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+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
+ content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Journal d'un sous-officier</title>
+ <meta name="author" content="Amédée Delorme">
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+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 ***</div>
+
+<h1>JOURNAL<br>
+
+D'UN SOUS-OFFICIER</h1>
+
+
+
+
+
+<h3>AMÉDÉE DELORME</h3>
+<br><br><br>
+
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+
+
+
+
+<h2>ÉCHOS DES PREMIERS REVERS</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont
+entre-croisées, violentes, acerbes, au lendemain de nos
+désastres. Nul n'a voulu de bonne foi accepter sa part
+de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder sa conscience,
+a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous,
+selon sa situation, et il lui a été facile de découvrir des
+griefs chez autrui, car il n'est personne qui n'ait eu
+quelque reproche à s'adresser. Notre faiblesse était notoire,
+et le gouvernement impérial fut inexcusable de lancer la
+France dans une folle aventure. Mais a-t-on oublié comment
+le peuple français avait accueilli les premières tentatives
+de création de la garde nationale mobile? Malgré
+leur fierté de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes,
+les riverains de la Garonne reçurent mal ses
+décrets. Ils y répondirent en brisant les réverbères de Toulouse.
+Le sort des armes n'eût-il pas changé, cependant, si,
+à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de longue
+main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée
+du Rhin?</p>
+
+<p>A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce
+fut d'abord de la stupeur à la nouvelle des désastres de
+Wissembourg, de Froeschwiller et de Forbach. Précieux
+patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa valeur,
+comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla
+s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu.
+Les boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient.
+Dès le matin, toute la population se portait sur la place du
+Capitole. Bourgeois modestes, ouvriers en blouse, aristocrates
+à la mise élégante, étudiants un peu débraillés, tous,
+confondus en une foule inquiète, venaient chercher vainement
+sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un retour
+de la fortune.</p>
+
+<p>Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme
+implantés dans le sol de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller inutilement demander si les
+nouvelles n'étaient pas retenues à la préfecture. Dans ce
+va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute. Les amis
+s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main
+et des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer
+mutuellement l'agonie d'un être cher. Les rares
+officiers laissés dans les dépôts circulaient à peine, ne se
+montrant plus au café. Par pitié pour eux, on les évitait.
+Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de
+tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus
+se regarder en face.</p>
+
+<p>Énervantes journées que ces journées d'attente du mois
+d'août, pendant lesquelles on voulait douter, on voulait
+espérer encore. Il fallut se résigner. Les premiers revers
+furent confirmés, avec l'aggravation des plus navrants
+détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à Châlons
+les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait
+autour de Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine
+entamée. La victoire, si longtemps attachée à nos armes,
+nous reviendrait peut-être. Mais il n'y a pas de douleur
+si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que s'impose
+l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son
+comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde
+rancoeur. Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent
+continuer à subir le sentiment de leur inutilité.</p>
+
+<p>Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé
+batailles, et, à mon grand regret, je ne comptais pas des
+lieutenants généraux, ni le moindre mareschal de camp
+dans mes ascendants. Mon père était un actif industriel; il
+avait le désir d'étendre le cercle de ses opérations à mesure
+que chacun de ses quatre fils serait en âge de le seconder.
+Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre
+éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat
+un jour; mais le malheur suscite des vocations soudaines,
+et il y a des grâces d'état.</p>
+
+<p>La <i>Marseillaise</i> avait alors une signification poignante,
+car le flot envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour,
+les hordes allemandes nous débordaient plus nombreuses;
+de terrifiantes rumeurs circulaient déjà sur leurs exactions,
+et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à d'énormes distances.
+Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait
+la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie
+était violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une
+telle honte? Ne devaient-ils pas moins souffrir ceux qui,
+luttant au péril de leur vie, mettaient au moins, quelle que
+dût être l'issue finale, leur conscience en repos?</p>
+
+<p>Partout, dans les casernes, dans les établissements privés,
+des écoles s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration
+de guerre, pour l'instruction des cadres de la garde
+nationale mobile. Je m'étais fait inscrire au gymnase Léotard,
+et j'avais d'abord suivi les cours sans plan déterminé,
+par imitation de mes camarades qui aimaient mieux devenir
+officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me passionner
+pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton
+et de compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit
+venue, j'allais, accompagné d'un de mes jeunes frères, faire
+de longues courses au pas gymnastique, pour m'assouplir
+et m'entraîner. Nous rentrions rouges, haletants, épuisés;
+mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils m'épargnaient
+les insomnies durant lesquelles je ne cessais de
+repasser tous les détails désespérants apportés par le télégraphe.
+Après un bon somme, l'idée fixe des progrès à
+faire pour hâter le départ me reprenait au réveil, et je
+retournais de bonne heure au gymnase.</p>
+
+<p>Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions
+autour des moniteurs, pour avoir des nouvelles du
+maître de la maison. Léotard, le célèbre acrobate, était
+atteint de la petite vérole. Chez cet athlète, alors dans la
+force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un coup une violence
+extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous attachait
+le plus à lui, c'est que son délire se changeait en
+fureur patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de
+lui, dans ses hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la
+fièvre, les restes de sa vigueur le rendaient encore redoutable;
+il ne fallait pas moins de deux hommes robustes
+pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en heure, ils
+avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir
+dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux
+ennemis de la France. Il mourut un matin dans un de
+ces terribles accès.</p>
+
+<p>Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne
+s'organisa et mes camarades du gymnase y obtinrent tous
+des grades. J'estimai dès lors qu'il n'était pas trop ambitieux
+de ma part de prétendre faire ma partie comme simple
+soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon intention
+de m'engager.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception
+du compagnon de mes courses nocturnes, personne n'y
+était préparé. Pour les parents, un fils est toujours un
+enfant: la première manifestation virile étonne de sa part,
+inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un
+danger immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de
+son libre arbitre, le jeune homme échappe aux siens, en
+supprimant l'action d'une sollicitude tendre et avisée. A
+l'heure critique où nous étions, le péril était certain et tout
+proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses
+larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent
+silencieusement sur son doux visage résigné. Mon
+père, mal remis de sa surprise, se contenta de me faire une
+réponse évasive.</p>
+
+<p>Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret
+d'avoir chagriné ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais
+pas cette épreuve, et le dépit de n'avoir pas brusqué
+le dénouement inéluctable. Le lendemain, au déjeuner, je
+remis donc la question sur le tapis, non sans un tremblement dans
+la voix. Mon père, voyant de nouveau le front
+de ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de
+décision et coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.</p>
+
+<p>«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre
+consentement.»</p>
+
+<p>Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis,
+en sortant de table, au commissariat de police.</p>
+
+<p>Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment,
+comme s'accomplit toute besogne coutumière, le
+magistrat remplissait, en me posant les questions nécessaires,
+l'imprimé sur lequel grinçait sa plume agile.</p>
+
+<p>«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous
+n'avez pas vingt ans?»</p>
+
+<p>La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche,
+il me dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un
+juge. Pour conclure, il m'invita à aller chercher mon père.
+Vainement j'insistai, lui affirmant que j'avais l'assentiment
+paternel, qu'il pouvait me confier le certificat, et que je le
+lui rapporterais sur l'heure dûment signé. Il déposa sa
+plume et me congédia poliment.</p>
+
+<p>Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai
+irrite une passion sincère, et aussi parce que le commissaire
+semblait douter de ma parole; mais, après tout, ce
+n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion, je me
+réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le
+premier acte solennel de ma vie.</p>
+
+<p>Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin
+de sa pensée, qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de
+ses droits. Néanmoins il éprouva quelque satisfaction d'apprendre
+que son autorité pouvait prévaloir sur ma résolution.
+Il ne se dédit point toutefois, et se disposa à m'accompagner
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades
+qui, peu de jours auparavant, m'avait précisément
+exposé de belles théories sur l'impôt direct du sang. Mon
+père lui ayant
+dit le but de
+notre course,
+quelle ne fut
+pas ma surprise
+en le
+voyant s'exclamer:
+Henri
+Roland développa, pour
+me détourner
+de mon
+projet, tous
+les sophismes
+que l'ingénieux
+intérêt
+personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un
+coup trop meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant,
+notre concours devenait nécessaire, le gouvernement ne
+saurait-il pas nous appeler?... N'avais-je pas tort, du reste,
+de me croire déjà bon à faire un soldat? L'habileté à manier
+une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à supposer
+que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à
+l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»</p>
+
+<p>A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque
+sorte malgré moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand
+les pleurs de ma mère ne m'avaient pas ébranlé?
+Mon père aussi gardait le silence; mais il écoutait, lui,
+pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix
+mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat,
+et, remerciant mon ami, je cédai le pas à mon
+père. Il connaissait un peu le commissaire. S'asseyant à la
+table où mon certificat était resté inachevé, il prit la plume
+et la plongea dans l'encre. Anxieux, j'attendais le petit
+grincement que j'avais remarqué naguère.</p>
+
+<p>«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en
+se levant, je ne peux pas signer!»</p>
+
+<p>Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son
+coeur. Mon affection filiale lui tient compte aujourd'hui de
+cette hésitation, mais je fus moins résigné jadis. Au surplus,
+l'heure de ma vingtième année était proche. Il fallait
+patienter quelques jours seulement.... Seulement. Mais ces
+jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
+j'étais agité, troublé, comme par un remords.</p>
+
+<p>Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse
+en recevait constamment des échos et tout y parlait
+de la guerre. L'arsenal, la poudrerie activaient leurs travaux,
+multipliaient leurs envois. Les réserves rejoignaient
+les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour des détachements
+sur l'armée pour combler les vides ou concourir
+à la formation des premiers régiments de marche. Les
+moblots foisonnaient, luttant entre eux de crânerie et d'élégance,
+avec le pantalon bleu à bande rouge et la vareuse
+foncée propice aux coupes de fantaisie.</p>
+
+<p>Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la
+coquetterie militaire était la parure juvénile de prochains
+sacrifices, le curé de notre paroisse, septuagénaire au coeur
+chaud, organisa le premier un service funèbre en mémoire
+des victimes des batailles perdues. Au milieu de l'église
+froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une des
+chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un
+catafalque élevait haut ses draperies. Les trois couleurs
+apparaissaient aux angles, obscurcies, comme dans le
+combat, par la fumée des cierges dont les flammes tremblantes
+faisaient scintiller l'acier des faisceaux d'armes.
+Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche
+à demi caché sous une palme verte, cette seule
+inscription:</p>
+
+
+<p>AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.</p>
+
+<p>La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir
+la foule. Malgré ce concours empressé, un silence
+saisissant planait au-dessus de ces mille fronts penchés
+comme sous la pensée d'un deuil personnel. Des larmes
+même coulaient; mais, dans la sincérité de mon âme, je
+ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort
+me semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis
+que la honte atteignait les survivants inactifs.</p>
+
+<p>Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement
+remué, en entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs.
+Le pantalon dans les guêtres, la tente sur le sac,
+marmites neuves, grands bidons reluisants, en tenue de
+campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la parade.
+Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement,
+d'un pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas
+donné plus d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant,
+je les suivis; mais presque aussitôt je m'arrêtai court,
+comme saisi de honte, car, à la gare, il faudrait les quitter,
+leur dire adieu. Non, je n'avais pas le droit de les accompagner,
+n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux,
+je ne dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant
+ma seule volonté. Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé
+par les propos de mon ami, il avait pu nourrir le vague
+espoir que j'en serais touché moi-même à la réflexion.
+Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas
+s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour
+même de mon vingtième anniversaire, il consentit à me
+laisser partir avant. Il fixa mon engagement à une date
+facile à retenir, me dit-il: <i>le 1er septembre 1870</i>.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut
+apportée le lendemain matin au quartier du 72e de ligne,
+par un officier de mobiles. Le désastre surpassait tous les
+précédents. La honte nous semblait monter démesurément,
+comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une préoccupation
+enfantine: je me demandais avec inquiétude si la
+guerre n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans
+peser les chances favorables et les chances contraires, j'applaudis
+aux résolutions du gouvernement de la Défense
+nationale qui répondaient à mes aspirations et aux sentiments
+généreux du pays.</p>
+
+<p>Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je
+m'imaginais que, trois ou quatre jours après mon engagement,
+je serais habillé, équipé, armé et dirigé vers l'armée.
+Il me fallut plus de patience. La plupart de mes chefs,
+peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme philosophie
+de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro
+matricule qui prenait sa place entre deux autres et marcherait
+quand son rang serait appelé.</p>
+
+<p>Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir
+que cet appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un
+désordre inexprimable. Dans la hâte de former et d'organiser
+l'armée du Rhin, aucune mesure n'avait été prise
+pour encadrer les réserves au fur et à mesure de leur
+arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie,
+qui comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent
+le sergent-major et son fourrier, ils ne pouvaient,
+malgré un travail forcené et des veilles prolongées, y voir
+clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef de
+bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à
+une revue sérieuse.</p>
+
+<p>Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer
+à cette cohue, se trouva dès six heures du matin
+dans la cour du quartier, et l'appel commença:</p>
+
+<p>«Présent.... Présent.... Présent....»</p>
+
+<p>Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en
+fausset, tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux.
+Parfois l'appelé était tout proche, plus souvent il était perdu
+dans la foule ou à l'autre extrémité de la cour. Les noms,
+peu familiers aux officiers, n'étaient pas toujours intelligiblement
+prononcés et plus d'un avait besoin d'être répété
+pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs
+minutes pour ajouter un rang à la double file qui, à la
+longue, s'allongeait cependant, s'allongeait comme un ver
+annelé. Mais le groupe compact des non-appelés paraissait
+à peine entamé, et midi approchait. La lassitude était générale,
+pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer
+cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner,
+faute de savoir à qui confier la surveillance et la direction
+de chaque peloton!</p>
+
+<p>Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner
+la soupe, bien avant d'avoir achevé la lecture du contrôle
+général. Cette tentative avortée tourna contre la discipline.
+Ceux qui redoutaient encore une surveillance relative
+s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et beaucoup en
+profitèrent pour déserter à peu près complètement la
+caserne.</p>
+
+<p>Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le
+même sérieux qu'un bambin montant la garde armé d'un
+fusil de bois, j'étais d'une exactitude scrupuleuse à remplir
+des devoirs fort mal définis. A l'heure où le quartier était
+régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma famille;
+mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était
+pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en
+avais ni de bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à
+une halle ouverte la nuit aux vagabonds. L'espace ne nous
+manquait pas. Nous avions la libre disposition de toutes les
+chambrées laissées vides par le régiment; mais deux cents
+ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il
+nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance,
+le long des murs, matelas et paillasses avaient été
+juxtaposés par terre, afin d'accroître la surface de couchage.
+Quand, la retraite battue, on rejoignait à tâtons le coin
+dont on avait pris possession la veille, il n'était pas rare de
+le trouver occupé par un ronfleur inconnu, déguenillé et
+malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir une
+planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que
+d'aller s'étendre sur la brique nue.</p>
+
+<p>Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos
+chefs était concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un
+détachement de deux cents hommes, au nombre desquels
+je sollicitai vainement d'être compté. Leur départ effectué,
+la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats
+rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une
+allure militaire. Les hommes une fois recensés, il fut
+assigné à chacun une place dans les chambrées: qu'il y eût
+des lits ou non, il fallait s'y trouver. Appels réguliers
+matin et soir, punitions sévères au moindre manquement,
+et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des vêtements
+dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap
+neuf, raide et lustré.</p>
+
+<p>L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie
+de ma mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à
+celle que j'éprouvai en sortant à mon tour du magasin
+d'habillement. Enfant, j'avais dû me croire un homme en
+chaussant l'<i>inexpressible</i>; homme, je me croyais presque
+un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui
+s'étaient sacrifiés héroïquement.</p>
+
+<p>Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon
+rouge semblait être né de l'union de deux sacs; ma veste,
+en drap gros bleu, eût pu servir de corsage à une plantureuse
+nourrice&mdash;pardonnez à un troupier cette comparaison&mdash;et
+la visière de mon képi était si longue, que
+l'ombre en était projetée sur toute ma figure. Je ne la
+redressais pas, à dire vrai, comme c'était la mode alors.
+Au contraire, je m'efforçais de la rabattre, selon le type
+d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas confondu avec
+les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro
+blanc.</p>
+
+<p>Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de
+la caserne à la maison paternelle, que mon nouvel accoutrement
+dût me valoir l'attention générale, presque des
+égards universels. Loin de là, personne ne me regardait.
+Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me
+reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils
+s'esclaffèrent, en me regardant de face, de profil et de dos.</p>
+
+<p>Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui
+frappa ma mère. Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un
+premier point de ressemblance avec ceux qui, à l'autre
+bout de la France, versaient leur sang. Sa tristesse et la
+gravité de mon père, quand il me considéra longuement,
+témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux
+une séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon
+ardeur batailleuse devait être longtemps contrariée, car
+ce n'était pas vers le Nord que j'allais être emmené loin
+d'eux.</p>
+
+<p>Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé
+une lourde tâche. Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur,
+il n'avait pas le loisir d'aller cueillir les violettes
+cachées. Il dut accepter les concours qui s'offraient bruyamment,
+sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand
+Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du
+journal le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé
+préfet de la Haute-Garonne.</p>
+
+<p>Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats,
+le nouveau préfet admonesta vertement notre commandant,
+lequel prit mal la chose. Pour couper court au différend,
+le ministre de la guerre ordonna par le télégraphe notre
+départ immédiat à destination de Perpignan.</p>
+
+<p>Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En
+quarante-huit heures, le stock des magasins fut à moitié
+réparti entre nous. Chaque objet nous causait une surprise
+et un embarras nouveaux, et il nous fallut bâcler en un
+jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude à faire
+en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que
+constitue le havresac, toute sa garde-robe&mdash;linge, chaussures,
+brosses,&mdash;et y réserver la place d'honneur aux cartouches,
+il n'y a pas à perdre l'épaisseur d'une épingle.
+Tout bien aménagé en dedans, il reste à édifier l'extérieur,
+ce qui n'est pas moins difficile. Tente et couverture doivent
+être roulées ensemble, dans des proportions fixes. Piquets,
+outils, ustensiles de campement, exigent une répartition
+égale et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne
+jalouse de l'autre. Sur le tout, enfin, il faut, par un miracle
+d'équilibre, fixer la gamelle qui, à l'occasion, servira de
+garde-manger, et qui semblera élever au-dessus du képi
+comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût
+cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais
+l'affirmer. Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et
+qu'il parut abréger encore le court délai qui nous avait été
+accordé.</p>
+
+<p>Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé
+une permission de minuit pour passer en famille ma dernière
+soirée. Le rendez-vous était chez ma soeur, mariée
+depuis quelques années. Par une délicate attention, elle
+avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis qu'elle
+savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens,
+en face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions
+aperçu le général de Lorencez faire, naguère, son repas
+d'adieu. Il était seul, vis-à-vis de la générale, entre leurs
+enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa physionomie toujours
+grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de
+Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la
+funeste issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié
+sa noble tristesse,&mdash;à moins que son ambition ne
+souffrît d'avoir à jouer un rôle effacé auprès de celui de
+commandant en chef qui allait malheureusement échoir à
+l'autre héros du Mexique?</p>
+
+<p>Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs
+facilement remplis, tout cela me laissait une conscience
+légère. Tous mes préparatifs étant terminés, j'étais à l'une
+de ces heures où, après une légère fatigue du corps, le
+repos qui le soulage donne en même temps à l'esprit toute
+sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de me
+trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à
+remonter à sa cause: mon coeur se complétait par la sympathie
+générale qui semblait rayonner vers moi comme
+une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était pleine, franche,
+quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!</p>
+
+<p>Dès le commencement du repas, la conversation s'anima
+grâce aux efforts de chacun pour paraître gai. On plaisante
+et l'on rit; puis on choque le verre, pour boire aux exploits
+du troupier et à son heureux retour. L'un de mes frères,
+collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter
+un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir
+sain et sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser:
+«Bah! quand vous seriez légèrement atteint, par exemple
+au bras gauche». A quoi je réponds, à la toulousaine:
+«Certes je le voudrais bien», pour courir la chance d'une
+riposte heureuse.</p>
+
+<p>Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à
+peine de prendre le café, que la pendule sonna onze fois.
+La caserne était assez éloignée, et je n'avais que la permission
+de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment de l'exactitude
+militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma
+mère, je vais partir.»</p>
+
+<p>Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers
+elle, et, comme si une main d'acier m'eût étreint la gorge,
+je fus un instant sans voix. Un torrent de larmes s'échappa
+brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... Je n'eus pas
+conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant
+pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées,
+lui promettant que je reviendrais et que nous nous
+reverrions.</p>
+
+<p>Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense
+douleur. Durant toute la soirée elle avait été souriante,
+héroïque; parlant peu, mais m'enveloppant sans cesse des
+caresses de son regard limpide; retenant ses larmes, parce
+qu'elle savait que je n'aurais pas été joyeux si je l'avais
+vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de courage,
+car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les
+vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle
+simplement en essuyant mes larmes comme au jour
+de mes premiers chagrins, et n'oublie jamais Dieu, c'est
+le sûr moyen de nous retrouver un jour. S'il décide que
+ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde meilleur.»</p>
+
+<p>Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse
+filiale continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.</p>
+
+<p>Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions
+seuls. Reprenant enfin courage, je me levai et m'éloignai
+avec effort. Mais, à la porte, une idée me heurta: cet
+obstacle inerte allait la dérober pour toujours peut-être à
+ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui
+sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras
+de nouveau et la contemplai longuement.</p>
+
+<p>Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort
+d'un enfant l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir
+altérer sa beauté modeste et sereine. Cette douce figure
+encadrée de bandeaux noirs abondants, ce profil si pur, ne
+les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus au regard
+indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces
+lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance
+ne s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour
+moi de consolantes paroles?&mdash;Pourquoi, cependant? Parce
+que la patrie l'exigeait. La patrie, abstraction tyrannique,
+valait-elle un tel sacrifice?</p>
+
+<p>Il faut le croire, car mon affection filiale était vive,
+profonde, et pourtant, quand, après avoir frénétiquement
+embrassé ma mère, je me précipitai hors du salon, n'y
+voyant plus, ne pouvant plus parler, mon coeur était navré,
+déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun regret,
+d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque
+sorte fortifiante.</p>
+
+<p>Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes
+frères étaient à la gare, accompagnés de plusieurs amis.
+Devant tant de témoignages affectueux, je sentis prêt à se
+renouveler l'accès de sensibilité de la veille; je me hâtai
+de me dérober aux regards de la foule indiscrète. Bientôt le
+cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla.
+Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher
+de la basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques
+tout rose sur le champ d'azur du ciel. Il reparaissait
+encore, puis enfin ne se montra plus.</p>
+
+<p>Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des
+grands platanes de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels
+j'avais si souvent joué avec mes condisciples dans nos promenades
+du jeudi; à son tour il se perdit dans le lointain,
+et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un jour.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>La vie militaire exige une abnégation complète, un
+entier oubli de soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer,
+mais se précipiter dans cette existence. On n'est vraiment
+soldat qu'après s'être éloigné de sa famille; je commençai
+à m'en rendre compte, en constatant mon isolement parmi
+mes compagnons de route, que semblait unir une réelle
+fraternité.</p>
+
+<p>Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur
+avais fait les honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers;
+mais j'avais par là obéi à un sentiment de courtoisie,
+plutôt qu'au double besoin de me distraire et de me livrer,
+car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais tous
+les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens.
+La Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections
+naissent, se développent et se maintiennent sous l'influence
+de mutuels intérêts. L'expansion de mes camarades établissait
+entre eux une communion inspirée par le désir d'oublier
+tout souci personnel, tout regret intime, autant que par
+l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. Ce naïf
+égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait
+au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des
+esprits d'origine et d'éducation bien diverses.</p>
+
+<p>Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue
+étrange par des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre,
+que la capote bleue paraissait flotter dessus comme autour
+d'une perche, avait abandonné l'étude du code pour le
+maniement du chassepot.</p>
+
+<p>Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis
+Nareval avait dès les premières hostilités quitté à Lisbonne
+son père qui l'avait emmené à bord d'un vaisseau où il était
+mécanicien. Nareval avait hérité de sa mère un coeur
+ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé sous
+l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre
+désir de gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange
+de nobles élans et de petites passions. D'un esprit, vif, mal,
+cultivé, il avait rapporté de ses voyages quelques souvenirs
+intéressants, quoiqu'il les gâtât par trop de prétention à
+éblouir tout le monde.</p>
+
+<p>Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un
+Parisien de dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié
+à cause de son âge, bien qu'il fût long comme une asperge.
+Il s'était gaillardement évadé d'une imprimerie pour courir
+à la frontière, mais non pas à la frontière espagnole. Sa
+déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse indépendance
+ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par
+son bagou faubourien il submergeait aisément la science
+factice de son partenaire, il le froissait dans sa conscience
+d'autoritaire, car Nareval prétendait que l'on respectât les
+galons auxquels il aspirait.</p>
+
+<p>Ces discussions entre deux natures violentes eussent à
+tout moment mal tourné, sans la bienfaisante influence
+du doyen de notre compartiment. Bacannes, arraché à un
+congé de semestre, avait rendossé la tunique encore ornée
+des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus boutonner.
+Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et
+mobile, les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il
+donnait envie de rire en se montrant, et comme il avait
+une verve intarissable, un esprit facile, pétillant, bouffon,
+force était d'éclater quand il parlait. Or il ne se taisait
+guère. Il était bien secondé par Linemer, un compatriote
+de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.</p>
+
+<p>Le public était représenté par un brave garçon, paysan
+à demi dégrossi, à face large, épanouie, respirant la franchise
+et la bonté. Sans aucune prétention personnelle,
+Dariès écoutait et riait tout le temps de bon coeur, encourageant
+ainsi naïvement la verve des autres compères.</p>
+
+<p>La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus
+vite qu'ils ne s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au
+départ, que j'avais le coeur gros, ils avaient respecté mon
+silence sans y paraître prendre garde. Comment ne pas leur
+en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre Bacannes pendant
+une heure sans se dérider?</p>
+
+<p>Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour
+inaccessible à la gaieté générale. Nous le connaissions à
+peine. Il était de Toulouse et s'appelait Murette, voilà tout.
+L'uniforme a le grand avantage d'établir une égalité parfaite
+entre tous les conscrits, du jour au lendemain. Pour
+distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité
+étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements
+de soldat, aux couleurs voyantes, enlèvent même
+aux physionomies leur aspect ordinaire. Un observateur
+sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du
+visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de
+soi-même pour s'adonner aux patientes études de l'observation.
+Pour juger ses camarades, on s'en tient aux révélations
+qui tôt ou tard jaillissent de leur humeur.</p>
+
+<p>Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement
+excessif des yeux lui donnait toutefois une expression très
+dure, presque de cruauté. Très soigneux, il s'était installé
+des premiers dans un coin, et, au lieu de glisser, comme
+nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé sur
+ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût
+fait de son enfant. Quand, à peine le train en marche,
+tous offrirent à la ronde les provisions de bouche dont
+parents ou amis nous avaient comblés, Murette refusa brièvement.
+En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis
+que moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais
+comme les autres, plusieurs furent tentés de le
+plaindre. Plus d'un regard sévère se leva sur l'impitoyable
+Royle, qui, tout en déchirant à belles dents une rondelle de
+saucisson, murmura:</p>
+
+
+<p>Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.</p>
+
+
+<p>Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine
+allumée, avec quel étonnement, mêlé d'un léger mépris,
+ne vîmes-nous point Murette tirer de sa musette une collation
+choisie, abondante néanmoins! Tandis qu'il s'en
+régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans d'ailleurs
+l'émouvoir:</p>
+
+<p>«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de
+l'hygiène du héron!»</p>
+
+<p>Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du
+jour, il y eut comme une agréable surprise à se trouver
+debout, les mouvements libres, sur le quai de la gare de
+Perpignan. La ville est à deux kilomètres. Dans le demi-jour
+crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de
+sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied
+du monstre que figurait le sombre Canigou, dont la crête
+seule resplendissait encore sous les derniers feux du soleil
+déjà invisible dans la plaine.</p>
+
+<p>Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés
+tant bien que mal. En somme, c'était notre première prise
+d'armes. L'équipement était loin d'être au complet. Pour
+ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon sabre-baïonnette
+pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à
+chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être
+d'ensemble, ou, du moins, il nous le semblait, et ce
+mécontentement de nous-mêmes nous indisposa contre
+notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs étaient
+déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur
+paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse.
+D'autres, les bons soldats, regrettaient un déplacement
+qui avait entravé et retardé l'organisation des compagnies
+de marche: ils en voulaient à l'autorité civile, cause de
+tout le mal, et ils crurent voir dans les regards curieux de
+la population perpignanaise la manifestation de sentiments
+peu sympathiques.</p>
+
+<p>Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable
+la capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir
+de Paris, Royle n'avait pas assez de railleries pour
+les rues courtes, étroites et tortueuses, où notre colonne
+serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect de certaines maisons
+à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée:
+comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir
+s'effondrer. Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui
+aboutit à un premier pont-levis, il s'écria, en jurant, que
+jamais il n'eût cru possible de trouver un pavage plus douloureux
+aux pieds que celui de Toulouse.</p>
+
+<p>La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule
+inoffensif. De près, elle semble inexpugnable. Au lieu
+d'admirer comme moi, Royle haussa les épaules, peut-être
+pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il commençait
+à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre tournure,
+et comme le spectacle majestueux de la double
+enceinte, la vue des chaînes des portes m'imposait, il
+ajouta qu'il se moquait pas mal de sa nouvelle prison. Les
+murs de pierre qui supportent la terre du rempart suintaient
+comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous
+en sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de
+l'impression rapide, mais pénible, que me fit, à cet instant
+précis, dans la nuit tombante, la voix cynique du gavroche
+déguisé en soldat.</p>
+
+<p>La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est
+formée par de hauts bâtiments qui peuvent abriter environ
+3 000 hommes. Le dépôt du 22e de ligne en occupait une
+partie au midi, près du donjon, qui date de six siècles.
+Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui
+règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second
+étage, nous découvrîmes toute une plaine verdoyante
+bordée par une ligne d'un bleu vif que piquaient de tout
+petits points blancs. C'était la Méditerranée.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de
+caserne, dont la monotonie était rompue par la variété
+des corvées. Il fallut d'abord s'approvisionner pour la
+nuit au magasin des lits militaires, et chacun s'en revint
+avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un
+matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et
+jusqu'à la grande peinture à fresque avec le gros pinceau
+que tout le monde doit manier sans études préalables!</p>
+
+<p>Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il
+n'y avait pour tout le régiment que deux ordinaires, le
+repas d'environ six cents hommes se préparait dans une
+seule cuisine; il était réparti au petit bonheur dans les
+gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage très
+sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne;
+mais, pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque
+jour, sous l'oeil indifférent ou goguenard des cuisiniers
+aux tabliers sordides, de véritables pugilats. Ces combats
+à l'eau graisseuse me faisaient reculer. Déjeunant d'une
+botte de radis, j'allais, pour quelques sous, dîner le soir
+avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de
+la ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis,
+les dix compagnons de route.</p>
+
+<p>Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous
+les vétérans ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se
+chargeait toujours d'égayer les heures où le sommeil nous
+fuyait. Ayant vite saisi les travers de Nareval, il les
+exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la
+gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le
+complaisant étalage de sa petite science. Ils se faisaient
+ignorants et naïfs jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en
+des définitions minutieuses, en des détails oiseux, en des
+descriptions enfantines. Toujours de sang-froid, les interlocuteurs
+accompagnaient leurs questions de pantomimes
+folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en
+caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse,
+qui projetait sur les murs et au plafond des ombres mouvantes,
+grotesques. Aveuglé par l'amour-propre, Nareval
+s'exécutait indéfiniment, en toute conscience. Il se persuadait
+que nous avions recours à lui parce qu'il était
+naturellement désigné pour nous primer, nous diriger,
+pour devenir enfin notre chef.</p>
+
+<p>Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un
+soir, Royle, ayant dîné en ville, rentra maussade; le gros
+vin bleu du Roussillon l'avait peut-être alourdi, et il éprouvait
+le besoin de dormir. Il déchaîna le fou rire que nous
+étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus belle
+période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»</p>
+
+<p>Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque
+fiel au fond du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la
+crainte d'augmenter le ridicule. Une scène d'un comique
+plus sombre, et qui faillit tourner au drame, vint d'ailleurs
+faire diversion le lendemain.</p>
+
+<p>Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus
+expansif. Ses yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus
+vif; ses traits réguliers paraissaient s'affiner. Sa réserve,
+ne se démentant jamais, ressemblait à de la fierté; elle
+finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait d'égoïsme
+qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir
+par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident
+nous le révéla tout entier.</p>
+
+<p>Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand
+sa voix presque inconnue s'éleva, sonore et vibrante.
+Devant son havresac, qu'il avait vidé sur son lit, il hurlait,
+se déclarant volé. Il lui manquait, je crois, une paire de
+chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et que
+pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion
+blessée ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne
+fut regretté comme ces malheureux godillots. Impossible
+de rendre l'intensité de la fureur de leur ci-devant propriétaire.</p>
+
+<p>Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major.
+Un brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant,
+s'il y en avait un, à ne pas pousser le jeu plus avant.
+Tout le monde se déclara innocent; mais je ne sais qui proposa
+de fouiller les paillasses.</p>
+
+<p>Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations
+à mesure que l'espoir lui échappait. Il en vint
+même aux menaces, et il tira son sabre, jurant d'éventrer
+le voleur. Toutes les recherches restèrent infructueuses,
+heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le
+réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches,
+ne songeait qu'à la perte subie, et il se roula sur
+son lit, mordant de rage ses draps et son matelas, pleurant
+de désespoir.</p>
+
+<p>Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de
+geindre, lui demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de
+vingt ans!»</p>
+
+<p>Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit
+cependant sous l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à
+sa colère. Quoique fluet, Royle était nerveux: il arrêta son
+agresseur, le dompta, en continuant à l'invectiver en son
+parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout ça! Il ne
+faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs,
+et tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots
+n'ont pas été mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a
+encore ta paillasse à visiter. Dépêchons, il est temps de
+nous montrer ce qu'elle a dans le ventre!»</p>
+
+<p>Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux
+souliers chamois, à semis de clous d'acier, étaient
+cachés. Murette eut un éclair de joie d'abord, à la vue de
+son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle de l'avoir joué,
+il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut
+mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès
+cet instant, la quarantaine s'établit; il se creusa comme un
+fossé autour de lui. Du reste, sa peau, comme toute sa
+pacotille, lui appartenant, lui était chère: il sollicita et
+obtint la place de brosseur auprès d'un officier que ses
+fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
+cinq francs par mois à l'argent de son prêt.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer
+ainsi un homme, les natures simples s'apprécient
+mieux. En s'éloignant de Murette, les autres camarades de
+la chambrée se rapprochèrent d'autant. Pourtant avec son
+esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit Royle nous
+choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; il
+étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient
+quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre
+part l'occasion de s'exalter en compagnie de gardes nationaux
+farouches.</p>
+
+<p>Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis
+qu'il s'était reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs
+très assidu auprès du sergent-major, lequel cherchait
+à retenir tous ceux qui savaient tenir une plume.
+Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes
+ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états
+ne nous paraissait pas avancer la libération du territoire.
+Fréquemment, Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler
+un zèle superflu, nous nous échappions, et, le poste de
+police passé, les ponts de la citadelle franchis, nous éprouvions
+la joie espiègle de gamins en rupture d'école.</p>
+
+<p>Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation
+des civils. C'était moins aisé que dans un grand centre. Au
+café, parfois, à l'auberge, les conversations engagées avec
+le patron, ou avec des clients indigènes, nous avaient
+édifiés sur les tendances radicales de la population. Comme
+s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu comparable à
+la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà
+imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre
+que les pékins osassent formuler sur les officiers des critiques
+dont l'idée nous était venue. Nous ne songions à
+mettre à profit nos escapades que pour nous promener.</p>
+
+<p>La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs,
+elle n'a pu s'embellir comme des villes ouvertes, même
+moins importantes. Mais il y a de l'air pur au delà des
+remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne.
+L'une d'elles est flanquée d'un <i>Castillet</i> d'aspect
+romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct
+artistique, trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant
+qu'il aurait voulu y habiter, et le malheureux n'ignorait pas
+que ce joli Castillet sert de prison militaire.</p>
+
+<p>Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes,
+près de laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans
+borner nos promenades à ces endroits fréquentés, nous
+parcourions tous les recoins du paysage que commande le
+canon de la place. Les innocentes joies du soldat désoeuvré
+me furent alors révélées. Combien de fois ne nous attardâmes-nous
+pas à choisir, tailler et éplucher des gaules
+dans les saussaies, pour les jeter une heure après? Quel
+intérêt à voir courir au fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles
+de paille jetées en amont d'un petit pont et guettées
+à l'aval?</p>
+
+<p>Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert
+d'une végétation puissante, où apparaissaient à peine
+quelques taches de rouille automnale. Nous allions à travers
+champs, escaladant des coteaux avant-coureurs des
+Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder scintiller
+au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés
+à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras
+repliés en oreiller sous notre tête, nous nous laissions
+bercer par la brise au parfum salin, contemplant la dentelle
+d'un vert pâle qui doucement se mouvait sur le champ
+d'azur infini.</p>
+
+<p>Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne
+troublait la calme nature, sinon, tout près de nous, le vol
+de mouches obstinées ou le bruissement d'insectes cheminant
+dans l'herbe sèche, parfois le cri-cri solitaire d'une
+cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air était si sonore,
+que, de temps en temps, les notes perlées des clairons nous
+parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie
+militaire nous faisait songer aux camarades étendus,
+comme nous, non pas sur un lit de mousse, mais à même
+la terre froide des provinces envahies.</p>
+
+<p>A cette pensée, le <i>far niente</i> nous humiliait, et dans
+notre ignorance des difficultés de l'improvisation des
+armées nouvelles, nous éprouvions de l'irritation contre
+nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran de la
+caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour
+nous forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu
+derrière la chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de
+Bacannes, la mélancolie nous tenait, tandis que, le long
+des haies d'aloès aux feuilles charnues à pointes aiguës,
+nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés de
+fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle,
+dans la lueur orangée du crépuscule.</p>
+
+<p>Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais
+compte: j'aurais voulu chercher des réactifs dans des exercices
+et des devoirs pénibles. Déjouant un jour la surveillance
+du sergent-major, qui n'entendait pas que les sergents
+missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire
+enrôler dans le piquet de garde.</p>
+
+<p>Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se
+dirige d'un pas cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant
+les armes devant le poste de police, en entendant mon
+pied faire résonner le pont-levis, et mon bidon cliqueter
+contre la poignée de mon sabre-baïonnette, j'éprouvais
+une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté patriotique:
+Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.</p>
+
+<p>Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc
+deux fois le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de
+la porte Notre-Dame. Pour les passants, la sentinelle en
+armes est la garniture obligée de la guérite. Jamais je
+n'avais fait grande attention à cet ornement animé. Or,
+devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un
+sacerdoce: mon fusil bien en main, baïonnette au canon,
+je me sentais la Force, au service de la Loi. Pour un peu,
+je me fusse attribué l'honneur de l'ordre dans lequel
+s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux Platanes,
+et de leur calme quand ils en revenaient.</p>
+
+<p>Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à
+la vue, aussi nouvelle pour moi que pour les habitants,
+d'un peloton de cuirassiers de l'ex-garde impériale. Il venait
+constituer, à Perpignan, le noyau d'un nouveau régiment.</p>
+
+<p>Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient
+dans les rues étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus
+de deux à la fois; mais, avant d'atteindre la voûte un peu
+sombre à l'autre extrémité de laquelle je me tenais, ils
+apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au soleil,
+sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
+la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long
+voyage, caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis:
+les cimiers des casques effleuraient le cintre. Dans
+le cadre romantique du Castillet, avec ses deux petits bastions
+crénelés, ce groupe de ballade figurait assez un retour
+de croisade en quelque manoir féodal.</p>
+
+<p>A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin
+pour voir des héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir
+récent du dévouement tragique de leurs frères d'armes,
+à Reichshofen, à Mouzon, les rajeunissait, sans les rapetisser.</p>
+
+<p>De grands changements s'étaient produits à la caserne
+pendant mes vingt-quatre heures de garde. En dehors des
+deux compagnies provisoires de dépôt, on en avait créé
+quatre autres, que l'on avait honorées de l'épithète d'actives,
+et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait gravi le
+premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à
+la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux
+à la 4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans
+les deux autres. De ceux qui avaient composé notre joyeuse
+chambrée, Royle et Dariès, les deux natures les plus dissemblables,
+restaient seuls avec moi. Le premier ne me
+recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore
+galonné, je ne tarderais pas à l'être.</p>
+
+<p>Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne
+marchandai-je plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major,
+digne troupier qui, bien qu'il n'eût plus trop
+de scribes pour chaque compagnie, me laissait aller à l'exercice
+le matin. Mon apprentissage volontaire me valut d'être
+aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est
+pas, il faut en convenir, une besogne toujours facile.</p>
+
+<p>L'exemple de la patience m'était cependant donné par
+l'officier qui nous dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours
+présent sur tous les points du terrain de manoeuvres, il ne
+se départait jamais de son calme; mais il était sombre et
+triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à ne
+pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins
+lui créer des adversaires redoutables, sans que rien parût
+lui faire oublier le titre injurieux de <i>capitulard</i> que la population
+ne mâchait guère aux revenants de nos premiers
+désastres.</p>
+
+<p>En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment
+instruit, j'étais de plus en plus impatient d'user du
+droit qu'il avait perdu. La compagnie de Toubet reçut sur
+ces entrefaites l'ordre de se tenir prête à partir: j'allai
+demander au commandant lui-même à y être versé. Mais il
+repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant,
+parce que j'étais candidat caporal, et, en second lieu,
+ajouta-t-il d'un ton sévère, parce que je ne portais seulement
+pas de bretelles.</p>
+
+<p>Point mécontent d'être proposé pour le double galon de
+laine, tant les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret
+en apprenant que la compagnie de Toubet allait simplement
+relever un bataillon de mobiles, à Montlouis.</p>
+
+<p>Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur
+camarade. Lui parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux
+énervements. Le doute naissait presque en moi
+sur le devoir, et, quand les recrues de ma classe arrivèrent,
+j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas
+dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens
+avant l'heure, puisque j'étais encore là, impuissant et
+découragé!</p>
+
+<p>Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la
+tente sur les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur
+des nuits, la température était clémente, et ce campement
+n'était pas sans charme: mais il me semblait que
+ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me perdais en
+contemplations devant le même paysage, où il ne m'était
+plus loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu
+s'estomper dans la dégradation crépusculaire et disparaître
+dans la nuit, je me glissais hors de la tente avant le réveil,
+pour le voir encore renaître au lever du soleil.</p>
+
+<p>Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à
+mon corps défendant. Je m'étais engagé pour agir, non
+pour rêver. Ce <i>far niente</i> relatif, sous un beau ciel, me laissait
+trop penser au milieu que j'avais quitté. Je redoutais
+d'en arriver à aimer trop la vie et craignais d'avoir peur de
+la perdre. Autre chose me faisait souhaiter d'aller éprouver
+au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité: le ciel
+n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les
+jours.</p>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil
+qui les éclaire en même temps qu'Athènes et que Rome, les
+hommes, sous ce beau climat, semblent imbus de sentiments
+artistiques, et animés d'ardeurs libérales; ils aiment
+ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle
+vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur
+font défaut généralement. Le vent d'Italie paraît leur
+insuffler surtout l'indolence des lazzaroni, qu'ils secouent
+par saccades. Leur ordinaire occupation consiste à discourir
+en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus
+vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations
+ne manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop
+haut, les discussions s'échauffaient trop vite, pour permettre
+de réfléchir sagement sur l'inconstance de la fortune.
+Aux yeux de ce public sévère au malheur, l'armée
+avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers
+désastres était l'occasion d'anathèmes.</p>
+
+<p>Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre
+sous-lieutenant, de signer la capitulation; qu'ils eussent
+acheté leur liberté au prix d'une blessure, ou qu'ils l'eussent
+reconquise par évasion au risque d'être massacrés,
+tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres
+et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux
+qui le lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir
+le droit, s'étant revêtus de l'uniforme hybride de la garde
+nationale, de condamner l'armée avant de s'être donné la
+peine de faire leurs preuves.</p>
+
+<p>L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages
+de sa valeur, ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la
+gloire; mais elle savait, à n'en pouvoir douter, qu'elle avait
+racheté ses défaites par plus d'héroïsme et de sang que ne
+lui en avaient coûté les victoires d'antan. Elle ne pouvait
+subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la
+population.</p>
+
+<p>Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants
+et modestes, tant qu'on ne les fait pas trop enrager.
+Mais l'arrivée du dépôt de cuirassiers envenima la situation.
+Ces hommes avaient appartenu à la garde impériale,
+ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était aussi
+honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés
+étaient sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui
+caractérise tout bon cavalier. Quand ils se promenaient par
+deux dans la ville, le bonnet de police penché sur l'oreille,
+les rues, qui retentissaient du bruit de leurs grandes bottes
+éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne se rangeaient
+guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci
+fussent-ils en gardes nationaux. De là, un accroissement
+d'hostilité et, dans les cafés, un redoublement de fureur
+bavarde. Dans le récipient que formait l'enceinte fortifiée,
+tous ces petits sentiments, toutes ces vulgaires passions cuisaient
+et bouillonnaient. Un éclat faillit toutefois se produire
+en dehors des murailles.</p>
+
+<p>Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à
+attendre les Prussiens au pied du Canigou. Une compagnie
+de francs-tireurs s'étant recrutée dans le département,
+les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un drapeau brodé
+de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la remise
+en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ
+de Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle.</p>
+
+<p>Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de
+la ville, la foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux
+atours. Depuis les plus vieux barbons de la garde nationale
+jusqu'aux tout jeunes pupilles de la République, sans parler
+des francs-tireurs eux-mêmes, toute la population masculine
+était en armes, et notre régiment avait été convié à
+la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de
+bataillon, tandis que l'armée sédentaire était commandée
+par un monsieur dont le bonnet était orné d'au moins cinq
+galons: très larges, très espacés, ils couvraient presque
+toute la coiffure, et il était à peu près impossible de les
+compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un
+bout à l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine
+étions-nous alignés du côté laissé libre, qu'il s'élança d'un
+air farouche, au galop secoué de sa maigre haridelle, pour
+enjoindre à notre commandant de se ranger d'une tout
+autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta
+par un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement
+exécuté: «Par le flanc droit et par file à gauche.
+En avant, marche! A la citadelle!»</p>
+
+<p>Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles,
+le soir et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance,
+la garde nationale décida d'organiser une revue, le
+dimanche suivant, sur la promenade des Platanes, en présence
+des autorités civiles. Le spectacle militaire était ainsi
+offert aux soldats par la population. Peu d'entre nous s'en
+privèrent.</p>
+
+<p>La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements
+étaient, à vrai dire, le moindre souci de ces braves.
+Ils cherchaient à révéler leur mérite par des vociférations
+d'énergumènes et par des gestes d'épileptiques, en défilant
+devant la tribune municipale. Et ils recommençaient de
+plus belle, en se tournant ostensiblement vers les groupes
+de troupiers qui les regardaient.</p>
+
+<p>Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme,
+mais d'hostilité. Dans ces esprits méridionaux, surexcités
+et exaltés, il y avait peu de différence entre la froideur
+à l'égard du gouvernement et l'oubli des devoirs sacrés
+envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe
+apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz,
+aussitôt suivie des commentaires douloureux de Gambetta.</p>
+
+<p>La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les
+chaînes des ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit
+bientôt que des troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun
+détail précis. Tous les renseignements manquaient; mais
+la rigueur de la consigne témoignait de la gravité de la
+situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à un
+moment si critique était affreusement pénible et énervante.</p>
+
+<p>D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi
+nous. Quelques loups avaient été enfermés dans la bergerie.
+Pour moi, nommé caporal et adjoint au fourrier
+depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni le temps de
+me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques
+cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été
+mis à notre tête; malgré une assez douloureuse blessure
+qui à Sedan lui avait entamé l'épaule, il était d'une activité
+et d'une énergie peu communes: il avait précisément fixé
+ce jour-là au sergent-major comme extrême délai pour
+l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre
+bureau, nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A
+plusieurs reprises nous aperçûmes les sergents de semaine
+occupés à disperser des groupes.</p>
+
+<p>Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable.
+Après la soupe du soir, le lieutenant était venu signer les
+pièces de comptabilité. Il paraissait très énervé, sans doute
+à cause des scènes tumultueuses de la ville, dont nous ne
+savions toujours rien de formel. Dans ses yeux brillait, par
+contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre de
+veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité
+d'un départ prochain.</p>
+
+<p>Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient
+dans la chambre où nous travaillions, je n'avais pas
+cessé d'occuper ma place dans l'une des tentes dressées
+sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier mon
+havresac.</p>
+
+<p>La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins
+tout éclairé. Il resplendissait comme dans l'embrasement
+d'un immense incendie, et cette rougeur paraissait devenir
+de plus en plus intense. Par toute la voûte céleste, les
+nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis la
+dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de
+l'horizon sur la Méditerranée.</p>
+
+<p>Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par
+contraste, était saisissant. Bien que le couvre-feu fût
+sonné, presque tous les hommes étaient debout hors des
+tentes, qui dessinaient en triangles leurs silhouettes blanchâtres
+sur la terre noire, et quelques ombres humaines
+s'agitaient, gesticulaient, parlaient.</p>
+
+<p>Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers
+mon bastion, en cherchant d'éloquentes paroles, pour user
+sur mes camarades de ma jeune et faible autorité. Mais, au
+pied de l'antique donjon qui se dresse là, regardant le
+Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me devançaient.
+Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant
+du 22e de ligne, suivi d'un capitaine.</p>
+
+<p>Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche,
+s'était resserré. Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer
+sous les tentes, un murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent
+encore, et le groupe s'ouvrit, mais pour se refermer
+aussitôt comme une vague. D'autres hommes accoururent,
+entraînés par un courant invincible, et, en un clin d'oeil, un
+cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant
+tomba.</p>
+
+<p>A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre.
+C'étaient les nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme
+funeste qui avait plané sur la citadelle, en nous apportant
+l'ordre de départ pour le lendemain même.</p>
+
+<p>Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont
+la mienne, et il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à
+Montlouis. Cette fois, c'est vers le Nord que nous serions
+dirigés. Vers l'ennemi, enfin.</p>
+
+<p>Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée.
+L'ardeur de tous était égale. C'était à qui se prêterait
+aide mutuelle, pour que rien ne clochât, pour qu'il
+n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après une veillée
+féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond: la
+soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait
+plus que comme un vain cauchemar.</p>
+
+<p>Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait
+bien qu'il n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les
+hommes de notre régiment. Les partants, comme ceux qui
+restaient, durent s'aligner sur le rempart. On vit même errer
+par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, l'avare, qui ne
+se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une acuité
+singulière, donnait l'impression que doivent produire les
+gens à qui le peuple attribue le <i>mauvais oeil</i>. Il paraissait
+être là pour porter malheur à quelqu'un.</p>
+
+<p>Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier,
+pour achever de régler les derniers détails administratifs:
+officier d'habillement, maître armurier, préposé
+des lits militaires, le défilé était-interminable. L'heure du
+départ arriva, sans que le détachement eût traversé la cour
+d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes désert.</p>
+
+<p>Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle
+par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la
+gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions
+que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me
+permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille,
+car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.</p>
+
+<p>Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos
+meilleurs camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du
+malheureux petit Royle. Au dernier moment, il avait été
+interné au Castillet sur l'ordre du commandant du 22e.
+Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.</p>
+
+<br><br><br>
+<h2>LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE</h2>
+<br>
+
+<p>Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier
+des armes, les liaisons ne se dénouent pas; elles sont
+presque toujours rompues brusquement, si fraternelles
+qu'elles aient été. Les exigences du service veulent qu'après
+une longue intimité on se sépare immédiatement sans murmure,
+sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
+sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui
+un regard en arrière, le camarade frappé à mort qui était
+devenu votre ami. Et la discipline impose parfois des
+épreuves plus cruelles. Il faut brider son coeur, si l'on ne
+peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires passent
+et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
+d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse
+professionnelle, leur froideur obligatoire et passagère,
+l'apparente indifférence qui fut longtemps exigée d'eux.
+D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de véritable
+amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis
+les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions
+le regretter lui-même.</p>
+
+<p>Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la
+société des joyeux compères du premier voyage. Tous
+étaient restés au dépôt, et, outre que nous n'étions pas
+gais naturellement, le grade nous isolait
+déjà un peu des simples soldats. D'eux-mêmes
+ils s'éloignaient de nous. Cette
+sorte de solitude, en plein brouhaha,
+était favorable au cours de mes pensées
+à la fois heureuses et graves. Le train
+rapide m'emportait enfin vers le but
+que m'avait assigné ma conscience, et,
+par une circonstance inespérée, il allait
+m'être donné de revoir mes amis, de recevoir
+dans un baiser une nouvelle bénédiction
+de ma mère.</p>
+
+<p>Dans cette saine disposition d'esprit, je
+ne m'expliquais pas que la vue de ce pays
+ne m'eût pas frappé et charmé à mon
+premier passage. Chère terre de France,
+aux sites si divers, aux aspects admirables
+dans leur variété, je m'en éprenais
+de plus en plus à cette revue panoramique,
+parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous
+pas essayer de la défendre? Qui sait si nous ne
+l'arroserions pas de notre sang?</p>
+
+<p>De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en
+certains endroits, sur une chaussée de quelques mètres à
+peine. D'un côté, la mer, confondant la ligne de ses eaux
+avec le ciel, et, de l'autre, d'immenses étangs bleus. Sur
+la côte, les pauvres villages de pêcheurs étagent leurs
+cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit
+la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait
+glisser sur la mer. Le sifflet strident de la locomotive se
+perdait dans cette immensité dont le calme n'était troublé
+que par le cri de quelque goéland effarouché, s'envolant
+de rocher en rocher.</p>
+
+<p>La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation.
+Mais, vers le milieu du jour, les heures parurent
+s'allonger. A mesure que le moment attendu approchait,
+il semblait fuir. Je comptais les stations qui restaient à
+franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
+oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas.
+En vain, pour prendre le change, j'essayais de dormir;
+mes yeux clos, l'esprit veillait. Enfin, vers six heures, le
+train ralentit sa marche. Aux portières, les clairons sonnent
+allègrement la charge. Nous entrons en gare. Le train
+roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais je
+n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied,
+quand une terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre,
+la Toussaint, veille des Morts. Mon télégramme
+est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas, devant le bureau du
+chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, ils y
+sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel
+délicieux moment, mais qu'il fut court!</p>
+
+<p>Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi
+décidé que le premier jour, mais plus fort, devenu homme
+au bout de deux mois d'absence. Elle me regarda quelques
+instants, sans parole, les yeux brillants de joie au
+travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers le danger,
+elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu,
+elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux
+accueil! quelles attentions charmantes! Quelques aliments
+réparateurs à prendre, tout en causant; un chaud gilet de
+laine, que je dus m'engager à mettre le soir même. Que
+sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du
+devoir en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui
+partait les trésors de tendresse que peut-être il allait perdre,
+mais dont rien alors n'aurait pu l'obliger à se montrer
+moins digne!&mdash;Quoi! déjà? Le clairon rappelait: il fallut
+se dire adieu, et nous avions à peine échangé quelques
+paroles!</p>
+
+<p>Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant!
+Bien que, blotti silencieusement dans un coin, je
+m'efforçasse de jouir encore, comme d'un doux parfum, du
+souvenir de cette minute exquise, je souffrais; j'étais
+triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots
+jetés au passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le
+bien, vous ne le reverrez pas!»</p>
+
+<p>Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le
+froid, dans nos wagons à marchandises mal clos; devint,
+d'heure en heure plus vif et la campagne nous apparut
+toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en deuil à
+mesure que nous nous rapprochions des contrées où se
+jouaient nos destinées. Mais, aux abords des grandes
+villes, comme dans les plus petits hameaux, nous apercevions
+les jeunes gens et les hommes faits s'exerçant au
+maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
+pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en
+entonnant un chant patriotique.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes
+cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École
+des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil
+sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de
+logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de
+le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général&mdash;excepté
+pour moi.</p>
+
+<p>Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement,
+le lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de
+faire, sans plus tarder, ample connaissance avec la ville.
+Sac au dos, fusil sur l'épaule, il fallut suivre toute la ligne
+des boulevards neufs qui enveloppent la cité, frissonner à
+la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours édifié
+par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi
+René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues
+du quartier central, qui montent, descendent, remontent,
+s'enchevêtrent. C'est très pittoresque, mais bien fatigant.</p>
+
+<p>Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon
+tour, je me mis à la recherche de mon habitant, un sculpteur,
+je crois, demeurant à la montée des Forges, sur
+l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me reçut poliment,
+et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour ou
+deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui
+où je manquais; mais je fus très courtoisement adressé à
+une banale hôtellerie du voisinage.</p>
+
+<p>Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose,
+au bout d'un long voyage et après quinze jours de campement,
+même sur des remparts ouatés de gazon! Quel
+héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant le
+jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits
+sacrifices dont la vie militaire est semée et qui la rendent
+aussi méritoire que les actions d'éclat dans l'apothéose
+d'un jour de bataille!</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon
+gîte, tout là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de
+Mars que bordent les jardins publics, et je n'y étais pas
+seul. Trois mille six cents de mes pareils grouillaient
+autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif de dix-huit
+compagnies venues de tous les coins de la France, pour se
+fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait
+ses hommes de son mieux, ce qui, dans cette foule
+uniforme, n'était pas très aisé.</p>
+
+<p>Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus
+actifs et des plus énergiques. De taille moyenne, il avait la
+démarche souple, le pas élastique, les épaules larges, la
+poitrine bombée, le buste en avant d'un bon gymnaste,
+avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un élégant
+Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une
+noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à
+l'éloge qu'au blâme. Son sang généreux, que sa blessure
+encore ouverte semblait rafraîchir, et non épuiser, entretenait
+en lui une animation perpétuelle. Un bon chien de
+berger n'eût pas réuni son troupeau plus vite qu'il nous
+eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, non
+loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.</p>
+
+<p>M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple
+adjudant, avait reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa
+dignité récente le tenait à distance de la troupe: il paraissait
+tellement oublier qu'il était issu de cette catégorie
+subalterne, qu'il traitait les hommes très dédaigneusement.
+Mais il était très grand et avait les cheveux d'un rouge
+éclatant, ce qui nous guidait.</p>
+
+<p>Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit
+en moins d'un quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit
+doubles lignes vivantes s'espacèrent sur l'étendue du
+Champ de Mars. Sous la direction du lieutenant-colonel
+Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies
+furent réparties en trois bataillons, dont le commandement
+fut confié au commandant Bourrel, naguère major de place
+à Perpignan, au commandant Chambeau, tiré des capitaines
+du 5e de ligne, et au capitaine rengagé David, intrépide
+vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas
+d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le
+48e régiment d'infanterie de marche était constitué.</p>
+
+<p>En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de
+Sedan et de Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers
+ornements dont l'un provoquait le sourire et l'autre imposait
+le respect, suscitait l'enthousiasme: pas de tambour-major
+à voir parader en tête de la colonne; point de drapeau,
+hélas! à entendre frissonner glorieusement au milieu
+des rangs!</p>
+
+<p>Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les
+derniers détails de son organisation, pour assurer la soudure
+de ses éléments, épars la veille, inconnus les uns aux
+autres, pour permettre enfin à l'état-major de tâter et
+d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes et de lui
+donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser
+l'esprit de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment
+vers le danger et apprend à braver la mort. Cinq
+jours pour accomplir oeuvre pareille, c'était peu, et il fallut
+s'en contenter.</p>
+
+<p>Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre
+commune de fusion et d'entraînement, en se montrant
+exact aux rassemblements, attentif et docile durant les
+exercices, scrupuleux à établir les situations, les bons, les
+feuilles de journées, etc., tous, le devoir rempli, nous jouissions
+sans scrupule du dernier répit qui nous était accordé.
+Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus
+de place pour l'impatience et l'énervement: à brève
+échéance, nous combattrions, nous aussi; il nous serait
+donné de tenir la campagne, de dormir à la belle étoile, de
+peiner et de souffrir pour la défense du pays. Pour le
+moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une
+ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix
+heureuse, en songeant aux tristes étapes en pays dévastés;
+nous savourions le plaisir de manger, assis, des mets servis
+proprement dans de la vaisselle, en prévoyant le renversement
+des marmites au bivouac et les repas de biscuit tout
+sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des lits
+chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines
+nuitées sur la terre humide ou gelée.</p>
+
+<p>Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations
+malsaines ces dernières heures de légitime bien-être.
+Le cadre subalterne de chaque compagnie forme un
+groupe d'hommes, qu'à certaines heures rassemblent le
+service ou les nécessités matérielles, et que l'habitude
+maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot,
+c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement,
+on s'y jalouse, on y médit les uns des autres, la charité
+servant rarement de lien aux réunions humaines.</p>
+
+<p>A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major.
+Le nôtre avait été nommé adjudant à l'organisation du
+régiment. Les fonctions de chef étaient remplies par le
+sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, malgré quelques
+inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je
+crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau,
+ses yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé,
+proéminent, et semblaient, par l'habitude des vastes horizons
+de la mer, lancer des regards d'une portée trop lointaine.</p>
+
+<p>Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille,
+simple, brave et modeste. Excellent soldat, bon
+camarade, supérieur affable, subordonné digne. Ayant
+éprouvé son courage à ses propres yeux dans la sanglante
+fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la capitulation,
+il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité
+d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs
+qu'il n'avait rien à craindre d'un adversaire individuel. Sa
+complaisance et sa serviabilité n'en avaient que plus de
+prix; elles ne se démentaient jamais.</p>
+
+<p>Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout
+au moral. Moins grand, mais de traits plus réguliers,
+grassouillet, il offrait le type combiné du joli sergent et du
+vrai Marseillais. La face réjouie d'un gourmand, toujours
+propret, pommadé, reluisant, il était aussi glorieux que son
+nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe autant
+qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres
+plus blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un
+pied mieux cambré. Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus
+avantageuse. Quels accroche-coeur que les bouts aiguisés
+et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils annonçaient
+bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que
+l'accent <i>aïolé</i> semblait du reste légitimer!</p>
+
+<p>Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il
+avait beaucoup plus de chance d'y retourner. Court, malingre,
+le nez déjà bourgeonnant, il grelottait avant d'avoir
+passé une nuit dehors et se plaignait de rhumatismes sans
+avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des
+Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs
+volets, plutôt que d'aller la tenter&mdash;ou la combattre&mdash;sur
+les barricades.</p>
+
+<p>D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il
+était un peu vantard comme Laurier, mais beaucoup moins
+freluquet. Quoique l'un des plus anciens gradés, il avait
+l'esprit subversif de Royle, qu'il rappelait par son jeune
+âge et sa longue taille dégingandée. Il avait, comme
+Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.</p>
+
+<p>Quant à ce dernier, en prenant du galon, il
+s'était peu modifié. Plus circonspect dans
+l'étalage de son savoir, il était livré âprement
+à son ambition. Il goûtait moins la
+satisfaction d'avoir franchi les premiers
+degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en
+gravir d'autres. Aussi mettait-il son temps à
+profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ
+de Mars les premières notions du commandement,
+qu'il possédait à peine.</p>
+
+<p>Là, comme partout, Villiot était la
+providence de tous. Il manoeuvrait fort
+bien, donnait l'exemple, entraînait et,
+de plus, prodiguait à chacun des conseils,
+au besoin, un coup de main, pour le paquetage des
+sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment.
+Pendant ce temps, Gouzy se contentait de développer,
+mais à profusion, des conseils théoriques, tandis
+que Laurier se campait fièrement, en retroussant ses
+moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que Pluvier
+constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes.
+Harel, pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée
+que sa comptabilité, confiée à mon inexpérience, n'avançait
+guère.</p>
+
+<p>Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers.
+Bien que je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier,
+j'en remplissais complètement les fonctions. De là,
+s'il faut l'avouer, les troubles qui agitaient notre petit
+groupe. La promotion de notre sergent-major au grade
+d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de
+Laurier et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.</p>
+
+<p>A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major,
+avant-dernière et peut-être dernière étape vers le
+grade de sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le
+grade de fourrier, avec le ferme espoir de suivre après lui
+le même chemin. Il leur déplaisait donc que la place me
+parût réservée, et, puisque je n'étais pas sous-officier, ils
+estimaient que leurs désirs devaient primer mes droits. Avec
+cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me traiter déjà
+en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion
+d'un fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ
+d'Angers.</p>
+
+<p>Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules.
+Mais, au dernier moment, le beau Laurier déclara tout net
+qu'il y allait de la dignité de son grade à ne point s'attabler
+avec un simple caporal. Ses deux émules appuyèrent son
+avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au contraire, tout
+en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui était
+insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de
+droit, ressentit davantage l'odieux d'une insolence que
+l'inégalité de grade m'empêchait de relever. Froidement,
+s'asseyant à son tour et m'invitant à l'imiter, il répondit
+à Laurier qu'il avait un bon moyen de sauvegarder sa
+dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la porte.</p>
+
+<p>Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut
+bien bonne envie de nous punir tous, en nous privant de sa
+gracieuse personne. Mais le potage fumait dans les assiettes
+et une grosse volaille étalait au milieu de la table sa chair
+reluisante et dorée. Laurier était incapable de bouder
+contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à coups
+de dents, il se vengea sur le dîner.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire
+remportait sans nous la victoire de Coulmiers, le régiment
+reçut l'ordre de se diriger sur Nevers, par les voies dites
+rapides. A la nuit, les trois bataillons s'acheminèrent vers
+la gare; mais les deux premiers purent seuls être embarqués,
+faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain
+matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions
+notre nouvelle destination.</p>
+
+<p>Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze
+clairons rassemblés lançaient l'allègre sonnerie du réveil,
+soutenus par le roulement cadencé des tambours. Là, au
+milieu de Nevers, s'élevait comme une autre ville. Véritable
+ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
+identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central
+où se dressait la tente du colonel. Dominant toutes les
+autres, cette tente semblait, ainsi qu'un clocher de village,
+étendre sa protection tout à l'entour. Quand, de chacun de
+ces petits abris fragiles, se glissèrent au dehors six hommes
+tous semblables, qui paraissaient sortir de terre et dominaient
+de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une
+innombrable foule de géants.</p>
+
+<p>Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les
+soldats de plomb qui me fournissaient de longues files d'un
+même type uniformément reproduit; mais je raffolais littéralement
+des gravures plus soignées ou des jouets de luxe
+qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. Or
+c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant
+et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin
+des sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur
+tête et leurs bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient
+leur fusil, mal graissé la veille, et que l'humidité de la
+nuit menaçait. Ceux-là bâtissaient les fourneaux de campagne,
+rallumaient les feux de bivouac et préparaient le
+café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
+rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient
+impatiemment, toujours affairés, tandis que, pour assister
+au rapport, officiers et sergents-majors se réunissaient en
+cercle devant la tente du colonel.</p>
+
+<p>Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives
+des arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches
+dépouillées d'où tombaient pourtant, çà et là, par instants,
+dans la buée matinale, quelques dernières feuilles,
+recroquevillées et rouillées, qui semblaient retrouver une
+fugace vitalité en roulant sur le plan incliné de la toile des
+petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait la couleur,
+l'animation du tableau martial, et en même temps lui
+donnait une teinte mélancolique bien appropriée, car cette
+vie des camps, pleine et robuste, est dans son activité le
+prélude de sanglantes hécatombes. Néanmoins, nous qui,
+arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous éprouvions,
+par un entraînement physique, par une émulation
+instinctive, quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable
+à nous savoir une partie de ce tout et à avoir le
+droit de nous mêler à son mouvement.</p>
+
+<p>Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps
+de préparer son repas, et le régiment devait se porter en
+masse dans la direction du Nord. Les clairons sonnèrent
+vers midi. Immédiatement tout le monde met sac au dos;
+puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche
+gaiement.</p>
+
+<p>Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant
+favorisés, pour cette promenade militaire, d'un dernier
+sourire du soleil d'automne. Par un temps sec, la route était
+excellente et le régiment magnifique. Sur un espace d'un
+kilomètre environ, les hommes marchaient, deux par deux,
+sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu le
+train régimentaire et les voitures d'ambulances.</p>
+
+<p>Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les
+hanches, les capotes bleues laissaient voir, agitée d'un
+mouvement unique et cadencé, une longue traînée rouge,
+coupée à quelques centimètres de terre par la ligne blanche,
+éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les
+gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des
+casques, entre les tentes et la haie d'acier des chassepots.
+Le cliquetis des armes scandait la marche, et un bruissement
+général, comme celui des écailles d'un monstre gigantesque,
+servait d'accompagnement aux chants qui s'élevaient
+alternativement, de distance en distance. Quel effet merveilleux!
+Jamais régiment marchant à la victoire fut-il
+plus dispos? parut-il plus alerte et plus fier?</p>
+
+<p>A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais
+notre ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y
+avait là, sur la droite de la route, l'emplacement d'un
+camp, marqué par la présence d'un peloton de tirailleurs
+algériens. Sur un coin de la verte prairie, bientôt jalonnée
+par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans leur
+vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs
+tentes, recueillaient frileusement les rayons du soleil qui
+leur envoyait un pâle reflet du pays natal. De leurs yeux
+blancs ils semblaient nous toiser assez dédaigneusement,
+tandis que, fiers de notre gros effectif, nous ne pouvions
+nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.</p>
+
+<p>L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt
+distribuée. Après quelques hésitations, certaines lenteurs,
+nos six cents tentes s'alignèrent en colonne par compagnie,
+derrière les faisceaux aux lames miroitantes irradiées
+comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se creusèrent à
+l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite
+veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût
+de soupes qui délicieusement chantaient dans les marmites
+de fer-blanc tout neuf.</p>
+
+<p>Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser
+avec les turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs
+gamelles. Les sombres visages de nos voisins servaient de
+repoussoir à la-blanche figure de leur jeune chef. Physionomie
+intelligente et douce, le blond capitaine Carrière
+semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces demi-sauvages.
+Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant
+jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même
+soupe et le même pain.</p>
+
+<p>Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques
+indiscrets courants d'air signalant de légères imperfections
+architecturales dans notre fragile demeure. Mais nul n'osait
+critiquer un édifice qui était en partie sorti de ses mains.
+Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. Point d'écho. Force
+fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons, et, se
+réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt
+s'endormirent.</p>
+
+<p>Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma
+notre moelleuse prairie en un grand lac. Quoique Villiot
+eût pris le soin de creuser une rigole tout autour de la tente
+pour en préserver l'intérieur, la situation fut terrible,
+quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes blottis,
+immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements
+trempés, avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles
+mouillées. A la première plainte de Pluvier, ce fut un concert
+affreux de reproches adverses. Chacun se souvenait de
+l'ouvrage des autres, pour leur en faire un grief. Nareval
+accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier critiquait
+la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait
+d'avoir boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau,
+une perle fluide, lui tombait sur le nez avec une telle
+régularité, qu'il craignait d'y trouver une stalagmite le
+lendemain.</p>
+
+<p>Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde
+de souffler mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre
+à partie. Modestement, je fis valoir que, appelé à copier un
+ordre en arrivant au camp, je n'avais pu collaborer à l'édification
+de la tente.&mdash;En vérité, j'avais le cynisme de
+l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle
+paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le
+fourrier. Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous
+pria de causer plus bas, ce qui assura mon salut. Un
+suprême gémissement de Pluvier, et chacun se morfondit
+dans le silence et dans l'humidité.</p>
+
+<p>La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand
+dissolvant; mais je l'entends au moral. Comme elle ne
+s'arrêta pas le jour suivant, les tentes restaient debout;
+mais beaucoup d'hommes s'en échappaient, allant chercher
+un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
+La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se
+relâcher. J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir
+pourtant, sans pouvoir d'ailleurs les imiter, car il fallait
+sous l'ondée recevoir à toute heure une distribution nouvelle
+et la répartir aussitôt entre les escouades. Ah! que
+j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre, le galon
+de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!</p>
+
+<p>Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut
+tout bleu, sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les
+hommes profitaient avec joie de ses rayons bienfaisants
+pour sécher leurs vêtements et se dégourdir comme des
+lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval visiter
+une immense construction, un couvent, je crois, qui se
+dressait à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre.
+Nous revenons au pas de course. Départ immédiat. Il est
+onze heures, et à une heure le régiment doit se trouver à
+la gare de Nevers.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la
+prairie s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement
+indescriptible, une agitation fébrile, règnent partout.
+C'est comme une mer humaine. Tous&mdash;les bras
+agiles, les mains prestes&mdash;tantôt s'agenouillent, tantôt
+se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au
+théâtre, sous la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres
+qui <i>jouent les flots</i>. Et de cet immense désordre, de ce
+fouillis inextricable d'hommes et de choses, le régiment
+bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, laissant,
+dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ
+de paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux.
+Six cents tas de fumier, sur un cloaque.</p>
+
+<p>A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le
+départ avait été si imprévu, si prompt, que beaucoup
+avaient appris la levée du camp lorsque nous étions loin.
+Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à temps, mais
+furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
+le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui
+avais eu soin de boucler vivement son sac et de le mettre
+aux bagages. Cette injustice m'indigna: oubliant la différence
+de grade, je le rabrouai vertement. Tandis qu'il se
+perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée vers
+une scène analogue, dont les conséquences devaient être
+plus graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un
+sergent-major du 2e bataillon, les rôles étant, il est vrai,
+renversés.</p>
+
+<p>L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût
+échauffé en voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop
+essayé de se rafraîchir, avait le visage enflammé, l'air
+surexcité. A une observation de son chef, il répliqua, et le
+sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le caporal le
+saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour
+en arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce
+geste, malgré sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur
+tenace, importun, grossier, si l'on veut, sans intention
+brutale. Mais ce point ne devait jamais être éclairci.</p>
+
+<p>Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait
+en lui-même, y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement
+que dénotait l'interminable défilé des retardataires,
+nos chefs étaient mal préparés à l'indulgence. Ordre
+fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. Le
+malheureux était inculpé de voies de fait envers un
+supérieur.</p>
+
+<p>Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt
+sans doute à faire des excuses, à s'humilier. Car, déjà
+mûr, marié, assurait-on, et père de famille, il n'avait plus
+la fougue de la prime jeunesse. Rengagé volontairement à
+bonne intention, il dut regretter vite un premier mouvement
+inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien.
+Rien que sa vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice
+militaire, terrible instrument que la nécessité du salut
+commun rendait impitoyable.</p>
+
+<p>Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les
+wagons. J'errais le long de la voie, demandant distraitement
+une place à chaque portière. Mentalement, j'établissais
+une relation entre ma situation et celle du misérable
+caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre
+d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa
+part, pour me jeter dans une situation pareille, et, par cela
+seul, je sentais monter en moi une rancune contre lui. Or je
+l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la portière d'un compartiment
+de deuxième classe qu'il occupait seul avec Villiot.
+Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était délicatement
+me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je
+l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.</p>
+
+<p>Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades,
+je leur rapportai la scène dont j'étais ému encore.
+Harel, faisant tout bas le même rapprochement que moi,
+pâlit un peu, en mesurant les conséquences possibles de
+la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de
+guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y
+avait même plus pour nous de conseils de guerre. Nous
+n'avions plus droit qu'à une justice sommaire, celle des
+<i>cours martiales</i>.</p>
+
+<p>Le train nous emportait cependant vers Blois, notre
+nouvelle destination. Nous passâmes par Orléans, que les
+Allemands avaient évacué après leur défaite de Coulmiers.
+Mais la voie était à peine rétablie. Il fallait avancer prudemment,
+toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à tout
+instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle
+rompit l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.</p>
+
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de
+la ville, au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le
+long d'une avenue boisée qui aboutit à la forêt; les dernières,
+les nôtres, en touchaient la lisière, et il y avait
+comme une sorte de mystère inquiétant dans ce voisinage
+immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les
+troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable
+aux regards et d'où semblaient s'échapper, comme
+des fantômes, les vapeurs du matin.</p>
+
+<p>La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur.
+J'y achevai plus agréablement mon apprentissage de fourrier.
+Il ne me laissait pas un instant de liberté, même pour
+assister aux exercices. Préparation des bons, direction des
+corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait pas de
+temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs
+sans une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches
+destinées à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour
+chacun de nous. Sur les recommandations réitérées de
+M. Eynard, nous les logeâmes dans le havresac, douillettement,
+de manière à les bien garantir de l'humidité.</p>
+
+<p>Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement.
+Beaucoup d'entre nous avaient oublié la scène du
+départ de Nevers, mais non pas ceux qui avaient mission
+de s'en souvenir. Elle devait avoir son épilogue, logique,
+fatal et prompt.</p>
+
+<p>L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient
+un chef de bataillon, deux capitaines, un lieutenant
+et un sous-officier, et dont la sentence ne pouvait être ni
+révisée ni cassée.</p>
+
+<p>Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au
+caporal Tillot, ainsi se nommait le malheureux accusé.
+Pour un instant d'oubli, pour une bénigne vivacité, mourir
+de la mort des assassins, des voleurs et des lâches? Etre
+tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens
+détestés!</p>
+
+<p>Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans
+doute de quelque simulacre de jugement et de supplice,
+à la manière maçonnique, afin d'éprouver le courage du
+patient. Mais il ne pouvait être question d'enlever au
+pays un de ses défenseurs dévoués.</p>
+
+<p>Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais,
+pour les juges, qui ne pouvaient décliner leurs fonctions
+sans être honteusement mis en réforme, ils durent envisager
+leur rôle avec tristesse et terreur, car, entre un
+texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place
+pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.</p>
+
+<p>Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son
+ancienneté de grade. Il nous annonça le verdict, sans
+commentaires. Certes il avait eu l'occasion de cuirasser
+son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de son
+revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et
+il aurait eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait
+sur sa compagnie paternellement, quoique bien jeune. Il
+la réconfortait après les journées de fatigue. Il était bon,
+certainement, autant que brave. Toute sa bravoure lui fut
+nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui lui était
+échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il
+avait contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain
+à la face du condamné, devant 8000 hommes assemblés
+pour en voir mourir un autre.</p>
+
+<p>Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie
+militaire, car, quelque bien établi qu'il soit que l'armée
+forme un tout complet qui doit se suffire, il n'en reste pas
+moins terrible d'être obligé de passer, sans préparation, à
+l'état et de juge et de justicier. Nul ne peut répondre qu'il
+ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son camarade
+coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser
+au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code
+de justice militaire, en effet, mieux pondéré que le décret
+du 2 octobre 1870, qui avait institué les cours martiales,
+distingue entre les crimes contre la discipline militaire: il
+en reconnaît de honteux, pour lesquels la dégradation
+accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement
+la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs.
+Ce point était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863,
+où il était dit: «Le commandant de place fait commander
+pour l'exécution un adjudant sous-officier, quatre sergents,
+quatre caporaux et quatre soldats, pris à tour de rôle, en
+commençant par les plus anciens, dans le corps auquel
+appartenait le condamné.»</p>
+
+<p>Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi
+les hommes de troupe, n'était fixé sur son ancienneté relative.
+Il était probable que, dans une telle incertitude, le
+sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, nous avions
+à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal peloton.
+Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!</p>
+
+<p>Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant
+nos appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun
+homme de notre compagnie ne fut requis. Seul le 2e bataillon
+avait été chargé de former le peloton. Dès l'aube, tout
+le régiment s'était préparé à prendre les armes, dans une
+sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant du
+front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des
+chasseurs à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu
+vu la casquette, la casquette?»</p>
+
+<p>Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une
+vive allure. Puis, le puissant roulement des tambours,
+sourd d'abord, plus distinct, plus sonore d'instant en
+instant, sembla faire trembler le sol. C'était un aussi beau
+régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement,
+sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la
+suite des chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous
+engageâmes à notre tour. Allant en faire les frais, nous
+faisions aussi les honneurs de cette première réunion de
+notre brigade.</p>
+
+<p>A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le
+brouillard; mais ce voile, sans se dissiper, semblait reculer
+devant nous, dessinant, à mesure que nous avancions, un
+cadre approprié à la cérémonie où nous étions conduits.
+Les arbres dépouillés étendaient lamentablement leurs
+branches, comme les bras d'un peuple de squelettes;
+l'herbe disparaissait sous la litière des feuilles desséchées,
+terreuses, qui s'affaissaient en grinçant sous nos pas.
+Quittant bientôt la grande route qui partage la forêt, la
+colonne prit un étroit chemin, mal frayé, défoncé par les
+chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous
+une immense clairière, où nous nous engageâmes en face
+du 51e de marche et à côté du 10e bataillon.</p>
+
+<p>Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous
+se faisait entendre la voiture cellulaire qui, entre deux
+gendarmes, cahotait dans les ornières. Il lui fut impossible
+d'avancer au milieu des fougères qui nous cachaient
+jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le condamné,
+invité à descendre, put contempler une dernière fois la
+voûte du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé
+par la brume.</p>
+
+<p>Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé,
+avec ses galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait
+prêt à faiblir, comme au terme d'un trop long voyage.
+Il recueillait les dernières consolations de la bouche du
+prêtre. Son visage, douloureusement contracté, exprimait
+pourtant la résignation. Sa marche était pénible, mais non
+pas hésitante.</p>
+
+<p>Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un
+carré de quelques mètres. C'était l'endroit où le malheureux
+devait mourir. Il y parvint enfin. Il se laissa bander
+les yeux et s'agenouilla devant ses compagnons d'armes
+rangés à dix pas de lui.</p>
+
+<p>A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible
+de tous les points de la clairière. Il commanda: «Portez
+vos armes!&mdash;Tambours, ouvrez le ban...!»</p>
+
+<p>A un roulement lugubre comme un glas, succéda un
+silence plus lugubre encore. Dans cet espace où, sous le
+ciel, 8000 hommes respiraient, on entendit, semblable à
+un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. A cet
+instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
+Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça
+l'inexorable arrêt que terminaient ces mots:</p>
+
+<p><i>«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné
+à la peine de mort.»</i></p>
+
+<p>La dernière parole fut couverte par une détonation que
+les échos de la forêt répercutèrent comme un grondement
+de tonnerre. Puis, un coup isolé, sec, sinistre, le coup de
+grâce, tandis qu'un blanc nuage de fumée s'élevait lentement
+dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le caporal
+Tillot avait achevé de souffrir.</p>
+
+<p>M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple.
+Nous ne savions trop s'il fallait admirer cette maîtrise de
+soi-même ou craindre la cruauté que dénotait le sang-froid
+de notre chef. Pourtant il était livide et sa main trembla
+en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau
+pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai
+passé, nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais
+celle-ci est la plus cruelle.»</p>
+
+<p>«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et
+froide du colonel. Les tambours roulèrent de nouveau, et
+le défilé commença devant le corps du supplicié. Auprès se
+tenaient le prêtre et le docteur, et autour de ce groupe
+quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas
+les uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le
+côté droit, sa veste portait dans le dos les petites déchirures
+rondes des balles qui l'avaient traversé de part en
+part, et le visage exsangue touchait terre, baignant dans une
+mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.</p>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Nous passâmes rapidement devant cette guenille
+humaine, la regardant, par une sorte de fascination,
+obstinément, quelque désir que nous eussions de ne la
+point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur nous:
+il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine,
+jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait
+de sombres pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son
+tour, exprima les siennes tout haut. Il déclara cette exécution
+barbare et imbécile: mais il n'éveilla pas de franc
+écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer comme
+lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches,
+la terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux
+des autres, le caporal Tillot était un martyr. Son sang a
+coulé pour la patrie, sans gloire, mais non sans utilité. Dans
+l'immense sacrifice, qu'était-ce que de frapper une victime
+quelques jours plus tôt, parmi cette foule destinée au
+carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort qui
+avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier
+holocauste aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline,
+pour les conjurer?</p>
+
+<p>Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation
+du patient qu'un opérateur hardi a privé d'un membre,
+sous prétexte d'éviter la gangrène. Il nous fallait changer
+le cours de nos idées; l'air du camp paraissait délétère.
+Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie.
+Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du
+nôtre étant fixée officiellement au surlendemain. Nareval
+était libre comme moi. Impossible de résister au besoin
+d'aller entrevoir, dans des rues, sur le seuil des maisons,
+derrière les vitres des boutiques, une population vivant de
+la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone,
+mais sûre et non sans attrait.</p>
+
+<p>Blois avait à nous montrer son château, que nous avions
+aperçu de la gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au
+sommet desquelles flottait alors le drapeau blanc à la croix
+de Genève. De ce côté, il domine un joli square, du haut
+d'un talus abrupt où poussent quelques arbustes et d'où le
+lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux premières
+croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la
+pierre délicatement ajourée, et elles alternent avec des
+panneaux peints de couleurs vives et semés d'écussons,
+d'or, d'argent, d'azur et de gueules.</p>
+
+<p>En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes
+devant le portail, que surmonte une statue équestre
+de Louis XII en haut-relief. Une voûte ogivale, bordée de
+statues séparées par de gracieuses colonnes torses, conduit
+à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large escalier
+de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner
+notre visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de
+pénétrer dans les salles, et ne le regrettions pas: il fallait,
+pour entrer, permission ou plutôt ordre de la Faculté.</p>
+
+<p>A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta
+les titres de l'un de nous. Une pluie diluvienne
+détrempa le sol et rendit le camp inhabitable. Pluvier, se
+déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit hospitaliser.</p>
+
+<p>Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un
+lit de boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable
+et en effet malsain. La retraite et le couvre-feu
+sonnés, Gouzy et Nareval, bons camarades, en dépit d'un
+reste d'envie, m'offrirent de les accompagner jusqu'à une
+ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi.
+Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi,
+grande était ma fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse
+était la sanction donnée à la discipline, pour ne pas relever
+l'attrait du fruit défendu.</p>
+
+<p>L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la
+ferme par de petits sentiers courant à travers champs. Ils
+étaient coupés de larges flaques d'eau, où je m'embourbais,
+tandis que mes compagnons filaient beaucoup mieux dans
+un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on
+marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir
+nos places, à moins que nous ne fussions poursuivis par
+la garde du camp. De toute manière, il fallait se hâter,
+gagner de vitesse; mais des étangs, de véritables lacs,
+succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le
+mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix
+de la course, et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la
+poursuite. La défaite constatée, les pas découragés s'éloignèrent,
+faisant entendre par intervalles le bruit flou de
+crapauds s'affalant dans l'eau. Les malheureux vaincus
+pataugeaient toujours.</p>
+
+<p>Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils
+s'évaporèrent à la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre
+honneur, il s'empressa de jeter deux sarments dans sa
+large cheminée. Le bois sec pétillait gaiement, et, dans la
+flamme agile, les brindilles se tordaient, pareilles à des
+cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout
+mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés
+chacun d'un nuage, comme les dieux de la mythologie.
+Quoique moins olympien, le spectacle qui s'offrait à nos
+yeux était charmant, dans sa simplicité.</p>
+
+<p>Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés,
+deux gravures religieuses pour tout ornement. Un sol de
+terre battue; des outils de laboureur dans un coin; quatre
+chaises rustiques; un lourd bahut reluisant; une table massive
+de bois blanc où transparaissait, comme une neige
+impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les
+jours frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des
+linges aux poutres du plafond.</p>
+
+<p>Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître
+du logis, paraissant un peu las de sa journée, s'était assis
+en face de sa jeune femme, qui, près de la table où attendait
+un tricot tout hérissé de ses aiguilles, allaitait un
+enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à ses pieds
+avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la
+dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la
+petite flamme de la chandelle fumeuse, et illuminaient la
+scène entière.</p>
+
+<p>L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc
+et bon, reposait volontiers son regard sur la jeune mère,
+au visage régulier, presque beau, agréable en tout cas dans
+le cadre de cheveux bruns lissés en deux bandeaux qui
+s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits étaient fins,
+l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques
+mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même
+prononciation parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce
+tableau figurait à souhait la paix bienfaisante et féconde.</p>
+
+<p>Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au
+lieu de donner une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils
+pas bientôt, comme le tiers de leurs semblables, l'occupation
+forcée d'un brutal ennemi? L'éloignement de ce supplice,
+de cette honte, ne dépendrait-il pas de notre conduite?
+Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait enflammer
+les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
+que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait
+pas?</p>
+
+<p>Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut
+remercier de son aimable accueil la jeune femme que nous
+ne devions plus revoir. Son mari nous conduisit dans un
+grenier bien clos, tout garni de paille fraîche et de foin
+odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil
+réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait;
+tous nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu,
+refoulé, anéanti. Songes, mensonges. Les nôtres, si séduisants
+qu'ils fussent, ne purent nous détourner longtemps de
+la réalité. Bien avant le réveil, nous nous glissions sous
+notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!</p>
+
+<p>A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions,
+avec armes et bagages, le chemin de la petite ville de Mer,
+située à une vingtaine de kilomètres de notre camp, au
+nord-est de Blois. La brigade allait s'incorporer au 17e corps
+d'armée. Elle était confiée à un ancien colonel d'infanterie
+de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>EN CAMPAGNE</h2>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le
+temps était sombre, assez favorable pour la marche; mais
+le sol, détrempé par la pluie de la veille, mollissait sous les
+pieds. Et puis, notre bagage était au grand complet. Fourniment,
+vivres, cartouches, rien ne manquait. La tente, humide
+encore, pesait fort. Quand, au bout d'une heure, retentit de
+distance en distance, comme répercutée par un interminable
+écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,
+nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il
+était à peine exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si
+charitables, nous ordonnèrent cruellement de repartir.</p>
+
+<p>Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma
+mémoire de l'aspect du pays. Nous avions tout au plus
+parcouru le quart du chemin, et il me semblait que j'étais
+déjà à bout de forces. Je ne voyais que les deux pieds qui
+devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les miens.
+Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du
+havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif,
+avec le fréquent tressaut que lui imprimait un sec haussement
+d'épaules. Cet as de carreau marchant, je le regardais,
+je le fixais désespérément, pour subir son attraction
+magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids de celui
+qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras,
+m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il
+eût grossi et se fût réellement appesanti.</p>
+
+<p>Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement
+de mon corps, je me demandais si jamais j'arriverais
+au bout de l'étape. Or, si à cette première épreuve
+j'étais vaincu, comment espérer fournir une carrière plus
+longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous
+mes élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés?
+Etait-il donc inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il
+pas mieux posséder de solides jarrets?</p>
+
+<p>A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir.
+Quand le clairon sonna, mes jambes étaient rouillées,
+inertes. Je voulus me lever. Impossible. Mon fardeau me
+clouait sur le tas de pierres où je m'étais échoué, au bord
+de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis défiler
+tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême
+effort, je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir
+regagner le terrain perdu, je me voyais distancer toujours
+plus. Non seulement mes effets et mon sac me pesaient,
+mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, j'en étais
+honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me
+demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser
+auprès de mes officiers d'être un traînard.</p>
+
+<p>La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à
+droite et le 51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers
+Beaugency. La nuit tombait quand je rejoignis ma compagnie;
+il avait fallu du temps pour assigner à chacun sa
+place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine
+dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon
+retard ou feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible
+de me rappeler si la soupe fut bonne, ni même si j'en
+mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir, voilà ce qu'il me
+fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême fatigue de la
+marche avec un chargement de bête de somme, pour vous
+faire goûter les bienfaits du repos sous un
+illusoire abri et à même la terre humide.</p>
+
+<p>Au redoublement
+de froid
+qui coïncide
+avec l'aube, je
+me réveillai
+pourtant. Le besoin
+de secouer
+l'engourdissement
+du sommeil
+me poussa
+à m'agiter hors
+de ma tente:
+je me trouvai si dispos, si alerte, que j'espérai mieux
+résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus
+l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les
+mauvais côtés, j'avais, comme Achille, le talon entamé.</p>
+
+<p>Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de
+suite. Cette ville, qui compte normalement 4 000 âmes,
+était alors entourée et farcie de 12 000 hommes de troupes
+de toutes catégories et de toutes couleurs. Avec nous, les
+chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un
+régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement
+le spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y
+apparaissaient en effet, non seulement fourmillant au ras
+du sol, mais encore allant chercher le repos sur les piles de
+sacs qui attendaient l'ouverture du marché. Dehors, sur la
+place, dans les rues, aux carrefours, partout s'ébrouaient,
+piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et quelques-uns
+stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands
+yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le
+matériel de l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée,
+hardie, caissons lugubres comme des cercueils, forges roulantes,
+fourgons, fourragères, enfin le train de la 2e division
+du 17e corps d'armée.</p>
+
+<p>Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire
+authentique, graine d'épinards rare à ce moment-là, le
+corps d'armée s'agglomérait graduellement, sans précipitation,
+sans hâte exagérée. Cette prudence semblait s'imposer
+avec des formations improvisées, comptant&mdash;j'en fournissais
+la preuve&mdash;des volontés meilleures que les
+jambes.</p>
+
+<p>A la tête de la 2e division était placé le général de brigade
+du Bois de Jancigny, la veille colonel de gendarmerie.
+Bientôt un autre brigadier, depuis lors célèbre, allait être
+désigné pour remplacer le baron Durrieu, trop méthodique
+et trop lent au gré du ministre de la guerre. Le 17e corps
+était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis,
+pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables
+régiments de cavalerie avec lesquels il brûlait de
+charger.</p>
+
+<p>Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer
+vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier
+me fut décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même
+capitaine, répondit à mes remerciements en me promettant
+de me faire avoir sous peu, si je continuais de bien servir,
+le grade de sergent-major. Comme je l'eusse envié, le
+double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!</p>
+
+<p>En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient
+un peu le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça
+malgré eux. Ils me boudèrent pendant une heure et devinrent
+ensuite les meilleurs camarades du monde. Quant à
+mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi.
+Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant.
+Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas
+la même faveur? En vérité, le beau Laurier attendait
+l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette attente il relevait
+un peu plus ses moustaches; il multipliait les punitions,
+sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!</p>
+
+<p>Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major,
+et, pour compléter notre cadre, il nous fut donné
+un lieutenant. M. Barta, comme M. Houssine, était sorti des
+rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait la mine d'un
+grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie,
+et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache,
+longue barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur
+des hommes. Il eût été parfait, sans son goût prononcé
+pour la dive bouteille; mais, à l'armée de la Loire, il n'y
+avait guère à boire que de la neige fondue. M. Barta nous
+apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du
+3 achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter
+l'épreuve du feu.</p>
+
+<p>D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier
+répit accordé par le général en chef, pour faire manoeuvrer
+le régiment à travers champs. J'eusse pris plaisir à cette
+préparation aux combats prochains; mais mon quartier
+général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables
+distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de
+la brigade étant convoqués en même temps, il leur fallait
+assister à la pesée successive, par les soins d'un sergent
+d'administration rarement bien disposé, des lots de denrées
+revenant à chaque compagnie. L'opération, quand il s'agissait
+des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.
+Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel
+encore, haricots, toujours 36. Le lendemain, distribution
+de viande fraîche ou de lard salé, de pain ou de biscuit,
+pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant tonneau des
+Danaïdes que le ventre d'une armée!</p>
+
+<p>Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes
+de corvée, moins irrité encore d'une station de trois heures,
+qui nous avait fait rentrer les jambes dans le corps, que du
+soupçon d'avoir été victime d'une grossière erreur. Quelque
+raillerie qu'excitent les règlements militaires, ils sont généralement
+bons, quand ils sont strictement appliqués. Mais
+ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il y
+manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit
+peu à son devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte
+aux abus. L'intendance avait trop à faire, en 1870, pour
+que les fonctionnaires ou que même les officiers d'administration
+fussent présents partout: le soin des distributions
+était forcément abandonné à des subalternes, recrues que,
+en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience
+du devoir ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées
+dans les services auxiliaires. Il appartenait donc aux
+officiers chargés de la conduite des fourriers d'être vigilants.
+Ce jour-là&mdash;il faut l'avouer,&mdash;l'officier de service,
+un lieutenant du 51e, impatienté d'attendre si longtemps,
+ne prêta aucune attention à la protestation que je formulai.
+Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la
+part du sergent qui nous servait, d'une démonstration
+embarrassée au moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument
+est facile à fausser, et j'étais parti convaincu que
+nous avions été trompés.</p>
+
+<p>Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie
+qui se trouvait sur notre chemin. Vérification faite,
+mes soupçons se changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs
+milliers d'hommes allaient se trouver privés de la nourriture
+d'un jour sur trois environ. Impossible d'en douter,
+les soldats de corvée en étant témoins comme moi.</p>
+
+<p>En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies
+de mort, je ne me croyais pas en droit de taire la faute
+d'un homme qui, par calcul ou par maladresse, allait en
+affamer des milliers au moment des rudes fatigues, pendant
+les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine,
+sur mon rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il
+n'était pas au camp, et, quelques minutes après, je n'avais
+plus le loisir de me plaindre efficacement.</p>
+
+<p>Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique.
+Dans la ville, les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient
+à nos sonneries. Puis il s'éleva au-dessus et autour
+de la ville un bruissement intraduisible, fait de l'agitation
+des soldats, du froissement du pavé par le fer des chevaux,
+du roulement des affûts et des avant-trains, d'une longue
+clameur de commandements et d'un immense cliquetis
+d'armes.</p>
+
+<p>La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne
+et vide à ses habitants: notre division l'avait évacuée. Le
+général de Sonis, d'abord suffoqué par un tel excès d'honneur,
+s'était cependant résigné, par esprit de discipline, à
+accepter le commandement en chef du 17e corps d'armée.
+Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la
+Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses
+divisions autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps
+se maintenait au centre, en avant de Coulmiers, sous les
+ordres du général Chanzy, dans les positions conquises le
+9 novembre, et que, plus à droite, le général Martin des
+Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.</p>
+
+<p>Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement,
+mais monté, je n'ose pourtant dire sur un noble
+coursier, Mer, qu'une sinuosité de la route nous avait
+permis de découvrir à distance sans détourner la tête,
+s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne.
+Le pays était plat, sans horizon, sous un ciel
+terne, bas, qui semblait étouffer la terre. Et ce qui assombrissait
+encore tout cela, c'était le souvenir de ma première
+étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait
+d'autant plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon
+d'Achille, me rappelait, par une sensation de brûlure, ma
+vulnérabilité.</p>
+
+<p>Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas
+à fournir ce jour-là une longue course. Au bout de trois
+lieues, ayant atteint à la nuit le bourg de Lorges, nous
+établîmes nos bivouacs dans des champs que bornait à
+notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.</p>
+
+<p>Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés
+près d'un grand bois, la forêt de Marchenoir. Le café pris,
+on nous fit aligner à une portée de fusil de la lisière:
+le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que nous lui
+avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins
+de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès
+des derniers fumerons de leurs bivouacs, les hommes de
+ce régiment vinrent se ranger à nos côtés, les bras ballants,
+presque comme à la foire. Il ne s'agissait, à vrai
+dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose grave,
+avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de
+corvée.</p>
+
+<p>Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à
+l'entrée du bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut
+pas se laisser bander les yeux, ni s'agenouiller. En
+se plaçant lui-même bien en face de ses compagnons armés,
+il nous parut, de loin, demander si la distance était convenable.
+Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses
+jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un
+mouvement de tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la
+décharge nous parvint trois secondes après que nous avions
+vu ce brave s'affaisser, foudroyé.</p>
+
+<p>Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités
+superflues: grâce nous fut faite du défilé devant le corps
+sanglant. Le camp levé aussitôt, la brigade se mit en
+marche par une des routes qui traversent la forêt. La
+journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques buées
+matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre
+approche. L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré
+un commencement d'habitude, figé le sang: l'exercice
+nous semblait une nécessité et un bienfait. Le chemin prenait,
+entre la multitude d'arbres qui se pressaient autour de
+nous, un caractère pittoresque, varié, car, au coeur de la
+forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait
+là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal.
+La fatigue se faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue;
+mais, pour la défense de la patrie, le génie civil
+s'était exercé en ces parages dans le secret des bois: il
+contribua à modérer notre allure.</p>
+
+<p>La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une
+tranchée à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une
+batterie de notre division arrivée par une autre route. Les
+artilleurs travaillaient activement à rétablir la voie; mais,
+après une pause, nous n'attendîmes pas l'achèvement de
+leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement des racines
+d'arbres, des fougères et la fouettée des branches successivement
+tendues par les fusils, l'infanterie tourna les
+obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin
+de la forêt s'annonça par une perspective romantique, dont
+l'image, quoique vaporeuse, vague, est cependant fixée,
+indélébilement, je ne sais pourquoi, dans ma mémoire,
+avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. Au bout de
+l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres dénudés,
+se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de
+la plaine, un castel à tourelles.</p>
+
+<p>La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les
+fourriers, condamnés à écourter leur repos, durent presque
+aussitôt prendre les devants, pour aller, sous la conduite
+d'un adjudant-major, reconnaître l'emplacement des prochains
+bivouacs. Un peloton complétait cette avant-garde,
+dont l'allure devait se maintenir assez vive.</p>
+
+<p>Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre
+vint frapper nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans
+le ciel, l'orage sévissait sur la terre. C'était le bruit de la
+canonnade. Enfin!</p>
+
+<p>Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement
+perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla
+comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus
+le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une
+canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon
+malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos
+qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans
+la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent
+les fatigues et les souffrances: le danger était proche,
+donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose.
+Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il
+l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en
+serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver
+en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure.</p>
+
+<p>La dernière étape avait été pénible, à travers un pays
+déjà violé par les envahisseurs. Habitations désertes, tout
+le long de la route. Grilles de parcs brisées, murs crénelés
+ou rongés de brèches. Les arbres, fauchés par les obus,
+montraient leurs moignons à cassures fraîches. De loin en
+loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches noires,&mdash;des
+corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage
+que la pluie rayait de ses lignes obliques.</p>
+
+<p>Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut
+tout d'un coup&mdash;un repli de terrain franchi&mdash;à deux kilomètres
+environ. Bâtie sur un coteau, elle produit un grand
+effet, avec la haute silhouette du château de Dunois qui
+domine ses maisons étagées. Après quelques nuits de
+bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés
+aux steppes éternelles. Aussi la vue de cette cité nous
+surprit-elle et nous réjouit-elle, malgré l'inclémence du
+temps: nous avions hâte, une hâte enfantine, de heurter de
+nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il fallut cependant
+modérer notre impatience et lui voir prendre un autre cours.</p>
+
+<p>En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir
+la ville, nous avions entendu subitement, clair et intense,
+le bruit de la canonnade qui jusque-là avait grondé sourdement,
+confusément. L'action paraissait se livrer à quelques
+kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un bout
+à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent
+bride abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer,
+ou bien marcher au canon. Dans la direction du nord-ouest,
+semblait-il.</p>
+
+<p>Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent
+aussitôt la route des petites croix blanches dont
+sont formés les étuis de cartouches. Cela témoignait d'une
+belle ardeur, et surtout d'une grande inexpérience, car il
+suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de carton, et
+il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.</p>
+
+<p>C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là,
+à plusieurs lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens
+d'une marche sur Vendôme signalée par le ministre
+de la guerre, le général de Sonis s'était porté en avant dès
+le matin, avec quelques batteries et les fantassins du général
+Deflandre qu'il avait fait trotter comme des chevaux arabes.
+Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas nécessaire; la
+colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer
+après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun.
+L'ordre ne tarda donc pas à nous arriver d'aller
+occuper dans la ville haute les emplacements abandonnés
+par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un train emporta
+devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les
+saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.</p>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie
+régnait à peu près comme aux jours paisibles, bien que
+plus d'une toiture montrât un trou béant percé par les
+projectiles allemands; mais, sur la crête du coteau, où
+naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à
+peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses
+ruines. Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans
+quelques-unes, l'incendie avait tout dévoré. Les murailles
+seules subsistaient, mouchetées de balles et fendues par les
+obus. Les matériaux noircis et calcinés comblaient l'intérieur
+des maisons, débordant sur la voie publique par les
+fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et dont les
+ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des
+mains de géant.</p>
+
+<p>Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation.
+Ceux-là s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres
+où gisaient encore les victimes qui avaient été surprises et
+étouffées dans les caves.</p>
+
+<p>Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant
+ses tentes contre les murs demeurés debout, formant ses
+fourneaux avec les briques écroulées, se chauffant des
+débris de bois non consumé. Dans la pénombre du crépuscule,
+les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines
+les teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur
+donnèrent un aspect fantastique. Et des canons roulaient
+avec fracas dans les rues le moins obstruées, où piétinait
+un régiment de cuirassiers attendant la sonnerie du boute-selle.
+Parmi les spectres que figuraient, dans leurs longs
+manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis
+par le casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient
+en divers sens, au bruit continu de la canonnade qui
+grondait comme le tonnerre d'une nouvelle invasion.</p>
+
+<p>Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque
+défense de la fière cité, nous navrait profondément, tandis
+que, lentement, nous nous dirigions vers l'avenue de la
+Gare où nous devions camper. Un brusque arrêt se produisit,
+sans que les clairons eussent sonné la halte, et, successivement,
+les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes
+se retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence
+recueilli, nous entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un
+peloton qui arrivait en sens inverse. Il escortait des prisonniers
+prussiens en tête desquels marchaient deux athlètes,
+aux épaules larges, aux bras puissants, que dessinait une
+casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, roussâtre,
+et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi,
+sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon.
+Ils passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en
+l'air, suivant ainsi la direction de leurs regards qui de la
+sorte évitaient les nôtres.</p>
+
+<p>Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un
+boulevard qui aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais
+ardemment au repos. Certes j'avais, depuis Mer, suivi le
+régiment à mon rang de bataille, mais non sans effort. La
+marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le pied,
+et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller
+chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux
+heures. A mon retour, mes camarades avaient mangé leur
+soupe, mais le brave Villiot m'avait réservé une gamelle
+de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien ne pouvait m'être
+meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant garnie
+d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
+rétablir tout à fait.</p>
+
+<p>Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les
+moindres bruits parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous,
+que le galop d'un cheval résonna sur le pavé;
+il allait vers la tente du colonel. Funeste avertissement.
+Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et en
+marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de
+promenade pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes
+sur notre premier emplacement. Il pleuvait, par
+surcroît. Nos paillasses, en partie dispersées, étaient toutes
+trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. Mauvaise
+nuit pour un fiévreux.</p>
+
+<p>La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive.
+Les sacs, bouclés dès le matin, gisaient en tas près
+des faisceaux. Tous les chevaux étaient sellés, les pièces
+attelées. Au premier coup de clairon, le corps d'armée
+pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant était
+en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se
+rompre les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la
+dernière maison brûlée. De cet observatoire branlant, ils
+découvraient la campagne jusqu'à la ligne de l'horizon
+perdue dans la brume; ils crurent distinguer des reconnaissances
+de uhlans. Le canon cependant grondait sur un
+autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses
+alertes. Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre,
+ou le fuir?</p>
+
+
+
+<p>En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la
+veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
+les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. Près
+de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac
+il est vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid
+n'eût guère fait plus; mais le 17e corps n'était pas composé
+exclusivement de héros pareils et les Prussiens valaient
+bien les Maures. Quoi qu'il en soit, notre chef, tout en
+jugeant nos positions de défense peu sûres, n'envisageait
+pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un succès
+qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
+sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.</p>
+
+<p>Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie,
+entouré&mdash;ainsi que d'un choeur antique de confidents&mdash;de
+tous ses lieutenants et chefs de corps, le ministre
+de la guerre et le commandant en chef s'effrayaient d'une
+telle ardeur chevaleresque. Après avoir renoncé à stimuler
+le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de modérer
+l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure
+d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui
+ordonner de se replier, de manière à s'assurer au besoin le
+soutien des autres fractions de l'armée de la Loire.</p>
+
+<p>Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures,
+les fourriers du 48e avaient été appelés à la gare
+pour renouveler prosaïquement les vivres épuisés. Toujours
+le dernier servi, je revenais avec mes hommes
+chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le
+régiment avait décampé. Étaient restés là, par ordre,
+pour garder nos bagages et nos armes, le caporal Dariès
+et le sergent Nareval.</p>
+
+<p>A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures
+de fièvre, j'eus un accès de découragement. Partir, c'était
+facile à dire! mais est-ce que je pouvais imposer à huit
+hommes de traîner comme des bêtes de somme les vivres
+de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le droit
+d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours?
+Mon tour était donc venu d'osciller comme un pendule,
+entre des partis qui me paraissaient également impraticables.
+C'est le bon côté de la guerre d'exiger de l'initiative
+des plus humbles comme des plus glorieux et d'accroître
+ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
+penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.&mdash;Pourquoi
+cette retraite précipitée? A quoi bon nous
+avoir fait venir, pour nous emmener aussitôt?</p>
+
+<p>Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de
+nous stationnait une charrette de réquisition, dont le conducteur,
+un paysan à l'air ahuri, semblait attendre des
+ordres. Ces ordres,&mdash;me ressaisissant aussitôt,&mdash;je les
+lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos denrées.
+Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec
+Nareval et Dariès nous escortâmes le véhicule que la
+Providence m'avait si fort à propos envoyé.</p>
+
+<p>Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers
+les ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous
+avions parcourue l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais,
+n'étant point guéri. Mon pied me faisait toujours souffrir,
+et à tout moment je frissonnais sans avoir froid.</p>
+
+<p>Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et
+sans incident. Mais les longs convois de l'administration
+ne tardèrent pas à barrer la route. Chariots de vivres,
+grandes fourragères, voitures d'ambulances, se heurtaient,
+sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on lui cédât le pas,
+c'était le commencement du chaos, que les ténèbres allaient
+achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à
+travers champs, pendant que ma charrette était empêchée
+d'avancer; nous risquions d'être fortement distancés et de
+perdre la piste du régiment.</p>
+
+<p>Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée,
+je l'avoue, toute énergie. Ne pas abandonner les vivres
+dont la compagnie aurait besoin le lendemain, telle était
+ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je restais en
+conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir
+le suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se
+trouvait là, retardé par une entorse: nous ayant reconnus,
+il monta sur la charrette, et, sourd aux protestations du
+conducteur, nous engagea dans un chemin de traverse.</p>
+
+<p>La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel.
+Impossible de distinguer un homme à dix pas. La pluie de
+la nuit précédente avait détrempé le sol. Roues, essieu,
+toute la voiture gémissait, craquait, comme un vaisseau
+dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, en donnant
+de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne
+du lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son
+maître: la guidant de son mieux par le licou, il ne cessait
+de pousser, lui aussi, de sourds gémissements.</p>
+
+<p>Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie
+apparente, le cheval marchant encore, l'homme se désolant
+toujours. Quelques traînards nous affirmèrent d'ailleurs
+que nous suivions de près le régiment, ce qui nous encouragea
+un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?</p>
+
+<p>Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au
+loin devant nous, comme nos propres ombres, sans pouvoir
+jamais être atteintes. Le bruit de notre marche effrénée,
+fantastique, troublait d'heure en heure le repos d'un village
+silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, puis
+des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant
+quelques renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et
+par honte, nous ne répondions qu'en haussant les épaules.</p>
+
+<p>Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait
+pour stimuler les retardataires. Et moi, à côté de la voiture,
+je marchais en titubant de fièvre, soutenu par le caporal
+Dariès. Il ne me quittait pas, persuadé que je serais tombé
+sans son appui. Lui-même avait besoin de toutes ses forces
+et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma
+place sur les vivres.</p>
+
+<p>J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait
+la route, lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de
+nous: «Lieutenant, dit-il à notre officier, surveillez vos
+hommes. Nous sommes talonnés; pas de traînards: ils
+seraient pris.»</p>
+
+<p>Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par
+des gendarmes, est-ce que telle devait être ma destinée
+militaire? Sans doute, libre à moi de vendre ma vie; mais
+aurais-je assez de vigueur pour la vendre cher? Non, non;
+pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un poste
+de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter.
+Le devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?</p>
+
+<p>Le lieutenant descendit un instant de son siège pour
+seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous
+la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu
+m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit
+de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je
+sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la
+marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la
+retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis,
+et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais,
+dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé,
+guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de
+Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu
+sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse
+retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être
+pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé&mdash;et
+tel était notre fougueux général&mdash;mesure-t-il
+l'espace qu'il dévore?</p>
+
+<p>Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer
+le café. Aussi le capitaine Eynard me fit-il réclamer des
+provisions par un caporal. Pour protéger la retraite, nous
+dit ce dernier, la compagnie avait été déployée en tirailleurs
+pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir Nareval. Il
+se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait
+seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de
+sifflet. Au bout d'une heure de repos, la colonne reprit sa
+route, encore.</p>
+
+<p>Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas
+grand mérite à marcher d'un pas allègre; mais, autour de
+moi, tout le monde était fourbu, rendu, et, dans cet état de
+lassitude extrême, chacun songeait à sa propre souffrance,
+sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. Notre convoyeur
+fut un peu victime de cet égoïsme féroce.</p>
+
+<p>Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux
+bords moins larges que ses oreilles en contrevents, dans sa
+blouse bleu pâle à piqûres blanches qui lui couvrait à
+peine les hanches, il prêtait naturellement à la raillerie; sa
+mine effarée, quand il entendit parler de l'approche des
+Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y avait
+quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être
+avait-il peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il
+souffrait davantage à cause de son cheval. La pauvre bête,
+n'en pouvant plus, devait continuer à traîner son lourd
+fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme il eût
+fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré
+par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier
+vint accroître la charge du bidet, qui n'en reçut que plus
+de horions. Affolé, le paysan supplia le nouveau venu et
+l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce fut en vain. Alors,
+pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître s'éloigna,
+disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage
+jusqu'au soir.</p>
+
+<p>A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la
+masse sombre de la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière,
+les lignes des prismes blanchâtres des petites tentes. Les
+bivouacs fumaient et flambaient. Le terme de la retraite
+était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à Saint-Laurent-des-Bois.
+Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec
+notre char une entrée triomphale. Les applaudissements
+ne nous manquèrent pas, car nous apportions des vivres
+bien nécessaires après un si long jeûne.</p>
+
+<p>Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser
+autant qu'elle m'avait été utile. Mais son propriétaire
+n'avait pu se résigner à la perdre tout à fait de vue; il sut
+en tout cas nous retrouver, quoiqu'il feignît de n'avoir plus
+sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de telles extravagances,
+qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous
+nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup
+il recouvra son calme et son air primitif de placide ahurissement.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite
+avec un peu trop de précipitation», écrivait au général de
+Sonis le commandant en chef, qui ajoutait paternellement:
+«Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en
+prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans
+avoir le droit de s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps
+avait besoin de se refaire de ses stériles efforts. Il lui fut
+accordé deux jours de repos, que chacun employa à
+réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à
+faire sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime,
+nécessaire, que le froid qui commençait à sévir ne
+facilitait point.</p>
+
+<p>Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux
+occupations minutieuses et variées du ménage. Les uns
+lavaient leur linge dans un ruisseau dont il avait fallu
+casser la glace; d'autres le roussissaient aux feux du
+bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup rajustaient
+les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des
+boutons, tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche
+tout juste d'un écheveau de fil blanc très grossier, je
+l'étendis de mon mieux le long de mon vêtement rouge,
+en impertinents zigzags.</p>
+
+<p>Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent
+pas de nous se trouvait le parc d'artillerie, où quelques
+mitrailleuses excitèrent notre curiosité. Longs cylindres
+munis de manivelles, qui éveillaient l'idée d'orgues de Barbarie
+à musique infernale ou de moulins à chair humaine.</p>
+
+<p>Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve
+sous la garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée
+des mobiles des Côtes-du-Nord et des volontaires de
+l'Ouest. Ces volontaires étaient au moins aussi curieux
+pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont on a
+beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume
+était en somme terne et disparate. Veste courte et pantalon
+bouffant, avec un képi à la française, le tout gris de fer
+soutaché de rouge. L'oeil est tellement habitué à voir la
+chéchia ou le turban accompagner les culottes turques,
+qu'à première vue le bonnet militaire à visière choquait
+chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste.
+A la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur
+du combat de Brou leur revenait en partie, et ils
+étaient à la veille de créer leur belle légende, héroïque et
+sanglante. Ils ne connurent point cependant la rigueur des
+cours martiales, bien que tous n'eussent pas leur nom
+inscrit sur l'<i>Armorial de France</i> et ne fussent point soutenus
+par les plus nobles sentiments.</p>
+
+<p>Deux d'entre eux, au contraire,&mdash;des roturiers évidemment,&mdash;méritèrent
+une observation d'un officier, qui était
+un parfait gentilhomme, de mine et de coeur, allant au feu
+en gants de soirée et en bottes vernies. Cette recherche,
+loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à l'excès,
+du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une
+grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur:
+<i>D'azur à une fleur de lis au naturel, au chef d'hermine.</i></p>
+
+<p>Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent
+à la muette, par un geste peu respectueux. Si la
+scène n'avait eu aucun témoin, elle se fût sans doute
+terminée là, le capitaine ne pouvant que reculer devant
+la honte de motiver sa punition en termes précis; mais
+quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient
+présents: l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du
+colonel.</p>
+
+<p>Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette
+ordonna à son officier d'habillement de se procurer, dans le
+village, deux vêtements complets de paysan. Pantalons de
+bure, blouses, bonnets de laine et sabots. Sur-le-champ les
+délinquants durent troquer leur uniforme contre un accoutrement
+rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre
+est donné au régiment de s'assembler et de former le cercle.
+Au centre se trouvent le colonel et le capitaine offensé,
+devant les deux hommes désormais indignes de figurer
+dans la noble légion.</p>
+
+<p>Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel
+de Charette tient à prononcer un discours qui leur grave
+la honte dans le coeur et y sème le remords. Il commence
+d'un ton sincèrement indigné; mais, autant il excelle dans
+la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un mot,
+par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes,
+autant il est réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit
+et enchaîne élégamment et savamment les périodes. Au
+milieu d'une phrase un peu laborieuse, l'un des condamnés,
+peut-être pour se donner une contenance, laisse errer, à
+l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible
+sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.</p>
+
+<p>Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie.
+Le colonel de Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi,
+c'est-à-dire avec un calme imperturbable, en caressant
+doucement sa longue barbiche, s'avance vers l'impertinent
+et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer d'abord
+vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant
+rien de bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt
+la botte du colonel s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge
+comme un ressort puissant. Littéralement soulevé de terre,
+le malheureux zouave est projeté à quatre pas en avant,
+sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui galopent. Le
+cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière lui
+court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le
+lui permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux
+et, depuis lors, nul ne manqua tant soit peu d'égards envers
+le correct capitaine.</p>
+
+<p>Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais
+nous n'étions pas à Capoue et n'avions pas le loisir de nous
+y rendre; nous rougissions de la reculade de Châteaudun,
+ordonnée sans que notre courage eût été mis à l'épreuve,
+et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre
+parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle
+fut donc bien accueilli. «Que vos troupes,
+avait écrit le général d'Aurelle au général de Sonis, se
+mettent demain en marche, pour se diriger sur Coulmiers....
+Le canon vous servira de guide.»</p>
+
+<p>De son côté, le général Chanzy, dont nous devions
+seconder les efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses
+aides de camp à Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec
+notre commandant en chef. Escorté seulement de deux
+cavaliers, cet officier, après une chevauchée nocturne en
+plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent
+avant l'aube. Le général de Sonis était installé dans une
+bicoque du village; il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance,
+en toute simplicité, paraît-il, quand le nouveau venu
+arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e corps lui exposa l'intérêt
+qu'il y avait à faire concourir le 17e à l'action qui
+allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
+parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir
+enfin à agir. Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de
+son exploit de Brou, et il déclara que ses troupes, qu'il
+avait su si rondement mener, sauraient marcher de nouveau.</p>
+
+<p>En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit
+jour. Il s'avança méthodiquement en trois colonnes par
+des routes parallèles à peine distantes d'un kilomètre les
+unes des autres. L'artillerie et les convois tenaient la
+chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. De forts
+pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient
+sur nos flancs comme un chapelet: suivant les
+accidents du terrain, ce long cordon humain s'étirait plus
+ou moins, espaçant ou rapprochant tour à tour, sur la ligne
+brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent se dressaient
+sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de l'immense
+manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe
+du cheval. Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément,
+s'éloigna presque à perte de vue. Il se resserra
+ensuite au petit trot, ayant fait reculer et s'évanouir
+quelques ombres rapides qui avaient été entrevues à trois
+kilomètres.</p>
+
+<p>Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre
+marche, d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été
+seulement désirable de découvrir à cette scène un décor
+plus riant, sous une température plus clémente. Comme
+toujours, la brume ternissait le paysage et le froid sévissait
+avec rigueur. Une bise glaciale cinglait le visage, pinçait
+les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des armes.
+Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la
+tête, les bouts noués au-dessus de la visière du képi;
+d'autres, hardiment, en rabattirent la doublure de cuir
+sur le front et sur les oreilles. Tous, nous enfouissions une
+main dans une poche et l'autre sous le plastron de la
+capote, en marchant l'arme au bras.</p>
+
+<p>Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais
+l'allure était bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous
+stimuler ni roulements de tambours, ni sonneries de clairons;
+mais le canon nous marquait le pas, nous guidait,
+nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. Au
+surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût
+depuis longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination.
+Coulmiers était, non le terme, mais l'orientation de
+notre étape. Bon augure. Le pas, sur les sillons figés, était
+ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée que nous
+pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
+propice.</p>
+
+<p>Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion
+des combattants. Les plus braves éprouvent au feu une
+impression combinée de sentiment et de sensation, que
+le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours
+l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise
+tout le monde. En songeant aux coups que chaque
+décharge porte dans les rangs des siens, on souhaite d'accourir:
+une généreuse impatience vous anime et vous
+pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos
+oreilles, le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos
+têtes est loin; l'horreur du carnage ne vous blesse point les
+yeux; il n'y a véritablement que des héros qui vont au
+secours de leurs frères.</p>
+
+<p>Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de
+puiser une vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit
+d'une cavalcade résonna sur la terre gelée. L'état-major
+s'avançait derrière nous. Tous les officiers étaient enveloppés
+d'épaisses pelisses, aux fourrures sombres, d'où les
+têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne permettaient
+guère de distinguer les grades, car les promotions
+avaient été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir
+de troquer leurs anciens galons contre les lourdes broderies
+d'or.</p>
+
+<p>Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par
+l'avance qu'il prenait sur le groupe nombreux, non pour
+indiquer sa suprématie, mais par l'élan naturel d'un
+hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, et nous
+dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
+de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des
+chasseurs, manteaux des spahis. Le goum fuit. A la suite
+des képis galonnés et luisants, il s'engouffre dans la rue
+d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, disparaît. Telle
+fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre chef
+suprême.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout
+pavoisé, pavoisé comme il ne l'avait jamais été et comme il
+faut espérer qu'il ne le sera plus. Sous ses rustiques toitures,
+il abritait de nombreux blessés qui, à l'ombre flottante du
+drapeau international de Genève, luttaient depuis vingt
+jours contre la mort.</p>
+
+<p>A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale.
+Sur le seuil de l'une des maisons hospitalières, un
+officier à visage blême s'avança, soutenu par une soeur de
+charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il voulut nous
+adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut
+impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait
+en marche. Alors, de sa main décharnée, il nous fit un
+geste d'encouragement, qui était bien plutôt un signe
+d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se soulevèrent à notre
+passage, laissant apparaître des visages pâles et des mains
+osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. Il
+semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement
+peuplé de squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.</p>
+
+<p>A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que
+les clairons sonnèrent la halte. La canonnade était devenue
+plus retentissante et plus claire. Elle venait du nord-ouest,
+tandis que nous devions nous porter à l'est. Mais il fallait
+avant tout marcher au canon. Un double cordon de cavaliers
+et de fantassins se déploya aussitôt pour reconnaître
+la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
+de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea
+en bataille au milieu des champs. Le canon tonnait toujours,
+et quelques masses sombres, encore indistinctes,
+apparaissaient au loin. Le général Charvet étant venu
+prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et
+de faire bonne contenance.</p>
+
+<p>L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait
+depuis le matin, prenait corps. Ce qui avait l'aspect de
+simples haies, à l'horizon, allait sans doute se changer en
+buissons ardents, crachant le fer, et la traversée d'Ouzouer
+venait de rappeler quelles pouvaient être les conséquences
+de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à
+exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement
+au baptême du feu.</p>
+
+<p>Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement,
+scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage
+de conscrit puisait quelque réconfort dans ce strict accomplissement
+du devoir. Le fourrier se tenant derrière la
+première section de la compagnie, ma petite taille se flattait
+tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards dont
+j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers
+pruneaux seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui
+avait suffi pour m'empêcher de trembler et de paraître ému.</p>
+
+<p>Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour
+observer du coin de l'oeil tout le monde autour de moi. Il
+faut dire d'abord que, si l'action s'engageait ce jour-là, un
+bon moteur allait nous manquer, l'ascendant de notre
+énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille d'une
+mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant
+Barta. Assurément le flegme de ce vieux soldat de
+Crimée et d'Italie était d'un bon exemple, sans valoir
+toutefois le bel entrain de notre jeune chef. Il allait à dix
+pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se
+laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup
+plus longues jambes.</p>
+
+<p>Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers,
+rien de remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils
+prêtaient à se sentir les coudes et à ne pas perdre l'alignement
+dans la marche en bataille assez pénible sur un
+sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au désir
+de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger.
+Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui
+avait poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru
+probable, à dénouer leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer
+dans le képi la doublure de cuir. D'ailleurs personne n'avait
+plus froid et aucune main ne craignait plus la bise.</p>
+
+<p>A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait:
+Villiot d'un pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant
+un peu sa nonchalance et son déhanchement habituels,
+Harel avec un regard plus profond sous un front qui semblait
+plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant
+ses lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa
+moustache, la rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement,
+et paraissait chercher de ses yeux inquiets un trou
+où s'abriter.</p>
+
+<p>Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres
+lointaines n'étaient réellement que des buissons creux, ou
+bien elles avaient reculé, fui, à notre approche. Le canon
+avait cessé de gronder. Nous avions eu devant nous, probablement,
+quelques détachements des troupes qui venaient
+d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de Varize.
+Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le
+colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier
+à la vue du déploiement de tout un corps d'armée.</p>
+
+<p>Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire
+manquait. Une batterie prit position avec un bataillon
+de soutien, pour garder à tout événement nos derrières.
+Puis le 17e corps repartit en colonne vers l'est, dans la
+direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
+heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste
+du 16e corps, que le général Chanzy avait porté en avant la
+veille. Il nous laissait les emplacements qu'il avait occupés
+depuis sa victoire. Dès lors, nous cheminâmes sur le champ
+de bataille, reconnaissable aux travaux de défense improvisés
+à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres
+par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme
+aux portes de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont
+se repaissaient des nuées de corbeaux.</p>
+
+<p>Tandis que le général de Sonis établissait son quartier
+général à Coulmiers même, avec son artillerie toujours
+entourée de la légion bretonne, le corps d'armée forma ses
+bivouacs aux environs. Le 31e alla dresser ses tentes dans
+le parc de la Renardière: nous fûmes postés près de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux
+noms du beau pays de France, mieux faits pour évoquer de
+poétiques légendes que pour servir de points de repère dans
+de tristes étapes.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente.
+Le bois voisin nous avait fourni notre sommier, il
+est vrai, c'est-à-dire des branches mortes, et nous avions
+touché dans le village de la paille fraîche pour former le
+matelas; mais la satisfaction d'une journée bien remplie
+contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche
+en avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content
+de soi et de ses chefs. En campagne, il n'y a rien à
+souhaiter au delà.</p>
+
+<p>Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu
+plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la
+terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde
+et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La
+compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien
+à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient
+que nous passerions encore une nuit au moins à
+Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans
+la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais
+attaché depuis la retraite de Châteaudun.</p>
+
+<p>Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance
+du froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus
+de nos têtes: il déclinait derrière nous, éclairant d'une
+lumière frisante les fûts verdâtres des arbres, se jouant
+dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, accentuant
+par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
+en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la
+promenade, des formes bizarres. En suivant à l'aventure
+des sentiers sinueux, nous parvînmes dans une gaie clairière,
+ménagée, semblait-il, pour servir de salle à de joyeux
+repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y voletaient,
+l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le
+silence du bois.</p>
+
+<p>Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis
+folâtré, une assez large déchirure avait été pratiquée. La
+terre paraissait avoir été fraîchement remuée, et, à côté,
+l'herbe flétrie, couchée; comme sous le poids d'un cavalier
+et de son cheval. Français ou Allemand, un homme
+avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en
+embuscade. Il y avait trouvé la mort et une sépulture
+ignorée. Les siens n'avaient pu recevoir de lui d'autre nouvelle,
+sinon, cette indication, si désolante par son indécision: «Disparu!»</p>
+
+<p>La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la
+forêt nous arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite,
+vite! Au pas gymnastique! Sans prendre garde aux branches
+qui nous déchirent les mains et nous fouettent le
+visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des nouvelles
+sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente
+une grande sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris,
+le 16e corps se bat. A nous de le rallier pour seconder ses
+efforts. Notre brigade doit, la première, l'aller rejoindre à
+Patay. Patay, nom glorieux, car notre Jeanne y fit prisonnier
+celui que l'Angleterre appelait «son Achille». Jamais
+nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la
+nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny,
+puis à Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les
+zouaves de Charette avec le général de Sonis.</p>
+
+<p>Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres&mdash;et
+aussi dans le silence. Nos voix étaient lasses d'avoir
+compté «les canards, qui, déployant leurs ailes, se confient
+à leurs canes fidèles» et d'avoir averti cent fois «le
+meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». Il
+nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de
+telles puérilités, en approchant du terme de notre étape que
+marquait sans doute un champ de bataille.</p>
+
+<p>En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien
+secondée par la cavalerie du général Michel, avait culbuté
+l'ennemi à Villepion, non sans éprouver quelques pertes.
+Le 16e corps couchait sur les positions conquises. Seul son
+chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il se disposait
+à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à
+Terminiers.</p>
+
+<p>Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest
+de la ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à
+deux kilomètres, en grand'garde, et les tentes furent péniblement
+dressées sur un front de bataille d'au moins
+800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, nous
+grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées
+par deux pour se garantir mutuellement du sommeil
+qui eût amené la congélation des membres ou la mort.</p>
+
+<p>Le général de Jancigny, qui commandait notre division,
+avait tenu à nous conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être
+Chanzy, qui se porta sans escorte sur le point culminant
+du terrain que nous occupions. Sa silhouette se
+dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition.
+Le croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière
+blanche de son cheval arabe et faisait briller l'or de son
+képi. Comme un grand silence planait autour de nous.
+Le cheval, naseaux au vent, flairant la lointaine odeur de
+la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait de hennir.
+A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant
+et fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par
+éclairs, des reflets argentés.</p>
+
+<p>Longtemps le général sonda de son regard la profondeur
+noire de la plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de
+l'horizon, les feux des bivouacs ennemis. Puis il repartit
+au petit pas de son cheval, l'air pensif, supputant sans
+doute, d'après le nombre et l'éparpillement des lueurs
+lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
+ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout
+était tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du
+côté d'Orgères, dans les lignes allemandes, troublèrent
+seules, par instants, cette nuit calme et glaciale. Accompagnement
+habituel des fêtes populaires, ces traînées lumineuses,
+par leur éclat éphémère, par leur signification
+inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant.
+Chaque fois elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.</p>
+
+<p>Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers
+d'hommes, tous sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes
+et ardents, faits pour vivre et pour aimer, ne devaient pas
+voir finir. Le froid persistait; mais, quand le soleil se fut
+dégagé des brumes qui rasaient le sol, le temps s'affirma
+superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité militaire.
+Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de
+combat s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en
+une superbe parade qui s'exécuta sous nos yeux.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>LA DÉROUTE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des
+troupes du 16e et du 17e corps d'armée. Elle devait donc,
+selon toute vraisemblance, être appelée à jouer un rôle
+important. Le succès pouvait dépendre d'elle; mais, dans
+sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à
+établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres.
+Pendant quelques heures, au moins, elle avait été placée
+sous l'autorité immédiate du commandant du 16e corps. Le
+général d'Aurelle avait en effet donné des ordres en conséquence:
+«La brigade commandée par le général de Jancigny,
+dit-il dans son ouvrage sur la <i>Première Armée de la
+Loire</i>, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay
+le 1er décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement
+à la disposition du général Chanzy, assuré dès lors
+de l'appui du 17e corps.» Mais, lorsque le général de
+Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux que les
+lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations,
+il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il
+faut peut-être regretter, c'est que des scrupules aient un
+instant suspendu son ardeur; c'est qu'il les ait communiqués
+au général Chanzy. «J'ai fait mon possible, lui
+vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir promptement
+à votre secours; mais je marche avec des troupes
+fatiguées. Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous
+déclare que, si vous avez besoin de nous aujourd'hui, il
+me sera bien difficile de vous satisfaire.» Avec son esprit
+net et précis, le général Chanzy dut être surpris de cet
+élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances qu'il
+traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de
+me passer de vous».</p>
+
+<p>Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la
+portée du canon, ne ressentions plus nos fatigues, nous
+étions impatients de marcher et fort surpris de n'en pas
+recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais personnellement
+comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne pouvant
+avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme
+une confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi
+une humiliation profonde: il m'a été infligé des voies de
+fait, et j'ai essuyé silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma
+honte, par abnégation, par devoir, par amour pour mon
+pays.</p>
+
+<p>A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées.
+Comme toujours, elles furent assez longues; comme
+toujours représentant la 18e compagnie du régiment, je fus
+servi le dernier, et, naturellement, regagnai le bivouac
+après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant Houssine,
+l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide,
+m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé,
+pour venir en aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens,
+d'une moitié de pain de sucre, je passai devant lui,
+il m'allongea dans le dos, sur le sac, un coup de canne,
+pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de
+somme.</p>
+
+<p>M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du
+canon me sauva. Encourir le sort du caporal Tillot, quand
+j'allais pouvoir m'exposer pour la noble cause, non. Je
+haussai les épaules sans plus hâter le pas, et le sous-lieutenant
+en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise
+si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait
+justice à tous.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient
+été donnés, à Lorges et dans la forêt de Blois, me furent
+ce jour-là salutaires. Ils m'enseignèrent à ronger mon
+frein: mais j'aspirais à me battre, à affronter le feu
+ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de l'ignominie
+acceptée sans protestation.</p>
+
+<p>Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain
+où nous avions dormi, je m'efforçais de suivre des
+yeux, faute de pouvoir m'y mêler moi-même, les mouvements
+du 16e corps qui engageait vigoureusement la
+bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages
+de fumée s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout
+ce que nous pouvions distinguer. Le roulement ininterrompu
+du canon, qui grossissait par éclats, attestait l'intensité
+croissante de la lutte. Pendant ce temps, les autres
+troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille,
+arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous.
+Passé la ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient
+à travers champs, précédées et suivies de l'infanterie
+qui se déployait aussi.</p>
+
+<p>En art, il y a le choix entre des procédés tout différents.
+Certains artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes
+effrayantes ou horribles; d'autres préfèrent la faire naître
+et la maintenir en mettant l'esprit en suspens devant des
+tableaux où plane la crainte du drame qui se prépare, et en
+épargnant à la vue les détails terribles ou répugnants. Le
+spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère tempéré,
+saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une
+réalité menaçante se détachait un premier plan pittoresque
+et attachant.</p>
+
+<p>Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances,
+tantôt fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient
+les flancs de l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur
+faire sentir le mors pour modérer leur emballement. Pendant
+ces alternatives, les pauvres servants, montés sur les
+caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber
+à chaque violente secousse que provoquaient les sillons de
+terre durcie. Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou
+toute bleue de mobiles ondulait sans désordre, offrant un
+front de tout jeunes visages, un peu pâles, qui, par leur
+sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que de
+vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer
+les membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez
+pour pailleter de fugaces étincelles le bronze des canons et
+l'acier des doubles rangées mouvementées de fusils.</p>
+
+<p>Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes
+gris aux autres uniformes plus voyants. Les troupes de
+ligne, après avoir effectué un mouvement vers la gauche,
+accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour se refaire
+de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les
+zouaves arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient
+de déposer leurs sacs à Patay. De Terminiers arriva vers
+eux, au galop de son cheval bai, un jeune capitaine du
+génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les veillées studieuses.
+De là part du général Chanzy, il venait requérir la
+légion du général de Charette, avec mission de la diriger
+sur l'est, vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt
+s'agite et s'éloigne.</p>
+
+<p>Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel
+chacun se penchait à son tour. Comme allégés au moral
+ainsi qu'ils l'étaient physiquement, ils allaient, vifs, alertes,
+avec un fourmillement de guêtres blanches et de jaunes
+molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le
+mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.</p>
+
+<p>Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des
+zouaves, ordre nous fut enfin donné de marcher. Au commandement
+du colonel Koch, le régiment, formé par compagnies
+en colonne serrée, arrêta un instant le flot qui
+sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction
+que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le
+51e rompait en même temps, et s'avançait à notre gauche
+avec de l'artillerie.</p>
+
+<p>Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes
+tour à tour déployés en bataille sur un front de 800 mètres,
+puis repliés comme en terrain de manoeuvres. Un éventail
+s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un caprice. Sans
+chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous
+nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était
+venue d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient
+mission de nous diriger. En effet, la voix du canon ne nous
+arrivait plus comme un sourd grondement: chaque coup
+détonait, distinct, immédiatement suivi d'un autre. Nous
+apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais
+aussi les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade
+crépitait sans relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan
+accompagné d'éclairs qui rasaient la terre.</p>
+
+<p>Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était
+inutile. Tout le 48e fut massé à l'abri du village de Terminiers,
+que le général Chanzy avait désigné pour son
+quartier général. Tandis que, sans distinguer autre chose
+que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans
+la fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher,
+suivait les mouvements de ses troupes sur Loigny.</p>
+
+<p>Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat
+heureux de Villepion, il avait le droit d'avoir confiance
+en elles. Cependant, par l'étendue et la multitude des feux
+de bivouac qu'il avait remarqués la veille, et par les
+signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, il
+avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller
+ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de
+manière qu'elles pussent pénétrer comme un coin dans le
+corps ennemi. Il avait chargé le général Michel de surveiller
+sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, en avant
+des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
+d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général
+des Pallières viendrait lui donner la main.</p>
+
+<p>Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village
+de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les
+ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait
+faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard
+nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse.
+La 1re division&mdash;amiral Jauréguiberry,&mdash;celle qui
+avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de
+près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le
+général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal
+en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.</p>
+
+<p>Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit
+sa marche vers l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra
+une résistance opiniâtre et meurtrière; il fallut
+d'abord reculer, pour mieux avancer ensuite. Le parc du
+château fut le théâtre d'une lutte sanglante, acharnée, qui
+dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à
+la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de
+cette position, envoya l'une après l'autre ses trois brigades
+pour renforcer ses premières troupes promptement décimées.
+L'amiral Jauréguiberry, tout en soutenant en
+deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche,
+aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la
+Maladrerie, de Tanon, et que n'arrêta pas la division de
+cavalerie Michel ramenée par erreur jusqu'à Guillonville.
+A droite, la division Maurandy se battait avec moins de
+fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon,
+tout près de Loigny, une défense héroïque.</p>
+
+<p>«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy,
+la situation devenait de plus en plus difficile.&mdash;Toutes
+les troupes du 16e corps étaient engagées, et il n'y avait
+plus d'autre réserve que celle qu'offraient les troupes
+fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en position à
+Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces
+de beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy
+se décida à faire appel au secours du général de Sonis,
+malgré leur conversation du matin.&mdash;«Je montai à
+cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté celui-ci.... Je
+me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire avec une
+brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les
+zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je
+marchai dans la direction de Loigny. Je criai: «Voilà
+le 17e corps qui arrive.»</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier,
+le général de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se
+ménagea pas. Il ne devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé.
+Il fit d'abord placer deux batteries sur la route de
+Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi à droite;
+puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. Il
+plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit
+en batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le
+combat si énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie
+de canonnade le corps allemand dut se replier.</p>
+
+<p>Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur.
+Avec une activité extraordinaire, il plaça ses troupes en
+ligne, de sa main, car il exerçait le commandement à sa
+manière. Chanzy, pour l'exécution des plans qu'il avait
+conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun pour
+sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait.
+Sonis, lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait
+guère le loisir de former, était en même temps général,
+colonel, commandant, capitaine. Son procédé, renouvelé
+des temps chevaleresques où la valeur personnelle pouvait
+vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre,
+la perception nette d'une situation étendue et complexe.
+A tel point qu'il croyait de bonne foi, suivant son propre
+récit, avoir relevé de leur poste de combat, avec le faible
+effectif qu'il avait amené, toutes les troupes du 16e corps.</p>
+
+<p>Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière:
+«La nuit arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé
+de la pensée de canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire:
+«Votre centre se replie». Je me portai au fort de l'action,
+où se trouvaient deux régiments de marche d'un effectif
+considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un d'eux,
+et je l'exhortai
+de toutes
+mes forces.
+Mes paroles
+furent vaines,
+tout
+le monde
+fuyait.»</p>
+
+<p>En ce qui
+concerne le
+48e, il y a là
+une erreur.
+Loin d'avancer
+ni de
+fuir, nous
+battions
+toujours la
+semelle à
+côté de Terminiers,
+dans la position
+exaspérante
+de gens qui entendent se dérouler près d'eux un
+drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche
+d'aller au secours des victimes. L'obstacle, c'était la
+consigne. Ordre avait été donné d'attendre là: donc nous
+attendions un ordre nouveau pour marcher, et, dans cette
+journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son
+rang.</p>
+
+<p>Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur
+son grand cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le
+flegmatique lieutenant Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant;
+le patient Villiot lui-même aussi bien que
+le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
+paraissait inexplicable et qui l'était en effet.</p>
+
+<p>Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy,
+le capitaine Henry, qui précédemment avait guidé sur
+Villepion les zouaves de Charette, vint avertir notre chef
+qu'il était temps de se préparer à entrer en ligne. Le
+colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il n'attendait
+plus que les ordres du général Charvet. Les officiers généraux
+avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle,
+résidant à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement
+de l'aile gauche au général Chanzy; mais les
+chefs de corps n'avaient pas été peut-être assez formellement
+avisés de ces dispositions. En tout cas, il était
+hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de
+3000 hommes, d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major
+qu'il ne connaissait pas encore, le point où d'un
+moment à l'autre son chef direct pouvait lui transmettre
+l'ordre de marcher.</p>
+
+<p>Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de
+marche, le général Charvet s'était trouvé dans la sphère
+d'action du général de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait
+avec les deux premiers bataillons de ce régiment,
+commandés par le colonel Thibouville. Un frisson avait
+agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils parvenaient
+dans la zone dangereuse du combat; là gisait à
+terre le corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée
+du sabre, la tête exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes,
+complètement détachée du tronc, et retenue par la jugulaire
+intacte dans le casque à peau tigrée. D'abord établi à
+trois cents pas des batteries mises en action par le général
+de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre,
+avait essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la
+plus pénible manière de recevoir le baptême du feu. Aucun
+mouvement, aucune préoccupation étrangère, rien ne distrait
+de la pensée de la mort: de la mort
+qui s'avance en puissance dans ces
+moucherons noirs, bourdonnants,
+rapides, qu'une
+flamme lointaine a annoncés
+et qui finissent,
+en touchant la
+terre, par une
+autre flamme
+jaillie de leur
+sein déchiré en
+vingt éclats de
+fonte à dents irrégulières,
+cruelles.</p>
+
+<p>«Bon, encore
+un!&mdash;Il arrive
+droit sur nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il passe.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre, deux
+autres.&mdash;Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile, c'est là qu'ils tombent.&mdash;Bien visé, cette
+fois.&mdash;Misère et horreur!&mdash;Un cri, des gémissements,
+une convulsion suprême.&mdash;Qui est-ce?&mdash;Il ne bouge
+plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y resterons tous.
+Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
+Que ne nous commande-t-on de tirer!»</p>
+
+
+
+<p>Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51°
+subirent cette terrible épreuve de l'immobilité sous le feu.
+Ce leur fut donc un soulagement de recevoir enfin l'ordre
+de se lever et de courir en avant. Les nerfs se détendirent
+par le jeu des muscles, et la circulation du sang fut si
+précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous
+ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A
+gauche de Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait
+crénelée, et, de la lisière d'un petit bois voisin, il fusillait
+les assaillants, qui cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent
+point. La ferme fut emportée d'assaut et le bois
+vivement nettoyé. Le général Charvet, qui avait dirigé
+l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises:
+elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de
+l'infanterie prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé,
+au secours des Bavarois.</p>
+
+<p>D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade
+à distance, le général de Sonis ordonna de charger sur
+Loigny. Le 51e obéit; mais ici doit se placer un incident
+bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir aux bivouacs
+de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être
+vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme
+un on-dit. A un commandement qui aurait été fait en excellent
+français par un officier prussien, audacieusement
+embusqué en cet endroit, le régiment, tombant dans un
+piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne ennemie,
+massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif.
+Une effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général
+Charvet eut son cheval tué et tomba avec lui; deux cents
+hommes roulèrent à terre, blessés ou morts; les autres,
+surpris, reculèrent. Le général fut aussitôt fait prisonnier, ce
+qui augmenta le désordre, malgré le sang-froid du colonel,
+qui resta du moins jusqu'à la dispersion de l'état-major.</p>
+
+<p>Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en
+soi d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop
+glorieuse campagne, les Allemands, à Froeschwiller, à
+Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, ont subi de ces
+temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés
+du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à
+recueillir les premières par trop maltraitées. Les réserves,
+bien postées, donnaient aussitôt pendant que les chefs
+ralliaient les fuyards pour les ramener en avant. La
+panique du 51e devait avoir au contraire de graves conséquences,
+car elle provoqua chez le général de Sonis une
+grande crise psychologique.</p>
+
+<p>«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve
+d'artillerie à des troupes d'infanterie sur lesquelles je
+pouvais compter et qui étaient commandées par un homme
+de résolution et de courage. J'allai trouver le colonel de
+Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se
+débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi».
+Lui et ses hommes me suivirent avec le plus noble
+enthousiasme; la nuit tombait. Il y avait tellement d'entrain
+dans cette troupe, que les Allemands, qui occupaient
+depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
+en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais
+un grand espoir, une très grande confiance dans ce mouvement
+en avant qui, je l'espérais, entraînerait les deux
+régiments de marche dont j'ai parlé. Mais, accueilli par
+un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et prit la
+fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite;
+je me serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves
+zouaves de Charette qui marchaient derrière moi et qui ne
+m'auraient jamais pardonné ce crime.»</p>
+
+<p>Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie.
+Tandis que les anciens preux luttaient à armes égales et
+bardés de fer, ce nouveau Roland, sans casque ni cuirasse,
+suivi seulement de quelques braves, espéra faire une
+trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne de
+quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul
+point une avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant
+20 000 soldats disséminés dans la plaine entre Guillonville
+et Terminiers, les chasseurs du 10e bataillon, le général
+Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients de combattre,
+attendaient ses ordres à une portée de canon. Que
+ne confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que
+ne prit-il le temps d'appeler ses réserves à la rescousse!
+qu'importait-il, comme il a dit plus tard qu'il en avait eu la
+pensée, qu'il songeât à nous prêcher d'exemple?</p>
+
+<p>De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le
+clocher de Loigny, séparé par les ondulations du terrain,
+et «la nuit tombait». Il était donc impossible au 48e de
+marche, toujours inactif, de subir l'attraction d'un chef
+invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur d'une action
+locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés en
+arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient
+comme irréparables à bien des gens, s'immoler à elle,
+au milieu des zouaves pontificaux, cette pensée, ce rêve
+d'un Français chrétien, s'était emparé irrésistiblement du
+général de Sonis et sembla l'avoir frappé de vertige. Telle
+est la vérité.</p>
+
+<p>Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé
+le baron Durrieu, son inquiétude avait été grande; elle
+s'était calmée à la nouvelle qu'il avait le colonel de Charette
+sous la main. Dès lors, il n'avait plus fait un pas sans
+le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa confiance,
+qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue
+et un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le
+rôle de général commandant des zouaves, que, la veille, en
+arrivant à Saint-Péravy, il leur avait lui-même fait faire
+halte, et, soulignant ses paroles d'un geste courtois, de
+gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche commandé:
+«Sac à terre. La soupe, messieurs.»</p>
+
+<p>Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite
+en faisant manoeuvrer ses batteries entre Villepion et
+Loigny. Mais l'écrasement du 51e, qu'il
+qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans
+cette opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin,
+hors l'élite des zouaves. Il était excité aussi par le
+désir de prouver au général Chanzy qu'il n'avait pas eu de
+mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le 17e corps.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que
+le comte d'Alençon à Crécy, il s'avança presque seul sur
+Loigny. Il marchait entouré de son état-major, à la tête
+d'un petit groupe de zouaves.</p>
+
+<p>Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés,
+offraient aux projectiles une proie facile, et ils étaient
+empêchés de tirer par les cavaliers qui les précédaient.
+Pour comble, un soldat prussien eut à ce moment l'audace
+de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis nommé
+le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de
+feu, tiré à très courte portée, la cuisse du général de Sonis,
+qui se vit ajusté sans pouvoir atteindre son adversaire.</p>
+
+<p>Le général, quelques instants avant de tomber, avait,
+paraît-il, chargé son chef d'état-major d'aller chercher au
+moins le 48e de marche; mais le général de Bouillé, lui
+aussi, fut atteint par un éclat d'obus. Jeté à terre sans connaissance,
+il ne put accomplir sa mission ni la transmettre
+à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui
+avaient suivi le général en chef tombaient à leur tour sous
+les coups des Bavarois et des Prussiens.</p>
+
+<p>Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons
+du 37e de marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient
+bravement dans le cimetière. Un millier d'hommes
+luttèrent là, contre dix mille, et ne laissèrent tomber leurs
+armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus surtout par
+la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait
+à former le village en flammes.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie
+nous indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à
+notre droite, le canon tonnait encore, les mitrailleuses
+grinçaient toujours. Derniers efforts du général Peytavin
+qui, vers quatre heures, avait apporté l'appui du 15e corps.
+Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, il n'avait
+pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le
+vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à
+écraser tout à fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude
+gagna les combattants, et le feu de la poudre s'éteignit
+dans les ténèbres.</p>
+
+<p>En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient,
+enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en
+noir au sein des langues de feu et dans la nuée rougeâtre
+qui progressivement s'épaississait et encombrait le ciel.
+Fort loin à la ronde, le champ de bataille en était éclairé,
+comme par une aurore boréale. Les survivants sans blessure
+et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette
+lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide
+que l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.</p>
+
+<p>Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins
+et de mobiles, avec quelques zouaves pontificaux
+échappés miraculeusement au carnage. Tous, quoique
+désorientés, perdus, affirmaient que la journée nous appartenait.
+Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait
+avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et,
+après tant d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne
+pouvait croire à une défaite.</p>
+
+<p>Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui
+avaient gardé leur cohésion se repliaient aussi. De même
+l'artillerie, dont le roulement sonore sur la terre gelée était
+dominé de temps à autre par les cris des blessés qui avaient
+été déposés en travers des caissons où ils étaient horriblement
+secoués. Tout cela s'apercevait à peine dans
+l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant
+les silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard
+de la marche sur le terrain amenait une troupe entre la
+flamme et nous.</p>
+
+<p>A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute
+la profondeur du désastre, et sur lui s'appesantissait la
+lourde charge de rallier et de sauver tous les débris qui
+s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme l'athlète qui a
+besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, le
+général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut
+plus grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter
+la responsabilité de diriger, en même temps que le sien,
+le 17e corps privé de son chef, il employa les premières
+heures à rétablir l'ordre dans les bataillons dispersés. A
+chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut
+conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le
+lendemain, si l'ennemi se montrait entreprenant.</p>
+
+<p>Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses
+positions de Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation
+que de trouver dans le village quelque nourriture
+et un abri, Chanzy, descendu de cheval, allait y passer la
+nuit à rendre compte de la journée au général d'Aurelle et
+à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant un
+ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les
+Allemands n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille:
+il n'y avait pas à glaner derrière eux et l'humanité ordonnait
+de laisser aux blessés qui arrivaient les refuges qu'offraient
+les maisons toutes abandonnées du village. Un
+pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le
+sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que
+nous avions été gardés en réserve. Vers dix heures, notre
+bataillon reçut l'ordre d'aller se poster en grand'garde à
+un kilomètre. Les tentes abattues, notre bagage ficelé à la
+diable, chargés de quelques poignées de paille, nous nous
+acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes,
+alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des
+ruines de Loigny.</p>
+
+<p>Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était
+faite naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas
+non plus dresser les tentes. Notre provision de paille,
+maigre au départ, était à peu près dispersée quand nous
+pûmes nous arrêter. Nous devions être aux environs de
+Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise
+du nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines
+de pas. Au pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes
+flamboyantes, nous nous couchâmes malgré tout,
+avec la terre pour lit, le sac pour oreiller et nos toiles de
+tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous
+garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre,
+et le serein fut un beau verglas qui transforma la toile en
+carton cassant comme du verre.</p>
+
+<p>Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin,
+veillait en avant-poste: nous étions bien gardés: après un
+long frisson, causé par le froid à coup sûr et aussi par
+l'idée des souffrances que devaient endurer les blessés
+râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna pourtant.
+Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours
+de l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais,
+à une portée de fusil des barbares qui en pleine France
+détruisaient nos demeures, nous pûmes fermer les yeux,
+nous endormir, reposer. Chose curieuse, l'esprit, comme
+pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance envers
+le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua
+de doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna
+l'illusion d'un repas succulent; à mes membres brisés et
+engourdis, il offrit la sensation imaginaire d'un lit moelleux
+et chaud. Je m'y étendais délicieusement, lorsque
+l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang,
+réveilla les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.</p>
+
+<p>Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de
+nos vingt doigts et un instant nous craignîmes de ne pas
+pouvoir nous mettre debout. Énergiquement, tout le monde
+se secoua et reprit ses sens. Il faisait nuit encore. La
+sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers l'orient,
+l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre
+compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance.
+Nous aperçûmes vaguement, dans le demi-jour naissant,
+un assez gros parti de uhlans. Ayant sans doute distingué
+la masse du bataillon, ils tournèrent bride. Nous-mêmes,
+nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de
+la veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon
+et un planton fut vivement dépêché au colonel pour lui
+rendre compte et prendre ses instructions.</p>
+
+<p>La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière
+nous retentit la diane, claire comme le chant du coq
+gaulois, tandis que, de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau,
+partaient quelques brefs coups de sifflet. Des ombres se
+montrèrent un instant à l'entrée de chaque village et
+presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des
+murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence
+de notre redoutable adversaire, qui sans doute songeait
+aussi à panser ses blessures.</p>
+
+<p>Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers
+bataillons à Terminiers. De ce village jusqu'à Patay,
+toutes les troupes du 16e et du 17e corps, selon les dispositions
+que le général Chanzy avait arrêtées et fait approuver
+pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par bataillon, en
+colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
+intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre
+méthodiquement en retraite, sauf à offrir vivement un
+large front de bataille aux Allemands, en cas de poursuite.</p>
+
+<p>A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner
+la dernière, sous la direction de l'amiral Jauréguiberry.
+Il était charge du commandement de l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à
+dix heures, l'arme au pied. Les serre-files de notre compagnie
+se trouvaient ainsi en première ligne, le dos il est
+vrai tourné à l'ennemi. Telle était du moins la position
+réglementaire; mais&mdash;j'en conviens&mdash;j'avais peine à
+la garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers
+le village des Échelles, à l'entrée duquel se montraient
+quelques groupes. Cette curiosité était-elle excessive, justifiait-elle
+un blâme? Le salut de l'armée nécessitait-il
+qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les regarder?
+Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement
+de moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait
+en l'absence du capitaine, pour se venger de la bienveillance
+que me témoignait ce dernier?</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre.
+Malgré notre épuisement, le bataillon ne compta pas, ce
+jour-là 3 décembre, un seul traînard; mais ce fut une
+triste journée, l'une des plus tristes dont je me souvienne.
+Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations,
+souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des
+marches forcées, quelques heures de repos sur la terre
+gelée; une nourriture insuffisante, car plus d'un repas
+s'était composé de biscuit et d'eau de pluie prise dans un
+fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans regret,
+pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois,
+nous l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir,
+sans avoir brûlé une cartouche. D'autres, sans doute,
+s'étaient mesurés avec lui et avaient dû s'avouer vaincus;
+mais, dans la petite sphère où se meut l'homme de troupe,
+il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, tant
+qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire,
+il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre
+à profit sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait
+notre souffrance physique.</p>
+
+<p>Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond,
+que nous avions traversé l'avant-veille d'un
+pas allègre et en chantant, nous pûmes croire qu'enfin
+nous allions être utiles. Le mouvement de retraite parut
+avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles
+refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les
+Bavarois avaient repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent
+notre gauche à Patay, où le général de Tucé soutint vigoureusement
+le choc. A droite, la division Barry se battit
+aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle qu'Orléans
+était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec un
+changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions
+nous diriger sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.</p>
+
+<p>Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois
+du 17e corps, laissa ses trois dernières compagnies
+en observation dans un hameau qui bordait la route.
+Pendant que nous attendions la disparition du dernier
+fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle inattendu.
+Nous étions six cents hommes occupés à surveiller
+attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il
+s'éleva dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait
+lentement, soulevé sur la route par le mouvement
+d'une foule en désordre. Aucun point brillant ne révélait
+cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes
+bientôt fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant
+eux des troupeaux de bétail, marchaient autour de chars
+attelés, les uns de chevaux de labour, et d'autres de boeufs
+au pas pesant. Tous étaient chargés de mille objets entassés
+pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur une
+botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès
+d'un aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la
+main ses deux tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait
+pour les encourager à marcher, et tantôt leur montrait,
+pour les faire rougir de leur nonchalance, un homme qui,
+bien que plié en deux par le dur labeur de la terre, donnait
+courageusement l'exemple à toute cette malheureuse population.
+Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils
+allaient; mais ils préféraient une vie errante et la misère,
+parmi les Français, au bien-être de leurs foyers envahis.</p>
+
+<p>Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas
+seulement, il nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher,
+et nous y étions impuissants. Ces paysans ne nous
+témoignèrent pourtant aucune rancune. Ils nous firent
+remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des cavaliers
+qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient.
+Nul doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande.
+Le convoi que nous avions mission de protéger
+avait pris de l'avance; il ne nous était pas permis d'engager,
+sans absolue nécessité, un combat où nous n'aurions
+pas été soutenus: le chef du détachement ordonna
+donc la retraite.</p>
+
+<p>Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée,
+force nous fut d'accélérer le pas, de louvoyer autour des
+véhicules de toutes sortes, dans les chemins défoncés courant
+à travers bois. L'encombrement des voitures, la précipitation
+de la marche, tout contribuait à semer parmi nous
+le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne
+volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une
+complète démoralisation.</p>
+
+<p>Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que
+possible auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la
+nuit acheva de nous désorienter et de nous disperser: je
+n'ai gardé de ces pénibles moments qu'un souvenir vague,
+trouble. La voix seule d'officiers passant à cheval me
+revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de
+retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»</p>
+
+<p>Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une
+dizaine d'hommes, nous formions encore un petit groupe,
+qui s'efforçait de ne plus s'égrener.</p>
+
+<p>Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des
+forêts. La marche à travers bois est toujours lente,
+pénible, incertaine. Chaque chemin qui s'ouvre fait naître
+une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le rideau
+sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait
+craindre à bon droit les surprises. En plaine, au contraire,
+et quand la lumière du jour vous éclaire, on se sent plus
+sûr de soi, plus hardi et plus fort, grâce à la vaste étendue
+de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à la facilité de
+s'orienter.</p>
+
+<p>D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à
+d'assez grandes distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient,
+convergeant tous vers le même point. Il y avait
+déjà là un indice qu'une pensée unique présidait à cette
+marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage
+nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort
+de reprendre espoir.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h2>BATAILLE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait
+et vivement réagissait sur cette multitude d'individus épars
+dont il allait en deux jours refaire une armée compacte,
+valeureuse et redoutable, suivant l'aveu de nos ennemis.
+«Ainsi, est-il dit dans le travail historique du grand état-major
+prussien, tandis que la 25e division flanquait le mouvement
+sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre
+sur la rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se
+trouvait aux prises, sur tout son front, c'est-à-dire sur
+20 kilomètres environ, avec des masses ennemies en état
+de soutenir la lutte et d'opposer une résistance très vive.»</p>
+
+<p>Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une
+perpétuelle vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu.
+A tous les carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait
+un officier d'état-major, planté là comme un poteau
+indicateur. L'un après l'autre, ils désignaient aux hommes
+désorientés la direction à suivre pour atteindre la localité
+qui avait été assignée à chaque corps, dans la nouvelle
+ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.</p>
+
+<p>Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne
+s'étendait sur un espace de 11 kilomètres, de Beaugency
+jusqu'à Lorges, où nous avions fusillé un soldat du 51e. Le
+quartier général était à Josnes. Le 17e corps, au centre,
+devant lui. Le 16e corps, dont la première division seule
+était présente, les deux autres s'étant égarées, forma
+d'abord l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau,
+tout contre la division indépendante du général Camô. L'aile
+gauche fut alors constituée au moyen d'une division du
+21e corps: récemment organisé sous le commandement de
+l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder la forêt
+de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le
+front de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la
+spontanéité du génie, palliait les fautes de ses lieutenants
+en en tirant parti, ordonna aux généraux Barry et Maurandy
+de réorganiser leurs divisions à Mer et à Blois. Il
+leur confia le soin de défendre les ponts, dont les Allemands
+allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous
+tourner.</p>
+
+<p>Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif
+était tel que de longues délibérations n'eussent pu le
+rendre meilleur. Il assignait au 48e de marche son bivouac
+près du village d'Ourcelles, à un kilomètre du quartier
+général. La plaine ondulée, où étaient dressés quelques
+groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du
+6 décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières
+égayaient le panorama, qui, naguère, nous avait
+paru plus triste, dans notre première marche de Mer
+sur Châteaudun. Cette impression était favorable. Tout
+embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme
+une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait;
+la force en résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité
+de tenter de nouveaux efforts plus honorables qu'une
+fuite éternelle.</p>
+
+<p>Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que
+nature. La préoccupation de rallier le régiment avait tout
+primé dans notre esprit depuis trente-six heures que la
+débandade s'était produite. A tel point que nous avions à
+peine repris haleine quelques instants, la seconde nuit,
+sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions
+eu d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi,
+lorsque nous eûmes acquis la certitude que le but était
+atteint, qu'à la moindre alerte il ne nous fallait pas un
+quart d'heure pour retrouver nos chefs, l'estomac&mdash;la bête,
+si l'on veut&mdash;reprit ses droits. Un village&mdash;Cravant, nous
+dit-on&mdash;offrait l'attirante animation d'un lieu habité. Irrésistible
+tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre de
+militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes
+encore un coin libre et deux chaises.</p>
+
+<p>Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et
+de boire à sa soif! Le menu, cependant, n'était pas très
+varié. Un hareng saur d'abord, un hareng saur ensuite, et
+je ne m'en suis pas dégoûté pour cela. Au contraire, j'ai
+gardé pour ce comestible un goût profond, une sorte de
+culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il
+faut de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai
+dire il me soit devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs
+un litre de vin et du pain frais à discrétion véhiculèrent en
+nous ces deux braves poissons, dont un doux fromage
+blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son plein,
+vint tempérer l'excessive salaison.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts
+à endurer de nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent
+pas à nous éloigner encore de l'ennemi. Même à jeun,
+nous ne demandions qu'à faire notre devoir; mais&mdash;règle
+sans exception&mdash;le courage se décuple au sortir de table,
+quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue.
+Le paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous
+nous trouvions.</p>
+
+<p>Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit
+village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route
+qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui
+vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques
+grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps,
+en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante
+de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
+arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant
+nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au
+reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et
+suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence
+des habitants autour du foyer hivernal.</p>
+
+<p>Comme couronnement de cette bonne journée, je fus
+hélé en arrivant au camp par le vaguemestre, qui avait à
+me remettre une lettre de mon frère Emmanuel. Les journaux
+ayant répandu la nouvelle du premier engagement du
+17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les
+angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont
+gravés dans mon coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en
+conviens sans honte, car je me sentis attendri, mais
+non pas amolli:&mdash;«Comme il faut tout prévoir, si tu viens à
+être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous prévenir.
+Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour
+te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»</p>
+
+<p>Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore
+arrivés. En revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée,
+avait rejoint son poste. Il s'occupait activement de
+reconstituer la compagnie, secondé par le sergent Villiot,
+qui était parvenu des premiers au point de ralliement avec
+Laurier. En même temps que nous et après nous, les
+hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la
+fin du jour, les deux tiers de l'effectif étaient présents. De
+même dans tout le régiment, qui, dès lors, pouvait au premier
+ordre entrer en ligne.</p>
+
+<p>Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade,
+avait passé la conduite du 48e au commandant Bourrel,
+du 1er bataillon. Au 3e nous étions toujours dirigés par
+l'intrépide vieillard, capitaine David. De beaux exemples
+d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient,
+nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation
+de Tours pour l'improvisation des armées, elle ne
+pouvait parfaire son oeuvre dans les détails. Ainsi, notre
+bataillon ne comptait aucun officier monté. Pas plus l'adjudant-major
+que le capitaine David. Des chevaux leur eussent
+été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un
+millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur
+des chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement
+incomplets, sans parler de l'inexpérience individuelle
+de leurs éléments.</p>
+
+<p>Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse.
+Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le
+général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible
+de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions
+furent prises pour le cantonnement dans les villages
+d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué
+dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de
+bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils
+devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et,
+la nuit, assister aux longues distributions de vivres.</p>
+
+<p>Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre
+à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur
+Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale.
+Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division
+du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient
+aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant
+Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain.
+A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du
+16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux,
+du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune,
+commandant la 1re division du 17e corps, repoussait
+victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient
+avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.</p>
+
+<p>Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies
+regagnèrent à la nuit leurs cantonnements, et, avec
+mes collègues, chacun entouré de sa corvée, j'allai battre
+la semelle auprès des charrettes d'un convoi administratif
+parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les
+distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il
+neigeait. Les flocons abondants, épais, voilaient le ciel,
+sans répit, d'une nuée de taches claires tourbillonnant sur
+un fond gris, tandis que, dans le cercle restreint où la vue
+pouvait s'étendre, ils accusaient la forme des choses en les
+ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de convoi,
+chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout
+prenait une même couleur spectrale, car le froid figeait les
+flocons, et il ne nous était pas permis de faire des feux visibles
+de trop loin: le foyer que nous entretenions modérément
+avec des broussailles ne suffisait pas pour nous
+dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
+fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la
+douloureuse légende de la retraite de Russie.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que
+la nuit, nous pûmes aller répartir les vivres entre les
+escouades, puis nous étendre un peu, pendant que nos camarades
+préparaient la soupe sur les fourneaux improvisés
+le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et
+la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands,
+surpris de se heurter contre une armée en bataille, quand
+ils espéraient n'avoir qu'à ramasser des traînards débandés,
+avaient reconnu la nécessité de redoubler leurs coups.
+Avec l'assentiment du grand état-major de Versailles, le
+prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des troupes
+dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles
+pussent seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg;
+et le 1er corps d'armée bavarois, appuyé par la
+22e division prussienne et la 4e division de cavalerie, allait
+tenter de rompre nos lignes.</p>
+
+<p>Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment
+contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le
+général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et
+notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur
+Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.</p>
+
+<p>En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres
+du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement
+de tête de cet homme de haute stature donnent une
+autorité singulière aux commandements qu'il articule
+d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos,
+les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à
+crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.</p>
+
+<p>Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy,
+Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent
+enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés.
+Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans
+eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils
+songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie
+d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans
+reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans
+la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine
+eût été heureux de me chercher chicane; mais il était
+gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major,
+à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard
+n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries.
+Il coupa court à des récriminations un peu grotesques
+et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua
+à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé
+en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la
+partie du champ de bataille qui nous était assignée, au
+nord d'Origny, à deux kilomètres environ.</p>
+
+<p>Durant notre marche assez pénible dans des champs
+labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de
+ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes
+causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires
+l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment
+le troublât, il manquait de cet enthousiasme que,
+dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus
+d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait
+à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et
+glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour
+ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un
+frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue.
+A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait
+sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous
+côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours
+silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits,
+comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé
+tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense
+nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation,
+à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la
+nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable
+des instruments de mort.</p>
+
+<p>Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le
+village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain.
+Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous
+les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées
+au milieu des champs entre Origny et Villejouan.
+L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion
+de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront
+bien gênés pour courir! disait l'un.&mdash;Parbleu, ajouta un
+autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois
+donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les
+pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un
+troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La
+plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après
+la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup
+d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient
+aidé à creuser la veille.</p>
+
+<p>Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la
+main aux camarades, que peut-être nous ne reverrions
+plus. A ce moment un roulement sourd, comparable à
+l'écho affaibli de coups de battoirs précipités, se fit entendre
+vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon se profila bientôt,
+tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe irrégulier
+et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
+s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour
+passer en revue nos deux premiers bataillons. C'était
+l'état-major de l'armée.</p>
+
+<p>Le général Chanzy parcourait le champ de bataille,
+s'assurant partout de l'exécution de ses ordres, et veillant
+à la bonne tenue des troupes. Il montait un cheval arabe
+à longue crinière, sans doute celui que nous avions
+entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors
+dans la force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait
+droite sa tête fine, aux moustaches effilées, aux sourcils
+froncés légèrement. Sauf ce dernier signe de perpétuelle
+réflexion, sa physionomie martiale respirait la confiance et
+le calme. La journée de la veille, les engagements du
+matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande conscience
+en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout
+ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement
+à la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de
+nos camarades qui occupaient les tranchées: en passant,
+il leur promit la revanche.</p>
+
+<p>Cette figure, animée du plein éclat que donnent les
+grandes responsabilités courageusement acceptées, contrastait
+avec l'air fatigué des aides de camp, surmenés nuit
+et jour. Ces jeunes têtes pâles émergeaient à demi du col
+des pelisses-fourrées, autour du visage austère du général
+Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche blonde.</p>
+
+<p>Cependant, déployé en ligne au commandement du
+capitaine David, notre bataillon poursuit sa marche vers
+son objectif, Cernay. L'ambition de tous, la préoccupation
+de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, calme et
+froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du
+front de bataille.</p>
+
+<p>Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel
+et d'un officier d'ordonnance, vient diriger en personne
+l'action de sa brigade. Il nous rapproche du village, pour
+nous abriter derrière les maisons, en attendant qu'il nous
+emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs manteaux
+blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs
+allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées
+entre Cravant et Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de
+nos têtes et vont tomber assez loin derrière nous. L'état-major
+se déplace, tantôt à droite, tantôt à gauche. Les projectiles
+le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le colonel
+se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment.
+Les cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux
+cents mètres, qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et
+deux roulent à terre avec leurs chevaux. Quelques éclats
+viennent se loger dans nos havresacs ou bossuer en cliquetant
+les marmites et les gamelles.</p>
+
+<p>Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous
+masquaient le coin le plus chaud du champ de bataille;
+mais un vacarme incessant nous permettait d'apprécier
+l'intensité de la lutte. Crépitation de la mousqueterie,
+grondement des canons ou grincement strident des mitrailleuses,
+se combinaient avec une sorte de long mugissement
+ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par
+tous les projectiles. A notre gauche nous apercevions un
+régiment de mobiles qui criblait de feux de salve les positions
+de Cravant. Une batterie, postée à notre droite, tirait
+aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient bien
+dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les
+cinq batteries bavaroises les plus rapprochées du village
+durent, à la suite de pertes énormes, se retirer en dehors
+de l'action de l'artillerie française et des chassepots.»</p>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Nous étions cependant maintenus en première réserve,
+pour coopérer d'un moment à l'autre à l'attaque du centre
+ennemi. Sur l'ordre du général en chef, deux escadrons de
+grosse cavalerie de notre corps devaient se masser à l'abri
+des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs
+algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer
+de là sur les positions de Beaumont. Mais il fallait que la
+préparation de ce mouvement se fît avec prudence, sans
+attirer l'attention. Les cuirassiers, lourds, imposants,
+comme des statues de pierre, dans leurs blancs manteaux
+aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite du
+goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le
+long d'un sentier couvert par un repli de terrain. Les
+suivant curieusement des yeux pendant qu'ils s'engageaient
+dans le village, nous attendions qu'ils eussent fait
+leur oeuvre pour accomplir la nôtre.</p>
+
+<p>Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion
+qui vous étreint, au cours de minutes longues comme des
+heures. On épie le souffle, tantôt violent, tantôt insensible,
+du moribond condamné, et chaque râle vous fait frémir
+parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme
+s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la
+passivité de l'attente, cette même pensée&mdash;la pensée du
+passage possible, immédiat, pour soi-même, de l'état de
+santé à trépas&mdash;hante les plus braves. Il est bien de se
+dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous
+trouble; mais que dire de l'effort des officiers&mdash;hommes
+après tout, attachés à la vie comme les conscrits, et qui de
+plus ont souvent femme et enfants&mdash;pour se maîtriser
+d'abord et pour suivre en même temps avec netteté les
+phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité
+de se porter de préférence sur tel ou tel point?</p>
+
+<p>Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle,
+nous avions ce spectacle. Un peu penché sur l'encolure,
+pour mieux voir sans doute et de plus loin, ou peut-être
+gêné par sa haute taille, le colonel Koch flattait de la main
+son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre qui
+arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait
+tressaillir sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore
+plus crâne, le commandant Bourrel, naturellement froid
+et, au physique, court de buste, se dressait sur ses étriers
+comme s'il était honteux de n'offrir pas assez de prise aux
+coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits
+où venait d'éclater un obus.</p>
+
+<p>Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile
+et muet comme un dieu Terme. Il n'en était pas de même
+du nôtre, qui frémissait d'impatience, et qui eût certainement
+voulu nous lancer en avant s'il avait commandé
+le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à peu
+de chose près les mêmes symptômes que le matin du
+30 novembre, à la sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut
+l'avouer, un air plus sombre du côté de Nareval et quelques
+imperceptibles signes de couardise de la part de l'impertinent
+Laurier. La tenue des hommes était correcte,
+avec même une pointe d'humour.</p>
+
+<p>Il me serait impossible de dire combien de temps dura
+notre attente. Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une
+bordée de mitraille a ramenés. Trop longue est la distance
+à franchir dans la zone dangereuse du tir. Tous les chevaux
+auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne serait
+arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent
+d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus
+gravement s'écoule, au petit trot, la double file des <i>Gros
+Frères</i>, qui vont attendre une occasion meilleure dans la
+direction d'Ourcelles. Tous semblent un instant grandir en
+franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils disparaissent
+brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans
+un ravin ou évanouis dans la brume.</p>
+
+<p>Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait
+de le tenter avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la
+division de se porter en avant de Cernay et de Villechaumont,
+petit village qui se dressait à l'est, sur notre droite.
+Mais, avant que le commandement eût été transmis sur
+toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait
+occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le
+matin, est à la fin serré de trop près, culbuté, refoulé; son
+chef, le commandant Pondielli, notre capitaine de Perpignan,
+a la moitié de la main emportée,&mdash;la main qui
+avait signé la condamnation du soldat dont le corps était
+enfoui, tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche,
+noir: la plupart des officiers sont atteints: les soldats
+reculent et abandonnent le village. Le colonel Koch les
+arrête, les rallie et les range à notre gauche. Tout émus
+encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, à
+la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore
+étrillés, les raillent sans pitié.</p>
+
+<p>Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs
+à pied se jette dans le village et empêche la tête
+de colonne bavaroise d'y pénétrer, notre compagnie est
+déployée en tirailleurs, en avant du bataillon qui se porte
+vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les mobilisés
+de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en
+minute brille un éclair suivi d'une détonation terrible:
+elle reçoit un court écho, le bruit des décharges ennemies.
+La riposte est meurtrière. S'ils en ont la force, les blessés
+se traînent en arrière; sinon, on les écarte avec les morts.
+Les survivants se resserrent, et le bruit sinistre retentit à
+intervalles réguliers. De vieilles troupes ne montreraient
+pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre et
+gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite,
+au contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade
+avec un acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de
+ceux qui tirent toujours ne peut suppléer au nombre et il
+y a plus de chasseurs à terre que debout:</p>
+
+<p>«A droite et en avant, pour les soutenir!»</p>
+
+<p>Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à
+coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se
+casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face
+contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne
+brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres
+roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent
+à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien
+dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif
+désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas
+plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une
+heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay
+à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.</p>
+
+<p>Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit
+surexcite les volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs
+reprennent coeur et semblent se multiplier. Leurs silhouettes
+se détachent dans les positions variées du combattant chargeant,
+tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. Des
+canons passent près de nous, au galop, la moitié des
+servants, couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux,
+sans cavalier, hennissent douloureusement. L'un a le
+naseau déchiré et sanglant; un autre suit de loin l'attelage
+dont on l'a détaché, et son jarret brisé s'embarrasse dans
+les liens rompus qui traînent autour de lui. La batterie
+s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite,
+mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre
+s'avance, bride abattue, pour la remplacer. Ce sont des
+mitrailleuses, dont le râle aigu fait tressaillir. Dans le
+concert infernal, elles mêlent leur musique, aigre comme
+un déchirement, à la basse profonde du canon et au pétillement
+inégal de la fusillade.</p>
+
+<p>Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers
+à toutes les fêtes, il semblait écrit que nous attendrions
+toujours. L'attente, telle qu'elle nous était imposée,
+était particulièrement cruelle. Le perpétuel sifflement des
+balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective
+d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est,
+sans vengeance, est intolérable. Nombre d'hommes qui,
+l'instant d'avant, riaient de leurs camarades du 51e, ne
+résistèrent pas longtemps à l'envie de se garer un peu. Les
+uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.</p>
+
+<p>S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais
+le galon oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant
+qu'il y aurait un simple soldat debout. Je me tins parole
+et ne me courbai pas, bien qu'il tombât constamment de
+nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce
+nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit
+obligé de se laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en
+louvoyant loin des endroits périlleux, faisaient la navette
+entre la ligne de bataille et les villages d'Ourcelles et de
+Josnes, où étaient établies des ambulances volantes.</p>
+
+<p>Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement,
+quoique avec un visible effort de courage. Par petite malice
+je lui demandai s'il craignait toujours de se laisser emballer
+vers le danger. Il haussa légèrement les épaules. Non,
+l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; le feu prochain des
+batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait le recoin
+modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où
+travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui
+apparaissait plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il
+était décidément vaincu par ses pressentiments, et, chose
+singulière, la préoccupation suprême de cet infortuné, à
+peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on se
+souvînt de lui après sa mort.</p>
+
+<p>«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt:
+donne-moi l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en
+cas de malheur. Voici celle des parents de mon père, à moi;
+si je disparais, promets-moi de leur apprendre comment je
+suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du crépuscule, pendant
+que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard dans
+l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur
+nos calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.</p>
+
+<p>Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au
+moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné
+à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les
+deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées,
+déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant
+Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes
+en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles
+de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument
+la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux
+prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du
+16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis
+qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure
+mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes
+de la journée en firent sans conteste une journée
+victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport
+de nos ennemis:</p>
+
+<p>«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait
+prendre rang entre les troupes postées le long de la grande
+route, gravissait de concert avec elles, et aux cris de
+«hourra!» les hauteurs qui s'étendent de Cernay vers
+Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches
+débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois
+avaient perdu déjà un grand nombre d'officiers, et leurs
+rangs décimés n'étaient plus en état de recevoir ce nouveau
+choc; ils se replient sur Beaumont, suivis par les Français;
+mais l'artillerie, qui s'y maintient inébranlable,
+oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»</p>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires,
+le feu cessa simultanément sur les deux fronts de
+bataille. La nuit était noire, le silence profond. A en juger
+par la sensation personnelle de chacun, on comprenait
+qu'une détente se produisait en cet instant dans les nerfs
+des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un
+côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait
+pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs
+environnantes, soit la conscience du peu de durée de
+cette accalmie, une invincible oppression persistait. Tout à
+coup, pour la justifier, deux gerbes de feu jaillirent à cent
+pas de nous, en même temps que nous parvenait le bruit
+de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze heures
+de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement,
+comme à la fin d'une fête publique, la bombe
+d'adieu des artificiers? ou, plutôt, une façon de dire au
+revoir pour le lendemain?</p>
+
+<p>Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart
+d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions
+pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui
+le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se
+trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs,
+avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:
+nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé
+la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour
+essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et
+ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une
+maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès
+de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer
+un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son
+long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses
+lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils
+secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre
+deux autres pauvres diables attestaient leur existence par
+des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande
+ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes
+l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village,
+au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette
+direction, une ferme flambait ou peut-être un village.
+Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de
+venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient
+plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de
+ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie.
+Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair;
+la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après
+de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait
+au bruit d'un grand mouvement dans l'armée
+allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait
+distinctement le piaffement des chevaux et le roulement
+des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât
+de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite.
+M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.</p>
+
+<p>La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait
+nous réussir. Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit,
+le courage primesautier, sont des qualités natives, heureuses,
+mais, en somme, peu méritoires, car elles sont
+mélangées de vanité et de présomption. Elles se développent
+sous notre beau climat, de même que la flore
+riche et variée s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement.
+Or rien n'est solide ni précieux, sinon ce qui est
+rare et ce qui est produit avec effort, perfectionné avec
+soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous
+des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous
+apprendra à pratiquer les vertus, peut-être arides, mais
+sûrement robustes, pour nous enseigner la puissance de la
+réflexion, de la suite dans les idées, apanage des chefs teutons,
+qui a logiquement engendré la confiance chez le
+peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée
+nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à
+sa savante organisation, à la liaison permanente de toutes
+ses fractions, cette armée ennemie figurait assez une colossale
+pieuvre à tentacules, qui retentissait tout entière des
+coups portés aux plus éloignés de ses membres élastiques
+et les faisait se replier ou s'étendre utilement, quelque
+espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper
+à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un
+corps désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait
+rompu en maint endroit.</p>
+
+<p>Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée,
+un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner
+l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations,
+avait compromis le succès incontestable de la journée
+du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre
+compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour
+sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant
+Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste.
+Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne
+de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des
+points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu
+ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont
+et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y
+établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain,
+pendant que nous nous retranchions au nord du côté
+de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.</p>
+
+<p>Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie
+fut, en tout cas, autorisée à aller prendre quelque
+repos jusqu'au matin. Bien qu'une grange nous eût été
+attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la faible
+clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour
+de la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient
+dans une salle enfumée, auprès d'un feu de branches
+sèches pétillant en une vaste cheminée. Les uns, assis
+devant une table massive, dormaient, la tête posée sur
+leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,
+quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient
+dans une poêle à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers
+l'âtre, tout autant que la chaleur du foyer. Comme Don
+César, dans <i>Ruy Blas</i>, j'espérais me nourrir au moins par
+l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à jeun. Avant
+de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, mon
+dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres
+fissent défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient
+pas eu le loisir de préparer la soupe. Mes yeux révélaient
+sans doute la faim qui me tiraillait l'estomac, car le cuisinier
+offrit, pour
+dix sous, à
+qui le voudrait,
+en me
+regardant,
+son beau
+plat de frites.
+Le caporal Dariès
+était là, riche
+de deux
+galettes de
+biscuit. Une
+fois encore,
+en souvenir
+de notre retraite
+de
+Châteaudun,
+nous nous régalâmes. Il était écrit que nous ne le ferions
+plus ensemble.</p>
+
+<p>L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la
+fumée du foyer et de la buée des respirations. Cet air
+opaque étouffait à peu près la flamme de l'unique quinquet
+qui éclairait comme une étoile lointaine, quand la clarté
+pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la
+porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour
+retentit dans la rue du village, et tous nous nous dressâmes
+debout comme un seul homme. Nous fîmes irruption hors
+de la maison, et, deux minutes après, chaque compagnie
+était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis toutes
+furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins
+qui l'entourent.</p>
+
+<p>Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un
+des vergers qui s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture,
+sans feuillage, était déjà brisée en plusieurs endroits.
+A terre gisaient quelques chassepots, et, tout auprès,
+des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les
+hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures,
+il restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le
+temps d'enterrer. Entre autres, un artilleur auprès duquel
+je demeurai un instant. Il reposait sur le dos, les bras
+ouverts en croix, les jambes un peu pliées. Les yeux
+semblaient clos par le sommeil, tout le visage était empreint
+de sérénité; la mort avait dû être instantanée, sans souffrance;
+elle avait surpris ce modeste héros dans le calme
+accomplissement du devoir.</p>
+
+<p>Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se
+trouve à 1200 mètres environ de Cernay. Un moulin à
+vent, monté sur son pivot de bois comme sur un piédestal
+conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se
+mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore
+intense nous permettait d'en juger, quelques petits groupes
+se détachaient du gros, et, se glissant en avant du village,
+disparaissaient soudain. Ces ombres étaient évidemment
+des tirailleurs qui se dispersaient dans des tranchées.</p>
+
+<p>«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de
+cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui
+sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à
+un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de
+l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?...
+L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà
+de ce champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil?
+On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de
+franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser,
+car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé et qu'on
+saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on
+connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On
+se sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation,
+et ceux qui vous entourent sont aussi en train et
+aussi vaillants que vous-même. Telles sont les sensations,
+sinon les pensées, de tout homme en face de l'ennemi, et
+elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une
+netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se
+déroule pendant ces courts instants.»</p>
+
+<p>Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide
+matinée de décembre: hormis cela; tout ce tableau est
+d'une vérité saisissante. Nos fatigues étaient oubliées:
+les coeurs battaient fort, la circulation du sang était active:
+nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout
+prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est
+effacé: je revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés
+aux arbres chargés de givre. Les restes de l'artilleur qui
+semblait dormir. Non loin de lui, un cheval estropié, le
+sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes valides, mais
+attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts,
+sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein
+champ, dans la zone de séparation des deux lignes
+ennemies, errait une vache, bête paisible et nourricière,
+qui cherchait le chemin de son étable et ne le retrouvait
+pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.</p>
+
+<p>Malgré la grande distance, les hommes, au risque de
+perdre leur poudre et leurs balles, essayaient leur fusil:
+Le mien était chargé, mais je ne sais quelle crainte m'empêchait
+de m'en servir. Jamais je ne l'avais essayé. A
+peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où
+cinq cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion
+à l'idée d'avoir pour cible des corps humains comme
+début. Le sous-lieutenant Houssine m'emprunta mon arme,
+visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai une seconde
+cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.
+Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce
+que j'allais avoir de lâches scrupules? une fausse honte de
+mon devoir ou des élans intempestifs d'humanité? Les êtres
+qui depuis quatre mois tiraient sans relâche sur des Français,
+les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui étaient là
+devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non,
+certes. Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...</p>
+
+<p>Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes
+attaqués de bonne heure, je crois que le premier coup de
+canon a retenti de notre côté le vendredi, 9 décembre. Une
+batterie s'était établie contre le village de Cernay, et, vers
+sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui fourmillait
+devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne
+se fît pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée,
+huit flammes brillèrent presque simultanément au sein
+d'un nuage grossissant, et, comme nous étions dans l'axe
+du tir, nous pûmes suivre du regard les projectiles qui se
+croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se
+faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches
+au-dessus de nos têtes, le grand silence qui soudain régna
+dans les rangs, tout donna à cet instant un caractère de
+singulière solennité. Il y eut comme le saisissement qui
+vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.</p>
+
+<p>Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations,
+une voix à l'énergie et aux vibrations bien
+connues, celle qui dans la forêt de Blois avait prononcé, au
+nom de la Patrie envahie, la sentence du caporal Tillot,
+s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,
+donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait,
+en nous montrant le chemin: «En avant!&mdash;La première
+section, en tirailleurs!»</p>
+
+<p>Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient
+encore de frêles abris, cent hommes s'élancèrent de bon
+coeur, préparant leurs cartouches dans la gibecière, apprêtant
+le tonnerre du chassepot. Le sous-lieutenant marchait
+avec nous: Villiot et moi, nous étions les seuls sous-officiers
+de la section, Gouzy ayant disparu la veille.</p>
+
+<p>Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de
+même toute la chaîne humaine dont il était le moteur.
+«A sept cents mètres, dit-il, commencez le feu!»</p>
+
+<p>Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous
+n'eûmes pas le temps d'en perdre beaucoup. Presque
+immédiatement, stimulé d'ailleurs par une compagnie du
+10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre
+droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau
+commandé en avant et au pas gymnastique. Rapidement
+nous franchîmes ainsi cinq cents mètres. «Tout le monde
+par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres. Aux artilleurs,
+et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui,
+pour mieux apprécier la justesse de notre tir.</p>
+
+<p>Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et
+rapide au coeur, comme un trémolo silencieux. Puis, plus
+rien. L'ordre donné, il n'y avait plus ni hésitation ni
+scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais toujours, avec
+calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la
+cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à
+établir entre l'impression de ce moment et le tressaillement
+pénible qu'avait provoqué le premier bruit des balles,
+à la nuit tombante. Occupé d'exécuter méthodiquement la
+charge, je ne songeais pas à trembler, quoique le sifflement
+fût autrement intense et soutenu que la veille.
+L'appréhension vague&mdash;on ne peut trop le répéter&mdash;est
+pire que le danger réel, défini; le danger se laisse regarder
+sans terreur, pourvu qu'on le regarde en face.</p>
+
+<p>Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de
+la fumée qui se renouvelait, s'épaississait sans cesse, il
+était impossible de les viser individuellement; mais, les
+uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un genou en terre,
+ce qui est une excellente position pour assurer le tir, nous
+prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en
+instant, jaillissaient de cette nuée blanche.</p>
+
+<p>A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient:
+nos balles firent du ravage. «Les huit pièces qui avaient
+pris position au début sur la droite de Villechaumont&mdash;relate
+le rapport allemand&mdash;se portent bientôt plus à
+l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois
+batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie
+parvenue à petite portée, elles subissent des pertes très
+sérieuses, qui les obligent à rétrograder momentanément
+pour se remettre en état de combattre.»</p>
+
+<p>Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En
+revanche, dans le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions
+sans relâche, nous étions à la merci de l'infanterie
+que nous n'apercevions pas du tout. Complètement dissimulés
+dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les tirailleurs
+bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée
+du ciel, des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite,
+à gauche, de tous les côtés à la fois, les balles pleuvaient,
+soulevant chacune une pincée de terre. Si le plomb germait,
+quelle terrible moisson eût produit le champ que nous
+occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de
+coups perdus!</p>
+
+<p>Il y avait là comme un encouragement à ne pas se
+préoccuper des fantassins et à destiner sans regret tous
+nos coups aux canonniers. Ils s'agitaient perpétuellement,
+comme des ombres chinoises, sur le fond blanc de la
+fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée,
+faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle
+droit, où la croix de ses ailes immobiles semblait fixée
+comme sur un énorme catafalque.</p>
+
+<p>Peu après que la batterie eut repris position sous cet
+abri, je constatai que la provision de ma cartouchière était
+épuisée. Il fallut recourir à la réserve du sac, opération qui
+paraissait longue dans l'endroit où nous nous trouvions. Je
+m'appliquai pourtant à l'exécuter sans hâte exagérée, de
+peur de maladresses qui eussent allongé le temps perdu. En
+rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de
+moi, couché comme la plupart des hommes, M. Houssine,
+qui, du bout de sa canne, jouait avec une motte de terre
+encore blanche de la neige tombée l'avant-dernière nuit.
+Un impérieux besoin vous prend, dans les situations tendues,
+d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute veut-on
+s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales
+soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul
+explique pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche
+dans la culasse de mon fusil, j'adressai ces mots à mon peu
+sympathique officier: «La fin des munitions approche,
+mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est dommage!»</p>
+
+<p>Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche,
+une forte commotion, comme un rude coup de bâton,
+m'avait secoué le bras gauche. Toujours dans la position
+du tireur à genou, je chargeais; ma main glissa, inerte, de
+dessus mon genou par terre, et un flot de sang l'inonda. En
+même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la
+jambe sur laquelle avait reposé mon bras.</p>
+
+<p>Point de doute possible, nos maladroits adversaires,
+avaient enfin, sur mille coups peut-être, touché au moins
+une fois. Une balle m'avait fracassé l'avant-bras, l'avait
+traversé, et s'était amortie sur ma cuisse. Malgré une assez
+vive souffrance, très supportable cependant, je fis à part
+moi ces constatations, nettement, comme pour le compte
+d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident
+de hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait
+plus avec sa motte de terre, car une autre balle venait de la
+pulvériser. Philosophiquement, je me bornai à lui dire:
+«Allons! j'ai mon compte!»</p>
+
+<br><br><br>
+<h2>HORS DE COMBAT</h2>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage:
+mais cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de
+relever ma main, où le sang délayait par nappes la couche
+noire que la fumée de la poudre y avait déposée. Impossible.
+L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à
+l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de
+déposer mon fusil, pour ramener, avec la main droite, la
+gauche, qui définitivement refusait le service. Devenu inutile,
+je me couchai tout de mon long dans la profondeur
+d'un sillon.</p>
+
+<p>De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait
+échappé. Le capitaine jurait comme un diable, hurlant de
+toutes ses forces: «Tirez! mais tirez donc!» Villiot rampait
+de l'un à l'autre, et, avec un petit instrument, que je
+reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner les têtes
+mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir.
+Malgré ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour
+les derniers coups, j'avais eu toutes les peines du monde à
+refermer le tonnerre. Les armes étaient trop échauffées, trop
+encrassées. Il fallait de toute nécessité les laisser se refroidir
+et les nettoyer. La place était incommode pour pratiquer
+cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se
+résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf
+à la reprendre avec le reste de ses hommes. Il n'y avait
+plus qu'à s'en aller, chose malaisée pour moi. Ma jambe
+était plus endolorie que mon bras. Une fois mis debout,
+non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut faire
+appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon
+fusil. Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles
+adversaires redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos
+oreilles grondait un véritable ouragan, dont mon soutien
+était péniblement impressionné. «Mon Dieu, mon Dieu,
+disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne pourriez-vous
+pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de
+nous!»</p>
+
+<p>Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous
+regagnâmes les jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là,
+le capitaine se hâta de rallier la seconde section. Au
+moment où, comme nous l'avions fait trois quarts d'heure
+plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le champ
+que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon
+sang, je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un
+entrain qui me réjouit et un instant effaça l'impression des
+tristes détails de la veille, il criait: «Allons, les enfants!
+Allons, en avant, et vive la République!» Comme je poursuivais
+mon chemin vers l'intérieur du village, le capitaine
+demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?&mdash;C'est
+le fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un
+ton de bienveillance tout nouveau pour moi. Il est grièvement
+blessé.&mdash;C'est bien!» ajouta M. Eynard en se disposant
+à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major Harel,
+tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.</p>
+
+<p>«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave
+Villiot en guise d'adieu. M'étant retourné à la question du
+capitaine, j'allais répondre; mais, au même instant, un
+léger émoi se produisit parmi ceux qui couraient en avant.
+A la vue d'un
+obus fonçant sur
+eux, le lieutenant
+leur jeta
+l'avertissement
+des tranchées
+de Crimée:
+«Gare la
+bombe! Couchez-vous!»
+Toute la section
+s'abattit
+ensemble,
+pendant que
+l'implacable
+projectile
+achevait sa
+course en
+bourdonnant. Une lueur, un éclatement, aussitôt suivi
+de la voix du lieutenant Barta: «Debout! en avant!»
+Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas
+gymnastique.</p>
+
+<p>Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux
+soldats de la première section s'avancèrent pour l'aider à se
+relever: j'attendis leur retour avec angoisse. Après avoir
+soulevé le malheureux et l'avoir reposé à terre, ils revinrent,
+très pâles. «Le sergent Nareval», dit l'un, et, avec
+une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; «Tué.
+Il a le crâne ouvert.»</p>
+
+<p>Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse
+glisser sur moi les railleries que parfois les sceptiques ne
+me ménagent pas. En allant au feu, sous la pluie des balles,
+je n'avais jamais été préoccupé, à l'excès, de la pensée de
+la mort, tout en mesurant assez froidement le danger.
+Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait
+mon beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille
+de mon départ, je suis cependant revenu. Louis Nareval, au
+contraire, d'aussi bonne volonté que moi, avait tremblé, le
+8 décembre, parce que le spectre invisible, mais obsédant
+quand même, lui avait donné pour le lendemain le rendez-vous
+inévitable, le rendez-vous fatal.</p>
+
+<p>Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore
+intacte, deux heures plus tôt, je rentrai dans le village,
+en tirant le pied, en soutenant mon bras douloureux, et
+je me laissai tomber sur un banc de pierre, près d'une
+porte, plus triste encore que souffrant. Mon coeur était
+navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je
+regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De
+communes misères, surtout endurées pour une noble cause,
+nouent des liens solides. Par là se justifie l'assimilation
+faite entre le régiment et la famille, car la parenté
+s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.</p>
+
+<p>Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus
+étaient meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille
+nous avions manoeuvré, il en tombait, tombait toujours,
+et beaucoup faisaient des ravages dans un bataillon qui
+était massé là, en réserve. Les cacolets venaient faire leur
+sanglante récolte dans le village. Il en passa bientôt un
+près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha
+néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux,
+tout neuf, dont il me fit une écharpe, et il m'engagea
+à le suivre, si je pouvais marcher, afin de me faire
+soigner plus tôt.</p>
+
+<p>Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués
+dans mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre
+à la sortie de la balle, presque au coude. Tous mes vêtements,
+capote, pantalon, guêtres, tout était inondé: je
+m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. Et puis,
+par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et désagréable
+sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon
+bras, comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le
+cacolet. Mais ne voilà-t-il pas que, par une prudence fort
+naturelle, obligée même, le conducteur s'engagea dans le
+chemin le plus sûr, à l'abri des projectiles. Malheureusement
+c'était aussi le plus long. Ma jambe me faisait
+toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après
+la vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme
+était devenu tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je
+pouvais être atteint sur un point plutôt que sur un autre.
+Quittant mon guide, je coupai court, impunément, à travers
+le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi
+et derrière moi.</p>
+
+<p>A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy.
+Il n'avait été frappé que par une balle morte, qui lui avait
+causé un engourdissement douloureux dont il était déjà
+guéri. Du moment que nos camarades se battaient, il avait
+hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie étant fort
+réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité son
+appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir
+jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne
+serais pas arrivé, si deux paysans n'étaient venus courageusement
+à mon secours.</p>
+
+<p>Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du
+dimanche, ils suivaient anxieux le spectacle de la bataille,
+du seuil de leur demeure. Après s'être préparés à la quitter,
+ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils voulaient espérer encore,
+sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que fût leur préoccupation,
+ils parurent l'oublier généreusement pour me
+donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me
+présentèrent un cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent
+mon sac qui pesait fort sur mes épaules affaiblies.</p>
+
+<p>Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit
+du combat nous parvenait, continu, de plus en plus intense.
+Dans mon état de faiblesse, je ne me rendais plus un
+compte très exact de la durée, ni des événements; mais
+il paraît que toute une division prussienne était venue
+appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre
+division, violemment canonnée, dut se replier sur la ligne
+de retranchement ménagée en avant de Villejouan et
+d'Origny, dans les tranchées que le 1er et le 2e bataillon
+du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes camarades
+quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux
+échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques
+compagnies du 48e de marche et des chasseurs à pied qui,
+déployés en tirailleurs, firent bonne contenance au delà
+d'Origny, ce mouvement rétrograde eût dégénéré en
+déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain,
+10 décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à
+l'ordre de l'armée, à l'heure même où elle se distinguait
+de nouveau. Avec tout le régiment, elle reprit Origny à
+la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de nombreux
+prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea
+pas: dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers,
+les lieutenants Combes, Lafranchi et Lespinasse, et
+460 sous-officiers et soldats, tués ou blessés.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer
+à se conduire avec honneur, d'abord à Saint-Calais,
+et, en janvier, à Ardenay, sur le plateau d'Auvours, à
+Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans Paris, au
+mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné,
+mais non exempt de toute épreuve.</p>
+
+<p>Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent
+plier notre ligne, l'un d'eux courut à la recherche d'un
+cacolet et nous l'amena presque aussitôt. On me hissa sur
+la chaise de gauche, et en contrepoids fut placé un autre
+fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat d'obus.
+Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.</p>
+
+<p>Le doux balancement de mon véhicule original, l'air
+vif de décembre qui me fouettait le visage, la secrète
+pensée que chaque pas de notre monture me rapprochait
+un peu des miens, le vague espoir de les aller retrouver
+sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela
+me ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant
+dans mon bras, me rappelât assez vivement ma blessure,
+je me sentis gagner par une sorte de joyeuse insouciance.</p>
+
+<p>A ce moment&mdash;je m'en souviens&mdash;un capitaine d'état-major
+nous croisa sur la route: mon air de jeunesse le
+frappa sans doute et aussi tout le sang qui dégouttait de
+ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait de
+larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il
+affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui
+répondre que cela ne manquait pas, car pour lui parler je
+m'interrompis de fredonner le refrain de la retraite qui
+s'arrangeait dans ma tête à la pensée de mes parents:</p>
+
+
+<p>V'là votre fils qu'on vous ramène,<br>
+Il est en bien triste état.</p>
+
+
+<p>Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il
+faut avouer pourtant que mon voisin m'importunait fort,
+par ses plaintes et ses gémissements continuels. Les blessures
+au ventre sont très douloureuses; mais celle de mon
+compagnon n'était pas des plus graves. Son étui-musette
+avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient
+intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais
+aucun scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il
+hurlait davantage.</p>
+
+<p>Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement
+cet étrange concert, tout au souci de sa fonction.
+Il tenait court le licou de la bête et choisissait avec soin
+le terrain, car, sur la route gelée, elle glissait à chaque
+pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait le zèle du
+conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet
+tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois
+mètres. Dieu, quels effroyables cris! Comment songer
+à son propre mal, en entendant de telles lamentations?</p>
+
+<p>Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient
+des mobiles. Vite relevés par quelques-uns d'entre eux,
+nous fûmes conduits dans l'auberge, et régalés d'une tasse
+de café bien chaud. Notre mulet s'étant de son côté remis
+de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent avec précaution
+sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le
+chemin qui conduit à Mer.</p>
+
+<p>Au départ nous avions passé devant des fermes où
+travaillaient des chirurgiens. Des hommes au torse nu
+taché de rouge, d'autres montrant, qui son bras, qui sa
+jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque sorte sous
+nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.
+Mais, à mesure que le jour avançait et que nous
+nous rapprochions de la ville, différents chemins aboutissaient
+à la grande route où affluaient les blessés provenant
+des divers points du champ de bataille. Quelques-uns, les
+plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, d'autres
+sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle
+attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes,
+il y en avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs
+n'osaient sans doute pas se défaire d'un fardeau
+sacré, lors même qu'ils avaient la certitude de ne plus
+transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus
+la douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé
+de ses sens pour me reconnaître, le malheureux caporal
+Dariès. Il avait eu, à ce que m'apprit le charretier, une
+jambe broyée par un obus.</p>
+
+<p>Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer
+montra enfin le faîte de ses maisons inégales, le grand toit
+de sa halle et son clocher qui, toute proportion gardée,
+rappelle modestement une des tours de Notre-Dame de
+Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se
+dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur
+s'avoua fort embarrassé. Il ne pouvait guère nous
+transporter plus loin, d'autant que nous avions besoin
+d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait où nous
+laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués
+dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare:
+nous n'y aurions trouvé aucun abri. Me souvenant de
+m'être arrêté dans un café du voisinage, je dis au soldat de
+nous y conduire. Depuis un mois, l'établissement avait été
+abandonné; les volets étaient clos. Alors, par une inspiration
+soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais
+entré quelques instants avant notre départ précipité pour
+Châteaudun.</p>
+
+<p>Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux,
+la sollicitude de tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement
+accueillis par la personne qui m'avait reçu
+naguère. Tout exigu que fût le logement qu'elle partageait
+avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y installa près
+du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous
+n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement.
+Elle se mit à parcourir la ville, qu'encombraient les troupes
+de la division Camô, rétrogradées de Beaugency. Le premier
+chirurgien qui se trouva sur son chemin, elle nous
+l'amena.</p>
+
+<p>C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment
+de gendarmerie mobile. Après avoir déclaré à mon
+plaintif compagnon qu'il pourrait reprendre son service
+dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec affabilité,
+secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un pansement
+sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la
+gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois
+mois de soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là
+que l'autorisation implicite de regagner le nid familial.</p>
+
+<p>Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la
+bonté ne se démentit pas un instant et que ma reconnaissance
+se plaît à rappeler.</p>
+
+<p>Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans
+mon souvenir un poétique bouquet au parfum impérissable,
+fut rempli, en un cadre tout prosaïque, de soins matériels
+infimes. Préparer un petit chiffon de toile, y étendre prestement
+du beurre frais, à défaut de cérat, pour oindre mes
+plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle
+elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes
+guêtres ensanglantées, pour me permettre de me délasser
+sur un matelas qui avait été étendu dans l'atelier d'un
+menuisier voisin. Mais la charité ennoblissait tout cela.
+Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins honteux de
+voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez
+donc, me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre
+seule manière, à nous autres, de servir notre malheureux
+pays?»</p>
+
+<p>Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut
+nous enseigner à le mieux supporter, en nous rappelant
+que l'échelle des maux est infinie. Sur mon grabat, je dus
+me faire tout petit, pour partager la place avec un pauvre
+diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au jour je
+n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa
+double blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits
+de décembre sont interminables, et celle que je passai là
+me parut bien la plus longue de ma vie. Le sommeil me
+fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma tête. A
+la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants
+prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes.
+L'établi du menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous,
+offrait l'aspect d'un catafalque. Plusieurs planches, dressées
+contre les murs, avaient des blancheurs de fantômes,
+et le jeu de la lumière leur donnait un semblant d'agitation.
+La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et
+quand, par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre,
+à ressaisir le sentiment exact des choses, une autre terreur
+surgissait. Je prêtais anxieusement l'oreille aux rumeurs
+de la rue.</p>
+
+<p>A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit
+s'était répandu que les Allemands s'avançaient rapidement
+et que la ville de Mer allait être envahie. Les chevaux
+qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à
+nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce
+déjà les pas de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé
+de la rue? Le jour allait-il nous trouver libres, ou prisonniers?</p>
+
+<p>Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident
+futile vint cependant me distraire. Un petit objet, comme
+un caillou, roulait sous mes talons, me gênait: je me
+creusai vainement l'esprit à en déterminer la forme et la
+nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je reconnus
+une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute
+mâchée. C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir
+contusionné la cuisse, elle était descendue dans ma guêtre.
+Soigneusement je la recueillis. Mon frère aîné m'avait
+demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient pas
+laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute
+de mieux, il faudrait que mon collectionneur s'en contentât.
+Je comptais bien pouvoir le lui rapporter, les
+troupes françaises occupant encore la ville. En les voyant
+circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles
+venaient réellement de nous délivrer.</p>
+
+<p>Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à
+ma gracieuse et douce infirmière. Tremblant de fièvre et
+de froid, boitant, <i>traînant l'aile et tirant le pied</i>, je gagnai
+la gare, où, d'heure en heure, des trains formés à la hâte
+emportaient par centaines des débris humains de l'armée
+de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement
+atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher
+encore, gagnaient le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns
+de nos adversaires, Bavarois au casque en cuir bouilli.
+Deux avaient été frappés à la tête, un autre au bras. La
+solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à
+nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre
+rancune pût tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient
+résignés, sous leurs linges sanglants.</p>
+
+<p>Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai
+place dans le fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma
+jambe fût toujours raide et endolorie, je n'eus garde de
+me coucher: je m'efforçais de taper des pieds dans mon
+coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par
+bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le
+trajet, de Mer à Bordeaux, dura quarante-huit heures,
+par un froid sibérien. Les malheureux, qui autour de moi
+n'avaient pas la ressource de m'imiter, enduraient le
+martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent
+avec une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps
+placé sous mes yeux, échappe à ma mémoire. De
+cet entassement se dégage un petit chasseur à pied, au
+visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa veste
+courte, sans manteau ni couverture: il avait&mdash;je crois&mdash;une
+main écrasée. Plus près de moi est étendu un
+malheureux garde-mobile dont le pied tient à peine à la jambe,
+par quelques fibres.</p>
+
+<p>Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient
+guère. Il ne fut certainement pas échangé dix paroles
+entre nous durant ces deux longues journées: c'est une
+chose remarquable que la morne résignation des soldats
+mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation
+du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux
+et graves. Les hurleurs sont généralement les moins
+atteints. Les autres regardent venir stoïquement la guérison
+incertaine, lointaine en tout cas, indifférents à
+ce qui les environne et dédaigneux même de la commisération.</p>
+
+<p>A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait
+à m'accabler; mon bras semblait s'appesantir
+davantage d'instant en instant: je craignais de ne pouvoir
+résister jusqu'au terme de mon voyage. J'appris d'ailleurs
+avec inquiétude que notre train allait être dirigé sur Mont-de-Marsan
+et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se
+trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à
+Toulouse, et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il
+n'hésita pas à me faire descendre; il m'autorisa à aller
+prendre un autre train, à la gare Saint-Jean, de l'autre
+côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me faire
+panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.</p>
+
+<p>Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture,
+mais d'une très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement.
+Quand je poussai devant moi la porte vitrée,
+une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur indécise,
+entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une
+immense litière, jonchée de victimes saignantes, et, de
+distance en distance, circulaient avec précaution quelques
+soeurs grises dont les cornettes blanches semblaient lumineuses
+dans l'obscurité relative. Une rumeur de plaintes,
+dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit
+commun de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle,
+j'oubliai mon propre mal et me sentis assailli par
+de plus hautes pensées.</p>
+
+<p>Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire
+restât à l'une des deux nations: l'autre, à défaut de
+gloire, pouvait du moins revendiquer l'estime du monde,
+en se défendant jusqu'à l'épuisement. Dans cette lutte où
+tombaient tant de Français, peu importait qu'ils fussent
+vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées
+à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides;
+mais nous souffrions assez pour avoir droit plus tard au
+respect de nos cadets. Oui, malgré nos désastres inouïs,
+nous pouvions sans forfanterie, comme les Russes après
+la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du
+vaincu de Pavie: <i>Tout est perdu, fors l'honneur.</i></p>
+
+<p>Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux,
+une pitié profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait
+donc envahi. Nareval, Dariès, le malheureux caporal Tillot,
+et mes autres compagnons d'armes, qui, peut-être, avaient
+succombée à leur tour, tous me revinrent en mémoire; et
+en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler aux
+pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette
+paille ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas
+des soins immédiats. Quand j'eus refermé la porte de
+l'étrange salle d'attente où l'on sentait planer la mort,
+je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je quittai la
+gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi
+que, quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.</p>
+
+<p>Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux
+un court séjour chez de vieux amis de mon père; mais
+ils habitaient loin du centre, près de Caudéran, une
+maison isolée, ce que les Bordelais nomment une échoppe.
+La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne
+m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide,
+dans la demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur
+pâlissante des papillons de gaz, devant la vaste étendue
+brumeuse qui marquait le lit du fleuve gascon, j'eus une
+sorte de défaillance morale; il me parut impossible de
+reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à
+la pensée de me reposer en face de visages amis. Mais près
+d'une lieue me séparait de Caudéran, une lieue de quais,
+de places, de rues. Comment se retrouver dans un pareil
+dédale?</p>
+
+<p>Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu
+de cinq francs, superstitieusement gardé comme un en-cas
+suprême. Le moment était venu de faire donner la réserve.
+Devant moi se trouvait un débit où mangeaient et buvaient
+quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis que je
+prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller
+chercher une voiture. Une heure durant, elle me cahota;
+du moins, mon bras répercutait les moindres secousses.
+Elle me déposa tout là-bas, au moment même où nos bons
+amis ouvraient leurs volets.</p>
+
+<p>Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me
+reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne
+pouvait parvenir à ouvrir la voiture. Ils accoururent,
+firent céder la portière, me soutinrent jusque dans la
+maison. Le premier moment de stupeur passé, les braves
+gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près
+d'eux, un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y
+avaient vu mourir leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent
+mon père par le télégraphe.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée,
+les soins les plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués.
+Mon père, arrivé par le premier express, put amener près
+de moi le docteur Fusier, médecin principal des armées,
+que les fiévreux du Mexique et plusieurs générations de
+polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup
+de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles,
+nombre fatidique, devaient être extraites successivement,
+et il autorisa mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le
+lendemain, à cheval dès la première heure, lui-même vint
+présider à mon embarquement.</p>
+
+<p>Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient
+une désinfection, j'avais été enveloppé dans des
+vêtements civils. La fièvre aidant, je n'étais guère qu'un
+paquet inerte, presque inconscient. Il me souvient pourtant
+que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus pris à
+la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma
+main libre, j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont
+nos amis m'avaient orné: il me répugnait de rentrer dans
+ma ville sous le casque du pacifique roi d'Yvetot. Au bout
+du trajet, autre motif de protestation. Une civière avait été
+amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de
+Toulouse; je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement,
+et rien ne put me faire céder, car ce n'était plus
+la coquetterie qui m'animait: mais à aucun prix je ne
+voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.</p>
+
+<p>A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur
+Desprez, l'archevêque du diocèse, se trouvait là fortuitement;
+il fit quelques pas à ma rencontre. Après m'avoir
+adressé de bienveillantes paroles, il me donna sa bénédiction.
+Puis une voiture m'emporta avec mon père, et,
+enfin, par un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement
+maternel.</p>
+
+<p>Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul
+souvenir me paraît plus précieux que la possession d'une
+rivière de diamants. Oui, nous pouvions nous embrasser,
+nous embrasser de bon coeur. Au milieu du désastre
+national nous nous sentions la conscience légère, exempte
+de tout reproche.</p>
+
+<p>Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était
+d'autant plus appréciable, que le danger avait été réel. Ce
+danger, le mal physique le rappelait, pour la jouissance du
+revoir. Un rien, une légère déviation de la balle, j'étais tué
+et perdu pour ma mère; elle était perdue pour moi. Au
+contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour
+redevenir pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui,
+toutes les mères ont prodigué au leur des soins de toutes
+les heures, heures de jour et heures de nuit: elles
+leur ont témoigné un dévouement absolu, sans borne;
+mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot
+donné la vie deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient
+de tout; il m'a donc été possible de lui vouer une reconnaissance
+presque proportionnée à sa tendresse.</p>
+
+<p>Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait
+fallu un contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué.
+Puisque j'avais survécu, je devais au malheureux Nareval
+d'accomplir son dernier souhait, aller dire à ceux dont il
+m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait
+su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse.
+Ma guérison traînait beaucoup et devenait douteuse;
+je n'avais pas de peine à m'en apercevoir: j'obtins de
+mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse indiquée. Nul
+n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible mission
+dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
+avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon
+ne lui accordèrent qu'indifférence en retour. Mon
+père, pour les préparer, parla d'abord d'une blessure, d'une
+blessure grave. «Vraiment, ce pauvre Louis! C'était un
+brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, ils
+parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque
+sorte de nouveau, en effigie.</p>
+
+<p>Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup
+dépassé. Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce
+temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours
+au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais,
+je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins
+dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la
+peine de me panser lui-même matin et soir, il désespérait
+de me guérir; à moins d'en venir aux moyens extrêmes.
+Chaque jour, il parlait plus fermement de l'amputation:
+mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se démentait
+pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de
+mai, moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui
+guerroyaient encore, sous les balles françaises, autour du
+Mont-Valérien, à l'Arc de Triomphe, à Montmartre, à la
+Chapelle.</p>
+
+<p>Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant,
+mérita d'être cité à l'ordre du 1er corps de l'armée de
+Versailles. Nos trois officiers furent décorés vers le même
+temps, et mon successeur eût pu l'être sans injustice.
+Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
+Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant
+sa joue de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs
+de quitter la compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se
+battre jusqu'au dernier jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer
+d'occasions si éclatantes, poursuivaient simplement l'accomplissement
+de leur dur devoir. Seul Laurier, qu'au
+moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, était
+rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir
+dédaigné l'épaulette.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, la constance et le dévouement du
+docteur Molinier furent enfin récompensés. Les prières de
+ma mère aidant, j'entrai presque subitement en convalescence.
+Un jour, en cachette de mes parents, je parvins,
+après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
+du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche
+trouée de mon habit de guerre, ce bras si largement
+labouré par la lancette du chirurgien, ce bras qu'avait si
+longtemps menacé le couteau de l'opérateur, ce bras qui
+m'avait été conservé miraculeusement.</p>
+
+<p>Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du
+plomb, j'apparus soudain, triomphant, aux yeux de tous les
+miens réunis pour le repas du soir. Quelle surprise, et
+quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien des soucis à ma
+mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies infinies!</p>
+
+<p>Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle
+m'a suffi. Aussi, en dépit des plus vives souffrances,
+malgré l'énervement de ma longue maladie, dans l'angoisse
+de très douloureuses opérations, aucun regret n'est
+jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
+amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse,
+en toute sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:</p>
+
+
+<p>Je le ferais encor, si j'avais à le faire.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
+
+<p>Échos des premiers revers</p>
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+<p>Le 48e régiment de marche</p>
+
+<p>En campagne</p>
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+<p>La déroute</p>
+
+<p>Bataille</p>
+
+Hors de combat
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 ***</div>
+</body>
+</html>