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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:37:46 -0700
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
+ content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Lettres de Monmoulin</title>
+ <meta name="author" content="Alphonse Daudet">
+
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 ***</div>
+
+<h1>LETTRES DE MON MOULIN</h1>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>ALPHONSE DAUDET</h2><br>
+
+
+
+<p>PARIS</p>
+
+<p class="STDIT">A MA FEMME</p><br><br>
+
+<h3>AVANT-PROPOS</h3>
+
+<p>Par devant maître Honorat Grapazi, notaire
+à la résidence de Pampérigouste,</p>
+
+<p>«A comparu</p>
+
+<p>«Le sieur Gaspard Mitifio, époux de
+Vivette Cornille, ménager au lieudit des
+Cigalières et y demeurant:</p>
+
+<p>«Lequel par ces présentes a vendu et
+transporté sous les garanties de droit et de
+fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges
+et hypothèques,</p>
+
+<p>«Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant
+à Paris, à ce présent et ce acceptant,</p>
+
+<p>«Un moulin à vent et à farine, sis dans la
+vallée du Rhône, au plein coeur de Provence,
+sur une côte boisée de pins et de chênes
+verts; étant ledit moulin abandonné depuis
+plus de vingt années et hors d'état de moudre,
+comme il appert des vignes sauvages,
+mousses, romarins, et autres verdures parasites
+qui lui grimpent jusqu'au bout des
+ailes;</p>
+
+<p>«Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte,
+avec sa grande roue cassée, sa plate-forme
+où l'herbe pousse dans les briques,
+déclare le sieur Daudet trouver ledit moulin
+à sa convenance et pouvant servir à ses travaux
+de poésie, l'accepte à ses risques et
+périls, et sans aucun recours contre le vendeur,
+pour cause de réparations qui pourraient
+y être faites.</p>
+
+<p>«Cette vente a lieu en bloc moyennant
+le prix convenu, que le sieur Daudet, poète,
+a mis et déposé sur le bureau en espèces de
+cours, lequel prix a été de suite touché et
+retiré par le sieur Mitifio, le tout à la vue
+des notaires et des témoins soussignés, dont
+quittance sous réserve.</p>
+
+<p>«Acte fait à Pampérigouste, en l'étude
+Honorat, en présence de Francet Mamaï,
+joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique,
+porte-croix des pénitents blancs;</p>
+
+<p>«Qui ont signé avec les parties et le
+notaire après lecture...»</p>
+
+
+
+
+
+<h2>LETTRES DE MON MOULIN</h2>
+
+
+<h3>INSTALLATION</h3>
+
+
+<p>Ce sont les lapins qui ont été étonnés!...
+Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte
+du moulin fermée, les murs et la plate-forme
+envahis par les herbes, ils avaient
+fini par croire que la race des meuniers
+était éteinte, et, trouvant la place bonne,
+ils en avaient fait quelque chose comme un
+quartier général, un centre d'opérations
+stratégiques: le moulin de Jemmapes des
+lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait
+bien, sans mentir, une vingtaine assis en
+rond sur la plate-forme, en train de se
+chauffer les pattes à un rayon de lune... Le
+temps d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà
+le bivouac en déroute, et tous ces petits
+derrières blancs qui détalent, la queue en
+l'air, dans le fourré. J'espère bien qu'ils
+reviendront.</p>
+
+<p>Quelqu'un de très étonné aussi, en me
+voyant, c'est le locataire du premier, un
+vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui
+habite le moulin depuis plus de vingt ans.
+Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile
+et droit sur l'arbre de couche, au
+milieu des plâtras, des tuiles tombées. Il
+m'a regardé un moment avec son oeil rond;
+puis, tout effaré de ne pas me reconnaître,
+il s'est mis à faire: «Hou! hou!» et à
+secouer péniblement ses ailes grises de
+poussière;&mdash;ces diables de penseurs! ça
+ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il
+est, avec ses yeux clignotants et sa mine
+renfrognée, ce locataire silencieux me plaît
+encore mieux qu'un autre, et je me suis
+empressé de lui renouveler son bail. Il garde
+comme dans le passé tout le haut du moulin
+avec une entrée par le toit; moi je me
+réserve la pièce du bas, une petite pièce
+blanchie à la chaux, basse et voûtée comme
+un réfectoire de couvent.</p>
+
+<hr>
+
+<p>C'est de là que je vous écris, ma porte
+grande ouverte, au bon soleil.</p>
+
+<p>Un joli bois de pins tout étincelant de lumière
+dégringole devant moi jusqu'au bas de
+la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent
+leurs crêtes fines... Pas de bruit... A peine,
+de loin en loin, un son de fifre, un courlis
+dans les lavandes, un grelot de mules sur la
+route... Tout ce beau paysage provençal ne
+vit que par la lumière.</p>
+
+<p>Et maintenant, comment voulez-vous que
+je le regrette, votre Paris bruyant et noir? Je
+suis si bien dans mon moulin! C'est si bien
+le coin que je cherchais, un petit coin parfumé
+et chaud, à mille lieues des journaux,
+des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies
+choses autour de moi! Il y a à peine huit
+jours que je suis installé, j'ai déjà la tête
+bourrée d'impressions et de souvenirs...
+Tenez! pas plus tard qu'hier soir, j'ai assisté
+à la rentrée des troupeaux dans un <i>mas</i> (une
+ferme) qui est au bas de la côte, et je vous
+jure que je ne donnerais pas ce spectacle
+pour toutes les <i>premières</i> que vous avez
+eues à Paris cette semaine. Jugez plutôt.</p>
+
+<p>Il faut vous dire qu'en Provence, c'est
+l'usage, quand viennent les chaleurs, d'envoyer
+le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens
+passent cinq ou six mois là-haut, logés à la
+belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre;
+puis, au premier frisson de l'automne on
+redescend au <i>mas</i>, et l'on revient brouter
+bourgeoisement les petites collines grises
+que parfume le romarin... Donc hier soir
+les troupeaux rentraient. Depuis le matin,
+le portail attendait, ouvert à deux battants;
+les bergeries étaient pleines de paille fraîche.
+D'heure en heure on se disait: «Maintenant
+ils sont à Eyguières, maintenant au
+Paradou.» Puis, tout à coup, vers le soir,
+un grand cri: «Les voilà!» et là-bas, au
+lointain, nous voyons le troupeau s'avancer
+dans une gloire de poussière. Toute la route
+semble marcher avec lui... Les vieux béliers
+viennent d'abord, la corne en avant, l'air
+sauvage; derrière eux le gros des moutons,
+les mères un peu lasses, leurs nourrissons
+dans les pattes;&mdash;les mules à pompons
+rouges portant dans des paniers les agnelets
+d'un jour qu'elles bercent en marchant;
+puis les chiens tout suants, avec des langues
+jusqu'à terre, et deux grands coquins de
+bergers drapés dans des manteaux de cadis
+roux qui leur tombent sur les talons comme
+des chapes.</p>
+
+<p>Tout cela défile devant nous joyeusement
+et s'engouffre sous le portail, en piétinant
+avec un bruit d'averse... Il faut voir
+quel émoi dans la maison. Du haut de leur
+perchoir, les gros paons vert et or, à crête
+de tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent
+par un formidable coup de trompette.
+Le poulailler, qui s'endormait, se réveille
+en sursaut. Tout le monde est sur
+pied: pigeons, canards dindons, pintades.
+La basse-cour est comme folle; les poules
+parlent de passer la nuit!... On dirait que
+chaque mouton a rapporté dans sa laine,
+avec un parfum d'Alpe sauvage, un peu de
+cet air vif des montagnes qui grise et qui
+fait danser.</p>
+
+<p>C'est au milieu de tout ce train que le
+troupeau gagne son gîte. Rien de charmant
+comme cette installation. Les vieux béliers
+s'attendrissent en revoyant leur crèche.
+Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont
+nés dans le voyage et n'ont jamais vu la
+ferme, regardent autour d'eux avec étonnement.</p>
+
+<p>Mais le plus touchant encore, ce sont les
+chiens, ces braves chiens de berger, tout affairés
+après leurs bêtes et ne voyant qu'elles
+dans le <i>mas</i>. Le chien de garde a beau les
+appeler du fond de sa niche: le seau du
+puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur
+faire signe: ils ne veulent rien voir, rien
+entendre, avant que le bétail soit rentré, le
+gros loquet poussé sur la petite porte à
+claire-voie, et les bergers attablés dans la
+salle basse. Alors seulement ils consentent
+à gagner le chenil, et là, tout en lapant leur
+écuellée de soupe, ils racontent à leurs camarades
+de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut
+dans la montagne, un pays noir où il
+y a des loups et de grandes digitales de
+pourpre pleines de rosée jusqu'au bord.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE</h3>
+
+<p>C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais
+pris la diligence de Beaucaire, une bonne
+vieille patache qui n'a pas grand chemin à
+faire avant d'être rendue chez elle, mais qui
+flâne tout le long de la route, pour avoir
+l'air, le soir, d'arriver de très loin. Nous
+étions cinq sur l'impériale sans compter le
+conducteur.</p>
+
+<p>D'abord un gardien de Camargue, petit
+homme trapu, poilu, sentant le fauve, avec
+de gros yeux pleins de sang et des anneaux
+d'argent aux oreilles; puis deux Beaucairois,
+un boulanger et son <i>gindre</i>, tous deux
+très rouges, très poussifs, mais des profils
+superbes, deux médailles romaines à l'effigie
+de Vitellius. Enfin, sur le devant, près
+du conducteur, un homme... non! une casquette,
+une énorme casquette en peau de
+lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait
+la route d'un air triste.</p>
+
+<p>Tous ces gens-là se connaissaient entre
+eux et parlaient tout haut de leurs affaires,
+très librement. Le Camarguais racontait
+qu'il venait de Nîmes, mandé par le juge
+d'instruction pour un coup de fourche
+donné à un berger. On a le sang vif en Camargue...
+Et à Beaucaire donc! Est-ce que
+nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger
+à propos de la Sainte Vierge? Il paraît
+que le boulanger était d'une paroisse
+depuis longtemps vouée à la madone, celle
+que les Provençaux appellent la <i>bonne mère</i>
+et qui porte le petit Jésus dans ses bras; le
+gindre, au contraire, chantait au lutrin
+d'une église toute neuve qui s'était consacrée
+à l'Immaculée Conception, cette belle
+image souriante qu'on représente les bras
+pendants, les mains pleines de rayons. La
+querelle venait de là. Il fallait voir comme
+ces deux bons catholiques se traitaient,
+eux et leurs madones:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est jolie, ton immaculée!</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en donc avec ta bonne mère!</p>
+
+<p>&mdash;Elle en a vu de grises, la tienne, en
+Palestine!</p>
+
+<p>&mdash;Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce
+qu'elle n'a pas fait... Demande plutôt à saint
+Joseph.</p>
+
+<p>Pour se croire sur le port de Naples, il
+ne manquait plus que de voir luire les couteaux,
+et ma foi, je crois bien que ce beau
+tournoi théologique se serait terminé par
+là si le conducteur n'était pas intervenu.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous donc tranquilles avec vos
+madones, dit-il en riant aux Beaucairois:
+tout ça, c'est des histoires de femmes, les
+hommes ne doivent pas s'en mêler.</p>
+
+<p>Là-dessus, il fit claquer son fouet d'un
+petit air sceptique qui rangea tout le monde
+de son avis.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La discussion était finie; mais le boulanger,
+mis en train, avait besoin de dépenser
+le restant de sa verve, et, se tournant vers
+la malheureuse casquette, silencieuse et
+triste dans son coin, il lui dit d'un air goguenard:</p>
+
+<p>&mdash;Et ta femme, à toi, rémouleur?... Pour
+quelle paroisse tient-elle?</p>
+
+<p>Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase
+une intention très comique, car l'impériale
+tout entière partit d'un gros éclat de rire...
+Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas
+l'air d'entendre. Voyant cela, le boulanger
+se tourna de mon côté:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne la connaissez pas sa femme,
+monsieur? une drôle de paroissienne, allez!
+Il n'y en en a pas deux comme elle dans
+Beaucaire.</p>
+
+<p>Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne
+bougea pas; il se contenta de dire tout bas,
+sans lever la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, boulanger.</p>
+
+<p>Mais ce diable de boulanger n'avait pas
+envie de se taire, et il reprit de plus belle:</p>
+
+<p>&mdash;Viédase! Le camarade n'est pas à plaindre
+d'avoir une femme comme celle-là...
+Pas moyen de s'ennuyer un moment avec
+elle... Pensez donc! une belle qui se fait
+enlever tous les six mois, elle a toujours
+quelque chose à vous raconter quand elle
+revient... C'est égal, c'est un drôle de petit
+ménage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils
+n'étaient pas mariés depuis un an, paf! voilà
+la femme qui part en Espagne avec un marchand
+de chocolat.</p>
+
+<p>Le mari reste seul chez lui à pleurer et
+à boire... Il était comme fou. Au bout de
+quelque temps, la belle est revenue dans
+le pays, habillée en Espagnole, avec un
+petit tambour à grelots. Nous lui disions
+tous:</p>
+
+<p>&mdash;Cache-toi; il va te tuer.</p>
+
+<p>«Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis
+ensemble bien tranquillement, et elle lui a
+appris à jouer du tambour de basque.</p>
+
+<p>Il y eut une nouvelle explosion de rires.
+Dans son coin, sans lever la tête, le rémouleur
+murmura encore:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, boulanger.</p>
+
+<p>Le boulanger n'y prit pas garde et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après
+son retour d'Espagne la belle s'est
+tenue tranquille... Ah mais non!... Son
+mari avait si bien pris la chose! Ça lui a
+donné envie de recommencer... Après l'Espagnol,
+ç'a été un officier, puis un marinier
+du Rhône, puis un musicien, puis un...
+Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon,
+c'est que chaque fois c'est la même comédie.
+La femme part, le mari pleure; elle revient,
+il se console. Et toujours on la lui enlève,
+et toujours il la reprend... Croyez-vous qu'il
+a de la patience, ce mari-là! Il faut dire
+aussi qu'elle est crânement jolie, la petite
+rémouleuse... un vrai morceau de cardinal:
+vive, mignonne, bien roulée; avec ça, une
+peau blanche et des yeux couleur de noisette
+qui regardent toujours les hommes en
+riant... Ma foi! mon Parisien, si vous repassez
+jamais par Beaucaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie...,
+fit encore une fois le pauvre rémouleur avec
+une expression de voix déchirante.</p>
+
+<p>A ce moment, la diligence s'arrêta. Nous
+étions au <i>mas</i> des Anglores. C'est là que les
+deux Beaucairois descendaient, et je vous
+jure que je ne les retins pas... Farceur de
+boulanger! Il était dans la cour du <i>mas</i> qu'on
+l'entendait rire encore.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide.
+On avait laissé le Camarguais à Arles; le
+conducteur marchait sur la route à côté de
+ses chevaux... Nous étions seuls là-haut, le
+rémouleur et moi chacun dans notre coin,
+sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la
+capote brûlait. Par moments, je sentais mes
+yeux se fermer et ma tête devenir lourde;
+mais impossible de dormir. J'avais toujours
+dans les oreilles ce «Tais-toi, je t'en prie,»
+si navrant et si doux... Ni lui non plus, le
+pauvre homme! il ne dormait pas. De derrière,
+je voyais ses grosses épaules frissonner,
+et sa main,&mdash;une longue main blafarde
+et bête,&mdash;trembler sur le dos de la
+banquette, comme une main de vieux. Il
+pleurait...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà chez vous, Parisien! me cria
+tout à coup le conducteur; et du bout de son
+fouet il me montrait ma colline verte avec le
+moulin piqué dessus comme un gros papillon.</p>
+
+<p>Je m'empressai de descendre... En passant
+près du rémouleur, j'essayai de regarder
+sous sa casquette: j'aurais voulu le voir
+avant de partir. Comme s'il avait compris ma
+pensée, le malheureux leva brusquement la
+tête, et, plantant son regard dans le mien:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une
+voix sourde, et si un de ces jours vous apprenez
+qu'il y a eu un malheur à Beaucaire,
+vous pourrez dire que vous connaissez celui
+qui a fait le coup.</p>
+
+<p>C'était une figure éteinte et triste, avec de
+petits yeux fanés. Il y avait des larmes dans
+ces yeux, mais dans cette voix il y avait de la
+haine. La haine, c'est la colère des faibles!...
+Si j'étais la rémouleuse, je me méfierais.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LE SECRET DE MAITRE CORNILLE</h3>
+
+
+<p>Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre,
+qui vient de temps en temps faire la veillée
+chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté
+l'autre soir un petit drame de village dont
+mon moulin a été témoin il y a quelque
+vingt ans. Le récit du bonhomme m'a
+touché, et je vais essayer de vous le redire
+tel que je l'ai entendu.</p>
+
+<p>Imaginez-vous pour un moment, chers
+lecteurs, que vous êtes assis devant un pot
+de vin tout parfumé, et que c'est un vieux
+joueur de fifre qui vous parle.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas
+toujours été un endroit mort et sans renom,
+comme il est aujourd'hui. Autre temps, il
+s'y faisait un grand commerce de meunerie,
+et, dix lieues à la ronde, les gens des <i>mas</i>
+nous apportaient leur blé à moudre... Tout
+autour du village, les collines étaient couvertes
+de moulins à vent. De droite et de
+gauche on ne voyait que des ailes qui viraient
+au mistral par-dessus les pins, des ribambelles
+de petits ânes chargés de sacs, montant
+et dévalant le long des chemins; et
+toute la semaine c'était plaisir d'entendre
+sur la hauteur le bruit des fouets, le craquement
+de la toile et le <i>Dia hue!</i> des aides-meuniers...
+Le dimanche nous allions aux
+moulins, par bandes. Là-haut, les meuniers
+payaient le muscat. Les meunières étaient
+belles comme des reines, avec leurs fichus
+de dentelles et leurs croix d'or. Moi, j'apportais
+mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on
+dansait des farandoles. Ces moulins-là,
+voyez-vous, faisaient la joie et la richesse
+de notre pays.</p>
+
+<p>Malheureusement, des Français de Paris
+eurent l'idée d'établir une minoterie à vapeur,
+sur la route de Tarascon. Tout beau,
+tout nouveau! Les gens prirent l'habitude
+d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les
+pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage.
+Pendant quelque temps ils essayèrent
+de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et
+l'un après l'autre, <i>pécaïre!</i> ils furent tous
+obligés de fermer... On ne vit plus venir les
+petits ânes... Les belles meunières vendirent
+leurs croix d'or... Plus de muscat! plus de
+farandole!... Le mistral avait beau souffler,
+les ailes restaient immobiles... Puis, un
+beau jour, la commune fit jeter toutes ces
+masures à bas, et l'on sema à leur place de
+la vigne et des oliviers.</p>
+
+<p>Pourtant, au milieu de la débâcle, un
+moulin avait tenu bon et continuait de virer
+courageusement sur sa butte, à la barbe des
+minotiers. C'était le moulin de maître Cornille,
+celui-là même où nous sommes en
+train de faire la veillée en ce moment.</p>
+
+ * * * * *
+
+<p>Maître Cornille était un vieux meunier,
+vivant depuis soixante ans dans la farine et
+enragé pour son état. L'installation des minoteries
+l'avait rendu comme fou. Pendant
+huit jours, on le vit courir par le village,
+ameutant le monde autour de lui et criant
+de toutes ses forces qu'on voulait empoisonner
+la Provence avec la farine des minotiers.
+«N'allez pas là-bas, disait-il; ces brigands-là,
+pour faire le pain, se servent de la vapeur,
+qui est une invention du diable, tandis que
+moi je travaille avec le mistral et la tramontane,
+qui sont la respiration du bon Dieu...»
+Et il trouvait comme cela une foule de belles
+paroles à la louange des moulins à vent,
+mais personne ne les écoutait.</p>
+
+<p>Alors, de male rage, le vieux s'enferma
+dans son moulin et vécut tout seul comme
+une bête farouche. Il ne voulut pas même
+garder près de lui sa petite-fille Vivette, une
+enfant de quinze ans, qui, depuis la mort de
+ses parents, n'avait plus que son <i>grand</i> au
+monde. La pauvre petite fut obligée de
+gagner sa vie et de se louer un peu partout
+dans les <i>mas</i>, pour la moisson, les magnans
+ou les olivades. Et pourtant son grand-père
+avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là.
+Il lui arrivait souvent de faire ses quatre
+lieues à pied par le grand soleil pour aller
+la voir au <i>mas</i> où elle travaillait, et quand il
+était près d'elle, il passait des heures entières
+à la regarder en pleurant...</p>
+
+<p>Dans le pays on pensait que le vieux meunier,
+en renvoyant Vivette avait agi par
+avarice; et cela ne lui faisait pas honneur
+de laisser sa petite-fille ainsi traîner d'une
+ferme à l'autre, exposée aux brutalités des
+<i>baïles</i> et à toutes les misères des jeunesses
+en condition. On trouvait très mal aussi
+qu'un homme du renom de maître Cornille,
+et qui, jusque-là, s'était respecté, s'en allât
+maintenant par les rues comme un vrai
+bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la
+taillole en lambeaux... Le fait est que le dimanche,
+lorsque nous le voyions entrer à la
+messe, nous avions honte pour lui, nous autres
+les vieux; et Cornille le sentait si bien
+qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc
+d'oeuvre. Toujours il restait au fond de l'église,
+près du bénitier, avec les pauvres.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Dans la vie de maître Cornille il y avait
+quelque chose qui n'était pas clair. Depuis
+longtemps personne, au village, ne lui portait
+plus de blé, et pourtant les ailes de son
+moulin allaient toujours leur train comme
+devant... Le soir, on rencontrait par les
+chemins le vieux meunier poussant devant
+lui son âne chargé de gros sacs de farine.</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes vêpres, maître Cornille! lui
+criaient les paysans; ça va donc toujours, la
+meunerie.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, mes enfants, répondait le
+vieux d'un air gaillard. Dieu merci, ce n'est
+pas l'ouvrage qui nous manque.</p>
+
+<p>Alors, si on lui demandait d'où diable
+pouvait venir tant d'ouvrage, il se mettait
+un doigt sur les lèvres et répondait gravement:
+«<i>Motus!</i> je travaille pour l'exportation...»
+Jamais on n'en put tirer davantage.</p>
+
+<p>Quant à mettre le nez dans son moulin,
+il n'y fallait pas songer. La petite Vivette
+elle-même n'y entrait pas...</p>
+
+<p>Lorsqu'on passait devant, on voyait la
+porte toujours fermée, les grosses ailes
+toujours en mouvement, le vieil âne broutant
+le gazon de la plate-forme, et un grand
+chat maigre qui prenait le soleil sur le rebord
+de la fenêtre et vous regardait d'un
+air méchant.</p>
+
+<p>Tout cela sentait le mystère et faisait
+beaucoup jaser le monde. Chacun expliquait
+de sa façon le secret de maître Cornille, mais
+le bruit général était qu'il y avait dans ce
+moulin-là encore plus de sacs d'écus que
+de sacs de farine.</p>
+
+
+
+<p>A la longue pourtant tout se découvrit;
+voici comment:</p>
+
+<p>En faisant danser la jeunesse avec mon
+fifre, je m'aperçus un beau jour que l'aîné
+de mes garçons et la petite Vivette s'étaient
+rendus amoureux l'un de l'autre. Au fond
+je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout le
+nom de Cornille était en honneur chez
+nous, et puis ce joli petit passereau de
+Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter
+dans ma maison. Seulement, comme nos
+amoureux avaient souvent occasion d'être
+ensemble, je voulus, de peur d'accidents,
+régler l'affaire tout de suite, et je montai
+jusqu'au moulin pour en toucher deux mots
+au grand-père... Ah! le vieux sorcier! il
+faut voir de quelle manière il me reçut! Impossible
+de lui faire ouvrir sa porte. Je lui
+expliquai mes raisons tant bien que mal, à
+travers le trou de la serrure; et tout le temps
+que je parlais, il y avait ce coquin de chat
+maigre qui soufflait comme un diable au-dessus
+de ma tête.</p>
+
+<p>Le vieux ne me donna pas le temps de
+finir, et me cria fort malhonnêtement de retourner
+à ma flûte; que, si j'étais pressé de
+marier mon garçon, je pouvais bien aller
+chercher des filles à la minoterie... Pensez
+que le sang me montait d'entendre ces mauvaises
+paroles; mais j'eus tout de même assez
+de sagesse pour me contenir, et, laissant ce
+vieux fou à sa meule, je revins annoncer
+aux enfants ma déconvenue... Ces pauvres
+agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me
+demandèrent comme une grâce de monter
+tous deux ensemble au moulin, pour parler
+au grand-père... Je n'eus pas le courage de
+refuser, et prrrt! voilà mes amoureux partis.
+Tout juste comme ils arrivaient là-haut,
+maître Cornille venait de sortir. La porte
+était fermée à double tour; mais le vieux
+bonhomme, en partant, avait laissé son
+échelle dehors, et tout de suite l'idée vint
+aux enfants d'entrer par la fenêtre, voir un
+peu ce qu'il y avait dans ce fameux moulin...</p>
+
+<p>Chose singulière! la chambre de la meule
+était vide... Pas un sac, pas un grain de
+blé; pas la moindre farine aux murs ni sur
+les toiles d'araignée... On ne sentait pas
+même cette bonne odeur chaude de froment
+écrasé qui embaume dans les moulins...
+L'arbre de couche était couvert de poussière,
+et le grand chat maigre dormait
+dessus.</p>
+
+<p>La pièce du bas avait le même air de
+misère et d'abandon:&mdash;un mauvais lit,
+quelques guenilles, un morceau de pain sur
+une marche d'escalier, et puis dans un coin
+trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient
+des gravats et de la terre blanche.</p>
+
+<p>C'était là le secret de maître Cornille!
+C'était ce plâtras qu'il promenait le soir par
+les routes, pour sauver l'honneur du moulin
+et faire croire qu'on y faisait de la farine...
+Pauvre moulin! Pauvre Cornille!
+Depuis longtemps les minotiers leur avaient
+enlevé leur dernière pratique. Les ailes viraient
+toujours, mais la meule tournait à
+vide.</p>
+
+<p>Les enfants revinrent tout en larmes, me
+conter ce qu'ils avaient vu. J'eus le coeur
+crevé de les entendre... Sans perdre une
+minute, je courus chez les voisins, je leur
+dis la chose en deux mots, et nous convînmes
+qu'il fallait, sur l'heure, porter au
+moulin Cornille tout ce qu'il y avait de
+froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt
+fait. Tout le village se met en route, et
+nous arrivons là-haut avec une procession
+d'ânes chargés de blé,&mdash;du vrai blé,
+celui-là!</p>
+
+<p>Le moulin était grand ouvert... Devant
+la porte, maître Cornille, assis sur un sac
+de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains.
+Il venait de s'apercevoir, en rentrant, que
+pendant son absence on avait pénétré chez
+lui et surpris son triste secret.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre de moi! disait-il. Maintenant,
+je n'ai plus qu'à mourir... Le moulin est
+déshonoré.</p>
+
+<p>Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant
+son moulin par toutes sortes de noms, lui
+parlant comme à une personne véritable.
+A ce moment, les ânes arrivent sur la
+plate-forme, et nous nous mettons tous à
+crier bien fort comme au beau temps des
+meuniers:</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! du moulin!... Ohé! maître Cornille!</p>
+
+<p>Et voilà les sacs qui s'entassent devant la
+porte et le beau grain roux qui se répand
+par terre, de tous cotés...</p>
+
+<p>Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il
+avait pris du blé dans le creux de sa vieille
+main et il disait, riant et pleurant à la fois:</p>
+
+<p>&mdash;C'est du blé!... Seigneur Dieu!... Du
+bon blé!... Laissez-moi, que je le regarde.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers nous:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je savais bien que vous me reviendriez...
+Tous ces minotiers sont des
+voleurs.</p>
+
+<p>Nous voulions l'emporter en triomphe au
+village:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mes enfants; il faut avant
+tout que j'aille donner à manger à mon
+moulin... Pensez donc! il y a si longtemps
+qu'il ne s'est rien mis sous la dent!</p>
+
+<p>Et nous avions tous des larmes dans les
+yeux de voir le pauvre vieux se démener
+de droite et de gauche, éventrant les sacs,
+surveillant la moule, tandis que le grain
+s'écrasait et que la fine poussière de froment
+s'envolait au plafond.</p>
+
+<p>C'est une justice à nous rendre: à partir
+de ce jour-là, jamais nous ne laissâmes le
+vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis,
+un matin, maître Cornille mourut, et les
+ailes de notre dernier moulin cessèrent de
+virer, pour toujours cette fois... Cornille
+mort, personne ne prit sa suite. Que voulez-vous,
+monsieur!... tout a une fin en ce
+monde, et il faut croire que le temps des
+moulins à vent était passé comme celui des
+coches sur le Rhône, des parlements et des
+jaquettes à grandes fleurs.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>LA CHÈVRE DE M. SEGUIN</h3>
+
+<p><i>A M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris.</i></p>
+
+
+<p>Tu seras bien toujours le même, mon
+pauvre Gringoire!</p>
+
+<p>Comment! on t'offre une place de chroniqueur
+dans un bon journal de Paris, et tu
+as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi,
+malheureux garçon! Regarde ce pourpoint
+troué, ces chausses en déroute, cette face
+maigre qui crie la faim. Voilà pourtant où
+t'a conduit la passion des belles rimes!
+Voilà ce que t'ont valu dix ans de loyaux
+services dans les pages du sire Apollo...
+Est-ce que tu n'as pas honte, à la fin?</p>
+
+<p>Fais-toi donc chroniqueur, imbécile! fais-toi
+chroniqueur! Tu gagneras de beaux écus
+à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant,
+et tu pourras te montrer les jours de
+première avec une plume neuve à ta barrette...</p>
+
+<p>Non? Tu ne veux pas?... Tu prétends
+rester libre à ta guise jusqu'au bout... Eh
+bien, écoute un peu l'histoire de la <i>chèvre
+de M. Seguin</i>. Tu verras ce que l'on gagne à
+vouloir vivre libre.</p>
+
+<hr>
+
+<p>M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur
+avec ses chèvres.</p>
+
+<p>Il les perdait toutes de la même façon:
+un beau matin, elles cassaient leur corde,
+s'en allaient dans la montagne, et là-haut
+le loup les mangeait. Ni les caresses de leur
+maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait.
+C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes,
+voulant à tout prix le grand air et
+la liberté.</p>
+
+<p>Le brave M. Seguin, qui ne comprenait
+rien au caractère de ses bêtes, était consterné.
+Il disait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini; les chèvres s'ennuient chez
+moi, je n'en garderai pas une.</p>
+
+<p>Cependant il ne se découragea pas, et,
+après avoir perdu six chèvres de la même
+manière, il en acheta une septième; seulement,
+cette fois, il eut soin de la prendre
+toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux
+à demeurer chez lui.</p>
+
+<p>Ah! Gringoire, qu'elle était jolie la petite
+chèvre de M. Seguin! qu'elle était jolie avec
+ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier,
+ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées
+et ses longs poils blancs qui lui faisaient
+une houppelande! C'était presque
+aussi charmant que le cabri d'Esméralda,
+tu te rappelles, Gringoire?&mdash;et puis, docile,
+caressante, se laissant traire sans bouger,
+sans mettre son pied dans l'écuelle. Un
+amour de petite chèvre...</p>
+
+<p>M. Seguin avait derrière sa maison un
+clos entouré d'aubépines. C'est là qu'il mit
+sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un
+pieu, au plus bel endroit du pré, en ayant
+soin de lui laisser beaucoup de corde, et de
+temps en temps il venait voir si elle était
+bien. La chèvre se trouvait très heureuse
+et broutait l'herbe de si bon coeur que
+M. Seguin était ravi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, pensait le pauvre homme, en
+voilà une qui ne s'ennuiera pas chez moi!</p>
+
+<p>M. Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Un jour, elle se dit en regardant la montagne:</p>
+
+<p>&mdash;Comme on doit être bien là-haut! Quel
+plaisir de gambader dans la bruyère, sans
+cette maudite longe qui vous écorche le
+cou!... C'est bon pour l'âne ou pour le
+boeuf de brouter dans un clos!... Les chèvres,
+il leur faut du large.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, l'herbe du clos lui
+parut fade. L'ennui lui vint. Elle maigrit,
+son lait se fit rare. C'était pitié de la voir
+tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée
+du côté de la montagne, la narine ouverte,
+en faisant <i>Mê</i>!... tristement.</p>
+
+<p>M. Seguin s'apercevait bien que sa chèvre
+avait quelque chose, mais il ne savait pas
+ce que c'était... Un matin, comme il achevait
+de la traire, la chèvre se retourna et
+lui dit dans son patois:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, monsieur Seguin, je me languis
+chez vous, laissez-moi aller dans la
+montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria
+M. Seguin stupéfait, et du coup il laissa
+tomber son écuelle; puis, s'asseyant dans
+l'herbe à côté de sa chèvre:</p>
+
+<p>&mdash;Comment Blanquette, tu veux me
+quitter!</p>
+
+<p>Et Blanquette répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Seguin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que l'herbe te manque ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! monsieur Seguin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es peut-être attachée de trop court;
+veux-tu que j'allonge la corde!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce
+que tu veux?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux aller dans la montagne, monsieur
+Seguin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il
+y a le loup dans la montagne... Que feras-tu
+quand il viendra?...</p>
+
+<p>&mdash;Je lui donnerai des coups de corne,
+monsieur Seguin.</p>
+
+<p>&mdash;Le loup se moque bien de tes cornes. Il
+m'a mangé des biques autrement encornées
+que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude
+qui était ici l'an dernier? une maîtresse
+chèvre, forte et méchante comme un
+bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la
+nuit... puis, le matin, le loup l'a mangée.</p>
+
+<p>&mdash;Pécaïre! Pauvre Renaude!... Ça ne
+fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller
+dans la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Bonté divine!... dit M. Seguin; mais
+qu'est-ce qu'on leur fait donc à mes chèvres?
+Encore une que le loup va me manger... Eh
+bien, non... je te sauverai malgré toi, coquine!
+et de peur que tu ne rompes ta corde,
+je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras
+toujours.</p>
+
+<p>Là-dessus, M. Seguin emporta la chèvre
+dans une étable toute noire, dont il ferma
+la porte à double tour. Malheureusement, il
+avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il le
+dos tourné, que la petite s'en alla...</p>
+
+<p>Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien;
+tu es du parti des chèvres, toi, contre ce
+bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>Quand la chèvre blanche arriva dans la
+montagne, ce fut un ravissement général.
+Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu
+d'aussi joli. On la reçut comme une petite
+reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à
+terre pour la caresser du bout de leurs branches.
+Les genêts d'or s'ouvraient sur son
+passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient.
+Toute la montagne lui fit fête.</p>
+
+<p>Tu penses, Gringoire, si notre chèvre
+était heureuse! Plus de corde, plus de pieu...
+rien qui l'empêchât de gambader, de brouter
+à sa guise... C'est là qu'il y en avait de
+l'herbe! jusque par-dessus les cornes, mon
+cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine,
+dentelée, faite de mille plantes... C'était bien
+autre chose que le gazon du clos. Et les
+fleurs donc!... De grandes campanules
+bleues, des digitales de pourpre à longs calices,
+toute une forêt de fleurs sauvages débordant
+de sucs capiteux!...</p>
+
+<p>La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait
+là dedans les jambes en l'air et roulait
+le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles
+tombées et les châtaignes... Puis, tout à
+coup, elle se redressait d'un bond sur ses
+pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant,
+à travers les maquis et les buissières, tantôt
+sur un pic, tantôt au fond d'un ravin,
+là-haut, en bas, partout... On aurait dit
+qu'il y avait dix chèvres de M. Seguin dans
+la montagne.</p>
+
+<p>C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette.</p>
+
+<p>Elle franchissait d'un saut de grands torrents
+qui l'éclaboussaient au passage de
+poussière humide et d'écume. Alors, toute
+ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque
+roche plate et se faisait sécher par le soleil...
+Une fois, s'avançant au bord d'un plateau,
+une fleur de cytise aux dents, elle aperçu
+en bas, tout en bas dans la plaine, la maison
+de M. Seguin avec le clos derrière. Cela
+la fit rire aux larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je
+pu tenir là dedans?</p>
+
+<p>Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle
+se croyait au moins aussi grande que le
+monde...</p>
+
+<p>En somme, ce fut une bonne journée pour
+la chèvre de M. Seguin. Vers le milieu du
+jour, en courant de droite et de gauche,
+elle tomba dans une troupe de chamois en
+train de croquer une lambrusque à belles
+dents. Notre petite coureuse en robe blanche
+fit sensation. On lui donna la meilleure place
+à la lambrusque, et tous ces messieurs furent
+très galants... Il paraît même,&mdash;ceci
+doit rester entre nous, Gringoire,&mdash;qu'un
+jeune chamois à pelage noir, eut la bonne
+fortune de plaire à Blanquette. Les deux
+amoureux s'égarèrent parmi le bois une
+heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils
+se dirent, va le demander aux sources bavardes
+qui courent invisibles dans la mousse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout à coup le vent fraîchit. La montagne
+devint violette; c'était le soir...</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta
+fort étonnée.</p>
+
+<p>En bas, les champs étaient noyés de
+brume. Le clos de M. Seguin disparaissait
+dans le brouillard, et de la maisonnette on ne
+voyait plus que le toit avec un peu de fumée.
+Elle écouta les clochettes d'un troupeau
+qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute
+triste... Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de
+ses ailes en passant. Elle tressaillit... puis
+ce fut un hurlement dans la montagne:</p>
+
+<p>&mdash;Hou! hou!</p>
+
+<p>Elle pensa au loup; de tout le jour la folle
+n'y avait pas pensé... Au même moment une
+trompe sonna bien loin dans la vallée. C'était
+ce bon M. Seguin qui tentait un dernier
+effort.</p>
+
+<p>&mdash;Hou! hou!... faisait le loup.</p>
+
+<hr>
+
+<p>&mdash;Reviens! reviens!... criait la trompe.</p>
+
+<p>Blanquette eut envie de revenir; mais en
+se rappelant le pieu, la corde, la haie du
+clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait
+plus se faire à cette vie, et qu'il valait
+mieux rester.</p>
+
+<p>La trompe ne sonnait plus...</p>
+
+<p>La chèvre entendit derrière elle un bruit
+de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre
+deux oreilles courtes, toutes droites,
+avec deux yeux qui reluisaient... C'était le
+loup.</p>
+
+
+
+<p>Énorme, immobile, assis sur son train de
+derrière, il était là regardant la petite chèvre
+blanche et la dégustant par avance.
+Comme il savait bien qu'il la mangerait, le
+loup ne se pressait pas; seulement, quand
+elle se retourna, il se mit à rire méchamment.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin!
+et il passa sa grosse langue rouge sur ses
+babines d'amadou.</p>
+
+<p>Blanquette se sentit perdue... Un moment
+en se rappelant l'histoire de la vieille Renaude,
+qui s'était battue toute la nuit pour
+être mangée le matin, elle se dit qu'il vaudrait
+peut-être mieux se laisser manger tout
+de suite; puis, s'étant ravisée, elle tomba
+en garde, la tête basse et la corne en avant,
+comme une brave chèvre de M. Seguin
+qu'elle était... Non pas qu'elle eût l'espoir
+de tuer le loup,&mdash;les chèvres ne tuent pas
+le loup,&mdash;mais seulement pour voir si elle
+pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude...</p>
+
+<p>Alors le monstre s'avança, et les petites
+cornes entrèrent en danse.</p>
+
+<p>Ah! la brave chevrette, comme elle y allait
+de bon coeur! Plus de dix fois, je ne mens
+pas, Gringoire, elle força le loup à reculer
+pour reprendre haleine. Pendant ces trêves
+d'une minute, la gourmande cueillait en
+hâte encore un brin de sa chère herbe; puis
+elle retournait au combat, la bouche pleine...
+Cela dura toute la nuit. De temps en temps
+la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles
+danser dans le ciel clair, et elle se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pourvu que je tienne jusqu'à
+l'aube...</p>
+
+<p>L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent.
+Blanquette redoubla de coups de cornes,
+le loup de coups de dents... Une lueur
+pâle parut dans l'horizon... Le chant d'un
+coq enroué monta d'une métairie.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! dit la pauvre bête, qui n'attendait
+plus que le jour pour mourir; et elle
+s'allongea par terre dans sa belle fourrure
+blanche toute tachée de sang...</p>
+
+<p>Alors le loup se jeta sur la petite chèvre
+et la mangea.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Adieu, Gringoire!</p>
+
+<p>L'histoire que tu as entendue n'est pas un
+conte de mon invention. Si jamais tu viens
+en Provence, nos ménagers te parleront souvent
+de la <i>cabro de moussu Seguin, que se
+battègue touto la neui emé lou loup, e piei
+lou matin lou loup la mangé<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></i>.</p>
+
+<p>Tu m'entends bien, Gringoire:
+<i>E piei lou matin lou loup la mangé</i>.</p>
+
+<blockquote><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> La chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.</blockquote>
+
+
+
+
+
+<h3>LES ÉTOILES</h3>
+
+<h3>RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL.</h3>
+
+
+<p>Du temps que je gardais les bêtes sur le
+Luberon, je restais des semaines entières
+sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage
+avec mon chien Labri et mes ouailles.
+De temps en temps l'ermite du Mont-de-l'Ure
+passait par là pour chercher des simples
+ou bien j'apercevais la face noire de
+quelque charbonnier du Piémont; mais
+c'étaient des gens naïfs, silencieux à force
+de solitude, ayant perdu le goût de parler et
+ne sachant rien de ce qui se disait en bas
+dans les villages et les villes. Aussi, tous les
+quinze jours, lorsque j'entendais, sur le chemin
+qui monte, les sonnailles du mulet de
+notre ferme m'apportant les provisions de
+quinzaine, et que je voyais apparaître peu à
+peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du
+petit <i>miarro</i> (garçon de ferme), ou la coiffe
+rousse de la vieille tante Norade, j'étais
+vraiment bien heureux. Je me faisais raconter
+les nouvelles du pays d'en bas, les baptêmes,
+les mariages; mais ce qui m'intéressait
+surtout, c'était de savoir ce que
+devenait la fille de mes maîtres, notre demoiselle
+Stéphanette, la plus jolie qu'il y eût
+à dix lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y
+prendre trop d'intérêt, je m'informais si elle
+allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s'il
+lui venait toujours de nouveaux galants; et
+à ceux qui me demanderont ce que ces
+choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre
+berger de la montagne, je répondrai, que
+j'avais vingt ans et que cette Stéphanette
+était ce que j'avais vu de plus beau dans ma
+vie.</p>
+
+<p>Or, un dimanche que j'attendais les vivres
+de quinzaine, il se trouva qu'ils n'arrivèrent
+que très tard. Le matin je me disais: «C'est
+la faute de la grand'messe;» puis, vers
+midi, il vint un gros orage, et je pensai que
+la mule n'avait pas pu se mettre en route à
+cause du mauvais état des chemins. Enfin,
+sur les trois heures, le ciel étant lavé, la
+montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis
+parmi l'égouttement des feuilles et le
+débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles
+de la mule, aussi gaies, aussi alertes
+qu'un grand carillon de cloches un jour de
+Pâques. Mais ce n'était pas le petit <i>miarro</i>,
+ni la vieille Norade qui la conduisait. C'était...
+devinez qui!... notre demoiselle; mes enfants!
+notre demoiselle en personne, assise
+droite entre les sacs d'osier, toute rose de
+l'air des montagnes et du rafraîchissement
+de l'orage.</p>
+
+<p>Le petit était malade, tante Norade en
+vacances chez ses enfants. La belle Stéphanette
+m'apprit tout ça, en descendant de sa
+mule, et aussi qu'elle arrivait tard parce
+qu'elle s'était perdue en route; mais à la voir
+si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs,
+sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait
+plutôt l'air de s'être attardée à quelque
+danse que d'avoir cherché son chemin dans
+les buissons. O la mignonne créature! Mes
+yeux ne pouvaient se lasser de la regarder.
+Il est vrai que je ne l'avais jamais vue de si
+près. Quelquefois l'hiver, quand les troupeaux
+étaient descendus dans la plaine et
+que je rentrais le soir à la ferme pour souper,
+elle traversait la salle vivement, sans guère
+parler aux serviteurs, toujours parée et un
+peu fière... Et maintenant je l'avais là devant
+moi, rien que pour moi; n'était-ce pas
+à en perdre la tête?</p>
+
+<p>Quand elle eut tiré les provisions du panier,
+Stéphanette se mit à regarder curieusement
+autour d'elle. Relevant un peu sa
+belle jupe du dimanche qui aurait pu s'abîmer,
+elle entra dans le <i>parc</i>, voulut voir le
+coin où je couchais, la crèche de paille avec
+la peau de mouton, ma grande cape accrochée
+au mur, ma crosse, mon fusil à pierre.
+Tout cela l'amusait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre
+berger? Comme tu dois t'ennuyer d'être
+toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi
+penses-tu?...</p>
+
+<p>J'avais envie de répondre: «A vous, maîtresse,»
+et je n'aurais pas menti: mais mon
+trouble était si grand que je ne pouvais pas
+seulement trouver une parole. Je crois bien
+qu'elle s'en apercevait, et que la méchante
+prenait plaisir à redoubler mon embarras
+avec ses malices:</p>
+
+<p>&mdash;Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle
+monte te voir quelquefois?... Ça doit être
+bien sûr la chèvre d'or, ou cette fée Estérelle
+qui ne court qu'à la pointe des montagnes...</p>
+
+<p>Et elle-même, en me parlant, avait bien
+l'air de la fée Estérelle, avec le joli rire de
+sa tête renversée et sa hâte de s'en aller qui
+faisait de sa visite une apparition.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, berger.</p>
+
+<p>&mdash;Salut, maîtresse.</p>
+
+<p>Et la voilà partie, emportant ses corbeilles
+vides.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle disparut dans le sentier en
+pente, il me semblait que les cailloux, roulant
+sous les sabots de la mule, me tombaient
+un à un sur le coeur. Je les entendis longtemps,
+longtemps; et jusqu'à la fin du jour
+je restai comme ensommeillé, n'osant bouger,
+de peur de faire en aller mon rêve. Vers
+le soir, comme le fond des vallées commençait
+à devenir bleu et que les bêtes se serraient
+en bêlant l'une contre l'autre pour
+rentrer au <i>parc</i>, j'entendis qu'on m'appelait
+dans la descente, et je vis paraître notre demoiselle,
+non plus rieuse ainsi que tout à
+l'heure, mais tremblante de froid, de peur,
+de mouillure. Il paraît qu'au bas de la côte
+elle avait trouvé la Sorgue grossie par la
+pluie d'orage, et qu'en voulant passer à toute
+force elle avait risqué de se noyer. Le terrible,
+c'est qu'à cette heure de nuit il ne
+fallait plus songer à retourner à la ferme;
+car le chemin par la traverse, notre demoiselle
+n'aurait jamais su s'y retrouver toute
+seule, et moi je ne pouvais pas quitter le
+troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la
+montagne la tourmentait beaucoup, surtout
+à cause de l'inquiétude des siens. Moi, je la
+rassurais de mon mieux:</p>
+
+<p>&mdash;En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse...
+Ce n'est qu'un mauvais moment.</p>
+
+<p>Et j'allumai vite un grand feu pour sécher
+ses pieds et sa robe toute trempée de l'eau
+de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle
+du lait, des fromageons; mais la pauvre petite
+ne songeait ni à se chauffer, ni à manger,
+et de voir les grosses larmes qui montaient
+dans ses yeux, j'avais envie de pleurer, moi
+aussi.</p>
+
+<p>Cependant la nuit était venue tout à fait.
+Il ne restait plus sur la crête des montagnes
+qu'une poussière de soleil, une vapeur de
+lumière du côté du couchant. Je voulus que
+notre demoiselle entrât se reposer dans le
+<i>parc</i>. Ayant étendu sur la paille fraîche une
+belle peau toute neuve, je lui souhaitai la
+bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors devant
+la porte... Dieu m'est témoin que, malgré le
+feu d'amour qui me brûlait le sang, aucune
+mauvaise pensée ne me vint; rien qu'une
+grande fierté de songer que dans un coin du
+<i>parc</i>, tout près du troupeau curieux qui la
+regardait dormir, la fille de mes maîtres,&mdash;
+comme une brebis plus précieuse et plus
+blanche que toutes les autres,&mdash;reposait,
+confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m'avait
+paru si profond, les étoiles si brillantes...
+Tout à coup, la claire-voie du <i>parc</i> s'ouvrit
+et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait
+pas dormir. Les bêtes faisaient crier la
+paille en remuant, ou bêlaient dans leurs
+rêves. Elle aimait mieux venir près du feu.
+Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique
+sur les épaules, j'activai la flamme, et nous
+restâmes assis l'un près de l'autre sans
+parler. Si vous avez jamais passé la nuit à
+la belle étoile, vous savez qu'à l'heure où
+nous dormons, un monde mystérieux s'éveille
+dans la solitude et le silence. Alors
+les sources chantent bien plus clair, les
+étangs allument des petites flammes. Tous
+les esprits de la montagne vont et viennent
+librement; et il y a dans l'air des frôlements,
+des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait
+les branches grandir, l'herbe pousser.
+Le jour, c'est la vie des êtres; mais la
+nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en
+a pas l'habitude, ça fait peur... Aussi notre
+demoiselle était toute frissonnante et se serrait
+contre moi au moindre bruit. Une fois,
+un cri long, mélancolique, parti de l'étang
+qui luisait plus bas, monta vers nous en
+ondulant. Au même instant une belle étoile
+filante glissa par-dessus nos têtes dans la
+même direction, comme si cette plainte que
+nous venions d'entendre portait une lumière
+avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? me demanda Stéphanette
+à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Une âme qui entre en paradis, maîtresse;
+et je fis le signe de la croix.</p>
+
+<p>Elle se signa aussi, et resta un moment la
+tête en l'air, très recueillie. Puis elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai, berger, que vous êtes
+sorciers, vous autres?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, notre demoiselle. Mais ici
+nous vivons plus près des étoiles, et nous
+savons ce qui s'y passe mieux que des gens
+de la plaine.</p>
+
+<p>Elle regardait toujours en haut, la tête
+appuyée dans la main, entourée de la peau
+de mouton comme un petit pâtre céleste:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais
+je n'en avais tant vu... Est-ce que tu sais
+leurs noms, berger?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, maîtresse... Tenez! juste
+au-dessus de nous, voilà le <i>Chemin de saint
+Jacques</i> (la voie lactée). Il va de France droit
+sur l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice
+qui l'a tracé pour montrer sa route au brave
+Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux
+Sarrasins<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Plus loin, vous avez le <i>Char des
+âmes</i> (la grande Ourse) avec ses quatre
+essieux resplendissants. Les trois étoiles
+qui vont devant sont les <i>Trois bêtes</i>, et cette
+toute petite contre la troisième c'est le
+<i>Charretier</i>. Voyez-vous tout autour cette
+pluie d'étoiles qui tombent? ce sont les âmes
+dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un
+peu plus bas, voici le <i>Râteau</i> ou les <i>Trois rois</i>
+(Orion). C'est ce qui nous sert d'horloge, à
+nous autres. Rien qu'en les regardant, je
+sais maintenant qu'il est minuit passé. Un
+peu plus bas, toujours vers le midi, brille
+<i>Jean de Milan</i>, le flambeau des astres (Sirius).
+Sur cette étoile-là, voici ce que les bergers
+racontent. Il paraît qu'une nuit <i>Jean de Milan</i>,
+avec les <i>Trois rois</i> et la <i>Poussinière</i> (la
+Pléiade), furent invités à la noce d'une étoile
+de leurs amies. La <i>Poussinière</i>, plus pressée,
+partit, dit-on, la première, et prit le chemin
+haut. Regardez-la, là-haut, tout au fond du
+ciel. Les <i>Trois rois</i> coupèrent plus bas et la
+rattrapèrent; mais ce paresseux de <i>Jean de
+Milan</i>, qui avait dormi trop tard, resta tout
+à fait derrière, et furieux, pour les arrêter,
+leur jeta son bâton. C'est pourquoi les <i>Trois
+rois</i> s'appellent aussi le <i>Bâton de Jean de
+Milan</i>... Mais la plus belle de toutes les étoiles,
+maîtresse, c'est la nôtre, c'est l'<i>Étoile
+du berger</i>, qui nous éclaire à l'aube quand
+nous sortons le troupeau, et aussi le soir
+quand nous le rentrons. Nous la nommons
+encore <i>Maguelonne</i>, la belle Maguelonne
+qui court après <i>Pierre de Provence</i> (Saturne)
+et se marie avec lui tous les sept ans.</p>
+
+<blockquote><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Footnote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Tous ces détails d'astronomie populaire sont traduits
+de l'<i>Almanach provençal</i> qui se publie en Avignon.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Comment! berger, il y a donc des mariages
+d'étoiles?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, maîtresse.</p>
+
+<p>Et comme j'essayais de lui expliquer ce
+que c'était que ces mariages, je sentis quelque
+chose de frais et de fin peser légèrement
+sur mon épaule. C'était sa tête alourdie de
+sommeil qui s'appuyait contre moi avec un
+joli froissement de rubans, de dentelles et
+de cheveux ondés. Elle resta ainsi sans
+bouger jusqu'au moment où les astres du
+ciel pâlirent, effacés par le jour qui montait.
+Moi, je la regardais dormir, un peu troublé
+au fond de mon être, mais saintement protégé
+par cette claire nuit qui ne m'a jamais
+donné que de belles pensées. Autour de
+nous, les étoiles continuaient leur marche
+silencieuse, dociles comme un grand troupeau;
+et par moments je me figurais qu'une
+de ces étoiles, la plus fine, la plus brillante,
+ayant perdu sa route, était venue se poser
+sur mon épaule pour dormir...</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>L'ARLÉSIENNE</h3>
+
+<p>Pour aller au village, en descendant de
+mon moulin, on passe devant un <i>mas</i> bâti
+près de la route au fond d'une grande cour
+plantée de micocouliers. C'est la vraie maison
+du <i>ménager</i> de Provence, avec ses tuiles
+rouges, sa large façade brune irrégulièrement
+percée, puis tout en haut la girouette
+du grenier, la poulie pour hisser les meules,
+et quelques touffes de foin brun qui dépassent...</p>
+
+<p>Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé?
+Pourquoi ce portail fermé me serrait-il le
+coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant
+ce logis me faisait froid. Il y avait trop de
+silence autour... Quand on passait, les chiens
+n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient
+sans crier... A l'intérieur, pas une voix!
+Rien, pas même un grelot de mule... Sans
+les rideaux blancs des fenêtres et la fumée
+qui montait des toits, on aurait cru l'endroit
+inhabité.</p>
+
+<p>Hier, sur le coup de midi, je revenais du
+village, et, pour éviter le soleil, je longeais
+les murs de la ferme, dans l'ombre des micocouliers... Sur
+la route, devant le <i>mas</i>, des
+valets silencieux achevaient de charger une
+charrette de foin... Le portail était resté ouvert.
+Je jetai un regard en passant, et je vis,
+au fond de la cour, accoudé,&mdash;la tête dans
+ses mains,&mdash;sur une large table de pierre,
+un grand vieux tout blanc, avec une veste
+trop courte et des culottes en lambeaux... Je
+m'arrêtai. Un des hommes me dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! c'est le maître... Il est comme
+ça depuis le malheur de son fils.</p>
+
+<p>A ce moment une femme et un petit garçon,
+vêtus de noir, passèrent près de nous
+avec de gros paroissiens dorés, et entrèrent
+à la ferme.</p>
+
+<p>L'homme ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;...La maîtresse et Cadet qui reviennent
+de la messe. Ils y vont tous les jours,
+depuis que l'enfant s'est tué... Ah! monsieur,
+quelle désolation!... Le père porte
+encore les habits du mort; on ne peut pas
+les lui faire quitter... Dia! hue! la bête!</p>
+
+<p>La charrette s'ébranla pour partir. Moi,
+qui voulais en savoir plus long, je demandai
+au voiturier de monter à côté de lui, et c'est
+là-haut, dans le foin, que j'appris toute cette
+navrante histoire...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il s'appelait Jan. C'était un admirable
+paysan de vingt ans, sage comme une fille,
+solide et le visage ouvert. Comme il était
+très beau, les femmes le regardaient; mais
+lui n'en avait qu'une en tête,&mdash;une petite
+Arlésienne, toute en velours et en dentelles,
+qu'il avait rencontrée sur la Lice d'Arles,
+une fois.&mdash;Au <i>mas</i>, on ne vit pas d'abord
+cette liaison avec plaisir. La fille passait
+pour coquette, et ses parents n'étaient pas
+du pays. Mais Jan voulait son Arlésienne à
+toute force. Il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je mourrai si on ne me la donne pas.
+Il fallut en passer par là. On décida de
+les marier après la moisson.</p>
+
+<p>Donc, un dimanche soir, dans la cour du
+<i>mas</i>, la famille achevait de dîner. C'était
+presque un repas de noces. La fiancée n'y
+assistait pas, mais on avait bu en son honneur
+tout le temps... Un homme se présente
+à la porte, et, d'une voix qui tremble, demande
+à parler à maître Estève, à lui seul.
+Estève se lève et sort sur la route.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, lui dit l'homme, vous allez
+marier votre enfant à une coquine, qui a été
+ma maîtresse pendant deux ans. Ce que
+j'avance, je le prouve: voici des lettres!...
+Les parents savent tout et me l'avaient promise;
+mais, depuis que votre fils la recherche,
+ni eux ni la belle ne veulent plus de
+moi... J'aurais cru pourtant qu'après ça elle
+ne pouvait pas être la femme d'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! dit maître Estève quand il
+eut regardé les lettres; entrez boire un verre
+de muscat.</p>
+
+<p>L'homme répond:</p>
+
+<p>&mdash;Merci! j'ai plus de chagrin que de soif.</p>
+
+<p>Et il s'en va.</p>
+
+<p>Le père rentre, impassible; il reprend sa
+place à table; et le repas s'achève gaiement...</p>
+
+<p>Ce soir-là, maître Estève et son fils s'en
+allèrent ensemble dans les champs. Ils restèrent
+longtemps dehors; quand ils revinrent,
+la mère les attendait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Femme, dit le <i>ménager</i>, en lui amenant
+son fils, embrasse-le! il est malheureux...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait
+toujours cependant, et même plus que
+jamais, depuis qu'on la lui avait montrée
+dans les bras d'un autre. Seulement il était
+trop fier pour rien dire; c'est ce qui le tua,
+le pauvre enfant!... Quelquefois il passait
+des journées entières seul dans un coin, sans
+bouger. D'autres jours, il se mettait à la
+terre avec rage et abattait à lui seul le travail
+de dix journaliers... Le soir venu, il
+prenait la route d'Arles et marchait devant
+lui jusqu'à ce qu'il vît monter dans le couchant
+les clochers grêles de la ville. Alors il
+revenait. Jamais il n'alla plus loin.</p>
+
+<p>De le voir ainsi, toujours triste et seul,
+les gens du <i>mas</i> ne savaient plus que faire.
+On redoutait un malheur... Une fois, à table,
+sa mère, en le regardant avec des yeux pleins
+de larmes, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! écoute, Jan, si tu la veux
+tout de même, nous te la donnerons...</p>
+
+<p>Le père, rouge de honte, baissait la tête...</p>
+
+<p>Jan fit signe que non, et il sortit...</p>
+
+<p>A partir de ce jour, il changea sa façon de
+vivre, affectant d'être toujours gai, pour rassurer
+ses parents. On le revit au bal, au
+cabaret, dans les ferrades. A la vote de
+Fonvieille, c'est lui qui mena la farandole.</p>
+
+<p>Le père disait: «Il est guéri.» La mère,
+elle, avait toujours des craintes et plus que
+jamais surveillait son enfant... Jan couchait
+avec Cadet, tout près de la magnanerie; la
+pauvre vieille se fit dresser un lit à côté de
+leur chambre... Les magnans pouvaient avoir
+besoin d'elle, dans la nuit.</p>
+
+<p>Vint la fête de saint Éloi, patron des ménagers.</p>
+
+<p>Grande joie au <i>mas</i>... Il y eut du château-neuf
+pour tout le monde et du vin cuit comme
+s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux
+sur l'aire, des lanternes de couleur plein les
+micocouliers... Vive saint Éloi! On farandola
+à mort. Cadet brûla sa blouse neuve...
+Jan lui-même avait l'air content; il voulut
+faire danser sa mère; la pauvre femme en
+pleurait de bonheur.</p>
+
+<p>A minuit, on alla se coucher. Tout le
+monde avait besoin de dormir... Jan ne
+dormit pas, lui. Cadet a raconté depuis que
+toute la nuit il avait sangloté... Ah! je vous
+réponds qu'il était bien mordu, celui-là...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain, à l'aube, la mère entendit
+quelqu'un traverser sa chambre en courant.
+Elle eut comme un pressentiment:</p>
+
+<p>&mdash;Jan, c'est toi?</p>
+
+<p>Jan ne répond pas; il est déjà dans l'escalier.</p>
+
+<p>Vite, vite la mère se lève:</p>
+
+<p>&mdash;Jan, où vas-tu?</p>
+
+<p>Il monte au grenier; elle monte derrière
+lui:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, au nom du ciel!</p>
+
+<p>Il ferme la porte et tire le verrou.</p>
+
+<p>&mdash;Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu
+faire?</p>
+
+<p>A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent,
+elle cherche le loquet... Une fenêtre
+qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles
+de la cour, et c'est tout...</p>
+
+<p>Il s'était dit, le pauvre enfant: «Je l'aime
+trop... Je m'en vais...» Ah! misérables
+coeurs que nous sommes! C'est un peu fort
+pourtant que le mépris ne puisse pas tuer
+l'amour!...</p>
+
+<p>Ce matin-là, les gens du village se demandèrent
+qui pouvait crier ainsi, là-bas, du
+côté du <i>mas</i> d'Estève...</p>
+
+<p>C'était dans la cour, devant la table de
+pierre couverte de rosée et de sang, la mère
+toute nue qui se lamentait, avec son enfant
+mort sur ses bras.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LA MULE DU PAPE</h3>
+
+<p>De tous les jolis dictons, proverbes ou
+adages, dont nos paysans de Provence passementent
+leurs discours, je n'en sais pas
+un plus pittoresque ni plus singulier que
+celui-ci. A quinze lieues autour de mon moulin,
+quand on parle d'un homme rancunier,
+vindicatif, on dit: «Cet homme-là! méfiez-vous!...
+il est comme la mule du Pape, qui
+garde sept ans son coup de pied.»</p>
+
+<p>J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe
+pouvait venir, ce que c'était que cette
+mule papale et ce coup de pied gardé pendant
+sept ans. Personne ici n'a pu me renseigner
+à ce sujet, pas même Francet Mamaï,
+mon joueur de fifre, qui connaît pourtant
+son légendaire provençal sur le bout du
+doigt. Francet pense comme moi qu'il y a
+là-dessous quelque ancienne chronique du
+pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu
+parler autrement que par le proverbe...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque
+des Cigales, m'a dit le vieux fifre en
+riant.</p>
+
+<p>L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque
+des Cigales est à ma porte, je
+suis allé m'y enfermer pendant huit jours.</p>
+
+<p>C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement
+montée, ouverte aux poètes
+jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires
+à cymbales qui vous font de la
+musique tout le temps. J'ai passé là quelques
+journées délicieuses, et, après une semaine
+de recherches,&mdash;sur le dos,&mdash;j'ai fini par
+découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire
+l'histoire de ma mule et de ce fameux coup
+de pied gardé pendant sept ans. Le conte
+en est joli quoique un peu naïf, et je vais
+essayer de vous le dire tel que je l'ai lu hier
+matin dans un manuscrit couleur du temps
+qui sentait bon la lavande sèche et avait de
+grands fils de la Vierge pour signets.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Qui n'a pas vu Avignon du temps des
+Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté, la vie,
+l'animation, le train des fêtes, jamais une
+ville pareille. C'étaient, du matin au soir, des
+processions, des pèlerinages, les rues jonchées
+de fleurs, tapissées de hautes lices,
+des arrivages de cardinaux par le Rhône,
+bannières au vent, galères pavoisées, les
+soldats du Pape qui chantaient du latin sur
+les places, les crécelles des frères quêteurs;
+puis, du haut en bas des maisons qui se
+pressaient en bourdonnant autour du grand
+palais papal comme des abeilles autour de
+leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers
+à dentelles, le va-et-vient des navettes tissant
+l'or des chasubles, les petits marteaux
+des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie
+qu'on ajustait chez les luthiers, les
+cantiques des ourdisseuses; par là-dessus le
+bruit des cloches, et toujours quelques tambourins
+qu'on entendait ronfler, là-bas, du
+côté du pont. Car chez nous, quand le peuple
+est content, il faut qu'il danse, il faut
+qu'il danse; et comme en ce temps-là les
+rues de la ville étaient trop étroites pour la
+farandole, fifres et tambourins se postaient
+sur le pont d'Avignon, au vent frais du
+Rhône, et jour et nuit l'on y dansait, l'on y
+dansait... Ah! l'heureux temps! l'heureuse
+ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas;
+des prisons d'État où l'on mettait le vin à
+rafraîchir. Jamais de disette; jamais de
+guerre... Voilà comment les Papes du Comtat
+savaient gouverner leur peuple; voilà pourquoi
+leur peuple les a tant regrettés!...</p>
+
+
+<p>Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on
+appelait Boniface... Oh! celui-là, que de
+larmes on a versées en Avignon quand il est
+mort! C'était un prince si aimable, si avenant!
+Il vous riait si bien du haut de sa
+mule! Et quand vous passiez près de lui,&mdash;
+fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance
+ou le grand viguier de la ville,&mdash;il
+vous donnait sa bénédiction si poliment! Un
+vrai pape d'Yvetot, mais d'un Yvetot de
+Provence, avec quelque chose de fin dans
+le rire, un brin de marjolaine à sa barrette,
+et pas la moindre Jeanneton... La seule
+Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce
+bon père, c'était sa vigne,&mdash;une petite
+vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois
+lieues d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf.</p>
+
+<p>Tous les dimanches, en sortant de vêpres,
+le digne homme allait lui faire sa cour; et
+quand il était là-haut, assis au bon soleil,
+sa mule près de lui, ses cardinaux tout
+autour étendus aux pieds des souches, alors
+il faisait déboucher un flacon de vin du cru,
+&mdash;ce beau vin, couleur de rubis qui s'est
+appelé depuis le Château-Neuf des Papes,
+&mdash;et il le dégustait par petits coups, en
+regardant sa vigne d'un air attendri. Puis,
+le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait
+joyeusement à la ville, suivi de tout son
+chapitre; et, lorsqu'il passait sur le pont
+d'Avignon, au milieu des tambours et des
+farandoles, sa mule, mise en train par la
+musique, prenait un petit amble sautillant,
+tandis que lui-même il marquait le pas de
+la danse avec sa barrette, ce qui scandalisait
+fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout
+le peuple: «Ah! le bon prince! Ah! le brave
+pape!»</p>
+
+<hr>
+
+<p>Après sa vigne de Château-Neuf, ce que
+le pape aimait le plus au monde, c'était sa
+mule. Le bonhomme en raffolait de cette
+bête-là. Tous les soirs avant de se coucher
+il allait voir si son écurie était bien fermée,
+si rien ne manquait dans sa mangeoire, et
+jamais il ne se serait levé de table sans faire
+préparer sous ses yeux un grand bol de
+vin à la française, avec beaucoup de sucre
+et d'aromates, qu'il allait lui porter lui-même,
+malgré les observations de ses cardinaux...
+Il faut dire aussi que la bête en valait la
+peine. C'était une belle mule noire mouchetée
+de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la
+croupe large et pleine, portant fièrement sa
+petite tête sèche toute harnachée de pompons,
+de noeuds, de grelots d'argent, de
+bouffettes; avec cela douce comme un ange,
+l'oeil naïf, et deux longues oreilles, toujours
+en branle, qui lui donnaient l'air bon enfant...
+Tout Avignon la respectait, et, quand elle
+allait dans les rues, il n'y avait pas de bonnes
+manières qu'on ne lui fît; car chacun savait
+que c'était le meilleur moyen d'être bien en
+cour, et qu'avec son air innocent, la mule
+du Pape en avait mené plus d'un à la fortune,
+à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse
+aventure.</p>
+
+<p>Ce Tistet Védène était, dans le principe,
+un effronté galopin, que son père, Guy
+Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé
+de chasser de chez lui, parce qu'il ne voulait
+rien faire et débauchait les apprentis. Pendant
+six mois, on le vit traîner sa jaquette
+dans tous les ruisseaux d'Avignon, mais
+principalement du côté de la maison papale;
+car le drôle avait depuis longtemps son idée
+sur la mule du Pape, et vous allez voir que
+c'était quelque chose de malin... Un jour
+que Sa Sainteté se promenait toute seule
+sous les remparts avec sa bête, voilà mon
+Tistet qui l'aborde, et lui dit en joignant les
+mains, d'un air d'admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Ah mon Dieu! grand Saint-Père, qu'elle
+brave mule vous avez là!... Laissez un peu
+que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle
+mule!... L'empereur d'Allemagne n'en a pas
+une pareille.</p>
+
+<p>Et il la caressait, et il lui parlait doucement
+comme à une demoiselle:</p>
+
+<p>&mdash;Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma
+perle fine...</p>
+
+<p>Et le bon Pape, tout ému, se disait dans
+lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Quel bon petit garçonnet!... Comme il
+est gentil avec ma mule!</p>
+
+<p>Et puis le lendemain savez-vous ce qui
+arriva? Tistet Védène troqua sa vieille jaquette
+jaune contre une belle aube en dentelles,
+un camail de soie violette, des souliers
+à boucles, et il entra dans la maîtrise du
+Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu
+que des fils de nobles et des neveux de cardinaux...
+Voilà ce que c'est que l'intrigue!...
+Mais Tistet ne s'en tint pas là.</p>
+
+<p>Une fois au service du Pape, le drôle continua
+le jeu qui lui avait si bien réussi. Insolent
+avec tout le monde, il n'avait d'attentions
+ni de prévenances que pour la mule, et
+toujours on le rencontrait par les cours du
+palais avec une poignée d'avoine ou une
+bottelée de sainfoin, dont il secouait gentiment
+les grappes roses en regardant le
+balcon du Saint-Père, d'un air de dire:</p>
+
+<p>«Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant
+qu'à la fin le bon Pape, qui se sentait devenir
+vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller
+sur l'écurie et de porter à la mule son bol
+de vin à la française; ce qui ne faisait pas
+rire les cardinaux.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas
+rire... Maintenant, à l'heure de son vin, elle
+voyait toujours arriver chez elle cinq ou six
+petits clercs de maîtrise qui se fourraient
+vite dans la paille avec leur camail et leurs
+dentelles; puis, au bout d'un moment, une
+bonne odeur chaude de caramel et d'aromates
+emplissait l'écurie, et Tistet Védène apparaissait
+portant avec précaution le bol de
+vin à la française. Alors le martyre de la
+pauvre bête commençait.</p>
+
+<p>Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui
+tenait chaud, qui lui mettait des ailes, on
+avait la cruauté de le lui apporter, là, dans
+sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis,
+quand elle en avait les narines pleines,
+passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme
+rose s'en allait toute dans le gosier de ces
+garnements... Et encore, s'ils n'avaient fait
+que lui voler son vin; mais c'étaient comme
+des diables, tous ces petits clercs, quand ils
+avaient bu!... L'un lui tirait les oreilles,
+l'autre la queue; Quiquet lui montait sur
+le dos, Béluguet lui essayait sa barrette, et
+pas un de ces galopins ne songeait que d'un
+coup de reins ou d'une ruade la brave bête
+aurait pu les envoyer tous dans l'étoile
+polaire, et même plus loin... Mais non! On
+n'est pas pour rien la mule du Pape, la mule
+des bénédictions et des indulgences... Les
+enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait
+pas; et ce n'était qu'à Tistet Védène qu'elle
+en voulait... Celui-là, par exemple, quand
+elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait,
+et vraiment il y avait bien de quoi.
+Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains
+tours! Il avait de si cruelles inventions après
+boire!...</p>
+
+<p>Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la
+faire monter avec lui au clocheton de la
+maîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe
+du palais!... Et ce que je vous dis là n'est
+pas un conte, deux cent mille Provençaux
+l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de
+cette malheureuse mule, lorsque, après avoir
+tourné pendant une heure à l'aveuglette dans
+un escalier en colimaçon et grimpé je ne
+sais combien de marches, elle se trouva
+tout à coup sur une plate-forme éblouissante
+de lumière, et qu'à mille pieds au-dessous
+d'elle elle aperçut tout un Avignon fantastique,
+les baraques du marché pas plus
+grosses que des noisettes, les soldats du
+Pape devant leur caserne comme des fourmis
+rouges, et là-bas, sur un fil d'argent, un
+petit pont microscopique où l'on dansait, où
+l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique!
+Du cri qu'elle en poussa, toutes les
+vitres du palais tremblèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui
+fait? s'écria le bon Pape en se précipitant
+sur son balcon.</p>
+
+<p>Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant
+mine de pleurer et de s'arracher les
+cheveux:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il
+y a que votre mule... Mon Dieu! qu'allons-nous
+devenir? Il y a que votre mule est
+montée dans le clocheton...</p>
+
+<p>&mdash;Toute seule???</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grand Saint-Père, toute seule...
+Tenez! regardez-la, là-haut... Voyez-vous le
+bout de ses oreilles qui passe?... On dirait
+deux hirondelles...</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! fit le pauvre Pape en
+levant les yeux... Mais elle est donc devenue
+folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien
+descendre, malheureuse!...</p>
+
+<p>Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé,
+elle, que de descendre...; mais par où? L'escalier,
+il n'y fallait pas songer: ça se monte
+encore, ces choses-là; mais, à la descente,
+il y aurait de quoi se rompre cent fois les
+jambes... Et la pauvre mule se désolait, et,
+tout en rôdant sur la plate-forme avec ses
+gros yeux pleins de vertige, elle pensait à
+Tistet Védène:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bandit, si j'en réchappe... quel
+coup de sabot demain matin!</p>
+
+<p>Cette idée de coup de sabot lui redonnait
+un peu de coeur au ventre; sans cela elle
+n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint
+à la tirer de là-haut; mais ce fut toute une
+affaire. Il fallut la descendre avec un cric, des
+cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation
+pour la mule d'un pape de se voir
+pendue à cette hauteur, nageant des pattes
+dans le vide comme un hanneton au bout
+d'un fil. Et tout Avignon qui la regardait.</p>
+
+<p>La malheureuse bête n'en dormit pas de
+la nuit. Il lui semblait toujours qu'elle tournait
+sur cette maudite plate-forme, avec les
+rires de la ville au-dessous, puis elle pensait
+à cet infâme Tistet Védène et au joli coup
+de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain
+matin. Ah! mes amis, quel coup de
+sabot! De Pampérigouste on en verrait la
+fumée... Or, pendant qu'on lui préparait
+celle belle réception à l'écurie, savez-vous
+ce que faisait Tistet Védène? Il descendait
+le Rhône en chantant sur une galère papale
+et s'en allait à la cour de Naples avec la
+troupe de jeunes nobles que la ville envoyait
+tous les ans près de la reine Jeanne pour
+s'exercer à la diplomatie et aux belles manières.
+Tistet n'était pas noble: mais le Pape
+tenait à le récompenser des soins qu'il avait
+donnés à sa bête, et principalement de l'activité
+qu'il venait de déployer pendant la
+journée du sauvetage.</p>
+
+<p>C'est la mule qui fut désappointée le lendemain!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le bandit! il s'est douté de quelque
+chose!... pensait-elle en secouant ses grelots
+avec fureur...; mais c'est égal, va, mauvais!
+tu le retrouveras au retour, ton coup de
+sabot..., je te le garde!</p>
+
+<p>Et elle le lui garda.</p>
+
+<p>Après le départ de Tistet, la mule du
+Pape retrouva son train de vie tranquille et
+ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet,
+plus de Béluguet à l'écurie. Les beaux
+jours du vin à la française étaient revenus,
+et avec eux la bonne humeur, les longues
+siestes, et le petit pas de gavotte quand elle
+passait sur le pont d'Avignon. Pourtant,
+depuis son aventure, on lui marquait toujours
+un peu de froideur dans la ville. Il y
+avait des chuchotements sur sa route; les
+vieilles gens hochaient la tête, les enfants
+riaient en se montrant le clocheton. Le bon
+Pape lui-même n'avait plus autant de confiance
+en son amie, et, lorsqu'il se laissait
+aller à faire un petit somme sur son dos, le
+dimanche, en revenant de la vigne, il gardait
+toujours cette arrière-pensée: «Si
+j'allais me réveiller là-haut, sur la plateforme!»
+La mule voyait cela et elle en
+souffrait, sans rien dire; seulement, quand
+on prononçait le nom de Tistet Védène
+devant elle, ses longues oreilles frémissaient,
+et elle aiguisait avec un petit rire le
+fer de ses sabots sur le pavé...</p>
+
+<p>Sept ans se passèrent ainsi; puis, au
+bout de ces sept années, Tistet Védène revint
+de la cour de Naples. Son temps n'était
+pas encore fini là-bas; mais il avait appris
+que le premier moutardier du Pape venait
+de mourir subitement en Avignon, et,
+comme la place lui semblait bonne, il était
+arrivé en grande hâte pour se mettre sur
+les rangs.</p>
+
+<p>Quand cet intrigant de Védène entra dans
+la salle du palais, le Saint-Père eut peine à
+le reconnaître, tant il avait grandi et pris du
+corps. Il faut dire aussi que le bon Pape
+s'était fait vieux de son côté, et qu'il n'y
+voyait pas bien sans besicles.</p>
+
+<p>Tistet ne s'intimida pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! grand Saint-Père, vous ne
+me reconnaissez plus?... C'est moi, Tistet
+Védène!...</p>
+
+<p>&mdash;Védène?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, vous savez bien... celui qui
+portait le vin français à votre mule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... oui... je me rappelle... Un
+bon petit garçonnet, ce Tistet Védène!...
+Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! peu de chose, grand Saint-Père...
+Je venais vous demander... A propos, est-ce
+que vous l'avez toujours, votre mule? Et
+elle va bien?... Ah! tant mieux!... Je venais
+vous demander la place du premier moutardier
+qui vient de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Premier moutardier, toi!... Mais tu es
+trop jeune. Quel âge as-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt ans deux mois, illustre pontife,
+juste cinq ans de plus que votre mule... Ah!
+palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez
+comme je l'aimais cette mule-là...
+comme je me suis langui d'elle en Italie!...
+Est-ce que vous ne me la laisserez pas
+voir?</p>
+
+<p>&mdash;Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon
+Pape tout ému... Et puisque tu l'aimes tant,
+cette brave bête, je ne veux plus que tu vives
+loin d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma
+personne en qualité de premier moutardier...
+Mes cardinaux crieront, mais tant
+pis! j'y suis habitué... Viens nous trouver
+demain, à la sortie de vêpres, nous te remettrons
+les insignes de ton grade en présence
+de notre chapitre, et puis... je te
+mènerai voir la mule, et tu viendras à la
+vigne avec nous deux... hé! hé! Allons!
+va...</p>
+
+<p>Si Tistet Védène était content en sortant
+de la grande salle, avec quelle impatience
+il attendit la cérémonie du lendemain, je
+n'ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il
+y avait dans le palais quelqu'un de plus
+heureux encore et de plus impatient que
+lui: c'était la mule. Depuis le retour de
+Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant,
+la terrible bête ne cessa de se bourrer
+d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots
+de derrière. Elle aussi se préparait pour la
+cérémonie...</p>
+
+<p>Et donc, le lendemain, lorsque vêpres
+furent dites, Tistet Védène fit son entrée
+dans la cour du palais papal. Tout le haut
+clergé était là, les cardinaux en robes rouges,
+l'avocat du diable en velours noir, les
+abbés de couvent avec leurs petites mitres,
+les marguilliers de Saint-Agrico, les camails
+violets de la maîtrise, le bas clergé aussi,
+les soldats du Pape en grand uniforme, les
+trois confréries de pénitents, les ermites du
+mont Ventoux avec leurs mines farouches
+et le petit clerc qui va derrière en portant
+la clochette, les frères flagellants nus jusqu'à
+la ceinture, les sacristains fleuris en
+robes de juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs
+d'eau bénite, et celui qui allume, et
+celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui
+manquât... Ah! c'était une belle ordination!
+Des cloches, des pétards, du soleil, de la
+musique, et toujours ces enragés de tambourins
+qui menaient la danse, là-bas, sur
+le pont d'Avignon...</p>
+
+<p>Quand Védène parut au milieu de l'assemblée,
+sa prestance et sa belle mine y
+firent courir un murmure d'admiration.
+C'était un magnifique Provençal, mais des
+blonds, avec de grands cheveux frisés au
+bout et une petite barbe follette qui semblait
+prise aux copeaux de fin métal tombé du
+burin de son père, le sculpteur d'or. Le
+bruit courait que dans cette barbe blonde
+les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois
+joué; et le sire de Védène avait
+bien, en effet, l'air glorieux et le regard
+distrait des hommes que les reines ont
+aimés... Ce jour-là, pour faire honneur à
+sa nation, il avait remplacé ses vêtements
+napolitains par une jaquette bordée de rose
+à la Provençale, et sur son chaperon tremblait
+une grande plume d'ibis de Camargue.</p>
+
+<p>Sitôt entré, le premier moutardier salua
+d'un air galant, et se dirigea vers le haut
+perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre
+les insignes de son grade: la cuiller
+de buis jaune et l'habit de safran. La mule
+était au bas de l'escalier, toute harnachée
+et prête à partir pour la vigne... Quand il
+passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon
+sourire et s'arrêta pour lui donner deux ou
+trois petites tapes amicales sur le dos, en
+regardant du coin de l'oeil si le Pape le
+voyait. La position était bonne... La mule
+prit son élan:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans
+que je te le garde!</p>
+
+<p>Et elle vous lui détacha un coup de sabot
+si terrible, si terrible, que de Pampérigouste
+même on en vit la fumée, un tourbillon
+de fumée blonde où voltigeait une
+plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortuné
+Tistet Védène!...</p>
+
+<p>Les coups de pied de mule ne sont pas
+aussi foudroyants d'ordinaire; mais celle-ci
+était une mule papale; et puis, pensez donc!
+elle le lui gardait depuis sept ans... Il n'y a
+pas de plus bel exemple de rancune ecclésiastique.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>LE PHARE DES SANGUINAIRES</h3>
+
+
+<p>Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral
+était en colère, et les éclats de sa
+grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au
+matin. Balançant lourdement ses ailes mutilées
+qui sifflaient à la bise comme les agrès
+d'un navire, tout le moulin craquait. Des
+tuiles s'envolaient de sa toiture en déroute.
+Au loin, les pins serrés dont la colline est
+couverte s'agitaient et bruissaient dans
+l'ombre. On se serait cru en pleine mer...</p>
+
+<p>Cela m'a rappelé tout à fait mes belles
+insomnies d'il y a trois ans, quand j'habitais
+le phare des Sanguinaires, là-bas,
+sur la côte corse, à l'entrée du golfe d'Ajaccio.</p>
+
+<p>Encore un joli coin que j'avais trouvé là
+pour rêver et pour être seul.</p>
+
+<p>Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect
+farouche; le phare à une pointe, à l'autre
+une vieille tour génoise où, de mon temps,
+logeait un aigle. En bas, au bord de l'eau,
+un lazaret en ruine, envahi de partout par
+les herbes; puis, des ravins, des maquis,
+de grandes roches, quelques chèvres sauvages,
+de petits chevaux corses gambadant
+la crinière au vent; enfin là-haut, tout en
+haut, dans un tourbillon d'oiseaux de mer,
+la maison du phare, avec sa plate-forme en
+maçonnerie blanche, où les gardiens se
+promènent de long en large, la porte verte
+en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus
+la grosse lanterne à facettes qui
+flambe au soleil et fait de la lumière même
+pendant le jour... Voilà l'île des Sanguinaires,
+comme je l'ai revue cette nuit, en
+entendant ronfler mes pins. C'était dans
+cette île enchantée qu'avant d'avoir un
+moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque
+j'avais besoin de grand air et de solitude.</p>
+
+<p>Ce que je faisais?</p>
+
+<p>Ce que je fais ici, moins encore. Quand
+le mistral ou la tramontane ne soufflaient
+pas trop fort, je venais me mettre entre
+deux roches au ras de l'eau, au milieu des
+goëlands, des merles, des hirondelles, et j'y
+restais presque tout le jour dans cette espèce
+de stupeur et d'accablement délicieux
+que donne la contemplation de la mer. Vous
+connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie
+de l'âme? On ne pense pas, on ne rêve pas
+non plus. Tout votre être vous échappe,
+s'envole, s'éparpille. On est la mouette qui
+plonge, la poussière d'écume qui flotte au
+soleil entre deux vagues, la fumée blanche
+de ce paquebot qui s'éloigne, ce petit corailleur
+à voile rouge, cette perle d'eau, ce
+flocon de brume, tout excepté soi-même...
+Oh! que j'en ai passé dans mon île de ces
+belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement!...</p>
+
+<p>Les jours de grand vent, le bord de l'eau
+n'étant pas tenable, je m'enfermais dans la
+cour du lazaret, une petite cour mélancolique,
+toute embaumée de romarin et d'absinthe
+sauvage, et là, blotti contre un pan
+de vieux mur, je me laissais envahir doucement
+par le vague parfum d'abandon et
+de tristesse qui flottait avec le soleil dans
+les logettes de pierre, ouvertes tout autour
+comme d'anciennes tombes. De temps en
+temps un battement de porte, un bond léger
+dans l'herbe... c'était une chèvre qui venait
+brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle
+s'arrêtait interdite, et restait plantée devant
+moi, l'air vif, la corne haute, me regardant
+d'un oeil enfantin...</p>
+
+<p>Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens
+m'appelait pour dîner. Je prenais
+alors un petit sentier dans le maquis grimpant
+à pic au-dessus de la mer, et je revenais
+lentement vers le phare, me retournant
+à chaque pas sur cet immense horizon d'eau
+et de lumière qui semblait s'élargir à mesure
+que je montais.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Là-haut c'était charmant. Je vois encore
+cette belle salle à manger à larges dalles, à
+lambris de chêne, la bouillabaisse fumant
+au milieu, la porte grande ouverte sur la
+terrasse blanche et tout le couchant qui entrait...
+Les gardiens étaient là, m'attendant
+pour se mettre à table. Il y en avait trois,
+un Marseillais et deux Corses, tous trois
+petits, barbus, le même visage tanné, crevassé,
+le même <i>pelone</i> (caban) en poil de
+chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement
+opposées.</p>
+
+<p>A la façon de vivre de ces gens, on sentait
+tout de suite la différence des deux
+races. Le Marseillais, industrieux et vif,
+toujours affairé, toujours en mouvement,
+courait l'île du matin au soir, jardinant,
+pêchant, ramassant des oeufs de <i>gouailles</i>,
+s'embusquant dans le maquis pour traire
+une chèvre au passage; et toujours quelque
+aïoli ou quelque bouillabaisse en train.</p>
+
+<p>Les Corses, eux, en dehors de leur service,
+ne s'occupaient absolument de rien;
+ils se considéraient comme des fonctionnaires,
+et passaient toutes leurs journées
+dans la cuisine à jouer d'interminables
+parties de <i>scopa</i>, ne s'interrompant que
+pour rallumer leurs pipes d'un air grave et
+hacher avec des ciseaux, dans le creux de
+leurs mains, de grandes feuilles de tabac
+vert...</p>
+
+<p>Du reste, Marseillais et Corses, tous trois
+de bonnes gens, simples, naïfs, et pleins de
+prévenances pour leur hôte, quoique au
+fond il dût leur paraître un monsieur bien
+extraordinaire...</p>
+
+<p>Pensez donc! venir s'enfermer au phare
+pour son plaisir!... Eux qui trouvent les
+journées si longues, et qui sont si heureux
+quand c'est leur tour d'aller à terre... Dans
+la belle saison, ce grand bonheur leur arrive
+tous les mois. Dix jours de terre pour trente
+jours de phare, voilà le règlement; mais
+avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus
+de règlement qui tienne. Le vent souffle,
+la vague monte, les Sanguinaires sont blanches
+d'écume, et les gardiens de service restent
+bloqués deux ou trois mois de suite,
+quelquefois même dans de terribles conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur,
+&mdash;me contait un jour le vieux Bartoli,
+pendant que nous dînions,&mdash;voici ce
+qui m'est arrivé il y a cinq ans, à cette
+même table où nous sommes, un soir d'hiver,
+comme maintenant. Ce soir-là, nous n'étions
+que deux dans le phare, moi et un camarade
+qu'on appelait Tchéco... Les autres
+étaient à terre, malades, en congé, je ne sais
+plus... Nous finissions de dîner, bien tranquilles...
+Tout à coup, voilà mon camarade
+qui s'arrête de manger, me regarde
+un moment avec de drôles d'yeux, et, pouf!
+tombe sur la table, les bras en avant. Je
+vais à lui, je le secoue, je l'appelle:</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! Tché!... Oh Tché!...</p>
+
+<p>«Rien! il était mort... Vous jugez quelle
+émotion! Je restai plus d'une heure stupide
+et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement
+cette idée me vient: «Et le phare!»
+Je n'eus que le temps de monter dans la
+lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là...</p>
+
+<p>Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent,
+n'avaient plus leurs voix naturelles. A tout
+moment il me semblait que quelqu'un m'appelait
+dans l'escalier... Avec cela une fièvre,
+une soif! Mais vous ne m'auriez pas fait
+descendre... j'avais trop peur du mort.
+Pourtant, au petit jour, le courage me revint
+un peu. Je portai mon camarade sur son
+lit; un drap dessus, un bout de prière, et
+puis vite aux signaux d'alarme.</p>
+
+<p>«Malheureusement, la mer était trop
+grosse; j'eus beau appeler, appeler, personne
+ne vint... Me voilà seul dans le phare
+avec mon pauvre Tchéco, et Dieu sait pour
+combien de temps... J'espérais pouvoir le
+garder près de moi jusqu'à l'arrivée du bateau;
+mais au bout de trois jours ce n'était
+plus possible... Comment faire? le porter
+dehors? l'enterrer? La roche était trop dure,
+et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était
+pitié de leur abandonner ce chrétien. Alors
+je songeai à le descendre dans une des logettes
+du lazaret... Ça me prit tout une après-midi
+cette triste corvée-là, et je vous réponds
+qu'il m'en fallut, du courage... Tenez!
+monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends
+ce côté de l'île par une après-midi de
+grand vent, il me semble que j'ai toujours le
+mort sur les épaules...</p>
+
+<p>Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en
+coulait sur le front, rien que d'y penser.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Nos repas se passaient ainsi à causer longuement:
+le phare, la mer, des récits de
+naufrages, des histoires de bandits corses...
+Puis, le jour tombant, le gardien du premier
+quart allumait sa petite lampe, prenait
+sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche
+rouge, toute la bibliothèque des Sanguinaires,
+et disparaissait par le fond. Au
+bout d'un moment, c'était dans tout le phare
+un fracas de chaînes, de poulies, de gros
+poids d'horloges qu'on remontait.</p>
+
+<p>Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir
+dehors sur la terrasse. Le soleil, déjà très
+bas, descendait vers l'eau de plus en plus
+vite, entraînant tout l'horizon après lui. Le
+vent fraîchissait, l'île devenait violette. Dans
+le ciel, près de moi, un gros oiseau passait
+lourdement: c'était l'aigle de la tour génoise
+qui rentrait... Peu à peu la brume de
+mer montait. Bientôt on ne voyait plus que
+l'ourlet blanc de l'écume autour de l'île...
+Tout à coup, au-dessus de ma tête, jaillissait
+un grand flot de lumière douce. Le phare
+était allumé. Laissant toute l'île dans l'ombre,
+le clair rayon allait tomber au large sur
+la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous
+ces grandes ondes lumineuses qui m'éclaboussaient
+à peine en passant... Mais le
+vent fraîchissait encore. Il fallait rentrer.
+A tâtons, je fermais la grosse porte, j'assurais
+les barres de fer; puis, toujours tâtonnant,
+je prenais un petit escalier de fonte
+qui tremblait et sonnait sous mes pas, et
+j'arrivais au sommet du phare. Ici, par
+exemple, il y en avait de la lumière.</p>
+
+<p>Imaginez une lampe carcel gigantesque
+à six rangs de mèches, autour de laquelle
+pivotent lentement les parois de la lanterne,
+les unes remplies par une énorme lentille
+de cristal, les autres ouvertes sur un grand
+vitrage immobile qui met la flamme à l'abri
+du vent... En entrant j'étais ébloui. Ces
+cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal
+blanc, ces murs de cristal bombé qui
+tournaient, avec des grands cercles bleuâtres,
+tout ce miroitement, tout ce cliquetis
+de lumières, me donnait un moment de
+vertige.</p>
+
+<p>Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient,
+et je venais m'asseoir au pied même
+de la lampe, à côté du gardien qui lisait
+son Plutarque à haute voix, de peur de s'endormir...</p>
+
+<p>Au dehors, le noir, l'abîme. Sur le petit
+balcon qui tourne autour du vitrage, le
+vent court comme un fou, en hurlant. Le
+phare craque, la mer ronfle. A la pointe de
+l'île, sur les brisants, les lames font comme
+des coups de canon... Par moments un
+doigt invisible frappe aux carreaux: quelque
+oiseau de nuit, que la lumière attire, et
+qui vient se casser la tête contre le cristal...</p>
+
+<p>Dans la lanterne étincelante et chaude, rien
+que le crépitement de la flamme, le bruit de
+l'huile qui s'égoutte, de la chaîne qui se dévide;
+et une voix monotone psalmodiant la
+vie de Démétrius de Phalère...</p>
+
+<hr>
+
+<p>A minuit, le gardien se levait, jetait un
+dernier coup d'oeil à ses mèches, et nous
+descendions. Dans l'escalier on rencontrait
+le camarade du second quart qui montait en
+se frottant les yeux; on lui passait la gourde,
+le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits,
+nous entrions un moment dans la chambre
+du fond, toute encombrée de chaînes, de
+gros poids, de réservoirs d'étain, de cordages,
+et là, à la lueur de sa petite lampe,
+le gardien écrivait sur le grand livre du
+phare, toujours ouvert:</p>
+
+<p><i>Minuit. Grosse mer. Tempête. Navire au
+large.</i></p>
+
+
+<br><br>
+<h3>L'AGONIE DE LA SEMILLANTE</h3>
+
+<p>Puisque le mistral de l'autre nuit nous a
+jetés sur la côte corse, laissez-moi vous raconter
+une terrible histoire de mer dont les
+pêcheurs de là-bas parlent souvent à la veillée,
+et sur laquelle le hasard m'a fourni des
+renseignements fort curieux.</p>
+
+<p>...Il y a deux ou trois ans de cela.</p>
+
+<p>Je courais la mer de Sardaigne en compagnie
+de sept ou huit matelots douaniers.
+Rude voyage pour un novice! De tout le mois
+de mars, nous n'eûmes pas un jour de bon.
+Le vent d'est s'était acharné après nous, et
+la mer ne décolérait pas.</p>
+
+<p>Un soir que nous fuyions devant la tempête,
+notre bateau vint se réfugier à l'entrée
+du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif
+de petites îles... Leur aspect n'avait rien
+d'engageant: grands rocs pelés, couverts
+d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des
+maquis de lentisques, et, çà et là, dans la
+vase, des pièces de bois en train de pourrir:
+mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches
+sinistres valaient encore mieux que le rouf
+d'une vieille barque à demi pontée, où la
+lame entrait comme chez elle, et nous nous
+en contentâmes.</p>
+
+<p>A peine débarqués, tandis que les matelots
+allumaient du feu pour la bouillabaisse,
+le patron m'appela, et, me montrant un petit
+enclos de maçonnerie blanche perdu dans
+la brume au bout de l'île:</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous au cimetière? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Un cimetière, patron Lionetti! Où
+sommes-nous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici
+que sont enterrés les six cents hommes de
+la <i>Sémillante</i>, à l'endroit même où leur frégate
+s'est perdue, il y a dix ans... Pauvres
+gens! ils ne reçoivent pas beaucoup de visites;
+c'est bien le moins que nous allions
+leur dire bonjour, puisque nous voilà...</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon coeur, patron.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Qu'il était triste le cimetière de la <i>Sémillante</i>!...
+Je le vois encore avec sa petite
+muraille basse, sa porte de fer, rouillée,
+dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et
+des centaines de croix noires cachées par
+l'herbe... Pas une couronne d'immortelles,
+pas un souvenir! rien... Ah! les pauvres
+morts abandonnés, comme ils doivent avoir
+froid dans leur tombe de hasard!</p>
+
+<p>Nous restâmes là un moment, agenouillés.
+Le patron priait à haute voix. D'énormes
+goëlands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient
+sur nos têtes et mêlaient leurs cris
+rauques aux lamentations de la mer.</p>
+
+<p>La prière finie, nous revînmes tristement
+vers le coin de l'île où la barque était amarrée.
+En notre absence, les matelots n'avaient
+pas perdu leur temps. Nous trouvâmes un
+grand feu flambant à l'abri d'une roche, et
+la marmite qui fumait. On s'assit en rond,
+les pieds à la flamme, et bientôt chacun eut
+sur ses genoux, dans une écuelle de terre
+rouge, deux tranches de pain noir arrosées
+largement. Le repas fut silencieux:
+nous étions mouillés, nous avions faim, et
+puis le voisinage du cimetière... Pourtant,
+quand les écuelles furent vidées, on alluma
+les pipes et on se mit à causer un
+peu. Naturellement, on parlait de la <i>Sémillante</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, comment la chose s'est-elle
+passée? demandai-je au patron, qui, la tête
+dans ses mains, regardait la flamme d'un
+air pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Comment la chose s'est passée? me
+répondit le bon Lionetti avec un gros soupir,
+hélas! monsieur, personne au monde
+ne pourrait le dire. Tout ce que nous savons,
+c'est que la <i>Sémillante</i> chargée de
+troupes pour la Crimée, était partie de
+Toulon, la veille au soir, avec le mauvais
+temps. La nuit, ça se gâta encore. Du
+vent, de la pluie, la mer énorme comme on
+ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent
+tomba un peu, mais la mer était toujours
+dans tous ses états, et avec cela une sacrée
+brume du diable à ne pas distinguer un
+fanal à quatre pas... Ces brumes-là, monsieur,
+on ne se doute pas comme c'est
+traître... Ça ne fait rien, j'ai idée que la
+<i>Sémillante</i> a dû perdre son gouvernail dans
+la matinée; car, il n'y a pas de brume qui
+tienne, sans une avarie, jamais le capitaine
+ne serait venu s'aplatir ici contre. C'était
+un rude marin, que nous connaissions tous.
+Il avait commandé la station en Corse pendant
+trois ans, et savait sa côte aussi bien
+que moi, qui ne sais pas autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle heure pense-t-on que la
+<i>Sémillante</i> a péri?</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être à midi; oui, monsieur, en
+plein midi... Mais dame! avec la brume de
+mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux
+qu'une nuit noire comme la gueule d'un
+loup... Un douanier de la côte m'a raconté
+que ce jour-là, vers onze heures et demie,
+étant sorti de sa maisonnette pour rattacher
+ses volets, il avait eu sa casquette emportée
+d'un coup de vent, et qu'au risque d'être
+enlevé lui-même par la lame, il s'était mis
+à courir après, le long du rivage, à quatre
+pattes. Vous comprenez! les douaniers ne
+sont pas riches, et une casquette, ça coûte
+cher. Or il paraîtrait qu'à un moment notre
+homme, en relevant la tête, aurait aperçu
+tout près de lui, dans la brume, un gros
+navire à sec de toiles qui fuyait sous le
+vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire
+allait si vite, si vite, que le douanier n'eut
+guère le temps de bien voir. Tout fait croire
+cependant que c'était la <i>Sémillante</i>, puisque
+une demi-heure après le berger des
+îles a entendu sur ces roches... Mais précisément
+voici le berger dont je vous parle,
+monsieur; il va vous conter la chose lui-même...
+Bonjour, Palombo!... viens te
+chauffer un peu; n'aie pas peur.</p>
+
+<p>Un homme encapuchonné, que je voyais
+rôder depuis un moment autour de notre
+feu et que j'avais pris pour quelqu'un de
+l'équipage, car j'ignorais qu'il y eût un
+berger dans l'île, s'approcha de nous craintivement.</p>
+
+<p>C'était un vieux lépreux, aux trois quarts
+idiot, atteint de je ne sais quel mal scorbutique
+qui lui faisait de grosses lèvres lippues,
+horribles à voir. On lui expliqua à grand'-peine
+de quoi il s'agissait. Alors, soulevant
+du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta
+qu'en effet, le jour en question, vers
+midi, il entendit de sa cabane un craquement
+effroyable sur les roches. Comme l'île
+était toute couverte d'eau, il n'avait pas pu
+sortir, et ce fut le lendemain seulement
+qu'en ouvrant sa porte il avait vu le rivage
+encombré de débris et de cadavres laissés
+là par la mer. Épouvanté, il s'était enfui en
+courant vers sa barque, pour aller à Bonifacio
+chercher du monde.</p>
+
+
+
+<p>Fatigué d'en avoir tant dit, le berger
+s'assit, et le patron reprit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux
+qui est venu nous prévenir. Il était presque
+fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en
+est restée détraquée. Le fait est qu'il y avait
+de quoi... Figurez-vous six cents cadavres,
+en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats
+de bois et les lambeaux de toile... Pauvre
+<i>Sémillante!</i>... la mer l'avait broyée du
+coup, et si bien mise en miettes que dans
+tous ses débris le berger Palombo n'a
+trouvé qu'à grand'peine de quoi faire une
+palissade autour de sa hutte... Quant aux
+hommes, presque tous défigurés, mutilés
+affreusement... c'était pitié de les voir accrochés
+les uns aux autres, par grappes...
+Nous trouvâmes le capitaine en grand costume,
+l'aumônier son étole au cou; dans un
+coin, entre deux roches, un petit mousse,
+les yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait
+encore; mais non! Il était dit que pas un
+n'en réchapperait...</p>
+
+<p>Ici le patron s'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Attention, Nardi! cria-t-il, le feu
+s'éteint.</p>
+
+<p>Nardi jeta sur la braise deux ou trois
+morceaux de planches goudronnées qui
+s'enflammèrent, et Lionetti continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de plus triste dans cette
+histoire, le voici... Trois semaines avant le
+sinistre, une petite corvette, qui allait en
+Crimée comme la <i>Sémillante</i>, avait fait
+naufrage de la même façon, presque au
+même endroit; seulement, cette fois-là,
+nous étions parvenus à sauver l'équipage
+et vingt soldats du train qui se trouvaient
+à bord... Ces pauvres tringlos n'étaient pas
+à leur affaire, vous pensez! On les emmena
+à Bonifacio et nous les gardâmes pendant
+deux jours avec nous, à la <i>marine</i>... Une
+fois bien secs et remis sur pied bonsoir!
+bonne chance! ils retournèrent à Toulon,
+où, quelque temps après, on les embarqua
+de nouveau pour la Crimée... Devinez sur
+quel navire!... Sur la <i>Sémillante</i>, monsieur...
+Nous les avons retrouvés tous,
+tous les vingt, couchés parmi les morts, à
+la place où nous sommes... Je relevai moi-même
+un joli brigadier à fines moustaches,
+un blondin de Paris, que j'avais couché à
+la maison et qui nous avait fait rire tout le
+temps avec ses histoires... De le voir là, ça
+me creva le coeur... Ah! Santa Madre!...</p>
+
+<p>Là-dessus, le brave Lionetti, tout ému,
+secoua les cendres de sa pipe et se roula
+dans son caban en me souhaitant la bonne
+nuit... Pendant quelque temps encore, les
+matelots causèrent entre eux à demi-voix...
+Puis, l'une après l'autre, les pipes s'éteignirent...
+On ne parla plus... Le vieux berger
+s'en alla... Et je restai seul à rêver au milieu
+de l'équipage endormi.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Encore sous l'impression du lugubre récit
+que je venais d'entendre, j'essayais de reconstruire
+dans ma pensée le pauvre navire
+défunt et l'histoire de cette agonie dont les
+goëlands ont été seuls témoins. Quelques
+détails qui m'avaient frappé, le capitaine en
+grand costume, l'étole de l'aumônier, les
+vingt soldats du train, m'aidaient à deviner
+toutes les péripéties du drame... Je voyais
+la frégate partant de Toulon dans la nuit...
+Elle sort du port. La mer est mauvaise, le
+vent terrible; mais on a pour capitaine un
+vaillant marin, et tout le monde est tranquille
+à bord...</p>
+
+<p>Le matin, la brume de mer se lève. On
+commence à être inquiet. Tout l'équipage
+est en haut. Le capitaine ne quitte pas la
+dunette... Dans l'entre-pont, où les soldats
+sont renfermés, il fait noir; l'atmosphère est
+chaude. Quelques-uns sont malades, couchés
+sur leurs sacs. Le navire tangue horriblement;
+impossible de se tenir debout. On
+cause assis à terre, par groupes, en se
+cramponnant aux bancs; il faut crier pour
+s'entendre. Il y en a qui commencent à
+avoir peur... Écoutez donc! les naufrages
+sont fréquents dans ces parages-ci; les
+tringlos sont là pour le dire, et ce qu'ils
+racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier
+surtout, un Parisien qui blague toujours,
+vous donne la chair de poule avec
+ses plaisanteries:</p>
+
+<p>&mdash;Un naufrage!... mais c'est très amusant,
+un naufrage. Nous en serons quittes
+pour un bain à la glace, et puis on nous
+mènera à Bonifacio, histoire de manger des
+merles chez le patron Lionetti.</p>
+
+<p>Et les tringlos de rire...</p>
+
+<p>Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce
+que c'est? Qu'arrive-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Le gouvernail vient de partir, dit un
+matelot tout mouillé qui traverse l'entrepont
+en courant.</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage! crie cet enragé de brigadier;
+mais cela ne fait plus rire personne.</p>
+
+<p>Grand tumulte sur le pont. La brume
+empêche de se voir. Les matelots vont et
+viennent, effrayés, à tâtons... Plus de gouvernail!
+La manoeuvre est impossible... La
+<i>Sémillante</i>, en dérive, file comme le vent...
+C'est à ce moment que le douanier la voit
+passer; il est onze heures et demie. A l'avant
+de la frégate, on entend comme un coup de
+canon... Les brisants! les brisants!... C'est
+fini, il n'y a plus d'espoir, on va droit à la
+côte... Le capitaine descend dans sa cabine...
+Au bout d'un moment, il vient reprendre
+sa place sur la dunette,&mdash;en
+grand costume... Il a voulu se faire beau
+pour mourir.</p>
+
+<p>Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux,
+se regardent, sans rien dire... Les malades
+essayent de se redresser... le petit brigadier
+ne rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre
+et que l'aumônier paraît sur le seuil
+avec son étole:</p>
+
+<p>&mdash;A genoux, mes enfants!</p>
+
+<p>Tout le monde obéit. D'une voix retentissante,
+le prêtre commence la prière des
+agonisants.</p>
+
+<p>Soudain un choc formidable, un cri, un
+seul cri, un cri immense, des bras tendus,
+des mains qui se cramponnent, des regards
+effarés où la vision de la mort passe comme
+un éclair...</p>
+
+<p>Miséricorde!...</p>
+
+<p>C'est ainsi que je passai toute la nuit à
+rêver, évoquant, à dix ans de distance,
+l'âme du pauvre navire dont les débris
+m'entouraient... Au loin, dans le détroit,
+la tempête faisait rage; la flamme du bivac
+se courbait sous la rafale; et j'entendais
+notre barque danser au pied des roches en
+faisant crier son amarre.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<h3>LES DOUANIERS</h3>
+
+<p>Le bateau l'<i>Emilie</i>, de Porto-Vecchio, à
+bord duquel j'ai fait ce lugubre voyage aux
+îles Lavezzi, était une vieille embarcation
+de la douane, à demi pontée, où l'on n'avait
+pour s'abriter du vent, des lames, de la
+pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine
+assez large pour tenir une table et deux
+couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots
+par le gros temps. Les figures ruisselaient,
+les vareuses trempées fumaient
+comme du linge à l'étuve, et en plein hiver
+les malheureux passaient ainsi des journées
+entières, même des nuits, accroupis sur
+leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette
+humidité malsaine; car on ne pouvait pas
+allumer de feu à bord, et la rive était souvent
+difficile à atteindre... Eh bien, pas un
+de ces hommes ne se plaignait. Par les
+temps les plus rudes, je leur ai toujours
+vu la même placidité, la même bonne humeur.
+Et pourtant quelle triste vie que
+celle de ces matelots douaniers!</p>
+
+<p>Presque tous mariés, ayant femme et enfants
+à terre, ils restent des mois dehors, à
+louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour
+se nourrir, ils n'ont guère que du pain
+moisi et des oignons sauvages. Jamais de
+vin, jamais de viande, parce que la viande
+et le vin coûtent cher et qu'ils ne gagnent
+que cinq cents francs par an! Cinq cents
+francs par an! vous pensez si la hutte doit
+être noire là-bas à la <i>marine</i>, et si les enfants
+doivent aller pieds nus!... N'importe!
+Tous ces gens-là paraissent contents. Il y
+avait à l'arrière, devant le rouf, un grand
+baquet plein d'eau de pluie où l'équipage
+venait boire, et je me rappelle que, la dernière
+gorgée finie, chacun de ces pauvres
+diables secouait son gobelet avec un «Ah!...»
+de satisfaction, une expression de bien-être
+à la fois comique et attendrissante.</p>
+
+<p>Le plus gai, le plus satisfait de tous, était
+un petit Bonifacien hâlé et trapu qu'on appelait
+Palombo. Celui-là ne faisait que chanter,
+même dans les plus gros temps. Quand
+la lame devenait lourde, quand le ciel assombri
+et bas se remplissait de grésil, et
+qu'on était là tous, le nez en l'air, la main
+sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui
+allait venir, alors, dans le grand silence et
+l'anxiété du bord, la voix tranquille de Palombo
+commençait:</p>
+
+
+<p>Non, monseigneur,<br>
+C'est trop d'honneur.<br>
+Lisette est sa...age,<br>
+Reste au villa...age...</p>
+
+
+<p>Et la rafale avait beau souffler, faire gémir
+les agrès, secouer et inonder la barque,
+la chanson du douanier allait son train, balancée
+comme une mouette à la pointe des
+vagues. Quelquefois le vent accompagnait
+trop fort, on n'entendait plus les paroles;
+mais, entre chaque coup de mer, dans le
+ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le petit
+refrain revenait toujours:</p>
+
+
+<p>Lisette est sa...age,<br>
+Reste au villa...age...</p>
+
+<p>Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait
+très fort, je ne l'entendis pas. C'était si extraordinaire,
+que je sortis la tête du rouf:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Palombo, on ne chante donc
+plus?</p>
+
+<p>Palombo ne répondit pas. Il était immobile,
+couché sous son banc. Je m'approchai
+de lui. Ses dents claquaient; tout son corps
+tremblait de fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Il a une <i>pountoura</i>, me dirent ses
+camarades tristement.</p>
+
+<p>Ce qu'ils appellent <i>pountoura</i>, c'est un
+point de côté, une pleurésie. Ce grand ciel
+plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre
+fiévreux roulé dans un vieux manteau de
+caoutchouc qui luisait sous la pluie comme
+une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu
+de plus lugubre. Bientôt le froid, le vent, la
+secousse des vagues, aggravèrent son mal.
+Le délire le prit; il fallut aborder.</p>
+
+<p>Après beaucoup de temps et d'efforts,
+nous entrâmes vers le soir dans un petit port
+aride et silencieux, qu'animait seulement
+le vol circulaire de quelques <i>gouailles</i>. Tout
+autour de la plage montaient de hautes roches
+escarpées, des maquis inextricables d'arbustes
+verts, d'un vert sombre, sans saison.
+En bas, au bord de l'eau, une petite maison
+blanche à volets gris: c'était le poste de la
+douane. Au milieu de ce désert, cette bâtisse
+de l'Etat, numérotée comme une casquette
+d'uniforme, avait quelque chose de sinistre.
+C'est là qu'on descendit le malheureux Palombo.
+Triste asile pour un malade! Nous
+trouvâmes le douanier en train de manger
+au coin du feu avec sa femme et ses enfants.
+Tout ce monde-là vous avait des mines hâves,
+jaunes, des yeux agrandis, cerclés de fièvre.
+La mère, jeune encore, un nourrisson sur
+les bras, grelottait en nous parlant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un poste terrible, me dit tout bas
+l'inspecteur. Nous sommes obligés de renouveler
+nos douaniers tous les deux ans. La
+fièvre de marais les mange...</p>
+
+<p>Il s'agissait cependant de se procurer un
+médecin. Il n'y en avait pas avant Sartène,
+c'est-à-dire à six ou huit lieues de là. Comment
+faire? Nos matelots n'en pouvaient
+plus; c'était trop loin pour envoyer un des
+enfants. Alors la femme, se penchant dehors,
+appelant:</p>
+
+<p>&mdash;Cecco!... Cecco!</p>
+
+<p>Et nous vîmes entrer un grand gars bien
+découplé, vrai type de braconnier ou de
+<i>banditto</i>, avec son bonnet de laine brune et
+son <i>pelone</i> en poils de chèvre. En débarquant
+je l'avais déjà remarqué, assis devant la
+porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre
+les jambes; mais, je ne sais pourquoi, il
+s'était enfui à notre approche. Peut-être
+croyait-il que nous avions des gendarmes
+avec nous. Quand il entra, la douanière
+rougit un peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas
+de danger que celui-là se perde dans le
+maquis.</p>
+
+<p>Puis elle lui parla tout bas, en montrant
+le malade. L'homme s'inclina sans répondre,
+sortit, siffla son chien, et le voilà parti, le
+fusil sur l'épaule, sautant de roche en roche
+avec ses longues jambes.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, les enfants, que la
+présence de l'inspecteur semblait terrifier,
+finissaient vite leur dîner de châtaignes et de
+<i>bruccio</i> (fromage blanc). Et toujours de l'eau,
+rien que de l'eau sur la table! Pourtant, c'eût
+été bien bon, un coup de vin, pour ces petits.
+Ah! misère! Enfin la mère monta les coucher;
+le père, allumant son falot, alla inspecter
+la côte, et nous restâmes au coin du
+feu à veiller notre malade qui s'agitait sur son
+grabat, comme s'il était encore en pleine mer,
+secoué par les lames. Pour calmer un peu sa
+<i>pountoura</i>, nous faisions chauffer des galets,
+des briques qu'on lui posait sur le côté. Une
+ou deux fois, quand je m'approchai de son
+lit, le malheureux me reconnut, et, pour me
+remercier, me tendit péniblement la main,
+une grosse main râpeuse et brûlante comme
+une de ces briques sorties du feu...</p>
+
+<p>Triste veillée! Au dehors, le mauvais
+temps avait repris avec la tombée du jour,
+et c'était un fracas, un roulement, un jaillissement
+d'écume, la bataille des roches et de
+l'eau. De temps en temps, le coup de vent
+du large parvenait à se glisser dans la baie et
+enveloppait notre maison. On le sentait à la
+montée subite de la flamme qui éclairait tout
+à coup les visages mornes des matelots,
+groupés autour de la cheminée et regardant
+le feu avec cette placidité d'expression que
+donne l'habitude des grandes étendues et
+des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo
+se plaignait doucement. Alors tous les yeux
+se tournaient vers le coin obscur où le pauvre
+camarade était en train de mourir,
+loin des siens, sans secours; les poitrines
+se gonflaient et l'on entendait de gros soupirs.
+C'est tout ce qu'arrachait à ces ouvriers
+de la mer, patients et doux, le sentiment
+de leur propre infortune. Pas de révoltes,
+pas de grèves. Un soupir, et rien
+de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En
+passant devant moi pour jeter une bourrée
+au feu, un d'eux me dit tout bas d'une voix
+navrée:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois
+beaucoup du tourment dans notre métier!...</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LE CURÉ DE CUCUGNAN.</h3>
+
+<p>Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes
+provençaux publient en Avignon un joyeux
+petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux
+vers et de jolis contes. Celui de cette année
+m'arrive à l'instant, et j'y trouve un adorable
+fabliau que je vais essayer de vous
+traduire en l'abrégeant un peu... Parisiens,
+tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de
+farine provençale qu'on va vous servir cette
+fois...</p>
+
+<hr>
+
+<p>L'abbé Martin était curé... de Cucugnan.</p>
+
+<p>Bon comme le pain, franc comme l'or, il
+aimait paternellement ses Cucugnanais; pour
+lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur
+terre, si les Cucugnanais lui avaient donné
+un peu plus de satisfaction. Mais, hélas! les
+araignées filaient dans son confessionnal,
+et, le beau jour de Pâques, les hosties restaient
+au fond de son saint-ciboire. Le bon
+prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours
+il demandait à Dieu la grâce de ne pas
+mourir avant d'avoir ramené au bercail son
+troupeau dispersé.</p>
+
+<p>Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.</p>
+
+<p>Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin
+monta en chaire.</p>
+
+<hr>
+
+<p>&mdash;Mes frères, dit-il, vous me croirez si
+vous voulez: l'autre nuit, je me suis trouvé,
+moi misérable pécheur, à la porte du paradis.</p>
+
+<p>«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!</p>
+
+<p>«&mdash;Tiens! c'est vous, mon brave monsieur
+Martin, me fit-il; quel bon vent...? et
+qu'y a-t-il pour votre service?</p>
+
+<p>«&mdash;Beau saint Pierre, vous qui tenez le
+grand livre et la clef, pourriez-vous me dire,
+si je ne suis pas trop curieux, combien vous
+avez de Cucugnanais en paradis?</p>
+
+<p>«&mdash;Je n'ai rien à vous refuser, monsieur
+Martin; asseyez-vous, nous allons voir la
+chose ensemble.</p>
+
+<p>«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit,
+mit ses besicles:</p>
+
+<p>«&mdash;Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous.
+Cu... Cu... Cucugnan. Nous y sommes.
+Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la
+page est toute blanche. Pas une âme... Pas
+plus de Cucugnanais que d'arêtes dans une
+dinde.</p>
+
+<p>«&mdash;Comment! Personne de Cucugnan
+ici? Personne? Ce n'est pas possible! Regardez
+mieux...</p>
+
+<p>«&mdash;Personne, saint homme. Regardez
+vous-même, si vous croyez que je plaisante.</p>
+
+<p>«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et,
+les mains jointes, je criais miséricorde.
+Alors, saint Pierre:</p>
+
+<p>«&mdash;Croyez-moi, monsieur Martin, il ne
+faut pas ainsi vous mettre le coeur à l'envers,
+car vous pourriez en avoir quelque mauvais
+coup de sang. Ce n'est pas votre faute,
+après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous,
+doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine
+en purgatoire.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! par charité, grand saint Pierre!
+faites que je puisse au moins les voir et les
+consoler.</p>
+
+<p>«&mdash;Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez
+vite ces sandales, car les chemins ne
+sont pas beaux de reste... Voilà qui est
+bien. Maintenant, cheminez droit devant
+vous. Voyez vous là-bas, au fond, en tournant?
+Vous trouverez une porte d'argent
+toute constellée de croix noires... à main
+droite... Vous frapperez, on vous ouvrira...
+Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.</p>
+
+<hr>
+
+<p>«Et je cheminai... je cheminai! Quelle
+battue! j'ai la chair de poule, rien que d'y
+songer. Un petit sentier, plein de ronces,
+d'escarboucles qui luisaient et de serpents
+qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte d'argent.</p>
+
+<p>«&mdash;Pan! pan!</p>
+
+<p>«&mdash;Qui frappe! me fait une voix rauque
+et dolente.</p>
+
+<p>«&mdash;Le curé de Cucugnan.</p>
+
+<p>«&mdash;De...?</p>
+
+<p>«&mdash;De Cucugnan.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah!... Entrez.</p>
+
+<p>«J'entrai. Un grand bel ange, avec des
+ailes sombres comme la nuit, avec une robe
+resplendissante comme le jour, avec une
+clef de diamant pendue à sa ceinture, écrivait,
+cra-cra, dans un grand livre plus gros
+que celui de saint Pierre...</p>
+
+<p>«&mdash;Finalement, que voulez-vous et que
+demandez-vous? dit l'ange.</p>
+
+<p>«&mdash;Bel ange de Dieu, je veux savoir,&mdash;
+je suis bien curieux peut-être,&mdash;si vous
+avez ici les Cucugnanais.</p>
+
+<p>«&mdash;Les?...</p>
+
+<p>«&mdash;Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan...
+que c'est moi qui suis leur
+prieur.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>«&mdash;Pour vous servir, monsieur l'ange.</p>
+
+<hr>
+
+<p>«&mdash;Vous dites donc Cucugnan...</p>
+
+<p>«Et l'ange ouvre et feuillette son grand
+livre, mouillant son doigt de salive pour que
+le feuillet glisse mieux...</p>
+
+<p>«&mdash;Cucugnan, dit-il en poussant un long
+soupir... Monsieur Martin, nous n'avons en
+purgatoire personne de Cucugnan.</p>
+
+<p>«&mdash;Jésus! Marie! Joseph! personne de
+Cucugnan en purgatoire! O grand Dieu! où
+sont-ils donc?</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! saint homme, ils sont en paradis.
+Où diantre voulez-vous qu'ils soient?</p>
+
+<p>«&mdash;Mais j'en viens, du paradis...</p>
+
+<p>«&mdash;Vous en venez!!... Eh bien?</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah!
+bonne mère des anges!...</p>
+
+<p>«&mdash;Que voulez-vous, monsieur le curé?
+s'ils ne sont ni en paradis ni en purgatoire,
+il n'y a pas de milieu, ils sont...</p>
+
+<p>«&mdash;Sainte croix! Jésus, fils de David!
+Aï! aï! aï! est-il possible?... Serait-ce un
+mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant
+je n'ai pas entendu chanter le coq!...
+Aï! pauvres nous! comment irai-je en paradis
+si mes Cucugnanais n'y sont pas?</p>
+
+<p>«&mdash;Écoutez, mon pauvre monsieur Martin,
+puisque vous voulez, coûte que coûte, être
+sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi
+il retourne, prenez ce sentier, filez en courant,
+si vous savez courir... Vous trouverez,
+à gauche, un grand portail. Là, vous vous
+renseignerez sur tout. Dieu vous le donne!</p>
+
+<p>«Et l'ange ferma la porte.</p>
+
+<hr>
+
+<p>«C'était un long sentier tout pavé de
+braise rouge. Je chancelais comme si j'avais
+bu; à chaque pas, je trébuchais; j'étais tout
+en eau, chaque poil de mon corps avait sa
+goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais,
+ma foi, grâce aux sandales que le bon saint
+Pierre m'avait prêtées, je ne me brûlai pas
+les pieds.</p>
+
+<p>«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant,
+je vis à ma main gauche une porte...
+non, un portail, un énorme portail, tout
+bâillant, comme la porte d'un grand four.
+Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on ne
+demande pas mon nom; là, point de registre.
+Par fournées et à pleine porte, on entre là,
+mes frères, comme le dimanche vous entrez
+au cabaret.</p>
+
+<p>«Je suais à grosses gouttes, et pourtant
+j'étais transi, j'avais le frisson. Mes cheveux
+se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair
+rôtie, quelque chose comme l'odeur qui se
+répand dans notre Cucugnan quand Éloy, le
+maréchal, brûle pour la ferrer la botte d'un
+vieil âne. Je perdais haleine dans cet air
+puant et embrasé; j'entendais une clameur
+horrible, des gémissements, des hurlements
+et des jurements.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas,
+toi?&mdash;me fait, en me piquant de sa fourche,
+un démon cornu.</p>
+
+<p>«&mdash;Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami
+de Dieu.</p>
+
+<p>«&mdash;Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de
+teigneux! que viens-tu faire ici?...</p>
+
+<p>«&mdash;Je viens... Ah! ne m'en parlez pas,
+que je ne puis plus me tenir sur mes jambes...
+Je viens... je viens de loin... humblement
+vous demander... si... si, par coup de hasard...
+vous n'auriez pas ici... quelqu'un...
+quelqu'un de Cucugnan...</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi,
+comme si tu ne savais pas que tout Cucugnan
+est ici. Tiens, laid corbeau, regarde,
+et tu verras comme nous les arrangeons ici,
+tes fameux Cucugnanais...</p>
+
+<hr>
+
+<p>«Et je vis, au milieu d'un épouvantable
+tourbillon de flamme:</p>
+
+<p>«Le long Coq-Galine,&mdash;vous l'avez tous
+connu, mes frères,&mdash;Coq-Galine, qui se
+grisait si souvent, et si souvent secouait les
+puces à sa pauvre Clairon.</p>
+
+<p>«Je vis Catarinet... cette petite gueuse...
+avec son nez en l'air... qui couchait toute
+seule à la grange... Il vous en souvient,
+mes drôles!... Mais passons, j'en ai trop dit.</p>
+
+<p>«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait
+son huile avec les olives de M. Julien.</p>
+
+<p>«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant,
+pour avoir plus vite noué sa gerbe, puisait
+à poignées aux gerbiers.</p>
+
+<p>«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien
+la roue de sa brouette.</p>
+
+<p>«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau
+de son puits.</p>
+
+<p>«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait
+portant le bon Dieu, filait son chemin,
+la barrette sur la tête et la pipe au bec...
+et fier comme Artaban... comme s'il avait
+rencontré un chien.</p>
+
+<p>«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et
+Pierre, et Toni...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en
+voyant, dans l'enfer tout ouvert, qui son
+père et qui sa mère, qui sa grand'mère et
+qui sa soeur...</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez bien, mes frères, reprit le
+bon abbé Martin, vous sentez bien que ceci
+ne peut pas durer. J'ai charge d'âmes, et je
+veux, je veux vous sauver de l'abîme où
+vous êtes tous en train de rouler tête première.
+Demain je me mets à l'ouvrage, pas
+plus tard que demain. Et l'ouvrage ne manquera
+pas! Voici comment je m'y prendrai.
+Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire
+avec ordre. Nous irons rang par rang, comme
+à Jonquières quand on danse.</p>
+
+<p>«Demain lundi, je confesserai les vieux
+et les vieilles. Ce n'est rien.</p>
+
+<p>«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait.</p>
+
+<p>«Mercredi, les garçons et les filles. Cela
+pourra être long.</p>
+
+<p>«Jeudi, les hommes. Nous couperons
+court.</p>
+
+<p>«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas
+d'histoires!</p>
+
+<p>«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop
+d'un jour pour lui tout seul.</p>
+
+<p>«Et, si dimanche nous avons fini, nous
+serons bien heureux.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé
+est mûr, il faut le couper; quand le vin est
+tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge
+sale, il s'agit de le laver, et de le bien laver.</p>
+
+<p>«C'est la grâce que je vous souhaite.
+<i>Amen!</i></p>
+
+<hr>
+
+<p>Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.</p>
+
+<p>Depuis ce dimanche mémorable, le parfum
+des vertus de Cucugnan se respire à
+dix lieues à l'entour.</p>
+
+<p>Et le bon pasteur M. Martin, heureux et
+plein d'allégresse, a rêvé l'autre nuit que,
+suivi de tout son troupeau, il gravissait, en
+resplendissante procession, au milieu des
+cierges allumés, d'un nuage d'encens qui
+embaumait et des enfants de choeur qui
+chantaient <i>Te Deum</i>, le chemin éclairé de la
+cité de Dieu.</p>
+
+<p>Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan,
+telle que m'a ordonné de vous le dire ce
+grand gueusard de Roumanille, qui la tenait
+lui-même d'un autre bon compagnon.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LES VIEUX.</h3>
+
+<p>Une lettre, père Azan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... ça vient de Paris.</p>
+
+<p>Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce
+brave père Azan... Pas moi. Quelque chose
+me disait que cette Parisienne de la rue
+Jean-Jacques, tombant sur ma table à l'improviste
+et de si grand matin, allait me faire
+perdre toute ma journée. Je ne me trompais
+pas, voyez plutôt:</p>
+
+<p><i>Il faut que tu me rendes un service, mon
+ami. Tu vas fermer ton moulin pour un jour
+et t'en aller tout de suite à Eyguières...
+Eyguières est un gros bourg à trois ou quatre
+lieues de chez toi,&mdash;une promenade. En arrivant,
+tu demanderas le couvent des Orphelines.
+La première maison après le couvent
+est une maison basse à volets gris avec un
+jardinet derrière. Tu entreras sans frapper,&mdash;la
+porte est toujours ouverte,&mdash;et, en
+entrant, tu crieras bien fort: «Bonjour,
+braves gens! Je suis l'ami de Maurice...»
+Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais
+vieux, vieux, archivieux, te tendre les bras
+du fond de leurs grands fauteuils, et tu les
+embrasseras de ma part, avec tout ton coeur,
+comme s'ils étaient à toi. Puis vous causerez;
+ils te parleront de moi, rien que de moi; ils
+te raconteront mille folies que tu écouteras
+sans rire... Tu ne riras pas, hein?... Ce sont
+mes grands-parents, deux êtres dont je suis
+toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix
+ans... Dix ans, c'est long! Mais que veux-tu?
+moi, Paris me tient; eux, c'est le grand âge...
+Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se
+casseraient en route... Heureusement, tu es
+là-bas, mon cher meunier, et, en t'embrassant,
+les pauvres gens croiront m'embrasser un peu
+moi-même... Je leur ai si souvent parlé de
+nom et de cette bonne amitié dont...</i></p>
+
+<p>Le diable soit de l'amitié! Justement ce
+matin-là il faisait un temps admirable, mais
+qui ne valait rien pour courir les routes:
+trop de mistral et trop de soleil, une vraie
+journée de Provence. Quand cette maudite
+lettre arriva, j'avais déjà choisi mon <i>cagnard</i>
+(abri) entre deux roches, et je rêvais de
+rester là tout le jour, comme un lézard, à
+boire de la lumière, en écoutant chanter les
+pins... Enfin, que voulez-vous faire? Je fermai
+le moulin en maugréant, je mis la clef
+sous la chatière. Mon bâton, ma pipe, et me
+voilà parti.</p>
+
+<p>J'arrivai à Eyguières vers deux heures.
+Le village était désert, tout le monde aux
+champs. Dans les ormes du cours, blancs de
+poussière, les cigales chantaient comme en
+pleine Crau. Il y avait bien sur la place de
+la mairie un âne qui prenait le soleil, un
+vol de pigeons sur la fontaine de l'église;
+mais personne pour m'indiquer l'orphelinat.
+Par bonheur une vieille fée m'apparut tout
+à coup, accroupie et filant dans l'encoignure
+de sa porte; je lui dis ce que je cherchais;
+et comme cette fée était très puissante, elle
+n'eut qu'à lever sa quenouille: aussitôt le
+couvent des Orphelines se dressa devant
+moi comme par magie... C'était une grande
+maison maussade et noire, toute fière de
+montrer au-dessus de son portail en ogive
+une vieille croix de grès rouge avec un peu
+de latin autour. A côté de cette maison, j'en
+aperçus une autre plus petite. Des volets
+gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout
+de suite, et j'entrai sans frapper.</p>
+
+<p>Je reverrai toute ma vie ce long corridor
+frais et calme, la muraille peinte en rose, le
+jardinet qui tremblait, au fond à travers un
+store de couleur claire, et sur tous les panneaux
+des fleurs et des violons fanés. Il me
+semblait que j'arrivais chez quelque vieux
+bailli du temps de Sedaine... Au bout du
+couloir, sur la gauche, par une porte entr'ouverte
+on entendait le tic tac d'une grosse
+horloge et une voix d'enfant, mais d'enfant
+à l'école, qui lisait en s'arrêtant à chaque
+syllabe: A... lors... saint... I... ré... née...
+s'é... cri... a... Je... suis... le... fro... ment...
+du... Seigneur... Il... faut... que... je... sois...
+mou... lu... par... la... dent... de... ces... a...
+ni... maux... Je m'approchai doucement de
+cette porte et je regardai.</p>
+
+<p>Dans le calme et le demi-jour d'une petite
+chambre, un bon vieux à pommettes roses,
+ridé jusqu'au bout des doigts, dormait au
+fond d'un fauteuil, la bouche ouverte, les
+mains sur ses genoux. A ses pieds, une
+fillette habillée de bleu,&mdash;grande pèlerine
+et petit béguin, le costume des orphelines,&mdash;lisait
+la Vie de saint Irénée dans un livre
+plus gros qu'elle... Cette lecture miraculeuse
+avait opéré sur toute la maison. Le
+vieux dormait dans son fauteuil, les mouches
+au plafond, les canaris dans leur cage,
+là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge
+ronflait, tic tac, tic tac. Il n'y avait d'éveillé
+dans toute la chambre qu'une grande bande
+de lumière qui tombait droite et blanche
+entre les volets clos, pleine d'étincelles
+vivantes et de valses microscopiques... Au
+milieu de l'assoupissement général, l'enfant
+continuait sa lecture d'un air grave:
+Aus... si... tôt... deux... lions... se... pré...ci...
+pi... tè... rent... sur... lui... et... le... dé... vo...
+rè... rent... C'est à ce moment que j'entrai...
+Les lions de saint Irénée se précipitant dans
+la chambre n'y auraient pas produit plus de
+stupeur que moi. Un vrai coup de théâtre!
+La petite pousse un cri, le gros livre tombe,
+les canaris, les mouches se réveillent, la
+pendule sonne, le vieux se dresse en sursaut,
+tout effaré, et moi-même, un peu troublé,
+je m'arrête sur le seuil en criant bien
+fort:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, braves gens! je suis l'ami de
+Maurice.</p>
+
+<p>Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre
+vieux, si vous l'aviez vu venir vers moi les
+bras tendus, m'embrasser, me serrer les
+mains, courir égaré dans la chambre, en
+faisant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!...</p>
+
+<p>Toutes les rides de son visage riaient. Il
+était rouge. Il bégayait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur... ah! monsieur...</p>
+
+<p>Puis il allait vers le fond en appelant:</p>
+
+<p>&mdash;Mamette!</p>
+
+<p>Une porte qui s'ouvre, un trot de souris
+dans le couloir... c'était Mamette. Rien de
+joli comme cette petite vieille avec son bonnet
+à coque, sa robe carmélite, et son mouchoir
+brodé qu'elle tenait à la main pour me
+faire honneur, à l'ancienne mode... Chose
+attendrissante! ils se ressemblaient. Avec
+un tour et des coques jaunes, il aurait pu
+s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la
+vraie Mamette avait du beaucoup pleurer
+dans sa vie, et elle était encore plus ridée
+que l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait
+près d'elle une enfant de l'orphelinat, petite
+garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait
+jamais; et de voir ces vieillards protégés
+par ces orphelines, c'était ce qu'on peut
+imaginer de plus touchant.</p>
+
+<p>En entrant, Mamette avait commencé par
+me faire une grande révérence, mais d'un
+mot le vieux lui coupa sa révérence en
+deux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'ami de Maurice...</p>
+
+<p>Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure,
+perd son mouchoir, qui devient rouge, toute
+rouge, encore plus rouge que lui... Ces
+vieux! ça n'a qu'une goutte de sang dans
+les veines, et à la moindre émotion elle leur
+saute au visage...</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, une chaise... dit la vieille à
+sa petite.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre les volets... crie le vieux à la
+sienne.</p>
+
+<p>Et, me prenant chacun par une main, ils
+m'emmenèrent en trottinant jusqu'à la fenêtre,
+qu'on a ouverte toute grande pour
+mieux me voir. On approche les fauteuils,
+je m'installe entre les deux sur un pliant,
+les petites bleues derrière nous, et l'interrogatoire
+commence:</p>
+
+<p>&mdash;Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait?
+Pourquoi ne vient-il pas? Est-ce qu'il est
+content?...</p>
+
+<p>Et patati! et patata! Comme cela pendant
+des heures.</p>
+
+<p>Moi, je répondais de mon mieux à toutes
+leurs questions, donnant sur mon ami les
+détails que je savais, inventant effrontément
+ceux que je ne savais pas, me gardant
+surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqué
+si ses fenêtres fermaient bien ou de
+quelle couleur était le papier de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Le papier de sa chambre!... Il est
+bleu, madame, bleu clair, avec des guirlandes...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie;
+et elle ajoutait en se tournant vers
+son mari: C'est un si brave enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait
+l'autre avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Et, tout le temps que je parlais, c'étaient
+entre eux des hochements de tête, de petits
+rires fins, des clignements d'yeux, des airs
+entendus, ou bien encore le vieux qui se
+rapprochait pour me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez plus fort... Elle a l'oreille un
+peu dure.</p>
+
+<p>Et elle de son côté:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu plus haut, je vous prie!... Il
+n'entend pas très bien...</p>
+
+<p>Alors j'élevais la voix; et tous deux me
+remerciaient d'un sourire; et dans ces sourires
+fanés qui se penchaient vers moi,
+cherchant jusqu'au fond de mes yeux
+l'image de leur Maurice, moi, j'étais tout
+ému de la retrouver cette image, vague,
+voilée, presque insaisissable, comme si je
+voyais mon ami me sourire, très loin, dans
+un brouillard.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Tout à coup le vieux se dresse sur son
+fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-être
+pas déjeuné!</p>
+
+<p>Et Mamette, effarée, les bras au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Pas déjeuné!... Grand Dieu!</p>
+
+<p>Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice,
+et j'allais répondre que ce brave enfant
+n'attendait jamais plus tard que midi pour
+se mettre à table. Mais non, c'était bien de
+moi qu'on parlait; et il faut voir quel branle-bas
+quand j'avouai que j'étais encore à
+jeun:</p>
+
+<p>&mdash;Vite le couvert, petites bleues! La
+table au milieu de la chambre, la nappe du
+dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions
+pas tant, s'il vous plaît! et dépêchons-nous...</p>
+
+<p>Je crois bien qu'elles se dépêchaient. A
+peine le temps de casser trois assiettes le
+déjeuner se trouva servi.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon petit déjeuner! me disait Mamette
+en me conduisant à table; seulement
+vous serez tout seul... Nous autres, nous
+avons déjà mangé ce matin.</p>
+
+<p>Ces pauvres vieux! à quelque heure qu'on
+les prenne, ils ont toujours mangé le matin.</p>
+
+<p>Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était
+deux doigts de lait, des dattes et une <i>barquette</i>,
+quelque chose comme un échaudé;
+de quoi la nourrir elle et ses canaris au
+moins pendant huit jours... Et dire qu'à moi
+seul je vins à bout de toutes ces provisions!...
+Aussi quelle indignation autour de
+la table! Comme les petites bleues chuchotaient
+en se poussant du coude, et là-bas,
+au fond de leur cage, comme les canaris
+avaient l'air de se dire: «Oh! ce monsieur
+qui mange toute la <i>barquette</i>!»</p>
+
+<p>Je la mangeai toute, en effet, et presque
+sans m'en apercevoir, occupé que j'étais à
+regarder autour de moi dans cette chambre
+claire et paisible où flottait comme une
+odeur de choses anciennes... Il y avait surtout
+deux petits lits dont je ne pouvais pas
+détacher mes yeux. Ces lits, presque deux
+berceaux, je me les figurais le matin, au
+petit jour, quand ils sont encore enfouis
+sous leurs grands rideaux à franges. Trois
+heures sonnent. C'est l'heure où tous les
+vieux se réveillent:</p>
+
+<p>&mdash;Tu dors, Mamette?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que Maurice est un brave
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui c'est un brave enfant.</p>
+
+<p>Et j'imaginais comme cela toute une causerie,
+rien que pour avoir vu ces deux petits
+lits de vieux, dressés l'un à côté de l'autre...</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un drame terrible se
+passait à l'autre bout de la chambre, devant
+l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là-haut,
+sur le dernier rayon, certain bocal de cerises
+à l'eau-de-vie qui attendait Maurice depuis
+dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture.
+Malgré les supplications de Mamette,
+le vieux avait tenu à aller chercher ses cerises
+lui-même; et, monté sur une chaise
+au grand effroi de sa femme, il essayait
+d'arriver là-haut... Vous voyez le tableau
+d'ici, le vieux qui tremble et qui se hisse,
+les petites bleues cramponnées à sa chaise,
+Mamette derrière lui haletante, les bras
+tendus, et sur tout cela un léger parfum de
+bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte
+et des grandes piles de linge roux... C'était
+charmant.</p>
+
+<p>Enfin, après bien des efforts, on parvint
+à le tirer de l'armoire, ce fameux bocal, et
+avec lui une vieille timbale d'argent toute
+bosselée, la timbale de Maurice quand il
+était petit. On me la remplit de cerises jusqu'au
+bord; Maurice les aimait tant, les
+cerises! Et tout en me servant, le vieux me
+disait à l'oreille d'un air de gourmandise:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir
+en manger!... C'est ma femme qui les
+a faites... Vous allez goûter quelque chose
+de bon.</p>
+
+<p>Hélas sa femme les avait faites, mais elle
+avait oublié de les sucrer. Que voulez-vous?
+on devient distrait en vieillissant. Elles
+étaient atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette...
+Mais cela ne m'empêcha pas de les
+manger jusqu'au bout, sans sourciller.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le repas terminé, je me levai pour prendre
+congé de mes hôtes. Ils auraient bien
+voulu me garder encore un peu pour causer
+du brave enfant, mais le jour baissait, le
+moulin était loin, il fallait partir.</p>
+
+<p>Le vieux s'était levé en même temps que
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mamette, mon habit!... Je veux le
+conduire jusqu'à la place.</p>
+
+<p>Bien sûr qu'au fond d'elle-même Mamette
+trouvait qu'il faisait déjà un peu frais pour
+me conduire jusqu'à la place; mais elle n'en
+laissa rien paraître. Seulement, pendant
+qu'elle l'aidait à passer les manches de son
+habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons
+de nacre, j'entendais la chère créature
+qui lui disait doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Et lui, d'un petit air malin:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé!... je ne sais pas... peut-être...</p>
+
+<p>Là-dessus, ils se regardaient en riant,
+et les petites bleues riaient de les voir rire,
+et dans leur coin les canaris riaient aussi à
+leur manière... Entre nous, je crois que l'odeur
+des cerises les avait tous un peu grisés.</p>
+
+<p>...La nuit tombait, quand nous sortîmes,
+le grand-père et moi. La petite bleue nous
+suivait de loin pour le ramener; mais lui
+ne la voyait pas, et il était tout fier de marcher
+à mon bras, comme un homme. Mamette,
+rayonnante, voyait cela du pas de sa
+porte, et elle avait en nous regardant de
+jolis hochements de tête qui semblaient dire:
+«Tout de même, mon pauvre homme!...
+il marche encore.»</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>BALLADES EN PROSE</h3>
+
+<p>En ouvrant ma porte ce matin, il y avait
+autour de mon moulin un grand tapis de
+gelée blanche. L'herbe luisait et craquait
+comme du verre; toute la colline grelottait...
+Pour un jour ma chère Provence
+s'était déguisée en pays du Nord; et c'est
+parmi les pins frangés de givre, les touffes
+de lavandes épanouies en bouquets de cristal,
+que j'ai écrit ces deux ballades d'une
+fantaisie un peu germanique, pendant que
+la gelée m'envoyait ses étincelles blanches,
+et que là-haut, dans le ciel clair, de grands
+triangles de cigognes venues du pays de
+Henri Heine descendaient vers la Camargue
+en criant: «Il fait froid... froid... froid.»</p>
+
+<p>I</p>
+
+
+<p>LA MORT DU DAUPHIN.</p>
+
+
+<p>Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin
+va mourir... Dans toutes les églises du
+royaume, le Saint-Sacrement demeure
+exposé nuit et jour et de grands cierges
+brûlent pour la guérison de l'enfant royal.
+Les rues de la vieille résidence sont tristes
+et silencieuses, les cloches ne sonnent plus,
+les voitures vont au pas... Aux abords du
+palais, les bourgeois curieux regardent, à
+travers les grilles, des suisses à bedaines
+dorées qui causent dans les cours d'un air
+important.</p>
+
+<p>Tout le château est en émoi... Des chambellans,
+des majordomes, montent et descendent
+en courant les escaliers de marbre...
+Les galeries sont pleines de pages et de
+courtisans en habits de soie qui vont d'un
+groupe à l'autre quêter des nouvelles à voix
+basse... Sur les larges perrons, les dames
+d'honneur éplorées se font de grandes révérences
+en essuyant leurs yeux avec de jolis
+mouchoirs brodés.</p>
+
+<p>Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée
+de médecins en robe. On les voit, à
+travers les vitres, agiter leurs longues manches
+noires et incliner doctoralement leurs
+perruques à marteaux... Le gouverneur et
+l'écuyer du petit Dauphin se promènent
+devant la porte, attendant les décisions de
+la Faculté. Des marmitons passent à côté
+d'eux sans les saluer. M. l'écuyer jure comme
+un païen, M. le gouverneur récite des vers
+d'Horace... Et pendant ce temps-là, là-bas,
+du côté des écuries, on entend un long hennissement
+plaintif. C'est l'alezan du petit
+Dauphin que les palefreniers oublient et qui
+appelle tristement devant sa mangeoire vide.</p>
+
+<p>Et le roi? Où est monseigneur le roi?...
+Le roi s'est enfermé tout seul dans une
+chambre, au bout du château... Les Majestés
+n'aiment pas qu'on les voie pleurer... Pour
+la reine, c'est autre chose... Assise au chevet
+du petit Dauphin, elle a son beau visage
+baigné de larmes, et sanglote bien haut
+devant tous, comme ferait une drapière.</p>
+
+<p>Dans sa couchette de dentelles, le petit
+Dauphin, plus blanc que les coussins sur
+lesquels il est étendu, repose, les yeux fermés.
+On croit qu'il dort; mais non! Le petit
+Dauphin ne dort pas... Il se retourne vers
+sa mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la reine, pourquoi pleurez-vous?
+Est-ce que vous croyez bonnement
+que je m'en vas mourir?</p>
+
+<p>La reine veut répondre. Les sanglots l'empêchent
+de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez donc pas, madame la reine;
+vous oubliez que je suis le Dauphin, et que
+les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi...</p>
+
+<p>La reine sanglote encore plus fort, et le
+petit Dauphin commence à s'effrayer.</p>
+
+<p>&mdash;Holà, dit-il, je ne veux pas que la mort
+vienne me prendre, et je saurai bien l'empêcher
+d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse
+venir sur l'heure quarante lansquenets très
+forts pour monter la garde autour de notre
+lit!... Que cent gros canons veillent nuit et
+jour, mèche allumée, sous nos fenêtres! Et
+malheur à la mort, si elle ose s'approcher
+de nous!...</p>
+
+<p>Pour complaire à l'enfant royal, la reine
+fait un signe. Sur l'heure, on entend les
+gros canons qui roulent dans la cour; et
+quarante grands lansquenets, la pertuisane
+au poing, viennent se ranger autour de la
+chambre. Ce sont de vieux soudards à
+moustaches grises. Le petit Dauphin bat
+des mains en les voyant. Il en reconnaît un
+et l'appelle:</p>
+
+<p>&mdash;Lorrain! Lorrain!</p>
+
+<p>Le soudard fait un pas vers le lit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime bien, mon vieux Lorrain...
+Fais voir un peu ton grand sabre... Si la
+mort veut me prendre, il faudra la tuer,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Lorrain répond:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur...</p>
+
+<p>Et il a deux grosses larmes qui coulent
+sur ses joues tannées.</p>
+
+<p>A ce moment, l'aumônier s'approche du
+petit Dauphin et lui parle longtemps à voix
+basse en lui montrant un crucifix. Le petit
+Dauphin l'écoute d'un air fort étonné, puis
+tout à coup l'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends bien ce que vous me
+dites, monsieur l'abbé; mais enfin est-ce que
+mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir
+à ma place, en lui donnant beaucoup d'argent?...</p>
+
+<p>L'aumônier continue à lui parler à voix
+basse, et le petit Dauphin a l'air de plus en
+plus étonné.</p>
+
+<p>Quand l'aumônier a fini, le petit Dauphin
+reprend avec un gros soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous me dites là est bien
+triste, monsieur l'abbé; mais une chose me
+console, c'est que là-haut, dans le paradis
+des étoiles, je vais être encore le Dauphin...
+Je sais que le bon Dieu est mon cousin et
+ne peut pas manquer de me traiter selon
+mon rang.</p>
+
+<p>Puis il ajoute, en se tournant vers sa
+mère:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on m'apporte mes plus beaux habits,
+mon pourpoint d'hermine blanche et mes
+escarpins de velours! Je veux me faire brave
+pour les anges et entrer au paradis en costume
+de Dauphin.</p>
+
+<p>Une troisième fois, l'aumônier se penche
+vers le petit Dauphin et lui parle longuement
+à voix basse... Au milieu de son discours,
+l'enfant royal l'interrompt avec colère:</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors crie-t-il, d'être Dauphin, ce
+n'est rien du tout!</p>
+
+<p>Et, sans vouloir plus rien entendre, le
+petit Dauphin se tourne vers la muraille, et
+il pleure amèrement.</p>
+
+<br>
+
+<p>II</p>
+
+<p>LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS.</p>
+
+<p>M. le sous-préfet est en tournée. Cocher
+devant, laquais derrière, la calèche de la
+sous-préfecture l'emporte majestueusement
+au concours régional de la Combe-aux-Fées.
+Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet
+a mis son bel habit brodé, son petit
+claque, sa culotte collante à bandes d'argent
+et son épée de gala à poignée de nacre...
+Sur ses genoux repose une grande serviette
+en chagrin gaufré qu'il regarde tristement.</p>
+
+<p>M. le sous-préfet regarde tristement sa
+serviette en chagrin gaufré; il songe au
+fameux discours qu'il va falloir prononcer
+tout à l'heure devant les habitants de la
+Combe-aux-Fées:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs et chers administrés...</p>
+
+<p>Mais il a beau tortiller la soie blonde de
+ses favoris et répéter vingt fois de suite:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs et chers administrés... la
+suite du discours ne vient pas.</p>
+
+<p>La suite du discours ne vient pas... Il fait
+si chaud dans cette calèche!... A perte de
+vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie
+sous le soleil du Midi... L'air est embrasé...
+et sur les ormeaux du bord du chemin, tout
+couverts de poussière blanche, des milliers
+de cigales se répondent d'un arbre à l'autre...
+Tout à coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas,
+au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir
+un petit bois de chênes verts qui
+semble lui faire signe.</p>
+
+<p>Le petit bois de chênes verts semble lui
+faire signe:</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet;
+pour composer votre discours, vous
+serez beaucoup mieux sous mes arbres...</p>
+
+<p>M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas
+de sa calèche et dit à ses gens de l'attendre,
+qu'il va composer son discours dans le petit
+bois de chênes verts.</p>
+
+<p>Dans le petit bois de chênes verts il y a
+des oiseaux, des violettes, et des sources
+sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu
+M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa
+serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont
+eu peur et se sont arrêtés de chanter, les
+sources n'ont plus osé faire de bruit, et les
+violettes se sont cachées dans le gazon...
+Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de
+sous-préfet, et se demande à voix basse quel
+est ce beau seigneur qui se promène en culotte
+d'argent.</p>
+
+<p>A voix basse, sous la feuillée, on se demande
+quel est ce beau seigneur en culotte
+d'argent... Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet,
+ravi du silence et de la fraîcheur du
+bois, relève les pans de son habit, pose son
+claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse
+au pied d'un jeune chêne; puis il ouvre sur
+ses genoux sa grande serviette de chagrin
+gaufré et en tire une large feuille de papier
+ministre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un artiste! dit la fauvette.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un
+artiste, puisqu'il a une culotte en argent;
+c'est plutôt un prince.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.</p>
+
+<p>&mdash;Ni un artiste, ni un prince, interrompt
+un vieux rossignol, qui a chanté toute une
+saison dans les jardins de la sous-préfecture...
+Je sais ce que c'est: c'est un sous-préfet!</p>
+
+<p>Et tout le petit bois va chuchotant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet!</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est chauve! remarque une
+alouette à grande huppe.</p>
+
+<p>Les violettes demandent:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est méchant?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est méchant? demandent
+les violettes.</p>
+
+<p>Le vieux rossignol répond:</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout!</p>
+
+<p>Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent
+à chanter, les sources à courir, les
+violettes à embaumer, comme si le monsieur
+n'était pas là... Impassible au milieu de tout
+ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque
+dans son coeur la Muse des comices agricoles,
+et, le crayon levé, commence à déclamer
+de sa voix de cérémonie:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs et chers administrés...</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs et chers administrés, dit le
+sous-préfet de sa voix de cérémonie...</p>
+
+<p>Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne
+et ne voit rien qu'un gros pivert qui le regarde
+en riant, perché sur son claque. Le
+sous-préfet hausse les épaules et veut continuer
+son discours; mais le pivert l'interrompt
+encore et lui crie de loin:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet,
+qui devient tout rouge; et, chassant
+d'un geste cette bête effrontée, il reprend
+de plus belle:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs et chers administrés...</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs et chers administrés..., a
+repris le sous-préfet de plus belle.</p>
+
+<p>Mais alors, voilà les petites violettes qui
+se haussent vers lui sur le bout de leurs
+tiges et qui lui disent doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le sous-préfet, sentez-vous
+comme nous sentons bon?</p>
+
+<p>Et les sources lui font sous la mousse une
+musique divine; et dans les branches, au-dessus
+de sa tête, des tas de fauvettes viennent
+lui chanter leurs plus jolis airs; et tout
+le petit bois conspire pour l'empêcher de
+composer son discours.</p>
+
+<p>Tout le petit bois conspire pour l'empêcher
+de composer son discours... M. le sous-préfet,
+grisé de parfums, ivre de musique, essaye
+vainement de résister au nouveau charme
+qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, dégrafe
+son bel habit, balbutie encore deux ou trois
+fois:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs et chers administrés... Messieurs
+et chers admi... Messieurs et chers...</p>
+
+<p>Puis il envoie les administrés au diable;
+et la Muse des comices agricoles n'a plus
+qu'à se voiler la face.</p>
+
+<p>Voile-toi la face, ô Muse, des comices agricoles!...
+Lorsque, au bout d'une heure, les
+gens de la sous-préfecture, inquiets de leur
+maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont
+vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur...
+M. le sous-préfet était couché sur le
+ventre, dans l'herbe, débraillé comme un
+bohème. Il avait mis son habit bas;... et,
+tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet
+faisait des vers.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU</h3>
+
+<p>Un matin du mois d'octobre, quelques
+jours avant de quitter Paris, je vis arriver
+chez moi,&mdash;pendant que je déjeunais,&mdash;un
+vieil homme en habit râpé, cagneux, crotté,
+l'échine basse, grelottant sur ses longues
+jambes comme un échassier déplumé. C'était
+Bixiou. Oui, Parisiens, votre Bixiou, le
+féroce et charmant Bixiou, ce railleur enragé
+qui vous a tant réjouis depuis quinze
+ans avec ses pamphlets et ses caricatures...
+Ah! le malheureux, quelle détresse! Sans
+une grimace qu'il fit en entrant, jamais je
+ne l'aurais reconnu.</p>
+
+<p>La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux
+dents comme une clarinette, l'illustre et lugubre
+farceur s'avança jusqu'au milieu de la
+chambre et vint se jeter contre ma table en
+disant d'une voix dolente:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez pitié d'un pauvre aveugle!...</p>
+
+<p>C'était si bien imité que je ne pus m'empêcher
+de rire. Mais lui, très froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez que je plaisante... regardez
+mes yeux.</p>
+
+<p>Et il tourna vers moi deux grandes
+prunelles blanches sans regard.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aveugle, mon cher, aveugle
+pour la vie... Voilà ce que c'est que d'écrire
+avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux
+à ce joli métier; mais là, brûlé à fond...
+jusqu'aux bobèches! ajouta-t-il en me montrant
+ses paupières calcinées où ne restait
+plus l'ombre d'un cil.</p>
+
+<p>J'étais si ému que je ne trouvai rien à lui
+dire. Mon silence l'inquiéta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous travaillez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Bixiou, je déjeune. Voulez-vous
+en faire autant?</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, mais au frémissement
+de ses narines, je vis bien qu'il mourait
+d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et
+je le fis asseoir près de moi.</p>
+
+<p>Pendant qu'on le servait, le pauvre diable
+flairait la table avec un petit rire:</p>
+
+<p>&mdash;Ça a l'air bon tout ça. Je vais me
+régaler; il y a si longtemps que je ne déjeune
+plus! Un pain d'un sou tous les matins, en
+courant les ministères... car, vous savez, je
+cours les ministères, maintenant; c'est ma
+seule profession. J'essaye d'accrocher un
+bureau de tabac... Qu'est-ce que voulez? il
+faut qu'on mange à la maison. Je ne peux
+plus dessiner; je ne peux plus écrire...
+Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai rien dans la
+tête, moi; je n'invente rien. Mon métier,
+c'était de voir les grimaces de Paris et de les
+faire; à présent il n'y a plus moyen... Alors
+j'ai pensé à un bureau de tabac; pas sur les
+boulevards, bien entendu. Je n'ai pas droit
+à cette faveur, n'étant ni mère de danseuse,
+ni veuve d'officier supérieur. Non! simplement
+un petit bureau de province, quelque part
+bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai
+une forte pipe en porcelaine; je m'appellerai
+Hans ou Zébédé, comme dans Erckmann-Chatrian,
+et je me consolerai de ne plus
+écrire en faisant des cornets de tabac avec
+les oeuvres de mes contemporains.</p>
+
+<p>«Voilà tout ce que je demande. Pas grand
+chose, n'est ce pas?... Eh bien, c'est le diable
+pour y arriver... Pourtant les protections ne
+devraient pas me manquer. J'étais très lancé
+autrefois. Je dînais chez le maréchal, chez
+le prince, chez les ministres; tous ces gens-là
+voulaient m'avoir parce que je les amusais
+ou qu'ils avaient peur de moi. A présent, je
+ne fais plus peur à personne. O mes yeux!
+mes pauvres yeux! Et l'on ne m'invite nulle
+part. C'est si triste une tête d'aveugle à
+table... Passez-moi le pain, je vous prie...
+Ah! les bandits! ils me l'auront fait payer
+cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis
+six mois, je me promène dans tous les ministères
+avec ma pétition. J'arrive le matin, à
+l'heure où l'on allume les poêles et où l'on
+fait faire un tour aux chevaux de Son Excellence
+sur le sable de la cour; je ne m'en vais
+qu'à la nuit, quand on apporte les grosses
+lampes et que les cuisines commencent à
+sentir bon...</p>
+
+<p>«Toute ma vie se passe sur les coffres à
+bois des antichambres. Aussi les huissiers
+me connaissent, allez. A l'Intérieur, ils
+m'appellent: «Ce bon monsieur!» Et moi,
+pour gagner leur protection, je fais des
+calembours, ou je dessine d'un trait sur un
+coin de leur buvards de grosses moustaches
+qui les font rire... Voilà où j'en suis arrivé
+après vingt ans de succès tapageurs, voilà la
+fin d'une vie d'artiste!... Et dire qu'ils sont
+en France quarante mille galopins à qui
+notre profession fait venir l'eau à la bouche!
+Dire qu'il y a tous les jours, dans les départements,
+une locomotive qui chauffe pour
+nous apporter des pancrées d'imbéciles
+affamés de littérature et de bruit imprimé!...
+Ah! province romanesque, si la misère de
+Bixiou pouvait te servir de leçon!</p>
+
+<p>Là-dessus il se fourra le nez dans son assiette
+et se mit à manger avidement, sans
+dire un mot... C'était pitié de le voir faire.
+A chaque minute, il perdait son pain, sa fourchette,
+tâtonnait pour trouver son verre...
+Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+
+<p>Au bout d'un moment, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce qu'il y a encore de plus
+horrible pour moi? C'est de ne plus pouvoir
+lire mes journaux. Il faut être du métier
+pour comprendre cela... Quelquefois le soir,
+en rentrant, j'en achète un, rien que pour
+sentir cette odeur de papier humide et de
+nouvelles fraîches... C'est si bon! et personne
+pour me les lire! Ma femme pourrait
+bien, mais elle ne veut pas: elle prétend
+qu'on trouve dans les faits divers des choses
+qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes
+maîtresses, une fois mariées, il n'y
+a pas plus bégueules qu'elles. Depuis que
+j'en ai fait Mme Bixiou, celle-là s'est crue
+obligée de devenir bigote, mais à un point!...
+Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner
+les yeux avec l'eau de la Salette!
+Et puis, le pain bénit, les quêtes, la Sainte-Enfance,
+les petits Chinois, que sais-je encore?...
+Nous sommes dans les bonnes oeuvres
+jusqu'au cou... Ce serait cependant
+une bonne oeuvre de me lire mes journaux.
+Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma fille
+était chez nous, elle me les lirait, elle; mais,
+depuis que je suis aveugle, je l'ai fait entrer
+à Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une bouche
+de moins à nourrir...</p>
+
+<p>«Encore une qui me donne de l'agrément,
+celle-là! Il n'y a pas neuf ans qu'elle est
+au monde, elle a déjà eu toutes les maladies...
+Et triste! et laide! plus laide que moi,
+si c'est possible... un monstre!... Que voulez-vous?
+je n'ai jamais su faire que des
+charges... Ah çà, mais je suis bon, moi, de
+vous raconter mes histoires de famille.
+Qu'est-ce que cela peut vous faire à vous?...
+Allons, donnez-moi encore un peu de cette
+eau-de-vie. Il faut que je me mette en train.
+En sortant d'ici je vais à l'instruction publique,
+et, les huissiers n'y sont pas faciles à
+dérider. C'est tous d'anciens professeurs.</p>
+
+<p>Je lui versai son eau-de-vie. Il commença
+à la déguster par petites fois, d'un air attendri...
+Tout à coup, je ne sais quelle fantaisie
+le piquant, il se leva, son verre à la main,
+promena un instant autour de lui sa tête de
+vipère aveugle, avec le sourire aimable du
+monsieur qui va parler, puis, d'une voix
+stridente, comme pour haranguer un banquet
+de deux cents couverts:</p>
+
+<p>&mdash;Aux arts! Aux lettres! A la presse!</p>
+
+<p>Et le voilà parti sur un toast de dix
+minutes, la plus folle et la plus merveilleuse
+improvisation qui soit jamais sortie de cette
+cervelle de pitre.</p>
+
+<p>Figurez-vous une revue de fin d'année
+intitulée: le <i>Pavé des lettres en</i> 186*; nos
+assemblées soi-disant littéraires, nos papotages,
+nos querelles, toutes les cocasseries
+d'un monde excentrique, fumier d'encre,
+enfer sans grandeur, où l'on s'égorge, où
+l'on s'étripe, où l'on se détrousse, où l'on
+parle intérêts et gros sous bien plus que
+chez les bourgeois, ce qui n'empêche pas
+qu'on y meure de faim plus qu'ailleurs;
+toutes nos lâchetés, toutes nos misères; le
+vieux baron T... de la Tombola s'en allant
+faire «gna... gna... gna...» aux Tuileries
+avec sa sébile et son habit barbeau; puis nos
+morts de l'année, les enterrements à réclames,
+l'oraison funèbre de monsieur le délégué
+toujours la même: «Cher et regretté!
+pauvre cher!» à un malheureux dont on
+refuse de payer la tombe; et ceux qui se
+sont suicidés, et ceux qui sont devenus fous;
+figurez-vous tout cela, raconté, détaillé, gesticulé
+par un grimacier de génie, vous
+aurez alors une idée de ce que fut l'improvisation
+de Bixiou.</p>
+
+<hr>
+
+
+
+<p>Son toast fini, son verre bu, il me demanda
+l'heure et s'en alla, d'un air farouche, sans
+me dire adieu... J'ignore comment les huissiers
+de M. Duruy se trouvèrent de sa visite
+ce matin-là; mais je sais bien que jamais de
+ma vie je ne me suis senti si triste, si mal
+en train qu'après le départ de ce terrible
+aveugle. Mon encrier m'écoeurait, ma plume
+me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller
+loin, courir, voir des arbres, sentir quelque
+chose de bon... Quelle haine, grand Dieu!
+que de fiel! quel besoin de baver sur tout,
+de tout salir! Ah! le misérable...</p>
+
+<p>Et j'arpentais ma chambre avec fureur,
+croyant toujours entendre le ricanement de
+dégoût qu'il avait eu en me parlant de sa
+fille.</p>
+
+<p>Tout à coup, près de la chaise où l'aveugle
+s'était assis, je sentis quelque chose rouler
+sous mon pied. En me baissant, je reconnus
+son portefeuille, un gros portefeuille luisant,
+à coins cassés, qui ne le quitte jamais et qu'il
+appelle en riant sa poche à venin. Cette
+poche, dans notre monde, était aussi renommée
+que les fameux cartons de M. de
+Girardin. On disait qu'il y avait des choses
+terribles là dedans... L'occasion se présentait
+belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille,
+trop gonflé, s'était crevé en tombant,
+et tous les papiers avaient roulé sur le tapis;
+il me fallut les ramasser l'un après l'autre...</p>
+
+<p>Un paquet de lettres écrites sur du papier
+à fleurs, commençant toutes: <i>Mon cher papa</i>,
+et signées: <i>Céline Bixiou des Enfants de
+Marie</i>.</p>
+
+<p>D'anciennes ordonnances pour des maladies
+d'enfants: croup, convulsions, scarlatine,
+rougeole... (la pauvre petite n'en avait
+pas échappé une!)</p>
+
+<p>Enfin une grande enveloppe cachetée d'où
+sortaient, comme d'un bonnet de fillette,
+deux ou trois crins jaunes tout frisées; et
+sur l'enveloppe, en grosse écriture tremblée,
+une écriture d'aveugle:</p>
+
+<p><i>Cheveux de Céline, coupés le 13 mai, le
+jour de son entrée là-bas</i>.</p>
+
+<p>Voilà ce qu'il y avait dans le portefeuille
+de Bixiou.</p>
+
+<p>Allons, Parisiens, vous êtes tous les
+mêmes. Le dégoût, l'ironie, un rire infernal,
+des blagues féroces, et puis pour finir:...
+<i>Cheveux de Céline coupés le 13 mai</i>.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>LA LÉGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE
+D'OR.</h3>
+
+<p>A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES.</p>
+
+
+<p>En lisant votre lettre, madame, j'ai eu
+comme un remords. Je m'en suis voulu de
+la couleur un peu trop demi-deuil de mes
+historiettes, et je m'étais promis de vous
+offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux,
+de follement joyeux.</p>
+
+<p>Pourquoi serais-je triste, après tout? Je
+vis à mille lieues des brouillards parisiens,
+sur une colline lumineuse, dans le pays des
+tambourins et du vin muscat. Autour de
+chez moi tout n'est que soleil et musique;
+j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphéons
+de mésanges; le matin, les courlis
+qui font: «Coureli! coureli!» à midi, les
+cigales, puis les pâtres qui jouent du fifre,
+et les belles filles brunes qu'on entend rire
+dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal
+choisi pour broyer du noir; je devrais plutôt
+expédier aux dames des poèmes couleur de
+rose et des pleins paniers de contes galants.</p>
+
+<p>Eh bien, non! je suis encore trop près de
+Paris. Tous les jours, jusque dans mes pins,
+il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses...
+A l'heure même où j'écris ces lignes,
+je viens d'apprendre la mort misérable du
+pauvre Charles Barbara; et mon moulin en
+est tout en deuil. Adieu les courlis et les
+cigales! Je n'ai plus le coeur à rien de gai...
+Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli
+conte badin que je m'étais promis de vous
+faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une
+légende mélancolique.</p>
+
+<hr>
+
+
+
+<p>Il était une fois un homme qui avait une
+cervelle d'or; oui, madame, une cervelle
+toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les
+médecins pensaient que cet enfant ne vivrait
+pas, tant sa tête était lourde et son crâne
+démesuré. Il vécut cependant et grandit au
+soleil comme un beau plant d'olivier; seulement
+sa grosse tête l'entraînait toujours,
+et c'était pitié de le voir se cogner à tous
+les meubles en marchant... Il tombait souvent.
+Un jour, il roula du haut d'un perron
+et vint donner du front contre un degré de
+marbre, où son crâne sonna comme un
+lingot. On le crut mort; mais, en le relevant,
+on ne lui trouva qu'une légère blessure, avec
+deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans
+ses cheveux blonds. C'est ainsi que les parents
+apprirent que l'enfant avait une cervelle
+en or.</p>
+
+<p>La chose fut tenue secrète; le pauvre petit
+lui-même ne se douta de rien. De temps en
+temps, il demandait pourquoi on ne le laissait
+plus courir devant la porte avec les garçonnets
+de la rue.</p>
+
+<p>&mdash;On vous volerait, mon beau trésor!
+lui répondait sa mère...</p>
+
+<p>Alors le petit avait grand'peur d'être volé;
+il retournait jouer tout seul, sans rien dire,
+et se trimbalait lourdement d'une salle à
+l'autre...</p>
+
+<p>A dix-huit ans seulement, ses parents lui
+révélèrent le don monstrueux qu'il tenait du
+destin; et, comme ils l'avaient élevé et nourri
+jusque-là, ils lui demandèrent en retour un
+peu de son or. L'enfant n'hésita pas; sur
+l'heure même,&mdash;comment? par quels
+moyens? la légende ne l'a pas dit,&mdash;il s'arracha
+du crâne un morceau d'or massif, un
+morceau gros comme une noix, qu'il jeta
+fièrement sur les genoux de sa mère... Puis
+tout ébloui des richesses qu'il portait dans
+la tête, fou de désirs, ivre de sa puissance,
+il quitta la maison paternelle et s'en alla par
+le monde en gaspillant son trésor.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Du train dont il menait sa vie, royalement,
+et semant l'or sans compter, on aurait dit
+que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait
+cependant, et à mesure on pouvait
+voir les yeux s'éteindre, la joue devenir plus
+creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche
+folle, le malheureux, resté seul parmi
+les débris du festin et les lustres qui pâlissaient,
+s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il
+avait déjà faite à son lingot; il était temps
+de s'arrêter.</p>
+
+<p>Dès lors, ce fut une existence nouvelle.
+L'homme à la cervelle d'or s'en alla vivre,
+à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux
+et craintif comme un avare, fuyant
+les tentations, tâchant d'oublier lui-même
+ces fatales richesses auxquelles il ne voulait
+plus toucher... Par malheur, un ami l'avait
+suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait
+son secret.</p>
+
+<p>Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en
+sursaut par une douleur à la tête, une effroyable
+douleur; il se dressa éperdu, et vit,
+dans un rayon de lune, l'ami qui fuyait en
+cachant quelque chose sous son manteau...</p>
+
+<p>Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!...</p>
+
+<p>A quelque temps de là, l'homme à la cervelle
+d'or devint amoureux, et cette fois tout
+fut fini... Il aimait du meilleur de son âme
+une petite femme blonde, qui l'aimait bien
+aussi, mais qui préférait encore les pompons,
+les plumes blanches et les jolis glands mordorés
+battant le long des bottines.</p>
+
+<p>Entre les mains de cette mignonne créature,&mdash;moitié
+oiseau, moitié poupée,&mdash;les
+piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir.
+Elle avait tous les caprices; et lui ne savait
+jamais dire non; même, de peur de la peiner,
+il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de
+sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc bien riches? disait-elle.</p>
+
+<p>Le pauvre homme répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... bien riches!</p>
+
+<p>Et il souriait avec amour au petit oiseau
+bleu qui lui mangeait le crâne innocemment.
+Quelquefois cependant la peur le prenait, il
+avait des envies d'être avare; mais alors la
+petite femme venait vers lui en sautillant, et
+lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, qui êtes si riche! achetez-moi
+quelque chose de bien cher...</p>
+
+<p>Et il lui achetait quelque chose de bien
+cher.</p>
+
+<p>Cela dura ainsi pendant deux ans; puis,
+un matin, la petite femme mourut, sans qu'on
+sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor
+touchait à sa fin; avec ce qui lui en restait,
+le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement.
+Cloches à toute volée, lourds
+carrosses tendus de noir, chevaux empanachés,
+larmes d'argent dans le velours,
+rien ne lui parut trop beau. Que lui importait
+son or maintenant?... Il en donna pour
+l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses
+d'immortelles; il en donna partout,
+sans marchander... Aussi, en sortant du
+cimetière, il ne lui restait presque plus rien
+de cette cervelle merveilleuse, à peine quelques
+parcelles aux parois du crâne.</p>
+
+<p>Alors on le vit s'en aller dans les rues,
+l'air égaré, les mains en avant, trébuchant
+comme un homme ivre. Le soir, à l'heure
+où les bazars s'illuminent, il s'arrêta devant
+une large vitrine dans laquelle tout un fouillis
+d'étoffes et de parures reluisait aux lumières,
+et resta là longtemps à regarder deux bottines
+de satin bleu bordées de duvet de
+cygne. «Je sais quelqu'un à qui ces bottines
+feraient bien plaisir,» se disait-il en souriant;
+et, ne se souvenant déjà plus que la
+petite femme était morte, il entra pour les
+acheter.</p>
+
+<p>Du fond de son arrière-boutique, la marchande
+entendit un grand cri; elle accourut
+et recula de peur en voyant un homme debout,
+qui s'accotait au comptoir et la regardait
+douloureusement d'un air hébété. Il
+tenait d'une main les bottines bleues à bordure
+de cygne, et présentait l'autre main
+toute sanglante, avec des raclures d'or au
+bout des ongles.</p>
+
+<p>Telle est, madame, la légende de l'homme
+à la cervelle d'or.</p>
+
+<hr>
+
+
+
+<p>Malgré ses airs de conte fantastique, cette
+légende est vraie d'un bout à l'autre... Il y
+a par le monde de pauvres gens qui sont
+condamnés à vivre de leur cerveau, et payent
+en bel or fin, avec leur moelle et leur substance,
+les moindres choses de la vie. C'est
+pour eux une douleur de chaque jour; et
+puis, quand ils sont las de souffrir...</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LE POÈTE MISTRAL.</h3>
+
+
+<p>Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru
+me réveiller rue du Faubourg-Montmartre.
+Il pleuvait, le ciel était gris, le moulin triste.
+J'ai eu peur de passer chez moi cette froide
+journée de pluie, et tout de suite l'envie
+m'est venue d'aller me réchauffer un brin
+auprès de Frédéric Mistral, ce grand poète
+qui vit à trois lieues de mes pins, dans son
+petit village de Maillane.</p>
+
+<p>Sitôt pensé, sitôt parti: une trique en
+bois de myrte, mon Montaigne, une couverture,
+et en route!</p>
+
+<p>Personne aux champs... Notre belle Provence
+catholique laisse la terre se reposer
+le dimanche... Les chiens seuls au logis, les
+fermes closes... De loin en loin, une charrette
+de roulier avec sa bâche ruisselante,
+une vieille encapuchonnée dans sa mante
+feuille morte, des mules en tenue de gala,
+housse de sparterie bleue et blanche, pompons
+rouge, grelots d'argent,&mdash;emportant
+au petit trot toute une carriole de gens de
+<i>mas</i> qui vont à la messe; puis, là-bas, à travers
+la brume, une barque sur la <i>roubine</i> et
+un pêcheur debout qui lance son épervier...</p>
+
+<p>Pas moyen de lire en route ce jour-là. La
+pluie tombait par torrents, et la tramontane
+vous la jetait à pleins seaux dans la figure...
+Je fis le chemin tout d'une haleine, et enfin,
+après trois heures de marche, j'aperçus
+devant moi les petits bois de cyprès au milieu
+desquels le pays de Maillane s'abrite de
+peur du vent.</p>
+
+<p>Pas un chat dans les rues du village;
+tout le monde était à la grand'messe. Quand
+je passai devant l'église, le serpent ronflait,
+et je vis les cierges reluire à travers les vitres
+de couleur.</p>
+
+<p>Le logis du poète est à l'extrémité du
+pays; c'est la dernière maison à main gauche,
+sur la route de Saint-Remy,&mdash;une
+maisonnette à un étage avec un jardin
+devant... J'entre doucement... Personne!
+La porte du salon est fermée, mais j'entends
+derrière quelqu'un qui marche et qui
+parle à haute voix... Ce pas et cette voix
+me sont bien connus... Je m'arrête un moment
+dans le petit couloir peint à la chaux,
+la main sur le bouton de la porte, très ému.
+Le coeur me bat.&mdash;Il est là. Il travaille...
+Faut-il attendre que la strophe soit finie?...
+Ma foi! tant pis, entrons.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ah! Parisiens, lorsque le poète de Maillane
+est venu chez vous montrer Paris à sa
+Mireille, et que vous l'avez vu dans vos
+salons, ce Chactas en habit de ville, avec
+un col droit et un grand chapeau qui le
+gênait autant que sa gloire, vous avez cru
+que c'était là Mistral... Non, ce n'était pas
+lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui
+que j'ai surpris dimanche dernier dans son
+village, le chaperon de feutre sur l'oreille,
+sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane
+autour des reins, l'oeil allumé, le feu
+de l'inspiration aux pommettes, superbe
+avec un bon sourire, élégant comme un
+pâtre grec, et marchant à grands pas, les
+mains dans ses poches, en faisant des
+vers...</p>
+
+
+<p>&mdash;Comment! c'est toi? cria Mistral en
+me sautant au cou; la bonne idée que tu as
+eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est
+la fête de Maillane. Nous avons la musique
+d'Avignon, les taureaux, la procession, la
+farandole, ce sera magnifique... La mère va
+rentrer de la messe; nous déjeunons, et
+puis, zou! nous allons voir danser les jolies
+filles...</p>
+
+<p>Pendant qu'il me parlait, je regardais
+avec émotion ce petit salon à tapisserie
+claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps,
+et où j'ai passé déjà de si belles heures.
+Rien n'était changé. Toujours le canapé
+à carreaux jaunes, les deux fauteuils de
+paille, la Vénus sans bras et la Vénus d'Arles
+sur la cheminée, le portrait du poète par
+Hébert, sa photographie par Etienne Garjat,
+et, dans un coin, près de la fenêtre, le bureau,
+&mdash;un pauvre petit bureau de receveur
+d'enregistrement,&mdash;tout chargé de vieux
+bouquins et de dictionnaires. Au milieu de
+ce bureau, j'aperçus un gros cahier ouvert...
+C'était <i>Calendal</i>, le nouveau poème de Frédéric
+Mistral, qui doit paraître à la fin de
+cette année le jour de Noël. Ce poème,
+Mistral y travaille depuis sept ans, et voilà
+près de six mois qu'il en a écrit le dernier
+vers; pourtant, il n'ose s'en séparer encore.
+Vous comprenez, on a toujours une strophe
+à polir, une rime plus sonore à trouver...
+Mistral a beau écrire en provençal, il travaille
+ses vers comme si tout le monde devait
+les lire dans la langue et lui tenir
+compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh!
+le brave poète, et que c'est bien Mistral
+dont Montaigne aurait pu dire: <i>Souvienne-vous
+de celuy à qui, comme on demandoit à
+quoy faire il se peinoit si fort en un art qui
+ne pouvoit venir à la cognoissance de guère
+des gens, «J'en ay assez de peu, répondit-il.
+J'en ay assez d'un. J'en ay assez de pas un.»</i></p>
+
+<hr>
+
+
+
+<p>Je tenais le cahier de <i>Calendal</i> entre mes
+mains, et je le feuilletais, plein d'émotion...
+Tout à coup une musique de fifres et de
+tambourins éclate dans la rue, devant la
+fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à
+l'armoire, en tire des verres, des bouteilles,
+traîne la table au milieu du salon, et ouvre
+la porte aux musiciens en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne ris pas... Ils viennent me donner
+l'aubade... je suis conseiller municipal.</p>
+
+<p>La petite pièce se remplit de monde. On
+pose les tambourins sur les chaises, la vieille
+bannière dans un coin; et le vin cuit circule.
+Puis quand on a vidé quelques bouteilles à
+la santé de M. Frédéric, qu'on a causé gravement
+de la fête, si la farandole sera aussi
+belle que l'an dernier, si les taureaux se
+comporteront bien, les musiciens se retirent
+et vont donner l'aubade chez les autres
+conseillers. A ce moment, la mère de Mistral
+arrive.</p>
+
+<p>En un tour de main la table est dressée:
+un beau linge blanc et deux couverts. Je
+connais les usages de la maison; je sais que
+lorsque Mistral a du monde, sa mère ne se
+met pas à table... La pauvre vieille femme
+ne connaît que son provençal et se sentirait
+mal à l'aise pour causer avec des Français...
+D'ailleurs, on a besoin d'elle à la cuisine.</p>
+
+<p>Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-là:
+&mdash;un morceau de chevreau rôti, du
+fromage de montagne, de la confiture de
+moût, des figues, des raisins muscats. Le
+tout arrosé de ce bon châteauneuf des papes
+qui a une si belle couleur rose dans les
+verres...</p>
+
+<p>Au dessert, je vais chercher le cahier de
+poème, et je l'apporte sur la table devant
+Mistral.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions dit que nous sortirions,
+fait le poète en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!... <i>Calendal! Calendal!</i></p>
+
+<p>Mistral se résigne, et de sa voix musicale
+et douce, en battant la mesure de ses vers
+avec la main, il entame le premier chant:</p>
+
+<p><i>&mdash;D'une fille folle d'amour,&mdash;à présent que
+j'ai dit la triste aventure,&mdash;je chanterai, si
+Dieu veut, un enfant de Cassis,&mdash;un pauvre
+petit pêcheur d'anchois...</i></p>
+
+<p>Au dehors, les cloches sonnaient les vêpres,
+les pétards éclataient sur la place, les
+fifres passaient et repassaient dans les rues
+avec les tambourins. Les taureaux de Camargue,
+qu'on menait courir, mugissaient.</p>
+
+<p>Moi, les coudes sur la nappe, des larmes
+dans les yeux, j'écoutais l'histoire du petit
+pêcheur provençal.</p>
+
+
+<hr>
+
+
+<p>Calendal n'était qu'un pêcheur; l'amour
+en fait un héros... Pour gagner le coeur de
+sa mie,&mdash;la belle Estérelle,&mdash;il entreprend
+des choses miraculeuses, et les douze travaux
+d'Hercule ne sont rien à côté des
+siens.</p>
+
+<p>Une fois, s'étant mis en tête d'être riche,
+il a inventé de formidables engins de pêche,
+et ramène au port tout le poisson de la mer.
+Une autre fois, c'est un terrible bandit des
+gorges d'Ollioules, le comte Sévéran, qu'il
+va relancer jusque dans son aire, parmi ses
+coupe-jarrets et ses concubines... Quel rude
+gars que ce petit Calendal! Un jour, à la
+Sainte-Baume, il rencontre deux partis de
+compagnons venus là pour vider leur querelle
+à grands coups de compas sur la
+tombe de maître Jacques, un Provençal qui
+a fait la charpente du temple de Salomon,
+s'il vous plaît. Calendal se jette au milieu
+de la tuerie, et apaise les compagnons en
+leur parlant...</p>
+
+<p>Des entreprises surhumaines!... Il y avait
+là-haut, dans les rochers de Lure, une forêt
+de cèdres inaccessibles, où jamais bûcheron
+n'osa monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe
+tout seul pendant trente jours. Pendant
+trente jours, on entend le bruit de sa
+hache qui sonne en s'enfonçant dans les
+troncs. La forêt crie; l'un après l'autre, les
+vieux arbres géants tombent et roulent au
+fond des abîmes et quand Calendal redescend,
+il ne reste plus un cèdre sur la montagne...</p>
+
+<p>Enfin en récompense de tant d'exploits,
+le pêcheur d'anchois obtient l'amour d'Estérelle,
+et il est nommé consul par les habitants
+de Cassis. Voilà l'histoire de Calendal...
+Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y
+a avant tout dans le poème, c'est la Provence,&mdash;la
+Provence de la mer, la Provence
+de la montagne,&mdash;avec son histoire,
+ses moeurs, ses légendes, ses paysages, tout
+un peuple naïf et libre qui a trouvé son
+grand poète avant de mourir... Et maintenant,
+tracez des chemins de fer, plantez des
+poteaux à télégraphes, chassez la langue
+provençale des écoles! La Provence vivra
+éternellement dans <i>Mireille</i> et dans <i>Calendal.</i></p>
+
+<hr>
+
+<p>&mdash;Assez de poésie! dit Mistral en fermant
+son cahier. Il faut aller voir la fête.</p>
+
+<p>Nous sortîmes; tout le village était dans
+les rues; un grand coup de bise avait balayé
+le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur
+les toits rouges mouillés de pluie. Nous
+arrivâmes à temps pour voir rentrer la procession.
+Ce fut pendant une heure un interminable
+défilé de pénitents en cagoule, pénitents
+blancs, pénitents bleus, pénitents
+gris, confréries de filles voilées, bannières
+roses à fleurs d'or, grands saints de bois
+dédorés portés à quatre épaules, saintes de
+faïence coloriées comme des idoles avec de
+gros bouquets à la main, chapes, ostensoirs,
+dais de velours vert, crucifix encadrés de
+soie blanche, tout cela ondulant au vent
+dans la lumière des cierges et du soleil, au
+milieu des psaumes, des litanies, et des
+cloches qui sonnaient à toute volée.</p>
+
+<p>La procession finie, les saints remisés
+dans leurs chapelles, nous allâmes voir les
+taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes
+d'hommes, les trois sauts, l'étrangle-chat,
+le jeu de l'outre, et tout le joli train des
+fêtes de Provence... La nuit tombait quand
+nous rentrâmes à Maillane. Sur la place,
+devant le petit café où Mistral va faire, le
+soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait
+allumé un grand feu de joie... La farandole
+s'organisait. Des lanternes de papier découpé
+s'allumaient partout dans l'ombre; la
+jeunesse prenait place; et bientôt, sur un
+appel des tambourins, commença autour de
+la flamme une ronde folle, bruyante, qui
+devait durer toute la nuit.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Après souper, trop las pour courir encore,
+nous montâmes dans la chambre de Mistral.
+C'est une modeste chambre de paysan, avec
+deux grands lits. Les murs n'ont pas de papier;
+les solives du plafond se voient... Il y
+a quatre ans, lorsque l'Académie donna à
+l'auteur de <i>Mireille</i> le prix de trois mille
+francs, Mme Mistral eut une idée.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous faisions tapisser et plafonner
+ta chambre? dit-elle à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! répondit Mistral... Ça, c'est
+l'argent des poètes, on n'y touche pas.</p>
+
+<p>Et la chambre est restée toute nue; mais
+tant que l'argent des poètes a duré, ceux
+qui ont frappé chez Mistral ont toujours
+trouvé sa bourse ouverte...</p>
+
+<p>J'avais emporté le cahier de <i>Calendal</i>
+dans la chambre, et je voulus m'en faire
+lire encore un passage avant de m'endormir.
+Mistral choisit l'épisode des faïences. Le
+voici en quelques mots:</p>
+
+<p>C'est dans un grand repas je ne sais où.
+On apporte sur la table un magnifique service
+en faïence de Moustiers. Au fond de
+chaque assiette, dessiné en bleu dans l'émail,
+il y a un sujet provençal; toute l'histoire du
+pays tient là dedans. Aussi il faut voir avec
+quel amour sont décrites ces belles faïences;
+une strophe pour chaque assiette, autant de
+petits poèmes d'un travail naïf et savant,
+achevés comme un tableautin de Théocrite.</p>
+
+<p>Tandis que Mistral me disait ses vers
+dans cette belle langue provençale, plus
+qu'aux trois quarts latine, que les reines
+ont parlée autrefois et que maintenant nos
+pâtres seuls comprennent, j'admirais cet
+homme au dedans de moi, et, songeant à
+l'état de ruine où il a trouvé sa langue maternelle
+et ce qu'il en a fait, je me figurais
+un de ces vieux palais des princes des
+Baux comme on en voit dans les Alpilles:
+plus de toits, plus de balustres aux perrons,
+plus de vitraux aux fenêtres, le trèfle des
+ogives cassé, le blason des portes mangé de
+mousse, des poules picorant dans la cour
+d'honneur, des porcs vautrés sous les fines
+colonnettes des galeries, l'âne broutant dans
+la chapelle où l'herbe pousse, des pigeons
+venant boire aux grands bénitiers remplis
+d'eau de pluie, et enfin, parmi ces décombres,
+deux ou trois familles de paysans qui
+se sont bâti des huttes dans les flancs du
+vieux palais.</p>
+
+<p>Puis, voilà qu'un beau jour le fils d'un de
+ces paysans s'éprend de ces grandes ruines
+et s'indigne de les voir ainsi profanées;
+vite, vite, il chasse le bétail hors de la cour
+d'honneur; et, les fées lui venant en aide,
+à lui tout seul il reconstruit le grand escalier,
+remet des boiseries aux murs, des vitraux
+aux fenêtres, relève les tours, redore
+la salle du trône, et met sur pied le vaste
+palais d'autre temps, où logèrent des papes
+et des impératrices.</p>
+
+<p>Ce palais restauré, c'est la langue provençale.</p>
+
+<p>Ce fils de paysan, c'est Mistral.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LES TROIS MESSES BASSES.</h3>
+
+<p>CONTE DE NOËL.</p>
+
+<p>I</p>
+
+<p>&mdash;Deux dindes truffées, Garrigou?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques
+bourrées de truffes. J'en sais quelque
+chose, puisque c'est moi qui ai aidé à
+les remplir. On aurait dit que leur peau
+allait craquer en rôtissant, tellement elle
+était tendue...</p>
+
+<p>&mdash;Jésus-Maria! moi qui aime tant les
+truffes!... Donne-moi vite mon surplis, Garrigou...
+Et avec les dindes, qu'est-ce que
+tu as encore aperçu à la cuisine?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toutes sortes de bonnes choses...
+Depuis midi nous n'avons fait que plumer
+des faisans, des huppes, des gelinottes, des
+coqs de bruyère. La plume en volait partout...
+Puis de l'étang on a apporté des
+anguilles, des carpes dorées, des truites,
+des...</p>
+
+<p>&mdash;Grosses comment, les truites, Garrigou?</p>
+
+<p>&mdash;Grosses comme ça, mon révérend...
+Énormes!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Dieu! il me semble que je les vois...
+As-tu mis le vin dans les burettes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans
+les burettes... Mais dame! il ne vaut pas celui
+que vous boirez tout à l'heure en sortant de
+la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans
+la salle à manger du château, toutes ces
+carafes qui flambent pleines de vins de
+toutes les couleurs... Et la vaisselle d'argent,
+les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres!...
+Jamais il ne se sera vu un réveillon
+pareil. Monsieur le marquis a invité tous les
+seigneurs du voisinage. Vous serez au moins
+quarante à table, sans compter le bailli ni le
+tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en
+être, mon révérend!... Rien que d'avoir
+flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes
+me suit partout... Meuh!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous
+du péché de gourmandise, surtout la
+nuit de la Nativité... Va bien vite allumer
+les cierges et sonner le premier coup de la
+messe; car voilà que minuit est proche, et
+il ne faut pas nous mettre en retard...</p>
+
+<p>Cette conversation se tenait une nuit de
+Noël de l'an de grâce mil six cent et tant,
+entre le révérend dom Balaguère, ancien
+prieur des Barnabites, présentement chapelain
+gagé des sires de Trinquelage, et son
+petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il
+croyait être le petit clerc Garrigou, car vous
+saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la
+face ronde et les traits indécis du jeune sacristain
+pour mieux induire le révérend père
+en tentation et lui faire commettre un épouvantable
+péché de gourmandise. Donc, pendant
+que le soi-disant Garrigou (hum! hum!)
+faisait à tour de bras carillonner les cloches
+de la chapelle seigneuriale. Le révérend
+achevait de revêtir sa chasuble dans la petite
+sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé
+par toutes ces descriptions gastronomiques,
+il se répétait à lui-même en s'habillant:</p>
+
+<p>&mdash;Des dindes rôties... des carpes dorées...
+des truites grosses comme ça!...</p>
+
+<p>Dehors, le vent de la nuit soufflait en
+éparpillant la musique des cloches, et, à
+mesure, des lumières apparaissaient dans
+l'ombre aux flancs du mont Ventoux, en
+haut duquel s'élevaient les vieilles tours de
+Trinquelage. C'étaient des familles de métayers
+qui venaient entendre la messe de
+minuit au château. Ils grimpaient la côte en
+chantant par groupes de cinq ou six, le père
+en avant, la lanterne en main, les femmes
+enveloppées dans leurs grandes mantes
+brunes où les enfants se serraient et s'abritaient.
+Malgré l'heure et le froid, tout ce
+brave peuple marchait allègrement, soutenu
+par l'idée qu'au sortir de la messe il y aurait,
+comme tous les ans, table mise pour eux en
+bas dans les cuisines. De temps en temps,
+sur la rude montée, le carrosse d'un seigneur
+précédé de porteurs de torches, faisait
+miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien
+une mule trottait en agitant ses sonnailles,
+et à la lueur des falots enveloppés de brume,
+les métayers reconnaissaient leur bailli et le
+saluaient au passage:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, bonsoir, mes enfants!</p>
+
+<p>La nuit était claire, les étoiles avivées de
+froid; la bise piquait, et un fin grésil, glissant
+sur les vêtements sans les mouiller,
+gardait fidèlement la tradition des Noëls
+blancs de neige. Tout en haut de la côte, le
+château apparaissait comme le but, avec sa
+masse énorme de tours, de pignons, le clocher
+de sa chapelle montant dans le ciel
+bleu noir, et une foule de petites lumières
+qui clignotaient, allaient, venaient, s'agitaient
+à toutes les fenêtres, et ressemblaient,
+sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles
+courant dans des cendres de papier
+brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il
+fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser
+la première cour, pleine de carrosses, de
+valets, de chaises à porteurs, toute claire du
+feu des torches et de la flambée des cuisines.
+On entendait le tintement des tournebroches,
+le fracas des casseroles, le choc des cristaux
+et de l'argenterie remués dans les apprêts
+d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède,
+qui sentait bon les chairs rôties et les herbes
+fortes des sauces compliquées, faisait dire
+aux métayers comme au chapelain, comme
+au bailli, comme à tout le monde:</p>
+
+<p>&mdash;Quel bon réveillon nous allons faire
+après la messe!</p>
+
+<br>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p>
+
+<p>C'est la messe de minuit qui commence.
+Dans la chapelle du château, une cathédrale
+en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux
+boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur
+des murs, les tapisseries ont été tendues,
+tous les cierges allumés. Et que de monde!
+Et que de toilettes! Voici d'abord, assis dans
+les stalles sculptées qui entourent le choeur,
+le sire de Trinquelage, en habit de taffetas
+saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs
+invités. En face, sur des prie-Dieu
+garnis de velours, ont pris place la vieille
+marquise douairière dans sa robe de brocart
+couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage,
+coiffée d'une haute tour de dentelle
+gaufrée à la dernière mode de la cour de
+France. Plus bas on voit, vêtus de noir
+avec de vastes perruques en pointe et des
+visages rasés, le bailli Thomas Arnoton et
+le tabellion maître Ambroy, deux notes
+graves parmi les soies voyantes et les damas
+brochés. Puis viennent les gras majordomes,
+les pages, les piqueurs, les intendants, dame
+Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté
+à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les
+bancs, c'est le bas office, les servantes, les
+métayers avec leurs familles; et enfin, là-bas,
+tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et
+referment discrètement, messieurs les marmitons
+qui viennent entre deux sauces
+prendre un petit air de messe et apporter
+une odeur de réveillon dans l'église toute en
+fête et tiède de tant de cierges allumés.</p>
+
+<p>Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches
+qui donne des distractions à l'officiant?
+Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou,
+cette enragée petite sonnette qui
+s'agite au pied de l'autel avec une précipitation
+infernale et semble dire tout le temps:</p>
+
+<p>&mdash;Dépêchons-nous, dépêchons-nous...
+Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous
+serons à table.</p>
+
+<p>Le fait est que chaque fois qu'elle tinte,
+cette sonnette du diable, le chapelain oublie
+sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il
+se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux
+où brûle un feu de forge, la buée qui
+monte des couvercles entr'ouverts, et dans
+cette buée deux dindes magnifiques, bourrées,
+tendues, marbrées de truffes...</p>
+
+<p>Ou bien encore il voit passer des files de
+pages portant des plats enveloppés de vapeurs
+tentantes, et avec eux il entre dans la
+grande salle déjà prête pour le festin. O
+délices! voilà l'immense table toute chargée
+et flamboyante, les paons habillés de leurs
+plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées,
+les flacons couleur de rubis, les
+pyramides de fruits éclatants parmi les branches
+vertes, et ces merveilleux poissons
+dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!)
+étalés sur un lit de fenouil, l'écaille
+nacrée comme s'ils sortaient de l'eau, avec
+un bouquet d'herbes odorantes dans leurs
+narines de monstres. Si vive est la vision de
+ces merveilles, qu'il semble à dom Balaguère
+que tous ces plats mirifiques sont servis
+devant lui sur les broderies de la nappe
+d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de
+<i>Dominus vobiscum!</i> il se surprend à dire le
+<i>Benedicite</i>. A part ces légères méprises, le
+digne homme débite son office très consciencieusement,
+sans passer une ligne, sans
+omettre une génuflexion; et tout marche
+assez bien jusqu'à la fin de la première
+messe; car vous savez que le jour de Noël
+le même officiant doit célébrer trois messes
+consécutives.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'une! se dit le chapelain avec un
+soupir de soulagement; puis, sans perdre
+une minute, il fait signe à son clerc ou celui
+qu'il croit être son clerc, et...</p>
+
+<p>Drelindin din!... Drelindin din!</p>
+
+<p>C'est la seconde messe qui commence, et
+avec elle commence aussi le péché de dom
+Balaguère.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de
+sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou,
+et cette fois le malheureux officiant,
+tout abandonné au démon de gourmandise,
+se rue sur le missel et dévore les pages
+avec l'avidité de son appétit en surexcitation.
+Frénétiquement il se baisse, se relève,
+esquisse les signes de croix, les génuflexions,
+raccourcit tous ses gestes pour
+avoir plus tôt fini. A peine s'il étend ses
+bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine
+au <i>Confiteor</i>. Entre le clerc et lui c'est à
+qui bredouillera le plus vite. Versets et
+répons se précipitent, se bousculent. Les
+mots à moitié prononcés, sans ouvrir la
+bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent
+en murmures incompréhensibles.</p>
+
+<p><i>Oremus ps... ps... ps...</i></p>
+
+<p><i>Mea culpa...pa...pa...</i></p>
+
+<p>Pareils à des vendangeurs pressés foulant
+le raisin de la cuve, tous deux barbotent
+dans le latin de la messe, en envoyant des
+éclaboussures de tous les côtés.</p>
+
+<p><i>Dom... scum!...</i> dit Balaguère.</p>
+
+<p><i>... Stutuo!...</i> répond Garrigou; et tout le
+temps la damnée petite sonnette est là qui
+tinte à leurs oreilles, comme ces grelots
+qu'on met aux chevaux de poste pour les
+faire galoper à la grande vitesse. Pensez
+que de ce train-là une messe basse est vite
+expédiée.</p>
+
+<p>&mdash;Et de deux! dit le chapelain tout essoufflé;
+puis sans prendre le temps de respirer,
+rouge, suant, il dégringole les marches
+de l'autel et...</p>
+
+<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p>
+
+<p>C'est la troisième messe qui commence.
+Il n'y a plus que quelques pas à faire pour
+arriver à la salle à manger; mais, hélas!
+à mesure que le réveillon approche, l'infortuné
+Balaguère se sent pris d'une folie d'impatience
+et de gourmandise. Sa vision s'accentue,
+les carpes dorées, les dindes rôties,
+sont là, là... Il les touche;... il les... Oh!
+Dieu!... Les plats fument, les vins embaument;
+et secouant son grelot enragé, la
+petite sonnette lui crie:</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, encore plus vite!...</p>
+
+<p>Mais comment pourrait-il aller plus vite?
+Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce
+plus les mots... A moins de tricher tout à
+fait le bon Dieu et de lui escamoter sa
+messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheureux!...
+De tentation en tentation il commence
+par sauter un verset, puis deux. Puis
+l'épître est trop longue, il ne la finit pas,
+effleure l'évangile, passe devant le <i>Credo</i>
+sans entrer, saute le <i>Pater</i>, salue de loin la
+préface, et par bonds et par élans se précipite
+ainsi dans la damnation éternelle, toujours
+suivi de l'infâme Garrigou (<i>vade rétro,
+Satanas!</i>) qui le seconde avec une merveilleuse
+entente, lui relève sa chasuble,
+tourne les feuillets deux par deux, bouscule
+les pupitres, renverse les burettes, et sans
+cesse secoue la petite sonnette de plus en
+plus fort, de plus en plus vite.</p>
+
+<p>Il faut voir la figure effarée que font tous
+les assistants! Obligés de suivre à la mimique
+du prêtre cette messe dont ils n'entendent
+pas un mot, les uns se lèvent quand
+les autres s'agenouillent, s'asseyent quand
+les autres sont debout; et toutes les phases
+de ce singulier office se confondent sur les
+bancs dans une foule d'attitudes diverses.
+L'étoile de Noël en route dans les chemins
+du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlit
+d'épouvanté en voyant cette confusion...</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé va trop vite... On ne peut pas
+suivre, murmure la vieille douairière en agitant
+sa coiffe avec égarement.</p>
+
+<p>Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier
+sur le nez, cherche dans son paroissien
+où diantre on peut bien en être. Mais au
+fond, tous ces braves gens, qui eux aussi
+pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés
+que la messe aille ce train de poste; et quand
+dom Balaguère, la figure rayonnante, se
+tourne vers l'assistance en criant de toutes
+ses forces: <i>Ite, missa est</i>, il n'y a qu'une voix
+dans la chapelle pour lui répondre un <i>Deo
+gratias</i> si joyeux, si entraînant, qu'on se
+croirait déjà à table au premier toast du
+réveillon.</p>
+
+<br>
+
+<p>III</p>
+
+<p>Cinq minutes après, la foule des seigneurs
+s'asseyait dans la grande salle, le chapelain
+au milieu d'eux. Le château, illuminé de
+haut en bas, retentissait de chants, de cris,
+de rires, de rumeurs; et le vénérable dom
+Balaguère plantait sa fourchette dans une
+aile de gelinotte, noyant le remords de son
+péché sous des flots de vin du pape et de
+bons jus de viandes. Tant il but et mangea,
+le pauvre saint homme, qu'il mourut dans
+la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu
+seulement le temps de se repentir; puis, au
+matin, il arriva dans le ciel encore tout en
+rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse
+à penser comme il y fut reçu.</p>
+
+<p>&mdash;Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien!
+lui dit le souverain Juge, notre maître
+à tous. Ta faute est assez grande pour effacer
+toute une vie de vertu... Ah! tu m'as
+volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en
+payeras trois cents en place, et tu n'entreras
+en paradis que quand tu auras célébré dans
+ta propre chapelle ces trois cents messes de
+Noël en présence de tous ceux qui ont péché
+par ta faute et avec toi...</p>
+
+<p>...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère
+comme on la raconte au pays des
+olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage
+n'existe plus, mais la chapelle se tient
+encore droite tout en haut du mont Ventoux,
+dans un bouquet de chênes verts. Le vent
+fait battre sa porte disjointe, l'herbe encombre
+le seuil; il y a des nids aux angles de
+l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées
+dont les vitraux coloriés ont disparu
+depuis longtemps. Cependant il paraît que
+tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle
+erre parmi ces ruines, et qu'en allant
+aux messes et aux réveillons, les paysans
+aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de
+cierges invisibles qui brûlent au grand air,
+même sous la neige et le vent. Vous en rirez
+si vous voulez, mais un vigneron de l'endroit,
+nommé Garrigue, sans doute un descendant
+de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir
+de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était
+perdu dans la montagne du côté de
+Trinquelage; et voici ce qu'il avait vu...
+Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux,
+éteint, inanimé. Soudain, vers minuit,
+un carillon sonna tout en haut du clocher,
+un vieux, vieux carillon qui avait l'air
+d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin
+qui monte, Garrigue vit trembler des feux,
+s'agiter des ombres indécises. Sous le porche
+de la chapelle, on marchait, on chuchotait:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, maître Arnoton!</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...</p>
+
+<p>Quand tout le monde fut entré, mon vigneron,
+qui était très brave, s'approcha doucement,
+et regardant par la porte cassée eut
+un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il
+avait vus passer étaient rangés autour du
+choeur, dans la nef en ruine, comme si les
+anciens bancs existaient encore. De belles
+dames en brocart avec des coiffes de dentelle,
+des seigneurs chamarrés du haut en
+bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi
+qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air
+vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps
+en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels
+de la chapelle, réveillés par toutes ces
+lumières, venaient rôder autour des cierges
+dont la flamme montait droite et vague
+comme si elle avait brûlé derrière une gaze;
+et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c'était
+un certain personnage à grandes lunettes
+d'acier, qui secouait à chaque instant sa
+haute perruque noire sur laquelle un de ces
+oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant
+silencieusement des ailes...</p>
+
+<p>Dans le fond, un petit vieillard de taille
+enfantine, à genoux au milieu du choeur,
+agitait désespérément une sonnette sans
+grelot et sans voix, pendant qu'un prêtre,
+habillé de vieil or, allait, venait devant l'autel
+en récitant des oraisons dont on n'entendait
+pas un mot... Bien sûr c'était dom
+Balaguère, en train de dire sa troisième
+messe basse.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>LES ORANGES.</h3>
+
+<p>FANTAISIE.</p>
+
+<p>A Paris, les oranges ont l'air triste de
+fruits tombés ramassés sous l'arbre. A l'heure
+où elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux
+et froid, leur écorce éclatante, leur
+parfum exagéré dans ces pays de saveurs
+tranquilles, leur donnent un aspect étrange,
+un peu bohémien. Par les soirées brumeuses,
+elles longent tristement les trottoirs,
+entassées dans leurs petites charrettes ambulantes,
+à la lueur sourde d'une lanterne
+en papier rouge. Un cri monotone et grêle
+les escorte, perdu dans le roulement des
+voitures, le fracas des omnibus:</p>
+
+<p>&mdash;A deux sous la Valence!</p>
+
+<p>Pour les trois quarts des Parisiens, ce
+fruit cueilli au loin, banal dans sa rondeur,
+où l'arbre n'a rien laissé qu'une mince attache
+verte, tient de la sucrerie, de la confiserie.
+Le papier de soie qui l'entoure, les
+fêtes qu'il accompagne, contribuent à cette
+impression. Aux approches de janvier surtout,
+les milliers d'oranges disséminées par
+les rues, toutes ces écorces traînant dans la
+boue du ruisseau, font songer à quelque arbre
+de Noël gigantesque qui secouerait sur
+Paris ses branches chargées de fruits factices.
+Pas un coin où on ne les rencontre.
+A la vitrine claire des étalages, choisies et
+parées; à la porte des prisons et des hospices,
+parmi les paquets de biscuits, les tas
+de pommes; devant l'entrée des bals, des
+spectacles du dimanche. Et leur parfum exquis
+se mêle à l'odeur du gaz, au bruit des
+crincrins, à la poussière des banquettes du
+paradis. On en vient à oublier qu'il faut des
+orangers pour produire les oranges, car
+pendant que le fruit nous arrive directement
+du Midi à pleines caisses, l'arbre, taillé,
+transformé, déguisé, de la serre chaude où
+il passe l'hiver, ne fait qu'une courte apparition
+au plein air des jardins publics.</p>
+
+<p>Pour bien connaître les oranges, il faut
+les avoir vues chez elles, aux îles Baléares,
+en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans
+l'air bleu doré, l'atmosphère tiède de la
+Méditerranée. Je me rappelle un petit bois
+d'orangers, aux portes de Blidah; c'est là
+qu'elles étaient belles! Dans le feuillage
+sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient
+l'éclat de verres de couleur, et doraient l'air
+environnant avec cette auréole de splendeur
+qui entoure les fleurs éclatantes. Çà et là
+des éclaircies laissaient voir à travers les
+branches les remparts de la petite ville, le
+minaret d'une mosquée, le dôme d'un marabout,
+et au-dessus l'énorme masse de
+l'Atlas, verte à sa base, couronnée de neige
+comme d'une fourrure blanche, avec des
+moutonnements, un flou de flocons tombés.</p>
+
+<p>Une nuit, pendant que j'étais là, je ne sais
+par quel phénomène ignoré depuis trente
+ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua
+sur la ville endormie, et Blidah se réveilla
+transformée, poudrée à blanc. Dans cet air
+algérien si léger, si pur, la neige semblait
+une poussière de nacre. Elle avait des reflets
+de plumes de paon blanc. Le plus beau,
+c'était le bois d'orangers. Les feuilles solides
+gardaient la neige intacte et droite comme
+des sorbets sur des plateaux de laque, et
+tous les fruits poudrés à frimas avaient une
+douceur splendide, un rayonnement discret
+comme de l'or voilé de claires étoffes blanches.
+Cela donnait vaguement l'impression
+d'une fête d'église, de soutanes rouges sous
+des robes de dentelles, de dorures d'autel
+enveloppées de guipures...</p>
+
+<p>Mais mon meilleur souvenir d'oranges me
+vient encore de Barbicaglia, un grand jardin
+auprès d'Ajaccio où j'allais faire la sieste
+aux heures de chaleur. Ici les orangers, plus
+hauts, plus espacés qu'à Blidah, descendaient
+jusqu'à la route, dont le jardin n'était séparé
+que par une haie vive et un fossé. Tout de
+suite après, c'était la mer, l'immense mer
+bleue... Quelles bonnes heures j'ai passées
+dans ce jardin! Au-dessus de ma tête, les
+orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs
+parfums d'essences. De temps en temps, une
+orange mûre, détachée tout à coup, tombait
+près de moi comme alourdie de chaleur,
+avec un bruit mat, sans écho, sur la terre
+pleine. Je n'avais qu'à allonger la main.
+C'étaient des fruits superbes, d'un rouge
+pourpre à l'intérieur. Ils me paraissaient
+exquis, et puis l'horizon était si beau! Entre
+les feuilles, la mer mettait des espaces bleus
+éblouissants comme des morceaux de verre
+brisés qui miroitaient dans la brume de l'air.
+Avec cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère
+à de grandes distances, ce murmure
+cadencé qui vous berce comme dans
+une barque invisible, la chaleur, l'odeur des
+oranges... Ah! qu'on était bien pour dormir
+dans le jardin de Barbicaglia!</p>
+
+<p>Quelquefois cependant, au meilleur moment
+de la sieste, des éclats de tambour me
+réveillaient en sursaut. C'étaient de malheureux
+tapins qui venaient s'exercer en
+bas, sur la route. A travers les trous de la
+haie, j'apercevais le cuivre des tambours et
+les grands tabliers blancs sur les pantalons
+rouges. Pour s'abriter un peu de la lumière
+aveuglante que la poussière de la route leur
+renvoyait impitoyablement, les pauvres diables
+venaient se mettre au pied du jardin,
+dans l'ombre courte de la haie. Et ils tapaient!
+et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de
+force à mon hypnotisme, je m'amusais à
+leur jeter quelques-uns de ces beaux fruits
+d'or rouge qui pendaient près de ma main.
+Le tambour visé s'arrêtait. Il y avait une
+minute d'hésitation, un regard circulaire
+pour voir d'où venait la superbe orange
+roulant devant lui dans le fossé; puis il la
+ramassait bien vite et mordait à pleines
+dents sans même enlever l'écorce.</p>
+
+<p>Je me souviens aussi que tout à côté de
+Barbicaglia, et séparé seulement par un
+petit mur bas, il y avait un jardinet assez
+bizarre que je dominais de la hauteur où je
+me trouvais. C'était un petit coin de terre
+bourgeoisement dessiné. Ses allées blondes
+de sable, bordées de buis très vert, les deux
+cyprès de sa porte d'entrée, lui donnaient
+l'aspect d'une bastide marseillaise. Pas une
+ligne d'ombre. Au fond, un bâtiment de
+pierre blanche avec des jours de caveau au
+ras du sol. J'avais d'abord cru à une maison
+de campagne; mais, en y regardant mieux,
+la croix qui la surmontait, une inscription
+que je voyais de loin creusée dans la pierre,
+sans en distinguer le texte, me firent reconnaître
+un tombeau de famille corse. Tout
+autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces
+petites chapelles mortuaires, dressées au
+milieu de jardins à elles seules. La famille
+y vient, le dimanche, rendre visite à ses
+morts. Ainsi comprise, la mort est moins
+lugubre que dans la confusion des cimetières.
+Des pas amis troublent seuls le silence.</p>
+
+<p>De ma place, je voyais un bon vieux trottiner
+tranquillement par les allées. Tout le
+jour il taillait les arbres, bêchait, arrosait,
+enlevait les fleurs fanées avec un soin minutieux;
+puis, au soleil couchant, il entrait
+dans la petite chapelle où dormaient les
+morts de sa famille; il resserrait la bêche,
+les râteaux, les grands arrosoirs; tout cela
+avec la tranquillité, la sérénité d'un jardinier
+de cimetière. Pourtant, sans qu'il s'en rendît
+bien compte, ce brave homme travaillait
+avec un certain recueillement, tous les bruits
+amortis et la porte du caveau refermée,
+chaque fois discrètement comme s'il eût
+craint de réveiller quelqu'un. Dans le grand
+silence radieux, l'entretien de ce petit jardin
+ne troublait pas un oiseau, et son voisinage
+n'avait rien d'attristant. Seulement la mer
+en paraissait plus immense, le ciel plus haut,
+et cette sieste sans fin mettait tout autour
+d'elle, parmi la nature troublante, accablante
+à force de vie, le sentiment de l'éternel
+repos...</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LES DEUX AUBERGES</h3>
+
+<p>C'était en revenant de Nîmes, une après-midi
+de juillet. Il faisait une chaleur accablante.
+A perte de vue, la route blanche,
+embrasée, poudroyait entre les jardins d'oliviers
+et de petits chênes, sous un grand
+soleil d'argent mat qui remplissait tout le
+ciel. Pas une tache d'ombre, pas un souffle
+de vent. Rien que la vibration de l'air chaud
+et le cri strident des cigales, musique folle,
+assourdissante, à temps pressés, qui semble
+la sonorité même de cette immense vibration
+lumineuse... Je marchais en plein désert
+depuis deux heures, quand tout à coup,
+devant moi, un groupe de maisons blanches
+se dégagea de la poussière de la route.</p>
+
+<p>C'était ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent:
+cinq ou six <i>mas</i>, de longues granges
+à toiture rouge, un abreuvoir sans eau
+dans un bouquet de figuiers maigres, et, tout
+au bout du pays, deux grandes auberges
+qui se regardent face à face de chaque côté
+du chemin.</p>
+
+<p>Le voisinage de ces auberges avait quelque
+chose de saisissant. D'un côté, un
+grand bâtiment neuf, plein de vie, d'animation,
+toutes les portes ouvertes, la diligence
+arrêtée devant, les chevaux fumants qu'on
+dételait, les voyageurs descendus buvant à
+la hâte sur la route dans l'ombre courte des
+murs; la cour encombrée de mulets, de
+charrettes; des rouliers couchés sous les
+hangars en attendant <i>la fraîche</i>. A l'intérieur,
+des cris, des jurons, des coups de poing sur
+les tables, le choc des verres, le fracas des
+billards, les bouchons de limonades qui sautaient,
+et, dominant tout ce tumulte, une
+voix joyeuse, éclatante, qui chantait à faire
+trembler les vitres:</p>
+
+
+<p>La belle Margoton<br>
+Tant matin s'est levée,<br>
+A pris son broc d'argent,<br>
+A l'eau s'en est allée...</p>
+
+
+<p>... L'auberge d'en face, au contraire, était
+silencieuse et comme abandonnée. De l'herbe
+sous le portail, des volets cassés, sur la porte
+un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait
+comme un vieux panache, les marches
+du seuil calées avec des pierres de la route...
+Tout cela si pauvre, si pitoyable, que c'était
+une charité vraiment de s'arrêter là pour
+boire un coup.</p>
+
+
+
+<p>En entrant, je trouvai une longue salle
+déserte et morne, que le jour éblouissant
+de trois grandes fenêtres sans rideaux fait
+plus morne et plus déserte encore. Quelques
+tables boiteuses où traînaient des verres
+ternis par la poussière, un billard crevé qui
+tendait ses quatre blouses comme des sébiles,
+un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient
+là dans une chaleur malsaine et
+lourde. Et des mouches! des mouches!
+jamais je n'en avais tant vu: sur le plafond,
+collées aux vitres, dans les verres, par grappes...
+Quand j'ouvris la porte, ce fut un
+bourdonnement, un frémissement d'ailes
+comme si j'entrais dans une ruche.</p>
+
+<p>Au fond de la salle, dans l'embrasure
+d'une croisée, il y avait une femme debout
+contre la vitre, très occupée à regarder dehors.
+Je l'appelai deux fois:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! l'hôtesse!</p>
+
+<p>Elle se retourna lentement, et me laissa
+voir une pauvre figure de paysanne, ridée,
+crevassée, couleur de terre, encadrée dans
+de longues barbes de dentelle rousse comme
+en portent les vieilles de chez nous. Pourtant
+ce n'était pas une vieille femme; mais les
+larmes l'avaient toute fanée.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle
+en essuyant ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;M'asseoir un moment et boire quelque
+chose...</p>
+
+<p>Elle me regarda très étonnée, sans bouger
+de sa place, comme si elle ne comprenait
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est donc pas une auberge ici?</p>
+
+<p>La femme soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Si... c'est une auberge, si vous voulez...
+Mais pourquoi n'allez-vous pas en face
+comme les autres? C'est bien plus gai...</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop gai pour moi... J'aime mieux
+rester chez vous.</p>
+
+<p>Et, sans attendre sa réponse, je m'installai
+devant une table.</p>
+
+<p>Quand elle fut bien sûre que je parlais
+sérieusement, l'hôtesse se mit à aller et venir
+d'un air très affairé, ouvrant des tiroirs,
+remuant des bouteilles, essuyant des verres,
+dérangeant les mouches... On sentait que
+ce voyageur à servir était tout un événement.
+Par moments la malheureuse s'arrêtait,
+et se prenait la tête comme si elle désespérait
+d'en venir à bout.</p>
+
+<p>Puis elle passait dans la pièce du fond; je
+l'entendais remuer de grosses clefs, tourmenter
+des serrures, fouiller dans la huche
+au pain, souffler, épousseter, laver des
+assiettes. De temps en temps, un gros soupir,
+un sanglot mal étouffé...</p>
+
+<p>Après un quart d'heure de ce manège,
+j'eus devant moi une assiettée de <i>passerilles</i>
+(raisins secs), un vieux pain de Beaucaire
+aussi dur que du grès, et une bouteille de
+piquette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes servi, dit l'étrange créature,
+et elle retourna bien vite prendre sa place
+devant la fenêtre.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Tout en buvant, j'essayai de la faire
+causer.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous vient pas souvent du monde,
+n'est-ce pas, ma pauvre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, monsieur, jamais personne...
+Quand nous étions seuls dans le pays, c'était
+différent: nous avions le relais, des repas
+de chasse pendant le temps des macreuses,
+des voitures toute l'année... Mais depuis que
+les voisins sont venus s'établir, nous avons
+tout perdu... Le monde aime mieux aller en
+face. Chez nous, on trouve que c'est trop
+triste... Le fait est que la maison n'est pas
+bien agréable. Je ne suis pas belle, j'ai les
+fièvres, mes deux petites sont mortes... Là-bas,
+au contraire, on rit tout le temps. C'est
+une Arlésienne qui tient l'auberge, une belle
+femme avec des dentelles et trois tours de
+chaîne d'or au cou. Le conducteur, qui est
+son amant, lui amène la diligence. Avec ça
+un tas d'enjôleuses pour chambrières...
+Aussi, il lui en vient de la pratique! Elle a
+toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan,
+de Jonquières. Les rouliers font un détour
+pour passer par chez elle... Moi, je reste ici
+tout le jour, sans personne, à me consumer.</p>
+
+<p>Elle disait cela d'une voix distraite, indifférente,
+le front toujours appuyé contre la
+vitre. Il y avait évidemment dans l'auberge
+d'en face quelque chose qui la préoccupait...</p>
+
+<p>Tout à coup, de l'autre côté de la route,
+il se fit un grand mouvement. La diligence
+s'ébranlait dans la poussière. On entendait
+des coups de fouet, les fanfares du postillon,
+les filles accourues sur la porte qui criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Adiousias!... adiousias!... et par là-dessus
+la formidable voix de tantôt reprenant
+de plus belle:</p>
+
+
+<p>A pris son broc d'argent,<br>
+A l'eau s'en est allée;<br>
+De là n'a vu venir<br>
+Trois chevaliers d'armée...</p>
+
+
+<p>...A cette voix l'hôtesse frissonna de tout
+son corps, et, se tournant vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous? me dit-elle tout bas,
+c'est mon mari... N'est-ce pas qu'il chante
+bien?</p>
+
+<p>Je la regardai, stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? votre mari!... Il va donc
+là-bas, lui aussi?</p>
+
+<p>Alors elle, d'un air navré, mais avec une
+grande douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les
+hommes sont comme ça, ils n'aiment pas
+voir pleurer; et moi je pleure toujours
+depuis la mort des petites... Puis, c'est si
+triste cette grande baraque où il n'y a
+jamais personne... Alors, quand il s'ennuie
+trop, mon pauvre José va boire en face, et
+comme il a une belle voix, l'Arlésienne le
+fait chanter. Chut!... le voilà qui recommence.</p>
+
+<p>Et, tremblante, les mains en avant, avec
+de grosses larmes qui la faisaient encore
+plus laide, elle était là comme en extase
+devant la fenêtre à écouter son José chanter
+pour l'Arlésienne:</p>
+
+
+<p>Le premier lui a dit:<br>
+«Bonjour, belle mignonne!»</p>
+
+<br><br>
+<h3>A MILIANAH</h3>
+
+<p>NOTES DE VOYAGE.</p>
+
+
+<p>Cette fois, je vous emmène passer la
+journée dans une jolie petite ville d'Algérie,
+à deux ou trois cents lieues du moulin...
+Cela nous changera un peu des tambourins
+et des cigales...</p>
+
+<p>... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les
+crêtes du mont Zaccar s'enveloppent de
+brume. Dimanche triste... Dans ma petite
+chambre d'hôtel, la fenêtre ouverte sur les
+remparts arabes, j'essaye de me distraire en
+allumant des cigarettes... On a mis à ma
+disposition toute la bibliothèque de l'hôtel;
+entre une histoire très détaillée de l'enregistrement
+et quelques romans de Paul de
+Kock je découvre un volume dépareillé de
+Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu
+l'admirable lettre sur la mort de la Boétie...
+Me voilà plus rêveur et plus sombre que
+jamais... Quelques gouttes de pluie tombent
+déjà. Chaque goutte, en tombant sur le rebord
+de la croisée, fait une large étoile dans
+la poussière entassée là depuis les pluies de
+l'an dernier... Mon livre me glisse des mains,
+et je passe de longs instants à regarder,
+cette étoile mélancolique...</p>
+
+<p>Deux heures sonnent à l'horloge de la
+ville, un ancien <i>marabout</i> dont j'aperçois
+d'ici les grêles murailles blanches... Pauvre
+diable de marabout! Qui lui aurait dit cela, il
+y a trente ans, qu'un jour il porterait au
+milieu de la poitrine un gros cadran municipal,
+et que, tous les dimanches, sur le
+coup de deux heures, il donnerait aux
+églises de Milianah le signal de sonner les
+vêpres?... Ding! dong! voilà les cloches
+parties!... Nous en avons pour longtemps...</p>
+
+<p>Décidément, cette chambre est triste. Les
+grosses araignées du matin, qu'on appelle
+pensées philosophiques, on tissé leurs toiles
+dans tous les coins... Allons dehors.</p>
+
+<hr>
+
+
+
+<p>J'arrive sur la grande place. La musique
+du 3e de ligne, qu'un peu de pluie n'épouvante
+pas, vient de se ranger autour de son
+chef. A une des fenêtres de la division, le
+général paraît, entouré de ses demoiselles;
+sur la place le sous-préfet se promène de
+long en large au bras du juge de paix. Une
+demi-douzaine de petits Arabes à moitié nus,
+jouent aux billes dans un coin avec des
+cris féroces. Là-bas, un vieux juif en guenilles
+vient chercher un rayon de soleil qu'il
+avait laissé hier à cet endroit et qu'il s'étonne
+de ne plus trouver... «Une, deux, trois,
+partez!» La musique entonne une ancienne
+mazurka de Talexy, que les orgues de Barbarie
+jouaient l'hiver dernier sous mes
+fenêtres. Cette mazurka m'ennuyait autrefois;
+aujourd'hui elle m'émeut jusqu'aux
+larmes.</p>
+
+<p>Oh! comme ils sont heureux les musiciens
+du 3e! L'oeil fixé sur les doubles croches,
+ivres de rythme et de tapage, ils ne songent
+à rien qu'à compter leurs mesures. Leur
+âme, toute leur âme tient dans ce carré de
+papier large comme la main,&mdash;qui tremble
+au bout de l'instrument entre deux dents de
+cuivre. «Une, deux, trois, partez!» Tout
+est là pour ces braves gens; jamais les airs
+nationaux qu'ils jouent ne leur ont donné
+le mal du pays... Hélas! moi qui ne suis
+pas de la musique, cette musique me fait
+peine, et je m'éloigne...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Où pourrais-je bien la passer, cette grise
+après-midi de dimanche? Bon! la boutique
+de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez
+Sid'Omar.</p>
+
+<p>Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est
+point un boutiquier. C'est un prince du sang,
+le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut
+étranglé par les janissaires... A la mort de
+son père, Sid'Omar se réfugia dans Milianah
+avec sa mère qu'il adorait, et vécut là quelques
+années comme un grand seigneur philosophe
+parmi ses lévriers, ses faucons, ses
+chevaux et ses femmes, dans de jolis palais
+très frais, pleins d'orangers et de fontaines.
+Vinrent les Français. Sid'Omar, d'abord notre
+ennemi et l'allié d'Abd-el-Kader, finit par
+se brouiller avec l'émir et fit sa soumission.
+L'émir, pour se venger, entra dans Milianah
+en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais,
+rasa ses orangers, emmena ses chevaux et
+ses femmes, et fit écraser la gorge de sa
+mère sous le couvercle d'un grand coffre...
+La colère de Sid'Omar fut terrible: sur l'heure
+même il se mit au service de la France, et
+nous n'eûmes pas de meilleur ni de plus féroce
+soldat que lui tant que dura notre
+guerre contre l'émir. La guerre finie, Sid'Omar
+revint à Milianah; mais encore aujourd'hui,
+quand on parle d'Abd-el-Kader devant
+lui, il devient pâle et ses yeux s'allument.</p>
+
+<p>Sid'Omar a soixante ans. En dépit de l'âge
+et de la petite vérole, son visage est resté
+beau: de grands cils, un regard de femme,
+un sourire charmant, l'air d'un prince. Ruiné
+par la guerre, il ne lui reste de son ancienne
+opulence qu'une ferme dans la plaine du
+Chélif et une maison à Milianah, où il vit
+bourgeoisement avec ses trois fils élevés
+sous ses yeux. Les chefs indigènes l'ont en
+grande vénération. Quand une discussion
+s'élève, on le prend volontiers pour arbitre,
+et son jugement fait loi presque toujours. Il
+sort peu: on le trouve toutes les après-midi
+dans une boutique attenant à sa maison et
+qui ouvre sur la rue. Le mobilier de cette
+pièce n'est pas riche:&mdash;des murs blancs
+peints à la chaux, un banc de bois circulaire,
+des coussins, de longues pipes, deux braseros...
+C'est là que Sid'Omar donne
+audience et rend la justice. Un Salomon en
+boutique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aujourd'hui dimanche, l'assistance est
+nombreuse. Une douzaine de chefs sont
+accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour
+de la salle. Chacun d'eux a près de lui une
+grande pipe, et une petite tasse de café dans
+un fin coquetier de filigrane. J'entre, personne
+ne bouge... De sa place, Sid'Omar
+envoie à ma rencontre son plus charmant
+sourire et m'invite de la main à m'asseoir
+près de lui, sur un grand coussin de soie
+jaune; puis, un doigt sur les lèvres, il me
+fait signe d'écouter.</p>
+
+<p>Voici le cas:&mdash;Le caïd des Beni-Zougzougs
+ayant eu quelque contestation avec un juif
+de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les
+deux parties sont convenues de porter le
+différend devant Sid'Omar et de s'en remettre
+à son jugement. Rendez-vous est pris
+pour le jour même, les témoins sont convoqués;
+tout à coup voilà mon juif qui se
+ravise, et vient, seul, sans témoins, déclarer
+qu'il aime mieux s'en rapporter au juge de
+paix des Français qu'à Sid'Omar... L'affaire
+en est là à mon arrivée.</p>
+
+<p>Le juif&mdash;vieux, barbe terreuse, veste
+marron, bas bleus, casquette en velours&mdash;lève
+le nez au ciel, roule des yeux suppliants,
+baise les babouches de Sid'Omar, penche la
+tête, s'agenouille, joint les mains... Je ne
+comprends pas l'arabe, mais à la pantomime
+du juif, au mot: <i>Zouge de paix, zouge de
+paix</i>, qui revient à chaque instant, je devine
+tout ce beau discours:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne doutons pas de Sid'Omar,
+Sid'Omar est sage, Sid'Omar est juste...
+Toutefois le zouge de paix fera bien mieux
+notre affaire.</p>
+
+<p>L'auditoire, indigné, demeure impassible
+comme un Arabe qu'il est... Allongé sur son
+coussin, l'oeil noyé, le bouquin d'ambre aux
+lèvres, Sid'Omar&mdash;dieu de l'ironie&mdash;sourit
+en écoutant. Soudain, au milieu de sa plus
+belle période, le juif est interrompu par un
+énergique <i>caramba</i>! qui l'arrête net; en même
+temps un colon espagnol, venu là comme
+témoin du caïd, quitte sa place et, s'approchant
+d'Iscariote, lui verse sur la tête un plein
+panier d'imprécations de toutes langues,
+de toutes couleurs,&mdash;entre autres certain
+vocable français trop gros monsieur pour
+qu'on le répète ici... Le fils de Sid'Omar,
+qui comprend le français, rougit d'entendre
+un mot pareil en présence de son père et
+sort de la salle.&mdash;Retenir ce trait de l'éducation
+arabe.&mdash;L'auditoire est toujours
+impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le
+juif s'est relevé et gagne la porte à reculons,
+tremblant de peur, mais gazouillant de plus
+belle son éternel <i>zouge de paix, zouge de
+paix</i>... Il sort. L'Espagnol, furieux, se précipite
+derrière lui, le rejoint dans la rue et
+par deux fois&mdash;vli! vlan!&mdash;le frappe en
+plein visage... Iscariote tombe à genoux,
+les bras en croix... L'Espagnol, un peu
+honteux, rentre dans la boutique... Dès
+qu'il est rentré,&mdash;le juif se relève et promène
+un regard sournois sur la foule
+bariolée qui l'entoure. Il y a là des gens de
+tout cuir,&mdash;Maltais, Mahonais, nègres,
+Arabes, tous unis dans la haine du juif et
+joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote
+hésite un instant, puis, prenant un Arabe
+par le pan de son beurnouss:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu
+étais là... Le chrétien m'a frappé... Tu
+seras témoin... bien... bien... tu seras
+témoin.</p>
+
+<p>L'Arabe dégage son beurnouss et repousse
+le juif... Il ne sait rien, il n'a rien vu: juste
+au moment, il tournait la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as
+vu le chrétien me battre... crie le malheureux
+Iscariote à un gros nègre en train
+d'éplucher une figue de Barbarie...</p>
+
+<p>Le nègre crache en signe de mépris et
+s'éloigne, il n'a rien vu... Il n'a rien vu non
+plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon
+luisent méchamment derrière sa barrette;
+elle n'a rien vu, cette Mahonaise au
+teint de brique qui se sauve en riant, son
+panier de grenades sur la tête...</p>
+
+<p>Le juif a beau crier, prier, se démener...
+pas de témoin! personne n'a rien vu... Par
+bonheur deux de ses coreligionnaires passent
+dans la rue à ce moment, l'oreille basse,
+rasant les murailles. Le juif les avise:</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, mes frères! Vite à l'homme
+d'affaires! Vite au <i>zouge de paix</i>!... Vous
+l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on
+a battu le vieux!</p>
+
+<p>S'ils l'ont vu!... Je crois bien.</p>
+
+<p>... Grand émoi dans la boutique de Sid'-Omar...
+Le cafetier remplit les tasses, rallume
+les pipes. On cause, on rit à belles
+dents. C'est si amusant de voir rosser un
+juif!... Au milieu du brouhaha et de la
+fumée, je gagne la porte doucement; j'ai
+envie d'aller rôder un peu du côté d'Israël
+pour savoir comment les coreligionnaires
+d'Iscariote ont pris l'affront fait à leur
+frère...</p>
+
+<p>&mdash;Viens dîner ce soir, <i>moussiou</i>, me crie
+le bon Sid'Omar...</p>
+
+<p>J'accepte, je remercie. Me voilà dehors.
+Au quartier juif, tout le monde est sur
+pied. L'affaire fait déjà grand bruit. Personne
+aux échoppes. Brodeurs, tailleurs,
+bourreliers,&mdash;tout Israël est dans la rue...
+Les hommes&mdash;en casquette de velours, en
+bas de laine bleue&mdash;gesticulant bruyamment,
+par groupes... Les femmes, pâles,
+bouffies, raides comme des idoles de bois
+dans leurs robes plates à plastron d'or, le
+visage entouré de bandelettes noires, vont
+d'un groupe à l'autre en miaulant... Au
+moment où j'arrive, un grand mouvement
+se fait dans la foule. On s'empresse, on se
+précipite... Appuyé sur ses témoins, le juif&mdash;héros
+de l'aventure&mdash;passe entre deux
+haies de casquettes, sous une pluie d'exhortations:</p>
+
+<p>&mdash;Venge-toi, frère, venge-nous, venge
+le peuple juif. Ne crains rien; tu as la loi
+pour toi.</p>
+
+<p>Un affreux nain, puant la poix et le vieux
+cuir, s'approche de moi d'un air piteux,
+avec de gros soupirs:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs,
+comme on nous traite! C'est un vieillard!
+regarde. Ils l'ont presque tué.</p>
+
+<p>De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus
+mort que vif. Il passe devant moi,&mdash;l'oeil
+éteint, le visage défait; ne marchant pas, se
+traînant... Une forte indemnité est seule
+capable de le guérir; aussi ne le mène-t-on
+pas chez le médecin, mais chez l'agent d'affaires.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il y a beaucoup d'agents d'affaires en
+Algérie, presque autant que de sauterelles.
+Le métier est bon, paraît-il. Dans tous les
+cas, il a cet avantage qu'on y peut entrer de
+plain-pied, sans examens, ni cautionnement,
+ni stage. Comme à Paris nous nous faisons
+hommes de lettres, on se fait agent d'affaires
+en Algérie. Il suffit pour cela de savoir un
+peu de français, d'espagnol, d'arabe, d'avoir
+toujours un code dans ses fontes, et sur
+toute chose le tempérament du métier.</p>
+
+<p>Les fonctions de l'agent sont très variées:
+tour à tour avocat, avoué, courtier, expert,
+interprète, teneur de livres, commissionnaire,
+écrivain public, c'est le maître Jacques
+de la colonie. Seulement Harpagon n'en
+avait qu'un, de maître Jacques, et la colonie
+en a plus qu'il ne lui en faut. Rien qu'à
+Milianah, on les compte par douzaines. En
+général, pour éviter les frais de bureau, ces
+messieurs reçoivent leurs clients au café de
+la grand'place et donnent leurs consultations&mdash;les
+donnent-ils?&mdash;entre l'absinthe et le
+champoreau.</p>
+
+<p>C'est vers le café de la grand'place que le
+digne Iscariote s'achemine, flanqué de ses
+deux témoins. Ne les suivons pas.</p>
+
+<hr>
+
+<p>En sortant du quartier juif, je passe
+devant la maison du bureau arabe. Du dehors,
+avec son chapeau d'ardoises et le drapeau
+français qui flotte dessus, on la prendrait
+pour une mairie de village. Je connais
+l'interprète, entrons fumer une cigarette
+avec lui. De cigarette en cigarette, je
+finirai bien par le tuer, ce dimanche sans
+soleil!</p>
+
+<p>La cour qui précède le bureau est encombrée
+d'Arabes en guenilles. Ils sont là une
+cinquantaine à faire antichambre, accroupis,
+le long du mur, dans leurs beurnouss. Cette
+antichambre bédouine exhale&mdash;quoique en
+plein air&mdash;une forte odeur de cuir humain.
+Passons vite... Dans le bureau, je trouve
+l'interprète aux prises avec deux grands
+braillards entièrement nus sous de longues
+couvertures crasseuses, et racontant d'une
+mimique enragée je ne sais quelle histoire
+de chapelet volé. Je m'assieds sur une natte
+dans un coin, et je regarde... Un joli costume,
+ce costume d'interprète; et comme l'interprète
+de Milianah le porte bien! Ils ont l'air
+taillés l'un pour l'autre. Le costume est bleu
+de ciel avec des brandebourgs noirs et des
+boutons d'or qui reluisent. L'interprète est
+blond, rose, tout frisé; un joli hussard bleu
+plein d'humour et de fantaisie; un peu
+bavard,&mdash;il parle tant de langues! un peu
+sceptique, il a connu Renan à l'école orientaliste!&mdash;grand
+amateur de sport, à l'aise
+au bivouac arabe comme aux soirées de la
+sous-préfète, mazurkant mieux que personne,
+et faisant le cousscouss comme pas
+un. Parisien, pour tout dire; voilà mon
+homme, et ne vous étonnez pas que les dames
+en raffolent... Comme dandysme, il n'a
+qu'un rival: le sergent du bureau arabe.
+Celui-ci&mdash;avec sa tunique de drap fin et ses
+guêtres à boutons de nacre&mdash;fait le désespoir
+et l'envie de toute la garnison. Détaché
+au bureau arabe, il est dispensé des corvées,
+et toujours se montre par les rues, ganté de
+blanc, frisé de frais, avec de grands registres
+sous le bras. On l'admire et on le redoute.
+C'est une autorité.</p>
+
+<p>Décidément, cette histoire de chapelet
+volé menace d'être fort longue. Bonsoir! je
+n'attends pas la fin.</p>
+
+<p>En m'en allant je trouve l'antichambre en
+émoi. La foule se presse autour d'un indigène
+de haute taille, pâle, fier, drapé dans
+un beurnouss noir. Cet homme, il y a huit
+jours, s'est battu dans le Zaccar avec une
+panthère. La panthère est morte; mais
+l'homme a eu la moitié du bras mangée.
+Soir et matin il vient se faire panser au bureau
+arabe, et chaque fois on l'arrête dans
+la cour pour lui entendre raconter son histoire.
+Il parle lentement, d'une belle voix
+gutturale. De temps en temps, il écarte son
+beurnouss et montre, attaché contre sa poitrine,
+son bras gauche entouré de linges
+sanglants.</p>
+
+<hr>
+
+<p>A peine suis-je dans la rue, voilà un violent
+orage qui éclate. Pluie, tonnerre, éclairs,
+siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une
+porte au hasard, et je tombe au milieu d'une
+nichée de bohémiens, empilés sous les arceaux
+d'une cour moresque. Cette cour tient
+à la mosquée de Milianah; c'est le refuge
+habituel de la pouillerie musulmane, on l'appelle
+la <i>cour des pauvres</i>.</p>
+
+<p>De grands lévriers maigres, tout couverts
+de vermine, viennent rôder autour de moi
+d'un air méchant. Adossé contre un des
+piliers de la galerie, je tâche de faire bonne
+contenance, et, sans parler à personne, je
+regarde la pluie qui ricoche sur les dalles
+coloriées de la cour. Les bohémiens sont à
+terre, couchés par tas. Près de moi, une
+jeune femme, presque belle, la gorge et les
+jambes découvertes, de gros bracelets de
+fer aux poignets et aux chevilles, chante un
+air bizarre à trois notes mélancoliques et
+nasillardes. En chantant, elle allaite un petit
+enfant tout nu en bronze rouge, et, du
+bras resté libre, elle pile de l'orge dans un
+mortier de pierre. La pluie, chassée par un
+vent cruel, inonde parfois les jambes de la
+nourrice et le corps de son nourrisson. La
+bohémienne n'y prend point garde et continue
+à chanter, sous la rafale, en pilant
+l'orge et donnant le sein.</p>
+
+<p>L'orage diminue. Profitant d'une embellie,
+je me hâte de quitter cette cour des
+Miracles et je me dirige vers le dîner de
+Sid'Omar; il est temps... En traversant la
+grand'place, j'ai encore rencontré mon vieux
+juif de tantôt. Il s'appuie sur son agent d'affaires;
+ses témoins marchent joyeusement
+derrière lui; une bande de vilains petits juifs
+gambade à l'entour... Tous les visages
+rayonnent. L'agent se charge de l'affaire:
+Il demandera au tribunal deux mille francs
+d'indemnité.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Chez Sid'Omar, dîner somptueux.&mdash;La
+salle à manger ouvre sur une élégante cour
+moresque, où chantent deux ou trois fontaines...
+Excellent repas turc, recommandé
+au baron Brisse. Entre autres plats, je remarque
+un poulet aux amandes, un couss-couss
+à la vanille, une tortue à la viande,&mdash;un
+peu lourde mais du plus haut goût,&mdash;et
+des biscuits au miel qu'on appelle <i>bouchées
+du kadi</i>... Comme vin, rien que du champagne.
+Malgré la loi musulmane Sid'Omar en
+boit un peu,&mdash;quand les serviteurs ont le
+dos tourné... Après dîner, nous passons dans
+la chambre de notre hôte, où l'on nous apporte
+des confitures, des pipes et du café...
+L'ameublement de cette chambre est des
+plus simples: un divan, quelques nattes;
+dans le fond, un grand lit très haut sur lequel
+flânent de petits coussins rouges brodés
+d'or... A la muraille est accrochée une vieille
+peinture turque représentant les exploits
+d'un certain amiral Hamadi. Il paraît qu'en
+Turquie les peintres n'emploient qu'une
+couleur par tableau: ce tableau-ci est voué
+au vert. La mer, le ciel, les navires, l'amiral
+Hamadi lui-même, tout est vert, et de quel
+vert!...</p>
+
+<p>L'usage arabe veut qu'on se retire de
+bonne heure. Le café pris, les pipes fumées,
+je souhaite la bonne nuit à mon hôte et je le
+laisse avec ses femmes.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Où finirai-je ma soirée? Il est trop tôt
+pour me coucher, les clairons des spahis
+n'ont pas encore sonné la retraite. D'ailleurs,
+les coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour
+de moi des farandoles fantastiques qui
+m'empêcheraient de dormir... Me voici devant
+le théâtre, entrons un moment.</p>
+
+<p>Le théâtre de Milianah est un ancien magasin
+de fourrages, tant bien que mal déguisé
+en salle de spectacle. De gros quinquets,
+qu'on remplit d'huile pendant l'entr'acte
+font l'office de lustres. Le parterre
+est debout, l'orchestre sur des bancs. Les
+galeries sont très fières parce qu'elles ont
+des chaises de paille... Tout autour de la
+salle, un long couloir, obscur, sans parquet...
+On se croirait dans la rue, rien n'y manque...
+La pièce est déjà commencée quand j'arrive.
+A ma grande surprise, les acteurs ne sont
+pas mauvais, je parle des hommes; ils ont
+de l'entrain, de la vie... Ce sont presque
+tous des amateurs, des soldats du 3e; le régiment
+en est fier et vient les applaudir tous
+les soirs.</p>
+
+<p>Quant aux femmes, hélas!... c'est encore
+et toujours cet éternel féminin des petits
+théâtres de province, prétentieux, exagéré
+et faux... Il y en a deux pourtant qui m'intéressent
+parmi ces dames, deux juives de
+Milianah, toutes jeunes, qui débutent au
+théâtre... Les parents sont dans la salle et
+paraissent enchantés. Ils ont la conviction
+que leurs filles vont gagner des milliers de
+douros à ce commerce-là. La légende de
+Rachel, israélite, millionnaire et comédienne,
+est déjà répandue chez les juifs
+d'Orient.</p>
+
+<p>Rien de comique et d'attendrissant comme
+ces deux petites juives sur les planches...
+Elles se tiennent timidement dans un coin
+de la scène, poudrées, fardées, décolletées
+et toutes raides. Elles ont froid, elles ont
+honte. De temps en temps elles baragouinent
+une phrase sans la comprendre, et, pendant
+qu'elles parlent, leurs grands yeux hébraïques
+regardent dans la salle avec stupeur.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je sors du théâtre... Au milieu de l'ombre
+qui m'environne, j'entends des cris dans un
+coin de la place... Quelques Maltais sans
+doute en train de s'expliquer à coups de
+couteau...</p>
+
+<p>Je reviens à l'hôtel, lentement, le long
+des remparts. D'adorables senteurs d'orangers
+et de thuyas montent de la plaine. L'air
+est doux, le ciel presque pur... Là-bas, au
+bout du chemin, se dresse un vieux fantôme
+de muraille, débris de quelque ancien temple.
+Ce mur est sacré: tous les jours les
+femmes arabes viennent y suspendre des
+<i>ex-voto</i>, fragments de haïcks et de foutas,
+longues tresses de cheveux roux liés par
+des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout
+cela va flottant sous un mince rayon de
+lune, au souffle tiède de la nuit...</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LES SAUTERELLES</h3>
+
+
+<p>Encore un souvenir d'Algérie, et puis
+nous reviendrons au moulin...</p>
+
+<p>La nuit de mon arrivée dans cette ferme
+du Sahel, je ne pouvais pas dormir. Le pays
+nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements
+des chacals, puis une chaleur énervante,
+oppressante, un étouffement complet,
+comme si les mailles de la moustiquaire
+n'avaient pas laissé passer un souffle d'air...
+Quand j'ouvris ma fenêtre, au petit jour,
+une brume d'été lourde, lentement remuée,
+frangée aux bords de noir et de rose, flottait
+dans l'air comme un nuage de poudre
+sur un champ de bataille. Pas une feuille ne
+bougeait, et dans ces beaux jardins que j'avais
+sous les yeux, les vignes espacées sur
+les pentes au grand soleil qui fait les vins
+sucrés, les fruits d'Europe abrités dans un
+coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers
+en longues files microscopiques,
+tout gardait le même aspect morne, cette
+immobilité des feuilles attendant l'orage.
+Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux
+vert tendre, toujours agités par quelque
+souffle qui emmêle leur fine chevelure
+si légère, se dressaient silencieux et droits,
+en panaches réguliers.</p>
+
+<p>Je restai un moment à regarder cette
+plantation merveilleuse, où tous les arbres
+du monde se trouvaient réunis, donnant
+chacun dans leur saison leurs fleurs et leurs
+fruits dépaysés. Entre les champs de blé et
+les massifs de chênes-lièges, un cours d'eau
+luisait, rafraîchissant à voir par cette matinée
+étouffante; et tout en admirant le luxe
+et l'ordre de ces choses, cette belle ferme
+avec ses arcades moresques, ses terrasses
+toutes blanches d'aube, les écuries et les
+hangars groupés autour, je songeais qu'il y
+a vingt ans, quand ces braves gens étaient
+venus s'installer dans ce vallon du Sahel,
+ils n'avaient trouvé qu'une méchante baraque
+de cantonnier, une terre inculte hérissée
+de palmiers nains et de lentisques. Tout à
+créer, tout à construire. A chaque instant
+des révoltes d'Arabes. Il fallait laisser la
+charrue pour faire le coup de feu. Ensuite
+les maladies, les ophtalmies, les fièvres, les
+récoltes manquées, les tâtonnements de
+l'inexpérience, la lutte avec une administration
+bornée, toujours flottante. Que d'efforts!
+Que de fatigues! Quelle surveillance
+incessante!</p>
+
+<p>Encore maintenant, malgré les mauvais
+temps finis et la fortune si chèrement gagnée,
+tous deux, l'homme et la femme,
+étaient les premiers levés à la ferme. A cette
+heure matinale je les entendais aller et venir
+dans les grandes cuisines du rez-de-chaussée,
+surveillant le café des travailleurs.
+Bientôt une cloche sonna, et au bout d'un
+moment les ouvriers défilèrent sur la route.
+Des vignerons de Bourgogne; des laboureurs
+kabyles en guenilles, coiffés d'une chéchia
+rouge; des terrassiers mahonnais, les
+jambes nues; des Maltais; des Lucquois;
+tout un peuple disparate, difficile à conduire.
+A chacun d'eux le fermier, devant la porte,
+distribuait sa tâche de la journée d'une voix
+brève, un peu rude. Quand il eut fini, le
+brave homme leva la tête, scruta le ciel d'un
+air inquiet; puis m'apercevant à la fenêtre:</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais temps pour la culture, me
+dit-il... voilà le siroco.</p>
+
+<p>En effet, à mesure que le soleil se levait,
+des bouffées d'air, brûlantes, suffocantes,
+nous arrivaient du sud comme de la porte
+d'un four ouverte et refermée. On ne savait
+où se mettre, que devenir. Toute la matinée
+se passa ainsi. Nous prîmes du café sur les
+nattes de la galerie, sans avoir le courage de
+parler ni de bouger. Les chiens allongés,
+cherchant la fraîcheur des dalles, s'étendaient
+dans des poses accablées. Le déjeuner nous
+remit un peu, un déjeuner plantureux et singulier
+où il y avait des carpes, des truites,
+du sanglier, du hérisson, le beurre de
+Staouëli, les vins de Crescia, des goyaves,
+des bananes, tout un dépaysement de mets
+qui ressemblait bien à la nature si complexe
+dont nous étions entourés... On allait
+se lever de table. Tout à coup, à la porte-fenêtre
+fermée pour nous garantir de la chaleur
+du jardin en fournaise, de grands cris
+retentirent:</p>
+
+<p>&mdash;Les criquets! les criquets!</p>
+
+<p>Mon hôte devint tout pâle comme un
+homme à qui on annonce un désastre, et
+nous sortîmes précipitamment. Pendant dix
+minutes, ce fut dans l'habitation, si calme
+tout à l'heure, un bruit de pas précipités,
+de voix indistinctes, perdues dans l'agitation
+d'un réveil. De l'ombre des vestibules
+où ils s'étaient endormis, les serviteurs
+s'élancèrent dehors en faisant résonner avec
+des bâtons, des fourches, des fléaux, tous
+les ustensiles de métal qui leur tombaient
+sous la main, des chaudrons de cuivre, des
+bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient
+dans leurs trompes de pâturage.
+D'autres avaient des conques marines, des
+cors de chasse. Cela faisait un vacarme
+effrayant, discordant, que dominaient d'une
+note suraiguë les «You! you! you!» des
+femmes arabes accourues d'un douar voisin.
+Souvent, paraît-il, il suffit d'un grand bruit,
+d'un frémissement sonore de l'air, pour
+éloigner les sauterelles, les empêcher de
+descendre.</p>
+
+<p>Mais où étaient-elles donc, ces terribles
+bêtes? Dans le ciel vibrant de chaleur, je ne
+voyais rien qu'un nuage venant à l'horizon,
+cuivré, compact, comme un nuage de grêle,
+avec le bruit d'un vent d'orage dans les
+mille rameaux d'une forêt. C'étaient les
+sauterelles. Soutenues entre elles par leurs
+ailes sèches étendues, elles volaient en
+masse, et malgré nos cris, nos efforts, le
+nuage s'avançait toujours, projetant dans
+la plaine une ombre immense. Bientôt il
+arriva au-dessus de nos têtes; sur les bords
+on vit pendant une seconde un effrangement,
+une déchirure. Comme les premiers
+grains d'une giboulée, quelques-unes se détachèrent,
+distinctes, roussâtres; ensuite
+toute la nuée creva, et cette grêle d'insectes
+tomba drue et bruyante. A perte de vue les
+champs étaient couverts de criquets, de
+criquets énormes, gros comme le doigt.</p>
+
+<p>Alors le massacre commença. Hideux
+murmure d'écrasement, de paille broyée.
+Avec les herses, les pioches, les charrues,
+on remuait ce sol mouvant; et plus on en
+tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient
+par couches, leurs hautes pattes enchevêtrées;
+celles du dessus faisant des bonds de
+détresse, sautant au nez des chevaux attelés
+pour cet étrange labour. Les chiens de la
+ferme, ceux du douar, lancés à travers
+champs, se ruaient sur elles, les broyaient
+avec fureur. A ce moment, deux compagnies
+de turcos, clairons en tête, arrivèrent
+au secours des malheureux colons, et la
+tuerie changea d'aspect.</p>
+
+<p>Au lieu d'écraser les sauterelles, les soldats
+les flambaient en répandant de longues
+tracées de poudre.</p>
+
+<p>Fatigué de tuer, écoeuré par l'odeur infecte,
+je rentrai. A l'intérieur de la ferme,
+il y en avait presque autant que dehors.
+Elles étaient entrées par les ouvertures des
+portes, des fenêtres, la baie des cheminées.
+Au bord des boiseries, dans les rideaux déjà
+tout mangés, elles se traînaient, tombaient,
+volaient, grimpaient aux murs blancs avec
+une ombre gigantesque qui doublait leur
+laideur. Et toujours cette odeur épouvantable.</p>
+
+<p>A dîner, il fallut se passer d'eau. Les
+citernes, les bassins, les puits, les viviers,
+tout était infecté. Le soir, dans ma chambre,
+où l'on en avait pourtant tué des quantités,
+j'entendis encore des grouillements sous les
+meubles, et ce craquement d'élytres semblable
+au pétillement des gousses qui éclatent
+à la grande chaleur. Cette nuit-là non
+plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour
+de la ferme tout restait éveillé. Des flammes
+couraient au ras du sol d'un bout à l'autre
+de la plaine. Les turcos en tuaient toujours.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand j'ouvris ma fenêtre
+comme la veille, les sauterelles étaient parties;
+mais quelle ruine elles avaient laissée
+derrière elles! Plus une fleur, plus un brin
+d'herbe: tout était noir, rongé, calciné. Les
+bananiers, les abricotiers, les pêchers, les
+mandariniers, se reconnaissaient seulement
+à l'allure de leurs branches dépouillées, sans
+le charme, le flottant de la feuille qui est la
+vie de l'arbre. On nettoyait les pièces d'eau,
+les citernes. Partout des laboureurs creusaient
+la terre pour tuer les oeufs laissés par
+les insectes. Chaque motte était retournée,
+brisée soigneusement. Et le coeur se serrait
+de voir les mille racines blanches, pleines
+de sève, qui apparaissaient dans ces écroulements
+de terre fertile...</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>L'ÉLIXIR DU REVEREND PÈRE GAUCHER</h3>
+
+
+<p>&mdash;Buvez ceci, mon voisin; vous m'en
+direz des nouvelles.</p>
+
+<p>Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux
+d'un lapidaire comptant des perles,
+le curé de Graveson me versa deux doigts
+d'une liqueur verte, dorée, chaude, étincelante,
+exquise... J'en eus l'estomac tout
+ensoleillé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie
+et la santé de notre Provence, me fit le
+brave homme d'un air triomphant; on le
+fabrique au couvent des Prémontrés, à
+deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas
+que cela vaut bien toutes les chartreuses du
+monde?... Et si vous saviez comme elle est
+amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez
+plutôt...</p>
+
+<p>Alors, tout naïvement, sans y entendre
+malice, dans cette salle à manger de presbytère,
+si candide et si calme avec son
+Chemin de la croix en petits tableaux et ses
+jolis rideaux clairs empesés comme des surplis,
+l'abbé me commença une historiette
+légèrement sceptique et irrévérencieuse, à
+la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy:</p>
+
+<hr>
+
+<p>&mdash;Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou
+plutôt les Pères blancs, comme les appellent
+nos Provençaux, étaient tombés dans une
+grande misère. Si vous aviez vu leur maison
+de ce temps-là, elle vous aurait fait
+peine.</p>
+
+<p>Le grand mur, la tour Pacôme, s'en allaient
+en morceaux. Tout autour du cloître
+rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient,
+les saints de pierre croulaient dans leurs
+niches. Pas un vitrail debout, pas une porte
+qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles,
+le vent du Rhône soufflait comme en Camargue,
+éteignant les cierges, cassant le plomb
+des vitrages, chassant l'eau des bénitiers.
+Mais le plus triste de tout, c'était le clocher
+du couvent, silencieux comme un pigeonnier
+vide; et les Pères, faute d'argent pour
+s'acheter une cloche, obligés de sonner matines
+avec des cliquettes de bois d'amandier!...</p>
+
+<p>Pauvres Pères blancs! Je les vois encore,
+à la procession de la Fête-Dieu, défilant tristement
+dans leurs capes rapiécées, pâles,
+maigres, nourris de <i>citres</i> et de pastèques,
+et derrière eux monseigneur l'abbé, qui venait
+la tête basse, tout honteux de montrer
+au soleil sa crosse dédorée et sa mitre de
+laine blanche mangée des vers. Les dames
+de la confrérie en pleuraient de pitié dans
+les rangs, et les gros porte-bannière ricanaient
+entre eux tout bas en se montrant
+les pauvres moines:</p>
+
+<p>&mdash;Les étourneaux vont maigres quand
+ils vont en troupe.</p>
+
+<p>Le fait est que les infortunés Pères blancs
+en étaient arrivés eux-mêmes à se demander
+s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur
+vol à travers le monde et de chercher pâture
+chacun de son côté.</p>
+
+<p>Or, un jour que cette grave question se
+débattait dans le chapitre, on vint annoncer
+au prieur que le frère Gaucher demandait à
+être entendu au conseil... Vous saurez pour
+votre gouverne que ce frère Gaucher était
+le bouvier du couvent; c'est-à-dire qu'il
+passait ses journées à rouler d'arcade en
+arcade dans le cloître, en poussant devant
+lui deux vaches étiques qui cherchaient
+l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à
+douze ans par une vieille folle du pays
+des Baux, qu'on appelait tante Bégon, recueilli
+depuis chez les moines, le malheureux
+bouvier n'avait jamais pu rien apprendre
+qu'à conduire ses bêtes et à réciter son
+<i>Pater noster</i>; encore le disait-il en provençal,
+car il avait la cervelle dure et l'esprit
+comme une dague de plomb. Fervent chrétien
+du reste, quoique un peu visionnaire,
+à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline
+avec une conviction robuste, et des
+bras!...</p>
+
+<p>Quand on le vit entrer dans la salle du
+chapitre, simple et balourd, saluant l'assemblée
+la jambe en arrière, prieur, chanoines,
+argentier, tout le monde se mit à
+rire. C'était toujours l'effet que produisait,
+quand elle arrivait quelque part, cette bonne
+face grisonnante avec sa barbe de chèvre et
+ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher
+ne s'en émut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse
+en tortillant son chapelet de noyaux d'olives,
+on a bien raison de dire que ce sont les
+tonneaux vides qui chantent le mieux. Figurez-vous
+qu'à force de creuser ma pauvre
+tête déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé
+le moyen de nous tirer tous de peine.</p>
+
+<p>«Voici comment. Vous savez bien tante
+Bégon, cette brave femme qui me gardait
+quand j'était petit. (Dieu ait son âme, la
+vieille coquine! elle chantait de bien vilaines
+chansons après boire.) Je vous dirai donc,
+mes révérends pères, que tante Bégon, de
+son vivant, se connaissait aux herbes de
+montagnes autant et mieux qu'un vieux
+merle de Corse. Voire, elle avait composé
+sur la fin de ses jours un élixir incomparable
+en mélangeant cinq ou six espèces de
+simples que nous allions cueillir ensemble
+dans les Alpilles. Il y a belles années de
+cela: mais je pense qu'avec l'aide de saint
+Augustin et la permission de notre père
+abbé, je pourrais&mdash;en cherchant bien&mdash;retrouver
+la composition de ce mystérieux
+élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le
+mettre en bouteilles, et à le vendre un peu
+cher, ce qui permettrait à la communauté
+de s'enrichir doucettement, comme ont fait
+nos frères de la Trappe et de la Grande...</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur
+s'était levé pour lui sauter au cou. Les chanoines
+lui prenaient les mains. L'argentier,
+encore plus ému que tous les autres, lui baisait
+avec respect le bord tout effrangé de sa
+cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour
+délibérer; et, séance tenante, le chapitre
+décida qu'on confierait les vaches au frère
+Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût
+se donner tout entier à la confection de son
+élixir.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Comment le bon frère parvint-il à retrouver
+la recette de tante Bégon? au prix de
+quels efforts? au prix de quelles veilles?
+L'histoire ne le dit pas. Seulement, ce qui
+est sûr, c'est qu'au bout de six mois, l'élixir
+des Pères blancs était déjà très populaire.
+Dans tout le Comtat, dans tout le pays
+d'Arles, pas un <i>mas</i>, pas une grange qui
+n'eut au fond de sa <i>dépense</i>, entre les bouteilles
+de vin cuit et les jarres d'olives à la
+picholine, un petit flacon de terre brune cacheté
+aux armes de Provence, avec un
+moine en extase sur une étiquette d'argent.
+Grâce à la vogue de son élixir, la maison
+des Prémontrés s'enrichit très rapidement.
+On releva la tour Pacôme. Le prieur eut
+une mitre neuve, l'église de jolis vitraux
+ouvragés; et, dans la fine dentelle du clocher,
+toute une compagnie de cloches et de
+clochettes vint s'abattre, un beau matin de
+Pâques, tintant et carillonnant à la grande
+volée.</p>
+
+<p>Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère
+lai dont les rusticités égayaient tant le chapitre,
+il n'en fut plus question dans le couvent.
+On ne connut plus désormais que le
+Révérend Père Gaucher, homme de tête et de
+grand savoir, qui vivait complètement isolé
+des occupations si menues et si multiples
+du cloître, et s'enfermait tout le jour dans
+sa distillerie, pendant que trente moines
+battaient la montagne pour lui chercher des
+herbes odorantes... Cette distillerie, où
+personne, pas même le prieur, n'avait le
+droit de pénétrer, était une ancienne chapelle
+abandonnée, tout au bout du jardin des
+chanoines. La simplicité des bons pères en
+avait fait quelque chose de mystérieux et de
+formidable; et si, par aventure, un moinillon
+hardi et curieux, s'accrochant aux vignes
+grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du
+portail, il en dégringolait bien vite, effaré
+d'avoir vu le Père Gaucher, avec sa barbe
+de nécroman, penché sur ses fourneaux, le
+pèse-liqueur à la main; puis, tout autour,
+des cornues de grès rose, des alambics gigantesques,
+des serpentins de cristal, tout
+un encombrement bizarre qui flamboyait
+ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux...</p>
+
+<p>Au jour tombant, quand sonnait le dernier
+Angélus, la porte de ce lieu de mystère
+s'ouvrait discrètement, et le révérend se
+rendait à l'église pour l'office du soir. Il
+fallait voir quel accueil quand il traversait
+le monastère! Les frères faisaient la haie
+sur son passage. On disait:</p>
+
+<p>&mdash;Chut!... il a le secret!...</p>
+
+<p>&mdash;L'argentier le suivait et lui parlait la
+tête basse... Au milieu de ces adulations, le
+père s'en allait en s'épongeant le front, son
+tricorne aux larges bords posé en arrière
+comme une auréole, regardant autour de
+lui d'un air de complaisance les grandes cours
+plantées d'orangers, les toits bleus où tournaient
+des girouettes neuves, et, dans le
+cloître éclatant de blancheur,&mdash;entre les
+colonnettes élégantes et fleuries,&mdash;les
+chanoines habillés de frais qui défilaient deux
+par deux avec des mines reposées.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se
+disait le révérend en lui-même; et chaque
+fois cette pensée lui faisait monter des
+bouffées d'orgueil.</p>
+
+<p>Le pauvre homme en fut bien puni. Vous
+allez voir...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office,
+il arriva à l'église dans une agitation extraordinaire:
+rouge, essoufflé, le capuchon de
+travers, et si troublé qu'en prenant de l'eau
+bénite il y trempa ses manches jusqu'au coude.
+On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver
+en retard; mais quand on le vit faire de
+grandes révérences à l'orgue et aux tribunes
+au lieu de saluer le maître-autel, traverser
+l'église en coup de vent, errer dans le choeur
+pendant cinq minutes pour chercher sa
+stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite
+et de gauche en souriant d'un air béat, un
+murmure d'étonnement courut dans les trois
+nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a
+donc notre Père Gaucher?</p>
+
+<p>Par deux fois le prieur, impatienté, fit
+tomber sa crosse sur les dalles pour commander
+le silence... Là-bas, au fond du
+choeur, les psaumes allaient toujours; mais
+les répons manquaient d'entrain...</p>
+
+<p>Tout à coup, au beau milieu de l'<i>Ave verum</i>,
+voilà mon Père Gaucher qui se renverse
+dans sa stalle et entonne d'une voix
+éclatante:</p>
+
+
+<p>Dans Paris, il y a un Père blanc,<br>
+Patatin, patatan, tarabin, taraban...</p>
+
+
+<p>Consternation générale. Tout le monde
+se lève. On crie:</p>
+
+<p>&mdash;Emportez-le... il est possédé!</p>
+
+<p>Les chanoines se signent. La crosse de
+monseigneur se démène... Mais le Père
+Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux
+moines vigoureux sont obligés de l'entraîner
+par la petite porte du choeur, se débattant
+comme un exorcisé et continuant de plus
+belle ses <i>patatin</i> et ses <i>taraban</i>.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain, au petit jour, le malheureux
+était à genoux dans l'oratoire du prieur,
+et faisait sa <i>coulpe</i> avec un ruisseau de
+larmes:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir
+qui m'a surpris, disait-il en se frappant la
+poitrine. Et de le voir si marri, si repentant,
+le bon prieur en était tout ému lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous,
+tout cela séchera comme la rosée au
+soleil... Après tout, le scandale n'a pas été
+aussi grand que vous pensez. Il y a bien eu
+la chanson qui était un peu... hum! hum!...
+Enfin il faut espérer que les novices ne
+l'auront pas entendue... A présent, voyons,
+dites-moi bien comment la chose vous est
+arrivée... C'est en essayant l'élixir, n'est-ce
+pas? Vous aurez eu la main trop lourde...
+Oui, oui, je comprends... C'est comme le
+frère Schwartz, l'inventeur de la poudre:
+vous avez été victime de votre invention...
+Et dites-moi, mon brave ami, est-il bien
+nécessaire que vous l'essayiez sur vous-même,
+ce terrible élixir?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, oui, Monseigneur...
+l'éprouvette me donne bien la force et le
+degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté,
+je ne me fie guère qu'à ma langue...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! très bien... Mais écoutez encore
+un peu que je vous dise... Quand vous
+goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que
+cela vous semble bon? Y prenez-vous du
+plaisir?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux
+Père en devenant tout rouge...
+Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet,
+un arôme!... C'est pour sûr le démon
+qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis
+bien décidé désormais à ne plus me servir
+que de l'éprouvette. Tant pis si la liqueur
+n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez
+la perle...</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous-en bien, interrompit le
+prieur avec vivacité. Il ne faut pas s'exposer à
+mécontenter la clientèle... Tout ce que vous
+avez à faire maintenant que vous voilà prévenu,
+c'est de vous tenir sur vos gardes...
+Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous
+rendre compte?... Quinze ou vingt gouttes,
+n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... Le
+diable sera bien fin s'il vous attrape avec
+vingt gouttes... D'ailleurs, pour prévenir
+tout accident, je vous dispense dorénavant
+de venir à l'église. Vous direz l'office du soir
+dans la distillerie... Et maintenant, allez en
+paix, mon Révérend, et surtout... comptez
+bien vos gouttes.</p>
+
+<p>Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter
+ses gouttes... le démon le tenait, et ne le
+lâcha plus.</p>
+
+<p>C'est la distillerie qui entendit de singuliers
+offices!</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le jour, encore, tout allait bien. Le Père
+était assez calme: il préparait ses réchauds,
+ses alambics, triait soigneusement ses herbes,
+toutes herbes de Provence, fines,
+grises, dentelées, brûlées de parfums et de
+soleil... Mais, le soir, quand les simples
+étaient infusés et que l'élixir tiédissait dans
+de grandes bassines de cuivre rouge, le
+martyre du pauvre homme commençait.</p>
+
+<p>&mdash;... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf...
+vingt!...</p>
+
+<p>Les gouttes tombaient du chalumeau dans
+le gobelet de vermeil. Ces vingt-là, le père
+les avalait d'un trait, presque sans plaisir.
+Il n'y avait que la vingt et unième qui lui
+faisait envie. Oh! cette vingt et unième
+goutte!... Alors, pour échapper à la tentation,
+il allait s'agenouiller tout au bout du
+laboratoire et s'abîmait dans ses patenôtres.
+Mais de la liqueur encore chaude il montait
+une petite fumée toute chargée d'aromates,
+qui venait rôder autour de lui et, bon gré
+mal gré, le ramenait vers les bassines... La
+liqueur était d'un beau vert doré... Penché
+dessus, les narines ouvertes, le père la remuait
+tout doucement avec son chalumeau,
+et dans les petites paillettes étincelantes que
+roulait le flot d'émeraude, il lui semblait
+voir les yeux de tante Bégon qui riaient et
+pétillaient en le regardant...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! encore une goutte!</p>
+
+<p>Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait
+par avoir son gobelet plein jusqu'au
+bord. Alors, à bout de forces, il se laissait
+tomber dans un grand fauteuil, et, le corps
+abandonné, la paupière à demi close, il dégustait
+son péché par petits coups, en se
+disant tout bas avec un remords délicieux:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je me damne... je me damne...</p>
+
+<p>Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet
+élixir diabolique, il retrouvait, par je ne
+sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons
+de tante Bégon: <i>Ce sont trois petites
+commères, qui parlent de faire un banquet...</i>
+ou: <i>Bergerette de maître André s'en va-t-au
+bois seulette...</i> et toujours la fameuse des
+Pères blancs: <i>Patatin patatan</i>.</p>
+
+<p>Pensez quelle confusion le lendemain,
+quand ses voisins de cellule lui faisaient d'un
+air malin:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des
+cigales en tête, hier soir en vous couchant.</p>
+
+<p>Alors c'étaient des larmes, des désespoirs,
+et le jeûne, et le cilice, et la discipline. Mais
+rien ne pouvait contre le démon de l'élixir;
+et tous les soirs, à la même heure, la possession
+recommençait.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Pendant ce temps, les commandes pleuvaient
+à l'abbaye que c'était une bénédiction.
+Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon,
+de Marseille... De jour en jour le couvent
+prenait un petit air de manufacture. Il y
+avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs,
+d'autres pour les écritures, d'autres
+pour le camionnage; le service de Dieu y
+perdait bien par-ci par-là quelques coups de
+cloches; mais les pauvres gens du pays n'y
+perdaient rien, je vous en réponds...</p>
+
+<p>Et donc, un beau dimanche matin, pendant
+que l'argentier lisait en plein chapitre
+son inventaire de fin d'année et que les bons
+chanoines l'écoutaient les yeux brillants et
+le sourire aux lèvres, voilà le Père Gaucher
+qui se précipite au milieu de la conférence
+en criant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi
+mes vaches.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher?
+demanda le prieur, qui se doutait bien un
+peu de ce qu'il y avait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a
+que je suis en train de me préparer une
+belle éternité de flammes et de coups de
+fourche... Il y a que je bois, que je bois
+comme un misérable...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous avais dit de compter vos
+gouttes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui, compter mes gouttes!
+c'est par gobelets qu'il faudrait compter
+maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis
+là. Trois fioles par soirée... Vous comprenez
+bien que cela ne peut pas durer... Aussi,
+faites faire l'élixir par qui vous voudrez...
+Que le feu de Dieu me brûle si je m'en mêle
+encore!</p>
+
+<p>C'est le chapitre qui ne riait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureux, vous nous ruinez!
+criait l'argentier en agitant son grand-livre.</p>
+
+<p>&mdash;Préférez-vous que je me damne?</p>
+
+<p>Pour lors, le prieur se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Mes Révérends, dit-il en étendant sa
+belle main blanche où luisait l'anneau pastoral,
+il y a moyen de tout arranger... C'est
+le soir, n'est-ce pas, mon cher fils, que le
+démon vous tente?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le prieur, régulièrement
+tous les soirs... Aussi, maintenant, quand je
+vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect,
+les sueurs qui me prennent, comme
+l'âne de Capitou quand il voyait venir le bât.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant,
+tous les soirs, à l'office, nous réciterons à
+votre intention l'oraison de saint Augustin,
+à laquelle l'indulgence plénière est attachée...
+Avec cela, quoi qu'il arrive, vous
+êtes à couvert... C'est l'absolution pendant
+le pêché.</p>
+
+<p>&mdash;Oh bien! alors, merci, monsieur le
+prieur!</p>
+
+<p>Et, sans en demander davantage, le Père
+Gaucher retourna à ses alambics, aussi léger
+qu'une alouette.</p>
+
+<p>Effectivement, à partir de ce moment-là,
+tous les soirs, à la fin des complies, l'officiant
+ne manquait jamais de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Prions pour notre pauvre Père Gaucher,
+qui sacrifie son âme aux intérêts de la communauté...
+<i>Oremus Domine</i>...</p>
+
+<p>Et pendant que sur toutes ces capuches
+blanches, prosternées dans l'ombre des nefs,
+l'oraison courait en frémissant comme une
+petite bise sur la neige, là-bas, tout au bout
+du couvent, derrière le vitrage enflammé
+de la distillerie, on entendait le père Gaucher
+qui chantait à tue-tête:</p>
+
+
+<p>Dans Paris il y a un Père blanc,<br>
+Patatin, patatan, taraban, tarabin;<br>
+Dans Paris il y a un Père blanc<br>
+Qui fait danser des moinettes,<br>
+Trin, trin, trin, dans un jardin;<br>
+Qui fait danser des...</p>
+
+<hr>
+
+<p>...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante:</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient!</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>EN CAMARGUE</h3>
+
+
+
+<p>I</p>
+
+
+<p>LE DÉPART.</p>
+
+<p>Grande rumeur au château. Le messager
+vient d'apporter un mot du garde, moitié en
+français, moitié en provençal, annonçant
+qu'il y a eu déjà deux ou trois beaux passages
+de <i>Galéjons</i>, de <i>Charlottines</i>, et que
+les <i>oiseaux de prime</i> non plus ne manquaient
+pas.</p>
+
+<p>«Vous êtes des nôtres!» m'ont écrit mes
+aimables voisins; et ce matin, au petit jour
+de cinq heures, leur grand break, chargé de
+fusils, de chiens, de victuailles, est venu me
+prendre au bas de la côte. Nous voilà roulant
+sur la route d'Arles, un peu sèche, un
+peu dépouillée, par ce matin de décembre
+où la verdure pâle des oliviers est à peine
+visible, et la verdure crue des chênes-kermès
+un peu trop hivernale et factice. Les étables
+se remuent. Il y a des réveils avant le jour
+qui allument la vitre des fermes; et dans les
+découpures de pierre de l'abbaye de Mont-majeur,
+des orfraies encore engourdies de
+sommeil battent de l'aile parmi les ruines.
+Pourtant nous croisons déjà le long des
+fossés de vieilles paysannes qui vont au
+marché au trot de leurs bourriquets. Elles
+viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes
+lieues pour s'asseoir une heure sur les
+marches de Saint-Trophyme et vendre des
+petits paquets de simples ramassés dans la
+montagne!...</p>
+
+<p>Maintenant voici les remparts d'Arles;
+des remparts bas et crénelés, comme on en
+voit sur les anciennes estampes où des guerriers
+armés de lances apparaissent en haut
+de talus moins grands qu'eux. Nous traversons
+au galop cette merveilleuse petite
+ville, une des plus pittoresques de France,
+avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant
+comme des moucharabiés jusqu'au
+milieu des rues étroites, avec ses vieilles
+maisons noires aux petites portes, moresques,
+ogivales et basses, qui vous reportent
+au temps de Guillaume Court-Nez et des
+Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore
+personne dehors. Le quai du Rhône seul est
+animé. Le bateau à vapeur qui fait le service
+de la Camargue chauffe au bas des marches,
+prêt à partir. Des <i>ménagers</i> en veste de cadis
+roux, des filles de La Roquette qui vont se
+louer pour des travaux des fermes, montent
+sur le pont avec nous, causant et riant entre
+eux. Sous les longues mantes brunes rabattues
+à cause de l'air vif du matin, la haute
+coiffure arlésienne fait la tête élégante et
+petite avec un joli grain d'effronterie, une
+envie de se dresser pour lancer le rire ou la
+malice plus loin... La cloche sonne; nous
+partons. Avec la triple vitesse du Rhône,
+de l'hélice, du mistral, les deux rivages se
+déroulent. D'un côté c'est la Crau, une plaine
+aride, pierreuse. De l'autre, la Camargue,
+plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son
+herbe courte et ses marais pleins de roseaux.</p>
+
+<p>De temps en temps le bateau s'arrête près
+d'un ponton, à gauche ou à droite, à Empire
+ou à Royaume, comme on disait au moyen
+âge, du temps du Royaume d'Arles, et,
+comme les vieux mariniers du Rhône disent
+encore aujourd'hui. A chaque ponton, une
+ferme blanche, un bouquet d'arbres. Les
+travailleurs descendent chargés d'outils, les
+femmes leur panier au bras, droites sur la
+passerelle. Vers Empire ou vers Royaume
+peu à peu le bateau se vide, et quand il arrive
+au ponton du Mas-de-Giraud où nous
+descendons, il n'y a presque plus personne
+à bord.</p>
+
+<p>Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme
+des seigneurs de Barbentane, où nous entrons
+pour attendre le garde qui doit venir
+nous chercher. Dans la haute cuisine, tous
+les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons,
+bergers, bergerots, sont attablés,
+graves, silencieux, mangeant lentement, et
+servis par les femmes qui ne mangeront
+qu'après. Bientôt le garde paraît avec la
+carriole. Vrai type à la Fenimore, trappeur
+de terre et d'eau, garde-pêche et garde-chasse,
+les gens du pays l'appellent <i>lou
+Roudeïroù</i> (le rôdeur), parce qu'on le voit
+toujours, dans les brumes d'aube ou de jour
+tombant, caché pour l'affût parmi les roseaux,
+ou bien immobile dans son petit bateau, occupé
+à surveiller ses nasses sur les <i>clairs</i>
+(les étangs) et les <i>roubines</i> (canaux d'irrigation).
+C'est peut-être ce métier d'éternel
+guetteur qui le rend aussi silencieux, aussi
+concentré. Pourtant, pendant que la petite
+carriole chargée de fusils et de paniers
+marche devant nous, il nous donne des nouvelles
+de la chasse, le nombre des passages,
+les quartiers où les oiseaux voyageurs se
+sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce
+dans le pays.</p>
+
+<p>Les terres cultivées dépassées, nous voici
+en pleine Camargue sauvage. A perte de
+vue, parmi les pâturages, des marais, des
+roubines, luisent dans les salicornes. Des
+bouquets de tamaris et de roseaux font des
+îlots comme sur une mer calme. Pas d'arbres
+hauts. L'aspect uni, immense, de la plaine,
+n'est pas troublé. De loin en loin, des parcs
+de bestiaux étendent leurs toits bas presque
+au ras de terre. Des troupeaux dispersés,
+couchés dans les herbes salines, ou cheminant
+serrés autour de la cape rousse du
+berger, n'interrompent pas la grande ligne
+uniforme, amoindris qu'ils sont par cet
+espace infini d'horizons bleus et de ciel ouvert.
+Comme de la mer unie malgré ses
+vagues, il se dégage de cette plaine un sentiment
+de solitude, d'immensité, accru encore
+par le mistral qui souffle sans relâche,
+sans obstacle, et qui, de son haleine puissante,
+semble aplanir, agrandir le paysage.
+Tout se courbe devant lui. Les moindres
+arbustes gardent l'empreinte de son passage,
+en restent tordus, couchés vers le sud dans
+l'attitude d'une fuite perpétuelle...</p>
+
+
+
+<p>II</p>
+
+<p>LA CABANE.</p>
+
+
+<p>Un toit de roseaux, des murs de roseaux
+desséchés et jaunes, c'est la cabane. Ainsi
+s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type
+de la maison camarguaise, la cabane se
+compose d'une unique pièce, haute, vaste,
+sans fenêtre, et prenant jour par une porte
+vitrée qu'on ferme le soir avec des volets
+pleins. Tout le long des grands murs crépis,
+blanchis à la chaux, des râteliers attendent
+les fusils, les carniers, les bottes de marais.
+Au fond, cinq ou six berceaux sont rangés
+autour d'un vrai mât planté au sol et montant
+jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La
+nuit, quand le mistral souffle et que la maison
+craque de partout, avec la mer lointaine
+et le vent qui la rapproche, porte son bruit,
+le continue en l'enflant, on se croirait couché
+dans la chambre d'un bateau.</p>
+
+<p>Mais c'est l'après-midi surtout que la cabane
+est charmante. Par nos belles journées
+d'hiver méridional, j'aime rester tout seul
+près de la haute cheminée où fument quelques
+pieds de tamaris. Sous les coups du
+mistral ou de la tramontane, la porte saute,
+les roseaux crient, et toutes ces secousses
+sont un bien petit écho du grand ébranlement
+de la nature autour de moi. Le soleil
+d'hiver fouetté par l'énorme courant s'éparpille,
+joint ses rayons, les disperse. De
+grandes ombres courent sous un ciel bleu
+admirable. La lumière arrive par saccades,
+les bruits aussi; et les sonnailles des troupeaux
+entendues tout à coup, puis oubliées,
+perdues dans le vent, reviennent chanter
+sous la porte ébranlée avec le charme d'un
+refrain... L'heure exquise, c'est le crépuscule,
+un peu avant que les chasseurs n'arrivent.
+Alors le vent s'est calmé. Je sors un
+moment. En paix le grand soleil rouge descend,
+enflammé, sans chaleur. La nuit
+tombe, vous frôle en passant de son aile
+noire tout humide. Là-bas, au ras du sol, la
+lumière d'un coup de feu passe avec l'éclat
+d'une étoile rouge avivée par l'ombre environnante.
+Dans ce qui reste de jour, la vie
+se hâte. Un long triangle de canards vole
+très bas, comme s'ils voulaient prendre
+terre; mais tout à coup la cabane, où le
+<i>caleil</i> est allumé, les éloigne: celui qui tient
+la tête de la colonne dresse le cou, remonte,
+et tous les autres derrière lui s'emportent
+plus haut avec des cris sauvages.</p>
+
+<p>Bientôt un piétinement immense se rapproche,
+pareil à un bruit de pluie. Des milliers
+de moutons, rappelés par les bergers,
+harcelés par les chiens, dont on entend le
+galop confus et l'haleine haletante, se pressent
+vers les parcs, peureux et indisciplinés.
+Je suis envahi, frôlé, confondu dans ce tourbillon
+de laines frisées, de bêlements; une
+houle véritable où les bergers semblent
+portés avec leur ombre par des flots bondissants...
+Derrière les troupeaux, voici des
+pas connus, des voix joyeuses. La cabane
+est pleine, animée, bruyante. Les sarments
+flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus
+las. C'est un étourdissement d'heureuse
+fatigue, les fusils dans un coin, les grandes
+bottes jetées pêle-mêle, les carniers vides,
+et à côté les plumages roux, dorés, verts,
+argentés, tout tachés de sang. La table est
+mise; et dans la fumée d'une bonne soupe
+d'anguilles, le silence se fait, le grand silence
+des appétits robustes, interrompu seulement
+par les grognements féroces des chiens qui
+lapent leur écuelle à tâtons devant la porte...</p>
+
+<p>La veillée sera courte. Déjà près du feu,
+clignotant lui aussi, il ne reste plus que le
+garde et moi. Nous causons, c'est-à-dire
+nous nous jetons de temps en temps l'un à
+l'autre des demi-mots à la façon des paysans,
+de ces interjections presque indiennes,
+courtes et vite éteintes comme les dernières
+étincelles des sarments consumés. Enfin le
+garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute
+son pas lourd qui se perd dans la nuit...</p>
+<br>
+<p>III</p>
+
+
+<p>A L'ESPÈRE! (A L'AFFUT!)</p>
+
+<p>L'<i>espère!</i> quel joli nom pour désigner
+l'affût, l'attente du chasseur embusqué, et
+ces heures indécises où tout attend, <i>espère</i>,
+hésite entre le jour et la nuit. L'affût du
+matin un peu avant le lever du soleil, l'affût
+du soir au crépuscule. C'est ce dernier que
+je préfère, surtout dans ces pays marécageux
+où l'eau des <i>clairs</i> garde si longtemps la lumière...</p>
+
+<p>Quelquefois on tient l'affût dans le <i>negochin</i>
+(le naye-chien), un tout petit bateau
+sans quille étroit, roulant au moindre mouvement.
+Abrité par les roseaux, le chasseur
+guette les canards du fond de sa barque, que
+dépassent seulement la visière d'une casquette,
+le canon du fusil et la tête du chien
+flairant le vent, happant les moustiques, ou
+bien de ses grosses pattes étendues penchant
+tout le bateau d'un côté et le remplissant
+d'eau. Cet affût-là est trop compliqué pour
+mon inexpérience. Aussi, le plus souvent,
+je vais à l'<i>espère</i> à pied, barbotant en plein
+marécage avec d'énormes bottes taillées
+dans toute la longueur du cuir. Je marche
+lentement, prudemment, de peur de m'envaser.
+J'écarte les roseaux pleins d'odeurs
+saumâtres et de sauts de grenouilles...</p>
+
+<p>Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin
+de terre sèche où je m'installe. Le garde,
+pour me faire honneur, a laissé son chien
+avec moi; un énorme chien des Pyrénées à
+grande toison blanche, chasseur et pêcheur
+de premier ordre, et dont la présence ne
+laisse pas que de m'intimider un peu. Quand
+une poule d'eau passe à ma portée, il a une
+certaine façon ironique de me regarder en
+rejetant en arrière, d'un coup de tête à l'artiste,
+deux longues oreilles flasques qui lui
+pendent dans les yeux; puis des poses à
+l'arrêt, des frétillements de queue, toute
+une mimique d'impatience pour me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tire... tire donc!</p>
+
+<p>Je tire, je manque. Alors, allongé de tout
+son corps, il bâille et s'étire d'un air las,
+découragé, et insolent...</p>
+
+<p>Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un
+mauvais chasseur. L'affût, pour moi, c'est
+l'heure qui tombe, la lumière diminuée,
+réfugiée dans l'eau, les étangs qui luisent,
+polissant jusqu'au ton de l'argent fin la teinte
+grise du ciel assombri. J'aime cette odeur
+d'eau, ce frôlement mystérieux des insectes
+dans les roseaux, ce petit murmure des
+longues feuilles qui frissonnent. De temps
+en temps, une note triste passe, et roule dans
+le ciel comme un ronflement de conque
+marine. C'est le butor qui plonge au fond
+de l'eau son bec immense d'oiseau-pêcheur
+et souffle... rrrououou! Des vols de grues
+filent sur ma tête. J'entends le froissement
+des plumes, l'ébouriffement du duvet dans
+l'air vif, et jusqu'au craquement de la petite
+armature surmenée. Puis, plus rien. C'est
+la nuit, la nuit profonde, avec un peu de
+jour resté sur l'eau...</p>
+
+<p>Tout à coup j'éprouve un tressaillement,
+une espèce de gêne nerveuse, comme si
+j'avais quelqu'un derrière moi. Je me retourne,
+et j'aperçois le compagnon des
+belles nuits, la lune, une large lune toute
+ronde, qui se lève doucement, avec un mouvement
+d'ascension d'abord très sensible,
+et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne
+de l'horizon.</p>
+
+<p>Déjà un premier rayon est distinct près
+de moi, puis un autre un peu plus loin...
+Maintenant tout le marécage est allumé. La
+moindre touffe d'herbe a son ombre. L'affût
+est fini, les oiseaux nous voient: il faut
+rentrer. On marche au milieu d'une inondation
+de lumière bleue, légère, poussiéreuse;
+et chacun de nos pas dans les <i>clairs</i>,
+dans les <i>roubines</i>, y remue des tas d'étoiles
+tombées et des rayons de lune qui traversent
+l'eau jusqu'au fond.</p>
+<br>
+<p>IV</p>
+
+
+<p>LE ROUGE ET LE BLANC.</p>
+
+<p>Tout près de chez nous, à une portée de
+fusil de la cabane, il y en a une autre qui lui
+ressemble, mais plus rustique. C'est là que
+notre garde habite avec sa femme et ses deux
+aînés: la fille, qui soigne le repas des hommes,
+raccommode les filets de pêche; le garçon,
+qui aide son père à relever les nasses, à
+surveiller les <i>martilières</i> (vannes) des étangs.
+Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la
+grand'mère; et ils y resteront jusqu'à ce
+qu'ils aient appris à lire et qu'ils aient fait
+leur <i>bon jour</i> (première communion), car ici
+on est trop loin de l'église et de l'école, et
+puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien
+pour ces petits. Le fait est que, l'été venu,
+quand les marais sont à sec et que la vase
+blanche des <i>roubines</i> se crevasse à la grande
+chaleur, l'île n'est vraiment pas habitable.</p>
+
+<p>J'ai vu cela une fois au mois d'août, en
+venant tirer les hallebrands, et je n'oublierai
+jamais l'aspect triste et féroce de ce paysage
+embrasé. De place en place, les étangs
+fumaient au soleil comme d'immenses cuves,
+gardant tout au fond un reste de vie qui
+s'agitait, un grouillement de salamandres,
+d'araignées, de mouches d'eau cherchant
+des coins humides. Il y avait là un air de
+peste, une brume de miasmes lourdement
+flottante qu'épaississaient encore d'innombrables
+tourbillons de moustiques. Chez le
+garde, tout le monde grelottait, tout le
+monde avait la fièvre, et c'était pitié de voir
+les visages jaunes, tirés, les yeux cerclés,
+trop grands, de ces malheureux condamnés
+à se traîner, pendant trois mois, sous ce
+plein soleil inexorable qui brûle les fiévreux
+sans les réchauffer... Triste et pénible vie
+que celle de garde-chasse en Camargue!
+Encore celui-là a sa femme et ses enfants
+près de lui; mais à deux lieues plus loin,
+dans le marécage, demeure un gardien de
+chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un
+bout de l'année à l'autre et mène une véritable
+existence de Robinson. Dans sa cabane
+de roseaux, qu'il a construite lui-même, pas
+un ustensile qui ne soit son ouvrage, depuis
+le hamac d'osier tressé, les trois pierres
+noires assemblées en foyer, les pieds de
+tamaris taillés en escabeaux, jusqu'à la serrure
+et la clé de bois blanc fermant cette
+singulière habitation.</p>
+
+<p>L'homme est au moins aussi étrange que
+son logis. C'est une espèce de philosophe
+silencieux comme les solitaires, abritant sa
+méfiance de paysan sous d'épais sourcils en
+broussailles. Quand il n'est pas dans le pâturage,
+on le trouve assis devant sa porte,
+déchiffrant lentement, avec une application
+enfantine et touchante, une de ces petites
+brochures roses, bleues ou jaunes, qui
+entourent les fioles pharmaceutiques dont il
+se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable
+n'a pas d'autre distraction que la lecture, ni
+d'autres livres que ceux-là. Quoique voisins
+de cabane, notre garde et lui ne se voient
+pas. Ils évitent même de se rencontrer. Un
+jour que je demandais au <i>roudeïroù</i> la raison
+de cette antipathie, il me répondit d'un air
+grave:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cause des opinions... Il est
+rouge, et moi je suis blanc.</p>
+
+<p>Ainsi, même dans ce désert dont la solitude
+aurait dû les rapprocher, ces deux
+sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l'un
+que l'autre, ces deux bouviers de Théocrite,
+qui vont à la ville à peine une fois par an et
+à qui les petits cafés d'Arles, avec leurs
+dorures et leurs glaces, donnent l'éblouissement
+du palais des Ptolémées, ont trouvé
+moyen de se haïr au nom de leurs convictions
+politiques!</p>
+
+<br>
+
+
+
+
+<p>V</p>
+
+
+<p>LE VACCARÈS.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus beau en Camargue,
+c'est le Vaccarès. Souvent, abandonnant la
+chasse, je viens m'asseoir au bord de ce
+lac salé, une petite mer qui semble un morceau
+de la grande, enfermé dans les terres
+et devenu familier par sa captivité même.
+Au lieu de ce dessèchement, de cette aridité
+qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès,
+sur son rivage un peu haut, tout vert
+d'herbe fine, veloutée, étale une flore originale
+et charmante: des centaurées, des trèfles
+d'eau, des gentianes, et ces jolies <i>saladelles</i>,
+bleues en hiver, rouges en été, qui transforment
+leur couleur au changement d'atmosphère,
+et dans une floraison ininterrompue
+marquent les saisons de leurs tons divers.</p>
+
+<p>Vers cinq heures du soir, à l'heure où le
+soleil décline, ces trois lieues d'eau sans une
+barque, sans une voile pour limiter, transformer
+leur étendue, ont un aspect admirable.
+Ce n'est plus le charme intime des
+<i>clairs</i>, des <i>roubines</i>, apparaissant de distance
+en distance entre les plis d'un terrain marneux
+sous lequel on sent l'eau filtrer partout,
+prête à se montrer à la moindre dépression
+du sol. Ici, l'impression est grande, large.
+De loin, ce rayonnement de vagues attire
+des troupes de macreuses, des hérons, des
+butors, des flamants au ventre blanc, aux
+ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le
+long du rivage, de façon à disposer leurs
+teintes diverses en une longue bande égale;
+et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte,
+bien chez eux dans ce soleil splendide et ce
+paysage muet. De ma place, en effet, je
+n'entends rien que l'eau qui clapote, et la
+voix du gardien qui rappelle ses chevaux,
+dispersés sur le bord. Ils ont tous des noms
+retentissants: «Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!...
+L'Estournello!...» Chaque bête,
+en s'entendant nommer, accourt, la crinière
+au vent, et vient manger l'avoine dans la
+main du gardien...</p>
+
+<p>Plus loin, toujours sur la même rive, se
+trouve une grande <i>manado</i> (troupeau) de
+boeufs paissant en liberté comme les chevaux.
+De temps en temps, j'aperçois au-dessus
+d'un bouquet de tamaris l'arête de
+leurs dos courbés, et leurs petites cornes en
+croissant qui se dressent. La plupart de ces
+boeufs de Camargue sont élevés pour courir
+dans les <i>ferrades</i>, les fêtes de villages; et
+quelques-uns ont des noms déjà célèbres
+par tous les cirques de Provence et de Languedoc.
+C'est ainsi que la <i>manado</i> voisine
+compte entre autres un terrible combattant
+appelé <i>le Romain</i>, qui a décousu je ne sais
+combien d'hommes et de chevaux aux
+courses d'Arles, de Nîmes, de Tarascon.
+Aussi ses compagnons l'ont-ils pris pour
+chef; car dans ces étranges troupeaux les
+bêtes se gouvernent elles-mêmes, groupées
+autour d'un vieux taureau qu'elles adoptent
+comme conducteur. Quand un ouragan
+tombe sur la Camargue, terrible dans cette
+grande plaine où rien ne le détourne, ne
+l'arrête, il faut voir la <i>manado</i> se serrer
+derrière son chef, toutes les têtes baissées
+tournant du côté du vent ces larges fronts
+où la force du boeuf se condense. Nos bergers
+provençaux appellent cette manoeuvre:
+<i>vira la bano au giscle</i>&mdash;tourner la corne au
+vent. Et malheur aux troupeaux qui ne s'y
+conforment pas! Aveuglée par la pluie,
+entraînée par l'ouragan, la <i>manado</i> en
+déroute tourne sur elle-même, s'effare, se
+disperse, et les boeufs éperdus, courant
+devant eux pour échapper à la tempête, se
+précipitent dans le Rhône, dans le Vaccarès
+ou dans la mer.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>NOSTALGIES DE CASERNE.</h3>
+
+<p>Ce matin, aux premières clartés de l'aube,
+un formidable roulement de tambour me
+réveille en sursaut... Ran plan plan! Ran
+plan plan!...</p>
+
+<p>Un tambour dans mes pins à pareille
+heure!... Voilà qui est singulier, par
+exemple.</p>
+
+<p>Vite, vite, je me jette à bas de mon lit et
+je cours ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu
+des lambrusques mouillées, deux ou trois
+courlis s'envolent en secouant leurs ailes...
+Un peu de brise chante dans les arbres...
+Vers l'orient, sur la crête fine des Alpilles,
+s'entasse une poussière d'or d'où le soleil
+sort lentement... Un premier rayon frise
+déjà le toit du moulin. Au même moment,
+le tambour, invisible, se met à battre aux
+champs sous le couvert... Ran... plan...
+plan, plan, plan.</p>
+
+<p>Le diable soit de la peau d'âne! Je l'avais
+oubliée. Mais enfin, quel est donc le sauvage
+qui vient saluer l'aurore au fond des bois
+avec un tambour?... J'ai beau regarder, je
+ne vois rien... rien que les touffes de lavande,
+et les pins qui dégringolent jusqu'en bas
+sur la route... Il y a peut-être par-là dans
+le fourré quelque lutin caché en train de se
+moquer de moi... C'est Ariel, sans doute,
+ou maître Puck. Le drôle se sera dit, en
+passant devant mon moulin:</p>
+
+<p>&mdash;Ce Parisien est trop tranquille là
+dedans, allons lui donner l'aubade.</p>
+
+<p>Sur quoi, il aura pris un gros tambour,
+et... ran plan plan!... ran plan plan!... Te
+tairas-tu gredin de Puck! tu vas réveiller
+mes cigales.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ce n'était pas Puck.</p>
+
+<p>C'était Gouguet François, dit Pistolet,
+tambour au 31e de ligne, et pour le moment
+en congé de semestre. Pistolet s'ennuie au
+pays, il a des nostalgies, ce tambour, et&mdash;
+quand on veut bien lui prêter l'instrument
+de la commune&mdash;il s'en va, mélancolique,
+battre la caisse dans les bois, en rêvant de
+la caserne du Prince-Eugène.</p>
+
+<p>C'est sur une petite colline verte qu'il est
+venu rêver aujourd'hui. Il est là, debout
+contre un pin, son tambour entre ses jambes
+et s'en donnant à coeur joie... Des vols de
+perdreaux effarouchés partent à ses pieds
+sans qu'il s'en aperçoive. La férigoule
+embaume autour de lui, il ne la sent pas.</p>
+
+<p>Il ne voit pas non plus les fines toiles
+d'araignée qui tremblent au soleil entre les
+branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent
+sur son tambour. Tout entier à son rêve et
+à sa musique, il regarde amoureusement
+voler ses baguettes, et sa grosse face
+niaise s'épanouit de plaisir à chaque roulement.</p>
+
+<p>Ran plan plan! Ran plan plan!...</p>
+
+<p>«Qu'elle est belle, la grande caserne,
+avec sa cour aux larges dalles, ses rangées
+de fenêtres bien alignées, son peuple en
+bonnet de police, et ses arcades basses
+pleines du bruit des gamelles!...»</p>
+
+<p>Ran plan plan! Ran plan plan!...</p>
+
+<p>«Oh! l'escalier sonore, les corridors
+peints à la chaux, la chambrée odorante, les
+ceinturons qu'on astique, la planche au
+pain, les pots de cirage, les couchettes de
+fer à couverture grise, les fusils qui reluisent
+au râtelier!»</p>
+
+<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p>
+
+<p>«Oh! les bonnes journées du corps de
+garde, les cartes qui poissent aux doigts, la
+dame de pique hideuse avec des agréments
+à la plume, le vieux Pigault-Lebrun dépareillé
+qui traîne sur le lit de camp!...»</p>
+
+<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p>
+
+<p>«Oh! les longues nuits de faction à la
+porte des ministères, la vieille guérite où la
+pluie entre, les pieds qui ont froid!... les
+voitures de gala qui vous éclaboussent en
+passant!... Oh! la corvée supplémentaire,
+les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller
+de planche, la diane froide par les matins
+pluvieux, la retraite dans les brouillards à
+l'heure où le gaz s'allume, l'appel du soir où
+l'on arrive essoufflé!»</p>
+
+<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p>
+
+<p>«Oh! le bois de Vincennes, les gros gants
+de coton blanc, les promenades sur les fortifications...
+Oh! La barrière de l'École, les
+filles à soldats, le piston du Salon de Mars,
+l'absinthe dans les bouisbouis, les confidences
+entre deux hoquets, les briquets
+qu'on dégaîne, la romance sentimentale
+chantée une main sur le coeur!...»</p>
+
+<hr>
+
+<p>Rêve, rêve, pauvre homme! ce n'est pas
+moi qui t'en empêcherai...; tape hardiment
+sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n'ai
+pas le droit de te trouver ridicule.</p>
+
+<p>Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce
+que, moi, je n'ai pas la nostalgie de la
+mienne?</p>
+
+<p>Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme
+le tien. Tu joues du tambour sous les pins,
+toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons
+Provençaux que nous faisons! Là-bas, dans
+les casernes de Paris, nous regrettions nos
+Alpilles bleues et l'odeur sauvage des
+lavandes; maintenant, ici, en pleine Provence,
+la caserne nous manque, et tout ce
+qui la rappelle nous est cher!...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Huit heures sonnent au village. Pistolet,
+sans lâcher ses baguettes, s'est mis en route
+pour rentrer... On l'entend descendre sous
+le bois, jouant toujours... Et moi, couché
+dans l'herbe, malade de nostalgie, je crois
+voir, au bruit du tambour qui s'éloigne,
+tout mon Paris défiler entre les pins...</p>
+
+<p>Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris!</p>
+<br>
+<p>FIN.</p>
+<br><br>
+<p>TABLE</p>
+
+<p>Avant-propos</p>
+
+<p>LETTRES DE MON MOULIN.</p>
+
+<p>Installation<br>
+La diligence de Beaucaire<br>
+Le secret de maître Cornille<br>
+La chèvre de M. Seguin<br>
+Les étoiles<br>
+L'Arlésienne<br>
+La mule du pape<br>
+Le phare des Sanguinaires<br>
+L'agonie de la <i>Sémillante</i><br>
+Les douaniers<br>
+Le curé de Cucugnan
+Les vieux</p>
+
+<p>Ballades en prose<br>
+&mdash;La Mort du Dauphin<br>
+&mdash;Le Sous-préfet aux champs<br>
+Le portefeuille de Bixiou<br>
+La légende de l'homme à la cervelle d'or<br>
+Le poète Mistral<br>
+Les trois messes basses<br>
+Les oranges<br>
+Les deux auberges<br>
+A Milianah<br>
+Les sauterelles<br>
+L'élixir du Père Gaucher<br>
+En Camargue<br>
+Nostalgies de caserne</p><br>
+
+<p>FIN DE LA TABLE.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 ***</div>
+</body>
+</html>