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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:46 -0700 |
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diff --git a/11770-h/11770-h.htm b/11770-h/11770-h.htm new file mode 100644 index 0000000..51c8534 --- /dev/null +++ b/11770-h/11770-h.htm @@ -0,0 +1,8058 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Lettres de Monmoulin</title> + <meta name="author" content="Alphonse Daudet"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {text-align: center;} +H2 {text-align: center;} +H3 {text-align: center;} +p {font size:1em; text-align: justify} +p.STDIT {font size:0.8em; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:0.5em; text-align: justify;} +</STYLE> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 ***</div> + +<h1>LETTRES DE MON MOULIN</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>ALPHONSE DAUDET</h2><br> + + + +<p>PARIS</p> + +<p class="STDIT">A MA FEMME</p><br><br> + +<h3>AVANT-PROPOS</h3> + +<p>Par devant maître Honorat Grapazi, notaire +à la résidence de Pampérigouste,</p> + +<p>«A comparu</p> + +<p>«Le sieur Gaspard Mitifio, époux de +Vivette Cornille, ménager au lieudit des +Cigalières et y demeurant:</p> + +<p>«Lequel par ces présentes a vendu et +transporté sous les garanties de droit et de +fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges +et hypothèques,</p> + +<p>«Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant +à Paris, à ce présent et ce acceptant,</p> + +<p>«Un moulin à vent et à farine, sis dans la +vallée du Rhône, au plein coeur de Provence, +sur une côte boisée de pins et de chênes +verts; étant ledit moulin abandonné depuis +plus de vingt années et hors d'état de moudre, +comme il appert des vignes sauvages, +mousses, romarins, et autres verdures parasites +qui lui grimpent jusqu'au bout des +ailes;</p> + +<p>«Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, +avec sa grande roue cassée, sa plate-forme +où l'herbe pousse dans les briques, +déclare le sieur Daudet trouver ledit moulin +à sa convenance et pouvant servir à ses travaux +de poésie, l'accepte à ses risques et +périls, et sans aucun recours contre le vendeur, +pour cause de réparations qui pourraient +y être faites.</p> + +<p>«Cette vente a lieu en bloc moyennant +le prix convenu, que le sieur Daudet, poète, +a mis et déposé sur le bureau en espèces de +cours, lequel prix a été de suite touché et +retiré par le sieur Mitifio, le tout à la vue +des notaires et des témoins soussignés, dont +quittance sous réserve.</p> + +<p>«Acte fait à Pampérigouste, en l'étude +Honorat, en présence de Francet Mamaï, +joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, +porte-croix des pénitents blancs;</p> + +<p>«Qui ont signé avec les parties et le +notaire après lecture...»</p> + + + + + +<h2>LETTRES DE MON MOULIN</h2> + + +<h3>INSTALLATION</h3> + + +<p>Ce sont les lapins qui ont été étonnés!... +Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte +du moulin fermée, les murs et la plate-forme +envahis par les herbes, ils avaient +fini par croire que la race des meuniers +était éteinte, et, trouvant la place bonne, +ils en avaient fait quelque chose comme un +quartier général, un centre d'opérations +stratégiques: le moulin de Jemmapes des +lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait +bien, sans mentir, une vingtaine assis en +rond sur la plate-forme, en train de se +chauffer les pattes à un rayon de lune... Le +temps d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà +le bivouac en déroute, et tous ces petits +derrières blancs qui détalent, la queue en +l'air, dans le fourré. J'espère bien qu'ils +reviendront.</p> + +<p>Quelqu'un de très étonné aussi, en me +voyant, c'est le locataire du premier, un +vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui +habite le moulin depuis plus de vingt ans. +Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile +et droit sur l'arbre de couche, au +milieu des plâtras, des tuiles tombées. Il +m'a regardé un moment avec son oeil rond; +puis, tout effaré de ne pas me reconnaître, +il s'est mis à faire: «Hou! hou!» et à +secouer péniblement ses ailes grises de +poussière;—ces diables de penseurs! ça +ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il +est, avec ses yeux clignotants et sa mine +renfrognée, ce locataire silencieux me plaît +encore mieux qu'un autre, et je me suis +empressé de lui renouveler son bail. Il garde +comme dans le passé tout le haut du moulin +avec une entrée par le toit; moi je me +réserve la pièce du bas, une petite pièce +blanchie à la chaux, basse et voûtée comme +un réfectoire de couvent.</p> + +<hr> + +<p>C'est de là que je vous écris, ma porte +grande ouverte, au bon soleil.</p> + +<p>Un joli bois de pins tout étincelant de lumière +dégringole devant moi jusqu'au bas de +la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent +leurs crêtes fines... Pas de bruit... A peine, +de loin en loin, un son de fifre, un courlis +dans les lavandes, un grelot de mules sur la +route... Tout ce beau paysage provençal ne +vit que par la lumière.</p> + +<p>Et maintenant, comment voulez-vous que +je le regrette, votre Paris bruyant et noir? Je +suis si bien dans mon moulin! C'est si bien +le coin que je cherchais, un petit coin parfumé +et chaud, à mille lieues des journaux, +des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies +choses autour de moi! Il y a à peine huit +jours que je suis installé, j'ai déjà la tête +bourrée d'impressions et de souvenirs... +Tenez! pas plus tard qu'hier soir, j'ai assisté +à la rentrée des troupeaux dans un <i>mas</i> (une +ferme) qui est au bas de la côte, et je vous +jure que je ne donnerais pas ce spectacle +pour toutes les <i>premières</i> que vous avez +eues à Paris cette semaine. Jugez plutôt.</p> + +<p>Il faut vous dire qu'en Provence, c'est +l'usage, quand viennent les chaleurs, d'envoyer +le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens +passent cinq ou six mois là-haut, logés à la +belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre; +puis, au premier frisson de l'automne on +redescend au <i>mas</i>, et l'on revient brouter +bourgeoisement les petites collines grises +que parfume le romarin... Donc hier soir +les troupeaux rentraient. Depuis le matin, +le portail attendait, ouvert à deux battants; +les bergeries étaient pleines de paille fraîche. +D'heure en heure on se disait: «Maintenant +ils sont à Eyguières, maintenant au +Paradou.» Puis, tout à coup, vers le soir, +un grand cri: «Les voilà!» et là-bas, au +lointain, nous voyons le troupeau s'avancer +dans une gloire de poussière. Toute la route +semble marcher avec lui... Les vieux béliers +viennent d'abord, la corne en avant, l'air +sauvage; derrière eux le gros des moutons, +les mères un peu lasses, leurs nourrissons +dans les pattes;—les mules à pompons +rouges portant dans des paniers les agnelets +d'un jour qu'elles bercent en marchant; +puis les chiens tout suants, avec des langues +jusqu'à terre, et deux grands coquins de +bergers drapés dans des manteaux de cadis +roux qui leur tombent sur les talons comme +des chapes.</p> + +<p>Tout cela défile devant nous joyeusement +et s'engouffre sous le portail, en piétinant +avec un bruit d'averse... Il faut voir +quel émoi dans la maison. Du haut de leur +perchoir, les gros paons vert et or, à crête +de tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent +par un formidable coup de trompette. +Le poulailler, qui s'endormait, se réveille +en sursaut. Tout le monde est sur +pied: pigeons, canards dindons, pintades. +La basse-cour est comme folle; les poules +parlent de passer la nuit!... On dirait que +chaque mouton a rapporté dans sa laine, +avec un parfum d'Alpe sauvage, un peu de +cet air vif des montagnes qui grise et qui +fait danser.</p> + +<p>C'est au milieu de tout ce train que le +troupeau gagne son gîte. Rien de charmant +comme cette installation. Les vieux béliers +s'attendrissent en revoyant leur crèche. +Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont +nés dans le voyage et n'ont jamais vu la +ferme, regardent autour d'eux avec étonnement.</p> + +<p>Mais le plus touchant encore, ce sont les +chiens, ces braves chiens de berger, tout affairés +après leurs bêtes et ne voyant qu'elles +dans le <i>mas</i>. Le chien de garde a beau les +appeler du fond de sa niche: le seau du +puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur +faire signe: ils ne veulent rien voir, rien +entendre, avant que le bétail soit rentré, le +gros loquet poussé sur la petite porte à +claire-voie, et les bergers attablés dans la +salle basse. Alors seulement ils consentent +à gagner le chenil, et là, tout en lapant leur +écuellée de soupe, ils racontent à leurs camarades +de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut +dans la montagne, un pays noir où il +y a des loups et de grandes digitales de +pourpre pleines de rosée jusqu'au bord.</p> +<br><br> + + +<h3>LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE</h3> + +<p>C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais +pris la diligence de Beaucaire, une bonne +vieille patache qui n'a pas grand chemin à +faire avant d'être rendue chez elle, mais qui +flâne tout le long de la route, pour avoir +l'air, le soir, d'arriver de très loin. Nous +étions cinq sur l'impériale sans compter le +conducteur.</p> + +<p>D'abord un gardien de Camargue, petit +homme trapu, poilu, sentant le fauve, avec +de gros yeux pleins de sang et des anneaux +d'argent aux oreilles; puis deux Beaucairois, +un boulanger et son <i>gindre</i>, tous deux +très rouges, très poussifs, mais des profils +superbes, deux médailles romaines à l'effigie +de Vitellius. Enfin, sur le devant, près +du conducteur, un homme... non! une casquette, +une énorme casquette en peau de +lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait +la route d'un air triste.</p> + +<p>Tous ces gens-là se connaissaient entre +eux et parlaient tout haut de leurs affaires, +très librement. Le Camarguais racontait +qu'il venait de Nîmes, mandé par le juge +d'instruction pour un coup de fourche +donné à un berger. On a le sang vif en Camargue... +Et à Beaucaire donc! Est-ce que +nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger +à propos de la Sainte Vierge? Il paraît +que le boulanger était d'une paroisse +depuis longtemps vouée à la madone, celle +que les Provençaux appellent la <i>bonne mère</i> +et qui porte le petit Jésus dans ses bras; le +gindre, au contraire, chantait au lutrin +d'une église toute neuve qui s'était consacrée +à l'Immaculée Conception, cette belle +image souriante qu'on représente les bras +pendants, les mains pleines de rayons. La +querelle venait de là. Il fallait voir comme +ces deux bons catholiques se traitaient, +eux et leurs madones:</p> + +<p>—Elle est jolie, ton immaculée!</p> + +<p>—Va-t'en donc avec ta bonne mère!</p> + +<p>—Elle en a vu de grises, la tienne, en +Palestine!</p> + +<p>—Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce +qu'elle n'a pas fait... Demande plutôt à saint +Joseph.</p> + +<p>Pour se croire sur le port de Naples, il +ne manquait plus que de voir luire les couteaux, +et ma foi, je crois bien que ce beau +tournoi théologique se serait terminé par +là si le conducteur n'était pas intervenu.</p> + +<p>—Laissez-nous donc tranquilles avec vos +madones, dit-il en riant aux Beaucairois: +tout ça, c'est des histoires de femmes, les +hommes ne doivent pas s'en mêler.</p> + +<p>Là-dessus, il fit claquer son fouet d'un +petit air sceptique qui rangea tout le monde +de son avis.</p> + +<hr> + +<p>La discussion était finie; mais le boulanger, +mis en train, avait besoin de dépenser +le restant de sa verve, et, se tournant vers +la malheureuse casquette, silencieuse et +triste dans son coin, il lui dit d'un air goguenard:</p> + +<p>—Et ta femme, à toi, rémouleur?... Pour +quelle paroisse tient-elle?</p> + +<p>Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase +une intention très comique, car l'impériale +tout entière partit d'un gros éclat de rire... +Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas +l'air d'entendre. Voyant cela, le boulanger +se tourna de mon côté:</p> + +<p>—Vous ne la connaissez pas sa femme, +monsieur? une drôle de paroissienne, allez! +Il n'y en en a pas deux comme elle dans +Beaucaire.</p> + +<p>Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne +bougea pas; il se contenta de dire tout bas, +sans lever la tête:</p> + +<p>—Tais-toi, boulanger.</p> + +<p>Mais ce diable de boulanger n'avait pas +envie de se taire, et il reprit de plus belle:</p> + +<p>—Viédase! Le camarade n'est pas à plaindre +d'avoir une femme comme celle-là... +Pas moyen de s'ennuyer un moment avec +elle... Pensez donc! une belle qui se fait +enlever tous les six mois, elle a toujours +quelque chose à vous raconter quand elle +revient... C'est égal, c'est un drôle de petit +ménage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils +n'étaient pas mariés depuis un an, paf! voilà +la femme qui part en Espagne avec un marchand +de chocolat.</p> + +<p>Le mari reste seul chez lui à pleurer et +à boire... Il était comme fou. Au bout de +quelque temps, la belle est revenue dans +le pays, habillée en Espagnole, avec un +petit tambour à grelots. Nous lui disions +tous:</p> + +<p>—Cache-toi; il va te tuer.</p> + +<p>«Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis +ensemble bien tranquillement, et elle lui a +appris à jouer du tambour de basque.</p> + +<p>Il y eut une nouvelle explosion de rires. +Dans son coin, sans lever la tête, le rémouleur +murmura encore:</p> + +<p>—Tais-toi, boulanger.</p> + +<p>Le boulanger n'y prit pas garde et continua:</p> + +<p>—Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après +son retour d'Espagne la belle s'est +tenue tranquille... Ah mais non!... Son +mari avait si bien pris la chose! Ça lui a +donné envie de recommencer... Après l'Espagnol, +ç'a été un officier, puis un marinier +du Rhône, puis un musicien, puis un... +Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, +c'est que chaque fois c'est la même comédie. +La femme part, le mari pleure; elle revient, +il se console. Et toujours on la lui enlève, +et toujours il la reprend... Croyez-vous qu'il +a de la patience, ce mari-là! Il faut dire +aussi qu'elle est crânement jolie, la petite +rémouleuse... un vrai morceau de cardinal: +vive, mignonne, bien roulée; avec ça, une +peau blanche et des yeux couleur de noisette +qui regardent toujours les hommes en +riant... Ma foi! mon Parisien, si vous repassez +jamais par Beaucaire.</p> + +<p>—Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., +fit encore une fois le pauvre rémouleur avec +une expression de voix déchirante.</p> + +<p>A ce moment, la diligence s'arrêta. Nous +étions au <i>mas</i> des Anglores. C'est là que les +deux Beaucairois descendaient, et je vous +jure que je ne les retins pas... Farceur de +boulanger! Il était dans la cour du <i>mas</i> qu'on +l'entendait rire encore.</p> + +<hr> + +<p>Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide. +On avait laissé le Camarguais à Arles; le +conducteur marchait sur la route à côté de +ses chevaux... Nous étions seuls là-haut, le +rémouleur et moi chacun dans notre coin, +sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la +capote brûlait. Par moments, je sentais mes +yeux se fermer et ma tête devenir lourde; +mais impossible de dormir. J'avais toujours +dans les oreilles ce «Tais-toi, je t'en prie,» +si navrant et si doux... Ni lui non plus, le +pauvre homme! il ne dormait pas. De derrière, +je voyais ses grosses épaules frissonner, +et sa main,—une longue main blafarde +et bête,—trembler sur le dos de la +banquette, comme une main de vieux. Il +pleurait...</p> + +<p>—Vous voilà chez vous, Parisien! me cria +tout à coup le conducteur; et du bout de son +fouet il me montrait ma colline verte avec le +moulin piqué dessus comme un gros papillon.</p> + +<p>Je m'empressai de descendre... En passant +près du rémouleur, j'essayai de regarder +sous sa casquette: j'aurais voulu le voir +avant de partir. Comme s'il avait compris ma +pensée, le malheureux leva brusquement la +tête, et, plantant son regard dans le mien:</p> + +<p>—Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une +voix sourde, et si un de ces jours vous apprenez +qu'il y a eu un malheur à Beaucaire, +vous pourrez dire que vous connaissez celui +qui a fait le coup.</p> + +<p>C'était une figure éteinte et triste, avec de +petits yeux fanés. Il y avait des larmes dans +ces yeux, mais dans cette voix il y avait de la +haine. La haine, c'est la colère des faibles!... +Si j'étais la rémouleuse, je me méfierais.</p> +<br><br> + + +<h3>LE SECRET DE MAITRE CORNILLE</h3> + + +<p>Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre, +qui vient de temps en temps faire la veillée +chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté +l'autre soir un petit drame de village dont +mon moulin a été témoin il y a quelque +vingt ans. Le récit du bonhomme m'a +touché, et je vais essayer de vous le redire +tel que je l'ai entendu.</p> + +<p>Imaginez-vous pour un moment, chers +lecteurs, que vous êtes assis devant un pot +de vin tout parfumé, et que c'est un vieux +joueur de fifre qui vous parle.</p> + +<hr> + +<p>Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas +toujours été un endroit mort et sans renom, +comme il est aujourd'hui. Autre temps, il +s'y faisait un grand commerce de meunerie, +et, dix lieues à la ronde, les gens des <i>mas</i> +nous apportaient leur blé à moudre... Tout +autour du village, les collines étaient couvertes +de moulins à vent. De droite et de +gauche on ne voyait que des ailes qui viraient +au mistral par-dessus les pins, des ribambelles +de petits ânes chargés de sacs, montant +et dévalant le long des chemins; et +toute la semaine c'était plaisir d'entendre +sur la hauteur le bruit des fouets, le craquement +de la toile et le <i>Dia hue!</i> des aides-meuniers... +Le dimanche nous allions aux +moulins, par bandes. Là-haut, les meuniers +payaient le muscat. Les meunières étaient +belles comme des reines, avec leurs fichus +de dentelles et leurs croix d'or. Moi, j'apportais +mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on +dansait des farandoles. Ces moulins-là, +voyez-vous, faisaient la joie et la richesse +de notre pays.</p> + +<p>Malheureusement, des Français de Paris +eurent l'idée d'établir une minoterie à vapeur, +sur la route de Tarascon. Tout beau, +tout nouveau! Les gens prirent l'habitude +d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les +pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. +Pendant quelque temps ils essayèrent +de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et +l'un après l'autre, <i>pécaïre!</i> ils furent tous +obligés de fermer... On ne vit plus venir les +petits ânes... Les belles meunières vendirent +leurs croix d'or... Plus de muscat! plus de +farandole!... Le mistral avait beau souffler, +les ailes restaient immobiles... Puis, un +beau jour, la commune fit jeter toutes ces +masures à bas, et l'on sema à leur place de +la vigne et des oliviers.</p> + +<p>Pourtant, au milieu de la débâcle, un +moulin avait tenu bon et continuait de virer +courageusement sur sa butte, à la barbe des +minotiers. C'était le moulin de maître Cornille, +celui-là même où nous sommes en +train de faire la veillée en ce moment.</p> + + * * * * * + +<p>Maître Cornille était un vieux meunier, +vivant depuis soixante ans dans la farine et +enragé pour son état. L'installation des minoteries +l'avait rendu comme fou. Pendant +huit jours, on le vit courir par le village, +ameutant le monde autour de lui et criant +de toutes ses forces qu'on voulait empoisonner +la Provence avec la farine des minotiers. +«N'allez pas là-bas, disait-il; ces brigands-là, +pour faire le pain, se servent de la vapeur, +qui est une invention du diable, tandis que +moi je travaille avec le mistral et la tramontane, +qui sont la respiration du bon Dieu...» +Et il trouvait comme cela une foule de belles +paroles à la louange des moulins à vent, +mais personne ne les écoutait.</p> + +<p>Alors, de male rage, le vieux s'enferma +dans son moulin et vécut tout seul comme +une bête farouche. Il ne voulut pas même +garder près de lui sa petite-fille Vivette, une +enfant de quinze ans, qui, depuis la mort de +ses parents, n'avait plus que son <i>grand</i> au +monde. La pauvre petite fut obligée de +gagner sa vie et de se louer un peu partout +dans les <i>mas</i>, pour la moisson, les magnans +ou les olivades. Et pourtant son grand-père +avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là. +Il lui arrivait souvent de faire ses quatre +lieues à pied par le grand soleil pour aller +la voir au <i>mas</i> où elle travaillait, et quand il +était près d'elle, il passait des heures entières +à la regarder en pleurant...</p> + +<p>Dans le pays on pensait que le vieux meunier, +en renvoyant Vivette avait agi par +avarice; et cela ne lui faisait pas honneur +de laisser sa petite-fille ainsi traîner d'une +ferme à l'autre, exposée aux brutalités des +<i>baïles</i> et à toutes les misères des jeunesses +en condition. On trouvait très mal aussi +qu'un homme du renom de maître Cornille, +et qui, jusque-là, s'était respecté, s'en allât +maintenant par les rues comme un vrai +bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la +taillole en lambeaux... Le fait est que le dimanche, +lorsque nous le voyions entrer à la +messe, nous avions honte pour lui, nous autres +les vieux; et Cornille le sentait si bien +qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc +d'oeuvre. Toujours il restait au fond de l'église, +près du bénitier, avec les pauvres.</p> + +<hr> + +<p>Dans la vie de maître Cornille il y avait +quelque chose qui n'était pas clair. Depuis +longtemps personne, au village, ne lui portait +plus de blé, et pourtant les ailes de son +moulin allaient toujours leur train comme +devant... Le soir, on rencontrait par les +chemins le vieux meunier poussant devant +lui son âne chargé de gros sacs de farine.</p> + +<p>—Bonnes vêpres, maître Cornille! lui +criaient les paysans; ça va donc toujours, la +meunerie.</p> + +<p>—Toujours, mes enfants, répondait le +vieux d'un air gaillard. Dieu merci, ce n'est +pas l'ouvrage qui nous manque.</p> + +<p>Alors, si on lui demandait d'où diable +pouvait venir tant d'ouvrage, il se mettait +un doigt sur les lèvres et répondait gravement: +«<i>Motus!</i> je travaille pour l'exportation...» +Jamais on n'en put tirer davantage.</p> + +<p>Quant à mettre le nez dans son moulin, +il n'y fallait pas songer. La petite Vivette +elle-même n'y entrait pas...</p> + +<p>Lorsqu'on passait devant, on voyait la +porte toujours fermée, les grosses ailes +toujours en mouvement, le vieil âne broutant +le gazon de la plate-forme, et un grand +chat maigre qui prenait le soleil sur le rebord +de la fenêtre et vous regardait d'un +air méchant.</p> + +<p>Tout cela sentait le mystère et faisait +beaucoup jaser le monde. Chacun expliquait +de sa façon le secret de maître Cornille, mais +le bruit général était qu'il y avait dans ce +moulin-là encore plus de sacs d'écus que +de sacs de farine.</p> + + + +<p>A la longue pourtant tout se découvrit; +voici comment:</p> + +<p>En faisant danser la jeunesse avec mon +fifre, je m'aperçus un beau jour que l'aîné +de mes garçons et la petite Vivette s'étaient +rendus amoureux l'un de l'autre. Au fond +je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout le +nom de Cornille était en honneur chez +nous, et puis ce joli petit passereau de +Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter +dans ma maison. Seulement, comme nos +amoureux avaient souvent occasion d'être +ensemble, je voulus, de peur d'accidents, +régler l'affaire tout de suite, et je montai +jusqu'au moulin pour en toucher deux mots +au grand-père... Ah! le vieux sorcier! il +faut voir de quelle manière il me reçut! Impossible +de lui faire ouvrir sa porte. Je lui +expliquai mes raisons tant bien que mal, à +travers le trou de la serrure; et tout le temps +que je parlais, il y avait ce coquin de chat +maigre qui soufflait comme un diable au-dessus +de ma tête.</p> + +<p>Le vieux ne me donna pas le temps de +finir, et me cria fort malhonnêtement de retourner +à ma flûte; que, si j'étais pressé de +marier mon garçon, je pouvais bien aller +chercher des filles à la minoterie... Pensez +que le sang me montait d'entendre ces mauvaises +paroles; mais j'eus tout de même assez +de sagesse pour me contenir, et, laissant ce +vieux fou à sa meule, je revins annoncer +aux enfants ma déconvenue... Ces pauvres +agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me +demandèrent comme une grâce de monter +tous deux ensemble au moulin, pour parler +au grand-père... Je n'eus pas le courage de +refuser, et prrrt! voilà mes amoureux partis. +Tout juste comme ils arrivaient là-haut, +maître Cornille venait de sortir. La porte +était fermée à double tour; mais le vieux +bonhomme, en partant, avait laissé son +échelle dehors, et tout de suite l'idée vint +aux enfants d'entrer par la fenêtre, voir un +peu ce qu'il y avait dans ce fameux moulin...</p> + +<p>Chose singulière! la chambre de la meule +était vide... Pas un sac, pas un grain de +blé; pas la moindre farine aux murs ni sur +les toiles d'araignée... On ne sentait pas +même cette bonne odeur chaude de froment +écrasé qui embaume dans les moulins... +L'arbre de couche était couvert de poussière, +et le grand chat maigre dormait +dessus.</p> + +<p>La pièce du bas avait le même air de +misère et d'abandon:—un mauvais lit, +quelques guenilles, un morceau de pain sur +une marche d'escalier, et puis dans un coin +trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient +des gravats et de la terre blanche.</p> + +<p>C'était là le secret de maître Cornille! +C'était ce plâtras qu'il promenait le soir par +les routes, pour sauver l'honneur du moulin +et faire croire qu'on y faisait de la farine... +Pauvre moulin! Pauvre Cornille! +Depuis longtemps les minotiers leur avaient +enlevé leur dernière pratique. Les ailes viraient +toujours, mais la meule tournait à +vide.</p> + +<p>Les enfants revinrent tout en larmes, me +conter ce qu'ils avaient vu. J'eus le coeur +crevé de les entendre... Sans perdre une +minute, je courus chez les voisins, je leur +dis la chose en deux mots, et nous convînmes +qu'il fallait, sur l'heure, porter au +moulin Cornille tout ce qu'il y avait de +froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt +fait. Tout le village se met en route, et +nous arrivons là-haut avec une procession +d'ânes chargés de blé,—du vrai blé, +celui-là!</p> + +<p>Le moulin était grand ouvert... Devant +la porte, maître Cornille, assis sur un sac +de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. +Il venait de s'apercevoir, en rentrant, que +pendant son absence on avait pénétré chez +lui et surpris son triste secret.</p> + +<p>—Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, +je n'ai plus qu'à mourir... Le moulin est +déshonoré.</p> + +<p>Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant +son moulin par toutes sortes de noms, lui +parlant comme à une personne véritable. +A ce moment, les ânes arrivent sur la +plate-forme, et nous nous mettons tous à +crier bien fort comme au beau temps des +meuniers:</p> + +<p>—Ohé! du moulin!... Ohé! maître Cornille!</p> + +<p>Et voilà les sacs qui s'entassent devant la +porte et le beau grain roux qui se répand +par terre, de tous cotés...</p> + +<p>Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il +avait pris du blé dans le creux de sa vieille +main et il disait, riant et pleurant à la fois:</p> + +<p>—C'est du blé!... Seigneur Dieu!... Du +bon blé!... Laissez-moi, que je le regarde.</p> + +<p>Puis, se tournant vers nous:</p> + +<p>—Ah! je savais bien que vous me reviendriez... +Tous ces minotiers sont des +voleurs.</p> + +<p>Nous voulions l'emporter en triomphe au +village:</p> + +<p>—Non, non, mes enfants; il faut avant +tout que j'aille donner à manger à mon +moulin... Pensez donc! il y a si longtemps +qu'il ne s'est rien mis sous la dent!</p> + +<p>Et nous avions tous des larmes dans les +yeux de voir le pauvre vieux se démener +de droite et de gauche, éventrant les sacs, +surveillant la moule, tandis que le grain +s'écrasait et que la fine poussière de froment +s'envolait au plafond.</p> + +<p>C'est une justice à nous rendre: à partir +de ce jour-là, jamais nous ne laissâmes le +vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, +un matin, maître Cornille mourut, et les +ailes de notre dernier moulin cessèrent de +virer, pour toujours cette fois... Cornille +mort, personne ne prit sa suite. Que voulez-vous, +monsieur!... tout a une fin en ce +monde, et il faut croire que le temps des +moulins à vent était passé comme celui des +coches sur le Rhône, des parlements et des +jaquettes à grandes fleurs.</p> + +<br><br> + + +<h3>LA CHÈVRE DE M. SEGUIN</h3> + +<p><i>A M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris.</i></p> + + +<p>Tu seras bien toujours le même, mon +pauvre Gringoire!</p> + +<p>Comment! on t'offre une place de chroniqueur +dans un bon journal de Paris, et tu +as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, +malheureux garçon! Regarde ce pourpoint +troué, ces chausses en déroute, cette face +maigre qui crie la faim. Voilà pourtant où +t'a conduit la passion des belles rimes! +Voilà ce que t'ont valu dix ans de loyaux +services dans les pages du sire Apollo... +Est-ce que tu n'as pas honte, à la fin?</p> + +<p>Fais-toi donc chroniqueur, imbécile! fais-toi +chroniqueur! Tu gagneras de beaux écus +à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant, +et tu pourras te montrer les jours de +première avec une plume neuve à ta barrette...</p> + +<p>Non? Tu ne veux pas?... Tu prétends +rester libre à ta guise jusqu'au bout... Eh +bien, écoute un peu l'histoire de la <i>chèvre +de M. Seguin</i>. Tu verras ce que l'on gagne à +vouloir vivre libre.</p> + +<hr> + +<p>M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur +avec ses chèvres.</p> + +<p>Il les perdait toutes de la même façon: +un beau matin, elles cassaient leur corde, +s'en allaient dans la montagne, et là-haut +le loup les mangeait. Ni les caresses de leur +maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. +C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, +voulant à tout prix le grand air et +la liberté.</p> + +<p>Le brave M. Seguin, qui ne comprenait +rien au caractère de ses bêtes, était consterné. +Il disait:</p> + +<p>—C'est fini; les chèvres s'ennuient chez +moi, je n'en garderai pas une.</p> + +<p>Cependant il ne se découragea pas, et, +après avoir perdu six chèvres de la même +manière, il en acheta une septième; seulement, +cette fois, il eut soin de la prendre +toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux +à demeurer chez lui.</p> + +<p>Ah! Gringoire, qu'elle était jolie la petite +chèvre de M. Seguin! qu'elle était jolie avec +ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, +ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées +et ses longs poils blancs qui lui faisaient +une houppelande! C'était presque +aussi charmant que le cabri d'Esméralda, +tu te rappelles, Gringoire?—et puis, docile, +caressante, se laissant traire sans bouger, +sans mettre son pied dans l'écuelle. Un +amour de petite chèvre...</p> + +<p>M. Seguin avait derrière sa maison un +clos entouré d'aubépines. C'est là qu'il mit +sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un +pieu, au plus bel endroit du pré, en ayant +soin de lui laisser beaucoup de corde, et de +temps en temps il venait voir si elle était +bien. La chèvre se trouvait très heureuse +et broutait l'herbe de si bon coeur que +M. Seguin était ravi.</p> + +<p>—Enfin, pensait le pauvre homme, en +voilà une qui ne s'ennuiera pas chez moi!</p> + +<p>M. Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya.</p> + +<hr> + +<p>Un jour, elle se dit en regardant la montagne:</p> + +<p>—Comme on doit être bien là-haut! Quel +plaisir de gambader dans la bruyère, sans +cette maudite longe qui vous écorche le +cou!... C'est bon pour l'âne ou pour le +boeuf de brouter dans un clos!... Les chèvres, +il leur faut du large.</p> + +<p>A partir de ce moment, l'herbe du clos lui +parut fade. L'ennui lui vint. Elle maigrit, +son lait se fit rare. C'était pitié de la voir +tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée +du côté de la montagne, la narine ouverte, +en faisant <i>Mê</i>!... tristement.</p> + +<p>M. Seguin s'apercevait bien que sa chèvre +avait quelque chose, mais il ne savait pas +ce que c'était... Un matin, comme il achevait +de la traire, la chèvre se retourna et +lui dit dans son patois:</p> + +<p>—Écoutez, monsieur Seguin, je me languis +chez vous, laissez-moi aller dans la +montagne.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria +M. Seguin stupéfait, et du coup il laissa +tomber son écuelle; puis, s'asseyant dans +l'herbe à côté de sa chèvre:</p> + +<p>—Comment Blanquette, tu veux me +quitter!</p> + +<p>Et Blanquette répondit:</p> + +<p>—Oui, monsieur Seguin.</p> + +<p>—Est-ce que l'herbe te manque ici?</p> + +<p>—Oh! non! monsieur Seguin.</p> + +<p>—Tu es peut-être attachée de trop court; +veux-tu que j'allonge la corde!</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin.</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce +que tu veux?</p> + +<p>—Je veux aller dans la montagne, monsieur +Seguin.</p> + +<p>—Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il +y a le loup dans la montagne... Que feras-tu +quand il viendra?...</p> + +<p>—Je lui donnerai des coups de corne, +monsieur Seguin.</p> + +<p>—Le loup se moque bien de tes cornes. Il +m'a mangé des biques autrement encornées +que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude +qui était ici l'an dernier? une maîtresse +chèvre, forte et méchante comme un +bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la +nuit... puis, le matin, le loup l'a mangée.</p> + +<p>—Pécaïre! Pauvre Renaude!... Ça ne +fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller +dans la montagne.</p> + +<p>—Bonté divine!... dit M. Seguin; mais +qu'est-ce qu'on leur fait donc à mes chèvres? +Encore une que le loup va me manger... Eh +bien, non... je te sauverai malgré toi, coquine! +et de peur que tu ne rompes ta corde, +je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras +toujours.</p> + +<p>Là-dessus, M. Seguin emporta la chèvre +dans une étable toute noire, dont il ferma +la porte à double tour. Malheureusement, il +avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il le +dos tourné, que la petite s'en alla...</p> + +<p>Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; +tu es du parti des chèvres, toi, contre ce +bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras +tout à l'heure.</p> + +<p>Quand la chèvre blanche arriva dans la +montagne, ce fut un ravissement général. +Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu +d'aussi joli. On la reçut comme une petite +reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à +terre pour la caresser du bout de leurs branches. +Les genêts d'or s'ouvraient sur son +passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. +Toute la montagne lui fit fête.</p> + +<p>Tu penses, Gringoire, si notre chèvre +était heureuse! Plus de corde, plus de pieu... +rien qui l'empêchât de gambader, de brouter +à sa guise... C'est là qu'il y en avait de +l'herbe! jusque par-dessus les cornes, mon +cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, +dentelée, faite de mille plantes... C'était bien +autre chose que le gazon du clos. Et les +fleurs donc!... De grandes campanules +bleues, des digitales de pourpre à longs calices, +toute une forêt de fleurs sauvages débordant +de sucs capiteux!...</p> + +<p>La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait +là dedans les jambes en l'air et roulait +le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles +tombées et les châtaignes... Puis, tout à +coup, elle se redressait d'un bond sur ses +pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, +à travers les maquis et les buissières, tantôt +sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, +là-haut, en bas, partout... On aurait dit +qu'il y avait dix chèvres de M. Seguin dans +la montagne.</p> + +<p>C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette.</p> + +<p>Elle franchissait d'un saut de grands torrents +qui l'éclaboussaient au passage de +poussière humide et d'écume. Alors, toute +ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque +roche plate et se faisait sécher par le soleil... +Une fois, s'avançant au bord d'un plateau, +une fleur de cytise aux dents, elle aperçu +en bas, tout en bas dans la plaine, la maison +de M. Seguin avec le clos derrière. Cela +la fit rire aux larmes.</p> + +<p>—Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je +pu tenir là dedans?</p> + +<p>Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle +se croyait au moins aussi grande que le +monde...</p> + +<p>En somme, ce fut une bonne journée pour +la chèvre de M. Seguin. Vers le milieu du +jour, en courant de droite et de gauche, +elle tomba dans une troupe de chamois en +train de croquer une lambrusque à belles +dents. Notre petite coureuse en robe blanche +fit sensation. On lui donna la meilleure place +à la lambrusque, et tous ces messieurs furent +très galants... Il paraît même,—ceci +doit rester entre nous, Gringoire,—qu'un +jeune chamois à pelage noir, eut la bonne +fortune de plaire à Blanquette. Les deux +amoureux s'égarèrent parmi le bois une +heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils +se dirent, va le demander aux sources bavardes +qui courent invisibles dans la mousse.</p> + +<hr> + + +<p>Tout à coup le vent fraîchit. La montagne +devint violette; c'était le soir...</p> + +<p>—Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta +fort étonnée.</p> + +<p>En bas, les champs étaient noyés de +brume. Le clos de M. Seguin disparaissait +dans le brouillard, et de la maisonnette on ne +voyait plus que le toit avec un peu de fumée. +Elle écouta les clochettes d'un troupeau +qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute +triste... Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de +ses ailes en passant. Elle tressaillit... puis +ce fut un hurlement dans la montagne:</p> + +<p>—Hou! hou!</p> + +<p>Elle pensa au loup; de tout le jour la folle +n'y avait pas pensé... Au même moment une +trompe sonna bien loin dans la vallée. C'était +ce bon M. Seguin qui tentait un dernier +effort.</p> + +<p>—Hou! hou!... faisait le loup.</p> + +<hr> + +<p>—Reviens! reviens!... criait la trompe.</p> + +<p>Blanquette eut envie de revenir; mais en +se rappelant le pieu, la corde, la haie du +clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait +plus se faire à cette vie, et qu'il valait +mieux rester.</p> + +<p>La trompe ne sonnait plus...</p> + +<p>La chèvre entendit derrière elle un bruit +de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre +deux oreilles courtes, toutes droites, +avec deux yeux qui reluisaient... C'était le +loup.</p> + + + +<p>Énorme, immobile, assis sur son train de +derrière, il était là regardant la petite chèvre +blanche et la dégustant par avance. +Comme il savait bien qu'il la mangerait, le +loup ne se pressait pas; seulement, quand +elle se retourna, il se mit à rire méchamment.</p> + +<p>—Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin! +et il passa sa grosse langue rouge sur ses +babines d'amadou.</p> + +<p>Blanquette se sentit perdue... Un moment +en se rappelant l'histoire de la vieille Renaude, +qui s'était battue toute la nuit pour +être mangée le matin, elle se dit qu'il vaudrait +peut-être mieux se laisser manger tout +de suite; puis, s'étant ravisée, elle tomba +en garde, la tête basse et la corne en avant, +comme une brave chèvre de M. Seguin +qu'elle était... Non pas qu'elle eût l'espoir +de tuer le loup,—les chèvres ne tuent pas +le loup,—mais seulement pour voir si elle +pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude...</p> + +<p>Alors le monstre s'avança, et les petites +cornes entrèrent en danse.</p> + +<p>Ah! la brave chevrette, comme elle y allait +de bon coeur! Plus de dix fois, je ne mens +pas, Gringoire, elle força le loup à reculer +pour reprendre haleine. Pendant ces trêves +d'une minute, la gourmande cueillait en +hâte encore un brin de sa chère herbe; puis +elle retournait au combat, la bouche pleine... +Cela dura toute la nuit. De temps en temps +la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles +danser dans le ciel clair, et elle se disait:</p> + +<p>—Oh! pourvu que je tienne jusqu'à +l'aube...</p> + +<p>L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent. +Blanquette redoubla de coups de cornes, +le loup de coups de dents... Une lueur +pâle parut dans l'horizon... Le chant d'un +coq enroué monta d'une métairie.</p> + +<p>—Enfin! dit la pauvre bête, qui n'attendait +plus que le jour pour mourir; et elle +s'allongea par terre dans sa belle fourrure +blanche toute tachée de sang...</p> + +<p>Alors le loup se jeta sur la petite chèvre +et la mangea.</p> + +<hr> + + +<p>Adieu, Gringoire!</p> + +<p>L'histoire que tu as entendue n'est pas un +conte de mon invention. Si jamais tu viens +en Provence, nos ménagers te parleront souvent +de la <i>cabro de moussu Seguin, que se +battègue touto la neui emé lou loup, e piei +lou matin lou loup la mangé<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></i>.</p> + +<p>Tu m'entends bien, Gringoire: +<i>E piei lou matin lou loup la mangé</i>.</p> + +<blockquote><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> La chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.</blockquote> + + + + + +<h3>LES ÉTOILES</h3> + +<h3>RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL.</h3> + + +<p>Du temps que je gardais les bêtes sur le +Luberon, je restais des semaines entières +sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage +avec mon chien Labri et mes ouailles. +De temps en temps l'ermite du Mont-de-l'Ure +passait par là pour chercher des simples +ou bien j'apercevais la face noire de +quelque charbonnier du Piémont; mais +c'étaient des gens naïfs, silencieux à force +de solitude, ayant perdu le goût de parler et +ne sachant rien de ce qui se disait en bas +dans les villages et les villes. Aussi, tous les +quinze jours, lorsque j'entendais, sur le chemin +qui monte, les sonnailles du mulet de +notre ferme m'apportant les provisions de +quinzaine, et que je voyais apparaître peu à +peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du +petit <i>miarro</i> (garçon de ferme), ou la coiffe +rousse de la vieille tante Norade, j'étais +vraiment bien heureux. Je me faisais raconter +les nouvelles du pays d'en bas, les baptêmes, +les mariages; mais ce qui m'intéressait +surtout, c'était de savoir ce que +devenait la fille de mes maîtres, notre demoiselle +Stéphanette, la plus jolie qu'il y eût +à dix lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y +prendre trop d'intérêt, je m'informais si elle +allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s'il +lui venait toujours de nouveaux galants; et +à ceux qui me demanderont ce que ces +choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre +berger de la montagne, je répondrai, que +j'avais vingt ans et que cette Stéphanette +était ce que j'avais vu de plus beau dans ma +vie.</p> + +<p>Or, un dimanche que j'attendais les vivres +de quinzaine, il se trouva qu'ils n'arrivèrent +que très tard. Le matin je me disais: «C'est +la faute de la grand'messe;» puis, vers +midi, il vint un gros orage, et je pensai que +la mule n'avait pas pu se mettre en route à +cause du mauvais état des chemins. Enfin, +sur les trois heures, le ciel étant lavé, la +montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis +parmi l'égouttement des feuilles et le +débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles +de la mule, aussi gaies, aussi alertes +qu'un grand carillon de cloches un jour de +Pâques. Mais ce n'était pas le petit <i>miarro</i>, +ni la vieille Norade qui la conduisait. C'était... +devinez qui!... notre demoiselle; mes enfants! +notre demoiselle en personne, assise +droite entre les sacs d'osier, toute rose de +l'air des montagnes et du rafraîchissement +de l'orage.</p> + +<p>Le petit était malade, tante Norade en +vacances chez ses enfants. La belle Stéphanette +m'apprit tout ça, en descendant de sa +mule, et aussi qu'elle arrivait tard parce +qu'elle s'était perdue en route; mais à la voir +si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, +sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait +plutôt l'air de s'être attardée à quelque +danse que d'avoir cherché son chemin dans +les buissons. O la mignonne créature! Mes +yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. +Il est vrai que je ne l'avais jamais vue de si +près. Quelquefois l'hiver, quand les troupeaux +étaient descendus dans la plaine et +que je rentrais le soir à la ferme pour souper, +elle traversait la salle vivement, sans guère +parler aux serviteurs, toujours parée et un +peu fière... Et maintenant je l'avais là devant +moi, rien que pour moi; n'était-ce pas +à en perdre la tête?</p> + +<p>Quand elle eut tiré les provisions du panier, +Stéphanette se mit à regarder curieusement +autour d'elle. Relevant un peu sa +belle jupe du dimanche qui aurait pu s'abîmer, +elle entra dans le <i>parc</i>, voulut voir le +coin où je couchais, la crèche de paille avec +la peau de mouton, ma grande cape accrochée +au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. +Tout cela l'amusait.</p> + +<p>—Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre +berger? Comme tu dois t'ennuyer d'être +toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi +penses-tu?...</p> + +<p>J'avais envie de répondre: «A vous, maîtresse,» +et je n'aurais pas menti: mais mon +trouble était si grand que je ne pouvais pas +seulement trouver une parole. Je crois bien +qu'elle s'en apercevait, et que la méchante +prenait plaisir à redoubler mon embarras +avec ses malices:</p> + +<p>—Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle +monte te voir quelquefois?... Ça doit être +bien sûr la chèvre d'or, ou cette fée Estérelle +qui ne court qu'à la pointe des montagnes...</p> + +<p>Et elle-même, en me parlant, avait bien +l'air de la fée Estérelle, avec le joli rire de +sa tête renversée et sa hâte de s'en aller qui +faisait de sa visite une apparition.</p> + +<p>—Adieu, berger.</p> + +<p>—Salut, maîtresse.</p> + +<p>Et la voilà partie, emportant ses corbeilles +vides.</p> + +<p>Lorsqu'elle disparut dans le sentier en +pente, il me semblait que les cailloux, roulant +sous les sabots de la mule, me tombaient +un à un sur le coeur. Je les entendis longtemps, +longtemps; et jusqu'à la fin du jour +je restai comme ensommeillé, n'osant bouger, +de peur de faire en aller mon rêve. Vers +le soir, comme le fond des vallées commençait +à devenir bleu et que les bêtes se serraient +en bêlant l'une contre l'autre pour +rentrer au <i>parc</i>, j'entendis qu'on m'appelait +dans la descente, et je vis paraître notre demoiselle, +non plus rieuse ainsi que tout à +l'heure, mais tremblante de froid, de peur, +de mouillure. Il paraît qu'au bas de la côte +elle avait trouvé la Sorgue grossie par la +pluie d'orage, et qu'en voulant passer à toute +force elle avait risqué de se noyer. Le terrible, +c'est qu'à cette heure de nuit il ne +fallait plus songer à retourner à la ferme; +car le chemin par la traverse, notre demoiselle +n'aurait jamais su s'y retrouver toute +seule, et moi je ne pouvais pas quitter le +troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la +montagne la tourmentait beaucoup, surtout +à cause de l'inquiétude des siens. Moi, je la +rassurais de mon mieux:</p> + +<p>—En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse... +Ce n'est qu'un mauvais moment.</p> + +<p>Et j'allumai vite un grand feu pour sécher +ses pieds et sa robe toute trempée de l'eau +de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle +du lait, des fromageons; mais la pauvre petite +ne songeait ni à se chauffer, ni à manger, +et de voir les grosses larmes qui montaient +dans ses yeux, j'avais envie de pleurer, moi +aussi.</p> + +<p>Cependant la nuit était venue tout à fait. +Il ne restait plus sur la crête des montagnes +qu'une poussière de soleil, une vapeur de +lumière du côté du couchant. Je voulus que +notre demoiselle entrât se reposer dans le +<i>parc</i>. Ayant étendu sur la paille fraîche une +belle peau toute neuve, je lui souhaitai la +bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors devant +la porte... Dieu m'est témoin que, malgré le +feu d'amour qui me brûlait le sang, aucune +mauvaise pensée ne me vint; rien qu'une +grande fierté de songer que dans un coin du +<i>parc</i>, tout près du troupeau curieux qui la +regardait dormir, la fille de mes maîtres,— +comme une brebis plus précieuse et plus +blanche que toutes les autres,—reposait, +confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m'avait +paru si profond, les étoiles si brillantes... +Tout à coup, la claire-voie du <i>parc</i> s'ouvrit +et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait +pas dormir. Les bêtes faisaient crier la +paille en remuant, ou bêlaient dans leurs +rêves. Elle aimait mieux venir près du feu. +Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique +sur les épaules, j'activai la flamme, et nous +restâmes assis l'un près de l'autre sans +parler. Si vous avez jamais passé la nuit à +la belle étoile, vous savez qu'à l'heure où +nous dormons, un monde mystérieux s'éveille +dans la solitude et le silence. Alors +les sources chantent bien plus clair, les +étangs allument des petites flammes. Tous +les esprits de la montagne vont et viennent +librement; et il y a dans l'air des frôlements, +des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait +les branches grandir, l'herbe pousser. +Le jour, c'est la vie des êtres; mais la +nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en +a pas l'habitude, ça fait peur... Aussi notre +demoiselle était toute frissonnante et se serrait +contre moi au moindre bruit. Une fois, +un cri long, mélancolique, parti de l'étang +qui luisait plus bas, monta vers nous en +ondulant. Au même instant une belle étoile +filante glissa par-dessus nos têtes dans la +même direction, comme si cette plainte que +nous venions d'entendre portait une lumière +avec elle.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? me demanda Stéphanette +à voix basse.</p> + +<p>—Une âme qui entre en paradis, maîtresse; +et je fis le signe de la croix.</p> + +<p>Elle se signa aussi, et resta un moment la +tête en l'air, très recueillie. Puis elle me dit:</p> + +<p>—C'est donc vrai, berger, que vous êtes +sorciers, vous autres?</p> + +<p>—Nullement, notre demoiselle. Mais ici +nous vivons plus près des étoiles, et nous +savons ce qui s'y passe mieux que des gens +de la plaine.</p> + +<p>Elle regardait toujours en haut, la tête +appuyée dans la main, entourée de la peau +de mouton comme un petit pâtre céleste:</p> + +<p>—Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais +je n'en avais tant vu... Est-ce que tu sais +leurs noms, berger?</p> + +<p>—Mais oui, maîtresse... Tenez! juste +au-dessus de nous, voilà le <i>Chemin de saint +Jacques</i> (la voie lactée). Il va de France droit +sur l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice +qui l'a tracé pour montrer sa route au brave +Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux +Sarrasins<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Plus loin, vous avez le <i>Char des +âmes</i> (la grande Ourse) avec ses quatre +essieux resplendissants. Les trois étoiles +qui vont devant sont les <i>Trois bêtes</i>, et cette +toute petite contre la troisième c'est le +<i>Charretier</i>. Voyez-vous tout autour cette +pluie d'étoiles qui tombent? ce sont les âmes +dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un +peu plus bas, voici le <i>Râteau</i> ou les <i>Trois rois</i> +(Orion). C'est ce qui nous sert d'horloge, à +nous autres. Rien qu'en les regardant, je +sais maintenant qu'il est minuit passé. Un +peu plus bas, toujours vers le midi, brille +<i>Jean de Milan</i>, le flambeau des astres (Sirius). +Sur cette étoile-là, voici ce que les bergers +racontent. Il paraît qu'une nuit <i>Jean de Milan</i>, +avec les <i>Trois rois</i> et la <i>Poussinière</i> (la +Pléiade), furent invités à la noce d'une étoile +de leurs amies. La <i>Poussinière</i>, plus pressée, +partit, dit-on, la première, et prit le chemin +haut. Regardez-la, là-haut, tout au fond du +ciel. Les <i>Trois rois</i> coupèrent plus bas et la +rattrapèrent; mais ce paresseux de <i>Jean de +Milan</i>, qui avait dormi trop tard, resta tout +à fait derrière, et furieux, pour les arrêter, +leur jeta son bâton. C'est pourquoi les <i>Trois +rois</i> s'appellent aussi le <i>Bâton de Jean de +Milan</i>... Mais la plus belle de toutes les étoiles, +maîtresse, c'est la nôtre, c'est l'<i>Étoile +du berger</i>, qui nous éclaire à l'aube quand +nous sortons le troupeau, et aussi le soir +quand nous le rentrons. Nous la nommons +encore <i>Maguelonne</i>, la belle Maguelonne +qui court après <i>Pierre de Provence</i> (Saturne) +et se marie avec lui tous les sept ans.</p> + +<blockquote><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Footnote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Tous ces détails d'astronomie populaire sont traduits +de l'<i>Almanach provençal</i> qui se publie en Avignon.</blockquote> + +<p>—Comment! berger, il y a donc des mariages +d'étoiles?</p> + +<p>—Mais oui, maîtresse.</p> + +<p>Et comme j'essayais de lui expliquer ce +que c'était que ces mariages, je sentis quelque +chose de frais et de fin peser légèrement +sur mon épaule. C'était sa tête alourdie de +sommeil qui s'appuyait contre moi avec un +joli froissement de rubans, de dentelles et +de cheveux ondés. Elle resta ainsi sans +bouger jusqu'au moment où les astres du +ciel pâlirent, effacés par le jour qui montait. +Moi, je la regardais dormir, un peu troublé +au fond de mon être, mais saintement protégé +par cette claire nuit qui ne m'a jamais +donné que de belles pensées. Autour de +nous, les étoiles continuaient leur marche +silencieuse, dociles comme un grand troupeau; +et par moments je me figurais qu'une +de ces étoiles, la plus fine, la plus brillante, +ayant perdu sa route, était venue se poser +sur mon épaule pour dormir...</p> +<br><br> + + +<h3>L'ARLÉSIENNE</h3> + +<p>Pour aller au village, en descendant de +mon moulin, on passe devant un <i>mas</i> bâti +près de la route au fond d'une grande cour +plantée de micocouliers. C'est la vraie maison +du <i>ménager</i> de Provence, avec ses tuiles +rouges, sa large façade brune irrégulièrement +percée, puis tout en haut la girouette +du grenier, la poulie pour hisser les meules, +et quelques touffes de foin brun qui dépassent...</p> + +<p>Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé? +Pourquoi ce portail fermé me serrait-il le +coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant +ce logis me faisait froid. Il y avait trop de +silence autour... Quand on passait, les chiens +n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient +sans crier... A l'intérieur, pas une voix! +Rien, pas même un grelot de mule... Sans +les rideaux blancs des fenêtres et la fumée +qui montait des toits, on aurait cru l'endroit +inhabité.</p> + +<p>Hier, sur le coup de midi, je revenais du +village, et, pour éviter le soleil, je longeais +les murs de la ferme, dans l'ombre des micocouliers... Sur +la route, devant le <i>mas</i>, des +valets silencieux achevaient de charger une +charrette de foin... Le portail était resté ouvert. +Je jetai un regard en passant, et je vis, +au fond de la cour, accoudé,—la tête dans +ses mains,—sur une large table de pierre, +un grand vieux tout blanc, avec une veste +trop courte et des culottes en lambeaux... Je +m'arrêtai. Un des hommes me dit tout bas:</p> + +<p>—Chut! c'est le maître... Il est comme +ça depuis le malheur de son fils.</p> + +<p>A ce moment une femme et un petit garçon, +vêtus de noir, passèrent près de nous +avec de gros paroissiens dorés, et entrèrent +à la ferme.</p> + +<p>L'homme ajouta:</p> + +<p>—...La maîtresse et Cadet qui reviennent +de la messe. Ils y vont tous les jours, +depuis que l'enfant s'est tué... Ah! monsieur, +quelle désolation!... Le père porte +encore les habits du mort; on ne peut pas +les lui faire quitter... Dia! hue! la bête!</p> + +<p>La charrette s'ébranla pour partir. Moi, +qui voulais en savoir plus long, je demandai +au voiturier de monter à côté de lui, et c'est +là-haut, dans le foin, que j'appris toute cette +navrante histoire...</p> + +<hr> + +<p>Il s'appelait Jan. C'était un admirable +paysan de vingt ans, sage comme une fille, +solide et le visage ouvert. Comme il était +très beau, les femmes le regardaient; mais +lui n'en avait qu'une en tête,—une petite +Arlésienne, toute en velours et en dentelles, +qu'il avait rencontrée sur la Lice d'Arles, +une fois.—Au <i>mas</i>, on ne vit pas d'abord +cette liaison avec plaisir. La fille passait +pour coquette, et ses parents n'étaient pas +du pays. Mais Jan voulait son Arlésienne à +toute force. Il disait:</p> + +<p>—Je mourrai si on ne me la donne pas. +Il fallut en passer par là. On décida de +les marier après la moisson.</p> + +<p>Donc, un dimanche soir, dans la cour du +<i>mas</i>, la famille achevait de dîner. C'était +presque un repas de noces. La fiancée n'y +assistait pas, mais on avait bu en son honneur +tout le temps... Un homme se présente +à la porte, et, d'une voix qui tremble, demande +à parler à maître Estève, à lui seul. +Estève se lève et sort sur la route.</p> + +<p>—Maître, lui dit l'homme, vous allez +marier votre enfant à une coquine, qui a été +ma maîtresse pendant deux ans. Ce que +j'avance, je le prouve: voici des lettres!... +Les parents savent tout et me l'avaient promise; +mais, depuis que votre fils la recherche, +ni eux ni la belle ne veulent plus de +moi... J'aurais cru pourtant qu'après ça elle +ne pouvait pas être la femme d'un autre.</p> + +<p>—C'est bien! dit maître Estève quand il +eut regardé les lettres; entrez boire un verre +de muscat.</p> + +<p>L'homme répond:</p> + +<p>—Merci! j'ai plus de chagrin que de soif.</p> + +<p>Et il s'en va.</p> + +<p>Le père rentre, impassible; il reprend sa +place à table; et le repas s'achève gaiement...</p> + +<p>Ce soir-là, maître Estève et son fils s'en +allèrent ensemble dans les champs. Ils restèrent +longtemps dehors; quand ils revinrent, +la mère les attendait encore.</p> + +<p>—Femme, dit le <i>ménager</i>, en lui amenant +son fils, embrasse-le! il est malheureux...</p> + +<hr> + +<p>Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait +toujours cependant, et même plus que +jamais, depuis qu'on la lui avait montrée +dans les bras d'un autre. Seulement il était +trop fier pour rien dire; c'est ce qui le tua, +le pauvre enfant!... Quelquefois il passait +des journées entières seul dans un coin, sans +bouger. D'autres jours, il se mettait à la +terre avec rage et abattait à lui seul le travail +de dix journaliers... Le soir venu, il +prenait la route d'Arles et marchait devant +lui jusqu'à ce qu'il vît monter dans le couchant +les clochers grêles de la ville. Alors il +revenait. Jamais il n'alla plus loin.</p> + +<p>De le voir ainsi, toujours triste et seul, +les gens du <i>mas</i> ne savaient plus que faire. +On redoutait un malheur... Une fois, à table, +sa mère, en le regardant avec des yeux pleins +de larmes, lui dit:</p> + +<p>—Eh bien! écoute, Jan, si tu la veux +tout de même, nous te la donnerons...</p> + +<p>Le père, rouge de honte, baissait la tête...</p> + +<p>Jan fit signe que non, et il sortit...</p> + +<p>A partir de ce jour, il changea sa façon de +vivre, affectant d'être toujours gai, pour rassurer +ses parents. On le revit au bal, au +cabaret, dans les ferrades. A la vote de +Fonvieille, c'est lui qui mena la farandole.</p> + +<p>Le père disait: «Il est guéri.» La mère, +elle, avait toujours des craintes et plus que +jamais surveillait son enfant... Jan couchait +avec Cadet, tout près de la magnanerie; la +pauvre vieille se fit dresser un lit à côté de +leur chambre... Les magnans pouvaient avoir +besoin d'elle, dans la nuit.</p> + +<p>Vint la fête de saint Éloi, patron des ménagers.</p> + +<p>Grande joie au <i>mas</i>... Il y eut du château-neuf +pour tout le monde et du vin cuit comme +s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux +sur l'aire, des lanternes de couleur plein les +micocouliers... Vive saint Éloi! On farandola +à mort. Cadet brûla sa blouse neuve... +Jan lui-même avait l'air content; il voulut +faire danser sa mère; la pauvre femme en +pleurait de bonheur.</p> + +<p>A minuit, on alla se coucher. Tout le +monde avait besoin de dormir... Jan ne +dormit pas, lui. Cadet a raconté depuis que +toute la nuit il avait sangloté... Ah! je vous +réponds qu'il était bien mordu, celui-là...</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, à l'aube, la mère entendit +quelqu'un traverser sa chambre en courant. +Elle eut comme un pressentiment:</p> + +<p>—Jan, c'est toi?</p> + +<p>Jan ne répond pas; il est déjà dans l'escalier.</p> + +<p>Vite, vite la mère se lève:</p> + +<p>—Jan, où vas-tu?</p> + +<p>Il monte au grenier; elle monte derrière +lui:</p> + +<p>—Mon fils, au nom du ciel!</p> + +<p>Il ferme la porte et tire le verrou.</p> + +<p>—Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu +faire?</p> + +<p>A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, +elle cherche le loquet... Une fenêtre +qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles +de la cour, et c'est tout...</p> + +<p>Il s'était dit, le pauvre enfant: «Je l'aime +trop... Je m'en vais...» Ah! misérables +coeurs que nous sommes! C'est un peu fort +pourtant que le mépris ne puisse pas tuer +l'amour!...</p> + +<p>Ce matin-là, les gens du village se demandèrent +qui pouvait crier ainsi, là-bas, du +côté du <i>mas</i> d'Estève...</p> + +<p>C'était dans la cour, devant la table de +pierre couverte de rosée et de sang, la mère +toute nue qui se lamentait, avec son enfant +mort sur ses bras.</p> +<br><br> + + +<h3>LA MULE DU PAPE</h3> + +<p>De tous les jolis dictons, proverbes ou +adages, dont nos paysans de Provence passementent +leurs discours, je n'en sais pas +un plus pittoresque ni plus singulier que +celui-ci. A quinze lieues autour de mon moulin, +quand on parle d'un homme rancunier, +vindicatif, on dit: «Cet homme-là! méfiez-vous!... +il est comme la mule du Pape, qui +garde sept ans son coup de pied.»</p> + +<p>J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe +pouvait venir, ce que c'était que cette +mule papale et ce coup de pied gardé pendant +sept ans. Personne ici n'a pu me renseigner +à ce sujet, pas même Francet Mamaï, +mon joueur de fifre, qui connaît pourtant +son légendaire provençal sur le bout du +doigt. Francet pense comme moi qu'il y a +là-dessous quelque ancienne chronique du +pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu +parler autrement que par le proverbe...</p> + +<p>—Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque +des Cigales, m'a dit le vieux fifre en +riant.</p> + +<p>L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque +des Cigales est à ma porte, je +suis allé m'y enfermer pendant huit jours.</p> + +<p>C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement +montée, ouverte aux poètes +jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires +à cymbales qui vous font de la +musique tout le temps. J'ai passé là quelques +journées délicieuses, et, après une semaine +de recherches,—sur le dos,—j'ai fini par +découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire +l'histoire de ma mule et de ce fameux coup +de pied gardé pendant sept ans. Le conte +en est joli quoique un peu naïf, et je vais +essayer de vous le dire tel que je l'ai lu hier +matin dans un manuscrit couleur du temps +qui sentait bon la lavande sèche et avait de +grands fils de la Vierge pour signets.</p> + +<hr> + +<p>Qui n'a pas vu Avignon du temps des +Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté, la vie, +l'animation, le train des fêtes, jamais une +ville pareille. C'étaient, du matin au soir, des +processions, des pèlerinages, les rues jonchées +de fleurs, tapissées de hautes lices, +des arrivages de cardinaux par le Rhône, +bannières au vent, galères pavoisées, les +soldats du Pape qui chantaient du latin sur +les places, les crécelles des frères quêteurs; +puis, du haut en bas des maisons qui se +pressaient en bourdonnant autour du grand +palais papal comme des abeilles autour de +leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers +à dentelles, le va-et-vient des navettes tissant +l'or des chasubles, les petits marteaux +des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie +qu'on ajustait chez les luthiers, les +cantiques des ourdisseuses; par là-dessus le +bruit des cloches, et toujours quelques tambourins +qu'on entendait ronfler, là-bas, du +côté du pont. Car chez nous, quand le peuple +est content, il faut qu'il danse, il faut +qu'il danse; et comme en ce temps-là les +rues de la ville étaient trop étroites pour la +farandole, fifres et tambourins se postaient +sur le pont d'Avignon, au vent frais du +Rhône, et jour et nuit l'on y dansait, l'on y +dansait... Ah! l'heureux temps! l'heureuse +ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; +des prisons d'État où l'on mettait le vin à +rafraîchir. Jamais de disette; jamais de +guerre... Voilà comment les Papes du Comtat +savaient gouverner leur peuple; voilà pourquoi +leur peuple les a tant regrettés!...</p> + + +<p>Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on +appelait Boniface... Oh! celui-là, que de +larmes on a versées en Avignon quand il est +mort! C'était un prince si aimable, si avenant! +Il vous riait si bien du haut de sa +mule! Et quand vous passiez près de lui,— +fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance +ou le grand viguier de la ville,—il +vous donnait sa bénédiction si poliment! Un +vrai pape d'Yvetot, mais d'un Yvetot de +Provence, avec quelque chose de fin dans +le rire, un brin de marjolaine à sa barrette, +et pas la moindre Jeanneton... La seule +Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce +bon père, c'était sa vigne,—une petite +vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois +lieues d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf.</p> + +<p>Tous les dimanches, en sortant de vêpres, +le digne homme allait lui faire sa cour; et +quand il était là-haut, assis au bon soleil, +sa mule près de lui, ses cardinaux tout +autour étendus aux pieds des souches, alors +il faisait déboucher un flacon de vin du cru, +—ce beau vin, couleur de rubis qui s'est +appelé depuis le Château-Neuf des Papes, +—et il le dégustait par petits coups, en +regardant sa vigne d'un air attendri. Puis, +le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait +joyeusement à la ville, suivi de tout son +chapitre; et, lorsqu'il passait sur le pont +d'Avignon, au milieu des tambours et des +farandoles, sa mule, mise en train par la +musique, prenait un petit amble sautillant, +tandis que lui-même il marquait le pas de +la danse avec sa barrette, ce qui scandalisait +fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout +le peuple: «Ah! le bon prince! Ah! le brave +pape!»</p> + +<hr> + +<p>Après sa vigne de Château-Neuf, ce que +le pape aimait le plus au monde, c'était sa +mule. Le bonhomme en raffolait de cette +bête-là. Tous les soirs avant de se coucher +il allait voir si son écurie était bien fermée, +si rien ne manquait dans sa mangeoire, et +jamais il ne se serait levé de table sans faire +préparer sous ses yeux un grand bol de +vin à la française, avec beaucoup de sucre +et d'aromates, qu'il allait lui porter lui-même, +malgré les observations de ses cardinaux... +Il faut dire aussi que la bête en valait la +peine. C'était une belle mule noire mouchetée +de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la +croupe large et pleine, portant fièrement sa +petite tête sèche toute harnachée de pompons, +de noeuds, de grelots d'argent, de +bouffettes; avec cela douce comme un ange, +l'oeil naïf, et deux longues oreilles, toujours +en branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... +Tout Avignon la respectait, et, quand elle +allait dans les rues, il n'y avait pas de bonnes +manières qu'on ne lui fît; car chacun savait +que c'était le meilleur moyen d'être bien en +cour, et qu'avec son air innocent, la mule +du Pape en avait mené plus d'un à la fortune, +à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse +aventure.</p> + +<p>Ce Tistet Védène était, dans le principe, +un effronté galopin, que son père, Guy +Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé +de chasser de chez lui, parce qu'il ne voulait +rien faire et débauchait les apprentis. Pendant +six mois, on le vit traîner sa jaquette +dans tous les ruisseaux d'Avignon, mais +principalement du côté de la maison papale; +car le drôle avait depuis longtemps son idée +sur la mule du Pape, et vous allez voir que +c'était quelque chose de malin... Un jour +que Sa Sainteté se promenait toute seule +sous les remparts avec sa bête, voilà mon +Tistet qui l'aborde, et lui dit en joignant les +mains, d'un air d'admiration:</p> + +<p>—Ah mon Dieu! grand Saint-Père, qu'elle +brave mule vous avez là!... Laissez un peu +que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle +mule!... L'empereur d'Allemagne n'en a pas +une pareille.</p> + +<p>Et il la caressait, et il lui parlait doucement +comme à une demoiselle:</p> + +<p>—Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma +perle fine...</p> + +<p>Et le bon Pape, tout ému, se disait dans +lui-même:</p> + +<p>—Quel bon petit garçonnet!... Comme il +est gentil avec ma mule!</p> + +<p>Et puis le lendemain savez-vous ce qui +arriva? Tistet Védène troqua sa vieille jaquette +jaune contre une belle aube en dentelles, +un camail de soie violette, des souliers +à boucles, et il entra dans la maîtrise du +Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu +que des fils de nobles et des neveux de cardinaux... +Voilà ce que c'est que l'intrigue!... +Mais Tistet ne s'en tint pas là.</p> + +<p>Une fois au service du Pape, le drôle continua +le jeu qui lui avait si bien réussi. Insolent +avec tout le monde, il n'avait d'attentions +ni de prévenances que pour la mule, et +toujours on le rencontrait par les cours du +palais avec une poignée d'avoine ou une +bottelée de sainfoin, dont il secouait gentiment +les grappes roses en regardant le +balcon du Saint-Père, d'un air de dire:</p> + +<p>«Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant +qu'à la fin le bon Pape, qui se sentait devenir +vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller +sur l'écurie et de porter à la mule son bol +de vin à la française; ce qui ne faisait pas +rire les cardinaux.</p> + +<hr> + +<p>Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas +rire... Maintenant, à l'heure de son vin, elle +voyait toujours arriver chez elle cinq ou six +petits clercs de maîtrise qui se fourraient +vite dans la paille avec leur camail et leurs +dentelles; puis, au bout d'un moment, une +bonne odeur chaude de caramel et d'aromates +emplissait l'écurie, et Tistet Védène apparaissait +portant avec précaution le bol de +vin à la française. Alors le martyre de la +pauvre bête commençait.</p> + +<p>Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui +tenait chaud, qui lui mettait des ailes, on +avait la cruauté de le lui apporter, là, dans +sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, +quand elle en avait les narines pleines, +passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme +rose s'en allait toute dans le gosier de ces +garnements... Et encore, s'ils n'avaient fait +que lui voler son vin; mais c'étaient comme +des diables, tous ces petits clercs, quand ils +avaient bu!... L'un lui tirait les oreilles, +l'autre la queue; Quiquet lui montait sur +le dos, Béluguet lui essayait sa barrette, et +pas un de ces galopins ne songeait que d'un +coup de reins ou d'une ruade la brave bête +aurait pu les envoyer tous dans l'étoile +polaire, et même plus loin... Mais non! On +n'est pas pour rien la mule du Pape, la mule +des bénédictions et des indulgences... Les +enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait +pas; et ce n'était qu'à Tistet Védène qu'elle +en voulait... Celui-là, par exemple, quand +elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, +et vraiment il y avait bien de quoi. +Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains +tours! Il avait de si cruelles inventions après +boire!...</p> + +<p>Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la +faire monter avec lui au clocheton de la +maîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe +du palais!... Et ce que je vous dis là n'est +pas un conte, deux cent mille Provençaux +l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de +cette malheureuse mule, lorsque, après avoir +tourné pendant une heure à l'aveuglette dans +un escalier en colimaçon et grimpé je ne +sais combien de marches, elle se trouva +tout à coup sur une plate-forme éblouissante +de lumière, et qu'à mille pieds au-dessous +d'elle elle aperçut tout un Avignon fantastique, +les baraques du marché pas plus +grosses que des noisettes, les soldats du +Pape devant leur caserne comme des fourmis +rouges, et là-bas, sur un fil d'argent, un +petit pont microscopique où l'on dansait, où +l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique! +Du cri qu'elle en poussa, toutes les +vitres du palais tremblèrent.</p> + +<p>—Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui +fait? s'écria le bon Pape en se précipitant +sur son balcon.</p> + +<p>Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant +mine de pleurer et de s'arracher les +cheveux:</p> + +<p>—Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il +y a que votre mule... Mon Dieu! qu'allons-nous +devenir? Il y a que votre mule est +montée dans le clocheton...</p> + +<p>—Toute seule???</p> + +<p>—Oui, grand Saint-Père, toute seule... +Tenez! regardez-la, là-haut... Voyez-vous le +bout de ses oreilles qui passe?... On dirait +deux hirondelles...</p> + +<p>—Miséricorde! fit le pauvre Pape en +levant les yeux... Mais elle est donc devenue +folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien +descendre, malheureuse!...</p> + +<p>Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé, +elle, que de descendre...; mais par où? L'escalier, +il n'y fallait pas songer: ça se monte +encore, ces choses-là; mais, à la descente, +il y aurait de quoi se rompre cent fois les +jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, +tout en rôdant sur la plate-forme avec ses +gros yeux pleins de vertige, elle pensait à +Tistet Védène:</p> + +<p>—Ah! bandit, si j'en réchappe... quel +coup de sabot demain matin!</p> + +<p>Cette idée de coup de sabot lui redonnait +un peu de coeur au ventre; sans cela elle +n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint +à la tirer de là-haut; mais ce fut toute une +affaire. Il fallut la descendre avec un cric, des +cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation +pour la mule d'un pape de se voir +pendue à cette hauteur, nageant des pattes +dans le vide comme un hanneton au bout +d'un fil. Et tout Avignon qui la regardait.</p> + +<p>La malheureuse bête n'en dormit pas de +la nuit. Il lui semblait toujours qu'elle tournait +sur cette maudite plate-forme, avec les +rires de la ville au-dessous, puis elle pensait +à cet infâme Tistet Védène et au joli coup +de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain +matin. Ah! mes amis, quel coup de +sabot! De Pampérigouste on en verrait la +fumée... Or, pendant qu'on lui préparait +celle belle réception à l'écurie, savez-vous +ce que faisait Tistet Védène? Il descendait +le Rhône en chantant sur une galère papale +et s'en allait à la cour de Naples avec la +troupe de jeunes nobles que la ville envoyait +tous les ans près de la reine Jeanne pour +s'exercer à la diplomatie et aux belles manières. +Tistet n'était pas noble: mais le Pape +tenait à le récompenser des soins qu'il avait +donnés à sa bête, et principalement de l'activité +qu'il venait de déployer pendant la +journée du sauvetage.</p> + +<p>C'est la mule qui fut désappointée le lendemain!</p> + +<p>—Ah! le bandit! il s'est douté de quelque +chose!... pensait-elle en secouant ses grelots +avec fureur...; mais c'est égal, va, mauvais! +tu le retrouveras au retour, ton coup de +sabot..., je te le garde!</p> + +<p>Et elle le lui garda.</p> + +<p>Après le départ de Tistet, la mule du +Pape retrouva son train de vie tranquille et +ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, +plus de Béluguet à l'écurie. Les beaux +jours du vin à la française étaient revenus, +et avec eux la bonne humeur, les longues +siestes, et le petit pas de gavotte quand elle +passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, +depuis son aventure, on lui marquait toujours +un peu de froideur dans la ville. Il y +avait des chuchotements sur sa route; les +vieilles gens hochaient la tête, les enfants +riaient en se montrant le clocheton. Le bon +Pape lui-même n'avait plus autant de confiance +en son amie, et, lorsqu'il se laissait +aller à faire un petit somme sur son dos, le +dimanche, en revenant de la vigne, il gardait +toujours cette arrière-pensée: «Si +j'allais me réveiller là-haut, sur la plateforme!» +La mule voyait cela et elle en +souffrait, sans rien dire; seulement, quand +on prononçait le nom de Tistet Védène +devant elle, ses longues oreilles frémissaient, +et elle aiguisait avec un petit rire le +fer de ses sabots sur le pavé...</p> + +<p>Sept ans se passèrent ainsi; puis, au +bout de ces sept années, Tistet Védène revint +de la cour de Naples. Son temps n'était +pas encore fini là-bas; mais il avait appris +que le premier moutardier du Pape venait +de mourir subitement en Avignon, et, +comme la place lui semblait bonne, il était +arrivé en grande hâte pour se mettre sur +les rangs.</p> + +<p>Quand cet intrigant de Védène entra dans +la salle du palais, le Saint-Père eut peine à +le reconnaître, tant il avait grandi et pris du +corps. Il faut dire aussi que le bon Pape +s'était fait vieux de son côté, et qu'il n'y +voyait pas bien sans besicles.</p> + +<p>Tistet ne s'intimida pas.</p> + +<p>—Comment! grand Saint-Père, vous ne +me reconnaissez plus?... C'est moi, Tistet +Védène!...</p> + +<p>—Védène?...</p> + +<p>—Mais oui, vous savez bien... celui qui +portait le vin français à votre mule.</p> + +<p>—Ah! oui... oui... je me rappelle... Un +bon petit garçonnet, ce Tistet Védène!... +Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous?</p> + +<p>—Oh! peu de chose, grand Saint-Père... +Je venais vous demander... A propos, est-ce +que vous l'avez toujours, votre mule? Et +elle va bien?... Ah! tant mieux!... Je venais +vous demander la place du premier moutardier +qui vient de mourir.</p> + +<p>—Premier moutardier, toi!... Mais tu es +trop jeune. Quel âge as-tu donc?</p> + +<p>—Vingt ans deux mois, illustre pontife, +juste cinq ans de plus que votre mule... Ah! +palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez +comme je l'aimais cette mule-là... +comme je me suis langui d'elle en Italie!... +Est-ce que vous ne me la laisserez pas +voir?</p> + +<p>—Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon +Pape tout ému... Et puisque tu l'aimes tant, +cette brave bête, je ne veux plus que tu vives +loin d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma +personne en qualité de premier moutardier... +Mes cardinaux crieront, mais tant +pis! j'y suis habitué... Viens nous trouver +demain, à la sortie de vêpres, nous te remettrons +les insignes de ton grade en présence +de notre chapitre, et puis... je te +mènerai voir la mule, et tu viendras à la +vigne avec nous deux... hé! hé! Allons! +va...</p> + +<p>Si Tistet Védène était content en sortant +de la grande salle, avec quelle impatience +il attendit la cérémonie du lendemain, je +n'ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il +y avait dans le palais quelqu'un de plus +heureux encore et de plus impatient que +lui: c'était la mule. Depuis le retour de +Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, +la terrible bête ne cessa de se bourrer +d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots +de derrière. Elle aussi se préparait pour la +cérémonie...</p> + +<p>Et donc, le lendemain, lorsque vêpres +furent dites, Tistet Védène fit son entrée +dans la cour du palais papal. Tout le haut +clergé était là, les cardinaux en robes rouges, +l'avocat du diable en velours noir, les +abbés de couvent avec leurs petites mitres, +les marguilliers de Saint-Agrico, les camails +violets de la maîtrise, le bas clergé aussi, +les soldats du Pape en grand uniforme, les +trois confréries de pénitents, les ermites du +mont Ventoux avec leurs mines farouches +et le petit clerc qui va derrière en portant +la clochette, les frères flagellants nus jusqu'à +la ceinture, les sacristains fleuris en +robes de juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs +d'eau bénite, et celui qui allume, et +celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui +manquât... Ah! c'était une belle ordination! +Des cloches, des pétards, du soleil, de la +musique, et toujours ces enragés de tambourins +qui menaient la danse, là-bas, sur +le pont d'Avignon...</p> + +<p>Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, +sa prestance et sa belle mine y +firent courir un murmure d'admiration. +C'était un magnifique Provençal, mais des +blonds, avec de grands cheveux frisés au +bout et une petite barbe follette qui semblait +prise aux copeaux de fin métal tombé du +burin de son père, le sculpteur d'or. Le +bruit courait que dans cette barbe blonde +les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois +joué; et le sire de Védène avait +bien, en effet, l'air glorieux et le regard +distrait des hommes que les reines ont +aimés... Ce jour-là, pour faire honneur à +sa nation, il avait remplacé ses vêtements +napolitains par une jaquette bordée de rose +à la Provençale, et sur son chaperon tremblait +une grande plume d'ibis de Camargue.</p> + +<p>Sitôt entré, le premier moutardier salua +d'un air galant, et se dirigea vers le haut +perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre +les insignes de son grade: la cuiller +de buis jaune et l'habit de safran. La mule +était au bas de l'escalier, toute harnachée +et prête à partir pour la vigne... Quand il +passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon +sourire et s'arrêta pour lui donner deux ou +trois petites tapes amicales sur le dos, en +regardant du coin de l'oeil si le Pape le +voyait. La position était bonne... La mule +prit son élan:</p> + +<p>—Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans +que je te le garde!</p> + +<p>Et elle vous lui détacha un coup de sabot +si terrible, si terrible, que de Pampérigouste +même on en vit la fumée, un tourbillon +de fumée blonde où voltigeait une +plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortuné +Tistet Védène!...</p> + +<p>Les coups de pied de mule ne sont pas +aussi foudroyants d'ordinaire; mais celle-ci +était une mule papale; et puis, pensez donc! +elle le lui gardait depuis sept ans... Il n'y a +pas de plus bel exemple de rancune ecclésiastique.</p> + +<br><br> + + +<h3>LE PHARE DES SANGUINAIRES</h3> + + +<p>Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral +était en colère, et les éclats de sa +grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au +matin. Balançant lourdement ses ailes mutilées +qui sifflaient à la bise comme les agrès +d'un navire, tout le moulin craquait. Des +tuiles s'envolaient de sa toiture en déroute. +Au loin, les pins serrés dont la colline est +couverte s'agitaient et bruissaient dans +l'ombre. On se serait cru en pleine mer...</p> + +<p>Cela m'a rappelé tout à fait mes belles +insomnies d'il y a trois ans, quand j'habitais +le phare des Sanguinaires, là-bas, +sur la côte corse, à l'entrée du golfe d'Ajaccio.</p> + +<p>Encore un joli coin que j'avais trouvé là +pour rêver et pour être seul.</p> + +<p>Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect +farouche; le phare à une pointe, à l'autre +une vieille tour génoise où, de mon temps, +logeait un aigle. En bas, au bord de l'eau, +un lazaret en ruine, envahi de partout par +les herbes; puis, des ravins, des maquis, +de grandes roches, quelques chèvres sauvages, +de petits chevaux corses gambadant +la crinière au vent; enfin là-haut, tout en +haut, dans un tourbillon d'oiseaux de mer, +la maison du phare, avec sa plate-forme en +maçonnerie blanche, où les gardiens se +promènent de long en large, la porte verte +en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus +la grosse lanterne à facettes qui +flambe au soleil et fait de la lumière même +pendant le jour... Voilà l'île des Sanguinaires, +comme je l'ai revue cette nuit, en +entendant ronfler mes pins. C'était dans +cette île enchantée qu'avant d'avoir un +moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque +j'avais besoin de grand air et de solitude.</p> + +<p>Ce que je faisais?</p> + +<p>Ce que je fais ici, moins encore. Quand +le mistral ou la tramontane ne soufflaient +pas trop fort, je venais me mettre entre +deux roches au ras de l'eau, au milieu des +goëlands, des merles, des hirondelles, et j'y +restais presque tout le jour dans cette espèce +de stupeur et d'accablement délicieux +que donne la contemplation de la mer. Vous +connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie +de l'âme? On ne pense pas, on ne rêve pas +non plus. Tout votre être vous échappe, +s'envole, s'éparpille. On est la mouette qui +plonge, la poussière d'écume qui flotte au +soleil entre deux vagues, la fumée blanche +de ce paquebot qui s'éloigne, ce petit corailleur +à voile rouge, cette perle d'eau, ce +flocon de brume, tout excepté soi-même... +Oh! que j'en ai passé dans mon île de ces +belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement!...</p> + +<p>Les jours de grand vent, le bord de l'eau +n'étant pas tenable, je m'enfermais dans la +cour du lazaret, une petite cour mélancolique, +toute embaumée de romarin et d'absinthe +sauvage, et là, blotti contre un pan +de vieux mur, je me laissais envahir doucement +par le vague parfum d'abandon et +de tristesse qui flottait avec le soleil dans +les logettes de pierre, ouvertes tout autour +comme d'anciennes tombes. De temps en +temps un battement de porte, un bond léger +dans l'herbe... c'était une chèvre qui venait +brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle +s'arrêtait interdite, et restait plantée devant +moi, l'air vif, la corne haute, me regardant +d'un oeil enfantin...</p> + +<p>Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens +m'appelait pour dîner. Je prenais +alors un petit sentier dans le maquis grimpant +à pic au-dessus de la mer, et je revenais +lentement vers le phare, me retournant +à chaque pas sur cet immense horizon d'eau +et de lumière qui semblait s'élargir à mesure +que je montais.</p> + +<hr> + +<p>Là-haut c'était charmant. Je vois encore +cette belle salle à manger à larges dalles, à +lambris de chêne, la bouillabaisse fumant +au milieu, la porte grande ouverte sur la +terrasse blanche et tout le couchant qui entrait... +Les gardiens étaient là, m'attendant +pour se mettre à table. Il y en avait trois, +un Marseillais et deux Corses, tous trois +petits, barbus, le même visage tanné, crevassé, +le même <i>pelone</i> (caban) en poil de +chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement +opposées.</p> + +<p>A la façon de vivre de ces gens, on sentait +tout de suite la différence des deux +races. Le Marseillais, industrieux et vif, +toujours affairé, toujours en mouvement, +courait l'île du matin au soir, jardinant, +pêchant, ramassant des oeufs de <i>gouailles</i>, +s'embusquant dans le maquis pour traire +une chèvre au passage; et toujours quelque +aïoli ou quelque bouillabaisse en train.</p> + +<p>Les Corses, eux, en dehors de leur service, +ne s'occupaient absolument de rien; +ils se considéraient comme des fonctionnaires, +et passaient toutes leurs journées +dans la cuisine à jouer d'interminables +parties de <i>scopa</i>, ne s'interrompant que +pour rallumer leurs pipes d'un air grave et +hacher avec des ciseaux, dans le creux de +leurs mains, de grandes feuilles de tabac +vert...</p> + +<p>Du reste, Marseillais et Corses, tous trois +de bonnes gens, simples, naïfs, et pleins de +prévenances pour leur hôte, quoique au +fond il dût leur paraître un monsieur bien +extraordinaire...</p> + +<p>Pensez donc! venir s'enfermer au phare +pour son plaisir!... Eux qui trouvent les +journées si longues, et qui sont si heureux +quand c'est leur tour d'aller à terre... Dans +la belle saison, ce grand bonheur leur arrive +tous les mois. Dix jours de terre pour trente +jours de phare, voilà le règlement; mais +avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus +de règlement qui tienne. Le vent souffle, +la vague monte, les Sanguinaires sont blanches +d'écume, et les gardiens de service restent +bloqués deux ou trois mois de suite, +quelquefois même dans de terribles conditions.</p> + +<p>—Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur, +—me contait un jour le vieux Bartoli, +pendant que nous dînions,—voici ce +qui m'est arrivé il y a cinq ans, à cette +même table où nous sommes, un soir d'hiver, +comme maintenant. Ce soir-là, nous n'étions +que deux dans le phare, moi et un camarade +qu'on appelait Tchéco... Les autres +étaient à terre, malades, en congé, je ne sais +plus... Nous finissions de dîner, bien tranquilles... +Tout à coup, voilà mon camarade +qui s'arrête de manger, me regarde +un moment avec de drôles d'yeux, et, pouf! +tombe sur la table, les bras en avant. Je +vais à lui, je le secoue, je l'appelle:</p> + +<p>«—Oh! Tché!... Oh Tché!...</p> + +<p>«Rien! il était mort... Vous jugez quelle +émotion! Je restai plus d'une heure stupide +et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement +cette idée me vient: «Et le phare!» +Je n'eus que le temps de monter dans la +lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là...</p> + +<p>Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, +n'avaient plus leurs voix naturelles. A tout +moment il me semblait que quelqu'un m'appelait +dans l'escalier... Avec cela une fièvre, +une soif! Mais vous ne m'auriez pas fait +descendre... j'avais trop peur du mort. +Pourtant, au petit jour, le courage me revint +un peu. Je portai mon camarade sur son +lit; un drap dessus, un bout de prière, et +puis vite aux signaux d'alarme.</p> + +<p>«Malheureusement, la mer était trop +grosse; j'eus beau appeler, appeler, personne +ne vint... Me voilà seul dans le phare +avec mon pauvre Tchéco, et Dieu sait pour +combien de temps... J'espérais pouvoir le +garder près de moi jusqu'à l'arrivée du bateau; +mais au bout de trois jours ce n'était +plus possible... Comment faire? le porter +dehors? l'enterrer? La roche était trop dure, +et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était +pitié de leur abandonner ce chrétien. Alors +je songeai à le descendre dans une des logettes +du lazaret... Ça me prit tout une après-midi +cette triste corvée-là, et je vous réponds +qu'il m'en fallut, du courage... Tenez! +monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends +ce côté de l'île par une après-midi de +grand vent, il me semble que j'ai toujours le +mort sur les épaules...</p> + +<p>Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en +coulait sur le front, rien que d'y penser.</p> + +<hr> + +<p>Nos repas se passaient ainsi à causer longuement: +le phare, la mer, des récits de +naufrages, des histoires de bandits corses... +Puis, le jour tombant, le gardien du premier +quart allumait sa petite lampe, prenait +sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche +rouge, toute la bibliothèque des Sanguinaires, +et disparaissait par le fond. Au +bout d'un moment, c'était dans tout le phare +un fracas de chaînes, de poulies, de gros +poids d'horloges qu'on remontait.</p> + +<p>Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir +dehors sur la terrasse. Le soleil, déjà très +bas, descendait vers l'eau de plus en plus +vite, entraînant tout l'horizon après lui. Le +vent fraîchissait, l'île devenait violette. Dans +le ciel, près de moi, un gros oiseau passait +lourdement: c'était l'aigle de la tour génoise +qui rentrait... Peu à peu la brume de +mer montait. Bientôt on ne voyait plus que +l'ourlet blanc de l'écume autour de l'île... +Tout à coup, au-dessus de ma tête, jaillissait +un grand flot de lumière douce. Le phare +était allumé. Laissant toute l'île dans l'ombre, +le clair rayon allait tomber au large sur +la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous +ces grandes ondes lumineuses qui m'éclaboussaient +à peine en passant... Mais le +vent fraîchissait encore. Il fallait rentrer. +A tâtons, je fermais la grosse porte, j'assurais +les barres de fer; puis, toujours tâtonnant, +je prenais un petit escalier de fonte +qui tremblait et sonnait sous mes pas, et +j'arrivais au sommet du phare. Ici, par +exemple, il y en avait de la lumière.</p> + +<p>Imaginez une lampe carcel gigantesque +à six rangs de mèches, autour de laquelle +pivotent lentement les parois de la lanterne, +les unes remplies par une énorme lentille +de cristal, les autres ouvertes sur un grand +vitrage immobile qui met la flamme à l'abri +du vent... En entrant j'étais ébloui. Ces +cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal +blanc, ces murs de cristal bombé qui +tournaient, avec des grands cercles bleuâtres, +tout ce miroitement, tout ce cliquetis +de lumières, me donnait un moment de +vertige.</p> + +<p>Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, +et je venais m'asseoir au pied même +de la lampe, à côté du gardien qui lisait +son Plutarque à haute voix, de peur de s'endormir...</p> + +<p>Au dehors, le noir, l'abîme. Sur le petit +balcon qui tourne autour du vitrage, le +vent court comme un fou, en hurlant. Le +phare craque, la mer ronfle. A la pointe de +l'île, sur les brisants, les lames font comme +des coups de canon... Par moments un +doigt invisible frappe aux carreaux: quelque +oiseau de nuit, que la lumière attire, et +qui vient se casser la tête contre le cristal...</p> + +<p>Dans la lanterne étincelante et chaude, rien +que le crépitement de la flamme, le bruit de +l'huile qui s'égoutte, de la chaîne qui se dévide; +et une voix monotone psalmodiant la +vie de Démétrius de Phalère...</p> + +<hr> + +<p>A minuit, le gardien se levait, jetait un +dernier coup d'oeil à ses mèches, et nous +descendions. Dans l'escalier on rencontrait +le camarade du second quart qui montait en +se frottant les yeux; on lui passait la gourde, +le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, +nous entrions un moment dans la chambre +du fond, toute encombrée de chaînes, de +gros poids, de réservoirs d'étain, de cordages, +et là, à la lueur de sa petite lampe, +le gardien écrivait sur le grand livre du +phare, toujours ouvert:</p> + +<p><i>Minuit. Grosse mer. Tempête. Navire au +large.</i></p> + + +<br><br> +<h3>L'AGONIE DE LA SEMILLANTE</h3> + +<p>Puisque le mistral de l'autre nuit nous a +jetés sur la côte corse, laissez-moi vous raconter +une terrible histoire de mer dont les +pêcheurs de là-bas parlent souvent à la veillée, +et sur laquelle le hasard m'a fourni des +renseignements fort curieux.</p> + +<p>...Il y a deux ou trois ans de cela.</p> + +<p>Je courais la mer de Sardaigne en compagnie +de sept ou huit matelots douaniers. +Rude voyage pour un novice! De tout le mois +de mars, nous n'eûmes pas un jour de bon. +Le vent d'est s'était acharné après nous, et +la mer ne décolérait pas.</p> + +<p>Un soir que nous fuyions devant la tempête, +notre bateau vint se réfugier à l'entrée +du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif +de petites îles... Leur aspect n'avait rien +d'engageant: grands rocs pelés, couverts +d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des +maquis de lentisques, et, çà et là, dans la +vase, des pièces de bois en train de pourrir: +mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches +sinistres valaient encore mieux que le rouf +d'une vieille barque à demi pontée, où la +lame entrait comme chez elle, et nous nous +en contentâmes.</p> + +<p>A peine débarqués, tandis que les matelots +allumaient du feu pour la bouillabaisse, +le patron m'appela, et, me montrant un petit +enclos de maçonnerie blanche perdu dans +la brume au bout de l'île:</p> + +<p>—Venez-vous au cimetière? me dit-il.</p> + +<p>—Un cimetière, patron Lionetti! Où +sommes-nous donc?</p> + +<p>—Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici +que sont enterrés les six cents hommes de +la <i>Sémillante</i>, à l'endroit même où leur frégate +s'est perdue, il y a dix ans... Pauvres +gens! ils ne reçoivent pas beaucoup de visites; +c'est bien le moins que nous allions +leur dire bonjour, puisque nous voilà...</p> + +<p>—De tout mon coeur, patron.</p> + +<hr> + +<p>Qu'il était triste le cimetière de la <i>Sémillante</i>!... +Je le vois encore avec sa petite +muraille basse, sa porte de fer, rouillée, +dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et +des centaines de croix noires cachées par +l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, +pas un souvenir! rien... Ah! les pauvres +morts abandonnés, comme ils doivent avoir +froid dans leur tombe de hasard!</p> + +<p>Nous restâmes là un moment, agenouillés. +Le patron priait à haute voix. D'énormes +goëlands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient +sur nos têtes et mêlaient leurs cris +rauques aux lamentations de la mer.</p> + +<p>La prière finie, nous revînmes tristement +vers le coin de l'île où la barque était amarrée. +En notre absence, les matelots n'avaient +pas perdu leur temps. Nous trouvâmes un +grand feu flambant à l'abri d'une roche, et +la marmite qui fumait. On s'assit en rond, +les pieds à la flamme, et bientôt chacun eut +sur ses genoux, dans une écuelle de terre +rouge, deux tranches de pain noir arrosées +largement. Le repas fut silencieux: +nous étions mouillés, nous avions faim, et +puis le voisinage du cimetière... Pourtant, +quand les écuelles furent vidées, on alluma +les pipes et on se mit à causer un +peu. Naturellement, on parlait de la <i>Sémillante</i>.</p> + +<p>—Mais enfin, comment la chose s'est-elle +passée? demandai-je au patron, qui, la tête +dans ses mains, regardait la flamme d'un +air pensif.</p> + +<p>—Comment la chose s'est passée? me +répondit le bon Lionetti avec un gros soupir, +hélas! monsieur, personne au monde +ne pourrait le dire. Tout ce que nous savons, +c'est que la <i>Sémillante</i> chargée de +troupes pour la Crimée, était partie de +Toulon, la veille au soir, avec le mauvais +temps. La nuit, ça se gâta encore. Du +vent, de la pluie, la mer énorme comme on +ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent +tomba un peu, mais la mer était toujours +dans tous ses états, et avec cela une sacrée +brume du diable à ne pas distinguer un +fanal à quatre pas... Ces brumes-là, monsieur, +on ne se doute pas comme c'est +traître... Ça ne fait rien, j'ai idée que la +<i>Sémillante</i> a dû perdre son gouvernail dans +la matinée; car, il n'y a pas de brume qui +tienne, sans une avarie, jamais le capitaine +ne serait venu s'aplatir ici contre. C'était +un rude marin, que nous connaissions tous. +Il avait commandé la station en Corse pendant +trois ans, et savait sa côte aussi bien +que moi, qui ne sais pas autre chose.</p> + +<p>—Et à quelle heure pense-t-on que la +<i>Sémillante</i> a péri?</p> + +<p>—Ce doit être à midi; oui, monsieur, en +plein midi... Mais dame! avec la brume de +mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux +qu'une nuit noire comme la gueule d'un +loup... Un douanier de la côte m'a raconté +que ce jour-là, vers onze heures et demie, +étant sorti de sa maisonnette pour rattacher +ses volets, il avait eu sa casquette emportée +d'un coup de vent, et qu'au risque d'être +enlevé lui-même par la lame, il s'était mis +à courir après, le long du rivage, à quatre +pattes. Vous comprenez! les douaniers ne +sont pas riches, et une casquette, ça coûte +cher. Or il paraîtrait qu'à un moment notre +homme, en relevant la tête, aurait aperçu +tout près de lui, dans la brume, un gros +navire à sec de toiles qui fuyait sous le +vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire +allait si vite, si vite, que le douanier n'eut +guère le temps de bien voir. Tout fait croire +cependant que c'était la <i>Sémillante</i>, puisque +une demi-heure après le berger des +îles a entendu sur ces roches... Mais précisément +voici le berger dont je vous parle, +monsieur; il va vous conter la chose lui-même... +Bonjour, Palombo!... viens te +chauffer un peu; n'aie pas peur.</p> + +<p>Un homme encapuchonné, que je voyais +rôder depuis un moment autour de notre +feu et que j'avais pris pour quelqu'un de +l'équipage, car j'ignorais qu'il y eût un +berger dans l'île, s'approcha de nous craintivement.</p> + +<p>C'était un vieux lépreux, aux trois quarts +idiot, atteint de je ne sais quel mal scorbutique +qui lui faisait de grosses lèvres lippues, +horribles à voir. On lui expliqua à grand'-peine +de quoi il s'agissait. Alors, soulevant +du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta +qu'en effet, le jour en question, vers +midi, il entendit de sa cabane un craquement +effroyable sur les roches. Comme l'île +était toute couverte d'eau, il n'avait pas pu +sortir, et ce fut le lendemain seulement +qu'en ouvrant sa porte il avait vu le rivage +encombré de débris et de cadavres laissés +là par la mer. Épouvanté, il s'était enfui en +courant vers sa barque, pour aller à Bonifacio +chercher du monde.</p> + + + +<p>Fatigué d'en avoir tant dit, le berger +s'assit, et le patron reprit la parole:</p> + +<p>—Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux +qui est venu nous prévenir. Il était presque +fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en +est restée détraquée. Le fait est qu'il y avait +de quoi... Figurez-vous six cents cadavres, +en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats +de bois et les lambeaux de toile... Pauvre +<i>Sémillante!</i>... la mer l'avait broyée du +coup, et si bien mise en miettes que dans +tous ses débris le berger Palombo n'a +trouvé qu'à grand'peine de quoi faire une +palissade autour de sa hutte... Quant aux +hommes, presque tous défigurés, mutilés +affreusement... c'était pitié de les voir accrochés +les uns aux autres, par grappes... +Nous trouvâmes le capitaine en grand costume, +l'aumônier son étole au cou; dans un +coin, entre deux roches, un petit mousse, +les yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait +encore; mais non! Il était dit que pas un +n'en réchapperait...</p> + +<p>Ici le patron s'interrompit:</p> + +<p>—Attention, Nardi! cria-t-il, le feu +s'éteint.</p> + +<p>Nardi jeta sur la braise deux ou trois +morceaux de planches goudronnées qui +s'enflammèrent, et Lionetti continua:</p> + +<p>—Ce qu'il y a de plus triste dans cette +histoire, le voici... Trois semaines avant le +sinistre, une petite corvette, qui allait en +Crimée comme la <i>Sémillante</i>, avait fait +naufrage de la même façon, presque au +même endroit; seulement, cette fois-là, +nous étions parvenus à sauver l'équipage +et vingt soldats du train qui se trouvaient +à bord... Ces pauvres tringlos n'étaient pas +à leur affaire, vous pensez! On les emmena +à Bonifacio et nous les gardâmes pendant +deux jours avec nous, à la <i>marine</i>... Une +fois bien secs et remis sur pied bonsoir! +bonne chance! ils retournèrent à Toulon, +où, quelque temps après, on les embarqua +de nouveau pour la Crimée... Devinez sur +quel navire!... Sur la <i>Sémillante</i>, monsieur... +Nous les avons retrouvés tous, +tous les vingt, couchés parmi les morts, à +la place où nous sommes... Je relevai moi-même +un joli brigadier à fines moustaches, +un blondin de Paris, que j'avais couché à +la maison et qui nous avait fait rire tout le +temps avec ses histoires... De le voir là, ça +me creva le coeur... Ah! Santa Madre!...</p> + +<p>Là-dessus, le brave Lionetti, tout ému, +secoua les cendres de sa pipe et se roula +dans son caban en me souhaitant la bonne +nuit... Pendant quelque temps encore, les +matelots causèrent entre eux à demi-voix... +Puis, l'une après l'autre, les pipes s'éteignirent... +On ne parla plus... Le vieux berger +s'en alla... Et je restai seul à rêver au milieu +de l'équipage endormi.</p> + +<hr> + +<p>Encore sous l'impression du lugubre récit +que je venais d'entendre, j'essayais de reconstruire +dans ma pensée le pauvre navire +défunt et l'histoire de cette agonie dont les +goëlands ont été seuls témoins. Quelques +détails qui m'avaient frappé, le capitaine en +grand costume, l'étole de l'aumônier, les +vingt soldats du train, m'aidaient à deviner +toutes les péripéties du drame... Je voyais +la frégate partant de Toulon dans la nuit... +Elle sort du port. La mer est mauvaise, le +vent terrible; mais on a pour capitaine un +vaillant marin, et tout le monde est tranquille +à bord...</p> + +<p>Le matin, la brume de mer se lève. On +commence à être inquiet. Tout l'équipage +est en haut. Le capitaine ne quitte pas la +dunette... Dans l'entre-pont, où les soldats +sont renfermés, il fait noir; l'atmosphère est +chaude. Quelques-uns sont malades, couchés +sur leurs sacs. Le navire tangue horriblement; +impossible de se tenir debout. On +cause assis à terre, par groupes, en se +cramponnant aux bancs; il faut crier pour +s'entendre. Il y en a qui commencent à +avoir peur... Écoutez donc! les naufrages +sont fréquents dans ces parages-ci; les +tringlos sont là pour le dire, et ce qu'ils +racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier +surtout, un Parisien qui blague toujours, +vous donne la chair de poule avec +ses plaisanteries:</p> + +<p>—Un naufrage!... mais c'est très amusant, +un naufrage. Nous en serons quittes +pour un bain à la glace, et puis on nous +mènera à Bonifacio, histoire de manger des +merles chez le patron Lionetti.</p> + +<p>Et les tringlos de rire...</p> + +<p>Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce +que c'est? Qu'arrive-t-il?...</p> + +<p>—Le gouvernail vient de partir, dit un +matelot tout mouillé qui traverse l'entrepont +en courant.</p> + +<p>—Bon voyage! crie cet enragé de brigadier; +mais cela ne fait plus rire personne.</p> + +<p>Grand tumulte sur le pont. La brume +empêche de se voir. Les matelots vont et +viennent, effrayés, à tâtons... Plus de gouvernail! +La manoeuvre est impossible... La +<i>Sémillante</i>, en dérive, file comme le vent... +C'est à ce moment que le douanier la voit +passer; il est onze heures et demie. A l'avant +de la frégate, on entend comme un coup de +canon... Les brisants! les brisants!... C'est +fini, il n'y a plus d'espoir, on va droit à la +côte... Le capitaine descend dans sa cabine... +Au bout d'un moment, il vient reprendre +sa place sur la dunette,—en +grand costume... Il a voulu se faire beau +pour mourir.</p> + +<p>Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, +se regardent, sans rien dire... Les malades +essayent de se redresser... le petit brigadier +ne rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre +et que l'aumônier paraît sur le seuil +avec son étole:</p> + +<p>—A genoux, mes enfants!</p> + +<p>Tout le monde obéit. D'une voix retentissante, +le prêtre commence la prière des +agonisants.</p> + +<p>Soudain un choc formidable, un cri, un +seul cri, un cri immense, des bras tendus, +des mains qui se cramponnent, des regards +effarés où la vision de la mort passe comme +un éclair...</p> + +<p>Miséricorde!...</p> + +<p>C'est ainsi que je passai toute la nuit à +rêver, évoquant, à dix ans de distance, +l'âme du pauvre navire dont les débris +m'entouraient... Au loin, dans le détroit, +la tempête faisait rage; la flamme du bivac +se courbait sous la rafale; et j'entendais +notre barque danser au pied des roches en +faisant crier son amarre.</p> + + + +<br><br> +<h3>LES DOUANIERS</h3> + +<p>Le bateau l'<i>Emilie</i>, de Porto-Vecchio, à +bord duquel j'ai fait ce lugubre voyage aux +îles Lavezzi, était une vieille embarcation +de la douane, à demi pontée, où l'on n'avait +pour s'abriter du vent, des lames, de la +pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine +assez large pour tenir une table et deux +couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots +par le gros temps. Les figures ruisselaient, +les vareuses trempées fumaient +comme du linge à l'étuve, et en plein hiver +les malheureux passaient ainsi des journées +entières, même des nuits, accroupis sur +leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette +humidité malsaine; car on ne pouvait pas +allumer de feu à bord, et la rive était souvent +difficile à atteindre... Eh bien, pas un +de ces hommes ne se plaignait. Par les +temps les plus rudes, je leur ai toujours +vu la même placidité, la même bonne humeur. +Et pourtant quelle triste vie que +celle de ces matelots douaniers!</p> + +<p>Presque tous mariés, ayant femme et enfants +à terre, ils restent des mois dehors, à +louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour +se nourrir, ils n'ont guère que du pain +moisi et des oignons sauvages. Jamais de +vin, jamais de viande, parce que la viande +et le vin coûtent cher et qu'ils ne gagnent +que cinq cents francs par an! Cinq cents +francs par an! vous pensez si la hutte doit +être noire là-bas à la <i>marine</i>, et si les enfants +doivent aller pieds nus!... N'importe! +Tous ces gens-là paraissent contents. Il y +avait à l'arrière, devant le rouf, un grand +baquet plein d'eau de pluie où l'équipage +venait boire, et je me rappelle que, la dernière +gorgée finie, chacun de ces pauvres +diables secouait son gobelet avec un «Ah!...» +de satisfaction, une expression de bien-être +à la fois comique et attendrissante.</p> + +<p>Le plus gai, le plus satisfait de tous, était +un petit Bonifacien hâlé et trapu qu'on appelait +Palombo. Celui-là ne faisait que chanter, +même dans les plus gros temps. Quand +la lame devenait lourde, quand le ciel assombri +et bas se remplissait de grésil, et +qu'on était là tous, le nez en l'air, la main +sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui +allait venir, alors, dans le grand silence et +l'anxiété du bord, la voix tranquille de Palombo +commençait:</p> + + +<p>Non, monseigneur,<br> +C'est trop d'honneur.<br> +Lisette est sa...age,<br> +Reste au villa...age...</p> + + +<p>Et la rafale avait beau souffler, faire gémir +les agrès, secouer et inonder la barque, +la chanson du douanier allait son train, balancée +comme une mouette à la pointe des +vagues. Quelquefois le vent accompagnait +trop fort, on n'entendait plus les paroles; +mais, entre chaque coup de mer, dans le +ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le petit +refrain revenait toujours:</p> + + +<p>Lisette est sa...age,<br> +Reste au villa...age...</p> + +<p>Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait +très fort, je ne l'entendis pas. C'était si extraordinaire, +que je sortis la tête du rouf:</p> + +<p>—Eh! Palombo, on ne chante donc +plus?</p> + +<p>Palombo ne répondit pas. Il était immobile, +couché sous son banc. Je m'approchai +de lui. Ses dents claquaient; tout son corps +tremblait de fièvre.</p> + +<p>—Il a une <i>pountoura</i>, me dirent ses +camarades tristement.</p> + +<p>Ce qu'ils appellent <i>pountoura</i>, c'est un +point de côté, une pleurésie. Ce grand ciel +plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre +fiévreux roulé dans un vieux manteau de +caoutchouc qui luisait sous la pluie comme +une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu +de plus lugubre. Bientôt le froid, le vent, la +secousse des vagues, aggravèrent son mal. +Le délire le prit; il fallut aborder.</p> + +<p>Après beaucoup de temps et d'efforts, +nous entrâmes vers le soir dans un petit port +aride et silencieux, qu'animait seulement +le vol circulaire de quelques <i>gouailles</i>. Tout +autour de la plage montaient de hautes roches +escarpées, des maquis inextricables d'arbustes +verts, d'un vert sombre, sans saison. +En bas, au bord de l'eau, une petite maison +blanche à volets gris: c'était le poste de la +douane. Au milieu de ce désert, cette bâtisse +de l'Etat, numérotée comme une casquette +d'uniforme, avait quelque chose de sinistre. +C'est là qu'on descendit le malheureux Palombo. +Triste asile pour un malade! Nous +trouvâmes le douanier en train de manger +au coin du feu avec sa femme et ses enfants. +Tout ce monde-là vous avait des mines hâves, +jaunes, des yeux agrandis, cerclés de fièvre. +La mère, jeune encore, un nourrisson sur +les bras, grelottait en nous parlant.</p> + +<p>—C'est un poste terrible, me dit tout bas +l'inspecteur. Nous sommes obligés de renouveler +nos douaniers tous les deux ans. La +fièvre de marais les mange...</p> + +<p>Il s'agissait cependant de se procurer un +médecin. Il n'y en avait pas avant Sartène, +c'est-à-dire à six ou huit lieues de là. Comment +faire? Nos matelots n'en pouvaient +plus; c'était trop loin pour envoyer un des +enfants. Alors la femme, se penchant dehors, +appelant:</p> + +<p>—Cecco!... Cecco!</p> + +<p>Et nous vîmes entrer un grand gars bien +découplé, vrai type de braconnier ou de +<i>banditto</i>, avec son bonnet de laine brune et +son <i>pelone</i> en poils de chèvre. En débarquant +je l'avais déjà remarqué, assis devant la +porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre +les jambes; mais, je ne sais pourquoi, il +s'était enfui à notre approche. Peut-être +croyait-il que nous avions des gendarmes +avec nous. Quand il entra, la douanière +rougit un peu.</p> + +<p>—C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas +de danger que celui-là se perde dans le +maquis.</p> + +<p>Puis elle lui parla tout bas, en montrant +le malade. L'homme s'inclina sans répondre, +sortit, siffla son chien, et le voilà parti, le +fusil sur l'épaule, sautant de roche en roche +avec ses longues jambes.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, les enfants, que la +présence de l'inspecteur semblait terrifier, +finissaient vite leur dîner de châtaignes et de +<i>bruccio</i> (fromage blanc). Et toujours de l'eau, +rien que de l'eau sur la table! Pourtant, c'eût +été bien bon, un coup de vin, pour ces petits. +Ah! misère! Enfin la mère monta les coucher; +le père, allumant son falot, alla inspecter +la côte, et nous restâmes au coin du +feu à veiller notre malade qui s'agitait sur son +grabat, comme s'il était encore en pleine mer, +secoué par les lames. Pour calmer un peu sa +<i>pountoura</i>, nous faisions chauffer des galets, +des briques qu'on lui posait sur le côté. Une +ou deux fois, quand je m'approchai de son +lit, le malheureux me reconnut, et, pour me +remercier, me tendit péniblement la main, +une grosse main râpeuse et brûlante comme +une de ces briques sorties du feu...</p> + +<p>Triste veillée! Au dehors, le mauvais +temps avait repris avec la tombée du jour, +et c'était un fracas, un roulement, un jaillissement +d'écume, la bataille des roches et de +l'eau. De temps en temps, le coup de vent +du large parvenait à se glisser dans la baie et +enveloppait notre maison. On le sentait à la +montée subite de la flamme qui éclairait tout +à coup les visages mornes des matelots, +groupés autour de la cheminée et regardant +le feu avec cette placidité d'expression que +donne l'habitude des grandes étendues et +des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo +se plaignait doucement. Alors tous les yeux +se tournaient vers le coin obscur où le pauvre +camarade était en train de mourir, +loin des siens, sans secours; les poitrines +se gonflaient et l'on entendait de gros soupirs. +C'est tout ce qu'arrachait à ces ouvriers +de la mer, patients et doux, le sentiment +de leur propre infortune. Pas de révoltes, +pas de grèves. Un soupir, et rien +de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En +passant devant moi pour jeter une bourrée +au feu, un d'eux me dit tout bas d'une voix +navrée:</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois +beaucoup du tourment dans notre métier!...</p> + + +<br><br> + +<h3>LE CURÉ DE CUCUGNAN.</h3> + +<p>Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes +provençaux publient en Avignon un joyeux +petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux +vers et de jolis contes. Celui de cette année +m'arrive à l'instant, et j'y trouve un adorable +fabliau que je vais essayer de vous +traduire en l'abrégeant un peu... Parisiens, +tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de +farine provençale qu'on va vous servir cette +fois...</p> + +<hr> + +<p>L'abbé Martin était curé... de Cucugnan.</p> + +<p>Bon comme le pain, franc comme l'or, il +aimait paternellement ses Cucugnanais; pour +lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur +terre, si les Cucugnanais lui avaient donné +un peu plus de satisfaction. Mais, hélas! les +araignées filaient dans son confessionnal, +et, le beau jour de Pâques, les hosties restaient +au fond de son saint-ciboire. Le bon +prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours +il demandait à Dieu la grâce de ne pas +mourir avant d'avoir ramené au bercail son +troupeau dispersé.</p> + +<p>Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.</p> + +<p>Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin +monta en chaire.</p> + +<hr> + +<p>—Mes frères, dit-il, vous me croirez si +vous voulez: l'autre nuit, je me suis trouvé, +moi misérable pécheur, à la porte du paradis.</p> + +<p>«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!</p> + +<p>«—Tiens! c'est vous, mon brave monsieur +Martin, me fit-il; quel bon vent...? et +qu'y a-t-il pour votre service?</p> + +<p>«—Beau saint Pierre, vous qui tenez le +grand livre et la clef, pourriez-vous me dire, +si je ne suis pas trop curieux, combien vous +avez de Cucugnanais en paradis?</p> + +<p>«—Je n'ai rien à vous refuser, monsieur +Martin; asseyez-vous, nous allons voir la +chose ensemble.</p> + +<p>«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, +mit ses besicles:</p> + +<p>«—Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. +Cu... Cu... Cucugnan. Nous y sommes. +Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la +page est toute blanche. Pas une âme... Pas +plus de Cucugnanais que d'arêtes dans une +dinde.</p> + +<p>«—Comment! Personne de Cucugnan +ici? Personne? Ce n'est pas possible! Regardez +mieux...</p> + +<p>«—Personne, saint homme. Regardez +vous-même, si vous croyez que je plaisante.</p> + +<p>«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, +les mains jointes, je criais miséricorde. +Alors, saint Pierre:</p> + +<p>«—Croyez-moi, monsieur Martin, il ne +faut pas ainsi vous mettre le coeur à l'envers, +car vous pourriez en avoir quelque mauvais +coup de sang. Ce n'est pas votre faute, +après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, +doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine +en purgatoire.</p> + +<p>«—Ah! par charité, grand saint Pierre! +faites que je puisse au moins les voir et les +consoler.</p> + +<p>«—Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez +vite ces sandales, car les chemins ne +sont pas beaux de reste... Voilà qui est +bien. Maintenant, cheminez droit devant +vous. Voyez vous là-bas, au fond, en tournant? +Vous trouverez une porte d'argent +toute constellée de croix noires... à main +droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... +Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.</p> + +<hr> + +<p>«Et je cheminai... je cheminai! Quelle +battue! j'ai la chair de poule, rien que d'y +songer. Un petit sentier, plein de ronces, +d'escarboucles qui luisaient et de serpents +qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte d'argent.</p> + +<p>«—Pan! pan!</p> + +<p>«—Qui frappe! me fait une voix rauque +et dolente.</p> + +<p>«—Le curé de Cucugnan.</p> + +<p>«—De...?</p> + +<p>«—De Cucugnan.</p> + +<p>«—Ah!... Entrez.</p> + +<p>«J'entrai. Un grand bel ange, avec des +ailes sombres comme la nuit, avec une robe +resplendissante comme le jour, avec une +clef de diamant pendue à sa ceinture, écrivait, +cra-cra, dans un grand livre plus gros +que celui de saint Pierre...</p> + +<p>«—Finalement, que voulez-vous et que +demandez-vous? dit l'ange.</p> + +<p>«—Bel ange de Dieu, je veux savoir,— +je suis bien curieux peut-être,—si vous +avez ici les Cucugnanais.</p> + +<p>«—Les?...</p> + +<p>«—Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... +que c'est moi qui suis leur +prieur.</p> + +<p>«—Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas?</p> + +<p>«—Pour vous servir, monsieur l'ange.</p> + +<hr> + +<p>«—Vous dites donc Cucugnan...</p> + +<p>«Et l'ange ouvre et feuillette son grand +livre, mouillant son doigt de salive pour que +le feuillet glisse mieux...</p> + +<p>«—Cucugnan, dit-il en poussant un long +soupir... Monsieur Martin, nous n'avons en +purgatoire personne de Cucugnan.</p> + +<p>«—Jésus! Marie! Joseph! personne de +Cucugnan en purgatoire! O grand Dieu! où +sont-ils donc?</p> + +<p>«—Eh! saint homme, ils sont en paradis. +Où diantre voulez-vous qu'ils soient?</p> + +<p>«—Mais j'en viens, du paradis...</p> + +<p>«—Vous en venez!!... Eh bien?</p> + +<p>«—Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! +bonne mère des anges!...</p> + +<p>«—Que voulez-vous, monsieur le curé? +s'ils ne sont ni en paradis ni en purgatoire, +il n'y a pas de milieu, ils sont...</p> + +<p>«—Sainte croix! Jésus, fils de David! +Aï! aï! aï! est-il possible?... Serait-ce un +mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant +je n'ai pas entendu chanter le coq!... +Aï! pauvres nous! comment irai-je en paradis +si mes Cucugnanais n'y sont pas?</p> + +<p>«—Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, +puisque vous voulez, coûte que coûte, être +sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi +il retourne, prenez ce sentier, filez en courant, +si vous savez courir... Vous trouverez, +à gauche, un grand portail. Là, vous vous +renseignerez sur tout. Dieu vous le donne!</p> + +<p>«Et l'ange ferma la porte.</p> + +<hr> + +<p>«C'était un long sentier tout pavé de +braise rouge. Je chancelais comme si j'avais +bu; à chaque pas, je trébuchais; j'étais tout +en eau, chaque poil de mon corps avait sa +goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, +ma foi, grâce aux sandales que le bon saint +Pierre m'avait prêtées, je ne me brûlai pas +les pieds.</p> + +<p>«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, +je vis à ma main gauche une porte... +non, un portail, un énorme portail, tout +bâillant, comme la porte d'un grand four. +Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on ne +demande pas mon nom; là, point de registre. +Par fournées et à pleine porte, on entre là, +mes frères, comme le dimanche vous entrez +au cabaret.</p> + +<p>«Je suais à grosses gouttes, et pourtant +j'étais transi, j'avais le frisson. Mes cheveux +se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair +rôtie, quelque chose comme l'odeur qui se +répand dans notre Cucugnan quand Éloy, le +maréchal, brûle pour la ferrer la botte d'un +vieil âne. Je perdais haleine dans cet air +puant et embrasé; j'entendais une clameur +horrible, des gémissements, des hurlements +et des jurements.</p> + +<p>«—Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, +toi?—me fait, en me piquant de sa fourche, +un démon cornu.</p> + +<p>«—Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami +de Dieu.</p> + +<p>«—Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de +teigneux! que viens-tu faire ici?...</p> + +<p>«—Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, +que je ne puis plus me tenir sur mes jambes... +Je viens... je viens de loin... humblement +vous demander... si... si, par coup de hasard... +vous n'auriez pas ici... quelqu'un... +quelqu'un de Cucugnan...</p> + +<p>«—Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, +comme si tu ne savais pas que tout Cucugnan +est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, +et tu verras comme nous les arrangeons ici, +tes fameux Cucugnanais...</p> + +<hr> + +<p>«Et je vis, au milieu d'un épouvantable +tourbillon de flamme:</p> + +<p>«Le long Coq-Galine,—vous l'avez tous +connu, mes frères,—Coq-Galine, qui se +grisait si souvent, et si souvent secouait les +puces à sa pauvre Clairon.</p> + +<p>«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... +avec son nez en l'air... qui couchait toute +seule à la grange... Il vous en souvient, +mes drôles!... Mais passons, j'en ai trop dit.</p> + +<p>«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait +son huile avec les olives de M. Julien.</p> + +<p>«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, +pour avoir plus vite noué sa gerbe, puisait +à poignées aux gerbiers.</p> + +<p>«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien +la roue de sa brouette.</p> + +<p>«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau +de son puits.</p> + +<p>«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait +portant le bon Dieu, filait son chemin, +la barrette sur la tête et la pipe au bec... +et fier comme Artaban... comme s'il avait +rencontré un chien.</p> + +<p>«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et +Pierre, et Toni...</p> + +<hr> + +<p>Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en +voyant, dans l'enfer tout ouvert, qui son +père et qui sa mère, qui sa grand'mère et +qui sa soeur...</p> + +<p>—Vous sentez bien, mes frères, reprit le +bon abbé Martin, vous sentez bien que ceci +ne peut pas durer. J'ai charge d'âmes, et je +veux, je veux vous sauver de l'abîme où +vous êtes tous en train de rouler tête première. +Demain je me mets à l'ouvrage, pas +plus tard que demain. Et l'ouvrage ne manquera +pas! Voici comment je m'y prendrai. +Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire +avec ordre. Nous irons rang par rang, comme +à Jonquières quand on danse.</p> + +<p>«Demain lundi, je confesserai les vieux +et les vieilles. Ce n'est rien.</p> + +<p>«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait.</p> + +<p>«Mercredi, les garçons et les filles. Cela +pourra être long.</p> + +<p>«Jeudi, les hommes. Nous couperons +court.</p> + +<p>«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas +d'histoires!</p> + +<p>«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop +d'un jour pour lui tout seul.</p> + +<p>«Et, si dimanche nous avons fini, nous +serons bien heureux.</p> + +<p>«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé +est mûr, il faut le couper; quand le vin est +tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge +sale, il s'agit de le laver, et de le bien laver.</p> + +<p>«C'est la grâce que je vous souhaite. +<i>Amen!</i></p> + +<hr> + +<p>Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.</p> + +<p>Depuis ce dimanche mémorable, le parfum +des vertus de Cucugnan se respire à +dix lieues à l'entour.</p> + +<p>Et le bon pasteur M. Martin, heureux et +plein d'allégresse, a rêvé l'autre nuit que, +suivi de tout son troupeau, il gravissait, en +resplendissante procession, au milieu des +cierges allumés, d'un nuage d'encens qui +embaumait et des enfants de choeur qui +chantaient <i>Te Deum</i>, le chemin éclairé de la +cité de Dieu.</p> + +<p>Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, +telle que m'a ordonné de vous le dire ce +grand gueusard de Roumanille, qui la tenait +lui-même d'un autre bon compagnon.</p> + + +<br><br> + +<h3>LES VIEUX.</h3> + +<p>Une lettre, père Azan?</p> + +<p>—Oui, monsieur... ça vient de Paris.</p> + +<p>Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce +brave père Azan... Pas moi. Quelque chose +me disait que cette Parisienne de la rue +Jean-Jacques, tombant sur ma table à l'improviste +et de si grand matin, allait me faire +perdre toute ma journée. Je ne me trompais +pas, voyez plutôt:</p> + +<p><i>Il faut que tu me rendes un service, mon +ami. Tu vas fermer ton moulin pour un jour +et t'en aller tout de suite à Eyguières... +Eyguières est un gros bourg à trois ou quatre +lieues de chez toi,—une promenade. En arrivant, +tu demanderas le couvent des Orphelines. +La première maison après le couvent +est une maison basse à volets gris avec un +jardinet derrière. Tu entreras sans frapper,—la +porte est toujours ouverte,—et, en +entrant, tu crieras bien fort: «Bonjour, +braves gens! Je suis l'ami de Maurice...» +Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais +vieux, vieux, archivieux, te tendre les bras +du fond de leurs grands fauteuils, et tu les +embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, +comme s'ils étaient à toi. Puis vous causerez; +ils te parleront de moi, rien que de moi; ils +te raconteront mille folies que tu écouteras +sans rire... Tu ne riras pas, hein?... Ce sont +mes grands-parents, deux êtres dont je suis +toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix +ans... Dix ans, c'est long! Mais que veux-tu? +moi, Paris me tient; eux, c'est le grand âge... +Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se +casseraient en route... Heureusement, tu es +là-bas, mon cher meunier, et, en t'embrassant, +les pauvres gens croiront m'embrasser un peu +moi-même... Je leur ai si souvent parlé de +nom et de cette bonne amitié dont...</i></p> + +<p>Le diable soit de l'amitié! Justement ce +matin-là il faisait un temps admirable, mais +qui ne valait rien pour courir les routes: +trop de mistral et trop de soleil, une vraie +journée de Provence. Quand cette maudite +lettre arriva, j'avais déjà choisi mon <i>cagnard</i> +(abri) entre deux roches, et je rêvais de +rester là tout le jour, comme un lézard, à +boire de la lumière, en écoutant chanter les +pins... Enfin, que voulez-vous faire? Je fermai +le moulin en maugréant, je mis la clef +sous la chatière. Mon bâton, ma pipe, et me +voilà parti.</p> + +<p>J'arrivai à Eyguières vers deux heures. +Le village était désert, tout le monde aux +champs. Dans les ormes du cours, blancs de +poussière, les cigales chantaient comme en +pleine Crau. Il y avait bien sur la place de +la mairie un âne qui prenait le soleil, un +vol de pigeons sur la fontaine de l'église; +mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. +Par bonheur une vieille fée m'apparut tout +à coup, accroupie et filant dans l'encoignure +de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; +et comme cette fée était très puissante, elle +n'eut qu'à lever sa quenouille: aussitôt le +couvent des Orphelines se dressa devant +moi comme par magie... C'était une grande +maison maussade et noire, toute fière de +montrer au-dessus de son portail en ogive +une vieille croix de grès rouge avec un peu +de latin autour. A côté de cette maison, j'en +aperçus une autre plus petite. Des volets +gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout +de suite, et j'entrai sans frapper.</p> + +<p>Je reverrai toute ma vie ce long corridor +frais et calme, la muraille peinte en rose, le +jardinet qui tremblait, au fond à travers un +store de couleur claire, et sur tous les panneaux +des fleurs et des violons fanés. Il me +semblait que j'arrivais chez quelque vieux +bailli du temps de Sedaine... Au bout du +couloir, sur la gauche, par une porte entr'ouverte +on entendait le tic tac d'une grosse +horloge et une voix d'enfant, mais d'enfant +à l'école, qui lisait en s'arrêtant à chaque +syllabe: A... lors... saint... I... ré... née... +s'é... cri... a... Je... suis... le... fro... ment... +du... Seigneur... Il... faut... que... je... sois... +mou... lu... par... la... dent... de... ces... a... +ni... maux... Je m'approchai doucement de +cette porte et je regardai.</p> + +<p>Dans le calme et le demi-jour d'une petite +chambre, un bon vieux à pommettes roses, +ridé jusqu'au bout des doigts, dormait au +fond d'un fauteuil, la bouche ouverte, les +mains sur ses genoux. A ses pieds, une +fillette habillée de bleu,—grande pèlerine +et petit béguin, le costume des orphelines,—lisait +la Vie de saint Irénée dans un livre +plus gros qu'elle... Cette lecture miraculeuse +avait opéré sur toute la maison. Le +vieux dormait dans son fauteuil, les mouches +au plafond, les canaris dans leur cage, +là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge +ronflait, tic tac, tic tac. Il n'y avait d'éveillé +dans toute la chambre qu'une grande bande +de lumière qui tombait droite et blanche +entre les volets clos, pleine d'étincelles +vivantes et de valses microscopiques... Au +milieu de l'assoupissement général, l'enfant +continuait sa lecture d'un air grave: +Aus... si... tôt... deux... lions... se... pré...ci... +pi... tè... rent... sur... lui... et... le... dé... vo... +rè... rent... C'est à ce moment que j'entrai... +Les lions de saint Irénée se précipitant dans +la chambre n'y auraient pas produit plus de +stupeur que moi. Un vrai coup de théâtre! +La petite pousse un cri, le gros livre tombe, +les canaris, les mouches se réveillent, la +pendule sonne, le vieux se dresse en sursaut, +tout effaré, et moi-même, un peu troublé, +je m'arrête sur le seuil en criant bien +fort:</p> + +<p>—Bonjour, braves gens! je suis l'ami de +Maurice.</p> + +<p>Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre +vieux, si vous l'aviez vu venir vers moi les +bras tendus, m'embrasser, me serrer les +mains, courir égaré dans la chambre, en +faisant:</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!...</p> + +<p>Toutes les rides de son visage riaient. Il +était rouge. Il bégayait:</p> + +<p>—Ah! monsieur... ah! monsieur...</p> + +<p>Puis il allait vers le fond en appelant:</p> + +<p>—Mamette!</p> + +<p>Une porte qui s'ouvre, un trot de souris +dans le couloir... c'était Mamette. Rien de +joli comme cette petite vieille avec son bonnet +à coque, sa robe carmélite, et son mouchoir +brodé qu'elle tenait à la main pour me +faire honneur, à l'ancienne mode... Chose +attendrissante! ils se ressemblaient. Avec +un tour et des coques jaunes, il aurait pu +s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la +vraie Mamette avait du beaucoup pleurer +dans sa vie, et elle était encore plus ridée +que l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait +près d'elle une enfant de l'orphelinat, petite +garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait +jamais; et de voir ces vieillards protégés +par ces orphelines, c'était ce qu'on peut +imaginer de plus touchant.</p> + +<p>En entrant, Mamette avait commencé par +me faire une grande révérence, mais d'un +mot le vieux lui coupa sa révérence en +deux:</p> + +<p>—C'est l'ami de Maurice...</p> + +<p>Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, +perd son mouchoir, qui devient rouge, toute +rouge, encore plus rouge que lui... Ces +vieux! ça n'a qu'une goutte de sang dans +les veines, et à la moindre émotion elle leur +saute au visage...</p> + +<p>—Vite, vite, une chaise... dit la vieille à +sa petite.</p> + +<p>—Ouvre les volets... crie le vieux à la +sienne.</p> + +<p>Et, me prenant chacun par une main, ils +m'emmenèrent en trottinant jusqu'à la fenêtre, +qu'on a ouverte toute grande pour +mieux me voir. On approche les fauteuils, +je m'installe entre les deux sur un pliant, +les petites bleues derrière nous, et l'interrogatoire +commence:</p> + +<p>—Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? +Pourquoi ne vient-il pas? Est-ce qu'il est +content?...</p> + +<p>Et patati! et patata! Comme cela pendant +des heures.</p> + +<p>Moi, je répondais de mon mieux à toutes +leurs questions, donnant sur mon ami les +détails que je savais, inventant effrontément +ceux que je ne savais pas, me gardant +surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqué +si ses fenêtres fermaient bien ou de +quelle couleur était le papier de sa chambre.</p> + +<p>—Le papier de sa chambre!... Il est +bleu, madame, bleu clair, avec des guirlandes...</p> + +<p>—Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; +et elle ajoutait en se tournant vers +son mari: C'est un si brave enfant!</p> + +<p>—Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait +l'autre avec enthousiasme.</p> + +<p>Et, tout le temps que je parlais, c'étaient +entre eux des hochements de tête, de petits +rires fins, des clignements d'yeux, des airs +entendus, ou bien encore le vieux qui se +rapprochait pour me dire:</p> + +<p>—Parlez plus fort... Elle a l'oreille un +peu dure.</p> + +<p>Et elle de son côté:</p> + +<p>—Un peu plus haut, je vous prie!... Il +n'entend pas très bien...</p> + +<p>Alors j'élevais la voix; et tous deux me +remerciaient d'un sourire; et dans ces sourires +fanés qui se penchaient vers moi, +cherchant jusqu'au fond de mes yeux +l'image de leur Maurice, moi, j'étais tout +ému de la retrouver cette image, vague, +voilée, presque insaisissable, comme si je +voyais mon ami me sourire, très loin, dans +un brouillard.</p> + +<hr> + +<p>Tout à coup le vieux se dresse sur son +fauteuil:</p> + +<p>—Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-être +pas déjeuné!</p> + +<p>Et Mamette, effarée, les bras au ciel:</p> + +<p>—Pas déjeuné!... Grand Dieu!</p> + +<p>Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, +et j'allais répondre que ce brave enfant +n'attendait jamais plus tard que midi pour +se mettre à table. Mais non, c'était bien de +moi qu'on parlait; et il faut voir quel branle-bas +quand j'avouai que j'étais encore à +jeun:</p> + +<p>—Vite le couvert, petites bleues! La +table au milieu de la chambre, la nappe du +dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions +pas tant, s'il vous plaît! et dépêchons-nous...</p> + +<p>Je crois bien qu'elles se dépêchaient. A +peine le temps de casser trois assiettes le +déjeuner se trouva servi.</p> + +<p>—Un bon petit déjeuner! me disait Mamette +en me conduisant à table; seulement +vous serez tout seul... Nous autres, nous +avons déjà mangé ce matin.</p> + +<p>Ces pauvres vieux! à quelque heure qu'on +les prenne, ils ont toujours mangé le matin.</p> + +<p>Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était +deux doigts de lait, des dattes et une <i>barquette</i>, +quelque chose comme un échaudé; +de quoi la nourrir elle et ses canaris au +moins pendant huit jours... Et dire qu'à moi +seul je vins à bout de toutes ces provisions!... +Aussi quelle indignation autour de +la table! Comme les petites bleues chuchotaient +en se poussant du coude, et là-bas, +au fond de leur cage, comme les canaris +avaient l'air de se dire: «Oh! ce monsieur +qui mange toute la <i>barquette</i>!»</p> + +<p>Je la mangeai toute, en effet, et presque +sans m'en apercevoir, occupé que j'étais à +regarder autour de moi dans cette chambre +claire et paisible où flottait comme une +odeur de choses anciennes... Il y avait surtout +deux petits lits dont je ne pouvais pas +détacher mes yeux. Ces lits, presque deux +berceaux, je me les figurais le matin, au +petit jour, quand ils sont encore enfouis +sous leurs grands rideaux à franges. Trois +heures sonnent. C'est l'heure où tous les +vieux se réveillent:</p> + +<p>—Tu dors, Mamette?</p> + +<p>—Non, mon ami.</p> + +<p>—N'est-ce pas que Maurice est un brave +enfant?</p> + +<p>—Oh! oui c'est un brave enfant.</p> + +<p>Et j'imaginais comme cela toute une causerie, +rien que pour avoir vu ces deux petits +lits de vieux, dressés l'un à côté de l'autre...</p> + +<p>Pendant ce temps, un drame terrible se +passait à l'autre bout de la chambre, devant +l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là-haut, +sur le dernier rayon, certain bocal de cerises +à l'eau-de-vie qui attendait Maurice depuis +dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. +Malgré les supplications de Mamette, +le vieux avait tenu à aller chercher ses cerises +lui-même; et, monté sur une chaise +au grand effroi de sa femme, il essayait +d'arriver là-haut... Vous voyez le tableau +d'ici, le vieux qui tremble et qui se hisse, +les petites bleues cramponnées à sa chaise, +Mamette derrière lui haletante, les bras +tendus, et sur tout cela un léger parfum de +bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte +et des grandes piles de linge roux... C'était +charmant.</p> + +<p>Enfin, après bien des efforts, on parvint +à le tirer de l'armoire, ce fameux bocal, et +avec lui une vieille timbale d'argent toute +bosselée, la timbale de Maurice quand il +était petit. On me la remplit de cerises jusqu'au +bord; Maurice les aimait tant, les +cerises! Et tout en me servant, le vieux me +disait à l'oreille d'un air de gourmandise:</p> + +<p>—Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir +en manger!... C'est ma femme qui les +a faites... Vous allez goûter quelque chose +de bon.</p> + +<p>Hélas sa femme les avait faites, mais elle +avait oublié de les sucrer. Que voulez-vous? +on devient distrait en vieillissant. Elles +étaient atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... +Mais cela ne m'empêcha pas de les +manger jusqu'au bout, sans sourciller.</p> + +<hr> + +<p>Le repas terminé, je me levai pour prendre +congé de mes hôtes. Ils auraient bien +voulu me garder encore un peu pour causer +du brave enfant, mais le jour baissait, le +moulin était loin, il fallait partir.</p> + +<p>Le vieux s'était levé en même temps que +moi.</p> + +<p>—Mamette, mon habit!... Je veux le +conduire jusqu'à la place.</p> + +<p>Bien sûr qu'au fond d'elle-même Mamette +trouvait qu'il faisait déjà un peu frais pour +me conduire jusqu'à la place; mais elle n'en +laissa rien paraître. Seulement, pendant +qu'elle l'aidait à passer les manches de son +habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons +de nacre, j'entendais la chère créature +qui lui disait doucement:</p> + +<p>—Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Et lui, d'un petit air malin:</p> + +<p>—Hé! hé!... je ne sais pas... peut-être...</p> + +<p>Là-dessus, ils se regardaient en riant, +et les petites bleues riaient de les voir rire, +et dans leur coin les canaris riaient aussi à +leur manière... Entre nous, je crois que l'odeur +des cerises les avait tous un peu grisés.</p> + +<p>...La nuit tombait, quand nous sortîmes, +le grand-père et moi. La petite bleue nous +suivait de loin pour le ramener; mais lui +ne la voyait pas, et il était tout fier de marcher +à mon bras, comme un homme. Mamette, +rayonnante, voyait cela du pas de sa +porte, et elle avait en nous regardant de +jolis hochements de tête qui semblaient dire: +«Tout de même, mon pauvre homme!... +il marche encore.»</p> +<br><br> + + +<h3>BALLADES EN PROSE</h3> + +<p>En ouvrant ma porte ce matin, il y avait +autour de mon moulin un grand tapis de +gelée blanche. L'herbe luisait et craquait +comme du verre; toute la colline grelottait... +Pour un jour ma chère Provence +s'était déguisée en pays du Nord; et c'est +parmi les pins frangés de givre, les touffes +de lavandes épanouies en bouquets de cristal, +que j'ai écrit ces deux ballades d'une +fantaisie un peu germanique, pendant que +la gelée m'envoyait ses étincelles blanches, +et que là-haut, dans le ciel clair, de grands +triangles de cigognes venues du pays de +Henri Heine descendaient vers la Camargue +en criant: «Il fait froid... froid... froid.»</p> + +<p>I</p> + + +<p>LA MORT DU DAUPHIN.</p> + + +<p>Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin +va mourir... Dans toutes les églises du +royaume, le Saint-Sacrement demeure +exposé nuit et jour et de grands cierges +brûlent pour la guérison de l'enfant royal. +Les rues de la vieille résidence sont tristes +et silencieuses, les cloches ne sonnent plus, +les voitures vont au pas... Aux abords du +palais, les bourgeois curieux regardent, à +travers les grilles, des suisses à bedaines +dorées qui causent dans les cours d'un air +important.</p> + +<p>Tout le château est en émoi... Des chambellans, +des majordomes, montent et descendent +en courant les escaliers de marbre... +Les galeries sont pleines de pages et de +courtisans en habits de soie qui vont d'un +groupe à l'autre quêter des nouvelles à voix +basse... Sur les larges perrons, les dames +d'honneur éplorées se font de grandes révérences +en essuyant leurs yeux avec de jolis +mouchoirs brodés.</p> + +<p>Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée +de médecins en robe. On les voit, à +travers les vitres, agiter leurs longues manches +noires et incliner doctoralement leurs +perruques à marteaux... Le gouverneur et +l'écuyer du petit Dauphin se promènent +devant la porte, attendant les décisions de +la Faculté. Des marmitons passent à côté +d'eux sans les saluer. M. l'écuyer jure comme +un païen, M. le gouverneur récite des vers +d'Horace... Et pendant ce temps-là, là-bas, +du côté des écuries, on entend un long hennissement +plaintif. C'est l'alezan du petit +Dauphin que les palefreniers oublient et qui +appelle tristement devant sa mangeoire vide.</p> + +<p>Et le roi? Où est monseigneur le roi?... +Le roi s'est enfermé tout seul dans une +chambre, au bout du château... Les Majestés +n'aiment pas qu'on les voie pleurer... Pour +la reine, c'est autre chose... Assise au chevet +du petit Dauphin, elle a son beau visage +baigné de larmes, et sanglote bien haut +devant tous, comme ferait une drapière.</p> + +<p>Dans sa couchette de dentelles, le petit +Dauphin, plus blanc que les coussins sur +lesquels il est étendu, repose, les yeux fermés. +On croit qu'il dort; mais non! Le petit +Dauphin ne dort pas... Il se retourne vers +sa mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit:</p> + +<p>—Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? +Est-ce que vous croyez bonnement +que je m'en vas mourir?</p> + +<p>La reine veut répondre. Les sanglots l'empêchent +de parler.</p> + +<p>—Ne pleurez donc pas, madame la reine; +vous oubliez que je suis le Dauphin, et que +les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi...</p> + +<p>La reine sanglote encore plus fort, et le +petit Dauphin commence à s'effrayer.</p> + +<p>—Holà, dit-il, je ne veux pas que la mort +vienne me prendre, et je saurai bien l'empêcher +d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse +venir sur l'heure quarante lansquenets très +forts pour monter la garde autour de notre +lit!... Que cent gros canons veillent nuit et +jour, mèche allumée, sous nos fenêtres! Et +malheur à la mort, si elle ose s'approcher +de nous!...</p> + +<p>Pour complaire à l'enfant royal, la reine +fait un signe. Sur l'heure, on entend les +gros canons qui roulent dans la cour; et +quarante grands lansquenets, la pertuisane +au poing, viennent se ranger autour de la +chambre. Ce sont de vieux soudards à +moustaches grises. Le petit Dauphin bat +des mains en les voyant. Il en reconnaît un +et l'appelle:</p> + +<p>—Lorrain! Lorrain!</p> + +<p>Le soudard fait un pas vers le lit:</p> + +<p>—Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... +Fais voir un peu ton grand sabre... Si la +mort veut me prendre, il faudra la tuer, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Lorrain répond:</p> + +<p>—Oui, monseigneur...</p> + +<p>Et il a deux grosses larmes qui coulent +sur ses joues tannées.</p> + +<p>A ce moment, l'aumônier s'approche du +petit Dauphin et lui parle longtemps à voix +basse en lui montrant un crucifix. Le petit +Dauphin l'écoute d'un air fort étonné, puis +tout à coup l'interrompant:</p> + +<p>—Je comprends bien ce que vous me +dites, monsieur l'abbé; mais enfin est-ce que +mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir +à ma place, en lui donnant beaucoup d'argent?...</p> + +<p>L'aumônier continue à lui parler à voix +basse, et le petit Dauphin a l'air de plus en +plus étonné.</p> + +<p>Quand l'aumônier a fini, le petit Dauphin +reprend avec un gros soupir:</p> + +<p>—Tout ce que vous me dites là est bien +triste, monsieur l'abbé; mais une chose me +console, c'est que là-haut, dans le paradis +des étoiles, je vais être encore le Dauphin... +Je sais que le bon Dieu est mon cousin et +ne peut pas manquer de me traiter selon +mon rang.</p> + +<p>Puis il ajoute, en se tournant vers sa +mère:</p> + +<p>—Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, +mon pourpoint d'hermine blanche et mes +escarpins de velours! Je veux me faire brave +pour les anges et entrer au paradis en costume +de Dauphin.</p> + +<p>Une troisième fois, l'aumônier se penche +vers le petit Dauphin et lui parle longuement +à voix basse... Au milieu de son discours, +l'enfant royal l'interrompt avec colère:</p> + +<p>—Mais alors crie-t-il, d'être Dauphin, ce +n'est rien du tout!</p> + +<p>Et, sans vouloir plus rien entendre, le +petit Dauphin se tourne vers la muraille, et +il pleure amèrement.</p> + +<br> + +<p>II</p> + +<p>LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS.</p> + +<p>M. le sous-préfet est en tournée. Cocher +devant, laquais derrière, la calèche de la +sous-préfecture l'emporte majestueusement +au concours régional de la Combe-aux-Fées. +Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet +a mis son bel habit brodé, son petit +claque, sa culotte collante à bandes d'argent +et son épée de gala à poignée de nacre... +Sur ses genoux repose une grande serviette +en chagrin gaufré qu'il regarde tristement.</p> + +<p>M. le sous-préfet regarde tristement sa +serviette en chagrin gaufré; il songe au +fameux discours qu'il va falloir prononcer +tout à l'heure devant les habitants de la +Combe-aux-Fées:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés...</p> + +<p>Mais il a beau tortiller la soie blonde de +ses favoris et répéter vingt fois de suite:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés... la +suite du discours ne vient pas.</p> + +<p>La suite du discours ne vient pas... Il fait +si chaud dans cette calèche!... A perte de +vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie +sous le soleil du Midi... L'air est embrasé... +et sur les ormeaux du bord du chemin, tout +couverts de poussière blanche, des milliers +de cigales se répondent d'un arbre à l'autre... +Tout à coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas, +au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir +un petit bois de chênes verts qui +semble lui faire signe.</p> + +<p>Le petit bois de chênes verts semble lui +faire signe:</p> + +<p>—Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; +pour composer votre discours, vous +serez beaucoup mieux sous mes arbres...</p> + +<p>M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas +de sa calèche et dit à ses gens de l'attendre, +qu'il va composer son discours dans le petit +bois de chênes verts.</p> + +<p>Dans le petit bois de chênes verts il y a +des oiseaux, des violettes, et des sources +sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu +M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa +serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont +eu peur et se sont arrêtés de chanter, les +sources n'ont plus osé faire de bruit, et les +violettes se sont cachées dans le gazon... +Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de +sous-préfet, et se demande à voix basse quel +est ce beau seigneur qui se promène en culotte +d'argent.</p> + +<p>A voix basse, sous la feuillée, on se demande +quel est ce beau seigneur en culotte +d'argent... Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet, +ravi du silence et de la fraîcheur du +bois, relève les pans de son habit, pose son +claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse +au pied d'un jeune chêne; puis il ouvre sur +ses genoux sa grande serviette de chagrin +gaufré et en tire une large feuille de papier +ministre.</p> + +<p>—C'est un artiste! dit la fauvette.</p> + +<p>—Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un +artiste, puisqu'il a une culotte en argent; +c'est plutôt un prince.</p> + +<p>—C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.</p> + +<p>—Ni un artiste, ni un prince, interrompt +un vieux rossignol, qui a chanté toute une +saison dans les jardins de la sous-préfecture... +Je sais ce que c'est: c'est un sous-préfet!</p> + +<p>Et tout le petit bois va chuchotant:</p> + +<p>—C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet!</p> + +<p>—Comme il est chauve! remarque une +alouette à grande huppe.</p> + +<p>Les violettes demandent:</p> + +<p>—Est-ce que c'est méchant?</p> + +<p>—Est-ce que c'est méchant? demandent +les violettes.</p> + +<p>Le vieux rossignol répond:</p> + +<p>—Pas du tout!</p> + +<p>Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent +à chanter, les sources à courir, les +violettes à embaumer, comme si le monsieur +n'était pas là... Impassible au milieu de tout +ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque +dans son coeur la Muse des comices agricoles, +et, le crayon levé, commence à déclamer +de sa voix de cérémonie:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés...</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés, dit le +sous-préfet de sa voix de cérémonie...</p> + +<p>Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne +et ne voit rien qu'un gros pivert qui le regarde +en riant, perché sur son claque. Le +sous-préfet hausse les épaules et veut continuer +son discours; mais le pivert l'interrompt +encore et lui crie de loin:</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>—Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, +qui devient tout rouge; et, chassant +d'un geste cette bête effrontée, il reprend +de plus belle:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés...</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés..., a +repris le sous-préfet de plus belle.</p> + +<p>Mais alors, voilà les petites violettes qui +se haussent vers lui sur le bout de leurs +tiges et qui lui disent doucement:</p> + +<p>—Monsieur le sous-préfet, sentez-vous +comme nous sentons bon?</p> + +<p>Et les sources lui font sous la mousse une +musique divine; et dans les branches, au-dessus +de sa tête, des tas de fauvettes viennent +lui chanter leurs plus jolis airs; et tout +le petit bois conspire pour l'empêcher de +composer son discours.</p> + +<p>Tout le petit bois conspire pour l'empêcher +de composer son discours... M. le sous-préfet, +grisé de parfums, ivre de musique, essaye +vainement de résister au nouveau charme +qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, dégrafe +son bel habit, balbutie encore deux ou trois +fois:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés... Messieurs +et chers admi... Messieurs et chers...</p> + +<p>Puis il envoie les administrés au diable; +et la Muse des comices agricoles n'a plus +qu'à se voiler la face.</p> + +<p>Voile-toi la face, ô Muse, des comices agricoles!... +Lorsque, au bout d'une heure, les +gens de la sous-préfecture, inquiets de leur +maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont +vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur... +M. le sous-préfet était couché sur le +ventre, dans l'herbe, débraillé comme un +bohème. Il avait mis son habit bas;... et, +tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet +faisait des vers.</p> +<br><br> + + + +<h3>LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU</h3> + +<p>Un matin du mois d'octobre, quelques +jours avant de quitter Paris, je vis arriver +chez moi,—pendant que je déjeunais,—un +vieil homme en habit râpé, cagneux, crotté, +l'échine basse, grelottant sur ses longues +jambes comme un échassier déplumé. C'était +Bixiou. Oui, Parisiens, votre Bixiou, le +féroce et charmant Bixiou, ce railleur enragé +qui vous a tant réjouis depuis quinze +ans avec ses pamphlets et ses caricatures... +Ah! le malheureux, quelle détresse! Sans +une grimace qu'il fit en entrant, jamais je +ne l'aurais reconnu.</p> + +<p>La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux +dents comme une clarinette, l'illustre et lugubre +farceur s'avança jusqu'au milieu de la +chambre et vint se jeter contre ma table en +disant d'une voix dolente:</p> + +<p>—Ayez pitié d'un pauvre aveugle!...</p> + +<p>C'était si bien imité que je ne pus m'empêcher +de rire. Mais lui, très froidement:</p> + +<p>—Vous croyez que je plaisante... regardez +mes yeux.</p> + +<p>Et il tourna vers moi deux grandes +prunelles blanches sans regard.</p> + +<p>—Je suis aveugle, mon cher, aveugle +pour la vie... Voilà ce que c'est que d'écrire +avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux +à ce joli métier; mais là, brûlé à fond... +jusqu'aux bobèches! ajouta-t-il en me montrant +ses paupières calcinées où ne restait +plus l'ombre d'un cil.</p> + +<p>J'étais si ému que je ne trouvai rien à lui +dire. Mon silence l'inquiéta:</p> + +<p>—Vous travaillez?</p> + +<p>—Non, Bixiou, je déjeune. Voulez-vous +en faire autant?</p> + +<p>Il ne répondit pas, mais au frémissement +de ses narines, je vis bien qu'il mourait +d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et +je le fis asseoir près de moi.</p> + +<p>Pendant qu'on le servait, le pauvre diable +flairait la table avec un petit rire:</p> + +<p>—Ça a l'air bon tout ça. Je vais me +régaler; il y a si longtemps que je ne déjeune +plus! Un pain d'un sou tous les matins, en +courant les ministères... car, vous savez, je +cours les ministères, maintenant; c'est ma +seule profession. J'essaye d'accrocher un +bureau de tabac... Qu'est-ce que voulez? il +faut qu'on mange à la maison. Je ne peux +plus dessiner; je ne peux plus écrire... +Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai rien dans la +tête, moi; je n'invente rien. Mon métier, +c'était de voir les grimaces de Paris et de les +faire; à présent il n'y a plus moyen... Alors +j'ai pensé à un bureau de tabac; pas sur les +boulevards, bien entendu. Je n'ai pas droit +à cette faveur, n'étant ni mère de danseuse, +ni veuve d'officier supérieur. Non! simplement +un petit bureau de province, quelque part +bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai +une forte pipe en porcelaine; je m'appellerai +Hans ou Zébédé, comme dans Erckmann-Chatrian, +et je me consolerai de ne plus +écrire en faisant des cornets de tabac avec +les oeuvres de mes contemporains.</p> + +<p>«Voilà tout ce que je demande. Pas grand +chose, n'est ce pas?... Eh bien, c'est le diable +pour y arriver... Pourtant les protections ne +devraient pas me manquer. J'étais très lancé +autrefois. Je dînais chez le maréchal, chez +le prince, chez les ministres; tous ces gens-là +voulaient m'avoir parce que je les amusais +ou qu'ils avaient peur de moi. A présent, je +ne fais plus peur à personne. O mes yeux! +mes pauvres yeux! Et l'on ne m'invite nulle +part. C'est si triste une tête d'aveugle à +table... Passez-moi le pain, je vous prie... +Ah! les bandits! ils me l'auront fait payer +cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis +six mois, je me promène dans tous les ministères +avec ma pétition. J'arrive le matin, à +l'heure où l'on allume les poêles et où l'on +fait faire un tour aux chevaux de Son Excellence +sur le sable de la cour; je ne m'en vais +qu'à la nuit, quand on apporte les grosses +lampes et que les cuisines commencent à +sentir bon...</p> + +<p>«Toute ma vie se passe sur les coffres à +bois des antichambres. Aussi les huissiers +me connaissent, allez. A l'Intérieur, ils +m'appellent: «Ce bon monsieur!» Et moi, +pour gagner leur protection, je fais des +calembours, ou je dessine d'un trait sur un +coin de leur buvards de grosses moustaches +qui les font rire... Voilà où j'en suis arrivé +après vingt ans de succès tapageurs, voilà la +fin d'une vie d'artiste!... Et dire qu'ils sont +en France quarante mille galopins à qui +notre profession fait venir l'eau à la bouche! +Dire qu'il y a tous les jours, dans les départements, +une locomotive qui chauffe pour +nous apporter des pancrées d'imbéciles +affamés de littérature et de bruit imprimé!... +Ah! province romanesque, si la misère de +Bixiou pouvait te servir de leçon!</p> + +<p>Là-dessus il se fourra le nez dans son assiette +et se mit à manger avidement, sans +dire un mot... C'était pitié de le voir faire. +A chaque minute, il perdait son pain, sa fourchette, +tâtonnait pour trouver son verre... +Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude.</p> + +<hr> + + + +<p>Au bout d'un moment, il reprit:</p> + +<p>—Savez-vous ce qu'il y a encore de plus +horrible pour moi? C'est de ne plus pouvoir +lire mes journaux. Il faut être du métier +pour comprendre cela... Quelquefois le soir, +en rentrant, j'en achète un, rien que pour +sentir cette odeur de papier humide et de +nouvelles fraîches... C'est si bon! et personne +pour me les lire! Ma femme pourrait +bien, mais elle ne veut pas: elle prétend +qu'on trouve dans les faits divers des choses +qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes +maîtresses, une fois mariées, il n'y +a pas plus bégueules qu'elles. Depuis que +j'en ai fait Mme Bixiou, celle-là s'est crue +obligée de devenir bigote, mais à un point!... +Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner +les yeux avec l'eau de la Salette! +Et puis, le pain bénit, les quêtes, la Sainte-Enfance, +les petits Chinois, que sais-je encore?... +Nous sommes dans les bonnes oeuvres +jusqu'au cou... Ce serait cependant +une bonne oeuvre de me lire mes journaux. +Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma fille +était chez nous, elle me les lirait, elle; mais, +depuis que je suis aveugle, je l'ai fait entrer +à Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une bouche +de moins à nourrir...</p> + +<p>«Encore une qui me donne de l'agrément, +celle-là! Il n'y a pas neuf ans qu'elle est +au monde, elle a déjà eu toutes les maladies... +Et triste! et laide! plus laide que moi, +si c'est possible... un monstre!... Que voulez-vous? +je n'ai jamais su faire que des +charges... Ah çà, mais je suis bon, moi, de +vous raconter mes histoires de famille. +Qu'est-ce que cela peut vous faire à vous?... +Allons, donnez-moi encore un peu de cette +eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. +En sortant d'ici je vais à l'instruction publique, +et, les huissiers n'y sont pas faciles à +dérider. C'est tous d'anciens professeurs.</p> + +<p>Je lui versai son eau-de-vie. Il commença +à la déguster par petites fois, d'un air attendri... +Tout à coup, je ne sais quelle fantaisie +le piquant, il se leva, son verre à la main, +promena un instant autour de lui sa tête de +vipère aveugle, avec le sourire aimable du +monsieur qui va parler, puis, d'une voix +stridente, comme pour haranguer un banquet +de deux cents couverts:</p> + +<p>—Aux arts! Aux lettres! A la presse!</p> + +<p>Et le voilà parti sur un toast de dix +minutes, la plus folle et la plus merveilleuse +improvisation qui soit jamais sortie de cette +cervelle de pitre.</p> + +<p>Figurez-vous une revue de fin d'année +intitulée: le <i>Pavé des lettres en</i> 186*; nos +assemblées soi-disant littéraires, nos papotages, +nos querelles, toutes les cocasseries +d'un monde excentrique, fumier d'encre, +enfer sans grandeur, où l'on s'égorge, où +l'on s'étripe, où l'on se détrousse, où l'on +parle intérêts et gros sous bien plus que +chez les bourgeois, ce qui n'empêche pas +qu'on y meure de faim plus qu'ailleurs; +toutes nos lâchetés, toutes nos misères; le +vieux baron T... de la Tombola s'en allant +faire «gna... gna... gna...» aux Tuileries +avec sa sébile et son habit barbeau; puis nos +morts de l'année, les enterrements à réclames, +l'oraison funèbre de monsieur le délégué +toujours la même: «Cher et regretté! +pauvre cher!» à un malheureux dont on +refuse de payer la tombe; et ceux qui se +sont suicidés, et ceux qui sont devenus fous; +figurez-vous tout cela, raconté, détaillé, gesticulé +par un grimacier de génie, vous +aurez alors une idée de ce que fut l'improvisation +de Bixiou.</p> + +<hr> + + + +<p>Son toast fini, son verre bu, il me demanda +l'heure et s'en alla, d'un air farouche, sans +me dire adieu... J'ignore comment les huissiers +de M. Duruy se trouvèrent de sa visite +ce matin-là; mais je sais bien que jamais de +ma vie je ne me suis senti si triste, si mal +en train qu'après le départ de ce terrible +aveugle. Mon encrier m'écoeurait, ma plume +me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller +loin, courir, voir des arbres, sentir quelque +chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! +que de fiel! quel besoin de baver sur tout, +de tout salir! Ah! le misérable...</p> + +<p>Et j'arpentais ma chambre avec fureur, +croyant toujours entendre le ricanement de +dégoût qu'il avait eu en me parlant de sa +fille.</p> + +<p>Tout à coup, près de la chaise où l'aveugle +s'était assis, je sentis quelque chose rouler +sous mon pied. En me baissant, je reconnus +son portefeuille, un gros portefeuille luisant, +à coins cassés, qui ne le quitte jamais et qu'il +appelle en riant sa poche à venin. Cette +poche, dans notre monde, était aussi renommée +que les fameux cartons de M. de +Girardin. On disait qu'il y avait des choses +terribles là dedans... L'occasion se présentait +belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille, +trop gonflé, s'était crevé en tombant, +et tous les papiers avaient roulé sur le tapis; +il me fallut les ramasser l'un après l'autre...</p> + +<p>Un paquet de lettres écrites sur du papier +à fleurs, commençant toutes: <i>Mon cher papa</i>, +et signées: <i>Céline Bixiou des Enfants de +Marie</i>.</p> + +<p>D'anciennes ordonnances pour des maladies +d'enfants: croup, convulsions, scarlatine, +rougeole... (la pauvre petite n'en avait +pas échappé une!)</p> + +<p>Enfin une grande enveloppe cachetée d'où +sortaient, comme d'un bonnet de fillette, +deux ou trois crins jaunes tout frisées; et +sur l'enveloppe, en grosse écriture tremblée, +une écriture d'aveugle:</p> + +<p><i>Cheveux de Céline, coupés le 13 mai, le +jour de son entrée là-bas</i>.</p> + +<p>Voilà ce qu'il y avait dans le portefeuille +de Bixiou.</p> + +<p>Allons, Parisiens, vous êtes tous les +mêmes. Le dégoût, l'ironie, un rire infernal, +des blagues féroces, et puis pour finir:... +<i>Cheveux de Céline coupés le 13 mai</i>.</p> + +<br><br> + + +<h3>LA LÉGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE +D'OR.</h3> + +<p>A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES.</p> + + +<p>En lisant votre lettre, madame, j'ai eu +comme un remords. Je m'en suis voulu de +la couleur un peu trop demi-deuil de mes +historiettes, et je m'étais promis de vous +offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, +de follement joyeux.</p> + +<p>Pourquoi serais-je triste, après tout? Je +vis à mille lieues des brouillards parisiens, +sur une colline lumineuse, dans le pays des +tambourins et du vin muscat. Autour de +chez moi tout n'est que soleil et musique; +j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphéons +de mésanges; le matin, les courlis +qui font: «Coureli! coureli!» à midi, les +cigales, puis les pâtres qui jouent du fifre, +et les belles filles brunes qu'on entend rire +dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal +choisi pour broyer du noir; je devrais plutôt +expédier aux dames des poèmes couleur de +rose et des pleins paniers de contes galants.</p> + +<p>Eh bien, non! je suis encore trop près de +Paris. Tous les jours, jusque dans mes pins, +il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses... +A l'heure même où j'écris ces lignes, +je viens d'apprendre la mort misérable du +pauvre Charles Barbara; et mon moulin en +est tout en deuil. Adieu les courlis et les +cigales! Je n'ai plus le coeur à rien de gai... +Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli +conte badin que je m'étais promis de vous +faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une +légende mélancolique.</p> + +<hr> + + + +<p>Il était une fois un homme qui avait une +cervelle d'or; oui, madame, une cervelle +toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les +médecins pensaient que cet enfant ne vivrait +pas, tant sa tête était lourde et son crâne +démesuré. Il vécut cependant et grandit au +soleil comme un beau plant d'olivier; seulement +sa grosse tête l'entraînait toujours, +et c'était pitié de le voir se cogner à tous +les meubles en marchant... Il tombait souvent. +Un jour, il roula du haut d'un perron +et vint donner du front contre un degré de +marbre, où son crâne sonna comme un +lingot. On le crut mort; mais, en le relevant, +on ne lui trouva qu'une légère blessure, avec +deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans +ses cheveux blonds. C'est ainsi que les parents +apprirent que l'enfant avait une cervelle +en or.</p> + +<p>La chose fut tenue secrète; le pauvre petit +lui-même ne se douta de rien. De temps en +temps, il demandait pourquoi on ne le laissait +plus courir devant la porte avec les garçonnets +de la rue.</p> + +<p>—On vous volerait, mon beau trésor! +lui répondait sa mère...</p> + +<p>Alors le petit avait grand'peur d'être volé; +il retournait jouer tout seul, sans rien dire, +et se trimbalait lourdement d'une salle à +l'autre...</p> + +<p>A dix-huit ans seulement, ses parents lui +révélèrent le don monstrueux qu'il tenait du +destin; et, comme ils l'avaient élevé et nourri +jusque-là, ils lui demandèrent en retour un +peu de son or. L'enfant n'hésita pas; sur +l'heure même,—comment? par quels +moyens? la légende ne l'a pas dit,—il s'arracha +du crâne un morceau d'or massif, un +morceau gros comme une noix, qu'il jeta +fièrement sur les genoux de sa mère... Puis +tout ébloui des richesses qu'il portait dans +la tête, fou de désirs, ivre de sa puissance, +il quitta la maison paternelle et s'en alla par +le monde en gaspillant son trésor.</p> + +<hr> + +<p>Du train dont il menait sa vie, royalement, +et semant l'or sans compter, on aurait dit +que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait +cependant, et à mesure on pouvait +voir les yeux s'éteindre, la joue devenir plus +creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche +folle, le malheureux, resté seul parmi +les débris du festin et les lustres qui pâlissaient, +s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il +avait déjà faite à son lingot; il était temps +de s'arrêter.</p> + +<p>Dès lors, ce fut une existence nouvelle. +L'homme à la cervelle d'or s'en alla vivre, +à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux +et craintif comme un avare, fuyant +les tentations, tâchant d'oublier lui-même +ces fatales richesses auxquelles il ne voulait +plus toucher... Par malheur, un ami l'avait +suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait +son secret.</p> + +<p>Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en +sursaut par une douleur à la tête, une effroyable +douleur; il se dressa éperdu, et vit, +dans un rayon de lune, l'ami qui fuyait en +cachant quelque chose sous son manteau...</p> + +<p>Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!...</p> + +<p>A quelque temps de là, l'homme à la cervelle +d'or devint amoureux, et cette fois tout +fut fini... Il aimait du meilleur de son âme +une petite femme blonde, qui l'aimait bien +aussi, mais qui préférait encore les pompons, +les plumes blanches et les jolis glands mordorés +battant le long des bottines.</p> + +<p>Entre les mains de cette mignonne créature,—moitié +oiseau, moitié poupée,—les +piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir. +Elle avait tous les caprices; et lui ne savait +jamais dire non; même, de peur de la peiner, +il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de +sa fortune.</p> + +<p>—Nous sommes donc bien riches? disait-elle.</p> + +<p>Le pauvre homme répondait:</p> + +<p>—Oh! oui... bien riches!</p> + +<p>Et il souriait avec amour au petit oiseau +bleu qui lui mangeait le crâne innocemment. +Quelquefois cependant la peur le prenait, il +avait des envies d'être avare; mais alors la +petite femme venait vers lui en sautillant, et +lui disait:</p> + +<p>—Mon mari, qui êtes si riche! achetez-moi +quelque chose de bien cher...</p> + +<p>Et il lui achetait quelque chose de bien +cher.</p> + +<p>Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, +un matin, la petite femme mourut, sans qu'on +sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor +touchait à sa fin; avec ce qui lui en restait, +le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. +Cloches à toute volée, lourds +carrosses tendus de noir, chevaux empanachés, +larmes d'argent dans le velours, +rien ne lui parut trop beau. Que lui importait +son or maintenant?... Il en donna pour +l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses +d'immortelles; il en donna partout, +sans marchander... Aussi, en sortant du +cimetière, il ne lui restait presque plus rien +de cette cervelle merveilleuse, à peine quelques +parcelles aux parois du crâne.</p> + +<p>Alors on le vit s'en aller dans les rues, +l'air égaré, les mains en avant, trébuchant +comme un homme ivre. Le soir, à l'heure +où les bazars s'illuminent, il s'arrêta devant +une large vitrine dans laquelle tout un fouillis +d'étoffes et de parures reluisait aux lumières, +et resta là longtemps à regarder deux bottines +de satin bleu bordées de duvet de +cygne. «Je sais quelqu'un à qui ces bottines +feraient bien plaisir,» se disait-il en souriant; +et, ne se souvenant déjà plus que la +petite femme était morte, il entra pour les +acheter.</p> + +<p>Du fond de son arrière-boutique, la marchande +entendit un grand cri; elle accourut +et recula de peur en voyant un homme debout, +qui s'accotait au comptoir et la regardait +douloureusement d'un air hébété. Il +tenait d'une main les bottines bleues à bordure +de cygne, et présentait l'autre main +toute sanglante, avec des raclures d'or au +bout des ongles.</p> + +<p>Telle est, madame, la légende de l'homme +à la cervelle d'or.</p> + +<hr> + + + +<p>Malgré ses airs de conte fantastique, cette +légende est vraie d'un bout à l'autre... Il y +a par le monde de pauvres gens qui sont +condamnés à vivre de leur cerveau, et payent +en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, +les moindres choses de la vie. C'est +pour eux une douleur de chaque jour; et +puis, quand ils sont las de souffrir...</p> + + +<br><br> + +<h3>LE POÈTE MISTRAL.</h3> + + +<p>Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru +me réveiller rue du Faubourg-Montmartre. +Il pleuvait, le ciel était gris, le moulin triste. +J'ai eu peur de passer chez moi cette froide +journée de pluie, et tout de suite l'envie +m'est venue d'aller me réchauffer un brin +auprès de Frédéric Mistral, ce grand poète +qui vit à trois lieues de mes pins, dans son +petit village de Maillane.</p> + +<p>Sitôt pensé, sitôt parti: une trique en +bois de myrte, mon Montaigne, une couverture, +et en route!</p> + +<p>Personne aux champs... Notre belle Provence +catholique laisse la terre se reposer +le dimanche... Les chiens seuls au logis, les +fermes closes... De loin en loin, une charrette +de roulier avec sa bâche ruisselante, +une vieille encapuchonnée dans sa mante +feuille morte, des mules en tenue de gala, +housse de sparterie bleue et blanche, pompons +rouge, grelots d'argent,—emportant +au petit trot toute une carriole de gens de +<i>mas</i> qui vont à la messe; puis, là-bas, à travers +la brume, une barque sur la <i>roubine</i> et +un pêcheur debout qui lance son épervier...</p> + +<p>Pas moyen de lire en route ce jour-là. La +pluie tombait par torrents, et la tramontane +vous la jetait à pleins seaux dans la figure... +Je fis le chemin tout d'une haleine, et enfin, +après trois heures de marche, j'aperçus +devant moi les petits bois de cyprès au milieu +desquels le pays de Maillane s'abrite de +peur du vent.</p> + +<p>Pas un chat dans les rues du village; +tout le monde était à la grand'messe. Quand +je passai devant l'église, le serpent ronflait, +et je vis les cierges reluire à travers les vitres +de couleur.</p> + +<p>Le logis du poète est à l'extrémité du +pays; c'est la dernière maison à main gauche, +sur la route de Saint-Remy,—une +maisonnette à un étage avec un jardin +devant... J'entre doucement... Personne! +La porte du salon est fermée, mais j'entends +derrière quelqu'un qui marche et qui +parle à haute voix... Ce pas et cette voix +me sont bien connus... Je m'arrête un moment +dans le petit couloir peint à la chaux, +la main sur le bouton de la porte, très ému. +Le coeur me bat.—Il est là. Il travaille... +Faut-il attendre que la strophe soit finie?... +Ma foi! tant pis, entrons.</p> + +<hr> + +<p>Ah! Parisiens, lorsque le poète de Maillane +est venu chez vous montrer Paris à sa +Mireille, et que vous l'avez vu dans vos +salons, ce Chactas en habit de ville, avec +un col droit et un grand chapeau qui le +gênait autant que sa gloire, vous avez cru +que c'était là Mistral... Non, ce n'était pas +lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui +que j'ai surpris dimanche dernier dans son +village, le chaperon de feutre sur l'oreille, +sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane +autour des reins, l'oeil allumé, le feu +de l'inspiration aux pommettes, superbe +avec un bon sourire, élégant comme un +pâtre grec, et marchant à grands pas, les +mains dans ses poches, en faisant des +vers...</p> + + +<p>—Comment! c'est toi? cria Mistral en +me sautant au cou; la bonne idée que tu as +eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est +la fête de Maillane. Nous avons la musique +d'Avignon, les taureaux, la procession, la +farandole, ce sera magnifique... La mère va +rentrer de la messe; nous déjeunons, et +puis, zou! nous allons voir danser les jolies +filles...</p> + +<p>Pendant qu'il me parlait, je regardais +avec émotion ce petit salon à tapisserie +claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, +et où j'ai passé déjà de si belles heures. +Rien n'était changé. Toujours le canapé +à carreaux jaunes, les deux fauteuils de +paille, la Vénus sans bras et la Vénus d'Arles +sur la cheminée, le portrait du poète par +Hébert, sa photographie par Etienne Garjat, +et, dans un coin, près de la fenêtre, le bureau, +—un pauvre petit bureau de receveur +d'enregistrement,—tout chargé de vieux +bouquins et de dictionnaires. Au milieu de +ce bureau, j'aperçus un gros cahier ouvert... +C'était <i>Calendal</i>, le nouveau poème de Frédéric +Mistral, qui doit paraître à la fin de +cette année le jour de Noël. Ce poème, +Mistral y travaille depuis sept ans, et voilà +près de six mois qu'il en a écrit le dernier +vers; pourtant, il n'ose s'en séparer encore. +Vous comprenez, on a toujours une strophe +à polir, une rime plus sonore à trouver... +Mistral a beau écrire en provençal, il travaille +ses vers comme si tout le monde devait +les lire dans la langue et lui tenir +compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! +le brave poète, et que c'est bien Mistral +dont Montaigne aurait pu dire: <i>Souvienne-vous +de celuy à qui, comme on demandoit à +quoy faire il se peinoit si fort en un art qui +ne pouvoit venir à la cognoissance de guère +des gens, «J'en ay assez de peu, répondit-il. +J'en ay assez d'un. J'en ay assez de pas un.»</i></p> + +<hr> + + + +<p>Je tenais le cahier de <i>Calendal</i> entre mes +mains, et je le feuilletais, plein d'émotion... +Tout à coup une musique de fifres et de +tambourins éclate dans la rue, devant la +fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à +l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, +traîne la table au milieu du salon, et ouvre +la porte aux musiciens en me disant:</p> + +<p>—Ne ris pas... Ils viennent me donner +l'aubade... je suis conseiller municipal.</p> + +<p>La petite pièce se remplit de monde. On +pose les tambourins sur les chaises, la vieille +bannière dans un coin; et le vin cuit circule. +Puis quand on a vidé quelques bouteilles à +la santé de M. Frédéric, qu'on a causé gravement +de la fête, si la farandole sera aussi +belle que l'an dernier, si les taureaux se +comporteront bien, les musiciens se retirent +et vont donner l'aubade chez les autres +conseillers. A ce moment, la mère de Mistral +arrive.</p> + +<p>En un tour de main la table est dressée: +un beau linge blanc et deux couverts. Je +connais les usages de la maison; je sais que +lorsque Mistral a du monde, sa mère ne se +met pas à table... La pauvre vieille femme +ne connaît que son provençal et se sentirait +mal à l'aise pour causer avec des Français... +D'ailleurs, on a besoin d'elle à la cuisine.</p> + +<p>Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-là: +—un morceau de chevreau rôti, du +fromage de montagne, de la confiture de +moût, des figues, des raisins muscats. Le +tout arrosé de ce bon châteauneuf des papes +qui a une si belle couleur rose dans les +verres...</p> + +<p>Au dessert, je vais chercher le cahier de +poème, et je l'apporte sur la table devant +Mistral.</p> + +<p>—Nous avions dit que nous sortirions, +fait le poète en souriant.</p> + +<p>—Non! non!... <i>Calendal! Calendal!</i></p> + +<p>Mistral se résigne, et de sa voix musicale +et douce, en battant la mesure de ses vers +avec la main, il entame le premier chant:</p> + +<p><i>—D'une fille folle d'amour,—à présent que +j'ai dit la triste aventure,—je chanterai, si +Dieu veut, un enfant de Cassis,—un pauvre +petit pêcheur d'anchois...</i></p> + +<p>Au dehors, les cloches sonnaient les vêpres, +les pétards éclataient sur la place, les +fifres passaient et repassaient dans les rues +avec les tambourins. Les taureaux de Camargue, +qu'on menait courir, mugissaient.</p> + +<p>Moi, les coudes sur la nappe, des larmes +dans les yeux, j'écoutais l'histoire du petit +pêcheur provençal.</p> + + +<hr> + + +<p>Calendal n'était qu'un pêcheur; l'amour +en fait un héros... Pour gagner le coeur de +sa mie,—la belle Estérelle,—il entreprend +des choses miraculeuses, et les douze travaux +d'Hercule ne sont rien à côté des +siens.</p> + +<p>Une fois, s'étant mis en tête d'être riche, +il a inventé de formidables engins de pêche, +et ramène au port tout le poisson de la mer. +Une autre fois, c'est un terrible bandit des +gorges d'Ollioules, le comte Sévéran, qu'il +va relancer jusque dans son aire, parmi ses +coupe-jarrets et ses concubines... Quel rude +gars que ce petit Calendal! Un jour, à la +Sainte-Baume, il rencontre deux partis de +compagnons venus là pour vider leur querelle +à grands coups de compas sur la +tombe de maître Jacques, un Provençal qui +a fait la charpente du temple de Salomon, +s'il vous plaît. Calendal se jette au milieu +de la tuerie, et apaise les compagnons en +leur parlant...</p> + +<p>Des entreprises surhumaines!... Il y avait +là-haut, dans les rochers de Lure, une forêt +de cèdres inaccessibles, où jamais bûcheron +n'osa monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe +tout seul pendant trente jours. Pendant +trente jours, on entend le bruit de sa +hache qui sonne en s'enfonçant dans les +troncs. La forêt crie; l'un après l'autre, les +vieux arbres géants tombent et roulent au +fond des abîmes et quand Calendal redescend, +il ne reste plus un cèdre sur la montagne...</p> + +<p>Enfin en récompense de tant d'exploits, +le pêcheur d'anchois obtient l'amour d'Estérelle, +et il est nommé consul par les habitants +de Cassis. Voilà l'histoire de Calendal... +Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y +a avant tout dans le poème, c'est la Provence,—la +Provence de la mer, la Provence +de la montagne,—avec son histoire, +ses moeurs, ses légendes, ses paysages, tout +un peuple naïf et libre qui a trouvé son +grand poète avant de mourir... Et maintenant, +tracez des chemins de fer, plantez des +poteaux à télégraphes, chassez la langue +provençale des écoles! La Provence vivra +éternellement dans <i>Mireille</i> et dans <i>Calendal.</i></p> + +<hr> + +<p>—Assez de poésie! dit Mistral en fermant +son cahier. Il faut aller voir la fête.</p> + +<p>Nous sortîmes; tout le village était dans +les rues; un grand coup de bise avait balayé +le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur +les toits rouges mouillés de pluie. Nous +arrivâmes à temps pour voir rentrer la procession. +Ce fut pendant une heure un interminable +défilé de pénitents en cagoule, pénitents +blancs, pénitents bleus, pénitents +gris, confréries de filles voilées, bannières +roses à fleurs d'or, grands saints de bois +dédorés portés à quatre épaules, saintes de +faïence coloriées comme des idoles avec de +gros bouquets à la main, chapes, ostensoirs, +dais de velours vert, crucifix encadrés de +soie blanche, tout cela ondulant au vent +dans la lumière des cierges et du soleil, au +milieu des psaumes, des litanies, et des +cloches qui sonnaient à toute volée.</p> + +<p>La procession finie, les saints remisés +dans leurs chapelles, nous allâmes voir les +taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes +d'hommes, les trois sauts, l'étrangle-chat, +le jeu de l'outre, et tout le joli train des +fêtes de Provence... La nuit tombait quand +nous rentrâmes à Maillane. Sur la place, +devant le petit café où Mistral va faire, le +soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait +allumé un grand feu de joie... La farandole +s'organisait. Des lanternes de papier découpé +s'allumaient partout dans l'ombre; la +jeunesse prenait place; et bientôt, sur un +appel des tambourins, commença autour de +la flamme une ronde folle, bruyante, qui +devait durer toute la nuit.</p> + +<hr> + +<p>Après souper, trop las pour courir encore, +nous montâmes dans la chambre de Mistral. +C'est une modeste chambre de paysan, avec +deux grands lits. Les murs n'ont pas de papier; +les solives du plafond se voient... Il y +a quatre ans, lorsque l'Académie donna à +l'auteur de <i>Mireille</i> le prix de trois mille +francs, Mme Mistral eut une idée.</p> + +<p>—Si nous faisions tapisser et plafonner +ta chambre? dit-elle à son fils.</p> + +<p>—Non! non! répondit Mistral... Ça, c'est +l'argent des poètes, on n'y touche pas.</p> + +<p>Et la chambre est restée toute nue; mais +tant que l'argent des poètes a duré, ceux +qui ont frappé chez Mistral ont toujours +trouvé sa bourse ouverte...</p> + +<p>J'avais emporté le cahier de <i>Calendal</i> +dans la chambre, et je voulus m'en faire +lire encore un passage avant de m'endormir. +Mistral choisit l'épisode des faïences. Le +voici en quelques mots:</p> + +<p>C'est dans un grand repas je ne sais où. +On apporte sur la table un magnifique service +en faïence de Moustiers. Au fond de +chaque assiette, dessiné en bleu dans l'émail, +il y a un sujet provençal; toute l'histoire du +pays tient là dedans. Aussi il faut voir avec +quel amour sont décrites ces belles faïences; +une strophe pour chaque assiette, autant de +petits poèmes d'un travail naïf et savant, +achevés comme un tableautin de Théocrite.</p> + +<p>Tandis que Mistral me disait ses vers +dans cette belle langue provençale, plus +qu'aux trois quarts latine, que les reines +ont parlée autrefois et que maintenant nos +pâtres seuls comprennent, j'admirais cet +homme au dedans de moi, et, songeant à +l'état de ruine où il a trouvé sa langue maternelle +et ce qu'il en a fait, je me figurais +un de ces vieux palais des princes des +Baux comme on en voit dans les Alpilles: +plus de toits, plus de balustres aux perrons, +plus de vitraux aux fenêtres, le trèfle des +ogives cassé, le blason des portes mangé de +mousse, des poules picorant dans la cour +d'honneur, des porcs vautrés sous les fines +colonnettes des galeries, l'âne broutant dans +la chapelle où l'herbe pousse, des pigeons +venant boire aux grands bénitiers remplis +d'eau de pluie, et enfin, parmi ces décombres, +deux ou trois familles de paysans qui +se sont bâti des huttes dans les flancs du +vieux palais.</p> + +<p>Puis, voilà qu'un beau jour le fils d'un de +ces paysans s'éprend de ces grandes ruines +et s'indigne de les voir ainsi profanées; +vite, vite, il chasse le bétail hors de la cour +d'honneur; et, les fées lui venant en aide, +à lui tout seul il reconstruit le grand escalier, +remet des boiseries aux murs, des vitraux +aux fenêtres, relève les tours, redore +la salle du trône, et met sur pied le vaste +palais d'autre temps, où logèrent des papes +et des impératrices.</p> + +<p>Ce palais restauré, c'est la langue provençale.</p> + +<p>Ce fils de paysan, c'est Mistral.</p> + + +<br><br> + +<h3>LES TROIS MESSES BASSES.</h3> + +<p>CONTE DE NOËL.</p> + +<p>I</p> + +<p>—Deux dindes truffées, Garrigou?...</p> + +<p>—Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques +bourrées de truffes. J'en sais quelque +chose, puisque c'est moi qui ai aidé à +les remplir. On aurait dit que leur peau +allait craquer en rôtissant, tellement elle +était tendue...</p> + +<p>—Jésus-Maria! moi qui aime tant les +truffes!... Donne-moi vite mon surplis, Garrigou... +Et avec les dindes, qu'est-ce que +tu as encore aperçu à la cuisine?...</p> + +<p>—Oh! toutes sortes de bonnes choses... +Depuis midi nous n'avons fait que plumer +des faisans, des huppes, des gelinottes, des +coqs de bruyère. La plume en volait partout... +Puis de l'étang on a apporté des +anguilles, des carpes dorées, des truites, +des...</p> + +<p>—Grosses comment, les truites, Garrigou?</p> + +<p>—Grosses comme ça, mon révérend... +Énormes!...</p> + +<p>—Oh! Dieu! il me semble que je les vois... +As-tu mis le vin dans les burettes?</p> + +<p>—Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans +les burettes... Mais dame! il ne vaut pas celui +que vous boirez tout à l'heure en sortant de +la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans +la salle à manger du château, toutes ces +carafes qui flambent pleines de vins de +toutes les couleurs... Et la vaisselle d'argent, +les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres!... +Jamais il ne se sera vu un réveillon +pareil. Monsieur le marquis a invité tous les +seigneurs du voisinage. Vous serez au moins +quarante à table, sans compter le bailli ni le +tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en +être, mon révérend!... Rien que d'avoir +flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes +me suit partout... Meuh!...</p> + +<p>—Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous +du péché de gourmandise, surtout la +nuit de la Nativité... Va bien vite allumer +les cierges et sonner le premier coup de la +messe; car voilà que minuit est proche, et +il ne faut pas nous mettre en retard...</p> + +<p>Cette conversation se tenait une nuit de +Noël de l'an de grâce mil six cent et tant, +entre le révérend dom Balaguère, ancien +prieur des Barnabites, présentement chapelain +gagé des sires de Trinquelage, et son +petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il +croyait être le petit clerc Garrigou, car vous +saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la +face ronde et les traits indécis du jeune sacristain +pour mieux induire le révérend père +en tentation et lui faire commettre un épouvantable +péché de gourmandise. Donc, pendant +que le soi-disant Garrigou (hum! hum!) +faisait à tour de bras carillonner les cloches +de la chapelle seigneuriale. Le révérend +achevait de revêtir sa chasuble dans la petite +sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé +par toutes ces descriptions gastronomiques, +il se répétait à lui-même en s'habillant:</p> + +<p>—Des dindes rôties... des carpes dorées... +des truites grosses comme ça!...</p> + +<p>Dehors, le vent de la nuit soufflait en +éparpillant la musique des cloches, et, à +mesure, des lumières apparaissaient dans +l'ombre aux flancs du mont Ventoux, en +haut duquel s'élevaient les vieilles tours de +Trinquelage. C'étaient des familles de métayers +qui venaient entendre la messe de +minuit au château. Ils grimpaient la côte en +chantant par groupes de cinq ou six, le père +en avant, la lanterne en main, les femmes +enveloppées dans leurs grandes mantes +brunes où les enfants se serraient et s'abritaient. +Malgré l'heure et le froid, tout ce +brave peuple marchait allègrement, soutenu +par l'idée qu'au sortir de la messe il y aurait, +comme tous les ans, table mise pour eux en +bas dans les cuisines. De temps en temps, +sur la rude montée, le carrosse d'un seigneur +précédé de porteurs de torches, faisait +miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien +une mule trottait en agitant ses sonnailles, +et à la lueur des falots enveloppés de brume, +les métayers reconnaissaient leur bailli et le +saluaient au passage:</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, mes enfants!</p> + +<p>La nuit était claire, les étoiles avivées de +froid; la bise piquait, et un fin grésil, glissant +sur les vêtements sans les mouiller, +gardait fidèlement la tradition des Noëls +blancs de neige. Tout en haut de la côte, le +château apparaissait comme le but, avec sa +masse énorme de tours, de pignons, le clocher +de sa chapelle montant dans le ciel +bleu noir, et une foule de petites lumières +qui clignotaient, allaient, venaient, s'agitaient +à toutes les fenêtres, et ressemblaient, +sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles +courant dans des cendres de papier +brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il +fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser +la première cour, pleine de carrosses, de +valets, de chaises à porteurs, toute claire du +feu des torches et de la flambée des cuisines. +On entendait le tintement des tournebroches, +le fracas des casseroles, le choc des cristaux +et de l'argenterie remués dans les apprêts +d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, +qui sentait bon les chairs rôties et les herbes +fortes des sauces compliquées, faisait dire +aux métayers comme au chapelain, comme +au bailli, comme à tout le monde:</p> + +<p>—Quel bon réveillon nous allons faire +après la messe!</p> + +<br> + +<p>II</p> + +<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p> + +<p>C'est la messe de minuit qui commence. +Dans la chapelle du château, une cathédrale +en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux +boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur +des murs, les tapisseries ont été tendues, +tous les cierges allumés. Et que de monde! +Et que de toilettes! Voici d'abord, assis dans +les stalles sculptées qui entourent le choeur, +le sire de Trinquelage, en habit de taffetas +saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs +invités. En face, sur des prie-Dieu +garnis de velours, ont pris place la vieille +marquise douairière dans sa robe de brocart +couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, +coiffée d'une haute tour de dentelle +gaufrée à la dernière mode de la cour de +France. Plus bas on voit, vêtus de noir +avec de vastes perruques en pointe et des +visages rasés, le bailli Thomas Arnoton et +le tabellion maître Ambroy, deux notes +graves parmi les soies voyantes et les damas +brochés. Puis viennent les gras majordomes, +les pages, les piqueurs, les intendants, dame +Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté +à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les +bancs, c'est le bas office, les servantes, les +métayers avec leurs familles; et enfin, là-bas, +tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et +referment discrètement, messieurs les marmitons +qui viennent entre deux sauces +prendre un petit air de messe et apporter +une odeur de réveillon dans l'église toute en +fête et tiède de tant de cierges allumés.</p> + +<p>Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches +qui donne des distractions à l'officiant? +Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou, +cette enragée petite sonnette qui +s'agite au pied de l'autel avec une précipitation +infernale et semble dire tout le temps:</p> + +<p>—Dépêchons-nous, dépêchons-nous... +Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous +serons à table.</p> + +<p>Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, +cette sonnette du diable, le chapelain oublie +sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il +se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux +où brûle un feu de forge, la buée qui +monte des couvercles entr'ouverts, et dans +cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, +tendues, marbrées de truffes...</p> + +<p>Ou bien encore il voit passer des files de +pages portant des plats enveloppés de vapeurs +tentantes, et avec eux il entre dans la +grande salle déjà prête pour le festin. O +délices! voilà l'immense table toute chargée +et flamboyante, les paons habillés de leurs +plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, +les flacons couleur de rubis, les +pyramides de fruits éclatants parmi les branches +vertes, et ces merveilleux poissons +dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) +étalés sur un lit de fenouil, l'écaille +nacrée comme s'ils sortaient de l'eau, avec +un bouquet d'herbes odorantes dans leurs +narines de monstres. Si vive est la vision de +ces merveilles, qu'il semble à dom Balaguère +que tous ces plats mirifiques sont servis +devant lui sur les broderies de la nappe +d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de +<i>Dominus vobiscum!</i> il se surprend à dire le +<i>Benedicite</i>. A part ces légères méprises, le +digne homme débite son office très consciencieusement, +sans passer une ligne, sans +omettre une génuflexion; et tout marche +assez bien jusqu'à la fin de la première +messe; car vous savez que le jour de Noël +le même officiant doit célébrer trois messes +consécutives.</p> + +<p>—Et d'une! se dit le chapelain avec un +soupir de soulagement; puis, sans perdre +une minute, il fait signe à son clerc ou celui +qu'il croit être son clerc, et...</p> + +<p>Drelindin din!... Drelindin din!</p> + +<p>C'est la seconde messe qui commence, et +avec elle commence aussi le péché de dom +Balaguère.</p> + +<p>—Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de +sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, +et cette fois le malheureux officiant, +tout abandonné au démon de gourmandise, +se rue sur le missel et dévore les pages +avec l'avidité de son appétit en surexcitation. +Frénétiquement il se baisse, se relève, +esquisse les signes de croix, les génuflexions, +raccourcit tous ses gestes pour +avoir plus tôt fini. A peine s'il étend ses +bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine +au <i>Confiteor</i>. Entre le clerc et lui c'est à +qui bredouillera le plus vite. Versets et +répons se précipitent, se bousculent. Les +mots à moitié prononcés, sans ouvrir la +bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent +en murmures incompréhensibles.</p> + +<p><i>Oremus ps... ps... ps...</i></p> + +<p><i>Mea culpa...pa...pa...</i></p> + +<p>Pareils à des vendangeurs pressés foulant +le raisin de la cuve, tous deux barbotent +dans le latin de la messe, en envoyant des +éclaboussures de tous les côtés.</p> + +<p><i>Dom... scum!...</i> dit Balaguère.</p> + +<p><i>... Stutuo!...</i> répond Garrigou; et tout le +temps la damnée petite sonnette est là qui +tinte à leurs oreilles, comme ces grelots +qu'on met aux chevaux de poste pour les +faire galoper à la grande vitesse. Pensez +que de ce train-là une messe basse est vite +expédiée.</p> + +<p>—Et de deux! dit le chapelain tout essoufflé; +puis sans prendre le temps de respirer, +rouge, suant, il dégringole les marches +de l'autel et...</p> + +<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p> + +<p>C'est la troisième messe qui commence. +Il n'y a plus que quelques pas à faire pour +arriver à la salle à manger; mais, hélas! +à mesure que le réveillon approche, l'infortuné +Balaguère se sent pris d'une folie d'impatience +et de gourmandise. Sa vision s'accentue, +les carpes dorées, les dindes rôties, +sont là, là... Il les touche;... il les... Oh! +Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; +et secouant son grelot enragé, la +petite sonnette lui crie:</p> + +<p>—Vite, vite, encore plus vite!...</p> + +<p>Mais comment pourrait-il aller plus vite? +Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce +plus les mots... A moins de tricher tout à +fait le bon Dieu et de lui escamoter sa +messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheureux!... +De tentation en tentation il commence +par sauter un verset, puis deux. Puis +l'épître est trop longue, il ne la finit pas, +effleure l'évangile, passe devant le <i>Credo</i> +sans entrer, saute le <i>Pater</i>, salue de loin la +préface, et par bonds et par élans se précipite +ainsi dans la damnation éternelle, toujours +suivi de l'infâme Garrigou (<i>vade rétro, +Satanas!</i>) qui le seconde avec une merveilleuse +entente, lui relève sa chasuble, +tourne les feuillets deux par deux, bouscule +les pupitres, renverse les burettes, et sans +cesse secoue la petite sonnette de plus en +plus fort, de plus en plus vite.</p> + +<p>Il faut voir la figure effarée que font tous +les assistants! Obligés de suivre à la mimique +du prêtre cette messe dont ils n'entendent +pas un mot, les uns se lèvent quand +les autres s'agenouillent, s'asseyent quand +les autres sont debout; et toutes les phases +de ce singulier office se confondent sur les +bancs dans une foule d'attitudes diverses. +L'étoile de Noël en route dans les chemins +du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlit +d'épouvanté en voyant cette confusion...</p> + +<p>—L'abbé va trop vite... On ne peut pas +suivre, murmure la vieille douairière en agitant +sa coiffe avec égarement.</p> + +<p>Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier +sur le nez, cherche dans son paroissien +où diantre on peut bien en être. Mais au +fond, tous ces braves gens, qui eux aussi +pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés +que la messe aille ce train de poste; et quand +dom Balaguère, la figure rayonnante, se +tourne vers l'assistance en criant de toutes +ses forces: <i>Ite, missa est</i>, il n'y a qu'une voix +dans la chapelle pour lui répondre un <i>Deo +gratias</i> si joyeux, si entraînant, qu'on se +croirait déjà à table au premier toast du +réveillon.</p> + +<br> + +<p>III</p> + +<p>Cinq minutes après, la foule des seigneurs +s'asseyait dans la grande salle, le chapelain +au milieu d'eux. Le château, illuminé de +haut en bas, retentissait de chants, de cris, +de rires, de rumeurs; et le vénérable dom +Balaguère plantait sa fourchette dans une +aile de gelinotte, noyant le remords de son +péché sous des flots de vin du pape et de +bons jus de viandes. Tant il but et mangea, +le pauvre saint homme, qu'il mourut dans +la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu +seulement le temps de se repentir; puis, au +matin, il arriva dans le ciel encore tout en +rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse +à penser comme il y fut reçu.</p> + +<p>—Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! +lui dit le souverain Juge, notre maître +à tous. Ta faute est assez grande pour effacer +toute une vie de vertu... Ah! tu m'as +volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en +payeras trois cents en place, et tu n'entreras +en paradis que quand tu auras célébré dans +ta propre chapelle ces trois cents messes de +Noël en présence de tous ceux qui ont péché +par ta faute et avec toi...</p> + +<p>...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère +comme on la raconte au pays des +olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage +n'existe plus, mais la chapelle se tient +encore droite tout en haut du mont Ventoux, +dans un bouquet de chênes verts. Le vent +fait battre sa porte disjointe, l'herbe encombre +le seuil; il y a des nids aux angles de +l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées +dont les vitraux coloriés ont disparu +depuis longtemps. Cependant il paraît que +tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle +erre parmi ces ruines, et qu'en allant +aux messes et aux réveillons, les paysans +aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de +cierges invisibles qui brûlent au grand air, +même sous la neige et le vent. Vous en rirez +si vous voulez, mais un vigneron de l'endroit, +nommé Garrigue, sans doute un descendant +de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir +de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était +perdu dans la montagne du côté de +Trinquelage; et voici ce qu'il avait vu... +Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, +éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, +un carillon sonna tout en haut du clocher, +un vieux, vieux carillon qui avait l'air +d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin +qui monte, Garrigue vit trembler des feux, +s'agiter des ombres indécises. Sous le porche +de la chapelle, on marchait, on chuchotait:</p> + +<p>—Bonsoir, maître Arnoton!</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...</p> + +<p>Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, +qui était très brave, s'approcha doucement, +et regardant par la porte cassée eut +un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il +avait vus passer étaient rangés autour du +choeur, dans la nef en ruine, comme si les +anciens bancs existaient encore. De belles +dames en brocart avec des coiffes de dentelle, +des seigneurs chamarrés du haut en +bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi +qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air +vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps +en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels +de la chapelle, réveillés par toutes ces +lumières, venaient rôder autour des cierges +dont la flamme montait droite et vague +comme si elle avait brûlé derrière une gaze; +et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c'était +un certain personnage à grandes lunettes +d'acier, qui secouait à chaque instant sa +haute perruque noire sur laquelle un de ces +oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant +silencieusement des ailes...</p> + +<p>Dans le fond, un petit vieillard de taille +enfantine, à genoux au milieu du choeur, +agitait désespérément une sonnette sans +grelot et sans voix, pendant qu'un prêtre, +habillé de vieil or, allait, venait devant l'autel +en récitant des oraisons dont on n'entendait +pas un mot... Bien sûr c'était dom +Balaguère, en train de dire sa troisième +messe basse.</p> + +<br><br> + + +<h3>LES ORANGES.</h3> + +<p>FANTAISIE.</p> + +<p>A Paris, les oranges ont l'air triste de +fruits tombés ramassés sous l'arbre. A l'heure +où elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux +et froid, leur écorce éclatante, leur +parfum exagéré dans ces pays de saveurs +tranquilles, leur donnent un aspect étrange, +un peu bohémien. Par les soirées brumeuses, +elles longent tristement les trottoirs, +entassées dans leurs petites charrettes ambulantes, +à la lueur sourde d'une lanterne +en papier rouge. Un cri monotone et grêle +les escorte, perdu dans le roulement des +voitures, le fracas des omnibus:</p> + +<p>—A deux sous la Valence!</p> + +<p>Pour les trois quarts des Parisiens, ce +fruit cueilli au loin, banal dans sa rondeur, +où l'arbre n'a rien laissé qu'une mince attache +verte, tient de la sucrerie, de la confiserie. +Le papier de soie qui l'entoure, les +fêtes qu'il accompagne, contribuent à cette +impression. Aux approches de janvier surtout, +les milliers d'oranges disséminées par +les rues, toutes ces écorces traînant dans la +boue du ruisseau, font songer à quelque arbre +de Noël gigantesque qui secouerait sur +Paris ses branches chargées de fruits factices. +Pas un coin où on ne les rencontre. +A la vitrine claire des étalages, choisies et +parées; à la porte des prisons et des hospices, +parmi les paquets de biscuits, les tas +de pommes; devant l'entrée des bals, des +spectacles du dimanche. Et leur parfum exquis +se mêle à l'odeur du gaz, au bruit des +crincrins, à la poussière des banquettes du +paradis. On en vient à oublier qu'il faut des +orangers pour produire les oranges, car +pendant que le fruit nous arrive directement +du Midi à pleines caisses, l'arbre, taillé, +transformé, déguisé, de la serre chaude où +il passe l'hiver, ne fait qu'une courte apparition +au plein air des jardins publics.</p> + +<p>Pour bien connaître les oranges, il faut +les avoir vues chez elles, aux îles Baléares, +en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans +l'air bleu doré, l'atmosphère tiède de la +Méditerranée. Je me rappelle un petit bois +d'orangers, aux portes de Blidah; c'est là +qu'elles étaient belles! Dans le feuillage +sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient +l'éclat de verres de couleur, et doraient l'air +environnant avec cette auréole de splendeur +qui entoure les fleurs éclatantes. Çà et là +des éclaircies laissaient voir à travers les +branches les remparts de la petite ville, le +minaret d'une mosquée, le dôme d'un marabout, +et au-dessus l'énorme masse de +l'Atlas, verte à sa base, couronnée de neige +comme d'une fourrure blanche, avec des +moutonnements, un flou de flocons tombés.</p> + +<p>Une nuit, pendant que j'étais là, je ne sais +par quel phénomène ignoré depuis trente +ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua +sur la ville endormie, et Blidah se réveilla +transformée, poudrée à blanc. Dans cet air +algérien si léger, si pur, la neige semblait +une poussière de nacre. Elle avait des reflets +de plumes de paon blanc. Le plus beau, +c'était le bois d'orangers. Les feuilles solides +gardaient la neige intacte et droite comme +des sorbets sur des plateaux de laque, et +tous les fruits poudrés à frimas avaient une +douceur splendide, un rayonnement discret +comme de l'or voilé de claires étoffes blanches. +Cela donnait vaguement l'impression +d'une fête d'église, de soutanes rouges sous +des robes de dentelles, de dorures d'autel +enveloppées de guipures...</p> + +<p>Mais mon meilleur souvenir d'oranges me +vient encore de Barbicaglia, un grand jardin +auprès d'Ajaccio où j'allais faire la sieste +aux heures de chaleur. Ici les orangers, plus +hauts, plus espacés qu'à Blidah, descendaient +jusqu'à la route, dont le jardin n'était séparé +que par une haie vive et un fossé. Tout de +suite après, c'était la mer, l'immense mer +bleue... Quelles bonnes heures j'ai passées +dans ce jardin! Au-dessus de ma tête, les +orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs +parfums d'essences. De temps en temps, une +orange mûre, détachée tout à coup, tombait +près de moi comme alourdie de chaleur, +avec un bruit mat, sans écho, sur la terre +pleine. Je n'avais qu'à allonger la main. +C'étaient des fruits superbes, d'un rouge +pourpre à l'intérieur. Ils me paraissaient +exquis, et puis l'horizon était si beau! Entre +les feuilles, la mer mettait des espaces bleus +éblouissants comme des morceaux de verre +brisés qui miroitaient dans la brume de l'air. +Avec cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère +à de grandes distances, ce murmure +cadencé qui vous berce comme dans +une barque invisible, la chaleur, l'odeur des +oranges... Ah! qu'on était bien pour dormir +dans le jardin de Barbicaglia!</p> + +<p>Quelquefois cependant, au meilleur moment +de la sieste, des éclats de tambour me +réveillaient en sursaut. C'étaient de malheureux +tapins qui venaient s'exercer en +bas, sur la route. A travers les trous de la +haie, j'apercevais le cuivre des tambours et +les grands tabliers blancs sur les pantalons +rouges. Pour s'abriter un peu de la lumière +aveuglante que la poussière de la route leur +renvoyait impitoyablement, les pauvres diables +venaient se mettre au pied du jardin, +dans l'ombre courte de la haie. Et ils tapaient! +et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de +force à mon hypnotisme, je m'amusais à +leur jeter quelques-uns de ces beaux fruits +d'or rouge qui pendaient près de ma main. +Le tambour visé s'arrêtait. Il y avait une +minute d'hésitation, un regard circulaire +pour voir d'où venait la superbe orange +roulant devant lui dans le fossé; puis il la +ramassait bien vite et mordait à pleines +dents sans même enlever l'écorce.</p> + +<p>Je me souviens aussi que tout à côté de +Barbicaglia, et séparé seulement par un +petit mur bas, il y avait un jardinet assez +bizarre que je dominais de la hauteur où je +me trouvais. C'était un petit coin de terre +bourgeoisement dessiné. Ses allées blondes +de sable, bordées de buis très vert, les deux +cyprès de sa porte d'entrée, lui donnaient +l'aspect d'une bastide marseillaise. Pas une +ligne d'ombre. Au fond, un bâtiment de +pierre blanche avec des jours de caveau au +ras du sol. J'avais d'abord cru à une maison +de campagne; mais, en y regardant mieux, +la croix qui la surmontait, une inscription +que je voyais de loin creusée dans la pierre, +sans en distinguer le texte, me firent reconnaître +un tombeau de famille corse. Tout +autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces +petites chapelles mortuaires, dressées au +milieu de jardins à elles seules. La famille +y vient, le dimanche, rendre visite à ses +morts. Ainsi comprise, la mort est moins +lugubre que dans la confusion des cimetières. +Des pas amis troublent seuls le silence.</p> + +<p>De ma place, je voyais un bon vieux trottiner +tranquillement par les allées. Tout le +jour il taillait les arbres, bêchait, arrosait, +enlevait les fleurs fanées avec un soin minutieux; +puis, au soleil couchant, il entrait +dans la petite chapelle où dormaient les +morts de sa famille; il resserrait la bêche, +les râteaux, les grands arrosoirs; tout cela +avec la tranquillité, la sérénité d'un jardinier +de cimetière. Pourtant, sans qu'il s'en rendît +bien compte, ce brave homme travaillait +avec un certain recueillement, tous les bruits +amortis et la porte du caveau refermée, +chaque fois discrètement comme s'il eût +craint de réveiller quelqu'un. Dans le grand +silence radieux, l'entretien de ce petit jardin +ne troublait pas un oiseau, et son voisinage +n'avait rien d'attristant. Seulement la mer +en paraissait plus immense, le ciel plus haut, +et cette sieste sans fin mettait tout autour +d'elle, parmi la nature troublante, accablante +à force de vie, le sentiment de l'éternel +repos...</p> + + +<br><br> + +<h3>LES DEUX AUBERGES</h3> + +<p>C'était en revenant de Nîmes, une après-midi +de juillet. Il faisait une chaleur accablante. +A perte de vue, la route blanche, +embrasée, poudroyait entre les jardins d'oliviers +et de petits chênes, sous un grand +soleil d'argent mat qui remplissait tout le +ciel. Pas une tache d'ombre, pas un souffle +de vent. Rien que la vibration de l'air chaud +et le cri strident des cigales, musique folle, +assourdissante, à temps pressés, qui semble +la sonorité même de cette immense vibration +lumineuse... Je marchais en plein désert +depuis deux heures, quand tout à coup, +devant moi, un groupe de maisons blanches +se dégagea de la poussière de la route.</p> + +<p>C'était ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: +cinq ou six <i>mas</i>, de longues granges +à toiture rouge, un abreuvoir sans eau +dans un bouquet de figuiers maigres, et, tout +au bout du pays, deux grandes auberges +qui se regardent face à face de chaque côté +du chemin.</p> + +<p>Le voisinage de ces auberges avait quelque +chose de saisissant. D'un côté, un +grand bâtiment neuf, plein de vie, d'animation, +toutes les portes ouvertes, la diligence +arrêtée devant, les chevaux fumants qu'on +dételait, les voyageurs descendus buvant à +la hâte sur la route dans l'ombre courte des +murs; la cour encombrée de mulets, de +charrettes; des rouliers couchés sous les +hangars en attendant <i>la fraîche</i>. A l'intérieur, +des cris, des jurons, des coups de poing sur +les tables, le choc des verres, le fracas des +billards, les bouchons de limonades qui sautaient, +et, dominant tout ce tumulte, une +voix joyeuse, éclatante, qui chantait à faire +trembler les vitres:</p> + + +<p>La belle Margoton<br> +Tant matin s'est levée,<br> +A pris son broc d'argent,<br> +A l'eau s'en est allée...</p> + + +<p>... L'auberge d'en face, au contraire, était +silencieuse et comme abandonnée. De l'herbe +sous le portail, des volets cassés, sur la porte +un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait +comme un vieux panache, les marches +du seuil calées avec des pierres de la route... +Tout cela si pauvre, si pitoyable, que c'était +une charité vraiment de s'arrêter là pour +boire un coup.</p> + + + +<p>En entrant, je trouvai une longue salle +déserte et morne, que le jour éblouissant +de trois grandes fenêtres sans rideaux fait +plus morne et plus déserte encore. Quelques +tables boiteuses où traînaient des verres +ternis par la poussière, un billard crevé qui +tendait ses quatre blouses comme des sébiles, +un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient +là dans une chaleur malsaine et +lourde. Et des mouches! des mouches! +jamais je n'en avais tant vu: sur le plafond, +collées aux vitres, dans les verres, par grappes... +Quand j'ouvris la porte, ce fut un +bourdonnement, un frémissement d'ailes +comme si j'entrais dans une ruche.</p> + +<p>Au fond de la salle, dans l'embrasure +d'une croisée, il y avait une femme debout +contre la vitre, très occupée à regarder dehors. +Je l'appelai deux fois:</p> + +<p>—Hé! l'hôtesse!</p> + +<p>Elle se retourna lentement, et me laissa +voir une pauvre figure de paysanne, ridée, +crevassée, couleur de terre, encadrée dans +de longues barbes de dentelle rousse comme +en portent les vieilles de chez nous. Pourtant +ce n'était pas une vieille femme; mais les +larmes l'avaient toute fanée.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle +en essuyant ses yeux.</p> + +<p>—M'asseoir un moment et boire quelque +chose...</p> + +<p>Elle me regarda très étonnée, sans bouger +de sa place, comme si elle ne comprenait +pas.</p> + +<p>—Ce n'est donc pas une auberge ici?</p> + +<p>La femme soupira:</p> + +<p>—Si... c'est une auberge, si vous voulez... +Mais pourquoi n'allez-vous pas en face +comme les autres? C'est bien plus gai...</p> + +<p>—C'est trop gai pour moi... J'aime mieux +rester chez vous.</p> + +<p>Et, sans attendre sa réponse, je m'installai +devant une table.</p> + +<p>Quand elle fut bien sûre que je parlais +sérieusement, l'hôtesse se mit à aller et venir +d'un air très affairé, ouvrant des tiroirs, +remuant des bouteilles, essuyant des verres, +dérangeant les mouches... On sentait que +ce voyageur à servir était tout un événement. +Par moments la malheureuse s'arrêtait, +et se prenait la tête comme si elle désespérait +d'en venir à bout.</p> + +<p>Puis elle passait dans la pièce du fond; je +l'entendais remuer de grosses clefs, tourmenter +des serrures, fouiller dans la huche +au pain, souffler, épousseter, laver des +assiettes. De temps en temps, un gros soupir, +un sanglot mal étouffé...</p> + +<p>Après un quart d'heure de ce manège, +j'eus devant moi une assiettée de <i>passerilles</i> +(raisins secs), un vieux pain de Beaucaire +aussi dur que du grès, et une bouteille de +piquette.</p> + +<p>—Vous êtes servi, dit l'étrange créature, +et elle retourna bien vite prendre sa place +devant la fenêtre.</p> + +<hr> + +<p>Tout en buvant, j'essayai de la faire +causer.</p> + +<p>—Il ne vous vient pas souvent du monde, +n'est-ce pas, ma pauvre femme?</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, jamais personne... +Quand nous étions seuls dans le pays, c'était +différent: nous avions le relais, des repas +de chasse pendant le temps des macreuses, +des voitures toute l'année... Mais depuis que +les voisins sont venus s'établir, nous avons +tout perdu... Le monde aime mieux aller en +face. Chez nous, on trouve que c'est trop +triste... Le fait est que la maison n'est pas +bien agréable. Je ne suis pas belle, j'ai les +fièvres, mes deux petites sont mortes... Là-bas, +au contraire, on rit tout le temps. C'est +une Arlésienne qui tient l'auberge, une belle +femme avec des dentelles et trois tours de +chaîne d'or au cou. Le conducteur, qui est +son amant, lui amène la diligence. Avec ça +un tas d'enjôleuses pour chambrières... +Aussi, il lui en vient de la pratique! Elle a +toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, +de Jonquières. Les rouliers font un détour +pour passer par chez elle... Moi, je reste ici +tout le jour, sans personne, à me consumer.</p> + +<p>Elle disait cela d'une voix distraite, indifférente, +le front toujours appuyé contre la +vitre. Il y avait évidemment dans l'auberge +d'en face quelque chose qui la préoccupait...</p> + +<p>Tout à coup, de l'autre côté de la route, +il se fit un grand mouvement. La diligence +s'ébranlait dans la poussière. On entendait +des coups de fouet, les fanfares du postillon, +les filles accourues sur la porte qui criaient:</p> + +<p>—Adiousias!... adiousias!... et par là-dessus +la formidable voix de tantôt reprenant +de plus belle:</p> + + +<p>A pris son broc d'argent,<br> +A l'eau s'en est allée;<br> +De là n'a vu venir<br> +Trois chevaliers d'armée...</p> + + +<p>...A cette voix l'hôtesse frissonna de tout +son corps, et, se tournant vers moi:</p> + +<p>—Entendez-vous? me dit-elle tout bas, +c'est mon mari... N'est-ce pas qu'il chante +bien?</p> + +<p>Je la regardai, stupéfait.</p> + +<p>—Comment? votre mari!... Il va donc +là-bas, lui aussi?</p> + +<p>Alors elle, d'un air navré, mais avec une +grande douceur:</p> + +<p>—Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les +hommes sont comme ça, ils n'aiment pas +voir pleurer; et moi je pleure toujours +depuis la mort des petites... Puis, c'est si +triste cette grande baraque où il n'y a +jamais personne... Alors, quand il s'ennuie +trop, mon pauvre José va boire en face, et +comme il a une belle voix, l'Arlésienne le +fait chanter. Chut!... le voilà qui recommence.</p> + +<p>Et, tremblante, les mains en avant, avec +de grosses larmes qui la faisaient encore +plus laide, elle était là comme en extase +devant la fenêtre à écouter son José chanter +pour l'Arlésienne:</p> + + +<p>Le premier lui a dit:<br> +«Bonjour, belle mignonne!»</p> + +<br><br> +<h3>A MILIANAH</h3> + +<p>NOTES DE VOYAGE.</p> + + +<p>Cette fois, je vous emmène passer la +journée dans une jolie petite ville d'Algérie, +à deux ou trois cents lieues du moulin... +Cela nous changera un peu des tambourins +et des cigales...</p> + +<p>... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les +crêtes du mont Zaccar s'enveloppent de +brume. Dimanche triste... Dans ma petite +chambre d'hôtel, la fenêtre ouverte sur les +remparts arabes, j'essaye de me distraire en +allumant des cigarettes... On a mis à ma +disposition toute la bibliothèque de l'hôtel; +entre une histoire très détaillée de l'enregistrement +et quelques romans de Paul de +Kock je découvre un volume dépareillé de +Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu +l'admirable lettre sur la mort de la Boétie... +Me voilà plus rêveur et plus sombre que +jamais... Quelques gouttes de pluie tombent +déjà. Chaque goutte, en tombant sur le rebord +de la croisée, fait une large étoile dans +la poussière entassée là depuis les pluies de +l'an dernier... Mon livre me glisse des mains, +et je passe de longs instants à regarder, +cette étoile mélancolique...</p> + +<p>Deux heures sonnent à l'horloge de la +ville, un ancien <i>marabout</i> dont j'aperçois +d'ici les grêles murailles blanches... Pauvre +diable de marabout! Qui lui aurait dit cela, il +y a trente ans, qu'un jour il porterait au +milieu de la poitrine un gros cadran municipal, +et que, tous les dimanches, sur le +coup de deux heures, il donnerait aux +églises de Milianah le signal de sonner les +vêpres?... Ding! dong! voilà les cloches +parties!... Nous en avons pour longtemps...</p> + +<p>Décidément, cette chambre est triste. Les +grosses araignées du matin, qu'on appelle +pensées philosophiques, on tissé leurs toiles +dans tous les coins... Allons dehors.</p> + +<hr> + + + +<p>J'arrive sur la grande place. La musique +du 3e de ligne, qu'un peu de pluie n'épouvante +pas, vient de se ranger autour de son +chef. A une des fenêtres de la division, le +général paraît, entouré de ses demoiselles; +sur la place le sous-préfet se promène de +long en large au bras du juge de paix. Une +demi-douzaine de petits Arabes à moitié nus, +jouent aux billes dans un coin avec des +cris féroces. Là-bas, un vieux juif en guenilles +vient chercher un rayon de soleil qu'il +avait laissé hier à cet endroit et qu'il s'étonne +de ne plus trouver... «Une, deux, trois, +partez!» La musique entonne une ancienne +mazurka de Talexy, que les orgues de Barbarie +jouaient l'hiver dernier sous mes +fenêtres. Cette mazurka m'ennuyait autrefois; +aujourd'hui elle m'émeut jusqu'aux +larmes.</p> + +<p>Oh! comme ils sont heureux les musiciens +du 3e! L'oeil fixé sur les doubles croches, +ivres de rythme et de tapage, ils ne songent +à rien qu'à compter leurs mesures. Leur +âme, toute leur âme tient dans ce carré de +papier large comme la main,—qui tremble +au bout de l'instrument entre deux dents de +cuivre. «Une, deux, trois, partez!» Tout +est là pour ces braves gens; jamais les airs +nationaux qu'ils jouent ne leur ont donné +le mal du pays... Hélas! moi qui ne suis +pas de la musique, cette musique me fait +peine, et je m'éloigne...</p> + +<hr> + +<p>Où pourrais-je bien la passer, cette grise +après-midi de dimanche? Bon! la boutique +de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez +Sid'Omar.</p> + +<p>Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est +point un boutiquier. C'est un prince du sang, +le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut +étranglé par les janissaires... A la mort de +son père, Sid'Omar se réfugia dans Milianah +avec sa mère qu'il adorait, et vécut là quelques +années comme un grand seigneur philosophe +parmi ses lévriers, ses faucons, ses +chevaux et ses femmes, dans de jolis palais +très frais, pleins d'orangers et de fontaines. +Vinrent les Français. Sid'Omar, d'abord notre +ennemi et l'allié d'Abd-el-Kader, finit par +se brouiller avec l'émir et fit sa soumission. +L'émir, pour se venger, entra dans Milianah +en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, +rasa ses orangers, emmena ses chevaux et +ses femmes, et fit écraser la gorge de sa +mère sous le couvercle d'un grand coffre... +La colère de Sid'Omar fut terrible: sur l'heure +même il se mit au service de la France, et +nous n'eûmes pas de meilleur ni de plus féroce +soldat que lui tant que dura notre +guerre contre l'émir. La guerre finie, Sid'Omar +revint à Milianah; mais encore aujourd'hui, +quand on parle d'Abd-el-Kader devant +lui, il devient pâle et ses yeux s'allument.</p> + +<p>Sid'Omar a soixante ans. En dépit de l'âge +et de la petite vérole, son visage est resté +beau: de grands cils, un regard de femme, +un sourire charmant, l'air d'un prince. Ruiné +par la guerre, il ne lui reste de son ancienne +opulence qu'une ferme dans la plaine du +Chélif et une maison à Milianah, où il vit +bourgeoisement avec ses trois fils élevés +sous ses yeux. Les chefs indigènes l'ont en +grande vénération. Quand une discussion +s'élève, on le prend volontiers pour arbitre, +et son jugement fait loi presque toujours. Il +sort peu: on le trouve toutes les après-midi +dans une boutique attenant à sa maison et +qui ouvre sur la rue. Le mobilier de cette +pièce n'est pas riche:—des murs blancs +peints à la chaux, un banc de bois circulaire, +des coussins, de longues pipes, deux braseros... +C'est là que Sid'Omar donne +audience et rend la justice. Un Salomon en +boutique.</p> + +<hr> + + +<p>Aujourd'hui dimanche, l'assistance est +nombreuse. Une douzaine de chefs sont +accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour +de la salle. Chacun d'eux a près de lui une +grande pipe, et une petite tasse de café dans +un fin coquetier de filigrane. J'entre, personne +ne bouge... De sa place, Sid'Omar +envoie à ma rencontre son plus charmant +sourire et m'invite de la main à m'asseoir +près de lui, sur un grand coussin de soie +jaune; puis, un doigt sur les lèvres, il me +fait signe d'écouter.</p> + +<p>Voici le cas:—Le caïd des Beni-Zougzougs +ayant eu quelque contestation avec un juif +de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les +deux parties sont convenues de porter le +différend devant Sid'Omar et de s'en remettre +à son jugement. Rendez-vous est pris +pour le jour même, les témoins sont convoqués; +tout à coup voilà mon juif qui se +ravise, et vient, seul, sans témoins, déclarer +qu'il aime mieux s'en rapporter au juge de +paix des Français qu'à Sid'Omar... L'affaire +en est là à mon arrivée.</p> + +<p>Le juif—vieux, barbe terreuse, veste +marron, bas bleus, casquette en velours—lève +le nez au ciel, roule des yeux suppliants, +baise les babouches de Sid'Omar, penche la +tête, s'agenouille, joint les mains... Je ne +comprends pas l'arabe, mais à la pantomime +du juif, au mot: <i>Zouge de paix, zouge de +paix</i>, qui revient à chaque instant, je devine +tout ce beau discours:</p> + +<p>—Nous ne doutons pas de Sid'Omar, +Sid'Omar est sage, Sid'Omar est juste... +Toutefois le zouge de paix fera bien mieux +notre affaire.</p> + +<p>L'auditoire, indigné, demeure impassible +comme un Arabe qu'il est... Allongé sur son +coussin, l'oeil noyé, le bouquin d'ambre aux +lèvres, Sid'Omar—dieu de l'ironie—sourit +en écoutant. Soudain, au milieu de sa plus +belle période, le juif est interrompu par un +énergique <i>caramba</i>! qui l'arrête net; en même +temps un colon espagnol, venu là comme +témoin du caïd, quitte sa place et, s'approchant +d'Iscariote, lui verse sur la tête un plein +panier d'imprécations de toutes langues, +de toutes couleurs,—entre autres certain +vocable français trop gros monsieur pour +qu'on le répète ici... Le fils de Sid'Omar, +qui comprend le français, rougit d'entendre +un mot pareil en présence de son père et +sort de la salle.—Retenir ce trait de l'éducation +arabe.—L'auditoire est toujours +impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le +juif s'est relevé et gagne la porte à reculons, +tremblant de peur, mais gazouillant de plus +belle son éternel <i>zouge de paix, zouge de +paix</i>... Il sort. L'Espagnol, furieux, se précipite +derrière lui, le rejoint dans la rue et +par deux fois—vli! vlan!—le frappe en +plein visage... Iscariote tombe à genoux, +les bras en croix... L'Espagnol, un peu +honteux, rentre dans la boutique... Dès +qu'il est rentré,—le juif se relève et promène +un regard sournois sur la foule +bariolée qui l'entoure. Il y a là des gens de +tout cuir,—Maltais, Mahonais, nègres, +Arabes, tous unis dans la haine du juif et +joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote +hésite un instant, puis, prenant un Arabe +par le pan de son beurnouss:</p> + +<p>—Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu +étais là... Le chrétien m'a frappé... Tu +seras témoin... bien... bien... tu seras +témoin.</p> + +<p>L'Arabe dégage son beurnouss et repousse +le juif... Il ne sait rien, il n'a rien vu: juste +au moment, il tournait la tête...</p> + +<p>—Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as +vu le chrétien me battre... crie le malheureux +Iscariote à un gros nègre en train +d'éplucher une figue de Barbarie...</p> + +<p>Le nègre crache en signe de mépris et +s'éloigne, il n'a rien vu... Il n'a rien vu non +plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon +luisent méchamment derrière sa barrette; +elle n'a rien vu, cette Mahonaise au +teint de brique qui se sauve en riant, son +panier de grenades sur la tête...</p> + +<p>Le juif a beau crier, prier, se démener... +pas de témoin! personne n'a rien vu... Par +bonheur deux de ses coreligionnaires passent +dans la rue à ce moment, l'oreille basse, +rasant les murailles. Le juif les avise:</p> + +<p>—Vite, vite, mes frères! Vite à l'homme +d'affaires! Vite au <i>zouge de paix</i>!... Vous +l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on +a battu le vieux!</p> + +<p>S'ils l'ont vu!... Je crois bien.</p> + +<p>... Grand émoi dans la boutique de Sid'-Omar... +Le cafetier remplit les tasses, rallume +les pipes. On cause, on rit à belles +dents. C'est si amusant de voir rosser un +juif!... Au milieu du brouhaha et de la +fumée, je gagne la porte doucement; j'ai +envie d'aller rôder un peu du côté d'Israël +pour savoir comment les coreligionnaires +d'Iscariote ont pris l'affront fait à leur +frère...</p> + +<p>—Viens dîner ce soir, <i>moussiou</i>, me crie +le bon Sid'Omar...</p> + +<p>J'accepte, je remercie. Me voilà dehors. +Au quartier juif, tout le monde est sur +pied. L'affaire fait déjà grand bruit. Personne +aux échoppes. Brodeurs, tailleurs, +bourreliers,—tout Israël est dans la rue... +Les hommes—en casquette de velours, en +bas de laine bleue—gesticulant bruyamment, +par groupes... Les femmes, pâles, +bouffies, raides comme des idoles de bois +dans leurs robes plates à plastron d'or, le +visage entouré de bandelettes noires, vont +d'un groupe à l'autre en miaulant... Au +moment où j'arrive, un grand mouvement +se fait dans la foule. On s'empresse, on se +précipite... Appuyé sur ses témoins, le juif—héros +de l'aventure—passe entre deux +haies de casquettes, sous une pluie d'exhortations:</p> + +<p>—Venge-toi, frère, venge-nous, venge +le peuple juif. Ne crains rien; tu as la loi +pour toi.</p> + +<p>Un affreux nain, puant la poix et le vieux +cuir, s'approche de moi d'un air piteux, +avec de gros soupirs:</p> + +<p>—Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, +comme on nous traite! C'est un vieillard! +regarde. Ils l'ont presque tué.</p> + +<p>De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus +mort que vif. Il passe devant moi,—l'oeil +éteint, le visage défait; ne marchant pas, se +traînant... Une forte indemnité est seule +capable de le guérir; aussi ne le mène-t-on +pas chez le médecin, mais chez l'agent d'affaires.</p> + +<hr> + +<p>Il y a beaucoup d'agents d'affaires en +Algérie, presque autant que de sauterelles. +Le métier est bon, paraît-il. Dans tous les +cas, il a cet avantage qu'on y peut entrer de +plain-pied, sans examens, ni cautionnement, +ni stage. Comme à Paris nous nous faisons +hommes de lettres, on se fait agent d'affaires +en Algérie. Il suffit pour cela de savoir un +peu de français, d'espagnol, d'arabe, d'avoir +toujours un code dans ses fontes, et sur +toute chose le tempérament du métier.</p> + +<p>Les fonctions de l'agent sont très variées: +tour à tour avocat, avoué, courtier, expert, +interprète, teneur de livres, commissionnaire, +écrivain public, c'est le maître Jacques +de la colonie. Seulement Harpagon n'en +avait qu'un, de maître Jacques, et la colonie +en a plus qu'il ne lui en faut. Rien qu'à +Milianah, on les compte par douzaines. En +général, pour éviter les frais de bureau, ces +messieurs reçoivent leurs clients au café de +la grand'place et donnent leurs consultations—les +donnent-ils?—entre l'absinthe et le +champoreau.</p> + +<p>C'est vers le café de la grand'place que le +digne Iscariote s'achemine, flanqué de ses +deux témoins. Ne les suivons pas.</p> + +<hr> + +<p>En sortant du quartier juif, je passe +devant la maison du bureau arabe. Du dehors, +avec son chapeau d'ardoises et le drapeau +français qui flotte dessus, on la prendrait +pour une mairie de village. Je connais +l'interprète, entrons fumer une cigarette +avec lui. De cigarette en cigarette, je +finirai bien par le tuer, ce dimanche sans +soleil!</p> + +<p>La cour qui précède le bureau est encombrée +d'Arabes en guenilles. Ils sont là une +cinquantaine à faire antichambre, accroupis, +le long du mur, dans leurs beurnouss. Cette +antichambre bédouine exhale—quoique en +plein air—une forte odeur de cuir humain. +Passons vite... Dans le bureau, je trouve +l'interprète aux prises avec deux grands +braillards entièrement nus sous de longues +couvertures crasseuses, et racontant d'une +mimique enragée je ne sais quelle histoire +de chapelet volé. Je m'assieds sur une natte +dans un coin, et je regarde... Un joli costume, +ce costume d'interprète; et comme l'interprète +de Milianah le porte bien! Ils ont l'air +taillés l'un pour l'autre. Le costume est bleu +de ciel avec des brandebourgs noirs et des +boutons d'or qui reluisent. L'interprète est +blond, rose, tout frisé; un joli hussard bleu +plein d'humour et de fantaisie; un peu +bavard,—il parle tant de langues! un peu +sceptique, il a connu Renan à l'école orientaliste!—grand +amateur de sport, à l'aise +au bivouac arabe comme aux soirées de la +sous-préfète, mazurkant mieux que personne, +et faisant le cousscouss comme pas +un. Parisien, pour tout dire; voilà mon +homme, et ne vous étonnez pas que les dames +en raffolent... Comme dandysme, il n'a +qu'un rival: le sergent du bureau arabe. +Celui-ci—avec sa tunique de drap fin et ses +guêtres à boutons de nacre—fait le désespoir +et l'envie de toute la garnison. Détaché +au bureau arabe, il est dispensé des corvées, +et toujours se montre par les rues, ganté de +blanc, frisé de frais, avec de grands registres +sous le bras. On l'admire et on le redoute. +C'est une autorité.</p> + +<p>Décidément, cette histoire de chapelet +volé menace d'être fort longue. Bonsoir! je +n'attends pas la fin.</p> + +<p>En m'en allant je trouve l'antichambre en +émoi. La foule se presse autour d'un indigène +de haute taille, pâle, fier, drapé dans +un beurnouss noir. Cet homme, il y a huit +jours, s'est battu dans le Zaccar avec une +panthère. La panthère est morte; mais +l'homme a eu la moitié du bras mangée. +Soir et matin il vient se faire panser au bureau +arabe, et chaque fois on l'arrête dans +la cour pour lui entendre raconter son histoire. +Il parle lentement, d'une belle voix +gutturale. De temps en temps, il écarte son +beurnouss et montre, attaché contre sa poitrine, +son bras gauche entouré de linges +sanglants.</p> + +<hr> + +<p>A peine suis-je dans la rue, voilà un violent +orage qui éclate. Pluie, tonnerre, éclairs, +siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une +porte au hasard, et je tombe au milieu d'une +nichée de bohémiens, empilés sous les arceaux +d'une cour moresque. Cette cour tient +à la mosquée de Milianah; c'est le refuge +habituel de la pouillerie musulmane, on l'appelle +la <i>cour des pauvres</i>.</p> + +<p>De grands lévriers maigres, tout couverts +de vermine, viennent rôder autour de moi +d'un air méchant. Adossé contre un des +piliers de la galerie, je tâche de faire bonne +contenance, et, sans parler à personne, je +regarde la pluie qui ricoche sur les dalles +coloriées de la cour. Les bohémiens sont à +terre, couchés par tas. Près de moi, une +jeune femme, presque belle, la gorge et les +jambes découvertes, de gros bracelets de +fer aux poignets et aux chevilles, chante un +air bizarre à trois notes mélancoliques et +nasillardes. En chantant, elle allaite un petit +enfant tout nu en bronze rouge, et, du +bras resté libre, elle pile de l'orge dans un +mortier de pierre. La pluie, chassée par un +vent cruel, inonde parfois les jambes de la +nourrice et le corps de son nourrisson. La +bohémienne n'y prend point garde et continue +à chanter, sous la rafale, en pilant +l'orge et donnant le sein.</p> + +<p>L'orage diminue. Profitant d'une embellie, +je me hâte de quitter cette cour des +Miracles et je me dirige vers le dîner de +Sid'Omar; il est temps... En traversant la +grand'place, j'ai encore rencontré mon vieux +juif de tantôt. Il s'appuie sur son agent d'affaires; +ses témoins marchent joyeusement +derrière lui; une bande de vilains petits juifs +gambade à l'entour... Tous les visages +rayonnent. L'agent se charge de l'affaire: +Il demandera au tribunal deux mille francs +d'indemnité.</p> + +<hr> + +<p>Chez Sid'Omar, dîner somptueux.—La +salle à manger ouvre sur une élégante cour +moresque, où chantent deux ou trois fontaines... +Excellent repas turc, recommandé +au baron Brisse. Entre autres plats, je remarque +un poulet aux amandes, un couss-couss +à la vanille, une tortue à la viande,—un +peu lourde mais du plus haut goût,—et +des biscuits au miel qu'on appelle <i>bouchées +du kadi</i>... Comme vin, rien que du champagne. +Malgré la loi musulmane Sid'Omar en +boit un peu,—quand les serviteurs ont le +dos tourné... Après dîner, nous passons dans +la chambre de notre hôte, où l'on nous apporte +des confitures, des pipes et du café... +L'ameublement de cette chambre est des +plus simples: un divan, quelques nattes; +dans le fond, un grand lit très haut sur lequel +flânent de petits coussins rouges brodés +d'or... A la muraille est accrochée une vieille +peinture turque représentant les exploits +d'un certain amiral Hamadi. Il paraît qu'en +Turquie les peintres n'emploient qu'une +couleur par tableau: ce tableau-ci est voué +au vert. La mer, le ciel, les navires, l'amiral +Hamadi lui-même, tout est vert, et de quel +vert!...</p> + +<p>L'usage arabe veut qu'on se retire de +bonne heure. Le café pris, les pipes fumées, +je souhaite la bonne nuit à mon hôte et je le +laisse avec ses femmes.</p> + +<hr> + +<p>Où finirai-je ma soirée? Il est trop tôt +pour me coucher, les clairons des spahis +n'ont pas encore sonné la retraite. D'ailleurs, +les coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour +de moi des farandoles fantastiques qui +m'empêcheraient de dormir... Me voici devant +le théâtre, entrons un moment.</p> + +<p>Le théâtre de Milianah est un ancien magasin +de fourrages, tant bien que mal déguisé +en salle de spectacle. De gros quinquets, +qu'on remplit d'huile pendant l'entr'acte +font l'office de lustres. Le parterre +est debout, l'orchestre sur des bancs. Les +galeries sont très fières parce qu'elles ont +des chaises de paille... Tout autour de la +salle, un long couloir, obscur, sans parquet... +On se croirait dans la rue, rien n'y manque... +La pièce est déjà commencée quand j'arrive. +A ma grande surprise, les acteurs ne sont +pas mauvais, je parle des hommes; ils ont +de l'entrain, de la vie... Ce sont presque +tous des amateurs, des soldats du 3e; le régiment +en est fier et vient les applaudir tous +les soirs.</p> + +<p>Quant aux femmes, hélas!... c'est encore +et toujours cet éternel féminin des petits +théâtres de province, prétentieux, exagéré +et faux... Il y en a deux pourtant qui m'intéressent +parmi ces dames, deux juives de +Milianah, toutes jeunes, qui débutent au +théâtre... Les parents sont dans la salle et +paraissent enchantés. Ils ont la conviction +que leurs filles vont gagner des milliers de +douros à ce commerce-là. La légende de +Rachel, israélite, millionnaire et comédienne, +est déjà répandue chez les juifs +d'Orient.</p> + +<p>Rien de comique et d'attendrissant comme +ces deux petites juives sur les planches... +Elles se tiennent timidement dans un coin +de la scène, poudrées, fardées, décolletées +et toutes raides. Elles ont froid, elles ont +honte. De temps en temps elles baragouinent +une phrase sans la comprendre, et, pendant +qu'elles parlent, leurs grands yeux hébraïques +regardent dans la salle avec stupeur.</p> + +<hr> + +<p>Je sors du théâtre... Au milieu de l'ombre +qui m'environne, j'entends des cris dans un +coin de la place... Quelques Maltais sans +doute en train de s'expliquer à coups de +couteau...</p> + +<p>Je reviens à l'hôtel, lentement, le long +des remparts. D'adorables senteurs d'orangers +et de thuyas montent de la plaine. L'air +est doux, le ciel presque pur... Là-bas, au +bout du chemin, se dresse un vieux fantôme +de muraille, débris de quelque ancien temple. +Ce mur est sacré: tous les jours les +femmes arabes viennent y suspendre des +<i>ex-voto</i>, fragments de haïcks et de foutas, +longues tresses de cheveux roux liés par +des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout +cela va flottant sous un mince rayon de +lune, au souffle tiède de la nuit...</p> + + + +<br><br> + +<h3>LES SAUTERELLES</h3> + + +<p>Encore un souvenir d'Algérie, et puis +nous reviendrons au moulin...</p> + +<p>La nuit de mon arrivée dans cette ferme +du Sahel, je ne pouvais pas dormir. Le pays +nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements +des chacals, puis une chaleur énervante, +oppressante, un étouffement complet, +comme si les mailles de la moustiquaire +n'avaient pas laissé passer un souffle d'air... +Quand j'ouvris ma fenêtre, au petit jour, +une brume d'été lourde, lentement remuée, +frangée aux bords de noir et de rose, flottait +dans l'air comme un nuage de poudre +sur un champ de bataille. Pas une feuille ne +bougeait, et dans ces beaux jardins que j'avais +sous les yeux, les vignes espacées sur +les pentes au grand soleil qui fait les vins +sucrés, les fruits d'Europe abrités dans un +coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers +en longues files microscopiques, +tout gardait le même aspect morne, cette +immobilité des feuilles attendant l'orage. +Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux +vert tendre, toujours agités par quelque +souffle qui emmêle leur fine chevelure +si légère, se dressaient silencieux et droits, +en panaches réguliers.</p> + +<p>Je restai un moment à regarder cette +plantation merveilleuse, où tous les arbres +du monde se trouvaient réunis, donnant +chacun dans leur saison leurs fleurs et leurs +fruits dépaysés. Entre les champs de blé et +les massifs de chênes-lièges, un cours d'eau +luisait, rafraîchissant à voir par cette matinée +étouffante; et tout en admirant le luxe +et l'ordre de ces choses, cette belle ferme +avec ses arcades moresques, ses terrasses +toutes blanches d'aube, les écuries et les +hangars groupés autour, je songeais qu'il y +a vingt ans, quand ces braves gens étaient +venus s'installer dans ce vallon du Sahel, +ils n'avaient trouvé qu'une méchante baraque +de cantonnier, une terre inculte hérissée +de palmiers nains et de lentisques. Tout à +créer, tout à construire. A chaque instant +des révoltes d'Arabes. Il fallait laisser la +charrue pour faire le coup de feu. Ensuite +les maladies, les ophtalmies, les fièvres, les +récoltes manquées, les tâtonnements de +l'inexpérience, la lutte avec une administration +bornée, toujours flottante. Que d'efforts! +Que de fatigues! Quelle surveillance +incessante!</p> + +<p>Encore maintenant, malgré les mauvais +temps finis et la fortune si chèrement gagnée, +tous deux, l'homme et la femme, +étaient les premiers levés à la ferme. A cette +heure matinale je les entendais aller et venir +dans les grandes cuisines du rez-de-chaussée, +surveillant le café des travailleurs. +Bientôt une cloche sonna, et au bout d'un +moment les ouvriers défilèrent sur la route. +Des vignerons de Bourgogne; des laboureurs +kabyles en guenilles, coiffés d'une chéchia +rouge; des terrassiers mahonnais, les +jambes nues; des Maltais; des Lucquois; +tout un peuple disparate, difficile à conduire. +A chacun d'eux le fermier, devant la porte, +distribuait sa tâche de la journée d'une voix +brève, un peu rude. Quand il eut fini, le +brave homme leva la tête, scruta le ciel d'un +air inquiet; puis m'apercevant à la fenêtre:</p> + +<p>—Mauvais temps pour la culture, me +dit-il... voilà le siroco.</p> + +<p>En effet, à mesure que le soleil se levait, +des bouffées d'air, brûlantes, suffocantes, +nous arrivaient du sud comme de la porte +d'un four ouverte et refermée. On ne savait +où se mettre, que devenir. Toute la matinée +se passa ainsi. Nous prîmes du café sur les +nattes de la galerie, sans avoir le courage de +parler ni de bouger. Les chiens allongés, +cherchant la fraîcheur des dalles, s'étendaient +dans des poses accablées. Le déjeuner nous +remit un peu, un déjeuner plantureux et singulier +où il y avait des carpes, des truites, +du sanglier, du hérisson, le beurre de +Staouëli, les vins de Crescia, des goyaves, +des bananes, tout un dépaysement de mets +qui ressemblait bien à la nature si complexe +dont nous étions entourés... On allait +se lever de table. Tout à coup, à la porte-fenêtre +fermée pour nous garantir de la chaleur +du jardin en fournaise, de grands cris +retentirent:</p> + +<p>—Les criquets! les criquets!</p> + +<p>Mon hôte devint tout pâle comme un +homme à qui on annonce un désastre, et +nous sortîmes précipitamment. Pendant dix +minutes, ce fut dans l'habitation, si calme +tout à l'heure, un bruit de pas précipités, +de voix indistinctes, perdues dans l'agitation +d'un réveil. De l'ombre des vestibules +où ils s'étaient endormis, les serviteurs +s'élancèrent dehors en faisant résonner avec +des bâtons, des fourches, des fléaux, tous +les ustensiles de métal qui leur tombaient +sous la main, des chaudrons de cuivre, des +bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient +dans leurs trompes de pâturage. +D'autres avaient des conques marines, des +cors de chasse. Cela faisait un vacarme +effrayant, discordant, que dominaient d'une +note suraiguë les «You! you! you!» des +femmes arabes accourues d'un douar voisin. +Souvent, paraît-il, il suffit d'un grand bruit, +d'un frémissement sonore de l'air, pour +éloigner les sauterelles, les empêcher de +descendre.</p> + +<p>Mais où étaient-elles donc, ces terribles +bêtes? Dans le ciel vibrant de chaleur, je ne +voyais rien qu'un nuage venant à l'horizon, +cuivré, compact, comme un nuage de grêle, +avec le bruit d'un vent d'orage dans les +mille rameaux d'une forêt. C'étaient les +sauterelles. Soutenues entre elles par leurs +ailes sèches étendues, elles volaient en +masse, et malgré nos cris, nos efforts, le +nuage s'avançait toujours, projetant dans +la plaine une ombre immense. Bientôt il +arriva au-dessus de nos têtes; sur les bords +on vit pendant une seconde un effrangement, +une déchirure. Comme les premiers +grains d'une giboulée, quelques-unes se détachèrent, +distinctes, roussâtres; ensuite +toute la nuée creva, et cette grêle d'insectes +tomba drue et bruyante. A perte de vue les +champs étaient couverts de criquets, de +criquets énormes, gros comme le doigt.</p> + +<p>Alors le massacre commença. Hideux +murmure d'écrasement, de paille broyée. +Avec les herses, les pioches, les charrues, +on remuait ce sol mouvant; et plus on en +tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient +par couches, leurs hautes pattes enchevêtrées; +celles du dessus faisant des bonds de +détresse, sautant au nez des chevaux attelés +pour cet étrange labour. Les chiens de la +ferme, ceux du douar, lancés à travers +champs, se ruaient sur elles, les broyaient +avec fureur. A ce moment, deux compagnies +de turcos, clairons en tête, arrivèrent +au secours des malheureux colons, et la +tuerie changea d'aspect.</p> + +<p>Au lieu d'écraser les sauterelles, les soldats +les flambaient en répandant de longues +tracées de poudre.</p> + +<p>Fatigué de tuer, écoeuré par l'odeur infecte, +je rentrai. A l'intérieur de la ferme, +il y en avait presque autant que dehors. +Elles étaient entrées par les ouvertures des +portes, des fenêtres, la baie des cheminées. +Au bord des boiseries, dans les rideaux déjà +tout mangés, elles se traînaient, tombaient, +volaient, grimpaient aux murs blancs avec +une ombre gigantesque qui doublait leur +laideur. Et toujours cette odeur épouvantable.</p> + +<p>A dîner, il fallut se passer d'eau. Les +citernes, les bassins, les puits, les viviers, +tout était infecté. Le soir, dans ma chambre, +où l'on en avait pourtant tué des quantités, +j'entendis encore des grouillements sous les +meubles, et ce craquement d'élytres semblable +au pétillement des gousses qui éclatent +à la grande chaleur. Cette nuit-là non +plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour +de la ferme tout restait éveillé. Des flammes +couraient au ras du sol d'un bout à l'autre +de la plaine. Les turcos en tuaient toujours.</p> + +<p>Le lendemain, quand j'ouvris ma fenêtre +comme la veille, les sauterelles étaient parties; +mais quelle ruine elles avaient laissée +derrière elles! Plus une fleur, plus un brin +d'herbe: tout était noir, rongé, calciné. Les +bananiers, les abricotiers, les pêchers, les +mandariniers, se reconnaissaient seulement +à l'allure de leurs branches dépouillées, sans +le charme, le flottant de la feuille qui est la +vie de l'arbre. On nettoyait les pièces d'eau, +les citernes. Partout des laboureurs creusaient +la terre pour tuer les oeufs laissés par +les insectes. Chaque motte était retournée, +brisée soigneusement. Et le coeur se serrait +de voir les mille racines blanches, pleines +de sève, qui apparaissaient dans ces écroulements +de terre fertile...</p> + +<br><br> + +<h3>L'ÉLIXIR DU REVEREND PÈRE GAUCHER</h3> + + +<p>—Buvez ceci, mon voisin; vous m'en +direz des nouvelles.</p> + +<p>Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux +d'un lapidaire comptant des perles, +le curé de Graveson me versa deux doigts +d'une liqueur verte, dorée, chaude, étincelante, +exquise... J'en eus l'estomac tout +ensoleillé.</p> + +<p>—C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie +et la santé de notre Provence, me fit le +brave homme d'un air triomphant; on le +fabrique au couvent des Prémontrés, à +deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas +que cela vaut bien toutes les chartreuses du +monde?... Et si vous saviez comme elle est +amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez +plutôt...</p> + +<p>Alors, tout naïvement, sans y entendre +malice, dans cette salle à manger de presbytère, +si candide et si calme avec son +Chemin de la croix en petits tableaux et ses +jolis rideaux clairs empesés comme des surplis, +l'abbé me commença une historiette +légèrement sceptique et irrévérencieuse, à +la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy:</p> + +<hr> + +<p>—Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou +plutôt les Pères blancs, comme les appellent +nos Provençaux, étaient tombés dans une +grande misère. Si vous aviez vu leur maison +de ce temps-là, elle vous aurait fait +peine.</p> + +<p>Le grand mur, la tour Pacôme, s'en allaient +en morceaux. Tout autour du cloître +rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, +les saints de pierre croulaient dans leurs +niches. Pas un vitrail debout, pas une porte +qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles, +le vent du Rhône soufflait comme en Camargue, +éteignant les cierges, cassant le plomb +des vitrages, chassant l'eau des bénitiers. +Mais le plus triste de tout, c'était le clocher +du couvent, silencieux comme un pigeonnier +vide; et les Pères, faute d'argent pour +s'acheter une cloche, obligés de sonner matines +avec des cliquettes de bois d'amandier!...</p> + +<p>Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, +à la procession de la Fête-Dieu, défilant tristement +dans leurs capes rapiécées, pâles, +maigres, nourris de <i>citres</i> et de pastèques, +et derrière eux monseigneur l'abbé, qui venait +la tête basse, tout honteux de montrer +au soleil sa crosse dédorée et sa mitre de +laine blanche mangée des vers. Les dames +de la confrérie en pleuraient de pitié dans +les rangs, et les gros porte-bannière ricanaient +entre eux tout bas en se montrant +les pauvres moines:</p> + +<p>—Les étourneaux vont maigres quand +ils vont en troupe.</p> + +<p>Le fait est que les infortunés Pères blancs +en étaient arrivés eux-mêmes à se demander +s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur +vol à travers le monde et de chercher pâture +chacun de son côté.</p> + +<p>Or, un jour que cette grave question se +débattait dans le chapitre, on vint annoncer +au prieur que le frère Gaucher demandait à +être entendu au conseil... Vous saurez pour +votre gouverne que ce frère Gaucher était +le bouvier du couvent; c'est-à-dire qu'il +passait ses journées à rouler d'arcade en +arcade dans le cloître, en poussant devant +lui deux vaches étiques qui cherchaient +l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à +douze ans par une vieille folle du pays +des Baux, qu'on appelait tante Bégon, recueilli +depuis chez les moines, le malheureux +bouvier n'avait jamais pu rien apprendre +qu'à conduire ses bêtes et à réciter son +<i>Pater noster</i>; encore le disait-il en provençal, +car il avait la cervelle dure et l'esprit +comme une dague de plomb. Fervent chrétien +du reste, quoique un peu visionnaire, +à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline +avec une conviction robuste, et des +bras!...</p> + +<p>Quand on le vit entrer dans la salle du +chapitre, simple et balourd, saluant l'assemblée +la jambe en arrière, prieur, chanoines, +argentier, tout le monde se mit à +rire. C'était toujours l'effet que produisait, +quand elle arrivait quelque part, cette bonne +face grisonnante avec sa barbe de chèvre et +ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher +ne s'en émut pas.</p> + +<p>—Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse +en tortillant son chapelet de noyaux d'olives, +on a bien raison de dire que ce sont les +tonneaux vides qui chantent le mieux. Figurez-vous +qu'à force de creuser ma pauvre +tête déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé +le moyen de nous tirer tous de peine.</p> + +<p>«Voici comment. Vous savez bien tante +Bégon, cette brave femme qui me gardait +quand j'était petit. (Dieu ait son âme, la +vieille coquine! elle chantait de bien vilaines +chansons après boire.) Je vous dirai donc, +mes révérends pères, que tante Bégon, de +son vivant, se connaissait aux herbes de +montagnes autant et mieux qu'un vieux +merle de Corse. Voire, elle avait composé +sur la fin de ses jours un élixir incomparable +en mélangeant cinq ou six espèces de +simples que nous allions cueillir ensemble +dans les Alpilles. Il y a belles années de +cela: mais je pense qu'avec l'aide de saint +Augustin et la permission de notre père +abbé, je pourrais—en cherchant bien—retrouver +la composition de ce mystérieux +élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le +mettre en bouteilles, et à le vendre un peu +cher, ce qui permettrait à la communauté +de s'enrichir doucettement, comme ont fait +nos frères de la Trappe et de la Grande...</p> + +<p>Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur +s'était levé pour lui sauter au cou. Les chanoines +lui prenaient les mains. L'argentier, +encore plus ému que tous les autres, lui baisait +avec respect le bord tout effrangé de sa +cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour +délibérer; et, séance tenante, le chapitre +décida qu'on confierait les vaches au frère +Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût +se donner tout entier à la confection de son +élixir.</p> + +<hr> + +<p>Comment le bon frère parvint-il à retrouver +la recette de tante Bégon? au prix de +quels efforts? au prix de quelles veilles? +L'histoire ne le dit pas. Seulement, ce qui +est sûr, c'est qu'au bout de six mois, l'élixir +des Pères blancs était déjà très populaire. +Dans tout le Comtat, dans tout le pays +d'Arles, pas un <i>mas</i>, pas une grange qui +n'eut au fond de sa <i>dépense</i>, entre les bouteilles +de vin cuit et les jarres d'olives à la +picholine, un petit flacon de terre brune cacheté +aux armes de Provence, avec un +moine en extase sur une étiquette d'argent. +Grâce à la vogue de son élixir, la maison +des Prémontrés s'enrichit très rapidement. +On releva la tour Pacôme. Le prieur eut +une mitre neuve, l'église de jolis vitraux +ouvragés; et, dans la fine dentelle du clocher, +toute une compagnie de cloches et de +clochettes vint s'abattre, un beau matin de +Pâques, tintant et carillonnant à la grande +volée.</p> + +<p>Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère +lai dont les rusticités égayaient tant le chapitre, +il n'en fut plus question dans le couvent. +On ne connut plus désormais que le +Révérend Père Gaucher, homme de tête et de +grand savoir, qui vivait complètement isolé +des occupations si menues et si multiples +du cloître, et s'enfermait tout le jour dans +sa distillerie, pendant que trente moines +battaient la montagne pour lui chercher des +herbes odorantes... Cette distillerie, où +personne, pas même le prieur, n'avait le +droit de pénétrer, était une ancienne chapelle +abandonnée, tout au bout du jardin des +chanoines. La simplicité des bons pères en +avait fait quelque chose de mystérieux et de +formidable; et si, par aventure, un moinillon +hardi et curieux, s'accrochant aux vignes +grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du +portail, il en dégringolait bien vite, effaré +d'avoir vu le Père Gaucher, avec sa barbe +de nécroman, penché sur ses fourneaux, le +pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, +des cornues de grès rose, des alambics gigantesques, +des serpentins de cristal, tout +un encombrement bizarre qui flamboyait +ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux...</p> + +<p>Au jour tombant, quand sonnait le dernier +Angélus, la porte de ce lieu de mystère +s'ouvrait discrètement, et le révérend se +rendait à l'église pour l'office du soir. Il +fallait voir quel accueil quand il traversait +le monastère! Les frères faisaient la haie +sur son passage. On disait:</p> + +<p>—Chut!... il a le secret!...</p> + +<p>—L'argentier le suivait et lui parlait la +tête basse... Au milieu de ces adulations, le +père s'en allait en s'épongeant le front, son +tricorne aux larges bords posé en arrière +comme une auréole, regardant autour de +lui d'un air de complaisance les grandes cours +plantées d'orangers, les toits bleus où tournaient +des girouettes neuves, et, dans le +cloître éclatant de blancheur,—entre les +colonnettes élégantes et fleuries,—les +chanoines habillés de frais qui défilaient deux +par deux avec des mines reposées.</p> + +<p>—C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se +disait le révérend en lui-même; et chaque +fois cette pensée lui faisait monter des +bouffées d'orgueil.</p> + +<p>Le pauvre homme en fut bien puni. Vous +allez voir...</p> + +<hr> + +<p>Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, +il arriva à l'église dans une agitation extraordinaire: +rouge, essoufflé, le capuchon de +travers, et si troublé qu'en prenant de l'eau +bénite il y trempa ses manches jusqu'au coude. +On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver +en retard; mais quand on le vit faire de +grandes révérences à l'orgue et aux tribunes +au lieu de saluer le maître-autel, traverser +l'église en coup de vent, errer dans le choeur +pendant cinq minutes pour chercher sa +stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite +et de gauche en souriant d'un air béat, un +murmure d'étonnement courut dans les trois +nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire:</p> + +<p>—Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a +donc notre Père Gaucher?</p> + +<p>Par deux fois le prieur, impatienté, fit +tomber sa crosse sur les dalles pour commander +le silence... Là-bas, au fond du +choeur, les psaumes allaient toujours; mais +les répons manquaient d'entrain...</p> + +<p>Tout à coup, au beau milieu de l'<i>Ave verum</i>, +voilà mon Père Gaucher qui se renverse +dans sa stalle et entonne d'une voix +éclatante:</p> + + +<p>Dans Paris, il y a un Père blanc,<br> +Patatin, patatan, tarabin, taraban...</p> + + +<p>Consternation générale. Tout le monde +se lève. On crie:</p> + +<p>—Emportez-le... il est possédé!</p> + +<p>Les chanoines se signent. La crosse de +monseigneur se démène... Mais le Père +Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux +moines vigoureux sont obligés de l'entraîner +par la petite porte du choeur, se débattant +comme un exorcisé et continuant de plus +belle ses <i>patatin</i> et ses <i>taraban</i>.</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, au petit jour, le malheureux +était à genoux dans l'oratoire du prieur, +et faisait sa <i>coulpe</i> avec un ruisseau de +larmes:</p> + +<p>—C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir +qui m'a surpris, disait-il en se frappant la +poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, +le bon prieur en était tout ému lui-même.</p> + +<p>—Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, +tout cela séchera comme la rosée au +soleil... Après tout, le scandale n'a pas été +aussi grand que vous pensez. Il y a bien eu +la chanson qui était un peu... hum! hum!... +Enfin il faut espérer que les novices ne +l'auront pas entendue... A présent, voyons, +dites-moi bien comment la chose vous est +arrivée... C'est en essayant l'élixir, n'est-ce +pas? Vous aurez eu la main trop lourde... +Oui, oui, je comprends... C'est comme le +frère Schwartz, l'inventeur de la poudre: +vous avez été victime de votre invention... +Et dites-moi, mon brave ami, est-il bien +nécessaire que vous l'essayiez sur vous-même, +ce terrible élixir?</p> + +<p>—Malheureusement, oui, Monseigneur... +l'éprouvette me donne bien la force et le +degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté, +je ne me fie guère qu'à ma langue...</p> + +<p>—Ah! très bien... Mais écoutez encore +un peu que je vous dise... Quand vous +goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que +cela vous semble bon? Y prenez-vous du +plaisir?...</p> + +<p>—Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux +Père en devenant tout rouge... +Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, +un arôme!... C'est pour sûr le démon +qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis +bien décidé désormais à ne plus me servir +que de l'éprouvette. Tant pis si la liqueur +n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez +la perle...</p> + +<p>—Gardez-vous-en bien, interrompit le +prieur avec vivacité. Il ne faut pas s'exposer à +mécontenter la clientèle... Tout ce que vous +avez à faire maintenant que vous voilà prévenu, +c'est de vous tenir sur vos gardes... +Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous +rendre compte?... Quinze ou vingt gouttes, +n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... Le +diable sera bien fin s'il vous attrape avec +vingt gouttes... D'ailleurs, pour prévenir +tout accident, je vous dispense dorénavant +de venir à l'église. Vous direz l'office du soir +dans la distillerie... Et maintenant, allez en +paix, mon Révérend, et surtout... comptez +bien vos gouttes.</p> + +<p>Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter +ses gouttes... le démon le tenait, et ne le +lâcha plus.</p> + +<p>C'est la distillerie qui entendit de singuliers +offices!</p> + +<hr> + +<p>Le jour, encore, tout allait bien. Le Père +était assez calme: il préparait ses réchauds, +ses alambics, triait soigneusement ses herbes, +toutes herbes de Provence, fines, +grises, dentelées, brûlées de parfums et de +soleil... Mais, le soir, quand les simples +étaient infusés et que l'élixir tiédissait dans +de grandes bassines de cuivre rouge, le +martyre du pauvre homme commençait.</p> + +<p>—... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... +vingt!...</p> + +<p>Les gouttes tombaient du chalumeau dans +le gobelet de vermeil. Ces vingt-là, le père +les avalait d'un trait, presque sans plaisir. +Il n'y avait que la vingt et unième qui lui +faisait envie. Oh! cette vingt et unième +goutte!... Alors, pour échapper à la tentation, +il allait s'agenouiller tout au bout du +laboratoire et s'abîmait dans ses patenôtres. +Mais de la liqueur encore chaude il montait +une petite fumée toute chargée d'aromates, +qui venait rôder autour de lui et, bon gré +mal gré, le ramenait vers les bassines... La +liqueur était d'un beau vert doré... Penché +dessus, les narines ouvertes, le père la remuait +tout doucement avec son chalumeau, +et dans les petites paillettes étincelantes que +roulait le flot d'émeraude, il lui semblait +voir les yeux de tante Bégon qui riaient et +pétillaient en le regardant...</p> + +<p>—Allons! encore une goutte!</p> + +<p>Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait +par avoir son gobelet plein jusqu'au +bord. Alors, à bout de forces, il se laissait +tomber dans un grand fauteuil, et, le corps +abandonné, la paupière à demi close, il dégustait +son péché par petits coups, en se +disant tout bas avec un remords délicieux:</p> + +<p>—Ah! je me damne... je me damne...</p> + +<p>Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet +élixir diabolique, il retrouvait, par je ne +sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons +de tante Bégon: <i>Ce sont trois petites +commères, qui parlent de faire un banquet...</i> +ou: <i>Bergerette de maître André s'en va-t-au +bois seulette...</i> et toujours la fameuse des +Pères blancs: <i>Patatin patatan</i>.</p> + +<p>Pensez quelle confusion le lendemain, +quand ses voisins de cellule lui faisaient d'un +air malin:</p> + +<p>—Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des +cigales en tête, hier soir en vous couchant.</p> + +<p>Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, +et le jeûne, et le cilice, et la discipline. Mais +rien ne pouvait contre le démon de l'élixir; +et tous les soirs, à la même heure, la possession +recommençait.</p> + +<hr> + +<p>Pendant ce temps, les commandes pleuvaient +à l'abbaye que c'était une bénédiction. +Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, +de Marseille... De jour en jour le couvent +prenait un petit air de manufacture. Il y +avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, +d'autres pour les écritures, d'autres +pour le camionnage; le service de Dieu y +perdait bien par-ci par-là quelques coups de +cloches; mais les pauvres gens du pays n'y +perdaient rien, je vous en réponds...</p> + +<p>Et donc, un beau dimanche matin, pendant +que l'argentier lisait en plein chapitre +son inventaire de fin d'année et que les bons +chanoines l'écoutaient les yeux brillants et +le sourire aux lèvres, voilà le Père Gaucher +qui se précipite au milieu de la conférence +en criant:</p> + +<p>—C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi +mes vaches.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? +demanda le prieur, qui se doutait bien un +peu de ce qu'il y avait.</p> + +<p>—Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a +que je suis en train de me préparer une +belle éternité de flammes et de coups de +fourche... Il y a que je bois, que je bois +comme un misérable...</p> + +<p>—Mais je vous avais dit de compter vos +gouttes.</p> + +<p>—Ah! bien oui, compter mes gouttes! +c'est par gobelets qu'il faudrait compter +maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis +là. Trois fioles par soirée... Vous comprenez +bien que cela ne peut pas durer... Aussi, +faites faire l'élixir par qui vous voudrez... +Que le feu de Dieu me brûle si je m'en mêle +encore!</p> + +<p>C'est le chapitre qui ne riait plus.</p> + +<p>—Mais, malheureux, vous nous ruinez! +criait l'argentier en agitant son grand-livre.</p> + +<p>—Préférez-vous que je me damne?</p> + +<p>Pour lors, le prieur se leva.</p> + +<p>—Mes Révérends, dit-il en étendant sa +belle main blanche où luisait l'anneau pastoral, +il y a moyen de tout arranger... C'est +le soir, n'est-ce pas, mon cher fils, que le +démon vous tente?...</p> + +<p>—Oui, monsieur le prieur, régulièrement +tous les soirs... Aussi, maintenant, quand je +vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, +les sueurs qui me prennent, comme +l'âne de Capitou quand il voyait venir le bât.</p> + +<p>—Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, +tous les soirs, à l'office, nous réciterons à +votre intention l'oraison de saint Augustin, +à laquelle l'indulgence plénière est attachée... +Avec cela, quoi qu'il arrive, vous +êtes à couvert... C'est l'absolution pendant +le pêché.</p> + +<p>—Oh bien! alors, merci, monsieur le +prieur!</p> + +<p>Et, sans en demander davantage, le Père +Gaucher retourna à ses alambics, aussi léger +qu'une alouette.</p> + +<p>Effectivement, à partir de ce moment-là, +tous les soirs, à la fin des complies, l'officiant +ne manquait jamais de dire:</p> + +<p>—Prions pour notre pauvre Père Gaucher, +qui sacrifie son âme aux intérêts de la communauté... +<i>Oremus Domine</i>...</p> + +<p>Et pendant que sur toutes ces capuches +blanches, prosternées dans l'ombre des nefs, +l'oraison courait en frémissant comme une +petite bise sur la neige, là-bas, tout au bout +du couvent, derrière le vitrage enflammé +de la distillerie, on entendait le père Gaucher +qui chantait à tue-tête:</p> + + +<p>Dans Paris il y a un Père blanc,<br> +Patatin, patatan, taraban, tarabin;<br> +Dans Paris il y a un Père blanc<br> +Qui fait danser des moinettes,<br> +Trin, trin, trin, dans un jardin;<br> +Qui fait danser des...</p> + +<hr> + +<p>...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante:</p> + +<p>—Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient!</p> + + +<br><br> + +<h3>EN CAMARGUE</h3> + + + +<p>I</p> + + +<p>LE DÉPART.</p> + +<p>Grande rumeur au château. Le messager +vient d'apporter un mot du garde, moitié en +français, moitié en provençal, annonçant +qu'il y a eu déjà deux ou trois beaux passages +de <i>Galéjons</i>, de <i>Charlottines</i>, et que +les <i>oiseaux de prime</i> non plus ne manquaient +pas.</p> + +<p>«Vous êtes des nôtres!» m'ont écrit mes +aimables voisins; et ce matin, au petit jour +de cinq heures, leur grand break, chargé de +fusils, de chiens, de victuailles, est venu me +prendre au bas de la côte. Nous voilà roulant +sur la route d'Arles, un peu sèche, un +peu dépouillée, par ce matin de décembre +où la verdure pâle des oliviers est à peine +visible, et la verdure crue des chênes-kermès +un peu trop hivernale et factice. Les étables +se remuent. Il y a des réveils avant le jour +qui allument la vitre des fermes; et dans les +découpures de pierre de l'abbaye de Mont-majeur, +des orfraies encore engourdies de +sommeil battent de l'aile parmi les ruines. +Pourtant nous croisons déjà le long des +fossés de vieilles paysannes qui vont au +marché au trot de leurs bourriquets. Elles +viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes +lieues pour s'asseoir une heure sur les +marches de Saint-Trophyme et vendre des +petits paquets de simples ramassés dans la +montagne!...</p> + +<p>Maintenant voici les remparts d'Arles; +des remparts bas et crénelés, comme on en +voit sur les anciennes estampes où des guerriers +armés de lances apparaissent en haut +de talus moins grands qu'eux. Nous traversons +au galop cette merveilleuse petite +ville, une des plus pittoresques de France, +avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant +comme des moucharabiés jusqu'au +milieu des rues étroites, avec ses vieilles +maisons noires aux petites portes, moresques, +ogivales et basses, qui vous reportent +au temps de Guillaume Court-Nez et des +Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore +personne dehors. Le quai du Rhône seul est +animé. Le bateau à vapeur qui fait le service +de la Camargue chauffe au bas des marches, +prêt à partir. Des <i>ménagers</i> en veste de cadis +roux, des filles de La Roquette qui vont se +louer pour des travaux des fermes, montent +sur le pont avec nous, causant et riant entre +eux. Sous les longues mantes brunes rabattues +à cause de l'air vif du matin, la haute +coiffure arlésienne fait la tête élégante et +petite avec un joli grain d'effronterie, une +envie de se dresser pour lancer le rire ou la +malice plus loin... La cloche sonne; nous +partons. Avec la triple vitesse du Rhône, +de l'hélice, du mistral, les deux rivages se +déroulent. D'un côté c'est la Crau, une plaine +aride, pierreuse. De l'autre, la Camargue, +plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son +herbe courte et ses marais pleins de roseaux.</p> + +<p>De temps en temps le bateau s'arrête près +d'un ponton, à gauche ou à droite, à Empire +ou à Royaume, comme on disait au moyen +âge, du temps du Royaume d'Arles, et, +comme les vieux mariniers du Rhône disent +encore aujourd'hui. A chaque ponton, une +ferme blanche, un bouquet d'arbres. Les +travailleurs descendent chargés d'outils, les +femmes leur panier au bras, droites sur la +passerelle. Vers Empire ou vers Royaume +peu à peu le bateau se vide, et quand il arrive +au ponton du Mas-de-Giraud où nous +descendons, il n'y a presque plus personne +à bord.</p> + +<p>Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme +des seigneurs de Barbentane, où nous entrons +pour attendre le garde qui doit venir +nous chercher. Dans la haute cuisine, tous +les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, +bergers, bergerots, sont attablés, +graves, silencieux, mangeant lentement, et +servis par les femmes qui ne mangeront +qu'après. Bientôt le garde paraît avec la +carriole. Vrai type à la Fenimore, trappeur +de terre et d'eau, garde-pêche et garde-chasse, +les gens du pays l'appellent <i>lou +Roudeïroù</i> (le rôdeur), parce qu'on le voit +toujours, dans les brumes d'aube ou de jour +tombant, caché pour l'affût parmi les roseaux, +ou bien immobile dans son petit bateau, occupé +à surveiller ses nasses sur les <i>clairs</i> +(les étangs) et les <i>roubines</i> (canaux d'irrigation). +C'est peut-être ce métier d'éternel +guetteur qui le rend aussi silencieux, aussi +concentré. Pourtant, pendant que la petite +carriole chargée de fusils et de paniers +marche devant nous, il nous donne des nouvelles +de la chasse, le nombre des passages, +les quartiers où les oiseaux voyageurs se +sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce +dans le pays.</p> + +<p>Les terres cultivées dépassées, nous voici +en pleine Camargue sauvage. A perte de +vue, parmi les pâturages, des marais, des +roubines, luisent dans les salicornes. Des +bouquets de tamaris et de roseaux font des +îlots comme sur une mer calme. Pas d'arbres +hauts. L'aspect uni, immense, de la plaine, +n'est pas troublé. De loin en loin, des parcs +de bestiaux étendent leurs toits bas presque +au ras de terre. Des troupeaux dispersés, +couchés dans les herbes salines, ou cheminant +serrés autour de la cape rousse du +berger, n'interrompent pas la grande ligne +uniforme, amoindris qu'ils sont par cet +espace infini d'horizons bleus et de ciel ouvert. +Comme de la mer unie malgré ses +vagues, il se dégage de cette plaine un sentiment +de solitude, d'immensité, accru encore +par le mistral qui souffle sans relâche, +sans obstacle, et qui, de son haleine puissante, +semble aplanir, agrandir le paysage. +Tout se courbe devant lui. Les moindres +arbustes gardent l'empreinte de son passage, +en restent tordus, couchés vers le sud dans +l'attitude d'une fuite perpétuelle...</p> + + + +<p>II</p> + +<p>LA CABANE.</p> + + +<p>Un toit de roseaux, des murs de roseaux +desséchés et jaunes, c'est la cabane. Ainsi +s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type +de la maison camarguaise, la cabane se +compose d'une unique pièce, haute, vaste, +sans fenêtre, et prenant jour par une porte +vitrée qu'on ferme le soir avec des volets +pleins. Tout le long des grands murs crépis, +blanchis à la chaux, des râteliers attendent +les fusils, les carniers, les bottes de marais. +Au fond, cinq ou six berceaux sont rangés +autour d'un vrai mât planté au sol et montant +jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La +nuit, quand le mistral souffle et que la maison +craque de partout, avec la mer lointaine +et le vent qui la rapproche, porte son bruit, +le continue en l'enflant, on se croirait couché +dans la chambre d'un bateau.</p> + +<p>Mais c'est l'après-midi surtout que la cabane +est charmante. Par nos belles journées +d'hiver méridional, j'aime rester tout seul +près de la haute cheminée où fument quelques +pieds de tamaris. Sous les coups du +mistral ou de la tramontane, la porte saute, +les roseaux crient, et toutes ces secousses +sont un bien petit écho du grand ébranlement +de la nature autour de moi. Le soleil +d'hiver fouetté par l'énorme courant s'éparpille, +joint ses rayons, les disperse. De +grandes ombres courent sous un ciel bleu +admirable. La lumière arrive par saccades, +les bruits aussi; et les sonnailles des troupeaux +entendues tout à coup, puis oubliées, +perdues dans le vent, reviennent chanter +sous la porte ébranlée avec le charme d'un +refrain... L'heure exquise, c'est le crépuscule, +un peu avant que les chasseurs n'arrivent. +Alors le vent s'est calmé. Je sors un +moment. En paix le grand soleil rouge descend, +enflammé, sans chaleur. La nuit +tombe, vous frôle en passant de son aile +noire tout humide. Là-bas, au ras du sol, la +lumière d'un coup de feu passe avec l'éclat +d'une étoile rouge avivée par l'ombre environnante. +Dans ce qui reste de jour, la vie +se hâte. Un long triangle de canards vole +très bas, comme s'ils voulaient prendre +terre; mais tout à coup la cabane, où le +<i>caleil</i> est allumé, les éloigne: celui qui tient +la tête de la colonne dresse le cou, remonte, +et tous les autres derrière lui s'emportent +plus haut avec des cris sauvages.</p> + +<p>Bientôt un piétinement immense se rapproche, +pareil à un bruit de pluie. Des milliers +de moutons, rappelés par les bergers, +harcelés par les chiens, dont on entend le +galop confus et l'haleine haletante, se pressent +vers les parcs, peureux et indisciplinés. +Je suis envahi, frôlé, confondu dans ce tourbillon +de laines frisées, de bêlements; une +houle véritable où les bergers semblent +portés avec leur ombre par des flots bondissants... +Derrière les troupeaux, voici des +pas connus, des voix joyeuses. La cabane +est pleine, animée, bruyante. Les sarments +flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus +las. C'est un étourdissement d'heureuse +fatigue, les fusils dans un coin, les grandes +bottes jetées pêle-mêle, les carniers vides, +et à côté les plumages roux, dorés, verts, +argentés, tout tachés de sang. La table est +mise; et dans la fumée d'une bonne soupe +d'anguilles, le silence se fait, le grand silence +des appétits robustes, interrompu seulement +par les grognements féroces des chiens qui +lapent leur écuelle à tâtons devant la porte...</p> + +<p>La veillée sera courte. Déjà près du feu, +clignotant lui aussi, il ne reste plus que le +garde et moi. Nous causons, c'est-à-dire +nous nous jetons de temps en temps l'un à +l'autre des demi-mots à la façon des paysans, +de ces interjections presque indiennes, +courtes et vite éteintes comme les dernières +étincelles des sarments consumés. Enfin le +garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute +son pas lourd qui se perd dans la nuit...</p> +<br> +<p>III</p> + + +<p>A L'ESPÈRE! (A L'AFFUT!)</p> + +<p>L'<i>espère!</i> quel joli nom pour désigner +l'affût, l'attente du chasseur embusqué, et +ces heures indécises où tout attend, <i>espère</i>, +hésite entre le jour et la nuit. L'affût du +matin un peu avant le lever du soleil, l'affût +du soir au crépuscule. C'est ce dernier que +je préfère, surtout dans ces pays marécageux +où l'eau des <i>clairs</i> garde si longtemps la lumière...</p> + +<p>Quelquefois on tient l'affût dans le <i>negochin</i> +(le naye-chien), un tout petit bateau +sans quille étroit, roulant au moindre mouvement. +Abrité par les roseaux, le chasseur +guette les canards du fond de sa barque, que +dépassent seulement la visière d'une casquette, +le canon du fusil et la tête du chien +flairant le vent, happant les moustiques, ou +bien de ses grosses pattes étendues penchant +tout le bateau d'un côté et le remplissant +d'eau. Cet affût-là est trop compliqué pour +mon inexpérience. Aussi, le plus souvent, +je vais à l'<i>espère</i> à pied, barbotant en plein +marécage avec d'énormes bottes taillées +dans toute la longueur du cuir. Je marche +lentement, prudemment, de peur de m'envaser. +J'écarte les roseaux pleins d'odeurs +saumâtres et de sauts de grenouilles...</p> + +<p>Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin +de terre sèche où je m'installe. Le garde, +pour me faire honneur, a laissé son chien +avec moi; un énorme chien des Pyrénées à +grande toison blanche, chasseur et pêcheur +de premier ordre, et dont la présence ne +laisse pas que de m'intimider un peu. Quand +une poule d'eau passe à ma portée, il a une +certaine façon ironique de me regarder en +rejetant en arrière, d'un coup de tête à l'artiste, +deux longues oreilles flasques qui lui +pendent dans les yeux; puis des poses à +l'arrêt, des frétillements de queue, toute +une mimique d'impatience pour me dire:</p> + +<p>—Tire... tire donc!</p> + +<p>Je tire, je manque. Alors, allongé de tout +son corps, il bâille et s'étire d'un air las, +découragé, et insolent...</p> + +<p>Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un +mauvais chasseur. L'affût, pour moi, c'est +l'heure qui tombe, la lumière diminuée, +réfugiée dans l'eau, les étangs qui luisent, +polissant jusqu'au ton de l'argent fin la teinte +grise du ciel assombri. J'aime cette odeur +d'eau, ce frôlement mystérieux des insectes +dans les roseaux, ce petit murmure des +longues feuilles qui frissonnent. De temps +en temps, une note triste passe, et roule dans +le ciel comme un ronflement de conque +marine. C'est le butor qui plonge au fond +de l'eau son bec immense d'oiseau-pêcheur +et souffle... rrrououou! Des vols de grues +filent sur ma tête. J'entends le froissement +des plumes, l'ébouriffement du duvet dans +l'air vif, et jusqu'au craquement de la petite +armature surmenée. Puis, plus rien. C'est +la nuit, la nuit profonde, avec un peu de +jour resté sur l'eau...</p> + +<p>Tout à coup j'éprouve un tressaillement, +une espèce de gêne nerveuse, comme si +j'avais quelqu'un derrière moi. Je me retourne, +et j'aperçois le compagnon des +belles nuits, la lune, une large lune toute +ronde, qui se lève doucement, avec un mouvement +d'ascension d'abord très sensible, +et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne +de l'horizon.</p> + +<p>Déjà un premier rayon est distinct près +de moi, puis un autre un peu plus loin... +Maintenant tout le marécage est allumé. La +moindre touffe d'herbe a son ombre. L'affût +est fini, les oiseaux nous voient: il faut +rentrer. On marche au milieu d'une inondation +de lumière bleue, légère, poussiéreuse; +et chacun de nos pas dans les <i>clairs</i>, +dans les <i>roubines</i>, y remue des tas d'étoiles +tombées et des rayons de lune qui traversent +l'eau jusqu'au fond.</p> +<br> +<p>IV</p> + + +<p>LE ROUGE ET LE BLANC.</p> + +<p>Tout près de chez nous, à une portée de +fusil de la cabane, il y en a une autre qui lui +ressemble, mais plus rustique. C'est là que +notre garde habite avec sa femme et ses deux +aînés: la fille, qui soigne le repas des hommes, +raccommode les filets de pêche; le garçon, +qui aide son père à relever les nasses, à +surveiller les <i>martilières</i> (vannes) des étangs. +Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la +grand'mère; et ils y resteront jusqu'à ce +qu'ils aient appris à lire et qu'ils aient fait +leur <i>bon jour</i> (première communion), car ici +on est trop loin de l'église et de l'école, et +puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien +pour ces petits. Le fait est que, l'été venu, +quand les marais sont à sec et que la vase +blanche des <i>roubines</i> se crevasse à la grande +chaleur, l'île n'est vraiment pas habitable.</p> + +<p>J'ai vu cela une fois au mois d'août, en +venant tirer les hallebrands, et je n'oublierai +jamais l'aspect triste et féroce de ce paysage +embrasé. De place en place, les étangs +fumaient au soleil comme d'immenses cuves, +gardant tout au fond un reste de vie qui +s'agitait, un grouillement de salamandres, +d'araignées, de mouches d'eau cherchant +des coins humides. Il y avait là un air de +peste, une brume de miasmes lourdement +flottante qu'épaississaient encore d'innombrables +tourbillons de moustiques. Chez le +garde, tout le monde grelottait, tout le +monde avait la fièvre, et c'était pitié de voir +les visages jaunes, tirés, les yeux cerclés, +trop grands, de ces malheureux condamnés +à se traîner, pendant trois mois, sous ce +plein soleil inexorable qui brûle les fiévreux +sans les réchauffer... Triste et pénible vie +que celle de garde-chasse en Camargue! +Encore celui-là a sa femme et ses enfants +près de lui; mais à deux lieues plus loin, +dans le marécage, demeure un gardien de +chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un +bout de l'année à l'autre et mène une véritable +existence de Robinson. Dans sa cabane +de roseaux, qu'il a construite lui-même, pas +un ustensile qui ne soit son ouvrage, depuis +le hamac d'osier tressé, les trois pierres +noires assemblées en foyer, les pieds de +tamaris taillés en escabeaux, jusqu'à la serrure +et la clé de bois blanc fermant cette +singulière habitation.</p> + +<p>L'homme est au moins aussi étrange que +son logis. C'est une espèce de philosophe +silencieux comme les solitaires, abritant sa +méfiance de paysan sous d'épais sourcils en +broussailles. Quand il n'est pas dans le pâturage, +on le trouve assis devant sa porte, +déchiffrant lentement, avec une application +enfantine et touchante, une de ces petites +brochures roses, bleues ou jaunes, qui +entourent les fioles pharmaceutiques dont il +se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable +n'a pas d'autre distraction que la lecture, ni +d'autres livres que ceux-là. Quoique voisins +de cabane, notre garde et lui ne se voient +pas. Ils évitent même de se rencontrer. Un +jour que je demandais au <i>roudeïroù</i> la raison +de cette antipathie, il me répondit d'un air +grave:</p> + +<p>—C'est à cause des opinions... Il est +rouge, et moi je suis blanc.</p> + +<p>Ainsi, même dans ce désert dont la solitude +aurait dû les rapprocher, ces deux +sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l'un +que l'autre, ces deux bouviers de Théocrite, +qui vont à la ville à peine une fois par an et +à qui les petits cafés d'Arles, avec leurs +dorures et leurs glaces, donnent l'éblouissement +du palais des Ptolémées, ont trouvé +moyen de se haïr au nom de leurs convictions +politiques!</p> + +<br> + + + + +<p>V</p> + + +<p>LE VACCARÈS.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, +c'est le Vaccarès. Souvent, abandonnant la +chasse, je viens m'asseoir au bord de ce +lac salé, une petite mer qui semble un morceau +de la grande, enfermé dans les terres +et devenu familier par sa captivité même. +Au lieu de ce dessèchement, de cette aridité +qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès, +sur son rivage un peu haut, tout vert +d'herbe fine, veloutée, étale une flore originale +et charmante: des centaurées, des trèfles +d'eau, des gentianes, et ces jolies <i>saladelles</i>, +bleues en hiver, rouges en été, qui transforment +leur couleur au changement d'atmosphère, +et dans une floraison ininterrompue +marquent les saisons de leurs tons divers.</p> + +<p>Vers cinq heures du soir, à l'heure où le +soleil décline, ces trois lieues d'eau sans une +barque, sans une voile pour limiter, transformer +leur étendue, ont un aspect admirable. +Ce n'est plus le charme intime des +<i>clairs</i>, des <i>roubines</i>, apparaissant de distance +en distance entre les plis d'un terrain marneux +sous lequel on sent l'eau filtrer partout, +prête à se montrer à la moindre dépression +du sol. Ici, l'impression est grande, large. +De loin, ce rayonnement de vagues attire +des troupes de macreuses, des hérons, des +butors, des flamants au ventre blanc, aux +ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le +long du rivage, de façon à disposer leurs +teintes diverses en une longue bande égale; +et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, +bien chez eux dans ce soleil splendide et ce +paysage muet. De ma place, en effet, je +n'entends rien que l'eau qui clapote, et la +voix du gardien qui rappelle ses chevaux, +dispersés sur le bord. Ils ont tous des noms +retentissants: «Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!... +L'Estournello!...» Chaque bête, +en s'entendant nommer, accourt, la crinière +au vent, et vient manger l'avoine dans la +main du gardien...</p> + +<p>Plus loin, toujours sur la même rive, se +trouve une grande <i>manado</i> (troupeau) de +boeufs paissant en liberté comme les chevaux. +De temps en temps, j'aperçois au-dessus +d'un bouquet de tamaris l'arête de +leurs dos courbés, et leurs petites cornes en +croissant qui se dressent. La plupart de ces +boeufs de Camargue sont élevés pour courir +dans les <i>ferrades</i>, les fêtes de villages; et +quelques-uns ont des noms déjà célèbres +par tous les cirques de Provence et de Languedoc. +C'est ainsi que la <i>manado</i> voisine +compte entre autres un terrible combattant +appelé <i>le Romain</i>, qui a décousu je ne sais +combien d'hommes et de chevaux aux +courses d'Arles, de Nîmes, de Tarascon. +Aussi ses compagnons l'ont-ils pris pour +chef; car dans ces étranges troupeaux les +bêtes se gouvernent elles-mêmes, groupées +autour d'un vieux taureau qu'elles adoptent +comme conducteur. Quand un ouragan +tombe sur la Camargue, terrible dans cette +grande plaine où rien ne le détourne, ne +l'arrête, il faut voir la <i>manado</i> se serrer +derrière son chef, toutes les têtes baissées +tournant du côté du vent ces larges fronts +où la force du boeuf se condense. Nos bergers +provençaux appellent cette manoeuvre: +<i>vira la bano au giscle</i>—tourner la corne au +vent. Et malheur aux troupeaux qui ne s'y +conforment pas! Aveuglée par la pluie, +entraînée par l'ouragan, la <i>manado</i> en +déroute tourne sur elle-même, s'effare, se +disperse, et les boeufs éperdus, courant +devant eux pour échapper à la tempête, se +précipitent dans le Rhône, dans le Vaccarès +ou dans la mer.</p> + + +<br><br> + +<h3>NOSTALGIES DE CASERNE.</h3> + +<p>Ce matin, aux premières clartés de l'aube, +un formidable roulement de tambour me +réveille en sursaut... Ran plan plan! Ran +plan plan!...</p> + +<p>Un tambour dans mes pins à pareille +heure!... Voilà qui est singulier, par +exemple.</p> + +<p>Vite, vite, je me jette à bas de mon lit et +je cours ouvrir la porte.</p> + +<p>Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu +des lambrusques mouillées, deux ou trois +courlis s'envolent en secouant leurs ailes... +Un peu de brise chante dans les arbres... +Vers l'orient, sur la crête fine des Alpilles, +s'entasse une poussière d'or d'où le soleil +sort lentement... Un premier rayon frise +déjà le toit du moulin. Au même moment, +le tambour, invisible, se met à battre aux +champs sous le couvert... Ran... plan... +plan, plan, plan.</p> + +<p>Le diable soit de la peau d'âne! Je l'avais +oubliée. Mais enfin, quel est donc le sauvage +qui vient saluer l'aurore au fond des bois +avec un tambour?... J'ai beau regarder, je +ne vois rien... rien que les touffes de lavande, +et les pins qui dégringolent jusqu'en bas +sur la route... Il y a peut-être par-là dans +le fourré quelque lutin caché en train de se +moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, +ou maître Puck. Le drôle se sera dit, en +passant devant mon moulin:</p> + +<p>—Ce Parisien est trop tranquille là +dedans, allons lui donner l'aubade.</p> + +<p>Sur quoi, il aura pris un gros tambour, +et... ran plan plan!... ran plan plan!... Te +tairas-tu gredin de Puck! tu vas réveiller +mes cigales.</p> + +<hr> + +<p>Ce n'était pas Puck.</p> + +<p>C'était Gouguet François, dit Pistolet, +tambour au 31e de ligne, et pour le moment +en congé de semestre. Pistolet s'ennuie au +pays, il a des nostalgies, ce tambour, et— +quand on veut bien lui prêter l'instrument +de la commune—il s'en va, mélancolique, +battre la caisse dans les bois, en rêvant de +la caserne du Prince-Eugène.</p> + +<p>C'est sur une petite colline verte qu'il est +venu rêver aujourd'hui. Il est là, debout +contre un pin, son tambour entre ses jambes +et s'en donnant à coeur joie... Des vols de +perdreaux effarouchés partent à ses pieds +sans qu'il s'en aperçoive. La férigoule +embaume autour de lui, il ne la sent pas.</p> + +<p>Il ne voit pas non plus les fines toiles +d'araignée qui tremblent au soleil entre les +branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent +sur son tambour. Tout entier à son rêve et +à sa musique, il regarde amoureusement +voler ses baguettes, et sa grosse face +niaise s'épanouit de plaisir à chaque roulement.</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!...</p> + +<p>«Qu'elle est belle, la grande caserne, +avec sa cour aux larges dalles, ses rangées +de fenêtres bien alignées, son peuple en +bonnet de police, et ses arcades basses +pleines du bruit des gamelles!...»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!...</p> + +<p>«Oh! l'escalier sonore, les corridors +peints à la chaux, la chambrée odorante, les +ceinturons qu'on astique, la planche au +pain, les pots de cirage, les couchettes de +fer à couverture grise, les fusils qui reluisent +au râtelier!»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p> + +<p>«Oh! les bonnes journées du corps de +garde, les cartes qui poissent aux doigts, la +dame de pique hideuse avec des agréments +à la plume, le vieux Pigault-Lebrun dépareillé +qui traîne sur le lit de camp!...»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p> + +<p>«Oh! les longues nuits de faction à la +porte des ministères, la vieille guérite où la +pluie entre, les pieds qui ont froid!... les +voitures de gala qui vous éclaboussent en +passant!... Oh! la corvée supplémentaire, +les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller +de planche, la diane froide par les matins +pluvieux, la retraite dans les brouillards à +l'heure où le gaz s'allume, l'appel du soir où +l'on arrive essoufflé!»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p> + +<p>«Oh! le bois de Vincennes, les gros gants +de coton blanc, les promenades sur les fortifications... +Oh! La barrière de l'École, les +filles à soldats, le piston du Salon de Mars, +l'absinthe dans les bouisbouis, les confidences +entre deux hoquets, les briquets +qu'on dégaîne, la romance sentimentale +chantée une main sur le coeur!...»</p> + +<hr> + +<p>Rêve, rêve, pauvre homme! ce n'est pas +moi qui t'en empêcherai...; tape hardiment +sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n'ai +pas le droit de te trouver ridicule.</p> + +<p>Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce +que, moi, je n'ai pas la nostalgie de la +mienne?</p> + +<p>Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme +le tien. Tu joues du tambour sous les pins, +toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons +Provençaux que nous faisons! Là-bas, dans +les casernes de Paris, nous regrettions nos +Alpilles bleues et l'odeur sauvage des +lavandes; maintenant, ici, en pleine Provence, +la caserne nous manque, et tout ce +qui la rappelle nous est cher!...</p> + +<hr> + +<p>Huit heures sonnent au village. Pistolet, +sans lâcher ses baguettes, s'est mis en route +pour rentrer... On l'entend descendre sous +le bois, jouant toujours... Et moi, couché +dans l'herbe, malade de nostalgie, je crois +voir, au bruit du tambour qui s'éloigne, +tout mon Paris défiler entre les pins...</p> + +<p>Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris!</p> +<br> +<p>FIN.</p> +<br><br> +<p>TABLE</p> + +<p>Avant-propos</p> + +<p>LETTRES DE MON MOULIN.</p> + +<p>Installation<br> +La diligence de Beaucaire<br> +Le secret de maître Cornille<br> +La chèvre de M. Seguin<br> +Les étoiles<br> +L'Arlésienne<br> +La mule du pape<br> +Le phare des Sanguinaires<br> +L'agonie de la <i>Sémillante</i><br> +Les douaniers<br> +Le curé de Cucugnan +Les vieux</p> + +<p>Ballades en prose<br> +—La Mort du Dauphin<br> +—Le Sous-préfet aux champs<br> +Le portefeuille de Bixiou<br> +La légende de l'homme à la cervelle d'or<br> +Le poète Mistral<br> +Les trois messes basses<br> +Les oranges<br> +Les deux auberges<br> +A Milianah<br> +Les sauterelles<br> +L'élixir du Père Gaucher<br> +En Camargue<br> +Nostalgies de caserne</p><br> + +<p>FIN DE LA TABLE.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 ***</div> +</body> +</html> |
