diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:46 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:46 -0700 |
| commit | 8a16b120a9d0a63438209de33f1873107b8f4155 (patch) | |
| tree | d9aa0b7f2e4057e3e0a7514de07ad651d2e9f773 /11767-0.txt | |
Diffstat (limited to '11767-0.txt')
| -rw-r--r-- | 11767-0.txt | 1583 |
1 files changed, 1583 insertions, 0 deletions
diff --git a/11767-0.txt b/11767-0.txt new file mode 100644 index 0000000..79f91fc --- /dev/null +++ b/11767-0.txt @@ -0,0 +1,1583 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11767 *** + +CONTES A JEANNOT + +J. GIRARDIN + +1896 + +A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ + +Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en état de lire ce +livre; n'importe, je te le dédie tout de même, pour te remercier du +plaisir que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur de bébé bien +portant. + +J. Girardin. + + + +I + +LETTRES DE FINETTE + +A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + + +Houlgate, 3 Juillet 1885. + +Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je t'écris tout de suite. +Nous voilà à la mer. Le voyage a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, +et que mon cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du temps, et qu'il +m'est arrivé un grand malheur en route. + +D'abord, je me suis amusée à regarder par la portière, et c'était bien +drôle de voir les gens à leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches +dans les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui +s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets +en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire +semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien vite las, je t'en +réponds. Alors ils s'arrêtaient tout essoufflés, s'essuyaient le front +et nous montraient le poing. + +C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! maman, si le voyage +pouvait durer toujours!» Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les +épaules, et je me suis remise à la portière. + +Alors sais-tu ce que j'ai vu? + +Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout +en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à +traîner une petite fille dans une voiture à quatre roues. Voilà un des +garçons qui se retourne en riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, +et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont méchants +et mal élevés, les garçons! Comme nous allions très vite, des arbres +m'ont caché le jardin; mais je suis sûre que la pauvre petite fille +s'est fait grand mal. + +Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il a prétendu que la +petite fille était probablement quelque mauvaise peste qui avait dit +quelque chose de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien fait +de la faire chavirer pour la punir. + +Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la portière. Mais bientôt +je me suis aperçue que c'était toujours la même chose et que cela +devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes. + +Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois avoir faim; je te permets de +faire la dînette avec ta poupée.» + +Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais tu penses bien que je +l'ai enveloppée jusqu'au cou dans mon mouchoir, à cause des miettes de +pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce +joli cache-poussière que nous lui avons fabriqué à nous deux. + +[Illustration: Deux garçons traînaient une petite fille.] + +Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi +j'étais bien sûre qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manqué. Il +m'a demandé à quoi servent les cache-poussière, si les personnes sont +obligées de s'envelopper de la tête aux pieds dans un mouchoir, à cause +de quelques méchantes miettes de pain. + +Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme je voyais bien que ma +poupée avait envie de dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. +Je ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a donné envie +de dormir aussi, mais je me suis allongée dans mon coin et je me suis +endormie. + +C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrivé. + +En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé que ma fille devait être +éveillée aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient +jeté Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, j'ai poussé un +grand cri et je me suis mise à pleurer. Figure-toi que le côté droit +de la figure de Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit +aussi, et tout le côté droit de son joli costume. + +Quand maman avait fait les malles, j'avais oublié de lui donner la +bouteille d'encre bleue que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en +suis aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai +mise dans le panier de Lili. La bouteille s'était débouchée pendant que +je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue. + +Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup +de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée +en me disant que, comme la tête, les bras et les mains de Lili sont +en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le +cache-poussière est perdu, et le joli costume de plage aussi! + +Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon +panier; mais je sais bien tout de même que c'est ma faute si le malheur +est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, au lieu de +jouer tout le temps à la poupée pendant que maman faisait les malles +et me répétait toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublié +quelque chose, il est encore temps.» + +[Illustration: Les canards l'ont bien passé, tire, lire, lire.] + +Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, j'aurais dû la laisser à +la maison ou demander à maman de la mettre quelque part où elle n'aurait +pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela, +j'ai fait une grosse sottise et causé un grand malheur. Songe que la +pauvre Lili n'a plus rien à mettre! + +Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous étions en Normandie, et m'a +montré les clos pleins de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et +les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et des poules sur +des fumiers, des canards sur des rivières et de petites hêtes qui +sautaient à travers les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins; +mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies +choses n'empêchaient pas les costumes de Lili d'être perdus. Et moi +qui m'étais fait une si grande fête de montrer Lili aux autres petites +filles! + +Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me +faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous +voyons un homme, une jeune fille et un petit garçon qui traversaient un +pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner le foin coupé. Ils +avaient un toutou derrière eux. + +Jean s'est mis à chanter: _Les canards l'ont bien passé, tire, lire, +lire_. Cela ressemblait si bien à ce que nous avions vu chez Robert +Houdin, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire. + +Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé tout de suite à la +pauvre Lili. C'est ce malheur-là qui est cause que je t'écris avec de +l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais +promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse comme je t'aime. + +Ta petite amie, + +FINETTE. + + + +Houlgate, 8 Juillet, 1885. + +Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis de te dire ce que c'est +que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne +peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près de l'eau sur le +sable, on pense en soi-même: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. +Mais on garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des gens pour se +moquer de vous quand vous faites des réflexions tout haut. J'ai bien +fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour me dire +que je n'y entendais rien. + +Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes montés sur des hauteurs; +plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait +grande. Je n'ai encore rien dit. + +Mais, à mesure que nous montions, le fin bord de la mer, là-bas, du côté +où elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, +je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: «Petite oie, c'est +l'effet de la perspective!» + +Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; il m'a répondu +que j'étais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-là. +Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas +plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donné des +explications pour se faire valoir. Les garçons ont grand tort de se +croire plus que les filles! + +Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec un goût amer. Je le +sais, parce que j'en ai avalé plus d'une gorgée à mon premier bain. +Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est +un homme à figure rasée, qui a l'air d'avoir mariné dans l'eau de mer. +Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous prend +dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier, +supplier, vous débattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux +fois, trois fois dans la mer, et puis après il vous rend à votre maman. + +Comme c'est par ordre du médecin que l'homme me plonge dans la mer, +maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas +faire rire à mes dépens les autres personnes qui sont là, je ne crie +plus, je ne me débats plus. Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les +yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je +ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgées de cette +eau salée et amère. + +J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime +pas la mer pour être fourrée dedans trois fois de suite. Voilà ce que +c'est que la mer. + +Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures +où la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus; +alors les gens du pays disent que la _marée_ est _basse_. A d'autres +heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _marée_ est +_haute_. + +[Illustration: Jean s'en va pêcher des crevettes.] + +A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes avec d'autres garçons +de son âge. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les +as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les +aperçoit à peine dans l'eau. + +[Illustration: Il y a des petits garçons qui lancent des bateaux.] + +Et puis il y a des petits garçons qui lancent des bateaux sur les +flaques d'eau que la marée a laissées après elle. J'ai remarqué un de +ces petits garçons, qui a une grosse tête, une figure renfrognée et un +caractère grognon. + +Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, c'est parce qu'il a +une grosse tête, et il m'a fait croire que tous les petits garçons qui +ont une grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à maman, elle +m'a dit que Jean s'était encore moqué de moi. Elle connaît des petits +garçons qui sont grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont très +gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, et je te le dis pour +que tu ne te laisses pas attraper. + +[Illustration: Ils ont transporté dans leurs brouettes des broussailles.] + +C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si +je te dis ses défauts, je te dis aussi ses qualités; hier il a pris à +part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné l'idée +de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à marée basse. Toute la +journée, ils ont transporté dans leurs brouettes du foin, de la paille, +des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au +bûcher. C'était très joli, et tout le monde se promenait autour, même +les grandes personnes. + +Les garçons commençaient à danser des rondes autour du feu, et les plus +hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui +a dispersé tout le monde. + + + +10 juillet 1885. + +Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journée et toute +la nuit d'après. Il pleut encore au moment où je t'écris. C'est ennuyeux +partout, la pluie, mais surtout à la mer. On ne voit dehors que les gens +du pays et quelques baigneurs enragés; toutes les dames restent dans +leurs logements ou vont faire de la musique au casino. + +On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il paraît +que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par +exemple, elles se promènent sans leur bonne et sans leur maman, et elles +sortent par tous les temps. + +[Illustration: Un grand parapluie à la main.] + +Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent pas toute seule, +chaussée de grosses bottines, un grand parapluie à la main, et les +cheveux au vent. Jean prétend que tous les Anglais font exprès de se +promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux +rouges. Mais je commence à me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en +lui disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les +cheveux rouges. + +Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, qui a trouvé ici des +personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de +l'effet que la petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin lui a +ordonné de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a +dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir parce +que je l'avais suppliée de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la +pluie. + +Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai à maman de +me faire prendre mon bain tout de même. J'espère qu'elle sera contente +de moi. + +Je te regrette tout le long du jour, ma chère Michette; mais je te +regrette doublement par la pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de +bonnes causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions seulement +pas qu'il pleut. + + + +11 juillet 1885. + +Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demandé à maman de +m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a +tenu à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait du courage, +et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me +sourire sous son parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le +coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a dit: «Ma petite +demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait à l'eau pour +n'être point mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a +plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, et j'avais envie +de danser. Maman m'a promis d'écrire à papa que je m'étais conduite +comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider à coudre +le nouveau costume de Lili. + +[Illustration: Des lapins vivants!] + +Pour me désennuyer, elle m'a menée après déjeuner à une espèce de +ferme qui est à deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout +m'amusait, même de patauger, même de recevoir des ondées dans le cou. +Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours +le bon côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content le plus +souvent possible. + +A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait des lapins, mais, tu +sais, Michon chéri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que +nous avons vus souvent à la devanture des fruitiers, pendus la tête en +bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la même chose. Oh! +si tu avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser +leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air +éveillé! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière m'a +dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez». Elle m'a +montré un panier où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes +petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits +amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur +des carottes, et tu verras! + +Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon chéri, je n'aimerai +jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur. + +Ta petite amie, + +Finette. + + + + +II + +LA FAUTE DE NONO + + +I + +C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins +charmants que Théocrite aimait à contempler et à dépeindre dans ses +idylles. + +Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et +réjouissait tous les coeurs. + +Le père de famille, semblable, dans sa robuste élégance, à quelque +dieu rustique de l'ancienne Grèce, après avoir distribué la tâche aux +vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-même la main à l'oeuvre +pour donner le bon exemple. + +Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de vivre était en lui; +car les grappes étaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de +l'année assuré pour tous les siens. + +Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était sans nuages; +parce que l'odeur du raisin écrasé, qui planait dans l'air, ajoutait +en son âme quelque chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants +étaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce +que la compagne de sa vie était la matrone la plus belle et la plus sage +de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux. + +Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en +dépit de son faux air de dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de +sa barbe, n'était qu'un grand enfant. + + +II + +Après avoir vaillamment peiné, en bon père de famille, pendant toute la +première partie du jour, Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya +de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: «Mes enfants, je +crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maîtresse a pensé +à nous. Qui m'aime me suive!» + +Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à l'endroit où la +maîtresse avait préparé le repas des vendangeurs. C'était un repas +frugal, mais il avait été apprêté avec tant de soin et de propreté, +le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, que les +convives le savourèrent comme si c'eût été un festin de nectar et +d'ambroisie. + +Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, et chacun d'eux chercha +un bon petit coin à l'ombre pour y faire la sieste. + +Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme à part et lui +demanda ce qu'elle avait fait de Nino. + +Nino était le dernier-né de la famille, et par conséquent le Benjamin. + +Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, à l'ombre. +Maso pensa en lui-même que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour +dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion pour lui. +Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder +dormir Nino. Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé à +celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser, +de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou même de se laisser +égratigner les mains et la figure par ses griffes de chat. + +La mère, ayant quelques ordres à donner et quelques soins à prendre, +laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au +grand: «Et surtout ne le réveille pas!» + + +III + +«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, émerveillé de la perspicacité +de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée de +réveiller son petit camarade de jeux? Car cette idée, il l'avait conçue +un moment. Désormais il fallait y renoncer. + +Cependant Nino semblait faire exprès de dormir plus longtemps que +d'habitude. La patience de Maso était à bout. Et, pour résister à la +tentation de le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il ne +s'en alla pas bien loin, voulant être à portée d'entendre le premier +gazouillement du chéri, quand il se réveillerait. + +Adossé contre une barrière rustique, les bras croisés sur sa poitrine +nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle +négligente, ayant à ses côtés son grand chien qui dormait comme son +maître. + +Tout à coup il sembla à Maso que son chien se frottait contre lui, et +qu'en même temps quelqu'un tirait son chapeau. + +Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand éclat de rire en +voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforçait de lui +prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes. + +Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, mais celui-là +était si inattendu que Nino se rejeta sur sa mère et se cacha la figure +contre son épaule. + + +IV + +Après le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau +vers son père, et, comme son père lui tendait les bras, il lui tendit +les bras de son côté. + +La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu +accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'était Maso. Les +vainqueurs, c'étaient la mère et le petit garçon. + +La mère, avant de livrer son précieux fardeau aux mains robustes et +hâlées qui se tendaient vers lui, dit à son mari d'un petit air moqueur +qui lui allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le laisse pas +tomber. + +--Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique du ton le plus bénévole. + +Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur. + +Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux lèvres, aux yeux, aux +sourcils du vaincu, et revint finalement à son chapeau. + +Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le vaincu si patient et +si heureux d'être malmené et maltraité, que le grand chien en poussait +de petits cris de tendresse, et frottait sa tête contre la jambe du +vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait +dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie. + +En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent en scène: Stella, la +soeur aînée, qui avait sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait +trois. + +Tous deux étaient couronnés de pampres, en l'honneur des vendanges. + +Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne s'aperçurent de leur +arrivée; mais les mères de famille ont l'oeil à tout, même dans les +moments les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut tout de +suite que la bonne harmonie ne régnait pas entre Nono et Stella. + + +V + +«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique. + +--Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non pas à Stella, mais à Nino, +qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour +l'exciter à rire. + +«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique. + +--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mère. + +--Il faut gronder Nono, répondit Stella. + +--Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu les derniers mots. +Gronder Nono! et pourquoi donc? + +--Il a fait une chose défendue! répliqua Stella avec un sérieux tout à +fait bouffon. + +--Il a fait une chose défendue! reprit le père en se débattant de son +mieux contre Nino, qui cherchait à lui fourrer son petit poing dans la +bouche. + +--Oui, père, une chose défendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a +cassé la branche tout entière. Vois plutôt!» + +Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevée deux +grosses grappes et la branche tout entière, qui traînait derrière lui. + +«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour +l'année prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a +dit le jour où j'avais cassé une branche. + +--La belle affaire! s'écria le père de famille en haussant les épaules; +je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les +deux embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en jouer, et ne +nous ennuyez plus de vos querelles.» + + +VI + +Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et s'en allèrent jouer +chacun de son côté, emportant dans leurs petites cervelles chacun une +idée fausse. + +Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation paternelle, il +pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait. + +Quant à Stella, elle se dit que la justice était un vain mot, puisque +l'on permettait à Nono ce qu'on lui avait formellement interdit à +elle-même. + +Ces idées auraient fermenté dans les deux petites têtes comme le vin +nouveau dans la cuve, si la mère de famille, avant la fin du jour, ne +s'était arrangée pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et +pour leur faire voir la vérité. + +Stella, adroitement interrogée, dut convenir que le pauvre Nono n'avait +péché ni par malice ni par désobéissance, puisqu'il avait cassé la +branche sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué pourquoi il +ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis +un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tancé, il apportait +triomphalement la branche à sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut +reconnaître que la justice n'est pas un vain mot. + +A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce qui peut entrer dans +l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la +théorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit +enfant ne doit toucher à rien sans avoir demandé conseil à son papa ou à +sa maman. C'est une règle dont l'application ne demande point de grands +efforts d'intelligence. + +«Nono a compris», répondit le jeune délinquant. + +Le père n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais, +d'une manière générale, il continua à en être très fier, parce qu'elle +«avait de la cervelle pour deux». + + + + +III + +CHARLES KLIPMANN + + +J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tête une +découverte importante, n'ont plus aucune idée de ce qui se passe autour +d'eux. M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne savait jamais ce +qui se passait dans sa maison, toute son attention étant concentrée sur +ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles. + +Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la +vieille Françoise. La vieille Françoise passait sa vie à se désespérer, +parce-que Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans s'en +apercevoir, mettait tout le ménage en désordre pour trouver un objet +qu'il tenait à la main, enfilait ses bas à l'envers, en songeant à autre +chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce +qu'il mangeait, s'étranglait en méditant des problèmes, et, à toutes +les observations, répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment donc! +certainement!» + +M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui était demeuré veuf avec +un petit garçon. Ce frère mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa +habiller décemment par Françoise, alla enterrer ce frère qui était mort +sans laisser un sou, prit le petit garçon par la main et l'emmena chez +lui. + +«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est mon neveu, vous savez, +oui, certainement! Je..., je l'adopte. + +--Monsieur fait bien», répondit la vieille bonne, très émue à la vue de +ce pauvre petit orphelin de quatre ans. + +L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage, +il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Françoise était trop +émue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manières. + +«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra.... + +--Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était habituée depuis +longtemps à achever les phrases que son maître laissait toujours +inachevées. + +--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin +de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes.... +(ici le petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), une bonne fois +pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que +tout le reste de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit. +Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire réellement +agréable.) + +«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann en levant l'index de +la main droite. Le petit Charles fit un signe de tête. «Le reste de la +maison est à toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au lieu +d'un. + +«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann en poussant un soupir +de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner à ses +expériences et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur +n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour aller faire ses +cuisineries!» + +Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; ce qui ne l'empêcha +pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il +se mit à considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours en costume +de cérémonie, le chapeau sur la tête. + +Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit où il ne devait +jamais mettre les pieds, Françoise s'en alla tout droit au laboratoire, +tenant toujours le petit garçon par la main. + +«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regardé sa petite +bouteille, il va aller changer de vêtements. + +--Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole. + +--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise avec complaisance. +Les vieux effets de Monsieur sont tout prêts sur le lit.» + +M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après avoir jeté un dernier +regard de satisfaction sur sa fiole, il obéit sans résistance. + +Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit Charles avait jeté +des regards pleins de sagacité et de pénétration tantôt sur la vieille +bonne, tantôt sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant +de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann était un +enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'était à +Françoise qu'il fallait obéir. + +Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra +jamais, ce que Française trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. +Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au +grenier, il passa toute sa petite enfance à l'explorer, au grand +détriment de ses vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait +partout, même sur le toit. + +Un jour, Françoise était dans le petit jardin, occupée à tricoter, tout +en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, +l'ombre de la maison se dessinait; tout à coup Françoise remarqua comme +un mouvement du côté de la cheminée. Elle crut d'abord reconnaître +l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas être si gros +que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en +voyant le petit Charles debout contre la cheminée, examinant avec un +profond intérêt le chapeau de tôle, que le moindre vent faisait tourner +dans toutes les directions. + +Françoise, qui était une femme très prudente, ne cria pas après lui, de +peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut +descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut +lui faire promettre de ne jamais remonter là-haut. Charles refusa +obstinément de promettre: il tenait absolument à savoir pourquoi le +chapeau de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait près de six +ans. + +Françoise voulut savoir comment il avait pu arriver à la lucarne, qui +était ce que l'on appelle une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au +grenier et demeura stupéfaite en voyant une espèce de machine, moitié +échelle, moitié escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de +patience et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques +clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine +entraient quelques débris de planches, un manche à balai, les trois +tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela +dépecé à la scie par l'industrieux Charles. + +Françoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste +ne s'indigna pas de voir ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à +dire, c'est que ce petit garçon était adroit comme un singe. + +«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit garçon aille à l'école, +pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa +cervelle que de ses mains. + +--Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.» + +Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, et vite. Trop vite +même, au grand détriment du mobilier de la classe. Comme il avait +toujours terminé son travail bien longtemps avant les autres, il +employait ses loisirs à graver son nom sur les tables et sur les bancs, +à creuser des trous pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de +profondes rigoles pour y faire couler de l'encre. + +Quand la table fut tailladée à jour, il songea à enlever les vis qui +la retenaient au pied massif. Ce n'était pas avec l'intention de faire +tomber la table, pour causer du désordre, c'était pour savoir la raison +des choses, car il remettait toujours les vis après les avoir enlevées. +Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commença à apporter en classe +des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un +canif. + +«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque chose», disait le maître +d'école à Françoise. + +Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient +bien aussi, car c'était à même les bras et les pieds de ces vieux débris +qu'il prenait ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse, +sur laquelle Françoise ne put jamais mettre la main. + +Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il mit le comble à ses +méfaits domestiques. Il s'était introduit dans le cabinet de son oncle, +et cela sans scrupule et sans remords, puisque la «maison était à lui». +En furetant, selon son habitude, il découvrit un cornet de papier +contenant des clous en quantité, puis un ciseau, puis une vrille, +puis un marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? Les +yeux brillants, les narines frémissantes, il regarda autour de lui. +Qu'avait-il besoin de chercher si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main, +il y avait un énorme coffre en bois. + +Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de très beaux +morceaux. Fatigué du ciseau, il joua de la vrille. Fatigué de la vrille, +il enfonça des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore? +Ses yeux tombèrent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numéro un, +s'il vous plaît. Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le +coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché dans la garde-robe? +Oui, pourquoi? Possédé par son démon familier, Charles se dit que ce +serait bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette opération +présentait certainement quelque difficulté, à cause du peu de +consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais +chercheurs sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une +entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa manière en se +dérobant sous les coups. Première difficulté à vaincre. Charles en +triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un +clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des clous sur les côtés. La +paroi cédait sous l'effort; mais, à force d'essayer, Charles en arriva à +ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cédait, puis +revenait à sa disposition première, avec de petites détonations sourdes. +Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse et +de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond était +l'endroit le plus difficile, étant le moins résistant; Charles y +appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit. + +La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite sur le seuil; quant à +Charles, tout entier à son oeuvre, il n'avait rien entendu. + +L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé la veille au soir +une série d'expériences qui l'avaient enfin amené à une découverte +importante: il avait employé une partie de sa matinée à contrôler le +résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de ne s'être pas +trompé. + +Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie l'avait tenu éveillé +pendant les premières heures. Puis c'était le remords qui lui avait tenu +les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti, +et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie réelle, dans +la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu négliger à +ce point le fils de son frère. Les méfaits de cet enfant, qui étaient +tous du même genre, lui revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours +d'eau qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il s'agit de lui +creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible +qu'il était. Jusqu'ici, je le vois bien à présent, la vie de mon petit +neveu a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse à +occuper ses doigts, c'est peut-être une vocation qui s'ignore et qui se +cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un +canal. + +L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la mécanique. Assez de +chimères pour le moment; dès demain je ferai des expériences pour aider +ce pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.» + +Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir de se confirmer dans la +certitude d'avoir réussi le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais +il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il en fut sorti, +il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir où il en +était. + +Il en était à planter des clous dans le chapeau numéro un. + +Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit +garçon qui devait être désormais le sujet de ses expériences. L'adresse +de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde confirmèrent le +chimiste dans ses idées et dans ses intentions. + +Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dûment +enfoncé, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa +main sur son front et regarda autour de lui. + +Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle +Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine, +Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber son marteau: + +«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là? + +--L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être désagréable? demanda +l'oncle Klipmann. + +--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est +venu en tête. Je vous jure que.... + +--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons +entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins +de trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, s'il te fallait +absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait +de choisir le numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement, +promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir. + +--Oh! mon oncle, je vous le promets. + +-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet. + +--Pardonnez-moi, mon oncle. + +--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener +faire un petit tour de promenade avec moi. Dis à Françoise de te refaire +ta toilette. En l'attendant, je vais....» + +Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse au chapeau numéro +deux». Mais il jugea inutile d'ajouter à la confusion de Charles, et il +s'en alla en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant de creuser +ce canal». + +Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs +amis du monde. Quand il n'était pas enseveli dans ses recherches, +l'oncle Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il se mit à +parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et à mesure, +notait avec soin ses réponses, sans en avoir l'air. + +Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle +tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson +connaissait bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses clients; il +connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait +souvent s'arrêter devant la boutique pour le regarder travailler. + +L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, si cela ne le +dérangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu, +le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son +établi, sous un verre renversé, une montre qu'il avait nettoyée; il se +disposait à en remettre en place les principales pièces. + +Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une loupe, il commença tout +à la fois ses opérations et ses explications. + +C'était l'oncle qui avait demandé cette petite leçon d'horlogerie, et +c'était uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du +regard la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'à +ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il +regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur +ses lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. Quand Brisson +eut terminé ses explications, et répondu à quelques questions très +intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade. + +Charles était silencieux et préoccupé; ce silence et cette préoccupation +firent grand plaisir à l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser. + +Le hasard de la promenade (était-ce bien un hasard?) les amena, à +quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considérable. +L'oncle sonna à cette porte et demanda l'autorisation de visiter +l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers où +l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingénieur +fort distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les honneurs de +l'établissement. + +Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les explications avec le +plus d'attention. + +Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua à son neveu que +le directeur de l'usine était ce que l'on appelle un ingénieur civil: +que, pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une école qui est +à Paris, et que l'on nomme l'École Centrale des Arts et Manufactures, ou +tout simplement l'École Centrale. + +Charles écoutait en silence; il était facile de voir que sa petite tête +travaillait, envahie par des idées nouvelles. + +L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans ses méditations +chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tête. + +Au retour, Françoise, à qui son maître avait donné le mot, ne parla pas +des dévastations du matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire. +Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur une chaise basse, il +regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout à coup il dit: + +«Françoise, je crois que j'aimerais bien être horloger. + +--C'est un joli état, répondit Françoise. + +--C'est à cause des petites roues qui s'engrènent les unes dans les +autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de +petites roues. + +--Ah!» dit Françoise. + +Après cela, Charles monta à sa petite chambre, et, pendant qu'il +s'efforçait de dessiner des roues dentées sur son cahier de brouillons, +sa petite tête recommença à travailler. + +Le résultat de ce travail se produisit au dîner. Au moment d'achever son +potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et +dit avec un gros soupir: + +«Ils sont bien heureux les petits garçons de Paris de pouvoir aller à +l'École Centrale.» + +L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tête avait abouti juste +où il désirait le voir aboutir. + +Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale n'est pas une école +destinée uniquement aux petits garçons de Paris; mais que les petits +garçons de toutes les parties de la France peuvent y aller étudier. + +«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix émue. + +--Ceux de Verneuil aussi. + +--Alors, mon oncle, tu m'y enverras.» + +L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas à l'Ecole Centrale +comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent +les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne à +l'école primaire. De là on passe dans un collège ou dans un lycée. On +travaille ferme, et, au temps voulu, on se présente. + +«Tu as bien compris? + +--Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air réfléchi. Et puis, +ajouta-t-il, je travaillerai dès demain, et je ne t'abîmerai plus tes +affaires.» + +«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann en souriant. + +Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, Charles travailla +comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant +aussi, et aussi les années qui vinrent après. + +Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti ingénieur civil, et +il a l'avenir devant lui. + + + + +IV + +LES TROIS PETITS CHIENS + + +En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient +la conversation, et, tout en causant, ils enchérissaient à qui mieux +mieux sur l'horrible méchanceté du monde. + +Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous +donne ma parole que c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a +jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une +abominable cruauté; et vous?» + +Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; mais il m'est arrivé +bien pis, à moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque cassé les +reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?» + +Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus à me plaindre; et il +ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque écrasé. +Pourquoi? Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble de la +méchanceté? hou! hou!» + +Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le +premier avait volé des sardines; le second s'était jeté sur un pauvre +aveugle, et le troisième avait donné la chasse au chat de la maison. + +C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le +monde, quantité de petits enfants à boucles blondes, et même de vieux +enfants à barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une +aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont le beau rôle; mais ils +ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient à rougir. + +Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, raisonnent et +raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront à +comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se +jeter sur les gens sans défense, ou d'épouvanter les chats qui ne vous +disent rien. + +Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, il concluront, en +véritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de +voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourné, de se jeter +sur les aveugles quand personne n'est à portée de les défendre, et de +choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse à +courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et +déblatéreront jusqu'à la fin du monde contre celui qui les empêchera de +chercher leur avantage et de prendre leur plaisir là où ils croient le +trouver. + +Pourquoi? parce que les petits chiens, même quand ils sont devenus +grands, n'ont point de conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et +sur ce qui est juste. + +Mais les petits hommes à boucles blondes et les vieux hommes à barbe +grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillère avant de +raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain. + + + + +V + +LE PERE VIAUD + + +Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit +et fort pour son âge, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier +qu'autrefois, ses mains sont agitées d'un tremblement chronique, et il +dit lui-même, en parlant de ses mâchoires édentées qui s'agitent comme +pour mâcher à vide: «Voilà que je _babinote_ comme un vieux lapin!» + +Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire à la ferme, je l'avais +entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitié en riant, moitié +sérieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de +distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le +laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient +plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitié de la +cuillerée! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide à +une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort +raide, à moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout, +aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face d'un sauvageon qu'il +était en train de greffer. Un de ses petits-fils, garçonnet d'une +douzaine d'années, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un +véritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau +de Raphaël. Le grand-père et le petit-fils étaient si bien à leur +affaire, qu'ils ne m'entendirent même pas venir. + +Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient +plus tenir une cuiller, me parurent transformées. Non seulement elles ne +tremblaient pas, mais encore elles avaient une dextérité de mouvements +et une délicatesse de toucher dont je demeurai stupéfait. Il taillait, +il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux +yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, à +bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts; +enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter comme celles d'un vieux +lapin. + +L'opération terminée à son entière satisfaction, il ferma son couteau +et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se +passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit: +«Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en voilà encore un, mon garçon, +et ce ne sera peut-être pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois +que je vas fumer une petite pipe. + +--Grand-père, dit le petit garçon, quand donc me permettras-tu de +greffer un arbre, un vrai arbre? + +--Quand je te le permettrai? mâchonna le grand père, qui fouillait d'une +main tremblante dans sa vieille poche à tabac. + +--Oh oui! grand-père, quand? + +--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en tapotant la tête du +petit garçon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça +croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche +de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant que je travaillais, tout à +l'heure? + +--J'en avais mal aux yeux à force de regarder, répondit l'enfant. + +--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat. +C'est justement ce que me disait feu mon grand-père, quand j'avais ton +âge et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je +vas te répondre ce qu'il m'a répondu, il y a de cela septante et trois +ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin, +je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te +regarderai faire; tu n'as pas peur? + +--Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais pas trop, parce que, +grand-père, tu es si bon! + +--Oh! le patelin! marmotta le grand-père, comme il saura entortiller son +monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gâtes, gare +à tes oreilles!» + +On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se mit à ricaner de +satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le +petit garçon fit une culbute de joie avant de la ramasser. + +En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père: + +«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin! + +--Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.--Monsieur, votre +serviteur. Si ça ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette +souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! après +vous, monsieur. + +--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je avec une ironie +qui n'était pas pour le blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie +le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous +introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre à deux fois, +et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune +couturière! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-là! + +--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'était +remise à trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on préfère +cette chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnête, +bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux, +on la fait encore bien quand l'âge vous force de renoncer à tout le +reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, monsieur, et moi je le crois, +puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une +cuillerée de soupe sans en renverser la moitié. + +--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer? + +--Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père aussi; mon fils +l'aimait, mais il est mort des fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de +famille, et il y a des petits secrets de métier que nous nous passons +les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ça! Mais, monsieur, qu'est-ce +qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen un +arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du bon Dieu? C'est beau +de semer et de moissonner, et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma +longue vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, et porte +témoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au +monde le nom de mon grand-père et celui de mon père. Il y en a qui +rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille, +voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres à fruit ont +été comme baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne fais +que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, il a dit, parlant à +Monseigneur, la dernière fois que Monseigneur est venu confirmer les +enfants par ici: «Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à leur +façon; seulement, au lieu de convertir des nègres, ils convertissent des +arbres». Et Monseigneur a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! Qui +plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une +action meilleure encore.» Et il a débité aux enfants un petit sermon +là-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu +dure, mais je sais que c'était très beau. + +--Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, comme vous. + +--Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais, +quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute +vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de +bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait d'étranges soubresauts +entre ses gencives. + +«Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire à Frédéric +ses premières armes comme greffeur. + +--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de désirer +grand'chose, je voudrais déjà être à ce moment-là; ça m'avancera +pourtant d'un jour sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais y +être.» + +Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais +avec respect, et je pensais à part moi: «Si j'étais destiné à rester +sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes +occupations présentes qui pourrait me tenir fidèle compagnie jusqu'au +bout, donner une force passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon +coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher d'être comme un mort parmi +les vivants? oui, laquelle?» + +Ce que je me suis répondu à moi-même importe peu; quelles résolutions +j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que +je m'estime heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et de l'avoir +entendu parler. + + + + +VI + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + +A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi +souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les +distances sont longues; et puis il y a les cours à suivre, les devoirs +à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, les occupations du +papa, et les obligations mondaines de la maman. + +Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte à porte, on a des +loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles. + +Cette année-là, toute une société de connaissances parisiennes s'était +donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme. + +Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné une grande matinée de petites +filles, parce que c'était la fête d'Hélène, sa fille. + +Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa petite Suzanne, pour revenir +chez elles, à la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin +tournant et causaient de la fête: + +«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien amusée. + +--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué Alix de Gayrel;... dis, +maman, l'as-tu remarquée?» + +Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudéac ne put +s'empêcher de sourire. + +«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sûre.... + +--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'était la reine de la +fête: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux +blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu.... + +--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de +l'enthousiasme de sa fillette. + +--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme +moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette, +comme..., comme Marthe Lemoyne....» + +Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de dédain aristocratique, +comme si la pauvre Marthe Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le +mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante supériorité de +son idole. + +Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, sans rien dire, toutefois: +c'était une mère prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers +bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond de sa pensée. + +«_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh! +comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah! +maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons causé, oui, elle a bien +voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de +joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'être amies... toujours,... +toujours! + +--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce +raillerie. + +--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravité comique, il +y a, comme cela, des personnes que l'on aime à première vue.» + +Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui +apparaissait par une brèche des falaises, à l'un des tournants du +chemin, et, de son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa un +soupir de reconnaissance. + +«Toujours la même, pensa Mme Loudéac en poussant un soupir de regret; +oui, toujours la même: coeur d'or et tête de linotte.» + +Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle idole, aux pieds de +laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies, +d'un seul coup. + +«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, son papa est conseiller +d'État, son grand-papa sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre +archiduc.... + +--Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra la maman; elle se +souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemère parler, pendant la petite +fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des nouveaux venus dans +le cercle des Parisiens en villégiature. + +--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela», +répondit Suzanne sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce +à pièce, la parenté de son Alix, comme pour écraser de ce monument +cyclopéen le reste de l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que, +dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait écrasée avec +les autres et, probablement même, plus aplatie que tout le reste. Et +pourtant! + +Le père de Marthe était architecte. Et, quoique ce fût un véritable +artiste, bien connu dans le monde des artistes, et même dans celui qui +s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait +pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour +M. Lemoyne avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait +quelquefois de monter à l'échelle, comme les maçons, pour voir où en +étaient les travaux. A partir de ce jour-là elle confondit dans son idée +l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les maçons, et avec les +maçons eux-mêmes. + +Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur leurs échafaudages, elle +n'aurait pas été surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les +jambes pendantes, les vêtements couverts de poussière, les favoris +constellés de pastilles de plâtre, tirer son déjeuner d'un sac de toile +ou d'un vieux panier d'osier. + +Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment même où elle regardait sa +petite fille, à la dérobée, d'un air attristé, l'architecte poudreux, +la mère de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même avec ses +toilettes simples, sa taille grêle plutôt qu'élégante, son teint un +peu brouillé, ses nattes de cheveux châtains, sa figure insignifiante +(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y +avait de bonté et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux), +tout cela formait, dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait +pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre étincelant. + +«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que +tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est très brave. + +--Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac d'un air surpris et amusé. + +--Oh oui! très brave, reprit la perruche en secouant gravement la tête à +plusieurs reprises. + +--Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est très +brave? Est-ce à sa manière de danser, ou de manger une tarte aux +fraises? + +--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est très +brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de +salon. + +--Oh! oh! + +--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir. + +--A présent, me voilà convaincue. + +--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour parce que son papa et son +oncle refusaient de l'emmener à la chasse au sanglier. Tu sais ce que +c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très méchante, qui +renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne +savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle, +et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, pan! + +--C'est décidément une jeune personne très brave, dit Mme Loudéac d'un +ton de légère moquerie. + +--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe +Lemoyne, qui a peur des rats, des araignées et des chauves-souris. + +--Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant sa petite fille en face. + +--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces bêtes-là. + +--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je +n'en ferais pas volontiers ma société habituelle. + +--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en +avoir peur; j'en suis sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si +timide,... si..., si embarrassée.» + +Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous, +pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours +pourquoi l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné que Suzanne avait +un coeur d'or, et lui pardonnait-elle à cause de cela d'avoir une tête +de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, silencieuse et +timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dédains, +parce que, n'étant pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et +beaucoup à ceux qu'elle aimait. + +Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de ce dévouement discret, +de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence +complète de jalousie et de mauvaise humeur. + +Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-être de sa +préférée, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans même les +remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un +fichu, pour la préserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait +son éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques coins +mystérieux; et pendant ce temps-là l'autre souriait à son idole, ou +boudait son idole pour quelque caprice ou quelque préférence; en un mot, +elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses rêves. + +Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer mille et une +situations où son idole jouait un rôle héroïque. Par exemple, on faisait +une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait dans +le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne +appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc, +la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et venait le déposer +entre les bras de sa maman. Et alors la maman déposait un baiser sur le +front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait à l'adorer pour +la vie. (Pour le moment, et c'était un des grands soucis de Suzanne, +Mme Loudéac témoignait un enthousiasme très modéré pour les vertus et +perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporté faisait +mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine +s'élançait, enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une traite le +portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards +levés au ciel. + +Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux +par les mouches. Le bichon va être encorné et mis en pièces. Oui, mais +un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La +reine apparaît tenant encore à la main sa carabine de salon. On devine +le reste. + +Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la +dînette à la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit +tour jusqu'à une plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui +reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, disons que cette +fantaisie vint à la reine. Le bichon trouva l'idée admirable--règle +générale, la reine n'avait que des idées admirables.--Marthe essaya +bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute, +dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, où tout le monde se +connaît, les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient et sans +danger, des villas à la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne +ferait-on pas bien de prévenir Mme Loudéac? La reine, sans daigner +répondre, ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe, +ne voulant pas avoir l'air de leur faire la leçon, les accompagna. + +La reine continuait à marcher devant, le menton relevé, comme il +convient à une reine, ayant ses cheveux d'or sur les épaules en guise +de manteau royal. Elle avait une si fière allure, son pas était si +vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme, +se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale +allure avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite +de se savoir en état de désobéissance, s'avançait la tête basse, d'un +pas incertain. + +«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même le bichon +pensait: «On la prendrait pour la suivante de notre reine». + +Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du soir. Le bichon se +retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majesté et même toute +retenue, s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, toute pâle, était +enlaidie par une expression de terreur abjecte. + +«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée. + +Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue +aussi bien que l'ouïe, la bouscula violemment et la renversa dans la +poussière. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue gagna +la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derrière elle. +Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son +passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer +la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne +s'arrêta que quand il lui fut impossible de monter plus haut. + +Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui était +tout étourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au +tournant du sentier. + +«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour +l'amour de Dieu.» + +Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; incapable de faire +un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes +pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans +se presser, et ses lèvres frémissaient. + +Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais très résolue, passa +devant elle et marcha droit à l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, +elle leva d'un geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, en +criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!» + +L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle +continuait à s'avancer pour le tenir en respect et donner à Suzanne +le temps de fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre une +résolution énergique. + +Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans la poussière et, +saisissant le bout de ses pattes de derrière avec ses pattes de devant, +il se mit à se dandiner lourdement d'avant en arrière et de droite à +gauche. + +«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit une grosse voix, la +voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner à son tour +le coin du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé à force +d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaîne de son +pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton +père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu +fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrivé +si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais +débouché au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maître en +prison et toi en fourrière!» + +Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquée sur +le crâne de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les +yeux à chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa muselière; il +montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de côté. + +Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son maître, Marthe, sans +s'arrêter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit +Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les +servantes cependant étaient accourues, ainsi que Mme Loudéac. + +«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe à Mme Loudéac, qui +était devenue toute pâle de saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par +un bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les épaules de +Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermée derrière elle, la +pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête +contre l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots, +elle murmurait d'une voix entrecoupée: «Oh! Marthe, oh! chérie, +embrasse-moi.» + +Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout +près de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que, +vraiment, l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle venait +d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfigurée? +Ou bien, la reconnaissance passionnée que ressentait Suzanne lui +ouvrit-elle tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'écria: +«Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve belle!» + +Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé et dit à l'une des +servantes: «Claudine, allez préparer un verre d'eau sucrée pour Mlle +Suzanne, pendant que nous allons la ramener!» + +On avait un peu oublié la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva +dans une des mansardes, la figure cachée dans les mains, et criant à +intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!» + +Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne l'avait pas suivie, que +c'était un ours apprivoisé et que son maître l'avait emmené, elle +consentit à descendre. + +Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassée de sa +contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur +le canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux mains dans les +siennes, lui murmurant à l'oreille de jolis petits noms de tendresse. + +A la grande surprise de Suzanne, sa mère témoigna à la petite reine plus +de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait +de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, cette mère +prévoyante et sage, d'avoir pris soin de démontrer elle-même, et +si clairement, à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité +apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe? + +«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac en tendant la main à la +petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval. + +--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite reine, qui avait +repris son aplomb. + +--Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac en regardant Marthe avec +tendresse. Elle ajouta, mais intérieurement, car à quoi bon frapper les +gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras vaillant!» + +«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en entr'ouvrant la porte du +salon. + +Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle +fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon +voyage. + +«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, peut signifier: «Je +souhaite sincèrement que votre voyage soit bon!» ou bien: «Bon +débarras!» Les deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à cette +expression son sens le plus favorable. Mme Loudéac, qui n'était pourtant +pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser +paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait: + +«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit +et le jugement de Suzanne. + +A partir de la soudaine invasion de maître Martin dans le sentier des +Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement +considérable sur la question des tresses, sur la condition sociale des +architectes et sur bien d'autres sujets. + +Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de +Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-à-dire aux deux extrémités de +Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux +ont des devoirs à faire, des leçons de piano, des leçons de dessin, et +chacun des deux papas a ses occupations comme par le passé; chacune des +deux mamans ses obligations mondaines, et, malgré cela, les deux petites +filles se voient très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à se +voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or les deux mamans tiennent à +se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + +LA FAUTE DE NONO + +CHARLES KLIPMANN + +LES TROIS PETITS CHIENS + +LE PÈRE VIAUD + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11767 *** |
