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De là les récriminations qui se sont +entre-croisées, violentes, acerbes, au lendemain de nos +désastres. Nul n'a voulu de bonne foi accepter sa part +de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder sa conscience, +a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous, +selon sa situation, et il lui a été facile de découvrir des +griefs chez autrui, car il n'est personne qui n'ait eu +quelque reproche à s'adresser. Notre faiblesse était notoire, +et le gouvernement impérial fut inexcusable de lancer la +France dans une folle aventure. Mais a-t-on oublié comment +le peuple français avait accueilli les premières tentatives +de création de la garde nationale mobile? Malgré +leur fierté de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, +les riverains de la Garonne reçurent mal ses +décrets. Ils y répondirent en brisant les réverbères de Toulouse. +Le sort des armes n'eût-il pas changé, cependant, si, +à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de longue +main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée +du Rhin?</p> + +<p>A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce +fut d'abord de la stupeur à la nouvelle des désastres de +Wissembourg, de Froeschwiller et de Forbach. Précieux +patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa valeur, +comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla +s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. +Les boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient. +Dès le matin, toute la population se portait sur la place du +Capitole. Bourgeois modestes, ouvriers en blouse, aristocrates +à la mise élégante, étudiants un peu débraillés, tous, +confondus en une foule inquiète, venaient chercher vainement +sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un retour +de la fortune.</p> + +<p>Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme +implantés dans le sol de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller inutilement demander si les +nouvelles n'étaient pas retenues à la préfecture. Dans ce +va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute. Les amis +s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main +et des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer +mutuellement l'agonie d'un être cher. Les rares +officiers laissés dans les dépôts circulaient à peine, ne se +montrant plus au café. Par pitié pour eux, on les évitait. +Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de +tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus +se regarder en face.</p> + +<p>Énervantes journées que ces journées d'attente du mois +d'août, pendant lesquelles on voulait douter, on voulait +espérer encore. Il fallut se résigner. Les premiers revers +furent confirmés, avec l'aggravation des plus navrants +détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à Châlons +les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait +autour de Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine +entamée. La victoire, si longtemps attachée à nos armes, +nous reviendrait peut-être. Mais il n'y a pas de douleur +si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que s'impose +l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son +comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde +rancoeur. Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent +continuer à subir le sentiment de leur inutilité.</p> + +<p>Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé +batailles, et, à mon grand regret, je ne comptais pas des +lieutenants généraux, ni le moindre mareschal de camp +dans mes ascendants. Mon père était un actif industriel; il +avait le désir d'étendre le cercle de ses opérations à mesure +que chacun de ses quatre fils serait en âge de le seconder. +Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre +éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat +un jour; mais le malheur suscite des vocations soudaines, +et il y a des grâces d'état.</p> + +<p>La <i>Marseillaise</i> avait alors une signification poignante, +car le flot envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour, +les hordes allemandes nous débordaient plus nombreuses; +de terrifiantes rumeurs circulaient déjà sur leurs exactions, +et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à d'énormes distances. +Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait +la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie +était violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une +telle honte? Ne devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, +luttant au péril de leur vie, mettaient au moins, quelle que +dût être l'issue finale, leur conscience en repos?</p> + +<p>Partout, dans les casernes, dans les établissements privés, +des écoles s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration +de guerre, pour l'instruction des cadres de la garde +nationale mobile. Je m'étais fait inscrire au gymnase Léotard, +et j'avais d'abord suivi les cours sans plan déterminé, +par imitation de mes camarades qui aimaient mieux devenir +officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me passionner +pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton +et de compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit +venue, j'allais, accompagné d'un de mes jeunes frères, faire +de longues courses au pas gymnastique, pour m'assouplir +et m'entraîner. Nous rentrions rouges, haletants, épuisés; +mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils m'épargnaient +les insomnies durant lesquelles je ne cessais de +repasser tous les détails désespérants apportés par le télégraphe. +Après un bon somme, l'idée fixe des progrès à +faire pour hâter le départ me reprenait au réveil, et je +retournais de bonne heure au gymnase.</p> + +<p>Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions +autour des moniteurs, pour avoir des nouvelles du +maître de la maison. Léotard, le célèbre acrobate, était +atteint de la petite vérole. Chez cet athlète, alors dans la +force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un coup une violence +extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous attachait +le plus à lui, c'est que son délire se changeait en +fureur patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de +lui, dans ses hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la +fièvre, les restes de sa vigueur le rendaient encore redoutable; +il ne fallait pas moins de deux hommes robustes +pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en heure, ils +avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir +dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux +ennemis de la France. Il mourut un matin dans un de +ces terribles accès.</p> + +<p>Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne +s'organisa et mes camarades du gymnase y obtinrent tous +des grades. J'estimai dès lors qu'il n'était pas trop ambitieux +de ma part de prétendre faire ma partie comme simple +soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon intention +de m'engager.</p> + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception +du compagnon de mes courses nocturnes, personne n'y +était préparé. Pour les parents, un fils est toujours un +enfant: la première manifestation virile étonne de sa part, +inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un +danger immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de +son libre arbitre, le jeune homme échappe aux siens, en +supprimant l'action d'une sollicitude tendre et avisée. A +l'heure critique où nous étions, le péril était certain et tout +proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses +larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent +silencieusement sur son doux visage résigné. Mon +père, mal remis de sa surprise, se contenta de me faire une +réponse évasive.</p> + +<p>Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret +d'avoir chagriné ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais +pas cette épreuve, et le dépit de n'avoir pas brusqué +le dénouement inéluctable. Le lendemain, au déjeuner, je +remis donc la question sur le tapis, non sans un tremblement dans +la voix. Mon père, voyant de nouveau le front +de ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de +décision et coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.</p> + +<p>«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en +moins.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre +consentement.»</p> + +<p>Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, +en sortant de table, au commissariat de police.</p> + +<p>Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, +comme s'accomplit toute besogne coutumière, le +magistrat remplissait, en me posant les questions nécessaires, +l'imprimé sur lequel grinçait sa plume agile.</p> + +<p>«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous +n'avez pas vingt ans?»</p> + +<p>La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, +il me dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un +juge. Pour conclure, il m'invita à aller chercher mon père. +Vainement j'insistai, lui affirmant que j'avais l'assentiment +paternel, qu'il pouvait me confier le certificat, et que je le +lui rapporterais sur l'heure dûment signé. Il déposa sa +plume et me congédia poliment.</p> + +<p>Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai +irrite une passion sincère, et aussi parce que le commissaire +semblait douter de ma parole; mais, après tout, ce +n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion, je me +réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le +premier acte solennel de ma vie.</p> + +<p>Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin +de sa pensée, qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de +ses droits. Néanmoins il éprouva quelque satisfaction d'apprendre +que son autorité pouvait prévaloir sur ma résolution. +Il ne se dédit point toutefois, et se disposa à m'accompagner +sur-le-champ.</p> + +<p>Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades +qui, peu de jours auparavant, m'avait précisément +exposé de belles théories sur l'impôt direct du sang. Mon +père lui ayant +dit le but de +notre course, +quelle ne fut +pas ma surprise +en le +voyant s'exclamer: +Henri +Roland développa, pour +me détourner +de mon +projet, tous +les sophismes +que l'ingénieux +intérêt +personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un +coup trop meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, +notre concours devenait nécessaire, le gouvernement ne +saurait-il pas nous appeler?... N'avais-je pas tort, du reste, +de me croire déjà bon à faire un soldat? L'habileté à manier +une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à supposer +que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à +l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»</p> + +<p>A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque +sorte malgré moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand +les pleurs de ma mère ne m'avaient pas ébranlé? +Mon père aussi gardait le silence; mais il écoutait, lui, +pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix +mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, +et, remerciant mon ami, je cédai le pas à mon +père. Il connaissait un peu le commissaire. S'asseyant à la +table où mon certificat était resté inachevé, il prit la plume +et la plongea dans l'encre. Anxieux, j'attendais le petit +grincement que j'avais remarqué naguère.</p> + +<p>«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en +se levant, je ne peux pas signer!»</p> + +<p>Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son +coeur. Mon affection filiale lui tient compte aujourd'hui de +cette hésitation, mais je fus moins résigné jadis. Au surplus, +l'heure de ma vingtième année était proche. Il fallait +patienter quelques jours seulement.... Seulement. Mais ces +jours me semblaient aussi longs que des semaines, et +j'étais agité, troublé, comme par un remords.</p> + +<p>Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse +en recevait constamment des échos et tout y parlait +de la guerre. L'arsenal, la poudrerie activaient leurs travaux, +multipliaient leurs envois. Les réserves rejoignaient +les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour des détachements +sur l'armée pour combler les vides ou concourir +à la formation des premiers régiments de marche. Les +moblots foisonnaient, luttant entre eux de crânerie et d'élégance, +avec le pantalon bleu à bande rouge et la vareuse +foncée propice aux coupes de fantaisie.</p> + +<p>Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la +coquetterie militaire était la parure juvénile de prochains +sacrifices, le curé de notre paroisse, septuagénaire au coeur +chaud, organisa le premier un service funèbre en mémoire +des victimes des batailles perdues. Au milieu de l'église +froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une des +chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un +catafalque élevait haut ses draperies. Les trois couleurs +apparaissaient aux angles, obscurcies, comme dans le +combat, par la fumée des cierges dont les flammes tremblantes +faisaient scintiller l'acier des faisceaux d'armes. +Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche +à demi caché sous une palme verte, cette seule +inscription:</p> + + +<p>AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.</p> + +<p>La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir +la foule. Malgré ce concours empressé, un silence +saisissant planait au-dessus de ces mille fronts penchés +comme sous la pensée d'un deuil personnel. Des larmes +même coulaient; mais, dans la sincérité de mon âme, je +ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort +me semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis +que la honte atteignait les survivants inactifs.</p> + +<p>Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement +remué, en entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. +Le pantalon dans les guêtres, la tente sur le sac, +marmites neuves, grands bidons reluisants, en tenue de +campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la parade. +Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, +d'un pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas +donné plus d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, +je les suivis; mais presque aussitôt je m'arrêtai court, +comme saisi de honte, car, à la gare, il faudrait les quitter, +leur dire adieu. Non, je n'avais pas le droit de les accompagner, +n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au bout.</p> + +<p>Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, +je ne dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant +ma seule volonté. Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé +par les propos de mon ami, il avait pu nourrir le vague +espoir que j'en serais touché moi-même à la réflexion. +Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas +s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour +même de mon vingtième anniversaire, il consentit à me +laisser partir avant. Il fixa mon engagement à une date +facile à retenir, me dit-il: <i>le 1er septembre 1870</i>.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut +apportée le lendemain matin au quartier du 72e de ligne, +par un officier de mobiles. Le désastre surpassait tous les +précédents. La honte nous semblait monter démesurément, +comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une préoccupation +enfantine: je me demandais avec inquiétude si la +guerre n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans +peser les chances favorables et les chances contraires, j'applaudis +aux résolutions du gouvernement de la Défense +nationale qui répondaient à mes aspirations et aux sentiments +généreux du pays.</p> + +<p>Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je +m'imaginais que, trois ou quatre jours après mon engagement, +je serais habillé, équipé, armé et dirigé vers l'armée. +Il me fallut plus de patience. La plupart de mes chefs, +peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme philosophie +de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro +matricule qui prenait sa place entre deux autres et marcherait +quand son rang serait appelé.</p> + +<p>Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir +que cet appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un +désordre inexprimable. Dans la hâte de former et d'organiser +l'armée du Rhin, aucune mesure n'avait été prise +pour encadrer les réserves au fur et à mesure de leur +arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, +qui comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent +le sergent-major et son fourrier, ils ne pouvaient, +malgré un travail forcené et des veilles prolongées, y voir +clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef de +bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à +une revue sérieuse.</p> + +<p>Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer +à cette cohue, se trouva dès six heures du matin +dans la cour du quartier, et l'appel commença:</p> + +<p>«Présent.... Présent.... Présent....»</p> + +<p>Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en +fausset, tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. +Parfois l'appelé était tout proche, plus souvent il était perdu +dans la foule ou à l'autre extrémité de la cour. Les noms, +peu familiers aux officiers, n'étaient pas toujours intelligiblement +prononcés et plus d'un avait besoin d'être répété +pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs +minutes pour ajouter un rang à la double file qui, à la +longue, s'allongeait cependant, s'allongeait comme un ver +annelé. Mais le groupe compact des non-appelés paraissait +à peine entamé, et midi approchait. La lassitude était générale, +pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer +cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, +faute de savoir à qui confier la surveillance et la direction +de chaque peloton!</p> + +<p>Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner +la soupe, bien avant d'avoir achevé la lecture du contrôle +général. Cette tentative avortée tourna contre la discipline. +Ceux qui redoutaient encore une surveillance relative +s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et beaucoup en +profitèrent pour déserter à peu près complètement la +caserne.</p> + +<p>Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le +même sérieux qu'un bambin montant la garde armé d'un +fusil de bois, j'étais d'une exactitude scrupuleuse à remplir +des devoirs fort mal définis. A l'heure où le quartier était +régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma famille; +mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était +pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en +avais ni de bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à +une halle ouverte la nuit aux vagabonds. L'espace ne nous +manquait pas. Nous avions la libre disposition de toutes les +chambrées laissées vides par le régiment; mais deux cents +ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il +nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, +le long des murs, matelas et paillasses avaient été +juxtaposés par terre, afin d'accroître la surface de couchage. +Quand, la retraite battue, on rejoignait à tâtons le coin +dont on avait pris possession la veille, il n'était pas rare de +le trouver occupé par un ronfleur inconnu, déguenillé et +malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir une +planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que +d'aller s'étendre sur la brique nue.</p> + +<p>Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos +chefs était concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un +détachement de deux cents hommes, au nombre desquels +je sollicitai vainement d'être compté. Leur départ effectué, +la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats +rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une +allure militaire. Les hommes une fois recensés, il fut +assigné à chacun une place dans les chambrées: qu'il y eût +des lits ou non, il fallait s'y trouver. Appels réguliers +matin et soir, punitions sévères au moindre manquement, +et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des vêtements +dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap +neuf, raide et lustré.</p> + +<p>L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie +de ma mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à +celle que j'éprouvai en sortant à mon tour du magasin +d'habillement. Enfant, j'avais dû me croire un homme en +chaussant l'<i>inexpressible</i>; homme, je me croyais presque +un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui +s'étaient sacrifiés héroïquement.</p> + +<p>Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon +rouge semblait être né de l'union de deux sacs; ma veste, +en drap gros bleu, eût pu servir de corsage à une plantureuse +nourrice—pardonnez à un troupier cette comparaison—et +la visière de mon képi était si longue, que +l'ombre en était projetée sur toute ma figure. Je ne la +redressais pas, à dire vrai, comme c'était la mode alors. +Au contraire, je m'efforçais de la rabattre, selon le type +d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas confondu avec +les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro +blanc.</p> + +<p>Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de +la caserne à la maison paternelle, que mon nouvel accoutrement +dût me valoir l'attention générale, presque des +égards universels. Loin de là, personne ne me regardait. +Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me +reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils +s'esclaffèrent, en me regardant de face, de profil et de dos.</p> + +<p>Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui +frappa ma mère. Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un +premier point de ressemblance avec ceux qui, à l'autre +bout de la France, versaient leur sang. Sa tristesse et la +gravité de mon père, quand il me considéra longuement, +témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux +une séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon +ardeur batailleuse devait être longtemps contrariée, car +ce n'était pas vers le Nord que j'allais être emmené loin +d'eux.</p> + +<p>Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé +une lourde tâche. Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, +il n'avait pas le loisir d'aller cueillir les violettes +cachées. Il dut accepter les concours qui s'offraient bruyamment, +sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand +Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du +journal le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé +préfet de la Haute-Garonne.</p> + +<p>Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, +le nouveau préfet admonesta vertement notre commandant, +lequel prit mal la chose. Pour couper court au différend, +le ministre de la guerre ordonna par le télégraphe notre +départ immédiat à destination de Perpignan.</p> + +<p>Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En +quarante-huit heures, le stock des magasins fut à moitié +réparti entre nous. Chaque objet nous causait une surprise +et un embarras nouveaux, et il nous fallut bâcler en un +jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude à faire +en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que +constitue le havresac, toute sa garde-robe—linge, chaussures, +brosses,—et y réserver la place d'honneur aux cartouches, +il n'y a pas à perdre l'épaisseur d'une épingle. +Tout bien aménagé en dedans, il reste à édifier l'extérieur, +ce qui n'est pas moins difficile. Tente et couverture doivent +être roulées ensemble, dans des proportions fixes. Piquets, +outils, ustensiles de campement, exigent une répartition +égale et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne +jalouse de l'autre. Sur le tout, enfin, il faut, par un miracle +d'équilibre, fixer la gamelle qui, à l'occasion, servira de +garde-manger, et qui semblera élever au-dessus du képi +comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût +cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais +l'affirmer. Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et +qu'il parut abréger encore le court délai qui nous avait été +accordé.</p> + +<p>Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé +une permission de minuit pour passer en famille ma dernière +soirée. Le rendez-vous était chez ma soeur, mariée +depuis quelques années. Par une délicate attention, elle +avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis qu'elle +savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, +en face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions +aperçu le général de Lorencez faire, naguère, son repas +d'adieu. Il était seul, vis-à-vis de la générale, entre leurs +enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa physionomie toujours +grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de +Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la +funeste issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié +sa noble tristesse,—à moins que son ambition ne +souffrît d'avoir à jouer un rôle effacé auprès de celui de +commandant en chef qui allait malheureusement échoir à +l'autre héros du Mexique?</p> + +<p>Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs +facilement remplis, tout cela me laissait une conscience +légère. Tous mes préparatifs étant terminés, j'étais à l'une +de ces heures où, après une légère fatigue du corps, le +repos qui le soulage donne en même temps à l'esprit toute +sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de me +trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à +remonter à sa cause: mon coeur se complétait par la sympathie +générale qui semblait rayonner vers moi comme +une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était pleine, franche, +quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!</p> + +<p>Dès le commencement du repas, la conversation s'anima +grâce aux efforts de chacun pour paraître gai. On plaisante +et l'on rit; puis on choque le verre, pour boire aux exploits +du troupier et à son heureux retour. L'un de mes frères, +collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter +un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir +sain et sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: +«Bah! quand vous seriez légèrement atteint, par exemple +au bras gauche». A quoi je réponds, à la toulousaine: +«Certes je le voudrais bien», pour courir la chance d'une +riposte heureuse.</p> + +<p>Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à +peine de prendre le café, que la pendule sonna onze fois. +La caserne était assez éloignée, et je n'avais que la permission +de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment de l'exactitude +militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma +mère, je vais partir.»</p> + +<p>Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers +elle, et, comme si une main d'acier m'eût étreint la gorge, +je fus un instant sans voix. Un torrent de larmes s'échappa +brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... Je n'eus pas +conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant +pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, +lui promettant que je reviendrais et que nous nous +reverrions.</p> + +<p>Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense +douleur. Durant toute la soirée elle avait été souriante, +héroïque; parlant peu, mais m'enveloppant sans cesse des +caresses de son regard limpide; retenant ses larmes, parce +qu'elle savait que je n'aurais pas été joyeux si je l'avais +vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de courage, +car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les +vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle +simplement en essuyant mes larmes comme au jour +de mes premiers chagrins, et n'oublie jamais Dieu, c'est +le sûr moyen de nous retrouver un jour. S'il décide que +ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde meilleur.»</p> + +<p>Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse +filiale continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.</p> + +<p>Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions +seuls. Reprenant enfin courage, je me levai et m'éloignai +avec effort. Mais, à la porte, une idée me heurta: cet +obstacle inerte allait la dérober pour toujours peut-être à +ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui +sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras +de nouveau et la contemplai longuement.</p> + +<p>Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort +d'un enfant l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir +altérer sa beauté modeste et sereine. Cette douce figure +encadrée de bandeaux noirs abondants, ce profil si pur, ne +les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus au regard +indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces +lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance +ne s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour +moi de consolantes paroles?—Pourquoi, cependant? Parce +que la patrie l'exigeait. La patrie, abstraction tyrannique, +valait-elle un tel sacrifice?</p> + +<p>Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, +profonde, et pourtant, quand, après avoir frénétiquement +embrassé ma mère, je me précipitai hors du salon, n'y +voyant plus, ne pouvant plus parler, mon coeur était navré, +déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun regret, +d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque +sorte fortifiante.</p> + +<p>Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes +frères étaient à la gare, accompagnés de plusieurs amis. +Devant tant de témoignages affectueux, je sentis prêt à se +renouveler l'accès de sensibilité de la veille; je me hâtai +de me dérober aux regards de la foule indiscrète. Bientôt le +cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla. +Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher +de la basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques +tout rose sur le champ d'azur du ciel. Il reparaissait +encore, puis enfin ne se montra plus.</p> + +<p>Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des +grands platanes de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels +j'avais si souvent joué avec mes condisciples dans nos promenades +du jeudi; à son tour il se perdit dans le lointain, +et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un jour.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>La vie militaire exige une abnégation complète, un +entier oubli de soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, +mais se précipiter dans cette existence. On n'est vraiment +soldat qu'après s'être éloigné de sa famille; je commençai +à m'en rendre compte, en constatant mon isolement parmi +mes compagnons de route, que semblait unir une réelle +fraternité.</p> + +<p>Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur +avais fait les honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; +mais j'avais par là obéi à un sentiment de courtoisie, +plutôt qu'au double besoin de me distraire et de me livrer, +car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais tous +les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. +La Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections +naissent, se développent et se maintiennent sous l'influence +de mutuels intérêts. L'expansion de mes camarades établissait +entre eux une communion inspirée par le désir d'oublier +tout souci personnel, tout regret intime, autant que par +l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. Ce naïf +égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait +au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des +esprits d'origine et d'éducation bien diverses.</p> + +<p>Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue +étrange par des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, +que la capote bleue paraissait flotter dessus comme autour +d'une perche, avait abandonné l'étude du code pour le +maniement du chassepot.</p> + +<p>Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis +Nareval avait dès les premières hostilités quitté à Lisbonne +son père qui l'avait emmené à bord d'un vaisseau où il était +mécanicien. Nareval avait hérité de sa mère un coeur +ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé sous +l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre +désir de gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange +de nobles élans et de petites passions. D'un esprit, vif, mal, +cultivé, il avait rapporté de ses voyages quelques souvenirs +intéressants, quoiqu'il les gâtât par trop de prétention à +éblouir tout le monde.</p> + +<p>Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un +Parisien de dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié +à cause de son âge, bien qu'il fût long comme une asperge. +Il s'était gaillardement évadé d'une imprimerie pour courir +à la frontière, mais non pas à la frontière espagnole. Sa +déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse indépendance +ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par +son bagou faubourien il submergeait aisément la science +factice de son partenaire, il le froissait dans sa conscience +d'autoritaire, car Nareval prétendait que l'on respectât les +galons auxquels il aspirait.</p> + +<p>Ces discussions entre deux natures violentes eussent à +tout moment mal tourné, sans la bienfaisante influence +du doyen de notre compartiment. Bacannes, arraché à un +congé de semestre, avait rendossé la tunique encore ornée +des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus boutonner. +Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et +mobile, les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il +donnait envie de rire en se montrant, et comme il avait +une verve intarissable, un esprit facile, pétillant, bouffon, +force était d'éclater quand il parlait. Or il ne se taisait +guère. Il était bien secondé par Linemer, un compatriote +de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.</p> + +<p>Le public était représenté par un brave garçon, paysan +à demi dégrossi, à face large, épanouie, respirant la franchise +et la bonté. Sans aucune prétention personnelle, +Dariès écoutait et riait tout le temps de bon coeur, encourageant +ainsi naïvement la verve des autres compères.</p> + +<p>La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus +vite qu'ils ne s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au +départ, que j'avais le coeur gros, ils avaient respecté mon +silence sans y paraître prendre garde. Comment ne pas leur +en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre Bacannes pendant +une heure sans se dérider?</p> + +<p>Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour +inaccessible à la gaieté générale. Nous le connaissions à +peine. Il était de Toulouse et s'appelait Murette, voilà tout. +L'uniforme a le grand avantage d'établir une égalité parfaite +entre tous les conscrits, du jour au lendemain. Pour +distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité +étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements +de soldat, aux couleurs voyantes, enlèvent même +aux physionomies leur aspect ordinaire. Un observateur +sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du +visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de +soi-même pour s'adonner aux patientes études de l'observation. +Pour juger ses camarades, on s'en tient aux révélations +qui tôt ou tard jaillissent de leur humeur.</p> + +<p>Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement +excessif des yeux lui donnait toutefois une expression très +dure, presque de cruauté. Très soigneux, il s'était installé +des premiers dans un coin, et, au lieu de glisser, comme +nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé sur +ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût +fait de son enfant. Quand, à peine le train en marche, +tous offrirent à la ronde les provisions de bouche dont +parents ou amis nous avaient comblés, Murette refusa brièvement. +En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis +que moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais +comme les autres, plusieurs furent tentés de le +plaindre. Plus d'un regard sévère se leva sur l'impitoyable +Royle, qui, tout en déchirant à belles dents une rondelle de +saucisson, murmura:</p> + + +<p>Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.</p> + + +<p>Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine +allumée, avec quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, +ne vîmes-nous point Murette tirer de sa musette une collation +choisie, abondante néanmoins! Tandis qu'il s'en +régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans d'ailleurs +l'émouvoir:</p> + +<p>«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de +l'hygiène du héron!»</p> + +<p>Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du +jour, il y eut comme une agréable surprise à se trouver +debout, les mouvements libres, sur le quai de la gare de +Perpignan. La ville est à deux kilomètres. Dans le demi-jour +crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de +sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied +du monstre que figurait le sombre Canigou, dont la crête +seule resplendissait encore sous les derniers feux du soleil +déjà invisible dans la plaine.</p> + +<p>Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés +tant bien que mal. En somme, c'était notre première prise +d'armes. L'équipement était loin d'être au complet. Pour +ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon sabre-baïonnette +pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à +chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être +d'ensemble, ou, du moins, il nous le semblait, et ce +mécontentement de nous-mêmes nous indisposa contre +notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs étaient +déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur +paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. +D'autres, les bons soldats, regrettaient un déplacement +qui avait entravé et retardé l'organisation des compagnies +de marche: ils en voulaient à l'autorité civile, cause de +tout le mal, et ils crurent voir dans les regards curieux de +la population perpignanaise la manifestation de sentiments +peu sympathiques.</p> + +<p>Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable +la capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir +de Paris, Royle n'avait pas assez de railleries pour +les rues courtes, étroites et tortueuses, où notre colonne +serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect de certaines maisons +à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée: +comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir +s'effondrer. Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui +aboutit à un premier pont-levis, il s'écria, en jurant, que +jamais il n'eût cru possible de trouver un pavage plus douloureux +aux pieds que celui de Toulouse.</p> + +<p>La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule +inoffensif. De près, elle semble inexpugnable. Au lieu +d'admirer comme moi, Royle haussa les épaules, peut-être +pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il commençait +à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre tournure, +et comme le spectacle majestueux de la double +enceinte, la vue des chaînes des portes m'imposait, il +ajouta qu'il se moquait pas mal de sa nouvelle prison. Les +murs de pierre qui supportent la terre du rempart suintaient +comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous +en sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de +l'impression rapide, mais pénible, que me fit, à cet instant +précis, dans la nuit tombante, la voix cynique du gavroche +déguisé en soldat.</p> + +<p>La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est +formée par de hauts bâtiments qui peuvent abriter environ +3 000 hommes. Le dépôt du 22e de ligne en occupait une +partie au midi, près du donjon, qui date de six siècles. +Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui +règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second +étage, nous découvrîmes toute une plaine verdoyante +bordée par une ligne d'un bleu vif que piquaient de tout +petits points blancs. C'était la Méditerranée.</p> + +<p>A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de +caserne, dont la monotonie était rompue par la variété +des corvées. Il fallut d'abord s'approvisionner pour la +nuit au magasin des lits militaires, et chacun s'en revint +avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un +matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et +jusqu'à la grande peinture à fresque avec le gros pinceau +que tout le monde doit manier sans études préalables!</p> + +<p>Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il +n'y avait pour tout le régiment que deux ordinaires, le +repas d'environ six cents hommes se préparait dans une +seule cuisine; il était réparti au petit bonheur dans les +gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage très +sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; +mais, pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque +jour, sous l'oeil indifférent ou goguenard des cuisiniers +aux tabliers sordides, de véritables pugilats. Ces combats +à l'eau graisseuse me faisaient reculer. Déjeunant d'une +botte de radis, j'allais, pour quelques sous, dîner le soir +avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de +la ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, +les dix compagnons de route.</p> + +<p>Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous +les vétérans ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se +chargeait toujours d'égayer les heures où le sommeil nous +fuyait. Ayant vite saisi les travers de Nareval, il les +exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la +gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le +complaisant étalage de sa petite science. Ils se faisaient +ignorants et naïfs jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en +des définitions minutieuses, en des détails oiseux, en des +descriptions enfantines. Toujours de sang-froid, les interlocuteurs +accompagnaient leurs questions de pantomimes +folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en +caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, +qui projetait sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, +grotesques. Aveuglé par l'amour-propre, Nareval +s'exécutait indéfiniment, en toute conscience. Il se persuadait +que nous avions recours à lui parce qu'il était +naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, +pour devenir enfin notre chef.</p> + +<p>Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un +soir, Royle, ayant dîné en ville, rentra maussade; le gros +vin bleu du Roussillon l'avait peut-être alourdi, et il éprouvait +le besoin de dormir. Il déchaîna le fou rire que nous +étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus belle +période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»</p> + +<p>Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque +fiel au fond du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la +crainte d'augmenter le ridicule. Une scène d'un comique +plus sombre, et qui faillit tourner au drame, vint d'ailleurs +faire diversion le lendemain.</p> + +<p>Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus +expansif. Ses yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus +vif; ses traits réguliers paraissaient s'affiner. Sa réserve, +ne se démentant jamais, ressemblait à de la fierté; elle +finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait d'égoïsme +qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir +par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident +nous le révéla tout entier.</p> + +<p>Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand +sa voix presque inconnue s'éleva, sonore et vibrante. +Devant son havresac, qu'il avait vidé sur son lit, il hurlait, +se déclarant volé. Il lui manquait, je crois, une paire de +chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et que +pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion +blessée ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne +fut regretté comme ces malheureux godillots. Impossible +de rendre l'intensité de la fureur de leur ci-devant propriétaire.</p> + +<p>Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. +Un brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, +s'il y en avait un, à ne pas pousser le jeu plus avant. +Tout le monde se déclara innocent; mais je ne sais qui proposa +de fouiller les paillasses.</p> + +<p>Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations +à mesure que l'espoir lui échappait. Il en vint +même aux menaces, et il tira son sabre, jurant d'éventrer +le voleur. Toutes les recherches restèrent infructueuses, +heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le +réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, +ne songeait qu'à la perte subie, et il se roula sur +son lit, mordant de rage ses draps et son matelas, pleurant +de désespoir.</p> + +<p>Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de +geindre, lui demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de +vingt ans!»</p> + +<p>Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit +cependant sous l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à +sa colère. Quoique fluet, Royle était nerveux: il arrêta son +agresseur, le dompta, en continuant à l'invectiver en son +parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout ça! Il ne +faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, +et tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots +n'ont pas été mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a +encore ta paillasse à visiter. Dépêchons, il est temps de +nous montrer ce qu'elle a dans le ventre!»</p> + +<p>Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux +souliers chamois, à semis de clous d'acier, étaient +cachés. Murette eut un éclair de joie d'abord, à la vue de +son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle de l'avoir joué, +il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut +mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès +cet instant, la quarantaine s'établit; il se creusa comme un +fossé autour de lui. Du reste, sa peau, comme toute sa +pacotille, lui appartenant, lui était chère: il sollicita et +obtint la place de brosseur auprès d'un officier que ses +fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait +cinq francs par mois à l'argent de son prêt.</p> + +<h3>V</h3> + + +<p>Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer +ainsi un homme, les natures simples s'apprécient +mieux. En s'éloignant de Murette, les autres camarades de +la chambrée se rapprochèrent d'autant. Pourtant avec son +esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit Royle nous +choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; il +étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient +quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre +part l'occasion de s'exalter en compagnie de gardes nationaux +farouches.</p> + +<p>Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis +qu'il s'était reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs +très assidu auprès du sergent-major, lequel cherchait +à retenir tous ceux qui savaient tenir une plume. +Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes +ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états +ne nous paraissait pas avancer la libération du territoire. +Fréquemment, Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler +un zèle superflu, nous nous échappions, et, le poste de +police passé, les ponts de la citadelle franchis, nous éprouvions +la joie espiègle de gamins en rupture d'école.</p> + +<p>Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation +des civils. C'était moins aisé que dans un grand centre. Au +café, parfois, à l'auberge, les conversations engagées avec +le patron, ou avec des clients indigènes, nous avaient +édifiés sur les tendances radicales de la population. Comme +s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu comparable à +la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà +imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre +que les pékins osassent formuler sur les officiers des critiques +dont l'idée nous était venue. Nous ne songions à +mettre à profit nos escapades que pour nous promener.</p> + +<p>La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, +elle n'a pu s'embellir comme des villes ouvertes, même +moins importantes. Mais il y a de l'air pur au delà des +remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne. +L'une d'elles est flanquée d'un <i>Castillet</i> d'aspect +romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct +artistique, trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant +qu'il aurait voulu y habiter, et le malheureux n'ignorait pas +que ce joli Castillet sert de prison militaire.</p> + +<p>Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, +près de laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans +borner nos promenades à ces endroits fréquentés, nous +parcourions tous les recoins du paysage que commande le +canon de la place. Les innocentes joies du soldat désoeuvré +me furent alors révélées. Combien de fois ne nous attardâmes-nous +pas à choisir, tailler et éplucher des gaules +dans les saussaies, pour les jeter une heure après? Quel +intérêt à voir courir au fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles +de paille jetées en amont d'un petit pont et guettées +à l'aval?</p> + +<p>Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert +d'une végétation puissante, où apparaissaient à peine +quelques taches de rouille automnale. Nous allions à travers +champs, escaladant des coteaux avant-coureurs des +Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder scintiller +au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés +à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras +repliés en oreiller sous notre tête, nous nous laissions +bercer par la brise au parfum salin, contemplant la dentelle +d'un vert pâle qui doucement se mouvait sur le champ +d'azur infini.</p> + +<p>Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne +troublait la calme nature, sinon, tout près de nous, le vol +de mouches obstinées ou le bruissement d'insectes cheminant +dans l'herbe sèche, parfois le cri-cri solitaire d'une +cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air était si sonore, +que, de temps en temps, les notes perlées des clairons nous +parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie +militaire nous faisait songer aux camarades étendus, +comme nous, non pas sur un lit de mousse, mais à même +la terre froide des provinces envahies.</p> + +<p>A cette pensée, le <i>far niente</i> nous humiliait, et dans +notre ignorance des difficultés de l'improvisation des +armées nouvelles, nous éprouvions de l'irritation contre +nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran de la +caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour +nous forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu +derrière la chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de +Bacannes, la mélancolie nous tenait, tandis que, le long +des haies d'aloès aux feuilles charnues à pointes aiguës, +nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés de +fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, +dans la lueur orangée du crépuscule.</p> + +<p>Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais +compte: j'aurais voulu chercher des réactifs dans des exercices +et des devoirs pénibles. Déjouant un jour la surveillance +du sergent-major, qui n'entendait pas que les sergents +missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire +enrôler dans le piquet de garde.</p> + +<p>Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se +dirige d'un pas cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant +les armes devant le poste de police, en entendant mon +pied faire résonner le pont-levis, et mon bidon cliqueter +contre la poignée de mon sabre-baïonnette, j'éprouvais +une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté patriotique: +Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.</p> + +<p>Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc +deux fois le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de +la porte Notre-Dame. Pour les passants, la sentinelle en +armes est la garniture obligée de la guérite. Jamais je +n'avais fait grande attention à cet ornement animé. Or, +devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un +sacerdoce: mon fusil bien en main, baïonnette au canon, +je me sentais la Force, au service de la Loi. Pour un peu, +je me fusse attribué l'honneur de l'ordre dans lequel +s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux Platanes, +et de leur calme quand ils en revenaient.</p> + +<p>Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à +la vue, aussi nouvelle pour moi que pour les habitants, +d'un peloton de cuirassiers de l'ex-garde impériale. Il venait +constituer, à Perpignan, le noyau d'un nouveau régiment.</p> + +<p>Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient +dans les rues étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus +de deux à la fois; mais, avant d'atteindre la voûte un peu +sombre à l'autre extrémité de laquelle je me tenais, ils +apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au soleil, +sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de +la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long +voyage, caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: +les cimiers des casques effleuraient le cintre. Dans +le cadre romantique du Castillet, avec ses deux petits bastions +crénelés, ce groupe de ballade figurait assez un retour +de croisade en quelque manoir féodal.</p> + +<p>A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin +pour voir des héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir +récent du dévouement tragique de leurs frères d'armes, +à Reichshofen, à Mouzon, les rajeunissait, sans les rapetisser.</p> + +<p>De grands changements s'étaient produits à la caserne +pendant mes vingt-quatre heures de garde. En dehors des +deux compagnies provisoires de dépôt, on en avait créé +quatre autres, que l'on avait honorées de l'épithète d'actives, +et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait gravi le +premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à +la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux +à la 4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans +les deux autres. De ceux qui avaient composé notre joyeuse +chambrée, Royle et Dariès, les deux natures les plus dissemblables, +restaient seuls avec moi. Le premier ne me +recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore +galonné, je ne tarderais pas à l'être.</p> + +<p>Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne +marchandai-je plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, +digne troupier qui, bien qu'il n'eût plus trop +de scribes pour chaque compagnie, me laissait aller à l'exercice +le matin. Mon apprentissage volontaire me valut d'être +aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est +pas, il faut en convenir, une besogne toujours facile.</p> + +<p>L'exemple de la patience m'était cependant donné par +l'officier qui nous dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours +présent sur tous les points du terrain de manoeuvres, il ne +se départait jamais de son calme; mais il était sombre et +triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à ne +pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins +lui créer des adversaires redoutables, sans que rien parût +lui faire oublier le titre injurieux de <i>capitulard</i> que la population +ne mâchait guère aux revenants de nos premiers +désastres.</p> + +<p>En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment +instruit, j'étais de plus en plus impatient d'user du +droit qu'il avait perdu. La compagnie de Toubet reçut sur +ces entrefaites l'ordre de se tenir prête à partir: j'allai +demander au commandant lui-même à y être versé. Mais il +repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, +parce que j'étais candidat caporal, et, en second lieu, +ajouta-t-il d'un ton sévère, parce que je ne portais seulement +pas de bretelles.</p> + +<p>Point mécontent d'être proposé pour le double galon de +laine, tant les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret +en apprenant que la compagnie de Toubet allait simplement +relever un bataillon de mobiles, à Montlouis.</p> + +<p>Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur +camarade. Lui parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux +énervements. Le doute naissait presque en moi +sur le devoir, et, quand les recrues de ma classe arrivèrent, +j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas +dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens +avant l'heure, puisque j'étais encore là, impuissant et +découragé!</p> + +<p>Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la +tente sur les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur +des nuits, la température était clémente, et ce campement +n'était pas sans charme: mais il me semblait que +ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me perdais en +contemplations devant le même paysage, où il ne m'était +plus loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu +s'estomper dans la dégradation crépusculaire et disparaître +dans la nuit, je me glissais hors de la tente avant le réveil, +pour le voir encore renaître au lever du soleil.</p> + +<p>Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à +mon corps défendant. Je m'étais engagé pour agir, non +pour rêver. Ce <i>far niente</i> relatif, sous un beau ciel, me laissait +trop penser au milieu que j'avais quitté. Je redoutais +d'en arriver à aimer trop la vie et craignais d'avoir peur de +la perdre. Autre chose me faisait souhaiter d'aller éprouver +au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité: le ciel +n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les +jours.</p> + + + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil +qui les éclaire en même temps qu'Athènes et que Rome, les +hommes, sous ce beau climat, semblent imbus de sentiments +artistiques, et animés d'ardeurs libérales; ils aiment +ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle +vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur +font défaut généralement. Le vent d'Italie paraît leur +insuffler surtout l'indolence des lazzaroni, qu'ils secouent +par saccades. Leur ordinaire occupation consiste à discourir +en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus +vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations +ne manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop +haut, les discussions s'échauffaient trop vite, pour permettre +de réfléchir sagement sur l'inconstance de la fortune. +Aux yeux de ce public sévère au malheur, l'armée +avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers +désastres était l'occasion d'anathèmes.</p> + +<p>Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre +sous-lieutenant, de signer la capitulation; qu'ils eussent +acheté leur liberté au prix d'une blessure, ou qu'ils l'eussent +reconquise par évasion au risque d'être massacrés, +tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres +et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux +qui le lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir +le droit, s'étant revêtus de l'uniforme hybride de la garde +nationale, de condamner l'armée avant de s'être donné la +peine de faire leurs preuves.</p> + +<p>L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages +de sa valeur, ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la +gloire; mais elle savait, à n'en pouvoir douter, qu'elle avait +racheté ses défaites par plus d'héroïsme et de sang que ne +lui en avaient coûté les victoires d'antan. Elle ne pouvait +subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la +population.</p> + +<p>Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants +et modestes, tant qu'on ne les fait pas trop enrager. +Mais l'arrivée du dépôt de cuirassiers envenima la situation. +Ces hommes avaient appartenu à la garde impériale, +ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était aussi +honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés +étaient sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui +caractérise tout bon cavalier. Quand ils se promenaient par +deux dans la ville, le bonnet de police penché sur l'oreille, +les rues, qui retentissaient du bruit de leurs grandes bottes +éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne se rangeaient +guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci +fussent-ils en gardes nationaux. De là, un accroissement +d'hostilité et, dans les cafés, un redoublement de fureur +bavarde. Dans le récipient que formait l'enceinte fortifiée, +tous ces petits sentiments, toutes ces vulgaires passions cuisaient +et bouillonnaient. Un éclat faillit toutefois se produire +en dehors des murailles.</p> + +<p>Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à +attendre les Prussiens au pied du Canigou. Une compagnie +de francs-tireurs s'étant recrutée dans le département, +les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un drapeau brodé +de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la remise +en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ +de Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle.</p> + +<p>Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de +la ville, la foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux +atours. Depuis les plus vieux barbons de la garde nationale +jusqu'aux tout jeunes pupilles de la République, sans parler +des francs-tireurs eux-mêmes, toute la population masculine +était en armes, et notre régiment avait été convié à +la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de +bataillon, tandis que l'armée sédentaire était commandée +par un monsieur dont le bonnet était orné d'au moins cinq +galons: très larges, très espacés, ils couvraient presque +toute la coiffure, et il était à peu près impossible de les +compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un +bout à l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine +étions-nous alignés du côté laissé libre, qu'il s'élança d'un +air farouche, au galop secoué de sa maigre haridelle, pour +enjoindre à notre commandant de se ranger d'une tout +autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta +par un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement +exécuté: «Par le flanc droit et par file à gauche. +En avant, marche! A la citadelle!»</p> + +<p>Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles, +le soir et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, +la garde nationale décida d'organiser une revue, le +dimanche suivant, sur la promenade des Platanes, en présence +des autorités civiles. Le spectacle militaire était ainsi +offert aux soldats par la population. Peu d'entre nous s'en +privèrent.</p> + +<p>La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements +étaient, à vrai dire, le moindre souci de ces braves. +Ils cherchaient à révéler leur mérite par des vociférations +d'énergumènes et par des gestes d'épileptiques, en défilant +devant la tribune municipale. Et ils recommençaient de +plus belle, en se tournant ostensiblement vers les groupes +de troupiers qui les regardaient.</p> + +<p>Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme, +mais d'hostilité. Dans ces esprits méridionaux, surexcités +et exaltés, il y avait peu de différence entre la froideur +à l'égard du gouvernement et l'oubli des devoirs sacrés +envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe +apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, +aussitôt suivie des commentaires douloureux de Gambetta.</p> + +<p>La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les +chaînes des ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit +bientôt que des troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun +détail précis. Tous les renseignements manquaient; mais +la rigueur de la consigne témoignait de la gravité de la +situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à un +moment si critique était affreusement pénible et énervante.</p> + +<p>D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi +nous. Quelques loups avaient été enfermés dans la bergerie. +Pour moi, nommé caporal et adjoint au fourrier +depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni le temps de +me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques +cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été +mis à notre tête; malgré une assez douloureuse blessure +qui à Sedan lui avait entamé l'épaule, il était d'une activité +et d'une énergie peu communes: il avait précisément fixé +ce jour-là au sergent-major comme extrême délai pour +l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre +bureau, nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A +plusieurs reprises nous aperçûmes les sergents de semaine +occupés à disperser des groupes.</p> + +<p>Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable. +Après la soupe du soir, le lieutenant était venu signer les +pièces de comptabilité. Il paraissait très énervé, sans doute +à cause des scènes tumultueuses de la ville, dont nous ne +savions toujours rien de formel. Dans ses yeux brillait, par +contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre de +veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité +d'un départ prochain.</p> + +<p>Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient +dans la chambre où nous travaillions, je n'avais pas +cessé d'occuper ma place dans l'une des tentes dressées +sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier mon +havresac.</p> + +<p>La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins +tout éclairé. Il resplendissait comme dans l'embrasement +d'un immense incendie, et cette rougeur paraissait devenir +de plus en plus intense. Par toute la voûte céleste, les +nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis la +dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de +l'horizon sur la Méditerranée.</p> + +<p>Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par +contraste, était saisissant. Bien que le couvre-feu fût +sonné, presque tous les hommes étaient debout hors des +tentes, qui dessinaient en triangles leurs silhouettes blanchâtres +sur la terre noire, et quelques ombres humaines +s'agitaient, gesticulaient, parlaient.</p> + +<p>Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers +mon bastion, en cherchant d'éloquentes paroles, pour user +sur mes camarades de ma jeune et faible autorité. Mais, au +pied de l'antique donjon qui se dresse là, regardant le +Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me devançaient. +Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant +du 22e de ligne, suivi d'un capitaine.</p> + +<p>Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche, +s'était resserré. Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer +sous les tentes, un murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent +encore, et le groupe s'ouvrit, mais pour se refermer +aussitôt comme une vague. D'autres hommes accoururent, +entraînés par un courant invincible, et, en un clin d'oeil, un +cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant +tomba.</p> + +<p>A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. +C'étaient les nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme +funeste qui avait plané sur la citadelle, en nous apportant +l'ordre de départ pour le lendemain même.</p> + +<p>Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont +la mienne, et il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à +Montlouis. Cette fois, c'est vers le Nord que nous serions +dirigés. Vers l'ennemi, enfin.</p> + +<p>Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée. +L'ardeur de tous était égale. C'était à qui se prêterait +aide mutuelle, pour que rien ne clochât, pour qu'il +n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après une veillée +féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond: la +soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait +plus que comme un vain cauchemar.</p> + +<p>Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait +bien qu'il n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les +hommes de notre régiment. Les partants, comme ceux qui +restaient, durent s'aligner sur le rempart. On vit même errer +par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, l'avare, qui ne +se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une acuité +singulière, donnait l'impression que doivent produire les +gens à qui le peuple attribue le <i>mauvais oeil</i>. Il paraissait +être là pour porter malheur à quelqu'un.</p> + +<p>Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier, +pour achever de régler les derniers détails administratifs: +officier d'habillement, maître armurier, préposé +des lits militaires, le défilé était-interminable. L'heure du +départ arriva, sans que le détachement eût traversé la cour +d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes désert.</p> + +<p>Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle +par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la +gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions +que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me +permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille, +car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.</p> + +<p>Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos +meilleurs camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du +malheureux petit Royle. Au dernier moment, il avait été +interné au Castillet sur l'ordre du commandant du 22e. +Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.</p> + +<br><br><br> +<h2>LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE</h2> +<br> + +<p>Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier +des armes, les liaisons ne se dénouent pas; elles sont +presque toujours rompues brusquement, si fraternelles +qu'elles aient été. Les exigences du service veulent qu'après +une longue intimité on se sépare immédiatement sans murmure, +sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber, +sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui +un regard en arrière, le camarade frappé à mort qui était +devenu votre ami. Et la discipline impose parfois des +épreuves plus cruelles. Il faut brider son coeur, si l'on ne +peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires passent +et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons +d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse +professionnelle, leur froideur obligatoire et passagère, +l'apparente indifférence qui fut longtemps exigée d'eux. +D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de véritable +amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis +les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions +le regretter lui-même.</p> + +<p>Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la +société des joyeux compères du premier voyage. Tous +étaient restés au dépôt, et, outre que nous n'étions pas +gais naturellement, le grade nous isolait +déjà un peu des simples soldats. D'eux-mêmes +ils s'éloignaient de nous. Cette +sorte de solitude, en plein brouhaha, +était favorable au cours de mes pensées +à la fois heureuses et graves. Le train +rapide m'emportait enfin vers le but +que m'avait assigné ma conscience, et, +par une circonstance inespérée, il allait +m'être donné de revoir mes amis, de recevoir +dans un baiser une nouvelle bénédiction +de ma mère.</p> + +<p>Dans cette saine disposition d'esprit, je +ne m'expliquais pas que la vue de ce pays +ne m'eût pas frappé et charmé à mon +premier passage. Chère terre de France, +aux sites si divers, aux aspects admirables +dans leur variété, je m'en éprenais +de plus en plus à cette revue panoramique, +parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous +pas essayer de la défendre? Qui sait si nous ne +l'arroserions pas de notre sang?</p> + +<p>De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en +certains endroits, sur une chaussée de quelques mètres à +peine. D'un côté, la mer, confondant la ligne de ses eaux +avec le ciel, et, de l'autre, d'immenses étangs bleus. Sur +la côte, les pauvres villages de pêcheurs étagent leurs +cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit +la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait +glisser sur la mer. Le sifflet strident de la locomotive se +perdait dans cette immensité dont le calme n'était troublé +que par le cri de quelque goéland effarouché, s'envolant +de rocher en rocher.</p> + +<p>La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. +Mais, vers le milieu du jour, les heures parurent +s'allonger. A mesure que le moment attendu approchait, +il semblait fuir. Je comptais les stations qui restaient à +franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais +oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. +En vain, pour prendre le change, j'essayais de dormir; +mes yeux clos, l'esprit veillait. Enfin, vers six heures, le +train ralentit sa marche. Aux portières, les clairons sonnent +allègrement la charge. Nous entrons en gare. Le train +roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais je +n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, +quand une terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, +la Toussaint, veille des Morts. Mon télégramme +est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas, devant le bureau du +chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, ils y +sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel +délicieux moment, mais qu'il fut court!</p> + +<p>Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi +décidé que le premier jour, mais plus fort, devenu homme +au bout de deux mois d'absence. Elle me regarda quelques +instants, sans parole, les yeux brillants de joie au +travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers le danger, +elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu, +elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux +accueil! quelles attentions charmantes! Quelques aliments +réparateurs à prendre, tout en causant; un chaud gilet de +laine, que je dus m'engager à mettre le soir même. Que +sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du +devoir en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui +partait les trésors de tendresse que peut-être il allait perdre, +mais dont rien alors n'aurait pu l'obliger à se montrer +moins digne!—Quoi! déjà? Le clairon rappelait: il fallut +se dire adieu, et nous avions à peine échangé quelques +paroles!</p> + +<p>Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! +Bien que, blotti silencieusement dans un coin, je +m'efforçasse de jouir encore, comme d'un doux parfum, du +souvenir de cette minute exquise, je souffrais; j'étais +triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots +jetés au passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le +bien, vous ne le reverrez pas!»</p> + +<p>Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le +froid, dans nos wagons à marchandises mal clos; devint, +d'heure en heure plus vif et la campagne nous apparut +toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en deuil à +mesure que nous nous rapprochions des contrées où se +jouaient nos destinées. Mais, aux abords des grandes +villes, comme dans les plus petits hameaux, nous apercevions +les jeunes gens et les hommes faits s'exerçant au +maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres +pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en +entonnant un chant patriotique.</p> + +<h3>II</h3> + +<p>Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes +cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École +des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil +sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de +logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de +le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général—excepté +pour moi.</p> + +<p>Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, +le lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de +faire, sans plus tarder, ample connaissance avec la ville. +Sac au dos, fusil sur l'épaule, il fallut suivre toute la ligne +des boulevards neufs qui enveloppent la cité, frissonner à +la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours édifié +par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi +René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues +du quartier central, qui montent, descendent, remontent, +s'enchevêtrent. C'est très pittoresque, mais bien fatigant.</p> + +<p>Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon +tour, je me mis à la recherche de mon habitant, un sculpteur, +je crois, demeurant à la montée des Forges, sur +l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me reçut poliment, +et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour ou +deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui +où je manquais; mais je fus très courtoisement adressé à +une banale hôtellerie du voisinage.</p> + +<p>Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, +au bout d'un long voyage et après quinze jours de campement, +même sur des remparts ouatés de gazon! Quel +héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant le +jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits +sacrifices dont la vie militaire est semée et qui la rendent +aussi méritoire que les actions d'éclat dans l'apothéose +d'un jour de bataille!</p> + +<h3>III</h3> + +<p>A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon +gîte, tout là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de +Mars que bordent les jardins publics, et je n'y étais pas +seul. Trois mille six cents de mes pareils grouillaient +autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif de dix-huit +compagnies venues de tous les coins de la France, pour se +fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait +ses hommes de son mieux, ce qui, dans cette foule +uniforme, n'était pas très aisé.</p> + +<p>Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus +actifs et des plus énergiques. De taille moyenne, il avait la +démarche souple, le pas élastique, les épaules larges, la +poitrine bombée, le buste en avant d'un bon gymnaste, +avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un élégant +Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une +noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à +l'éloge qu'au blâme. Son sang généreux, que sa blessure +encore ouverte semblait rafraîchir, et non épuiser, entretenait +en lui une animation perpétuelle. Un bon chien de +berger n'eût pas réuni son troupeau plus vite qu'il nous +eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, non +loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.</p> + +<p>M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple +adjudant, avait reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa +dignité récente le tenait à distance de la troupe: il paraissait +tellement oublier qu'il était issu de cette catégorie +subalterne, qu'il traitait les hommes très dédaigneusement. +Mais il était très grand et avait les cheveux d'un rouge +éclatant, ce qui nous guidait.</p> + +<p>Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit +en moins d'un quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit +doubles lignes vivantes s'espacèrent sur l'étendue du +Champ de Mars. Sous la direction du lieutenant-colonel +Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies +furent réparties en trois bataillons, dont le commandement +fut confié au commandant Bourrel, naguère major de place +à Perpignan, au commandant Chambeau, tiré des capitaines +du 5e de ligne, et au capitaine rengagé David, intrépide +vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas +d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le +48e régiment d'infanterie de marche était constitué.</p> + +<p>En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de +Sedan et de Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers +ornements dont l'un provoquait le sourire et l'autre imposait +le respect, suscitait l'enthousiasme: pas de tambour-major +à voir parader en tête de la colonne; point de drapeau, +hélas! à entendre frissonner glorieusement au milieu +des rangs!</p> + +<p>Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les +derniers détails de son organisation, pour assurer la soudure +de ses éléments, épars la veille, inconnus les uns aux +autres, pour permettre enfin à l'état-major de tâter et +d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes et de lui +donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser +l'esprit de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment +vers le danger et apprend à braver la mort. Cinq +jours pour accomplir oeuvre pareille, c'était peu, et il fallut +s'en contenter.</p> + +<p>Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre +commune de fusion et d'entraînement, en se montrant +exact aux rassemblements, attentif et docile durant les +exercices, scrupuleux à établir les situations, les bons, les +feuilles de journées, etc., tous, le devoir rempli, nous jouissions +sans scrupule du dernier répit qui nous était accordé. +Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus +de place pour l'impatience et l'énervement: à brève +échéance, nous combattrions, nous aussi; il nous serait +donné de tenir la campagne, de dormir à la belle étoile, de +peiner et de souffrir pour la défense du pays. Pour le +moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une +ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix +heureuse, en songeant aux tristes étapes en pays dévastés; +nous savourions le plaisir de manger, assis, des mets servis +proprement dans de la vaisselle, en prévoyant le renversement +des marmites au bivouac et les repas de biscuit tout +sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des lits +chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines +nuitées sur la terre humide ou gelée.</p> + +<p>Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations +malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. +Le cadre subalterne de chaque compagnie forme un +groupe d'hommes, qu'à certaines heures rassemblent le +service ou les nécessités matérielles, et que l'habitude +maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot, +c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, +on s'y jalouse, on y médit les uns des autres, la charité +servant rarement de lien aux réunions humaines.</p> + +<p>A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. +Le nôtre avait été nommé adjudant à l'organisation du +régiment. Les fonctions de chef étaient remplies par le +sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, malgré quelques +inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je +crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, +ses yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, +proéminent, et semblaient, par l'habitude des vastes horizons +de la mer, lancer des regards d'une portée trop lointaine.</p> + +<p>Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, +simple, brave et modeste. Excellent soldat, bon +camarade, supérieur affable, subordonné digne. Ayant +éprouvé son courage à ses propres yeux dans la sanglante +fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la capitulation, +il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité +d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs +qu'il n'avait rien à craindre d'un adversaire individuel. Sa +complaisance et sa serviabilité n'en avaient que plus de +prix; elles ne se démentaient jamais.</p> + +<p>Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout +au moral. Moins grand, mais de traits plus réguliers, +grassouillet, il offrait le type combiné du joli sergent et du +vrai Marseillais. La face réjouie d'un gourmand, toujours +propret, pommadé, reluisant, il était aussi glorieux que son +nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe autant +qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres +plus blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un +pied mieux cambré. Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus +avantageuse. Quels accroche-coeur que les bouts aiguisés +et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils annonçaient +bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que +l'accent <i>aïolé</i> semblait du reste légitimer!</p> + +<p>Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il +avait beaucoup plus de chance d'y retourner. Court, malingre, +le nez déjà bourgeonnant, il grelottait avant d'avoir +passé une nuit dehors et se plaignait de rhumatismes sans +avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des +Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs +volets, plutôt que d'aller la tenter—ou la combattre—sur +les barricades.</p> + +<p>D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il +était un peu vantard comme Laurier, mais beaucoup moins +freluquet. Quoique l'un des plus anciens gradés, il avait +l'esprit subversif de Royle, qu'il rappelait par son jeune +âge et sa longue taille dégingandée. Il avait, comme +Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.</p> + +<p>Quant à ce dernier, en prenant du galon, il +s'était peu modifié. Plus circonspect dans +l'étalage de son savoir, il était livré âprement +à son ambition. Il goûtait moins la +satisfaction d'avoir franchi les premiers +degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en +gravir d'autres. Aussi mettait-il son temps à +profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ +de Mars les premières notions du commandement, +qu'il possédait à peine.</p> + +<p>Là, comme partout, Villiot était la +providence de tous. Il manoeuvrait fort +bien, donnait l'exemple, entraînait et, +de plus, prodiguait à chacun des conseils, +au besoin, un coup de main, pour le paquetage des +sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. +Pendant ce temps, Gouzy se contentait de développer, +mais à profusion, des conseils théoriques, tandis +que Laurier se campait fièrement, en retroussant ses +moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que Pluvier +constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. +Harel, pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée +que sa comptabilité, confiée à mon inexpérience, n'avançait +guère.</p> + +<p>Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. +Bien que je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, +j'en remplissais complètement les fonctions. De là, +s'il faut l'avouer, les troubles qui agitaient notre petit +groupe. La promotion de notre sergent-major au grade +d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de +Laurier et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.</p> + +<p>A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major, +avant-dernière et peut-être dernière étape vers le +grade de sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le +grade de fourrier, avec le ferme espoir de suivre après lui +le même chemin. Il leur déplaisait donc que la place me +parût réservée, et, puisque je n'étais pas sous-officier, ils +estimaient que leurs désirs devaient primer mes droits. Avec +cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me traiter déjà +en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion +d'un fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ +d'Angers.</p> + +<p>Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. +Mais, au dernier moment, le beau Laurier déclara tout net +qu'il y allait de la dignité de son grade à ne point s'attabler +avec un simple caporal. Ses deux émules appuyèrent son +avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au contraire, tout +en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui était +insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de +droit, ressentit davantage l'odieux d'une insolence que +l'inégalité de grade m'empêchait de relever. Froidement, +s'asseyant à son tour et m'invitant à l'imiter, il répondit +à Laurier qu'il avait un bon moyen de sauvegarder sa +dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la porte.</p> + +<p>Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut +bien bonne envie de nous punir tous, en nous privant de sa +gracieuse personne. Mais le potage fumait dans les assiettes +et une grosse volaille étalait au milieu de la table sa chair +reluisante et dorée. Laurier était incapable de bouder +contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à coups +de dents, il se vengea sur le dîner.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire +remportait sans nous la victoire de Coulmiers, le régiment +reçut l'ordre de se diriger sur Nevers, par les voies dites +rapides. A la nuit, les trois bataillons s'acheminèrent vers +la gare; mais les deux premiers purent seuls être embarqués, +faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain +matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions +notre nouvelle destination.</p> + +<p>Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze +clairons rassemblés lançaient l'allègre sonnerie du réveil, +soutenus par le roulement cadencé des tambours. Là, au +milieu de Nevers, s'élevait comme une autre ville. Véritable +ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches +identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central +où se dressait la tente du colonel. Dominant toutes les +autres, cette tente semblait, ainsi qu'un clocher de village, +étendre sa protection tout à l'entour. Quand, de chacun de +ces petits abris fragiles, se glissèrent au dehors six hommes +tous semblables, qui paraissaient sortir de terre et dominaient +de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une +innombrable foule de géants.</p> + +<p>Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les +soldats de plomb qui me fournissaient de longues files d'un +même type uniformément reproduit; mais je raffolais littéralement +des gravures plus soignées ou des jouets de luxe +qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. Or +c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant +et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin +des sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur +tête et leurs bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient +leur fusil, mal graissé la veille, et que l'humidité de la +nuit menaçait. Ceux-là bâtissaient les fourneaux de campagne, +rallumaient les feux de bivouac et préparaient le +café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux +rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient +impatiemment, toujours affairés, tandis que, pour assister +au rapport, officiers et sergents-majors se réunissaient en +cercle devant la tente du colonel.</p> + +<p>Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives +des arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches +dépouillées d'où tombaient pourtant, çà et là, par instants, +dans la buée matinale, quelques dernières feuilles, +recroquevillées et rouillées, qui semblaient retrouver une +fugace vitalité en roulant sur le plan incliné de la toile des +petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait la couleur, +l'animation du tableau martial, et en même temps lui +donnait une teinte mélancolique bien appropriée, car cette +vie des camps, pleine et robuste, est dans son activité le +prélude de sanglantes hécatombes. Néanmoins, nous qui, +arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous éprouvions, +par un entraînement physique, par une émulation +instinctive, quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable +à nous savoir une partie de ce tout et à avoir le +droit de nous mêler à son mouvement.</p> + +<p>Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps +de préparer son repas, et le régiment devait se porter en +masse dans la direction du Nord. Les clairons sonnèrent +vers midi. Immédiatement tout le monde met sac au dos; +puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche +gaiement.</p> + +<p>Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant +favorisés, pour cette promenade militaire, d'un dernier +sourire du soleil d'automne. Par un temps sec, la route était +excellente et le régiment magnifique. Sur un espace d'un +kilomètre environ, les hommes marchaient, deux par deux, +sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu le +train régimentaire et les voitures d'ambulances.</p> + +<p>Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les +hanches, les capotes bleues laissaient voir, agitée d'un +mouvement unique et cadencé, une longue traînée rouge, +coupée à quelques centimètres de terre par la ligne blanche, +éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les +gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des +casques, entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. +Le cliquetis des armes scandait la marche, et un bruissement +général, comme celui des écailles d'un monstre gigantesque, +servait d'accompagnement aux chants qui s'élevaient +alternativement, de distance en distance. Quel effet merveilleux! +Jamais régiment marchant à la victoire fut-il +plus dispos? parut-il plus alerte et plus fier?</p> + +<p>A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais +notre ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y +avait là, sur la droite de la route, l'emplacement d'un +camp, marqué par la présence d'un peloton de tirailleurs +algériens. Sur un coin de la verte prairie, bientôt jalonnée +par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans leur +vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs +tentes, recueillaient frileusement les rayons du soleil qui +leur envoyait un pâle reflet du pays natal. De leurs yeux +blancs ils semblaient nous toiser assez dédaigneusement, +tandis que, fiers de notre gros effectif, nous ne pouvions +nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.</p> + +<p>L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt +distribuée. Après quelques hésitations, certaines lenteurs, +nos six cents tentes s'alignèrent en colonne par compagnie, +derrière les faisceaux aux lames miroitantes irradiées +comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se creusèrent à +l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite +veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût +de soupes qui délicieusement chantaient dans les marmites +de fer-blanc tout neuf.</p> + +<p>Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser +avec les turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs +gamelles. Les sombres visages de nos voisins servaient de +repoussoir à la-blanche figure de leur jeune chef. Physionomie +intelligente et douce, le blond capitaine Carrière +semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces demi-sauvages. +Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant +jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même +soupe et le même pain.</p> + +<p>Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques +indiscrets courants d'air signalant de légères imperfections +architecturales dans notre fragile demeure. Mais nul n'osait +critiquer un édifice qui était en partie sorti de ses mains. +Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. Point d'écho. Force +fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons, et, se +réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt +s'endormirent.</p> + +<p>Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma +notre moelleuse prairie en un grand lac. Quoique Villiot +eût pris le soin de creuser une rigole tout autour de la tente +pour en préserver l'intérieur, la situation fut terrible, +quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes blottis, +immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements +trempés, avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles +mouillées. A la première plainte de Pluvier, ce fut un concert +affreux de reproches adverses. Chacun se souvenait de +l'ouvrage des autres, pour leur en faire un grief. Nareval +accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier critiquait +la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait +d'avoir boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, +une perle fluide, lui tombait sur le nez avec une telle +régularité, qu'il craignait d'y trouver une stalagmite le +lendemain.</p> + +<p>Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde +de souffler mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre +à partie. Modestement, je fis valoir que, appelé à copier un +ordre en arrivant au camp, je n'avais pu collaborer à l'édification +de la tente.—En vérité, j'avais le cynisme de +l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle +paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le +fourrier. Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous +pria de causer plus bas, ce qui assura mon salut. Un +suprême gémissement de Pluvier, et chacun se morfondit +dans le silence et dans l'humidité.</p> + +<p>La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand +dissolvant; mais je l'entends au moral. Comme elle ne +s'arrêta pas le jour suivant, les tentes restaient debout; +mais beaucoup d'hommes s'en échappaient, allant chercher +un abri et du feu dans les habitations du voisinage. +La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se +relâcher. J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir +pourtant, sans pouvoir d'ailleurs les imiter, car il fallait +sous l'ondée recevoir à toute heure une distribution nouvelle +et la répartir aussitôt entre les escouades. Ah! que +j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre, le galon +de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!</p> + +<p>Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut +tout bleu, sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les +hommes profitaient avec joie de ses rayons bienfaisants +pour sécher leurs vêtements et se dégourdir comme des +lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval visiter +une immense construction, un couvent, je crois, qui se +dressait à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. +Nous revenons au pas de course. Départ immédiat. Il est +onze heures, et à une heure le régiment doit se trouver à +la gare de Nevers.</p> + +<p>En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la +prairie s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement +indescriptible, une agitation fébrile, règnent partout. +C'est comme une mer humaine. Tous—les bras +agiles, les mains prestes—tantôt s'agenouillent, tantôt +se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au +théâtre, sous la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres +qui <i>jouent les flots</i>. Et de cet immense désordre, de ce +fouillis inextricable d'hommes et de choses, le régiment +bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, laissant, +dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ +de paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. +Six cents tas de fumier, sur un cloaque.</p> + +<p>A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le +départ avait été si imprévu, si prompt, que beaucoup +avaient appris la levée du camp lorsque nous étions loin. +Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à temps, mais +furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne +le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui +avais eu soin de boucler vivement son sac et de le mettre +aux bagages. Cette injustice m'indigna: oubliant la différence +de grade, je le rabrouai vertement. Tandis qu'il se +perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée vers +une scène analogue, dont les conséquences devaient être +plus graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un +sergent-major du 2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, +renversés.</p> + +<p>L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût +échauffé en voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop +essayé de se rafraîchir, avait le visage enflammé, l'air +surexcité. A une observation de son chef, il répliqua, et le +sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le caporal le +saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour +en arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce +geste, malgré sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur +tenace, importun, grossier, si l'on veut, sans intention +brutale. Mais ce point ne devait jamais être éclairci.</p> + +<p>Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait +en lui-même, y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement +que dénotait l'interminable défilé des retardataires, +nos chefs étaient mal préparés à l'indulgence. Ordre +fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. Le +malheureux était inculpé de voies de fait envers un +supérieur.</p> + +<p>Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt +sans doute à faire des excuses, à s'humilier. Car, déjà +mûr, marié, assurait-on, et père de famille, il n'avait plus +la fougue de la prime jeunesse. Rengagé volontairement à +bonne intention, il dut regretter vite un premier mouvement +inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. +Rien que sa vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice +militaire, terrible instrument que la nécessité du salut +commun rendait impitoyable.</p> + +<p>Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les +wagons. J'errais le long de la voie, demandant distraitement +une place à chaque portière. Mentalement, j'établissais +une relation entre ma situation et celle du misérable +caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre +d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa +part, pour me jeter dans une situation pareille, et, par cela +seul, je sentais monter en moi une rancune contre lui. Or je +l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la portière d'un compartiment +de deuxième classe qu'il occupait seul avec Villiot. +Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était délicatement +me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je +l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.</p> + +<p>Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, +je leur rapportai la scène dont j'étais ému encore. +Harel, faisant tout bas le même rapprochement que moi, +pâlit un peu, en mesurant les conséquences possibles de +la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de +guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y +avait même plus pour nous de conseils de guerre. Nous +n'avions plus droit qu'à une justice sommaire, celle des +<i>cours martiales</i>.</p> + +<p>Le train nous emportait cependant vers Blois, notre +nouvelle destination. Nous passâmes par Orléans, que les +Allemands avaient évacué après leur défaite de Coulmiers. +Mais la voie était à peine rétablie. Il fallait avancer prudemment, +toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à tout +instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle +rompit l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.</p> + + + + +<h3>V</h3> + + +<p>A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de +la ville, au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le +long d'une avenue boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, +les nôtres, en touchaient la lisière, et il y avait +comme une sorte de mystère inquiétant dans ce voisinage +immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les +troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable +aux regards et d'où semblaient s'échapper, comme +des fantômes, les vapeurs du matin.</p> + +<p>La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. +J'y achevai plus agréablement mon apprentissage de fourrier. +Il ne me laissait pas un instant de liberté, même pour +assister aux exercices. Préparation des bons, direction des +corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait pas de +temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs +sans une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches +destinées à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour +chacun de nous. Sur les recommandations réitérées de +M. Eynard, nous les logeâmes dans le havresac, douillettement, +de manière à les bien garantir de l'humidité.</p> + +<p>Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. +Beaucoup d'entre nous avaient oublié la scène du +départ de Nevers, mais non pas ceux qui avaient mission +de s'en souvenir. Elle devait avoir son épilogue, logique, +fatal et prompt.</p> + +<p>L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient +un chef de bataillon, deux capitaines, un lieutenant +et un sous-officier, et dont la sentence ne pouvait être ni +révisée ni cassée.</p> + +<p>Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au +caporal Tillot, ainsi se nommait le malheureux accusé. +Pour un instant d'oubli, pour une bénigne vivacité, mourir +de la mort des assassins, des voleurs et des lâches? Etre +tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens +détestés!</p> + +<p>Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans +doute de quelque simulacre de jugement et de supplice, +à la manière maçonnique, afin d'éprouver le courage du +patient. Mais il ne pouvait être question d'enlever au +pays un de ses défenseurs dévoués.</p> + +<p>Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, +pour les juges, qui ne pouvaient décliner leurs fonctions +sans être honteusement mis en réforme, ils durent envisager +leur rôle avec tristesse et terreur, car, entre un +texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place +pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.</p> + +<p>Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son +ancienneté de grade. Il nous annonça le verdict, sans +commentaires. Certes il avait eu l'occasion de cuirasser +son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de son +revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et +il aurait eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait +sur sa compagnie paternellement, quoique bien jeune. Il +la réconfortait après les journées de fatigue. Il était bon, +certainement, autant que brave. Toute sa bravoure lui fut +nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui lui était +échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il +avait contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain +à la face du condamné, devant 8000 hommes assemblés +pour en voir mourir un autre.</p> + +<p>Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie +militaire, car, quelque bien établi qu'il soit que l'armée +forme un tout complet qui doit se suffire, il n'en reste pas +moins terrible d'être obligé de passer, sans préparation, à +l'état et de juge et de justicier. Nul ne peut répondre qu'il +ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son camarade +coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser +au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code +de justice militaire, en effet, mieux pondéré que le décret +du 2 octobre 1870, qui avait institué les cours martiales, +distingue entre les crimes contre la discipline militaire: il +en reconnaît de honteux, pour lesquels la dégradation +accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement +la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. +Ce point était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, +où il était dit: «Le commandant de place fait commander +pour l'exécution un adjudant sous-officier, quatre sergents, +quatre caporaux et quatre soldats, pris à tour de rôle, en +commençant par les plus anciens, dans le corps auquel +appartenait le condamné.»</p> + +<p>Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi +les hommes de troupe, n'était fixé sur son ancienneté relative. +Il était probable que, dans une telle incertitude, le +sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, nous avions +à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal peloton. +Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!</p> + +<p>Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant +nos appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun +homme de notre compagnie ne fut requis. Seul le 2e bataillon +avait été chargé de former le peloton. Dès l'aube, tout +le régiment s'était préparé à prendre les armes, dans une +sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant du +front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des +chasseurs à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu +vu la casquette, la casquette?»</p> + +<p>Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une +vive allure. Puis, le puissant roulement des tambours, +sourd d'abord, plus distinct, plus sonore d'instant en +instant, sembla faire trembler le sol. C'était un aussi beau +régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement, +sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la +suite des chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous +engageâmes à notre tour. Allant en faire les frais, nous +faisions aussi les honneurs de cette première réunion de +notre brigade.</p> + +<p>A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le +brouillard; mais ce voile, sans se dissiper, semblait reculer +devant nous, dessinant, à mesure que nous avancions, un +cadre approprié à la cérémonie où nous étions conduits. +Les arbres dépouillés étendaient lamentablement leurs +branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; +l'herbe disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, +terreuses, qui s'affaissaient en grinçant sous nos pas. +Quittant bientôt la grande route qui partage la forêt, la +colonne prit un étroit chemin, mal frayé, défoncé par les +chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous +une immense clairière, où nous nous engageâmes en face +du 51e de marche et à côté du 10e bataillon.</p> + +<p>Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous +se faisait entendre la voiture cellulaire qui, entre deux +gendarmes, cahotait dans les ornières. Il lui fut impossible +d'avancer au milieu des fougères qui nous cachaient +jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le condamné, +invité à descendre, put contempler une dernière fois la +voûte du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé +par la brume.</p> + +<p>Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, +avec ses galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait +prêt à faiblir, comme au terme d'un trop long voyage. +Il recueillait les dernières consolations de la bouche du +prêtre. Son visage, douloureusement contracté, exprimait +pourtant la résignation. Sa marche était pénible, mais non +pas hésitante.</p> + +<p>Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un +carré de quelques mètres. C'était l'endroit où le malheureux +devait mourir. Il y parvint enfin. Il se laissa bander +les yeux et s'agenouilla devant ses compagnons d'armes +rangés à dix pas de lui.</p> + +<p>A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible +de tous les points de la clairière. Il commanda: «Portez +vos armes!—Tambours, ouvrez le ban...!»</p> + +<p>A un roulement lugubre comme un glas, succéda un +silence plus lugubre encore. Dans cet espace où, sous le +ciel, 8000 hommes respiraient, on entendit, semblable à +un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. A cet +instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant +Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça +l'inexorable arrêt que terminaient ces mots:</p> + +<p><i>«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné +à la peine de mort.»</i></p> + +<p>La dernière parole fut couverte par une détonation que +les échos de la forêt répercutèrent comme un grondement +de tonnerre. Puis, un coup isolé, sec, sinistre, le coup de +grâce, tandis qu'un blanc nuage de fumée s'élevait lentement +dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le caporal +Tillot avait achevé de souffrir.</p> + +<p>M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. +Nous ne savions trop s'il fallait admirer cette maîtrise de +soi-même ou craindre la cruauté que dénotait le sang-froid +de notre chef. Pourtant il était livide et sa main trembla +en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau +pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai +passé, nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais +celle-ci est la plus cruelle.»</p> + +<p>«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et +froide du colonel. Les tambours roulèrent de nouveau, et +le défilé commença devant le corps du supplicié. Auprès se +tenaient le prêtre et le docteur, et autour de ce groupe +quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas +les uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le +côté droit, sa veste portait dans le dos les petites déchirures +rondes des balles qui l'avaient traversé de part en +part, et le visage exsangue touchait terre, baignant dans une +mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.</p> + + + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Nous passâmes rapidement devant cette guenille +humaine, la regardant, par une sorte de fascination, +obstinément, quelque désir que nous eussions de ne la +point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur nous: +il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine, +jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait +de sombres pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son +tour, exprima les siennes tout haut. Il déclara cette exécution +barbare et imbécile: mais il n'éveilla pas de franc +écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer comme +lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, +la terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux +des autres, le caporal Tillot était un martyr. Son sang a +coulé pour la patrie, sans gloire, mais non sans utilité. Dans +l'immense sacrifice, qu'était-ce que de frapper une victime +quelques jours plus tôt, parmi cette foule destinée au +carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort qui +avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier +holocauste aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, +pour les conjurer?</p> + +<p>Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation +du patient qu'un opérateur hardi a privé d'un membre, +sous prétexte d'éviter la gangrène. Il nous fallait changer +le cours de nos idées; l'air du camp paraissait délétère. +Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie. +Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du +nôtre étant fixée officiellement au surlendemain. Nareval +était libre comme moi. Impossible de résister au besoin +d'aller entrevoir, dans des rues, sur le seuil des maisons, +derrière les vitres des boutiques, une population vivant de +la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, +mais sûre et non sans attrait.</p> + +<p>Blois avait à nous montrer son château, que nous avions +aperçu de la gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au +sommet desquelles flottait alors le drapeau blanc à la croix +de Genève. De ce côté, il domine un joli square, du haut +d'un talus abrupt où poussent quelques arbustes et d'où le +lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux premières +croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la +pierre délicatement ajourée, et elles alternent avec des +panneaux peints de couleurs vives et semés d'écussons, +d'or, d'argent, d'azur et de gueules.</p> + +<p>En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes +devant le portail, que surmonte une statue équestre +de Louis XII en haut-relief. Une voûte ogivale, bordée de +statues séparées par de gracieuses colonnes torses, conduit +à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large escalier +de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner +notre visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de +pénétrer dans les salles, et ne le regrettions pas: il fallait, +pour entrer, permission ou plutôt ordre de la Faculté.</p> + +<p>A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta +les titres de l'un de nous. Une pluie diluvienne +détrempa le sol et rendit le camp inhabitable. Pluvier, se +déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit hospitaliser.</p> + +<p>Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un +lit de boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable +et en effet malsain. La retraite et le couvre-feu +sonnés, Gouzy et Nareval, bons camarades, en dépit d'un +reste d'envie, m'offrirent de les accompagner jusqu'à une +ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi. +Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, +grande était ma fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse +était la sanction donnée à la discipline, pour ne pas relever +l'attrait du fruit défendu.</p> + +<p>L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la +ferme par de petits sentiers courant à travers champs. Ils +étaient coupés de larges flaques d'eau, où je m'embourbais, +tandis que mes compagnons filaient beaucoup mieux dans +un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on +marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir +nos places, à moins que nous ne fussions poursuivis par +la garde du camp. De toute manière, il fallait se hâter, +gagner de vitesse; mais des étangs, de véritables lacs, +succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le +mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix +de la course, et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la +poursuite. La défaite constatée, les pas découragés s'éloignèrent, +faisant entendre par intervalles le bruit flou de +crapauds s'affalant dans l'eau. Les malheureux vaincus +pataugeaient toujours.</p> + +<p>Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils +s'évaporèrent à la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre +honneur, il s'empressa de jeter deux sarments dans sa +large cheminée. Le bois sec pétillait gaiement, et, dans la +flamme agile, les brindilles se tordaient, pareilles à des +cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout +mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés +chacun d'un nuage, comme les dieux de la mythologie. +Quoique moins olympien, le spectacle qui s'offrait à nos +yeux était charmant, dans sa simplicité.</p> + +<p>Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, +deux gravures religieuses pour tout ornement. Un sol de +terre battue; des outils de laboureur dans un coin; quatre +chaises rustiques; un lourd bahut reluisant; une table massive +de bois blanc où transparaissait, comme une neige +impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les +jours frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des +linges aux poutres du plafond.</p> + +<p>Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître +du logis, paraissant un peu las de sa journée, s'était assis +en face de sa jeune femme, qui, près de la table où attendait +un tricot tout hérissé de ses aiguilles, allaitait un +enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à ses pieds +avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la +dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la +petite flamme de la chandelle fumeuse, et illuminaient la +scène entière.</p> + +<p>L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc +et bon, reposait volontiers son regard sur la jeune mère, +au visage régulier, presque beau, agréable en tout cas dans +le cadre de cheveux bruns lissés en deux bandeaux qui +s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits étaient fins, +l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques +mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même +prononciation parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce +tableau figurait à souhait la paix bienfaisante et féconde.</p> + +<p>Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au +lieu de donner une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils +pas bientôt, comme le tiers de leurs semblables, l'occupation +forcée d'un brutal ennemi? L'éloignement de ce supplice, +de cette honte, ne dépendrait-il pas de notre conduite? +Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait enflammer +les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce +que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait +pas?</p> + +<p>Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut +remercier de son aimable accueil la jeune femme que nous +ne devions plus revoir. Son mari nous conduisit dans un +grenier bien clos, tout garni de paille fraîche et de foin +odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil +réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; +tous nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, +refoulé, anéanti. Songes, mensonges. Les nôtres, si séduisants +qu'ils fussent, ne purent nous détourner longtemps de +la réalité. Bien avant le réveil, nous nous glissions sous +notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!</p> + +<p>A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, +avec armes et bagages, le chemin de la petite ville de Mer, +située à une vingtaine de kilomètres de notre camp, au +nord-est de Blois. La brigade allait s'incorporer au 17e corps +d'armée. Elle était confiée à un ancien colonel d'infanterie +de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.</p> + + +<br><br><br> + +<h2>EN CAMPAGNE</h2> + + + +<h3>I</h3> + +<p>Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le +temps était sombre, assez favorable pour la marche; mais +le sol, détrempé par la pluie de la veille, mollissait sous les +pieds. Et puis, notre bagage était au grand complet. Fourniment, +vivres, cartouches, rien ne manquait. La tente, humide +encore, pesait fort. Quand, au bout d'une heure, retentit de +distance en distance, comme répercutée par un interminable +écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier, +nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il +était à peine exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si +charitables, nous ordonnèrent cruellement de repartir.</p> + +<p>Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma +mémoire de l'aspect du pays. Nous avions tout au plus +parcouru le quart du chemin, et il me semblait que j'étais +déjà à bout de forces. Je ne voyais que les deux pieds qui +devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les miens. +Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du +havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, +avec le fréquent tressaut que lui imprimait un sec haussement +d'épaules. Cet as de carreau marchant, je le regardais, +je le fixais désespérément, pour subir son attraction +magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids de celui +qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras, +m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il +eût grossi et se fût réellement appesanti.</p> + +<p>Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement +de mon corps, je me demandais si jamais j'arriverais +au bout de l'étape. Or, si à cette première épreuve +j'étais vaincu, comment espérer fournir une carrière plus +longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous +mes élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? +Etait-il donc inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il +pas mieux posséder de solides jarrets?</p> + +<p>A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. +Quand le clairon sonna, mes jambes étaient rouillées, +inertes. Je voulus me lever. Impossible. Mon fardeau me +clouait sur le tas de pierres où je m'étais échoué, au bord +de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis défiler +tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême +effort, je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir +regagner le terrain perdu, je me voyais distancer toujours +plus. Non seulement mes effets et mon sac me pesaient, +mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, j'en étais +honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me +demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser +auprès de mes officiers d'être un traînard.</p> + +<p>La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à +droite et le 51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers +Beaugency. La nuit tombait quand je rejoignis ma compagnie; +il avait fallu du temps pour assigner à chacun sa +place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine +dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon +retard ou feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible +de me rappeler si la soupe fut bonne, ni même si j'en +mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir, voilà ce qu'il me +fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême fatigue de la +marche avec un chargement de bête de somme, pour vous +faire goûter les bienfaits du repos sous un +illusoire abri et à même la terre humide.</p> + +<p>Au redoublement +de froid +qui coïncide +avec l'aube, je +me réveillai +pourtant. Le besoin +de secouer +l'engourdissement +du sommeil +me poussa +à m'agiter hors +de ma tente: +je me trouvai si dispos, si alerte, que j'espérai mieux +résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus +l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les +mauvais côtés, j'avais, comme Achille, le talon entamé.</p> + +<p>Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de +suite. Cette ville, qui compte normalement 4 000 âmes, +était alors entourée et farcie de 12 000 hommes de troupes +de toutes catégories et de toutes couleurs. Avec nous, les +chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un +régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement +le spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y +apparaissaient en effet, non seulement fourmillant au ras +du sol, mais encore allant chercher le repos sur les piles de +sacs qui attendaient l'ouverture du marché. Dehors, sur la +place, dans les rues, aux carrefours, partout s'ébrouaient, +piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et quelques-uns +stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands +yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le +matériel de l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, +hardie, caissons lugubres comme des cercueils, forges roulantes, +fourgons, fourragères, enfin le train de la 2e division +du 17e corps d'armée.</p> + +<p>Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire +authentique, graine d'épinards rare à ce moment-là, le +corps d'armée s'agglomérait graduellement, sans précipitation, +sans hâte exagérée. Cette prudence semblait s'imposer +avec des formations improvisées, comptant—j'en fournissais +la preuve—des volontés meilleures que les +jambes.</p> + +<p>A la tête de la 2e division était placé le général de brigade +du Bois de Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. +Bientôt un autre brigadier, depuis lors célèbre, allait être +désigné pour remplacer le baron Durrieu, trop méthodique +et trop lent au gré du ministre de la guerre. Le 17e corps +était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis, +pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables +régiments de cavalerie avec lesquels il brûlait de +charger.</p> + +<p>Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer +vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier +me fut décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même +capitaine, répondit à mes remerciements en me promettant +de me faire avoir sous peu, si je continuais de bien servir, +le grade de sergent-major. Comme je l'eusse envié, le +double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!</p> + +<p>En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient +un peu le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça +malgré eux. Ils me boudèrent pendant une heure et devinrent +ensuite les meilleurs camarades du monde. Quant à +mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi. +Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant. +Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas +la même faveur? En vérité, le beau Laurier attendait +l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette attente il relevait +un peu plus ses moustaches; il multipliait les punitions, +sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!</p> + +<p>Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, +et, pour compléter notre cadre, il nous fut donné +un lieutenant. M. Barta, comme M. Houssine, était sorti des +rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait la mine d'un +grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie, +et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, +longue barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur +des hommes. Il eût été parfait, sans son goût prononcé +pour la dive bouteille; mais, à l'armée de la Loire, il n'y +avait guère à boire que de la neige fondue. M. Barta nous +apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du +3 achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter +l'épreuve du feu.</p> + +<p>D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier +répit accordé par le général en chef, pour faire manoeuvrer +le régiment à travers champs. J'eusse pris plaisir à cette +préparation aux combats prochains; mais mon quartier +général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables +distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de +la brigade étant convoqués en même temps, il leur fallait +assister à la pesée successive, par les soins d'un sergent +d'administration rarement bien disposé, des lots de denrées +revenant à chaque compagnie. L'opération, quand il s'agissait +des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois. +Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel +encore, haricots, toujours 36. Le lendemain, distribution +de viande fraîche ou de lard salé, de pain ou de biscuit, +pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant tonneau des +Danaïdes que le ventre d'une armée!</p> + +<p>Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes +de corvée, moins irrité encore d'une station de trois heures, +qui nous avait fait rentrer les jambes dans le corps, que du +soupçon d'avoir été victime d'une grossière erreur. Quelque +raillerie qu'excitent les règlements militaires, ils sont généralement +bons, quand ils sont strictement appliqués. Mais +ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il y +manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit +peu à son devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte +aux abus. L'intendance avait trop à faire, en 1870, pour +que les fonctionnaires ou que même les officiers d'administration +fussent présents partout: le soin des distributions +était forcément abandonné à des subalternes, recrues que, +en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience +du devoir ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées +dans les services auxiliaires. Il appartenait donc aux +officiers chargés de la conduite des fourriers d'être vigilants. +Ce jour-là—il faut l'avouer,—l'officier de service, +un lieutenant du 51e, impatienté d'attendre si longtemps, +ne prêta aucune attention à la protestation que je formulai. +Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la +part du sergent qui nous servait, d'une démonstration +embarrassée au moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument +est facile à fausser, et j'étais parti convaincu que +nous avions été trompés.</p> + +<p>Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie +qui se trouvait sur notre chemin. Vérification faite, +mes soupçons se changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs +milliers d'hommes allaient se trouver privés de la nourriture +d'un jour sur trois environ. Impossible d'en douter, +les soldats de corvée en étant témoins comme moi.</p> + +<p>En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies +de mort, je ne me croyais pas en droit de taire la faute +d'un homme qui, par calcul ou par maladresse, allait en +affamer des milliers au moment des rudes fatigues, pendant +les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, +sur mon rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il +n'était pas au camp, et, quelques minutes après, je n'avais +plus le loisir de me plaindre efficacement.</p> + +<p>Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. +Dans la ville, les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient +à nos sonneries. Puis il s'éleva au-dessus et autour +de la ville un bruissement intraduisible, fait de l'agitation +des soldats, du froissement du pavé par le fer des chevaux, +du roulement des affûts et des avant-trains, d'une longue +clameur de commandements et d'un immense cliquetis +d'armes.</p> + +<p>La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne +et vide à ses habitants: notre division l'avait évacuée. Le +général de Sonis, d'abord suffoqué par un tel excès d'honneur, +s'était cependant résigné, par esprit de discipline, à +accepter le commandement en chef du 17e corps d'armée. +Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la +Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses +divisions autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps +se maintenait au centre, en avant de Coulmiers, sous les +ordres du général Chanzy, dans les positions conquises le +9 novembre, et que, plus à droite, le général Martin des +Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.</p> + +<p>Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, +mais monté, je n'ose pourtant dire sur un noble +coursier, Mer, qu'une sinuosité de la route nous avait +permis de découvrir à distance sans détourner la tête, +s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. +Le pays était plat, sans horizon, sous un ciel +terne, bas, qui semblait étouffer la terre. Et ce qui assombrissait +encore tout cela, c'était le souvenir de ma première +étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait +d'autant plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon +d'Achille, me rappelait, par une sensation de brûlure, ma +vulnérabilité.</p> + +<p>Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas +à fournir ce jour-là une longue course. Au bout de trois +lieues, ayant atteint à la nuit le bourg de Lorges, nous +établîmes nos bivouacs dans des champs que bornait à +notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.</p> + +<p>Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés +près d'un grand bois, la forêt de Marchenoir. Le café pris, +on nous fit aligner à une portée de fusil de la lisière: +le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que nous lui +avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins +de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès +des derniers fumerons de leurs bivouacs, les hommes de +ce régiment vinrent se ranger à nos côtés, les bras ballants, +presque comme à la foire. Il ne s'agissait, à vrai +dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose grave, +avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de +corvée.</p> + +<p>Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à +l'entrée du bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut +pas se laisser bander les yeux, ni s'agenouiller. En +se plaçant lui-même bien en face de ses compagnons armés, +il nous parut, de loin, demander si la distance était convenable. +Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses +jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un +mouvement de tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la +décharge nous parvint trois secondes après que nous avions +vu ce brave s'affaisser, foudroyé.</p> + +<p>Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités +superflues: grâce nous fut faite du défilé devant le corps +sanglant. Le camp levé aussitôt, la brigade se mit en +marche par une des routes qui traversent la forêt. La +journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques buées +matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre +approche. L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré +un commencement d'habitude, figé le sang: l'exercice +nous semblait une nécessité et un bienfait. Le chemin prenait, +entre la multitude d'arbres qui se pressaient autour de +nous, un caractère pittoresque, varié, car, au coeur de la +forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait +là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. +La fatigue se faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; +mais, pour la défense de la patrie, le génie civil +s'était exercé en ces parages dans le secret des bois: il +contribua à modérer notre allure.</p> + +<p>La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une +tranchée à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une +batterie de notre division arrivée par une autre route. Les +artilleurs travaillaient activement à rétablir la voie; mais, +après une pause, nous n'attendîmes pas l'achèvement de +leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement des racines +d'arbres, des fougères et la fouettée des branches successivement +tendues par les fusils, l'infanterie tourna les +obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin +de la forêt s'annonça par une perspective romantique, dont +l'image, quoique vaporeuse, vague, est cependant fixée, +indélébilement, je ne sais pourquoi, dans ma mémoire, +avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. Au bout de +l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres dénudés, +se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de +la plaine, un castel à tourelles.</p> + +<p>La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les +fourriers, condamnés à écourter leur repos, durent presque +aussitôt prendre les devants, pour aller, sous la conduite +d'un adjudant-major, reconnaître l'emplacement des prochains +bivouacs. Un peloton complétait cette avant-garde, +dont l'allure devait se maintenir assez vive.</p> + +<p>Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre +vint frapper nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans +le ciel, l'orage sévissait sur la terre. C'était le bruit de la +canonnade. Enfin!</p> + +<p>Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement +perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla +comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus +le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une +canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon +malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos +qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans +la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent +les fatigues et les souffrances: le danger était proche, +donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose. +Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il +l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en +serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver +en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure.</p> + +<p>La dernière étape avait été pénible, à travers un pays +déjà violé par les envahisseurs. Habitations désertes, tout +le long de la route. Grilles de parcs brisées, murs crénelés +ou rongés de brèches. Les arbres, fauchés par les obus, +montraient leurs moignons à cassures fraîches. De loin en +loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches noires,—des +corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage +que la pluie rayait de ses lignes obliques.</p> + +<p>Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut +tout d'un coup—un repli de terrain franchi—à deux kilomètres +environ. Bâtie sur un coteau, elle produit un grand +effet, avec la haute silhouette du château de Dunois qui +domine ses maisons étagées. Après quelques nuits de +bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés +aux steppes éternelles. Aussi la vue de cette cité nous +surprit-elle et nous réjouit-elle, malgré l'inclémence du +temps: nous avions hâte, une hâte enfantine, de heurter de +nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il fallut cependant +modérer notre impatience et lui voir prendre un autre cours.</p> + +<p>En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir +la ville, nous avions entendu subitement, clair et intense, +le bruit de la canonnade qui jusque-là avait grondé sourdement, +confusément. L'action paraissait se livrer à quelques +kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un bout +à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent +bride abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, +ou bien marcher au canon. Dans la direction du nord-ouest, +semblait-il.</p> + +<p>Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent +aussitôt la route des petites croix blanches dont +sont formés les étuis de cartouches. Cela témoignait d'une +belle ardeur, et surtout d'une grande inexpérience, car il +suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de carton, et +il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.</p> + +<p>C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là, +à plusieurs lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens +d'une marche sur Vendôme signalée par le ministre +de la guerre, le général de Sonis s'était porté en avant dès +le matin, avec quelques batteries et les fantassins du général +Deflandre qu'il avait fait trotter comme des chevaux arabes. +Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas nécessaire; la +colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer +après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. +L'ordre ne tarda donc pas à nous arriver d'aller +occuper dans la ville haute les emplacements abandonnés +par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un train emporta +devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les +saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.</p> + + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie +régnait à peu près comme aux jours paisibles, bien que +plus d'une toiture montrât un trou béant percé par les +projectiles allemands; mais, sur la crête du coteau, où +naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à +peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses +ruines. Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans +quelques-unes, l'incendie avait tout dévoré. Les murailles +seules subsistaient, mouchetées de balles et fendues par les +obus. Les matériaux noircis et calcinés comblaient l'intérieur +des maisons, débordant sur la voie publique par les +fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et dont les +ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des +mains de géant.</p> + +<p>Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. +Ceux-là s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres +où gisaient encore les victimes qui avaient été surprises et +étouffées dans les caves.</p> + +<p>Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant +ses tentes contre les murs demeurés debout, formant ses +fourneaux avec les briques écroulées, se chauffant des +débris de bois non consumé. Dans la pénombre du crépuscule, +les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines +les teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur +donnèrent un aspect fantastique. Et des canons roulaient +avec fracas dans les rues le moins obstruées, où piétinait +un régiment de cuirassiers attendant la sonnerie du boute-selle. +Parmi les spectres que figuraient, dans leurs longs +manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis +par le casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient +en divers sens, au bruit continu de la canonnade qui +grondait comme le tonnerre d'une nouvelle invasion.</p> + +<p>Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque +défense de la fière cité, nous navrait profondément, tandis +que, lentement, nous nous dirigions vers l'avenue de la +Gare où nous devions camper. Un brusque arrêt se produisit, +sans que les clairons eussent sonné la halte, et, successivement, +les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes +se retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence +recueilli, nous entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un +peloton qui arrivait en sens inverse. Il escortait des prisonniers +prussiens en tête desquels marchaient deux athlètes, +aux épaules larges, aux bras puissants, que dessinait une +casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, roussâtre, +et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi, +sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. +Ils passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en +l'air, suivant ainsi la direction de leurs regards qui de la +sorte évitaient les nôtres.</p> + +<p>Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un +boulevard qui aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais +ardemment au repos. Certes j'avais, depuis Mer, suivi le +régiment à mon rang de bataille, mais non sans effort. La +marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le pied, +et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller +chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux +heures. A mon retour, mes camarades avaient mangé leur +soupe, mais le brave Villiot m'avait réservé une gamelle +de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien ne pouvait m'être +meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant garnie +d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me +rétablir tout à fait.</p> + +<p>Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les +moindres bruits parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, +que le galop d'un cheval résonna sur le pavé; +il allait vers la tente du colonel. Funeste avertissement. +Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et en +marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de +promenade pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes +sur notre premier emplacement. Il pleuvait, par +surcroît. Nos paillasses, en partie dispersées, étaient toutes +trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. Mauvaise +nuit pour un fiévreux.</p> + +<p>La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. +Les sacs, bouclés dès le matin, gisaient en tas près +des faisceaux. Tous les chevaux étaient sellés, les pièces +attelées. Au premier coup de clairon, le corps d'armée +pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant était +en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se +rompre les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la +dernière maison brûlée. De cet observatoire branlant, ils +découvraient la campagne jusqu'à la ligne de l'horizon +perdue dans la brume; ils crurent distinguer des reconnaissances +de uhlans. Le canon cependant grondait sur un +autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses +alertes. Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, +ou le fuir?</p> + + + +<p>En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la +veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous +les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. Près +de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac +il est vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid +n'eût guère fait plus; mais le 17e corps n'était pas composé +exclusivement de héros pareils et les Prussiens valaient +bien les Maures. Quoi qu'il en soit, notre chef, tout en +jugeant nos positions de défense peu sûres, n'envisageait +pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un succès +qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque +sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.</p> + +<p>Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie, +entouré—ainsi que d'un choeur antique de confidents—de +tous ses lieutenants et chefs de corps, le ministre +de la guerre et le commandant en chef s'effrayaient d'une +telle ardeur chevaleresque. Après avoir renoncé à stimuler +le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de modérer +l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure +d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui +ordonner de se replier, de manière à s'assurer au besoin le +soutien des autres fractions de l'armée de la Loire.</p> + +<p>Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, +les fourriers du 48e avaient été appelés à la gare +pour renouveler prosaïquement les vivres épuisés. Toujours +le dernier servi, je revenais avec mes hommes +chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le +régiment avait décampé. Étaient restés là, par ordre, +pour garder nos bagages et nos armes, le caporal Dariès +et le sergent Nareval.</p> + +<p>A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures +de fièvre, j'eus un accès de découragement. Partir, c'était +facile à dire! mais est-ce que je pouvais imposer à huit +hommes de traîner comme des bêtes de somme les vivres +de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le droit +d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? +Mon tour était donc venu d'osciller comme un pendule, +entre des partis qui me paraissaient également impraticables. +C'est le bon côté de la guerre d'exiger de l'initiative +des plus humbles comme des plus glorieux et d'accroître +ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain +penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.—Pourquoi +cette retraite précipitée? A quoi bon nous +avoir fait venir, pour nous emmener aussitôt?</p> + +<p>Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de +nous stationnait une charrette de réquisition, dont le conducteur, +un paysan à l'air ahuri, semblait attendre des +ordres. Ces ordres,—me ressaisissant aussitôt,—je les +lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos denrées. +Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec +Nareval et Dariès nous escortâmes le véhicule que la +Providence m'avait si fort à propos envoyé.</p> + +<p>Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers +les ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous +avions parcourue l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, +n'étant point guéri. Mon pied me faisait toujours souffrir, +et à tout moment je frissonnais sans avoir froid.</p> + +<p>Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et +sans incident. Mais les longs convois de l'administration +ne tardèrent pas à barrer la route. Chariots de vivres, +grandes fourragères, voitures d'ambulances, se heurtaient, +sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on lui cédât le pas, +c'était le commencement du chaos, que les ténèbres allaient +achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à +travers champs, pendant que ma charrette était empêchée +d'avancer; nous risquions d'être fortement distancés et de +perdre la piste du régiment.</p> + +<p>Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, +je l'avoue, toute énergie. Ne pas abandonner les vivres +dont la compagnie aurait besoin le lendemain, telle était +ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je restais en +conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir +le suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se +trouvait là, retardé par une entorse: nous ayant reconnus, +il monta sur la charrette, et, sourd aux protestations du +conducteur, nous engagea dans un chemin de traverse.</p> + +<p>La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. +Impossible de distinguer un homme à dix pas. La pluie de +la nuit précédente avait détrempé le sol. Roues, essieu, +toute la voiture gémissait, craquait, comme un vaisseau +dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, en donnant +de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne +du lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son +maître: la guidant de son mieux par le licou, il ne cessait +de pousser, lui aussi, de sourds gémissements.</p> + +<p>Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie +apparente, le cheval marchant encore, l'homme se désolant +toujours. Quelques traînards nous affirmèrent d'ailleurs +que nous suivions de près le régiment, ce qui nous encouragea +un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?</p> + +<p>Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au +loin devant nous, comme nos propres ombres, sans pouvoir +jamais être atteintes. Le bruit de notre marche effrénée, +fantastique, troublait d'heure en heure le repos d'un village +silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, puis +des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant +quelques renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et +par honte, nous ne répondions qu'en haussant les épaules.</p> + +<p>Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait +pour stimuler les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, +je marchais en titubant de fièvre, soutenu par le caporal +Dariès. Il ne me quittait pas, persuadé que je serais tombé +sans son appui. Lui-même avait besoin de toutes ses forces +et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma +place sur les vivres.</p> + +<p>J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait +la route, lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de +nous: «Lieutenant, dit-il à notre officier, surveillez vos +hommes. Nous sommes talonnés; pas de traînards: ils +seraient pris.»</p> + +<p>Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par +des gendarmes, est-ce que telle devait être ma destinée +militaire? Sans doute, libre à moi de vendre ma vie; mais +aurais-je assez de vigueur pour la vendre cher? Non, non; +pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un poste +de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. +Le devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?</p> + +<p>Le lieutenant descendit un instant de son siège pour +seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous +la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu +m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit +de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je +sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la +marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la +retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis, +et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais, +dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé, +guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de +Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu +sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse +retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être +pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé—et +tel était notre fougueux général—mesure-t-il +l'espace qu'il dévore?</p> + +<p>Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer +le café. Aussi le capitaine Eynard me fit-il réclamer des +provisions par un caporal. Pour protéger la retraite, nous +dit ce dernier, la compagnie avait été déployée en tirailleurs +pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir Nareval. Il +se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait +seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de +sifflet. Au bout d'une heure de repos, la colonne reprit sa +route, encore.</p> + +<p>Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas +grand mérite à marcher d'un pas allègre; mais, autour de +moi, tout le monde était fourbu, rendu, et, dans cet état de +lassitude extrême, chacun songeait à sa propre souffrance, +sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. Notre convoyeur +fut un peu victime de cet égoïsme féroce.</p> + +<p>Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux +bords moins larges que ses oreilles en contrevents, dans sa +blouse bleu pâle à piqûres blanches qui lui couvrait à +peine les hanches, il prêtait naturellement à la raillerie; sa +mine effarée, quand il entendit parler de l'approche des +Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y avait +quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être +avait-il peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il +souffrait davantage à cause de son cheval. La pauvre bête, +n'en pouvant plus, devait continuer à traîner son lourd +fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme il eût +fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré +par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier +vint accroître la charge du bidet, qui n'en reçut que plus +de horions. Affolé, le paysan supplia le nouveau venu et +l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce fut en vain. Alors, +pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître s'éloigna, +disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage +jusqu'au soir.</p> + +<p>A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la +masse sombre de la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, +les lignes des prismes blanchâtres des petites tentes. Les +bivouacs fumaient et flambaient. Le terme de la retraite +était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à Saint-Laurent-des-Bois. +Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec +notre char une entrée triomphale. Les applaudissements +ne nous manquèrent pas, car nous apportions des vivres +bien nécessaires après un si long jeûne.</p> + +<p>Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser +autant qu'elle m'avait été utile. Mais son propriétaire +n'avait pu se résigner à la perdre tout à fait de vue; il sut +en tout cas nous retrouver, quoiqu'il feignît de n'avoir plus +sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de telles extravagances, +qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous +nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup +il recouvra son calme et son air primitif de placide ahurissement.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite +avec un peu trop de précipitation», écrivait au général de +Sonis le commandant en chef, qui ajoutait paternellement: +«Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en +prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans +avoir le droit de s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps +avait besoin de se refaire de ses stériles efforts. Il lui fut +accordé deux jours de repos, que chacun employa à +réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à +faire sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, +nécessaire, que le froid qui commençait à sévir ne +facilitait point.</p> + +<p>Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux +occupations minutieuses et variées du ménage. Les uns +lavaient leur linge dans un ruisseau dont il avait fallu +casser la glace; d'autres le roussissaient aux feux du +bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup rajustaient +les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des +boutons, tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche +tout juste d'un écheveau de fil blanc très grossier, je +l'étendis de mon mieux le long de mon vêtement rouge, +en impertinents zigzags.</p> + +<p>Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent +pas de nous se trouvait le parc d'artillerie, où quelques +mitrailleuses excitèrent notre curiosité. Longs cylindres +munis de manivelles, qui éveillaient l'idée d'orgues de Barbarie +à musique infernale ou de moulins à chair humaine.</p> + +<p>Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve +sous la garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée +des mobiles des Côtes-du-Nord et des volontaires de +l'Ouest. Ces volontaires étaient au moins aussi curieux +pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont on a +beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume +était en somme terne et disparate. Veste courte et pantalon +bouffant, avec un képi à la française, le tout gris de fer +soutaché de rouge. L'oeil est tellement habitué à voir la +chéchia ou le turban accompagner les culottes turques, +qu'à première vue le bonnet militaire à visière choquait +chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. +A la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur +du combat de Brou leur revenait en partie, et ils +étaient à la veille de créer leur belle légende, héroïque et +sanglante. Ils ne connurent point cependant la rigueur des +cours martiales, bien que tous n'eussent pas leur nom +inscrit sur l'<i>Armorial de France</i> et ne fussent point soutenus +par les plus nobles sentiments.</p> + +<p>Deux d'entre eux, au contraire,—des roturiers évidemment,—méritèrent +une observation d'un officier, qui était +un parfait gentilhomme, de mine et de coeur, allant au feu +en gants de soirée et en bottes vernies. Cette recherche, +loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à l'excès, +du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une +grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: +<i>D'azur à une fleur de lis au naturel, au chef d'hermine.</i></p> + +<p>Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent +à la muette, par un geste peu respectueux. Si la +scène n'avait eu aucun témoin, elle se fût sans doute +terminée là, le capitaine ne pouvant que reculer devant +la honte de motiver sa punition en termes précis; mais +quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient +présents: l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du +colonel.</p> + +<p>Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette +ordonna à son officier d'habillement de se procurer, dans le +village, deux vêtements complets de paysan. Pantalons de +bure, blouses, bonnets de laine et sabots. Sur-le-champ les +délinquants durent troquer leur uniforme contre un accoutrement +rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre +est donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. +Au centre se trouvent le colonel et le capitaine offensé, +devant les deux hommes désormais indignes de figurer +dans la noble légion.</p> + +<p>Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel +de Charette tient à prononcer un discours qui leur grave +la honte dans le coeur et y sème le remords. Il commence +d'un ton sincèrement indigné; mais, autant il excelle dans +la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un mot, +par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, +autant il est réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit +et enchaîne élégamment et savamment les périodes. Au +milieu d'une phrase un peu laborieuse, l'un des condamnés, +peut-être pour se donner une contenance, laisse errer, à +l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible +sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.</p> + +<p>Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. +Le colonel de Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, +c'est-à-dire avec un calme imperturbable, en caressant +doucement sa longue barbiche, s'avance vers l'impertinent +et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer d'abord +vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant +rien de bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt +la botte du colonel s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge +comme un ressort puissant. Littéralement soulevé de terre, +le malheureux zouave est projeté à quatre pas en avant, +sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui galopent. Le +cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière lui +court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le +lui permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux +et, depuis lors, nul ne manqua tant soit peu d'égards envers +le correct capitaine.</p> + +<p>Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais +nous n'étions pas à Capoue et n'avions pas le loisir de nous +y rendre; nous rougissions de la reculade de Châteaudun, +ordonnée sans que notre courage eût été mis à l'épreuve, +et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre +parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle +fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, +avait écrit le général d'Aurelle au général de Sonis, se +mettent demain en marche, pour se diriger sur Coulmiers.... +Le canon vous servira de guide.»</p> + +<p>De son côté, le général Chanzy, dont nous devions +seconder les efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses +aides de camp à Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec +notre commandant en chef. Escorté seulement de deux +cavaliers, cet officier, après une chevauchée nocturne en +plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent +avant l'aube. Le général de Sonis était installé dans une +bicoque du village; il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, +en toute simplicité, paraît-il, quand le nouveau venu +arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e corps lui exposa l'intérêt +qu'il y avait à faire concourir le 17e à l'action qui +allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il +parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir +enfin à agir. Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de +son exploit de Brou, et il déclara que ses troupes, qu'il +avait su si rondement mener, sauraient marcher de nouveau.</p> + +<p>En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit +jour. Il s'avança méthodiquement en trois colonnes par +des routes parallèles à peine distantes d'un kilomètre les +unes des autres. L'artillerie et les convois tenaient la +chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. De forts +pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient +sur nos flancs comme un chapelet: suivant les +accidents du terrain, ce long cordon humain s'étirait plus +ou moins, espaçant ou rapprochant tour à tour, sur la ligne +brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent se dressaient +sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de l'immense +manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe +du cheval. Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, +s'éloigna presque à perte de vue. Il se resserra +ensuite au petit trot, ayant fait reculer et s'évanouir +quelques ombres rapides qui avaient été entrevues à trois +kilomètres.</p> + +<p>Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre +marche, d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été +seulement désirable de découvrir à cette scène un décor +plus riant, sous une température plus clémente. Comme +toujours, la brume ternissait le paysage et le froid sévissait +avec rigueur. Une bise glaciale cinglait le visage, pinçait +les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des armes. +Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la +tête, les bouts noués au-dessus de la visière du képi; +d'autres, hardiment, en rabattirent la doublure de cuir +sur le front et sur les oreilles. Tous, nous enfouissions une +main dans une poche et l'autre sous le plastron de la +capote, en marchant l'arme au bras.</p> + +<p>Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais +l'allure était bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous +stimuler ni roulements de tambours, ni sonneries de clairons; +mais le canon nous marquait le pas, nous guidait, +nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. Au +surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût +depuis longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. +Coulmiers était, non le terme, mais l'orientation de +notre étape. Bon augure. Le pas, sur les sillons figés, était +ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée que nous +pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu +propice.</p> + +<p>Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion +des combattants. Les plus braves éprouvent au feu une +impression combinée de sentiment et de sensation, que +le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours +l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise +tout le monde. En songeant aux coups que chaque +décharge porte dans les rangs des siens, on souhaite d'accourir: +une généreuse impatience vous anime et vous +pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos +oreilles, le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos +têtes est loin; l'horreur du carnage ne vous blesse point les +yeux; il n'y a véritablement que des héros qui vont au +secours de leurs frères.</p> + +<p>Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de +puiser une vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit +d'une cavalcade résonna sur la terre gelée. L'état-major +s'avançait derrière nous. Tous les officiers étaient enveloppés +d'épaisses pelisses, aux fourrures sombres, d'où les +têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne permettaient +guère de distinguer les grades, car les promotions +avaient été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir +de troquer leurs anciens galons contre les lourdes broderies +d'or.</p> + +<p>Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par +l'avance qu'il prenait sur le groupe nombreux, non pour +indiquer sa suprématie, mais par l'élan naturel d'un +hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, et nous +dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement +de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des +chasseurs, manteaux des spahis. Le goum fuit. A la suite +des képis galonnés et luisants, il s'engouffre dans la rue +d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, disparaît. Telle +fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre chef +suprême.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout +pavoisé, pavoisé comme il ne l'avait jamais été et comme il +faut espérer qu'il ne le sera plus. Sous ses rustiques toitures, +il abritait de nombreux blessés qui, à l'ombre flottante du +drapeau international de Genève, luttaient depuis vingt +jours contre la mort.</p> + +<p>A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. +Sur le seuil de l'une des maisons hospitalières, un +officier à visage blême s'avança, soutenu par une soeur de +charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il voulut nous +adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut +impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait +en marche. Alors, de sa main décharnée, il nous fit un +geste d'encouragement, qui était bien plutôt un signe +d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se soulevèrent à notre +passage, laissant apparaître des visages pâles et des mains +osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. Il +semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement +peuplé de squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.</p> + +<p>A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que +les clairons sonnèrent la halte. La canonnade était devenue +plus retentissante et plus claire. Elle venait du nord-ouest, +tandis que nous devions nous porter à l'est. Mais il fallait +avant tout marcher au canon. Un double cordon de cavaliers +et de fantassins se déploya aussitôt pour reconnaître +la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant +de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea +en bataille au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, +et quelques masses sombres, encore indistinctes, +apparaissaient au loin. Le général Charvet étant venu +prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et +de faire bonne contenance.</p> + +<p>L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait +depuis le matin, prenait corps. Ce qui avait l'aspect de +simples haies, à l'horizon, allait sans doute se changer en +buissons ardents, crachant le fer, et la traversée d'Ouzouer +venait de rappeler quelles pouvaient être les conséquences +de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à +exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement +au baptême du feu.</p> + +<p>Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement, +scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage +de conscrit puisait quelque réconfort dans ce strict accomplissement +du devoir. Le fourrier se tenant derrière la +première section de la compagnie, ma petite taille se flattait +tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards dont +j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers +pruneaux seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui +avait suffi pour m'empêcher de trembler et de paraître ému.</p> + +<p>Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour +observer du coin de l'oeil tout le monde autour de moi. Il +faut dire d'abord que, si l'action s'engageait ce jour-là, un +bon moteur allait nous manquer, l'ascendant de notre +énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille d'une +mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant +Barta. Assurément le flegme de ce vieux soldat de +Crimée et d'Italie était d'un bon exemple, sans valoir +toutefois le bel entrain de notre jeune chef. Il allait à dix +pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se +laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup +plus longues jambes.</p> + +<p>Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, +rien de remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils +prêtaient à se sentir les coudes et à ne pas perdre l'alignement +dans la marche en bataille assez pénible sur un +sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au désir +de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger. +Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui +avait poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru +probable, à dénouer leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer +dans le képi la doublure de cuir. D'ailleurs personne n'avait +plus froid et aucune main ne craignait plus la bise.</p> + +<p>A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: +Villiot d'un pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant +un peu sa nonchalance et son déhanchement habituels, +Harel avec un regard plus profond sous un front qui semblait +plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant +ses lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa +moustache, la rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, +et paraissait chercher de ses yeux inquiets un trou +où s'abriter.</p> + +<p>Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres +lointaines n'étaient réellement que des buissons creux, ou +bien elles avaient reculé, fui, à notre approche. Le canon +avait cessé de gronder. Nous avions eu devant nous, probablement, +quelques détachements des troupes qui venaient +d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de Varize. +Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le +colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier +à la vue du déploiement de tout un corps d'armée.</p> + +<p>Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire +manquait. Une batterie prit position avec un bataillon +de soutien, pour garder à tout événement nos derrières. +Puis le 17e corps repartit en colonne vers l'est, dans la +direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une +heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste +du 16e corps, que le général Chanzy avait porté en avant la +veille. Il nous laissait les emplacements qu'il avait occupés +depuis sa victoire. Dès lors, nous cheminâmes sur le champ +de bataille, reconnaissable aux travaux de défense improvisés +à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres +par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme +aux portes de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont +se repaissaient des nuées de corbeaux.</p> + +<p>Tandis que le général de Sonis établissait son quartier +général à Coulmiers même, avec son artillerie toujours +entourée de la légion bretonne, le corps d'armée forma ses +bivouacs aux environs. Le 31e alla dresser ses tentes dans +le parc de la Renardière: nous fûmes postés près de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux +noms du beau pays de France, mieux faits pour évoquer de +poétiques légendes que pour servir de points de repère dans +de tristes étapes.</p> + +<h3>V</h3> + + +<p>Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. +Le bois voisin nous avait fourni notre sommier, il +est vrai, c'est-à-dire des branches mortes, et nous avions +touché dans le village de la paille fraîche pour former le +matelas; mais la satisfaction d'une journée bien remplie +contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche +en avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content +de soi et de ses chefs. En campagne, il n'y a rien à +souhaiter au delà.</p> + +<p>Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu +plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la +terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde +et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La +compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien +à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient +que nous passerions encore une nuit au moins à +Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans +la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais +attaché depuis la retraite de Châteaudun.</p> + +<p>Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance +du froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus +de nos têtes: il déclinait derrière nous, éclairant d'une +lumière frisante les fûts verdâtres des arbres, se jouant +dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, accentuant +par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant +en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la +promenade, des formes bizarres. En suivant à l'aventure +des sentiers sinueux, nous parvînmes dans une gaie clairière, +ménagée, semblait-il, pour servir de salle à de joyeux +repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y voletaient, +l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le +silence du bois.</p> + +<p>Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis +folâtré, une assez large déchirure avait été pratiquée. La +terre paraissait avoir été fraîchement remuée, et, à côté, +l'herbe flétrie, couchée; comme sous le poids d'un cavalier +et de son cheval. Français ou Allemand, un homme +avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en +embuscade. Il y avait trouvé la mort et une sépulture +ignorée. Les siens n'avaient pu recevoir de lui d'autre nouvelle, +sinon, cette indication, si désolante par son indécision: «Disparu!»</p> + +<p>La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la +forêt nous arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, +vite! Au pas gymnastique! Sans prendre garde aux branches +qui nous déchirent les mains et nous fouettent le +visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des nouvelles +sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente +une grande sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, +le 16e corps se bat. A nous de le rallier pour seconder ses +efforts. Notre brigade doit, la première, l'aller rejoindre à +Patay. Patay, nom glorieux, car notre Jeanne y fit prisonnier +celui que l'Angleterre appelait «son Achille». Jamais +nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la +nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, +puis à Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les +zouaves de Charette avec le général de Sonis.</p> + +<p>Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres—et +aussi dans le silence. Nos voix étaient lasses d'avoir +compté «les canards, qui, déployant leurs ailes, se confient +à leurs canes fidèles» et d'avoir averti cent fois «le +meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». Il +nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de +telles puérilités, en approchant du terme de notre étape que +marquait sans doute un champ de bataille.</p> + +<p>En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien +secondée par la cavalerie du général Michel, avait culbuté +l'ennemi à Villepion, non sans éprouver quelques pertes. +Le 16e corps couchait sur les positions conquises. Seul son +chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il se disposait +à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à +Terminiers.</p> + +<p>Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest +de la ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à +deux kilomètres, en grand'garde, et les tentes furent péniblement +dressées sur un front de bataille d'au moins +800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, nous +grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées +par deux pour se garantir mutuellement du sommeil +qui eût amené la congélation des membres ou la mort.</p> + +<p>Le général de Jancigny, qui commandait notre division, +avait tenu à nous conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être +Chanzy, qui se porta sans escorte sur le point culminant +du terrain que nous occupions. Sa silhouette se +dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. +Le croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière +blanche de son cheval arabe et faisait briller l'or de son +képi. Comme un grand silence planait autour de nous. +Le cheval, naseaux au vent, flairant la lointaine odeur de +la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait de hennir. +A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant +et fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par +éclairs, des reflets argentés.</p> + +<p>Longtemps le général sonda de son regard la profondeur +noire de la plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de +l'horizon, les feux des bivouacs ennemis. Puis il repartit +au petit pas de son cheval, l'air pensif, supputant sans +doute, d'après le nombre et l'éparpillement des lueurs +lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun +ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout +était tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du +côté d'Orgères, dans les lignes allemandes, troublèrent +seules, par instants, cette nuit calme et glaciale. Accompagnement +habituel des fêtes populaires, ces traînées lumineuses, +par leur éclat éphémère, par leur signification +inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. +Chaque fois elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.</p> + +<p>Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers +d'hommes, tous sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes +et ardents, faits pour vivre et pour aimer, ne devaient pas +voir finir. Le froid persistait; mais, quand le soleil se fut +dégagé des brumes qui rasaient le sol, le temps s'affirma +superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité militaire. +Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de +combat s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en +une superbe parade qui s'exécuta sous nos yeux.</p> + + + +<br><br><br> +<h2>LA DÉROUTE</h2> + + +<h3>I</h3> + + +<p>La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des +troupes du 16e et du 17e corps d'armée. Elle devait donc, +selon toute vraisemblance, être appelée à jouer un rôle +important. Le succès pouvait dépendre d'elle; mais, dans +sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à +établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. +Pendant quelques heures, au moins, elle avait été placée +sous l'autorité immédiate du commandant du 16e corps. Le +général d'Aurelle avait en effet donné des ordres en conséquence: +«La brigade commandée par le général de Jancigny, +dit-il dans son ouvrage sur la <i>Première Armée de la +Loire</i>, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay +le 1er décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement +à la disposition du général Chanzy, assuré dès lors +de l'appui du 17e corps.» Mais, lorsque le général de +Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux que les +lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations, +il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il +faut peut-être regretter, c'est que des scrupules aient un +instant suspendu son ardeur; c'est qu'il les ait communiqués +au général Chanzy. «J'ai fait mon possible, lui +vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir promptement +à votre secours; mais je marche avec des troupes +fatiguées. Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous +déclare que, si vous avez besoin de nous aujourd'hui, il +me sera bien difficile de vous satisfaire.» Avec son esprit +net et précis, le général Chanzy dut être surpris de cet +élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances qu'il +traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de +me passer de vous».</p> + +<p>Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la +portée du canon, ne ressentions plus nos fatigues, nous +étions impatients de marcher et fort surpris de n'en pas +recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais personnellement +comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne pouvant +avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme +une confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi +une humiliation profonde: il m'a été infligé des voies de +fait, et j'ai essuyé silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma +honte, par abnégation, par devoir, par amour pour mon +pays.</p> + +<p>A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. +Comme toujours, elles furent assez longues; comme +toujours représentant la 18e compagnie du régiment, je fus +servi le dernier, et, naturellement, regagnai le bivouac +après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant Houssine, +l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide, +m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, +pour venir en aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, +d'une moitié de pain de sucre, je passai devant lui, +il m'allongea dans le dos, sur le sac, un coup de canne, +pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de +somme.</p> + +<p>M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du +canon me sauva. Encourir le sort du caporal Tillot, quand +j'allais pouvoir m'exposer pour la noble cause, non. Je +haussai les épaules sans plus hâter le pas, et le sous-lieutenant +en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise +si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait +justice à tous.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient +été donnés, à Lorges et dans la forêt de Blois, me furent +ce jour-là salutaires. Ils m'enseignèrent à ronger mon +frein: mais j'aspirais à me battre, à affronter le feu +ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de l'ignominie +acceptée sans protestation.</p> + +<p>Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain +où nous avions dormi, je m'efforçais de suivre des +yeux, faute de pouvoir m'y mêler moi-même, les mouvements +du 16e corps qui engageait vigoureusement la +bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages +de fumée s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout +ce que nous pouvions distinguer. Le roulement ininterrompu +du canon, qui grossissait par éclats, attestait l'intensité +croissante de la lutte. Pendant ce temps, les autres +troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille, +arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. +Passé la ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient +à travers champs, précédées et suivies de l'infanterie +qui se déployait aussi.</p> + +<p>En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. +Certains artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes +effrayantes ou horribles; d'autres préfèrent la faire naître +et la maintenir en mettant l'esprit en suspens devant des +tableaux où plane la crainte du drame qui se prépare, et en +épargnant à la vue les détails terribles ou répugnants. Le +spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère tempéré, +saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une +réalité menaçante se détachait un premier plan pittoresque +et attachant.</p> + +<p>Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, +tantôt fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient +les flancs de l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur +faire sentir le mors pour modérer leur emballement. Pendant +ces alternatives, les pauvres servants, montés sur les +caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber +à chaque violente secousse que provoquaient les sillons de +terre durcie. Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou +toute bleue de mobiles ondulait sans désordre, offrant un +front de tout jeunes visages, un peu pâles, qui, par leur +sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que de +vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer +les membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez +pour pailleter de fugaces étincelles le bronze des canons et +l'acier des doubles rangées mouvementées de fusils.</p> + +<p>Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes +gris aux autres uniformes plus voyants. Les troupes de +ligne, après avoir effectué un mouvement vers la gauche, +accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour se refaire +de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les +zouaves arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient +de déposer leurs sacs à Patay. De Terminiers arriva vers +eux, au galop de son cheval bai, un jeune capitaine du +génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les veillées studieuses. +De là part du général Chanzy, il venait requérir la +légion du général de Charette, avec mission de la diriger +sur l'est, vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt +s'agite et s'éloigne.</p> + +<p>Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel +chacun se penchait à son tour. Comme allégés au moral +ainsi qu'ils l'étaient physiquement, ils allaient, vifs, alertes, +avec un fourmillement de guêtres blanches et de jaunes +molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le +mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.</p> + +<p>Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des +zouaves, ordre nous fut enfin donné de marcher. Au commandement +du colonel Koch, le régiment, formé par compagnies +en colonne serrée, arrêta un instant le flot qui +sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction +que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le +51e rompait en même temps, et s'avançait à notre gauche +avec de l'artillerie.</p> + +<p>Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes +tour à tour déployés en bataille sur un front de 800 mètres, +puis repliés comme en terrain de manoeuvres. Un éventail +s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un caprice. Sans +chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous +nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était +venue d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient +mission de nous diriger. En effet, la voix du canon ne nous +arrivait plus comme un sourd grondement: chaque coup +détonait, distinct, immédiatement suivi d'un autre. Nous +apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais +aussi les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade +crépitait sans relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan +accompagné d'éclairs qui rasaient la terre.</p> + +<p>Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était +inutile. Tout le 48e fut massé à l'abri du village de Terminiers, +que le général Chanzy avait désigné pour son +quartier général. Tandis que, sans distinguer autre chose +que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans +la fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, +suivait les mouvements de ses troupes sur Loigny.</p> + +<p>Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat +heureux de Villepion, il avait le droit d'avoir confiance +en elles. Cependant, par l'étendue et la multitude des feux +de bivouac qu'il avait remarqués la veille, et par les +signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, il +avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller +ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de +manière qu'elles pussent pénétrer comme un coin dans le +corps ennemi. Il avait chargé le général Michel de surveiller +sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, en avant +des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait, +d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général +des Pallières viendrait lui donner la main.</p> + +<p>Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village +de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les +ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait +faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard +nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse. +La 1re division—amiral Jauréguiberry,—celle qui +avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de +près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le +général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal +en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.</p> + +<p>Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit +sa marche vers l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra +une résistance opiniâtre et meurtrière; il fallut +d'abord reculer, pour mieux avancer ensuite. Le parc du +château fut le théâtre d'une lutte sanglante, acharnée, qui +dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à +la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de +cette position, envoya l'une après l'autre ses trois brigades +pour renforcer ses premières troupes promptement décimées. +L'amiral Jauréguiberry, tout en soutenant en +deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche, +aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la +Maladrerie, de Tanon, et que n'arrêta pas la division de +cavalerie Michel ramenée par erreur jusqu'à Guillonville. +A droite, la division Maurandy se battait avec moins de +fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon, +tout près de Loigny, une défense héroïque.</p> + +<p>«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, +la situation devenait de plus en plus difficile.—Toutes +les troupes du 16e corps étaient engagées, et il n'y avait +plus d'autre réserve que celle qu'offraient les troupes +fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en position à +Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces +de beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy +se décida à faire appel au secours du général de Sonis, +malgré leur conversation du matin.—«Je montai à +cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté celui-ci.... Je +me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire avec une +brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les +zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je +marchai dans la direction de Loigny. Je criai: «Voilà +le 17e corps qui arrive.»</p> + +<h3>II</h3> + +<p>Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, +le général de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se +ménagea pas. Il ne devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. +Il fit d'abord placer deux batteries sur la route de +Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi à droite; +puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. Il +plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit +en batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le +combat si énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie +de canonnade le corps allemand dut se replier.</p> + +<p>Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. +Avec une activité extraordinaire, il plaça ses troupes en +ligne, de sa main, car il exerçait le commandement à sa +manière. Chanzy, pour l'exécution des plans qu'il avait +conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun pour +sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. +Sonis, lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait +guère le loisir de former, était en même temps général, +colonel, commandant, capitaine. Son procédé, renouvelé +des temps chevaleresques où la valeur personnelle pouvait +vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, +la perception nette d'une situation étendue et complexe. +A tel point qu'il croyait de bonne foi, suivant son propre +récit, avoir relevé de leur poste de combat, avec le faible +effectif qu'il avait amené, toutes les troupes du 16e corps.</p> + +<p>Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: +«La nuit arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé +de la pensée de canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: +«Votre centre se replie». Je me portai au fort de l'action, +où se trouvaient deux régiments de marche d'un effectif +considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un d'eux, +et je l'exhortai +de toutes +mes forces. +Mes paroles +furent vaines, +tout +le monde +fuyait.»</p> + +<p>En ce qui +concerne le +48e, il y a là +une erreur. +Loin d'avancer +ni de +fuir, nous +battions +toujours la +semelle à +côté de Terminiers, +dans la position +exaspérante +de gens qui entendent se dérouler près d'eux un +drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche +d'aller au secours des victimes. L'obstacle, c'était la +consigne. Ordre avait été donné d'attendre là: donc nous +attendions un ordre nouveau pour marcher, et, dans cette +journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son +rang.</p> + +<p>Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur +son grand cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le +flegmatique lieutenant Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; +le patient Villiot lui-même aussi bien que +le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui +paraissait inexplicable et qui l'était en effet.</p> + +<p>Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, +le capitaine Henry, qui précédemment avait guidé sur +Villepion les zouaves de Charette, vint avertir notre chef +qu'il était temps de se préparer à entrer en ligne. Le +colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il n'attendait +plus que les ordres du général Charvet. Les officiers généraux +avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, +résidant à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement +de l'aile gauche au général Chanzy; mais les +chefs de corps n'avaient pas été peut-être assez formellement +avisés de ces dispositions. En tout cas, il était +hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de +3000 hommes, d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major +qu'il ne connaissait pas encore, le point où d'un +moment à l'autre son chef direct pouvait lui transmettre +l'ordre de marcher.</p> + +<p>Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de +marche, le général Charvet s'était trouvé dans la sphère +d'action du général de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait +avec les deux premiers bataillons de ce régiment, +commandés par le colonel Thibouville. Un frisson avait +agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils parvenaient +dans la zone dangereuse du combat; là gisait à +terre le corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée +du sabre, la tête exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, +complètement détachée du tronc, et retenue par la jugulaire +intacte dans le casque à peau tigrée. D'abord établi à +trois cents pas des batteries mises en action par le général +de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, +avait essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la +plus pénible manière de recevoir le baptême du feu. Aucun +mouvement, aucune préoccupation étrangère, rien ne distrait +de la pensée de la mort: de la mort +qui s'avance en puissance dans ces +moucherons noirs, bourdonnants, +rapides, qu'une +flamme lointaine a annoncés +et qui finissent, +en touchant la +terre, par une +autre flamme +jaillie de leur +sein déchiré en +vingt éclats de +fonte à dents irrégulières, +cruelles.</p> + +<p>«Bon, encore +un!—Il arrive +droit sur nous.</p> + +<p>—Non, il passe.</p> + +<p>—Un autre, deux +autres.—Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.</p> + +<p>—Imbécile, c'est là qu'ils tombent.—Bien visé, cette +fois.—Misère et horreur!—Un cri, des gémissements, +une convulsion suprême.—Qui est-ce?—Il ne bouge +plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y resterons tous. +Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus! +Que ne nous commande-t-on de tirer!»</p> + + + +<p>Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° +subirent cette terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. +Ce leur fut donc un soulagement de recevoir enfin l'ordre +de se lever et de courir en avant. Les nerfs se détendirent +par le jeu des muscles, et la circulation du sang fut si +précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous +ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A +gauche de Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait +crénelée, et, de la lisière d'un petit bois voisin, il fusillait +les assaillants, qui cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent +point. La ferme fut emportée d'assaut et le bois +vivement nettoyé. Le général Charvet, qui avait dirigé +l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises: +elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de +l'infanterie prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, +au secours des Bavarois.</p> + +<p>D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade +à distance, le général de Sonis ordonna de charger sur +Loigny. Le 51e obéit; mais ici doit se placer un incident +bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir aux bivouacs +de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être +vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme +un on-dit. A un commandement qui aurait été fait en excellent +français par un officier prussien, audacieusement +embusqué en cet endroit, le régiment, tombant dans un +piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne ennemie, +massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. +Une effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général +Charvet eut son cheval tué et tomba avec lui; deux cents +hommes roulèrent à terre, blessés ou morts; les autres, +surpris, reculèrent. Le général fut aussitôt fait prisonnier, ce +qui augmenta le désordre, malgré le sang-froid du colonel, +qui resta du moins jusqu'à la dispersion de l'état-major.</p> + +<p>Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en +soi d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop +glorieuse campagne, les Allemands, à Froeschwiller, à +Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, ont subi de ces +temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés +du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à +recueillir les premières par trop maltraitées. Les réserves, +bien postées, donnaient aussitôt pendant que les chefs +ralliaient les fuyards pour les ramener en avant. La +panique du 51e devait avoir au contraire de graves conséquences, +car elle provoqua chez le général de Sonis une +grande crise psychologique.</p> + +<p>«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve +d'artillerie à des troupes d'infanterie sur lesquelles je +pouvais compter et qui étaient commandées par un homme +de résolution et de courage. J'allai trouver le colonel de +Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se +débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». +Lui et ses hommes me suivirent avec le plus noble +enthousiasme; la nuit tombait. Il y avait tellement d'entrain +dans cette troupe, que les Allemands, qui occupaient +depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise +en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais +un grand espoir, une très grande confiance dans ce mouvement +en avant qui, je l'espérais, entraînerait les deux +régiments de marche dont j'ai parlé. Mais, accueilli par +un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et prit la +fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; +je me serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves +zouaves de Charette qui marchaient derrière moi et qui ne +m'auraient jamais pardonné ce crime.»</p> + +<p>Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. +Tandis que les anciens preux luttaient à armes égales et +bardés de fer, ce nouveau Roland, sans casque ni cuirasse, +suivi seulement de quelques braves, espéra faire une +trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne de +quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul +point une avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant +20 000 soldats disséminés dans la plaine entre Guillonville +et Terminiers, les chasseurs du 10e bataillon, le général +Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients de combattre, +attendaient ses ordres à une portée de canon. Que +ne confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que +ne prit-il le temps d'appeler ses réserves à la rescousse! +qu'importait-il, comme il a dit plus tard qu'il en avait eu la +pensée, qu'il songeât à nous prêcher d'exemple?</p> + +<p>De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le +clocher de Loigny, séparé par les ondulations du terrain, +et «la nuit tombait». Il était donc impossible au 48e de +marche, toujours inactif, de subir l'attraction d'un chef +invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur d'une action +locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés en +arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient +comme irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, +au milieu des zouaves pontificaux, cette pensée, ce rêve +d'un Français chrétien, s'était emparé irrésistiblement du +général de Sonis et sembla l'avoir frappé de vertige. Telle +est la vérité.</p> + +<p>Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé +le baron Durrieu, son inquiétude avait été grande; elle +s'était calmée à la nouvelle qu'il avait le colonel de Charette +sous la main. Dès lors, il n'avait plus fait un pas sans +le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa confiance, +qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue +et un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le +rôle de général commandant des zouaves, que, la veille, en +arrivant à Saint-Péravy, il leur avait lui-même fait faire +halte, et, soulignant ses paroles d'un geste courtois, de +gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche commandé: +«Sac à terre. La soupe, messieurs.»</p> + +<p>Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite +en faisant manoeuvrer ses batteries entre Villepion et +Loigny. Mais l'écrasement du 51e, qu'il +qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans +cette opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, +hors l'élite des zouaves. Il était excité aussi par le +désir de prouver au général Chanzy qu'il n'avait pas eu de +mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le 17e corps.</p> + +<p>Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que +le comte d'Alençon à Crécy, il s'avança presque seul sur +Loigny. Il marchait entouré de son état-major, à la tête +d'un petit groupe de zouaves.</p> + +<p>Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, +offraient aux projectiles une proie facile, et ils étaient +empêchés de tirer par les cavaliers qui les précédaient. +Pour comble, un soldat prussien eut à ce moment l'audace +de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis nommé +le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de +feu, tiré à très courte portée, la cuisse du général de Sonis, +qui se vit ajusté sans pouvoir atteindre son adversaire.</p> + +<p>Le général, quelques instants avant de tomber, avait, +paraît-il, chargé son chef d'état-major d'aller chercher au +moins le 48e de marche; mais le général de Bouillé, lui +aussi, fut atteint par un éclat d'obus. Jeté à terre sans connaissance, +il ne put accomplir sa mission ni la transmettre +à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui +avaient suivi le général en chef tombaient à leur tour sous +les coups des Bavarois et des Prussiens.</p> + +<p>Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons +du 37e de marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient +bravement dans le cimetière. Un millier d'hommes +luttèrent là, contre dix mille, et ne laissèrent tomber leurs +armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus surtout par +la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait +à former le village en flammes.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie +nous indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à +notre droite, le canon tonnait encore, les mitrailleuses +grinçaient toujours. Derniers efforts du général Peytavin +qui, vers quatre heures, avait apporté l'appui du 15e corps. +Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, il n'avait +pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le +vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à +écraser tout à fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude +gagna les combattants, et le feu de la poudre s'éteignit +dans les ténèbres.</p> + +<p>En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient, +enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en +noir au sein des langues de feu et dans la nuée rougeâtre +qui progressivement s'épaississait et encombrait le ciel. +Fort loin à la ronde, le champ de bataille en était éclairé, +comme par une aurore boréale. Les survivants sans blessure +et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette +lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide +que l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.</p> + +<p>Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins +et de mobiles, avec quelques zouaves pontificaux +échappés miraculeusement au carnage. Tous, quoique +désorientés, perdus, affirmaient que la journée nous appartenait. +Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait +avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, +après tant d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne +pouvait croire à une défaite.</p> + +<p>Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui +avaient gardé leur cohésion se repliaient aussi. De même +l'artillerie, dont le roulement sonore sur la terre gelée était +dominé de temps à autre par les cris des blessés qui avaient +été déposés en travers des caissons où ils étaient horriblement +secoués. Tout cela s'apercevait à peine dans +l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant +les silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard +de la marche sur le terrain amenait une troupe entre la +flamme et nous.</p> + +<p>A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute +la profondeur du désastre, et sur lui s'appesantissait la +lourde charge de rallier et de sauver tous les débris qui +s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme l'athlète qui a +besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, le +général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut +plus grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter +la responsabilité de diriger, en même temps que le sien, +le 17e corps privé de son chef, il employa les premières +heures à rétablir l'ordre dans les bataillons dispersés. A +chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut +conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le +lendemain, si l'ennemi se montrait entreprenant.</p> + +<p>Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses +positions de Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation +que de trouver dans le village quelque nourriture +et un abri, Chanzy, descendu de cheval, allait y passer la +nuit à rendre compte de la journée au général d'Aurelle et +à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant un +ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les +Allemands n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: +il n'y avait pas à glaner derrière eux et l'humanité ordonnait +de laisser aux blessés qui arrivaient les refuges qu'offraient +les maisons toutes abandonnées du village. Un +pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le +sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que +nous avions été gardés en réserve. Vers dix heures, notre +bataillon reçut l'ordre d'aller se poster en grand'garde à +un kilomètre. Les tentes abattues, notre bagage ficelé à la +diable, chargés de quelques poignées de paille, nous nous +acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes, +alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des +ruines de Loigny.</p> + +<p>Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était +faite naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas +non plus dresser les tentes. Notre provision de paille, +maigre au départ, était à peu près dispersée quand nous +pûmes nous arrêter. Nous devions être aux environs de +Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise +du nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines +de pas. Au pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes +flamboyantes, nous nous couchâmes malgré tout, +avec la terre pour lit, le sac pour oreiller et nos toiles de +tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous +garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, +et le serein fut un beau verglas qui transforma la toile en +carton cassant comme du verre.</p> + +<p>Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, +veillait en avant-poste: nous étions bien gardés: après un +long frisson, causé par le froid à coup sûr et aussi par +l'idée des souffrances que devaient endurer les blessés +râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna pourtant. +Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours +de l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, +à une portée de fusil des barbares qui en pleine France +détruisaient nos demeures, nous pûmes fermer les yeux, +nous endormir, reposer. Chose curieuse, l'esprit, comme +pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance envers +le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua +de doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna +l'illusion d'un repas succulent; à mes membres brisés et +engourdis, il offrit la sensation imaginaire d'un lit moelleux +et chaud. Je m'y étendais délicieusement, lorsque +l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, +réveilla les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.</p> + +<p>Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de +nos vingt doigts et un instant nous craignîmes de ne pas +pouvoir nous mettre debout. Énergiquement, tout le monde +se secoua et reprit ses sens. Il faisait nuit encore. La +sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers l'orient, +l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre +compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. +Nous aperçûmes vaguement, dans le demi-jour naissant, +un assez gros parti de uhlans. Ayant sans doute distingué +la masse du bataillon, ils tournèrent bride. Nous-mêmes, +nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de +la veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon +et un planton fut vivement dépêché au colonel pour lui +rendre compte et prendre ses instructions.</p> + +<p>La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière +nous retentit la diane, claire comme le chant du coq +gaulois, tandis que, de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, +partaient quelques brefs coups de sifflet. Des ombres se +montrèrent un instant à l'entrée de chaque village et +presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des +murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence +de notre redoutable adversaire, qui sans doute songeait +aussi à panser ses blessures.</p> + +<p>Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers +bataillons à Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, +toutes les troupes du 16e et du 17e corps, selon les dispositions +que le général Chanzy avait arrêtées et fait approuver +pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par bataillon, en +colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque +intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre +méthodiquement en retraite, sauf à offrir vivement un +large front de bataille aux Allemands, en cas de poursuite.</p> + +<p>A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner +la dernière, sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. +Il était charge du commandement de l'arrière-garde.</p> + +<p>Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à +dix heures, l'arme au pied. Les serre-files de notre compagnie +se trouvaient ainsi en première ligne, le dos il est +vrai tourné à l'ennemi. Telle était du moins la position +réglementaire; mais—j'en conviens—j'avais peine à +la garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers +le village des Échelles, à l'entrée duquel se montraient +quelques groupes. Cette curiosité était-elle excessive, justifiait-elle +un blâme? Le salut de l'armée nécessitait-il +qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les regarder? +Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement +de moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait +en l'absence du capitaine, pour se venger de la bienveillance +que me témoignait ce dernier?</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. +Malgré notre épuisement, le bataillon ne compta pas, ce +jour-là 3 décembre, un seul traînard; mais ce fut une +triste journée, l'une des plus tristes dont je me souvienne. +Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations, +souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des +marches forcées, quelques heures de repos sur la terre +gelée; une nourriture insuffisante, car plus d'un repas +s'était composé de biscuit et d'eau de pluie prise dans un +fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans regret, +pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, +nous l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, +sans avoir brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, +s'étaient mesurés avec lui et avaient dû s'avouer vaincus; +mais, dans la petite sphère où se meut l'homme de troupe, +il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, tant +qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire, +il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre +à profit sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait +notre souffrance physique.</p> + +<p>Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, +que nous avions traversé l'avant-veille d'un +pas allègre et en chantant, nous pûmes croire qu'enfin +nous allions être utiles. Le mouvement de retraite parut +avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles +refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les +Bavarois avaient repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent +notre gauche à Patay, où le général de Tucé soutint vigoureusement +le choc. A droite, la division Barry se battit +aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle qu'Orléans +était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec un +changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions +nous diriger sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.</p> + +<p>Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois +du 17e corps, laissa ses trois dernières compagnies +en observation dans un hameau qui bordait la route. +Pendant que nous attendions la disparition du dernier +fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle inattendu. +Nous étions six cents hommes occupés à surveiller +attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il +s'éleva dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait +lentement, soulevé sur la route par le mouvement +d'une foule en désordre. Aucun point brillant ne révélait +cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes +bientôt fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant +eux des troupeaux de bétail, marchaient autour de chars +attelés, les uns de chevaux de labour, et d'autres de boeufs +au pas pesant. Tous étaient chargés de mille objets entassés +pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur une +botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès +d'un aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la +main ses deux tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait +pour les encourager à marcher, et tantôt leur montrait, +pour les faire rougir de leur nonchalance, un homme qui, +bien que plié en deux par le dur labeur de la terre, donnait +courageusement l'exemple à toute cette malheureuse population. +Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils +allaient; mais ils préféraient une vie errante et la misère, +parmi les Français, au bien-être de leurs foyers envahis.</p> + +<p>Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas +seulement, il nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, +et nous y étions impuissants. Ces paysans ne nous +témoignèrent pourtant aucune rancune. Ils nous firent +remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des cavaliers +qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. +Nul doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. +Le convoi que nous avions mission de protéger +avait pris de l'avance; il ne nous était pas permis d'engager, +sans absolue nécessité, un combat où nous n'aurions +pas été soutenus: le chef du détachement ordonna +donc la retraite.</p> + +<p>Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, +force nous fut d'accélérer le pas, de louvoyer autour des +véhicules de toutes sortes, dans les chemins défoncés courant +à travers bois. L'encombrement des voitures, la précipitation +de la marche, tout contribuait à semer parmi nous +le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne +volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une +complète démoralisation.</p> + +<p>Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que +possible auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la +nuit acheva de nous désorienter et de nous disperser: je +n'ai gardé de ces pénibles moments qu'un souvenir vague, +trouble. La voix seule d'officiers passant à cheval me +revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de +retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»</p> + +<p>Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une +dizaine d'hommes, nous formions encore un petit groupe, +qui s'efforçait de ne plus s'égrener.</p> + +<p>Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des +forêts. La marche à travers bois est toujours lente, +pénible, incertaine. Chaque chemin qui s'ouvre fait naître +une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le rideau +sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait +craindre à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, +et quand la lumière du jour vous éclaire, on se sent plus +sûr de soi, plus hardi et plus fort, grâce à la vaste étendue +de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à la facilité de +s'orienter.</p> + +<p>D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à +d'assez grandes distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, +convergeant tous vers le même point. Il y avait +déjà là un indice qu'une pensée unique présidait à cette +marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage +nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort +de reprendre espoir.</p> + + +<br><br><br> +<h2>BATAILLE</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait +et vivement réagissait sur cette multitude d'individus épars +dont il allait en deux jours refaire une armée compacte, +valeureuse et redoutable, suivant l'aveu de nos ennemis. +«Ainsi, est-il dit dans le travail historique du grand état-major +prussien, tandis que la 25e division flanquait le mouvement +sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre +sur la rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se +trouvait aux prises, sur tout son front, c'est-à-dire sur +20 kilomètres environ, avec des masses ennemies en état +de soutenir la lutte et d'opposer une résistance très vive.»</p> + +<p>Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une +perpétuelle vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. +A tous les carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait +un officier d'état-major, planté là comme un poteau +indicateur. L'un après l'autre, ils désignaient aux hommes +désorientés la direction à suivre pour atteindre la localité +qui avait été assignée à chaque corps, dans la nouvelle +ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.</p> + +<p>Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne +s'étendait sur un espace de 11 kilomètres, de Beaugency +jusqu'à Lorges, où nous avions fusillé un soldat du 51e. Le +quartier général était à Josnes. Le 17e corps, au centre, +devant lui. Le 16e corps, dont la première division seule +était présente, les deux autres s'étant égarées, forma +d'abord l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, +tout contre la division indépendante du général Camô. L'aile +gauche fut alors constituée au moyen d'une division du +21e corps: récemment organisé sous le commandement de +l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder la forêt +de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le +front de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la +spontanéité du génie, palliait les fautes de ses lieutenants +en en tirant parti, ordonna aux généraux Barry et Maurandy +de réorganiser leurs divisions à Mer et à Blois. Il +leur confia le soin de défendre les ponts, dont les Allemands +allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous +tourner.</p> + +<p>Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif +était tel que de longues délibérations n'eussent pu le +rendre meilleur. Il assignait au 48e de marche son bivouac +près du village d'Ourcelles, à un kilomètre du quartier +général. La plaine ondulée, où étaient dressés quelques +groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du +6 décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières +égayaient le panorama, qui, naguère, nous avait +paru plus triste, dans notre première marche de Mer +sur Châteaudun. Cette impression était favorable. Tout +embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme +une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; +la force en résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité +de tenter de nouveaux efforts plus honorables qu'une +fuite éternelle.</p> + +<p>Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que +nature. La préoccupation de rallier le régiment avait tout +primé dans notre esprit depuis trente-six heures que la +débandade s'était produite. A tel point que nous avions à +peine repris haleine quelques instants, la seconde nuit, +sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions +eu d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, +lorsque nous eûmes acquis la certitude que le but était +atteint, qu'à la moindre alerte il ne nous fallait pas un +quart d'heure pour retrouver nos chefs, l'estomac—la bête, +si l'on veut—reprit ses droits. Un village—Cravant, nous +dit-on—offrait l'attirante animation d'un lieu habité. Irrésistible +tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre de +militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes +encore un coin libre et deux chaises.</p> + +<p>Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et +de boire à sa soif! Le menu, cependant, n'était pas très +varié. Un hareng saur d'abord, un hareng saur ensuite, et +je ne m'en suis pas dégoûté pour cela. Au contraire, j'ai +gardé pour ce comestible un goût profond, une sorte de +culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il +faut de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai +dire il me soit devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs +un litre de vin et du pain frais à discrétion véhiculèrent en +nous ces deux braves poissons, dont un doux fromage +blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son plein, +vint tempérer l'excessive salaison.</p> + +<h3>II</h3> + + +<p>Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts +à endurer de nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent +pas à nous éloigner encore de l'ennemi. Même à jeun, +nous ne demandions qu'à faire notre devoir; mais—règle +sans exception—le courage se décuple au sortir de table, +quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. +Le paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous +nous trouvions.</p> + +<p>Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit +village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route +qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui +vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques +grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps, +en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante +de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les +arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant +nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au +reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et +suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence +des habitants autour du foyer hivernal.</p> + +<p>Comme couronnement de cette bonne journée, je fus +hélé en arrivant au camp par le vaguemestre, qui avait à +me remettre une lettre de mon frère Emmanuel. Les journaux +ayant répandu la nouvelle du premier engagement du +17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les +angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont +gravés dans mon coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en +conviens sans honte, car je me sentis attendri, mais +non pas amolli:—«Comme il faut tout prévoir, si tu viens à +être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous prévenir. +Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour +te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»</p> + +<p>Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore +arrivés. En revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, +avait rejoint son poste. Il s'occupait activement de +reconstituer la compagnie, secondé par le sergent Villiot, +qui était parvenu des premiers au point de ralliement avec +Laurier. En même temps que nous et après nous, les +hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la +fin du jour, les deux tiers de l'effectif étaient présents. De +même dans tout le régiment, qui, dès lors, pouvait au premier +ordre entrer en ligne.</p> + +<p>Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, +avait passé la conduite du 48e au commandant Bourrel, +du 1er bataillon. Au 3e nous étions toujours dirigés par +l'intrépide vieillard, capitaine David. De beaux exemples +d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient, +nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation +de Tours pour l'improvisation des armées, elle ne +pouvait parfaire son oeuvre dans les détails. Ainsi, notre +bataillon ne comptait aucun officier monté. Pas plus l'adjudant-major +que le capitaine David. Des chevaux leur eussent +été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un +millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur +des chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement +incomplets, sans parler de l'inexpérience individuelle +de leurs éléments.</p> + +<p>Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. +Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le +général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible +de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions +furent prises pour le cantonnement dans les villages +d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué +dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de +bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils +devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et, +la nuit, assister aux longues distributions de vivres.</p> + +<p>Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre +à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur +Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale. +Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division +du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient +aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant +Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. +A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du +16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, +du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune, +commandant la 1re division du 17e corps, repoussait +victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient +avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.</p> + +<p>Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies +regagnèrent à la nuit leurs cantonnements, et, avec +mes collègues, chacun entouré de sa corvée, j'allai battre +la semelle auprès des charrettes d'un convoi administratif +parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les +distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il +neigeait. Les flocons abondants, épais, voilaient le ciel, +sans répit, d'une nuée de taches claires tourbillonnant sur +un fond gris, tandis que, dans le cercle restreint où la vue +pouvait s'étendre, ils accusaient la forme des choses en les +ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de convoi, +chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout +prenait une même couleur spectrale, car le froid figeait les +flocons, et il ne nous était pas permis de faire des feux visibles +de trop loin: le foyer que nous entretenions modérément +avec des broussailles ne suffisait pas pour nous +dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs +fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la +douloureuse légende de la retraite de Russie.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que +la nuit, nous pûmes aller répartir les vivres entre les +escouades, puis nous étendre un peu, pendant que nos camarades +préparaient la soupe sur les fourneaux improvisés +le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et +la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, +surpris de se heurter contre une armée en bataille, quand +ils espéraient n'avoir qu'à ramasser des traînards débandés, +avaient reconnu la nécessité de redoubler leurs coups. +Avec l'assentiment du grand état-major de Versailles, le +prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des troupes +dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles +pussent seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; +et le 1er corps d'armée bavarois, appuyé par la +22e division prussienne et la 4e division de cavalerie, allait +tenter de rompre nos lignes.</p> + +<p>Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment +contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le +général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et +notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur +Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.</p> + +<p>En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres +du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement +de tête de cet homme de haute stature donnent une +autorité singulière aux commandements qu'il articule +d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, +les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à +crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.</p> + +<p>Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, +Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent +enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés. +Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans +eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils +songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie +d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans +reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans +la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine +eût été heureux de me chercher chicane; mais il était +gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major, +à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard +n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries. +Il coupa court à des récriminations un peu grotesques +et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua +à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé +en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la +partie du champ de bataille qui nous était assignée, au +nord d'Origny, à deux kilomètres environ.</p> + +<p>Durant notre marche assez pénible dans des champs +labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de +ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes +causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires +l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment +le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, +dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus +d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait +à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et +glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour +ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un +frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. +A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait +sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous +côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours +silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, +comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé +tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense +nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation, +à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la +nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable +des instruments de mort.</p> + +<p>Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le +village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. +Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous +les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées +au milieu des champs entre Origny et Villejouan. +L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion +de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront +bien gênés pour courir! disait l'un.—Parbleu, ajouta un +autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois +donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les +pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un +troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La +plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après +la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup +d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient +aidé à creuser la veille.</p> + +<p>Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la +main aux camarades, que peut-être nous ne reverrions +plus. A ce moment un roulement sourd, comparable à +l'écho affaibli de coups de battoirs précipités, se fit entendre +vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon se profila bientôt, +tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe irrégulier +et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils +s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour +passer en revue nos deux premiers bataillons. C'était +l'état-major de l'armée.</p> + +<p>Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, +s'assurant partout de l'exécution de ses ordres, et veillant +à la bonne tenue des troupes. Il montait un cheval arabe +à longue crinière, sans doute celui que nous avions +entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors +dans la force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait +droite sa tête fine, aux moustaches effilées, aux sourcils +froncés légèrement. Sauf ce dernier signe de perpétuelle +réflexion, sa physionomie martiale respirait la confiance et +le calme. La journée de la veille, les engagements du +matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande conscience +en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout +ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement +à la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de +nos camarades qui occupaient les tranchées: en passant, +il leur promit la revanche.</p> + +<p>Cette figure, animée du plein éclat que donnent les +grandes responsabilités courageusement acceptées, contrastait +avec l'air fatigué des aides de camp, surmenés nuit +et jour. Ces jeunes têtes pâles émergeaient à demi du col +des pelisses-fourrées, autour du visage austère du général +Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche blonde.</p> + +<p>Cependant, déployé en ligne au commandement du +capitaine David, notre bataillon poursuit sa marche vers +son objectif, Cernay. L'ambition de tous, la préoccupation +de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, calme et +froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du +front de bataille.</p> + +<p>Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel +et d'un officier d'ordonnance, vient diriger en personne +l'action de sa brigade. Il nous rapproche du village, pour +nous abriter derrière les maisons, en attendant qu'il nous +emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs manteaux +blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs +allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées +entre Cravant et Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de +nos têtes et vont tomber assez loin derrière nous. L'état-major +se déplace, tantôt à droite, tantôt à gauche. Les projectiles +le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le colonel +se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. +Les cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux +cents mètres, qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et +deux roulent à terre avec leurs chevaux. Quelques éclats +viennent se loger dans nos havresacs ou bossuer en cliquetant +les marmites et les gamelles.</p> + +<p>Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous +masquaient le coin le plus chaud du champ de bataille; +mais un vacarme incessant nous permettait d'apprécier +l'intensité de la lutte. Crépitation de la mousqueterie, +grondement des canons ou grincement strident des mitrailleuses, +se combinaient avec une sorte de long mugissement +ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par +tous les projectiles. A notre gauche nous apercevions un +régiment de mobiles qui criblait de feux de salve les positions +de Cravant. Une batterie, postée à notre droite, tirait +aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient bien +dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les +cinq batteries bavaroises les plus rapprochées du village +durent, à la suite de pertes énormes, se retirer en dehors +de l'action de l'artillerie française et des chassepots.»</p> + + + +<h3>IV</h3> + +<p>Nous étions cependant maintenus en première réserve, +pour coopérer d'un moment à l'autre à l'attaque du centre +ennemi. Sur l'ordre du général en chef, deux escadrons de +grosse cavalerie de notre corps devaient se masser à l'abri +des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs +algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer +de là sur les positions de Beaumont. Mais il fallait que la +préparation de ce mouvement se fît avec prudence, sans +attirer l'attention. Les cuirassiers, lourds, imposants, +comme des statues de pierre, dans leurs blancs manteaux +aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite du +goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le +long d'un sentier couvert par un repli de terrain. Les +suivant curieusement des yeux pendant qu'ils s'engageaient +dans le village, nous attendions qu'ils eussent fait +leur oeuvre pour accomplir la nôtre.</p> + +<p>Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion +qui vous étreint, au cours de minutes longues comme des +heures. On épie le souffle, tantôt violent, tantôt insensible, +du moribond condamné, et chaque râle vous fait frémir +parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme +s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la +passivité de l'attente, cette même pensée—la pensée du +passage possible, immédiat, pour soi-même, de l'état de +santé à trépas—hante les plus braves. Il est bien de se +dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous +trouble; mais que dire de l'effort des officiers—hommes +après tout, attachés à la vie comme les conscrits, et qui de +plus ont souvent femme et enfants—pour se maîtriser +d'abord et pour suivre en même temps avec netteté les +phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité +de se porter de préférence sur tel ou tel point?</p> + +<p>Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, +nous avions ce spectacle. Un peu penché sur l'encolure, +pour mieux voir sans doute et de plus loin, ou peut-être +gêné par sa haute taille, le colonel Koch flattait de la main +son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre qui +arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait +tressaillir sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore +plus crâne, le commandant Bourrel, naturellement froid +et, au physique, court de buste, se dressait sur ses étriers +comme s'il était honteux de n'offrir pas assez de prise aux +coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits +où venait d'éclater un obus.</p> + +<p>Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile +et muet comme un dieu Terme. Il n'en était pas de même +du nôtre, qui frémissait d'impatience, et qui eût certainement +voulu nous lancer en avant s'il avait commandé +le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à peu +de chose près les mêmes symptômes que le matin du +30 novembre, à la sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut +l'avouer, un air plus sombre du côté de Nareval et quelques +imperceptibles signes de couardise de la part de l'impertinent +Laurier. La tenue des hommes était correcte, +avec même une pointe d'humour.</p> + +<p>Il me serait impossible de dire combien de temps dura +notre attente. Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une +bordée de mitraille a ramenés. Trop longue est la distance +à franchir dans la zone dangereuse du tir. Tous les chevaux +auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne serait +arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent +d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus +gravement s'écoule, au petit trot, la double file des <i>Gros +Frères</i>, qui vont attendre une occasion meilleure dans la +direction d'Ourcelles. Tous semblent un instant grandir en +franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils disparaissent +brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans +un ravin ou évanouis dans la brume.</p> + +<p>Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait +de le tenter avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la +division de se porter en avant de Cernay et de Villechaumont, +petit village qui se dressait à l'est, sur notre droite. +Mais, avant que le commandement eût été transmis sur +toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait +occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le +matin, est à la fin serré de trop près, culbuté, refoulé; son +chef, le commandant Pondielli, notre capitaine de Perpignan, +a la moitié de la main emportée,—la main qui +avait signé la condamnation du soldat dont le corps était +enfoui, tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, +noir: la plupart des officiers sont atteints: les soldats +reculent et abandonnent le village. Le colonel Koch les +arrête, les rallie et les range à notre gauche. Tout émus +encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, à +la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore +étrillés, les raillent sans pitié.</p> + +<p>Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs +à pied se jette dans le village et empêche la tête +de colonne bavaroise d'y pénétrer, notre compagnie est +déployée en tirailleurs, en avant du bataillon qui se porte +vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les mobilisés +de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en +minute brille un éclair suivi d'une détonation terrible: +elle reçoit un court écho, le bruit des décharges ennemies. +La riposte est meurtrière. S'ils en ont la force, les blessés +se traînent en arrière; sinon, on les écarte avec les morts. +Les survivants se resserrent, et le bruit sinistre retentit à +intervalles réguliers. De vieilles troupes ne montreraient +pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre et +gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, +au contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade +avec un acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de +ceux qui tirent toujours ne peut suppléer au nombre et il +y a plus de chasseurs à terre que debout:</p> + +<p>«A droite et en avant, pour les soutenir!»</p> + +<p>Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à +coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se +casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face +contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne +brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres +roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent +à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien +dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif +désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas +plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une +heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay +à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.</p> + +<p>Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit +surexcite les volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs +reprennent coeur et semblent se multiplier. Leurs silhouettes +se détachent dans les positions variées du combattant chargeant, +tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. Des +canons passent près de nous, au galop, la moitié des +servants, couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, +sans cavalier, hennissent douloureusement. L'un a le +naseau déchiré et sanglant; un autre suit de loin l'attelage +dont on l'a détaché, et son jarret brisé s'embarrasse dans +les liens rompus qui traînent autour de lui. La batterie +s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite, +mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre +s'avance, bride abattue, pour la remplacer. Ce sont des +mitrailleuses, dont le râle aigu fait tressaillir. Dans le +concert infernal, elles mêlent leur musique, aigre comme +un déchirement, à la basse profonde du canon et au pétillement +inégal de la fusillade.</p> + +<p>Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers +à toutes les fêtes, il semblait écrit que nous attendrions +toujours. L'attente, telle qu'elle nous était imposée, +était particulièrement cruelle. Le perpétuel sifflement des +balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective +d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, +sans vengeance, est intolérable. Nombre d'hommes qui, +l'instant d'avant, riaient de leurs camarades du 51e, ne +résistèrent pas longtemps à l'envie de se garer un peu. Les +uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.</p> + +<p>S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais +le galon oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant +qu'il y aurait un simple soldat debout. Je me tins parole +et ne me courbai pas, bien qu'il tombât constamment de +nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce +nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit +obligé de se laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en +louvoyant loin des endroits périlleux, faisaient la navette +entre la ligne de bataille et les villages d'Ourcelles et de +Josnes, où étaient établies des ambulances volantes.</p> + +<p>Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, +quoique avec un visible effort de courage. Par petite malice +je lui demandai s'il craignait toujours de se laisser emballer +vers le danger. Il haussa légèrement les épaules. Non, +l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; le feu prochain des +batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait le recoin +modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où +travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui +apparaissait plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il +était décidément vaincu par ses pressentiments, et, chose +singulière, la préoccupation suprême de cet infortuné, à +peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on se +souvînt de lui après sa mort.</p> + +<p>«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: +donne-moi l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en +cas de malheur. Voici celle des parents de mon père, à moi; +si je disparais, promets-moi de leur apprendre comment je +suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du crépuscule, pendant +que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard dans +l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur +nos calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.</p> + +<p>Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au +moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné +à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les +deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées, +déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant +Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes +en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles +de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument +la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux +prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du +16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis +qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure +mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes +de la journée en firent sans conteste une journée +victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport +de nos ennemis:</p> + +<p>«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait +prendre rang entre les troupes postées le long de la grande +route, gravissait de concert avec elles, et aux cris de +«hourra!» les hauteurs qui s'étendent de Cernay vers +Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches +débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois +avaient perdu déjà un grand nombre d'officiers, et leurs +rangs décimés n'étaient plus en état de recevoir ce nouveau +choc; ils se replient sur Beaumont, suivis par les Français; +mais l'artillerie, qui s'y maintient inébranlable, +oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»</p> + + + +<h3>V</h3> + + +<p>Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, +le feu cessa simultanément sur les deux fronts de +bataille. La nuit était noire, le silence profond. A en juger +par la sensation personnelle de chacun, on comprenait +qu'une détente se produisait en cet instant dans les nerfs +des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un +côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait +pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs +environnantes, soit la conscience du peu de durée de +cette accalmie, une invincible oppression persistait. Tout à +coup, pour la justifier, deux gerbes de feu jaillirent à cent +pas de nous, en même temps que nous parvenait le bruit +de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze heures +de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement, +comme à la fin d'une fête publique, la bombe +d'adieu des artificiers? ou, plutôt, une façon de dire au +revoir pour le lendemain?</p> + +<p>Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart +d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions +pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui +le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se +trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs, +avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: +nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé +la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour +essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et +ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une +maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès +de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer +un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son +long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses +lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils +secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre +deux autres pauvres diables attestaient leur existence par +des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande +ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes +l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, +au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette +direction, une ferme flambait ou peut-être un village. +Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de +venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient +plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de +ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. +Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair; +la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après +de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait +au bruit d'un grand mouvement dans l'armée +allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait +distinctement le piaffement des chevaux et le roulement +des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât +de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite. +M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.</p> + +<p>La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait +nous réussir. Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, +le courage primesautier, sont des qualités natives, heureuses, +mais, en somme, peu méritoires, car elles sont +mélangées de vanité et de présomption. Elles se développent +sous notre beau climat, de même que la flore +riche et variée s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. +Or rien n'est solide ni précieux, sinon ce qui est +rare et ce qui est produit avec effort, perfectionné avec +soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous +des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous +apprendra à pratiquer les vertus, peut-être arides, mais +sûrement robustes, pour nous enseigner la puissance de la +réflexion, de la suite dans les idées, apanage des chefs teutons, +qui a logiquement engendré la confiance chez le +peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée +nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à +sa savante organisation, à la liaison permanente de toutes +ses fractions, cette armée ennemie figurait assez une colossale +pieuvre à tentacules, qui retentissait tout entière des +coups portés aux plus éloignés de ses membres élastiques +et les faisait se replier ou s'étendre utilement, quelque +espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper +à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un +corps désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait +rompu en maint endroit.</p> + +<p>Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, +un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner +l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations, +avait compromis le succès incontestable de la journée +du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre +compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour +sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant +Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste. +Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne +de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des +points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu +ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont +et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y +établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain, +pendant que nous nous retranchions au nord du côté +de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.</p> + +<p>Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie +fut, en tout cas, autorisée à aller prendre quelque +repos jusqu'au matin. Bien qu'une grange nous eût été +attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la faible +clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour +de la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient +dans une salle enfumée, auprès d'un feu de branches +sèches pétillant en une vaste cheminée. Les uns, assis +devant une table massive, dormaient, la tête posée sur +leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens, +quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient +dans une poêle à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers +l'âtre, tout autant que la chaleur du foyer. Comme Don +César, dans <i>Ruy Blas</i>, j'espérais me nourrir au moins par +l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à jeun. Avant +de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, mon +dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres +fissent défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient +pas eu le loisir de préparer la soupe. Mes yeux révélaient +sans doute la faim qui me tiraillait l'estomac, car le cuisinier +offrit, pour +dix sous, à +qui le voudrait, +en me +regardant, +son beau +plat de frites. +Le caporal Dariès +était là, riche +de deux +galettes de +biscuit. Une +fois encore, +en souvenir +de notre retraite +de +Châteaudun, +nous nous régalâmes. Il était écrit que nous ne le ferions +plus ensemble.</p> + +<p>L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la +fumée du foyer et de la buée des respirations. Cet air +opaque étouffait à peu près la flamme de l'unique quinquet +qui éclairait comme une étoile lointaine, quand la clarté +pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la +porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour +retentit dans la rue du village, et tous nous nous dressâmes +debout comme un seul homme. Nous fîmes irruption hors +de la maison, et, deux minutes après, chaque compagnie +était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis toutes +furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins +qui l'entourent.</p> + +<p>Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un +des vergers qui s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, +sans feuillage, était déjà brisée en plusieurs endroits. +A terre gisaient quelques chassepots, et, tout auprès, +des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les +hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, +il restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le +temps d'enterrer. Entre autres, un artilleur auprès duquel +je demeurai un instant. Il reposait sur le dos, les bras +ouverts en croix, les jambes un peu pliées. Les yeux +semblaient clos par le sommeil, tout le visage était empreint +de sérénité; la mort avait dû être instantanée, sans souffrance; +elle avait surpris ce modeste héros dans le calme +accomplissement du devoir.</p> + +<p>Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se +trouve à 1200 mètres environ de Cernay. Un moulin à +vent, monté sur son pivot de bois comme sur un piédestal +conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se +mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore +intense nous permettait d'en juger, quelques petits groupes +se détachaient du gros, et, se glissant en avant du village, +disparaissaient soudain. Ces ombres étaient évidemment +des tirailleurs qui se dispersaient dans des tranchées.</p> + +<p>«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de +cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui +sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à +un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de +l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... +L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà +de ce champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? +On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de +franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, +car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé et qu'on +saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on +connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On +se sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, +et ceux qui vous entourent sont aussi en train et +aussi vaillants que vous-même. Telles sont les sensations, +sinon les pensées, de tout homme en face de l'ennemi, et +elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une +netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se +déroule pendant ces courts instants.»</p> + +<p>Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide +matinée de décembre: hormis cela; tout ce tableau est +d'une vérité saisissante. Nos fatigues étaient oubliées: +les coeurs battaient fort, la circulation du sang était active: +nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout +prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est +effacé: je revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés +aux arbres chargés de givre. Les restes de l'artilleur qui +semblait dormir. Non loin de lui, un cheval estropié, le +sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes valides, mais +attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts, +sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein +champ, dans la zone de séparation des deux lignes +ennemies, errait une vache, bête paisible et nourricière, +qui cherchait le chemin de son étable et ne le retrouvait +pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.</p> + +<p>Malgré la grande distance, les hommes, au risque de +perdre leur poudre et leurs balles, essayaient leur fusil: +Le mien était chargé, mais je ne sais quelle crainte m'empêchait +de m'en servir. Jamais je ne l'avais essayé. A +peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où +cinq cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion +à l'idée d'avoir pour cible des corps humains comme +début. Le sous-lieutenant Houssine m'emprunta mon arme, +visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai une seconde +cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore. +Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce +que j'allais avoir de lâches scrupules? une fausse honte de +mon devoir ou des élans intempestifs d'humanité? Les êtres +qui depuis quatre mois tiraient sans relâche sur des Français, +les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui étaient là +devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, +certes. Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...</p> + +<p>Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes +attaqués de bonne heure, je crois que le premier coup de +canon a retenti de notre côté le vendredi, 9 décembre. Une +batterie s'était établie contre le village de Cernay, et, vers +sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui fourmillait +devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne +se fît pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, +huit flammes brillèrent presque simultanément au sein +d'un nuage grossissant, et, comme nous étions dans l'axe +du tir, nous pûmes suivre du regard les projectiles qui se +croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se +faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches +au-dessus de nos têtes, le grand silence qui soudain régna +dans les rangs, tout donna à cet instant un caractère de +singulière solennité. Il y eut comme le saisissement qui +vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.</p> + +<p>Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, +une voix à l'énergie et aux vibrations bien +connues, celle qui dans la forêt de Blois avait prononcé, au +nom de la Patrie envahie, la sentence du caporal Tillot, +s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard, +donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, +en nous montrant le chemin: «En avant!—La première +section, en tirailleurs!»</p> + +<p>Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient +encore de frêles abris, cent hommes s'élancèrent de bon +coeur, préparant leurs cartouches dans la gibecière, apprêtant +le tonnerre du chassepot. Le sous-lieutenant marchait +avec nous: Villiot et moi, nous étions les seuls sous-officiers +de la section, Gouzy ayant disparu la veille.</p> + +<p>Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de +même toute la chaîne humaine dont il était le moteur. +«A sept cents mètres, dit-il, commencez le feu!»</p> + +<p>Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous +n'eûmes pas le temps d'en perdre beaucoup. Presque +immédiatement, stimulé d'ailleurs par une compagnie du +10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre +droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau +commandé en avant et au pas gymnastique. Rapidement +nous franchîmes ainsi cinq cents mètres. «Tout le monde +par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres. Aux artilleurs, +et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui, +pour mieux apprécier la justesse de notre tir.</p> + +<p>Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et +rapide au coeur, comme un trémolo silencieux. Puis, plus +rien. L'ordre donné, il n'y avait plus ni hésitation ni +scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais toujours, avec +calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la +cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à +établir entre l'impression de ce moment et le tressaillement +pénible qu'avait provoqué le premier bruit des balles, +à la nuit tombante. Occupé d'exécuter méthodiquement la +charge, je ne songeais pas à trembler, quoique le sifflement +fût autrement intense et soutenu que la veille. +L'appréhension vague—on ne peut trop le répéter—est +pire que le danger réel, défini; le danger se laisse regarder +sans terreur, pourvu qu'on le regarde en face.</p> + +<p>Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de +la fumée qui se renouvelait, s'épaississait sans cesse, il +était impossible de les viser individuellement; mais, les +uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un genou en terre, +ce qui est une excellente position pour assurer le tir, nous +prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en +instant, jaillissaient de cette nuée blanche.</p> + +<p>A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: +nos balles firent du ravage. «Les huit pièces qui avaient +pris position au début sur la droite de Villechaumont—relate +le rapport allemand—se portent bientôt plus à +l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois +batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie +parvenue à petite portée, elles subissent des pertes très +sérieuses, qui les obligent à rétrograder momentanément +pour se remettre en état de combattre.»</p> + +<p>Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En +revanche, dans le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions +sans relâche, nous étions à la merci de l'infanterie +que nous n'apercevions pas du tout. Complètement dissimulés +dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les tirailleurs +bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée +du ciel, des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, +à gauche, de tous les côtés à la fois, les balles pleuvaient, +soulevant chacune une pincée de terre. Si le plomb germait, +quelle terrible moisson eût produit le champ que nous +occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de +coups perdus!</p> + +<p>Il y avait là comme un encouragement à ne pas se +préoccuper des fantassins et à destiner sans regret tous +nos coups aux canonniers. Ils s'agitaient perpétuellement, +comme des ombres chinoises, sur le fond blanc de la +fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée, +faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle +droit, où la croix de ses ailes immobiles semblait fixée +comme sur un énorme catafalque.</p> + +<p>Peu après que la batterie eut repris position sous cet +abri, je constatai que la provision de ma cartouchière était +épuisée. Il fallut recourir à la réserve du sac, opération qui +paraissait longue dans l'endroit où nous nous trouvions. Je +m'appliquai pourtant à l'exécuter sans hâte exagérée, de +peur de maladresses qui eussent allongé le temps perdu. En +rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de +moi, couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, +qui, du bout de sa canne, jouait avec une motte de terre +encore blanche de la neige tombée l'avant-dernière nuit. +Un impérieux besoin vous prend, dans les situations tendues, +d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute veut-on +s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales +soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul +explique pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche +dans la culasse de mon fusil, j'adressai ces mots à mon peu +sympathique officier: «La fin des munitions approche, +mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est dommage!»</p> + +<p>Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, +une forte commotion, comme un rude coup de bâton, +m'avait secoué le bras gauche. Toujours dans la position +du tireur à genou, je chargeais; ma main glissa, inerte, de +dessus mon genou par terre, et un flot de sang l'inonda. En +même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la +jambe sur laquelle avait reposé mon bras.</p> + +<p>Point de doute possible, nos maladroits adversaires, +avaient enfin, sur mille coups peut-être, touché au moins +une fois. Une balle m'avait fracassé l'avant-bras, l'avait +traversé, et s'était amortie sur ma cuisse. Malgré une assez +vive souffrance, très supportable cependant, je fis à part +moi ces constatations, nettement, comme pour le compte +d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident +de hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait +plus avec sa motte de terre, car une autre balle venait de la +pulvériser. Philosophiquement, je me bornai à lui dire: +«Allons! j'ai mon compte!»</p> + +<br><br><br> +<h2>HORS DE COMBAT</h2> + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: +mais cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de +relever ma main, où le sang délayait par nappes la couche +noire que la fumée de la poudre y avait déposée. Impossible. +L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à +l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de +déposer mon fusil, pour ramener, avec la main droite, la +gauche, qui définitivement refusait le service. Devenu inutile, +je me couchai tout de mon long dans la profondeur +d'un sillon.</p> + +<p>De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait +échappé. Le capitaine jurait comme un diable, hurlant de +toutes ses forces: «Tirez! mais tirez donc!» Villiot rampait +de l'un à l'autre, et, avec un petit instrument, que je +reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner les têtes +mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. +Malgré ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour +les derniers coups, j'avais eu toutes les peines du monde à +refermer le tonnerre. Les armes étaient trop échauffées, trop +encrassées. Il fallait de toute nécessité les laisser se refroidir +et les nettoyer. La place était incommode pour pratiquer +cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se +résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf +à la reprendre avec le reste de ses hommes. Il n'y avait +plus qu'à s'en aller, chose malaisée pour moi. Ma jambe +était plus endolorie que mon bras. Une fois mis debout, +non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut faire +appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon +fusil. Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles +adversaires redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos +oreilles grondait un véritable ouragan, dont mon soutien +était péniblement impressionné. «Mon Dieu, mon Dieu, +disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne pourriez-vous +pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de +nous!»</p> + +<p>Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous +regagnâmes les jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là, +le capitaine se hâta de rallier la seconde section. Au +moment où, comme nous l'avions fait trois quarts d'heure +plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le champ +que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon +sang, je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un +entrain qui me réjouit et un instant effaça l'impression des +tristes détails de la veille, il criait: «Allons, les enfants! +Allons, en avant, et vive la République!» Comme je poursuivais +mon chemin vers l'intérieur du village, le capitaine +demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?—C'est +le fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un +ton de bienveillance tout nouveau pour moi. Il est grièvement +blessé.—C'est bien!» ajouta M. Eynard en se disposant +à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major Harel, +tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.</p> + +<p>«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave +Villiot en guise d'adieu. M'étant retourné à la question du +capitaine, j'allais répondre; mais, au même instant, un +léger émoi se produisit parmi ceux qui couraient en avant. +A la vue d'un +obus fonçant sur +eux, le lieutenant +leur jeta +l'avertissement +des tranchées +de Crimée: +«Gare la +bombe! Couchez-vous!» +Toute la section +s'abattit +ensemble, +pendant que +l'implacable +projectile +achevait sa +course en +bourdonnant. Une lueur, un éclatement, aussitôt suivi +de la voix du lieutenant Barta: «Debout! en avant!» +Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas +gymnastique.</p> + +<p>Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux +soldats de la première section s'avancèrent pour l'aider à se +relever: j'attendis leur retour avec angoisse. Après avoir +soulevé le malheureux et l'avoir reposé à terre, ils revinrent, +très pâles. «Le sergent Nareval», dit l'un, et, avec +une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; «Tué. +Il a le crâne ouvert.»</p> + +<p>Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse +glisser sur moi les railleries que parfois les sceptiques ne +me ménagent pas. En allant au feu, sous la pluie des balles, +je n'avais jamais été préoccupé, à l'excès, de la pensée de +la mort, tout en mesurant assez froidement le danger. +Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait +mon beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille +de mon départ, je suis cependant revenu. Louis Nareval, au +contraire, d'aussi bonne volonté que moi, avait tremblé, le +8 décembre, parce que le spectre invisible, mais obsédant +quand même, lui avait donné pour le lendemain le rendez-vous +inévitable, le rendez-vous fatal.</p> + +<p>Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore +intacte, deux heures plus tôt, je rentrai dans le village, +en tirant le pied, en soutenant mon bras douloureux, et +je me laissai tomber sur un banc de pierre, près d'une +porte, plus triste encore que souffrant. Mon coeur était +navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je +regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De +communes misères, surtout endurées pour une noble cause, +nouent des liens solides. Par là se justifie l'assimilation +faite entre le régiment et la famille, car la parenté +s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.</p> + +<p>Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus +étaient meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille +nous avions manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, +et beaucoup faisaient des ravages dans un bataillon qui +était massé là, en réserve. Les cacolets venaient faire leur +sanglante récolte dans le village. Il en passa bientôt un +près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha +néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, +tout neuf, dont il me fit une écharpe, et il m'engagea +à le suivre, si je pouvais marcher, afin de me faire +soigner plus tôt.</p> + +<p>Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués +dans mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre +à la sortie de la balle, presque au coude. Tous mes vêtements, +capote, pantalon, guêtres, tout était inondé: je +m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. Et puis, +par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et désagréable +sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon +bras, comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le +cacolet. Mais ne voilà-t-il pas que, par une prudence fort +naturelle, obligée même, le conducteur s'engagea dans le +chemin le plus sûr, à l'abri des projectiles. Malheureusement +c'était aussi le plus long. Ma jambe me faisait +toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après +la vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme +était devenu tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je +pouvais être atteint sur un point plutôt que sur un autre. +Quittant mon guide, je coupai court, impunément, à travers +le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi +et derrière moi.</p> + +<p>A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. +Il n'avait été frappé que par une balle morte, qui lui avait +causé un engourdissement douloureux dont il était déjà +guéri. Du moment que nos camarades se battaient, il avait +hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie étant fort +réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité son +appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir +jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne +serais pas arrivé, si deux paysans n'étaient venus courageusement +à mon secours.</p> + +<p>Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du +dimanche, ils suivaient anxieux le spectacle de la bataille, +du seuil de leur demeure. Après s'être préparés à la quitter, +ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils voulaient espérer encore, +sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que fût leur préoccupation, +ils parurent l'oublier généreusement pour me +donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me +présentèrent un cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent +mon sac qui pesait fort sur mes épaules affaiblies.</p> + +<p>Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit +du combat nous parvenait, continu, de plus en plus intense. +Dans mon état de faiblesse, je ne me rendais plus un +compte très exact de la durée, ni des événements; mais +il paraît que toute une division prussienne était venue +appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre +division, violemment canonnée, dut se replier sur la ligne +de retranchement ménagée en avant de Villejouan et +d'Origny, dans les tranchées que le 1er et le 2e bataillon +du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes camarades +quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux +échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques +compagnies du 48e de marche et des chasseurs à pied qui, +déployés en tirailleurs, firent bonne contenance au delà +d'Origny, ce mouvement rétrograde eût dégénéré en +déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, +10 décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à +l'ordre de l'armée, à l'heure même où elle se distinguait +de nouveau. Avec tout le régiment, elle reprit Origny à +la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de nombreux +prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea +pas: dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, +les lieutenants Combes, Lafranchi et Lespinasse, et +460 sous-officiers et soldats, tués ou blessés.</p> + +<h3>II</h3> + + +<p>Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer +à se conduire avec honneur, d'abord à Saint-Calais, +et, en janvier, à Ardenay, sur le plateau d'Auvours, à +Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans Paris, au +mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné, +mais non exempt de toute épreuve.</p> + +<p>Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent +plier notre ligne, l'un d'eux courut à la recherche d'un +cacolet et nous l'amena presque aussitôt. On me hissa sur +la chaise de gauche, et en contrepoids fut placé un autre +fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat d'obus. +Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.</p> + +<p>Le doux balancement de mon véhicule original, l'air +vif de décembre qui me fouettait le visage, la secrète +pensée que chaque pas de notre monture me rapprochait +un peu des miens, le vague espoir de les aller retrouver +sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela +me ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant +dans mon bras, me rappelât assez vivement ma blessure, +je me sentis gagner par une sorte de joyeuse insouciance.</p> + +<p>A ce moment—je m'en souviens—un capitaine d'état-major +nous croisa sur la route: mon air de jeunesse le +frappa sans doute et aussi tout le sang qui dégouttait de +ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait de +larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il +affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui +répondre que cela ne manquait pas, car pour lui parler je +m'interrompis de fredonner le refrain de la retraite qui +s'arrangeait dans ma tête à la pensée de mes parents:</p> + + +<p>V'là votre fils qu'on vous ramène,<br> +Il est en bien triste état.</p> + + +<p>Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il +faut avouer pourtant que mon voisin m'importunait fort, +par ses plaintes et ses gémissements continuels. Les blessures +au ventre sont très douloureuses; mais celle de mon +compagnon n'était pas des plus graves. Son étui-musette +avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient +intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais +aucun scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il +hurlait davantage.</p> + +<p>Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement +cet étrange concert, tout au souci de sa fonction. +Il tenait court le licou de la bête et choisissait avec soin +le terrain, car, sur la route gelée, elle glissait à chaque +pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait le zèle du +conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet +tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois +mètres. Dieu, quels effroyables cris! Comment songer +à son propre mal, en entendant de telles lamentations?</p> + +<p>Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient +des mobiles. Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, +nous fûmes conduits dans l'auberge, et régalés d'une tasse +de café bien chaud. Notre mulet s'étant de son côté remis +de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent avec précaution +sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le +chemin qui conduit à Mer.</p> + +<p>Au départ nous avions passé devant des fermes où +travaillaient des chirurgiens. Des hommes au torse nu +taché de rouge, d'autres montrant, qui son bras, qui sa +jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque sorte sous +nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde. +Mais, à mesure que le jour avançait et que nous +nous rapprochions de la ville, différents chemins aboutissaient +à la grande route où affluaient les blessés provenant +des divers points du champ de bataille. Quelques-uns, les +plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, d'autres +sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle +attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, +il y en avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs +n'osaient sans doute pas se défaire d'un fardeau +sacré, lors même qu'ils avaient la certitude de ne plus +transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus +la douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé +de ses sens pour me reconnaître, le malheureux caporal +Dariès. Il avait eu, à ce que m'apprit le charretier, une +jambe broyée par un obus.</p> + +<p>Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer +montra enfin le faîte de ses maisons inégales, le grand toit +de sa halle et son clocher qui, toute proportion gardée, +rappelle modestement une des tours de Notre-Dame de +Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se +dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur +s'avoua fort embarrassé. Il ne pouvait guère nous +transporter plus loin, d'autant que nous avions besoin +d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait où nous +laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués +dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: +nous n'y aurions trouvé aucun abri. Me souvenant de +m'être arrêté dans un café du voisinage, je dis au soldat de +nous y conduire. Depuis un mois, l'établissement avait été +abandonné; les volets étaient clos. Alors, par une inspiration +soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais +entré quelques instants avant notre départ précipité pour +Châteaudun.</p> + +<p>Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, +la sollicitude de tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement +accueillis par la personne qui m'avait reçu +naguère. Tout exigu que fût le logement qu'elle partageait +avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y installa près +du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous +n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. +Elle se mit à parcourir la ville, qu'encombraient les troupes +de la division Camô, rétrogradées de Beaugency. Le premier +chirurgien qui se trouva sur son chemin, elle nous +l'amena.</p> + +<p>C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment +de gendarmerie mobile. Après avoir déclaré à mon +plaintif compagnon qu'il pourrait reprendre son service +dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec affabilité, +secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un pansement +sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la +gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois +mois de soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là +que l'autorisation implicite de regagner le nid familial.</p> + +<p>Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la +bonté ne se démentit pas un instant et que ma reconnaissance +se plaît à rappeler.</p> + +<p>Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans +mon souvenir un poétique bouquet au parfum impérissable, +fut rempli, en un cadre tout prosaïque, de soins matériels +infimes. Préparer un petit chiffon de toile, y étendre prestement +du beurre frais, à défaut de cérat, pour oindre mes +plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle +elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes +guêtres ensanglantées, pour me permettre de me délasser +sur un matelas qui avait été étendu dans l'atelier d'un +menuisier voisin. Mais la charité ennoblissait tout cela. +Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins honteux de +voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez +donc, me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre +seule manière, à nous autres, de servir notre malheureux +pays?»</p> + +<p>Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut +nous enseigner à le mieux supporter, en nous rappelant +que l'échelle des maux est infinie. Sur mon grabat, je dus +me faire tout petit, pour partager la place avec un pauvre +diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au jour je +n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa +double blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits +de décembre sont interminables, et celle que je passai là +me parut bien la plus longue de ma vie. Le sommeil me +fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma tête. A +la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants +prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. +L'établi du menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, +offrait l'aspect d'un catafalque. Plusieurs planches, dressées +contre les murs, avaient des blancheurs de fantômes, +et le jeu de la lumière leur donnait un semblant d'agitation. +La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et +quand, par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, +à ressaisir le sentiment exact des choses, une autre terreur +surgissait. Je prêtais anxieusement l'oreille aux rumeurs +de la rue.</p> + +<p>A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit +s'était répandu que les Allemands s'avançaient rapidement +et que la ville de Mer allait être envahie. Les chevaux +qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à +nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce +déjà les pas de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé +de la rue? Le jour allait-il nous trouver libres, ou prisonniers?</p> + +<p>Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident +futile vint cependant me distraire. Un petit objet, comme +un caillou, roulait sous mes talons, me gênait: je me +creusai vainement l'esprit à en déterminer la forme et la +nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je reconnus +une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute +mâchée. C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir +contusionné la cuisse, elle était descendue dans ma guêtre. +Soigneusement je la recueillis. Mon frère aîné m'avait +demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient pas +laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute +de mieux, il faudrait que mon collectionneur s'en contentât. +Je comptais bien pouvoir le lui rapporter, les +troupes françaises occupant encore la ville. En les voyant +circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles +venaient réellement de nous délivrer.</p> + +<p>Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à +ma gracieuse et douce infirmière. Tremblant de fièvre et +de froid, boitant, <i>traînant l'aile et tirant le pied</i>, je gagnai +la gare, où, d'heure en heure, des trains formés à la hâte +emportaient par centaines des débris humains de l'armée +de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement +atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher +encore, gagnaient le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns +de nos adversaires, Bavarois au casque en cuir bouilli. +Deux avaient été frappés à la tête, un autre au bras. La +solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à +nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre +rancune pût tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient +résignés, sous leurs linges sanglants.</p> + +<p>Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai +place dans le fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma +jambe fût toujours raide et endolorie, je n'eus garde de +me coucher: je m'efforçais de taper des pieds dans mon +coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par +bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le +trajet, de Mer à Bordeaux, dura quarante-huit heures, +par un froid sibérien. Les malheureux, qui autour de moi +n'avaient pas la ressource de m'imiter, enduraient le +martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent +avec une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps +placé sous mes yeux, échappe à ma mémoire. De +cet entassement se dégage un petit chasseur à pied, au +visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa veste +courte, sans manteau ni couverture: il avait—je crois—une +main écrasée. Plus près de moi est étendu un +malheureux garde-mobile dont le pied tient à peine à la jambe, +par quelques fibres.</p> + +<p>Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient +guère. Il ne fut certainement pas échangé dix paroles +entre nous durant ces deux longues journées: c'est une +chose remarquable que la morne résignation des soldats +mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation +du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux +et graves. Les hurleurs sont généralement les moins +atteints. Les autres regardent venir stoïquement la guérison +incertaine, lointaine en tout cas, indifférents à +ce qui les environne et dédaigneux même de la commisération.</p> + +<p>A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait +à m'accabler; mon bras semblait s'appesantir +davantage d'instant en instant: je craignais de ne pouvoir +résister jusqu'au terme de mon voyage. J'appris d'ailleurs +avec inquiétude que notre train allait être dirigé sur Mont-de-Marsan +et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se +trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à +Toulouse, et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il +n'hésita pas à me faire descendre; il m'autorisa à aller +prendre un autre train, à la gare Saint-Jean, de l'autre +côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me faire +panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.</p> + +<p>Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, +mais d'une très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. +Quand je poussai devant moi la porte vitrée, +une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur indécise, +entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une +immense litière, jonchée de victimes saignantes, et, de +distance en distance, circulaient avec précaution quelques +soeurs grises dont les cornettes blanches semblaient lumineuses +dans l'obscurité relative. Une rumeur de plaintes, +dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit +commun de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, +j'oubliai mon propre mal et me sentis assailli par +de plus hautes pensées.</p> + +<p>Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire +restât à l'une des deux nations: l'autre, à défaut de +gloire, pouvait du moins revendiquer l'estime du monde, +en se défendant jusqu'à l'épuisement. Dans cette lutte où +tombaient tant de Français, peu importait qu'ils fussent +vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées +à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; +mais nous souffrions assez pour avoir droit plus tard au +respect de nos cadets. Oui, malgré nos désastres inouïs, +nous pouvions sans forfanterie, comme les Russes après +la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du +vaincu de Pavie: <i>Tout est perdu, fors l'honneur.</i></p> + +<p>Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, +une pitié profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait +donc envahi. Nareval, Dariès, le malheureux caporal Tillot, +et mes autres compagnons d'armes, qui, peut-être, avaient +succombée à leur tour, tous me revinrent en mémoire; et +en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler aux +pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette +paille ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas +des soins immédiats. Quand j'eus refermé la porte de +l'étrange salle d'attente où l'on sentait planer la mort, +je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je quittai la +gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi +que, quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.</p> + +<p>Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux +un court séjour chez de vieux amis de mon père; mais +ils habitaient loin du centre, près de Caudéran, une +maison isolée, ce que les Bordelais nomment une échoppe. +La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne +m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, +dans la demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur +pâlissante des papillons de gaz, devant la vaste étendue +brumeuse qui marquait le lit du fleuve gascon, j'eus une +sorte de défaillance morale; il me parut impossible de +reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à +la pensée de me reposer en face de visages amis. Mais près +d'une lieue me séparait de Caudéran, une lieue de quais, +de places, de rues. Comment se retrouver dans un pareil +dédale?</p> + +<p>Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu +de cinq francs, superstitieusement gardé comme un en-cas +suprême. Le moment était venu de faire donner la réserve. +Devant moi se trouvait un débit où mangeaient et buvaient +quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis que je +prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller +chercher une voiture. Une heure durant, elle me cahota; +du moins, mon bras répercutait les moindres secousses. +Elle me déposa tout là-bas, au moment même où nos bons +amis ouvraient leurs volets.</p> + +<p>Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me +reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne +pouvait parvenir à ouvrir la voiture. Ils accoururent, +firent céder la portière, me soutinrent jusque dans la +maison. Le premier moment de stupeur passé, les braves +gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près +d'eux, un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y +avaient vu mourir leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent +mon père par le télégraphe.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, +les soins les plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. +Mon père, arrivé par le premier express, put amener près +de moi le docteur Fusier, médecin principal des armées, +que les fiévreux du Mexique et plusieurs générations de +polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup +de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, +nombre fatidique, devaient être extraites successivement, +et il autorisa mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le +lendemain, à cheval dès la première heure, lui-même vint +présider à mon embarquement.</p> + +<p>Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient +une désinfection, j'avais été enveloppé dans des +vêtements civils. La fièvre aidant, je n'étais guère qu'un +paquet inerte, presque inconscient. Il me souvient pourtant +que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus pris à +la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma +main libre, j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont +nos amis m'avaient orné: il me répugnait de rentrer dans +ma ville sous le casque du pacifique roi d'Yvetot. Au bout +du trajet, autre motif de protestation. Une civière avait été +amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de +Toulouse; je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, +et rien ne put me faire céder, car ce n'était plus +la coquetterie qui m'animait: mais à aucun prix je ne +voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.</p> + +<p>A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur +Desprez, l'archevêque du diocèse, se trouvait là fortuitement; +il fit quelques pas à ma rencontre. Après m'avoir +adressé de bienveillantes paroles, il me donna sa bénédiction. +Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, +enfin, par un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement +maternel.</p> + +<p>Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul +souvenir me paraît plus précieux que la possession d'une +rivière de diamants. Oui, nous pouvions nous embrasser, +nous embrasser de bon coeur. Au milieu du désastre +national nous nous sentions la conscience légère, exempte +de tout reproche.</p> + +<p>Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était +d'autant plus appréciable, que le danger avait été réel. Ce +danger, le mal physique le rappelait, pour la jouissance du +revoir. Un rien, une légère déviation de la balle, j'étais tué +et perdu pour ma mère; elle était perdue pour moi. Au +contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour +redevenir pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, +toutes les mères ont prodigué au leur des soins de toutes +les heures, heures de jour et heures de nuit: elles +leur ont témoigné un dévouement absolu, sans borne; +mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot +donné la vie deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient +de tout; il m'a donc été possible de lui vouer une reconnaissance +presque proportionnée à sa tendresse.</p> + +<p>Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait +fallu un contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. +Puisque j'avais survécu, je devais au malheureux Nareval +d'accomplir son dernier souhait, aller dire à ceux dont il +m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait +su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. +Ma guérison traînait beaucoup et devenait douteuse; +je n'avais pas de peine à m'en apercevoir: j'obtins de +mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse indiquée. Nul +n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible mission +dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui +avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon +ne lui accordèrent qu'indifférence en retour. Mon +père, pour les préparer, parla d'abord d'une blessure, d'une +blessure grave. «Vraiment, ce pauvre Louis! C'était un +brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, ils +parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque +sorte de nouveau, en effigie.</p> + +<p>Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup +dépassé. Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce +temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours +au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais, +je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins +dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la +peine de me panser lui-même matin et soir, il désespérait +de me guérir; à moins d'en venir aux moyens extrêmes. +Chaque jour, il parlait plus fermement de l'amputation: +mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se démentait +pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de +mai, moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui +guerroyaient encore, sous les balles françaises, autour du +Mont-Valérien, à l'Arc de Triomphe, à Montmartre, à la +Chapelle.</p> + +<p>Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, +mérita d'être cité à l'ordre du 1er corps de l'armée de +Versailles. Nos trois officiers furent décorés vers le même +temps, et mon successeur eût pu l'être sans injustice. +Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier +Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant +sa joue de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs +de quitter la compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se +battre jusqu'au dernier jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer +d'occasions si éclatantes, poursuivaient simplement l'accomplissement +de leur dur devoir. Seul Laurier, qu'au +moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, était +rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir +dédaigné l'épaulette.</p> + +<p>Tout d'un coup, la constance et le dévouement du +docteur Molinier furent enfin récompensés. Les prières de +ma mère aidant, j'entrai presque subitement en convalescence. +Un jour, en cachette de mes parents, je parvins, +après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie +du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche +trouée de mon habit de guerre, ce bras si largement +labouré par la lancette du chirurgien, ce bras qu'avait si +longtemps menacé le couteau de l'opérateur, ce bras qui +m'avait été conservé miraculeusement.</p> + +<p>Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du +plomb, j'apparus soudain, triomphant, aux yeux de tous les +miens réunis pour le repas du soir. Quelle surprise, et +quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien des soucis à ma +mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies infinies!</p> + +<p>Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle +m'a suffi. Aussi, en dépit des plus vives souffrances, +malgré l'énervement de ma longue maladie, dans l'angoisse +de très douloureuses opérations, aucun regret n'est +jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux +amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, +en toute sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:</p> + + +<p>Je le ferais encor, si j'avais à le faire.</p> + + +<br><br><br> + +<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> + +<p>Échos des premiers revers</p> + +<p>Le 48e régiment de marche</p> + +<p>En campagne</p> + +<p>La déroute</p> + +<p>Bataille</p> + +Hors de combat + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 ***</div> +</body> +</html> |
