de difficultés presque insurmontables, qu'elles étaient enfin
+parvenues à guider leur choix sur le supplice raffiné qui n'avait trouvé
+la disparition de son terme que dans le secours inespéré de mon
+intervention. Les marques les plus vives de la reconnaissance soulignaient
+chaque expression, et ne donnaient pas à ses confidences leur moindre
+valeur. Je le portai dans la chaumière la plus voisine; car, il venait de
+s'évanouir, et je ne quittai les laboureurs que lorsque je leur eu laissé
+ma bourse, pour donner des soins au blessé, et que je leur eusse fait
+promettre qu'ils prodigueraient au malheureux, comme à leur propre fils,
+les marques d'une sympathie persévérante. A mon tour, je leur racontai
+l'événement, et je m'approchai de la porte, pour remettre le pied sur le
+sentier; mais, voilà qu'après avoir fait une centaine de mètres, je revins
+machinalement sur mes pas, j'entrai de nouveau dans la chaumière et,
+m'adressant à leurs propriétaires naïfs, je m'écriai: «Non, non ... ne
+croyez pas que cela m'étonne!» Cette fois-ci, je m'éloignai
+définitivement; mais, la plante des pieds ne pouvait pas se poser d'une
+manière sûre: un autre aurait pu ne pas s'en apercevoir! Le loup ne
+passe plus sous la potence qu'élevèrent, un jour de printemps, les mains
+entrelacées d'une épouse et d'une mère, comme quand il faisait prendre,
+à son imagination charmée, le chemin d'un repas illusoire. Quand il
+voit, à l'horizon, cette chevelure noire, balancée par le vent, il
+n'encourage pas sa force d'inertie, et prend la fuite avec une vitesse
+incomparable! Faut-il voir, dans ce phénomène psychologique, une
+intelligence supérieure à l'ordinaire instinct des mammifères? Sans rien
+certifier et même sans rien prévoir, il me semble que l'animal a compris
+ce que c'est que le crime! Comment ne le comprendrait-il pas, quand des
+êtres humains, eux-mêmes, ont rejeté, jusqu'à ce point indescriptible,
+l'empire de la raison, pour ne laisser subsister, à la place de cette
+reine détrônée, qu'une vengeance farouche!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent,
+vomissent. Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau,
+couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l'eau des fleuves, ni la
+rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme
+champignon, aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe,
+je n'ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris
+racine dans le sol et composent, jusqu'à mon ventre, une sorte de
+végétation vivace, remplie d'ignobles parasites, qui ne dérive pas
+encore de la plante, et qui n'est plus de la chair. Cependant mon c&oelig;ur
+bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de
+mon cadavre (je n'ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment?
+Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence et,
+quand l'un d'eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu'il
+ne s'en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de
+votre oreille: il serait ensuite capable d'entrer dans votre cerveau.
+Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse
+perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim: il faut que chacun vive.
+Mais quand un parti déjoue complètement les ruses de l'autre, ils ne
+trouvent rien de mieux que de ne pas se gêner, et sucent la graisse
+délicate qui couvre mes côtes: j'y suis habitué. Une vipère méchante
+a dévoré ma verge et a pris sa place: elle m'a rendu eunuque, cette
+infâme. Oh! si j'avais pu me défendre avec mes bras paralysés; mais, je
+crois plutôt qu'ils se sont changés en bûches. Quoi qu'il en soit, il
+importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur.
+Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un chien, qui
+n'a pas refusé, l'intérieur de mes testicules: l'épiderme soigneusement
+lavé, ils ont logé dedans. L'anus a été intercepté par un crabe;
+encouragé par mon inertie, il garde l'entrée avec ses pinces, et me fait
+beaucoup de mal! Deux méduses ont franchi les mers, immédiatement
+alléchées par un espoir qui ne fut pas trompé. Elles ont regardé avec
+attention les deux parties charnues qui forment le derrière humain, et,
+se cramponnant à leur galbe convexe, elles les ont tellement écrasées
+par une pression constante, que les deux morceaux de chair ont disparu,
+tandis qu'il est resté deux monstres, sortis du royaume de la viscosité,
+égaux par la couleur, la forme et la férocité. Ne parlez pas de ma
+colonne vertébrale, puisque c'est un glaive. Oui, oui ... je n'y faisais
+pas attention ... votre demande est juste. Vous désirez savoir, n'est-ce
+pas, comment il se trouve implanté verticalement dans mes reins?
+Moi-même, je ne me le rappelle pas très clairement; cependant, si je me
+décide à prendre pour un souvenir ce qui n'est peut-être qu'un rêve,
+sachez que l'homme, quand il a su que j'avais fait v&oelig;u de vivre avec
+la maladie et l'immobilité jusqu'à ce que j'eusse vaincu le Créateur,
+marcha, derrière moi, sur la pointe des pieds, mais, non pas si
+doucement, que je ne l'entendisse. Je ne perçus plus rien, pendant un
+instant qui ne fut pas long. Ce poignard aigu s'enfonça jusqu'au manche,
+entre les deux épaules du taureau des fêtes, et son ossature frissonna,
+comme un tremblement de terre. La lame adhère si fortement au corps, que
+personne, jusqu'ici, n'a pu l'extraire. Les athlètes, les mécaniciens,
+les philosophes, les médecins ont essayé, tour à tour, les moyens les
+plus divers. Ils ne savaient pas que le mal qu'a fait l'homme ne peut
+plus se défaire! J'ai pardonné à la profondeur de leur ignorance native,
+et je les ai salués des paupières de mes yeux. Voyageur, quand tu
+passeras près de moi, ne m'adresse pas, je t'en supplie, le moindre mot
+de consolation: tu affaiblirais mon courage. Laisse-moi réchauffer ma
+ténacité à la flamme du martyre volontaire. Va-t'en ... que je ne
+t'inspire aucune pitié. La haine est plus bizarre que tu ne le penses;
+sa conduite est inexplicable, comme l'apparence brisée d'un bâton
+enfoncé dans l'eau. Tel que tu me vois, je puis encore faire des
+excursions jusqu'aux murailles du ciel, à la tête d'une légion
+d'assassins, et revenir prendre cette posture, pour méditer, de nouveau,
+sur les nobles projets de la vengeance. Adieu, je ne te retarderai pas
+davantage; et, pour t'instruire et te préserver, réfléchis au sort fatal
+qui m'a conduit à la révolte, quand peut-être j'étais né bon! Tu
+raconteras à ton fils ce que tu as vu; et, le prenant par la main,
+fais-lui admirer la beauté des étoiles et les merveilles de l'univers,
+le nid du rouge-gorge et les temples du Seigneur. Tu seras étonné de le
+voir si docile aux conseils de la paternité, et tu le récompenseras par
+un sourire. Mais, quand il apprendra qu'il n'est pas observé, jette les
+yeux sur lui, et tu le verras cracher sa bave sur la vertu; il t'a
+trompé, celui qui est descendu de la race humaine, mais il ne te
+trompera plus: tu sauras désormais ce qu'il deviendra. O père infortuné,
+prépare, pour accompagner les pas de ta vieillesse, l'échafaud
+ineffaçable qui tranchera la tête d'un criminel précoce, et la douleur
+qui te montrera le chemin qui conduit à la tombe.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sur le mur de ma chambre, quelle ombre dessine, avec une puissance
+incomparable, la fantasmagorique projection de sa silhouette racornie?
+Quand je place sur mon c&oelig;ur cette interrogation délirante et muette,
+c'est moins pour la majesté de la forme, pour le tableau de la réalité,
+que la sobriété du style se conduit de la sorte. Qui que tu sois,
+défends-toi; car, je vais diriger vers toi la fronde d'une terrible
+accusation: ces yeux ne t'appartiennent pas ... où les as-tu pris? Un
+jour, je vis passer devant moi une femme blonde; elle les avait pareils
+aux tiens: tu les lui as arrachés. Je vois que tu veux faire croire à ta
+beauté; mais, personne ne s'y trompe; et moi, moins qu'un autre. Je te
+le dis, afin que tu ne me prennes pas pour un sot. Toute une série
+d'oiseaux rapaces, amateurs de la viande d'autrui et défenseurs de
+l'utilité de la poursuite, beaux comme des squelettes qui effeuillent
+des panoccos de l'Arkansas, voltigent autour de ton front, comme des
+serviteurs soumis et agréés. Mais, est-ce un front? Il n'est pas
+difficile de mettre beaucoup d'hésitation à le croire. Il est si bas,
+qu'il est impossible de vérifier les preuves, numériquement exiguës, de
+son existence équivoque. Ce n'est pas pour m'amuser que je te dis cela.
+Peut-être que tu n'as pas de front, toi, qui promènes, sur la muraille,
+comme le symbole mal réfléchi d'une danse fantastique, le fiévreux
+ballottement de tes vertèbres lombaires. Qui donc alors t'a scalpé? si
+c'est un être humain, parce que tu l'as enfermé, pendant vingt ans, dans
+une prison, et qui s'est échappé pour préparer une vengeance digne de
+ses représailles, il a fait comme il devait, et je l'applaudis;
+seulement, il y a un seulement, il ne fut pas assez sévère. Maintenant,
+tu ressembles à un Peau-Rouge prisonnier, du moins (notons-le
+préalablement) par le manque expressif de chevelure. Non pas qu'elle ne
+puisse repousser, puisque les physiologistes ont découvert que même les
+cerveaux enlevés reparaissent à la longue, chez les animaux; mais, ma
+pensée, s'arrêtant à une simple constatation, qui n'est pas dépourvue,
+d'après le peu que j'en aperçois, d'une volupté énorme, ne va pas, même
+dans ses conséquences les plus hardies, jusqu'aux frontières d'un v&oelig;u
+pour ta guérison, et reste, au contraire, fondée, par la mise en &oelig;uvre
+de sa neutralité plus que suspecte, à regarder (ou du moins à
+souhaiter), comme le présage de malheurs plus grands, ce qui ne peut
+être pour toi qu'une privation momentanée de la peau qui recouvre le
+dessus de ta tête. J'espère que tu m'as compris. Et même, si le hasard
+te permettait, par un miracle absurde, mais non pas, quelquefois,
+raisonnable, de retrouver cette peau précieuse qu'a gardée la religieuse
+vigilance de ton ennemi, comme le souvenir enivrant de sa victoire, il
+est presque extrêmement possible que, quand même on n'aurait étudié la
+loi des probabilités que sous le rapport des mathématiques (or, on sait
+que l'analogie transporte facilement l'application de cette loi dans les
+autres domaines de l'intelligence), ta crainte légitime, mais un peu
+exagérée, d'un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas
+l'occasion importante, et même unique, qui se présenterait d'une manière
+si opportune, quoique brusque, de préserver les diverses parties de ta
+cervelle du contact de l'atmosphère, surtout pendant l'hiver, par une
+coiffure qui, à bon droit, t'appartient, puisqu'elle est naturelle, et
+qu'il te serait permis, en outre (il serait incompréhensible que tu le
+niasses), de garder constamment sur la tête, sans courir les risques
+toujours désagréables, d'enfreindre les règles les plus simples d'une
+convenance élémentaire. N'est-il pas vrai que tu m'écoutes avec
+attention? Si tu m'écoutes davantage, ta tristesse sera loin de se
+détacher de l'intérieur de tes narines rouges. Mais, comme je suis très
+impartial, et que je ne te déteste pas autant que je le devrais (si je
+me trompe, dis-le moi), tu prêtes, malgré toi, l'oreille à mes discours,
+comme poussé par une force supérieure. Je ne suis pas si méchant que
+toi: voilà pourquoi tort génie s'incline de lui-même devant le mien ...
+En effet, je ne suis pas si méchant que toi! Tu viens de jeter un regard
+sur la cité bâtie sur le flanc de cette montagne. Et maintenant, que
+vois-je?... Tous les habitants sont morts! J'ai de l'orgueil comme un
+autre, et c'est un vice de plus, que d'en avoir peut-être davantage.
+Eh bien, écoute ... écoute, si l'aveu d'un homme, qui se rappelle
+avoir vécu un demi-siècle sous la forme de requin dans les courants
+sous-marins qui longent les côtes de l'Afrique, t'intéresse assez
+vivement pour lui prêter ton attention, sinon avec amertume, du moins
+sans la faute irréparable de montrer le dégoût que je t'inspire. Je ne
+jetterai pas à tes pieds le masque de la vertu, pour paraître à tes yeux
+tel que je suis; car, je ne l'ai jamais porté (si, toutefois, c'est là
+une excuse); et, dès les premiers instants, si tu remarques mes traits
+avec attention, tu me reconnaîtras comme ton disciple respectueux dans
+la perversité, mais, non pas, comme ton rival redoutable. Puisque je ne
+te dispute pas la palme du mal, je ne crois pas qu'un autre le fasse: il
+devrait s'égaler auparavant à moi, ce qui n'est pas facile ... Écoute,
+à moins que tu ne sois la faible condensation d'un brouillard (tu caches
+ton corps quelque part, et je ne puis le rencontrer): un matin, que je
+vis une petite fille qui se penchait sur un lac, pour cueillir un lotus
+rose, elle affermit ses pas, avec une expérience précoce; elle se
+penchait vers les eaux, quand ses yeux rencontrèrent mon regard (il est
+vrai que, de mon côté, ce n'était pas sans préméditation). Aussitôt,
+elle chancela comme le tourbillon qu'engendre la marée autour d'un roc,
+ses jambes fléchirent, et chose merveilleuse à voir, phénomène qui
+s'accomplit avec autant de véracité que je cause avec toi, elle tomba
+jusqu'au fond du lac: conséquence étrange, elle ne cueillit plus aucune
+nymphéacée. Que fait-elle au dessous?... je ne m'en suis pas informé.
+Sans doute, sa volonté, qui s'est rangée sous le drapeau de la
+délivrance, livre des combats acharnés contre la pourriture! Mais toi,
+ô mon maître, sous ton regard, les habitants des cités sont subitement
+détruits, comme un tertre de fourmis qu'écrase le talon de l'éléphant.
+Ne viens-je pas d'être témoin d'un exemple démonstrateur? Vois ... la
+montagne n'est plus joyeuse ... elle restent isolée comme un vieillard.
+C'est vrai, les maisons existent; mais ce n'est pas un paradoxe
+d'affirmer, à voix basse, que tu ne pourrais en dire autant de ceux qui
+n'y existent plus. Déjà, les émanations des cadavres viennent jusqu'à
+moi. Ne les sens-tu pas? Regarde ces oiseaux de proie, qui attendent que
+nous nous éloignions, pour commencer ce repas géant; il en vient un
+nuage perpétuel des quatre coins de l'horizon. Hélas! ils étaient déjà
+venus, puisque je vis leurs ailes rapaces tracer, au-dessus de toi, le
+monument des spirales, comme pour t'exciter de hâter le crime. Ton
+odorat ne reçoit-il donc pas le moindre effluve? L'imposteur n'est pas
+autre chose ... Tes nerfs olfactifs sont enfin ébranlés par la
+perception d'atomes aromatiques: ceux-ci s'élèvent de la cité anéantie,
+quoique je n'aie pas besoin de te l'apprendre ... Je voudrais embrasser
+tes pieds, mais mes bras n'entrelacent qu'une transparente vapeur.
+Cherchons ce corps introuvable, que cependant mes yeux aperçoivent: il
+mérite, de ma part, les marques les plus nombreuses d'une admiration
+sincère. Le fantôme se moque de moi: il m'aide à chercher son propre
+corps. Si je lui fais signe de rester à sa place, voilà qu'il me renvoie
+le même signe ... Le secret est découvert; mais, ce n'est pas, je le dis
+avec franchise, à ma plus grande satisfaction. Tout est expliqué, les
+grands comme les petits détails; ceux-ci sont indifférents à remettre
+devant l'esprit, comme, par exemple, l'arrachement des yeux à la femme
+blonde: cela n'est presque rien!... Ne me rappelais-je donc pas que, moi
+aussi, j'avais été scalpé, quoique ce ne fût que pendant cinq ans (le
+nombre exact du temps m'avait failli), que j'avais enfermé un être
+humain dans une prison, pour être témoin du spectacle de ses souffrances,
+parce qu'il m'avait refusé, à juste titre, une amitié qui ne s'accorde
+pas à des êtres comme moi? Puisque je fais semblant d'ignorer que mon
+regard peut donner la mort, même aux planètes qui tournent dans l'espace,
+il n'aura pas tort, celui qui prétendra que je ne possède pas la faculté
+des souvenirs. Ce qui me reste à faire, c'est de briser cette glace, en
+éclats, à l'aide d'une pierre ... Ce n'est pas la première fois que le
+cauchemar de la perte momentanée de la mémoire établit sa demeure dans
+mon imagination, quand, par les inflexibles lois de l'optique, il m'arrive
+d'être placé devant la méconnaissance de ma propre image!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je m'étais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a
+poursuivi l'autruche à travers le désert, sans pouvoir l'atteindre, n'a
+pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si
+c'est lui qui me lit, il est capable de deviner, à la rigueur, quel
+sommeil s'appesantit sur moi. Mais, quand la tempête a poussé
+verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu'au fond de la
+mer; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l'équipage qu'un seul
+homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espèce; si la
+lame le ballotte, comme une épave, pendant des heures plus prolongées
+que la vie d'homme; et, si, une frégate, qui sillonne plus tard ces
+parages de désolation d'une carène fendue, aperçoit le malheureux qui
+promène sur l'océan sa carcasse décharnée, et lui porte un secours qui
+a failli être tardif, je crois que ce naufragé devinera mieux encore à
+quel degré fut porté l'assoupissement de mes sens. Le magnétisme et le
+chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois
+engendrer pareillement de ces catalepsies léthargiques. Elles n'ont
+aucune ressemblance avec la mort: ce serait un grand mensonge de le
+dire. Mais arrivons tout de suite au rêve, afin que les impatients,
+affamés de ces sortes de lectures, ne se mettent pas à rugir, comme
+un banc de cachalots macrocéphales qui se battent entre eux pour une
+femelle enceinte. Je rêvais que j'étais entré dans le corps d'un
+pourceau, qu'il ne m'était pas facile d'en sortir, et que je vautrais
+mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une
+récompense? Objet de mes v&oelig;ux, je n'appartenais plus à l'humanité! Pour
+moi, j'entendis l'interprétation ainsi, et j'en éprouvai une joie plus
+que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu
+j'avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette
+insigne faveur. Maintenant que j'ai repassé dans ma mémoire les diverses
+phases de cet aplatissement épouvantable contre le ventre du granit,
+pendant lequel la marée, sans que je m'en aperçusse, passa, deux fois,
+sur ce mélange irréductible de matière morte et de chair vivante, il
+n'est peut-être pas sans utilité de proclamer que cette dégradation
+n'était probablement qu'une punition, réalisée sur moi par la justice
+divine. Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies
+pestilentielles? La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le
+haut et magnanime retentissement d'un bonheur parfait, que j'attendais
+depuis longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau!
+J'essayais mes dents sur l'écorce des arbres; mon groin, je le
+contemplais avec délice. Il ne restait plus la moindre parcelle de
+divinité: je sus élever mon âme jusqu'à l'excessive hauteur de cette
+volupté ineffable. Écoutez-moi donc, et ne rougissez pas, inépuisables
+caricatures du beau, qui prenez au sérieux le braiement risible de votre
+âme, souverainement méprisable; et qui ne comprenez pas pourquoi le
+Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui,
+certainement, ne dépasse pas les grandes lois générales du grotesque,
+prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une planète par des
+êtres singuliers et microcosmiques, qu'on appelle <i>humains</i>, et dont la
+matière ressemble à celle du corail vermeil. Certes, vous avez raison de
+rougir, os et graisse, mais écoutez-moi. Je n'invoque pas votre
+intelligence; vous la feriez rejeter du sang par l'horreur qu'elle vous
+témoigne: oubliez-la, et soyez conséquents avec vous-mêmes ... Là, plus
+de contrainte. Quand je voulais tuer, je tuais; cela, même, m'arrivait
+souvent, et personne ne m'en empêchait. Les lois humaines me
+poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n'attaquasse pas la
+race que j'avais abandonnée si tranquillement; mais ma conscience ne me
+faisait aucun reproche. Pendant la journée, je me battais avec mes
+nouveaux semblables, et le sol était parsemé de nombreuses couches de
+sang caillé. J'étais le plus fort, et je remportais toutes les victoires.
+Des blessures cuisantes couvraient mon corps; je faisais semblant de ne
+pas m'en apercevoir. Les animaux terrestres s'éloignaient de moi, et je
+restais seul dans ma resplendissante grandeur. Quel ne fut pas mon
+étonnement, quand, après avoir traversé un fleuve à la nage, pour
+m'éloigner des contrées que ma rage avait dépeuplées, et gagner d'autres
+campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j'essayai
+de marcher sur cette rive fleurie! Mes pieds étaient paralysés; aucun
+mouvement ne venait trahir la vérité de cette immobilité forcée. Au milieu
+d'efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me
+réveillai, et que je sentis que je redevenais homme. La Providence me
+faisait ainsi comprendre, d'une manière qui n'est pas inexplicable, qu'elle
+ne voulait pas que, même en rêve, mes projets sublimes s'accomplissent.
+Revenir à ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que,
+pendant les nuits, j'en pleure encore. Mes draps sont constamment mouillés,
+comme s'ils avaient été passés dans l'eau, et, chaque jour, je les fais
+changer. Si vous ne le croyez pas, venez me voir; vous contrôlerez, par
+votre propre expérience, non pas la vraisemblance, mais, en outre, la
+vérité même de mon assertion. Combien de fois, depuis cette nuit passée
+à la belle étoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mêlé à des troupeaux
+de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma métamorphose détruite! Il
+est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, après leur
+suite, que la pâle voie lactée des regrets éternels.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Il n'est pas impossible d'être témoin d'une déviation anormale dans le
+fonctionnement latent ou visible des lois de la nature. Effectivement,
+si chacun se donne la peine ingénieuse d'interroger les diverses phases
+de son existence (sans en oublier une seule, car c'était peut-être
+celle-là qui était destinée à fournir la preuve de ce que j'avance),
+il ne se souviendra pas, sans un certain étonnement, qui serait comique
+en d'autres circonstances, que, tel jour, pour parler premièrement de
+choses objectives, il fut témoin de quelque phénomène qui semblait
+dépasser et dépassait positivement les notions connues fournies par
+l'observation et l'expérience, comme, par exemple, les pluies de
+crapauds, dont le magique spectacle dut ne pas être d'abord compris par
+les savants. Et que, tel autre jour, pour parler en deuxième et dernier
+lieu de choses subjectives, son âme présenta au regard investigateur de
+la psychologie, je ne vais pas jusqu'à dire une aberration de la raison
+(qui cependant, n'en serait pas moins curieuse; au contraire, elle le
+serait davantage), mais, du moins, pour ne pas faire le difficile auprès
+de certaines personnes froides, qui ne me pardonneraient jamais les
+élucubrations flagrantes de mon exagération, un état inaccoutumé, assez
+souvent très grave, qui marque que la limite accordée par le bon sens à
+l'imagination est quelquefois, malgré le pacte éphémère conclu entre ces
+deux puissances, malheureusement dépassée par la pression énergique de
+la volonté, mais, la plupart du temps aussi, par l'absence de sa
+collaboration effective: donnons à l'appui quelques exemples, dont il
+n'est pas difficile d'apprécier l'opportunité; si, toutefois, l'on prend
+pour compagne une attentive modération. J'en présente deux: les
+emportements de la colère et les maladies de l'orgueil. J'avertis celui
+qui me lit qu'il prenne garde à ce qu'il ne se fasse pas une idée vague,
+et, à plus forte raison fausse, des beautés de littérature que
+j'effeuille, dans le développement excessivement rapide de mes phrases.
+Hélas! je voudrais développer mes raisonnements et mes comparaisons
+lentement et avec beaucoup de magnificence (mais qui dispose de son
+temps?), pour que chacun comprenne davantage, sinon mon épouvante, du
+moins ma stupéfaction, quand, un soir d'été, comme le soleil semblait
+s'abaisser à l'horizon, je vis nager, sur la mer, avec de larges pattes
+de canard à la place des extrémités des jambes et des bras, porteur
+d'une nageoire dorsale, proportionnellement aussi longue et aussi
+effilée que celle des dauphins, un être humain, aux muscles vigoureux,
+et que des bancs nombreux de poissons (je vis, dans ce cortège, entre
+autres habitants des eaux, la torpille, l'anarnak groënlandais et la
+scorpène-horrible) suivaient avec les marques très ostensibles de la
+plus grande admiration. Quelquefois il plongeait, et son corps visqueux
+reparaissait presque aussitôt, à deux cents mètres de distance. Les
+marsouins, qui n'ont pas volé, d'après mon opinion, la réputation de
+bons nageurs, pouvaient à peine suivre de loin cet amphibie de nouvelle
+espèce. Je ne crois pas que le lecteur ait lieu de se repentir, s'il
+prête à ma narration, moins le nuisible obstacle d'une crédulité
+stupide, que le suprême service d'une confiance profonde, qui discute
+légalement, avec une secrète sympathie, les mystères poétiques, trop peu
+nombreux, à son propre avis, que je me charge de lui révéler, quand,
+chaque fois, l'occasion s'en présente, comme elle s'est inopinément
+aujourd'hui présentée, intimement pénétrée des toniques senteurs des
+plantes aquatiques, que la brise fraîchissante transporte dans cette
+strophe, qui contient un monstre, qui s'est approprié les marques
+distinctives de la famille des palmipèdes. Qui parle ici
+d'appropriation? Que l'on sache bien que l'homme, par sa nature multiple
+et complexe, n'ignore pas les moyens d'en élargir encore les frontières;
+il vit dans l'eau, comme l'hippocampe; à travers les couches supérieures
+de l'air, comme l'orfraie; et sous la terre, comme la taupe, le cloporte
+et la sublimité du vermiceau. Tel est dans sa forme, plus ou moins
+concise (mais plus, que moins), l'exact critérium de la consolation
+extrêmement fortifiante que je m'efforçais de faire naître dans mon
+esprit, quand je songeais que l'être humain que j'apercevais à une
+grande distance nager des quatre membres, à la surface des vagues, comme
+jamais cormoran le plus superbe ne le fit, n'avait, peut-être, acquis le
+nouveau changement des extrémités de ses bras et de ses jambes, que
+comme l'expiatoire châtiment de quelque crime inconnu. Il n'était pas
+nécessaire que je me tourmentasse la tête pour fabriquer d'avance les
+mélancoliques pilules de la pitié; car, je ne savais pas que cet homme,
+dont les bras frappaient alternativement l'onde amère, tandis que ses
+jambes, avec une force pareille à celle que possèdent les défenses en
+spirale du narval, engendraient le recul des couches aquatiques, ne
+s'était pas plus volontairement approprié ces extraordinaires formes,
+qu'elles ne lui avaient été imposées comme supplice. D'après ce que
+j'appris plus tard, voici la simple vérité: la prolongation de
+l'existence, dans cet élément fluide, avait insensiblement amené, dans
+l'être humain qui s'était lui-même exilé des continents rocailleux, les
+changements importants, mais non pas essentiels, que j'avais remarqués,
+dans l'objet qu'un regard passablement confus m'avait fait prendre,
+dès les moments primordiaux de son apparition (par une inqualifiable
+légèreté, dont les écarts engendrent le sentiment si pénible que
+comprendront facilement les psychologistes et les amants de la prudence)
+pour un poisson, à forme étrange, non encore décrit dans les
+classifications des naturalistes; mais, peut-être, dans leurs ouvrages
+posthumes, quoique je n'eusse pas l'excusable prétention de pencher vers
+cette dernière supposition, imaginée dans de trop hypothétiques
+conditions. En effet, cet amphibie (puisque amphibie il y a, sans qu'on
+puisse affirmer le contraire) n'était visible que pour moi seul,
+abstraction faite des poissons et des cétacés; car, je m'aperçus que
+quelques paysans, qui s'étaient arrêtés à contempler mon visage, troublé
+par ce phénomène surnaturel, et qui cherchaient inutilement à s'expliquer
+pourquoi mes yeux étaient constamment fixés, avec une persévérance qui
+paraissait invincible, et qui ne l'était pas en réalité, sur un endroit
+de la mer où ils ne distinguaient, eux, qu'une quantité appréciable et
+limitée de bancs de poissons de toutes les espèces, distendaient
+l'ouverture de leur bouche grandiose, peut-être autant qu'une baleine.
+«Cela les faisait sourire, mais non, comme à moi, pâlir, disaient-ils
+dans leur pittoresque langage; et ils n'étaient pas assez bêtes pour
+ne pas remarquer que, précisément, je ne regardais pas les évolutions
+champêtres des poissons, mais que ma vue se portait, de beaucoup plus,
+en avant.» De telle manière que, quant à ce qui me concerne, tournant
+machinalement les yeux du côté de l'envergure remarquable de ces
+puissantes bouches, je me disais, en moi-même, qu'à moins qu'on ne
+trouvât dans la totalité de l'univers un pélican, grand comme une
+montagne ou au moins comme un promontoire (admirez, je vous prie, la
+finesse de la restriction qui ne perd aucun pouce de terrain), aucun bec
+d'oiseau de proie ou mâchoire d'animal sauvage ne serait jamais capable
+de surpasser, ni même d'égaler, chacun de ces cratères béants, mais
+trop lugubres. Et, cependant, quoique je réserve une bonne part au
+sympathique emploi de la métaphore (cette figure de réthorique rend
+beaucoup plus de services aux aspirations humaines vers l'infini que ne
+s'efforcent de se le figurer ordinairement ceux qui sont imbus de
+préjugés ou d'idées fausses, ce qui est la même chose), il n'en est pas
+moins vrai que la bouche risible de ces paysans reste encore assez large
+pour avaler trois cachalots. Raccourcissons davantage notre pensée,
+soyons sérieux, et contentons-nous de trois petits éléphants qui
+viennent à peine de naître. D'une seule brassée, l'amphibie laissait
+après lui un kilomètre de sillon écumeux. Pendant le très court moment
+où le bras tendu en avant reste suspendu dans l'air, avant qu'il
+s'enfonce de nouveau, ses doigts écartés, réunis à l'aide d'un repli de
+la peau, à forme de membrane, semblaient s'élancer vers les hauteurs de
+l'espace, et prendre les étoiles. Debout sur le roc, je me servis de mes
+mains comme d'un porte-voix, et je m'écriai, pendant que les crabes
+et les écrevisses s'enfuyaient vers l'obscurité des plus secrètes
+crevasses: «O toi, dont la natation l'emporte sur le vol des longues
+ailes de la frégate, si tu comprends encore la signification des grands
+éclats de voix que, comme fidèle interprétation de sa pensée intime,
+lance avec force l'humanité, daigne t'arrêter, un instant, dans ta
+marche rapide, et raconte-moi sommairement les phases de ta véridique
+histoire. Mais, je t'avertis que tu n'as pas besoin de m'adresser la
+parole, si ton dessein audacieux est de faire naître en moi l'amitié
+et la vénération que je sentis pour toi, dès que je te vis, pour la
+première fois, accomplissant, avec la grâce et la force du requin, ton
+pèlerinage indomptable et rectiligne.» Un soupir, qui me glaça les os,
+et qui fit chanceler le roc sur lequel je reposai la plante de mes pieds
+(à moins que ce ne fût moi-même qui chancelai, par la rude pénétration
+des ondes sonores, qui portaient à mon oreille un tel cri de désespoir),
+s'étendit jusqu'aux entrailles de la terre: les poissons plongèrent sous
+les vagues, avec le bruit de l'avalanche. L'amphibie n'osa pas trop
+s'avancer jusqu'au rivage; mais, dès qu'il se fut assuré que sa voix
+parvenait assez distinctement jusqu'à mon tympan, il réduisit le
+mouvement de ses membres palmés, de manière à soutenir son buste,
+couvert de goëmons, au-dessus des flots mugissants. Je le vis incliner
+son front, comme pour invoquer, par un ordre solennel, la meute errante
+des souvenirs. Je n'osais pas l'interrompre dans cette occupation,
+saintement archéologique: plongé dans le passé, il ressemblait à un
+écueil. Il prit enfin la parole en ces termes: «Le scolopendre ne manque
+pas d'ennemis; la beauté fantastique de ses pattes innombrables, au lieu
+de lui attirer la sympathie des animaux, n'est, peut-être, pour eux, que
+le puissant stimulant d'une jalouse irritation. Et, je ne serais pas
+étonné d'apprendre que cet insecte est en butte aux haines les plus
+intenses. Je te cacherai le lieu de ma naissance, qui n'importe pas à
+mon récit: mais, la honte qui rejaillirait sur ma famille importe à mon
+devoir. Mon père et ma mère (que Dieu leur pardonne!), après un an
+d'attente, virent le ciel exaucer leurs v&oelig;ux: deux jumeaux, mon frère
+et moi, parurent à la lumière. Raison de plus pour s'aimer. Il n'en fut
+pas ainsi que je parle. Parce que j'étais le plus beau des deux, et le
+plus intelligent, mon frère me prit en haine, et ne se donna pas la
+peine de cacher ses sentiments: c'est pourquoi, mon père et ma mère
+firent rejaillir sur moi la plus grande partie de leur amour, tandis
+que, par mon amitié sincère et constante, j'efforçai d'apaiser une âme,
+qui n'avait pas le droit de se révolter, contre celui qui avait été tiré
+de la même chair. Alors, mon frère ne connut plus de bornes à sa fureur,
+et me perdit, dans le c&oelig;ur de nos parents communs, par les calomnies
+les plus invraisemblables. J'ai vécu, pendant quinze ans, dans un
+cachot, avec des larves et de l'eau fangeuse pour toute nourriture.
+Je ne te raconterai pas en détail les tourments inouïs que j'ai prouvés,
+dans cette longue séquestration injuste. Quelquefois, dans un moment de
+la journée, un des trois bourreaux, à tour de rôle, entrait brusquement,
+chargé de pinces, de tenailles et de divers instruments de supplice. Les
+cris que m'arrachaient les tortures les laissaient inébranlables: la
+perte abondante de mon sang les faisait sourire. O mon frère, je t'ai
+pardonné, toi la cause première de tous mes maux! Se peut-il qu'une rage
+aveugle ne puisse enfin dessiller ses propres yeux! J'ai fait beaucoup
+de réflexions, dans ma prison éternelle. Quelle devint ma haine générale
+contre l'humanité, tu le devines. L'étiolement progressif, la solitude
+du corps et de l'âme ne m'avaient pas fait perdre encore toute ma
+raison, au point de garder du ressentiment contre ceux que je n'avais
+cessé d'aimer: triple carcan dont j'étais l'esclave. Je parvins, par la
+ruse, à recouvrer ma liberté! Dégoûté des habitants du continent, qui,
+quoiqu'ils s'intitulassent mes semblables, ne paraissaient pas jusqu'ici
+me ressembler en rien (s'ils trouvaient que je leur ressemblasse,
+pourquoi me faisaient-ils du mal?), je dirigeai ma course vers les
+galets de la plage, fermement résolu à me donner la mort, si la mer
+devait m'offrir les réminiscences antérieures d'une existence fatalement
+vécue. En croiras-tu tes propres yeux? Depuis le jour que je m'enfuis
+de la maison paternelle, je ne me plains pas autant que tu le penses
+d'habiter la mer et ses grottes de cristal. La Providence, comme tu le
+vois, m'a donné en partie l'organisation du cygne. Je vis en paix avec
+les poissons, et ils me procurent la nourriture dont j'ai besoin, comme
+si j'étais leur monarque. Je vais pousser un sifflement particulier,
+pourvu que cela ne te contrarie pas, et tu vas voir comme ils vont
+reparaître.» Il arriva comme il le prédit. Il reprit sa royale natation,
+entouré de son cortège de sujets. Et, quoiqu'au bout de quelques
+secondes, il eût complètement disparu à mes yeux, avec une longue-vue,
+je pus encore le distinguer, aux dernières limites de l'horizon. Il
+nageait, d'une main, et, de l'autre, essuyait ses yeux, qu'avait
+injectés de sang la contrainte terrible de s'être approché de la terre
+ferme. Il avait agi ainsi pour me faire plaisir. Je rejetai l'instrument
+révélateur contre l'escarpement à pic; il bondit de roche en roche, et
+ses fragments épars, ce sont les vagues qui le reçurent: tels furent la
+dernière démonstration et le suprême adieu par lesquels je m'inclinai,
+comme dans un rêve, devant une noble et infortunée intelligence!
+Cependant, tout était réel dans ce qui s'était passé, pendant ce soir
+d'été.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Chaque nuit, plongeant l'envergure de mes ailes dans ma mémoire
+agonisante, j'évoquais le souvenir de Falmer ... chaque nuit. Ses
+cheveux blonds, sa figure ovale, ses traits majestueux étaient encore
+empreints dans mon imagination, indestructiblement ... surtout ses
+cheveux blonds. Éloignez, éloignez donc cette tête sans chevelure, polie
+comme la carapace de la tortue. Il avait quatorze ans, et je n'avais
+qu'un an de plus. Que cette lugubre voix se taise. Pourquoi vient-elle
+me dénoncer? Mais c'est moi-même qui parle. Me servant de ma propre
+langue pour émettre ma pensée, je m'aperçois que mes lèvres remuent,
+et que c'est moi-même qui parle. Et, c'est moi-même qui, racontant une
+histoire de ma jeunesse, et sentant le remords pénétrer dans mon c&oelig;ur
+... c'est moi-même, à moins que je ne me trompe ... c'est moi-même qui
+parle. Je n'avais qu'un an de plus. Quel est donc celui auquel je fais
+allusion? C'est un ami que je possédais dans les temps passés, je crois.
+Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle ... je ne veux pas épeler
+de nouveau ces six lettres, non, non. Il n'est pas utile non plus de
+répéter que j'avais un an de plus. Qui le sait? Répétons-le, cependant,
+mais, avec un pénible murmure: je n'avais qu'un an de plus. Même alors,
+la prééminence de ma force physique était plutôt un motif de soutenir, à
+travers le rude sentier de ma vie, celui qui s'était donné à moi, que de
+maltraiter un être visiblement plus faible. Or, je crois en effet qu'il
+était plus faible ... Même alors. C'est un ami que je possédais dans les
+temps passés, je crois. La prééminence de ma force physique ... chaque
+nuit ... Surtout ses cheveux blonds. Il existe plus d'un être humain qui
+a vu des têtes chauves: la vieillesse, la maladie, la douleur (les trois
+ensemble ou prises séparément) expliquent ce phénomène négatif d'une
+manière satisfaisante. Telle est, du moins, la réponse que me ferait un
+savant, si je l'interrogeais là-dessus. La vieillesse, la maladie, la
+douleur. Mais je n'ignore pas (moi, aussi, je suis savant) qu'un jour,
+parce qu'il m'avait arrêté la main, au moment où je levais mon poignard
+pour percer le sein d'une femme, je le saisis par les cheveux avec un
+bras de fer, et le fis tournoyer dans l'air avec une telle vitesse, que
+la chevelure me resta dans la main, et que son corps, lancé par la force
+centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chêne ... Je n'ignore pas
+qu'un jour sa chevelure me resta dans la main. Moi, aussi, je suis
+savant. Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle. Je n'ignore pas
+qu'un jour j'accomplis un acte infâme, tandis que son corps était lancé
+par la force centrifuge. Il avait quatorze ans. Quand, dans un accès
+d'aliénation mentale, je cours à travers les champs, en tenant, pressée
+sur mon c&oelig;ur, une chose sanglante que je conserve depuis longtemps,
+comme une relique vénérée, les petits enfants qui me poursuivent ...
+les petits enfants et les vieilles femmes qui me poursuivent à coups de
+pierre, poussent ces gémissements lamentables: «Voilà la chevelure de
+Falmer.» Éloignez, éloignez donc cette tête chauve, polie comme la
+carapace de la tortue. Une chose sanglante. Mais c'est moi-même qui
+parle. Sa figure ovale, ses traits majestueux. Or, je crois en effet
+qu'il était plus faible. Les vieilles femmes et les petits enfants. Or,
+je crois en effet ... qu'est-ce que je voulais dire?... or, je crois en
+effet qu'il était plus faible. Avec un bras de fer. Ce choc, ce choc
+l'a-t-il tué? Ses os ont-ils été brisés contre l'arbre ...
+irréparablement? L'a-t-il tué, ce choc engendré par la vigueur d'un
+athlète? A-t-il conservé la vie, quoique ses os se soient
+irréparablement brisés ... irréparablement? Ce choc l'a-t-il tué? Je
+crains de savoir ce dont mes yeux fermés ne furent pas témoins. En effet
+... Surtout ses cheveux blonds. En effet, je m'enfuis au loin avec une
+conscience désormais implacable. Il avait quatorze ans. Avec une
+conscience désormais implacable. Chaque nuit. Lorsqu'un jeune homme, qui
+aspire à la gloire, dans un cinquième étage, penché sur sa table de
+travail, à l'heure silencieuse de minuit, perçoit un bruissement qu'il
+ne sait à quoi attribuer, il tourne, de tous les côtés, sa tête,
+alourdie par la méditation et les manuscrits poudreux; mais, rien, aucun
+indice surpris ne lui révèle la cause de ce qu'il entend si faiblement,
+quoique cependant il l'entende. Il s'aperçoit, enfin, que la fumée de sa
+bougie, prenant son essor vers le plafond, occasionne, à travers l'air
+ambiant, les vibrations presque imperceptibles d'une feuille de papier
+accrochée à un clou figé contre la muraille. Dans un cinquième étage. De
+même qu'un jeune homme, qui aspire à la gloire, entend un bruissement
+qu'il ne sait à quoi attribuer, ainsi j'entends une voix mélodieuse qui
+prononce à mon oreille: «Maldoror!» Mais, avant de mettre fin à sa
+méprise, il croyait entendre les ailes d'un moustique ... penché sur
+sa table de travail. Cependant, je ne rêve pas; qu'importe que je sois
+étendu sur mon lit de satin? Je fais avec sang-froid la perspicace
+remarque que j'ai les yeux ouverts, quoiqu'il soit l'heure des dominos
+roses et des bals masqués. Jamais ... oh! non, jamais! une voix mortelle
+ne fit entendre ces accents séraphiques, en prononçant, avec tant de
+douloureuse élégance, les syllabes de mon nom! Les ailes d'un moustique
+... Comme sa voix est bienveillante. M'a-t-il donc pardonné? Son corps
+alla cogner contre le tronc d'un chêne ... «Maldoror!»</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_CINQUIEME" id="CHANT_CINQUIEME"></a>CHANT CINQUIÈME</h3>
+
+<p>Que le lecteur ne se fâche pas contre moi, si ma prose n'a pas le
+bonheur de lui plaire. Tu soutiens que mes idées sont au moins
+singulières. Ce que tu dis là, homme respectable, est la vérité; mais,
+une vérité partiale. Or, quelle source abondante d'erreurs et de
+méprises n'est pas toute vérité partiale! Les bandes d'étourneaux ont
+une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une
+tactique uniforme et régulière, telle que serait celle d'une troupe
+disciplinée, obéissant avec précision à la voix d'un seul chef. C'est à
+la voix de l'instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les
+porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la
+rapidité de leur vol les emporte sans cesse au delà; en sorte que cette
+multitude d'oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même
+point aimanté, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en
+tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse
+entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un
+mouvement général d'évolution sur elle-même, résultant des mouvements
+particuliers de circulation propre à chacune de ses parties, et dans
+lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans
+cesse pressé, repoussé par l'effort contraire des lignes environnantes
+qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu'aucune de ces lignes,
+lesquelles le sont elles-mêmes d'autant plus, qu'elles sont plus
+voisines du centre. Malgré cette singulière manière de tourbillonner,
+les étourneaux n'en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l'air
+ambiant, et gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux
+pour le terme de leurs fatigues, et le but de leur pèlerinage. Toi, de
+même, ne fais pas attention à la manière bizarre dont je chante chacune
+de ces strophes. Mais, sois persuadé que les accents fondamentaux de
+la poésie n'en conservent pas moins leur intrinsèque droit sur mon
+intelligence. Ne généralisons pas des faits exceptionnels, je ne demande
+pas mieux: cependant mon caractère est dans l'ordre des choses
+possibles. Sans doute, entre les deux termes extrêmes de la littérature,
+telle que tu l'entends, et de la mienne, il en est une infinité
+d'intermédiaires et il serait facile de multiplier les divisions; mais,
+il n'y aurait nulle utilité, et il y aurait le danger de donner quelque
+chose d'étroit et de faux à une conception éminemment philosophique, qui
+cesse d'être rationnelle, dès qu'elle n'est plus comprise comme elle a
+été imaginée, c'est-à-dire avec ampleur. Tu sais allier l'enthousiasme
+et le froid intérieur, observateur d'une humeur concentrée; enfin, pour
+moi, je te trouve parfait ... Et tu ne veux pas me comprendre! Si tu
+n'es pas en bonne santé, suis mon conseil (c'est le meilleur que je
+possède à ta disposition), et va faire une promenade dans la campagne.
+Triste compensation, qu'en dis-tu? Lorsque tu auras pris l'air, reviens
+me trouver: tes sens seront plus reposés. Ne pleure plus; je ne voulais
+pas te faire de la peine. N'est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu'à un
+certain point, ta sympathie est acquise à mes chants? Or, qui t'empêche
+de franchir les autres degrés? La frontière entre ton goût et le mien
+est invisible; tu ne pourras jamais la saisir: preuve que cette
+frontière elle-même n'existe pas. Réfléchis donc qu'alors (je ne fais
+ici qu'effleurer la question) il ne serait pas impossible que tu eusses
+signé un traité d'alliance avec l'obstination, cette agréable fille du
+mulet, source si riche d'intolérance. Si je ne savais pas que tu n'étais
+pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche. Il n'est pas
+utile pour toi que tu t'encroûtes dans la cartilagineuse carapace d'un
+axiome que tu crois inébranlable. Il y a d'autres axiomes aussi qui sont
+inébranlables, et qui marchent parallèlement avec le tien. Si tu as un
+penchant marqué pour le caramel (admirable farce de la nature), personne
+ne le concevra comme un crime; mais, ceux dont l'intelligence, plus
+énergique et capable de plus grandes choses, préfère le poivre et
+l'arsenic, ont de bonnes raisons pour agir de la sorte, sans avoir
+l'intention d'imposer leur pacifique domination à ceux qui tremblent de
+peur devant une musaraigne ou l'expression parlante des surfaces d'un
+cube. Je parle par expérience, sans venir jouer ici le rôle de
+provocateur. Et, de même que les rotifères et les tardigrades peuvent
+être chauffés à une température voisine de l'ébullition, sans perdre
+nécessairement leur vitalité, il en sera de même pour toi, si tu sais
+t'assimiler, avec précaution, l'âcre sérosité suppurative qui se dégage
+avec lenteur de l'agacement que causent mes intéressantes élucubrations.
+Eh! quoi, n'est-on pas parvenu à greffer sur le dos d'un rat vivant la
+queue détachée du corps d'un autre rat? Essaie donc pareillement de
+transporter dans ton imagination les diverses modifications de ma raison
+cadavérique. Mais, sois prudent. A l'heure que j'écris, de nouveaux
+frissons parcourent l'atmosphère intellectuelle: il ne s'agit que
+d'avoir le courage de les regarder en face. Pourquoi fais-tu cette
+grimace? Et même tu l'accompagnes d'un geste que l'on ne pourrait imiter
+qu'après un long apprentissage. Sois persuadé que l'habitude est
+nécessaire en tout; et, puisque la répulsion instinctive, qui s'était
+déclarée dès les premières pages, a notablement diminué de profondeur,
+en raison inverse de l'application à la lecture, comme un furoncle qu'on
+incise, il faut espérer, quoique ta tête soit encore malade, que ta
+guérison ne tardera certainement pas à rentrer dans sa dernière période.
+Pour moi, il est indubitable que tu vogues déjà en pleine convalescence;
+cependant ta figure est restée bien maigre, hélas! Mais ... courage! il
+y a en toi un esprit peu commun, je t'aime, et je ne désespère pas de
+ta complète délivrance, pourvu que tu absorbes quelques substances
+médicamenteuses, qui ne feront que hâter la disparition des derniers
+symptômes du mal. Comme nourriture astringente et tonique, tu arracheras
+d'abord les bras de ta mère (si elle existe encore), tu les dépèceras en
+petits morceaux, et tu les mangeras ensuite, en un seul jour, sans
+qu'aucun trait de ta figure ne trahisse ton émotion. Si ta mère était
+trop vieille, choisis un autre sujet chirurgique, plus jeune et plus
+frais, sur lequel la rugine aura prise, et dont les os tarsiens, quand
+il marche, prennent aisément un point d'appui pour faire la bascule: ta
+s&oelig;ur, par exemple. Je ne puis m'empêcher de plaindre son sort, et je
+ne suis pas de ceux dans lesquels un enthousiasme très froid ne fait
+qu'affecter la bonté. Toi et moi, nous verserons pour elle, pour cette
+vierge aimée (mais, je n'ai pas de preuves pour établir qu'elle soit
+vierge), deux larmes incoercibles, deux larmes de plomb. Ce sera tout.
+La potion la plus lénitive, que je te conseille, est un bassin, plein
+d'un pus blennorragique à noyaux, dans lequel on aura préalablement
+dissous un kyste pileux de l'ovaire, un chancre folliculaire, un prépuce
+enflammé, renversé en arrière du gland par une paraphimosis, trois
+limaces rouges. Si tu suis mes ordonnances, ma poésie te recevra à bras
+ouverts, comme un pou résèque, avec ses baisers, la racine d'un cheveu.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Je voyais, devant moi, un objet debout sur un tertre. Je ne distinguais
+pas clairement sa tête; mais, déjà, je devinais qu'elle n'était pas
+d'une forme ordinaire, sans, néanmoins, préciser la proportion exacte
+de ses contours. Je n'osais m'approcher de cette colonne immobile; et,
+quand même j'aurais eu à ma disposition les pattes ambulatoires de plus
+de trois mille crabes (je ne parle même pas de celles qui servent à la
+préhension et à la mastication des aliments), je serais encore resté à
+la même place, si un événement, très futile par lui-même, n'eût prélevé
+un lourd tribut sur ma curiosité, qui faisait craquer ses digues. Un
+scarabée, roulant, sur le sol, avec ses mandibules et ses antennes,
+une boule, dont les principaux éléments étaient composés de matières
+excrémentielles, s'avançait d'un pas rapide, vers le tertre désigné,
+s'appliquant à bien mettre en évidence la volonté qu'il avait de prendre
+cette direction. Cet animal articulé n'était pas de beaucoup plus grand
+qu'une vache! Si l'on doute de ce que je dis, que l'on vienne à moi, et
+je satisferai les plus incrédules par le témoignage de bons témoins.
+Je le suivis de loin, ostensiblement intrigué. Que voulait-il faire de
+cette grosse boule noire? O lecteur, toi qui te vantes sans cesse de ta
+perspicacité (et non à tort), serais-tu capable de me le dire? Mais, je
+ne veux pas soumettre à une rude épreuve ta passion connue pour les
+énigmes. Qu'il te suffise de savoir que la plus douce punition que je
+puisse t'infliger, est encore de te faire observer que ce mystère ne te
+sera révélé (il te sera révélé) que plus tard, à la fin de ta vie, quand
+tu entameras des discussions philosophiques avec l'agonie sur le bord de
+ton chevet ... et peut-être même à la fin de cette strophe. Le scarabée
+était arrivé au bas du tertre. J'avais emboîté mon pas sur ses traces,
+et j'étais encore à une grande distance du lieu de la scène; car, de
+même que les stercoraires, oiseaux inquiets comme s'ils étaient toujours
+affamés, se plaisent dans les mers qui baignent les deux pôles, et
+n'avancent qu'accidentellement dans les zones tempérées, ainsi je
+n'étais pas tranquille, et je portais mes jambes en avant avec beaucoup
+de lenteur. Mais qu'était-ce donc que la substance corporelle vers
+laquelle j'avançais? Je savais que la famille des pélécaninés comprend
+quatre genres distincts: le fou, le pélican, le cormoran, la frégate. La
+forme grisâtre qui m'apparaissait n'était pas un fou. Le bloc plastique
+que j'apercevais n'était pas une frégate. La chair cristallisée que
+j'observais n'était pas un cormoran. Je le voyais maintenant, l'homme
+à l'encéphale dépourvu de protubérance annulaire! Je recherchais
+vaguement, dans les replis de ma mémoire, dans quelle contrée torride
+ou glacée, j'avais déjà remarqué ce bec très long, large, convexe, en
+voûte, à arête marquée, onguiculée, renflée et très crochue à son
+extrémité; ces bords dentelés, droits; cette mandibule inférieure, à
+branches séparées jusqu'auprès de la pointe; cet intervalle rempli par
+une peau membraneuse; cette large poche, jaune et sacciforme, occupant
+toute la gorge et pouvant se distendre considérablement: et ces narines
+très étroites, longitudinales, presque imperceptibles, creusées dans un
+sillon bazal! Si cet être vivant, à respiration pulmonaire et simple, à
+corps garni de poils, avait été un oiseau entier jusqu'à la plante des
+pieds, et non plus seulement jusqu'aux épaules, il ne m'aurait pas alors
+été si difficile de le reconnaître: chose très facile à faire, comme
+vous allez le voir vous-même. Seulement, cette fois, je m'en dispense;
+pour la clarté de ma démonstration, j'aurais besoin qu'un de ces oiseaux
+fût placé sur ma table de travail, quand même il ne serait qu'empaillé.
+Or, je ne suis pas assez riche pour m'en procurer. Suivant pas à pas une
+hypothèse antérieure, j'aurais de suite assigné sa véritable nature et
+trouvé une place, dans les cadres d'histoire naturelle, à celui dont
+j'admirais la noblesse dans sa pose maladive. Avec quelle satisfaction
+de n'être pas tout à fait ignorant sur les secrets de son double
+organisme, et quelle avidité d'en savoir davantage, je le contemplais
+dans sa métamorphose durable! Quoiqu'il ne possédât pas un visage
+humain, il me paraissait beau comme les deux longs filaments
+tentaculiformes d'un insecte; ou plutôt, comme une inhumation
+précipitée; ou encore, comme la loi de la reconstitution des organes
+mutilés; et surtout, comme un liquide éminemment putrescible! Mais, ne
+prêtant aucune attention à ce qui se passait aux alentours, l'étranger
+regardait toujours devant lui, avec sa tête de pélican! Un autre jour,
+je reprendrai la fin de cette histoire. Cependant, je continuerai ma
+narration avec un morne empressement; car, si, de votre côté, il vous
+tarde de savoir où mon imagination veut en venir (plût au ciel qu'en
+effet, ce ne fût là que de l'imagination!), du mien, j'ai pris la
+résolution de terminer en une seule fois (et non en deux!) ce que
+j'avais à vous dire, quoique cependant personne n'ait le droit de
+m'accuser de manquer de courage. Mais, quand on se trouve en présence
+de pareilles circonstances, plus d'un sent battre contre la paume de sa
+main les pulsations de son c&oelig;ur. Il vient de mourir, presque inconnu,
+dans un petit port de Bretagne, un maître caboteur, vieux marin, qui
+fut le héros d'une terrible histoire. Il était alors capitaine au long
+cours, et voyageait pour un armateur de Saint-Malo. Or, après une
+absence de treize mois, il arriva au foyer conjugal, au moment où sa
+femme, encore alitée, venait de lui donner un héritier, à la
+reconnaissance duquel il ne se reconnaissait aucun droit. Le capitaine
+ne fit rien paraître de sa surprise et de sa colère; il pria froidement
+sa femme de s'habiller, et de l'accompagner à une promenade, sur les
+remparts de la ville. On était en janvier. Les remparts de Saint-Malo
+sont élevés, et, lorsque souffle le vent du nord, les plus intrépides
+reculent. La malheureuse obéit, calme et résignée; en rentrant, elle
+délira. Elle expira dans la nuit. Mais, ce n'était qu'une femme. Tandis
+que moi, qui suis un homme, en présence d'un drame non moins grand,
+je ne sais si je conservai assez d'empire sur moi-même, pour que les
+muscles de ma figure restassent immobiles! Dès que le scarabée fut
+arrivé au bas du tertre, l'homme leva son bras vers l'ouest
+(précisément, dans cette direction, un vautour des agneaux et un
+grand-duc de Virginie avaient engagé un combat dans les airs), essuya
+sur son bec une longue larme qui présentait un système de coloration
+diamantée, et dit au scarabée: «Malheureuse boule! ne l'as-tu pas fait
+rouler assez longtemps? Ta vengeance n'est pas encore assouvie; et,
+déjà, cette femme, dont tu avais attaché, avec des colliers de perles,
+les jambes et les bras, de manière à réaliser un polyèdre amorphe, afin
+de la traîner, avec tes tarses, à travers les vallées et les chemins,
+sur les ronces et les pierres (laisse-moi m'approcher pourvoir si c'est
+encore elle!), a vu ses os se creuser de blessures, ses membres se polir
+par la loi mécanique du frottement rotatoire, se confondre dans l'unité
+de la coagulation, et son corps présenter, au lieu des linéaments
+primordiaux et des courbes naturelles, l'apparence monotone d'un seul
+tout homogène qui ne ressemble que trop, par la confusion de ses divers
+éléments broyés, à la masse d'une sphère! Il y a longtemps qu'elle est
+morte; laisse ces dépouilles à la terre, et prends garde d'augmenter,
+dans d'irréparables proportions, la rage qui te consume: ce n'est plus
+de la justice: car, l'égoïsme, caché dans les téguments de ton front,
+soulève lentement, comme un fantôme, la draperie qui le recouvre.» Le
+vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, portés insensiblement,
+par les péripéties de leur lutte, s'étaient rapprochés de nous. Le
+scarabée trembla devant ces paroles inattendues, et, ce qui, dans une
+autre occasion, aurait été un mouvement insignifiant, devint, cette
+fois, la marque distinctive d'une fureur qui ne connaissait plus de
+bornes; car, il frotta redoutablement ses cuisses postérieures contre le
+bord des élytres, en faisant entendre un bruit aigu: «Qui es-tu, donc,
+toi, être pusillanime? Il paraît que tu as oublié certains
+développements étranges des temps passés; tu ne les retiens pas dans ta
+mémoire, mon frère. Cette femme nous a trahis, l'un après l'autre. Toi
+le premier, moi le second. Il me semble que cette injure ne doit pas
+(ne doit pas!) disparaître du souvenir si facilement. Si facilement! Toi,
+ta nature magnanime te permet de pardonner. Mais, sais-tu si, malgré la
+situation anormale des atomes de cette femme, réduite à pâte de pétrin
+(il n'est pas maintenant question de savoir si l'on ne croirait pas, à
+la première investigation, que ce corps ait été augmenté d'une quantité
+notable de densité plutôt par l'engrenage de deux fortes roues que par
+les effets de ma passion fougueuse), elle n'existe pas encore? Tais-toi,
+et permets que je me venge.» Il reprit son manège, et s'éloigna, la
+boule poussée devant lui. Quand il se fut éloigné, le pélican s'écria:
+«Cette femme, par son pouvoir magique, m'a donné une tête de palmipède,
+et a changé mon frère en scarabée: peut-être qu'elle mérite même de
+pires traitements que ceux que je viens d'énumérer.» Et moi, qui n'étais
+pas certain de ne pas rêver, devinant, par ce que j'avais entendu, la
+nature des relations hostiles qui unissaient, au-dessus de moi, dans un
+combat sanglant, le vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, je
+rejetai, comme un capuchon, ma tête en arrière, afin de donner au jeu de
+mes poumons, l'aisance et l'élasticité susceptibles, et je leur criai,
+en dirigeant mes yeux vers le haut: «Vous autres, cessez votre discorde.
+Vous avez raison tous les deux; car, à chacun elle avait promis son
+amour; par conséquent, elle vous a trompés ensemble. Mais, vous n'êtes
+pas les seuls. En outre, elle vous dépouilla de votre forme humaine, se
+faisant un jeu cruel de vos plus saintes douleurs. Et, vous hésiteriez à
+me croire! D'ailleurs elle est morte; et le scarabée lui a fait subir un
+châtiment d'ineffaçable empreinte, malgré la pitié du premier trahi.» A
+ces mots, ils mirent fin à leur querelle, et ne s'arrachèrent plus les
+plumes, ni les lambeaux de chair: ils avaient raison d'agir ainsi. Le
+grand-duc de Virginie, beau comme un mémoire sur la courbe que décrit
+un chien en courant après son maître, s'enfonça dans les crevasses d'un
+couvent en ruines. Le vautour des agneaux, beau comme la loi de l'arrêt
+de développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la
+croissance n'est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur
+organisme s'assimile, se perdit dans les hautes couches de l'atmosphère.
+Le pélican, dont le généreux pardon m'avait causé beaucoup d'impression,
+parce que je ne le trouvais pas naturel, reprenant sur son tertre
+l'impassibilité majestueuse d'un phare, comme pour avertir les
+navigateurs humains de faire attention à son exemple, et de préserver
+leur sort de l'amour des magiciennes sombres, regardait toujours devant
+lui. Le scarabée, beau comme le tremblement des mains dans l'alcoolisme,
+disparaissait à l'horizon. Quatre existences de plus que l'on pouvait
+rayer du livre de vie. Je m'arrachai un muscle entier dans le bras
+gauche, car je ne savais plus ce que je faisais, tant je me trouvais ému
+devant cette quadruple infortune. Et, moi, qui croyais que c'étaient des
+matières excrémentielles. Grande bête que je suis, va.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>L'anéantissement intermittent des facultés humaines: quoi que votre
+pensée penchât à supposer, ce ne sont pas là des mots. Du moins, ce
+ne sont pas des mots comme les autres. Qu'il lève la main, celui qui
+croirait accomplir un acte juste, en priant quelque bourreau de
+l'écorcher vivant. Qu'il redresse la tête, avec la volupté du sourire,
+celui qui, volontairement, offrirait sa poitrine aux balles de la mort.
+Mes yeux chercheront la marque des cicatrices; mes dix doigts
+concentreront la totalité de leur attention à palper soigneusement la
+chair de cet excentrique; je vérifierai que les éclaboussures de la
+cervelle ont rejailli sur le satin de mon front. N'est-ce pas qu'un
+homme, amant d'un pareil martyre, ne se trouverait pas dans l'univers
+entier? Je ne connais pas ce que c'est que le rire, c'est vrai, ne
+l'ayant jamais éprouvé par moi-même. Cependant, quelle imprudence n'y
+aurait-il pas à soutenir que mes lèvres ne s'élargiraient pas, s'il
+m'était donné de voir celui qui prétendrait que, quelque part, cet
+homme-là existe? Ce qu'aucun ne souhaiterait pour sa propre existence,
+m'a été échu par un lot inégal. Ce n'est pas que mon corps nage dans
+le lac de la douleur; passe alors. Mais, l'esprit se dessèche par une
+réflexion condensée et continuellement tendue; il hurle comme les
+grenouilles d'un marécage, quand une troupe de flamants voraces et de
+hérons affamés vient s'abattre sur les joncs de ses bords. Heureux celui
+qui dort paisiblement dans un lit de plumes, arrachées à la poitrine de
+l'eider, sans remarquer qu'il se trahit lui-même. Voilà plus de trente
+ans que je n'ai pas encore dormi. Depuis l'imprononçable jour de ma
+naissance, j'ai voué aux planches somnifères une haine irréconciliable.
+C'est moi qui l'ai voulu; que nul ne soit accusé. Vite, que l'on se
+dépouille du soupçon avorté. Distinguez-vous, sur mon front, cette pâle
+couronne? Celle qui la tressa de ses doigts maigres fut la ténacité.
+Tant qu'un reste de sève brûlante coulera dans mes os, comme un torrent
+de métal fondu, je ne dormirai point. Chaque nuit, je force mon &oelig;il
+livide à fixer les étoiles, à travers les carreaux de ma fenêtre. Pour
+être plus sûr de moi-même, un éclat de bois sépare mes paupières
+gonflées. Lorsque l'aurore apparaît, elle me retrouve dans la même
+position, le corps appuyé verticalement, et debout contre le plâtre de
+la muraille froide. Cependant, il m'arrive quelquefois de rêver, mais
+sans perdre un seul instant le vivace sentiment de ma personnalité et la
+libre faculté de me mouvoir: sachez que le cauchemar qui se cache dans
+les angles phosphoriques de l'ombre, la fièvre qui palpe mon visage avec
+son moignon, chaque animal impur qui dresse sa griffe sanglante, eh
+bien, c'est ma volonté qui, pour donner un aliment stable à son activité
+perpétuelle, les fait tourner en rond. En effet, atome qui se venge en
+son extrême faiblesse, le libre arbitre ne craint pas d'affirmer, avec
+une autorité puissante, qu'il ne compte pas l'abrutissement parmi le
+nombre de ses fils: celui qui dort, est moins qu'un animal châtré la
+veille. Quoique l'insomnie entraîne, vers les profondeurs de la fosse,
+ces muscles qui déjà répandent une odeur de cyprès, jamais la blanche
+catacombe de mon intelligence n'ouvrira ses sanctuaires aux yeux du
+Créateur. Une secrète et noble justice, vers les bras tendus de laquelle
+je me lance par instinct, m'ordonne de traquer sans trêve cet ignoble
+châtiment. Ennemi redoutable de mon âme imprudente, à l'heure où l'on
+allume un falot sur la côte, je défends à mes reins infortunés de se
+coucher sur la rosée de gazon. Vainqueur, je repousse les embûches de
+l'hypocrite pavot. Il est en conséquence certain que, par cette lutte
+étrange, mon c&oelig;ur a muré ses desseins, affamé qui se mange lui-même.
+Impénétrable comme les géants, moi, j'ai vécu sans cesse avec
+l'envergure des yeux béante. Au moins, il est avéré que, pendant le
+jour, chacun peut opposer une résistance utile contre le Grand Objet
+Extérieur (qui ne sait pas son nom?); car, alors, la volonté veille à
+sa propre défense avec un remarquable acharnement. Mais aussitôt que le
+voile des vapeurs nocturnes s'étend, même sur les condamnés que l'on va
+pendre, oh! voir son intellect entre les sacrilèges mains d'un étranger.
+Un implacable scalpel en scrute les broussailles épaisses. La conscience
+exhale un long râle de malédiction; car, le voile de sa pudeur reçoit de
+cruelles déchirures. Humiliation! notre porte est ouverte à la curiosité
+farouche du Céleste Bandit. Je n'ai pas mérité ce supplice infâme, toi,
+le hideux espion de ma causalité! Si j'existe, je ne suis pas un autre.
+Je n'admets pas en moi cette équivoque pluralité. Je veux résider seul
+dans mon intime raisonnement. L'autonomie ... ou bien qu'on me change en
+hippopotame. Abîme-toi sous terre, ô anonyme stygmate, et ne reparais
+plus devant mon indignation hagarde. Ma subjectivité et le Créateur,
+c'est trop pour un cerveau. Quand la nuit obscurcit le cours des heures,
+quel est celui qui n'a pas combattu contre l'influence du sommeil, dans
+sa couche mouillée d'une glaciale sueur? Ce lit, attirant contre son
+sein les facultés mourantes, n'est qu'un tombeau composé de planches de
+sapin équarri. La volonté se retire insensiblement, comme en présence
+d'une force invisible. Une poix visqueuse épaissit le cristallin des
+yeux. Les paupières se recherchent comme deux amis. Le corps n'est plus
+qu'un cadavre qui respire. Enfin, quatre énormes pieux clouent sur le
+matelas la totalité des membres. Et remarquez, je vous prie, qu'en somme
+les draps ne sont que des linceuls. Voici la cassolette où brûle
+l'encens des religions. L'éternité mugit, ainsi qu'une mer lointaine,
+et s'approche à grands pas. L'appartement a disparu: prosternez-vous,
+humains, dans la chapelle ardente! Quelquefois, s'efforçant inutilement
+de vaincre les imperfections de l'organisme, au milieu du sommeil le
+plus lourd, le sens magnétisé s'aperçoit avec étonnement qu'il n'est
+plus qu'un bloc de sépulture, et raisonne admirablement, appuyé sur une
+subtilité incomparable: «Sortir de cette couche est un problème plus
+difficile qu'on ne le pense. Assis sur la charrette, l'on m'entraîne
+vers la binarité des poteaux de la guillotine. Chose curieuse, mon bras
+inerte s'est assimilé savamment la raideur de la souche. C'est très
+mauvais de rêver qu'on marche à l'échafaud.» Le sang coule à large flots
+à travers la figure. La poitrine effectue des soubresauts répétés, et se
+gonfle à des sifflements. Le poids d'un obélisque étouffe l'expansion de
+la rage. Le réel a détruit les rêves de la somnolence! Qui ne sait pas
+que, lorsque la lutte se prolonge entre le moi, plein de fierté, et
+l'accroissement terrible de la catalepsie, l'esprit halluciné perd le
+jugement? Rongé par le désespoir, il se complaît dans son mal, jusqu'à
+ce qu'il ait vaincu la nature, et que le sommeil, voyant sa proie lui
+échapper, s'enfuie sans retour loin de son c&oelig;ur, d'une aile irritée et
+honteuse. Jetez un peu de cendre sur mon orbite en feu. Ne fixez pas mon
+&oelig;il qui ne se ferme jamais. Comprenez-vous les souffrances que
+j'endure? (cependant, l'orgueil est satisfait). Dès que la nuit exhorte
+les humains au repos, un homme, que je connais, marche à grands pas dans
+la campagne. Je crains que ma résolution ne succombe aux atteintes de la
+vieillesse. Qu'il arrive, ce jour fatal où je m'endormirai! Au réveil
+mon rasoir, se frayant un passage à travers le cou, prouvera que rien
+n'était, en effet, plus réel.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>&mdash;Mais qui donc!... mais qui donc ose, ici, comme un conspirateur,
+traîner les anneaux de son corps vers ma poitrine noire? Qui que tu
+sois, excentrique python, par quel prétexte excuses-tu ta présence
+ridicule? Est-ce un vaste remords qui te tourmente? Car, vois-tu, boa,
+ta sauvage majesté n'a pas, je le suppose, l'exorbitante prétention
+de se soustraire à la comparaison que j'en fais avec les traits du
+criminel. Cette bave écumeuse et blanchâtre est, pour moi, le signe de
+la rage. Ecoute-moi: sais-tu que ton &oelig;il est loin de boire un rayon
+céleste? N'oublie pas que si ta présomptueuse cervelle m'a cru capable
+de t'offrir quelques paroles de consolation, ce ne peut être que par
+le motif d'une ignorance totalement dépourvue de connaissances
+physiognomoniques. Pendant un temps, bien entendu, suffisant, dirige la
+lueur de tes yeux vers ce que j'ai le droit, comme un autre, d'appeler
+mon visage! Ne vois-tu pas comme il pleure? Tu t'es trompé, basilic. Il
+est nécessaire que tu cherches ailleurs la triste ration de soulagement,
+que mon impuissance radicale te retranche, malgré les nombreuses
+protestations de ma bonne volonté. Oh! quelle force, en phrases
+exprimables, fatalement t'entraîna vers ta perte? Il est presque
+impossible que je m'habitue à ce raisonnement que tu ne comprennes pas
+que, plaquant sur le gazon rougi, d'un coup de mon talon, les courbes
+fuyantes de ta tête triangulaire, je pourrais pétrir un innommable
+mastic avec l'herbe de la savane et la chair de l'écrasé.</p>
+
+<p>&mdash;Disparais le plus tôt possible loin de moi, coupable à la face blême!
+Le mirage fallacieux de l'épouvantement t'a montré ton propre spectre!
+Dissipe tes injurieux soupçons, si tu ne veux pas que je t'accuse à mon
+tour, et que je ne porte contre toi une récrimination qui serait
+certainement approuvée par le jugement du serpentaire reptilivore.
+Quelle monstrueuse aberration de l'imagination t'empêche de me
+reconnaître! Tu ne te rappelles donc pas les services importants que je
+t'ai rendus, par la gratification d'une existence que je fis émerger du
+chaos, et, de ton coté, le v&oelig;u, à jamais inoubliable, de ne pas
+déserter mon drapeau, afin de me rester fidèle jusqu'à la mort? Quand tu
+étais enfant (ton intelligence était alors dans sa plus belle phase), le
+premier, tu grimpais sur la colline, avec la vitesse de l'isard, pour
+saluer, par un geste de ta petite main, les multicolores rayons de
+l'aurore naissante. Les notes de ta voix jaillissaient, de ton larynx
+sonore, comme des perles diamantines, et résolvaient leurs collectives
+personnalités, dans l'agrégation vibrante d'un long hymne d'adoration.
+Maintenant, tu rejettes à tes pieds, comme un haillon souillé de boue,
+la longanimité dont j'ai fait trop longtemps preuve. La reconnaissance a
+vu ses racines se dessécher, comme le lit d'une mare; mais, à sa place,
+l'ambition a crû dans des proportions qu'il me serait pénible de
+qualifier. Quel est-il, celui qui m'écoute, pour avoir une telle
+confiance dans l'abus de sa propre faiblesse?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui es-tu, toi-même, substance audacieuse? Non!... non!... je ne me
+trompe pas; et, malgré les métamorphoses multiples auxquelles tu as
+recours, toujours ta tête de serpent reluira devant mes yeux comme un
+phare d'éternelle injustice, et de cruelle domination! Il a voulu
+prendre les rênes du commandement, mais il ne sait pas régner! Il a
+voulu devenir un objet d'horreur pour tous les êtres de la création,
+et il a réussi. Il a voulu prouver que lui seul est le monarque de
+l'univers, et c'est en cela qu'il s'est trompé. O misérable! as-tu
+attendu jusqu'à cette heure pour entendre les murmures et les complots
+qui, s'élevant simultanément de la surface des sphères, viennent raser
+d'une aile farouche les rebords papillacés de ton destructible tympan?
+Il n'est pas loin, le jour, où mon bras te renversera dans la poussière,
+empoisonnée par ta respiration, et, arrachant de tes entrailles une
+nuisible vie, laissera sur le chemin ton cadavre, criblé de contorsions,
+pour apprendre au voyageur consterné, que cette chair palpitante, qui
+frappe sa vue d'étonnement, et cloue dans son palais sa langue muette,
+ne doit plus être comparée, si l'on garde son sang-froid, qu'au tronc
+pourri d'un chêne, qui tomba de vétusté! Quelle pensée de pitié me
+retient devant ta présence? Toi-même, recule plutôt devant moi, te
+dis-je, et va laver ton incommensurable honte dans le sang d'un enfant
+qui vient de naître: voilà quelles sont tes habitudes. Elles sont dignes
+de toi. Va ... marche toujours devant toi. Je te condamne à devenir
+errant. Je te condamne à rester seul et sans famille. Chemine
+constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse
+les sables des déserts jusqu'à ce que la fin du monde engloutisse les
+étoiles dans le néant. Lorsque tu passeras près de la tanière du tigre,
+il s'empressera de fuir, pour ne pas regarder, comme dans un miroir, son
+caractère exhaussé sur le socle de la perversité idéale. Mais, quand la
+fatigue impérieuse t'ordonnera d'arrêter ta marche devant les dalles de
+mon palais, recouvertes de ronces et de chardons, fais attention à tes
+sandales en lambeaux, et franchis, sur la pointe des pieds, l'élégance
+des vestibules. Ce n'est pas une recommandation inutile. Tu pourrais
+éveiller ma jeune épouse et mon fils en bas âge, couchés dans les
+caveaux de plomb qui longent les fondements de l'antique château. Si tu
+ne prenais tes précautions d'avance, ils pourraient te faire pâlir par
+leurs hurlements souterrains. Quand ton impénétrable volonté leur ôta
+l'existence, ils n'ignoraient pas que ta puissance est redoutable, et
+n'avaient aucun doute à cet égard; mais, ils ne s'attendaient point (et
+leurs adieux suprêmes me confirmèrent leur croyance) que ta Providence
+se serait montrée à ce point impitoyable! Quoi qu'il en soit, traverse
+rapidement ces salles abandonnées et silencieuses, aux lambris
+d'émeraude, mais aux armoiries fanées, où reposent les glorieuses
+statues de mes ancêtres. Ces corps de marbre sont irrités contre toi;
+évite leurs regards vitreux. C'est un conseil que te donne la langue de
+leur unique et dernier descendant. Regarde comme leur bras est levé dans
+l'attitude de la défense provocatrice, la tête fièrement renversée en
+arrière. Sûrement ils ont deviné le mal que tu m'as fait; et, si tu
+passes à portée des piédestaux glacés qui soutiennent ces blocs
+sculptés, la vengeance t'y attend. Si ta défense a besoin de m'objecter
+quelque chose, parle. Il est trop tard pour pleurer maintenant. Il
+fallait pleurer dans des moments plus convenables, quand l'occasion
+était propice. Si tes yeux sont enfin dessillés, juge toi-même quelles
+ont été les conséquences de ta conduite. Adieu! je m'en vais respirer la
+brise des falaises; car, mes poumons, à moitié étouffés, demandent à
+grands cris un spectacle plus tranquille et plus vertueux que le tien!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>O pédérastes incompréhensibles, ce n'est pas moi qui lancerai des
+injures à votre grande dégradation; ce n'est pas moi qui viendrai jeter
+le mépris sur votre anus infundibuliforme. Il suffit que les maladies
+honteuses, et presque incurables, qui vous assiègent, portent avec elles
+leur immanquable châtiment. Législateurs d'institutions stupides,
+inventeurs d'une morale étroite, éloignez-vous de moi, car je suis une
+âme impartiale. Et vous, jeunes adolescents ou plutôt jeunes filles,
+expliquez-moi comment et pourquoi (mais, tenez-vous à une convenable
+distance, car, moi non plus, je ne sais pas résister à mes passions)
+la vengeance a germé dans vos c&oelig;urs, pour avoir attaché au flanc de
+l'humanité une pareille couronne de blessures. Vous la faites rougir de
+ses fils par votre conduite (que, moi, je vénère!); votre prostitution,
+s'offrant au premier venu, exerce la logique des penseurs les plus
+profonds, tandis que votre sensibilité exagérée comble la mesure de la
+stupéfaction de la femme elle-même. Êtes-vous d'une nature moins ou plus
+terrestre que celle de vos semblables? Possédez-vous un sixième sens qui
+nous manque? Ne mentez pas, et dites ce que vous pensez. Ce n'est pas
+une interrogation que je vous pose; car, depuis que je fréquente en
+observateur la sublimité de vos intelligences grandioses, je sais à quoi
+m'en tenir. Soyez bénis par ma main gauche, soyez sanctifiés par ma main
+droite, anges protégés par mon amour universel. Je baise votre visage,
+je baise votre poitrine, je baise, avec mes lèvres suaves, les diverses
+parties de votre corps harmonieux et parfumé. Que ne m'aviez-vous dit
+tout de suite ce que vous étiez, cristallisations d'une beauté morale
+supérieure? Il a fallu que je devinasse par moi-même les innombrables
+trésors de tendresse et de chasteté que recélaient les battements de
+votre c&oelig;ur oppressé. Poitrine ornée de guirlandes de roses et de
+vétyver. Il a fallu que j'entr'ouvrisse vos jambes pour vous connaître
+et que ma bouche se suspendit aux insignes de votre pudeur. Mais (chose
+importante à représenter) n'oubliez pas chaque jour de laver la peau de
+vos parties, avec de l'eau chaude, car, sinon, des chancres vénériens
+pousseraient infailliblement sur les commissures fendues de mes lèvres
+inassouvies. Oh! si au lieu d'être un enfer, l'univers n'avait été qu'un
+céleste anus immense, regardez le geste que je fais du côté de mon
+bas-ventre: oui, j'aurais enfoncé ma verge à travers son sphyncter
+sanglant, fracassant, par mes mouvements impétueux, les propres parois
+de son bassin! Le malheur n'aurait pas alors soufflé, sur mes yeux
+aveuglés, des dunes entières de sable mouvant; j'aurais découvert
+l'endroit souterrain où gît la vérité endormie, et les fleuves de mon
+sperme visqueux auraient trouvé de la sorte un océan où se précipiter!
+Mais, pourquoi me surprends-je à regretter un état de choses imaginaire
+et qui ne recevra jamais le cachet de son accomplissement ultérieur? Ne
+nous donnons pas la peine de construire de fugitives hypothèses. En
+attendant, que celui qui brûle de l'ardeur de partager mon lit vienne me
+trouver; mais, je mets une condition rigoureuse à mon hospitalité: il
+faut qu'il n'ait pas plus de quinze ans. Qu'il ne croie pas de son côté
+que j'en ai trente; qu'est-ce que cela y fait? L'âge ne diminue pas
+l'intensité des sentiments, loin de là; et, quoique mes cheveux soient
+devenus blancs comme la neige, ce n'est pas à cause de la vieillesse:
+c'est, au contraire, pour le motif que vous savez. Moi, je n'aime pas
+les femmes! Ni même les hermaphrodites! Il me faut des êtres qui me
+ressemblent, sur le front desquels la noblesse humaine soit marquée en
+caractères plus tranchés et ineffaçables! Êtes-vous certain que celles
+qui portent de longs cheveux, soient de la même nature que la mienne?
+Je ne le crois pas, et je ne déserterai pas mon opinion. Une salive
+saumâtre coule de ma bouche, je ne sais pas pourquoi. Qui veut me la
+sucer, afin que j'en sois débarrassé? Elle monte ... elle monte
+toujours! Je sais ce que c'est. J'ai remarqué que, lorsque je bois à la
+gorge le sang de ceux qui se couchent à côté de moi (c'est à tort que
+l'on me suppose vampire, puisqu'on appelle ainsi des morts qui sortent
+de leur tombeau; or, moi, je suis un vivant), j'en rejette le lendemain
+une partie par la bouche: voilà l'explication de la salive infecte. Que
+voulez-vous que j'y fasse, si les organes, affaiblis par le vice, se
+refusent à l'accomplissement des fonctions de la nutrition? Mais, ne
+révélez mes confidences à personne. Ce n'est pas pour moi que je vous
+dis cela; c'est pour vous-même et les autres, afin que le prestige du
+secret retienne dans les limites du devoir et de la vertu ceux qui,
+aimantés par l'électricité de l'inconnu, seraient tentés de m'imiter.
+Ayez ma bonté de regarder ma bouche (pour le moment, je n'ai pas le
+temps d'employer une formule plus longue de politesse); elle vous frappe
+au premier abord par l'apparence de sa structure, sans mettre le serpent
+dans vos comparaisons; c'est que j'en contracte le tissu jusqu'à la
+dernière réduction, afin de faire croire que je possède un caractère
+froid. Vous n'ignorez pas qu'il est diamétralement opposé. Que ne
+puis-je regarder à travers ces pages séraphiques le visage de celui qui
+me lit. S'il n'a pas dépassé la puberté, qu'il s'approche. Serre-moi
+contre toi, et ne crains pas de me faire du mal; rétrécissons
+progressivement les liens de nos muscles. Davantage. Je sens qu'il est
+inutile d'insister; l'opacité, remarquable à plus d'un titre, de cette
+feuille de papier, est un empêchement des plus considérables à
+l'opération de notre complète jonction. Moi, j'ai toujours éprouvé un
+caprice infâme pour la pâle jeunesse des collèges, et les enfants
+étiolés des manufactures! Mes paroles ne sont pas les réminiscences d'un
+rêve, et j'aurais trop de souvenirs à débrouiller, si l'obligation
+m'était imposée de faire passer devant vos yeux les événements qui
+pourraient affermir de leur témoignage la véracité de ma douloureuse
+affirmation. La justice humaine ne m'a pas encore surpris en flagrant
+délit, malgré l'incontestable habileté de ses agents. J'ai même
+assassiné (il n'y a pas longtemps!) un pédéraste qui ne se prêtait pas
+suffisamment à ma passion; j'ai jeté son cadavre dans un puits
+abandonné, et l'on n'a pas de preuves décisives contre moi. Pourquoi
+frémissez-vous de peur, adolescent qui me lisez? Croyez-vous que je
+veuille en faire autant envers vous? Vous vous montrez souverainement
+injuste ... Vous avez raison: méfiez-vous de moi, surtout si vous êtes
+beau. Mes parties offrent éternellement le spectacle lugubre de la
+turgescence; nul ne peut soutenir (et combien ne s'en ont-ils pas
+approchés!) qu'il les a vues à l'état de tranquillité normale, pas même
+le décrotteur qui m'y porta un coup de couteau dans un moment de délire.
+L'ingrat! Je change de vêtements deux fois par semaine, la propreté
+n'étant pas le principal motif de ma détermination. Si je n'agissais pas
+ainsi, les membres de l'humanité disparaîtraient au bout de quelques
+jours, dans des combats prolongés. En effet, dans quelque contrée que je
+me trouve, ils me harcèlent continuellement de leur présence et viennent
+lécher la surface de mes pieds. Mais, quelle puissance possèdent-elles
+donc, mes gouttes séminales, pour attirer vers elles tout ce qui respire
+par des nerfs olfactifs! Ils viennent des bords des Amazones, ils
+traversent les vallées qu'arrose le Gange, ils abandonnent le lichen
+polaire, pour accomplir de longs voyages à ma recherche, et demander aux
+cités immobiles, si elles n'ont pas vu passer, un instant, le long de
+leurs remparts, celui dont le sperme sacré embaume les montagnes, les
+lacs, les bruyères, les forêts, les promontoires et la vastitude des
+mers! Le désespoir de ne pas pouvoir me rencontrer (je me cache
+secrètement dans les endroits les plus inaccessibles, afin d'alimenter
+leur ardeur) les porte aux actes les plus regrettables. Ils se mettent
+trois cent mille de chaque côté, et les mugissements des canons servent
+de prélude à la bataille. Toutes les ailes s'ébranlent à la fois, comme
+un seul guerrier. Les carrés se forment et tombent aussitôt pour ne plus
+se relever. Les chevaux effarés s'enfuient dans toutes les directions.
+Les boulets labourent le sol, comme des météores implacables. Le théâtre
+du combat n'est plus qu'un vaste champ de carnage, quand la nuit révèle
+sa présence et que la lune silencieuse apparaît entre les déchirures
+d'un nuage. Me montrant du doigt un espace de plusieurs lieues recouvert
+de cadavres, le croissant vaporeux de cet astre m'ordonne de prendre un
+instant, comme le sujet de méditatives réflexions, les conséquences
+funestes qu'entraîne, après lui, l'inexplicable talisman enchanteur que
+la Providence m'accorda. Malheureusement que de siècles ne faudra-t-il
+pas encore, avant que la race humaine périsse entièrement par mon piège
+perfide! C'est ainsi qu'un esprit habile, et qui ne se vante pas,
+emploie, pour atteindre à ses fins, les moyens mêmes qui paraîtraient
+d'abord y porter un invincible obstacle. Toujours mon intelligence
+s'élève vers cette imposante question, et vous êtes témoin vous-même
+qu'il ne m'est plus possible de rester dans le sujet modeste qu'au
+commencement j'avais le dessein de traiter. Un dernier mot ... c'était
+une nuit d'hiver. Pendant que la bise sifflait dans les sapins, le
+Créateur ouvrit sa porte au milieu des ténèbres et fit entrer un
+pédéraste.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Silence! il passe un cortège funéraire à côté de vous. Inclinez la
+binarité de vos rotules vers la terre et entonnez un chant
+d'outre-tombe. (Si vous considérez mes paroles plutôt comme une simple
+forme impérative, que comme un ordre formel qui n'est pas à sa place,
+vous montrerez de l'esprit et du meilleur.) Il est possible que vous
+parveniez de la sorte à réjouir extrêmement l'âme du mort, qui va se
+reposer de la vie dans une fosse. Même le fait est, pour moi, certain.
+Remarquez que je ne dis pas que votre opinion ne puisse jusqu'à un
+certain point être contraire à la mienne; mais, ce qu'il importe avant
+tout, c'est de posséder des notions justes sur les bases de la morale,
+de telle manière que chacun doive se pénétrer du principe qui commande
+de faire à autrui ce que l'on voudrait peut-être qui fût fait à
+soi-même. Le prêtre des religions ouvre le premier la marche, en tenant
+à la main un drapeau blanc, signe de la paix, et de l'autre un emblème
+d'or qui représente les parties de l'homme et de la femme, comme pour
+indiquer que ces membres charnels sont la plupart du temps, abstraction
+faite de toute métaphore, des instruments très dangereux entre les mains
+de ceux qui s'en servent, quand ils les manipulent aveuglément pour des
+buts divers qui se querellent entre eux, au lieu d'engendrer une
+opportune réaction contre la passion connue qui cause presque tous nos
+maux. Au bas de son dos est attachée (artificiellement, bien entendu)
+une queue de cheval, aux crins épais, qui balaie la poussière du sol.
+Elle signifie de prendre garde de ne pas nous ravaler par notre conduite
+au rang des animaux. Le cercueil connaît sa route et marche après la
+tunique flottante du consolateur. Les parents et les amis du défunt, par
+la manifestation de leur position, ont résolu de fermer la marche du
+cortège. Celui-ci s'avance avec majesté, comme un vaisseau qui fend la
+pleine mer, et ne craint pas le phénomène de l'enfoncement; car, au
+moment actuel, les tempêtes et les écueils ne se font pas remarquer par
+quelque chose de moins que leur explicable absence. Les grillons et
+les crapauds suivent à quelques pas la fête mortuaire; eux, aussi,
+n'ignorent pas que leur modeste présence aux funérailles de quiconque
+leur sera un jour comptée. Ils s'entretiennent à voix basse dans leur
+pittoresque langage (ne soyez pas assez présomptueux, permettez-moi de
+vous donner ce conseil non intéressé, pour croire que vous seul possédez
+la précieuse faculté de traduire les sentiments de votre pensée) de
+celui qu'ils regardèrent plus d'une fois courir à travers les prairies
+verdoyantes, et plonger la sueur de ses membres dans les bleuâtres
+vagues des golfes arénacés. D'abord, la vie parut lui sourire sans
+arrière-pensée, et, magnifiquement, le couronna de fleurs; mais, puisque
+votre intelligence elle-même s'aperçoit ou plutôt devine qu'il s'est
+arrêté aux limites de l'enfance, je n'ai pas besoin, jusqu'à l'apparition
+d'une rétractation véritablement nécessaire, de continuer les prolégomènes
+de ma rigoureuse démonstration. Dix ans. Nombre exactement calqué, à s'y
+méprendre, sur celui des doigts de la main. C'est peu et c'est beaucoup
+Dans le cas qui nous préoccupe, cependant, je m'appuierai sur votre amour
+envers la vérité, pour que vous prononciez, avec moi, sans tarder une
+seconde de plus, que c'est peu. Et, quand je réfléchis sommairement à ces
+ténébreux mystères, par lesquels un être humain disparaît de la terre,
+aussi facilement qu'une mouche ou une libellule, sans conserver l'espérance
+d'y revenir, je me surprends à couver le vif regret de ne pas probablement
+pouvoir vivre assez longtemps, pour vous bien expliquer ce que je n'ai pas
+la prétention de comprendre moi-même. Mais, puisqu'il est prouvé que, par
+un hasard extraordinaire, je n'ai pas encore perdu la vie depuis ce
+temps lointain où je commençai, plein de terreur, la phrase précédente,
+je calcule mentalement qu'il ne sera pas inutile ici, de construire
+l'aveu complet de mon impuissance radicale, quand il s'agit surtout,
+comme à présent, de cette imposante et inabordable question. C'est,
+généralement parlant, une chose singulière que la tendance attractive
+qui nous porte à rechercher (pour ensuite les exprimer) les
+ressemblances et et les différences que recèlent, dans leurs naturelles
+propriétés, les objets les plus opposés entre eux, et quelquefois les
+moins aptes, en apparence, à se prêter à ce genre de combinaisons
+sympathiquement curieuses, et qui, ma parole d'honneur, donnent
+gracieusement au style de l'écrivain, qui se paie cette personnelle
+satisfaction, l'impossible et inoubliable aspect d'un hibou sérieux
+jusqu'à l'éternité. Suivons en conséquence le courant qui nous entraîne.
+Le milan royal a les ailes proportionnellement plus longues que les
+buses, et le vol bien plus aisé: aussi passe-t-il sa vie dans l'air.
+Il ne se repose presque jamais et parcourt chaque jour des espaces
+immenses; et ce grand mouvement n'est point un exercice de chasse, ni
+poursuite de proie, ni même de découverte; car, il ne chasse pas; mais,
+il semble que le vol soit son état naturel, sa favorite situation. L'on
+ne peut s'empêcher d'admirer la manière dont il l'exécute. Ses ailes
+longues et étroites paraissent immobiles; c'est la queue qui croit
+diriger toutes les évolutions, et la queue ne se trompe pas: elle agit
+sans cesse. Il s'élève sans effort; il s'abaisse comme s'il glissait sur
+un plan incliné; il semble plutôt nager que voler; il précipite sa
+course, il la ralentit, s'arrête, et reste comme suspendu ou fixé à la
+même place, pendant des heures entières. L'on ne peut s'apercevoir
+d'aucun mouvement dans ses ailes: vous ouvririez les yeux comme la porte
+d'un four, que ce serait d'autant inutile. Chacun a le bon sens de
+confesser sans difficulté (quoique avec un peu de mauvaise grâce) qu'il
+ne s'aperçoit pas, au premier abord, du rapport, si lointain qu'il soit,
+que je signale entre la beauté du vol du milan royal, et celle de la
+figure de l'enfant, s'élevant doucement, au-dessus du cercueil
+découvert, comme un nénuphar qui perce la surface des eaux; et voilà
+précisément en quoi consiste l'impardonnable faute qu'entraîne
+l'inamovible situation d'un manque de repentir, touchant l'ignorance
+volontaire dans laquelle on croupit. Ce rapport de calme majesté entre
+les deux termes de ma narquoise comparaison n'est déjà que trop commun,
+et d'un symbole assez compréhensible, pour que je m'étonne davantage de
+ce qui ne peut avoir, comme seule excuse, que ce même caractère de
+vulgarité qui fait appeler, sur tout objet ou spectacle qui en est
+atteint, un profond sentiment d'indifférence injuste. Comme si ce qui se
+voit quotidiennement n'en devrait pas moins réveiller l'attention de
+notre admiration! Arrivé à l'entrée du cimetière, le cortège s'empresse
+de s'arrêter; son intention n'est pas d'aller plus loin. Le fossoyeur
+achève le creusement de la fosse; l'on y dépose le cercueil avec toutes
+les précautions prises en pareil cas; quelques pelletées de terre
+inattendues viennent recouvrir le corps de l'enfant. Le prêtre des
+religions, au milieu de l'assistance émue, prononce quelques paroles
+pour bien enterrer le mort, davantage, dans l'imagination des
+assistants. «Il dit qu'il s'étonne beaucoup de ce que l'on verse ainsi
+tant de pleurs, pour un acte d'une telle insignifiance. Textuel. Mais il
+craint de ne pas qualifier suffisamment ce qu'il prétend, lui, être un
+incontestable bonheur. S'il avait cru que la mort est aussi peu
+sympathique dans sa naïveté, il aurait renoncé à son mandat, pour ne pas
+augmenter la légitime douleur des nombreux parents et amis du défunt;
+mais, une secrète voix l'avertit de leur donner quelques consolations,
+qui ne seront pas inutiles, ne fût-ce que celle qui ferait entrevoir
+l'espoir d'une prochaine rencontre dans les cieux entre celui qui mourut
+et ceux qui survécurent.» Maldoror s'enfuyait au grand galop, en
+paraissant diriger sa course vers les murailles du cimetière. Les sabots
+de son coursier élevaient autour de son maître une fausse couronne de
+poussière épaisse. Vous autres, vous ne pouvez savoir le nom de ce
+cavalier; mais, moi, je le sais. Il s'approchait de plus en plus; sa
+figure de platine commençait à devenir perceptible, quoique le bas en
+fût entièrement enveloppé d'un manteau que le lecteur s'est gardé d'ôter
+de sa mémoire et qui ne laissait apercevoir que les yeux. Au milieu de
+son discours, le prêtre des religions devient subitement pâle, car son
+oreille reconnaît le galop irrégulier de ce célébré cheval blanc qui
+n'abandonna jamais son maître. «Oui, ajouta-t-il de nouveau, ma
+confiance est grande dans cette prochaine rencontre; alors, on
+comprendra, mieux qu'auparavant, quel sens il fallait attacher à la
+séparation temporaire de l'âme et du corps. Tel qui croit vivre sur
+cette terre se berce d'une illusion dont il importerait d'accélérer
+l'évaporation.» Le bruit du galop s'accroissait de plus en plus; et,
+comme le cavalier, étreignant la ligne d'horizon, paraissait en vue,
+dans le champ d'optique qu'embrassait le portail du cimetière, rapide
+comme un cyclone giratoire, le prêtre des religions plus gravement
+reprit: «Vous ne semblez pas vous douter que celui-ci, que la maladie
+força de ne connaître que les premières phases de la vie, et que la
+fosse vient de recevoir dans son sein, est l'indubitable vivant; mais,
+sachez au moins que celui-là, dont vous apercevez la silhouette
+équivoque emportée par un cheval nerveux, et sur lequel je vous
+conseille de fixer le plus tôt possible les yeux, car il n'est plus
+qu'un point, et va bientôt disparaître dans la bruyère, quoiqu'il ait
+beaucoup vécu, est le seul véritable mort.»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>«Chaque nuit, à l'heure où le sommeil est parvenu à son plus grand degré
+d'intensité, une vieille araignée de la grande espèce sort lentement sa
+tête d'un trou placé sur le sol, à l'une des intersections des angles
+de la chambre. Elle écoute attentivement si quelque bruissement remue
+encore ses mandibules dans l'atmosphère. Vu sa conformation d'insecte,
+elle ne peut pas faire moins, si elle prétend augmenter de brillantes
+personnifications les trésors de la littérature, que d'attribuer des
+mandibules au bruissement. Quand elle s'est assurée que le silence règne
+aux alentours, elle retire successivement, des profondeurs de son nid,
+sans le secours de la méditation, les diverses parties de son corps, et
+s'avance à pas comptés vers ma couche. Chose remarquable! moi qui fais
+reculer le sommeil et les cauchemars, je me sens paralysé dans la
+totalité de mon corps, quand elle grimpe le long des pieds d'ébène de
+mon lit de satin. Elle m'étreint la gorge avec les pattes, et me suce le
+sang avec son ventre. Tout simplement! Combien de litres d'une liqueur
+pourprée, dont vous n'ignorez pas le nom, n'a-t-elle pas bus, depuis
+qu'elle accomplit le même manège avec une persistance digne d'une
+meilleure cause! Je ne sais pas ce que je lui ait fait, pour qu'elle se
+conduise de la sorte à mon égard. Lui ai-je broyé une patte par
+inattention? Lui ai-je enlevé ses petits? Ces deux hypothèses, sujettes
+à caution, ne sont pas capables de soutenir un sérieux examen; elles
+n'ont même pas de la peine à provoquer un haussement dans mes épaules et
+un sourire sur mes lèvres, quoique l'on ne doive se moquer de personne.
+Prends garde à toi, tarentule noire; si ta conduite n'a pas pour excuse
+un irréfutable syllogisme, une nuit je me réveillerai en sursaut, par un
+dernier effort de ma volonté agonisante, je romprai le charme avec
+lequel tu retiens mes membres dans l'immobilité, et je t'écraserai entre
+les os de mes doigts, comme un morceau de matière mollasse. Cependant,
+je me rappelle vaguement que je t'ai donné la permission de laisser tes
+pattes grimper sur l'éclosion de la poitrine, et de là jusqu'à la peau
+qui recouvre mon visage; que par conséquent, je n'ai pas le droit de te
+contraindre. Oh! qui démêlera mes souvenirs confus! Je lui donne pour
+récompense ce qui reste de mon sang: en comptant la dernière goutte
+inclusivement, il y en a pour remplir au moins la moitié d'une coupe
+d'orgie.» Il parle, et il ne cesse de se déshabiller. Il appuie une
+jambe sur le matelas, et de l'autre, pressant le parquet de saphir afin
+de s'enlever, il se trouve étendu dans une position horizontale. Il a
+résolu de ne pas fermer les yeux, afin d'attendre son ennemi de pied
+ferme. Mais, chaque fois, ne prend-il pas la même résolution, et
+n'est-elle pas toujours détruite par l'inexplicable image de sa promesse
+fatale? Il ne dit plus rien, et se résigne avec douleur; car, pour lui
+le serment est sacré. Il s'enveloppe majestueusement dans les replis de
+la soie, dédaigne d'entrelacer les glands d'or de ses rideaux, et,
+appuyant les boucles ondulées de ses longs cheveux noirs sur les franges
+du coussin de velours, il tâte, avec la main, la large blessure de son
+cou, dans laquelle la tarentule a pris l'habitude de se loger, comme
+dans un deuxième nid, tandis que son visage respire la satisfaction. Il
+espère que cette nuit actuelle (espérez avec lui!) verra la dernière
+représentation de la succion immense; car, son unique v&oelig;u serait que
+le bourreau en finit avec son existence: la mort, et il sera content.
+Regardez cette vieille araignée de la grande espèce, qui sort lentement
+sa tête d'un trou placé sur le sol, à l'une des intersections des angles
+de la chambre. Nous ne sommes plus dans la narration. Elle écoute
+attentivement si quelque bruissement remue encore ses mandibules dans
+l'atmosphère. Hélas! nous sommes maintenant arrivés dans le réel, quant
+à ce qui regarde la tarentule, et, quoique l'on pourrait mettre un point
+d'exclamation à la fin de chaque phrase, ce n'est peut-être pas une
+raison pour s'en dispenser! Elle s'est assurée que le silence règne aux
+alentours; la voilà qui retire successivement des profondeurs de son
+nid, sans le secours de la méditation, les diverses parties de son
+corps, et s'avance à pas comptés vers la couche de l'homme solitaire. Un
+instant elle s'arrête; mais il est court, ce moment d'hésitation. Elle
+se dit qu'il n'est pas temps encore de cesser de torturer, et qu'il faut
+auparavant donner au condamné les plausibles raisons qui déterminèrent
+la perpétualité du supplice. Elle a grimpé à côté de l'oreille de
+l'endormi. Si vous voulez ne pas perdre une seule parole de ce qu'elle
+va dire, faites abstraction des occupations étrangères qui obstruent le
+portique de votre esprit, et soyez, au moins, reconnaissant de l'intérêt
+que je vous porte, en faisant assister votre présence aux scènes
+théâtrale qui me paraissent dignes d'exciter une véritable attention
+de votre part; car, qui m'empêcherait de garder, pour moi seul, les
+événements que je raconte? «Réveille-toi, flamme amoureuse des anciens
+jours, squelette décharné. Le temps est venu d'arrêter la main de la
+justice. Nous ne te ferons pas attendre longtemps l'explication que tu
+souhaites. Tu nous écoutes, n'est-ce pas? Mais ne remue pas tes membres;
+tu es encore aujourd'hui sous notre magnétique pouvoir, et l'atonie
+encéphalique persiste: c'est pour la dernière fois. Quelle impression la
+figure d'Elseneur fait-elle dans ton imagination? Tu l'as oublié! Et ce
+Réginald, à la démarche fière, as-tu gravé ses traits dans ton cerveau
+fidèle? Regarde-le caché dans les replis des rideaux; sa bouche est
+penchée vers ton front; mais il n'ose te parler, car il est plus timide
+que moi. Je vais te raconter un épisode de ta jeunesse, et te remettre
+dans le chemin de la mémoire ...» Il y avait longtemps que l'araignée
+avait ouvert son ventre, d'où s'étaient élancés deux adolescents, à la
+robe bleue, chacun un glaive flamboyant à la main, et qui avaient pris
+place aux côtés du lit, comme pour garder désormais le sanctuaire du
+sommeil. «Celui-ci, qui n'a pas encore cessé de te regarder, car il
+t'aima beaucoup, fut le premier de nous deux auquel tu donnas ton amour.
+Mais tu le fis souvent souffrir par les brusqueries de ton caractère.
+Lui, il ne cessait d'employer ses efforts à n'engendrer de ta part aucun
+sujet de plainte contre lui: un ange n'aurait pas réussi. Tu lui
+demandas, un jour s'il voulait aller se baigner avec toi, sur le rivage
+de la mer. Tous les deux, comme deux cygnes, vous vous élançâtes en même
+temps d'une roche à pic. Plongeurs éminents, vous glissâtes dans la
+masse aqueuse, les bras étendus entre la tête et se réunissant aux
+mains. Pendant quelques minutes, vous nageâtes entre deux courants. Vous
+reparûtes à une grande distance, vos cheveux entremêlés entre eux, et
+ruisselants du liquide salé. Mais quel mystère s'était donc passé sous
+l'eau, pour qu'une longue trace de sang s'aperçût à travers les vagues?
+Revenus à la surface, toi, tu continuais de nager, et tu faisais
+semblant de ne pas remarquer la faiblesse croissante de ton compagnon.
+Il perdait rapidement ses forces, et tu n'en poussais pas moins tes
+larges brassées vers l'horizon brumeux, qui s'estompait devant toi. Le
+blessé poussa des cris de détresse, et tu fis le sourd. Réginald frappa
+trois fois l'écho des syllabes de ton nom, et trois fois tu répondis par
+un cri de volupté. Il se trouvait trop loin du rivage pour y revenir,
+et s'efforçait en vain de suivre les sillons de ton passage afin de
+t'atteindre, et reposer un instant sa main sur ton épaule. La chasse
+négative se prolongea pendant une heure, lui, perdant ses forces, et,
+toi, sentant croître les tiennes. Désespérant d'égaler ta vitesse, il
+fit une courte prière au Seigneur pour lui recommander son âme, se plaça
+sur le dos comme quand on fait la planche, de telle manière qu'on
+apercevait le c&oelig;ur battre violemment sous sa poitrine, et attendit que
+la mort arrivât, afin de ne plus attendre. En cet instant, tes membres
+vigoureux étaient à perte de vue, et s'éloignaient encore, rapides comme
+une sonde qu'on laisse filer. Une barque, qui revenait de placer ses
+filets au large, passa dans ces parages. Les pêcheurs prirent Réginald
+pour un naufragé, et le halèrent, évanoui, dans leur embarcation. On
+constata la présence d'une blessure au flanc droit; chacun de ces matelots
+expérimentés émit l'opinion qu'aucune pointe d'écueil ou fragment de
+rocher n'était susceptible de percer un trou si microscopique et en même
+temps si profond. Une arme tranchante, comme le serait un stylet des plus
+aigus, pouvait seule s'arroger des droits à la paternité d'une si fine
+blessure. Lui, ne voulut jamais raconter les diverses phases du plongeon,
+à travers les entrailles des flots, et ce secret, il l'a gardé jusqu'à
+présent. Des larmes coulent maintenant sur ses joues un peu décolorées,
+et tombent sur tes draps: le souvenir est quelquefois plus amer que la
+chose. Mais moi, je ne ressentirai pas de la pitié: ce serait te montrer
+trop d'estime. Ne roule pas dans leur orbite ces yeux furibonds. Reste
+calme plutôt. Tu sais que tu ne peux pas bouger. D'ailleurs, je n'ai pas
+terminé mon récit.&mdash;Relève ton glaive, Réginald, et n'oublie pas si
+facilement la vengeance. Qui sait? peut-être un jour elle viendrait te
+faire des reproches.&mdash;Plus tard, tu conçus des remords dont l'existence
+devait être éphémère; tu résolus de racheter ta faute par le choix d'un
+autre ami, afin de le bénir et de l'honorer. Par ce moyen expiatoire, tu
+effaçais les taches du passé, et tu faisais retomber sur celui qui devint
+la deuxième victime, la sympathie que tu n'avais pas su montrer à l'autre.
+Vain espoir; le caractère ne se modifie pas d'un jour à l'autre, et ta
+volonté resta pareille à elle-même. Moi, Elseneur, je te vis pour la
+première fois, et, dès ce moment, je ne pus t'oublier. Nous nous regardâmes
+pendant quelques instants, et tu te mis à sourire. Je baissais les yeux,
+parce que je vis dans les tiens une flamme surnaturelle. Je me demandais
+si, à l'aide d'une nuit obscure, tu t'étais laissé choir secrètement
+jusqu'à nous de la surface de quelque étoile; car, je le confesse,
+aujourd'hui qu'il n'est pas nécessaire de feindre, tu ne ressemblais pas
+aux marcassins de l'humanité; mais une auréole de rayons étincelants
+enveloppait la périphérie de ton front. J'aurais désiré lier des
+relations intimes avec toi; ma présence n'osait approcher devant la
+frappante nouveauté de cette étrange noblesse, et une tenace terreur
+rôdait autour de moi. Pourquoi n'ai-je pas écouté ces avertissements de
+la conscience? Pressentiments fondés. Remarquant mon hésitation, tu
+rougis à ton tour, et tu avanças le bras. Je mis courageusement ma main
+dans la tienne, et, après cette action, je me sentis plus fort;
+désormais un souffle de ton intelligence était passé dans moi. Les
+cheveux au vent et respirant les haleines des brises, nous marchâmes
+quelques instants devant nous, à travers des bosquets touffus de
+lentisques, de jasmins, de grenadiers et d'orangers, dont les senteurs
+nous enivraient. Un sanglier frôla nos habits à toute course, et une
+larme tomba de son &oelig;il, quand il me vit avec toi: je ne m'expliquais
+pas sa conduite. Nous arrivâmes à la tombée de la nuit devant les portes
+d'une cité populeuse. Les profils des dômes, les flèches des minarets et
+les boules de marbre des belvédères découpaient vigoureusement leurs
+dentelures, à travers les ténèbres, sur le bleu intense du ciel. Mais tu
+ne voulus pas te reposer en cet endroit, quoique nous fussions accablés
+de fatigue. Nous longeâmes le bas des fortifications externes, comme
+des chacals nocturnes; nous évitâmes la rencontre des sentinelles aux
+aguets; et nous parvînmes à nous éloigner, par la porte opposée, de
+cette réunion solennelle d'animaux raisonnables, civilisés comme les
+castors. Le vol de la fulgore porte-lanterne, le craquement des herbes
+sèches, les hurlements intermittents de quelque loup lointain
+accompagnaient l'obscurité de notre marche incertaine, à travers la
+campagne. Quels étaient donc tes valables motifs pour fuir les ruches
+humaines? Je me posais cette question avec un certain trouble; mes
+jambes d'ailleurs commençaient à me refuser un service trop longtemps
+prolongé. Nous atteignîmes enfin la lisière d'un bois épais, dont les
+arbres étaient entrelacés entre eux par un fouillis de hautes lianes
+inextricables, de plantes parasites, et de cactus à épines monstrueuses.
+Tu t'arrêtas devant un bouleau. Tu me dis de m'agenouiller pour me
+préparer à mourir; tu m'accordais un quart d'heure pour sortir de cette
+terre. Quelques regards furtifs, pendant notre longue course, jetés à la
+dérobée sur moi, quand je ne t'observais pas, certains gestes dont j'avais
+remarqué l'irrégularité de mesure et de mouvement se présentèrent aussitôt
+à ma mémoire, comme les pages ouvertes d'un livre. Mes soupçons étaient
+confirmés. Trop faible pour lutter contre toi, tu me renversas à terre,
+comme l'ouragan abat la feuille du tremble. Un de tes genoux sur ma
+poitrine, et l'autre appuyé sur l'herbe humide, tandis qu'une de tes mains
+arrêtait la binarité de mes bras dans son étau, je vis l'autre sortir un
+couteau, de la gaîne appendue à ta ceinture. Ma résistance était presque
+nulle, et je fermai les yeux: les trépignements d'un troupeau de b&oelig;ufs
+s'entendirent à quelque distance, apportés par le vent. Il s'avançait
+comme une locomotive, harcelé par le bâton d'un pâtre et les mâchoires
+d'un chien. Il n'y avait pas de temps à perdre, et c'est ce que tu compris;
+craignant de ne pas parvenir à tes fins, car l'approche d'un secours
+inespéré avait doublé ma puissance musculaire, et t'apercevant que tu ne
+pouvais rendre immobile qu'un de mes bras à la fois, tu te contentas, par
+un rapide mouvement imprimé à la lame d'acier, de me couper le poignet
+droit. Le morceau, exactement détaché, tomba par terre. Tu pris la fuite,
+pendant que j'étais étourdi par la douleur. Je ne te raconterai pas comment
+le pâtre vint à mon secours, ni combien de temps devint nécessaire à ma
+guérison. Qu'il te suffise de savoir que cette trahison, à laquelle je ne
+m'attendais pas, me donna l'envie de rechercher la mort. Je portai ma
+présence dans les combats, afin d'offrir ma poitrine aux coups. J'acquis
+de la gloire dans les champs de bataille; mon nom était devenu redoutable
+même aux plus intrépides, tant mon artificielle main de fer répandait le
+carnage et la destruction dans les rangs ennemis. Cependant, un jour que
+les obus tonnaient beaucoup plus fort qu'à l'ordinaire, et que les
+escadrons, enlevés de leur base, tourbillonnaient, comme des pailles, sous
+l'influence du cyclone de la mort, un cavalier, à la démarche hardie,
+s'avança devant moi, pour me disputer la palme de la victoire. Les deux
+armées s'arrêtèrent, immobiles, pour nous contempler en silence. Nous
+combattîmes longtemps, criblés de blessures, et les casques brisés. D'un
+commun accord, nous cessâmes la lutte, afin de nous reposer, et la
+reprendre ensuite avec plus d'énergie. Plein d'admiration pour son
+adversaire, chacun lève sa propre visière: «Elseneur!...», «Réginald!...»,
+telles furent les simples paroles que nos gorges haletantes prononcèrent
+en même temps. Ce dernier, tombé dans le désespoir d'une tristesse
+inconsolable, avait pris, comme moi, la carrière des armes, et les
+balles l'avaient épargné. Dans quelles circonstances nous nous
+retrouvions! Mais ton nom ne fut pas prononcé! Lui et moi, nous nous
+jurâmes une amitié éternelle; mais, certes, différente des deux
+premières dans lesquelles tu avais été le principal acteur. Un archange,
+descendu du ciel et messager du Seigneur, nous ordonna de nous changer
+en une araignée unique, et de venir chaque nuit te sucer la gorge,
+jusqu'à ce qu'un commandement venu d'en haut arrêtât le cours du
+châtiment. Pendant près de dix ans, nous avons hanté ta couche. Dès
+aujourd'hui, tu es délivré de notre persécution. La promesse vague dont
+tu parlais, ce n'est pas à nous que tu la fis, mais bien à l'Être qui
+est plus fort que toi: tu comprenais toi-même qu'il valait mieux se
+soumettre à ce décret irrévocable. Réveille-toi, Maldoror! Le charme
+magnétique qui a pesé sur ton système cérébro-spinal, pendant les nuits
+de deux lustres, s'évapore.» Il se réveille comme il lui a été ordonné,
+et voit deux formes célestes disparaître dans les airs, les bras
+entrelacés. Il n'essaie pas de se rendormir. Il sort lentement, l'un
+après l'autre, ses membres hors de sa couche. Il va réchauffer sa peau
+glacée aux tisons rallumés de la cheminée gothique. Sa chemise seule
+recouvre son corps. Il cherche des yeux la carafe de cristal afin
+d'humecter son palais desséché. Il ouvre les contrevents de la fenêtre.
+Il s'appuie sur le rebord. Il contemple la lune qui verse, sur sa
+poitrine, un cône de rayons extatiques, où palpitent, comme des phalènes,
+des atomes d'argent d'une douceur ineffable. Il attend que le crépuscule
+du matin vienne apporter, par le changement de décors, un dérisoire
+soulagement à son c&oelig;ur bouleversé.</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME CHANT</p>
+
+<h3><a name="CHANT_SIXIEME" id="CHANT_SIXIEME"></a>CHANT SIXIÈME</h3>
+
+<p>Vous, dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d'embellir le
+faciès, ne croyez pas qu'il s'agisse encore de pousser, dans des
+strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu'un élève de quatrième,
+des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements
+sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu'on serait capable
+de l'imaginer, pour peu qu'on s'en donnât la peine; mais il est
+préférable de prouver par des faits les propositions que l'on avance.
+Prétendriez-vous donc que, parce que j'aurais insulté, comme en me
+jouant, l'homme, le Créateur et moi-même, dans mes explicables
+hyperboles, ma mission fût complète? Non: la partie la plus importante
+de mon travail n'en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire.
+Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés
+plus haut: il leur sera ainsi communiqué une puissance moins abstraite.
+La vitalité se répandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil
+circulatoire, et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de
+rencontrer, là où d'abord vous n'aviez cru voir que des entités vagues
+appartenant au domaine de la spéculation pure, d'une part, l'organisme
+corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de
+l'autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions physiologiques
+de la chair. Ce sont des êtres doués d'une énergique vie qui, les bras
+croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement (mais, je suis
+certain que l'effet sera très poétique) devant votre visage, placés
+seulement à quelques pas de vous, de manière que les rayons solaires,
+frappant d'abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées,
+viendront ensuite se refléter, visiblement sur leurs cheveux terrestres
+et matériels. Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs de la
+spécialité de provoquer le rire; des personnalités fictives qui auraient
+bien fait de rester dans la cervelle de l'auteur; ou des cauchemars
+placés trop au-dessus de l'existence ordinaire. Remarquez que, par cela
+même, ma poésie n'en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos mains
+des branches ascendantes d'aorte et des capsules surrénales; et puis des
+sentiments! Les cinq premiers récits n'ont pas été inutiles; ils étaient
+le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction,
+l'explication préalable de ma poétique future: et je devais à moi-même,
+avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de
+l'imagination, d'avertir les sincères amateurs de la littérature, par
+l'ébauche rapide d'une généralisation claire et précise, du but que
+j'avais résolu de poursuivre. En conséquence, mon opinion est que,
+maintenant, la partie synthétique de mon &oelig;uvre est complète et
+suffisamment paraphrasée. C'est par elle que vous avez appris que je me
+suis proposé d'attaquer l'homme et Celui qui le créa. Pour le moment et
+pour plus tard, vous n'avez pas besoin d'en savoir davantage! Des
+considérations, nouvelles me paraissent superflues, car elles ne
+feraient que répéter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai,
+mais identique, l'énoncé de la thèse dont la fin de ce jour verra le
+premier développement. Il résulte, des observations qui précèdent, que
+mon intention est d'entreprendre, désormais, la partie analytique; cela
+est si vrai qu'il n'y a que quelques minutes seulement, que j'exprimai
+le v&oelig;u ardent que vous fussiez emprisonné dans les glandes sudoripares
+de ma peau, pour vérifier la loyauté de ce que j'affirme, en
+connaissance de cause. Il faut, je le sais, étayer d'un grand nombre de
+preuves l'argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème; eh
+bien, ces preuves existent, et vous savez que je n'attaque personne,
+sans avoir des motifs sérieux! Je ris à gorge déployée, quand je songe
+que vous me reprochez de répandre d'amères accusations contre
+l'humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me
+donnerait raison!) et contre la Providence: je ne rétracterai pas mes
+paroles; mais, racontant ce que j'aurai vu, il ne me sera pas difficile,
+sans autre ambition que la vérité, de les justifier. Aujourd'hui, je
+vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure restera dans
+la suite à peu près stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou
+l'autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle
+forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques
+tâtonnements, ma formule définitive. C'est la meilleure: puisque c'est
+le roman! Cette préface hybride a été exposée d'une manière qui ne
+paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu'elle surprend,
+pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très bien où l'on veut
+d'abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupéfaction,
+auquel on doit généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur
+temps à lire des livres ou des brochures, j'ai fait tous mes efforts
+pour le produire. En effet, il m'était impossible de faire moins, malgré
+ma bonne volonté: ce n'est que plus tard, lorsque quelques romans auront
+paru, que vous comprendrez mieux la préface du renégat, à la figure
+fuligineuse.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Avant d'entrer en matière, je trouve stupide qu'il soit nécessaire (je
+pense que chacun ne sera pas de mon avis, si je me trompe) que je place
+à côté de moi un encrier ouvert, et quelques feuillets de papier non
+mâché. De cette manière, il me sera possible de commencer, avec amour,
+par ce sixième chant, la série des poëmes instructifs qu'il me tarde de
+produire. Dramatiques épisodes d'une implacable utilité! Notre héros
+s'aperçut qu'en fréquentant les cavernes, et prenant pour refuge les
+endroits inaccessibles, il transgressait les règles de la logique, et
+commettait un cercle vicieux. Car, si d'un côté, il favorisait ainsi sa
+répugnance pour les hommes, par le dédommagement de la solitude et de
+l'éloignement, et circonscrivait passivement son horizon borné, parmi
+des arbustes rabougris, des ronces et des lambrusques, de l'autre, son
+activité ne trouvait plus aucun aliment pour nourrir le minotaure de
+ses instincts pervers. En conséquence, il résolut de se rapprocher des
+agglomérations humaines, persuadé que parmi tant de victimes toutes
+préparées, ses passions diverses trouveraient amplement de quoi se
+satisfaire. Il savait que la police, ce bouclier de la civilisation,
+le recherchait avec persévérance, depuis nombre d'années, et qu'une
+véritable armée d'agents et d'espions était continuellement à ses
+trousses. Sans, cependant, parvenir à le rencontrer. Tant son habileté
+renversante déroutait, avec un suprême chic, les ruses les plus
+indiscutables au point de vue de leur succès, et l'ordonnance de la
+plus savante méditation. Il avait une faculté spéciale pour prendre des
+formes méconnaissables aux yeux exercés. Déguisements supérieurs, si je
+parle en artiste! Accoutrements d'un effet réellement médiocre, quand
+je songe à la morale. Par ce point, il touchait presqu'au génie.
+N'avez-vous pas remarqué la gracilité d'un joli grillon, aux mouvements
+alertes, dans les égouts de Paris? Il n'y a que celui-là: c'était
+Maldoror! Magnétisant les florissantes capitales, avec un fluide
+pernicieux, il les amène dans un état léthargique où elles sont
+incapables de se surveiller comme il le faudrait. État d'autant plus
+dangereux qu'il n'est pas soupçonné. Aujourd'hui il est à Madrid; demain
+il sera à Saint-Pétersbourg; hier il se trouvait à Pékin. Mais, affirmer
+exactement l'endroit actuel que remplissent de terreur les exploits de
+ce poétique Rocambole, est un travail au-dessus des forces possibles de
+mon épaisse ratiocination. Ce bandit est, peut-être, à sept cents lieues
+de ce pays; peut-être, il est à quelques pas de vous. Il n'est pas
+facile de faire périr entièrement les hommes, et les lois sont là; mais,
+on peut, avec de la patience, exterminer, une par une, les fourmis
+humanitaires. Or, depuis les jours de ma naissance, où je vivais avec
+les premiers aïeuls de notre race, encore inexpérimenté dans la tension
+de mes embûches; depuis les temps reculés, placés, au delà de
+l'histoire, où, dans de subtiles métamorphoses, je ravageais, à diverses
+époques, les contrées du globe par les conquêtes et le carnage, et
+répandais la guerre civile au milieu des citoyens, n'ai-je pas déjà
+écrasé sous mes talons, membre par membre ou collectivement, des
+générations entières, dont il ne serait pas difficile de concevoir le
+chiffre innombrable? Le passé radieux a fait de brillantes promesses à
+l'avenir: il les tiendra. Pour le ratissage de mes phrases, j'emploierai
+forcément la méthode naturelle, en rétrogradant jusque chez les
+sauvages, afin qu'ils me donnent des leçons. Gentlemen simples et
+majestueux, leur bouche gracieuse ennoblit tout ce qui découle de leurs
+lèvres tatouées. Je viens de prouver que rien n'est risible dans cette
+planète. Planète cocasse, mais superbe. M'emparant d'un style que
+quelques-uns trouveront naïf (quand il est si profond), je le ferai
+servir à interpréter des idées qui, malheureusement, ne paraîtront
+peut-être pas grandioses! Par cela même, me dépouillant des allures
+légères et sceptiques de l'ordinaire conversation, et, assez prudent
+pour ne pas poser ... je ne sais plus ce que j'avais l'intention de
+dire, car, je ne me rappelle pas le commencement de la phrase. Mais,
+sachez que la poésie se trouve partout où n'est pas le sourire,
+stupidement railleur, de l'homme, à la figure de canard. Je vais d'abord
+me moucher, parce que j'en ai besoin; et ensuite, puissamment aidé par
+ma main, je reprendrai le porte-plume que mes doigts avaient laissé
+tomber. Comment le pont du Carrousel put-il garder la constance de sa
+neutralité, lorsqu'il entendit les cris déchirants que semblait pousser
+le sac!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>I</p>
+
+<p>Les magasins de la rue Vivienne étalent leurs richesses aux yeux
+émerveillés. Éclairés par de nombreux becs de gaz, les coffrets d'acajou
+et les montres en or répandent à travers les vitrines des gerbes de
+lumière éblouissante. Huit heures ont sonné à l'horloge de la Bourse:
+ce n'est pas tard! A peine le dernier coup de marteau s'est-il fait
+entendre, que la rue, dont le nom a été cité, se met à trembler, et
+secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu'au boulevard
+Montmartre. Les promeneurs hâtent le pas, et se retirent pensifs dans
+leurs maisons. Une femme s'évanouit et tombe sur l'asphalte. Personne ne
+la relève: il tarde à chacun de s'éloigner de ce parage. Les volets se
+referment avec impétuosité, et les habitants s'enfoncent dans leurs
+couvertures. On dirait que la peste asiatique a révélé sa présence.
+Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville se prépare à nager
+dans les réjouissances des fêtes nocturnes, la rue Vivienne se trouve
+subitement glacée par une sorte de pétrification. Comme un c&oelig;ur qui
+cesse d'aimer, elle a sa vie éteinte. Mais, bientôt, la nouvelle du
+phénomène se répand dans les autres couches de la population, et un
+silence morne plane sur l'auguste capitale. Où sont-ils passés, les becs
+de gaz? Que sont-elles devenues, les vendeuses d'amour? Rien ... la
+solitude et l'obscurité! Une chouette, volant dans une direction
+rectiligne, et dont la patte est cassée, passe au-dessus de la
+Madeleine, et prend son essor vers la barrière du Trône, en s'écriant:
+«Un malheur se prépare.» Or, dans cet endroit que ma plume (ce véritable
+ami qui me sert de compère) vient de rendre mystérieux, si vous regardez
+du côté par où la rue Colbert s'engage dans la rue de Vivienne, vous
+verrez, à l'angle formé par le croisement de ces deux voies, un
+personnage montrer sa silhouette, et diriger sa marche légère vers les
+boulevards. Mais, si l'on s'approche davantage, de manière à ne pas
+amener sur soi-même l'attention de ce passant, on s'aperçoit, avec un
+agréable étonnement, qu'il est jeune! De loin on l'aurait pris en effet
+pour un homme mûr. La somme des jours ne compte plus, quand il s'agit
+d'apprécier la capacité intellectuelle d'une figure sérieuse. Je me
+connais à lire l'âge dans les lignes physiognomoniques du front: il a
+seize ans et quatre mois! Il est beau comme la rétractilité des serres
+des oiseaux rapaces; ou encore, comme l'incertitude des mouvements
+musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale
+postérieure; ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours
+retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs
+indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille; et surtout,
+comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à
+coudre et d'un parapluie! Mervyn, ce fils de la blonde Angleterre, vient
+de prendre chez son professeur une leçon d'escrime, et, enveloppé dans
+son tartan écossais, il retourne chez ses parents. C'est huit heures et
+demie, et il espère arriver chez lui à neuf heures: de sa part, c'est
+une grande présomption que de feindre d'être certain de connaître
+l'avenir. Quelque obstacle imprévu ne peut-il l'embarrasser dans sa
+route? Et cette circonstance, serait-elle si peu fréquente, qu'il dût
+prendre sur lui de la considérer comme une exception? Que ne
+considère-t-il plutôt, comme un fait anormal, la possibilité qu'il a eue
+jusqu'ici de se sentir dépourvu d'inquiétude et pour ainsi dire heureux?
+De quel droit en effet prétendrait-il gagner indemne sa demeure, lorsque
+quelqu'un le guette et le suit par derrière comme sa future proie? (Ce
+serait bien peu connaître sa profession d'écrivain à sensation, que de
+ne pas, au moins, mettre en avant, les restrictives interrogations après
+lesquelles arrive immédiatement la phrase que je suis sur le point de
+terminer.) Vous avez reconnu le héros imaginaire qui, depuis un long
+temps, brise par la pression de son individualité ma malheureuse
+intelligence! Tantôt Maldoror se rapproche de Mervyn, pour graver dans
+sa mémoire les traits de cet adolescent; tantôt, le corps rejeté en
+arrière, il recule sur lui-même comme le boomerang d'Australie, dans la
+deuxième période de son trajet, ou plutôt, comme une machine infernale.
+Indécis sur ce qu'il doit faire. Mais, sa conscience n'éprouve aucun
+symptôme d'une émotion la plus embryogénique, comme à tort vous le
+supposeriez. Je le vis s'éloigner un instant dans une direction opposée:
+était-il accablé par le remords? Mais, il revint sur ses pas avec un
+nouvel acharnement. Mervyn ne sait pas pourquoi ses artères temporales
+battent avec force, et il presse le pas, obsédé par une frayeur dont lui
+et vous cherchent vainement la cause. Il faut lui tenir compte de son
+application à découvrir l'énigme. Pourquoi ne se retourne-t-il pas? Il
+comprendrait tout. Songe-t-on jamais aux moyens les plus simples de
+faire cesser un état alarmant? Quand un rôdeur de barrières traverse un
+faubourg de la banlieue, un saladier de vin blanc dans le gosier et la
+blouse en lambeaux, si, dans le coin d'une borne, il aperçoit un vieux
+chat musculeux, contemporain des révolutions auxquelles ont assisté nos
+pères, contemplant mélancoliquement les rayons de la lune, qui
+s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance tortueusement dans une
+ligne courbe, et fait signe à un chien cagneux, qui se précipite. Le
+noble animal de la race féline attend son adversaire avec courage, et
+dispute chèrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une peau
+électrisable. Que ne fuyait-il donc? C'était si facile. Mais, dans le
+cas qui nous préoccupe actuellement. Mervyn complique encore le danger
+par sa propre ignorance. Il a comme quelques lueurs, excessivement
+rares, il est vrai, dont je ne m'arrêterai pas à démontrer le vague qui
+les recouvre; cependant, il lui est impossible de deviner la réalité. Il
+n'est pas prophète, je ne dis pas le contraire, et il ne se reconnaît
+pas la faculté de l'être. Arrivé sur la grande artère, il tourne à
+droite et traverse le boulevard Poissonnière et le boulevard
+Bonne-Nouvelle. A ce point de son chemin, il s'avance dans la rue du
+Faubourg-Saint-Denis, laisse derrière lui l'embarcadère du chemin de fer
+de Strasbourg, et s'arrête devant un portail élevé, avant d'avoir
+atteint la superposition perpendiculaire de la rue Lafayette. Puisque
+vous me conseillez de terminer en cet endroit la première strophe, je
+veux bien, pour cette fois, obtempérer à votre désir. Savez-vous que,
+lorsque je songe à l'anneau de fer caché sous la pierre par la main d'un
+maniaque, un invincible frisson me passe par les cheveux?</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l'hôtel moderne tourne sur
+ses gonds. Il arpente la cour, parsemée de sable fin, et franchit les
+huit degrés du perron. Les deux statues, placées à droite et à gauche
+comme les gardiennes de l'aristocratique villa, ne lui barrent pas le
+passage. Celui qui a tout renié, père, mère, Providence, amour, idéal,
+afin de ne plus penser qu'à lui seul, s'est bien gardé de ne pas suivre
+les pas qui précédaient. Il l'a vu entrer dans un spacieux salon du
+rez-de-chaussée, aux boiseries de cornaline. Le fils de famille se jette
+sur un sofa, et l'émotion l'empêche de parler. Sa mère, à la robe longue
+et traînante, s'empresse autour de lui, et l'entoure de ses bras. Ses
+frères, moins âgés que lui, se groupent autour du meuble, chargé d'un
+fardeau; ils ne connaissent pas la vie d'une manière suffisante, pour se
+faire une idée nette de la scène qui se passe. Enfin, le père élève sa
+canne, et abaisse sur les assistants un regard plein d'autorité.
+Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il s'éloigne de son siège
+ordinaire, et s'avance, avec inquiétude, quoique affaibli par les ans,
+vers le corps immobile de son premier-né. Il parle dans une langue
+étrangère, et chacun l'écoute dans un recueillement respectueux: «Qui a
+mis le garçon dans cet état? La Tamise brumeuse charriera encore une
+quantité notable de limon avant que mes forces soient complètement
+épuisées. Des lois préservatrices n'ont pas l'air d'exister dans cette
+contrée inhospitalière. Il éprouverait la vigueur de mon bras, si je
+connaissais le coupable. Quoique j'aie pris ma retraite, dans
+l'éloignement des combats maritimes, mon épée de commodore, suspendue à
+la muraille, n'est pas encore rouillée. D'ailleurs, il est facile d'en
+repasser le fil. Mervyn, tranquillise-toi; je donnerai des ordres à mes
+domestiques, afin de rencontrer la trace de celui que, désormais, je
+chercherai, pour le faire périr de ma propre main. Femme, ôte toi de là,
+et va t'accroupir dans un coin; tes yeux m'attendrissent, et tu ferais
+mieux de refermer le conduit de tes glandes lacrymales. Mon fils, je
+t'en supplie, réveille tes sens, et reconnais ta famille; c'est ton père
+qui te parle ...» La mère se tient à l'écart, et, pour obéir aux ordres
+de son maître, elle a pris un livre entre ses mains, et s'efforce de
+demeurer tranquille, en présence du danger que court celui que sa
+matrice enfanta. « ... Enfants, allez vous amuser dans le parc, et
+prenez garde, en admirant la natation des cygnes, de ne pas tomber dans
+la pièce d'eau ...» Les frères, les mains pendantes, restent muets;
+tous, la toque surmontée d'une plume arrachée à l'aile de l'engoulevent
+de la Caroline, avec le pantalon de velours s'arrêtant aux genoux, et
+les bas de soie rouge, se prennent par la main et se retirent du salon,
+ayant soin de ne presser le parquet d'ébène que de la pointe des pieds.
+Je suis certain qu'ils ne s'amuseront pas, et qu'ils se promèneront avec
+gravité dans les allées de platanes. Leur intelligence est précoce. Tant
+mieux pour eux. « ... Soins inutiles, je te berce dans mes bras, et tu
+es insensible à mes supplications. Voudrais-tu relever la tête?
+J'embrasserai tes genoux, s'il le faut. Mais non ... elle retombe
+inerte.»&mdash;«Mon doux maître, si tu le permets à ton esclave, je vais
+chercher dans mon appartement un flacon rempli d'essence de
+térébenthine, et dont je me sers habituellement quand la migraine
+envahit mes tempes, après être revenue du théâtre, ou lorsque la lecture
+d'une narration émouvante, consignée dans les annales britanniques de la
+chevaleresque histoire de nos ancêtres, jette ma pensée rêveuse dans les
+tourbières de l'assoupissement.»&mdash;«Femme, je ne t'avais pas donné la
+parole, et tu n'avais pas le droit de la prendre. Depuis notre légitime
+union, aucun nuage n'est venu s'interposer entre nous. Je suis content
+de toi, je n'ai jamais eu de reproches à te faire: et réciproquement.
+Va chercher dans ton appartement un flacon rempli d'essence de
+térébenthine. Je sais qu'il s'en trouve un dans les tiroirs de ta
+commode, et tu ne viendras pas me l'apprendre. Dépêche-toi de franchir
+les degrés de l'escalier en spirale, et reviens me trouver avec un
+visage content.» Mais la sensible Londonienne est à peine arrivée aux
+premières marches (elle ne court pas aussi promptement qu'une personne
+des classes inférieures) que déjà une de ses demoiselles d'atour
+redescend du premier étage, les joues empourprées de sueur, avec le
+flacon qui, peut-être, contient la liqueur de vie dans ses parois de
+cristal. La demoiselle s'incline avec grâce en présentant son offre, et
+la mère, avec sa démarche royale, s'est avancée vers les franges qui
+bordent le sofa, seul objet qui préoccupe sa tendresse. Le commodore,
+avec un geste fier, mais bienveillant, accepte le flacon des mains de
+son épouse. Un foulard d'Inde y est trempé, et l'on entoure la tête de
+Mervyn avec les méandres orbiculaires de la soie. Il respire des sels;
+il remue un bras. La circulation se ranime, et l'on entend les cris
+joyeux d'un kakatoès des Philippines, perché sur l'embrasure de la
+fenêtre. «Qui va là?... Ne m'arrêtez point ... Où suis-je? Est-ce une
+tombe qui supporte mes membres alourdis? Les planches m'en paraissent
+douces ... Le médaillon qui contient le portrait de ma mère, est-il
+encore attaché à mon cou?... Arrière, malfaiteur, à la tête échevelée.
+Il n'a pu m'atteindre, et j'ai laissé entre ses doigts un pan de mon
+pourpoint. Détachez les chaînes des bouledogues, car, cette nuit, un
+voleur reconnaissable peut s'introduire chez nous avec effraction,
+tandis que nous serons plongés dans le sommeil. Mon père et ma mère, je
+vous reconnais, et je vous remercie de vos soins. Appelez mes petits
+frères. C'est pour eux que j'avais acheté des pralines, et je veux les
+embrasser.» A ces mots, il tombe dans un profond état léthargique. Le
+médecin, qu'on a mandé en toute hâte, se frotte les mains et s'écrie:
+«La crise est passée. Tout va bien. Demain votre fils se réveillera
+dispos. Tous, allez-vous-en dans vos couches respectives, je l'ordonne,
+afin que je reste seul à côté du malade, jusqu'à l'apparition de
+l'aurore et du chant du rossignol.» Maldoror, caché derrière la porte,
+n'a perdu aucune parole. Maintenant, il connaît le caractère des
+habitants de l'hôtel, et agira en conséquence. Il sait où demeure
+Mervyn, et ne désire pas en savoir davantage. Il a inscrit dans un
+calepin le nom de la rue et le numéro du bâtiment. C'est le principal.
+Il est sûr de ne pas les oublier. Il s'avance, comme une hyène, sans
+être vu, et longe les côtés de la cour. Il escalade la grille avec
+agilité, et s'embarrasse un instant dans les pointes de fer; d'un bond,
+il est sur la chaussée. Il s'éloigne à pas de loup. «Il me prenait pour
+un malfaiteur, s'écrie-t-il: lui, c'est un imbécile. Je voudrais trouver
+un homme exempt de l'accusation que le malade a portée contre moi. Je ne
+lui ai pas enlevé un pan de son pourpoint, comme il l'a dit. Simple
+hallucination hypnagogique causée par la frayeur. Mon intention n'était
+pas aujourd'hui de m'emparer de lui; car, j'ai d'autres projets
+ultérieurs sur cet adolescent timide.» Dirigez-vous du côté où se trouve
+le lac des cygnes; et, je vous dirai plus tard pourquoi il s'en trouve
+un de complètement noir parmi la troupe, et dont le corps, supportant
+une enclume, surmontée du cadavre en putréfaction d'un crabe tourteau,
+inspire à bon droit de la méfiance à ses autres aquatiques camarades.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>Mervyn est dans sa chambre; il a reçu une missive. Qui donc lui écrit
+une lettre? Son trouble l'a empêché de remercier l'agent postal.
+L'enveloppe a les bordures noires, et les mots sont tracés d'une
+écriture hâtive. Ira-t-il porter cette lettre à son père? Et si le
+signataire le lui défend expressément? Plein d'angoisse, il ouvre sa
+fenêtre pour respirer les senteurs de l'atmosphère; les rayons du soleil
+reflètent leurs prismatiques irradiations sur les glaces de Venise et
+les rideaux de damas. Il jette la missive de côté, parmi les livres à
+tranche dorée et les albums à couverture de nacre, parsemés sur le cuir
+repoussé qui recouvre la surface de son pupitre d'écolier. Il ouvre son
+piano, et fait courir ses doigts effilés sur les touches d'ivoire. Les
+cordes de laiton ne résonnent point. Cet avertissement indirect l'engage
+à reprendre le papier vélin; mais celui-ci recula, comme s'il avait été
+offensé de l'hésitation du destinataire. Prise à ce piège, la curiosité
+de Mervyn s'accroît et il ouvre le morceau de chiffon préparé. Il
+n'avait vu jusqu'à ce moment que sa propre écriture. «Jeune homme, je
+m'intéresse à vous: je veux faire votre bonheur. Je vous prendrai pour
+compagnon, et nous accomplirons de longues pérégrinations dans les îles
+de l'Océanie. Mervyn, tu sais que je t'aime, et je n'ai pas besoin de te
+le prouver. Tu m'accorderas ton amitié, j'en suis persuadé. Quand tu me
+connaîtras davantage, tu ne te repentiras pas de la confiance que tu
+m'auras témoignée. Je te préserverai des périls que courra ton
+inexpérience. Je serai pour toi un frère, et les bons conseils ne te
+manqueront pas. Pour de plus longues explications, trouve-toi,
+après-demain matin, à cinq heures, sur le pont du Carrousel. Si je ne
+suis pas arrivé, attends-moi; mais, j'espère être rendu à l'heure juste.
+Toi, fais de même. Un Anglais n'abandonnera pas facilement l'occasion de
+voir clair dans ses affaires. Jeune homme, je te salue, et à bientôt.
+Ne montre cette lettre à personne.»&mdash;«Trois étoiles au lieu d'une
+signature, s'écrie Mervyn; et une tache de sang au bas de la page!» Des
+larmes abondantes coulent sur les curieuses phrases que ses yeux ont
+dévorées, et qui ouvrent à son esprit le champ illimité des horizons
+incertains et nouveaux. Il lui semble (ce n'est que depuis la lecture
+qu'il vient de terminer) que son père est un peu sévère et sa mère trop
+majestueuse. Il possède des raisons qui ne sont pas parvenues à ma
+connaissance et que, par conséquent, je ne pourrais vous transmettre,
+pour insinuer que ses frères ne lui conviennent pas non plus. Il cache
+cette lettre dans sa poitrine. Ses professeurs ont observé que, ce
+jour-là, il n'a pas ressemblé à lui-même; ses yeux se sont assombris
+démesurément, et le voile de la réflexion excessive s'est abaissé sur la
+région péri-orbitaire. Chaque professeur a rougi, de crainte de ne pas
+se trouver à la hauteur intellectuelle de son élève, et, cependant,
+celui-ci, pour la première fois, a négligé ses devoirs et n'a pas
+travaillé. Le soir, la famille s'est réunie dans la salle à manger,
+décorée de portraits antiques. Mervyn admire les plats chargés de
+viandes succulentes et les fruits odoriférants, mais, il ne mange pas;
+les polychromes ruissellements des vins du Rhin et le rubis mousseux du
+Champagne s'enchâssent dans les étroites et hautes coupes de pierre de
+Bohême, et laissent même sa vue indifférente. Il appuie son coude sur
+la table, et reste absorbé dans ses pensées comme un somnambule. Le
+commodore, au visage boucané par l'écume de la mer, se penche à
+l'oreille de son épouse: «L'aîné a changé de caractère, depuis le jour
+de la crise; il n'était déjà que trop porté aux idées absurdes;
+aujourd'hui il rêvasse encore plus de coutume. Mais enfin, je n'étais
+pas comme cela, moi, lorsque j'avais son âge. Fais semblant de ne
+t'apercevoir de rien. C'est ici qu'un remède efficace, matériel ou
+moral, trouverait aisément son emploi. Mervyn, toi qui goûtes la lecture
+des livres de voyages et d'histoire naturelle, je vais te lire un récit
+qui ne te déplaira pas. Qu'on m'écoute avec attention; chacun y trouvera
+son profit, moi, le premier. Et vous autres, enfants, apprenez, par
+l'attention que vous saurez prêter à mes paroles, à perfectionner le
+dessin de votre style, et à vous rendre compte des moindres intentions
+d'un auteur.» Comme si cette nichée d'adorables moutards aurait pu
+comprendre ce que c'était que la rhétorique! Il dit, et, sur un geste de
+sa main, un des frères se dirige vers la bibliothèque paternelle, et en
+revient avec un volume sous le bras. Pendant ce temps, le couvert et
+l'argenterie sont enlevés, et le père prend le livre. A ce nom
+électrisant de voyages, Mervyn a relevé la tête, et s'est efforcé de
+mettre un terme à ses méditations hors de propos. Le livre est ouvert
+vers le milieu, et la voix métallique du commodore prouve qu'il est
+resté capable, comme dans les jours de sa glorieuse jeunesse, de
+commander à la fureur des hommes et des tempêtes. Bien avant la fin de
+la lecture, Mervyn est retombé sur son coude, dans l'impossibilité de
+suivre plus longtemps le raisonné développement des phrases passées à la
+filière et la saponification des obligatoires métaphores. Le père s'écrie:
+«Ce n'est pas cela qui l'intéresse: lisons autre chose. Lis, femme; tu
+seras plus heureuse que moi, pour chasser le chagrin des jours de notre
+fils.» La mère ne conserve plus d'espoir; cependant, elle s'est emparée
+d'un autre livre, et le timbre de sa voix de soprano retentit
+mélodieusement aux oreilles du produit de sa conception. Mais, après
+quelques paroles, le découragement l'envahit, et elle cesse d'elle-même
+l'interprétation de l'&oelig;uvre littéraire. Le premier-né s'écrie: «Je vais
+me coucher.» Il se retire, les yeux baissés avec une fixité froide, et
+sans rien ajouter. Le chien se met à pousser un lugubre aboiement, car
+il ne trouve pas cette conduite naturelle, et le vent du dehors,
+s'engouffrant inégalement dans la fissure longitudinale de la fenêtre,
+fait vaciller la flamme rabattue par deux coupoles de cristal rosé, de
+la lampe de bronze. La mère appuie ses mains sur son front, et le père
+relève les yeux vers le ciel. Les enfants jettent des regards effarés
+sur le vieux marin. Mervyn ferme la porte de sa chambre à double tour,
+et sa main court rapidement sur le papier: «J'ai reçu votre lettre à
+midi, et vous me pardonnerez si je vous ai fait attendre la réponse. Je
+n'ai pas l'honneur de vous connaître personnellement, et je ne savais
+pas si je devais vous écrire. Mais, comme l'impolitesse ne loge pas dans
+notre maison, j'ai résolu, de prendre la plume, et de vous remercier
+chaleureusement de l'intérêt que vous prenez pour un inconnu. Dieu me
+garde de ne pas montrer de la reconnaissance pour la sympathie dont vous
+me comblez. Je connais mes imperfections, et je ne m'en montre pas plus
+fier. Mais, s'il est convenable d'accepter l'amitié d'une personne âgée,
+il l'est aussi de lui faire comprendre que nos caractères ne sont pas
+les mêmes. En effet, vous paraissez être plus âgé que moi, puisque vous
+m'appelez jeune homme, et cependant je conserve des doutes sur votre âge
+véritable. Car, comment concilier la froideur de vos syllogismes avec la
+passion qui s'en dégage? Il est certain que je n'abandonnerai pas le
+lieu qui m'a vu naître, pour vous accompagner dans les contrées
+lointaines; ce qui ne serait possible qu'à la condition de demander
+auparavant aux auteurs de mes jours, une permission impatiemment
+attendue. Mais, comme vous m'avez enjoint de garder le secret (dans le
+sens du mot cubique) sur cette affaire spirituellement ténébreuse, je
+m'empresserai d'obéir à votre sagesse incontestable. A ce qu'il paraît,
+elle n'affronterait pas avec plaisir la clarté de la lumière. Puisque
+vous paraissez souhaiter que j'aie de la confiance en votre propre
+personne (v&oelig;u qui n'est pas déplacé, je me plais à le confesser), ayez
+la bonté, je vous prie, de témoigner, à mon égard, une confiance
+analogue, et de ne pas avoir la prétention de croire que je serais
+tellement éloigné de votre avis, qu'après-demain matin, à l'heure
+indiquée, je ne serais pas exact au rendez-vous. Je franchirai le mur de
+clôture du parc, car la grille sera fermée, et personne ne sera témoin
+de mon départ. A parler avec franchise, que ne ferais-je pas pour vous,
+dont l'inexplicable attachement a su promptement se révéler à mes yeux
+éblouis, surtout étonnés d'une telle preuve de bonté, à laquelle je me
+suis assuré que je ne me serais pas attendu. Puisque je ne ne vous
+connaissais pas. Maintenant je vous connais. N'oubliez pas la promesse
+que vous m'avez faite de vous promener sur le pont du Carrousel. Dans le
+cas que j'y passe, j'ai une certitude à nulle autre pareille, de vous
+y rencontrer et de vous toucher la main, pourvu que cette innocente
+manifestation d'un adolescent qui, hier encore, s'inclinait devant
+l'autel de la pudeur, ne doive pas vous offenser par sa respectueuse
+familiarité. Or, la familiarité n'est-elle pas avouable dans le cas
+d'une forte et ardente intimité, lorsque la perdition est sérieuse et
+convaincue? Et quel mal y aurait-il après tout, je vous le demande
+à vous-même, à ce que je vous dise adieu tout en passant, lorsque
+après-demain, qu'il pleuve ou non, cinq heures auront sonné? Vous
+apprécierez vous-même, gentleman, le tact avec lequel j'ai conçu ma
+lettre; car, je ne me permets pas dans une feuille volante, apte à
+s'égarer, de vous en dire davantage. Votre adresse au bas de la page
+est un rébus. Il m'a fallu près d'un quart d'heure pour la déchiffrer.
+Je crois que vous avez bien fait d'en tracer les mots d'une manière
+microscopique. Je me dispense de signer et en cela je vous imite: nous
+vivons dans un temps trop excentrique, pour s'étonner un instant de ce
+qui pourrait arriver. Je serais curieux de savoir comment vous avez
+appris l'endroit ou demeure mon immobilité glaciale, entourée d'une
+longue rangée de salles désertes, immondes charniers de mes heures
+d'ennui. Comment dire cela? Quand je pense à vous, ma poitrine s'agite,
+retentissante comme l'écroulement d'un empire en décadence; car, l'ombre
+de votre amour accuse un sourire qui, peut-être, n'existe pas: elle est
+si vague, et remue ses écailles si tortueusement! Entre vos mains,
+j'abandonne mes sentiments impétueux, tables de marbre toutes neuves, et
+vierges encore d'un contact mortel. Prenons patience jusqu'aux premières
+lueurs du crépuscule matinal, et, dans l'attente du moment qui me
+jettera dans l'entrelacement hideux de vos bras pestiférés, je m'incline
+humblement à vos genoux, que je presse.» Après avoir écrit cette lettre
+coupable, Mervyn la porte à la poste et revient se mettre au lit. Ne
+comptez pas y trouver son ange gardien. La queue de poisson ne volera
+que pendant trois jours, c'est vrai; mais, hélas! la poutre n'en sera
+pas moins brûlée; et une balle cylindro-conique percera la peau du
+rhinocéros, malgré la fille de neige et le mendiant! C'est que le fou
+couronné aura dit la vérité sur la fidélité des quatorze poignards.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Je me suis aperçu que je n'avais qu'un &oelig;il au milieu du front! O
+miroirs d'argent, incrustés dans les panneaux des vestibules, combien de
+services ne m'avez-vous pas rendus par votre pouvoir réflecteur! Depuis
+le jour où un chat angora me rongea, pendant une heure, la bosse
+pariétale, comme un trépan qui perfore le crâne, en s'élançant
+brusquement sur mon dos, parce que j'avais fait bouillir ses petits dans
+une cuve remplie d'alcool, je n'ai pas cessé de lancer contre moi-même
+la flèche des tourments. Aujourd'hui, sous l'impression des blessures
+que mon corps a reçues dans diverses circonstances, soit par la fatalité
+de ma naissance, soit par le fait de ma propre faute; accablé par les
+conséquences de ma chute morale (quelques-unes ont été accomplies; qui
+prévoira les autres?); spectateur impassible des monstruosités acquises
+ou naturelles, qui décorent les aponévroses et l'intellect de celui qui
+parle, je jette un long regard de satisfaction sur la dualité qui me
+compose ... et je me trouve beau! Beau comme le vice de conformation
+congénital des organes sexuels de l'homme, consistant dans la brièveté
+relative du canal de l'urètre et la division ou l'absence de sa paroi
+inférieure, de telle sorte que ce canal s'ouvre à une distance variable
+du gland et au-dessous du pénis; ou encore, comme la caroncule charnue,
+de forme conique, sillonnée par des rides transversales assez profondes,
+qui s'élève sur la base du bec supérieur du dindon; ou plutôt, comme
+la vérité qui suit: «Le système des gammes, des modes et de leur
+enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles
+invariables, mais il est, au contraire, la conséquence de principes
+esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de
+l'humanité, et qui varieront encore;» et surtout, comme une corvette
+cuirassée à tourelles! Oui, je maintiens l'exactitude de mon assertion.
+Je n'ai pas d'illusion présomptueuse, je m'en vante, et je ne trouverais
+aucun profit dans le mensonge; donc, ce que j'ai dit, vous ne devez
+mettre aucune hésitation à le croire. Car, pourquoi m'inspirerais-je à
+moi-même de l'horreur, devant les témoignages élogieux qui partent de ma
+conscience? Je n'envie rien au Créateur; mais, qu'il me laisse descendre
+le fleuve de ma destinée, à travers une série croissante de crimes
+glorieux. Sinon, élevant à la hauteur de son front un regard irrité de
+tout obstacle, je lui ferai comprendre qu'il n'est pas le seul maître
+de l'univers; que plusieurs phénomènes qui relèvent directement d'une
+connaissance plus approfondie de la nature des choses, déposent en
+faveur de l'opinion contraire, et opposent un formel démenti à la
+viabilité de l'unité de la puissance. C'est que nous sommes deux à nous
+contempler les cils des paupières, vois-tu ... et tu sais, que plus
+d'une fois a retenti, dans ma bouche sans lèvres, le clairon de la
+victoire. Adieu, guerrier illustre; ton courage dans le malheur inspire
+de l'estime à ton ennemi le plus acharné; mais Maldoror te retrouvera
+bientôt pour te disputer la proie qui s'appelle Mervyn. Ainsi, sera
+réalisée la prophétie du coq, quand il entrevit l'avenir au fond du
+candélabre. Plût au ciel que le crabe tourteau rejoigne à temps la
+caravane des pèlerins, et leur apprenne en quelques mots la narration du
+chiffonnier de Clignancourt!</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p>Sur un banc du Palais-Royal, du côté gauche et non loin de la pièce
+d'eau, un individu, débouchant de la rue de Rivoli, est venu s'asseoir.
+Il a les cheveux en désordre, et ses habits dévoilent l'action corrosive
+d'un dénûment prolongé. Il a creusé un trou dans le sol avec un morceau
+de bois pointu, et a rempli de terre le creux de sa main. Il a porté
+cette nourriture à la bouche et l'a rejetée avec précipitation. Il s'est
+relevé, et, appliquant sa tête contre le banc, il a dirigé ses jambes
+vers le haut. Mais, comme cette situation funambulesque est en dehors
+des lois de la pesanteur qui régissent le centre de gravité, il est
+retombé lourdement sur la planche, les bras pendants, la casquette lui
+cachant la moitié de la figure, et les jambes battant le gravier dans
+une situation d'équilibre instable, de moins en moins rassurante. Il
+reste longtemps dans cette position. Vers l'entrée mitoyenne du nord,
+à côté de la rotonde qui contient une salle de café, le bras de notre
+héros est appuyé contre la grille. Sa vue parcourt la superficie du
+rectangle, de manière à ne laisser échapper aucune perspective. Ses yeux
+reviennent sur eux-mêmes, après l'achèvement de l'investigation, et il
+aperçoit, au milieu du jardin, un homme qui fait de la gymnastique
+titubante avec un banc sur lequel il s'efforce de s'affermir, en
+accomplissant des miracles de force et d'adresse. Mais, que peut la
+meilleure intention, apportée au service d'une cause juste, contre les
+dérèglements de l'aliénation mentale? Il s'est avancé vers le fou, l'a
+aidé avec bienveillance à replacer sa dignité dans une position normale,
+lui a tendu la main, et s'est assis à côté de lui. Il remarque que la
+folie n'est qu'intermittente; l'accès a disparu; son interlocuteur
+répond logiquement à toutes les questions. Est-il nécessaire de
+rapporter le sens de ses paroles? Pourquoi rouvrir, à une page
+quelconque, avec un empressement blasphématoire, l'in-folio des misères
+humaines? Rien n'est d'un enseignement plus fécond. Quand même je
+n'aurais aucun événement de vrai à vous faire entendre, j'inventerais
+des récits imaginaires pour les transvaser dans votre cerveau. Mais, le
+malade ne l'est pas devenu pour son propre plaisir; et la sincérité de
+ses rapports s'allie à merveille avec la crédulité du lecteur. «Mon père
+était un charpentier de la rue de la Verrerie ... Que la mort des trois
+Marguerite retombe sur sa tête, et que le bec du canari lui ronge
+éternellement l'axe du bulbe oculaire! Il avait contracté l'habitude de
+s'enivrer; dans ces moments-là, quand il revenait à la maison, après
+avoir couru les comptoirs des cabarets, sa fureur devenait presque
+incommensurable, et il frappait indistinctement les objets qui se
+présentaient à sa vue. Mais, bientôt, devant les reproches de ses amis,
+il se corrigea complètement, et devint d'une humeur taciturne. Personne
+ne pouvait l'approcher, pas même notre mère. Il conservait un secret
+ressentiment contre l'idée du devoir qui l'empêchait de se conduire à sa
+guise. J'avais acheté un serin pour mes trois s&oelig;urs; c'était pour mes
+trois s&oelig;urs que j'avais acheté un serin. Elles l'avaient enfermé dans
+une cage, au-dessus de la porte, et les passants s'arrêtaient, chaque
+fois, pour écouter les chants de l'oiseau, admirer sa grâce fugitive et
+étudier ses formes savantes. Plus d'une fois, mon père avait donné
+l'ordre de faire disparaître la cage et son contenu, car il se figurait
+que le serin se moquait de sa personne, en lui jetant le bouquet des
+cavatines aériennes de son talent de vocaliste. Il alla détacher la cage
+du clou, et glissa de la chaise, aveuglé par la colère. Une légère
+excoriation au genou fut le trophée de son entreprise. Après être resté
+quelques secondes à presser la partie gonflée avec un copeau, il
+rabaissa son pantalon, les sourcils froncés, prit mieux ses précautions,
+mit la cage sous son bras et se dirigea vers le fond de son atelier.
+Là, malgré les cris et les supplications de sa famille (nous tenions
+beaucoup à cet oiseau, qui était, pour nous, comme le génie de la
+maison) il écrasa de ses talons ferrés la boîte d'osier, pendant qu'une
+varlope, tournoyant autour de sa tête, tenait à distance les assistants.
+Le hasard fit que le serin ne mourut pas sur le coup; ce flocon de
+plumes vivait encore, malgré la maculation sanguine. Le charpentier
+s'éloigna, et referma la porte avec bruit. Ma mère et moi, nous nous
+efforçâmes de retenir la vie de l'oiseau, prête à s'échapper; il
+atteignait à sa fin, et le mouvement de ses ailes ne s'offrait plus à la
+vue, que comme le miroir de la suprême convulsion d'agonie. Pendant ce
+temps, les trois Marguerite, quand elles s'aperçurent que tout espoir
+allait être perdu, se prirent par la main, d'un commun accord, et la
+chaîne vivante alla s'accroupir, après avoir repoussé à quelques pas un
+baril de graisse, derrière l'escalier, à côté du chenil de notre
+chienne. Ma mère ne discontinuait pas sa tâche, et tenait le serin entre
+ses doigts, pour le réchauffer de son haleine. Moi, je courais éperdu
+par toutes les chambres, me cognant aux meubles et aux instruments. De
+temps à autre, une de mes s&oelig;urs montrait sa tête devant le bas de
+l'escalier pour se renseigner sur le sort du malheureux oiseau, et la
+retirait avec tristesse. La chienne était sortie de son chenil, et,
+comme si elle avait compris l'étendue de notre perte, elle léchait avec
+la langue de la stérile consolation la robe des trois Marguerite. Le
+serin n'avait plus que quelques instants à vivre. Une de mes s&oelig;urs,
+à son tour (c'était la plus jeune) présenta sa tête dans la pénombre
+formée par la raréfaction de lumière. Elle vit ma mère pâlir, et
+l'oiseau, après avoir, pendant un éclair, relevé le cou, par la dernière
+manifestation de son système nerveux, retomber entre ses doigts, inerte
+à jamais. Elle annonça la nouvelle à ses s&oelig;urs. Elles ne firent
+entendre le bruissement d'aucune plainte, d'aucun murmure. Le silence
+régnait dans l'atelier. L'on ne distinguait que le craquement saccadé
+des fragments de la cage qui, en vertu de l'élasticité du bois,
+reprenaient en partie la position primordiale de leur construction. Les
+trois Marguerite ne laissaient écouler aucune larme, et leur visage ne
+perdait point sa fraîcheur pourprée; non ... elles restaient seulement
+immobiles. Elles se traînèrent jusqu'à l'intérieur du chenil, et
+s'étendirent sur la paille, l'une à côté de l'autre, pendant que la
+chienne, témoin passif de leur man&oelig;uvre, les regardait faire avec
+étonnement. A plusieurs reprises, ma mère les appela; telles ne
+rendirent le son d'aucune réponse. Fatiguées par les émotions
+précédentes, elles dormaient, probablement! Elle fouilla tous les coins
+de la maison sans les apercevoir. Elle suivit la chienne, qui la tirait
+par la robe, vers le chenil. Cette femme s'abaissa et plaça sa tête à
+l'entrée. Le spectacle dont elle eut la possibilité d'être témoin, mises
+à part les exagérations malsaines de la peur maternelle, ne pouvait être
+que navrant, d'après les calculs de mon esprit. J'allumai une chandelle
+et la lui présentai; de cette manière, aucun détail ne lui échappa. Elle
+ramena sa tête, couverte de brins de paille, de la tombe prématurée, et
+me dit: «Les trois Marguerite sont mortes.» Comme nous ne pouvions les
+sortir de cet endroit, car, retenez bien ceci, elles étaient étroitement
+entrelacées ensemble, j'allai chercher dans l'atelier un marteau, pour
+briser la demeure canine. Je me mis, sur-le-champ, à l'&oelig;uvre de
+démolition, et les passants purent croire, pour peu qu'ils eussent de
+l'imagination, que le travail ne chômait pas chez nous. Ma mère,
+impatientée de ces retards qui, cependant, étaient indispensables,
+brisait ses ongles contre les planches. Enfin, l'opération de la
+délivrance négative se termina; le chenil fendu s'entr'ouvrit de tous
+les côtés; et nous retirâmes, des décombres, l'une après l'autre, après
+les avoir séparées difficilement, les filles du charpentier. Ma mère
+quitta le pays. Je n'ai plus revu mon père. Quant à moi, l'on dit que je
+suis fou, et j'implore la charité publique. Ce que je sais, c'est que le
+canari ne chante plus.» L'auditeur approuve dans son intérieur ce nouvel
+exemple apporté à l'appui de ses dégoûtantes théories. Comme si, à cause
+d'un homme, jadis pris de vin, l'on était en droit d'accuser l'entière
+humanité. Telle est du moins la réflexion paradoxale qu'il cherche à
+introduire dans son esprit; mais elle ne peut en chasser les
+enseignements importants de la grave expérience. Il console le fou avec
+une compassion feinte, et essuie ses larmes avec son propre mouchoir.
+Il l'amène dans un restaurant, et ils mangent à la même table. Ils s'en
+vont chez un tailleur de la fashion et le protégé est habillé comme un
+prince. Ils frappent chez le concierge d'une grande maison de la rue
+Saint-Honoré, et le fou est installé dans un riche appartement du
+troisième étage. Le bandit le force à accepter sa bourse, et, prenant le
+vase de nuit au-dessous du lit, il le met sur la tête d'Aghone. «Je te
+couronne roi des intelligences, s'écrie-t-il avec une emphase
+préméditée: à ton moindre appel j'accourrai; puise à pleines mains dans
+mes coffres; de corps et d'âme je t'appartiens. La nuit, tu rapporteras
+la couronne d'albâtre à sa place ordinaire, avec la permission de t'en
+servir; mais, le jour, dès que l'aurore illuminera les cités, remets-la
+sur ton front, comme le symbole de ta puissance. Les trois Marguerite
+revivront en moi, sans compter que je serai ta mère.» Alors le fou
+recula de quelques pas, comme s'il était la proie d'un insultant
+cauchemar; les lignes du bonheur se peignirent sur son visage, ridé par
+les chagrins; il s'agenouilla, plein d'humiliation, aux pieds de son
+protecteur. La reconnaissance était entrée, comme un poison, dans le
+c&oelig;ur du fou couronné! Il voulut parler, et sa langue s'arrêta. Il
+pencha son corps en avant, et il retomba sur le carreau. L'homme aux
+lèvres de bronze se retire. Quel était son but? Acquérir un ami à toute
+épreuve, assez naïf pour obéir au moindre de ses commandements. Il ne
+pouvait mieux rencontrer et le hasard l'avait favorisé. Celui qu'il a
+trouvé, couché sur le banc, ne sait plus, depuis un événement de sa
+jeunesse, reconnaître le bien du mal. C'est Aghone même qu'il lui faut.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Le Tout-Puissant avait envoyé sur la terre un de ses archanges, afin de
+sauver l'adolescent d'une mort certaine. Il sera forcé de descendre
+lui-même! Mais, nous ne sommes point encore arrivés à cette partie de
+notre récit, et je me vois dans l'obligation de fermer ma bouche, parce
+que je ne puis pas tout dire à la fois: chaque truc à effet paraîtra
+dans son lieu, lorsque la trame de cette fiction n'y verra point
+d'inconvénient. Pour ne pas être reconnu, l'archange avait pris la forme
+d'un crabe tourteau, grand comme une vigogne. Il se tenait sur la pointe
+d'un écueil, au milieu de la mer, et attendait le favorable moment de
+la marée pour opérer sa descente sur le rivage. L'homme aux lèvres de
+jaspe, caché derrière une sinuosité de la plage, épiait l'animal, un
+bâton à la main. Qui aurait désiré lire dans la pensée de ces deux
+êtres? Le premier ne se cachait pas qu'il avait une mission difficile
+à accomplir: «Et comment réussir, s'écriait-il, pendant que les vagues
+grossissantes battaient son refuge temporaire, là où mon maître a vu
+plus d'une fois échouer sa force et son courage? Moi, je ne suis qu'une
+substance limitée, tandis que l'autre, personne ne sait d'où il vient
+et quel est son but final. A son nom, les armées célestes tremblent;
+et plus d'un raconte, dans les régions que j'ai quittées, que Satan
+lui-même, Satan, l'incarnation du mal, n'est pas si redoutable.» Le
+second faisait les réflexions suivantes: elles trouvèrent un écho,
+jusque dans la coupole azurée qu'elles souillèrent: «Il a l'air plein
+d'inexpérience; je lui réglerai son compte avec promptitude. Il vient
+sans doute d'en haut, envoyé par celui qui craint tant de venir
+lui-même! Nous verrons, à l'&oelig;uvre, s'il est aussi impérieux qu'il en a
+l'air; ce n'est pas un habitant de l'abricot terrestre; il trahit son
+origine séraphique par ses yeux errants et indécis.» Le crabe tourteau,
+qui, depuis quelque temps, promenait sa vue sur un espace délimité de la
+côte, aperçut notre héros (celui-ci alors, se releva de toute la hauteur
+de sa taille herculéenne), et l'apostropha dans les termes qui vont
+suivre: «N'essaie pas la lutte et rends-toi. Je suis envoyé par
+quelqu'un qui est supérieur à nous deux, afin de te charger de chaînes,
+et mettre les deux membres complices de ta pensée dans l'impossibilité
+de remuer. Serrer des couteaux et des poignards entre tes doigts, il
+faut que désormais cela te soit défendu, crois-m'en; aussi bien dans ton
+intérêt que dans celui des autres. Mort ou vif, je t'aurai; j'ai l'ordre
+de t'amener vivant. Ne me mets pas dans l'obligation de recourir au
+pouvoir qui m'a été prêté. Je me conduirai avec délicatesse; de ton
+côté, ne m'oppose aucune résistance. C'est ainsi que je reconnaîtrai,
+avec empressement et allégresse, que tu auras fait un premier pas vers
+le repentir.» Quand notre héros entendit cette harangue, empreinte d'un
+sel si profondément comique, il eut de la peine à conserver le sérieux
+sur la rudesse de ses traits hâlés. Mais, enfin, chacun ne sera pas
+étonné si j'ajoute qu'il finit par éclater de rire. C'était plus fort
+que lui! Il n'y mettait pas de la mauvaise intention! Il ne voulait
+certes pas s'attirer les reproches du crabe tourteau! Que d'efforts ne
+fit-il pas pour chasser l'hilarité! Que de fois ne serra-t-il point ses
+lèvres l'une contre l'autre, afin de ne pas avoir l'air d'offenser son
+interlocuteur épaté! Malheureusement son caractère participait de la
+nature de l'humanité, et il riait ainsi que font les brebis! Enfin il
+s'arrêta! Il était temps! Il avait failli s'étouffer! Le vent porta
+cette réponse à l'archange de l'écueil: «Lorsque ton maître ne m'enverra
+plus des escargots et des écrevisses pour régler ses affaires, et qu'il
+daignera parlementer personnellement avec moi, l'on trouvera, j'en suis
+sûr, le moyen de s'arranger, puisque je suis inférieur à celui qui
+t'envoya, comme tu l'as dit avec tant de justesse. Jusque là, les idées
+de réconciliation m'apparaissent prématurées, et aptes à produire
+seulement un chimérique résultat. Je suis très loin de méconnaître
+ce qu'il y a de censé dans chacune de tes syllabes; et, comme nous
+pourrions fatiguer inutilement notre voix, afin de lui faire parcourir
+trois kilomètres de distance, il me semble que tu agirais avec sagesse,
+si tu descendais de ta forteresse inexpugnable, et gagnais la terre
+ferme à la nage: nous discuterons plus commodément les conditions d'une
+reddition qui, pour si légitime qu'elle soit, n'en est pas moins
+finalement, pour moi, d'une perspective désagréable.» L'archange, qui
+ne s'attendait pas à cette bonne volonté, sortit des profondeurs de la
+crevasse sa tête d'un cran, et répondit: «O Maldoror, est-il enfin
+arrivé le jour où tes abominables instincts verront s'éteindre le
+flambeau d'injustifiable orgueil qui les conduit à l'éternelle
+damnation! Ce sera donc moi, qui, le premier, raconterai ce louable
+changement aux phalanges des chérubins, heureux de retrouver un des
+leurs. Tu sais toi-même et tu n'as pas oublié qu'une époque existait
+où tu avais la première place parmi nous. Ton nom volait de bouche en
+bouche; tu es actuellement le sujet de nos solitaires conversations.
+Viens donc ... viens faire une paix durable avec ton ancien maître; il
+te recevra comme un fils égaré, et ne s'apercevra point de l'énorme
+quantité de culpabilité que tu as, comme une montagne de cornes d'élan
+élevée par les Indiens, amoncelée sur ton c&oelig;ur.» Il dit, et il retire
+toutes les parties de son corps du fond de l'ouverture obscure. Il se
+montre, radieux, sur la surface de l'écueil; ainsi un prêtre des
+religions quand il a la certitude de ramener une brebis égarée. Il va
+faire un bond sur l'eau, pour se diriger à la nage vers le pardonné.
+Mais, l'homme aux lèvres de saphir a calculé longtemps à l'avance un
+perfide coup. Son bâton est lancé avec force; après maints ricochets sur
+les vagues, il va frapper à la tête l'archange bienfaiteur. Le crabe,
+mortellement atteint, tombe dans l'eau. La marée porte sur le rivage
+l'épave flottante. Il attendait la marée pour opérer plus facilement sa
+descente. Eh bien, la marée est venue; elle l'a bercé de ses chants, et
+l'a mollement déposé sur la plage: le crabe n'est-il pas content? Que
+lui faut-il de plus? Et Maldoror, penché sur le sable des grèves, reçoit
+dans ses bras deux amis, inséparablement réunis par les hasards de la
+lame: le cadavre du crabe tourteau et le bâton homicide! «Je n'ai pas
+encore perdu mon adresse, s'écrie-t-il; elle ne demande qu'à s'exercer;
+mon bras conserve sa force et mon &oelig;il sa justesse.» Il regarde l'animal
+inanimé. Il craint qu'on ne lui demande compte du sang versé. Où
+cachera-t-il l'archange? Et, en même temps, il se demande si la mort n'a
+pas été instantanée. Il a mis sur son dos une enclume et un cadavre; il
+s'achemine vers une vaste pièce d'eau, dont toutes les rives sont
+couvertes et comme murées par un inextricable fouillis de grands joncs.
+Il voulait d'abord prendre un marteau, mais c'est un instrument trop
+léger, tandis qu'avec un objet plus lourd, si le cadavre donne signe de
+vie, il le posera sur le sol et le mettra en poussière à coups
+d'enclume. Ce n'est pas la vigueur qui manque à son bras, allez; c'est
+le moindre de ses embarras. Arrivé en vue du lac, il le voit peuplé de
+cygnes. Il se dit que c'est une retraite sûre pour lui; à l'aide d'une
+métamorphose, sans abandonner sa charge, il se mêle à la bande des
+autres oiseaux. Remarquez la main de la Providence là où l'on était
+tenté de la trouver absente, et faites votre profit du miracle dont je
+vais vous parler. Noir comme l'aile d'un corbeau, trois fois il nagea
+parmi le groupe de palmipèdes, à la blancheur éclatante; trois fois,
+il conserva cette couleur distinctive qui l'assimilait à un bloc de
+charbon. C'est que Dieu, dans sa justice, ne permit point que son astuce
+pût tromper même une bande de cygnes. De telle manière qu'il resta
+ostensiblement dans l'intérieur du lac; mais, chacun se tint à l'écart,
+et aucun oiseau ne s'approcha de son plumage honteux, pour lui tenir
+compagnie. Et, alors, il circonscrivit ses plongeons dans une baie
+écartée, à l'extrémité de la pièce d'eau, seul parmi les habitants de
+l'air, comme il l'était parmi les hommes! C'est ainsi qu'il préludait à
+l'incroyable événement de la place Vendôme!</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p>Le corsaire aux cheveux d'or, a reçu la réponse de Mervyn. Il suit dans
+cette page singulière la trace des troubles intellectuels de celui qui
+l'écrivit, abandonné aux faibles forces de sa propres suggestion.
+Celui-ci aurait beaucoup mieux fait de consulter ses parents, avant de
+répondre à l'amitié de l'inconnu. Aucun bénéfice ne résultera pour lui
+de se mêler, comme principal acteur, à cette équivoque intrigue. Mais,
+enfin, il l'a voulu. A l'heure indiquée, Mervyn, de la porte de sa
+maison, est allé droit devant lui, en suivant le boulevard Sébastopol,
+jusqu'à la fontaine Saint-Michel. Il prend le quai des Grands-Augustins
+et traverse le quai Conti; au moment où il passe sur le quai Malaquais,
+il voit marcher sur le quai du Louvre, parallèlement à sa propre
+direction, un individu, porteur d'un sac sous le bras, et qui paraît
+l'examiner avec attention. Les vapeurs du matin se sont dissipées.
+Les deux passants débouchent en même temps de chaque côté du pont du
+Carrousel. Quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, ils se reconnurent!
+Vrai, c'était touchant de voir ces deux êtres, séparés par l'âge,
+rapprocher leurs âmes par la grandeur des sentiments. Du moins, c'eût
+été l'opinion de ceux qui se seraient arrêtés devant ce spectacle, que
+plus d'un, même avec un esprit mathématique, aurait trouvé émouvant.
+Mervyn, le visage en pleurs, réfléchissait qu'il rencontrait, pour ainsi
+dire à l'entrée de la vie, un soutien précieux dans les futures
+adversités. Soyez persuadé que l'autre ne disait rien. Voici ce qu'il
+fit: il déplia le sac qu'il portait, dégagea l'ouverture, et, saisissant
+l'adolescent par la tête, il fit passer le corps entier dans l'enveloppe
+de toile. Il noua, avec son mouchoir, l'extrémité qui servait
+d'introduction. Comme Mervyn poussait des cris aigus, il enleva le sac,
+ainsi qu'un paquet de linges, et en frappa, à plusieurs reprises, le
+parapet du pont. Alors, le patient, s'étant aperçu du craquement de ses
+os, se tut. Scène unique, qu'aucun romancier ne retrouvera! Un boucher
+passait, assis sur la viande de sa charrette. Un individu court à lui,
+l'engage à s'arrêter, et lui dit: «Voici un chien, enfermé dans ce sac;
+il a la gale: abattez-le au plus vite.» L'interpellé se montre
+complaisant. L'interrupteur, en s'éloignant, aperçoit une jeune fille en
+haillons qui lui tend la main. Jusqu'où va donc le comble de l'audace et
+de l'impiété? Il lui donne l'aumône! Dites-moi si vous voulez que je
+vous introduise, quelques heures plus tard, à la porte d'un abattoir
+reculé. Le boucher est revenu, et a dit à ses camarades, en jetant à
+terre un fardeau: «Dépêchons-nous de tuer ce chien galeux.» Ils sont
+quatre, et chacun saisit le marteau accoutumé. Et, cependant, ils
+hésitaient, parce que le sac remuait avec force.» Quelle émotion
+s'empare de moi?» cria l'un d'eux en abaissant lentement son bras.
+«Ce chien pousse, comme un enfant, des gémissements de douleur, dit
+un autre; on dirait qu'il comprend le sort qui l'attend.» «C'est leur
+habitude, répondit un troisième; même quand il ne sont pas malades,
+comme c'est le cas ici, il suffit que leur maître reste quelques jours
+absent du logis, pour qu'ils se mettent à faire entendre des hurlements
+qui, véritablement, sont pénibles à supporter.» «Arrêtez!... arrêtez!...
+cria le quatrième, avant que tous les bras se fussent levés en cadence
+pour frapper résolument, cette fois, sur le sac. Arrêtez, vous dis-je;
+il y a ici un fait qui nous échappe. Qui vous dit que cette toile
+renferme un chien? Je veux m'en assurer.» Alors, malgré les railleries
+de ses compagnons, il dénoua le paquet et en retira l'un après l'autre
+les membres de Mervyn! Il était presque étouffé par la gène de cette
+position. Il s'évanouit en revoyant la lumière. Quelques moments après,
+il donna des signes indubitables d'existence. Le sauveur dit: «Apprenez,
+une autre fois, à mettre de la prudence jusque dans votre métier. Vous
+avez failli remarquer, par vous-mêmes, qu'il ne sert de rien de
+pratiquer l'inobservance de cette loi.» Les bouchers s'enfuirent.
+Mervyn, le c&oelig;ur serré et plein de pressentiments funestes, rentre chez
+soi et s'enferme dans sa chambre. Ai-je besoin d'insister sur cette
+strophe? Eh! qui n'en déplorera les événements consommés! Attendons la
+fin pour porter un jugement encore plus sévère. Le dénoûment va se
+précipiter; et, dans ces sortes de récits, où une passion, de quelque
+genre qu'elle soit, étant donnée, celle-ci ne craint aucun obstacle pour
+se frayer un passage, il n'y a pas lieu de délayer dans un godet la
+gomme laque de quatre cents pages banales. Ce qui peut être dit dans une
+demi-douzaine de strophes, il faut le dire, et puis se taire.</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p>Pour construire mécaniquement la cervelle d'un conte somnifère, il ne
+suffit pas de disséquer des bêtises et abrutir puissamment à doses
+renouvelées l'intelligence du lecteur, de manière à rendre ses facultés
+paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la
+fatigue; il faut, en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre
+ingénieusement dans l'impossibilité somnambulique de se mouvoir, en le
+forçant à obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixité des
+vôtres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais
+seulement pour développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps
+par une harmonie des plus pénétrantes, que je ne crois pas qu'il soit
+nécessaire, pour arriver au but que l'on se propose, d'inventer une
+poésie tout à fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et
+dont le souffle pernicieux semble bouleverser même les vérités absolues;
+mais, amener un pareil résultat (conforme, du reste, aux règles de
+l'esthétique, si l'on y réfléchit bien), cela n'est pas aussi facile
+qu'on le pense: voilà ce que je voulais dire. C'est pourquoi je ferai
+tous mes efforts pour y parvenir! Si la mort arrête la maigreur
+fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l'écrasement
+lugubre de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en
+deuil puisse se dire: «Il faut lui rendre justice. Il m'a beaucoup
+crétinisé. Que n'aurait-t-il pas fait, s'il eût pu vivre davantage!
+c'est le meilleur professeur d'hypnotisme que je connaisse!» On gravera
+ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mânes
+seront satisfaits!&mdash;Je continue! Il y avait une queue de poisson qui
+remuait au fond d'un trou, à côté d'une botte éculée. Il n'était pas
+naturel de se demander: «Où est le poisson? Je ne vois que la queue qui
+remue.» Car, puisque, précisément, on avouait implicitement ne pas
+apercevoir le poisson, c'est qu'en réalité il n'y était pas. La pluie
+avait laissé quelques gouttes d'eau au fond de cet entonnoir, creusé
+dans le sable. Quant à la botte éculée, quelques-uns ont pensé depuis
+qu'elle provenait de quelque abandon volontaire. Le crabe tourteau, par
+la puissance divine, devait renaître de ses atomes résolus. Il tira du
+puits la queue de poisson et lui promit de la rattacher à son corps
+perdu, si elle annonçait au Créateur l'impuissance de son mandataire à
+dominer les vagues en fureur de mer maldororienne. Il lui prêta deux
+ailes d'albatros, et la queue de poisson prit son essor. Mais elle
+s'envola vers la demeure du renégat, pour lui raconter ce qui se passait
+et trahir le crabe tourteau. Celui-ci devina le projet de l'espion, et,
+avant que le troisième jour fût parvenu à sa fin, il perça la queue du
+poisson d'une flèche envenimée. Le gosier de l'espion poussa une faible
+exclamation, qui rendit le dernier soupir avant de toucher la terre.
+Alors, une poutre séculaire, placée sur le comble d'un château, se
+releva de toute sa hauteur, en bondissant sur elle-même, et demanda
+vengeance à grands cris. Mais le Tout-Puissant, changé en rhinocéros,
+lui apprit que cette mort était méritée. La poutre s'apaisa, alla se
+placer au fond du manoir, reprit sa position horizontale, et rappela les
+araignées effarouchées, afin qu'elles continuassent, comme par le passé,
+à tisser leur toile à ses coins. L'homme aux lèvres de soufre apprit la
+faiblesse de son alliée; c'est pourquoi, il commanda au fou couronné de
+brûler la poutre et de la réduire en cendres. Aghone exécuta cet ordre
+sévère. «Puisque, d'après vous, le moment est venu, s'écria-t-il, j'ai
+été reprendre l'anneau que j'avais enterré sous la pierre, et je l'ai
+attaché à un des bouts du câble. Voici le paquet.» Et il présenta une
+corde épaisse, enroulée sur elle-même, de soixante mètres de longueur.
+Son maître lui demanda ce que faisaient les quatorze poignards. Il
+répondit qu'ils restaient fidèles et se tenaient prêts à tout événement,
+si c'était nécessaire. Le forçat inclina sa tête en signe de
+satisfaction. Il montra de la surprise, et même de l'inquiétude, quand
+Aghone ajouta qu'il avait vu un coq fendre avec son bec un candélabre en
+deux, plonger tour à tour le regard dans chacune des parties, et
+s'écrier, en battant ses ailes d'un mouvement frénétique: «Il n'y a pas
+si loin qu'on le pense depuis la rue de la Paix jusqu'à la place du
+Panthéon. Bientôt, on en verra la preuve lamentable!» Le crabe tourteau,
+monté sur un cheval fougueux, courait à toute bride vers la direction de
+l'écueil, le témoin du lancement du bâton par un bras tatoué, l'asile du
+premier jour de sa descente sur la terre. Une caravane de pèlerins était
+en marche pour visiter cet endroit, désormais consacré par une mort
+auguste. Il espérait l'atteindre, pour lui demander des secours
+pressants contre la trame qui se préparait, et dont il avait eu
+connaissance. Vous verrez quelques lignes plus loin, à l'aide de mon
+silence glacial, qu'il n'arriva pas à temps, pour leur raconter ce que
+lui avait rapporté un chiffonnier, caché derrière l'échafaudage voisin
+d'une maison en construction, le jour où le pont du Carrousel, encore
+empreint de l'humide rosée de la nuit, aperçut avec horreur l'horizon de
+sa pensée s'élargir confusément en cercles concentriques, à l'apparition
+matinale du rythmyque pétrissage d'un sac icosaèdre, contre son parapet
+calcaire! Avant qu'il stimule leur compassion, par le souvenir de cet
+épisode, ils feront bien de détruire en eux la semence de l'espoir ...
+Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d'une bonne
+volonté, marchez à côté de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tête
+surmontée d'un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armée d'un
+bâton, celui que vous auriez de la peine à reconnaître, si je ne prenais
+soin de vous avertir, et de rappeler à votre oreille le mot qui se
+prononce Mervyn. Comme il est changé! Les mains liées derrière le dos,
+il marche devant lui, comme s'il allait à l'échafaud, et, cependant, il
+n'est coupable d'aucun forfait. Ils sont arrivés dans l'enceinte
+circulaire de la place Vendôme. Sur l'entablement de la colonne massive,
+appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de
+hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu'à
+terre, à quelques pas d'Aghone. Avec de l'habitude, on fait vite une
+chose; mais, je puis dire que celui-ci n'employa pas beaucoup de temps
+pour attacher les pieds de Mervyn à l'extrémité de la corde. Le
+rhinocéros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il
+apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n'eut même pas la
+satisfaction d'entreprendre le combat. L'individu, qui examinait les
+alentours du haut de la colonne, arma son revolver, visa avec soin et
+pressa la détente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour
+où avait commencé ce qu'il croyait être la folie de son fils et la mère,
+qu'on avait appelée <i>la fille de neige</i>, à cause de son extrême pâleur,
+portèrent en avant leur poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile
+soin. La balle troua sa peau, comme une vrille; l'on aurait pu croire,
+avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement
+apparaître. Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s'était
+introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S'il
+n'était pas bien prouvé qu'il ne fût trop bon pour une de ses créatures,
+je plaindrais l'homme de la colonne! Celui-ci, d'un coup sec de poignet,
+ramène à soi la corde ainsi lestée. Placée hors de la normale, ses
+oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas. Il saisit
+vivement, avec ses mains, une longue guirlande d'immortelles, qui réunit
+deux angles consécutifs de la base, contre laquelle il cogne son front.
+Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n'était pas un point fixe.
+Après avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d'ellipses superposées, une
+grande partie du câble, de manière que Mervyn reste suspendu à moitié
+hauteur de l'obélisque de bronze, le forçat évadé fait prendre, de la
+main droite, à l'adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme,
+dans un plan parallèle de l'axe de la colonne, et ramasse, de la main
+gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses pieds.
+La fronde siffle dans l'espace; le corps de Mervyn la suit partout,
+toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa
+position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne,
+indépendante de la matière. Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu'à
+l'autre bout, qu'il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à
+tort à une barre d'acier. Il se met à courir autour de la balustrade, en
+se tenant à la rampe par une main. Cette man&oelig;uvre a pour effet de
+changer le plan primitif de la révolution du câble, et d'augmenter sa
+force de tension, déjà si considérable. Dorénavant, il tourne
+majestueusement dans un plan horizontal, après avoir successivement
+passé, par une marche insensible, à travers plusieurs plans obliques.
+L'angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux!
+Le bras du renégat et l'instrument meurtrier sont confondus dans l'unité
+linéaire, comme les éléments atomistiques d'un rayon de lumière
+pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me
+permettent de parler ainsi; hélas! on sait qu'une force, ajoutée à une
+autre force, engendre une résultante composée des deux forces
+primitives! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire se serait déjà
+rompu, sans la vigueur de l'athlète, sans la bonne qualité du chanvre?
+Le corsaire au cheveux d'or, brusquement et en même temps, arrête sa
+vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble. Le contre-coup de
+cette opération, si contraire aux précédentes, fait craquer la
+balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une
+comète traînant après elle sa queue flamboyante. L'anneau de fer du
+n&oelig;ud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage à compléter
+soi-même l'illusion. Dans le parcours de sa parabole, le damné à mort
+fend l'atmosphère jusqu'à la rive gauche, la dépasse en vertu de la
+force d'impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le
+dôme du Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses replis,
+la paroi supérieure de l'immense coupole. C'est sur sa superficie
+sphérique et convexe, qui ne ressemble à une orange que pour la forme,
+qu'on voit à toute heure du jour, un squelette desséché, resté suspendu.
+Quand le vent le balance, l'on raconte que les étudiants du quartier
+Latin, dans la crainte d'un pareil sort, font une courte prière: ce sont
+des bruits insignifiants auxquels on n'est point tenu de croire, et
+propres seulement à faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses
+mains crispées, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il
+faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgré
+l'attestation de sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces
+immortelles dont je vous ai parlé, et qu'une lutte inégale, engagée près
+du nouvel Opéra, vit détacher d'un piédestal grandiose. Il n'en est pas
+moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n'y reçoivent
+plus l'expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire:
+allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.</p>
+
+<p>FIN DU SIXIÈME CHANT.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
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+
+
+End of Project Gutenberg's Les Chants de Maldoror, by Comte de Lautreamont
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHANTS DE MALDOROR ***
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+
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+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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