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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:46 -0700 |
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diff --git a/11766-h/11766-h.htm b/11766-h/11766-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d923b29 --- /dev/null +++ b/11766-h/11766-h.htm @@ -0,0 +1,9254 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Contes Bruns</title> + <meta name="author" content=""> + + <style type="text/css"> + <!-- + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + .footnote {font-size: 0.8em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;} + + + --> + </style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11766 ***</div> + +<h1>CONTES BRUNS.</h1> + +<h4>Par</h4> +<h3>Honoré de Balzac,<br> Philarète Chasles<br> et Charles Rabou</h3> + + + +<h4>MDCCCXXXII.</h4><br><br> + +<p> +[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle: siège = siége, complètement = complétement, âme = ame, savants = savans, documents = documens, etc.] +</p> + +<br><br> + +<h2>UNE CONVERSATION</h2> + +<h3>ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT.</h3><br><br> + +<p>Je fréquentais l'hiver dernier une maison, +la seule peut-être où maintenant, le soir, +la conversation échappe à la politique et aux niaiseries +de salon. Là viennent des artistes, des poètes, +des hommes d'état, des savans, des jeunes gens occupés +de chasse, de chevaux, de femmes, de jeu, +ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette réunion, +prennent sur eux de dépenser leur esprit, comme +ils prodiguent ailleurs leur argent ou leurs fatuités.</p> + +<p>Ce salon est le dernier asile où se soit réfugié l'esprit +français d'autrefois, avec sa profondeur cachée, +ses mille détours, sa politesse exquise. Là vous trouverez +encore quelque spontanéité dans les coeurs, de +l'abandon, de la générosité dans les idées. Nul ne +pense à garder sa pensée pour un drame, ne voit des +livres dans un récit. Personne ne vous apporte le hideux +squelette de la littérature, à propos d'une saillie +heureuse ou d'un sujet intéressant.</p> + +<p>Pendant la soirée que je vais raconter, le hasard, ou +plutôt l'habitude, avait réuni plusieurs personnes auxquelles +d'incontestables mérites ont valu des réputations +européennes. Ceci n'est point une flatterie adressée à la +France; plusieurs étrangers étaient parmi nous; et, +par cas fortuit, les hommes qui brillèrent le plus n'étaient +pas les plus célèbres. Ingénieuses réparties, +observations fines, railleries excellentes, peintures +dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se +pressèrent sans apprêt, se prodiguèrent sans dédain +comme sans recherche, mais furent délicieusement +senties, délicatement savourées. Les gens du monde se +firent surtout remarquer par une grâce, par une verve +tout artistiques.</p> + +<p>Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'élégantes +manières, de la cordialité, de la bonhomie, de la +science; mais à Paris seulement, dans ce salon et +dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit particulier +qui donne à toutes ces qualités sociales un +agréable et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure +fluviale qui fait facilement serpenter cette profusion +de pensées, de formules, de contes, de documens +historiques. Paris, capitale du goût, connaît seul cette +science qui change une conversation en une joute, où +chaque nature d'esprit se condense par un trait, où +chacun dit sa phrase et jette son expérience dans un +mot, où tout le monde s'amuse, se délasse et s'exerce.</p> + +<p>Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées, là +vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable, +quelque singe sur vos épaules; là vous serez compris, +et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pièces +d'or contre du billon; là, des secrets bien trahis; là, +des causeries légères et profondes ondoyent, tournent, +changent d'aspect et de couleurs à chaque phrase. +Les critiques vives, les récits pressés abondent; les +yeux écoutent; les gestes interrogent; la physionomie +répond; tout est esprit et pensée.</p> + +<p>Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien +manié, fait la puissance de l'acteur et du conteur, ne +m'avait si complétement ensorcelé; je ne fus pas seul +soumis à ces doux prestiges; nous passâmes tous une +soirée délicieuse.</p> + +<p>Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque +là brillante, antithétique, devint conteuse, elle entraîna +dans son cours précipité de curieuses confidences, +plusieurs portraits, mille folies.</p> + +<p>Un savant, avec lequel je fis de conserve la route +de la rue Saint-Germain-des-Prés à l'Observatoire +royal, regarda cette ravissante improvisation comme +intraduisible; mais, dans ma témérité de disputeur, +je m'engageai presque à reproduire les plaisirs de +cette soirée, moins pour soutenir mon opinion que +pour donner à mes émotions la vie factice du souvenir, +la distance qui se trouve entre la parole +et l'écrit. Mais en voulant tâcher de laisser à ces +choses leur verdeur, leur abrupte naturel, leurs fallacieuses +sinuosités, j'ai pris la conversation à l'heure +où chaque récit nous attacha vivement. S'il fallait +peindre le moment où tous les esprits luttèrent, où +toutes les opinions brûlèrent, où la pensée imita les +gerbes éblouissantes d'un feu d'artifice, cette entreprise +serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-être.</p> + +<p>Donc, représentez-vous assises autour d'une cheminée, +dans un salon élégant, une douzaine de personnes +dont toutes les physionomies, plus ou moins +tourmentées, plus ou moins belles, expriment des +passions ou des pensées. Trois femmes aimables, bien +mises, gracieuses, dont la voix était douce, présidaient +cette scène, à laquelle aucune séduction ne manqua, +pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques +artistes dessinaient en écoutant, et souvent je vis la +sépia se sécher dans leurs pinceaux oisifs. Le salon +était déjà par lui-même un tableau tout fait, et plus +d'un peintre se trouvait là, capable de le bien exécuter.</p> + +<p>Nous fûmes redevables à un vieux militaire de la +tournure que prit la conversation. Il venait d'achever +une partie dans un salon voisin, et lorsqu'il se planta +tout droit devant la cheminée, en relevant les deux +pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit:</p> + +<p>—Eh bien! général, avez-vous gagné?...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher +une carte...</p> + +<p>Même question faite à quelques joueurs qui songeaient +sans doute à s'évader, il se trouva, comme +toujours, que tout le monde avait à se plaindre du +jeu.</p> + +<p>Récapitulation savamment faite, il advint qu'un +sculpteur qui, à ma connaissance, avait perdu vingt-cinq +louis, fut atteint et convaincu d'avoir gagné six +cents francs.</p> + +<p>—Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles... +dit mon savant, et tant qu'un homme n'a pas perdu +ses deux oreilles...</p> + +<p>—Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda +la dame.</p> + +<p>—Pour les perdre il faut les jouer... répondit un +médecin.</p> + +<p>—Mais les joue-t-on?...</p> + +<p>—Je le crois bien!... s'écria le général en levant +un de ses pieds pour en présenter la plante au feu.</p> + +<p>J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nommé Bianchi, +capitaine au 6e de ligne,—il a été tué au siége +de Tarragone,—qui joua ses oreilles pour mille écus. +Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien; +mais le pari est un jeu. Son adversaire était un autre +capitaine du même régiment, Italien comme lui, +comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble, +mais bons officiers, excellens militaires.</p> + +<p>Nous étions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi +avait besoin de mille écus pour le lendemain matin, +et comme il ne possédait que quinze cents francs, il +se mit à jouer aux dés sur un tambour avec son camarade, +pendant que leurs compagnies préparaient le +souper.</p> + +<p>Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chèvre +qui cuisaient dans une marmite, près de nous; et nous +autres officiers nous regardions alternativement et le jeu +et la chèvre qui frissonnait fort agréablement à nos +oreilles; car nous n'avions rien mangé depuis le matin. +Nos soldats revenaient un à un de la chasse, apportant +du vin et des fruits. Nous avions un bon repas +en perspective. La marmite était suspendue au-dessus +du feu par trois perches arrangées en faisceau, et +assez éloignées du foyer pour ne pas brûler; mais +d'ailleurs les soldats, avec cet instinct merveilleux +qui les caractérise, avaient fait un petit rempart de +terre autour du feu—Bianchi perdit tout; il ne dit +pas un mot; il resta comme il était, accroupi; mais il +se croisa les bras sur la poitrine, regarda le feu, le +ciel, et par momens son adversaire. Alors j'avais peur +qu'il ne fît quelque mauvais coup; il semblait vouloir +lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement, +comme pour fuir une tentation. En se levant, il renversa +l'une des trois perches qui soutenaient la marmite, +et—voilà la chèvre et notre souper à tous les +diables!... Nous restâmes silencieux; et, quoique ventre +affamé ne porte guère de respect aux passions, nous +n'osâmes rien lui dire, tant il nous faisait peine à +voir... L'autre comptait son argent. Alors Bianchi +se mit à rire. Il regarda la marmite vide, et pensa peut-être +alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent. +Il se tourna vers son camarade, puis avec un +sourire d'Italien:</p> + +<p>—Veux-tu parier mille écus, lui dit-il en montrant +une sentinelle espagnole postée à cent cinquante +pas environ de notre front de bandière, et dont nous +apercevions la baïonnette au clair de la lune, veux-tu +parier tes mille écus que, sans autre arme que le briquet +de ton caporal,—et il prit le sabre d'un nommé +<i>Garde-à-Pied</i>,—je vais à cette sentinelle, j'en apporte +le coeur, je le fais cuire et le mange...</p> + +<p>—Cela va!... dit l'autre; mais—si tu ne réussis +pas...</p> + +<p>—Eh bien! <i>corro di Baccho</i>—il jura un peu +mieux que cela; mais il faut gazer le mot pour ces +dames,—tu me couperas les deux oreilles...</p> + +<p>—Convenu!... dit l'autre.</p> + +<p>—Vous êtes témoins du pari!... s'écria Bianchi +d'un air triomphant, en se tournant vers nous...</p> + +<p>Et il partit.</p> + +<p>Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. +Cependant, nous nous levâmes tous pour voir comment +il s'y prendrait, mais nous ne vîmes rien du tout. +En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un +serpent; bref, nous n'entendîmes pas seulement le +bruit que peut faire une feuille en tombant. Nos yeux +ne quittaient pas de vue la sentinelle. Tout à coup, un +petit gémissement de rien, un—<i>heu</i>!... profond et +sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba... +Paoud!—Et nous ne vîmes plus la sacrée—excusez-moi, +mesdames!—baïonnette.</p> + +<p>Cinq minutes après, ce farceur de Bianchi galopait +dans le lointain comme un cheval, et revint tout pâle, +tout haletant. Il tenait à la main le coeur de l'Espagnol, +et le montra en riant à son adversaire.</p> + +<p>Celui-ci lui dit d'un air sérieux:</p> + +<p>—Ce n'est pas tout!...</p> + +<p>—Je le sais bien!... répliqua Bianchi.</p> + +<p>Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les +perches, rajusta la marmite, attisa le feu, fit cuire le +coeur et le mangea sans en être incommodé. Il empocha +les mille écus...</p> + +<p>—Il avait donc bien besoin de cet argent-là?... +demanda la maîtresse du logis.</p> + +<p>Il les avait promis à une petite vivandière parisienne +dont il était amoureux...</p> + +<p>—Oh! madame, reprit le général, après une petite +pause, tous ces Italiens-là étaient de vrais cannibales, +et des chiens finis...—Ce Bianchi venait de l'hôpital +de Como, où tous les enfans trouvés reçoivent le même +nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume +italienne. L'empereur avait fait déporter à l'île d'Elbe +les mauvais sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, +les malfaiteurs de la bonne société qu'il ne +voulait pas tout-à-fait flétrir. Aussi, plus tard, il les +enrégimenta, il en fit la <i>légion italienne</i>; puis il les incorpora +dans ses armées et en composa le 6e de ligne, +auquel il donna pour colonel un Corse, nommé Eugène. +C'était un régiment de démons. Il fallait les voir +à un assaut, ou dans une mêlée!... Comme ils étaient +presque tous décorés pour des actions d'éclat, ce colonel +leur criait naïvement, en les menant au plus fort +du feu:</p> + +<p>—<i>Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri</i>... +En avant, chevaliers voleurs, en avant, seigneurs +brigands!...</p> + +<p>Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures +troupes dans l'armée; mais c'étaient des chenapans +à voler le bon Dieu. Un jour, ils buvaient l'eau-de-vie +des pansemens; un autre, ils tiraient, sans +scrupule, un coup de fusil à un payeur, et mettaient +le vol sur le compte des Espagnols. Et, cependant, +ils avaient de bons momens!... A je ne sais quelle bataille, +un de ces hommes-là tua dans la mêlée un capitaine +anglais qui, en mourant, lui recommanda sa +femme et son enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient +dans un village voisin. L'Italien y alla sur-le-champ, +à travers la mêlée, et les prit avec lui. La +jeune dame était, ma foi, fort jolie. Les mauvaises +langues du régiment prétendirent qu'il consola la veuve; +mais le fait est qu'il partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en +1814. Dans la déroute de Moscou, l'un de ces +garnemens, ayant un camarade attaqué de la poitrine, +eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou +jusqu'à Wilna. Il le mettait à cheval, l'en descendait, +lui donnait à manger, le défendait contre les cosaques, +l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il pouvait +trouver, le couchait comme une mère couche +son enfant, et veillait à tous ses besoins. Un soir, le +diable de malade alla, malgré la défense de son ami, +se chauffer à un feu de cosaques, et lorsque celui-ci +vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait +leur chercher chicane tua le pauvre Italien...</p> + +<p>—Napoléon avait des idées bien philosophiques! +s'écria une dame. Ne faut-il pas avoir réfléchi bien profondément +sur la nature humaine, pour oser chercher +ce qu'il peut y avoir de héros dans une troupe de malfaiteurs?...</p> + +<p>—Oh! Napoléon, Napoléon! répondit un de nos +grands poètes en levant les bras vers le plafond, par +un mouvement théâtral. Qui pourra jamais expliquer, +peindre ou comprendre Napoléon!... Un homme qu'on +représente les bras croisés, et qui a tout fait; qui a été +le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, +le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs; +singulier génie, qui a promené partout la civilisation +armée sans la fixer nulle part; un homme qui +pouvait tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux +phénomène de volonté, domptant une maladie par une +bataille, et cependant il devait mourir de maladie dans +son lit après avoir vécu au milieu des balles et des +boulets; un homme qui avait dans la tête un code et +une épée, la parole et l'action; esprit perspicace qui a +tout deviné, excepté sa chute; politique bizarre qui +jouait les hommes à poignées, par économie, et qui +respecta deux têtes, celles de Talleyrand et de Metternich, +diplomates dont la mort eût évité la combustion +de la France, et qui lui paraissaient peser plus +que des milliers de soldats; homme auquel, par un +rare privilége, la nature avait laissé un coeur dans son +corps de bronze; homme, rieur et bon à minuit entre +des femmes, et, le matin, maniant l'Europe comme +une jeune fille fouette l'eau de son bain!... Hypocrite, +généreux, aimant le clinquant, sans goût, et malgré +cela grand en tout, par instinct ou par organisation; +César à vingt-deux ans, Cromwell à trente; puis, +comme un épicier du Père La Chaise, bon père et bon +époux. Enfin, il a improvisé des monumens, des empires, +des rois, des codes, des vers, un roman, et le +tout avec plus de portée que de justesse. N'a-t-il pas fait +de l'Europe la France? Et, après nous avoir fait peser +sur la terre de manière à changer les lois de la gravitation, +il nous a laissés plus pauvres que le jour où il +avait mis la main sur nous. Et lui, qui avait pris un +empire avec son nom, perdit son nom au bord de son +empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme +qui, toute pensée et toute action, comprenait Desaix +et Fouché... Tout arbitraire et toute justice!—le vrai +roi!...</p> + +<p>—J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi... +dit en riant un de mes amis, je n'aurais point passé +six ans dans la forteresse où sa police m'a jeté, comme +tant d'autres.</p> + +<p>—Mais ne vous êtes-vous pas singulièrement +évadé?... demanda une dame.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas moi, répondit-il.</p> + +<p>—Racontez donc cette aventure-là, dit la maîtresse +du logis, il n'y a que nous deux ici qui la connaissions...</p> + +<p>—Volontiers, répliqua-t-il, et chacun d'écouter.</p> + +<p>Peu de temps après le 18 brumaire, dit le meilleur +de nos philologues et le plus aimable des bibliophiles, +il y eut une levée de boucliers en Bretagne et +dans la Vendée. Le premier consul, empressé de +pacifier la France, entama comme vous le savez +des négociations avec les principaux chefs, déploya +les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en +combinant des plans de séduction, mit en jeu les ressorts +machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. +Rien de tout cela ne fut inutile, et il réussit à +étouffer la guerre de l'Ouest.</p> + +<p>A cette époque, un jeune homme appartenant à la +famille de Maillé fut envoyé par les chouans, de Bretagne +à Saumur, afin d'établir des intelligences entre +certaines personnes de la ville ou des environs et les +chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son +voyage, la police de Paris avait dépêché des agens +chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée +à Saumur. Effectivement, il fut arrêté le jour même +de son débarquement, car il vint en bateau, sous un +déguisement de maître marinier; mais c'était un homme +d'exécution!... Il avait calculé toutes les chances de son +entreprise, et son passe-port, ses papiers étaient si bien +en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui +craignirent de s'être trompés.</p> + +<p>Le chevalier de Beauvoir,—je me rappelle maintenant +son nom,—avait bien médité son rôle. Il +cita sa famille d'emprunt, son faux domicile, et soutint +si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait été mis +en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les +espions eurent en leurs instructions; elles étaient trop +précises; dans le doute, ils aimèrent mieux commettre +un acte arbitraire que de laisser échapper +un homme à la capture duquel le premier consul +paraissait attacher une grande importance. Dans ces +temps de liberté, les agens du pouvoir national se +souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui +la <i>légalité</i>. Le chevalier fut donc provisoirement +emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures +eussent pris une décision à son égard. Cette sentence +bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police +ordonna de garder très-étroitement le prisonnier, malgré +toutes ses dénégations.</p> + +<p>Alors le chevalier de Beauvoir fut transféré, suivant +de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe. Ce nom +indique assez la situation de la forteresse: assise sur +des rochers d'une grande élévation, elle a pour +fossés des précipices; et l'on n'y peut arriver que par +une pente rapide et dangereuse, aboutissant, comme +dans tous les anciens châteaux, à la porte principale, +qui est défendue par un fossé sur lequel s'abaisse un +pont-levis.</p> + +<p>Le commandant de cette prison, charmé d'avoir +un homme de distinction, dont les manières étaient +fort agréables, qui s'exprimait à merveille, et paraissait +instruit, qualités assez rares à cette époque, accepta +le chevalier comme un bienfait de la Providence. +Il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de +faire cause commune avec lui contre l'ennui. Beauvoir +ne demanda pas mieux. C'était un loyal gentilhomme; +mais c'était aussi, par malheur, un fort joli +garçon. Il avait une figure attrayante, l'air résolu, la +parole engageante, une force prodigieuse. C'eût été +un excellent chef de parti. Il était surtout leste et bien +découplé. Le commandant lui assigna le plus commode +des appartemens du château, l'admit à sa table; +et, d'abord, n'eut qu'à se louer du Vendéen.</p> + +<p>Ce commandant était un officier corse; il était marié, +et très-jaloux, parce que sa femme, assez +jolie, lui semblait peut-être difficile à garder. Il paraît +que Beauvoir plut à la dame, et qu'il la trouva fort à +son goût. Ils s'aimèrent sans doute. Commirent-ils +quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un +pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle +qui est presque un de nos devoirs envers les +femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué +sur ce point assez obscur de son histoire; mais toujours +est-il constant que le commandant se crut en +droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son +prisonnier.</p> + +<p>Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, +abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel +programme des divertissemens prodigués aux captifs. +Sa cellule, située sous la plate-forme du donjon, était +voûtée en pierre dure; les murailles avaient une épaisseur +désespérante; la tour donnait vraisemblablement +sur un précipice; il n'y avait pas la moindre chance +de salut.</p> + +<p>Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité +d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont +tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers. +Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes +affaires. Il compta les heures, les jours; il fit l'apprentissage +du triste <i>état de prisonnier</i>. Il reçut le baptême +des douleurs. Il se replia sur lui-même, et sut ce que +c'étaient que l'air et le soleil; puis, après une quinzaine +de jours, il eut cette maladie terrible, cette fièvre de +liberté qui pousse les prisonniers à ces entreprises sublimes +dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux +résultats que par des forces inconnues, par des concentrations +de volonté qui font le désespoir de notre +analyse physiologique, mystères dont les savans craignent +presque de sonder les profondeurs. Mais il se +rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui +pût le rendre libre.</p> + +<p>Un matin, le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture +de Beauvoir, au lieu de s'en aller après lui avoir +donné sa maigre pitance, resta devant lui les bras +croisés, et le regarda singulièrement. Leur conversation +se réduisait de coutume à peu de chose; et jamais +son gardien ne l'entamait. Aussi le chevalier fut-il très-étonné +lorsque cet homme lui dit:</p> + +<p>—Monsieur, vous avez sans doute votre idée en +vous faisant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen +Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire n'est +point de vérifier votre nom: que vous vous nommiez +Pierre ou Paul, cela m'est bien égal; mais je sais, dit-il +en clignant de l'oeil, que vous êtes M. Charles-Félix-Théodore, +chevalier de Beauvoir et cousin de +Mme la duchesse de Maillé...</p> + +<p>—Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe, +après un moment de silence en regardant son prisonnier.</p> + +<p>Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne +crut pas que sa position pût s'empirer par l'aveu de son +véritable nom; et alors il répondit:</p> + +<p>—Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir, +qu'y gagnerais-tu?...</p> + +<p>—Oh! tout est gagné!... répliqua le porte-clefs +à voix basse. Écoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour +faciliter votre évasion; mais un instant!... Comme +on me fusillerait tout bellement si j'étais soupçonné de +la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans +cette affaire-là que juste l'histoire de gagner mon argent. +Tenez, monsieur, voilà une clef...</p> + +<p>Et il sortit de sa poche une petite lime.</p> + +<p>—Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos +barreaux. Dam! ce ne sera pas commode.</p> + +<p>Et il montra l'ouverture étroite par laquelle le jour +entrait dans le cachot. C'était une espèce de baie pratiquée +entre le cordon qui couronnait extérieurement +le donjon et ces grossières saillies en pierre destinées +à figurer les supports des créneaux.</p> + +<p>—Dam, monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le +fer assez près pour que vous puissiez passer.</p> + +<p>—Oh! sois tranquille!—je passerai...</p> + +<p>—Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher +votre corde...</p> + +<p>—Où est-elle?</p> + +<p>—La voici, répondit le guichetier en lui jetant +une corde à noeuds. Elle a été fabriquée avec du linge, +afin de faire supposer que vous l'avez confectionnée +vous-même. Elle est de longueur suffisante. Quand +vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout +doucement; le reste est votre affaire. Vous trouverez +probablement dans les environs une voiture tout attelée +et des amis qui vous attendent... De cela, je n'ai +rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il +y a une sentinelle au <i>dret</i> de la tour... Vous saurez +ben choisir une nuit noire, et guetter le moment où +le soldat de faction dormira. Vous risquera peut-être +d'attraper un coup de fusil; mais...</p> + +<p>—C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici... +s'écria le chevalier.</p> + +<p>—Ah! ça se pourrait ben tout de même!... répliqua +le geôlier d'un air bête.</p> + +<p>Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises +que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le +rendait si joyeux qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux +discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. Il +se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour +scier les barreaux.</p> + +<p>Craignant une visite du commandant, il cacha son +travail, en bouchant les fentes avec de la mie de pain +roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur +du fer; puis ayant serré sa corde, il épia quelque nuit +favorable, avec cette impatience concentrée et cette +profonde agitation d'ame qui font vivre si poétiquement +les prisonniers.</p> + +<p>Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il +acheva de scier les barreaux, attacha solidement sa +corde, s'accroupit à l'extérieur sur le support de pierre, +en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait +dans la baie; et, là, il attendit le moment le plus +obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles +doivent dormir... C'est vers le matin, à peu près...</p> + +<p>Connaissant la durée des factions, l'instant des rondes, +toutes choses dont s'occupent les prisonniers, +même involontairement, il épia le moment où l'une des +sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirée +dans sa guérite, à cause du brouillard; puis, certain +d'avoir réuni le plus de chances favorables à son évasion, +il se mit à descendre, noeud à noeud, suspendu +entre le ciel et la terre, mais tenant sa corde avec une +force de géant.</p> + +<p>Tout alla bien. Il était arrivé à l'avant-dernier noeud, +lorsque près de se laisser couler à terre, il s'avisa, par +une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds, +et—il ne trouva pas de sol... Diable! c'était un +cas assez embarrassant. Il était en sueur, fatigué, perplexe, +et dans cette situation où l'on joue sa vie à pair +ou non. Il allait s'élancer par une raison frivole; son +chapeau venait de tomber. Heureusement il écouta le +bruit que la chute devait produire, et n'entendant +rien, il conçut de vagues soupçons sur sa situation; +et commença à croire qu'on pouvait lui avoir tendu +quelque piége; mais dans quel intérêt?...</p> + +<p>En proie à ces incertitudes, il songea presque à +remettre la partie à une autre nuit; et provisoirement, +il résolut d'attendre les clartés indécises du crépuscule, +heure qui ne serait peut-être pas tout-à-fait défavorable +à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper +vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment +où il se remit sur le support extérieur, guettant tout +comme un chat sur le bord de sa gouttière.</p> + +<p>Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en +faisant flotter sa corde, une petite distance de cent +cinquante pieds entre le dernier noeud et les rochers +pointus du précipice.</p> + +<p>—Merci, commandant! dit-il avec le sang froid +qui le caractérisait.</p> + +<p>Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile +vengeance, il jugea nécessaire de rentrer dans son +cachot. Il mit toute sa défroque en évidence sur son +lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa +chute; et, tranquillement tapi derrière la porte, il attendit +l'arrivée du perfide guichetier, en tenant à la +main une des barres de fer qu'il avait sciées.</p> + +<p>Le guichetier ne manqua pas de venir, et plus tôt +qu'à l'ordinaire, pour recueillir la succession du mort; +il ouvrit la porte en sifflant; mais quand il fut à une +distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne +un si furieux coup de barre que le traître tomba comme +une masse, sans jeter un cri; la barre lui avait brisé la +tête. Le chevalier déshabilla promptement le mort, +prit ses habits, imita son allure, et, grâces à l'heure +matinale et au peu de défiance des sentinelles de la +porte principale, il s'évada.</p> + +<p>—Il faut des guerres civiles pour faire éclore des +caractères semblables!... s'écria un avocat célèbre. +Ces aventures où l'ame se déploie dans toute sa vigueur +ne se rencontrent jamais dans la vie tranquille +telle que la constitue notre civilisation actuelle, si pâle, +si décrépite.</p> + +<p>—Encore la civilisation!... répliqua un médecin, +votre mot est placé!... Depuis quelque temps, poètes, +écrivains, peintres, tout le monde est possédé d'une +singulière manie. Notre société, selon ces gens-là, +nos moeurs, tout se décompose et rend le dernier soupir. +Nous vivons morts; nous nous portons à merveille +dans une agonie perpétuelle, et sans nous apercevoir +que nous sommes en putréfaction. Enfin, à les +entendre, nous n'avons ni lois, ni moeurs, ni physionomie, +parce que nous sommes sans croyances. Il me +semble cependant que, d'abord, nous avons tous foi +en l'argent, et depuis que les hommes se sont attroupés +en nations, l'argent a été une religion universelle, +un culte éternel; ensuite, le monde actuel ne va pas +mal du tout. Pour quelques gens blasés qui regrettent +de ne pas avoir tué une femme ou deux, il se rencontre +bon nombre de gens passionnés qui aiment sincèrement. +Pour n'être pas scandaleux, l'amour se continue +assez bien, et ne laisse guère chômer que les vieilles +filles... encore!... Bref! les existences sont tout aussi +dramatiques en temps de paix qu'en temps de troubles... +Je vous remercie de votre guerre civile. Moi! +j'ai précisément assez de rentes sur le grand-livre +pour aimer cette vie étroite, l'existence avec les soies, +les cachemires, les tilburys, les peintures sur verres, +les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent +la dégénérescence d'une civilisation...</p> + +<p>—Le docteur a raison.... dit une dame. Il y a +des situations secrètes de la vie la plus vulgaire en +apparence qui peuvent comporter des aventures tout +aussi intéressantes que celles de l'évasion.</p> + +<p>—Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais +une des premières consultations que...</p> + +<p>—Racontez!...</p> + +<p>—Racontez!...</p> + +<p>Ce fut un cri général, dont le docteur fut très +flatté.</p> + +<p>—Je n'ai pas la prétention de vous intéresser autant +que monsieur...</p> + +<p>—Connu!... dit un peintre.</p> + +<p>—Assez... Dites, cria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>—Un soir, dit-il, après avoir laissé échapper un +geste de modestie et un sourire, j'allais me coucher, +fatigué de ces courses énormes que nous autres, pauvres +médecins, faisons à pied, presque pour l'amour de +Dieu, pendant les premiers jours de notre carrière, +lorsque ma vieille servante vint me dire qu'une dame +désirait me parler. Je répondis par un signe, et sur-le-champ +l'inconnue entra dans mon cabinet. Je la fis +asseoir au coin de ma cheminée, et restai vis-à-vis +d'elle, à l'autre coin, en l'examinant avec cette curiosité +physiologique particulière aux gens de notre +profession, quand ils prennent la science en amour. +Je n'ai pas souvenance d'avoir rencontré dans le cours +de ma vie une femme qui m'ait aussi fortement impressionné +que je le fus par cette dame. Elle était jeune, +simplement mise, médiocrement belle cependant, mais +admirablement bien faite. Elle avait une taille très +cambrée, un teint à éblouir et des cheveux noirs +très-abondans. C'était une figure méridionale, tout +empreinte de passions, dont les traits avaient peu de +régularité, beaucoup de bizarrerie même, et qui tirait +son plus grand charme de la physionomie; néanmoins, +ses yeux vifs avaient une expression de tristesse, qui +en détruisait l'éclat.</p> + +<p>Elle me regardait avec une sorte d'inquiétude, et +je fus extrêmement intéressé par l'hésitation que trahirent +ses premières paroles et ses manières. Elle allait +faire violence à sa pudeur, et j'attendais une de ces +confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitués, +mais qui n'en sont pas moins honteuses pour les +malades, lorsque, se levant avec brusquerie, elle me +dit:</p> + +<p>—Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise +du hasard auquel j'ai du de connaître votre nom, +votre caractère et votre talent.</p> + +<p>A son accent, je reconnus une Marseillaise.</p> + +<p>—Je suis, reprit-elle, mariée depuis trois mois à +Monsieur de... chef d'escadron dans les grenadiers +de la garde; c'est un homme violent et d'une jalousie +de tigre. Depuis six mois je suis grosse...</p> + +<p>En prononçant cette phrase à voix basse, elle eut +peine à dissimuler une contraction nerveuse qui crispa +son larynx.</p> + +<p>—J'appartiens, reprit-elle en continuant, à l'une +des premières familles de Marseille; ma mère est madame +de...</p> + +<p>—Vous comprenez, dit le docteur en s'interrompant +et nous regardant à la ronde, que je ne puis pas +vous dire les noms...</p> + +<p>—J'ai dix-huit ans, monsieur, dit-elle; j'étais +promise depuis deux ans à l'un de mes cousins, jeune +homme riche et fort aimable, mais appartenant à une +famille exclusivement commerçante, la famille de ma +mère. Nous nous aimions beaucoup... Il y a huit +mois, M. de... mon mari, vint à Marseille; il est +neveu de l'ancienne duchesse de... et, favori de l'empereur, +il est promis à quelque haute fortune militaire: +tout cela séduisit mon père. Malgré mon inclination +connue, mon mariage avec le comte de... fut décidé. +Ce manque de foi brouilla les deux familles. Mon père +redoutant la violence du caractère marseillais, craignit +quelque malheur; il voulut conclure cette affaire +à Paris, où se trouvait la famille de M. de... Nous +partîmes.</p> + +<p>A la seconde couchée, au milieu de la nuit, je fus +réveillée par la voix de mon cousin, et—je vis sa tête +près de la mienne... Le lit où couchaient mon père et +mère était à trois pas du mien; rien ne l'avait +arrêté. Si mon père s'était réveillé, il lui aurait brûlé +la cervelle... Je l'aimais...—c'est tout vous dire.</p> + +<p>Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu +les sons creux qui sortent de la poitrine des agonisans; +mais j'avoue que ce soupir de femmes, ce repentir +poignant, mêlé de résignation, cette terreur produite +par un moment de plaisir, dont le souvenir semblait +briller dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont +pour ainsi dire aguerri tout à coup aux expressions les +plus vives de la souffrance. Il y a des jours où j'entends +encore ce soupir, et il me donne toujours une +sensation de froid intérieur, lorsque ma mémoire est +fidèle.</p> + +<p>—Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux +sur moi, mon mari revient d'Allemagne. Il me sera +impossible de lui cacher l'état dans lequel je suis, et +il me tuera, monsieur; il n'hésitera même pas. Mon +cousin se brûlera la cervelle ou provoquera mon mari. +Je suis dans l'enfer...</p> + +<p>Elle dit cette phrase avec un calme effrayant.</p> + +<p>—Adolphe est tenu fort sévèrement; son père +et sa mère lui donnent peu d'argent pour son entretien; +ma mère n'a pas la disposition de sa fortune; +de mon côté, moi, je ne possède rien; cependant, +entre nous trois, nous avons trouvé 4,000 francs...</p> + +<p>—Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets +de banque et me les présentant.</p> + +<p>—Eh bien! madame?... lui demandai-je.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, reprit-elle en paraissant +étonnée de ma question, je viens vous supplier de +sauver l'honneur de deux familles, la vie de trois personnes +et celle de ma mère, aux dépens de mon malheureux +enfant...</p> + +<p>—N'achevez pas, lui dis-je avec sang froid.</p> + +<p>J'allai prendre le Code.</p> + +<p>—Voyez, madame, repris-je en montrant une +page qu'elle n'avait sans doute pas lue, vous m'enverriez +à l'échafaud. Vous me proposez un crime que +la loi punit de mort, et vous seriez vous-même condamnée +à une peine plus terrible peut-être que ne +l'est la mienne... Mais, la justice ne serait pas si sévère, +que je ne pratiquerais pas une opération de ce +genre; elle est presque toujours un double assassinat; +car il est rare que la mère ne périsse pas aussi. Vous +pouvez prendre un meilleur parti... Pourquoi ne fuyez-vous +pas?... Allez en pays étranger.</p> + +<p>—Je serais déshonorée...</p> + +<p>Elle me fit encore quelques instances, mais doucement +et avec un sourd accent de désespoir. Je la renvoyai...</p> + +<p>Le surlendemain, vers huit heures du matin, elle +revint. En la voyant entrer dans mon cabinet, je lui +fis un signe de dénégation très-péremptoire; mais elle +se jeta si vivement à mes genoux que je ne pus l'en +empêcher.</p> + +<p>—Tenez!... s'écria-t-elle, voici dix mille francs!...</p> + +<p>—Hé! madame, répondis-je, cent mille, un million +même, ne me convertiraient pas au crime... Si je +vous promettais mon secours dans un moment de faiblesse, +plus tard, au moment d'agir, la raison me reviendrait, +et je manquerais à ma parole. Ainsi retirez-vous.</p> + +<p>Elle se releva, s'assit, et fondit en larmes.</p> + +<p>—Je suis morte!... s'écria-t-elle. Mon mari revient +demain...</p> + +<p>Elle tomba dans une espèce d'engourdissement; et +puis, après sept ou huit minutes de silence, elle me +jeta un regard suppliant; je détournai les yeux; elle +me dit:</p> + +<p>—Adieu, monsieur!...</p> + +<p>Et disparut.</p> + +<p>Cet horrible poème de mélancolie m'oppressa pendant +toute la journée... J'avais toujours devant moi +cette femme pâle, et je lisais toujours les pensées +écrites dans son dernier regard.</p> + +<p>Le soir, au moment où j'allais me coucher, une +vieille femme en haillons, et qui sentait la boue des +rues, me remit une lettre écrite sur une feuille de +papier gras et jaune; les caractères, mal tracés, se lisaient +à peine, et il y avait de l'horreur et dans ce +message et dans la messagère.</p> + +<p>«J'ai été massacrée par le chirurgien malhabile +d'une maison de prostitution, car je n'ai trouvé de +pitié que là; mais je suis perdue. Une hémorragie affreuse +a été la suite de cet acte de désespoir. Je suis, +sous le nom de Mme Lebrun, à l'hôtel de Picardie, +rue de Seine. Le mal est fait. Aurez-vous maintenant +le courage de venir me visiter, et de voir s'il y a +pour moi quelque chance de conserver la vie?...</p> + +<p>Écouterez-vous mieux une mourante?...</p> + +<p>Un frisson de fièvre passa sur ma colonne vertébrale. +Je jetai la lettre au feu, puis me couchai; mais +je ne dormis pas; je répétai vingt fois et presque mécaniquement:</p> + +<p>—Ah! la malheureuse...</p> + +<p>Le lendemain, après avoir fait toutes mes visites, +j'allai, conduit par une sorte de fascination, jusqu'à +l'hôtel que la jeune femme m'avait indiqué. Sous prétexte +de chercher quelqu'un dont je ne savais pas +exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations, +et le portier me dit:</p> + +<p>—Non, monsieur, nous n'avons personne de ce +nom-là. Hier il est bien venu une jeune femme; mais +elle ne restera pas longtemps ici... Elle est morte ce +matin à midi...</p> + +<p>Je sortis avec précipitation, et j'emportai dans mon +coeur un souvenir éternel de tristesse et de terreur. Je +vois passer peu de corbillards seuls et sans parens à +travers Paris sans penser à cette aventure, et chaque +fois j'y découvre de nouvelles sources d'intérêt. C'est +un drame à cinq personnages, dont, pour moi, les +destinées inconnues se dénouent de mille manières, +et qui m'occupent souvent pendant des heures entières...</p> + +<p>Nous restâmes silencieux. Le docteur avait conté +cette histoire avec un accent si pénétrant, ses gestes +furent si pittoresques et sa diction si vive, que nous +vîmes successivement et l'héroïne et le char des pauvres +conduit par les croque-morts, allant au trot vers +le cimetière.</p> + +<p>—Pendant la campagne de 1812, nous dit alors +un colonel d'artillerie, j'ai été, comme le docteur, le +témoin ou plutôt la cause involontaire d'un malheur +qui a beaucoup d'analogie avec celui dont il vient de +nous parler. Il s'agit aussi d'une femme mariée; mais +si le résultat est à peu près le même, il y existe entre +les deux faits de notables différences.</p> + + + +<p>Lorsque nous arrivâmes à la Bérésina, il n'y avait +plus, comme vous le savez, ni discipline ni obéissance +militaire. Tous les rangs étaient confondus à +l'armée; l'armée n'était même plus qu'un ramas +d'hommes de toutes nations, qui allait instinctivement +du nord au midi... Les soldats chassaient de leurs +foyers un général en haillons et pieds nus, quand il +n'apportait ni bois ni vivres. Après le passage de cette +célèbre rivière, le désordre ne fut pas moindre.</p> + +<p>Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, +sans argent, des marais de Zembin, et j'allais cherchant +une maison où l'on voulût bien me recevoir. +N'en trouvant pas, ou chassé de celles que je rencontrais, +j'aperçus heureusement vers le soir une mauvaise +petite ferme de Pologne, dont rien ne pourrait +vous donner une idée, à moins que vous n'ayez vu +les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les +plus pauvres métairies de la Bretagne. Ces habitations +consistent en une seule chambre partagée dans un +bout par une cloison en planches, et la plus petite +pièce sert de magasin à fourrages. L'obscurité du crépuscule +me permettait de voir de loin une légère fumée +qui s'échappait de cette maison.</p> + +<p>Espérant y trouver des camarades plus compatissans +que ceux auxquels je m'étais adressé jusqu'alors, +je marchai courageusement jusqu'à la ferme. En y +entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers, +parmi lesquels une femme, spectacle assez ordinaire, +mangeaient des pommes de terre, de la chair de +cheval grillée sur des charbons et des betteraves gelées. +Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines +d'artillerie du premier régiment, dans lequel +j'avais servi.</p> + +<p>Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui +m'aurait fort étonné de l'autre côté de la Bérésina; +mais en ce moment le froid était moins intense; mes +camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient; +et la salle, jonchée de bottes de paille, leur +offrait la perspective d'un bon coucher, d'une nuit de +délices. Nous n'en demandions pas tant alors. Ils +pouvaient être philanthropes sans danger. Je me mis à +manger en m'asseyant sur une botte de fourrage.</p> + +<p>Au bout de la table, du côté de la porte par laquelle +on communiquait avec la petite pièce pleine de +paille et de foin, se trouvait mon ancien colonel, +un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais +rencontrés dans tout le ramassis d'hommes qu'il +m'a été permis de voir. Il était Italien. Or toutes les +fois que la nature humaine est belle dans les contrées +méridionales, alors elle est sublime. Je ne sais si vous +avez remarqué la singulière blancheur des Italiens +quand ils sont blancs...</p> + +<p>—Cela est bien vrai, s'écria une dame; les cheveux +noirs et bouclés d'une tête italienne en font valoir +le teint, et il y a dans le caractère de la beauté +transalpine je ne sais quelle perfection inexplicable...</p> + +<p>—Bien, ma chère, dit la maîtresse du logis; allez, +allez...</p> + +<p>L'imprudente interlocutrice rougit et se tut.</p> + +<p>Il y avait toute une révélation dans ce peu de paroles, +dites avec une vivacité décente qui peignait les +profondes observations de l'amour. Nous regardâmes +tous la jeune étourdie avec une malice douce, la malice d'artistes très indulgens de leur nature.</p> + +<p>Pour la tirer de peine, le narrateur reprit vivement:</p> + +<p>Lorsque je lus le fantastique portrait que Charles +Nodier nous a tracé du colonel Oudet, j'ai retrouvé +mes propres sensations dans chacune de ses phrases élégantes +et passionnées. Italien, comme la plupart des +officiers qui composaient son régiment, emprunté, du +reste, par l'empereur à l'armée d'Eugène, mon colonel +était un homme de haute taille;—il avait bien +huit à neuf pouces,—admirablement proportionné, +un peu gros peut-être, mais d'une vigueur prodigieuse, +et leste, découplé comme un lévrier. Il avait des cheveux +noirs à profusion, un teint blanc comme celui +d'une femme, de petites mains, un joli pied, une +bouche gracieuse, un nez aquilin, dont les lignes +étaient minces et dont le bout se pinçait naturellement +et blanchissait quand il était en colère, ce qui +arrivait souvent, car il était d'une irascibilité qui +passe toute croyance.</p> + +<p>Personne ne restait calme près de lui. Moi, je ne +le craignais pas, mais uniquement parce qu'il m'avait +pris dans une singulière amitié, et que, de moi, il +prenait tout en gré. Je l'ai vu dans des colères dont +rien ne saurait donner l'idée. Alors, son front se +crispait et ses muscles dessinaient au milieu de son +front un <i>delta</i>, ou, pour mieux dire, le fer à cheval +de Redgauntlet, qui tous terrifiait encore plus peut-être +que les éclairs magnétiques de ses yeux bleus; +tout son corps tressaillait; et sa force, déjà si grande +à l'état normal, devenait presque sans bornes. Il +grasseyait beaucoup; et sa voix, au moins aussi puissante +que celle d'Oudet, jetait une incroyable richesse +de son dans la syllabe ou dans la consonne sur laquelle +tombait ce grasseyement. Si ce vice de prononciation +était une grâce chez lui dans certains momens, lorsqu'il +commandait la manoeuvre ou qu'il était ému, +vous ne sauriez imaginer quelle sécurité de puissance +exprimait cette accentuation si vulgaire à Paris; il +faudrait l'avoir entendu.</p> + +<p>Lorsque le colonel était tranquille, ses yeux bleus +peignaient une douceur angélique; son front pur avait +une expression pleine de charme. A une parade il n'y +avait pas à l'armée d'Italie d'homme qui pût lutter +avec lui; d'Orsay lui-même, le beau d'Orsay fut +vaincu par notre colonel lors de la dernière revue passée +par Napoléon avant d'entrer en Russie.</p> + +<p>Tout était opposition chez cet homme privilégié. +La passion vit par les contrastes: aussi ne me demandez +pas s'il exerçait sur les femmes ces irrésistibles influences +auxquelles leur nature se plie comme la matière +vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par +une singulière fatalité, un observateur se rendrait +peut-être compte de ce phénomène, il avait peu de +femmes, ou négligeait d'en avoir.</p> + +<p>Pour vous donner une idée de sa violence, je vais +vous dire en deux mots ce que je lui ai vu faire dans +un paroxisme de colère.</p> + +<p>Nous montions avec nos canons un chemin très-étroit, +bordé d'un côté par un talus assez haut, et de +l'autre par des bois. Au milieu du chemin, nous +nous rencontrâmes avec un autre régiment d'artillerie, +à la tête duquel était le colonel. Ce colonel veut +faire reculer le capitaine de notre régiment, qui se +trouvait en tête de la première batterie; celui-ci s'y +refuse; l'autre fait signe à sa première batterie d'avancer; +et malgré le soin que le conducteur mit à se +jeter sur le bois, la roue du premier canon prit la +jambe droite de notre capitaine et la lui brisa, en le +renversant de l'autre côté de son cheval. Tout cela fut +l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait à une +faible distance, il devina la querelle, accourut au +grand galop en passant à travers les pièces et le bois +au risque de se jeter les quatre fers en l'air, et arriva +sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment +où notre capitaine criait:—A moi!... en tombant.</p> + +<p>Non, notre colonel italien n'était plus un homme!... Il +avait de l'écume à la bouche; il grondait comme +un lion; hors d'état de prononcer une parole et même +un cri, il fit un signe effroyable à son antagoniste, +en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrèrent. +En deux secondes, nous vîmes son adversaire +à terre, la tête fendue en deux. Les autres reculèrent, +ah! fistre! et bon train!...</p> + +<p>Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait +manqué de tuer, et qui jappait dans le bourbier, où +la roue du canon l'avait jeté, avait pour femme une +ravissante Italienne de Messine, qui était la maîtresse +de notre colonel. Cette circonstance avait augmenté +sa fureur; car ce mari lui appartenait, faisait partie +de son bagage, et il devait le défendre comme une +chose à lui.</p> + +<p>Or ce capitaine était en face de moi, dans la cabane +où je reçus un si favorable accueil; et sa femme +se trouvait à l'autre bout de la table, vis-à-vis le colonel. +Elle se nommait Rosina. C'était une petite +femme, fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs +et fendus en amande, toutes les ardeurs du soleil de +la Sicile. Quoiqu'elle fût en ce moment dans un déplorable +état de maigreur; qu'elle eût les joues couvertes +de poussière comme un fruit exposé aux intempéries +d'un grand chemin; qu'elle fût vêtue de +haillons, fatiguée par les marches; que ses cheveux +en désordre et collés ensemble fussent entièrement cachés +sous un morceau de châle en marmotte, il y avait +encore de la femme chez elle; ses mouvemens étaient +jolis; sa bouche rose et chiffonnée, ses dents blanches, +les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la +misère, le froid, l'incurie, n'avaient pas tout-à-fait dénaturés, +parlaient encore d'amour à qui pouvait penser +à une femme. C'était, du reste, une de ces natures +frêles en apparence, mais nerveuses, pleines de force +et construites pour la passion.</p> + +<p>Le mari, gentilhomme piémontais, était petit; sa +figure annonçait une bonhomie goguenarde, s'il est +permis d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il +paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre sa +femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais +ce laisser-aller aux moeurs italiennes ou à quelque +secret de ménage; mais il y avait dans la physionomie +de cet homme un trait qui m'inspirait toujours une involontaire +défiance. Sa lèvre inférieure était mince et +s'abaissait aux deux extrémités, au lieu de se relever, +ce qui me semblait trahir un fonds de cruauté dans ce +caractère, en apparence flegmatique et paresseux.</p> + +<p>Vous devez bien imaginer que la conversation n'était +pas très-brillante lorsque j'arrivai. Mes camarades, +fatigués, mangeaient en silence. Naturellement +ils me firent quelques questions, et nous nous racontâmes +nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions +sur la campagne, sur les généraux, sur leurs +fautes, sur les Russes et le froid.</p> + +<p>Un moment après mon arrivée, le colonel, ayant +fini son maigre repas, s'essuya les moustaches, nous +souhaita le bonsoir, et jetant son regard à l'Italienne:</p> + +<p>—Rosina?... lui dit-il.</p> + +<p>Puis, sans attendre sa réponse, il alla se coucher +dans la petite grange aux fourrages.</p> + +<p>Le sens de l'interpellation du colonel était facile à +saisir; aussi la jeune femme laissa-t-elle échapper un +geste indescriptible qui peignait tout à la fois, et la +contrariété qu'elle devait éprouver à voir sa dépendance +affichée, sans aucun respect humain, et l'offense +faite à sa dignité de femme, ou à son mari; puis, il y +eut aussi dans la crispation rapide des traits, de son +visage, dans le rapprochement violent de ses sourcils, +une sorte de pressentiment: elle eut peut-être une +prévision de sa destinée. Rosina resta tranquillement à +table; mais un instant après, et vraisemblablement +lorsque le colonel fut couché dans son lit de foin ou +de paille, il répéta:</p> + +<p>—Rosina?...</p> + +<p>L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement +interrogatif que ne l'avait été l'autre. Le grasseyement +du colonel et le nombre que la langue italienne +permet de donner aux voyelles et aux finales, +peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volonté +de cet homme.</p> + +<p>Rosina pâlit, mais elle se leva, passa derrière nous, +et rejoignit le colonel.</p> + +<p>Tous mes camarades gardèrent un profond silence; +mais moi, malheureusement, je me mis à rire après +les avoir tous regardés, et mon rire se répéta de bouche +en bouche.</p> + +<p>—<i>Tu ridi?...</i> dit le mari.</p> + +<p>—Ma foi, mon camarade, lui répondisse en redevenant +sérieux, j'avoue que j'ai eu tort... Je te demande +mille fois pardon, et si tu n'es pas content des +excuses que je te fais, je suis prêt à te rendre raison...</p> + +<p>—Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!... reprit-il +froidement.</p> + +<p>Là-dessus, nous nous couchâmes dans la salle; et +bientôt nous nous endormîmes tous d'un profond +sommeil.</p> + +<p>Le lendemain, chacun, sans éveiller son voisin, sans +chercher un compagnon de voyage, se mit en route à sa +fantaisie, avec cette espèce d'égoïsme qui a fait de +notre déroute un des plus horribles drames de personnalité, +de tristesse et d'horreur, qui jamais se soit +passé sous le ciel.</p> + +<p>Cependant, à sept ou huit cents pas de notre gîte, +nous nous retrouvâmes presque tous, et nous marchâmes +ensemble, comme des oies conduites en troupe +par le despotisme aveugle d'un enfant: une même nécessité +nous poussait.</p> + +<p>Arrivés à un petit monticule d'où l'on pouvait encore +apercevoir la ferme où nous avions passé la nuit, +nous entendîmes des cris qui ressemblaient au rugissement +des lions dans le désert, au mugissement des +taureaux; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer +à rien de connu. Néanmoins nous distinguâmes +un faible cri de femme mêlé à cette horrible +et sinistre râle. Nous nous retournâmes tous, en proie +à je ne sais quel sentiment de frayeur; alors nous +ne vîmes plus la maison; mais un vaste bûcher. L'habitation +était tout en flammes, et des tourbillons de fumée, +enlevés par le vent, nous apportaient et les sons +rauques et je ne sais quelle vapeur forte.</p> + +<p>A quelques pas de nous marchait le capitaine; il venait +tranquillement se joindre à notre caravane...</p> + +<p>Nous le contemplâmes tous en silence, car nul n'osa +l'interroger; mais lui, devinant notre curiosité, tourna +sur sa poitrine l'index de la main droite; et, de la +gauche, montrant l'incendie:</p> + +<p>—<i>Son'io!</i> dit-il... Ç'est moi!...</p> + +<p>Nous continuâmes à marcher, sans lui faire une +seule observation.</p> + +<p>—Toutes vos histoires sont épouvantables!... dit +la maîtresse du logis, et vous me causerez cette nuit +des cauchemars affreux. Vous devriez bien dissiper +les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant +quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant +vers un homme gros et gras, homme de beaucoup +d'esprit et qui devait partir pour l'Italie, où l'appelaient +des fonctions diplomatiques.</p> + +<p>—Volontiers, répondit-il.</p> + +<p>—Madame de... reprit-il en souriant, la femme +d'un ancien ministre de la marine sous Louis XVI, se +trouvait au château de... où j'avais été passer les vacances +de l'année 180... Elle était encore belle, malgré +trente-huit ans avoués, et en dépit des malheurs +qu'elle avait essuyés pendant la révolution. Appartenant +à l'une des meilleures maisons de France, elle +avait été élevée dans un couvent. Ses manières, pleines +de noblesse et d'affabilité, étaient empreintes d'une +grâce indéfinissable. Je n'ai connu qu'à elle une certaine manière +de marcher qui imprimait autant de +respect qu'elle inspirait de désirs. Elle était grande, +bien faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet +qu'elle devait produire sur un petit garçon de treize +ans: c'était alors mon âge. Sans avoir précisément +peur d'elle, je la regardais avec une inquiétude désireuse +et avec de vagues émotions qui ressemblaient aux +tressaillemens de la crainte.</p> + +<p>Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile +de rendre compte, sept ou huit des dames qui habitaient +le château se trouvèrent seules, sur les onze +heures du soir, devant un de ces feux qui ne sont ni +pétillans ni éteints, mais dont la chaleur moite dispose +peut-être à une causerie plus intime, en communiquant +aux fibres une sorte d'épanouissement qui les +béatifie.</p> + +<p>Madame de... jeta un regard d'espion sur les hauts +lambris et les vieilles tapisseries de l'immense salon. +Ses grands yeux noirs tombèrent sur un coin passablement +obscur où j'étais tapi derrière une duchesse +aux pieds contournés: ce fut comme un regard de +feu; mais elle ne me vit pas. J'étais resté coi en entendant +ces dames raconter, <i>sotto voce</i>, des histoires +auxquelles je ne comprenais rien; mais les rires de +bon aloi qui terminaient chaque narration avaient piqué +ma curiosité d'enfant.</p> + +<p>A votre tour, avaient dit en choeur les châtelaines +à madame de... allons, contez-nous comment...</p> + +<p>Elle conservait peut-être une vague inquiétude de +m'avoir vu jouant auprès d'elle; elle se leva, comme +pour faire le tour du meuble énorme derrière lequel +j'étais tapi; mais une vieille dame, plus impatiente +que les autres, lui prit la main en lui disant:</p> + +<p>—Le petit est couché, ma chère; d'ailleurs, +voudriez-vous paraître plus prude que nous...</p> + +<p>Alors la belle dame de... toussa, ses yeux se baissèrent +souvent, et elle commença ainsi:</p> + +<p>«J'étais au couvent de... et je devais en sortir au +bout de trois jours pour épouser M. le comte de F... +mon mari. Mon bonheur futur, envié par quelques +unes de mes compagnes, donnait lieu pour la +vingtième fois à des conjectures que je vous épargne, +puisque d'après vos récits vous vous en êtes toutes +occupées en temps et lieu.</p> + +<p>»Trois jeunes personnes de mon âge et moi, qui +ne pouvions pas faire ensemble soixante-dix ans, +étions groupées devant la fenêtre d'un corridor, d'où +l'on voyait ce qui se passait dans la cour du couvent. +Depuis une heure environ, nos jeunes imaginations +avaient cultivé le champ des suppositions d'une manière +si folle et si innocente, je vous jure, qu'il nous +était impossible de déterminer en quoi consistait le +mariage; mes idées étaient même devenues si vagues +que je ne savais plus sur quoi les fixer.</p> + +<p>»Une soeur de trente à quarante ans, qui nous +avait prises en amitié, vint à passer; c'était, autant +que je me le rappelle, la fille d'un campagnard fort +riche: elle avait été mise au couvent dès sa jeunesse, +soit pour avantager son frère, soit à cause d'une aventure +qu'elle ne racontait qu'à son honneur et gloire. +Mademoiselle de Langeac, qui était plus libre qu'aucune +de nous avec elle, l'arrêta et lui exposa assez +[Note du transcripteur: mot illisible] ment le danger qu'il pouvait y avoir pour +moi d'ignorer les conditions de la nature humaine.</p> + +<p>La religieuse avisa dans la cour un maudit animal +qui revenait du marché, et qui dans le moment, +par la fierté de son allure, la puissance de développement +de tout son être, formait la plus brillante définition +du mariage que l'on pût donner.</p> + +<p>Là, le groupe féminin se rapprocha, madame de... +parla à voix basse, les dames chuchotèrent et tous les +yeux brillèrent comme des étoiles; mais je ne pus entendre +de la réponse de la religieuse que deux mots latins, +employés par la belle dame, et qui étaient, je +crois: <i>Ecce homo!...</i></p> + +<p>A cet aspect, reprit madame de... dont la voix +remonta insensiblement au diapason doux et clair qui +avait donné le ton aux juvéniles confidences de ces +dames, je manquai de me trouver mal. Je pâlis en regardant +mademoiselle de Fiennes que j'aimais beaucoup, +et la terreur que j'ai ressentie depuis en pensant +au jour où je devais monter sur l'échafaud n'est +pas comparable à celle dont je fus la proie en songeant +à la première nuit de mes noces. Je croyais être +faite autrement que toutes les femmes. Je n'osais +parler à ma mère; je regardais le comte avec un curieux +effroi, sans en être plus instruite. Je ne vous dirai +pas toutes les pensées martyrisantes dont je fus assaillie; +l'idée d'un pareil supplice a été jusqu'à me +faire rester, la veille de mon mariage, à tenir pendant +environ une heure le bouton doré qui servait à ouvrir +la porte de la chambre où dormait ma mère, sans pouvoir +me décider à entrer, à la réveiller et à lui faire +part de l'impossibilité où me mettait la nature d'être +femme un jour.</p> + +<p>»Bref! je fus menée plus morte que vive dans la +chambre nuptiale...»</p> + +<p>Ici madame de... ne put s'empêcher de sourire, et +elle ajouta, non sans quelque mine de sainte ni-touche:</p> + +<p>«Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien +fait, et que la pauvre bécasse de religieuse avait essayé, +comme Garo, de mettre des citrouilles à un +chêne.»</p> + +<p>—Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires +gaies commencent ainsi, comment finiront-elles?...</p> + +<p>—Oh! monsieur n'a jamais pu rien conter sans y +mettre un trait un peu trop vif, et vraiment je le redoute. +J'espère toujours qu'il s'est corrigé...</p> + +<p>—Mais où est le mal?... demanda naïvement le narrateur. +Aujourd'hui vous voulez rire, et vous nous +interdisez toutes les sources de la gaîté franche qui +faisait les délices de nos ancêtres. Otez les tromperies +de femmes, les ruses de moines, les aventures un peu +breneuses de Verville et de Rabelais, où sera le rire?... +Vous avez remplacé cette poétique par celle des calembours +d'Odry!... Est-ce un progrès?... Aujourd'hui +nous n'osons plus rien!... A peine une honnête +femme permettrait-elle à son amant de lui raconter la +bonne histoire du cocher de fiacre disant à une dame: +<i>Voulez-vous trinquer?</i>... Il n'y a rien de possible +avec des moeurs aussi tacitement libertines; car je +trouve vos pièces de théâtre et vos romans plus gravement +indécens que la crudité de Brantôme, chez lequel +il n'y a ni arrière-pensée ni préméditation. Le +jour où nous avons donné de la chasteté au langage, +les moeurs avaient perdu la leur.</p> + +<p>—La philanthropie a ruiné le conte!... reprit un +vieillard.</p> + +<p>—Comment?... dit la femme d'un peintre.</p> + +<p>—Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il +vous fasse rire d'un malheur, répondit-il.</p> + +<p>—Paradoxe!... s'écria un journaliste.</p> + +<p>—Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les +sots se servent trop souvent de ce mot-là, quand ils +ne peuvent pas répondre, pour qu'un homme d'esprit +l'emploie.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>—Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient +enterrer dans les églises. Alors il y avait un intervalle +entre l'enterrement réel et le convoi, parce +que la tombe n'était pas toujours prête à recevoir le +mort. Cet inconvénient avait obligé les curés de Paris +à faire garder pendant un certain laps de temps les +cercueils dans une chapelle où se trouvait un sépulcre +postiche. C'était en quelque sorte un vestibule où les +morts attendaient. Il y avait un prêtre de garde près +de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les +prières de surérogation qui se disaient pendant la nuit +ou pendant le jour qui s'écoulait entre l'enterrement +factice et l'inhumation définitive. Excusez-moi de +vous donner ces détails; mais aujourd'hui, pour beaucoup +de personnes, ils sont de l'histoire...</p> + +<p>Un pauvre prêtre, nouveau venu à Saint-Sulpice, +débuta dans l'emploi de garder les morts... Un vieux +maître des requêtes de l'hôtel avait été enterré la matin. +Au commencement de la nuit, le prêtre de province +fut installé dans la chapelle, et chargé de dire +les prières à la lueur des cierges. Le voilà seul, au +coin d'un pilier, dans cette grande église. Il dit un +psaume, et quand le psaume est fini:</p> + +<p>—Pan! pan!...</p> + +<p>Il entend trois petits coups frappés faiblement.</p> + +<p>Les oreilles lui tintent; il regarde la voûte, les dalles, +les piliers... et finit par croire que ses confrères veulent +lui jouer quelque tour, comme cela se fait dans les +couvens pour les novices. Alors il se remet à dépêcher +un autre psaume; et de verset en verset:</p> + +<p>—Pan! pan! pan!</p> + +<p>La prêtre répondit:</p> + +<p>—Oui! oui! frappe!... Je t'en casse!...</p> + +<p>Enfin les coups diminuèrent, et ne se firent plus +entendre que de loin à loin.</p> + +<p>Vers le matin, un vieux prêtre vint relever de faction +le débutant. Celui-ci lui donne le livre, la chaise, +et s'en va.</p> + +<p>—Pan! pan! pan!</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça?... demanda le vieux +prêtre.</p> + +<p>—Oh! ce n'est rien, répondit le nouveau; c'est le +mort qui a un tic...</p> + +<p>—Je croirais volontiers que ce mot est vrai... dit +un professeur d'histoire. Il est saturé de cet esprit rustique +si précieux chez les vieux auteurs, et qui se retrouve +souvent peut-être chez le paysan. Ce prêtre +venait d'en-deçà la Loire... Le villageois est une nature +admirable. Quand il est bête, il va de pair avec l'animal; +mais quand il a des qualités, elles sont exquises; +malheureusement personne ne l'observe. Il a +fallu je ne sais quel hasard pour que Goldsmith ait fait +<i>le Vicaire de Vakefield</i>. Aussi la vie campagnarde +et paysanne attend un historien.</p> + +<p>—Votre observation me rappelle, dit un ancien +fonctionnaire impérial, un trait qui peut servir de +preuve à votre opinion. Il donne tout-à-fait l'idée +d'un homme trempé comme devait l'être le paysan +du Danube.</p> + +<p>En 1813, lors des dernières levées d'hommes dont +Napoléon eut besoin, et que les préfets firent avec une +rigueur qui contribua peut-être à la première chute de +l'empire, le fils d'un pauvre métayer des environs +d'une ville que je ne vous nommerai pas, car ce serait +vous désigner le préfet, refusa de partir, et disparut.</p> + +<p>Les premières sommations exécutées, l'on en vint +aux mesures de rigueur contre le père et la mère. Enfin +un matin, le préfet, ennuyé de voir cette affaire +traîner en longueur, mande le père devant lui.</p> + +<p>Le paysan vint à la préfecture; et là, le secrétaire +général d'abord, puis le préfet lui-même, essayèrent +par des paroles de persuasion de convertir à l'évangile +impérial le père du réfractaire, et de lui arracher le +secret de la retraite où son fils était caché.</p> + +<p>Ils échouèrent contre le système de dénégation dans +lesquels les paysans se renferment avec l'instinct de +l'huître, qui défie ses agresseurs à l'abri de sa rude +écaille. Des douceurs, le préfet et son secrétaire passèrent +aux menaces, et ils se mirent très-sérieusement +en colère, et rudoyèrent le pauvre homme, qui les regardait +avec un grand flegme, en tortillant son chapeau +à bords rabattus.</p> + +<p>—Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait +le secrétaire.</p> + +<p>—Je le voudrais bien, monseigneur, répondait le +paysan.</p> + +<p>—Il me le faut mort ou vif, s'écria le préfet, en +forme de conclusion.</p> + +<p>Là dessus le père s'en revint désolé chez lui; car il +ne savait réellement pas où était son fils et se doutait +bien de ce qui allait arriver.</p> + +<p>En effet, le lendemain, il vit dès le matin, en allant +aux champs, le chapeau bordé d'un gendarme qui galopait +le long des haies, et que le préfet envoyait loger +chez lui, jusqu'à ce que le réfractaire se fût retrouvé.</p> + +<p>Il fallut donc chauffer, blanchir, éclairer le garnisaire +et le nourrir son cheval et lui. Le paysan y mangea +ses économies, vendit la croix d'or, les boucles +d'oreilles, de souliers, les agrafes d'argent et les hardes +de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa +maison.</p> + +<p>Avant de vendre la maison et le morceau de terre +dont elle était environnée, il y eut une horrible dispute +entre la femme et le mari, celui-ci prétendait +qu'elle savait où était son fils... Le gendarme fut +obligé de mettre le holà, au moment où le paysan +s'emporta, car il avait pris son sabot pour le jeter à la +tête de sa femme.</p> + +<p>Depuis cette soirée, le garnisaire ayant pitié de ces +deux malheureux menait son cheval paître le long des +chemins et dans les prés communaux. Quelques voisins +se cotisèrent pour lui fournir de l'avoine et de la +paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la +viande, et l'on s'entendait pour soutenir ce pauvre +ménage. Le paysan avait parlé de se pendre.</p> + +<p>Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le +dîner du gendarme, le père du réfractaire était allé +dès le matin dans une forêt voisine pour ramasser des +branches mortes et faire provision de bois.</p> + +<p>A la nuit, il aperçut dans un fourré, près des habitations, +une masse blanche, et ayant été voir ce que +cela pouvait être, il reconnut son fils. Il était mort de +faim, et avait encore entre les dents l'herbe qu'il avait +essayé de manger.</p> + +<p>Le paysan chargea son enfant sur ses épaules, et, +sans le montrer à personne, sans rien dire, il le porta +pendant trois lieues; il arriva à la préfecture, s'enquit +où était le préfet, et, apprenant qu'il était au bal, +il l'attendit; et quand celui-ci rentra, sur les deux +heures du matin, il trouva le paysan à sa porte, qui +lui dit:</p> + +<p>—Vous avez voulu mon fils, monsieur le préfet, +le voilà!</p> + +<p>Il mit le cadavre contre le mur et s'enfuit.</p> + +<p>Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain.</p> + +<p>—Ceci est tout bonnement sublime, reprit le médecin; +mais je crois que si les actions des paysans sont +si complètes, si simplement belles, c'est que, chez +eux, tout est naturel et sans art; ils obéissent toujours +au cri de la nature; leur ruse même, leur astuce, si +célèbres et si formidables, sont un développement de +l'instinct humain. Ils sont cauteleux dans les affaires, +et dissimulés, comme tous les gens faibles, en présence +d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus +de la pensée, ils la trouvent comme la foi, très-robuste +dans leur ame, au moment où ils en font +usage. La foi du charbonnier est un proverbe.</p> + +<p>Ce qui m'étonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur +détachement de la vie, et je ne comprends pas qu'en +estimant si peu une existence si chargée de peines et +de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la risquent +pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps +peut-être de réfléchir ou de combiner de grandes +choses.</p> + +<p>—C'est ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises, +dit quelqu'un.</p> + +<p>—Encore la civilisation!... répéta le médecin d'un +air comi-tragique.</p> + +<p>—Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je +connais un petit pays de Touraine où les gens de la +campagne font mentir vos observations. Du côté de +Chinon, les naturels de notre pays sont possédés d'une +fureur courte et vive qui leur donne l'énergie de se +livrer à leurs passions, puis ils rentrent soudain dans +cette douceur spirituelle et railleuse qui distingue le +caractère tourangeau. Serait-ce que Caïn aurait peuplé +les environs de Chinon, dont les habitans sont +nommés <i>Caïnones</i> dans les cartulaires, ou faut-il attribuer +ce sentiment de vengeance immédiate à la vie +sauvage que mènent les habitans des campagnes? Le +docteur Gall aurait bien dû venir visiter le Chinonnais, +où, du reste, il y a de fort honnêtes gens. Un des +avocats les plus distingués de ce pays me disait en +riant que cet arrondissement devrait lui constituer une +rente, parce que la plupart des procès civils et criminels +étaient issus de ce pays si célébré par Rabelais. +Quant à moi, j'ai vu de mes yeux un exemple frappant +de cette observation, dont je ne voudrais pas cependant +garantir la vérité psycologique.</p> + +<p>Voici le fait:</p> + +<p>—Je revenais, en 181..., d'Azai à Tours par la +voiture de Chinon. En prenant ma place, je vis, sur +la banquette de derrière deux gendarmes, entre lesquels +était un gars d'environ vingt-deux ans.</p> + +<p>—Qu'a-t-il donc fait celui-là?... dis-je au brigadier, +croyant qu'il s'agissait de quelque délit forestier +ou autre.</p> + +<p>—Presque rien... répondit le gendarme; il s'est +permis de rompre avec une barre de fer l'échine de +son maître, et il l'a tué, pas plus tard qu'hier...</p> + +<p>Là-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie +d'un assassin. Celui-ci se tenait coi dans la carriole, +regardant avec assez d'insouciance les arbres du +chemin, qui fuyaient avec autant de rapidité que sa +vie promise à l'échafaud. Il avait une figure douce, +quoique brune et fortement colorée.</p> + +<p>—Pourquoi donc a-t-il assommé son maître?... +dis-je au brigadier.</p> + +<p>—Pour une misère... répondit le gendarme. En +allant à la foire de Tours, son bourgeois, qui était un +fort métayer, avait promis de rapporter les cadeaux +d'usage à la fille de basse-cour et à ce gars-là... Pour +lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un gilet +rouge pour lui. Au retour, il paraît que le fermier +eut quelque motif de mécontentement contre lui. Il +donna bien le tablier à la fille, mais il garda le gilet. +Assoupi par la chaleur, et fatigué, vu qu'il avait fait +la route sans arrêt et à cheval, il s'endormit sur le +coin de sa table, dans la salle. Alors le gars prit la +barre de fer, et lui en asséna un grand coup sur la +nuque; le métayer a encore eu la force de se relever +et de lui dire:</p> + +<p>—Malheureux!...</p> + +<p>Et il lui a donné un second coup, qui finalement +l'a tué raide. Et après il a été se cacher dans l'écurie +avec le gilet; mais il n'a pas seulement pris un liard +de l'argent que son maître rapportait de Tours, et il +s'est laissé empoigner sans résistance.</p> + +<p>—Comment, lui dis-je, en me tournant vers le +paysan, as-tu pu tuer un homme pour un gilet?...</p> + +<p>—Dam!... j'avais compté là-dessus pour aller à la +danse.</p> + +<p>Ce fut tout ce que je tirai de ce garçon... qui ne +paraissait point méchant du tout. Les gendarmes ne lui +avaient seulement pas lié les mains. La voiture vint +à verser au-dessus de Bellon.—Mais non, elle ne +versa pas. L'un des brancards s'était cassé. Nous en +sortîmes tous; les gendarmes se mirent de chaque côté +de ce malheureux en le laissant libre; néanmoins ils +avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-là, voyant le conducteur +s'y prendre assez mal pour relever la patache, +l'aida, lia lui-même une perche pour remplacer le +brancard; et quand tout fut fini:</p> + +<p>—Ah! ça ira!... maintenant, dit-il en achevant +de serrer le dernier noeud d'une corde, et il remonta +dans cette voiture qui le menait pour ainsi dire au +supplice. Il fut exécuté à Tours.</p> + +<p>—Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire, +dit un jeune homme qui était venu du salon +du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait pas assisté +aux prémisses de mon argumentation. Il existe +une foule d'anecdotes sur les derniers momens des +criminels; et, si je vous cite à ce propos un fait de ce +genre, bien autrement curieux, c'est parce que je le +crois peu connu; je l'ai entendu raconter à l'auteur +des <i>Souvenirs de la Révolution</i>. Le syndic du tribunal +de Brest se nommait Vignes, et le président Vigneron. +Ils furent condamnés à mort. En se trouvant +sur l'échafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit à l'autre +en lui montrant la foule:</p> + +<p>—Hein! ils vont se trouver bien embarrassés sans +vignes ni vigneron.</p> + +<p>M. Vignes passa le premier; mais au moment où le +couteau lui tranchait la tête, les deux montans de la +guillotine se désunirent; enfin il se dérangea quelque +chose dans l'instrument du supplice, et comme il était +fort tard, l'exécuteur des hautes-oeuvres républicaines +dit au président:</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, vous voilà sauvé; car c'est +quelque chose que vingt-quatre heures par ce temps-ci.</p> + +<p>—Il faut que tu sois un grand lâche, répondit +M. Vigneron. Comment, parce que tes planches ont +un peu joué, tu vas me faire attendre? Le jugement +ne m'a pas condamné à vivre vingt-quatre heures de +plus...</p> + +<p>Il prit lui-même le marteau, les clous, et raccommoda +la guillotine; puis, quand elle fut jugée solide, +il se coucha sur la planche, et fut exécuté.</p> + +<p>Ceci est autre chose que de mettre une perche à un +brancard, et c'est du sang froid argent comptant...</p> + +<p>—Docteur, dit une dame, vous qui devez voir +beaucoup de mourans, avez-vous rencontré souvent +des exemples de cette singulière tranquillité?...</p> + +<p>—Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement +des gens doués d'une organisation très-puissante, +en sorte qu'ils ont plus de chances que les malades +affaiblis par de longues agonies pour dire de +jolies choses. On les tue vivans, tandis que les malades +meurent tués. Puis, chez certains hommes, l'ame +est fortement excitée par l'attente du supplice, et ils +rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut. +Il y a exaltation. Cependant j'ai vu de belles +morts particulières... Pour moi, la plus belle a été +celle de la femme d'un célèbre médecin allemand, auquel +j'étais fort attaché. Le tableau que cette scène +nous offrit est toujours vif et coloré comme au moment +où j'en fus témoin.</p> + +<p>Nous avions passé la nuit au chevet de la mourante; +elle était attaquée de la poitrine, et la pulmonie, +arrivée au dernier degré, ne laissait aucun espoir. Mon +maître s'était endormi; sa femme, s'étant réveillée vers +quatre heures du matin, me fit, de la manière la +plus touchante et en souriant, un signe amical +pour me dire de la laisser reposer, et cependant elle +allait mourir. Elle était arrivée à une maigreur extraordinaire; +mais son visage avait conservé ses traits +et ses formes, qui étaient belles. Sa pâleur faisait ressembler +sa peau à de la porcelaine derrière laquelle il +y a une lumière. Ses yeux vifs et ses couleurs tranchaient +sur ce teint plein d'une molle élégance, et il +y avait dans sa physionomie une sorte de sublimité +qui imposait. Elle paraissait plaindre son mari, auquel +sa vie avait été vouée; mais ce sentiment prenait +sa source dans une tendresse élevée, qui semblait ne +plus connaître de bornes aux approches de la mort. +Le silence était profond; la chambre, doucement éclairée +par une lampe, avait l'aspect de toutes les chambres +de malades au moment de la mort. C'était un +désordre pittoresque... En ce moment, la pendule +sonna, et le docteur, au désespoir d'avoir dormi, +se réveilla. Je ne vis pas le geste d'impatience par lequel +il peignit le regret qu'il éprouvait d'avoir perdu +de vue sa femme pendant un des derniers momens qui +lui étaient accordés; mais il est sûr qu'une personne +autre que la mourante aurait pu s'y tromper. Ce médecin, +homme d'un grand talent, avait mille de ces +bizarreries apparentes qui font prendre les gens de génie +pour des fous, mais dont l'explication se trouve +dans la nature exquise et les exigences de leur esprit. +Il vint se mettre dans un fauteuil, près du lit de sa +femme, et la regarda fixement. Alors elle avança un +peu la main, prit celle de son mari, la serra faiblement, +et d'une voix douce, mais émue, elle lui dit:</p> + +<p>—Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?...</p> + +<p>Puis elle mourut en le regardant.</p> + +<p>—Les histoires que conte le docteur, reprit une +dame après un moment de silence, me font des impressions +bien profondes.</p> + +<p>Le médecin salua gravement.</p> + +<p>—Oui, elles sont douces et intéressantes; il nous +émeut sans employer les atrocités si fort à la mode aujourd'hui...</p> + +<p>—Ma réserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance, +et je vous prie de croire, madame, que j'ai ma +provision d'horrible tout comme un autre.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria la maîtresse de la maison, racontez-nous +un peu quelque chose d'affreux. Je voudrais +voir la couleur de votre tragique, quand ce ne +serait que pour le comparer avec celui qui a présentement +cours à la bourse littéraire.</p> + +<p>—Malheureusement, madame, je ne parle que de +ce que j'ai vu.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui +ont sur moi tous les avantages que donne l'imagination. +Je ne puis pas vous mettre en scène deux frères +nageant en pleine mer et se disputant une planche... +ou un homme qui a entrepris de manger un régiment +à la croque-au-sel. Je ne puis être que vrai.</p> + +<p>—Eh bien! nous nous contenterons de la vérité.</p> + +<p>—Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se +moucha.</p> + +<p>—Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation +avec un homme qui avait roulé dans les années de +Napoléon, et dont alors la position était assez brillante +pour un militaire de son grade. Il était capitaine, +et occupait à l'état-major de Paris, je crois, une place +qui lui valait de quatre à cinq mille francs; en outre +il possédait quelque fortune. Où l'avait-il prise, je ne +sais. Il était de basse extraction, et pour n'avoir pas +d'avancement sous l'empire, il fallait être un traînard, +un niais, un ignorant ou un lâche. Cependant il y a +aussi des gens malheureux. Mon homme n'était rien +de tout cela; c'était le type des mauvais soudards, débauché, +buveur, fumeur, vantard, plein d'amour-propre, +voulant primer partout, ne trouvant d'inférieurs +que dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant, +racontant ses exploits à tous ceux qui ne savaient +pas si une demi-lune est quelquefois entière, enfin un +vrai <i>chenapan,</i> comme il s'en est tant rencontré dans +les armées; ne croyant ni à Dieu ni au diable; bref +pour achever de vous le peindre, il suffira de vous +dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais rencontré +du côté de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au +Palais-Royal. Nous cheminâmes par les boulevards. +Au premier estaminet qui se trouva:</p> + +<p>—Permettez-moi, dit-il, d'entrer là un petit moment; +j'ai un restant de tabac à y prendre et un verre +d'eau-de-vie.</p> + +<p>Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet +une pipe chargée et un peu de tabac à lui.</p> + +<p>Au second estaminet il avait achevé de fumer son +restant de tabac, et recommença son antienne. Ce +diable d'homme avait des restans de tabac dans tous +les estaminets, et c'étaient comme autant de relais +pour des pipes et son gosier. Il avait établi dans Paris +ses lignes de communication. Je ne vous parlerai pas +de ses moustaches grises, de ses vêtemens caractéristiques, +de son idiome et de ses tics, ce serait vous en +entretenir jusqu'à demain. Je crois qu'il ne s'était jamais +peigné les cheveux qu'avec les cinq doigts de la +main. J'ai toujours vu à son col de chemise la même +teinte blonde. Eh bien! cet homme-là, ce chenapan, +avait une assez belle figure, figure militaire, de grands +traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru +lire au fond de ses yeux verts de mer et tachetés de +points orangés quelques-unes de ces aventures où il y +a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient à +des éclanches. Il était d'une taille médiocre, mais large +des épaules et de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus +tout cela il se disait un des vainqueurs de la +Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez +folle pour s'amouracher de lui. C'était une grisette, +mais un amour de feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait +chez une fleuriste. Elle avait tout joli, la taille, +les pieds, les cheveux, les mains, les formes, les manières. +Son teint était blanc, sa peau satinée. Il n'y a +vraiment qu'à Paris que se trouvent ces espèces de +produits et ces sortes de passions. Jamais je n'ai vu de +contraste aussi tranché que l'opposition présentée par +ce singulier couple. Clarisse était toujours mignonne, +propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui +donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant +lui demandait peu de choses: c'étaient la partie +de spectacle, quelques robes, des bijoux. Jamais elle +ne voulut être épousée, et s'il la logea, s'il meubla son +appartement, ce fut par vanité. Cette jeune fille était +le dévouement même. J'ai souvent pensé que ces pauvres +créatures obéissent à je ne sais quelle charitable +mission en se donnant à ces hommes si rebutans, si +rebutés, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du +coeur un phénomène qu'il serait intéressant d'analyser.</p> + +<p>Clarisse tomba malade, elle eut une fièvre putride, +à laquelle se mêlèrent de graves accidens, et le cerveau +fut entrepris. Le capitaine vint me chercher; je +trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son +protecteur à part, je lui fis part de mes craintes.</p> + +<p>—Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade +au plus tôt; car cette nuit sera très-critique.</p> + +<p>En effet, j'avais ordonné de mettre à une certaine +heure des sinapismes aux pieds, puis d'appliquer, une +demi-heure après l'effet du topique, de la glace sur +la tête, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un cataplasme +sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions +dont je ne me souviens plus.</p> + +<p>—Oh! me répondit-il, je ne me fierais point à une +garde; elles dorment, elles font les cent coups, tourmentent +les malades. Je veillerai moi-même, et j'exécuterai +vos ordonnances comme si c'était une consigne.</p> + +<p>A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de +Clarisse; mais en ouvrant la porte, je fus suffoqué par +les nuages de fumée de tabac qui s'exhalèrent, et au +milieu de cette atmosphère brumeuse, je vis à peine, à +la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa +pipe et achevant un énorme bol de punch. Non, je +n'oublierai jamais ce spectacle. Auprès de lui Clarisse +râlait et se tordait; il la regardait tranquillement. Il +avait consciencieusement appliqué les sinapismes, la +glace, les cataplasmes; mais aussi le misérable, en faisant +son office de garde-malade, trouvant Clarisse admirablement +belle dans l'agonie, avait sans doute +voulu lui dire adieu; du moins le désordre du lit me +fit comprendre les événemens de la nuit. Je m'enfuis, +saisi d'horreur: Clarisse mourait.</p> + +<p>—L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!... +dit le sculpteur.</p> + +<p>—Il y a de quoi frémir quand on songe aux malheurs, +aux crimes qui sont commis à l'armée, à la +suite des batailles, quand la méchanceté de tant de +caractères méchans peut se déployer impunément!... +reprit une dame.</p> + +<p>—Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parlé +de la soirée, les scènes de la vie militaire pourraient +fournir des milliers de drames. Pour ma part, je connais +cent aventures plus curieuses les unes que les +autres; mais en m'en tenant à ce qui m'est personnel, +voici ce qui m'est arrivé...</p> + +<p>Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminée, +et commença ainsi:</p> + +<p>—C'était vers la fin d'octobre; mais non, ma foi, +c'était bien dans les premiers jours de novembre 1809, +je fus détaché d'un corps d'armée qui revenait en +France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois. +En ce moment nous avions à soumettre, pour le compte +du roi de Bavière, notre allié, cette partie de ses états +que l'Autriche avait réussi à révolutionner. Le général +Chatler s'avançait même avec un ou deux régimens +allemands, dans le dessein d'appuyer les insurgés, +qui étaient tous gens de la campagne.</p> + +<p>Cette petite expédition avait été confiée par l'empereur +à un certain général d'infanterie nommé Rusca, +qui se trouvait alors à Clagenfurth, à la tête d'une avant-garde +d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca +était sans artillerie, le maréchal Marmont... avait +donné l'ordre de lui envoyer une batterie, et je fus +désigné pour la commander.</p> + +<p>C'était la première fois, depuis ma promotion au +grade de lieutenant, que je me voyais, au milieu d'une +brigade, le seul officier de mon corps, ayant à conduire +des hommes qui n'obéissaient qu'à moi, et obligé +de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier +général.</p> + +<p>—C'est bon, me dis-je en moi-même, il y a un +commencement à tout, et c'est comme cela qu'on devient +général.</p> + +<p>—Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine, +prenez garde à vous, c'est un malin singe, un vaurien +fini. Son plus grand plaisir est de <i>mettre dedans</i> +tous ceux qui ont affaire à lui. Pour vous apprendre +ce que c'est que ce chrétien-là, il suffira peut-être de +vous dire qu'il s'est amusé dernièrement à baptiser du +vin blanc avec de l'eau-de-vie, afin de renvoyer à +l'empereur un aide-de-camp soûl comme une grive... +Si vous vous comportez de manière à éviter ses algarades, +vous vous en ferez un ennemi mortel... Voilà +le pèlerin... Ainsi, attention!</p> + +<p>—Hé bien, répliquai-je à mon capitaine, nous +nous amuserons; car il ne sera pas dit qu'un pousse-cailloux +<i>embêtera</i> un officier d'artillerie.</p> + +<p>Dans ce temps-là, voyez-vous, l'artillerie était +quelque chose, parce que le corps avait fourni l'empereur...</p> + +<p>Me voilà donc parti, moi et mes canonniers, et +nous gagnons Clagenfurth. J'arrive le soir; et, aussitôt +que mes hommes sont gîtés, je me mets en grande +tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca.</p> + +<p>—Où est le général, demandais-je à une manière +d'aide-de-camp qui baragouinait un français mêlé d'italien.</p> + + +<p>—Le zénéral est à la zouziété, dans oun chercle, +au café, à boire de la bière sou la piazza.</p> + +<p>Je regarde mon homme en face, et je m'aperçois +qu'il n'est pas ivre comme ses incohérences me le faisaient +supposer.</p> + +<p>—Vous êtes étonné... reprit l'aide-de-camp. Ma +s'il est là de si bonne houre, c'est pour oune petite +difficoulté quél zénéral il a ou avec les habitanti. Par +ché i son di oumor pauco contrariente les Tedesques. +Ces chiens-là né se sont-ils pas avisés dé né piou audare +boire de la bière all chercle per ché lè zénéral y +était...</p> + +<p>En ce moment, nous fûmes interrompus par un +roulement de tambour, après quoi le crieur de la ville +lut en français d'abord, puis en allemand et en italien, +une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il +était enjoint à tous les négocians et notables habitans +de Clagenfurth d'aller, comme par le passé, au +cercle, pendant toutes les soirées, sous peine d'être +taxés à un contribution extraordinaire.</p> + +<p>—Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel +du 20e qui se trouvait auprès de moi, car je m'étais +avancé pour écouter; ce serait la quatrième qu'il +lèverait sur ces pauvres diables. Ce compère-là est capable +de les faire révolter, pour se donner le plaisir +de mitrailler une sédition populaire...</p> + +<p>—Pourquoi n'allaient-ils plus au café?... mon colonel, +lui demandais-je.</p> + +<p>Le colonel me regarda.</p> + +<p>—Vous arrivez... à ce que je vois, me répondit-il. +Eh bien! voilà le fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il +pas, le soir, à allumer sa pipe, au cercle, +devant ces pauvres gens, avec les billets de florins qu'il +leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un +bien bon peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux +ne lui ait tiré un coup de pistolet... Heureusement, +nous partirons demain; nous n'attendions que vous...</p> + +<p>—Il paraît, lui dis-je, que votre général n'est pas +commode?...</p> + +<p>—C'est un excellent militaire... répliqua-t-il, et il +entend particulièrement la guerre que nous allons faire. +Il a été médecin dans la partie de l'Italie qui avoisine +les montagnes du Tyrol, et il en connaît les +routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure +exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal +que j'aie jamais connu. S'il ne brûle pas les paysans +dans leurs villages, il faudra qu'il soit dans ses bons +jours...</p> + +<p>Le colonel s'éloigna en voyant un officier venir +à nous.</p> + +<p>Je fus assez embarrassé de ma personne en me +trouvant seul. Je pensai qu'il n'était pas convenable +que j'allasse voir Rusca au cercle; et, alors, je revins +à l'aide-de-camp, qui était toujours resté immobile sur +le seuil de la porte, occupé à fumer son cigare. J'avais +toujours rencontré son regard, quand je jetais par +hasard les yeux sur lui en causant avec le colonel; et, +quoique ce regard me parût aussi railleur que perfide, +je le priai d'annoncer à son général ma visite pour la +fin de la soirée, objectant la nécessité dans laquelle +j'étais de prendre quelque chose; car je n'avais +rien mangé depuis le matin... mais un officier n'est +pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne, +il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme +il peut, et quelquefois pas du tout. Au moment où +j'allais retourner à mon logement, j'entendis une grande +rumeur dans le faubourg par lequel j'étais entré. Je +demande à un soldat qui me parut en venir la raison +de ce tumulte, et il me dit que l'un de mes canonniers +en était cause; alors je fus forcé de me rendre sur les +lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait des attroupemens +composés de femmes principalement, qui +paraissaient en colère, criaient et parlaient toutes ensemble; +c'était comme dans une basse-cour, quand les +poules se mettent à piailler. Au milieu du faubourg, je +vis une grande et belle fille autour de laquelle on s'attroupait; +quand elle m'aperçut, elle fendit la presse +et vint à moi. Elle était furieuse, elle parlait avec une +volubilité convulsive; elle avait des couleurs, les bras +nus, la gorge haletante, les cheveux en désordre, les +yeux enflammés, la peau mate; elle gesticulait avec +feu, elle était superbe; c'est une des plus belles colères +que j'ai vues dans ma vie. Là, je sus la cause de cette +émeute. Mon fourrier était logé chez le père de cette +fille; et il paraît que, la trouvant à son goût, il avait +voulu la cajoler; mais qu'elle s'était brutalement défendue; +alors mon diable de canonnier, un provençal, +il se nommait Lobbé, c'était un petit homme, à cheveux +noirs, bien frisés, qu'on avait appelé dans la +compagnie <i>la Perruque</i>. La Perruque donc, par vengeance, +se faisait servir par le père et la mère de cette +fille; et, comme il était assis sur un fauteuil très-élevé, +il avait mis chacun de ses pieds sur un escabeau de +chaque côté de la table, et, pendant son repas, il avait +forcé la mère et le père, qui était un homme à cheveux +blancs, de tourner les étoiles de ses éperons. Il dînait +gravement, ayant à ses pieds les deux vieillards agenouillés, +occupés à faire aller les molettes. Cette fille, +ne pouvant pas digérer cet affront, essayait d'ameuter +le quartier contre les Français.</p> + +<p>Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je +m'empressai d'aller au logement de la Perruque, et je +le vis en effet assis comme un pacha, regardant les +deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient consciencieusement +aller les éperons. Je n'oublierai jamais +le geste de la fille quand, en entrant avec moi, elle me +montra ses parens. Elle avait les larmes aux yeux, et +me dit d'un son de voix guttural en allemand:</p> + +<p>—<i>Sieht!...</i> Voyez!...</p> + +<p>—Allons donc, Lobbé, finissez, dis-je à mon canonnier. +Que diable, vous mériteriez d'être puni... +Cela ne se fait pas...</p> + +<p>Les deux vieillards continuaient toujours.</p> + +<p>—Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez, +regardez-les!... Ça ne les contrarie pas... ça les +amuse.</p> + +<p>Je faillis rire.</p> + +<p>En ce moment, un gros homme bourgeonné, la +face rouge et le nez bulbeux, entra. A l'uniforme, je +reconnus le général Rusca.</p> + +<p>—Bien, bien, canonnier!... s'écria-t-il. Voilà dix +florins pour t'encourager à établir la domination française +sur ces chiens-là...</p> + +<p>Et il lui jeta des florins.</p> + +<p>—Il me semble, mon général, lui dis-je avec fermeté, +quand nous sortîmes, que si vous m'avez entendu, +la discipline militaire est compromise. Il m'est +fort indifférent, si cela vous plaît, que mon fourrier +fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais +ordonné de cesser, et qu'il est sous mes ordres...</p> + +<p>—Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette +école où l'on raisonne?... Je vais t'apprendre à clocher +avec les boiteux...</p> + +<p>—Quels sont vos ordres, lui demandais-je?</p> + +<p>—Viens les prendre ce soir à huit heures!...</p> + +<p>Et nous nous quittâmes. Ce commencement de relations +ne promettait rien de bon.</p> + +<p>A huit heures, après avoir dîné, je me présentai +chez le général que je trouvai buvant et fumant en +compagnie de son aide-de-camp, du colonel et d'un +Allemand qui paraissait être un personnage de Clagenfurth. +Rusca me reçut civilement, mais il y avait toujours +une teinte d'ironie dans son discours. Il m'invita +fort courtoisement à boire et à fumer; je ne bus guère +que deux verres de punch et fumai trois cigares.</p> + +<p>—Demain nous partirons à sept heures, et devrons +être en vue de Brixen dans la journée, il faut entamer +ces gens-là vivement.</p> + +<p>Je me retirai. Le lendemain, je crus m'éveiller à six +heures, il était neuf heures passées. Rusca m'avait +sans doute mis quelque drogue dans mon verre, et je +fus au désespoir en apprenant qu'il s'était mis en bataille +à six heures du matin, et qu'il avait trois heures +de marche en avance. Mon hôte, comprenant que j'en +voulais à Rusca, me proposa de me donner les moyens +d'arriver à Brixen avant lui. La tentative était audacieuse, +car il fallait m'embarquer dans des chemins de +traverse où je pouvais rester; mais, jeune et dépité +comme je l'étais, je fis mon va-tout. Cependant je ne +voulus rien négliger: je communiquai mon entreprise +à mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi +bien engagé que le mien, nous mêlâmes du vin à l'avoine +de nos chevaux, et les bons Allemands, apprenant +que nous voulions jouer un tour au Rusca, nous +fournirent quatre guides chargés de nous préserver de +tout malheur. Effectivement, Rusca nous trouva reposés +et en bataille en avant de Brixen, l'attendant +avec insouciance.</p> + +<p>—Comment, messieurs les b..., vous êtes partis +avant nous?... dit le général. Vous me paierez cela, +lieutenant... ajouta-t-il en me regardant.</p> + +<p>—Mon général, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonné +de vous accompagner; si vous vous en souvenez, +votre ordre a été de regarder Brixen comme le +point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais +je vis qu'il faudrait jouer serré avec ce vieux singe-là. +Nous entrâmes en campagne au-delà de Brixen, +j'avoue que je n'avais jamais vu faire la guerre ainsi. +Nous battions la campagne en visitant tous les villages, +les chemins, les champs. Vous eussiez dit une +chasse, les soldats rabattaient les paysans comme du +gibier sur la principale route suivie par le général, et +quand il s'en trouvait en quantité suffisante, Rusca +passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant +de tendre leur main gauche; puis, au seul aspect +de la paume de cette main, il faisait signe, remuant +la tête, d'en séparer certains des autres, et il laissait le +reste libre de retourner à leurs affaires: puis aussitôt, +sans autre forme de procès, il fusillait ceux qu'il avait +ainsi triés. La première fois que j'assistai à cette singulière +enquête, je priai Rusca de m'expliquer ce mode +de procéder. Alors, à quelques pas de l'endroit où +nous étions, il aperçut dans un buisson je ne sais +quels vestiges, et il le fit cerner. Le buisson fouillé, +les soldats trouvèrent dans une espèce de trou deux +hommes armés de carabines, qui attendaient sans +doute que nous fussions passés afin de tuer nos traînards. +Avant de les faire fusiller, Rusca me montra +leurs mains gauches. Dans ce pays, les chasseurs ont +l'habitude de verser la poudre nécessaire pour la charge +de leurs carabines dans le creux de leurs mains, +et la poudre y laisse une empreinte assez difficile à +distinguer, mais que l'oeil de Rusca savait y voir avec +une grande dextérité. Dès l'enfance, il avait observé +ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les +mains des paysans pour deviner s'ils avaient récemment +fait le coup de fusil. Le second jour, nous rencontrâmes +un vieillard, septuagénaire au moins, perché +sur un arbre et occupé à l'émonder. Rusca le fit descendre +et lui examina la main gauche; par malheur, +il crut y apercevoir le signe fatal, et, quoique le pauvre +homme parût bien innocent, il ordonna de l'attacher +à l'affût d'un canon. Ce malheureux fut obligé de +suivre, et nous allions au petit trot. De temps en temps +il gémissait; les cordes lui enflaient les mains; il se +trouva bientôt dans un état pitoyable; ses pieds saignaient; +il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber +de grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers, +qui avaient commencé par rire, en eurent compassion, +et vraiment il y avait de quoi, à voir ce vieillard en +cheveux blancs, traîné pendant les dernières lieues +comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le +canon, et comme il ne pouvait pas parler, il remercia +les soldats par un regard à tirer des larmes. Le soir, +lorsque nous bivouaquâmes, je demandai à Rusca ses +ordres relativement à ce vieillard.</p> + +<p>—Fusillez-le... me dit-il.</p> + +<p>—Mon général, répondis-je, vous êtes le maître +de sa vie; mais si je commande à mes canonniers de +tuer cet homme, ils me diront que ce n'est pas leur +métier...</p> + +<p>—C'est bon!... répliqua-t-il en m'interrompant. +Gardez-le jusqu'à demain matin, et nous verrons...</p> + +<p>—Je ne me refuserai pas à le garder, dis-je; mais +je ne veux pas en répondre.</p> + +<p>Et je sortis de la maison où était Rusca, sans entendre +sa réplique; mais je sus plus tard qu'il m'avait +cruellement menacé...</p> + +<p>En ce moment je partis, malgré tout l'intérêt que +promettait ce début. La pendule marquait minuit et +demi. J'étais près de Saint-Germain-des-Prés et je demeure +à l'Observatoire.—Un jour j'aurai la suite de +Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car +je partage, relativement aux noms, la superstition de +M. Gautier Shaudy. Je n'aimerais certes pas une demoiselle +qui s'appellerait Pétronille ou Sacontala, fût-elle +jolie...</p> + +<p>—Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier +de l'Université qui faisait route avec moi.</p> + +<p>—Je le crois bien!... répliquai-je; Mlle Mars a +nom Hippolyte... Et vous, monsieur? lui demandai-je.</p> + +<p>—Moi!... Sébastien!...</p> + +<p>—C'est un martyr... et vous êtes sans doute très-heureux +en ménage?</p> + +<p>—Mais oui... Nous étions arrivés.</p> + +<p>Ce fragment de conversation est sincère et véritable. +Je puis affirmer que, sauf de légères inexactitudes, +bien pardonnables, et qui n'ont adultéré ni le sens +ni la pensée, tout ceci a été dit par des hommes d'un +haut mérite. N'est-ce pas un problème intéressant à +résoudre pour l'art en lui-même, que de savoir si la +nature, textuellement copiée, est belle en elle-même? +Nous avons tous été fortement émus, un lecteur le +sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer; +et nous ne faisons pas attention à des créatures +qui fourmillent dans les rues de Paris, bien autrement +poétiques, belles de misère, belles d'expression, sublimes +créations, mais en guenilles... Aujourd'hui +nous hésitons entre l'idéalisation et la traduction littérale +des faits, des hommes, des événemens. Choisissez... +Voici une aventure où l'art essaie de jouer +le naturel.</p> + +<br><br> + + +<h3>L'OEIL SANS PAUPIÈRE.</h3> +<br> + + +<p><i>Hallowe'en, Hallowe'en!</i> criaient-ils tous, +c'est ce soir la nuit sainte, la belle nuit +des skelpies<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> et des fairies<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>! Carrick! et toi, +Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> +sont là, nos Megs et nos Jeannies y viendront +aussi. Nous apporterons de bon whiskey dans +des brocs d'étain, de l'ale fumeuse, le parritch<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller; +camarades, les ruines de Cassilis-Downaus n'auront +jamais vu d'assemblée plus joyeuse!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>Démons des eaux.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Fées.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Nom de canton.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Pudding d'Écosse.</blockquote> + + + +<p>Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune +encore. Il était, comme la plupart des paysans d'Écosse, +théologien, un peu poète, grand buveur, et +cependant fort économe. Murdock, Will Lapraik, +Tom Duckat, l'entouraient. La conversation avait +lieu près du village de Cassilis.</p> + +<p>Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en: +c'est la nuit des fées; elle a lieu vers le milieu +d'août. Alors on va consulter le sorcier du village; +alors tous les esprits follets dansent sur les +bruyères, traversent les champs, à cheval sur les +pâles rayons de la lune. C'est le carnaval des génies +et des gnomes. Alors il n'y a pas de grotte ni de rocher +qui n'ait son bal et sa fête, pas de fleur qui ne tressaille +sous le souffle d'une sylphide, pas de ménagère +qui ne ferme soigneusement sa porte, de peur que le +spunkie<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> n'enlève le déjeuner du lendemain, et ne sacrifie à ses espiègleries le repas des enfans qui dorment +enlacés dans le même berceau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Lutin.</blockquote> + + + +<p>Telle était la nuit solennelle, mêlée de caprice fantastique +et d'une secrète terreur, qui allait s'élever sur +les collines de Cassilis. Imaginez un terrain montagneux, +qui ondule comme une mer, et dont les nombreuses +collines se tapissent d'une mousse verte et +brillante; au loin, sur un pic escarpé, les murs crénelés +du château détruit, dont la chapelle, privée de +sa toiture, s'est conservée presque intacte, et fait jaillir +dans l'éther pur ses pilastres minces, sveltes comme +des branchages en hiver et dépouillés de leur feuillage. +La terre est inféconde dans ce canton. Le genêt +doré y sert de retraite au lièvre; la roche paraît à nu +de distance à distance. L'homme qui ne reconnaît un +pouvoir suprême que dans la désolation et la terreur +regarde ces terrains stériles comme frappés du sceau +même de la Divinité. La bienfaisance féconde et immense +du Très-Haut nous inspire peu de gratitude: +c'est son châtiment et sa rigueur que nous adorons.</p> + +<p>Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de +Cassilis, et la lune, qui s'était levée, paraissait large et +rouge à travers le vitrage cassé du grand portail de la +chapelle. Elle semblait suspendue là comme une grande +rosace amarante, sur laquelle se dessinait un débris de +trèfle de pierre mutilé. Les spunkies dansaient.</p> + +<p>Le spunkie! C'est une tête de femme, blanche +comme la neige, avec de longs cheveux ardeus. De +belles ailes, draperies soutenues par des fibres minces +et élastiques, s'attachent, non pas à l'épaule, mais au +bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le +spunkie est hermaphrodite; à un visage féminin il +joint cette élégance svelte et frêle de la première adolescence +virile. Le spunkie n'a de vêtement que ses +ailes, tissu fin et délié, souple et serré, impénétrable +et léger, comme l'aile de la chauve-souris. Une +nuance brunâtre, fondue dans une pourpre azurée, +chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour +du spunkie en repos, comme les plis de l'étendard autour +du bâton qui le porte. De longs filamens, qui +ressemblent à de l'acier bruni, soutiennent ces longs +voiles dont le spunkie se drape; des griffes d'acier en +arment l'extrémité. Malheur à la ménagère qui s'aventure +le soir près du marais où se tient blotti le spunkie, +ou dans la forêt qu'il parcourt!</p> + +<p>La ronde des spunkies commençait sur les bords de +la Doon, quand l'assemblée joyeuse, femmes, enfans, +jeunes filles, s'en approcha. Les lutins disparurent +aussitôt. Toutes ces grandes ailes, se déployant à la +fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuée +d'oiseaux s'élevant tout à coup du milieu des roseaux +bruissans. La clarté de la lune se voila un moment; +Muirland et ses compagnons s'arrêtèrent.</p> + +<p>—J'ai peur! s'écria une jeune fille.</p> + +<p>—Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages +qui s'envolent!</p> + +<p>—Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de +reproche, tu finiras mal; tu ne crois à rien.</p> + +<p>—Brûlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit +Muirland, sans faire attention à la réprimande de son +camarade; asseyons-nous ici, et vidons nos paniers. +Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le +gazon nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me +troublerait pas dans mes méditations, qui vont sortir +de ces brocs et de ces bouteilles.</p> + +<p>—Mais les bogillies<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> et les brownillies<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> peuvent +nous trouver ici, dit timidement une jeune +femme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Esprits des bois.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Esprits des bruyères.</blockquote> + +<p>—Le cranreuch<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> les emporte! interrompit Muirland. +Vite, Lapraik, allume ici, près du roc, un foyer +de feuilles mortes et de branchages; nous chaufferons +le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari le +bon Dieu ou le diable leur réserve, nous avons ici de +quoi les satisfaire. Bome Lesley nous a apporté des +miroirs, des noisettes, de la graine de lin, des assiettes +et du beurre. Lasses<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, n'est-ce pas là tout ce +qu'il vous faut pour vos cérémonies?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Vent du Nord.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Jeunes filles.</blockquote> + +<p>—Oui, oui, répondirent les lasses.</p> + +<p>—Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, +par son caractère dominateur, sa fortune, son cellier +bien garni, son grenier plein de blé et ses connaissances +agricoles, avait acquis une certaine autorité +dans le canton.</p> + +<p>Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du +monde, celui où les classes inférieures ont le plus +d'instruction et le plus de superstitions à la fois, c'est +l'Écosse. Demandez à Walter Scott, ce sublime paysan +écossais, qui ne doit sa grandeur qu'à cette faculté +qu'il a reçue de Dieu de représenter symboliquement +tout le génie national. En Écosse on croit +à tous les gnomes, et on discute, dans les cabanes, +des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en +est consacrée spécialement à la superstition. +L'on se réunit alors pour pénétrer dans l'avenir. Les +rites nécessaires pour obtenir ce résultat sont connus +et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses +observances. C'était surtout cette cérémonie pleine +d'intérêt, où chacun est à la fois prêtre et sorcier, que +les habitans de Cassilis regardaient comme le but de +leur excursion et le délassement de leur nuit. Cette +magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrête, +pour ainsi dire, sur le point limitrophe de la +poésie et de la réalité; on communique avec les puissances +infernales, sans renier Dieu tout-à-fait; on +transmute en objets sacrés et magiques les objets les +plus vulgaires; on se crée avec un épi de blé et une +feuille de saule des espérances et des terreurs.</p> + +<p>La coutume veut que l'on ne commence les incantations +d'Hallowe'en qu'à minuit sonnant, à l'heure +où toute l'atmosphère est envahie par les êtres surhumains, +et où non-seulement les spunkies, premiers +acteurs du drame, mais tous les bataillons de la féerie +écossaise, viennent s'emparer de leur domaine. Nos +paysans, réunis à neuf heures, passèrent le temps à +boire, à chanter ces vieilles et délicieuses ballades où +leur langage mélancolique et naïf s'allie si bien à +un rhythme saccadé, à une mélodie qui descend de +quarte en quarte par des intervalles bizarres, à un +emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes +filles, avec leurs plaids bariolés et leurs robes de +serge, d'une admirable propreté; les femmes, le +sourire sur les lèvres; les enfans, ornés de ce +beau ruban rouge, noué sur le genou, qui leur sert +de jarretières et de parure; les jeunes gens dont le +coeur battait plus vite à l'approche du moment mystérieux +où la destinée allait être consultée; un ou deux +vieillards que l'ale savoureuse rendait à la joie de +leurs jeunes ans, formaient un groupe plein d'intérêt, +que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait fait +en Europe les délices de toutes les ames accessibles +encore, parmi tant d'émotions fébriles, aux délices +d'un sentiment vrai et profond.</p> + +<p>Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté +bruyante qui pétillait avec la mousse épaisse de la +bière, et se communiquait à tous les auditeurs.</p> + +<p>C'était un de ces caractères que la vie ne dompte +pas; un de ces hommes d'intelligence vigoureuse qui luttent +contre la bise et l'orage. Une jeune fille du canton, +qui avait uni sa destinée à celle de Muirland, était +morte en couches après deux ans de mariage; et Muirland +avait juré de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait +dans le voisinage la cause de la mort de Tuilzie; +c'était la jalousie de Muirland. Tuilzie, délicate +enfant, comptait à peine seize années quand elle +épousa le fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas +la violence de cette ame, la fureur dont elle pouvait +s'animer, le tourment journalier qu'elle pouvait infliger +à elle-même et aux autres. Jock Muirland était +jaloux; la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne +le rassurait pas. Un jour, au coeur de l'hiver, il lui +fit faire un voyage à Edinburgh, pour l'arracher aux +séductions prétendues d'un jeune laird qui avait eu la +fantaisie de passer la mauvaise saison à sa campagne.</p> + +<p>Tous les camarades du fermier, et même le curé, ne +lui épargnaient pas les remontrances; il ne répondait +rien, si ce n'est qu'il aimait ardemment Tuilzie, et +qu'il était le meilleur juge de ce qui pouvait contribuer +au bonheur de son ménage. Sous le toit rustique +de Jock, il y avait souvent des plaintes, des cris, des +sanglots qui retentissaient au dehors; le frère de Tuilzie +était venu représenter à son beau-frère que sa conduite +était inexcusable; une querelle véhémente avait +été la suite de cette démarche; la jeune femme dépérissait +par degrés. Enfin le chagrin qui la consumait +l'emporta. Muirland tomba dans un profond désespoir, +qui dura plusieurs années; mais, comme tout est passager +dans ce monde, il avait, en jurant de rester +veuf, oublié peu à peu le souvenir de celle dont il +avait été le bourreau involontaire. Les femmes, qui +pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur, +lui avaient enfin pardonné; et la nuit d'Hallowe'en le +retrouvait tel qu'il avait été autrefois, joyeux, caustique, +amusant, buvant sec et fécond en excellens +contes, en plaisanteries rustiques, en refrains +bruyans, qui mettaient en train l'assemblée nocturne +et entretenaient sa bonne humeur.</p> + +<p>On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances +de fondation, quand les douze coups de minuit +sonnèrent et propagèrent au loin l'écho de leurs vibrations. +Ils avaient bu largement. Voici venir le moment +des superstitions accoutumées. Tout le monde, +excepté Muirland, se leva.</p> + +<p>«Cherchons le kail<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, cherchons le kail s'écrièrent-ils!...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Ces usages sont encore populaires en Écosse.</blockquote> + +<p>Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans +les champs, et revinrent tour à tour apportant chacun +une racine détachée du sol: c'était le kail. Il faut déraciner +la première plante qui se présente sous vos +pas; si la racine est droite, votre femme ou votre +mari seront bien faits et de bonne grâce; si la racine +est tortue, vous épouserez une personne contrefaite. +S'il reste de la terre suspendue aux filamens, votre +ménage sera fécond et heureux; si votre racine est +polie et mince, vous ne serez pas long-temps en ménage. +Imaginez les éclats de rire, le tumulte joyeux, +les plaisanteries villageoises auxquelles cette recherche +conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; +on comparait les résultats de son investigation; jusqu'aux +petits enfans avaient leur kail.</p> + +<p>«Pauvre Will Haverel! s'écria Muirlaud, jetant +les yeux sur la racine que tenait en main un jeune garçon, +ta femme sera tortue; ton kail ressemble à la +queue de mon porc.»</p> + +<p>Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit à expérimenter +la saveur de chaque racine; une racine amère +désigne un méchant mari; une racine sucrée, un mari +imbécile; une racine odorante, un époux de bonne +humeur. A cette grande cérémonie succéda celle du +tap-pickle. Les jeunes filles vont, les yeux bandés, +cueillir chacune trois épis de blé. Si le grain qui couronne +l'épi se trouve manquer à l'un d'entre eux, on +ne doute pas que le mari futur de la villageoise n'ait +à lui pardonner une faiblesse commise avant l'heure +nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois épis étaient à la +fois privés de leur tap-pickle, et l'on ne t'épargna pas +les railleries. Il est vrai que la veille même le fause-house, +ou grenier de réserve, avait été témoin d'une +causerie bien longue entre toi et Robert Luath.</p> + +<p>Muirland les regardait sans se mêler activement à +leurs jeux.</p> + +<p>«Les noisettes! les noisettes!» s'écrièrent-ils.</p> + +<p>On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on +se rapprocha du feu, que l'on n'avait pas cessé d'entretenir. +La lune brillait pure et presque radieuse. +Chacun prit sa noisette. Ce charme est célèbre et venéré. +On se distribue par couples; on donne à la noisette +que l'on a choisie son propre nom; et l'on place +à la fois dans le feu la noisette baptisée du nom de sa +fiancée, et la sienne propre. Si les deux noisettes +brûlent paisiblement côte à côte, l'union sera longue +et paisible; si les noisettes éclatent et se séparent en +brûlant, trouble et séparation dans le ménage. Souvent +c'est la jeune fille qui se charge de disposer +dans le foyer le double symbole auquel toute son ame +s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce +s'opère, et que son mari futur s'élance en pétillant loin +de sa compagne!</p> + +<p>Une heure sonnait, et les paysans n'étaient point las +de consulter leurs oracles mystiques. La terreur et la +foi qui se mêlaient à ces incantations leur prêtaient un +charme nouveau. Les spunkies recommençaient à se +mouvoir au milieu des joncs agités. Les jeunes filles +tremblaient. La lune, qui avait monté dans le ciel, se +couvrait d'un nuage. On fit la cérémonie du pot de +terre, celle de la chandelle soufflée, celle de la pomme, +grandes conjurations que je ne dévoilerai pas. Willie +Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles, +plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en +s'écriant: «Mon époux futur, mon mari qui n'es pas +encore, où es-tu? Voici ma main.» Trois fois le +charme avait été répété, lorsqu'on l'entendit pousser +un grand cri.</p> + +<p>«Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'écria-t-elle.» +On s'empressa près d'elle, et tout le +monde frémit, excepté Muirland. Maillie montra sa +main tout ensanglantée; les juges des deux sexes, +qu'une longue expérience rendait habiles dans l'interprétation +de ces oracles, convinrent sans hésiter que +l'égratignure n'était pas causée, comme le prétendait +Muirland, par les pointes d'un jonc épineux, mais +que le bras de la jeune fille portait réellement l'empreinte +de la griffe aiguë du spunkie. On reconnut +aussi d'une seule voix que Maillie était menacée par +cette expérience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le +fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de +raison.</p> + +<p>«Jaloux! jaloux!» s'écria-t-il.</p> + +<p>Il croyait voir dans cette déclaration de ses camarades +une allusion malveillante à sa propre histoire.</p> + +<p>«Moi, continua Muirland en vidant un pot d'étain +rempli de whiskey qui en couvrait les bords, j'aimerais +mieux cent fois épouser le spunkie que de me +marier une seconde fois. J'ai su ce que c'était que de +vivre enchaîné; autant vaudrait rester emprisonné dans +une bouteille fermée hermétiquement, avec un singe, un +chat ou le bourreau pour compagnons. J'ai été jaloux +de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-être; mais +comment, je vous le demande, n'être pas jaloux? +Quelle est la femme qui ne demande pas une continuelle +surveillance? Je ne dormais pas la nuit, je ne la +quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas +l'oeil un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal; +tout dépérissait. Tuilzie elle-même languissait sous +mes yeux. A cinq millions de diables le mariage!»</p> + +<p>Les uns riaient, les autres, scandalisés, se taisaient. +La dernière et la plus redoutable des incantations +restait à essayer: c'est la cérémonie du miroir. On +se place, une chandelle à la main, en face d'une +petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on +l'essuie en répétant trois fois: <i>Parais, mon mari</i>, ou: +<i>Parais, ma femme!</i> Alors, au-dessus de l'épaule gauche +de la personne qui consulte le destin, se montre distinctement +une figure qui se reflète dans le miroir; +c'est celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.</p> + +<p>Personne n'osait, après l'exemple de Maillie, braver +encore les puissances surnaturelles. Le miroir et +la chandelle étaient là par terre sans que l'on pensât à +les mettre en usage. La Doon frémissait dans les roseaux; +une longue traînée d'argent, qui tremblait sur +ses vagues lointaines, était aux yeux des villageois la +trace étincelante des skelpies ou esprits des eaux; la +jument de Muirland, sa petite jument des Highlands, +à la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de +toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais +esprit est voisin. Le vent fraîchissait; les tiges des +joncs balancés rendaient un triste et long murmure. +Toutes les femmes commençaient à parler du retour; +elles avaient d'excellentes raisons, des réprimandes +pour leurs maris et leurs frères, des conseils de santé +pour leurs pères, et une éloquence de ménage à laquelle, +hélas! nous autres rois de la nature et du +monde, nous résistons bien rarement.</p> + +<p>«Eh bien! qui de vous se présentera devant le miroir?» +s'écria Muirland.</p> + +<p>On ne répondait pas...</p> + +<p>«Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le +souffle du vent vous fait trembler comme le saule. +Quant à moi qui ne veux plus prendre de femme, +comme vous savez, parce que je veux dormir, et que +mes paupières refusent de se fermer dès que je suis +mari, il m'est impossible de commencer le charme. +C'est ce que vous sentez aussi bien que moi.»</p> + +<p>A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock +Muirland s'en empara. «Je vais vous donner l'exemple.» +Alors il prit sans hésiter la glace fatale; la chandelle +fut allumée, et il répéta bravement l'incantation.</p> + +<p>«Parais donc, ma femme,» s'écria Muirland.</p> + +<p>Aussitôt une figure pâle, couverte de cheveux d'un +blond fauve, se montra sur l'épaule de Muirland. Il +tressaillit, se retourna pour s'assurer que l'une des +jeunes filles du canton n'était pas derrière lui pour +imiter l'apparition. Mais personne n'avait osé parodier +le spectre; et quoique le miroir se fût brisé sur la +terre en échappant de la main du fermier, toujours au-dessus +de son épaule la même tête blanche, la même +chevelure ardente se présentaient: Muirland pousse un +grand cri, et tombe la face contre terre.</p> + +<p>Vous eussiez vu alors tous les habitans du village +fuir çà et là, comme les feuilles enlevées par le +vent; il ne resta plus dans cet endroit où ils s'étaient +livrés naguère à leurs amusemens rustiques que les +débris de la fête, le foyer à demi éteint, les pots et les +cruches vides, et Muirland couché sur le gazon. Les +spunkies et leurs acolytes revenaient en foule, et l'orage +qui se préparait dans l'air mêlait à leur chant surnaturel +ce long sifflement que les Écossais désignent +si pittoresquement sous le nom de <i>Sugh</i>. Muirland, en +se relevant, regarda encore par-dessus son épaule: +toujours la même figure. Elle souriait au paysan, mais +ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait +deviner si cette tête appartenait à un corps humain; +car elle ne se montrait à lui que lorsqu'il se détournait. +Sa langue se glaçait et restait attachée à son palais. Il +essaya de lier conversation avec l'être infernal, et rappela +en vain tout son courage; dès qu'il apercevait ces +traits pâles et ces boucles ardentes, il frémissait de tout +son corps. Il se mit à fuir, dans l'espoir de se délivrer +de son acolyte. Il avait détaché sa petite jument blanche +et allait mettre le pied à l'étrier, quand il tenta encore +une dernière expérience. Terreur! toujours cette +tête, devenue son inséparable compagne. Elle était +attachée sur son épaule, comme ces têtes isolées +dont les sculpteurs gothiques jetaient quelquefois le +profil au sommet d'un pilastre ou à l'angle d'un entablement. +La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait +avec une force terrible; et par des ruades fréquentes +elle annonçait la part qu'elle prenait à la terreur +de son pauvre maître. Le spunkie (ce devait être +un de ces habitans des joncs de la Doon qui persécutait +le fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, +fixait sur lui deux yeux flamboyans, d'un bleu +profond, sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre, +et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable clarté. +Il piqua des deux; la même curiosité le poussait toujours +à savoir si sa persécutrice était là; elle ne +le quittait pas; en vain lançait-il sa jument au galop, +en vain les bruyères et les montagnes disparaissaient et +fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait +plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait +la pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée, le spunkie, +son compagnon de route, ou plutôt sa compagne, +car cette figure féminine avait toute la malice et toute +la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de +dix-huit ans.</p> + +<p>La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui +le rétrécissaient par degrés. Jamais pauvre pécheur +ne se trouva lancé seul au milieu de la campagne dans +une plus satanique obscurité. Le vent soufflait comme +s'il eût voulu éveiller les morts; la pluie tombait, emportée +diagonalement par la violence de l'orage. Les +lueurs rapides de l'éclair disparaissaient, dévorées par +les nues ténébreuses qui se refermaient sur elles: de +longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. +Pauvre Muirland! ton bonnet bleu écossais, bariolé +de rouge, tomba, et tu n'osas pas te retourner pour le +ramasser. La tempête redoublait de fureur; la Doon +débordait sur ses rivages; et Muirland, après avoir +galopé pendant une heure, reconnut douloureusement +qu'il revenait au même lieu d'où il était parti. L'église +ruinée de Cassilis était sous ses yeux; on eût dit que +l'incendie embrasait les restes de ses vieux pilastres; +des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inégales; +les sculptures apparaissaient dans toute leur délicatesse +sur un fond de clartés lugubres: Meg refusait +d'avancer; mais le fermier, dont la raison ne guidait +plus les démarches, et qui croyait sentir cette redoutable +tête appuyée sur son épaule, enfonçait si vigoureusement +son éperon dans les flancs de la pauvre +bête qu'elle céda malgré elle à la violence qu'on lui +imposait.</p> + +<p>«Jock, dit une voix douce, épouse-moi, tu cesseras +d'avoir peur.»</p> + +<p>Vous imaginez la profonde terreur du malheureux +Muirland.</p> + +<p>«Épouse-moi,» répétait le spunkie.</p> + +<p>Cependant ils fuyaient vers la cathédrale enflammée. +Muirland, arrêté dans sa course par les pilastres +mutilés et les saints de pierre renversés, mit pied à +terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de vin, de +bière et d'eau-de-vie, galopé si étrangement, éprouvé +tant de surprise, qu'il finit par s'accoutumer à cet +état d'excitation surnaturelle: notre fermier entra +d'un pied ferme dans la nef sans voûte d'où jaillissaient +ces feux infernaux.</p> + +<p>Le spectacle qui le frappa était nouveau pour +lui. Un personnage accroupi au milieu de la nef +soutenait, sur son dos courbé, un vase octangulaire +où brûlait une flamme verte et rouge. Le maître-autel +était chargé de ses vieux ornemens catholiques. +Des démons à la chevelure ardente qui se +hérissait sur leur tête étaient debout sur l'autel, et tenaient +lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et +infernales que l'imagination du peintre et du poète ont +rêvées se pressaient, couraient, volaient, se balançaient, +se traînaient, se contournaient en mille étranges +façons. Les stalles des chanoines étaient remplies de +personnages graves qui avaient conservé les costumes +de leur état. Mais sur leurs aumusses on voyait se +dessiner des mains de squelettes, et de leurs yeux +caves aucune clarté n'émanait.</p> + +<p>Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y +atteindre, quel encens on brûlait dans cette église, ni +quelle abominable parodie des saints mystères y était +jouée par les démons. Quarante de ces lutins, perchés +sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois +l'orgue de la cathédrale, tenaient en main des +cornemuses écossaises de dimensions différentes. Un +énorme chat noir, assis sur un trône composé d'une +douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un +miaulement prolongé. La symphonie infernale faisait +trembler ce qui restait encore des voûtes à demi +détruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens +de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte +de jolies skelpies à genoux; vous les eussiez prises +pour des vierges charmantes, si la queue démoniaque +n'avait pas soulevé le coin de leur robe blanche; et +plus de cinquante spunkies, les ailes étendues ou repliées, +dansant ou en repos. Dans les niches des saints +symétriquement rangées autour de la nef étaient des +cercueils ouverts, où le mort, sur son linceul blanc, +apparaissait tenant en main le cierge funéraire. Quant +aux reliques suspendues au parvis, je ne m'arrêterai +pas à les décrire. Tous les crimes connus en Écosse +depuis vingt ans avaient concouru à parer l'église livrée +aux démons.</p> + +<p>Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau +de l'assassin, le débris épouvantable de l'avortement +et la trace de l'inceste. Vous y eussiez vu des coeurs +de scélérats noircis dans le vice, et des cheveux blancs +paternels suspendus encore à la lame du poignard +parricide. Muirland s'arrêta, se détourna; la figure +compagne de sa route n'avait pas quitté son poste. Un +des monstres chargés du service infernal le prit par la +main; il se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il +suivit son guide. Il était dompté. Sa force l'avait +abandonné. On s'agenouilla, il s'agenouilla; on chanta +des hymnes bizarres, il n'écouta rien; et il resta là, +stupéfait, pétrifié, attendant son sort. Cependant les +chants infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies +chargés du corps de ballet tournaient plus rapidement +dans leur ronde infernale; les cornemuses criaient, +beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une véhémence +nouvelle. Muirland détourna la tête pour examiner +cette fatale épaule sur laquelle un hôte incommode +avait fait élection de domicile.</p> + +<p>«Ah!» s'écria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.</p> + +<p>La tête avait disparu.</p> + +<p>Mais quand ses regards éblouis et égarés se reportèrent +sur les objets qui l'environnaient, il fut bien +étonné de trouver près de lui, à genoux sur un cercueil, +une jeune fille dont le visage était celui même +du fantôme qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette +écossaise de fin lin gris descendait à peine jusqu'à +mi-cuisse. On apercevait une poitrine charmante, +de blanches épaules, sur lesquelles roulaient des cheveux +blonds, un sein virginal, dont la légèreté du +costume relevait toute la beauté. Muirland fut ému; +ces formes si gracieuses et si délicates contrastaient avec +toutes les hideuses apparitions qui l'entouraient. Le +squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts +crochus la main de Muirland et l'unit à celle de la +jeune fille. Muirland crut sentir alors dans l'étreinte +de cette bizarre fiancée la froide morsure que le peuple +attribue aux griffes d'acier du spunkie. C'en était trop +pour lui; il ferma les yeux et défaillit. A demi vaincu +par un évanouissement qu'il combattait, il crut deviner +que des mains infernales le replaçaient sur la jument +fidèle qui l'avait attendu à la porte de la cathédrale; +mais ses perceptions étaient obscures, ses sensations +indistinctes.</p> + +<p>Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des +traces chez notre fermier; il se réveilla comme on se +réveille après une léthargie, et fut fort étonné d'apprendre +que depuis quelques jours il avait pris femme, +que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage +dans les montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune +épouse, laquelle, en effet, se trouvait placée près de +lui dans le lit héréditaire de sa ferme.</p> + +<p>Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait, puis il voulut +contempler celle qu'il avait choisie sans s'en douter, +et qui était devenue mistriss Muirlaud. C'était le +matin. Qu'elle était jolie! quelle douce lumière nageait +dans ces regards prolongés! quel éclat dans ces +yeux! Cependant Muirland était frappé de la lueur +bizarre qui émanait de ces regards mêmes. Il s'approcha; +chose étrange! sa femme, à ce qu'il pensa du +moins, n'avait pas de paupière; de grands orbes d'un +bleu foncé se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil +dont la courbe était admirablement légère. Muirland +soupira; le souvenir vague du spunkie, de sa course +nocturne et de sa terrible noce dans la cathédrale, se +représenta tout à coup devant lui.</p> + +<p>En examinant de plus près sa nouvelle épouse, il +crut observer en elle tous les traits caractéristiques de +cet être surnaturel, modifiés seulement et comme +adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient longs et +minces, ses ongles blancs et effilés; sa chevelure +blonde tombait jusqu'à terre. Il resta comme absorbé +par une profonde rêverie; cependant tous ses voisins +lui dirent que la famille de sa femme résidait dans les +Highlands; qu'aussitôt après la noce il avait été +saisi par une fièvre ardente; qu'il n'était pas étonnant +que tout souvenir de la cérémonie se fût effacé de son +esprit malade, mais que bientôt il se conduirait mieux +avec sa femme, car elle était jolie, douce et bonne +ménagère.</p> + +<p>«Mais elle n'a pas de paupières!» s'écriait Muirland.</p> + +<p>On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le +poursuivait encore; personne, si ce n'est le fermier, +ne s'apercevait de cette étrange particularité.</p> + +<p>La nuit vint: c'était pour Muirland la nuit des +noces, car jusqu'à ce moment il n'avait été mari que +de nom. La beauté de sa femme l'avait ému, bien que +selon lui elle n'eût pas de paupières. Il se promenait +donc de braver résolument sa propre terreur, et de +profiter au moins de la faveur singulière que le ciel +ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons ici au lecteur +de nous concéder tous les priviléges du roman et de +l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers +événemens de cette nuit; nous ne dirons pas combien +la belle Spellie (c'était son nom) paraissait plus belle +encore dans ses nocturnes atours.</p> + +<p>Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du +soleil illuminait tout à coup la chambre basse où était +placé le lit nuptial. Ébloui par ces rayons ardens, il +se lève en sursaut et voit les yeux éclatans de sa +femme tendrement fixés sur lui.</p> + +<p>«Diable! s'écria-t-il, mon sommeil, en effet, est +une injure à sa beauté! Il chassa donc le sommeil, +et dit à Spellie mille choses aimables et tendres auxquelles +la jeune fille des montagnes répondit de son +mieux.</p> + +<p>Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.</p> + +<p>«Comment dormirait-elle, en effet, se demandait +Muirland, elle n'a pas de paupière?»</p> + +<p>Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de +méditations et de craintes. Le soleil se leva. Muirland +était pâle et abattu; la fermière avait les yeux plus +étincelans que jamais. Ils passèrent la matinée à se promener +sur les bords de la Doon. La jeune épouse était +si jolie que son mari, malgré sa surprise et la fièvre +à laquelle il était en proie, ne put la contempler sans +admiration.</p> + +<p>«Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous +aimiez Tuilzie; toutes les jeunes filles des environs +me portent envie: aussi prenez-y garde, mon ami, +je serai jalouse, je vous surveillerai de près.» +Les baisers de Muirland arrêtèrent ces paroles; cependant +les nuits se succédèrent, et au milieu de chaque +nuit les yeux éclatans de Spellie arrachaient le +fermier à son sommeil; la force du fermier y succombait.</p> + +<p>«Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme, +est-ce que vous ne dormez jamais?</p> + +<p>—Dormir, moi!</p> + +<p>—Oui, dormir! il me semble que depuis que +nous sommes mariés vous n'avez pas dormi un moment.</p> + +<p>—Dans ma famille, on ne dort jamais.»</p> + +<p>Les orbes azurés de la jeune femme versaient des +rayons plus ardens.</p> + +<p>«Elle ne dort pas! s'écria avec désespoir le fermier, +elle ne dort pas!»</p> + +<p>Il retomba épuisé et terrifié sur l'oreiller.</p> + +<p>«Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! répéta-t-il.</p> + +<p>—Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et +je te surveillerai de plus près.»</p> + +<p>Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne +lui laissaient pas de repos; c'étaient, comme disent les +poètes, des astres éternellement allumés pour l'éblouir. +On fit dans le canton plus de trente ballades adressées +aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un +beau jour il disparut. Trois mois s'étaient écoulés; le +supplice qu'avait éprouvé le fermier avait épuisé sa +vie, dévoré son sang; il lui semblait que ce regard de +feu le brûlait. S'il revenait des champs, s'il restait à +la maison, s'il allait à l'église, toujours ce rayon terrible +dont la présence et l'éclat pénétraient jusqu'au +fond de son être et le faisaient tressaillir d'horreur. Il +finit par détester le soleil, par fuir le jour.</p> + +<p>Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert +était devenu le sien; au lieu de l'inquiétude morale +qui, pendant son premier mariage, l'avait transformé +en bourreau de la jeune fille, et que les +hommes appellent du nom de jalousie, il se trouvait +placé sous l'inquisition physique et inéluctable d'un +oeil qui ne se fermait jamais: c'était encore la jalousie, +mais transformée en image palpable, l'inquisition devenue +type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, +passa la mer et s'enfonça dans les forêts de l'Amérique +septentrionale, où beaucoup de gens de son pays +ont été fonder des habitations et bâtir leur hutte paisible. +Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assuré +à ce qu'il croyait; il préférait sa pauvreté, la vie du +colon, le serpent caché dans les buissons épais, une +nourriture sauvage, grossière et incertaine, à son toit +écossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours ouvert reluisait +pour son tourment. Après avoir passé un an +dans cette solitude, il finit par bénir son sort: au +moins il trouvait le repos au sein de cette nature féconde. +Il n'entretenait aucune correspondance avec la +Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa +femme; quelquefois dans ses rêves il voyait encore +cet oeil ouvert, cet oeil sans paupières, et se réveillait +en sursaut; mais c'était tout ce qu'il avait à souffrir; +il s'assurait bien que la vigilante et redoutable prunelle +n'était plus auprès de lui, ne le pénétrait, ne +le dévorait pas de ses clartés insupportables, et il se +rendormait heureux.</p> + +<p>Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation, +avaient pris pour sachem ou pour chef Massasoit, +vieillard maladif, dont le caractère était pacifique, et +dont Jock Muirland se concilia aisément la bienveillance +en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il +savait distiller. Massasoit tomba malade; son ami +Muirland vint le visiter dans sa hutte.</p> + +<p>Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec +un trou pour laisser échapper la fumée; au milieu de +ce pauvre palais, un foyer embrasé; sur des peaux +de buffle, étendues par terre, le vieux chef malade; +autour de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, +criant, pleurant et faisant un tapage qui, loin de +guérir le malade, eût rendu malade un homme en +bonne santé. Un powam ou médecin indien conduisait +le choeur et la danse lugubres; les échos voisins +retentissaient du bruit que faisait cette étrange cérémonie: +c'étaient là les prières publiques offertes aux +divinités du pays.</p> + +<p>Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres +nus et froids du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, +âgée à peine de seize ans, pleurait en s'acquittant +de cet office. Le bon sens de l'Écossais lui fit bientôt +reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait +qu'au meurtre de Massasoit; en sa qualité d'Européen +et de blanc il passait pour médecin inné. Il profita +de l'autorité que ce titre lui donnait, fit sortir tous +les hurleurs et s'approcha du sachem.</p> + +<p>«Qui vient près de moi? demanda le vieillard.</p> + +<p>—Jock, l'homme blanc!</p> + +<p>—Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main +desséchée, nous ne nous verrons plus, Jock!»</p> + +<p>Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en médecine, +s'aperçut sans peine que notre sachem avait tout +simplement une indigestion; il le secourut, ordonna +que l'on se tût autour de lui, le mit à la diète, puis +lui fit un excellent potage écossais que le vieillard +avala en guise de médecine. Bref, en trois jours Massasoit +était revenu à la vie; les hurlemens de nos Indiens +et leurs danses recommencèrent, mais ces hymnes +sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la +joie. Massasoit fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna +son calumet à fumer, et lui présenta sa fille, Anauket, +la plus jeune et la plus jolie de celles que Muirland +avait vues dans la cabane.</p> + +<p>«Tu n'as pas de squaw<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, lui dit le vieux guerrier; +prends ma fille et honore ma tête blanchie.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Femme</blockquote> + +<p>Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie +et de Spellie, le mariage lui avait si mal réussi.</p> + +<p>Cependant la jeune Squaw était douce, naïve, obéissante. +Un mariage dans les déserts s'environne de +bien peu de cérémonies; il a peu de conséquences +funestes pour un Européen. Jock se résigna, et la +belle Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir +de son choix.</p> + +<p>Un jour, c'était le huitième jour de leur union, +tous deux, par une belle matinée d'automne, s'étaient +embarqués sur l'Ohio. Jock avait emporté son fusil de +chasse. Anauket, habituée à ces expéditions qui composent +toute la vie sauvage, aidait et servait son mari. +Le temps était magnifique; les rives de ce beau fleuve +offraient aux amans des points de vue enchanteurs.</p> + +<p>Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes +éclatantes frappa ses regards; il l'ajusta, la blessa, et +l'oiseau, frappé de mort, alla tomber, en gémissant, +sous d'épais halliers. Muirland ne voulait pas perdre +une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut +à la recherche du résultat de sa conquête. Il avait +battu inutilement plusieurs buissons, et son obstination +d'Écossais le plongeait et l'enfonçait de plus en +plus dans l'épaisseur du bois. Il se trouva bientôt environné +d'arbres de haute futaie et placé au centre +d'une de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve +dans les forêts d'Amérique, quand une clarté traversa +le feuillage et pénétra jusqu'à lui. Il tressaillit: ce +rayon le brûlait; cette lumière insupportable le contraignait +à baisser les yeux.</p> + +<p>L'oeil sans paupière était là, vigilant et éternel.</p> + +<p>Spellie avait passé la mer; elle avait trouvé la trace +de son mari, elle le suivait à la piste; elle avait tenu sa +parole, et sa redoutable jalousie accablait déjà Muirland +de justes reproches. Il courut vers le rivage, poursuivi +par l'oeil sans paupière, vit l'onde claire et pure de +l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur. Telle fut la fin +de Jock Muirland; elle se retrouve consacrée dans une +légende écossaise, les bonnes femmes l'expliquent à +leur manière. Elles affirment que c'est une allégorie, +et que <i>l'Oeil sans paupière</i>, c'est l'oeil toujours ouvert +de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.</p> + +<br><br> +<h3>SARA LA DANSEUSE.</h3> +<br> + +<p>Non, s'écriait, un soir de sabbat, le juif +Fleischmann en frappant vivement de son +poing la table sur laquelle il venait de souper; non, jamais +je ne souffrirai que ma fille monte sur un théâtre +pour amuser par ses pirouettes les oisifs de Berlin! +Danseuse! Par Abraham, ma fille danseuse, quand le +jeune Aaron la demande en mariage, et que demain +elle pourrait être la première marchande de chevaux +de tout le Mecklembourg!—Je ne dis pas non, reprenait +sa femme; mais si pourtant elle devait faire fortune +dans cet état, on peut très-bien y vivre honnêtement, +quoique les dames de théâtre ne soient pas +toutes en possession d'une excellente réputation.—Taisez-vous, +reprenait Fleischmann, vous en savez, +vous, des danseuses qui ne soient pas des Babylones +vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche, +être obligé de la sacrifier moi-même, de +mes propres mains, que de la laisser entrer dans une +pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse publique!!—Mais +enfin, mon ami, reprenait la mère, +David a dansé devant l'arche.—Il y dansait, répondit +solennellement le vieux juif, pour célébrer les +louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en +aucune manière à celle que votre Sara voudrait pratiquer. +C'était une danse grave, mesurée...—Pour cela, +mon ami, c'est ce que vous ne savez pas. Le livre de +Samuel, que les chrétiens appellent le livre des <i>Rois</i>, ne +dit pas du tout une danse plutôt qu'une autre.—Langue +de l'enfer, s'écria Fleischmann avec une voix retentissante, +que ne prends-tu avec toi ta fille, et ne +la mènes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire à d'honnêtes +mères lors de mon voyage à Paris?» Cette brillante +apostrophe ferma la bouche de Mme Fleischmann, +qui, sans plus rien ajouter, se mit à ôter le couvert; +et elle ne reparla plus que pour rappeler à son mari, +absorbé dans ses pensées, qu'il était temps de se coucher, +car dix heures venaient de sonner à l'horloge +de Saint-Cyprien.</p> + +<p>Trois mois après cette conversation, la salle du +grand théâtre de Berlin était pleine comme depuis +long-temps elle ne l'avait pas été, et dans une des +loges de l'avant-scène, occupée par l'ambassadeur de +France et l'un des secrétaires de légation, avant que +la toile ne fût levée, avait lieu la conversation suivante.</p> + +<p>«Une juive pour maîtresse, disait le jeune secrétaire, +a toujours été dans ma pensée l'idéal du bonheur, +et si votre excellence ne la prend dans sa +maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour +arriver jusqu'à son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous +ce que doit être dans les bras de son amant +une femme qui s'appelle Sara?—Sans doute, reprenait +l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les +souvenirs de la vie patriarcale, et pour peu que la petite +ait le pied bien et les formes gracieuses, je pourrais +bien faire quelque chose pour elle. Aussi bien la +Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le +monde dont on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.—Et +puis, ajoutait le secrétaire, il n'est pas jusqu'aux +circonstances de son début qui donnent à ce <i>sujet</i> un +attrait tout-à-fait piquant et romanesque. Son père est +un juif à principes, qui voulait la marier à un marchand +de chevaux, plutôt que de la laisser devenir la +Terpsichore de l'Allemagne. Elle procède de par une +vocation. Avant de monter sur la scène, elle a bravement +rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je +sur mon ambassade à venir qu'elle ira plus loin qu'aucune +des célébrités dansantes de la chrétienté...—Silence! +interrompit l'ambassadeur; je vois là-bas le +chargé d'Espagne qui cause avec le conseiller intime. +Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'idée +qu'ils trament quelque chose.» Un peu après, l'ouverture +commença, la toile fut levée, et des nymphes et +des amours firent l'exposition de la pièce, en dansant +avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux +spectateurs que c'étaient des nymphes et des amours qui +dansaient avec des guirlandes. A la troisième scène +parut Sara. C'était une grande fille, aux cheveux +noirs, aux formes élégantes et élancées, comme la Sulamite +du <i>Cantique des Cantiques</i>. Depuis un siècle +peut-être rien d'aussi voluptueux n'avait paru sur la +scène du grand théâtre. En un moment toutes les puissances +européennes, dans la personne de leurs représentans, +furent embrasées pour elle des feux les plus +vifs. Il y aurait eu de quoi rompre à jamais l'équilibre +et la paix de l'Europe, sans un incident qui se présenta.</p> + +<p>Au moment où la jeune débutante, après s'être +long-temps dérobée aux poursuites d'un Zéphyr, tombait +comme épuisée dans ses bras et lui laissait prendre +un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait +rien de mythologique, portant une longue barbe +et un chapeau à larges bords, sort vivement de la coulisse, +court à la débutante, la saisit par sa robe qu'il +froisse et qu'il déchire. «Malheureuse! s'écrie-t-il, +rien n'a pu t'arrêter, il a fallu que tu vinsses te +prostituer à la face de tout Berlin! Eh bien! aussi +à la face de tout Berlin je te maudis, et je demande +au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la +misère; je te maudis!» répéta-t-il. Et bien qu'il ne +fût pas le moindrement du monde comédien, jamais +au théâtre malédiction paternelle n'avait produit un +pareil effet.</p> + +<p>A cette terrible apparition, Sara se trouva mal; +deux soldats de la garde du roi, en faction dans les +coulisses, s'emparèrent du perturbateur et le mirent à +la porte de la scène, où sa qualité de père au désespoir +ne lui donnait point entrée. Le directeur du théâtre ne +pouvait comprendre la colère de cet homme, quand il +avait fait à sa fille l'engagement le plus avantageux qui +depuis dix ans peut-être eut été signé. Les puissances +européennes furent un peu dérangées dans leur plan +respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas +prévue; parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la +débutante était passable, mais il fallait qu'elle fût une +fille bien perdue et bien abandonnée pour donner à +un père si respectable un chagrin si cruel. Quant aux +gens du parterre, qui d'abord avaient paru touchés de +cette scène, revenus de leur première émotion, ils demandèrent +qu'on leur rendît leur argent ou la danseuse, +attendu que l'affiche n'avait pas prévenu qu'elle +eût un père, et qu'ils étaient venus pour assister à un +ballet et non à un drame bourgeois; les choses ne +se fussent point passées autrement si l'on fût venu annoncer +que le premier ténor était surpris tout à coup +par un enrouement, ou que le premier sujet de la +danse venait de se donner une entorse.</p> + +<p>En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne +demeuraient plus sous le même toit), le père et la fille +furent saisis tous les deux d'une fièvre violente, résultat +de l'émotion à laquelle ils avaient été soumis. +Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait +à peine de se compléter; chez le vieux père, au +contraire, la nature en décadence depuis long-temps +menaçait ruine; elle s'en fut du coup. On le porta au +cimetière des juifs, qui est placé en dehors de la +porte de la ville, sur le chemin de France; en sorte +que, deux mois après, lorsque Sara passa par cette +route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put +s'empêcher de penser au vieux Fleischmann et à sa +malédiction.</p> + +<p>C'est une chose étrange que la malédiction d'un +père. Ce n'est pas une force, comme disent les mathématiciens; +ce n'est pas un corps, une substance, une +chose matérielle, avec laquelle vous puissiez toucher +celui auquel vous l'adressez; trois mots: <i>Je te maudis</i>; +ce n'est autre chose que l'expression d'un voeu pour +son malheur, lequel ne devait pas avoir plus de portée +que cette autre forme, bien plus usuelle et bien +plus arrêtée: <i>Que le diable t'emporte!</i> Et cependant, +d'ordinaire, la vie d'un homme s'en trouve flétrie, et +il est rare qu'il mène à bien son existence, lorsqu'il +en marche chargé.</p> + +<p>Pour Sara, moins d'un quart de lieue après le cimetière, +dont, au reste, aucune voix n'était sortie +pour répéter l'anathème, elle avait cessé d'y songer. +Elle trouvait une profonde volupté à se sentir emportée +d'un train rapide vers Paris, où les danseuses sont +en honneur comme jadis la vertu à Rome; elle était +fière, autant toutefois qu'on peut l'être de supporter +un poids assez gênant, de soutenir la tête de l'ambassadeur +de France endormi, et reposant avec toute sa +politique sur son épaule. De temps en temps ses grands +yeux noirs de danseuse rencontraient ceux du jeune +secrétaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et +ils augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui +vient visiter le voyageur glissant dans une berline bien +suspendue, sur une route bien unie, lorsqu'aucune +pensée triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le réveille, +et qu'il n'a pas trop hâte d'arriver.</p> + +<p>Au milieu de cette douce extase, les voyageurs +croient s'apercevoir que le train de la voiture redouble +de vitesse. Bientôt les cris du postillon et le mouvement +de plus en plus rapide des roues leur font comprendre +que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le +moins, exposés au danger de verser. Si la chose se fût +passée en France, où, grâce à l'état des routes, les +voitures de voyage en ont une sorte d'habitude, le +péril eût été moins sérieux; mais, en Allemagne, rien +ne se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient +à être brisée, il est rare que le malencontreux propriétaire +s'en tire à moins de quelque côte enfoncée. L'événement +ne fut que trop conséquent à cet usage; la +voiture, entraînée par les chevaux, roula dans un fossé +profond; l'ambassadeur eut une cuisse cassée; le jeune +homme, la moitié des dents brisées. Pour la jeune juive, +tirée du ravin dans un état à faire pitié, on la transporta +au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit +s'empara d'elle, et, sous le prétexte qu'il voulait +lui sauver la vie, il lui travailla les chairs en tout +sens, et la fit cruellement souffrir. Durant la nuit qui +suivit cette torture, elle entra dans le délire, parla +de son père, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de +pas de deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir. +Le lendemain, Sara la danseuse était étendue entre +deux lits de terre, et les vers commençaient leur +travail.</p> + +<p>Voilà qui était bien pour ce monde-ci, reste à savoir +ce qui allait se passer dans l'autre.</p> + + + +<p>Aussitôt que l'ame de Sara se fut séparée de son +corps, elle commença à s'avancer à travers des régions +infinies et solitaires où elle eut peur de sa solitude.</p> + +<p>A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa +jamais contempler face à face, et son jugement commença.</p> + +<p>«Ame que j'avais faite à mon image, d'où viens-tu?»</p> + +<p>L'ame répondit: «Je reviens d'en bas.</p> + +<p>—Le temps que je t'avais donné à y passer, qu'en +as-tu fait?</p> + +<p>—Il fut bien court, reprit l'ame.</p> + +<p>—Raison de plus pour le bien employer. As-tu +souvent fait l'aumône?</p> + +<p>—Quelquefois.</p> + +<p>—Oui, trente fois en tout: dix fois par charité, +vingt fois par orgueil et par respect humain; tout +compensé, l'aumône ne te sera point comptée.—As-tu +souvent pensé au Seigneur ton Dieu?</p> + +<p>—Oh! oui, souvent.</p> + +<p>—Oui souvent, jusqu'à l'âge de douze ans, quand +ta mère te disait de faire tes prières; mais plus tard, +aux parures, aux bals, aux beaux cheveux des jeunes +gens. As-tu respecté ton père et ta mère, à l'égal du Seigneur +ton Dieu?</p> + +<p>—Je les aimais, reprit l'ame.</p> + +<p>—Et jamais tu ne leur as désobéi?</p> + +<p>L'ame se tint dans le silence.</p> + +<p>—Sara, tu as dansé?»</p> + +<p>L'ame commença à être agitée comme une feuille +tremblant sous le vent.</p> + +<p>—«Sara! ton père est mort, et son ame est avec +moi.»</p> + +<p>L'ame trembla plus fort.</p> + +<p>—«Sara! aux ténèbres éternelles!</p> + +<p>—Hélas! hélas! reprit-elle, pour avoir dansé!</p> + +<p>—Non point pour avoir dansé, répondit le juge, +car j'ai avec moi des danseurs dans la félicité éternelle; +mais parce que ton père t'a maudite, et qu'il est mort +sans avoir repris sa malédiction. Adieu, Sara, adieu, +ma fille, chante maintenant.»</p> + +<p>Aussitôt les esprits de ténèbres se ruèrent sur elle, +en riant aux éclats; et, l'entraînant vers les régions +de leur éternité, ils la faisaient horriblement souffrir +en se l'arrachant entre eux, pour savoir qui aurait +l'honneur de la présenter à leur illustre seigneur et +roi.</p> + +<p>Or Satan était assis dans toute sa gloire sur un +trône emblématique, dans lequel il avait pris plaisir +à parodier tous les trônes de la terre; sa forme était, +j'en demande humblement pardon à l'honorable lecteur, +celle d'une chaise percée. Son front, jaune et +cuivré, était sans cesse agité par un tic nerveux, et sa +bouche, qui s'entrouvrait pour sourire, laissait voir +dans une profondeur infinie deux rangées de dents +blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades +d'un temple antique.</p> + +<p>—Une ame? dit Satan.</p> + +<p>—Oui, maître, répondirent les suppôts.</p> + +<p>—Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque.</p> + +<p>—J'ai dansé, répondit l'ame, si bien que mon +père en est mort, et le Seigneur mon Dieu (ici Satan +fit une horrible contorsion) m'envoie vers vous pour +que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira.»</p> + +<p>Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas +pu, car son arrêt la condamnait à se dénoncer elle-même, +et il fallait que son arrêt fût accompli.</p> + +<p>Lors Satan, dans un jour de familiarité, daigna +consulter les démons qui avaient amené l'ame de Sara, +et il leur dit: «Qu'en ferons-nous?</p> + +<p>—Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi +elle sera punie par où elle a péché.</p> + +<p>—Commun! dit le maître, et il passa à un autre +avis.</p> + +<p>—Moi, dit le second, je propose ma fameuse +mixture: huile bouillante, un baril ordinaire, bonne +partie de soufre et de plomb, argent et bronze en fusion, +servez chaud et faites infuser la coupable...»</p> + +<p>La pauvre ame en délibération eut une mortelle +frayeur en entendant parler de cette cuisine effroyable.</p> + +<p>Mais Satan, donnant un coup de pied à l'opinant: +«Arrière! lui dit-il, misérable classique! avec tes +vieilles méthodes. J'ai une idée»; et se levant pour +en faire aussitôt l'essai, il ordonne que dans un coin de +son empire on élève rapidement une vaste salle de spectacle +capable de contenir quelques cent milliers de +spectateurs.</p> + +<p>Ni peintures, ni dorures, ni candélabres, ni lustres, +ni girandoles ne sont épargnés. Dans l'orchestre, ce +sont trompettes déchirantes, clarinettes criardes, tam-tams +à la voix d'airain et au bruissement lugubre, +basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les +dessus.</p> + +<p>Puis pour une heure de l'éternité les chaudières et +les chevalets se reposent, et le beau monde des damnés +est invité, sous bonne escorte, à venir honorer de +sa présence l'ouverture de l'Académie royale de +l'enfer.</p> + +<p>Industrie de bourreaux! les voilà qui rendent à ces +femmes, à ces femmes qui depuis le temps qu'elles +brûlent dans la géhenne éternelle avaient presque oublié +les joies de la terre, les voilà qui leur rendent et +leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et +leurs cachemires, et leurs satins brochés, et leurs riches +fourrures; puis tout à l'heure ils les dépouilleront de +tout cela, et avec un désespérant souvenir tout fraîchement +renouvelé, ils les renverront reprendre leur nudité +et leur supplice. Cependant derrière les dames, au +second rang des loges, l'habit bien empesé et la cravate +savamment jetée, se placent les ministres, les banquiers, +les diplomates et les dilettanti; la corne dorée, +la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent +de garde bourgeoise, un démon veille à chaque +issue; mais ce que vous n'auriez pas vu sur la terre, +aux stalles réservées pour les hauts dignitaires, ce ne +sont qu'évêques, cardinaux, archevêques, revêtus de +leurs plus beaux atours, et ne tenant compte de la canaille +du parterre qui, parquée derrière cette forêt de +houlettes et de coiffures épiscopales, ne cesse de crier: +<i>A bas le chapeau rouge! à bas la crosse! à bas la +mitre!</i></p> + +<p>Après cela, dans une loge restée vide, et richement +drapée, voyez venir sa majesté Satan; il est accompagné +de ses hauts dignitaires et de madame la Mort, +reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde, +et autres lieux circonvoisins; sur quoi la pièce commença, +dont nous ne saurions au juste donner l'analyse. +Nous pouvons dire cependant que deux scènes +furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le +poète et le musicien avaient agréablement tourné en +raillerie la félicité des justes, <i>condamnés</i>, disaient-ils, +pour toute réjouissance, à chanter éternellement +l'<i>Hosanna in excelsis</i> devant la face du Très-Haut. +On laisse à penser du succès que cette parodie dut +avoir devant un pareil auditoire.</p> + +<p>La donnée de l'autre scène, quoique plus fine et +plus délicate, ne fut pas moins goûtée. Dans une langoureuse +cavatine, un bienheureux se plaignait de +n'avoir plus retrouvé dans le ciel ses amitiés de la +terre; il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les +forces aimantes de son ame aller se résumer dans le +mystique amour des perfections divines, et il demandait +qu'on lui rendît ses amours grossières de la +création et les yeux de sa bien-aimée.</p> + +<p>Ensuite ce fut le ballet.</p> + +<p>Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser +de graces et de molles attitudes. A chaque pas brillant, +à chaque pirouette hardie, le roi donnait lui-même +le signal, et des tonnerres d'applaudissemens +retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il +affecta, car cela était dans son plan, une froide indifférence, +que le reste des spectateurs partagea avec lui. +La pauvre fille avait beau se dépenser en efforts, un +désespérant silence l'accueillit jusqu'à la fin de la scène; +aussi, en rentrant dans les coulisses, d'où ses compagnes +avaient vu sa mésaventure, elle fut saisie d'une +violente attaque de nerfs. Alors le roi Satan, qui avait +voulu faire cet essai, tint pour certain que le plus +grand supplice à infliger à une ame d'artiste, c'est la +supériorité de ses rivales: assuré de l'excellence de ce +nouveau mode de torture, et ayant autre chose à faire +que d'assister jusqu'au bout à l'intrigue d'un ballet, il +se leva, et aussitôt les gardiens, à grands coups de +fouet, firent évacuer la salle par l'honorable assistance.</p> + +<p>Depuis ce temps, dans cette salle déserte, dont une +petite lampe, à la lumière tremblotante, ne sert qu'à +sonder l'incommensurable solitude, la pauvre Sara, +ayant toujours à l'oreille le bruit des applaudissemens +donnés à ses compagnes, est là, qui danse sans +relâche; et il n'y a pas d'orchestre pour lui marquer la +mesure, pas d'yeux pour contempler ses grâces et sa +beauté, pas de prince russe pour s'en éprendre, et lui +escompter son admiration.</p> + +<br><br> + +<h3>UNE BONNE FORTUNE.</h3> +<br> + +<p>C'est chose curieuse qu'une soirée de Palerme, +au bord de la mer murmurante, +sous les flots du soleil d'été, au milieu de cette population +grimaçante et mobile, plus originale mille fois +et moins connue que la race classique des abbés, +des courtisanes et des lazzaroni napolitains. Grâce +aux romans et à la scène, Naples est vieux pour moi: +on me l'a gâté; on m'a usé ce ciel et cette mer pleins +de prestiges. La Sicile est neuve et inconnue; il y a +là un double reflet venu de l'Arabie et de l'Espagne. +Des murailles sarrazines s'élèvent autour de vous; des +costumes espagnols flottent aux fenêtres et étincellent +sur les quais. C'est une féerie comique et fantastique! +Et l'air est si doux, la brise apporte tant de parfums +avec sa fraîcheur, la chanson du pâtre lointain a quelque +chose de si sauvage et de si tendre! Vous ne respirez +que fleurs, vous ne voyez que débris de marbres +et fragmens de temples. C'est encore un fragment de +grotesque comédie que cette aristocratie en guenilles, +et sur ces guenilles de l'or; ces femmes belles comme +dans l'ancienne Syracuse, et vêtues comme on l'était +il y a quarante ans; puis au milieu des chanteurs et +des promeneurs, un gros moine rebondi qui vous +offre un crâne de mort au bout d'une croix noire, et +vous demande l'aumône en riant, son urne sépulcrale +toujours brandie et vacillante sous votre menton; puis +des carrosses découverts roulant doucement sur la +Marina<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, chargés d'abbés qui rient, qui s'éventent</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>La Marina</i>, quai de Palerme</blockquote> + +<p>avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du +tabac, qui savourent des sorbets. Auprès des abbés sont +des princes écrasés de noms propres et d'ennui, traînant +de leur mieux leur gloire séculaire, leur obscurité profonde +et leur pauvreté incurable. Quelques-uns d'entre +eux se jettent dans la dévotion, d'autres dans la débauche, +d'autres dans les arts. J'ai connu un prince +palermitain qui s'est ruiné en sculptures d'un genre +inouï; il faisait exécuter des bouteilles hautes de +trente pieds et taillées dans le marbre; des pions d'échecs +de dimensions colossales, et dont le régiment +garnissait une vaste cour de son palais; un polichinel +grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu +de l'étoile du parc une longue marotte d'ébène s'élevait +en forme de pyramide. Toutes ces inventions fantasques +coûtèrent sa fortune au prince de ***, et l'envoyèrent +mourir à l'hôpital. Ce que c'est que l'oisiveté +entée sur la sottise et la richesse!</p> + +<p>Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau, +mes amis, donnez-nous la copie du tumulte de la Marina, +reproduisez ce bruit d'un peuple indigent qui jouit +de se sentir vivre, ces baise-mains jetés au vent et +rendus de toutes parts: <i>bonjour! bonsoir!</i> lancés de +carrosse en carrosse, avec plus de verve que de bon ton; +et la cloche de l'<i>Angélus</i> retentissant sous ce beau ciel +dont l'azur noir se fond dans une teinte d'émeraudes: +belle et ravissante scène en vérité! On l'a très-peu admirée +et rarement décrite. Il est à la mode d'aller à +Rome et à Naples; la Sicile n'est pas encore <i>fashionable</i>.</p> + +<p>J'admirais ce spectacle, et je m'étais appuyé, pour en +mieux jouir, contre la muraille basse ornée de petits +pilastres d'architecture sarrazine qui suit le rivage de +la mer, et présente aux promeneurs fatigués une longue +et commode banquette de marbre <i>fruste</i> et usée depuis +des siècles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime +soufflait dans mes cheveux; la mobile scène passait devant +moi.</p> + +<p>Un capucin à longue barbe vint prendre place +à mes côtés. Il avait l'air souffrant, son extérieur était +plutôt triste et simple que dévot et humble. On lui aurait +donné cinquante ans, et on l'aurait pris pour un ancien +militaire. Sa physionomie n'était pas sicilienne. Au lieu +de se contracter avec une mobilité presque convulsive, +elle était froide, sévère, résignée. Vous avez rencontré +dans votre vie de ces traits heureux qui appellent +la confiance et la fixent; vous vous intéressez +involontairement à cette physionomie inconnue; ce +n'est pas de la beauté ni même de la grâce; vous vous +dites: «La souffrance a passé par là; elle a passé, non +sans se faire sentir; elle n'a point rencontré un corps +d'airain, une ame de bronze, mais un être faible, +tendre, mais une organisation délicate; la lutte a été +cruelle. Et voici cet être, il n'a pas été brisé; approchons +pour en toucher les restes. C'est en lui qu'a eu +lieu le combat, c'est lui qui a été le théâtre, la victime +et l'athlète.»</p> + +<p>Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui +demandai l'heure. Il me regarda fixement, reconnut +sans doute à mon accent que j'étais étranger à Palerme, +et me répondit en anglais:</p> + +<p>«Il est huit heures.»</p> + +<p>Puis il se leva et partit.</p> + +<p>Je sais l'anglais; la prononciation du capucin était +toute nationale et franchement britannique; je ne pouvais +m'y tromper. Mais comment cet Anglais était-il +venu à Palerme? Un homme de cette nation en Sicile +et sous la robe de capucin! Il y avait là quelque mystère +que je voulais approfondir. Je revins le lendemain +à la même place dans l'espérance de l'y retrouver; en +effet il y était. Les jours suivans même manége. Peu à +peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais +avec lui, cela lui gagna le coeur. Il vit que je désirais +me lier avec lui, et s'y prêta sans peine; il avait +de l'instruction et une connaissance pratique assez +étendue des hommes et des choses: quinze jours après +notre première entrevue il me raconta sa vie.</p> + +<p>Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie +qui se juge, se condamne et se contraint. La voix +du moine était ferme, son oeil restait sec, mais on +voyait que ce calme lui coûtait. Il faisait l'histoire +de son malheur comme un brave invalide raconte la +campagne où il a perdu un de ses membres. La conversation +n'était point encore tombée sur cette matière, +et il ne m'avait parlé ni de ses antécédens, ni de ses +malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis +combien de temps il portait cette robe.</p> + +<p>«Ne me jugez pas d'après elle. Vous ne me connaissez +pas, me répondit-il. J'ai adopté le couvent +comme un lieu de paix et de retraite, et cette robe comme +une égide commode contre la vie et ses tourmens; je +ne suis pas de l'ordre de Saint-François. Les moines +de ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal, +sont d'une admirable tolérance; ils me laissent porter +leur costume, partager leur vie, et ne m'imposent pas +leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis +protestant. Que cela ne vous étonne pas: nous autres +philosophes de France et d'Angleterre nous ne savons +pas ce que les couvens d'Italie et d'Espagne renferment +de lumières et de bon sens. Jamais nos moines ne me +font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec +eux, et j'y vis... tranquille.»</p> + +<p>A ce dernier mot il hésita, il s'arrêta, il n'osait pas +dire <i>heureux</i>. Une rêverie plus sombre nuagea ce front +pensif; des idées tristes l'assiégeaient. Il garda quelques +momens le silence, appuya sa tête rasée entre ses +mains, et me dit:</p> + +<p>«Je suis du comté de Herford. Quand notre armée +revint d'Alexandrie, le vaisseau de transport sur lequel +je me trouvais avec plusieurs autres officiers fut +incapable de tenir la mer, et nous relâchâmes à Messine. +Fatigués des incommodités sans nombre de l'existence +orientale, des détestables appartemens du Caire +et de la vie de vaisseau, nous descendîmes au lazaret; +nous le trouvâmes commode et de bon goût. Vous savez +ce que c'est que ce lazaret: une mauvaise cour +carrée avec un cimetière au milieu. On est là, isolé des +vivans, sans communication avec la terre, et sans +autre récréation que l'espérance d'en sortir bientôt. +Mes camarades supportaient fort bien leur position; +les journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient +un aliment à leur curiosité et à leur gaieté. Ils +jouaient, ils chantaient; j'étais triste et j'ignorais la +cause de cette tristesse. Un indicible pressentiment pesait +sur moi; dans nos journaux je ne trouvais rien qui +se rapportât à ma famille ou à mes amis; les journaux +stériles comme cette mer aux flots plats et tristes, +comme ces murs jaunes et lugubres qui m'environnaient. +Mes camarades me raillaient; je ne savais que +leur répondre. Enfin notre quarantaine s'acheva.</p> + +<p>»Vous connaissez sans doute la disposition des +théâtres de Messine: ils sont distribués en stalles où +chacun trouve la place que le hasard lui assigne, de +sorte que trois ou quatre rangs d'auditeurs peuvent vous +séparer des personnes de votre société. C'est ce qui +m'arriva le soir même où la liberté nous fut rendue. +Toutes les loges étaient pleines; nous allâmes prendre +place au parterre, mes camarades et moi; nous +fûmes obligés de nous asseoir à de grandes distances +les uns des autres. Dans un entr'acte plusieurs Siciliens +assis près de moi se levèrent, et d'autres officiers anglais +accompagnés d'un jeune homme en costume de ville +prirent leur place. Ils parlaient très-haut, et j'appris +que le dernier interlocuteur était arrivé le soir même +à Messine par le paquebot.</p> + +<p>»C'était un homme de taille moyenne, l'oeil bleu et +fixe, le regard attentif, pour ne pas dire insolent; un +véritable Anglais de l'école moderne. La secte était +nouvelle alors, le Caire et Alexandrie ne m'avaient +rien offert de tel: aussi l'examinais-je avec curiosité +et l'écoutais-je avec attention. L'officier auquel il s'adressait, +et qui semblait fort intime avec lui, avait +été son condisciple au collége d'Éton. La cravate du +nouveau venu l'emprisonnait si étroitement, ses +grandes joues étaient d'une si belle couleur safranée, +son affectation d'austérité sourcilleuse contrastait si ridiculement +avec la fatuité de ses paroles, que j'oubliais +le spectacle pour le contempler et pour l'entendre.</p> + +<p>»Il m'est arrivé bien des choses, mon cher, disait-il +à son camarade, depuis nos vieilles folies d'Éton. +Vous me direz, vous, combien de villes nouvelles +vous avez visitées, et à combien de batailles vous avez +assisté: cela est très-héroïque et très-beau; moi, je +vous dirai, en revanche, combien de chevaux j'ai tué +à la chasse, et combien de maris désolés m'ont envoyé +à tous les diables. La liste en est longue, par Dieu! et +je ne vous en ferai pas grâce. Ce qui m'amène à +Messine aujourd'hui, et me force d'assister à ce spectacle +que Dieu damne, c'est l'éclat de ma dernière +affaire de ce genre. Il s'agissait d'une femme mariée, +jolie, intrigante, et dont la rouerie profonde eût aisément +servi de modèle à tout ce que la France et l'Espagne +possèdent de plus consommé en ce genre. Vous +sentez que la délicatesse m'empêche de la nommer. +Tout nous ordonnait une conduite prudente; eh bien! +malgré notre habileté mutuelle, nous fûmes trahis. +Une femme, une aubergiste de la route de Bath, +que j'avais daigné dans le temps honorer de quelques +regards, éventa notre complot anti-conjugal, +et me menaça de l'ébruiter. C'eût été dangereux de +toute manière: la dame a des parens qui ne plaisantent +jamais, et nos tribunaux font payer cher les maladresses +amoureuses. J'achetai le silence de notre hôtesse, et +me voici à Messine, où je compte passer quelque +temps loin de celle dont mon absence protégera sans +doute la réputation.»</p> + +<p>»Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans +le premier moment. Je ne remarquai que deux choses: +la corruption froidement frivole du jeune dandy, et la +dépravation de sa complice. Je rentrai chez moi. Un +paquet de lettres et de journaux se trouvait sur ma +table. Je reconnus l'écriture de ma femme, et je me +hâtai de décacheter sa lettre. On ne peut être attaché +à une amante, à une soeur, à une épouse, par des +liens plus doux que ceux qui m'unissaient à Marie. +Sa lettre respirait toute la tendresse d'une ame pure et +dévouée. Depuis que j'avais épousé Marie, elle ne +m'avait pas causé un seul chagrin. Jeune fille élevée +dans un des comtés les plus sauvages de l'Angleterre, +appartenant à une des familles les plus illustres de la +pairie, elle unissait à la grâce et à la dignité aristocratique +la rare magie de l'ingénuité la plus touchante.»</p> + +<p>Le capucin se leva; le soleil baissait, nous nous dirigeâmes +vers son couvent. Il me fit entrer dans sa +cellule, et pendant que la nuit commençait à tout +obscurcir, il continua en ces mots:</p> + +<p>«Dans la lettre de ma femme elle faisait mention +d'un voyage à Bath et d'un retour subit à Londres, +retour causé par la mauvaise santé de sa mère. Je reconnaissais +dans ces lignes, pleines de sensibilité, +toute son ame angélique, et je me félicitais d'avoir rencontré +une telle épouse, lorsqu'en portant la main sur +le paquet de journaux une singulière réflexion m'occupa. +Le mot Bath, si souvent reproduit dans la conversation +du dandy, se montrait aussi dans la lettre de +ma femme; ce rapprochement frappa mon esprit d'une +étrange terreur. Ce n'était pas un doute, ce n'était pas +un soupçon, c'était comme une vague, une lugubre +et lointaine clarté. Une angoisse jalouse me saisit le +coeur, et je tremblai un moment comme la feuille. Je +me rappelai toute la vie passée de ma femme, son +amour pour ses devoirs, la profondeur simple et naïve +de ses affections, je m'accusai moi-même: mais je ne +pouvais échapper à ce tourment. Entre sa vertu et ma +confiance, il me semblait qu'un démon gigantesque +s'élevait pour en éclipser la clarté et me plonger dans +des ténèbres profondes.</p> + +<p>»Comment vous peindre, monsieur, ce supplice +d'une jalousie fondée sur la plus légère hypothèse, +conçue dans un pays étranger, sans aucun moyen +d'en vérifier la réalité ou l'injustice? Tous mes +raisonnemens étaient inutiles, le dard envenimé restait +là enfoncé dans mon sein. Je ne pouvais le secouer +ni l'arracher. L'horreur de la même pensée me +poursuivait sans relâche. Je me levai, me promenai +à travers la chambre et ne retrouvai un peu de calme +que vers une heure du matin, après avoir respiré à +longs traits l'air embaumé de la nuit sicilienne. Le portrait +de Marie se trouvait dans l'intérieur d'un de +mes portefeuilles; je l'ouvris, je contemplai cette +image qui s'offrit à moi pure, naïve, candide; c'étaient +bien ces traits si modestes dont l'expression +semblait me reprocher mes soupçons outrageux et se +plaindre de ma défiance. Un sentiment amer et brûlant +comme le remords s'empara de moi; j'étais prêt à +demander pardon à ce portrait. Je me calmai ensuite; +et, rallumant ma lampe que le vent venait d'éteindre, +je repris le paquet de journaux que j'avais négligé +d'ouvrir.</p> + +<p>»Après avoir parcouru négligemment plusieurs paragraphes +politiques et littéraires, je me mis à lire cette +partie de nos feuilles publiques où, sous le titre de +<i>Bruits de la ville et de la cour</i>, on accumule hardiment +tous les scandales semés dans les salons et dans +les tavernes. Voici le passage étrange qui frappa +mes regards, et que je relus plusieurs fois avec une +anxiété que vous n'aurez pas de peine à deviner:</p> + +<p>«Il n'est bruit dans le monde que de la piété +filiale de la belle et jeune mistriss Os... qui a quitté +tout à coup les plaisirs de Bath pour suivre sa mère +souffrante. On dit que la réputation de la fille est +aussi invalide que la santé de la mère.»</p> + +<p>»Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey. +L'initiale dont le journaliste s'était servi était précisément +celle du nom de ma femme et du mien.</p> + +<p>»Vingt balles eussent frappé et déchiré ma poitrine +à la fois que je n'eusse pas souffert davantage. Ces +lignes du journal ajoutaient à mes soupçons un venin +mortel et une hideuse probabilité. Je n'essaierai pas +de décrire l'état dans lequel je tombai; le temps s'écoula, +l'horloge d'un couvent voisin sonna quatre +heures. Je repris machinalement un autre numéro du +même journal, où, sous la même rubrique dont j'ai +déjà parlé, se trouvait le paragraphe suivant:</p> + +<p>«Les insinuations scandaleuses et injustes dont +lady O... et sa famille ont été l'objet sont formellement +démenties par des personnes dignes de foi.»</p> + +<p>»Je méditai long-temps ces paroles, et j'y vis non +une attestation de l'innocence de la dame accusée, +mais seulement une réponse adroite, et la preuve irréfragable +d'une réputation +déjà flétrie. D'ailleurs le dandy +n'avait-il pas répété que sa maîtresse était ingénieuse +dans le vice, spirituelle dans ses excès, féconde en +ressources pour les voiler, d'une dissimulation profonde, +d'une adresse sans égale, d'une perfidie qui eût +fait bonté aux plus habiles. Plus je rêvais, plus mon +anxiété augmentait; la fièvre s'emparait de mon cerveau. +Tourment insupportable! Le matin je me jetai sur mon +lit, où je restai étendu et pleurant. Tantôt ma femme +m'apparaissait comme l'ange de nos premières amours, +tantôt comme un monstre odieux. Dans le flux et le +reflux de mes pensées je ne savais à quoi me fixer; je +ne pouvais aller demander raison à l'homme dont les paroles +avaient soulevé dans mon sein cette affreuse tempête. +Le mot Bath retentissait à mon oreille comme un +glas funèbre.</p> + +<p>»Il était onze heures quand je sortis au hasard; et +bientôt, par un mouvement presque machinal, je m'acheminai +vers un couvent de bénédictins où demeurait +un homme que j'avais remarqué pendant le séjour que +j'avais fait précédemment à Messine. Il se nommait le +père Anselme; sa sagacité était rare et puissante; il +donnait un démenti formel à l'opinion vulgaire, mais +ridicule et fausse, qui peuple les couvens d'une race +ignorante, oisive et inutile.</p> + +<p>»Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain +appartienne aux gens du monde: la solitude donne +des leçons. Un moine qui a l'instinct de l'observation +en sait plus sur vous et sur moi que le favori des salons +et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe, +sa sagacité se perd sur une surface plane; son esprit de +détail s'applique à des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit +droit, creuse à une profondeur inouïe, découvre des +rapports ignorés des autres hommes, étudie le monde +sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se confondre +dans la tourbe sociale, pénètre le ciel et l'enfer, +invente dans sa cellule tout ce qui doit changer le +globe: c'est Roger Bacon devinant la machine à vapeur +et la circulation du sang; c'est Abeilard et Occam +préludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que +les esprits sans portée qui se moquent des cénobites. +Le cénobitisme est le nourricier du génie; la cellule en +est le berceau. Croyez-vous que ces jésuites qui émouvaient +le monde et pétrissaient les ames royales eussent +acquis dans le tumulte d'une société bruyante leur +génie si fécond et si dangereux? Non. Même le talent +de l'intrigue peut émaner de la cellule: là, dans la +solitude, en face du ciel, loin du mouvement des pensées +tumultueuses, qui nous enlèvent à nous, germent +et grandissent tous les bons et mauvais génies.</p> + +<p>»Le père Anselme, Vénitien de naissance, était un +remarquable exemple de sagacité et de finesse mondaines, +chez un prêtre enfermé dans le cloître.</p> + +<p>»J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il +m'aimait. Les prêtres siciliens forment, vous ne l'ignorez +pas, une classe à part. L'hérésie ne leur fait pas +peur, combien de fois ai-je entendu le père Anselme +me dire:</p> + +<p>«Vous autres Anglais, vous êtes une grande nation, +et Dieu ne voudra pas damner des hérétiques tels +que vous.»</p> + +<p>»Je lui appris tout ce qui m'agitait, je ne lui cachai +pas la moindre particularité des événemens de ma vie, +pas un des détails que je viens de vous donner. Il m'écouta +paisiblement, et me répondit:</p> + +<p>»—Retournez chez vous, ce soir vous reviendrez +au couvent après vêpres. Peut-être alors serai-je en état +de vous donner quelques conseils.</p> + +<p>»J'allai m'enfermer dans ma chambre. Mes camarades +s'étaient absentés, et sous la conduite d'un cicérone ils +visitaient les ruines dont cette partie de la Sicile est +semée. Je fus heureux de pouvoir rester seul et triste +dans mon appartement. J'attendis avec impatience le +moment de notre entrevue. Le jour baissait; à la porte +du couvent un religieux appartenant aux ordres mendians +causait avec Anselme; quand ils me virent, +leurs regards semblèrent se fixer sur moi avec une expression +de pitié. En Sicile, comme dans tout le reste +de l'Italie, la police secrète se trouve entre les mains +des prêtres. Je ne sais si le père Anselme avait consulté +ce moine sur ce qui m'intéressait si vivement; mais +quand il eut fait ses adieux, il me prit par la main et +me dit:</p> + +<p>»—Venez.</p> + +<p>»Sa figure était plus grave qu'à l'ordinaire. Nous entrâmes +dans l'église; elle était déserte. Qu'elles sont +belles, monsieur, nos églises siciliennes, où le génie +de la mosquée d'orient s'allie au génie du catholicisme +occidental! Vous aimez sans doute ces mosaïques incrustées, +ces saints de couleurs tranchantes, ce mélange +d'éclat et de ténèbres, ces nombreux monumens, +un ciel éthéré apparaissant à travers les dentelures et +les trèfles des hautes voûtes; l'or et la pourpre resplendissant +dans les chapelles, et les versets du Coran qui +se lisent encore au bas des corniches noircies par la +fumée des cierges chrétiens? Malgré cette pompe, il y +avait autour de moi, dans cette solitude du temple, une +tranquillité pour ainsi dire palpable qui m'enlaça, +me saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb, +et dit à la fièvre de mes passions: <i>Fais silence</i>.</p> + +<p>»Le père Anselme me conduisit vers le fond de l'église, +s'arrêta derrière le maître-autel, et là il me dit:</p> + +<p>»—Mon fils, quoique nous soyons de communion +différente, agenouillez-vous ici. Je suis prêtre et vieux, +vous recevrez mes conseils d'homme et de pasteur, +vous plierez le genou, non devant moi, mais devant +Dieu qui nous frappe et nous sauve. Nous prierons +ensemble.</p> + +<p>»J'étais troublé, je fis ce qu'il me disait. Après quelques +prières communes, il reprit:</p> + +<p>»—Votre soupçon est fondé.</p> + +<p>»Un long soupir s'échappa de mon sein, et je ne +pus rien répondre.</p> + +<p>»—Partez pour l'Angleterre, écrivez à votre femme +sans lui témoigner aucun soupçon; passez par Bath où +demeure la femme dont on a acheté le silence; payée +pour se taire, elle parlera si vous lui offrez un meilleur +prix. Que rien ne trahisse votre intention avant que +vos soupçons soient éclaircis; quand vous connaîtrez +toute la vérité, vous vous conduisez comme un homme +d'honneur doit le faire, et vous abandonnerez la coupable +à ses remords, ou vous rendrez votre confiance +à l'épouse fidèle.</p> + +<p>»En ce moment quelques personnes entraient dans +l'église; nous étions placés de manière à ce que je pusse +les voir sans être aperçu d'eux.</p> + +<p>»—C'est lui! m'écriai-je.</p> + +<p>«En effet le jeune Anglais, dont le nom était sir Ormond +Mondeville, +venait d'entrer dans l'église, accompagné +d'un de ses amis. Il n'était pas étonnant que, +nouvellement arrivé à Messine, il s'empressât de visiter +l'intérieur de cette nef remarquable, l'une des curiosités +les plus pittoresques de la contrée. Le père Anselme +vit mon mouvement et me retint.</p> + +<p>»—Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui +parler; vous devez vous taire. Le moine salua sir +Ormond et lui fit remarquer une belle et vieille statue +de bronze placée à droite du maître-autel. J'essayai de +lier conversation avec l'un des officiers qui se trouvaient +là; je ne sais ce que je lui dis, mais, incapable de lier +deux paroles et deux idées, je suis persuadé qu'il me +regarda comme un fou ou comme un idiot.</p> + +<p>»Anselme s'exprimait avec facilité, avec élégance; +sa courtoisie envers sir Ormond me surprenait. Malgré +l'état d'irritation fébrile où je me trouvais, j'étais +frappé de la singularité de sa conduite. Il me semblait +qu'il s'agissait pour lui d'une expérience à faire. +Sa froideur se communiqua, pénétra jusqu'à moi: je +le suivis en silence et beaucoup plus calme, plus recueilli, +plus attentif.</p> + +<p>»J'avais donné à ce moine des renseignemens +exacts qu'il m'avait demandés, sur ma femme, sur son +caractère, sur ses traits, le son de sa voix, la couleur de +ses cheveux, la forme de son visage et l'expression de +sa physionomie. Il causait vivement avec sir Ormond +et arrêtait son attention sur les portraits des saints pères, +qui peuplaient le temple, profitant de la liberté italienne +pour commenter ces tableaux, demander au +jeune homme son opinion sur leur beauté relative, et +déduire des conséquences morales de leur extérieur +mélancolique ou sévère. Lorsque sir Ormond parlait, +le long regard noir d'Anselme descendait dans l'ame +de son interlocuteur; mais mon compatriote restait indifférent +et calme, et toute cette investigation métaphysique, +chef-d'oeuvre de pénétration intuitive et +d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu'à nous montrer +un coeur froid, des sens blasés, un faux goût +pour les arts, et un coeur incapable de véritable passion +dans aucun genre. En vain Anselme éveillait tout ce +que le fond d'une ame humaine peut renfermer d'associations +et de souvenirs tendres et délicats, rien ne +vibrait à l'unisson chez notre dandy. Il développait +par saillies un épicurisme facile et sans choix, mêlé +d'une vanité de fat: puis, sans savoir qu'il avait placé +dans les mains de l'étranger une clef qui découvrait +le triste trésor de ses secrètes pensées, il remercia Anselme +de sa complaisance et s'en alla.</p> + +<p>»—Vous voyez cet homme, me dit le moine; la femme +qui aura cédé à ses instances ne mérite pas un regret, +car il n'a pas un remords. L'intrigue dont il vous a fait +involontairement confidence n'est qu'une folie de jeune +homme; si malheureusement votre femme est coupable +vous devez l'oublier à jamais.</p> + +<p>»—Elle mourra! lui dis-je.</p> + +<p>»Il me regarda sévèrement.</p> + +<p>»—Une erreur de ce genre ne mérite pas votre colère +et vous dégage de toute affection. L'épreuve à laquelle +j'ai soumis ce jeune homme est certaine; il n'a pas +aimé, il n'aime pas, il n'est pas aimé. Un amour profond, +même quand on ne le partage pas, laisse son +empreinte chez la personne aimée. Croyez-moi, mon +fils, ces gens ont péché sans vous offenser. Dans le cas +où le crime que vous soupçonnez serait réel, bénissez +le ciel; il vous délivre d'une compagne qui vous aurait +déshonoré tôt ou tard.</p> + +<p>»Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires; +je ne cherchais pas à les comprendre ou à les discuter. +Il me fallait un guide, ma main le suivait sans réflexion.</p> + +<p>»Mais essayer de bannir l'image de Marie était inutile; +je ne pouvais déraciner ainsi mon premier et mon +seul amour. Tout rappelait à mon esprit sa beauté, sa +simplicité, sa piété, surtout cette délicatesse du sens +moral qui s'accordait si peu avec la grossière erreur et +l'entraînement sans excuse que l'on attribuait à la maîtresse +de sir Ormond. Cependant la première rage était +passée. A ma fureur succéda une douleur plus calme, +et, si je puis me servir de cette expression, plus exquise. +Oh! l'angoisse de ces journées! Oh! la douleur de +perdre une telle consolation, un tel soutien, un tel +amour, tout l'espoir de ma vie!</p> + +<p>»Deux jours après je m'embarquai pour l'Angleterre, +et aussitôt après mon arrivée à Falmouth, je partis +pour Bath. C'était là qu'étaient restées les traces du +crime, et que m'attendaient les seuls renseignemens +que je pusse espérer. Me voilà en face de l'auberge que +sir Ormond avait désignée; j'entre, tout mon corps +frémit de crainte. Une femme de moyen âge et assez +jolie se présente à moi, c'est la maîtresse de la maison. +On me sert du thé. Sous prétexte que j'ai quitté depuis +long-temps l'Angleterre et que je désire m'instruire de +quelques particularités relatives à l'état de mon pays, +je prie la servante de demander à sa maîtresse si elle +peut venir prendre le thé avec moi.</p> + +<p>»J'étais arrivé à mon but, et j'allais causer avec celle +qui connaissait le secret fatal. Elle monta dans ma +chambre, et les discours que je tins furent si incohérens +qu'elle s'en étonna. J'étais trop préoccupé du +seul sujet qui m'intéressât, pour que mes autres paroles +ne fussent pas obscures et confuses. Je passais d'un +sujet à l'autre, et j'essayais vainement de donner à ma +conversation l'ordre et la suite nécessaires pour inspirer +de la confiance à l'hôtesse. Quand je vis que ses +regards surpris se fixaient sur moi:</p> + +<p>»—Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez +de mon inquiétude; j'ai des sujets de chagrin profonds, +des soupçons cruels à éclaircir; je suis jaloux +d'une femme que j'adore, et l'anxiété où je suis doit se +peindre dans tous mes discours.</p> + +<p>»Je vis que son coeur de femme s'intéressait à mon +chagrin et que sa curiosité était excitée.</p> + +<p>»—Hélas! repris-je, le lieu même où je suis ne fait +qu'accroître mon émotion. S'il faut en croire au scandale +qui est venu jusqu'à moi dans un pays étranger, +c'est à Bath même que s'est formée l'intrigue qui me +désespère.»</p> + +<p>»A mesure que je parlais j'examinais à la dérobée +les traits de l'aubergiste dont l'émotion et le trouble +s'accroissaient pendant mon récit.</p> + +<p>»—Je ne connais pas assez la ville de Bath, continuai-je +d'un ton assez indifférent, pour trouver sur un +sujet qui m'occupe si cruellement des informations +exactes. Je sais seulement que l'homme auquel on prétend +que je dois mon déshonneur est sir Ormond +Mondeville.</p> + +<p>»L'hôtesse pâlit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir.</p> + +<p>»—Je servais à l'étranger: ma femme et sa mère +vinrent passer quelque temps à Bath. Voici, madame, +comment on m'a fait le cruel récit de ma honte et de +mon malheur: sir Ormond les attendait dans une auberge +de Bath ou des environs...</p> + +<p>»L'hôtesse, qui tenait une tasse de thé à la main, trembla +et en répandit le contenu sur la table.—La jeune +femme quelle qu'elle soit, sous prétexte d'une indisposition +grave, demanda une chambre séparée. Au +milieu de la nuit, l'hôtesse entendant du bruit dans la +chambre de cette dernière y entra; sir Ormond Mondeville +s'y trouvait: cent livres sterling furent offertes +par sir Ormond à cette femme, qui lui promit le silence.</p> + +<p>»Je crus que l'hôtesse allait se trouver mal.</p> + +<p>»Les renseignemens que m'avait donnés le père Anselme +étaient si précis, j'affectais une si complète ignorance +du rôle important que l'hôtesse avait joué dans +l'aventure, enfin j'étais si bien instruit qu'elle fut obligée +de convenir que tout était vrai et que son auberge +avait été le théâtre de l'aventure. Je ne voulus pas +pousser plus loin mon enquête, et le lendemain je +partis pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. Il +me restait une dernière et faible espérance, la possibilité +de quelque méprise qui aurait disculpé Marie, +et m'aurait rendu le bonheur. Qu'on imagine avec +quelles palpitations de coeur je retrouvai le foyer domestique!</p> + +<p>»Marie, en me voyant, se jeta dans mes bras avec +une effusion de sensibilité qui me toucha d'abord; +puis songeant à sa perfidie, je crus sentir les étreintes +d'un serpent, et je fus près de la repousser: je me contraignis. +Avec quelle admiration maternelle elle me +parla de la beauté de nos enfans, de leurs grâces enfantines +et de ses espérances! Comme je souffrais, +monsieur, de tout ce qui, sans cette fatale circonstance, +m'eût pénétré de bonheur! Chaque battement de mes +veines était une douleur; chacune de ses paroles me +frappait comme une blessure. Elle pleurait, tout +agitée encore de la joie de mon retour, et comme je +l'observais d'un air sombre, je crus découvrir dans son +regard je ne sais quelle lueur étrange; cet indice excepté, +tout en elle respirait la tendresse et la candeur. +Pour moi, je n'y voyais que ruse et déception. Elle +m'amena ses enfans avec une allégresse et un triomphe +de mère: il était impossible de conserver l'ombre +d'un soupçon en la regardant; mais elle se détourna, +je l'épiai, et je la vis essuyer furtivement des larmes +qui coulaient de ses yeux. C'était pour moi la preuve +d'un remords qui se trahissait involontairement, le +témoignage d'une angoisse secrète infligée par le repentir +à cette ame qui n'était point encore entièrement +corrompue.</p> + +<p>»Je ne sais si ma femme s'aperçut de la contrainte +et du tourment que j'éprouvais, il y eut entre nous un +moment d'embarras et de silence, puis je pris tout à +coup ma résolution.</p> + +<p>»—Emmenez les enfans dans la chambre de leur +nourrice.</p> + +<p>»On les emmena, je restai en silence: Marie les +vit partir sans leur adresser un mot, sans leur faire +une caresse; sa stupeur acheva de me convaincre. +Quand la porte fut fermée je la regardai, elle était +pâle; elle arrêtait sur moi un oeil hagard, et restait +muette devant moi.</p> + +<p>»—Madame, veuillez répondre à quelques questions.</p> + +<p>»Elle se tut.</p> + +<p>»—Quand avez-vous fait connaissance avec sir Ormond +Mondeville?</p> + +<p>»Point de réponse.</p> + +<p>»—Est-ce dans votre voyage de Londres à Bath?</p> + +<p>»Même silence.</p> + +<p>»—Répondez-moi, malheureuse femme; je voudrais +pour tout au monde vous arracher au coup de +l'infamie qui vous flétrit. Répondez!</p> + +<p>»A ces mots je me levai; elle se leva aussi, étendit +ses bras vers moi, puis laissa échapper un éclat de rire +convulsif, mouvement si terrible, si hideux à voir, et +accompagné d'un cri si aigu que vous auriez frémi, +que je tremble encore d'horreur en me le rappelant. +Puis elle me contempla un instant d'un air solennel, +et tomba par terre. Je commandai au domestique de +la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me +parlait pour elle; je pris soin d'elle, et aussitôt qu'elle +eut repris l'usage de ses sens, je sortis pour me rendre +chez son père. C'est un plus des vénérables vieillards de +la pairie anglaise; homme froid, d'une probité à toute +épreuve, et d'une rare hauteur de raison. J'étais si +douloureusement ému que, lorsque je le vis, les larmes +jaillirent de mes yeux.</p> + +<p>»Sa froideur m'étonna. Elle contrastait avec mon +émotion et semblait me la reprocher. D'un air de réserve +et de hauteur cérémoniale, il me demanda ce +que je venais faire en Angleterre, depuis combien du +temps j'y étais, et si je comptais y rester long-temps. +Je me persuadai qu'il savait d'avance les torts de +sa fille, et que sa froideur avec moi n'était qu'un +moyen d'éloigner les reproches que j'avais à lui faire. +Dans tous les temps, il est vrai, je l'avais vu froid, +posé, et ses ennemis taxaient de morgue et d'insolence +aristocratique la réserve de ses manières. Mais +bouleversé comme je l'étais, il me semblait que cette +froideur était une insulte à mon émotion. Je m'armai +de courage, mes larmes se tarirent, et je lui fis à mon +tour, d'un ton calme et concentré, le récit de mon +aventure à Messine et de ma visite à Bath. Je ne lui +cachai aucune particularité, ni la lecture de ce fatal +article de journal, ni les conseils du père Anselme, +ni ma conversation avec l'hôtesse.</p> + +<p>»Il m'écouta en silence. Sa fille avait paru consternée, +lui n'était qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans +sa galerie d'un air méditatif, passant souvent sa main +sur son front, mais sans trahir aucune émotion par ses +gestes ou ses paroles.</p> + +<p>»—Cela n'est pas impossible, me dit-il ensuite en +croisant les bras et s'arrêtant devant moi.</p> + +<p>»C'était un caractère profond, parfaitement maître +de lui-même dans toutes les circonstances, qui exprimait +toujours une pensée par une parole et cachait la +plus grande partie de ses pensées. Il continua cependant:</p> + +<p>»—Ce que vous me dites est étrange; nous verrons.</p> + +<p>»Une larme roulait dans ses yeux, il se hâta de l'essuyer. +La douleur de cet homme vénérable, cette +double souffrance de l'orgueil et de l'amour paternel, +cette larme arrachée à un vieillard toujours calme et +maître de lui, m'ébranlèrent jusqu'au fond de l'ame. +Je me levai brusquement. Tout semblait confirmer +nos soupçons.</p> + +<p>»—Je partirai bientôt, lui dis-je; d'ici à mon départ, +j'habiterai la maison de ma mère, où je vais faire conduire +mes enfans.</p> + +<p>»—Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur, et +vous allez bien vite: au surplus, je passerai chez +vous dans la journée.</p> + +<p>»Nous nous quittâmes froidement. J'étais déterminé +à faire avec la plus grande promptitude les démarches +nécessaires pour hâter le divorce, et je ne doutai pas +un moment de la justesse de nos soupçons. Si les +preuves légales du crime manquaient, toutes les +preuves morales concouraient à le prouver: la consternation +de Marie, le long silence de son père, le +trouble et l'aveu de l'aubergiste, ces fatales initiales +employées par le journaliste, ce voyage de Bath qui se +trouvait à la fois dans le récit du jeune homme, dans +la lettre de ma femme et dans l'article du journal. Ma +tête brûlait, mon corps chancelait quand j'arrivai chez +ma mère. Les caresses de mes enfans, que j'envoyai +chercher, ne me touchèrent pas. Ma mère, à qui l'on +avait appris l'état où se trouvait ma femme et mon +départ précipité, était sortie. Je sus plus tard qu'elle +s'était rendue chez moi; mais dans le premier moment, +son absence me surprit. Craint-elle, me dis-je, de retrouver +un fils malheureux, et a-t-elle à se reprocher +de n'avoir pas prévenu ma douleur par des conseils +assez sévères et une surveillance assez attentive? Hélas! +j'étais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement +d'une mère est de s'élancer chez un fils souffrant.</p> + +<p>»Je m'étendis sur un sofa, et j'attendis avec angoisses. +A l'instant où je me levais pour aller à sa recherche, +ma mère entra, et quelques minutes après on +annonça lord Barndale, père de Marie. Ma mère n'avait +eu que le temps de prononcer ces paroles:</p> + +<p>»—Je viens de chez vous: votre femme est partie +dans une voiture de louage, sans dire où elle allait.</p> + +<p>»Lord Barndale venait aussi de ma maison; il y +avait sur sa figure une expression de résolution et de +douleur.</p> + +<p>—»J'ai pensé, monsieur, me dit-il, à tout ce que +vous m'avez appris; ne jouons pas notre bonheur et +notre repos. Il peut y avoir erreur dans tout cela. +Nous allons monter dans la même chaise de poste, et +nous irons à l'instant trouver cette femme qui n'imposera +pas à notre crédulité. Nous la paierons, mais +pour nous faire des révélations complètes. Venez, monsieur.</p> + +<p>»Ses mains se serraient convulsivement. Je pris +mon chapeau. Nous partîmes, et pendant toute la +route nous ne prononçâmes pas un mot. Nous arrivâmes +le soir même de bonne heure à l'auberge. +Quel fut mon étonnement ou plutôt mon indignation +quand je vis Marie dans le parloir! Elle était donc +venue s'assurer de la discrétion de l'hôtesse, et sa présence +seule dans ce lieu était une preuve de sa faute.</p> + +<p>»—Vous ici, madame, lui dis-je! comment y êtes-vous +venue? pourquoi?... Qui vous a donc appris que +je fusse venu ici avant vous?... N'espérez pas...</p> + +<p>»Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de +la sonnette; l'hôtesse se présenta. Marie voulut parler, +je lui imposai silence, et je dit à la maîtresse de +l'hôtel:</p> + +<p>»—Lady Osprey n'a-t-elle point passé une nuit +dans votre auberge, dans le même lit que sir Ormond +Mondeville?</p> + +<p>»L'hôtesse pâle hésita un moment.</p> + +<p>»—Vous me l'avez dit, repris-je; n'en êtes-vous +pas convenue?</p> + +<p>»—Oui, monsieur.</p> + +<p>»—Quel nom? Répondez. Quel est le nom de +cette femme?</p> + +<p>»—Vous venez de le prononcer.</p> + +<p>»—Lady Osprey?</p> + +<p>»—Oui.</p> + +<p>»—Je vais parler à madame, disait d'une voix entrecoupée +Marie, qui, depuis son enfance sujette à +des palpitations violentes, avait appuyé sa main sur +son coeur et avait peine à prononcer ce peu de mots. +Elle se leva en tremblant, et regardant l'hôtesse, elle +lui dit:</p> + +<p>»—Suis-je lady Osprey?</p> + +<p>»L'hôtesse se tut quelques momens, parut incertaine, +et dit enfin:</p> + +<p>»—Non, madame.</p> + +<p>»—Ces ruses ne me tromperont pas, Marie; c'est +une adresse inutile. Combien avez-vous donné à cette +femme? Sir Ormond Mondeville lui a donné cent guinées.</p> + +<p>»Marie me regarda. Au nom de sir Ormond, l'hôtesse +tressaillit, et je me tournai vers lord Barndale.</p> + +<p>»—Croyez-vous, lui demandai-je, que l'on puisse +trop payer cette femme pour savoir d'elle la vérité?</p> + +<p>»—Non certes, dit le père.</p> + +<p>»Son énergie était vaincue.</p> + +<p>»—Marie, disait-il, vous que j'ai élevée, vous que +j'aimais! est-il possible? répondez, vous être livrée à +cet homme!</p> + +<p>»—Vous n'êtes pas convaincu? dit Marie; eh bien! +voici ce que j'exige: allons à Bath. Faites ce que je +désire; il faut que cette femme vienne avec nous. Et +vous, mon père, prenez-moi sous votre protection.</p> + +<p>»Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant.</p> + +<p>»—Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale, +nous déciderons après.</p> + +<p>»L'aubergiste se refusait d'abord à nous accompagner +mais Marie lui dit d'un ton impératif et avec une +énergie qui m'étonna:</p> + +<p>»—Il le faut!</p> + +<p>«Le changement subit qui venait de s'opérer chez +Marie me blessa. Était-ce donc cette femme si délicate +et si faible qui prenait tout à coup une attitude arrogante, +et un ton auquel la convenance semblait manquer? +Nous partîmes.</p> + +<p>»Lord Barndale était avec sa fille dans une chaise de +poste; je me trouvais avec l'aubergiste dans une autre. +Trois fois il fallut s'arrêter pour secourir Marie, dont +les évanouissemens nous affligeaient; l'hôtesse paraissait +très-émue et à peu près incapable de répondre à +mes questions.</p> + +<p>»Lorsque nous descendions de voiture, Marie semblait +affecter de ne faire aucune attention à moi. Je ne +sais quelle résolution violente paraissait l'animer. Arrivée +à Bath, elle fit dire au postillon de se diriger +vers un hôtel de la rue Pultney qu'elle indiqua très-exactement. +Quand nos voitures s'arrêtèrent, Marie +descendit la première, frappa, dit au domestique de +prier sa maîtresse de descendre un moment, et nous +fit signe de la suivre. Nous étions tous debout dans le +parloir de cette maison inconnue quand la dame du +logis se présenta devant nous; à peine avait-elle mis +le pied dans la chambre que l'hôtesse, s'avançant d'un +pas et la regardant fixement, s'écria:</p> + +<p>»—Voici lady Osprey!</p> + +<p>»La dame pâlit, recula vers la porte et eut l'air de +reconnaître l'aubergiste.</p> + +<p>»—Vous vous trompez, lui dit-elle, je suis lady +Heathstone.</p> + +<p>»—Non, non, s'écria l'hôtesse avec beaucoup d'émotion +et de violence, c'est vous qui m'avez dit votre +nom, vous-même, cette nuit où vous êtes venue dans +mon auberge avec lord Mondeville, et où je vous ai +surprise! Cette jeune dame, ajouta-t-elle en montrant +Marie qui se trouvait mal pendant cette explication, +logeait aussi chez moi, et elle vous a vue; elle vous +a même saluée le matin lorsque vous partîtes avec sir +Mondeville.</p> + +<p>»—Il y a ici quelque erreur, reprit lady Heathstone; +que voulez-vous dire?</p> + +<p>»Je m'avançai vers lady Heathstone, en priant lord +Barndale d'avoir soin de sa fille.</p> + +<p>»—Sir Ormond, que j'ai eu le plaisir de voir à +Messine, dis-je à cette dame, avait raison de faire l'éloge +de votre politique et de votre adresse, cependant elles +échouent aujourd'hui. Rendez son nom et son honneur +à lady Osprey, madame.</p> + +<p>»Elle se jeta sur le sofa, et couvrant son visage +de ses mains, elle s'écria:</p> + +<p>»—Quoi! vous l'avez vu à Messine?</p> + +<p>»—Quittons cette femme, dit d'une voix sombre +lord Barndale, qui ne pouvait parvenir à rendre à sa +fille l'usage de ses sens.</p> + +<p>»Nous la replaçâmes dans la chaise de poste, mourante, +presque inanimée, incapable de ressentir la joie +que devait lui causer son innocence, si hautement reconnue. +Hélas! monsieur, que puis-je vous dire de +plus, pendant deux mois elle languit; elle me pardonna +et mourut d'un anévrisme au coeur, déterminé +par tant de secousses et d'émotions.</p> + +<p>»Le père indigné déclara qu'il ne me reverrait jamais. +J'eus le malheur de perdre mes deux enfans. Je +n'avais plus rien à faire au monde, monsieur, je revins +en Sicile, où j'espérais trouver encore lord Mondeville, +à qui je voulais demander vengeance de tous +les maux que sa fatuité avait fait tomber sur moi, et +de l'indigne supposition de nom qui avait flétri l'honneur +de ma femme: il était parti pour les Indes avec +une commission du gouvernement. Le père Anselme +me facilita l'entrée de ce cloître, où je trouve un asile. +Hélas! tous les lieux me sont indifférens! Une seule +pensée de haine me reste, au milieu de tant de pensées +douloureuses! J'ai de l'aversion pour ces institutions +sociales qui me condamnent au malheur. Ah! le mariage, +monsieur, le mariage! posséder une femme, +l'aimer, la croire à soi et trembler toujours; et ne jamais +savoir si un autre ne reçoit pas en pur don ce que +la loi nous accorde et ce que le coeur peut nous refuser; +n'être jamais certain que les désirs et les voeux +d'une épouse sont pour vous, sont à vous; conserver +pour un autre et élever pour les menus plaisirs d'un +ami ces créatures si frêles, si délicates, que nous pouvons +briser en les adorant, et que nous couvrons de +nos hommages immérités, après les avoir accablées de +nos injustices.»</p> + + + +<br><br> +<h3>TOBIAS GUARNERIUS.</h3> +<br> + +<p>Par une soirée bien brumeuse d'hiver, mon +arrière-grand-père, retenu pour quelques +affaires à Brème en Saxe, se promenait dans une petite +rue écartée, derrière la cathédrale. Ce qu'il faisait là, +vous le comprendrez de reste quand je vous aurai appris +qu'il avait alors vingt ans, et qu'il est peu de villes +en Allemagne où les grisettes soient plus gracieuses et +plus agaçantes. Ceci soit dit sans altérer en rien la +bonne opinion que par avance vous auriez pu prendre +de son mérite. Mais depuis plus de vingt minutes l'heure +du rendez-vous était sonnée à toutes les horloges, sans +que celle qui l'avait donné eût songé à s'y rendre, et +mon arrière-grand-père attendait toujours.</p> + +<p>Le gouvernement représentatif nous a trop bien +guéris, hélas! de ces merveilleuses patiences d'amour: +bien admirable pour moi serait l'homme qui s'en rencontrerait +encore capable aujourd'hui.</p> + +<p>Pendant les longs tours et retours de sa faction, mon +arrière-grand-père avait remarqué une petite boutique +placée à l'angle de la rue qu'il arpentait. Aux deux +côtés de la devanture, deux planchettes peintes en +rouge et taillées en forme de violons indiquaient le +commerce qui s'y faisait, ou, pour parler plus juste, +le commerce qui ne s'y faisait point; car, à moins que +l'on ne compte pour quelque chose un mauvais basson +pendu au mur, une contre-basse sans cordes, quelques +archets et une quinte que le propriétaire du lieu était +occupé à raccommoder, sa boutique était complétement +dégarnie, et, nonobstant l'inscription placée au-dessus +de la porte, ressemblait plutôt à un corps de garde +de milice bourgeoise qu'à un <i>magasin d'instrumens +à cordes et à vent</i>.</p> + +<p>Une mauvaise chandelle, haletant sous une mèche +effroyablement longue, qui lui faisait jeter des lueurs +sinistres, éclairait à peine l'homme qui travaillait dans +cette misérable échoppe. Il ne paraissait pas d'ailleurs +tenir autrement à la perfection de l'ouvrage dont il +s'occupait, car, de trois minutes en trois minutes, il +se levait, laissait là sa quinte, et se promenait à grands +pas, avec un regard fixe et des gestes brusques et précipités, +indiquant un homme qu'une pensée profonde +était venue visiter.</p> + +<p>Moitié curiosité, moitié pour échapper à une neige +abondante qui était venue compliquer son rendez-vous, +mon arrière-grand-père, qui n'avait pu encore se décider +à quitter la place, entre dans la boutique du +luthier, et bien que de sa vie il n'eût su une note de +musique, il le prie de lui montrer des violons à acheter.</p> + +<p>«Des violons! répondit brusquement le luthier, +vous voyez bien que je n'en ai pas et que je n'en vends +pas, à moins que tous ne vouliez vous arranger de +cette contre-basse, que j'ai été forcé de prendre en +paiement pour les raccommodages que j'ai faits pendant +plus d'un trimestre aux instrumens de l'orchestre +des <i>Chiens savans</i>, qui ont eu dans cette ville un si +grand succès, et qui ont travaillé devant MM. les membres +du grand-conseil. La voulez-vous, ma contre-basse? +je vous la laisse pour dix écus; pour cinquante +livres, tenez, sans plus marchander.»</p> + +<p>Mon arrière-grand-père eût été un million de fois plus +musicien qu'il n'était réellement, il eût eu encore +une peine infinie à se prêter à l'arrangement qu'on lui +proposait, lequel consistait à s'accommoder d'une +contre-basse lorsqu'il était censé avoir besoin d'un +violon.</p> + +<p>S'étant permis de faire, avec une grande force de +logique, cette observation à l'honnête luthier, il en +reçut je ne sais quelle répartie si étrange qu'il lui vint +aussitôt à l'esprit qu'il avait affaire à une manière de +monomane. La chose lui fut prouvée quand en sa présence +ce singulier personnage recommença à se promener +et à gesticuler, et quand une vieille femme, ouvrant +la porte de l'arrière-boutique, lui fit signe en haussant +les épaules que la tête du pauvre homme n'y était plus.</p> + +<p>Mon arrière-grand-père sortit alors de chez le luthier, +et le lendemain il partit de la ville, sans s'être autrement +occupé de lui.</p> + +<p>Trois ans après, durant un nouveau séjour qu'il fit +à Brème, ayant eu occasion de repasser dans la même +rue, il remarqua que la boutique du luthier était fermée; +sur les volets, qui en plus d'un endroit portaient +des traces d'effraction, de grandes croix rouges avaient +été tracées. Cette circonstance ayant attiré son attention, +le soir, à souper, il en parla à son hôte, qui était l'un +des magistrats de haute police de la ville, et lui raconta, +sans dire toutefois son rendez-vous manqué, +l'étrange accueil qu'il avait reçu dans cette même boutique, +trois ans auparavant. A son tour, le magistrat +lui conta l'histoire que l'on va lire.</p> + +<p>L'homme auquel vous avez eu affaire, lui dit-il, +s'appelait Tobias Guarnerius; à grande peine il faisait +vivre de son travail la vieille femme que vous avez +vue: c'était sa mère, avec laquelle il vivait depuis la +mort de sa femme.</p> + +<p>Comme il était dans la ville le seul ouvrier de son +état, et qu'elle contient un nombre assez considérable +d'artistes et d'amateurs, qui sans cesse lui donnaient des +instrumens à réparer, il aurait pu, ce semble, vivre +passablement à l'aise. Mais dix ans environ avant l'époque +dont nous parlons, une insigne calamité était +venue le visiter. Un beau matin il s'était trouvé en proie +à une idée fixe, et depuis ce temps il n'avait cessé de +la poursuivre, quelque sacrifice qu'elle lui eût coûté.</p> + +<p>Sa femme, qui était morte en partie du chagrin +qu'elle avait eu à le voir dissiper ainsi tout le fruit de +son travail, avait eu beau lui représenter la folie de +sa persévérance, le conjurer de ne pas la réduire à la +misère, il n'en avait tenu compte. D'abord ses économies, +plus tard l'argent de quelques emprunts qu'il +avait faits, ensuite ses meubles, ses marchandises, +une partie de sa garde-robe, étaient venus se perdre +dans ce gouffre qui s'était ouvert à côté de lui, sans +que tant d'inutiles essais fussent parvenus à l'éclairer. +A l'époque où, faute d'argent, il avait été forcé de +mettre un terme à ses expériences, il n'en avait pas +moins conservé l'espérance de réaliser sa pensée, qui +tôt ou tard devait, selon lui, le mener à une grande +gloire, et le récompenser largement de toutes ses +avances.</p> + +<p>Il est, au reste, vrai de dire que s'il fût arrivé au but +qu'il se proposait, il eût réellement mis la main sur +une excellente spéculation. Ayant en sa possession un +violon de Stradivarius, dont quelques amateurs, à +plusieurs reprises, lui avaient offert un haut prix, l'idée +lui était venue d'imiter le faire de cet auteur. Il +avait pensé qu'en reproduisant avec une rigueur mathématique +les formes et les dimensions de ses instrumens, +en employant un bois semblable à celui qui +avait servi à les établir, en arrivant à imiter rigoureusement +le vernis et la couleur dont ils avaient été +primitivement enduits, il parviendrait à se procurer +une qualité de son exactement pareil. Malgré tous les +soins qu'il mettait à ses contre-façons, toujours il s'y +rencontrait une légère différence avec le modèle; or +des nuances infiniment subtiles constituant, selon +toute apparence, la supériorité qui faisait son désespoir, +il pensait pouvoir logiquement expliquer l'infériorité +de ses copies par les imperfections presque insaisissables +qu'il y découvrait, en sorte que l'oeuvre était +toujours à reprendre; c'était une manière de cercle +vicieux tournant à l'infini, dans lequel une fortune +de prince se fût elle-même engouffrée.</p> + +<p>Après bien des essais, cependant, une modification +s'était faite dans son idée primitive; il était un jour +arrivé si près d'une imitation irréprochable, et ce jour-là +précisément l'instrument sorti de ses mains s'était +trouvé si loin au-dessous de son stradivarius, qu'il +avait fini par soupçonner dans la création de ce chef-d'oeuvre +un élément d'une nature supérieure et non +encore sollicité par lui. «—Qui sait, disait-il fort +gravement à un physicien qui prétendait le faire arriver +à la solution de son problème instrumental par +des applications nouvelles de la théorie du son, qui +sait plutôt si ce n'est pas hors du monde matériel que +je dois chercher. Les mots représentent des idées, n'est-il +pas vrai? eh bien! quand je dis l'ame de mon violon, +peut-être, sans y songer, frappé-je à la porte que +je cherche depuis si long-temps. Que vous en semble, +monsieur?» Et le physicien de se mettre à rire, et le +pauvre Tobias Guarnerius de s'enfoncer plus profondément +dans l'abîme de ses recherches.</p> + +<p>Un jour une de ses pratiques venant lui apporter +un archet à réparer laissa chez lui un livre que pendant +plusieurs jours elle oublia de venir reprendre. A +ses heures de loisir, lesquelles étaient rares, car lorsqu'il +ne travaillait pas de ses mains il travaillait de sa +pauvre tête, qui ne reposait guère, Tobias Guarnerius +parcourut ce livre: c'était un de ces respectables monumens +de la patience et de l'érudition germaniques, +où l'auteur vous annonce, sans y mettre d'ailleurs autrement +de prétentions, qu'il traitera <i>de omni re scibili</i> +et de quelques autres sujets. En effet on y voyait, à côté +d'un chapitre <i>sur la meilleure forme de gouvernement</i>, +un chapitre <i>sur la manière de gratter le dos de sa +femme quand il la démange</i>; une <i>recette pour faire du +vin de Chypre</i> était suivie d'une <i>dissertation sur la +virginité des onze mille vierges</i>, et d'un <i>discours sur les +avantages de la calvitie</i>; un ton de bonhomie singulière +avait présidé à la rédaction de cet ouvrage +informe, et donnait à sa lecture un charme particulier, +qui avait fini par dominer notre monomane jusqu'à +détourner de lui pendant une demi-journée l'obsession +de sa pensée ordinaire.</p> + +<p>Tout-à-coup, au détour d'une page, un chapitre se +présente à lui avec ce titre: <i>De la Transfusion des +ames</i>. A la lecture de ces mots, comme s'il eût soudain +entrevu que la révélation du grand secret qu'il cherchait +depuis si long-temps allait lui être faite, il sauta +d'un bond prodigieux, appela sa mère, qu'il chargea +de garder la boutique, et de dire, si on venait le demander, +qu'il était sorti; puis courant s'enfermer dans +sa chambre, pour ne pas être interrompu, il commença +la lecture du chapitre qui, dans sa pensée, ne pouvait +manquer d'être le plus merveilleux que jamais plume +de philosophe eût enfanté.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans +toutes les choses de la vie, dans ses amitiés, dans ses +espérances dans les prospectus, dans les amours de +femme surtout qu'il faut craindre des désappointemens +semblables à celui qui attendait Tobias Guarnerius. +Le chapitre, dont un instant avant il eût payé +la lecture au prix d'une livre de sa chair, était une +misérable rapsodie, lardée de citations des Pères de l'église, +d'Aristote, de Platon et de l'Écriture. Après +force divagations, abstractions et conversations, l'auteur +se résumait à cette découverte toute nouvelle, +que l'ame était immortelle: sans contredit les vingt +pages les plus pauvres de cet immense in-folio étaient +comprises sous le titre si magnifique que je vous ai dit.</p> + +<p>Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en était pas +moins venue; étreignant avec une singulière puissance +les trois mots qui tout à coup lui étaient apparus, pour +en faire jaillir un sens logique aux <i>entrevisions</i> qu'il avait +eues précédemment, il commença à se représenter l'ame +humaine comme une substance locomobile, transportable, +avec sa puissance d'animation, d'un lieu dans +un autre. En Allemagne, où il y a de la philosophie +dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France +un prix d'honneur de rhétorique, avait entendu +parler de la métempsycose; et ce système, pour peu +que l'on pesât dessus, pouvait bien s'élargir jusqu'à +admettre la donnée du philosophe luthier. Trois +heures de réflexions passant par-dessus cette illumination +achevèrent de lui donner dans l'esprit de Tobias +une créance indélébile, et désormais il ne s'occupa +plus que du procédé matériel à l'aide duquel il appliquerait +à son art le bénéfice de sa découverte psycologique.</p> + + + +<p>A trois mois de là, c'était durant la nuit, la veille +de la Saint-Joseph, depuis long-temps une heure était +sonnée à toutes les horloges, et la ville de Brème +tout entière reposait dans le sommeil; l'atelier de +Tobias Guarnerius était soigneusement fermé; et de +peur qu'en passant on ne pût voir par les fentes des +volets la lumière qui brillait dans son arrière-boutique, +il avait eu soin d'étendre devant la porte vitrée qui +communiquait de cette pièce à son magasin un épais +rideau de serge verte replié deux fois sur lui-même.</p> + +<p>Certes, ces précautions n'étaient point inutiles, car +c'était une oeuvre étrange que celle à laquelle le luthier +s'occupait.</p> + +<p>Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y +avait bientôt quarante ans, elle l'avait mis au monde, +sa vieille mère Brigitta Guarnerius, en proie aux angoisses +de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer +qui la minait depuis long-temps. Penché sur sa poitrine, +qui râlait d'une manière horrible, sans qu'une +larme brillât dans ses yeux, sans qu'un seul des muscles +de son visage exprimât la moindre sympathie pour +les atroces souffrances dont il était témoin, Tobias paraissait +plongé dans le pressentiment d'un moment solennel +et fatal, dont l'attente absorbait toutes ses facultés. +Sans doute, en vue de quelque produit étrange +à recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni décrit +ni prévu aucune science humaine, mettait en rapport +le lit de l'agonisante et une table sur laquelle reposait +un instrument inachevé. Un tube, qui paraissait formé +de l'alliage de plusieurs métaux, s'évasant par le +bout en forme d'entonnoir, avait été placé au-devant +de la bouche de la vieille femme, et recevait le souffle +de son haleine qui, à chaque expiration, s'y engouffrait +avec un bruit lugubre. A l'autre extrémité, ce +tube s'emboîtait à une cheville de bois, pareille +à celle qui se place debout entre le fond et la table de +tous les instrumens à chevalet; seulement celle-ci +était d'un diamètre un peu supérieur au diamètre ordinaire, +et au lieu d'être en bois plein, elle était +creuse et devait se fermer hermétiquement, au moyen +d'un petit couvercle à vis merveilleusement travaillé, +lorsque l'embouchure du tube viendrait à en être retirée. +Précisément au-dessus du point de jonction +provisoire du bois et du métal, et comme pour empêcher +l'évaporation au moment où se ferait leur +séparation, avait été disposée une manière de boîte ou +de guérite en bois de sapin; les planches, humides et +vermoulues, exhalaient une odeur terreuse et nauséabonde, +et un grand clou rouillé, pendant encore +après, indiquait qu'elles avaient du antérieurement +faire partie d'un objet de plus grande dimension.</p> + +<p>A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes, +la respiration de la malade s'étant arrêtée, son +pouls et son coeur ayant cessé de battre, tout à coup +on entendit dans le tube, qui fut agité comme par un +mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un +frémissement qui courut tout le long du métal, et vint +bondir au fond de l'étui qui y adhérait. A ce bruit, +Tobias Guarnerius se précipita; les yeux égarés et la +poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et +d'une main forcenée, malgré une force incroyable de +résistance qui répondait à sa pression, malgré une +sorte de crépitation douloureuse et plaintive qui s'agitait +sous ses doigts, il vissa le couvercle à l'extrémité +de la cheville. Maintenant il faut vous le dire, +quoique jamais la preuve matérielle de cette monstruosité +n'ait été acquise, il paraît que ce que Tobias +Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux, +c'était l'ame de sa mère, la première qui se fût trouvée +pour réaliser son abominable découverte.</p> + +<p>Au moment où avait été rompu le lien par lequel +elle était unie à l'enveloppe mortelle qui venait de +finir son temps, l'ame s'était élancée pour retourner en +haut; forcée de suivre l'étroit conduit qui la cernait à sa +sortie, elle avait couru pleine de détresse jusqu'au fond +de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se fût sans +doute évadée dans le peu de temps que son bourreau avait +mis à fermer sur elle le couvercle; mais une effroyable +industrie avait tout prévu. Les planches de +sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait +l'odieux mystère étaient les planches d'un +cercueil fraîchement enlevé à la terre du cimetière. +Quand l'ame s'était pressée pour sortir, elle avait eu +horreur de cette atmosphère de mort qu'il lui fallait +traverser, et elle s'était retirée en arrière; alors Tobias +était venu et il l'avait scellée dans sa prison, et il +la tenait là pour s'en servir à ses volontés.</p> + +<p>Il ne faut pas croire pourtant que ces épouvantables +audaces puissent s'exécuter sans qu'il en coûte +quelque chose à leurs auteurs; car au moment où tout +avait été accompli, Tobias était tombé à la renverse, +frappé comme d'une puissante commotion électrique, +et il était resté étendu à terre, sans connaissance, plusieurs +heures encore après que le soleil se fût levé.</p> + +<p>Au moment où il se réveilla de ce long évanouissement, +il commença par sentir une vive fatigue dans +tous ses membres, comme s'il avait fait une longue +route; puis il eut grand peine à recueillir ses idées, afin +de se rendre compte de ce qui lui était arrivé. A la fin +cependant un souvenir lucide de toutes les choses de +la nuit se dessina devant lui. La main agitée d'un +tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit, +où le corps de sa mère était déjà froid et raidi. Il +abaissa la paupière de ses yeux, en ayant soin que leur +regard fixe ne rencontrât pas le sien; puis, ayant couvert +le visage, il eut peur; car il lui sembla que l'angle +facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air +de reproche et le menaçait.</p> + +<p>Depuis deux semaines environ, les restes mortels de +Brigitta avaient été déposés dans la tombe, et même il +s'était passé d'étranges choses lors de son enterrement; +car à chaque fois que, dans les prières, le prêtre avait +eu à parler de l'ame de la défunte, les cierges qui brûlaient +autour du corps s'étaient éteints d'eux-mêmes; +et bien des choses s'étaient dites touchant cette circonstance +et plusieurs autres que l'on racontait. Témoin +de ce phénomène, et tourmenté, dans son ame, +par le remords, bien que la joie d'avoir réalisé la pensée +de toute sa vie fût encore la plus forte, Tobias +n'avait pas encore osé faire l'essai de l'instrument +qu'il avait achevé, et pourtant une merveilleuse harmonie +y était cachée; car lorsque l'air seulement venait à +passer dessus, des soupirs d'une incroyable douceur +s'en exhalaient. Le bruit à la fin commença à +se répandre que Tobias avait découvert son grand secret; +et chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens +dans la ville venait savoir, les uns pour se rire du rêveur, +les autres avec une curiosité plus sérieuse, à +quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait +toujours, sous prétexte que son oeuvre n'était point +finie.</p> + +<p>Il advint pourtant que l'héritier présomptif d'une +petite principauté de l'Allemagne passa par la ville. +La Providence, qui apparemment avait eu ses raisons +pour cet arrangement, le destinant à régner un jour, +lui avait donné toutes les qualités requises pour être +un excellent violon solo. Sa réputation de virtuose +s'était répandue dans toute l'Europe, à peu près +comme la renommée militaire du grand Frédéric, et +il ne s'arrêtait guère en un pays qu'on n'organisât +pour lui un concert, où souvent il ne dédaignait pas +de se faire entendre. Le gouverneur de Brème, ayant +toute raison de vouloir être agréable à l'illustre exécutant, +se hâta de préparer une soirée musicale, et il +ne laissa pas ignorer à Tobias Guarnerius qu'il lui serait +agréable d'y voir faire l'essai de son invention.</p> + +<p>Au moment où ce désir lui fut intimé, Tobias commençait +à entrer en composition avec sa conscience. +L'impression de terreur qu'il avait subie à la suite de +son larcin, comme le souvenir de toutes les autres +émotions humaines, s'effaçait peu à peu sous les +jours qui passaient. D'étranges raisonnemens étaient +ensuite venus à son secours. «On ne sait jamais, se +disait-il, avec cette jurisprudence céleste, qui vous +absout <i>in extremis</i> pour un bon sentiment, qui vous +punit pour une pensée mauvaise, ni qui sera condamné +ni qui sera sauvé. Ma mère Brigitta eut à nos +yeux une vie honnête: en est-il de même pour le jugement +d'en haut; et qui peut assurer qu'en la retenant +ici-bas je ne lui sauve pas plusieurs jours de l'éternité +des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils, ajoutait-il +avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat +de nos jours. D'autres conservent précieusement +les ossemens de leurs proches; moi je conserve l'ame +de ma mère; moi je ne veux pas m'en séparer. N'y a-t-il +pas entre le double mérite de nos piétés filiales +tout l'intervalle qui sépare l'esprit de la matière?» +Avec ces pensées, qu'il habillait des plus belles paroles +qu'il pouvait, il parvenait à émousser son remords.</p> + +<p>Quand fut venu le soir où devait avoir lieu la grande +épreuve, Tobias fut tout à coup saisi d'une autre inquiétude. +La préoccupation de l'artiste dominant toute +autre pensée, il eut des doutes sur la sincérité des résultats +que devait lui donner son expérience. L'ame +avait-elle, en effet, été transfusée? Par une évaporation +subtile, en supposant qu'elle eût un instant séjourné +là où il l'avait retenue, n'avait-elle point pu +s'échapper pour obéir à la loi céleste d'attraction qui +la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion, +si, en présence de toute la ville assemblée, sa création +surhumaine allait tout à coup se résumer en quelque +misérable instrument, criard comme ceux que tant +de fois déjà il avait réalisés. Il n'y avait dans cette appréhension +rien que de raisonnable, et plutôt que de +s'exposer à un si mortel désappointement, surmontant +enfin la religieuse terreur qui jusque là l'avait empêché +d'interroger son oeuvre, il l'eût essayée de ses mains +s'il l'eût eue à sa disposition; mais, en homme qui savait +son monde, il l'avait, dans la journée, envoyée à +l'hôtel du gouvernement, enfermée dans un riche étui, +dont il avait gardé la clef. Le sort en était donc jeté, +et il n'y avait plus à revenir sur ses pas; dans un quart +d'heure il aurait effacé la gloire de Stradivarius et celle +de tous les maîtres de l'art, ou il serait devenu l'objet +d'une inexorable dérision. Après tout, ce sont là, à +vrai dire, les deux termes du marché auquel se soumet +quiconque dans cette vie essaie de penser ou de +vouloir de la première main.</p> + +<p>A l'heure où tous les convives du grand banquet +musical furent rassemblés, Tobias Guarnerius fut introduit +dans le salon du gouverneur, où, pour cette +fois, il avait entrée. L'aspect général de sa toilette +presque antédiluvienne, et accusant un délabrement +de vieille date, malgré tous les soins extraordinaires +qu'il y avait donnés, quelque chose de gauche et +d'endimanché répandu dans toute l'habitude de son +corps faisait de lui un personnage assez burlesque. +Toutefois, au moment où on le vit assis dans un coin, +le visage empreint d'une pâleur mortelle, l'oeil fixe et +plongeant avec une indicible anxiété sur le virtuose +qui, pour la première fois, allait donner une voix à +sa création, il ne parut plus grotesque à personne, +et chacun eut peur et fut ému avec lui.</p> + +<p>Il faudrait avoir des paroles exprès, pour faire comprendre +l'étrange impression dont fut agitée l'assistance +quand l'archet venant à mettre la corde en vibration, +l'ame prisonnière commença à être tourmentée d'une affreuse +souffrance et à se lamenter misérablement; plusieurs +ont assuré que, dès les premières notes, il leur +avait semblé qu'ils étaient soulevés de terre et qu'ils +demeuraient suspendus dans l'espace au milieu d'une +angoisse indéfinissable, pour d'autres, la perception +du son fut si vive et si pénétrante qu'ils crurent en +subir le contact immédiat sur leurs nerfs, dont un +moment ils eurent le sentiment distinct et absolu, +comme si la chair se fût retirée et les eût laissés à nu. +Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre, +c'est l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant, +quoique sans pouvoir se rendre compte du +prestige, la voix d'une ame qui appelait à elle, et à +ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux +larmes, dans un abîme de tristesse inconsolable. Ni la +douleur de la mère pleurant sur son premier né, ni +celle de l'amante au premier soir de son délaissement, +ni celle de l'artiste s'éteignant avant son oeuvre achevée, +ne peuvent donner une idée de la plainte amère +de cette fille du ciel traîtreusement retenue au-delà +de son temps, et demandant à se replonger dans le +repos de l'infini. Personne, pas même l'homme qui +conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler +une seule note de l'air que le violon de Tobias +Guarnerius avait joué; personne n'aurait pu dire si ce +qu'il avait entendu était un chant mélodieux ou quelque +merveilleuse histoire racontée par un poète sublime, +et où aurait été résumé avec un art admirable +le tableau de toutes les souffrances, de toutes les +anxiétés, de toutes les tristesses de la vie, depuis le +vague de la mélancolie qui regrette et désire sans but, +jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mécomptes; +mais personne aussi n'aurait pu dire qu'en aucun +temps et en aucun lieu de la terre, une harmonie aussi +profondément émouvante fût parvenue à son oreille.</p> + +<p>Aussitôt que le chant eut cessé, et quand chaque +auditeur fut revenu de l'espèce d'extase et de contemplation +intérieure dans laquelle il avait été plongé, les +regards se tournèrent vers Tobias Guarnerius. A ce +moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme, +qu'il n'avait point entendu ce cri de douleur qui avait +retenti dans le coeur de tous les assistans, et qui aurait +dû si profondément l'émouvoir; car pour lui ce n'était +point seulement une plainte, mais un atroce reproche; +il n'avait perçu que des sons d'une merveilleuse +harmonie, supérieurs à tout ce que les maîtres +de son art avaient jamais réalisés; et en voyant enfin le +problème de toute sa vie résolu, il s'était laissé tomber à +genoux, les mains jointes et étendues vers le ciel, et +des larmes coulaient sur son visage, rayonnant d'une +expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au bout de +quelques minutes qu'il aperçut le prince allemand le +secouant vivement par le bras pour le réveiller de son +<i>à parte</i> de bonheur, et lui demandant s'il voulait lui +donner son violon pour 1,000 écus.</p> + +<p>«Mon violon! pour 1,000 écus? répondit-il en regardant +le prince avec un rire qui n'annonçait pas un +homme dans son bon sens, c'est-à-dire que vous mettez +un prix à ce qui n'était pas et à ce qui existe; vous +achetez la création, monsieur, à ce que je vois! Combien +payeriez-vous le soleil, s'il vous plaît, à supposer +qu'un beau matin on le mît dans le commerce?»</p> + +<p>Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre +luthier? Sa piété filiale s'indignait-elle du marché +qu'on lui proposait, ou son amour-propre d'auteur se +révoltait-il de la mesquine estimation faite de son +oeuvre? L'acquéreur interpréta l'apostrophe dans ce +sens, et il donna aussitôt la somme; mais Tobias répondit +de nouveau que son violon n'était pas à +vendre, que sa gloire était désormais immortelle +(comme celle de tous les poètes de nos jours apparemment) +et que cela lui suffisait. Malheureusement +pour lui, il avait à faire à un vouloir de prince qui +ne s'étonnait pas facilement des obstacles. Tirant de +sa poche un portefeuille qui pouvait bien contenir +12,000 livres en billets de banque, lesquels furent +étalés sur une table, plus une bourse pleine d'or, pour +le moins aussi bien garnie que celle des séducteurs de +comédie: «Pour ceci votre violon!» s'écria le royal +dilettante. A la vue de ces richesses, l'orgueil du +pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-être, n'avait +possédé bien ronde une somme de 1,000 livres, +sa piété filiale, ses prétentions marchandes, tout ce +qui le retenait, en un mot, lâcha pied brusquement: +de l'oeil il compta les billets épars sur la table, fit une +rapide et amiable estimation du contenu de la bourse; +puis, avec l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crût +en proie à une insupportable contrainte. «Puisque +vous le voulez, dit-il, j'accepte le marché, je vous +donne même (sublime magnificence) l'étui et sa clef pardessus +le marché. Seulement prenez bien garde que je +ne réponds pas de ma marchandise; si vous n'en avez +pas soin, et que quelque chose se dérange, je ne me +charge point des réparations.» Le prince avait une +envie si profondément éveillée qu'il ne lui parut pas +même possible que jamais la chance d'une avarie pût +se présenter. Faisant aussitôt mettre son acquisition +dans la boîte qui lui avait été si généreusement superoctroyée, +il ordonna à son valet de chambre de la +porter en son logis; presqu'aussitôt il faussa compagnie +au gouverneur et à son monde pour aller se +mettre en jouissance, et pendant la nuit entière qui +suivit, il n'y eut pas à cinquante toises à la ronde un +voisin qui pût fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolongée +la prise de possession.</p> + +<p>Quant à Tobias, pendant une partie de la nuit il +ne cessa de se redire à lui-même ce qu'il avait déjà +proclamé dans le salon du gouverneur, à savoir que +sa gloire était immortelle. Pendant une autre portion +du temps, il se roula avec délices dans cette pensée +qu'il était riche. 15,000 et quelques cents livres, tout +bien compté; c'était sa fortune, il pensa que cela faisait +beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena son +esprit à travers toutes les fractions dans lesquelles ce +chiffre était divisible; il compta une à une ses pièces +d'or, et comme il avait éteint sa lampe et qu'il ne pouvait +plus les voir, il se plaisait à les rouler dans ses +doigts, à en sentir le coin, et ensuite il les ramassait +dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes +ensemble dans sa main; cela le mena jusque vers les +trois heures du matin: à ce moment il s'endormit.</p> + +<p>Le lendemain, il se réveilla de bonne heure, et en +se réveillant il fut comme un homme qui la veille ayant +été pris du sommeil au milieu des pensées joyeuses du +vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tête pesante, +l'esprit lourd et fatigué et le coeur mal content. Une idée +commença à l'obséder; non-seulement il avait dérobé, +non-seulement il avait retenu prisonnière, mais encore +il avait vendu l'ame de sa mère. A toutes les +heures où cela lui plairait, un homme qui avait payé +pour cela pourrait la réveiller, la forcer de chanter; +cet homme pourrait la revendre à un autre; lorsqu'il +voyagerait il remmènerait avec lui, et, comme dit le +premier psaume des vêpres, il pourrait en faire <i>l'escabelle +de ses pieds</i>. Tandis qu'il se débattait dans +cette pensée poignante, quelqu'un entra dans sa boutique: +c'était l'un des domestiques du gouverneur +qu'il connaissait bien, car autrefois cet homme, dans +sa jeunesse, avait été le fiancé de la vieille Brigitta, et +il l'aurait épousé s'il ne fût parti pour la guerre. +Quand bien des années après il était revenu et l'avait +trouvée mariée, il n'en avait pas moins continué à l'aimer +d'amitié, et le mari de Brigitta lui-même, qui +avait bonne confiance en sa femme, l'avait engagé à +venir les voir quand il le voudrait; en sorte qu'il +avait fait sauter plus d'une fois Tobias sur ses genoux. +La veille au soir, de l'antichambre il avait +entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta, +et il avait aussitôt reconnu sa voix, car les +souvenirs d'amour, si vieux que soient les os d'un +homme, ne se perdent pas dans sa mémoire, et c'était +ainsi que Brigitte s'était lamentée à un jour de sa +vie qu'il n'avait jamais oublié, celui de leurs adieux. +D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa maîtresse l'avait +jeté durant la nuit dans des perplexités incroyables, +et dès le matin il venait demander à Tobias +Guarnerius de lui expliquer comment cela avait pu se +faire. Aux premiers mots que lui en dit le vieillard, +Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassées: +à la fin pourtant il se remit et il essaya de +tourner la chose en plaisanterie; mais l'amant de Brigitte +ne fut pas sa dupe, et il s'éloigna en hochant la +tête, en disant entre ses dents qu'il y avait la-dessous +quelque méchant mystère.</p> + +<p>Si Tobias souffrait déjà cruellement de sa faute, au +moment où il la croyait entre le ciel et lui, ce fut bien +autre chose quand il entrevit la pensée d'autrui sur la +trace de son crime, et quand il put redouter que ce larcin +ne devînt une affaire de justice humaine. Pendant +quelques heures encore il lutta contre ses craintes et ses +remords, mais à la fin, dominé par eux, il prit avec +lui le prix qu'il avait reçu la veille, et courut chez +l'acquéreur, pour le prier de revenir sur le marché, +son intention étant, dès que le violon serait rentré +dans ses mains, de rompre la charme, et de +rendre l'ame à sa liberté. Mais les hommes, qui +ont toute commodité pour se jeter dans les voies du +mal, n'ont pas de même la route facile quand ils veulent +revenir sur leurs pas. Le prince était parti avant +le jour, et au moment où Tobias frappait à sa porte, +il était déjà bien loin. Décidé qu'il était à ne pas porter +plus long-temps volontairement le poids de sa faute, +Tobias n'hésita pas, il courut fermer sa boutique, alla +hors de la ville attendre la voiture publique, et se jeta +dedans pour se rendre à la résidence du prince. Mais, +quand il fut arrivé, deux jours se passèrent avant qu'il +pût approcher de son altesse; et, au moment où l'abord +lui fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon +avait déjà changé de main. Le prince n'avait pu en +jouer plus de huit jours sans que tout le système nerveux +ne devint, chez lui, en proie à une insupportable +irritation. Son médecin, consulté, avait déclaré que le +son pénétrant de l'instrument dont il avait fait nouvellement +l'acquisition était la cause de cet accident, +et dans la journée, comme on fait d'un cheval vicieux, +le prince avait vendu le violon à un artiste italien qui +allait faire son tour d'Europe, et qui comptait donner +des concerts à Paris.</p> + +<p>Aussitôt Tobias se remit en route; en arrivant dans +la capitale de la France, sans se mettre en peine des +merveilles de civilisation qu'elle renferme, et qu'à +une autre époque il eût explorées avec un si vif empressement, +il n'eut qu'une préoccupation, celle de +savoir l'adresse del signor Ballondini. Il l'apprit sans +beaucoup de peine, car, grâce à son violon, el signor +Ballondini s'était fait, dès son premier concert, une réputation +colossale, et toutes les feuilles publiques ne +parlaient que de son talent et de la merveilleuse qualité +de son qu'il tirait de son instrument.</p> + +<p>Tobias eut bien un instant la volonté de se mettre en +colère contre le virtuose italien, qui prenait pour lui +toute la gloire, quand le luthier en avait une si bonne +part à revendiquer; mais il pensa que son amour-propre +devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il +s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on +lui dérobait, trop heureux s'il pouvait rentrer en possession +de sa fatale création. Aussitôt qu'il sut où demeurait +le signor Ballondini, afin de le joindre plus +vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva à +son logement un quart d'heure après son départ pour +l'Italie, où le signor Ballondini allait encore donner +des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.</p> + +<p>On ne finirait pas si on voulait raconter tous les +lieux et toutes les mains par lesquelles passa le fatal +violon. Jamais les nerfs les plus robustes ne purent le +garder au-delà de quinze jours; et cependant, aussitôt +qu'un acquéreur songeait à s'en défaire, un autre se +trouvait pour lui succéder, sans que l'instrument perdit +de son prix. Pendant plus de deux ans, le malheureux +Tobias le poursuivit en Italie, en Angleterre, +aux Indes orientales où il passa, en Espagne, et enfin +en Allemagne, où il revint, en traversant de nouveau +la France.</p> + +<p>Après des fatigues inouïes, Tobias Guarnerius arriva +à Leipzig, où il avait appris qu'un riche libraire +en était détenteur. Cette fois il ne venait pas trop tard, +et l'instrument était bien entre les mains de l'homme +qu'on lui avait indiqué. Mais, depuis le temps qu'il voyageait, +quelque rigoureuse économie qu'il eût mise dans +ses dépenses, il n'en avait pas moins épuisé sa bourse, +et au moment de traiter d'un objet dont le cours s'était +constamment maintenu entre douze et quinze mille +livres, il lui restait à peine quelques louis par devers +lui. Il tint alors conseil avec lui-même, et, toutes +choses considérées, ayant cru reconnaître que de tous +les larcins que pouvait commettre un homme, celui +d'une ame était, sans contredit, le plus odieux; étant +en outre prouvé pour lui que la seule manière qui fût +en son pouvoir de réparer son crime, c'était d'en commettre, +dans un ordre inférieur, un second; avec l'argent +qui lui restait, il tenta la fidélité d'un domestique, +et obtint de lui d'être introduit, durant la nuit, dans +la maison du libraire, afin de lui dérober le violon.</p> + +<p>Mais la malédiction avait frappé tellement à plein sur +le misérable, que même une mauvaise pensée ne lui +réussissait pas. Le domestique qui avait reçu son argent +se trouva être un honnête fripon, qui, ayant +calculé le bénéfice qu'il y avait à recevoir le prix d'une +méchante action et à ne pas la commettre, le dénonça +à son maître. Pris en flagrant délit, au moment où il +venait de commettre son vol, Tobias fut jeté en prison, +et se vit menacé de voir couronner toutes ses tribulations +par un arrêt infamant. L'effroi de cet avenir acheva +de compléter chez lui un mal que d'abord la violence +de ses désirs long-temps trompés et éconduits, et durant +ces dernières années les agitations inquiètes de sa +vie, avaient lentement développé. Atteint d'un anévrisme +au coeur, il fut transporté à l'hôpital.</p> + +<p>Là, minute à minute il se sentait mourir, et la médecine, +qui le traitait cavalièrement parce que, de +toute façon, elle n'attendait rien de lui, ne lui avait +pas laissé ignoré qu'elle ne pouvait rien pour sa guérison. +Ceci pouvait bien lui donner l'espérance d'échapper +aux atteintes de la justice humaine, mais le +menait droit aux mains de la justice divine, avec laquelle +il sentait bien qu'il aurait un long compte à +régler, et cependant il n'osait demander des consolations +et des espérances au sacrement de la pénitence, +effrayé qu'il était de la monstruosité de l'aveu qu'il +aurait à faire à son tribunal.</p> + +<p>Un jour, c'était par une belle matinée d'automne, +un rayon de soleil était venu se reposer sur son lit, +dont il ne sortait plus, et donnait à tout ce qui l'entourait +un air de fête; un vent frais balançait la verdure +des arbres sous sa fenêtre, et les oiseaux chantaient +joyeusement dans le feuillage; il y avait dans +l'air tant de repos et de bonheur que vous eussiez juré +que par un si beau jour on ne pouvait mourir. L'aspect +de cette nature en joie avait élevé son esprit vers +le Créateur, et son coeur s'était tourné avec amour +vers l'espérance de l'infinie miséricorde. Dans cet +instant il se sentit quelque courage pour confier +son secret à un prêtre, afin d'obtenir l'absolution; +et, sur sa demande, l'aumônier de l'hôpital vint +pour recevoir sa confession. Elle fut longue cette +confession, parce qu'il lui semblait que son aveu, +étendu en beaucoup de paroles, lui coûterait moins +à faire; et quand à la fin sa confidence fut achevée +l'émotion qu'elle lui avait donnée l'avait fort affaibli, +et le prêtre qui l'écoutait aurait bien fait de se +hâter; mais, en sa qualité de ministre de la parole de +Dieu, il était dans l'usage de ne jamais donner une +absolution sans la faire précéder à tout le moins d'un +fragment étendu de l'un des sept discours qu'il avait +écrits autrefois et prêchés sur les sept péchés capitaux. +Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant +d'une manière directe à la situation de son pénitent, +il fut obligé de faire une combinaison de plusieurs passages +empruntés à des sermons différens, ce qui compliqua +et allongea outre mesure son opération oratoire, +et laissa au malade, que ses forces abandonnaient à +vue d'oeil, le temps d'entrer en pleine agonie. Depuis +quelques minutes il paraissait avoir perdu le sentiment +de tout ce qui l'entourait, et le bon prêtre était sur le +point d'achever sa péroraison quand le son criard et +lointain d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit +à leurs oreilles. Ce bruit, comme on peut le penser, +n'émut pas autrement le prédicateur, qui continua de +finir son discours; mais le malade en parut pénétré +jusque dans la moelle des os. Il se releva droit sur son +séant; ses cheveux se hérissèrent; une contraction +nerveuse parcourut sa face; il prêta l'oreille avec une +horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et, +le serrant violemment: «Entendez-vous, dit-il d'une +voix lamentable, entendez-vous l'ame de ma mère qui +se plaint de moi?» A cette parole il fut saisi d'une +convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans +avoir reçu l'absolution, il expira; et franchement le +pauvre Tobias avait eu tort de s'émouvoir ainsi, car +ce qu'il avait entendu, c'était le violon d'un infirmier +qui, à ses momens perdus, une fois ses plaies pansées +et ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels +les gens de son état sont en général fort enclins.</p> + +<p>Au moment même où Tobias Guarnerius cessa de +vivre, le libraire chez lequel était alors déposé son violon +entendit dans l'intérieur de l'étui une forte vibration, +comme celle d'une corde qu'on aurait pincée vivement: +l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait +être, il sentit un petit vent qui lui passa devant la face: +toutes les cordes s'étaient brisées d'un même coup; le +chevalet, ainsi que la cheville que les luthiers appellent +l'<i>ame</i>, étaient tombés, et on l'entendait rouler +dans l'intérieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait +aucun autre dommage. Un luthier fut chargé de réparer +ce désordre. En sortant de ses mains, le violon +avait tout-à-fait perdu sa qualité de son. Ce qu'on n'y +retrouvait plus surtout, c'était cette puissance d'excitation +nerveuse qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il +était cependant, il restait encore un des remarquables +ouvrages connus dans le commerce de lutherie européenne.</p> + +<p>Quelques mois après, le bruit de la mort de Tobias +Guarnerius s'étant répandu dans sa ville natale, le +vieux domestique du gouverneur, qui jusque là avait +gardé le silence, parla de ses soupçons; et comme la +disparition subite de Tobias avait déjà fort excité l'attention +publique, il n'eut pas grand'peine à leur donner +créance. Le peuple s'ameuta devant la boutique, +qui était fermée depuis près de trois années, en brisa la +clôture, et pénétra dans l'intérieur. Plusieurs objets +suspects, entre autres les pièces de l'appareil transfusoire +dont j'ai parlé, quelques livres écrits en caractères +étrangers, y furent trouvés, et contribuèrent à +mettre en mauvaise renommée la mémoire du luthier, +qui heureusement ne laissait après lui aucun parent. +Pendant plus de deux mois le clergé ne fut occupé +qu'à dire des messes que les ames dévotes commandaient +pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius. +Le lendemain du jour où la visite domiciliaire avait +eu lieu, les croix rouges que vous avez vues sur les +volets s'y trouvèrent marquées sans qu'on pût savoir +qui les y avait faites. Depuis ce temps, le propriétaire +de la boutique, qui avait déjà essayé inutilement de +la louer à bas prix, avant la mort de Tobias, a dû renoncer +à l'espoir d'en tirer parti d'aucune façon. Il se +propose, à ce qu'on assure, de la faire démolir incessamment, +et les gens du quartier s'en réjouissent fort; +car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de +mauvais bruits. Je crois cependant que ce sont des +contes de vieilles femmes, auxquels les esprits sensés +ne doivent point ajouter foi; car on ne saurait trop se +défier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple +se livre si facilement.</p> + +<p>On remarquera que ceci était la morale du conte +que le magistrat avait raconté à mon arrière-grand-père.</p> + + + +<br><br> + +<h3>LA FOSSE DE L'AVARE.</h3> +<br> + +<p>(Lieu de la scène: un village près Badajoz, le cimetière.—Sept +heures du soir.)</p> + +<p>GARCIAS, FOSSOYEUR, JOSÉ, SON VALET.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Maître, creuserons-nous long-temps encore? +Voici dix pieds de terre que nous remuons +depuis deux jours! Saint Jacques de Galice +m'ait en aide! Ouf! je suis las!</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Un peu de courage, garçon; tu seras payé de ta +peine: va toujours, José, va toujours. Il faut gagner +son argent, mon fils! Nous avons encore cinq bons +pieds de terre à jeter dehors. Corps du Christ! Garcias, +fossoyeur depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer +à sa parole, ni attraper une vieille pratique. Mon marché +est bon, et j'y tiens. Il faut remplir ses engagemens +en honnête chrétien.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Bah! c'est bien assez profond comme cela! Pourquoi +descendrions-nous si bas ce pauvre cadavre? +Que craignez-vous, maître? Il a voulu quinze pieds +de fosse: va-t-il donc revenir, la toise en main, pour +mesurer si vous lui avez donné son compte? Allez, +vous ne courez pas risque d'être cité devant le corrégidor.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>C'est pourtant vrai, José, qu'il a voulu, le vieil +avare, être enterré aussi loin des hommes que possible.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Craint-il qu'on ne lui vole son vieux corps?</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Ou espère-t-il, quand viendra le jour du jugement, +que l'ange de la résurrection n'aura pas la pioche +assez longue et le bras assez fort pour l'atteindre?</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>C'est peut-être son idée... peut-être qu'il a raison.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Pauvre niais! tu crois que l'ange de la résurrection +est fossoyeur.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Je penserai à cela... ou je le demanderai au curé.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Creuse, creuse, José; tu n'es bon qu'à ton métier. +Creuse, tu ne trouveras pas le bon sens que tu as perdu.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Du bon sens, maître! mais dites donc, en avait-il +plus que moi celui dont nous préparons le domicile? +A propos, maître, pendant que nous sommes +en train de jaser, si vous me contiez l'histoire de +cet homme-ci? pourquoi il a voulu quinze pieds de +fosse? quelle raison il vous a donnée? Cela me taquine. +Cette histoire doit être drôle; notre homme était assurément +un imbécile.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Oui, José.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>J'aime les contes d'imbéciles; ils m'amusent plus +que tous les autres. Et celui-là en était un, comme +vous dites. Avare, avare! que c'est bête d'être avare! +n'est-ce pas, maître? Avoir de l'argent et ne pas manger; +être riche et se faire pâtir! c'est plus niais que +moi.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Tu as trop d'esprit aujourd'hui, José. Mais, tiens, +nous sommes las; apporte le bissac; soupons ensemble. +Laisse un moment ta pioche et viens t'asseoir +près de moi; là. Je vais te dire l'histoire d'un +homme comme le bon Dieu n'en a jamais créé qu'un +seul.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Diable!</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes, +bien à ton aise, et écoute.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Oui, maître.</p> + +<p>GARCIAS, d'un ton de prédicateur.</p> + +<p>Aucune des créatures que Dieu a faites à son image +ne ressemblait à don Ferrero.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Maître, permettez que je vous arrête ici. Le diable +a-t-il donc été fait à l'image de Dieu?</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Oui... non...—Tu es un sot, José.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>En attendant, vous ne me répondez pas.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Je ne te dirai pas l'histoire d'Andréa Ferrero, dont +le cercueil est là, tout à côté de nous.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Si fait, si fait; je vais me taire. J'écoute de toutes +mes oreilles. C'est demain dimanche; je leur conterai +cela, le soir à la veillée, et je commencerai par leur +dire: Écoutez, mes camarades, la grande, la nouvelle +histoire de <i>la Fosse de l'avare</i>. C'est un beau commencement.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Écoute donc et profite.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>J'écoute, maître.</p> + +<p>GARCIAS, toujours d'un ton solennel.</p> + +<p>C'est une grande leçon, mon enfant, que celle que +renferme le cercueil dont nous allons confier le dépôt +à la terre. Le maigre squelette qui bientôt va reposer +dans le trou profond que nous venons de lui préparer +n'avait pas d'autre Dieu sur terre, pas d'autre espoir, +pas d'autre avenir que l'argent. Il en vivait, il s'en +rassasiait sans pouvoir jamais s'en assouvir. Je l'ai vu, +au milieu du marché de notre ville, jeter un regard +avide sur tout l'argent qui circulait autour de lui; +quelque chose de démoniaque émanait de ce regard. +Je m'étonnais qu'il pût s'abstenir de voler et d'assassiner, +mais Andréa Ferrero était timide. La cupidité +jointe au courage fait le brigand; jointe à la lâcheté, +elle fait l'avare.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Maître fossoyeur, vous parlez comme le vicaire; +vous dites presque aussi bien que le curé.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Les morts instruisent. Tu as dû remarquer cet oeil +d'un gris verdâtre qui faisait peur aux marchands et +aux marchandes, quand ils s'approchaient de Ferrero, +et ces mains crochues qui s'allongeaient comme des +griffes; alors même que leur étreinte ne saisissait que +l'air et le vide, vous eussiez dit qu'elles se contractaient +encore pour enserrer leur métal chéri. Etait-il obligé +de changer une pièce, il semblait vous dévorer de +l'oeil, vous et votre argent; vous reculiez effrayé. Pas +un sentiment de bienveillance, pas un éclair de générosité +dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans, +dédaignait les femmes, et ne s'est jamais marié. Il ne +s'intéressait à personne qu'à lui-même et au monceau +de doublons, bien trébuchans, qu'il avait entassés. +Il restait enfermé en lui, occupé à contempler +l'image intérieure de sa fortune, et à ronger son propre +coeur, tourmenté par la crainte du vol et le chagrin +de ne pas accroître plus rapidement ses gains. Dans ce +coeur en proie à une souffrance de tous les momens, +le ver rongeur de l'avarice continuait jour et nuit ses +morsures.</p> + +<p>Il y a quinze jours, ou à peu près, Ferrera vint +chez moi. Il commença par se plaindre de la cupidité +des hommes, de la difficulté de gagner sa vie, et du +malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je +ne savais à quoi il en voulait venir. Puis il me dit: +«Garcias, tu es honnête homme, autant qu'on peut +l'être aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur +la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser +une fosse de quinze pieds de profondeur?</p> + +<p>—Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui répondis-je, +quand vous en aurez besoin.</p> + +<p>—Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-même +avant de mourir; autrement mes pauvres héritiers +seraient dupes. On leur demanderait une somme +d'argent énorme; c'est ce que je veux empêcher. C'est +par pitié pour eux.</p> + +<p>—Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre +fosse aujourd'hui, et que vous viviez long-temps, il +ne se passera pas d'hiver qui ne détruise votre ouvrage, +songez-y bien. Il faudra recommencer le même travail, +ce qui vous coûtera bien davantage.</p> + +<p>—Tout le monde veut tromper. Non-seulement +ce maudit fossoyeur prétend m'attraper, mais le temps +se met de la partie, et me demande mon argent. Je ne +le donnerai pas à toi, vieux squelette! ajouta-t-il en +se mettant en colère, et ta main décharnée ne recevra +pas mes écus. Fossoyeur, voici comment nous allons +arranger cette affaire; je te paierai d'avance le prix +convenu, et tu t'engageras par un acte légal à creuser, +quand j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions. +Voyons, sois raisonnable, que me demandes-tu? +Il te faut, pour cette oeuvre, deux hommes, pas +davantage. Deux journées suffisent, et le travail n'est +pas cher aujourd'hui: on trouve plutôt des hommes +que de l'ouvrage. Parle, j'ai besoin d'être tranquille +là-dessus.</p> + +<p>Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la +peine à m'empêcher de rire.</p> + +<p>«Très-volontiers, lui dis-je, mon maître; j'ai besoin +d'argent comptant; et personne, je vous assure, +ne fera votre affaire à aussi bon marché que moi. Je +ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravédis +par pied cube. Seulement nous doublerons la somme +à mesure que la pioche descendra en terre.</p> + +<p>—Doubler à mesure que la pioche descendra en +terre?</p> + +<p>Il réfléchit un moment et reprit:</p> + +<p>—Très-volontiers; mais je ne veux pas donner à +boire ni à manger aux travailleurs. Pas un sou de nourriture, +entends-tu, Garcias? tiendras-tu ton marché? +J'y tope, moi.</p> + +<p>—Eh bien! j'accepte, répondis-je.</p> + +<p>Si tu avais vu, José, avec quelle joie l'avare fit +tomber sa main desséchée dans la mienne, et comme +il me força de quitter nos occupations pour aller chez +l'escribano<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Le contrat fut fait double et signé de +nous deux, ainsi que de l'homme de loi. Ferrero tira +sa bourse, et attendit que le notaire eût fini son calcul +et stipulé le montant total de la somme convenue. +L'escribano n'en finissait pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> notaire.</blockquote> + +<p>«Diable! s'écria Ferrero, vous êtes bien long, notaire, +mon ami; que de chiffres pour une si petite +somme! C'est trois ou quatre dollars; rien de plus facile +à compter.</p> + +<p>—Mais, interrompit le notaire, c'est quelque chose +de plus; voyez plutôt. Cela fait juste 200 dollars.»</p> + +<p>Ferrero saisit d'une main tremblante le compte qui +lui était offert, et le parcourut d'un air d'épouvante. +L'agonie était sur son visage; vous l'eussiez pris pour +le symbole de la mort. Son menton desséché retomba +sur sa poitrine; il essaya de parler, mais en vain. Ses +dents claquèrent, ses genoux frémissans s'entre-choquèrent; +il pleura, pria, maugréa, et refusa de payer. +J'ai encore entre les mains le traité que nous avons +conclu, et que je ferai solder assurément. Quant à lui, +il s'enferma dans sa maison, cessa de manger, et se +laissa dépérir. Le désespoir d'avoir accédé à ma proposition +le dévorait. Ces 200 dollars le tuaient; cette +fosse qui n'était pas encore faite, et qu'il fallait payer +si cher, absorbait sa vie.</p> + +<p>JOSÉ, riant.</p> + +<p>Ah! ah! maître, la voilà cette fosse! nous remettons-nous +à l'oeuvre! Allons, terminons. Finissons-en +avec ce vieux ladre!</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Tout à l'heure; mon histoire n'est pas finie. Bref, +il passa trois ou quatre jours à soupirer, à languir, à +déplorer sa faute, et expira.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Maître, vous l'avez assassiné, le pauvre homme. +Je connais la loi, moi, je sais ce qui vous pend à l'oreille; +vous serez pendu, et c'est moi qui aurai l'honneur +de vous enterrer; car je serai maître fossoyeur.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Silence! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero +avait commandé au menuisier de la grande rue des +Carmes un beau cercueil pour son usage. C'était une +vaste boîte bien plus profonde que ne sont les cercueils +ordinaires. Il avait placé ce cercueil au pied de +son lit. Un double cadenas le protégeait et le fermait; +il ne cessait de contempler cette lourde boîte. Quelquefois, +pendant l'hiver, lorsque le vent soufflait à travers +les fissures de ses fenêtres disjointes, lorsque la +vieille porte criait, que la bise hurlait dans la cheminée +antique, que le sifflet aigu de l'ouragan épouvantait +les vieilles femmes, il s'enveloppait d'un grand +drap blanc, s'asseyait auprès de l'âtre sans feu, et regardait +fixement le cercueil, sur lequel il finissait par +aller s'asseoir. Là, il restait en contemplation pendant +des journées. Les vieilles femmes disaient que c'était +un homme pieux, et elles se trompaient. On croyait +qu'assis sur ce cercueil il finirait par se repentir de ses +péchés, et qu'il laisserait aux pauvres tant de richesses +dont il n'avait fait aucun usage.</p> + +<p>Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil +dans lequel était le cadavre, et se mirent en devoir de +l'emporter. Ils le remuèrent avec peine, et à force de +le secouer dans tous les sens le fond se détacha. Devine, +José, ce qui se trouvait dans le double fond du +cercueil. De l'or, des dollars sans nombre, des écus de +toutes les espèces, de quoi faire la dot de la fille d'un +vice-roi d'Amérique. Il avait tout emporté avec lui.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Ah! ah! ah! s'il revenait maintenant, qu'il serait +attrapé.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans +l'éternité. C'était son paradis. Il avait une pauvre +vieille tante et une nièce fort jolie, ma foi, qui ne se +trouve pas mal de l'aventure, et qui est devenue riche +tout à coup. Honnête José, je t'ai dit que c'était une +leçon, profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-là, dans +cette boîte à côté de nous: il a vécu plus riche qu'un +banquier de Madrid et plus pauvre qu'un nègre d'Afrique. +Car il s'est privé de tout et n'a joui de rien. +Quel homme! gourmand et dépensier aux dépens des +autres, avare de tout ce qui était à lui! Le plus misérable +de tous les cadavres que j'ai ensevelis; lâche, et +qui aurait mérité le gibet s'il n'avait pas été si lâche.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Maître, dites donc, ne parlez pas si haut; si cette +mauvaise ame allait revenir?</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Est-ce que tu aurais peur aussi, toi?</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Non, maître: ce que je méprise le plus c'est un +poltron.</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Eh bien! descends vite dans cette fosse, tu m'aideras.</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Maître, la fosse est déjà bien profonde, et si elle +allait s'écrouler sur nous et nous ensevelir?</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>Mais tu n'es pas poltron?</p> + +<p>JOSÉ.</p> + +<p>Non, maître, je descends.</p> + +<p>UNE VOIX sortant du cercueil.</p> + +<p>Ah! j'étouffe; ouvrez-moi! Mon or...</p> + +<p>GARCIAS.</p> + +<p>José! as-tu entendu?</p> + +<p>JOSÉ, se sauvant.</p> + +<p>Maître, sauvez-vous, c'est l'ame.</p> + +<p>(<i>Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse +en se culbutant.</i>)</p> + +<p>FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.</p> + +<p>Où étais-je? Ah! mon Dieu! et d'où viens-je? ils +m'ont enterré. Voici le cercueil. Ah! mon Dieu! ce +n'est plus mon beau cercueil de bois de chêne que j'avais +payé quinze écus au menuisier Tolèdo. Et mes +beaux dollars qui remplissaient le fond! Ah! mon +Dieu, je suis perdu! mon cercueil, mes dollars, le +double fond où ils étaient, je suis volé, volé!</p> + +<p>(<i>Il fuit vers le village enveloppé de son +linceul.</i>)</p> + + + + + +<br><br> + +<h3>LES TROIS SOEURS.</h3> +<br> + +<p>Je ne sais s'il me sera possible de faire passer +dans le récit suivant l'intérêt que m'ont +inspiré trois jeunes filles que j'ai vues mourir dans le +Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd'hui des +émotions terribles, variées, et la simple narration des +derniers momens de trois infortunées condamnées à +succomber jeunes à un mal héréditaire offre peu d'incidens +et de contrastes. Nous prétendons aussi maintenant +nous rapprocher du <i>vrai</i> en littérature; et quand +le vrai se présente sans parure, nous lui demandons +encore le trivial, le bizarre et le niais pour relever sa +faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc +ces souvenirs que comme une réalité triste que j'ai vue +et qui m'a touché: qu'on prenne ce récit, non pour +<i>mien</i>, mais pour <i>vrai</i>, comme dit Montaigne.</p> + +<p>Leur père, resté veuf de bonne heure, était un de +ces gentilshommes de campagne (<i>country gentlemen</i>) +qui réunissent dans leurs manoirs demi champêtres, +demi seigneuriaux, à peu près tout ce qui peut contribuer +au bonheur réel de l'homme, et faire passer doucement +la vie: considération publique, bien-être, richesse, +le moyen et la fréquente occasion de faire le bien. C'est +une existence dont ne peuvent donner l'idée, ni les +villes d'Italie, ni nos anciens châteaux, ni l'opulente +élégance de nos habitations de campagne. Plus domestique, +plus agreste, elle réunit l'ordre, l'aisance, un +luxe qui n'est pas de la magnificence, une certaine élégance +chaste, qui ne semble destinée qu'à augmenter +le bien-être du possesseur, et n'est cependant privée +ni d'agrément ni même de poésie. Des plantations +vastes et bien dirigées, une chasse abondante, de +bonnes meutes, d'excellens chevaux; enfin, s'il faut +tout dire, cette position à la fois aristocratique et rurale, +que le philosophe spéculatif peut blâmer, mais qui +donne à chaque petit seigneur une importance idéale +en même temps qu'une influence réelle; tout cela +compose une douce vie qui contraste singulièrement +avec l'existence agitée des riches du continent; une +vie dont on peut jouir avec délices, pour peu que l'on +ait de ressources en soi-même et que la solitude n'effraie +pas.</p> + +<p>Malheureusement ce dont l'homme est le moins +capable de jouir, c'est ce qu'il possède. Le seigneur +châtelain dont je parle ne se doutait pas qu'il y eût +dans tout cela une seule source de bonheur; c'était un des +humains les plus rapprochés de l'espèce animale qu'il +soit possible de rencontrer. On regrettera sans doute que +je n'introduise pas à sa place un père sentimental, qui +eût attendri mes pages, et augmenté l'effet pathétique +de ce qui va suivre; mais la vie, mais la réalité, mais +le monde comme il est, ne se prêtent pas à des combinaisons +aussi savantes. Le père des trois jeunes filles, +ainsi que la plupart de ses confrères, était un intrépide +chasseur; grâce à un long exercice, presque toujours ivre +encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et +sauf à six heures du soir de ses excursions périlleuses. Le +lendemain matin à cinq heures il recommençait, et +sa vie se passait ainsi. Ses filles étaient pour lui comme +si elles n'eussent pas existé; une de ses soeurs en prenait +soin, ou plutôt, depuis qu'elles avaient perdu +leur mère, enlevée à vingt-trois ans par la phthisie, +elles étaient absolument livrées à elles-mêmes et au +pressentiment du sort qui les attendait.</p> + +<p>Caroline devait mourir la première.</p> + +<p>Elle ne ressemblait en rien à ses deux soeurs, toutes +deux plus âgées qu'elle; elle avait près de dix-sept ans. +Plus jolie que belle et plus gracieuse que jolie, ses grands +yeux bleus étincelaient d'un feu vif, dont l'éclat attristait: +c'était la lampe prête à finir. La légèreté de +sa course, la promptitude de ses réparties, l'abandon +de ses jeux naïfs; une gaieté vive qui se mêlait à la +précision de sa fin prochaine, contrastaient étrangement +avec la douceur résignée d'Emma et l'expression +ardente et passionnée de Marie.</p> + +<p>Quand les trois soeurs étaient ensemble, c'était la +plus jeune qui dominait les autres. Une nuance de +son caractère se communiquait à ses deux soeurs, et +ces caractères si différens s'harmonisaient, si je peux +employer ce mot, avec un charme qu'il est également +difficile d'exprimer et d'oublier.</p> + +<p>A mesure que le mal faisait des progrès chez Caroline, +sa vivacité, sa gaieté, augmentaient. La destruction +intérieure, qui s'opérait peu à peu, semblait +embellir sa victime. Vers la fin de l'hiver +de 1816, il était facile de prévoir que le printemps, +aussi fatal aux poitrinaires que l'automne, ne se passerait +pas sans achever le sacrifice commencé. Je voyais +avec terreur s'accomplir ce phénomène moral et physique, +et les lentes approches de la mort, semblables à +celles d'une mer calme et paisible, qui, dans son flux +insensible, envahit lentement sa proie réservée. Alors +il semble que toute l'ame, effrayée de voir de près le +sort qui la menace, recule, se ramasse en elle-même, +et double sa force et son énergie. Le visage de la +pauvre enfant se colorait d'une teinte plus rosée chaque +jour, comme le ciel s'anime et s'enflamme avant la +nuit. A observer l'ardeur de ses yeux, l'agilité de ses +mouvemens, vous eussiez dit que la santé tout à coup +renaissante animait d'une sève nouvelle cette existence +délicate, et que la vie, avec ses plaisirs et ses espérances, +commençait à déployer pour elle des trésors dont la +révélation l'enivrait. L'effet produit par ce mélange +et cette lutte de la vie et de la joie avec la mort inévitable +me rappelait un tableau assez peu connu de je ne +sais quel maître de l'école hollandaise; ce peintre, +plus philosophe que ses patiens rivaux, a représenté +un tout petit enfant, qui sourit et qui se joue avec +des hochets: étendu sur un blanc linceul, il est entouré +de tous les emblèmes de la destruction: un crâne +desséché soutient sa petite tête blonde; un osselet de +mort roule entre ses jolis doigts. Le même contraste +se trouvait entre cette jeune et naïve innocence et le +tombeau qui la réclamait. Rien n'était plus triste ni +plus touchant.</p> + +<p>Jusqu'aux derniers instans de sa vie, la gaieté de +la jeune fille se soutint. Personne ne la vit mourir. +Un jour, vers la fin du mois de mai, elle se leva de +très-bonne heure et descendit doucement dans le parloir +où sa harpe était placée; ses deux soeurs n'étaient +point levées. Sur les dix heures, elles trouvèrent Caroline, +souriant encore; appuyée sur une ottomane, +la tête penchée pour ne se relever jamais; ses doigts +étaient glacés, et s'étendaient, comme pour ressaisir +l'instrument qu'ils avaient quitté.</p> + + +<p>Je l'ai dit plus haut, ce récit est bien simple; il n'a +ni incidens ni péripétie, et, pour toute catastrophe, +une seule, la dernière. Je voudrais pourtant rappeler +et faire revivre le souvenir de ces jeunes filles, qui ont +traversé le monde sans y laisser de trace, comme le +chant d'un oiseau traverse la feuillée. Je voudrais redire +qu'elles ont vécu, redire comment elles ont péri. +Je voudrais que leur nom inconnu ne fût pas perdu +tout-à-fait. Je serais heureux si les diverses nuances +de leur vie si passagère et si pure intéressaient quelques +ames.</p> + +<p>Emma Beatoun, plus âgée d'un an que Caroline, +la suivit de près; c'était une personne supérieure et +dont la raison avait mûri avant l'âge. Il y avait quelque +chose de singulièrement profond dans sa pensée, +de réfléchi et de noble dans sa conduite; sa figure +était pâle; ses cheveux étaient blonds, et ses traits +d'une régularité frappante. Dénuée de tout pédantisme, +mais douée de talens d'un ordre peu commun, +d'une facilité de compréhension et d'une justesse d'esprit +dont j'ai vu peu d'exemples, elle voulait, comme +sa soeur, et comme la plupart des personnes que cette +cruelle maladie a marquées du sceau funèbre, vivre +beaucoup en peu de temps. L'étude et les arts occupaient +toutes ses journées: elle vivait de cette flamme +intellectuelle dont l'intensité et l'éclat augmentaient +chaque jour. Ces progrès, auxquels la vie allait bientôt +manquer, causaient plus d'effroi encore que d'admiration. +Elle n'avait pas vu le monde, mais elle le devinait. +Un remarquable instinct d'observation, d'ailleurs +si commun aux femmes, s'était développé chez elle dans +la solitude où elle avait vécu; et, comme il arrive +souvent aux solitaires, ses idées sur toutes choses +étaient d'autant plus singulières et plus profondes +qu'elle ignorait leur nouveauté: c'était de naïfs paradoxes.</p> + +<p>Il nous arrivait assez souvent de parler d'ouvrages +récemment publiés, et même du théâtre, qu'elle ne +connaissait que par ses lectures.</p> + +<p>«Voyez-vous, me disait-elle, il y a dans la plupart +de ces livres mille choses que je ne puis souffrir; je +sens que ce n'est pas <i>vrai</i>. Le faux me déplaît comme +mensonge; dans les actions, dans les écrits, dans les +arts, il me semble que le faux c'est le mal. Apprenez-moi +pourquoi je le retrouve partout. Celui-ci affecte +la simplicité; tel autre la grandeur. Votre Diderot, +dont vous m'avez prié de lire une tragi-comédie, avec +son amour prétendu pour la vérité, est le plus faux des +hommes; chacun de ses personnages a un sermon dans +la bouche; il est imposteur comme un chef de secte. +D'autres sont faux et serviles comme des esclaves. +Depuis que Walter Scott a écrit des romans gothiques, +tout le monde l'imite, c'est insupportable. +L'affectation est si déplaisante! c'est encore un mensonge. +Dans tous ces efforts de littérateurs, la conscience +manque; ils écrivent, non comme ils sentent, +mais selon la manière qui doit, suivant eux, +flatter le public: ce sont des courtisans et des acteurs; +ils jouent un rôle, ils n'ont pas de personnage +qui leur appartienne. Je crois quelquefois, +quand je les lis, voir un homme monté sur des échasses; +d'autres fois, ce sont des orgueilleux qui font les +pauvres, et, dans leur simplicité prétendue, se revêtent +de haillons pour qu'on les remarque. N'est-ce pas un +Français qui a dit le premier que <i>le langage humain fut +donné à l'homme pour déguiser sa pensée</i>? La plupart +des écrivains ont apparemment choisi cette phrase pour +mot d'ordre. Je conçois que vous, messieurs, qui +avez été élevés dans des colléges latins et grecs, et qui +vous préparez à pérorer dans les parlemens et dans les +salons, vous trouviez tout cela fort beau; mais, nous +autres femmes, nous ne comprenons guère ce travestissement +universel que vous appelez littérature; ce +que nous aimons, ce qui me plaît, du moins, c'est un +trait de vérité, non affectée, comme il y en a tant +chez Sterne, mais franche comme chez votre Molière, +de ces mots qui abondent dans Shakespeare; de ces +peintures qui se reconnaissent tout de suite, et dont +on dit: <i>C'est cela</i>; de ces échappés de vue qui vous +éclairent tout à coup, sans que l'auteur soit devant +vous, la plume à la main, un masque sur le visage, +tantôt comme un professeur prêt à vous endoctriner, +tantôt comme un bouffon ou un comédien, pour vous +redire ce que d'autres ont pensé, et détruire par là +votre plaisir.»</p> + +<p>Ainsi une jeune fille qui n'avait vu que les beaux +gazons de son parc et les murs de briques du manor-house +avait deviné la grande et seule division qui +existe réellement dans les arts et dans les ouvrages de +l'esprit; ainsi, dans la simplicité de ses vues profondes, +elle avait dépassé de bien loin La Harpe et le +docteur Blair. On s'étonnera de cette bizarrerie apparente. +Cependant oublier combien il y a de rapports +entre la vraie critique et l'observation de la nature humaine, +c'est oublier combien ce qui est vraiment simple +est nécessairement profond. Par leur instinctive connaissance +du coeur, par leurs réflexions de tous les +jours, ou plutôt par leurs émotions, qui se transforment +en pensées, les femmes sont constamment plus rapprochées +de la vérité que nous; et ces idées justes et sagaces, +ces aperçus d'une finesse extrême, dont la +source pure ne se mêle ni des préjugés de collége, ni +de passions d'école, de coterie, de secte, de parti, +de corporation, de profession, meurent presque toujours +avec celles qui en ont été dotées. L'homme a +mille carrières où il peut laisser une trace de sa vie, +imprimer son passage et prouver qu'il a vécu. Pour +les femmes, il n'en est pas ainsi; la réserve imposée à +leur vie s'étend à leurs pensées. Rarement des circonstances +spéciales viennent donner de la publicité et +de l'avenir à ces sentimens, à ces opinions, à ces observations; +soit que leurs jours s'écoulent au milieu +des occupations, des plaisirs et des peines de la vie +domestique, soit que leur tombeau s'ouvre avant la +vieillesse, et que tout s'évanouisse à la fois, beauté, +grâces, intelligence, faculté d'aimer, de sentir et de +penser.</p> + +<p>Ainsi disparut Emma Beatoun. Le seul peut-être +entre tous les hommes qui ait pu entrevoir les éclairs +de génie, les trésors de naïve et de modeste sagesse +que cet esprit supérieur renfermait, j'ose à peine +inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs à cet +égard, de peur qu'une légèreté trop commune n'élève +un doute sur la véracité de ces souvenirs même. +Tous les jugemens qu'elle portait émanant d'une +pensée vierge et forte, et n'ayant rien d'emprunté +ni de factice, étaient cependant précieux à recueillir. +Je ne citerai qu'une de ses opinions, qui me paraît +faite pour frapper les esprits, dans un temps où l'on +s'occupe beaucoup de littérature étrangère. On sait +qu'aux yeux de la plupart des critiques, le <i>Roméo +et Juliette</i> de Shakspeare a semblé une brillante +apothéose de l'amour, un chant élégiaque, +une sorte de <i>Bérénice</i> anglaise. Dans cette supposition, +ils se sont fatigués pour expliquer le style +étrange, les concettis bizarres, les métaphores fantasques +de Roméo; et Johnson, incapable d'expliquer +l'énigme, s'est contenté d'accuser l'auteur, mais ce +qu'un philologue et un lexicographe ne découvrent +pas dans un poète, une jeune fille peut l'apercevoir.</p> + +<p>«Il me semble (me disait un soir Emma Beatoun) +qu'il y a quelque chose d'ironique dans <i>Roméo</i>, et que +Shakspeare s'est un peu moqué de l'amour. Le jeune +homme est un aimable garçon, plein de légèreté, d'étourderie, +de tendresse et d'inconstance; son amour +est de fantaisie et de caprice, et son langage est fantastique +comme sa passion. Il aimait Rosalinde qui +repoussait son hommage. Juliette se présente et reçoit +ses voeux inconstans; tout entier à l'impulsion nouvelle +qui le domine, Roméo ignore combien sa conduite +est plaisante et insensée. C'est Mercutio, placé +à côté de lui, qui se charge d'exprimer les intentions +de Shakspeare, et qui passe son temps à railler l'amour +et l'amoureux. Aussi quand ce rêve bizarre, +cette fantaisie, ce songe vaporeux, se terminent par le +meurtre, la douleur et le désespoir, Mercutio, dont la +gaieté devient inutile ou déplacée, disparaît; le +poète le tue et s'en débarrasse. Vous voyez bien qu'au +lieu de chanter un hymne à l'amour, comme vous le +prétendez, Shakspeare le montre, selon moi, comme +un caprice né du moment, facile à détruire, fertile +en douleurs, aussi périlleux dans ses suites que léger +dans ses causes, comme un souffle passager qui enivre +et qui empoisonne, qui exalte et qui tue.» C'est, je +l'avoue, la meilleure critique que j'aie jamais entendue +ou lue sur ce singulier ouvrage de Shakspeare.</p> + +<p>Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante +et gaie qui semblait se moquer de sa victime. Pour +Emma, les trois derniers mois de sa vie furent singulièrement +pénibles: elle passait d'une langueur accablante +à des angoisses insupportables; ce n'était plus +qu'un fantôme. Sa soeur Marie la soignait, et rien ne +paraissait l'attrister comme la présence de cette soeur, +aussi condamnée, qui oubliait son propre destin +pour adoucir les derniers momens de sa soeur. J'avais +remarqué chez Emma un penchant assez vif pour +l'exaltation religieuse; ses souffrances et l'aspect de la +mort accrurent cette disposition qui prit vers la fin de +sa vie un caractère d'enthousiasme très-prononcé. Sa +soeur Marie, assise auprès de son chevet, écrivait sous +sa dictée des hymnes ou chants religieux qu'elle composait +quand elle se trouvait mieux. On sait que la +versification anglaise offre peu d'obstacles, se charge +de peu d'entraves, et que le sentiment poétique se +meut librement dans le rhythme qu'il veut choisir. +Ces hymnes de la mourante sont magnifiques; mais +pour les reproduire dans leur énergie, le talent de Lamartine +serait nécessaire. Un soir la vieille tante s'aperçut +que les doigts blancs et amaigris d'Emma +ne remuaient plus et restaient croisés sur sa poitrine; +tout était fini!</p> + +<p>Marie restait seule; c'était la plus âgée et la plus +délicate des trois soeurs. Dans l'isolement où elle se +trouvait, et douée d'un caractère passionné, qui sait +si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins elle +la contempla sous cet aspect. Des symptômes assez légers, mais heureux, nous donnaient une lueur d'espérance. +Son pouls était faible; mais le médecin s'applaudissait +de ne pas y trouver le mouvement irrégulier +de la fièvre. Ses joues ne se teignaient pas de cette +rougeur pourprée qui apparaît ordinairement et fait +tache au milieu de la livide pâleur des poitrinaires. +Nous nous efforcions de lui communiquer nos espérances, +et son père lui-même, que la mort de ses +deux filles avait frappé d'une sorte de terreur, était +plus assidu auprès de Marie; mais si on cherchait à +lui persuader qu'elle devait vivre, elle secouait la +tête et gardait le silence. Elle semblait nous dire: +«Il y a des secrets que les mourans savent seuls.»</p> + +<p>Bientôt une lassitude profonde s'empara d'elle; +elle ne pouvait plus se lever dès qu'elle était assise. +La mort paraissait vivre en elle. Quand nous l'avions +placée sur le siége d'osier qui faisait face à la pelouse +du château, ses membres fatigués, ses jointures sans +ressort, ses nerfs détendus refusaient d'exécuter le +moindre mouvement: il fallait la reporter dans son lit.</p> + +<p>Le père avait repoussé, une année auparavant, les +propositions d'un jeune étudiant d'Oxford, qui avait demandé +Marie en mariage. C'était le fils d'un tory, et +par conséquent un objet de haine pour le <i>country +gentleman</i>, whig sans savoir pourquoi, et d'autant +plus invincible dans ses décisions, une fois prises, que +son intelligence était plus courte et plus bornée. Marie, +dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur +dans cette union, avait ressenti un profond chagrin +en voyant son espoir détruit. On conseilla au père, +qui voyait dépérir sa fille, maintenant unique, de sacrifier +enfin sa vieille haine de whig à l'espérance de +sauver Marie. Il se résolut, non sans peine, à écrire +au jeune homme, qui malheureusement était parti pour +l'Italie. Quatre mois s'écoulèrent, pendant lesquels la +jeune fille s'éteignit lentement.</p> + +<p>Lorsqu'il arriva, il était trop tard. Elle vivait encore, +mais quelle existence! On voulut lui persuader +qu'un voyage en Italie la ranimerait. «Non, disait-elle, +je mourrai près de mes deux soeurs, et je serai +ensevelie près d'elles. Nos trois tombeaux seront réunis +dans le petit cimetière du village de Blantyre. Je +veux que les arbres dont j'ai respiré l'odeur et écouté +le murmure soient là, près de moi, près de nous. Ce +sont, je le sens bien, des illusions et des chimères, +les caprices d'un enfant; mais ne me les ôtez pas; +ils me consolent.»</p> + +<p>La vie fuyait lentement de son sein, comme un léger +filet d'eau se perd en été, et disparaît dans le +sable. La dernière scène de cette tragédie domestique +fut déchirante. Le lieu de sépulture des habitans +du village et de ceux du château est situé sur +une colline asses élevée, près de l'église. Marie souffrait +beaucoup, elle n'ignorait pas que la vivacité de +l'air qu'on respire sur les hauteurs hâte les progrès de +la phthisie; et plusieurs fois on s'était opposé à ce +qu'elle allât visiter les tombeaux de Caroline et d'Emma. +Parvenue au terme extrême de la maladie, et au moment +où le dernier souffle, prêt à la quitter, vacillait, +annonçant la venue de la mort par de nouvelles +souffrances, elle voulut qu'on la portât auprès de ses +deux soeurs, sur le siége d'osier de la pelouse.</p> + +<p>On dut lui obéir; toute espérance était détruite, et +résister à ses vives instances eût été une cruauté inutile. +Henri et son père la suivirent. Quand elle fut arrivée +au lieu qu'elle avait désigné, elle dit:</p> + +<p>«Je me souviens d'avoir été là dimanche; on me +soutenait, mais je pouvais encore marcher... Maintenant...</p> + +<p>Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.</p> + +<p>«Mon ami, lui dit-elle, je vais là où sont mes +soeurs, là où nous nous reverrons tous, là où nous +nous retrouverons. Adieu... embrassez-moi une +fois avant de mourir.»</p> + +<p>Il se baissa; à peine eut-elle la force de l'entourer +de ses bras... un long soupir s'échappa... c'était +le dernier.</p> + +<p>J'ai assisté aux funérailles de la dernière de ces infortunées; +je l'ai vue descendre dans l'étroit et dernier +séjour où elle repose. La stupide et muette douleur +du père me pénétra. L'ame de cet homme était elle-même +ébranlée. Quant à moi, le souvenir des trois +soeurs ne m'a plus quitté. Que sont les grandes infortunes +dont on nous parle, les angoisses des ambitions +trompées qui remplissent l'histoire, les malheurs +bruyans, les catastrophes éclatantes qui nous émeuvent +parce qu'elles nous effraient, auprès de cette +vie, de cette mort, de ce long supplice, de ce mouvement +continuel, sensible, vers le terme fatal, de +cette longue souffrance suivie d'un long oubli!</p> + +<p>Nées avec tout ce qui donne le bonheur et le fait partager +aux autres, faites pour aimer, pour être aimées, +pour sentir toutes les affections du coeur, quelles traces +ont-elles laissées au monde? Trois pierres funéraires +dans le Rutlandshire. Souffrances du martyr, malheurs +du génie, revers du héros, ont leur consolation et +leur récompense; mais ici tant d'obscurité et tant de +douleur! se voir mourir, se sentir s'éteindre! Non, +dans la longue liste des douleurs humaines, il n'en est +pas de plus dénuée de compensation et d'allégement +que le sort de ces trois soeurs, cette existence qui ne +fut qu'un sacrifice à la mort, une consécration de +trois victimes.</p> + + + +<br><br> +<h3>LES REGRETS.</h3> +<br> + +<p>AVERTISSEMENT +DES ÉDITEURS.</p> + + +<p>On nous fera remarquer, nous nous y attendons +bien, que la composition dramatique que +l'on va lire n'est pas conséquente au titre de ce +livre, qui promet des <i>contes</i> et non des proverbes; +mais le moyen d'obtenir que l'imagination +capricieuse à laquelle est dû ce recueil gardât, +l'espace d'un volume, l'unité d'une forme +littéraire? Dans ses habitudes fantasques, avoir +conté pendant deux cents pages devenait une raison +toute concluante pour quitter la forme du +récit, et se jeter brusquement dans celle du +drame; bien heureux le lecteur qu'elle n'ait +pas eu l'idée de <i>prendre sa lyre</i>, pour formuler, +sous le titre <i>d'Inondations</i>, de <i>Stupéfactions</i>, +ou de <i>Dévastations</i>, deux ou trois confidences +de poésie rêveuse.</p> + +<p>Mais une chose bien autrement difficile à +excuser, c'est l'atroce calomnie dirigée contre +la nature humaine, dans une suite de scènes +où l'on semble avoir voulu nier la religion des +morts. Nous avons eu beau nous récrier sur +la crudité de ce tableau, protester contre sa +vérité, la mégère avec laquelle nous avions +traité nous a répondu que nous étions d'honnêtes +coeurs, simples et naïfs, qui n'avions +rien observé, et qui prenions plaisir +à nous leurrer d'agréables mensonges; elle +nous a soutenu, par exemple, qu'un mari, +venant à perdre sa femme, était quelquefois +capable, non seulement de dîner, mais aussi +de l'oublier le jour même de son enterrement. +Elle s'est jetée dans une métaphysique +incroyable pour nous prouver que les enfans, +à l'exception de quelques-uns d'entre eux, chez +lesquels la sensibilité se développait prématurément, +n'avaient que l'intelligence de la douleur +physique. Enfin elle a été jusqu'à prétendre +qu'ordinairement les domestiques se souciaient +fort peu de la mort de leurs maîtres, et qu'ils n'y +voyaient guère que l'occasion d'un habit neuf, +dans le cas où on leur faisait prendre le deuil.</p> + +<p>Nous n'avons pas besoin de dire l'indignation +profonde que nous a causée le développement +de ces principes subversifs. Tout le monde sait, +de reste, qu'un homme tombant dans le veuvage +reste toujours de huit à quinze jours sans +manger; que des enfans à la mamelle ont été +vus pleurant à chaudes larmes le jour de la +mort de leur mère, surtout quand la nourrice +oubliait de leur donner à téter, et que, chez +les anciens, des esclaves se précipitaient souvent +au milieu du bûcher de leurs maîtres, +afin de ne pas leur survivre. Obligés d'éditer, +dans toute son atrocité, une conception immorale, +nous nous empressons de faire ici +nos réserves, en priant le public de croire +qu'il n'a pas tenu à nous qu'elle ne fût pas +publiée.</p> + +<p><i>P.S.</i> Nous déclarons en outre ne pas nous +associer aux insinuations qu'on paraît avoir +voulu diriger contre deux classes de femmes +recommandables par les soins qu'elles rendent +à l'humanité souffrante: celle des garde-malades, +et celle des femmes dites <i>entretenues</i>.</p> + +<p>PERSONNAGES.</p> + +<p>Mme LAROCHE, garde-malade.</p> + +<p>SOPHIE, ouvrière en linge.</p> + +<p>ROYER, chef de division au ministère des affaires ecclésiastiques, +officier de la légion-d'honneur.</p> + +<p>BOISSEL, premier expéditionnaire de son cabinet.</p> + +<p>UN APPRENTI IMPRIMEUR.</p> + +<p>ERNEST ROYER, fils de Royer, âgé de cinq ans et quelques +mois.</p> + +<p>CHARLES, son ami, âgé de six ans.</p> + +<p>MARGUERITE, cuisinière de Royer.</p> + +<p>PICARD, dit COEUR-VOLANT, croque-mort.</p> + +<p>DEUX PROCHES PARENS DE ROYER, DU CÔTÉ DE SA FEMME.</p> + +<p>DEUX AMIS ET CONNAISSANCES.</p> + +<p>UN GARÇON DE RESTAURANT.</p> + +<p>Mme SAINT-LÉON, rentière.</p> + +<p>JULIE, sa femme de chambre.</p> + +<p>GUSTAVE, clerc de notaire.</p> + +<p>Mme SAGOT, marbrière.</p> + +<p>JEAN, ouvrier chez Mme Sagot.</p> + +<p>LES REGRETS.</p> + + + + +<p>SCÈNE 1re.</p> + + +<p>(LUNDI SOIR SEPT HEURES.—Une chambre à coucher en +désordre.—Sur la cheminée plusieurs fioles ayant contenu des +potions.)</p> + +<p>MADAME LAROCHE, versant dans une cuiller un restant de bouteille.</p> + +<p>Pauvre chère femme! elle n'a pas eu le +temps seulement de finir son looch. (<i>Buvant.</i>) +Il était fameux pourtant. Faudra que j'en fasse +compliment à M. Cadet. (<i>S'approchant du lit où Sophie +est occupée à coudre.</i>) Ah ben! par exemple, +vas-tu pas me coudre ça à points-arrière?</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Mais il me semble, mame Laroche, qu'il faut que +ça soye solide: c'est pas pour un jour que je l'ourle.</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Sois donc tranquille, ça tiendra toujours assez bien +pour jusqu'au cimetière; après ça c'est l'affaire aux +vers.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Saprestie! êtes-vous philosophe! Elle vous parle +de ça comme d'une demi-tasse à avaler.</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Tu sens bien, chère petite, qu'on n'est pas venu +jusqu'à mon âge, ayant gardé quantité de malades +que beaucoup me sont passés dans les bras, sans se +familiariser avec eux sur la chose de mourir. Car enfin +qu'est-ce que la mort? c'est le terme, c'est déménager, +c'est finir. Aujourd'hui pour demain, ça peut +être notre tour.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>S'entend, mère Laroche, que le vôtre est plus près +que le mien.</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Ah! mon Dieu, pauvre bichonne, j'ai vu encore +périr plus d'une jeunesse. Tiens donc, la petite Leroy, +qui allait sur ses dix ans, et qui vous a été troussée +en trois jours de temps, la semaine passée.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Oui, mais d'abord les enfans sont bien plus susceptibles +à mourir que les jeunes personnes.—Quel âge +qu'elle avait, cette pauvre dame que je tiens là?</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Vingt-neuf ans, à ce qu'elle disait. Moi je lui en +aurais bien donné trente-trois ou trente-quatre.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>C'est tout de même mourir jeune.</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Je crois bien, c'est la fleur de notre âge; d'autant +plus que si cette femme avait eu de la santé, il n'y +avait rien de si heureux qu'elle.—Allonge donc tes +points.—Adorée de son mari, qui a une très-jolie +place...</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Est-ce qu'il n'est pas pour les récompenses des mémorables +journées?</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Non, ça c'est à la mairerie; mais son bureau est +rue de Grenelle. C'est lui qui fait payer les suminaires.</p> + +<p>SOPHIE, d'un air dédaigneux.</p> + +<p>Ah! un fanatique.</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Eh bien! magine-toi qu'elle avait trois cachemires, +deux français et un vrai des Indes...</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Trois châles pour lors?</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Une paire de boucles d'oreilles en diamans, des bagues +l'impossible; montée en robes, en linge; que son +mari ne la contrariait jamais, qu'elle ordonnait tout +dans la maison; même que son fils qui est gentil tout +plein est très-fort et très-grand pour son âge; avec +tout ça fallait qu'elle fût pomonique.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>C'est terrible, ça!</p> + +<p>MADAME LAROCHE, d'un air capable.</p> + +<p>Mais vois-tu ben, je l'ai dit quand j'ai vu son médecin: +C't'homme-là ne la réchappera pas.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Taisez-vous donc; vos médecins c'est tous des faiseurs +d'embarras.—V'là qu'est fait, mère Laroche.</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>En te remerciant, ma fille.—Maintenant c'n'est pas +le tout: faut que tu me sortes adroitement le petit paquet +d'hardes, parce que moi, la portière a toujours +l'habitude de m'appeler quand je passe, de manière +que si je n'entrais pas pour jaser un peu dans sa loge, +ça ferait un mauvais effet.—Tu fileras vite; alors toi +t'auras le canezou.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Convenu.—Et vous, comme ça, vous allez rester +toute la nuit auprès d'elle?</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Pauvre chère femme, c'est le dernier service.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Je n'oserais jamais, moi.</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Ah ben! par exemple, as-tu pas peur qu'elle vienne +te tirer par les pieds? Comme dit l'auteur, va, les +morts sont morts; laissons en paix leur cendre.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Bonsoir, mère Laroche.</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Bonsoir, ma fille.—Ne t'amuse pas en route, que +la mère serait inquiète. Vois-tu, le canezou qui est +peut-être un peu élégant pour toi, tu pourrais ôter un +rang; ça te ferait une jolie garniture de bonnet.</p> + +<p>SOPHIE.</p> + +<p>Oui, mame Laroche.</p> + +<p>MADAME LAROCHE.</p> + +<p>Attends, je descends avec toi. Je vais dire à la cuisine +qu'on me fasse un peu de vin sacré! L'air de la +nuit est mauvaise, il faut se tenir l'estomac chaud.</p> + +<p>(<i>Elles sortent</i>.)</p> + + + +<p>SCÈNE II.</p> + +<p>(LUNDI SOIR HUIT HEURES.—Le cabinet de Royer.)</p> + +<p>ROYER, BOISSEL.</p> + +<p>BOISSEL, entrant.</p> + +<p>Monsieur le directeur m'a fait demander?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Oui, mon cher Boissel. Entrez, vous savez le malheur +qui m'est arrivé?</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Hélas! oui, monsieur. Le garçon de bureau, en venant +ce matin ici pour prendre le porte-feuille, a appris +le décès de madame votre épouse, il nous l'a +transmis.—Les bureaux sont dans la consternation.</p> + +<p>ROYER, avec un soupir.</p> + +<p>Que voulez-vous, mon ami?—Il n'y a rien de +nouveau là-bas?</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Nous avons eu la visite du secrétaire général; il a +parcouru tous les bureaux.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Qui était avec lui?</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>M. Certain le chef.</p> + +<p>ROYER, à part.</p> + +<p>Petit intrigant! (<i>Haut</i>.) C'est incroyable qu'on ne +puisse pas s'absenter un jour, et pour un motif aussi +légitime, sans s'exposer à des désagrémens.</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Je vous assure, monsieur, que monsieur le secrétaire +général n'a pas du tout paru piqué de votre absence.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Piqué de mon absence! Il s'agit bien qu'il soit piqué +ou non. Ne voyez-vous pas qu'il est de la dernière +inconvenance, quand il y a un chef de service, de se +faire accompagner par un de ses subalternes? Du moment +que monsieur le secrétaire-général voulait faire +sa visite ce jour-là, il devait me prévenir; j'aurais surmonté +la préoccupation de ma juste douleur, je me +serais arraché aux derniers embrassemens d'une épouse +chérie, afin de me trouver à mon poste.</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Moi, je sais bien que pour mon compte j'ai trouvé +très-étonnante la conduite de M. Certain.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Du reste, je sais ce que j'ai à faire.—Dites-moi, +mon cher Boissel.—Asseyez-vous donc.—Je veux +vous demander un service...</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Deux, monsieur le directeur.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Qu'est-ce que vous faites le soir?</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Mon Dieu, nous sommes une société, des employés, +un médecin, quelques avocats, il y a même +là un homme, un ancien magistrat, je voudrais que +vous le connussiez, un homme du premier mérite. Nous +nous réunissons dans un café près de chez moi, on +jase politique, on fait sa partie de dames ou de dominos; +quand on est célibataire...</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Voyez-vous, j'ai là une liste des personnes de ma +connaissance auxquelles je veux envoyer des billets de +faire-part. J'ai marqué aussi dans l'<i>Almanach royal</i> +les différens fonctionnaires de l'ordre civil et militaire +auxquels je compte en adresser...</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Il faudrait me prendre cette liste et l'Almanach, +avoir bien soin de n'oublier personne, et de votre belle +écriture...</p> + +<p>BOISSEL, riant.</p> + +<p>Ah! monsieur le directeur.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Non, vraiment, vous avez une main superbe. Vous +auriez donc la bonté de plier les lettres, de mettre les +adresses, et à mesure qu'il y en aura un paquet de +prêt, Cumilhac mon garçon de bureau viendra les +prendre pour les porter. Avant minuit vous pouvez +avoir fini tout cela.</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Ça ne vous contrarie pas de manquer votre partie +ce soir?</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Comment donc, monsieur le directeur!</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Tenez, voilà précisément qu'on vient de l'imprimerie.</p> + +<p>(<i>Entre un apprenti.</i>)</p> + +<p>L'APPRENTI.</p> + +<p>Bonsoir, monsieur la compagnie; v'la les billets de +votre épouse.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Vous venez bien tard!</p> + +<p>L'APPRENTI.</p> + +<p>Ah! monsieur, dame c'est de l'ouvrage soigné +qu'est long à tirer.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Comment, c'est là ce que M. Éverat a de mieux?</p> + +<p>L'APPRENTI.</p> + +<p>Monsieur ne les trouve pas bien?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Du tout. Ce papier est horrible, la vignette et d'un +goût détestable. (<i>Ayant lu.</i>) Ah! et puis voilà qu'ils +me mettent chevalier de la légion-d'honneur au lieu +d'officier.</p> + +<p>L'APPRENTI.</p> + +<p>C'est ces animaux de compositeurs qui n'aura pas +fait attention.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Remportez-moi ces lettres; je n'en veux pas.</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>J'observerai à monsieur le directeur que si la cérémonie +est pour demain matin, il est bien tard pour +que nous en fassions faire d'autres.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Mais, mon cher, voyez vous-même si l'on peut se +servir de pareilles horreurs.</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Je sais bien que c'est désagréable, mais des billets +d'enterrement ne sont pas absolument pour faire trophée.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Dans six lignes une faute énorme!</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Monsieur, je corrigerai à la main, et même comme +ça le titre d'officier sera plus visible.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Allons, voyons, laissez ces lettres.</p> + +<p>L'APPRENTI.</p> + +<p>V'là, monsieur.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Vous direz à votre maître que je suis excessivement +mécontent.</p> + +<p>L'APPRENTI.</p> + +<p>Oui, 'sieur.</p> + +<p>(<i>Il sort.</i>)</p> + +<p>ROYER</p> + +<p>Vous avez perdu quelque chose?</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>C'est mon canif que je cherche. Je l'ai sur moi ordinairement, +mais précisément aujourd'hui...</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Tenez, en voilà un et dépêchons-nous, car il faut +absolument que nous ayons fini ce soir. (<i>Se promenant +à grands pas.</i>) Certain avait-il l'air à son aise avec le +secrétaire général?</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Comme ça, monsieur.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Que lui disait-il?</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Ah! je n'ai pas pu entendre. (<i>Avec intention.</i>) Mais +j'ai bien regretté que vous ne fussiez pas là.</p> + +<p>ROYER, vivement.</p> + +<p>Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu'il se soit passé +quelque chose?</p> + +<p>BOISSEL.</p> + +<p>Non, monsieur; mais c'est que j'aurais fait ma demande +d'augmentation, et j'ose croire que vous n'auriez +pas dédaigné de l'appuyer. C'est bien de l'indiscrétion +à moi; mais puis-je espérer...</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Ah! mon pauvre Boissel, j'ai si peu le coeur a m'occuper +d'affaires de bureaux.—Je vous laisse; je vous +empêche de travailler; je vais tâcher de dormir un +peu; toute la nuit dernière j'ai été sur pied, et j'ai un +fils pour lequel il faut me conserver.</p> + +<p>(<i>Il sort.</i>)</p> + + + + +<p>SCÈNE III.</p> + + +<p>(MARDI MIDI.)—La cour de la maison mortuaire.</p> + +<p>ERNEST ROYER <i>à une fenêtre, son chapeau sur +la tête.</i></p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Eh! dis-donc, Charles? bonjour!</p> + +<p>CHARLES, <i>paraissant à une fenêtre en face.</i></p> + +<p>Tiens! t'es donc pas à ta pension?</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Non.</p> + +<p>CHARLES.</p> + +<p>Pourquoi donc?</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Je vais à l'enterrement de maman. Il s'ra j'ment +beau, va; y aura trois voitures noires; je serai dans +une.</p> + +<p>CHARLES.</p> + +<p>Oh! je voudrais-t'y y aller avec toi.</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Tu ne peux pas, tu n'es pas invité; si tu savais +tout c'monde qu'il y a dans le salon!</p> + +<p>CHARLES.</p> + +<p>Mais, dis-donc, tu ne pleures pas?</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>J'peux pas; j'ai pas envie.</p> + +<p>CHARLES.</p> + +<p>Moi j'ai j'ment pleuré quand ma grand'maman est +morte.</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Elle t'grondait toujours.</p> + +<p>CHARLES.</p> + +<p>Je sais bien; mais papa et maman pleuraient, moi +je pleurais aussi.</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Oh bien oui! mais papa ne pleure pas.</p> + +<p>CHARLES.</p> + +<p>Dis-donc: en revenant, tu viendras jouer?</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Si ma bonne veut.</p> + +<p>CHARLES.</p> + +<p>Nous jouerons à la garde nationale.</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Oui; mais alors je veux être Lafayette.</p> + +<p>CHARLES.</p> + +<p>Tu le seras: moi je serai artilleur.</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Nous ferons l'émeute.</p> + +<p>CHARLES.</p> + +<p>Ça y est.</p> + +<p>ERNEST.</p> + +<p>Otons-nous de la fenêtre, voilà un croque-mort +qui se promène dans la cour; ma bonne m'a dit +que ces hommes-là étaient très-méchans.</p> + +<p>SCÈNE IV.</p> + +<p>(MIDI ET DEMI.)</p> + + +<p>MARGUERITE, <i>cuisinière de M. Royer</i>, PICARD, +<i>dit</i> Coeur-Volant, <i>croque-mort.</i></p> + + +<p>PICARD, s'approchant de la porte de la cuisine.</p> + +<p>Vous effondrez là, mademoiselle, une bien belle +volaille; combien ça peut-il revenir une pièce +comme ça?</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>3 francs 10 sous, 4 francs.</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Je vous demande ça, parce que dernièrement, à +un repas de corps que nous fîmes, on nous compta +une poularde beaucoup moins belle que celle-ci au +prix de 6 francs.</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Oh! par exemple, on vous a joliment écorchés!</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Eh bien! voyez, ma femme me soutenait que non.</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Votre femme? Vous êtes donc marié?</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Comment donc? mais sans doute; ça vous étonne?</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Dam! il me semblait que vous deviez-t'-être célibataire.</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Le monde est drôle: mais nous sommes presque +tous mariés. Tel que vous me voyez, j'en suis à ma +seconde femme; une grosse mère, bien fraîche, bien +réjouie, qui tient une jolie boutique de fruiterie près +de la Halle, et qui avait plus d'un soupirant encore. +Mais je n'ai eu qu'à me présenter pour obtenir la préférence.</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Ça vous rapporte donc bien votre place?</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Ce n'est pas l'intérêt qui l'a décidée; c'est mon humeur, +mon caractère franc et gai, mon physique: ensuite +l'état n'est pas mauvais;—d'abord, nous, nous +ne connaissons pas de morte saison.</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Ah! bien, dans nos pays c'est rien du tout que les +<i>sacquards</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a>Nom des croque-morts en Bourgogne.</blockquote> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Je crois bien. (<i>Avec importance.</i>) On porte à bras +chez vous?</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>C'est ça; mais ici vous voyez que nous sommes sur +un autre pied. Les plus pauvres gens ne meurent qu'en +voiture. Si je vous disais que ce convoi-là va coûter +plus de 25 louis à la famille de la défunte!</p> + + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Comment! 25 louis pour enterrer madame?</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Ah! c'était votre maîtresse? Je parie que vous ne la +regrettez pas?</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Ma foi, pas trop.</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Il paraît qu'elle n'était pas commode?</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Oh! d'abord, avant sa maladie, elle était très-regardante +sur la dépense; et puis, après ça, depuis +qu'elle était indisposée, fallait faire trente-six tisanes, +se relever la nuit.</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Ces malades sont si exigeans!</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Avec ça que la femme de chambre est très-paresseuse, +tout me retombait sur les bras.</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Il y a seulement huit jours, j'aurais pu vous indiquer +une bien excellente place! une très-forte maison!</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Je ne quitterais toujours pas, maintenant, parce que +un homme seul, je veux voir, ça peut devenir bon, et +puis il va nous faire faire, à la femme de chambre et +à moi, chacune deux robes pour deuil.</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Alors, il ne serait pas délicat de sortir maintenant.</p> + +<p>UNE VOIX.</p> + +<p>Picard, ohé! Picard!</p> + +<p>PICARD.</p> + +<p>Pardon, mademoiselle, voilà qu'on enlève le corps, +il faut que j'aille donner un coup de main. Au plaisir +de vous revoir.</p> + +<p>(<i>Il sort.</i>)</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Bonjour, monsieur. Il est aimable!</p> + + + + +<p>SCÈNE V.</p> + +<p>(TROIS HEURES APRÈS MIDI.)—L'intérieur d'une voiture +de deuil.</p> + +<p>LE BEAU-FRÈRE de la défunte, SON COUSIN, +DEUX ÉTRANGERS.</p> + + +<p>LE BEAU-FRÈRE.</p> + +<p>Elle devait avoir de trente à trente-deux ans.</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.</p> + +<p>C'est bien cela, l'âge critique pour les poitrinaires.</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.</p> + +<p>Monsieur, sans indiscrétion, qu'avait-elle apportée +en dot à Royer?</p> + +<p>LE BEAU-FRÈRE.</p> + +<p>60,000 francs.</p> + +<p>DEUXIÈME ÉTRANGER.</p> + +<p>J'aurais cru que c'était davantage. Mais, est-ce qu'il +ne va pas être forcé de restituer cette somme?</p> + +<p>LE BEAU-FRÈRE.</p> + +<p>Du tout, monsieur, du tout; il y a un enfant.</p> + +<p>DEUXIÈME ÉTRANGER.</p> + +<p>Ah! fort bien.</p> + +<p>(<i>Moment de silence.</i>)</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.</p> + +<p>Ce sont toujours de fort tristes cérémonies que celles +auxquelles nous allons assister.</p> + +<p>LE BEAU-FRÈRE.</p> + +<p>Sans doute.</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.</p> + +<p>Avec ça, moi, qui vais immensément dans le +monde, je connais tout Paris. En sorte que continuellement +je me vois forcé de remplir de ces sortes de +devoirs, qui sont très-pénibles.</p> + +<p>LE COUSIN.</p> + +<p>Mais en effet, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous +rencontrer dans plusieurs maisons, à ce qu'il me +semble.</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.</p> + +<p>Cela est possible; je vais partout.</p> + +<p>LE COUSIN.</p> + +<p>Par exemple! l'autre semaine n'ai-je pas eu l'honneur +de dîner avec vous chez Mme d'Angremont?</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.</p> + +<p>En effet, monsieur, j'y étais. Un dîner bien remarquable!</p> + +<p>LE COUSIN.</p> + +<p>Ah! tout-à-fait. Des truffes à profusion, des vins, +tout ce qu'il y a de mieux; et puis, une maîtresse de +maison faisant ses honneurs!...</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.</p> + +<p>Admirablement.</p> + +<p>LE COUSIN.</p> + +<p>Monsieur, autant que je me rappelle, vous n'êtes +pas resté la soirée?</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.</p> + +<p>Non, monsieur; ma femme était à l'Opéra, et je fus +la chercher.</p> + +<p>LE COUSIN.</p> + +<p>Vous avez beaucoup perdu: il y avait immensément +de jolies femmes: on a joué un proverbe de Théodore +Leclercq; Mme d'Angremont y a été charmante.</p> + +<p>LE BEAU-FRÈRE.</p> + +<p>C'est un homme qui a bien de l'esprit, ce Théodore +Leclercq!</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.</p> + +<p>Excessivement d'esprit, monsieur; et puis véritablement +une gaieté,—à faire rire des morts.</p> + +<p>DEUXIÈME ÉTRANGER.</p> + +<p>Nous voilà, je crois, au cimetière.</p> + +<p>LE COUSIN.</p> + +<p>Oui, où par parenthèse nous allons avoir de la +boue jusqu'à la cheville.</p> + +<p>LE BEAU-FRÈRE, au cousin.</p> + +<p>Ah ça! Adolphe, ne nous perdons pas. Tu sais +que nous avons un rendez-vous chez Véry à six heures +moins un quart. Les voitures vous ramenant chez +vous, nous nous ferons jeter par le cocher au Perron.</p> + +<p>(<i>Ils sortent de la voiture et entrent au cimetière.</i>)</p> + + + + +<p>SCÈNE VI.</p> + +<p>(MARDI, SEPT HEURES.)—Un salon de restaurateur.</p> + + +<p>ROYER.</p> + +<p>Garçon, la carte et un bol.</p> + +<p>LE GARÇON.</p> + +<p>V'là, m'sieur. (<i>Dictant, au comptoir.</i>) Bouteille +de bordeaux, julienne, filet sauté aux truffes, saumon +sauce câpres, pâté de foie gras, cardons au jus, +salade, gelée d'orange, café. (<i>Apportant la carte.</i>) +V'là, m'sieur.</p> + +<p>ROYER, à part.</p> + +<p>Ce restaurant n'est pas mauvais.—Mon chapeau, +garçon.</p> + +<p>(<i>Il sort.</i>)</p> + + + + +<p>SCÈNE VII.</p> + +<p>(MARDI, HUIT HEURES).—Un salon.</p> + +<p>Mme SAINT-LÉON, GUSTAVE.</p> + + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Mon Dieu, tu sais bien, Gustave, que je t'aime +et que j'aime le spectacle; mais je ne puis pas y aller +ce soir: il viendra, j'en suis sûre.</p> + +<p>GUSTAVE.</p> + +<p>Allons donc, aujourd'hui qu'il a enterré sa femme?</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Raison de plus, puisqu'il vient tous les soirs. Aujourd'hui +il aura besoin de se distraire, alors il me +tombera sur les bras.</p> + +<p>GUSTAVE, d'un air boudeur.</p> + +<p>C'est bien gai?</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Il me semble, monsieur, que je suis ici la première +victime; vous n'avez pas de raison.</p> + +<p>GUSTAVE.</p> + +<p>Mais au moins tâche d'être libre pour notre partie +de campagne.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Sois tranquille.</p> + +<p>JULIE, accourant.</p> + +<p>Vite, vite, monsieur Gustave, partez; voilà monsieur +qui est en bas.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON</p> + +<p>Là, qu'est-ce que je te disais?</p> + +<p>GUSTAVE, prenant son chapeau.</p> + +<p>Le ciel le confonde. Je vais monter un étage, j'aurai +l'air de venir du troisième. A demain.</p> + +<p>(<i>Il sort.</i>)</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.</p> + +<p>Cela va faire une petite soirée bien amusante! Il +faudra qu'il la paie. Il a eu l'air de ne pas m'entendre +l'autre jour, mais je vais aujourd'hui, positivement, lui +demander le cachemire de sa femme.</p> + + + + +<p>SCÈNE VIII.</p> + +<p>(HUIT HEURES UN QUART.)</p> + +<p>Mme SAINT-LÉON, ROYER, <i>d'un front soucieux.</i></p> + + +<p>MADAME SAINT-LÉON, d'un air affectueux.</p> + +<p>Ah! vous voilà, mon ami; j'avais peur que vous +ne vinssiez pas ce soir; je n'ai fait que penser à vous +toute la matinée. Vont avez dû être bien ennuyé! +Comment allez-vous?</p> + +<p>ROYER, avec un soupir.</p> + +<p>Je suis tout malingre.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Je conçois cela. (<i>Avec hésitation.</i>) Est-ce que +vous avez été au cimetière?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Non, ce n'est pas l'usage... J'ai été à mon bureau.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Comment, aujourd'hui?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Oui, ils sont là deux ou trois intrigans toujours +prêts, quand on s'absente, à entamer votre position; +d'ailleurs j'avais un travail pressé qui ne pouvait +guère se remettre, une circulaire très-délicate sur l'enseignement +primaire. Eh bien! je m'en suis encore +tiré; je crois qu'elle sera remarquée; je vous l'apporterai +demain soir dans <i>le Messager</i>.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Je la lirai avec plaisir. (<i>A part.</i>) Avec beaucoup de +plaisir.</p> + +<p>(<i>Moment de silence.</i>)</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Voulez-vous sonner Julie, qu'elle m'apporte un +peu de rhum; j'ai mal à l'estomac.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>La cave est sur la console.—Vous n'avez peut-être +pas dîné?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Si fait; j'ai essayé de manger quelques cuillerées +de potage et une aile de volaille, ça ne m'a pas passé. +(<i>Il boit un verre de rhum.</i>)—Le ministre a été fort +content de mon dernier rapport.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Ah!</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Il en a fait presque tout l'exposé des motifs de son +projet de loi.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>C'est très-affable.—(<i>Moment de silence.</i>) J'ai vu +Mme Saint-Phal aujourd'hui, elle m'a fort demandé +de vos nouvelles.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>A propos, je l'ai rencontrée l'autre soir, elle ne m'a +pas vu; elle était avec un grand jeune homme blond.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Ah! tout de suite de mauvaises idées!</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Non; mais cette femme-là est très-légère, et je ne +me soucie pas que vous la voyiez beaucoup.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Mon Dieu! je ne la reçois presque jamais. Elle est +venue aujourd'hui, parce qu'elle avait un grand bonheur +à me conter.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est que ce bonheur?</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON</p> + +<p>Ah! mon Dieu, elle venait me dire que le général +était en marché de quelque chose pour elle qu'elle désirait +depuis long-temps.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Quelque chose qu'elle désirait depuis long-temps?</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON, négligemment.</p> + +<p>Oui, un châle!—un cachemire!</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Ah!</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Du reste, ce n'est pas un cachemire neuf, c'est une +Anglaise qui veut se défaire d'un.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Vos lampes vont bien mal, ma chère!</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON</p> + +<p>Mais non, c'est que la mèche n'est pas assez levée. +—Il paraît que cette Anglaise en a six.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Eh bien! je suis sûr qu'elle ne les met pas.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>C'est possible, lorsqu'on en a tant; mais celles qui +n'en ont qu'un...</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>S'en lassent tout aussi bien!</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Mais, mon ami, il faut toujours un châle.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Sans doute; mais les châles français, comme celui +que je vous ai donné, valent bien les châles étrangers, +dont les dessins sont horribles. D'ailleurs, +qu'est-ce que ça prouve, un cachemire?</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON</p> + +<p>Qu'est-ce que prouve la croix de la légion-d'honneur +que vous voulez tous avoir? Jouissance d'amour-propre; +au moins on n'a pas l'air d'une grisette.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>On peut très-bien avoir l'air distingué sans cela.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON</p> + +<p>Alors pourquoi en aviez-vous acheté un des Indes +à votre femme?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Parce qu'avec la dot qu'elle m'apportait, j'étais +tenu à une corbeille convenable, et que dans une corbeille +convenable il y a toujours au moins quelques +diamans et un cachemire.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON</p> + +<p>Je suis sûre qu'elle le portait, elle!</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Très-peu.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON</p> + +<p>Tant pis; parce que s'il avait été un peu fané, je +vous l'aurait repris.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Je ne vous l'aurais pas vendu.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON, souriant.</p> + +<p>Vous aimeriez mieux me le donner?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Pas davantage!</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Qu'est-ce que vous comptez donc en faire?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Rien; mais il n'est pas convenable qu'une chose +que ma femme a portée...</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON, avec ironie.</p> + +<p>Passe aux mains de la femme que vous aimez?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Je ne dis pas cela.</p> + +<p>MADAME SAINT LÉON.</p> + +<p>Mon Dieu si, monsieur, c'est votre pensée, et c'est +précisément pour cela que j'avais envie de ce châle. +Je voulais voir si vous ne mettiez pas de différence +entre votre femme et moi, si vous me croyez digne +des mêmes égards que vous aviez pour elle...</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi ses diamans?</p> + +<p>MADAME SAINT LÉON, avec dignité.</p> + +<p>Des diamans, monsieur, sont comme de l'argent; +ils ont une valeur réelle, tandis qu'un objet de toilette, +qui a été porté...</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Sais-tu que tu plaides bien?</p> + +<p>MADAME SAINT LÉON.</p> + +<p>Eh bien! écoute, Alfred, prête-le-moi pour quelques +mois; je te le rendrai après. (<i>S'approchant de +lui, et arrangeant le noeud de sa cravate.</i>) Si tu savais, +ça m'irait si bien!</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Non, je le donnerai à ma belle-soeur.</p> + +<p>MADAME SAINT LÉON, allant s'asseoir sur un sofa à l'autre bout du +salon.</p> + +<p>C'est vrai, ce sera plus convenable.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Tu vas bouder?</p> + +<p>MADAME SAINT LÉON.</p> + +<p>Non, monsieur; vous êtes bien libre de me préférer +les personnes de votre famille.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Allons! des folies maintenant.</p> + +<p>MADAME SAINT LÉON.</p> + +<p>J'ai un malheur; je ne sais pas, comme Mme Saint-Phal, +donner des inquiétudes. Ce sont celles-là qu'on +aime!</p> + +<p>ROYER, assis auprès d'elle.</p> + +<p>Voyons, Irma, ne pleure pas, et embrasse-moi.</p> + +<p>MADAME SAINT LÉON.</p> + +<p>Non, monsieur.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Comment tu ne veux pas m'embrasser, moi qui suis +aujourd'hui si triste, si à plaindre? Voyons, nous arrangerons +tout cela.</p> + +<p>MADAME SAINT LÉON.</p> + +<p>Nous n'arrangerons rien, car je ne veux rien de +vous.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Irma!</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON, le repoussant.</p> + +<p>Laissez-moi, monsieur.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Ma petite Irma!</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Du tout, monsieur; non, je ne veux pas; laissez-moi.</p> + + +<p>SCÈNE IX.</p> + + +<p>(NEUF HEURES.)—L'atelier de M. Sagot, marbrier près le cimetière +Mont-Parnasse.</p> + +<p>MADAME SAGOT.</p> + +<p>Tenez, Jean, voilà une épitaphe qu'il faudra graver +le plus tôt possible sur cette pierre-là. On a bien +recommandé de ne pas faire attendre.</p> + +<p>JEAN, lisant.</p> + +<p><i>Ci-gît Jeanne-Marie Perrault, femme de M. Royer, +chef de division aux affaires ecclésiastiques, officier +de la Légion-d'Honneur, morte à l'âge de trente-deux +ans. Elle fut bonne mère, bonne épouse. Son époux et +son fils inconsolables lui ont élevé ce monument.<br><br> + +De profundis.</i></p> + +<p>C'est bien, madame, je ferai ça demain.</p> + +<p>MADAME SAGOT.</p> + +<p>Dès que vous aurez fini votre pierre, vous irez la +poser, et vous mettrez au-dessus une couronne d'immortelles.</p> + +<p>JEAN.</p> + +<p>Oui, madame; bonsoir.</p> + +<p>MADAME SAGOT.</p> + +<p>Bonsoir, Jean.</p> + + + + +<p>SCÈNE X.</p> + + +<p>(NEUF HEURES UNE MINUTE.)—Le salon de Mme Saint-Léon.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.</p> + +<p>Vous êtes insupportable.—Eh bien! vous vous en +allez?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Oui, je suis fatigué; j'ai eu tant d'émotions aujourd'hui! +J'ai besoin de repos. Je vous apporterai le châle +demain; mais vous ne le mettrez pas de quelque temps. +Qu'on n'aille pas le reconnaître sur vos épaules.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Oui, mon ami.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Adieu, petite.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Vous ne m'embrassez pas? (<i>Il l'embrasse et sort.</i>)</p> + + + + +<p>SCÈNE XI.</p> + + +<p>(NEUF HEURES CINQ MINUTES.)</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Julie, Julie, je l'aurai demain.</p> + +<p>JULIE.</p> + +<p>Quoi donc, madame?</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Le cachemire.</p> + +<p>JULIE, se jetant à son cou.</p> + +<p>Oh! madame, que je suis contente! Comme ça va +vous aller!</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Tu n'as qu'à aller chercher demain mon petit châle +rayé, chez le dégraisseur; je te le donne.</p> + +<p>JULIE.</p> + +<p>Que vous êtes bonne; mais c'est le cachemire que +je voudrais vous voir.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Dis donc? Mme Saint-Phal qui n'a jamais pu en +avoir un, depuis deux ans qu'elle intrigue auprès du +général.</p> + +<p>JULIE.</p> + +<p>Elle va être désolée.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Tu ne sais pas? j'ai une idée. Il est de très-bonne +heure encore; si nous allions chez elle pour lui conter +la nouvelle?</p> + +<p>JULIE.</p> + +<p>Ah! oui, madame; il y a de quoi l'empêcher de +dormir cette nuit.</p> + +<p>MADAME SAINT-LÉON.</p> + +<p>Eh bien! cours t'arranger; moi je vais mettre mon +chapeau.</p> + +<p>(<i>Elles sortent toutes deux.</i>)</p> + + + + +<p>SCÈNE XII</p> + + +<p>(MARDI SOIR, DIX HEURES.)—La chambre à coucher de Royer. +Sur un panneau auprès de la cheminée le portrait de sa femme.</p> + +<p>ROYER, COIFFÉ DE NUIT, EN CALEÇON, PRÊT A SE +METTRE AU LIT; MARGUERITE.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>...Comme du temps de ma femme, un livre de compte +que j'arrêterai.—Avez-vous eu le soin de mettre le +lit à l'air?</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Oui, monsieur; il y est resté toute la journée.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Il ne faudrait pas le laisser cette nuit, il n'y aurait +qu'à pleuvoir.</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Je l'ai ôté, monsieur.</p> + +<p>ROYER, prenant sa montre pour la monter.</p> + +<p>Quelle heure est-il à la pendule?</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Il est, il est... Elle est arrêtée.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>C'est juste; dans tout ce tracas d'hier j'ai oublié de la +monter. Voyez l'heure qu'il est au salon.</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Dix heures dix minutes.</p> + +<p>ROYER, près de la pendule.</p> + +<p>Voyons, tenez la cage, et prenez garde de la laisser +tomber.</p> + +<p>(<i>Il monte la pendule, et fait sonner les +heures.</i>)</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Ah! mon Dieu, que j'ai eu peur!</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est donc?</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>C'est le portrait de madame; imaginez-vous, monsieur, +il m'a semblé qu'il me regardait.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Allons, sotte que vous êtes.—Vous dites qu'il +était dix heures...</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Dix minutes, monsieur.</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Mettons dix minutes et demie.—Donnez-moi la +cage.—Là, je suis bien aise d'avoir fait cette opération; +je n'aime pas à ne point entendre sonner l'heure +la nuit quand je me réveille.</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Monsieur n'a plus rien à me commander?</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>Non. (<i>La rappelant.</i>) Ayez-moi demain des sardines +fraîches pour mon déjeuner, et réveillez-moi à +huit heures.</p> + +<p>MARGUERITE.</p> + +<p>Oui, monsieur.—Monsieur, je voulais vous dire +pour la couturière...</p> + +<p>ROYER.</p> + +<p>C'est bien, c'est bien, nous reparlerons de ça. Bonsoir.</p> + +<p>(<i>Marguerite sort.</i>)</p> + +<p>ROYER, lisant le journal du soir.</p> + +<p>Diable! la loi a passé à une grande majorité: allons, +bravo, monsieur le ministre; avec votre permission, +je m'en vais remettre la lecture de notre discours à demain; +je tombe de sommeil.</p> + +<p>(<i>Il éteint sa bougie et s'endort.</i>)</p> + + + +<br><br> + +<h3>LE MINISTÈRE PUBLIC.</h3> +<br> + + +<p><i>Le Français né malin créa la guillotine.</i></p> + +<p>Pierre Leroux était un pauvre charretier +des environs de Beaugency.</p> + +<p>Après avoir passé sa journée à conduire à travers +les champs les trois chevaux qui formaient l'attelage +ordinaire de sa charrette, quand venait le soir, il rentrait +à la ferme où il servait, soupait sans grandes paroles +avec les autres valets, allumait une lanterne, +puis allait se coucher dans une manière de soupente +pratiquée en un coin de l'écurie.</p> + +<p>Ses rêves en général étaient peu compliqués et sans +grande couleur; ses chevaux, la plupart du temps, en +faisaient tous les frais. Une fois il se réveillait en sursaut +au milieu des efforts qu'il faisait pour relever le +limonier qui s'était abattu; une autre fois <i>la Grisa</i> s'était +pris les pieds dans la corde de l'attelage. Une nuit +il songea qu'il venait de mettre à son fouet une belle +mèche toute neuve, et que son fouet refusait obstinément +de claquer; cette vision l'émut si fort, qu'étant +venu à se réveiller, il saisit celui qu'il avait l'habitude +de placer chaque soir à côté de lui, et pour bien +s'assurer qu'il n'était pas frappé d'impuissance et +privé de la plus belle prérogative qui appartienne au +charretier, il se mit à le faire résonner au milieu du +silence. A ce bruit, la chambrée entière fut en émoi, +les chevaux effrayés se levèrent en confusion, se ruèrent +en hennissant les uns sur les autres, et manquèrent +de briser leurs longes; mais avec quelques paroles +calmantes, Pierre Leroux apaisa tout ce tumulte, et +chacun se rendormit; c'était là un des événemens +marquans de sa vie qu'il ne manquait guère de raconter +chaque fois qu'un verre de vin l'avait mis en éloquence, +et qu'il se trouvait là un auditeur en humeur +de l'écouter.</p> + +<p>Dans le même temps, des rêves d'une tout +autre forme préoccupaient M. Desalleux, substitut +du procureur général près la cour criminelle d'Orléans. +Ayant débuté avec éclat dans les fonctions du +ministère public quelque mois avant l'époque dont +nous parlons, il n'était pas de haute position de la +magistrature à laquelle il ne se crût appelé, et la simarre +du garde-des-sceaux était une des visions courantes +de ses nuits. Mais c'était surtout pour les enivremens +des triomphes oratoires que sa pensée veillait +durant le sommeil, lorsqu'une journée entière avait +été par lui courageusement dépensée aux études mortellement +graves du barreau. La gloire des d'Aguesseau, +celle des autres grandes renommées des beaux +temps de la magistrature parlementaire, ne suffisait +pas aux étreintes de son impatient avenir; c'était jusque +dans le passé le plus lointain, jusqu'aux temps +des merveilles de l'éloquence de Démosthène, que +son ame s'élançait; pouvoir par la parole, c'était +là l'espérance, le résumé pour ainsi dire du vouloir +de toute sa vie, concentrée dans cette passion, et s'étant +déshéritée pour elle de tous les plaisirs, de toutes +les pensées de la jeunesse.</p> + +<p>Un jour ces deux natures, celle de Pierre Leroux +s'élevant d'un degré à peine au-dessus de la portée de +la brute, et celle de M. Desalleux, abstraite et rectifiée +jusqu'au spiritualisme de la plus haute pression, +se trouvèrent face à face. Il s'agissait entre eux d'un +mince débat: M. Desalleux, siégeant en son tribunal, +demandait sur quelques indices assez insignifians +la tête de Pierre Leroux accusé d'un meurtre, et Pierre +Leroux défendait sa tête contre les empressemens de +M. Desalleux.</p> + +<p>Malgré la remarquable disproportion de forces que la +Providence avait mise dans ce duel entre les deux combattans, +malgré l'intervention de l'institution humaine, +venant encore déranger la juste répartition des chances +dans le pair ou non qu'allait prononcer le jury; faute de +preuves concluantes, l'accusé, selon toute apparence, +aurait échappé aux mains du bourreau; mais de cette +indigence même de l'accusation résultait pour elle +l'occasion de faire un placement extraordinaire d'éloquence, +lequel devait devenir singulièrement utile à +la réalisation des belles espérances de M. Desalleux. +En bon administrateur de son avenir, il ne pouvait +guère prendre sur lui de ne point en profiter.</p> + +<p>Après cela, une circonstance fâcheuse se présentait +pour le pauvre Pierre Leroux. Quelques jours avant le +commencement du procès, en présence de plusieurs femmes +aimables qui se faisaient fête d'y assister, le jeune +substitut avait laissé entrevoir la ferme confiance d'obtenir +du jury un verdict de condamnation; il n'est +personne qui ne comprenne la situation fausse dans +laquelle il allait se trouver si cette condamnation lui +manquait, et si Pierre Leroux, demeurant intact, +venait la tête sur ses épaules donner un démenti +à l'omnipotence de sa parole accusatrice. Aussi ne +le blâmez pas, l'officier du ministère public; s'il ne +fut pas absolument convaincu, il n'en eut que plus +de mérite à le paraître, que plus de mérite à se +montrer éloquent, comme depuis plus d'un siècle on +ne l'avait point été au barreau d'Orléans. Oh! que n'étiez-vous +là pour voir comme ils furent émus ces pauvres +messieurs les jurés, jusqu'au plus profond de leurs +entrailles, quand, dans une belle péroraison sonore, +on leur fit l'effrayant tableau de la société ébranlée +jusque dans ses fondemens, de la société prête à entrer +en dissolution, le cas échéant de l'acquittement +de Pierre Leroux! Que n'assistiez-vous aux courtois +éloges échangés entre la défense et l'accusation, quand +l'avocat de l'accusé, prenant la parole, commença par +déclarer qu'il ne pouvait se dispenser de rendre hommage +au brillant talent oratoire déployé par le ministère +public! Que n'entendiez-vous le président de la +cour faisant des mêmes félicitations le texte de son +exorde, si bien que rien ne vous aurait défendu de +croire qu'il s'agissait académiquement de décerner un +prix d'éloquence, et point du tout d'ôter la vie à un +homme! Vous auriez pu voir aussi au milieu d'une foule +de <i>dames élégamment parées</i>, comme dit un récit de +journal, la soeur de M. Desalleux recevant les complimens +de toutes les femmes de sa société, tandis +qu'un peu plus loin son vieux père pleurait de bonheur +en voyant le fils et l'orateur incomparable qu'il +avait mis au monde.</p> + +<p>Six semaines environ après toute cette joie de famille, +Pierre Leroux monta avec l'exécuteur des +hautes-oeuvres sur une charrette qui l'attendait à la +porte de la prison criminelle d'Orléans. Ils se rendirent +à la place du Martroie, qui est le lieu où se +font les exécutions; il y trouvèrent un échafaud qui +avait été dressé pour eux, et beaucoup de monde qui +les attendait. Pierre Leroux, avec la résignation que +met à Paris un sac de farine à se hisser, au moyen d'une +poulie, dans le grenier d'un boulanger, monta l'escalier +de l'échafaud. Comme il arrivait aux derniers degrés, +un rayon de soleil, qui se jouait sur l'acier brillant +et poli du glaive de la justice, lui donna dans +les yeux, il parut prêt à chanceler; mais l'exécuteur, +avec le courtois empressement d'un hôte qui sait faire +les honneurs de chez lui, le soutint par-dessous les +bras, et le posa sur le plancher de la guillotine; là +Pierre Leroux trouva M. le greffier criminel qui était +venu pour formuler le procès-verbal de l'exécution, +MM. les gendarmes chargés de veiller à ce que l'ordre +public ne fut pas troublé dans le compte qu'il allait +régler, et MM. les valets du bourreau, qui, loin de +justifier le proverbe dont ils sont l'objet, lui montrèrent +avec une complaisance pleine d'égards comment +il devait se placer sous le couteau. Une minute +après, Pierre Leroux fit divorce avec sa tête; +cela fut pratiqué avec une telle dextérité que plusieurs +de ceux qui étaient venus pour assister à un spectacle +furent obligés de demander à leurs voisins si la chose +était déjà faite, et alors ils jurèrent bien qu'on ne les +prendrait plus à se déranger pour si peu.</p> + +<p>Trois mois s'étaient écoulés depuis que la tête et le +corps de Pierre Leroux avaient été jetés dans un coin +du cimetière, et, selon toute apparence, la fosse ne +recélait plus que ses ossemens, quand une nouvelle +session des assises s'étant ouverte, M. Desalleux eut +encore à soutenir une accusation capitale.</p> + +<p>Le veille du jour où il devait porter la parole, il +quitta de bonne heure un bal auquel il avait été invité +avec toute sa famille, dans un château des environs, +et revint seul à la ville, afin de préparer sa +cause pour le lendemain.</p> + +<p>La nuit était sombre; un vent chaud du midi sifflait +tristement dans la plaine, cependant que les bourdonnemens +de la fête dansaient encore à son oreille.</p> + +<p>Aussi il ne tarda pas à être saisi d'une grande mélancolie. +Le souvenir de bien des gens qu'il avait +connus, et qui étaient morts, lui revenait; et, sans +trop savoir pourquoi, il se mit à songer à Pierre Leroux.</p> + +<p>Néanmoins, quand il approcha de la ville, et que +les premières lumières du faubourg commencèrent à +briller, toutes ces sombres idées s'évanouirent; et +quand il fut une fois devant son bureau, entouré de +ses livres et de ses procédures, il ne pensa plus qu'à +son plaidoyer, qu'il aurait voulu faire plus éloquent +qu'aucun de ceux qu'il avait encore prononcés.</p> + +<p>Déjà son système d'accusation était à peu près arrangé. +Pour le remarquer en passant, c'est chose +assez étrange que l'on puisse dire en langage social +un système d'accusation, c'est-à-dire une manière +absolue de grouper un ensemble de faits et de +preuves en vertu duquel on s'approprie la tête d'un +homme, comme on dit un système de philosophie, +c'est-à-dire un ensemble de raisonnemens ou de sophismes +à l'aide duquel on fait triompher quelque +innocente vérité, théorie ou rêverie morale.—Son +système d'accusation commençait donc à venir à bien, +quand la déposition d'un témoin, qu'il n'avait pas +encore examinée, se présenta à lui sous un aspect à +renverser tout l'édifice de sa certitude. Il eut bien +quelques momens d'hésitation, mais, ainsi que nous +l'avons vu, M. Desalleux, dans ses fonctions du +ministère public, comptait pour le moins aussi souvent +avec son amour-propre qu'avec sa conscience. Appelant +à lui toute sa puissance de logique et toutes les +roueries de la parole, se prenant corps à corps avec +ce malencontreux témoignage, il ne désespéra pas de +l'enrégimenter au nombre de ses meilleurs argumens; +seulement le travail était pénible, et la nuit s'avançait.</p> + +<p>Trois heures venaient de sonner, et les bougies +placées sur son bureau, prêtes à s'éteindre, ne jetaient +plus qu'une pâle lueur.</p> + +<p>Après les avoir renouvelées, comme le travail l'avait +fortement échauffé, il fit quelques tours dans la +chambre, vint se rasseoir dans son fauteuil, sur le +dos duquel il se renversa, puis, dans cette attitude, +suspendant sa pensée, à travers une fenêtre placée vis-à-vis +de lui, il contemplait les étoiles qui brillaient +dans le ciel. Tout à coup ses yeux, en descendant le +long du vitrage, rencontrèrent deux yeux fixes qui le +regardaient; il crut que le reflet de ses bougies, en se +jouant sur le verre, lui produisait cette vision, et il les +changea de place; mais la vision ne lui apparut que +plus distincte. Comme il ne manquait point de coeur, +s'armant d'une canne, la seule arme qu'il eût sous la +main, il alla ouvrir sa croisée, pour voir quel était +l'indiscret qui venait ainsi l'observer à une pareille +heure. La chambre qu'il occupait était élevée de plusieurs +étages; au-dessus et au-dessous de lui, le mur +était à pic et ne présentait aucun accident au moyen +duquel on pût descendre ou monter; dans l'espace +étroit qui régnait entre la fenêtre et le balcon, aucun +objet ne pouvait se dérober à son regard, et cependant +il ne vit rien. Il pensa de nouveau qu'il avait été en +proie à une de ces fantaisies qu'enfante l'erreur des sens +durant la nuit, et il se remit en riant à son travail. Mais +il n'avait pas écrit vingt lignes que, dans un coin obscur +de sa chambre, il entendit remuer quelque chose: +cela commença à l'émouvoir, car il n'était pas naturel +que ses sens ainsi l'un après l'autre conspirassent +pour le tromper. Ayant regardé cette fois avec attention +pour découvrir d'où venait ce frôlement, il vit un objet +noirâtre, qui s'avançait en sautillant par bonds inégaux, +comme aurait fait une pie. A mesure que l'apparition +se rapprochait de lui, son aspect devenait de plus en plus +hideux, car elle prenait, à ne pas s'y méprendre, la +forme d'une tête humaine séparée du tronc, et dégouttante +de sang; et quand, par un lourd élan, elle +vint s'abattre entre ses deux bougies, sur les papiers +épars de son dossier, M. Desalleux reconnut les traits +de Pierre Leroux, qui sans doute était venu pour lui +apprendre que dans un magistrat conscience vaut +mieux qu'éloquence. Succombant sous une indicible +impression de terreur, il s'évanouit; le lendemain, on +le trouva étendu sans connaissance au milieu de ce +sang, qui avait coulé dans la chambre, sur son bureau, +et jusque sur les feuilles de son plaidoyer; on +pensa, et il n'eut garde de dire le contraire, qu'il avait +été surpris par une hémorragie. Il est inutile d'ajouter +qu'il ne fut pas en état de porter la parole, et que +tous ses préparatifs oratoires furent perdus.</p> + +<p>Bien des jours se passèrent avant que le souvenir +de cette terrible nuit sortit de sa mémoire, bien des +jours avant qu'il pût supporter sans terreur les ténèbres +et la solitude. Au bout de quelques mois cependant, +l'apparition ne s'étant pas renouvelée, l'orgueil de +l'esprit commença à contrebalancer le témoignage des +sens, et il se demanda de nouveau s'il n'avait pas été +dupé par eux. Afin de mieux infirmer cette autorité, +dont tous ses raisonnemens ne l'affranchissaient pas +complétement, il appela à son aide l'opinion de son +médecin, en lui faisant la confidence de son aventure. +Le docteur, qui, à force de regarder dans les cerveaux +sans découvrir la moindre trace de quelque chose qui +ressemblât à une ame, était arrivé à une savante conviction +de matérialisme, ne manqua pas de rire aux éclats +en écoutant le récit de la vision nocturne. C'était peut-être +la meilleure manière de guérir son malade; car, +de cette façon, en ayant l'air de prendre en dérision sa +préoccupation, il forçait, pour ainsi dire, son amour-propre +à prendre parti dans la cure. Il ne fut pas +d'ailleurs, comme on s'en doute, fort embarrassé d'expliquer +à M. Desalleux son hallucination par un +excès de tension de la fibre cérébrale, suivie d'une +congestion et d'une évacuation sanguine, qui avait fait +justement qu'il avait vu ce qu'il n'avait pas vu. Puissamment +rassuré par cette consultation, dont aucun +accident ne vint contredire la sagesse, M. Desalleux +reprit peu à peu sa sérénité d'esprit, et presque toutes +ses habitudes; il les modifia seulement en ce sens, +qu'il travailla avec une application moins opiniâtre, +et se livra par les conseils du docteur à quelques +distractions de monde qu'il avait fort évitées jusque +là.</p> + +<p>Pour un homme d'étude, que sa santé exile dans +les salons, la seule manière de rendre sa situation supportable, +c'est de l'accepter loyalement et sans nulle +réserve; c'est de se faire franchement, quoi qu'il +puisse lui en coûter, tout d'abord homme de plaisir. +Il y a aux choses que l'on fait avec conscience, même +aux moins avenantes, je ne sais quel entraînement et +quelle consolation; et puis, après tout, il n'est peut-être +pas d'homme d'une nature si complétement supérieure, +qu'une occupation à laquelle se plaît ce qu'on +appelle la société, c'est-à-dire tout le monde, ne +puisse le distraire à son tour, s'il ne prend pas trop +conseil de sa morgue intellectuelle.</p> + +<p>Employées avec précaution, les femmes, dans ces +sortes de cas, peuvent devenir une excellente diversion; +et aussi bien que personne, M. Desalleux était en position +de s'en assurer; car sans parler de quelques +avantages extérieurs, le retentissement de ses succès +oratoires, et, peut-être plus encore, le peu d'empressement qu'il +montrait pour d'autres succès, l'avaient rendu +l'objet de plus d'une fantaisie féminine. Mais il y avait +dans la donnée de sa vie quelque chose de trop positif +pour qu'il consentit à ce que même l'amour d'une +femme y trouvât place sans condition. Entre les coeurs +qui paraissaient vouloir se donner à lui, il calcula quel +était celui dont la bonne volonté s'escompterait le plus +convenablement, sous la forme d'un mariage, en argent, +utiles relations et autres avantages sociaux. La première +partie de son roman ainsi arrêtée, il vit sans déplaisir +que la fiancée qui lui procurerait tout cela était une +jeune fille gracieuse, élégante et spirituelle, et alors +il se mit à l'aimer de toute la fureur dont il était capable, +avec approbation et privilége de ses père et +mère, jusqu'à ce que mariage s'ensuivit.</p> + +<p>Depuis long-temps Orléans n'avait pas vu une plus +jolie fiancée que celle de M. Desalleux; depuis longtemps +Orléans n'avait pas vu de famille plus heureuse +que celle de M. Desalleux; depuis long-temps Orléans +n'avait pas vu un bal de noces aussi joyeux et aussi +brillant que celui de M. Desalleux.</p> + +<p>Aussi, ce soir-là, pour un moment il avait laissé +en paix son avenir, et il vivait dans le présent. Fait +prisonnier dans un coin du salon par un plaideur qui +avait pris ce temps pour lui recommander un procès, +il regardait de temps en temps la pendule qui marquait +une heure trois quarts; il avait aussi remarqué que +deux fois depuis minuit la mère de la mariée était venue +lui parler bas, que celle-ci avait répondu avec un +visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air +préoccupé. Tout à coup, à la suite d'une contredanse, +il crut s'apercevoir, à un certain chuchotement qui +courait dans l'assemblée, qu'il venait de se passer +quelque chose. Ayant jeté les yeux, pendant que +le plaideur plaidait toujours, sur les places que +sa femme et les demoiselles d'honneur avaient occupées +pendant toute la soirée, il ne les vit plus. Alors +le grave magistrat fit comme tous les autres hommes; +faussant tout court compagnie à l'argumentation de +son solliciteur, il s'avança, par d'habiles manoeuvres, +vers la porte de l'appartement, et au moment où des +domestiques passaient chargés de rafraîchissemens, il +s'esquiva, croyant n'avoir été remarqué par personne; +ce qui était une grande prétention, car, depuis le moment +où la mariée avait quitté le bal, toutes les demoiselles +de dix-huit à vingt-cinq n'avaient plus perdu +de vue le marié.</p> + +<p>Au moment où il allait entrer dans la chambre +nuptiale, il trouva sa belle-mère, qui en sortait avec +les dignitaires dont la présence avait été nécessaire au +coucher de la mariée, et quelques matrones qui s'étaient +jointes d'office au cortége. D'un ton ému, et en lui +serrant vivement la main, sa belle-mère lui dit à voix +basse quelques paroles; on voyait qu'elle lui recommandait +sa fille. M. Desalleux répondit par quelques +mots affectueux et par un sourire, et certes à cet instant +il ne songeait pas à Pierre Leroux.</p> + +<p>Au moment où il ferma la porte de la chambre, sa +fiancée était déjà couchée; par un arrangement qui lui +parut étrange, les rideaux du lit avaient été tirés sur +elle; pas un bruit ne se faisait entendre.</p> + +<p>La solennité de ce silence, l'obstacle inattendu +de ce rideau, dont l'ouverture allait nécessiter une +certaine diplomatie, redoublèrent chez le marié un +embarras d'autant plus facile à comprendre qu'il s'était +rarement donné l'occasion de s'aguerrir, de manière +à mener lestement de pareilles rencontres. Son coeur +battait violemment, et un frisson lui courait par tous +les membres, en regardant la robe et les parures de +noces, jetées autour de lui dans un gracieux désordre. +D'une voix mal assurée il appela sa fiancée. N'ayant +pas reçu de réponse, il retourna, peut-être pour gagner +du temps, vers la porte, s'assura de nouveau +qu'elle était bien fermée, puis s'approchant du lit, il +écarta doucement le rideau.</p> + +<p>A la lumière incertaine de la lampe de nuit qui éclairait +la chambre, une singulière vision lui apparut.</p> + +<p>Près de sa fiancée, dormant d'un profond sommeil, +une chevelure noire, et qui n'était pas celle d'une +femme, se dessinait sur la blancheur de l'oreiller, où elle +occupait sa place. Etait-il la victime de quelques-unes +de ces mystifications destinées à troubler les mystères de +la nuit nuptiale? ou bien un audacieux usurpateur était-il +venu le détrôner, même avant son couronnement? +Dans tous les cas, son substitut prenait assez peu de +souci de lui; car, ainsi que sa femme, il était endormi +d'un profond sommeil, et avait le visage tourné vers +le fond de l'alcôve. Au moment où M. Desalleux se +penchait sur le lit pour reconnaître les traits de cet hôte +étrange, un long soupir, comme celui d'un homme +qui se réveille, traversa le silence; en même temps la +face de l'inconnu, se retournant vers lui, lui offrit une +épouvantable ressemblance, celle de Pierre Leroux.</p> + +<p>En se voyant pour la seconde fois en proie à cette +horrible vision, le magistrat aurait dû comprendre +qu'il y avait dans sa vie quelque méchante action dont +il lui était demandé compte: sa conscience, s'il eût +voulu prendre le soin de l'interroger, n'eût point été +en peine de lui apprendre quel était son crime; la +chose une fois bien expliquée, ce qu'il aurait eu de +mieux à faire, c'eût été de se mettre en prières jusqu'au +matin, puis, le jour venu, d'aller à sa paroisse +faire dire une messe pour le repos de l'ame de +Pierre Leroux: au moyen de ces expiations et de +quelques aumônes faites aux pauvres prisonniers, peut-être +eût-il recouvré le repos de sa vie, et se fût-il +pour jamais dérobé à l'obsession dont il était l'objet.</p> + +<p>La pensée de sa nuit de noces, qui l'occupait alors, +ne lui permit pas de songer à ce pieux recours. Le +coeur chaud de désirs, il se sentit le courage d'entrer +en lutte ouverte avec le fantôme qui venait lui disputer +sa fiancée, et il essaya de le saisir par sa chevelure +pour le jeter hors de l'appartement. Au mouvement +qu'il fit, la tête ayant compris son intention commença +à grincer des dents, et comme il avançait la main +sans précaution, elle lui fit une morsure profonde: +mais cette blessure augmenta encore la rage du valeureux +époux, il regarda autour de lui pour chercher +une arme, alla ramasser dans la cheminée la barre de +fer qui servait à retenir les tisons, et, en déchargeant +de toutes ses forces plusieurs coups sur le lit, il essayait +de donner la mort à la mort, et d'écraser son +hideux ennemi. Mais les choses se passaient comme +aux théâtres de marionnettes en plein vent, où Polichinelle +esquive, en faisant le plongeon, les coups de +bâton qu'on lui destine. A chaque fois que la barre de +fer se levait, la tête faisait adroitement un saut de côté +et laissait frapper l'arme à vide. Cela dura quelques +minutes jusqu'à ce que, s'élançant par un bond prodigieux +par-dessus l'épaule de son adversaire, elle disparut +derrière lui, sans qu'il pût la retrouver dans aucun +coin de l'appartement et deviner par où elle s'était +échappée.</p> + +<p>Après une perquisition scrupuleuse, une fois qu'il +lui fut prouvé qu'il était bien maître du champ de bataille, +il retourna auprès de sa femme qui, pendant le +combat, avait miraculeusement continué son sommeil, +et, malgré le désordre <i>de la couche hyménée</i> sur laquelle +la tête avait laissé quelques traces sanglantes, +il se disposait à en prendre possession; mais, au moment +où il soulevait le drap pour se glisser dessous, +il s'aperçut avec horreur qu'une vaste mare de sang +chaud, conséquence du séjour qu'y avait fait son +odieux rival, occupait sa place et baignait les reins de +sa fiancée. Plus d'une heure se passa sans qu'il fût parvenu +à étancher ce sang, qui, malgré tous ses efforts, +ne tarissait point. Un malheur n'arrive jamais seul. +En tracassant dans la chambre, il renversa la lampe +qui l'éclairait et demeura dans une obscurité qui augmenta +son embarras. Cependant la nuit s'écoulait; et, +malgré toutes les entraves que le ciel et la terre pourraient +y mettre, le magistrat avait juré que son mariage +serait consommé! Après avoir étendu sur le drap humide +deux ou trois couches de linge sec, qui ne lui +paraissaient pas devoir être de long-temps traversées, +il se coucha bravement dessus; et, commençant à appeler +sa fiancée des noms les plus tendres, il essayait +de la réveiller. Celle-ci dormait toujours. Alors il l'attira +à lui, l'enlaça dans ses bras et la couvrit de baisers; +elle continua son sommeil et parut insensible à +toutes ses caresses. Que signifiait cela? était-ce une +feinte de jeune fille qui donnait pour n'avoir point à +faire les honneurs de sa virginité mourante? Dans cette +nuit de sabbat, un sommeil surnaturel s'était-il abattu +sur ses yeux? Dans ce moment, le jour devait commencer +à poindre; espérant que ses premiers rayons +achèveraient de rompre tous les enchantemens odieux +auxquels il avait été en proie, M. Desalleux se leva et +alla ouvrir les persiennes et les rideaux de ses fenêtres, +pour laisser pénétrer dans l'appartement la +clarté matinale; alors le malheureux vit pourquoi ce +sang ne tarissait point. Emporté par son fougueux +courage, dans son duel avec la tête de Pierre Leroux, +lorsqu'il croyait frapper sur elle, il avait frappé sur +la tête de sa bien-aimée: le coup avait été si rudement +porté qu'elle était morte sans même laisser échapper +un soupir; et, à l'heure où il la contemplait, son sang +n'avait pas encore fini de couler par une profonde ouverture +qu'il lui avait faite à la tempe gauche.</p> + +<p>Nous laissons aux physiologistes à expliquer ce phénomène: +mais en voyant qu'il avait tué sa femme, il +fut saisi d'un accès de rire inextinguible, qui durait +encore au moment où sa belle-mère vint frapper à la +porte de la chambre, pour savoir comment les époux +avaient passé la nuit. Son effroyable gaieté redoubla +lorsqu'il entendit la voix de la mère de la défunte. +Courant lui ouvrir, il la saisit par le bras; et, la traînant +en face du lit pour qu'elle contemplât bien ce +beau spectacle, il fut atteint d'un redoublement de rire +qui ne se calma que quand il vint à haleter sous un +hoquet furieux.</p> + +<p>Accourus au cri terrible qu'avait jeté la pauvre mère +avant de s'évanouir, tous les habitans de la maison +furent témoins de cette horrible scène, dont le bruit +ne tarda pas à se répandre dans la ville. Le matin +même, sur un mandat du procureur-général, M. Desalleux +fut conduit dans la prison criminelle d'Orléans, +et on a remarqué depuis que la chambre où il fut déposé +était celle qu'avait habitée Pierre Leroux jusqu'au +moment de son exécution.</p> + +<p>La fin du magistrat fut un peu moins tragique.</p> + +<p>Déclaré, sur l'avis unanime des médecins, atteint +de monomanie et de folie furieuse, celui qui s'était +cru destiné à remuer le monde par sa parole fut conduit +à l'hôpital des fous, et, durant plus de six mois, +on le tint enchaîné dans une cellule obscure. Au bout +de ce temps, comme il n'avait donné aucun signe de +férocité, on lui ôta sa chaîne et il fut mis à un régime +plus doux.</p> + +<p>Aussitôt qu'il eut la liberté de ses mouvemens, une +étrange folie, qui ne le quitta plus, se déclara chez +lui; il croyait être artiste funambule, et, du matin au +soir, il dansait avec les gestes et tout les mouvemens +d'un homme qui tient un balancier et qui marche sure +une corde.</p> + +<p>Un libraire d'Orléans a eu l'idée de recueillir en +un volume les plaidoyers qu'il avait prononcés durant +sa courte carrière oratoire. Trois éditions successives +en ont été enlevées. L'éditeur en prépare une +quatrième en ce moment.</p> + +<br><br> + + + + + +<h3>LE GRAND D'ESPAGNE.</h3> +<br> + +<p>Lors de l'expédition entreprise en 1823-4, +par le roi Louis XVIII, pour sauver Ferdinand +VII du régime constitutionnel, je me trouvais, +par hasard, à Tours, sur la route d'Espagne.</p> + +<p>La veille de mon départ, j'allai au bal chez une des +plus aimables femmes de cette ville où l'on sait s'amusait +mieux que dans aucune autre capitale de province; +et, peu de temps avant le souper, car on soupe +encore à Tours, je me joignis à un groupe de causeurs +au milieu duquel un monsieur qui m'était inconnu +racontait une aventure.</p> + +<p>L'orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois, +dîné chez le receveur général. En entrant, il s'était +mis à une table d'écarté; puis, après avoir <i>passé</i> plusieurs +fois, au grand contentement de ses parieurs, +dont le <i>côté</i> perdait, il s'était levé, vaincu par un +sous-lieutenant de carabiniers; et, pour se consoler, +il avait pris part à une conversation sur l'Espagne, +sujet habituel de mille dissertations inutiles.</p> + +<p>Pendant le récit, j'examinais avec un intérêt involontaire +la figure et la personne du narrateur. C'était +un de ces êtres à mille faces qui ont des ressemblances +avec tant de types que l'observateur reste indécis, et +ne sait s'il faut les classer parmi les gens de génie +obscurs ou parmi les intrigans subalternes.</p> + +<p>D'abord il était décoré d'un ruban rouge; or ce +symbole trop prodigué ne préjuge plus rien en faveur +de personne; il avait un habit vert, et je n'aime pas +les habits verts au bal, lorsque la mode ordonne à +tout le monde d'y porter un habit noir; puis il avait +de petites boucles d'acier à ses souliers, au lieu d'un +noeud de ruban; sa culotte était d'un casimir horriblement +usé, sa cravate mal mise; bref, je vis bien qu'il +ne tenait pas beaucoup au costume: ce pouvait être un +artiste!</p> + +<p>Ses manières et sa voix avaient je ne sais quoi de +commun, et sa figure, en proie aux rougeurs que les +travaux de la digestion y imprimaient, ne rehaussait +par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il +avait le front découvert et peu de cheveux sur la tête. +D'après tous ces diagnostics, j'hésitais à en faire, soit +un conseiller de préfecture, soit un ancien commissaire +des guerres; lorsque, lui voyant poser la main +sur la manche de son voisin d'une manière magistrale, +je le jetai dans la classe des plumitifs, des bureaucrates +et consorts.</p> + +<p>Enfin je fus tout-à-fait convaincu de la vérité de +mon observation en remarquant qu'il n'était écouté +que pour son histoire; aucun de ses auditeurs ne lui +accordait cette attention soumise et ces regards complaisans +qui sont le privilége des gens hautement considérés.</p> + +<p>Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant +le nez de prises de tabac, parlant avec la prestesse +des gens empressés de finir leur discours, de peur +qu'on ne les abandonne; du reste s'exprimant avec +une grande facilité, contant bien, peignant d'un trait, +et jovial comme un loustic de régiment.</p> + +<p>Pour vous sauver l'ennui des digressions, je me +permets de traduire son histoire en style de conteur, +et d'y donner cette façon didactique nécessaire aux +récits qui, de la causerie familière, passent à l'état +typographique.</p> + + + +<p>Quelque temps après son entrée à Madrid, le grand-duc +de Berg invita les principaux personnages de cette +ville à une fête française offerte par l'armée à la capitale +nouvellement conquise. Malgré la splendeur du +gala, les Espagnols n'y furent pas très-rieurs; leurs +femmes dansèrent peu; en somme, les conviés jouèrent, +et perdirent ou gagnèrent beaucoup.</p> + +<p>Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement +pour que les dames pussent s'y promener avec +autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour... +La fête était impérialement belle, et rien ne fut épargné +dans le but de donner aux Espagnols une haute +idée de l'empereur, s'ils voulaient le juger d'après +ses lieutenans.</p> + +<p>Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une +heure et deux du matin, plusieurs militaires français +s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir +peu rassurant que pronostiquait l'attitude même des +Espagnols présens à cette pompeuse fête.</p> + +<p>—Ma foi, dit un Français dont le costume indiquait +le chirurgien en chef de quelque corps d'armée, +hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince +Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes +os dans la Péninsule, je préfère aller panser les blessures +faites par nos bons voisins les Allemands; leurs +armes ne vont pas si avant dans le torse que les poignards +castillans... Puis, la crainte de l'Espagne est, +chez moi, comme une superstition... Dès mon enfance +j'ai lu des livres espagnols, un tas d'aventures +sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont vivement +prévenu contre les moeurs de ses habitans... Eh +bien! depuis notre entrée à Madrid, il m'est arrivé +d'être déjà, sinon le héros, du moins le complice de +quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure +que peut l'être un roman de lady Radcliffe... Or comme +j'écoute assez mes pressentimens, dès demain je détale... +Murat ne me refusera certes pas mon congé; +car, nous autres, grâces aux services secrets que nous +rendons, nous avons des protections toujours efficaces...</p> + +<p>—Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton événement!... +s'écria un colonel, vieux républicain qui du +beau langage et des courtisaneries impériales ne se +souciait guère.</p> + +<p>Là-dessus le chirurgien en chef regarda soigneusement +autour de lui, parut chercher à reconnaître les +figures de ceux qui l'environnaient; et, sûr qu'aucun +Espagnol n'était dans le voisinage, il dit:</p> + +<p>—Puisque nous sommes tous Français!... volontiers, +colonel Charrin...</p> + +<p>—Il y a six jours, reprit-il, je revenais tranquillement +à mon logis, vers onze heures du soir, +après avoir quitté le général Latour, dont l'hôtel se +trouve à quelques pas du mien, dans ma rue; nous +sortions tous deux de chez l'ordonnateur en chef, où +nous avions fait une bouillotte assez animée... Tout +à coup, au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou +plutôt deux diables, se jettent sur moi, et m'entortillent +la tête et les bras dans un grand manteau... +Je criai, vous devez me croire, comme un chien +fouetté; mais le drap étouffa ma voix, puis je fus +transporté dans une voiture avec une rapidité merveilleuse; +et, quand mes deux compagnons me débarrassèrent +du sacré manteau, j'entendis une voix de femme +et ces désolantes paroles dites en mauvais français:</p> + +<p>—Si vous criez ou si vous faites mine de vous +échapper, si vous vous permettez le moindre geste +équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable +de vous poignarder sans scrupule. Ainsi tenez-vous +tranquille. Maintenant je vais vous apprendre +la cause de votre enlèvement... Si vous voulez vous +donner la peine d'étendre votre main vers moi, vous +trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie +que nous avons envoyé chercher chez vous de votre +part; ils vous seront sans doute nécessaires. Nous vous +emmenons dans une maison où votre présence est indispensable... +Il s'agit de sauver l'honneur d'une dame. +Elle est en ce moment sur le point d'accoucher d'un +enfant dont elle fait présent à son amant à l'insu de son +mari. Quoique celui-ci quitte peu sa femme dont il +est toujours passionnément épris, et qu'il la surveille +avec toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a +su lui cacher sa grossesse. Il la croit malade. Nous vous +emmenons pour faire l'accouchement. Ainsi vous voyez +que les dangers de l'entreprise ne vous concernent +pas: seulement obéissez-nous; autrement l'ami de +cette dame, qui est en face de vous dans la voiture, +et qui ne sait pas un mot de français, vous poignarderait +à la moindre imprudence...</p> + +<p>—Et qui êtes-vous, lui dis-je en cherchant la +main de mon interlocutrice, dont le bras était enveloppé +dans la manche d'un habit d'uniforme...</p> + +<p>—Je suis la camariste de madame, sa confidente, +et toute prête à vous récompenser par moi-même, si +vous vous prêtez galamment aux exigences de notre +situation.</p> + +<p>—Volontiers!... dis-je en me voyant embarqué de +force dans une aventure dangereuse.</p> + +<p>Alors, à la faveur de l'ombre, je vérifiai si la figure +et les formes de la camariste étaient en harmonie avec +toutes les idées que les sons riches et gutturaux de sa +voix m'avaient inspirées...</p> + +<p>La camariste s'était sans doute soumise par avance +à tous les hasards de ce singulier enlèvement, car elle +garda le plus complaisant de tous les silences, et la +voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes +dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser +très-passionné.</p> + +<p>Le monsieur que j'avais en vis-a-vis ne s'offensa +point de quelques coups de pied dont je le gratifiai +fort involontairement; mais comme il n'entendait pas +le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.</p> + +<p>—Je ne puis être votre maîtresse qu'à une seule +condition, me dit la camariste en réponse aux bêtises +que je lui débitais, emporté par la chaleur d'une passion +improvisée, à laquelle tout faisait obstacle.</p> + +<p>—Et laquelle?...</p> + +<p>—Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens... +Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et +vous me recevrez sans lumière.</p> + +<p>Notre conversation en était là quand la voiture +arriva près d'un mur de jardin.</p> + +<p>—Laissez-moi vous bander les yeux!... me dit la +camariste; mais vous vous appuyerez sur mon bras, et +je vous conduirai moi-même.</p> + +<p>Puis la camariste me serra sur les yeux et noua fortement +derrière ma tête un mouchoir très-épais.</p> + +<p>J'entendis le bruit d'une clef mise avec précaution +dans la serrure d'une petite porte sans doute par le +silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis; et bientôt +la femme de chambre, au corps cambré, et qui +avait du <i>meneho</i> dans son allure, me conduisit, à travers +les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à un +certain endroit, où elle s'arrêta.</p> + +<p>Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai +que nous étions devant la maison.</p> + +<p>—Silence, maintenant!... me dit-elle à l'oreille, +et veillez bien sur vous-même!... Ne perdez pas de +vue un seul de mes signes, car je ne pourrai plus +vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit +en ce moment de vous sauver la vie.</p> + +<p>Puis, elle ajouta, mais à haute voix:</p> + +<p>—Madame est dans une chambre au rez-de-chaussée; +pour y arriver, il nous faudra passer dans la +chambre et devant le lit de son mari; ainsi ne +toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien, +de peur de heurter quelques meubles, ou de mettre les +pieds hors du tapis que j'ai disposé sous nos pas...</p> + +<p>Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme +impatienté de tant de retards. La camariste se tut; +j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un +appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme +des voleurs en expédition.</p> + +<p>Enfin la douce main de la camariste m'ôta mon +bandeau.</p> + +<p>Je me trouvai dans une grande chambre, haute +d'étage, et mal éclairée par une seule lampe fumeuse. +La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de +gros barreaux de fer par le jaloux mari; j'étais jeté +là comme au fond d'un sac.</p> + +<p>Il y avait à terre, sur une natte, une femme magnifique, +dont la tête était couverte d'un voile de mousseline, +mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes +brillaient de tout l'éclat des étoiles. Elle serrait avec +force sur sa bouche un mouchoir de batiste, et le +mordait si vigoureusement que ses dents l'avaient +déchiré et y étaient entrées à moitié... Jamais je n'ai +vu si beau corps, mais ce corps se tordait sous la +douleur comme se tord une corde de harpe jetée au +feu. La malheureuse avait fait deux arcs-boutans de +ses jambes, en les appuyant sur une espèce de commode; +et, de ses deux mains, elle se tenait aux bâtons +d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines +étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi +à un criminel dans les angoisses de la question...</p> + +<p>Du reste, pas un cri, pas d'autre bruit que le sourd +craquement de ses os, et nous étions là, tous trois, +muets, immobiles...</p> + +<p>Les ronflemens du mari retentissaient avec une +constante régularité...</p> + +<p>Je voulus examiner la camariste, mais elle avait +remis le masque dont elle s'était sans doute débarrassée +pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs +et des formes bien prononcées qui bombaient fortement +son uniforme. L'amant était également masqué. Quand +il arriva, il jeta sur-le-champ des serviettes sur les +jambes de sa maîtresse, et replia en double sur la figure +le voile de mousseline.</p> + +<p>Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, +je reconnus, à certains symptômes jadis remarqués dans +une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant +était mort; alors je me penchai vers la camariste pour +l'instruire de cet événement.</p> + +<p>En ce moment, le défiant inconnu tira son poignard; +mais j'eus le temps de tout dire à la femme-de-chambre, +qui lui cria deux mots à voix basse.</p> + +<p>En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger frisson +qui passa sur lui de pied à la tête comme un +éclair, et il me sembla voir pâlir sa physionomie sous +son masque de velours noir.</p> + +<p>La camariste, saisissant un moment où cet homme +au désespoir regardait la mourante qui devenait violette, +me montra, par un geste, des verres de limonade +tout préparés sur une table, en me faisant un +signe négatif.</p> + +<p>Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré +l'horrible chaleur qui me mettait en nage.</p> + +<p>Tout à coup l'amant ayant soif prit un de ces +verres, et but environ la moitié de la limonade qu'il +contenait.</p> + +<p>En ce moment, la dame eut une convulsion violente +qui m'annonça l'heure favorable à la crise; et, +prenant ma lancette, je la saignai, de force, au bras +droit avec assez de bonheur. La camariste reçut dans +des serviettes le sang qui jaillissait abondamment; +puis l'inconnue tomba dans un abattement propice à +mon opération... Je m'armai de courage, et je pus, +après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux.</p> + +<p>L'Espagnol, ne pensant plus à m'empoisonner, en +comprenant que je venais de sauver sa maîtresse, +pleurait sous son masque, et de grosses larmes roulaient, +par instans, sur son manteau.</p> + +<p>Du reste, la femme ne jeta pas un cri, mais elle +mordait son mouchoir, tressaillait comme une bête +fauve surprise, et suait à grosses gouttes.</p> + +<p>Dans un instant horriblement critique, elle fit un +geste pour montrer la chambre de son mari; le mari +venait de se retourner; et, de nous quatre, elle seule +avait entendu le froissement des draps, le bruissement +du lit ou des rideaux.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes, et à travers les trous de leurs +masques, la camariste et l'amant se jetèrent des regards +de feu...</p> + +<p>Profitant de cette espèce de relâche, j'étendis la +main pour prendre le verre de limonade que l'inconnu +avait entamé; mais lui, croyant que j'allais boire un +des verres pleins, bondit aussi légèrement qu'un chat, +et posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés. +Il me laissa le sien, en me faisant un signe de +tête pour me dire d'en boire le reste. Il y avait tant de +choses, d'idées, de sentiment, dans ce signe et dans +son vif mouvement, que je lui pardonnai presque les +atroces combinaisons médités pour tuer et ensevelir +toute mémoire de ces événemens.</p> + +<p>Il me serra la main lorsque j'eus achevé de boire; +puis, après avoir laissé échapper un mouvement convulsif, +il enveloppa lui-même soigneusement les débris +de son enfant; et quand, après deux heures +de soins et de craintes, nous eûmes, la camariste +et moi, recouché sa maîtresse, il me serra de nouveau +les mains, et mit à mon insu, dans ma poche, +des diamans sur papier. Mais, par parenthèse, comme +j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon +domestique me vola ce trésor le surlendemain, et s'est +enfui nanti d'une vraie fortune.</p> + +<p>Je dis à l'oreille de la femme-de-chambre, et bien +bas, les précautions qui restaient à prendre; puis je +manifestai l'intention d'être libre. La camariste resta +près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura +pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes +gardes. L'amant fit un paquet de l'enfant mort et des +linges teints du sang de sa maîtresse; puis il le serra +fortement, le cacha sous son manteau; et, me passant +la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, +il sortit le premier, en m'invitant par un geste à +tenir le pan de son habit; ce que je fis, non sans +donner un dernier regard à la camariste. Elle arracha +son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra +la plus délicieuse figure du monde.</p> + +<p>Je traversai les appartemens à la suite de l'amant; +et quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, +j'avoue que je respirai comme si l'on m'eût ôté un poids +énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance +respectueuse de mon guide, en veillant sur ses +moindres mouvemens avec la plus grande attention.</p> + +<p>Arrivés à la petite porte, il me prit par la main, et +m'appuya sur les lèvres un cachet, monté en bague, que +je lui avais vu à un doigt de la main gauche. Je compris +toute la valeur de ce signe éloquent. Nous nous +trouvâmes dans la rue; et, au lieu de la voiture, deux +chevaux nous attendaient. Nous montâmes chacun sur +une des deux bêtes; mon Espagnol s'empara de ma +bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses +dents les guides de sa monture, car il avait son paquet +sanglant dans sa main droite, et nous partîmes +avec la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de +remarquer le moindre objet qui pût servir à me faire +reconnaître la route que nous parcourûmes. Au petit +jour, je me trouvai près de ma porte, et l'Espagnol +s'enfuit, en se dirigeant vers la porte d'Atocha...</p> + +<p>—Et vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire +soupçonner à quelle femme vous aviez affaire?... dit +un officier au chirurgien.</p> + +<p>—Une seule chose... reprit-il. Quand je saignai +l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près +au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille, +et environnée de poils bruns... Puis le palais m'a paru +magnifique, immense; la façade ne finissait pas...</p> + +<p>En ce moment, l'indiscret chirurgien s'arrêta, pâlit. +Tous les yeux fixés sur les siens en suivirent la direction; +et les Français virent un Espagnol enveloppé +d'un manteau, dont le regard de feu brillait dans +l'ombre, au milieu d'une touffe d'orangers où il se tenait +debout.</p> + +<p>L'écouteur disparut aussitôt avec une légèreté de +sylphe, quand un jeune sous-lieutenant s'élança vivement +sur lui.</p> + +<p>—Sarpéjeu! mes amis, s'écria le chirurgien, cet +oeil de basilic m'a glacé. J'entends sonner des cloches +dans mes oreilles; et je vous fais mes adieux... vous +m'enterrez ici!...</p> + +<p>—Es-tu bête!... dit le colonel Charrin. Lecamus +s'est mis à la piste l'espion, il saura bien nous en +rendre raison.</p> + +<p>—Hé bien! Lecamus?... s'écrièrent les officiers, +en voyant revenir le sous-lieutenant tout essoufflé.</p> + +<p>—Au diable!... répondit Lecamus. Il a passé, je +crois, à travers les murailles; et, comme je ne pense +pas qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison! +il en connaît les passages, les détours, et m'a facilement +échappé.</p> + +<p>—Je suis perdu!... dit le chirurgien d'une voix +sombre.</p> + +<p>—Allons, sois calme!... répondirent les officiers; +nous nous mettrons à tour de rôle chez toi, jusqu'à +ton départ... et, pour ce soir, nous t'accompagnerons.</p> + + + +<p>En effet, trois jeunes officiers, qui ayant perdu +leur argent au jeu ne savaient plus que faire, reconduisirent +le chirurgien à son logement, et s'offrirent +à rester chez lui, ce qu'il accepta.</p> + +<p>Le surlendemain, il avait obtenu son renvoi en +France, et faisait tous ses préparatifs pour partir avec +une dame à laquelle Murat donnait une forte escorte. +Il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque +son domestique vint le prévenir qu'une jeune +dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers +descendirent aussitôt; mais l'inconnue ne put +que dire à son amant:</p> + +<p>—Prenez garde!...</p> + +<p>Elle tomba morte.</p> + +<p>C'était la camariste qui, se sentant empoisonnée, +espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien.</p> + +<p>Le poison la défigura complétement.</p> + + + +<p>—Diable! diable!... s'écria Lecamus, voilà ce qui +s'appelle aimer!... il n'y a qu'une Espagnole au monde +qui puisse trotter avec un monstre de poison dans son +bocal!...</p> + + + +<p>Le chirurgien restait singulièrement pensif. Enfin, +pour noyer les sinistres pressentimens qui le tourmentaient, +il se remit à table et but immodérément, ainsi +que ses compagnons; puis tous, à moitié ivres, se couchèrent +de bonne heure.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, le chirurgien fut réveillé par +le bruit aigu que firent les anneaux de ses rideaux violemment +tirés sur les tringles. Il se mit sur son séant, +en proie à cette trépidation mécanique de toutes les +fibres qui nous saisit au moment d'un semblable réveil. +Alors il vit, debout devant lui, un Espagnol +enveloppé dans son manteau. L'inconnu lui jetait le +même regard brûlant, parti du buisson pendant la +fête, et par lequel il avait déjà été si fatalement saisi.</p> + +<p>Le chirurgien cria: Au secours!... A moi, mes amis!</p> + +<p>Mais, à ce cri de détresse, l'Espagnol répondit +d'abord par un rire amer:</p> + +<p>—L'opium croît pour tout le monde!... dit-il.</p> + +<p>Puis, après cette espèce de sentence, il lui montra ses +trois amis profondément endormis; et, tirant avec +brusquerie de dessous son manteau un bras de femme +récemment coupé, il le présenta vivement au chirurgien, +en lui montrant un signe semblable à celui qu'il +avait si imprudemment décrit:</p> + +<p>—Est-ce bien le même?... demanda-t-il.</p> + +<p>A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, le chirurgien, +glacé d'effroi, répondit par un signe de tête; et, +sans plus ample information, le mari de l'inconnu lui +plongea son poignard dans le coeur!...</p> + +<p>—Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs, +mais il est encore plus invraisemblable; car +pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol, +vous a raconté cela?...</p> + +<p>—Monsieur, répondit le narrateur, piqué de l'observation, +comme fort heureusement le coup de poignard +que j'ai reçu a glissé à droite au lieu d'aller à +gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma +propre histoire... Je vous jure qu'il y a encore des nuits +où je vois en rêve les deux sacrés yeux...</p> + +<p>L'ancien chirurgien en chef s'arrêta, pâlit, et resta, +la bouche ouverte, dans un véritable état d'épilepsie.</p> + +<p>Nous nous retournâmes tous du côté du salon. A la +porte était un grand d'Espagne, un <i>afrancesados</i> +en exil, et arrivé depuis quinze jours en Touraine, +avec sa famille. Il apparaissait pour la première fois +dans le monde; et, venu fort tard, il visitait les salons, +accompagné de sa femme dont le bras droit +restait immobile.</p> + +<p>Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer +ce couple, que nous ne vîmes pas sans une émotion +profonde.</p> + +<p>C'était un vrai tableau de Murillo! Le mari avait, +sous des orbites creusés et noircis, des yeux de feu. +Sa face était desséchée, son crâne sans cheveux, et son +corps d'une maigreur effroyable.—La femme!... +imaginez-la?—non!—vous ne la feriez pas vraie.—Elle +avait une admirable taille; elle était pâle, mais +belle encore; son teint, par un privilége inouï pour +une Espagnole, était éclatant de blancheur; mais +son regard tombait sur vous comme un jet de plomb +fondu... son beau front, orné de perles, et blanc, +ressemblait au marbre d'une tombe; il y avait un +mort enseveli dans son coeur!... C'était la douleur +espagnole dans tout son lustre.</p> + +<p>Inutile de dire que le chirurgien avait disparu.</p> + +<p>—Madame, demandai-je à la comtesse vers la fin +de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu +le bras?</p> + +—Dans la guerre de l'indépendance... dit-elle. + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11766 ***</div> +</body> +</html> |
