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+<head>
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+ content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Book Name</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 ***</div>
+
+<a name="top"></a>
+<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2><br><br>
+
+<h1>La Main Gauche</h1>
+
+<h3>1889</h3>
+
+<h4><b>Histoires Courtes</b></h4>
+
+<h4><a href="#Hist1">ALLOUMA</a><br>
+<a href="#Hist2">HAUTOT PÈRE ET FILS</a><br>
+<a href="#Hist3">BOITELLE</a><br>
+<a href="#Hist4">L'ORDONNANCE</a><br>
+<a href="#Hist5">LE LAPIN</a><br>
+<a href="#Hist6">UN SOIR</a><br>
+<a href="#Hist7">LES ÉPINGLES</a><br>
+<a href="#Hist8">DUCHOUX</a><br>
+<a href="#Hist9">LE RENDEZ-VOUS</a><br>
+<a href="#Hist10">LE PORT</a><br>
+<a href="#Hist11">LA MORTE</a></h4>
+<br><br><br><br>
+
+<a name="Hist1"></a>
+<h2>ALLOUMA</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes
+par hasard aux environs de Bordj-Ebbaba,
+pendant ton voyage en Algérie, va donc
+voir mon ancien camarade Auballe, qui
+est colon là-bas.</p>
+
+<p>J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom
+d'Ebbaba et je ne songeais guère à ce colon,
+quand j'arrivai chez lui, par pur hasard.
+Depuis un mois je rôdais à pied par
+toute cette région magnifique qui s'étend
+d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret.
+Elle est en même temps boisée et nue,
+grande et intime. On rencontre, entre deux
+monts, des forêts de pins profondes en
+des vallées étroites où roulent des torrents
+en hiver. Des arbres énormes tombés sur
+le ravin servent de pont aux Arabes, et
+aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs
+morts et les parent d'une vie nouvelle. Il
+y a des creux, et des plis inconnus de
+montagne, d'une beauté terrifiante, et des
+bords de ruisselets, plats et couverts de
+lauriers-roses, d'une inimaginable grâce.</p>
+
+<p>Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus
+chers souvenirs en cette excursion, ce
+sont les marches de l'après-midi le long
+des chemins un peu boisés sur ces ondulations
+des côtes d'où l'on domine un immense
+pays onduleux et roux depuis la
+mer bleuâtre jusqu'à la chaîne de l'Ouarsenis
+qui porte sur ses faîtes la forêt de
+cèdres de Teniet-el-Haad.</p>
+
+<p>Ce jour-là je m'égarai. Je venais de
+gravir un sommet, d'où j'avais aperçu,
+au-dessus d'une série de collines, la longue
+plaine de la Mitidja, puis par derrière,
+sur la crête d'une autre chaîne, dans un
+lointain presque invisible, l'étrange monument
+qu'on nomme le Tombeau de la
+Chrétienne, sépulture d'une famille de rois
+de Mauritanie, dit-on. Je redescendais,
+allant vers le Sud, découvrant devant moi
+jusqu'aux cimes dressées sur le ciel clair,
+au seuil du désert, une contrée bosselée,
+soulevée et fauve, fauve comme si toutes
+ces collines étaient recouvertes de peaux
+de lion cousues ensemble. Quelquefois, au
+milieu d'elles, une bosse plus haute se dressait,
+pointue et jaune, pareille au dos
+broussailleux d'un chameau.</p>
+
+<p>J'allais à pas rapides, léger, comme on
+l'est en suivant les sentiers tortueux sur
+les pentes d'une montagne. Rien ne pèse,
+en ces courses alertes dans l'air vif des
+hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le
+coeur, ni les pensées, ni même les soucis.
+Je n'avais plus rien en moi, ce jour-là, de
+tout ce qui écrase et torture notre vie,
+rien que la joie de cette descente. Au loin,
+j'apercevais des campements arabes, tentes
+brunes, pointues, accrochées au sol comme
+les coquilles de mer sur les rochers, ou
+bien des gourbis, huttes de branches d'où
+sortait une fumée grise. Des formes blanches,
+hommes ou femmes, erraient autour
+à pas lents; et les clochettes des troupeaux
+tintaient vaguement dans l'air du
+soir.</p>
+
+<p>Les arbousiers sur ma route se penchaient,
+étrangement chargés de leurs
+fruits de pourpre qu'ils répandaient dans
+le chemin. Ils avaient l'air d'arbres martyrs
+d'où coulait une sueur sanglante, car
+au bout de chaque branchette pendait une
+graine rouge comme une goutte de sang.</p>
+
+<p>Le sol, autour d'eux, était couvert de
+cette pluie suppliciale, et le pied écrasant
+les arbouses laissait par terre des traces de
+meurtre. Parfois, d'un bond, en passant,
+je cueillais les plus mûres pour les manger.</p>
+
+<p>Tous les vallons à présent se remplissaient
+d'une vapeur blonde qui s'élevait
+lentement comme la buée des flancs d'un
+boeuf; et sur la chaîne des monts qui fermaient
+l'horizon, à la frontière du Sahara
+flamboyait un ciel de Missel. De longues
+traînées d'or alternaient avec des traînées
+de sang&mdash;encore du sang! du sang et de
+l'or, toute l'histoire humaine&mdash;et parfois
+entre elles s'ouvrait une trouée mince sur
+un azur verdâtre, infiniment lointain
+comme le rêve.</p>
+
+<p>Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de
+toutes les choses et de toutes les gens dont
+on s'occupe autour des boulevards, loin
+de moi-même aussi, devenu une sorte
+d'être errant, sans conscience, et sans
+pensée, un oeil qui passe, qui voit, qui aime
+voir, loin encore de ma route à laquelle je
+ne songeais plus, car aux approches de la
+nuit je m'aperçus que j'étais perdu.</p>
+
+<p>L'ombre tombait sur là terre comme
+une averse de ténèbres, et je ne découvrais
+rien devant moi que la montagne à perte
+de vue. Des tentes apparurent dans un
+vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
+comprendre au premier Arabe rencontré
+la direction que je cherchais.</p>
+
+<p>M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me
+répondit longtemps, et moi je ne compris
+rien. J'allais, par désespoir, me, décider à
+passer la nuit, roulé dans un tapis, auprès
+du campement, quand je crus reconnaître,
+parmi les mots bizarres qui sortaient de sa
+bouche, celui de Bordj-Ebbaba.</p>
+
+<p>Je répétai:&mdash;Bordj-Ebbaba.&mdash;Oui, oui.</p>
+
+<p>Et je lui montrai deux francs, une fortune.
+Il se mit à marcher, je le suivis. Oh!
+je suivis longtemps, dans la nuit profonde,
+ce fantôme pâle qui courait pieds nus
+devant moi par les sentiers pierreux où je
+trébuchais sans cesse.</p>
+
+<p>Soudain une lumière brilla. Nous arrivions
+devant la porte d'une maison blanche,
+sorte de fortin aux murs droits et
+sans fenêtres extérieures. Je frappai, des
+chiens hurlèrent au dedans. Une voix
+française demanda: «Qui est là!»</p>
+
+<p>Je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ici que demeure M. Auballe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe
+lui-même, un grand garçon blond, en savates,
+pipe à la bouche, avec l'air d'un
+hercule bon enfant.</p>
+
+<p>Je me nommai; il tendit ses deux mains
+en disant: «Vous êtes chez vous, monsieur.»</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard je dînais avidement
+en face de mon hôte qui continuait
+à fumer.</p>
+
+<p>Je savais son histoire. Après avoir mangé
+beaucoup d'argent avec les femmes, il avait
+placé son reste en terres algériennes, et
+planté des vignes.</p>
+
+<p>Les vignes marchaient bien; il était heureux,
+et il avait en effet l'air calme d'un
+homme satisfait. Je ne pouvais comprendre
+comment ce Parisien, ce fêteur, avait pu
+s'accoutumer à cette vie monotone, dans
+cette solitude, et je l'interrogeai.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps êtes-vous
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?</p>
+
+<p>&mdash;Non, on se fait à ce pays, et puis on
+finit par l'aimer. Vous ne sauriez croire
+comme il prend les gens par un tas de petits
+instincts animaux que nous ignorons
+en nous. Nous nous y attachons d'abord par
+nos organes à qui il donne des satisfactions
+secrètes que nous ne raisonnons pas.
+L'air et le climat font la conquête de notre
+chair, malgré nous, et la lumière gaie dont
+il est inondé tient l'esprit clair et content, à
+peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans
+cesse, par les yeux, et on dirait vraiment
+qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ça manque un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Un peu seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui... un peu. Car on
+trouve toujours, même dans les tribus, des
+indigènes complaisants qui pensent aux
+nuits du Roumi.</p>
+
+<p>Il se tourna vers l'Arabe qui me servait,
+un grand garçon brun dont l'oeil noir luisait
+sous le turban, et il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai
+quand j'aurai besoin de toi.</p>
+
+<p>Puis, à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Il comprend le français et je vais vous
+conter une histoire où il joue un grand
+rôle.</p>
+
+<p>L'homme étant parti, il commença:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais ici depuis quatre ans environ,
+encore peu installé, à tous égards, dans
+ce pays dont je commençais à balbutier la
+langue, et obligé pour ne pas rompre tout
+à fait avec des passions qui m'ont été fatales
+d'ailleurs, de faire à Alger un voyage
+de quelques jours, de temps en temps.</p>
+
+<p>J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien
+poste fortifié, à quelques centaines de
+mètres du campement indigène dont j'emploie
+les hommes à mes cultures. Dans
+cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je
+choisis en arrivant, pour mon service particulier,
+un grand garçon, celui que vous
+venez de voir, Mohammed ben Lam'har,
+qui me fut bientôt extrêmement dévoué.
+Comme il ne voulait pas coucher dans une
+maison dont il n'avait point l'habitude, il
+dressa sa tente à quelques pas de la porte,
+afin que je pusse l'appeler de ma fenêtre.</p>
+
+<p>Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je
+suivais les défrichements et les plantations,
+je chassais un peu, j'allais dîner avec les
+officiers des postes voisins, ou bien ils
+venaient dîner chez moi.</p>
+
+<p>Quant aux... plaisirs&mdash;je vous les ai
+dits. Alger m'offrait les plus raffinés; et de
+temps en temps, un arabe complaisant et
+compatissant m'arrêtait au milieu d'une
+promenade pour me proposer d'amener
+chez moi, à la nuit, une femme de tribu.
+J'acceptais quelquefois, mais, le plus souvent,
+je refusais, par crainte des ennuis que
+cela pouvait me créer.</p>
+
+<p>Et, un soir, en rentrant d'une tournée
+dans les terres, au commencement de l'été,
+ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans
+sa tente sans l'appeler. Cela m'arrivait à
+tout moment.</p>
+
+<p>Sur un de ces grands tapis rouges en
+haute laine du Djebel-Amour, épais et doux
+comme des matelas, une femme, une fille,
+presque nue, dormait, les bras croisés
+sur ses yeux. Son corps blanc, d'une
+blancheur luisante sous le jet de lumière
+de la toile soulevée, m'apparut comme un
+des plus parfaits échantillons de la race
+humaine que j'eusse vus. Les femmes sont
+belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie
+de traits et de lignes.</p>
+
+<p>Un peu confus, je laissai retomber le
+bord de la tente et je rentrai chez moi.</p>
+
+<p>J'aime les femmes! L'éclair de cette vision
+m'avait traversé et brûlé, ranimant en
+mes veines la vieille ardeur redoutable à
+qui je dois d'être ici. Il faisait chaud, c'était
+en juillet, et je passai presque toute la nuit
+à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre
+que faisait à terre la tente de Mohammed.</p>
+
+<p>Quand il entra dans ma chambre, le
+lendemain, je le regardai bien en face, et
+il baissa la tête comme un homme confus,
+coupable. Devinait-il ce que je savais?</p>
+
+<p>Je lui demandai brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc marié, Mohammed?
+Je le vis rougir, et il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Non, moussié!</p>
+
+<p>Je le forçais à parler français et à me
+donner des leçons d'arabe, ce qui produisait
+souvent une langue intermédiaire des
+plus incohérentes.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi y a-t-il une femme
+chez toi.</p>
+
+<p>Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il est du Sud.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique
+pas comment elle se trouve sous ta
+tente.</p>
+
+<p>Sans répondre à ma question, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est très joli.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois,
+quand tu recevras comme ça une très jolie
+femme du Sud, tu auras soin de la faire
+entrer dans mon gourbi et non dans le
+tien. Tu entends, Mohammed?</p>
+
+<p>Il répondit avec un grand sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>J'avoue que pendant toute la journée je
+demeurai sous l'émotion agressive du souvenir
+de cette fille arabe étendue sur un
+tapis rouge; et, en rentrant, à l'heure du
+dîner, j'eus une forte envie de traverser de
+nouveau la tente de Mohammed. Durant
+la soirée, il fit son service comme toujours,
+tournant autour de moi avec sa figure impassible,
+et je faillis plusieurs fois lui demander
+s'il allait garder longtemps sous
+son toit de poil de chameau cette demoiselle
+du Sud, qui était très jolie.</p>
+
+<p>Vers neuf heures, toujours hanté par ce
+goût de la femme, qui est tenace comme
+l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis
+pour prendre l'air et pour rôder un peu
+dans les environs du cône de toile brune
+à travers laquelle j'apercevais le point
+brillant d'une lumière.</p>
+
+<p>Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris
+par Mohammed dans les environs de
+son logis.</p>
+
+<p>En rentrant, une heure plus tard, je vis
+nettement son profil à lui, sous sa tente.
+Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je
+pénétrai dans le bordj où couchaient,
+comme moi, mon intendant, deux laboureurs
+de France et une vieille cuisinière
+cueillie à Alger.</p>
+
+<p>Je montai mon escalier et je fus surpris
+en remarquant un filet de clarté sous ma
+porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de
+moi, assise sur une chaise de paille à côté
+de la table où brûlait une bougie, une fille
+au visage d'idole, qui semblait m'attendre
+avec tranquillité, parée de tous les bibelots
+d'argent que les femmes du Sud portent
+aux jambes, aux bras, sur la gorge
+et jusque sur le ventre. Ses yeux agrandis
+par le khol jetaient sur moi un large regard;
+et quatre petits signes bleus finement
+tatoués sur la chair étoilaient son front, ses
+joues et son menton. Ses bras, chargés
+d'anneaux, reposaient sur ses cuisses que
+recouvrait, tombant des épaules, une sorte
+de gebba de soie rouge dont elle était vêtue.</p>
+
+<p>En me voyant entrer, elle se leva et resta
+devant moi, debout, couverte de ses bijoux
+sauvages, dans une attitude de fière soumission.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis parce qu'on m'a ordonné de
+venir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te l'a ordonné?</p>
+
+<p>&mdash;Mohammed.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Assieds-toi.</p>
+
+<p>Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai
+devant elle, l'examinant.</p>
+
+<p>La figure était étrange, régulière, fine
+et un peu bestiale, mais mystique comme
+celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et
+colorées d'une sorte de floraison rouge
+qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
+indiquaient un léger mélange de sang noir,
+bien que les mains et les bras fussent
+d'une blancheur irréprochable.</p>
+
+<p>J'hésitais sur ce que je devais faire,
+troublé, tenté et confus. Pour gagner du
+temps et me donner le loisir de la réflexion,
+je lui posai d'autres questions, sur son
+origine, son arrivée dans ce pays et ses
+rapports avec Mohammed. Mais elle ne
+répondit qu'à celles qui m'intéressaient le
+moins et il me fut impossible de savoir
+pourquoi elle était venue, dans quelle intention,
+sur quel ordre, depuis quand, ni
+ce qui s'était passé entre elle et mon serviteur.</p>
+
+<p>Comme j'allais lui dire: "Retourne
+sous la tente de Mohammed", elle me devina
+peut-être, se dressa brusquement et
+levant ses deux bras découverts dont tous
+les bracelets sonores glissèrent ensemble
+vers ses épaules, elle croisa ses mains derrière
+mon cou en m'attirant avec un air
+de volonté suppliante et irrésistible.</p>
+
+<p>Ses yeux, allumés par le désir de séduire,
+par ce besoin de vaincre l'homme
+qui rend fascinant comme celui des félins
+le regard impur des femmes, m'appelaient,
+m'enchaînaient, m'ôtaient toute
+force de résistance, me soulevaient d'une
+ardeur impétueuse. Ce fut une lutte courte,
+sans paroles, violente, entre les prunelles
+seules, l'éternelle lutte entre les deux
+brutes humaines, le mâle et la femelle, où
+le mâle est toujours vaincu.</p>
+
+<p>Ses mains, derrière ma tête m'attiraient
+d'une pression lente, grandissante, irrésistible
+comme une force mécanique, vers
+le sourire animal de ses lèvres rouges où
+je collai soudain les miennes en enlaçant
+ce corps presque nu et chargé d'anneaux
+d'argent qui tintèrent, de la gorge aux
+pieds, sous mon étreinte.</p>
+
+<p>Elle était nerveuse, souple et saine
+comme une bête, avec des airs, des mouvements,
+des grâces et une sorte d'odeur
+de gazelle, qui me firent trouver à ses baisers
+une rare saveur inconnue, étrangère
+à mes sens comme un goût de fruit des
+tropiques.</p>
+
+<p>Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être
+aux approches du matin, je la voulus renvoyer,
+pensant qu'elle s'en irait ainsi
+qu'elle était venue, et ne me demandant
+pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
+qu'elle ferait de moi.</p>
+
+<p>Mais dès qu'elle eut compris mon intention,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu me chasses, où veux-tu que
+j'aille maintenant? I1 faudra que je dorme
+sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me
+coucher sur le tapis, au pied de ton lit.</p>
+
+<p>Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je
+faire? Je pensai que Mohammed,
+sans doute, regardait à son tour la fenêtre
+éclairée de ma chambre; et des questions
+de toute nature, que je ne m'étais point
+posées dans le trouble des premiers instants,
+se formulèrent nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Reste ici, dis-je, nous allons causer.</p>
+
+<p>Ma résolution fut prise en une seconde.
+Puisque cette fille avait été jetée ainsi dans
+mes bras, je la garderais, j'en ferais une
+sorte de maîtresse esclave, cachée dans le
+fond de ma maison, à la façon des femmes
+des harems. Le jour où elle ne me plairait
+plus, il serait toujours facile de m'en défaire
+d'une façon quelconque, car ces créatures-là,
+sur le sol africain, nous appartenaient
+presque corps et âme.</p>
+
+<p>Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien être bon pour toi. Je te
+traiterai de façon à ce que tu ne sois pas
+malheureuse, mais je veux savoir ce que
+tu es, et d'où tu viens.</p>
+
+<p>Elle comprit qu'il fallait parler et me
+conta son histoire, ou plutôt une histoire,
+car elle dut mentir d'un bout à l'autre,
+comme mentent tous les Arabes, toujours,
+avec ou sans motifs.</p>
+
+<p>C'est là un des signes les plus surprenants
+et les plus incompréhensibles du caractère
+indigène: le mensonge. Ces hommes en qui
+l'islamisme s'est incarné jusqu'à
+faire partie d'eux, jusqu'à modeler
+leurs instincts, jusqu'à modifier la race
+entière et à la différencier des autres au
+moral autant que la couleur de la peau
+différencie le nègre du blanc, sont menteurs
+dans les moelles au point que jamais
+on ne peut se fier à leurs dires. Est-ce à
+leur religion qu'ils doivent cela? Je l'ignore.
+Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir
+combien le mensonge fait partie de leur
+être, de leur coeur, de leur âme, est devenu
+chez eux une sorte de seconde nature, une
+nécessité de la vie.</p>
+
+<p>Elle me raconta donc qu'elle était fille
+d'un caïd des Ouled Sidi Cheik et d'une
+femme enlevée par lui dans une razzia sur
+les Touaregs. Cette femme devait être une
+esclave noire, ou du moins provenir d'un
+premier croisement de sang arabe et de
+sang nègre. Les négresses, on le sait, sont
+fort prisées dans les harems où elles jouent
+le rôle d'aphrodisiaques.</p>
+
+<p>Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait
+hors cette couleur empourprée des
+lèvres et les fraises sombres de ses seins
+allongés, pointus et souples comme si des
+ressorts les eussent dressés. A cela, un
+regard attentif ne se pouvait tromper. Mais
+tout le reste appartenait à la belle race
+du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine
+est faite de lignes droites et simples comme
+une tête d'image indienne. Les yeux très
+écartés augmentaient encore l'air un peu
+divin de cette rôdeuse du désert.</p>
+
+<p>De son existence véritable, je ne sus rien
+de précis. Elle me la conta par détails incohérents
+qui semblaient surgir au hasard
+dans une mémoire en désordre; et elle y
+mêlait des observations délicieusement
+puériles, toute une vision du monde nomade
+née dans une cervelle d'écureuil qui
+a sauté de tente en tente, de campement
+en campement, de tribu en tribu.</p>
+
+<p>Et cela était débité avec l'air sévère que
+garde toujours ce peuple drapé, avec des
+mines d'idole qui potine et une gravité un
+peu comique.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, je m'aperçus que je
+n'avais rien retenu de cette longue histoire
+pleine d'événements insignifiants, emmagasinés
+en sa légère cervelle, et je me demandai
+si elle ne m'avait pas berné très simplement
+par ce bavardage vide et sérieux
+qui ne m'apprenait rien sur elle ou sur aucun
+fait de sa vie.</p>
+
+<p>Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu
+duquel nous campons ou plutôt qui
+campe au milieu de nous, dont nous commençons
+à parler la langue, que nous
+voyons vivre chaque jour sous la toile
+transparente de ses tentes, à qui nous
+imposons nos lois, nos règlements et
+nos coutumes, et dont nous ignorons
+tout, mais tout, entendez-vous, comme si
+nous n'étions pas là, uniquement occupés
+à le regarder depuis bientôt soixante ans.
+Nous ne savons pas davantage ce qui se
+passe sous cette hutte de branches et sous
+ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre
+avec des pieux, à vingt mètres de nos
+portes, que nous ne savons encore ce que
+font, ce que pensent, ce que sont les
+Arabes dits civilisés des maisons mauresques
+d'Alger. Derrière le mur peint à
+la chaux de leur demeure des villes, derrière
+la cloison de branches de leur gourbi,
+ou derrière ce mince rideau brun de poil
+de chameau que secoue le vent, ils vivent
+près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs,
+sournois, soumis, souriants, impénétrables.
+Si je vous disais qu'en regardant de
+loin, avec ma jumelle, le campement voisin,
+je devine qu'ils ont des superstitions, des
+cérémonies, mille usages encore ignorés de
+nous, pas même soupçonnés! Jamais peut-être
+un peuple conquis par la force n'a su
+échapper aussi complètement à la domination
+réelle, à l'influence morale, et à l'investigation
+acharnée, mais inutile du vainqueur.</p>
+
+<p>Or, cette infranchissable et secrète barrière
+que la nature incompréhensible a
+verrouillée entre les races, je la sentais
+soudain, comme je ne l'avais jamais sentie,
+dressée entre cette fille arabe et moi, entre
+cette femme qui venait de se donner, de
+se livrer, d'offrir son corps à ma caresse
+et moi qui l'avait possédée.</p>
+
+<p>Je lui demandai y songeant pour la première
+fois:</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>Elle était demeurée quelques instants
+sans parler et je la vis tressaillir comme
+si elle venait d'oublier que j'étais là, tout
+contre elle. Alors, dans ses yeux levés sur
+moi, je devinai que cette minute avait
+suffi pour que le sommeil tombât sur elle,
+un sommeil irrésistible et brusque, presque
+foudroyant, comme tout ce qui s'empare
+des sens mobiles des femmes.</p>
+
+<p>Elle répondit nonchalamment avec un
+bâillement arrêté dans la bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as envie de dormir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dors.</p>
+
+<p>Elle s'allongea tranquillement à mon
+côté, étendue sur le ventre, le front posé
+sur ses bras croisés, et je sentis presque
+tout de suite que sa fuyante pensée de
+sauvage s'était éteinte dans le repos.</p>
+
+<p>Moi, je me mis à rêver, couché près
+d'elle, cherchant à comprendre? Pourquoi
+Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il
+agi en serviteur magnanime qui se sacrifie
+pour son maître jusqu'à lui céder
+la femme attirée en sa tente pour lui-même,
+ou bien avait-il obéi à une pensée
+plus complexe, plus pratique, moins généreuse
+en jetant dans mon lit cette fille
+qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit
+de femmes, a toutes les rigueurs pudibondes
+et toutes les complaisances inavouables;
+et on ne comprend guère plus
+sa morale rigoureuse et facile que tout le
+reste de ses sentiments. Peut-être avais-je
+devancé, en pénétrant par hasard sous sa
+tente, les intentions bienveillantes de ce
+prévoyant domestique qui m'avait destiné
+cette femme, son amie, sa complice, sa
+maîtresse aussi peut-être.</p>
+
+<p>Toutes ces suppositions m'assaillirent
+et me fatiguèrent si bien que tout doucement
+je glissai à mon tour dans un sommeil
+profond.</p>
+
+<p>Je fus réveillé par le grincement de
+ma porte; Mohammed entrait comme tous
+les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la
+fenêtre par où un flot de jour s'engouffrant
+éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
+endormie, puis il ramassa sur le
+tapis mon pantalon, mon gilet et ma jaquette
+afin de les brosser. Il ne jeta pas
+un regard sur la femme couchée à mon
+côté, ne parut pas savoir ou remarquer
+qu'elle était là, et il avait sa gravité ordinaire,
+la même allure, le même visage.
+Mais la lumière, le mouvement, le léger
+bruit des pieds nus de l'homme, la sensation
+de l'air pur sur la peau et dans les
+poumons tirèrent Allouma de son engourdissement.
+Elle allongea les bras, se retourna,
+ouvrit les yeux, me regarda,
+regarda Mohammed avec la même indifférence
+et s'assit. Puis elle murmura.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu manger? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Kahoua.</p>
+
+<p>&mdash;Du café et du pain avec du beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Mohammed, debout près de notre couche,
+mes vêtements sur les bras, attendait
+les ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte à déjeuner pour Allouma et
+pour moi, lui dis-je.</p>
+
+<p>Et il sortit sans que sa figure révélât le
+moindre étonnement ou le moindre ennui.</p>
+
+<p>Quand il fut parti, je demandai à la jeune
+Arabe:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu habiter dans ma maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le veux bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je te donnerai un appartement pour
+toi seule et une femme pour te servir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si ta conduite n'est pas bonne,
+je te chasserai d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que tu exigeras de moi.</p>
+
+<p>Elle prit ma main et la baisa, en signe
+de soumission.</p>
+
+<p>Mohammed rentrait, portant un plateau
+avec le déjeuner. Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma va demeurer dans la maison.
+Tu étaleras des tapis dans la chambre,
+au bout du couloir, et tu feras venir
+ici pour la servir la femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>Ce fut tout.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, ma belle Arabe
+était installée dans une grande chambre
+claire; et comme je venais m'assurer que
+tout allait bien, elle me demanda, d'un ton
+suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
+à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie
+sur un tapis du Djebel-Amour, une
+cigarette à la bouche, et bavardant avec la
+vieille Arabe que j'avais envoyé chercher,
+comme si elles se connaissaient depuis des
+années.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Pendant un mois, je fus très heureux
+avec elle et je m'attachai d'une façon bizarre
+à cette créature d'une autre race, qui
+me semblait presque d'une autre espèce,
+née sur une planète voisine.</p>
+
+<p>Je ne l'aimais pas&mdash;non&mdash;on n'aime
+point les filles de ce continent primitif.
+Entre elles et nous, même entre elles et
+leurs mâles naturels, les Arabes, jamais
+n'éclôt la petite fleur bleue des pays du
+Nord. Elles sont trop près de l'animalité
+humaine, elles ont un coeur trop rudimentaire,
+une sensibilité trop peu affinée, pour
+éveiller dans nos âmes l'exaltation sentimentale
+qui est la poésie de l'amour. Rien
+d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée
+ne se mêle à l'ivresse sensuelle que provoquent
+en nous ces êtres charmants et
+nuls.</p>
+
+<p>Elles nous tiennent pourtant, elles nous
+prennent, comme les autres, mais d'une
+façon différente, moins tenace, moins
+cruelle, moins douloureuse.</p>
+
+<p>Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne
+saurais encore l'expliquer d'une façon précise.
+Je vous disais tout à l'heure que ce
+pays, cette Afrique nue, sans arts, vide de
+toutes les joies intelligentes, fait peu à peu
+la conquête de notre chair par un charme
+inconnaissable et sûr, par la caresse de
+l'air, par la douceur constante des aurores
+et des soirs, par sa lumière délicieuse, par
+le bien-être discret dont elle baigne tous
+nos organes! Eh bien! Allouma me prit de
+la même façon, par mille attraits cachés,
+captivants et physiques, par la séduction
+pénétrante non point de ses embrassements,
+car elle était d'une nonchalance
+toute orientale, mais de ses doux abandons.</p>
+
+<p>Je la laissais absolument libre d'aller et
+de venir à sa guise et elle passait au moins
+une après-midi sur deux dans le campement
+voisin, au milieu des femmes de mes
+agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle
+demeurait durant une journée presque
+entière, à se mirer dans l'armoire à glace
+en acajou que j'avais fait venir de Miliana.
+Elle s'admirait en toute conscience, debout,
+devant la grande porte de verre où
+elle suivait ses mouvements avec une attention
+profonde et grave. Elle marchait
+la tête un peu penchée en arrière, pour
+juger ses hanches et ses reins, tournait,
+s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée
+enfin de se mouvoir, elle s'asseyait
+sur un coussin et demeurait en face d'elle-même,
+les yeux dans ses yeux, le visage
+sévère, l'âme noyée dans cette contemplation.</p>
+
+<p>Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait
+presque chaque jour après le déjeuner, et
+qu'elle disparaissait complètement jusqu'au
+soir.</p>
+
+<p>Un peu inquiet, je demandai à Mohammed
+s'il savait ce qu'elle pouvait faire
+pendant ces longues heures d'absence.
+Il répondit avec tranquillité:</p>
+
+<p>&mdash;Ne te tourmente pas, c'est bientôt le
+Ramadan. Elle doit aller à ses dévotions.</p>
+
+<p>Lui aussi semblait ravi de la présence
+d'Allouma dans la maison; mais pas une
+fois je ne surpris entre eux le moindre
+signe un peu suspect, pas une fois, ils
+n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre,
+de me dissimuler quelque chose.</p>
+
+<p>J'acceptais donc la situation telle quelle
+sans la comprendre, laissant agir le temps,
+le hasard et la vie.</p>
+
+<p>Souvent, après l'inspection de mes terres,
+de mes vignes, de mes défrichements,
+je faisais à pied de grandes promenades.
+Vous connaissez les superbes forêts de
+cette partie de l'Algérie, ces ravins presque
+impénétrables où les sapins abattus barrent
+les torrents, et ces petits vallons de
+lauriers-roses qui, du haut des montagnes,
+semblent des tapis d'Orient étendus le
+long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout
+moment, dans ces bois et sur ces côtes,
+où on croirait que personne jamais n'a
+pénétré, on rencontre tout à coup le dôme
+de neige d'une koubba renfermant les os
+d'un humble marabout, d'un marabout
+isolé, à peine visité de temps en temps
+par quelques fidèles obstinés, venus du
+douar voisin avec une bougie dans leur
+poche pour l'allumer sur le tombeau du
+saint.</p>
+
+<p>Or, un soir, comme je rentrais, je passai
+auprès d'une de ces chapelles mahométanes,
+et ayant jeté un regard par la
+porte toujours ouverte, je vis qu'une
+femme priait devant la relique. C'était un
+tableau charmant, cette Arabe assise par
+terre, dans cette chambre délabrée, où le
+vent entrait à son gré et amassait dans les
+coins, en tas jaunes, les fines aiguilles
+sèches tombées des pins. Je m'approchai
+pour mieux regarder, et je reconnus Allouma.
+Elle ne me vit pas, ne m'entendit
+point, absorbée tout entière par le souci
+du saint; et elle parlait, à mi-voix, elle lui
+parlait, se croyant bien seule avec lui,
+racontant au serviteur de Dieu toutes ses
+préoccupations. Parfois elle se taisait un
+peu pour méditer, pour chercher ce qu'elle
+avait encore à dire, pour ne rien oublier
+de sa provision de confidences; et parfois
+aussi elle s'animait comme s'il lui eût
+répondu, comme s'il lui eût conseillé
+une chose qu'elle ne voulait point faire
+et qu'elle combattait avec des raisonnements.</p>
+
+<p>Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que
+j'étais venu, et je rentrai pour dîner.</p>
+
+<p>Le soir, je la fis venir et je la vis entrer
+avec un air soucieux qu'elle n'avait point
+d'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant
+sa place sur le divan, à mon côté.</p>
+
+<p>Elle s'assit et comme je me penchais
+vers elle pour l'embrasser elle éloigna sa
+tête avec vivacité.</p>
+
+<p>Je fus stupéfait et je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Ramadan, dit-elle.</p>
+
+<p>Je me mis à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et le Marabout t'a défendu de te laisser
+embrasser pendant le Ramadan?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui, je suis une Arabe et tu es un
+Roumi!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un gros péché?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui!</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu n'as rien mangé de la journée,
+jusqu'au coucher du soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au soleil couché tu as mangé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait
+tu ne peux pas être plus sévère pour le
+reste que pour la bouche.</p>
+
+<p>Elle semblait crispée, froissée, blessée
+et elle reprit avec une hauteur que je ne
+lui connaissais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si une fille arabe se laissait toucher
+par un Roumi pendant le Ramadan, elle
+serait maudite pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela va durer tout le mois.</p>
+
+<p>Elle répondit avec conviction:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout le mois de Ramadan.</p>
+
+<p>Je pris un air irrité et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu peux aller le passer dans
+ta famille, le Ramadan.</p>
+
+<p>Elle saisit mes mains et les portant sur
+son coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je te prie, ne sois pas méchant,
+tu verras comme je serai gentille. Nous
+ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te
+soignerai, je te gâterai, mais ne sois pas
+méchant.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de sourire tant
+elle était drôle et désolée, et je l'envoyai
+coucher chez elle.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, comme j'allais me
+mettre au lit, deux petits coups furent
+frappés à ma porte, si légers que je les entendis
+à peine.</p>
+
+<p>Je criai: «Entrez» et je vis apparaître
+Allouma portant devant elle un grand plateau
+chargé de friandises arabes, de croquettes
+sucrées, frites et sautées, de toute
+une pâtisserie bizarre de nomade.</p>
+
+<p>Elle riait, montrant ses belles dents, et
+elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons faire Ramadan ensemble.</p>
+
+<p>Vous savez que le jeûne, commencé à
+l'aurore et terminé au crépuscule, au moment
+où l'oeil ne distingue plus un fil blanc
+d'un fil noir, est suivi chaque soir de petites
+fêtes intimes où on mange jusqu'au
+matin. Il en résulte que, pour les indigènes
+peu scrupuleux, le Ramadan consiste
+à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour.
+Mais Allouma poussait plus loin la délicatesse
+de conscience. Elle installa son plateau
+entre nous deux, sur le divan, et prenant
+avec ses longs doigts minces une
+petite boulette poudrée, elle me la mit
+dans la bouche en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, mange.</p>
+
+<p>Je croquai, le léger gâteau qui était excellent
+en effet, et je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui as fait ça?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour me faire supporter le Ramadan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ne sois pas méchant! Je t'en
+apporterai tous les jours.</p>
+
+<p>Oh! le terrible mois que je passai là!
+un mois sucré, douceâtre, enrageant, un
+mois de gâteries et de tentations, de colères
+et d'efforts vains contre une invincible
+résistance.</p>
+
+<p>Puis, quand arrivèrent les trois jours du
+Beïram, je les célébrai à ma façon et le
+Ramadan fut oublié.</p>
+
+<p>L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les
+premiers jours de l'automne, Allouma me
+parut préoccupée, distraite, désintéressée
+de tout.</p>
+
+<p>Or, un soir, comme je la faisais appeler,
+on ne la trouva point dans sa chambre.
+Je pensai qu'elle rôdait dans la maison
+et j'ordonnai qu'on la cherchât. Elle
+n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et
+je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Mohammed.</p>
+
+<p>La voix de l'homme couché sous sa
+tente répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu où est Allouma?</p>
+
+<p>&mdash;Non, moussié&mdash;pas possible&mdash;Allouma
+perdu?</p>
+
+<p>Quelques secondes après, mon Arabe
+entrait chez moi, tellement ému qu'il ne
+maîtrisait point son trouble. Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Allouma perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible?</p>
+
+<p>&mdash;Cherche, lui dis-je?</p>
+
+<p>Il restait debout, songeant, cherchant,
+ne comprenant pas. Puis, il entra dans la
+chambre vide où les vêtements d'Allouma
+traînaient, dans un désordre oriental. Il
+regarda tout comme un policier, ou plutôt
+il flaira comme un chien, puis, incapable
+d'un long effort, il murmura avec résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Parti, il est parti!</p>
+
+<p>Moi je craignais un accident, une chute,
+une entorse au fond d'un ravin, et je fis
+mettre sur pied tous les hommes du campement
+avec ordre de la chercher jusqu'à
+ce qu'on l'eût retrouvée.</p>
+
+<p>On la chercha toute la nuit, on la chercha
+le lendemain, on la chercha toute la
+semaine. Aucune trace ne fut découverte
+pouvant mettre sur la piste. Moi je souffrais;
+elle me manquait; ma maison me
+semblait vide et mon existence déserte.
+Puis des idées inquiétantes me passaient
+par l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée,
+ou assassinée peut-être. Mais comme
+j'essayais toujours d'interroger Mohammed
+et de lui communiquer mes appréhensions,
+il répondait sans varier:</p>
+
+<p>&mdash;Non, parti.</p>
+
+<p>Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale»
+qui veut dire «gazelle,» comme pour
+exprimer qu'elle courait vite et qu'elle
+était loin.</p>
+
+<p>Trois semaines se passèrent et je n'espérais
+plus revoir jamais ma maîtresse
+arabe, quand un matin, Mohammed, les
+traits éclairés par la joie, entra chez moi
+et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Moussié, Allouma il est revenu.</p>
+
+<p>Je sautai du lit et je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre!
+Et de son bras tendu, il me montrait par
+la fenêtre une tache blanchâtre au pied
+d'un olivier.</p>
+
+<p>Je me levai et je sortis. Comme j'approchais
+de ce paquet de linge qui semblait
+jeté contre le tronc tordu, je reconnus les
+grands yeux sombres, les étoiles tatouées,
+la figure longue et régulière de la fille sauvage
+qui m'avait séduit. A mesure que
+j'avançais une colère me soulevait, une
+envie de frapper, de la faire souffrir, de
+me venger.</p>
+
+<p>Je criai de loin:</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas et demeurait immobile,
+inerte, comme si elle ne vivait
+plus qu'à peine, résignée à mes violences,
+prête aux coups.</p>
+
+<p>J'étais maintenant debout tout près
+d'elle, contemplant avec stupeur les haillons
+qui la couvraient, ces loques de soie
+et de laine, grises de poussière, déchiquetées,
+sordides.</p>
+
+<p>Je répétai, la main levée comme sur un
+chien.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu?</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;De là-bas!</p>
+
+<p>&mdash;D'où?</p>
+
+<p>&mdash;De la tribu!</p>
+
+<p>&mdash;De quelle tribu?</p>
+
+<p>&mdash;De la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi es-tu partie?</p>
+
+<p>Voyant que je ne la battais point, elle
+s'enhardit un peu, et, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait... il fallait... je ne pouvais
+plus vivre dans la maison.</p>
+
+<p>Je vis des larmes dans ses yeux, et tout
+de suite, je fus attendri comme une bête.
+Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en
+me retournant pour m'asseoir, Mohammed
+qui nous épiait, de loin.</p>
+
+<p>Je repris, très doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?</p>
+
+<p>Alors elle me conta que depuis longtemps
+déjà elle éprouvait en son coeur de
+nomade, l'irrésistible envie de retourner
+sous les tentes, de coucher, de courir, de
+se rouler sur le sable, d'errer, avec les
+troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus
+sentir sur sa tête, entre les étoiles jaunes
+du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre
+chose que le mince rideau de toile usée
+et recousue à travers lequel on aperçoit
+des grains de feu quand on se réveille dans
+la nuit.</p>
+
+<p>Elle me fit comprendre cela en termes
+naïfs et puissants, si justes, que je sentis
+bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié
+d'elle, et que je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu
+désirais t'en aller pendant quelque temps?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu n'aurais pas voulu...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aurais promis de revenir et
+j'aurais consenti.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aurais pas cru.</p>
+
+<p>Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait,
+et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, c'est fini, je suis retournée
+chez moi et me voici. Il me fallait seulement
+quelques jours de là-bas. J'ai assez
+maintenant, c'est fini, c'est passé, c'est
+guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
+suis très contente. Tu n'es pas méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Viens à la maison, lui dis-je.</p>
+
+<p>Elle se leva. Je pris sa main, sa main
+fine aux doigts minces; et triomphante en
+ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux,
+de ses bracelets, de ses colliers et de ses
+plaques, elle marcha gravement vers ma
+demeure, où nous attendait Mohammed.</p>
+
+<p>Avant d'entrer, je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Allouma, toutes les fois que tu voudras
+retourner chez toi, tu me préviendras
+et je te le permettrai.</p>
+
+<p>Elle demanda, méfiante:</p>
+
+<p>&mdash;Tu promets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je promets.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je promets. Quand j'aurai
+mal&mdash;et elle posa ses deux mains sur
+son front avec un geste magnifique&mdash;je
+te dirai: «Il faut que j'aille là-bas» et tu
+me laisseras partir.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi
+de Mohammed qui portait de l'eau, car on
+n'avait pu prévenir encore la femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara
+du retour de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Elle entra, aperçut l'armoire à glace et,
+la figure illuminée, courut vers elle comme
+on s'élance vers une mère retrouvée. Elle
+se regarda quelques secondes, fit la moue,
+puis d'une voix un peu fâchée, dit au miroir:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, j'ai des vêtements de soie
+dans l'armoire. Je serai belle tout à l'heure.</p>
+
+<p>Et je la laissai seule, faire la coquette
+devant elle-même.</p>
+
+<p>Notre vie recommença comme auparavant
+et, de plus en plus, je subissais l'attrait
+bizarre, tout physique, de cette fille
+pour qui j'éprouvais en même temps une
+sorte de dédain paternel.</p>
+
+<p>Pendant six mois tout alla bien, puis je
+sentis qu'elle redevenait nerveuse, agitée,
+un peu triste. Je lui dis, un jour:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu veux retourner chez
+toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'osais pas me le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'osais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Va, je permets.</p>
+
+<p>Elle saisit mes mains et les baisa comme
+elle faisait en tous ses élans de reconnaissance,
+et, le lendemain, elle avait disparu.</p>
+
+<p>Elle revint, comme la première fois, au
+bout de trois semaines environ, toujours
+déguenillée, noire de poussière et de soleil,
+rassasiée de vie nomade, de sable et
+de liberté. En deux ans elle retourna ainsi
+quatre fois chez elle.</p>
+
+<p>Je la reprenais gaîment, sans jalousie,
+car pour moi la jalousie ne petit naître
+que de l'amour, tel que nous le comprenons
+chez nous. Certes, j'aurais fort bien
+pu la tuer si je l'avais surprise me trompant,
+mais je l'aurais tuée un peu comme
+on assomme, par pure violence, un chien
+qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces
+tourments, ce feu rongeur, ce mal horrible,
+la jalousie du Nord. Je viens de dire
+que j'aurais pu la tuer comme on assomme
+un chien qui désobéit! Je l'aimais en
+effet, un peu comme on aime un animal
+très rare, chien ou cheval, impossible à
+remplacer. C'était une bête admirable, une
+bête sensuelle, une bête à plaisir, qui avait
+un corps de femme.</p>
+
+<p>Je ne saurais vous exprimer quelles distances
+incommensurables séparaient nos
+âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se
+fussent frôlés, échauffés l'un l'autre, par
+moments. Elle était quelque chose de ma
+maison, de ma vie, une habitude fort
+agréable à laquelle je tenais et qu'aimait
+en moi l'homme charnel, celui qui n'a que
+des yeux et des sens.</p>
+
+<p>Or, un matin Mohammed entra chez moi
+avec une figure singulière, ce regard inquiet
+des arabes qui ressemble au regard
+fuyant d'un chat en face d'un chien.</p>
+
+<p>Je lui dis, en apercevant cette figure.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Allouma il est parti.</p>
+
+<p>Je me mis à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Parti, où ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parti tout à fait, moussié!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, parti tout à fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moussié.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou, mon garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Non, moussié.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça parti? Comment?
+Voyons? Explique-toi!</p>
+
+<p>Il demeurait immobile, ne voulant pas
+parler; puis, soudain il eut une de ces
+explosions de colère arabe qui nous arrêtent
+dans les rues des villes devant deux
+énergumènes, dont le silence et la gravité
+orientales font place brusquement aux
+plus extrêmes gesticulations et aux vociférations
+les plus féroces.</p>
+
+<p>Et je compris au milieu de ces cris
+qu'Allouma s'était enfuie avec mon berger.</p>
+
+<p>Je dus calmer Mohammed et tirer de
+lui, un à un, des détails.</p>
+
+<p>Ce fut long, j'appris enfin que depuis
+huit jours il épiait ma maîtresse qui avait
+des rendez-vous, derrière les bois de
+cactus voisins ou dans le ravin de lauriers-roses,
+avec une sorte de vagabond, engagé
+comme berger par mon intendant, à
+la fin du mois précédent.</p>
+
+<p>La nuit dernière, Mohammed l'avait vue
+sortir sans la voir rentrer; et il répétait,
+d'un air exaspéré.</p>
+
+<p>&mdash;Parti, moussié, il est parti!</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, mais sa conviction,
+la conviction de cette fuite avec ce rôdeur,
+était entrée en moi, en une seconde, absolue,
+irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable
+et certain en vertu de l'irraisonnable
+qui est la seule logique des femmes.</p>
+
+<p>Le coeur serré, une colère dans le sang,
+je cherchais à me rappeler les traits de cet
+homme, et je me souvint tout à coup que
+je l'avais vu, l'autre semaine, debout sur
+une butte de terre, au milieu de son troupeau,
+et me regardant. C'était une sorte
+de grand bédouin dont la couleur des membres
+nus se confondait avec celle des haillons,
+un type de brute barbare aux pommettes
+saillantes, au nez crochu, au menton
+fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse
+en guenilles avec des yeux faux de
+chacal.</p>
+
+<p>Je ne doutais point&mdash;oui&mdash;elle avait
+fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce qu'elle
+était Allouma, une fille du sable. Une autre,
+à Paris, fille du trottoir aurait fui avec
+mon cocher ou avec un rôdeur de barrière.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dis-je à Mohammed. Si
+elle est partie, tant pis pour elle. J'ai des
+lettres à écrire. Laisse-moi seul.</p>
+
+<p>Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi,
+je me levai, j'ouvris ma fenêtre et je me
+mis à respirer par grands souffles qui
+m'entraient au fond de la poitrine, l'air
+étouffant venu du Sud, car le sirocco soufflait.</p>
+
+<p>Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une...
+une femme, comme bien d'autres. Sait-on...
+sait-on ce qui les fait agir, ce qui les
+fait aimer, suivre ou lâcher un homme?»</p>
+
+<p>Oui, on sait quelquefois&mdash;souvent, on
+ne sait pas. Par moments, on doute?</p>
+
+<p>Pourquoi a-t-elle disparu avec cette
+brute répugnante? Pourquoi? Peut-être
+parce que depuis un mois le vent vient du
+Sud presque régulièrement.</p>
+
+<p>Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles,
+le plus souvent, même les plus fines
+et les plus compliquées, pourquoi elles
+agissent? Pas plus qu'une girouette qui
+tourne au vent. Une brise insensible fait
+pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle
+ou de bois, de même qu'une influence imperceptible,
+une impression insaisissable
+remue, et pousse, aux résolutions le coeur
+changeant des femmes, qu'elles soient des
+villes, des champs, des faubourgs ou du
+désert.</p>
+
+<p>Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent
+et comprennent, pourquoi elles ont
+fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment
+elles l'ignorent, car elles sont les
+jouets de leur sensibilité à surprises, les
+esclaves étourdies des événements, des
+milieux, des émotions, des rencontres et
+de tous les effleurements dont tressaille
+leur âme et leur chair!</p>
+
+<p>M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques
+pas, me regarda, et dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un amour dans le désert!</p>
+
+<p>Je demandai.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle revenait?</p>
+
+<p>Il murmura.</p>
+
+<p>&mdash;Sale fille!... Cela me ferait plaisir
+tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pardonneriez le berger?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il
+faut toujours pardonner... ou ignorer.</p>
+<br><br><br><br>
+
+<a name="Hist2"></a>
+<h2>HAUTOT PÈRE ET FILS</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Devant la porte de la maison, demi-ferme,
+demi-manoir, une de ces habitations
+rurales mixtes qui furent presque
+seigneuriales et qu'occupent à présent de
+gros cultivateurs, les chiens, attachés
+aux pommiers de la cour, aboyaient et
+hurlaient à la vue des carnassières portées
+par le garde et des gamins. Dans la grande
+salle à manger-cuisine, Hautot père, Hautot
+fils, M. Bermont, le percepteur, et
+M. Mondaru, le notaire, cassaient une
+croûte et buvaient un verre avant de se mettre
+en chasse, car c'était jour d'ouverture.</p>
+
+<p>Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait,
+vantait d'avance le gibier que ses invités
+allaient trouver sur ses terres. C'était
+un grand Normand, un de ces hommes
+puissants, sanguins, osseux, qui lèvent
+sur leurs épaules des voitures de pommes.
+Demi-paysan, demi-monsieur, riche, respecté,
+influent, autoritaire, il avait fait
+suivre ses classes, jusqu'en troisième, à
+son fils Hautot César, afin qu'il eût de
+l'instruction, et il avait arrêté là ses études
+de peur qu'il devînt un monsieur indifférent
+à la terre.</p>
+
+<p>Hautot César, presque aussi haut que
+son père, mais plus maigre, était un bon
+garçon de fils, docile, content de tout,
+plein d'admiration, de respect et de déférence
+pour les volontés et les opinions de
+Hautot père.</p>
+
+<p>M. Bermont, le percepteur, un petit
+gros qui montrait sur ses joues rouges de
+minces réseaux de veines violettes pareils
+aux affluents et au cours tortueux des
+fleuves sur les cartes de géographie, demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Et du lièvre&mdash;y en a-t-il, du lièvre?...</p>
+
+<p>Hautot père, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vous en voudrez, surtout
+dans les fonds du Puysatier.</p>
+
+<p>&mdash;Par où commençons-nous?&mdash;interrogea
+le notaire, un bon vivant de notaire
+gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé
+dans un costume de chasse tout neuf,
+acheté à Rouen l'autre semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, par là, par les fonds. Nous
+jetterons les perdrix dans la plaine et
+nous nous rabattrons dessus.</p>
+
+<p>Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent,
+prirent leurs fusils dans les coins, examinèrent
+les batteries, tapèrent du pied pour
+s'affermir dans leurs chaussures un peu
+dures, pas encore assouplies par la chaleur
+du sang; puis ils sortirent; et les chiens
+se dressant au bout des attaches poussèrent
+des hurlements aigus en battant l'air
+de leurs pattes.</p>
+
+<p>On se mit en route vers les fonds. C'était
+un petit vallon, ou plutôt une grande ondulation
+de terres de mauvaise qualité, demeurées
+incultes pour cette raison, sillonnées
+de ravines, couvertes de fougères,
+excellente réserve de gibier.</p>
+
+<p>Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père
+tenant la droite, Hautot fils tenant la gauche,
+et les deux invités au milieu. Le garde
+et les porteurs de carniers suivaient. C'était
+l'instant solennel où on attend, le premier
+coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis
+que le doigt nerveux tâte à tout instant
+les gâchettes.</p>
+
+<p>Soudain, il partit, ce coup! Hautot père
+avait tiré. Tous s'arrêtèrent et virent une
+perdrix, se détachant d'une compagnie
+qui fuyait à tire-d'aile, tomber dans un
+ravin sous une broussaille épaisse. Le
+chasseur excité se mit à courir, enjambant,
+arrachant les ronces qui le retenaient, et
+il disparut à son tour dans le fourré, à la
+recherche de sa pièce.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, un second coup de
+feu retentit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont,
+il aura déniché un lièvre là-dessous.</p>
+
+<p>Tous attendaient, les yeux sur ce tas de
+branches impénétrables au regard.</p>
+
+<p>Le notaire, faisant un porte-voix de ses
+mains, hurla: «Les avez-vous?» Hautot
+père ne répondit pas; alors, César, se
+tournant vers le garde, lui dit: «Va donc
+l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne.
+Nous attendrons».</p>
+
+<p>Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec,
+noueux, dont toutes les articulations faisaient
+des bosses, partit d'un pas tranquille
+et descendit dans le ravin, en cherchant
+les trous praticables avec des précautions
+de renard. Puis, tout de suite, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur
+d'arrivé.</p>
+
+<p>Tous accoururent et plongèrent dans
+les ronces. Hautot père, tombé sur le flanc,
+évanoui, tenait à deux mains son ventre
+d'où coulait à travers sa veste de toile déchirée
+par le plomb de longs filets de sang
+sur l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir
+la perdrix morte à portée de sa main, il
+avait laissé tomber l'arme dont le second
+coup, partant au choc, lui avait crevé les
+entrailles. On le tira du fossé, on le dévêtit,
+et on vit une plaie affreuse par où les
+intestins sortaient. Alors, après qu'on l'eut
+ligaturé tant bien que mal, on le reporta
+chez lui et on attendit le médecin qu'on
+avait été quérir, avec un prêtre.</p>
+
+<p>Quand le docteur arriva, il remua la tête
+gravement, et se tournant vers Hautot fils
+qui sanglotait sur une chaise:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a
+pas bonne tournure.</p>
+
+<p>Mais quand le pansement fut fini, le
+blessé remua les doigts, ouvrit la bouche,
+puis les yeux, jeta devant lui des regards
+troubles, hagards, puis parut chercher
+dans sa mémoire, se souvenir, comprendre,
+et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un nom, ça y est!</p>
+
+<p>Le médecin lui tenait la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, quelques jours
+de repos seulement, ça ne sera rien.</p>
+
+<p>Hautot reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le
+sais bien.</p>
+
+<p>Puis soudain:</p>
+
+<p>&mdash;J'veux parler au fils, si j'ai le temps.</p>
+
+<p>Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait
+comme un petit garçon:</p>
+
+<p>&mdash;P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!</p>
+
+<p>Mais le père, d'un ton plus ferme:.</p>
+
+<p>&mdash;Allons pleure pu, c'est pas le moment.
+J'ai à te parler. Mets-toi là, tout près,
+ça sera vite fait, et je serai plus tranquille.
+Vous autres, une minute s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Tous sortirent laissant le fils en face du
+père.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent seuls:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans,
+on peut te dire les choses. Et puis il n'y a
+pas tant de mystère à ça que nous en
+mettons. Tu sais bien que ta mère est
+morte depuis sept ans, pas vrai, et que je
+n'ai pas plus de quarante-cinq ans moi, vu
+que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai?</p>
+
+<p>Le fils balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;-Donc ta mère est morte depuis sept
+ans, et moi je suis resté veuf. Eh bien! ce
+n'est pas un homme comme moi qui peut
+rester veuf à trente-sept ans, pas vrai?</p>
+
+<p>Le fils répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>Le père, haletant, tout pâle et la face
+crispée continua:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends.
+L'homme n'est pas fait pour vivre
+seul, mais je ne voulais pas donner une
+suivante à ta mère, vu que je lui avais promis
+ça. Alors... tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, j'ai pris une petite à Rouen,
+rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
+porte&mdash;je te dis tout ça, n'oublie
+pas,&mdash;mais une petite qui a été gentille
+tout plein pour moi, aimante, dévouée, une
+vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si je m'en vas, je lui dois
+quelque chose, mais quelque chose de
+sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que c'est une brave fille,
+mais là, une brave, et que, sans toi, et
+sans le souvenir de ta mère, et puis sans
+la maison où nous avons vécu tous trois,
+je l'aurais amenée ici, et puis épousée,
+pour sûr... écoute... écoute... mon gars...
+j'aurais pu faire un testament... je n'en ai
+point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut
+point écrire les choses... ces choses-là...
+ça nuit trop aux légitimes... et puis ça embrouille
+tout... ça ruine tout le monde!
+Vois-tu, le papier timbré, n'en faut pas,
+n'en fais jamais usage. Si je suis riche,
+c'est que je ne m'en suis point servi de ma
+vie. Tu comprends, mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute encore... Écoute bien... Donc,
+je n'ai pas fait de testament... je n'ai pas
+voulu..., et puis je te connais, tu as bon
+coeur, tu n'es pas ladre, pas regardant,
+quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je te
+conterais les choses et que je te prierais de
+ne pas oublier la petite:&mdash;Caroline Donet,
+rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
+porte, n'oublie pas.&mdash;Et puis, écoute
+encore. Vas-y tout de suite quand je serai
+parti&mdash;et puis arrange-toi pour qu'elle
+ne se plaigne pas de ma mémoire.&mdash;Tu
+as de quoi.&mdash;Tu le peux,&mdash;je te laisse
+assez... Écoute... En semaine on ne la
+trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau,
+rue Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là
+elle m'attend. C'est mon jour, depuis six
+ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je
+te dis tout ça, parce que je te connais bien,
+mon fils. Ces choses-là on ne les conte pas
+au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se
+fait, tout le monde le sait, mais ça ne se
+dit pas, sauf nécessité. Alors personne
+d'étranger dans le secret, personne que la
+famille, parce que la famille, c'est tous en
+un seul. Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu promets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu jures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie
+pas. J'y tiens.</p>
+
+<p>&mdash;Non, père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu iras toi-même. Je veux que tu
+t'assures de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, tu verras... tu verras ce
+qu'elle t'expliquera. Moi je ne peux pas te
+dire plus. C'est juré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, mon fils. Embrasse-moi.
+Adieu. Je vas claquer, j'en suis sûr. Dis-leur
+qu'ils entrent.</p>
+
+<p>Hautot fils embrassa son père en gémissant,
+puis, toujours docile, ouvrit la
+porte, et le prêtre parut, en surplis blanc,
+portant les saintes huiles.</p>
+
+<p>Mais le moribond avait fermé les
+yeux, et il refusa de les rouvrir, il refusa
+de répondre, il refusa de montrer,
+même par un signe, qu'il comprenait.</p>
+
+<p>Il avait assez parlé, cet homme, il n'en
+pouvait plus. Il se sentait d'ailleurs à présent
+le coeur tranquille, il voulait mourir
+en paix. Qu'avait-il besoin de se confesser
+au délégué de Dieu, puisqu'il venait de se
+confesser à son fils, qui était de la famille,
+lui.</p>
+
+<p>Il fut administré, purifié, absous, au
+milieu de ses amis et de ses serviteurs agenouillés,
+sans qu'un seul mouvement de
+son visage révélât qu'il vivait encore.</p>
+
+<p>Il mourut vers minuit, après quatre
+heures de tressaillements indiquant d'atroces
+souffrances.</p>
+
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse
+ayant ouvert le dimanche. Rentré chez lui,
+après avoir conduit son père au cimetière,
+César Hautot passa le reste du jour à pleurer.
+Il dormit à peine la nuit suivante et il
+se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait
+comment il pourrait continuer à
+vivre.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir cependant il songea que,
+pour obéir à là dernière volonté paternelle,
+il devait se rendre à Rouen le lendemain,
+et voir cette fille Caroline Donet qui demeurait
+rue de l'Éperlan, 18, au troisième
+étage, la seconde porte. Il avait répété,
+tout bas, comme on marmotte une prière,
+ce nom et cette adresse, un nombre incalculable
+de fois, afin de ne pas les oublier,
+et il finissait par les balbutier indéfiniment,
+sans pouvoir s'arrêter ou penser
+à quoi que ce fût, tant sa langue et
+son esprit étaient possédés par cette
+phrase.</p>
+
+<p>Donc le lendemain, vers huit heures, il
+ordonna d'atteler Graindorge au tilbury
+et partit au grand trot du lourd cheval normand
+sur la grand'route d'Ainville à Rouen.
+Il portait sur le dos sa redingote noire,
+sur la tête son grand chapeau de soie et
+sur les jambes sa culotte à sous-pieds, et il
+n'avait pas voulu, vu la circonstance, passer
+par-dessus son beau costume, la blouse
+bleue qui se gonfle au vent, garantit le drap
+de la poussière et des taches, et qu'on ôte
+prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté
+de voiture.</p>
+
+<p>Il entra dans Rouen alors que dix heures
+sonnaient, s'arrêta comme toujours à l'hôtel
+des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares,
+subit les embrassades du patron, de la patronne
+et de ses cinq fils, car on connaissait
+la triste nouvelle; puis, il dut donner
+des détails sur l'accident, ce qui le fit
+pleurer, repousser les services de toutes
+ces gens, empressées parce qu'ils le savaient
+riche, et refuser même leur déjeuner,
+ce qui les froissa.</p>
+
+<p>Ayant donc épousseté son chapeau,
+brossé sa redingote et essuyé ses bottines,
+il se mit à la recherche de la rue de
+l'Éperlan, sans oser prendre de renseignements
+près de personne, de crainte d'être
+reconnu et d'éveiller les soupçons.</p>
+
+<p>À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un
+prêtre, et se fiant à la discrétion professionnelle
+des hommes d'église, il s'informa
+auprès de lui.</p>
+
+<p>Il n'avait que cent pas à faire, c'était
+justement la deuxième rue à droite.</p>
+
+<p>Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il
+avait obéi comme une brute à la volonté du
+mort. Maintenant il se sentait tout remué,
+confus, humilié à l'idée de se trouver, lui,
+le fils, en face de cette femme qui avait été
+la maîtresse de son père. Toute la morale
+qui gît en nous, tassée au fond de nos sentiments
+par des siècles d'enseignement héréditaire,
+tout ce qu'il avait appris depuis
+le catéchisme sur les créatures de mauvaise
+vie, le mépris instinctif que tout
+homme porte en lui contre elles, même s'il
+en épouse une, toute son honnêteté bornée
+de paysan, tout cela s'agitait en lui, le retenait,
+le rendait honteux et rougissant.</p>
+
+<p>Mais il pensa:&mdash;«J'ai promis au père.
+Faut pas y manquer.» Alors il poussa la
+porte entre-bâillée de la maison marquée
+du numéro 18, découvrit un escalier
+sombre, monta trois étages, aperçut une
+porte, puis une seconde, trouva une ficelle
+de sonnette et tira dessus.</p>
+
+<p>Le din-din qui retentit dans la chambre
+voisine lui fit passer un frisson dans le
+corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en
+face d'une jeune dame très bien habillée,
+brune, au teint coloré, qui le regardait
+avec des yeux stupéfaits.</p>
+
+<p>Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne
+se doutait de rien, et qui attendait l'autre,
+ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent
+ainsi pendant près d'une demi-minute.
+À la fin elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez, monsieur?</p>
+
+<p>Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Hautot fils.</p>
+
+<p>Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia
+comme si elle le connaissait depuis
+longtemps:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur César?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous parler de la part du père.</p>
+
+<p>Elle fit&mdash;Oh! mon Dieu!&mdash;et recula pour
+qu'il entrât. Il ferma la porte et la suivit.</p>
+
+<p>Alors il aperçut un petit garçon de quatre
+ou cinq ans, qui jouait avec un chat,
+assis par terre devant un fourneau d'où
+montait une fumée de plats tenus au chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, disait-elle.</p>
+
+<p>Il s'assit.... Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur
+la table dressée au milieu de l'appartement,
+et portant trois couverts, dont un
+d'enfant. Il regardait la chaise tournée dos
+au feu, l'assiette, la serviette, les verres,
+la bouteille de vin ronge entamée et la bouteille
+de vin blanc intacte. C'était la place
+de son père, dos au feu! On l'attendait.
+C'était son pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait
+près de la fourchette, car la croûte
+était enlevée à cause des mauvaises dents
+d'Hautot. Puis, levant les yeux, il aperçut,
+sur le mur, son portrait, la grande photographie
+faite à Paris l'année de l'Exposition,
+la même qui était clouée au-dessus
+du lit dans la chambre à coucher d'Ainville.</p>
+
+<p>La jeune femme reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur César?</p>
+
+<p>Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue
+livide et elle attendait, les mains tremblantes
+de peur.</p>
+
+<p>Alors il osa.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mam'zelle, papa est mort
+dimanche, en ouvrant la chasse.</p>
+
+<p>Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua
+pas. Après quelques instants de silence,
+elle murmura d'une voix presque insaisissable:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas possible!</p>
+
+<p>Puis, soudain, des larmes parurent
+dans ses yeux, et levant ses mains elle se
+couvrit la figure en se mettant à sangloter.
+Alors, le petit tourna la tête, et voyant
+sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant
+que ce chagrin subit venait de cet inconnu,
+il se rua sur César, saisit d'une
+main sa culotte et de l'autre il lui tapait la
+cuisse de toute sa force. Et César demeurait
+éperdu, attendri, entre cette femme
+qui pleurait son père et cet enfant qui défendait
+sa mère. Il se sentait lui-même gagné
+par l'émotion, les yeux enflés par le
+chagrin; et, pour reprendre contenance,
+il se mit à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait-il, le malheur est arrivé
+dimanche matin, sur les huit heures.... Et
+il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant
+aucun détail, disant les plus petites
+choses avec une minutie de paysan. Et le
+petit tapait toujours, lui lançant à présent
+des coups de pied dans les chevilles.</p>
+
+<p>Quand il arriva au moment où Hautot
+père avait parlé d'elle, elle entendit son
+nom, découvrit sa figure et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, je ne vous suivais pas, je
+voudrais bien savoir.... Si ça ne vous contrariait
+pas de recommencer.</p>
+
+<p>Il recommença dans les mêmes termes:
+«Le malheur est arrivé dimanche
+matin sur les huit heures....»</p>
+
+<p>Il dit tout, longuement, avec des arrêts,
+des points, des réflexions venues de lui, de
+temps en temps. Elle l'écoutait avidement,
+percevant avec sa sensibilité nerveuse de
+femme toutes les péripéties qu'il racontait,
+et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon
+Dieu!» parfois. Le petit, la croyant calmée,
+avait cessé de battre César pour
+prendre la main de sa mère, et il écoutait
+aussi, comme s'il eût compris.</p>
+
+<p>Quand le récit fut terminé, Hautot fils
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, nous allons nous arranger
+ensemble suivant son désir. Écoutez,
+je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je
+ne veux pas que vous ayez à vous plaindre....</p>
+
+<p>Mais elle l'interrompit vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur César, monsieur César,
+pas aujourd'hui. J'ai le coeur coupé.... Une
+autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui....
+Si j'accepte, écoutez... ce n'est
+pas pour moi... non, non, non, je vous le
+jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on
+mettra ce bien sur sa tête.</p>
+
+<p>Alors César, effaré, devina, et balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Donc... c'est à lui... le p'tit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, dit-elle.</p>
+
+<p>Et Hautot fils regarda son frère avec une
+émotion confuse, forte et pénible.</p>
+
+<p>Après un long silence, car elle pleurait
+de nouveau, César, tout à fait gêné, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je
+vas m'en aller. Quand voulez-vous que
+nous parlions de ça?</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, ne partez pas, ne partez
+pas, ne me laissez pas toute seule avec
+Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus
+personne, personne que mon petit. Oh!
+quelle misère, quelle misère, monsieur César.
+Tenez, asseyez-vous. Vous allez encore
+me parler. Vous me direz ce qu'il faisait,
+là-bas, toute la semaine.</p>
+
+<p>Et César s'assit, habitué à obéir.</p>
+
+<p>Elle approcha, pour elle, une autre chaise
+de la sienne, devant le fourneau où les plats
+mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux,
+et elle demanda à César mille choses
+sur son père, des choses intimes où l'on
+voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle
+avait aimé Hautot de tout son pauvre coeur
+de femme.</p>
+
+<p>Et, par l'enchaînement naturel de ses
+idées, peu nombreuses, il en revint à l'accident
+et se remit à le raconter avec tous les
+mêmes détails.</p>
+
+<p>Quand il dit: «Il avait un trou dans le
+ventre, on y aurait mis les deux poings»,
+elle poussa une sorte de cri, et les sanglots
+jaillirent de nouveau de ses yeux. Alors,
+saisi par la contagion, César se mit aussi à
+pleurer, et comme les larmes attendrissent
+toujours les fibres du coeur, il se pencha
+vers Émile dont le front se trouvait à portée
+de sa bouche et l'embrassa.</p>
+
+<p>La mère, reprenant haleine, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gars, le voilà orphelin.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, dit César.</p>
+
+<p>Et ils ne parlèrent plus.</p>
+
+<p>Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère,
+habituée à songer à tout, se réveilla
+chez la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez peut-être rien pris de la
+matinée, monsieur César?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mam'zelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous devez avoir faim. Vous allez
+manger un morceau.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai
+eu trop de tourment.</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Malgré la peine, faut bien vivre, vous
+ne me refuserez pas ça! Et puis vous resterez
+un peu plus. Quand vous serez parti,
+je ne sais pas ce que je deviendrai.</p>
+
+<p>Il céda, après quelque résistance encore,
+et s'asseyant dos au feu, en face d'elle, il
+mangea une assiette de tripes qui crépitaient
+dans le fourneau et but un verre de
+vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
+débouchât le vin blanc.</p>
+
+<p>Plusieurs fois il essuya la bouche du petit
+qui avait barbouillé de sauce tout son
+menton.</p>
+
+<p>Comme il se levait pour partir, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quand est-ce voulez-vous que je
+revienne pour parler de l'affaire, mam'zelle
+Donet?</p>
+
+<p>&mdash;Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain,
+monsieur César. Comme ça je ne
+perdrais pas de temps. J'ai toujours mes
+jeudis libres.</p>
+
+<p>&mdash;Ça me va, jeudi prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à ça, je ne peux pas le
+promettre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'on cause mieux en mangeant.
+On a plus de temps aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit. Midi alors.</p>
+
+<p>Et il s'en alla après avoir encore embrassé
+le petit Émile, et serré la main de
+Mlle Donet.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>La semaine parut longue à César Hautot.
+Jamais il ne s'était trouvé seul et l'isolement
+lui semblait insupportable. Jusqu'alors,
+il vivait à côté de son père,
+comme son ombre, le suivait aux champs,
+surveillait l'exécution de ses ordres, et
+quand il l'avait quitté pendant quelque
+temps le retrouvait au dîner. Ils passaient
+les soirs à fumer leurs pipes en face l'un
+de l'autre, en causant chevaux, vaches ou
+moutons; et la poignée de main qu'ils se
+donnaient au réveil semblait l'échange
+d'une affection familiale et profonde.</p>
+
+<p>Maintenant César était seul. Il errait
+par les labours d'automne, s'attendant
+toujours à voir se dresser au bout d'une
+plaine la grande silhouette gesticulante du
+père. Pour tuer les heures, il entrait chez
+les voisins, racontait l'accident à tous ceux
+qui ne l'avaient pas entendu, le répétait
+quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations
+et de pensées, il s'asseyait au
+bord d'une route en se demandant si cette
+vie-là allait durer longtemps.</p>
+
+<p>Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui
+avait plu. Il l'avait trouvée comme il faut,
+douce et brave fille, comme avait dit le
+père. Oui, pour une brave fille, c'était
+assurément une brave fille. Il était résolu
+à faire les choses grandement et à lui
+donner deux mille francs de rente en assurant
+le capital à l'enfant. Il éprouvait
+même un certain plaisir à penser qu'il
+allait la revoir le jeudi suivant, et arranger
+cela avec elle. Et puis l'idée de ce frère,
+de ce petit bonhomme de cinq ans, qui
+était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait
+un peu et l'échauffait en même
+temps. C'était une espèce de famille qu'il
+avait là dans ce mioche clandestin qui ne
+s'appellerait jamais Hautot, une famille
+qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise,
+mais qui lui rappelait le père.</p>
+
+<p>Aussi quand il se vit sur la route de
+Rouen, le jeudi matin, emporté par le trot
+sonore de Graindorge, il sentit son coeur
+plus léger, plus reposé qu'il ne l'avait encore
+eu depuis son malheur.</p>
+
+<p>En entrant dans l'appartement de Mlle Donet,
+il vit la table mise comme le jeudi
+précédent, avec cette seule différence que
+la croûte du pain n'était pas ôtée.</p>
+
+<p>Il serra la main de la jeune femme,
+baisa Émile sur les joues et s'assit, un peu
+comme chez lui, le coeur gros tout de
+même. Mlle Donet lui parut un peu maigrie,
+un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer.
+Elle avait maintenant un air gêné devant
+lui comme si elle eût compris ce qu'elle
+n'avait pas senti l'autre semaine sous le
+premier coup de son malheur, et elle le
+traitait avec des égards excessifs, une humilité
+douloureuse, et des soins touchants
+comme pour lui payer en attention et en
+dévouement les bontés qu'il avait pour elle.
+Ils déjeunèrent longuement, en parlant de
+l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
+tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop.
+Elle gagnait assez pour vivre, elle, mais elle
+désirait seulement qu'Émile trouvât quelques
+sous devant lui quand il serait grand.
+César tint bon, et ajouta même un cadeau
+de mille francs pour elle, pour son deuil.</p>
+
+<p>Comme il avait pris son café, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous fumez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... J'ai ma pipe.</p>
+
+<p>Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait
+oubliée! Il allait se désoler quand elle lui
+offrit une pipe du père, enfermée dans
+une armoire. Il accepta, la prit, la reconnut,
+la flaira, proclama sa qualité avec une
+émotion dans la voix, l'emplit de tabac et
+l'alluma. Puis il mit Émile à cheval sur sa
+jambe et le fit jouer au cavalier pendant
+qu'elle desservait la table et enfermait,
+dans le bas du buffet, la vaisselle sale pour
+la laver, quand il serait sorti.</p>
+
+<p>Vers trois heures, il se leva à regret, tout
+ennuyé à l'idée de partir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je
+vous souhaite le bonsoir et charmé de vous
+avoir trouvée comme ça.</p>
+
+<p>Elle restait devant lui, rouge, bien émue,
+et le regardait en songeant à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous ne nous reverrons
+plus? dit-elle.</p>
+
+<p>Il répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur César. Alors,
+jeudi prochain, ça vous irait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mam'zelle Donet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez déjeuner, bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., si vous voulez bien, je ne
+refuse pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, monsieur César, jeudi
+prochain, midi, comme aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Jeudi midi, mam'zelle Donet!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist3"></a>
+<h2>BOITELLE</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+<p>A <i>Robert Pinchon</i></p>
+<br>
+
+<p>Le père Boitelle (Antoine) avait dans
+tout le pays la spécialité des besognes malpropres.
+Toutes les fois qu'on avait à faire
+nettoyer une fosse, un fumier, un puisard,
+à curer un égout, un trou de fange quelconque,
+c'était lui qu'on allait chercher.</p>
+
+<p>Il s'en venait avec ses instruments de
+vidangeur et ses sabots enduits de crasse,
+et se mettait à sa besogne en geignant sans
+cesse sur son métier. Quand on lui demandait
+alors pourquoi il faisait cet ouvrage
+répugnant, il répondait avec résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Pardi, c'est pour mes enfants qu'il
+faut nourrir. Ça rapporte plus qu'autre
+chose.</p>
+
+<p>Il avait, en effet, quatorze enfants. Si
+on s'informait de ce qu'ils étaient devenus,
+il disait avec un air d'indifférence:</p>
+
+<p>&mdash;N'en reste huit à la maison. Y en a
+un au service et cinq mariés.</p>
+
+<p>Quand on voulait savoir s'ils étaient
+bien mariés, il reprenait avec vivacité:</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai pas opposés. Je les ai opposés
+en rien. Ils ont marié comme ils ont
+voulu. Faut pas opposer les goûts, ça
+tourne mal. Si je suis ordureux, mé, c'est
+que mes parents m'ont opposé dans mes
+goûts. Sans ça, j'aurais devenu un ouvrier
+comme les autres.</p>
+
+<p>Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié
+dans ses goûts.</p>
+
+<p>Il était alors soldat, faisant son temps
+au Havre, pas plus bête qu'un autre, pas
+plus dégourdi non plus, un peu simple
+pourtant. Pendant les heures de liberté,
+son plus grand plaisir était de se promener
+sur le quai, où sont réunis les marchands
+d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec un pays,
+il s'en allait lentement le long des cages où
+les perroquets à dos vert et à tête jaune des
+Amazones, les perroquets à dos gris et
+à tête rouge du Sénégal, les aras énormes
+qui ont l'air d'oiseaux cultivés en serre, avec
+leurs plumes fleuries, leurs panaches et
+leurs aigrettes, les perruches de toute taille,
+qui semblent coloriées avec un soin minutieux
+par un bon Dieu miniaturiste, et les
+petits, tout petits oisillons sautillants,
+rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant
+leurs cris au bruit du quai, apportent dans
+le fracas des navires déchargés, des passants
+et des voitures, une rumeur violente,
+aiguë, piaillarde, assourdissante, de forêt
+lointaine et surnaturelle.</p>
+
+<p>Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la
+bouche ouverte, riant et ravi, montrant
+ses dents aux kakatoès prisonniers qui
+saluaient de leur huppe blanche ou jaune
+le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre
+de son ceinturon. Quand il rencontrait un
+oiseau parleur, il lui posait des questions;
+et si la bête se trouvait ce jour-là disposée
+à répondre et dialoguait avec lui, il emportait
+pour jusqu'au soir de la gaieté et
+du contentement. A regarder les singes
+aussi il se faisait des bosses de plaisir, et
+il n'imaginait point de plus grand luxe
+pour un homme riche que de posséder
+ces animaux ainsi qu'on a des chats et
+des chiens. Ce goût-là, ce goût de l'exotique,
+il l'avait dans le sang comme on a
+celui de la chasse, de la médecine ou de
+la prêtrise. Il ne pouvait s'empêcher, chaque
+fois que s'ouvraient les portes de la caserne,
+de s'en revenir au quai comme s'il
+s'était senti tiré par une envie.</p>
+
+<p>Or une fois, s'étant arrêté presque en
+extase devant un araraca monstrueux qui
+gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait,
+semblait faire les révérences de cour
+du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
+porte d'un petit café attenant à la boutique
+du marchand d'oiseaux, et une jeune négresse,
+coiffée d'un foulard rouge, apparut,
+qui balayait vers la rue les bouchons et le
+sable de l'établissement.</p>
+
+<p>L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée
+entre l'animal et la femme, et il
+n'aurait su dire vraiment lequel de ces
+deux êtres il contemplait avec le plus
+d'étonnement et de plaisir.</p>
+
+<p>La négresse, ayant poussé dehors les ordures
+du cabaret, leva les yeux, et demeura
+à son tour éblouie devant l'uniforme du
+soldat. Elle restait debout, en face de lui,
+son balai dans les mains comme si elle lui
+eût porté les armes, tandis que l'araraca
+continuait à s'incliner. Or le troupier au
+bout de quelques instants fut gêné par cette
+attention, et il s'en alla à petits pas,
+pour n'avoir point l'air de battre en
+retraite.</p>
+
+<p>Mais il revint. Presque chaque jour il
+passa devant le café des Colonies, et souvent
+il aperçut à travers les vitres la petite
+bonne à peau noire qui servait des bocks
+ou de l'eau-de-vie aux matelots du port.
+Souvent aussi elle sortait en l'apercevant;
+bientôt, même, sans s'être jamais parlé, ils
+se sourirent comme des connaissances; et
+Boitelle se sentait le coeur remué, en
+voyant luire, tout à coup, entre les lèvres
+sombres de la fille, la ligne éclatante de
+ses dents. Un jour enfin il entra, et fut
+tout surpris en constatant qu'elle parlait
+français comme tout le monde. La bouteille
+de limonade, dont elle accepta de
+boire un verre, demeura, dans le souvenir
+du troupier, mémorablement délicieuse;
+et il prit l'habitude de venir absorber, en
+ce petit cabaret du port, toutes les douceurs
+liquides que lui permettait sa bourse.</p>
+
+<p>C'était pour lui une fête, un bonheur
+auquel il pensait sans cesse, de regarder
+la main noire de la petite bonne verser
+quelque chose dans son verre, tandis que
+les dents riaient, plus claires que les yeux.
+Au bout de deux mois de fréquentation,
+ils devinrent tout à fait bons amis, et Boitelle,
+après le premier étonnement de voir
+que les idées de cette négresse étaient pareilles
+aux bonnes idées des filles du pays,
+qu'elle respectait l'économie, le travail, la
+religion et la conduite, l'en aima davantage,
+s'éprit d'elle au point de vouloir
+l'épouser.</p>
+
+<p>Il lui dit ce projet qui la fit danser de
+joie. Elle avait d'ailleurs quelque argent,
+laissé par une marchande d'huîtres, qui
+l'avait recueillie quand elle fut déposée sur
+le quai du Havre par un capitaine américain.
+Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ
+six ans, blottie sur des balles de coton
+dans la calle de son navire, quelques
+heures après son départ de New-York. Venant
+au Havre, il y abandonna aux soins
+de cette écaillère apitoyée ce petit animal
+noir caché à son bord, il ne savait par qui
+ni comment. La vendeuse d'huîtres étant
+morte, la jeune négresse devint bonne au
+café des Colonies.</p>
+
+<p>Antoine Boitelle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ça se fera si les parents n'y opposent
+point. J'irai jamais contre eux, t'entends
+ben, jamais! Je vas leur en toucher
+deux mots à la première fois que je retourne
+au pays.</p>
+
+<p>La semaine suivante en effet, ayant obtenu
+vingt-quatre heures de permission,
+il se rendit dans sa famille qui cultivait
+une petite ferme à Tourteville, près
+d'Yvetot.</p>
+
+<p>Il attendit la fin du repas, l'heure où le
+café baptisé d'eau-de-vie rendait les coeurs
+plus ouverts, pour informer ses ascendants
+Qu'il avait trouvé une fille répondant si
+bien à ses goûts, à tous ses goûts, qu'il
+ne devait pas en exister une autre sur la
+terre pour lui convenir aussi parfaitement.</p>
+
+<p>Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt
+circonspects, et demandèrent des explications.
+Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur
+de son teint.</p>
+
+<p>C'était une bonne, sans grand avoir,
+mais vaillante, économe, propre, de conduite,
+et de bon conseil. Toutes ces choses-là
+valaient mieux que de l'argent aux
+mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait
+quelques sous d'ailleurs, laissés par une
+femme qui l'avait élevée, quelques gros
+sous, presque une petite dot, quinze cents
+francs à la caisse d'épargne. Les vieux,
+conquis par ses discours, confiants d'ailleurs
+dans son jugement, cédaient peu à
+peu, quand il arriva au point délicat. Riant
+d'un rire un peu contraint:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra
+vous contrarier. Elle n'est brin blanche.</p>
+
+<p>Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer
+longuement avec beaucoup de précautions,
+pour ne les point rebuter, qu'elle
+appartenait à la race sombre dont ils
+n'avaient vu d'échantillons que sur les
+images d'Épinal.</p>
+
+<p>Alors ils furent inquiets, perplexes,
+craintifs, comme s'il leur avait proposé une
+union avec le Diable.</p>
+
+<p>La mère disait:&mdash;Noire? Combien
+qu'elle l'est. C'est-il partout?</p>
+
+<p>Il répondait:&mdash;Pour sûr: Partout,
+comme t'es blanche partout, té!</p>
+
+<p>Le père reprenait:&mdash;Noire? C'est-il
+noir autant que le chaudron?</p>
+
+<p>Le fils répondait:&mdash;Pt'être ben un p'tieu
+moins! C'est noire, mais point noire à dégoûter.
+La robe à m'sieu l'curé est ben
+noire, et alle n'est pas pu laide qu'un surplis
+qu'est blanc.</p>
+
+<p>Le père disait:&mdash;Y en a-t-il de pu noires
+qu'elle dans son pays?</p>
+
+<p>Et le fils, convaincu, s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr!</p>
+
+<p>Mais le bonhomme remuait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit être déplaisant?</p>
+
+<p>Et le fils:</p>
+
+<p>&mdash;C'est point pu déplaisant qu'aut'chose,
+vu qu'on s'y fait en rin de temps.</p>
+
+<p>La mère demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne salit point le linge plus que
+d'autres, ces piaux-là?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que la tienne, vu que c'est
+sa couleur.</p>
+
+<p>Donc, après beaucoup de questions
+encore, il fut convenu que les parents verraient
+cette fille avant de rien décider et
+que le garçon, dont le service allait finir
+l'autre mois, l'amènerait à la maison afin
+qu'on pût l'examiner et décider en causant
+si elle n'était pas trop foncée pour rentrer
+dans la famille Boitelle.</p>
+
+<p>Antoine alors annonça que le dimanche
+22 mai, jour de sa libération, il partirait
+pour Tourteville avec sa bonne amie.</p>
+
+<p>Elle avait mis pour ce voyage chez les
+parents de son amoureux ses vêtements
+les plus beaux et les plus voyants, où dominaient
+le jaune, le rouge et le bleu, de
+sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une
+fête nationale.</p>
+
+<p>Dans la gare, au départ du Havre, on la
+regarda beaucoup, et Boitelle était fier de
+donner le bras, à une personne qui commandait
+ainsi l'attention. Puis, dans le
+wagon de troisième classe où elle prit place
+à côté de lui, elle imposa une telle surprise
+aux paysans que ceux des compartiments
+voisins montèrent sur leurs banquettes pour
+l'examiner par-dessus la cloison de bois qui
+divisait la caisse roulante. Un enfant, à
+son aspect, se mit à crier de peur, un autre
+cacha sa figure dans le tablier de sa mère.</p>
+
+<p>Tout alla bien cependant jusqu'à la gare
+d'arrivée. Mais lorsque le train ralentit sa
+marche en approchant d'Yvetot, Antoine
+se sentit mal à l'aise, comme au moment
+d'une inspection quand il ne savait pas sa
+théorie. Puis, s'étant penché à la portière,
+il reconnut de loin son père qui tenait la
+bride du cheval attelé à la carriole, et sa
+mère venue jusqu'au treillage qui maintenait
+les curieux.</p>
+
+<p>Il descendit le premier, tendit la main
+à sa bonne amie, et, droit, comme s'il escortait
+un général, il se dirigea vers sa
+famille.</p>
+
+<p>La mère, en voyant venir cette dame
+noire et bariolée en compagnie de son
+garçon, demeurait tellement stupéfaite
+qu'elle n'en pouvait ouvrir la bouche, et
+le père avait peine à maintenir le cheval
+que faisait cabrer coup sur coup la locomotive
+ou la négresse. Mais Antoine, saisi
+soudain par la joie sans mélange de revoir
+ses vieux, se précipita, les bras ouverts,
+bécota la mère, bécota le père malgré
+l'effroi du bidet, puis se tournant vers sa
+compagne que les passants ébaubis considéraient
+en s'arrêtant, il s'expliqua.</p>
+
+<p>&mdash;La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première
+vue alle est un brin détournante,
+mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y
+a rien de plus plaisant sur la terre. Dites-y
+bonjour qu'à ne s'émeuve point.</p>
+
+<p>Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même
+à perdre la raison, fit une espèce de
+révérence, tandis que le père ôtait sa casquette
+en murmurant: «J'vous la souhaite
+à vot' désir». Puis sans s'attarder
+on grimpa dans la carriole, les deux femmes
+au fond sur des chaises qui les faisaient
+sauter en l'air à chaque cahot de la route,
+et les deux hommes par devant, sur la
+banquette.</p>
+
+<p>Personne ne parlait. Antoine inquiet
+sifflotait un air de caserne, le père fouettait
+le bidet, et la mère regardait de coin,
+en glissant des coups d'oeil de fouine, la
+négresse dont le front et les pommettes
+reluisaient sous le soleil comme des chaussures
+bien cirées.</p>
+
+<p>Voulant rompre la glace, Antoine se
+retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, on ne cause pas?</p>
+
+<p>&mdash;Faut le temps; répondit la vieille.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, raconte à la p'tite l'histoire
+des huit oeufs de ta poule.</p>
+
+<p>C'était une farce célèbre dans la famille.
+Mais comme sa mère se taisait toujours,
+paralysée par l'émotion, il prit lui-même
+la parole et narra, en riant beaucoup,
+cette mémorable aventure. Le père,
+qui la savait par coeur, se dérida aux premiers
+mots; sa femme bientôt suivit l'exemple,
+et la négresse elle-même, au passage
+le plus drôle, partit tout à coup d'un tel
+rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel,
+que le cheval excité fit un petit temps
+de galop.</p>
+
+<p>La connaissance était faite. On causa.</p>
+
+<p>A peine arrivés, quand tout le monde
+fut descendu, après qu'il eut conduit sa
+bonne amie dans la chambre pour ôter sa
+robe qu'elle aurait pu tacher en faisant un
+bon plat de sa façon destiné à prendre les
+vieux par le ventre, il attira ses parents
+devant la porte, et demanda, le coeur battant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, quéque vous dites?</p>
+
+<p>Le père se tut. La mère plus hardie déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Alle est trop noire! Non, vrai, c'est
+trop. J'en ai eu les sangs tournés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous y ferez, dit Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Possible, mais pas pour le moment.
+Ils entrèrent et la bonne femme fut émue
+en voyant la négresse cuisiner. Alors elle
+l'aida, la jupe retroussée, active malgré son
+âge.</p>
+
+<p>Le repas fut bon, fut long, fut gai.
+Quand on fit un tour ensuite, Antoine prit
+son père à part.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, pé, quéque t'en dis?</p>
+
+<p>Le paysan ne se compromettait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai point d'avis. D'mande à ta mé.</p>
+
+<p>Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant
+en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, ma mé, quéque t'en dis?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop
+noire. Seulement un p'tieu moins je ne
+m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait
+Satan!</p>
+
+<p>Il n'insista point, sachant que la vieille
+s'obstinait toujours, mais il sentait en son
+coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait
+ce qu'il fallait faire, ce qu'il pourrait
+inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne les
+eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit
+lui-même. Et ils s'en allaient tous les
+quatre à pas lents à travers les blés, redevenus
+peu à peu silencieux. Quand on
+longeait une clôture les fermiers apparaissaient
+à la barrière, les gamins grimpaient
+sur les talus, tout le monde se précipitait
+au chemin pour voir passer la
+«noire» que le fils Boitelle avait ramenée.
+On apercevait au loin des gens qui couraient
+à travers les champs comme on accourt
+quand bat le tambour des annonces
+de phénomènes vivants. Le père et la mère
+Boitelle effarés de cette curiosité semée
+par la campagne à leur approche, hâtaient
+le pas, côte à côte, précédant de loin leur
+fils à qui sa compagne demandait ce que
+les parents pensaient d'elle.</p>
+
+<p>Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient
+pas encore décidés.</p>
+
+<p>Mais sur la place du village ce fut une
+sortie en masse de toutes les maisons en
+émoi, et devant l'attroupement grossissant,
+les vieux Boitelle prirent la fuite et regagnèrent
+leur logis, tandis qu'Antoine soulevé
+de colère, sa bonne amie au bras,
+s'avançait avec majesté sous les yeux élargis
+par l'ébahissement.</p>
+
+<p>Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y
+avait plus d'espoir, qu'il n'épouserait pas
+sa négresse; elle aussi le comprenait; et
+ils se mirent à pleurer tous les deux en approchant
+de la ferme. Dès qu'ils y furent
+revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour
+aider la mère à faire sa besogne; elle la
+suivit partout, à la laiterie, à l'étable, au
+poulailler, prenant la plus grosse part, répétant
+sans cesse: «Laissez-moi faire,
+madame Boitelle», si bien que le soir
+venu, la vieille, touchée et inexorable, dit
+à son fils: «C'est une brave fille tout de
+même. C'est dommage qu'elle soit si noire,
+mais vrai, alle l'est trop. J'pourrais pas
+m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
+noire!»</p>
+
+<p>Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie:</p>
+
+<p>&mdash;Alle n'veut point, alle te trouve trop
+noire. Faut r'tourner. Je t'aconduirai jusqu'au
+chemin de fer. N'importe, t'éluge
+point. J'vas leur y parler quand tu seras
+partie.</p>
+
+<p>Il la conduisit donc à la gare en lui donnant
+encore bon espoir, et après l'avoir
+embrassée, la fit monter dans le convoi
+qu'il regarda s'éloigner avec des yeux
+bouffis par les pleurs.</p>
+
+<p>Il eut beau implorer les vieux, ils ne
+consentirent jamais.</p>
+
+<p>Et quand il avait conté cette histoire
+que tout le pays connaissait, Antoine Boitelle
+ajoutait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien,
+à rien. Aucun métier ne m'allait pu, et
+j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.</p>
+
+<p>On lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes marié pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'peux pas dire que ma femme
+m'a déplu pisque j'y ai fait quatorze éfants,
+mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr,
+oh non! L'autre, voyez-vous, ma négresse,
+alle n'avait qu'à me regarder, je me sentais
+comme transporté...</p>
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist4"></a>
+<h2>L'ORDONNANCE</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Le cimetière plein d'officiers avait l'air
+d'un champ fleuri. Les képis et les culottes
+rouges, les galons et les boutons d'or, les
+sabres, les aiguillettes de l'état-major, les
+brandebourgs des chasseurs et des hussards
+passaient au milieu des tombes dont
+les croix blanches ou noires ouvraient
+leurs bras lamentables, leurs bras de fer,
+de marbre ou de bois sur le peuple disparu des
+morts.</p>
+
+<p>On venait d'enterrer la femme du colonel
+de Limousin. Elle s'était noyée deux jours
+auparavant, en prenant un bain.</p>
+
+<p>C'était fini, le clergé était parti, mais le
+colonel, soutenu par deux officiers, restait
+debout devant le trou au fond duquel il
+voyait encore le coffre de bois qui cachait,
+décomposé déjà, le corps de sa jeune
+femme.</p>
+
+<p>C'était presque un vieillard, un grand
+maigre à moustaches blanches qui avait
+épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade,
+demeurée orpheline après la mort
+de son père, le colonel Sortis.</p>
+
+<p>Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait
+leur chef essayaient de l'emmener.
+Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il
+ne laissait point couler, par héroïsme, et,
+murmurant, tout bas: «Non, non, encore
+un peu», il s'obstinait à rester là, les
+jambes fléchissantes, au bord de ce trou,
+qui lui paraissait sans fond, un abîme où
+étaient tombés son coeur et sa vie, tout ce
+qui lui restait sur terre.</p>
+
+<p>Tout à coup le général Ormont s'approcha,
+saisit par le bras le colonel, et l'entraînant
+presque de force: «Allons, allons,
+mon vieux camarade, il ne faut pas demeurer
+là.» Le colonel obéit alors, et rentra
+chez lui.</p>
+
+<p>Comme il ouvrait la porte de son cabinet,
+il aperçut une lettre sur sa table de travail.
+L'ayant prise, il faillit tomber de surprise
+et d'émotion, il avait reconnu l'écriture de
+sa femme. Et la lettre portait le timbre de
+la poste avec la date du jour même. Il déchira
+l'enveloppe et lut.</p>
+
+<p>«PÈRE,</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous appeler encore
+père, comme autrefois. Quand vous recevrez
+cette lettre, je serai morte, et sous la
+terre. Alors peut-être pourrez-vous me
+pardonner.</p>
+
+<p>Je ne veux pas chercher à vous émouvoir
+ni à atténuer ma faute. Je veux dire
+seulement, avec toute la sincérité d'une
+femme qui va se tuer dans une heure, la
+vérité entière et complète.</p>
+
+<p>Quand vous m'avez épousée, par générosité,
+je me suis donnée à vous, par
+reconnaissance et je vous ai aimé de tout
+mon coeur de petite fille. Je vous ai aimé
+ainsi que j'aimais papa, presque autant; et
+un jour, comme j'étais sur vos genoux, et
+comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé:
+«Père», malgré moi. Ce fut un cri
+du coeur, instinctif, spontané. Vrai, vous
+étiez pour moi un père, rien qu'un père.
+Vous avez ri, et vous m'avez dit: «Appelle-moi
+toujours comme ça, mon enfant, ça
+me fait plaisir.»</p>
+
+<p>Nous sommes venus dans cette ville
+et&mdash;pardonnez-moi, père&mdash;je suis devenue
+amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps,
+presque deux ans, vous lisez bien,
+presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis
+devenue coupable, je suis devenue une
+femme perdue.</p>
+
+<p>Quant à lui?&mdash;Vous ne devinerez pas
+qui. Je suis bien tranquille là-dessus, puisqu'ils
+étaient douze officiers, toujours autour
+de moi et avec moi, que vous appeliez
+mes douze constellations.</p>
+
+<p>Père, ne cherchez pas à le connaître et
+ne le haïssez pas, lui. Il a fait ce que n'importe
+qui aurait fait à sa place, et puis, je
+suis sûre qu'il m'aimait aussi de tout son
+coeur.</p>
+
+<p>Mais, écoutez&mdash;un jour, nous avions
+rendez-vous dans l'île des Bécasses, vous
+savez la petite île, après le moulin. Moi,
+je devais y aborder en nageant, et lui devait
+m'attendre dans les buissons, et puis
+rester là jusqu'au soir pour qu'on ne le
+vît pas partir. Je venais de le rejoindre,
+quand les branches s'ouvrent et nous apercevons
+Philippe, votre ordonnance, qui
+nous avait surpris. J'ai senti que nous
+étions perdus et j'ai poussé un grand cri;
+alors il m'a dit&mdash;lui, mon ami!&mdash;Allez-vous-en
+à la nage, tout doucement, ma
+chère, et laissez-moi avec cet homme.</p>
+
+<p>Je suis partie, si émue que j'ai failli me
+noyer, et je suis rentrée chez vous, m'attendant
+à quelque chose d'épouvantable.</p>
+
+<p>Une heure après, Philippe me disait, à
+voix basse, dans le corridor du salon où
+je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de
+madame, si elle avait quelque lettre à me
+donner». Alors je compris qu'il s'était
+vendu, et que mon ami l'avait acheté.</p>
+
+<p>Je lui ai donné des lettres, en effet,&mdash;toutes
+mes lettres.&mdash;Il les portait et
+me rapportait les réponses.</p>
+
+<p>Cela a duré deux mois environ. Nous
+avions confiance en lui, comme vous aviez
+confiance en lui, vous aussi.</p>
+
+<p>Or, père, voici ce qui arriva. Un jour,
+dans la même île où j'étais venue à la
+nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé
+votre ordonnance. Cet homme m'attendait
+et il m'a prévenue qu'il allait nous dénoncer
+à vous et vous livrer des lettres gardées
+par lui, volées, si je ne cédais point à
+ses désirs.</p>
+
+<p>Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une
+peur lâche, indigne, peur de vous surtout,
+de vous si bon, et trompé par moi, peur
+pour lui encore,&mdash;vous l'auriez tué&mdash;pour
+moi aussi, peut-être, est-ce que je
+sais, j'étais affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter
+encore une fois ce misérable qui m'aimait
+aussi, quelle honte!</p>
+
+<p>Nous sommes si faibles, nous autres,
+que nous perdons la tête bien plus que
+vous. Et puis, quand on est tombé, on
+tombe toujours plus bas, plus bas. Est-ce
+que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris
+seulement qu'un de vous deux et moi allions
+mourir&mdash;et je me suis donnée à
+cette brute.</p>
+
+<p>Vous voyez, père, que je ne cherche
+pas à m'excuser.</p>
+
+<p>Alors, alors&mdash;alors, ce que j'aurais dû
+prévoir est arrivé&mdash;il m'a prise et reprise
+quand il a voulu en me terrifiant. Il a été
+aussi mon amant, comme l'autre, tous les
+jours. Est-ce pas abominable? Et quel
+châtiment, père?</p>
+
+<p>Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir.
+Vivante, je n'aurais pu vous confesser
+un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne
+pouvais plus faire autrement que de mourir,
+rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée.
+Je ne pouvais plus aimer, ni être
+aimée; il me semblait que je salissais
+tout le monde, rien qu'en donnant la
+main.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, je vais aller prendre
+mon bain et je ne reviendrai pas.</p>
+
+<p>Cette lettre pour vous ira chez mon
+amant. Il la recevra après ma mort, et
+sans rien comprendre, vous la fera tenir,
+accomplissant mon dernier voeu. Et vous
+la lirez, vous, en revenant du cimetière.</p>
+
+<p>Adieu, père, je n'ai plus rien à vous
+dire. Faites ce que vous voudrez, et pardonnez-moi.»</p>
+
+<p>Le colonel s'essuya le front couvert de
+sueur. Son sang-froid, le sang-froid des
+jours de bataille lui était revenu tout à
+coup.</p>
+
+<p>Il sonna.</p>
+
+<p>Un domestique parut.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-moi Philippe, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa
+table.</p>
+
+<p>L'homme entra presque aussitôt, un
+grand soldat à moustaches rousses, l'air
+malin, l'oeil sournois.</p>
+
+<p>Le colonel le regarda tout droit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me dire le nom de l'amant de
+ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon colonel...</p>
+
+<p>L'officier prit son revolver dans le tiroir
+entr'ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, et vite, tu sais que je ne
+plaisante pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... mon colonel..., c'est le
+capitaine Saint-Albert.</p>
+
+<p>A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une
+flamme lui brûla les yeux, et il s'abattit
+sur la face, une balle au milieu du front.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist5"></a>
+<h2>LE LAPIN</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Maître Lecacheur apparut sur la porte
+de sa maison, à l'heure ordinaire, entre
+cinq heures et cinq heures un quart du
+matin, pour surveiller ses gens qui se mettaient
+au travail.</p>
+
+<p>Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert,
+l'oeil gauche presque fermé, il boutonnait
+avec peine ses bretelles sur son gros ventre,
+tout en surveillant, d'un regard entendu
+et circulaire, tous les coins connus de sa
+ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques
+à travers les hêtres du fossé et les pommiers
+ronds de la cour, faisait chanter les
+coqs sur le fumier et roucouler les pigeons
+sur le toit. La senteur de l'étable s'envolait
+par la porte ouverte et se mêlait, dans
+l'air frais du matin, à l'odeur âcre de l'écurie
+où hennissaient les chevaux, la tête
+tournée vers la lumière.</p>
+
+<p>Dès que son pantalon fut soutenu solidement,
+maître Lecacheur se mit en
+route, allant d'abord vers le poulailler,
+pour compter les oeufs du matin, car il
+craignait des maraudes depuis quelque
+temps.</p>
+
+<p>Mais la fille de ferme accourut vers lui
+en levant les bras et criant: «Maît' Cacheux,
+maît' Cacheux, on a volé un lapin,
+c'te nuit.»</p>
+
+<p>&mdash;Un lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui
+de la cage à draite.</p>
+
+<p>Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche
+et dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Faut vé ça.</p>
+
+<p>Et il alla voir.</p>
+
+<p>La cage avait été brisée, et le lapin était
+parti.</p>
+
+<p>Alors l'homme devint soucieux, referma
+son oeil droit et se gratta le nez. Puis,
+après avoir réfléchi, il ordonna à la servante
+effarée, qui demeurait stupide devant son
+maître:</p>
+
+<p>&mdash;Va quéri les gendarmes. Dis que
+j'les attends sur l'heure.</p>
+
+<p>Maître Lecacheur était maire de sa commune,
+Pavigny-le-Gras, et commandait en
+maître, vu son argent et sa position.</p>
+
+<p>Dès que la bonne eut disparu, en courant
+vers le village, distant d'un demi-kilomètre,
+le paysan rentra chez lui, pour
+boire son café et causer de la chose avec
+sa femme.</p>
+
+<p>Il la trouva soufflant le feu avec sa
+bouche, à genoux devant le foyer.</p>
+
+<p>Il dit dès la porte:</p>
+
+<p>&mdash;V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris.</p>
+
+<p>Elle se retourna si vite qu'elle se trouva
+assise par terre, et regardant son mari
+avec des yeux désolés:</p>
+
+<p>&mdash;Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a
+volé un lapin?</p>
+
+<p>&mdash;L'gros gris.</p>
+
+<p>&mdash;L'gros gris?</p>
+
+<p>Elle soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu
+lapin.</p>
+
+<p>C'était une petite femme maigre et vive,
+propre, entendue à tous les soins de l'exploitation.</p>
+
+<p>Lecacheur avait son idée.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit être çu gars de Polyte.</p>
+
+<p>La fermière se leva brusquement, et
+d'une voix furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est li! c'est li! faut pas en trâcher
+d'autre. C'est li! Tu l'as dit, Cacheux!</p>
+
+<p>Sur sa maigre figure irritée, toute sa
+fureur paysanne, toute son avarice, toute
+sa rage de femme économe contre le valet
+toujours soupçonné, contre la servante
+toujours suspectée, apparaissaient dans la
+contraction de la bouche, dans les rides
+des joues et du front.</p>
+
+<p>&mdash;Et qué que t'as fait? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envéyé quéri les gendarmes.</p>
+
+<p>Ce Polyte était un homme de peine employé
+pendant quelques jours dans la
+ferme et congédié par Lecacheur après
+une réponse insolente. Ancien soldat, il
+passait pour avoir gardé de ses campagnes
+en Afrique des habitudes de maraude et
+de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous
+les métiers. Maçon, terrassier, charretier,
+faucheur, casseur de pierres, ébrancheur,
+il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on
+nulle part et devait-il par moments
+changer de canton pour trouver encore du
+travail.</p>
+
+<p>Dès le premier jour de son entrée à la
+ferme, la femme de Lecacheur l'avait détesté;
+et maintenant elle était sûre que le
+vol avait été commis par lui.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure environ, les
+deux gendarmes arrivèrent. Le brigadier
+Sénateur était très haut et maigre, le gendarme
+Lenient, gros et court.</p>
+
+<p>Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta
+la chose. Puis on alla voir le lieu du méfait
+afin de constater le bris de la cabine et
+de recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on
+fut rentré dans la cuisine, la maîtresse apporta
+du vin, emplit les verres et demanda
+avec un défi dans l'oeil:</p>
+
+<p>&mdash;L'prendrez-vous, c'ti-là?</p>
+
+<p>Le brigadier, son sabre entre les jambes,
+semblait soucieux. Certes, il était sûr de le
+prendre si on voulait bien le lui désigner.
+Dans le cas contraire, il ne répondait point
+de le découvrir lui-même. Après avoir longtemps
+réfléchi, il posa cette simple question:</p>
+
+<p>&mdash;Le connaissez-vous, le voleur?</p>
+
+<p>Un pli de malice normande rida la grosse
+bouche de Lecacheur qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'connaître, non, je l'connais
+point, vu que j'l'ai pas vu vôler. Si j'l'avais
+vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et
+chair, sans un coup d'cidre pour l'faire passer.
+Pour lors, pour dire qui c'est, je l'dirai
+point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu
+propre à rien de Polyte.</p>
+
+<p>Alors il expliqua longuement ses histoires
+avec Polyte, le départ de ce valet,
+son mauvais regard, des propos rapportés,
+accumulant des preuves insignifiantes et
+minutieuses.</p>
+
+<p>Le brigadier, qui avait écouté avec
+grande attention tout en vidant son verre
+de vin et en le remplissant ensuite, d'un
+geste indifférent, se tourna vers son gendarme:</p>
+
+<p>&mdash;Faudra voir chez la femme au berqué
+Severin, dit-il.</p>
+
+<p>Le gendarme sourit et répondit par trois
+signes de tête.</p>
+
+<p>Alors, Mme Lecacheur se rapprocha,
+et tout doucement, avec des ruses de
+paysanne, interrogea à son tour le brigadier.
+Ce berger Severin, un simple, une
+sorte de brute, élevé dans un parc à moutons,
+ayant grandi sur les côtes au milieu
+de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne connaissant
+guère qu'elles au monde, avait
+cependant conservé au fond de l'âme l'instinct
+d'épargne du paysan. Certes, il avait
+dû cacher, pendant des années et des années,
+dans des creux d'arbre ou des trous
+de rocher tout ce qu'il gagnait d'argent,
+soit en gardant les troupeaux, soit en guérissant,
+par des attouchements et des
+paroles, les entorses des animaux (car le
+secret des rebouteux lui avait été transmis
+par un vieux berger qu'il avait remplacé).
+Or, un jour, il acheta, en vente publique,
+un petit bien, masure et champ, d'une
+valeur de trois mille francs.</p>
+
+<p>Quelques mois plus tard, on apprit qu'il
+se mariait. Il épousait une servante connue
+pour ses mauvaises moeurs, la bonne
+du cabaretier. Les gars racontaient que
+cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver
+chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait
+pris, l'avait conquis, l'avait conduit au mariage,
+peu à peu, de soir en soir.</p>
+
+<p>Puis, ayant passé par la mairie et par
+l'église, elle habitait maintenant la maison
+achetée par son homme, tandis qu'il continuait
+à garder ses troupeaux, nuit et
+jour, à travers les plaines.</p>
+
+<p>Et le brigadier ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;V'là trois s'maines que Polyte couche
+avec elle, vu qu'il n'a pas d'abri, ce
+maraudeur.</p>
+
+<p>Le gendarme se permit un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Il prend la couverture au berger.</p>
+
+<p>Madame Lecacheur, saisie d'une rage
+nouvelle, d'une rage accrue par une colère
+de femme mariée contre le dévergondage,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah!
+les bougres de voleux!</p>
+
+<p>Mais le brigadier ne s'émut pas:</p>
+
+<p>&mdash;Minute, dit-il. Attendons midi, vu
+qu'il y vient dîner chaque jour. Je les pincerai
+le nez dessus.</p>
+
+<p>Et le gendarme souriait, séduit par
+l'idée de son chef; et Lecacheur aussi souriait
+maintenant, car l'aventure du berger
+lui semblait comique, les maris trompés
+étant toujours plaisants.</p>
+
+<p>Midi venait de sonner, quand le brigadier
+Sénateur, suivi de son homme, frappa
+trois coups légers à la porte d'une petite
+maison isolée, plantée au coin d'un bois,
+à cinq cents mètres du village.</p>
+
+<p>Ils s'étaient collés contre le mur afin de
+n'être pas vus du dedans; et ils attendirent.
+Au bout d'une minute ou deux,
+comme personne ne répondait, le brigadier
+frappa de nouveau. Le logis semblait
+inhabité tant il était silencieux, mais le
+gendarme Lenient, qui avait l'oreille fine,
+annonça qu'on remuait à l'intérieur.</p>
+
+<p>Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait
+point qu'on résistât une seconde à l'autorité
+et, heurtant le mur du pommeau de
+son sabre, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, au nom de la loi!</p>
+
+<p>Cet ordre demeurant toujours inutile,
+il hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'obéissez pas, je fais sauter
+la serrure. Je suis le brigadier de gendarmerie,
+nom de Dieu! Attention, Lenient.</p>
+
+<p>Il n'avait point fini de parler que la
+porte était ouverte, et Sénateur avait
+devant lui une grosse fille très rouge, joufflue,
+dépoitraillée, ventrue, large des
+hanches, une sorte de femelle sanguine
+et bestiale, la femme du berger Severin.</p>
+
+<p>Il entra.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous rendre visite, rapport
+à une petite enquête, dit-il.</p>
+
+<p>Et il regardait autour de lui. Sur la table
+une assiette, un pot à cidre, un verre à
+moitié plein annonçaient un repas commencé.
+Deux couteaux traînaient côte à
+côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil
+à son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Ça sent bon, dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;On jurerait du lapin sauté, ajouta
+Lenient très gai.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un verre de fine? demanda
+la paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci. Je voudrais seulement la
+peau du lapin que vous mangez.</p>
+
+<p>Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Qué lapin?</p>
+
+<p>Le brigadier s'était assis et s'essuyait le
+front avec sérénité.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, la patronne, vous ne
+nous ferez pas accroire que vous vous
+nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous,
+là, toute seule, pour votre dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Mé, rien de rien, j'vous jure. Un
+p'tieu d'beurre su l'pain.</p>
+
+<p>&mdash;Mazette, la bourgeoise, un p'tieu
+d'beurre su l'pain... vous faites erreur.
+C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il
+faut dire. Bougre! il sent bon vot'beurre,
+nom de Dieu! c'est du beurre de choix,
+du beurre d'extra, du beurre de noce,
+du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du
+beurre de ménage, çu beurre-là!</p>
+
+<p>Le gendarme se tordait et répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, c'est pas du beurre de
+ménage.</p>
+
+<p>Le brigadier Sénateur étant farceur, toute
+la gendarmerie était devenue facétieuse.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ous'qu'il est vot'beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vot'beurre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans l'pot.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ous'qu'il est l'pot?</p>
+
+<p>&mdash;Qué pot?</p>
+
+<p>&mdash;L'pot à beurre, pardi!</p>
+
+<p>&mdash;Le v'là.</p>
+
+<p>Elle alla chercher une vieille tasse au
+fond de laquelle gisait une couche de
+beurre rance et salé.</p>
+
+<p>Le brigadier le flaira et, remuant le
+front:</p>
+
+<p>&mdash;-C'est pas l'même. Il me faut l'beurre
+qui sent le lapin sauté. Allons, Lenient,
+ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon;
+mé j'vas guetter sous le lit.</p>
+
+<p>Ayant donc fermé la porte, il s'approcha
+du lit et le voulut tirer; mais le lit tenait
+au mur, n'ayant pas été déplacé depuis
+plus d'un demi-siècle apparemment. Alors
+le brigadier se pencha, et fit craquer son
+uniforme. Un bouton venait de sauter.</p>
+
+<p>&mdash;Lenient, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brigadier?</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon garçon, viens au lit, moi
+je suis trop long pour voir dessous. Je me
+charge du buffet.</p>
+
+<p>Donc, il se releva, et attendit, debout,
+que son homme eût exécuté l'ordre.</p>
+
+<p>Lenient, court et rond, ôta son képi, se
+jeta sur le ventre, et collant son front par
+terre, regarda longtemps le creux noir
+sous la couche. Puis, soudain, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'tiens! Je l'tiens!</p>
+
+<p>Le brigadier Sénateur se pencha sur
+son homme.</p>
+
+<p>&mdash;Qué que tu tiens, le lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Non, l'voleux!</p>
+
+<p>&mdash;L'voleux! Amène, amène!</p>
+
+<p>Les deux bras du gendarme allongés
+sous le lit avaient appréhendé quelque
+chose, et il tirait de toute sa force. Un pied,
+chaussé d'un gros soulier, parut enfin,
+qu'il tenait de sa main droite.</p>
+
+<p>Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi!
+tire!»</p>
+
+<p>Lenient, à genoux maintenant, tirait
+sur l'autre jambe. Mais la besogne était
+rude, car le captif gigotait ferme, ruait
+et faisait gros dos, s'arc-boutant de la
+croupe à la traverse du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Hardi! hardi! tire, criait Sénateur.</p>
+
+<p>Et ils tiraient de toute leur force, si bien
+que la barre de bois céda et l'homme sortit
+jusqu'à la tête, dont il se servit encore
+pour s'accrocher à sa cachette.</p>
+
+<p>La figure parut enfin, la figure furieuse
+et consternée de Polyte dont les bras
+demeuraient étendus sous le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Tire! criait toujours le brigadier.</p>
+
+<p>Alors un bruit bizarre se fît entendre;
+et, comme les bras s'en venaient à la suite
+des épaules, les mains se montrèrent à la
+suite des bras et, dans les mains, la queue
+d'une casserole, et, au bout de la queue,
+la casserole elle-même, qui contenait un
+lapin sauté.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de
+Dieu! hurlait le brigadier fou de joie, tandis
+que Lenient s'assurait de l'homme.</p>
+
+<p>Et la peau du lapin, preuve accablante,
+dernière et terrible pièce à conviction, fut
+découverte dans la paillasse.</p>
+
+<p>Alors les gendarmes rentrèrent en
+triomphe au village avec le prisonnier et
+leurs trouvailles.</p>
+
+<p>Huit jours plus tard, la chose ayant fait
+grand bruit, maître Lecacheur, en entrant
+à la mairie pour y conférer avec le maître
+d'école, apprit que le berger Severin l'y
+attendait depuis une heure.</p>
+
+<p>L'homme était assis sur une chaise, dans
+un coin, son bâton entre les jambes. En
+apercevant le maire, il se leva, ôta son
+bonnet, salua d'un:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjou, maît'Cacheux.</p>
+
+<p>Puis demeura debout, craintif, gêné.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous demandez? dit le
+fermier.</p>
+
+<p>&mdash;V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique
+qu'on a volé un lapin cheux vous, l'aut'semaine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est vrai, Severin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ben, pour lors c'est véridique.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon brave.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qui l'a volé, çu lapin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Polyte Ancas, l'journalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on
+l'a trouvé sous mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, le lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Le lapin et pi Polyte, l'un au bout
+d'l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, c'est véridique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté
+c't'histoire-là?</p>
+
+<p>&mdash;Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends.
+Et pi, et pi, vous n'en savez long su l'mariage,
+vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sur le mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rapport au drait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment rapport au droit?</p>
+
+<p>&mdash;Rapport au drait d'l'homme et pi au
+drait d'la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma
+femme a-t-i l'drait de coucher avé Polyte?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, de coucher avec Polyte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et
+pi vu qu'alle est ma femme, de coucher
+avec Polyte?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non, c'est pas son droit.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li
+fout' des coups, mé, à elle et pi à li itou?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... mais... mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ben, pour lors. J'vas vous dire.
+Eune nuit, vu qu'j'avais d'z'idées, j'rentrai,
+l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient
+point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors;
+mais c'est tout, vu que je savais
+point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point.
+Je l'sais par l's autres. C'est fini, n'en parlons
+pu. Mais si j'les r'pince... nom d'un
+nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer
+l'goût d'la rigolade, maît'Cacheux, aussi
+vrai que je m'nomme Severin...</p>
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist6"></a>
+<h2>UN SOIR</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+<p>Le <i>Kléber</i> avait stoppé, et je regardais
+de mes yeux ravis l'admirable golfe de
+Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts
+kabyles couvraient les hautes montagnes;
+les sables jaunes, au loin, faisaient,
+à la mer une rive de poudre d'or, et le soleil
+tombait en torrents de feu sur les maisons
+blanches de la petite ville.</p>
+
+<p>La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait
+à mon coeur joyeux, l'odeur du
+désert, l'odeur du grand continent mystérieux
+où l'homme du Nord ne pénètre
+guère. Depuis trois mois, j'errai sur le
+bord de ce monde profond et inconnu, sur
+le rivage de cette terre fantastique de
+l'autruche, du chameau, de la gazelle, de
+l'hippopotame, du gorille, de l'éléphant
+et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper
+dans le vent, comme un drapeau qui flotte
+et vole et passe, j'avais couché sous la tente
+brune, dans la demeure vagabonde de ces
+oiseaux blancs du désert. J'étais ivre de
+lumière, de fantaisie et d'espace.</p>
+
+<p>Maintenant, après cette dernière excursion,
+il faudrait partir, retourner en France,
+revoir Paris, la ville du bavardage inutile,
+des soucis médiocres et des poignées de
+mains sans nombre. Je dirais adieu aux
+choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues,
+tant regrettées.</p>
+
+<p>Une flotte de barques entourait le paquebot.
+Je sautai dans l'une d'elles où ramait
+un négrillon, et je fus bientôt sur le quai,
+près de la vieille porte sarrazine, dont la
+ruine grise, à l'entrée de la cité kabyle,
+semble un écusson de noblesse antique.</p>
+
+<p>Comme je demeurais debout sur le port,
+à côté de ma valise, regardant sur la rade
+le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration
+devant cette côte unique, devant
+ce cirque de montagnes baignées par les
+flots bleus, plus beau que celui de Naples,
+aussi beau que ceux d'Ajaccio et de Porto,
+en Corse, une lourde main me tomba sur
+l'épaule.</p>
+
+<p>Je me retournai et je vis un grand homme
+à barbe longue, coiffé d'un chapeau de
+paille, vêtu de flanelle blanche, debout à
+côté de moi, et me dévisageant de ses yeux
+bleus.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas mon ancien camarade
+de pension? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Trémoulin.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Tu étais mon voisin d'études.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier
+coup, moi.</p>
+
+<p>Et la longue barbe se frotta sur mes
+joues.</p>
+
+<p>Il semblait si content, si gai, si heureux
+de me voir, que, par un élan d'amical
+égoïsme, je serrai fortement les deux
+mains de ce camarade de jadis, et que je
+me sentis moi-même très satisfait de l'avoir
+ainsi retrouvé.</p>
+
+<p>Trémoulin avait été pour moi pendant
+quatre ans le plus intime, le meilleur de
+ces compagnons d'études que nous
+oublions si vite à peine sortis du collège.
+C'était alors un grand corps mince, qui
+semblait porter une tête trop lourde, une
+grosse tête ronde, pesante, inclinant le cou
+tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant
+la poitrine étroite de ce haut collégien
+à longues jambes.</p>
+
+<p>Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse,
+d'une rare souplesse d'esprit,
+d'une sorte d'intuition instinctive pour
+toutes les études littéraires, Trémoulin
+était le grand décrocheur de prix de notre
+classe.</p>
+
+<p>On demeurait convaincu au collège qu'il
+deviendrait un homme illustre, un poète
+sans doute, car il faisait des vers et il était
+plein d'idées ingénieusement sentimentales.
+Son père, pharmacien dans le quartier
+du Panthéon, ne passait pas pour
+riche.</p>
+
+<p>Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais
+perdu de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je.</p>
+
+<p>Il répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis colon.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Tu plantes?</p>
+
+<p>&mdash;Et je récolte.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Du raisin, dont je fais du vin.</p>
+
+<p>&mdash;Et ça va?</p>
+
+<p>&mdash;Ça va très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, mon vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu allais à l'hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu iras chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu.</p>
+
+<p>Et il dit au négrillon qui surveillait nos
+mouvements:</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, Ali.</p>
+
+<p>Ali répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Foui, moussi.</p>
+
+<p>Puis se mit à courir, ma valise sur
+l'épaule, ses pieds noirs battant la poussière.</p>
+
+<p>Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena.
+D'abord il me posa des questions
+sur mon voyage, sur mes impressions, et,
+voyant mon enthousiasme, parut m'en aimer
+davantage.</p>
+
+<p>Sa demeure était une vieille maison
+mauresque à cour intérieure, sans fenêtres
+sur la rue, et dominée par une terrasse
+qui dominait elle-même celles des
+maisons voisines, et le golfe et les forêts,
+les montagnes, la mer.</p>
+
+<p>Je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient
+m'entre dans le coeur en ce logis. Cristi!
+que tu es heureux de vivre ici! Quelles
+nuits tu dois passer sur cette terrasse! Tu
+y couches?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y
+monterons ce soir. Aimes-tu la pêche?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle pêche?</p>
+
+<p>&mdash;La pêche au flambeau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, je l'adore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous irons, après dîner.
+Puis nous reviendrons prendre des sorbets
+sur mon toit.</p>
+
+<p>Après que je me fus baigné, il me fit
+visiter la ravissante ville kabyle, une vraie
+cascade de maisons blanches dégringolant
+à la mer, puis nous rentrâmes comme
+le soir venait, et après un exquis dîner nous
+descendîmes vers le quai.</p>
+
+<p>On ne voyait plus rien que les feux des
+rues et les étoiles, ces larges étoiles luisantes,
+scintillantes, du ciel d'Afrique.</p>
+
+<p>Dans un coin du port, une barque attendait
+Dès que nous fûmes dedans, un
+homme dont je n'avais point distingué le
+visage se mit à ramer pendant que mon
+ami préparait le brasier qu'il allumerait
+tout à l'heure. Il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, c'est moi qui manie la
+fouine. Personne n'est plus fort que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments.</p>
+
+<p>Nous avions contourné une sorte de
+môle et nous étions, maintenant, dans une
+petite baie pleine de hauts rochers dont
+les ombres avaient l'air de tours bâties
+dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup,
+que la mer était phosphorescente. Les avirons
+qui la battaient lentement, à coups
+réguliers, allumaient dedans, à chaque
+tombée, une lueur mouvante et bizarre
+qui traînait ensuite au loin derrière nous,
+en s'éteignant. Je regardais, penché, cette
+coulée de clarté pâle, émiettée par les
+rames, cet inexprimable feu de la mer, ce
+feu froid qu'un mouvement allume et qui
+meurt dès que le flot se calme. Nous allions
+dans le noir, glissant sur cette lueur, tous
+les trois.</p>
+
+<p>Où allions-nous? Je ne voyais point mes
+voisins, je ne voyais rien que ce remous
+lumineux et les étincelles d'eau projetées
+par les avirons. Il faisait chaud, très chaud.
+L'ombre semblait chauffée dans un four,
+et mon coeur se troublait de ce voyage
+mystérieux avec ces deux hommes dans
+cette barque silencieuse.</p>
+
+<p>Des chiens, les maigres chiens arabes
+au poil roux, au nez pointu, aux yeux luisants,
+aboyaient au loin, comme ils aboient
+toutes les nuits sur cette terre démesurée,
+depuis les rives de la mer jusqu'au fond
+du désert où campent les tribus errantes.
+Les renards, les chacals, les hyènes, répondaient;
+et non loin de là, sans doute, quelque
+lion solitaire devait grogner dans une
+gorge de l'Atlas.</p>
+
+<p>Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous?
+Un petit bruit grinça près de moi.
+Une flamme d'allumette apparut, et je vis
+une main, rien qu'une main, portant cette
+flamme légère vers la grille de fer suspendue
+à l'avant du bateau et chargée de bois
+comme un bûcher flottant.</p>
+
+<p>Je regardais, surpris, comme si cette vue
+eût été troublante et nouvelle, et je suivis
+avec émotion la petite flamme touchant au
+bord de ce foyer une poignée de bruyères
+sèches qui se mirent à crépiter.</p>
+
+<p>Alors, dans la nuit endormie, dans la
+lourde nuit brûlante, un grand feu clair
+jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres
+pesant sur nous, la barque et deux hommes,
+un vieux matelot maigre, blanc et ridé,
+coiffé d'un mouchoir noué sur la tête, et
+Trémoulin, dont la barbe blonde luisait.</p>
+
+<p>&mdash;Avant! dit-il.</p>
+
+<p>L'autre rama, nous remettant en marche,
+au milieu d'un météore, sous le dôme
+d'ombre mobile qui se promenait avec
+nous. Trémoulin, d'un mouvement continu,
+jetait du bois sur le brasier qui flambait,
+éclatant et rouge.</p>
+
+<p>Je me penchai de nouveau et j'aperçus
+le fond de la mer. A quelques pieds sous
+le bateau il se déroulait lentement, à mesure
+que nous passions, l'étrange pays de
+l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
+ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier
+enfonçant jusqu'aux rochers sa vive lumière,
+nous glissions sur des forêts surprenantes
+d'herbes rousses, rosés, vertes,
+jaunes. Entre elles et nous une glace admirablement
+transparente, une glace liquide,
+presque invisible, les rendait féeriques, les
+reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent
+les océans profonds. Cette onde claire
+si limpide qu'on ne distinguait point, qu'on
+devinait plutôt, mettait entre ces étranges
+végétations et nous quelque chose de troublant
+comme le doute de la réalité, les
+faisait mystérieuses comme les paysages
+des songes.</p>
+
+<p>Quelquefois les herbes venaient jusqu'à
+la surface, pareilles à des cheveux, à peine
+remuées par le lent passage de la barque.</p>
+
+<p>Au milieu d'elles, de minces poissons
+d'argent filaient, fuyaient, vus une seconde
+et disparus. D'autres, endormis encore,
+flottaient suspendus au milieu de ces broussailles
+d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
+Souvent un crabe courait vers un
+trou pour se cacher, ou bien une méduse
+bleuâtre et transparente, à peine visible,
+fleur d'azur pâle, vraie fleur de mer, laissait
+traîner son corps liquide dans notre
+léger remous; puis, soudain, le fond disparaissait,
+tombé plus bas, très loin, dans
+un brouillard de verre épaissi. On voyait
+vaguement alors de gros rochers et des
+varechs sombres, à peine éclairés par le
+brasier.</p>
+
+<p>Trémoulin, debout à l'avant, le corps
+penché, tenant aux mains le long trident
+aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine,
+guettait les rochers, les herbes, le fond
+changeant de la mer, avec un oeil ardent
+de bête qui chasse.</p>
+
+<p>Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau,
+d'un mouvement vif et doux, la tête fourchue
+de son arme, puis il la lança comme
+on lance une flèche, avec une telle promptitude
+qu'elle saisit à la course un grand
+poisson fuyant devant nous.</p>
+
+<p>Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin,
+mais je l'entendis grogner de joie,
+et, comme il levait sa fouine dans la clarté
+du brasier, j'aperçus une bête qui se tordait
+traversée par les dents de fer. C'était
+un congre. Après l'avoir contemplé et me
+l'avoir montré en le promenant au-dessus
+de la flamme, mon ami le jeta dans le
+fond du bateau. Le serpent de mer, le
+corps percé de cinq plaies, glissa, rampa,
+frôlant mes pieds, cherchant un trou pour
+fuir, et, ayant trouvé entre les membrures
+du bateau une flaque d'eau saumâtre, il
+s'y blottit, s'y roula presque mort déjà.</p>
+
+<p>Alors, de minute en minute, Trémoulin
+cueillit, avec une adresse surprenante,
+avec une rapidité foudroyante, avec une
+sûreté miraculeuse, tous les étranges vivants
+de l'eau salée. Je voyais tour à tour
+passer au-dessus du feu, avec des convulsions
+d'agonie, des loups argentés, des
+murènes sombres tachetées de sang, des
+rascasses hérissées de dards, et des sèches,
+animaux bizarres qui crachaient de l'encre
+et faisaient la mer toute noire pendant
+quelques instants, autour du bateau.</p>
+
+<p>Cependant je croyais sans cesse entendre
+des cris d'oiseaux autour de nous,
+dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant
+de voir d'où venaient ces sifflements aigus,
+proches ou lointains, courts ou prolongés.
+Ils étaient innombrables, incessants,
+comme si une nuée d'ailes eût plané sur
+nous, attirées sans doute par la flamme.
+Parfois ces bruits semblaient tromper
+l'oreille et sortir de î'eau.</p>
+
+<p>Je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui siffle ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sont les charbons qui tombent.</p>
+
+<p>C'était en effet le brasier semant sur la
+mer une pluie de brindilles en feu. Elles
+tombaient rouges ou flambant encore et
+s'éteignaient avec une plainte douce, pénétrante,
+bizarre, tantôt un vrai gazouillement,
+tantôt un appel court d'émigrant
+qui passe. Des gouttes de résine ronflaient
+comme des balles ou comme des frelons
+et mouraient brusquement en plongeant.
+On eût dit vraiment des voix d'êtres, une
+inexprimable et frêle rumeur de vie errant
+dans l'ombre tout près de nous.</p>
+
+<p>Trémoulin cria soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Ah... la gueuse!</p>
+
+<p>Il lança sa fouine, et, quand il la releva,
+je vis, enveloppant les dents de la
+fourchette, et collée au bois, une sorte de
+grande loque de chair rouge qui palpitait,
+remuait, enroulant et déroulant de longues
+et molles et fortes lanières couvertes de
+suçoirs autour du manche du trident.
+C'était une pieuvre.</p>
+
+<p>Il approcha de moi cette proie, et je distinguai
+les deux gros yeux du monstre qui
+me regardaient, des yeux saillants, troubles
+et terribles, émergeant d'une sorte de
+poche qui ressemblait à une tumeur. Se
+croyant libre, la bête allongea lentement
+un de ses membres dont je vis les ventouses
+blanches ramper vers moi. La pointe
+en était fine comme un fil, et dès que
+cette jambe dévorante se fut accrochée au
+banc, une autre se souleva, se déploya
+pour la suivre. On sentait là-dedans, dans
+ce corps musculeux et mou, dans cette
+ventouse vivante, rougeâtre et flasque, une
+irrésistible force. Trémoulin avait ouvert
+son couteau, et d'un coup brusque, il le
+plongea entre les yeux.</p>
+
+<p>On entendit un soupir, un bruit d'air qui
+s'échappe; et le poulpe cessa d'avancer.</p>
+
+<p>Il n'était pas mort cependant, car la vie
+est tenace en ces corps nerveux, mais sa
+vigueur était détruite, sa pompe crevée, il
+ne pouvait plus boire le sang, sucer et vider
+la carapace des crabes.</p>
+
+<p>Trémoulin, maintenant, détachait du
+bordage, comme pour jouer avec cet agonisant,
+ses ventouses impuissantes, et,
+saisi soudain par une étrange colère, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, je vas te chauffer les pieds.</p>
+
+<p>D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant
+de nouveau, il fit passer contre la
+flamme, en les frottant aux grilles de fer
+rougies du brasier, les fines pointes de chair
+des membres de la pieuvre.</p>
+
+<p>Elles crépitèrent en se tordant, rougies,
+raccourcies par le feu; et j'eus mal jusqu'au
+bout des doigts de la souffrance de
+l'affreuse bête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne fais pas ça, criai-je.</p>
+
+<p>Il répondit avec calme:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est assez bon pour elle.</p>
+
+<p>Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre
+crevée et mutilée qui se traîna entre mes
+jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre,
+où elle se blottit pour mourir au milieu
+des poissons morts.</p>
+
+<p>Et la pêche continua longtemps, jusqu'à
+ce que le bois vint à manquer.</p>
+
+<p>Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir
+le feu, Trémoulin précipita dans
+l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue
+sur nos têtes par la flamme éclatante,
+tomba sur nous, nous ensevelit de
+nouveau dans ses ténèbres.</p>
+
+<p>Le vieux se remit à ramer, lentement, à
+coups réguliers. Où était le port, où était
+la terre? où était l'entrée du golfe et la
+large mer? Je n'en savais rien. Le poulpe
+remuait encore près de mes pieds, et je
+souffrais dans les ongles comme si on me
+les eût brûlés aussi. Soudain, j'aperçus
+des lumières; on rentrait au port.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as sommeil? demanda
+mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous allons bavarder un peu
+sur mon toit.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers.</p>
+
+<p>Au moment où nous arrivions sur cette
+terrasse, j'aperçus le croissant de la lune
+qui se levait derrière les montagnes. Le
+vent chaud glissait par souffles lents, plein
+d'odeurs légères, presque imperceptibles,
+comme s'il eût balayé sur son passage la
+saveur des jardins et des villes de tous les
+pays brûlés du soleil.</p>
+
+<p>Autour de nous, les maisons blanches
+aux toits carrés descendaient vers la mer,
+et sur ces toits on voyait des formes humaines
+couchées ou debout, qui dormaient
+ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles
+entières roulées en de longs vêtements de
+flanelle et se reposant, dans la nuit calme,
+de la chaleur du jour.</p>
+
+<p>Il me sembla tout à coup que l'âme
+orientale entrait en moi, l'âme poétique et
+légendaire des peuples simples aux pensées
+fleuries. J'avais le coeur plein de la Bible
+et des Mille et une Nuits; j'entendais des
+prophètes annoncer des miracles et je
+voyais sur les terrasses de palais passer
+des princesses en pantalons de soie, tandis
+que brûlaient, en des réchauds d'argent,
+des essences fines dont la fumée prenait
+des formes de génies.</p>
+
+<p>Je dis à Trémoulin:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as de la chance d'habiter ici.</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le hasard qui m'y a conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le hasard et le malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Très malheureux.</p>
+
+<p>Il était debout, devant moi, enveloppé
+de son burnous, et sa voix me fit passer
+un frisson sur la peau, tant elle me sembla
+douloureuse.</p>
+
+<p>Il reprit après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Je peux te raconter mon chagrin.
+Cela me fera peut-être du bien d'en parler.</p>
+
+<p>&mdash;Raconte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà. Tu te rappelles bien ce que
+j'étais au collège: une manière de poète
+élevé dans une pharmacie. Je rêvais de
+faire des livres, et j'essayai, après mon
+baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je
+publiai un volume de vers, puis un roman,
+sans vendre davantage l'un que l'autre,
+puis une pièce de théâtre qui ne fut pas
+jouée.</p>
+
+<p>Alors, je devins amoureux. Je ne te
+raconterai pas ma passion. A côté de la
+boutique de papa, il y avait un tailleur,
+lequel était père d'une fille. Je l'aimai.
+Elle était intelligente, ayant conquis ses
+diplômes d'instruction supérieure, et avait
+un esprit vif, sautillant, très en harmonie,
+d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût
+donné quinze ans bien qu'elle en eût plus
+de vingt-deux. C'était une toute petite
+femme, fine de traits, de lignes, de ton,
+comme une aquarelle délicate. Son nez,
+sa bouche, ses yeux bleus, ses cheveux
+blonds, son sourire, sa taille, ses mains,
+tout cela semblait fait pour une vitrine et
+non pour la vie à l'air. Pourtant elle était
+vive, souple et active incroyablement. J'en
+fus très amoureux. Je me rappelle deux
+ou trois promenades au jardin du Luxembourg,
+auprès de la fontaine de Médicis,
+qui demeureront assurément les meilleures
+heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas,
+cet état bizarre de folie tendre qui fait que
+nous n'avons plus de pensée que pour des
+actes d'adoration? On devient véritablement
+un possédé que hante une femme,
+et rien n'existe plus pour nous à côté
+d'elle.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai
+mes projets d'avenir qu'elle
+blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni
+romancier, ni auteur dramatique, et pensait
+que le commerce, quand il prospère,
+peut donner le bonheur parfait.</p>
+
+<p>Renonçant donc à composer des livres,
+je me résignai à en vendre, et j'achetai, à
+Marseille, la Librairie Universelle, dont le
+propriétaire était mort.</p>
+
+<p>J'eus là trois bonnes années. Nous avions
+fait de notre magasin une sorte de salon
+littéraire où tous les lettrés de la ville venaient
+causer. On entrait chez nous comme
+on entre au cercle, et on échangeait des
+idées sur les livres, sur les poètes, sur la
+politique surtout. Ma femme, qui dirigeait
+la vente, jouissait d'une vraie notoriété
+dans la ville. Quant à moi, pendant qu'on
+bavardait au rez-de-chaussée, je travaillais
+dans mon cabinet du premier qui communiquait
+avec la librairie par un escalier tournant.
+J'entendais les voix, les rires, les discussions,
+et je cessais d'écrire parfois, pour
+écouter. Je m'étais mis en secret à composer
+un roman&mdash;que je n'ai pas fini.</p>
+
+<p>Les habitués les plus assidus étaient
+M. Montina, un rentier, un grand garçon,
+un beau garçon, un beau du Midi, à poil
+noir, avec des yeux complimenteurs,
+M. Barbet, un magistrat, deux commerçants,
+MM. Faucil et Labarrègue, et le général
+marquis de Flèche, le chef du parti
+royaliste, le plus gros personnage de la
+province, un vieux de soixante-six ans.</p>
+
+<p>Les affaires marchaient bien. J'étais
+heureux, très heureux.</p>
+
+<p>Voilà qu'un jour, vers trois heures, en
+faisant des courses, je passai par la rue
+Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une
+porte une femme dont la tournure ressemblait
+si fort à celle de la mienne que je me
+serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais
+laissée, un peu souffrante, à la boutique
+une heure plus tôt. Elle marchait devant
+moi, d'un pas rapide, sans se retourner.
+Et je me mis à la suivre presque malgré
+moi, surpris, inquiet.</p>
+
+<p>Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non.
+C'est impossible, puisqu'elle avait la migraine.
+Et puis qu'aurait-elle été faire dans
+cette maison?»</p>
+
+<p>Je voulus cependant en avoir le coeur
+net, et je me hâtai pour la rejoindre. M'a-t-elle
+senti ou deviné ou reconnu à mon
+pas, je n'en sais rien, mais elle se retourna
+brusquement. C'était elle! En me voyant
+elle rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, te voilà?</p>
+
+<p>J'avais le coeur serré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?</p>
+
+<p>&mdash;Ça allait mieux, j'ai été faire une course.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour
+une commande de crayons.</p>
+
+<p>Elle me regardait bien en face. Elle n'était
+plus rouge, mais plutôt un peu pâle. Ses
+yeux clairs et limpides,&mdash;ah! les yeux
+des femmes!&mdash;semblaient pleins de vérité,
+mais je sentis vaguement, douloureusement,
+qu'ils étaient pleins de mensonge.
+Je restais devant elle plus confus, plus
+embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans
+oser rien soupçonner, mais sûr qu'elle
+mentait. Pourquoi? je n'en savais rien.</p>
+
+<p>Je dis seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait de sortir si ta migraine
+va mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu rentres?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>Je la quittai, et m'en allai seul, par les
+rues. Que se passait-il? J'avais eu, en face
+d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant
+je n'y pouvais croire; et quand je rentrai
+pour dîner, je m'accusais d'avoir suspecté,
+même une seconde, sa sincérité.</p>
+
+<p>As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe!
+La première goutte de jalousie était
+tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes
+de feu. Je ne formulais rien, je ne croyais
+rien. Je savais seulement qu'elle avait
+menti. Songe que tous les soirs, quand
+nous restions en tête à tête, après le départ
+des clients et des commis, soit qu'on
+allât flâner jusqu'au port, quand il faisait
+beau, soit qu'on demeurât à bavarder
+dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je
+laissais s'ouvrir mon coeur devant elle avec
+un abandon sans réserve, car je l'aimais.
+Elle était une part de ma vie, la plus
+grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
+ses petites mains ma pauvre âme captive,
+confiante et fidèle.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours, ces premiers
+jours de doute et de détresse avant que le
+soupçon se précise et grandisse, je me sentis
+abattu et glacé comme lorsqu'une maladie
+couve en nous. J'avais froid sans cesse,
+vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne
+dormais pas.</p>
+
+<p>Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle
+dans cette maison? J'y étais entré pour
+tâcher de découvrir quelque chose. Je
+n'avais rien trouvé. Le locataire du premier,
+un tapissier, m'avait renseigné sur
+tous ses voisins, sans que rien me jetât sur
+une piste. Au second habitait une sage-femme,
+au troisième une couturière et une
+manicure, dans les combles deux cochers
+avec leurs familles.</p>
+
+<p>Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait
+été si facile de me dire qu'elle venait de
+chez la couturière ou de chez la manicure.
+Oh! quel désir j'ai eu de les interroger
+aussi! Je ne l'ai pas fait de peur qu'elle
+en fût prévenue et qu'elle connût mes
+soupçons.</p>
+
+<p>Donc, elle était entrée dans cette maison
+et me l'avait caché. Il y avait un mystère.
+Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons
+louables, une bonne oeuvre dissimulée,
+un renseignement à chercher, je m'accusais
+de la suspecter. Chacun de nous
+n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits secrets
+innocents, une sorte de seconde vie intérieure
+dont on ne doit compte à personne?
+Un homme, parce qu'on lui a donné pour
+compagne une jeune fille, peut-il exiger
+qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
+l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage
+veut-il dire renoncement à toute
+indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il
+faire qu'elle allât chez une couturière
+sans me le dire ou qu'elle secourût
+la famille d'un des cochers? Ne se pouvait-il
+aussi que sa visite dans cette maison,
+sans être coupable, fût de nature à
+être, non pas blâmée, mais critiquée par
+moi? Elle me connaissait jusque dans mes
+manies les plus ignorées et craignait peut-être,
+sinon un reproche, du moins une discussion.
+Ses mains étaient fort jolies, et
+je finis par supposer qu'elle les faisait soigner
+en cachette par la manicure du logis
+suspect et qu'elle ne l'avouait point pour
+ne pas paraître dissipatrice. Elle avait de
+l'ordre, de l'épargne, mille précautions de
+femme économe et entendue aux affaires.
+En confessant cette petite dépense de coquetterie
+elle se serait sans doute jugée
+amoindrie à mes yeux. Les femmes ont
+tant de subtilités et de roueries natives
+dans l'âme.</p>
+
+<p>Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient
+point. J'étais jaloux. Le soupçon
+me travaillait, me déchirait, me dévorait.
+Ce n'était pas encore un soupçon, mais le
+soupçon. Je portais en moi une douleur,
+une angoisse affreuse, une pensée encore
+voilée&mdash;oui, une pensée avec un voile
+dessus&mdash;ce voile, je n'osais pas le soulever,
+car, dessous, je trouverais un horrible
+doute... Un amant!... N'avait-elle
+pas un amant?... Songe! songe! Cela était
+invraisemblable, impossible... et pourtant?...</p>
+
+<p>La figure de Montina passait sans cesse
+devant mes yeux. Je le voyais, ce grand
+bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire
+dans le visage, et je me disais: «C'est lui.»</p>
+
+<p>Je me faisais l'histoire de leur liaison.
+Ils avaient parlé d'un livre ensemble, discuté
+l'aventure d'amour, trouvé quelque
+chose qui leur ressemblait, et de cette analogie
+avaient fait une réalité.</p>
+
+<p>Et je les surveillais, en proie au plus
+abominable supplice que puisse endurer
+un homme. J'avais acheté des chaussures
+à semelles de caoutchouc afin de circuler
+sans bruit, et je passais ma vie maintenant
+à monter et à descendre mon petit escalier
+en limaçon pour les surprendre. Souvent,
+même, je me laissais glisser sur les mains,
+la tête la première, le long des marches,
+afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais
+remonter à reculons, avec des efforts
+et une peine infinis, après avoir constaté
+que le commis était en tiers.</p>
+
+<p>Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais
+plus penser à rien, ni travailler, ni
+m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais,
+dès que j'avais fait cent pas dans la
+rue, je me disais: «Il est là», et je rentrais.
+Il n'y était pas. Je repartais! Mais à
+peine m'étais-je éloigné de nouveau, je
+pensais: «Il est venu, maintenant», et je
+retournais.</p>
+
+<p>Cela durait tout le long des jours.</p>
+
+<p>La nuit, c'était plus affreux encore, car
+je la sentais à côté de moi, dans mon lit.
+Elle était là, dormant ou feignant, de dormir!
+Dormait-elle? Non, sans doute.
+C'était encore un mensonge?</p>
+
+<p>Je restais immobile, sur le dos, brûlé
+par la chaleur de son corps, haletant et
+torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble
+et puissante, de me lever, de prendre
+une bougie et un marteau, et, d'un seul
+coup, de lui fendre la tête, pour voir dedans!
+J'aurais vu, je le sais bien, une
+bouillie de cervelle et de sang, rien de
+plus. Je n'aurais pas su! Impossible de
+savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait,
+j'étais soulevé par des rages folles.
+On la regarde&mdash;elle vous regarde! Ses
+yeux sont transparents, candides&mdash;et faux,
+faux, faux! et on ne peut deviner ce qu'elle
+pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer
+des aiguilles dedans, de crever ces glaces
+de fausseté.</p>
+
+<p>Ah! comme je comprends l'inquisition!
+Je lui aurais tordu les poignets dans des
+manchettes de fer.&mdash;Parle... avoue!...
+Tu ne veux pas?... attends!...&mdash;Je lui
+aurais serré la gorge doucement...&mdash;Parle,
+avoue!... tu ne veux pas?...,&mdash;et j'aurais
+serré, serré, jusqu'à la voir
+râler, suffoquer, mourir... Ou bien je lui
+aurais brûlé les doigts sur le feu... Oh!
+cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...</p>
+
+<p>&mdash;Parle... parle donc... Tu ne veux pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je les aurais tenus sur les charbons,
+ils auraient été grillés, par le bout... et
+elle aurait parlé... certes!... elle aurait
+parlé...</p>
+
+<p>Trémoulin, dressé, les poings fermés,
+criait. Autour de nous, sur les toits voisins,
+les ombres se soulevaient, se réveillaient,
+écoutaient, troublées dans leur
+repos.</p>
+
+<p>Et moi, ému, capté par un intérêt puissant,
+je voyais devant moi, dans la nuit,
+comme si je l'avais connue, cette petite
+femme, ce petit être blond, vif et rusé. Je
+la voyais vendre ses livres, causer avec les
+hommes que son air d'enfant troublait, et
+je voyais dans sa fine tête de poupée les
+petites idées sournoises, les folles idées
+empanachées, les rêves de modistes parfumées
+au musc s'attachant à tous les héros
+des romans d'aventures. Comme lui je la
+suspectais, je la détestais, je la haïssais,
+je lui aurais aussi brûlé les doigts pour
+qu'elle avouât.</p>
+
+<p>Il reprit, d'un ton plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas pourquoi je te raconte
+cela. Je n'en ai jamais parlé à personne.
+Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux
+ans. Je n'ai causé avec personne, avec personne!
+Et cela me bouillonnait dans le coeur
+comme une boue qui fermente. Je la vide.
+Tant pis pour toi.</p>
+
+<p>Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis
+que ce que j'avais cru, pis que tout.
+Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie
+toujours, je simulai des absences. Chaque
+fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait
+dehors. Je ne te raconterai pas comment
+j'achetai un garçon de restaurant
+pour la surprendre.</p>
+
+<p>La porte de leur cabinet devait m'être
+ouverte, et j'arrivai, à l'heure convenue,
+avec la résolution formelle de les tuer.
+Depuis la veille je voyais la scène comme
+si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une
+petite table couverte de verres, de bouteilles
+et d'assiettes, la séparait de Montina.
+Leur surprise était telle en m'apercevant
+qu'ils demeuraient immobiles. Moi,
+sans dire un mot, j'abattais sur la tête
+de l'homme la canne plombée dont j'étais
+armé. Assommé d'un seul coup, il
+s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors
+je me tournais vers elle, et je lui laissais
+le temps&mdash;quelques secondes&mdash;
+de comprendre et de tordre ses bras vers
+moi, folle d'épouvante, avant de mourir à
+son tour. Oh! j'étais prêt, fort, résolu et
+content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée
+du regard éperdu qu'elle me jetterait sous
+ma canne levée, de ses mains tendues en
+avant, du cri de sa gorge, de sa figure
+soudain livide et convulsée, me vengeait
+d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier
+coup, elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce
+pas? Tu ne sais pas ce qu'on souffre. Penser
+qu'une femme, épouse ou maîtresse,
+qu'on aime, se donne à un autre, se livre
+à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres
+comme les vôtres! C'est une chose atroce,
+épouvantable. Quand on a connu un jour
+cette torture, on est capable de tout. Oh!
+je m'étonne qu'on ne tue pas plus souvent,
+car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont
+désiré tuer, ont joui de cette mort rêvée,
+ont fait, seuls dans leur chambre, ou sur
+une route déserte, hantés par l'hallucination
+de la vengeance satisfaite, le geste
+d'étrangler ou d'assommer.</p>
+
+<p>Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai:
+«Ils sont là?» Le garçon vendu
+répondit: «Oui, monsieur», me fit monter
+un escalier, et me montrant une porte:
+«Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme
+si mes doigts eussent été de fer. J'entrai.</p>
+
+<p>J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient,
+mais ce n'était pas Montina.
+C'était le général de Flèche, le général qui
+avait soixante-six ans!</p>
+
+<p>Je m'attendais si bien à trouver l'autre,
+que je demeurai perclus d'étonnement.</p>
+
+<p>Et puis... et puis... je ne sais pas encore
+ce qui se passa en moi... non... je ne sais
+pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé
+de fureur!... Devant celui-là, devant ce
+vieil homme ventru, aux joues tombantes,
+je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite,
+qui semblait avoir quinze ans, s'était donnée,
+livrée à ce gros homme presque gâteux,
+parce qu'il était marquis, général,
+l'ami et le représentant des rois détrônés.
+Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce
+que je pensai. Ma main n'aurait pas pu
+frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je
+n'avais plus envie de tuer ma femme, mais
+toutes les femmes qui peuvent faire des
+choses pareilles! Je n'étais plus jaloux,
+j'étais éperdu comme si j'avais vu l'horreur
+des horreurs!</p>
+
+<p>Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes,
+ils ne sont point si vils que cela! Quand
+on en rencontre un qui s'est livré de cette
+façon, on le montre au doigt. L'époux ou
+l'amant d'une vieille femme est plus méprisé
+qu'un voleur. Nous sommes propres,
+mon cher. Mais elles, elles, des filles, dont
+le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes
+ou vieux, pour des raisons méprisables et
+différentes, parce que c'est leur profession,
+leur vocation et leur fonction. Ce sont les
+éternelles, inconscientes et sereines prostituées
+qui livrent leur corps sans dégoût,
+parce qu'il est marchandise d'amour,
+qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent,
+au vieillard qui hante les trottoirs avec de
+l'or dans sa poche, ou bien, pour la gloire,
+au vieux souverain lubrique, au vieil homme
+célèbre et répugnant!...</p>
+
+<p>Il vociférait comme un prophète antique,
+d'une voix furieuse, sous le ciel étoilé,
+criant, avec une rage de désespéré, la
+honte glorifiée de toutes les maîtresses
+des vieux monarques, la honte respectée
+de toutes les vierges qui acceptent de vieux
+époux, la honte tolérée de toutes les jeunes
+femmes qui cueillent, souriantes, de vieux
+baisers.</p>
+
+<p>Je les voyais, depuis la naissance du
+monde, évoquées, appelées par lui, surgissant
+autour de nous dans cette nuit
+d'Orient, les filles, les belles filles à l'âme
+vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du
+mâle, furent dociles à des désirs séniles.
+Elles se levaient, servantes des patriarches
+chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles
+de Loth, la brune Abigaïl, la vierge de Sunnam
+qui, de ses caresses, ranimait David
+agonisant, et toutes les autres, jeunes,
+grasses, blanches, patriciennes ou plébéiennes,
+irresponsables femelles d'un
+maître, chair d'esclave soumise, éblouie
+ou payée!</p>
+
+<p>Je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;-Qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>Il répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis parti. Et me voici.</p>
+
+<p>Alors nous restâmes l'un près de l'autre,
+longtemps, sans parler, rêvant!...</p>
+
+<p>J'ai gardé de ce soir-là une impression
+inoubliable. Tout ce que j'avais vu, senti,
+entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi
+peut-être, et ce récit poignant, au milieu
+des fantômes blancs, sur les toits voisins,
+tout semblait concourir à une émotion
+unique. Certaines rencontres, certaines
+inexplicables combinaisons de choses,
+contiennent assurément, sans que rien
+d'exceptionnel y apparaisse, une plus
+grande quantité de secrète quintessence de
+vie que celle dispersée dans l'ordinaire des
+jours.</p>
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist7"></a>
+<h2>LES ÉPINGLES</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, quelles rosses, les
+femmes!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu ça?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elles m'ont joué un tour
+abominable.</p>
+
+<p>&mdash;A toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes, ou une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Deux femmes en même temps?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quel tour?</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens étaient assis devant
+un grand café du boulevard et buvaient des
+liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui
+ont l'air d'infusions faites avec toutes les
+nuances d'une boîte d'aquarelle.</p>
+
+<p>Ils avaient à peu près le même âge:
+vingt-cinq à trente ans. L'un était blond
+et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance
+des coulissiers, des hommes qui
+vont à la Bourse et dans les salons, qui
+fréquentent partout, vivent partout, aiment
+partout. Le brun reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas,
+avec cette petite bourgeoise rencontrée sur
+la plage de Dieppe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais
+une maîtresse à Paris, une que j'aime
+infiniment, une vieille amie, une bonne
+amie, une habitude enfin, et j'y tiens.</p>
+
+<p>&mdash;A ton habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à mon habitude et à elle. Elle
+est mariée aussi avec un brave homme,
+que j'aime beaucoup également, un bon
+garçon très cordial, un vrai camarade! Enfin
+c'est une maison où j'avais logé ma
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ils ne peuvent pas quitter
+Paris, ceux-là, et je me suis trouvé veuf
+à Dieppe.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi allais-tu à Dieppe?</p>
+
+<p>&mdash;Pour changer d'air. On ne peut pas
+rester tout le temps sur le boulevard.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'ai rencontré sur la plage la
+petite dont je t'ai parlé.</p>
+
+<p>&mdash;La femme du chef de bureau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son
+mari, d'ailleurs, ne venait que tous les dimanches,
+et il est affreux. Je la comprends
+joliment. Donc, nous avons ri et dansé
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Et le reste?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plus tard. Enfin, nous nous
+sommes rencontrés, nous nous sommes
+plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter
+pour mieux comprendre, et elle n'y a pas
+mis d'obstacle.</p>
+
+<p>&mdash;L'aimais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu; elle est très gentille.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre était à Paris! Enfin, pendant
+six semaines, ç'a été très bien et nous
+sommes rentrés ici dans les meilleurs
+termes. Est-ce que tu sais rompre avec une
+femme, toi, quand cette femme n'a pas un
+tort à ton égard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment fais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je la lâche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment t'y prends-tu pour la
+lâcher?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vais plus chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle vient chez toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je... n'y suis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle revient?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dis que je suis indisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle te soigne?</p>
+
+<p>&mdash;Je... je lui fais une crasse.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle l'accepte?</p>
+
+<p>&mdash;J'écris des lettres anonymes à son
+mari pour qu'il la surveille les jours où je
+l'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de
+résistance. Je ne sais pas rompre. Je les
+collectionne. Il y en a que je ne vois plus
+qu'une fois par an, d'autres tous les dix
+mois, d'autres au moment du terme,
+d'autres les jours où elles ont envie de
+dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées
+ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien
+du mal avec les nouvelles pour les distancer
+un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher, la petite ministère
+était tout feu, tout flamme, sans un tort,
+comme je te l'ai dit! Comme son mari
+passe tous ses jours au bureau, elle se
+mettait sur le pied d'arriver chez moi à
+l'improviste. Deux fois elle a failli rencontrer
+mon habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Donc j'ai donné à chacune ses
+jours, des jours fixes pour éviter les confusions.
+Lundi et samedi à l'ancienne.
+Mardi, jeudi et dimanche à la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette préférence?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, elle est plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne te faisait que deux jours de
+repos par semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ça me suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments!</p>
+
+<p>&mdash;Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire
+la plus ridicule du monde et la plus
+embêtante. Depuis quatre mois tout allait
+parfaitement; je dormais sur mes deux
+oreilles et j'étais vraiment très heureux
+quand soudain, lundi dernier, tout craque.</p>
+
+<p>J'attendais mon habitude à l'heure dite,
+une heure un quart, en fumant un bon
+cigare.</p>
+
+<p>Je rêvassais, très satisfait de moi,
+quand je m'aperçus que l'heure était passée.
+Je fus surpris car elle est très exacte.
+Mais je crus à un petit retard accidentel.
+Cependant une demi-heure se passe, puis
+une heure, une heure et demie et je compris
+qu'elle avait été retenue par une cause
+quelconque, une migraine peut-être ou un
+importun. C'est très ennuyeux ces choses-là,
+ces attentes... inutiles, très ennuyeux
+et très énervant. Enfin, j'en pris mon
+parti, puis je sortis et, ne sachant que
+faire, j'allai chez elle.</p>
+
+<p>Je la trouvai en train de lire un roman.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dis-je?</p>
+
+<p>Elle répondit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.</p>
+
+<p>&mdash;Par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Par... des occupations.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... quelles occupations?</p>
+
+<p>&mdash;Une visite très ennuyeuse.</p>
+
+<p>Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire
+la vraie raison, et, comme elle était très
+calme, je ne m'en inquiétai pas davantage.</p>
+
+<p>Je comptais rattraper le temps perdu, le
+lendemain, avec l'autre.</p>
+
+<p>Le mardi donc, j'étais très... très ému
+et très amoureux en expectative, de la petite
+ministère, et même étonné qu'elle ne
+devançât pas l'heure convenue. Je regardais
+la pendule à tout moment suivant
+l'aiguille avec impatience.</p>
+
+<p>Je la vis passer le quart, puis la demie,
+puis deux heures... Je ne tenais plus en
+place, traversant à grandes enjambées ma
+chambre, collant mon front à la fenêtre et
+mon oreille contre la porte pour écouter si
+elle ne montait pas l'escalier.</p>
+
+<p>Voici deux heures et demie, puis trois
+heures! Je saisis mon chapeau et je cours
+chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui dis-je avec anxiété.</p>
+
+<p>Elle répondit, aussi tranquillement que
+mon habitude:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été
+empêchée.</p>
+
+<p>&mdash;Par quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Par... des occupations.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... quelles occupations?</p>
+
+<p>&mdash;Une visite ennuyeuse.</p>
+
+<p>Certes, je supposai immédiatement
+qu'elles savaient tout; mais elle semblait
+pourtant si placide, si paisible que je finis
+par rejeter mon soupçon, par croire à une
+coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer
+une pareille dissimulation de sa part. Et
+après une heure de causerie amicale, coupée
+d'ailleurs par vingt entrées de sa petite
+fille, je dus m'en aller fort embêté.</p>
+
+<p>Et figure-toi que le lendemain...</p>
+
+<p>&mdash;Ç'a a été la même chose?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et le lendemain encore. Et ça
+a duré ainsi trois semaines, sans une
+explication, sans que rien me révélât cette
+conduite bizarre dont cependant je soupçonnais
+le secret.</p>
+
+<p>&mdash;Elles savaient tout?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai
+eu du tourment avant de l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'as-tu su enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Par lettres. Elles m'ont donné, le
+même jour, dans les mêmes termes, mon
+congé définitif.</p>
+
+<p>&mdash;Et?</p>
+
+<p>&mdash;Et voici... Tu sais, mon cher, que
+les femmes ont toujours sur elles une
+armée d'épingles. Les épingles à cheveux,
+je les connais, je m'en méfie, et j'y veille,
+mais les autres sont bien plus perfides,
+ces sacrées petites épingles à tête noire
+qui nous semblent toutes pareilles, à nous
+grosse bêtes que nous sommes, mais
+qu'elles distinguent, elles, comme nous
+distinguons un cheval d'un chien.</p>
+
+<p>Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère
+avait laissé une de ces machines
+révélatrices piquée dans ma tenture, près
+de ma glace.</p>
+
+<p>Mon habitude, du premier coup, avait
+aperçu sur l'étoffe ce petit point noir gros
+comme une puce, et sans rien dire l'avait
+cueilli, puis avait laissé à la même place
+une de ses épingles à elle, noire aussi,
+mais d'un modèle différent.</p>
+
+<p>Le lendemain, la ministère voulut reprendre
+son bien, et reconnut aussitôt la
+substitution; alors un soupçon lui vint, et
+elle en mit deux, en les croisant.</p>
+
+<p>L'habitude répondit à ce signe télégraphique
+par trois boules noires, l'une sur
+l'autre.</p>
+
+<p>Une fois ce commerce commencé, elles
+continuèrent à communiquer, sans se rien
+dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît
+que l'habitude, plus hardie, enroula le long
+de la petite pointe d'acier un mince papier
+où elle avait écrit: «Poste restante, boulevard
+Malesherbes, C. D.»</p>
+
+<p>Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu.
+Tu comprends que ça n'a pas été tout seul
+entre elles. Elles y allaient avec précaution,
+avec mille ruses, avec toute la prudence
+qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude fît
+un coup d'audace et donna un rendez-vous
+à l'autre.</p>
+
+<p>Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je
+sais seulement que j'ai fait les frais de leur
+entretien. Et voilà!</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne les vois plus.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, je les vois encore comme
+ami; nous n'avons pas rompu tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles, se sont-elles revues?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher, elles sont devenues
+intimes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas
+une idée, ça?</p>
+
+<p>&mdash;Non, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Grand serin, l'idée de leur faire repiquer
+des épingles doubles?</p>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist8"></a>
+<h2>DUCHOUX</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+<p>En descendant le grand escalier du cercle
+chauffé comme une serre par le calorifère,
+le baron de Mordiane avait laissé ouverte
+sa fourrure; aussi, lorsque la grande
+porte de la rue se fut refermée sur lui, éprouva-t-il
+un frisson de froid profond, un de
+ces frissons brusques et pénibles qui rendent
+triste comme un chagrin. Il avait
+perdu quelque argent, d'ailleurs, et son
+estomac, depuis quelque temps, le faisait
+souffrir, ne lui permettait plus de manger
+à son gré.</p>
+
+<p>Il allait rentrer chez lui, et soudain la
+pensée de son grand appartement vide, du
+valet de pied dormant dans l'antichambre,
+du cabinet où l'eau tiédie pour la toilette
+du soir chantait doucement sur le réchaud
+à gaz, du lit large, antique et solennel
+comme une couche mortuaire, lui fit entrer
+jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
+chair, un autre froid plus douloureux encore
+que celui de l'air glacé.</p>
+
+<p>Depuis quelques années il sentait s'appesantir
+sur lui ce poids de la solitude qui
+écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis,
+il était fort, alerte et gai, donnant tous ses
+jours au sport et toutes ses nuits aux fêtes.
+Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait
+plus plaisir à grand'chose. Les exercices
+le fatiguaient, les soupers et même les dîners
+lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient
+autant qu'elles l'avaient autrefois
+amusé.</p>
+
+<p>La monotonie des soirs pareils, des
+mêmes amis retrouvés au même lieu, au
+cercle, de la même partie avec des chances
+et des déveines balancées, des mêmes propos
+sur les mêmes choses, du même esprit
+dans les mêmes bouches, des mêmes
+plaisanteries sur les mêmes sujets, des
+mêmes médisances sur les mêmes femmes,
+l'écoeurait au point de lui donner, par moments,
+de véritables désirs de suicide. Il
+ne pouvait plus mener cette vie régulière
+et vide, si banale, si légère et si lourde en
+même temps, et il désirait quelque chose
+de tranquille, de reposant, de confortable,
+sans savoir quoi.</p>
+
+<p>Certes, il ne songeait pas à se marier,
+car il ne se sentait pas le courage de se
+condamner à la mélancolie, à la servitude
+conjugale, à cette odieuse existence de
+deux êtres, qui, toujours ensemble, se connaissaient
+jusqu'à ne plus dire un mot qui
+ne soit prévu par l'autre, à ne plus faire un
+geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir
+une pensée, un désir, un jugement qui ne
+soient devinés. Il estimait qu'une personne
+ne peut être agréable à voir encore que
+lorsqu'on la connaît peu, lorsqu'il reste en
+elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle
+demeure un peu inquiétante et voilée. Donc
+il lui aurait fallu une famille qui n'en fût
+pas une, où il aurait pu passer une partie
+seulement de sa vie; et, de nouveau, le
+souvenir de son fils le hanta.</p>
+
+<p>Depuis un an, il y songeait sans cesse,
+sentant croître en lui l'envie irritante de le
+voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa
+jeunesse, au milieu de circonstances dramatiques
+et tendres. L'enfant, envoyé dans
+le Midi, avait été élevé près de Marseille,
+sans jamais connaître le nom de son père.</p>
+
+<p>Celui-ci avait payé d'abord les mois de
+nourrice, puis les mois de collège, puis les
+mois de fête, puis la dot pour un mariage
+raisonnable. Un notaire discret avait servi
+d'intermédiaire sans jamais rien révéler.</p>
+
+<p>Le baron de Mordiane savait donc seulement
+qu'un enfant de son sang vivait
+quelque part, aux environs de Marseille,
+qu'il passait pour intelligent et bien élevé,
+qu'il avait épousé la fille d'un architecte entrepreneur,
+dont il avait pris la suite. Il passait
+aussi pour gagner beaucoup d'argent.</p>
+
+<p>Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu,
+sans se nommer, pour l'étudier d'abord
+et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver
+un refuge agréable dans cette famille?</p>
+
+<p>Il avait fait grandement les choses, donné
+une belle dot acceptée avec reconnaissance.
+Il était donc certain de ne pas se heurter
+contre un orgueil excessif; et cette pensée,
+ce désir, reparus tous les jours, de partir
+pour le Midi, devenaient en lui irritants
+comme une démangeaison. Un bizarre attendrissement
+d'égoïste le sollicitait aussi,
+à l'idée de cette maison riante et chaude,
+au bord de la mer, où il trouverait sa belle-fille
+jeune et jolie, ses petits-enfants aux
+bras ouverts, et son fils qui lui rappellerait
+l'aventure charmante et courte des lointaines
+années. Il regrettait seulement
+d'avoir donné tant d'argent, et que cet argent
+eût prospéré entre les mains du jeune
+homme, ce qui ne lui permettait plus de
+se présenter en bienfaiteur.</p>
+
+<p>Il allait, songeant à tout cela, la tête
+enfoncée dans son col de fourrure; et sa
+résolution fut prise brusquement. Un fiacre
+passait; il l'appela, se fit conduire chez
+lui; et quand son valet de chambre, réveillé,
+eut ouvert la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Louis, dit-il, nous partons demain soir
+pour Marseille. Nous y resterons peut-être
+une quinzaine de jours. Vous allez faire
+tous les préparatifs nécessaires.</p>
+
+<p>Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux,
+puis traversait des plaines jaunes,
+des villages clairs, un grand pays fermé au
+loin par des montagnes nues.</p>
+
+<p>Le baron de Mordiane, réveillé après
+une nuit en sleeping, se regardait avec
+mélancolie dans la petite glace de son nécessaire.
+Le jour cru du Midi lui montrait
+des rides qu'il ne se connaissait pas encore:
+un état de décrépitude ignoré dans la demi-ombre
+des appartements parisiens.</p>
+
+<p>Il pensait, en examinant le coin des
+yeux, les paupières fripées, les tempes, le
+front dégarnis:</p>
+
+<p>&mdash;-Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi.
+Je suis avancé.</p>
+
+<p>Et son désir de repos grandit soudain,
+avec une vague envie, née en lui pour la
+première fois, de tenir sur ses genoux ses
+petits-enfants.</p>
+
+<p>Vers une heure de l'après-midi, il arriva,
+dans un landau loué à Marseille,
+devant une de ces maisons de campagne
+méridionales si blanches, au bout de leur
+avenue de platanes, qu'elles éblouissent et
+font baisser les yeux. Il souriait en suivant
+l'allée et pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Bigre, c'est gentil!</p>
+
+<p>Soudain, un galopin de cinq à six ans
+apparut, sortant d'un arbuste, et demeura
+debout au bord du chemin, regardant le
+monsieur avec ses yeux ronds.</p>
+
+<p>Mordiane s'approcha:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon garçon.</p>
+
+<p>Le gamin ne répondit pas.</p>
+
+<p>Le baron, alors, s'étant penché, le prit
+dans ses bras pour l'embrasser, puis, suffoqué
+par une odeur d'ail dont l'enfant
+tout entier semblait imprégné, il le remit
+brusquement à terre en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est l'enfant du jardinier.</p>
+
+<p>Et il marcha vers la demeure.</p>
+
+<p>Le linge séchait sur une corde devant
+la porte, chemises, serviettes, torchons,
+tabliers et draps, tandis qu'une garniture
+de chaussettes alignées sur des ficelles superposées
+emplissait une fenêtre entière,
+pareille aux étalages de saucisses devant
+les boutiques de charcutiers.</p>
+
+<p>Le baron appela.</p>
+
+<p>Une servante apparut, vraie servante du
+Midi, sale et dépeignée, dont les cheveux,
+par mèches, lui tombaient sur la face,
+dont la jupe, sous l'accumulation des taches
+qui l'avaient assombrie, gardait de
+sa couleur ancienne quelque chose de tapageur,
+un air de foire champêtre et de
+robe de saltimbanque.</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;M. Duchoux est-il chez lui?</p>
+
+<p>Il avait donné, jadis, par plaisanterie
+de viveur sceptique, ce nom à l'enfant
+perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il
+avait été trouvé sous un chou.</p>
+
+<p>La servante répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandez M. Duchouxe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Té, il est dans la salle, qui tire ses
+plans.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui que M. Merlin demande à
+lui parler.</p>
+
+<p>Elle reprit, étonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir.
+Et elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mosieu Duchouxe, une visite!</p>
+
+<p>Le baron entra, et, dans une grande
+salle, assombrie par les volets à moitié
+clos, il aperçut indistinctement des gens
+et des choses qui lui parurent malpropres.</p>
+
+<p>Debout devant une table surchargée
+d'objets de toute sorte, un petit homme
+chauve traçait des lignes sur un large papier.</p>
+
+<p>Il interrompit son travail et fit deux pas.</p>
+
+<p>Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée,
+les poignets de sa chemise relevés,
+indiquaient qu'il avait fort chaud, et il
+était chaussé de souliers boueux révélant
+qu'il avait plu quelques jours auparavant.</p>
+
+<p>Il demanda, avec un fort accent méridional:</p>
+
+<p>&mdash;À qui ai-je l'honneur?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Merlin... Je viens vous
+consulter pour un achat de terrain à bâtir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! très bien!</p>
+
+<p>Et Duchoux, se tournant vers sa femme,
+qui tricotait dans l'ombre:</p>
+
+<p>&mdash;Débarrasse une chaise, Joséphine.</p>
+
+<p>Mordiane vit alors une femme jeune,
+qui semblait déjà vieille, comme on est
+vieux à vingt-cinq ans en province, faute
+de soins, de lavages répétés, de tous les
+petits soucis, de toutes les petites propretés,
+de toutes les petites attentions de la
+toilette féminine qui immobilisent la fraîcheur
+et conservent, jusqu'à près de cinquante
+ans, le charme et la beauté. Un
+fichu sur les épaules, les cheveux noués à
+la diable, de beaux cheveux épais et noirs,
+mais qu'on devinait peu brossés, elle allongea
+vers une chaise des mains de bonne et
+enleva une robe d'enfant, un couteau, un
+bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une
+assiette grasse demeurés sur le siège qu'elle
+tendit ensuite au visiteur.</p>
+
+<p>Il s'assit et s'aperçut alors que la table
+de travail de Duchoux portait, outre les
+livres et les papiers, deux salades fraîchement
+cueillies, une cuvette, une brosse à
+cheveux, une serviette, un revolver et plusieurs
+tasses non nettoyées.</p>
+
+<p>L'architecte vit ce regard et dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez! il y a un peu de désordre
+dans le salon; ça tient aux enfants.</p>
+
+<p>Et il approcha sa chaise pour causer avec
+le client.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, vous cherchez un terrain aux
+environs de Marseille?</p>
+
+<p>Son haleine, bien que venue de loin,
+apporta au baron ce souffle d'ail qu'exhalent
+les gens du Midi ainsi que des fleurs
+leur parfum.</p>
+
+<p>Mordiane demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre fils que j'ai rencontré
+sous les platanes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Oui, le second.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez deux?</p>
+
+<p>&mdash;Trois, monsieur, un par an.</p>
+
+<p>Et Duchoux semblait plein d'orgueil.</p>
+
+<p>Le baron pensait: «S'ils fleurent tous
+le même bouquet, leur chambre doit être
+une vraie serre.»</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je voudrais un joli terrain près
+de la mer, sur une petite plage déserte...</p>
+
+<p>Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait
+dix, vingt, cinquante, cent et plus, de terrains
+dans ces conditions, à tous les prix,
+pour tous les goûts. Il parlait comme coule
+une fontaine, souriant, content de lui, remuant
+sa tête chauve et ronde.</p>
+
+<p>Et Mordiane se rappelait une petite
+femme blonde, mince, un peu mélancolique
+et disant si tendrement: «Mon cher
+aimé» que le souvenir seul avivait le sang
+de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion,
+avec folie, pendant trois mois; puis,
+devenue enceinte en l'absence de son mari
+qui était gouverneur d'une colonie, elle
+s'était sauvée, s'était cachée, éperdue de
+désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance
+de l'enfant que Mordiane avait emporté, un
+soir d'été et qu'ils n'avaient jamais revu.</p>
+
+<p>Elle était morte de la poitrine trois ans
+plus tard, là-bas, dans la colonie de son
+mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait
+devant lui leur fils; qui disait, en faisant
+sonner les finales comme des notes de
+métal:</p>
+
+<p>&mdash;Ce terrain-là, monsieur, c'est une
+occasion unique...</p>
+
+<p>Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère
+comme un effleurement de brise, murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher aimé, nous ne nous séparerons
+jamais...</p>
+
+<p>Et il se rappelait ce regard bleu, doux,
+profond, dévoué, en contemplant l'oeil rond,
+bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule
+qui ressemblait à sa mère, pourtant...</p>
+
+<p>Oui, il lui ressemblait de plus en plus de
+seconde en seconde; il lui ressemblait par
+l'intonation, par le geste, par toute l'allure;
+il lui ressemblait comme un singe
+ressemble à l'homme; mais il était d'elle,
+il avait d'elle mille traits déformés irrécusables,
+irritants, révoltants. Le baron
+souffrait, hanté soudain par cette ressemblance
+horrible, grandissant toujours, exaspérante,
+affolante, torturante comme un
+cauchemar, comme un remords!</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Quand pourrons-nous voir ensemble
+ce terrain?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demain, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, demain. Quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va.</p>
+
+<p>L'enfant rencontré sous l'avenue apparut
+dans la porte ouverte et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Païré!</p>
+
+<p>On ne lui répondit pas.</p>
+
+<p>Mordiane était debout avec une envie de
+se sauver, de courir, qui lui faisait frémir
+les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé
+comme une balle. C'était à lui qu'il s'adressait,
+c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce
+païré du Midi.</p>
+
+<p>Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!</p>
+
+<p>Duchoux le reconduisait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à vous, cette maison? dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement.
+Et j'en suis fier. Je suis enfant
+du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en
+cache pas; j'en suis fier. Je ne dois rien à
+personne, je suis le fils de mes oeuvres; je
+me dois tout à moi-même.</p>
+
+<p>L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau,
+mais de loin:</p>
+
+<p>&mdash;Païré!</p>
+
+<p>Mordiane, secoué de frissons, saisi de
+panique, fuyait comme on fuit devant un
+grand danger.</p>
+
+<p>&mdash;Il va me deviner, me reconnaître,
+pensait-il. Il va me prendre dans ses bras
+et me crier aussi: «Païré», en me donnant
+par le visage un baiser parfumé d'ail.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, une heure.</p>
+
+
+<p>Le landau roulait sur la route blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, à la gare!</p>
+
+<p>Et il entendait deux voix, une lointaine
+et douce, la voix affaiblie et triste des
+morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et
+l'autre sonore, chantante, effrayante, qui
+criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le»,
+quand un voleur fuit dans les rues.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, en entrant au cercle,
+le comte d'Etreillis lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous a pas vu depuis trois jours.
+Avez-vous été malade?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines,
+de temps en temps.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist9"></a>
+<h2>LE RENDEZ-VOUS</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+<p>Son chapeau sur la tête, son manteau
+sur le dos, un voile noir sur le nez, un
+autre dans sa poche dont elle doublerait le
+premier quand elle serait montée dans le
+fiacre coupable, elle battait du bout de son
+ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait
+assise dans sa chambre, ne pouvant se
+décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous.</p>
+
+<p>Combien de fois, pourtant, depuis deux
+ans, elle s'était habillée ainsi, pendant
+les heures de Bourse de son mari, un
+agent de change très mondain, pour
+rejoindre dans son logis de garçon le beau
+vicomte de Martelet, son amant.</p>
+
+<p>La pendule derrière son dos battait les
+secondes vivement; un livre à moitié lu
+bâillait sur le petit bureau de bois de
+rose, entre les fenêtres, et un fort parfum
+de violette, exhalé par deux petits bouquets
+baignant en deux mignons vases de Saxe
+sur la cheminée, se mêlait à une vague
+odeur de verveine soufflée sournoisement
+par la porte du cabinet de toilette demeurée
+entr'ouverte.</p>
+
+<p>L'heure sonna&mdash;trois heures&mdash;et la
+mit debout. Elle se retourna pour regarder
+le cadran, puis sourit, songeant:&mdash;«Il
+m'attend déjà. Il va s'énerver». Alors,
+elle sortit, prévint le valet de chambre
+qu'elle serait rentrée dans une heure au
+plus tard&mdash;un mensonge&mdash;descendit
+l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied.</p>
+
+<p>On était aux derniers jours de mai, à
+cette saison délicieuse où le printemps de
+la campagne semble faire le siège de Paris
+et le conquérir par-dessus les toits, envahir
+les maisons, à travers les murs, faire
+fleurir la ville, y répandre une gaieté sur
+la pierre des façades, l'asphalte des
+trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner,
+la griser de sève comme un bois qui
+verdit.</p>
+
+<p>Madame Haggan fit quelques pas à droite
+avec l'intention de suivre, comme toujours,
+la rue de Provence où elle hélerait un
+fiacre, mais la douceur de l'air; cette émotion
+de l'été qui nous entre dans la gorge
+en certains jours, la pénétra si brusquement,
+que, changeant d'idée, elle prit la
+rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir
+pourquoi, obscurément attirée par le désir
+de voir des arbres dans le square de la
+Trinité. Elle pensait: «Bah! il m'attendra
+dix minutes de plus.» Cette idée, de nouveau,
+la réjouissait, et, tout en marchant
+à petits pas, dans la foule, elle croyait le
+voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir
+la fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir
+quelques instants, se relever, et, n'osant
+pas fumer, car elle le lui avait défendu les
+jours de rendez-vous, jeter sur la boîte aux
+cigarettes des regards désespérés.</p>
+
+<p>Elle allait doucement, distraite par tout
+ce qu'elle rencontrait, par les figures et
+les boutiques, ralentissant le pas de plus
+en plus et si peu désireuse d'arriver qu'elle
+cherchait, aux devantures, des prétextes
+pour s'arrêter.</p>
+
+<p>Au bout de la rue, devant l'église, la verdure
+du petit square l'attira si fortement
+qu'elle traversa la place, entra dans le jardin,
+cette cage à enfants, et fit deux fois le
+tour de l'étroit gazon, au milieu des nounous
+enrubannées, épanouies, bariolées,
+fleuries. Puis elle prit une chaise, s'assit,
+et levant les yeux vers le cadran rond
+comme une lune dans le clocher, elle regarda
+marcher l'aiguille.</p>
+
+<p>Juste à ce moment la demie sonna, et
+son coeur tressaillit d'aise en entendant
+tinter les cloches du carillon. Une demi-heure
+de gagnée, plus un quart d'heure
+pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques
+minutes encore de flânerie,&mdash;une
+heure! une heure volée au rendez-vous!
+Elle y resterait quarante minutes à peine,
+et ce serait fini encore une fois.</p>
+
+<p>Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas!
+Ainsi qu'un patient montant chez le dentiste,
+elle portait en son coeur le souvenir
+intolérable de tous les rendez-vous passés,
+un par semaine en moyenne depuis deux
+ans, et la pensée qu'un autre allait avoir
+lieu, tout à l'heure, la crispait d'angoisse
+de la tête aux pieds. Non pas que ce fût
+bien douloureux, douloureux comme une
+visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux,
+si ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible
+que tout, tout, même une opération, lui
+aurait paru préférable. Elle y allait pourtant,
+très lentement, à tous petits pas, en
+s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant partout,
+mais elle y allait. Oh! elle aurait bien
+voulu manquer encore celui-là, mais elle
+avait fait poser ce pauvre vicomte, deux
+fois de suite le mois dernier, et elle n'osait
+point recommencer si tôt. Pourquoi y retournait-elle?
+Ah! pourquoi? Parce qu'elle
+en avait pris l'habitude, et qu'elle n'avait
+aucune raison à donner à ce malheureux
+Martelet quand il voudrait connaître ce
+pourquoi! Pourquoi avait-elle commencé?
+Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle
+aimé? C'était possible! Pas bien fort,
+mais un peu, voilà si longtemps! Il était
+bien, recherché, élégant, galant, et représentait
+strictement, au premier coup d'oeil,
+l'amant parfait d'une femme du monde.
+La cour avait duré trois mois,&mdash;temps
+normal, lutte honorable, résistance suffisante&mdash;puis
+elle avait consenti, avec
+quelle émotion, quelle crispation, quelle
+peur horrible et charmante à ce premier
+rendez-vous, suivi de tant d'autres, dans
+ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil.
+Son coeur? Qu'éprouvait alors son
+petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise,
+en passant pour la première fois la
+porte de cette maison de cauchemar? Vrai,
+elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié!
+On se souvient d'un fait, d'une date, d'une
+chose, mais on ne se souvient guère, deux
+ans plus tard, d'une émotion qui s'est envolée
+très vite, parce qu'elle était très légère.
+Oh! par exemple, elle n'avait pas
+oublié les autres, ce chapelet de rendez-vous,
+ce chemin de la croix de l'amour,
+aux stations si fatigantes, si monotones,
+si pareilles, que la nausée lui montait aux
+lèvres en prévision de ce que ce serait tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour
+aller là, ils ne ressemblaient pas aux autres
+fiacres, dont on se sert pour les
+courses ordinaires! Certes, les cochers
+devinaient. Elle le sentait rien qu'à la façon
+dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers
+de Paris sont terribles! Quand on
+songe qu'à tout moment, devant le tribunal,
+ils reconnaissent, au bout de plusieurs
+années, des criminels qu'ils ont conduits
+une seule fois, en pleine nuit, d'une rue
+quelconque à une gare, et qu'ils ont affaire
+à presque autant de voyageurs qu'il y a
+d'heures dans la journée, et que leur mémoire
+est assez sûre pour qu'ils affirment:
+«Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue
+des Martyrs, et déposé gare de Lyon, à
+minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!»
+n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on
+risque ce que risque une jeune
+femme allant à un rendez-vous, en confiant
+sa réputation au premier venu de ces cochers!
+Depuis deux ans elle en avait employé,
+pour ce voyage de la rue Miromesnil,
+au moins cent à cent vingt, en
+comptant un par semaine. C'étaient autant
+de témoins qui pouvaient déposer contre
+elle dans un moment critique.</p>
+
+<p>Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa
+poche l'autre voile, épais et noir comme un
+loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela
+cachait le visage, oui, mais le reste, la
+robe, le chapeau, l'ombrelle, ne pouvait-on
+pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh!
+dans cette rue de Miromesnil, quel supplice!
+Elle croyait reconnaître tous les passants,
+tous les domestiques, tout le monde.
+A peine la voiture arrêtée, elle sautait et
+passait en courant devant le concierge
+toujours debout sur le seuil de sa loge. En
+voilà un qui devait tout savoir, tout,&mdash;son
+adresse,&mdash;son nom,&mdash;la profession de
+son mari,&mdash;tout,&mdash;car ces concierges
+sont les plus subtils des policiers! Depuis
+deux ans elle voulait l'acheter, lui donner,
+lui jeter, un jour ou l'autre, un billet de
+cent francs en passant devant lui. Pas une
+fois elle n'avait osé faire ce petit mouvement
+de lui lancer aux pieds ce bout de
+papier roulé! Elle avait peur.&mdash;De quoi?&mdash;Elle
+ne savait pas!&mdash;D'être rappelée,
+s'il ne comprenait point? D'un scandale?
+d'un rassemblement dans l'escalier? d'une
+arrestation peut-être? Pour arriver à la
+porte du vicomte, il n'y avait guère qu'un
+demi-étage à monter, et il lui paraissait
+haut comme la tour Saint-Jacques! A peine
+engagée dans le vestibule, elle se sentait
+prise dans une trappe, et le moindre bruit
+devant ou derrière elle, lui donnait une
+suffocation. Impossible de reculer, avec ce
+concierge et la rue qui lui fermaient la retraite;
+et si quelqu'un descendait juste à
+ce moment, elle n'osait pas sonner chez
+Martelet et passait devant la porte comme
+si elle allait ailleurs! Elle montait, montait,
+montait! Elle aurait monté quarante
+étages! Puis, quand tout semblait redevenu
+tranquille dans la cage de l'escalier, elle
+redescendait en courant avec l'angoisse
+dans l'âme de ne pas reconnaître l'entresol!</p>
+
+<p>Il était là, attendant dans un costume
+galant en velours doublé de soie, très coquet,
+mais un peu ridicule, et depuis deux
+ans, il n'avait rien changé à sa manière de
+l'accueillir, mais rien, pas un geste!</p>
+
+<p>Dès qu'il avait refermé la porte, il lui
+disait: «Laissez-moi baiser vos mains,
+ma chère, chère amie!» Puis il la suivait
+dans la chambre, où volets clos et lumières
+allumées, hiver comme été, par
+chic sans doute, il s'agenouillait devant
+elle en la regardant de bas en haut avec
+un air d'adoration. Le premier jour ça
+avait été très gentil, très réussi, ce mouvement-là!
+Maintenant elle croyait voir
+M. Delaunay jouant pour la cent vingtième
+fois le cinquième acte d'une pièce à succès.
+Il fallait changer ses effets.</p>
+
+<p>Et puis après, oh! mon Dieu! après!
+c'était le plus dur! Non, il ne changeait
+pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon
+garçon, mais banal!...</p>
+
+<p>Dieu que c'était difficile de se déshabiller
+sans femme de chambre! Pour une
+fois, passe encore, mais toutes les semaines
+cela devenait odieux! Non, vrai, un homme
+ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
+corvée! Mais s'il était difficile de se
+déshabiller, se rhabiller devenait presque
+impossible et énervant à crier, exaspérant
+à gifler le monsieur qui disait, tournant
+autour d'elle d'un air gauche:&mdash;«Voulez-vous
+que je vous aide.»&mdash;L'aider! Ah
+oui! à quoi? De quoi était-il capable? Il
+suffisait de lui voir une épingle entre les
+doigts pour le savoir.</p>
+
+<p>C'est à ce moment-là peut-être qu'elle
+avait commencé à le prendre en grippe.
+Quand il disait: «Voulez-vous que je vous
+aide!» Elle l'aurait tué. Et puis était-il
+possible qu'une femme ne finît point par
+détester un homme qui, depuis deux
+ans, l'avait forcée plus de cent vingt
+fois à se rhabiller sans femme de chambre?</p>
+
+<p>Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes
+aussi maladroits que lui, aussi peu
+dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas
+le petit baron de Grimbal qui aurait demandé
+de cet air niais: «Voulez-vous que
+je vous aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si
+drôle, si spirituel. Voilà! C'était un diplomate;
+il avait couru le monde, rôdé partout,
+déshabillé et rhabillé sans doute des
+femmes vêtues suivant toutes les modes de
+la terre, celui-là!...</p>
+
+<p>L'horloge de l'église sonna les trois
+quarts. Elle se dressa, regarda le cadran,
+se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il
+être agité!» puis elle partit d'une marche
+plus vive, et sortit du square.</p>
+
+<p>Elle n'avait point fait dix pas sur la
+place quand elle se trouva nez à nez avec
+un monsieur qui la salua profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous, baron?&mdash;dit-elle, surprise.
+Elle venait justement de penser à
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>Et il s'informa de sa santé, puis, après
+quelques vagues propos, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que vous êtes la seule&mdash;vous
+permettez que je dise de mes amies,
+n'est-ce pas?&mdash;qui ne soit point encore
+venue visiter mes collections japonaises.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher baron, une femme
+ne peut aller ainsi chez un garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! comment! en voilà une
+erreur quand il s'agit de visiter une collection
+rare!</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, elle ne peut y aller
+seule.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu
+des multitudes de femmes seules, rien que
+pour ma galerie! J'en reçois tous les jours.
+Voulez-vous que je vous les nomme&mdash;non&mdash;je
+ne le ferai point. Il faut être discret
+même pour ce qui n'est pas coupable.
+En principe, il n'est inconvenant d'entrer
+chez un homme sérieux, connu, dans une
+certaine situation, que lorsqu'on y va pour
+une cause inavouable!</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, c'est assez juste ce que
+vous dites-la.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous venez voir ma collection.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, je suis pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc. Voilà une demi-heure
+que vous êtes assise dans le square.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'espionniez?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous regardais.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, je suis pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr que non. Avouez que
+vous n'êtes pas très pressée.</p>
+
+<p>Madame Haggan se mit à rire, et avoua:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... pas... très...</p>
+
+<p>Un fiacre passait à les toucher. Le petit
+baron cria: «Cocher!» et la voiture s'arrêta.
+Puis, ouvrant la portière:</p>
+
+<p>&mdash;Montez, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, baron, non, c'est impossible,
+je ne peux pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ce que vous faites est imprudent,
+montez! On commence à nous regarder,
+vous allez former un attroupement;
+on va croire que je vous enlève et nous
+arrêter tous les deux, montez, je vous en
+prie!</p>
+
+<p>Elle monta, effarée, abasourdie. Alors
+il s'assit auprès d'elle en disant au cocher:
+«rue de Provence».</p>
+
+<p>Mais soudain elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche
+très pressée, voulez-vous me conduire,
+d'abord, au premier bureau télégraphique?</p>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue
+de Châteaudun, et elle dit au baron:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me prendre une carte
+de cinquante centimes? J'ai promis à mon
+mari d'inviter Martelet à dîner pour demain,
+et j'ai oublié complètement.</p>
+
+<p>Quand le baron fut revenu, sa carte
+bleue à la main, elle écrivit au crayon:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher ami, je suis très souffrante;
+j'ai une névralgie atroce qui me
+tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner
+demain soir pour que je me fasse pardonner.</p>
+
+<p>«JEANNE.»</p>
+
+<p>Elle mouilla la colle, ferma soigneusement,
+mit l'adresse: «Vicomte de Martelet,
+240, rue Miromesnil,» puis, rendant
+la carte au baron:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, voulez-vous avoir la
+complaisance de jeter ceci dans la boîte
+aux télégrammes.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist10"></a>
+<h2>LE PORT</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un
+voyage dans les mers de Chine, le trois-mâts
+carré <i>Notre-Dame-des-Vents,</i> rentra
+au port de Marseille le 8 août 1886, après
+quatre ans de voyages. Son premier chargement
+déposé dans le port chinois où il
+se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un
+fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là,
+avait pris des marchandises pour le Brésil.</p>
+
+<p>D'autres traversées, encore des avaries,
+des réparations, les calmes de plusieurs
+mois, les coups de vent qui jettent hors la
+route, tous les accidents, aventures et
+mésaventures de mer, enfin, avaient tenu
+loin de sa patrie ce trois-mâts normand
+qui revenait à Marseille le ventre plein
+de boîtes de fer-blanc contenant des conserves
+d'Amérique.</p>
+
+<p>Au départ il avait à bord, outre le capitaine
+et le second, quatorze matelots, huit
+normands et six bretons. Au retour il ne
+lui restait plus que cinq bretons et quatre
+normands, le breton était mort en route,
+les quatre normands disparus en des circonstances
+diverses avaient été remplacés
+par deux américains, un nègre et un norvégien
+racolé, un soir, dans un cabaret de
+Singapour.</p>
+
+<p>Le gros bateau, les voiles carguées,
+vergues en croix sur sa mâture, traîné par
+un remorqueur marseillais qui haletait
+devant lui, roulant sur un reste de houle
+que le calme survenu laissait mourir tout
+doucement, passa devant le château d'If,
+puis sous tous les rochers gris de la rade
+que le soleil couchant couvrait d'une buée
+d'or, et il entra dans le vieux port où sont
+entassés, flanc contre flanc, le long des
+quais, tous les navires du monde, pêle-mêle,
+grands et petits, de toute forme et
+de tout gréement, trempant comme une
+bouillabaisse de bateaux en ce bassin trop
+restreint, plein d'eau putride où les coques
+se frôlent, se frottent, semblent marinées
+dans un jus de flotte.</p>
+
+<p><i>Notre-Dame-des-Vents</i> prit sa place,
+entre un brick italien et une goélette anglaise
+qui s'écartèrent pour laisser passer
+ce camarade; puis, quand toutes les formalités
+de la douane et du port eurent
+été remplies, le capitaine autorisa les
+deux tiers de son équipage à passer la
+soirée dehors.</p>
+
+<p>La nuit était venue. Marseille s'éclairait.
+Dans la chaleur de ce soir d'été, un
+fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité
+bruyante, pleine de voix, de roulements,
+de claquements, de gaieté méridionale.</p>
+
+<p>Dès qu'ils se sentirent sur le port, les
+dix hommes que la mer roulait depuis des
+mois se mirent en marche tout doucement,
+avec une hésitation d'êtres dépaysés, désaccoutumés
+des villes, deux par deux, en
+procession.</p>
+
+<p>Ils se balançaient, s'orientaient, flairant
+les ruelles qui aboutissent au port, enfiévrés
+par un appétit d'amour qui avait
+grandi dans leurs corps pendant leurs
+derniers soixante-six jours de mer. Les
+normands marchaient en tête, conduits
+par Célestin Duclos, un grand gars fort et
+malin qui servait de capitaine aux autres
+chaque fois qu'ils mettaient pied à terre.
+Il devinait les bons endroits, inventait des
+tours de sa façon et ne s'aventurait pas
+trop dans les bagarres si fréquentes entre
+matelots dans les ports. Mais quand il y
+était pris il ne redoutait personne.</p>
+
+<p>Après quelque hésitation entre toutes
+les rues obscures qui descendent vers la
+mer comme des égouts et dont sortent
+des odeurs lourdes, une sorte d'haleine
+de bouges, Célestin se décida pour une
+espèce de couloir, tortueux où brillaient,
+au-dessus des portes, des lanternes en
+saillie portant des numéros énormes sur
+leurs verres dépolis et colorés. Sous la
+voûte étroite des entrées, des femmes en
+tablier, pareilles à des bonnes, assises sur
+des chaises de paille, se levaient en les
+voyant venir, faisant trois pas jusqu'au
+ruisseau qui séparait la rue en deux et
+coupaient la route à cette file d'hommes
+qui s'avançaient lentement, en chantonnant
+et en ricanant, allumés déjà par
+le voisinage de ces prisons de prostituées.</p>
+
+<p>Quelquefois, au fond d'un vestibule,
+apparaissait, derrière une seconde porte
+ouverte soudain et capitonnée de cuir
+brun, une grosse fille dévêtue, dont les
+cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
+brusquement sous un grossier
+maillot de coton blanc. Sa jupe courte
+avait l'air d'une ceinture bouffante; et la
+chair molle de sa poitrine, de ses épaules
+et de ses bras, faisait une tache rose sur
+un corsage de velours noir bordé d'un
+galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous,
+jolis garçons?» et parfois sortait elle-même
+pour s'accrocher à l'un d'eux et
+l'attirer vers sa porte, de toute sa force,
+cramponnée à lui comme une araignée qui
+traîne une bête plus grosse qu'elle.
+L'homme, soulevé par ce contact, résistait
+mollement, et les autres s'arrêtaient pour
+regarder, hésitants entre l'envie d'entrer
+tout de suite et celle de prolonger encore
+cette promenade appétissante. Puis, quand
+la femme après des efforts acharnés avait
+attiré le matelot jusqu'au seuil de son logis,
+où toute la bande allait s'engouffrer derrière
+lui, Célestin Duclos, qui s'y connaissait
+en maisons, criait soudain: «Entre
+pas là, Marchand, c'est pas l'endroit.»</p>
+
+<p>L'homme alors obéissant à cette voix se
+dégageait d'une secousse brutale et les
+amis se reformaient en bande, poursuivis
+par les injures immondes de la fille exaspérée,
+tandis que d'autres femmes, tout le
+long de la ruelle, devant eux, sortaient
+de leurs portes, attirées par le bruit, et
+lançaient avec des voix enrouées des
+appels pleins de promesses. Ils allaient
+donc de plus en plus allumés, entre les
+cajoleries et les séductions annoncées par
+le choeur des portières d'amour de tout le
+haut de la rue, et les malédictions ignobles
+lancées contre eux par le choeur d'en bas,
+par le choeur méprisé des filles désappointées.
+De temps en temps ils rencontraient
+une autre bande, des soldats
+qui marchaient avec un battement de fer
+sur la jambe, des matelots encore, des
+bourgeois isolés, des employés de commerce.
+Partout, s'ouvraient de nouvelles
+rues étroites, étoilées de fanaux louches.
+Ils allaient toujours dans ce labyrinthe de
+bouges, sur ces pavés gras où suintaient
+des eaux putrides, entre ces murs pleins
+de chair de femme.</p>
+
+<p>Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant
+une maison d'assez belle apparence,
+il y fit entrer tout son monde.</p>
+
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>La fête fut complète! Quatre heures
+durant, les dix matelots se gorgèrent d'amour
+et de vin. Six mois de solde y passèrent.</p>
+
+<p>Dans la grande salle du café, ils étaient
+installés en maîtres, regardant d'un oeil malveillant
+les habitués ordinaires qui s'installaient
+aux petites tables, dans les coins,
+où une des filles demeurées libres, vêtue
+en gros baby ou en chanteuse de café-concert,
+courait les servir, puis s'asseyait
+près d'eux.</p>
+
+<p>Chaque homme, en arrivant, avait choisi
+sa compagne qu'il garda toute la soirée,
+car le populaire n'est pas changeant. On
+avait rapproché trois tables et, après la
+première rasade, la procession dédoublée,
+accrue d'autant de femmes qu'il y avait de
+mathurins, s'était reformée dans l'escalier.
+Sur les marches de bois, les quatre pieds
+de chaque couple sonnèrent longtemps,
+pendant que s'engouffrait, dans la porte
+étroite qui menait aux chambres, ce long
+défilé d'amoureux.</p>
+
+<p>Puis on redescendit pour boire, puis on
+remonta de nouveau, puis on redescendit
+encore.</p>
+
+<p>Maintenant, presque gris, ils gueulaient!
+Chacun d'eux, les yeux rouges, sa préférée
+sur les genoux, chantait ou criait, tapait
+à coups de poings la table, s'entonnait du
+vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute
+humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos,
+serrant contre lui une grande fille aux joues
+rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait
+avec ardeur. Moins ivre que les autres,
+non qu'il eût moins bu, il avait encore
+d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait
+à causer. Ses idées le fuyaient un peu,
+s'en allaient, revenaient et disparaissaient
+sans qu'il pût se souvenir au juste de ce
+qu'il avait voulu dire.</p>
+
+<p>Il riait, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, pour lors... v'là longtemps
+que t'es ici.</p>
+
+<p>&mdash;Six mois, répondit la fille.</p>
+
+<p>Il eut l'air content pour elle, comme si
+c'eût été une preuve de bonne conduite, et
+il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Aimes-tu c'te vie-là?</p>
+
+<p>Elle hésita, puis résignée:</p>
+
+<p>&mdash;On s'y fait. C'est pas plus embêtant
+qu'autre chose. Être servante ou bien rouleuse,
+c'est toujours des sales métiers.</p>
+
+<p>Il eut l'air d'approuver encore cette vérité.</p>
+
+<p>&mdash;T'es pas d'ici? dit-il.</p>
+
+<p>Elle fit «Non» de la tête, sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;T'es de loin?</p>
+
+<p>Elle fit «Oui» de la même façon.</p>
+
+<p>&mdash;D'où ça?</p>
+
+<p>Elle parut chercher, rassembler des souvenirs,
+puis murmura:</p>
+
+<p>&mdash;De Perpignan.</p>
+
+<p>Il fut de nouveau très satisfait et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui!</p>
+
+<p>A son tour elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, t'es marin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma belle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens de loin?</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! J'en ai vu des pays, des
+ports et de tout.</p>
+
+<p>&mdash;T'as fait le tour du monde, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois, plutôt deux fois qu'une.</p>
+
+<p>De nouveau elle parut hésiter, chercher
+en sa tête une chose oubliée, puis, d'une
+voix un peu différente, plus sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;T'as rencontré beaucoup de navires
+dans tes voyages?</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois, ma belle.</p>
+
+<p>&mdash;T'aurais pas vu <i>Notre-Dame-des-Vents</i>,
+par hasard?</p>
+
+<p>Il ricana:</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus tard que l'autre semaine.</p>
+
+<p>Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues,
+et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, comme je te parle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ments pas, au moins?</p>
+
+<p>Il leva la main.</p>
+
+<p>&mdash;D'vant l'bon Dieu! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sais-tu si Célestin Duclos est
+toujours dessus?</p>
+
+<p>Il fut surpris, inquiet, voulut avant de
+répondre en savoir davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'connais?</p>
+
+<p>A son tour elle devint méfiante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, pas moi! c'est une femme qui
+l'connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, d'à côté.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dans l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Qué femme?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, une femme donc, une femme
+comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qué l'y veut, c'te femme?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais-t'y mé, quéque payse?</p>
+
+<p>Ils se regardèrent au fond des yeux,
+pour s'épier, sentant, devinant que quelque
+chose de grave allait surgir entre eux.</p>
+
+<p>Il reprit.</p>
+
+<p>&mdash;Je peux t'y la voir, c'te femme?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que tu l'y dirais?</p>
+
+<p>&mdash;J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu
+Célestin Duclos.</p>
+
+<p>&mdash;Il se portait ben, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toi et moi, c'est un gars?</p>
+
+<p>Elle se tut encore rassemblant ses idées,
+puis, avec lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ous qu'elle allait, <i>Notre-Dame-des-Vents?</i></p>
+
+<p>&mdash;Mais, à Marseille, donc.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne put réprimer un sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Ben vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Ben vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'connais Duclos?</p>
+
+<p>&mdash;Oui je l'connais.</p>
+
+<p>Elle hésita encore, puis tout doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Ben. C'est ben!</p>
+
+<p>&mdash;Qué que tu l'y veux?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, tu y diras... non rien!</p>
+
+<p>Il la regardait toujours de plus en plus
+gêné. Enfin il voulut savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'connais itou, té?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qué que tu l'y veux?</p>
+
+<p>Elle prit brusquement une résolution, se
+leva, courut au comptoir où trônait la patronne,
+saisit un citron qu'elle ouvrit et dont
+elle fit couler le jus dans un verre, puis elle
+emplit d'eau pure ce verre, et, le rapportant.</p>
+
+<p>&mdash;Bois ça!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire passer le vin. Je te parlerai
+d'ensuite.</p>
+
+<p>Il but docilement, essuya ses lèvres d'un
+revers de main, puis annonça.</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est, je t'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me promettre de ne pas l'y
+conter que tu m'as vue, ni de qui tu sais
+ce que je te dirai. Faut jurer.</p>
+
+<p>Il leva la main, sournois.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Su l'bon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Su l'bon Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben tu l'y diras que son père est
+mort, que sa mère est morte, que son frère
+est mort, tous trois en un mois, de fièvre
+typhoïde, en janvier 1883, v'là trois ans
+et demi.</p>
+
+<p>A son tour, il sentit que tout son sang
+lui remuait dans le corps, et il demeura
+pendant quelques instants tellement saisi
+qu'il ne trouvait rien à répondre; puis il
+douta et demanda.</p>
+
+<p>&mdash;T'es sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qui te l'a dit?</p>
+
+<p>Elle posa les mains sur ses épaules, et
+le regardant au fond des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu jures de ne pas bavarder.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sa soeur!</p>
+
+<p>Il jeta ce nom, malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Françoise?</p>
+
+<p>Elle le contempla de nouveau fixement,
+puis, soulevée par une épouvante folle,
+par une horreur profonde, elle murmura
+tout bas, presque dans sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! c'est toi, Célestin?</p>
+
+<p>Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les
+yeux.</p>
+
+<p>Autour d'eux, les camarades hurlaient
+toujours! Le bruit des verres, des poings,
+des talons scandant les refrains et les cris
+aigus des femmes se mêlaient au vacarme
+des chants.</p>
+
+<p>Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude
+et terrifiée, sa soeur! Alors, tout bas, de
+peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle
+même l'entendit à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! j'avons fait de la belle besogne!</p>
+
+<p>Elle eut, en une seconde, les yeux pleins
+de larmes et balbutia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il de ma faute?</p>
+
+<p>Mais, lui soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ils sont morts?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont morts.</p>
+
+<p>&mdash;Le pé, la mé, et le fré?</p>
+
+<p>&mdash;Les trois en un mois, comme je t'ai
+dit. J'ai resté seule, sans rien que mes
+hardes, vu que je devions le pharmacien,
+l'médecin et l'enterrement des trois défunts,
+que j'ai payé avec les meubles.</p>
+
+<p>J'entrai pour lors comme servante chez
+maît'e Cacheux, tu sais bien, l'boiteux.
+J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là
+pisque t'es parti quand j'en avais point
+quatorze. J'ai fait une faute avec li. On est
+si bête quand on est jeune. Pi j'allai
+comme bonne du notaire qui m'a aussi
+débauchée et qui me conduisit au Havre
+dans une chambre. Bientôt il n'est point
+r'venu; j'ai passé trois jours sans manger
+et pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis
+entrée en maison, comme bien d'autres.
+J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du
+sale pays! Rouen, Évreux, Lille, Bordeaux,
+Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me
+v'là!</p>
+
+<p>Les larmes lui sortaient des yeux et du
+nez, mouillaient ses joues, coulaient dans
+sa bouche.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais mort aussi, té? mon
+pauv'e Célestin.</p>
+
+<p>Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais
+si p'tite alors, et te v'là si forte! mais
+comment que tu ne m'as point reconnu, té?</p>
+
+<p>Elle eut un geste désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois tant d'hommes qu'ils me
+semblent tous pareils!</p>
+
+<p>Il la regardait toujours au fond des
+yeux, étreint par une émotion confuse et
+si forte qu'il avait envie de crier comme
+un petit enfant qu'on bat. Il la tenait
+encore dans ses bras, à cheval sur lui, les
+mains ouvertes dans le dos de la fille, et
+voilà qu'à force de la regarder il la reconnut
+enfin, la petite soeur laissée au pays
+avec tous ceux qu'elle avait vus mourir,
+elle, pendant qu'il roulait sur les mers.
+Alors prenant soudain dans ses grosses
+pattes de marin cette tête retrouvée, il se
+mit à l'embrasser comme on embrasse de
+la chair fraternelle. Puis des sanglots,
+de grands sanglots d'homme, longs comme
+des vagues, montèrent dans sa gorge pareils
+à des hoquets d'ivresse.</p>
+
+<p>Il balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma
+p'tite Françoise...</p>
+
+<p>Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer
+d'une voix formidable en tapant sur la
+table un tel coup de poing que les verres
+culbutés se brisèrent. Puis il fit trois pas,
+chancela, étendit les bras, tomba sur la
+face. Et il se roulait par terre en criant,
+en battant le sol de ses quatre membres,
+et en poussant de tels gémissements qu'ils
+semblaient des râles d'agonie.</p>
+
+<p>Tous ces camarades le regardaient en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est rien saoul, dit l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Faut le coucher, dit un autre, s'il
+sort on va le fiche au bloc.</p>
+
+<p>Alors comme il avait de l'argent dans
+ses poches, la patronne offrit un lit, et les
+camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir
+debout, le hissèrent par l'étroit escalier
+jusqu'à la chambre de la femme qui l'avait
+reçu tout à l'heure, et qui demeura sur
+une chaise, au pied de la couche criminelle,
+en pleurant autant que lui, jusqu'au
+matin.</p>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="Hist11"></a>
+<h2>LA MORTE</h2>
+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
+
+
+
+<p>Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi
+aime-t-on? Est-ce bizarre de ne plus voir
+dans le monde qu'un être, de n'avoir plus
+dans l'esprit qu'une pensée, dans le coeur
+qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom:
+un nom qui inonde incessamment, qui
+monte, comme l'eau d'une source, des
+profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres,
+et qu'on dit, qu'on redit, qu'on murmure
+sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.</p>
+
+<p>Je ne conterai point notre histoire.
+L'amour n'en a qu'une; toujours la même.
+Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout.
+Et j'avais vécu pendant un an dans sa tendresse,
+dans ses bras, dans sa caresse,
+dans son regard, dans ses robes, dans sa
+parole, enveloppé, lié, emprisonné dans
+tout ce qui venait d'elle, d'une façon si
+complète que je ne savais plus s'il faisait
+jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur
+la vieille terre ou ailleurs.</p>
+
+<p>Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je
+ne sais pas, je ne sais plus.</p>
+
+<p>Elle rentra mouillée, un soir de pluie,
+et le lendemain, elle toussait. Elle toussa
+pendant une semaine environ et prit le lit.</p>
+
+<p>Que s'est-il passé. Je ne sais plus.</p>
+
+<p>Des médecins venaient, écrivaient, s'en
+allaient. On apportait des remèdes; une
+femme les lui faisait boire. Ses mains
+étaient chaudes, son front brûlant et humide,
+son regard brillant et triste. Je lui parlais,
+elle me répondait. Que nous sommes-nous
+dit? Je ne sais plus. J'ai tout oublié,
+tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très
+bien son petit soupir, son petit soupir si
+faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je
+compris, je compris!</p>
+
+<p>Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un
+prêtre qui prononça ce mot: «Votre maîtresse».
+Il me sembla qu'il l'insultait.
+Puisqu'elle était morte on n'avait plus le
+droit de savoir cela. Je le chassai. Un
+autre vint qui fut très bon, très doux. Je
+pleurai quand il me parla d'elle.</p>
+
+<p>On me consulta sur mille choses pour
+l'enterrement. Je ne sais plus. Je me rappelle
+cependant très bien le cercueil, le
+bruit des coups de marteau quand on la
+cloua dedans. Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans
+ce trou! Quelques personnes étaient venues,
+des amies. Je me sauvai. Je courus. Je
+marchai longtemps à travers des rues.
+Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je
+partis pour un voyage.</p>
+
+<p>Hier, je suis rentré à Paris.</p>
+
+<p>Quand je revis ma chambre, notre chambre,
+notre lit, nos meubles, toute cette
+maison où était resté tout ce qui reste de
+la vie d'un être après sa mort, je fus saisi
+par un retour de chagrin si violent que je
+faillis ouvrir la fenêtre et me jeter dans la
+rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu
+de ces choses, de ces murs qui l'avaient
+enfermée, abritée, et qui devaient garder
+dans leurs imperceptibles fissures mille
+atomes d'elle, de sa chair et de son souffle,
+je pris mon chapeau, afin de me sauver.</p>
+
+<p>Tout à coup, au moment d'atteindre la
+porte, je passai devant la grande glace du
+vestibule qu'elle avait fait poser là pour se
+voir, des pieds à la tête, chaque jour, en
+sortant, pour voir si toute sa toilette allait
+bien, était correcte et jolie, des bottines
+à la coiffure.</p>
+
+<p>Et je m'arrêtai net en face de ce miroir
+qui l'avait si souvent reflétée. Si souvent,
+si souvent, qu'il avait dû garder aussi son
+image.</p>
+
+<p>J'étais là debout, frémissant, les yeux
+fixés sur le verre, sur le verre plat, profond,
+vide, mais qui l'avait contenue tout
+entière, possédée autant que moi, autant
+que mon regard passionné. Il me sembla
+que j'aimais cette glace,&mdash;je la touchai,&mdash;
+elle était froide! Oh! le souvenir! le souvenir!
+miroir douloureux, miroir brûlant,
+miroir vivant, miroir horrible, qui fait
+souffrir toutes les tortures! Heureux les
+hommes dont le coeur, comme une glace où
+glissent et s'effacent les reflets, oublie tout
+ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant
+lui, tout ce qui s'est contemplé, miré,
+dans son affection, dans son amour! Comme
+je souffre!</p>
+
+<p>Je sortis et, malgré moi, sans savoir,
+sans le vouloir, j'allai vers le cimetière. Je
+trouvai sa tombe toute simple, une croix
+de marbre avec ces quelques mots: «Elle
+aima, fut aimée, et mourut».</p>
+
+<p>Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle
+horreur! Je sanglotais, le front sur le sol.</p>
+
+<p>J'y restai longtemps, longtemps. Puis je
+m'aperçus que le soir venait. Alors un désir
+bizarre, fou, un désir d'amant désespéré
+s'empara de moi. Je voulus passer la
+nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer
+sur sa tombe. Mais on me verrait, on me
+chasserait. Comment faire? Je fus rusé. Je
+me levai et me mis à errer dans cette ville
+des disparus. J'allais, j'allais. Comme elle
+est petite cette ville à côté de l'autre, celle
+où l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus
+nombreux que les vivants, ces morts. Il
+nous faut de hautes maisons, des rues,
+tant de place, pour les quatre générations
+qui regardent le jour en même temps, boivent
+l'eau des sources, le vin des vignes et
+mangent le pain des plaines.</p>
+
+<p>Et pour toutes les générations des morts,
+pour toute l'échelle de l'humanité descendue
+jusqu'à nous, presque rien, un champ,
+presque rien! La terre les reprend, l'oubli
+les efface. Adieu!</p>
+
+<p>Au bout du cimetière habité, j'aperçus
+tout à coup le cimetière abandonné, celui
+où les vieux défunts achèvent de se mêler
+au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent,
+où l'on mettra demain les derniers venus.
+Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux
+et noirs, un jardin triste et superbe,
+nourri de chair humaine.</p>
+
+<p>J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans
+un arbre vert. Je m'y cachai tout entier,
+entre ces branches grasses et sombres.</p>
+
+<p>Et j'attendis, cramponné au tronc comme
+un naufragé sur une épave.</p>
+
+<p>Quand la nuit fut noire, très noire, je
+quittai mon refuge et me mis à marcher
+doucement, à pas lents, à pas sourds, sur
+cette terre pleine de morts.</p>
+
+<p>J'errai longtemps, longtemps, longtemps.
+Je ne la retrouvais pas. Les bras
+étendus, les yeux ouverts, heurtant des
+tombes avec mes mains, avec mes pieds,
+avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma
+tête elle-même, j'allais sans la trouver. Je
+touchais, je palpais comme un aveugle qui
+cherche sa route, je palpais des pierres, des
+croix, des grilles de fer, des couronnes de
+verre, des couronnes de fleurs fanées! Je
+lisais les noms avec mes doigts, en les
+promenant sur les lettres. Quelle nuit!
+quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!</p>
+
+<p>Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur,
+une peur affreuse dans ces étroits sentiers,
+entre deux lignes de tombes! Des tombes!
+des tombes! des tombes! Toujours des
+tombes! A droite, à gauche, devant moi,
+autour de moi, partout, des tombes! Je
+m'assis sur une d'elles, car je ne pouvais
+plus marcher tant mes genoux fléchissaient.
+J'entendais battre mon coeur! Et j'entendais
+autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
+innommable! Était-ce dans ma tête affolée,
+dans la nuit impénétrable, ou sous la terre
+mystérieuse, sous la terre ensemencée de
+cadavres humains, ce bruit? Je regardais
+autour de moi!</p>
+
+<p>Combien de temps suis-je resté là? Je ne
+sais pas. J'étais paralysé par la terreur,
+j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt
+à mourir.</p>
+
+<p>Et soudain il me sembla que la dalle de
+marbre sur laquelle j'étais assis remuait.
+Certes, elle remuait, comme si on l'eût
+soulevée. D'un bond je me jetai sur le tombeau
+voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
+que je venais de quitter se dresser toute
+droite; et le mort apparut, un squelette nu
+qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais,
+je voyais très bien, quoique la nuit fût
+profonde. Sur la croix je pus lire:</p>
+
+<p>«Ici repose Jacques Olivant, décédé à
+l'âge de cinquante et un ans. Il aimait les
+siens, fut honnête et bon, et mourut dans
+la paix du Seigneur.»</p>
+
+<p>Maintenant le mort aussi lisait les choses
+écrites sur son tombeau. Puis il ramassa
+une pierre dans le chemin, une petite
+pierre aiguë, et se mit à les gratter avec
+soin, ces choses. Il les effaça tout à fait,
+lentement, regardant de ses yeux vides la
+place où tout à l'heure elles étaient gravées;
+et, du bout de l'os qui avait été son index,
+il écrivit en lettres lumineuses comme ces
+lignes qu'on trace aux murs avec le bout
+d'une allumette:</p>
+
+<p>«Ici repose Jacques Olivant, décédé à
+l'âge de cinquante et un ans. Il hâta par
+ses duretés la mort de son père dont il
+désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta
+ses enfants, trompa ses voisins,
+vola quand il le put et mourut misérable.»</p>
+
+<p>Quand il eût achevé d'écrire, le mort
+immobile contempla son oeuvre. Et je
+m'aperçus, on me retournant, que toutes les
+tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres
+en étaient sortis, que tous avaient effacé
+les mensonges inscrits par les parents sur
+la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.</p>
+
+<p>Et je voyais que tous avaient été les
+bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes,
+hypocrites, menteurs, fourbes,
+calomniateurs, envieux, qu'ils avaient volé,
+trompé, accompli tous les actes honteux,
+tous les actes abominables, ces bons pères,
+ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces
+jeunes filles chastes, ces commerçants probes,
+ces hommes et ces femmes dits irréprochables.</p>
+
+<p>Ils écrivaient tous en même temps, sur le
+seuil de leur demeure éternelle, la cruelle,
+terrible et sainte vérité que tout le monde
+ignore ou feint d'ignorer sur la terre.</p>
+
+<p>Je pensai qu'<i>elle</i> aussi avait dû la tracer
+sur sa tombe. Et sans peur maintenant,
+courant au milieu des cercueils entr'ouverts,
+au milieu des cadavres, au milieu
+des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je
+la trouverais aussitôt.</p>
+
+<p>Je la reconnus de loin, sans voir le visage
+enveloppé du suaire.</p>
+
+<p>Et sur la croix de marbre où tout à
+l'heure j'avais lu:</p>
+
+<p>«Elle aima, fut aimée, et mourut.»</p>
+
+<p>J'aperçus.</p>
+
+<p>«Étant sortie un jour pour tromper son
+amant, elle eut froid sous la pluie, et mourut.»</p>
+
+<p>Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé,
+au jour levant, auprès d'une tombe.</p><br>
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+<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a>
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11495 ***</div>
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