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+
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+<head>
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+ <title>Contes à Jeannot</title>
+ <meta name="author" content="J. Girardin">
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes à Jeannot
+
+Author: J. Girardin
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 100%; text-align: justify;">
+
+
+
+
+
+<h1>CONTES<br>
+A JEANNOT</h1>
+
+<h3>J. GIRARDIN</h3>
+
+<h4>1896</h4>
+
+<p>A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ</p>
+
+<p>Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu<br>
+sois en état de lire ce livre; n'importe, je te le<br>
+dédie tout de même, pour te remercier du plaisir<br>
+que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur<br>
+de bébé bien portant.</p>
+
+<p>J. Girardin.</p>
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3>LETTRES DE FINETTE</h3>
+
+<p>A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p>
+
+<p>Houlgate, 3 Juillet 1885.</p>
+
+<p>Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je
+t'écris tout de suite. Nous voilà à la mer. Le voyage
+a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, et que mon
+cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du
+temps, et qu'il m'est arrivé un grand malheur en
+route.</p>
+
+<p>D'abord, je me suis amusée à regarder par la
+portière, et c'était bien drôle de voir les gens à
+leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches dans
+les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les
+oiseaux qui s'envolaient, les petits gardeurs de
+moutons qui agitaient leurs bonnets en l'air ou
+bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
+semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien
+vite las, je t'en réponds. Alors ils s'arrêtaient tout
+essoufflés, s'essuyaient le front et nous montraient
+le poing.</p>
+
+<p>C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh!
+maman, si le voyage pouvait durer toujours!»
+Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les
+épaules, et je me suis remise à la portière.</p>
+
+<p>Alors sais-tu ce que j'ai vu?</p>
+
+<p>Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons
+et les personnes tout en bas; dans le jardin
+d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à
+traîner une petite fille dans une voiture à quatre
+roues. Voilà un des garçons qui se retourne en
+riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, et fait
+chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont
+méchants et mal élevés, les garçons! Comme nous
+allions très vite, des arbres m'ont caché le jardin;
+mais je suis sûre que la pauvre petite fille s'est fait
+grand mal.</p>
+
+<p>Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il
+a prétendu que la petite fille était probablement
+quelque mauvaise peste qui avait dit quelque chose
+de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien
+fait de la faire chavirer pour la punir.</p>
+
+<p>Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la
+portière. Mais bientôt je me suis aperçue que c'était
+toujours la même chose et que cela devenait un
+peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.</p>
+
+<p>Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois
+avoir faim; je te permets de faire la dînette avec ta
+poupée.»</p>
+
+<p>Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais
+tu penses bien que je l'ai enveloppée jusqu'au cou
+dans mon mouchoir, à cause des miettes de pain et
+des petits morceaux de chocolat qui auraient pu
+tomber sur ce joli cache-poussière que nous lui
+avons fabriqué à nous deux.</p>
+
+<center>
+<img src="001.jpg" alt="" style="width: 600px; height: 313px;">
+</center>
+<p>Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais
+rien fait. Aussi j'étais bien sûre qu'il se moquerait
+d'elle, et cela n'a pas manqué. Il m'a demandé à
+quoi servent les cache-poussière, si les personnes
+sont obligées de s'envelopper de la tête aux pieds
+dans un mouchoir, à cause de quelques méchantes
+miettes de pain.</p>
+
+<p>Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme
+je voyais bien que ma poupée avait envie de
+dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. Je
+ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a
+donné envie de dormir aussi, mais je me suis
+allongée dans mon coin et je me suis endormie.</p>
+
+<p>C'est pendant que je dormais que le grand malheur
+est arrivé.</p>
+
+<p>En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé
+que ma fille devait être éveillée aussi. J'ai ouvert
+tout doucement le panier. Les cahots avaient jeté
+Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier,
+j'ai poussé un grand cri et je me suis mise à
+pleurer. Figure-toi que le côté droit de la figure de
+Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit
+aussi, et tout le côté droit de son joli costume.</p>
+
+<p>Quand maman avait fait les malles, j'avais
+oublié de lui donner la bouteille d'encre bleue
+que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en suis
+aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien
+dire, je l'ai mise dans le panier de Lili. La bouteille
+s'était débouchée pendant que je dormais, et ma
+pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.</p>
+
+<p>Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que
+j'avais beaucoup, beaucoup de chagrin; il est
+taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée
+en me disant que, comme la tête, les bras
+et les mains de Lili sont en porcelaine, on pourra
+enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le cache-poussière
+est perdu, et le joli costume de plage
+aussi!</p>
+
+<p>Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille
+d'encre bleue dans mon panier; mais je sais
+bien tout de même que c'est ma faute si le malheur
+est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille,
+au lieu de jouer tout le temps à la poupée
+pendant que maman faisait les malles et me répétait
+toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as
+oublié quelque chose, il est encore temps.»</p>
+
+<center><img src="002.jpg" alt="" style="width: 478px; height: 600px;"></center>
+
+
+
+<p>Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille,
+j'aurais dû la laisser à la maison ou demander à
+maman de la mettre quelque part où elle n'aurait
+pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit!
+Au lieu de cela, j'ai fait une grosse sottise et
+causé un grand malheur. Songe que la pauvre Lili
+n'a plus rien à mettre!</p>
+
+<p>Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous
+étions en Normandie, et m'a montré les clos pleins
+de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et
+les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et
+des poules sur des fumiers, des canards sur des
+rivières et de petites hêtes qui sautaient à travers
+les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins;
+mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder.
+Toutes ces jolies choses n'empêchaient pas les costumes
+de Lili d'être perdus. Et moi qui m'étais fait
+une si grande fête de montrer Lili aux autres
+petites filles!</p>
+
+<p>Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant
+Jean a fini par me faire rire. Le chemin traversait des
+herbages. Tout d'un coup, nous voyons un homme,
+une jeune fille et un petit garçon qui traversaient
+un pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner
+le foin coupé. Ils avaient un toutou derrière eux.</p>
+
+<p>Jean s'est mis à chanter: <i>Les canards l'ont bien
+passé, tire, lire, lire</i>. Cela ressemblait si bien à ce
+que nous avions vu chez Robert Houdin, que je n'ai
+pas pu m'empêcher de rire.</p>
+
+<p>Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé
+tout de suite à la pauvre Lili. C'est ce malheur-là
+qui est cause que je t'écris avec de l'encre noire et
+non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
+promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse
+comme je t'aime.</p>
+
+<p>Ta petite amie,</p>
+
+<p>FINETTE.</p>
+
+
+<br><br>
+<p>Houlgate, 8 Juillet, 1885.</p>
+
+<p>Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis
+de te dire ce que c'est que la mer, et je vais te le
+dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne peut
+pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près
+de l'eau sur le sable, on pense en soi-même: Ce
+n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. Mais on
+garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des
+gens pour se moquer de vous quand vous faites
+des réflexions tout haut. J'ai bien fait de me taire,
+car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour
+me dire que je n'y entendais rien.</p>
+
+<p>Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes
+montés sur des hauteurs; plus nous montions, plus
+nous voyions loin, et plus la mer paraissait grande.
+Je n'ai encore rien dit.</p>
+
+<p>Mais, à mesure que nous montions, le fin bord
+de la mer, là-bas, du côté où elle touche au ciel,
+avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, je
+n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit:
+«Petite oie, c'est l'effet de la perspective!»</p>
+
+<p>Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective;
+il m'a répondu que j'étais trop petite
+pour comprendre l'explication de ce mot-là. Veux-tu
+que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait
+pas plus que moi ce que cela veut dire; sans cela
+il m'aurait donné des explications pour se faire
+valoir. Les garçons ont grand tort de se croire plus
+que les filles!</p>
+
+<p>Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec
+un goût amer. Je le sais, parce que j'en ai avalé
+plus d'une gorgée à mon premier bain. Sais-tu ce
+que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur,
+c'est un homme à figure rasée, qui a l'air
+d'avoir mariné dans l'eau de mer. Il a une bonne
+figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous
+prend dans ses bras, et il vous plonge en pleine
+eau. Vous avez beau prier, supplier, vous débattre,
+rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux fois,
+trois fois dans la mer, et puis après il vous rend
+à votre maman.</p>
+
+<p>Comme c'est par ordre du médecin que l'homme
+me plonge dans la mer, maman donne raison au
+baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
+faire rire à mes dépens les autres personnes qui
+sont là, je ne crie plus, je ne me débats plus.
+Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les yeux
+et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut
+croire que je ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours
+quelques gorgées de cette eau salée et amère.</p>
+
+<p>J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le
+sable, mais je n'aime pas la mer pour être fourrée
+dedans trois fois de suite. Voilà ce que c'est que
+la mer.</p>
+
+<p>Ah! il y a encore quelque chose que j'allais
+oublier. Il y a des heures où la mer se retire si loin,
+si loin, qu'on ne la voit presque plus; alors les
+gens du pays disent que la <i>marée</i> est <i>basse</i>. A
+d'autres heures, elle revient couvrir le sable, et
+l'on dit que la <i>marée</i> est <i>haute</i>.</p>
+
+<center><img src="003.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 417px;"></center>
+
+
+
+<p>A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes
+avec d'autres garçons de son âge. Tu sais ce que
+c'est que des crevettes, mais tu ne les as vues que
+cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on
+les aperçoit à peine dans l'eau.</p>
+
+<center><img src="004.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 347px;"></center>
+
+
+<p>Et puis il y a des petits garçons qui lancent des
+bateaux sur les flaques d'eau que la marée a laissées
+après elle. J'ai remarqué un de ces petits garçons,
+qui a une grosse tête, une figure renfrognée
+et un caractère grognon.</p>
+
+<p>Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade,
+c'est parce qu'il a une grosse tête, et il m'a
+fait croire que tous les petits garçons qui ont une
+grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à
+maman, elle m'a dit que Jean s'était encore moqué
+de moi. Elle connaît des petits garçons qui sont
+grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont
+très gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir,
+et je te le dis pour que tu ne te laisses pas attraper.</p>
+
+<center><img src="005.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 326px;"></center>
+
+
+<p>C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la
+plage. Tu vois que, si je te dis ses défauts, je te dis
+aussi ses qualités; hier il a pris à part, dans un
+coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné
+l'idée de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à
+marée basse. Toute la journée, ils ont transporté
+dans leurs brouettes du foin, de la paille, des broussailles
+et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu
+au bûcher. C'était très joli, et tout le monde se
+promenait autour, même les grandes personnes.</p>
+
+<p>Les garçons commençaient à danser des rondes
+autour du feu, et les plus hardis parlaient de sauter
+par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui a
+dispersé tout le monde.</p>
+<br><br>
+
+<p>10 juillet 1885.</p>
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary=""
+ style="text-align: left; width: 100%;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: justify;">
+
+<p>Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute
+la journée et toute la nuit d'après. Il pleut encore au
+moment où je t'écris.
+C'est ennuyeux partout,
+la pluie, mais surtout
+à la mer. On ne
+voit dehors que les gens
+du pays et quelques
+baigneurs enragés; toutes
+les dames restent
+dans leurs logements
+ou vont faire de la musique
+au casino.</p>
+
+<p>On ne voit dehors
+qu'une Anglaise de quatorze
+ou quinze ans. Il
+paraît que les petites Anglaises font tout au rebours
+de nous autres; par exemple, elles se promènent
+sans leur bonne et sans leur maman, et elles sortent
+par tous les temps.</p>
+
+<p>Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent
+pas toute seule, chaussée de grosses bottines, un
+grand parapluie à la main, et les cheveux au vent.
+Jean prétend que tous les Anglais font exprès de
+se promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils
+ont tous les cheveux rouges. Mais je commence à
+me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en lui
+disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui
+n'avaient pas les cheveux rouges.</p>
+
+<p>Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman,
+qui a trouvé ici des personnes de connaissance, a
+appris que ce n'est pas pour faire de l'effet que la
+petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin
+lui a ordonné de se promener deux heures, par tous
+les temps. </p>
+ </td>
+
+<td style="text-align: right; vertical-align: top; width: 50%;">
+<img src="006.jpg" alt="" style="width: 350px; height: 473px;">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Quand maman m'a dit cela, il y a deux
+minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir
+parce que je l'avais suppliée de ne pas me faire
+fourrer dans l'eau par la pluie. Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain?
+Je dirai à maman de me faire prendre mon bain tout
+de même. J'espère qu'elle sera contente de moi.</p>
+
+<p>Je te regrette tout le long du jour, ma chère
+Michette; mais je te regrette doublement par la
+pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de bonnes
+causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions
+seulement pas qu'il pleut.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>11 juillet 1885.</p>
+
+<p>Il pleut toujours, seulement un peu plus fort.
+J'ai demandé à maman de m'envoyer au bain avec
+Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a tenu
+à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait
+du courage, et elle a eu raison. Oui, cela me
+donnait du courage de la voir me sourire sous son
+parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le
+coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a
+dit: «Ma petite demoiselle, vous faites comme Gribouille,
+qui se mettait à l'eau pour n'être point
+mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a
+plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini,
+et j'avais envie de danser. Maman m'a promis
+d'écrire à papa que je m'étais conduite comme une
+bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider
+à coudre le nouveau costume de Lili.</p>
+
+<center><img src="007.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 364px;"></center>
+
+<p>Pour me désennuyer, elle m'a menée après
+déjeuner à une espèce de ferme qui est à deux
+pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
+m'amusait, même de patauger, même de recevoir
+des ondées dans le cou. Maman m'a dit que, quand
+on avait le coeur content, on voyait toujours le bon
+côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content
+le plus souvent possible.</p>
+
+<p>A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait
+des lapins, mais, tu sais, Michon chéri, des lapins
+vivants! Ah! des lapins comme ceux que nous
+avons vus souvent à la devanture des fruitiers,
+pendus la tête en bas, ou bien des lapins vivants,
+ce n'est pas du tout la même chose. Oh! si tu
+avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir
+pour friser leur moustache, faire aller leurs
+oreilles, et me regarder d'un air éveillé! D'abord
+ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière
+m'a dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle,
+et vous verrez». Elle m'a montré un panier
+où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes
+petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant
+mes petits amis. Crois-moi, Michette, quand
+tu rencontreras des lapins, donne-leur des carottes,
+et tu verras!</p>
+
+<p>Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon
+Michon chéri, je n'aimerai jamais personne plus
+que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.</p>
+
+<p>Ta petite amie,</p>
+
+<p>Finette.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>II</h2>
+
+
+
+<h3>LA FAUTE DE NONO</h3>
+
+
+<p>I</p>
+
+<p>C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un
+de ces coins charmants que Théocrite aimait à
+contempler et à dépeindre dans ses idylles.</p>
+
+<p>Depuis la pointe du jour, la vendange occupait
+tous les bras et réjouissait tous les coeurs.</p>
+
+<p>Le père de famille, semblable, dans sa robuste
+élégance, à quelque dieu rustique de l'ancienne
+Grèce, après avoir distribué la tâche aux vendangeurs
+et aux vendangeuses, avait mis lui-même la
+main à l'oeuvre pour donner le bon exemple.</p>
+
+<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de
+vivre était en lui; car les grappes étaient nombreuses
+et lourdes, et il voyait le pain de l'année
+assuré pour tous les siens.</p>
+
+<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était
+sans nuages; parce que l'odeur du raisin écrasé,
+qui planait dans l'air, ajoutait en son âme quelque
+chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
+étaient gais, alertes et bien portants, comme de
+jeunes faunes; parce que la compagne de sa vie
+était la matrone la plus belle et la plus sage de
+la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour
+deux.</p>
+
+<p>Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour
+deux; car lui, Maso, en dépit de son faux air de
+dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de sa
+barbe, n'était qu'un grand enfant.</p>
+
+
+
+
+<p>II</p>
+
+
+<p>Après avoir vaillamment peiné, en bon père de
+famille, pendant toute la première partie du jour,
+Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya de
+son bras nu la sueur de son front, et dit en riant:
+«Mes enfants, je crois que c'est assez pour une
+fois! Allons voir si la maîtresse a pensé à nous.
+Qui m'aime me suive!»</p>
+
+<p>Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à
+l'endroit où la maîtresse avait préparé le repas
+des vendangeurs. C'était un repas frugal, mais il
+avait été apprêté avec tant de soin et de propreté,
+le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs,
+que les convives le savourèrent comme si
+c'eût été un festin de nectar et d'ambroisie.</p>
+
+<p>Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent,
+et chacun d'eux chercha un bon petit coin à l'ombre
+pour y faire la sieste.</p>
+
+<p>Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa
+femme à part et lui demanda ce qu'elle avait fait
+de Nino.</p>
+
+<p>Nino était le dernier-né de la famille, et par
+conséquent le Benjamin.</p>
+
+<p>Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans
+une corbeille, à l'ombre. Maso pensa en lui-même
+que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
+dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion
+pour lui. Alors, prenant son parti en brave,
+il se donna le plaisir de regarder dormir Nino.
+Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé
+à celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner
+pour le faire jaser, de se laisser tirer la
+barbe et les cheveux, ou même de se laisser égratigner
+les mains et la figure par ses griffes de chat.</p>
+
+<p>La mère, ayant quelques ordres à donner et
+quelques soins à prendre, laissa ses deux enfants
+ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
+grand: «Et surtout ne le réveille pas!»</p>
+
+
+
+
+<p>III</p>
+
+
+<p>«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso,
+émerveillé de la perspicacité de sa femme. Comment
+avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée
+de réveiller son petit camarade de jeux? Car cette
+idée, il l'avait conçue un moment. Désormais il
+fallait y renoncer.</p>
+
+<p>Cependant Nino semblait faire exprès de dormir
+plus longtemps que d'habitude. La patience de
+Maso était à bout. Et, pour résister à la tentation de
+le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il
+ne s'en alla pas bien loin, voulant être à portée
+d'entendre le premier gazouillement du chéri,
+quand il se réveillerait.</p>
+
+<p>Adossé contre une barrière rustique, les bras
+croisés sur sa poitrine nue, le bon Maso s'endormit
+tout debout, comme une sentinelle négligente,
+ayant à ses côtés son grand chien qui dormait
+comme son maître.</p>
+
+<p>Tout à coup il sembla à Maso que son chien se
+frottait contre lui, et qu'en même temps quelqu'un
+tirait son chapeau.</p>
+
+<p>Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand
+éclat de rire en voyant Nino qui le regardait d'un
+air surpris, et qui s'efforçait de lui prendre son
+chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de
+risettes.</p>
+
+<p>Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables,
+mais celui-là était si inattendu que Nino
+se rejeta sur sa mère et se cacha la figure contre
+son épaule.</p>
+
+
+
+
+<p>IV</p>
+
+
+<p>Après le premier mouvement de terreur enfantine,
+il se tourna de nouveau vers son père, et,
+comme son père lui tendait les bras, il lui tendit les
+bras de son côté.</p>
+
+<p>La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais
+sans que le vaincu accepte les conditions du vainqueur.
+Le vaincu, c'était Maso. Les vainqueurs,
+c'étaient la mère et le petit garçon.</p>
+
+<p>La mère, avant de livrer son précieux fardeau
+aux mains robustes et hâlées qui se tendaient vers
+lui, dit à son mari d'un petit air moqueur qui lui
+allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le
+laisse pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique
+du ton le plus bénévole.</p>
+
+<p>Et alors seulement il put prendre possession du
+second vainqueur.</p>
+
+<p>Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux
+lèvres, aux yeux, aux sourcils du vaincu, et revint
+finalement à son chapeau.</p>
+
+<p>Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le
+vaincu si patient et si heureux d'être malmené et
+maltraité, que le grand chien en poussait de petits
+cris de tendresse, et frottait sa tête contre la
+jambe du vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur,
+pour bien montrer qu'il entrait dans l'esprit de la
+chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.</p>
+
+<p>En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent
+en scène: Stella, la soeur aînée, qui avait
+sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait
+trois.</p>
+
+<p>Tous deux étaient couronnés de pampres, en
+l'honneur des vendanges.</p>
+
+<p>Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne
+s'aperçurent de leur arrivée; mais les mères de
+famille ont l'oeil à tout, même dans les moments
+les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut
+tout de suite que la bonne harmonie ne régnait
+pas entre Nono et Stella.</p>
+
+
+
+
+<p>V</p>
+
+
+<p>«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non
+pas à Stella, mais à Nino, qui accaparait toute son
+attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour l'exciter
+à rire.</p>
+
+<p>«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut gronder Nono, répondit Stella.</p>
+
+<p>&mdash;Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu
+les derniers mots. Gronder Nono! et pourquoi
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait une chose défendue! répliqua Stella
+avec un sérieux tout à fait bouffon.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait une chose défendue! reprit le père en
+se débattant de son mieux contre Nino, qui cherchait
+à lui fourrer son petit poing dans la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père, une chose défendue. Au lieu de
+cueillir des grappes, il a cassé la branche tout entière.
+Vois plutôt!»</p>
+
+<p>Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette
+relevée deux grosses grappes et la branche
+tout entière, qui traînait derrière lui.</p>
+
+<p>«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la
+branche des grappes pour l'année prochaine; on ne
+les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a dit le
+jour où j'avais cassé une branche.</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire! s'écria le père de famille en
+haussant les épaules; je ne veux pas qu'on se querelle
+un jour comme celui-ci. Venez tous les deux
+embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en
+jouer, et ne nous ennuyez plus de vos querelles.»</p>
+
+
+
+
+<p>VI</p>
+
+
+<p>Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et
+s'en allèrent jouer chacun de son côté, emportant
+dans leurs petites cervelles chacun une idée fausse.</p>
+
+<p>Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation
+paternelle, il pouvait traiter la vigne comme
+bon lui semblerait.</p>
+
+<p>Quant à Stella, elle se dit que la justice était
+un vain mot, puisque l'on permettait à Nono ce
+qu'on lui avait formellement interdit à elle-même.</p>
+
+<p>Ces idées auraient fermenté dans les deux petites
+têtes comme le vin nouveau dans la cuve, si la
+mère de famille, avant la fin du jour, ne s'était
+arrangée pour prendre chacun de ses enfants en
+particulier, et pour leur faire voir la vérité.</p>
+
+<p>Stella, adroitement interrogée, dut convenir que
+le pauvre Nono n'avait péché ni par malice ni
+par désobéissance, puisqu'il avait cassé la branche
+sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué
+pourquoi il ne fallait pas la casser. Il avait si peu
+conscience d'avoir commis un crime, que, quand
+Stella l'avait si vertement tancé, il apportait triomphalement
+la branche à sa maman pour lui faire
+plaisir. Stella dut reconnaître que la justice n'est
+pas un vain mot.</p>
+
+<p>A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce
+qui peut entrer dans l'intelligence d'un enfant de
+trois ans. Sans lui charger l'esprit de la théorie
+des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un
+tout petit enfant ne doit toucher à rien sans avoir
+demandé conseil à son papa ou à sa maman. C'est
+une règle dont l'application ne demande point de
+grands efforts d'intelligence.</p>
+
+<p>«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.</p>
+
+<p>Le père n'eut point connaissance des exploits de
+sa petite femme; mais, d'une manière générale, il
+continua à en être très fier, parce qu'elle «avait
+de la cervelle pour deux».</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>III</h2>
+
+<h3>CHARLES KLIPMANN</h3>
+
+<p>J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils
+ont en tête une découverte importante, n'ont plus
+aucune idée de ce qui se passe autour d'eux.
+M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne
+savait jamais ce qui se passait dans sa maison,
+toute son attention étant concentrée sur ses cornues,
+sur ses alambics et sur ses petites fioles.</p>
+
+<p>Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une
+seule domestique, la vieille Françoise. La vieille
+Françoise passait sa vie à se désespérer, parce-que
+Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans
+s'en apercevoir, mettait tout le ménage en désordre
+pour trouver un objet qu'il tenait à la main, enfilait
+ses bas à l'envers, en songeant à autre chose,
+sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se
+douter de ce qu'il mangeait, s'étranglait en méditant
+des problèmes, et, à toutes les observations,
+répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment
+donc! certainement!»</p>
+
+<p>M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui
+était demeuré veuf avec un petit garçon. Ce frère
+mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa
+habiller décemment par Françoise, alla enterrer
+ce frère qui était mort sans laisser un sou, prit le
+petit garçon par la main et l'emmena chez lui.</p>
+
+<p>«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est
+mon neveu, vous savez, oui, certainement! Je..., je
+l'adopte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur fait bien», répondit la vieille
+bonne, très émue à la vue de ce pauvre petit
+orphelin de quatre ans.</p>
+
+<p>L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air
+d'un petit chat sauvage, il se laissa embrasser en
+rechignant; mais la bonne Françoise était trop
+émue de son malheur pour lui en vouloir de ses
+mauvaises manières.</p>
+
+<p>«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement
+il faudra....</p>
+
+<p>&mdash;Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était
+habituée depuis longtemps à achever les phrases
+que son maître laissait toujours inachevées.</p>
+
+<p>&mdash;Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est
+bien cela, prendre soin de lui,... et puis lui faire
+comprendre, une bonne fois pour toutes.... (ici le
+petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant),
+une bonne fois pour toutes, qu'il ne doit jamais
+entrer dans le laboratoire, mais que tout le reste
+de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit.
+Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire
+réellement agréable.)</p>
+
+<p>«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann
+en levant l'index de la main droite. Le petit Charles
+fit un signe de tête. «Le reste de la maison est à
+toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au
+lieu d'un.</p>
+
+<p>«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann
+en poussant un soupir de soulagement. Comme il
+se sauvait, impatient de retourner à ses expériences
+et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur
+n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour
+aller faire ses cuisineries!»</p>
+
+<p>Monsieur fit signe que c'était une chose entendue;
+ce qui ne l'empêcha pas d'aller tout droit au
+laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il se mit à
+considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours
+en costume de cérémonie, le chapeau sur la tête.</p>
+
+<p>Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit
+où il ne devait jamais mettre les pieds,
+Françoise s'en alla tout droit au laboratoire, tenant
+toujours le petit garçon par la main.</p>
+
+<p>«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien
+regardé sa petite bouteille, il va aller changer de
+vêtements.</p>
+
+<p>&mdash;Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui
+montrant la petite fiole.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise
+avec complaisance. Les vieux effets de Monsieur
+sont tout prêts sur le lit.»</p>
+
+<p>M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après
+avoir jeté un dernier regard de satisfaction sur sa
+fiole, il obéit sans résistance.</p>
+
+<p>Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit
+Charles avait jeté des regards pleins de sagacité
+et de pénétration tantôt sur la vieille bonne, tantôt
+sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence
+d'enfant de quatre ans, il comprit vaguement que
+l'oncle Klipmann était un enfant comme lui, seulement
+plus grand et plus vieux, et que c'était à
+Françoise qu'il fallait obéir.</p>
+
+<p>Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le
+laboratoire, il n'y entra jamais, ce que Française
+trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. Mais,
+n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison
+de la cave au grenier, il passa toute sa petite
+enfance à l'explorer, au grand détriment de ses
+vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait
+partout, même sur le toit.</p>
+
+<p>Un jour, Françoise était dans le petit jardin,
+occupée à tricoter, tout en surveillant sa cuisine
+du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, l'ombre
+de la maison se dessinait; tout à coup Françoise
+remarqua comme un mouvement du côté de la
+cheminée. Elle crut d'abord reconnaître l'ombre du
+vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas
+être si gros que cela. Elle leva les yeux et fut
+saisie d'horreur et d'effroi en voyant le petit
+Charles debout contre la cheminée, examinant
+avec un profond intérêt le chapeau de tôle, que
+le moindre vent faisait tourner dans toutes les
+directions.</p>
+
+<p>Françoise, qui était une femme très prudente,
+ne cria pas après lui, de peur de l'effrayer et de lui
+faire faire un faux pas; mais, quand il fut descendu
+de son observatoire, elle le gronda bien fort
+et voulut lui faire promettre de ne jamais remonter
+là-haut. Charles refusa obstinément de promettre:
+il tenait absolument à savoir pourquoi le chapeau
+de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait
+près de six ans.</p>
+
+<p>Françoise voulut savoir comment il avait pu
+arriver à la lucarne, qui était ce que l'on appelle
+une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au grenier
+et demeura stupéfaite en voyant une espèce de
+machine, moitié échelle, moitié escabeau, que
+Charles avait construite avec beaucoup de patience
+et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de
+quelques clous et de beaucoup de ficelle. Dans la
+construction de cette machine entraient quelques
+débris de planches, un manche à balai, les trois
+tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un
+fauteuil, tout cela dépecé à la scie par l'industrieux
+Charles.</p>
+
+<p>Françoise pria M. Klipmann de monter pour
+examiner cela. Le chimiste ne s'indigna pas de voir
+ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à dire,
+c'est que ce petit garçon était adroit comme un
+singe.</p>
+
+<p>«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit
+garçon aille à l'école, pour apprendre quelque
+chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa cervelle
+que de ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.»</p>
+
+<p>Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien,
+et vite. Trop vite même, au grand détriment du
+mobilier de la classe. Comme il avait toujours
+terminé son travail bien longtemps avant les
+autres, il employait ses loisirs à graver son nom
+sur les tables et sur les bancs, à creuser des trous
+pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de
+profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.</p>
+
+<p>Quand la table fut tailladée à jour, il songea à
+enlever les vis qui la retenaient au pied massif. Ce
+n'était pas avec l'intention de faire tomber la table,
+pour causer du désordre, c'était pour savoir la
+raison des choses, car il remettait toujours les vis
+après les avoir enlevées. Quand il sut ce qu'il voulait
+savoir, il commença à apporter en classe des
+morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait
+avec un canif.</p>
+
+<p>«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque
+chose», disait le maître d'école à Françoise.</p>
+
+<p>Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du
+grenier le savaient bien aussi, car c'était à même
+les bras et les pieds de ces vieux débris qu'il prenait
+ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse,
+sur laquelle Françoise ne put jamais mettre
+la main.</p>
+
+<p>Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il
+mit le comble à ses méfaits domestiques. Il s'était
+introduit dans le cabinet de son oncle, et cela sans
+scrupule et sans remords, puisque la «maison était
+à lui». En furetant, selon son habitude, il découvrit
+un cornet de papier contenant des clous en
+quantité, puis un ciseau, puis une vrille, puis un
+marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer?
+Les yeux brillants, les narines frémissantes,
+il regarda autour de lui. Qu'avait-il besoin de chercher
+si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main, il y
+avait un énorme coffre en bois.</p>
+
+<p>Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et
+enleva de très beaux morceaux. Fatigué du ciseau,
+il joua de la vrille. Fatigué de la vrille, il enfonça
+des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il
+bien encore? Ses yeux tombèrent sur le chapeau
+du chimiste, le chapeau numéro un, s'il vous plaît.
+Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le
+coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché
+dans la garde-robe? Oui, pourquoi? Possédé par
+son démon familier, Charles se dit que ce serait
+bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau.
+Cette opération présentait certainement quelque
+difficulté, à cause du peu de consistance de l'objet.
+Raison de plus pour essayer. Les vrais chercheurs
+sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une
+entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa
+manière en se dérobant sous les coups. Première
+difficulté à vaincre. Charles en triompha en fixant
+le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un
+clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des
+clous sur les côtés. La paroi cédait sous l'effort;
+mais, à force d'essayer, Charles en arriva à ses
+fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le
+fond cédait, puis revenait à sa disposition première,
+avec de petites détonations sourdes. Il s'agissait de
+saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse
+et de patience, le saisissait presque toujours. Le
+milieu du rond était l'endroit le plus difficile, étant
+le moins résistant; Charles y appliquait son clou,
+quand la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite
+sur le seuil; quant à Charles, tout entier à son
+oeuvre, il n'avait rien entendu.</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé
+la veille au soir une série d'expériences qui l'avaient
+enfin amené à une découverte importante: il avait
+employé une partie de sa matinée à contrôler le
+résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de
+ne s'être pas trompé.</p>
+
+<p>Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie
+l'avait tenu éveillé pendant les premières heures.
+Puis c'était le remords qui lui avait tenu les yeux
+grands ouverts. Maintenant que ses recherches
+avaient abouti, et qu'il rentrait, pour quelque
+temps du moins, dans la vie réelle, dans la vie de
+tout le monde, il se demandait comment il avait pu
+négliger à ce point le fils de son frère. Les méfaits
+de cet enfant, qui étaient tous du même genre, lui
+revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours d'eau
+qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il
+s'agit de lui creuser un canal, et alors ce cours
+d'eau devient utile, de nuisible qu'il était. Jusqu'ici,
+je le vois bien à présent, la vie de mon petit neveu
+a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer
+sans cesse à occuper ses doigts, c'est peut-être une
+vocation qui s'ignore et qui se cherche. Il s'agirait
+d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un canal.</p>
+
+<p>L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la
+mécanique. Assez de chimères pour le moment; dès
+demain je ferai des expériences pour aider ce
+pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.»</p>
+
+<p>Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir
+de se confirmer dans la certitude d'avoir réussi
+le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais il
+n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il
+en fut sorti, il parcourut la maison pour chercher
+Charles et pour savoir où il en était.</p>
+
+<p>Il en était à planter des clous dans le chapeau
+numéro un.</p>
+
+<p>Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla
+en philosophe le petit garçon qui devait être
+désormais le sujet de ses expériences. L'adresse
+de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde
+confirmèrent le chimiste dans ses idées et dans ses
+intentions.</p>
+
+<p>Le clou du centre, le plus difficile de tous, une
+fois bien et dûment enfoncé, Charles poussa un
+soupir de soulagement, passa le dos de sa main
+sur son front et regarda autour de lui.</p>
+
+<p>Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la
+personne de l'oncle Klipmann. Quoique l'oncle
+Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine,
+Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber
+son marteau:</p>
+
+<p>«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là?</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être
+désagréable? demanda l'oncle Klipmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais
+pas comment tout cela m'est venu en tête. Je vous
+jure que....</p>
+
+<p>&mdash;Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann.
+Maintenant convenons entre nous que ce coffre
+aurait meilleur air si tu y avais fait moins de
+trous et enfoncé moins de clous. Convenons que,
+s'il te fallait absolument enfoncer des clous dans
+un chapeau, tu aurais mieux fait de choisir le
+numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement,
+promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, je vous le promets.</p>
+
+<p>-Je sais que tu tiens toujours tes promesses.
+Assez sur ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est
+que je vais t'emmener faire un petit tour de promenade
+avec moi. Dis à Françoise de te refaire ta
+toilette. En l'attendant, je vais....»</p>
+
+<p>Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse
+au chapeau numéro deux». Mais il jugea inutile
+d'ajouter à la confusion de Charles, et il s'en alla
+en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant
+de creuser ce canal».</p>
+
+<p>Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en
+allaient les meilleurs amis du monde. Quand il
+n'était pas enseveli dans ses recherches, l'oncle
+Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il
+se mit à parler avec Charles de toutes sortes de
+sujets, et, au fur et à mesure, notait avec soin ses
+réponses, sans en avoir l'air.</p>
+
+<p>Quand ils furent devant la boutique de l'horloger
+Brisson, l'oncle tourna le bec-de-cane de la
+porte et entra, suivi de son neveu. Brisson connaissait
+bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses
+clients; il connaissait bien aussi le neveu de l'oncle
+Klipmann, car il le voyait souvent s'arrêter devant
+la boutique pour le regarder travailler.</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait,
+si cela ne le dérangeait pas, se faire montrer
+l'agencement d'une montre, le jeu, le ressort et
+l'engrenage des roues. Brisson avait justement
+sur son établi, sous un verre renversé, une montre
+qu'il avait nettoyée; il se disposait à en remettre en
+place les principales pièces.</p>
+
+<p>Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une
+loupe, il commença tout à la fois ses opérations
+et ses explications.</p>
+
+<p>C'était l'oncle qui avait demandé cette petite
+leçon d'horlogerie, et c'était uniquement le neveu
+qui en profitait. Charles ne quittait pas du regard
+la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit,
+jusqu'à ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce
+n'est pas la montre qu'il regardait, mais la figure
+de son neveu. Un sourire discret se jouait sur ses
+lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste.
+Quand Brisson eut terminé ses explications, et répondu
+à quelques questions très intelligentes de
+Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.</p>
+
+<p>Charles était silencieux et préoccupé; ce silence
+et cette préoccupation firent grand plaisir à l'oncle
+Klipmann, au lieu de l'offenser.</p>
+
+<p>Le hasard de la promenade (était-ce bien un
+hasard?) les amena, à quelque distance de la ville,
+devant la porte d'un enclos considérable. L'oncle
+sonna à cette porte et demanda l'autorisation de
+visiter l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait
+de vastes ateliers où l'on construisait des
+machines. Le directeur en personne, ingénieur fort
+distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les
+honneurs de l'établissement.</p>
+
+<p>Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les
+explications avec le plus d'attention.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle
+expliqua à son neveu que le directeur de l'usine
+était ce que l'on appelle un ingénieur civil: que,
+pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une
+école qui est à Paris, et que l'on nomme l'École
+Centrale des Arts et Manufactures, ou tout simplement
+l'École Centrale.</p>
+
+<p>Charles écoutait en silence; il était facile de voir
+que sa petite tête travaillait, envahie par des idées
+nouvelles.</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans
+ses méditations chimiques, et laissa prudemment
+travailler la petite tête.</p>
+
+<p>Au retour, Françoise, à qui son maître avait
+donné le mot, ne parla pas des dévastations du
+matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire.
+Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur
+une chaise basse, il regarda quelque temps le feu
+sans parler. Puis tout à coup il dit:</p>
+
+<p>«Françoise, je crois que j'aimerais bien être
+horloger.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un joli état, répondit Françoise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cause des petites roues qui s'engrènent
+les unes dans les autres. Je crois que je ne
+me lasserais jamais de faire engrener de petites
+roues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!» dit Françoise.</p>
+
+<p>Après cela, Charles monta à sa petite chambre,
+et, pendant qu'il s'efforçait de dessiner des roues
+dentées sur son cahier de brouillons, sa petite tête
+recommença à travailler.</p>
+
+<p>Le résultat de ce travail se produisit au dîner.
+Au moment d'achever son potage, il tint la cuiller
+suspendue entre son assiette et sa bouche, et dit
+avec un gros soupir:</p>
+
+<p>«Ils sont bien heureux les petits garçons de
+Paris de pouvoir aller à l'École Centrale.»</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite
+tête avait abouti juste où il désirait le voir aboutir.</p>
+
+<p>Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale
+n'est pas une école destinée uniquement aux petits
+garçons de Paris; mais que les petits garçons de
+toutes les parties de la France peuvent y aller
+étudier.</p>
+
+<p>«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles
+d'une voix émue.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux de Verneuil aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon oncle, tu m'y enverras.»</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre
+pas à l'Ecole Centrale comme dans un moulin, qu'il
+faut subir des examens et en quoi consistent les
+examens. On commence par bien apprendre ce que
+l'on enseigne à l'école primaire. De là on passe
+dans un collège ou dans un lycée. On travaille
+ferme, et, au temps voulu, on se présente.</p>
+
+<p>«Tu as bien compris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air
+réfléchi. Et puis, ajouta-t-il, je travaillerai dès
+demain, et je ne t'abîmerai plus tes affaires.»</p>
+
+<p>«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann
+en souriant.</p>
+
+<p>Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain,
+Charles travailla comme un petit homme, et le surlendemain
+aussi, et le mois suivant aussi, et aussi
+les années qui vinrent après.</p>
+
+<p>Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti
+ingénieur civil, et il a l'avenir devant lui.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+<h3>LES TROIS PETITS CHIENS</h3>
+
+<p>En trottinant de compagnie sur la route, trois
+petits chiens faisaient la conversation, et, tout en
+causant, ils enchérissaient à qui mieux mieux sur
+l'horrible méchanceté du monde.</p>
+
+<p>Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me
+croire, et pourtant je vous donne ma parole que
+c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a
+jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve
+que c'est une abominable cruauté; et vous?»</p>
+
+<p>Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité;
+mais il m'est arrivé bien pis, à moi. Un gamin,
+d'un coup de pierre, m'a presque cassé les reins.
+Hein! qu'est-ce que vous dites de <i>cela</i>?»</p>
+
+<p>Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus
+à me plaindre; et il ne m'est que trop facile de le
+prouver. Un homme m'a presque écrasé. Pourquoi?
+Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble
+de la méchanceté? hou! hou!»</p>
+
+<p>Mais il y a une chose que les trois petits chiens
+oubliaient de dire: le premier avait volé des sardines;
+le second s'était jeté sur un pauvre aveugle,
+et le troisième avait donné la chasse au chat de la
+maison.</p>
+
+<p>C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens;
+et il y a, par le monde, quantité de petits enfants à
+boucles blondes, et même de vieux enfants à barbe
+grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils
+une aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont
+le beau rôle; mais ils ne soufflent mot des circonstances
+dont ils auraient à rougir.</p>
+
+<p>Les petits chiens, n'étant que de simples animaux,
+raisonnent et raisonneront toujours en
+simples animaux. Jamais ils n'arriveront à comprendre
+qu'il est mal de voler les sardines du prochain,
+ou de se jeter sur les gens sans défense, ou
+d'épouvanter les chats qui ne vous disent rien.</p>
+
+<p>Rendus circonspects par de fâcheuses expériences,
+il concluront, en véritables petits chiens qu'ils
+sont, qu'il s'agit tout simplement de voler les sardines
+quand l'homme au seau a le dos tourné, de
+se jeter sur les aveugles quand personne n'est à
+portée de les défendre, et de choisir mieux son
+temps pour se livrer au divertissement de la chasse
+à courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage
+et leur plaisir, et déblatéreront jusqu'à la fin
+du monde contre celui qui les empêchera de chercher
+leur avantage et de prendre leur plaisir là où
+ils croient le trouver.</p>
+
+<p>Pourquoi? parce que les petits chiens, même
+quand ils sont devenus grands, n'ont point de
+conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et sur
+ce qui est juste.</p>
+
+<p>Mais les petits hommes à boucles blondes et les
+vieux hommes à barbe grise ont une <i>conscience</i>.
+Qu'ils la prennent pour conseillère avant de raconter
+leurs exploits, et pour juge avant de condamner
+le prochain.</p>
+
+
+<br><br>
+<h2>V</h2>
+
+
+<h3>LE PERE VIAUD</h3>
+
+<p>Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il
+soit encore droit et fort pour son âge, son
+pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier qu'autrefois,
+ses mains sont agitées d'un tremblement
+chronique, et il dit lui-même, en parlant de ses mâchoires
+édentées qui s'agitent comme pour mâcher
+à vide: «Voilà que je <i>babinote</i> comme un vieux
+lapin!»</p>
+
+<p>Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire
+à la ferme, je l'avais entendu, dans la grande salle,
+se plaindre, moitié en riant, moitié sérieusement,
+de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de
+distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles
+jambes qui le laissaient toujours en route, de ses
+vieilles mains qui ne savaient plus seulement tenir
+une cuiller sans faire chavirer la moitié de la cuillerée!
+Et puis, trois heures plus tard, je retrouve
+mon invalide à une lieue de la ferme, sur un coteau
+dont la pente m'avait paru fort raide, à moi qui n'ai
+pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout,
+aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face
+d'un sauvageon qu'il était en train de greffer. Un
+de ses petits-fils, garçonnet d'une douzaine d'années,
+le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un
+véritable amateur de bonne peinture, en contemplation
+devant un tableau de Raphaël. Le grand-père
+et le petit-fils étaient si bien à leur affaire, qu'ils ne
+m'entendirent même pas venir.</p>
+
+<p>Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles
+mains qui ne pouvaient plus tenir une cuiller, me
+parurent transformées. Non seulement elles ne
+tremblaient pas, mais encore elles avaient une
+dextérité de mouvements et une délicatesse de toucher
+dont je demeurai stupéfait. Il taillait, il ajustait,
+enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement.
+Ses vieux yeux, qui ne distinguaient pas un
+moineau d'un pinson, suivaient, à bonne distance,
+les moindres mouvements de ses mains et de ses
+doigts; enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter
+comme celles d'un vieux lapin.</p>
+
+<p>L'opération terminée à son entière satisfaction,
+il ferma son couteau et le remit dans la poche de
+son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se passa la
+main sur le front, poussa un soupir de satisfaction
+et dit: «Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en
+voilà encore un, mon garçon, et ce ne sera peut-être
+pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois
+que je vas fumer une petite pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Grand-père, dit le petit garçon, quand donc
+me permettras-tu de greffer un arbre, un vrai arbre?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te le permettrai? mâchonna le grand
+père, qui fouillait d'une main tremblante dans sa
+vieille poche à tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! grand-père, quand?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en
+tapotant la tête du petit garçon avec le fourneau
+de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça croit qu'on
+greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une
+branche de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant
+que je travaillais, tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;J'en avais mal aux yeux à force de regarder,
+répondit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais
+des yeux de chat. C'est justement ce que me
+disait feu mon grand-père, quand j'avais ton âge et
+que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien,
+mon mignon, je vas te répondre ce qu'il m'a répondu,
+il y a de cela septante et trois ans: je crois
+que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin,
+je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu
+entends, je te regarderai faire; tu n'as pas peur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais
+pas trop, parce que, grand-père, tu es si bon!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le patelin! marmotta le grand-père,
+comme il saura entortiller son monde. C'est bien.
+J'ai un <i>sujet</i> en vue, mais, si tu me le gâtes, gare
+à tes oreilles!»</p>
+
+<p>On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se
+mit à ricaner de satisfaction, et en ricanant il laissa
+choir sa pipe dans l'herbe. Le petit garçon fit une
+culbute de joie avant de la ramasser.</p>
+
+<p>En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:</p>
+
+<p>«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!</p>
+
+<p>&mdash;Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.&mdash;Monsieur,
+votre serviteur. Si ça ne vous fait rien,
+nous allons nous asseoir sur cette souche, parce
+que les jambes d'un pauvre vieux comme moi....
+Oh! après vous, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je
+avec une ironie qui n'était pas pour le
+blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie le
+couteau sans que la main lui tremble; un pauvre
+vieux qui vous introduit la branchette dans la fente
+sans s'y reprendre à deux fois, et qui vous enroule
+le fil, et qui vous l'attache comme une jeune couturière!
+Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres
+vieux-là!</p>
+
+<p>&mdash;Bellement, bellement, dit-il avec un geste de
+sa main, qui s'était remise à trembler. Quand on a
+fait une chose toute sa vie; qu'on préfère cette
+chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose
+est honnête, bonne, utile, et qu'on se flatte de
+l'avoir toujours faite de son mieux, on la fait
+encore bien quand l'âge vous force de renoncer à
+tout le reste. On dit qu'il y a une grâce d'état,
+monsieur, et moi je le crois, puisque je puis greffer
+sans trembler, et que je ne puis pas manger
+une cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père
+aussi; mon fils l'aimait, mais il est mort des
+fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de famille, et
+il y a des petits secrets de métier que nous nous
+passons les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime
+ça! Mais, monsieur, qu'est-ce qu'il y a de plus
+superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen
+un arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du
+bon Dieu? C'est beau de semer et de moissonner,
+et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma longue
+vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste,
+et porte témoignage. Il y a, dans le canton, des
+arbres qui rappellent au monde le nom de mon
+grand-père et celui de mon père. Il y en a qui
+rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux,
+dans notre famille, voyez-vous. Aussi loin que vous
+pouvez voir, tous les arbres à fruit ont été comme
+baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne
+fais que vous redire les paroles de M. le curé. Oui,
+il a dit, parlant à Monseigneur, la dernière fois que
+Monseigneur est venu confirmer les enfants par ici:
+«Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à
+leur façon; seulement, au lieu de convertir des
+nègres, ils convertissent des arbres». Et Monseigneur
+a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela!
+Qui plante un arbre fait une bonne action; qui
+greffe un arbre fait une action meilleure encore.»
+Et il a débité aux enfants un petit sermon là-dessus;
+je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille
+un peu dure, mais je sais que c'était très beau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don,
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire
+d'orgueil. Mais, quand ce sourire d'orgueil eut
+disparu, sa figure redevint toute vieille, ses mains
+furent reprises de leur tremblement, et la pipe de
+bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait
+d'étranges soubresauts entre ses gencives.</p>
+
+<p>«Et comme cela, repris-je, c'est demain que
+vous ferez faire à Frédéric ses premières armes
+comme greffeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude
+de désirer grand'chose, je voudrais déjà être
+à ce moment-là; ça m'avancera pourtant d'un jour
+sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais
+y être.»</p>
+
+<p>Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au
+visage, je le regardais avec respect, et je pensais à
+part moi: «Si j'étais destiné à rester sur terre aussi
+longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de
+mes occupations présentes qui pourrait me tenir
+fidèle compagnie jusqu'au bout, donner une force
+passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon
+coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher
+d'être comme un mort parmi les vivants? oui,
+laquelle?»</p>
+
+<p>Ce que je me suis répondu à moi-même importe
+peu; quelles résolutions j'ai prises, c'est mon
+affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que je m'estime
+heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et
+de l'avoir entendu parler.</p>
+
+<br><br>
+<h2>VI</h2>
+
+
+<h3>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS<br>
+DE TROIS PETITES FILLES</h3>
+
+<p>A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir
+leurs amies aussi souvent qu'elles le voudraient.
+D'abord, Paris est grand et les distances sont longues;
+et puis il y a les cours à suivre, les devoirs
+à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin,
+les occupations du papa, et les obligations mondaines
+de la maman.</p>
+
+<p>Au bord de la mer, au contraire, on demeure
+porte à porte, on a des loisirs, on peut donc voisiner
+entre mamans et entre petites filles.</p>
+
+<p>Cette année-là, toute une société de connaissances
+parisiennes s'était donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer,
+et l'on voisinait ferme.</p>
+
+<p>Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné
+une grande matinée de petites filles, parce que
+c'était la fête d'Hélène, sa fille.</p>
+
+<p>Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa
+petite Suzanne, pour revenir chez elles, à la villa
+des Tamarix, suivaient un joli petit chemin tournant
+et causaient de la fête:</p>
+
+<p>«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien
+amusée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué
+Alix de Gayrel;... dis, maman, l'as-tu remarquée?»</p>
+
+<p>Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme.
+Mme Loudéac ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne
+suis pas bien sûre....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de
+reproche, c'était la reine de la fête: des yeux bleus,
+mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux
+blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses,
+bien entendu....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, bien entendu? demanda la maman,
+qui s'amusait de l'enthousiasme de sa fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon
+pour des mauviettes comme moi, comme les
+autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette,
+comme..., comme Marthe Lemoyne....»</p>
+
+<p>Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de
+dédain aristocratique, comme si la pauvre Marthe
+Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le
+mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante
+supériorité de son idole.</p>
+
+<p>Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils,
+sans rien dire, toutefois: c'était une mère
+prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers
+bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond
+de sa pensée.</p>
+
+<p>«<i>Elle</i>, oh! <i>elle</i>, reprit Suzanne, ses cheveux
+flottent, ondulent; oh! comme ils ondulent! Et
+puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah!
+maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons
+causé, oui, elle a bien voulu causer avec moi, et...,
+et, ajouta-t-elle avec une explosion de joie et d'orgueil,
+nous nous sommes promis d'être amies...
+toujours,... toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, du premier coup? demanda la
+maman d'un ton de douce raillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec
+une gravité comique, il y a, comme cela, des personnes
+que l'on aime à première vue.»</p>
+
+<p>Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue
+de la mer, qui apparaissait par une brèche des
+falaises, à l'un des tournants du chemin, et, de
+son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa
+un soupir de reconnaissance.</p>
+
+<p>«Toujours la même, pensa Mme Loudéac
+en poussant un soupir de regret; oui, toujours la
+même: coeur d'or et tête de linotte.»</p>
+
+<p>Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle
+idole, aux pieds de laquelle sa Suzanne immolait en
+holocauste toutes ses petites amies, d'un seul coup.</p>
+
+<p>«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne,
+son papa est conseiller d'État, son grand-papa
+sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre archiduc....</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra
+la maman; elle se souvenait d'avoir entendu
+Mme de Larochemère parler, pendant la petite
+fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des
+nouveaux venus dans le cercle des Parisiens en
+villégiature.</p>
+
+<p>&mdash;Archiduc ou archidiacre! c'est toujours
+quelque chose comme cela», répondit Suzanne
+sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce
+à pièce, la parenté de son Alix, comme pour
+écraser de ce monument cyclopéen le reste de
+l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que,
+dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne
+gisait écrasée avec les autres et, probablement
+même, plus aplatie que tout le reste. Et pourtant!</p>
+
+<p>Le père de Marthe était architecte. Et, quoique
+ce fût un véritable artiste, bien connu dans le
+monde des artistes, et même dans celui qui s'intitule
+Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de
+linotte, le tenait pour un petit personnage. Savez-vous
+pourquoi? Parce qu'un jour M. Lemoyne
+avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait
+quelquefois de monter à l'échelle, comme les
+maçons, pour voir où en étaient les travaux. A
+partir de ce jour-là elle confondit dans son idée
+l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les
+maçons, et avec les maçons eux-mêmes.</p>
+
+<p>Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur
+leurs échafaudages, elle n'aurait pas été surprise
+d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les jambes
+pendantes, les vêtements couverts de poussière, les
+favoris constellés de pastilles de plâtre, tirer son
+déjeuner d'un sac de toile ou d'un vieux panier
+d'osier.</p>
+
+<p>Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment
+même où elle regardait sa petite fille, à la dérobée,
+d'un air attristé, l'architecte poudreux, la mère de
+Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même
+avec ses toilettes simples, sa taille grêle plutôt
+qu'élégante, son teint un peu brouillé, ses nattes
+de cheveux châtains, sa figure insignifiante (insignifiante
+pour les perruches qui ne devinaient pas
+tout ce qu'il y avait de bonté et d'intelligence dans
+ses grands yeux pensifs et doux), tout cela formait,
+dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait
+pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans
+son cadre étincelant.</p>
+
+<p>«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel,
+il y a une chose que tu ne sais pas et qu'il
+faut que je te dise: Alix est très brave.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac
+d'un air surpris et amusé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! très brave, reprit la perruche en
+secouant gravement la tête à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu
+que Mlle Alix est très brave? Est-ce à sa manière
+de danser, ou de manger une tarte aux fraises?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche.
+La preuve qu'elle est très brave, c'est que son oncle
+l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de salon.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, me voilà convaincue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour
+parce que son papa et son oncle refusaient de l'emmener
+à la chasse au sanglier. Tu sais ce que c'est
+qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très
+méchante, qui renverse tout, et tue tout le monde,
+quand les personnes ont peur et ne savent pas se
+servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur,
+elle, et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine,
+pan!</p>
+
+<p>&mdash;C'est décidément une jeune personne très
+brave, dit Mme Loudéac d'un ton de légère
+moquerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme
+cette pauvre Marthe Lemoyne, qui a peur des rats,
+des araignées et des chauves-souris.</p>
+
+<p>&mdash;Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant
+sa petite fille en face.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces
+bêtes-là.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'avouerai franchement que je ne les aime
+pas non plus, et que je n'en ferais pas volontiers
+ma société habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur,
+tandis que Marthe doit en avoir peur; j'en suis
+sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si
+timide,... si..., si embarrassée.»</p>
+
+<p>Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son
+coeur. Mais, me direz-vous, pourquoi l'aimait-elle?
+Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours pourquoi
+l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné
+que Suzanne avait un coeur d'or, et lui pardonnait-elle
+à cause de cela d'avoir une tête de
+linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète,
+silencieuse et timide. Elle ne s'offensait pas de
+ses rebuffades ou de ses dédains, parce que, n'étant
+pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et beaucoup
+à ceux qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de
+ce dévouement discret, de cette affection tendre
+et vraie, de cette patience, de cette absence complète
+de jalousie et de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Avec une affection quasi maternelle, Marthe
+veillait au bien-être de sa préférée, qui acceptait
+ses petits soins comme chose due, sans même les
+remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le
+cou d'un foulard ou d'un fichu, pour la préserver
+de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait son
+éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques
+coins mystérieux; et pendant ce temps-là
+l'autre souriait à son idole, ou boudait son idole
+pour quelque caprice ou quelque préférence; en
+un mot, elle vivait de son idole et la voyait jusque
+dans ses rêves.</p>
+
+<p>Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer
+mille et une situations où son idole jouait un
+rôle héroïque. Par exemple, on faisait une promenade
+en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait
+dans le gouffre, pour en tirer son <i>bichon</i>.
+(Depuis quelque temps Suzanne appelait Alix sa
+<i>reine</i> et Alix appelait Suzanne son <i>bichon</i>.) Donc,
+la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et
+venait le déposer entre les bras de sa maman.
+Et alors la maman déposait un baiser sur le front
+de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait
+à l'adorer pour la vie. (Pour le moment, et c'était
+un des grands soucis de Suzanne, Mme Loudéac
+témoignait un enthousiasme très modéré pour les
+vertus et perfections de la reine.) Une autre fois,
+un cheval emporté faisait mine de fouler le bichon
+aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine s'élançait,
+enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une
+traite le portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front,
+cela va sans dire, regards levés au ciel.</p>
+
+<p>Une autre fois encore, un taureau descendait du
+plateau, rendu furieux par les mouches. Le bichon
+va être encorné et mis en pièces. Oui, mais un
+coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne
+plus se relever. La reine apparaît tenant encore à
+la main sa carabine de salon. On devine le reste.</p>
+
+<p>Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe
+avaient fait la dînette à la villa des Tamarix, il
+leur prit fantaisie de faire un petit tour jusqu'à une
+plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui
+reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact,
+disons que cette fantaisie vint à la reine. Le bichon
+trouva l'idée admirable&mdash;règle générale, la reine
+n'avait que des idées admirables.&mdash;Marthe essaya
+bien, il est vrai, de faire quelques timides objections.
+Sans doute, dans un petit village comme
+Varangues-sur-Mer, où tout le monde se connaît,
+les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient
+et sans danger, des villas à la plage et de la plage
+aux villas. Pourtant ne ferait-on pas bien de prévenir
+Mme Loudéac? La reine, sans daigner répondre,
+ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit,
+et Marthe, ne voulant pas avoir l'air de leur faire
+la leçon, les accompagna.</p>
+
+<p>La reine continuait à marcher devant, le menton
+relevé, comme il convient à une reine, ayant ses
+cheveux d'or sur les épaules en guise de manteau
+royal. Elle avait une si fière allure, son pas était
+si vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant
+d'enthousiasme, se retourna involontairement
+pour faire la comparaison de cette royale allure
+avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui,
+toute contrite de se savoir en état de désobéissance,
+s'avançait la tête basse, d'un pas incertain.</p>
+
+<p>«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même
+le bichon pensait: «On la prendrait pour
+la suivante de notre reine».</p>
+
+<p>Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du
+soir. Le bichon se retourna vivement. La reine,
+qui avait perdu toute majesté et même toute retenue,
+s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure,
+toute pâle, était enlaidie par une expression de terreur
+abjecte.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.</p>
+
+<p>Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait
+avoir perdu la vue aussi bien que l'ouïe, la bouscula
+violemment et la renversa dans la poussière.
+Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue
+gagna la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement
+derrière elle. Elle continuait de pousser
+des cris aigus, bousculant tout sur son passage, et
+jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir
+expliquer la cause de sa propre terreur. Elle monta
+l'escalier en courant, et ne s'arrêta que quand il lui
+fut impossible de monter plus haut.</p>
+
+<p>Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever
+Suzanne, qui était tout étourdie de sa chute
+violente, un gros ours brun apparut au tournant
+du sentier.</p>
+
+<p>«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne,
+sauve-toi, pour l'amour de Dieu.»</p>
+
+<p>Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux;
+incapable de faire un mouvement, elle s'affaissa
+sur ses talons; ses deux mains jointes pendaient
+inertes devant elle, elle regardait l'ours qui
+trottinait sans se presser, et ses lèvres frémissaient.</p>
+
+<p>Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais
+très résolue, passa devant elle et marcha droit à
+l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, elle leva d'un
+geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait,
+en criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»</p>
+
+<p>L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux
+clairs, et, comme elle continuait à s'avancer pour le
+tenir en respect et donner à Suzanne le temps de
+fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre
+une résolution énergique.</p>
+
+<p>Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans
+la poussière et, saisissant le bout de ses pattes de
+derrière avec ses pattes de devant, il se mit à se dandiner
+lourdement d'avant en arrière et de droite à
+gauche.</p>
+
+<p>«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit
+une grosse voix, la voix d'un grand gaillard en
+guenilles, qui venait de tourner à son tour le coin
+du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé
+à force d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il
+en saisissant la chaîne de son pensionnaire. Ah!
+ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton
+père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour
+te rattraper! tu fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu
+bien ce qui serait arrivé si l'autre demoiselle ne
+t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais débouché
+au milieu du village, et le gendarme aurait mis
+ton maître en prison et toi en fourrière!»</p>
+
+<p>Il scandait chacune de ses phrases par une bonne
+taloche appliquée sur le crâne de l'ours. L'ours faisait
+semblant d'avoir peur, et fermait les yeux à
+chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa
+muselière; il montrait ses grands crocs, et sa langue
+pendait de côté.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son
+maître, Marthe, sans s'arrêter au bavardage de
+l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit Suzanne
+dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer.
+Les servantes cependant étaient accourues,
+ainsi que Mme Loudéac.</p>
+
+<p>«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe
+à Mme Loudéac, qui était devenue toute pâle de
+saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par un
+bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les
+épaules de Marthe. Une fois dans le jardin, la porte
+bien fermée derrière elle, la pauvre petite fut prise
+d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête contre
+l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu
+de ses sanglots, elle murmurait d'une voix entrecoupée:
+«Oh! Marthe, oh! chérie, embrasse-moi.»</p>
+
+<p>Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure
+de sa petite amie tout près de la sienne et plongea
+ses regards dans les siens. Est-ce que, vraiment,
+l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle
+venait d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait
+comme transfigurée? Ou bien, la reconnaissance
+passionnée que ressentait Suzanne lui ouvrit-elle
+tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle
+s'écria: «Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve
+belle!»</p>
+
+<p>Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé
+et dit à l'une des servantes: «Claudine, allez préparer
+un verre d'eau sucrée pour Mlle Suzanne,
+pendant que nous allons la ramener!»</p>
+
+<p>On avait un peu oublié la reine pendant tout
+cet esclandre. On la trouva dans une des mansardes,
+la figure cachée dans les mains, et criant
+à intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»</p>
+
+<p>Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne
+l'avait pas suivie, que c'était un ours apprivoisé
+et que son maître l'avait emmené, elle consentit
+à descendre.</p>
+
+<p>Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un
+peu embarrassée de sa contenance quand on
+l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur le
+canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux
+mains dans les siennes, lui murmurant à l'oreille
+de jolis petits noms de tendresse.</p>
+
+<p>A la grande surprise de Suzanne, sa mère
+témoigna à la petite reine plus de bienveillance
+que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait
+de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante,
+cette mère prévoyante et sage, d'avoir
+pris soin de démontrer elle-même, et si clairement,
+à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité
+apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?</p>
+
+<p>«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac
+en tendant la main à la petite reine, une
+vraie plaisanterie de carnaval.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite
+reine, qui avait repris son aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac
+en regardant Marthe avec tendresse. Elle ajouta,
+mais intérieurement, car à quoi bon frapper les
+gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras
+vaillant!»</p>
+
+<p>«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en
+entr'ouvrant la porte du salon.</p>
+
+<p>Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain
+avec sa famille, elle fit ses adieux; ses
+petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon
+voyage.</p>
+
+<p>«Bon voyage!» selon l'intention des personnes,
+peut signifier: «Je souhaite sincèrement que votre
+voyage soit bon!» ou bien: «Bon débarras!» Les
+deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à
+cette expression son sens le plus favorable.
+Mme Loudéac, qui n'était pourtant pas malveillante, lui
+donna son sens ironique, sans en rien
+laisser paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait:</p>
+
+<p>«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la
+petite reine sur l'esprit et le jugement de Suzanne.</p>
+
+<p>A partir de la soudaine invasion de maître Martin
+dans le sentier des Tamarix, les opinions personnelles
+de Suzanne subirent un changement considérable
+sur la question des tresses, sur la condition
+sociale des architectes et sur bien d'autres sujets.</p>
+
+<p>Les parents de Suzanne demeurent boulevard
+des Invalides, et ceux de Marthe rue de la Tour-d'Auvergne,
+c'est-à-dire aux deux extrémités de
+Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens;
+toutes les deux ont des devoirs à faire, des leçons
+de piano, des leçons de dessin, et chacun des deux
+papas a ses occupations comme par le passé; chacune
+des deux mamans ses obligations mondaines,
+et, malgré cela, les deux petites filles se voient
+très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à
+se voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or
+les deux mamans tiennent à se voir, et les petites
+filles aussi. Alors, cela va tout seul.</p>
+<br><br><br>
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p>
+<br>
+<p>LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p>
+
+<p>LA FAUTE DE NONO</p>
+
+<p>CHARLES KLIPMANN</p>
+
+<p>LES TROIS PETITS CHIENS</p>
+
+<p>LE PÈRE VIAUD</p>
+
+<p>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES</p>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table></center>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
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+
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