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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + + +CONTES DE LA BÉCASSE + + +SEIZIÈME ÉDITION + + +PARIS + +1894 + + + + + + +LA BÉCASSE + + +Le vieux baron des Ravots avait été pendant quarante ans le roi des +chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq à six années, une paralysie +des jambes le clouait à son fauteuil, et il ne pouvait plus que tirer +des pigeons de la fenêtre de son salon ou du haut de son grand perron. + +Le reste du temps il lisait. + +C'était un homme de commerce aimable chez qui était resté beaucoup de +l'esprit lettré du dernier siècle. Il adorait les contes, les petits +contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivées dans son +entourage. Dès qu'un ami entrait chez lui, il demandait: + +--Eh bien, quoi de nouveau? + +Et il savait interroger à la façon d'un juge d'instruction. + +Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large +fauteuil pareil à un lit. Un domestique, derrière son dos, tenait les +fusils, les chargeait et les passait à son maître; un autre valet, caché +dans un massif, lâchait un pigeon de temps en temps, à des intervalles +irréguliers, pour que le baron ne fût pas prévenu et demeurât en éveil. + +Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se désolant quand +il s'était laissé surprendre, et riant aux larmes quand la bête tombait +d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drôle. Il se tournait +alors vers le garçon qui chargeait les armes, et il demandait, en +suffoquant de gaieté: + +--Y est-il, celui-là, Joseph! As-tu vu comme il est descendu? + +Et Joseph répondait invariablement: + +--Oh! monsieur le baron ne les manque pas. + +A l'automne, au moment des chasses, il invitait, comme à l'ancien temps, +ses amis, et il aimait entendre au loin les détonations. Il les +comptait, heureux quand elles se précipitaient. Et, le soir, il exigeait +de chacun le récit fidèle de sa journée. + +Et on restait trois heures à table en racontant des coups de fusil. + +C'étaient d'étranges et invraisemblables aventures, où se complaisait +l'humeur hâbleuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et +revenaient régulièrement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de +Bourril avait manqué dans son vestibule les faisait se tordre chaque +année de la même façon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur +prononçait: + +--J'entends: «Birr! birr!» et une compagnie magnifique me part à dix +pas. J'ajuste: pif! paf! j'en vois tomber une pluie, une vraie pluie. Il +y en avait sept! + +Et tous, étonnés, mais réciproquement crédules, s'extasiaient. + +Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelée le «conte +de la Bécasse». + +Au moment du passage de cette reine des gibiers, la même cérémonie +recommençait à chaque dîner. + +Comme ils adoraient l'incomparable oiseau, on en mangeait tous les soirs +un par convive; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes les +têtes. + +Alors le baron, officiant comme un évêque, se faisait apporter sur une +assiette un peu de graisse, oignait avec soin les têtes précieuses en +les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert le bec. Une +chandelle allumée était posée près de lui, et tout le monde se taisait, +dans l'anxiété de l'attente. + +Puis il saisissait un des crânes ainsi préparés, le fixait sur une +épingle, piquait l'épingle sur un bouchon, maintenait le tout en +équilibre au moyen de petits bâtons croisés comme des balanciers, et +plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en manière +de tourniquet. + +Tous les convives comptaient ensemble, d'une voix forte: + +--Une,--deux,--trois. + +Et le baron, d'un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou. + +Celui des invités que désignait, en s'arrêtant, le long bec pointu +devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher +ses voisins. + +Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La +graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l'élu du hasard croquait +le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations +de plaisir. + +Et chaque fois les dîneurs, levant leurs verres, buvaient à sa santé. + +Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l'ordre du baron, +conter une histoire pour indemniser les déshérités. + +Voici quelques-uns de ces récits: + + + + + + +CE COCHON DE MORIN + +_A M. Oudinot._ + + + + +I + + +«Ça, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre +mots, «ce cochon de Morin». Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu +parler de Morin sans qu'on le traitât de «cochon»? + +Labarbe, aujourd'hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant. +«Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?» + +J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se +frotta les mains et commença son récit. + +«Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin +de mercerie sur le quai de la Rochelle? + +--«Oui, parfaitement. + +--«Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours à +Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de +renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un +commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans +le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes, une +continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que +danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules +grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu'on ose ou qu'on +puisse y toucher. C'est à peine si on goûte, une fois ou deux, à +quelques mets inférieurs. Et l'on s'en va, le coeur encore tout secoué, +l'âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous +chatouillent les lèvres. + +Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour la +Rochelle par l'express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de +regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer +d'Orléans, quand il s'arrêta net devant une jeune femme qui embrassait +une vieille dame. Elle avait relevé sa voilette, et Morin, ravi, +murmura: «Bigre, la belle personne!» + +Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle +d'attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la +suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit +toujours. + +Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla; le +train partit. Ils étaient seuls. + +Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans; +elle était blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses +jambes une couverture de voyage, et s'étendit sur les banquettes pour +dormir. + +Morin se demandait: «Qui est-ce?» Et mille suppositions, mille projets +lui traversaient l'esprit. Il se disait: «On raconte tant d'aventures de +chemin de fer. C'en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui +sait? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être +d'être audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait: «De l'audace, de +l'audace, et toujours de l'audace.» Si ce n'est pas Danton, c'est +Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voilà le hic. +Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les âmes! Je parie qu'on passe +tous les jours, sans s'en douter, à côté d'occasions magnifiques. Il lui +suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas +mieux...» + +Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il +imaginait une entrée en rapport chevaleresque, des petits services qu'il +lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une +déclaration qui finissait par... par ce que tu penses. + +Mais ce qui lui manquait toujours, c'était le début, le prétexte. Et il +attendait une circonstance heureuse, le coeur ravagé, l'esprit sens +dessus dessous. + +La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis +que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil lança +son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l'horizon, sur le +doux visage de la dormeuse. + +Elle s'éveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit. +Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin +tressaillit. Pas de doute, c'était pour lui ce sourire-là, c'était bien +une invitation discrète, le signal rêvé qu'il attendait. Il voulait +dire, ce sourire: «Êtes-vous bête, êtes-vous niais, êtes-vous jobard, +d'être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier soir. + +«Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme +ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser, +grand sot.» + +Elle souriait toujours en le regardant; elle commençait même à rire; et +il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment, +quelque chose à dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien, +rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa: «Tant pis, je +risque tout»; et brusquement, sans crier «gare», il s'avança, les mains +tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il +l'embrassa. + +D'un bond elle fut debout criant: «Au secours», hurlant d'épouvante. Et +elle ouvrit la portière, elle agita ses bras dehors, folle de peur, +essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu'elle allait se +précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant: «Madame... +oh!... madame.» + +Le train ralentit sa marche, s'arrêta. Deux employés se précipitèrent +aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en +balbutiant: «Cet homme a voulu... a voulu... me... me...» Et elle +s'évanouit. + +On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin. + +Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa +déclaration. L'autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner +son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour +outrage aux bonnes moeurs dans un lieu public. + + + + +II + + +J'étais alors rédacteur en chef du _nal des Charentes_; et je voyais +Morin, chaque soir, au Café du commerce. + +Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que +faire. Je ne lui cachai pas mon opinion: «Tu n'es qu'un cochon. On ne se +conduit pas comme ça.» + +Il pleurait; sa femme l'avait battu; et il voyait son commerce ruiné, +son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés, ne le saluant plus. +Il finit par me faire pitié, et j'appelai mon collaborateur Rivet, un +petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses avis. + +Il m'engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je +renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat. + +J'appris que la femme outragée était une jeune fille, Mlle Henriette +Bonnel, qui venait de prendre à Paris ses brevets d'institutrice et qui, +n'ayant plus ni père ni mère, passait ses vacances chez son oncle et sa +tante, braves petits bourgeois de Mauzé. + +Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait +porté plainte. Le ministère public consentait à laisser tomber l'affaire +si cette plainte était retirée. Voilà ce qu'il fallait obtenir. + +Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'émotion et +de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le +maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant +par la figure: «Vous venez voir ce cochon de Morin? Tenez, le voilà, le +coco!» + +Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai +la situation; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission +était délicate; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de +répéter: «Je t'assure que je ne l'ai pas même embrassée, non, pas même. +Je te le jure!» + +Je répondis: «C'est égal, tu n'es qu'un cochon.» Et je pris mille francs +qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais convenable. + +Mais comme je ne tenais pas à m'aventurer seul dans la maison des +parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, à la condition +qu'on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain dans +l'après-midi, une affaire urgente à la Rochelle. + +Et, deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d'une jolie maison +de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'était elle +assurément. Je dis tout bas à Rivet: «Sacrebleu, je commence à +comprendre Morin.» + +L'oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du _Fanal_, un fervent +coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita, +nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d'avoir chez lui les +deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille: «Je +crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin.» + +La nièce s'était éloignée; et j'abordai la question délicate. J'agitai +le spectre du scandale; je fis valoir la dépréciation inévitable que +subirait la jeune personne après le bruit d'une pareille affaire; car on +ne croirait jamais à un simple baiser. + +Le bonhomme semblait indécis; mais il ne pouvait rien décider sans sa +femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa +un cri de triomphe: «Tenez, j'ai une idée excellente. Je vous tiens, je +vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux; et, quand ma +femme sera revenue, j'espère que nous nous entendrons.» + +Rivet résistait; mais le désir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le +décida; et nous acceptâmes l'invitation. + +L'oncle se leva, radieux, appela sa nièce, et nous proposa une promenade +dans sa propriété en proclamant: «A ce soir les affaires sérieuses.» + +Rivet et lui se mirent à parler politique. Quant à moi, je me trouvai +bientôt à quelques pas en arrière, à côté de la jeune fille. Elle était +vraiment charmante, charmante! + +Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son aventure +pour tâcher de m'en faire une alliée. + +Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m'écoutait de +l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup. + +Je lui disais: «Songez donc, mademoiselle, à tous les ennuis que vous +aurez. Il vous faudra comparaître devant le tribunal, affronter les +regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter +publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous, +n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place ce +polisson sans appeler les employés; et de changer simplement de +voiture.» + +Elle se mit à rire. «C'est vrai ce que vous dites! mais que voulez-vous? +J'ai eu peur; et, quand on a peur, on ne raisonne plus. Après avoir +compris la situation, j'ai bien regretté mes cris; mais il était trop +tard. Songez aussi que cet imbécile s'est jeté sur moi comme un furieux, +sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais même pas ce +qu'il me voulait.» + +Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me +disais: «Mais c'est une gaillarde, cette fille. Je comprends que ce +cochon de Morin se soit trompé. + +Je repris, en badinant: «Voyons Mademoiselle, avouez qu'il était +excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi +belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de +l'embrasser.» + +Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: «Entre le désir et +l'action, monsieur, il y a place pour le respect.» + +La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement: «Eh +bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant; qu'est-ce que vous +feriez?» + +Elle s'arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit, +tranquillement: «Oh, vous, ce n'est pas la même chose.» + +Je le savais bien, parbleu, que ce n'était pas la même chose, puisqu'on +m'appelait dans toute la province «le beau Labarbe». J'avais trente ans, +alors, mais je demandai: «Pourquoi ça?» + +Elle haussa les épaules, et répondit: «Tiens! parce que vous n'êtes pas +aussi bête que lui.» Puis elle ajouta, en me regardant en dessous: «Ni +aussi laid.» + +Avant qu'elle eût pu faire un mouvement pour m'éviter, je lui avais +planté un bon baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard. +Puis elle dit: «Eh bien vous n'êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne +recommencez pas ce jeu-là.» + +Je pris un air humble et je dis à mi-voix: «Oh! mademoiselle, quant à +moi, si j'ai un désir au coeur, c'est de passer devant un tribunal pour +la même cause que Morin.» + +Elle demanda à son tour: «Pourquoi ça?» Je la regardai au fond des yeux +sérieusement. «Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui +soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire, +que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait après vous avoir +vue: «Tiens, Labarbe n'a pas volé ce qui lui arrive, mais il a de la +chance tout de même.» + +Elle se remit à rire de tout son coeur. + +«Êtes-vous drôle?» Elle n'avait pas fini le mot «_drôle_» que je la +tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où je +trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la +bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle découvrait +toujours malgré elle un coin pour garantir les autres. + +A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. «Vous êtes un grossier, +monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté.» + +Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant: «Pardon, pardon, +mademoiselle. Je vous ai blessée; j'ai été brutal! Ne m'en voulez pas. +Si vous saviez?...» Je cherchais vainement une excuse. + +Elle prononça, au bout d'un moment: «Je n'ai rien à savoir, monsieur.» + +Mais j'avais trouvé; je m'écriai: «Mademoiselle, voici un an que je vous +aime!» + +Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris: «Oui, +mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien +de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. Je +vous ai vue ici l'an passé, vous étiez là-bas, devant la grille. J'ai +reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus quitté. +Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouvée +adorable; votre souvenir me possédait; j'ai voulu vous revoir; j'ai +saisi le prétexte de cette bête de Morin; et me voici. Les circonstances +m'ont fait passer les bornes; pardonnez-moi, je vous en supplie, +pardonnez-moi.» + +Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau; et +elle murmura: «Blagueur.» + +Je levai la main, et, d'un ton sincère (je crois même que j'étais +sincère): «Je vous jure que je ne mens pas.» + +Elle dit simplement: «Allons donc.» + +Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les +allées tournantes; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce, +en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme une +chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait +croire. + +Je finissais par me sentir troublé; par penser ce que je disais; j'étais +pâle, oppressé, frissonnant; et, doucement, je lui pris la taille. + +Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l'oreille. +Elle semblait morte tant elle restait rêveuse. + +Puis sa main rencontra la mienne et la serra; je pressai lentement sa +taille d'une étreinte tremblante et toujours grandissante; elle ne +remuait plus du tout; j'effleurais sa joue de ma bouche; et tout à coup +mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long +baiser; et il aurait encore duré longtemps; si je n'avais entendu «hum, +hum» à quelques pas derrière moi. + +Elle s'enfuit à travers un massif. Je me retournai et j'aperçus Rivet +qui me rejoignait. + +Il se campa au milieu du chemin; et sans rire: «Eh bien! c'est comme ça +que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin.» + +Je répondis avec fatuité: «On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle? +Qu'en as-tu obtenu? Moi, je réponds de la nièce.» + +Rivet déclara: «J'ai été moins heureux avec l'oncle.» + +Et je lui pris le bras pour rentrer. + + + + +III + + +Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J'étais à côté d'elle et ma +main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait son +pied; nos regards se joignaient, se mêlaient. + +On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'âme +toutes les tendresses qui me montaient du coeur. Je la tenais serrée +contre moi, l'embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux +siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les +suivaient gravement sur le sable des chemins. + +On rentra. Et bientôt l'employé du télégraphe apporta une dépêche de la +tante annonçant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept +heures, par le premier train. + +L'oncle, dit: «Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces +messieurs.» On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous +conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans +l'oreille: «Pas de danger qu'elle nous ait menés chez toi d'abord.» Puis +elle me guida vers mon lit. Dès qu'elle fut seule avec moi, je la saisis +de nouveau dans mes bras, tâchant d'affoler sa raison et de culbuter sa +résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de défaillir, elle +s'enfuit. + +Je me glissais entre mes draps, très contrarié, très agité, et très +penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle +maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte. + +Je demandai: «Qui est là?» + +Une voix légère répondit: «Moi.» + +Je me vêtis à la hâte; j'ouvris; elle entra. «J'ai oublié, dit-elle, de +vous demander ce que vous prenez le matin: du chocolat, du thé, ou du +café?» + +Je l'avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant: +«Je prends... je prends... je prends...» Mais elle me glissa entre les +bras, souffla ma lumière, et disparut. + +Je restai seul, furieux, dans l'obscurité, cherchant des allumettes, +n'en trouvant pas. J'en découvris enfin et je sortis dans le corridor, à +moitié fou, mon bougeoir à la main. + +Qu'allais-je faire? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver; je la +voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis, je pensai +brusquement: «Mais si j'entre chez l'oncle? que dirais-je?... Et je +demeurai immobile, le cerveau vide, le coeur battant. Au bout de +plusieurs secondes, la réponse me vint: «Parbleu je dirai que je +cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente.» + +Et je me mis à inspecter les portes m'efforçant de découvrir la sienne, +à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une clef que +je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette assise dans son lit, +effarée, me regardait. + +Alors je poussai doucement le verrou; et, m'approchant sur la pointe des +pieds, je lui dis: «J'ai oublié, mademoiselle, de vous demander quelque +chose à lire.» Elle se débattait; mais j'ouvris bientôt le livre que je +cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'était vraiment le plus +merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes. + +Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon +gré; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent +jusqu'au bout. + +Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre, +quand une main brutale m'arrêta; et une voix, celle de Rivet, me +chuchota dans le nez: «Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce +cochon de Morin?» + +Dès sept heures du matin elle m'apportait elle-même une tasse de +chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s'en faire +mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma +bouche des bords délicieux de sa tasse. + +A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un +peu nerveux, agacé comme un homme qui n'a guère dormi, il me dit d'un +ton maussade: «Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter l'affaire +de ce cochon de Morin.» + +A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves +gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux +pauvres du pays. + +Alors on voulut nous retenir à passer la journée. On organiserait même +une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrière le dos +de ses parents me faisait des signes de tête: «Oui, restez donc.» +J'acceptais, mais Rivet s'acharna à s'en aller. + +Je le pris à part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais: +«Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi.» Mais il semblait exaspéré +et me répétait dans la figure: «J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire +de ce cochon de Morin.» + +Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus +durs de ma vie. J'aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute mon +existence. + +Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des +adieux, je dis à Rivet: «Tu n'es qu'une brute». Il répondit: «Mon petit, +tu commençais à m'agacer bougrement». + +En arrivant aux bureaux du _Fanal_, j'aperçus une foule qui nous +attendait... On cria dès qu'on nous vit: «Eh bien, avez-vous arrangé +l'affaire de ce cochon de Morin?» + +Tout la Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur +s'était dissipée en route, eut grand'peine à ne pas rire en déclarant: +«Oui, c'est fait, grâce à Labarbe.» + +Et nous allâmes chez Morin. + +Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des +compresses d'eau froide sur le crâne, défaillant d'angoisse. Et il +toussait sans cesse, d'une petite toux d'agonisant, sans qu'on sût d'où +lui était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse +prête à le dévorer. + +Dès qu'il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les +poignets et les genoux. Je dis: «C'est arrangé, salaud, mais ne +recommence pas.» + +Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d'un +prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa +même Mme Morin qui le rejeta d'une poussée dans son fauteuil. + +Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop +brutale. + +On ne l'appelait plus dans toute la contrée que «ce cochon de Morin», et +cette épithète le traversait comme un coup d'épée chaque fois qu'il +l'entendait. + +Quand un voyou dans la rue criait: «Cochon», il se retournait la tête +par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, lui +demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon: Est-ce du tien?» + +Il mourut deux ans plus tard. + +Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j'allai faire une +visite intéressée au nouveau notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une +grande femme opulente et belle me reçut. + +«Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle.» + +Je balbutiai: «Mais..... non..... madame.» + +--«Henriette Bonnel.» + +--«Ah!»--Et je me sentis devenir pâle. + +Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant. + +Dès qu'elle m'eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les +serrant à les broyer: «Voici longtemps, cher monsieur, que je veux aller +vous voir. Ma femme m'a tant parlé de vous. Je sais..... oui, je sais en +quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais aussi comme +vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de dévouement dans +l'affaire.....» Il hésita, puis prononça plus bas, comme s'il eût +articulé un mot grossier «.....Dans l'affaire de ce cochon de Morin.» + + + + + + + +LA FOLLE + +_A Robert de Bannières._ + + +Tenez, dit M. Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien +sinistre anecdote de la guerre. + +Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais +au moment de l'arrivée des Prussiens. + +J'avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l'esprit s'était +égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l'âge de vingt-cinq ans, elle +avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant +nouveau-né. + +Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient +presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte. + +La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira +pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à +cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine, +remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever, +elle criait comme si on l'eût tuée. On la laissa donc toujours couchée, +ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour +retourner ses matelas. + +Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps en +temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette +âme désespérée? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus. +Songeait-elle aux morts? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir +précis? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l'eau +sans courant? + +Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte. + +La guerre vint; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens +pénétrèrent à Cormeil. + +Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait à fendre les pierres; et +j'étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la goutte, +quand j'entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De ma +fenêtre, je les vis passer. + +Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de +pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs +hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait +douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru. + +Pendant, les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit à +l'officier d'à côté que la dame était malade; et il ne s'en inquiéta +guère. Mais bientôt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il +s'informa de la maladie; on répondit que son hôtesse était couchée +depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien sans +doute, et s'imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit par +fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne +les point frôler. + +Il exigea qu'elle le reçût; on le fit entrer dans sa chambre. Il demanda, +d'un ton brusque. + +--Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on fous +foie. + +Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit +pas. + +Il reprit: + +--Che ne tolérerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne +volonté, che trouverai pien un moyen de fous faire bromener tout seule. + +Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eût pas +vu. + +Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême. +Et il ajouta: + +--Si vous n'êtes pas tescentue temain... + +Puis, il sortit. + + * * * * * + +Le lendemain la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller; mais la +folle se mit à hurler en se débattant. L'officier monta bien vite; et la +servante, se jetant à ses genoux, cria: + +--Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui; elle est +si malheureuse. + +Le soldat restait embarrassé, n'osant, malgré sa colère, la faire tirer +du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des ordres +en allemand. + +Et bientôt on vit sortir un détachement qui soutenait un matelas comme +on porte un blessé. Dans ce lit qu'on n'avait point défait, la folle, +toujours silencieuse, restait tranquille, indifférente aux événements +tant qu'on la laissait couchée. Un homme par derrière portait un paquet +de vêtements féminins. + +Et l'officier prononça en se frottant les mains: + +--Nous ferrons pien si vous ne poufez bas vous hapiller toute seule et +faire une bétite bromenate. + +Puis on vit s'éloigner le cortège dans la direction de la forêt +d'Imauville. + +Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls. + +On ne revit plus la folle. Qu'en avaient-ils fait? Où l'avaient-ils +portée! On ne le sut jamais. + + * * * * * + +La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et les +bois sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler +jusqu'à nos portes. + +La pensée de cette femme perdue me hantait; et je fis plusieurs +démarches auprès de l'autorité prussienne, afin d'obtenir des +renseignements. Je faillis être fusillé. + +Le printemps revint. L'armée d'occupation s'éloigna. La maison de ma +voisine restait fermée; l'herbe drue poussait dans les allées. + +La vieille bonne était morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait +plus de cette aventure; moi seul y songeais sans cesse. + +Qu'avaient-ils fait de cette femme? s'était-elle enfuie à travers les +bois! L'avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital sans +pouvoir obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger mes +doutes; mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon coeur. + +Or, à l'automne suivant, les bécasses passèrent en masse; et, comme ma +goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu'à la forêt. +J'avais déjà tué quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j'en abattis +un qui disparut dans un fossé plein de branches. Je fus obligé d'y +descendre pour y ramasser ma bête. Je la trouvai tombée auprès d'une +tête de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la +poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expiré dans ces +bois peut-être en cette année sinistre; mais je ne sais pourquoi, +j'étais sûr, sûr, vous dis-je, que je rencontrais la tête de cette +misérable maniaque. + +Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonnée sur ce +matelas, dans la forêt froide et déserte; et, fidèle à son idée fixe, +elle s'était laissée mourir sous l'épais et léger duvet des neiges et +sans remuer le bras ou la jambe. + +Puis les loups l'avaient dévorée. + +Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré. + +J'ai gardé ce triste ossement. Et je fais des voeux pour que nos fils ne +voient plus jamais de guerre. + + + + + + + +PIERROT + +_A Henry Roujon._ + + +Mme Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces +demi-paysannes à rubans et à chapeaux falbalas, de ces personnes qui +parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et +cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et +chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des +gants de soie écrue. + +Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée +Rose. + +Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long +d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux. + +Comme elles possédaient, devant l'habitation, un étroit jardin, elles +cultivaient quelques légumes. + +Or, une nuit, on lui vola une douzaine d'oignons. + +Dès que Rose s'aperçut du larcin, elle courut prévenir madame, qui +descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On +avait volé, volé Mme Lefèvre! Donc, on volait dans le pays, puis on +pouvait revenir. + +Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas, +bavardaient, supposaient des choses: «Tenez, ils ont passé par là. Ils +ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont sauté dans la plate-bande.» + +Et elles s'épouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles +maintenant! + +Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent, +discutèrent à leur tour; et les deux femmes expliquaient à chaque +nouveau venu leurs observations et leurs idées. + +Un fermier d'à côté leur offrit ce conseil: «Vous devriez avoir un +chien.» + +C'était vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne serait +que pour donner l'éveil. Pas un gros chien, Seigneur! Que feraient-elles +d'un gros chien! Il les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en +Normandie, on prononce _quin_), un petit freluquet de _quin_ qui jappe. + +Dès que tout le monde fut parti, Mme Lefèvre discuta longtemps cette +idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections, +terrifiée par l'image d'une jatte pleine de pâtée; car elle était de +cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des +centimes dans leur poche pour faire l'aumône ostensiblement aux pauvres +des chemins, et donner aux quêtes du dimanche. + +Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec +astuce. Donc il fut décidé qu'on aurait un chien, un tout petit chien. + +On se mit à sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des +avaleurs de soupe à faire frémir. L'épicier de Rolleville en avait bien +un, un tout petit; mais il exigeait qu'on le lui payât deux francs, pour +couvrir ses frais d'élevage. Mme Lefèvre déclara qu'elle voulait bien +nourrir un «quin», mais qu'elle n'en achèterait pas. + +Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa +voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec +un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette, un +vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client +cherchait à s'en défaire. Mme Lefèvre trouva fort beau ce roquet +immonde, qui ne coûtait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on +le nommait. Le boulanger répondit: «Pierrot.» + +Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit d'abord +de l'eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de pain. Il +mangea. Mme Lefèvre, inquiète, eut une idée: «Quand il sera bien +accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger en +rôdant par le pays.» + +On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empêcha point d'être affamé. +Il ne jappait d'ailleurs que pour réclamer sa pitance; mais, dans ce +cas, il jappait avec acharnement. + +Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser +chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet. + +Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait +même à l'aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, des +bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot. + +Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama +huit francs,--huit francs, madame!--pour ce freluquet de _quin_ qui ne +jappait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisissement. + +Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasserait de Pierrot. Personne +n'en voulut. Tous les habitants le refusèrent à dix lieues aux environs. +Alors on se résolut, faute d'autre moyen, à lui faire «piquer du mas». + +«Piquer du mas», c'est «manger de la marne». On fait piquer du mas à +tous les chiens dont on veut se débarrasser. + +Au milieu d'une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt +un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C'est l'entrée de la +marnière. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'à vingt mètres sous +terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines. + +On descend une fois par an dans cette carrière, à l'époque où l'on marne +les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux chiens +condamnés; et souvent, quand on passe auprès de l'orifice, des +hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels +lamentables montent jusqu'à vous. + +Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec épouvante des +abords de ce trou gémissant; et, quand on se penche au-dessus, il sort +de là une abominable odeur de pourriture. + +Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre. + +Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie +par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros, +plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont là, +seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, +hésitent, anxieux. Mais la faim les presse: ils s'attaquent, luttent +longtemps, acharnés; et le plus fort mange le plus faible, le dévore +vivant. + +Quand il fut décidé qu'on ferait «piquer du mas» à Pierrot, on s'enquit +d'un exécuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour +la course. Cela parut follement exagéré à Mme Lefèvre. Le goujat du +voisin se contentait de cinq sous; c'était trop encore; et, Rose ayant +fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mêmes, +parce qu'ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son +sort, il fut résolu qu'elles iraient toutes les deux, à la nuit +tombante. + +On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il +l'avala jusqu'à la dernière goutte; et, comme il remuait la queue de +contentement, Rose le prit dans son tablier. + +Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la plaine. +Bientôt elles aperçurent la marnière et l'atteignirent; Mme Lefèvre se +pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait.--Non--il n'y en avait +pas; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait, l'embrassa, puis le +lança dans le trou; et elles se penchèrent toutes deux, l'oreille +tendue. + +Elles entendirent d'abord un bruit sourd; puis la plainte aiguë, +déchirante, d'une bête blessée, puis une succession de petits cris de +douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui +implorait, la tête levée vers l'ouverture. + +Il jappait, oh! il jappait! + +Elles furent saisies de remords, d'épouvante, d'une peur folle et +inexplicable; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait +plus vite, Mme Lefèvre criait: «Attendez-moi, Rose, attendez-moi!» + +Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvantables. + +Mme Lefèvre rêva qu'elle s'asseyait à table pour manger la soupe, mais, +quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. Il s'élançait +et la mordait au nez. + +Elle se réveilla et crut l'entendre japper encore. Elle écouta; elle +s'était trompée. + +Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route +interminable, qu'elle suivait. Tout à coup, au milieu du chemin, elle +aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné; et ce panier +lui faisait peur. + +Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui +saisissait la main, ne la lâchait plus; et elle se sauvait éperdue, +portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée. + +Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut à la marnière. + +Il jappait; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se mit +à sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il répondit +avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien. + +Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu'à +sa mort. + +Elle courut chez le puisatier chargé de l'extraction de la marne, et +elle lui raconta son cas. L'homme écoutait sans rien dire. Quand elle +eut fini, il prononça: «Vous voulez votre quin? Ce sera quatre francs.» + +Elle eut un sursaut; toute sa douleur s'envola du coup. + +«Quatre francs! vous vous en feriez mourir! quatre francs!» + +Il répondit: «Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes +manivelles, et monter tout ça, et m'n aller là-bas avec mon garçon et +m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l'plaisir de vous le +r'donner? fallait pas l'jeter.» + +Elle s'en alla, indignée.--Quatre francs! + +Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du +puisatier. Rose, toujours résignée, répétait: «Quatre francs! c'est de +l'argent, Madame.» + +Puis, elle ajouta: «Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour +qu'il ne meure pas comme ça?» + +Mme Lefèvre approuva, toute joyeuse; et les voilà reparties, avec un +gros morceau de pain beurré. + +Elles le coupèrent par bouchées qu'elles lançaient l'une après l'autre, +parlant tour à tour à Pierrot. Et si tôt que le chien avait achevé un +morceau, il jappait pour réclamer le suivant. + +Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles +ne faisaient plus qu'un voyage. + + * * * * * + +Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles +entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils +étaient deux! On avait précipité un autre chien, un gros! + +Rose cria: «Pierrot!» Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit à jeter +la nourriture; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une +bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son +compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort. + +Elles avaient beau spécifier: «C'est pour toi, Pierrot!» Pierrot, +évidemment, n'avait rien. + +Les deux femmes interdites, se regardaient; et Mme Lefèvre prononça d'un +ton aigre: «Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on +jettera là-dedans. Il faut y renoncer». + +Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivant à ses dépens, elle s'en +alla, emportant même ce qui restait du pain qu'elle se mit à manger en +marchant. + +Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu. + + + + + + + +MENUET + +_A Paul Bourget._ + + +Les grands malheurs ne m'attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux +garçon qui passait pour sceptique. J'ai vu la guerre de bien près: +j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la +nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou +d'indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au coeur, ce +frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses +navrantes. + +La plus violente douleur qu'on puisse éprouver, certes, est la perte +d'un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela +est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit de ces +catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines +rencontres, certaines choses entr'aperçues, devinées, certains chagrins +secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde +douloureux de pensées, qui entr'ouvrent devant nous brusquement la porte +mystérieuse des souffrances morales, compliquées, incurables, d'autant +plus profondes qu'elles semblent bénignes, d'autant plus cuisantes +qu'elles semblent presque insaisissables, d'autant plus tenaces qu'elles +semblent factices, nous laissent à l'âme comme une traînée de tristesse, +un goût d'amertume, une sensation de désenchantement dont nous sommes +longtemps à nous débarrasser. + +J'ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d'autres +n'eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme +de longues et minces piqûres inguérissables. + +Vous ne comprendriez peut-être pas l'émotion qui m'est restée de ces +rapides impressions. Je ne vous en dirai qu'une. Elle est très vieille, +mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait +les frais de mon attendrissement. + +J'ai cinquante ans. J'étais jeune alors et j'étudiais le droit. Un peu +triste, un peu rêveur, imprégné d'une philosophie mélancolique, je +n'aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les +filles stupides. Je me levais tôt; et une de mes plus chères voluptés +était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière +du Luxembourg. + +Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette pépinière? C'était comme +un jardin oublié de l'autre siècle, un jardin joli comme un doux +sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites et +régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés avec +méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche ces +cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des +parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme des +collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des +régiments d'arbres à fruits. + +Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles. +Leurs maisons de paille, savamment espacées sur les planches, ouvraient +au soleil leurs portes grandes comme l'entrée d'un dé à coudre; et on +rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et +dorées, vraies maîtresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de +ces tranquilles allées en corridors. + +Je venais là presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc et je +lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour rêver, +pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces +charmilles à la mode ancienne. + +Mais je m'aperçus bientôt que je n'étais pas seul à fréquenter ce lieu +dès l'ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au +coin d'un massif, un étrange petit vieillard. + +Il portait des souliers à boucles d'argent, une culotte à pont, une +redingote tabac d'Espagne, une dentelle en guise de cravate et un +invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui +faisait penser au déluge. + +Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux +vifs palpitaient, s'agitaient sous un mouvement continu des paupières; +et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d'or qui +devait être pour lui quelque souvenir magnifique. + +Ce bonhomme m'étonna d'abord, puis m'intéressa outre mesure. Et je le +guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de loin, +m'arrêtant au détour des bosquets pour n'être point vu. + +Et voilà qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à faire +des mouvements singuliers: quelques petits bonds d'abord, puis une +révérence; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat encore +alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se trémoussant +d'une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant des grâces, +arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette, +adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et ridicules. Il +dansait! + +Je demeurais pétrifié d'étonnement, me demandant lequel des deux était +fou, lui, ou moi. + +Mais il s'arrêta soudain, s'avança comme font les acteurs sur la scène, +puis s'inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de +comédienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d'arbres +taillés. + +Et il reprit avec gravité sa promenade. + + * * * * * + +A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue; et, chaque matin, il +recommençait son exercice invraisemblable. + +Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et, l'ayant salué, +je lui dis: + +--Il fait bien bon aujourd'hui, monsieur. + +Il s'inclina. + +--Oui, monsieur, c'est un vrai temps de jadis. + +Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire. Il avait +été maître de danse à l'Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne +était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de +danse, il ne s'arrêtait plus de bavarder. + +Or, voilà qu'un jour il me confia: + +--J'ai épousé la Castris, monsieur. Je vous présenterai si vous voulez, +mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c'est +notre plaisir et notre vie. C'est tout ce qui nous reste d'autrefois. Il +nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l'avions +point. Cela est vieux et distingué, n'est-ce pas? Je crois y respirer un +air qui n'a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y +passons toutes nos après-midi. Mais, moi, j'y viens dès le matin, car je +me lève de bonne heure. + + * * * * * + +Dès que j'eus fini de déjeuner, je retournai au Luxembourg, et bientôt +j'aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une toute vieille +petite femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. C'était la +Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, aimée de +tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde une odeur +d'amour. + +Nous nous assîmes sur un banc de pierre. C'était au mois de mai. Un +parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes; un bon soleil +glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de +lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté. + +Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres. + +--Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c'était que le +menuet? + +Il tressaillit. + +--Le menuet, monsieur, c'est la reine des danses, et la danse des +Reines, entendez-vous? Depuis qu'il n'y a plus de Rois, il n'y a plus de +menuet. + +Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel je +ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les +mouvements, les posés. Il s'embrouillait, s'exaspérant de son +impuissance, nerveux et désolé. + +Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse +et grave: + +--Élise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que nous +montrions à monsieur ce que c'était? + +Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire +un mot et vint se placer en face de lui. + +Alors je vis une chose inoubliable. + +Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient, +se balançaient, s'inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles +poupées qu'aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée, +construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son +temps. + +Et je les regardais, le coeur troublé de sensations extraordinaires, +l'âme émue d'une indicible mélancolie. Il me semblait voir une +apparition lamentable et comique, l'ombre démodée d'un siècle. J'avais +envie de rire et besoin de pleurer. + +Tout à coup ils s'arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la +danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l'un devant +l'autre, grimaçant d'une façon surprenante; puis ils s'embrassèrent en +sanglotant. + + * * * * * + +Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point +revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la +pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d'autrefois avec ses +chemins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux des +charmilles? + +Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans +espoir? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les +cyprès d'un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair +de lune? + +Leur souvenir me hante, m'obsède, me torture, demeure en moi comme une +blessure. Pourquoi? Je n'en sais rien. + +Vous trouverez cela ridicule, sans doute? + + + + + + + +LA PEUR + +_A J. K. Huysmans._ + + +On remonta sur le pont après dîner. Devant nous la Méditerranée n'avait +pas un frisson sur toute sa surface, qu'une grande lune calme moirait. +Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé +d'étoiles, un gros serpent de fumée noire; et, derrière nous, l'eau +toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue +par l'hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés +qu'on eût dit de la lumière de lune bouillonnant. + +Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l'oeil tourné vers +l'Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare +au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner. + +--Oui, j'ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce +rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons été +recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous aperçut. + +Alors un grand homme à figure brûlée, à l'aspect grave, un de ces hommes +qu'on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de dangers +incessants, et dont l'oeil tranquille semble garder, dans sa profondeur, +quelque chose des paysages étranges qu'il a vus; un de ces hommes qu'on +devine trempés dans le courage, parla pour la première fois: + +--Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n'en crois rien. +Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous avez +éprouvée. Un homme énergique n'a jamais peur en face du danger pressant. +Il est ému, agité, anxieux; mais, la peur, c'est autre chose. + +Le commandant reprit en riant: + +--Fichtre! je vous réponds bien que j'ai eu peur, moi. + +Alors l'homme au teint bronzé prononça d'une voix lente: + +--Permettez-moi de m'expliquer! La peur (et les hommes les plus hardis +peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une sensation +atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux de la pensée +et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse. Mais +cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la +mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril: cela a +lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences +mystérieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque +chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. Un +homme qui croit aux revenants, et qui s'imagine apercevoir un spectre +dans la nuit, doit éprouver la peur en toute son épouvantable horreur. + +Moi, j'ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai +ressentie l'hiver dernier, par une nuit de décembre. + +Et, pourtant, j'ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui +semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai été laissé pour +mort par des voleurs. J'ai été condamné, comme insurgé, à être pendu en +Amérique, et jeté à la mer du pont d'un bâtiment sur les côtes de Chine. +Chaque fois je me suis cru perdu, j'en ai pris immédiatement mon parti, +sans attendrissement et même sans regrets. + +Mais la peur, ce n'est pas cela. + +Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le +soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs. +Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est résigné tout de +suite; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi vides +des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids. +En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur. + +Eh bien! voici ce qui m'est arrivé sur cette terre d'Afrique: + +Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est là un des plus +étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des +interminables plages de l'Océan. Eh bien! figurez-vous l'Océan lui-même +devenu sable au milieu d'un ouragan; imaginez une tempête silencieuse de +vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes comme des +montagnes, ces vagues inégales, différentes, soulevées tout à fait comme +des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées comme de la +moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant +soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces +lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, +sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu'aux +genoux, et glissent en dévalant l'autre versant des surprenantes +collines. + +Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec +leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de +fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces +hommes poussa une sorte de cri; tous s'arrêtèrent; et nous demeurâmes +immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs en +ces contrées perdues. + +Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour +battait, le mystérieux tambour des dunes; il battait distinctement, +tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son +roulement fantastique. + +Les Arabes, épouvantés, se regardaient; et l'un dit, en sa langue: «La +mort est sur nous.» Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami, +presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par une +insolation. + +Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de le sauver, +toujours ce tambour insaisissable m'emplissait l'oreille de son bruit +monotone, intermittent et incompréhensible; et je sentais se glisser +dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce +cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de +sable, tandis que l'écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de +tout village français, le battement rapide du tambour. + +Ce jour-là, je compris ce que c'était que d'avoir peur; je l'ai su +mieux encore une autre fois... + +Le commandant interrompit le conteur: + +--Pardon, monsieur, mais ce tambour? Qu'était-ce? + +Le voyageur répondit: + +--Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent +par ce bruit singulier, l'attribuent généralement à l'écho grossi, +multiplié, démesurément enflé par les valonnements des dunes, d'une +grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une touffe +d'herbes sèches; car on a toujours remarqué que le phénomène se produit +dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil, et dures +comme du parchemin. + +Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son. Voilà tout. +Mais je n'appris cela que plus tard. + +J'arrive à ma seconde émotion. + +C'était l'hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. La +nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J'avais pour +guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin, sous +une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. Entre +les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages éperdus +qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une immense +rafale, toute la forêt s'inclinait dans le même sens avec un gémissement +de souffrance; et le froid m'envahissait, malgré mon pas rapide et mon +lourd vêtement. + +Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison +n'était plus éloignée de nous. J'allais là pour chasser. + +Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait: «Triste temps!» Puis +il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué un +braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait +sombre, comme hanté d'un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec +lui. + +Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour +de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait la nuit +d'une rumeur incessante. Enfin, j'aperçus une lumière, et bientôt mon +compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous répondirent. +Puis, une voix d'homme, une voix étranglée, demanda: «Qui va là?» Mon +guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable tableau. + +Un vieux homme à cheveux blancs, à l'oeil fou, le fusil chargé dans la +main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux +grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai +dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le +mur. + +On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de +préparer ma chambre; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me +dit brusquement: + +--Voyez-vous, monsieur, j'ai tué un homme, voilà deux ans cette nuit. +L'autre année, il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir. + +Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire: + +--Aussi, nous ne sommes pas tranquilles. + +Je le rassurai comme je pus, heureux d'être venu justement ce soir-là, +et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai +des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde. + +Près du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces +chiens qui ressemblent à des gens qu'on connaît, dormait le nez dans ses +pattes. + +Au dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un +étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais +soudain tout un fouillis d'arbres bousculés par le vent à la lueur de +grands éclairs. + +Malgré mes efforts, je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces +gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles +écoutaient au loin. Las d'assister à ces craintes imbéciles, j'allais +demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de +sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d'une voix égarée: +«Le voilà! le voilà! Je l'entends!» Les deux femmes retombèrent à genoux +dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent leurs +haches. J'allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi +s'éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers +le feu de son oeil presque éteint, il poussa un de ces lugubres +hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la +campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant +immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d'une vision, et il se remit +à hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'affreux sans +doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide, cria: «Il le +sent! il le sent! il était là quand je l'ai tué.» Et les femmes égarées +se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien. + +Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision +de l'animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus, +était effrayante à voir. + +Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme +dans l'angoisse d'un rêve; et la peur, l'épouvantable peur entrait en +moi; la peur de quoi? Le sais-je? C'était la peur, voilà tout. + +Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un événement +affreux, l'oreille tendue, le coeur battant, bouleversés au moindre +bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les +murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous! Alors, le +paysan qui m'avait amené, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme +de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, +jeta l'animal dehors. + +Il se tut aussitôt; et nous restâmes plongés dans un silence plus +terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de +sursaut: un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt; puis il +passa contre la porte, qu'il sembla tâter, d'une main hésitante; puis on +n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des +insensés; puis il revint, frôlant toujours la muraille; et il gratta +légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain une tête +apparut contre la vitre du judas, une tête blanche, avec des yeux +lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son +indistinct, un murmure plaintif. + +Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait +tiré. Et aussitôt les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas en +dressant la grande table qu'ils assujettirent avec le buffet. + +Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point, +j'eus une telle angoisse du coeur, de l'âme et du corps, que je me +sentis défaillir, prêt à mourir de peur. + +Nous restâmes là jusqu'à l'aurore, incapables de bouger, de dire un mot, +crispés dans un affolement indicible. + +On n'osa débarricader la sortie qu'en apercevant, par la fente d'un +auvent, un mince rayon de jour. + +Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brisée +d'une balle. + +Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade. + +L'homme au visage brun se tut; puis il ajouta: + +--Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger; mais j'aimerais +mieux recommencer toutes les heures où j'ai affronté les plus terribles +périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du +judas. + + + + + + + +FARCE NORMANDE + +_A A. de Joinville._ + + +La procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands +arbres poussés sur les talus des fermes. Les jeunes mariés venaient +d'abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays, +et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches, +passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir. + +Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays. +C'était, avant tout, un chasseur frénétique qui perdait le bon sens à +satisfaire cette passion, et dépensait de l'argent gros comme lui pour +ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils. + +La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les partis +des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien dotée; +mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu'il lui plaisait mieux +que les autres, mais plutôt encore, en Normande réfléchie, parce qu'il +avait plus d'écus. + +Lorsqu'ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante +coups de fusil éclatèrent sans qu'on vît les tireurs cachés dans les +fossés. A ce bruit, une grosse gaieté saisit les hommes qui gigottaient +lourdement en leurs habits de fête; et Patu, quittant sa femme, sauta +sur un valet qu'il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et +lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain. + +Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruits, à +travers l'herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs gros +yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu vers la +noce. + +Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, les +riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisants, qui +semblaient dépaysés en ce lieu; les autres portaient d'anciens +couvre-chefs à poils longs, qu'on aurait dits en peau de taupe; les plus +humbles étaient couronnés de casquettes. + +Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles +tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges, +bigarrés, flamboyants, ces châles; et leur éclat semblait étonner les +poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les +pigeons sur les toits de chaume. + +Tout le vert de la campagne, le vert de l'herbe et des arbres, semblait +exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi +voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi. + +La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des +pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres +ouvertes, et une odeur épaisse de mangeaille s'exhalait du vaste +bâtiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mêmes. + +Comme un serpent, la suite des invités s'allongeait à travers la cour. +Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chaîne, +s'éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la +barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de +pauvres curieux; et les coups de fusil ne cessaient pas, éclatant de +tous les côtés à la fois, mêlant à l'air une buée de poudre et cette +odeur qui grise comme de l'absinthe. + +Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire +tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans à +leurs chapeaux, défaisaient leurs châles et les posaient sur leurs bras, +puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement de ces +ornements. + +La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent +personnes. + +On s'assit à deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes +déboutonnés, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme +des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les +grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang. + +Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre +d'eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les +têtes. + +De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait +jusqu'aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim +nouvelle aux dents. + +Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des +ballons, coupées en deux par le corset, gonflées du haut et du bas, +restaient à table par pudeur. Mais une d'elles, plus gênée, étant +sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus +joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent. + +C'étaient des bordées d'obscénités lâchées à travers la table, et toutes +sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vidé. Depuis cent +ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions, et, bien que +chacun les connût, elles portaient encore, faisaient partir en un rire +retentissant les deux enfilées de convives. + +Un vieux à cheveux gris appelait: «Les voyageurs pour Mézidon en +voiture». Et c'étaient des hurlements de gaieté. + +Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des +farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils +trépignaient en chuchotant. + +L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria: + +--C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune +qu'y a!... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune-là qu'tu guetteras, toi? + +Le marié, brusquement, se tourna: + +--Qu'i z'y viennent, les braconniers! + +Mais l'autre se mit à rire: + +--Ah! i peuvent y venir; tu quitteras pas ta besogne pour ça! + +Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres +vibrèrent. + +Mais le marié, à l'idée qu'on pouvait profiter de sa noce pour +braconner chez lui, devint furieux: + +--J'te dis qu'ça: qu'i z'y viennent! + +Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un +peu rougir la mariée, toute frémissante d'attente. + +Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se coucher; +et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au +rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme; et, comme il y +faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l'auvent. +Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait +sur la commode; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui +ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des +bourgeois dans les villes. + +Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle +demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un +cigare, en regardant de coin sa compagne. + +Il la guettait d'un oeil luisant, plus sensuel que tendre; car il la +désirait plutôt qu'il ne l'aimait; et, soudain, d'un mouvement brusque, +comme un homme qui va se mettre à l'ouvrage, il enleva son habit. + +Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas, +puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance: «Va te cacher là-bas, +derrière les rideaux, que j' me mette au lit». + +Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se +dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et ils +jouaient d'une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans +gêne. + +Pour finir il céda; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier +jupon, qui glissa le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds et +s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous la +chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts +chantèrent sous son poids. + +Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en pantalon, et il se courbait +vers sa femme, cherchant ses lèvres qu'elle cachait dans l'oreiller, +quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des +Râpées, lui sembla-t-il. + +Il se redressa inquiet, le coeur crispé, et, courant à la fenêtre, il +décrocha l'auvent. + +La pleine lune baignait la cour d'une lumière jaune. L'ombre des +pommiers faisait des taches sombres à leur pied; et, au loin, la +campagne, couverte de moissons mûres, luisait. + +Comme Jean s'était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de la +nuit, deux bras nus vinrent se nouer sous son cou, et sa femme, le +tirant en arrière, murmura: «Laisse donc, qu'est-ce que ça fait, +viens-t'en.» + +Il se retourna, la saisit, l'étreignit, la palpant sous la toile légère; +et, l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur couche. + +Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une +nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit. + +Alors Jean, secoué d'une colère tumultueuse, jura: «Non de D...! ils +croient que je ne sortirai pas à cause de toi?... Attends, attends!» Il +se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et, +comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se +dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour. + +Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra +pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa +course après les braconniers. + +Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche +du maître. + +On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, à +moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l'envers, avec +trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine: + +«Qui va à la chasse, perd sa place.» + +Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'épousailles, il ajoutait: +«Oh! pour une farce! c'était une bonne farce. Ils m'ont pris dans un +collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont caché la tête dans un +sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux!» + + * * * * * + +Et voilà comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand. + + + + + + +LES SABOTS + +_A Léon Fontaine._ + + +Le vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des +bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des +paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe +étaient posés à terre à côté d'elles; et la lourde chaleur d'un jour de +juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet de +troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et +aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. Parfois +un souffle d'air chargé d'aromes des champs s'engouffrait sous le +portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures, +il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout +des cierges... «Comme le désire le bon Dieu. Ainsi soit-il!» prononçait +le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque +semaine, à recommander à ses ouailles les petites affaires intimes de la +commune. C'était un vieux homme à cheveux blancs qui administrait la +paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône lui servait pour +communiquer familièrement avec tout son monde. + +Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien +malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches.» + +Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un +bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: «Il ne faut pas que +les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le cimetière, +ou bien je préviendrai le garde champêtre.--M. Césaire Omont voudrait +bien trouver une jeune fille honnête comme servante.» Il réfléchit +encore quelques secondes, puis ajouta: «C'est tout, mes frères, c'est la +grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du +Saint-Esprit.» + +Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe. + + * * * * * + +Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du +hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux +petit paysan sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme +décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet +les verres et les assiettes, et il dit: «Ça s'rait p'têtre bon, c'te +place chez maîtr' Omont, vu que le v'là veuf, que sa bru l'aime pas, +qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p'têtre ben d'y envoyer +Adélaïde.» + +La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle, +et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une +odeur de choux, elle réfléchit. + +L'homme reprit: «Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être +dégourdi et qu'Adélaïde l'est pas un brin.» + +La femme alors articula: «J'pourrions voir tout d'même.» Puis, se +tournant vers sa fille, une gaillarde à l'air niais, aux cheveux jaunes, +aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria: +«T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme +servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.» + +La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois +commencèrent à manger. + +Au bout de dix minutes, le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et +tâche d'n' point te mettre en défaut sur ce que j'vas te dire...» + +Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de +conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête +d'un vieux veuf mal avec sa famille. + +La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la +fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à +tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette. + +Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide. + +Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et +elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il +habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments +d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'était retiré du +faire-valoir, pour vivre de ses rentes. + +Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, jovial et bourru +comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait +du cidre et de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour +chaud, malgré son âge. + +Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos, +enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée +du blé ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur à son aise, qui +aime ça, mais qui ne se la foule plus. + +On disait de lui: «C'est un père Bon-Temps, qui n'est pas bien levé tous +les jours.» + +Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se +renversant, il demanda: + +--Qu'est-ce que vous désirez? + +La mère prit la parole: + +--C'est not' fille Adélaïde que j'viens vous proposer pour servante, vu +c'qu'a dit çu matin monsieur le curé.» + +Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement: «Quel âge qu'elle a, +c'te grande bique-là?» + +«--Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.» + +«--C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends +d'main, pour faire ma soupe du matin.» + +Et il congédia les deux femmes. + +Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, +sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents. + +Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, +monsieur Omont la héla. + +«--Adélaïde!» + +Elle accourut. «Me v'là, not' maître.» + +Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'oeil +trouble, il déclara: «Écoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre +nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons +point nos sabots. + +--Oui, not' maître. + +--Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine; j'ai ma salle. A part ça, +tout sera pour té comme pour mé. C'est convenu? + +--Oui, not' maître. + +--Allons, c'est bien, va à ton ouvrage. + +Et elle alla reprendre sa besogne. + +A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier +peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M. +Omont. + +«--C'est servi, not' maître.» + +Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita +une seconde, puis, d'une voix de tonnerre: + +«--Adélaïde!» + +Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer. «Eh bien, +nom de D... et té, ousqu'est ta place?» + +«--Mais... not' maître...» + +Il hurlait: «J'aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett' +là ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et +ton verre.» + +Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant: «Me v'là, not' +maître.» + +Et elle s'assit en face de lui. + +Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait des +histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot. + +De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, +des assiettes. + +En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui; alors, +repris de colère, il grogna: + +--Eh bien, et pour té? + +--J'n'en prends point, not' maître. + +--Pourquoi que tu n'en prends point? + +--Parce que je l'aime point. + +Alors il éclata de nouveau: «J'aime pas prend' mon café tout seul, nom +de D... Si tu n'veux pas t'mett'à en prendre itou, tu vas foutre le +camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que ça.» + +Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la +grimace, mais, sous l'oeil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis +il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le +second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul. + +Et M. Omont la congédia. «Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une +bonne fille.» + +Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos; +puis il l'envoya se mettre au lit. + +«--Va te coucher, je monterai tout à l'heure.» + +Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa +prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps. + +Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la +maison. + +--Adélaïde? + +Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier: + +«--Me v'là, not' maître.» + +--Ousque t'es? + +--Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître. + +Alors il vociféra: «Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas +coucher tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre +le camp, nom de D...» + +Alors, elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle: + +«--Me v'là, not' maître!» + +Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de +l'escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la +prit par le bras, et dès qu'elle eut laissé devant la porte ses étroites +chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il la poussa +dans sa chambre en grognant: + +«--Plus vite que ça, donc, nom de D...!» + +Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait: + +«--Me v'là, me v'là, not' maître.» + + * * * * * + +Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son +père l'examina curieusement, puis demanda: + +--T'es-ti point grosse? + +Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant: «Mais non, je n' +crois point.» + +Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir: + +--Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots? + +--Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l'sautres. + +--Mais alors t'es pleine, grande futaille. + +Elle se mit à sangloter, balbutiant: «J'savais ti, mé? J'savais ti, mé?» + +Le père Malandain la guettait, l'oeil éveillé, la mine satisfaite. Il +demanda: + +--Quéque tu ne savais point? + +Elle prononça, à travers ses pleurs: «J'savais ti, mé, que ça se faisait +comme ça, d's'éfants!» + +Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère: «La v'là grosse, à +c't'heure.» + +Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule +sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée». + +Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour aller +causer de leurs affaires avec maît' Césaire Omont, il déclara: + +«All' est tout d' même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait +point c'qu'all' faisait, c'te niente. + +Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M. +Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain. + + + + + + +LA REMPAILLEUSE + +_A Léon Hennique._ + + +C'était à la fin du dîner d'ouverture de chasse chez le marquis de +Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays +étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits et +de fleurs. + +On vint à parler d'amour, et une grande discussion s'éleva, l'éternelle +discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une fois ou +plusieurs fois. On cita des exemples de gens n'ayant jamais eu qu'un +amour sérieux; on cita aussi d'autres exemples de gens ayant aimé +souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la +passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le même être, +et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien +que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont +l'opinion s'appuyait sur la poésie bien plus que sur l'observation, +affirmaient que l'amour, l'amour vrai, le grand amour, ne pouvait tomber +qu'une fois sur un mortel, qu'il était semblable à la foudre, cet amour, +et qu'un coeur touché par lui demeurait ensuite tellement vidé, ravagé, +incendié, qu'aucun autre sentiment puissant, même aucun rêve, n'y +pouvait germer de nouveau. + +Le marquis ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance: + +--Je vous dis, moi, qu'on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses +forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par +amour, comme preuve de l'impossibilité d'une seconde passion. Je vous +répondrai que, s'ils n'avaient pas commis cette bêtise de se suicider, +ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris; et +ils auraient recommencé, et toujours, jusqu'à leur mort naturelle. Il en +est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira--qui a aimé aimera. +C'est une affaire de tempérament, cela. + +On prit pour arbitre le docteur, vieux médecin parisien retiré aux +champs, et on le pria de donner son avis. + +Justement il n'en avait pas: + +--Comme l'a dit le marquis, c'est une affaire de tempérament; quant à +moi, j'ai eu connaissance d'une passion qui dura cinquante-cinq ans, +sans un jour de répit, et qui ne se termina que par la mort. + +La marquise battit des mains. + +--Est-ce beau cela! Et quel rêve d'être aimé ainsi! Quel bonheur de +vivre cinquante-cinq ans tout enveloppé de cette affection acharnée et +pénétrante! Comme il a dû être heureux, et bénir la vie, celui qu'on +adora de la sorte! + +Le médecin sourit: + +--En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l'être +aimé fut un homme. Vous le connaissez, c'est M. Chouquet, le pharmacien +du bourg. Quant à elle, la femme, vous l'avez connue aussi, c'est la +vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au château. Mais +je vais me faire mieux comprendre. + +L'enthousiasme des femmes était tombé; et leur visage dégoûté disait: +«Pouah!» comme si l'amour n'eût dû frapper que des êtres fins et +distingués, seuls dignes de l'intérêt des gens comme il faut. + + * * * * * + +Le médecin reprit: + +--J'ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme, à +son lit de mort. Elle était arrivée la veille, dans la voiture qui lui +servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et +accompagnée de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens. +Le curé était déjà là. Elle nous fit ses exécuteurs testamentaires, et, +pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta +toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant. + +Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n'a jamais eu +de logis planté en terre. + +Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On +s'arrêtait à l'entrée des villages, le long des fossés; on dételait la +voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses pattes; +et la petite se roulait dans l'herbe pendant que le père et la mère +rafistolaient, à l'ombre des ormes du chemin, tous les vieux sièges de +la commune. On ne parlait guère, dans cette demeure ambulante. Après les +quelques mots nécessaires pour décider qui ferait le tour des maisons en +poussant le cri bien connu: «Remmm-pailleur de chaises!» on se mettait à +tortiller la paille, face à face ou côte à côte. Quand l'enfant allait +trop loin ou tentait d'entrer en relations avec quelque galopin du +village, la voix colère du père la rappelait: «Veux-tu bien revenir ici, +crapule!» C'étaient les seuls mots de tendresse qu'elle entendait. + +Quand elle devint plus grande, on l'envoya faire la récolte des fonds de +siège avariés. Alors elle ébaucha quelques connaissances de place en +place avec les gamins; mais c'étaient alors les parents de ses nouveaux +amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: «Veux-tu bien venir ici, +polisson! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds!...» + +Souvent les petits gars lui jetaient des pierres. + +Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement. + + * * * * * + +Un jour--elle avait alors onze ans--comme elle passait par ce pays, elle +rencontra derrière le cimetière le petit Chouquet qui pleurait parce +qu'un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes d'un petit +bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait dans sa frêle caboche +de déshéritée, être toujours contents et joyeux, la bouleversèrent. Elle +s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle versa +entre ses mains toutes ses économies, sept sous, qu'il prit +naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle eut +l'audace de l'embrasser. Comme il considérait attentivement sa monnaie, +il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussée ni battue, elle +recommença; elle l'embrassa à pleins bras, à plein coeur. Puis elle se +sauva. + +Que se passa-t-il dans cette misérable tête? S'est-elle attachée à ce +mioche parce qu'elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou +parce qu'elle lui avait donné son premier baiser tendre? Le mystère est +le même pour les petits que pour les grands. + +Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin. Dans +l'espérance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un sou +par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions qu'elle +allait acheter. + +Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle ne +put qu'apercevoir le petit pharmacien, bien propre, derrière les +carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un ténia. + +Elle ne l'en aima que davantage, séduite, émue, extasiée par cette +gloire de l'eau colorée, cette apothéose des cristaux luisants. + +Elle garda en elle son souvenir ineffaçable, et, quand elle le +rencontra, l'an suivant, derrière l'école, jouant aux billes avec ses +camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le baisa +avec tant de violence qu'il se mit à hurler de peur. Alors, pour +l'apaiser, elle lui donna son argent: trois francs vingt, un vrai +trésor, qu'il regardait avec des yeux agrandis. + +Il le prit et se laissa caresser tant qu'elle voulut. + +Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses +réserves, qu'il empochait avec conscience en échange de baisers +consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois +douze sous (elle en pleura de peine et d'humiliation, mais l'année avait +été mauvaise) et la dernière fois, cinq francs, une grosse pièce ronde, +qui le fit rire d'un rire content. + +Elle ne pensait plus qu'à lui; et il attendait son retour avec une +certaine impatience, courait au-devant d'elle en la voyant, ce qui +faisait bondir le coeur de la fillette. + +Puis il disparut. On l'avait mis au collège. Elle le sut en interrogeant +habilement. Alors elle usa d'une diplomatie infinie pour changer +l'itinéraire de ses parents et les faire passer par ici au moment des +vacances. Elle y réussit, mais après un an de ruses. Elle était donc +restée deux ans sans le revoir; et elle le reconnut à peine, tant il +était changé, grandi, embelli, imposant dans sa tunique à boutons d'or. +Il feignit de ne pas la voir et passa fièrement près d'elle. + +Elle en pleura pendant deux jours; et depuis lors elle souffrit sans +fin. + +Tous les ans elle revenait; passait devant lui sans oser le saluer et +sans qu'il daignât même tourner les yeux vers elle. Elle l'aimait +éperdument. Elle me dit: «C'est le seul homme que j'aie vu sur la terre, +monsieur le médecin; je ne sais pas si les autres existaient seulement.» + +Ses parents moururent. Elle continua leur métier, mais elle prit deux +chiens au lieu d'un, deux terribles chiens qu'on n'aurait pas osé +braver. + +Un jour, en rentrant dans ce village où son coeur était resté, elle +aperçut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de +son bien-aimé. C'était sa femme. Il était marié. + +Le soir même, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la +Mairie. Un ivrogne attardé la repêcha, et la porta à la pharmacie. Le +fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans +paraître la reconnaître, la déshabilla, la frictionna, puis il lui dit +d'une voix dure: «Mais vous êtes folle! Il ne faut pas être bête comme +ça! + +Cela suffit pour la guérir. Il lui avait parlé! Elle était heureuse +pour longtemps. + +Il ne voulut rien recevoir en rémunération de ses soins, bien qu'elle +insistât vivement pour le payer. + +Et toute sa vie s'écoula ainsi. Elle rempaillait en songeant à Chouquet. +Tous les ans, elle l'apercevait derrière ses vitraux. Elle prit +l'habitude d'acheter chez lui des provisions de menus médicaments. De la +sorte elle le voyait de près, et lui parlait, et lui donnait encore de +l'argent. + +Comme je vous l'ai dit en commençant, elle est morte ce printemps. Après +m'avoir raconté toute cette triste histoire, elle me pria de remettre à +celui qu'elle avait si patiemment aimé toutes les économies de son +existence, car elle n'avait travaillé que pour lui, disait-elle, jeûnant +même pour mettre de côté, et être sûre qu'il penserait à elle, au moins +une fois, quand elle serait morte. + +Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai +à M. le curé les vingt-sept francs pour l'enterrement, et j'emportai le +reste quand elle eut rendu le dernier soupir. + +Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de +déjeuner, en face l'un de l'autre, gros et rouges, fleurant les produits +pharmaceutiques, importants et satisfaits. + +On me fit asseoir; on m'offrit un kirsch, que j'acceptai; et je +commençai mon discours d'une voix émue, persuadé qu'ils allaient +pleurer. + +Dès qu'il eut compris qu'il avait été aimé de cette vagabonde, de cette +rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d'indignation, comme si +elle lui avait volé sa réputation, l'estime des honnêtes gens, son +honneur intime, quelque chose de délicat qui lui était plus cher que la +vie. + +Sa femme, aussi exaspérée que lui, répétait: «Cette gueuse! cette +gueuse! cette gueuse!...» Sans pouvoir trouver autre chose. + +Il s'était levé; il marchait à grands pas derrière la table, le bonnet +grec chaviré sur une oreille. Il balbutiait: «Comprend-on ça, docteur? +Voilà de ces choses horribles pour un homme! Que faire? Oh! si je +l'avais su de son vivant, je l'aurais fait arrêter par la gendarmerie et +flanquer en prison. Et elle n'en serait pas sortie, je vous en réponds!» + +Je demeurais stupéfait du résultat de ma démarche pieuse. Je ne savais +que dire ni que faire. Mais j'avais à compléter ma mission. Je repris: +«Elle m'a chargé de vous remettre ses économies, qui montent à deux +mille trois cents francs. Comme ce que je viens de vous apprendre semble +vous être fort désagréable, le mieux serait peut-être de donner cet +argent aux pauvres.» + +Ils me regardaient, l'homme et la femme, perdus de saisissement. + +Je tirai l'argent de ma poche, du misérable argent de tous les pays et +de toutes les marques, de l'or et des sous mêlés. Puis je demandai: «Que +décidez-vous?» + +Mme Chouquet parla la première: «Mais, puisque c'était sa dernière +volonté, à cette femme... il me semble qu'il nous est bien difficile de +refuser.» + +Le mari, vaguement confus, reprit: «Nous pourrions toujours acheter avec +ça quelque chose pour nos enfants.» + +Je dis d'un air sec: «Comme vous voudrez.» + +Il reprit: «Donnez toujours, puisqu'elle vous en a chargé; nous +trouverons bien moyen de l'employer à quelque bonne oeuvre.» + +Je remis l'argent, je saluai, et je partis. + + * * * * * + +Le lendemain Chouquet vint me trouver et, brusquement: «Mais elle a +laissé ici sa voiture, cette... cette femme. Qu'est-ce que vous en +faites, de cette voiture? + +«--Rien, prenez-la si vous voulez. + +«--Parfait; cela me va; j'en ferai une cabane pour mon potager.» + +Il s'en allait. Je le rappelai. «Elle a laissé aussi son vieux cheval et +ses deux chiens. Les voulez-vous?» Il s'arrêta, surpris: «Ah! non, par +exemple; que voulez-vous que j'en fasse? Disposez-en comme vous +voudrez.» Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai. Que +voulez-vous? Il ne faut pas dans un pays, que le médecin et le +pharmacien soient ennemis. + +J'ai gardé les chiens chez moi. Le curé, qui a une grande cour, a pris +le cheval. La voiture sert de cabane à Chouquet; et il a acheté cinq +obligations de chemin de fer avec l'argent. + +Voilà le seul amour profond que j'aie rencontré, dans ma vie.» + +Le médecin se tut. + +Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira: +«Décidément, il n'y a que les femmes pour savoir aimer!» + + + + + + +EN MER + +_A Henry Céara._ + + +On lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes: + +«BOULOGNE-SUR-MER, 22 janvier.--On nous écrit: + +«Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre +population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau de +pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à +l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée. + +«Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au +moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri. + +«Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres.» + +Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot? + +Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les débris +de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait +assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et +simple comme sont toujours ces drames formidables des flots. + + * * * * * + +Javel aîné était alors patron d'un chalutier. + +Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne craindre +aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames comme un +bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs et salés +de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflée, +traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de l'Océan, et +détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les roches, les +poissons plats collés au sable, les crabes lourds aux pattes crochues, +les homards aux moustaches pointues. + +Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à +pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande tige de bois garnie +de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant sur deux +rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le +vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dévaste le +sol de la mer. + +Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il +était sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut. + +Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant força le +chalutier à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre; mais la mer démontée +battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible +l'entrée des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les +côtes de France. La tempête continuait à faire infranchissables les +jetées, enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords des +refuges. + +Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté, +secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau, mais gaillard, +malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou +six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un +ou l'autre. + +Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et, +bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le +chalut. + +Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes à +l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent à filer sur les rouleaux +les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond; mais une haute +lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant et +dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi +entre la corde un instant détendue par la secousse et le bois où elle +glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l'autre main de +soulever l'amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble roidi ne +céda point. + +L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère quitta +la barre. Ils se jetèrent sur la corde, s'efforçant de dégager le membre +qu'elle broyait. Ce fut en vain. «Faut couper», dit un matelot, et il +tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le +bras de Javel cadet. + +Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent, +beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il appartenait à Javel aîné, +qui tenait à son avoir. + +Il cria, le coeur torturé: «Non, coupe pas, attends, je vas lofer.» Et +il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous. + +Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait son +impulsion, et entraîné d'ailleurs par la force de la dérive et du vent. + +Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées, les +yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint, craignant toujours le +couteau d'un marin: «Attends, attends, coupe pas, faut mouiller +l'ancre.» + +L'ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit à virer au +cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent, enfin, +et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine ensanglantée. + +Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose +horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots qu'on +eût dit poussés par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et +murmura: «Foutu». + +Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des +matelots cria: «Il va se vider, faut nouer la veine.» + +Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée, +et, enlaçant le membre au-dessus de la blessure, ils serrèrent de toute +leur force. Les jets de sang s'arrêtaient peu à peu; ils finirent par +cesser tout à fait. + + * * * * * + +Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l'autre +main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os cassés; +les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le considérait +d'un oeil morne, réfléchissant. Puis il s'assit sur une voile pliée, et +les camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure pour +empêcher le mal noir. + +On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il puisait dedans +au moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant couler +dessus un petit filet d'eau claire. + +--Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout +d'une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis, il +préférait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommença à +bassiner son bras. + +La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à côté +de lui, secoués par des spasmes de mort; il les regardait sans cesser +d'arroser ses chairs écrasées. + + * * * * * + +Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna; +et le petit bateau recommença sa course folle, bondissant et culbutant, +secouant le triste blessé. + +La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au soleil levant on +apercevait de nouveau l'Angleterre, mais, comme la mer était moins dure, +on repartit pour la France en louvoyant. + +Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des traces +noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie du +membre qui ne tenait plus à lui. + +Les matelots regardaient, disant leur avis. + +«--Ça pourrait bien être le Noir», pensait l'un. + +«--Faudrait de l'eau salée là-dessus», déclarait un autre. + +On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le mal. Le blessé +devint livide, grinça des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas. + +Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton couteau», dit-il à +son frère. Le frère tendit son couteau. + +«Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus.» + +On fit ce qu'il demandait. + +Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement, avec réflexion, +tranchant les derniers tendons avec cette lame aiguë, comme un fil de +rasoir; et bientôt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un profond +soupir et déclara. «Fallait ça. J'étais foutu». + +Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença à verser de +l'eau sur le tronçon de membre qui lui restait. + +La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir. + +Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché et l'examina +longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi +l'examiner, et ils se le passaient de main en main, le tâtaient, le +retournaient, le flairaient. + +Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer à c't'heure.» + +Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non. J'veux point. +C'est à moi, pas vrai, pisque c'est mon bras.» + +Il le reprit et le posa entre ses jambes. + +«--Il va pas moins pourrir», dit l'aîné. Alors une idée vint au blessé. +Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on +l'empilait en des barils de sel. + +Il demanda: «J'pourrions t'y point l'mettre dans la saumure. + +«Ça, c'est vrai», déclarèrent les autres. + +Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers; +et, tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on +replaça, un à un, les poissons. + +Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je l'vendions point +à la criée.» + +Et tout le monde rit, hormis les deux Javel. + +Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne +jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans cesse à jeter +de l'eau sur sa plaie. + +De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à l'autre du +bateau. + +Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en hochant la tête. + +On finit par rentrer au port. + +Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un +pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se +coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port +pour retrouver le baril qu'il avait marqué d'une croix. + +On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la +saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa dans une serviette emportée à +cette intention, et rentra chez lui. + +Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père, tâtant +les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles; puis on +fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cercueil. + +Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit l'enterrement du +bras détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le +sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisselle. + +Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port, +et, quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas à +son auditeur: «Si le frère avait voulu couper le chalut, j'aurais encore +mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien.» + + + + + + + +UN NORMAND + +_A Paul Alexis._ + + +Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route +de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies; puis le +cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu. + +C'est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde. +Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques, +travaillés comme des bibelots d'ivoire; en face, Saint-Sever, le +faubourg aux manufactures qui dresse ses mille cheminées fumantes sur le +grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité. + +Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments +humains; et là-bas, la «Pompe à feu» de la «Foudre», sa rivale presque +aussi démesurée, et qui passe d'un mètre la plus géante des pyramides +d'Égypte. + +Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d'îles, bordée à +droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de +prairies immenses qu'une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas. + +De place en place, des grands navires à l'ancre le long des berges du +large fleuve. Trois énormes vapeurs s'en allaient, à la queue leu-leu, +vers le Havre; et un chapelet de bâtiments, formé d'un trois-mâts, de +deux goélettes et d'un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit +remorqueur vomissant un nuage de fumée noire. + +Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant +paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-même. Tout +à coup, il éclata: «Ah! vous allez voir quelque chose de drôle: la +chapelle au père Mathieu. Ça, c'est du nanan, mon bon.» + +Je le regardai d'un oeil étonné. Il reprit: + +--Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans +le nez. Le père Mathieu est le plus beau Normand de la province, et sa +chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je vais +vous donner d'abord quelques mots d'explication. + +Le père Mathieu, qu'on appelle aussi le père «La Boisson», est un ancien +sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des proportions +admirables pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat à la +malice finaude du Normand. De retour au pays, il est devenu, grâce à +des protections multiples et à des habiletés invraisemblables, gardien +d'une chapelle miraculeuse, une chapelle protégée par la Vierge et +fréquentée principalement par les filles enceintes. Il a baptisé sa +statue merveilleuse: «Notre-Dame du Gros-Ventre», et il la traite avec +une certaine familiarité goguenarde qui n'exclut point le respect. Il a +composé lui-même et fait imprimer une pièce spéciale pour sa BONNE +VIERGE. Cette prière est un chef-d'oeuvre d'ironie involontaire, +d'esprit normand où la raillerie se mêle à la peur du SAINT, à la peur +superstitieuse de l'influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas +beaucoup à sa patronne; cependant il y croit un peu, par prudence, et il +la ménage, par politique. + + * * * * * + +Voici le début de cette étonnante oraison: + +«Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des +filles-mères en ce pays et par toute la terre, protégez votre servante +qui a fauté dans un moment d'oubli.» + +......................................... + +Cette supplique se termine ainsi: + +«Ne m'oubliez pas surtout auprès de votre saint Époux et intercédez +auprès de Dieu le Père, pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au +vôtre.» + +Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui +sous le manteau, et elle passe pour salutaire à celles qui la récitent +avec onction. + +En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maître le +valet de chambre d'un prince redouté, confident de tous les petits +secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes, +qu'il dit tout bas, entre amis, après boire. + +Mais vous verrez par vous-même. + +Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point +suffisants, il a annexé à la Vierge principale un petit commerce de +Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la +chapelle, il les a emmagasinés au bûcher, d'où il les sort sitôt qu'un +fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois, +invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine +couleur, une année qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les +Saints guérissent les maladies; mais chacun a sa spécialité; et il ne +faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns +des autres comme des cabotins. + +Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter +Mathieu. + +--Pour les maux d'oreilles, qué saint qu'est l'meilleur? + +--Mais y a saint Osyme qu'est bon; y a aussi saint Pamphile qu'est pas +mauvais. + +Ce n'est pas tout. + +Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste, en +convaincu, si bien qu'il est gris régulièrement tous les soirs. Il est +gris, mais il le sait; il le sait si bien qu'il note, chaque jour, le +degré exact de son ivresse. C'est là sa principale occupation; la +chapelle ne vient qu'après. + +Et il a inventé, écoutez bien et cramponnez-vous, il a inventé le +saoulomètre. + +L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi +précises que celles d'un mathématicien. + +Vous l'entendez dire sans cesse:--«D'puis lundi, j'ai passé +quarante-cinq.» + +Ou bien:--«J'étais entre cinquante-deux et cinquante-huit.» + +Ou bien:--«J'en avais bien soixante-six à soixante-dix.» + +Ou bien:--«Cré coquin, je m'croyais dans les cinquante, v'là que +j'm'aperçois qu'j'étais dans les soixante-quinze!» + +Jamais il ne se trompe. + +Il affirme n'avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses +observations cessent d'être précises quand il a passé quatre-vingt-dix, +on ne peut se fier absolument à son affirmation. + +Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille, +il était crânement gris. + +Dans ces occasions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en +des colères folles. Elle l'attend sur sa porte, quand il rentre, et elle +hurle:--«Te voilà, salaud, cochon, bougre d'ivrogne!» + +Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et, d'un ton +sévère:--«Tais-toi, Mélie, c'est pas le moment de causer. Attends à +d'main.» + +Si elle continue à vociférer, il s'approche et, la voix +tremblante:--«Gueule plus; j'suis dans les quatre-vingt-dix; je +n'mesure plus; j'vas cogner, prends garde!» + +Alors, Mélie bat en retraite. + +Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et +répond:--«Allons, allons! assez causé; c'est passé. Tant qu'jaurai pas +atteint le mètre, y a pas de mal. Mais, si j'passe le mètre, j'te +permets de m'corriger, ma parole!» + + * * * * * + +Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s'enfonçait dans +l'admirable forêt de Roumare. + +L'automne, l'automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux +dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu +avaient coulé du ciel dans l'épaisseur des bois. + +On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami +tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s'enfonça dans +le taillis. + +Et bientôt, du sommet d'une grande côte nous découvrions de nouveau la +magnifique vallée de la Seine, et le fleuve tortueux s'allongeant à nos +pieds. + +Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d'ardoises et surmonté +d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison +aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers. + +Une grosse voix cria: «V'là des amis!» Et Mathieu parut sur le seuil. +C'était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de +longues moustaches blanches. + +Mon compagnon lui serra la main, me présenta, et Mathieu nous fit entrer +dans une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il disait: + +«Moi, monsieur, j'nai pas d'appartement distingué. J'aime bien à n'point +m'éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient compagnie.» + +Puis, se tournant vers mon ami: + +«Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c'est jour de +consultation d'ma Patronne. J'peux pas sortir c't'après-midi.» + +Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement: «Mélie-e-e!» +qui dut faire lever la tête aux matelots des navires qui descendaient ou +remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la creuse vallée. + +Mélie ne répondit point. + +Alors Mathieu cligna de l'oeil avec malice. + +--«A n'est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu'hier je m'suis +trouvé dans les quatre-vingt-dix.» + +Mon voisin se mit à rire:--«Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment +avez-vous fait?» + +Mathieu répondit: + +--«J'vas vous dire. J'n'ai trouvé, l'an dernier, qu'vingt rasières +d'pommes d'abricot. Y n'y en a pu; mais pour faire du cidre y n'y a +qu'ça. Donc j'en fis une pièce qu'je mis hier en perce. Pour du nectar, +c'est du nectar; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici Polyte; +j'nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans s'rassasier +(on en boirait jusqu'à d'main), si bien que, d'coup en coup, je m'sens +une fraîcheur dans l'estomac. J'dis à Polyte: «Si on buvait un verre de +fine pour se réchauffer!» Y consent. Mais c'te fine, ça vous met l'feu +dans l'corps, si bien qu'il a fallu r'venir au cidre. Mais v'là que +d'fraîcheur en chaleur et d'chaleur en fraîcheur, j'maperçois que j'suis +dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas loin du mètre.» + +La porte s'ouvrit. Mélie parut, et tout de suite, avant de nous avoir +dit bonjour: «... Crès cochons, vous aviez bien l'mètre tous les deux.» + +Alors Mathieu se fâcha:--«Dis pas ça, Mélie, dis pas ça; j'ai jamais +été au mètre.» + +On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à +côté de la petite chapelle de «Notre-Dame du Gros-Ventre» et en face de +l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie mêlée de +crédulités inattendues, d'invraisemblables histoires de miracles. + +Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucré, frais et +grisant qu'il préférait à tous les liquides et nous fumions nos pipes, à +cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se présentèrent. + +Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles +demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l'oeil vers nous et répondit: + +--J'vas vous donner ça. + +Et il disparut dans son bûcher. + +Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure +consternée. Il levait les bras: + +--J'sais pas oùs qu'il est, je l'trouve pu; j'suis pourtant sûr que je +l'avais. + +Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau: +«Mélie-e-e!» Du fond de la cour sa femme répondit: + +--«Qué qu'y a?» + +--«Ousqu'il est saint Blanc! Je l'trouve pu dans l'bûcher.» + +Alors, Mélie jeta cette explication: + +--«C'est-y pas celui qu't'as pris l'autre semaine pour boucher l'trou +d'la cabine à lapins?» + +Mathieu tressaillit:--«Nom d'un tonnerre, ça s'peut bien!» + +Alors il dit aux femmes:--«Suivez-moi.» + +Elles suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés. + +En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de +boue et d'ordures, servait d'angle à la cabine à lapins. + +Dès qu'elles l'aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, se +signèrent et se mirent à murmurer des _Oremus_. Mais Mathieu se +précipita: «Attendez, vous v'là dans la crotte; j'vas vous donner une +botte de paille.» + +Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis, +considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit +pour son commerce, il ajouta: + +--«J'vas vous l'débrouiller un brin.» + +Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le +bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours. + +Puis, quand il eut fini, il ajouta:--«Maintenant il n'y a plus d'mal.» +Et il nous ramena boire un coup. + +Comme il portait le verre à sa bouche, il s'arrêta, et, d'un air un peu +confus:--«C'est égal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais +bien qu'i n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait +plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n'passe jamais.» + +Il but et reprit. + +--«Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller à +moins d'cinquante; et j'n'en sommes seulement pas à trente-huit.» + + + + + + + +LE TESTAMENT + +_A Paul Hervieu._ + + +Je connaissais ce grand garçon qui s'appelait René de Bourneval. Il +était de commerce aimable, bien qu'un peu triste, semblait revenu de +tout, fort sceptique, d'un scepticisme précis et mordant, habile surtout +à désarticuler d'un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait souvent: +«Il n'y a pas d'hommes honnêtes; ou du moins ils ne le sont que +relativement aux crapules.» + +Il avait deux frères qu'il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le +croyais d'un autre lit, vu leurs noms différents. On m'avait dit à +plusieurs reprises qu'une histoire étrange s'était passée en cette +famille, mais sans donner aucun détail. + +Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir, +comme j'avais dîné chez lui en tête-à-tête, je lui demandai par hasard: +«Êtes-vous né du premier ou du second mariage de madame votre mère?» Je +le vis pâlir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans +parler, visiblement embarrassé. Puis il sourit d'une façon mélancolique +et douce qui lui était particulière, et il dit: «Mon cher ami, si cela +ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails +bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc +pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne +tiendrais plus alors à vous avoir pour ami.» + +Ma mère, Mme de Courcils, était une pauvre petite femme timide, que son +mari avait épousée pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre. D'âme +aimante, craintive, délicate, elle fut rudoyée sans répit par celui +qui aurait dû être mon père, un de ces rustres qu'on appelle des +gentilshommes campagnards. Au bout d'un mois de mariage, il vivait avec +une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les filles +de ses fermiers; ce qui ne l'empêcha point d'avoir deux enfants de sa +femme; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère ne disait +rien; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites +souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, frémissante, +elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours +mobiles, des yeux d'être effaré que la peur ne quitte pas. Elle était +jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d'un blond gris, d'un blond +timide; comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés par ses +craintes incessantes. + +Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au château se +trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redouté, tendre et +violent, capable des résolutions les plus énergiques, M. de Bourneval, +dont je porte le nom. C'était un grand gaillard maigre, avec de grosses +moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet homme avait lu, et ne +pensait nullement comme ceux de sa classe. Son arrière-grand'mère avait +été une amie de J.-J. Rousseau, et on eût dit qu'il avait hérité quelque +chose de cette liaison d'une ancêtre. Il savait par coeur le _Contrat +social_, la _Nouvelle Héloïse_ et tous ces livres philosophants qui ont +préparé de loin le futur bouleversement de nos antiques usages, de nos +préjugés, de nos lois surannées, de notre morale imbécile. + +Il aima ma mère, paraît-il, et en fut aimé. Cette liaison demeura +tellement secrète, que personne ne la soupçonna. La pauvre femme, +délaissée et triste, dut s'attacher à lui d'une façon désespérée, et +prendre dans son commerce toutes ses manières de penser, des théories de +libre sentiment, des audaces d'amour indépendant; mais, comme elle était +si craintive qu'elle n'osait jamais parler haut, tout cela fut refoulé, +condensé, pressé en son coeur qui ne s'ouvrit jamais. + +Mes deux frères étaient durs pour elle, comme leur père, ne la +caressaient point, et, habitués à ne la voir compter pour rien dans la +maison, la traitaient un peu comme une bonne. + +Je fus le seul de ses fils qui l'aima vraiment et qu'elle aima. + +Elle mourut. J'avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que vous +compreniez ce qui va suivre, que son mari était doté d'un conseil +judiciaire, qu'une séparation de biens avait été prononcée au profit de +ma mère, qui avait conservé, grâce aux artifices de la loi et au +dévouement intelligent d'un notaire, le droit de tester à sa guise. + +Nous fûmes donc prévenus qu'un testament existait chez ce notaire, et +invités à assister à la lecture. + +Je me rappelle cela comme d'hier. Ce fut une scène grandiose, +dramatique, burlesque, surprenante, amenée par la révolte posthume de +cette morte, par ce cri de liberté, cette revendication du fond de la +tombe de cette martyre écrasée par nos moeurs durant sa vie, et qui +jetait, de son cercueil clos, un appel désespéré vers l'indépendance. + +Celui qui se croyait mon père, un gros homme sanguin éveillant l'idée +d'un boucher, et mes frères, deux forts garçons de vingt et de +vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs sièges. M. de +Bourneval, invité à se présenter, entra et se plaça derrière moi. Il +était serré dans sa redingote, fort pâle, et il mordillait souvent sa +moustache, un peu grise à présent. Il s'attendait sans doute à ce qui +allait se passer. + +Le notaire ferma la porte à double tour et commença la lecture, après +avoir décacheté devant nous l'enveloppe scellée à la cire rouge et dont +il ignorait le contenu. + + * * * * * + +Brusquement mon ami se tut, se leva, puis il alla prendre dans son +secrétaire un vieux papier, le déplia, le baisa longuement, et il +reprit. Voici le testament de ma bien-aimée mère: + +«Je soussignée Anne-Catherine-Geneviève-Mathilde de Croixluce, épouse +légitime de Jean-Léopold-Joseph Gontran de Courcils, saine de corps et +d'esprit, exprime ici mes dernières volontés. + +Je demande pardon à Dieu d'abord, et ensuite à mon cher fils René, de +l'acte que je vais commettre. Je crois mon enfant assez grand de coeur +pour me comprendre et me pardonner. J'ai souffert toute ma vie. J'ai été +épousée par calcul, puis méprisée, méconnue, opprimée, trompée sans +cesse par mon mari. + +Je lui pardonne, mais je ne lui dois rien. + +Mes fils aînés ne m'ont point aimée, ne m'ont point gâtée, m'ont à peine +traitée comme une mère. + +J'ai été pour eux, durant ma vie, ce que je devais être; je ne leur dois +plus rien après ma mort. Les liens du sang n'existent pas sans +l'affection constante, sacrée, de chaque jour. Un fils ingrat est moins +qu'un étranger; c'est un coupable, car il n'a pas le droit d'être +indifférent pour sa mère. + +J'ai toujours tremblé devant les hommes, devant leurs lois iniques, +leurs coutumes inhumaines, les préjugés infâmes. Devant Dieu, je ne +crains plus. Morte, je rejette de moi la honteuse hypocrisie; j'ose dire +ma pensée, avouer et signer le secret de mon coeur. + +Donc, je laisse en dépôt toute la partie de ma fortune dont la loi me +permet de disposer à mon amant bien-aimé Pierre-Germer-Simon de +Bourneval, pour revenir ensuite à notre cher fils René. + + * * * * * + +(Cette volonté est formulée en outre, d'une façon plus précise, dans un +acte notarié). + + * * * * * + +Et, devant le Juge suprême qui m'entend je déclare que j'aurais maudit +le ciel et l'existence si je n'avais rencontré l'affection profonde, +dévouée, tendre, inébranlable de mon amant, si je n'avais compris dans +ses bras que le Créateur a fait les êtres pour s'aimer, se soutenir, se +consoler, et pleurer ensemble dans les heures d'amertume. + +Mes deux fils aînés ont pour père M. de Courcils, René seul doit la vie +à M. de Bourneval. Je prie le Maître des hommes et de leurs destinées de +placer au-dessus des préjugés sociaux le père et le fils, de les faire +s'aimer jusqu'à leur mort et m'aimer encore dans mon cercueil. + +Tels sont ma dernière pensée et mon dernier désir. + +«MATHILDE DE CROIXLUCE.» + + * * * * * + +M. de Courcils s'était levé; il cria: «C'est là le testament d'une +folle!» Alors M. de Bourneval fit un pas et déclara d'une voix forte, +d'une voix tranchante: «Moi, Simon de Bourneval, je déclare que cet +écrit ne renferme que la stricte vérité. Je suis prêt à le prouver même +par les lettres que j'ai.» + +Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu'ils allaient se +colleter. Ils étaient là, grands tous deux, l'un gros, l'autre maigre, +frémissants. Le mari de ma mère articula en bégayant: «Vous êtes un +misérable!» L'autre prononça du même ton vigoureux et sec: «Nous nous +retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais déjà souffleté et +provoqué depuis longtemps si je n'avais tenu avant tout à la +tranquillité, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait +souffrir.» + +Puis il se tourna vers moi: «Vous êtes mon fils. Voulez-vous me suivre? +Je n'ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si vous voulez +bien m'accompagner.» + +Je lui serrai la main sans répondre. Et nous sommes sortis ensemble. +J'étais, certes, aux trois quarts fou. + +Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes +frères, par crainte d'un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cédé +et ils ont accepté la moitié de la fortune laissée par ma mère. + +J'ai pris le nom de mon père véritable, renonçant à celui que la loi me +donnait et qui n'était pas le mien. + +M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore +consolé. + + * * * * * + +Il se leva, fit quelques pas, et, se plaçant en face de moi: «Eh bien, +je dis que le testament de ma mère est une des choses les plus belles, +les plus loyales, les plus grandes qu'une femme puisse accomplir. +N'est-ce pas votre avis?» + +Je lui tendis les deux mains: «Oui, certainement, mon ami.» + + + + + + + +AUX CHAMPS + +_A Octave Mirbeau._ + + +Les deux chaumières étaient côte à côte, au pied d'une colline, proches +d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la +terre inféconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait +quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait +du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets +quinze mois environ; les mariages et, ensuite les naissances, s'étaient +produites à peu près simultanément dans l'une et l'autre maison. + +Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas; et les +deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur +tête, se mêlaient sans cesse; et, quand il fallait en appeler un, les +hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au véritable. + +La première des deux demeures, en venant de la station d'eaux de +Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et un +garçon; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et +trois garçons. + +Tout cela vivait péniblement de soupe, de pommes de terre et de grand +air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, +les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme des +gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par +rang d'âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage. +Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la planche. On +posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau où +avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons; et +toute la ligne mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait elle-même le +petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était une fête pour +tous; et le père, ce jour-là, s'attardait au repas en répétant: «Je m'y +ferais bien tous les jours.» + +Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta +brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui +conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle: + +--Oh! regarde, Henri, ce tas d'enfants! Sont-ils jolis, comme ça, à +grouiller dans la poussière! + +L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une +douleur et presque un reproche pour lui. + +La jeune femme reprit: + +--Il faut que je les embrasse! Oh! comme je voudrais en avoir un, +celui-là, le tout petit. + +Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux +derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa +passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et +pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser +des caresses ennuyeuses. + +Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle +revint la semaine suivante, s'assit elle-même par terre, prit le moutard +dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous les +autres; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait +patiemment dans sa frêle voiture. + +Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les +jours, les poches pleines de friandises et de sous. + +Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières. + +Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle; et, sans s'arrêter +aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la +demeure des paysans. + +Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe; ils se +redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors +la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante, commença: + +--Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... +je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon... + +Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas. + +Elle reprit haleine et continua. + +--Nous n'avons pas d'enfants; nous sommes seuls, mon mari et moi... Nous +le garderions... voulez-vous? + +La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda: + +--Vous voulez nous prend'e Charlot? Ah ben non, pour sûr. + +Alors M. d'Hubières intervint: + +--Ma femme s'est mal expliquée. Nous voulons l'adopter, mais il +reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte à le croire, il +sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il +partagerait également avec eux. Mais, s'il ne répondait pas à nos soins, +nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille francs, qui +sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et, comme on a +aussi pensé à vous, on vous servira jusqu'à votre mort une rente de cent +francs par mois. Avez-vous bien compris? + +La fermière s'était levée, toute furieuse. + +--Vous voulez que j'vous vendions Charlot? Ah! mais non; c'est pas des +choses qu'on d'mande à une mère, ça! Ah! mais non! Ce s'rait une +abomination. + +L'homme ne disait rien, grave et réfléchi; mais il approuvait sa femme +d'un mouvement continu de la tête. + +Mme d'Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son +mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les +désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia: + +--Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas! + +Alors, ils firent une dernière tentative. + +--Mais, mes amis, songez à l'avenir de votre enfant, à son bonheur, à... + +La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole: + +--C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout réfléchi... +Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis +d'vouloir prendre un éfant comme ça! + +Alors, Mme d'Hubières, en sortant, s'avisa qu'ils étaient deux tout +petits, et elle demanda, à travers ses larmes, avec une ténacité de +femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre: + +--Mais l'autre petit n'est pas à vous? + +Le père Tuvache répondit: + +--Non, c'est aux voisins; vous pouvez y aller, si vous voulez. + +Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa +femme. + +Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des tranches +de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre piqué +au couteau, dans une assiette entre eux deux. + +M. d'Hubières recommença ses propositions, mais avec plus +d'insinuations, de précautions oratoires, d'astuce. + +Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus; mais, quand ils +apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considérèrent, se +consultant de l'oeil, très ébranlés. + +Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin +demanda: + +--Qué qu't'en dis, l'homme? + +Il prononça d'un ton sentencieux: + +--J'dis qu'c'est point méprisable. + +Alors Mme d'Hubières, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir +du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur donner +plus tard. + +Le paysan demanda: + +--C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire? + +M. d'Hubières répondit: + +--Mais certainement, dès demain. + +La fermière, qui méditait, reprit: + +--Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du p'tit; +ça travaillera dans quéqu'z'ans ct'éfant; i nous faut cent vingt +francs. + +Mme d'Hubières, trépignant d'impatience, les accorda tout de suite; et, +comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en cadeau +pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin, appelés +aussitôt, servirent de témoins complaisants. + +Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte +un bibelot désiré d'un magasin. + +Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets, sévères, +regrettant peut-être leur refus. + + * * * * * + +On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents, +chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire; +et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les +agonisait d'ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu'il +fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c'était une horreur, +une saleté, une corromperie. + +Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui +criant, comme s'il eût compris: + +--J'tai pas vendu, mé, j't'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's +éfants, mé. J'sieus pas riche, mais vends pas m's éfants. + +Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour; +chaque jour des allusions grossières étaient vociférées devant la porte, +de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait fini par +se croire supérieure à toute la contrée parce qu'elle n'avait pas vendu +Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient: + +--J'sais ben que c'était engageant, c'est égal, elle s'a conduite comme +une bonne mère. + +On la citait; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé avec cette +idée qu'on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses +camarades parce qu'on ne l'avait pas vendu. + + * * * * * + +Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. La fureur +inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là. + +Leur fils aîné partit au service. Le second mourut; Charlot resta seul à +peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et deux autres soeurs +cadettes qu'il avait. + +Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture +s'arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une chaîne +de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame en +cheveux blancs. La vieille dame lui dit: + +--C'est là, mon enfant, à la seconde maison. + +Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin. + +La vieille mère lavait ses tabliers; le père infirme sommeillait près de +l'âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit: + +--Bonjour, papa; bonjour, maman. + +Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d'émoi son savon +dans son eau et balbutia: + +--C'est-i té, m'n éfant? C'est-i té, m'n éfant? + +Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en répétant:--«Bonjour, maman.» +Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne +perdait jamais:--«Te v'là-t-il revenu, Jean?» Comme s'il l'avait vu un +mois auparavant. + +Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite +sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le +maire, chez l'adjoint, chez le curé, chez l'instituteur. + +Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer. + +Le soir, au souper, il dit aux vieux: + +--Faut-il qu' vous ayez été sots pour laisser prendre le p'tit aux +Vallin. + +Sa mère répondit obstinément: + +--J'voulions point vendre not' éfant. + +Le père ne disait rien. Le fils reprit: + +--C'est-il pas malheureux d'être sacrifié comme ça. + +Alors le père Tuvache articula d'un ton coléreux: + +--Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir gardé. + +Et le jeune homme, brutalement: + +--Oui, j'vous le r'proche, que vous n'êtes que des niants. Des parents +comme vous ça fait l'malheur des éfants. Qu' vous mériteriez que j'vous +quitte. + +La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant +des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié: + +--Tuez-vous donc pour élever d's éfants! + +Alors le gars, rudement: + +--J'aimerais mieux n'être point né que d'être c'que j'suis. Quand j'ai +vu l'autre, tantôt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis dit:--v'là +c'que j'serais maintenant. + +Il se leva. + +--Tenez, j'sens bien que je ferai mieux de n' pas rester ici, parce que +j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie +d'misère. Ça, voyez-vous, j'vous l'pardonnerai jamais! + +Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants. + +Il reprit: + +--Non, c't' idée-là, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller +chercher ma vie aut' part. + +Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec +l'enfant revenu. + +Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria: + +--Manants, va! + +Et il disparut dans la nuit. + + + + + + +UN COQ CHANTA + +_A René Billotte._ + + +Mme Berthe d'Avancelles avait jusque-là repoussé toutes les +supplications de son admirateur désespéré, le baron Joseph de Croissard. +Pendant l'hiver, à Paris, il l'avait ardemment poursuivie, et il donnait +pour elle maintenant des fêtes et des chasses en son château normand de +Carville. + +Le mari, M. d'Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme +toujours. Il vivait, disait-on, séparé de sa femme, pour cause de +faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C'était un gros +petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout. + +Mme d'Avancelles était au contraire une grande jeune femme brune et +déterminée, qui riait d'un rire sonore au nez de son maître, qui +l'appelait publiquement «Madame Popote» et regardait d'un certain air +engageant et tendre les larges épaules et l'encolure robuste et les +longues moustaches blondes de son soupirant attitré, le baron Joseph de +Croissard. + +Elle n'avait encore rien accordé cependant. Le baron se ruinait pour +elle. C'étaient sans cesse des fêtes, des chasses, des plaisirs nouveaux +auxquels il invitait la noblesse des châteaux environnants. + +Tout le jour les chiens courants hurlaient par les bois à la suite du +renard et du sanglier, et, chaque soir, d'éblouissants feux d'artifice +allaient mêler aux étoiles leurs panaches de feu, tandis que les +fenêtres illuminées du salon jetaient sur les vastes pelouses des +traînées de lumière où passaient des ombres. + +C'était l'automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les +gazons comme des voilées d'oiseaux. On sentait traîner dans l'air des +odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de +chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d'une femme. + +Un soir, dans une fête, au dernier printemps, Mme d'Avancelles avait +répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières: «Si je dois +tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J'ai trop +de choses à faire cet été pour avoir le temps.» Il s'était souvenu de +cette parole rieuse et hardie; et, chaque jour, il insistait davantage, +chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le coeur +de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que pour la +forme. + +Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait +dit, en riant, au baron: «Baron, si vous tuez la bête, j'aurai quelque +chose pour vous.» + +Dès l'aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s'était +baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout +lui-même pour préparer son triomphe; et, quand les cors sonnèrent le +départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les +reins serrés, le buste large, l'oeil radieux, frais et fort comme s'il +venait de sortir du lit. + +Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens +hurleurs, à travers des broussailles; et les chevaux se mirent à +galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones et les +cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans bruit les +voitures qui accompagnaient de loin la chasse. + +Mme d'Avancelles, par malice, retint le baron près d'elle, s'attardant, +au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur +laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une voûte. + +Frémissant d'amour et d'inquiétude, il écoutait d'une oreille le +bavardage moqueur de la jeune femme, et de l'autre il suivait le chant +des cors et la voix des chiens qui s'éloignaient. + +«Vous ne m'aimez donc plus?» disait-elle. + +Il répondait: «Pouvez-vous dire des choses pareilles?» + +Elle reprenait: «La chasse cependant semble vous occuper plus que moi.» + +Il gémissait: «Ne m'avez-vous point donné l'ordre d'abattre moi-même +l'animal?» + +Et elle ajoutait gravement: «Mais j'y compte. Il faut que vous le tuiez +devant moi.» + +Alors il frémissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait et, +perdant patience: «Mais sacristi! madame, cela ne se pourra pas si nous +restons ici.» + +Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou +flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval. + +Et elle lui jetait, en riant: «Il faut que cela soit pourtant... ou +alors... tant pis pour vous.» + +Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain, +pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si +près qu'il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors +brutalement il l'enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes +moustaches, il la baisa d'un baiser furieux. + +Elle ne remua point d'abord, restant ainsi sous cette caresse emportée; +puis, d'une secousse, elle tourna la tête, et, soit hasard, soit +volonté, ses petites lèvres à elle rencontrèrent ses lèvres à lui, sous +leur cascade de poils blonds. + +Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son cheval, +qui partit au grand galop. Ils allèrent ainsi longtemps, sans échanger +même un regard. + +Le tumulte de la chasse se rapprochait; les fourrés semblaient frémir, +et tout à coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les +chiens qui s'attachaient à lui, le sanglier passa. + +Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria: «Qui m'aime me +suive!» Et il disparut dans les taillis, comme si la forêt l'eût +englouti. + +Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairière, il se +relevait souillé de boue, la jaquette déchirée, les mains sanglantes, +tandis que la bête étendue portait dans l'épaule le couteau de chasse +enfoncé jusqu'à la garde. + +La curée se fit aux flambeaux par une nuit douce et mélancolique. La +lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit de +leur fumée résineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes du +sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les +gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curée, sonnaient du cor +à plein souffle. La fanfare s'en allait dans la nuit claire au-dessus +des bois, répétée par les échos perdus des vallées lointaines, +réveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant en +leurs ébats les petits lapins gris, au bord des clairières. + +Les oiseaux de nuit voletaient, effarés, au-dessus de la meute affolée +d'ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et +violentes, s'appuyant un peu au bras des hommes, s'écartaient déjà dans +les allées, avant que les chiens eussent fini leur repas. + +Tout alanguie par cette journée de fatigue et de tendresse, Mme +d'Avancelles dit au baron: + +«--Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami?» + +Mais lui, sans répondre, tremblant, défaillant, l'entraîna. + +Et, tout de suite, ils s'embrassèrent. Ils allaient au pas, au petit +pas, sous les branches presque dépouillées et qui laissaient filtrer la +lune; et leur amour, leurs désirs, leur besoin d'étreinte étaient +devenus si véhéments qu'ils faillirent choir au pied d'un arbre. + +Les cors ne sonnaient plus. Les chiens épuisés dormaient au chenil. +«--Rentrons», dit la jeune femme. Ils revinrent. + +Puis, lorsqu'ils furent devant le château, elle murmura d'une voix +mourante: «Je suis si fatiguée que je vais me coucher, mon ami.» Et, +comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, elle +s'enfuit, lui jetant comme adieu: «Non... je vais dormir... Qui m'aime +me suive!» + +Une heure plus tard, alors que tout le château silencieux semblait mort, +le baron sortit à pas de loup de sa chambre et s'en vint gratter à la +porte de son amie. Comme elle ne répondait pas, il essaya d'ouvrir. Le +verrou n'était point poussé. + +Elle rêvait, accoudée à la fenêtre. + +Il se jeta à ses genoux qu'il baisait éperdûment à travers la robe de +nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses doigts fins, d'une manière +caressante, dans les cheveux du baron. + +Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution, +elle murmura de son air hardi, mais à voix basse: «Je vais revenir. +Attendez-moi.» Et son doigt, tendu dans l'ombre, montrait au fond de la +chambre la tache vague et blanche du lit. + +Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien vite +et s'enfonça dans les draps frais. Il s'étendit délicieusement, +oubliant presque son amie, tant il avait plaisir à cette caresse du +linge sur son corps las de mouvement. + +Elle ne revenait point, pourtant; s'amusant sans doute à le faire +languir. Il fermait les yeux dans un bien-être exquis; et il rêvait +doucement dans l'attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais peu à +peu ses membres s'engourdirent, sa pensée s'assoupit, devint incertaine, +flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa; il s'endormit. + +Il dormit du lourd sommeil, de l'invincible sommeil des chasseurs +exténués. Il dormit jusqu'à l'aurore. + +Tout à coup, la fenêtre étant restée entr'ouverte, un coq, perché dans +un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore, +le baron ouvrit les yeux. + +Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu'il ne +reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il balbutia, +dans l'effarement du réveil: + +«--Quoi? Où suis-je? Qu'y a-t-il?» + +Alors elle, qui n'avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux +yeux rouges, à la lèvre épaisse, répondit, du ton hautain dont elle +parlait à son mari: + +«--Ce n'est rien. C'est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur, +cela ne vous regarde pas.» + + + + + + + +UN FILS + +_A René Maizeroy._ + + +Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où +le gai Printemps remuait de la vie. + +L'un était Sénateur, et l'autre de l'Académie française, graves tous +deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de +marque et de réputation. + +Ils parlotèrent d'abord de politique, échangeant des pensées, non pas +sur des Idées, mais sur des hommes: les personnalités, en cette matière, +primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques souvenirs; +puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout amollis par +la tiédeur de l'air. + +Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et +délicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient +leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-ébénier, vêtu de grappes +jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d'or qui +sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des +parfumeurs, sa semence enbaumée à travers l'espace. + +Le sénateur s'arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra +l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes +s'envolaient. Et il dit: «Quand on songe que ces imperceptibles atômes, +qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues +d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d'arbres femelles +et produire des êtres à racines, naissant d'un germe comme nous, +mortels comme nous, et qui seront remplacés par d'autres êtres de même +essence, comme nous toujours!» + +Puis, planté devant l'ébénier radieux dont les parfums vivifiants se +détachaient à tous les frissons de l'air, M. le sénateur ajouta: «Ah! +mon gaillard, s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais +bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui les +lâche sans remords, et qui ne s'en inquiète guère.» + +L'académicien ajouta: «Nous en faisons autant, mon ami.» + +Le sénateur reprit: «Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons +quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre +supériorité.» + +Mais l'autre secoua la tête: «Non, ce n'est pas là ce que je veux dire; +voyez-vous, mon cher, il n'est guère d'homme qui ne possède des enfants +ignorés, ces enfants dits _de père inconnu_, qu'il a faits, comme cet +arbre reproduit, presque inconsciemment. + +S'il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous +serions, n'est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier que vous +interpelliez le serait pour numéroter ses descendants. + +De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les +rencontres passagères, les contacts d'une heure, on peut bien admettre +que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents +femmes. + +Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n'en ayez pas +fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point sur le pavé, ou au +bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes gens, +c'est-à-dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu; ou +peut-être, si elle a eu la chance d'être abandonnée par sa mère, +cuisinière en quelque famille. + +Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons +_publiques_ possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père, +enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt +francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces +rejetons-là constituent les «pertes» de leur profession. Quels sont les +générateurs?--Vous,--moi,--nous tous, les hommes dits _comme il faut_! +Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d'amis, de nos soirs de +gaîté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux +accouplements d'aventure. + +Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants. +Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car +ils reproduisent aussi, ces gredins-là! + +Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire +que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus que +cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui, +parfois, me torture horriblement. + +A l'âge de vingt-cinq ans j'avais entrepris avec un de mes amis, +aujourd'hui conseiller d'État, un voyage en Bretagne, à pied. + + * * * * * + +Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les +Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez; +de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des +Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait +en _of_; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint au lit mon +camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait +simplement de deux bottes de paille. + +Impossible d'être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et +nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir. + +Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il +fut pris de malaises intolérables, et c'est à grand'peine que nous pûmes +atteindre Pont-Labbé. + +Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le médecin, +qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans en +déterminer la nature. + +Connaissez-vous Pont-Labbé?--Non.--Eh bien, c'est la ville la plus +bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz +au Morbihan, de cette contrée qui contient l'essence des moeurs, des +légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays +n'a presque pas changé. Je dis: _encore aujourd'hui_, car j'y retourne à +présent tous les ans, hélas! + +Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang triste, +triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivière sort de là que +les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans les rues +étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le +gilet brodé et les quatre vestes superposées: la première, grande comme +la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant juste +au-dessus du fond de culotte. + +Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un +gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas +deviner leur gorge puissante et martyrisée; et elles sont coiffées d'une +étrange façon: sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent +le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière la tête, +puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, +tissu souvent d'or ou d'argent. + +La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout +bleus, d'un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la +pupille; et ses dents courtes, serrées, qu'elle montrait sans cesse en +riant, semblaient faites pour broyer du granit. + +Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme +la plupart de ses compatriotes. + +Or, mon ami n'allait guère mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se +déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos +complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la +petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane. + +Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions +pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point. + +Or, une nuit, comme j'étais resté fort tard auprès du malade, je +croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la +sienne. C'était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement, +sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie +qu'autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu'elle fût +revenue de sa stupeur, je l'avais jetée et enfermée chez moi. Elle me +regardait, effarée, affolée, épouvantée, n'osant pas crier de peur d'un +scandale, d'être chassée sans doute par ses maîtres d'abord, et +peut-être par son père ensuite. + +J'avais fait cela en riant; mais, dès qu'elle fut chez moi, le désir de +la posséder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte +corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, crispés, +tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. Oh! elle +se débattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble, une +cloison, une chaise; alors, toujours enlacés, nous restions immobiles +plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'eût éveillé +quelqu'un; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi +l'attaquant, elle résistant. + +Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le +pavé. + +Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s'enfuit. + +Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point +l'approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions +reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, à +minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me +retirer. + +Elle se jeta dans mes bras, m'étreignit passionnément, puis, jusqu'au +jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin +toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu'une femme nous +peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue. + +Huit jours après, j'avais oublié cette aventure, commune et fréquente +quand on voyage, les servantes d'auberge étant généralement destinées à +distraire ainsi les voyageurs. + +Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé. + +Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en +Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer +des paysages. + +Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs +grisâtres dans l'étang, à l'entrée de la petite ville; et l'auberge +était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne. +En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans, +fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap, +casquées d'argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles. + +Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner et, +comme le patron s'empressait lui-même à me servir, la fatalité sans +doute me fit dire: «Avez-vous connu les anciens maîtres de cette maison? +J'ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je +vous parle de loin.» + +Il répondit: «C'étaient mes parents, monsieur.» + +Alors je lui racontai en quelle occasion je m'étais arrêté, comment +j'avais été retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa +pas achever. + +«--Oh! je me rappelle parfaitement J'avais alors quinze ou seize ans. +Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai +fait la mienne, sur la rue.» + +C'est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me +revint. Je demandai: «--Vous rappelez-vous une gentille petite servante +qu'avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me +trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches?» + +Il reprit: «--Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps +après.» + +Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait +du fumier, il ajouta: «--Voilà son fils.» + +Je me mis à rire. «--Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. +Il tient du père sans doute.» + +L'aubergiste reprit: «--Ça se peut bien; mais on n'a jamais su à qui +c'était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait +de galant. Ç'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était +enceinte. Personne ne voulait le croire.» + +J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles +qui nous touchent le coeur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je +regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau +pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort +douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement +sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils lui tombaient +comme des cordes sur les joues. + +L'aubergiste ajouta: «--Il ne vaut pas grand'chose, ç'a été gardé par +charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on +l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas +de père, pas de mère, pas d'argent! Mes parents ont eu pitié de +l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez.» + +Je ne dis rien. + +Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai à cet +affreux valet d'écurie en me répétant: «--Si c'était mon fils, pourtant? +Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet être?»--C'était +possible, enfin! + +Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de +sa naissance. Une différence de deux mois devait m'arracher mes doutes. + +Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non +plus. Il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant +absolument son âge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se +tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes +noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire +ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux. + +Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misérable. +Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon +passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à +Lorient le 15 août. L'acte portait la mention: «Père inconnu». La mère +s'était appelée Jeanne Kerradec. + +Alors mon coeur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus +parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute dont les +grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des +bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la +tête, cherchait à s'en aller. + +Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant +douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer. +Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou +mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m'énervant en des +suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible +incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était +mon fils. + +Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans +parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions +insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait +«papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, +j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il +parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de +l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père; et l'un d'eux +s'écriait: «C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble.» Et +en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me +réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de +revoir l'homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits +communs. + +Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je lui +donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire +d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon oeil, +il s'enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui +voulait dire «merci», sans doute. + +La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. +Vers le soir je fis venir l'hôtelier, et avec beaucoup de précautions, +d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre +être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire +quelque chose pour lui. + +Mais l'homme répliqua: «Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, +vous n'en aurez que du désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie, +et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche +avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille +culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.» + +Je n'insistai pas, me réservant d'aviser. + +Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la +maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte, +s'endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses. + +On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le +rendait furieux, et, dès qu'il avait deux sous en poche, il les buvait. +L'aubergiste ajouta: «Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort.» Cet +homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes +jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination à +ce métal que le cabaret. + +Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je +semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, +mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s'il avait quelque chose de +moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans +le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d'une +ressemblance que dissimulaient l'habillement différent et la crinière +hideuse de l'homme. + +Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je +partis, le coeur broyé, après avoir laissé à l'aubergiste quelque argent +pour adoucir l'existence de son valet. + +Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible +incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible +me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de +voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me +ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et +chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux. + +J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressource. + +J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement +ivrogne et emploie à boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait +fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie. + +J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât, en +offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, étonné à la fin, m'a répondu +fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira +qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu'il a du +temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du +bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais +choisissez-en un qui réponde à votre peine.» + +Que dire à cela? + +Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce +crétin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me +perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve. + +Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve +d'écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme +d'autres, aurait été pareil aux autres. + +Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable +que j'éprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi, +qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que grâce +aux terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille choses, par son +sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mêmes germes de maladies, aux +mêmes ferments de passions. + +Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa +vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le +regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en +me répétant: «C'est mon fils.» + +Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même +jamais touché sa main sordide. + +L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura: «Oui +vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui +n'ont pas de père.» + + * * * * * + +Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses +grappes, enveloppa d'une nuée odorante et fine les deux vieillards qui +la respirèrent à longs traits. + +Et le sénateur ajouta: «C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et +même de faire des enfants comme ça.» + + + + + + + +SAINT-ANTOINE + +_A X. Charmes._ + + +On l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi +peut-être parce qu'il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant +mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il +eût plus de soixante ans. + +C'était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de +poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient +trop maigres pour l'ampleur du corps. + +Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme +qu'il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu dans +les affaires et dans l'élevage du bétail, et dans la culture de ses +terres. Ses deux fils et ses trois filles mariés avec avantage, vivaient +aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner avec le père. Sa +vigueur était célèbre dans tout le pays d'alentour; on disait en manière +de proverbe: «Il est fort comme Saint-Antoine.» + +Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, +promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai +Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de +bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et +il criait, la face rouge et l'oeil sournois, dans une fausse colère de +bon vivant: «Faudra que j'en mange, nom de Dieu!» Il comptait bien que +les Prussiens ne viendraient pas jusqu'à Tanneville; mais lorsqu'il +apprit qu'ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et il +guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine, +s'attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes. + +Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte +s'ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d'un +soldat coiffé d'un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se +dressa d'un bond; et tout son monde le regardait, s'attendant à le voir +écharper le Prussien; mais il se contenta de serrer la main du maire qui +lui dit: «--En v'la un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus c'te +nuit. Fais pas de bêtise surtout, vu qu'ils parlent de fusiller et de +brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v'la prévenu. +Donne-li à manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas chez +l's'autres. Y en a pour tout le monde.» Et il sortit. + +Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C'était un gros +garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond, +barbu jusqu'aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le +Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de +s'asseoir. Puis il lui demanda: «Voulez-vous de la soupe?» L'étranger ne +comprit pas. Antoine alors eut un coup d'audace, et lui poussant sous le +nez une assiette pleine: «--Tiens, avale ça, gros cochon.» + +Le soldat répondit: «Ya» et se mit à manger goulûment pendant que le +fermier triomphant, sentant sa réputation reconquise, clignait de l'oeil +à ses serviteurs qui grimaçaient étrangement, ayant en même temps +grand'peur et envie de rire. + +Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en +servit une autre qu'il fit disparaître également; mais il recula devant +la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en +répétant: «Allons fous-toi ça dans le ventre. T'engraisseras ou tu diras +pourquoi, va, mon cochon!» + +Et le soldat, comprenant seulement qu'on voulait le faire manger tout +son saoul, riait d'un air content, en faisant signe qu'il était plein. + +Alors Saint-Antoine devenu tout à fait familier lui tapa sur le ventre +en criant: «--Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon!» Mais soudain il +se tordit, rouge à tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler. Une +idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire: «C'est ça, c'est +ça, saint Antoine et son cochon. V'là mon cochon.» Et les trois +serviteurs éclatèrent à leur tour. + +Le vieux était si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne, le +fil en dix, et qu'il en régala tout le monde. On trinqua avec le +Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il +trouvait ça fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez: «Hein? En +v'là d'la fine. T'en bois pas comme ça chez toi, mon cochon.» + + * * * * * + +Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait +trouvé là son affaire, c'était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros +malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière +le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la +plaisanterie il n'avait pas son pareil. Il n'y avait que lui pour +inventer des choses comme ça. Cré coquin, va! + +Il s'en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras dessus +bras dessous avec son Allemand qu'il présentait d'un air gai en lui +tapant sur l'épaule: «--Tenez, v'là mon cochon, r'gardez-moi s'il +engraisse c't'animal-là.» + +Et les paysans s'épanouissaient.--Est-il donc rigolo, ce bougre +d'Antoine! + +--J'te l'vend, Césaire, trois pistoles. + +--Je l'prends, Antoine, et j't'invite à manger du boudin. + +--Mé, c'que j'veux, c'est d'ses pieds. + +--Tâte li l'ventre, tu verras qu'il n'a que d'la graisse.» + +Et tout le monde clignait de l'oeil sans rire trop haut cependant, de +peur que le Prussien devinât à la fin qu'on se moquait de lui. Antoine +seul, s'enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant: +«Rien qu'du gras»; lui tapait sur le derrière en hurlant: «Tout ça d'la +couenne»; l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter +une enclume en déclarant: «Il pèse six cents, et pas de déchet.» + +Et il avait pris l'habitude de faire offrir à manger à son cochon +partout où il entrait avec lui. C'était là le grand plaisir, le grand +divertissement de tous les jours: «--Donnez-li de c'que vous voudrez, il +avale tout.» Et on offrait à l'homme du pain et du beurre, des pommes de +terre, du fricot froid, de l'andouille qui faisait dire: «--De la vôtre, +et du choix.» + +Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces +attentions, se rendait malade pour ne pas refuser; et il engraissait +vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait +Saint-Antoine et lui faisait répéter: «--Tu sais, mon cochon, faudra te +faire faire une autre cage.» + +Ils étaient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde; et, quand +le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien +l'accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d'être avec lui. + +Le temps était rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870 +semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France. + +Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des +occasions, prévoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du +printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gêne; et il +fut convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une +charge d'engrais. + +Chaque jour donc il se mettait en route à l'approche de la nuit et se +rendait à la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours +accompagné de son cochon. Et chaque jour c'était une fête de nourrir +l'animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la +grand'messe. + +Le soldat, cependant, commençait à se méfier; et quand on riait trop +fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une +flamme de colère. + +Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d'avaler un +morceau de plus; et il essaya de se lever pour s'en aller. Mais +Saint-Antoine l'arrêta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux +mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise +s'écrasa sous l'homme. + +Une gaieté de tempête éclata; et Antoine, radieux, ramassant son cochon, +fit semblant de le panser pour le guérir, puis il déclara: «Puisque tu +n'veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu!» Et on alla chercher de +l'eau-de-vie au cabaret. + +Le soldat roulait des yeux méchants: mais il but néanmoins; il but tant +qu'on voulut; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des +assistants. + +Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les +verres, trinquait en gueulant «à la tienne!» Et le Prussien, sans +prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac. + +C'était une lutte, une bataille, une revanche! A qui boirait le plus, +nom d'un nom! Ils n'en pouvaient ni l'un ni l'autre quand le litre fut +séché. Mais aucun des deux n'était vaincu. Ils s'en allaient manche à +manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain! + +Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de +fumier que traînaient lentement les deux chevaux. + +La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s'éclairait +tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les +deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de +n'avoir pas triomphé, s'amusait à pousser de l'épaule son cochon pour le +faire culbuter dans le fossé. L'autre évitait les attaques par des +retraites; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands sur un +ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. A la fin, le Prussien +se fâcha; et juste au moment où Antoine lui lançait une nouvelle +bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler +le colosse. + +Alors, enflammé d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme à bras le corps, +le secoua quelques secondes comme il eût fait d'un petit enfant, et il +le lança à toute volée de l'autre côté du chemin. Puis, content de cette +exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau. + +Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et, +dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine. + +Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand +fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de boeuf. + +Le Prussien arriva, le front baissé, l'arme en avant, sûr de tuer. Mais +le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui +crever le ventre, l'écarta, et il frappa d'un coup sec sur la tempe, +avec la poignée du fouet, son ennemi qui s'abattit à ses pieds. + +Puis il regarda, effaré, stupide d'étonnement, le corps d'abord secoué +de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, le +considéra quelque temps. L'homme avait les yeux clos; et un filet de +sang coulait d'une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père +Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige. + +Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s'en allait +toujours, au pas tranquille des chevaux. + +Qu'allait-il faire? Il serait fusillé! On brûlerait sa ferme, on +ruinerait le pays! Que faire? que faire? Comment cacher le corps, cacher +la mort, tromper les Prussiens? Il entendit des voix au loin, dans le +grand silence des neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant le casque, +il recoiffa sa victime, puis, l'empoignant par les reins, il l'enleva, +courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le fumier. Une fois +chez lui, il aviserait. + +Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il se +voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière +brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore; alors il fit +vivement reculer sa voiture jusqu'au bord du trou à l'engrais. Il +songeait qu'en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait +dessous dans la fosse; et il fit basculer le tombereau. + +Comme il l'avait prévu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine +aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté. Il +appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l'écurie; et il rentra +dans sa chambre. + +Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu'il allait faire, mais +aucune idée ne l'illuminait, son épouvante allait croissant dans +l'immobilité du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents +claquaient; il se releva, grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses +draps. + +Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le +buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite jetant une +ivresse nouvelle par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son +âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d'imbécile! + +Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des +explications et des malices; et, de temps en temps, il se rinçait la +bouche avec une gorgée de fil en dix pour se mettre du coeur au ventre. + +Et il ne trouvait rien. Mais rien. + +Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait +«Dévorant» se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque dans +les moelles; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement +lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux. + +Il s'était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n'en +pouvant plus, attendant avec anxiété que «Dévorant» recommençât sa +plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos +nerfs. + +L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le +paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne +plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avança dans la nuit. + +La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme +faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le +chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors «Dévorant» fit un bond, +puis s'arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au +vent, le nez tourné vers le fumier. + +Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia: «--Qué qu't'as +donc, sale rosse?» et il avança de quelques pas, fouillant de l'oeil +l'ombre indécise, l'ombre terne de la cour. + +Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier! + +Il regardait cela perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il +aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre; il +l'arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent +téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir. + +C'était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui +l'avait réchauffé, ranimé. Il s'était assis machinalement, et il restait +là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saletés et de sang, encore +hébété par l'ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa blessure. + +Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un +mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu'il l'eut reconnu, +écuma ainsi qu'une bête enragée. + +Il bredouillait: «--Ah! cochon! cochon! t'es pas mort! Tu vas me +dénoncer, à c't'heure... Attends... attends!» + +Et, s'élançant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de +ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça +jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine. + +Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort, +tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la replongeait +coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la gorge, frappant +comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps palpitant dont +le sang fuyait par gros bouillons. + +Puis il s'arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant l'air +à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli. + +Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour +allait poindre, il se mit à l'oeuvre pour ensevelir l'homme. + +Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas +encore, travaillant d'une façon désordonnée dans un emportement de force +avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps. + +Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec +la fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en place +le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait sa +besogne, et couvrait les traces de son voile blanc. + +Puis il repiqua sa fourche sur le tas d'ordure et rentra chez lui. Sa +bouteille encore à moitié pleine d'eau-de-vie était restée sur une +table. Il la vida d'une haleine, se jeta sur son lit, et s'endormit +profondément. + +Il se réveilla dégrisé, l'esprit calme et dispos, capable de juger le +cas et de prévoir l'événement. + +Au bout d'une heure il courait le pays en demandant partout des +nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir, +disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme. + +Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas; et il dirigea +même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque soir +courir le cotillon. + +Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village +voisin et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé. + + + + + + +L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS + +_A Robert Pinchon._ + + +Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se +jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec +peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il +avait fort plats et fort gras. Il était en outre pacifique et +bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants +qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait +désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins et les +baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tôt, manger lentement de +bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il songeait en +outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie; +et il gardait au coeur une haine épouvantable, instinctive et raisonnée +en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres, +mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable de manoeuvrer +assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros ventre. + +Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son +manteau à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux +siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route:--S'il était tué, +que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait? +A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il avait +contractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et Walter +Schnaffs pleurait quelquefois. + +Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles +faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute +l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait +le poil sur sa peau. + +Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse. + +Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour envoyé +en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement +explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme +dans la campagne; rien n'indiquait une résistance préparée. + +Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée +que coupaient des ravins profonds quand une fusillade violente les +arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de +francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main, +s'élança en avant, la baïonnette au fusil. + +Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu +qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le +saisit; mais il songea aussitôt qu'il courait comme une tortue en +comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un +troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large +fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à +pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont +dans une rivière. + +Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de +lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et +il tomba lourdement assis sur un lit de pierres. + +Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait. +Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec précaution, +à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de branchages +enlacés, allant le plus vite possible, en s'éloignant du lieu du combat. +Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre au milieu +des hautes herbes sèches. + +Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et +des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent. +Tout redevint muet et calme. + +Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable. +C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des +feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs +en battit à grands coups pressés. + +La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à +songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son +armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer +l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances +qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait +plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter +les marches et affronter les dangers de toutes les minutes. + +Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à +la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette +perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger +tous les jours. + +Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le +territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient défendre. Des frissons +lui couraient sur la peau. + +Soudain il pensa: «Si seulement j'étais prisonnier!» Et son coeur frémit +de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des Français. +Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles et des +sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée. +Prisonnier! Quel rêve! + +Et sa résolution fut prise immédiatement: + +--Je vais me constituer prisonnier. + +Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais +il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et +par des terreurs nouvelles. + +Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des +images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme. + +Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son +casque à pointe, par la campagne. + +S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un +Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le +massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs +pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des +vaincus exaspérés. + +S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés +sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une +heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé +contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous +ronds et noirs semblaient le regarder. + +S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde +le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier +parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il +entendait déjà les détonations irrégulières des soldats couchés dans les +broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, s'affaissait, +troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait entrer dans sa +chair. + +Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue. + +La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne bougeait +plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans +les ténèbres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un terrier, faillit +faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient +l'âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des +blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans +l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui. + +Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à +travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un +soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés +soudain; son coeur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit. + +Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du +ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des +champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim +aiguë. + +Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson, du bon saucisson +des soldats; et son estomac lui faisait mal. + +Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et +se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il +établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution, +combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires. + +Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le +passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail +dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en +lui faisant bien comprendre qu'il se rendait. + +Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit +sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies. + +Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit +village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines! +Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un +grand château flanqué de tourelles. + +Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien +que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de +ses entrailles. + +Et la nuit encore tomba sur lui. + +Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil +fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé. + +L'aurore se leva de nouveau sur sa tête. Il se remit en observation. +Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle +entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il +se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis +des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son +cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se +glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand +corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé. + +Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse +et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le +village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois +paysans qui s'en allaient aux champs avec leur fourches sur l'épaule, et +il replongea dans sa cachette. + +Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé, +et se mit en route, courbé, craintif, le coeur battant, vers le château +lointain, préférant entrer là dedans plutôt qu'au village qui lui +semblait redoutable comme une tannière pleine de tigres. + +Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et une +forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénétra +brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs, +qui le crispa; le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant +au coeur une audace désespérée. + +Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la +fenêtre. + +Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une +bonne demeura béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous +les regards suivirent le sien! + +On aperçut l'ennemi! + +Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!... + +Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit +tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée +tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte +du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et +passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec +la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait, +toujours debout dans sa fenêtre. + +Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et +s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler +comme un fiévreux: mais une terreur le retenait, le paralysait encore. +Il écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des +pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet +tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits +sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied +des murs, des corps humains sautant du premier étage. + +Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château +devint silencieux comme un tombeau. + +Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit +à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être +interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux +mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des +paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac, +gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever +à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et +se déblayait l'oesophage comme on lave un conduit bouché. + +Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles; +puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des +hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son +uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux +se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans +ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des +choses et des faits. + + * * * * * + +Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres +du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour. + +Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et +parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe +d'acier. + +Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres +seules brillaient encore au rez-de-chaussée. + +Soudain, une voix tonnante hurla: + +--En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants! + +Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres +s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout, +envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux +cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter +Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le +culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la tête. + +Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé +et fou de peur. + +Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied +sur le ventre en vociférant: + +--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous! + +Le Prussien n'entendit que ce seul mot «prisonnier», et il gémit: «_ya, +ya, ya_». + +Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité +par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs +s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue. + +Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier! + +Un autre officier entra et prononça: + +--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été +blessés. Nous restons maîtres de la place. + +Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: «Victoire!» + +Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche: + +«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite, +emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes +hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains.» + +Le jeune officier reprit: + +--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel? + +Le colonel répondit: + +--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de +l'artillerie et des forces supérieures. + +Et il donna l'ordre de repartir. + +La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit +en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garotté, tenu par +six guerriers le revolver au poing. + +Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait +avec prudence, faisant halte de temps en temps. + +Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont +la garde nationale avait accompli ce fait d'armes. + +La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le +casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes +levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille +au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens. + +Le colonel hurlait. + +--Veillez à la sûreté du captif! + +On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter +Schnaffs jeté dedans, libre de liens. + +Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment. + +Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis +quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser +éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des +rires frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur. + +Il était prisonnier! Sauvé! + + * * * * * + +C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six +heures seulement d'occupation. + +Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête +des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré. + + + + +FIN + + + + + + +TABLE + + +La Bécasse + +Ce cochon de Morin + +La Folle + +Pierrot + +Menuet + +La Peur + +Farce normande + +Les Sabots + +La Rempailleuse + +En mer + +Un Normand + +Le Testament + +Aux Champs + +Un Coq chanta + +Un Fils + +Saint-Antoine + +L'Aventure de Walter Schnaffs + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes de la Becasse, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA BECASSE *** + +***** This file should be named 11714-8.txt or 11714-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/1/11714/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the PG +Online Distributed Proofreaders. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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