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+The Project Gutenberg EBook of Contes de la Becasse, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes de la Becasse
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 25, 2004 [EBook #11714]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA BECASSE ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the PG
+Online Distributed Proofreaders. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+GUY DE MAUPASSANT
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+CONTES DE LA BECASSE
+
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+SEIZIEME EDITION
+
+
+PARIS
+
+1894
+
+
+
+
+
+
+LA BECASSE
+
+
+Le vieux baron des Ravots avait ete pendant quarante ans le roi des
+chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq a six annees, une paralysie
+des jambes le clouait a son fauteuil, et il ne pouvait plus que tirer
+des pigeons de la fenetre de son salon ou du haut de son grand perron.
+
+Le reste du temps il lisait.
+
+C'etait un homme de commerce aimable chez qui etait reste beaucoup de
+l'esprit lettre du dernier siecle. Il adorait les contes, les petits
+contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivees dans son
+entourage. Des qu'un ami entrait chez lui, il demandait:
+
+--Eh bien, quoi de nouveau?
+
+Et il savait interroger a la facon d'un juge d'instruction.
+
+Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large
+fauteuil pareil a un lit. Un domestique, derriere son dos, tenait les
+fusils, les chargeait et les passait a son maitre; un autre valet, cache
+dans un massif, lachait un pigeon de temps en temps, a des intervalles
+irreguliers, pour que le baron ne fut pas prevenu et demeurat en eveil.
+
+Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se desolant quand
+il s'etait laisse surprendre, et riant aux larmes quand la bete tombait
+d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drole. Il se tournait
+alors vers le garcon qui chargeait les armes, et il demandait, en
+suffoquant de gaiete:
+
+--Y est-il, celui-la, Joseph! As-tu vu comme il est descendu?
+
+Et Joseph repondait invariablement:
+
+--Oh! monsieur le baron ne les manque pas.
+
+A l'automne, au moment des chasses, il invitait, comme a l'ancien temps,
+ses amis, et il aimait entendre au loin les detonations. Il les
+comptait, heureux quand elles se precipitaient. Et, le soir, il exigeait
+de chacun le recit fidele de sa journee.
+
+Et on restait trois heures a table en racontant des coups de fusil.
+
+C'etaient d'etranges et invraisemblables aventures, ou se complaisait
+l'humeur hableuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et
+revenaient regulierement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de
+Bourril avait manque dans son vestibule les faisait se tordre chaque
+annee de la meme facon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur
+prononcait:
+
+--J'entends: "Birr! birr!" et une compagnie magnifique me part a dix
+pas. J'ajuste: pif! paf! j'en vois tomber une pluie, une vraie pluie. Il
+y en avait sept!
+
+Et tous, etonnes, mais reciproquement credules, s'extasiaient.
+
+Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelee le "conte
+de la Becasse".
+
+Au moment du passage de cette reine des gibiers, la meme ceremonie
+recommencait a chaque diner.
+
+Comme ils adoraient l'incomparable oiseau, on en mangeait tous les soirs
+un par convive; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes les
+tetes.
+
+Alors le baron, officiant comme un eveque, se faisait apporter sur une
+assiette un peu de graisse, oignait avec soin les tetes precieuses en
+les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert le bec. Une
+chandelle allumee etait posee pres de lui, et tout le monde se taisait,
+dans l'anxiete de l'attente.
+
+Puis il saisissait un des cranes ainsi prepares, le fixait sur une
+epingle, piquait l'epingle sur un bouchon, maintenait le tout en
+equilibre au moyen de petits batons croises comme des balanciers, et
+plantait delicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en maniere
+de tourniquet.
+
+Tous les convives comptaient ensemble, d'une voix forte:
+
+--Une,--deux,--trois.
+
+Et le baron, d'un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou.
+
+Celui des invites que designait, en s'arretant, le long bec pointu
+devenait maitre de toutes les tetes, regal exquis qui faisait loucher
+ses voisins.
+
+Il les prenait une a une et les faisait griller sur la chandelle. La
+graisse crepitait, la peau rissolee fumait, et l'elu du hasard croquait
+le crane suiffe en le tenant par le nez et en poussant des exclamations
+de plaisir.
+
+Et chaque fois les dineurs, levant leurs verres, buvaient a sa sante.
+
+Puis, quand il avait acheve le dernier, il devait, sur l'ordre du baron,
+conter une histoire pour indemniser les desherites.
+
+Voici quelques-uns de ces recits:
+
+
+
+
+
+
+CE COCHON DE MORIN
+
+_A M. Oudinot._
+
+
+
+
+I
+
+
+"Ca, mon ami, dis-je a Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre
+mots, "ce cochon de Morin". Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu
+parler de Morin sans qu'on le traitat de "cochon"?
+
+Labarbe, aujourd'hui depute, me regarda avec des yeux de chat-huant.
+"Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?"
+
+J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se
+frotta les mains et commenca son recit.
+
+"Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin
+de mercerie sur le quai de la Rochelle?
+
+--"Oui, parfaitement.
+
+--"Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours a
+Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous pretexte de
+renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un
+commercant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans
+le sang. Tous les soirs des spectacles, des frolements de femmes, une
+continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que
+danseuses en maillot, actrices decolletees, jambes rondes, epaules
+grasses, tout cela presque a portee de la main, sans qu'on ose ou qu'on
+puisse y toucher. C'est a peine si on goute, une fois ou deux, a
+quelques mets inferieurs. Et l'on s'en va, le coeur encore tout secoue,
+l'ame emoustillee, avec une espece de demangeaison de baisers qui vous
+chatouillent les levres.
+
+Morin se trouvait dans cet etat, quand il prit son billet pour la
+Rochelle par l'express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de
+regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer
+d'Orleans, quand il s'arreta net devant une jeune femme qui embrassait
+une vieille dame. Elle avait releve sa voilette, et Morin, ravi,
+murmura: "Bigre, la belle personne!"
+
+Quand elle eut fait ses adieux a la vieille, elle entra dans la salle
+d'attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la
+suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit
+toujours.
+
+Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla; le
+train partit. Ils etaient seuls.
+
+Morin la devorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf a vingt ans;
+elle etait blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses
+jambes une couverture de voyage, et s'etendit sur les banquettes pour
+dormir.
+
+Morin se demandait: "Qui est-ce?" Et mille suppositions, mille projets
+lui traversaient l'esprit. Il se disait: "On raconte tant d'aventures de
+chemin de fer. C'en est une peut-etre qui se presente pour moi. Qui
+sait? une bonne fortune est si vite arrivee. Il me suffirait peut-etre
+d'etre audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait: "De l'audace, de
+l'audace, et toujours de l'audace." Si ce n'est pas Danton, c'est
+Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voila le hic.
+Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les ames! Je parie qu'on passe
+tous les jours, sans s'en douter, a cote d'occasions magnifiques. Il lui
+suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas
+mieux..."
+
+Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il
+imaginait une entree en rapport chevaleresque, des petits services qu'il
+lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une
+declaration qui finissait par... par ce que tu penses.
+
+Mais ce qui lui manquait toujours, c'etait le debut, le pretexte. Et il
+attendait une circonstance heureuse, le coeur ravage, l'esprit sens
+dessus dessous.
+
+La nuit cependant s'ecoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis
+que Morin meditait sa chute. Le jour parut, et bientot le soleil lanca
+son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l'horizon, sur le
+doux visage de la dormeuse.
+
+Elle s'eveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit.
+Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin
+tressaillit. Pas de doute, c'etait pour lui ce sourire-la, c'etait bien
+une invitation discrete, le signal reve qu'il attendait. Il voulait
+dire, ce sourire: "Etes-vous bete, etes-vous niais, etes-vous jobard,
+d'etre reste la, comme un pieu, sur votre siege depuis hier soir.
+
+"Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme
+ca toute une nuit en tete a tete avec une jolie femme sans rien oser,
+grand sot."
+
+Elle souriait toujours en le regardant; elle commencait meme a rire; et
+il perdait la tete, cherchant un mot de circonstance, un compliment,
+quelque chose a dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien,
+rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa: "Tant pis, je
+risque tout"; et brusquement, sans crier "gare", il s'avanca, les mains
+tendues, les levres gourmandes, et, la saisissant a pleins bras, il
+l'embrassa.
+
+D'un bond elle fut debout criant: "Au secours", hurlant d'epouvante. Et
+elle ouvrit la portiere, elle agita ses bras dehors, folle de peur,
+essayant de sauter, tandis que Morin eperdu, persuade qu'elle allait se
+precipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en begayant: "Madame...
+oh!... madame."
+
+Le train ralentit sa marche, s'arreta. Deux employes se precipiterent
+aux signaux desesperes de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en
+balbutiant: "Cet homme a voulu... a voulu... me... me..." Et elle
+s'evanouit.
+
+On etait en gare de Mauze. Le gendarme present arreta Morin.
+
+Quand la victime de sa brutalite eut repris connaissance, elle fit sa
+declaration. L'autorite verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner
+son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour
+outrage aux bonnes moeurs dans un lieu public.
+
+
+
+
+II
+
+
+J'etais alors redacteur en chef du _nal des Charentes_; et je voyais
+Morin, chaque soir, au Cafe du commerce.
+
+Des le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que
+faire. Je ne lui cachai pas mon opinion: "Tu n'es qu'un cochon. On ne se
+conduit pas comme ca."
+
+Il pleurait; sa femme l'avait battu; et il voyait son commerce ruine,
+son nom dans la boue, deshonore, ses amis, indignes, ne le saluant plus.
+Il finit par me faire pitie, et j'appelai mon collaborateur Rivet, un
+petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses avis.
+
+Il m'engagea a voir le procureur imperial, qui etait de mes amis. Je
+renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat.
+
+J'appris que la femme outragee etait une jeune fille, Mlle Henriette
+Bonnel, qui venait de prendre a Paris ses brevets d'institutrice et qui,
+n'ayant plus ni pere ni mere, passait ses vacances chez son oncle et sa
+tante, braves petits bourgeois de Mauze.
+
+Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait
+porte plainte. Le ministere public consentait a laisser tomber l'affaire
+si cette plainte etait retiree. Voila ce qu'il fallait obtenir.
+
+Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'emotion et
+de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le
+maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant
+par la figure: "Vous venez voir ce cochon de Morin? Tenez, le voila, le
+coco!"
+
+Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai
+la situation; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission
+etait delicate; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de
+repeter: "Je t'assure que je ne l'ai pas meme embrassee, non, pas meme.
+Je te le jure!"
+
+Je repondis: "C'est egal, tu n'es qu'un cochon." Et je pris mille francs
+qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais convenable.
+
+Mais comme je ne tenais pas a m'aventurer seul dans la maison des
+parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, a la condition
+qu'on partirait immediatement, car il avait, le lendemain dans
+l'apres-midi, une affaire urgente a la Rochelle.
+
+Et, deux heures plus tard, nous sonnions a la porte d'une jolie maison
+de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'etait elle
+assurement. Je dis tout bas a Rivet: "Sacrebleu, je commence a
+comprendre Morin."
+
+L'oncle, M. Tonnelet, etait justement un abonne du _Fanal_, un fervent
+coreligionnaire politique qui nous recut a bras ouverts, nous felicita,
+nous congratula, nous serra les mains, enthousiasme d'avoir chez lui les
+deux redacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille: "Je
+crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin."
+
+La niece s'etait eloignee; et j'abordai la question delicate. J'agitai
+le spectre du scandale; je fis valoir la depreciation inevitable que
+subirait la jeune personne apres le bruit d'une pareille affaire; car on
+ne croirait jamais a un simple baiser.
+
+Le bonhomme semblait indecis; mais il ne pouvait rien decider sans sa
+femme qui ne rentrerait que tard dans la soiree. Tout a coup il poussa
+un cri de triomphe: "Tenez, j'ai une idee excellente. Je vous tiens, je
+vous garde. Vous allez diner et coucher ici tous les deux; et, quand ma
+femme sera revenue, j'espere que nous nous entendrons."
+
+Rivet resistait; mais le desir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le
+decida; et nous acceptames l'invitation.
+
+L'oncle se leva, radieux, appela sa niece, et nous proposa une promenade
+dans sa propriete en proclamant: "A ce soir les affaires serieuses."
+
+Rivet et lui se mirent a parler politique. Quant a moi, je me trouvai
+bientot a quelques pas en arriere, a cote de la jeune fille. Elle etait
+vraiment charmante, charmante!
+
+Avec des precautions infinies, je commencai a lui parler de son aventure
+pour tacher de m'en faire une alliee.
+
+Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m'ecoutait de
+l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup.
+
+Je lui disais: "Songez donc, mademoiselle, a tous les ennuis que vous
+aurez. Il vous faudra comparaitre devant le tribunal, affronter les
+regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter
+publiquement cette triste scene du wagon. Voyons, entre nous,
+n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre a sa place ce
+polisson sans appeler les employes; et de changer simplement de
+voiture."
+
+Elle se mit a rire. "C'est vrai ce que vous dites! mais que voulez-vous?
+J'ai eu peur; et, quand on a peur, on ne raisonne plus. Apres avoir
+compris la situation, j'ai bien regrette mes cris; mais il etait trop
+tard. Songez aussi que cet imbecile s'est jete sur moi comme un furieux,
+sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais meme pas ce
+qu'il me voulait."
+
+Elle me regardait en face, sans etre troublee ou intimidee. Je me
+disais: "Mais c'est une gaillarde, cette fille. Je comprends que ce
+cochon de Morin se soit trompe.
+
+Je repris, en badinant: "Voyons Mademoiselle, avouez qu'il etait
+excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi
+belle personne que vous sans eprouver le desir absolument legitime de
+l'embrasser."
+
+Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: "Entre le desir et
+l'action, monsieur, il y a place pour le respect."
+
+La phrase etait drole, bien que peu claire. Je demandai brusquement: "Eh
+bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant; qu'est-ce que vous
+feriez?"
+
+Elle s'arreta pour me considerer du haut en bas, puis elle dit,
+tranquillement: "Oh, vous, ce n'est pas la meme chose."
+
+Je le savais bien, parbleu, que ce n'etait pas la meme chose, puisqu'on
+m'appelait dans toute la province "le beau Labarbe". J'avais trente ans,
+alors, mais je demandai: "Pourquoi ca?"
+
+Elle haussa les epaules, et repondit: "Tiens! parce que vous n'etes pas
+aussi bete que lui." Puis elle ajouta, en me regardant en dessous: "Ni
+aussi laid."
+
+Avant qu'elle eut pu faire un mouvement pour m'eviter, je lui avais
+plante un bon baiser sur la joue. Elle sauta de cote, mais trop tard.
+Puis elle dit: "Eh bien vous n'etes pas gene non plus, vous. Mais ne
+recommencez pas ce jeu-la."
+
+Je pris un air humble et je dis a mi-voix: "Oh! mademoiselle, quant a
+moi, si j'ai un desir au coeur, c'est de passer devant un tribunal pour
+la meme cause que Morin."
+
+Elle demanda a son tour: "Pourquoi ca?" Je la regardai au fond des yeux
+serieusement. "Parce que vous etes une des plus belles creatures qui
+soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire,
+que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait apres vous avoir
+vue: "Tiens, Labarbe n'a pas vole ce qui lui arrive, mais il a de la
+chance tout de meme."
+
+Elle se remit a rire de tout son coeur.
+
+"Etes-vous drole?" Elle n'avait pas fini le mot "_drole_" que je la
+tenais a pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout ou je
+trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la
+bouche parfois, sur les joues, par toute la tete, dont elle decouvrait
+toujours malgre elle un coin pour garantir les autres.
+
+A la fin, elle se degagea, rouge et blessee. "Vous etes un grossier,
+monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir ecoute."
+
+Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant: "Pardon, pardon,
+mademoiselle. Je vous ai blessee; j'ai ete brutal! Ne m'en voulez pas.
+Si vous saviez?..." Je cherchais vainement une excuse.
+
+Elle prononca, au bout d'un moment: "Je n'ai rien a savoir, monsieur."
+
+Mais j'avais trouve; je m'ecriai: "Mademoiselle, voici un an que je vous
+aime!"
+
+Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris: "Oui,
+mademoiselle, ecoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien
+de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. Je
+vous ai vue ici l'an passe, vous etiez la-bas, devant la grille. J'ai
+recu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus quitte.
+Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouvee
+adorable; votre souvenir me possedait; j'ai voulu vous revoir; j'ai
+saisi le pretexte de cette bete de Morin; et me voici. Les circonstances
+m'ont fait passer les bornes; pardonnez-moi, je vous en supplie,
+pardonnez-moi."
+
+Elle guettait la verite dans mon regard, prete a sourire de nouveau; et
+elle murmura: "Blagueur."
+
+Je levai la main, et, d'un ton sincere (je crois meme que j'etais
+sincere): "Je vous jure que je ne mens pas."
+
+Elle dit simplement: "Allons donc."
+
+Nous etions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les
+allees tournantes; et je lui fis une vraie declaration, longue, douce,
+en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle ecoutait cela comme une
+chose agreable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait
+croire.
+
+Je finissais par me sentir trouble; par penser ce que je disais; j'etais
+pale, oppresse, frissonnant; et, doucement, je lui pris la taille.
+
+Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frises de l'oreille.
+Elle semblait morte tant elle restait reveuse.
+
+Puis sa main rencontra la mienne et la serra; je pressai lentement sa
+taille d'une etreinte tremblante et toujours grandissante; elle ne
+remuait plus du tout; j'effleurais sa joue de ma bouche; et tout a coup
+mes levres, sans chercher, trouverent les siennes. Ce fut un long, long
+baiser; et il aurait encore dure longtemps; si je n'avais entendu "hum,
+hum" a quelques pas derriere moi.
+
+Elle s'enfuit a travers un massif. Je me retournai et j'apercus Rivet
+qui me rejoignait.
+
+Il se campa au milieu du chemin; et sans rire: "Eh bien! c'est comme ca
+que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin."
+
+Je repondis avec fatuite: "On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle?
+Qu'en as-tu obtenu? Moi, je reponds de la niece."
+
+Rivet declara: "J'ai ete moins heureux avec l'oncle."
+
+Et je lui pris le bras pour rentrer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le diner acheva de me faire perdre la tete. J'etais a cote d'elle et ma
+main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait son
+pied; nos regards se joignaient, se melaient.
+
+On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'ame
+toutes les tendresses qui me montaient du coeur. Je la tenais serree
+contre moi, l'embrassant a tout moment, mouillant mes levres aux
+siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les
+suivaient gravement sur le sable des chemins.
+
+On rentra. Et bientot l'employe du telegraphe apporta une depeche de la
+tante annoncant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin, a sept
+heures, par le premier train.
+
+L'oncle, dit: "Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres a ces
+messieurs." On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous
+conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans
+l'oreille: "Pas de danger qu'elle nous ait menes chez toi d'abord." Puis
+elle me guida vers mon lit. Des qu'elle fut seule avec moi, je la saisis
+de nouveau dans mes bras, tachant d'affoler sa raison et de culbuter sa
+resistance. Mais, quand elle se sentit tout pres de defaillir, elle
+s'enfuit.
+
+Je me glissais entre mes draps, tres contrarie, tres agite, et tres
+penaud, sachant bien que je ne dormirais guere, cherchant quelle
+maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.
+
+Je demandai: "Qui est la?"
+
+Une voix legere repondit: "Moi."
+
+Je me vetis a la hate; j'ouvris; elle entra. "J'ai oublie, dit-elle, de
+vous demander ce que vous prenez le matin: du chocolat, du the, ou du
+cafe?"
+
+Je l'avais enlacee impetueusement, la devorant de caresses, begayant:
+"Je prends... je prends... je prends..." Mais elle me glissa entre les
+bras, souffla ma lumiere, et disparut.
+
+Je restai seul, furieux, dans l'obscurite, cherchant des allumettes,
+n'en trouvant pas. J'en decouvris enfin et je sortis dans le corridor, a
+moitie fou, mon bougeoir a la main.
+
+Qu'allais-je faire? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver; je la
+voulais. Et je fis quelques pas sans reflechir a rien. Puis, je pensai
+brusquement: "Mais si j'entre chez l'oncle? que dirais-je?... Et je
+demeurai immobile, le cerveau vide, le coeur battant. Au bout de
+plusieurs secondes, la reponse me vint: "Parbleu je dirai que je
+cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente."
+
+Et je me mis a inspecter les portes m'efforcant de decouvrir la sienne,
+a elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une clef que
+je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette assise dans son lit,
+effaree, me regardait.
+
+Alors je poussai doucement le verrou; et, m'approchant sur la pointe des
+pieds, je lui dis: "J'ai oublie, mademoiselle, de vous demander quelque
+chose a lire." Elle se debattait; mais j'ouvris bientot le livre que je
+cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'etait vraiment le plus
+merveilleux des romans, et le plus divin des poemes.
+
+Une fois tournee la premiere page, elle me le laissa parcourir a mon
+gre; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'userent
+jusqu'au bout.
+
+Puis, apres l'avoir remerciee, je regagnais, a pas de loup, ma chambre,
+quand une main brutale m'arreta; et une voix, celle de Rivet, me
+chuchota dans le nez: "Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce
+cochon de Morin?"
+
+Des sept heures du matin elle m'apportait elle-meme une tasse de
+chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat a s'en faire
+mourir, moelleux, veloute, parfume, grisant. Je ne pouvais oter ma
+bouche des bords delicieux de sa tasse.
+
+A peine la jeune fille etait-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un
+peu nerveux, agace comme un homme qui n'a guere dormi, il me dit d'un
+ton maussade: "Si tu continues, tu sais, tu finiras par gater l'affaire
+de ce cochon de Morin."
+
+A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves
+gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux
+pauvres du pays.
+
+Alors on voulut nous retenir a passer la journee. On organiserait meme
+une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derriere le dos
+de ses parents me faisait des signes de tete: "Oui, restez donc."
+J'acceptais, mais Rivet s'acharna a s'en aller.
+
+Je le pris a part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais:
+"Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi." Mais il semblait exaspere
+et me repetait dans la figure: "J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire
+de ce cochon de Morin."
+
+Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus
+durs de ma vie. J'aurais bien arrange cette affaire-la pendant toute mon
+existence.
+
+Dans le wagon, apres les energiques et muettes poignees de main des
+adieux, je dis a Rivet: "Tu n'es qu'une brute". Il repondit: "Mon petit,
+tu commencais a m'agacer bougrement".
+
+En arrivant aux bureaux du _Fanal_, j'apercus une foule qui nous
+attendait... On cria des qu'on nous vit: "Eh bien, avez-vous arrange
+l'affaire de ce cochon de Morin?"
+
+Tout la Rochelle en etait trouble. Rivet, dont la mauvaise humeur
+s'etait dissipee en route, eut grand'peine a ne pas rire en declarant:
+"Oui, c'est fait, grace a Labarbe."
+
+Et nous allames chez Morin.
+
+Il etait etendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des
+compresses d'eau froide sur le crane, defaillant d'angoisse. Et il
+toussait sans cesse, d'une petite toux d'agonisant, sans qu'on sut d'ou
+lui etait venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse
+prete a le devorer.
+
+Des qu'il nous apercut, il eut un tremblement qui lui secouait les
+poignets et les genoux. Je dis: "C'est arrange, salaud, mais ne
+recommence pas."
+
+Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d'un
+prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa
+meme Mme Morin qui le rejeta d'une poussee dans son fauteuil.
+
+Mais il ne se remit jamais de ce coup-la, son emotion avait ete trop
+brutale.
+
+On ne l'appelait plus dans toute la contree que "ce cochon de Morin", et
+cette epithete le traversait comme un coup d'epee chaque fois qu'il
+l'entendait.
+
+Quand un voyou dans la rue criait: "Cochon", il se retournait la tete
+par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, lui
+demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon: Est-ce du tien?"
+
+Il mourut deux ans plus tard.
+
+Quant a moi, me presentant a la deputation, en 1875, j'allai faire une
+visite interessee au nouveau notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une
+grande femme opulente et belle me recut.
+
+"Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle."
+
+Je balbutiai: "Mais..... non..... madame."
+
+--"Henriette Bonnel."
+
+--"Ah!"--Et je me sentis devenir pale.
+
+Elle semblait parfaitement a son aise, et souriait en me regardant.
+
+Des qu'elle m'eut laisse seul avec son mari, il me prit les mains, les
+serrant a les broyer: "Voici longtemps, cher monsieur, que je veux aller
+vous voir. Ma femme m'a tant parle de vous. Je sais..... oui, je sais en
+quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais aussi comme
+vous avez ete parfait, plein de delicatesse, de tact, de devouement dans
+l'affaire....." Il hesita, puis prononca plus bas, comme s'il eut
+articule un mot grossier ".....Dans l'affaire de ce cochon de Morin."
+
+
+
+
+
+
+
+LA FOLLE
+
+_A Robert de Bannieres._
+
+
+Tenez, dit M. Mathieu d'Endolin, les becasses me rappellent une bien
+sinistre anecdote de la guerre.
+
+Vous connaissez ma propriete dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais
+au moment de l'arrivee des Prussiens.
+
+J'avais alors pour voisine une espece de folle, dont l'esprit s'etait
+egare sous les coups du malheur. Jadis, a l'age de vingt-cinq ans, elle
+avait perdu, en un seul mois, son pere, son mari et son enfant
+nouveau-ne.
+
+Quand la mort est entree une fois dans une maison, elle y revient
+presque toujours immediatement, comme si elle connaissait la porte.
+
+La pauvre jeune femme, foudroyee par le chagrin, prit le lit, delira
+pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succedant a
+cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant a peine,
+remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever,
+elle criait comme si on l'eut tuee. On la laissa donc toujours couchee,
+ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour
+retourner ses matelas.
+
+Une vieille bonne restait pres d'elle, la faisant boire de temps en
+temps ou macher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette
+ame desesperee? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus.
+Songeait-elle aux morts? Revassait-elle tristement, sans souvenir
+precis? Ou bien sa pensee aneantie restait-elle immobile comme de l'eau
+sans courant?
+
+Pendant quinze annees, elle demeura ainsi fermee et inerte.
+
+La guerre vint; et, dans les premiers jours de decembre, les Prussiens
+penetrerent a Cormeil.
+
+Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait a fendre les pierres; et
+j'etais etendu moi-meme dans un fauteuil, immobilise par la goutte,
+quand j'entendis le battement lourd et rythme de leurs pas. De ma
+fenetre, je les vis passer.
+
+Ils defilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de
+pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuerent leurs
+hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait
+douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru.
+
+Pendant, les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit a
+l'officier d'a cote que la dame etait malade; et il ne s'en inquieta
+guere. Mais bientot cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il
+s'informa de la maladie; on repondit que son hotesse etait couchee
+depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien sans
+doute, et s'imagina que la pauvre insensee ne quittait pas son lit par
+fierte, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne
+les point froler.
+
+Il exigea qu'elle le recut; on le fit entrer dans sa chambre. Il demanda,
+d'un ton brusque.
+
+--Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on fous
+foie.
+
+Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne repondit
+pas.
+
+Il reprit:
+
+--Che ne tolererai bas d'insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne
+volonte, che trouverai pien un moyen de fous faire bromener tout seule.
+
+Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eut pas
+vu.
+
+Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mepris supreme.
+Et il ajouta:
+
+--Si vous n'etes pas tescentue temain...
+
+Puis, il sortit.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain la vieille bonne, eperdue, la voulut habiller; mais la
+folle se mit a hurler en se debattant. L'officier monta bien vite; et la
+servante, se jetant a ses genoux, cria:
+
+--Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui; elle est
+si malheureuse.
+
+Le soldat restait embarrasse, n'osant, malgre sa colere, la faire tirer
+du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit a rire et donna des ordres
+en allemand.
+
+Et bientot on vit sortir un detachement qui soutenait un matelas comme
+on porte un blesse. Dans ce lit qu'on n'avait point defait, la folle,
+toujours silencieuse, restait tranquille, indifferente aux evenements
+tant qu'on la laissait couchee. Un homme par derriere portait un paquet
+de vetements feminins.
+
+Et l'officier prononca en se frottant les mains:
+
+--Nous ferrons pien si vous ne poufez bas vous hapiller toute seule et
+faire une betite bromenate.
+
+Puis on vit s'eloigner le cortege dans la direction de la foret
+d'Imauville.
+
+Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls.
+
+On ne revit plus la folle. Qu'en avaient-ils fait? Ou l'avaient-ils
+portee! On ne le sut jamais.
+
+ * * * * *
+
+La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et les
+bois sous un linceul de mousse glacee. Les loups venaient hurler
+jusqu'a nos portes.
+
+La pensee de cette femme perdue me hantait; et je fis plusieurs
+demarches aupres de l'autorite prussienne, afin d'obtenir des
+renseignements. Je faillis etre fusille.
+
+Le printemps revint. L'armee d'occupation s'eloigna. La maison de ma
+voisine restait fermee; l'herbe drue poussait dans les allees.
+
+La vieille bonne etait morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait
+plus de cette aventure; moi seul y songeais sans cesse.
+
+Qu'avaient-ils fait de cette femme? s'etait-elle enfuie a travers les
+bois! L'avait-on recueillie quelque part, et gardee dans un hopital sans
+pouvoir obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait alleger mes
+doutes; mais, peu a peu, le temps apaisa le souci de mon coeur.
+
+Or, a l'automne suivant, les becasses passerent en masse; et, comme ma
+goutte me laissait un peu de repit, je me trainai jusqu'a la foret.
+J'avais deja tue quatre ou cinq oiseaux a long bec, quand j'en abattis
+un qui disparut dans un fosse plein de branches. Je fus oblige d'y
+descendre pour y ramasser ma bete. Je la trouvai tombee aupres d'une
+tete de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la
+poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expire dans ces
+bois peut-etre en cette annee sinistre; mais je ne sais pourquoi,
+j'etais sur, sur, vous dis-je, que je rencontrais la tete de cette
+miserable maniaque.
+
+Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonnee sur ce
+matelas, dans la foret froide et deserte; et, fidele a son idee fixe,
+elle s'etait laissee mourir sous l'epais et leger duvet des neiges et
+sans remuer le bras ou la jambe.
+
+Puis les loups l'avaient devoree.
+
+Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit dechire.
+
+J'ai garde ce triste ossement. Et je fais des voeux pour que nos fils ne
+voient plus jamais de guerre.
+
+
+
+
+
+
+
+PIERROT
+
+_A Henry Roujon._
+
+
+Mme Lefevre etait une dame de campagne, une veuve, une de ces
+demi-paysannes a rubans et a chapeaux falbalas, de ces personnes qui
+parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et
+cachent une ame de brute pretentieuse sous des dehors comiques et
+chamarres, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des
+gants de soie ecrue.
+
+Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommee
+Rose.
+
+Les deux femmes habitaient une petite maison a volets verts, le long
+d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.
+
+Comme elles possedaient, devant l'habitation, un etroit jardin, elles
+cultivaient quelques legumes.
+
+Or, une nuit, on lui vola une douzaine d'oignons.
+
+Des que Rose s'apercut du larcin, elle courut prevenir madame, qui
+descendit en jupe de laine. Ce fut une desolation et une terreur. On
+avait vole, vole Mme Lefevre! Donc, on volait dans le pays, puis on
+pouvait revenir.
+
+Et les deux femmes effarees contemplaient les traces de pas,
+bavardaient, supposaient des choses: "Tenez, ils ont passe par la. Ils
+ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont saute dans la plate-bande."
+
+Et elles s'epouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles
+maintenant!
+
+Le bruit du vol se repandit. Les voisins arriverent, constaterent,
+discuterent a leur tour; et les deux femmes expliquaient a chaque
+nouveau venu leurs observations et leurs idees.
+
+Un fermier d'a cote leur offrit ce conseil: "Vous devriez avoir un
+chien."
+
+C'etait vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne serait
+que pour donner l'eveil. Pas un gros chien, Seigneur! Que feraient-elles
+d'un gros chien! Il les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en
+Normandie, on prononce _quin_), un petit freluquet de _quin_ qui jappe.
+
+Des que tout le monde fut parti, Mme Lefevre discuta longtemps cette
+idee de chien. Elle faisait, apres reflexion, mille objections,
+terrifiee par l'image d'une jatte pleine de patee; car elle etait de
+cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des
+centimes dans leur poche pour faire l'aumone ostensiblement aux pauvres
+des chemins, et donner aux quetes du dimanche.
+
+Rose, qui aimait les betes, apporta ses raisons et les defendit avec
+astuce. Donc il fut decide qu'on aurait un chien, un tout petit chien.
+
+On se mit a sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des
+avaleurs de soupe a faire fremir. L'epicier de Rolleville en avait bien
+un, un tout petit; mais il exigeait qu'on le lui payat deux francs, pour
+couvrir ses frais d'elevage. Mme Lefevre declara qu'elle voulait bien
+nourrir un "quin", mais qu'elle n'en acheterait pas.
+
+Or, le boulanger, qui savait les evenements, apporta, un matin, dans sa
+voiture, un etrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec
+un corps de crocodile, une tete de renard et une queue en trompette, un
+vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client
+cherchait a s'en defaire. Mme Lefevre trouva fort beau ce roquet
+immonde, qui ne coutait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on
+le nommait. Le boulanger repondit: "Pierrot."
+
+Il fut installe dans une vieille caisse a savon et on lui offrit d'abord
+de l'eau a boire. Il but. On lui presenta ensuite un morceau de pain. Il
+mangea. Mme Lefevre, inquiete, eut une idee: "Quand il sera bien
+accoutume a la maison, on le laissera libre. Il trouvera a manger en
+rodant par le pays."
+
+On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empecha point d'etre affame.
+Il ne jappait d'ailleurs que pour reclamer sa pitance; mais, dans ce
+cas, il jappait avec acharnement.
+
+Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser
+chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet.
+
+Mme Lefevre cependant s'etait accoutumee a cette bete. Elle en arrivait
+meme a l'aimer, et a lui donner de sa main, de temps en temps, des
+bouchees de pain trempees dans la sauce de son fricot.
+
+Mais elle n'avait nullement songe a l'impot, et quand on lui reclama
+huit francs,--huit francs, madame!--pour ce freluquet de _quin_ qui ne
+jappait seulement point, elle faillit s'evanouir de saisissement.
+
+Il fut immediatement decide qu'on se debarrasserait de Pierrot. Personne
+n'en voulut. Tous les habitants le refuserent a dix lieues aux environs.
+Alors on se resolut, faute d'autre moyen, a lui faire "piquer du mas".
+
+"Piquer du mas", c'est "manger de la marne". On fait piquer du mas a
+tous les chiens dont on veut se debarrasser.
+
+Au milieu d'une vaste plaine, on apercoit une espece de hutte, ou plutot
+un tout petit toit de chaume, pose sur le sol. C'est l'entree de la
+marniere. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'a vingt metres sous
+terre, pour aboutir a une serie de longues galeries de mines.
+
+On descend une fois par an dans cette carriere, a l'epoque ou l'on marne
+les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetiere aux chiens
+condamnes; et souvent, quand on passe aupres de l'orifice, des
+hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou desesperes, des appels
+lamentables montent jusqu'a vous.
+
+Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec epouvante des
+abords de ce trou gemissant; et, quand on se penche au-dessus, il sort
+de la une abominable odeur de pourriture.
+
+Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre.
+
+Quand une bete agonise depuis dix a douze jours dans le fond, nourrie
+par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros,
+plus vigoureux certainement, est precipite tout a coup. Ils sont la,
+seuls, affames, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent,
+hesitent, anxieux. Mais la faim les presse: ils s'attaquent, luttent
+longtemps, acharnes; et le plus fort mange le plus faible, le devore
+vivant.
+
+Quand il fut decide qu'on ferait "piquer du mas" a Pierrot, on s'enquit
+d'un executeur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour
+la course. Cela parut follement exagere a Mme Lefevre. Le goujat du
+voisin se contentait de cinq sous; c'etait trop encore; et, Rose ayant
+fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-memes,
+parce qu'ainsi il ne serait pas brutalise en route et averti de son
+sort, il fut resolu qu'elles iraient toutes les deux, a la nuit
+tombante.
+
+On lui offrit, ce soir-la, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il
+l'avala jusqu'a la derniere goutte; et, comme il remuait la queue de
+contentement, Rose le prit dans son tablier.
+
+Elles allaient a grands pas, comme des maraudeuses, a travers la plaine.
+Bientot elles apercurent la marniere et l'atteignirent; Mme Lefevre se
+pencha pour ecouter si aucune bete ne gemissait.--Non--il n'y en avait
+pas; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait, l'embrassa, puis le
+lanca dans le trou; et elles se pencherent toutes deux, l'oreille
+tendue.
+
+Elles entendirent d'abord un bruit sourd; puis la plainte aigue,
+dechirante, d'une bete blessee, puis une succession de petits cris de
+douleur, puis des appels desesperes, des supplications de chien qui
+implorait, la tete levee vers l'ouverture.
+
+Il jappait, oh! il jappait!
+
+Elles furent saisies de remords, d'epouvante, d'une peur folle et
+inexplicable; et elles se sauverent en courant. Et, comme Rose allait
+plus vite, Mme Lefevre criait: "Attendez-moi, Rose, attendez-moi!"
+
+Leur nuit fut hantee de cauchemars epouvantables.
+
+Mme Lefevre reva qu'elle s'asseyait a table pour manger la soupe, mais,
+quand elle decouvrait la soupiere, Pierrot etait dedans. Il s'elancait
+et la mordait au nez.
+
+Elle se reveilla et crut l'entendre japper encore. Elle ecouta; elle
+s'etait trompee.
+
+Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route
+interminable, qu'elle suivait. Tout a coup, au milieu du chemin, elle
+apercut un panier, un grand panier de fermier, abandonne; et ce panier
+lui faisait peur.
+
+Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui
+saisissait la main, ne la lachait plus; et elle se sauvait eperdue,
+portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serree.
+
+Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut a la marniere.
+
+Il jappait; il jappait encore, il avait jappe toute la nuit. Elle se mit
+a sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il repondit
+avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien.
+
+Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu'a
+sa mort.
+
+Elle courut chez le puisatier charge de l'extraction de la marne, et
+elle lui raconta son cas. L'homme ecoutait sans rien dire. Quand elle
+eut fini, il prononca: "Vous voulez votre quin? Ce sera quatre francs."
+
+Elle eut un sursaut; toute sa douleur s'envola du coup.
+
+"Quatre francs! vous vous en feriez mourir! quatre francs!"
+
+Il repondit: "Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes
+manivelles, et monter tout ca, et m'n aller la-bas avec mon garcon et
+m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l'plaisir de vous le
+r'donner? fallait pas l'jeter."
+
+Elle s'en alla, indignee.--Quatre francs!
+
+Aussitot rentree, elle appela Rose et lui dit les pretentions du
+puisatier. Rose, toujours resignee, repetait: "Quatre francs! c'est de
+l'argent, Madame."
+
+Puis, elle ajouta: "Si on lui jetait a manger, a ce pauvre quin, pour
+qu'il ne meure pas comme ca?"
+
+Mme Lefevre approuva, toute joyeuse; et les voila reparties, avec un
+gros morceau de pain beurre.
+
+Elles le couperent par bouchees qu'elles lancaient l'une apres l'autre,
+parlant tour a tour a Pierrot. Et si tot que le chien avait acheve un
+morceau, il jappait pour reclamer le suivant.
+
+Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles
+ne faisaient plus qu'un voyage.
+
+ * * * * *
+
+Or, un matin, au moment de laisser tomber la premiere bouchee, elles
+entendirent tout a coup un aboiement formidable dans le puits. Ils
+etaient deux! On avait precipite un autre chien, un gros!
+
+Rose cria: "Pierrot!" Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit a jeter
+la nourriture; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une
+bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son
+compagnon, qui mangeait tout, etant le plus fort.
+
+Elles avaient beau specifier: "C'est pour toi, Pierrot!" Pierrot,
+evidemment, n'avait rien.
+
+Les deux femmes interdites, se regardaient; et Mme Lefevre prononca d'un
+ton aigre: "Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on
+jettera la-dedans. Il faut y renoncer".
+
+Et, suffoquee a l'idee de tous ces chiens vivant a ses depens, elle s'en
+alla, emportant meme ce qui restait du pain qu'elle se mit a manger en
+marchant.
+
+Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.
+
+
+
+
+
+
+
+MENUET
+
+_A Paul Bourget._
+
+
+Les grands malheurs ne m'attristent guere, dit Jean Bridelle, un vieux
+garcon qui passait pour sceptique. J'ai vu la guerre de bien pres:
+j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalites de la
+nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou
+d'indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au coeur, ce
+frisson qui vous passe dans le dos a la vue de certaines petites choses
+navrantes.
+
+La plus violente douleur qu'on puisse eprouver, certes, est la perte
+d'un enfant pour une mere, et la perte de la mere pour un homme. Cela
+est violent, terrible, cela bouleverse et dechire; mais on guerit de ces
+catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines
+rencontres, certaines choses entr'apercues, devinees, certains chagrins
+secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde
+douloureux de pensees, qui entr'ouvrent devant nous brusquement la porte
+mysterieuse des souffrances morales, compliquees, incurables, d'autant
+plus profondes qu'elles semblent benignes, d'autant plus cuisantes
+qu'elles semblent presque insaisissables, d'autant plus tenaces qu'elles
+semblent factices, nous laissent a l'ame comme une trainee de tristesse,
+un gout d'amertume, une sensation de desenchantement dont nous sommes
+longtemps a nous debarrasser.
+
+J'ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d'autres
+n'eussent point remarquees assurement, et qui sont entrees en moi comme
+de longues et minces piqures inguerissables.
+
+Vous ne comprendriez peut-etre pas l'emotion qui m'est restee de ces
+rapides impressions. Je ne vous en dirai qu'une. Elle est tres vieille,
+mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait
+les frais de mon attendrissement.
+
+J'ai cinquante ans. J'etais jeune alors et j'etudiais le droit. Un peu
+triste, un peu reveur, impregne d'une philosophie melancolique, je
+n'aimais guere les cafes bruyants, les camarades braillards, ni les
+filles stupides. Je me levais tot; et une de mes plus cheres voluptes
+etait de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pepiniere
+du Luxembourg.
+
+Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette pepiniere? C'etait comme
+un jardin oublie de l'autre siecle, un jardin joli comme un doux
+sourire de vieille. Des haies touffues separaient les allees etroites et
+regulieres, allees calmes entre deux murs de feuillage tailles avec
+methode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relache ces
+cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des
+parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres ranges comme des
+collegiens en promenade, des societes de rosiers magnifiques ou des
+regiments d'arbres a fruits.
+
+Tout un coin de ce ravissant bosquet etait habite par les abeilles.
+Leurs maisons de paille, savamment espacees sur les planches, ouvraient
+au soleil leurs portes grandes comme l'entree d'un de a coudre; et on
+rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et
+dorees, vraies maitresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de
+ces tranquilles allees en corridors.
+
+Je venais la presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc et je
+lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour rever,
+pour ecouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces
+charmilles a la mode ancienne.
+
+Mais je m'apercus bientot que je n'etais pas seul a frequenter ce lieu
+des l'ouverture des barrieres, et je rencontrais parfois, nez a nez, au
+coin d'un massif, un etrange petit vieillard.
+
+Il portait des souliers a boucles d'argent, une culotte a pont, une
+redingote tabac d'Espagne, une dentelle en guise de cravate et un
+invraisemblable chapeau gris a grands bords et a grands poils, qui
+faisait penser au deluge.
+
+Il etait maigre, fort maigre, anguleux, grimacant et souriant. Ses yeux
+vifs palpitaient, s'agitaient sous un mouvement continu des paupieres;
+et il avait toujours a la main une superbe canne a pommeau d'or qui
+devait etre pour lui quelque souvenir magnifique.
+
+Ce bonhomme m'etonna d'abord, puis m'interessa outre mesure. Et je le
+guettais a travers les murs de feuilles, je le suivais de loin,
+m'arretant au detour des bosquets pour n'etre point vu.
+
+Et voila qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit a faire
+des mouvements singuliers: quelques petits bonds d'abord, puis une
+reverence; puis il battit, de sa jambe grele, un entrechat encore
+alerte, puis il commenca a pivoter galamment, sautillant, se tremoussant
+d'une facon drole, souriant comme devant un public, faisant des graces,
+arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette,
+adressant dans le vide de legers saluts attendrissants et ridicules. Il
+dansait!
+
+Je demeurais petrifie d'etonnement, me demandant lequel des deux etait
+fou, lui, ou moi.
+
+Mais il s'arreta soudain, s'avanca comme font les acteurs sur la scene,
+puis s'inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de
+comedienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux rangees d'arbres
+tailles.
+
+Et il reprit avec gravite sa promenade.
+
+ * * * * *
+
+A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue; et, chaque matin, il
+recommencait son exercice invraisemblable.
+
+Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et, l'ayant salue,
+je lui dis:
+
+--Il fait bien bon aujourd'hui, monsieur.
+
+Il s'inclina.
+
+--Oui, monsieur, c'est un vrai temps de jadis.
+
+Huit jours apres, nous etions amis, et je connus son histoire. Il avait
+ete maitre de danse a l'Opera, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne
+etait un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de
+danse, il ne s'arretait plus de bavarder.
+
+Or, voila qu'un jour il me confia:
+
+--J'ai epouse la Castris, monsieur. Je vous presenterai si vous voulez,
+mais elle ne vient ici que sur le tantot. Ce jardin, voyez-vous, c'est
+notre plaisir et notre vie. C'est tout ce qui nous reste d'autrefois. Il
+nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l'avions
+point. Cela est vieux et distingue, n'est-ce pas? Je crois y respirer un
+air qui n'a point change depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y
+passons toutes nos apres-midi. Mais, moi, j'y viens des le matin, car je
+me leve de bonne heure.
+
+ * * * * *
+
+Des que j'eus fini de dejeuner, je retournai au Luxembourg, et bientot
+j'apercus mon ami qui donnait le bras avec ceremonie a une toute vieille
+petite femme vetue de noir, et a qui je fus presente. C'etait la
+Castris, la grande danseuse aimee des princes, aimee du roi, aimee de
+tout ce siecle galant qui semble avoir laisse dans le monde une odeur
+d'amour.
+
+Nous nous assimes sur un banc de pierre. C'etait au mois de mai. Un
+parfum de fleurs voltigeait dans les allees proprettes; un bon soleil
+glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de
+lumiere. La robe noire de la Castris semblait toute mouillee de clarte.
+
+Le jardin etait vide. On entendait au loin rouler des fiacres.
+
+--Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c'etait que le
+menuet?
+
+Il tressaillit.
+
+--Le menuet, monsieur, c'est la reine des danses, et la danse des
+Reines, entendez-vous? Depuis qu'il n'y a plus de Rois, il n'y a plus de
+menuet.
+
+Et il commenca, en style pompeux, un long eloge dithyrambique auquel je
+ne compris rien. Je voulus me faire decrire les pas, tous les
+mouvements, les poses. Il s'embrouillait, s'exasperant de son
+impuissance, nerveux et desole.
+
+Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse
+et grave:
+
+--Elise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que nous
+montrions a monsieur ce que c'etait?
+
+Elle tourna ses yeux inquiets de tous les cotes, puis se leva sans dire
+un mot et vint se placer en face de lui.
+
+Alors je vis une chose inoubliable.
+
+Ils allaient et venaient avec des simagrees enfantines, se souriaient,
+se balancaient, s'inclinaient, sautillaient pareils a deux vieilles
+poupees qu'aurait fait danser une mecanique ancienne, un peu brisee,
+construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la maniere de son
+temps.
+
+Et je les regardais, le coeur trouble de sensations extraordinaires,
+l'ame emue d'une indicible melancolie. Il me semblait voir une
+apparition lamentable et comique, l'ombre demodee d'un siecle. J'avais
+envie de rire et besoin de pleurer.
+
+Tout a coup ils s'arreterent, ils avaient termine les figures de la
+danse. Pendant quelques secondes ils resterent debout l'un devant
+l'autre, grimacant d'une facon surprenante; puis ils s'embrasserent en
+sanglotant.
+
+ * * * * *
+
+Je partais, trois jours apres, pour la province. Je ne les ai point
+revus. Quand je revins a Paris, deux ans plus tard, on avait detruit la
+pepiniere. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d'autrefois avec ses
+chemins en labyrinthe, son odeur du passe et les detours gracieux des
+charmilles?
+
+Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exiles sans
+espoir? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les
+cypres d'un cimetiere, le long des sentiers bordes de tombes, au clair
+de lune?
+
+Leur souvenir me hante, m'obsede, me torture, demeure en moi comme une
+blessure. Pourquoi? Je n'en sais rien.
+
+Vous trouverez cela ridicule, sans doute?
+
+
+
+
+
+
+
+LA PEUR
+
+_A J. K. Huysmans._
+
+
+On remonta sur le pont apres diner. Devant nous la Mediterranee n'avait
+pas un frisson sur toute sa surface, qu'une grande lune calme moirait.
+Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemence
+d'etoiles, un gros serpent de fumee noire; et, derriere nous, l'eau
+toute blanche, agitee par le passage rapide du lourd batiment, battue
+par l'helice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartes
+qu'on eut dit de la lumiere de lune bouillonnant.
+
+Nous etions la, six ou huit, silencieux, admirant, l'oeil tourne vers
+l'Afrique lointaine ou nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare
+au milieu de nous, reprit soudain la conversation du diner.
+
+--Oui, j'ai eu peur ce jour-la. Mon navire est reste six heures avec ce
+rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons ete
+recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous apercut.
+
+Alors un grand homme a figure brulee, a l'aspect grave, un de ces hommes
+qu'on sent avoir traverse de longs pays inconnus, au milieu de dangers
+incessants, et dont l'oeil tranquille semble garder, dans sa profondeur,
+quelque chose des paysages etranges qu'il a vus; un de ces hommes qu'on
+devine trempes dans le courage, parla pour la premiere fois:
+
+--Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n'en crois rien.
+Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous avez
+eprouvee. Un homme energique n'a jamais peur en face du danger pressant.
+Il est emu, agite, anxieux; mais, la peur, c'est autre chose.
+
+Le commandant reprit en riant:
+
+--Fichtre! je vous reponds bien que j'ai eu peur, moi.
+
+Alors l'homme au teint bronze prononca d'une voix lente:
+
+--Permettez-moi de m'expliquer! La peur (et les hommes les plus hardis
+peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une sensation
+atroce, comme une decomposition de l'ame, un spasme affreux de la pensee
+et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse. Mais
+cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la
+mort inevitable, ni devant toutes les formes connues du peril: cela a
+lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences
+mysterieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque
+chose comme une reminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. Un
+homme qui croit aux revenants, et qui s'imagine apercevoir un spectre
+dans la nuit, doit eprouver la peur en toute son epouvantable horreur.
+
+Moi, j'ai devine la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai
+ressentie l'hiver dernier, par une nuit de decembre.
+
+Et, pourtant, j'ai traverse bien des hasards, bien des aventures qui
+semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai ete laisse pour
+mort par des voleurs. J'ai ete condamne, comme insurge, a etre pendu en
+Amerique, et jete a la mer du pont d'un batiment sur les cotes de Chine.
+Chaque fois je me suis cru perdu, j'en ai pris immediatement mon parti,
+sans attendrissement et meme sans regrets.
+
+Mais la peur, ce n'est pas cela.
+
+Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le
+soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs.
+Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est resigne tout de
+suite; les nuits sont claires et vides de legendes, les ames aussi vides
+des inquietudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids.
+En Orient, on peut connaitre la panique, on ignore la peur.
+
+Eh bien! voici ce qui m'est arrive sur cette terre d'Afrique:
+
+Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est la un des plus
+etranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des
+interminables plages de l'Ocean. Eh bien! figurez-vous l'Ocean lui-meme
+devenu sable au milieu d'un ouragan; imaginez une tempete silencieuse de
+vagues immobiles en poussiere jaune. Elles sont hautes comme des
+montagnes, ces vagues inegales, differentes, soulevees tout a fait comme
+des flots dechaines, mais plus grandes encore, et striees comme de la
+moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le devorant
+soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces
+lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse,
+sans repos et sans ombre. Les chevaux ralent, enfoncent jusqu'aux
+genoux, et glissent en devalant l'autre versant des surprenantes
+collines.
+
+Nous etions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec
+leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accables de chaleur, de
+fatigue, et desseches de soif comme ce desert ardent. Soudain un de ces
+hommes poussa une sorte de cri; tous s'arreterent; et nous demeurames
+immobiles, surpris par un inexplicable phenomene connu des voyageurs en
+ces contrees perdues.
+
+Quelque part, pres de nous, dans une direction indeterminee, un tambour
+battait, le mysterieux tambour des dunes; il battait distinctement,
+tantot plus vibrant, tantot affaibli, arretant, puis reprenant son
+roulement fantastique.
+
+Les Arabes, epouvantes, se regardaient; et l'un dit, en sa langue: "La
+mort est sur nous." Et voila que tout a coup mon compagnon, mon ami,
+presque mon frere, tomba de cheval, la tete en avant, foudroye par une
+insolation.
+
+Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de le sauver,
+toujours ce tambour insaisissable m'emplissait l'oreille de son bruit
+monotone, intermittent et incomprehensible; et je sentais se glisser
+dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce
+cadavre aime, dans ce trou incendie par le soleil entre quatre monts de
+sable, tandis que l'echo inconnu nous jetait, a deux cents lieues de
+tout village francais, le battement rapide du tambour.
+
+Ce jour-la, je compris ce que c'etait que d'avoir peur; je l'ai su
+mieux encore une autre fois...
+
+Le commandant interrompit le conteur:
+
+--Pardon, monsieur, mais ce tambour? Qu'etait-ce?
+
+Le voyageur repondit:
+
+--Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent
+par ce bruit singulier, l'attribuent generalement a l'echo grossi,
+multiplie, demesurement enfle par les valonnements des dunes, d'une
+grele de grains de sable emportes dans le vent et heurtant une touffe
+d'herbes seches; car on a toujours remarque que le phenomene se produit
+dans le voisinage de petites plantes brulees par le soleil, et dures
+comme du parchemin.
+
+Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son. Voila tout.
+Mais je n'appris cela que plus tard.
+
+J'arrive a ma seconde emotion.
+
+C'etait l'hiver dernier, dans une foret du nord-est de la France. La
+nuit vint deux heures plus tot, tant le ciel etait sombre. J'avais pour
+guide un paysan qui marchait a mon cote, par un tout petit chemin, sous
+une voute de sapins dont le vent dechaine tirait des hurlements. Entre
+les cimes, je voyais courir des nuages en deroute, des nuages eperdus
+qui semblaient fuir devant une epouvante. Parfois, sous une immense
+rafale, toute la foret s'inclinait dans le meme sens avec un gemissement
+de souffrance; et le froid m'envahissait, malgre mon pas rapide et mon
+lourd vetement.
+
+Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison
+n'etait plus eloignee de nous. J'allais la pour chasser.
+
+Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait: "Triste temps!" Puis
+il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le pere avait tue un
+braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait
+sombre, comme hante d'un souvenir. Ses deux fils, maries, vivaient avec
+lui.
+
+Les tenebres etaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour
+de moi, et toute la branchure des arbres entrechoques emplissait la nuit
+d'une rumeur incessante. Enfin, j'apercus une lumiere, et bientot mon
+compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous repondirent.
+Puis, une voix d'homme, une voix etranglee, demanda: "Qui va la?" Mon
+guide se nomma. Nous entrames. Ce fut un inoubliable tableau.
+
+Un vieux homme a cheveux blancs, a l'oeil fou, le fusil charge dans la
+main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux
+grands gaillards, armes de haches, gardaient la porte. Je distinguai
+dans les coins sombres deux femmes a genoux, le visage cache contre le
+mur.
+
+On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de
+preparer ma chambre; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me
+dit brusquement:
+
+--Voyez-vous, monsieur, j'ai tue un homme, voila deux ans cette nuit.
+L'autre annee, il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir.
+
+Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire:
+
+--Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.
+
+Je le rassurai comme je pus, heureux d'etre venu justement ce soir-la,
+et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai
+des histoires, et je parvins a calmer a peu pres tout le monde.
+
+Pres du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces
+chiens qui ressemblent a des gens qu'on connait, dormait le nez dans ses
+pattes.
+
+Au dehors, la tempete acharnee battait la petite maison, et, par un
+etroit carreau, une sorte de judas place pres de la porte, je voyais
+soudain tout un fouillis d'arbres bouscules par le vent a la lueur de
+grands eclairs.
+
+Malgre mes efforts, je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces
+gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles
+ecoutaient au loin. Las d'assister a ces craintes imbeciles, j'allais
+demander a me coucher, quand le vieux garde tout a coup fit un bond de
+sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en begayant d'une voix egaree:
+"Le voila! le voila! Je l'entends!" Les deux femmes retomberent a genoux
+dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent leurs
+haches. J'allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi
+s'eveilla brusquement et, levant sa tete, tendant le cou, regardant vers
+le feu de son oeil presque eteint, il poussa un de ces lugubres
+hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la
+campagne. Tous les yeux se porterent sur lui, il restait maintenant
+immobile, dresse sur ses pattes comme hante d'une vision, et il se remit
+a hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'affreux sans
+doute, car tout son poil se herissait. Le garde, livide, cria: "Il le
+sent! il le sent! il etait la quand je l'ai tue." Et les femmes egarees
+se mirent, toutes les deux, a hurler avec le chien.
+
+Malgre moi, un grand frisson me courut entre les epaules. Cette vision
+de l'animal dans ce lieu, a cette heure, au milieu de ces gens eperdus,
+etait effrayante a voir.
+
+Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme
+dans l'angoisse d'un reve; et la peur, l'epouvantable peur entrait en
+moi; la peur de quoi? Le sais-je? C'etait la peur, voila tout.
+
+Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un evenement
+affreux, l'oreille tendue, le coeur battant, bouleverses au moindre
+bruit. Et le chien se mit a tourner autour de la piece, en sentant les
+murs et gemissant toujours. Cette bete nous rendait fous! Alors, le
+paysan qui m'avait amene, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme
+de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour,
+jeta l'animal dehors.
+
+Il se tut aussitot; et nous restames plonges dans un silence plus
+terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eumes une sorte de
+sursaut: un etre glissait contre le mur du dehors vers la foret; puis il
+passa contre la porte, qu'il sembla tater, d'une main hesitante; puis on
+n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des
+insenses; puis il revint, frolant toujours la muraille; et il gratta
+legerement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain une tete
+apparut contre la vitre du judas, une tete blanche, avec des yeux
+lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son
+indistinct, un murmure plaintif.
+
+Alors un bruit formidable eclata dans la cuisine. Le vieux garde avait
+tire. Et aussitot les fils se precipiterent, boucherent le judas en
+dressant la grande table qu'ils assujettirent avec le buffet.
+
+Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point,
+j'eus une telle angoisse du coeur, de l'ame et du corps, que je me
+sentis defaillir, pret a mourir de peur.
+
+Nous restames la jusqu'a l'aurore, incapables de bouger, de dire un mot,
+crispes dans un affolement indicible.
+
+On n'osa debarricader la sortie qu'en apercevant, par la fente d'un
+auvent, un mince rayon de jour.
+
+Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brisee
+d'une balle.
+
+Il etait sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.
+
+L'homme au visage brun se tut; puis il ajouta:
+
+--Cette nuit-la pourtant, je ne courus aucun danger; mais j'aimerais
+mieux recommencer toutes les heures ou j'ai affronte les plus terribles
+perils, que la seule minute du coup de fusil sur la tete barbue du
+judas.
+
+
+
+
+
+
+
+FARCE NORMANDE
+
+_A A. de Joinville._
+
+
+La procession se deroulait dans le chemin creux ombrage par les grands
+arbres pousses sur les talus des fermes. Les jeunes maries venaient
+d'abord, puis les parents, puis les invites, puis les pauvres du pays,
+et les gamins qui tournaient autour du defile, comme des mouches,
+passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir.
+
+Le marie etait un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays.
+C'etait, avant tout, un chasseur frenetique qui perdait le bon sens a
+satisfaire cette passion, et depensait de l'argent gros comme lui pour
+ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils.
+
+La mariee, Rosalie Roussel, avait ete fort courtisee par tous les partis
+des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien dotee;
+mais elle avait choisi Patu, peut-etre parce qu'il lui plaisait mieux
+que les autres, mais plutot encore, en Normande reflechie, parce qu'il
+avait plus d'ecus.
+
+Lorsqu'ils tournerent la grande barriere de la ferme maritale, quarante
+coups de fusil eclaterent sans qu'on vit les tireurs caches dans les
+fosses. A ce bruit, une grosse gaiete saisit les hommes qui gigottaient
+lourdement en leurs habits de fete; et Patu, quittant sa femme, sauta
+sur un valet qu'il apercevait derriere un arbre, empoigna son arme, et
+lacha lui-meme un coup de feu en gambadant comme un poulain.
+
+Puis on se remit en route sous les pommiers deja lourds de fruits, a
+travers l'herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs gros
+yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu vers la
+noce.
+
+Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, les
+riches, etaient coiffes de hauts chapeaux de soie luisants, qui
+semblaient depayses en ce lieu; les autres portaient d'anciens
+couvre-chefs a poils longs, qu'on aurait dits en peau de taupe; les plus
+humbles etaient couronnes de casquettes.
+
+Toutes les femmes avaient des chales laches dans le dos, et dont elles
+tenaient les bouts sur leurs bras avec ceremonie. Ils etaient rouges,
+bigarres, flamboyants, ces chales; et leur eclat semblait etonner les
+poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les
+pigeons sur les toits de chaume.
+
+Tout le vert de la campagne, le vert de l'herbe et des arbres, semblait
+exaspere au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi
+voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi.
+
+La grande ferme paraissait attendre la-bas, au bout de la voute des
+pommiers. Une sorte de fumee sortait de la porte et des fenetres
+ouvertes, et une odeur epaisse de mangeaille s'exhalait du vaste
+batiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-memes.
+
+Comme un serpent, la suite des invites s'allongeait a travers la cour.
+Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chaine,
+s'eparpillaient, tandis que la-bas il en entrait toujours par la
+barriere ouverte. Les fosses maintenant etaient garnis de gamins et de
+pauvres curieux; et les coups de fusil ne cessaient pas, eclatant de
+tous les cotes a la fois, melant a l'air une buee de poudre et cette
+odeur qui grise comme de l'absinthe.
+
+Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire
+tomber la poussiere, denouaient les oriflammes qui servaient de rubans a
+leurs chapeaux, defaisaient leurs chales et les posaient sur leurs bras,
+puis entraient dans la maison pour se debarrasser definitivement de ces
+ornements.
+
+La table etait mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent
+personnes.
+
+On s'assit a deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes
+deboutonnes, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme
+des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et dore, dans les
+grands verres, a cote du vin colore, du vin sombre, couleur de sang.
+
+Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre
+d'eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les
+tetes.
+
+De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait
+jusqu'aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim
+nouvelle aux dents.
+
+Les fermieres, ecarlates, oppressees, les corsages tendus comme des
+ballons, coupees en deux par le corset, gonflees du haut et du bas,
+restaient a table par pudeur. Mais une d'elles, plus genee, etant
+sortie, toutes alors se leverent a la suite. Elles revenaient plus
+joyeuses, pretes a rire. Et les lourdes plaisanteries commencerent.
+
+C'etaient des bordees d'obscenites lachees a travers la table, et toutes
+sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vide. Depuis cent
+ans, les memes grivoiseries servaient aux memes occasions, et, bien que
+chacun les connut, elles portaient encore, faisaient partir en un rire
+retentissant les deux enfilees de convives.
+
+Un vieux a cheveux gris appelait: "Les voyageurs pour Mezidon en
+voiture". Et c'etaient des hurlements de gaiete.
+
+Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, preparaient des
+farces aux maries, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils
+trepignaient en chuchotant.
+
+L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria:
+
+--C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune
+qu'y a!... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune-la qu'tu guetteras, toi?
+
+Le marie, brusquement, se tourna:
+
+--Qu'i z'y viennent, les braconniers!
+
+Mais l'autre se mit a rire:
+
+--Ah! i peuvent y venir; tu quitteras pas ta besogne pour ca!
+
+Toute la tablee fut secouee par la joie. Le sol en trembla, les verres
+vibrerent.
+
+Mais le marie, a l'idee qu'on pouvait profiter de sa noce pour
+braconner chez lui, devint furieux:
+
+--J'te dis qu'ca: qu'i z'y viennent!
+
+Alors ce fut une pluie de polissonneries a double sens qui faisaient un
+peu rougir la mariee, toute fremissante d'attente.
+
+Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se coucher;
+et les jeunes epoux entrerent en leur chambre, situee au
+rez-de-chaussee, comme toutes les chambres de ferme; et, comme il y
+faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenetre et fermerent l'auvent.
+Une petite lampe de mauvais gout, cadeau du pere de la femme, brulait
+sur la commode; et le lit etait pret a recevoir le couple nouveau, qui
+ne mettait point a son premier embrassement tout le ceremonial des
+bourgeois dans les villes.
+
+Deja la jeune femme avait enleve sa coiffure et sa robe, et elle
+demeurait en jupon, delacant ses bottines, tandis que Jean achevait un
+cigare, en regardant de coin sa compagne.
+
+Il la guettait d'un oeil luisant, plus sensuel que tendre; car il la
+desirait plutot qu'il ne l'aimait; et, soudain, d'un mouvement brusque,
+comme un homme qui va se mettre a l'ouvrage, il enleva son habit.
+
+Elle avait defait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas,
+puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance: "Va te cacher la-bas,
+derriere les rideaux, que j' me mette au lit".
+
+Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se
+dissimula, sauf la tete. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et ils
+jouaient d'une facon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans
+gene.
+
+Pour finir il ceda; alors, en une seconde, elle denoua son dernier
+jupon, qui glissa le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds et
+s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous la
+chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts
+chanterent sous son poids.
+
+Aussitot il arriva, dechausse lui-meme, en pantalon, et il se courbait
+vers sa femme, cherchant ses levres qu'elle cachait dans l'oreiller,
+quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des
+Rapees, lui sembla-t-il.
+
+Il se redressa inquiet, le coeur crispe, et, courant a la fenetre, il
+decrocha l'auvent.
+
+La pleine lune baignait la cour d'une lumiere jaune. L'ombre des
+pommiers faisait des taches sombres a leur pied; et, au loin, la
+campagne, couverte de moissons mures, luisait.
+
+Comme Jean s'etait penche au dehors, epiant toutes les rumeurs de la
+nuit, deux bras nus vinrent se nouer sous son cou, et sa femme, le
+tirant en arriere, murmura: "Laisse donc, qu'est-ce que ca fait,
+viens-t'en."
+
+Il se retourna, la saisit, l'etreignit, la palpant sous la toile legere;
+et, l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur couche.
+
+Au moment ou il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une
+nouvelle detonation, plus proche celle-la, retentit.
+
+Alors Jean, secoue d'une colere tumultueuse, jura: "Non de D...! ils
+croient que je ne sortirai pas a cause de toi?... Attends, attends!" Il
+se chaussa, decrocha son fusil toujours pendu a portee de sa main, et,
+comme sa femme se trainait a ses genoux et le suppliait, eperdue, il se
+degagea vivement, courut a la fenetre et sauta dans la cour.
+
+Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra
+pas. Alors elle perdit la tete, appela, raconta la fureur de Jean et sa
+course apres les braconniers.
+
+Aussitot les valets, les charretiers, les gars partirent a la recherche
+du maitre.
+
+On le retrouva a deux lieues de la ferme, ficele des pieds a la tete, a
+moitie mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte a l'envers, avec
+trois lievres trepasses autour du cou et une pancarte sur la poitrine:
+
+"Qui va a la chasse, perd sa place."
+
+Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'epousailles, il ajoutait:
+"Oh! pour une farce! c'etait une bonne farce. Ils m'ont pris dans un
+collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont cache la tete dans un
+sac. Mais si je les tate un jour, gare a eux!"
+
+ * * * * *
+
+Et voila comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand.
+
+
+
+
+
+
+LES SABOTS
+
+_A Leon Fontaine._
+
+
+Le vieux cure bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des
+bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommades des
+paysans. Les grands paniers des fermieres venues de loin pour la messe
+etaient poses a terre a cote d'elles; et la lourde chaleur d'un jour de
+juillet degageait de tout le monde une odeur de betail, un fumet de
+troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et
+aussi les meuglements des vaches couchees dans un champ voisin. Parfois
+un souffle d'air charge d'aromes des champs s'engouffrait sous le
+portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures,
+il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout
+des cierges... "Comme le desire le bon Dieu. Ainsi soit-il!" prononcait
+le pretre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque
+semaine, a recommander a ses ouailles les petites affaires intimes de la
+commune. C'etait un vieux homme a cheveux blancs qui administrait la
+paroisse depuis bientot quarante ans, et le prone lui servait pour
+communiquer familierement avec tout son monde.
+
+Il reprit: "Je recommande a vos prieres Desire Vallin, qu'est bien
+malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches."
+
+Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier poses dans un
+breviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: "Il ne faut pas que
+les garcons et les filles viennent comme ca, le soir, dans le cimetiere,
+ou bien je previendrai le garde champetre.--M. Cesaire Omont voudrait
+bien trouver une jeune fille honnete comme servante." Il reflechit
+encore quelques secondes, puis ajouta: "C'est tout, mes freres, c'est la
+grace que je vous souhaite au nom du Pere, et du Fils, et du
+Saint-Esprit."
+
+Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.
+
+ * * * * *
+
+Quand les Malandain furent rentres dans leur chaumiere, la derniere du
+hameau de la Sabliere, sur la route de Fourville, le pere, un vieux
+petit paysan sec et ride, s'assit devant la table, pendant que sa femme
+decrochait la marmite et que sa fille Adelaide prenait dans le buffet
+les verres et les assiettes, et il dit: "Ca s'rait p'tetre bon, c'te
+place chez maitr' Omont, vu que le v'la veuf, que sa bru l'aime pas,
+qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p'tetre ben d'y envoyer
+Adelaide."
+
+La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle,
+et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une
+odeur de choux, elle reflechit.
+
+L'homme reprit: "Il a d'quoi, pour sur. Mais qu'il faudrait etre
+degourdi et qu'Adelaide l'est pas un brin."
+
+La femme alors articula: "J'pourrions voir tout d'meme." Puis, se
+tournant vers sa fille, une gaillarde a l'air niais, aux cheveux jaunes,
+aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria:
+"T'entends, grande bete. T'iras chez mait' Omont t'proposer comme
+servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera."
+
+La fille se mit a rire sottement sans repondre. Puis tous trois
+commencerent a manger.
+
+Au bout de dix minutes, le pere reprit: "Ecoute un mot, la fille, et
+tache d'n' point te mettre en defaut sur ce que j'vas te dire..."
+
+Et il lui traca en termes lents et minutieux toute une regle de
+conduite, prevoyant les moindres details, la preparant a cette conquete
+d'un vieux veuf mal avec sa famille.
+
+La mere avait cesse de manger pour ecouter, et elle demeurait, la
+fourchette a la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour a
+tour, suivant cette instruction avec une attention concentree et muette.
+
+Adelaide restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.
+
+Des que le repas fut termine, la mere lui fit mettre son bonnet, et
+elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Cesaire Omont. Il
+habitait une sorte de petit pavillon de briques adosse aux batiments
+d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'etait retire du
+faire-valoir, pour vivre de ses rentes.
+
+Il avait environ cinquante-cinq ans; il etait gros, jovial et bourru
+comme un homme riche. Il riait et criait a faire tomber les murs, buvait
+du cidre et de l'eau-de-vie a pleins verres, et passait encore pour
+chaud, malgre son age.
+
+Il aimait a se promener dans les champs, les mains derriere le dos,
+enfoncant ses sabots de bois dans la terre grasse, considerant la levee
+du ble ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur a son aise, qui
+aime ca, mais qui ne se la foule plus.
+
+On disait de lui: "C'est un pere Bon-Temps, qui n'est pas bien leve tous
+les jours."
+
+Il recut les deux femmes, le ventre a table, achevant son cafe. Et, se
+renversant, il demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous desirez?
+
+La mere prit la parole:
+
+--C'est not' fille Adelaide que j'viens vous proposer pour servante, vu
+c'qu'a dit cu matin monsieur le cure."
+
+Maitre Omont considera la fille, puis, brusquement: "Quel age qu'elle a,
+c'te grande bique-la?"
+
+"--Vingt-un ans a la Saint-Michel, monsieur Omont."
+
+"--C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends
+d'main, pour faire ma soupe du matin."
+
+Et il congedia les deux femmes.
+
+Adelaide entra en fonctions le lendemain et se mit a travailler dur,
+sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.
+
+Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine,
+monsieur Omont la hela.
+
+"--Adelaide!"
+
+Elle accourut. "Me v'la, not' maitre."
+
+Des qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnees, l'oeil
+trouble, il declara: "Ecoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre
+nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne melerons
+point nos sabots.
+
+--Oui, not' maitre.
+
+--Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine; j'ai ma salle. A part ca,
+tout sera pour te comme pour me. C'est convenu?
+
+--Oui, not' maitre.
+
+--Allons, c'est bien, va a ton ouvrage.
+
+Et elle alla reprendre sa besogne.
+
+A midi elle servit le diner du maitre dans sa petite salle a papier
+peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prevenir M.
+Omont.
+
+"--C'est servi, not' maitre."
+
+Il entra, s'assit, regarda autour de lui, deplia sa serviette, hesita
+une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:
+
+"--Adelaide!"
+
+Elle arriva, effaree. Il cria comme s'il allait la massacrer. "Eh bien,
+nom de D... et te, ousqu'est ta place?"
+
+"--Mais... not' maitre..."
+
+Il hurlait: "J'aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett'
+la ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et
+ton verre."
+
+Epouvantee, elle apporta son couvert en balbutiant: "Me v'la, not'
+maitre."
+
+Et elle s'assit en face de lui.
+
+Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait des
+histoires qu'elle ecoutait les yeux baisses, sans oser prononcer un mot.
+
+De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre,
+des assiettes.
+
+En apportant le cafe, elle ne deposa qu'une tasse devant lui; alors,
+repris de colere, il grogna:
+
+--Eh bien, et pour te?
+
+--J'n'en prends point, not' maitre.
+
+--Pourquoi que tu n'en prends point?
+
+--Parce que je l'aime point.
+
+Alors il eclata de nouveau: "J'aime pas prend' mon cafe tout seul, nom
+de D... Si tu n'veux pas t'mett'a en prendre itou, tu vas foutre le
+camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que ca."
+
+Elle alla chercher une tasse, se rassit, gouta la noire liqueur, fit la
+grimace, mais, sous l'oeil furieux du maitre, avala jusqu'au bout. Puis
+il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le
+second du pousse-rincette, et le troisieme du coup-de-pied-au-cul.
+
+Et M. Omont la congedia. "Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une
+bonne fille."
+
+Il en fut de meme au diner. Puis elle dut faire sa partie de dominos;
+puis il l'envoya se mettre au lit.
+
+"--Va te coucher, je monterai tout a l'heure."
+
+Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa
+priere, se devetit et se glissa dans ses draps.
+
+Mais soudain elle bondit, effaree. Un cri furieux faisait trembler la
+maison.
+
+--Adelaide?
+
+Elle ouvrit sa porte et repondit de son grenier:
+
+"--Me v'la, not' maitre."
+
+--Ousque t'es?
+
+--Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maitre.
+
+Alors il vocifera: "Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas
+coucher tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre
+le camp, nom de D..."
+
+Alors, elle repondit d'en haut, eperdue, cherchant sa chandelle:
+
+"--Me v'la, not' maitre!"
+
+Et il entendit ses petits sabots decouverts battre le sapin de
+l'escalier; et, quand elle fut arrivee aux dernieres marches, il la
+prit par le bras, et des qu'elle eut laisse devant la porte ses etroites
+chaussures de bois a cote des grosses galoches du maitre, il la poussa
+dans sa chambre en grognant:
+
+"--Plus vite que ca, donc, nom de D...!"
+
+Et elle repetait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait:
+
+"--Me v'la, me v'la, not' maitre."
+
+ * * * * *
+
+Six mois apres, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son
+pere l'examina curieusement, puis demanda:
+
+--T'es-ti point grosse?
+
+Elle restait stupide, regardant son ventre, repetant: "Mais non, je n'
+crois point."
+
+Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:
+
+--Dis-me si vous n'avez point, queque soir, mele vos sabots?
+
+--Oui, je les ons meles l'premier soir et puis l'sautres.
+
+--Mais alors t'es pleine, grande futaille.
+
+Elle se mit a sangloter, balbutiant: "J'savais ti, me? J'savais ti, me?"
+
+Le pere Malandain la guettait, l'oeil eveille, la mine satisfaite. Il
+demanda:
+
+--Queque tu ne savais point?
+
+Elle prononca, a travers ses pleurs: "J'savais ti, me, que ca se faisait
+comme ca, d's'efants!"
+
+Sa mere rentrait. L'homme articula, sans colere: "La v'la grosse, a
+c't'heure."
+
+Mais la femme se facha, revoltee d'instinct, injuriant a pleine gueule
+sa fille en larmes, la traitant de "manante" et de "trainee".
+
+Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour aller
+causer de leurs affaires avec mait' Cesaire Omont, il declara:
+
+"All' est tout d' meme encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait
+point c'qu'all' faisait, c'te niente.
+
+Au prone du dimanche suivant, le vieux cure publiait les bans de M.
+Onufre-Cesaire Omont avec Celeste-Adelaide Malandain.
+
+
+
+
+
+
+LA REMPAILLEUSE
+
+_A Leon Hennique._
+
+
+C'etait a la fin du diner d'ouverture de chasse chez le marquis de
+Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le medecin du pays
+etaient assis autour de la grande table illuminee, couverte de fruits et
+de fleurs.
+
+On vint a parler d'amour, et une grande discussion s'eleva, l'eternelle
+discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une fois ou
+plusieurs fois. On cita des exemples de gens n'ayant jamais eu qu'un
+amour serieux; on cita aussi d'autres exemples de gens ayant aime
+souvent, avec violence. Les hommes, en general, pretendaient que la
+passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le meme etre,
+et le frapper a le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien
+que cette maniere de voir ne fut pas contestable, les femmes, dont
+l'opinion s'appuyait sur la poesie bien plus que sur l'observation,
+affirmaient que l'amour, l'amour vrai, le grand amour, ne pouvait tomber
+qu'une fois sur un mortel, qu'il etait semblable a la foudre, cet amour,
+et qu'un coeur touche par lui demeurait ensuite tellement vide, ravage,
+incendie, qu'aucun autre sentiment puissant, meme aucun reve, n'y
+pouvait germer de nouveau.
+
+Le marquis ayant aime beaucoup, combattait vivement cette croyance:
+
+--Je vous dis, moi, qu'on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses
+forces et toute son ame. Vous me citez des gens qui se sont tues par
+amour, comme preuve de l'impossibilite d'une seconde passion. Je vous
+repondrai que, s'ils n'avaient pas commis cette betise de se suicider,
+ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient gueris; et
+ils auraient recommence, et toujours, jusqu'a leur mort naturelle. Il en
+est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira--qui a aime aimera.
+C'est une affaire de temperament, cela.
+
+On prit pour arbitre le docteur, vieux medecin parisien retire aux
+champs, et on le pria de donner son avis.
+
+Justement il n'en avait pas:
+
+--Comme l'a dit le marquis, c'est une affaire de temperament; quant a
+moi, j'ai eu connaissance d'une passion qui dura cinquante-cinq ans,
+sans un jour de repit, et qui ne se termina que par la mort.
+
+La marquise battit des mains.
+
+--Est-ce beau cela! Et quel reve d'etre aime ainsi! Quel bonheur de
+vivre cinquante-cinq ans tout enveloppe de cette affection acharnee et
+penetrante! Comme il a du etre heureux, et benir la vie, celui qu'on
+adora de la sorte!
+
+Le medecin sourit:
+
+--En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l'etre
+aime fut un homme. Vous le connaissez, c'est M. Chouquet, le pharmacien
+du bourg. Quant a elle, la femme, vous l'avez connue aussi, c'est la
+vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au chateau. Mais
+je vais me faire mieux comprendre.
+
+L'enthousiasme des femmes etait tombe; et leur visage degoute disait:
+"Pouah!" comme si l'amour n'eut du frapper que des etres fins et
+distingues, seuls dignes de l'interet des gens comme il faut.
+
+ * * * * *
+
+Le medecin reprit:
+
+--J'ai ete appele, il y a trois mois, aupres de cette vieille femme, a
+son lit de mort. Elle etait arrivee la veille, dans la voiture qui lui
+servait de maison, trainee par la rosse que vous avez vue, et
+accompagnee de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens.
+Le cure etait deja la. Elle nous fit ses executeurs testamentaires, et,
+pour nous devoiler le sens de ses volontes dernieres, elle nous raconta
+toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant.
+
+Son pere etait rempailleur et sa mere rempailleuse. Elle n'a jamais eu
+de logis plante en terre.
+
+Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On
+s'arretait a l'entree des villages, le long des fosses; on detelait la
+voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses pattes;
+et la petite se roulait dans l'herbe pendant que le pere et la mere
+rafistolaient, a l'ombre des ormes du chemin, tous les vieux sieges de
+la commune. On ne parlait guere, dans cette demeure ambulante. Apres les
+quelques mots necessaires pour decider qui ferait le tour des maisons en
+poussant le cri bien connu: "Remmm-pailleur de chaises!" on se mettait a
+tortiller la paille, face a face ou cote a cote. Quand l'enfant allait
+trop loin ou tentait d'entrer en relations avec quelque galopin du
+village, la voix colere du pere la rappelait: "Veux-tu bien revenir ici,
+crapule!" C'etaient les seuls mots de tendresse qu'elle entendait.
+
+Quand elle devint plus grande, on l'envoya faire la recolte des fonds de
+siege avaries. Alors elle ebaucha quelques connaissances de place en
+place avec les gamins; mais c'etaient alors les parents de ses nouveaux
+amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: "Veux-tu bien venir ici,
+polisson! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds!..."
+
+Souvent les petits gars lui jetaient des pierres.
+
+Des dames lui ayant donne quelques sous, elle les garda soigneusement.
+
+ * * * * *
+
+Un jour--elle avait alors onze ans--comme elle passait par ce pays, elle
+rencontra derriere le cimetiere le petit Chouquet qui pleurait parce
+qu'un camarade lui avait vole deux liards. Ces larmes d'un petit
+bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait dans sa frele caboche
+de desheritee, etre toujours contents et joyeux, la bouleverserent. Elle
+s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle versa
+entre ses mains toutes ses economies, sept sous, qu'il prit
+naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle eut
+l'audace de l'embrasser. Comme il considerait attentivement sa monnaie,
+il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussee ni battue, elle
+recommenca; elle l'embrassa a pleins bras, a plein coeur. Puis elle se
+sauva.
+
+Que se passa-t-il dans cette miserable tete? S'est-elle attachee a ce
+mioche parce qu'elle lui avait sacrifie sa fortune de vagabonde, ou
+parce qu'elle lui avait donne son premier baiser tendre? Le mystere est
+le meme pour les petits que pour les grands.
+
+Pendant des mois, elle reva de ce coin de cimetiere et de ce gamin. Dans
+l'esperance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un sou
+par-ci, un sou par-la, sur un rempaillage, ou sur les provisions qu'elle
+allait acheter.
+
+Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle ne
+put qu'apercevoir le petit pharmacien, bien propre, derriere les
+carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un tenia.
+
+Elle ne l'en aima que davantage, seduite, emue, extasiee par cette
+gloire de l'eau coloree, cette apotheose des cristaux luisants.
+
+Elle garda en elle son souvenir ineffacable, et, quand elle le
+rencontra, l'an suivant, derriere l'ecole, jouant aux billes avec ses
+camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le baisa
+avec tant de violence qu'il se mit a hurler de peur. Alors, pour
+l'apaiser, elle lui donna son argent: trois francs vingt, un vrai
+tresor, qu'il regardait avec des yeux agrandis.
+
+Il le prit et se laissa caresser tant qu'elle voulut.
+
+Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses
+reserves, qu'il empochait avec conscience en echange de baisers
+consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois
+douze sous (elle en pleura de peine et d'humiliation, mais l'annee avait
+ete mauvaise) et la derniere fois, cinq francs, une grosse piece ronde,
+qui le fit rire d'un rire content.
+
+Elle ne pensait plus qu'a lui; et il attendait son retour avec une
+certaine impatience, courait au-devant d'elle en la voyant, ce qui
+faisait bondir le coeur de la fillette.
+
+Puis il disparut. On l'avait mis au college. Elle le sut en interrogeant
+habilement. Alors elle usa d'une diplomatie infinie pour changer
+l'itineraire de ses parents et les faire passer par ici au moment des
+vacances. Elle y reussit, mais apres un an de ruses. Elle etait donc
+restee deux ans sans le revoir; et elle le reconnut a peine, tant il
+etait change, grandi, embelli, imposant dans sa tunique a boutons d'or.
+Il feignit de ne pas la voir et passa fierement pres d'elle.
+
+Elle en pleura pendant deux jours; et depuis lors elle souffrit sans
+fin.
+
+Tous les ans elle revenait; passait devant lui sans oser le saluer et
+sans qu'il daignat meme tourner les yeux vers elle. Elle l'aimait
+eperdument. Elle me dit: "C'est le seul homme que j'aie vu sur la terre,
+monsieur le medecin; je ne sais pas si les autres existaient seulement."
+
+Ses parents moururent. Elle continua leur metier, mais elle prit deux
+chiens au lieu d'un, deux terribles chiens qu'on n'aurait pas ose
+braver.
+
+Un jour, en rentrant dans ce village ou son coeur etait reste, elle
+apercut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de
+son bien-aime. C'etait sa femme. Il etait marie.
+
+Le soir meme, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la
+Mairie. Un ivrogne attarde la repecha, et la porta a la pharmacie. Le
+fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans
+paraitre la reconnaitre, la deshabilla, la frictionna, puis il lui dit
+d'une voix dure: "Mais vous etes folle! Il ne faut pas etre bete comme
+ca!
+
+Cela suffit pour la guerir. Il lui avait parle! Elle etait heureuse
+pour longtemps.
+
+Il ne voulut rien recevoir en remuneration de ses soins, bien qu'elle
+insistat vivement pour le payer.
+
+Et toute sa vie s'ecoula ainsi. Elle rempaillait en songeant a Chouquet.
+Tous les ans, elle l'apercevait derriere ses vitraux. Elle prit
+l'habitude d'acheter chez lui des provisions de menus medicaments. De la
+sorte elle le voyait de pres, et lui parlait, et lui donnait encore de
+l'argent.
+
+Comme je vous l'ai dit en commencant, elle est morte ce printemps. Apres
+m'avoir raconte toute cette triste histoire, elle me pria de remettre a
+celui qu'elle avait si patiemment aime toutes les economies de son
+existence, car elle n'avait travaille que pour lui, disait-elle, jeunant
+meme pour mettre de cote, et etre sure qu'il penserait a elle, au moins
+une fois, quand elle serait morte.
+
+Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai
+a M. le cure les vingt-sept francs pour l'enterrement, et j'emportai le
+reste quand elle eut rendu le dernier soupir.
+
+Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de
+dejeuner, en face l'un de l'autre, gros et rouges, fleurant les produits
+pharmaceutiques, importants et satisfaits.
+
+On me fit asseoir; on m'offrit un kirsch, que j'acceptai; et je
+commencai mon discours d'une voix emue, persuade qu'ils allaient
+pleurer.
+
+Des qu'il eut compris qu'il avait ete aime de cette vagabonde, de cette
+rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d'indignation, comme si
+elle lui avait vole sa reputation, l'estime des honnetes gens, son
+honneur intime, quelque chose de delicat qui lui etait plus cher que la
+vie.
+
+Sa femme, aussi exasperee que lui, repetait: "Cette gueuse! cette
+gueuse! cette gueuse!..." Sans pouvoir trouver autre chose.
+
+Il s'etait leve; il marchait a grands pas derriere la table, le bonnet
+grec chavire sur une oreille. Il balbutiait: "Comprend-on ca, docteur?
+Voila de ces choses horribles pour un homme! Que faire? Oh! si je
+l'avais su de son vivant, je l'aurais fait arreter par la gendarmerie et
+flanquer en prison. Et elle n'en serait pas sortie, je vous en reponds!"
+
+Je demeurais stupefait du resultat de ma demarche pieuse. Je ne savais
+que dire ni que faire. Mais j'avais a completer ma mission. Je repris:
+"Elle m'a charge de vous remettre ses economies, qui montent a deux
+mille trois cents francs. Comme ce que je viens de vous apprendre semble
+vous etre fort desagreable, le mieux serait peut-etre de donner cet
+argent aux pauvres."
+
+Ils me regardaient, l'homme et la femme, perdus de saisissement.
+
+Je tirai l'argent de ma poche, du miserable argent de tous les pays et
+de toutes les marques, de l'or et des sous meles. Puis je demandai: "Que
+decidez-vous?"
+
+Mme Chouquet parla la premiere: "Mais, puisque c'etait sa derniere
+volonte, a cette femme... il me semble qu'il nous est bien difficile de
+refuser."
+
+Le mari, vaguement confus, reprit: "Nous pourrions toujours acheter avec
+ca quelque chose pour nos enfants."
+
+Je dis d'un air sec: "Comme vous voudrez."
+
+Il reprit: "Donnez toujours, puisqu'elle vous en a charge; nous
+trouverons bien moyen de l'employer a quelque bonne oeuvre."
+
+Je remis l'argent, je saluai, et je partis.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain Chouquet vint me trouver et, brusquement: "Mais elle a
+laisse ici sa voiture, cette... cette femme. Qu'est-ce que vous en
+faites, de cette voiture?
+
+"--Rien, prenez-la si vous voulez.
+
+"--Parfait; cela me va; j'en ferai une cabane pour mon potager."
+
+Il s'en allait. Je le rappelai. "Elle a laisse aussi son vieux cheval et
+ses deux chiens. Les voulez-vous?" Il s'arreta, surpris: "Ah! non, par
+exemple; que voulez-vous que j'en fasse? Disposez-en comme vous
+voudrez." Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai. Que
+voulez-vous? Il ne faut pas dans un pays, que le medecin et le
+pharmacien soient ennemis.
+
+J'ai garde les chiens chez moi. Le cure, qui a une grande cour, a pris
+le cheval. La voiture sert de cabane a Chouquet; et il a achete cinq
+obligations de chemin de fer avec l'argent.
+
+Voila le seul amour profond que j'aie rencontre, dans ma vie."
+
+Le medecin se tut.
+
+Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira:
+"Decidement, il n'y a que les femmes pour savoir aimer!"
+
+
+
+
+
+
+EN MER
+
+_A Henry Ceara._
+
+
+On lisait dernierement dans les journaux les lignes suivantes:
+
+"BOULOGNE-SUR-MER, 22 janvier.--On nous ecrit:
+
+"Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre
+population maritime deja si eprouvee depuis deux annees. Le bateau de
+peche commande par le patron Javel, entrant dans le port, a ete jete a
+l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetee.
+
+"Malgre les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyees au
+moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont peri.
+
+"Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres."
+
+Quel est ce patron Javel? Est-il le frere du manchot?
+
+Si le pauvre homme roule par la vague, et mort peut-etre sous les debris
+de son bateau mis en pieces, est celui auquel je pense, il avait
+assiste, voici dix-huit ans maintenant, a un autre drame, terrible et
+simple comme sont toujours ces drames formidables des flots.
+
+ * * * * *
+
+Javel aine etait alors patron d'un chalutier.
+
+Le chalutier est le bateau de peche par excellence. Solide a ne craindre
+aucun temps, le ventre rond, roule sans cesse par les lames comme un
+bouchon, toujours dehors, toujours fouette par les vents durs et sales
+de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflee,
+trainant par le flanc un grand filet qui racle le fond de l'Ocean, et
+detache et cueille toutes les betes endormies dans les roches, les
+poissons plats colles au sable, les crabes lourds aux pattes crochues,
+les homards aux moustaches pointues.
+
+Quand la brise est fraiche et la vague courte, le bateau se met a
+pecher. Son filet est fixe tout le long d'une grande tige de bois garnie
+de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux cables glissant sur deux
+rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau, derivant sous le
+vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et devaste le
+sol de la mer.
+
+Javel avait a son bord son frere cadet, quatre hommes et un mousse. Il
+etait sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut.
+
+Or, bientot le vent s'eleva, et une bourrasque survenant forca le
+chalutier a fuir. Il gagna les cotes d'Angleterre; mais la mer demontee
+battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible
+l'entree des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les
+cotes de France. La tempete continuait a faire infranchissables les
+jetees, enveloppant d'ecume, de bruit et de danger tous les abords des
+refuges.
+
+Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotte,
+secoue, ruisselant, soufflete par des paquets d'eau, mais gaillard,
+malgre tout, accoutume a ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou
+six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un
+ou l'autre.
+
+Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et,
+bien que la vague fut encore forte, le patron commanda de jeter le
+chalut.
+
+Donc le grand engin de peche fut passe par-dessus bord, et deux hommes a
+l'avant, deux hommes a l'arriere, commencerent a filer sur les rouleaux
+les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond; mais une haute
+lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait a l'avant et
+dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi
+entre la corde un instant detendue par la secousse et le bois ou elle
+glissait. Il fit un effort desespere, tachant de l'autre main de
+soulever l'amarre, mais le chalut trainait deja et le cable roidi ne
+ceda point.
+
+L'homme crispe par la douleur appela. Tous accoururent. Son frere quitta
+la barre. Ils se jeterent sur la corde, s'efforcant de degager le membre
+qu'elle broyait. Ce fut en vain. "Faut couper", dit un matelot, et il
+tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le
+bras de Javel cadet.
+
+Mais couper, c'etait perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent,
+beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il appartenait a Javel aine,
+qui tenait a son avoir.
+
+Il cria, le coeur torture: "Non, coupe pas, attends, je vas lofer." Et
+il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous.
+
+Le bateau n'obeit qu'a peine, paralyse par ce filet qui immobilisait son
+impulsion, et entraine d'ailleurs par la force de la derive et du vent.
+
+Javel cadet s'etait laisse tomber sur les genoux, les dents serrees, les
+yeux hagards. Il ne disait rien. Son frere revint, craignant toujours le
+couteau d'un marin: "Attends, attends, coupe pas, faut mouiller
+l'ancre."
+
+L'ancre fut mouillee, toute la chaine filee, puis on se mit a virer au
+cabestan pour detendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent, enfin,
+et on degagea le bras inerte, sous la manche de laine ensanglantee.
+
+Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose
+horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait a flots qu'on
+eut dit pousses par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et
+murmura: "Foutu".
+
+Puis, comme l'hemorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des
+matelots cria: "Il va se vider, faut nouer la veine."
+
+Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnee,
+et, enlacant le membre au-dessus de la blessure, ils serrerent de toute
+leur force. Les jets de sang s'arretaient peu a peu; ils finirent par
+cesser tout a fait.
+
+ * * * * *
+
+Javel cadet se leva, son bras pendait a son cote. Il le prit de l'autre
+main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout etait rompu, les os casses;
+les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le considerait
+d'un oeil morne, reflechissant. Puis il s'assit sur une voile pliee, et
+les camarades lui conseillerent de mouiller sans cesse la blessure pour
+empecher le mal noir.
+
+On mit un seau aupres de lui, et, de minute en minute, il puisait dedans
+au moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant couler
+dessus un petit filet d'eau claire.
+
+--Tu serais mieux en bas, lui dit son frere. Il descendit, mais au bout
+d'une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis, il
+preferait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommenca a
+bassiner son bras.
+
+La peche etait bonne. Les larges poissons a ventre blanc gisaient a cote
+de lui, secoues par des spasmes de mort; il les regardait sans cesser
+d'arroser ses chairs ecrasees.
+
+ * * * * *
+
+Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se dechaina;
+et le petit bateau recommenca sa course folle, bondissant et culbutant,
+secouant le triste blesse.
+
+La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'a l'aurore. Au soleil levant on
+apercevait de nouveau l'Angleterre, mais, comme la mer etait moins dure,
+on repartit pour la France en louvoyant.
+
+Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des traces
+noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie du
+membre qui ne tenait plus a lui.
+
+Les matelots regardaient, disant leur avis.
+
+"--Ca pourrait bien etre le Noir", pensait l'un.
+
+"--Faudrait de l'eau salee la-dessus", declarait un autre.
+
+On apporta donc de l'eau salee et on en versa sur le mal. Le blesse
+devint livide, grinca des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas.
+
+Puis, quand la brulure se fut calmee: "Donne-moi ton couteau", dit-il a
+son frere. Le frere tendit son couteau.
+
+"Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus."
+
+On fit ce qu'il demandait.
+
+Alors il se mit a couper lui-meme. Il coupait doucement, avec reflexion,
+tranchant les derniers tendons avec cette lame aigue, comme un fil de
+rasoir; et bientot il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un profond
+soupir et declara. "Fallait ca. J'etais foutu".
+
+Il semblait soulage et respirait avec force. Il recommenca a verser de
+l'eau sur le troncon de membre qui lui restait.
+
+La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.
+
+Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras detache et l'examina
+longuement. La putrefaction se declarait. Les camarades vinrent aussi
+l'examiner, et ils se le passaient de main en main, le tataient, le
+retournaient, le flairaient.
+
+Son frere dit: "Faut jeter ca a la mer a c't'heure."
+
+Mais Javel cadet se facha: "Ah! mais non, ah! mais non. J'veux point.
+C'est a moi, pas vrai, pisque c'est mon bras."
+
+Il le reprit et le posa entre ses jambes.
+
+"--Il va pas moins pourrir", dit l'aine. Alors une idee vint au blesse.
+Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on
+l'empilait en des barils de sel.
+
+Il demanda: "J'pourrions t'y point l'mettre dans la saumure.
+
+"Ca, c'est vrai", declarerent les autres.
+
+Alors on vida un des barils, plein deja de la peche des jours derniers;
+et, tout au fond, on deposa le bras. On versa du sel dessus, puis on
+replaca, un a un, les poissons.
+
+Un des matelots fit cette plaisanterie: "Pourvu que je l'vendions point
+a la criee."
+
+Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.
+
+Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne
+jusqu'au lendemain dix heures. Le blesse continuait sans cesse a jeter
+de l'eau sur sa plaie.
+
+De temps en temps il se levait et marchait d'un bout a l'autre du
+bateau.
+
+Son frere, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en hochant la tete.
+
+On finit par rentrer au port.
+
+Le medecin examina la blessure et la declara en bonne voie. Il fit un
+pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se
+coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port
+pour retrouver le baril qu'il avait marque d'une croix.
+
+On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conserve dans la
+saumure, ride, rafraichi. Il l'enveloppa dans une serviette emportee a
+cette intention, et rentra chez lui.
+
+Sa femme et ses enfants examinerent longuement ce debris du pere, tatant
+les doigts, enlevant les brins de sel restes sous les ongles; puis on
+fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cercueil.
+
+Le lendemain l'equipage complet du chalutier suivit l'enterrement du
+bras detache. Les deux freres, cote a cote, conduisaient le deuil. Le
+sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisselle.
+
+Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port,
+et, quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas a
+son auditeur: "Si le frere avait voulu couper le chalut, j'aurais encore
+mon bras, pour sur. Mais il etait regardant a son bien."
+
+
+
+
+
+
+
+UN NORMAND
+
+_A Paul Alexis._
+
+
+Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route
+de Jumieges. La legere voiture filait, traversant les prairies; puis le
+cheval se mit au pas pour monter la cote de Canteleu.
+
+C'est la un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde.
+Derriere nous Rouen, la ville aux eglises, aux clochers gothiques,
+travailles comme des bibelots d'ivoire; en face, Saint-Sever, le
+faubourg aux manufactures qui dresse ses mille cheminees fumantes sur le
+grand ciel vis-a-vis des mille clochetons sacres de la vieille cite.
+
+Ici la fleche de la cathedrale, le plus haut sommet des monuments
+humains; et la-bas, la "Pompe a feu" de la "Foudre", sa rivale presque
+aussi demesuree, et qui passe d'un metre la plus geante des pyramides
+d'Egypte.
+
+Devant nous la Seine se deroulait, ondulante, semee d'iles, bordee a
+droite de blanches falaises que couronnait une foret, a gauche de
+prairies immenses qu'une autre foret limitait, la-bas, tout la-bas.
+
+De place en place, des grands navires a l'ancre le long des berges du
+large fleuve. Trois enormes vapeurs s'en allaient, a la queue leu-leu,
+vers le Havre; et un chapelet de batiments, forme d'un trois-mats, de
+deux goelettes et d'un brick, remontait vers Rouen, traine par un petit
+remorqueur vomissant un nuage de fumee noire.
+
+Mon compagnon, ne dans le pays, ne regardait meme point ce surprenant
+paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-meme. Tout
+a coup, il eclata: "Ah! vous allez voir quelque chose de drole: la
+chapelle au pere Mathieu. Ca, c'est du nanan, mon bon."
+
+Je le regardai d'un oeil etonne. Il reprit:
+
+--Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans
+le nez. Le pere Mathieu est le plus beau Normand de la province, et sa
+chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je vais
+vous donner d'abord quelques mots d'explication.
+
+Le pere Mathieu, qu'on appelle aussi le pere "La Boisson", est un ancien
+sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des proportions
+admirables pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat a la
+malice finaude du Normand. De retour au pays, il est devenu, grace a
+des protections multiples et a des habiletes invraisemblables, gardien
+d'une chapelle miraculeuse, une chapelle protegee par la Vierge et
+frequentee principalement par les filles enceintes. Il a baptise sa
+statue merveilleuse: "Notre-Dame du Gros-Ventre", et il la traite avec
+une certaine familiarite goguenarde qui n'exclut point le respect. Il a
+compose lui-meme et fait imprimer une piece speciale pour sa BONNE
+VIERGE. Cette priere est un chef-d'oeuvre d'ironie involontaire,
+d'esprit normand ou la raillerie se mele a la peur du SAINT, a la peur
+superstitieuse de l'influence secrete de quelque chose. Il ne croit pas
+beaucoup a sa patronne; cependant il y croit un peu, par prudence, et il
+la menage, par politique.
+
+ * * * * *
+
+Voici le debut de cette etonnante oraison:
+
+"Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des
+filles-meres en ce pays et par toute la terre, protegez votre servante
+qui a faute dans un moment d'oubli."
+
+.........................................
+
+Cette supplique se termine ainsi:
+
+"Ne m'oubliez pas surtout aupres de votre saint Epoux et intercedez
+aupres de Dieu le Pere, pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au
+votre."
+
+Cette priere, interdite par le clerge de la contree, est vendue par lui
+sous le manteau, et elle passe pour salutaire a celles qui la recitent
+avec onction.
+
+En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maitre le
+valet de chambre d'un prince redoute, confident de tous les petits
+secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes,
+qu'il dit tout bas, entre amis, apres boire.
+
+Mais vous verrez par vous-meme.
+
+Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point
+suffisants, il a annexe a la Vierge principale un petit commerce de
+Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la
+chapelle, il les a emmagasines au bucher, d'ou il les sort sitot qu'un
+fidele les demande. Il a faconne lui-meme ces statuettes de bois,
+invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert a pleine
+couleur, une annee qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les
+Saints guerissent les maladies; mais chacun a sa specialite; et il ne
+faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns
+des autres comme des cabotins.
+
+Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter
+Mathieu.
+
+--Pour les maux d'oreilles, que saint qu'est l'meilleur?
+
+--Mais y a saint Osyme qu'est bon; y a aussi saint Pamphile qu'est pas
+mauvais.
+
+Ce n'est pas tout.
+
+Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste, en
+convaincu, si bien qu'il est gris regulierement tous les soirs. Il est
+gris, mais il le sait; il le sait si bien qu'il note, chaque jour, le
+degre exact de son ivresse. C'est la sa principale occupation; la
+chapelle ne vient qu'apres.
+
+Et il a invente, ecoutez bien et cramponnez-vous, il a invente le
+saoulometre.
+
+L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi
+precises que celles d'un mathematicien.
+
+Vous l'entendez dire sans cesse:--"D'puis lundi, j'ai passe
+quarante-cinq."
+
+Ou bien:--"J'etais entre cinquante-deux et cinquante-huit."
+
+Ou bien:--"J'en avais bien soixante-six a soixante-dix."
+
+Ou bien:--"Cre coquin, je m'croyais dans les cinquante, v'la que
+j'm'apercois qu'j'etais dans les soixante-quinze!"
+
+Jamais il ne se trompe.
+
+Il affirme n'avoir pas atteint le metre, mais comme il avoue que ses
+observations cessent d'etre precises quand il a passe quatre-vingt-dix,
+on ne peut se fier absolument a son affirmation.
+
+Quand Mathieu reconnait avoir passe quatre-vingt-dix, soyez tranquille,
+il etait cranement gris.
+
+Dans ces occasions-la, sa femme, Melie, une autre merveille, se met en
+des coleres folles. Elle l'attend sur sa porte, quand il rentre, et elle
+hurle:--"Te voila, salaud, cochon, bougre d'ivrogne!"
+
+Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et, d'un ton
+severe:--"Tais-toi, Melie, c'est pas le moment de causer. Attends a
+d'main."
+
+Si elle continue a vociferer, il s'approche et, la voix
+tremblante:--"Gueule plus; j'suis dans les quatre-vingt-dix; je
+n'mesure plus; j'vas cogner, prends garde!"
+
+Alors, Melie bat en retraite.
+
+Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et
+repond:--"Allons, allons! assez cause; c'est passe. Tant qu'jaurai pas
+atteint le metre, y a pas de mal. Mais, si j'passe le metre, j'te
+permets de m'corriger, ma parole!"
+
+ * * * * *
+
+Nous avions gagne le sommet de la cote. La route s'enfoncait dans
+l'admirable foret de Roumare.
+
+L'automne, l'automne merveilleux, melait son or et sa pourpre aux
+dernieres verdures restees vives, comme si des gouttes de soleil fondu
+avaient coule du ciel dans l'epaisseur des bois.
+
+On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumieges, mon ami
+tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s'enfonca dans
+le taillis.
+
+Et bientot, du sommet d'une grande cote nous decouvrions de nouveau la
+magnifique vallee de la Seine, et le fleuve tortueux s'allongeant a nos
+pieds.
+
+Sur la droite, un tout petit batiment couvert d'ardoises et surmonte
+d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison
+aux persiennes vertes, toute vetue de chevrefeuilles et de rosiers.
+
+Une grosse voix cria: "V'la des amis!" Et Mathieu parut sur le seuil.
+C'etait un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de
+longues moustaches blanches.
+
+Mon compagnon lui serra la main, me presenta, et Mathieu nous fit entrer
+dans une fraiche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il disait:
+
+"Moi, monsieur, j'nai pas d'appartement distingue. J'aime bien a n'point
+m'eloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ca tient compagnie."
+
+Puis, se tournant vers mon ami:
+
+"Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c'est jour de
+consultation d'ma Patronne. J'peux pas sortir c't'apres-midi."
+
+Et, courant a la porte, il poussa un effroyable beuglement: "Melie-e-e!"
+qui dut faire lever la tete aux matelots des navires qui descendaient ou
+remontaient le fleuve, la-bas, tout au fond de la creuse vallee.
+
+Melie ne repondit point.
+
+Alors Mathieu cligna de l'oeil avec malice.
+
+--"A n'est pas contente apres moi, voyez-vous, parce qu'hier je m'suis
+trouve dans les quatre-vingt-dix."
+
+Mon voisin se mit a rire:--"Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment
+avez-vous fait?"
+
+Mathieu repondit:
+
+--"J'vas vous dire. J'n'ai trouve, l'an dernier, qu'vingt rasieres
+d'pommes d'abricot. Y n'y en a pu; mais pour faire du cidre y n'y a
+qu'ca. Donc j'en fis une piece qu'je mis hier en perce. Pour du nectar,
+c'est du nectar; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici Polyte;
+j'nous mettons a boire un coup, et puis encore un coup, sans s'rassasier
+(on en boirait jusqu'a d'main), si bien que, d'coup en coup, je m'sens
+une fraicheur dans l'estomac. J'dis a Polyte: "Si on buvait un verre de
+fine pour se rechauffer!" Y consent. Mais c'te fine, ca vous met l'feu
+dans l'corps, si bien qu'il a fallu r'venir au cidre. Mais v'la que
+d'fraicheur en chaleur et d'chaleur en fraicheur, j'mapercois que j'suis
+dans les quatre-vingt-dix. Polyte etait pas loin du metre."
+
+La porte s'ouvrit. Melie parut, et tout de suite, avant de nous avoir
+dit bonjour: "... Cres cochons, vous aviez bien l'metre tous les deux."
+
+Alors Mathieu se facha:--"Dis pas ca, Melie, dis pas ca; j'ai jamais
+ete au metre."
+
+On nous fit un dejeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, a
+cote de la petite chapelle de "Notre-Dame du Gros-Ventre" et en face de
+l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie melee de
+credulites inattendues, d'invraisemblables histoires de miracles.
+
+Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucre, frais et
+grisant qu'il preferait a tous les liquides et nous fumions nos pipes, a
+cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se presenterent.
+
+Elles etaient vieilles, seches, courbees. Apres avoir salue, elles
+demanderent saint Blanc. Mathieu cligna de l'oeil vers nous et repondit:
+
+--J'vas vous donner ca.
+
+Et il disparut dans son bucher.
+
+Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure
+consternee. Il levait les bras:
+
+--J'sais pas ous qu'il est, je l'trouve pu; j'suis pourtant sur que je
+l'avais.
+
+Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau:
+"Melie-e-e!" Du fond de la cour sa femme repondit:
+
+--"Que qu'y a?"
+
+--"Ousqu'il est saint Blanc! Je l'trouve pu dans l'bucher."
+
+Alors, Melie jeta cette explication:
+
+--"C'est-y pas celui qu't'as pris l'autre semaine pour boucher l'trou
+d'la cabine a lapins?"
+
+Mathieu tressaillit:--"Nom d'un tonnerre, ca s'peut bien!"
+
+Alors il dit aux femmes:--"Suivez-moi."
+
+Elles suivirent. Nous en fimes autant, malades de rires etouffes.
+
+En effet, saint Blanc, pique en terre comme un simple pieu, macule de
+boue et d'ordures, servait d'angle a la cabine a lapins.
+
+Des qu'elles l'apercurent, les deux bonnes femmes tomberent a genoux, se
+signerent et se mirent a murmurer des _Oremus_. Mais Mathieu se
+precipita: "Attendez, vous v'la dans la crotte; j'vas vous donner une
+botte de paille."
+
+Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis,
+considerant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discredit
+pour son commerce, il ajouta:
+
+--"J'vas vous l'debrouiller un brin."
+
+Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit a laver vigoureusement le
+bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.
+
+Puis, quand il eut fini, il ajouta:--"Maintenant il n'y a plus d'mal."
+Et il nous ramena boire un coup.
+
+Comme il portait le verre a sa bouche, il s'arreta, et, d'un air un peu
+confus:--"C'est egal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais
+bien qu'i n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait
+plus. Mais les saints, voyez-vous, ca n'passe jamais."
+
+Il but et reprit.
+
+--"Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller a
+moins d'cinquante; et j'n'en sommes seulement pas a trente-huit."
+
+
+
+
+
+
+
+LE TESTAMENT
+
+_A Paul Hervieu._
+
+
+Je connaissais ce grand garcon qui s'appelait Rene de Bourneval. Il
+etait de commerce aimable, bien qu'un peu triste, semblait revenu de
+tout, fort sceptique, d'un scepticisme precis et mordant, habile surtout
+a desarticuler d'un mot les hypocrisies mondaines. Il repetait souvent:
+"Il n'y a pas d'hommes honnetes; ou du moins ils ne le sont que
+relativement aux crapules."
+
+Il avait deux freres qu'il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le
+croyais d'un autre lit, vu leurs noms differents. On m'avait dit a
+plusieurs reprises qu'une histoire etrange s'etait passee en cette
+famille, mais sans donner aucun detail.
+
+Cet homme me plaisant tout a fait, nous fumes bientot lies. Un soir,
+comme j'avais dine chez lui en tete-a-tete, je lui demandai par hasard:
+"Etes-vous ne du premier ou du second mariage de madame votre mere?" Je
+le vis palir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans
+parler, visiblement embarrasse. Puis il sourit d'une facon melancolique
+et douce qui lui etait particuliere, et il dit: "Mon cher ami, si cela
+ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des details
+bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc
+pas que votre amitie en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne
+tiendrais plus alors a vous avoir pour ami."
+
+Ma mere, Mme de Courcils, etait une pauvre petite femme timide, que son
+mari avait epousee pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre. D'ame
+aimante, craintive, delicate, elle fut rudoyee sans repit par celui
+qui aurait du etre mon pere, un de ces rustres qu'on appelle des
+gentilshommes campagnards. Au bout d'un mois de mariage, il vivait avec
+une servante. Il eut en outre pour maitresses les femmes et les filles
+de ses fermiers; ce qui ne l'empecha point d'avoir deux enfants de sa
+femme; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mere ne disait
+rien; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites
+souris qui glissent sous les meubles. Effacee, disparue, fremissante,
+elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours
+mobiles, des yeux d'etre effare que la peur ne quitte pas. Elle etait
+jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d'un blond gris, d'un blond
+timide; comme si ses cheveux avaient ete un peu decolores par ses
+craintes incessantes.
+
+Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au chateau se
+trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redoute, tendre et
+violent, capable des resolutions les plus energiques, M. de Bourneval,
+dont je porte le nom. C'etait un grand gaillard maigre, avec de grosses
+moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet homme avait lu, et ne
+pensait nullement comme ceux de sa classe. Son arriere-grand'mere avait
+ete une amie de J.-J. Rousseau, et on eut dit qu'il avait herite quelque
+chose de cette liaison d'une ancetre. Il savait par coeur le _Contrat
+social_, la _Nouvelle Heloise_ et tous ces livres philosophants qui ont
+prepare de loin le futur bouleversement de nos antiques usages, de nos
+prejuges, de nos lois surannees, de notre morale imbecile.
+
+Il aima ma mere, parait-il, et en fut aime. Cette liaison demeura
+tellement secrete, que personne ne la soupconna. La pauvre femme,
+delaissee et triste, dut s'attacher a lui d'une facon desesperee, et
+prendre dans son commerce toutes ses manieres de penser, des theories de
+libre sentiment, des audaces d'amour independant; mais, comme elle etait
+si craintive qu'elle n'osait jamais parler haut, tout cela fut refoule,
+condense, presse en son coeur qui ne s'ouvrit jamais.
+
+Mes deux freres etaient durs pour elle, comme leur pere, ne la
+caressaient point, et, habitues a ne la voir compter pour rien dans la
+maison, la traitaient un peu comme une bonne.
+
+Je fus le seul de ses fils qui l'aima vraiment et qu'elle aima.
+
+Elle mourut. J'avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que vous
+compreniez ce qui va suivre, que son mari etait dote d'un conseil
+judiciaire, qu'une separation de biens avait ete prononcee au profit de
+ma mere, qui avait conserve, grace aux artifices de la loi et au
+devouement intelligent d'un notaire, le droit de tester a sa guise.
+
+Nous fumes donc prevenus qu'un testament existait chez ce notaire, et
+invites a assister a la lecture.
+
+Je me rappelle cela comme d'hier. Ce fut une scene grandiose,
+dramatique, burlesque, surprenante, amenee par la revolte posthume de
+cette morte, par ce cri de liberte, cette revendication du fond de la
+tombe de cette martyre ecrasee par nos moeurs durant sa vie, et qui
+jetait, de son cercueil clos, un appel desespere vers l'independance.
+
+Celui qui se croyait mon pere, un gros homme sanguin eveillant l'idee
+d'un boucher, et mes freres, deux forts garcons de vingt et de
+vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs sieges. M. de
+Bourneval, invite a se presenter, entra et se placa derriere moi. Il
+etait serre dans sa redingote, fort pale, et il mordillait souvent sa
+moustache, un peu grise a present. Il s'attendait sans doute a ce qui
+allait se passer.
+
+Le notaire ferma la porte a double tour et commenca la lecture, apres
+avoir decachete devant nous l'enveloppe scellee a la cire rouge et dont
+il ignorait le contenu.
+
+ * * * * *
+
+Brusquement mon ami se tut, se leva, puis il alla prendre dans son
+secretaire un vieux papier, le deplia, le baisa longuement, et il
+reprit. Voici le testament de ma bien-aimee mere:
+
+"Je soussignee Anne-Catherine-Genevieve-Mathilde de Croixluce, epouse
+legitime de Jean-Leopold-Joseph Gontran de Courcils, saine de corps et
+d'esprit, exprime ici mes dernieres volontes.
+
+Je demande pardon a Dieu d'abord, et ensuite a mon cher fils Rene, de
+l'acte que je vais commettre. Je crois mon enfant assez grand de coeur
+pour me comprendre et me pardonner. J'ai souffert toute ma vie. J'ai ete
+epousee par calcul, puis meprisee, meconnue, opprimee, trompee sans
+cesse par mon mari.
+
+Je lui pardonne, mais je ne lui dois rien.
+
+Mes fils aines ne m'ont point aimee, ne m'ont point gatee, m'ont a peine
+traitee comme une mere.
+
+J'ai ete pour eux, durant ma vie, ce que je devais etre; je ne leur dois
+plus rien apres ma mort. Les liens du sang n'existent pas sans
+l'affection constante, sacree, de chaque jour. Un fils ingrat est moins
+qu'un etranger; c'est un coupable, car il n'a pas le droit d'etre
+indifferent pour sa mere.
+
+J'ai toujours tremble devant les hommes, devant leurs lois iniques,
+leurs coutumes inhumaines, les prejuges infames. Devant Dieu, je ne
+crains plus. Morte, je rejette de moi la honteuse hypocrisie; j'ose dire
+ma pensee, avouer et signer le secret de mon coeur.
+
+Donc, je laisse en depot toute la partie de ma fortune dont la loi me
+permet de disposer a mon amant bien-aime Pierre-Germer-Simon de
+Bourneval, pour revenir ensuite a notre cher fils Rene.
+
+ * * * * *
+
+(Cette volonte est formulee en outre, d'une facon plus precise, dans un
+acte notarie).
+
+ * * * * *
+
+Et, devant le Juge supreme qui m'entend je declare que j'aurais maudit
+le ciel et l'existence si je n'avais rencontre l'affection profonde,
+devouee, tendre, inebranlable de mon amant, si je n'avais compris dans
+ses bras que le Createur a fait les etres pour s'aimer, se soutenir, se
+consoler, et pleurer ensemble dans les heures d'amertume.
+
+Mes deux fils aines ont pour pere M. de Courcils, Rene seul doit la vie
+a M. de Bourneval. Je prie le Maitre des hommes et de leurs destinees de
+placer au-dessus des prejuges sociaux le pere et le fils, de les faire
+s'aimer jusqu'a leur mort et m'aimer encore dans mon cercueil.
+
+Tels sont ma derniere pensee et mon dernier desir.
+
+"MATHILDE DE CROIXLUCE."
+
+ * * * * *
+
+M. de Courcils s'etait leve; il cria: "C'est la le testament d'une
+folle!" Alors M. de Bourneval fit un pas et declara d'une voix forte,
+d'une voix tranchante: "Moi, Simon de Bourneval, je declare que cet
+ecrit ne renferme que la stricte verite. Je suis pret a le prouver meme
+par les lettres que j'ai."
+
+Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu'ils allaient se
+colleter. Ils etaient la, grands tous deux, l'un gros, l'autre maigre,
+fremissants. Le mari de ma mere articula en begayant: "Vous etes un
+miserable!" L'autre prononca du meme ton vigoureux et sec: "Nous nous
+retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais deja soufflete et
+provoque depuis longtemps si je n'avais tenu avant tout a la
+tranquillite, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait
+souffrir."
+
+Puis il se tourna vers moi: "Vous etes mon fils. Voulez-vous me suivre?
+Je n'ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si vous voulez
+bien m'accompagner."
+
+Je lui serrai la main sans repondre. Et nous sommes sortis ensemble.
+J'etais, certes, aux trois quarts fou.
+
+Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes
+freres, par crainte d'un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cede
+et ils ont accepte la moitie de la fortune laissee par ma mere.
+
+J'ai pris le nom de mon pere veritable, renoncant a celui que la loi me
+donnait et qui n'etait pas le mien.
+
+M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore
+console.
+
+ * * * * *
+
+Il se leva, fit quelques pas, et, se placant en face de moi: "Eh bien,
+je dis que le testament de ma mere est une des choses les plus belles,
+les plus loyales, les plus grandes qu'une femme puisse accomplir.
+N'est-ce pas votre avis?"
+
+Je lui tendis les deux mains: "Oui, certainement, mon ami."
+
+
+
+
+
+
+
+AUX CHAMPS
+
+_A Octave Mirbeau._
+
+
+Les deux chaumieres etaient cote a cote, au pied d'une colline, proches
+d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la
+terre infeconde pour elever tous leurs petits. Chaque menage en avait
+quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait
+du matin au soir. Les deux aines avaient six ans et les deux cadets
+quinze mois environ; les mariages et, ensuite les naissances, s'etaient
+produites a peu pres simultanement dans l'une et l'autre maison.
+
+Les deux meres distinguaient a peine leurs produits dans le tas; et les
+deux peres confondaient tout a fait. Les huit noms dansaient dans leur
+tete, se melaient sans cesse; et, quand il fallait en appeler un, les
+hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au veritable.
+
+La premiere des deux demeures, en venant de la station d'eaux de
+Rolleport, etait occupee par les Tuvache, qui avaient trois filles et un
+garcon; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et
+trois garcons.
+
+Tout cela vivait peniblement de soupe, de pommes de terre et de grand
+air. A sept heures, le matin, puis a midi, puis a six heures, le soir,
+les menageres reunissaient leurs mioches pour donner la patee, comme des
+gardeurs d'oies assemblent leurs betes. Les enfants etaient assis, par
+rang d'age, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage.
+Le dernier moutard avait a peine la bouche au niveau de la planche. On
+posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau ou
+avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons; et
+toute la ligne mangeait jusqu'a plus faim. La mere empatait elle-meme le
+petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, etait une fete pour
+tous; et le pere, ce jour-la, s'attardait au repas en repetant: "Je m'y
+ferais bien tous les jours."
+
+Par un apres-midi du mois d'aout, une legere voiture s'arreta
+brusquement devant les deux chaumieres, et une jeune femme, qui
+conduisait elle-meme, dit au monsieur assis a cote d'elle:
+
+--Oh! regarde, Henri, ce tas d'enfants! Sont-ils jolis, comme ca, a
+grouiller dans la poussiere!
+
+L'homme ne repondit rien, accoutume a ces admirations qui etaient une
+douleur et presque un reproche pour lui.
+
+La jeune femme reprit:
+
+--Il faut que je les embrasse! Oh! comme je voudrais en avoir un,
+celui-la, le tout petit.
+
+Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux
+derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa
+passionnement sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frises et
+pommades de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se debarrasser
+des caresses ennuyeuses.
+
+Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle
+revint la semaine suivante, s'assit elle-meme par terre, prit le moutard
+dans ses bras, le bourra de gateaux, donna des bonbons a tous les
+autres; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait
+patiemment dans sa frele voiture.
+
+Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les
+jours, les poches pleines de friandises et de sous.
+
+Elle s'appelait Mme Henri d'Hubieres.
+
+Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle; et, sans s'arreter
+aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle penetra dans la
+demeure des paysans.
+
+Ils etaient la, en train de fendre du bois pour la soupe; ils se
+redresserent tout surpris, donnerent des chaises et attendirent. Alors
+la jeune femme, d'une voix entrecoupee, tremblante, commenca:
+
+--Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien...
+je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garcon...
+
+Les campagnards, stupefaits et sans idee, ne repondirent pas.
+
+Elle reprit haleine et continua.
+
+--Nous n'avons pas d'enfants; nous sommes seuls, mon mari et moi... Nous
+le garderions... voulez-vous?
+
+La paysanne commencait a comprendre. Elle demanda:
+
+--Vous voulez nous prend'e Charlot? Ah ben non, pour sur.
+
+Alors M. d'Hubieres intervint:
+
+--Ma femme s'est mal expliquee. Nous voulons l'adopter, mais il
+reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte a le croire, il
+sera notre heritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il
+partagerait egalement avec eux. Mais, s'il ne repondait pas a nos soins,
+nous lui donnerions, a sa majorite, une somme de vingt mille francs, qui
+sera immediatement deposee en son nom chez un notaire. Et, comme on a
+aussi pense a vous, on vous servira jusqu'a votre mort une rente de cent
+francs par mois. Avez-vous bien compris?
+
+La fermiere s'etait levee, toute furieuse.
+
+--Vous voulez que j'vous vendions Charlot? Ah! mais non; c'est pas des
+choses qu'on d'mande a une mere, ca! Ah! mais non! Ce s'rait une
+abomination.
+
+L'homme ne disait rien, grave et reflechi; mais il approuvait sa femme
+d'un mouvement continu de la tete.
+
+Mme d'Hubieres, eperdue, se mit a pleurer, et, se tournant vers son
+mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les
+desirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia:
+
+--Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas!
+
+Alors, ils firent une derniere tentative.
+
+--Mais, mes amis, songez a l'avenir de votre enfant, a son bonheur, a...
+
+La paysanne, exasperee, lui coupa la parole:
+
+--C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout reflechi...
+Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis
+d'vouloir prendre un efant comme ca!
+
+Alors, Mme d'Hubieres, en sortant, s'avisa qu'ils etaient deux tout
+petits, et elle demanda, a travers ses larmes, avec une tenacite de
+femme volontaire et gatee, qui ne veut jamais attendre:
+
+--Mais l'autre petit n'est pas a vous?
+
+Le pere Tuvache repondit:
+
+--Non, c'est aux voisins; vous pouvez y aller, si vous voulez.
+
+Et il rentra dans sa maison, ou retentissait la voix indignee de sa
+femme.
+
+Les Vallin etaient a table, en train de manger avec lenteur des tranches
+de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre pique
+au couteau, dans une assiette entre eux deux.
+
+M. d'Hubieres recommenca ses propositions, mais avec plus
+d'insinuations, de precautions oratoires, d'astuce.
+
+Les deux ruraux hochaient la tete en signe de refus; mais, quand ils
+apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considererent, se
+consultant de l'oeil, tres ebranles.
+
+Ils garderent longtemps le silence, tortures, hesitants. La femme enfin
+demanda:
+
+--Que qu't'en dis, l'homme?
+
+Il prononca d'un ton sentencieux:
+
+--J'dis qu'c'est point meprisable.
+
+Alors Mme d'Hubieres, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir
+du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur donner
+plus tard.
+
+Le paysan demanda:
+
+--C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire?
+
+M. d'Hubieres repondit:
+
+--Mais certainement, des demain.
+
+La fermiere, qui meditait, reprit:
+
+--Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du p'tit;
+ca travaillera dans quequ'z'ans ct'efant; i nous faut cent vingt
+francs.
+
+Mme d'Hubieres, trepignant d'impatience, les accorda tout de suite; et,
+comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en cadeau
+pendant que son mari faisait un ecrit. Le maire et un voisin, appeles
+aussitot, servirent de temoins complaisants.
+
+Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte
+un bibelot desire d'un magasin.
+
+Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets, severes,
+regrettant peut-etre leur refus.
+
+ * * * * *
+
+On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents,
+chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire;
+et ils etaient faches avec leurs voisins parce que la mere Tuvache les
+agonisait d'ignominies, repetant sans cesse de porte en porte qu'il
+fallait etre denature pour vendre son enfant, que c'etait une horreur,
+une salete, une corromperie.
+
+Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui
+criant, comme s'il eut compris:
+
+--J'tai pas vendu, me, j't'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's
+efants, me. J'sieus pas riche, mais vends pas m's efants.
+
+Et, pendant des annees et encore des annees, ce fut ainsi chaque jour;
+chaque jour des allusions grossieres etaient vociferees devant la porte,
+de facon a entrer dans la maison voisine. La mere Tuvache avait fini par
+se croire superieure a toute la contree parce qu'elle n'avait pas vendu
+Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient:
+
+--J'sais ben que c'etait engageant, c'est egal, elle s'a conduite comme
+une bonne mere.
+
+On la citait; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, eleve avec cette
+idee qu'on lui repetait sans repit, se jugeait lui-meme superieur a ses
+camarades parce qu'on ne l'avait pas vendu.
+
+ * * * * *
+
+Les Vallin vivotaient a leur aise, grace a la pension. La fureur
+inapaisable des Tuvache, restes miserables, venait de la.
+
+Leur fils aine partit au service. Le second mourut; Charlot resta seul a
+peiner avec le vieux pere pour nourrir la mere et deux autres soeurs
+cadettes qu'il avait.
+
+Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture
+s'arreta devant les deux chaumieres. Un jeune monsieur, avec une chaine
+de montre en or, descendit, donnant la main a une vieille dame en
+cheveux blancs. La vieille dame lui dit:
+
+--C'est la, mon enfant, a la seconde maison.
+
+Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.
+
+La vieille mere lavait ses tabliers; le pere infirme sommeillait pres de
+l'atre. Tous deux leverent la tete, et le jeune homme dit:
+
+--Bonjour, papa; bonjour, maman.
+
+Ils se dresserent, effares. La paysanne laissa tomber d'emoi son savon
+dans son eau et balbutia:
+
+--C'est-i te, m'n efant? C'est-i te, m'n efant?
+
+Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en repetant:--"Bonjour, maman."
+Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne
+perdait jamais:--"Te v'la-t-il revenu, Jean?" Comme s'il l'avait vu un
+mois auparavant.
+
+Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite
+sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le
+maire, chez l'adjoint, chez le cure, chez l'instituteur.
+
+Charlot, debout sur le seuil de sa chaumiere, le regardait passer.
+
+Le soir, au souper, il dit aux vieux:
+
+--Faut-il qu' vous ayez ete sots pour laisser prendre le p'tit aux
+Vallin.
+
+Sa mere repondit obstinement:
+
+--J'voulions point vendre not' efant.
+
+Le pere ne disait rien. Le fils reprit:
+
+--C'est-il pas malheureux d'etre sacrifie comme ca.
+
+Alors le pere Tuvache articula d'un ton colereux:
+
+--Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir garde.
+
+Et le jeune homme, brutalement:
+
+--Oui, j'vous le r'proche, que vous n'etes que des niants. Des parents
+comme vous ca fait l'malheur des efants. Qu' vous meriteriez que j'vous
+quitte.
+
+La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gemit tout en avalant
+des cuillerees de soupe dont elle repandait la moitie:
+
+--Tuez-vous donc pour elever d's efants!
+
+Alors le gars, rudement:
+
+--J'aimerais mieux n'etre point ne que d'etre c'que j'suis. Quand j'ai
+vu l'autre, tantot, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis dit:--v'la
+c'que j'serais maintenant.
+
+Il se leva.
+
+--Tenez, j'sens bien que je ferai mieux de n' pas rester ici, parce que
+j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie
+d'misere. Ca, voyez-vous, j'vous l'pardonnerai jamais!
+
+Les deux vieux se taisaient, atterres, larmoyants.
+
+Il reprit:
+
+--Non, c't' idee-la, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller
+chercher ma vie aut' part.
+
+Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec
+l'enfant revenu.
+
+Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria:
+
+--Manants, va!
+
+Et il disparut dans la nuit.
+
+
+
+
+
+
+UN COQ CHANTA
+
+_A Rene Billotte._
+
+
+Mme Berthe d'Avancelles avait jusque-la repousse toutes les
+supplications de son admirateur desespere, le baron Joseph de Croissard.
+Pendant l'hiver, a Paris, il l'avait ardemment poursuivie, et il donnait
+pour elle maintenant des fetes et des chasses en son chateau normand de
+Carville.
+
+Le mari, M. d'Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme
+toujours. Il vivait, disait-on, separe de sa femme, pour cause de
+faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C'etait un gros
+petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout.
+
+Mme d'Avancelles etait au contraire une grande jeune femme brune et
+determinee, qui riait d'un rire sonore au nez de son maitre, qui
+l'appelait publiquement "Madame Popote" et regardait d'un certain air
+engageant et tendre les larges epaules et l'encolure robuste et les
+longues moustaches blondes de son soupirant attitre, le baron Joseph de
+Croissard.
+
+Elle n'avait encore rien accorde cependant. Le baron se ruinait pour
+elle. C'etaient sans cesse des fetes, des chasses, des plaisirs nouveaux
+auxquels il invitait la noblesse des chateaux environnants.
+
+Tout le jour les chiens courants hurlaient par les bois a la suite du
+renard et du sanglier, et, chaque soir, d'eblouissants feux d'artifice
+allaient meler aux etoiles leurs panaches de feu, tandis que les
+fenetres illuminees du salon jetaient sur les vastes pelouses des
+trainees de lumiere ou passaient des ombres.
+
+C'etait l'automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les
+gazons comme des voilees d'oiseaux. On sentait trainer dans l'air des
+odeurs de terre humide, de terre devetue, comme on sent une odeur de
+chair nue, quand tombe, apres le bal, la robe d'une femme.
+
+Un soir, dans une fete, au dernier printemps, Mme d'Avancelles avait
+repondu a M. de Croissard qui la harcelait de ses prieres: "Si je dois
+tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J'ai trop
+de choses a faire cet ete pour avoir le temps." Il s'etait souvenu de
+cette parole rieuse et hardie; et, chaque jour, il insistait davantage,
+chaque jour il avancait ses approches, il gagnait un pas dans le coeur
+de la belle audacieuse qui ne resistait plus, semblait-il, que pour la
+forme.
+
+Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait
+dit, en riant, au baron: "Baron, si vous tuez la bete, j'aurai quelque
+chose pour vous."
+
+Des l'aurore, il fut debout pour reconnaitre ou le solitaire s'etait
+bauge. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout
+lui-meme pour preparer son triomphe; et, quand les cors sonnerent le
+depart, il apparut dans un etroit vetement de chasse rouge et or, les
+reins serres, le buste large, l'oeil radieux, frais et fort comme s'il
+venait de sortir du lit.
+
+Les chasseurs partirent. Le sanglier debusque fila, suivi des chiens
+hurleurs, a travers des broussailles; et les chevaux se mirent a
+galoper, emportant par les etroits sentiers des bois les amazones et les
+cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans bruit les
+voitures qui accompagnaient de loin la chasse.
+
+Mme d'Avancelles, par malice, retint le baron pres d'elle, s'attardant,
+au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur
+laquelle quatre rangs de chenes se repliaient comme une voute.
+
+Fremissant d'amour et d'inquietude, il ecoutait d'une oreille le
+bavardage moqueur de la jeune femme, et de l'autre il suivait le chant
+des cors et la voix des chiens qui s'eloignaient.
+
+"Vous ne m'aimez donc plus?" disait-elle.
+
+Il repondait: "Pouvez-vous dire des choses pareilles?"
+
+Elle reprenait: "La chasse cependant semble vous occuper plus que moi."
+
+Il gemissait: "Ne m'avez-vous point donne l'ordre d'abattre moi-meme
+l'animal?"
+
+Et elle ajoutait gravement: "Mais j'y compte. Il faut que vous le tuiez
+devant moi."
+
+Alors il fremissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait et,
+perdant patience: "Mais sacristi! madame, cela ne se pourra pas si nous
+restons ici."
+
+Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou
+flattant, comme par distraction, la criniere de son cheval.
+
+Et elle lui jetait, en riant: "Il faut que cela soit pourtant... ou
+alors... tant pis pour vous."
+
+Puis ils tournerent a droite dans un petit chemin couvert, et soudain,
+pour eviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si
+pres qu'il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors
+brutalement il l'enlaca, et appuyant sur la tempe ses grandes
+moustaches, il la baisa d'un baiser furieux.
+
+Elle ne remua point d'abord, restant ainsi sous cette caresse emportee;
+puis, d'une secousse, elle tourna la tete, et, soit hasard, soit
+volonte, ses petites levres a elle rencontrerent ses levres a lui, sous
+leur cascade de poils blonds.
+
+Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son cheval,
+qui partit au grand galop. Ils allerent ainsi longtemps, sans echanger
+meme un regard.
+
+Le tumulte de la chasse se rapprochait; les fourres semblaient fremir,
+et tout a coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les
+chiens qui s'attachaient a lui, le sanglier passa.
+
+Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria: "Qui m'aime me
+suive!" Et il disparut dans les taillis, comme si la foret l'eut
+englouti.
+
+Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairiere, il se
+relevait souille de boue, la jaquette dechiree, les mains sanglantes,
+tandis que la bete etendue portait dans l'epaule le couteau de chasse
+enfonce jusqu'a la garde.
+
+La curee se fit aux flambeaux par une nuit douce et melancolique. La
+lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit de
+leur fumee resineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes du
+sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les
+gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curee, sonnaient du cor
+a plein souffle. La fanfare s'en allait dans la nuit claire au-dessus
+des bois, repetee par les echos perdus des vallees lointaines,
+reveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant en
+leurs ebats les petits lapins gris, au bord des clairieres.
+
+Les oiseaux de nuit voletaient, effares, au-dessus de la meute affolee
+d'ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et
+violentes, s'appuyant un peu au bras des hommes, s'ecartaient deja dans
+les allees, avant que les chiens eussent fini leur repas.
+
+Tout alanguie par cette journee de fatigue et de tendresse, Mme
+d'Avancelles dit au baron:
+
+"--Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami?"
+
+Mais lui, sans repondre, tremblant, defaillant, l'entraina.
+
+Et, tout de suite, ils s'embrasserent. Ils allaient au pas, au petit
+pas, sous les branches presque depouillees et qui laissaient filtrer la
+lune; et leur amour, leurs desirs, leur besoin d'etreinte etaient
+devenus si vehements qu'ils faillirent choir au pied d'un arbre.
+
+Les cors ne sonnaient plus. Les chiens epuises dormaient au chenil.
+"--Rentrons", dit la jeune femme. Ils revinrent.
+
+Puis, lorsqu'ils furent devant le chateau, elle murmura d'une voix
+mourante: "Je suis si fatiguee que je vais me coucher, mon ami." Et,
+comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, elle
+s'enfuit, lui jetant comme adieu: "Non... je vais dormir... Qui m'aime
+me suive!"
+
+Une heure plus tard, alors que tout le chateau silencieux semblait mort,
+le baron sortit a pas de loup de sa chambre et s'en vint gratter a la
+porte de son amie. Comme elle ne repondait pas, il essaya d'ouvrir. Le
+verrou n'etait point pousse.
+
+Elle revait, accoudee a la fenetre.
+
+Il se jeta a ses genoux qu'il baisait eperdument a travers la robe de
+nuit. Elle ne disait rien, enfoncant ses doigts fins, d'une maniere
+caressante, dans les cheveux du baron.
+
+Et soudain, se degageant comme si elle eut pris une grande resolution,
+elle murmura de son air hardi, mais a voix basse: "Je vais revenir.
+Attendez-moi." Et son doigt, tendu dans l'ombre, montrait au fond de la
+chambre la tache vague et blanche du lit.
+
+Alors, a tatons, eperdu, les mains tremblantes, il se devetit bien vite
+et s'enfonca dans les draps frais. Il s'etendit delicieusement,
+oubliant presque son amie, tant il avait plaisir a cette caresse du
+linge sur son corps las de mouvement.
+
+Elle ne revenait point, pourtant; s'amusant sans doute a le faire
+languir. Il fermait les yeux dans un bien-etre exquis; et il revait
+doucement dans l'attente delicieuse de la chose tant desiree. Mais peu a
+peu ses membres s'engourdirent, sa pensee s'assoupit, devint incertaine,
+flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa; il s'endormit.
+
+Il dormit du lourd sommeil, de l'invincible sommeil des chasseurs
+extenues. Il dormit jusqu'a l'aurore.
+
+Tout a coup, la fenetre etant restee entr'ouverte, un coq, perche dans
+un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore,
+le baron ouvrit les yeux.
+
+Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu'il ne
+reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il balbutia,
+dans l'effarement du reveil:
+
+"--Quoi? Ou suis-je? Qu'y a-t-il?"
+
+Alors elle, qui n'avait point dormi, regardant cet homme depeigne, aux
+yeux rouges, a la levre epaisse, repondit, du ton hautain dont elle
+parlait a son mari:
+
+"--Ce n'est rien. C'est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur,
+cela ne vous regarde pas."
+
+
+
+
+
+
+
+UN FILS
+
+_A Rene Maizeroy._
+
+
+Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri ou
+le gai Printemps remuait de la vie.
+
+L'un etait Senateur, et l'autre de l'Academie francaise, graves tous
+deux, pleins de raisonnements tres logiques mais solennels, gens de
+marque et de reputation.
+
+Ils parloterent d'abord de politique, echangeant des pensees, non pas
+sur des Idees, mais sur des hommes: les personnalites, en cette matiere,
+primant toujours la Raison. Puis ils souleverent quelques souvenirs;
+puis ils se turent, continuant a marcher cote a cote, tout amollis par
+la tiedeur de l'air.
+
+Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucres et
+delicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient
+leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-ebenier, vetu de grappes
+jaunes, eparpillait au vent sa fine poussiere, une fumee d'or qui
+sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des
+parfumeurs, sa semence enbaumee a travers l'espace.
+
+Le senateur s'arreta, huma le nuage fecondant qui flottait, considera
+l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes
+s'envolaient. Et il dit: "Quand on songe que ces imperceptibles atomes,
+qui sentent bon, vont creer des existences a des centaines de lieues
+d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les seves d'arbres femelles
+et produire des etres a racines, naissant d'un germe comme nous,
+mortels comme nous, et qui seront remplaces par d'autres etres de meme
+essence, comme nous toujours!"
+
+Puis, plante devant l'ebenier radieux dont les parfums vivifiants se
+detachaient a tous les frissons de l'air, M. le senateur ajouta: "Ah!
+mon gaillard, s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais
+bigrement embarrasse. En voila un qui les execute facilement et qui les
+lache sans remords, et qui ne s'en inquiete guere."
+
+L'academicien ajouta: "Nous en faisons autant, mon ami."
+
+Le senateur reprit: "Oui, je ne le nie pas, nous les lachons
+quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre
+superiorite."
+
+Mais l'autre secoua la tete: "Non, ce n'est pas la ce que je veux dire;
+voyez-vous, mon cher, il n'est guere d'homme qui ne possede des enfants
+ignores, ces enfants dits _de pere inconnu_, qu'il a faits, comme cet
+arbre reproduit, presque inconsciemment.
+
+S'il fallait etablir le compte des femmes que nous avons eues, nous
+serions, n'est-ce pas, aussi embarrasses que cet ebenier que vous
+interpelliez le serait pour numeroter ses descendants.
+
+De dix-huit a quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les
+rencontres passageres, les contacts d'une heure, on peut bien admettre
+que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents
+femmes.
+
+Eh bien, mon ami, dans ce nombre etes-vous sur que vous n'en ayez pas
+feconde au moins une, et que vous ne possediez point sur le pave, ou au
+bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnetes gens,
+c'est-a-dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu; ou
+peut-etre, si elle a eu la chance d'etre abandonnee par sa mere,
+cuisiniere en quelque famille.
+
+Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons
+_publiques_ possedent un ou deux enfants dont elles ignorent le pere,
+enfants attrapes dans le hasard de leurs etreintes a dix ou vingt
+francs. Dans tout metier on fait la part des profits et pertes. Ces
+rejetons-la constituent les "pertes" de leur profession. Quels sont les
+generateurs?--Vous,--moi,--nous tous, les hommes dits _comme il faut_!
+Ce sont les resultats de nos joyeux diners d'amis, de nos soirs de
+gaite, de ces heures ou notre chair contente nous pousse aux
+accouplements d'aventure.
+
+Les voleurs, les rodeurs, tous les miserables, enfin, sont nos enfants.
+Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous etions les leurs, car
+ils reproduisent aussi, ces gredins-la!
+
+Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience une tres vilaine histoire
+que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus que
+cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui,
+parfois, me torture horriblement.
+
+A l'age de vingt-cinq ans j'avais entrepris avec un de mes amis,
+aujourd'hui conseiller d'Etat, un voyage en Bretagne, a pied.
+
+ * * * * *
+
+Apres quinze ou vingt jours de marche forcenee, apres avoir visite les
+Cotes-du-Nord et une partie du Finistere, nous arrivions a Douarnenez;
+de la, en une etape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des
+Trepasses, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait
+en _of_; mais, le matin venu, une fatigue etrange retint au lit mon
+camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait
+simplement de deux bottes de paille.
+
+Impossible d'etre malade en ce lieu. Je le forcai donc a se lever, et
+nous parvinmes a Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.
+
+Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il
+fut pris de malaises intolerables, et c'est a grand'peine que nous pumes
+atteindre Pont-Labbe.
+
+La, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le medecin,
+qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fievre, sans en
+determiner la nature.
+
+Connaissez-vous Pont-Labbe?--Non.--Eh bien, c'est la ville la plus
+bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz
+au Morbihan, de cette contree qui contient l'essence des moeurs, des
+legendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays
+n'a presque pas change. Je dis: _encore aujourd'hui_, car j'y retourne a
+present tous les ans, helas!
+
+Un vieux chateau baigne le pied de ses tours dans un grand etang triste,
+triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une riviere sort de la que
+les caboteurs peuvent remonter jusqu'a la ville. Et dans les rues
+etroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le
+gilet brode et les quatre vestes superposees: la premiere, grande comme
+la main, couvrant au plus les omoplates, et la derniere s'arretant juste
+au-dessus du fond de culotte.
+
+Les filles, grandes, belles, fraiches, ont la poitrine ecrasee dans un
+gilet de drap qui forme cuirasse, les etreint, ne laissant meme pas
+deviner leur gorge puissante et martyrisee; et elles sont coiffees d'une
+etrange facon: sur les tempes, deux plaques brodees en couleur encadrent
+le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derriere la tete,
+puis remontent se tasser au sommet du crane sous un singulier bonnet,
+tissu souvent d'or ou d'argent.
+
+La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout
+bleus, d'un bleu pale que percaient les deux petits points noirs de la
+pupille; et ses dents courtes, serrees, qu'elle montrait sans cesse en
+riant, semblaient faites pour broyer du granit.
+
+Elle ne savait pas un mot de francais, ne parlant que le breton, comme
+la plupart de ses compatriotes.
+
+Or, mon ami n'allait guere mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se
+declarat, le medecin lui defendait de partir encore, ordonnant un repos
+complet. Je passais donc les journees pres de lui, et sans cesse la
+petite bonne entrait, apportant soit mon diner, soit de la tisane.
+
+Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions
+pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.
+
+Or, une nuit, comme j'etais reste fort tard aupres du malade, je
+croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la
+sienne. C'etait juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement,
+sans reflechir a ce que je faisais, plutot par plaisanterie
+qu'autrement, je la saisis a pleine taille, et, avant qu'elle fut
+revenue de sa stupeur, je l'avais jetee et enfermee chez moi. Elle me
+regardait, effaree, affolee, epouvantee, n'osant pas crier de peur d'un
+scandale, d'etre chassee sans doute par ses maitres d'abord, et
+peut-etre par son pere ensuite.
+
+J'avais fait cela en riant; mais, des qu'elle fut chez moi, le desir de
+la posseder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte
+corps a corps, a la facon des athletes, avec les bras tendus, crispes,
+tordus, la respiration essoufflee, la peau mouillee de sueur. Oh! elle
+se debattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble, une
+cloison, une chaise; alors, toujours enlaces, nous restions immobiles
+plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'eut eveille
+quelqu'un; puis nous recommencions notre acharnee bataille, moi
+l'attaquant, elle resistant.
+
+Epuisee enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le
+pave.
+
+Sitot relevee, elle courut a la porte, tira les verrous et s'enfuit.
+
+Je la rencontrai a peine les jours suivants. Elle ne me laissait point
+l'approcher. Puis, comme mon camarade etait gueri et que nous devions
+reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon depart, a
+minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre ou je venais de me
+retirer.
+
+Elle se jeta dans mes bras, m'etreignit passionnement, puis, jusqu'au
+jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin
+toutes les assurances de tendresse et de desespoir qu'une femme nous
+peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue.
+
+Huit jours apres, j'avais oublie cette aventure, commune et frequente
+quand on voyage, les servantes d'auberge etant generalement destinees a
+distraire ainsi les voyageurs.
+
+Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir a Pont-Labbe.
+
+Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en
+Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien penetrer
+des paysages.
+
+Rien ne me sembla change. Le chateau mouillait toujours ses murs
+grisatres dans l'etang, a l'entree de la petite ville; et l'auberge
+etait la meme quoique reparee, remise a neuf, avec un air plus moderne.
+En entrant, je fus recu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans,
+fraiches et gentilles, encuirassees dans leur etroit gilet de drap,
+casquees d'argent avec les grandes plaques brodees sur les oreilles.
+
+Il etait environ six heures du soir. Je me mis a table pour diner et,
+comme le patron s'empressait lui-meme a me servir, la fatalite sans
+doute me fit dire: "Avez-vous connu les anciens maitres de cette maison?
+J'ai passe ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je
+vous parle de loin."
+
+Il repondit: "C'etaient mes parents, monsieur."
+
+Alors je lui racontai en quelle occasion je m'etais arrete, comment
+j'avais ete retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa
+pas achever.
+
+"--Oh! je me rappelle parfaitement J'avais alors quinze ou seize ans.
+Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai
+fait la mienne, sur la rue."
+
+C'est alors seulement que le souvenir tres vif de la petite bonne me
+revint. Je demandai: "--Vous rappelez-vous une gentille petite servante
+qu'avait alors votre pere, et qui possedait, si ma memoire ne me
+trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraiches?"
+
+Il reprit: "--Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps
+apres."
+
+Et, tendant la main vers la cour ou un homme maigre et boiteux remuait
+du fumier, il ajouta: "--Voila son fils."
+
+Je me mis a rire. "--Il n'est pas beau et ne ressemble guere a sa mere.
+Il tient du pere sans doute."
+
+L'aubergiste reprit: "--Ca se peut bien; mais on n'a jamais su a qui
+c'etait. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait
+de galant. C'a ete un fameux etonnement quand on a appris qu'elle etait
+enceinte. Personne ne voulait le croire."
+
+J'eus une sorte de frisson desagreable, un de ces effleurements penibles
+qui nous touchent le coeur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je
+regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau
+pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort
+douloureux de la jambe plus courte. Il etait deguenille, hideusement
+sale, avec de longs cheveux jaunes tellement meles qu'ils lui tombaient
+comme des cordes sur les joues.
+
+L'aubergiste ajouta: "--Il ne vaut pas grand'chose, c'a ete garde par
+charite dans la maison. Peut-etre qu'il aurait mieux tourne si on
+l'avait eleve comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas
+de pere, pas de mere, pas d'argent! Mes parents ont eu pitie de
+l'enfant, mais ce n'etait pas a eux, vous comprenez."
+
+Je ne dis rien.
+
+Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai a cet
+affreux valet d'ecurie en me repetant: "--Si c'etait mon fils, pourtant?
+Aurais-je donc pu tuer cette fille et procreer cet etre?"--C'etait
+possible, enfin!
+
+Je resolus de parler a cet homme et de connaitre exactement la date de
+sa naissance. Une difference de deux mois devait m'arracher mes doutes.
+
+Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le francais non
+plus. Il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant
+absolument son age qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se
+tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes
+noueuses et degoutantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire
+ancien de la mere dans le coin des levres et dans le coin des yeux.
+
+Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du miserable.
+Il etait entre dans la vie huit mois et vingt-six jours apres mon
+passage a Pont-Labbe, car je me rappelais parfaitement etre arrive a
+Lorient le 15 aout. L'acte portait la mention: "Pere inconnu". La mere
+s'etait appelee Jeanne Kerradec.
+
+Alors mon coeur se mit a battre a coups presses. Je ne pouvais plus
+parler tant je me sentais suffoque; et je regardais cette brute dont les
+grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des
+betes; et le gueux, gene par mon regard, cessait de rire, detournait la
+tete, cherchait a s'en aller.
+
+Tout le jour j'errai le long de la petite riviere, en reflechissant
+douloureusement. Mais a quoi bon reflechir? Rien ne pouvait me fixer.
+Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou
+mauvaises pour ou contre mes chances de paternite, m'enervant en des
+suppositions inextricables, pour revenir sans cesse a la meme horrible
+incertitude, puis a la conviction plus atroce encore que cet homme etait
+mon fils.
+
+Je ne pus diner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans
+parvenir a dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hante de visions
+insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait
+"papa"; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et,
+j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il
+parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collegues de
+l'Academie reunis pour decider si j'etais bien son pere; et l'un d'eux
+s'ecriait: "C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble." Et
+en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me
+reveillai avec cette idee plantee dans le crane et avec le desir fou de
+revoir l'homme pour decider si, oui ou non, nous avions des traits
+communs.
+
+Je le joignis comme il allait a la messe (c'etait un dimanche) et je lui
+donnai cent sous en le devisageant anxieusement. Il se remit a rire
+d'une ignoble facon, prit l'argent, puis, gene de nouveau par mon oeil,
+il s'enfuit apres avoir bredouille un mot a peu pres inarticule, qui
+voulait dire "merci", sans doute.
+
+La journee se passa pour moi dans les memes angoisses que la veille.
+Vers le soir je fis venir l'hotelier, et avec beaucoup de precautions,
+d'habiletes, de finesses, je lui dis que je m'interessais a ce pauvre
+etre si abandonne de tous et prive de tout, et que je voulais faire
+quelque chose pour lui.
+
+Mais l'homme repliqua: "Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien,
+vous n'en aurez que du desagrement. Moi, je l'emploie a vider l'ecurie,
+et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ca je le nourris et il couche
+avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille
+culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pieces dans huit jours."
+
+Je n'insistai pas, me reservant d'aviser.
+
+Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu a la
+maison, assomma un cheval a coups de pioche, et, en fin de compte,
+s'endormit dans la boue sous la pluie, grace a mes largesses.
+
+On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le
+rendait furieux, et, des qu'il avait deux sous en poche, il les buvait.
+L'aubergiste ajouta: "Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort." Cet
+homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes
+jetes par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination a
+ce metal que le cabaret.
+
+Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je
+semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute,
+mon fils! mon fils! en tachant de decouvrir s'il avait quelque chose de
+moi. A force de chercher je crus reconnaitre des lignes semblables dans
+le front et a la naissance du nez, et je fus bientot convaincu d'une
+ressemblance que dissimulaient l'habillement different et la criniere
+hideuse de l'homme.
+
+Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je
+partis, le coeur broye, apres avoir laisse a l'aubergiste quelque argent
+pour adoucir l'existence de son valet.
+
+Or, depuis six ans, je vis avec cette pensee, cette horrible
+incertitude, ce doute abominable. Et, chaque annee, une force invincible
+me ramene a Pont-Labbe. Chaque annee je me condamne a ce supplice de
+voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me
+ressemble, de chercher, toujours en vain, a lui etre secourable. Et
+chaque annee je reviens ici, plus indecis, plus torture, plus anxieux.
+
+J'ai essaye de le faire instruire. Il est idiot sans ressource.
+
+J'ai essaye de lui rendre la vie moins penible. Il est irremediablement
+ivrogne et emploie a boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait
+fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie.
+
+J'ai essaye d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le menageat, en
+offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, etonne a la fin, m'a repondu
+fort sagement: "Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira
+qu'a le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitot qu'il a du
+temps ou du bien-etre, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du
+bien, ca ne manque pas, allez, les enfants abandonnes, mais
+choisissez-en un qui reponde a votre peine."
+
+Que dire a cela?
+
+Et si je laissais percer un soupcon des doutes qui me torturent, ce
+cretin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me
+perdre. Il me crierait "papa", comme dans mon reve.
+
+Et je me dis que j'ai tue la mere et perdu cet etre atrophie, larve
+d'ecurie, eclose et poussee dans le fumier, cet homme qui, eleve comme
+d'autres, aurait ete pareil aux autres.
+
+Et vous ne vous figurez pas la sensation etrange, confuse et intolerable
+que j'eprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi,
+qu'il tient a moi par ce lien intime qui lie le fils au pere, que grace
+aux terribles lois de l'heredite, il est moi par mille choses, par son
+sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux memes germes de maladies, aux
+memes ferments de passions.
+
+Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa
+vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenetre, la-bas, je le
+regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des betes, en
+me repetant: "C'est mon fils."
+
+Et je sens, parfois, d'intolerables envies de l'embrasser. Je n'ai meme
+jamais touche sa main sordide.
+
+L'academicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura: "Oui
+vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui
+n'ont pas de pere."
+
+ * * * * *
+
+Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses
+grappes, enveloppa d'une nuee odorante et fine les deux vieillards qui
+la respirerent a longs traits.
+
+Et le senateur ajouta: "C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et
+meme de faire des enfants comme ca."
+
+
+
+
+
+
+
+SAINT-ANTOINE
+
+_A X. Charmes._
+
+
+On l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi
+peut-etre parce qu'il etait bon vivant, joyeux, farceur, puissant
+mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il
+eut plus de soixante ans.
+
+C'etait un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de
+poitrine et de ventre, et perche sur de longues jambes qui semblaient
+trop maigres pour l'ampleur du corps.
+
+Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme
+qu'il dirigeait en madre compere, soigneux de ses interets, entendu dans
+les affaires et dans l'elevage du betail, et dans la culture de ses
+terres. Ses deux fils et ses trois filles maries avec avantage, vivaient
+aux environs, et venaient, une fois par mois, diner avec le pere. Sa
+vigueur etait celebre dans tout le pays d'alentour; on disait en maniere
+de proverbe: "Il est fort comme Saint-Antoine."
+
+Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret,
+promettait de manger une armee, car il etait hableur comme un vrai
+Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de
+bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et
+il criait, la face rouge et l'oeil sournois, dans une fausse colere de
+bon vivant: "Faudra que j'en mange, nom de Dieu!" Il comptait bien que
+les Prussiens ne viendraient pas jusqu'a Tanneville; mais lorsqu'il
+apprit qu'ils etaient a Rautot, il ne sortit plus de sa maison, et il
+guettait sans cesse la route par la petite fenetre de sa cuisine,
+s'attendant a tout moment a voir passer des baionnettes.
+
+Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte
+s'ouvrit, et le maire de la commune, maitre Chicot, parut suivi d'un
+soldat coiffe d'un casque noir a pointe de cuivre. Saint-Antoine se
+dressa d'un bond; et tout son monde le regardait, s'attendant a le voir
+echarper le Prussien; mais il se contenta de serrer la main du maire qui
+lui dit: "--En v'la un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus c'te
+nuit. Fais pas de betise surtout, vu qu'ils parlent de fusiller et de
+bruler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v'la prevenu.
+Donne-li a manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas chez
+l's'autres. Y en a pour tout le monde." Et il sortit.
+
+Le pere Antoine, devenu pale, regarda son Prussien. C'etait un gros
+garcon a la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond,
+barbu jusqu'aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le
+Normand malin le penetra tout de suite, et, rassure, lui fit signe de
+s'asseoir. Puis il lui demanda: "Voulez-vous de la soupe?" L'etranger ne
+comprit pas. Antoine alors eut un coup d'audace, et lui poussant sous le
+nez une assiette pleine: "--Tiens, avale ca, gros cochon."
+
+Le soldat repondit: "Ya" et se mit a manger goulument pendant que le
+fermier triomphant, sentant sa reputation reconquise, clignait de l'oeil
+a ses serviteurs qui grimacaient etrangement, ayant en meme temps
+grand'peur et envie de rire.
+
+Quand le Prussien eut englouti son assiettee, Saint-Antoine lui en
+servit une autre qu'il fit disparaitre egalement; mais il recula devant
+la troisieme, que le fermier voulait lui faire manger de force, en
+repetant: "Allons fous-toi ca dans le ventre. T'engraisseras ou tu diras
+pourquoi, va, mon cochon!"
+
+Et le soldat, comprenant seulement qu'on voulait le faire manger tout
+son saoul, riait d'un air content, en faisant signe qu'il etait plein.
+
+Alors Saint-Antoine devenu tout a fait familier lui tapa sur le ventre
+en criant: "--Y en a-t-il dans la bedaine a mon cochon!" Mais soudain il
+se tordit, rouge a tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler. Une
+idee lui etait venue qui le faisait etouffer de rire: "C'est ca, c'est
+ca, saint Antoine et son cochon. V'la mon cochon." Et les trois
+serviteurs eclaterent a leur tour.
+
+Le vieux etait si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne, le
+fil en dix, et qu'il en regala tout le monde. On trinqua avec le
+Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il
+trouvait ca fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez: "Hein? En
+v'la d'la fine. T'en bois pas comme ca chez toi, mon cochon."
+
+ * * * * *
+
+Des lors, le pere Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait
+trouve la son affaire, c'etait sa vengeance a lui, sa vengeance de gros
+malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait a se tordre derriere
+le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la
+plaisanterie il n'avait pas son pareil. Il n'y avait que lui pour
+inventer des choses comme ca. Cre coquin, va!
+
+Il s'en allait chez les voisins, tous les jours apres midi, bras dessus
+bras dessous avec son Allemand qu'il presentait d'un air gai en lui
+tapant sur l'epaule: "--Tenez, v'la mon cochon, r'gardez-moi s'il
+engraisse c't'animal-la."
+
+Et les paysans s'epanouissaient.--Est-il donc rigolo, ce bougre
+d'Antoine!
+
+--J'te l'vend, Cesaire, trois pistoles.
+
+--Je l'prends, Antoine, et j't'invite a manger du boudin.
+
+--Me, c'que j'veux, c'est d'ses pieds.
+
+--Tate li l'ventre, tu verras qu'il n'a que d'la graisse."
+
+Et tout le monde clignait de l'oeil sans rire trop haut cependant, de
+peur que le Prussien devinat a la fin qu'on se moquait de lui. Antoine
+seul, s'enhardissant tous les jours, lui pincait les cuisses en criant:
+"Rien qu'du gras"; lui tapait sur le derriere en hurlant: "Tout ca d'la
+couenne"; l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter
+une enclume en declarant: "Il pese six cents, et pas de dechet."
+
+Et il avait pris l'habitude de faire offrir a manger a son cochon
+partout ou il entrait avec lui. C'etait la le grand plaisir, le grand
+divertissement de tous les jours: "--Donnez-li de c'que vous voudrez, il
+avale tout." Et on offrait a l'homme du pain et du beurre, des pommes de
+terre, du fricot froid, de l'andouille qui faisait dire: "--De la votre,
+et du choix."
+
+Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchante de ces
+attentions, se rendait malade pour ne pas refuser; et il engraissait
+vraiment, serre maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait
+Saint-Antoine et lui faisait repeter: "--Tu sais, mon cochon, faudra te
+faire faire une autre cage."
+
+Ils etaient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde; et, quand
+le vieux allait a ses affaires dans les environs, le Prussien
+l'accompagnait de lui-meme pour le seul plaisir d'etre avec lui.
+
+Le temps etait rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870
+semblait jeter ensemble tous les fleaux sur la France.
+
+Le pere Antoine, qui preparait les choses de loin et profitait des
+occasions, prevoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du
+printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gene; et il
+fut convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une
+charge d'engrais.
+
+Chaque jour donc il se mettait en route a l'approche de la nuit et se
+rendait a la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours
+accompagne de son cochon. Et chaque jour c'etait une fete de nourrir
+l'animal. Tout le pays accourait la comme on va, le dimanche, a la
+grand'messe.
+
+Le soldat, cependant, commencait a se mefier; et quand on riait trop
+fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une
+flamme de colere.
+
+Or, un soir, quand il eut mange a sa contenance, il refusa d'avaler un
+morceau de plus; et il essaya de se lever pour s'en aller. Mais
+Saint-Antoine l'arreta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux
+mains puissantes sur les epaules il le rassit si durement que la chaise
+s'ecrasa sous l'homme.
+
+Une gaiete de tempete eclata; et Antoine, radieux, ramassant son cochon,
+fit semblant de le panser pour le guerir, puis il declara: "Puisque tu
+n'veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu!" Et on alla chercher de
+l'eau-de-vie au cabaret.
+
+Le soldat roulait des yeux mechants: mais il but neanmoins; il but tant
+qu'on voulut; et Saint-Antoine lui tenait la tete, a la grande joie des
+assistants.
+
+Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les
+verres, trinquait en gueulant "a la tienne!" Et le Prussien, sans
+prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampees de cognac.
+
+C'etait une lutte, une bataille, une revanche! A qui boirait le plus,
+nom d'un nom! Ils n'en pouvaient ni l'un ni l'autre quand le litre fut
+seche. Mais aucun des deux n'etait vaincu. Ils s'en allaient manche a
+manche, voila tout. Faudrait recommencer le lendemain!
+
+Ils sortirent en titubant et se mirent en route, a cote du tombereau de
+fumier que trainaient lentement les deux chevaux.
+
+La neige commencait a tomber, et la nuit sans lune s'eclairait
+tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les
+deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mecontent de
+n'avoir pas triomphe, s'amusait a pousser de l'epaule son cochon pour le
+faire culbuter dans le fosse. L'autre evitait les attaques par des
+retraites; et, chaque fois, il prononcait quelques mots allemands sur un
+ton irrite qui faisait rire aux eclats le paysan. A la fin, le Prussien
+se facha; et juste au moment ou Antoine lui lancait une nouvelle
+bourrade, il repondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler
+le colosse.
+
+Alors, enflamme d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme a bras le corps,
+le secoua quelques secondes comme il eut fait d'un petit enfant, et il
+le lanca a toute volee de l'autre cote du chemin. Puis, content de cette
+execution, il croisa ses bras pour rire de nouveau.
+
+Mais le soldat se releva vivement, nu-tete, son casque ayant roule, et,
+degainant son sabre, il se precipita sur le pere Antoine.
+
+Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand
+fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de boeuf.
+
+Le Prussien arriva, le front baisse, l'arme en avant, sur de tuer. Mais
+le vieux, attrapant a pleine main la lame dont la pointe allait lui
+crever le ventre, l'ecarta, et il frappa d'un coup sec sur la tempe,
+avec la poignee du fouet, son ennemi qui s'abattit a ses pieds.
+
+Puis il regarda, effare, stupide d'etonnement, le corps d'abord secoue
+de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, le
+considera quelque temps. L'homme avait les yeux clos; et un filet de
+sang coulait d'une fente au coin du front. Malgre la nuit, le pere
+Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige.
+
+Il restait la, perdant la tete, tandis que son tombereau s'en allait
+toujours, au pas tranquille des chevaux.
+
+Qu'allait-il faire? Il serait fusille! On brulerait sa ferme, on
+ruinerait le pays! Que faire? que faire? Comment cacher le corps, cacher
+la mort, tromper les Prussiens? Il entendit des voix au loin, dans le
+grand silence des neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant le casque,
+il recoiffa sa victime, puis, l'empoignant par les reins, il l'enleva,
+courut, rattrapa son attelage et lanca le corps sur le fumier. Une fois
+chez lui, il aviserait.
+
+Il allait a petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il se
+voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumiere
+brillait a une lucarne, sa servante ne dormait pas encore; alors il fit
+vivement reculer sa voiture jusqu'au bord du trou a l'engrais. Il
+songeait qu'en renversant la charge, le corps pose dessus tomberait
+dessous dans la fosse; et il fit basculer le tombereau.
+
+Comme il l'avait prevu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine
+aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre a cote. Il
+appela son valet, ordonna de mettre les chevaux a l'ecurie; et il rentra
+dans sa chambre.
+
+Il se coucha, reflechissant toujours a ce qu'il allait faire, mais
+aucune idee ne l'illuminait, son epouvante allait croissant dans
+l'immobilite du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents
+claquaient; il se releva, grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses
+draps.
+
+Alors il descendit a la cuisine, prit la bouteille de fine dans le
+buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite jetant une
+ivresse nouvelle par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son
+ame. Il avait fait la un joli coup, nom de Dieu d'imbecile!
+
+Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des
+explications et des malices; et, de temps en temps, il se rincait la
+bouche avec une gorgee de fil en dix pour se mettre du coeur au ventre.
+
+Et il ne trouvait rien. Mais rien.
+
+Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait
+"Devorant" se mit a hurler a la mort. Le pere Antoine fremit jusque dans
+les moelles; et, chaque fois que la bete reprenait son gemissement
+lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux.
+
+Il s'etait abattu sur une chaise, les jambes cassees, hebete, n'en
+pouvant plus, attendant avec anxiete que "Devorant" recommencat sa
+plainte, et secoue par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos
+nerfs.
+
+L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le
+paysan devenait fou. Il se leva pour aller dechainer la bete, pour ne
+plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avanca dans la nuit.
+
+La neige tombait toujours. Tout etait blanc. Les batiments de la ferme
+faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le
+chien tirait sur sa chaine. Il le lacha. Alors "Devorant" fit un bond,
+puis s'arreta net, le poil herisse, les pattes tendues, les crocs au
+vent, le nez tourne vers le fumier.
+
+Saint-Antoine, tremblant de la tete aux pieds, balbutia: "--Que qu't'as
+donc, sale rosse?" et il avanca de quelques pas, fouillant de l'oeil
+l'ombre indecise, l'ombre terne de la cour.
+
+Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier!
+
+Il regardait cela perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il
+apercut aupres de lui le manche de sa fourche piquee dans la terre; il
+l'arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent
+temeraires les plus laches, il se rua en avant, pour voir.
+
+C'etait lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui
+l'avait rechauffe, ranime. Il s'etait assis machinalement, et il restait
+la, sous la neige qui le poudrait, souille de saletes et de sang, encore
+hebete par l'ivresse, etourdi par le coup, epuise par sa blessure.
+
+Il apercut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un
+mouvement afin de se lever. Mais le vieux, des qu'il l'eut reconnu,
+ecuma ainsi qu'une bete enragee.
+
+Il bredouillait: "--Ah! cochon! cochon! t'es pas mort! Tu vas me
+denoncer, a c't'heure... Attends... attends!"
+
+Et, s'elancant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de
+ses deux bras sa fourche levee comme une lance, et il lui enfonca
+jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine.
+
+Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort,
+tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la replongeait
+coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la gorge, frappant
+comme un forcene, trouant de la tete aux pieds le corps palpitant dont
+le sang fuyait par gros bouillons.
+
+Puis il s'arreta, essouffle de la violence de sa besogne, aspirant l'air
+a grandes gorgees, apaise par le meurtre accompli.
+
+Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour
+allait poindre, il se mit a l'oeuvre pour ensevelir l'homme.
+
+Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas
+encore, travaillant d'une facon desordonnee dans un emportement de force
+avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps.
+
+Lorsque la tranchee fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec
+la fourche, rejeta la terre dessus, la pietina longtemps, remit en place
+le fumier, et il sourit en voyant la neige epaisse qui completait sa
+besogne, et couvrait les traces de son voile blanc.
+
+Puis il repiqua sa fourche sur le tas d'ordure et rentra chez lui. Sa
+bouteille encore a moitie pleine d'eau-de-vie etait restee sur une
+table. Il la vida d'une haleine, se jeta sur son lit, et s'endormit
+profondement.
+
+Il se reveilla degrise, l'esprit calme et dispos, capable de juger le
+cas et de prevoir l'evenement.
+
+Au bout d'une heure il courait le pays en demandant partout des
+nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir,
+disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme.
+
+Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupconna pas; et il dirigea
+meme les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque soir
+courir le cotillon.
+
+Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village
+voisin et qui avait une jolie fille, fut arrete et fusille.
+
+
+
+
+
+
+L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS
+
+_A Robert Pinchon._
+
+
+Depuis son entree en France avec l'armee d'invasion, Walter Schnaffs se
+jugeait le plus malheureux des hommes. Il etait gros, marchait avec
+peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il
+avait fort plats et fort gras. Il etait en outre pacifique et
+bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, pere de quatre enfants
+qu'il adorait et marie avec une jeune femme blonde, dont il regrettait
+desesperement chaque soir les tendresses, les petits soins et les
+baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tot, manger lentement de
+bonnes choses et boire de la biere dans les brasseries. Il songeait en
+outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparait avec la vie;
+et il gardait au coeur une haine epouvantable, instinctive et raisonnee
+en meme temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres,
+mais surtout pour les baionnettes, se sentant incapable de manoeuvrer
+assez vivement cette arme rapide pour defendre son gros ventre.
+
+Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roule dans son
+manteau a cote des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux
+siens laisses la-bas et aux dangers semes sur sa route:--S'il etait tue,
+que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les eleverait?
+A l'heure meme, ils n'etaient pas riches, malgre les dettes qu'il avait
+contractees en partant pour leur laisser quelque argent. Et Walter
+Schnaffs pleurait quelquefois.
+
+Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles
+faiblesses qu'il se serait laisse tomber, s'il n'avait songe que toute
+l'armee lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles herissait
+le poil sur sa peau.
+
+Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.
+
+Son corps d'armee s'avancait vers la Normandie; et il fut un jour envoye
+en reconnaissance avec un faible detachement qui devait simplement
+explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme
+dans la campagne; rien n'indiquait une resistance preparee.
+
+Or, les Prussiens descendaient avec tranquillite dans une petite vallee
+que coupaient des ravins profonds quand une fusillade violente les
+arreta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de
+francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,
+s'elanca en avant, la baionnette au fusil.
+
+Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et eperdu
+qu'il ne pensait meme pas a fuir. Puis un desir fou de detaler le
+saisit; mais il songea aussitot qu'il courait comme une tortue en
+comparaison des maigres Francais qui arrivaient en bondissant comme un
+troupeau de chevres. Alors, apercevant a six pas devant lui un large
+fosse plein de broussailles couvertes de feuilles seches, il y sauta a
+pieds joints, sans songer meme a la profondeur, comme on saute d'un pont
+dans une riviere.
+
+Il passa, a la facon d'une fleche, a travers une couche epaisse de
+lianes et de ronces aigues qui lui dechirerent la face et les mains, et
+il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.
+
+Levant aussitot les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait.
+Ce trou revelateur le pouvait denoncer, et il se traina avec precaution,
+a quatre pattes, au fond de cette orniere, sous le toit de branchages
+enlaces, allant le plus vite possible, en s'eloignant du lieu du combat.
+Puis il s'arreta et s'assit de nouveau, tapi comme un lievre au milieu
+des hautes herbes seches.
+
+Il entendit pendant quelque temps encore des detonations, des cris et
+des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cesserent.
+Tout redevint muet et calme.
+
+Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut epouvantable.
+C'etait un petit oiseau qui, s'etant pose sur une branche, agitait des
+feuilles mortes. Pendant pres d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs
+en battit a grands coups presses.
+
+La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit a
+songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son
+armee?... Mais comment? Mais par ou? Et il lui faudrait recommencer
+l'horrible vie d'angoisses, d'epouvantes, de fatigues et de souffrances
+qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait
+plus ce courage! Il n'aurait plus l'energie qu'il fallait pour supporter
+les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.
+
+Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'a
+la fin des hostilites. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette
+perspective ne l'aurait pas trop atterre; mais il fallait manger, manger
+tous les jours.
+
+Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le
+territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient defendre. Des frissons
+lui couraient sur la peau.
+
+Soudain il pensa: "Si seulement j'etais prisonnier!" Et son coeur fremit
+de desir, d'un desir violent, immodere, d'etre prisonnier des Francais.
+Prisonnier! Il serait sauve, nourri, loge, a l'abri des balles et des
+sabres, sans apprehension possible, dans une bonne prison bien gardee.
+Prisonnier! Quel reve!
+
+Et sa resolution fut prise immediatement:
+
+--Je vais me constituer prisonnier.
+
+Il se leva, resolu a executer ce projet sans tarder d'une minute. Mais
+il demeura immobile, assailli soudain par des reflexions facheuses et
+par des terreurs nouvelles.
+
+Ou allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel cote? Et des
+images affreuses, des images de mort, se precipiterent dans son ame.
+
+Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son
+casque a pointe, par la campagne.
+
+S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un
+Prussien sans defense, le tueraient comme un chien errant! Ils le
+massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs
+pelles! Ils en feraient une bouillie, une patee, avec l'acharnement des
+vaincus exasperes.
+
+S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enrages
+sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une
+heure, histoire de rire en voyant sa tete. Et il se croyait deja appuye
+contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous
+ronds et noirs semblaient le regarder.
+
+S'il rencontrait l'armee francaise elle-meme? Les hommes d'avant-garde
+le prendraient pour un eclaireur, pour quelque hardi et malin troupier
+parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il
+entendait deja les detonations irregulieres des soldats couches dans les
+broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, s'affaissait,
+troue comme une ecumoire par les balles qu'il sentait entrer dans sa
+chair.
+
+Il se rassit, desespere. Sa situation lui paraissait sans issue.
+
+La nuit etait tout a fait venue, la nuit muette et noire. Il ne bougeait
+plus, tressaillant a tous les bruits inconnus et legers qui passent dans
+les tenebres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un terrier, faillit
+faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui dechiraient
+l'ame, le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des
+blessures. Il ecarquillait ses gros yeux pour tacher de voir dans
+l'ombre; et il s'imaginait a tout moment entendre marcher pres de lui.
+
+Apres d'interminables heures et des angoisses de damne, il apercut, a
+travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un
+soulagement immense le penetra; ses membres se detendirent, reposes
+soudain; son coeur s'apaisa; ses yeux se fermerent. Il s'endormit.
+
+Quand il se reveilla, le soleil lui parut arrive a peu pres au milieu du
+ciel; il devait etre midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des
+champs; et Walter Schnaffs s'apercut qu'il etait atteint d'une faim
+aigue.
+
+Il baillait, la bouche humide a la pensee du saucisson, du bon saucisson
+des soldats; et son estomac lui faisait mal.
+
+Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes etaient faibles, et
+se rassit pour reflechir. Pendant deux ou trois heures encore, il
+etablit le pour et le contre, changeant a tout moment de resolution,
+combattu, malheureux, tiraille par les raisons les plus contraires.
+
+Une idee lui parut enfin logique et pratique, c'etait de guetter le
+passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail
+dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en
+lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.
+
+Alors il ota son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit
+sa tete au bord de son trou, avec des precautions infinies.
+
+Aucun etre isole ne se montrait a l'horizon. La-bas, a droite, un petit
+village envoyait au ciel la fumee de ses toits, la fumee des cuisines!
+La-bas, a gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un
+grand chateau flanque de tourelles.
+
+Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien
+que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de
+ses entrailles.
+
+Et la nuit encore tomba sur lui.
+
+Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil
+fievreux, hante de cauchemars, d'un sommeil d'homme affame.
+
+L'aurore se leva de nouveau sur sa tete. Il se remit en observation.
+Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle
+entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il
+se voyait etendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermes. Puis
+des betes, des petites betes de toute sorte s'approchaient de son
+cadavre et se mettaient a le manger, l'attaquant partout a la fois, se
+glissant sous ses vetements pour mordre sa peau froide. Et un grand
+corbeau lui piquait les yeux de son bec effile.
+
+Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'evanouir de faiblesse
+et ne plus pouvoir marcher. Et deja, il s'appretait a s'elancer vers le
+village, resolu a tout oser, a tout braver, quand il apercut trois
+paysans qui s'en allaient aux champs avec leur fourches sur l'epaule, et
+il replongea dans sa cachette.
+
+Mais, des que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fosse,
+et se mit en route, courbe, craintif, le coeur battant, vers le chateau
+lointain, preferant entrer la dedans plutot qu'au village qui lui
+semblait redoutable comme une tanniere pleine de tigres.
+
+Les fenetres d'en bas brillaient. Une d'elles etait meme ouverte; et une
+forte odeur de viande cuite s'en echappait, une odeur qui penetra
+brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs,
+qui le crispa; le fit haleter, l'attirant irresistiblement, lui jetant
+au coeur une audace desesperee.
+
+Et brusquement, sans reflechir, il apparut, casque, dans le cadre de la
+fenetre.
+
+Huit domestiques dinaient autour d'une grande table. Mais soudain une
+bonne demeura beante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous
+les regards suivirent le sien!
+
+On apercut l'ennemi!
+
+Seigneur! les Prussiens attaquaient le chateau!...
+
+Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris pousses sur huit
+tons differents, un cri d'epouvante horrible, puis une levee
+tumultueuse, une bousculade, une melee, une fuite eperdue vers la porte
+du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et
+passaient dessus. En deux secondes, la piece fut vide, abandonnee, avec
+la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupefait,
+toujours debout dans sa fenetre.
+
+Apres quelques instants d'hesitation, il enjamba le mur d'appui et
+s'avanca vers les assiettes. Sa faim exasperee le faisait trembler
+comme un fievreux: mais une terreur le retenait, le paralysait encore.
+Il ecouta. Toute la maison semblait fremir; des portes se fermaient, des
+pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet
+tendait l'oreille a ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits
+sourds comme si des corps fussent tombes dans la terre molle, au pied
+des murs, des corps humains sautant du premier etage.
+
+Puis tout mouvement, toute agitation cesserent, et le grand chateau
+devint silencieux comme un tombeau.
+
+Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restee intacte, et il se mit
+a manger. Il mangeait par grandes bouchees comme s'il eut craint d'etre
+interrompu trop tot, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait a deux
+mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des
+paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac,
+gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, pret a crever
+a la facon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et
+se deblayait l'oesophage comme on lave un conduit bouche.
+
+Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;
+puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoue par des
+hoquets, l'esprit trouble et la bouche grasse, il deboutonna son
+uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux
+se fermaient, ses idees s'engourdissaient; il posa son front pesant dans
+ses bras croises sur la table, et il perdit doucement la notion des
+choses et des faits.
+
+ * * * * *
+
+Le dernier croissant eclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres
+du parc. C'etait l'heure froide qui precede le jour.
+
+Des ombres glissaient dans les fourres, nombreuses et muettes; et
+parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe
+d'acier.
+
+Le chateau tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenetres
+seules brillaient encore au rez-de-chaussee.
+
+Soudain, une voix tonnante hurla:
+
+--En avant! nom d'un nom! a l'assaut! mes enfants!
+
+Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres
+s'enfoncerent sous un flot d'hommes qui s'elanca, brisa, creva tout,
+envahit la maison. En un instant cinquante soldats armes jusqu'aux
+cheveux, bondirent dans la cuisine ou reposait pacifiquement Walter
+Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils charges, le
+culbuterent, le roulerent, le saisirent, le lierent des pieds a la tete.
+
+Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crosse
+et fou de peur.
+
+Et tout d'un coup, un gros militaire chamarre d'or lui planta son pied
+sur le ventre en vociferant:
+
+--Vous etes mon prisonnier, rendez-vous!
+
+Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier", et il gemit: "_ya,
+ya, ya_".
+
+Il fut releve, ficele sur une chaise, et examine avec une vive curiosite
+par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs
+s'assirent, n'en pouvant plus d'emotion et de fatigue.
+
+Il souriait, lui, il souriait maintenant, sur d'etre enfin prisonnier!
+
+Un autre officier entra et prononca:
+
+--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir ete
+blesses. Nous restons maitres de la place.
+
+Le gros militaire qui s'essuyait le front vocifera: "Victoire!"
+
+Et il ecrivit sur un petit agenda de commerce tire de sa poche:
+
+"Apres une lutte acharnee, les Prussiens ont du battre en retraite,
+emportant leurs morts et leurs blesses, qu'on evalue a cinquante hommes
+hors de combat. Plusieurs sont restes entre nos mains."
+
+Le jeune officier reprit:
+
+--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?
+
+Le colonel repondit:
+
+--Nous allons nous replier pour eviter un retour offensif avec de
+l'artillerie et des forces superieures.
+
+Et il donna l'ordre de repartir.
+
+La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du chateau, et se mit
+en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garotte, tenu par
+six guerriers le revolver au poing.
+
+Des reconnaissances furent envoyees pour eclairer la route. On avancait
+avec prudence, faisant halte de temps en temps.
+
+Au jour levant, on arrivait a la sous-prefecture de La Roche-Oysel, dont
+la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.
+
+La population anxieuse et surexcitee attendait. Quand on apercut le
+casque du prisonnier, des clameurs formidables eclaterent. Les femmes
+levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aieul lanca sa bequille
+au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.
+
+Le colonel hurlait.
+
+--Veillez a la surete du captif!
+
+On parvint enfin a la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
+Schnaffs jete dedans, libre de liens.
+
+Deux cents hommes en armes monterent la garde autour du batiment.
+
+Alors, malgre des symptomes d'indigestion qui le tourmentaient depuis
+quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit a danser, a danser
+eperdument, en levant les bras et les jambes, a danser en poussant des
+rires frenetiques, jusqu'au moment ou il tomba, epuise au pied d'un mur.
+
+Il etait prisonnier! Sauve!
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que le chateau de Champignet fut repris a l'ennemi apres six
+heures seulement d'occupation.
+
+Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire a la tete
+des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut decore.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+La Becasse
+
+Ce cochon de Morin
+
+La Folle
+
+Pierrot
+
+Menuet
+
+La Peur
+
+Farce normande
+
+Les Sabots
+
+La Rempailleuse
+
+En mer
+
+Un Normand
+
+Le Testament
+
+Aux Champs
+
+Un Coq chanta
+
+Un Fils
+
+Saint-Antoine
+
+L'Aventure de Walter Schnaffs
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes de la Becasse, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA BECASSE ***
+
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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