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+The Project Gutenberg EBook of Contes de la Becasse, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes de la Becasse
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 25, 2004 [EBook #11714]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA BECASSE ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the PG
+Online Distributed Proofreaders. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+GUY DE MAUPASSANT
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+CONTES DE LA BÉCASSE
+
+
+SEIZIÈME ÉDITION
+
+
+PARIS
+
+1894
+
+
+
+
+
+
+LA BÉCASSE
+
+
+Le vieux baron des Ravots avait été pendant quarante ans le roi des
+chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq à six années, une paralysie
+des jambes le clouait à son fauteuil, et il ne pouvait plus que tirer
+des pigeons de la fenêtre de son salon ou du haut de son grand perron.
+
+Le reste du temps il lisait.
+
+C'était un homme de commerce aimable chez qui était resté beaucoup de
+l'esprit lettré du dernier siècle. Il adorait les contes, les petits
+contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivées dans son
+entourage. Dès qu'un ami entrait chez lui, il demandait:
+
+--Eh bien, quoi de nouveau?
+
+Et il savait interroger à la façon d'un juge d'instruction.
+
+Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large
+fauteuil pareil à un lit. Un domestique, derrière son dos, tenait les
+fusils, les chargeait et les passait à son maître; un autre valet, caché
+dans un massif, lâchait un pigeon de temps en temps, à des intervalles
+irréguliers, pour que le baron ne fût pas prévenu et demeurât en éveil.
+
+Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se désolant quand
+il s'était laissé surprendre, et riant aux larmes quand la bête tombait
+d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drôle. Il se tournait
+alors vers le garçon qui chargeait les armes, et il demandait, en
+suffoquant de gaieté:
+
+--Y est-il, celui-là, Joseph! As-tu vu comme il est descendu?
+
+Et Joseph répondait invariablement:
+
+--Oh! monsieur le baron ne les manque pas.
+
+A l'automne, au moment des chasses, il invitait, comme à l'ancien temps,
+ses amis, et il aimait entendre au loin les détonations. Il les
+comptait, heureux quand elles se précipitaient. Et, le soir, il exigeait
+de chacun le récit fidèle de sa journée.
+
+Et on restait trois heures à table en racontant des coups de fusil.
+
+C'étaient d'étranges et invraisemblables aventures, où se complaisait
+l'humeur hâbleuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et
+revenaient régulièrement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de
+Bourril avait manqué dans son vestibule les faisait se tordre chaque
+année de la même façon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur
+prononçait:
+
+--J'entends: «Birr! birr!» et une compagnie magnifique me part à dix
+pas. J'ajuste: pif! paf! j'en vois tomber une pluie, une vraie pluie. Il
+y en avait sept!
+
+Et tous, étonnés, mais réciproquement crédules, s'extasiaient.
+
+Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelée le «conte
+de la Bécasse».
+
+Au moment du passage de cette reine des gibiers, la même cérémonie
+recommençait à chaque dîner.
+
+Comme ils adoraient l'incomparable oiseau, on en mangeait tous les soirs
+un par convive; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes les
+têtes.
+
+Alors le baron, officiant comme un évêque, se faisait apporter sur une
+assiette un peu de graisse, oignait avec soin les têtes précieuses en
+les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert le bec. Une
+chandelle allumée était posée près de lui, et tout le monde se taisait,
+dans l'anxiété de l'attente.
+
+Puis il saisissait un des crânes ainsi préparés, le fixait sur une
+épingle, piquait l'épingle sur un bouchon, maintenait le tout en
+équilibre au moyen de petits bâtons croisés comme des balanciers, et
+plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en manière
+de tourniquet.
+
+Tous les convives comptaient ensemble, d'une voix forte:
+
+--Une,--deux,--trois.
+
+Et le baron, d'un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou.
+
+Celui des invités que désignait, en s'arrêtant, le long bec pointu
+devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher
+ses voisins.
+
+Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La
+graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l'élu du hasard croquait
+le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations
+de plaisir.
+
+Et chaque fois les dîneurs, levant leurs verres, buvaient à sa santé.
+
+Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l'ordre du baron,
+conter une histoire pour indemniser les déshérités.
+
+Voici quelques-uns de ces récits:
+
+
+
+
+
+
+CE COCHON DE MORIN
+
+_A M. Oudinot._
+
+
+
+
+I
+
+
+«Ça, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre
+mots, «ce cochon de Morin». Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu
+parler de Morin sans qu'on le traitât de «cochon»?
+
+Labarbe, aujourd'hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant.
+«Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?»
+
+J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se
+frotta les mains et commença son récit.
+
+«Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin
+de mercerie sur le quai de la Rochelle?
+
+--«Oui, parfaitement.
+
+--«Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours à
+Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de
+renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un
+commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans
+le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes, une
+continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que
+danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules
+grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu'on ose ou qu'on
+puisse y toucher. C'est à peine si on goûte, une fois ou deux, à
+quelques mets inférieurs. Et l'on s'en va, le coeur encore tout secoué,
+l'âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous
+chatouillent les lèvres.
+
+Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour la
+Rochelle par l'express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de
+regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer
+d'Orléans, quand il s'arrêta net devant une jeune femme qui embrassait
+une vieille dame. Elle avait relevé sa voilette, et Morin, ravi,
+murmura: «Bigre, la belle personne!»
+
+Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle
+d'attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la
+suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit
+toujours.
+
+Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla; le
+train partit. Ils étaient seuls.
+
+Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans;
+elle était blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses
+jambes une couverture de voyage, et s'étendit sur les banquettes pour
+dormir.
+
+Morin se demandait: «Qui est-ce?» Et mille suppositions, mille projets
+lui traversaient l'esprit. Il se disait: «On raconte tant d'aventures de
+chemin de fer. C'en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui
+sait? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être
+d'être audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait: «De l'audace, de
+l'audace, et toujours de l'audace.» Si ce n'est pas Danton, c'est
+Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voilà le hic.
+Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les âmes! Je parie qu'on passe
+tous les jours, sans s'en douter, à côté d'occasions magnifiques. Il lui
+suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas
+mieux...»
+
+Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il
+imaginait une entrée en rapport chevaleresque, des petits services qu'il
+lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une
+déclaration qui finissait par... par ce que tu penses.
+
+Mais ce qui lui manquait toujours, c'était le début, le prétexte. Et il
+attendait une circonstance heureuse, le coeur ravagé, l'esprit sens
+dessus dessous.
+
+La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis
+que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil lança
+son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l'horizon, sur le
+doux visage de la dormeuse.
+
+Elle s'éveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit.
+Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin
+tressaillit. Pas de doute, c'était pour lui ce sourire-là, c'était bien
+une invitation discrète, le signal rêvé qu'il attendait. Il voulait
+dire, ce sourire: «Êtes-vous bête, êtes-vous niais, êtes-vous jobard,
+d'être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier soir.
+
+«Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme
+ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser,
+grand sot.»
+
+Elle souriait toujours en le regardant; elle commençait même à rire; et
+il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment,
+quelque chose à dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien,
+rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa: «Tant pis, je
+risque tout»; et brusquement, sans crier «gare», il s'avança, les mains
+tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il
+l'embrassa.
+
+D'un bond elle fut debout criant: «Au secours», hurlant d'épouvante. Et
+elle ouvrit la portière, elle agita ses bras dehors, folle de peur,
+essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu'elle allait se
+précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant: «Madame...
+oh!... madame.»
+
+Le train ralentit sa marche, s'arrêta. Deux employés se précipitèrent
+aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en
+balbutiant: «Cet homme a voulu... a voulu... me... me...» Et elle
+s'évanouit.
+
+On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin.
+
+Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa
+déclaration. L'autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner
+son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour
+outrage aux bonnes moeurs dans un lieu public.
+
+
+
+
+II
+
+
+J'étais alors rédacteur en chef du _nal des Charentes_; et je voyais
+Morin, chaque soir, au Café du commerce.
+
+Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que
+faire. Je ne lui cachai pas mon opinion: «Tu n'es qu'un cochon. On ne se
+conduit pas comme ça.»
+
+Il pleurait; sa femme l'avait battu; et il voyait son commerce ruiné,
+son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés, ne le saluant plus.
+Il finit par me faire pitié, et j'appelai mon collaborateur Rivet, un
+petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses avis.
+
+Il m'engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je
+renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat.
+
+J'appris que la femme outragée était une jeune fille, Mlle Henriette
+Bonnel, qui venait de prendre à Paris ses brevets d'institutrice et qui,
+n'ayant plus ni père ni mère, passait ses vacances chez son oncle et sa
+tante, braves petits bourgeois de Mauzé.
+
+Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait
+porté plainte. Le ministère public consentait à laisser tomber l'affaire
+si cette plainte était retirée. Voilà ce qu'il fallait obtenir.
+
+Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'émotion et
+de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le
+maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant
+par la figure: «Vous venez voir ce cochon de Morin? Tenez, le voilà, le
+coco!»
+
+Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai
+la situation; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission
+était délicate; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de
+répéter: «Je t'assure que je ne l'ai pas même embrassée, non, pas même.
+Je te le jure!»
+
+Je répondis: «C'est égal, tu n'es qu'un cochon.» Et je pris mille francs
+qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais convenable.
+
+Mais comme je ne tenais pas à m'aventurer seul dans la maison des
+parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, à la condition
+qu'on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain dans
+l'après-midi, une affaire urgente à la Rochelle.
+
+Et, deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d'une jolie maison
+de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'était elle
+assurément. Je dis tout bas à Rivet: «Sacrebleu, je commence à
+comprendre Morin.»
+
+L'oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du _Fanal_, un fervent
+coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita,
+nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d'avoir chez lui les
+deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille: «Je
+crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin.»
+
+La nièce s'était éloignée; et j'abordai la question délicate. J'agitai
+le spectre du scandale; je fis valoir la dépréciation inévitable que
+subirait la jeune personne après le bruit d'une pareille affaire; car on
+ne croirait jamais à un simple baiser.
+
+Le bonhomme semblait indécis; mais il ne pouvait rien décider sans sa
+femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa
+un cri de triomphe: «Tenez, j'ai une idée excellente. Je vous tiens, je
+vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux; et, quand ma
+femme sera revenue, j'espère que nous nous entendrons.»
+
+Rivet résistait; mais le désir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le
+décida; et nous acceptâmes l'invitation.
+
+L'oncle se leva, radieux, appela sa nièce, et nous proposa une promenade
+dans sa propriété en proclamant: «A ce soir les affaires sérieuses.»
+
+Rivet et lui se mirent à parler politique. Quant à moi, je me trouvai
+bientôt à quelques pas en arrière, à côté de la jeune fille. Elle était
+vraiment charmante, charmante!
+
+Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son aventure
+pour tâcher de m'en faire une alliée.
+
+Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m'écoutait de
+l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup.
+
+Je lui disais: «Songez donc, mademoiselle, à tous les ennuis que vous
+aurez. Il vous faudra comparaître devant le tribunal, affronter les
+regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter
+publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous,
+n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place ce
+polisson sans appeler les employés; et de changer simplement de
+voiture.»
+
+Elle se mit à rire. «C'est vrai ce que vous dites! mais que voulez-vous?
+J'ai eu peur; et, quand on a peur, on ne raisonne plus. Après avoir
+compris la situation, j'ai bien regretté mes cris; mais il était trop
+tard. Songez aussi que cet imbécile s'est jeté sur moi comme un furieux,
+sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais même pas ce
+qu'il me voulait.»
+
+Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me
+disais: «Mais c'est une gaillarde, cette fille. Je comprends que ce
+cochon de Morin se soit trompé.
+
+Je repris, en badinant: «Voyons Mademoiselle, avouez qu'il était
+excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi
+belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de
+l'embrasser.»
+
+Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: «Entre le désir et
+l'action, monsieur, il y a place pour le respect.»
+
+La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement: «Eh
+bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant; qu'est-ce que vous
+feriez?»
+
+Elle s'arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit,
+tranquillement: «Oh, vous, ce n'est pas la même chose.»
+
+Je le savais bien, parbleu, que ce n'était pas la même chose, puisqu'on
+m'appelait dans toute la province «le beau Labarbe». J'avais trente ans,
+alors, mais je demandai: «Pourquoi ça?»
+
+Elle haussa les épaules, et répondit: «Tiens! parce que vous n'êtes pas
+aussi bête que lui.» Puis elle ajouta, en me regardant en dessous: «Ni
+aussi laid.»
+
+Avant qu'elle eût pu faire un mouvement pour m'éviter, je lui avais
+planté un bon baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard.
+Puis elle dit: «Eh bien vous n'êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne
+recommencez pas ce jeu-là.»
+
+Je pris un air humble et je dis à mi-voix: «Oh! mademoiselle, quant à
+moi, si j'ai un désir au coeur, c'est de passer devant un tribunal pour
+la même cause que Morin.»
+
+Elle demanda à son tour: «Pourquoi ça?» Je la regardai au fond des yeux
+sérieusement. «Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui
+soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire,
+que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait après vous avoir
+vue: «Tiens, Labarbe n'a pas volé ce qui lui arrive, mais il a de la
+chance tout de même.»
+
+Elle se remit à rire de tout son coeur.
+
+«Êtes-vous drôle?» Elle n'avait pas fini le mot «_drôle_» que je la
+tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où je
+trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la
+bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle découvrait
+toujours malgré elle un coin pour garantir les autres.
+
+A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. «Vous êtes un grossier,
+monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté.»
+
+Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant: «Pardon, pardon,
+mademoiselle. Je vous ai blessée; j'ai été brutal! Ne m'en voulez pas.
+Si vous saviez?...» Je cherchais vainement une excuse.
+
+Elle prononça, au bout d'un moment: «Je n'ai rien à savoir, monsieur.»
+
+Mais j'avais trouvé; je m'écriai: «Mademoiselle, voici un an que je vous
+aime!»
+
+Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris: «Oui,
+mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien
+de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. Je
+vous ai vue ici l'an passé, vous étiez là-bas, devant la grille. J'ai
+reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus quitté.
+Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouvée
+adorable; votre souvenir me possédait; j'ai voulu vous revoir; j'ai
+saisi le prétexte de cette bête de Morin; et me voici. Les circonstances
+m'ont fait passer les bornes; pardonnez-moi, je vous en supplie,
+pardonnez-moi.»
+
+Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau; et
+elle murmura: «Blagueur.»
+
+Je levai la main, et, d'un ton sincère (je crois même que j'étais
+sincère): «Je vous jure que je ne mens pas.»
+
+Elle dit simplement: «Allons donc.»
+
+Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les
+allées tournantes; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce,
+en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme une
+chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait
+croire.
+
+Je finissais par me sentir troublé; par penser ce que je disais; j'étais
+pâle, oppressé, frissonnant; et, doucement, je lui pris la taille.
+
+Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l'oreille.
+Elle semblait morte tant elle restait rêveuse.
+
+Puis sa main rencontra la mienne et la serra; je pressai lentement sa
+taille d'une étreinte tremblante et toujours grandissante; elle ne
+remuait plus du tout; j'effleurais sa joue de ma bouche; et tout à coup
+mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long
+baiser; et il aurait encore duré longtemps; si je n'avais entendu «hum,
+hum» à quelques pas derrière moi.
+
+Elle s'enfuit à travers un massif. Je me retournai et j'aperçus Rivet
+qui me rejoignait.
+
+Il se campa au milieu du chemin; et sans rire: «Eh bien! c'est comme ça
+que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin.»
+
+Je répondis avec fatuité: «On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle?
+Qu'en as-tu obtenu? Moi, je réponds de la nièce.»
+
+Rivet déclara: «J'ai été moins heureux avec l'oncle.»
+
+Et je lui pris le bras pour rentrer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J'étais à côté d'elle et ma
+main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait son
+pied; nos regards se joignaient, se mêlaient.
+
+On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'âme
+toutes les tendresses qui me montaient du coeur. Je la tenais serrée
+contre moi, l'embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux
+siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les
+suivaient gravement sur le sable des chemins.
+
+On rentra. Et bientôt l'employé du télégraphe apporta une dépêche de la
+tante annonçant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept
+heures, par le premier train.
+
+L'oncle, dit: «Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces
+messieurs.» On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous
+conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans
+l'oreille: «Pas de danger qu'elle nous ait menés chez toi d'abord.» Puis
+elle me guida vers mon lit. Dès qu'elle fut seule avec moi, je la saisis
+de nouveau dans mes bras, tâchant d'affoler sa raison et de culbuter sa
+résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de défaillir, elle
+s'enfuit.
+
+Je me glissais entre mes draps, très contrarié, très agité, et très
+penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle
+maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.
+
+Je demandai: «Qui est là?»
+
+Une voix légère répondit: «Moi.»
+
+Je me vêtis à la hâte; j'ouvris; elle entra. «J'ai oublié, dit-elle, de
+vous demander ce que vous prenez le matin: du chocolat, du thé, ou du
+café?»
+
+Je l'avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant:
+«Je prends... je prends... je prends...» Mais elle me glissa entre les
+bras, souffla ma lumière, et disparut.
+
+Je restai seul, furieux, dans l'obscurité, cherchant des allumettes,
+n'en trouvant pas. J'en découvris enfin et je sortis dans le corridor, à
+moitié fou, mon bougeoir à la main.
+
+Qu'allais-je faire? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver; je la
+voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis, je pensai
+brusquement: «Mais si j'entre chez l'oncle? que dirais-je?... Et je
+demeurai immobile, le cerveau vide, le coeur battant. Au bout de
+plusieurs secondes, la réponse me vint: «Parbleu je dirai que je
+cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente.»
+
+Et je me mis à inspecter les portes m'efforçant de découvrir la sienne,
+à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une clef que
+je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette assise dans son lit,
+effarée, me regardait.
+
+Alors je poussai doucement le verrou; et, m'approchant sur la pointe des
+pieds, je lui dis: «J'ai oublié, mademoiselle, de vous demander quelque
+chose à lire.» Elle se débattait; mais j'ouvris bientôt le livre que je
+cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'était vraiment le plus
+merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes.
+
+Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon
+gré; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent
+jusqu'au bout.
+
+Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre,
+quand une main brutale m'arrêta; et une voix, celle de Rivet, me
+chuchota dans le nez: «Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce
+cochon de Morin?»
+
+Dès sept heures du matin elle m'apportait elle-même une tasse de
+chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s'en faire
+mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma
+bouche des bords délicieux de sa tasse.
+
+A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un
+peu nerveux, agacé comme un homme qui n'a guère dormi, il me dit d'un
+ton maussade: «Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter l'affaire
+de ce cochon de Morin.»
+
+A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves
+gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux
+pauvres du pays.
+
+Alors on voulut nous retenir à passer la journée. On organiserait même
+une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrière le dos
+de ses parents me faisait des signes de tête: «Oui, restez donc.»
+J'acceptais, mais Rivet s'acharna à s'en aller.
+
+Je le pris à part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais:
+«Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi.» Mais il semblait exaspéré
+et me répétait dans la figure: «J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire
+de ce cochon de Morin.»
+
+Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus
+durs de ma vie. J'aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute mon
+existence.
+
+Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des
+adieux, je dis à Rivet: «Tu n'es qu'une brute». Il répondit: «Mon petit,
+tu commençais à m'agacer bougrement».
+
+En arrivant aux bureaux du _Fanal_, j'aperçus une foule qui nous
+attendait... On cria dès qu'on nous vit: «Eh bien, avez-vous arrangé
+l'affaire de ce cochon de Morin?»
+
+Tout la Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur
+s'était dissipée en route, eut grand'peine à ne pas rire en déclarant:
+«Oui, c'est fait, grâce à Labarbe.»
+
+Et nous allâmes chez Morin.
+
+Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des
+compresses d'eau froide sur le crâne, défaillant d'angoisse. Et il
+toussait sans cesse, d'une petite toux d'agonisant, sans qu'on sût d'où
+lui était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse
+prête à le dévorer.
+
+Dès qu'il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les
+poignets et les genoux. Je dis: «C'est arrangé, salaud, mais ne
+recommence pas.»
+
+Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d'un
+prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa
+même Mme Morin qui le rejeta d'une poussée dans son fauteuil.
+
+Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop
+brutale.
+
+On ne l'appelait plus dans toute la contrée que «ce cochon de Morin», et
+cette épithète le traversait comme un coup d'épée chaque fois qu'il
+l'entendait.
+
+Quand un voyou dans la rue criait: «Cochon», il se retournait la tête
+par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, lui
+demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon: Est-ce du tien?»
+
+Il mourut deux ans plus tard.
+
+Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j'allai faire une
+visite intéressée au nouveau notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une
+grande femme opulente et belle me reçut.
+
+«Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle.»
+
+Je balbutiai: «Mais..... non..... madame.»
+
+--«Henriette Bonnel.»
+
+--«Ah!»--Et je me sentis devenir pâle.
+
+Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant.
+
+Dès qu'elle m'eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les
+serrant à les broyer: «Voici longtemps, cher monsieur, que je veux aller
+vous voir. Ma femme m'a tant parlé de vous. Je sais..... oui, je sais en
+quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais aussi comme
+vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de dévouement dans
+l'affaire.....» Il hésita, puis prononça plus bas, comme s'il eût
+articulé un mot grossier «.....Dans l'affaire de ce cochon de Morin.»
+
+
+
+
+
+
+
+LA FOLLE
+
+_A Robert de Bannières._
+
+
+Tenez, dit M. Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien
+sinistre anecdote de la guerre.
+
+Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais
+au moment de l'arrivée des Prussiens.
+
+J'avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l'esprit s'était
+égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l'âge de vingt-cinq ans, elle
+avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant
+nouveau-né.
+
+Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient
+presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte.
+
+La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira
+pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à
+cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine,
+remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever,
+elle criait comme si on l'eût tuée. On la laissa donc toujours couchée,
+ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour
+retourner ses matelas.
+
+Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps en
+temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette
+âme désespérée? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus.
+Songeait-elle aux morts? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir
+précis? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l'eau
+sans courant?
+
+Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte.
+
+La guerre vint; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens
+pénétrèrent à Cormeil.
+
+Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait à fendre les pierres; et
+j'étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la goutte,
+quand j'entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De ma
+fenêtre, je les vis passer.
+
+Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de
+pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs
+hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait
+douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru.
+
+Pendant, les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit à
+l'officier d'à côté que la dame était malade; et il ne s'en inquiéta
+guère. Mais bientôt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il
+s'informa de la maladie; on répondit que son hôtesse était couchée
+depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien sans
+doute, et s'imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit par
+fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne
+les point frôler.
+
+Il exigea qu'elle le reçût; on le fit entrer dans sa chambre. Il demanda,
+d'un ton brusque.
+
+--Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on fous
+foie.
+
+Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit
+pas.
+
+Il reprit:
+
+--Che ne tolérerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne
+volonté, che trouverai pien un moyen de fous faire bromener tout seule.
+
+Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eût pas
+vu.
+
+Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême.
+Et il ajouta:
+
+--Si vous n'êtes pas tescentue temain...
+
+Puis, il sortit.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller; mais la
+folle se mit à hurler en se débattant. L'officier monta bien vite; et la
+servante, se jetant à ses genoux, cria:
+
+--Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui; elle est
+si malheureuse.
+
+Le soldat restait embarrassé, n'osant, malgré sa colère, la faire tirer
+du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des ordres
+en allemand.
+
+Et bientôt on vit sortir un détachement qui soutenait un matelas comme
+on porte un blessé. Dans ce lit qu'on n'avait point défait, la folle,
+toujours silencieuse, restait tranquille, indifférente aux événements
+tant qu'on la laissait couchée. Un homme par derrière portait un paquet
+de vêtements féminins.
+
+Et l'officier prononça en se frottant les mains:
+
+--Nous ferrons pien si vous ne poufez bas vous hapiller toute seule et
+faire une bétite bromenate.
+
+Puis on vit s'éloigner le cortège dans la direction de la forêt
+d'Imauville.
+
+Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls.
+
+On ne revit plus la folle. Qu'en avaient-ils fait? Où l'avaient-ils
+portée! On ne le sut jamais.
+
+ * * * * *
+
+La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et les
+bois sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler
+jusqu'à nos portes.
+
+La pensée de cette femme perdue me hantait; et je fis plusieurs
+démarches auprès de l'autorité prussienne, afin d'obtenir des
+renseignements. Je faillis être fusillé.
+
+Le printemps revint. L'armée d'occupation s'éloigna. La maison de ma
+voisine restait fermée; l'herbe drue poussait dans les allées.
+
+La vieille bonne était morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait
+plus de cette aventure; moi seul y songeais sans cesse.
+
+Qu'avaient-ils fait de cette femme? s'était-elle enfuie à travers les
+bois! L'avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital sans
+pouvoir obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger mes
+doutes; mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon coeur.
+
+Or, à l'automne suivant, les bécasses passèrent en masse; et, comme ma
+goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu'à la forêt.
+J'avais déjà tué quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j'en abattis
+un qui disparut dans un fossé plein de branches. Je fus obligé d'y
+descendre pour y ramasser ma bête. Je la trouvai tombée auprès d'une
+tête de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la
+poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expiré dans ces
+bois peut-être en cette année sinistre; mais je ne sais pourquoi,
+j'étais sûr, sûr, vous dis-je, que je rencontrais la tête de cette
+misérable maniaque.
+
+Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonnée sur ce
+matelas, dans la forêt froide et déserte; et, fidèle à son idée fixe,
+elle s'était laissée mourir sous l'épais et léger duvet des neiges et
+sans remuer le bras ou la jambe.
+
+Puis les loups l'avaient dévorée.
+
+Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré.
+
+J'ai gardé ce triste ossement. Et je fais des voeux pour que nos fils ne
+voient plus jamais de guerre.
+
+
+
+
+
+
+
+PIERROT
+
+_A Henry Roujon._
+
+
+Mme Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces
+demi-paysannes à rubans et à chapeaux falbalas, de ces personnes qui
+parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et
+cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et
+chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des
+gants de soie écrue.
+
+Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée
+Rose.
+
+Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long
+d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.
+
+Comme elles possédaient, devant l'habitation, un étroit jardin, elles
+cultivaient quelques légumes.
+
+Or, une nuit, on lui vola une douzaine d'oignons.
+
+Dès que Rose s'aperçut du larcin, elle courut prévenir madame, qui
+descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On
+avait volé, volé Mme Lefèvre! Donc, on volait dans le pays, puis on
+pouvait revenir.
+
+Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas,
+bavardaient, supposaient des choses: «Tenez, ils ont passé par là. Ils
+ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont sauté dans la plate-bande.»
+
+Et elles s'épouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles
+maintenant!
+
+Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent,
+discutèrent à leur tour; et les deux femmes expliquaient à chaque
+nouveau venu leurs observations et leurs idées.
+
+Un fermier d'à côté leur offrit ce conseil: «Vous devriez avoir un
+chien.»
+
+C'était vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne serait
+que pour donner l'éveil. Pas un gros chien, Seigneur! Que feraient-elles
+d'un gros chien! Il les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en
+Normandie, on prononce _quin_), un petit freluquet de _quin_ qui jappe.
+
+Dès que tout le monde fut parti, Mme Lefèvre discuta longtemps cette
+idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections,
+terrifiée par l'image d'une jatte pleine de pâtée; car elle était de
+cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des
+centimes dans leur poche pour faire l'aumône ostensiblement aux pauvres
+des chemins, et donner aux quêtes du dimanche.
+
+Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec
+astuce. Donc il fut décidé qu'on aurait un chien, un tout petit chien.
+
+On se mit à sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des
+avaleurs de soupe à faire frémir. L'épicier de Rolleville en avait bien
+un, un tout petit; mais il exigeait qu'on le lui payât deux francs, pour
+couvrir ses frais d'élevage. Mme Lefèvre déclara qu'elle voulait bien
+nourrir un «quin», mais qu'elle n'en achèterait pas.
+
+Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa
+voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec
+un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette, un
+vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client
+cherchait à s'en défaire. Mme Lefèvre trouva fort beau ce roquet
+immonde, qui ne coûtait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on
+le nommait. Le boulanger répondit: «Pierrot.»
+
+Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit d'abord
+de l'eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de pain. Il
+mangea. Mme Lefèvre, inquiète, eut une idée: «Quand il sera bien
+accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger en
+rôdant par le pays.»
+
+On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empêcha point d'être affamé.
+Il ne jappait d'ailleurs que pour réclamer sa pitance; mais, dans ce
+cas, il jappait avec acharnement.
+
+Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser
+chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet.
+
+Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait
+même à l'aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, des
+bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot.
+
+Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama
+huit francs,--huit francs, madame!--pour ce freluquet de _quin_ qui ne
+jappait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisissement.
+
+Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasserait de Pierrot. Personne
+n'en voulut. Tous les habitants le refusèrent à dix lieues aux environs.
+Alors on se résolut, faute d'autre moyen, à lui faire «piquer du mas».
+
+«Piquer du mas», c'est «manger de la marne». On fait piquer du mas à
+tous les chiens dont on veut se débarrasser.
+
+Au milieu d'une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt
+un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C'est l'entrée de la
+marnière. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'à vingt mètres sous
+terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.
+
+On descend une fois par an dans cette carrière, à l'époque où l'on marne
+les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux chiens
+condamnés; et souvent, quand on passe auprès de l'orifice, des
+hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels
+lamentables montent jusqu'à vous.
+
+Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec épouvante des
+abords de ce trou gémissant; et, quand on se penche au-dessus, il sort
+de là une abominable odeur de pourriture.
+
+Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre.
+
+Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie
+par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros,
+plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont là,
+seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent,
+hésitent, anxieux. Mais la faim les presse: ils s'attaquent, luttent
+longtemps, acharnés; et le plus fort mange le plus faible, le dévore
+vivant.
+
+Quand il fut décidé qu'on ferait «piquer du mas» à Pierrot, on s'enquit
+d'un exécuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour
+la course. Cela parut follement exagéré à Mme Lefèvre. Le goujat du
+voisin se contentait de cinq sous; c'était trop encore; et, Rose ayant
+fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mêmes,
+parce qu'ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son
+sort, il fut résolu qu'elles iraient toutes les deux, à la nuit
+tombante.
+
+On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il
+l'avala jusqu'à la dernière goutte; et, comme il remuait la queue de
+contentement, Rose le prit dans son tablier.
+
+Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la plaine.
+Bientôt elles aperçurent la marnière et l'atteignirent; Mme Lefèvre se
+pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait.--Non--il n'y en avait
+pas; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait, l'embrassa, puis le
+lança dans le trou; et elles se penchèrent toutes deux, l'oreille
+tendue.
+
+Elles entendirent d'abord un bruit sourd; puis la plainte aiguë,
+déchirante, d'une bête blessée, puis une succession de petits cris de
+douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui
+implorait, la tête levée vers l'ouverture.
+
+Il jappait, oh! il jappait!
+
+Elles furent saisies de remords, d'épouvante, d'une peur folle et
+inexplicable; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait
+plus vite, Mme Lefèvre criait: «Attendez-moi, Rose, attendez-moi!»
+
+Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvantables.
+
+Mme Lefèvre rêva qu'elle s'asseyait à table pour manger la soupe, mais,
+quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. Il s'élançait
+et la mordait au nez.
+
+Elle se réveilla et crut l'entendre japper encore. Elle écouta; elle
+s'était trompée.
+
+Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route
+interminable, qu'elle suivait. Tout à coup, au milieu du chemin, elle
+aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné; et ce panier
+lui faisait peur.
+
+Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui
+saisissait la main, ne la lâchait plus; et elle se sauvait éperdue,
+portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée.
+
+Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut à la marnière.
+
+Il jappait; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se mit
+à sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il répondit
+avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien.
+
+Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu'à
+sa mort.
+
+Elle courut chez le puisatier chargé de l'extraction de la marne, et
+elle lui raconta son cas. L'homme écoutait sans rien dire. Quand elle
+eut fini, il prononça: «Vous voulez votre quin? Ce sera quatre francs.»
+
+Elle eut un sursaut; toute sa douleur s'envola du coup.
+
+«Quatre francs! vous vous en feriez mourir! quatre francs!»
+
+Il répondit: «Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes
+manivelles, et monter tout ça, et m'n aller là-bas avec mon garçon et
+m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l'plaisir de vous le
+r'donner? fallait pas l'jeter.»
+
+Elle s'en alla, indignée.--Quatre francs!
+
+Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du
+puisatier. Rose, toujours résignée, répétait: «Quatre francs! c'est de
+l'argent, Madame.»
+
+Puis, elle ajouta: «Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour
+qu'il ne meure pas comme ça?»
+
+Mme Lefèvre approuva, toute joyeuse; et les voilà reparties, avec un
+gros morceau de pain beurré.
+
+Elles le coupèrent par bouchées qu'elles lançaient l'une après l'autre,
+parlant tour à tour à Pierrot. Et si tôt que le chien avait achevé un
+morceau, il jappait pour réclamer le suivant.
+
+Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles
+ne faisaient plus qu'un voyage.
+
+ * * * * *
+
+Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles
+entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils
+étaient deux! On avait précipité un autre chien, un gros!
+
+Rose cria: «Pierrot!» Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit à jeter
+la nourriture; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une
+bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son
+compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort.
+
+Elles avaient beau spécifier: «C'est pour toi, Pierrot!» Pierrot,
+évidemment, n'avait rien.
+
+Les deux femmes interdites, se regardaient; et Mme Lefèvre prononça d'un
+ton aigre: «Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on
+jettera là-dedans. Il faut y renoncer».
+
+Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivant à ses dépens, elle s'en
+alla, emportant même ce qui restait du pain qu'elle se mit à manger en
+marchant.
+
+Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.
+
+
+
+
+
+
+
+MENUET
+
+_A Paul Bourget._
+
+
+Les grands malheurs ne m'attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux
+garçon qui passait pour sceptique. J'ai vu la guerre de bien près:
+j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la
+nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou
+d'indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au coeur, ce
+frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses
+navrantes.
+
+La plus violente douleur qu'on puisse éprouver, certes, est la perte
+d'un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela
+est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit de ces
+catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines
+rencontres, certaines choses entr'aperçues, devinées, certains chagrins
+secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde
+douloureux de pensées, qui entr'ouvrent devant nous brusquement la porte
+mystérieuse des souffrances morales, compliquées, incurables, d'autant
+plus profondes qu'elles semblent bénignes, d'autant plus cuisantes
+qu'elles semblent presque insaisissables, d'autant plus tenaces qu'elles
+semblent factices, nous laissent à l'âme comme une traînée de tristesse,
+un goût d'amertume, une sensation de désenchantement dont nous sommes
+longtemps à nous débarrasser.
+
+J'ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d'autres
+n'eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme
+de longues et minces piqûres inguérissables.
+
+Vous ne comprendriez peut-être pas l'émotion qui m'est restée de ces
+rapides impressions. Je ne vous en dirai qu'une. Elle est très vieille,
+mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait
+les frais de mon attendrissement.
+
+J'ai cinquante ans. J'étais jeune alors et j'étudiais le droit. Un peu
+triste, un peu rêveur, imprégné d'une philosophie mélancolique, je
+n'aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les
+filles stupides. Je me levais tôt; et une de mes plus chères voluptés
+était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière
+du Luxembourg.
+
+Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette pépinière? C'était comme
+un jardin oublié de l'autre siècle, un jardin joli comme un doux
+sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites et
+régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés avec
+méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche ces
+cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des
+parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme des
+collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des
+régiments d'arbres à fruits.
+
+Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles.
+Leurs maisons de paille, savamment espacées sur les planches, ouvraient
+au soleil leurs portes grandes comme l'entrée d'un dé à coudre; et on
+rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et
+dorées, vraies maîtresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de
+ces tranquilles allées en corridors.
+
+Je venais là presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc et je
+lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour rêver,
+pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces
+charmilles à la mode ancienne.
+
+Mais je m'aperçus bientôt que je n'étais pas seul à fréquenter ce lieu
+dès l'ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au
+coin d'un massif, un étrange petit vieillard.
+
+Il portait des souliers à boucles d'argent, une culotte à pont, une
+redingote tabac d'Espagne, une dentelle en guise de cravate et un
+invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui
+faisait penser au déluge.
+
+Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux
+vifs palpitaient, s'agitaient sous un mouvement continu des paupières;
+et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d'or qui
+devait être pour lui quelque souvenir magnifique.
+
+Ce bonhomme m'étonna d'abord, puis m'intéressa outre mesure. Et je le
+guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de loin,
+m'arrêtant au détour des bosquets pour n'être point vu.
+
+Et voilà qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à faire
+des mouvements singuliers: quelques petits bonds d'abord, puis une
+révérence; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat encore
+alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se trémoussant
+d'une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant des grâces,
+arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette,
+adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et ridicules. Il
+dansait!
+
+Je demeurais pétrifié d'étonnement, me demandant lequel des deux était
+fou, lui, ou moi.
+
+Mais il s'arrêta soudain, s'avança comme font les acteurs sur la scène,
+puis s'inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de
+comédienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d'arbres
+taillés.
+
+Et il reprit avec gravité sa promenade.
+
+ * * * * *
+
+A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue; et, chaque matin, il
+recommençait son exercice invraisemblable.
+
+Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et, l'ayant salué,
+je lui dis:
+
+--Il fait bien bon aujourd'hui, monsieur.
+
+Il s'inclina.
+
+--Oui, monsieur, c'est un vrai temps de jadis.
+
+Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire. Il avait
+été maître de danse à l'Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne
+était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de
+danse, il ne s'arrêtait plus de bavarder.
+
+Or, voilà qu'un jour il me confia:
+
+--J'ai épousé la Castris, monsieur. Je vous présenterai si vous voulez,
+mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c'est
+notre plaisir et notre vie. C'est tout ce qui nous reste d'autrefois. Il
+nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l'avions
+point. Cela est vieux et distingué, n'est-ce pas? Je crois y respirer un
+air qui n'a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y
+passons toutes nos après-midi. Mais, moi, j'y viens dès le matin, car je
+me lève de bonne heure.
+
+ * * * * *
+
+Dès que j'eus fini de déjeuner, je retournai au Luxembourg, et bientôt
+j'aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une toute vieille
+petite femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. C'était la
+Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, aimée de
+tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde une odeur
+d'amour.
+
+Nous nous assîmes sur un banc de pierre. C'était au mois de mai. Un
+parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes; un bon soleil
+glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de
+lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté.
+
+Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres.
+
+--Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c'était que le
+menuet?
+
+Il tressaillit.
+
+--Le menuet, monsieur, c'est la reine des danses, et la danse des
+Reines, entendez-vous? Depuis qu'il n'y a plus de Rois, il n'y a plus de
+menuet.
+
+Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel je
+ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les
+mouvements, les posés. Il s'embrouillait, s'exaspérant de son
+impuissance, nerveux et désolé.
+
+Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse
+et grave:
+
+--Élise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que nous
+montrions à monsieur ce que c'était?
+
+Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire
+un mot et vint se placer en face de lui.
+
+Alors je vis une chose inoubliable.
+
+Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient,
+se balançaient, s'inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles
+poupées qu'aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée,
+construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son
+temps.
+
+Et je les regardais, le coeur troublé de sensations extraordinaires,
+l'âme émue d'une indicible mélancolie. Il me semblait voir une
+apparition lamentable et comique, l'ombre démodée d'un siècle. J'avais
+envie de rire et besoin de pleurer.
+
+Tout à coup ils s'arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la
+danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l'un devant
+l'autre, grimaçant d'une façon surprenante; puis ils s'embrassèrent en
+sanglotant.
+
+ * * * * *
+
+Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point
+revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la
+pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d'autrefois avec ses
+chemins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux des
+charmilles?
+
+Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans
+espoir? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les
+cyprès d'un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair
+de lune?
+
+Leur souvenir me hante, m'obsède, me torture, demeure en moi comme une
+blessure. Pourquoi? Je n'en sais rien.
+
+Vous trouverez cela ridicule, sans doute?
+
+
+
+
+
+
+
+LA PEUR
+
+_A J. K. Huysmans._
+
+
+On remonta sur le pont après dîner. Devant nous la Méditerranée n'avait
+pas un frisson sur toute sa surface, qu'une grande lune calme moirait.
+Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé
+d'étoiles, un gros serpent de fumée noire; et, derrière nous, l'eau
+toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue
+par l'hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés
+qu'on eût dit de la lumière de lune bouillonnant.
+
+Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l'oeil tourné vers
+l'Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare
+au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner.
+
+--Oui, j'ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce
+rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons été
+recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous aperçut.
+
+Alors un grand homme à figure brûlée, à l'aspect grave, un de ces hommes
+qu'on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de dangers
+incessants, et dont l'oeil tranquille semble garder, dans sa profondeur,
+quelque chose des paysages étranges qu'il a vus; un de ces hommes qu'on
+devine trempés dans le courage, parla pour la première fois:
+
+--Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n'en crois rien.
+Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous avez
+éprouvée. Un homme énergique n'a jamais peur en face du danger pressant.
+Il est ému, agité, anxieux; mais, la peur, c'est autre chose.
+
+Le commandant reprit en riant:
+
+--Fichtre! je vous réponds bien que j'ai eu peur, moi.
+
+Alors l'homme au teint bronzé prononça d'une voix lente:
+
+--Permettez-moi de m'expliquer! La peur (et les hommes les plus hardis
+peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une sensation
+atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux de la pensée
+et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse. Mais
+cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la
+mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril: cela a
+lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences
+mystérieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque
+chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. Un
+homme qui croit aux revenants, et qui s'imagine apercevoir un spectre
+dans la nuit, doit éprouver la peur en toute son épouvantable horreur.
+
+Moi, j'ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai
+ressentie l'hiver dernier, par une nuit de décembre.
+
+Et, pourtant, j'ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui
+semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai été laissé pour
+mort par des voleurs. J'ai été condamné, comme insurgé, à être pendu en
+Amérique, et jeté à la mer du pont d'un bâtiment sur les côtes de Chine.
+Chaque fois je me suis cru perdu, j'en ai pris immédiatement mon parti,
+sans attendrissement et même sans regrets.
+
+Mais la peur, ce n'est pas cela.
+
+Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le
+soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs.
+Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est résigné tout de
+suite; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi vides
+des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids.
+En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur.
+
+Eh bien! voici ce qui m'est arrivé sur cette terre d'Afrique:
+
+Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est là un des plus
+étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des
+interminables plages de l'Océan. Eh bien! figurez-vous l'Océan lui-même
+devenu sable au milieu d'un ouragan; imaginez une tempête silencieuse de
+vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes comme des
+montagnes, ces vagues inégales, différentes, soulevées tout à fait comme
+des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées comme de la
+moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant
+soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces
+lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse,
+sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu'aux
+genoux, et glissent en dévalant l'autre versant des surprenantes
+collines.
+
+Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec
+leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de
+fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces
+hommes poussa une sorte de cri; tous s'arrêtèrent; et nous demeurâmes
+immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs en
+ces contrées perdues.
+
+Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour
+battait, le mystérieux tambour des dunes; il battait distinctement,
+tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son
+roulement fantastique.
+
+Les Arabes, épouvantés, se regardaient; et l'un dit, en sa langue: «La
+mort est sur nous.» Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami,
+presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par une
+insolation.
+
+Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de le sauver,
+toujours ce tambour insaisissable m'emplissait l'oreille de son bruit
+monotone, intermittent et incompréhensible; et je sentais se glisser
+dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce
+cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de
+sable, tandis que l'écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de
+tout village français, le battement rapide du tambour.
+
+Ce jour-là, je compris ce que c'était que d'avoir peur; je l'ai su
+mieux encore une autre fois...
+
+Le commandant interrompit le conteur:
+
+--Pardon, monsieur, mais ce tambour? Qu'était-ce?
+
+Le voyageur répondit:
+
+--Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent
+par ce bruit singulier, l'attribuent généralement à l'écho grossi,
+multiplié, démesurément enflé par les valonnements des dunes, d'une
+grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une touffe
+d'herbes sèches; car on a toujours remarqué que le phénomène se produit
+dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil, et dures
+comme du parchemin.
+
+Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son. Voilà tout.
+Mais je n'appris cela que plus tard.
+
+J'arrive à ma seconde émotion.
+
+C'était l'hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. La
+nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J'avais pour
+guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin, sous
+une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. Entre
+les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages éperdus
+qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une immense
+rafale, toute la forêt s'inclinait dans le même sens avec un gémissement
+de souffrance; et le froid m'envahissait, malgré mon pas rapide et mon
+lourd vêtement.
+
+Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison
+n'était plus éloignée de nous. J'allais là pour chasser.
+
+Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait: «Triste temps!» Puis
+il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué un
+braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait
+sombre, comme hanté d'un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec
+lui.
+
+Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour
+de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait la nuit
+d'une rumeur incessante. Enfin, j'aperçus une lumière, et bientôt mon
+compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous répondirent.
+Puis, une voix d'homme, une voix étranglée, demanda: «Qui va là?» Mon
+guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable tableau.
+
+Un vieux homme à cheveux blancs, à l'oeil fou, le fusil chargé dans la
+main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux
+grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai
+dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le
+mur.
+
+On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de
+préparer ma chambre; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me
+dit brusquement:
+
+--Voyez-vous, monsieur, j'ai tué un homme, voilà deux ans cette nuit.
+L'autre année, il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir.
+
+Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire:
+
+--Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.
+
+Je le rassurai comme je pus, heureux d'être venu justement ce soir-là,
+et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai
+des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde.
+
+Près du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces
+chiens qui ressemblent à des gens qu'on connaît, dormait le nez dans ses
+pattes.
+
+Au dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un
+étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais
+soudain tout un fouillis d'arbres bousculés par le vent à la lueur de
+grands éclairs.
+
+Malgré mes efforts, je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces
+gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles
+écoutaient au loin. Las d'assister à ces craintes imbéciles, j'allais
+demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de
+sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d'une voix égarée:
+«Le voilà! le voilà! Je l'entends!» Les deux femmes retombèrent à genoux
+dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent leurs
+haches. J'allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi
+s'éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers
+le feu de son oeil presque éteint, il poussa un de ces lugubres
+hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la
+campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant
+immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d'une vision, et il se remit
+à hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'affreux sans
+doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide, cria: «Il le
+sent! il le sent! il était là quand je l'ai tué.» Et les femmes égarées
+se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien.
+
+Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision
+de l'animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus,
+était effrayante à voir.
+
+Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme
+dans l'angoisse d'un rêve; et la peur, l'épouvantable peur entrait en
+moi; la peur de quoi? Le sais-je? C'était la peur, voilà tout.
+
+Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un événement
+affreux, l'oreille tendue, le coeur battant, bouleversés au moindre
+bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les
+murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous! Alors, le
+paysan qui m'avait amené, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme
+de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour,
+jeta l'animal dehors.
+
+Il se tut aussitôt; et nous restâmes plongés dans un silence plus
+terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de
+sursaut: un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt; puis il
+passa contre la porte, qu'il sembla tâter, d'une main hésitante; puis on
+n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des
+insensés; puis il revint, frôlant toujours la muraille; et il gratta
+légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain une tête
+apparut contre la vitre du judas, une tête blanche, avec des yeux
+lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son
+indistinct, un murmure plaintif.
+
+Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait
+tiré. Et aussitôt les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas en
+dressant la grande table qu'ils assujettirent avec le buffet.
+
+Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point,
+j'eus une telle angoisse du coeur, de l'âme et du corps, que je me
+sentis défaillir, prêt à mourir de peur.
+
+Nous restâmes là jusqu'à l'aurore, incapables de bouger, de dire un mot,
+crispés dans un affolement indicible.
+
+On n'osa débarricader la sortie qu'en apercevant, par la fente d'un
+auvent, un mince rayon de jour.
+
+Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brisée
+d'une balle.
+
+Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.
+
+L'homme au visage brun se tut; puis il ajouta:
+
+--Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger; mais j'aimerais
+mieux recommencer toutes les heures où j'ai affronté les plus terribles
+périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du
+judas.
+
+
+
+
+
+
+
+FARCE NORMANDE
+
+_A A. de Joinville._
+
+
+La procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands
+arbres poussés sur les talus des fermes. Les jeunes mariés venaient
+d'abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays,
+et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches,
+passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir.
+
+Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays.
+C'était, avant tout, un chasseur frénétique qui perdait le bon sens à
+satisfaire cette passion, et dépensait de l'argent gros comme lui pour
+ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils.
+
+La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les partis
+des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien dotée;
+mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu'il lui plaisait mieux
+que les autres, mais plutôt encore, en Normande réfléchie, parce qu'il
+avait plus d'écus.
+
+Lorsqu'ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante
+coups de fusil éclatèrent sans qu'on vît les tireurs cachés dans les
+fossés. A ce bruit, une grosse gaieté saisit les hommes qui gigottaient
+lourdement en leurs habits de fête; et Patu, quittant sa femme, sauta
+sur un valet qu'il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et
+lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain.
+
+Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruits, à
+travers l'herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs gros
+yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu vers la
+noce.
+
+Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, les
+riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisants, qui
+semblaient dépaysés en ce lieu; les autres portaient d'anciens
+couvre-chefs à poils longs, qu'on aurait dits en peau de taupe; les plus
+humbles étaient couronnés de casquettes.
+
+Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles
+tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges,
+bigarrés, flamboyants, ces châles; et leur éclat semblait étonner les
+poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les
+pigeons sur les toits de chaume.
+
+Tout le vert de la campagne, le vert de l'herbe et des arbres, semblait
+exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi
+voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi.
+
+La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des
+pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres
+ouvertes, et une odeur épaisse de mangeaille s'exhalait du vaste
+bâtiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mêmes.
+
+Comme un serpent, la suite des invités s'allongeait à travers la cour.
+Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chaîne,
+s'éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la
+barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de
+pauvres curieux; et les coups de fusil ne cessaient pas, éclatant de
+tous les côtés à la fois, mêlant à l'air une buée de poudre et cette
+odeur qui grise comme de l'absinthe.
+
+Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire
+tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans à
+leurs chapeaux, défaisaient leurs châles et les posaient sur leurs bras,
+puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement de ces
+ornements.
+
+La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent
+personnes.
+
+On s'assit à deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes
+déboutonnés, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme
+des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les
+grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang.
+
+Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre
+d'eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les
+têtes.
+
+De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait
+jusqu'aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim
+nouvelle aux dents.
+
+Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des
+ballons, coupées en deux par le corset, gonflées du haut et du bas,
+restaient à table par pudeur. Mais une d'elles, plus gênée, étant
+sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus
+joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent.
+
+C'étaient des bordées d'obscénités lâchées à travers la table, et toutes
+sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vidé. Depuis cent
+ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions, et, bien que
+chacun les connût, elles portaient encore, faisaient partir en un rire
+retentissant les deux enfilées de convives.
+
+Un vieux à cheveux gris appelait: «Les voyageurs pour Mézidon en
+voiture». Et c'étaient des hurlements de gaieté.
+
+Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des
+farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils
+trépignaient en chuchotant.
+
+L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria:
+
+--C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune
+qu'y a!... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune-là qu'tu guetteras, toi?
+
+Le marié, brusquement, se tourna:
+
+--Qu'i z'y viennent, les braconniers!
+
+Mais l'autre se mit à rire:
+
+--Ah! i peuvent y venir; tu quitteras pas ta besogne pour ça!
+
+Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres
+vibrèrent.
+
+Mais le marié, à l'idée qu'on pouvait profiter de sa noce pour
+braconner chez lui, devint furieux:
+
+--J'te dis qu'ça: qu'i z'y viennent!
+
+Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un
+peu rougir la mariée, toute frémissante d'attente.
+
+Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se coucher;
+et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au
+rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme; et, comme il y
+faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l'auvent.
+Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait
+sur la commode; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui
+ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des
+bourgeois dans les villes.
+
+Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle
+demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un
+cigare, en regardant de coin sa compagne.
+
+Il la guettait d'un oeil luisant, plus sensuel que tendre; car il la
+désirait plutôt qu'il ne l'aimait; et, soudain, d'un mouvement brusque,
+comme un homme qui va se mettre à l'ouvrage, il enleva son habit.
+
+Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas,
+puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance: «Va te cacher là-bas,
+derrière les rideaux, que j' me mette au lit».
+
+Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se
+dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et ils
+jouaient d'une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans
+gêne.
+
+Pour finir il céda; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier
+jupon, qui glissa le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds et
+s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous la
+chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts
+chantèrent sous son poids.
+
+Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en pantalon, et il se courbait
+vers sa femme, cherchant ses lèvres qu'elle cachait dans l'oreiller,
+quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des
+Râpées, lui sembla-t-il.
+
+Il se redressa inquiet, le coeur crispé, et, courant à la fenêtre, il
+décrocha l'auvent.
+
+La pleine lune baignait la cour d'une lumière jaune. L'ombre des
+pommiers faisait des taches sombres à leur pied; et, au loin, la
+campagne, couverte de moissons mûres, luisait.
+
+Comme Jean s'était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de la
+nuit, deux bras nus vinrent se nouer sous son cou, et sa femme, le
+tirant en arrière, murmura: «Laisse donc, qu'est-ce que ça fait,
+viens-t'en.»
+
+Il se retourna, la saisit, l'étreignit, la palpant sous la toile légère;
+et, l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur couche.
+
+Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une
+nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit.
+
+Alors Jean, secoué d'une colère tumultueuse, jura: «Non de D...! ils
+croient que je ne sortirai pas à cause de toi?... Attends, attends!» Il
+se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et,
+comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se
+dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour.
+
+Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra
+pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa
+course après les braconniers.
+
+Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche
+du maître.
+
+On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, à
+moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l'envers, avec
+trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine:
+
+«Qui va à la chasse, perd sa place.»
+
+Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'épousailles, il ajoutait:
+«Oh! pour une farce! c'était une bonne farce. Ils m'ont pris dans un
+collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont caché la tête dans un
+sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux!»
+
+ * * * * *
+
+Et voilà comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand.
+
+
+
+
+
+
+LES SABOTS
+
+_A Léon Fontaine._
+
+
+Le vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des
+bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des
+paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe
+étaient posés à terre à côté d'elles; et la lourde chaleur d'un jour de
+juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet de
+troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et
+aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. Parfois
+un souffle d'air chargé d'aromes des champs s'engouffrait sous le
+portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures,
+il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout
+des cierges... «Comme le désire le bon Dieu. Ainsi soit-il!» prononçait
+le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque
+semaine, à recommander à ses ouailles les petites affaires intimes de la
+commune. C'était un vieux homme à cheveux blancs qui administrait la
+paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône lui servait pour
+communiquer familièrement avec tout son monde.
+
+Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien
+malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches.»
+
+Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un
+bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: «Il ne faut pas que
+les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le cimetière,
+ou bien je préviendrai le garde champêtre.--M. Césaire Omont voudrait
+bien trouver une jeune fille honnête comme servante.» Il réfléchit
+encore quelques secondes, puis ajouta: «C'est tout, mes frères, c'est la
+grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du
+Saint-Esprit.»
+
+Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.
+
+ * * * * *
+
+Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du
+hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux
+petit paysan sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme
+décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet
+les verres et les assiettes, et il dit: «Ça s'rait p'têtre bon, c'te
+place chez maîtr' Omont, vu que le v'là veuf, que sa bru l'aime pas,
+qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p'têtre ben d'y envoyer
+Adélaïde.»
+
+La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle,
+et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une
+odeur de choux, elle réfléchit.
+
+L'homme reprit: «Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être
+dégourdi et qu'Adélaïde l'est pas un brin.»
+
+La femme alors articula: «J'pourrions voir tout d'même.» Puis, se
+tournant vers sa fille, une gaillarde à l'air niais, aux cheveux jaunes,
+aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria:
+«T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme
+servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.»
+
+La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois
+commencèrent à manger.
+
+Au bout de dix minutes, le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et
+tâche d'n' point te mettre en défaut sur ce que j'vas te dire...»
+
+Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de
+conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête
+d'un vieux veuf mal avec sa famille.
+
+La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la
+fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à
+tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.
+
+Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.
+
+Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et
+elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il
+habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments
+d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'était retiré du
+faire-valoir, pour vivre de ses rentes.
+
+Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, jovial et bourru
+comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait
+du cidre et de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour
+chaud, malgré son âge.
+
+Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos,
+enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée
+du blé ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur à son aise, qui
+aime ça, mais qui ne se la foule plus.
+
+On disait de lui: «C'est un père Bon-Temps, qui n'est pas bien levé tous
+les jours.»
+
+Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se
+renversant, il demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous désirez?
+
+La mère prit la parole:
+
+--C'est not' fille Adélaïde que j'viens vous proposer pour servante, vu
+c'qu'a dit çu matin monsieur le curé.»
+
+Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement: «Quel âge qu'elle a,
+c'te grande bique-là?»
+
+«--Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.»
+
+«--C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends
+d'main, pour faire ma soupe du matin.»
+
+Et il congédia les deux femmes.
+
+Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur,
+sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.
+
+Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine,
+monsieur Omont la héla.
+
+«--Adélaïde!»
+
+Elle accourut. «Me v'là, not' maître.»
+
+Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'oeil
+trouble, il déclara: «Écoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre
+nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons
+point nos sabots.
+
+--Oui, not' maître.
+
+--Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine; j'ai ma salle. A part ça,
+tout sera pour té comme pour mé. C'est convenu?
+
+--Oui, not' maître.
+
+--Allons, c'est bien, va à ton ouvrage.
+
+Et elle alla reprendre sa besogne.
+
+A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier
+peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M.
+Omont.
+
+«--C'est servi, not' maître.»
+
+Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita
+une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:
+
+«--Adélaïde!»
+
+Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer. «Eh bien,
+nom de D... et té, ousqu'est ta place?»
+
+«--Mais... not' maître...»
+
+Il hurlait: «J'aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett'
+là ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et
+ton verre.»
+
+Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant: «Me v'là, not'
+maître.»
+
+Et elle s'assit en face de lui.
+
+Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait des
+histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot.
+
+De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre,
+des assiettes.
+
+En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui; alors,
+repris de colère, il grogna:
+
+--Eh bien, et pour té?
+
+--J'n'en prends point, not' maître.
+
+--Pourquoi que tu n'en prends point?
+
+--Parce que je l'aime point.
+
+Alors il éclata de nouveau: «J'aime pas prend' mon café tout seul, nom
+de D... Si tu n'veux pas t'mett'à en prendre itou, tu vas foutre le
+camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que ça.»
+
+Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la
+grimace, mais, sous l'oeil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis
+il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le
+second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.
+
+Et M. Omont la congédia. «Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une
+bonne fille.»
+
+Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos;
+puis il l'envoya se mettre au lit.
+
+«--Va te coucher, je monterai tout à l'heure.»
+
+Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa
+prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps.
+
+Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la
+maison.
+
+--Adélaïde?
+
+Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier:
+
+«--Me v'là, not' maître.»
+
+--Ousque t'es?
+
+--Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître.
+
+Alors il vociféra: «Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas
+coucher tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre
+le camp, nom de D...»
+
+Alors, elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle:
+
+«--Me v'là, not' maître!»
+
+Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de
+l'escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la
+prit par le bras, et dès qu'elle eut laissé devant la porte ses étroites
+chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il la poussa
+dans sa chambre en grognant:
+
+«--Plus vite que ça, donc, nom de D...!»
+
+Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait:
+
+«--Me v'là, me v'là, not' maître.»
+
+ * * * * *
+
+Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son
+père l'examina curieusement, puis demanda:
+
+--T'es-ti point grosse?
+
+Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant: «Mais non, je n'
+crois point.»
+
+Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:
+
+--Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots?
+
+--Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l'sautres.
+
+--Mais alors t'es pleine, grande futaille.
+
+Elle se mit à sangloter, balbutiant: «J'savais ti, mé? J'savais ti, mé?»
+
+Le père Malandain la guettait, l'oeil éveillé, la mine satisfaite. Il
+demanda:
+
+--Quéque tu ne savais point?
+
+Elle prononça, à travers ses pleurs: «J'savais ti, mé, que ça se faisait
+comme ça, d's'éfants!»
+
+Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère: «La v'là grosse, à
+c't'heure.»
+
+Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule
+sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée».
+
+Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour aller
+causer de leurs affaires avec maît' Césaire Omont, il déclara:
+
+«All' est tout d' même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait
+point c'qu'all' faisait, c'te niente.
+
+Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M.
+Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.
+
+
+
+
+
+
+LA REMPAILLEUSE
+
+_A Léon Hennique._
+
+
+C'était à la fin du dîner d'ouverture de chasse chez le marquis de
+Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays
+étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits et
+de fleurs.
+
+On vint à parler d'amour, et une grande discussion s'éleva, l'éternelle
+discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une fois ou
+plusieurs fois. On cita des exemples de gens n'ayant jamais eu qu'un
+amour sérieux; on cita aussi d'autres exemples de gens ayant aimé
+souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la
+passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le même être,
+et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien
+que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont
+l'opinion s'appuyait sur la poésie bien plus que sur l'observation,
+affirmaient que l'amour, l'amour vrai, le grand amour, ne pouvait tomber
+qu'une fois sur un mortel, qu'il était semblable à la foudre, cet amour,
+et qu'un coeur touché par lui demeurait ensuite tellement vidé, ravagé,
+incendié, qu'aucun autre sentiment puissant, même aucun rêve, n'y
+pouvait germer de nouveau.
+
+Le marquis ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance:
+
+--Je vous dis, moi, qu'on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses
+forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par
+amour, comme preuve de l'impossibilité d'une seconde passion. Je vous
+répondrai que, s'ils n'avaient pas commis cette bêtise de se suicider,
+ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris; et
+ils auraient recommencé, et toujours, jusqu'à leur mort naturelle. Il en
+est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira--qui a aimé aimera.
+C'est une affaire de tempérament, cela.
+
+On prit pour arbitre le docteur, vieux médecin parisien retiré aux
+champs, et on le pria de donner son avis.
+
+Justement il n'en avait pas:
+
+--Comme l'a dit le marquis, c'est une affaire de tempérament; quant à
+moi, j'ai eu connaissance d'une passion qui dura cinquante-cinq ans,
+sans un jour de répit, et qui ne se termina que par la mort.
+
+La marquise battit des mains.
+
+--Est-ce beau cela! Et quel rêve d'être aimé ainsi! Quel bonheur de
+vivre cinquante-cinq ans tout enveloppé de cette affection acharnée et
+pénétrante! Comme il a dû être heureux, et bénir la vie, celui qu'on
+adora de la sorte!
+
+Le médecin sourit:
+
+--En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l'être
+aimé fut un homme. Vous le connaissez, c'est M. Chouquet, le pharmacien
+du bourg. Quant à elle, la femme, vous l'avez connue aussi, c'est la
+vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au château. Mais
+je vais me faire mieux comprendre.
+
+L'enthousiasme des femmes était tombé; et leur visage dégoûté disait:
+«Pouah!» comme si l'amour n'eût dû frapper que des êtres fins et
+distingués, seuls dignes de l'intérêt des gens comme il faut.
+
+ * * * * *
+
+Le médecin reprit:
+
+--J'ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme, à
+son lit de mort. Elle était arrivée la veille, dans la voiture qui lui
+servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et
+accompagnée de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens.
+Le curé était déjà là. Elle nous fit ses exécuteurs testamentaires, et,
+pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta
+toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant.
+
+Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n'a jamais eu
+de logis planté en terre.
+
+Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On
+s'arrêtait à l'entrée des villages, le long des fossés; on dételait la
+voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses pattes;
+et la petite se roulait dans l'herbe pendant que le père et la mère
+rafistolaient, à l'ombre des ormes du chemin, tous les vieux sièges de
+la commune. On ne parlait guère, dans cette demeure ambulante. Après les
+quelques mots nécessaires pour décider qui ferait le tour des maisons en
+poussant le cri bien connu: «Remmm-pailleur de chaises!» on se mettait à
+tortiller la paille, face à face ou côte à côte. Quand l'enfant allait
+trop loin ou tentait d'entrer en relations avec quelque galopin du
+village, la voix colère du père la rappelait: «Veux-tu bien revenir ici,
+crapule!» C'étaient les seuls mots de tendresse qu'elle entendait.
+
+Quand elle devint plus grande, on l'envoya faire la récolte des fonds de
+siège avariés. Alors elle ébaucha quelques connaissances de place en
+place avec les gamins; mais c'étaient alors les parents de ses nouveaux
+amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: «Veux-tu bien venir ici,
+polisson! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds!...»
+
+Souvent les petits gars lui jetaient des pierres.
+
+Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement.
+
+ * * * * *
+
+Un jour--elle avait alors onze ans--comme elle passait par ce pays, elle
+rencontra derrière le cimetière le petit Chouquet qui pleurait parce
+qu'un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes d'un petit
+bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait dans sa frêle caboche
+de déshéritée, être toujours contents et joyeux, la bouleversèrent. Elle
+s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle versa
+entre ses mains toutes ses économies, sept sous, qu'il prit
+naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle eut
+l'audace de l'embrasser. Comme il considérait attentivement sa monnaie,
+il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussée ni battue, elle
+recommença; elle l'embrassa à pleins bras, à plein coeur. Puis elle se
+sauva.
+
+Que se passa-t-il dans cette misérable tête? S'est-elle attachée à ce
+mioche parce qu'elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou
+parce qu'elle lui avait donné son premier baiser tendre? Le mystère est
+le même pour les petits que pour les grands.
+
+Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin. Dans
+l'espérance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un sou
+par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions qu'elle
+allait acheter.
+
+Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle ne
+put qu'apercevoir le petit pharmacien, bien propre, derrière les
+carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un ténia.
+
+Elle ne l'en aima que davantage, séduite, émue, extasiée par cette
+gloire de l'eau colorée, cette apothéose des cristaux luisants.
+
+Elle garda en elle son souvenir ineffaçable, et, quand elle le
+rencontra, l'an suivant, derrière l'école, jouant aux billes avec ses
+camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le baisa
+avec tant de violence qu'il se mit à hurler de peur. Alors, pour
+l'apaiser, elle lui donna son argent: trois francs vingt, un vrai
+trésor, qu'il regardait avec des yeux agrandis.
+
+Il le prit et se laissa caresser tant qu'elle voulut.
+
+Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses
+réserves, qu'il empochait avec conscience en échange de baisers
+consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois
+douze sous (elle en pleura de peine et d'humiliation, mais l'année avait
+été mauvaise) et la dernière fois, cinq francs, une grosse pièce ronde,
+qui le fit rire d'un rire content.
+
+Elle ne pensait plus qu'à lui; et il attendait son retour avec une
+certaine impatience, courait au-devant d'elle en la voyant, ce qui
+faisait bondir le coeur de la fillette.
+
+Puis il disparut. On l'avait mis au collège. Elle le sut en interrogeant
+habilement. Alors elle usa d'une diplomatie infinie pour changer
+l'itinéraire de ses parents et les faire passer par ici au moment des
+vacances. Elle y réussit, mais après un an de ruses. Elle était donc
+restée deux ans sans le revoir; et elle le reconnut à peine, tant il
+était changé, grandi, embelli, imposant dans sa tunique à boutons d'or.
+Il feignit de ne pas la voir et passa fièrement près d'elle.
+
+Elle en pleura pendant deux jours; et depuis lors elle souffrit sans
+fin.
+
+Tous les ans elle revenait; passait devant lui sans oser le saluer et
+sans qu'il daignât même tourner les yeux vers elle. Elle l'aimait
+éperdument. Elle me dit: «C'est le seul homme que j'aie vu sur la terre,
+monsieur le médecin; je ne sais pas si les autres existaient seulement.»
+
+Ses parents moururent. Elle continua leur métier, mais elle prit deux
+chiens au lieu d'un, deux terribles chiens qu'on n'aurait pas osé
+braver.
+
+Un jour, en rentrant dans ce village où son coeur était resté, elle
+aperçut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de
+son bien-aimé. C'était sa femme. Il était marié.
+
+Le soir même, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la
+Mairie. Un ivrogne attardé la repêcha, et la porta à la pharmacie. Le
+fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans
+paraître la reconnaître, la déshabilla, la frictionna, puis il lui dit
+d'une voix dure: «Mais vous êtes folle! Il ne faut pas être bête comme
+ça!
+
+Cela suffit pour la guérir. Il lui avait parlé! Elle était heureuse
+pour longtemps.
+
+Il ne voulut rien recevoir en rémunération de ses soins, bien qu'elle
+insistât vivement pour le payer.
+
+Et toute sa vie s'écoula ainsi. Elle rempaillait en songeant à Chouquet.
+Tous les ans, elle l'apercevait derrière ses vitraux. Elle prit
+l'habitude d'acheter chez lui des provisions de menus médicaments. De la
+sorte elle le voyait de près, et lui parlait, et lui donnait encore de
+l'argent.
+
+Comme je vous l'ai dit en commençant, elle est morte ce printemps. Après
+m'avoir raconté toute cette triste histoire, elle me pria de remettre à
+celui qu'elle avait si patiemment aimé toutes les économies de son
+existence, car elle n'avait travaillé que pour lui, disait-elle, jeûnant
+même pour mettre de côté, et être sûre qu'il penserait à elle, au moins
+une fois, quand elle serait morte.
+
+Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai
+à M. le curé les vingt-sept francs pour l'enterrement, et j'emportai le
+reste quand elle eut rendu le dernier soupir.
+
+Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de
+déjeuner, en face l'un de l'autre, gros et rouges, fleurant les produits
+pharmaceutiques, importants et satisfaits.
+
+On me fit asseoir; on m'offrit un kirsch, que j'acceptai; et je
+commençai mon discours d'une voix émue, persuadé qu'ils allaient
+pleurer.
+
+Dès qu'il eut compris qu'il avait été aimé de cette vagabonde, de cette
+rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d'indignation, comme si
+elle lui avait volé sa réputation, l'estime des honnêtes gens, son
+honneur intime, quelque chose de délicat qui lui était plus cher que la
+vie.
+
+Sa femme, aussi exaspérée que lui, répétait: «Cette gueuse! cette
+gueuse! cette gueuse!...» Sans pouvoir trouver autre chose.
+
+Il s'était levé; il marchait à grands pas derrière la table, le bonnet
+grec chaviré sur une oreille. Il balbutiait: «Comprend-on ça, docteur?
+Voilà de ces choses horribles pour un homme! Que faire? Oh! si je
+l'avais su de son vivant, je l'aurais fait arrêter par la gendarmerie et
+flanquer en prison. Et elle n'en serait pas sortie, je vous en réponds!»
+
+Je demeurais stupéfait du résultat de ma démarche pieuse. Je ne savais
+que dire ni que faire. Mais j'avais à compléter ma mission. Je repris:
+«Elle m'a chargé de vous remettre ses économies, qui montent à deux
+mille trois cents francs. Comme ce que je viens de vous apprendre semble
+vous être fort désagréable, le mieux serait peut-être de donner cet
+argent aux pauvres.»
+
+Ils me regardaient, l'homme et la femme, perdus de saisissement.
+
+Je tirai l'argent de ma poche, du misérable argent de tous les pays et
+de toutes les marques, de l'or et des sous mêlés. Puis je demandai: «Que
+décidez-vous?»
+
+Mme Chouquet parla la première: «Mais, puisque c'était sa dernière
+volonté, à cette femme... il me semble qu'il nous est bien difficile de
+refuser.»
+
+Le mari, vaguement confus, reprit: «Nous pourrions toujours acheter avec
+ça quelque chose pour nos enfants.»
+
+Je dis d'un air sec: «Comme vous voudrez.»
+
+Il reprit: «Donnez toujours, puisqu'elle vous en a chargé; nous
+trouverons bien moyen de l'employer à quelque bonne oeuvre.»
+
+Je remis l'argent, je saluai, et je partis.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain Chouquet vint me trouver et, brusquement: «Mais elle a
+laissé ici sa voiture, cette... cette femme. Qu'est-ce que vous en
+faites, de cette voiture?
+
+«--Rien, prenez-la si vous voulez.
+
+«--Parfait; cela me va; j'en ferai une cabane pour mon potager.»
+
+Il s'en allait. Je le rappelai. «Elle a laissé aussi son vieux cheval et
+ses deux chiens. Les voulez-vous?» Il s'arrêta, surpris: «Ah! non, par
+exemple; que voulez-vous que j'en fasse? Disposez-en comme vous
+voudrez.» Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai. Que
+voulez-vous? Il ne faut pas dans un pays, que le médecin et le
+pharmacien soient ennemis.
+
+J'ai gardé les chiens chez moi. Le curé, qui a une grande cour, a pris
+le cheval. La voiture sert de cabane à Chouquet; et il a acheté cinq
+obligations de chemin de fer avec l'argent.
+
+Voilà le seul amour profond que j'aie rencontré, dans ma vie.»
+
+Le médecin se tut.
+
+Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira:
+«Décidément, il n'y a que les femmes pour savoir aimer!»
+
+
+
+
+
+
+EN MER
+
+_A Henry Céara._
+
+
+On lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes:
+
+«BOULOGNE-SUR-MER, 22 janvier.--On nous écrit:
+
+«Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre
+population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau de
+pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à
+l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée.
+
+«Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au
+moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri.
+
+«Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres.»
+
+Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot?
+
+Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les débris
+de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait
+assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et
+simple comme sont toujours ces drames formidables des flots.
+
+ * * * * *
+
+Javel aîné était alors patron d'un chalutier.
+
+Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne craindre
+aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames comme un
+bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs et salés
+de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflée,
+traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de l'Océan, et
+détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les roches, les
+poissons plats collés au sable, les crabes lourds aux pattes crochues,
+les homards aux moustaches pointues.
+
+Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à
+pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande tige de bois garnie
+de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant sur deux
+rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le
+vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dévaste le
+sol de la mer.
+
+Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il
+était sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut.
+
+Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant força le
+chalutier à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre; mais la mer démontée
+battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible
+l'entrée des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les
+côtes de France. La tempête continuait à faire infranchissables les
+jetées, enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords des
+refuges.
+
+Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté,
+secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau, mais gaillard,
+malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou
+six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un
+ou l'autre.
+
+Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et,
+bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le
+chalut.
+
+Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes à
+l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent à filer sur les rouleaux
+les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond; mais une haute
+lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant et
+dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi
+entre la corde un instant détendue par la secousse et le bois où elle
+glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l'autre main de
+soulever l'amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble roidi ne
+céda point.
+
+L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère quitta
+la barre. Ils se jetèrent sur la corde, s'efforçant de dégager le membre
+qu'elle broyait. Ce fut en vain. «Faut couper», dit un matelot, et il
+tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le
+bras de Javel cadet.
+
+Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent,
+beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il appartenait à Javel aîné,
+qui tenait à son avoir.
+
+Il cria, le coeur torturé: «Non, coupe pas, attends, je vas lofer.» Et
+il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous.
+
+Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait son
+impulsion, et entraîné d'ailleurs par la force de la dérive et du vent.
+
+Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées, les
+yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint, craignant toujours le
+couteau d'un marin: «Attends, attends, coupe pas, faut mouiller
+l'ancre.»
+
+L'ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit à virer au
+cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent, enfin,
+et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine ensanglantée.
+
+Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose
+horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots qu'on
+eût dit poussés par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et
+murmura: «Foutu».
+
+Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des
+matelots cria: «Il va se vider, faut nouer la veine.»
+
+Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée,
+et, enlaçant le membre au-dessus de la blessure, ils serrèrent de toute
+leur force. Les jets de sang s'arrêtaient peu à peu; ils finirent par
+cesser tout à fait.
+
+ * * * * *
+
+Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l'autre
+main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os cassés;
+les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le considérait
+d'un oeil morne, réfléchissant. Puis il s'assit sur une voile pliée, et
+les camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure pour
+empêcher le mal noir.
+
+On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il puisait dedans
+au moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant couler
+dessus un petit filet d'eau claire.
+
+--Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout
+d'une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis, il
+préférait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommença à
+bassiner son bras.
+
+La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à côté
+de lui, secoués par des spasmes de mort; il les regardait sans cesser
+d'arroser ses chairs écrasées.
+
+ * * * * *
+
+Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna;
+et le petit bateau recommença sa course folle, bondissant et culbutant,
+secouant le triste blessé.
+
+La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au soleil levant on
+apercevait de nouveau l'Angleterre, mais, comme la mer était moins dure,
+on repartit pour la France en louvoyant.
+
+Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des traces
+noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie du
+membre qui ne tenait plus à lui.
+
+Les matelots regardaient, disant leur avis.
+
+«--Ça pourrait bien être le Noir», pensait l'un.
+
+«--Faudrait de l'eau salée là-dessus», déclarait un autre.
+
+On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le mal. Le blessé
+devint livide, grinça des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas.
+
+Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton couteau», dit-il à
+son frère. Le frère tendit son couteau.
+
+«Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus.»
+
+On fit ce qu'il demandait.
+
+Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement, avec réflexion,
+tranchant les derniers tendons avec cette lame aiguë, comme un fil de
+rasoir; et bientôt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un profond
+soupir et déclara. «Fallait ça. J'étais foutu».
+
+Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença à verser de
+l'eau sur le tronçon de membre qui lui restait.
+
+La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.
+
+Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché et l'examina
+longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi
+l'examiner, et ils se le passaient de main en main, le tâtaient, le
+retournaient, le flairaient.
+
+Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer à c't'heure.»
+
+Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non. J'veux point.
+C'est à moi, pas vrai, pisque c'est mon bras.»
+
+Il le reprit et le posa entre ses jambes.
+
+«--Il va pas moins pourrir», dit l'aîné. Alors une idée vint au blessé.
+Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on
+l'empilait en des barils de sel.
+
+Il demanda: «J'pourrions t'y point l'mettre dans la saumure.
+
+«Ça, c'est vrai», déclarèrent les autres.
+
+Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers;
+et, tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on
+replaça, un à un, les poissons.
+
+Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je l'vendions point
+à la criée.»
+
+Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.
+
+Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne
+jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans cesse à jeter
+de l'eau sur sa plaie.
+
+De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à l'autre du
+bateau.
+
+Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en hochant la tête.
+
+On finit par rentrer au port.
+
+Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un
+pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se
+coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port
+pour retrouver le baril qu'il avait marqué d'une croix.
+
+On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la
+saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa dans une serviette emportée à
+cette intention, et rentra chez lui.
+
+Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père, tâtant
+les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles; puis on
+fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cercueil.
+
+Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit l'enterrement du
+bras détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le
+sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisselle.
+
+Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port,
+et, quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas à
+son auditeur: «Si le frère avait voulu couper le chalut, j'aurais encore
+mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien.»
+
+
+
+
+
+
+
+UN NORMAND
+
+_A Paul Alexis._
+
+
+Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route
+de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies; puis le
+cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu.
+
+C'est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde.
+Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques,
+travaillés comme des bibelots d'ivoire; en face, Saint-Sever, le
+faubourg aux manufactures qui dresse ses mille cheminées fumantes sur le
+grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité.
+
+Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments
+humains; et là-bas, la «Pompe à feu» de la «Foudre», sa rivale presque
+aussi démesurée, et qui passe d'un mètre la plus géante des pyramides
+d'Égypte.
+
+Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d'îles, bordée à
+droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de
+prairies immenses qu'une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas.
+
+De place en place, des grands navires à l'ancre le long des berges du
+large fleuve. Trois énormes vapeurs s'en allaient, à la queue leu-leu,
+vers le Havre; et un chapelet de bâtiments, formé d'un trois-mâts, de
+deux goélettes et d'un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit
+remorqueur vomissant un nuage de fumée noire.
+
+Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant
+paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-même. Tout
+à coup, il éclata: «Ah! vous allez voir quelque chose de drôle: la
+chapelle au père Mathieu. Ça, c'est du nanan, mon bon.»
+
+Je le regardai d'un oeil étonné. Il reprit:
+
+--Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans
+le nez. Le père Mathieu est le plus beau Normand de la province, et sa
+chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je vais
+vous donner d'abord quelques mots d'explication.
+
+Le père Mathieu, qu'on appelle aussi le père «La Boisson», est un ancien
+sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des proportions
+admirables pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat à la
+malice finaude du Normand. De retour au pays, il est devenu, grâce à
+des protections multiples et à des habiletés invraisemblables, gardien
+d'une chapelle miraculeuse, une chapelle protégée par la Vierge et
+fréquentée principalement par les filles enceintes. Il a baptisé sa
+statue merveilleuse: «Notre-Dame du Gros-Ventre», et il la traite avec
+une certaine familiarité goguenarde qui n'exclut point le respect. Il a
+composé lui-même et fait imprimer une pièce spéciale pour sa BONNE
+VIERGE. Cette prière est un chef-d'oeuvre d'ironie involontaire,
+d'esprit normand où la raillerie se mêle à la peur du SAINT, à la peur
+superstitieuse de l'influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas
+beaucoup à sa patronne; cependant il y croit un peu, par prudence, et il
+la ménage, par politique.
+
+ * * * * *
+
+Voici le début de cette étonnante oraison:
+
+«Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des
+filles-mères en ce pays et par toute la terre, protégez votre servante
+qui a fauté dans un moment d'oubli.»
+
+.........................................
+
+Cette supplique se termine ainsi:
+
+«Ne m'oubliez pas surtout auprès de votre saint Époux et intercédez
+auprès de Dieu le Père, pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au
+vôtre.»
+
+Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui
+sous le manteau, et elle passe pour salutaire à celles qui la récitent
+avec onction.
+
+En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maître le
+valet de chambre d'un prince redouté, confident de tous les petits
+secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes,
+qu'il dit tout bas, entre amis, après boire.
+
+Mais vous verrez par vous-même.
+
+Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point
+suffisants, il a annexé à la Vierge principale un petit commerce de
+Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la
+chapelle, il les a emmagasinés au bûcher, d'où il les sort sitôt qu'un
+fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois,
+invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine
+couleur, une année qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les
+Saints guérissent les maladies; mais chacun a sa spécialité; et il ne
+faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns
+des autres comme des cabotins.
+
+Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter
+Mathieu.
+
+--Pour les maux d'oreilles, qué saint qu'est l'meilleur?
+
+--Mais y a saint Osyme qu'est bon; y a aussi saint Pamphile qu'est pas
+mauvais.
+
+Ce n'est pas tout.
+
+Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste, en
+convaincu, si bien qu'il est gris régulièrement tous les soirs. Il est
+gris, mais il le sait; il le sait si bien qu'il note, chaque jour, le
+degré exact de son ivresse. C'est là sa principale occupation; la
+chapelle ne vient qu'après.
+
+Et il a inventé, écoutez bien et cramponnez-vous, il a inventé le
+saoulomètre.
+
+L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi
+précises que celles d'un mathématicien.
+
+Vous l'entendez dire sans cesse:--«D'puis lundi, j'ai passé
+quarante-cinq.»
+
+Ou bien:--«J'étais entre cinquante-deux et cinquante-huit.»
+
+Ou bien:--«J'en avais bien soixante-six à soixante-dix.»
+
+Ou bien:--«Cré coquin, je m'croyais dans les cinquante, v'là que
+j'm'aperçois qu'j'étais dans les soixante-quinze!»
+
+Jamais il ne se trompe.
+
+Il affirme n'avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses
+observations cessent d'être précises quand il a passé quatre-vingt-dix,
+on ne peut se fier absolument à son affirmation.
+
+Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille,
+il était crânement gris.
+
+Dans ces occasions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en
+des colères folles. Elle l'attend sur sa porte, quand il rentre, et elle
+hurle:--«Te voilà, salaud, cochon, bougre d'ivrogne!»
+
+Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et, d'un ton
+sévère:--«Tais-toi, Mélie, c'est pas le moment de causer. Attends à
+d'main.»
+
+Si elle continue à vociférer, il s'approche et, la voix
+tremblante:--«Gueule plus; j'suis dans les quatre-vingt-dix; je
+n'mesure plus; j'vas cogner, prends garde!»
+
+Alors, Mélie bat en retraite.
+
+Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et
+répond:--«Allons, allons! assez causé; c'est passé. Tant qu'jaurai pas
+atteint le mètre, y a pas de mal. Mais, si j'passe le mètre, j'te
+permets de m'corriger, ma parole!»
+
+ * * * * *
+
+Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s'enfonçait dans
+l'admirable forêt de Roumare.
+
+L'automne, l'automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux
+dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu
+avaient coulé du ciel dans l'épaisseur des bois.
+
+On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami
+tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s'enfonça dans
+le taillis.
+
+Et bientôt, du sommet d'une grande côte nous découvrions de nouveau la
+magnifique vallée de la Seine, et le fleuve tortueux s'allongeant à nos
+pieds.
+
+Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d'ardoises et surmonté
+d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison
+aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers.
+
+Une grosse voix cria: «V'là des amis!» Et Mathieu parut sur le seuil.
+C'était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de
+longues moustaches blanches.
+
+Mon compagnon lui serra la main, me présenta, et Mathieu nous fit entrer
+dans une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il disait:
+
+«Moi, monsieur, j'nai pas d'appartement distingué. J'aime bien à n'point
+m'éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient compagnie.»
+
+Puis, se tournant vers mon ami:
+
+«Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c'est jour de
+consultation d'ma Patronne. J'peux pas sortir c't'après-midi.»
+
+Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement: «Mélie-e-e!»
+qui dut faire lever la tête aux matelots des navires qui descendaient ou
+remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la creuse vallée.
+
+Mélie ne répondit point.
+
+Alors Mathieu cligna de l'oeil avec malice.
+
+--«A n'est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu'hier je m'suis
+trouvé dans les quatre-vingt-dix.»
+
+Mon voisin se mit à rire:--«Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment
+avez-vous fait?»
+
+Mathieu répondit:
+
+--«J'vas vous dire. J'n'ai trouvé, l'an dernier, qu'vingt rasières
+d'pommes d'abricot. Y n'y en a pu; mais pour faire du cidre y n'y a
+qu'ça. Donc j'en fis une pièce qu'je mis hier en perce. Pour du nectar,
+c'est du nectar; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici Polyte;
+j'nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans s'rassasier
+(on en boirait jusqu'à d'main), si bien que, d'coup en coup, je m'sens
+une fraîcheur dans l'estomac. J'dis à Polyte: «Si on buvait un verre de
+fine pour se réchauffer!» Y consent. Mais c'te fine, ça vous met l'feu
+dans l'corps, si bien qu'il a fallu r'venir au cidre. Mais v'là que
+d'fraîcheur en chaleur et d'chaleur en fraîcheur, j'maperçois que j'suis
+dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas loin du mètre.»
+
+La porte s'ouvrit. Mélie parut, et tout de suite, avant de nous avoir
+dit bonjour: «... Crès cochons, vous aviez bien l'mètre tous les deux.»
+
+Alors Mathieu se fâcha:--«Dis pas ça, Mélie, dis pas ça; j'ai jamais
+été au mètre.»
+
+On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à
+côté de la petite chapelle de «Notre-Dame du Gros-Ventre» et en face de
+l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie mêlée de
+crédulités inattendues, d'invraisemblables histoires de miracles.
+
+Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucré, frais et
+grisant qu'il préférait à tous les liquides et nous fumions nos pipes, à
+cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se présentèrent.
+
+Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles
+demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l'oeil vers nous et répondit:
+
+--J'vas vous donner ça.
+
+Et il disparut dans son bûcher.
+
+Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure
+consternée. Il levait les bras:
+
+--J'sais pas oùs qu'il est, je l'trouve pu; j'suis pourtant sûr que je
+l'avais.
+
+Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau:
+«Mélie-e-e!» Du fond de la cour sa femme répondit:
+
+--«Qué qu'y a?»
+
+--«Ousqu'il est saint Blanc! Je l'trouve pu dans l'bûcher.»
+
+Alors, Mélie jeta cette explication:
+
+--«C'est-y pas celui qu't'as pris l'autre semaine pour boucher l'trou
+d'la cabine à lapins?»
+
+Mathieu tressaillit:--«Nom d'un tonnerre, ça s'peut bien!»
+
+Alors il dit aux femmes:--«Suivez-moi.»
+
+Elles suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés.
+
+En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de
+boue et d'ordures, servait d'angle à la cabine à lapins.
+
+Dès qu'elles l'aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, se
+signèrent et se mirent à murmurer des _Oremus_. Mais Mathieu se
+précipita: «Attendez, vous v'là dans la crotte; j'vas vous donner une
+botte de paille.»
+
+Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis,
+considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit
+pour son commerce, il ajouta:
+
+--«J'vas vous l'débrouiller un brin.»
+
+Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le
+bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.
+
+Puis, quand il eut fini, il ajouta:--«Maintenant il n'y a plus d'mal.»
+Et il nous ramena boire un coup.
+
+Comme il portait le verre à sa bouche, il s'arrêta, et, d'un air un peu
+confus:--«C'est égal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais
+bien qu'i n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait
+plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n'passe jamais.»
+
+Il but et reprit.
+
+--«Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller à
+moins d'cinquante; et j'n'en sommes seulement pas à trente-huit.»
+
+
+
+
+
+
+
+LE TESTAMENT
+
+_A Paul Hervieu._
+
+
+Je connaissais ce grand garçon qui s'appelait René de Bourneval. Il
+était de commerce aimable, bien qu'un peu triste, semblait revenu de
+tout, fort sceptique, d'un scepticisme précis et mordant, habile surtout
+à désarticuler d'un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait souvent:
+«Il n'y a pas d'hommes honnêtes; ou du moins ils ne le sont que
+relativement aux crapules.»
+
+Il avait deux frères qu'il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le
+croyais d'un autre lit, vu leurs noms différents. On m'avait dit à
+plusieurs reprises qu'une histoire étrange s'était passée en cette
+famille, mais sans donner aucun détail.
+
+Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir,
+comme j'avais dîné chez lui en tête-à-tête, je lui demandai par hasard:
+«Êtes-vous né du premier ou du second mariage de madame votre mère?» Je
+le vis pâlir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans
+parler, visiblement embarrassé. Puis il sourit d'une façon mélancolique
+et douce qui lui était particulière, et il dit: «Mon cher ami, si cela
+ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails
+bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc
+pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne
+tiendrais plus alors à vous avoir pour ami.»
+
+Ma mère, Mme de Courcils, était une pauvre petite femme timide, que son
+mari avait épousée pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre. D'âme
+aimante, craintive, délicate, elle fut rudoyée sans répit par celui
+qui aurait dû être mon père, un de ces rustres qu'on appelle des
+gentilshommes campagnards. Au bout d'un mois de mariage, il vivait avec
+une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les filles
+de ses fermiers; ce qui ne l'empêcha point d'avoir deux enfants de sa
+femme; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère ne disait
+rien; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites
+souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, frémissante,
+elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours
+mobiles, des yeux d'être effaré que la peur ne quitte pas. Elle était
+jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d'un blond gris, d'un blond
+timide; comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés par ses
+craintes incessantes.
+
+Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au château se
+trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redouté, tendre et
+violent, capable des résolutions les plus énergiques, M. de Bourneval,
+dont je porte le nom. C'était un grand gaillard maigre, avec de grosses
+moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet homme avait lu, et ne
+pensait nullement comme ceux de sa classe. Son arrière-grand'mère avait
+été une amie de J.-J. Rousseau, et on eût dit qu'il avait hérité quelque
+chose de cette liaison d'une ancêtre. Il savait par coeur le _Contrat
+social_, la _Nouvelle Héloïse_ et tous ces livres philosophants qui ont
+préparé de loin le futur bouleversement de nos antiques usages, de nos
+préjugés, de nos lois surannées, de notre morale imbécile.
+
+Il aima ma mère, paraît-il, et en fut aimé. Cette liaison demeura
+tellement secrète, que personne ne la soupçonna. La pauvre femme,
+délaissée et triste, dut s'attacher à lui d'une façon désespérée, et
+prendre dans son commerce toutes ses manières de penser, des théories de
+libre sentiment, des audaces d'amour indépendant; mais, comme elle était
+si craintive qu'elle n'osait jamais parler haut, tout cela fut refoulé,
+condensé, pressé en son coeur qui ne s'ouvrit jamais.
+
+Mes deux frères étaient durs pour elle, comme leur père, ne la
+caressaient point, et, habitués à ne la voir compter pour rien dans la
+maison, la traitaient un peu comme une bonne.
+
+Je fus le seul de ses fils qui l'aima vraiment et qu'elle aima.
+
+Elle mourut. J'avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que vous
+compreniez ce qui va suivre, que son mari était doté d'un conseil
+judiciaire, qu'une séparation de biens avait été prononcée au profit de
+ma mère, qui avait conservé, grâce aux artifices de la loi et au
+dévouement intelligent d'un notaire, le droit de tester à sa guise.
+
+Nous fûmes donc prévenus qu'un testament existait chez ce notaire, et
+invités à assister à la lecture.
+
+Je me rappelle cela comme d'hier. Ce fut une scène grandiose,
+dramatique, burlesque, surprenante, amenée par la révolte posthume de
+cette morte, par ce cri de liberté, cette revendication du fond de la
+tombe de cette martyre écrasée par nos moeurs durant sa vie, et qui
+jetait, de son cercueil clos, un appel désespéré vers l'indépendance.
+
+Celui qui se croyait mon père, un gros homme sanguin éveillant l'idée
+d'un boucher, et mes frères, deux forts garçons de vingt et de
+vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs sièges. M. de
+Bourneval, invité à se présenter, entra et se plaça derrière moi. Il
+était serré dans sa redingote, fort pâle, et il mordillait souvent sa
+moustache, un peu grise à présent. Il s'attendait sans doute à ce qui
+allait se passer.
+
+Le notaire ferma la porte à double tour et commença la lecture, après
+avoir décacheté devant nous l'enveloppe scellée à la cire rouge et dont
+il ignorait le contenu.
+
+ * * * * *
+
+Brusquement mon ami se tut, se leva, puis il alla prendre dans son
+secrétaire un vieux papier, le déplia, le baisa longuement, et il
+reprit. Voici le testament de ma bien-aimée mère:
+
+«Je soussignée Anne-Catherine-Geneviève-Mathilde de Croixluce, épouse
+légitime de Jean-Léopold-Joseph Gontran de Courcils, saine de corps et
+d'esprit, exprime ici mes dernières volontés.
+
+Je demande pardon à Dieu d'abord, et ensuite à mon cher fils René, de
+l'acte que je vais commettre. Je crois mon enfant assez grand de coeur
+pour me comprendre et me pardonner. J'ai souffert toute ma vie. J'ai été
+épousée par calcul, puis méprisée, méconnue, opprimée, trompée sans
+cesse par mon mari.
+
+Je lui pardonne, mais je ne lui dois rien.
+
+Mes fils aînés ne m'ont point aimée, ne m'ont point gâtée, m'ont à peine
+traitée comme une mère.
+
+J'ai été pour eux, durant ma vie, ce que je devais être; je ne leur dois
+plus rien après ma mort. Les liens du sang n'existent pas sans
+l'affection constante, sacrée, de chaque jour. Un fils ingrat est moins
+qu'un étranger; c'est un coupable, car il n'a pas le droit d'être
+indifférent pour sa mère.
+
+J'ai toujours tremblé devant les hommes, devant leurs lois iniques,
+leurs coutumes inhumaines, les préjugés infâmes. Devant Dieu, je ne
+crains plus. Morte, je rejette de moi la honteuse hypocrisie; j'ose dire
+ma pensée, avouer et signer le secret de mon coeur.
+
+Donc, je laisse en dépôt toute la partie de ma fortune dont la loi me
+permet de disposer à mon amant bien-aimé Pierre-Germer-Simon de
+Bourneval, pour revenir ensuite à notre cher fils René.
+
+ * * * * *
+
+(Cette volonté est formulée en outre, d'une façon plus précise, dans un
+acte notarié).
+
+ * * * * *
+
+Et, devant le Juge suprême qui m'entend je déclare que j'aurais maudit
+le ciel et l'existence si je n'avais rencontré l'affection profonde,
+dévouée, tendre, inébranlable de mon amant, si je n'avais compris dans
+ses bras que le Créateur a fait les êtres pour s'aimer, se soutenir, se
+consoler, et pleurer ensemble dans les heures d'amertume.
+
+Mes deux fils aînés ont pour père M. de Courcils, René seul doit la vie
+à M. de Bourneval. Je prie le Maître des hommes et de leurs destinées de
+placer au-dessus des préjugés sociaux le père et le fils, de les faire
+s'aimer jusqu'à leur mort et m'aimer encore dans mon cercueil.
+
+Tels sont ma dernière pensée et mon dernier désir.
+
+«MATHILDE DE CROIXLUCE.»
+
+ * * * * *
+
+M. de Courcils s'était levé; il cria: «C'est là le testament d'une
+folle!» Alors M. de Bourneval fit un pas et déclara d'une voix forte,
+d'une voix tranchante: «Moi, Simon de Bourneval, je déclare que cet
+écrit ne renferme que la stricte vérité. Je suis prêt à le prouver même
+par les lettres que j'ai.»
+
+Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu'ils allaient se
+colleter. Ils étaient là, grands tous deux, l'un gros, l'autre maigre,
+frémissants. Le mari de ma mère articula en bégayant: «Vous êtes un
+misérable!» L'autre prononça du même ton vigoureux et sec: «Nous nous
+retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais déjà souffleté et
+provoqué depuis longtemps si je n'avais tenu avant tout à la
+tranquillité, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait
+souffrir.»
+
+Puis il se tourna vers moi: «Vous êtes mon fils. Voulez-vous me suivre?
+Je n'ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si vous voulez
+bien m'accompagner.»
+
+Je lui serrai la main sans répondre. Et nous sommes sortis ensemble.
+J'étais, certes, aux trois quarts fou.
+
+Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes
+frères, par crainte d'un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cédé
+et ils ont accepté la moitié de la fortune laissée par ma mère.
+
+J'ai pris le nom de mon père véritable, renonçant à celui que la loi me
+donnait et qui n'était pas le mien.
+
+M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore
+consolé.
+
+ * * * * *
+
+Il se leva, fit quelques pas, et, se plaçant en face de moi: «Eh bien,
+je dis que le testament de ma mère est une des choses les plus belles,
+les plus loyales, les plus grandes qu'une femme puisse accomplir.
+N'est-ce pas votre avis?»
+
+Je lui tendis les deux mains: «Oui, certainement, mon ami.»
+
+
+
+
+
+
+
+AUX CHAMPS
+
+_A Octave Mirbeau._
+
+
+Les deux chaumières étaient côte à côte, au pied d'une colline, proches
+d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la
+terre inféconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait
+quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait
+du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets
+quinze mois environ; les mariages et, ensuite les naissances, s'étaient
+produites à peu près simultanément dans l'une et l'autre maison.
+
+Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas; et les
+deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur
+tête, se mêlaient sans cesse; et, quand il fallait en appeler un, les
+hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au véritable.
+
+La première des deux demeures, en venant de la station d'eaux de
+Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et un
+garçon; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et
+trois garçons.
+
+Tout cela vivait péniblement de soupe, de pommes de terre et de grand
+air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir,
+les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme des
+gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par
+rang d'âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage.
+Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la planche. On
+posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau où
+avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons; et
+toute la ligne mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait elle-même le
+petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était une fête pour
+tous; et le père, ce jour-là, s'attardait au repas en répétant: «Je m'y
+ferais bien tous les jours.»
+
+Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta
+brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui
+conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle:
+
+--Oh! regarde, Henri, ce tas d'enfants! Sont-ils jolis, comme ça, à
+grouiller dans la poussière!
+
+L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une
+douleur et presque un reproche pour lui.
+
+La jeune femme reprit:
+
+--Il faut que je les embrasse! Oh! comme je voudrais en avoir un,
+celui-là, le tout petit.
+
+Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux
+derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa
+passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et
+pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser
+des caresses ennuyeuses.
+
+Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle
+revint la semaine suivante, s'assit elle-même par terre, prit le moutard
+dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous les
+autres; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait
+patiemment dans sa frêle voiture.
+
+Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les
+jours, les poches pleines de friandises et de sous.
+
+Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières.
+
+Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle; et, sans s'arrêter
+aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la
+demeure des paysans.
+
+Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe; ils se
+redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors
+la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante, commença:
+
+--Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien...
+je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon...
+
+Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.
+
+Elle reprit haleine et continua.
+
+--Nous n'avons pas d'enfants; nous sommes seuls, mon mari et moi... Nous
+le garderions... voulez-vous?
+
+La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda:
+
+--Vous voulez nous prend'e Charlot? Ah ben non, pour sûr.
+
+Alors M. d'Hubières intervint:
+
+--Ma femme s'est mal expliquée. Nous voulons l'adopter, mais il
+reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte à le croire, il
+sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il
+partagerait également avec eux. Mais, s'il ne répondait pas à nos soins,
+nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille francs, qui
+sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et, comme on a
+aussi pensé à vous, on vous servira jusqu'à votre mort une rente de cent
+francs par mois. Avez-vous bien compris?
+
+La fermière s'était levée, toute furieuse.
+
+--Vous voulez que j'vous vendions Charlot? Ah! mais non; c'est pas des
+choses qu'on d'mande à une mère, ça! Ah! mais non! Ce s'rait une
+abomination.
+
+L'homme ne disait rien, grave et réfléchi; mais il approuvait sa femme
+d'un mouvement continu de la tête.
+
+Mme d'Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son
+mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les
+désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia:
+
+--Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas!
+
+Alors, ils firent une dernière tentative.
+
+--Mais, mes amis, songez à l'avenir de votre enfant, à son bonheur, à...
+
+La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole:
+
+--C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout réfléchi...
+Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis
+d'vouloir prendre un éfant comme ça!
+
+Alors, Mme d'Hubières, en sortant, s'avisa qu'ils étaient deux tout
+petits, et elle demanda, à travers ses larmes, avec une ténacité de
+femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre:
+
+--Mais l'autre petit n'est pas à vous?
+
+Le père Tuvache répondit:
+
+--Non, c'est aux voisins; vous pouvez y aller, si vous voulez.
+
+Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa
+femme.
+
+Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des tranches
+de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre piqué
+au couteau, dans une assiette entre eux deux.
+
+M. d'Hubières recommença ses propositions, mais avec plus
+d'insinuations, de précautions oratoires, d'astuce.
+
+Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus; mais, quand ils
+apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considérèrent, se
+consultant de l'oeil, très ébranlés.
+
+Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin
+demanda:
+
+--Qué qu't'en dis, l'homme?
+
+Il prononça d'un ton sentencieux:
+
+--J'dis qu'c'est point méprisable.
+
+Alors Mme d'Hubières, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir
+du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur donner
+plus tard.
+
+Le paysan demanda:
+
+--C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire?
+
+M. d'Hubières répondit:
+
+--Mais certainement, dès demain.
+
+La fermière, qui méditait, reprit:
+
+--Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du p'tit;
+ça travaillera dans quéqu'z'ans ct'éfant; i nous faut cent vingt
+francs.
+
+Mme d'Hubières, trépignant d'impatience, les accorda tout de suite; et,
+comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en cadeau
+pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin, appelés
+aussitôt, servirent de témoins complaisants.
+
+Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte
+un bibelot désiré d'un magasin.
+
+Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets, sévères,
+regrettant peut-être leur refus.
+
+ * * * * *
+
+On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents,
+chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire;
+et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les
+agonisait d'ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu'il
+fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c'était une horreur,
+une saleté, une corromperie.
+
+Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui
+criant, comme s'il eût compris:
+
+--J'tai pas vendu, mé, j't'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's
+éfants, mé. J'sieus pas riche, mais vends pas m's éfants.
+
+Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour;
+chaque jour des allusions grossières étaient vociférées devant la porte,
+de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait fini par
+se croire supérieure à toute la contrée parce qu'elle n'avait pas vendu
+Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient:
+
+--J'sais ben que c'était engageant, c'est égal, elle s'a conduite comme
+une bonne mère.
+
+On la citait; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé avec cette
+idée qu'on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses
+camarades parce qu'on ne l'avait pas vendu.
+
+ * * * * *
+
+Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. La fureur
+inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là.
+
+Leur fils aîné partit au service. Le second mourut; Charlot resta seul à
+peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et deux autres soeurs
+cadettes qu'il avait.
+
+Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture
+s'arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une chaîne
+de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame en
+cheveux blancs. La vieille dame lui dit:
+
+--C'est là, mon enfant, à la seconde maison.
+
+Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.
+
+La vieille mère lavait ses tabliers; le père infirme sommeillait près de
+l'âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit:
+
+--Bonjour, papa; bonjour, maman.
+
+Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d'émoi son savon
+dans son eau et balbutia:
+
+--C'est-i té, m'n éfant? C'est-i té, m'n éfant?
+
+Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en répétant:--«Bonjour, maman.»
+Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne
+perdait jamais:--«Te v'là-t-il revenu, Jean?» Comme s'il l'avait vu un
+mois auparavant.
+
+Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite
+sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le
+maire, chez l'adjoint, chez le curé, chez l'instituteur.
+
+Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer.
+
+Le soir, au souper, il dit aux vieux:
+
+--Faut-il qu' vous ayez été sots pour laisser prendre le p'tit aux
+Vallin.
+
+Sa mère répondit obstinément:
+
+--J'voulions point vendre not' éfant.
+
+Le père ne disait rien. Le fils reprit:
+
+--C'est-il pas malheureux d'être sacrifié comme ça.
+
+Alors le père Tuvache articula d'un ton coléreux:
+
+--Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir gardé.
+
+Et le jeune homme, brutalement:
+
+--Oui, j'vous le r'proche, que vous n'êtes que des niants. Des parents
+comme vous ça fait l'malheur des éfants. Qu' vous mériteriez que j'vous
+quitte.
+
+La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant
+des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié:
+
+--Tuez-vous donc pour élever d's éfants!
+
+Alors le gars, rudement:
+
+--J'aimerais mieux n'être point né que d'être c'que j'suis. Quand j'ai
+vu l'autre, tantôt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis dit:--v'là
+c'que j'serais maintenant.
+
+Il se leva.
+
+--Tenez, j'sens bien que je ferai mieux de n' pas rester ici, parce que
+j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie
+d'misère. Ça, voyez-vous, j'vous l'pardonnerai jamais!
+
+Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants.
+
+Il reprit:
+
+--Non, c't' idée-là, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller
+chercher ma vie aut' part.
+
+Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec
+l'enfant revenu.
+
+Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria:
+
+--Manants, va!
+
+Et il disparut dans la nuit.
+
+
+
+
+
+
+UN COQ CHANTA
+
+_A René Billotte._
+
+
+Mme Berthe d'Avancelles avait jusque-là repoussé toutes les
+supplications de son admirateur désespéré, le baron Joseph de Croissard.
+Pendant l'hiver, à Paris, il l'avait ardemment poursuivie, et il donnait
+pour elle maintenant des fêtes et des chasses en son château normand de
+Carville.
+
+Le mari, M. d'Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme
+toujours. Il vivait, disait-on, séparé de sa femme, pour cause de
+faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C'était un gros
+petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout.
+
+Mme d'Avancelles était au contraire une grande jeune femme brune et
+déterminée, qui riait d'un rire sonore au nez de son maître, qui
+l'appelait publiquement «Madame Popote» et regardait d'un certain air
+engageant et tendre les larges épaules et l'encolure robuste et les
+longues moustaches blondes de son soupirant attitré, le baron Joseph de
+Croissard.
+
+Elle n'avait encore rien accordé cependant. Le baron se ruinait pour
+elle. C'étaient sans cesse des fêtes, des chasses, des plaisirs nouveaux
+auxquels il invitait la noblesse des châteaux environnants.
+
+Tout le jour les chiens courants hurlaient par les bois à la suite du
+renard et du sanglier, et, chaque soir, d'éblouissants feux d'artifice
+allaient mêler aux étoiles leurs panaches de feu, tandis que les
+fenêtres illuminées du salon jetaient sur les vastes pelouses des
+traînées de lumière où passaient des ombres.
+
+C'était l'automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les
+gazons comme des voilées d'oiseaux. On sentait traîner dans l'air des
+odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de
+chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d'une femme.
+
+Un soir, dans une fête, au dernier printemps, Mme d'Avancelles avait
+répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières: «Si je dois
+tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J'ai trop
+de choses à faire cet été pour avoir le temps.» Il s'était souvenu de
+cette parole rieuse et hardie; et, chaque jour, il insistait davantage,
+chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le coeur
+de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que pour la
+forme.
+
+Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait
+dit, en riant, au baron: «Baron, si vous tuez la bête, j'aurai quelque
+chose pour vous.»
+
+Dès l'aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s'était
+baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout
+lui-même pour préparer son triomphe; et, quand les cors sonnèrent le
+départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les
+reins serrés, le buste large, l'oeil radieux, frais et fort comme s'il
+venait de sortir du lit.
+
+Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens
+hurleurs, à travers des broussailles; et les chevaux se mirent à
+galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones et les
+cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans bruit les
+voitures qui accompagnaient de loin la chasse.
+
+Mme d'Avancelles, par malice, retint le baron près d'elle, s'attardant,
+au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur
+laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une voûte.
+
+Frémissant d'amour et d'inquiétude, il écoutait d'une oreille le
+bavardage moqueur de la jeune femme, et de l'autre il suivait le chant
+des cors et la voix des chiens qui s'éloignaient.
+
+«Vous ne m'aimez donc plus?» disait-elle.
+
+Il répondait: «Pouvez-vous dire des choses pareilles?»
+
+Elle reprenait: «La chasse cependant semble vous occuper plus que moi.»
+
+Il gémissait: «Ne m'avez-vous point donné l'ordre d'abattre moi-même
+l'animal?»
+
+Et elle ajoutait gravement: «Mais j'y compte. Il faut que vous le tuiez
+devant moi.»
+
+Alors il frémissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait et,
+perdant patience: «Mais sacristi! madame, cela ne se pourra pas si nous
+restons ici.»
+
+Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou
+flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval.
+
+Et elle lui jetait, en riant: «Il faut que cela soit pourtant... ou
+alors... tant pis pour vous.»
+
+Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain,
+pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si
+près qu'il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors
+brutalement il l'enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes
+moustaches, il la baisa d'un baiser furieux.
+
+Elle ne remua point d'abord, restant ainsi sous cette caresse emportée;
+puis, d'une secousse, elle tourna la tête, et, soit hasard, soit
+volonté, ses petites lèvres à elle rencontrèrent ses lèvres à lui, sous
+leur cascade de poils blonds.
+
+Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son cheval,
+qui partit au grand galop. Ils allèrent ainsi longtemps, sans échanger
+même un regard.
+
+Le tumulte de la chasse se rapprochait; les fourrés semblaient frémir,
+et tout à coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les
+chiens qui s'attachaient à lui, le sanglier passa.
+
+Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria: «Qui m'aime me
+suive!» Et il disparut dans les taillis, comme si la forêt l'eût
+englouti.
+
+Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairière, il se
+relevait souillé de boue, la jaquette déchirée, les mains sanglantes,
+tandis que la bête étendue portait dans l'épaule le couteau de chasse
+enfoncé jusqu'à la garde.
+
+La curée se fit aux flambeaux par une nuit douce et mélancolique. La
+lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit de
+leur fumée résineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes du
+sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les
+gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curée, sonnaient du cor
+à plein souffle. La fanfare s'en allait dans la nuit claire au-dessus
+des bois, répétée par les échos perdus des vallées lointaines,
+réveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant en
+leurs ébats les petits lapins gris, au bord des clairières.
+
+Les oiseaux de nuit voletaient, effarés, au-dessus de la meute affolée
+d'ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et
+violentes, s'appuyant un peu au bras des hommes, s'écartaient déjà dans
+les allées, avant que les chiens eussent fini leur repas.
+
+Tout alanguie par cette journée de fatigue et de tendresse, Mme
+d'Avancelles dit au baron:
+
+«--Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami?»
+
+Mais lui, sans répondre, tremblant, défaillant, l'entraîna.
+
+Et, tout de suite, ils s'embrassèrent. Ils allaient au pas, au petit
+pas, sous les branches presque dépouillées et qui laissaient filtrer la
+lune; et leur amour, leurs désirs, leur besoin d'étreinte étaient
+devenus si véhéments qu'ils faillirent choir au pied d'un arbre.
+
+Les cors ne sonnaient plus. Les chiens épuisés dormaient au chenil.
+«--Rentrons», dit la jeune femme. Ils revinrent.
+
+Puis, lorsqu'ils furent devant le château, elle murmura d'une voix
+mourante: «Je suis si fatiguée que je vais me coucher, mon ami.» Et,
+comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, elle
+s'enfuit, lui jetant comme adieu: «Non... je vais dormir... Qui m'aime
+me suive!»
+
+Une heure plus tard, alors que tout le château silencieux semblait mort,
+le baron sortit à pas de loup de sa chambre et s'en vint gratter à la
+porte de son amie. Comme elle ne répondait pas, il essaya d'ouvrir. Le
+verrou n'était point poussé.
+
+Elle rêvait, accoudée à la fenêtre.
+
+Il se jeta à ses genoux qu'il baisait éperdûment à travers la robe de
+nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses doigts fins, d'une manière
+caressante, dans les cheveux du baron.
+
+Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution,
+elle murmura de son air hardi, mais à voix basse: «Je vais revenir.
+Attendez-moi.» Et son doigt, tendu dans l'ombre, montrait au fond de la
+chambre la tache vague et blanche du lit.
+
+Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien vite
+et s'enfonça dans les draps frais. Il s'étendit délicieusement,
+oubliant presque son amie, tant il avait plaisir à cette caresse du
+linge sur son corps las de mouvement.
+
+Elle ne revenait point, pourtant; s'amusant sans doute à le faire
+languir. Il fermait les yeux dans un bien-être exquis; et il rêvait
+doucement dans l'attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais peu à
+peu ses membres s'engourdirent, sa pensée s'assoupit, devint incertaine,
+flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa; il s'endormit.
+
+Il dormit du lourd sommeil, de l'invincible sommeil des chasseurs
+exténués. Il dormit jusqu'à l'aurore.
+
+Tout à coup, la fenêtre étant restée entr'ouverte, un coq, perché dans
+un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore,
+le baron ouvrit les yeux.
+
+Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu'il ne
+reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il balbutia,
+dans l'effarement du réveil:
+
+«--Quoi? Où suis-je? Qu'y a-t-il?»
+
+Alors elle, qui n'avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux
+yeux rouges, à la lèvre épaisse, répondit, du ton hautain dont elle
+parlait à son mari:
+
+«--Ce n'est rien. C'est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur,
+cela ne vous regarde pas.»
+
+
+
+
+
+
+
+UN FILS
+
+_A René Maizeroy._
+
+
+Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où
+le gai Printemps remuait de la vie.
+
+L'un était Sénateur, et l'autre de l'Académie française, graves tous
+deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de
+marque et de réputation.
+
+Ils parlotèrent d'abord de politique, échangeant des pensées, non pas
+sur des Idées, mais sur des hommes: les personnalités, en cette matière,
+primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques souvenirs;
+puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout amollis par
+la tiédeur de l'air.
+
+Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et
+délicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient
+leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-ébénier, vêtu de grappes
+jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d'or qui
+sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des
+parfumeurs, sa semence enbaumée à travers l'espace.
+
+Le sénateur s'arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra
+l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes
+s'envolaient. Et il dit: «Quand on songe que ces imperceptibles atômes,
+qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues
+d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d'arbres femelles
+et produire des êtres à racines, naissant d'un germe comme nous,
+mortels comme nous, et qui seront remplacés par d'autres êtres de même
+essence, comme nous toujours!»
+
+Puis, planté devant l'ébénier radieux dont les parfums vivifiants se
+détachaient à tous les frissons de l'air, M. le sénateur ajouta: «Ah!
+mon gaillard, s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais
+bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui les
+lâche sans remords, et qui ne s'en inquiète guère.»
+
+L'académicien ajouta: «Nous en faisons autant, mon ami.»
+
+Le sénateur reprit: «Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons
+quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre
+supériorité.»
+
+Mais l'autre secoua la tête: «Non, ce n'est pas là ce que je veux dire;
+voyez-vous, mon cher, il n'est guère d'homme qui ne possède des enfants
+ignorés, ces enfants dits _de père inconnu_, qu'il a faits, comme cet
+arbre reproduit, presque inconsciemment.
+
+S'il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous
+serions, n'est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier que vous
+interpelliez le serait pour numéroter ses descendants.
+
+De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les
+rencontres passagères, les contacts d'une heure, on peut bien admettre
+que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents
+femmes.
+
+Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n'en ayez pas
+fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point sur le pavé, ou au
+bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes gens,
+c'est-à-dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu; ou
+peut-être, si elle a eu la chance d'être abandonnée par sa mère,
+cuisinière en quelque famille.
+
+Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons
+_publiques_ possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père,
+enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt
+francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces
+rejetons-là constituent les «pertes» de leur profession. Quels sont les
+générateurs?--Vous,--moi,--nous tous, les hommes dits _comme il faut_!
+Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d'amis, de nos soirs de
+gaîté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux
+accouplements d'aventure.
+
+Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants.
+Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car
+ils reproduisent aussi, ces gredins-là!
+
+Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire
+que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus que
+cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui,
+parfois, me torture horriblement.
+
+A l'âge de vingt-cinq ans j'avais entrepris avec un de mes amis,
+aujourd'hui conseiller d'État, un voyage en Bretagne, à pied.
+
+ * * * * *
+
+Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les
+Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez;
+de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des
+Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait
+en _of_; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint au lit mon
+camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait
+simplement de deux bottes de paille.
+
+Impossible d'être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et
+nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.
+
+Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il
+fut pris de malaises intolérables, et c'est à grand'peine que nous pûmes
+atteindre Pont-Labbé.
+
+Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le médecin,
+qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans en
+déterminer la nature.
+
+Connaissez-vous Pont-Labbé?--Non.--Eh bien, c'est la ville la plus
+bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz
+au Morbihan, de cette contrée qui contient l'essence des moeurs, des
+légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays
+n'a presque pas changé. Je dis: _encore aujourd'hui_, car j'y retourne à
+présent tous les ans, hélas!
+
+Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang triste,
+triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivière sort de là que
+les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans les rues
+étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le
+gilet brodé et les quatre vestes superposées: la première, grande comme
+la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant juste
+au-dessus du fond de culotte.
+
+Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un
+gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas
+deviner leur gorge puissante et martyrisée; et elles sont coiffées d'une
+étrange façon: sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent
+le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière la tête,
+puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet,
+tissu souvent d'or ou d'argent.
+
+La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout
+bleus, d'un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la
+pupille; et ses dents courtes, serrées, qu'elle montrait sans cesse en
+riant, semblaient faites pour broyer du granit.
+
+Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme
+la plupart de ses compatriotes.
+
+Or, mon ami n'allait guère mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se
+déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos
+complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la
+petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane.
+
+Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions
+pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.
+
+Or, une nuit, comme j'étais resté fort tard auprès du malade, je
+croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la
+sienne. C'était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement,
+sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie
+qu'autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu'elle fût
+revenue de sa stupeur, je l'avais jetée et enfermée chez moi. Elle me
+regardait, effarée, affolée, épouvantée, n'osant pas crier de peur d'un
+scandale, d'être chassée sans doute par ses maîtres d'abord, et
+peut-être par son père ensuite.
+
+J'avais fait cela en riant; mais, dès qu'elle fut chez moi, le désir de
+la posséder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte
+corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, crispés,
+tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. Oh! elle
+se débattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble, une
+cloison, une chaise; alors, toujours enlacés, nous restions immobiles
+plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'eût éveillé
+quelqu'un; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi
+l'attaquant, elle résistant.
+
+Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le
+pavé.
+
+Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s'enfuit.
+
+Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point
+l'approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions
+reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, à
+minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me
+retirer.
+
+Elle se jeta dans mes bras, m'étreignit passionnément, puis, jusqu'au
+jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin
+toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu'une femme nous
+peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue.
+
+Huit jours après, j'avais oublié cette aventure, commune et fréquente
+quand on voyage, les servantes d'auberge étant généralement destinées à
+distraire ainsi les voyageurs.
+
+Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.
+
+Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en
+Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer
+des paysages.
+
+Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs
+grisâtres dans l'étang, à l'entrée de la petite ville; et l'auberge
+était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne.
+En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans,
+fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap,
+casquées d'argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles.
+
+Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner et,
+comme le patron s'empressait lui-même à me servir, la fatalité sans
+doute me fit dire: «Avez-vous connu les anciens maîtres de cette maison?
+J'ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je
+vous parle de loin.»
+
+Il répondit: «C'étaient mes parents, monsieur.»
+
+Alors je lui racontai en quelle occasion je m'étais arrêté, comment
+j'avais été retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa
+pas achever.
+
+«--Oh! je me rappelle parfaitement J'avais alors quinze ou seize ans.
+Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai
+fait la mienne, sur la rue.»
+
+C'est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me
+revint. Je demandai: «--Vous rappelez-vous une gentille petite servante
+qu'avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me
+trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches?»
+
+Il reprit: «--Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps
+après.»
+
+Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait
+du fumier, il ajouta: «--Voilà son fils.»
+
+Je me mis à rire. «--Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère.
+Il tient du père sans doute.»
+
+L'aubergiste reprit: «--Ça se peut bien; mais on n'a jamais su à qui
+c'était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait
+de galant. Ç'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était
+enceinte. Personne ne voulait le croire.»
+
+J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles
+qui nous touchent le coeur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je
+regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau
+pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort
+douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement
+sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils lui tombaient
+comme des cordes sur les joues.
+
+L'aubergiste ajouta: «--Il ne vaut pas grand'chose, ç'a été gardé par
+charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on
+l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas
+de père, pas de mère, pas d'argent! Mes parents ont eu pitié de
+l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez.»
+
+Je ne dis rien.
+
+Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai à cet
+affreux valet d'écurie en me répétant: «--Si c'était mon fils, pourtant?
+Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet être?»--C'était
+possible, enfin!
+
+Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de
+sa naissance. Une différence de deux mois devait m'arracher mes doutes.
+
+Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non
+plus. Il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant
+absolument son âge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se
+tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes
+noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire
+ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux.
+
+Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misérable.
+Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon
+passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à
+Lorient le 15 août. L'acte portait la mention: «Père inconnu». La mère
+s'était appelée Jeanne Kerradec.
+
+Alors mon coeur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus
+parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute dont les
+grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des
+bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la
+tête, cherchait à s'en aller.
+
+Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant
+douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer.
+Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou
+mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m'énervant en des
+suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible
+incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était
+mon fils.
+
+Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans
+parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions
+insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait
+«papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et,
+j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il
+parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de
+l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père; et l'un d'eux
+s'écriait: «C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble.» Et
+en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me
+réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de
+revoir l'homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits
+communs.
+
+Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je lui
+donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire
+d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon oeil,
+il s'enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui
+voulait dire «merci», sans doute.
+
+La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille.
+Vers le soir je fis venir l'hôtelier, et avec beaucoup de précautions,
+d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre
+être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire
+quelque chose pour lui.
+
+Mais l'homme répliqua: «Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien,
+vous n'en aurez que du désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie,
+et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche
+avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille
+culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.»
+
+Je n'insistai pas, me réservant d'aviser.
+
+Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la
+maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte,
+s'endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.
+
+On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le
+rendait furieux, et, dès qu'il avait deux sous en poche, il les buvait.
+L'aubergiste ajouta: «Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort.» Cet
+homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes
+jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination à
+ce métal que le cabaret.
+
+Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je
+semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute,
+mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s'il avait quelque chose de
+moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans
+le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d'une
+ressemblance que dissimulaient l'habillement différent et la crinière
+hideuse de l'homme.
+
+Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je
+partis, le coeur broyé, après avoir laissé à l'aubergiste quelque argent
+pour adoucir l'existence de son valet.
+
+Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible
+incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible
+me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de
+voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me
+ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et
+chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux.
+
+J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressource.
+
+J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement
+ivrogne et emploie à boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait
+fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie.
+
+J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât, en
+offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, étonné à la fin, m'a répondu
+fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira
+qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu'il a du
+temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du
+bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais
+choisissez-en un qui réponde à votre peine.»
+
+Que dire à cela?
+
+Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce
+crétin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me
+perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve.
+
+Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve
+d'écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme
+d'autres, aurait été pareil aux autres.
+
+Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable
+que j'éprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi,
+qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que grâce
+aux terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille choses, par son
+sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mêmes germes de maladies, aux
+mêmes ferments de passions.
+
+Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa
+vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le
+regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en
+me répétant: «C'est mon fils.»
+
+Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même
+jamais touché sa main sordide.
+
+L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura: «Oui
+vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui
+n'ont pas de père.»
+
+ * * * * *
+
+Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses
+grappes, enveloppa d'une nuée odorante et fine les deux vieillards qui
+la respirèrent à longs traits.
+
+Et le sénateur ajouta: «C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et
+même de faire des enfants comme ça.»
+
+
+
+
+
+
+
+SAINT-ANTOINE
+
+_A X. Charmes._
+
+
+On l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi
+peut-être parce qu'il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant
+mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il
+eût plus de soixante ans.
+
+C'était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de
+poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient
+trop maigres pour l'ampleur du corps.
+
+Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme
+qu'il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu dans
+les affaires et dans l'élevage du bétail, et dans la culture de ses
+terres. Ses deux fils et ses trois filles mariés avec avantage, vivaient
+aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner avec le père. Sa
+vigueur était célèbre dans tout le pays d'alentour; on disait en manière
+de proverbe: «Il est fort comme Saint-Antoine.»
+
+Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret,
+promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai
+Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de
+bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et
+il criait, la face rouge et l'oeil sournois, dans une fausse colère de
+bon vivant: «Faudra que j'en mange, nom de Dieu!» Il comptait bien que
+les Prussiens ne viendraient pas jusqu'à Tanneville; mais lorsqu'il
+apprit qu'ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et il
+guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine,
+s'attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes.
+
+Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte
+s'ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d'un
+soldat coiffé d'un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se
+dressa d'un bond; et tout son monde le regardait, s'attendant à le voir
+écharper le Prussien; mais il se contenta de serrer la main du maire qui
+lui dit: «--En v'la un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus c'te
+nuit. Fais pas de bêtise surtout, vu qu'ils parlent de fusiller et de
+brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v'la prévenu.
+Donne-li à manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas chez
+l's'autres. Y en a pour tout le monde.» Et il sortit.
+
+Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C'était un gros
+garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond,
+barbu jusqu'aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le
+Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de
+s'asseoir. Puis il lui demanda: «Voulez-vous de la soupe?» L'étranger ne
+comprit pas. Antoine alors eut un coup d'audace, et lui poussant sous le
+nez une assiette pleine: «--Tiens, avale ça, gros cochon.»
+
+Le soldat répondit: «Ya» et se mit à manger goulûment pendant que le
+fermier triomphant, sentant sa réputation reconquise, clignait de l'oeil
+à ses serviteurs qui grimaçaient étrangement, ayant en même temps
+grand'peur et envie de rire.
+
+Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en
+servit une autre qu'il fit disparaître également; mais il recula devant
+la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en
+répétant: «Allons fous-toi ça dans le ventre. T'engraisseras ou tu diras
+pourquoi, va, mon cochon!»
+
+Et le soldat, comprenant seulement qu'on voulait le faire manger tout
+son saoul, riait d'un air content, en faisant signe qu'il était plein.
+
+Alors Saint-Antoine devenu tout à fait familier lui tapa sur le ventre
+en criant: «--Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon!» Mais soudain il
+se tordit, rouge à tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler. Une
+idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire: «C'est ça, c'est
+ça, saint Antoine et son cochon. V'là mon cochon.» Et les trois
+serviteurs éclatèrent à leur tour.
+
+Le vieux était si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne, le
+fil en dix, et qu'il en régala tout le monde. On trinqua avec le
+Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il
+trouvait ça fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez: «Hein? En
+v'là d'la fine. T'en bois pas comme ça chez toi, mon cochon.»
+
+ * * * * *
+
+Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait
+trouvé là son affaire, c'était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros
+malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière
+le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la
+plaisanterie il n'avait pas son pareil. Il n'y avait que lui pour
+inventer des choses comme ça. Cré coquin, va!
+
+Il s'en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras dessus
+bras dessous avec son Allemand qu'il présentait d'un air gai en lui
+tapant sur l'épaule: «--Tenez, v'là mon cochon, r'gardez-moi s'il
+engraisse c't'animal-là.»
+
+Et les paysans s'épanouissaient.--Est-il donc rigolo, ce bougre
+d'Antoine!
+
+--J'te l'vend, Césaire, trois pistoles.
+
+--Je l'prends, Antoine, et j't'invite à manger du boudin.
+
+--Mé, c'que j'veux, c'est d'ses pieds.
+
+--Tâte li l'ventre, tu verras qu'il n'a que d'la graisse.»
+
+Et tout le monde clignait de l'oeil sans rire trop haut cependant, de
+peur que le Prussien devinât à la fin qu'on se moquait de lui. Antoine
+seul, s'enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant:
+«Rien qu'du gras»; lui tapait sur le derrière en hurlant: «Tout ça d'la
+couenne»; l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter
+une enclume en déclarant: «Il pèse six cents, et pas de déchet.»
+
+Et il avait pris l'habitude de faire offrir à manger à son cochon
+partout où il entrait avec lui. C'était là le grand plaisir, le grand
+divertissement de tous les jours: «--Donnez-li de c'que vous voudrez, il
+avale tout.» Et on offrait à l'homme du pain et du beurre, des pommes de
+terre, du fricot froid, de l'andouille qui faisait dire: «--De la vôtre,
+et du choix.»
+
+Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces
+attentions, se rendait malade pour ne pas refuser; et il engraissait
+vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait
+Saint-Antoine et lui faisait répéter: «--Tu sais, mon cochon, faudra te
+faire faire une autre cage.»
+
+Ils étaient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde; et, quand
+le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien
+l'accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d'être avec lui.
+
+Le temps était rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870
+semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France.
+
+Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des
+occasions, prévoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du
+printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gêne; et il
+fut convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une
+charge d'engrais.
+
+Chaque jour donc il se mettait en route à l'approche de la nuit et se
+rendait à la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours
+accompagné de son cochon. Et chaque jour c'était une fête de nourrir
+l'animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la
+grand'messe.
+
+Le soldat, cependant, commençait à se méfier; et quand on riait trop
+fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une
+flamme de colère.
+
+Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d'avaler un
+morceau de plus; et il essaya de se lever pour s'en aller. Mais
+Saint-Antoine l'arrêta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux
+mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise
+s'écrasa sous l'homme.
+
+Une gaieté de tempête éclata; et Antoine, radieux, ramassant son cochon,
+fit semblant de le panser pour le guérir, puis il déclara: «Puisque tu
+n'veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu!» Et on alla chercher de
+l'eau-de-vie au cabaret.
+
+Le soldat roulait des yeux méchants: mais il but néanmoins; il but tant
+qu'on voulut; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des
+assistants.
+
+Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les
+verres, trinquait en gueulant «à la tienne!» Et le Prussien, sans
+prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac.
+
+C'était une lutte, une bataille, une revanche! A qui boirait le plus,
+nom d'un nom! Ils n'en pouvaient ni l'un ni l'autre quand le litre fut
+séché. Mais aucun des deux n'était vaincu. Ils s'en allaient manche à
+manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain!
+
+Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de
+fumier que traînaient lentement les deux chevaux.
+
+La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s'éclairait
+tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les
+deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de
+n'avoir pas triomphé, s'amusait à pousser de l'épaule son cochon pour le
+faire culbuter dans le fossé. L'autre évitait les attaques par des
+retraites; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands sur un
+ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. A la fin, le Prussien
+se fâcha; et juste au moment où Antoine lui lançait une nouvelle
+bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler
+le colosse.
+
+Alors, enflammé d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme à bras le corps,
+le secoua quelques secondes comme il eût fait d'un petit enfant, et il
+le lança à toute volée de l'autre côté du chemin. Puis, content de cette
+exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau.
+
+Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et,
+dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine.
+
+Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand
+fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de boeuf.
+
+Le Prussien arriva, le front baissé, l'arme en avant, sûr de tuer. Mais
+le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui
+crever le ventre, l'écarta, et il frappa d'un coup sec sur la tempe,
+avec la poignée du fouet, son ennemi qui s'abattit à ses pieds.
+
+Puis il regarda, effaré, stupide d'étonnement, le corps d'abord secoué
+de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, le
+considéra quelque temps. L'homme avait les yeux clos; et un filet de
+sang coulait d'une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père
+Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige.
+
+Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s'en allait
+toujours, au pas tranquille des chevaux.
+
+Qu'allait-il faire? Il serait fusillé! On brûlerait sa ferme, on
+ruinerait le pays! Que faire? que faire? Comment cacher le corps, cacher
+la mort, tromper les Prussiens? Il entendit des voix au loin, dans le
+grand silence des neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant le casque,
+il recoiffa sa victime, puis, l'empoignant par les reins, il l'enleva,
+courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le fumier. Une fois
+chez lui, il aviserait.
+
+Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il se
+voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière
+brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore; alors il fit
+vivement reculer sa voiture jusqu'au bord du trou à l'engrais. Il
+songeait qu'en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait
+dessous dans la fosse; et il fit basculer le tombereau.
+
+Comme il l'avait prévu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine
+aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté. Il
+appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l'écurie; et il rentra
+dans sa chambre.
+
+Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu'il allait faire, mais
+aucune idée ne l'illuminait, son épouvante allait croissant dans
+l'immobilité du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents
+claquaient; il se releva, grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses
+draps.
+
+Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le
+buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite jetant une
+ivresse nouvelle par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son
+âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d'imbécile!
+
+Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des
+explications et des malices; et, de temps en temps, il se rinçait la
+bouche avec une gorgée de fil en dix pour se mettre du coeur au ventre.
+
+Et il ne trouvait rien. Mais rien.
+
+Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait
+«Dévorant» se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque dans
+les moelles; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement
+lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux.
+
+Il s'était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n'en
+pouvant plus, attendant avec anxiété que «Dévorant» recommençât sa
+plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos
+nerfs.
+
+L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le
+paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne
+plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avança dans la nuit.
+
+La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme
+faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le
+chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors «Dévorant» fit un bond,
+puis s'arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au
+vent, le nez tourné vers le fumier.
+
+Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia: «--Qué qu't'as
+donc, sale rosse?» et il avança de quelques pas, fouillant de l'oeil
+l'ombre indécise, l'ombre terne de la cour.
+
+Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier!
+
+Il regardait cela perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il
+aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre; il
+l'arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent
+téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir.
+
+C'était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui
+l'avait réchauffé, ranimé. Il s'était assis machinalement, et il restait
+là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saletés et de sang, encore
+hébété par l'ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa blessure.
+
+Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un
+mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu'il l'eut reconnu,
+écuma ainsi qu'une bête enragée.
+
+Il bredouillait: «--Ah! cochon! cochon! t'es pas mort! Tu vas me
+dénoncer, à c't'heure... Attends... attends!»
+
+Et, s'élançant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de
+ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça
+jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine.
+
+Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort,
+tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la replongeait
+coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la gorge, frappant
+comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps palpitant dont
+le sang fuyait par gros bouillons.
+
+Puis il s'arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant l'air
+à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli.
+
+Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour
+allait poindre, il se mit à l'oeuvre pour ensevelir l'homme.
+
+Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas
+encore, travaillant d'une façon désordonnée dans un emportement de force
+avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps.
+
+Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec
+la fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en place
+le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait sa
+besogne, et couvrait les traces de son voile blanc.
+
+Puis il repiqua sa fourche sur le tas d'ordure et rentra chez lui. Sa
+bouteille encore à moitié pleine d'eau-de-vie était restée sur une
+table. Il la vida d'une haleine, se jeta sur son lit, et s'endormit
+profondément.
+
+Il se réveilla dégrisé, l'esprit calme et dispos, capable de juger le
+cas et de prévoir l'événement.
+
+Au bout d'une heure il courait le pays en demandant partout des
+nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir,
+disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme.
+
+Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas; et il dirigea
+même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque soir
+courir le cotillon.
+
+Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village
+voisin et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé.
+
+
+
+
+
+
+L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS
+
+_A Robert Pinchon._
+
+
+Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se
+jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec
+peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il
+avait fort plats et fort gras. Il était en outre pacifique et
+bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants
+qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait
+désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins et les
+baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tôt, manger lentement de
+bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il songeait en
+outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie;
+et il gardait au coeur une haine épouvantable, instinctive et raisonnée
+en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres,
+mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable de manoeuvrer
+assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros ventre.
+
+Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son
+manteau à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux
+siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route:--S'il était tué,
+que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait?
+A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il avait
+contractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et Walter
+Schnaffs pleurait quelquefois.
+
+Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles
+faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute
+l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait
+le poil sur sa peau.
+
+Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.
+
+Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour envoyé
+en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement
+explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme
+dans la campagne; rien n'indiquait une résistance préparée.
+
+Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée
+que coupaient des ravins profonds quand une fusillade violente les
+arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de
+francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,
+s'élança en avant, la baïonnette au fusil.
+
+Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu
+qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le
+saisit; mais il songea aussitôt qu'il courait comme une tortue en
+comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un
+troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large
+fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à
+pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont
+dans une rivière.
+
+Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de
+lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et
+il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.
+
+Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait.
+Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec précaution,
+à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de branchages
+enlacés, allant le plus vite possible, en s'éloignant du lieu du combat.
+Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre au milieu
+des hautes herbes sèches.
+
+Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et
+des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent.
+Tout redevint muet et calme.
+
+Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable.
+C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des
+feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs
+en battit à grands coups pressés.
+
+La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à
+songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son
+armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer
+l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances
+qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait
+plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter
+les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.
+
+Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à
+la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette
+perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger
+tous les jours.
+
+Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le
+territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient défendre. Des frissons
+lui couraient sur la peau.
+
+Soudain il pensa: «Si seulement j'étais prisonnier!» Et son coeur frémit
+de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des Français.
+Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles et des
+sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée.
+Prisonnier! Quel rêve!
+
+Et sa résolution fut prise immédiatement:
+
+--Je vais me constituer prisonnier.
+
+Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais
+il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et
+par des terreurs nouvelles.
+
+Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des
+images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.
+
+Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son
+casque à pointe, par la campagne.
+
+S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un
+Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le
+massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs
+pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des
+vaincus exaspérés.
+
+S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés
+sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une
+heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé
+contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous
+ronds et noirs semblaient le regarder.
+
+S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde
+le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier
+parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il
+entendait déjà les détonations irrégulières des soldats couchés dans les
+broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, s'affaissait,
+troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait entrer dans sa
+chair.
+
+Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.
+
+La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne bougeait
+plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans
+les ténèbres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un terrier, faillit
+faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient
+l'âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des
+blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans
+l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui.
+
+Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à
+travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un
+soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés
+soudain; son coeur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.
+
+Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du
+ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des
+champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim
+aiguë.
+
+Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson, du bon saucisson
+des soldats; et son estomac lui faisait mal.
+
+Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et
+se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il
+établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution,
+combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires.
+
+Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le
+passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail
+dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en
+lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.
+
+Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit
+sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.
+
+Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit
+village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines!
+Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un
+grand château flanqué de tourelles.
+
+Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien
+que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de
+ses entrailles.
+
+Et la nuit encore tomba sur lui.
+
+Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil
+fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé.
+
+L'aurore se leva de nouveau sur sa tête. Il se remit en observation.
+Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle
+entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il
+se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis
+des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son
+cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se
+glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand
+corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.
+
+Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse
+et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le
+village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois
+paysans qui s'en allaient aux champs avec leur fourches sur l'épaule, et
+il replongea dans sa cachette.
+
+Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé,
+et se mit en route, courbé, craintif, le coeur battant, vers le château
+lointain, préférant entrer là dedans plutôt qu'au village qui lui
+semblait redoutable comme une tannière pleine de tigres.
+
+Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et une
+forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénétra
+brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs,
+qui le crispa; le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant
+au coeur une audace désespérée.
+
+Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la
+fenêtre.
+
+Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une
+bonne demeura béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous
+les regards suivirent le sien!
+
+On aperçut l'ennemi!
+
+Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!...
+
+Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit
+tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée
+tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte
+du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et
+passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec
+la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait,
+toujours debout dans sa fenêtre.
+
+Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et
+s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler
+comme un fiévreux: mais une terreur le retenait, le paralysait encore.
+Il écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des
+pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet
+tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits
+sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied
+des murs, des corps humains sautant du premier étage.
+
+Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château
+devint silencieux comme un tombeau.
+
+Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit
+à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être
+interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux
+mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des
+paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac,
+gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever
+à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et
+se déblayait l'oesophage comme on lave un conduit bouché.
+
+Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;
+puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des
+hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son
+uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux
+se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans
+ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des
+choses et des faits.
+
+ * * * * *
+
+Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres
+du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour.
+
+Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et
+parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe
+d'acier.
+
+Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres
+seules brillaient encore au rez-de-chaussée.
+
+Soudain, une voix tonnante hurla:
+
+--En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!
+
+Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres
+s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout,
+envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux
+cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter
+Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le
+culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la tête.
+
+Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé
+et fou de peur.
+
+Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied
+sur le ventre en vociférant:
+
+--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!
+
+Le Prussien n'entendit que ce seul mot «prisonnier», et il gémit: «_ya,
+ya, ya_».
+
+Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité
+par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs
+s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue.
+
+Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier!
+
+Un autre officier entra et prononça:
+
+--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été
+blessés. Nous restons maîtres de la place.
+
+Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: «Victoire!»
+
+Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:
+
+«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite,
+emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes
+hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains.»
+
+Le jeune officier reprit:
+
+--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?
+
+Le colonel répondit:
+
+--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de
+l'artillerie et des forces supérieures.
+
+Et il donna l'ordre de repartir.
+
+La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit
+en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garotté, tenu par
+six guerriers le revolver au poing.
+
+Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait
+avec prudence, faisant halte de temps en temps.
+
+Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont
+la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.
+
+La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le
+casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes
+levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille
+au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.
+
+Le colonel hurlait.
+
+--Veillez à la sûreté du captif!
+
+On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
+Schnaffs jeté dedans, libre de liens.
+
+Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.
+
+Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis
+quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser
+éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des
+rires frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur.
+
+Il était prisonnier! Sauvé!
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six
+heures seulement d'occupation.
+
+Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête
+des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+La Bécasse
+
+Ce cochon de Morin
+
+La Folle
+
+Pierrot
+
+Menuet
+
+La Peur
+
+Farce normande
+
+Les Sabots
+
+La Rempailleuse
+
+En mer
+
+Un Normand
+
+Le Testament
+
+Aux Champs
+
+Un Coq chanta
+
+Un Fils
+
+Saint-Antoine
+
+L'Aventure de Walter Schnaffs
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes de la Becasse, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA BECASSE ***
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year. For example:
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
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