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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
+ content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Contes Bruns</title>
+ <meta name="author" content="">
+
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+ <!--
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+
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+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11766 ***</div>
+
+<h1>CONTES BRUNS.</h1>
+
+<h4>Par</h4>
+<h3>Honoré de Balzac,<br> Philarète Chasles<br> et Charles Rabou</h3>
+
+
+
+<h4>MDCCCXXXII.</h4><br><br>
+
+<p>
+[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle: siège = siége, complètement = complétement, âme = ame, savants = savans, documents = documens, etc.]
+</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>UNE CONVERSATION</h2>
+
+<h3>ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT.</h3><br><br>
+
+<p>Je fréquentais l'hiver dernier une maison,
+la seule peut-être où maintenant, le soir,
+la conversation échappe à la politique et aux niaiseries
+de salon. Là viennent des artistes, des poètes,
+des hommes d'état, des savans, des jeunes gens occupés
+de chasse, de chevaux, de femmes, de jeu,
+ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette réunion,
+prennent sur eux de dépenser leur esprit, comme
+ils prodiguent ailleurs leur argent ou leurs fatuités.</p>
+
+<p>Ce salon est le dernier asile où se soit réfugié l'esprit
+français d'autrefois, avec sa profondeur cachée,
+ses mille détours, sa politesse exquise. Là vous trouverez
+encore quelque spontanéité dans les coeurs, de
+l'abandon, de la générosité dans les idées. Nul ne
+pense à garder sa pensée pour un drame, ne voit des
+livres dans un récit. Personne ne vous apporte le hideux
+squelette de la littérature, à propos d'une saillie
+heureuse ou d'un sujet intéressant.</p>
+
+<p>Pendant la soirée que je vais raconter, le hasard, ou
+plutôt l'habitude, avait réuni plusieurs personnes auxquelles
+d'incontestables mérites ont valu des réputations
+européennes. Ceci n'est point une flatterie adressée à la
+France; plusieurs étrangers étaient parmi nous; et,
+par cas fortuit, les hommes qui brillèrent le plus n'étaient
+pas les plus célèbres. Ingénieuses réparties,
+observations fines, railleries excellentes, peintures
+dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se
+pressèrent sans apprêt, se prodiguèrent sans dédain
+comme sans recherche, mais furent délicieusement
+senties, délicatement savourées. Les gens du monde se
+firent surtout remarquer par une grâce, par une verve
+tout artistiques.</p>
+
+<p>Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'élégantes
+manières, de la cordialité, de la bonhomie, de la
+science; mais à Paris seulement, dans ce salon et
+dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit particulier
+qui donne à toutes ces qualités sociales un
+agréable et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure
+fluviale qui fait facilement serpenter cette profusion
+de pensées, de formules, de contes, de documens
+historiques. Paris, capitale du goût, connaît seul cette
+science qui change une conversation en une joute, où
+chaque nature d'esprit se condense par un trait, où
+chacun dit sa phrase et jette son expérience dans un
+mot, où tout le monde s'amuse, se délasse et s'exerce.</p>
+
+<p>Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées, là
+vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable,
+quelque singe sur vos épaules; là vous serez compris,
+et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pièces
+d'or contre du billon; là, des secrets bien trahis; là,
+des causeries légères et profondes ondoyent, tournent,
+changent d'aspect et de couleurs à chaque phrase.
+Les critiques vives, les récits pressés abondent; les
+yeux écoutent; les gestes interrogent; la physionomie
+répond; tout est esprit et pensée.</p>
+
+<p>Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien
+manié, fait la puissance de l'acteur et du conteur, ne
+m'avait si complétement ensorcelé; je ne fus pas seul
+soumis à ces doux prestiges; nous passâmes tous une
+soirée délicieuse.</p>
+
+<p>Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque
+là brillante, antithétique, devint conteuse, elle entraîna
+dans son cours précipité de curieuses confidences,
+plusieurs portraits, mille folies.</p>
+
+<p>Un savant, avec lequel je fis de conserve la route
+de la rue Saint-Germain-des-Prés à l'Observatoire
+royal, regarda cette ravissante improvisation comme
+intraduisible; mais, dans ma témérité de disputeur,
+je m'engageai presque à reproduire les plaisirs de
+cette soirée, moins pour soutenir mon opinion que
+pour donner à mes émotions la vie factice du souvenir,
+la distance qui se trouve entre la parole
+et l'écrit. Mais en voulant tâcher de laisser à ces
+choses leur verdeur, leur abrupte naturel, leurs fallacieuses
+sinuosités, j'ai pris la conversation à l'heure
+où chaque récit nous attacha vivement. S'il fallait
+peindre le moment où tous les esprits luttèrent, où
+toutes les opinions brûlèrent, où la pensée imita les
+gerbes éblouissantes d'un feu d'artifice, cette entreprise
+serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-être.</p>
+
+<p>Donc, représentez-vous assises autour d'une cheminée,
+dans un salon élégant, une douzaine de personnes
+dont toutes les physionomies, plus ou moins
+tourmentées, plus ou moins belles, expriment des
+passions ou des pensées. Trois femmes aimables, bien
+mises, gracieuses, dont la voix était douce, présidaient
+cette scène, à laquelle aucune séduction ne manqua,
+pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques
+artistes dessinaient en écoutant, et souvent je vis la
+sépia se sécher dans leurs pinceaux oisifs. Le salon
+était déjà par lui-même un tableau tout fait, et plus
+d'un peintre se trouvait là, capable de le bien exécuter.</p>
+
+<p>Nous fûmes redevables à un vieux militaire de la
+tournure que prit la conversation. Il venait d'achever
+une partie dans un salon voisin, et lorsqu'il se planta
+tout droit devant la cheminée, en relevant les deux
+pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! général, avez-vous gagné?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher
+une carte...</p>
+
+<p>Même question faite à quelques joueurs qui songeaient
+sans doute à s'évader, il se trouva, comme
+toujours, que tout le monde avait à se plaindre du
+jeu.</p>
+
+<p>Récapitulation savamment faite, il advint qu'un
+sculpteur qui, à ma connaissance, avait perdu vingt-cinq
+louis, fut atteint et convaincu d'avoir gagné six
+cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles...
+dit mon savant, et tant qu'un homme n'a pas perdu
+ses deux oreilles...</p>
+
+<p>&mdash;Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda
+la dame.</p>
+
+<p>&mdash;Pour les perdre il faut les jouer... répondit un
+médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les joue-t-on?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien!... s'écria le général en levant
+un de ses pieds pour en présenter la plante au feu.</p>
+
+<p>J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nommé Bianchi,
+capitaine au 6e de ligne,&mdash;il a été tué au siége
+de Tarragone,&mdash;qui joua ses oreilles pour mille écus.
+Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien;
+mais le pari est un jeu. Son adversaire était un autre
+capitaine du même régiment, Italien comme lui,
+comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble,
+mais bons officiers, excellens militaires.</p>
+
+<p>Nous étions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi
+avait besoin de mille écus pour le lendemain matin,
+et comme il ne possédait que quinze cents francs, il
+se mit à jouer aux dés sur un tambour avec son camarade,
+pendant que leurs compagnies préparaient le
+souper.</p>
+
+<p>Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chèvre
+qui cuisaient dans une marmite, près de nous; et nous
+autres officiers nous regardions alternativement et le jeu
+et la chèvre qui frissonnait fort agréablement à nos
+oreilles; car nous n'avions rien mangé depuis le matin.
+Nos soldats revenaient un à un de la chasse, apportant
+du vin et des fruits. Nous avions un bon repas
+en perspective. La marmite était suspendue au-dessus
+du feu par trois perches arrangées en faisceau, et
+assez éloignées du foyer pour ne pas brûler; mais
+d'ailleurs les soldats, avec cet instinct merveilleux
+qui les caractérise, avaient fait un petit rempart de
+terre autour du feu&mdash;Bianchi perdit tout; il ne dit
+pas un mot; il resta comme il était, accroupi; mais il
+se croisa les bras sur la poitrine, regarda le feu, le
+ciel, et par momens son adversaire. Alors j'avais peur
+qu'il ne fît quelque mauvais coup; il semblait vouloir
+lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement,
+comme pour fuir une tentation. En se levant, il renversa
+l'une des trois perches qui soutenaient la marmite,
+et&mdash;voilà la chèvre et notre souper à tous les
+diables!... Nous restâmes silencieux; et, quoique ventre
+affamé ne porte guère de respect aux passions, nous
+n'osâmes rien lui dire, tant il nous faisait peine à
+voir... L'autre comptait son argent. Alors Bianchi
+se mit à rire. Il regarda la marmite vide, et pensa peut-être
+alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent.
+Il se tourna vers son camarade, puis avec un
+sourire d'Italien:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu parier mille écus, lui dit-il en montrant
+une sentinelle espagnole postée à cent cinquante
+pas environ de notre front de bandière, et dont nous
+apercevions la baïonnette au clair de la lune, veux-tu
+parier tes mille écus que, sans autre arme que le briquet
+de ton caporal,&mdash;et il prit le sabre d'un nommé
+<i>Garde-à-Pied</i>,&mdash;je vais à cette sentinelle, j'en apporte
+le coeur, je le fais cuire et le mange...</p>
+
+<p>&mdash;Cela va!... dit l'autre; mais&mdash;si tu ne réussis
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! <i>corro di Baccho</i>&mdash;il jura un peu
+mieux que cela; mais il faut gazer le mot pour ces
+dames,&mdash;tu me couperas les deux oreilles...</p>
+
+<p>&mdash;Convenu!... dit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes témoins du pari!... s'écria Bianchi
+d'un air triomphant, en se tournant vers nous...</p>
+
+<p>Et il partit.</p>
+
+<p>Nous n'avions plus envie de manger, nous autres.
+Cependant, nous nous levâmes tous pour voir comment
+il s'y prendrait, mais nous ne vîmes rien du tout.
+En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un
+serpent; bref, nous n'entendîmes pas seulement le
+bruit que peut faire une feuille en tombant. Nos yeux
+ne quittaient pas de vue la sentinelle. Tout à coup, un
+petit gémissement de rien, un&mdash;<i>heu</i>!... profond et
+sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba...
+Paoud!&mdash;Et nous ne vîmes plus la sacrée&mdash;excusez-moi,
+mesdames!&mdash;baïonnette.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, ce farceur de Bianchi galopait
+dans le lointain comme un cheval, et revint tout pâle,
+tout haletant. Il tenait à la main le coeur de l'Espagnol,
+et le montra en riant à son adversaire.</p>
+
+<p>Celui-ci lui dit d'un air sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien!... répliqua Bianchi.</p>
+
+<p>Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les
+perches, rajusta la marmite, attisa le feu, fit cuire le
+coeur et le mangea sans en être incommodé. Il empocha
+les mille écus...</p>
+
+<p>&mdash;Il avait donc bien besoin de cet argent-là?...
+demanda la maîtresse du logis.</p>
+
+<p>Il les avait promis à une petite vivandière parisienne
+dont il était amoureux...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, reprit le général, après une petite
+pause, tous ces Italiens-là étaient de vrais cannibales,
+et des chiens finis...&mdash;Ce Bianchi venait de l'hôpital
+de Como, où tous les enfans trouvés reçoivent le même
+nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume
+italienne. L'empereur avait fait déporter à l'île d'Elbe
+les mauvais sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles,
+les malfaiteurs de la bonne société qu'il ne
+voulait pas tout-à-fait flétrir. Aussi, plus tard, il les
+enrégimenta, il en fit la <i>légion italienne</i>; puis il les incorpora
+dans ses armées et en composa le 6e de ligne,
+auquel il donna pour colonel un Corse, nommé Eugène.
+C'était un régiment de démons. Il fallait les voir
+à un assaut, ou dans une mêlée!... Comme ils étaient
+presque tous décorés pour des actions d'éclat, ce colonel
+leur criait naïvement, en les menant au plus fort
+du feu:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri</i>...
+En avant, chevaliers voleurs, en avant, seigneurs
+brigands!...</p>
+
+<p>Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures
+troupes dans l'armée; mais c'étaient des chenapans
+à voler le bon Dieu. Un jour, ils buvaient l'eau-de-vie
+des pansemens; un autre, ils tiraient, sans
+scrupule, un coup de fusil à un payeur, et mettaient
+le vol sur le compte des Espagnols. Et, cependant,
+ils avaient de bons momens!... A je ne sais quelle bataille,
+un de ces hommes-là tua dans la mêlée un capitaine
+anglais qui, en mourant, lui recommanda sa
+femme et son enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient
+dans un village voisin. L'Italien y alla sur-le-champ,
+à travers la mêlée, et les prit avec lui. La
+jeune dame était, ma foi, fort jolie. Les mauvaises
+langues du régiment prétendirent qu'il consola la veuve;
+mais le fait est qu'il partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en
+1814. Dans la déroute de Moscou, l'un de ces
+garnemens, ayant un camarade attaqué de la poitrine,
+eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou
+jusqu'à Wilna. Il le mettait à cheval, l'en descendait,
+lui donnait à manger, le défendait contre les cosaques,
+l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il pouvait
+trouver, le couchait comme une mère couche
+son enfant, et veillait à tous ses besoins. Un soir, le
+diable de malade alla, malgré la défense de son ami,
+se chauffer à un feu de cosaques, et lorsque celui-ci
+vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait
+leur chercher chicane tua le pauvre Italien...</p>
+
+<p>&mdash;Napoléon avait des idées bien philosophiques!
+s'écria une dame. Ne faut-il pas avoir réfléchi bien profondément
+sur la nature humaine, pour oser chercher
+ce qu'il peut y avoir de héros dans une troupe de malfaiteurs?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Napoléon, Napoléon! répondit un de nos
+grands poètes en levant les bras vers le plafond, par
+un mouvement théâtral. Qui pourra jamais expliquer,
+peindre ou comprendre Napoléon!... Un homme qu'on
+représente les bras croisés, et qui a tout fait; qui a été
+le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré,
+le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs;
+singulier génie, qui a promené partout la civilisation
+armée sans la fixer nulle part; un homme qui
+pouvait tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux
+phénomène de volonté, domptant une maladie par une
+bataille, et cependant il devait mourir de maladie dans
+son lit après avoir vécu au milieu des balles et des
+boulets; un homme qui avait dans la tête un code et
+une épée, la parole et l'action; esprit perspicace qui a
+tout deviné, excepté sa chute; politique bizarre qui
+jouait les hommes à poignées, par économie, et qui
+respecta deux têtes, celles de Talleyrand et de Metternich,
+diplomates dont la mort eût évité la combustion
+de la France, et qui lui paraissaient peser plus
+que des milliers de soldats; homme auquel, par un
+rare privilége, la nature avait laissé un coeur dans son
+corps de bronze; homme, rieur et bon à minuit entre
+des femmes, et, le matin, maniant l'Europe comme
+une jeune fille fouette l'eau de son bain!... Hypocrite,
+généreux, aimant le clinquant, sans goût, et malgré
+cela grand en tout, par instinct ou par organisation;
+César à vingt-deux ans, Cromwell à trente; puis,
+comme un épicier du Père La Chaise, bon père et bon
+époux. Enfin, il a improvisé des monumens, des empires,
+des rois, des codes, des vers, un roman, et le
+tout avec plus de portée que de justesse. N'a-t-il pas fait
+de l'Europe la France? Et, après nous avoir fait peser
+sur la terre de manière à changer les lois de la gravitation,
+il nous a laissés plus pauvres que le jour où il
+avait mis la main sur nous. Et lui, qui avait pris un
+empire avec son nom, perdit son nom au bord de son
+empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme
+qui, toute pensée et toute action, comprenait Desaix
+et Fouché... Tout arbitraire et toute justice!&mdash;le vrai
+roi!...</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi...
+dit en riant un de mes amis, je n'aurais point passé
+six ans dans la forteresse où sa police m'a jeté, comme
+tant d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne vous êtes-vous pas singulièrement
+évadé?... demanda une dame.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas moi, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez donc cette aventure-là, dit la maîtresse
+du logis, il n'y a que nous deux ici qui la connaissions...</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, répliqua-t-il, et chacun d'écouter.</p>
+
+<p>Peu de temps après le 18 brumaire, dit le meilleur
+de nos philologues et le plus aimable des bibliophiles,
+il y eut une levée de boucliers en Bretagne et
+dans la Vendée. Le premier consul, empressé de
+pacifier la France, entama comme vous le savez
+des négociations avec les principaux chefs, déploya
+les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en
+combinant des plans de séduction, mit en jeu les ressorts
+machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché.
+Rien de tout cela ne fut inutile, et il réussit à
+étouffer la guerre de l'Ouest.</p>
+
+<p>A cette époque, un jeune homme appartenant à la
+famille de Maillé fut envoyé par les chouans, de Bretagne
+à Saumur, afin d'établir des intelligences entre
+certaines personnes de la ville ou des environs et les
+chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son
+voyage, la police de Paris avait dépêché des agens
+chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée
+à Saumur. Effectivement, il fut arrêté le jour même
+de son débarquement, car il vint en bateau, sous un
+déguisement de maître marinier; mais c'était un homme
+d'exécution!... Il avait calculé toutes les chances de son
+entreprise, et son passe-port, ses papiers étaient si bien
+en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui
+craignirent de s'être trompés.</p>
+
+<p>Le chevalier de Beauvoir,&mdash;je me rappelle maintenant
+son nom,&mdash;avait bien médité son rôle. Il
+cita sa famille d'emprunt, son faux domicile, et soutint
+si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait été mis
+en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les
+espions eurent en leurs instructions; elles étaient trop
+précises; dans le doute, ils aimèrent mieux commettre
+un acte arbitraire que de laisser échapper
+un homme à la capture duquel le premier consul
+paraissait attacher une grande importance. Dans ces
+temps de liberté, les agens du pouvoir national se
+souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui
+la <i>légalité</i>. Le chevalier fut donc provisoirement
+emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures
+eussent pris une décision à son égard. Cette sentence
+bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police
+ordonna de garder très-étroitement le prisonnier, malgré
+toutes ses dénégations.</p>
+
+<p>Alors le chevalier de Beauvoir fut transféré, suivant
+de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe. Ce nom
+indique assez la situation de la forteresse: assise sur
+des rochers d'une grande élévation, elle a pour
+fossés des précipices; et l'on n'y peut arriver que par
+une pente rapide et dangereuse, aboutissant, comme
+dans tous les anciens châteaux, à la porte principale,
+qui est défendue par un fossé sur lequel s'abaisse un
+pont-levis.</p>
+
+<p>Le commandant de cette prison, charmé d'avoir
+un homme de distinction, dont les manières étaient
+fort agréables, qui s'exprimait à merveille, et paraissait
+instruit, qualités assez rares à cette époque, accepta
+le chevalier comme un bienfait de la Providence.
+Il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de
+faire cause commune avec lui contre l'ennui. Beauvoir
+ne demanda pas mieux. C'était un loyal gentilhomme;
+mais c'était aussi, par malheur, un fort joli
+garçon. Il avait une figure attrayante, l'air résolu, la
+parole engageante, une force prodigieuse. C'eût été
+un excellent chef de parti. Il était surtout leste et bien
+découplé. Le commandant lui assigna le plus commode
+des appartemens du château, l'admit à sa table;
+et, d'abord, n'eut qu'à se louer du Vendéen.</p>
+
+<p>Ce commandant était un officier corse; il était marié,
+et très-jaloux, parce que sa femme, assez
+jolie, lui semblait peut-être difficile à garder. Il paraît
+que Beauvoir plut à la dame, et qu'il la trouva fort à
+son goût. Ils s'aimèrent sans doute. Commirent-ils
+quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un
+pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle
+qui est presque un de nos devoirs envers les
+femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué
+sur ce point assez obscur de son histoire; mais toujours
+est-il constant que le commandant se crut en
+droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son
+prisonnier.</p>
+
+<p>Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir,
+abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel
+programme des divertissemens prodigués aux captifs.
+Sa cellule, située sous la plate-forme du donjon, était
+voûtée en pierre dure; les murailles avaient une épaisseur
+désespérante; la tour donnait vraisemblablement
+sur un précipice; il n'y avait pas la moindre chance
+de salut.</p>
+
+<p>Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité
+d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont
+tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers.
+Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes
+affaires. Il compta les heures, les jours; il fit l'apprentissage
+du triste <i>état de prisonnier</i>. Il reçut le baptême
+des douleurs. Il se replia sur lui-même, et sut ce que
+c'étaient que l'air et le soleil; puis, après une quinzaine
+de jours, il eut cette maladie terrible, cette fièvre de
+liberté qui pousse les prisonniers à ces entreprises sublimes
+dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux
+résultats que par des forces inconnues, par des concentrations
+de volonté qui font le désespoir de notre
+analyse physiologique, mystères dont les savans craignent
+presque de sonder les profondeurs. Mais il se
+rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui
+pût le rendre libre.</p>
+
+<p>Un matin, le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture
+de Beauvoir, au lieu de s'en aller après lui avoir
+donné sa maigre pitance, resta devant lui les bras
+croisés, et le regarda singulièrement. Leur conversation
+se réduisait de coutume à peu de chose; et jamais
+son gardien ne l'entamait. Aussi le chevalier fut-il très-étonné
+lorsque cet homme lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous avez sans doute votre idée en
+vous faisant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen
+Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire n'est
+point de vérifier votre nom: que vous vous nommiez
+Pierre ou Paul, cela m'est bien égal; mais je sais, dit-il
+en clignant de l'oeil, que vous êtes M. Charles-Félix-Théodore,
+chevalier de Beauvoir et cousin de
+Mme la duchesse de Maillé...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe,
+après un moment de silence en regardant son prisonnier.</p>
+
+<p>Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne
+crut pas que sa position pût s'empirer par l'aveu de son
+véritable nom; et alors il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir,
+qu'y gagnerais-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout est gagné!... répliqua le porte-clefs
+à voix basse. Écoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour
+faciliter votre évasion; mais un instant!... Comme
+on me fusillerait tout bellement si j'étais soupçonné de
+la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans
+cette affaire-là que juste l'histoire de gagner mon argent.
+Tenez, monsieur, voilà une clef...</p>
+
+<p>Et il sortit de sa poche une petite lime.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos
+barreaux. Dam! ce ne sera pas commode.</p>
+
+<p>Et il montra l'ouverture étroite par laquelle le jour
+entrait dans le cachot. C'était une espèce de baie pratiquée
+entre le cordon qui couronnait extérieurement
+le donjon et ces grossières saillies en pierre destinées
+à figurer les supports des créneaux.</p>
+
+<p>&mdash;Dam, monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le
+fer assez près pour que vous puissiez passer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois tranquille!&mdash;je passerai...</p>
+
+<p>&mdash;Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher
+votre corde...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;La voici, répondit le guichetier en lui jetant
+une corde à noeuds. Elle a été fabriquée avec du linge,
+afin de faire supposer que vous l'avez confectionnée
+vous-même. Elle est de longueur suffisante. Quand
+vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout
+doucement; le reste est votre affaire. Vous trouverez
+probablement dans les environs une voiture tout attelée
+et des amis qui vous attendent... De cela, je n'ai
+rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il
+y a une sentinelle au <i>dret</i> de la tour... Vous saurez
+ben choisir une nuit noire, et guetter le moment où
+le soldat de faction dormira. Vous risquera peut-être
+d'attraper un coup de fusil; mais...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici...
+s'écria le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça se pourrait ben tout de même!... répliqua
+le geôlier d'un air bête.</p>
+
+<p>Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises
+que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le
+rendait si joyeux qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux
+discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. Il
+se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour
+scier les barreaux.</p>
+
+<p>Craignant une visite du commandant, il cacha son
+travail, en bouchant les fentes avec de la mie de pain
+roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur
+du fer; puis ayant serré sa corde, il épia quelque nuit
+favorable, avec cette impatience concentrée et cette
+profonde agitation d'ame qui font vivre si poétiquement
+les prisonniers.</p>
+
+<p>Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il
+acheva de scier les barreaux, attacha solidement sa
+corde, s'accroupit à l'extérieur sur le support de pierre,
+en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait
+dans la baie; et, là, il attendit le moment le plus
+obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles
+doivent dormir... C'est vers le matin, à peu près...</p>
+
+<p>Connaissant la durée des factions, l'instant des rondes,
+toutes choses dont s'occupent les prisonniers,
+même involontairement, il épia le moment où l'une des
+sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirée
+dans sa guérite, à cause du brouillard; puis, certain
+d'avoir réuni le plus de chances favorables à son évasion,
+il se mit à descendre, noeud à noeud, suspendu
+entre le ciel et la terre, mais tenant sa corde avec une
+force de géant.</p>
+
+<p>Tout alla bien. Il était arrivé à l'avant-dernier noeud,
+lorsque près de se laisser couler à terre, il s'avisa, par
+une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds,
+et&mdash;il ne trouva pas de sol... Diable! c'était un
+cas assez embarrassant. Il était en sueur, fatigué, perplexe,
+et dans cette situation où l'on joue sa vie à pair
+ou non. Il allait s'élancer par une raison frivole; son
+chapeau venait de tomber. Heureusement il écouta le
+bruit que la chute devait produire, et n'entendant
+rien, il conçut de vagues soupçons sur sa situation;
+et commença à croire qu'on pouvait lui avoir tendu
+quelque piége; mais dans quel intérêt?...</p>
+
+<p>En proie à ces incertitudes, il songea presque à
+remettre la partie à une autre nuit; et provisoirement,
+il résolut d'attendre les clartés indécises du crépuscule,
+heure qui ne serait peut-être pas tout-à-fait défavorable
+à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper
+vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment
+où il se remit sur le support extérieur, guettant tout
+comme un chat sur le bord de sa gouttière.</p>
+
+<p>Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en
+faisant flotter sa corde, une petite distance de cent
+cinquante pieds entre le dernier noeud et les rochers
+pointus du précipice.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, commandant! dit-il avec le sang froid
+qui le caractérisait.</p>
+
+<p>Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile
+vengeance, il jugea nécessaire de rentrer dans son
+cachot. Il mit toute sa défroque en évidence sur son
+lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa
+chute; et, tranquillement tapi derrière la porte, il attendit
+l'arrivée du perfide guichetier, en tenant à la
+main une des barres de fer qu'il avait sciées.</p>
+
+<p>Le guichetier ne manqua pas de venir, et plus tôt
+qu'à l'ordinaire, pour recueillir la succession du mort;
+il ouvrit la porte en sifflant; mais quand il fut à une
+distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne
+un si furieux coup de barre que le traître tomba comme
+une masse, sans jeter un cri; la barre lui avait brisé la
+tête. Le chevalier déshabilla promptement le mort,
+prit ses habits, imita son allure, et, grâces à l'heure
+matinale et au peu de défiance des sentinelles de la
+porte principale, il s'évada.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut des guerres civiles pour faire éclore des
+caractères semblables!... s'écria un avocat célèbre.
+Ces aventures où l'ame se déploie dans toute sa vigueur
+ne se rencontrent jamais dans la vie tranquille
+telle que la constitue notre civilisation actuelle, si pâle,
+si décrépite.</p>
+
+<p>&mdash;Encore la civilisation!... répliqua un médecin,
+votre mot est placé!... Depuis quelque temps, poètes,
+écrivains, peintres, tout le monde est possédé d'une
+singulière manie. Notre société, selon ces gens-là,
+nos moeurs, tout se décompose et rend le dernier soupir.
+Nous vivons morts; nous nous portons à merveille
+dans une agonie perpétuelle, et sans nous apercevoir
+que nous sommes en putréfaction. Enfin, à les
+entendre, nous n'avons ni lois, ni moeurs, ni physionomie,
+parce que nous sommes sans croyances. Il me
+semble cependant que, d'abord, nous avons tous foi
+en l'argent, et depuis que les hommes se sont attroupés
+en nations, l'argent a été une religion universelle,
+un culte éternel; ensuite, le monde actuel ne va pas
+mal du tout. Pour quelques gens blasés qui regrettent
+de ne pas avoir tué une femme ou deux, il se rencontre
+bon nombre de gens passionnés qui aiment sincèrement.
+Pour n'être pas scandaleux, l'amour se continue
+assez bien, et ne laisse guère chômer que les vieilles
+filles... encore!... Bref! les existences sont tout aussi
+dramatiques en temps de paix qu'en temps de troubles...
+Je vous remercie de votre guerre civile. Moi!
+j'ai précisément assez de rentes sur le grand-livre
+pour aimer cette vie étroite, l'existence avec les soies,
+les cachemires, les tilburys, les peintures sur verres,
+les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent
+la dégénérescence d'une civilisation...</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur a raison.... dit une dame. Il y a
+des situations secrètes de la vie la plus vulgaire en
+apparence qui peuvent comporter des aventures tout
+aussi intéressantes que celles de l'évasion.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais
+une des premières consultations que...</p>
+
+<p>&mdash;Racontez!...</p>
+
+<p>&mdash;Racontez!...</p>
+
+<p>Ce fut un cri général, dont le docteur fut très
+flatté.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la prétention de vous intéresser autant
+que monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Connu!... dit un peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Assez... Dites, cria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Un soir, dit-il, après avoir laissé échapper un
+geste de modestie et un sourire, j'allais me coucher,
+fatigué de ces courses énormes que nous autres, pauvres
+médecins, faisons à pied, presque pour l'amour de
+Dieu, pendant les premiers jours de notre carrière,
+lorsque ma vieille servante vint me dire qu'une dame
+désirait me parler. Je répondis par un signe, et sur-le-champ
+l'inconnue entra dans mon cabinet. Je la fis
+asseoir au coin de ma cheminée, et restai vis-à-vis
+d'elle, à l'autre coin, en l'examinant avec cette curiosité
+physiologique particulière aux gens de notre
+profession, quand ils prennent la science en amour.
+Je n'ai pas souvenance d'avoir rencontré dans le cours
+de ma vie une femme qui m'ait aussi fortement impressionné
+que je le fus par cette dame. Elle était jeune,
+simplement mise, médiocrement belle cependant, mais
+admirablement bien faite. Elle avait une taille très
+cambrée, un teint à éblouir et des cheveux noirs
+très-abondans. C'était une figure méridionale, tout
+empreinte de passions, dont les traits avaient peu de
+régularité, beaucoup de bizarrerie même, et qui tirait
+son plus grand charme de la physionomie; néanmoins,
+ses yeux vifs avaient une expression de tristesse, qui
+en détruisait l'éclat.</p>
+
+<p>Elle me regardait avec une sorte d'inquiétude, et
+je fus extrêmement intéressé par l'hésitation que trahirent
+ses premières paroles et ses manières. Elle allait
+faire violence à sa pudeur, et j'attendais une de ces
+confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitués,
+mais qui n'en sont pas moins honteuses pour les
+malades, lorsque, se levant avec brusquerie, elle me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise
+du hasard auquel j'ai du de connaître votre nom,
+votre caractère et votre talent.</p>
+
+<p>A son accent, je reconnus une Marseillaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, reprit-elle, mariée depuis trois mois à
+Monsieur de... chef d'escadron dans les grenadiers
+de la garde; c'est un homme violent et d'une jalousie
+de tigre. Depuis six mois je suis grosse...</p>
+
+<p>En prononçant cette phrase à voix basse, elle eut
+peine à dissimuler une contraction nerveuse qui crispa
+son larynx.</p>
+
+<p>&mdash;J'appartiens, reprit-elle en continuant, à l'une
+des premières familles de Marseille; ma mère est madame
+de...</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, dit le docteur en s'interrompant
+et nous regardant à la ronde, que je ne puis pas
+vous dire les noms...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dix-huit ans, monsieur, dit-elle; j'étais
+promise depuis deux ans à l'un de mes cousins, jeune
+homme riche et fort aimable, mais appartenant à une
+famille exclusivement commerçante, la famille de ma
+mère. Nous nous aimions beaucoup... Il y a huit
+mois, M. de... mon mari, vint à Marseille; il est
+neveu de l'ancienne duchesse de... et, favori de l'empereur,
+il est promis à quelque haute fortune militaire:
+tout cela séduisit mon père. Malgré mon inclination
+connue, mon mariage avec le comte de... fut décidé.
+Ce manque de foi brouilla les deux familles. Mon père
+redoutant la violence du caractère marseillais, craignit
+quelque malheur; il voulut conclure cette affaire
+à Paris, où se trouvait la famille de M. de... Nous
+partîmes.</p>
+
+<p>A la seconde couchée, au milieu de la nuit, je fus
+réveillée par la voix de mon cousin, et&mdash;je vis sa tête
+près de la mienne... Le lit où couchaient mon père et
+mère était à trois pas du mien; rien ne l'avait
+arrêté. Si mon père s'était réveillé, il lui aurait brûlé
+la cervelle... Je l'aimais...&mdash;c'est tout vous dire.</p>
+
+<p>Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu
+les sons creux qui sortent de la poitrine des agonisans;
+mais j'avoue que ce soupir de femmes, ce repentir
+poignant, mêlé de résignation, cette terreur produite
+par un moment de plaisir, dont le souvenir semblait
+briller dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont
+pour ainsi dire aguerri tout à coup aux expressions les
+plus vives de la souffrance. Il y a des jours où j'entends
+encore ce soupir, et il me donne toujours une
+sensation de froid intérieur, lorsque ma mémoire est
+fidèle.</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux
+sur moi, mon mari revient d'Allemagne. Il me sera
+impossible de lui cacher l'état dans lequel je suis, et
+il me tuera, monsieur; il n'hésitera même pas. Mon
+cousin se brûlera la cervelle ou provoquera mon mari.
+Je suis dans l'enfer...</p>
+
+<p>Elle dit cette phrase avec un calme effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Adolphe est tenu fort sévèrement; son père
+et sa mère lui donnent peu d'argent pour son entretien;
+ma mère n'a pas la disposition de sa fortune;
+de mon côté, moi, je ne possède rien; cependant,
+entre nous trois, nous avons trouvé 4,000 francs...</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets
+de banque et me les présentant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame?... lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, reprit-elle en paraissant
+étonnée de ma question, je viens vous supplier de
+sauver l'honneur de deux familles, la vie de trois personnes
+et celle de ma mère, aux dépens de mon malheureux
+enfant...</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez pas, lui dis-je avec sang froid.</p>
+
+<p>J'allai prendre le Code.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, madame, repris-je en montrant une
+page qu'elle n'avait sans doute pas lue, vous m'enverriez
+à l'échafaud. Vous me proposez un crime que
+la loi punit de mort, et vous seriez vous-même condamnée
+à une peine plus terrible peut-être que ne
+l'est la mienne... Mais, la justice ne serait pas si sévère,
+que je ne pratiquerais pas une opération de ce
+genre; elle est presque toujours un double assassinat;
+car il est rare que la mère ne périsse pas aussi. Vous
+pouvez prendre un meilleur parti... Pourquoi ne fuyez-vous
+pas?... Allez en pays étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais déshonorée...</p>
+
+<p>Elle me fit encore quelques instances, mais doucement
+et avec un sourd accent de désespoir. Je la renvoyai...</p>
+
+<p>Le surlendemain, vers huit heures du matin, elle
+revint. En la voyant entrer dans mon cabinet, je lui
+fis un signe de dénégation très-péremptoire; mais elle
+se jeta si vivement à mes genoux que je ne pus l'en
+empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez!... s'écria-t-elle, voici dix mille francs!...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! madame, répondis-je, cent mille, un million
+même, ne me convertiraient pas au crime... Si je
+vous promettais mon secours dans un moment de faiblesse,
+plus tard, au moment d'agir, la raison me reviendrait,
+et je manquerais à ma parole. Ainsi retirez-vous.</p>
+
+<p>Elle se releva, s'assit, et fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis morte!... s'écria-t-elle. Mon mari revient
+demain...</p>
+
+<p>Elle tomba dans une espèce d'engourdissement; et
+puis, après sept ou huit minutes de silence, elle me
+jeta un regard suppliant; je détournai les yeux; elle
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, monsieur!...</p>
+
+<p>Et disparut.</p>
+
+<p>Cet horrible poème de mélancolie m'oppressa pendant
+toute la journée... J'avais toujours devant moi
+cette femme pâle, et je lisais toujours les pensées
+écrites dans son dernier regard.</p>
+
+<p>Le soir, au moment où j'allais me coucher, une
+vieille femme en haillons, et qui sentait la boue des
+rues, me remit une lettre écrite sur une feuille de
+papier gras et jaune; les caractères, mal tracés, se lisaient
+à peine, et il y avait de l'horreur et dans ce
+message et dans la messagère.</p>
+
+<p>«J'ai été massacrée par le chirurgien malhabile
+d'une maison de prostitution, car je n'ai trouvé de
+pitié que là; mais je suis perdue. Une hémorragie affreuse
+a été la suite de cet acte de désespoir. Je suis,
+sous le nom de Mme Lebrun, à l'hôtel de Picardie,
+rue de Seine. Le mal est fait. Aurez-vous maintenant
+le courage de venir me visiter, et de voir s'il y a
+pour moi quelque chance de conserver la vie?...</p>
+
+<p>Écouterez-vous mieux une mourante?...</p>
+
+<p>Un frisson de fièvre passa sur ma colonne vertébrale.
+Je jetai la lettre au feu, puis me couchai; mais
+je ne dormis pas; je répétai vingt fois et presque mécaniquement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la malheureuse...</p>
+
+<p>Le lendemain, après avoir fait toutes mes visites,
+j'allai, conduit par une sorte de fascination, jusqu'à
+l'hôtel que la jeune femme m'avait indiqué. Sous prétexte
+de chercher quelqu'un dont je ne savais pas
+exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations,
+et le portier me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, nous n'avons personne de ce
+nom-là. Hier il est bien venu une jeune femme; mais
+elle ne restera pas longtemps ici... Elle est morte ce
+matin à midi...</p>
+
+<p>Je sortis avec précipitation, et j'emportai dans mon
+coeur un souvenir éternel de tristesse et de terreur. Je
+vois passer peu de corbillards seuls et sans parens à
+travers Paris sans penser à cette aventure, et chaque
+fois j'y découvre de nouvelles sources d'intérêt. C'est
+un drame à cinq personnages, dont, pour moi, les
+destinées inconnues se dénouent de mille manières,
+et qui m'occupent souvent pendant des heures entières...</p>
+
+<p>Nous restâmes silencieux. Le docteur avait conté
+cette histoire avec un accent si pénétrant, ses gestes
+furent si pittoresques et sa diction si vive, que nous
+vîmes successivement et l'héroïne et le char des pauvres
+conduit par les croque-morts, allant au trot vers
+le cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant la campagne de 1812, nous dit alors
+un colonel d'artillerie, j'ai été, comme le docteur, le
+témoin ou plutôt la cause involontaire d'un malheur
+qui a beaucoup d'analogie avec celui dont il vient de
+nous parler. Il s'agit aussi d'une femme mariée; mais
+si le résultat est à peu près le même, il y existe entre
+les deux faits de notables différences.</p>
+
+
+
+<p>Lorsque nous arrivâmes à la Bérésina, il n'y avait
+plus, comme vous le savez, ni discipline ni obéissance
+militaire. Tous les rangs étaient confondus à
+l'armée; l'armée n'était même plus qu'un ramas
+d'hommes de toutes nations, qui allait instinctivement
+du nord au midi... Les soldats chassaient de leurs
+foyers un général en haillons et pieds nus, quand il
+n'apportait ni bois ni vivres. Après le passage de cette
+célèbre rivière, le désordre ne fut pas moindre.</p>
+
+<p>Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres,
+sans argent, des marais de Zembin, et j'allais cherchant
+une maison où l'on voulût bien me recevoir.
+N'en trouvant pas, ou chassé de celles que je rencontrais,
+j'aperçus heureusement vers le soir une mauvaise
+petite ferme de Pologne, dont rien ne pourrait
+vous donner une idée, à moins que vous n'ayez vu
+les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les
+plus pauvres métairies de la Bretagne. Ces habitations
+consistent en une seule chambre partagée dans un
+bout par une cloison en planches, et la plus petite
+pièce sert de magasin à fourrages. L'obscurité du crépuscule
+me permettait de voir de loin une légère fumée
+qui s'échappait de cette maison.</p>
+
+<p>Espérant y trouver des camarades plus compatissans
+que ceux auxquels je m'étais adressé jusqu'alors,
+je marchai courageusement jusqu'à la ferme. En y
+entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers,
+parmi lesquels une femme, spectacle assez ordinaire,
+mangeaient des pommes de terre, de la chair de
+cheval grillée sur des charbons et des betteraves gelées.
+Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines
+d'artillerie du premier régiment, dans lequel
+j'avais servi.</p>
+
+<p>Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui
+m'aurait fort étonné de l'autre côté de la Bérésina;
+mais en ce moment le froid était moins intense; mes
+camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient;
+et la salle, jonchée de bottes de paille, leur
+offrait la perspective d'un bon coucher, d'une nuit de
+délices. Nous n'en demandions pas tant alors. Ils
+pouvaient être philanthropes sans danger. Je me mis à
+manger en m'asseyant sur une botte de fourrage.</p>
+
+<p>Au bout de la table, du côté de la porte par laquelle
+on communiquait avec la petite pièce pleine de
+paille et de foin, se trouvait mon ancien colonel,
+un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais
+rencontrés dans tout le ramassis d'hommes qu'il
+m'a été permis de voir. Il était Italien. Or toutes les
+fois que la nature humaine est belle dans les contrées
+méridionales, alors elle est sublime. Je ne sais si vous
+avez remarqué la singulière blancheur des Italiens
+quand ils sont blancs...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est bien vrai, s'écria une dame; les cheveux
+noirs et bouclés d'une tête italienne en font valoir
+le teint, et il y a dans le caractère de la beauté
+transalpine je ne sais quelle perfection inexplicable...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, ma chère, dit la maîtresse du logis; allez,
+allez...</p>
+
+<p>L'imprudente interlocutrice rougit et se tut.</p>
+
+<p>Il y avait toute une révélation dans ce peu de paroles,
+dites avec une vivacité décente qui peignait les
+profondes observations de l'amour. Nous regardâmes
+tous la jeune étourdie avec une malice douce, la malice d'artistes très indulgens de leur nature.</p>
+
+<p>Pour la tirer de peine, le narrateur reprit vivement:</p>
+
+<p>Lorsque je lus le fantastique portrait que Charles
+Nodier nous a tracé du colonel Oudet, j'ai retrouvé
+mes propres sensations dans chacune de ses phrases élégantes
+et passionnées. Italien, comme la plupart des
+officiers qui composaient son régiment, emprunté, du
+reste, par l'empereur à l'armée d'Eugène, mon colonel
+était un homme de haute taille;&mdash;il avait bien
+huit à neuf pouces,&mdash;admirablement proportionné,
+un peu gros peut-être, mais d'une vigueur prodigieuse,
+et leste, découplé comme un lévrier. Il avait des cheveux
+noirs à profusion, un teint blanc comme celui
+d'une femme, de petites mains, un joli pied, une
+bouche gracieuse, un nez aquilin, dont les lignes
+étaient minces et dont le bout se pinçait naturellement
+et blanchissait quand il était en colère, ce qui
+arrivait souvent, car il était d'une irascibilité qui
+passe toute croyance.</p>
+
+<p>Personne ne restait calme près de lui. Moi, je ne
+le craignais pas, mais uniquement parce qu'il m'avait
+pris dans une singulière amitié, et que, de moi, il
+prenait tout en gré. Je l'ai vu dans des colères dont
+rien ne saurait donner l'idée. Alors, son front se
+crispait et ses muscles dessinaient au milieu de son
+front un <i>delta</i>, ou, pour mieux dire, le fer à cheval
+de Redgauntlet, qui tous terrifiait encore plus peut-être
+que les éclairs magnétiques de ses yeux bleus;
+tout son corps tressaillait; et sa force, déjà si grande
+à l'état normal, devenait presque sans bornes. Il
+grasseyait beaucoup; et sa voix, au moins aussi puissante
+que celle d'Oudet, jetait une incroyable richesse
+de son dans la syllabe ou dans la consonne sur laquelle
+tombait ce grasseyement. Si ce vice de prononciation
+était une grâce chez lui dans certains momens, lorsqu'il
+commandait la manoeuvre ou qu'il était ému,
+vous ne sauriez imaginer quelle sécurité de puissance
+exprimait cette accentuation si vulgaire à Paris; il
+faudrait l'avoir entendu.</p>
+
+<p>Lorsque le colonel était tranquille, ses yeux bleus
+peignaient une douceur angélique; son front pur avait
+une expression pleine de charme. A une parade il n'y
+avait pas à l'armée d'Italie d'homme qui pût lutter
+avec lui; d'Orsay lui-même, le beau d'Orsay fut
+vaincu par notre colonel lors de la dernière revue passée
+par Napoléon avant d'entrer en Russie.</p>
+
+<p>Tout était opposition chez cet homme privilégié.
+La passion vit par les contrastes: aussi ne me demandez
+pas s'il exerçait sur les femmes ces irrésistibles influences
+auxquelles leur nature se plie comme la matière
+vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par
+une singulière fatalité, un observateur se rendrait
+peut-être compte de ce phénomène, il avait peu de
+femmes, ou négligeait d'en avoir.</p>
+
+<p>Pour vous donner une idée de sa violence, je vais
+vous dire en deux mots ce que je lui ai vu faire dans
+un paroxisme de colère.</p>
+
+<p>Nous montions avec nos canons un chemin très-étroit,
+bordé d'un côté par un talus assez haut, et de
+l'autre par des bois. Au milieu du chemin, nous
+nous rencontrâmes avec un autre régiment d'artillerie,
+à la tête duquel était le colonel. Ce colonel veut
+faire reculer le capitaine de notre régiment, qui se
+trouvait en tête de la première batterie; celui-ci s'y
+refuse; l'autre fait signe à sa première batterie d'avancer;
+et malgré le soin que le conducteur mit à se
+jeter sur le bois, la roue du premier canon prit la
+jambe droite de notre capitaine et la lui brisa, en le
+renversant de l'autre côté de son cheval. Tout cela fut
+l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait à une
+faible distance, il devina la querelle, accourut au
+grand galop en passant à travers les pièces et le bois
+au risque de se jeter les quatre fers en l'air, et arriva
+sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment
+où notre capitaine criait:&mdash;A moi!... en tombant.</p>
+
+<p>Non, notre colonel italien n'était plus un homme!... Il
+avait de l'écume à la bouche; il grondait comme
+un lion; hors d'état de prononcer une parole et même
+un cri, il fit un signe effroyable à son antagoniste,
+en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrèrent.
+En deux secondes, nous vîmes son adversaire
+à terre, la tête fendue en deux. Les autres reculèrent,
+ah! fistre! et bon train!...</p>
+
+<p>Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait
+manqué de tuer, et qui jappait dans le bourbier, où
+la roue du canon l'avait jeté, avait pour femme une
+ravissante Italienne de Messine, qui était la maîtresse
+de notre colonel. Cette circonstance avait augmenté
+sa fureur; car ce mari lui appartenait, faisait partie
+de son bagage, et il devait le défendre comme une
+chose à lui.</p>
+
+<p>Or ce capitaine était en face de moi, dans la cabane
+où je reçus un si favorable accueil; et sa femme
+se trouvait à l'autre bout de la table, vis-à-vis le colonel.
+Elle se nommait Rosina. C'était une petite
+femme, fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs
+et fendus en amande, toutes les ardeurs du soleil de
+la Sicile. Quoiqu'elle fût en ce moment dans un déplorable
+état de maigreur; qu'elle eût les joues couvertes
+de poussière comme un fruit exposé aux intempéries
+d'un grand chemin; qu'elle fût vêtue de
+haillons, fatiguée par les marches; que ses cheveux
+en désordre et collés ensemble fussent entièrement cachés
+sous un morceau de châle en marmotte, il y avait
+encore de la femme chez elle; ses mouvemens étaient
+jolis; sa bouche rose et chiffonnée, ses dents blanches,
+les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la
+misère, le froid, l'incurie, n'avaient pas tout-à-fait dénaturés,
+parlaient encore d'amour à qui pouvait penser
+à une femme. C'était, du reste, une de ces natures
+frêles en apparence, mais nerveuses, pleines de force
+et construites pour la passion.</p>
+
+<p>Le mari, gentilhomme piémontais, était petit; sa
+figure annonçait une bonhomie goguenarde, s'il est
+permis d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il
+paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre sa
+femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais
+ce laisser-aller aux moeurs italiennes ou à quelque
+secret de ménage; mais il y avait dans la physionomie
+de cet homme un trait qui m'inspirait toujours une involontaire
+défiance. Sa lèvre inférieure était mince et
+s'abaissait aux deux extrémités, au lieu de se relever,
+ce qui me semblait trahir un fonds de cruauté dans ce
+caractère, en apparence flegmatique et paresseux.</p>
+
+<p>Vous devez bien imaginer que la conversation n'était
+pas très-brillante lorsque j'arrivai. Mes camarades,
+fatigués, mangeaient en silence. Naturellement
+ils me firent quelques questions, et nous nous racontâmes
+nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions
+sur la campagne, sur les généraux, sur leurs
+fautes, sur les Russes et le froid.</p>
+
+<p>Un moment après mon arrivée, le colonel, ayant
+fini son maigre repas, s'essuya les moustaches, nous
+souhaita le bonsoir, et jetant son regard à l'Italienne:</p>
+
+<p>&mdash;Rosina?... lui dit-il.</p>
+
+<p>Puis, sans attendre sa réponse, il alla se coucher
+dans la petite grange aux fourrages.</p>
+
+<p>Le sens de l'interpellation du colonel était facile à
+saisir; aussi la jeune femme laissa-t-elle échapper un
+geste indescriptible qui peignait tout à la fois, et la
+contrariété qu'elle devait éprouver à voir sa dépendance
+affichée, sans aucun respect humain, et l'offense
+faite à sa dignité de femme, ou à son mari; puis, il y
+eut aussi dans la crispation rapide des traits, de son
+visage, dans le rapprochement violent de ses sourcils,
+une sorte de pressentiment: elle eut peut-être une
+prévision de sa destinée. Rosina resta tranquillement à
+table; mais un instant après, et vraisemblablement
+lorsque le colonel fut couché dans son lit de foin ou
+de paille, il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Rosina?...</p>
+
+<p>L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement
+interrogatif que ne l'avait été l'autre. Le grasseyement
+du colonel et le nombre que la langue italienne
+permet de donner aux voyelles et aux finales,
+peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volonté
+de cet homme.</p>
+
+<p>Rosina pâlit, mais elle se leva, passa derrière nous,
+et rejoignit le colonel.</p>
+
+<p>Tous mes camarades gardèrent un profond silence;
+mais moi, malheureusement, je me mis à rire après
+les avoir tous regardés, et mon rire se répéta de bouche
+en bouche.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tu ridi?...</i> dit le mari.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon camarade, lui répondisse en redevenant
+sérieux, j'avoue que j'ai eu tort... Je te demande
+mille fois pardon, et si tu n'es pas content des
+excuses que je te fais, je suis prêt à te rendre raison...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!... reprit-il
+froidement.</p>
+
+<p>Là-dessus, nous nous couchâmes dans la salle; et
+bientôt nous nous endormîmes tous d'un profond
+sommeil.</p>
+
+<p>Le lendemain, chacun, sans éveiller son voisin, sans
+chercher un compagnon de voyage, se mit en route à sa
+fantaisie, avec cette espèce d'égoïsme qui a fait de
+notre déroute un des plus horribles drames de personnalité,
+de tristesse et d'horreur, qui jamais se soit
+passé sous le ciel.</p>
+
+<p>Cependant, à sept ou huit cents pas de notre gîte,
+nous nous retrouvâmes presque tous, et nous marchâmes
+ensemble, comme des oies conduites en troupe
+par le despotisme aveugle d'un enfant: une même nécessité
+nous poussait.</p>
+
+<p>Arrivés à un petit monticule d'où l'on pouvait encore
+apercevoir la ferme où nous avions passé la nuit,
+nous entendîmes des cris qui ressemblaient au rugissement
+des lions dans le désert, au mugissement des
+taureaux; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer
+à rien de connu. Néanmoins nous distinguâmes
+un faible cri de femme mêlé à cette horrible
+et sinistre râle. Nous nous retournâmes tous, en proie
+à je ne sais quel sentiment de frayeur; alors nous
+ne vîmes plus la maison; mais un vaste bûcher. L'habitation
+était tout en flammes, et des tourbillons de fumée,
+enlevés par le vent, nous apportaient et les sons
+rauques et je ne sais quelle vapeur forte.</p>
+
+<p>A quelques pas de nous marchait le capitaine; il venait
+tranquillement se joindre à notre caravane...</p>
+
+<p>Nous le contemplâmes tous en silence, car nul n'osa
+l'interroger; mais lui, devinant notre curiosité, tourna
+sur sa poitrine l'index de la main droite; et, de la
+gauche, montrant l'incendie:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Son'io!</i> dit-il... Ç'est moi!...</p>
+
+<p>Nous continuâmes à marcher, sans lui faire une
+seule observation.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes vos histoires sont épouvantables!... dit
+la maîtresse du logis, et vous me causerez cette nuit
+des cauchemars affreux. Vous devriez bien dissiper
+les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant
+quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant
+vers un homme gros et gras, homme de beaucoup
+d'esprit et qui devait partir pour l'Italie, où l'appelaient
+des fonctions diplomatiques.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de... reprit-il en souriant, la femme
+d'un ancien ministre de la marine sous Louis XVI, se
+trouvait au château de... où j'avais été passer les vacances
+de l'année 180... Elle était encore belle, malgré
+trente-huit ans avoués, et en dépit des malheurs
+qu'elle avait essuyés pendant la révolution. Appartenant
+à l'une des meilleures maisons de France, elle
+avait été élevée dans un couvent. Ses manières, pleines
+de noblesse et d'affabilité, étaient empreintes d'une
+grâce indéfinissable. Je n'ai connu qu'à elle une certaine manière
+de marcher qui imprimait autant de
+respect qu'elle inspirait de désirs. Elle était grande,
+bien faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet
+qu'elle devait produire sur un petit garçon de treize
+ans: c'était alors mon âge. Sans avoir précisément
+peur d'elle, je la regardais avec une inquiétude désireuse
+et avec de vagues émotions qui ressemblaient aux
+tressaillemens de la crainte.</p>
+
+<p>Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile
+de rendre compte, sept ou huit des dames qui habitaient
+le château se trouvèrent seules, sur les onze
+heures du soir, devant un de ces feux qui ne sont ni
+pétillans ni éteints, mais dont la chaleur moite dispose
+peut-être à une causerie plus intime, en communiquant
+aux fibres une sorte d'épanouissement qui les
+béatifie.</p>
+
+<p>Madame de... jeta un regard d'espion sur les hauts
+lambris et les vieilles tapisseries de l'immense salon.
+Ses grands yeux noirs tombèrent sur un coin passablement
+obscur où j'étais tapi derrière une duchesse
+aux pieds contournés: ce fut comme un regard de
+feu; mais elle ne me vit pas. J'étais resté coi en entendant
+ces dames raconter, <i>sotto voce</i>, des histoires
+auxquelles je ne comprenais rien; mais les rires de
+bon aloi qui terminaient chaque narration avaient piqué
+ma curiosité d'enfant.</p>
+
+<p>A votre tour, avaient dit en choeur les châtelaines
+à madame de... allons, contez-nous comment...</p>
+
+<p>Elle conservait peut-être une vague inquiétude de
+m'avoir vu jouant auprès d'elle; elle se leva, comme
+pour faire le tour du meuble énorme derrière lequel
+j'étais tapi; mais une vieille dame, plus impatiente
+que les autres, lui prit la main en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le petit est couché, ma chère; d'ailleurs,
+voudriez-vous paraître plus prude que nous...</p>
+
+<p>Alors la belle dame de... toussa, ses yeux se baissèrent
+souvent, et elle commença ainsi:</p>
+
+<p>«J'étais au couvent de... et je devais en sortir au
+bout de trois jours pour épouser M. le comte de F...
+mon mari. Mon bonheur futur, envié par quelques
+unes de mes compagnes, donnait lieu pour la
+vingtième fois à des conjectures que je vous épargne,
+puisque d'après vos récits vous vous en êtes toutes
+occupées en temps et lieu.</p>
+
+<p>»Trois jeunes personnes de mon âge et moi, qui
+ne pouvions pas faire ensemble soixante-dix ans,
+étions groupées devant la fenêtre d'un corridor, d'où
+l'on voyait ce qui se passait dans la cour du couvent.
+Depuis une heure environ, nos jeunes imaginations
+avaient cultivé le champ des suppositions d'une manière
+si folle et si innocente, je vous jure, qu'il nous
+était impossible de déterminer en quoi consistait le
+mariage; mes idées étaient même devenues si vagues
+que je ne savais plus sur quoi les fixer.</p>
+
+<p>»Une soeur de trente à quarante ans, qui nous
+avait prises en amitié, vint à passer; c'était, autant
+que je me le rappelle, la fille d'un campagnard fort
+riche: elle avait été mise au couvent dès sa jeunesse,
+soit pour avantager son frère, soit à cause d'une aventure
+qu'elle ne racontait qu'à son honneur et gloire.
+Mademoiselle de Langeac, qui était plus libre qu'aucune
+de nous avec elle, l'arrêta et lui exposa assez
+[Note du transcripteur: mot illisible] ment le danger qu'il pouvait y avoir pour
+moi d'ignorer les conditions de la nature humaine.</p>
+
+<p>La religieuse avisa dans la cour un maudit animal
+qui revenait du marché, et qui dans le moment,
+par la fierté de son allure, la puissance de développement
+de tout son être, formait la plus brillante définition
+du mariage que l'on pût donner.</p>
+
+<p>Là, le groupe féminin se rapprocha, madame de...
+parla à voix basse, les dames chuchotèrent et tous les
+yeux brillèrent comme des étoiles; mais je ne pus entendre
+de la réponse de la religieuse que deux mots latins,
+employés par la belle dame, et qui étaient, je
+crois: <i>Ecce homo!...</i></p>
+
+<p>A cet aspect, reprit madame de... dont la voix
+remonta insensiblement au diapason doux et clair qui
+avait donné le ton aux juvéniles confidences de ces
+dames, je manquai de me trouver mal. Je pâlis en regardant
+mademoiselle de Fiennes que j'aimais beaucoup,
+et la terreur que j'ai ressentie depuis en pensant
+au jour où je devais monter sur l'échafaud n'est
+pas comparable à celle dont je fus la proie en songeant
+à la première nuit de mes noces. Je croyais être
+faite autrement que toutes les femmes. Je n'osais
+parler à ma mère; je regardais le comte avec un curieux
+effroi, sans en être plus instruite. Je ne vous dirai
+pas toutes les pensées martyrisantes dont je fus assaillie;
+l'idée d'un pareil supplice a été jusqu'à me
+faire rester, la veille de mon mariage, à tenir pendant
+environ une heure le bouton doré qui servait à ouvrir
+la porte de la chambre où dormait ma mère, sans pouvoir
+me décider à entrer, à la réveiller et à lui faire
+part de l'impossibilité où me mettait la nature d'être
+femme un jour.</p>
+
+<p>»Bref! je fus menée plus morte que vive dans la
+chambre nuptiale...»</p>
+
+<p>Ici madame de... ne put s'empêcher de sourire, et
+elle ajouta, non sans quelque mine de sainte ni-touche:</p>
+
+<p>«Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien
+fait, et que la pauvre bécasse de religieuse avait essayé,
+comme Garo, de mettre des citrouilles à un
+chêne.»</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires
+gaies commencent ainsi, comment finiront-elles?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur n'a jamais pu rien conter sans y
+mettre un trait un peu trop vif, et vraiment je le redoute.
+J'espère toujours qu'il s'est corrigé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais où est le mal?... demanda naïvement le narrateur.
+Aujourd'hui vous voulez rire, et vous nous
+interdisez toutes les sources de la gaîté franche qui
+faisait les délices de nos ancêtres. Otez les tromperies
+de femmes, les ruses de moines, les aventures un peu
+breneuses de Verville et de Rabelais, où sera le rire?...
+Vous avez remplacé cette poétique par celle des calembours
+d'Odry!... Est-ce un progrès?... Aujourd'hui
+nous n'osons plus rien!... A peine une honnête
+femme permettrait-elle à son amant de lui raconter la
+bonne histoire du cocher de fiacre disant à une dame:
+<i>Voulez-vous trinquer?</i>... Il n'y a rien de possible
+avec des moeurs aussi tacitement libertines; car je
+trouve vos pièces de théâtre et vos romans plus gravement
+indécens que la crudité de Brantôme, chez lequel
+il n'y a ni arrière-pensée ni préméditation. Le
+jour où nous avons donné de la chasteté au langage,
+les moeurs avaient perdu la leur.</p>
+
+<p>&mdash;La philanthropie a ruiné le conte!... reprit un
+vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... dit la femme d'un peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il
+vous fasse rire d'un malheur, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Paradoxe!... s'écria un journaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les
+sots se servent trop souvent de ce mot-là, quand ils
+ne peuvent pas répondre, pour qu'un homme d'esprit
+l'emploie.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient
+enterrer dans les églises. Alors il y avait un intervalle
+entre l'enterrement réel et le convoi, parce
+que la tombe n'était pas toujours prête à recevoir le
+mort. Cet inconvénient avait obligé les curés de Paris
+à faire garder pendant un certain laps de temps les
+cercueils dans une chapelle où se trouvait un sépulcre
+postiche. C'était en quelque sorte un vestibule où les
+morts attendaient. Il y avait un prêtre de garde près
+de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les
+prières de surérogation qui se disaient pendant la nuit
+ou pendant le jour qui s'écoulait entre l'enterrement
+factice et l'inhumation définitive. Excusez-moi de
+vous donner ces détails; mais aujourd'hui, pour beaucoup
+de personnes, ils sont de l'histoire...</p>
+
+<p>Un pauvre prêtre, nouveau venu à Saint-Sulpice,
+débuta dans l'emploi de garder les morts... Un vieux
+maître des requêtes de l'hôtel avait été enterré la matin.
+Au commencement de la nuit, le prêtre de province
+fut installé dans la chapelle, et chargé de dire
+les prières à la lueur des cierges. Le voilà seul, au
+coin d'un pilier, dans cette grande église. Il dit un
+psaume, et quand le psaume est fini:</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan!...</p>
+
+<p>Il entend trois petits coups frappés faiblement.</p>
+
+<p>Les oreilles lui tintent; il regarde la voûte, les dalles,
+les piliers... et finit par croire que ses confrères veulent
+lui jouer quelque tour, comme cela se fait dans les
+couvens pour les novices. Alors il se remet à dépêcher
+un autre psaume; et de verset en verset:</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan! pan!</p>
+
+<p>La prêtre répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! frappe!... Je t'en casse!...</p>
+
+<p>Enfin les coups diminuèrent, et ne se firent plus
+entendre que de loin à loin.</p>
+
+<p>Vers le matin, un vieux prêtre vint relever de faction
+le débutant. Celui-ci lui donne le livre, la chaise,
+et s'en va.</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan! pan!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça?... demanda le vieux
+prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est rien, répondit le nouveau; c'est le
+mort qui a un tic...</p>
+
+<p>&mdash;Je croirais volontiers que ce mot est vrai... dit
+un professeur d'histoire. Il est saturé de cet esprit rustique
+si précieux chez les vieux auteurs, et qui se retrouve
+souvent peut-être chez le paysan. Ce prêtre
+venait d'en-deçà la Loire... Le villageois est une nature
+admirable. Quand il est bête, il va de pair avec l'animal;
+mais quand il a des qualités, elles sont exquises;
+malheureusement personne ne l'observe. Il a
+fallu je ne sais quel hasard pour que Goldsmith ait fait
+<i>le Vicaire de Vakefield</i>. Aussi la vie campagnarde
+et paysanne attend un historien.</p>
+
+<p>&mdash;Votre observation me rappelle, dit un ancien
+fonctionnaire impérial, un trait qui peut servir de
+preuve à votre opinion. Il donne tout-à-fait l'idée
+d'un homme trempé comme devait l'être le paysan
+du Danube.</p>
+
+<p>En 1813, lors des dernières levées d'hommes dont
+Napoléon eut besoin, et que les préfets firent avec une
+rigueur qui contribua peut-être à la première chute de
+l'empire, le fils d'un pauvre métayer des environs
+d'une ville que je ne vous nommerai pas, car ce serait
+vous désigner le préfet, refusa de partir, et disparut.</p>
+
+<p>Les premières sommations exécutées, l'on en vint
+aux mesures de rigueur contre le père et la mère. Enfin
+un matin, le préfet, ennuyé de voir cette affaire
+traîner en longueur, mande le père devant lui.</p>
+
+<p>Le paysan vint à la préfecture; et là, le secrétaire
+général d'abord, puis le préfet lui-même, essayèrent
+par des paroles de persuasion de convertir à l'évangile
+impérial le père du réfractaire, et de lui arracher le
+secret de la retraite où son fils était caché.</p>
+
+<p>Ils échouèrent contre le système de dénégation dans
+lesquels les paysans se renferment avec l'instinct de
+l'huître, qui défie ses agresseurs à l'abri de sa rude
+écaille. Des douceurs, le préfet et son secrétaire passèrent
+aux menaces, et ils se mirent très-sérieusement
+en colère, et rudoyèrent le pauvre homme, qui les regardait
+avec un grand flegme, en tortillant son chapeau
+à bords rabattus.</p>
+
+<p>&mdash;Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait
+le secrétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais bien, monseigneur, répondait le
+paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Il me le faut mort ou vif, s'écria le préfet, en
+forme de conclusion.</p>
+
+<p>Là dessus le père s'en revint désolé chez lui; car il
+ne savait réellement pas où était son fils et se doutait
+bien de ce qui allait arriver.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain, il vit dès le matin, en allant
+aux champs, le chapeau bordé d'un gendarme qui galopait
+le long des haies, et que le préfet envoyait loger
+chez lui, jusqu'à ce que le réfractaire se fût retrouvé.</p>
+
+<p>Il fallut donc chauffer, blanchir, éclairer le garnisaire
+et le nourrir son cheval et lui. Le paysan y mangea
+ses économies, vendit la croix d'or, les boucles
+d'oreilles, de souliers, les agrafes d'argent et les hardes
+de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa
+maison.</p>
+
+<p>Avant de vendre la maison et le morceau de terre
+dont elle était environnée, il y eut une horrible dispute
+entre la femme et le mari, celui-ci prétendait
+qu'elle savait où était son fils... Le gendarme fut
+obligé de mettre le holà, au moment où le paysan
+s'emporta, car il avait pris son sabot pour le jeter à la
+tête de sa femme.</p>
+
+<p>Depuis cette soirée, le garnisaire ayant pitié de ces
+deux malheureux menait son cheval paître le long des
+chemins et dans les prés communaux. Quelques voisins
+se cotisèrent pour lui fournir de l'avoine et de la
+paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la
+viande, et l'on s'entendait pour soutenir ce pauvre
+ménage. Le paysan avait parlé de se pendre.</p>
+
+<p>Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le
+dîner du gendarme, le père du réfractaire était allé
+dès le matin dans une forêt voisine pour ramasser des
+branches mortes et faire provision de bois.</p>
+
+<p>A la nuit, il aperçut dans un fourré, près des habitations,
+une masse blanche, et ayant été voir ce que
+cela pouvait être, il reconnut son fils. Il était mort de
+faim, et avait encore entre les dents l'herbe qu'il avait
+essayé de manger.</p>
+
+<p>Le paysan chargea son enfant sur ses épaules, et,
+sans le montrer à personne, sans rien dire, il le porta
+pendant trois lieues; il arriva à la préfecture, s'enquit
+où était le préfet, et, apprenant qu'il était au bal,
+il l'attendit; et quand celui-ci rentra, sur les deux
+heures du matin, il trouva le paysan à sa porte, qui
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez voulu mon fils, monsieur le préfet,
+le voilà!</p>
+
+<p>Il mit le cadavre contre le mur et s'enfuit.</p>
+
+<p>Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est tout bonnement sublime, reprit le médecin;
+mais je crois que si les actions des paysans sont
+si complètes, si simplement belles, c'est que, chez
+eux, tout est naturel et sans art; ils obéissent toujours
+au cri de la nature; leur ruse même, leur astuce, si
+célèbres et si formidables, sont un développement de
+l'instinct humain. Ils sont cauteleux dans les affaires,
+et dissimulés, comme tous les gens faibles, en présence
+d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus
+de la pensée, ils la trouvent comme la foi, très-robuste
+dans leur ame, au moment où ils en font
+usage. La foi du charbonnier est un proverbe.</p>
+
+<p>Ce qui m'étonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur
+détachement de la vie, et je ne comprends pas qu'en
+estimant si peu une existence si chargée de peines et
+de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la risquent
+pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps
+peut-être de réfléchir ou de combiner de grandes
+choses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises,
+dit quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Encore la civilisation!... répéta le médecin d'un
+air comi-tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je
+connais un petit pays de Touraine où les gens de la
+campagne font mentir vos observations. Du côté de
+Chinon, les naturels de notre pays sont possédés d'une
+fureur courte et vive qui leur donne l'énergie de se
+livrer à leurs passions, puis ils rentrent soudain dans
+cette douceur spirituelle et railleuse qui distingue le
+caractère tourangeau. Serait-ce que Caïn aurait peuplé
+les environs de Chinon, dont les habitans sont
+nommés <i>Caïnones</i> dans les cartulaires, ou faut-il attribuer
+ce sentiment de vengeance immédiate à la vie
+sauvage que mènent les habitans des campagnes? Le
+docteur Gall aurait bien dû venir visiter le Chinonnais,
+où, du reste, il y a de fort honnêtes gens. Un des
+avocats les plus distingués de ce pays me disait en
+riant que cet arrondissement devrait lui constituer une
+rente, parce que la plupart des procès civils et criminels
+étaient issus de ce pays si célébré par Rabelais.
+Quant à moi, j'ai vu de mes yeux un exemple frappant
+de cette observation, dont je ne voudrais pas cependant
+garantir la vérité psycologique.</p>
+
+<p>Voici le fait:</p>
+
+<p>&mdash;Je revenais, en 181..., d'Azai à Tours par la
+voiture de Chinon. En prenant ma place, je vis, sur
+la banquette de derrière deux gendarmes, entre lesquels
+était un gars d'environ vingt-deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc fait celui-là?... dis-je au brigadier,
+croyant qu'il s'agissait de quelque délit forestier
+ou autre.</p>
+
+<p>&mdash;Presque rien... répondit le gendarme; il s'est
+permis de rompre avec une barre de fer l'échine de
+son maître, et il l'a tué, pas plus tard qu'hier...</p>
+
+<p>Là-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie
+d'un assassin. Celui-ci se tenait coi dans la carriole,
+regardant avec assez d'insouciance les arbres du
+chemin, qui fuyaient avec autant de rapidité que sa
+vie promise à l'échafaud. Il avait une figure douce,
+quoique brune et fortement colorée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc a-t-il assommé son maître?...
+dis-je au brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une misère... répondit le gendarme. En
+allant à la foire de Tours, son bourgeois, qui était un
+fort métayer, avait promis de rapporter les cadeaux
+d'usage à la fille de basse-cour et à ce gars-là... Pour
+lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un gilet
+rouge pour lui. Au retour, il paraît que le fermier
+eut quelque motif de mécontentement contre lui. Il
+donna bien le tablier à la fille, mais il garda le gilet.
+Assoupi par la chaleur, et fatigué, vu qu'il avait fait
+la route sans arrêt et à cheval, il s'endormit sur le
+coin de sa table, dans la salle. Alors le gars prit la
+barre de fer, et lui en asséna un grand coup sur la
+nuque; le métayer a encore eu la force de se relever
+et de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!...</p>
+
+<p>Et il lui a donné un second coup, qui finalement
+l'a tué raide. Et après il a été se cacher dans l'écurie
+avec le gilet; mais il n'a pas seulement pris un liard
+de l'argent que son maître rapportait de Tours, et il
+s'est laissé empoigner sans résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, lui dis-je, en me tournant vers le
+paysan, as-tu pu tuer un homme pour un gilet?...</p>
+
+<p>&mdash;Dam!... j'avais compté là-dessus pour aller à la
+danse.</p>
+
+<p>Ce fut tout ce que je tirai de ce garçon... qui ne
+paraissait point méchant du tout. Les gendarmes ne lui
+avaient seulement pas lié les mains. La voiture vint
+à verser au-dessus de Bellon.&mdash;Mais non, elle ne
+versa pas. L'un des brancards s'était cassé. Nous en
+sortîmes tous; les gendarmes se mirent de chaque côté
+de ce malheureux en le laissant libre; néanmoins ils
+avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-là, voyant le conducteur
+s'y prendre assez mal pour relever la patache,
+l'aida, lia lui-même une perche pour remplacer le
+brancard; et quand tout fut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça ira!... maintenant, dit-il en achevant
+de serrer le dernier noeud d'une corde, et il remonta
+dans cette voiture qui le menait pour ainsi dire au
+supplice. Il fut exécuté à Tours.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire,
+dit un jeune homme qui était venu du salon
+du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait pas assisté
+aux prémisses de mon argumentation. Il existe
+une foule d'anecdotes sur les derniers momens des
+criminels; et, si je vous cite à ce propos un fait de ce
+genre, bien autrement curieux, c'est parce que je le
+crois peu connu; je l'ai entendu raconter à l'auteur
+des <i>Souvenirs de la Révolution</i>. Le syndic du tribunal
+de Brest se nommait Vignes, et le président Vigneron.
+Ils furent condamnés à mort. En se trouvant
+sur l'échafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit à l'autre
+en lui montrant la foule:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! ils vont se trouver bien embarrassés sans
+vignes ni vigneron.</p>
+
+<p>M. Vignes passa le premier; mais au moment où le
+couteau lui tranchait la tête, les deux montans de la
+guillotine se désunirent; enfin il se dérangea quelque
+chose dans l'instrument du supplice, et comme il était
+fort tard, l'exécuteur des hautes-oeuvres républicaines
+dit au président:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, vous voilà sauvé; car c'est
+quelque chose que vingt-quatre heures par ce temps-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu sois un grand lâche, répondit
+M. Vigneron. Comment, parce que tes planches ont
+un peu joué, tu vas me faire attendre? Le jugement
+ne m'a pas condamné à vivre vingt-quatre heures de
+plus...</p>
+
+<p>Il prit lui-même le marteau, les clous, et raccommoda
+la guillotine; puis, quand elle fut jugée solide,
+il se coucha sur la planche, et fut exécuté.</p>
+
+<p>Ceci est autre chose que de mettre une perche à un
+brancard, et c'est du sang froid argent comptant...</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, dit une dame, vous qui devez voir
+beaucoup de mourans, avez-vous rencontré souvent
+des exemples de cette singulière tranquillité?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement
+des gens doués d'une organisation très-puissante,
+en sorte qu'ils ont plus de chances que les malades
+affaiblis par de longues agonies pour dire de
+jolies choses. On les tue vivans, tandis que les malades
+meurent tués. Puis, chez certains hommes, l'ame
+est fortement excitée par l'attente du supplice, et ils
+rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut.
+Il y a exaltation. Cependant j'ai vu de belles
+morts particulières... Pour moi, la plus belle a été
+celle de la femme d'un célèbre médecin allemand, auquel
+j'étais fort attaché. Le tableau que cette scène
+nous offrit est toujours vif et coloré comme au moment
+où j'en fus témoin.</p>
+
+<p>Nous avions passé la nuit au chevet de la mourante;
+elle était attaquée de la poitrine, et la pulmonie,
+arrivée au dernier degré, ne laissait aucun espoir. Mon
+maître s'était endormi; sa femme, s'étant réveillée vers
+quatre heures du matin, me fit, de la manière la
+plus touchante et en souriant, un signe amical
+pour me dire de la laisser reposer, et cependant elle
+allait mourir. Elle était arrivée à une maigreur extraordinaire;
+mais son visage avait conservé ses traits
+et ses formes, qui étaient belles. Sa pâleur faisait ressembler
+sa peau à de la porcelaine derrière laquelle il
+y a une lumière. Ses yeux vifs et ses couleurs tranchaient
+sur ce teint plein d'une molle élégance, et il
+y avait dans sa physionomie une sorte de sublimité
+qui imposait. Elle paraissait plaindre son mari, auquel
+sa vie avait été vouée; mais ce sentiment prenait
+sa source dans une tendresse élevée, qui semblait ne
+plus connaître de bornes aux approches de la mort.
+Le silence était profond; la chambre, doucement éclairée
+par une lampe, avait l'aspect de toutes les chambres
+de malades au moment de la mort. C'était un
+désordre pittoresque... En ce moment, la pendule
+sonna, et le docteur, au désespoir d'avoir dormi,
+se réveilla. Je ne vis pas le geste d'impatience par lequel
+il peignit le regret qu'il éprouvait d'avoir perdu
+de vue sa femme pendant un des derniers momens qui
+lui étaient accordés; mais il est sûr qu'une personne
+autre que la mourante aurait pu s'y tromper. Ce médecin,
+homme d'un grand talent, avait mille de ces
+bizarreries apparentes qui font prendre les gens de génie
+pour des fous, mais dont l'explication se trouve
+dans la nature exquise et les exigences de leur esprit.
+Il vint se mettre dans un fauteuil, près du lit de sa
+femme, et la regarda fixement. Alors elle avança un
+peu la main, prit celle de son mari, la serra faiblement,
+et d'une voix douce, mais émue, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?...</p>
+
+<p>Puis elle mourut en le regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Les histoires que conte le docteur, reprit une
+dame après un moment de silence, me font des impressions
+bien profondes.</p>
+
+<p>Le médecin salua gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elles sont douces et intéressantes; il nous
+émeut sans employer les atrocités si fort à la mode aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Ma réserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance,
+et je vous prie de croire, madame, que j'ai ma
+provision d'horrible tout comme un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria la maîtresse de la maison, racontez-nous
+un peu quelque chose d'affreux. Je voudrais
+voir la couleur de votre tragique, quand ce ne
+serait que pour le comparer avec celui qui a présentement
+cours à la bourse littéraire.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, madame, je ne parle que de
+ce que j'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui
+ont sur moi tous les avantages que donne l'imagination.
+Je ne puis pas vous mettre en scène deux frères
+nageant en pleine mer et se disputant une planche...
+ou un homme qui a entrepris de manger un régiment
+à la croque-au-sel. Je ne puis être que vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous nous contenterons de la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se
+moucha.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation
+avec un homme qui avait roulé dans les années de
+Napoléon, et dont alors la position était assez brillante
+pour un militaire de son grade. Il était capitaine,
+et occupait à l'état-major de Paris, je crois, une place
+qui lui valait de quatre à cinq mille francs; en outre
+il possédait quelque fortune. Où l'avait-il prise, je ne
+sais. Il était de basse extraction, et pour n'avoir pas
+d'avancement sous l'empire, il fallait être un traînard,
+un niais, un ignorant ou un lâche. Cependant il y a
+aussi des gens malheureux. Mon homme n'était rien
+de tout cela; c'était le type des mauvais soudards, débauché,
+buveur, fumeur, vantard, plein d'amour-propre,
+voulant primer partout, ne trouvant d'inférieurs
+que dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant,
+racontant ses exploits à tous ceux qui ne savaient
+pas si une demi-lune est quelquefois entière, enfin un
+vrai <i>chenapan,</i> comme il s'en est tant rencontré dans
+les armées; ne croyant ni à Dieu ni au diable; bref
+pour achever de vous le peindre, il suffira de vous
+dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais rencontré
+du côté de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au
+Palais-Royal. Nous cheminâmes par les boulevards.
+Au premier estaminet qui se trouva:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, dit-il, d'entrer là un petit moment;
+j'ai un restant de tabac à y prendre et un verre
+d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet
+une pipe chargée et un peu de tabac à lui.</p>
+
+<p>Au second estaminet il avait achevé de fumer son
+restant de tabac, et recommença son antienne. Ce
+diable d'homme avait des restans de tabac dans tous
+les estaminets, et c'étaient comme autant de relais
+pour des pipes et son gosier. Il avait établi dans Paris
+ses lignes de communication. Je ne vous parlerai pas
+de ses moustaches grises, de ses vêtemens caractéristiques,
+de son idiome et de ses tics, ce serait vous en
+entretenir jusqu'à demain. Je crois qu'il ne s'était jamais
+peigné les cheveux qu'avec les cinq doigts de la
+main. J'ai toujours vu à son col de chemise la même
+teinte blonde. Eh bien! cet homme-là, ce chenapan,
+avait une assez belle figure, figure militaire, de grands
+traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru
+lire au fond de ses yeux verts de mer et tachetés de
+points orangés quelques-unes de ces aventures où il y
+a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient à
+des éclanches. Il était d'une taille médiocre, mais large
+des épaules et de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus
+tout cela il se disait un des vainqueurs de la
+Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez
+folle pour s'amouracher de lui. C'était une grisette,
+mais un amour de feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait
+chez une fleuriste. Elle avait tout joli, la taille,
+les pieds, les cheveux, les mains, les formes, les manières.
+Son teint était blanc, sa peau satinée. Il n'y a
+vraiment qu'à Paris que se trouvent ces espèces de
+produits et ces sortes de passions. Jamais je n'ai vu de
+contraste aussi tranché que l'opposition présentée par
+ce singulier couple. Clarisse était toujours mignonne,
+propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui
+donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant
+lui demandait peu de choses: c'étaient la partie
+de spectacle, quelques robes, des bijoux. Jamais elle
+ne voulut être épousée, et s'il la logea, s'il meubla son
+appartement, ce fut par vanité. Cette jeune fille était
+le dévouement même. J'ai souvent pensé que ces pauvres
+créatures obéissent à je ne sais quelle charitable
+mission en se donnant à ces hommes si rebutans, si
+rebutés, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du
+coeur un phénomène qu'il serait intéressant d'analyser.</p>
+
+<p>Clarisse tomba malade, elle eut une fièvre putride,
+à laquelle se mêlèrent de graves accidens, et le cerveau
+fut entrepris. Le capitaine vint me chercher; je
+trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son
+protecteur à part, je lui fis part de mes craintes.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade
+au plus tôt; car cette nuit sera très-critique.</p>
+
+<p>En effet, j'avais ordonné de mettre à une certaine
+heure des sinapismes aux pieds, puis d'appliquer, une
+demi-heure après l'effet du topique, de la glace sur
+la tête, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un cataplasme
+sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions
+dont je ne me souviens plus.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! me répondit-il, je ne me fierais point à une
+garde; elles dorment, elles font les cent coups, tourmentent
+les malades. Je veillerai moi-même, et j'exécuterai
+vos ordonnances comme si c'était une consigne.</p>
+
+<p>A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de
+Clarisse; mais en ouvrant la porte, je fus suffoqué par
+les nuages de fumée de tabac qui s'exhalèrent, et au
+milieu de cette atmosphère brumeuse, je vis à peine, à
+la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa
+pipe et achevant un énorme bol de punch. Non, je
+n'oublierai jamais ce spectacle. Auprès de lui Clarisse
+râlait et se tordait; il la regardait tranquillement. Il
+avait consciencieusement appliqué les sinapismes, la
+glace, les cataplasmes; mais aussi le misérable, en faisant
+son office de garde-malade, trouvant Clarisse admirablement
+belle dans l'agonie, avait sans doute
+voulu lui dire adieu; du moins le désordre du lit me
+fit comprendre les événemens de la nuit. Je m'enfuis,
+saisi d'horreur: Clarisse mourait.</p>
+
+<p>&mdash;L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!...
+dit le sculpteur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de quoi frémir quand on songe aux malheurs,
+aux crimes qui sont commis à l'armée, à la
+suite des batailles, quand la méchanceté de tant de
+caractères méchans peut se déployer impunément!...
+reprit une dame.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parlé
+de la soirée, les scènes de la vie militaire pourraient
+fournir des milliers de drames. Pour ma part, je connais
+cent aventures plus curieuses les unes que les
+autres; mais en m'en tenant à ce qui m'est personnel,
+voici ce qui m'est arrivé...</p>
+
+<p>Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminée,
+et commença ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;C'était vers la fin d'octobre; mais non, ma foi,
+c'était bien dans les premiers jours de novembre 1809,
+je fus détaché d'un corps d'armée qui revenait en
+France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois.
+En ce moment nous avions à soumettre, pour le compte
+du roi de Bavière, notre allié, cette partie de ses états
+que l'Autriche avait réussi à révolutionner. Le général
+Chatler s'avançait même avec un ou deux régimens
+allemands, dans le dessein d'appuyer les insurgés,
+qui étaient tous gens de la campagne.</p>
+
+<p>Cette petite expédition avait été confiée par l'empereur
+à un certain général d'infanterie nommé Rusca,
+qui se trouvait alors à Clagenfurth, à la tête d'une avant-garde
+d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca
+était sans artillerie, le maréchal Marmont... avait
+donné l'ordre de lui envoyer une batterie, et je fus
+désigné pour la commander.</p>
+
+<p>C'était la première fois, depuis ma promotion au
+grade de lieutenant, que je me voyais, au milieu d'une
+brigade, le seul officier de mon corps, ayant à conduire
+des hommes qui n'obéissaient qu'à moi, et obligé
+de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier
+général.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, me dis-je en moi-même, il y a un
+commencement à tout, et c'est comme cela qu'on devient
+général.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine,
+prenez garde à vous, c'est un malin singe, un vaurien
+fini. Son plus grand plaisir est de <i>mettre dedans</i>
+tous ceux qui ont affaire à lui. Pour vous apprendre
+ce que c'est que ce chrétien-là, il suffira peut-être de
+vous dire qu'il s'est amusé dernièrement à baptiser du
+vin blanc avec de l'eau-de-vie, afin de renvoyer à
+l'empereur un aide-de-camp soûl comme une grive...
+Si vous vous comportez de manière à éviter ses algarades,
+vous vous en ferez un ennemi mortel... Voilà
+le pèlerin... Ainsi, attention!</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, répliquai-je à mon capitaine, nous
+nous amuserons; car il ne sera pas dit qu'un pousse-cailloux
+<i>embêtera</i> un officier d'artillerie.</p>
+
+<p>Dans ce temps-là, voyez-vous, l'artillerie était
+quelque chose, parce que le corps avait fourni l'empereur...</p>
+
+<p>Me voilà donc parti, moi et mes canonniers, et
+nous gagnons Clagenfurth. J'arrive le soir; et, aussitôt
+que mes hommes sont gîtés, je me mets en grande
+tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le général, demandais-je à une manière
+d'aide-de-camp qui baragouinait un français mêlé d'italien.</p>
+
+
+<p>&mdash;Le zénéral est à la zouziété, dans oun chercle,
+au café, à boire de la bière sou la piazza.</p>
+
+<p>Je regarde mon homme en face, et je m'aperçois
+qu'il n'est pas ivre comme ses incohérences me le faisaient
+supposer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes étonné... reprit l'aide-de-camp. Ma
+s'il est là de si bonne houre, c'est pour oune petite
+difficoulté quél zénéral il a ou avec les habitanti. Par
+ché i son di oumor pauco contrariente les Tedesques.
+Ces chiens-là né se sont-ils pas avisés dé né piou audare
+boire de la bière all chercle per ché lè zénéral y
+était...</p>
+
+<p>En ce moment, nous fûmes interrompus par un
+roulement de tambour, après quoi le crieur de la ville
+lut en français d'abord, puis en allemand et en italien,
+une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il
+était enjoint à tous les négocians et notables habitans
+de Clagenfurth d'aller, comme par le passé, au
+cercle, pendant toutes les soirées, sous peine d'être
+taxés à un contribution extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel
+du 20e qui se trouvait auprès de moi, car je m'étais
+avancé pour écouter; ce serait la quatrième qu'il
+lèverait sur ces pauvres diables. Ce compère-là est capable
+de les faire révolter, pour se donner le plaisir
+de mitrailler une sédition populaire...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'allaient-ils plus au café?... mon colonel,
+lui demandais-je.</p>
+
+<p>Le colonel me regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez... à ce que je vois, me répondit-il.
+Eh bien! voilà le fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il
+pas, le soir, à allumer sa pipe, au cercle,
+devant ces pauvres gens, avec les billets de florins qu'il
+leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un
+bien bon peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux
+ne lui ait tiré un coup de pistolet... Heureusement,
+nous partirons demain; nous n'attendions que vous...</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, lui dis-je, que votre général n'est pas
+commode?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un excellent militaire... répliqua-t-il, et il
+entend particulièrement la guerre que nous allons faire.
+Il a été médecin dans la partie de l'Italie qui avoisine
+les montagnes du Tyrol, et il en connaît les
+routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure
+exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal
+que j'aie jamais connu. S'il ne brûle pas les paysans
+dans leurs villages, il faudra qu'il soit dans ses bons
+jours...</p>
+
+<p>Le colonel s'éloigna en voyant un officier venir
+à nous.</p>
+
+<p>Je fus assez embarrassé de ma personne en me
+trouvant seul. Je pensai qu'il n'était pas convenable
+que j'allasse voir Rusca au cercle; et, alors, je revins
+à l'aide-de-camp, qui était toujours resté immobile sur
+le seuil de la porte, occupé à fumer son cigare. J'avais
+toujours rencontré son regard, quand je jetais par
+hasard les yeux sur lui en causant avec le colonel; et,
+quoique ce regard me parût aussi railleur que perfide,
+je le priai d'annoncer à son général ma visite pour la
+fin de la soirée, objectant la nécessité dans laquelle
+j'étais de prendre quelque chose; car je n'avais
+rien mangé depuis le matin... mais un officier n'est
+pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne,
+il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme
+il peut, et quelquefois pas du tout. Au moment où
+j'allais retourner à mon logement, j'entendis une grande
+rumeur dans le faubourg par lequel j'étais entré. Je
+demande à un soldat qui me parut en venir la raison
+de ce tumulte, et il me dit que l'un de mes canonniers
+en était cause; alors je fus forcé de me rendre sur les
+lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait des attroupemens
+composés de femmes principalement, qui
+paraissaient en colère, criaient et parlaient toutes ensemble;
+c'était comme dans une basse-cour, quand les
+poules se mettent à piailler. Au milieu du faubourg, je
+vis une grande et belle fille autour de laquelle on s'attroupait;
+quand elle m'aperçut, elle fendit la presse
+et vint à moi. Elle était furieuse, elle parlait avec une
+volubilité convulsive; elle avait des couleurs, les bras
+nus, la gorge haletante, les cheveux en désordre, les
+yeux enflammés, la peau mate; elle gesticulait avec
+feu, elle était superbe; c'est une des plus belles colères
+que j'ai vues dans ma vie. Là, je sus la cause de cette
+émeute. Mon fourrier était logé chez le père de cette
+fille; et il paraît que, la trouvant à son goût, il avait
+voulu la cajoler; mais qu'elle s'était brutalement défendue;
+alors mon diable de canonnier, un provençal,
+il se nommait Lobbé, c'était un petit homme, à cheveux
+noirs, bien frisés, qu'on avait appelé dans la
+compagnie <i>la Perruque</i>. La Perruque donc, par vengeance,
+se faisait servir par le père et la mère de cette
+fille; et, comme il était assis sur un fauteuil très-élevé,
+il avait mis chacun de ses pieds sur un escabeau de
+chaque côté de la table, et, pendant son repas, il avait
+forcé la mère et le père, qui était un homme à cheveux
+blancs, de tourner les étoiles de ses éperons. Il dînait
+gravement, ayant à ses pieds les deux vieillards agenouillés,
+occupés à faire aller les molettes. Cette fille,
+ne pouvant pas digérer cet affront, essayait d'ameuter
+le quartier contre les Français.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je
+m'empressai d'aller au logement de la Perruque, et je
+le vis en effet assis comme un pacha, regardant les
+deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient consciencieusement
+aller les éperons. Je n'oublierai jamais
+le geste de la fille quand, en entrant avec moi, elle me
+montra ses parens. Elle avait les larmes aux yeux, et
+me dit d'un son de voix guttural en allemand:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Sieht!...</i> Voyez!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, Lobbé, finissez, dis-je à mon canonnier.
+Que diable, vous mériteriez d'être puni...
+Cela ne se fait pas...</p>
+
+<p>Les deux vieillards continuaient toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez,
+regardez-les!... Ça ne les contrarie pas... ça les
+amuse.</p>
+
+<p>Je faillis rire.</p>
+
+<p>En ce moment, un gros homme bourgeonné, la
+face rouge et le nez bulbeux, entra. A l'uniforme, je
+reconnus le général Rusca.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, canonnier!... s'écria-t-il. Voilà dix
+florins pour t'encourager à établir la domination française
+sur ces chiens-là...</p>
+
+<p>Et il lui jeta des florins.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, mon général, lui dis-je avec fermeté,
+quand nous sortîmes, que si vous m'avez entendu,
+la discipline militaire est compromise. Il m'est
+fort indifférent, si cela vous plaît, que mon fourrier
+fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais
+ordonné de cesser, et qu'il est sous mes ordres...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette
+école où l'on raisonne?... Je vais t'apprendre à clocher
+avec les boiteux...</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont vos ordres, lui demandais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Viens les prendre ce soir à huit heures!...</p>
+
+<p>Et nous nous quittâmes. Ce commencement de relations
+ne promettait rien de bon.</p>
+
+<p>A huit heures, après avoir dîné, je me présentai
+chez le général que je trouvai buvant et fumant en
+compagnie de son aide-de-camp, du colonel et d'un
+Allemand qui paraissait être un personnage de Clagenfurth.
+Rusca me reçut civilement, mais il y avait toujours
+une teinte d'ironie dans son discours. Il m'invita
+fort courtoisement à boire et à fumer; je ne bus guère
+que deux verres de punch et fumai trois cigares.</p>
+
+<p>&mdash;Demain nous partirons à sept heures, et devrons
+être en vue de Brixen dans la journée, il faut entamer
+ces gens-là vivement.</p>
+
+<p>Je me retirai. Le lendemain, je crus m'éveiller à six
+heures, il était neuf heures passées. Rusca m'avait
+sans doute mis quelque drogue dans mon verre, et je
+fus au désespoir en apprenant qu'il s'était mis en bataille
+à six heures du matin, et qu'il avait trois heures
+de marche en avance. Mon hôte, comprenant que j'en
+voulais à Rusca, me proposa de me donner les moyens
+d'arriver à Brixen avant lui. La tentative était audacieuse,
+car il fallait m'embarquer dans des chemins de
+traverse où je pouvais rester; mais, jeune et dépité
+comme je l'étais, je fis mon va-tout. Cependant je ne
+voulus rien négliger: je communiquai mon entreprise
+à mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi
+bien engagé que le mien, nous mêlâmes du vin à l'avoine
+de nos chevaux, et les bons Allemands, apprenant
+que nous voulions jouer un tour au Rusca, nous
+fournirent quatre guides chargés de nous préserver de
+tout malheur. Effectivement, Rusca nous trouva reposés
+et en bataille en avant de Brixen, l'attendant
+avec insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, messieurs les b..., vous êtes partis
+avant nous?... dit le général. Vous me paierez cela,
+lieutenant... ajouta-t-il en me regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon général, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonné
+de vous accompagner; si vous vous en souvenez,
+votre ordre a été de regarder Brixen comme le
+point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais
+je vis qu'il faudrait jouer serré avec ce vieux singe-là.
+Nous entrâmes en campagne au-delà de Brixen,
+j'avoue que je n'avais jamais vu faire la guerre ainsi.
+Nous battions la campagne en visitant tous les villages,
+les chemins, les champs. Vous eussiez dit une
+chasse, les soldats rabattaient les paysans comme du
+gibier sur la principale route suivie par le général, et
+quand il s'en trouvait en quantité suffisante, Rusca
+passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant
+de tendre leur main gauche; puis, au seul aspect
+de la paume de cette main, il faisait signe, remuant
+la tête, d'en séparer certains des autres, et il laissait le
+reste libre de retourner à leurs affaires: puis aussitôt,
+sans autre forme de procès, il fusillait ceux qu'il avait
+ainsi triés. La première fois que j'assistai à cette singulière
+enquête, je priai Rusca de m'expliquer ce mode
+de procéder. Alors, à quelques pas de l'endroit où
+nous étions, il aperçut dans un buisson je ne sais
+quels vestiges, et il le fit cerner. Le buisson fouillé,
+les soldats trouvèrent dans une espèce de trou deux
+hommes armés de carabines, qui attendaient sans
+doute que nous fussions passés afin de tuer nos traînards.
+Avant de les faire fusiller, Rusca me montra
+leurs mains gauches. Dans ce pays, les chasseurs ont
+l'habitude de verser la poudre nécessaire pour la charge
+de leurs carabines dans le creux de leurs mains,
+et la poudre y laisse une empreinte assez difficile à
+distinguer, mais que l'oeil de Rusca savait y voir avec
+une grande dextérité. Dès l'enfance, il avait observé
+ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les
+mains des paysans pour deviner s'ils avaient récemment
+fait le coup de fusil. Le second jour, nous rencontrâmes
+un vieillard, septuagénaire au moins, perché
+sur un arbre et occupé à l'émonder. Rusca le fit descendre
+et lui examina la main gauche; par malheur,
+il crut y apercevoir le signe fatal, et, quoique le pauvre
+homme parût bien innocent, il ordonna de l'attacher
+à l'affût d'un canon. Ce malheureux fut obligé de
+suivre, et nous allions au petit trot. De temps en temps
+il gémissait; les cordes lui enflaient les mains; il se
+trouva bientôt dans un état pitoyable; ses pieds saignaient;
+il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber
+de grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers,
+qui avaient commencé par rire, en eurent compassion,
+et vraiment il y avait de quoi, à voir ce vieillard en
+cheveux blancs, traîné pendant les dernières lieues
+comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le
+canon, et comme il ne pouvait pas parler, il remercia
+les soldats par un regard à tirer des larmes. Le soir,
+lorsque nous bivouaquâmes, je demandai à Rusca ses
+ordres relativement à ce vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Fusillez-le... me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon général, répondis-je, vous êtes le maître
+de sa vie; mais si je commande à mes canonniers de
+tuer cet homme, ils me diront que ce n'est pas leur
+métier...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon!... répliqua-t-il en m'interrompant.
+Gardez-le jusqu'à demain matin, et nous verrons...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me refuserai pas à le garder, dis-je; mais
+je ne veux pas en répondre.</p>
+
+<p>Et je sortis de la maison où était Rusca, sans entendre
+sa réplique; mais je sus plus tard qu'il m'avait
+cruellement menacé...</p>
+
+<p>En ce moment je partis, malgré tout l'intérêt que
+promettait ce début. La pendule marquait minuit et
+demi. J'étais près de Saint-Germain-des-Prés et je demeure
+à l'Observatoire.&mdash;Un jour j'aurai la suite de
+Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car
+je partage, relativement aux noms, la superstition de
+M. Gautier Shaudy. Je n'aimerais certes pas une demoiselle
+qui s'appellerait Pétronille ou Sacontala, fût-elle
+jolie...</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier
+de l'Université qui faisait route avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien!... répliquai-je; Mlle Mars a
+nom Hippolyte... Et vous, monsieur? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... Sébastien!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un martyr... et vous êtes sans doute très-heureux
+en ménage?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... Nous étions arrivés.</p>
+
+<p>Ce fragment de conversation est sincère et véritable.
+Je puis affirmer que, sauf de légères inexactitudes,
+bien pardonnables, et qui n'ont adultéré ni le sens
+ni la pensée, tout ceci a été dit par des hommes d'un
+haut mérite. N'est-ce pas un problème intéressant à
+résoudre pour l'art en lui-même, que de savoir si la
+nature, textuellement copiée, est belle en elle-même?
+Nous avons tous été fortement émus, un lecteur le
+sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer;
+et nous ne faisons pas attention à des créatures
+qui fourmillent dans les rues de Paris, bien autrement
+poétiques, belles de misère, belles d'expression, sublimes
+créations, mais en guenilles... Aujourd'hui
+nous hésitons entre l'idéalisation et la traduction littérale
+des faits, des hommes, des événemens. Choisissez...
+Voici une aventure où l'art essaie de jouer
+le naturel.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>L'OEIL SANS PAUPIÈRE.</h3>
+<br>
+
+
+<p><i>Hallowe'en, Hallowe'en!</i> criaient-ils tous,
+c'est ce soir la nuit sainte, la belle nuit
+des skelpies<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> et des fairies<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>! Carrick! et toi,
+Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>
+sont là, nos Megs et nos Jeannies y viendront
+aussi. Nous apporterons de bon whiskey dans
+des brocs d'étain, de l'ale fumeuse, le parritch<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller;
+camarades, les ruines de Cassilis-Downaus n'auront
+jamais vu d'assemblée plus joyeuse!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>Démons des eaux.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Fées.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Nom de canton.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Pudding d'Écosse.</blockquote>
+
+
+
+<p>Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune
+encore. Il était, comme la plupart des paysans d'Écosse,
+théologien, un peu poète, grand buveur, et
+cependant fort économe. Murdock, Will Lapraik,
+Tom Duckat, l'entouraient. La conversation avait
+lieu près du village de Cassilis.</p>
+
+<p>Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en:
+c'est la nuit des fées; elle a lieu vers le milieu
+d'août. Alors on va consulter le sorcier du village;
+alors tous les esprits follets dansent sur les
+bruyères, traversent les champs, à cheval sur les
+pâles rayons de la lune. C'est le carnaval des génies
+et des gnomes. Alors il n'y a pas de grotte ni de rocher
+qui n'ait son bal et sa fête, pas de fleur qui ne tressaille
+sous le souffle d'une sylphide, pas de ménagère
+qui ne ferme soigneusement sa porte, de peur que le
+spunkie<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> n'enlève le déjeuner du lendemain, et ne sacrifie à ses espiègleries le repas des enfans qui dorment
+enlacés dans le même berceau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Lutin.</blockquote>
+
+
+
+<p>Telle était la nuit solennelle, mêlée de caprice fantastique
+et d'une secrète terreur, qui allait s'élever sur
+les collines de Cassilis. Imaginez un terrain montagneux,
+qui ondule comme une mer, et dont les nombreuses
+collines se tapissent d'une mousse verte et
+brillante; au loin, sur un pic escarpé, les murs crénelés
+du château détruit, dont la chapelle, privée de
+sa toiture, s'est conservée presque intacte, et fait jaillir
+dans l'éther pur ses pilastres minces, sveltes comme
+des branchages en hiver et dépouillés de leur feuillage.
+La terre est inféconde dans ce canton. Le genêt
+doré y sert de retraite au lièvre; la roche paraît à nu
+de distance à distance. L'homme qui ne reconnaît un
+pouvoir suprême que dans la désolation et la terreur
+regarde ces terrains stériles comme frappés du sceau
+même de la Divinité. La bienfaisance féconde et immense
+du Très-Haut nous inspire peu de gratitude:
+c'est son châtiment et sa rigueur que nous adorons.</p>
+
+<p>Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de
+Cassilis, et la lune, qui s'était levée, paraissait large et
+rouge à travers le vitrage cassé du grand portail de la
+chapelle. Elle semblait suspendue là comme une grande
+rosace amarante, sur laquelle se dessinait un débris de
+trèfle de pierre mutilé. Les spunkies dansaient.</p>
+
+<p>Le spunkie! C'est une tête de femme, blanche
+comme la neige, avec de longs cheveux ardeus. De
+belles ailes, draperies soutenues par des fibres minces
+et élastiques, s'attachent, non pas à l'épaule, mais au
+bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le
+spunkie est hermaphrodite; à un visage féminin il
+joint cette élégance svelte et frêle de la première adolescence
+virile. Le spunkie n'a de vêtement que ses
+ailes, tissu fin et délié, souple et serré, impénétrable
+et léger, comme l'aile de la chauve-souris. Une
+nuance brunâtre, fondue dans une pourpre azurée,
+chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour
+du spunkie en repos, comme les plis de l'étendard autour
+du bâton qui le porte. De longs filamens, qui
+ressemblent à de l'acier bruni, soutiennent ces longs
+voiles dont le spunkie se drape; des griffes d'acier en
+arment l'extrémité. Malheur à la ménagère qui s'aventure
+le soir près du marais où se tient blotti le spunkie,
+ou dans la forêt qu'il parcourt!</p>
+
+<p>La ronde des spunkies commençait sur les bords de
+la Doon, quand l'assemblée joyeuse, femmes, enfans,
+jeunes filles, s'en approcha. Les lutins disparurent
+aussitôt. Toutes ces grandes ailes, se déployant à la
+fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuée
+d'oiseaux s'élevant tout à coup du milieu des roseaux
+bruissans. La clarté de la lune se voila un moment;
+Muirland et ses compagnons s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur! s'écria une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages
+qui s'envolent!</p>
+
+<p>&mdash;Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de
+reproche, tu finiras mal; tu ne crois à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Brûlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit
+Muirland, sans faire attention à la réprimande de son
+camarade; asseyons-nous ici, et vidons nos paniers.
+Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le
+gazon nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me
+troublerait pas dans mes méditations, qui vont sortir
+de ces brocs et de ces bouteilles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les bogillies<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> et les brownillies<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> peuvent
+nous trouver ici, dit timidement une jeune
+femme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Esprits des bois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Esprits des bruyères.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Le cranreuch<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> les emporte! interrompit Muirland.
+Vite, Lapraik, allume ici, près du roc, un foyer
+de feuilles mortes et de branchages; nous chaufferons
+le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari le
+bon Dieu ou le diable leur réserve, nous avons ici de
+quoi les satisfaire. Bome Lesley nous a apporté des
+miroirs, des noisettes, de la graine de lin, des assiettes
+et du beurre. Lasses<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, n'est-ce pas là tout ce
+qu'il vous faut pour vos cérémonies?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Vent du Nord.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Jeunes filles.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondirent les lasses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui,
+par son caractère dominateur, sa fortune, son cellier
+bien garni, son grenier plein de blé et ses connaissances
+agricoles, avait acquis une certaine autorité
+dans le canton.</p>
+
+<p>Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du
+monde, celui où les classes inférieures ont le plus
+d'instruction et le plus de superstitions à la fois, c'est
+l'Écosse. Demandez à Walter Scott, ce sublime paysan
+écossais, qui ne doit sa grandeur qu'à cette faculté
+qu'il a reçue de Dieu de représenter symboliquement
+tout le génie national. En Écosse on croit
+à tous les gnomes, et on discute, dans les cabanes,
+des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en
+est consacrée spécialement à la superstition.
+L'on se réunit alors pour pénétrer dans l'avenir. Les
+rites nécessaires pour obtenir ce résultat sont connus
+et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses
+observances. C'était surtout cette cérémonie pleine
+d'intérêt, où chacun est à la fois prêtre et sorcier, que
+les habitans de Cassilis regardaient comme le but de
+leur excursion et le délassement de leur nuit. Cette
+magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrête,
+pour ainsi dire, sur le point limitrophe de la
+poésie et de la réalité; on communique avec les puissances
+infernales, sans renier Dieu tout-à-fait; on
+transmute en objets sacrés et magiques les objets les
+plus vulgaires; on se crée avec un épi de blé et une
+feuille de saule des espérances et des terreurs.</p>
+
+<p>La coutume veut que l'on ne commence les incantations
+d'Hallowe'en qu'à minuit sonnant, à l'heure
+où toute l'atmosphère est envahie par les êtres surhumains,
+et où non-seulement les spunkies, premiers
+acteurs du drame, mais tous les bataillons de la féerie
+écossaise, viennent s'emparer de leur domaine. Nos
+paysans, réunis à neuf heures, passèrent le temps à
+boire, à chanter ces vieilles et délicieuses ballades où
+leur langage mélancolique et naïf s'allie si bien à
+un rhythme saccadé, à une mélodie qui descend de
+quarte en quarte par des intervalles bizarres, à un
+emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes
+filles, avec leurs plaids bariolés et leurs robes de
+serge, d'une admirable propreté; les femmes, le
+sourire sur les lèvres; les enfans, ornés de ce
+beau ruban rouge, noué sur le genou, qui leur sert
+de jarretières et de parure; les jeunes gens dont le
+coeur battait plus vite à l'approche du moment mystérieux
+où la destinée allait être consultée; un ou deux
+vieillards que l'ale savoureuse rendait à la joie de
+leurs jeunes ans, formaient un groupe plein d'intérêt,
+que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait fait
+en Europe les délices de toutes les ames accessibles
+encore, parmi tant d'émotions fébriles, aux délices
+d'un sentiment vrai et profond.</p>
+
+<p>Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté
+bruyante qui pétillait avec la mousse épaisse de la
+bière, et se communiquait à tous les auditeurs.</p>
+
+<p>C'était un de ces caractères que la vie ne dompte
+pas; un de ces hommes d'intelligence vigoureuse qui luttent
+contre la bise et l'orage. Une jeune fille du canton,
+qui avait uni sa destinée à celle de Muirland, était
+morte en couches après deux ans de mariage; et Muirland
+avait juré de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait
+dans le voisinage la cause de la mort de Tuilzie;
+c'était la jalousie de Muirland. Tuilzie, délicate
+enfant, comptait à peine seize années quand elle
+épousa le fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas
+la violence de cette ame, la fureur dont elle pouvait
+s'animer, le tourment journalier qu'elle pouvait infliger
+à elle-même et aux autres. Jock Muirland était
+jaloux; la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne
+le rassurait pas. Un jour, au coeur de l'hiver, il lui
+fit faire un voyage à Edinburgh, pour l'arracher aux
+séductions prétendues d'un jeune laird qui avait eu la
+fantaisie de passer la mauvaise saison à sa campagne.</p>
+
+<p>Tous les camarades du fermier, et même le curé, ne
+lui épargnaient pas les remontrances; il ne répondait
+rien, si ce n'est qu'il aimait ardemment Tuilzie, et
+qu'il était le meilleur juge de ce qui pouvait contribuer
+au bonheur de son ménage. Sous le toit rustique
+de Jock, il y avait souvent des plaintes, des cris, des
+sanglots qui retentissaient au dehors; le frère de Tuilzie
+était venu représenter à son beau-frère que sa conduite
+était inexcusable; une querelle véhémente avait
+été la suite de cette démarche; la jeune femme dépérissait
+par degrés. Enfin le chagrin qui la consumait
+l'emporta. Muirland tomba dans un profond désespoir,
+qui dura plusieurs années; mais, comme tout est passager
+dans ce monde, il avait, en jurant de rester
+veuf, oublié peu à peu le souvenir de celle dont il
+avait été le bourreau involontaire. Les femmes, qui
+pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur,
+lui avaient enfin pardonné; et la nuit d'Hallowe'en le
+retrouvait tel qu'il avait été autrefois, joyeux, caustique,
+amusant, buvant sec et fécond en excellens
+contes, en plaisanteries rustiques, en refrains
+bruyans, qui mettaient en train l'assemblée nocturne
+et entretenaient sa bonne humeur.</p>
+
+<p>On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances
+de fondation, quand les douze coups de minuit
+sonnèrent et propagèrent au loin l'écho de leurs vibrations.
+Ils avaient bu largement. Voici venir le moment
+des superstitions accoutumées. Tout le monde,
+excepté Muirland, se leva.</p>
+
+<p>«Cherchons le kail<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, cherchons le kail s'écrièrent-ils!...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Ces usages sont encore populaires en Écosse.</blockquote>
+
+<p>Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans
+les champs, et revinrent tour à tour apportant chacun
+une racine détachée du sol: c'était le kail. Il faut déraciner
+la première plante qui se présente sous vos
+pas; si la racine est droite, votre femme ou votre
+mari seront bien faits et de bonne grâce; si la racine
+est tortue, vous épouserez une personne contrefaite.
+S'il reste de la terre suspendue aux filamens, votre
+ménage sera fécond et heureux; si votre racine est
+polie et mince, vous ne serez pas long-temps en ménage.
+Imaginez les éclats de rire, le tumulte joyeux,
+les plaisanteries villageoises auxquelles cette recherche
+conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait;
+on comparait les résultats de son investigation; jusqu'aux
+petits enfans avaient leur kail.</p>
+
+<p>«Pauvre Will Haverel! s'écria Muirlaud, jetant
+les yeux sur la racine que tenait en main un jeune garçon,
+ta femme sera tortue; ton kail ressemble à la
+queue de mon porc.»</p>
+
+<p>Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit à expérimenter
+la saveur de chaque racine; une racine amère
+désigne un méchant mari; une racine sucrée, un mari
+imbécile; une racine odorante, un époux de bonne
+humeur. A cette grande cérémonie succéda celle du
+tap-pickle. Les jeunes filles vont, les yeux bandés,
+cueillir chacune trois épis de blé. Si le grain qui couronne
+l'épi se trouve manquer à l'un d'entre eux, on
+ne doute pas que le mari futur de la villageoise n'ait
+à lui pardonner une faiblesse commise avant l'heure
+nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois épis étaient à la
+fois privés de leur tap-pickle, et l'on ne t'épargna pas
+les railleries. Il est vrai que la veille même le fause-house,
+ou grenier de réserve, avait été témoin d'une
+causerie bien longue entre toi et Robert Luath.</p>
+
+<p>Muirland les regardait sans se mêler activement à
+leurs jeux.</p>
+
+<p>«Les noisettes! les noisettes!» s'écrièrent-ils.</p>
+
+<p>On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on
+se rapprocha du feu, que l'on n'avait pas cessé d'entretenir.
+La lune brillait pure et presque radieuse.
+Chacun prit sa noisette. Ce charme est célèbre et venéré.
+On se distribue par couples; on donne à la noisette
+que l'on a choisie son propre nom; et l'on place
+à la fois dans le feu la noisette baptisée du nom de sa
+fiancée, et la sienne propre. Si les deux noisettes
+brûlent paisiblement côte à côte, l'union sera longue
+et paisible; si les noisettes éclatent et se séparent en
+brûlant, trouble et séparation dans le ménage. Souvent
+c'est la jeune fille qui se charge de disposer
+dans le foyer le double symbole auquel toute son ame
+s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce
+s'opère, et que son mari futur s'élance en pétillant loin
+de sa compagne!</p>
+
+<p>Une heure sonnait, et les paysans n'étaient point las
+de consulter leurs oracles mystiques. La terreur et la
+foi qui se mêlaient à ces incantations leur prêtaient un
+charme nouveau. Les spunkies recommençaient à se
+mouvoir au milieu des joncs agités. Les jeunes filles
+tremblaient. La lune, qui avait monté dans le ciel, se
+couvrait d'un nuage. On fit la cérémonie du pot de
+terre, celle de la chandelle soufflée, celle de la pomme,
+grandes conjurations que je ne dévoilerai pas. Willie
+Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles,
+plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en
+s'écriant: «Mon époux futur, mon mari qui n'es pas
+encore, où es-tu? Voici ma main.» Trois fois le
+charme avait été répété, lorsqu'on l'entendit pousser
+un grand cri.</p>
+
+<p>«Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'écria-t-elle.»
+On s'empressa près d'elle, et tout le
+monde frémit, excepté Muirland. Maillie montra sa
+main tout ensanglantée; les juges des deux sexes,
+qu'une longue expérience rendait habiles dans l'interprétation
+de ces oracles, convinrent sans hésiter que
+l'égratignure n'était pas causée, comme le prétendait
+Muirland, par les pointes d'un jonc épineux, mais
+que le bras de la jeune fille portait réellement l'empreinte
+de la griffe aiguë du spunkie. On reconnut
+aussi d'une seule voix que Maillie était menacée par
+cette expérience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le
+fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de
+raison.</p>
+
+<p>«Jaloux! jaloux!» s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Il croyait voir dans cette déclaration de ses camarades
+une allusion malveillante à sa propre histoire.</p>
+
+<p>«Moi, continua Muirland en vidant un pot d'étain
+rempli de whiskey qui en couvrait les bords, j'aimerais
+mieux cent fois épouser le spunkie que de me
+marier une seconde fois. J'ai su ce que c'était que de
+vivre enchaîné; autant vaudrait rester emprisonné dans
+une bouteille fermée hermétiquement, avec un singe, un
+chat ou le bourreau pour compagnons. J'ai été jaloux
+de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-être; mais
+comment, je vous le demande, n'être pas jaloux?
+Quelle est la femme qui ne demande pas une continuelle
+surveillance? Je ne dormais pas la nuit, je ne la
+quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas
+l'oeil un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal;
+tout dépérissait. Tuilzie elle-même languissait sous
+mes yeux. A cinq millions de diables le mariage!»</p>
+
+<p>Les uns riaient, les autres, scandalisés, se taisaient.
+La dernière et la plus redoutable des incantations
+restait à essayer: c'est la cérémonie du miroir. On
+se place, une chandelle à la main, en face d'une
+petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on
+l'essuie en répétant trois fois: <i>Parais, mon mari</i>, ou:
+<i>Parais, ma femme!</i> Alors, au-dessus de l'épaule gauche
+de la personne qui consulte le destin, se montre distinctement
+une figure qui se reflète dans le miroir;
+c'est celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.</p>
+
+<p>Personne n'osait, après l'exemple de Maillie, braver
+encore les puissances surnaturelles. Le miroir et
+la chandelle étaient là par terre sans que l'on pensât à
+les mettre en usage. La Doon frémissait dans les roseaux;
+une longue traînée d'argent, qui tremblait sur
+ses vagues lointaines, était aux yeux des villageois la
+trace étincelante des skelpies ou esprits des eaux; la
+jument de Muirland, sa petite jument des Highlands,
+à la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de
+toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais
+esprit est voisin. Le vent fraîchissait; les tiges des
+joncs balancés rendaient un triste et long murmure.
+Toutes les femmes commençaient à parler du retour;
+elles avaient d'excellentes raisons, des réprimandes
+pour leurs maris et leurs frères, des conseils de santé
+pour leurs pères, et une éloquence de ménage à laquelle,
+hélas! nous autres rois de la nature et du
+monde, nous résistons bien rarement.</p>
+
+<p>«Eh bien! qui de vous se présentera devant le miroir?»
+s'écria Muirland.</p>
+
+<p>On ne répondait pas...</p>
+
+<p>«Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le
+souffle du vent vous fait trembler comme le saule.
+Quant à moi qui ne veux plus prendre de femme,
+comme vous savez, parce que je veux dormir, et que
+mes paupières refusent de se fermer dès que je suis
+mari, il m'est impossible de commencer le charme.
+C'est ce que vous sentez aussi bien que moi.»</p>
+
+<p>A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock
+Muirland s'en empara. «Je vais vous donner l'exemple.»
+Alors il prit sans hésiter la glace fatale; la chandelle
+fut allumée, et il répéta bravement l'incantation.</p>
+
+<p>«Parais donc, ma femme,» s'écria Muirland.</p>
+
+<p>Aussitôt une figure pâle, couverte de cheveux d'un
+blond fauve, se montra sur l'épaule de Muirland. Il
+tressaillit, se retourna pour s'assurer que l'une des
+jeunes filles du canton n'était pas derrière lui pour
+imiter l'apparition. Mais personne n'avait osé parodier
+le spectre; et quoique le miroir se fût brisé sur la
+terre en échappant de la main du fermier, toujours au-dessus
+de son épaule la même tête blanche, la même
+chevelure ardente se présentaient: Muirland pousse un
+grand cri, et tombe la face contre terre.</p>
+
+<p>Vous eussiez vu alors tous les habitans du village
+fuir çà et là, comme les feuilles enlevées par le
+vent; il ne resta plus dans cet endroit où ils s'étaient
+livrés naguère à leurs amusemens rustiques que les
+débris de la fête, le foyer à demi éteint, les pots et les
+cruches vides, et Muirland couché sur le gazon. Les
+spunkies et leurs acolytes revenaient en foule, et l'orage
+qui se préparait dans l'air mêlait à leur chant surnaturel
+ce long sifflement que les Écossais désignent
+si pittoresquement sous le nom de <i>Sugh</i>. Muirland, en
+se relevant, regarda encore par-dessus son épaule:
+toujours la même figure. Elle souriait au paysan, mais
+ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait
+deviner si cette tête appartenait à un corps humain;
+car elle ne se montrait à lui que lorsqu'il se détournait.
+Sa langue se glaçait et restait attachée à son palais. Il
+essaya de lier conversation avec l'être infernal, et rappela
+en vain tout son courage; dès qu'il apercevait ces
+traits pâles et ces boucles ardentes, il frémissait de tout
+son corps. Il se mit à fuir, dans l'espoir de se délivrer
+de son acolyte. Il avait détaché sa petite jument blanche
+et allait mettre le pied à l'étrier, quand il tenta encore
+une dernière expérience. Terreur! toujours cette
+tête, devenue son inséparable compagne. Elle était
+attachée sur son épaule, comme ces têtes isolées
+dont les sculpteurs gothiques jetaient quelquefois le
+profil au sommet d'un pilastre ou à l'angle d'un entablement.
+La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait
+avec une force terrible; et par des ruades fréquentes
+elle annonçait la part qu'elle prenait à la terreur
+de son pauvre maître. Le spunkie (ce devait être
+un de ces habitans des joncs de la Doon qui persécutait
+le fermier), toutes les fois que Muirland se retournait,
+fixait sur lui deux yeux flamboyans, d'un bleu
+profond, sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre,
+et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable clarté.
+Il piqua des deux; la même curiosité le poussait toujours
+à savoir si sa persécutrice était là; elle ne
+le quittait pas; en vain lançait-il sa jument au galop,
+en vain les bruyères et les montagnes disparaissaient et
+fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait
+plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait
+la pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée, le spunkie,
+son compagnon de route, ou plutôt sa compagne,
+car cette figure féminine avait toute la malice et toute
+la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de
+dix-huit ans.</p>
+
+<p>La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui
+le rétrécissaient par degrés. Jamais pauvre pécheur
+ne se trouva lancé seul au milieu de la campagne dans
+une plus satanique obscurité. Le vent soufflait comme
+s'il eût voulu éveiller les morts; la pluie tombait, emportée
+diagonalement par la violence de l'orage. Les
+lueurs rapides de l'éclair disparaissaient, dévorées par
+les nues ténébreuses qui se refermaient sur elles: de
+longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient.
+Pauvre Muirland! ton bonnet bleu écossais, bariolé
+de rouge, tomba, et tu n'osas pas te retourner pour le
+ramasser. La tempête redoublait de fureur; la Doon
+débordait sur ses rivages; et Muirland, après avoir
+galopé pendant une heure, reconnut douloureusement
+qu'il revenait au même lieu d'où il était parti. L'église
+ruinée de Cassilis était sous ses yeux; on eût dit que
+l'incendie embrasait les restes de ses vieux pilastres;
+des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inégales;
+les sculptures apparaissaient dans toute leur délicatesse
+sur un fond de clartés lugubres: Meg refusait
+d'avancer; mais le fermier, dont la raison ne guidait
+plus les démarches, et qui croyait sentir cette redoutable
+tête appuyée sur son épaule, enfonçait si vigoureusement
+son éperon dans les flancs de la pauvre
+bête qu'elle céda malgré elle à la violence qu'on lui
+imposait.</p>
+
+<p>«Jock, dit une voix douce, épouse-moi, tu cesseras
+d'avoir peur.»</p>
+
+<p>Vous imaginez la profonde terreur du malheureux
+Muirland.</p>
+
+<p>«Épouse-moi,» répétait le spunkie.</p>
+
+<p>Cependant ils fuyaient vers la cathédrale enflammée.
+Muirland, arrêté dans sa course par les pilastres
+mutilés et les saints de pierre renversés, mit pied à
+terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de vin, de
+bière et d'eau-de-vie, galopé si étrangement, éprouvé
+tant de surprise, qu'il finit par s'accoutumer à cet
+état d'excitation surnaturelle: notre fermier entra
+d'un pied ferme dans la nef sans voûte d'où jaillissaient
+ces feux infernaux.</p>
+
+<p>Le spectacle qui le frappa était nouveau pour
+lui. Un personnage accroupi au milieu de la nef
+soutenait, sur son dos courbé, un vase octangulaire
+où brûlait une flamme verte et rouge. Le maître-autel
+était chargé de ses vieux ornemens catholiques.
+Des démons à la chevelure ardente qui se
+hérissait sur leur tête étaient debout sur l'autel, et tenaient
+lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et
+infernales que l'imagination du peintre et du poète ont
+rêvées se pressaient, couraient, volaient, se balançaient,
+se traînaient, se contournaient en mille étranges
+façons. Les stalles des chanoines étaient remplies de
+personnages graves qui avaient conservé les costumes
+de leur état. Mais sur leurs aumusses on voyait se
+dessiner des mains de squelettes, et de leurs yeux
+caves aucune clarté n'émanait.</p>
+
+<p>Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y
+atteindre, quel encens on brûlait dans cette église, ni
+quelle abominable parodie des saints mystères y était
+jouée par les démons. Quarante de ces lutins, perchés
+sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois
+l'orgue de la cathédrale, tenaient en main des
+cornemuses écossaises de dimensions différentes. Un
+énorme chat noir, assis sur un trône composé d'une
+douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un
+miaulement prolongé. La symphonie infernale faisait
+trembler ce qui restait encore des voûtes à demi
+détruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens
+de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte
+de jolies skelpies à genoux; vous les eussiez prises
+pour des vierges charmantes, si la queue démoniaque
+n'avait pas soulevé le coin de leur robe blanche; et
+plus de cinquante spunkies, les ailes étendues ou repliées,
+dansant ou en repos. Dans les niches des saints
+symétriquement rangées autour de la nef étaient des
+cercueils ouverts, où le mort, sur son linceul blanc,
+apparaissait tenant en main le cierge funéraire. Quant
+aux reliques suspendues au parvis, je ne m'arrêterai
+pas à les décrire. Tous les crimes connus en Écosse
+depuis vingt ans avaient concouru à parer l'église livrée
+aux démons.</p>
+
+<p>Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau
+de l'assassin, le débris épouvantable de l'avortement
+et la trace de l'inceste. Vous y eussiez vu des coeurs
+de scélérats noircis dans le vice, et des cheveux blancs
+paternels suspendus encore à la lame du poignard
+parricide. Muirland s'arrêta, se détourna; la figure
+compagne de sa route n'avait pas quitté son poste. Un
+des monstres chargés du service infernal le prit par la
+main; il se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il
+suivit son guide. Il était dompté. Sa force l'avait
+abandonné. On s'agenouilla, il s'agenouilla; on chanta
+des hymnes bizarres, il n'écouta rien; et il resta là,
+stupéfait, pétrifié, attendant son sort. Cependant les
+chants infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies
+chargés du corps de ballet tournaient plus rapidement
+dans leur ronde infernale; les cornemuses criaient,
+beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une véhémence
+nouvelle. Muirland détourna la tête pour examiner
+cette fatale épaule sur laquelle un hôte incommode
+avait fait élection de domicile.</p>
+
+<p>«Ah!» s'écria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.</p>
+
+<p>La tête avait disparu.</p>
+
+<p>Mais quand ses regards éblouis et égarés se reportèrent
+sur les objets qui l'environnaient, il fut bien
+étonné de trouver près de lui, à genoux sur un cercueil,
+une jeune fille dont le visage était celui même
+du fantôme qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette
+écossaise de fin lin gris descendait à peine jusqu'à
+mi-cuisse. On apercevait une poitrine charmante,
+de blanches épaules, sur lesquelles roulaient des cheveux
+blonds, un sein virginal, dont la légèreté du
+costume relevait toute la beauté. Muirland fut ému;
+ces formes si gracieuses et si délicates contrastaient avec
+toutes les hideuses apparitions qui l'entouraient. Le
+squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts
+crochus la main de Muirland et l'unit à celle de la
+jeune fille. Muirland crut sentir alors dans l'étreinte
+de cette bizarre fiancée la froide morsure que le peuple
+attribue aux griffes d'acier du spunkie. C'en était trop
+pour lui; il ferma les yeux et défaillit. A demi vaincu
+par un évanouissement qu'il combattait, il crut deviner
+que des mains infernales le replaçaient sur la jument
+fidèle qui l'avait attendu à la porte de la cathédrale;
+mais ses perceptions étaient obscures, ses sensations
+indistinctes.</p>
+
+<p>Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des
+traces chez notre fermier; il se réveilla comme on se
+réveille après une léthargie, et fut fort étonné d'apprendre
+que depuis quelques jours il avait pris femme,
+que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage
+dans les montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune
+épouse, laquelle, en effet, se trouvait placée près de
+lui dans le lit héréditaire de sa ferme.</p>
+
+<p>Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait, puis il voulut
+contempler celle qu'il avait choisie sans s'en douter,
+et qui était devenue mistriss Muirlaud. C'était le
+matin. Qu'elle était jolie! quelle douce lumière nageait
+dans ces regards prolongés! quel éclat dans ces
+yeux! Cependant Muirland était frappé de la lueur
+bizarre qui émanait de ces regards mêmes. Il s'approcha;
+chose étrange! sa femme, à ce qu'il pensa du
+moins, n'avait pas de paupière; de grands orbes d'un
+bleu foncé se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil
+dont la courbe était admirablement légère. Muirland
+soupira; le souvenir vague du spunkie, de sa course
+nocturne et de sa terrible noce dans la cathédrale, se
+représenta tout à coup devant lui.</p>
+
+<p>En examinant de plus près sa nouvelle épouse, il
+crut observer en elle tous les traits caractéristiques de
+cet être surnaturel, modifiés seulement et comme
+adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient longs et
+minces, ses ongles blancs et effilés; sa chevelure
+blonde tombait jusqu'à terre. Il resta comme absorbé
+par une profonde rêverie; cependant tous ses voisins
+lui dirent que la famille de sa femme résidait dans les
+Highlands; qu'aussitôt après la noce il avait été
+saisi par une fièvre ardente; qu'il n'était pas étonnant
+que tout souvenir de la cérémonie se fût effacé de son
+esprit malade, mais que bientôt il se conduirait mieux
+avec sa femme, car elle était jolie, douce et bonne
+ménagère.</p>
+
+<p>«Mais elle n'a pas de paupières!» s'écriait Muirland.</p>
+
+<p>On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le
+poursuivait encore; personne, si ce n'est le fermier,
+ne s'apercevait de cette étrange particularité.</p>
+
+<p>La nuit vint: c'était pour Muirland la nuit des
+noces, car jusqu'à ce moment il n'avait été mari que
+de nom. La beauté de sa femme l'avait ému, bien que
+selon lui elle n'eût pas de paupières. Il se promenait
+donc de braver résolument sa propre terreur, et de
+profiter au moins de la faveur singulière que le ciel
+ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons ici au lecteur
+de nous concéder tous les priviléges du roman et de
+l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers
+événemens de cette nuit; nous ne dirons pas combien
+la belle Spellie (c'était son nom) paraissait plus belle
+encore dans ses nocturnes atours.</p>
+
+<p>Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du
+soleil illuminait tout à coup la chambre basse où était
+placé le lit nuptial. Ébloui par ces rayons ardens, il
+se lève en sursaut et voit les yeux éclatans de sa
+femme tendrement fixés sur lui.</p>
+
+<p>«Diable! s'écria-t-il, mon sommeil, en effet, est
+une injure à sa beauté! Il chassa donc le sommeil,
+et dit à Spellie mille choses aimables et tendres auxquelles
+la jeune fille des montagnes répondit de son
+mieux.</p>
+
+<p>Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.</p>
+
+<p>«Comment dormirait-elle, en effet, se demandait
+Muirland, elle n'a pas de paupière?»</p>
+
+<p>Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de
+méditations et de craintes. Le soleil se leva. Muirland
+était pâle et abattu; la fermière avait les yeux plus
+étincelans que jamais. Ils passèrent la matinée à se promener
+sur les bords de la Doon. La jeune épouse était
+si jolie que son mari, malgré sa surprise et la fièvre
+à laquelle il était en proie, ne put la contempler sans
+admiration.</p>
+
+<p>«Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous
+aimiez Tuilzie; toutes les jeunes filles des environs
+me portent envie: aussi prenez-y garde, mon ami,
+je serai jalouse, je vous surveillerai de près.»
+Les baisers de Muirland arrêtèrent ces paroles; cependant
+les nuits se succédèrent, et au milieu de chaque
+nuit les yeux éclatans de Spellie arrachaient le
+fermier à son sommeil; la force du fermier y succombait.</p>
+
+<p>«Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme,
+est-ce que vous ne dormez jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Dormir, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dormir! il me semble que depuis que
+nous sommes mariés vous n'avez pas dormi un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ma famille, on ne dort jamais.»</p>
+
+<p>Les orbes azurés de la jeune femme versaient des
+rayons plus ardens.</p>
+
+<p>«Elle ne dort pas! s'écria avec désespoir le fermier,
+elle ne dort pas!»</p>
+
+<p>Il retomba épuisé et terrifié sur l'oreiller.</p>
+
+<p>«Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! répéta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et
+je te surveillerai de plus près.»</p>
+
+<p>Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne
+lui laissaient pas de repos; c'étaient, comme disent les
+poètes, des astres éternellement allumés pour l'éblouir.
+On fit dans le canton plus de trente ballades adressées
+aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un
+beau jour il disparut. Trois mois s'étaient écoulés; le
+supplice qu'avait éprouvé le fermier avait épuisé sa
+vie, dévoré son sang; il lui semblait que ce regard de
+feu le brûlait. S'il revenait des champs, s'il restait à
+la maison, s'il allait à l'église, toujours ce rayon terrible
+dont la présence et l'éclat pénétraient jusqu'au
+fond de son être et le faisaient tressaillir d'horreur. Il
+finit par détester le soleil, par fuir le jour.</p>
+
+<p>Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert
+était devenu le sien; au lieu de l'inquiétude morale
+qui, pendant son premier mariage, l'avait transformé
+en bourreau de la jeune fille, et que les
+hommes appellent du nom de jalousie, il se trouvait
+placé sous l'inquisition physique et inéluctable d'un
+oeil qui ne se fermait jamais: c'était encore la jalousie,
+mais transformée en image palpable, l'inquisition devenue
+type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines,
+passa la mer et s'enfonça dans les forêts de l'Amérique
+septentrionale, où beaucoup de gens de son pays
+ont été fonder des habitations et bâtir leur hutte paisible.
+Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assuré
+à ce qu'il croyait; il préférait sa pauvreté, la vie du
+colon, le serpent caché dans les buissons épais, une
+nourriture sauvage, grossière et incertaine, à son toit
+écossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours ouvert reluisait
+pour son tourment. Après avoir passé un an
+dans cette solitude, il finit par bénir son sort: au
+moins il trouvait le repos au sein de cette nature féconde.
+Il n'entretenait aucune correspondance avec la
+Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa
+femme; quelquefois dans ses rêves il voyait encore
+cet oeil ouvert, cet oeil sans paupières, et se réveillait
+en sursaut; mais c'était tout ce qu'il avait à souffrir;
+il s'assurait bien que la vigilante et redoutable prunelle
+n'était plus auprès de lui, ne le pénétrait, ne
+le dévorait pas de ses clartés insupportables, et il se
+rendormait heureux.</p>
+
+<p>Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation,
+avaient pris pour sachem ou pour chef Massasoit,
+vieillard maladif, dont le caractère était pacifique, et
+dont Jock Muirland se concilia aisément la bienveillance
+en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il
+savait distiller. Massasoit tomba malade; son ami
+Muirland vint le visiter dans sa hutte.</p>
+
+<p>Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec
+un trou pour laisser échapper la fumée; au milieu de
+ce pauvre palais, un foyer embrasé; sur des peaux
+de buffle, étendues par terre, le vieux chef malade;
+autour de lui les principaux sagamores du canton, hurlant,
+criant, pleurant et faisant un tapage qui, loin de
+guérir le malade, eût rendu malade un homme en
+bonne santé. Un powam ou médecin indien conduisait
+le choeur et la danse lugubres; les échos voisins
+retentissaient du bruit que faisait cette étrange cérémonie:
+c'étaient là les prières publiques offertes aux
+divinités du pays.</p>
+
+<p>Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres
+nus et froids du vieillard: l'une d'elles, fort jolie,
+âgée à peine de seize ans, pleurait en s'acquittant
+de cet office. Le bon sens de l'Écossais lui fit bientôt
+reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait
+qu'au meurtre de Massasoit; en sa qualité d'Européen
+et de blanc il passait pour médecin inné. Il profita
+de l'autorité que ce titre lui donnait, fit sortir tous
+les hurleurs et s'approcha du sachem.</p>
+
+<p>«Qui vient près de moi? demanda le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Jock, l'homme blanc!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main
+desséchée, nous ne nous verrons plus, Jock!»</p>
+
+<p>Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en médecine,
+s'aperçut sans peine que notre sachem avait tout
+simplement une indigestion; il le secourut, ordonna
+que l'on se tût autour de lui, le mit à la diète, puis
+lui fit un excellent potage écossais que le vieillard
+avala en guise de médecine. Bref, en trois jours Massasoit
+était revenu à la vie; les hurlemens de nos Indiens
+et leurs danses recommencèrent, mais ces hymnes
+sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la
+joie. Massasoit fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna
+son calumet à fumer, et lui présenta sa fille, Anauket,
+la plus jeune et la plus jolie de celles que Muirland
+avait vues dans la cabane.</p>
+
+<p>«Tu n'as pas de squaw<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, lui dit le vieux guerrier;
+prends ma fille et honore ma tête blanchie.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Femme</blockquote>
+
+<p>Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie
+et de Spellie, le mariage lui avait si mal réussi.</p>
+
+<p>Cependant la jeune Squaw était douce, naïve, obéissante.
+Un mariage dans les déserts s'environne de
+bien peu de cérémonies; il a peu de conséquences
+funestes pour un Européen. Jock se résigna, et la
+belle Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir
+de son choix.</p>
+
+<p>Un jour, c'était le huitième jour de leur union,
+tous deux, par une belle matinée d'automne, s'étaient
+embarqués sur l'Ohio. Jock avait emporté son fusil de
+chasse. Anauket, habituée à ces expéditions qui composent
+toute la vie sauvage, aidait et servait son mari.
+Le temps était magnifique; les rives de ce beau fleuve
+offraient aux amans des points de vue enchanteurs.</p>
+
+<p>Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes
+éclatantes frappa ses regards; il l'ajusta, la blessa, et
+l'oiseau, frappé de mort, alla tomber, en gémissant,
+sous d'épais halliers. Muirland ne voulait pas perdre
+une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut
+à la recherche du résultat de sa conquête. Il avait
+battu inutilement plusieurs buissons, et son obstination
+d'Écossais le plongeait et l'enfonçait de plus en
+plus dans l'épaisseur du bois. Il se trouva bientôt environné
+d'arbres de haute futaie et placé au centre
+d'une de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve
+dans les forêts d'Amérique, quand une clarté traversa
+le feuillage et pénétra jusqu'à lui. Il tressaillit: ce
+rayon le brûlait; cette lumière insupportable le contraignait
+à baisser les yeux.</p>
+
+<p>L'oeil sans paupière était là, vigilant et éternel.</p>
+
+<p>Spellie avait passé la mer; elle avait trouvé la trace
+de son mari, elle le suivait à la piste; elle avait tenu sa
+parole, et sa redoutable jalousie accablait déjà Muirland
+de justes reproches. Il courut vers le rivage, poursuivi
+par l'oeil sans paupière, vit l'onde claire et pure de
+l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur. Telle fut la fin
+de Jock Muirland; elle se retrouve consacrée dans une
+légende écossaise, les bonnes femmes l'expliquent à
+leur manière. Elles affirment que c'est une allégorie,
+et que <i>l'Oeil sans paupière</i>, c'est l'oeil toujours ouvert
+de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.</p>
+
+<br><br>
+<h3>SARA LA DANSEUSE.</h3>
+<br>
+
+<p>Non, s'écriait, un soir de sabbat, le juif
+Fleischmann en frappant vivement de son
+poing la table sur laquelle il venait de souper; non, jamais
+je ne souffrirai que ma fille monte sur un théâtre
+pour amuser par ses pirouettes les oisifs de Berlin!
+Danseuse! Par Abraham, ma fille danseuse, quand le
+jeune Aaron la demande en mariage, et que demain
+elle pourrait être la première marchande de chevaux
+de tout le Mecklembourg!&mdash;Je ne dis pas non, reprenait
+sa femme; mais si pourtant elle devait faire fortune
+dans cet état, on peut très-bien y vivre honnêtement,
+quoique les dames de théâtre ne soient pas
+toutes en possession d'une excellente réputation.&mdash;Taisez-vous,
+reprenait Fleischmann, vous en savez,
+vous, des danseuses qui ne soient pas des Babylones
+vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche,
+être obligé de la sacrifier moi-même, de
+mes propres mains, que de la laisser entrer dans une
+pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse publique!!&mdash;Mais
+enfin, mon ami, reprenait la mère,
+David a dansé devant l'arche.&mdash;Il y dansait, répondit
+solennellement le vieux juif, pour célébrer les
+louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en
+aucune manière à celle que votre Sara voudrait pratiquer.
+C'était une danse grave, mesurée...&mdash;Pour cela,
+mon ami, c'est ce que vous ne savez pas. Le livre de
+Samuel, que les chrétiens appellent le livre des <i>Rois</i>, ne
+dit pas du tout une danse plutôt qu'une autre.&mdash;Langue
+de l'enfer, s'écria Fleischmann avec une voix retentissante,
+que ne prends-tu avec toi ta fille, et ne
+la mènes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire à d'honnêtes
+mères lors de mon voyage à Paris?» Cette brillante
+apostrophe ferma la bouche de Mme Fleischmann,
+qui, sans plus rien ajouter, se mit à ôter le couvert;
+et elle ne reparla plus que pour rappeler à son mari,
+absorbé dans ses pensées, qu'il était temps de se coucher,
+car dix heures venaient de sonner à l'horloge
+de Saint-Cyprien.</p>
+
+<p>Trois mois après cette conversation, la salle du
+grand théâtre de Berlin était pleine comme depuis
+long-temps elle ne l'avait pas été, et dans une des
+loges de l'avant-scène, occupée par l'ambassadeur de
+France et l'un des secrétaires de légation, avant que
+la toile ne fût levée, avait lieu la conversation suivante.</p>
+
+<p>«Une juive pour maîtresse, disait le jeune secrétaire,
+a toujours été dans ma pensée l'idéal du bonheur,
+et si votre excellence ne la prend dans sa
+maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour
+arriver jusqu'à son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous
+ce que doit être dans les bras de son amant
+une femme qui s'appelle Sara?&mdash;Sans doute, reprenait
+l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les
+souvenirs de la vie patriarcale, et pour peu que la petite
+ait le pied bien et les formes gracieuses, je pourrais
+bien faire quelque chose pour elle. Aussi bien la
+Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le
+monde dont on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.&mdash;Et
+puis, ajoutait le secrétaire, il n'est pas jusqu'aux
+circonstances de son début qui donnent à ce <i>sujet</i> un
+attrait tout-à-fait piquant et romanesque. Son père est
+un juif à principes, qui voulait la marier à un marchand
+de chevaux, plutôt que de la laisser devenir la
+Terpsichore de l'Allemagne. Elle procède de par une
+vocation. Avant de monter sur la scène, elle a bravement
+rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je
+sur mon ambassade à venir qu'elle ira plus loin qu'aucune
+des célébrités dansantes de la chrétienté...&mdash;Silence!
+interrompit l'ambassadeur; je vois là-bas le
+chargé d'Espagne qui cause avec le conseiller intime.
+Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'idée
+qu'ils trament quelque chose.» Un peu après, l'ouverture
+commença, la toile fut levée, et des nymphes et
+des amours firent l'exposition de la pièce, en dansant
+avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux
+spectateurs que c'étaient des nymphes et des amours qui
+dansaient avec des guirlandes. A la troisième scène
+parut Sara. C'était une grande fille, aux cheveux
+noirs, aux formes élégantes et élancées, comme la Sulamite
+du <i>Cantique des Cantiques</i>. Depuis un siècle
+peut-être rien d'aussi voluptueux n'avait paru sur la
+scène du grand théâtre. En un moment toutes les puissances
+européennes, dans la personne de leurs représentans,
+furent embrasées pour elle des feux les plus
+vifs. Il y aurait eu de quoi rompre à jamais l'équilibre
+et la paix de l'Europe, sans un incident qui se présenta.</p>
+
+<p>Au moment où la jeune débutante, après s'être
+long-temps dérobée aux poursuites d'un Zéphyr, tombait
+comme épuisée dans ses bras et lui laissait prendre
+un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait
+rien de mythologique, portant une longue barbe
+et un chapeau à larges bords, sort vivement de la coulisse,
+court à la débutante, la saisit par sa robe qu'il
+froisse et qu'il déchire. «Malheureuse! s'écrie-t-il,
+rien n'a pu t'arrêter, il a fallu que tu vinsses te
+prostituer à la face de tout Berlin! Eh bien! aussi
+à la face de tout Berlin je te maudis, et je demande
+au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la
+misère; je te maudis!» répéta-t-il. Et bien qu'il ne
+fût pas le moindrement du monde comédien, jamais
+au théâtre malédiction paternelle n'avait produit un
+pareil effet.</p>
+
+<p>A cette terrible apparition, Sara se trouva mal;
+deux soldats de la garde du roi, en faction dans les
+coulisses, s'emparèrent du perturbateur et le mirent à
+la porte de la scène, où sa qualité de père au désespoir
+ne lui donnait point entrée. Le directeur du théâtre ne
+pouvait comprendre la colère de cet homme, quand il
+avait fait à sa fille l'engagement le plus avantageux qui
+depuis dix ans peut-être eut été signé. Les puissances
+européennes furent un peu dérangées dans leur plan
+respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas
+prévue; parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la
+débutante était passable, mais il fallait qu'elle fût une
+fille bien perdue et bien abandonnée pour donner à
+un père si respectable un chagrin si cruel. Quant aux
+gens du parterre, qui d'abord avaient paru touchés de
+cette scène, revenus de leur première émotion, ils demandèrent
+qu'on leur rendît leur argent ou la danseuse,
+attendu que l'affiche n'avait pas prévenu qu'elle
+eût un père, et qu'ils étaient venus pour assister à un
+ballet et non à un drame bourgeois; les choses ne
+se fussent point passées autrement si l'on fût venu annoncer
+que le premier ténor était surpris tout à coup
+par un enrouement, ou que le premier sujet de la
+danse venait de se donner une entorse.</p>
+
+<p>En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne
+demeuraient plus sous le même toit), le père et la fille
+furent saisis tous les deux d'une fièvre violente, résultat
+de l'émotion à laquelle ils avaient été soumis.
+Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait
+à peine de se compléter; chez le vieux père, au
+contraire, la nature en décadence depuis long-temps
+menaçait ruine; elle s'en fut du coup. On le porta au
+cimetière des juifs, qui est placé en dehors de la
+porte de la ville, sur le chemin de France; en sorte
+que, deux mois après, lorsque Sara passa par cette
+route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put
+s'empêcher de penser au vieux Fleischmann et à sa
+malédiction.</p>
+
+<p>C'est une chose étrange que la malédiction d'un
+père. Ce n'est pas une force, comme disent les mathématiciens;
+ce n'est pas un corps, une substance, une
+chose matérielle, avec laquelle vous puissiez toucher
+celui auquel vous l'adressez; trois mots: <i>Je te maudis</i>;
+ce n'est autre chose que l'expression d'un voeu pour
+son malheur, lequel ne devait pas avoir plus de portée
+que cette autre forme, bien plus usuelle et bien
+plus arrêtée: <i>Que le diable t'emporte!</i> Et cependant,
+d'ordinaire, la vie d'un homme s'en trouve flétrie, et
+il est rare qu'il mène à bien son existence, lorsqu'il
+en marche chargé.</p>
+
+<p>Pour Sara, moins d'un quart de lieue après le cimetière,
+dont, au reste, aucune voix n'était sortie
+pour répéter l'anathème, elle avait cessé d'y songer.
+Elle trouvait une profonde volupté à se sentir emportée
+d'un train rapide vers Paris, où les danseuses sont
+en honneur comme jadis la vertu à Rome; elle était
+fière, autant toutefois qu'on peut l'être de supporter
+un poids assez gênant, de soutenir la tête de l'ambassadeur
+de France endormi, et reposant avec toute sa
+politique sur son épaule. De temps en temps ses grands
+yeux noirs de danseuse rencontraient ceux du jeune
+secrétaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et
+ils augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui
+vient visiter le voyageur glissant dans une berline bien
+suspendue, sur une route bien unie, lorsqu'aucune
+pensée triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le réveille,
+et qu'il n'a pas trop hâte d'arriver.</p>
+
+<p>Au milieu de cette douce extase, les voyageurs
+croient s'apercevoir que le train de la voiture redouble
+de vitesse. Bientôt les cris du postillon et le mouvement
+de plus en plus rapide des roues leur font comprendre
+que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le
+moins, exposés au danger de verser. Si la chose se fût
+passée en France, où, grâce à l'état des routes, les
+voitures de voyage en ont une sorte d'habitude, le
+péril eût été moins sérieux; mais, en Allemagne, rien
+ne se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient
+à être brisée, il est rare que le malencontreux propriétaire
+s'en tire à moins de quelque côte enfoncée. L'événement
+ne fut que trop conséquent à cet usage; la
+voiture, entraînée par les chevaux, roula dans un fossé
+profond; l'ambassadeur eut une cuisse cassée; le jeune
+homme, la moitié des dents brisées. Pour la jeune juive,
+tirée du ravin dans un état à faire pitié, on la transporta
+au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit
+s'empara d'elle, et, sous le prétexte qu'il voulait
+lui sauver la vie, il lui travailla les chairs en tout
+sens, et la fit cruellement souffrir. Durant la nuit qui
+suivit cette torture, elle entra dans le délire, parla
+de son père, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de
+pas de deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir.
+Le lendemain, Sara la danseuse était étendue entre
+deux lits de terre, et les vers commençaient leur
+travail.</p>
+
+<p>Voilà qui était bien pour ce monde-ci, reste à savoir
+ce qui allait se passer dans l'autre.</p>
+
+
+
+<p>Aussitôt que l'ame de Sara se fut séparée de son
+corps, elle commença à s'avancer à travers des régions
+infinies et solitaires où elle eut peur de sa solitude.</p>
+
+<p>A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa
+jamais contempler face à face, et son jugement commença.</p>
+
+<p>«Ame que j'avais faite à mon image, d'où viens-tu?»</p>
+
+<p>L'ame répondit: «Je reviens d'en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps que je t'avais donné à y passer, qu'en
+as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il fut bien court, reprit l'ame.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour le bien employer. As-tu
+souvent fait l'aumône?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, trente fois en tout: dix fois par charité,
+vingt fois par orgueil et par respect humain; tout
+compensé, l'aumône ne te sera point comptée.&mdash;As-tu
+souvent pensé au Seigneur ton Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui souvent, jusqu'à l'âge de douze ans, quand
+ta mère te disait de faire tes prières; mais plus tard,
+aux parures, aux bals, aux beaux cheveux des jeunes
+gens. As-tu respecté ton père et ta mère, à l'égal du Seigneur
+ton Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Je les aimais, reprit l'ame.</p>
+
+<p>&mdash;Et jamais tu ne leur as désobéi?</p>
+
+<p>L'ame se tint dans le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Sara, tu as dansé?»</p>
+
+<p>L'ame commença à être agitée comme une feuille
+tremblant sous le vent.</p>
+
+<p>&mdash;«Sara! ton père est mort, et son ame est avec
+moi.»</p>
+
+<p>L'ame trembla plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;«Sara! aux ténèbres éternelles!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! reprit-elle, pour avoir dansé!</p>
+
+<p>&mdash;Non point pour avoir dansé, répondit le juge,
+car j'ai avec moi des danseurs dans la félicité éternelle;
+mais parce que ton père t'a maudite, et qu'il est mort
+sans avoir repris sa malédiction. Adieu, Sara, adieu,
+ma fille, chante maintenant.»</p>
+
+<p>Aussitôt les esprits de ténèbres se ruèrent sur elle,
+en riant aux éclats; et, l'entraînant vers les régions
+de leur éternité, ils la faisaient horriblement souffrir
+en se l'arrachant entre eux, pour savoir qui aurait
+l'honneur de la présenter à leur illustre seigneur et
+roi.</p>
+
+<p>Or Satan était assis dans toute sa gloire sur un
+trône emblématique, dans lequel il avait pris plaisir
+à parodier tous les trônes de la terre; sa forme était,
+j'en demande humblement pardon à l'honorable lecteur,
+celle d'une chaise percée. Son front, jaune et
+cuivré, était sans cesse agité par un tic nerveux, et sa
+bouche, qui s'entrouvrait pour sourire, laissait voir
+dans une profondeur infinie deux rangées de dents
+blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades
+d'un temple antique.</p>
+
+<p>&mdash;Une ame? dit Satan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître, répondirent les suppôts.</p>
+
+<p>&mdash;Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dansé, répondit l'ame, si bien que mon
+père en est mort, et le Seigneur mon Dieu (ici Satan
+fit une horrible contorsion) m'envoie vers vous pour
+que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira.»</p>
+
+<p>Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas
+pu, car son arrêt la condamnait à se dénoncer elle-même,
+et il fallait que son arrêt fût accompli.</p>
+
+<p>Lors Satan, dans un jour de familiarité, daigna
+consulter les démons qui avaient amené l'ame de Sara,
+et il leur dit: «Qu'en ferons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi
+elle sera punie par où elle a péché.</p>
+
+<p>&mdash;Commun! dit le maître, et il passa à un autre
+avis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit le second, je propose ma fameuse
+mixture: huile bouillante, un baril ordinaire, bonne
+partie de soufre et de plomb, argent et bronze en fusion,
+servez chaud et faites infuser la coupable...»</p>
+
+<p>La pauvre ame en délibération eut une mortelle
+frayeur en entendant parler de cette cuisine effroyable.</p>
+
+<p>Mais Satan, donnant un coup de pied à l'opinant:
+«Arrière! lui dit-il, misérable classique! avec tes
+vieilles méthodes. J'ai une idée»; et se levant pour
+en faire aussitôt l'essai, il ordonne que dans un coin de
+son empire on élève rapidement une vaste salle de spectacle
+capable de contenir quelques cent milliers de
+spectateurs.</p>
+
+<p>Ni peintures, ni dorures, ni candélabres, ni lustres,
+ni girandoles ne sont épargnés. Dans l'orchestre, ce
+sont trompettes déchirantes, clarinettes criardes, tam-tams
+à la voix d'airain et au bruissement lugubre,
+basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les
+dessus.</p>
+
+<p>Puis pour une heure de l'éternité les chaudières et
+les chevalets se reposent, et le beau monde des damnés
+est invité, sous bonne escorte, à venir honorer de
+sa présence l'ouverture de l'Académie royale de
+l'enfer.</p>
+
+<p>Industrie de bourreaux! les voilà qui rendent à ces
+femmes, à ces femmes qui depuis le temps qu'elles
+brûlent dans la géhenne éternelle avaient presque oublié
+les joies de la terre, les voilà qui leur rendent et
+leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et
+leurs cachemires, et leurs satins brochés, et leurs riches
+fourrures; puis tout à l'heure ils les dépouilleront de
+tout cela, et avec un désespérant souvenir tout fraîchement
+renouvelé, ils les renverront reprendre leur nudité
+et leur supplice. Cependant derrière les dames, au
+second rang des loges, l'habit bien empesé et la cravate
+savamment jetée, se placent les ministres, les banquiers,
+les diplomates et les dilettanti; la corne dorée,
+la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent
+de garde bourgeoise, un démon veille à chaque
+issue; mais ce que vous n'auriez pas vu sur la terre,
+aux stalles réservées pour les hauts dignitaires, ce ne
+sont qu'évêques, cardinaux, archevêques, revêtus de
+leurs plus beaux atours, et ne tenant compte de la canaille
+du parterre qui, parquée derrière cette forêt de
+houlettes et de coiffures épiscopales, ne cesse de crier:
+<i>A bas le chapeau rouge! à bas la crosse! à bas la
+mitre!</i></p>
+
+<p>Après cela, dans une loge restée vide, et richement
+drapée, voyez venir sa majesté Satan; il est accompagné
+de ses hauts dignitaires et de madame la Mort,
+reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde,
+et autres lieux circonvoisins; sur quoi la pièce commença,
+dont nous ne saurions au juste donner l'analyse.
+Nous pouvons dire cependant que deux scènes
+furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le
+poète et le musicien avaient agréablement tourné en
+raillerie la félicité des justes, <i>condamnés</i>, disaient-ils,
+pour toute réjouissance, à chanter éternellement
+l'<i>Hosanna in excelsis</i> devant la face du Très-Haut.
+On laisse à penser du succès que cette parodie dut
+avoir devant un pareil auditoire.</p>
+
+<p>La donnée de l'autre scène, quoique plus fine et
+plus délicate, ne fut pas moins goûtée. Dans une langoureuse
+cavatine, un bienheureux se plaignait de
+n'avoir plus retrouvé dans le ciel ses amitiés de la
+terre; il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les
+forces aimantes de son ame aller se résumer dans le
+mystique amour des perfections divines, et il demandait
+qu'on lui rendît ses amours grossières de la
+création et les yeux de sa bien-aimée.</p>
+
+<p>Ensuite ce fut le ballet.</p>
+
+<p>Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser
+de graces et de molles attitudes. A chaque pas brillant,
+à chaque pirouette hardie, le roi donnait lui-même
+le signal, et des tonnerres d'applaudissemens
+retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il
+affecta, car cela était dans son plan, une froide indifférence,
+que le reste des spectateurs partagea avec lui.
+La pauvre fille avait beau se dépenser en efforts, un
+désespérant silence l'accueillit jusqu'à la fin de la scène;
+aussi, en rentrant dans les coulisses, d'où ses compagnes
+avaient vu sa mésaventure, elle fut saisie d'une
+violente attaque de nerfs. Alors le roi Satan, qui avait
+voulu faire cet essai, tint pour certain que le plus
+grand supplice à infliger à une ame d'artiste, c'est la
+supériorité de ses rivales: assuré de l'excellence de ce
+nouveau mode de torture, et ayant autre chose à faire
+que d'assister jusqu'au bout à l'intrigue d'un ballet, il
+se leva, et aussitôt les gardiens, à grands coups de
+fouet, firent évacuer la salle par l'honorable assistance.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, dans cette salle déserte, dont une
+petite lampe, à la lumière tremblotante, ne sert qu'à
+sonder l'incommensurable solitude, la pauvre Sara,
+ayant toujours à l'oreille le bruit des applaudissemens
+donnés à ses compagnes, est là, qui danse sans
+relâche; et il n'y a pas d'orchestre pour lui marquer la
+mesure, pas d'yeux pour contempler ses grâces et sa
+beauté, pas de prince russe pour s'en éprendre, et lui
+escompter son admiration.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>UNE BONNE FORTUNE.</h3>
+<br>
+
+<p>C'est chose curieuse qu'une soirée de Palerme,
+au bord de la mer murmurante,
+sous les flots du soleil d'été, au milieu de cette population
+grimaçante et mobile, plus originale mille fois
+et moins connue que la race classique des abbés,
+des courtisanes et des lazzaroni napolitains. Grâce
+aux romans et à la scène, Naples est vieux pour moi:
+on me l'a gâté; on m'a usé ce ciel et cette mer pleins
+de prestiges. La Sicile est neuve et inconnue; il y a
+là un double reflet venu de l'Arabie et de l'Espagne.
+Des murailles sarrazines s'élèvent autour de vous; des
+costumes espagnols flottent aux fenêtres et étincellent
+sur les quais. C'est une féerie comique et fantastique!
+Et l'air est si doux, la brise apporte tant de parfums
+avec sa fraîcheur, la chanson du pâtre lointain a quelque
+chose de si sauvage et de si tendre! Vous ne respirez
+que fleurs, vous ne voyez que débris de marbres
+et fragmens de temples. C'est encore un fragment de
+grotesque comédie que cette aristocratie en guenilles,
+et sur ces guenilles de l'or; ces femmes belles comme
+dans l'ancienne Syracuse, et vêtues comme on l'était
+il y a quarante ans; puis au milieu des chanteurs et
+des promeneurs, un gros moine rebondi qui vous
+offre un crâne de mort au bout d'une croix noire, et
+vous demande l'aumône en riant, son urne sépulcrale
+toujours brandie et vacillante sous votre menton; puis
+des carrosses découverts roulant doucement sur la
+Marina<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, chargés d'abbés qui rient, qui s'éventent</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>La Marina</i>, quai de Palerme</blockquote>
+
+<p>avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du
+tabac, qui savourent des sorbets. Auprès des abbés sont
+des princes écrasés de noms propres et d'ennui, traînant
+de leur mieux leur gloire séculaire, leur obscurité profonde
+et leur pauvreté incurable. Quelques-uns d'entre
+eux se jettent dans la dévotion, d'autres dans la débauche,
+d'autres dans les arts. J'ai connu un prince
+palermitain qui s'est ruiné en sculptures d'un genre
+inouï; il faisait exécuter des bouteilles hautes de
+trente pieds et taillées dans le marbre; des pions d'échecs
+de dimensions colossales, et dont le régiment
+garnissait une vaste cour de son palais; un polichinel
+grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu
+de l'étoile du parc une longue marotte d'ébène s'élevait
+en forme de pyramide. Toutes ces inventions fantasques
+coûtèrent sa fortune au prince de ***, et l'envoyèrent
+mourir à l'hôpital. Ce que c'est que l'oisiveté
+entée sur la sottise et la richesse!</p>
+
+<p>Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau,
+mes amis, donnez-nous la copie du tumulte de la Marina,
+reproduisez ce bruit d'un peuple indigent qui jouit
+de se sentir vivre, ces baise-mains jetés au vent et
+rendus de toutes parts: <i>bonjour! bonsoir!</i> lancés de
+carrosse en carrosse, avec plus de verve que de bon ton;
+et la cloche de l'<i>Angélus</i> retentissant sous ce beau ciel
+dont l'azur noir se fond dans une teinte d'émeraudes:
+belle et ravissante scène en vérité! On l'a très-peu admirée
+et rarement décrite. Il est à la mode d'aller à
+Rome et à Naples; la Sicile n'est pas encore <i>fashionable</i>.</p>
+
+<p>J'admirais ce spectacle, et je m'étais appuyé, pour en
+mieux jouir, contre la muraille basse ornée de petits
+pilastres d'architecture sarrazine qui suit le rivage de
+la mer, et présente aux promeneurs fatigués une longue
+et commode banquette de marbre <i>fruste</i> et usée depuis
+des siècles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime
+soufflait dans mes cheveux; la mobile scène passait devant
+moi.</p>
+
+<p>Un capucin à longue barbe vint prendre place
+à mes côtés. Il avait l'air souffrant, son extérieur était
+plutôt triste et simple que dévot et humble. On lui aurait
+donné cinquante ans, et on l'aurait pris pour un ancien
+militaire. Sa physionomie n'était pas sicilienne. Au lieu
+de se contracter avec une mobilité presque convulsive,
+elle était froide, sévère, résignée. Vous avez rencontré
+dans votre vie de ces traits heureux qui appellent
+la confiance et la fixent; vous vous intéressez
+involontairement à cette physionomie inconnue; ce
+n'est pas de la beauté ni même de la grâce; vous vous
+dites: «La souffrance a passé par là; elle a passé, non
+sans se faire sentir; elle n'a point rencontré un corps
+d'airain, une ame de bronze, mais un être faible,
+tendre, mais une organisation délicate; la lutte a été
+cruelle. Et voici cet être, il n'a pas été brisé; approchons
+pour en toucher les restes. C'est en lui qu'a eu
+lieu le combat, c'est lui qui a été le théâtre, la victime
+et l'athlète.»</p>
+
+<p>Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui
+demandai l'heure. Il me regarda fixement, reconnut
+sans doute à mon accent que j'étais étranger à Palerme,
+et me répondit en anglais:</p>
+
+<p>«Il est huit heures.»</p>
+
+<p>Puis il se leva et partit.</p>
+
+<p>Je sais l'anglais; la prononciation du capucin était
+toute nationale et franchement britannique; je ne pouvais
+m'y tromper. Mais comment cet Anglais était-il
+venu à Palerme? Un homme de cette nation en Sicile
+et sous la robe de capucin! Il y avait là quelque mystère
+que je voulais approfondir. Je revins le lendemain
+à la même place dans l'espérance de l'y retrouver; en
+effet il y était. Les jours suivans même manége. Peu à
+peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais
+avec lui, cela lui gagna le coeur. Il vit que je désirais
+me lier avec lui, et s'y prêta sans peine; il avait
+de l'instruction et une connaissance pratique assez
+étendue des hommes et des choses: quinze jours après
+notre première entrevue il me raconta sa vie.</p>
+
+<p>Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie
+qui se juge, se condamne et se contraint. La voix
+du moine était ferme, son oeil restait sec, mais on
+voyait que ce calme lui coûtait. Il faisait l'histoire
+de son malheur comme un brave invalide raconte la
+campagne où il a perdu un de ses membres. La conversation
+n'était point encore tombée sur cette matière,
+et il ne m'avait parlé ni de ses antécédens, ni de ses
+malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis
+combien de temps il portait cette robe.</p>
+
+<p>«Ne me jugez pas d'après elle. Vous ne me connaissez
+pas, me répondit-il. J'ai adopté le couvent
+comme un lieu de paix et de retraite, et cette robe comme
+une égide commode contre la vie et ses tourmens; je
+ne suis pas de l'ordre de Saint-François. Les moines
+de ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal,
+sont d'une admirable tolérance; ils me laissent porter
+leur costume, partager leur vie, et ne m'imposent pas
+leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis
+protestant. Que cela ne vous étonne pas: nous autres
+philosophes de France et d'Angleterre nous ne savons
+pas ce que les couvens d'Italie et d'Espagne renferment
+de lumières et de bon sens. Jamais nos moines ne me
+font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec
+eux, et j'y vis... tranquille.»</p>
+
+<p>A ce dernier mot il hésita, il s'arrêta, il n'osait pas
+dire <i>heureux</i>. Une rêverie plus sombre nuagea ce front
+pensif; des idées tristes l'assiégeaient. Il garda quelques
+momens le silence, appuya sa tête rasée entre ses
+mains, et me dit:</p>
+
+<p>«Je suis du comté de Herford. Quand notre armée
+revint d'Alexandrie, le vaisseau de transport sur lequel
+je me trouvais avec plusieurs autres officiers fut
+incapable de tenir la mer, et nous relâchâmes à Messine.
+Fatigués des incommodités sans nombre de l'existence
+orientale, des détestables appartemens du Caire
+et de la vie de vaisseau, nous descendîmes au lazaret;
+nous le trouvâmes commode et de bon goût. Vous savez
+ce que c'est que ce lazaret: une mauvaise cour
+carrée avec un cimetière au milieu. On est là, isolé des
+vivans, sans communication avec la terre, et sans
+autre récréation que l'espérance d'en sortir bientôt.
+Mes camarades supportaient fort bien leur position;
+les journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient
+un aliment à leur curiosité et à leur gaieté. Ils
+jouaient, ils chantaient; j'étais triste et j'ignorais la
+cause de cette tristesse. Un indicible pressentiment pesait
+sur moi; dans nos journaux je ne trouvais rien qui
+se rapportât à ma famille ou à mes amis; les journaux
+stériles comme cette mer aux flots plats et tristes,
+comme ces murs jaunes et lugubres qui m'environnaient.
+Mes camarades me raillaient; je ne savais que
+leur répondre. Enfin notre quarantaine s'acheva.</p>
+
+<p>»Vous connaissez sans doute la disposition des
+théâtres de Messine: ils sont distribués en stalles où
+chacun trouve la place que le hasard lui assigne, de
+sorte que trois ou quatre rangs d'auditeurs peuvent vous
+séparer des personnes de votre société. C'est ce qui
+m'arriva le soir même où la liberté nous fut rendue.
+Toutes les loges étaient pleines; nous allâmes prendre
+place au parterre, mes camarades et moi; nous
+fûmes obligés de nous asseoir à de grandes distances
+les uns des autres. Dans un entr'acte plusieurs Siciliens
+assis près de moi se levèrent, et d'autres officiers anglais
+accompagnés d'un jeune homme en costume de ville
+prirent leur place. Ils parlaient très-haut, et j'appris
+que le dernier interlocuteur était arrivé le soir même
+à Messine par le paquebot.</p>
+
+<p>»C'était un homme de taille moyenne, l'oeil bleu et
+fixe, le regard attentif, pour ne pas dire insolent; un
+véritable Anglais de l'école moderne. La secte était
+nouvelle alors, le Caire et Alexandrie ne m'avaient
+rien offert de tel: aussi l'examinais-je avec curiosité
+et l'écoutais-je avec attention. L'officier auquel il s'adressait,
+et qui semblait fort intime avec lui, avait
+été son condisciple au collége d'Éton. La cravate du
+nouveau venu l'emprisonnait si étroitement, ses
+grandes joues étaient d'une si belle couleur safranée,
+son affectation d'austérité sourcilleuse contrastait si ridiculement
+avec la fatuité de ses paroles, que j'oubliais
+le spectacle pour le contempler et pour l'entendre.</p>
+
+<p>»Il m'est arrivé bien des choses, mon cher, disait-il
+à son camarade, depuis nos vieilles folies d'Éton.
+Vous me direz, vous, combien de villes nouvelles
+vous avez visitées, et à combien de batailles vous avez
+assisté: cela est très-héroïque et très-beau; moi, je
+vous dirai, en revanche, combien de chevaux j'ai tué
+à la chasse, et combien de maris désolés m'ont envoyé
+à tous les diables. La liste en est longue, par Dieu! et
+je ne vous en ferai pas grâce. Ce qui m'amène à
+Messine aujourd'hui, et me force d'assister à ce spectacle
+que Dieu damne, c'est l'éclat de ma dernière
+affaire de ce genre. Il s'agissait d'une femme mariée,
+jolie, intrigante, et dont la rouerie profonde eût aisément
+servi de modèle à tout ce que la France et l'Espagne
+possèdent de plus consommé en ce genre. Vous
+sentez que la délicatesse m'empêche de la nommer.
+Tout nous ordonnait une conduite prudente; eh bien!
+malgré notre habileté mutuelle, nous fûmes trahis.
+Une femme, une aubergiste de la route de Bath,
+que j'avais daigné dans le temps honorer de quelques
+regards, éventa notre complot anti-conjugal,
+et me menaça de l'ébruiter. C'eût été dangereux de
+toute manière: la dame a des parens qui ne plaisantent
+jamais, et nos tribunaux font payer cher les maladresses
+amoureuses. J'achetai le silence de notre hôtesse, et
+me voici à Messine, où je compte passer quelque
+temps loin de celle dont mon absence protégera sans
+doute la réputation.»</p>
+
+<p>»Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans
+le premier moment. Je ne remarquai que deux choses:
+la corruption froidement frivole du jeune dandy, et la
+dépravation de sa complice. Je rentrai chez moi. Un
+paquet de lettres et de journaux se trouvait sur ma
+table. Je reconnus l'écriture de ma femme, et je me
+hâtai de décacheter sa lettre. On ne peut être attaché
+à une amante, à une soeur, à une épouse, par des
+liens plus doux que ceux qui m'unissaient à Marie.
+Sa lettre respirait toute la tendresse d'une ame pure et
+dévouée. Depuis que j'avais épousé Marie, elle ne
+m'avait pas causé un seul chagrin. Jeune fille élevée
+dans un des comtés les plus sauvages de l'Angleterre,
+appartenant à une des familles les plus illustres de la
+pairie, elle unissait à la grâce et à la dignité aristocratique
+la rare magie de l'ingénuité la plus touchante.»</p>
+
+<p>Le capucin se leva; le soleil baissait, nous nous dirigeâmes
+vers son couvent. Il me fit entrer dans sa
+cellule, et pendant que la nuit commençait à tout
+obscurcir, il continua en ces mots:</p>
+
+<p>«Dans la lettre de ma femme elle faisait mention
+d'un voyage à Bath et d'un retour subit à Londres,
+retour causé par la mauvaise santé de sa mère. Je reconnaissais
+dans ces lignes, pleines de sensibilité,
+toute son ame angélique, et je me félicitais d'avoir rencontré
+une telle épouse, lorsqu'en portant la main sur
+le paquet de journaux une singulière réflexion m'occupa.
+Le mot Bath, si souvent reproduit dans la conversation
+du dandy, se montrait aussi dans la lettre de
+ma femme; ce rapprochement frappa mon esprit d'une
+étrange terreur. Ce n'était pas un doute, ce n'était pas
+un soupçon, c'était comme une vague, une lugubre
+et lointaine clarté. Une angoisse jalouse me saisit le
+coeur, et je tremblai un moment comme la feuille. Je
+me rappelai toute la vie passée de ma femme, son
+amour pour ses devoirs, la profondeur simple et naïve
+de ses affections, je m'accusai moi-même: mais je ne
+pouvais échapper à ce tourment. Entre sa vertu et ma
+confiance, il me semblait qu'un démon gigantesque
+s'élevait pour en éclipser la clarté et me plonger dans
+des ténèbres profondes.</p>
+
+<p>»Comment vous peindre, monsieur, ce supplice
+d'une jalousie fondée sur la plus légère hypothèse,
+conçue dans un pays étranger, sans aucun moyen
+d'en vérifier la réalité ou l'injustice? Tous mes
+raisonnemens étaient inutiles, le dard envenimé restait
+là enfoncé dans mon sein. Je ne pouvais le secouer
+ni l'arracher. L'horreur de la même pensée me
+poursuivait sans relâche. Je me levai, me promenai
+à travers la chambre et ne retrouvai un peu de calme
+que vers une heure du matin, après avoir respiré à
+longs traits l'air embaumé de la nuit sicilienne. Le portrait
+de Marie se trouvait dans l'intérieur d'un de
+mes portefeuilles; je l'ouvris, je contemplai cette
+image qui s'offrit à moi pure, naïve, candide; c'étaient
+bien ces traits si modestes dont l'expression
+semblait me reprocher mes soupçons outrageux et se
+plaindre de ma défiance. Un sentiment amer et brûlant
+comme le remords s'empara de moi; j'étais prêt à
+demander pardon à ce portrait. Je me calmai ensuite;
+et, rallumant ma lampe que le vent venait d'éteindre,
+je repris le paquet de journaux que j'avais négligé
+d'ouvrir.</p>
+
+<p>»Après avoir parcouru négligemment plusieurs paragraphes
+politiques et littéraires, je me mis à lire cette
+partie de nos feuilles publiques où, sous le titre de
+<i>Bruits de la ville et de la cour</i>, on accumule hardiment
+tous les scandales semés dans les salons et dans
+les tavernes. Voici le passage étrange qui frappa
+mes regards, et que je relus plusieurs fois avec une
+anxiété que vous n'aurez pas de peine à deviner:</p>
+
+<p>«Il n'est bruit dans le monde que de la piété
+filiale de la belle et jeune mistriss Os... qui a quitté
+tout à coup les plaisirs de Bath pour suivre sa mère
+souffrante. On dit que la réputation de la fille est
+aussi invalide que la santé de la mère.»</p>
+
+<p>»Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey.
+L'initiale dont le journaliste s'était servi était précisément
+celle du nom de ma femme et du mien.</p>
+
+<p>»Vingt balles eussent frappé et déchiré ma poitrine
+à la fois que je n'eusse pas souffert davantage. Ces
+lignes du journal ajoutaient à mes soupçons un venin
+mortel et une hideuse probabilité. Je n'essaierai pas
+de décrire l'état dans lequel je tombai; le temps s'écoula,
+l'horloge d'un couvent voisin sonna quatre
+heures. Je repris machinalement un autre numéro du
+même journal, où, sous la même rubrique dont j'ai
+déjà parlé, se trouvait le paragraphe suivant:</p>
+
+<p>«Les insinuations scandaleuses et injustes dont
+lady O... et sa famille ont été l'objet sont formellement
+démenties par des personnes dignes de foi.»</p>
+
+<p>»Je méditai long-temps ces paroles, et j'y vis non
+une attestation de l'innocence de la dame accusée,
+mais seulement une réponse adroite, et la preuve irréfragable
+d'une réputation
+déjà flétrie. D'ailleurs le dandy
+n'avait-il pas répété que sa maîtresse était ingénieuse
+dans le vice, spirituelle dans ses excès, féconde en
+ressources pour les voiler, d'une dissimulation profonde,
+d'une adresse sans égale, d'une perfidie qui eût
+fait bonté aux plus habiles. Plus je rêvais, plus mon
+anxiété augmentait; la fièvre s'emparait de mon cerveau.
+Tourment insupportable! Le matin je me jetai sur mon
+lit, où je restai étendu et pleurant. Tantôt ma femme
+m'apparaissait comme l'ange de nos premières amours,
+tantôt comme un monstre odieux. Dans le flux et le
+reflux de mes pensées je ne savais à quoi me fixer; je
+ne pouvais aller demander raison à l'homme dont les paroles
+avaient soulevé dans mon sein cette affreuse tempête.
+Le mot Bath retentissait à mon oreille comme un
+glas funèbre.</p>
+
+<p>»Il était onze heures quand je sortis au hasard; et
+bientôt, par un mouvement presque machinal, je m'acheminai
+vers un couvent de bénédictins où demeurait
+un homme que j'avais remarqué pendant le séjour que
+j'avais fait précédemment à Messine. Il se nommait le
+père Anselme; sa sagacité était rare et puissante; il
+donnait un démenti formel à l'opinion vulgaire, mais
+ridicule et fausse, qui peuple les couvens d'une race
+ignorante, oisive et inutile.</p>
+
+<p>»Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain
+appartienne aux gens du monde: la solitude donne
+des leçons. Un moine qui a l'instinct de l'observation
+en sait plus sur vous et sur moi que le favori des salons
+et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe,
+sa sagacité se perd sur une surface plane; son esprit de
+détail s'applique à des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit
+droit, creuse à une profondeur inouïe, découvre des
+rapports ignorés des autres hommes, étudie le monde
+sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se confondre
+dans la tourbe sociale, pénètre le ciel et l'enfer,
+invente dans sa cellule tout ce qui doit changer le
+globe: c'est Roger Bacon devinant la machine à vapeur
+et la circulation du sang; c'est Abeilard et Occam
+préludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que
+les esprits sans portée qui se moquent des cénobites.
+Le cénobitisme est le nourricier du génie; la cellule en
+est le berceau. Croyez-vous que ces jésuites qui émouvaient
+le monde et pétrissaient les ames royales eussent
+acquis dans le tumulte d'une société bruyante leur
+génie si fécond et si dangereux? Non. Même le talent
+de l'intrigue peut émaner de la cellule: là, dans la
+solitude, en face du ciel, loin du mouvement des pensées
+tumultueuses, qui nous enlèvent à nous, germent
+et grandissent tous les bons et mauvais génies.</p>
+
+<p>»Le père Anselme, Vénitien de naissance, était un
+remarquable exemple de sagacité et de finesse mondaines,
+chez un prêtre enfermé dans le cloître.</p>
+
+<p>»J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il
+m'aimait. Les prêtres siciliens forment, vous ne l'ignorez
+pas, une classe à part. L'hérésie ne leur fait pas
+peur, combien de fois ai-je entendu le père Anselme
+me dire:</p>
+
+<p>«Vous autres Anglais, vous êtes une grande nation,
+et Dieu ne voudra pas damner des hérétiques tels
+que vous.»</p>
+
+<p>»Je lui appris tout ce qui m'agitait, je ne lui cachai
+pas la moindre particularité des événemens de ma vie,
+pas un des détails que je viens de vous donner. Il m'écouta
+paisiblement, et me répondit:</p>
+
+<p>»&mdash;Retournez chez vous, ce soir vous reviendrez
+au couvent après vêpres. Peut-être alors serai-je en état
+de vous donner quelques conseils.</p>
+
+<p>»J'allai m'enfermer dans ma chambre. Mes camarades
+s'étaient absentés, et sous la conduite d'un cicérone ils
+visitaient les ruines dont cette partie de la Sicile est
+semée. Je fus heureux de pouvoir rester seul et triste
+dans mon appartement. J'attendis avec impatience le
+moment de notre entrevue. Le jour baissait; à la porte
+du couvent un religieux appartenant aux ordres mendians
+causait avec Anselme; quand ils me virent,
+leurs regards semblèrent se fixer sur moi avec une expression
+de pitié. En Sicile, comme dans tout le reste
+de l'Italie, la police secrète se trouve entre les mains
+des prêtres. Je ne sais si le père Anselme avait consulté
+ce moine sur ce qui m'intéressait si vivement; mais
+quand il eut fait ses adieux, il me prit par la main et
+me dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Venez.</p>
+
+<p>»Sa figure était plus grave qu'à l'ordinaire. Nous entrâmes
+dans l'église; elle était déserte. Qu'elles sont
+belles, monsieur, nos églises siciliennes, où le génie
+de la mosquée d'orient s'allie au génie du catholicisme
+occidental! Vous aimez sans doute ces mosaïques incrustées,
+ces saints de couleurs tranchantes, ce mélange
+d'éclat et de ténèbres, ces nombreux monumens,
+un ciel éthéré apparaissant à travers les dentelures et
+les trèfles des hautes voûtes; l'or et la pourpre resplendissant
+dans les chapelles, et les versets du Coran qui
+se lisent encore au bas des corniches noircies par la
+fumée des cierges chrétiens? Malgré cette pompe, il y
+avait autour de moi, dans cette solitude du temple, une
+tranquillité pour ainsi dire palpable qui m'enlaça,
+me saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb,
+et dit à la fièvre de mes passions: <i>Fais silence</i>.</p>
+
+<p>»Le père Anselme me conduisit vers le fond de l'église,
+s'arrêta derrière le maître-autel, et là il me dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Mon fils, quoique nous soyons de communion
+différente, agenouillez-vous ici. Je suis prêtre et vieux,
+vous recevrez mes conseils d'homme et de pasteur,
+vous plierez le genou, non devant moi, mais devant
+Dieu qui nous frappe et nous sauve. Nous prierons
+ensemble.</p>
+
+<p>»J'étais troublé, je fis ce qu'il me disait. Après quelques
+prières communes, il reprit:</p>
+
+<p>»&mdash;Votre soupçon est fondé.</p>
+
+<p>»Un long soupir s'échappa de mon sein, et je ne
+pus rien répondre.</p>
+
+<p>»&mdash;Partez pour l'Angleterre, écrivez à votre femme
+sans lui témoigner aucun soupçon; passez par Bath où
+demeure la femme dont on a acheté le silence; payée
+pour se taire, elle parlera si vous lui offrez un meilleur
+prix. Que rien ne trahisse votre intention avant que
+vos soupçons soient éclaircis; quand vous connaîtrez
+toute la vérité, vous vous conduisez comme un homme
+d'honneur doit le faire, et vous abandonnerez la coupable
+à ses remords, ou vous rendrez votre confiance
+à l'épouse fidèle.</p>
+
+<p>»En ce moment quelques personnes entraient dans
+l'église; nous étions placés de manière à ce que je pusse
+les voir sans être aperçu d'eux.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est lui! m'écriai-je.</p>
+
+<p>«En effet le jeune Anglais, dont le nom était sir Ormond
+Mondeville,
+venait d'entrer dans l'église, accompagné
+d'un de ses amis. Il n'était pas étonnant que,
+nouvellement arrivé à Messine, il s'empressât de visiter
+l'intérieur de cette nef remarquable, l'une des curiosités
+les plus pittoresques de la contrée. Le père Anselme
+vit mon mouvement et me retint.</p>
+
+<p>»&mdash;Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui
+parler; vous devez vous taire. Le moine salua sir
+Ormond et lui fit remarquer une belle et vieille statue
+de bronze placée à droite du maître-autel. J'essayai de
+lier conversation avec l'un des officiers qui se trouvaient
+là; je ne sais ce que je lui dis, mais, incapable de lier
+deux paroles et deux idées, je suis persuadé qu'il me
+regarda comme un fou ou comme un idiot.</p>
+
+<p>»Anselme s'exprimait avec facilité, avec élégance;
+sa courtoisie envers sir Ormond me surprenait. Malgré
+l'état d'irritation fébrile où je me trouvais, j'étais
+frappé de la singularité de sa conduite. Il me semblait
+qu'il s'agissait pour lui d'une expérience à faire.
+Sa froideur se communiqua, pénétra jusqu'à moi: je
+le suivis en silence et beaucoup plus calme, plus recueilli,
+plus attentif.</p>
+
+<p>»J'avais donné à ce moine des renseignemens
+exacts qu'il m'avait demandés, sur ma femme, sur son
+caractère, sur ses traits, le son de sa voix, la couleur de
+ses cheveux, la forme de son visage et l'expression de
+sa physionomie. Il causait vivement avec sir Ormond
+et arrêtait son attention sur les portraits des saints pères,
+qui peuplaient le temple, profitant de la liberté italienne
+pour commenter ces tableaux, demander au
+jeune homme son opinion sur leur beauté relative, et
+déduire des conséquences morales de leur extérieur
+mélancolique ou sévère. Lorsque sir Ormond parlait,
+le long regard noir d'Anselme descendait dans l'ame
+de son interlocuteur; mais mon compatriote restait indifférent
+et calme, et toute cette investigation métaphysique,
+chef-d'oeuvre de pénétration intuitive et
+d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu'à nous montrer
+un coeur froid, des sens blasés, un faux goût
+pour les arts, et un coeur incapable de véritable passion
+dans aucun genre. En vain Anselme éveillait tout ce
+que le fond d'une ame humaine peut renfermer d'associations
+et de souvenirs tendres et délicats, rien ne
+vibrait à l'unisson chez notre dandy. Il développait
+par saillies un épicurisme facile et sans choix, mêlé
+d'une vanité de fat: puis, sans savoir qu'il avait placé
+dans les mains de l'étranger une clef qui découvrait
+le triste trésor de ses secrètes pensées, il remercia Anselme
+de sa complaisance et s'en alla.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous voyez cet homme, me dit le moine; la femme
+qui aura cédé à ses instances ne mérite pas un regret,
+car il n'a pas un remords. L'intrigue dont il vous a fait
+involontairement confidence n'est qu'une folie de jeune
+homme; si malheureusement votre femme est coupable
+vous devez l'oublier à jamais.</p>
+
+<p>»&mdash;Elle mourra! lui dis-je.</p>
+
+<p>»Il me regarda sévèrement.</p>
+
+<p>»&mdash;Une erreur de ce genre ne mérite pas votre colère
+et vous dégage de toute affection. L'épreuve à laquelle
+j'ai soumis ce jeune homme est certaine; il n'a pas
+aimé, il n'aime pas, il n'est pas aimé. Un amour profond,
+même quand on ne le partage pas, laisse son
+empreinte chez la personne aimée. Croyez-moi, mon
+fils, ces gens ont péché sans vous offenser. Dans le cas
+où le crime que vous soupçonnez serait réel, bénissez
+le ciel; il vous délivre d'une compagne qui vous aurait
+déshonoré tôt ou tard.</p>
+
+<p>»Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires;
+je ne cherchais pas à les comprendre ou à les discuter.
+Il me fallait un guide, ma main le suivait sans réflexion.</p>
+
+<p>»Mais essayer de bannir l'image de Marie était inutile;
+je ne pouvais déraciner ainsi mon premier et mon
+seul amour. Tout rappelait à mon esprit sa beauté, sa
+simplicité, sa piété, surtout cette délicatesse du sens
+moral qui s'accordait si peu avec la grossière erreur et
+l'entraînement sans excuse que l'on attribuait à la maîtresse
+de sir Ormond. Cependant la première rage était
+passée. A ma fureur succéda une douleur plus calme,
+et, si je puis me servir de cette expression, plus exquise.
+Oh! l'angoisse de ces journées! Oh! la douleur de
+perdre une telle consolation, un tel soutien, un tel
+amour, tout l'espoir de ma vie!</p>
+
+<p>»Deux jours après je m'embarquai pour l'Angleterre,
+et aussitôt après mon arrivée à Falmouth, je partis
+pour Bath. C'était là qu'étaient restées les traces du
+crime, et que m'attendaient les seuls renseignemens
+que je pusse espérer. Me voilà en face de l'auberge que
+sir Ormond avait désignée; j'entre, tout mon corps
+frémit de crainte. Une femme de moyen âge et assez
+jolie se présente à moi, c'est la maîtresse de la maison.
+On me sert du thé. Sous prétexte que j'ai quitté depuis
+long-temps l'Angleterre et que je désire m'instruire de
+quelques particularités relatives à l'état de mon pays,
+je prie la servante de demander à sa maîtresse si elle
+peut venir prendre le thé avec moi.</p>
+
+<p>»J'étais arrivé à mon but, et j'allais causer avec celle
+qui connaissait le secret fatal. Elle monta dans ma
+chambre, et les discours que je tins furent si incohérens
+qu'elle s'en étonna. J'étais trop préoccupé du
+seul sujet qui m'intéressât, pour que mes autres paroles
+ne fussent pas obscures et confuses. Je passais d'un
+sujet à l'autre, et j'essayais vainement de donner à ma
+conversation l'ordre et la suite nécessaires pour inspirer
+de la confiance à l'hôtesse. Quand je vis que ses
+regards surpris se fixaient sur moi:</p>
+
+<p>»&mdash;Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez
+de mon inquiétude; j'ai des sujets de chagrin profonds,
+des soupçons cruels à éclaircir; je suis jaloux
+d'une femme que j'adore, et l'anxiété où je suis doit se
+peindre dans tous mes discours.</p>
+
+<p>»Je vis que son coeur de femme s'intéressait à mon
+chagrin et que sa curiosité était excitée.</p>
+
+<p>»&mdash;Hélas! repris-je, le lieu même où je suis ne fait
+qu'accroître mon émotion. S'il faut en croire au scandale
+qui est venu jusqu'à moi dans un pays étranger,
+c'est à Bath même que s'est formée l'intrigue qui me
+désespère.»</p>
+
+<p>»A mesure que je parlais j'examinais à la dérobée
+les traits de l'aubergiste dont l'émotion et le trouble
+s'accroissaient pendant mon récit.</p>
+
+<p>»&mdash;Je ne connais pas assez la ville de Bath, continuai-je
+d'un ton assez indifférent, pour trouver sur un
+sujet qui m'occupe si cruellement des informations
+exactes. Je sais seulement que l'homme auquel on prétend
+que je dois mon déshonneur est sir Ormond
+Mondeville.</p>
+
+<p>»L'hôtesse pâlit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir.</p>
+
+<p>»&mdash;Je servais à l'étranger: ma femme et sa mère
+vinrent passer quelque temps à Bath. Voici, madame,
+comment on m'a fait le cruel récit de ma honte et de
+mon malheur: sir Ormond les attendait dans une auberge
+de Bath ou des environs...</p>
+
+<p>»L'hôtesse, qui tenait une tasse de thé à la main, trembla
+et en répandit le contenu sur la table.&mdash;La jeune
+femme quelle qu'elle soit, sous prétexte d'une indisposition
+grave, demanda une chambre séparée. Au
+milieu de la nuit, l'hôtesse entendant du bruit dans la
+chambre de cette dernière y entra; sir Ormond Mondeville
+s'y trouvait: cent livres sterling furent offertes
+par sir Ormond à cette femme, qui lui promit le silence.</p>
+
+<p>»Je crus que l'hôtesse allait se trouver mal.</p>
+
+<p>»Les renseignemens que m'avait donnés le père Anselme
+étaient si précis, j'affectais une si complète ignorance
+du rôle important que l'hôtesse avait joué dans
+l'aventure, enfin j'étais si bien instruit qu'elle fut obligée
+de convenir que tout était vrai et que son auberge
+avait été le théâtre de l'aventure. Je ne voulus pas
+pousser plus loin mon enquête, et le lendemain je
+partis pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. Il
+me restait une dernière et faible espérance, la possibilité
+de quelque méprise qui aurait disculpé Marie,
+et m'aurait rendu le bonheur. Qu'on imagine avec
+quelles palpitations de coeur je retrouvai le foyer domestique!</p>
+
+<p>»Marie, en me voyant, se jeta dans mes bras avec
+une effusion de sensibilité qui me toucha d'abord;
+puis songeant à sa perfidie, je crus sentir les étreintes
+d'un serpent, et je fus près de la repousser: je me contraignis.
+Avec quelle admiration maternelle elle me
+parla de la beauté de nos enfans, de leurs grâces enfantines
+et de ses espérances! Comme je souffrais,
+monsieur, de tout ce qui, sans cette fatale circonstance,
+m'eût pénétré de bonheur! Chaque battement de mes
+veines était une douleur; chacune de ses paroles me
+frappait comme une blessure. Elle pleurait, tout
+agitée encore de la joie de mon retour, et comme je
+l'observais d'un air sombre, je crus découvrir dans son
+regard je ne sais quelle lueur étrange; cet indice excepté,
+tout en elle respirait la tendresse et la candeur.
+Pour moi, je n'y voyais que ruse et déception. Elle
+m'amena ses enfans avec une allégresse et un triomphe
+de mère: il était impossible de conserver l'ombre
+d'un soupçon en la regardant; mais elle se détourna,
+je l'épiai, et je la vis essuyer furtivement des larmes
+qui coulaient de ses yeux. C'était pour moi la preuve
+d'un remords qui se trahissait involontairement, le
+témoignage d'une angoisse secrète infligée par le repentir
+à cette ame qui n'était point encore entièrement
+corrompue.</p>
+
+<p>»Je ne sais si ma femme s'aperçut de la contrainte
+et du tourment que j'éprouvais, il y eut entre nous un
+moment d'embarras et de silence, puis je pris tout à
+coup ma résolution.</p>
+
+<p>»&mdash;Emmenez les enfans dans la chambre de leur
+nourrice.</p>
+
+<p>»On les emmena, je restai en silence: Marie les
+vit partir sans leur adresser un mot, sans leur faire
+une caresse; sa stupeur acheva de me convaincre.
+Quand la porte fut fermée je la regardai, elle était
+pâle; elle arrêtait sur moi un oeil hagard, et restait
+muette devant moi.</p>
+
+<p>»&mdash;Madame, veuillez répondre à quelques questions.</p>
+
+<p>»Elle se tut.</p>
+
+<p>»&mdash;Quand avez-vous fait connaissance avec sir Ormond
+Mondeville?</p>
+
+<p>»Point de réponse.</p>
+
+<p>»&mdash;Est-ce dans votre voyage de Londres à Bath?</p>
+
+<p>»Même silence.</p>
+
+<p>»&mdash;Répondez-moi, malheureuse femme; je voudrais
+pour tout au monde vous arracher au coup de
+l'infamie qui vous flétrit. Répondez!</p>
+
+<p>»A ces mots je me levai; elle se leva aussi, étendit
+ses bras vers moi, puis laissa échapper un éclat de rire
+convulsif, mouvement si terrible, si hideux à voir, et
+accompagné d'un cri si aigu que vous auriez frémi,
+que je tremble encore d'horreur en me le rappelant.
+Puis elle me contempla un instant d'un air solennel,
+et tomba par terre. Je commandai au domestique de
+la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me
+parlait pour elle; je pris soin d'elle, et aussitôt qu'elle
+eut repris l'usage de ses sens, je sortis pour me rendre
+chez son père. C'est un plus des vénérables vieillards de
+la pairie anglaise; homme froid, d'une probité à toute
+épreuve, et d'une rare hauteur de raison. J'étais si
+douloureusement ému que, lorsque je le vis, les larmes
+jaillirent de mes yeux.</p>
+
+<p>»Sa froideur m'étonna. Elle contrastait avec mon
+émotion et semblait me la reprocher. D'un air de réserve
+et de hauteur cérémoniale, il me demanda ce
+que je venais faire en Angleterre, depuis combien du
+temps j'y étais, et si je comptais y rester long-temps.
+Je me persuadai qu'il savait d'avance les torts de
+sa fille, et que sa froideur avec moi n'était qu'un
+moyen d'éloigner les reproches que j'avais à lui faire.
+Dans tous les temps, il est vrai, je l'avais vu froid,
+posé, et ses ennemis taxaient de morgue et d'insolence
+aristocratique la réserve de ses manières. Mais
+bouleversé comme je l'étais, il me semblait que cette
+froideur était une insulte à mon émotion. Je m'armai
+de courage, mes larmes se tarirent, et je lui fis à mon
+tour, d'un ton calme et concentré, le récit de mon
+aventure à Messine et de ma visite à Bath. Je ne lui
+cachai aucune particularité, ni la lecture de ce fatal
+article de journal, ni les conseils du père Anselme,
+ni ma conversation avec l'hôtesse.</p>
+
+<p>»Il m'écouta en silence. Sa fille avait paru consternée,
+lui n'était qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans
+sa galerie d'un air méditatif, passant souvent sa main
+sur son front, mais sans trahir aucune émotion par ses
+gestes ou ses paroles.</p>
+
+<p>»&mdash;Cela n'est pas impossible, me dit-il ensuite en
+croisant les bras et s'arrêtant devant moi.</p>
+
+<p>»C'était un caractère profond, parfaitement maître
+de lui-même dans toutes les circonstances, qui exprimait
+toujours une pensée par une parole et cachait la
+plus grande partie de ses pensées. Il continua cependant:</p>
+
+<p>»&mdash;Ce que vous me dites est étrange; nous verrons.</p>
+
+<p>»Une larme roulait dans ses yeux, il se hâta de l'essuyer.
+La douleur de cet homme vénérable, cette
+double souffrance de l'orgueil et de l'amour paternel,
+cette larme arrachée à un vieillard toujours calme et
+maître de lui, m'ébranlèrent jusqu'au fond de l'ame.
+Je me levai brusquement. Tout semblait confirmer
+nos soupçons.</p>
+
+<p>»&mdash;Je partirai bientôt, lui dis-je; d'ici à mon départ,
+j'habiterai la maison de ma mère, où je vais faire conduire
+mes enfans.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur, et
+vous allez bien vite: au surplus, je passerai chez
+vous dans la journée.</p>
+
+<p>»Nous nous quittâmes froidement. J'étais déterminé
+à faire avec la plus grande promptitude les démarches
+nécessaires pour hâter le divorce, et je ne doutai pas
+un moment de la justesse de nos soupçons. Si les
+preuves légales du crime manquaient, toutes les
+preuves morales concouraient à le prouver: la consternation
+de Marie, le long silence de son père, le
+trouble et l'aveu de l'aubergiste, ces fatales initiales
+employées par le journaliste, ce voyage de Bath qui se
+trouvait à la fois dans le récit du jeune homme, dans
+la lettre de ma femme et dans l'article du journal. Ma
+tête brûlait, mon corps chancelait quand j'arrivai chez
+ma mère. Les caresses de mes enfans, que j'envoyai
+chercher, ne me touchèrent pas. Ma mère, à qui l'on
+avait appris l'état où se trouvait ma femme et mon
+départ précipité, était sortie. Je sus plus tard qu'elle
+s'était rendue chez moi; mais dans le premier moment,
+son absence me surprit. Craint-elle, me dis-je, de retrouver
+un fils malheureux, et a-t-elle à se reprocher
+de n'avoir pas prévenu ma douleur par des conseils
+assez sévères et une surveillance assez attentive? Hélas!
+j'étais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement
+d'une mère est de s'élancer chez un fils souffrant.</p>
+
+<p>»Je m'étendis sur un sofa, et j'attendis avec angoisses.
+A l'instant où je me levais pour aller à sa recherche,
+ma mère entra, et quelques minutes après on
+annonça lord Barndale, père de Marie. Ma mère n'avait
+eu que le temps de prononcer ces paroles:</p>
+
+<p>»&mdash;Je viens de chez vous: votre femme est partie
+dans une voiture de louage, sans dire où elle allait.</p>
+
+<p>»Lord Barndale venait aussi de ma maison; il y
+avait sur sa figure une expression de résolution et de
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;»J'ai pensé, monsieur, me dit-il, à tout ce que
+vous m'avez appris; ne jouons pas notre bonheur et
+notre repos. Il peut y avoir erreur dans tout cela.
+Nous allons monter dans la même chaise de poste, et
+nous irons à l'instant trouver cette femme qui n'imposera
+pas à notre crédulité. Nous la paierons, mais
+pour nous faire des révélations complètes. Venez, monsieur.</p>
+
+<p>»Ses mains se serraient convulsivement. Je pris
+mon chapeau. Nous partîmes, et pendant toute la
+route nous ne prononçâmes pas un mot. Nous arrivâmes
+le soir même de bonne heure à l'auberge.
+Quel fut mon étonnement ou plutôt mon indignation
+quand je vis Marie dans le parloir! Elle était donc
+venue s'assurer de la discrétion de l'hôtesse, et sa présence
+seule dans ce lieu était une preuve de sa faute.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous ici, madame, lui dis-je! comment y êtes-vous
+venue? pourquoi?... Qui vous a donc appris que
+je fusse venu ici avant vous?... N'espérez pas...</p>
+
+<p>»Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de
+la sonnette; l'hôtesse se présenta. Marie voulut parler,
+je lui imposai silence, et je dit à la maîtresse de
+l'hôtel:</p>
+
+<p>»&mdash;Lady Osprey n'a-t-elle point passé une nuit
+dans votre auberge, dans le même lit que sir Ormond
+Mondeville?</p>
+
+<p>»L'hôtesse pâle hésita un moment.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous me l'avez dit, repris-je; n'en êtes-vous
+pas convenue?</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>»&mdash;Quel nom? Répondez. Quel est le nom de
+cette femme?</p>
+
+<p>»&mdash;Vous venez de le prononcer.</p>
+
+<p>»&mdash;Lady Osprey?</p>
+
+<p>»&mdash;Oui.</p>
+
+<p>»&mdash;Je vais parler à madame, disait d'une voix entrecoupée
+Marie, qui, depuis son enfance sujette à
+des palpitations violentes, avait appuyé sa main sur
+son coeur et avait peine à prononcer ce peu de mots.
+Elle se leva en tremblant, et regardant l'hôtesse, elle
+lui dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Suis-je lady Osprey?</p>
+
+<p>»L'hôtesse se tut quelques momens, parut incertaine,
+et dit enfin:</p>
+
+<p>»&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>»&mdash;Ces ruses ne me tromperont pas, Marie; c'est
+une adresse inutile. Combien avez-vous donné à cette
+femme? Sir Ormond Mondeville lui a donné cent guinées.</p>
+
+<p>»Marie me regarda. Au nom de sir Ormond, l'hôtesse
+tressaillit, et je me tournai vers lord Barndale.</p>
+
+<p>»&mdash;Croyez-vous, lui demandai-je, que l'on puisse
+trop payer cette femme pour savoir d'elle la vérité?</p>
+
+<p>»&mdash;Non certes, dit le père.</p>
+
+<p>»Son énergie était vaincue.</p>
+
+<p>»&mdash;Marie, disait-il, vous que j'ai élevée, vous que
+j'aimais! est-il possible? répondez, vous être livrée à
+cet homme!</p>
+
+<p>»&mdash;Vous n'êtes pas convaincu? dit Marie; eh bien!
+voici ce que j'exige: allons à Bath. Faites ce que je
+désire; il faut que cette femme vienne avec nous. Et
+vous, mon père, prenez-moi sous votre protection.</p>
+
+<p>»Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant.</p>
+
+<p>»&mdash;Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale,
+nous déciderons après.</p>
+
+<p>»L'aubergiste se refusait d'abord à nous accompagner
+mais Marie lui dit d'un ton impératif et avec une
+énergie qui m'étonna:</p>
+
+<p>»&mdash;Il le faut!</p>
+
+<p>«Le changement subit qui venait de s'opérer chez
+Marie me blessa. Était-ce donc cette femme si délicate
+et si faible qui prenait tout à coup une attitude arrogante,
+et un ton auquel la convenance semblait manquer?
+Nous partîmes.</p>
+
+<p>»Lord Barndale était avec sa fille dans une chaise de
+poste; je me trouvais avec l'aubergiste dans une autre.
+Trois fois il fallut s'arrêter pour secourir Marie, dont
+les évanouissemens nous affligeaient; l'hôtesse paraissait
+très-émue et à peu près incapable de répondre à
+mes questions.</p>
+
+<p>»Lorsque nous descendions de voiture, Marie semblait
+affecter de ne faire aucune attention à moi. Je ne
+sais quelle résolution violente paraissait l'animer. Arrivée
+à Bath, elle fit dire au postillon de se diriger
+vers un hôtel de la rue Pultney qu'elle indiqua très-exactement.
+Quand nos voitures s'arrêtèrent, Marie
+descendit la première, frappa, dit au domestique de
+prier sa maîtresse de descendre un moment, et nous
+fit signe de la suivre. Nous étions tous debout dans le
+parloir de cette maison inconnue quand la dame du
+logis se présenta devant nous; à peine avait-elle mis
+le pied dans la chambre que l'hôtesse, s'avançant d'un
+pas et la regardant fixement, s'écria:</p>
+
+<p>»&mdash;Voici lady Osprey!</p>
+
+<p>»La dame pâlit, recula vers la porte et eut l'air de
+reconnaître l'aubergiste.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous vous trompez, lui dit-elle, je suis lady
+Heathstone.</p>
+
+<p>»&mdash;Non, non, s'écria l'hôtesse avec beaucoup d'émotion
+et de violence, c'est vous qui m'avez dit votre
+nom, vous-même, cette nuit où vous êtes venue dans
+mon auberge avec lord Mondeville, et où je vous ai
+surprise! Cette jeune dame, ajouta-t-elle en montrant
+Marie qui se trouvait mal pendant cette explication,
+logeait aussi chez moi, et elle vous a vue; elle vous
+a même saluée le matin lorsque vous partîtes avec sir
+Mondeville.</p>
+
+<p>»&mdash;Il y a ici quelque erreur, reprit lady Heathstone;
+que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>»Je m'avançai vers lady Heathstone, en priant lord
+Barndale d'avoir soin de sa fille.</p>
+
+<p>»&mdash;Sir Ormond, que j'ai eu le plaisir de voir à
+Messine, dis-je à cette dame, avait raison de faire l'éloge
+de votre politique et de votre adresse, cependant elles
+échouent aujourd'hui. Rendez son nom et son honneur
+à lady Osprey, madame.</p>
+
+<p>»Elle se jeta sur le sofa, et couvrant son visage
+de ses mains, elle s'écria:</p>
+
+<p>»&mdash;Quoi! vous l'avez vu à Messine?</p>
+
+<p>»&mdash;Quittons cette femme, dit d'une voix sombre
+lord Barndale, qui ne pouvait parvenir à rendre à sa
+fille l'usage de ses sens.</p>
+
+<p>»Nous la replaçâmes dans la chaise de poste, mourante,
+presque inanimée, incapable de ressentir la joie
+que devait lui causer son innocence, si hautement reconnue.
+Hélas! monsieur, que puis-je vous dire de
+plus, pendant deux mois elle languit; elle me pardonna
+et mourut d'un anévrisme au coeur, déterminé
+par tant de secousses et d'émotions.</p>
+
+<p>»Le père indigné déclara qu'il ne me reverrait jamais.
+J'eus le malheur de perdre mes deux enfans. Je
+n'avais plus rien à faire au monde, monsieur, je revins
+en Sicile, où j'espérais trouver encore lord Mondeville,
+à qui je voulais demander vengeance de tous
+les maux que sa fatuité avait fait tomber sur moi, et
+de l'indigne supposition de nom qui avait flétri l'honneur
+de ma femme: il était parti pour les Indes avec
+une commission du gouvernement. Le père Anselme
+me facilita l'entrée de ce cloître, où je trouve un asile.
+Hélas! tous les lieux me sont indifférens! Une seule
+pensée de haine me reste, au milieu de tant de pensées
+douloureuses! J'ai de l'aversion pour ces institutions
+sociales qui me condamnent au malheur. Ah! le mariage,
+monsieur, le mariage! posséder une femme,
+l'aimer, la croire à soi et trembler toujours; et ne jamais
+savoir si un autre ne reçoit pas en pur don ce que
+la loi nous accorde et ce que le coeur peut nous refuser;
+n'être jamais certain que les désirs et les voeux
+d'une épouse sont pour vous, sont à vous; conserver
+pour un autre et élever pour les menus plaisirs d'un
+ami ces créatures si frêles, si délicates, que nous pouvons
+briser en les adorant, et que nous couvrons de
+nos hommages immérités, après les avoir accablées de
+nos injustices.»</p>
+
+
+
+<br><br>
+<h3>TOBIAS GUARNERIUS.</h3>
+<br>
+
+<p>Par une soirée bien brumeuse d'hiver, mon
+arrière-grand-père, retenu pour quelques
+affaires à Brème en Saxe, se promenait dans une petite
+rue écartée, derrière la cathédrale. Ce qu'il faisait là,
+vous le comprendrez de reste quand je vous aurai appris
+qu'il avait alors vingt ans, et qu'il est peu de villes
+en Allemagne où les grisettes soient plus gracieuses et
+plus agaçantes. Ceci soit dit sans altérer en rien la
+bonne opinion que par avance vous auriez pu prendre
+de son mérite. Mais depuis plus de vingt minutes l'heure
+du rendez-vous était sonnée à toutes les horloges, sans
+que celle qui l'avait donné eût songé à s'y rendre, et
+mon arrière-grand-père attendait toujours.</p>
+
+<p>Le gouvernement représentatif nous a trop bien
+guéris, hélas! de ces merveilleuses patiences d'amour:
+bien admirable pour moi serait l'homme qui s'en rencontrerait
+encore capable aujourd'hui.</p>
+
+<p>Pendant les longs tours et retours de sa faction, mon
+arrière-grand-père avait remarqué une petite boutique
+placée à l'angle de la rue qu'il arpentait. Aux deux
+côtés de la devanture, deux planchettes peintes en
+rouge et taillées en forme de violons indiquaient le
+commerce qui s'y faisait, ou, pour parler plus juste,
+le commerce qui ne s'y faisait point; car, à moins que
+l'on ne compte pour quelque chose un mauvais basson
+pendu au mur, une contre-basse sans cordes, quelques
+archets et une quinte que le propriétaire du lieu était
+occupé à raccommoder, sa boutique était complétement
+dégarnie, et, nonobstant l'inscription placée au-dessus
+de la porte, ressemblait plutôt à un corps de garde
+de milice bourgeoise qu'à un <i>magasin d'instrumens
+à cordes et à vent</i>.</p>
+
+<p>Une mauvaise chandelle, haletant sous une mèche
+effroyablement longue, qui lui faisait jeter des lueurs
+sinistres, éclairait à peine l'homme qui travaillait dans
+cette misérable échoppe. Il ne paraissait pas d'ailleurs
+tenir autrement à la perfection de l'ouvrage dont il
+s'occupait, car, de trois minutes en trois minutes, il
+se levait, laissait là sa quinte, et se promenait à grands
+pas, avec un regard fixe et des gestes brusques et précipités,
+indiquant un homme qu'une pensée profonde
+était venue visiter.</p>
+
+<p>Moitié curiosité, moitié pour échapper à une neige
+abondante qui était venue compliquer son rendez-vous,
+mon arrière-grand-père, qui n'avait pu encore se décider
+à quitter la place, entre dans la boutique du
+luthier, et bien que de sa vie il n'eût su une note de
+musique, il le prie de lui montrer des violons à acheter.</p>
+
+<p>«Des violons! répondit brusquement le luthier,
+vous voyez bien que je n'en ai pas et que je n'en vends
+pas, à moins que tous ne vouliez vous arranger de
+cette contre-basse, que j'ai été forcé de prendre en
+paiement pour les raccommodages que j'ai faits pendant
+plus d'un trimestre aux instrumens de l'orchestre
+des <i>Chiens savans</i>, qui ont eu dans cette ville un si
+grand succès, et qui ont travaillé devant MM. les membres
+du grand-conseil. La voulez-vous, ma contre-basse?
+je vous la laisse pour dix écus; pour cinquante
+livres, tenez, sans plus marchander.»</p>
+
+<p>Mon arrière-grand-père eût été un million de fois plus
+musicien qu'il n'était réellement, il eût eu encore
+une peine infinie à se prêter à l'arrangement qu'on lui
+proposait, lequel consistait à s'accommoder d'une
+contre-basse lorsqu'il était censé avoir besoin d'un
+violon.</p>
+
+<p>S'étant permis de faire, avec une grande force de
+logique, cette observation à l'honnête luthier, il en
+reçut je ne sais quelle répartie si étrange qu'il lui vint
+aussitôt à l'esprit qu'il avait affaire à une manière de
+monomane. La chose lui fut prouvée quand en sa présence
+ce singulier personnage recommença à se promener
+et à gesticuler, et quand une vieille femme, ouvrant
+la porte de l'arrière-boutique, lui fit signe en haussant
+les épaules que la tête du pauvre homme n'y était plus.</p>
+
+<p>Mon arrière-grand-père sortit alors de chez le luthier,
+et le lendemain il partit de la ville, sans s'être autrement
+occupé de lui.</p>
+
+<p>Trois ans après, durant un nouveau séjour qu'il fit
+à Brème, ayant eu occasion de repasser dans la même
+rue, il remarqua que la boutique du luthier était fermée;
+sur les volets, qui en plus d'un endroit portaient
+des traces d'effraction, de grandes croix rouges avaient
+été tracées. Cette circonstance ayant attiré son attention,
+le soir, à souper, il en parla à son hôte, qui était l'un
+des magistrats de haute police de la ville, et lui raconta,
+sans dire toutefois son rendez-vous manqué,
+l'étrange accueil qu'il avait reçu dans cette même boutique,
+trois ans auparavant. A son tour, le magistrat
+lui conta l'histoire que l'on va lire.</p>
+
+<p>L'homme auquel vous avez eu affaire, lui dit-il,
+s'appelait Tobias Guarnerius; à grande peine il faisait
+vivre de son travail la vieille femme que vous avez
+vue: c'était sa mère, avec laquelle il vivait depuis la
+mort de sa femme.</p>
+
+<p>Comme il était dans la ville le seul ouvrier de son
+état, et qu'elle contient un nombre assez considérable
+d'artistes et d'amateurs, qui sans cesse lui donnaient des
+instrumens à réparer, il aurait pu, ce semble, vivre
+passablement à l'aise. Mais dix ans environ avant l'époque
+dont nous parlons, une insigne calamité était
+venue le visiter. Un beau matin il s'était trouvé en proie
+à une idée fixe, et depuis ce temps il n'avait cessé de
+la poursuivre, quelque sacrifice qu'elle lui eût coûté.</p>
+
+<p>Sa femme, qui était morte en partie du chagrin
+qu'elle avait eu à le voir dissiper ainsi tout le fruit de
+son travail, avait eu beau lui représenter la folie de
+sa persévérance, le conjurer de ne pas la réduire à la
+misère, il n'en avait tenu compte. D'abord ses économies,
+plus tard l'argent de quelques emprunts qu'il
+avait faits, ensuite ses meubles, ses marchandises,
+une partie de sa garde-robe, étaient venus se perdre
+dans ce gouffre qui s'était ouvert à côté de lui, sans
+que tant d'inutiles essais fussent parvenus à l'éclairer.
+A l'époque où, faute d'argent, il avait été forcé de
+mettre un terme à ses expériences, il n'en avait pas
+moins conservé l'espérance de réaliser sa pensée, qui
+tôt ou tard devait, selon lui, le mener à une grande
+gloire, et le récompenser largement de toutes ses
+avances.</p>
+
+<p>Il est, au reste, vrai de dire que s'il fût arrivé au but
+qu'il se proposait, il eût réellement mis la main sur
+une excellente spéculation. Ayant en sa possession un
+violon de Stradivarius, dont quelques amateurs, à
+plusieurs reprises, lui avaient offert un haut prix, l'idée
+lui était venue d'imiter le faire de cet auteur. Il
+avait pensé qu'en reproduisant avec une rigueur mathématique
+les formes et les dimensions de ses instrumens,
+en employant un bois semblable à celui qui
+avait servi à les établir, en arrivant à imiter rigoureusement
+le vernis et la couleur dont ils avaient été
+primitivement enduits, il parviendrait à se procurer
+une qualité de son exactement pareil. Malgré tous les
+soins qu'il mettait à ses contre-façons, toujours il s'y
+rencontrait une légère différence avec le modèle; or
+des nuances infiniment subtiles constituant, selon
+toute apparence, la supériorité qui faisait son désespoir,
+il pensait pouvoir logiquement expliquer l'infériorité
+de ses copies par les imperfections presque insaisissables
+qu'il y découvrait, en sorte que l'oeuvre était
+toujours à reprendre; c'était une manière de cercle
+vicieux tournant à l'infini, dans lequel une fortune
+de prince se fût elle-même engouffrée.</p>
+
+<p>Après bien des essais, cependant, une modification
+s'était faite dans son idée primitive; il était un jour
+arrivé si près d'une imitation irréprochable, et ce jour-là
+précisément l'instrument sorti de ses mains s'était
+trouvé si loin au-dessous de son stradivarius, qu'il
+avait fini par soupçonner dans la création de ce chef-d'oeuvre
+un élément d'une nature supérieure et non
+encore sollicité par lui. «&mdash;Qui sait, disait-il fort
+gravement à un physicien qui prétendait le faire arriver
+à la solution de son problème instrumental par
+des applications nouvelles de la théorie du son, qui
+sait plutôt si ce n'est pas hors du monde matériel que
+je dois chercher. Les mots représentent des idées, n'est-il
+pas vrai? eh bien! quand je dis l'ame de mon violon,
+peut-être, sans y songer, frappé-je à la porte que
+je cherche depuis si long-temps. Que vous en semble,
+monsieur?» Et le physicien de se mettre à rire, et le
+pauvre Tobias Guarnerius de s'enfoncer plus profondément
+dans l'abîme de ses recherches.</p>
+
+<p>Un jour une de ses pratiques venant lui apporter
+un archet à réparer laissa chez lui un livre que pendant
+plusieurs jours elle oublia de venir reprendre. A
+ses heures de loisir, lesquelles étaient rares, car lorsqu'il
+ne travaillait pas de ses mains il travaillait de sa
+pauvre tête, qui ne reposait guère, Tobias Guarnerius
+parcourut ce livre: c'était un de ces respectables monumens
+de la patience et de l'érudition germaniques,
+où l'auteur vous annonce, sans y mettre d'ailleurs autrement
+de prétentions, qu'il traitera <i>de omni re scibili</i>
+et de quelques autres sujets. En effet on y voyait, à côté
+d'un chapitre <i>sur la meilleure forme de gouvernement</i>,
+un chapitre <i>sur la manière de gratter le dos de sa
+femme quand il la démange</i>; une <i>recette pour faire du
+vin de Chypre</i> était suivie d'une <i>dissertation sur la
+virginité des onze mille vierges</i>, et d'un <i>discours sur les
+avantages de la calvitie</i>; un ton de bonhomie singulière
+avait présidé à la rédaction de cet ouvrage
+informe, et donnait à sa lecture un charme particulier,
+qui avait fini par dominer notre monomane jusqu'à
+détourner de lui pendant une demi-journée l'obsession
+de sa pensée ordinaire.</p>
+
+<p>Tout-à-coup, au détour d'une page, un chapitre se
+présente à lui avec ce titre: <i>De la Transfusion des
+ames</i>. A la lecture de ces mots, comme s'il eût soudain
+entrevu que la révélation du grand secret qu'il cherchait
+depuis si long-temps allait lui être faite, il sauta
+d'un bond prodigieux, appela sa mère, qu'il chargea
+de garder la boutique, et de dire, si on venait le demander,
+qu'il était sorti; puis courant s'enfermer dans
+sa chambre, pour ne pas être interrompu, il commença
+la lecture du chapitre qui, dans sa pensée, ne pouvait
+manquer d'être le plus merveilleux que jamais plume
+de philosophe eût enfanté.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans
+toutes les choses de la vie, dans ses amitiés, dans ses
+espérances dans les prospectus, dans les amours de
+femme surtout qu'il faut craindre des désappointemens
+semblables à celui qui attendait Tobias Guarnerius.
+Le chapitre, dont un instant avant il eût payé
+la lecture au prix d'une livre de sa chair, était une
+misérable rapsodie, lardée de citations des Pères de l'église,
+d'Aristote, de Platon et de l'Écriture. Après
+force divagations, abstractions et conversations, l'auteur
+se résumait à cette découverte toute nouvelle,
+que l'ame était immortelle: sans contredit les vingt
+pages les plus pauvres de cet immense in-folio étaient
+comprises sous le titre si magnifique que je vous ai dit.</p>
+
+<p>Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en était pas
+moins venue; étreignant avec une singulière puissance
+les trois mots qui tout à coup lui étaient apparus, pour
+en faire jaillir un sens logique aux <i>entrevisions</i> qu'il avait
+eues précédemment, il commença à se représenter l'ame
+humaine comme une substance locomobile, transportable,
+avec sa puissance d'animation, d'un lieu dans
+un autre. En Allemagne, où il y a de la philosophie
+dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France
+un prix d'honneur de rhétorique, avait entendu
+parler de la métempsycose; et ce système, pour peu
+que l'on pesât dessus, pouvait bien s'élargir jusqu'à
+admettre la donnée du philosophe luthier. Trois
+heures de réflexions passant par-dessus cette illumination
+achevèrent de lui donner dans l'esprit de Tobias
+une créance indélébile, et désormais il ne s'occupa
+plus que du procédé matériel à l'aide duquel il appliquerait
+à son art le bénéfice de sa découverte psycologique.</p>
+
+
+
+<p>A trois mois de là, c'était durant la nuit, la veille
+de la Saint-Joseph, depuis long-temps une heure était
+sonnée à toutes les horloges, et la ville de Brème
+tout entière reposait dans le sommeil; l'atelier de
+Tobias Guarnerius était soigneusement fermé; et de
+peur qu'en passant on ne pût voir par les fentes des
+volets la lumière qui brillait dans son arrière-boutique,
+il avait eu soin d'étendre devant la porte vitrée qui
+communiquait de cette pièce à son magasin un épais
+rideau de serge verte replié deux fois sur lui-même.</p>
+
+<p>Certes, ces précautions n'étaient point inutiles, car
+c'était une oeuvre étrange que celle à laquelle le luthier
+s'occupait.</p>
+
+<p>Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y
+avait bientôt quarante ans, elle l'avait mis au monde,
+sa vieille mère Brigitta Guarnerius, en proie aux angoisses
+de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer
+qui la minait depuis long-temps. Penché sur sa poitrine,
+qui râlait d'une manière horrible, sans qu'une
+larme brillât dans ses yeux, sans qu'un seul des muscles
+de son visage exprimât la moindre sympathie pour
+les atroces souffrances dont il était témoin, Tobias paraissait
+plongé dans le pressentiment d'un moment solennel
+et fatal, dont l'attente absorbait toutes ses facultés.
+Sans doute, en vue de quelque produit étrange
+à recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni décrit
+ni prévu aucune science humaine, mettait en rapport
+le lit de l'agonisante et une table sur laquelle reposait
+un instrument inachevé. Un tube, qui paraissait formé
+de l'alliage de plusieurs métaux, s'évasant par le
+bout en forme d'entonnoir, avait été placé au-devant
+de la bouche de la vieille femme, et recevait le souffle
+de son haleine qui, à chaque expiration, s'y engouffrait
+avec un bruit lugubre. A l'autre extrémité, ce
+tube s'emboîtait à une cheville de bois, pareille
+à celle qui se place debout entre le fond et la table de
+tous les instrumens à chevalet; seulement celle-ci
+était d'un diamètre un peu supérieur au diamètre ordinaire,
+et au lieu d'être en bois plein, elle était
+creuse et devait se fermer hermétiquement, au moyen
+d'un petit couvercle à vis merveilleusement travaillé,
+lorsque l'embouchure du tube viendrait à en être retirée.
+Précisément au-dessus du point de jonction
+provisoire du bois et du métal, et comme pour empêcher
+l'évaporation au moment où se ferait leur
+séparation, avait été disposée une manière de boîte ou
+de guérite en bois de sapin; les planches, humides et
+vermoulues, exhalaient une odeur terreuse et nauséabonde,
+et un grand clou rouillé, pendant encore
+après, indiquait qu'elles avaient du antérieurement
+faire partie d'un objet de plus grande dimension.</p>
+
+<p>A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes,
+la respiration de la malade s'étant arrêtée, son
+pouls et son coeur ayant cessé de battre, tout à coup
+on entendit dans le tube, qui fut agité comme par un
+mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un
+frémissement qui courut tout le long du métal, et vint
+bondir au fond de l'étui qui y adhérait. A ce bruit,
+Tobias Guarnerius se précipita; les yeux égarés et la
+poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et
+d'une main forcenée, malgré une force incroyable de
+résistance qui répondait à sa pression, malgré une
+sorte de crépitation douloureuse et plaintive qui s'agitait
+sous ses doigts, il vissa le couvercle à l'extrémité
+de la cheville. Maintenant il faut vous le dire,
+quoique jamais la preuve matérielle de cette monstruosité
+n'ait été acquise, il paraît que ce que Tobias
+Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux,
+c'était l'ame de sa mère, la première qui se fût trouvée
+pour réaliser son abominable découverte.</p>
+
+<p>Au moment où avait été rompu le lien par lequel
+elle était unie à l'enveloppe mortelle qui venait de
+finir son temps, l'ame s'était élancée pour retourner en
+haut; forcée de suivre l'étroit conduit qui la cernait à sa
+sortie, elle avait couru pleine de détresse jusqu'au fond
+de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se fût sans
+doute évadée dans le peu de temps que son bourreau avait
+mis à fermer sur elle le couvercle; mais une effroyable
+industrie avait tout prévu. Les planches de
+sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait
+l'odieux mystère étaient les planches d'un
+cercueil fraîchement enlevé à la terre du cimetière.
+Quand l'ame s'était pressée pour sortir, elle avait eu
+horreur de cette atmosphère de mort qu'il lui fallait
+traverser, et elle s'était retirée en arrière; alors Tobias
+était venu et il l'avait scellée dans sa prison, et il
+la tenait là pour s'en servir à ses volontés.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire pourtant que ces épouvantables
+audaces puissent s'exécuter sans qu'il en coûte
+quelque chose à leurs auteurs; car au moment où tout
+avait été accompli, Tobias était tombé à la renverse,
+frappé comme d'une puissante commotion électrique,
+et il était resté étendu à terre, sans connaissance, plusieurs
+heures encore après que le soleil se fût levé.</p>
+
+<p>Au moment où il se réveilla de ce long évanouissement,
+il commença par sentir une vive fatigue dans
+tous ses membres, comme s'il avait fait une longue
+route; puis il eut grand peine à recueillir ses idées, afin
+de se rendre compte de ce qui lui était arrivé. A la fin
+cependant un souvenir lucide de toutes les choses de
+la nuit se dessina devant lui. La main agitée d'un
+tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit,
+où le corps de sa mère était déjà froid et raidi. Il
+abaissa la paupière de ses yeux, en ayant soin que leur
+regard fixe ne rencontrât pas le sien; puis, ayant couvert
+le visage, il eut peur; car il lui sembla que l'angle
+facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air
+de reproche et le menaçait.</p>
+
+<p>Depuis deux semaines environ, les restes mortels de
+Brigitta avaient été déposés dans la tombe, et même il
+s'était passé d'étranges choses lors de son enterrement;
+car à chaque fois que, dans les prières, le prêtre avait
+eu à parler de l'ame de la défunte, les cierges qui brûlaient
+autour du corps s'étaient éteints d'eux-mêmes;
+et bien des choses s'étaient dites touchant cette circonstance
+et plusieurs autres que l'on racontait. Témoin
+de ce phénomène, et tourmenté, dans son ame,
+par le remords, bien que la joie d'avoir réalisé la pensée
+de toute sa vie fût encore la plus forte, Tobias
+n'avait pas encore osé faire l'essai de l'instrument
+qu'il avait achevé, et pourtant une merveilleuse harmonie
+y était cachée; car lorsque l'air seulement venait à
+passer dessus, des soupirs d'une incroyable douceur
+s'en exhalaient. Le bruit à la fin commença à
+se répandre que Tobias avait découvert son grand secret;
+et chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens
+dans la ville venait savoir, les uns pour se rire du rêveur,
+les autres avec une curiosité plus sérieuse, à
+quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait
+toujours, sous prétexte que son oeuvre n'était point
+finie.</p>
+
+<p>Il advint pourtant que l'héritier présomptif d'une
+petite principauté de l'Allemagne passa par la ville.
+La Providence, qui apparemment avait eu ses raisons
+pour cet arrangement, le destinant à régner un jour,
+lui avait donné toutes les qualités requises pour être
+un excellent violon solo. Sa réputation de virtuose
+s'était répandue dans toute l'Europe, à peu près
+comme la renommée militaire du grand Frédéric, et
+il ne s'arrêtait guère en un pays qu'on n'organisât
+pour lui un concert, où souvent il ne dédaignait pas
+de se faire entendre. Le gouverneur de Brème, ayant
+toute raison de vouloir être agréable à l'illustre exécutant,
+se hâta de préparer une soirée musicale, et il
+ne laissa pas ignorer à Tobias Guarnerius qu'il lui serait
+agréable d'y voir faire l'essai de son invention.</p>
+
+<p>Au moment où ce désir lui fut intimé, Tobias commençait
+à entrer en composition avec sa conscience.
+L'impression de terreur qu'il avait subie à la suite de
+son larcin, comme le souvenir de toutes les autres
+émotions humaines, s'effaçait peu à peu sous les
+jours qui passaient. D'étranges raisonnemens étaient
+ensuite venus à son secours. «On ne sait jamais, se
+disait-il, avec cette jurisprudence céleste, qui vous
+absout <i>in extremis</i> pour un bon sentiment, qui vous
+punit pour une pensée mauvaise, ni qui sera condamné
+ni qui sera sauvé. Ma mère Brigitta eut à nos
+yeux une vie honnête: en est-il de même pour le jugement
+d'en haut; et qui peut assurer qu'en la retenant
+ici-bas je ne lui sauve pas plusieurs jours de l'éternité
+des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils, ajoutait-il
+avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat
+de nos jours. D'autres conservent précieusement
+les ossemens de leurs proches; moi je conserve l'ame
+de ma mère; moi je ne veux pas m'en séparer. N'y a-t-il
+pas entre le double mérite de nos piétés filiales
+tout l'intervalle qui sépare l'esprit de la matière?»
+Avec ces pensées, qu'il habillait des plus belles paroles
+qu'il pouvait, il parvenait à émousser son remords.</p>
+
+<p>Quand fut venu le soir où devait avoir lieu la grande
+épreuve, Tobias fut tout à coup saisi d'une autre inquiétude.
+La préoccupation de l'artiste dominant toute
+autre pensée, il eut des doutes sur la sincérité des résultats
+que devait lui donner son expérience. L'ame
+avait-elle, en effet, été transfusée? Par une évaporation
+subtile, en supposant qu'elle eût un instant séjourné
+là où il l'avait retenue, n'avait-elle point pu
+s'échapper pour obéir à la loi céleste d'attraction qui
+la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion,
+si, en présence de toute la ville assemblée, sa création
+surhumaine allait tout à coup se résumer en quelque
+misérable instrument, criard comme ceux que tant
+de fois déjà il avait réalisés. Il n'y avait dans cette appréhension
+rien que de raisonnable, et plutôt que de
+s'exposer à un si mortel désappointement, surmontant
+enfin la religieuse terreur qui jusque là l'avait empêché
+d'interroger son oeuvre, il l'eût essayée de ses mains
+s'il l'eût eue à sa disposition; mais, en homme qui savait
+son monde, il l'avait, dans la journée, envoyée à
+l'hôtel du gouvernement, enfermée dans un riche étui,
+dont il avait gardé la clef. Le sort en était donc jeté,
+et il n'y avait plus à revenir sur ses pas; dans un quart
+d'heure il aurait effacé la gloire de Stradivarius et celle
+de tous les maîtres de l'art, ou il serait devenu l'objet
+d'une inexorable dérision. Après tout, ce sont là, à
+vrai dire, les deux termes du marché auquel se soumet
+quiconque dans cette vie essaie de penser ou de
+vouloir de la première main.</p>
+
+<p>A l'heure où tous les convives du grand banquet
+musical furent rassemblés, Tobias Guarnerius fut introduit
+dans le salon du gouverneur, où, pour cette
+fois, il avait entrée. L'aspect général de sa toilette
+presque antédiluvienne, et accusant un délabrement
+de vieille date, malgré tous les soins extraordinaires
+qu'il y avait donnés, quelque chose de gauche et
+d'endimanché répandu dans toute l'habitude de son
+corps faisait de lui un personnage assez burlesque.
+Toutefois, au moment où on le vit assis dans un coin,
+le visage empreint d'une pâleur mortelle, l'oeil fixe et
+plongeant avec une indicible anxiété sur le virtuose
+qui, pour la première fois, allait donner une voix à
+sa création, il ne parut plus grotesque à personne,
+et chacun eut peur et fut ému avec lui.</p>
+
+<p>Il faudrait avoir des paroles exprès, pour faire comprendre
+l'étrange impression dont fut agitée l'assistance
+quand l'archet venant à mettre la corde en vibration,
+l'ame prisonnière commença à être tourmentée d'une affreuse
+souffrance et à se lamenter misérablement; plusieurs
+ont assuré que, dès les premières notes, il leur
+avait semblé qu'ils étaient soulevés de terre et qu'ils
+demeuraient suspendus dans l'espace au milieu d'une
+angoisse indéfinissable, pour d'autres, la perception
+du son fut si vive et si pénétrante qu'ils crurent en
+subir le contact immédiat sur leurs nerfs, dont un
+moment ils eurent le sentiment distinct et absolu,
+comme si la chair se fût retirée et les eût laissés à nu.
+Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre,
+c'est l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant,
+quoique sans pouvoir se rendre compte du
+prestige, la voix d'une ame qui appelait à elle, et à
+ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux
+larmes, dans un abîme de tristesse inconsolable. Ni la
+douleur de la mère pleurant sur son premier né, ni
+celle de l'amante au premier soir de son délaissement,
+ni celle de l'artiste s'éteignant avant son oeuvre achevée,
+ne peuvent donner une idée de la plainte amère
+de cette fille du ciel traîtreusement retenue au-delà
+de son temps, et demandant à se replonger dans le
+repos de l'infini. Personne, pas même l'homme qui
+conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler
+une seule note de l'air que le violon de Tobias
+Guarnerius avait joué; personne n'aurait pu dire si ce
+qu'il avait entendu était un chant mélodieux ou quelque
+merveilleuse histoire racontée par un poète sublime,
+et où aurait été résumé avec un art admirable
+le tableau de toutes les souffrances, de toutes les
+anxiétés, de toutes les tristesses de la vie, depuis le
+vague de la mélancolie qui regrette et désire sans but,
+jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mécomptes;
+mais personne aussi n'aurait pu dire qu'en aucun
+temps et en aucun lieu de la terre, une harmonie aussi
+profondément émouvante fût parvenue à son oreille.</p>
+
+<p>Aussitôt que le chant eut cessé, et quand chaque
+auditeur fut revenu de l'espèce d'extase et de contemplation
+intérieure dans laquelle il avait été plongé, les
+regards se tournèrent vers Tobias Guarnerius. A ce
+moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme,
+qu'il n'avait point entendu ce cri de douleur qui avait
+retenti dans le coeur de tous les assistans, et qui aurait
+dû si profondément l'émouvoir; car pour lui ce n'était
+point seulement une plainte, mais un atroce reproche;
+il n'avait perçu que des sons d'une merveilleuse
+harmonie, supérieurs à tout ce que les maîtres
+de son art avaient jamais réalisés; et en voyant enfin le
+problème de toute sa vie résolu, il s'était laissé tomber à
+genoux, les mains jointes et étendues vers le ciel, et
+des larmes coulaient sur son visage, rayonnant d'une
+expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au bout de
+quelques minutes qu'il aperçut le prince allemand le
+secouant vivement par le bras pour le réveiller de son
+<i>à parte</i> de bonheur, et lui demandant s'il voulait lui
+donner son violon pour 1,000 écus.</p>
+
+<p>«Mon violon! pour 1,000 écus? répondit-il en regardant
+le prince avec un rire qui n'annonçait pas un
+homme dans son bon sens, c'est-à-dire que vous mettez
+un prix à ce qui n'était pas et à ce qui existe; vous
+achetez la création, monsieur, à ce que je vois! Combien
+payeriez-vous le soleil, s'il vous plaît, à supposer
+qu'un beau matin on le mît dans le commerce?»</p>
+
+<p>Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre
+luthier? Sa piété filiale s'indignait-elle du marché
+qu'on lui proposait, ou son amour-propre d'auteur se
+révoltait-il de la mesquine estimation faite de son
+oeuvre? L'acquéreur interpréta l'apostrophe dans ce
+sens, et il donna aussitôt la somme; mais Tobias répondit
+de nouveau que son violon n'était pas à
+vendre, que sa gloire était désormais immortelle
+(comme celle de tous les poètes de nos jours apparemment)
+et que cela lui suffisait. Malheureusement
+pour lui, il avait à faire à un vouloir de prince qui
+ne s'étonnait pas facilement des obstacles. Tirant de
+sa poche un portefeuille qui pouvait bien contenir
+12,000 livres en billets de banque, lesquels furent
+étalés sur une table, plus une bourse pleine d'or, pour
+le moins aussi bien garnie que celle des séducteurs de
+comédie: «Pour ceci votre violon!» s'écria le royal
+dilettante. A la vue de ces richesses, l'orgueil du
+pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-être, n'avait
+possédé bien ronde une somme de 1,000 livres,
+sa piété filiale, ses prétentions marchandes, tout ce
+qui le retenait, en un mot, lâcha pied brusquement:
+de l'oeil il compta les billets épars sur la table, fit une
+rapide et amiable estimation du contenu de la bourse;
+puis, avec l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crût
+en proie à une insupportable contrainte. «Puisque
+vous le voulez, dit-il, j'accepte le marché, je vous
+donne même (sublime magnificence) l'étui et sa clef pardessus
+le marché. Seulement prenez bien garde que je
+ne réponds pas de ma marchandise; si vous n'en avez
+pas soin, et que quelque chose se dérange, je ne me
+charge point des réparations.» Le prince avait une
+envie si profondément éveillée qu'il ne lui parut pas
+même possible que jamais la chance d'une avarie pût
+se présenter. Faisant aussitôt mettre son acquisition
+dans la boîte qui lui avait été si généreusement superoctroyée,
+il ordonna à son valet de chambre de la
+porter en son logis; presqu'aussitôt il faussa compagnie
+au gouverneur et à son monde pour aller se
+mettre en jouissance, et pendant la nuit entière qui
+suivit, il n'y eut pas à cinquante toises à la ronde un
+voisin qui pût fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolongée
+la prise de possession.</p>
+
+<p>Quant à Tobias, pendant une partie de la nuit il
+ne cessa de se redire à lui-même ce qu'il avait déjà
+proclamé dans le salon du gouverneur, à savoir que
+sa gloire était immortelle. Pendant une autre portion
+du temps, il se roula avec délices dans cette pensée
+qu'il était riche. 15,000 et quelques cents livres, tout
+bien compté; c'était sa fortune, il pensa que cela faisait
+beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena son
+esprit à travers toutes les fractions dans lesquelles ce
+chiffre était divisible; il compta une à une ses pièces
+d'or, et comme il avait éteint sa lampe et qu'il ne pouvait
+plus les voir, il se plaisait à les rouler dans ses
+doigts, à en sentir le coin, et ensuite il les ramassait
+dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes
+ensemble dans sa main; cela le mena jusque vers les
+trois heures du matin: à ce moment il s'endormit.</p>
+
+<p>Le lendemain, il se réveilla de bonne heure, et en
+se réveillant il fut comme un homme qui la veille ayant
+été pris du sommeil au milieu des pensées joyeuses du
+vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tête pesante,
+l'esprit lourd et fatigué et le coeur mal content. Une idée
+commença à l'obséder; non-seulement il avait dérobé,
+non-seulement il avait retenu prisonnière, mais encore
+il avait vendu l'ame de sa mère. A toutes les
+heures où cela lui plairait, un homme qui avait payé
+pour cela pourrait la réveiller, la forcer de chanter;
+cet homme pourrait la revendre à un autre; lorsqu'il
+voyagerait il remmènerait avec lui, et, comme dit le
+premier psaume des vêpres, il pourrait en faire <i>l'escabelle
+de ses pieds</i>. Tandis qu'il se débattait dans
+cette pensée poignante, quelqu'un entra dans sa boutique:
+c'était l'un des domestiques du gouverneur
+qu'il connaissait bien, car autrefois cet homme, dans
+sa jeunesse, avait été le fiancé de la vieille Brigitta, et
+il l'aurait épousé s'il ne fût parti pour la guerre.
+Quand bien des années après il était revenu et l'avait
+trouvée mariée, il n'en avait pas moins continué à l'aimer
+d'amitié, et le mari de Brigitta lui-même, qui
+avait bonne confiance en sa femme, l'avait engagé à
+venir les voir quand il le voudrait; en sorte qu'il
+avait fait sauter plus d'une fois Tobias sur ses genoux.
+La veille au soir, de l'antichambre il avait
+entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta,
+et il avait aussitôt reconnu sa voix, car les
+souvenirs d'amour, si vieux que soient les os d'un
+homme, ne se perdent pas dans sa mémoire, et c'était
+ainsi que Brigitte s'était lamentée à un jour de sa
+vie qu'il n'avait jamais oublié, celui de leurs adieux.
+D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa maîtresse l'avait
+jeté durant la nuit dans des perplexités incroyables,
+et dès le matin il venait demander à Tobias
+Guarnerius de lui expliquer comment cela avait pu se
+faire. Aux premiers mots que lui en dit le vieillard,
+Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassées:
+à la fin pourtant il se remit et il essaya de
+tourner la chose en plaisanterie; mais l'amant de Brigitte
+ne fut pas sa dupe, et il s'éloigna en hochant la
+tête, en disant entre ses dents qu'il y avait la-dessous
+quelque méchant mystère.</p>
+
+<p>Si Tobias souffrait déjà cruellement de sa faute, au
+moment où il la croyait entre le ciel et lui, ce fut bien
+autre chose quand il entrevit la pensée d'autrui sur la
+trace de son crime, et quand il put redouter que ce larcin
+ne devînt une affaire de justice humaine. Pendant
+quelques heures encore il lutta contre ses craintes et ses
+remords, mais à la fin, dominé par eux, il prit avec
+lui le prix qu'il avait reçu la veille, et courut chez
+l'acquéreur, pour le prier de revenir sur le marché,
+son intention étant, dès que le violon serait rentré
+dans ses mains, de rompre la charme, et de
+rendre l'ame à sa liberté. Mais les hommes, qui
+ont toute commodité pour se jeter dans les voies du
+mal, n'ont pas de même la route facile quand ils veulent
+revenir sur leurs pas. Le prince était parti avant
+le jour, et au moment où Tobias frappait à sa porte,
+il était déjà bien loin. Décidé qu'il était à ne pas porter
+plus long-temps volontairement le poids de sa faute,
+Tobias n'hésita pas, il courut fermer sa boutique, alla
+hors de la ville attendre la voiture publique, et se jeta
+dedans pour se rendre à la résidence du prince. Mais,
+quand il fut arrivé, deux jours se passèrent avant qu'il
+pût approcher de son altesse; et, au moment où l'abord
+lui fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon
+avait déjà changé de main. Le prince n'avait pu en
+jouer plus de huit jours sans que tout le système nerveux
+ne devint, chez lui, en proie à une insupportable
+irritation. Son médecin, consulté, avait déclaré que le
+son pénétrant de l'instrument dont il avait fait nouvellement
+l'acquisition était la cause de cet accident,
+et dans la journée, comme on fait d'un cheval vicieux,
+le prince avait vendu le violon à un artiste italien qui
+allait faire son tour d'Europe, et qui comptait donner
+des concerts à Paris.</p>
+
+<p>Aussitôt Tobias se remit en route; en arrivant dans
+la capitale de la France, sans se mettre en peine des
+merveilles de civilisation qu'elle renferme, et qu'à
+une autre époque il eût explorées avec un si vif empressement,
+il n'eut qu'une préoccupation, celle de
+savoir l'adresse del signor Ballondini. Il l'apprit sans
+beaucoup de peine, car, grâce à son violon, el signor
+Ballondini s'était fait, dès son premier concert, une réputation
+colossale, et toutes les feuilles publiques ne
+parlaient que de son talent et de la merveilleuse qualité
+de son qu'il tirait de son instrument.</p>
+
+<p>Tobias eut bien un instant la volonté de se mettre en
+colère contre le virtuose italien, qui prenait pour lui
+toute la gloire, quand le luthier en avait une si bonne
+part à revendiquer; mais il pensa que son amour-propre
+devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il
+s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on
+lui dérobait, trop heureux s'il pouvait rentrer en possession
+de sa fatale création. Aussitôt qu'il sut où demeurait
+le signor Ballondini, afin de le joindre plus
+vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva à
+son logement un quart d'heure après son départ pour
+l'Italie, où le signor Ballondini allait encore donner
+des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.</p>
+
+<p>On ne finirait pas si on voulait raconter tous les
+lieux et toutes les mains par lesquelles passa le fatal
+violon. Jamais les nerfs les plus robustes ne purent le
+garder au-delà de quinze jours; et cependant, aussitôt
+qu'un acquéreur songeait à s'en défaire, un autre se
+trouvait pour lui succéder, sans que l'instrument perdit
+de son prix. Pendant plus de deux ans, le malheureux
+Tobias le poursuivit en Italie, en Angleterre,
+aux Indes orientales où il passa, en Espagne, et enfin
+en Allemagne, où il revint, en traversant de nouveau
+la France.</p>
+
+<p>Après des fatigues inouïes, Tobias Guarnerius arriva
+à Leipzig, où il avait appris qu'un riche libraire
+en était détenteur. Cette fois il ne venait pas trop tard,
+et l'instrument était bien entre les mains de l'homme
+qu'on lui avait indiqué. Mais, depuis le temps qu'il voyageait,
+quelque rigoureuse économie qu'il eût mise dans
+ses dépenses, il n'en avait pas moins épuisé sa bourse,
+et au moment de traiter d'un objet dont le cours s'était
+constamment maintenu entre douze et quinze mille
+livres, il lui restait à peine quelques louis par devers
+lui. Il tint alors conseil avec lui-même, et, toutes
+choses considérées, ayant cru reconnaître que de tous
+les larcins que pouvait commettre un homme, celui
+d'une ame était, sans contredit, le plus odieux; étant
+en outre prouvé pour lui que la seule manière qui fût
+en son pouvoir de réparer son crime, c'était d'en commettre,
+dans un ordre inférieur, un second; avec l'argent
+qui lui restait, il tenta la fidélité d'un domestique,
+et obtint de lui d'être introduit, durant la nuit, dans
+la maison du libraire, afin de lui dérober le violon.</p>
+
+<p>Mais la malédiction avait frappé tellement à plein sur
+le misérable, que même une mauvaise pensée ne lui
+réussissait pas. Le domestique qui avait reçu son argent
+se trouva être un honnête fripon, qui, ayant
+calculé le bénéfice qu'il y avait à recevoir le prix d'une
+méchante action et à ne pas la commettre, le dénonça
+à son maître. Pris en flagrant délit, au moment où il
+venait de commettre son vol, Tobias fut jeté en prison,
+et se vit menacé de voir couronner toutes ses tribulations
+par un arrêt infamant. L'effroi de cet avenir acheva
+de compléter chez lui un mal que d'abord la violence
+de ses désirs long-temps trompés et éconduits, et durant
+ces dernières années les agitations inquiètes de sa
+vie, avaient lentement développé. Atteint d'un anévrisme
+au coeur, il fut transporté à l'hôpital.</p>
+
+<p>Là, minute à minute il se sentait mourir, et la médecine,
+qui le traitait cavalièrement parce que, de
+toute façon, elle n'attendait rien de lui, ne lui avait
+pas laissé ignoré qu'elle ne pouvait rien pour sa guérison.
+Ceci pouvait bien lui donner l'espérance d'échapper
+aux atteintes de la justice humaine, mais le
+menait droit aux mains de la justice divine, avec laquelle
+il sentait bien qu'il aurait un long compte à
+régler, et cependant il n'osait demander des consolations
+et des espérances au sacrement de la pénitence,
+effrayé qu'il était de la monstruosité de l'aveu qu'il
+aurait à faire à son tribunal.</p>
+
+<p>Un jour, c'était par une belle matinée d'automne,
+un rayon de soleil était venu se reposer sur son lit,
+dont il ne sortait plus, et donnait à tout ce qui l'entourait
+un air de fête; un vent frais balançait la verdure
+des arbres sous sa fenêtre, et les oiseaux chantaient
+joyeusement dans le feuillage; il y avait dans
+l'air tant de repos et de bonheur que vous eussiez juré
+que par un si beau jour on ne pouvait mourir. L'aspect
+de cette nature en joie avait élevé son esprit vers
+le Créateur, et son coeur s'était tourné avec amour
+vers l'espérance de l'infinie miséricorde. Dans cet
+instant il se sentit quelque courage pour confier
+son secret à un prêtre, afin d'obtenir l'absolution;
+et, sur sa demande, l'aumônier de l'hôpital vint
+pour recevoir sa confession. Elle fut longue cette
+confession, parce qu'il lui semblait que son aveu,
+étendu en beaucoup de paroles, lui coûterait moins
+à faire; et quand à la fin sa confidence fut achevée
+l'émotion qu'elle lui avait donnée l'avait fort affaibli,
+et le prêtre qui l'écoutait aurait bien fait de se
+hâter; mais, en sa qualité de ministre de la parole de
+Dieu, il était dans l'usage de ne jamais donner une
+absolution sans la faire précéder à tout le moins d'un
+fragment étendu de l'un des sept discours qu'il avait
+écrits autrefois et prêchés sur les sept péchés capitaux.
+Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant
+d'une manière directe à la situation de son pénitent,
+il fut obligé de faire une combinaison de plusieurs passages
+empruntés à des sermons différens, ce qui compliqua
+et allongea outre mesure son opération oratoire,
+et laissa au malade, que ses forces abandonnaient à
+vue d'oeil, le temps d'entrer en pleine agonie. Depuis
+quelques minutes il paraissait avoir perdu le sentiment
+de tout ce qui l'entourait, et le bon prêtre était sur le
+point d'achever sa péroraison quand le son criard et
+lointain d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit
+à leurs oreilles. Ce bruit, comme on peut le penser,
+n'émut pas autrement le prédicateur, qui continua de
+finir son discours; mais le malade en parut pénétré
+jusque dans la moelle des os. Il se releva droit sur son
+séant; ses cheveux se hérissèrent; une contraction
+nerveuse parcourut sa face; il prêta l'oreille avec une
+horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et,
+le serrant violemment: «Entendez-vous, dit-il d'une
+voix lamentable, entendez-vous l'ame de ma mère qui
+se plaint de moi?» A cette parole il fut saisi d'une
+convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans
+avoir reçu l'absolution, il expira; et franchement le
+pauvre Tobias avait eu tort de s'émouvoir ainsi, car
+ce qu'il avait entendu, c'était le violon d'un infirmier
+qui, à ses momens perdus, une fois ses plaies pansées
+et ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels
+les gens de son état sont en général fort enclins.</p>
+
+<p>Au moment même où Tobias Guarnerius cessa de
+vivre, le libraire chez lequel était alors déposé son violon
+entendit dans l'intérieur de l'étui une forte vibration,
+comme celle d'une corde qu'on aurait pincée vivement:
+l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait
+être, il sentit un petit vent qui lui passa devant la face:
+toutes les cordes s'étaient brisées d'un même coup; le
+chevalet, ainsi que la cheville que les luthiers appellent
+l'<i>ame</i>, étaient tombés, et on l'entendait rouler
+dans l'intérieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait
+aucun autre dommage. Un luthier fut chargé de réparer
+ce désordre. En sortant de ses mains, le violon
+avait tout-à-fait perdu sa qualité de son. Ce qu'on n'y
+retrouvait plus surtout, c'était cette puissance d'excitation
+nerveuse qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il
+était cependant, il restait encore un des remarquables
+ouvrages connus dans le commerce de lutherie européenne.</p>
+
+<p>Quelques mois après, le bruit de la mort de Tobias
+Guarnerius s'étant répandu dans sa ville natale, le
+vieux domestique du gouverneur, qui jusque là avait
+gardé le silence, parla de ses soupçons; et comme la
+disparition subite de Tobias avait déjà fort excité l'attention
+publique, il n'eut pas grand'peine à leur donner
+créance. Le peuple s'ameuta devant la boutique,
+qui était fermée depuis près de trois années, en brisa la
+clôture, et pénétra dans l'intérieur. Plusieurs objets
+suspects, entre autres les pièces de l'appareil transfusoire
+dont j'ai parlé, quelques livres écrits en caractères
+étrangers, y furent trouvés, et contribuèrent à
+mettre en mauvaise renommée la mémoire du luthier,
+qui heureusement ne laissait après lui aucun parent.
+Pendant plus de deux mois le clergé ne fut occupé
+qu'à dire des messes que les ames dévotes commandaient
+pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius.
+Le lendemain du jour où la visite domiciliaire avait
+eu lieu, les croix rouges que vous avez vues sur les
+volets s'y trouvèrent marquées sans qu'on pût savoir
+qui les y avait faites. Depuis ce temps, le propriétaire
+de la boutique, qui avait déjà essayé inutilement de
+la louer à bas prix, avant la mort de Tobias, a dû renoncer
+à l'espoir d'en tirer parti d'aucune façon. Il se
+propose, à ce qu'on assure, de la faire démolir incessamment,
+et les gens du quartier s'en réjouissent fort;
+car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de
+mauvais bruits. Je crois cependant que ce sont des
+contes de vieilles femmes, auxquels les esprits sensés
+ne doivent point ajouter foi; car on ne saurait trop se
+défier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple
+se livre si facilement.</p>
+
+<p>On remarquera que ceci était la morale du conte
+que le magistrat avait raconté à mon arrière-grand-père.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LA FOSSE DE L'AVARE.</h3>
+<br>
+
+<p>(Lieu de la scène: un village près Badajoz, le cimetière.&mdash;Sept
+heures du soir.)</p>
+
+<p>GARCIAS, FOSSOYEUR, JOSÉ, SON VALET.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, creuserons-nous long-temps encore?
+Voici dix pieds de terre que nous remuons
+depuis deux jours! Saint Jacques de Galice
+m'ait en aide! Ouf! je suis las!</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Un peu de courage, garçon; tu seras payé de ta
+peine: va toujours, José, va toujours. Il faut gagner
+son argent, mon fils! Nous avons encore cinq bons
+pieds de terre à jeter dehors. Corps du Christ! Garcias,
+fossoyeur depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer
+à sa parole, ni attraper une vieille pratique. Mon marché
+est bon, et j'y tiens. Il faut remplir ses engagemens
+en honnête chrétien.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Bah! c'est bien assez profond comme cela! Pourquoi
+descendrions-nous si bas ce pauvre cadavre?
+Que craignez-vous, maître? Il a voulu quinze pieds
+de fosse: va-t-il donc revenir, la toise en main, pour
+mesurer si vous lui avez donné son compte? Allez,
+vous ne courez pas risque d'être cité devant le corrégidor.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>C'est pourtant vrai, José, qu'il a voulu, le vieil
+avare, être enterré aussi loin des hommes que possible.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Craint-il qu'on ne lui vole son vieux corps?</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Ou espère-t-il, quand viendra le jour du jugement,
+que l'ange de la résurrection n'aura pas la pioche
+assez longue et le bras assez fort pour l'atteindre?</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>C'est peut-être son idée... peut-être qu'il a raison.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Pauvre niais! tu crois que l'ange de la résurrection
+est fossoyeur.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Je penserai à cela... ou je le demanderai au curé.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Creuse, creuse, José; tu n'es bon qu'à ton métier.
+Creuse, tu ne trouveras pas le bon sens que tu as perdu.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Du bon sens, maître! mais dites donc, en avait-il
+plus que moi celui dont nous préparons le domicile?
+A propos, maître, pendant que nous sommes
+en train de jaser, si vous me contiez l'histoire de
+cet homme-ci? pourquoi il a voulu quinze pieds de
+fosse? quelle raison il vous a donnée? Cela me taquine.
+Cette histoire doit être drôle; notre homme était assurément
+un imbécile.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Oui, José.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>J'aime les contes d'imbéciles; ils m'amusent plus
+que tous les autres. Et celui-là en était un, comme
+vous dites. Avare, avare! que c'est bête d'être avare!
+n'est-ce pas, maître? Avoir de l'argent et ne pas manger;
+être riche et se faire pâtir! c'est plus niais que
+moi.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Tu as trop d'esprit aujourd'hui, José. Mais, tiens,
+nous sommes las; apporte le bissac; soupons ensemble.
+Laisse un moment ta pioche et viens t'asseoir
+près de moi; là. Je vais te dire l'histoire d'un
+homme comme le bon Dieu n'en a jamais créé qu'un
+seul.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Diable!</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes,
+bien à ton aise, et écoute.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Oui, maître.</p>
+
+<p>GARCIAS, d'un ton de prédicateur.</p>
+
+<p>Aucune des créatures que Dieu a faites à son image
+ne ressemblait à don Ferrero.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, permettez que je vous arrête ici. Le diable
+a-t-il donc été fait à l'image de Dieu?</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Oui... non...&mdash;Tu es un sot, José.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>En attendant, vous ne me répondez pas.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Je ne te dirai pas l'histoire d'Andréa Ferrero, dont
+le cercueil est là, tout à côté de nous.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Si fait, si fait; je vais me taire. J'écoute de toutes
+mes oreilles. C'est demain dimanche; je leur conterai
+cela, le soir à la veillée, et je commencerai par leur
+dire: Écoutez, mes camarades, la grande, la nouvelle
+histoire de <i>la Fosse de l'avare</i>. C'est un beau commencement.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Écoute donc et profite.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>J'écoute, maître.</p>
+
+<p>GARCIAS, toujours d'un ton solennel.</p>
+
+<p>C'est une grande leçon, mon enfant, que celle que
+renferme le cercueil dont nous allons confier le dépôt
+à la terre. Le maigre squelette qui bientôt va reposer
+dans le trou profond que nous venons de lui préparer
+n'avait pas d'autre Dieu sur terre, pas d'autre espoir,
+pas d'autre avenir que l'argent. Il en vivait, il s'en
+rassasiait sans pouvoir jamais s'en assouvir. Je l'ai vu,
+au milieu du marché de notre ville, jeter un regard
+avide sur tout l'argent qui circulait autour de lui;
+quelque chose de démoniaque émanait de ce regard.
+Je m'étonnais qu'il pût s'abstenir de voler et d'assassiner,
+mais Andréa Ferrero était timide. La cupidité
+jointe au courage fait le brigand; jointe à la lâcheté,
+elle fait l'avare.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître fossoyeur, vous parlez comme le vicaire;
+vous dites presque aussi bien que le curé.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Les morts instruisent. Tu as dû remarquer cet oeil
+d'un gris verdâtre qui faisait peur aux marchands et
+aux marchandes, quand ils s'approchaient de Ferrero,
+et ces mains crochues qui s'allongeaient comme des
+griffes; alors même que leur étreinte ne saisissait que
+l'air et le vide, vous eussiez dit qu'elles se contractaient
+encore pour enserrer leur métal chéri. Etait-il obligé
+de changer une pièce, il semblait vous dévorer de
+l'oeil, vous et votre argent; vous reculiez effrayé. Pas
+un sentiment de bienveillance, pas un éclair de générosité
+dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans,
+dédaignait les femmes, et ne s'est jamais marié. Il ne
+s'intéressait à personne qu'à lui-même et au monceau
+de doublons, bien trébuchans, qu'il avait entassés.
+Il restait enfermé en lui, occupé à contempler
+l'image intérieure de sa fortune, et à ronger son propre
+coeur, tourmenté par la crainte du vol et le chagrin
+de ne pas accroître plus rapidement ses gains. Dans ce
+coeur en proie à une souffrance de tous les momens,
+le ver rongeur de l'avarice continuait jour et nuit ses
+morsures.</p>
+
+<p>Il y a quinze jours, ou à peu près, Ferrera vint
+chez moi. Il commença par se plaindre de la cupidité
+des hommes, de la difficulté de gagner sa vie, et du
+malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je
+ne savais à quoi il en voulait venir. Puis il me dit:
+«Garcias, tu es honnête homme, autant qu'on peut
+l'être aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur
+la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser
+une fosse de quinze pieds de profondeur?</p>
+
+<p>&mdash;Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui répondis-je,
+quand vous en aurez besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-même
+avant de mourir; autrement mes pauvres héritiers
+seraient dupes. On leur demanderait une somme
+d'argent énorme; c'est ce que je veux empêcher. C'est
+par pitié pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre
+fosse aujourd'hui, et que vous viviez long-temps, il
+ne se passera pas d'hiver qui ne détruise votre ouvrage,
+songez-y bien. Il faudra recommencer le même travail,
+ce qui vous coûtera bien davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde veut tromper. Non-seulement
+ce maudit fossoyeur prétend m'attraper, mais le temps
+se met de la partie, et me demande mon argent. Je ne
+le donnerai pas à toi, vieux squelette! ajouta-t-il en
+se mettant en colère, et ta main décharnée ne recevra
+pas mes écus. Fossoyeur, voici comment nous allons
+arranger cette affaire; je te paierai d'avance le prix
+convenu, et tu t'engageras par un acte légal à creuser,
+quand j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions.
+Voyons, sois raisonnable, que me demandes-tu?
+Il te faut, pour cette oeuvre, deux hommes, pas
+davantage. Deux journées suffisent, et le travail n'est
+pas cher aujourd'hui: on trouve plutôt des hommes
+que de l'ouvrage. Parle, j'ai besoin d'être tranquille
+là-dessus.</p>
+
+<p>Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la
+peine à m'empêcher de rire.</p>
+
+<p>«Très-volontiers, lui dis-je, mon maître; j'ai besoin
+d'argent comptant; et personne, je vous assure,
+ne fera votre affaire à aussi bon marché que moi. Je
+ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravédis
+par pied cube. Seulement nous doublerons la somme
+à mesure que la pioche descendra en terre.</p>
+
+<p>&mdash;Doubler à mesure que la pioche descendra en
+terre?</p>
+
+<p>Il réfléchit un moment et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Très-volontiers; mais je ne veux pas donner à
+boire ni à manger aux travailleurs. Pas un sou de nourriture,
+entends-tu, Garcias? tiendras-tu ton marché?
+J'y tope, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'accepte, répondis-je.</p>
+
+<p>Si tu avais vu, José, avec quelle joie l'avare fit
+tomber sa main desséchée dans la mienne, et comme
+il me força de quitter nos occupations pour aller chez
+l'escribano<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Le contrat fut fait double et signé de
+nous deux, ainsi que de l'homme de loi. Ferrero tira
+sa bourse, et attendit que le notaire eût fini son calcul
+et stipulé le montant total de la somme convenue.
+L'escribano n'en finissait pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> notaire.</blockquote>
+
+<p>«Diable! s'écria Ferrero, vous êtes bien long, notaire,
+mon ami; que de chiffres pour une si petite
+somme! C'est trois ou quatre dollars; rien de plus facile
+à compter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit le notaire, c'est quelque chose
+de plus; voyez plutôt. Cela fait juste 200 dollars.»</p>
+
+<p>Ferrero saisit d'une main tremblante le compte qui
+lui était offert, et le parcourut d'un air d'épouvante.
+L'agonie était sur son visage; vous l'eussiez pris pour
+le symbole de la mort. Son menton desséché retomba
+sur sa poitrine; il essaya de parler, mais en vain. Ses
+dents claquèrent, ses genoux frémissans s'entre-choquèrent;
+il pleura, pria, maugréa, et refusa de payer.
+J'ai encore entre les mains le traité que nous avons
+conclu, et que je ferai solder assurément. Quant à lui,
+il s'enferma dans sa maison, cessa de manger, et se
+laissa dépérir. Le désespoir d'avoir accédé à ma proposition
+le dévorait. Ces 200 dollars le tuaient; cette
+fosse qui n'était pas encore faite, et qu'il fallait payer
+si cher, absorbait sa vie.</p>
+
+<p>JOSÉ, riant.</p>
+
+<p>Ah! ah! maître, la voilà cette fosse! nous remettons-nous
+à l'oeuvre! Allons, terminons. Finissons-en
+avec ce vieux ladre!</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Tout à l'heure; mon histoire n'est pas finie. Bref,
+il passa trois ou quatre jours à soupirer, à languir, à
+déplorer sa faute, et expira.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, vous l'avez assassiné, le pauvre homme.
+Je connais la loi, moi, je sais ce qui vous pend à l'oreille;
+vous serez pendu, et c'est moi qui aurai l'honneur
+de vous enterrer; car je serai maître fossoyeur.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Silence! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero
+avait commandé au menuisier de la grande rue des
+Carmes un beau cercueil pour son usage. C'était une
+vaste boîte bien plus profonde que ne sont les cercueils
+ordinaires. Il avait placé ce cercueil au pied de
+son lit. Un double cadenas le protégeait et le fermait;
+il ne cessait de contempler cette lourde boîte. Quelquefois,
+pendant l'hiver, lorsque le vent soufflait à travers
+les fissures de ses fenêtres disjointes, lorsque la
+vieille porte criait, que la bise hurlait dans la cheminée
+antique, que le sifflet aigu de l'ouragan épouvantait
+les vieilles femmes, il s'enveloppait d'un grand
+drap blanc, s'asseyait auprès de l'âtre sans feu, et regardait
+fixement le cercueil, sur lequel il finissait par
+aller s'asseoir. Là, il restait en contemplation pendant
+des journées. Les vieilles femmes disaient que c'était
+un homme pieux, et elles se trompaient. On croyait
+qu'assis sur ce cercueil il finirait par se repentir de ses
+péchés, et qu'il laisserait aux pauvres tant de richesses
+dont il n'avait fait aucun usage.</p>
+
+<p>Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil
+dans lequel était le cadavre, et se mirent en devoir de
+l'emporter. Ils le remuèrent avec peine, et à force de
+le secouer dans tous les sens le fond se détacha. Devine,
+José, ce qui se trouvait dans le double fond du
+cercueil. De l'or, des dollars sans nombre, des écus de
+toutes les espèces, de quoi faire la dot de la fille d'un
+vice-roi d'Amérique. Il avait tout emporté avec lui.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! s'il revenait maintenant, qu'il serait
+attrapé.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans
+l'éternité. C'était son paradis. Il avait une pauvre
+vieille tante et une nièce fort jolie, ma foi, qui ne se
+trouve pas mal de l'aventure, et qui est devenue riche
+tout à coup. Honnête José, je t'ai dit que c'était une
+leçon, profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-là, dans
+cette boîte à côté de nous: il a vécu plus riche qu'un
+banquier de Madrid et plus pauvre qu'un nègre d'Afrique.
+Car il s'est privé de tout et n'a joui de rien.
+Quel homme! gourmand et dépensier aux dépens des
+autres, avare de tout ce qui était à lui! Le plus misérable
+de tous les cadavres que j'ai ensevelis; lâche, et
+qui aurait mérité le gibet s'il n'avait pas été si lâche.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, dites donc, ne parlez pas si haut; si cette
+mauvaise ame allait revenir?</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Est-ce que tu aurais peur aussi, toi?</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Non, maître: ce que je méprise le plus c'est un
+poltron.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Eh bien! descends vite dans cette fosse, tu m'aideras.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, la fosse est déjà bien profonde, et si elle
+allait s'écrouler sur nous et nous ensevelir?</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Mais tu n'es pas poltron?</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Non, maître, je descends.</p>
+
+<p>UNE VOIX sortant du cercueil.</p>
+
+<p>Ah! j'étouffe; ouvrez-moi! Mon or...</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>José! as-tu entendu?</p>
+
+<p>JOSÉ, se sauvant.</p>
+
+<p>Maître, sauvez-vous, c'est l'ame.</p>
+
+<p>(<i>Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse
+en se culbutant.</i>)</p>
+
+<p>FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.</p>
+
+<p>Où étais-je? Ah! mon Dieu! et d'où viens-je? ils
+m'ont enterré. Voici le cercueil. Ah! mon Dieu! ce
+n'est plus mon beau cercueil de bois de chêne que j'avais
+payé quinze écus au menuisier Tolèdo. Et mes
+beaux dollars qui remplissaient le fond! Ah! mon
+Dieu, je suis perdu! mon cercueil, mes dollars, le
+double fond où ils étaient, je suis volé, volé!</p>
+
+<p>(<i>Il fuit vers le village enveloppé de son
+linceul.</i>)</p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LES TROIS SOEURS.</h3>
+<br>
+
+<p>Je ne sais s'il me sera possible de faire passer
+dans le récit suivant l'intérêt que m'ont
+inspiré trois jeunes filles que j'ai vues mourir dans le
+Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd'hui des
+émotions terribles, variées, et la simple narration des
+derniers momens de trois infortunées condamnées à
+succomber jeunes à un mal héréditaire offre peu d'incidens
+et de contrastes. Nous prétendons aussi maintenant
+nous rapprocher du <i>vrai</i> en littérature; et quand
+le vrai se présente sans parure, nous lui demandons
+encore le trivial, le bizarre et le niais pour relever sa
+faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc
+ces souvenirs que comme une réalité triste que j'ai vue
+et qui m'a touché: qu'on prenne ce récit, non pour
+<i>mien</i>, mais pour <i>vrai</i>, comme dit Montaigne.</p>
+
+<p>Leur père, resté veuf de bonne heure, était un de
+ces gentilshommes de campagne (<i>country gentlemen</i>)
+qui réunissent dans leurs manoirs demi champêtres,
+demi seigneuriaux, à peu près tout ce qui peut contribuer
+au bonheur réel de l'homme, et faire passer doucement
+la vie: considération publique, bien-être, richesse,
+le moyen et la fréquente occasion de faire le bien. C'est
+une existence dont ne peuvent donner l'idée, ni les
+villes d'Italie, ni nos anciens châteaux, ni l'opulente
+élégance de nos habitations de campagne. Plus domestique,
+plus agreste, elle réunit l'ordre, l'aisance, un
+luxe qui n'est pas de la magnificence, une certaine élégance
+chaste, qui ne semble destinée qu'à augmenter
+le bien-être du possesseur, et n'est cependant privée
+ni d'agrément ni même de poésie. Des plantations
+vastes et bien dirigées, une chasse abondante, de
+bonnes meutes, d'excellens chevaux; enfin, s'il faut
+tout dire, cette position à la fois aristocratique et rurale,
+que le philosophe spéculatif peut blâmer, mais qui
+donne à chaque petit seigneur une importance idéale
+en même temps qu'une influence réelle; tout cela
+compose une douce vie qui contraste singulièrement
+avec l'existence agitée des riches du continent; une
+vie dont on peut jouir avec délices, pour peu que l'on
+ait de ressources en soi-même et que la solitude n'effraie
+pas.</p>
+
+<p>Malheureusement ce dont l'homme est le moins
+capable de jouir, c'est ce qu'il possède. Le seigneur
+châtelain dont je parle ne se doutait pas qu'il y eût
+dans tout cela une seule source de bonheur; c'était un des
+humains les plus rapprochés de l'espèce animale qu'il
+soit possible de rencontrer. On regrettera sans doute que
+je n'introduise pas à sa place un père sentimental, qui
+eût attendri mes pages, et augmenté l'effet pathétique
+de ce qui va suivre; mais la vie, mais la réalité, mais
+le monde comme il est, ne se prêtent pas à des combinaisons
+aussi savantes. Le père des trois jeunes filles,
+ainsi que la plupart de ses confrères, était un intrépide
+chasseur; grâce à un long exercice, presque toujours ivre
+encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et
+sauf à six heures du soir de ses excursions périlleuses. Le
+lendemain matin à cinq heures il recommençait, et
+sa vie se passait ainsi. Ses filles étaient pour lui comme
+si elles n'eussent pas existé; une de ses soeurs en prenait
+soin, ou plutôt, depuis qu'elles avaient perdu
+leur mère, enlevée à vingt-trois ans par la phthisie,
+elles étaient absolument livrées à elles-mêmes et au
+pressentiment du sort qui les attendait.</p>
+
+<p>Caroline devait mourir la première.</p>
+
+<p>Elle ne ressemblait en rien à ses deux soeurs, toutes
+deux plus âgées qu'elle; elle avait près de dix-sept ans.
+Plus jolie que belle et plus gracieuse que jolie, ses grands
+yeux bleus étincelaient d'un feu vif, dont l'éclat attristait:
+c'était la lampe prête à finir. La légèreté de
+sa course, la promptitude de ses réparties, l'abandon
+de ses jeux naïfs; une gaieté vive qui se mêlait à la
+précision de sa fin prochaine, contrastaient étrangement
+avec la douceur résignée d'Emma et l'expression
+ardente et passionnée de Marie.</p>
+
+<p>Quand les trois soeurs étaient ensemble, c'était la
+plus jeune qui dominait les autres. Une nuance de
+son caractère se communiquait à ses deux soeurs, et
+ces caractères si différens s'harmonisaient, si je peux
+employer ce mot, avec un charme qu'il est également
+difficile d'exprimer et d'oublier.</p>
+
+<p>A mesure que le mal faisait des progrès chez Caroline,
+sa vivacité, sa gaieté, augmentaient. La destruction
+intérieure, qui s'opérait peu à peu, semblait
+embellir sa victime. Vers la fin de l'hiver
+de 1816, il était facile de prévoir que le printemps,
+aussi fatal aux poitrinaires que l'automne, ne se passerait
+pas sans achever le sacrifice commencé. Je voyais
+avec terreur s'accomplir ce phénomène moral et physique,
+et les lentes approches de la mort, semblables à
+celles d'une mer calme et paisible, qui, dans son flux
+insensible, envahit lentement sa proie réservée. Alors
+il semble que toute l'ame, effrayée de voir de près le
+sort qui la menace, recule, se ramasse en elle-même,
+et double sa force et son énergie. Le visage de la
+pauvre enfant se colorait d'une teinte plus rosée chaque
+jour, comme le ciel s'anime et s'enflamme avant la
+nuit. A observer l'ardeur de ses yeux, l'agilité de ses
+mouvemens, vous eussiez dit que la santé tout à coup
+renaissante animait d'une sève nouvelle cette existence
+délicate, et que la vie, avec ses plaisirs et ses espérances,
+commençait à déployer pour elle des trésors dont la
+révélation l'enivrait. L'effet produit par ce mélange
+et cette lutte de la vie et de la joie avec la mort inévitable
+me rappelait un tableau assez peu connu de je ne
+sais quel maître de l'école hollandaise; ce peintre,
+plus philosophe que ses patiens rivaux, a représenté
+un tout petit enfant, qui sourit et qui se joue avec
+des hochets: étendu sur un blanc linceul, il est entouré
+de tous les emblèmes de la destruction: un crâne
+desséché soutient sa petite tête blonde; un osselet de
+mort roule entre ses jolis doigts. Le même contraste
+se trouvait entre cette jeune et naïve innocence et le
+tombeau qui la réclamait. Rien n'était plus triste ni
+plus touchant.</p>
+
+<p>Jusqu'aux derniers instans de sa vie, la gaieté de
+la jeune fille se soutint. Personne ne la vit mourir.
+Un jour, vers la fin du mois de mai, elle se leva de
+très-bonne heure et descendit doucement dans le parloir
+où sa harpe était placée; ses deux soeurs n'étaient
+point levées. Sur les dix heures, elles trouvèrent Caroline,
+souriant encore; appuyée sur une ottomane,
+la tête penchée pour ne se relever jamais; ses doigts
+étaient glacés, et s'étendaient, comme pour ressaisir
+l'instrument qu'ils avaient quitté.</p>
+
+
+<p>Je l'ai dit plus haut, ce récit est bien simple; il n'a
+ni incidens ni péripétie, et, pour toute catastrophe,
+une seule, la dernière. Je voudrais pourtant rappeler
+et faire revivre le souvenir de ces jeunes filles, qui ont
+traversé le monde sans y laisser de trace, comme le
+chant d'un oiseau traverse la feuillée. Je voudrais redire
+qu'elles ont vécu, redire comment elles ont péri.
+Je voudrais que leur nom inconnu ne fût pas perdu
+tout-à-fait. Je serais heureux si les diverses nuances
+de leur vie si passagère et si pure intéressaient quelques
+ames.</p>
+
+<p>Emma Beatoun, plus âgée d'un an que Caroline,
+la suivit de près; c'était une personne supérieure et
+dont la raison avait mûri avant l'âge. Il y avait quelque
+chose de singulièrement profond dans sa pensée,
+de réfléchi et de noble dans sa conduite; sa figure
+était pâle; ses cheveux étaient blonds, et ses traits
+d'une régularité frappante. Dénuée de tout pédantisme,
+mais douée de talens d'un ordre peu commun,
+d'une facilité de compréhension et d'une justesse d'esprit
+dont j'ai vu peu d'exemples, elle voulait, comme
+sa soeur, et comme la plupart des personnes que cette
+cruelle maladie a marquées du sceau funèbre, vivre
+beaucoup en peu de temps. L'étude et les arts occupaient
+toutes ses journées: elle vivait de cette flamme
+intellectuelle dont l'intensité et l'éclat augmentaient
+chaque jour. Ces progrès, auxquels la vie allait bientôt
+manquer, causaient plus d'effroi encore que d'admiration.
+Elle n'avait pas vu le monde, mais elle le devinait.
+Un remarquable instinct d'observation, d'ailleurs
+si commun aux femmes, s'était développé chez elle dans
+la solitude où elle avait vécu; et, comme il arrive
+souvent aux solitaires, ses idées sur toutes choses
+étaient d'autant plus singulières et plus profondes
+qu'elle ignorait leur nouveauté: c'était de naïfs paradoxes.</p>
+
+<p>Il nous arrivait assez souvent de parler d'ouvrages
+récemment publiés, et même du théâtre, qu'elle ne
+connaissait que par ses lectures.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, me disait-elle, il y a dans la plupart
+de ces livres mille choses que je ne puis souffrir; je
+sens que ce n'est pas <i>vrai</i>. Le faux me déplaît comme
+mensonge; dans les actions, dans les écrits, dans les
+arts, il me semble que le faux c'est le mal. Apprenez-moi
+pourquoi je le retrouve partout. Celui-ci affecte
+la simplicité; tel autre la grandeur. Votre Diderot,
+dont vous m'avez prié de lire une tragi-comédie, avec
+son amour prétendu pour la vérité, est le plus faux des
+hommes; chacun de ses personnages a un sermon dans
+la bouche; il est imposteur comme un chef de secte.
+D'autres sont faux et serviles comme des esclaves.
+Depuis que Walter Scott a écrit des romans gothiques,
+tout le monde l'imite, c'est insupportable.
+L'affectation est si déplaisante! c'est encore un mensonge.
+Dans tous ces efforts de littérateurs, la conscience
+manque; ils écrivent, non comme ils sentent,
+mais selon la manière qui doit, suivant eux,
+flatter le public: ce sont des courtisans et des acteurs;
+ils jouent un rôle, ils n'ont pas de personnage
+qui leur appartienne. Je crois quelquefois,
+quand je les lis, voir un homme monté sur des échasses;
+d'autres fois, ce sont des orgueilleux qui font les
+pauvres, et, dans leur simplicité prétendue, se revêtent
+de haillons pour qu'on les remarque. N'est-ce pas un
+Français qui a dit le premier que <i>le langage humain fut
+donné à l'homme pour déguiser sa pensée</i>? La plupart
+des écrivains ont apparemment choisi cette phrase pour
+mot d'ordre. Je conçois que vous, messieurs, qui
+avez été élevés dans des colléges latins et grecs, et qui
+vous préparez à pérorer dans les parlemens et dans les
+salons, vous trouviez tout cela fort beau; mais, nous
+autres femmes, nous ne comprenons guère ce travestissement
+universel que vous appelez littérature; ce
+que nous aimons, ce qui me plaît, du moins, c'est un
+trait de vérité, non affectée, comme il y en a tant
+chez Sterne, mais franche comme chez votre Molière,
+de ces mots qui abondent dans Shakespeare; de ces
+peintures qui se reconnaissent tout de suite, et dont
+on dit: <i>C'est cela</i>; de ces échappés de vue qui vous
+éclairent tout à coup, sans que l'auteur soit devant
+vous, la plume à la main, un masque sur le visage,
+tantôt comme un professeur prêt à vous endoctriner,
+tantôt comme un bouffon ou un comédien, pour vous
+redire ce que d'autres ont pensé, et détruire par là
+votre plaisir.»</p>
+
+<p>Ainsi une jeune fille qui n'avait vu que les beaux
+gazons de son parc et les murs de briques du manor-house
+avait deviné la grande et seule division qui
+existe réellement dans les arts et dans les ouvrages de
+l'esprit; ainsi, dans la simplicité de ses vues profondes,
+elle avait dépassé de bien loin La Harpe et le
+docteur Blair. On s'étonnera de cette bizarrerie apparente.
+Cependant oublier combien il y a de rapports
+entre la vraie critique et l'observation de la nature humaine,
+c'est oublier combien ce qui est vraiment simple
+est nécessairement profond. Par leur instinctive connaissance
+du coeur, par leurs réflexions de tous les
+jours, ou plutôt par leurs émotions, qui se transforment
+en pensées, les femmes sont constamment plus rapprochées
+de la vérité que nous; et ces idées justes et sagaces,
+ces aperçus d'une finesse extrême, dont la
+source pure ne se mêle ni des préjugés de collége, ni
+de passions d'école, de coterie, de secte, de parti,
+de corporation, de profession, meurent presque toujours
+avec celles qui en ont été dotées. L'homme a
+mille carrières où il peut laisser une trace de sa vie,
+imprimer son passage et prouver qu'il a vécu. Pour
+les femmes, il n'en est pas ainsi; la réserve imposée à
+leur vie s'étend à leurs pensées. Rarement des circonstances
+spéciales viennent donner de la publicité et
+de l'avenir à ces sentimens, à ces opinions, à ces observations;
+soit que leurs jours s'écoulent au milieu
+des occupations, des plaisirs et des peines de la vie
+domestique, soit que leur tombeau s'ouvre avant la
+vieillesse, et que tout s'évanouisse à la fois, beauté,
+grâces, intelligence, faculté d'aimer, de sentir et de
+penser.</p>
+
+<p>Ainsi disparut Emma Beatoun. Le seul peut-être
+entre tous les hommes qui ait pu entrevoir les éclairs
+de génie, les trésors de naïve et de modeste sagesse
+que cet esprit supérieur renfermait, j'ose à peine
+inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs à cet
+égard, de peur qu'une légèreté trop commune n'élève
+un doute sur la véracité de ces souvenirs même.
+Tous les jugemens qu'elle portait émanant d'une
+pensée vierge et forte, et n'ayant rien d'emprunté
+ni de factice, étaient cependant précieux à recueillir.
+Je ne citerai qu'une de ses opinions, qui me paraît
+faite pour frapper les esprits, dans un temps où l'on
+s'occupe beaucoup de littérature étrangère. On sait
+qu'aux yeux de la plupart des critiques, le <i>Roméo
+et Juliette</i> de Shakspeare a semblé une brillante
+apothéose de l'amour, un chant élégiaque,
+une sorte de <i>Bérénice</i> anglaise. Dans cette supposition,
+ils se sont fatigués pour expliquer le style
+étrange, les concettis bizarres, les métaphores fantasques
+de Roméo; et Johnson, incapable d'expliquer
+l'énigme, s'est contenté d'accuser l'auteur, mais ce
+qu'un philologue et un lexicographe ne découvrent
+pas dans un poète, une jeune fille peut l'apercevoir.</p>
+
+<p>«Il me semble (me disait un soir Emma Beatoun)
+qu'il y a quelque chose d'ironique dans <i>Roméo</i>, et que
+Shakspeare s'est un peu moqué de l'amour. Le jeune
+homme est un aimable garçon, plein de légèreté, d'étourderie,
+de tendresse et d'inconstance; son amour
+est de fantaisie et de caprice, et son langage est fantastique
+comme sa passion. Il aimait Rosalinde qui
+repoussait son hommage. Juliette se présente et reçoit
+ses voeux inconstans; tout entier à l'impulsion nouvelle
+qui le domine, Roméo ignore combien sa conduite
+est plaisante et insensée. C'est Mercutio, placé
+à côté de lui, qui se charge d'exprimer les intentions
+de Shakspeare, et qui passe son temps à railler l'amour
+et l'amoureux. Aussi quand ce rêve bizarre,
+cette fantaisie, ce songe vaporeux, se terminent par le
+meurtre, la douleur et le désespoir, Mercutio, dont la
+gaieté devient inutile ou déplacée, disparaît; le
+poète le tue et s'en débarrasse. Vous voyez bien qu'au
+lieu de chanter un hymne à l'amour, comme vous le
+prétendez, Shakspeare le montre, selon moi, comme
+un caprice né du moment, facile à détruire, fertile
+en douleurs, aussi périlleux dans ses suites que léger
+dans ses causes, comme un souffle passager qui enivre
+et qui empoisonne, qui exalte et qui tue.» C'est, je
+l'avoue, la meilleure critique que j'aie jamais entendue
+ou lue sur ce singulier ouvrage de Shakspeare.</p>
+
+<p>Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante
+et gaie qui semblait se moquer de sa victime. Pour
+Emma, les trois derniers mois de sa vie furent singulièrement
+pénibles: elle passait d'une langueur accablante
+à des angoisses insupportables; ce n'était plus
+qu'un fantôme. Sa soeur Marie la soignait, et rien ne
+paraissait l'attrister comme la présence de cette soeur,
+aussi condamnée, qui oubliait son propre destin
+pour adoucir les derniers momens de sa soeur. J'avais
+remarqué chez Emma un penchant assez vif pour
+l'exaltation religieuse; ses souffrances et l'aspect de la
+mort accrurent cette disposition qui prit vers la fin de
+sa vie un caractère d'enthousiasme très-prononcé. Sa
+soeur Marie, assise auprès de son chevet, écrivait sous
+sa dictée des hymnes ou chants religieux qu'elle composait
+quand elle se trouvait mieux. On sait que la
+versification anglaise offre peu d'obstacles, se charge
+de peu d'entraves, et que le sentiment poétique se
+meut librement dans le rhythme qu'il veut choisir.
+Ces hymnes de la mourante sont magnifiques; mais
+pour les reproduire dans leur énergie, le talent de Lamartine
+serait nécessaire. Un soir la vieille tante s'aperçut
+que les doigts blancs et amaigris d'Emma
+ne remuaient plus et restaient croisés sur sa poitrine;
+tout était fini!</p>
+
+<p>Marie restait seule; c'était la plus âgée et la plus
+délicate des trois soeurs. Dans l'isolement où elle se
+trouvait, et douée d'un caractère passionné, qui sait
+si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins elle
+la contempla sous cet aspect. Des symptômes assez légers, mais heureux, nous donnaient une lueur d'espérance.
+Son pouls était faible; mais le médecin s'applaudissait
+de ne pas y trouver le mouvement irrégulier
+de la fièvre. Ses joues ne se teignaient pas de cette
+rougeur pourprée qui apparaît ordinairement et fait
+tache au milieu de la livide pâleur des poitrinaires.
+Nous nous efforcions de lui communiquer nos espérances,
+et son père lui-même, que la mort de ses
+deux filles avait frappé d'une sorte de terreur, était
+plus assidu auprès de Marie; mais si on cherchait à
+lui persuader qu'elle devait vivre, elle secouait la
+tête et gardait le silence. Elle semblait nous dire:
+«Il y a des secrets que les mourans savent seuls.»</p>
+
+<p>Bientôt une lassitude profonde s'empara d'elle;
+elle ne pouvait plus se lever dès qu'elle était assise.
+La mort paraissait vivre en elle. Quand nous l'avions
+placée sur le siége d'osier qui faisait face à la pelouse
+du château, ses membres fatigués, ses jointures sans
+ressort, ses nerfs détendus refusaient d'exécuter le
+moindre mouvement: il fallait la reporter dans son lit.</p>
+
+<p>Le père avait repoussé, une année auparavant, les
+propositions d'un jeune étudiant d'Oxford, qui avait demandé
+Marie en mariage. C'était le fils d'un tory, et
+par conséquent un objet de haine pour le <i>country
+gentleman</i>, whig sans savoir pourquoi, et d'autant
+plus invincible dans ses décisions, une fois prises, que
+son intelligence était plus courte et plus bornée. Marie,
+dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur
+dans cette union, avait ressenti un profond chagrin
+en voyant son espoir détruit. On conseilla au père,
+qui voyait dépérir sa fille, maintenant unique, de sacrifier
+enfin sa vieille haine de whig à l'espérance de
+sauver Marie. Il se résolut, non sans peine, à écrire
+au jeune homme, qui malheureusement était parti pour
+l'Italie. Quatre mois s'écoulèrent, pendant lesquels la
+jeune fille s'éteignit lentement.</p>
+
+<p>Lorsqu'il arriva, il était trop tard. Elle vivait encore,
+mais quelle existence! On voulut lui persuader
+qu'un voyage en Italie la ranimerait. «Non, disait-elle,
+je mourrai près de mes deux soeurs, et je serai
+ensevelie près d'elles. Nos trois tombeaux seront réunis
+dans le petit cimetière du village de Blantyre. Je
+veux que les arbres dont j'ai respiré l'odeur et écouté
+le murmure soient là, près de moi, près de nous. Ce
+sont, je le sens bien, des illusions et des chimères,
+les caprices d'un enfant; mais ne me les ôtez pas;
+ils me consolent.»</p>
+
+<p>La vie fuyait lentement de son sein, comme un léger
+filet d'eau se perd en été, et disparaît dans le
+sable. La dernière scène de cette tragédie domestique
+fut déchirante. Le lieu de sépulture des habitans
+du village et de ceux du château est situé sur
+une colline asses élevée, près de l'église. Marie souffrait
+beaucoup, elle n'ignorait pas que la vivacité de
+l'air qu'on respire sur les hauteurs hâte les progrès de
+la phthisie; et plusieurs fois on s'était opposé à ce
+qu'elle allât visiter les tombeaux de Caroline et d'Emma.
+Parvenue au terme extrême de la maladie, et au moment
+où le dernier souffle, prêt à la quitter, vacillait,
+annonçant la venue de la mort par de nouvelles
+souffrances, elle voulut qu'on la portât auprès de ses
+deux soeurs, sur le siége d'osier de la pelouse.</p>
+
+<p>On dut lui obéir; toute espérance était détruite, et
+résister à ses vives instances eût été une cruauté inutile.
+Henri et son père la suivirent. Quand elle fut arrivée
+au lieu qu'elle avait désigné, elle dit:</p>
+
+<p>«Je me souviens d'avoir été là dimanche; on me
+soutenait, mais je pouvais encore marcher... Maintenant...</p>
+
+<p>Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.</p>
+
+<p>«Mon ami, lui dit-elle, je vais là où sont mes
+soeurs, là où nous nous reverrons tous, là où nous
+nous retrouverons. Adieu... embrassez-moi une
+fois avant de mourir.»</p>
+
+<p>Il se baissa; à peine eut-elle la force de l'entourer
+de ses bras... un long soupir s'échappa... c'était
+le dernier.</p>
+
+<p>J'ai assisté aux funérailles de la dernière de ces infortunées;
+je l'ai vue descendre dans l'étroit et dernier
+séjour où elle repose. La stupide et muette douleur
+du père me pénétra. L'ame de cet homme était elle-même
+ébranlée. Quant à moi, le souvenir des trois
+soeurs ne m'a plus quitté. Que sont les grandes infortunes
+dont on nous parle, les angoisses des ambitions
+trompées qui remplissent l'histoire, les malheurs
+bruyans, les catastrophes éclatantes qui nous émeuvent
+parce qu'elles nous effraient, auprès de cette
+vie, de cette mort, de ce long supplice, de ce mouvement
+continuel, sensible, vers le terme fatal, de
+cette longue souffrance suivie d'un long oubli!</p>
+
+<p>Nées avec tout ce qui donne le bonheur et le fait partager
+aux autres, faites pour aimer, pour être aimées,
+pour sentir toutes les affections du coeur, quelles traces
+ont-elles laissées au monde? Trois pierres funéraires
+dans le Rutlandshire. Souffrances du martyr, malheurs
+du génie, revers du héros, ont leur consolation et
+leur récompense; mais ici tant d'obscurité et tant de
+douleur! se voir mourir, se sentir s'éteindre! Non,
+dans la longue liste des douleurs humaines, il n'en est
+pas de plus dénuée de compensation et d'allégement
+que le sort de ces trois soeurs, cette existence qui ne
+fut qu'un sacrifice à la mort, une consécration de
+trois victimes.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<h3>LES REGRETS.</h3>
+<br>
+
+<p>AVERTISSEMENT
+DES ÉDITEURS.</p>
+
+
+<p>On nous fera remarquer, nous nous y attendons
+bien, que la composition dramatique que
+l'on va lire n'est pas conséquente au titre de ce
+livre, qui promet des <i>contes</i> et non des proverbes;
+mais le moyen d'obtenir que l'imagination
+capricieuse à laquelle est dû ce recueil gardât,
+l'espace d'un volume, l'unité d'une forme
+littéraire? Dans ses habitudes fantasques, avoir
+conté pendant deux cents pages devenait une raison
+toute concluante pour quitter la forme du
+récit, et se jeter brusquement dans celle du
+drame; bien heureux le lecteur qu'elle n'ait
+pas eu l'idée de <i>prendre sa lyre</i>, pour formuler,
+sous le titre <i>d'Inondations</i>, de <i>Stupéfactions</i>,
+ou de <i>Dévastations</i>, deux ou trois confidences
+de poésie rêveuse.</p>
+
+<p>Mais une chose bien autrement difficile à
+excuser, c'est l'atroce calomnie dirigée contre
+la nature humaine, dans une suite de scènes
+où l'on semble avoir voulu nier la religion des
+morts. Nous avons eu beau nous récrier sur
+la crudité de ce tableau, protester contre sa
+vérité, la mégère avec laquelle nous avions
+traité nous a répondu que nous étions d'honnêtes
+coeurs, simples et naïfs, qui n'avions
+rien observé, et qui prenions plaisir
+à nous leurrer d'agréables mensonges; elle
+nous a soutenu, par exemple, qu'un mari,
+venant à perdre sa femme, était quelquefois
+capable, non seulement de dîner, mais aussi
+de l'oublier le jour même de son enterrement.
+Elle s'est jetée dans une métaphysique
+incroyable pour nous prouver que les enfans,
+à l'exception de quelques-uns d'entre eux, chez
+lesquels la sensibilité se développait prématurément,
+n'avaient que l'intelligence de la douleur
+physique. Enfin elle a été jusqu'à prétendre
+qu'ordinairement les domestiques se souciaient
+fort peu de la mort de leurs maîtres, et qu'ils n'y
+voyaient guère que l'occasion d'un habit neuf,
+dans le cas où on leur faisait prendre le deuil.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas besoin de dire l'indignation
+profonde que nous a causée le développement
+de ces principes subversifs. Tout le monde sait,
+de reste, qu'un homme tombant dans le veuvage
+reste toujours de huit à quinze jours sans
+manger; que des enfans à la mamelle ont été
+vus pleurant à chaudes larmes le jour de la
+mort de leur mère, surtout quand la nourrice
+oubliait de leur donner à téter, et que, chez
+les anciens, des esclaves se précipitaient souvent
+au milieu du bûcher de leurs maîtres,
+afin de ne pas leur survivre. Obligés d'éditer,
+dans toute son atrocité, une conception immorale,
+nous nous empressons de faire ici
+nos réserves, en priant le public de croire
+qu'il n'a pas tenu à nous qu'elle ne fût pas
+publiée.</p>
+
+<p><i>P.S.</i> Nous déclarons en outre ne pas nous
+associer aux insinuations qu'on paraît avoir
+voulu diriger contre deux classes de femmes
+recommandables par les soins qu'elles rendent
+à l'humanité souffrante: celle des garde-malades,
+et celle des femmes dites <i>entretenues</i>.</p>
+
+<p>PERSONNAGES.</p>
+
+<p>Mme LAROCHE, garde-malade.</p>
+
+<p>SOPHIE, ouvrière en linge.</p>
+
+<p>ROYER, chef de division au ministère des affaires ecclésiastiques,
+officier de la légion-d'honneur.</p>
+
+<p>BOISSEL, premier expéditionnaire de son cabinet.</p>
+
+<p>UN APPRENTI IMPRIMEUR.</p>
+
+<p>ERNEST ROYER, fils de Royer, âgé de cinq ans et quelques
+mois.</p>
+
+<p>CHARLES, son ami, âgé de six ans.</p>
+
+<p>MARGUERITE, cuisinière de Royer.</p>
+
+<p>PICARD, dit COEUR-VOLANT, croque-mort.</p>
+
+<p>DEUX PROCHES PARENS DE ROYER, DU CÔTÉ DE SA FEMME.</p>
+
+<p>DEUX AMIS ET CONNAISSANCES.</p>
+
+<p>UN GARÇON DE RESTAURANT.</p>
+
+<p>Mme SAINT-LÉON, rentière.</p>
+
+<p>JULIE, sa femme de chambre.</p>
+
+<p>GUSTAVE, clerc de notaire.</p>
+
+<p>Mme SAGOT, marbrière.</p>
+
+<p>JEAN, ouvrier chez Mme Sagot.</p>
+
+<p>LES REGRETS.</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE 1re.</p>
+
+
+<p>(LUNDI SOIR SEPT HEURES.&mdash;Une chambre à coucher en
+désordre.&mdash;Sur la cheminée plusieurs fioles ayant contenu des
+potions.)</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE, versant dans une cuiller un restant de bouteille.</p>
+
+<p>Pauvre chère femme! elle n'a pas eu le
+temps seulement de finir son looch. (<i>Buvant.</i>)
+Il était fameux pourtant. Faudra que j'en fasse
+compliment à M. Cadet. (<i>S'approchant du lit où Sophie
+est occupée à coudre.</i>) Ah ben! par exemple,
+vas-tu pas me coudre ça à points-arrière?</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Mais il me semble, mame Laroche, qu'il faut que
+ça soye solide: c'est pas pour un jour que je l'ourle.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Sois donc tranquille, ça tiendra toujours assez bien
+pour jusqu'au cimetière; après ça c'est l'affaire aux
+vers.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Saprestie! êtes-vous philosophe! Elle vous parle
+de ça comme d'une demi-tasse à avaler.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Tu sens bien, chère petite, qu'on n'est pas venu
+jusqu'à mon âge, ayant gardé quantité de malades
+que beaucoup me sont passés dans les bras, sans se
+familiariser avec eux sur la chose de mourir. Car enfin
+qu'est-ce que la mort? c'est le terme, c'est déménager,
+c'est finir. Aujourd'hui pour demain, ça peut
+être notre tour.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>S'entend, mère Laroche, que le vôtre est plus près
+que le mien.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, pauvre bichonne, j'ai vu encore
+périr plus d'une jeunesse. Tiens donc, la petite Leroy,
+qui allait sur ses dix ans, et qui vous a été troussée
+en trois jours de temps, la semaine passée.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Oui, mais d'abord les enfans sont bien plus susceptibles
+à mourir que les jeunes personnes.&mdash;Quel âge
+qu'elle avait, cette pauvre dame que je tiens là?</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Vingt-neuf ans, à ce qu'elle disait. Moi je lui en
+aurais bien donné trente-trois ou trente-quatre.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>C'est tout de même mourir jeune.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Je crois bien, c'est la fleur de notre âge; d'autant
+plus que si cette femme avait eu de la santé, il n'y
+avait rien de si heureux qu'elle.&mdash;Allonge donc tes
+points.&mdash;Adorée de son mari, qui a une très-jolie
+place...</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il n'est pas pour les récompenses des mémorables
+journées?</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Non, ça c'est à la mairerie; mais son bureau est
+rue de Grenelle. C'est lui qui fait payer les suminaires.</p>
+
+<p>SOPHIE, d'un air dédaigneux.</p>
+
+<p>Ah! un fanatique.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Eh bien! magine-toi qu'elle avait trois cachemires,
+deux français et un vrai des Indes...</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Trois châles pour lors?</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Une paire de boucles d'oreilles en diamans, des bagues
+l'impossible; montée en robes, en linge; que son
+mari ne la contrariait jamais, qu'elle ordonnait tout
+dans la maison; même que son fils qui est gentil tout
+plein est très-fort et très-grand pour son âge; avec
+tout ça fallait qu'elle fût pomonique.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>C'est terrible, ça!</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE, d'un air capable.</p>
+
+<p>Mais vois-tu ben, je l'ai dit quand j'ai vu son médecin:
+C't'homme-là ne la réchappera pas.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Taisez-vous donc; vos médecins c'est tous des faiseurs
+d'embarras.&mdash;V'là qu'est fait, mère Laroche.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>En te remerciant, ma fille.&mdash;Maintenant c'n'est pas
+le tout: faut que tu me sortes adroitement le petit paquet
+d'hardes, parce que moi, la portière a toujours
+l'habitude de m'appeler quand je passe, de manière
+que si je n'entrais pas pour jaser un peu dans sa loge,
+ça ferait un mauvais effet.&mdash;Tu fileras vite; alors toi
+t'auras le canezou.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Convenu.&mdash;Et vous, comme ça, vous allez rester
+toute la nuit auprès d'elle?</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Pauvre chère femme, c'est le dernier service.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Je n'oserais jamais, moi.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Ah ben! par exemple, as-tu pas peur qu'elle vienne
+te tirer par les pieds? Comme dit l'auteur, va, les
+morts sont morts; laissons en paix leur cendre.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Bonsoir, mère Laroche.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Bonsoir, ma fille.&mdash;Ne t'amuse pas en route, que
+la mère serait inquiète. Vois-tu, le canezou qui est
+peut-être un peu élégant pour toi, tu pourrais ôter un
+rang; ça te ferait une jolie garniture de bonnet.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Oui, mame Laroche.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Attends, je descends avec toi. Je vais dire à la cuisine
+qu'on me fasse un peu de vin sacré! L'air de la
+nuit est mauvaise, il faut se tenir l'estomac chaud.</p>
+
+<p>(<i>Elles sortent</i>.)</p>
+
+
+
+<p>SCÈNE II.</p>
+
+<p>(LUNDI SOIR HUIT HEURES.&mdash;Le cabinet de Royer.)</p>
+
+<p>ROYER, BOISSEL.</p>
+
+<p>BOISSEL, entrant.</p>
+
+<p>Monsieur le directeur m'a fait demander?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Oui, mon cher Boissel. Entrez, vous savez le malheur
+qui m'est arrivé?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Hélas! oui, monsieur. Le garçon de bureau, en venant
+ce matin ici pour prendre le porte-feuille, a appris
+le décès de madame votre épouse, il nous l'a
+transmis.&mdash;Les bureaux sont dans la consternation.</p>
+
+<p>ROYER, avec un soupir.</p>
+
+<p>Que voulez-vous, mon ami?&mdash;Il n'y a rien de
+nouveau là-bas?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Nous avons eu la visite du secrétaire général; il a
+parcouru tous les bureaux.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Qui était avec lui?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>M. Certain le chef.</p>
+
+<p>ROYER, à part.</p>
+
+<p>Petit intrigant! (<i>Haut</i>.) C'est incroyable qu'on ne
+puisse pas s'absenter un jour, et pour un motif aussi
+légitime, sans s'exposer à des désagrémens.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Je vous assure, monsieur, que monsieur le secrétaire
+général n'a pas du tout paru piqué de votre absence.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Piqué de mon absence! Il s'agit bien qu'il soit piqué
+ou non. Ne voyez-vous pas qu'il est de la dernière
+inconvenance, quand il y a un chef de service, de se
+faire accompagner par un de ses subalternes? Du moment
+que monsieur le secrétaire-général voulait faire
+sa visite ce jour-là, il devait me prévenir; j'aurais surmonté
+la préoccupation de ma juste douleur, je me
+serais arraché aux derniers embrassemens d'une épouse
+chérie, afin de me trouver à mon poste.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Moi, je sais bien que pour mon compte j'ai trouvé
+très-étonnante la conduite de M. Certain.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Du reste, je sais ce que j'ai à faire.&mdash;Dites-moi,
+mon cher Boissel.&mdash;Asseyez-vous donc.&mdash;Je veux
+vous demander un service...</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Deux, monsieur le directeur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous faites le soir?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Mon Dieu, nous sommes une société, des employés,
+un médecin, quelques avocats, il y a même
+là un homme, un ancien magistrat, je voudrais que
+vous le connussiez, un homme du premier mérite. Nous
+nous réunissons dans un café près de chez moi, on
+jase politique, on fait sa partie de dames ou de dominos;
+quand on est célibataire...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Voyez-vous, j'ai là une liste des personnes de ma
+connaissance auxquelles je veux envoyer des billets de
+faire-part. J'ai marqué aussi dans l'<i>Almanach royal</i>
+les différens fonctionnaires de l'ordre civil et militaire
+auxquels je compte en adresser...</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Il faudrait me prendre cette liste et l'Almanach,
+avoir bien soin de n'oublier personne, et de votre belle
+écriture...</p>
+
+<p>BOISSEL, riant.</p>
+
+<p>Ah! monsieur le directeur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non, vraiment, vous avez une main superbe. Vous
+auriez donc la bonté de plier les lettres, de mettre les
+adresses, et à mesure qu'il y en aura un paquet de
+prêt, Cumilhac mon garçon de bureau viendra les
+prendre pour les porter. Avant minuit vous pouvez
+avoir fini tout cela.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Ça ne vous contrarie pas de manquer votre partie
+ce soir?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Comment donc, monsieur le directeur!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Tenez, voilà précisément qu'on vient de l'imprimerie.</p>
+
+<p>(<i>Entre un apprenti.</i>)</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>Bonsoir, monsieur la compagnie; v'la les billets de
+votre épouse.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Vous venez bien tard!</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>Ah! monsieur, dame c'est de l'ouvrage soigné
+qu'est long à tirer.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Comment, c'est là ce que M. Éverat a de mieux?</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>Monsieur ne les trouve pas bien?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Du tout. Ce papier est horrible, la vignette et d'un
+goût détestable. (<i>Ayant lu.</i>) Ah! et puis voilà qu'ils
+me mettent chevalier de la légion-d'honneur au lieu
+d'officier.</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>C'est ces animaux de compositeurs qui n'aura pas
+fait attention.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Remportez-moi ces lettres; je n'en veux pas.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>J'observerai à monsieur le directeur que si la cérémonie
+est pour demain matin, il est bien tard pour
+que nous en fassions faire d'autres.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Mais, mon cher, voyez vous-même si l'on peut se
+servir de pareilles horreurs.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Je sais bien que c'est désagréable, mais des billets
+d'enterrement ne sont pas absolument pour faire trophée.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Dans six lignes une faute énorme!</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Monsieur, je corrigerai à la main, et même comme
+ça le titre d'officier sera plus visible.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Allons, voyons, laissez ces lettres.</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>V'là, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Vous direz à votre maître que je suis excessivement
+mécontent.</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>Oui, 'sieur.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p>ROYER</p>
+
+<p>Vous avez perdu quelque chose?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>C'est mon canif que je cherche. Je l'ai sur moi ordinairement,
+mais précisément aujourd'hui...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Tenez, en voilà un et dépêchons-nous, car il faut
+absolument que nous ayons fini ce soir. (<i>Se promenant
+à grands pas.</i>) Certain avait-il l'air à son aise avec le
+secrétaire général?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Comme ça, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Que lui disait-il?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Ah! je n'ai pas pu entendre. (<i>Avec intention.</i>) Mais
+j'ai bien regretté que vous ne fussiez pas là.</p>
+
+<p>ROYER, vivement.</p>
+
+<p>Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu'il se soit passé
+quelque chose?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Non, monsieur; mais c'est que j'aurais fait ma demande
+d'augmentation, et j'ose croire que vous n'auriez
+pas dédaigné de l'appuyer. C'est bien de l'indiscrétion
+à moi; mais puis-je espérer...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre Boissel, j'ai si peu le coeur a m'occuper
+d'affaires de bureaux.&mdash;Je vous laisse; je vous
+empêche de travailler; je vais tâcher de dormir un
+peu; toute la nuit dernière j'ai été sur pied, et j'ai un
+fils pour lequel il faut me conserver.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE III.</p>
+
+
+<p>(MARDI MIDI.)&mdash;La cour de la maison mortuaire.</p>
+
+<p>ERNEST ROYER <i>à une fenêtre, son chapeau sur
+la tête.</i></p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Eh! dis-donc, Charles? bonjour!</p>
+
+<p>CHARLES, <i>paraissant à une fenêtre en face.</i></p>
+
+<p>Tiens! t'es donc pas à ta pension?</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Pourquoi donc?</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Je vais à l'enterrement de maman. Il s'ra j'ment
+beau, va; y aura trois voitures noires; je serai dans
+une.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Oh! je voudrais-t'y y aller avec toi.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Tu ne peux pas, tu n'es pas invité; si tu savais
+tout c'monde qu'il y a dans le salon!</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Mais, dis-donc, tu ne pleures pas?</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>J'peux pas; j'ai pas envie.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Moi j'ai j'ment pleuré quand ma grand'maman est
+morte.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Elle t'grondait toujours.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Je sais bien; mais papa et maman pleuraient, moi
+je pleurais aussi.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Oh bien oui! mais papa ne pleure pas.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Dis-donc: en revenant, tu viendras jouer?</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Si ma bonne veut.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Nous jouerons à la garde nationale.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Oui; mais alors je veux être Lafayette.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Tu le seras: moi je serai artilleur.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Nous ferons l'émeute.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Ça y est.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Otons-nous de la fenêtre, voilà un croque-mort
+qui se promène dans la cour; ma bonne m'a dit
+que ces hommes-là étaient très-méchans.</p>
+
+<p>SCÈNE IV.</p>
+
+<p>(MIDI ET DEMI.)</p>
+
+
+<p>MARGUERITE, <i>cuisinière de M. Royer</i>, PICARD,
+<i>dit</i> Coeur-Volant, <i>croque-mort.</i></p>
+
+
+<p>PICARD, s'approchant de la porte de la cuisine.</p>
+
+<p>Vous effondrez là, mademoiselle, une bien belle
+volaille; combien ça peut-il revenir une pièce
+comme ça?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>3 francs 10 sous, 4 francs.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Je vous demande ça, parce que dernièrement, à
+un repas de corps que nous fîmes, on nous compta
+une poularde beaucoup moins belle que celle-ci au
+prix de 6 francs.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oh! par exemple, on vous a joliment écorchés!</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Eh bien! voyez, ma femme me soutenait que non.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Votre femme? Vous êtes donc marié?</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Comment donc? mais sans doute; ça vous étonne?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Dam! il me semblait que vous deviez-t'-être célibataire.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Le monde est drôle: mais nous sommes presque
+tous mariés. Tel que vous me voyez, j'en suis à ma
+seconde femme; une grosse mère, bien fraîche, bien
+réjouie, qui tient une jolie boutique de fruiterie près
+de la Halle, et qui avait plus d'un soupirant encore.
+Mais je n'ai eu qu'à me présenter pour obtenir la préférence.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Ça vous rapporte donc bien votre place?</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Ce n'est pas l'intérêt qui l'a décidée; c'est mon humeur,
+mon caractère franc et gai, mon physique: ensuite
+l'état n'est pas mauvais;&mdash;d'abord, nous, nous
+ne connaissons pas de morte saison.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Ah! bien, dans nos pays c'est rien du tout que les
+<i>sacquards</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a>Nom des croque-morts en Bourgogne.</blockquote>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Je crois bien. (<i>Avec importance.</i>) On porte à bras
+chez vous?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>C'est ça; mais ici vous voyez que nous sommes sur
+un autre pied. Les plus pauvres gens ne meurent qu'en
+voiture. Si je vous disais que ce convoi-là va coûter
+plus de 25 louis à la famille de la défunte!</p>
+
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Comment! 25 louis pour enterrer madame?</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Ah! c'était votre maîtresse? Je parie que vous ne la
+regrettez pas?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Ma foi, pas trop.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Il paraît qu'elle n'était pas commode?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oh! d'abord, avant sa maladie, elle était très-regardante
+sur la dépense; et puis, après ça, depuis
+qu'elle était indisposée, fallait faire trente-six tisanes,
+se relever la nuit.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Ces malades sont si exigeans!</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Avec ça que la femme de chambre est très-paresseuse,
+tout me retombait sur les bras.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Il y a seulement huit jours, j'aurais pu vous indiquer
+une bien excellente place! une très-forte maison!</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Je ne quitterais toujours pas, maintenant, parce que
+un homme seul, je veux voir, ça peut devenir bon, et
+puis il va nous faire faire, à la femme de chambre et
+à moi, chacune deux robes pour deuil.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Alors, il ne serait pas délicat de sortir maintenant.</p>
+
+<p>UNE VOIX.</p>
+
+<p>Picard, ohé! Picard!</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Pardon, mademoiselle, voilà qu'on enlève le corps,
+il faut que j'aille donner un coup de main. Au plaisir
+de vous revoir.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Bonjour, monsieur. Il est aimable!</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE V.</p>
+
+<p>(TROIS HEURES APRÈS MIDI.)&mdash;L'intérieur d'une voiture
+de deuil.</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE de la défunte, SON COUSIN,
+DEUX ÉTRANGERS.</p>
+
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>Elle devait avoir de trente à trente-deux ans.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>C'est bien cela, l'âge critique pour les poitrinaires.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Monsieur, sans indiscrétion, qu'avait-elle apportée
+en dot à Royer?</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>60,000 francs.</p>
+
+<p>DEUXIÈME ÉTRANGER.</p>
+
+<p>J'aurais cru que c'était davantage. Mais, est-ce qu'il
+ne va pas être forcé de restituer cette somme?</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>Du tout, monsieur, du tout; il y a un enfant.</p>
+
+<p>DEUXIÈME ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Ah! fort bien.</p>
+
+<p>(<i>Moment de silence.</i>)</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Ce sont toujours de fort tristes cérémonies que celles
+auxquelles nous allons assister.</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>Sans doute.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Avec ça, moi, qui vais immensément dans le
+monde, je connais tout Paris. En sorte que continuellement
+je me vois forcé de remplir de ces sortes de
+devoirs, qui sont très-pénibles.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Mais en effet, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous
+rencontrer dans plusieurs maisons, à ce qu'il me
+semble.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Cela est possible; je vais partout.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Par exemple! l'autre semaine n'ai-je pas eu l'honneur
+de dîner avec vous chez Mme d'Angremont?</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>En effet, monsieur, j'y étais. Un dîner bien remarquable!</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Ah! tout-à-fait. Des truffes à profusion, des vins,
+tout ce qu'il y a de mieux; et puis, une maîtresse de
+maison faisant ses honneurs!...</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Admirablement.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Monsieur, autant que je me rappelle, vous n'êtes
+pas resté la soirée?</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Non, monsieur; ma femme était à l'Opéra, et je fus
+la chercher.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Vous avez beaucoup perdu: il y avait immensément
+de jolies femmes: on a joué un proverbe de Théodore
+Leclercq; Mme d'Angremont y a été charmante.</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>C'est un homme qui a bien de l'esprit, ce Théodore
+Leclercq!</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Excessivement d'esprit, monsieur; et puis véritablement
+une gaieté,&mdash;à faire rire des morts.</p>
+
+<p>DEUXIÈME ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Nous voilà, je crois, au cimetière.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Oui, où par parenthèse nous allons avoir de la
+boue jusqu'à la cheville.</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE, au cousin.</p>
+
+<p>Ah ça! Adolphe, ne nous perdons pas. Tu sais
+que nous avons un rendez-vous chez Véry à six heures
+moins un quart. Les voitures vous ramenant chez
+vous, nous nous ferons jeter par le cocher au Perron.</p>
+
+<p>(<i>Ils sortent de la voiture et entrent au cimetière.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE VI.</p>
+
+<p>(MARDI, SEPT HEURES.)&mdash;Un salon de restaurateur.</p>
+
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Garçon, la carte et un bol.</p>
+
+<p>LE GARÇON.</p>
+
+<p>V'là, m'sieur. (<i>Dictant, au comptoir.</i>) Bouteille
+de bordeaux, julienne, filet sauté aux truffes, saumon
+sauce câpres, pâté de foie gras, cardons au jus,
+salade, gelée d'orange, café. (<i>Apportant la carte.</i>)
+V'là, m'sieur.</p>
+
+<p>ROYER, à part.</p>
+
+<p>Ce restaurant n'est pas mauvais.&mdash;Mon chapeau,
+garçon.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE VII.</p>
+
+<p>(MARDI, HUIT HEURES).&mdash;Un salon.</p>
+
+<p>Mme SAINT-LÉON, GUSTAVE.</p>
+
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Mon Dieu, tu sais bien, Gustave, que je t'aime
+et que j'aime le spectacle; mais je ne puis pas y aller
+ce soir: il viendra, j'en suis sûre.</p>
+
+<p>GUSTAVE.</p>
+
+<p>Allons donc, aujourd'hui qu'il a enterré sa femme?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Raison de plus, puisqu'il vient tous les soirs. Aujourd'hui
+il aura besoin de se distraire, alors il me
+tombera sur les bras.</p>
+
+<p>GUSTAVE, d'un air boudeur.</p>
+
+<p>C'est bien gai?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Il me semble, monsieur, que je suis ici la première
+victime; vous n'avez pas de raison.</p>
+
+<p>GUSTAVE.</p>
+
+<p>Mais au moins tâche d'être libre pour notre partie
+de campagne.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Sois tranquille.</p>
+
+<p>JULIE, accourant.</p>
+
+<p>Vite, vite, monsieur Gustave, partez; voilà monsieur
+qui est en bas.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Là, qu'est-ce que je te disais?</p>
+
+<p>GUSTAVE, prenant son chapeau.</p>
+
+<p>Le ciel le confonde. Je vais monter un étage, j'aurai
+l'air de venir du troisième. A demain.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.</p>
+
+<p>Cela va faire une petite soirée bien amusante! Il
+faudra qu'il la paie. Il a eu l'air de ne pas m'entendre
+l'autre jour, mais je vais aujourd'hui, positivement, lui
+demander le cachemire de sa femme.</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE VIII.</p>
+
+<p>(HUIT HEURES UN QUART.)</p>
+
+<p>Mme SAINT-LÉON, ROYER, <i>d'un front soucieux.</i></p>
+
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, d'un air affectueux.</p>
+
+<p>Ah! vous voilà, mon ami; j'avais peur que vous
+ne vinssiez pas ce soir; je n'ai fait que penser à vous
+toute la matinée. Vont avez dû être bien ennuyé!
+Comment allez-vous?</p>
+
+<p>ROYER, avec un soupir.</p>
+
+<p>Je suis tout malingre.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Je conçois cela. (<i>Avec hésitation.</i>) Est-ce que
+vous avez été au cimetière?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas l'usage... J'ai été à mon bureau.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Comment, aujourd'hui?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Oui, ils sont là deux ou trois intrigans toujours
+prêts, quand on s'absente, à entamer votre position;
+d'ailleurs j'avais un travail pressé qui ne pouvait
+guère se remettre, une circulaire très-délicate sur l'enseignement
+primaire. Eh bien! je m'en suis encore
+tiré; je crois qu'elle sera remarquée; je vous l'apporterai
+demain soir dans <i>le Messager</i>.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Je la lirai avec plaisir. (<i>A part.</i>) Avec beaucoup de
+plaisir.</p>
+
+<p>(<i>Moment de silence.</i>)</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Voulez-vous sonner Julie, qu'elle m'apporte un
+peu de rhum; j'ai mal à l'estomac.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>La cave est sur la console.&mdash;Vous n'avez peut-être
+pas dîné?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Si fait; j'ai essayé de manger quelques cuillerées
+de potage et une aile de volaille, ça ne m'a pas passé.
+(<i>Il boit un verre de rhum.</i>)&mdash;Le ministre a été fort
+content de mon dernier rapport.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Ah!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Il en a fait presque tout l'exposé des motifs de son
+projet de loi.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>C'est très-affable.&mdash;(<i>Moment de silence.</i>) J'ai vu
+Mme Saint-Phal aujourd'hui, elle m'a fort demandé
+de vos nouvelles.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>A propos, je l'ai rencontrée l'autre soir, elle ne m'a
+pas vu; elle était avec un grand jeune homme blond.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Ah! tout de suite de mauvaises idées!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non; mais cette femme-là est très-légère, et je ne
+me soucie pas que vous la voyiez beaucoup.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Mon Dieu! je ne la reçois presque jamais. Elle est
+venue aujourd'hui, parce qu'elle avait un grand bonheur
+à me conter.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est que ce bonheur?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, elle venait me dire que le général
+était en marché de quelque chose pour elle qu'elle désirait
+depuis long-temps.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Quelque chose qu'elle désirait depuis long-temps?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, négligemment.</p>
+
+<p>Oui, un châle!&mdash;un cachemire!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Ah!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Du reste, ce n'est pas un cachemire neuf, c'est une
+Anglaise qui veut se défaire d'un.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Vos lampes vont bien mal, ma chère!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Mais non, c'est que la mèche n'est pas assez levée.
+&mdash;Il paraît que cette Anglaise en a six.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Eh bien! je suis sûr qu'elle ne les met pas.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>C'est possible, lorsqu'on en a tant; mais celles qui
+n'en ont qu'un...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>S'en lassent tout aussi bien!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Mais, mon ami, il faut toujours un châle.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Sans doute; mais les châles français, comme celui
+que je vous ai donné, valent bien les châles étrangers,
+dont les dessins sont horribles. D'ailleurs,
+qu'est-ce que ça prouve, un cachemire?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Qu'est-ce que prouve la croix de la légion-d'honneur
+que vous voulez tous avoir? Jouissance d'amour-propre;
+au moins on n'a pas l'air d'une grisette.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>On peut très-bien avoir l'air distingué sans cela.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Alors pourquoi en aviez-vous acheté un des Indes
+à votre femme?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Parce qu'avec la dot qu'elle m'apportait, j'étais
+tenu à une corbeille convenable, et que dans une corbeille
+convenable il y a toujours au moins quelques
+diamans et un cachemire.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Je suis sûre qu'elle le portait, elle!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Très-peu.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Tant pis; parce que s'il avait été un peu fané, je
+vous l'aurait repris.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Je ne vous l'aurais pas vendu.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, souriant.</p>
+
+<p>Vous aimeriez mieux me le donner?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Pas davantage!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous comptez donc en faire?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Rien; mais il n'est pas convenable qu'une chose
+que ma femme a portée...</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, avec ironie.</p>
+
+<p>Passe aux mains de la femme que vous aimez?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Je ne dis pas cela.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Mon Dieu si, monsieur, c'est votre pensée, et c'est
+précisément pour cela que j'avais envie de ce châle.
+Je voulais voir si vous ne mettiez pas de différence
+entre votre femme et moi, si vous me croyez digne
+des mêmes égards que vous aviez pour elle...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi ses diamans?</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON, avec dignité.</p>
+
+<p>Des diamans, monsieur, sont comme de l'argent;
+ils ont une valeur réelle, tandis qu'un objet de toilette,
+qui a été porté...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Sais-tu que tu plaides bien?</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Eh bien! écoute, Alfred, prête-le-moi pour quelques
+mois; je te le rendrai après. (<i>S'approchant de
+lui, et arrangeant le noeud de sa cravate.</i>) Si tu savais,
+ça m'irait si bien!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non, je le donnerai à ma belle-soeur.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON, allant s'asseoir sur un sofa à l'autre bout du
+salon.</p>
+
+<p>C'est vrai, ce sera plus convenable.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Tu vas bouder?</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Non, monsieur; vous êtes bien libre de me préférer
+les personnes de votre famille.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Allons! des folies maintenant.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>J'ai un malheur; je ne sais pas, comme Mme Saint-Phal,
+donner des inquiétudes. Ce sont celles-là qu'on
+aime!</p>
+
+<p>ROYER, assis auprès d'elle.</p>
+
+<p>Voyons, Irma, ne pleure pas, et embrasse-moi.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Non, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Comment tu ne veux pas m'embrasser, moi qui suis
+aujourd'hui si triste, si à plaindre? Voyons, nous arrangerons
+tout cela.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Nous n'arrangerons rien, car je ne veux rien de
+vous.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Irma!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, le repoussant.</p>
+
+<p>Laissez-moi, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Ma petite Irma!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Du tout, monsieur; non, je ne veux pas; laissez-moi.</p>
+
+
+<p>SCÈNE IX.</p>
+
+
+<p>(NEUF HEURES.)&mdash;L'atelier de M. Sagot, marbrier près le cimetière
+Mont-Parnasse.</p>
+
+<p>MADAME SAGOT.</p>
+
+<p>Tenez, Jean, voilà une épitaphe qu'il faudra graver
+le plus tôt possible sur cette pierre-là. On a bien
+recommandé de ne pas faire attendre.</p>
+
+<p>JEAN, lisant.</p>
+
+<p><i>Ci-gît Jeanne-Marie Perrault, femme de M. Royer,
+chef de division aux affaires ecclésiastiques, officier
+de la Légion-d'Honneur, morte à l'âge de trente-deux
+ans. Elle fut bonne mère, bonne épouse. Son époux et
+son fils inconsolables lui ont élevé ce monument.<br><br>
+
+De profundis.</i></p>
+
+<p>C'est bien, madame, je ferai ça demain.</p>
+
+<p>MADAME SAGOT.</p>
+
+<p>Dès que vous aurez fini votre pierre, vous irez la
+poser, et vous mettrez au-dessus une couronne d'immortelles.</p>
+
+<p>JEAN.</p>
+
+<p>Oui, madame; bonsoir.</p>
+
+<p>MADAME SAGOT.</p>
+
+<p>Bonsoir, Jean.</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE X.</p>
+
+
+<p>(NEUF HEURES UNE MINUTE.)&mdash;Le salon de Mme Saint-Léon.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.</p>
+
+<p>Vous êtes insupportable.&mdash;Eh bien! vous vous en
+allez?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Oui, je suis fatigué; j'ai eu tant d'émotions aujourd'hui!
+J'ai besoin de repos. Je vous apporterai le châle
+demain; mais vous ne le mettrez pas de quelque temps.
+Qu'on n'aille pas le reconnaître sur vos épaules.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Oui, mon ami.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Adieu, petite.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Vous ne m'embrassez pas? (<i>Il l'embrasse et sort.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE XI.</p>
+
+
+<p>(NEUF HEURES CINQ MINUTES.)</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Julie, Julie, je l'aurai demain.</p>
+
+<p>JULIE.</p>
+
+<p>Quoi donc, madame?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Le cachemire.</p>
+
+<p>JULIE, se jetant à son cou.</p>
+
+<p>Oh! madame, que je suis contente! Comme ça va
+vous aller!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Tu n'as qu'à aller chercher demain mon petit châle
+rayé, chez le dégraisseur; je te le donne.</p>
+
+<p>JULIE.</p>
+
+<p>Que vous êtes bonne; mais c'est le cachemire que
+je voudrais vous voir.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Dis donc? Mme Saint-Phal qui n'a jamais pu en
+avoir un, depuis deux ans qu'elle intrigue auprès du
+général.</p>
+
+<p>JULIE.</p>
+
+<p>Elle va être désolée.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Tu ne sais pas? j'ai une idée. Il est de très-bonne
+heure encore; si nous allions chez elle pour lui conter
+la nouvelle?</p>
+
+<p>JULIE.</p>
+
+<p>Ah! oui, madame; il y a de quoi l'empêcher de
+dormir cette nuit.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Eh bien! cours t'arranger; moi je vais mettre mon
+chapeau.</p>
+
+<p>(<i>Elles sortent toutes deux.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE XII</p>
+
+
+<p>(MARDI SOIR, DIX HEURES.)&mdash;La chambre à coucher de Royer.
+Sur un panneau auprès de la cheminée le portrait de sa femme.</p>
+
+<p>ROYER, COIFFÉ DE NUIT, EN CALEÇON, PRÊT A SE
+METTRE AU LIT; MARGUERITE.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>...Comme du temps de ma femme, un livre de compte
+que j'arrêterai.&mdash;Avez-vous eu le soin de mettre le
+lit à l'air?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur; il y est resté toute la journée.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas le laisser cette nuit, il n'y aurait
+qu'à pleuvoir.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Je l'ai ôté, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER, prenant sa montre pour la monter.</p>
+
+<p>Quelle heure est-il à la pendule?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Il est, il est... Elle est arrêtée.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>C'est juste; dans tout ce tracas d'hier j'ai oublié de la
+monter. Voyez l'heure qu'il est au salon.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Dix heures dix minutes.</p>
+
+<p>ROYER, près de la pendule.</p>
+
+<p>Voyons, tenez la cage, et prenez garde de la laisser
+tomber.</p>
+
+<p>(<i>Il monte la pendule, et fait sonner les
+heures.</i>)</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, que j'ai eu peur!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est donc?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>C'est le portrait de madame; imaginez-vous, monsieur,
+il m'a semblé qu'il me regardait.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Allons, sotte que vous êtes.&mdash;Vous dites qu'il
+était dix heures...</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Dix minutes, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Mettons dix minutes et demie.&mdash;Donnez-moi la
+cage.&mdash;Là, je suis bien aise d'avoir fait cette opération;
+je n'aime pas à ne point entendre sonner l'heure
+la nuit quand je me réveille.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Monsieur n'a plus rien à me commander?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non. (<i>La rappelant.</i>) Ayez-moi demain des sardines
+fraîches pour mon déjeuner, et réveillez-moi à
+huit heures.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.&mdash;Monsieur, je voulais vous dire
+pour la couturière...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>C'est bien, c'est bien, nous reparlerons de ça. Bonsoir.</p>
+
+<p>(<i>Marguerite sort.</i>)</p>
+
+<p>ROYER, lisant le journal du soir.</p>
+
+<p>Diable! la loi a passé à une grande majorité: allons,
+bravo, monsieur le ministre; avec votre permission,
+je m'en vais remettre la lecture de notre discours à demain;
+je tombe de sommeil.</p>
+
+<p>(<i>Il éteint sa bougie et s'endort.</i>)</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LE MINISTÈRE PUBLIC.</h3>
+<br>
+
+
+<p><i>Le Français né malin créa la guillotine.</i></p>
+
+<p>Pierre Leroux était un pauvre charretier
+des environs de Beaugency.</p>
+
+<p>Après avoir passé sa journée à conduire à travers
+les champs les trois chevaux qui formaient l'attelage
+ordinaire de sa charrette, quand venait le soir, il rentrait
+à la ferme où il servait, soupait sans grandes paroles
+avec les autres valets, allumait une lanterne,
+puis allait se coucher dans une manière de soupente
+pratiquée en un coin de l'écurie.</p>
+
+<p>Ses rêves en général étaient peu compliqués et sans
+grande couleur; ses chevaux, la plupart du temps, en
+faisaient tous les frais. Une fois il se réveillait en sursaut
+au milieu des efforts qu'il faisait pour relever le
+limonier qui s'était abattu; une autre fois <i>la Grisa</i> s'était
+pris les pieds dans la corde de l'attelage. Une nuit
+il songea qu'il venait de mettre à son fouet une belle
+mèche toute neuve, et que son fouet refusait obstinément
+de claquer; cette vision l'émut si fort, qu'étant
+venu à se réveiller, il saisit celui qu'il avait l'habitude
+de placer chaque soir à côté de lui, et pour bien
+s'assurer qu'il n'était pas frappé d'impuissance et
+privé de la plus belle prérogative qui appartienne au
+charretier, il se mit à le faire résonner au milieu du
+silence. A ce bruit, la chambrée entière fut en émoi,
+les chevaux effrayés se levèrent en confusion, se ruèrent
+en hennissant les uns sur les autres, et manquèrent
+de briser leurs longes; mais avec quelques paroles
+calmantes, Pierre Leroux apaisa tout ce tumulte, et
+chacun se rendormit; c'était là un des événemens
+marquans de sa vie qu'il ne manquait guère de raconter
+chaque fois qu'un verre de vin l'avait mis en éloquence,
+et qu'il se trouvait là un auditeur en humeur
+de l'écouter.</p>
+
+<p>Dans le même temps, des rêves d'une tout
+autre forme préoccupaient M. Desalleux, substitut
+du procureur général près la cour criminelle d'Orléans.
+Ayant débuté avec éclat dans les fonctions du
+ministère public quelque mois avant l'époque dont
+nous parlons, il n'était pas de haute position de la
+magistrature à laquelle il ne se crût appelé, et la simarre
+du garde-des-sceaux était une des visions courantes
+de ses nuits. Mais c'était surtout pour les enivremens
+des triomphes oratoires que sa pensée veillait
+durant le sommeil, lorsqu'une journée entière avait
+été par lui courageusement dépensée aux études mortellement
+graves du barreau. La gloire des d'Aguesseau,
+celle des autres grandes renommées des beaux
+temps de la magistrature parlementaire, ne suffisait
+pas aux étreintes de son impatient avenir; c'était jusque
+dans le passé le plus lointain, jusqu'aux temps
+des merveilles de l'éloquence de Démosthène, que
+son ame s'élançait; pouvoir par la parole, c'était
+là l'espérance, le résumé pour ainsi dire du vouloir
+de toute sa vie, concentrée dans cette passion, et s'étant
+déshéritée pour elle de tous les plaisirs, de toutes
+les pensées de la jeunesse.</p>
+
+<p>Un jour ces deux natures, celle de Pierre Leroux
+s'élevant d'un degré à peine au-dessus de la portée de
+la brute, et celle de M. Desalleux, abstraite et rectifiée
+jusqu'au spiritualisme de la plus haute pression,
+se trouvèrent face à face. Il s'agissait entre eux d'un
+mince débat: M. Desalleux, siégeant en son tribunal,
+demandait sur quelques indices assez insignifians
+la tête de Pierre Leroux accusé d'un meurtre, et Pierre
+Leroux défendait sa tête contre les empressemens de
+M. Desalleux.</p>
+
+<p>Malgré la remarquable disproportion de forces que la
+Providence avait mise dans ce duel entre les deux combattans,
+malgré l'intervention de l'institution humaine,
+venant encore déranger la juste répartition des chances
+dans le pair ou non qu'allait prononcer le jury; faute de
+preuves concluantes, l'accusé, selon toute apparence,
+aurait échappé aux mains du bourreau; mais de cette
+indigence même de l'accusation résultait pour elle
+l'occasion de faire un placement extraordinaire d'éloquence,
+lequel devait devenir singulièrement utile à
+la réalisation des belles espérances de M. Desalleux.
+En bon administrateur de son avenir, il ne pouvait
+guère prendre sur lui de ne point en profiter.</p>
+
+<p>Après cela, une circonstance fâcheuse se présentait
+pour le pauvre Pierre Leroux. Quelques jours avant le
+commencement du procès, en présence de plusieurs femmes
+aimables qui se faisaient fête d'y assister, le jeune
+substitut avait laissé entrevoir la ferme confiance d'obtenir
+du jury un verdict de condamnation; il n'est
+personne qui ne comprenne la situation fausse dans
+laquelle il allait se trouver si cette condamnation lui
+manquait, et si Pierre Leroux, demeurant intact,
+venait la tête sur ses épaules donner un démenti
+à l'omnipotence de sa parole accusatrice. Aussi ne
+le blâmez pas, l'officier du ministère public; s'il ne
+fut pas absolument convaincu, il n'en eut que plus
+de mérite à le paraître, que plus de mérite à se
+montrer éloquent, comme depuis plus d'un siècle on
+ne l'avait point été au barreau d'Orléans. Oh! que n'étiez-vous
+là pour voir comme ils furent émus ces pauvres
+messieurs les jurés, jusqu'au plus profond de leurs
+entrailles, quand, dans une belle péroraison sonore,
+on leur fit l'effrayant tableau de la société ébranlée
+jusque dans ses fondemens, de la société prête à entrer
+en dissolution, le cas échéant de l'acquittement
+de Pierre Leroux! Que n'assistiez-vous aux courtois
+éloges échangés entre la défense et l'accusation, quand
+l'avocat de l'accusé, prenant la parole, commença par
+déclarer qu'il ne pouvait se dispenser de rendre hommage
+au brillant talent oratoire déployé par le ministère
+public! Que n'entendiez-vous le président de la
+cour faisant des mêmes félicitations le texte de son
+exorde, si bien que rien ne vous aurait défendu de
+croire qu'il s'agissait académiquement de décerner un
+prix d'éloquence, et point du tout d'ôter la vie à un
+homme! Vous auriez pu voir aussi au milieu d'une foule
+de <i>dames élégamment parées</i>, comme dit un récit de
+journal, la soeur de M. Desalleux recevant les complimens
+de toutes les femmes de sa société, tandis
+qu'un peu plus loin son vieux père pleurait de bonheur
+en voyant le fils et l'orateur incomparable qu'il
+avait mis au monde.</p>
+
+<p>Six semaines environ après toute cette joie de famille,
+Pierre Leroux monta avec l'exécuteur des
+hautes-oeuvres sur une charrette qui l'attendait à la
+porte de la prison criminelle d'Orléans. Ils se rendirent
+à la place du Martroie, qui est le lieu où se
+font les exécutions; il y trouvèrent un échafaud qui
+avait été dressé pour eux, et beaucoup de monde qui
+les attendait. Pierre Leroux, avec la résignation que
+met à Paris un sac de farine à se hisser, au moyen d'une
+poulie, dans le grenier d'un boulanger, monta l'escalier
+de l'échafaud. Comme il arrivait aux derniers degrés,
+un rayon de soleil, qui se jouait sur l'acier brillant
+et poli du glaive de la justice, lui donna dans
+les yeux, il parut prêt à chanceler; mais l'exécuteur,
+avec le courtois empressement d'un hôte qui sait faire
+les honneurs de chez lui, le soutint par-dessous les
+bras, et le posa sur le plancher de la guillotine; là
+Pierre Leroux trouva M. le greffier criminel qui était
+venu pour formuler le procès-verbal de l'exécution,
+MM. les gendarmes chargés de veiller à ce que l'ordre
+public ne fut pas troublé dans le compte qu'il allait
+régler, et MM. les valets du bourreau, qui, loin de
+justifier le proverbe dont ils sont l'objet, lui montrèrent
+avec une complaisance pleine d'égards comment
+il devait se placer sous le couteau. Une minute
+après, Pierre Leroux fit divorce avec sa tête;
+cela fut pratiqué avec une telle dextérité que plusieurs
+de ceux qui étaient venus pour assister à un spectacle
+furent obligés de demander à leurs voisins si la chose
+était déjà faite, et alors ils jurèrent bien qu'on ne les
+prendrait plus à se déranger pour si peu.</p>
+
+<p>Trois mois s'étaient écoulés depuis que la tête et le
+corps de Pierre Leroux avaient été jetés dans un coin
+du cimetière, et, selon toute apparence, la fosse ne
+recélait plus que ses ossemens, quand une nouvelle
+session des assises s'étant ouverte, M. Desalleux eut
+encore à soutenir une accusation capitale.</p>
+
+<p>Le veille du jour où il devait porter la parole, il
+quitta de bonne heure un bal auquel il avait été invité
+avec toute sa famille, dans un château des environs,
+et revint seul à la ville, afin de préparer sa
+cause pour le lendemain.</p>
+
+<p>La nuit était sombre; un vent chaud du midi sifflait
+tristement dans la plaine, cependant que les bourdonnemens
+de la fête dansaient encore à son oreille.</p>
+
+<p>Aussi il ne tarda pas à être saisi d'une grande mélancolie.
+Le souvenir de bien des gens qu'il avait
+connus, et qui étaient morts, lui revenait; et, sans
+trop savoir pourquoi, il se mit à songer à Pierre Leroux.</p>
+
+<p>Néanmoins, quand il approcha de la ville, et que
+les premières lumières du faubourg commencèrent à
+briller, toutes ces sombres idées s'évanouirent; et
+quand il fut une fois devant son bureau, entouré de
+ses livres et de ses procédures, il ne pensa plus qu'à
+son plaidoyer, qu'il aurait voulu faire plus éloquent
+qu'aucun de ceux qu'il avait encore prononcés.</p>
+
+<p>Déjà son système d'accusation était à peu près arrangé.
+Pour le remarquer en passant, c'est chose
+assez étrange que l'on puisse dire en langage social
+un système d'accusation, c'est-à-dire une manière
+absolue de grouper un ensemble de faits et de
+preuves en vertu duquel on s'approprie la tête d'un
+homme, comme on dit un système de philosophie,
+c'est-à-dire un ensemble de raisonnemens ou de sophismes
+à l'aide duquel on fait triompher quelque
+innocente vérité, théorie ou rêverie morale.&mdash;Son
+système d'accusation commençait donc à venir à bien,
+quand la déposition d'un témoin, qu'il n'avait pas
+encore examinée, se présenta à lui sous un aspect à
+renverser tout l'édifice de sa certitude. Il eut bien
+quelques momens d'hésitation, mais, ainsi que nous
+l'avons vu, M. Desalleux, dans ses fonctions du
+ministère public, comptait pour le moins aussi souvent
+avec son amour-propre qu'avec sa conscience. Appelant
+à lui toute sa puissance de logique et toutes les
+roueries de la parole, se prenant corps à corps avec
+ce malencontreux témoignage, il ne désespéra pas de
+l'enrégimenter au nombre de ses meilleurs argumens;
+seulement le travail était pénible, et la nuit s'avançait.</p>
+
+<p>Trois heures venaient de sonner, et les bougies
+placées sur son bureau, prêtes à s'éteindre, ne jetaient
+plus qu'une pâle lueur.</p>
+
+<p>Après les avoir renouvelées, comme le travail l'avait
+fortement échauffé, il fit quelques tours dans la
+chambre, vint se rasseoir dans son fauteuil, sur le
+dos duquel il se renversa, puis, dans cette attitude,
+suspendant sa pensée, à travers une fenêtre placée vis-à-vis
+de lui, il contemplait les étoiles qui brillaient
+dans le ciel. Tout à coup ses yeux, en descendant le
+long du vitrage, rencontrèrent deux yeux fixes qui le
+regardaient; il crut que le reflet de ses bougies, en se
+jouant sur le verre, lui produisait cette vision, et il les
+changea de place; mais la vision ne lui apparut que
+plus distincte. Comme il ne manquait point de coeur,
+s'armant d'une canne, la seule arme qu'il eût sous la
+main, il alla ouvrir sa croisée, pour voir quel était
+l'indiscret qui venait ainsi l'observer à une pareille
+heure. La chambre qu'il occupait était élevée de plusieurs
+étages; au-dessus et au-dessous de lui, le mur
+était à pic et ne présentait aucun accident au moyen
+duquel on pût descendre ou monter; dans l'espace
+étroit qui régnait entre la fenêtre et le balcon, aucun
+objet ne pouvait se dérober à son regard, et cependant
+il ne vit rien. Il pensa de nouveau qu'il avait été en
+proie à une de ces fantaisies qu'enfante l'erreur des sens
+durant la nuit, et il se remit en riant à son travail. Mais
+il n'avait pas écrit vingt lignes que, dans un coin obscur
+de sa chambre, il entendit remuer quelque chose:
+cela commença à l'émouvoir, car il n'était pas naturel
+que ses sens ainsi l'un après l'autre conspirassent
+pour le tromper. Ayant regardé cette fois avec attention
+pour découvrir d'où venait ce frôlement, il vit un objet
+noirâtre, qui s'avançait en sautillant par bonds inégaux,
+comme aurait fait une pie. A mesure que l'apparition
+se rapprochait de lui, son aspect devenait de plus en plus
+hideux, car elle prenait, à ne pas s'y méprendre, la
+forme d'une tête humaine séparée du tronc, et dégouttante
+de sang; et quand, par un lourd élan, elle
+vint s'abattre entre ses deux bougies, sur les papiers
+épars de son dossier, M. Desalleux reconnut les traits
+de Pierre Leroux, qui sans doute était venu pour lui
+apprendre que dans un magistrat conscience vaut
+mieux qu'éloquence. Succombant sous une indicible
+impression de terreur, il s'évanouit; le lendemain, on
+le trouva étendu sans connaissance au milieu de ce
+sang, qui avait coulé dans la chambre, sur son bureau,
+et jusque sur les feuilles de son plaidoyer; on
+pensa, et il n'eut garde de dire le contraire, qu'il avait
+été surpris par une hémorragie. Il est inutile d'ajouter
+qu'il ne fut pas en état de porter la parole, et que
+tous ses préparatifs oratoires furent perdus.</p>
+
+<p>Bien des jours se passèrent avant que le souvenir
+de cette terrible nuit sortit de sa mémoire, bien des
+jours avant qu'il pût supporter sans terreur les ténèbres
+et la solitude. Au bout de quelques mois cependant,
+l'apparition ne s'étant pas renouvelée, l'orgueil de
+l'esprit commença à contrebalancer le témoignage des
+sens, et il se demanda de nouveau s'il n'avait pas été
+dupé par eux. Afin de mieux infirmer cette autorité,
+dont tous ses raisonnemens ne l'affranchissaient pas
+complétement, il appela à son aide l'opinion de son
+médecin, en lui faisant la confidence de son aventure.
+Le docteur, qui, à force de regarder dans les cerveaux
+sans découvrir la moindre trace de quelque chose qui
+ressemblât à une ame, était arrivé à une savante conviction
+de matérialisme, ne manqua pas de rire aux éclats
+en écoutant le récit de la vision nocturne. C'était peut-être
+la meilleure manière de guérir son malade; car,
+de cette façon, en ayant l'air de prendre en dérision sa
+préoccupation, il forçait, pour ainsi dire, son amour-propre
+à prendre parti dans la cure. Il ne fut pas
+d'ailleurs, comme on s'en doute, fort embarrassé d'expliquer
+à M. Desalleux son hallucination par un
+excès de tension de la fibre cérébrale, suivie d'une
+congestion et d'une évacuation sanguine, qui avait fait
+justement qu'il avait vu ce qu'il n'avait pas vu. Puissamment
+rassuré par cette consultation, dont aucun
+accident ne vint contredire la sagesse, M. Desalleux
+reprit peu à peu sa sérénité d'esprit, et presque toutes
+ses habitudes; il les modifia seulement en ce sens,
+qu'il travailla avec une application moins opiniâtre,
+et se livra par les conseils du docteur à quelques
+distractions de monde qu'il avait fort évitées jusque
+là.</p>
+
+<p>Pour un homme d'étude, que sa santé exile dans
+les salons, la seule manière de rendre sa situation supportable,
+c'est de l'accepter loyalement et sans nulle
+réserve; c'est de se faire franchement, quoi qu'il
+puisse lui en coûter, tout d'abord homme de plaisir.
+Il y a aux choses que l'on fait avec conscience, même
+aux moins avenantes, je ne sais quel entraînement et
+quelle consolation; et puis, après tout, il n'est peut-être
+pas d'homme d'une nature si complétement supérieure,
+qu'une occupation à laquelle se plaît ce qu'on
+appelle la société, c'est-à-dire tout le monde, ne
+puisse le distraire à son tour, s'il ne prend pas trop
+conseil de sa morgue intellectuelle.</p>
+
+<p>Employées avec précaution, les femmes, dans ces
+sortes de cas, peuvent devenir une excellente diversion;
+et aussi bien que personne, M. Desalleux était en position
+de s'en assurer; car sans parler de quelques
+avantages extérieurs, le retentissement de ses succès
+oratoires, et, peut-être plus encore, le peu d'empressement qu'il
+montrait pour d'autres succès, l'avaient rendu
+l'objet de plus d'une fantaisie féminine. Mais il y avait
+dans la donnée de sa vie quelque chose de trop positif
+pour qu'il consentit à ce que même l'amour d'une
+femme y trouvât place sans condition. Entre les coeurs
+qui paraissaient vouloir se donner à lui, il calcula quel
+était celui dont la bonne volonté s'escompterait le plus
+convenablement, sous la forme d'un mariage, en argent,
+utiles relations et autres avantages sociaux. La première
+partie de son roman ainsi arrêtée, il vit sans déplaisir
+que la fiancée qui lui procurerait tout cela était une
+jeune fille gracieuse, élégante et spirituelle, et alors
+il se mit à l'aimer de toute la fureur dont il était capable,
+avec approbation et privilége de ses père et
+mère, jusqu'à ce que mariage s'ensuivit.</p>
+
+<p>Depuis long-temps Orléans n'avait pas vu une plus
+jolie fiancée que celle de M. Desalleux; depuis longtemps
+Orléans n'avait pas vu de famille plus heureuse
+que celle de M. Desalleux; depuis long-temps Orléans
+n'avait pas vu un bal de noces aussi joyeux et aussi
+brillant que celui de M. Desalleux.</p>
+
+<p>Aussi, ce soir-là, pour un moment il avait laissé
+en paix son avenir, et il vivait dans le présent. Fait
+prisonnier dans un coin du salon par un plaideur qui
+avait pris ce temps pour lui recommander un procès,
+il regardait de temps en temps la pendule qui marquait
+une heure trois quarts; il avait aussi remarqué que
+deux fois depuis minuit la mère de la mariée était venue
+lui parler bas, que celle-ci avait répondu avec un
+visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air
+préoccupé. Tout à coup, à la suite d'une contredanse,
+il crut s'apercevoir, à un certain chuchotement qui
+courait dans l'assemblée, qu'il venait de se passer
+quelque chose. Ayant jeté les yeux, pendant que
+le plaideur plaidait toujours, sur les places que
+sa femme et les demoiselles d'honneur avaient occupées
+pendant toute la soirée, il ne les vit plus. Alors
+le grave magistrat fit comme tous les autres hommes;
+faussant tout court compagnie à l'argumentation de
+son solliciteur, il s'avança, par d'habiles manoeuvres,
+vers la porte de l'appartement, et au moment où des
+domestiques passaient chargés de rafraîchissemens, il
+s'esquiva, croyant n'avoir été remarqué par personne;
+ce qui était une grande prétention, car, depuis le moment
+où la mariée avait quitté le bal, toutes les demoiselles
+de dix-huit à vingt-cinq n'avaient plus perdu
+de vue le marié.</p>
+
+<p>Au moment où il allait entrer dans la chambre
+nuptiale, il trouva sa belle-mère, qui en sortait avec
+les dignitaires dont la présence avait été nécessaire au
+coucher de la mariée, et quelques matrones qui s'étaient
+jointes d'office au cortége. D'un ton ému, et en lui
+serrant vivement la main, sa belle-mère lui dit à voix
+basse quelques paroles; on voyait qu'elle lui recommandait
+sa fille. M. Desalleux répondit par quelques
+mots affectueux et par un sourire, et certes à cet instant
+il ne songeait pas à Pierre Leroux.</p>
+
+<p>Au moment où il ferma la porte de la chambre, sa
+fiancée était déjà couchée; par un arrangement qui lui
+parut étrange, les rideaux du lit avaient été tirés sur
+elle; pas un bruit ne se faisait entendre.</p>
+
+<p>La solennité de ce silence, l'obstacle inattendu
+de ce rideau, dont l'ouverture allait nécessiter une
+certaine diplomatie, redoublèrent chez le marié un
+embarras d'autant plus facile à comprendre qu'il s'était
+rarement donné l'occasion de s'aguerrir, de manière
+à mener lestement de pareilles rencontres. Son coeur
+battait violemment, et un frisson lui courait par tous
+les membres, en regardant la robe et les parures de
+noces, jetées autour de lui dans un gracieux désordre.
+D'une voix mal assurée il appela sa fiancée. N'ayant
+pas reçu de réponse, il retourna, peut-être pour gagner
+du temps, vers la porte, s'assura de nouveau
+qu'elle était bien fermée, puis s'approchant du lit, il
+écarta doucement le rideau.</p>
+
+<p>A la lumière incertaine de la lampe de nuit qui éclairait
+la chambre, une singulière vision lui apparut.</p>
+
+<p>Près de sa fiancée, dormant d'un profond sommeil,
+une chevelure noire, et qui n'était pas celle d'une
+femme, se dessinait sur la blancheur de l'oreiller, où elle
+occupait sa place. Etait-il la victime de quelques-unes
+de ces mystifications destinées à troubler les mystères de
+la nuit nuptiale? ou bien un audacieux usurpateur était-il
+venu le détrôner, même avant son couronnement?
+Dans tous les cas, son substitut prenait assez peu de
+souci de lui; car, ainsi que sa femme, il était endormi
+d'un profond sommeil, et avait le visage tourné vers
+le fond de l'alcôve. Au moment où M. Desalleux se
+penchait sur le lit pour reconnaître les traits de cet hôte
+étrange, un long soupir, comme celui d'un homme
+qui se réveille, traversa le silence; en même temps la
+face de l'inconnu, se retournant vers lui, lui offrit une
+épouvantable ressemblance, celle de Pierre Leroux.</p>
+
+<p>En se voyant pour la seconde fois en proie à cette
+horrible vision, le magistrat aurait dû comprendre
+qu'il y avait dans sa vie quelque méchante action dont
+il lui était demandé compte: sa conscience, s'il eût
+voulu prendre le soin de l'interroger, n'eût point été
+en peine de lui apprendre quel était son crime; la
+chose une fois bien expliquée, ce qu'il aurait eu de
+mieux à faire, c'eût été de se mettre en prières jusqu'au
+matin, puis, le jour venu, d'aller à sa paroisse
+faire dire une messe pour le repos de l'ame de
+Pierre Leroux: au moyen de ces expiations et de
+quelques aumônes faites aux pauvres prisonniers, peut-être
+eût-il recouvré le repos de sa vie, et se fût-il
+pour jamais dérobé à l'obsession dont il était l'objet.</p>
+
+<p>La pensée de sa nuit de noces, qui l'occupait alors,
+ne lui permit pas de songer à ce pieux recours. Le
+coeur chaud de désirs, il se sentit le courage d'entrer
+en lutte ouverte avec le fantôme qui venait lui disputer
+sa fiancée, et il essaya de le saisir par sa chevelure
+pour le jeter hors de l'appartement. Au mouvement
+qu'il fit, la tête ayant compris son intention commença
+à grincer des dents, et comme il avançait la main
+sans précaution, elle lui fit une morsure profonde:
+mais cette blessure augmenta encore la rage du valeureux
+époux, il regarda autour de lui pour chercher
+une arme, alla ramasser dans la cheminée la barre de
+fer qui servait à retenir les tisons, et, en déchargeant
+de toutes ses forces plusieurs coups sur le lit, il essayait
+de donner la mort à la mort, et d'écraser son
+hideux ennemi. Mais les choses se passaient comme
+aux théâtres de marionnettes en plein vent, où Polichinelle
+esquive, en faisant le plongeon, les coups de
+bâton qu'on lui destine. A chaque fois que la barre de
+fer se levait, la tête faisait adroitement un saut de côté
+et laissait frapper l'arme à vide. Cela dura quelques
+minutes jusqu'à ce que, s'élançant par un bond prodigieux
+par-dessus l'épaule de son adversaire, elle disparut
+derrière lui, sans qu'il pût la retrouver dans aucun
+coin de l'appartement et deviner par où elle s'était
+échappée.</p>
+
+<p>Après une perquisition scrupuleuse, une fois qu'il
+lui fut prouvé qu'il était bien maître du champ de bataille,
+il retourna auprès de sa femme qui, pendant le
+combat, avait miraculeusement continué son sommeil,
+et, malgré le désordre <i>de la couche hyménée</i> sur laquelle
+la tête avait laissé quelques traces sanglantes,
+il se disposait à en prendre possession; mais, au moment
+où il soulevait le drap pour se glisser dessous,
+il s'aperçut avec horreur qu'une vaste mare de sang
+chaud, conséquence du séjour qu'y avait fait son
+odieux rival, occupait sa place et baignait les reins de
+sa fiancée. Plus d'une heure se passa sans qu'il fût parvenu
+à étancher ce sang, qui, malgré tous ses efforts,
+ne tarissait point. Un malheur n'arrive jamais seul.
+En tracassant dans la chambre, il renversa la lampe
+qui l'éclairait et demeura dans une obscurité qui augmenta
+son embarras. Cependant la nuit s'écoulait; et,
+malgré toutes les entraves que le ciel et la terre pourraient
+y mettre, le magistrat avait juré que son mariage
+serait consommé! Après avoir étendu sur le drap humide
+deux ou trois couches de linge sec, qui ne lui
+paraissaient pas devoir être de long-temps traversées,
+il se coucha bravement dessus; et, commençant à appeler
+sa fiancée des noms les plus tendres, il essayait
+de la réveiller. Celle-ci dormait toujours. Alors il l'attira
+à lui, l'enlaça dans ses bras et la couvrit de baisers;
+elle continua son sommeil et parut insensible à
+toutes ses caresses. Que signifiait cela? était-ce une
+feinte de jeune fille qui donnait pour n'avoir point à
+faire les honneurs de sa virginité mourante? Dans cette
+nuit de sabbat, un sommeil surnaturel s'était-il abattu
+sur ses yeux? Dans ce moment, le jour devait commencer
+à poindre; espérant que ses premiers rayons
+achèveraient de rompre tous les enchantemens odieux
+auxquels il avait été en proie, M. Desalleux se leva et
+alla ouvrir les persiennes et les rideaux de ses fenêtres,
+pour laisser pénétrer dans l'appartement la
+clarté matinale; alors le malheureux vit pourquoi ce
+sang ne tarissait point. Emporté par son fougueux
+courage, dans son duel avec la tête de Pierre Leroux,
+lorsqu'il croyait frapper sur elle, il avait frappé sur
+la tête de sa bien-aimée: le coup avait été si rudement
+porté qu'elle était morte sans même laisser échapper
+un soupir; et, à l'heure où il la contemplait, son sang
+n'avait pas encore fini de couler par une profonde ouverture
+qu'il lui avait faite à la tempe gauche.</p>
+
+<p>Nous laissons aux physiologistes à expliquer ce phénomène:
+mais en voyant qu'il avait tué sa femme, il
+fut saisi d'un accès de rire inextinguible, qui durait
+encore au moment où sa belle-mère vint frapper à la
+porte de la chambre, pour savoir comment les époux
+avaient passé la nuit. Son effroyable gaieté redoubla
+lorsqu'il entendit la voix de la mère de la défunte.
+Courant lui ouvrir, il la saisit par le bras; et, la traînant
+en face du lit pour qu'elle contemplât bien ce
+beau spectacle, il fut atteint d'un redoublement de rire
+qui ne se calma que quand il vint à haleter sous un
+hoquet furieux.</p>
+
+<p>Accourus au cri terrible qu'avait jeté la pauvre mère
+avant de s'évanouir, tous les habitans de la maison
+furent témoins de cette horrible scène, dont le bruit
+ne tarda pas à se répandre dans la ville. Le matin
+même, sur un mandat du procureur-général, M. Desalleux
+fut conduit dans la prison criminelle d'Orléans,
+et on a remarqué depuis que la chambre où il fut déposé
+était celle qu'avait habitée Pierre Leroux jusqu'au
+moment de son exécution.</p>
+
+<p>La fin du magistrat fut un peu moins tragique.</p>
+
+<p>Déclaré, sur l'avis unanime des médecins, atteint
+de monomanie et de folie furieuse, celui qui s'était
+cru destiné à remuer le monde par sa parole fut conduit
+à l'hôpital des fous, et, durant plus de six mois,
+on le tint enchaîné dans une cellule obscure. Au bout
+de ce temps, comme il n'avait donné aucun signe de
+férocité, on lui ôta sa chaîne et il fut mis à un régime
+plus doux.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut la liberté de ses mouvemens, une
+étrange folie, qui ne le quitta plus, se déclara chez
+lui; il croyait être artiste funambule, et, du matin au
+soir, il dansait avec les gestes et tout les mouvemens
+d'un homme qui tient un balancier et qui marche sure
+une corde.</p>
+
+<p>Un libraire d'Orléans a eu l'idée de recueillir en
+un volume les plaidoyers qu'il avait prononcés durant
+sa courte carrière oratoire. Trois éditions successives
+en ont été enlevées. L'éditeur en prépare une
+quatrième en ce moment.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>LE GRAND D'ESPAGNE.</h3>
+<br>
+
+<p>Lors de l'expédition entreprise en 1823-4,
+par le roi Louis XVIII, pour sauver Ferdinand
+VII du régime constitutionnel, je me trouvais,
+par hasard, à Tours, sur la route d'Espagne.</p>
+
+<p>La veille de mon départ, j'allai au bal chez une des
+plus aimables femmes de cette ville où l'on sait s'amusait
+mieux que dans aucune autre capitale de province;
+et, peu de temps avant le souper, car on soupe
+encore à Tours, je me joignis à un groupe de causeurs
+au milieu duquel un monsieur qui m'était inconnu
+racontait une aventure.</p>
+
+<p>L'orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois,
+dîné chez le receveur général. En entrant, il s'était
+mis à une table d'écarté; puis, après avoir <i>passé</i> plusieurs
+fois, au grand contentement de ses parieurs,
+dont le <i>côté</i> perdait, il s'était levé, vaincu par un
+sous-lieutenant de carabiniers; et, pour se consoler,
+il avait pris part à une conversation sur l'Espagne,
+sujet habituel de mille dissertations inutiles.</p>
+
+<p>Pendant le récit, j'examinais avec un intérêt involontaire
+la figure et la personne du narrateur. C'était
+un de ces êtres à mille faces qui ont des ressemblances
+avec tant de types que l'observateur reste indécis, et
+ne sait s'il faut les classer parmi les gens de génie
+obscurs ou parmi les intrigans subalternes.</p>
+
+<p>D'abord il était décoré d'un ruban rouge; or ce
+symbole trop prodigué ne préjuge plus rien en faveur
+de personne; il avait un habit vert, et je n'aime pas
+les habits verts au bal, lorsque la mode ordonne à
+tout le monde d'y porter un habit noir; puis il avait
+de petites boucles d'acier à ses souliers, au lieu d'un
+noeud de ruban; sa culotte était d'un casimir horriblement
+usé, sa cravate mal mise; bref, je vis bien qu'il
+ne tenait pas beaucoup au costume: ce pouvait être un
+artiste!</p>
+
+<p>Ses manières et sa voix avaient je ne sais quoi de
+commun, et sa figure, en proie aux rougeurs que les
+travaux de la digestion y imprimaient, ne rehaussait
+par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il
+avait le front découvert et peu de cheveux sur la tête.
+D'après tous ces diagnostics, j'hésitais à en faire, soit
+un conseiller de préfecture, soit un ancien commissaire
+des guerres; lorsque, lui voyant poser la main
+sur la manche de son voisin d'une manière magistrale,
+je le jetai dans la classe des plumitifs, des bureaucrates
+et consorts.</p>
+
+<p>Enfin je fus tout-à-fait convaincu de la vérité de
+mon observation en remarquant qu'il n'était écouté
+que pour son histoire; aucun de ses auditeurs ne lui
+accordait cette attention soumise et ces regards complaisans
+qui sont le privilége des gens hautement considérés.</p>
+
+<p>Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant
+le nez de prises de tabac, parlant avec la prestesse
+des gens empressés de finir leur discours, de peur
+qu'on ne les abandonne; du reste s'exprimant avec
+une grande facilité, contant bien, peignant d'un trait,
+et jovial comme un loustic de régiment.</p>
+
+<p>Pour vous sauver l'ennui des digressions, je me
+permets de traduire son histoire en style de conteur,
+et d'y donner cette façon didactique nécessaire aux
+récits qui, de la causerie familière, passent à l'état
+typographique.</p>
+
+
+
+<p>Quelque temps après son entrée à Madrid, le grand-duc
+de Berg invita les principaux personnages de cette
+ville à une fête française offerte par l'armée à la capitale
+nouvellement conquise. Malgré la splendeur du
+gala, les Espagnols n'y furent pas très-rieurs; leurs
+femmes dansèrent peu; en somme, les conviés jouèrent,
+et perdirent ou gagnèrent beaucoup.</p>
+
+<p>Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement
+pour que les dames pussent s'y promener avec
+autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour...
+La fête était impérialement belle, et rien ne fut épargné
+dans le but de donner aux Espagnols une haute
+idée de l'empereur, s'ils voulaient le juger d'après
+ses lieutenans.</p>
+
+<p>Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une
+heure et deux du matin, plusieurs militaires français
+s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir
+peu rassurant que pronostiquait l'attitude même des
+Espagnols présens à cette pompeuse fête.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit un Français dont le costume indiquait
+le chirurgien en chef de quelque corps d'armée,
+hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince
+Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes
+os dans la Péninsule, je préfère aller panser les blessures
+faites par nos bons voisins les Allemands; leurs
+armes ne vont pas si avant dans le torse que les poignards
+castillans... Puis, la crainte de l'Espagne est,
+chez moi, comme une superstition... Dès mon enfance
+j'ai lu des livres espagnols, un tas d'aventures
+sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont vivement
+prévenu contre les moeurs de ses habitans... Eh
+bien! depuis notre entrée à Madrid, il m'est arrivé
+d'être déjà, sinon le héros, du moins le complice de
+quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure
+que peut l'être un roman de lady Radcliffe... Or comme
+j'écoute assez mes pressentimens, dès demain je détale...
+Murat ne me refusera certes pas mon congé;
+car, nous autres, grâces aux services secrets que nous
+rendons, nous avons des protections toujours efficaces...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton événement!...
+s'écria un colonel, vieux républicain qui du
+beau langage et des courtisaneries impériales ne se
+souciait guère.</p>
+
+<p>Là-dessus le chirurgien en chef regarda soigneusement
+autour de lui, parut chercher à reconnaître les
+figures de ceux qui l'environnaient; et, sûr qu'aucun
+Espagnol n'était dans le voisinage, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous sommes tous Français!... volontiers,
+colonel Charrin...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a six jours, reprit-il, je revenais tranquillement
+à mon logis, vers onze heures du soir,
+après avoir quitté le général Latour, dont l'hôtel se
+trouve à quelques pas du mien, dans ma rue; nous
+sortions tous deux de chez l'ordonnateur en chef, où
+nous avions fait une bouillotte assez animée... Tout
+à coup, au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou
+plutôt deux diables, se jettent sur moi, et m'entortillent
+la tête et les bras dans un grand manteau...
+Je criai, vous devez me croire, comme un chien
+fouetté; mais le drap étouffa ma voix, puis je fus
+transporté dans une voiture avec une rapidité merveilleuse;
+et, quand mes deux compagnons me débarrassèrent
+du sacré manteau, j'entendis une voix de femme
+et ces désolantes paroles dites en mauvais français:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous criez ou si vous faites mine de vous
+échapper, si vous vous permettez le moindre geste
+équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable
+de vous poignarder sans scrupule. Ainsi tenez-vous
+tranquille. Maintenant je vais vous apprendre
+la cause de votre enlèvement... Si vous voulez vous
+donner la peine d'étendre votre main vers moi, vous
+trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie
+que nous avons envoyé chercher chez vous de votre
+part; ils vous seront sans doute nécessaires. Nous vous
+emmenons dans une maison où votre présence est indispensable...
+Il s'agit de sauver l'honneur d'une dame.
+Elle est en ce moment sur le point d'accoucher d'un
+enfant dont elle fait présent à son amant à l'insu de son
+mari. Quoique celui-ci quitte peu sa femme dont il
+est toujours passionnément épris, et qu'il la surveille
+avec toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a
+su lui cacher sa grossesse. Il la croit malade. Nous vous
+emmenons pour faire l'accouchement. Ainsi vous voyez
+que les dangers de l'entreprise ne vous concernent
+pas: seulement obéissez-nous; autrement l'ami de
+cette dame, qui est en face de vous dans la voiture,
+et qui ne sait pas un mot de français, vous poignarderait
+à la moindre imprudence...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui êtes-vous, lui dis-je en cherchant la
+main de mon interlocutrice, dont le bras était enveloppé
+dans la manche d'un habit d'uniforme...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la camariste de madame, sa confidente,
+et toute prête à vous récompenser par moi-même, si
+vous vous prêtez galamment aux exigences de notre
+situation.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers!... dis-je en me voyant embarqué de
+force dans une aventure dangereuse.</p>
+
+<p>Alors, à la faveur de l'ombre, je vérifiai si la figure
+et les formes de la camariste étaient en harmonie avec
+toutes les idées que les sons riches et gutturaux de sa
+voix m'avaient inspirées...</p>
+
+<p>La camariste s'était sans doute soumise par avance
+à tous les hasards de ce singulier enlèvement, car elle
+garda le plus complaisant de tous les silences, et la
+voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes
+dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser
+très-passionné.</p>
+
+<p>Le monsieur que j'avais en vis-a-vis ne s'offensa
+point de quelques coups de pied dont je le gratifiai
+fort involontairement; mais comme il n'entendait pas
+le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis être votre maîtresse qu'à une seule
+condition, me dit la camariste en réponse aux bêtises
+que je lui débitais, emporté par la chaleur d'une passion
+improvisée, à laquelle tout faisait obstacle.</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens...
+Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et
+vous me recevrez sans lumière.</p>
+
+<p>Notre conversation en était là quand la voiture
+arriva près d'un mur de jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous bander les yeux!... me dit la
+camariste; mais vous vous appuyerez sur mon bras, et
+je vous conduirai moi-même.</p>
+
+<p>Puis la camariste me serra sur les yeux et noua fortement
+derrière ma tête un mouchoir très-épais.</p>
+
+<p>J'entendis le bruit d'une clef mise avec précaution
+dans la serrure d'une petite porte sans doute par le
+silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis; et bientôt
+la femme de chambre, au corps cambré, et qui
+avait du <i>meneho</i> dans son allure, me conduisit, à travers
+les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à un
+certain endroit, où elle s'arrêta.</p>
+
+<p>Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai
+que nous étions devant la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, maintenant!... me dit-elle à l'oreille,
+et veillez bien sur vous-même!... Ne perdez pas de
+vue un seul de mes signes, car je ne pourrai plus
+vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit
+en ce moment de vous sauver la vie.</p>
+
+<p>Puis, elle ajouta, mais à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Madame est dans une chambre au rez-de-chaussée;
+pour y arriver, il nous faudra passer dans la
+chambre et devant le lit de son mari; ainsi ne
+toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien,
+de peur de heurter quelques meubles, ou de mettre les
+pieds hors du tapis que j'ai disposé sous nos pas...</p>
+
+<p>Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme
+impatienté de tant de retards. La camariste se tut;
+j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un
+appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme
+des voleurs en expédition.</p>
+
+<p>Enfin la douce main de la camariste m'ôta mon
+bandeau.</p>
+
+<p>Je me trouvai dans une grande chambre, haute
+d'étage, et mal éclairée par une seule lampe fumeuse.
+La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de
+gros barreaux de fer par le jaloux mari; j'étais jeté
+là comme au fond d'un sac.</p>
+
+<p>Il y avait à terre, sur une natte, une femme magnifique,
+dont la tête était couverte d'un voile de mousseline,
+mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes
+brillaient de tout l'éclat des étoiles. Elle serrait avec
+force sur sa bouche un mouchoir de batiste, et le
+mordait si vigoureusement que ses dents l'avaient
+déchiré et y étaient entrées à moitié... Jamais je n'ai
+vu si beau corps, mais ce corps se tordait sous la
+douleur comme se tord une corde de harpe jetée au
+feu. La malheureuse avait fait deux arcs-boutans de
+ses jambes, en les appuyant sur une espèce de commode;
+et, de ses deux mains, elle se tenait aux bâtons
+d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines
+étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi
+à un criminel dans les angoisses de la question...</p>
+
+<p>Du reste, pas un cri, pas d'autre bruit que le sourd
+craquement de ses os, et nous étions là, tous trois,
+muets, immobiles...</p>
+
+<p>Les ronflemens du mari retentissaient avec une
+constante régularité...</p>
+
+<p>Je voulus examiner la camariste, mais elle avait
+remis le masque dont elle s'était sans doute débarrassée
+pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs
+et des formes bien prononcées qui bombaient fortement
+son uniforme. L'amant était également masqué. Quand
+il arriva, il jeta sur-le-champ des serviettes sur les
+jambes de sa maîtresse, et replia en double sur la figure
+le voile de mousseline.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme,
+je reconnus, à certains symptômes jadis remarqués dans
+une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant
+était mort; alors je me penchai vers la camariste pour
+l'instruire de cet événement.</p>
+
+<p>En ce moment, le défiant inconnu tira son poignard;
+mais j'eus le temps de tout dire à la femme-de-chambre,
+qui lui cria deux mots à voix basse.</p>
+
+<p>En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger frisson
+qui passa sur lui de pied à la tête comme un
+éclair, et il me sembla voir pâlir sa physionomie sous
+son masque de velours noir.</p>
+
+<p>La camariste, saisissant un moment où cet homme
+au désespoir regardait la mourante qui devenait violette,
+me montra, par un geste, des verres de limonade
+tout préparés sur une table, en me faisant un
+signe négatif.</p>
+
+<p>Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré
+l'horrible chaleur qui me mettait en nage.</p>
+
+<p>Tout à coup l'amant ayant soif prit un de ces
+verres, et but environ la moitié de la limonade qu'il
+contenait.</p>
+
+<p>En ce moment, la dame eut une convulsion violente
+qui m'annonça l'heure favorable à la crise; et,
+prenant ma lancette, je la saignai, de force, au bras
+droit avec assez de bonheur. La camariste reçut dans
+des serviettes le sang qui jaillissait abondamment;
+puis l'inconnue tomba dans un abattement propice à
+mon opération... Je m'armai de courage, et je pus,
+après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux.</p>
+
+<p>L'Espagnol, ne pensant plus à m'empoisonner, en
+comprenant que je venais de sauver sa maîtresse,
+pleurait sous son masque, et de grosses larmes roulaient,
+par instans, sur son manteau.</p>
+
+<p>Du reste, la femme ne jeta pas un cri, mais elle
+mordait son mouchoir, tressaillait comme une bête
+fauve surprise, et suait à grosses gouttes.</p>
+
+<p>Dans un instant horriblement critique, elle fit un
+geste pour montrer la chambre de son mari; le mari
+venait de se retourner; et, de nous quatre, elle seule
+avait entendu le froissement des draps, le bruissement
+du lit ou des rideaux.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes, et à travers les trous de leurs
+masques, la camariste et l'amant se jetèrent des regards
+de feu...</p>
+
+<p>Profitant de cette espèce de relâche, j'étendis la
+main pour prendre le verre de limonade que l'inconnu
+avait entamé; mais lui, croyant que j'allais boire un
+des verres pleins, bondit aussi légèrement qu'un chat,
+et posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés.
+Il me laissa le sien, en me faisant un signe de
+tête pour me dire d'en boire le reste. Il y avait tant de
+choses, d'idées, de sentiment, dans ce signe et dans
+son vif mouvement, que je lui pardonnai presque les
+atroces combinaisons médités pour tuer et ensevelir
+toute mémoire de ces événemens.</p>
+
+<p>Il me serra la main lorsque j'eus achevé de boire;
+puis, après avoir laissé échapper un mouvement convulsif,
+il enveloppa lui-même soigneusement les débris
+de son enfant; et quand, après deux heures
+de soins et de craintes, nous eûmes, la camariste
+et moi, recouché sa maîtresse, il me serra de nouveau
+les mains, et mit à mon insu, dans ma poche,
+des diamans sur papier. Mais, par parenthèse, comme
+j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon
+domestique me vola ce trésor le surlendemain, et s'est
+enfui nanti d'une vraie fortune.</p>
+
+<p>Je dis à l'oreille de la femme-de-chambre, et bien
+bas, les précautions qui restaient à prendre; puis je
+manifestai l'intention d'être libre. La camariste resta
+près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura
+pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes
+gardes. L'amant fit un paquet de l'enfant mort et des
+linges teints du sang de sa maîtresse; puis il le serra
+fortement, le cacha sous son manteau; et, me passant
+la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer,
+il sortit le premier, en m'invitant par un geste à
+tenir le pan de son habit; ce que je fis, non sans
+donner un dernier regard à la camariste. Elle arracha
+son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra
+la plus délicieuse figure du monde.</p>
+
+<p>Je traversai les appartemens à la suite de l'amant;
+et quand je me trouvai dans le jardin, en plein air,
+j'avoue que je respirai comme si l'on m'eût ôté un poids
+énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance
+respectueuse de mon guide, en veillant sur ses
+moindres mouvemens avec la plus grande attention.</p>
+
+<p>Arrivés à la petite porte, il me prit par la main, et
+m'appuya sur les lèvres un cachet, monté en bague, que
+je lui avais vu à un doigt de la main gauche. Je compris
+toute la valeur de ce signe éloquent. Nous nous
+trouvâmes dans la rue; et, au lieu de la voiture, deux
+chevaux nous attendaient. Nous montâmes chacun sur
+une des deux bêtes; mon Espagnol s'empara de ma
+bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses
+dents les guides de sa monture, car il avait son paquet
+sanglant dans sa main droite, et nous partîmes
+avec la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de
+remarquer le moindre objet qui pût servir à me faire
+reconnaître la route que nous parcourûmes. Au petit
+jour, je me trouvai près de ma porte, et l'Espagnol
+s'enfuit, en se dirigeant vers la porte d'Atocha...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire
+soupçonner à quelle femme vous aviez affaire?... dit
+un officier au chirurgien.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule chose... reprit-il. Quand je saignai
+l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près
+au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille,
+et environnée de poils bruns... Puis le palais m'a paru
+magnifique, immense; la façade ne finissait pas...</p>
+
+<p>En ce moment, l'indiscret chirurgien s'arrêta, pâlit.
+Tous les yeux fixés sur les siens en suivirent la direction;
+et les Français virent un Espagnol enveloppé
+d'un manteau, dont le regard de feu brillait dans
+l'ombre, au milieu d'une touffe d'orangers où il se tenait
+debout.</p>
+
+<p>L'écouteur disparut aussitôt avec une légèreté de
+sylphe, quand un jeune sous-lieutenant s'élança vivement
+sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sarpéjeu! mes amis, s'écria le chirurgien, cet
+oeil de basilic m'a glacé. J'entends sonner des cloches
+dans mes oreilles; et je vous fais mes adieux... vous
+m'enterrez ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bête!... dit le colonel Charrin. Lecamus
+s'est mis à la piste l'espion, il saura bien nous en
+rendre raison.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! Lecamus?... s'écrièrent les officiers,
+en voyant revenir le sous-lieutenant tout essoufflé.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable!... répondit Lecamus. Il a passé, je
+crois, à travers les murailles; et, comme je ne pense
+pas qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison!
+il en connaît les passages, les détours, et m'a facilement
+échappé.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis perdu!... dit le chirurgien d'une voix
+sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, sois calme!... répondirent les officiers;
+nous nous mettrons à tour de rôle chez toi, jusqu'à
+ton départ... et, pour ce soir, nous t'accompagnerons.</p>
+
+
+
+<p>En effet, trois jeunes officiers, qui ayant perdu
+leur argent au jeu ne savaient plus que faire, reconduisirent
+le chirurgien à son logement, et s'offrirent
+à rester chez lui, ce qu'il accepta.</p>
+
+<p>Le surlendemain, il avait obtenu son renvoi en
+France, et faisait tous ses préparatifs pour partir avec
+une dame à laquelle Murat donnait une forte escorte.
+Il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque
+son domestique vint le prévenir qu'une jeune
+dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers
+descendirent aussitôt; mais l'inconnue ne put
+que dire à son amant:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde!...</p>
+
+<p>Elle tomba morte.</p>
+
+<p>C'était la camariste qui, se sentant empoisonnée,
+espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien.</p>
+
+<p>Le poison la défigura complétement.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Diable! diable!... s'écria Lecamus, voilà ce qui
+s'appelle aimer!... il n'y a qu'une Espagnole au monde
+qui puisse trotter avec un monstre de poison dans son
+bocal!...</p>
+
+
+
+<p>Le chirurgien restait singulièrement pensif. Enfin,
+pour noyer les sinistres pressentimens qui le tourmentaient,
+il se remit à table et but immodérément, ainsi
+que ses compagnons; puis tous, à moitié ivres, se couchèrent
+de bonne heure.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, le chirurgien fut réveillé par
+le bruit aigu que firent les anneaux de ses rideaux violemment
+tirés sur les tringles. Il se mit sur son séant,
+en proie à cette trépidation mécanique de toutes les
+fibres qui nous saisit au moment d'un semblable réveil.
+Alors il vit, debout devant lui, un Espagnol
+enveloppé dans son manteau. L'inconnu lui jetait le
+même regard brûlant, parti du buisson pendant la
+fête, et par lequel il avait déjà été si fatalement saisi.</p>
+
+<p>Le chirurgien cria: Au secours!... A moi, mes amis!</p>
+
+<p>Mais, à ce cri de détresse, l'Espagnol répondit
+d'abord par un rire amer:</p>
+
+<p>&mdash;L'opium croît pour tout le monde!... dit-il.</p>
+
+<p>Puis, après cette espèce de sentence, il lui montra ses
+trois amis profondément endormis; et, tirant avec
+brusquerie de dessous son manteau un bras de femme
+récemment coupé, il le présenta vivement au chirurgien,
+en lui montrant un signe semblable à celui qu'il
+avait si imprudemment décrit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien le même?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, le chirurgien,
+glacé d'effroi, répondit par un signe de tête; et,
+sans plus ample information, le mari de l'inconnu lui
+plongea son poignard dans le coeur!...</p>
+
+<p>&mdash;Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs,
+mais il est encore plus invraisemblable; car
+pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol,
+vous a raconté cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le narrateur, piqué de l'observation,
+comme fort heureusement le coup de poignard
+que j'ai reçu a glissé à droite au lieu d'aller à
+gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma
+propre histoire... Je vous jure qu'il y a encore des nuits
+où je vois en rêve les deux sacrés yeux...</p>
+
+<p>L'ancien chirurgien en chef s'arrêta, pâlit, et resta,
+la bouche ouverte, dans un véritable état d'épilepsie.</p>
+
+<p>Nous nous retournâmes tous du côté du salon. A la
+porte était un grand d'Espagne, un <i>afrancesados</i>
+en exil, et arrivé depuis quinze jours en Touraine,
+avec sa famille. Il apparaissait pour la première fois
+dans le monde; et, venu fort tard, il visitait les salons,
+accompagné de sa femme dont le bras droit
+restait immobile.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer
+ce couple, que nous ne vîmes pas sans une émotion
+profonde.</p>
+
+<p>C'était un vrai tableau de Murillo! Le mari avait,
+sous des orbites creusés et noircis, des yeux de feu.
+Sa face était desséchée, son crâne sans cheveux, et son
+corps d'une maigreur effroyable.&mdash;La femme!...
+imaginez-la?&mdash;non!&mdash;vous ne la feriez pas vraie.&mdash;Elle
+avait une admirable taille; elle était pâle, mais
+belle encore; son teint, par un privilége inouï pour
+une Espagnole, était éclatant de blancheur; mais
+son regard tombait sur vous comme un jet de plomb
+fondu... son beau front, orné de perles, et blanc,
+ressemblait au marbre d'une tombe; il y avait un
+mort enseveli dans son coeur!... C'était la douleur
+espagnole dans tout son lustre.</p>
+
+<p>Inutile de dire que le chirurgien avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, demandai-je à la comtesse vers la fin
+de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu
+le bras?</p>
+
+&mdash;Dans la guerre de l'indépendance... dit-elle.
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11766 ***</div>
+</body>
+</html>