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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11744 ***
+
+[Illustration: RETRANCHEMENTS DE BIBRACTE (MONT BEUVRAY)]
+
+
+
+L'OPPIDUM DE BIBRACTE
+
+GUIDE HISTORIQUE ET ARCHÉOLOGIQUE
+AU MONT BEUVRAY
+
+D'APRÈS LES DOCUMENTS ARCHÉOLOGIQUES
+LES PLUS RÉCENTS
+
+1876
+
+
+
+
+Ce guide a été publié par un membre de la Société Éduenne, à l'occasion
+du Congrès scientifique d'Autun, d'après les notes et sous la direction
+de M. J.-G. Bulliot, l'explorateur du mont Beuvray.
+
+
+
+
+GUIDE DU BEUVRAY
+
+
+_Phrourion Bibrachta_,
+(STRABON, IV, 3.)
+
+
+Le mont Beuvray, situé à 25 kilomètres d'Autun, occupe la pointe
+méridionale de la chaîne du Morvan, à laquelle il n'est relié que par le
+col de L'Echenaux, placé à 255 mètres au-dessous de sa cime. Les
+nombreuses sources auxquelles il donne naissance forment autour de sa
+base un fossé profond de 20 kilomètres de circonférence; les montagnes,
+qui sont derrière lui, atteignent les Vosges à l'est et se prolongent
+jusqu'aux extrémités de l'Armorique; l'Yonne, affluent de la Seine, naît
+à ses pieds: le massif de 800 à 900 mètres d'élévation--dont il occupe
+un des sommets--forme donc le point d'intersection des trois principaux
+bassins de la Gaule centrale: ceux de la Loire, de la Seine et de
+la Saône.
+
+Sur le faîte de cette montagne, aujourd'hui en partie boisée, s'élevait
+jadis une des plus importantes cités de la Gaule: BIBRACTE--la capitale
+des Éduens, l'_oppidum maximae auctoritatis_ de César, le _Phrourion
+Bibrachta_ de Strabon--dont le nom a persisté dans le _Biffractum_ des
+chartes et dans celui de Beuvray.
+
+L'occupation d'une pareille place expliquerait, à elle seule,
+l'influence des Éduens sur les nations limitrophes. Bibracte, du haut de
+ses plateaux, présentait le front à chacune d'elles, et pouvait lancer à
+son gré des bandes dans leurs vallées qui s'ouvraient à ses pieds, ou
+les replier en cas d'insuccès dans ses retranchements inexpugnables.
+
+Si l'on songe aux conditions physiques où se trouvait la Gaule, à ces
+guerres permanentes qui faisaient de ce pays un vaste champ-clos, dans
+lequel les tribus n'étaient occupées qu'à s'attaquer ou à se défendre, à
+soutenir ou à entreprendre des sièges, on doit convenir qu'il n'existe,
+sur aucun point du territoire Éduen, un lieu plus merveilleusement
+approprié que le mont Beuvray aux exigences d'un état de choses
+aussi violent.
+
+Avant de décrire les diverses parties de l'_oppidum_ de Bibracte, mises
+à jour par les fouilles de ces dernières années, nous essaierons de
+retracer brièvement l'histoire de cette forteresse dont la destinée se
+liait à celle d'une puissante cité, et qui fut, pendant de longs
+siècles, l'instrument de son salut et de sa grandeur.
+
+
+
+
+I
+
+
+APERÇU SUR L'HISTOIRE DE BIBRACTE
+
+
+Des haches de bronze et quelques flèches en silex sont les premiers
+indices du séjour de l'homme sur la montagne de Beuvray. A cette preuve
+archéologique de l'ancienneté de la station, il convient d'en ajouter
+une autre empruntée aux traditions religieuses: le culte des eaux et
+des fontaines--le plus ancien de tous avec celui du feu--a laissé, en
+effet, sur la montagne (où il fut apporté par les races d'émigrants
+venus d'Asie) des traces qu'on ne saurait méconnaître et qui jusqu'ici
+ont résisté à toutes les révolutions. La persistance de ce culte au
+_même_ lieu, aux _mêmes_ époques--et suivant les _mêmes_ rites que l'on
+voit observer encore aujourd'hui sur les bords du Gange et de l'Indus,
+s'explique difficilement si l'on n'admet point que _dès les temps les
+plus reculés_ le mont Beuvray a été fréquenté comme un lieu de
+pèlerinage, et que les coutumes dont nous parlons puisent leur vitalité
+dans la profondeur des âges.
+
+La position escarpée de la montagne dut en faire, à l'origine, un refuge
+pour les populations de chasseurs et de pasteurs nomades qui occupaient
+le pays; d'autre part, la fête religieuse des sources du Beuvray fut un
+puissant appât pour les industries qui trouvaient en même temps, dans
+cette position retranchée, la sécurité indispensable à leur travail, et
+l'écoulement facile de leurs produits.
+
+Les arts et l'industrie des Gaulois éduens restèrent à l'état
+rudimentaire jusqu'à l'époque où des peuples plus civilisés--les
+Carthaginois et surtout les Marseillais--entrèrent en communication avec
+eux par les deux grandes voies fluviales du Rhône et de la Saône.[1]
+
+Il serait difficile de fixer la date de ces premières communications
+(que l'histoire a enregistrées à une époque relativement récente); nous
+savons seulement que, 123 ans avant Jésus-Christ, les Marseillais mirent
+les Éduens en rapport avec Rome et obtinrent pour eux le titre de
+_frères du peuple romain_.
+
+A l'époque dont nous parlons (un siècle environ avant l'ère chrétienne)
+la Gaule était divisée en clans restreints, sans lien entre
+eux, sans littérature, et sans art proprement dit, presque sans
+écriture--puisqu'il était défendu aux druides de s'en servir pour
+conserver l'histoire et les dogmes.--Les Éduens étaient pourtant en
+pleine prospérité, sous le rapport matériel. Nous n'en voulons pour
+preuve que l'état de l'impôt et les entreprises financières de certains
+chefs éduens--dont l'un, Dumnorix, fermier de tous les péages de la
+cité, ne voyageait jamais sans avoir trois cents chevaux à sa
+suite.--L'agriculture était très avancée; l'emploi de la marne et de la
+chaux pour amender les terres--invention gauloise ou grecque--avait plus
+que doublé la fertilité des champs. _Aedui calce uberrimos fecere
+agros_.[2] Quant au bétail, il était nombreux et nourri dans de vastes
+pâtures, situées quelquefois dans l'intérieur même des oppidum.
+
+Cet état de prospérité fut sérieusement troublé dans le siècle qui
+précéda l'ère chrétienne par les luttes des Éduens avec les Arvernes,
+les Séquanais et surtout les Germains, appelés par ces derniers.
+
+Les Éduens, trop faibles contre tant d'ennemis réunis, furent écrasés à
+la bataille de _Magetobria_, dans laquelle leur noblesse périt presque
+toute entière. Il fallut livrer des otages, et payer des tributs onéreux
+pour obtenir la paix. Le druide Divitiacus refusa seul de souscrire à
+l'humiliation de sa cité, et se réfugia à Rome, où il fut l'hôte de
+Cicéron. Introduit dans le sénat--il parla debout, à la mode gauloise et
+par interprète, appuyé sur un bouclier orné de diverses couleurs--qui
+pour nous était un bouclier _émaillé_.[3] L'éloquence de Divitiacus
+n'obtint qu'un médiocre succès. Ce n'est que lorsque les Helvètes
+menacèrent la province romaine que la sympathie des Romains, éveillée
+par leur intérêt, leur remit en mémoire la demande de secours de leurs
+_frères_ éduens.
+
+On connaît l'histoire de cette campagne où Bibracte est nommée pour la
+première fois. César, manquant de vivres, se détourna de la route que
+suivaient les Helvètes et prit celle de Bibracte, pour ravitailler son
+armée qui était alors distante de cette ville d'environ dix-huit
+milles--_quod a Bibracte... non amplius millibus passuum XVIII
+aberat_.[4] Les ennemis, croyant que les Romains s'éloignaient d'eux par
+crainte, revinrent sur leurs pas, et engagèrent l'action où ils
+furent--comme on sait--taillés en pièces.
+
+Après cette bataille--dite de Bibracte--les Éduens, malgré leurs
+divisions intestines, marchèrent d'accord avec les Romains. Leur
+cavalerie, commandée par Divitiacus, combattit même dans leurs rangs au
+nord de la Gaule lors de l'insurrection des Rémois.
+
+L'alliance dura jusqu'aux entreprises de Vercingétorix. A ce moment, un
+parti puissant dans la cité éduenne cherchait à la détacher des Romains;
+le vergobret venait d'être élu et il avait fallu l'intervention de César
+pour pacifier les esprits et fixer le choix du magistrat suprême, mais
+la cité n'en continuait pas moins à être travaillée par des factions
+rivales. La cavalerie éduenne, sous les ordres de Litavie et de ses
+frères, s'étant mise en marche pour rejoindre César au siège de
+Gergovie, les chefs résolurent de faire passer leurs troupes non à
+l'attaque mais à la défense de la place. César, informé de ces menées,
+déjoua le complot: Litavie--l'un des auteurs de la conspiration--put
+seul échapper aux Romains et passa à l'ennemi--avec son escorte; car,
+dit l'auteur des _Commentaires, il est sans exemple qu'un client gaulois
+abandonne son chef en péril de mort_.
+
+L'échec des Romains au siège de Gergovie fut un encouragement pour le
+parti qui leur était hostile, et l'insurrection s'étendit par toute
+la Gaule.
+
+Après la levée du siège et tandis que César descendait la rive gauche de
+la Loire pour rallier Labienus, Litavie gagna rapidement la route de
+Bibracte, et fut reçu par les Éduens:--_Litavicum Bibracte ab Eduis
+receptum_.[5]--Le vergobret et le sénat ne tardèrent point à l'y
+rejoindre.
+
+César apprit cette nouvelle avec une inquiétude qui perce à travers son
+style, en dépit de sa concision, et, comme pour se justifier de ne point
+marcher sur Bibracte, il prononça ces mots qui marquent bien la position
+imprenable de cette forteresse et l'impossibilité d'un siège:
+_Bibracte ... quod est apud cos oppidum maximae autoritatis_.[6]
+
+Au même moment, Vercingétorix accourait aussi à Bibracte pour entraîner
+définitivement la cité dans son parti. L'assemblée générale des chefs
+gaulois y fut convoquée:--_Totius Galliae concilium Bibracte
+indicitur_.[7]
+
+Le chef Arverne, acclamé par la foule, fut placé par l'enthousiasme
+populaire à la tête de toutes les forces réunies de la Gaule, malgré
+l'opposition des chefs éduens, humiliés de voir leur cité obéir à un
+étranger. Ils fournirent, néanmoins, leur contingent pour la défense
+d'Alesia, mais la conduite de plusieurs d'entre eux, faits prisonniers
+par les Romains, a laissé subsister des doutes sur leur fidélité à la
+cause nationale.
+
+Après la prise d'Alesia, César rendit aux Éduens leurs prisonniers et
+vint lui-même hiverner à Bibracte:--_Ipse Bibracte hicmare
+constituit_.[8]
+
+Il était occupé à y rendre la justice, lorsqu'il apprit que les
+Bituriges préparaient une nouvelle insurrection. Ne voulant pas laisser
+à l'ennemi le temps d'organiser ses forces, il quitta Bibracte la veille
+des kalendes de janvier:--_Pridic kalendas januarias a Bibracte
+proficisitur_,[9]--avec une faible escorte de cavalerie:--_cum manu
+equitatis_,--et laissant Marc-Antoine à la garde des bagages, il rallia
+la XIe légion campée dans le voisinage:--_quae proxiima erat_,--et la
+XIIIe qui occupait la limite entre les Éduens et les Bituriges.
+L'ennemi, pris à l'improviste, fut complètement défait. La conquête de
+la Gaule était achevée.
+
+Il ne paraît point que César soit revenu à Bibracte, du moins ni lui ni
+ses historiens n'en ont fait mention. La forteresse est nommée encore
+une fois par Strabon, quelques années plus tard, à une date difficile à
+préciser: «Les Éduens--dit ce géographe--ont une _ville_,
+Chalon-sur-Saône, et une _forteresse_, Bibracte.»
+
+L'organisation nouvelle donnée à la Gaule par Auguste semble avoir
+décidé de la suppression de l'ancien oppidum. Rome ne voulut pas laisser
+entre les mains d'une population toujours remuante une forteresse de
+cette importance qui, à un moment donné, pouvait offrir aux insurgés un
+point d'appui des plus solides.
+
+Bibracte fut détruite avec Gergovie et remplacée comme elle par une
+ville de création romaine. Elles prirent l'une et l'autre le nom
+d'Auguste: _Augustodunum--Augustonemetum_;--et Bibracte fut transportée
+à Autun, comme Gergovie à Clermont.
+
+Les Romains--ces maîtres dans l'art de coloniser--ont fait usage assez
+fréquemment du moyen dont nous parlons, soit pour châtier une cité
+rebelle, soit pour briser les dernières résistances d'un pays
+récemment conquis.
+
+Pausanias cite, entr'autres, un grand nombre de villes grecques
+qu'Auguste, après la bataille d'Actium, dépeupla entièrement et dont il
+transporta les habitants dans d'autres cités, pour les punir d'avoir
+servi le parti d'Antoine.
+
+En Gaule, la sévérité de la nouvelle administration transforma en peu de
+temps les populations indigènes et leur fit oublier jusqu'à leur
+langue.[10]
+
+Les anciennes forteresses furent détruites, et les récalcitrants tués,
+vendus à l'encan, ou transportés en masse.
+
+Les quartiers industriels de Bibracte, les maisons de bois, les ateliers
+de forgerons et d'orfèvres ont été indistinctement brûlés; les maisons
+en pierres, plus riches, ont été déménagées. Les matériaux de luxe--tels
+que les mosaïques--ou simplement utiles--tels que les placages en pierre
+calcaire--furent partout enlevés pour être employés, sans aucun doute,
+dans les constructions d'Augustodunum.
+
+La nouvelle capitale fut bâtie--selon l'usage romain--avec une rapidité
+bien faite pour nous étonner, mais dont la création des cités
+américaines nous offre encore aujourd'hui l'exemple. «En quelques
+mois--dit Viollet-le-Duc--les Romains créaient une ville», et il décrit
+leurs procédés.
+
+L'intervalle de temps qui sépare l'époque où Strabon cite Bibracte, de
+celle où apparaît pour la première fois le nom d'Augustodunum dans
+Tacite, peut être évalué à un _maximum_ de 25 années.
+
+Les médailles fournissent d'ailleurs sur l'abandon de Bibracte et les
+commencements d'Augustodunum des renseignements qui concordent avec ceux
+de l'histoire.
+
+Parmi les deux mille et quelques monnaies trouvées au Beuvray, les plus
+récentes sont le petit bronze frappé en Gaule au revers de l'autel de
+Lyon et la pièce gauloise de Germanus, fils d'Indutillus, qu'on regarde
+comme le petit-fils de l'Indutiomar des _Commentaires_.
+
+Ces deux types, les derniers en date au mont Beuvray, sont les premiers
+qu'on rencontre à Autun.[11]
+
+La ruine de Bibracte et la somptuosité toujours croissante
+d'Augustodunum ne tardèrent point à faire oublier quelque peu la
+première de ces villes.
+
+Attirées par la curiosité ou l'intérêt vers le nouveau centre qui
+réunissait l'administration, les écoles et le commerce, les populations
+ne connurent bientôt plus le vieil oppidum que par son pèlerinage et
+sa foire.
+
+Eumène, à la fin du troisième siècle, cite Bibracte en passant, une fois
+encore, et comme à titre de mention historique. La désignation de
+Florentia, qu'il ajoute à son nom, semble elle-même indiquer que cette
+fête du printemps l'empêchait d'être entièrement oubliée.[12]
+
+Tel ne fut pourtant pas son sort, malgré les invasions barbares, qui
+portèrent le dernier coup à tout ce qui se rattachait aux anciens
+centres gaulois, confondus souvent, par la communauté d'un même
+désastre, avec les villes de création plus récente.[13]
+
+Le nom de Bibracte fut conservé à la montagne, et se transforma peu à
+peu en celui de Beuvray qui--pour le philologue--est exactement le même.
+
+Au seizième siècle, Gaucher, chanoine d'Autun, parlant de deux de ses
+amis qui se rendaient au Beuvray pour la foire du premier mercredi de
+mai, écrit ces mots: «_... qui ibant Bibracte._»
+
+Jean Bouchet, dans ses _Chroniques d'Aquitaine_, parle de Libracte
+(_sic_)... «qui était une petite ville d'Authun qu'on appelle de
+présent Beuvray.»
+
+Dans tout le bassin de l'Arroux les registres des paroisses mentionnent
+à la même époque: La Comelle-sous-Bibracte, St-Léger-sous-Bibracte, etc.
+
+Le passage que le célèbre jurisconsulte Guy-Coquille consacre au mont
+Beuvray dans son «_Histoire du Nivernais_» est à citer en entier:
+
+«La montagne de Beuvray, en la cime de laquelle était l'ancienne
+Bibracte, est aujourd'hui en dedans le duché et pays de Nivernois.
+
+Il est vray-semblable que les plus anciennes villes, bâties après le
+déluge, ayent été mises ès-cimes des montagnes, et depuis, à cause de
+l'incommodité des lieux hauts, ayent été transférées en lieux plus bas
+et de plus facile accès; ainsi les habitants de ce haut Beuvray se
+soient transférés au lieu ou est de présent Authun, et pour l'honneur
+d'Auguste César l'ayent nommé Augustodunum.»
+
+La tradition populaire, qui n'est pas moins explicite, témoignerait à
+elle-même, par son étonnante persistance à travers les âges, de la
+grandeur de l'antique Bibracte, et de sa situation, même en l'absence de
+textes écrits et de faits matériels:
+
+«En faisant visiter les terrassements qui enveloppent les différents
+sommets de la montagne, les paysans rapportent que: «là était autrefois
+la capitale de tout le pays... que la nuit on entend les charriots, les
+hommes et les chevaux courir sur les retranchements...» Ils montrent
+l'emplacement des portes qui, lorsqu'on les ouvrait le matin, criaient
+sur leurs gonds, de façon qu'on les entendait jusqu'à Nevers.»
+
+Sur les pentes abruptes qui conduisent à la montagne, «il
+fallait--disent-ils encore--du temps de la _vieille ville_, cinq paires
+de boeufs pour monter un char.» Ils ajoutent que la ville fut ruinée et
+montrent près du Beuvray un mamelon par lequel l'ennemi déboucha: une
+bergère aurait révélé le point vulnérable, et pour sa récompense, le
+chef des ennemis lui aurait percé le coeur d'un coup d'épée, dans la
+crainte qu'un repentir tardif ou une nouvelle indiscrétion n'avertît
+trop tôt les habitants que la trahison était consommée. Après la
+destruction de la ville, suivie d'un grand massacre, les survivants
+auraient quitté la montagne et fondé Autun.
+
+Quand l'Histoire est muette, il faut se contenter de la Légende--tel est
+le cas présent--mais, hâtons-nous de le dire, celle-ci n'a rien
+d'invraisemblable; en effet, bien que la première ne nous fournisse
+aucun détail sur la fin de Bibracte et les commencements d'Augustodunum,
+il est fort à croire que la forteresse éduenne ne fut point anéantie
+sans qu'il y ait eu quelques résistances de la part de la population
+indigène. D'un autre côté, il est à peu près démontré que de graves
+insurrections--dont les historiens ont à peine parlé--éclatèrent en
+Gaule avant le commencement de l'empire, et furent réprimées, avec une
+cruauté dont César n'avait que trop donné l'exemple.
+
+Un détail fourni par la numismatique vient à l'appui de notre dire, car
+il accuse assez nettement l'impuissante rancune du peuple éduen contre
+Auguste, patron de la nouvelle cité et destructeur de l'ancienne.
+
+Sur les lisières d'Augustodunum, dans les quartiers pauvres, voisins des
+remparts où la population des ouvriers gaulois semblait avoir été
+parquée, on a recueilli avec soin une grande quantité de médailles
+d'Auguste de tous les modules. Presque toutes ont le cou ou la face
+marquée d'un trait fait par un instrument tranchant. Nos antiquaires
+appellent ces pièces des «Auguste à cou coupé.»
+
+L'usage de mutiler les pièces de monnaie, par haine du maître, date de
+loin, comme on le voit.
+
+
+
+
+II
+
+
+REMPARTS ET PORTES DE L'OPPIDUM
+
+
+Les remparts de l'oppidum ont--depuis l'époque gauloise--toujours servi
+de limite pour les droits d'usage des populations. Ils suivent les
+mouvements naturels du terrain--comme ceux des plus anciennes villes
+grecques et italiennes--et descendent fréquemment dans les gorges, parmi
+les sinuosités des vallées qui déchirent les flancs de la montagne.
+
+Cette dernière disposition était commandée par la nécessité de s'assurer
+la possession des sources et des petits réservoirs établis en aval, dont
+on a retrouvé les bassins parfaitement corroyés. Sur les pentes trop
+ardues pour y élever des habitations, les remparts remontent; ils ont
+même parfois de deux à trois étages construits, selon la nécessité des
+lieux, soit pour défendre les chemins, soit pour mieux garantir certains
+points plus accessibles.
+
+Le périmètre des fortifications embrasse environ 135 hectares sur une
+longueur de plus de cinq kilomètres, non compris les ouvrages
+avancés.[14]
+
+Les murs, fouillés sur plusieurs centaines de mètres, ont été reconnus
+exactement conformes à la description donnée par César de ceux
+d'Avaricum. Ils étaient formés de grillages superposés en poutres
+croisées, reliées entre elles à mi-bois et fixées par des chevilles de
+25 à 35 centimètres de longueur.
+
+Dans les explorations on a retrouvé les trous de poutres et nombre de
+fiches de fer encore en place.
+
+Jusqu'ici on n'a encore exploré qu'une seule des Portes--celle du
+Rebout.
+
+Elle se composait de deux bastions, entre lesquels passait la voie
+d'entrée, et dont l'un formait sur celui d'en face un angle saillant
+d'environ quarante mètres, du haut duquel on pouvait lancer des traits
+sur l'ennemi, en cas d'attaque de la porte.
+
+Cette saillie, dont l'isolement eût pu créer un danger, était défendue
+elle-même par une espèce de tour rectangulaire établie de l'autre côté
+du chemin.
+
+Chacun des deux bastions était lui-même couronné d'une tour en bois dont
+on a retrouvé les bases--de 11 mètres de côté--et les débris incendiés.
+
+Un large fossé suivait la ligne des remparts jusqu'aux vallées voisines
+où il était remplacé par un terrassement dont la crête formait un chemin
+de ronde de 8 mètres de large qui longeait le pied de toute la
+circonvallation.
+
+L'entrée de l'oppidum--comme dans certains châteaux du moyen
+âge--formait un couloir plus étroit que la voie, au fond duquel était le
+seuil des portes, resserré encore par deux fossés taillés dans le roc,
+suivant un profil très régulier. Ces fossés étaient établis pour créer
+une gêne aux assaillants et faciliter l'écoulement des eaux.
+
+
+
+
+III
+
+
+INTÉRIEUR DE L'OPPIDUM
+
+
+L'oppidum est traversé dans toute sa longueur par la grande voie de la
+_Croix du Rebout_. A l'extrémité du plateau triangulaire--dit du
+_Champlain_,--cette voie est rejointe par un embranchement qui part du
+hameau de l'_Echeneaux_ et remonte la vallée de l'_Ecluse_.
+
+La surface comprise dans l'intérieur de la couronne supérieure des
+remparts est partagée en trois régions bien distinctes, formées par
+trois plateaux, divisés par des vallées.
+
+Le plateau supérieur--appelé LA TERRASSE--occupe une langue de terre
+très allongée parallèle au rempart du côté du levant. Du haut de ce
+plateau, la vue s'étend sur des espaces sans limites, au-delà du
+Puy-de-Dôme et du mont Blanc.
+
+Le deuxième plateau, dit PARC AUX CHEVAUX,--inférieur au précédent de 10
+à 12 mètres d'altitude, et séparé de lui par la vallée de la GOUTTE
+DAMPIERRE,--se termine au couchant par le _Theureau de la Roche_,
+monticule de grès qui domine d'une part le cours de la _Séglise_ et de
+l'autre la VALLÉE DE L'ÉCLUSE, située entre ce plateau et celui du
+CHAMPLAIN.
+
+Ce dernier, resserré entre deux vallées, forme une esplanade
+triangulaire au sud de laquelle s'élève un mamelon analogue à celui du
+Theureau de la Roche.
+
+La vallée de LA COME-CHAUDRON sépare le Champlain des pentes escarpées
+qui montent à la pointe de la Terrasse où se trouve le _Porrey_, point
+culminant du Beuvray, à 820 mètres d'altitude au-dessus du niveau de
+la mer.
+
+
+
+TERRASSE.
+
+Ce plateau renferme le Temple, le Forum et le Champ de foire.
+
+_Temple et Forum_.
+
+Le temple du Beuvray--ainsi que le forum et autres dépendances qui
+l'entourent--parait avoir été créé uniquement en vue du pèlerinage et de
+la foire à l'époque où l'oppidum fut abandonné de gré ou de force par
+les populations qui l'habitaient.
+
+Les substructions qu'on rencontre sur son emplacement ont révélé les
+traces d'installations antérieures remplacées par l'édifice cité
+plus haut.[15]
+
+Construit avec la solidité des travaux romains, ce temple était flanqué
+de trois autres constructions au nord, à l'ouest et au sud.
+
+La partie qui regarde le levant comprenait un très gros mur à hauteur
+d'appui, qui soutenait tout le terrassement du plateau et laissait la
+vue libre de ce côté.
+
+Au nord et à l'ouest étaient des boutiques marchandes; au sud le
+logement des bestiaux et la boucherie, dépendance obligée du temple.
+
+Une rangée de boutiques--à l'usage des marchands qui se rendaient à la
+foire--longeait les vieux côtés de la grande voie, séparée d'elle par un
+trottoir et un portique couvert.
+
+Le temple était entouré d'un portique semblable à celui des boutiques.
+Il se composait de deux parties: d'un _pronaós_ ou vestibule de 7 à 8
+mètres de côté, et d'une _cella_ surélevée, plus étroite que le
+vestibule auquel elle faisait suite.
+
+Quand le christianisme pénétra dans les montagnes du Morvan, le temple
+du Beuvray fut transformé en chapelle; mais la partie la plus
+ancienne--c'est-à-dire le vestibule--fut seule conservée. La _cella_, où
+étaient les idoles, fut entièrement rasée; car on sait que les premiers
+apôtres n'admettaient pas que les sacrés mystères soient célébrés dans
+le sanctuaire même des fausses divinités.--On la remplaça par une abside
+demi-circulaire précédée d'une partie droite plus étroite que le
+vestibule, et l'édifice prit ainsi la forme des basiliques
+constantiniennes du quatrième siècle.
+
+La maçonnerie des parties reconstruites est irrégulière comme un travail
+fait à la hâte et par des ouvriers inexpérimentés; le mortier et les
+moellons en sont aussi également médiocres.
+
+La tradition populaire attribue cette transformation à saint Martin
+lui-même, et l'on doit convenir qu'à défaut de preuves elle a au moins
+pour elle d'assez graves présomptions:
+
+La circonstance qui milite le plus en faveur de l'opinion que nous
+émettons, c'est que la médaille romaine--la dernière en date parmi
+celles trouvées dans cette ruine--est exactement contemporaine de saint
+Martin. Cette même médaille était aussi la dernière de celles qui
+accompagnaient l'_ex voto_ de la Dea Bibracte trouvé--comme on sait--au
+fond d'un puits scellé d'une dalle, dans l'enclos du petit séminaire
+d'Autun.[16]
+
+Le premier établissement chrétien du Beuvray disparut à une époque
+difficile à préciser. On sait seulement qu'au douzième siècle, on éleva
+sur le même emplacement un nouvel édifice, dédié à saint Martin, qui fut
+ruiné vers 1570 par les soldats de Coligny, et fit place à une chapelle
+plus petite encore; celle-ci s'étant écroulée peu d'années avant la
+Révolution, ne fut remplacée que par une simple croix de bois.
+
+En 1851, un membre de la Société Éduenne se rendant au congrès de
+Nevers, traversa la route du Beuvray. S'étant détourné quelque peu pour
+aller visiter le plateau de la Terrasse, il trouva la croix de
+Saint-Martin gisante sur le sol et brisée par la vétusté.
+
+Les membres du congrès, informés de ce fait, et soucieux de perpétuer le
+souvenir du passage de saint Martin sur le Beuvray, votèrent par
+acclamation un crédit pour l'érection de la croix de pierre qui se voit
+au devant de la chapelle actuelle. Cette dernière fut construite par
+souscription vingt ans plus tard, et Mgr Landriot, archevêque de Reims,
+en posa la première pierre en 1871.
+
+_Foire du Beuvray._
+
+L'exploration des terrains autour du temple et du forum a permis--en
+l'absence de textes écrits--de retracer l'histoire archéologique de
+cette foire--la plus ancienne de France et peut-être du monde entier.
+
+Elle se tient encore chaque année, au premier mercredi de mai, sur un
+vaste emplacement dont la destination n'a jamais varié depuis l'époque
+gauloise. On y recueille de nombreuses pièces de cités appartenant à la
+Gaule, des silex taillés, des morceaux de hache de bronze, des
+verroteries, des fibules, des objets de toilette, des émaux, et enfin
+toutes espèces de fragments de poteries.
+
+Viennent d'abord les poteries gauloises; la céramique romaine[17]--dont
+les débris ne se trouvent que dans les boutiques et aux alentours du
+champ de foire--fait suite dans cette série par rang d'ancienneté où
+elle précède les poteries mérovingiennes, ardoisées, et ornementées de
+grillages, trouvées en grande quantité sur le même emplacement.
+
+On arrive ainsi aux poteries carlovingiennes blanches et rayées de
+rouge, puis à celles du moyen âge et de la renaissance, et enfin à
+l'époque moderne.
+
+Les monnaies suivent la même série qui est ininterrompue de
+Philippe-Auguste (1180) jusqu'à nos jours.
+
+Ainsi,--depuis le temps où l'on taillait des silex pour en faire des
+flèches--toutes les générations ont laissé des traces et en quelque
+sorte gravé leur âge sur ce plateau célèbre. Fait unique en archéologie:
+car autant vaudrait, pour un géologue, trouver au même lieu la série
+complète des assises terrestres à partir du granit.
+
+A l'époque gauloise, les populations accouraient en foule sur la
+montagne, attirées non-seulement par la facilité de la vente ou de
+l'achat des denrées, mais aussi par la grande fête religieuse qu'on
+célébrait à la même époque. Les Éduens allaient porter leurs
+voeux--_referre vota_--à la fée nationale, la DEA BIBRACTE et jeter dans
+le bassin de sa source sacrée des oeufs, des pièces de monnaie ou autres
+offrandes.
+
+Sous la domination romaine, le Beuvray, malgré l'abandon de Bibracte,
+n'en fut pas moins le rendez-vous de toutes les populations
+d'alentour au moment de sa foire et de son pèlerinage, car les
+Romains--contrairement à une opinion reçue--furent très tolérants pour
+la religion des vaincus, _toutes les fois qu'elle ne touchait point à la
+politique_, et acceptèrent avec la plus grande facilité les génies des
+sources et des rivières, les fées des fontaines, les maires..., etc., en
+un mot toutes les divinités des Gaulois.
+
+Les coutumes religieuses du pays éduen étaient d'ailleurs d'une si
+grande ténacité que le christianisme lui-même eut grand'peine à les
+détruire. Saint Éloi, au sixième siècle, défendait expressément de
+chômer au mois de mai; aujourd'hui encore, nous retrouvons la trace de
+ces coutumes dans les pratiques superstitieuses en usage chez les
+paysans de nos montagnes:
+
+Les nourrices viennent comme autrefois aux sources de la fée
+Bibracte--sanctifiées par les noms de Saint-Pierre et de
+Saint-Martin--se laver le sein avant l'aurore pour obtenir un bon
+nourrissage et jettent dans l'eau une pièce de monnaie ou un fromage.
+
+Les hommes vont de même, à l'heure matinale, attacher des cordons de
+lisière autour de la croix et y déposer des bouquets composés de cinq
+espèces d'herbes magiques--à la mode des druides--pour préserver du
+mauvais oeil leur bétail ou leurs champs; puis ils s'avancent devant la
+croix, le dos tourné vers elle, et jettent derrière leur épaule gauche
+une baguette de coudrier--l'arbre du mal.[18]
+
+On retrouve dans toutes ces pratiques les restes de traditions communes
+à tous les peuples issus des plateaux de l'Asie centrale.
+
+Les forums, au moyen âge, furent détruits à une date inconnue et
+remplacés par de petites loges dispersées sur le même terrain.
+
+La foire du Beuvray pendant cette période était non-seulement un
+rendez-vous religieux, mais aussi servait de prétexte à ces sortes de
+plaids, dont César a cité quelques exemples chez les Gaulois.
+
+Les seigneurs de Glux et de la Roche-Milay, possesseurs de la montagne,
+y réunissaient chaque année tous leurs vassaux pour en faire le
+dénombrement, et tenaient cour plénière.
+
+Les fêtes se terminaient généralement par un tournoi auquel prenait part
+toute la noblesse des environs.
+
+La foule avant de se livrer aux affaires se rendait à la chapelle où
+étaient célébrés les offices religieux, et où l'on faisait des offrandes
+comme au temps d'Eumène--_referunt vota templis_.
+
+La foire du Beuvray au seizième siècle est ainsi décrite par Guy
+Coquille:
+
+«En la dite cime du Beuvray se tient une foire renommée par toute la
+France ... qui représente beaucoup d'antiquité car elle se tient chacun
+an le premier mercredy du mois de may.
+
+«Au temps du paganisme les marchands soulaient sacrifier et faire leurs
+voeux a Maja déesse fille d'Atlas, et à Mercure son fils, en ce mois de
+may, pour avoir leur faveur au trafic de leurs marchandises.
+
+Le mois de may est dit _majus_, en l'honneur de la dite Maja du temps
+des Romains, ainsi que dit Ovide au cinquième livre des _Fastes_;
+Mercure était le dieu des marchands comme se voit au prologue de la
+comédie de Plaute, _Amphytrion_. Et on voit encore aujourd'huy que cette
+foire est à jour de mercredy dit de _Mercure_ et au mois de may dit
+de _Maja_.»
+
+De nos jours, quoique singulièrement déchue, cette foire subsiste
+encore; elle est même l'occasion, entre les paysans, de rixes parfois
+sanglantes, car on s'ajourne au premier mercredi de mai pour vider en
+champ clos les anciennes querelles sur le sommet de la Terrasse.
+
+
+
+PARC AUX CHEVAUX.
+
+Il commence aux pentes inférieures de la Terrasse et se prolonge
+jusqu'au _Theureau de la Roche_ entre les vallées de la
+Goutte-Dompierre et de l'Écluse.
+
+Des fouilles pratiquées sur ce plateau, au début des explorations, par
+M. le vicomte d'Aboville, ont mis à jour les substructions de plusieurs
+maisons construites avec un certain luxe, et renfermant même des
+mosaïques,--bien qu'on n'y ait trouvé que des médailles gauloises.
+
+On rencontra dans ces fouilles les aqueducs et les premières salles
+d'une vaste habitation, dont les proportions dépassent tout ce qui a été
+découvert jusqu'à ce jour au mont Beuvray.
+
+Cette maison--dite du Parc-aux-Chevaux--est construite sur le plan des
+maisons romaines, mais nous n'hésitons pas à l'attribuer aux derniers
+temps de l'indépendance de la Gaule, car on y a trouvé quarante
+médailles gauloises et pas une seule médaille de l'empire.
+
+Elle se compose--comme les maisons luxueuses de l'antiquité--d'un
+_atrium_ entouré de couloirs ou _fauces_ qui desservent les
+appartements distribués sur les quatres faces.
+
+Pendant les trois années qu'ont duré les fouilles de ce vaste bâtiment,
+on chercha inutilement l'entrée principale aux trois parties les mieux
+exposées, sud, est, ouest, et c'est avec surprise qu'à la fin du travail
+on la découvrit en plein nord dans des conditions qui prouvent que nos
+aïeux étaient aguerris contre les intempéries des saisons et la rudesse
+de _l'Hiems gallica_.
+
+On accédait au seuil par des marches de granit conduisant à un petit
+vestibule couvert, qui débouchait lui-même sur une cour; d'autres cours
+s'étendaient à droite et à gauche et étaient entourées de dépendances
+considérables.
+
+Les appartements--dans plusieurs desquels on a reconnu des traces de
+mosaïque, des carrelages carrés et triangulaires en schiste ou formés
+par des briquettes posées sur champ et imitant la feuille de fougère,
+comme nos parquets, des traces de placage en calcaire oolithique autour
+des pieds-droits des portes, des cheminées aux _brasseros_ en briques
+parfaitement construits...--font de cette maison une sorte de petit
+palais dont il nous est impossible de préciser la destination, mais que
+nous oserions presque attribuer au vergobret si nous avions l'assurance
+que ce magistrat suprême--pris dans toutes les parties de la cité
+indistinctement--avait à Bibracte une résidence fixe. Dans cette
+hypothèse, il faudrait admettre que les Gaulois possédaient des
+bâtiments publics.
+
+Une belle source, située dans l'arrière-cour, et qui, depuis s'est fait
+jour par dessous le massif de glaise sur lequel repose l'habitation, va
+former la fontaine du _Loup-Bourrou_, qui sort à 150 mètres plus loin,
+et conserve encore aujourd'hui une partie de sa voûte gauloise
+construite en tuileaux et en terre glaise.
+
+Le bâtiment dont on vient de parler--établi dans une anfractuosité qui
+le mettait à l'abri des coups de vent et de la foudre--était adossé du
+côté du levant aux pentes que coupe la grande voie du Rebout et situé le
+long d'une chaussée empierrée, non encore explorée.
+
+Au nord et à l'ouest s'étendent de vastes espaces couverts de ruines,
+principalement dans le bois dit _des Queudres_, et à la pointe du
+_Theureau de la Roche_.
+
+Entre ce mamelon et le rempart se dresse le rocher de la
+_Pierre-Salvée_. L'analogie de ce rocher avec la _Pierre de
+la Wivre_ permet d'y voir une tribune de justice.
+
+Au sud de ce quartier jusqu'à la fontaine Saint-Pierre et même au-delà,
+les mouvements du terrain indiquent d'autres ruines où quelques sondages
+ont été pratiqués: on y a découvert entre autres une vaste écurie dont
+les cases--au nombre de quatre-vingts--formées par des poteaux
+carbonisés, à un mètre de distance les uns des autres, devaient servir
+non à des chevaux mais à des boeufs,--pour qui cet espace était
+suffisant. L'aire d'une grande cheminée demi-circulaire de 1m 70 de
+diamètre, composée d'un béton de tuileaux et de terre glaise dur comme
+la pierre, de 0m 80 d'épaisseur, a été trouvée derrière cette écurie.
+
+La fontaine Saint-Pierre, située à quelques pas de là, se répand dans un
+espèce de massif bétonné, entouré de murs, et dans lequel on a trouvé un
+grand nombre de tuiles à rebords provenant--selon toute apparence--de la
+chute d'une toiture de lavoir.
+
+
+
+LE CHAMPLAIN.
+
+A droite de l'entrée de l'oppidum s'élève un mamelon triangulaire
+compris entre le rempart et les vallées de l'Écluse et de la
+Come-Chaudron.
+
+Une voie longeant le retranchement conduit à un petit plateau rocheux
+escarpé de trois côtés, et dominé par un monticule dont il n'est séparé
+que par une esplanade demi-circulaire.
+
+Au centre du plateau s'élève un bloc de quelques mètres de hauteur,
+taillé--disent les géologues--par la main de l'homme, et ménagé dans la
+masse d'un roc aplani qui forme l'aire environnante.
+
+C'est la _pierre de la Wivre_. Elle recouvre--suivant la légende--un
+trésor accessible seulement dans la nuit de Noël--où la pierre, à
+l'heure de minuit, fait une révolution sur elle-même.
+
+Le sommet, auquel on accède par une rampe étroite, est rasé à l'avant en
+forme de siège; à l'arrière est une excavation ordinairement remplie
+d'eau pluviale et désignée dans le pays sous le nom de _Fontaine des
+Larmes_. Ces traditions, rapprochées de la disposition singulière du
+lieu, lui donnent un intérêt historique qu'il est impossible de
+méconnaître: la légende du trésor rappelle le _locus consecratus_--dont
+parle César--si fréquent dans les cités gauloises, où les populations
+déposaient en plein air leurs offrandes aux génies et aux dieux sous la
+garde du serpent sacré.[19]
+
+Le plateau, d'autre part--grâce à son escarpement isolé, et son
+inclinaison sur toutes faces qui facilite l'écoulement des eaux--se
+prête mieux que tout autre point de l'_oppidum_ à la réunion d'un corps
+délibérant.
+
+Abrité par sa situation de l'oreille des curieux, ce _locus
+consecratus_--qui dans toutes les cités antiques était celui du
+conseil--est pour nous la salle en plein air du sénat gaulois. Elle
+pouvait contenir facilement plus de 500 personnes--chiffre auquel César
+évalue le nombre des chefs d'une des grandes cités de la Gaule.
+
+L'hémicycle aplani, dont nous avons parlé, séparé du lieu du _concilium_
+par une levée de terre assez prononcée, était destiné vraisemblablement
+à loger les chariots des chefs et leurs chevaux, qui, pendant le
+conseil--d'après les lois les plus anciennes des tribus
+celtiques--devaient rester attachés au piquet.[20]
+
+Toute cette partie de l'_oppidum_ était inhabitée. On n'a rencontré
+autour du monticule qu'une seule maison dans laquelle fut trouvé un vase
+couvert d'ornements gaulois.
+
+Les habitations n'existaient que dans la partie orientale voisine de la
+grande voie de la _Croix du Rebout_. La plupart étaient possédées par
+des artisans--notamment des fabricants de bronze dont les creusets et
+les scories ont été recueillis en grande quantité; on a trouvé de
+distances en distances des cases funéraires--renfermant jusqu'à 50 ou 60
+amphores--qui appartenaient--ainsi qu'on a pu le constater depuis--aux
+différents corps de métier occupant cette région.
+
+
+
+VALLÉES DE LA GOUTTE DAMPIERRE, DE L'ÉCLUSE ET DE LA COME-CHAUDRON.
+
+Ces trois vallées sont suivies chacune par un ruisseau où vont se
+réunir, par bassins respectifs, les vingt-deux sources comprises dans
+l'intérieur de l'enceinte.
+
+Une seule de ces vallées--celle de la Come-Chaudron--a été suffisamment
+explorée pour qu'on puisse en parler ici:
+
+Le quartier de la Come-Chaudron, parallèle à celui du Champlain, est
+situé à gauche de la grande voie, et se compose d'une partie supérieure
+légèrement inclinée à l'est et d'une vallée profonde traversée par un
+faible ruisseau. Les régions fouillées le plus complètement sont à
+l'entrée même de la place et servaient de demeure exclusive à des
+métallurgistes.
+
+Le premier établissement était une fonderie, où, dans de petits fours
+bien construits, on extrayait le fer directement par la méthode
+catalane. Plus loin, des forges isolées, creusées dans le sol et munies
+de buses en terre réfractaire, assez semblables aux nôtres, un grand
+atelier de forgerons de 47 mètres de long, de vastes hangars construits
+avec des charpentes et de la terre battue ont offert partout les débris
+de la sidérurgie dans toutes ses variétés. Les habitations, sur la pente
+de la vallée, enterrées de deux mètres à l'arrière et de plain-pied à la
+façade, étaient construites, la plupart du temps, en pisé et en poteaux
+fixés dans le sol; les parties enfouies étaient seules en maçonnerie de
+pierres sans chaux, quelques-unes même cloisonnées avec de simples
+planches. C'est dans ces réduits, espèces de tannières, où le soleil ne
+pénétrait que par la porte, quand elle n'était point abritée sous un
+auvent, que les fabricants de Bibracte exerçaient leurs industries,
+parmi lesquelles une des plus curieuses est celle de l'émaillerie. Le
+travail des émaux, qui confine à l'art, apparut pour la première fois au
+centre de la Gaule, avec des dates certaines, lors des fouilles de la
+Come-Chaudron, en 1869; car, on ne mit point seulement à jour quelques
+échantillons isolés, mais tout un centre de fabrication, dont les
+ateliers--comme dans certaines fouilles de Pompéï--n'auraient paru
+fermés que de la veille, si l'état d'altération d'un grand nombre
+d'objets n'eût témoigné d'un long séjour au sein de la terre.
+
+Les ustensiles gisaient pêle-mêle, les fours étaient encore remplis de
+charbon; à côté de spécimens complètement terminés, on en voyait
+d'autres à peine ébauchés, d'autres en pleine période de fabrication;
+tout autour, des fragments d'émail brut, des creusets de terre, des grès
+à polir, une quantité considérable de déchets, des bavures, des rognures
+provenant de la taille; des coques vitreuses qui conservaient
+l'empreinte des dessins du bronze, et, par-dessus tout, le témoin même
+des opérations, c'est-à-dire la médaille.[21]
+
+Le procédé, employé par les Gaulois pour émailler les bronzes, diffère
+peu du travail de la niellure, dans lequel les populations du Caucase
+ont excellé de tout temps.
+
+Il consistait à graver des traits ou des dessins sur la pièce à décorer,
+puis à la recouvrir uniformément, sur toute sa surface, d'une couche
+d'émail dont on enlevait ensuite l'excès à l'aide de pierres de grès et
+de polissoirs.
+
+Un assez grand nombre de ces émaux primitifs de la Gaule ont
+été trouvés au Beuvray et déposés dans les vitrines du musée de
+Saint-Germain-en-Laye; ce sont--pour la plupart--des bossettes, des
+clous-ornements, des fleurons..., etc., en un mot, des objets relatifs à
+l'attelage et au harnachement, incisés de tailles profondes remplies
+d'émail rouge.
+
+Les lignes parallèles ou brisées, les chevrons, les feuilles de fougères
+et les quadrillés qui composent le dessin de ces émaux ont un caractère
+purement gaulois. L'ornementation est la même que celle qu'on voit
+figurer sur le bouclier du guerrier gaulois dont la statue est au musée
+d'Avignon. Il est donc de toute vraisemblance que les couleurs
+mentionnées par les écrivains et dont nous avons parlé plus haut comme
+resplendissant sur les boucliers des chefs gaulois, n'étaient autres que
+des émaux.
+
+
+
+
+IV
+
+
+EXTÉRIEUR DE L'OPPIDUM
+
+
+Nous ne citerons que pour mémoire différentes lignes de retranchements
+échelonnés sur les flancs de la montagne.
+
+En-dehors de l'oppidum, quelques plateaux placés sur les contreforts,
+devaient être occupés au moins en temps de guerre. Ils n'ont point
+été explorés.
+
+On sait que dans le système gaulois chaque tribu faisait bande à part.
+Ainsi César rapporte, qu'autour de Gergovie, les Gaulois avaient couvert
+la montagne de camps particuliers: _Galli usque ad murum oppidi collem
+compleverant_.
+
+Ce mode de campement n'a rien que de très naturel, si l'on songe que les
+oppidum étaient un lieu de refuge universel et que l'occupation des
+mamelons était nécessaire pour garantir les abords de la place.
+
+Tels étaient à Bibracte: le mont Glandure au N., le Plat des Gaulx à
+l'E., le Ceris et le mont Audué au S. qui forment une longue et étroite
+chaussée dominant d'une part la vallée de Malvaux, et la route taillée
+dans le roc qui longe cette vallée, et de l'autre les voies et passages
+qui conduisent à l'oppidum du côté du sud-est.
+
+La chaussée se termine par un promontoire qui commande la vallée de la
+Roche-Milay et le cours de la Séglise. C'est au milieu de cette crête
+qu'est situé le rocher dit du _Pas de l'âne_, au sommet duquel se trouve
+une petite excavation ordinairement remplie par les eaux pluviales.
+
+Cette cuvette qui--selon toute apparence--était l'objet d'une vénération
+particulière chez les Gaulois a été transformée, par la légende
+chrétienne en une empreinte du pas de l'âne de Saint-Martin.
+
+L'apôtre, poursuivi jusqu'en ce lieu par les païens, aurait fait
+franchir d'un bond à sa monture toute la vallée de Malvaux, et serait
+allé s'abattre au _Foudon_, où l'on montre une autre pierre de
+Saint-Martin.
+
+Les villageois attribuent à l'eau qui séjourne dans le creux du rocher,
+la même vertu qu'à celle de la fontaine St-Pierre. On s'en sert comme
+d'un préservatif contre les fièvres, et il n'est pas rare d'y rencontrer
+des pièces de monnaie, des oeufs ou autres offrandes. Les pauvres seuls
+ont le droit d'y toucher; car celui qui, sans nécessité, y porterait la
+main, prendrait la maladie dont a été guéri le donateur.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+I. Aperçu sur l'histoire de Bibracte
+
+II. Remparts et portes de l'oppidum
+
+III. Intérieur de l'oppidum
+
+ Terrasse
+
+ Parc aux Chevaux
+
+ Champlain
+
+ Vallées de la Goutte Dampierre, de l'Écluse et de
+ la Come-Chaudron
+
+IV. Extérieur de l'oppidum
+
+
+
+
+ERRATA DU PLAN
+
+Au lieu de: Chapelle St-Pierre; lisez: Chapelle St-Martin.
+
+Au lieu de: Croix du Rebours; lisez: Croix du Rebout.
+
+
+NOTES:
+
+[Note 1: L'influence grecque dans les poteries et dans les quelques
+objets de métal trouvés dans les fouilles du Beuvray, est tellement
+évidente qu'il n'est pas possible de supposer aux Éduens d'autres
+instituteurs dans les arts que les Grecs et les Marseillais.]
+
+[Note 2: Ce passage de Pline, quoique postérieur de plus de cent
+ans à l'époque dont nous parlons, n'en est pas moins probant, car
+plusieurs des espèces de marne que cite cet auteur ont des
+noms gaulois.]
+
+[Note 3: Voir ce qui est relatif à l'émaillerie gauloise au
+paragraphe de la _Come-Chaudron_.]
+
+[Note 4: Caesar. _Bell. Gall._ I, 22.]
+
+[Note 5: Caesar, _Bell. Gall._ VII, 55.]
+
+[Note 6: Caesar, _Bell. Gall._ VII, 55.]
+
+[Note 7: Caesar. _Bell. Gall._ VII, 63.]
+
+[Note 8: Caesar. _Bell. Gall._ VII, 90.]
+
+[Note 9: Hirt. _Bell. Gall._ VIII, 2.]
+
+[Note 10: Tandis que le fond de la nation française est de race
+celtique, la langue française n'a conservé qu'un nombre insignifiant de
+mots qui puissent être ramenés à une origine gauloise. Fait bien étrange
+et qui mieux encore que l'histoire politique montre combien fut
+absorbante la puissance romaine. (A. Brachet, _Grammaire historique_,
+p. 21.)]
+
+[Note 11: Celui de Germanus est fort rare et ne se trouve que dans
+les quartiers pauvres.]
+
+[Note 12: Voir pour la discussion de ce texte le remarquable
+travail de notre savant collègue, M. Roidot, président du tribunal
+d'Autun. (_Mémoires de la Société Éduenne_, t. I de la nouvelle
+série, p. 274.)]
+
+[Note 13: On a identifié quelquefois la forteresse gauloise de
+Bibracte avec Augustodunum, ville essentiellement romaine. Edme Thomas,
+entre autres, n'admet pas que «_Bibracte Eduorum_ ait été placée sur ce
+petit désert qu'on appelle Beuvray.»
+
+«Si Beuvray était l'antique Bibracte--s'écrie naïvement le bon
+chanoine--ne devrait-on pas y retrouver les traces de sa grandeur ...
+des ruines de temples, de palais, de théâtres, de portiques, de
+pyramides, de sépulcres, de colonnes, de statues, d'aqueducs?... etc.»
+(Edme Thomas, _Histoire de l'antique cité d'Autun._ p. 11 de la
+nouvelle édition.)
+
+Les moeurs et les institutions gauloises mieux connues, l'étude de la
+numismatique locale, les recherches de la philologie moderne,
+l'exploration des retranchements du Beuvray, et surtout les fouilles
+poursuivies depuis tantôt dix ans, ont fait justice d'une erreur
+accréditée par des érudits qui rêvaient de villes gauloises bâties sur
+le modèle de Rome et d'Athènes.]
+
+[Note 14: Bibracte est le plus grand oppidum gaulois conçu. Le mur
+païen de Sainte-Odile (Alsace), Alexia, Gergovie, ont à peine cent
+hectares de superficie.]
+
+[Note 15: Ce temple était vraisemblablement dédié à la Dea
+Bibracte, fée des sources du Beuvray.]
+
+[Note 16: Ce puits était évidemment une cachette où furent déposés
+par les derniers adorateurs de la déesse Bibracte les _ex voto_ du
+temple du Beuvray, lors de sa destruction par saint Martin.]
+
+[Note 17: Parmi les débris de poteries romaines, on en a trouvé un
+marqué du monogramme du Christ.]
+
+[Note 18: Voir, pour plus de détails, _Le culte des eaux sur les
+plateaux éduens_, par M. J.-G. Bulliot. (Collection des mémoires lus à
+la Sorbonne 1867, archéologie, p. 11.)]
+
+[Note 19: Le nom conservé à telle pierre se prête de lui-même à
+notre interprétation: la wivre est un serpent fantastique.
+
+La _Fontaine des Larmes_ a une signification analogue: dans le Morvan,
+l'usage de prêter serment sur certaines pierres paraît avoir existé de
+tout temps, et l'on admettait jadis que quand un parjure étendait la
+main la pierre suintait de l'eau.
+
+En Bretagne, les Kerguelvans ou pierres des larmes sont très communes,
+et on leur attribue la même vertu.
+
+La Fontaine des Larmes se retrouve du reste dans un grand nombre
+d'_oppidum_ gaulois, parmi lesquels nous pouvons citer le mur païen de
+la montagne de Sainte-Odile (Alsace).]
+
+[Note 20: Le _Senchus-Mor_, recueil de lois irlandaises dont
+quelques-unes remontent à deux siècles avant l'ère chrétienne, porte
+entre autres: «Celui qui coupe la bride d'un chef pendant le conseil
+doit payer la valeur des dommages d'honneur aux sept plus nobles
+personnages de la réunion.»--«Celui qui mine le tertre appelé lieu
+d'assemblée devra remplir de lait le trou qu'il aura fait.»]
+
+[Note 21: Voir pour plus de détails l'_Art de l'Émaillerie chez les
+Éduens avant l'ère chrétienne_, par MM. J.-G. Bulliot et Henry de
+Fontenay, Autun, 1875.]
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11744 ***