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+ <title>Les joies du pardon</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les joies du pardon
+ Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens
+
+Author: Anonymous
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
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+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed
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+
+
+
+<p>AVANT-PROPOS</p>
+
+<p>Après les joies de l'innocence, il n'en est pas de
+plus douces, de plus pénétrantes que celles du
+repentir. Demandez à l'enfant coupable ce qu'il
+éprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient
+se jeter en pleurant dans les bras de sa mère: c'est
+un soulagement inexprimable, une ivresse de bonheur...
+Ce bonheur n'est rien pourtant auprès de celui
+du pauvre pécheur qui, fatigué de ses longs égarements,
+renonce à sa vie mauvaise et vient se reposer
+dans le sein de Dieu.</p>
+
+<p>Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante
+que celle des conversions. Plusieurs surtout,
+accomplies presque de nos jours, ont été entourées de
+circonstances si extraordinaires et présentent un si
+poignant intérêt qu'on ne peut en lire le récit sans être
+attendri jusqu'au fond de l'âme. Pages naïves et sublimes,
+tout imprégnées de larmes et d'amour, elles
+réveillent les sentiments les plus délicats, les plus exquis;
+rien ne ressemble davantage à un roman, et
+toutefois, on sent à merveille que rien n'est plus véridique.
+C'est, dirons-nous, un roman divin: les péripéties
+multipliées, les scènes émouvantes ont la terre
+pour théâtre, mais le dénouement n'a lieu qu'au ciel.</p>
+
+<p>Tels sont les exemples que nous allons rapporter
+dans ce Recueil: il faudrait pouvoir les mettre sous
+les yeux de tous les chrétiens, pour le profit qu'ils en
+retireraient et le charme que leur ferait goûter cette
+lecture.&mdash;Nous n'avons eu garde de reproduire ici
+les traits que l'on rencontre dans les <i>Annales de Notre-Dame
+de Lourdes</i>, de <i>Notre-Dame du Sacré-Coeur</i>, et
+dans les Recueils analogues; on ne trouvera non plus
+aucune des Biographies contenues dans les <i>Conversions
+les plus mémorables du XIXe siècle</i>. Nos récits ont un
+caractère plus intime et tout à la fois plus anecdotique:
+et c'est là justement ce qui en augmente l'intérêt.</p>
+
+<p>Offert à toutes les âmes chrétiennes, cet ouvrage s'adresse
+d'une manière spéciale aux jeunes gens. Personne
+n'a, autant qu'eux, besoin de ces manifestations
+éclatantes de la miséricorde divine, si propres à inspirer
+une confiance inébranlable. Qui connaît les épreuves
+réservées à leur foi au sortir du collège? Où est-il
+d'ailleurs le jeune homme qui dans les longues années
+d'une lutte incessante contre le respect humain et les
+plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant de faiblesse?
+Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments
+critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui!
+Elles leur rappelleront qu'après même les plus
+lourdes chutes, le coeur de Dieu reste toujours ouvert
+pour les recevoir et que le plus grand malheur à craindre,
+la plus funeste de toutes les fautes, c'est le <i>découragement</i>.</p>
+
+
+
+<a name="01"></a>
+<center><img src="spacer.png" alt="" style="width: 250px; height: 148px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<h2>LES JOIES DU PARDON</h2>
+
+
+
+<p>1.&mdash;LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.</p>
+
+<p>Un capitaine de navire, qui s'était fait craindre et haïr
+de ses matelots par ses imprécations continuelles et
+sa tyrannie, tomba tout à coup dangereusement malade,
+au milieu d'un voyage de long cours. Le pilote
+prit le commandement du vaisseau, et les matelots déclarèrent
+qu'ils laisseraient périr sans secours leur capitaine, qui se
+trouvait dans sa chambre, en proie à de cruelles douleurs.
+Il avait déjà passé à peu près une semaine dans cet état, sans
+que personne se fût inquiété de lui, lorsqu'un jeune mousse, touché
+de ses souffrances, résolut d'entrer dans sa chambre et de
+lui parler; malgré l'opposition du reste de l'équipage, il descendit
+l'escalier, ouvrit la porte et lui demanda comment il se portait;
+mais le capitaine lui répondit avec impatience: «Qu'est-ce-que
+cela te fait! Va-t'en!»</p>
+
+<p>Le mousse, repoussé de la sorte, remonta sur le tillac. Mais
+le lendemain il fit une nouvelle tentative: «Capitaine, dit-il,
+j'espère que vous êtes mieux?&mdash;O Robert! répondit alors celui-ci,
+j'ai été très mal toute la nuit.» Le jeune garçon, encouragé
+par cette réponse, s'approcha du lit en disant: «Capitaine,
+laissez-moi vous laver les mains et le visage, cela vous rafraîchira.»
+Le capitaine l'ayant permis, l'enfant demanda ensuite la
+permission de le raser. Le capitaine y ayant encore consenti,
+le mousse s'enhardit, et offrit à son maître de lui faire du thé.
+L'offre toucha cet homme farouche, son coeur en fut ému, une
+larme coula sur son visage, et il laissa échapper ces mots en
+soupirant: «O amour du prochain! Que tu es aimable au moment
+de la détresse! qu'il est doux de te rencontrer même
+dans un enfant!»</p>
+
+<p>Le capitaine éprouva quelque soulagement par les soins de
+cet enfant. Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientôt
+convaincu qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son
+esprit fut assiégé de frayeurs toujours croissantes, à mesure
+que la mort et l'éternité se montrèrent plus près. Il était aussi
+ignorant qu'il avait été impie. Sa jeunesse s'était passée parmi
+la plus mauvaise classe de marins; non seulement il disait: <i>Il
+n'y a point de Dieu</i>, mais il agissait aussi d'après ce principe.
+Épouvanté à la pensée de la mort, ne connaissant pas le chemin
+qui conduit au bonheur éternel, et convaincu de ses péchés par
+la voix terrible de sa conscience, il s'écria un matin, au moment
+où Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui demandait
+amicalement: «Maître, comment vous portez-vous ce matin?&mdash;Ah!
+Robert, je me sens très mal, mon corps va toujours
+plus mal; mais je m'inquiéterais bien moins de cela, si mon
+âme était tranquille. Ô Robert! que dois-je faire? Quel grand
+pécheur j'ai été! que deviendrai-je?...» Son coeur de pierre
+était attendri. Il se lamentait devant l'enfant, qui faisait tout
+son possible pour le consoler, mais en vain.</p>
+
+<p>Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le
+capitaine s'écria: «Robert, sais-tu prier?&mdash;Non, maître, je
+n'ai jamais su que l'oraison dominicale, que ma mère m'a apprise.&mdash;Oh!
+prie pour moi, tombe à genoux, et demande
+grâce. Fais cela, Robert, Dieu te bénira.» Et tous deux commencèrent
+à pleurer.</p>
+
+<p>L'enfant, ému de compassion, tomba à genoux et s'écria en
+sanglotant: «Mon Dieu, ayez pitié de mon cher capitaine mourant!
+je suis un pauvre petit matelot ignorant. Mon Dieu, le
+capitaine dit que je dois prier pour lui, mais je ne sais pas comment;
+oh! que je regrette qu'il n'y ait pas sur le bâtiment un
+prêtre qui puisse me l'apprendre, qui puisse prier mieux que
+moi, qui puisse recevoir la confession de ses péchés et les pardonner
+en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon Dieu, sauvez-le!
+Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les démons: ô
+mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les anges!
+Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant à moi, je
+veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le
+sauver. Ô mon Dieu! ayez pitié de mon pauvre capitaine! Je
+n'ai jamais prié ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, à
+prier pour mon pauvre capitaine!»</p>
+
+<p>Alors, s'étant relevé, il s'approcha du capitaine en lui disant:
+«J'ai prié aussi bien que j'ai pu; maintenant, maître, prenez
+courage. J'espère que Dieu aura pitié de vous.»</p>
+
+<p>Le capitaine était si ému qu'il ne pouvait s'exprimer. La
+simplicité, la sincérité et la bonne foi de la prière de l'enfant
+avaient fait une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un
+profond attendrissement, baignant son lit de pleurs.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du
+capitaine: «Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, après que tu
+fus parti, je tombai dans une douce méditation. Il me semblait
+voir Jésus-Christ sur la croix, mourant pour nos offenses, afin
+de nous amener à Dieu. Je m'élevai par mes prières à ce divin
+Sauveur, et, dans la grande angoisse de mon âme, je m'écriai
+longtemps comme l'aveugle: Jésus, fils de David, ayez pitié de
+moi! Enfin je crus sentir en mon coeur que les promesses de
+pardon qu'il a adressées à tant de pécheurs, m'étaient aussi
+adressées; je ne pouvais proférer d'autres paroles que celle-ci:
+Ô amour! ô miséricorde! Non, Robert, ce n'est pas une illusion:
+maintenant je sais que Jésus-Christ est mort pour moi.
+Je sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquités;
+mes yeux s'ouvrent à la lumière d'en haut en même temps
+qu'ils se ferment pour la terre; la grâce de mon baptême, la foi
+de ma première communion, rentrent dans mon coeur; que ne
+puis-je recevoir ces sacrements que l'Église accorde aux mourants
+pour leur passage à l'éternité, vers laquelle Dieu m'appelle!»</p>
+
+<p>L'enfant, qui jusque-là avait versé bien des larmes en silence,
+fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'écria
+Involontairement: «Non, non, mon cher maître, ne m'abandonnez
+pas.&mdash;Robert, lui répondit-il tranquillement, résigne-toi,
+mon cher enfant: je suis peiné de te laisser parmi des gens
+aussi dépravés que le sont ordinairement les matelots. Oh!
+puisses-tu être préservé des péchés dans lesquels je suis tombé!
+Ta charité pour moi, mon cher enfant, a été grande; Dieu t'en
+récompensera. Je te dois tout; tu as été dans la main de Dieu
+l'instrument de ma conversion; c'est le Seigneur qui t'a envoyé
+vers moi; Dieu te bénisse, mon cher enfant! Dis à mes matelots
+qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je prie
+pour eux.»</p>
+
+<p>Le lendemain, plein du désir de revoir son maître, Robert se
+leva à la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le
+capitaine s'était levé et s'était traîné au pied de son lit. Il était
+à genoux, et semblait prier, appuyé, les mains jointes, contre
+la paroi du navire. L'enfant attendit quelque temps en silence;
+mais enfin il dit doucement: Maître!&mdash;Point de réponse.&mdash;Capitaine!
+s'écrie-t-il de nouveau. Mais toujours même silence.
+Il met la main sur son épaule et le pousse doucement: alors le
+corps change de position et se penche peu à peu sur le lit; son
+âme l'avait quitté depuis quelques heures, pour aller voir un
+monde meilleur, où la grâce d'un sincère repentir accordée à la
+prière permet d'espérer que Dieu dans sa miséricorde a daigné
+le recevoir.</p>
+
+
+<a name="02"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>2.&mdash;UNE NUIT DANS LE DÉSERT.</p>
+
+<p>C'est du missionnaire lui-même, rapporte le marquis de
+Ségur, que je tiens l'histoire suivante, où l'action de
+la Providence se montre en assez belle lumière. Il
+nous la raconta devant un nombreux auditoire d'hommes,
+particulièrement de jeunes gens, qui l'écoutaient avec une si
+religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, on
+aurait entendu voler une mouche. Par humilité, il parlait à la
+troisième personne comme s'il se fût agi d'un autre. Mais je
+devinai bien vite, à son accent, que c'était son histoire à lui-même
+qu'il nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui
+après la séance, je l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais
+faire passer dans mon récit les flammes de sa parole, telles
+qu'elles sortaient de sa bouche et de son coeur, elles allumeraient
+dans les âmes cet amour surnaturel de Dieu et des hommes,
+qui résume et renferme la loi et les prophètes.</p>
+
+<p>C'était l'heure qui précède le coucher du soleil. L'ombre du
+missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi.
+L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie.
+La chaleur était étouffante. Parfois, à de longs intervalles,
+une brise légère venue on ne sait d'où, passait comme
+une caresse de Dieu et apportait au voyageur une sensation délicieuse:
+alors, il ouvrait la bouche et aspirait longuement l'air
+un moment rafraîchi. Puis le souffle tombait vaincu par le feu
+qui règne au désert, et l'immobilité ardente reprenait possession
+de l'étendue.</p>
+
+<p>Le missionnaire avançait, pressant l'allure de son cheval, pour
+arriver avant la nuit à la grande ville, terme de son voyage.
+Car la nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves.
+Quand les premières ombres descendent du ciel, les premiers
+bruits des lions et des panthères montent de tous les points
+du désert, d'abord confus et lointains, comme le gémissement
+du vent, puis plus forts, plus distincts, semblables tantôt
+au grondement sourd du tonnerre, tantôt à ses éclats rudes et
+déchirés. Ce moment redouté approchait, mais il n'était pas encore
+imminent, et le prêtre de Jésus-Christ avait bien une heure
+devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, suffisante
+pour atteindre le port. Il était armé, il avait des provisions de
+bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et tremper
+ses lèvres brûlantes. Il priait, il pensait, cherchant à lutter
+contre la sensation étouffante de la solitude, contre l'oppression
+de l'espace sans limites où sa vue, son coeur et son esprit se
+perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'étendue, il
+n'apercevait pas un être vivant, pas un mouvement, pas même celui
+du sable agité par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un
+sommeil qui semblait éternel.</p>
+
+<p>Oh! si la bonté de Dieu mettait sur son chemin une de ses
+créatures, un être humain, un frère, quelle joie inonderait son
+coeur! comme il volerait à lui! Avec quels transports il lui tendrait
+la main, et le presserait dans ses bras! Mais hélas! il ne
+le savait que trop, une rencontre en ces lieux, ce ne serait
+qu'un danger de plus: quand on trouve sur sa route un homme
+au désert, au lieu d'un frère à embrasser, c'est un ennemi à
+combattre; c'est un de ces arabes pillards ou de ces Européens
+déclassés, bandits de la solitude, détrousseurs de caravanes,
+qu'il faut aborder, non pas le salut aux lèvres, mais le revolver
+à la main.</p>
+
+<p>Il se perdait en ces pensées, et bercé par l'allure monotone
+de son cheval, il laissait flotter à l'aventure son esprit et ses
+guides, quand tout à coup il se redresse sur ses étriers, et d'un
+mouvement instinctif, arrête sa monture. Qu'a-t-il donc aperçu
+à l'horizon? Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas là-bas,
+bien loin, quelque chose qui se remue?&mdash;Certainement,
+il ne se trompe pas: le point noir qui a frappé sa vue s'agite,
+se rapproche, grossit insensiblement. C'est un être vivant, un
+animal ou un homme.&mdash;Un homme, c'est un homme! Il le
+voit maintenant, il distingue vaguement sa forme; cet homme
+l'a vu, lui aussi; il est évident qu'il s'avance dans sa direction...
+Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser son cheval au
+galop et se mettre hors de la portée de cet inconnu? C'est le
+parti le plus sûr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu d'être
+un voleur arabe, cet homme était un chrétien, un français? Et
+quand même il serait un coureur du désert, un bandit, est-ce
+le fait d'un missionnaire, d'un apôtre de Jésus-Christ, de fuir
+devant une créature humaine, devant un de ceux pour qui le
+Sauveur du monde est mort sur la croix?</p>
+
+<p>L'hésitation du prêtre n'est pas longue. Il attendra le frère
+qui vient au-devant de lui, que ce soit Caïn ou Abel. L'hôte du
+désert se rapproche de minute en minute, il semble à la fois se
+hâter d'accourir et lutter contre la fatigue. Le voilà à une petite
+distance, on dirait un spectre ambulant. Il est déguenillé;
+sa main tient un fusil; ses yeux sont allumés de fièvre, de haine
+et de convoitise. C'est indubitablement un brigand, mais un
+brigand européen: c'est en tout cas, un malheureux dévoré de
+besoin. Le prêtre n'hésite plus: il risque peut-être sa vie, mais
+il a la chance de secourir un misérable, de sauver une âme.
+Après tout, c'est son métier de s'exposer à la mort: le corps d'un
+missionnaire n'est rien; l'âme d'un pécheur est d'un prix infini.</p>
+
+<p>Il descend de cheval, jette ses armes à terre pour montrer à
+l'inconnu ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et
+ferme, va au-devant de lui. L'autre étonné, épuisé, s'arrête; la
+surprise est plus forte que la haine; mais la faim, la soif dévorante,
+voilà ce qui domine tout le reste. Le prêtre le devine, et,
+sans parler, lui présente ses provisions, des fruits, des dattes,
+du rhum.&mdash;Du rhum! C'est la force, c'est la vie! Pour cette
+gourde de rhum, le malheureux aurait tué son père! Il étend
+la main, saisit la gourde, la porte à sa bouche, la boit, l'aspire
+à longs traits. Son visage se ranime, son sang circule, sa pâleur
+mortelle fait place à une vive rougeur. Tout à coup, il chancelle;
+il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son long et demeure
+sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.</p>
+
+<p>Le missionnaire, effrayé, se penche vers lui, tâte son pouls,
+écoute les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la
+mort, c'est le sommeil bienfaisant et réparateur. Il le considère
+longuement; à sa carnation, à la couleur de sa barbe et de ses
+cheveux, il reconnaît un Français. Malgré les traces des passions
+et de la fatigue, il croit lire sur ce visage dévasté les vestiges
+d'une bonne race, et son âme d'apôtre se remplit de reconnaissance
+et de joie. Soudain, il tressaille comme s'il sortait
+d'un rêve. Le soleil va disparaître, et son orbe agrandi et rutilant
+est déjà à demi caché. Encore quelques minutes et la nuit
+aura remplacé le jour. Que faire de cet infortuné que la Providence
+a envoyé sur sa route et dans ses bras? Le charger
+sur son cheval? C'est impossible; il connaît le poids d'un corps
+qui s'abandonne. Le laisser là, seul, la nuit, dans le désert,
+exposé aux dents des bêtes féroces, à une mort sans consolations?
+C'est plus impossible encore.</p>
+
+<p>Il n'y a pas à hésiter; il attendra le réveil du pécheur, sous
+la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevée l'oeuvre de sa
+miséricorde. Il s'agenouille sur le sable, près de cet homme qu'il
+ne connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait
+sa vie avec joie. Il soulève doucement dans ses mains la tête
+du dormeur, la pose sur ses genoux, et il entre en prières.</p>
+
+<p>La nuit est arrivée, profonde, solennelle, ivre de silence et
+de solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des
+deux hommes ait fait un mouvement. Les étoiles se sont allumées
+les unes après les autres et répandent sur l'océan de sable
+une lueur mystérieuse et sacrée. Les anges contemplent du
+haut du ciel ce spectacle plus beau que celui d'un ami veillant
+sur son ami, d'une mère veillant sur son enfant, le spectacle
+d'Abel veillant avec amour sur Caïn: tel, au temps du séjour
+du Fils de Dieu sur la terre, Jésus priait dans les plaines de
+Galilée auprès de Judas endormi.</p>
+
+<p>Enfin, l'homme se réveille. Il relève la tête, ouvre les yeux et
+rencontre ceux de ce prêtre à genoux qui le regarde avec une
+ineffable tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend
+tout; il se met à trembler des pieds à la tête, comme ces possédés
+d'Israël au moment où le démon sortait de leur corps et de
+leur âme à la voix de Jésus-Christ. La haine est vaincue, Satan
+s'enfuit de cette âme pour n'y plus rentrer. Le bienheureux
+larron pleure, il éclate en sanglots, et, sans prononcer une parole,
+il se laisse tomber dans Tes bras du missionnaire, qui le
+presse sur son coeur en lui disant: Mon frère!</p>
+
+<p>Quand il eut mangé, le prêtre le fit monter sur son cheval
+et marcha près de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour
+le laisser tout entier à la grâce divine qui parlait au fond de
+son âme. Ils arrivèrent à la ville sans rencontre fâcheuse. Le
+missionnaire fit coucher le prisonnier de sa charité dans son
+lit, et dormit près de lui sur quelques coussins. «Demain, lui
+dit-il, vous me direz tout ce que vous voudrez. Aujourd'hui, je
+ne veux rien entendre.»</p>
+
+<p>Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prélude de sa
+confession: histoire terrible, commencée par une jeunesse sans
+corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime,
+et qui, par un prodige de la miséricorde divine, s'achevait dans
+les larmes du repentir.</p>
+
+<p>Sa mère, brave paysanne, restée veuve de bonne heure, l'avait
+impitoyablement gâté pour épargner quelques pleurs à son
+enfance. Il avait été à l'école, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y
+était instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis
+s'était livré à la paresse, au plaisir, bientôt au vice. À dix-huit
+ans, c'était déjà un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par
+ennui, pour connaître la vie de la caserne, et courir les garnisons.
+Puis, le joug de la discipline gâtant ses plaisirs, il demanda
+une permission, revint au village, en déguerpit un matin
+avant le jour, sans embrasser sa mère, mais non sans l'avoir
+dévalisée, et ne reparut plus au régiment. Il passa aux États-Unis,
+y gagna une petite fortune qu'il dépensa en folles orgies.
+Alors, dans un accès de raison, peut-être de remords, il quitta
+l'Amérique pour l'Algérie, se remit a l'oeuvre, et mena pendant
+quelque temps une conduite régulière et laborieuse.</p>
+
+<p>Il commençait à se refaire de corps, d'âme et de bourse, quand
+le démon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons
+de débauche, déserteur comme lui, qui le reconnut, chercha à
+l'entraîner de nouveau dans le vice, et n'y pouvant réussir, révéla
+son passé et le perdit de réputation.</p>
+
+<p>Sa tête ne put résister à ce dernier coup. «Puisque je ne puis
+être un honnête homme, se dit-il, je serai un franc scélérat.»
+Et il fit comme il avait dit. Il quitta la grande ville où toutes les
+portes se fermaient devant lui, s'enfuit au désert, et demanda
+à la rapine et au meurtre des moyens d'existence. Bientôt il se
+trouva à la tête d'une bande d'arabes, qui détroussaient les
+passants, les pèlerins de la Mecque, et vivaient comme lui de
+brigandage. Mais, par un reste de pudeur, il ne s'attaquait
+qu'aux musulmans et évitait de verser le sang des européens.
+Ses compagnons s'en aperçurent, et se révoltant contre lui, ils
+le menacèrent d'abandon, même de mort, s'il continuait à épargner
+les chrétiens.</p>
+
+<p>Il résista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement
+habituels: «Eh bien! s'écria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au
+bout, j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane
+vint à passer; elle comptait des européens et des musulmans.
+Il l'attaqua furieusement à la tête de ses hommes, frappa à tort
+et à travers sur tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les
+victimes se trouvait un français. L'aspect de ce compatriote,
+peut-être assassiné par lui, le fit soudainement rentrer en lui-même.
+«Je suis un misérable.» se dit-il. Et laissant là ses
+compagnons occupés à dépouiller les cadavres, fou de remords,
+épouvanté de son ignominie, il s'élança comme un insensé et se
+perdit bientôt dans l'immensité du désert.</p>
+
+<p>Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours
+qu'il errait à l'aventure, maudit et désespéré comme Caïn, ne
+mangeant pas, ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce
+qu'il voulait. Il était à bout de forces, quand il aperçut le voyageur
+qui passait au loin sur son cheval. Poussé par un transport
+infernal, il essaya de le rejoindre, non pour le voler, mais
+pour l'assassiner: «J'en tuerai encore un, se dit-il, et je me
+tuerai après». Au lieu de la mort, c'est la vie qui l'attendait,
+et c'est dans les bras de la miséricorde qu'il tomba.</p>
+
+<p>Tel fut le récit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant
+plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui
+dire: «Maintenant que je sais votre histoire, votre confession
+sera courte et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils,
+et en son nom je vous pardonnerai tous les péchés, tous les
+crimes de votre vie entière.»</p>
+
+<p>Le pécheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis
+que le prêtre prononçait sur son front courbé jusqu'à terre les
+paroles sacrées de l'absolution, il lui sembla que son passé
+s'engloutissait dans l'abîme de la miséricorde divine et qu'une
+vie nouvelle s'ouvrait devant lui.</p>
+
+<p>Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a
+pas dit. Mais qu'elle soit achevée ou qu'elle dure encore, qu'elle
+se poursuive dans un labeur honnête ou dans les austérités
+d'un cloître, il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au
+bout une vie de repentir, d'action de grâces et d'amour
+pénitent.»</p>
+
+<a name="03"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>3.&mdash;LES DEUX FRÈRES</p>
+
+<p>Deux frères entrèrent en même temps dans un collège de
+France; ils se ressemblaient si parfaitement quant à
+la taille et aux traits du visage, qu'il fallait les avoir
+vus souvent pour les distinguer l'un de l'autre: mais ils étaient
+bien différents de caractère: l'aîné n'avait presque aucun
+sentiment de religion; le cadet était d'une piété angélique.
+On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charité lui
+suggéra pour gagner son frère. C'était peu pour lui de lui
+accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce
+qui pouvait lui être agréable; il se privait, en sa faveur, de tout
+l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur
+donna à tous deux un costume neuf de très grand prix;
+l'aîné, en peu de temps, mit le sien en mauvais état; celui du
+cadet était encore très propre. Ne sachant plus quel présent
+faire à son frère, il imagina de lui donner son habit.</p>
+
+<p>«Vous êtes mon aîné, lui dit-il, il convient que vous soyez
+mieux habillé que moi: votre habit est gâté; si le mien vous
+fait plaisir, je vous le donnerai, on n'en saura rien chez
+nous.»</p>
+
+<p>L'offre est aussitôt acceptée et l'échange fait.</p>
+
+<p>Quelques jours après, le pieux enfant appelle son frère et lui
+dit qu'il avait quelque chose à lui communiquer.</p>
+
+<p>«Auriez-vous encore un habit à me donner? lui dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui répond l'enfant, et un bien plus précieux que celui
+que je vous ai donné dernièrement; allez demain à confesse;
+réconciliez-vous avec Dieu, c'est lui-même qui vous en revêtira.</p>
+
+<p>&mdash;À confesse, répondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent;
+si, cependant, il ne faut que cela pour vous contenter,
+j'irai bien encore demain, mais je ne vous garantis pas que j'en
+deviendrai meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;Promettez-moi au moins, répliqua le cadet, que vous
+ferez pendant deux jours quelques efforts pour le devenir.»</p>
+
+<p>L'aîné le lui promit.</p>
+
+<p>Le lendemain, ils allèrent tous deux à confesse; ils avaient
+le même confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira
+devant le Saint-Sacrement, pour demander à Dieu qu'il lui
+plût de toucher son frère. L'aîné raconta depuis, qu'en entrant
+au confessionnal, tout ce que son frère avait fait pour lui se
+présentant à son esprit, il eut honte de lui-même, et ne fut plus
+maître de retenir ses larmes. Il dit à son confesseur qu'il voulait
+bien sincèrement se convertir et consoler son frère des chagrins
+qu'il lui avait causés jusqu'alors. Pendant toute sa confession,
+il versa un torrent de larmes. Le cadet qui de l'endroit
+où il était, l'avait entendu éclater en soupirs, était remonté
+dans son quartier, comblé de joie et bénissant le Seigneur. Un
+moment après, on vint le demander à la porte; c'était son frère
+qui se jeta à ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui demandant
+pardon de tous les sujets de mécontentement qu'il lui
+avait donnés et lui promettant de suivre, à l'avenir, aussi bien
+ses avis que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de
+son frère, se jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charité
+put lui suggérer de plus tendre et de plus affectueux pour
+l'encourager. Le jeune homme demeura si ferme dans ses
+bonnes résolutions, qu'en peu de temps, il devint, comme son
+frère, un modèle de vertu, et ne se démentit jamais.</p>
+
+
+<a name="04"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>4.&mdash;UN JEU OÙ L'ON GAGNE LE CIEL</p>
+
+<p>Dans une petite ville de France vivait un officier retraité,
+qui était un excellent chrétien. Personne devant lui ne se
+serait permis une parole inconvenante; chacun venait
+lui demander conseil: l'un le consultait pour l'achat d'une
+terre; l'autre, pour l'arrangement d'un procès; tout le monde,
+en un mot, l'honorait, le respectait et l'aimait.</p>
+
+<p>Lui-même a raconté son histoire, et elle mérite d'occuper
+une des premières places dans ce recueil, car elle montre
+d'une manière bien touchante que Dieu se sert des moyens les
+plus inattendus pour ramener à lui les pécheurs et que sa miséricorde
+est inépuisable à l'égard des âmes de bonne volonté.</p>
+
+<p>«Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier,
+vous vous en apercevez facilement à ma moustache et aux
+quelques cheveux qui me restent; mais si je suis vieux et cassé,
+j'ai été jeune et alerte. J'avais dix-huit ans environ, en 1792,
+lorsque la grande guerre vint à éclater; j'étais ardent, j'avais
+adopté avec enthousiasme toutes les idées du temps. Je criais
+avec les autres, et de bon coeur: «Vive la fraternité ou la
+mort!» Hélas! ce devait être la mort ou la ruine pour bien du
+monde. Aussi, dès que j'appris que la France venait de commencer
+la lutte contre les étrangers, mon parti fut bientôt pris,
+je m'engageai.</p>
+
+<p>«Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgré les
+efforts de ma pauvre chère mère et de notre curé, je ne croyais
+guère à Dieu, et encore moins au diable; je m'amusais tant
+que je pouvais; je passais, parmi mes camarades de plaisir,
+pour un <i>bon garçon</i>. À vous parler franc, j'étais un très mauvais
+sujet; mais parmi tous mes défauts, j'en avais un qui me distinguait
+de tous mes compagnons, je ne pouvais pas prononcer
+une phrase, souvent même une parole, sans y ajouter un juron.
+Et ce n'étaient pas des jurons pour rire, c'étaient d'affreux blasphèmes
+qui devaient dans le ciel faire voiler les anges et pleurer
+les saints.</p>
+
+<p>«Après ce préambule, nécessaire pour bien faire comprendre
+la suite de mon histoire, je la reprends, et je tâcherai de l'abréger
+le plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila
+donc engagé à dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout
+le long du jour. Je vous fais grâce de ma vie militaire, elle a
+ressemblé à celle de beaucoup de mes camarades, qui n'ont
+pas laissé leurs os sur le champ de bataille; je fus envoyé à
+l'armée des Pyrénées, puis à l'armée de Sambre-et-Meuse, puis
+en Italie, puis en Égypte, puis partout enfin où il y avait des
+coups à donner et à recevoir. Les années, l'expérience, deux
+blessures, l'une reçue aux Pyrénées, l'autre, à Austerlitz, l'affreuse
+retraite de Russie, tout cela avait calmé ma fougue,
+m'avait rendu plus régulier dans ma conduite, mais n'avait pu
+me corriger de mon défaut de toujours jurer. Mon avancement
+même se trouva arrêté par ce vice; comme je savais lire et
+qu'on n'avait pas le choix alors parmi les lettrés, je fus rapidement
+officier; mais une fois là, mon malheureux défaut me
+joua bien des tours; et souvent des généraux, après une affaire
+où je m'étais bien conduit, n'osaient pas m'avancer, parce qu'ils
+trouvaient que j'avais trop mauvais ton pour arriver aux hauts
+grades militaires. Je les traitais bien de sacristains, de calotins,
+mais, à part moi, je leur donnais raison, et pourtant je ne me
+corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencié avec l'armée
+de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine et décoré.
+Après les premières joies de retrouver mes vieux amis, mes
+vieux camarades d'enfance, après les premières douceurs du
+repos et de la liberté, à la suite de tant de privations et d'années
+de discipline, je commençais à trouver le temps long, je fus au
+café et je mangeai ma demi-solde, comme un égoïste, entre une
+pipe et un jeu de cartes. Ma position, mes campagnes, mes récits
+me faisaient le centre d'un petit groupe de désoeuvrés comme
+moi, et, par suite de mon habitude invétérée, on y entendait
+plus souvent jurer que bénir le nom de Dieu.</p>
+
+<p>«Malgré cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois
+entrer dans ma chambre le curé de la paroisse. J'étais si loin de
+m'attendre à pareille visite, que ma pipe s'échappa de mes dents
+et vint se briser sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus
+gros juron de mon riche répertoire. Le curé ne se troubla pas
+pour si peu, et, prenant une chaise, que je ne lui offrais pas,
+il s'assit tranquillement: «Bonjour, M. le capitaine, me dit-il;
+puisque vous n'êtes pas venu me voir à votre arrivée dans ma
+paroisse, il faut bien que je vienne vous chercher.&mdash;Je n'aime
+pas les curés, lui répondis-je, je ne les ai jamais aimés et je suis
+trop vieux pour changer maintenant.&mdash;Eh bien! capitaine,
+nous ne sommes pas du même avis, et, avec un brave comme
+vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est précisément pour
+vous faire changer que je suis venu vous voir.» À peine le
+digne prêtre avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un
+furieux, et, en jurant comme un possédé, je le mis littéralement
+à la porte.</p>
+
+<p>«Le lendemain, je me croyais à tout jamais débarrassé de
+pareille visite, lorsque je vis encore entrer le curé. Ah! par
+exemple, c'est trop fort, m'écriai-je, et je me levai pour le repousser
+de chez moi. Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup
+de douceur: «Bonjour, capitaine, vous n'étiez pas bien
+disposé hier, et je suis revenu aujourd'hui pour savoir si vous
+étiez plus en train de causer.» Malgré mon apparence terrible,
+je n'étais pas tout à fait mauvais au fond du coeur; aussi,
+ce sang-froid me désarma, et adoucissant ma voix, je lui répondis:
+«Eh bien! monsieur le curé, puisque vous avez tant de
+plaisir à causer avec moi, j'y consens, mais à une condition,
+c'est que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos
+églises et de vos bedeaux.&mdash;Soit, reprit le curé; mais, de votre
+côté, vous vous engagez à me consacrer chaque jour une heure:
+votre temps n'est pas compté, et vous ne pouvez me refuser ce
+plaisir.&mdash;Accordé; et pour répondre à votre politesse par une
+autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, que ce sera une
+distraction pour moi de causer avec un homme qui sait parler.»
+Ma politesse n'était pas très polie, mais le curé eut l'air de la
+trouver accomplie.</p>
+
+<p>«La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure
+que j'avais promise au curé me semblait de plus en plus courte,
+et il m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vénérable
+ami jouait au trictrac, et j'aimais moi-même extrêmement
+ce jeu; aussi, bientôt chaque soir, au lieu d'aller au café, je
+prenais le chemin du presbytère, et nous jouions avec un tel
+acharnement, que la soirée se passait toujours trop rapidement.</p>
+
+<p>«Le curé était fidèle à sa promesse; il ne me parlait jamais
+de religion: malheureusement, de mon côté, j'étais fidèle à mes
+mauvaises habitudes, et je prononçais bien peu de phrases sans
+les assaisonner de quelques grossiers jurons. Un soir où le curé
+me battait à plates coutures, je m'en donnais à coeur joie, et
+jamais pareils blasphèmes n'avaient retenti sous l'humble toit
+de notre pasteur. Il posa son cornet sur la table, et, me regardant
+bien en face: «Je vous ai fait une promesse, me dit-il, à
+laquelle je suis fidèle; voulez-vous m'en faire une à votre
+tour?&mdash;Laquelle?&mdash;C'est de ne plus jurer.&mdash;Mais c'est impossible,
+voilà plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; elle
+m'a empêché de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:
+rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse
+maintenant par méchanceté, mais c'est devenu une habitude
+chronique.&mdash;Je ne prétends pas que ce ne vous sera pas difficile,
+mais croyez-vous qu'il me soit facile de vous voir tous les
+jours, sans vous parler de religion, à vous, qui en auriez tant
+besoin pourtant; la partie n'est pas égale: il me faut une compensation:
+quand vous jurerez, je vous parlerai de Dieu.&mdash;Au
+fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens pas.&mdash;Puisque
+vous êtes de si bonne composition, je veux vous montrer
+que malgré ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air:
+et vous permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de
+jurer vous pressera, de remplacer vos gras jurons par <i>sapristi</i>.&mdash;Je
+consens au marché, répondis-je.&mdash;Et vous, capitaine,
+ajouta-t-il, n'oubliez pas que, si vous manquez à votre promesse,
+je manquerai à la mienne.»</p>
+
+<p>«Je vis bien vite que j'avais fait un marché de dupe, ou plutôt
+que le bon curé savait bien ce qu'il faisait en me le proposant.
+Chaque jour j'oubliais l'innocent <i>sapristi</i>, et je reprenais mon
+triste répertoire. Aussitôt, le curé me faisait un sermon en trois
+points, et j'étais bien forcé de l'écouter, puisque c'était dans nos
+conventions. Vous devinez facilement le reste: à mesure que
+mon vénérable ami me dévoilait les beautés de la religion, j'y prenais
+goût; ce n'était plus une punition, c'était devenu un besoin.
+Bientôt, je fus tout à fait converti; mon excellent curé me fit
+approcher des sacrements; maintenant je trouve mon bonheur
+à l'accomplissement de mes devoirs, et il ne me reste de mon
+ancien état que l'habitude d'assaisonner toutes mes phrases du
+fameux <i>sapristi</i>, ce qui me fait appeler par tout le monde ici le
+capitaine <i>Sapristi</i>. Si je raconte volontiers mon histoire, c'est
+dans l'espérance qu'elle pourra détourner du mal, et de la mauvaise
+habitude de jurer, quelques personnes aussi coupables que
+je l'étais alors.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>***Cité dans les <i>Petites lectures</i>, bulletin
+populaire des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.&mdash;Nous n'avons pu
+vérifier nous-même, on le comprend, l'authenticité des traits que nous
+avons puisés dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il
+est certain qu'il s'opère fréquemment des conversions tout aussi
+extraordinaires que celle-là; le prêtre n'y prend même plus garde dans les
+pays de foi, tant il est souvent témoin de ces merveilles, et elles
+restent un secret entre l'homme et Dieu.</blockquote>
+
+<a name="05"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>5.&mdash;LA VENGEANCE D'UN ÉTUDIANT CHRÉTIEN.</p>
+
+
+<p>Sous Louis-Philippe, écrit Armand de Pontmartin, l'esprit
+d'irréligion régnait dans les collèges de Paris. Il y avait
+pourtant des exceptions... la plus originale et la plus touchante
+m'était apparue sous les traits de Paul Savenay, natif
+de Guérande. Doué, ou plutôt armé d'une piété angélique et robuste
+tout ensemble, il bravait le respect humain, défiait la
+raillerie, et il aurait mis au besoin tout l'entêtement de sa race
+pour affronter la persécution et le martyre. Cette piété se révélait
+jusque sur son visage, qui prenait une expression céleste
+au moment de la prière. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre
+professeur indolent, je récitais, au début et à la fin de la classe,
+le <i>Veni Sancte Spiritus</i> et le <i>Sub tuum praesidium</i>, c'était pour
+presque tous les élèves, le signal d'un concert charivarique
+d'éternuements, de quintes de toux, de pupitres disloqués, et de
+dictionnaires tombant à grand bruit. Paul Savenay s'isolait de
+ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le sourire de la
+sainte Vierge dont il implorait la protection, et le contact de
+l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.</p>
+
+<p>Cette piété fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus
+mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage,
+liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant
+Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-là,
+nommé Jacques Faël, était un Breton de contrebande. On
+disait que son père, Nantais d'origine, avait pris part à quelques-unes
+des plus sanglantes scènes de la Révolution, s'était
+enrichi en achetant des terres de Vendéens, puis ruiné dans des
+spéculations équivoques. Tout irritait Jacques contre Paul Savenay;
+un héritage de haine, le retour des Bourbons, l'animosité
+instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien,
+de l'athéisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais
+ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience
+inaltérable que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et
+d'hypocrisie.&mdash;Tu es donc un lâche? lui disait-il en lui montrant
+le poing.&mdash;Je ne le crois pas, répondait Paul avec un accent
+de résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur
+ne lui laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon
+qui devait le plus cruellement blesser cette âme tendre,
+chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot,
+de Basile, de tartufe et de cafard. Jacques joignait le blasphème
+à l'insulte, le sacrilège à l'outrage. Il glissait de mauvais
+livres dans le pupitre de Paul et lui jouait les plus vilains tours.
+Nous sûmes plus tard que ses brutalités s'étaient parfois envenimées
+jusqu'aux voies de fait: bourrades, brimades, coups de
+poing, coups de règle: un jour même, un coup de canif qui fit
+couler le sang. La plupart des élèves feignaient de ne pas
+s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient
+l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques
+n'avait pas, en somme, l'air bien féroce; mais était grand, bien
+découplé, taillé en athlète. On le redoutait et il avait sa petite
+cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigné de sa méchanceté
+et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies,
+je risquais, moi chétif, quelques reproches: «Tais-toi
+ou je t'assomme! me disait cet enragé; tais-toi, mauvaise graine
+d'émigré!» J'aurais certainement eu ma part de ses injures et
+de ses coups, si je n'avais trouvé un admirable défenseur en la
+personne de Gaston de Raincy.</p>
+
+<p>Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces
+deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes,
+il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les égarements
+de cette pauvre âme, révoltée contre Dieu. Un matin, me rencontrant
+à la porte de Saint-Sulpice, et me croyant meilleur
+que je n'étais, il me dit: «Armand, allons prier pour lui!»
+Je lui répondis: «Paul, tu es un saint... le saint de Guérande,
+et c'est sous ce nom que je veux désormais te connaître et t'admirer!»</p>
+
+<p>Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques
+Faël, convaincu de colportage du <i>Compère Mathieu</i> et des <i>Chansons</i>
+de Béranger, fut <i>prié</i> par le proviseur de ne pas revenir
+après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession
+de médecin, quitta le collège un an avant moi.»</p>
+
+<p>Armand de Pontmartin, à cet endroit, interrompt son récit
+pour expliquer comment il retrouva quelques années plus tard
+ce vertueux jeune homme chez Frédéric Ozanam. Ce dernier
+venait de fonder, avec quelques amis, les Conférences de saint
+Vincent de Paul et il exposait aux jeunes messieurs réunis chez
+lui les moyens qui lui semblaient les plus propres à assurer le
+succès de l'entreprise.</p>
+
+<p>«Tout à coup, continue le narrateur, Ozanam regarde à sa
+montre et dit aux jeunes gens qui l'entouraient: «Mes amis, je
+suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise
+comme celle-ci. L'ennemi est toujours là; le choléra vient à peine
+d'entrer dans sa phase décroissante... Nous n'avons pas une
+minute à perdre!</p>
+
+<p>Il distribua à ses ouvriers de la première heure la liste des
+malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:&mdash;Et
+vous, Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours,
+n'est-ce pas, pour l'hôtel Racine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, répondit Savenay; oui, encore aujourd'hui,
+ajouta-t-il avec une émotion singulière.</p>
+
+<p>En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas quelques
+mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay
+opposait une certaine résistance. Ozanam insistait en répétant
+à demi-voix: Pourquoi pas? Pourquoi pas?...</p>
+
+<p>Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi: «Veux-tu,
+me dit-il, que nous sortions ensemble?»</p>
+
+<p>Nous sortîmes: Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et
+nous nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la
+rue des Saints-Pères, nous croisâmes une modeste voiture de
+louage, qui gravissait assez lentement cette montée fort raide.
+Paul salua et me dit: «Sais-tu qui est dans cette voiture?
+Mgr de Quélen, archevêque de Paris. Comme hier, comme demain,
+il vient de l'hôtel-Dieu, et il va à l'hospice de la Charité;
+c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt
+et qu'il console, on compterait par centaines les émeutiers de
+février 1831, les pillards de l'archevêché et de Saint-Germain-l'Auxerrois,
+ceux qui l'auraient égorgé, s'il était tombé entre
+leurs mains!»</p>
+
+<p>Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant
+l'hôtel Racine, moins poétique et moins élégant que son nom.
+Là, il parut hésiter encore, puis prenant son parti: «Entrons,»
+me dit-il. On sait ce que sont ces hôtels d'étudiants. Nous montâmes
+quatre étages. Parvenus au quatrième, nous vîmes une
+clef sur la porte, n° 78, Paul entra sans frapper, et me fit signe
+de le suivre. Un émouvant spectacle m'attendait.</p>
+
+<p>Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus
+à l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de
+Paul Savenay. Il était évidemment en convalescence; mais sa
+pâleur, ses yeux cernés, son visage amaigri, prouvaient qu'il
+venait de subir l'horrible crise. Sa soeur, vêtue de noir, était debout
+à son chevet, un rayon de soleil d'avril égayait la chambre.</p>
+
+<p>En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,
+presque violemment, imposant silence d'un geste à
+Paul, qui voulait parler:</p>
+
+<p>«Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe,
+n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut,
+entends-tu bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a
+déjà deviné! Il a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances;
+il faut qu'il apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien
+contre le mécréant, du saint contre le misérable. Tais-toi! tais-toi!...
+Noémi, dis-lui de se taire et de me laisser la parole!...
+Il y a un mois, j'étais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand,
+j'étais pire: impie, athée, méchant, libertin, mangeur
+de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la
+mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de
+débauches... je rentre à minuit... une heure après, je me tordais
+sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La tête
+en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et j'étais
+seul, seul au monde... Ma soeur Noémi, au fond de la Bretagne,
+chez une vieille tante..., mes parents morts..., point
+d'amis... le vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans
+ce misérable hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse
+épouvantée me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller
+mourir dans la rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui
+ne croyais pas à l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi
+parler!... À sept heures, au paroxysme de mes tortures et
+de mon désespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay...
+Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord
+à une apparition vengeresse... Mais non, il avait sur les lèvres
+un sourire céleste; dans le regard, l'expression angélique du
+pardon... Il vint à moi, me prit la main, me dit quelques bonnes
+paroles;... c'était un miracle, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis
+interne à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur
+Récamier, mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels
+de la rue Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste et le
+hasard...</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...
+Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière?... Tu
+étais délégué de la société de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutôt
+du bon Dieu, pour me sauver, pour me guérir, pour me consoler,
+pour faire de moi un honnête homme et un chrétien!... Une
+heure après, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la
+parole, j'avais tous les remèdes nécessaires, et, le soir, sur ma
+demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prés...
+Tu vois bien que c'était le bon Dieu! Pendant cinq jours, Paul
+ne m'a presque pas quitté...; pendant cinq nuits, il m'a veillé...
+Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était passé, il a écrit à
+ma soeur Noémi, qui n'a pas perdu une minute... et, à présent,
+je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui m'étais cru
+le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh! comment
+reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine?
+Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit
+que, quand même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment,
+si ce moment avait été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!...
+Et tu as une vie tout entière!</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de
+bien pour tant de mal, comment réparer, comment payer ma
+dette?... Comment mériter ton pardon, ton amitié?...»</p>
+
+<p>En sortant de l'hôtel Racine, je dis à Paul: «Tu te figures
+peut-être n'avoir guéri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes;
+tu en as guéri un autre, et cet autre te serre la main<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Armand de Pontmartin, <i>Correspondant</i> (Extraits).</blockquote>
+
+
+<a name="06"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+
+<p>6.&mdash;UN PÈRE CONVERTI PAR SON ENFANT.</p>
+
+
+<p>On trouverait difficilement un récit plus touchant que celui
+qui nous a été laissé par le héros de cette histoire, heureux
+privilégié des miséricordes divines.</p>
+
+<p>«J'ai été élevé aussi mal que possible sous le rapport religieux,
+non seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans
+le goût, dans le respect, dans la superstition de l'erreur, et je
+quittai mes classes, bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur
+et contre l'Église catholique.</p>
+
+<p>Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était
+beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa
+lorsqu'elle devint mère; et, après la naissance de son premier
+enfant, elle entra tout à fait dans la voie. Quand je songe
+à tout cela, j'ai le coeur remué d'un sentiment de reconnaissance
+pour Dieu, dont il me semble que je parlerais toujours, et que
+je ne saurais jamais exprimer.</p>
+
+<p>Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme
+moi, je crois que je n'aurais pas même songé à faire baptiser
+mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur
+première communion, sans que j'y prisse garde. Je laissais leur
+mère gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et
+modifié à mon insu par le contact de ses vertus que je sentais
+et que je ne voyais pas.</p>
+
+<p>Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage,
+sans grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres,
+j'étais cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère
+me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Sois patient; il changera à l'époque de sa première communion.</p>
+
+<p>Ce changement à heure fixe me paraissait invraisemblable.
+Cependant l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le
+vis en effet s'améliorer très sensiblement et très rapidement. J'y
+fis attention. Je voyais cet esprit se développer, ce petit coeur
+se combattre, ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux,
+affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opère
+pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aimé, me
+devenait le plus cher.</p>
+
+<p>En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle
+merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En
+l'écoutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale:
+je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais
+observé la pratique dans le monde, hélas! sans avoir pu
+moi-même toujours m'en préserver. Le problème du bien et du
+mal, sur lequel j'avais évité de jeter les yeux, par incapacité
+de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière terrible. Je questionnais
+le petit garçon: il me faisait des réponses qui m'écrasaient.
+Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables.
+Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais
+son assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je
+comparais ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au
+mien; je me disais: «Ma femme et mon enfant aiment en
+moi quelque chose que je n'ai aimé ni en eux ni en moi; c'est
+mon âme.»</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans la semaine de la première communion.
+Ce n'était plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait;
+c'était un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait
+étrange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une
+espèce d'irritation. J'avais du respect pour lui. Il me dominait.
+Je n'osais pas exprimer en sa présence de certaines idées, que
+l'état de lutte où j'étais contre moi-même produisait parfois
+dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin,
+revenant de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet,
+où j'étais seul.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je
+n'irai pas à l'autel sans avoir demandé pardon de toutes les
+fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causés,
+et vous me donnerez votre bénédiction. Songez bien à tout
+ce que j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je ne le
+fasse plus, et pour me pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à
+un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire
+qu'en ce moment je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de
+toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à
+tes devoirs; ta mère et moi nous serons bien heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra,
+pour que je sois votre consolation, comme je le demande.
+Priez-le bien pour moi, papa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher enfant.</p>
+
+<p>Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou.
+J'étais moi-même fort attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Papa!... continua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, mon cher enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Papa, j'ai quelque chose à vous demander!</p>
+
+<p>Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce
+qu'il voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer?
+j'en avais peur; j'eus la lâcheté de vouloir profiter de
+ses hésitations.</p>
+
+<p>&mdash;Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou
+demain, tu me diras ce que tu désires, et, si ta mère le trouve
+bon, je te le donnerai.</p>
+
+<p>Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après
+m'avoir embrassé encore, se retira tout déconcerté, dans une
+petite pièce où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de
+sa mère. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner,
+et surtout du mouvement auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher
+enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse,
+si je le voyais trop affligé. La porte était entr'ouverte. Je
+regardai sans faire de bruit. Il était à genoux devant une image
+de la sainte Vierge; il priait de tout son coeur. Ah! je vous
+assure que j'ai su ce soir-là quel effet peut produire sur nous
+l'apparition d'un ange!</p>
+
+<p>J'allai m'asseoir à mon bureau, la tête dans mes mains, prêt
+à pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les
+yeux, mon petit garçon était devant moi avec une figure tout
+animée de crainte, de résolution et d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander, ne peut pas
+se remettre, et ma mère le trouvera bon: c'est que, le jour de
+ma première communion, vous veniez à la sainte Table avec
+elle et moi. Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon
+Dieu qui vous aime tant.</p>
+
+<p>Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand
+Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant
+mon enfant sur mon coeur.&mdash;Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant,
+je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui même, tu me
+prendras par la main; tu me mèneras à ton confesseur, et tu
+lui diras: «Voici mon père.»</p>
+
+<p><i>L'abbé</i> LOTH.</p>
+
+<a name="07"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>7.&mdash;UN CADEAU INATTENDU.</p>
+
+
+<p>Dans une fonderie située près de Paris, il y avait un ouvrier
+qui avait reçu autrefois une certaine éducation. Mais des
+revers de fortune l'avaient obligé à chercher du travail.</p>
+
+<p>Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour
+amortir sa chute, et sa main droite alla malheureusement s'étendre
+sur un morceau de fer rouge qui la brûla jusqu'à l'os. Le
+malheureux subit l'amputation avec courage; mais il ne souffrit
+pas avec un courage égal une infortune qui le privait, lui, sa
+femme et ses quatre enfants, du pain quotidien; ses plaintes
+s'exhalaient en affreux blasphèmes.</p>
+
+<p>Informée de sa triste situation par une bonne-soeur de charité,
+la comtesse *** se hâta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
+les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
+encouragements.</p>
+
+<p>L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
+sèchement et, dès que la charitable comtesse avait
+franchi le seuil de la mansarde, il se tournait vers sa femme et
+lui disait d'un ton railleur: «Les visites de cette dame sont
+bien intéressées, j'en suis sûr, c'est en vue des prochaines
+élections qu'elle nous vient en aide.»</p>
+
+<p>Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne
+parlait pas comme lui. Elle faisait bonne mine à la comtesse
+afin que les dons en faveur de ses enfants fussent augmentés.</p>
+
+<p>Mais son coeur restait fermé, et la généreuse bienfaitrice ne
+se faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protégée.</p>
+
+<p>Noël arriva... Depuis quinze jours, la machine à coudre ne
+cessait de faire entendre ses tics-tacs. C'était à ne pouvoir dormir,
+durant la nuit entière, dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc à travailler ainsi, Annette? demandaient
+les voisines. Nous allons vous conduire au Père-Lachaise<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>,
+bien sûr! si vous continuez à vous fatiguer ainsi.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a>Cimetière bien connu, le principal de la Capitale.</blockquote>
+
+<p>&mdash;C'est que voici bientôt Noël, et je ne veux pas voir pleurer
+mes enfants comme l'an passé. Ils ont eu les mains vides
+pendant que les autres avaient les mains pleines de jouets et de
+bonbons: cela m'a fendu le coeur et je leur ai promis que le
+Noël de cette année les dédommagerait.</p>
+
+<p>Je travaille pour tenir parole.</p>
+
+<p>L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla
+avec tant de précipitation qu'un beau soir sa machine à coudre
+cassa.</p>
+
+<p>Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noël! Ô
+malheur! les enfants allaient pleurer...</p>
+
+<p>L'ouvrière fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta
+vite son gagne-pain à la réparation; mais on la fit attendre et
+on lui fit payer quinze francs! hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Quel guignon d'être malheureuse! murmurait la pauvre
+mère en pleurant.</p>
+
+<p>Ce Noël allait être, bien certainement, encore plus triste que
+celui de l'année précédente. La veille au soir, les enfants mirent
+leurs petites chaussures sous la cheminée. Mille précautions
+furent prises pour les placer au bon endroit; il y avait eu même
+des contestations et des disputes entre eux à ce sujet. Le cadet
+n'avait pas craint de troubler l'ordre et de changer la topographie
+des souliers. La soeur aînée, qui s'en aperçut en faisant
+une ronde à la dérobée, fit un tintamarre qui nécessita l'intervention
+du papa et de la maman.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils vont être cruellement déçus, demain matin!
+pensait Annette avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.</p>
+
+<p>Ce ne fut point sans peine que l'on décida les petits à aller se
+coucher: ils restaient là, bouche béante, devant le tuyau de
+la cheminée qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient
+volontiers passé la nuit à attendre le petit Jésus.</p>
+
+<p>Couchés sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa
+point. Ils firent des projets, des échanges; ils jasèrent, se disputèrent.</p>
+
+<p>Quand le silence se fut établi, Annette dit a Baptiste:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à leur donner: ma bourse est à sec. Pauvres
+petits!</p>
+
+<p>Annette et Baptiste pleurèrent en voyant l'étalage des chaussures
+des enfants.</p>
+
+<p>Tout à coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit...
+Il passa devant les magasins étincelants de lumière, s'arrêta
+aux splendides étalages.</p>
+
+<p>&mdash;Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer là. Il porta
+ses pas du côté des petites boutiques en planches, échelonnées
+le long des boulevards et bourrées de jouets. Avisant une boutique
+a treize sous, il entra, et s'approchant du patron, il lui dit
+à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande
+dame nous protège (cet aveu lui coûtait les yeux de la tête): je
+voudrais bien avoir, à crédit, quelque objet à bon marché. Monsieur,
+vous pouvez voir... je demeure à...</p>
+
+<p>Le patron ne le laissa pas achever.</p>
+
+<p>&mdash;La maison ne vend pas à crédit, Monsieur... Inutile!... A
+treize sous! Boutique à treize sous!... Bon marché sans exemple.</p>
+
+<p>Quand Baptiste revint a la mansarde, il était exaspéré et
+criait plus fort que jamais: «Ah! quel malheur d'être pauvre!»</p>
+
+<p>Les cloches de la messe de minuit sonnaient à toute volée et
+joyeusement.</p>
+
+<p>Annette entendit frapper à la porte; elle courut ouvrir: la
+comtesse entra.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous à cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai pensé à vos chéris... Je n'ai qu'un instant; ma
+voiture est en bas qui m'attend pour me conduire à Sainte-Clotilde
+où je vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils
+dorment d'un sommeil paisible, ces chers petits enfants du bon
+Dieu! Ils seront bien contents demain... tenez, voilà pour eux.</p>
+
+<p>La comtesse tendit un paquet, et, enveloppée de son manteau
+ramené autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.</p>
+
+<p>Un coup de couteau à travers une ficelle, et le paquet éventré
+étala ses merveilles. Il y avait des poupées, des pantins, des
+dragées, des oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment
+de bonnes et belles choses à admirer, à conserver, à croquer.</p>
+
+<p>Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils sanglotaient.</p>
+
+<p>Ces chers petits! comme ils seront heureux au réveil!</p>
+
+<p>Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes
+pour recevoir les dons du petit Jésus: le devant de la cheminée
+fut garni d'objets inconnus à la mansarde. Comment décrire la
+joie des enfants, leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour
+fut venu!</p>
+
+<p>Annette et Baptiste dévoraient des yeux ces chers petits; ils
+partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.</p>
+
+<p>Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux
+yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants.
+Nous vous serons tous reconnaissants jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>Huit jours après, Baptiste, Annette et les enfants allaient à
+la messe de la paroisse.</p>
+
+<p>La charité de la comtesse avait trouvé le chemin du coeur.</p>
+
+<a name="08"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>8.&mdash;LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques années,
+deux personnes se rendant à l'église principale de leur localité,
+vers l'heure de la grand'messe. C'étaient M. X*** et son
+épouse, tous deux imbus des préjugés de notre siècle et pleins
+de cette arrogante fierté qui distingue les <i>parvenus</i> sans religion.
+Ils n'allaient pas à la maison de Dieu pour y prier, mais
+bien pour s'y pavaner et y chercher un moyen de se distraire en
+même temps qu'une satisfaction à leur vanité. Lorsqu'ils entrèrent,
+la messe était commencée; au lieu de se tenir dans le bas
+de l'église, ils prétendent traverser les rangs, examinent curieusement
+toute l'assistance, se communiquent leurs impressions,
+en un mot affectent le même sans-gêne que s'ils s'étaient
+trouvés dans un concert ou une salle de spectacle. À ce moment,
+un prêtre à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, quitte le choeur
+pour faire, selon l'usage, la quête parmi les fidèles. C'était le curé
+de la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grâce à ses
+bienfaits et à ses vertus. Le digne ecclésiastique avait la douceur
+d'un père, mais il avait aussi la juste sévérité du ministre d'un
+Dieu trois fois saint. Indigné de l'attitude inconvenante de
+M. X*** et de son épouse, que leur toilette toute mondaine rendait
+plus révoltante encore, peiné surtout du scandale qui en
+résultait pour ses ouailles, le pasteur ne put s'empêcher de s'arrêter
+un instant lorsqu'il arriva près d'eux, et il leur dit à voix
+basse, mais d'un air grave: «Oubliez-vous donc que vous êtes
+ici dans la maison de Dieu?...» Puis, il passa, mais sa parole ne
+passa point, elle demeura brûlante sur le coeur de Mme X***, et
+en fit jaillir jusque sur son front la rougeur de la honte et de la
+colère...</p>
+
+<p>Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme se présente
+au domicile du bon curé et demande à lui parler. Vainement
+lui objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue
+pour le moment impossible; il insiste vivement et justifie ses
+instances par les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il,
+dans les étreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler,
+ne voir et ne parler qu'à lui seul!... Le prêtre est averti, il
+abandonne tout pour porter au moribond les consolations de son
+ministère, il hâte le pas, il court vers le domicile indiqué, il arrive.
+Introduit dans l'appartement où il était attendu, il cherche
+inutilement le lit du malade, il n'y trouve qu'un homme à l'abord
+froid et glacial et une dame se prélassant sur un riche canapé.&mdash;On
+a deviné M et Mme X***.</p>
+
+<p>C'était un lâche guet-apens.</p>
+
+<p>Le seuil à peine franchi, la porte se ferme à double tour derrière
+le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous l'apprendre, répond X***. Asseyez-vous.</p>
+
+<p>Le vénérable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre
+à un pareil début. Mme X*** laissa percer sur ses lèvres un
+imperceptible sourire, et son mari joua une dignité qui était
+une contradiction flagrante avec le rôle qu'il s'imposait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, dit-il, nous reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le prêtre; cependant vos traits ne me sont point
+inconnus, mais je ne saurais préciser...</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange, fit X*** avec une légère ironie; eh bien!
+monsieur, j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute
+de charité, comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige
+à un autre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une faiblesse, dit le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et si cette prétendue faiblesse atteint encore son épouse?</p>
+
+<p>&mdash;C'est alors une lâcheté, dit le vieillard, de plus en plus surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si cette lâcheté s'accomplit devant une foule nombreuse,
+et dans un lieu réputé sacré par vous et par les vôtres,
+dans l'église même: que devient alors cette lâcheté?</p>
+
+<p>&mdash;Cette lâcheté devient alors un sacrilège, dit encore le
+vénérable ecclésiastique, dont l'étonnement n'avait plus de limite.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en échangeant avec
+sa femme un rapide coup d'oeil.</p>
+
+<p>Les dernières paroles du prêtre avaient entièrement épanoui
+le visage de Mme X*** et elle souriait béatement sur son siège.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le curé, où
+peuvent aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer
+plus nettement, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un point à éclaircir, monsieur l'abbé, et j'arrive
+au dénoûment.</p>
+
+<p>&mdash;Quel châtiment doit donc être infligé à l'homme lâche et
+sacrilège qui a pu s'oublier ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Le châtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de
+la vengeance, et la vengeance n'appartient qu'à Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous différons
+absolument de manière de voir, et il m'est avis que l'insulte doit
+nécessiter ou de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi,
+même, de n'admettre à cet égard que mon opinion
+seule.</p>
+
+<p>Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout à coup le ton d'une
+discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
+colère et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous
+sommes les offensés, et l'insulteur, c'est vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit le prêtre avec surprise sans doute, mais toujours
+avec ce calme et cette dignité qui jaillissent d'une conscience
+pure; moi!... Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mémoire:
+«Oh! monsieur, poursuit-il d'un ton doucement ironique,
+vous intervertissez étrangement les rôles: je sais à présent
+de quoi il s'agit. Dieu m'a confié la garde de sa maison, j'ai dû
+la faire respecter, et en vous rappelant, ainsi qu'à madame, la
+sainteté du sanctuaire, je n'ai fait qu'accomplir un devoir.»</p>
+
+<p>X*** demeure un instant interdit, en face d'une réponse aussi
+ferme: mais peut-il être vaincu, lui, par un prêtre, par un vieillard?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'écrie-t-il avec violence, vos paroles étaient
+une insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
+caché sous son vêtement: «À genoux, dit-il au vieillard, à
+genoux! et faites des excuses!<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a>Quelque incroyable et même improbable que paraisse cette
+violence préméditée, qu'on pourrait regarder comme une scène de roman,
+l'auteur garantit l'authenticité du fait.</blockquote>
+
+<p>X*** avait armé le pistolet et le tendait menaçant vers la poitrine
+du vieux prêtre.</p>
+
+<p>Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'énergie,
+d'invincible volonté dans un coeur sans tache, dans une âme
+chrétienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait
+pas qu'abreuvé du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les
+forces de la jeunesse, le prêtre l'héroïsme qui fait les martyrs.
+Il ne le savait pas, il ne le soupçonnait même pas; s'il en eût
+été autrement, aurait-il pu consentir à affronter bénévolement
+cette alternative, ou d'être le meurtrier d'un vieillard, ou de subir
+la honte d'une mystification qu'il prétendait infliger lui-même?</p>
+
+<p>Le saint prêtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme
+qui le menace, et n'opposant à sa fureur qu'une sublime résignation:
+«Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques
+jours à passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le
+prêtre doit mourir plutôt que de transiger avec sa conscience,
+il ne saurait rétracter un devoir accompli, et il ne fléchit le genou
+que devant son Dieu!»</p>
+
+<p>Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il,
+frappez! Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient
+la vengeance!»</p>
+
+<p>Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité
+ou d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X***
+fut tout heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en
+faveur du vieillard un <i>généreux</i> pardon. Cette médiation tout à
+coup inspirée à Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant
+la position que son mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir
+qu'aux instances de son épouse, il baissa l'arme et ne frappa
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant
+à demi, soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre
+la liberté que vous m'avez ravie.</p>
+
+<p>X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque
+embarras, et le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion,
+avec l'aisance d'un calme parfait, se retira en s'inclinant.</p>
+
+<p>Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure
+revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante,
+et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir.</p>
+
+<p>Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques
+affaires et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le
+voyage jusque-là avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé
+à un endroit où la route décrit brusquement une courbe, le contact
+inattendu d'une branche qui s'inclinait isolément sur le chemin
+effraye le cheval. Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse
+le cavalier. Par une circonstance funeste, le pied de X**** demeure
+engagé dans l'étrier et le tient suspendu aux flancs de sa
+monture, balayant de son front ensanglanté le sable et les cailloux
+de la route.</p>
+
+<p>Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là
+éparses. Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité
+par le bruit qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon
+avec lequel il laboure lui-même ses propres flancs, le cheval
+redouble de vitesse et traîne à travers les champs le corps mutilé
+de son maître. On peut enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà
+plus le sentiment de sa propre existence. Ses vêtements en
+lambeaux sont souillés de poussière et de sang; son visage,
+horriblement défiguré, laisse apercevoir au front une blessure
+large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre paysan,
+il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y passa
+fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.</p>
+
+<p>X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur
+l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans
+trop de danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette
+distance, quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien
+des difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile.</p>
+
+<p>Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance
+de toutes les prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de
+plus en plus alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur
+d'espérance que celle qui ne nous abandonne jamais, tant que
+l'objet de nos inquiétudes ne nous est pas entièrement ravi. Ses
+amis ne l'approchaient pas; sa femme elle-même ne venait auprès
+de lui qu'à de rares intervalles. Elle était loin de s'illusionner
+sur la gravité du mal, et quelques étincelles d'une foi non
+encore éteinte lui faisaient désirer pour son mari les secours de
+la religion; mais, partageant de ridicules préjugés, elle n'osait
+manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de la manière la
+plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le moins
+l'espérer.</p>
+
+<p>Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au
+délire, et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses
+lèvres un nom auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs,
+un nom qu'il ne semblait cependant prononcer qu'avec
+respect. À ce nom se mêlaient encore des mots entrecoupés:
+Expiation!... Vengeance!... Et si le malade trouvait un peu
+de calme, si la raison succédait au délire, ce n'était plus l'expression
+apparente du remords, mais celle du repentir, qu'articulait
+sa bouche.</p>
+
+<p>À l'un de ces moments heureux, mais rares, où une amélioration
+sensible s'était produite dans l'état de X***, il fit venir sa
+femme auprès de lui, et après quelque temps d'un secret entretien,
+celle-ci le quitta le front presque joyeux, comme si elle
+eût puisé dans cet entretien même une double espérance. Elle
+s'empressa donc de donner des ordres, qu'elle recommanda
+d'exécuter sans aucun retard.</p>
+
+<p>Un moment après, le vénérable curé que nos lecteurs connaissent
+déjà, se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait
+de nouveau, sans hésitation, le seuil d'une demeure où il avait
+reçu naguère un si cruel outrage.</p>
+
+<p>Ô religion sainte, voilà tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
+oublié, tout pardonné, et il vient consoler et bénir, il vient ouvrir
+le ciel à celui qui avait failli l'assassiner.</p>
+
+<p>Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprès du moribond.</p>
+
+<p>À l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint
+d'une majesté simple et imposante, sous l'influence de ce regard
+toujours grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
+surgirent spontanément dans l'âme de X***, et, soulevant
+la tête avec effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce
+bien vous qui daignez venir jusqu'à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, dit le prêtre avec bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'espérais pas, monsieur. Pouvais-je l'espérer après
+l'outrage dont je me suis rendu coupable envers vous?</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abbé, dites-le-moi, venez-vous ici pour
+me pardonner ou pour me maudire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, le prêtre ne maudit jamais, il ne sait que bénir.
+Je vous bénis et je vous pardonne!</p>
+
+<p>Mme X*** était là. À ces dernières paroles, son coeur s'émut,
+ses larmes coulèrent, et, pour éviter d'augmenter par son émotion
+l'émotion du malade, elle quitta l'appartement avec discrétion
+et prudence.</p>
+
+<p>Alors, son époux tournant vers le prêtre un regard où se peignaient
+tour à tour et la reconnaissance et l'admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins
+malheureux, puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais même
+pas implorer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de moi, répondit le ministre du ciel; mon
+pardon n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en
+apporte un autre, autrement précieux, autrement désirable,
+celui de Dieu lui-même. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut
+bénir. Voyez! jusque dans ses châtiments il se montre bon
+père; c'est lui qui a fait naître en vous mon souvenir, lui encore
+qui me conduit ici pour consoler votre souffrance. Que vos larmes
+montent jusqu'à lui, voici l'heure de la réconciliation!</p>
+
+<p>Et le prêtre s'approcha bien près du lit du mourant.</p>
+
+<p>Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
+du prêtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les
+aveux de l'un furent souvent interrompus pas des sanglots, et
+que les paroles de l'autre furent accompagnées de douces larmes.
+Et quand ce secret entretien fut achevé, le vieillard s'inclina plus
+près encore du pénitent et déposa sur son front pâle le baiser de
+la paix.</p>
+
+<p>Le lendemain, le vieux prêtre revint auprès de son cher malade,
+portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
+réconciliation. Le moribond, avec la piété d'un chrétien, la foi
+vive d'un fidèle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques
+heures après, il expira dans les sentiments d'une espérance,
+d'une confiance illimitées, car il allait vers Dieu, accompagné
+par Dieu même!</p>
+
+<p>(D'après <i>Jules Ducot</i>.)</p>
+
+<a name="09"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>9.&mdash;LE REMÈDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...</p>
+
+<p>Quelques jours après avoir terminé sa station, un missionnaire
+reçut la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit
+et honnête, qui entama la conversation sur les grandes
+vérités chrétiennes exposées dans les réunions précédentes.
+«J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a pas? Il n'y a qu'un
+ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force à ne pas
+croire à l'éternité, à ne pas croire en Jésus-Christ et à nier la
+majesté de l'Église. Dieu merci! je n'en suis pas là. Cependant,
+j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indéfini qui m'empêche
+d'aller jusqu'à la pratique.»</p>
+
+<p>Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: «Mon
+capitaine, lui dit-il, bien des gens sont travaillés de cette maladie.
+Voulez-vous en guérir?&mdash;Eh! sans doute, répondit l'officier?
+Quel livre faut-il lire?&mdash;Aucun.&mdash;Et comment, alors,
+m'instruirai-je?&mdash;Rien n'est plus simple. Seulement, je crains
+bien que vous ne repoussiez le remède. Il est infaillible cependant.&mdash;Dites
+toujours. Peut-être ne me fera-t-il pas si peur.&mdash;Eh
+bien! mettez-vous à genoux et sans hésiter, priez de tout
+votre coeur. Moi je vais me mettre à prier avec vous, et puis...
+je vous confesserai.&mdash;Me confesser! répliqua vivement l'officier
+tout surpris; mais c'est là précisément ce qui me paraît
+inadmissible.» Et il lança cinq ou six phrases contre la confession.
+Le Père écouta tranquillement, puis lui dit: «Vous voyez
+bien que vous avez peur, j'en étais sûr. Je vous aurais cru plus
+brave.&mdash;Mais je le suis.&mdash;Prouvez-le-moi donc, ici à genoux.»</p>
+
+<p>En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Après un peu
+d'hésitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire récita à
+haute voix et du fond du coeur: <i>Notre Père, Je vous salue, Marie,</i>
+et <i>Je crois en Dieu</i>; puis un acte de contrition. «Confessez-vous,
+mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorité. Dieu veut
+votre âme. Je vous pardonnerai tout en son nom.» Le capitaine
+tout ému ne répondit rien. Le prêtre se leva; l'officier resta à
+genoux. Dieu soit béni! dit le missionnaire. Et il s'assit près
+du militaire, l'encourageant si bien que son pauvre coeur fermé
+s'ouvrit à la grâce de Dieu et que, quelques minutes après, l'absolution
+sacramentelle avait rendu à sa belle âme sa pureté
+première.</p>
+
+<p>L'officier resta longtemps à genoux... il pleurait. Quand il se
+releva, il se jeta dans les bras du Père. «Oh! quel remède! s'écria-t-il.
+Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair à
+présent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus heureux
+homme du monde!»</p>
+
+<a name="10"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+<p>10.&mdash;LE BANC DE FAMILLE.</p>
+
+
+<p>Vers dix-huit ans, rapporte le héros de cette histoire, je
+perdis mon père et ma mère à quelques mois de distance,
+et en les perdant, je perdis tout. Un an ne s'était pas écoulé
+que ma foi et mes moeurs avaient fait naufrage. Les moeurs
+d'abord, la foi ensuite. C'est toujours ainsi que les choses se passent.
+Je devins voltairien, impie, matérialiste; enfin, comme
+vous dites aujourd'hui, libre-penseur. Poussé par une logique
+satanique, je conformai mes actes à mes nouvelles opinions.
+Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis plus les pieds à
+l'église ni à Pâques, ni à Noël, ni à l'occasion d'un enterrement
+ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiée à l'aide de propos
+impies et blasphématoires qui scandalisèrent toute la paroisse.
+Le vieux curé qui m'avait fait faire ma première communion,
+m'ayant écrit pour me demander si je voulais garder à l'église
+mon banc de famille, je ne daignai pas lui répondre et je cessai
+de le saluer.</p>
+
+<p>Dix-huit ans s'écoulèrent; dix-huit ans que je voudrais effacer
+de mon existence au prix du temps que j'ai encore à passer
+sur la terre. Un trait vous dira quel homme j'étais. Un jour de
+Pâques, fatigué d'entendre les cloches chanter à toutes volées
+dans leur langage l'<i>Alléluia</i>, exaspéré de voir les chemins couverts
+d'hommes et de femmes en habits de fête se rendant à
+l'église, je saisis une cognée de bûcheron et j'allai attaquer par
+le pied un chêne situé dans une de mes prairies qui bordait la
+route. Je voulais protester contre les superstitions populaires!...</p>
+
+<p>Deux ans après ce bel exploit, par un jour brûlant d'été, une
+tempête épouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Étangs.
+Une famille, composée du père, de la mère et des trois
+enfants fut tuée par la foudre.</p>
+
+<p>Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna
+ces cinq cercueils à l'église et au cimetière. Je suivis la
+foule. L'impiété n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce
+jour-là, jeté des pierres, si je m'étais abstenu d'assister aux
+funérailles, ou si, en y allant, j'avais affecté de ne pas entrer
+dans l'église. J'entrai donc et je fis comme les autres.</p>
+
+<p>Il y avait près de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans
+la maison de Dieu; aussi étais-je embarrassé de ma personne
+au milieu de la foule qui remplissait, ce jour-là, l'église. Pendant
+que je cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint à moi
+et me fit signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me
+demandant ce que ce bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas
+ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit le vieux banc de ma famille, toujours
+à sa place et toujours inoccupé, comme si j'avais continué
+à payer à la fabrique la taxe annuelle!</p>
+
+<p>Je n'étais pas à la fin de mes étonnements.</p>
+
+<p>Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant
+une petite clef rouillée. Il me la remit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre clef.</p>
+
+<p>Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit
+coffret scellé, moitié dans le bois, moitié dans la pierre, où ma
+pieuse mère mettait ses livres de prières.</p>
+
+<p>Le coffret, lui aussi, était à sa place; je le reconnus, je reconnus
+la clef. J'ouvris, poussé comme par une force surnaturelle.
+Quelle ne fut pas mon émotion, en trouvant dans le coffret des
+livres dont ma mère se servait et où elle m'avait fait lire souvent
+de si belles prières! Ils étaient là, à peine détériorés par le temps
+et l'humidité, le <i>Formulaire de prières</i>, l'<i>Ange conducteur</i>, l'<i>Imitation
+de Jésus-Christ</i>...</p>
+
+<p>Ma présence dans l'église et dans le banc de ma famille eût
+fait sensation en d'autres circonstances. Grâce à la foule et à
+ces funérailles extraordinaires, elle passa inaperçue. Je pus, non
+pas prier,&mdash;je ne savais plus le faire,&mdash;mais rêver et réfléchir
+comme si j'avais été seul. Ayant ouvert l'<i>Imitation</i> pour me donner
+une contenance, j'y trouvai une feuille de papier détachée,
+jaunie par le temps et le contact des doigts. Elle contenait une
+prière écrite de la main de ma mère. La voici:</p>
+
+<p>«Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas
+assez de foi pour souhaiter, comme la mère de saint Louis, de
+voir mon fils mort plutôt que souillé d'un seul péché mortel!
+Pardonnez à ma faiblesse. Conservez la vie et la santé de mon
+enfant. Gardez-le du malheur de vous offenser. Mais si jamais
+il s'égarait du chemin de la foi et de la vertu, ramenez-l'y
+doucement et miséricordieusement comme vous ramenâtes
+l'enfant prodigue a son père!»</p>
+
+<p>Vous devinez mon émotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforçait
+de retenir, coulèrent abondamment. Dire que je fus converti
+ce jour-la, serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement
+avec dix-huit ans d'impiété. Mais si je ne fus pas converti,
+je fus touché et ébranlé. Dès le jour même, j'allai remercier le
+vénérable curé de Saint-Maurice de m'avoir conservé mon banc
+de famille. Il me fallut insister pour rembourser à l'excellent
+homme les dix-huit annuités qu'il avait avancées pour moi au
+trésorier de la fabrique.</p>
+
+<p>«Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir.
+On n'est pas impunément le rejeton d'une famille de saints.
+Je le savais, moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper
+le vieux banc des Chauvigny.</p>
+
+<p>Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous êtes allé à
+l'église, retournez-y. Vous consolerez les dernières années
+d'un vieux prêtre qui honorait et aimait vos parents, et qui en
+fut estimé et aimé.»</p>
+
+<p>Que vous dirai-je de plus? J'allai à la messe le dimanche suivant.
+La grâce de Dieu fit le reste.</p>
+
+<a name="11"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>11.&mdash;LA LETTRE D'UNE MÈRE.</p>
+
+
+
+<p>Un des premiers malades que je visitai à mes débuts, disait
+un médecin chrétien, ce fut un jeune homme d'environ
+trente-cinq ans, que le désordre avait prématurément conduit
+aux portes de la mort. Je m'attachai à ce malheureux, et,
+ne pouvant le sauver, j'essayai d'adoucir ses souffrances. Froid,
+silencieux, strictement poli, mon malade acceptait mes remèdes
+et mes soins sans croire beaucoup a leur efficacité. Il aurait
+voulu dormir toujours et ne cessait de me demander de l'opium.</p>
+
+<p>Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prêtre qui
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez chrétien; rendez
+donc à ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques
+mots de Dieu. Je lui ai fait, sans résultat, plusieurs visites.
+Il m'accueille poliment, mais c'est tout. Je suis sûr qu'une parole
+de vous ferait plus d'effet que toutes mes exhortations.</p>
+
+<p>Je promis d'essayer.</p>
+
+<p>Le lendemain, je m'efforçai de faire causer mon malade et,
+comme il s'y prêtait d'assez bonne grâce, j'amenai la conversation
+sur le terrain religieux; le jeune homme s'en aperçut et me
+dit d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion;
+je n'y crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez au moins a l'existence de l'âme?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois à l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.</p>
+
+<p>Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.</p>
+
+<p>À quelques jours de là, je fis une seconde tentative, qui tourna
+plus mal encore que la première.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, docteur, me dit le malade, j'ai étudié un peu de
+philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire à l'existence
+de l'âme.</p>
+
+<p>Et il se mit à développer quelques-uns des arguments de l'école
+matérialiste.</p>
+
+<p>Ces erreurs, qui m'auraient choqué dans la bouche d'un professeur
+éloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les
+lèvres de ce mourant, révoltantes et monstrueuses. Je sortis
+navré.</p>
+
+<p>Cependant nous continuions, le vieux prêtre et moi, à soigner,
+sans plus de succès l'un que l'autre, le corps et l'âme de
+ce malade. Le corps marchait à grands pas au tombeau. L'âme
+s'en allait à la perdition éternelle.</p>
+
+<p>Un jour que je posais à ce jeune homme une ventouse, j'eus
+besoin d'un morceau de papier; j'aperçus une espèce de lettre
+posée à côté de son chevet, je la pris et j'allais m'en servir
+lorsque le jeune homme me saisit brusquement la main et m'arracha
+la lettre. Un peu surpris, je déchirai une feuille à un
+vieux livre et je fis mon opération.</p>
+
+<p>Le soir du même jour, je retournai voir mon client qui baissait
+de plus en plus. Je l'aperçus tenant à la main et s'efforçant
+de lire la lettre que j'avais voulu brûler le matin.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, me dit-il, voici la dernière lettre que ma mère
+m'a écrite; il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue
+plus de cent fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes
+mains tremblent et ma vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'à la
+fin, lisez-moi tout haut cette lettre.</p>
+
+<p>Je pris la lettre et j'en commençai la lecture. Non! jamais,
+depuis, je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'était
+Monique écrivant à Augustin. J'avais beau être médecin, je n'avais
+que vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des
+mères: les sanglots étouffaient ma voix; je sentais des larmes
+venir à ma paupière.</p>
+
+<p>Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes
+se mêlèrent aux siennes.</p>
+
+<p>Tout à coup je me levai et m'écriai: «Malheureux! pouvez-vous
+croire que celle qui a écrit une semblable lettre n'avait
+pas une âme?»</p>
+
+<p>Il garda le silence et ses larmes coulèrent plus abondamment.
+Le lendemain, il fit appeler le vieux prêtre et eut avec lui un
+long entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reçu les
+sacrements.</p>
+
+<p>Il vécut encore une semaine. Sa froideur polie n'était qu'un
+masque cachant un coeur égaré sans doute, mais bon et généreux.
+Il mourut entre les bras du vieux prêtre et les miens,
+couvrant de baisers les pieds du crucifix et la lettre de sa mère.</p>
+
+<a name="12"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>12.&mdash;UNE PREMIÈRE COMMUNION À QUATRE-VINGTS ANS</p>
+
+<p>C'était en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
+diocèse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux
+ménage octogénaire. Le mari était un impie, connu pour tel
+dans le pays; il n'allait pas même à la messe le dimanche.
+Hélas! il n'avait pas fait sa première communion. La bonne
+femme, au contraire, avait toujours été chrétienne, et, avec
+l'âge, elle était devenue très pieuse.</p>
+
+<p>Bien des fois elle avait essayé de faire entendre raison à son
+mari, qui l'aimait beaucoup; mais dès qu'elle abordait le chapitre
+de la confession et de la communion, elle était invariablement
+repoussée.</p>
+
+<p>Un jour elle tomba malade. Le médecin constata bientôt la
+gravité du mal, et engagea la bonne vieille à mettre ordre à ses
+affaires. Elle n'eut pas de peine à se résigner, mais son pauvre
+mari était comme atterré par la perspective de la séparation. Il
+était à moitié paralysé et cloué, à l'autre bout de la chambre,
+dans un grand fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner
+à la chère malade les soins que réclamait son état.</p>
+
+<p>La bonne femme était, elle aussi, très désolée, mais pour un
+motif tout autre: elle pleurait et priait, profondément attristée
+de laisser derrière elle, non converti et dans un aussi pitoyable
+état de conscience, celui qui avait été le compagnon de fa vie pendant
+de si longues années. Au moment de recevoir les sacrements,
+elle tenta une dernière fois, mais en vain, de ramener son
+mari au bon Dieu.</p>
+
+<p>Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrès du mal
+Quand il crut que les derniers moments approchaient, il appela
+deux voisins et leur dit en sanglotant: «Mes amis, portez-moi
+auprès de ma pauvre femme pour que je l'embrasse avant sa
+mort et pour que je lui dise adieu.» Le lit où gisait la moribonde
+était un de ces grands lits d'autrefois, qui avancent dans la
+chambre et que l'on peut aborder des deux côtés. En voyant
+approcher son mari, la femme réunit ses forces et se tourne de
+l'autre côté. On porte le vieil infirme de ce côté-là; au grand
+étonnement de tous, la femme se retourne, en disant: «À quoi
+bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas
+nous revoir dans l'éternité?»</p>
+
+<p>Le vieil incrédule n'y tient plus. Il fond en larmes. «Si! si!
+ma chère femme, s'écrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets!
+Je vais appeler M. le curé tout de suite, et je me confesserai.
+N'aie pas peur; je ne veux pas être séparé de toi pour
+toujours. Moi aussi, je vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me
+pardonne.»</p>
+
+<p>On était en pleine nuit, et il était trop tard pour faire venir
+immédiatement le prêtre. Mais, dès le matin, on courut au presbytère.
+«Venez, vite, monsieur le Curé!&mdash;Comment! répond
+celui-ci, elle n'est pas morte?&mdash;Ce n'est pas pour elle, mais
+pour son mari, qui vous réclame pour se confesser tout de suite.»</p>
+
+<p>Le curé accourt. Déjà froide et sans mouvement, la bonne
+femme vivait encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait
+fixement son mari, à l'autre bout de la chambre. En
+voyant entrer le curé, un éclair de joie brilla dans ses yeux
+éteints, et, d'une voix mourante, elle murmura: «Je ne voudrais
+pas m'en aller avant de le voir converti.»</p>
+
+<p>Le curé s'assied auprès du vieux mari; la confession commence;
+et, au premier signe de croix, l'heureuse femme rend
+le dernier soupir...</p>
+
+<p>Huit jours après, à la messe du second service funèbre célébré
+pour sa femme, le pauvre vieillard converti faisait sa première
+communion, à la grande édification de toute la paroisse.</p>
+
+<a name="13"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>13.&mdash;LA SOUPAPE.</p>
+
+<p>Une actrice de Genève avait une petite fille de onze ou
+douze ans. La mère, tout oublieuse qu'elle était pour elle-même
+de ses devoirs religieux, se souvint cependant qu'elle
+était catholique et voulut que son enfant fit et fit bien sa première
+communion. Elle la conduisit en conséquence chez l'abbé
+Mermillod<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, l'un des prêtres les plus intelligents et les plus
+charitables de la ville, et le pria de vouloir bien instruire et
+préparer sa petite fille. Le prêtre la reçut avec une bonté qui lui
+fit une vive impression, et il fut convenu que sous peu de jours
+commenceraient les leçons de catéchisme en présence de la
+Mère.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a>Devenu depuis évêque et cardinal.
+</blockquote>
+
+<p>Quelques jours après cette première entrevue, l'abbé Mermillod,
+revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le
+quartier et dans la rue où demeurait sa petite élève. Il sonna à
+cette porte peu habituée à des visites de ce genre, et une servante
+vint ouvrir. Le prêtre se nomma, et la servante le pria
+d'entrer, disant que sa maîtresse avait donné ordre d'introduire
+M. l'abbé toutes les fois qu'il se présenterait.</p>
+
+<p>Cette bonne fille avait pris la chose à la lettre; elle conduisit
+l'abbé Mermillod auprès de la dame, laquelle était à table avec
+une douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant
+bombance. Le pauvre abbé se trouva fort attrapé et les convives
+aussi. Il voulut se retirer, s'excusa de la malencontreuse
+obéissance de la servante; mais la maîtresse de la maison insista
+si fort pour qu'il voulût bien demeurer un peu, et elle lui
+dit, au nom de toute l'assistance, des paroles si honnêtes, que
+force lui fut de demeurer et de prendre un siège. La petite fille
+était à table auprès de sa mère et à côté d'une autre actrice qui
+paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre ans.</p>
+
+<p>L'abbé Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'était pas de
+ceux qui ont peur des pécheurs. Il comprit qu'à cette table, au
+milieu de cette étrange compagnie, il y avait à faire quelque
+bien et que la Providence ne l'avait pas amené sans motif en
+pareil lieu. Il répondit donc le plus poliment qu'il put aux avances
+dont il fut l'objet, et il se gagna bientôt la sympathie des convives.</p>
+
+<p>Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la
+petite fille, et lui demanda si elle se préparait à bien faire sa
+première communion. «Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit
+l'enfant. Mais voici une, ajouta-t-elle en désignant sa voisine,
+voici une dame qui aurait à vous dire quelque chose et qui n'ose
+pas.» L'actrice rougit, et avoua avec un peu d'embarras qu'elle
+désirait beaucoup donner à la petite sa robe blanche de première
+communion.</p>
+
+<p>«C'est là une bonne et aimable pensée, reprit l'abbé; mais
+il y aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait
+d'imiter cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs
+religieux.» La pauvre actrice rougit de plus belle. «Cela
+m'est malheureusement impossible, dit-elle; ma profession est
+mon seul gagne-pain et elle m'interdit la pratique de la religion;
+et puis je n'ai pas fait ma première communion. Maintenant je
+suis trop âgée.&mdash;On n'est jamais trop âgé pour revenir à Dieu,
+répondit doucement le bon prêtre; et à votre âge, Madame, il
+n'est jamais impossible de quitter une profession pour en prendre
+une autre plus chrétienne et meilleure.»</p>
+
+<p>«Ma foi, M. l'abbé a raison, dit un acteur en riant, et vous
+devriez bien vous confesser.» L'actrice ne répondit rien, et la
+conversation devint bientôt générale; on interrogeait le prêtre
+sur la confession, sur la position des acteurs et actrices vis-à-vis
+de l'Église; de part et d'autre on ripostait vivement, mais
+sans aucune aigreur.</p>
+
+<p>Le dîner fini, on se leva de table; les fenêtres de la salle donnaient
+sur un magnifique lac. Un bateau à vapeur vint à passer.
+«Tenez, messieurs, dit l'abbé Mermillod, voici qui va vous faire
+parfaitement comprendre à quoi sert la confession. Vous voyez
+ce bateau à vapeur. Une force puissante fait mouvoir sa machine
+et le fait avancer rapidement; mais cette force elle-même
+est un danger, un principe certain d'explosion et de destruction
+sans ce que l'on nomme la <i>soupape de sûreté</i>. Par cette soupape
+s'exhale le trop-plein de la vapeur, et le bateau et les voyageurs
+sont en sûreté. Ainsi en est-il de nous tous. Nous avons
+en nous des forces puissantes qui sont nos passions; à ces forces,
+à ces passions il faut une <i>soupape</i>, une ouverture sans laquelle
+nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, c'est la confession,
+c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous a donnée
+comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
+la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans
+les pays protestants ou infidèles, où la confession est méconnue,
+beaucoup plus d'aliénations mentales, beaucoup plus de suicides,
+beaucoup plus d'accidents moraux, que dans les pays où l'on se
+confesse.» Et l'abbé développa cette thèse avec autant de force
+que de science, en l'appuyant de nombreux exemples.</p>
+
+<p>Il prit enfin congé de la compagnie, qu'il laissa toute charmée
+de son esprit et de sa bonté. La jeune actrice le reconduisit jusqu'à
+la porte. «Suivez donc M. l'abbé jusqu'à l'église, lui dit un
+des acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera
+du bien.&mdash;Je ne dis pas non, reprit sérieusement la jeune
+femme, et je ne vois pas qu'est-ce qui m'en empêcherait.» Et
+sortant avec le prêtre, elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée.
+Se trouvant seule avec lui: «Monsieur, s'écria-t-elle
+d'une voix tout étouffée de sanglots, Monsieur, vous m'avez
+sauvée! C'est la Providence qui vous a envoyé pour moi dans
+cette maison. J'étais désespérée; ce soir, j'avais formé la résolution
+de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs de
+la vie; il y a quelques jours j'ai été sifflée sur la scène et je ne
+veux plus y reparaître. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
+sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me
+confesser, je veux me confesser tout de suite!»</p>
+
+<p>Le prêtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea
+dans son bon propos. Il ajouta quelques conseils chrétiens
+aux paroles qu'il avait dites pour tout le monde, et la
+jeune femme prit une heure pour se rendre le lendemain au confessionnal.</p>
+
+<p>Grâce à une énergique volonté, elle a quitté le théâtre, et est
+devenue une bonne et fervente chrétienne.</p>
+
+<a name="14"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>14.&mdash;UNE MÉPRISE QUI PORTE BONHEUR.</p>
+
+<p>Un soir de l'année 1855, après une laborieuse journée, l'abbé
+Baron<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, alors vicaire à Douai, était rentré dans sa modeste
+demeure et se reposait de ses travaux apostoliques en récitant
+l'Office divin. On vint frapper à sa porte; il ouvrit, et
+une petite fille se présenta devant lui, le priant de passer, le plus
+tôt qu'il lui serait possible, chez une pauvre dame qui se mourait
+et qui demeurait rue ***, n° 28. Le bon abbé voulut interrompre
+sa prière et se rendre aussitôt avec l'enfant à l'adresse
+indiquée; mais la petite messagère lui dit que la chose n'était
+pas urgente à ce point, et qu'on lui demandait seulement de ne
+pas remettre sa visite au lendemain, de peur d'accident. Le
+prêtre prit donc l'adresse de la malade et dit à l'enfant de le précéder
+et d'annoncer sa visite très prochaine.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a>C'est celui qui s'est immortalise à la guerre de 1870,
+par son dévouement héroïque et les services éminents qu'il a rendus
+à l'armée française.</blockquote>
+
+<p>Quand il eut terminé la récitation de son Office, le pieux abbé
+se mit en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait à
+verse et que le froid était vif. Il s'agissait de sauver une âme,
+de consoler une douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant
+un but pareil? Arrivé dans la rue indiquée par l'enfant, le prêtre
+entra au n° 18, convaincu que c'était bien là le numéro qu'on
+lui avait donné. La maison était pauvre; il n'y avait pas de
+concierge. Le prêtre monta l'escalier à tâtons et frappa à la première
+porte qu'il trouva sous sa main. Un homme vint lui ouvrir
+et, apercevant l'habit ecclésiastique, entra dans une brutale
+colère, répondit par trois ou quatre injures à la demande
+polie du charitable prêtre, qui s'informait si ce n'était point ici
+la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
+porte au nez.</p>
+
+<p>Patient et doux comme le divin Maître, le prêtre frappa à la
+porte suivante, où il ne fut guère mieux accueilli.</p>
+
+<p>Il monta au second étage, un petit garçon était dans le corridor.
+«Mon enfant, lui dit le bon prêtre, pourrais-tu m'indiquer
+la chambre d'une pauvre dame qui demeure dans cette maison
+et qui est bien malade. Elle s'appelle madame Gérard.&mdash;Il y a
+bien à la porte là-bas au bout du corridor une pauvre dame
+très malade, monsieur le Curé; papa disait même qu'elle ne
+passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne s'appelle pas
+comme vous dites.&mdash;Le nom importe peu. Fais-moi le plaisir
+de me conduire à sa porte.» Et l'enfant le conduisit.</p>
+
+<p>L'abbé ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprès d'un
+lit où était en effet une femme malade à l'agonie, était assis un
+homme d'une cinquantaine d'années, qui se leva et parut fort
+étonné à la vue d'un prêtre. Celui-ci le salua avec affabilité et
+lui demanda comment allait sa pauvre femme; «car c'est sans
+doute votre femme, ajouta-t-il, et vous êtes monsieur Gérard?...
+&mdash;Moi? répondit brusquement le maître de la chambre; point
+du tout. Qui vous a dit de venir ici et de vous mêler de nos affaires?
+&mdash;Mais on vient de m'envoyer chercher, repartit le prêtre
+fort étonné. On m'a dit qu'une pauvre dame Gérard,
+malade à l'extrémité, m'envoyait quérir pour recevoir les derniers
+secours de la religion. Si je me suis mépris de rue, ou de
+maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
+dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministère.
+C'est le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis
+cette méprise.»</p>
+
+<p>«Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre
+mourante, c'est Dieu qui vous a conduit ici.&mdash;Point du tout, dit
+le mari avec emportement. Voici plus de dix ans qu'un prêtre
+n'a mis les pieds chez moi, et vous ne confesserez pas ma femme;
+elle est à moi, mêlez-vous de vos affaires!&mdash;Vous vous trompez
+fort, Monsieur, dit le prêtre avec douceur et fermeté. Votre
+femme est à Dieu avant d'être à vous, et vous n'avez pas le droit
+de disposer de son âme. Si votre femme veut se confesser, je la
+confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner que si, de sa
+propre volonté, elle refuse mon ministère.»</p>
+
+<p>Et s'approchant de la malade: «Madame, lui dit-il, désirez-vous
+vous réconcilier avec Dieu et mourir chrétiennement?» La
+pauvre femme leva les mains au ciel et se mit à pleurer de joie.
+«C'est le bon Dieu qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs
+jours je prie mon mari d'appeler un prêtre, et il m'a toujours
+refusé. Je veux me réconcilier avec le bon Dieu, qui a eu pitié
+de moi.&mdash;Vous l'entendez, Monsieur? dit le prêtre en se tournant
+vers le mari: veuillez pour quelques moments me laisser
+seul avec cette pauvre dame.»&mdash;Et ces paroles furent prononcées
+avec tant de fermeté et de résolution, qu'il fut comme forcé
+de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.</p>
+
+<p>«Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvée,» dit en pleurant la mourante.
+Et montrant au prêtre un chapelet suspendu auprès de
+son lit: «J'ai eu la faiblesse de craindre mon mari plus que
+Dieu, et pour éviter des scènes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonné
+la pratique de mes devoirs religieux; mais je n'ai jamais
+cessé de me recommander à la bonne sainte Vierge. Tous les
+jours, ou à peu près, j'ai dit un bout de mon chapelet, et j'ai
+toujours conservé l'amour de la sainte Mère de Dieu. C'est elle,
+Monsieur l'abbé, qui vous amène à moi; c'est elle qui sauve
+ma pauvre âme!...» Profondément touché de cette scène attendrissante,
+le bon prêtre consola la malade, l'aida à se confesser,
+lui donna l'absolution de ses péchés, et lui dit, en la
+quittant, de se préparer de son mieux à recevoir le saint Viatique
+et l'Extrême-Onction, qu'il allait chercher à la paroisse
+voisine.</p>
+
+<p>En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et
+qui rentra fort mécontent auprès de son heureuse femme.</p>
+
+<p>L'abbé avait regardé dans son calepin l'adresse de la malade,
+pour laquelle on était venu le chercher, et il avait vu qu'au
+lieu du n° 18, c'était le n° 28 qui lui avait été indiqué. Tout en
+bénissant le bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hâta
+d'aller à ce n° 28, où il trouva en effet la malade qui l'attendait.
+Il la confessa a son tour, puis, sans perdre de temps, il alla réveiller
+le sacristain de la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement
+avec les saintes huiles, il revint auprès de ses deux malades;
+mais quand il entra à son cher n° 18, sa pénitente venait
+d'expirer&mdash;Elle avait eu dans l'absolution sacramentelle
+le pardon de ses péchés, et la ferveur de sa bonne volonté avait
+sans doute suppléé aux yeux du Dieu de miséricorde aux autres
+secours que le prêtre lui apportait.</p>
+
+<p>Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge,
+refuge des pécheurs, consolatrice des affligés, le ministre de
+Dieu termina auprès de l'autre malade ce qu'il avait à faire; et
+c'est lui-même qui a donné tous les détails de cette touchante
+aventure. Elle montre une fois de plus quels trésors de bénédiction
+sont renfermés dans la piété envers Marie, et combien Jésus
+est miséricordieux pour ceux qui aiment sa Mère.</p>
+
+<a name="15"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>15.&mdash;HÉROÏSME D'EN JEUNE NÉOPHYTE.</p>
+
+<p>Dans un émouvant récit, le P. Hermann a raconté le baptême
+et la conversion d'un de ses neveux, né comme lui dans.
+la religion juive. Rien de plus édifiant que cette histoire,
+dont les détails semblent nous reporter aux premiers temps du
+christianisme.</p>
+
+<p>Il y a quelques années, dit-il, un enfant, alors âgé de sept
+ans, vint avec son père et sa mère, tous les deux juifs comme
+lui, me visiter au monastère des Carmes, près de la ville d'Agen.
+C'était à l'époque des belles processions de la Fête-Dieu.
+On avait inspiré à cet enfant une profonde horreur pour notre
+divin Crucifié: cependant la grâce, se répandant avec profusion
+du fond de l'ostensoir où Jésus daigne se cacher pour notre
+bonheur, se rendit victorieuse de cette âme si naïve, si inaccoutumée
+à nos mystères; elle attira ce jeune coeur à son amour
+avee une si forte véhémence et une si forte douceur que l'enfant
+crut à la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement
+de son amour avant de connaître aucune autre des vérités
+de notre divine religion. Aussi, à force de prières et de
+supplications, obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revêtir les
+ornements d'un de ces enfants de choeur qui, pendant les processions
+du Très Saint-Sacrement, répandent des fleurs sous
+les pas de Jésus-Hostie.</p>
+
+<p>Ravi de joies et de consolations célestes, après avoir rempli
+cette angélique fonction, il courut à son père: «Ô mon père!
+dit-il, quel bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu.»
+Dans la bouche de ce petit enfant juif, c'était toute une profession
+de foi nouvelle... Le père, redoutant qu'on ne fît changer
+de religion à ce fils unique sur lequel reposait toute son affection,
+le surveilla dorénavant et voulut repartir avec lui pour Paris,
+lieu de sa résidence. Mais, avant le départ, un trait, parti du
+coeur de la divine Eucharistie, avait frappé, pénétré, presque
+renversé la jeune mère, l'avait rendue chrétienne et, dans le
+plus profond mystère d'une nuit silencieuse, celle-ci avait reçu
+le baptême et l'Eucharistie des mains sacerdotales de son propre
+frère<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Le jour suivant, l'Évêque lui donnait le sacrement de
+confirmation. Rien n'avait transpiré de ce pieux secret et la famille
+se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eût
+une chrétienne dans son sein.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a>Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.</blockquote>
+
+<p>Le jeune Georges&mdash;c'est le nom de l'enfant&mdash;ne put oublier
+les saintes impressions que son âme avait puisées dans ces fêtes
+chrétiennes; il en parla souvent à sa mère, il la questionna, et
+celle-ci, heureuse de voir germer dans cette chère âme la semence
+de lumière que la grâce y avait jetée, ne se fit pas prier
+pour développer dans son esprit, avide de s'éclairer, la connaissance
+de ce Dieu d'amour, de ce doux Jésus qui a voulu
+naître d'une fille de Jacob et se faire homme pour sauver les
+brebis d'Israël...</p>
+
+<p>Dès ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur
+ardent n'étaient plus occupés que de la pensée et du souvenir
+de la divine Hostie qui avait blessé d'amour son pauvre coeur,
+et chaque soir, après s'être assuré que son père était endormi,
+il rouvrait les yeux, il se mettait à prier longtemps le doux
+Enfant Jésus et à bien apprendre son catéchisme. «Ô mon
+Jésus! disait-il, quand donc mon jeûne finira-t-il? quand donc
+pourrai-je vous recevoir dans la sainte Communion et vous presser
+sur mon coeur!» Ce qui le préoccupait vivement, c'était le
+changement qu'il avait remarqué dans sa mère depuis ce voyage
+dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, d'autres démarches,
+des principes et des goûts plus sévères, et un jour il lui
+dit: «Mère, si vous ne m'assurez que vous n'êtes pas baptisée, je
+le croirai.» La mère, embarrassée, ne sut que répondre. «Ah!
+maman, reprit-il, je le vois bien, vous êtes déjà chrétienne et
+j'espère que le bon Jésus me réunira bientôt à vous et que nous
+ferons ensemble notre première communion...» La mère, tressaillant
+d'une émotion mêlée de joie et de crainte, osa avouer à
+son fils qu'elle recevait son Sauveur presque chaque matin...
+Alors l'enfant se mit à pleurer à chaudes larmes, à sangloter,
+à se jeter au cou de sa mère: «Oh! pourquoi ne m'avez-vous
+pas attendu? Au moins permettez-moi de me tenir tout près de
+vous quand Jésus sera dans votre coeur, afin que je puisse
+embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... Ô mère
+bien-aimée, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi
+quelque chose de votre communion; une mère partage volontiers
+avec son enfant sa nourriture..» Et le jeune enfant se rapprochait
+alors de sa mère et baisait avec respect ses vêtements.
+Ce désir dura quatre années tout entières. Dire les sacrifices,
+les efforts que dut faire ce pauvre enfant pour concilier l'obéissance
+qu'il devait à son père avec sa foi vive, sa préoccupation
+unique de devenir chrétien, d'apprendre à connaître, à aimer, à
+servir Jésus-Christ, serait chose impossible. Ce fut un long
+martyre...</p>
+
+<p>À onze ans, Georges assiste à la solennité d'une première
+communion dans sa paroisse. Il connaît Jésus, il aime Jésus, il
+ne désire que Jésus!... son petit coeur est tout brûlant de soif
+pour Jésus. Il voit tous ses compagnons d'enfance, ses amis,
+s'approcher légitimement de la table sainte, et lui, il doit se
+cacher dans un coin obscur de l'église, dévorant ses larmes,
+lançant à tous ces heureux enfants des regards d'une inconsolable
+et sainte jalousie!...</p>
+
+<p>Quelques mois après cette fête de sa paroisse, la mère m'écrivait
+qu'elle ne pouvait résister aux larmes de son fils qui menaçait
+d'aller demander le baptême au premier prêtre qu'il pourrait
+attendrir sur son sort. On pesa mûrement toutes les
+difficultés de sa position vis-à-vis d'un père chéri, mais pour qui
+l'heure de la foi en Jésus-Christ n'avait pas encore sonné et qui
+s'armait de toute son autorité pour empêcher son fils de devenir
+chrétien.</p>
+
+<p>L'amour de Jésus-Christ fut le plus fort, et il fut décidé que
+je viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
+entra dans la chapelle, conduit par sa mère! Celle-ci tremblait
+d'être surprise dans cette pieuse soustraction à la surveillance
+paternelle.</p>
+
+<p>Avec quelle piété le petit Georges se mettait à genoux, calme,
+heureux, fort de sa résolution, le visage rayonnant d'une sainte
+allégresse!&mdash;Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.
+&mdash;Le baptême.&mdash;Mais savez-vous bien que demain, peut-être,
+on voudra vous contraindre à entrer dans la synagogue, afin
+de participer à un culte aboli?&mdash;Ne craignez rien, mon oncle,
+j'abjure le judaïsme.&mdash;Mais si l'on voulait avec menaces vous
+obliger à fouler aux pieds le Crucifix, en haine de notre divine
+religion?&mdash;N'ayez pas peur, mon oncle, je mourrais plutôt.
+Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et mains, et si malgré
+mes cris, ma protestation et ma résistance, on me portait
+dans la synagogue et on plaçait mes pieds sur le visage du Crucifix,
+y aurait-il apostasie, si ma volonté résistait?&mdash;Non, mon
+enfant, la volonté seule constitue le péché.&mdash;Alors, je demande
+le baptême. De grâce, accordez-le-moi.»</p>
+
+<p>La cérémonie continue au milieu de la plus profonde émotion
+des assistants. Après le baptême, vint la sainte messe, et après
+avoir faire descendre et reçu mon Dieu dans les transports de
+la reconnaissance, je me retournai et montrai à l'heureux enfant
+l'objet de tous ses voeux, de tous ses désirs. Jamais spectacle
+plus attendrissant n'avait frappé les regards de la foi chrétienne!...
+Agenouillé entre sa mère et sa marraine, il aspira dans
+un divin baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jésus qui
+venait lui apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla
+son bonheur, pas même la crainte d'être surpris par son père...
+Quelques semaines après, il communia encore pour la Toussaint
+avec la même allégresse, et puis vint l'heure de l'épreuve.</p>
+
+<p>Son père lui présenta un livre et lui dit: «Faisons la prière.&mdash;Mon
+père, je ne puis pas prier dans ce livre des Israélites.&mdash;Et
+pourquoi?&mdash;Je suis chrétien, je suis catholique.&mdash;Mon
+enfant, tu te livres à un jeu cruel! tu ne parles pas sérieusement,
+je pense. Du reste, tu sais bien que ton baptême ne serait pas
+valide sans le consentement de ton père.&mdash;Pardon, mon père,
+dans notre sainte religion catholique, il suffit d'avoir l'âge de
+raison et l'instruction religieuse pour être baptisé validement.»
+Le père dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques
+jours après, il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait
+dans un pays protestant, à quatre cent cinquante lieues de sa
+mère.</p>
+
+<p>Tous les efforts qu'on fit pour découvrir l'asile où l'on avait
+relégué le pauvre enfant demeurèrent inutiles. On avait mis en
+mouvement toutes les autorités civiles et politiques pour le chercher;
+mais comme il avait été placé sous un nom supposé dans
+un pensionnat dirigé par des hérétiques, toutes les démarches
+furent sans succès, et la mère resta seule... et l'enfant, comme
+Daniel dans la fosse aux lions, fut en butte à des assauts acharnés
+pour lui faire renier sa foi. «Je voudrais revoir ma mère,
+s'écriait-il souvent en versant d'abondantes larmes.&mdash;Tu la
+reverras, lui répliquait-on, si tu abjures.&mdash;Oh! non, je suis
+chrétien, je suis catholique et je préfère tout souffrir plutôt que
+de renoncer à ma foi.»</p>
+
+<p>Et malgré cette héroïque fidélité, on écrivait à la mère que
+son fils était rentré dans les ténèbres du judaïsme. Mais elle
+avait confiance en Jésus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut
+rien, et ne sachant que devenir toute seule à Paris, elle alla se
+réfugier à Lyon, où elle fut accueillie par la marraine de son
+fils. Bien souvent, on vit tomber ses larmes sur la Table Sainte
+où elle venait puiser des forces dans la réception du Pain quotidien,
+de ce Jésus pour l'amour duquel elle s'était exposée à la
+cruelle séparation de son fils unique.</p>
+
+<p>Trois mois se sont écoulés encore, et une lettre venue du
+fond de l'Allemagne lui dit: «Venez, votre fils est ici.» Elle
+accourt, et après un pénible et long voyage de plus de cinq
+cents lieues, au moment où elle aperçoit sa famille, elle s'écrie:
+«Mon fils! où est mon fils?&mdash;Votre fils, vous ne le reverrez
+qu'après avoir fait serment devant Dieu que vous l'élèverez
+dans la religion juive et que vous ne manifesterez par aucun
+signe extérieur la religion catholique que vous avez embrassée.»</p>
+
+<p>Après quelques semaines d'une déchirante agonie, le coeur
+du père se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa présence,
+à la condition qu'il ne sera point question de religion.
+Le fils s'est jeté au cou de sa mère, celle-ci l'a baigné de ses
+larmes, ils n'ont pu prononcer les doux noms de Jésus et de
+Marie; mais dans une lettre, ma pauvre soeur me disait: «Il
+n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, j'ai senti, je suis sûre
+qu'il est resté fidèle. Oui, j'ai senti dans ses regards, dans ses
+tendres baisers que mon fils est toujours chrétien.»</p>
+
+<p>Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau privé du trésor
+pour lequel il avait affronté toute cette persécution religieuse:
+il s'était fait chrétien pour pouvoir communier, et voici que
+depuis la Toussaint jusqu'à Pâques une sévère surveillance l'avait
+empêché de se rendre à l'église et il se trouvait placé dans
+une pension, dans une ville où il n'y avait pas un seul prêtre
+catholique... Peut-on se figurer cette torture?... Plusieurs mois
+se passent encore. Un jour, (jour secrètement fixé d'avance),
+il parvient enfin à se soustraire à la surveillance de ceux qui le
+gardent, il va jouer dans un bois; mais ce ne sont pas des fleurs
+ni des papillons qu'il cherche; son regard ému attend un messager
+du ciel... Un monsieur passe près de lui et le regarde
+avec un intérêt marqué: c'est bien lui. Savez-vous qui c'était?
+C'était un prêtre missionnaire que la mère du petit Georges
+avait attendri sur son sort. Il s'était déguisé et était venu se
+promener, comme par hasard, dans ce même bois, et le pauvre
+enfant put faire pour la première fois sa confession depuis son
+enlèvement, qui remontait à dix mois. Il la fit dans un bois, à
+l'ombre d'un arbre protecteur... Mais ce n'était pas tout: comment
+communier?</p>
+
+<p>Le prêtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui séparait sa mission
+du lieu habité par le pauvre néophyte. On pria, on étudia
+le terrain, et enfin, quelques jours après, le missionnaire se
+déguisa de nouveau, prit sur lui un petit vase d'argent renfermant
+tout le trésor des cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua
+sur un bateau à vapeur, au milieu d'une foule stupide qui ne se
+doutait pas que Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, était
+caché sur la poitrine de cet heureux prêtre. L'enfant avait pu
+s'échapper de l'école pour accourir dans la chambre de sa mère,
+et là, dans cette chambre où il avait improvisé un petit autel
+couvert de fleurs et de lumières, tous deux à genoux ils attendaient
+la visite si ardemment désirée du Sauveur Jésus en personne
+qui voulait bien condescendre à venir les fortifier dans
+leur exil.</p>
+
+<p>Enfin le prêtre, traversant sans obstacle tous les dangers de
+cette périlleuse entreprise, arriva avec son dépôt précieux, et
+dans ce pays sans foi, dans cette ville sans prêtre, sans église
+catholique, et dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir
+le devoir pascal et s'unir à son Jésus.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il m'écrivit quelques jours après:</p>
+
+<p>«Quand je me réveille la nuit, ô mon cher oncle, pour penser
+à toutes les grâces que le bon Jésus m'a faites depuis que je suis
+ici, loin de tout secours religieux, quand je pense surtout à la
+communion que j'ai pu faire presque miraculeusement dans la
+petite chambre de maman, je me mets à bondir de joie sur mon
+lit et à mordre ma couverture dans le transport de ma reconnaissance.»</p>
+
+<p>Quelques mois après, il m'écrivait encore: «Nous sommes
+à la veille de Noël, et à l'approche de cette solennité la surveillance
+redouble pour m'empêcher de recevoir mon Dieu. Hélas!
+devrai-je passer ces belles fêtes dans un douloureux jeûne, privé
+du pain de vie? Priez le saint Enfant Jésus que mon jeûne
+finisse bientôt. Il faut que je sois bien sage pour dédommager
+maman de ne pas se trouver à Lyon pendant que vous y prêchez.»</p>
+
+<p>Ici se termine le touchant récit du P. Hermann. Depuis lors,
+Georges a été rendu à sa mère, et ils ne se sont plus séparés.
+Le bon religieux revit, trois ans après lui avoir donné le baptême, cet
+enfant chéri qu'il ne cessa de diriger jusqu'à sa mort.</p>
+
+<a name="16"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>16.&mdash;&mdash;LES DEUX AMIS.</p>
+
+
+<p>Il y a quelques années, en me rendant à Paris, raconte un
+homme du monde, je me détournai de la route directe pour
+aller prier sur la tombe d'un de mes jeunes compatriotes,
+Alexis ***. Descendu de voiture, j'étais bientôt arrivé au cimetière.
+Je me mis à le parcourir dans toutes les directions, m'arrêtant
+devant chaque tombe, lisant toutes les inscriptions sans
+pouvoir découvrir le nom que je cherchais. Je commençais à
+désespérer d'y parvenir, quand j'aperçus un officier qui était à
+l'extrémité opposée. J'allai droit à lui: nous nous rencontrâmes
+près d'une place où la terre avait été fraîchement remuée; au
+milieu, une petite croix de bois apparaissait à peine entre quelques
+rares gazons. Nous échangeâmes un salut; je prononçai
+le nom d'Alexis. «C'était mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
+donc?&mdash;Je suis entré ici pour chercher sa tombe et
+pour y prier.&mdash;Et voici précisément le lieu où il repose.»</p>
+
+<p>Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prières s'élancèrent
+à la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous
+fûmes relevés: «J'avais encore un autre désir, lui dis-je, et il
+est en votre pouvoir de l'accomplir. Vous étiez, m'avez-vous
+dit, l'ami intime d'Alexis; vous avez sans doute assisté à ses
+derniers moments; ce serait une consolation pour moi que d'en
+entendre le récit de votre bouche.&mdash;Vous ne pouviez vous
+adresser mieux qu'à moi, monsieur. Mais, pour apprécier combien
+sa mort a été belle, il est nécessaire de remonter plus haut.
+Je vous raconterai l'histoire de quelques années de sa vie; ce
+sera la mienne aussi.</p>
+
+<p>«Nous sommes entrés le même jour, Alexis et moi, à l'École
+militaire; dès notre première entrevue, une secrète sympathie
+nous attira l'un vers l'autre. Nous eûmes le bonheur d'entrer
+dans le même régiment. Il eût été difficile de se figurer deux
+caractères mieux en harmonie que les nôtres. Graves, sérieux,
+réservés, nous prenions en horreur les plaisirs coupables. Nous
+ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs bruyants. Nous ne
+quittions l'étude que pour discourir entre nous des matières que
+nous venions d'apprendre, et, chose déplorable! nous n'avions
+de foi qu'en nous-mêmes, et toutefois, sur ce point-là même, il
+y avait entre nous une grande différence. Alexis était <i>incrédule</i>,
+moi j'étais <i>impie</i>. S'il m'arrivait de tourner en dérision des
+choses saintes, cet excellent Alexis me blâmait; il m'adressait
+des reproches sévères, bien que toujours affectueux. L'hiver
+venu, nous allâmes, chacun de notre côté, en semestre. À notre
+rentrée au régiment, après quelques paroles d'amitié échangées
+entre nous, «Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait
+tes Pâques avant de partir?&mdash;Non, répliqua-t-il d'un ton sec
+qui indiquait assez que la question lui avait déplu.&mdash;Je veux
+parier avec toi, repris-je, que ta mère t'aura bien persécuté
+pour cela.&mdash;Elle m'y a exhorté tendrement; mais je lui ai dit
+que j'avais trop peu de foi pour bien communier, et que, grâce
+à Dieu, j'en avais encore assez pour ne vouloir pas communier
+mal. Prenez patience et priez pour moi, en attendant qu'il me
+soit possible de vous satisfaire: ce jour ne tardera pas à venir,
+je l'espère. Oui, je l'espère!» répéta-t-il en se tournant vers
+moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.</p>
+
+<p>«En ce moment, je ne sais quel génie infernal s'empara de
+moi: sans respect pour l'amitié, sans égard pour les lois de la
+politesse, j'éclatai grossièrement de rire. Mais je ne tardai pas
+à m'en repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite
+avait faite à son coeur. «Tu m'as fait de la peine, me dit-il.
+Ce n'est pas bien... je ne m'attendais pas à cela de ta part...
+moi qui te croyais un si bon coeur...» Tels furent ses reproches;
+il y avait à la fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression
+du regard qui l'accompagnait quelque chose de si profondément
+triste et douloureux, que je fus saisi de confusion.
+«J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... cela ne m'arrivera plus...»
+Je ne pus en dire davantage; lui, aussitôt ... l'excellent homme!
+de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me précipitai: notre amitié
+était devenue plus étroite que jamais.</p>
+
+<p>«Un jour, nous étions allés ensemble à l'hôpital visiter quelques-uns
+de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre
+le dernier soupir. «C'est triste, dis-je à Alexis, de voir un militaire
+mourir dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais
+qu'une belle mort pour nous autres... le boulet de canon!
+&mdash;Si on est préparé, reprit-il; car pour moi, je ne connais pas
+de mort plus triste que celle qui vous frappe en traître...&mdash;Je
+t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans confession...&mdash;Pauvre
+ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais cependant
+promis...» Et après un court intervalle de silence: «Tu l'as
+dit, je désire et je désire vivement ne pas mourir sans confession...
+J'ai même... il faut que tu l'entendes de ma bouche...
+j'ai pensé que si je venais quelque jour à tomber malade, je
+m'adresserais a toi pour aller chercher un prêtre; et je puis
+compter que tu me rendras ce service, n'est-il pas vrai?» Il
+remarqua la surprise que me causait une telle demande; il insista:
+«Tu me le promets, mon ami?...» Et il me tendit la
+main... J'hésitai encore; mais la pensée que mon refus affligerait
+ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre considération:
+je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
+promis, de mauvaise grâce, il est vrai, ce qu'il me demandait;
+mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia
+affectueusement.</p>
+
+<p>«Dès que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il
+mourut, je ne le quittai plus. Je m'étais établi dans sa chambre;
+le jour, j'étais constamment à le garder; je le veillai toutes
+les nuits. Un matin, le médecin venait de faire sa visite accoutumée.
+Il avait remarqué un grand changement en lui; des
+symptômes fâcheux s'étaient manifestés; ses traits étaient visiblement
+altérés. Alexis se tourna vers moi, souleva péniblement
+sa tête appesantie et s'efforça vainement de parler; ses regards
+inquiets m'interrogèrent; il me sembla qu'il me disait: «Tu as
+oublié ta promesse... Et moi qui avais compté sur ton amitié!...&mdash;J'y
+vais, j'y vais!» Je ne dis que ce mot, et j'étais parti
+comme un trait. En entrant chez le curé de la paroisse, je me
+sentais combattu entre le sentiment de la piété fraternelle et je
+ne sais quelle mauvaise honte. «Monsieur, lui dis-je, j'ai un
+ami dangereusement malade; il m'a demandé de vous aller
+chercher: je n'ai pu qu'obéir; car le voeu d'un ami, et surtout
+d'un ami mourant, est une chose sacrée.» Nous nous dirigeâmes
+vers la maison du pauvre malade; j'introduisis le prêtre dans la
+chambre, et je les laissai seuls.</p>
+
+<p>«Après une demi-heure d'attente, je fus rappelé; une cérémonie
+religieuse se préparait. J'étais debout au pied du lit. Au
+moment où elle commença, je délibérais en moi-même si je garderais
+la même attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je
+pas blesser le coeur de mon ami?... Je n'hésitai plus; mon
+genou orgueilleux fléchit, et il resta ployé pendant tout le temps
+que le prêtre fit les onctions sacrées. Et cependant, à quoi pensais-je
+dans un tel moment?... À prier?... Hélas! je n'en avais
+plus le souci; j'étais à me demander comment un esprit aussi
+distingué que l'était Alexis pût être dupe de semblables momeries.
+Telles étaient les détestables pensées qui m'obsédaient;
+voilà en quel abîme j'étais tombé, ô mon Dieu!...</p>
+
+<p>«Il ne restait plus qu'à accomplir une dernière cérémonie, la
+plus importante de toutes. Le prêtre ouvrit une boîte d'argent;
+il en tira avec respect une hostie consacrée, et la présenta au
+malade, qui recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir
+son Dieu. Je le regardai. Oh! comment rendre l'impression
+dont je fus saisi à son aspect? Ses mains s'étaient jointes, et
+elles s'élevèrent au ciel, et ses yeux aussi. Comme une glace
+limpide, ils réfléchissaient les plus belles vertus, la foi, l'espérance
+et l'amour... Je baissai la tête: un sentiment inconnu,
+nouveau, avait traversé mon esprit; pénétré d'admiration pour
+mon ami, j'en étais venu à rougir de moi-même.</p>
+
+<p>«Après que le curé se fut retiré, Alexis me tendit la main;
+je l'arrosai de mes larmes. «Mon ami, dit-il, je te remercie; je
+n'avais pas attendu moins de toi!...» Et, après une courte pause,
+il ajouta: «Je suis heureux maintenant!» Qui pourrait produire
+l'accent avec lequel il prononça ses paroles? ... Ce n'était
+pas l'accent d'un homme, non: si les anges ont une langue
+pour exprimer leurs pensées, c'est ainsi qu'ils parlent. «Je suis
+heureux!» Pauvre jeune homme! Et il se voyait mourir à la
+fleur des ans, lui, doté des dons les plus précieux de l'esprit et
+du coeur, lui, chéri de ses amis, adoré de sa famille! et il mourait
+loin de celle-ci, il mourait lentement, dans des souffrances
+aiguës! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments semblables?...
+Qui?... À la foi seule il appartient de répondre à cette
+question.</p>
+
+<p>«Et la religion qui opère un tel prodige serait-elle donc un
+jeu d'enfant?... Non, me disais-je, elle est réellement divine...
+Il pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
+d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes.
+«Mon Dieu, s'écria-t-il, je vous bénis! C'est maintenant que je
+puis le dire en toute vérité et dans l'effusion de mon coeur: Je
+suis heureux!»</p>
+
+<p>«Pendant la première période de sa maladie, la douleur arrachait
+à Alexis d'assez fréquentes marques d'impatience;
+maintenant, pas un murmure, pas une seule plainte. Il semblait
+que le Dieu qui venait de descendre dans son sein y eût déposé
+un trésor de douceur, de résignation et de paix. Ainsi se passèrent
+ses derniers jours. Vous n'exigerez pas, monsieur, que
+je m'étende davantage sur cette douloureuse catastrophe. Hélas!
+quand je m'y porte par la pensée, les paroles me manquent
+pour rendre ce que je sens; je ne sais plus m'exprimer que par
+mes larmes.»</p>
+
+<p>L'officier s'était tu, sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Je
+respectai son silence. Il reprit la parole et continua:</p>
+
+<p>«Après que nous lui eûmes rendu les derniers devoirs, au
+retour de la cérémonie funèbre je m'enfermai dans ma chambre
+et j'y restai jusqu'au soir. À l'entrée de la nuit j'allai chez le
+curé. «Monsieur, lui dis-je en entrant, je viens vous remercier...&mdash;Et
+de quoi donc? interrompit-il avec un accent gracieux; je
+n'ai fait que mon devoir; c'est là une des fonctions les plus
+essentielles de notre ministère, et une des plus douces aussi
+quand nous trouvons des âmes disposées à l'accueillir comme
+l'était votre ami. Oui, j'en ai la ferme conviction, nous pouvons
+compter en lui un protecteur dans le ciel&mdash;&mdash;Monsieur, c'est
+à moi plutôt à vous remercier... Je vois que vous ne soupçonnez
+pas le véritable motif qui m'amène ici... Pendant que vous
+administriez les derniers sacrements à mon ami, j'étais là (vous
+vous le rappelez peut-être) à genoux au pied de son lit. J'étais
+tombé à terre incrédule; je l'ai vu communier et je me suis
+relevé chrétien. Chrétien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que
+trop, je suis indigne de porter un si beau nom.&mdash;Je puis dès ce
+moment vous le donner, ce nom,» dit le prêtre; et me serrant
+tendrement entre ses bras: «Oui, mon frère! mon cher frère!
+quiconque veut sincèrement revenir à Dieu, celui-là est réellement
+et dans toute la force du terme un chrétien.&mdash;Maintenant,
+mon Père, j'avais un second but en venant vous voir.
+J'ai préparé ma confession tout à l'heure, et je vous prie de
+m'écouter&mdash;Et, sans attendre de réponse, j'étais tombé à ses
+pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
+conversion...»</p>
+
+
+<a name="17"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>17.&mdash;TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE.</p>
+
+<p>Ô Jésus! on me demande de parler, de dire comment je suis
+redevenu chrétien. On m'affirme que c'est pour la gloire
+de votre Sacré Coeur... Dès lors, comment résister?...
+Je parlerai donc; et puissent beaucoup de pécheurs que je connais,
+qui sont mes amis, dont l'âme m'est infiniment chère, se
+convertir comme moi!</p>
+
+<p>De ma première enfance il ne me reste que des souvenirs très
+vagues; cependant je vois toujours une grande image qui surmontait
+la statue de la Vierge, et devant laquelle ma mère me
+faisait prier: c'était Jésus montrant son Coeur. Cette image me
+fascinait en quelque sorte, parce que ma mère me disait: «Jésus
+te voit, et si tu n'es pas sage, il te chassera de son Coeur.» Le
+soir de ma première communion, quand, selon la coutume, nous
+nous agenouillâmes pour la prière en famille, je promis bien à
+Jésus de l'aimer toujours: en retour, je lui demandai de me
+garder dans son Coeur... Mais, hélas! les passions l'emportèrent
+bientôt, je le dis pour l'instruction des jeunes gens; je fus victime
+de ces deux fléaux terribles qui, de nos jours, les font mourir
+presque tous à la vertu et à l'honneur: les mauvaises compagnies
+et les lectures dangereuses. À vingt ans, j'étais le premier
+débauché de ma ville natale.</p>
+
+<p>Pendant trente ans, j'ai entassé crimes sur crimes.... Je fus
+soldat, et Dieu sait la vie que j'ai menée!... On m'envoya en
+Afrique à cause de ma mauvaise conduite. N'osant plus me
+montrer à ma famille, j'y restai longtemps; il fallut revenir
+cependant. Que faire? Me voilà ouvrier errant, cherchant de
+l'ouvrage de ville en ville, obligé parfois de tendre la main,
+couvert de honte. J'étais descendu aux derniers degrés de
+l'impiété; je me traînais dans la fange des passions. Ah! je
+rougis en écrivant ces lignes. Mais c'est pour la gloire de votre
+Sacré Coeur, ô Jésus!...</p>
+
+<p>Paray-le-Monial, comme par hasard, se trouve sur ma route.
+La ville était en fête; des oriflammes brillaient aux fenêtres;
+des arcs-de-triomphe étaient dressés; une foule immense remplissait
+les rues; l'air retentissait d'un chant qu'il me semble
+entendre encore: «Dieu de clémence, ô Dieu vainqueur!...»
+Surpris, je m'adresse à une pauvre femme:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, lui demandai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne savez pas? C'est le grand pèlerinage...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... quel pèlerinage? pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour honorer le Sacré Coeur de Jésus!</p>
+
+<p>&mdash;Le Coeur de Jésus! où est-il donc? Peut-on le voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que non; mais il s'est manifesté à une
+religieuse de la Visitation, à la Bienheureuse Marguerite-Marie;
+il lui a recommandé de le faire honorer par les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle, votre Visitation?</p>
+
+<p>Et, sur les indications de la pauvre femme, je me dirige
+de ce côté: tous les sarcasmes, lus dans les journaux de cabarets
+contre les pèlerinages, me revenaient a l'esprit; je regardais
+avec ironie ces hommes qui marchaient gravement, une
+croix rouge sur la poitrine; et malgré tout cela, j'éprouvais
+une certaine émotion. En passant à côté d'un groupe de jeunes
+gens, je fus même frappé de ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pitié, mon Dieu! pour tant d'hommes fragiles</p>
+<p>Vous outrageant sans savoir ce qu'ils font!</p>
+<p>Faites renaître en traits indélébiles</p>
+<p>Le sceau du Christ imprimé sur leur front.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'arrive à la Visitation; je veux pénétrer dans la chapelle;
+mais elle était pleine.</p>
+
+<p>En attendant que la foule se fût écoulée, je regardais autour
+de moi; à quoi pensais-je? Je ne m'en rends pas compte. Mes
+regards sont attirés par de grands tableaux en toile blanche
+sur lesquels des inscriptions étaient gravées en lettres rouges.
+Je lis: <i>Promesses de Notre-Seigneur Jésus-Christ à la Bienheureuse
+Marguerite-Marie</i>. Je passe d'un tableau à l'autre, c'étaient
+des phrases absolument vides de sens pour moi..., des mots
+auxquels je ne comprenais rien: grâce, ferveur, miséricorde,
+tiédeur, perfection!... Mais tout à coup une ligne me frappe:</p>
+
+<p><i>Je donnerai aux prêtres le talent de toucher les coeurs les plus
+endurcis</i>.</p>
+
+<p>Toute mon impiété me saisit. Toucher les coeurs les plus endurcis!
+Voilà ce qu'ils écrivent!... Eh bien! nous verrons...
+Pourquoi ne pas essayer? Prenons-les au mot. Demandons un
+prêtre... Quelle parole pourra bien lui être inspirée pour toucher
+un coeur endurci comme celui-là?... Et je ricanais en me
+frappant la poitrine.</p>
+
+<p>Au même moment, une religieuse passait à côté de moi; je
+me retourne brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais parler à un prêtre, à un prêtre de Paray-le-Monial.</p>
+
+<p>Elle m'introduit dans une petite chambre dont les murs,
+blanchis à la chaux, portaient des inscriptions noires; je n'y
+fais pas attention. J'avais ma fameuse phrase comme une arme
+invincible contre tous les pèlerins du monde! et je répétais en
+riant: <i>Je donnerai aux prêtres le talent de toucher les coeurs les
+plus endurcis.</i> Que va-t-il me dire?</p>
+
+<p>Bientôt, un prêtre entre. Nous sommes en face l'un de l'autre.
+Quelques secondes s'écoulent... Il me regarde, attendant que
+je lui parle. Moi, je n'avais dans tout mon être que l'impiété et
+l'ironie; et pourtant un tremblement passager me saisit. Le
+prêtre s'en aperçoit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon ami, me dit-il.</p>
+
+<p>Ce seul mot me rend tout mon aplomb et toute mon arrogance.</p>
+
+<p>&mdash;Votre ami!... Ah! vous ne me connaissez guère. Je n'ai
+pas la foi, moi! Je ne crois pas un mot de tout ce que vous me
+dites, et de tout ce que vous écrivez. Appelez-moi excommunié,
+mécréant, païen, tout ce que vous voudrez; mais votre ami! à
+d'autres...</p>
+
+<p>Longtemps je lui parle sur ce ton. La phrase lue sur le tableau
+blanc retentissait à mes oreilles avec l'ironique question:
+«Que va-t-il me dire?» Le prêtre était devenu pâle; mais pas
+un geste d'indignation ne s'était manifesté en lui. Sans répondre
+à mes propos impies, il me fait de nombreuses questions.
+Je riais... il le voyait bien; mais il ne comprenait pas le signe
+de tête qui accueillait toutes ses demandes, et qui voulait dire:
+«Ce n'est pas cela!» J'étais vainqueur... je triomphais. J'allais
+éclater de rire et lui avouer tout... quand, soudain... ah! j'en
+frémis encore:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mon ami, avez-vous toujours votre mère?</i></p>
+
+<p>Dieu! quelle réaction se produit en moi! Coeur de Jésus, vous
+m'attendiez là! Mon coeur se fond: les larmes jaillissent; mon
+corps tremble.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! vous me parlez de ma mère! Mais c'est vrai!...
+le Sacré Coeur de Jésus!... Oh! je vois l'image devant laquelle
+je m'agenouillais petit enfant, à côté de ma mère! ... Je relis
+ces lignes que sa main mourante m'a écrites, malheureux!
+auxquelles je ne fis presque pas attention: «Mon enfant, je
+t'écris de mon lit d'agonie; je meurs du chagrin que tu m'as
+causé; mais je ne te maudis pas, parce que j'ai toujours espéré
+que le Sacré Coeur de Jésus te convertirait.» Oh! ma mère!...
+Tenez, Monsieur, j'avais lu à l'entrée de la chapelle que le
+Coeur de Jésus donnait aux prêtres le talent de toucher les
+coeurs endurcis. J'étais venu pour savoir ce que vous me diriez,
+pour me moquer de vous. Je le sens; vous m'avez converti.</p>
+
+<p>Le prêtre était tombé à genoux. Il priait et il pleurait.</p>
+
+<p>Quand j'entrai dans le sanctuaire du Sacré Coeur, ce fut
+pour aller me prosterner dans un confessionnal. Ce fut, quelques
+jours après, pour m'approcher de la Table sainte.</p>
+
+<p>Et maintenant, que tout cela soit pour la gloire de votre
+Sacré Coeur, ô Jésus!</p>
+
+<p>&mdash;Prêtres! aimez le Sacré-Coeur, et vous convertirez des âmes.</p>
+
+<p>Mères de famille qui pleurez sur les égarements de vos fils,
+priez pour eux le Sacré Coeur de Jésus.»</p>
+
+<a name="18"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>18.&mdash;COMMENT ON OBTIENT ON MIRACLE.</p>
+
+<p>Il y a quelques années,&mdash;c'est un missionnaire qui raconte
+le fait,&mdash;j'avais dit en chaire quel es enfants pieux pouvaient
+convertir leur famille. Dieu permit qu'une enfant innocente
+et pure se trouvât dans mon auditoire; son père et sa mère
+l'aimaient comme une fille unique qui doit hériter d'une grande
+fortune; c'était leur bonheur, leur joie, leur amour. Le lendemain,
+près du saint tribunal, je vis une enfant agenouillée
+comme un ange; je l'écoutai. La pauvre enfant ne pouvait parler,
+les sanglots étouffaient sa voix, elle avait les larmes aux
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous avez dit que les enfants sages qui avaient
+une foi vive convertiraient leur père et leur mère. Depuis que
+je vous ai entendu, j'ai prié, j'ai pleuré, mon père et ma mère
+ne sont pas convertis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma pauvre enfant, ce miracle, je vous le promets.
+Il s'accomplira, pourvu que votre foi soit constante. Et j'ajoutai:
+«Je vais vous préparer moi-même à la première communion.»</p>
+
+<p>Elle revint les jours suivants, le temps passa bien vite. La
+pauvre enfant disait toujours:</p>
+
+<p>«Mon père, le miracle ne se fait pas; mes parents ne sont
+pas même venus vous entendre.»</p>
+
+<p>La veille de la communion arriva. Après avoir reçu l'absolution,
+la pieuse enfant se relève heureuse. Elle ne parlait pas;
+dans le chemin elle rencontre une de ses jeunes compagnes et
+parentes, qui l'embrasse avec effusion et lui dit:</p>
+
+<p>«Quel bonheur! mon père et ma mère doivent communier
+demain avec moi.»</p>
+
+<p>Alors la pauvre enfant devint triste, et ses yeux se mouillèrent
+de larmes. Son père et sa mère l'attendaient cependant, et
+ils se disaient:</p>
+
+<p>«Comme elle va être heureuse!»</p>
+
+<p>À la vue de ses yeux gonflés par les pleurs, la mère la presse
+sur son coeur et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, tu nous avais annoncé que tu serais si heureuse
+la veille de ta première communion!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, je suis malheureuse aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et le père, témoin muet de cette scène, ne put s'empêcher de
+verser des larmes et de dire:</p>
+
+<p>«Mon Dieu! que faut-il donc pour la rendre heureuse?»</p>
+
+<p>Aussitôt l'enfant quitte les bras de sa mère, se jette dans
+ceux de son père en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ô père! si vous vouliez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma fille, nous ne vivons que pour toi; dis-moi, que
+faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui êtes la cause de ma tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous? répond la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? répond le père étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! reprit l'enfant. J'étais heureuse il n'y a qu'un moment;
+mais ma cousine est venue me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas, Berthe? mon père et ma mère communient
+demain avec moi. Alors je me suis dit pendant le chemin:
+«Et moi, demain, je serai donc heureuse toute seule!»</p>
+
+<p>Le père et la mère n'y tinrent plus; les larmes coulèrent de
+leurs yeux. Ils embrassèrent cet ange, et lui dirent:</p>
+
+<p>«Oui, demain, tu seras seule; mais dans quelques jours tu
+renouvelleras. Alors nous serons heureux tous les trois.»</p>
+
+<p>Le surlendemain, ajoute le missionnaire, l'enfant triomphante
+m'amenait son père et sa mère en me disant:</p>
+
+<p>«Mon Père, vous aviez raison, le miracle est fait; nous serons,
+dans quelques jours, tous les trois unis à la Table sainte
+et tous les trois heureux sur la terre.»</p>
+
+
+<a name="19"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>19.&mdash;LE MARQUIS D'OUTREMER.</p>
+
+<p>Le marquis d'Outremer était un vrai philanthrope. Il ne
+s'amusait pas à fonder ces oeuvres qui ne figurent guère
+que sur le papier et qui servent surtout à obtenir des décorations
+à leurs fondateurs. Il vivait de très peu, et ce qu'il
+eût pu employer de son superflu, il préférait le donner aux pauvres,
+qu'il aimait, qu'il visitait assidûment, qu'il soignait lui-même.
+Car, dans sa jeunesse, il avait étudié la médecine, et le
+titre de docteur ne lui paraissait pas messéant à côté de celui
+de marquis. Son défaut, c'était d'être non seulement incrédule,
+mais impie.</p>
+
+<p>Il avait une fille unique. Bien qu'il fût veuf et qu'il l'aimât
+avec une extrême tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint
+ses vingt-cinq ans, ayant manifesté le désir de se faire Soeur
+de Chanté, le marquis, chose étonnante pour un libre-penseur,
+n'y avait mis aucun obstacle. Il s'était contenté d'éprouver la
+vocation d'Eudoxie par quelques mois d'attente. Il avait consulté
+les directeurs de sa fille, et sa fille était devenue fille de
+Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait chargée de la
+pharmacie, à l'hôpital civil de Castres.</p>
+
+<p>Pendant le choléra, il passa bien des jours et des nuits, côte
+à côte avec des prêtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava
+leur ministère; car, disait-il, il ne faut pas enlever au
+pauvre monde ses consolantes illusions. Mais le dévouement de
+ces bons prêtres, égal, sinon supérieur au sien, n'entama pas
+seulement son Credo de libre-penseur.</p>
+
+<p>Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses
+plus pauvres pratiques. Le froid était vif et le verglas si glissant
+qu'il eût fallu des patins pour cheminer d'un pied sûr à
+travers les rues de la ville.</p>
+
+<p>Notre marquis-médecin glissa. En cherchant à se retenir, il
+se donna une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux
+brouillard, de sorte que notre homme gisait presque inaperçu
+au coin d'une borne. Tout à coup, de dessous une porte cochère,
+sortit une bonne laitière, alerte et robuste, comme on l'est à la
+campagne.</p>
+
+<p>«Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre
+patient.&mdash;Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?&mdash;Comment
+je vous connais? Mais qui ne connaît pas dans le
+quartier M. le marquis d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui
+vous est arrivé?» Le marquis raconta son accident. Elle saisit
+le marquis et se mit en devoir de le porter elle-même jusque
+chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il y avait une bonne
+demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.</p>
+
+<p>Pour oublier ce qu'il souffrait, le porté dit a la porteuse:
+«Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le
+faire, si ce n'est matériellement impossible.&mdash;Monsieur le
+marquis, vous êtes pris. Ce que vous pouvez faire pour moi?
+Franchement, je ne croyais pas avoir jamais l'occasion de vous
+le dire. Mais c'est de demander un prêtre, de l'écouter avec
+votre coeur et de devenir bon chrétien. Savez-vous que c'est un
+vrai scandale de voir un brave homme tel que vous du même
+parti, en religion, que les débauchés et les partageux?&mdash;Vous
+êtes saint Jean bouche d'or, laitière. Mais j'ai promis; je tiendrai.
+Je ferai venir un prêtre. À lui, par exemple, de me convaincre.
+J'assure d'avance que la besogne sera rude.&mdash;Et moi,
+je promets qu'elle sera douce.»</p>
+
+<p>Quand un homme loyal comme le marquis consent à entendre
+la parole de Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa
+défaite est certaine, cette bienheureuse défaite qui vaut mieux
+que toutes les victoires. «Voyez-vous, disait-il a l'abbé Antoine,
+à leur seconde entrevue seulement, c'est une permission de
+Dieu que l'on m'ait extorqué cette promesse, sans cela j'étais
+capable de mourir dans mon impiété. Pourquoi? Je n'en sais
+rien. Par esprit de contradiction.»</p>
+
+<p>Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie?
+Elle ne put qu'écrire à la bonne laitière. Mais elle le fit avec une
+éloquence qui ravit et en même temps confusionna la pieuse
+femme.</p>
+
+<p>Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours
+tant aimé les oeuvres de miséricorde, il semblait qu'alors seulement
+il en eût découvert l'esprit, la raison d'être, la céleste
+origine, et ce baume qui, d'un coeur compatissant et chrétien,
+coule à la fois sur les plaies du corps et sur les plaies de l'âme,
+et semble, remontant vers sa source, inonder le bienfaiteur
+lui-même d'une suavité céleste. «C'est pourtant à vous que je
+dois tout cela, disait-il. Que puis-je faire pour vous?&mdash;Oh!
+monsieur le marquis, est-ce que la joie de ramener une âme à
+Dieu n'est pas une assez riche récompense, surtout quand il
+s'agit d'une aussi belle âme?»</p>
+
+<p>Un matin, la pauvre laitière vint trouver le marquis. Elle
+était troublée et tenait une lettre à la main. «Eh bien, oui, dit-elle,
+si vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre
+garçon qui est soldat en Afrique, et qui m'écrit des choses navrantes...
+Je crains bien qu'il ait perdu la foi.» Le marquis pria.</p>
+
+<p>Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyée à Toulouse, à l'hôpital
+militaire. L'hôpital était comble. Depuis huit jours, il était arrivé
+d'Alger un nombre considérable de soldats malades. Soeur
+Eudoxie les soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre
+autres, très jeune, au sourire triste et doux: il était miné par
+les fièvres d'Afrique... Autre chose encore le dévorait.</p>
+
+<p>Avec ce tact exquis de la Soeur de Charité, qui est presque le
+tact d'une mère, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait là une blessure;
+que cette blessure s'envenimait en devenant secrète, que la
+confiance peut-être allait la guérir.</p>
+
+<p>Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui
+eût demandé, le soldat lui raconta son âme. Il avait été élevé
+chrétiennement. Sa mère n'était pas seulement pieuse: c'était
+une sainte.</p>
+
+<p>Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire
+qu'elle redoubla d'efforts pour le ramener à Dieu. Il y avait là
+une dette de reconnaissance filiale à acquitter.</p>
+
+<p>Un jour, elle aborda le malade en ces termes: «Je connais
+votre mère, la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X...
+Elle a sauvé mon père doublement: son corps, d'abord, puis
+son âme. Je voudrais essayer de me libérer envers elle. Vous
+seul pouvez m'en fournir les moyens: faites comme mon père.
+Je ne dirai pas de vous rendre à l'aveuglette, mais de consentir
+à écouter un bon prêtre.» Jacques, que les raisonnements
+avaient trouvé insensible, se laissa émouvoir.</p>
+
+<p>Une fois le bon prêtre à son chevet, une fois cette voix entendue,
+au fond de laquelle Jacques ne pouvait méconnaître la
+sincérité, la tendresse, la vraie charité, l'obstacle fut levé. Il
+revint à Dieu du fond du coeur.</p>
+
+<p>Jacques converti, le calme de son âme réagit sur son corps.
+La fièvre tomba. Et il eut vite son congé de convalescence.</p>
+
+<p>Oh! quelles douces larmes coulèrent de tous les yeux, lorsqu'il
+retrouva sa mère et le marquis! Et avec quels transports
+d'amour ils bénirent ensemble les miséricordes divines! ...</p>
+
+<a name="20"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>20.&mdash;LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GÉNÉRAL.</p>
+
+<p>Deux années environ avant sa mort, arrivée le 24 février
+1845, le général Bernard, maréchal de camp de gendarmerie
+en retraite, membre honoraire de la société de
+Saint-François-Xavier, aborde, peu d'instants avant la réunion,
+le directeur des frères des Écoles chrétiennes, et lui frappant sur
+l'épaule avec une rudesse amicale:</p>
+
+<p>«Tenez, cher Frère, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un
+pas grand' chose.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le
+sang a coulé sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez
+être ce que vous dites; si vous vous accusiez d'être un retardataire
+vis-à-vis du grand général de là-haut, à la bonne heure;
+mais vous lui reviendrez un jour ou l'autre, et plus tôt que vous
+ne pensez, peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, les conférences de notre Société, ce que je
+vois ici comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais...
+c'est que... c'est que... pour en finir, il y a la confession, et,
+comme on dit au régiment: c'est le <i>hic</i>; une batterie à enlever
+me ferait moins peur!</p>
+
+<p>&mdash;Peur d'enfant, mon général! La confession n'est un
+épouvantail que de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas.
+Elle ressemble à ces prétendus fantômes dont se sauvent les
+poltrons, et sur lesquels il suffit de marcher pour qu'ils s'évanouissent;
+ou mieux encore, c'est comme une médecine qui
+paraît amère au premier abord et qu'on trouve de plus en plus
+douce à mesure qu'on la goûte, sans compter qu'elle guérit infailliblement
+le malade... qui veut guérir. Essayez seulement,
+et vous m'en direz des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Hum ... hum ... À la manière dont vous en causez, on
+croirait qu'il s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise
+délicieuse à nous proposer! Et pourtant ... cette médecine, dont
+vous me faites une peinture si séduisante, me paraît encore à
+moi une vraie médecine, une médecine d'autrefois, noire et
+effrayante... Mais voilà la séance qui commence, le commandant
+monte au fauteuil; aux armes et chacun à son poste! et
+moi dans ma guérite, c'est-à-dire, dans mon coin.</p>
+
+<p>À quelques semaines de distance, une après-midi, le Frère
+directeur voit entrer dans la salle commune le général, tout
+radieux, et qui accourt lui presser les mains avec force:</p>
+
+<p>«Oh! cher Frère! s'écrie-t-il, une bonne poignée de main;
+et tenez, il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si
+heureux! plus heureux que le jour où j'ai reçu la croix, et ce
+n'est pas peu dire. Je crierais volontiers, comme ce jour-là:
+Vive l'empereur! Savez-vous ce que j'ai fait ces jours-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je le soupçonne à vos regards, répondit le Frère
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
+comptes réglés! Au diable le vieil homme! Oui, cher
+Frère! j'ai suivi votre conseil; je me suis confessé. Et que vous
+aviez bien raison: Ça n'est effrayant qu'à distance et pour des
+poltrons! Il suffit de commencer, et ensuite rien de plus facile,
+grâce à ce bon curé. Voyez-vous, à mesure que je parlais, je
+sentais comme un poids qu'on m'ôtait par degrés de dessus la
+poitrine; ou encore, j'étais comme un homme qui rejette un
+poison qui lui tournait sur le coeur et sent rapidement la santé
+revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien je m'envolerais
+au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que nous
+avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos écoliers, qui
+pourraient nous voir à travers les carreaux. Une fois encore,
+cher Frère, je vous remercie, car à votre conseil vous aurez
+joint, je n'en doute pas, les prières.</p>
+
+<p>Le bon Frère était presque aussi heureux que le général, et
+l'émotion de sa parole le prouva bien à celui-ci.</p>
+
+<p>Le brave militaire, dès lors, n'en fut que plus assidu aux
+réunions de Saint-François-Xavier, qu'il édifiait par sa présence
+et qu'édifia davantage encore le récit de sa mort.</p>
+
+<p>Le général, après avoir accompli avec calme et recueillement
+tous les devoirs du chrétien, ordonna, avant que le prêtre
+se fût éloigné, qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva
+tout en larmes, et chacun se mit a genoux dans la chambre
+mortuaire. Il éleva alors la voix et dit: «Mes enfants, je vous
+remercie de toutes les preuves d'affection que vous m'avez données,
+et je vous prie de me pardonner les peines que j'aurais pu
+vous causer en cette vie.»</p>
+
+<p>Après un silence de quelques moments, interrompu par les
+sanglots des assistants, il reprit:</p>
+
+<p>«Vous tous que j'aime, je vous bénis au nom du Père, du
+Fils et du Saint-Esprit.»</p>
+
+<p>Puis il inclinait la tête, pendant qu'un dernier et paternel
+sourire glissait sur ses lèvres. L'âme du juste était devant Dieu.</p>
+
+<a name="21"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>21.&mdash;LE BOUFFON ET SON MAITRE.</p>
+
+<p>Un riche seigneur avait à son service, suivant la coutume
+d'autrefois, un bouffon chargé de le distraire par ses plaisanteries.
+Un jour il le fit habiller à neuf des pieds jusqu'à
+la tête, et lui mit en même temps entre les mains une baguette
+de bouffon, en lui recommandant expressément de n'en faire
+présent à personne, si ce n'est à un plus fou que lui. Le bouffon
+prit à coeur cet avertissement, et pour bien de l'argent il n'aurait
+pas donné sa baguette. Quelque temps après il arriva que
+le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprêta
+à faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il
+s'était peu occupé des pauvres et avait encore moins réfléchi
+aux quatre choses suprêmes, c'est-à-dire à la mort, au jugement,
+au ciel et à l'enfer, il n'en fit pas plus alors que par le
+passé; il institua ses plus proches parents héritiers de tous ses
+biens; quant à des aumônes ou d'autres dispositions charitables,
+il n'en fut point question. Pas un signe non plus pour la confession
+ni pour le saint Viatique.</p>
+
+<p>En attendant, on pleurait et on gémissait dans le château, à
+la pensée que le bon seigneur allait bientôt quitter ce monde. Le
+bouffon, averti de ce qui se passait, courut droit à la chambre
+et au lit du malade, et lui demanda d'un air triste: «Maître,
+j'apprends que vous allez partir? Est-ce vrai?&mdash;Oui, répondit
+le malade d'une voix à moitié brisée, oui, mon heure approche.&mdash;Où
+voulez-vous donc aller? Les chevaux sont-ils déjà équipés,
+la voiture est-elle déjà attelée? Et vous, êtes-vous tout prêt
+à partir?&mdash;Je n'en sais rien.&mdash;Mais vous devez pourtant
+savoir a quelle distance vous allez, et combien de temps vous
+resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
+année?&mdash;Je n'en sais rien.&mdash;Mais au moins reviendrez-vous?&mdash;Ah!....
+peut-être jamais!...&mdash;Ainsi, répondit le bouffon
+d'une voix sévère et convaincante, avec un regard pénétrant,
+vous faites un si grand voyage que vous ne savez pas même si
+vous reviendrez, et vous ne faites pas un seul préparatif pour
+une route aussi longue et aussi dangereuse? Tenez, prenez la
+baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit du malade, car
+vous êtes un bien plus grand fou que moi!»</p>
+
+<p>Le malade commença tout à coup à y voir clair; il reconnut,
+à sa honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vérité plus
+grande. Et alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres
+et se prépara à faire le voyage en chrétien<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="FTNOTE"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a>Cette anecdote, déjà ancienne, est rapportée par
+Guillaume Pépin, écrivain ecclésiastique.</blockquote>
+
+<a name="22"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>22.&mdash;UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION.</p>
+
+<p>Pendant la crise la plus furieuse de la Révolution, quand
+Robespierre étendait son sceptre de fer sur la France,
+quand Carrier se signalait par ses noyades à Nantes,
+Lebon par ses massacres dans le midi, et Javogues par ses fureurs
+dans le Forez, la fermeté courageuse des saints missionnaires
+de ces pays persécutés ne se laissait point abattre; leur
+zèle, au contraire, semblait acquérir de nouvelles forces à la
+vue des malheurs de ces contrées et des dangers qui planaient
+sur elles.</p>
+
+<p>Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur
+zèle sur d'autres points du diocèse, M. l'abbé Coquet, (mort en
+1845 curé de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour théâtre de
+ses courses évangéliques le centre même de la persécution,
+Feurs, capitale du Forez, et l'intrépide proscrit poursuivait sa
+mission sublime sous les yeux pour ainsi dire de Javogues. On
+ne saurait raconter en détail tous les actes d'héroïsme, de dévouement,
+de sainte audace, qu'il accomplit pendant cette
+période de terrible mémoire; mais l'histoire suivante en donne
+une bien haute idée, en même temps qu'elle offre un exemple
+des plus étonnants de la miséricorde divine.</p>
+
+<p>Un jour, un envoyé extraordinaire se présente dans le lieu de
+retraite du saint missionnaire. «Une femme se meurt, s'écrie-t-il,
+une femme bien pieuse, bien dévouée, mais qui ne peut se
+résigner à mourir sans sacrements et qui exprime le plus vif
+désir de recevoir les secours d'un prêtre pour obtenir le pardon
+de ses fautes ainsi qu'une mort tranquille.»</p>
+
+<p>L'abbé, après avoir écouté l'envoyé avec sa bienveillance
+ordinaire, s'empressa de promettre les consolations de son ministère,
+dont on réclamait l'assistance; mais à peine le premier
+courrier avait-il disparu, qu'un autre entre et s'écrie: «Monsieur
+l'abbé, on vient de vous mander auprès d'une malade?
+Gardez-vous bien d'aller chez elle! Depuis longtemps les satellites
+de Javogues, qui vous épient, ont appris la maladie de cette
+femme, et ils ont décidé entre eux de saisir le premier prêtre qui
+se présentera. Réfléchissez: si vous êtes pris, au même instant
+vous serez conduit à Feurs et dans les vingt-quatre heures
+exécuté.»</p>
+
+<p>Il y avait en effet de quoi réfléchir: mais quand le devoir
+parle au coeur d'un ministre de Dieu lui-même, toute crainte
+est bientôt dissipée, et la décision ne se fait pas attendre. «Quoi
+qu'il arrive, se dit l'abbé Coquet, le bon pasteur donne sa vie
+pour ses brebis; je suis appelé, il faut partir...»</p>
+
+<p>Le soleil n'était pas encore couché; le charitable prêtre attendit
+encore quelques instants, espérant, aidé du ciel et des
+ombres naissantes de la nuit, parvenir plus sûrement à son
+but. Enfin le voilà en marche; couvert d'habits de paysan, il
+s'avance dans la campagne. Tout est silencieux autour de lui:
+les pâtres ont déjà regagné leurs chaumières, et les craintes
+qu'on lui avait fait concevoir sont bien près de s'évanouir dans
+son esprit rassuré. Il s'approche de la demeure dont on lui a
+indiqué l'adresse; toutefois, avant d'entrer, il jette un dernier
+regard autour de lui, et lance des pierres dans les massifs
+d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer si personne n'est en
+embuscade pour le surprendre; mais, en fait d'ennemis, il ne
+voit que quelques oiseaux effrayés qui sortent précipitamment
+de leur retraite ainsi troublée. Il se tourne alors du côté de la
+maison; la solitude de l'intérieur rivalise avec la solitude du
+dehors. «C'en est fait, se dit-il en lui-même, tout danger a disparu;
+on m'a trompé.» Et, ouvrant la porte cochère, il traverse
+rapidement la cour.</p>
+
+<p>À peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes
+se jettent sur lui; les baïonnettes l'enserrent dans un réseau de
+fer, et de toutes ces poitrines où le coeur n'a plus de place
+s'échappent mille cris menaçants: «Nous te tenons enfin, misérable!
+Assez longtemps tu nous as échappé; cette fois tu n'échapperas
+plus.&mdash;Il faut le fusiller à l'instant! crient les uns.&mdash;Non,
+disent les autres; à demain la guillotine! Conduisons-le
+à Feurs: les traîtres et les brigands apprendront par sa mort
+ce qu'ils doivent attendre des vrais patriotes!» D'autres enfin
+ne s'en tiennent pas à ces brutalités et les rendent encore plus
+amères par des imprécations, par des blasphèmes.</p>
+
+<p>Durant cette terrible scène, l'abbé Coquet gardait un profond
+silence et faisait intérieurement le sacrifice de sa vie.
+Cependant, à force de vociférations, de trépignements, d'agitation
+furibonde, les poitrines a la fin s'épuisèrent, les cris cessèrent.
+Le bon prêtre saisit alors ce moment de calme pour
+adresser quelques paroles à cette horde sauvage. «Mes amis,
+leur dit-il, je ne suis ni un traître ni un monstre, comme vous
+vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait d'hostile ni contre le
+gouvernement ni contre le pays. Tout mon rôle se borne à porter
+secours aux infirmes, aux malades, à les consoler dans leurs
+maux, à leur apprendre à bien mourir. Vous le voyez par cette
+femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre
+voisine. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me laisser
+lui porter les dernières consolations. Vous ferez ensuite de moi
+ce que vous voudrez.»</p>
+
+<p>Un pareil discours était fait pour attendrir les coeurs les plus
+durs. «Va! s'écrie après un moment de silence un de ces forcenés,
+va! nous te tenons, tu ne nous échapperas plus.»</p>
+
+<p>L'abbé Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il
+aperçoit en même temps une fenêtre donnant sur le jardin; il
+pourrait s'échapper par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter.
+«Que je suis malheureuse! s'écrie la malade en le voyant
+s'avancer vers elle, que je suis malheureuse d'être la cause de
+votre captivité, peut-être de votre mort! Mais j'avais trop besoin
+de vos secours au moment si redoutable de la mort... Ne
+craignez rien du reste; la sainte Vierge, que j'ai bien priée
+cette nuit passée et les nuits précédentes, m'a fait comprendre
+qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc entendre ma
+confession et m'administrer les derniers sacrements.»</p>
+
+<p>Depuis un instant le prêtre était dans l'exercice de cet auguste
+ministère, quand les révolutionnaires, se ravisant, prennent la
+résolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient
+empêcher le prêtre, leur captif, de s'échapper par la fenêtre
+dont nous venons de parler. Mais aussitôt entrés, émus par
+tout ce qu'il y a de touchant dans l'administration des derniers
+sacrements, ces hommes naguère si farouches tombent subitement
+à genoux et semblent plongés comme dans une extase.
+D'autres arrivent, ils sont terrassés de même. Le prêtre, tout
+entier à ses fonctions sacrées, aux exhortations qu'il adressait
+à la malade, ne s'était pas même aperçu de cette scène étrange.</p>
+
+<p>Les cérémonies terminées, l'abbé Coquet quitte le chevet de la
+mourante pour s'occuper de son propre sort. «Allons, mes amis,
+dit le généreux martyr en s'adressant à ses bourreaux, je suis à
+vous. J'ai fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien;
+mon corps peut périr, mon âme est dans les mains de Dieu.»
+Mais, ô surprise! ô merveilleux effet de là grâce divine! lorsque
+la victime croit marcher au supplice, elle devient au contraire
+l'objet du plus beau triomphe que puisse ambitionner le coeur
+d'un prêtre. Les bourreaux se taisent, les menaces sont bien
+loin déjà des lèvres qui les ont proférées; la haine a fait place à
+l'amour, l'impiété à la foi, le crime au repentir. Tous ces tigres
+altérés de sang qui s'élançaient naguère sur le ministre de
+Jésus-Christ comme sur une proie, sont là à ses pieds, renversés,
+comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance
+invisible, et confessant à haute voix le Dieu qu'ils osaient persécuter
+dans la personne de son représentant sur la terre. Le
+croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur
+de ce guet-apens était le fils même de la pieuse femme qui achevait
+en ce moment sa paisible et sainte agonie. Le misérable,
+loin d'adoucir, de consoler les derniers moments de sa mère,
+n'avait pas craint d'offrir en spectacle, à ses yeux qui allaient
+se fermer, les préparatifs d'un meurtre et du meurtre de son
+confesseur!...</p>
+
+<p>Mais la grâce divine venait de toucher son coeur comme celui
+de ses complices. Les armes lui tombent des mains; à son tour
+il implore le pardon du prêtre qui avait vainement sollicité sa
+clémence. Qu'on juge de l'émotion de ce dernier. Il bénit Dieu
+en versant des larmes et reçoit avec une joie inexprimable ces
+brebis perdues qui reviennent au bercail. Puis, après avoir entendu
+les aveux des coupables, il fait descendre sur eux le pardon
+en prononçant les paroles sacramentelles, et tous ensemble
+redisent les bontés infinies du Dieu des chrétiens pour lequel il
+n'est aucun crime sans miséricorde, si le pécheur est pénétré
+d'un vrai repentir.</p>
+
+<p>Tous se séparent alors en se disant adieu comme des frères,
+et le missionnaire regagne sa retraite, le coeur débordant de
+consolation et de reconnaissance.</p>
+
+<a name="23"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>23.&mdash;LE ZÈLE RÉCOMPENSÉ.</p>
+
+<p>Une personne très pieuse avait un frère, étudiant en médecine,
+qui s'était laissé entraîner par le torrent des mauvais
+exemples et avait renoncé aux pratiques de la religion.</p>
+
+<p>Leur mère souffrait d'une maladie de langueur, qui la conduisait
+peu à peu au tombeau. Mais ce qui la désolait, c'est
+qu'elle se sentait impuissante à arrêter le débordement d'impiété
+de son fils.</p>
+
+<p>La fille, qui comprenait l'étendue de la douleur de la pauvre
+mère, et voyait son malheureux frère courir ainsi à la damnation,
+s'approcha la veille de Noël du lit de la malade: «Maman,
+dit-elle, si je pouvais aller à minuit à la messe à Notre-Dame-des-Victoires,
+quelque chose me dit que l'Enfant de la crèche
+m'accorderait la conversion de mon frère.&mdash;Ma pauvre
+enfant! qui t'accompagnerait? Je n'irai jamais plus avec toi à
+la messe de minuit.&mdash;Eh bien! mon frère.&mdash;Ton frère! y
+songes-tu? lui qui éprouve une si grande horreur pour l'église,
+qu'aux enterrements il ne veut pas entrer et attend a la porte,
+espères-tu qu'il te conduirait?&mdash;J'essaierai de le décider.&mdash;Je
+ne demande pas mieux; mais je crains que ton éloquence comme
+tes caresses ne soient inutiles.</p>
+
+<p>L'étudiant en médecine reçut de très haut la proposition,
+qu'il appela saugrenue. Tant de colère cependant dénote ordinairement
+un reste de foi, prisonnière de l'impitoyable libre-pensée.</p>
+
+<p>Sa soeur insista, et, vaincu par cette persistance, vers minuit,
+heure à laquelle un homme du monde n'aime pas à dire qu'il
+préfère se coucher, l'étudiant la protégeait sur le chemin de la
+messe et s'installait auprès d'elle pour la protéger au retour.</p>
+
+<p>La cérémonie fort belle de Notre-Dame-des-Victoires paraissait
+l'intéresser; il regardait avec une sorte d'avidité ce spectacle
+oublié et ne s'ennuyait pas.</p>
+
+<p>Au moment de la communion, il fut fort étonné; tous défilaient
+pour se rendre a la sainte Table. On arriva à son rang,
+les voisins sortirent, sa soeur aussi. Il se vit seul. Le vide lui
+causa une impression étrange...</p>
+
+<p>Cependant sa soeur recevait l'Enfant-Jésus en la crèche de
+son coeur et le réchauffait de l'ardeur de sa prière pour le jeune
+incrédule. De son côté, le libre-penseur, prêt à résister fièrement
+aux sollicitations de tous les chrétiens assemblés dans l'église,
+succombait sous le poids de l'isolement où l'avaient laissé ses
+quelques voisins; disons le mot: il eut peur.</p>
+
+<p>Un souvenir d'enfance domina son esprit, il tomba à deux
+genoux, et une explosion de sanglots sortit de sa poitrine...</p>
+
+<p>La jeune fille cependant revenait dévotement; elle voit cette
+abondance de larmes, et son frère qui se penche à son oreille
+pour lui dire: Ma soeur, sauve-moi! Un prêtre! je suis écrasé
+sous le poids de mon indignité! Un prêtre! un prêtre!</p>
+
+<p>Ce fut sa soeur qui eut à modérer l'impatience de ce néophyte.
+À l'issue de la cérémonie, le prêtre fut trouvé, et bientôt le
+jeune homme embrassait sa mère, en lui disant: Je vous rends
+votre fils.</p>
+
+<p>On ne reposa point en cette belle nuit, pas plus qu'à la crèche
+de Bethléem, et à six heures du matin tous deux étaient revenus
+à la même place en l'église de Notre-Dame-des-Victoires.</p>
+
+<p>Au moment de la communion, tous quittèrent leur rang pour
+aller à la sainte Table; l'étudiant les suivait. Une jeune fille
+restait seule prosternée à deux genoux, et le pavé qui avait
+reçu la nuit les larmes de repentir, recevait encore des larmes;
+mais c'étaient des larmes de joie.</p>
+
+<a name="24"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>24.&mdash;SAGESSE ET FOLIE.</p>
+
+<p>Vers l'année 18l0, vivait à Clermont en Auvergne un
+ouvrier serrurier, travailleur habile et courageux, mais
+qui malheureusement se livrait de temps en temps à quelques
+excès. À la suite d'un écart de régime, qui l'avait rendu
+momentanément malade, il passa une nuit fort agitée: il eut
+un songe, dans lequel sa soeur qui était morte en religion lui
+apparut, lui reprocha son inconduite, et le conjura de revenir
+aux sentiments dont leurs parents leur avaient toujours donné
+l'exemple.</p>
+
+<p>Cette apparition lui fit une telle impression qu'il se leva, se
+rendit a l'église la plus proche, et, comme elle était encore fermée,
+il se mit à genoux sur les marches et attendit l'ouverture
+des portes; il entra alors, entendit la messe, s'adressa à M. le
+curé et revint de nouveau après son repas. Pendant les deux
+jours suivants il fit la même chose: le changement qui s'était
+opéré en lui parut si étrange que le maître de l'auberge où il
+logeait pensa qu'il avait affaire à un fou, et pria le médecin de
+venir examiner son locataire.</p>
+
+<p>Aux interrogations du médecin, l'ouvrier répondit: «Monsieur
+le docteur, je vous remercie de votre intérêt; mais je me porte
+bien; j'ai été fou, il est vrai, je l'ai même été longtemps,
+mais je suis guéri; je le sens, Dieu merci; je me trouve en possession
+de mon bon sens, et puis j'ai un docteur que je vois tous
+les jours, et que je vais encore aller trouver; je vous demande
+la permission de ne pas en changer.» Il revint à son auberge
+après une dernière visite à l'église, paya sa note, fit son paquet
+et se mit en route pour Paris, où, marcheur intrépide, il arriva
+en cinq jours; là il se remit courageusement au travail; debout
+avant le jour, il n'allait à l'atelier qu'après avoir entendu la
+messe, et pendant une année entière il ne porta pas à ses lèvres
+une seule goutte de vin.</p>
+
+<p>Une autre épreuve l'attendait. Il s'était fait une loi de ne pas
+travailler le dimanche, les railleries ne purent triompher de sa
+résistance. Patrons et ouvriers conspiraient contre lui; on lui
+remettait un travail soi-disant pressé le samedi soir, il offrait
+de travailler la nuit, mais son offre était repoussée; il fallait
+passer à la caisse et régler son compte, cela lui arriva dans
+douze ateliers.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il rencontra une personne dont les sentiments
+pieux étaient conformes aux siens; il l'épousa, et se mit à travailler
+pour son compte. Dieu bénit son travail et il parvint à
+se procurer une petite fortune.</p>
+
+<p>Étant allé dans une ville d'eaux thermales pour la santé de
+sa femme, le généreux chrétien s'y fixa et pendant huit ans
+prit part à toutes les oeuvres charitables. Entré dans la conférence
+de Saint-Vincent-de-Paul, il s'adonna de tout son coeur
+au soulagement physique et moral des familles qui lui étaient
+confiées, il ne remettait jamais d'un jour la visite à leur rendre
+et se montrait généreux à leur égard. Il s'enquérait, à la fin de
+chaque séance, de l'absence de ceux de ses confrères qui ne
+s'étaient pas présentés, et se chargeait avec bonheur de leur
+porter leurs bons pour éviter tout retard dans la délivrance des
+secours.</p>
+
+<p>Les souffrances ne lui furent pas épargnées; opéré plusieurs
+fois de la cataracte sans succès, il était presque aveugle, mais
+cette infirmité ne l'empêchait pas de faire des courses nombreuses
+pour le service des pauvres, ou de se trouver devant la
+porte de l'église avant qu'elle ne s'ouvrit; c'était une habitude
+qu'il ne perdit jamais; il servait à genoux six ou sept messes
+tous les jours. Il s'éteignit, il y a quelques années, dans une
+maison de charité de Marseille au moment où il se préparait à
+un acte de piété désiré depuis longtemps: un pèlerinage à
+Jérusalem. On a retrouvé dans des lettres écrites par lui des
+preuves que l'<i>Imitation</i> était sa lecture favorite.</p>
+
+<p>Ce fervent chrétien mérite d'être cité comme un modèle de
+parfaite conversion.</p>
+
+<a name="25"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>25.&mdash;LE TERRIBLE ARTICLE.</p>
+
+<p>Lors de mon dernier séjour en Normandie, raconte un
+médecin bien connu, le maire d'une commune voisine de
+Caen, s'affichant depuis longtemps comme libre-penseur,
+devint malade de la poitrine. Sa femme et sa fille, personnes
+pieuses, voyant que son état était menaçant, usèrent de toutes
+leurs industries pour obtenir qu'il laissât venir le prêtre. À la
+fin, il leur dit: «Eh bien! soit, faites-le venir, votre curé;
+mais avertissez-le que je lui dirai son fait.»</p>
+
+<p>Les deux pauvres femmes allèrent trouver le curé de la paroisse,
+à qui elles rapportèrent cette réponse. Il parut très peu
+s'en effrayer, car il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.</p>
+
+<p>Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immédiatement
+introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant à la
+main un journal.</p>
+
+<p>«Monsieur le curé, lui dit celui-ci à brûle-pourpoint, vous me
+surprenez relisant la loi Ferry. J'en étais précisément à l'article
+7. Que pensez-vous de cet article?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, répliqua le curé, après un moment de réflexion,
+que vous en êtes également à un article qui devrait vous préoccuper
+bien davantage.</p>
+
+
+<p>&mdash;Et cet autre article, quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur le curé, parlez; vous savez que je n'aime
+pas les mystères. Et il appuya sur ce mot d'un ton très significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous l'exigez, reprit le prêtre, je parlerai, quoi qu'il
+m'en coûte. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
+c'est... l'article de la mort.» Et il se retira.</p>
+
+<p>Le libre-penseur savait bien qu'il était gravement atteint,
+mais il ne se croyait pas si près du moment fatal. La déclaration
+du prêtre le jeta dans la stupeur, et, grâce sans doute aux
+prières de son épouse et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi,
+avec le désir de la conversion.</p>
+
+<p>Quelques jours après, il faisait appeler le même prêtre et se
+réconciliait sincèrement avec Dieu.</p>
+
+<a name="26"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>26.&mdash;LE TROTTOIR.</p>
+
+<p>Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variété des
+petits contentements que l'on éprouve dans la pratique de
+l'abnégation et de l'obligeance sur le trottoir, dans les
+grandes villes et surtout à Paris. Suivons celui-ci, qui est des
+plus étroits.</p>
+
+<p>Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une
+certaine résolution à l'impolitesse. Vous descendez froidement,
+et: Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de
+moi!</p>
+
+<p>Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vêtue et bien modeste,
+vous voit venir aussi; déjà elle cherche la place de son
+pied sur le pavé glissant. Vite vous la devancez... Un hommage
+à la pauvreté, que tout le monde opprime ou dédaigne, est
+chose bien louable.</p>
+
+<p>Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussée,
+de la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs
+charrettes. Pour vous le péril et la souillure de la rue,
+pour les autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec
+un air d'admiration et de sympathique reconnaissance.</p>
+
+<p>Ah! nous oublions trop la fécondité merveilleuse des principes
+chrétiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs
+imprévus qui naissent sous nos pas pour nous produire un surcroît
+de mérite et un salaire de délicieux plaisirs! Vous ne
+vouliez être que patient avec courage, vous devenez tout de
+suite bienveillant sans effort; puis votre bienveillance va se
+transformer en une sorte de vertu gracieuse qui déterminera
+l'apparition d'une foule de charmants petits faits.&mdash;Le trottoir
+était hier une arène où votre orgueil subissait un pugilat onéreux;
+aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin où les fleurs
+s'épanouissent.</p>
+
+<p>Mon point de vue une fois accepté, je défie que l'on trouve
+une situation et un lieu plus commodes pour acquérir le goût
+du devoir et s'y fortifier petit à petit. Tout en allant à vos
+affaires, vous accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui
+laissent derrière vous une précieuse semence. Avec le droit,
+vous semiez des cailloux; avec le devoir, vous semez de bons
+exemples. De plus, votre patience se fortifie, et vous faites la
+conquête de l'humilité, la plus belle des vertus.</p>
+
+<p>Il y a quelques années, pour me rendre à mon bureau, je
+suivais chaque matin la rue du Four. Très souvent j'y rencontrais
+un homme dont le vêtement indiquait un ouvrier à son
+aise.</p>
+
+<p>Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui
+recevait l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.</p>
+
+<p>Un matin, la rue était plus malpropre et plus obstruée que
+d'ordinaire. Il y avait vraiment du mérite a céder la belle place.
+Je voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'exécuterais
+pas de bonne grâce. Il souriait insolemment et se disposait
+à me faire obéir.</p>
+
+<p>Je me sacrifiai à propos, sans hésitation, mais non pas sans
+dignité.</p>
+
+<p>Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant
+de mes difficultés avec un air de bravade.</p>
+
+<p>J'avais aussi tourné la tête; son orgueil imbécile se brisa
+contre un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant
+quelques secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut
+courroucé. Une résistance de ma part lui eût été bien agréable!
+Il l'attendit en vain.</p>
+
+<p>Un des jours suivants, la pluie se mit à tomber tout à coup.
+La rue du Four ressemblait à un de ces chemins vicinaux de la
+Brie pouilleuse, où le paysan monté sur son âne ne se hasarderait
+pas l'hiver, par crainte d'y perdre sa monture.</p>
+
+<p>Les piétons, bien ou mal vêtus, les marchandes de noix ou
+de maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique
+muni d'un parapluie, je fis de même, et je me mêlai à un groupe
+de pauvres gens qui attendaient la fin de la giboulée en geignant.</p>
+
+<p>Mon homme était là! Nous nous regardâmes du coin de l'oeil.
+Il paraissait de méchante humeur, et la pluie le contrariait
+évidemment plus qu'aucun de ses voisins.</p>
+
+<p>Je prononçai à son intention quelque phrase banale sur le
+temps.</p>
+
+<p>Il répondit, comme se parlant à soi-même:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un joli temps, quand on est pressé! Je suis attendu
+dans une maison, à cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais
+y arriver propre, et il faut que je reste là. Je vais peut-être
+manquer une bonne affaire.</p>
+
+<p>Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaçant
+brusquement bien en face de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante,
+si vous êtes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie.
+Vous le renverrez par une domestique ou un concierge; il vous
+suffira de remarquer le numéro de la maison en sortant d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous
+ne me connaissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, je vous connais.</p>
+
+<p>L'ouvrier crut à une allusion sur ses arrogances passées
+envers moi. Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez
+vous-même, et je suis sûr que vous me renverrez tout de suite
+mon parapluie. Le voilà, partez vite.</p>
+
+<p>Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me
+revenait avec une bonne femme qui fit très verbeusement la
+commission de reconnaissance.</p>
+
+<p>Je devais m'attendre à un changement radical dans les procédés
+de mon homme. Il guettait une première rencontre. Pour
+moi je tenais peu à une liaison au moins inutile. À la première
+rencontre, je passai vite. Il ne put que m'envoyer un beau salut,
+que je lui retournai par un geste très civil: un salut d'égal à
+égal.</p>
+
+<p>À partir de cette minime obligeance dont j'avais honoré son
+caractère, je remarquai que non seulement mon fier ouvrier
+descendait du trottoir à la hâte pour me faire place, mais encore
+qu'il avait renoncé à ses anciennes prétentions; car je m'amusais
+à l'étudier, et je le vis plus d'une fois, à distance, céder le
+pas avec un empressement semblable au mien. Il se christianisait
+sans le savoir!</p>
+
+<p>Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprégné
+du sentiment chrétien a quelquefois des conséquences d'une
+étendue extraordinaire. Nous n'en sommes pas toujours témoins.</p>
+
+<p>Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de
+long en large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe
+basse de neuf heures.</p>
+
+<p>Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient près
+de moi, il m'était impossible de ne pas voir le profond salut que
+venait de m'adresser un promeneur.</p>
+
+<p>Ai-je besoin de dire que c'était encore mon ouvrier? Sa confortable
+toilette l'avait transformé!</p>
+
+<p>Précisément parce qu'il me parut disposé à la discrétion,
+sinon au respect, je l'abordai.</p>
+
+<p>Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'étaient
+point oiseuses. J'usai les banalités de la conversation sans qu'il
+y répondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.</p>
+
+<p>Le brave homme me déclara alors que mon opiniâtreté à
+descendre du trottoir, pour lui céder la place, l'avait fort surpris,
+fort intrigué, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait
+irrité enfin par sa bravade tout directe, mon extrême obligeance
+au sujet du parapluie avait bouleversé son humble
+raison. Il me supposait un but, un motif. Il cherchait, il ne
+comprenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Jean.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir
+de la rue du Four était pour vous l'instrument d'un orgueilleux
+despotisme. Chacun se sentait contraint de descendre à
+votre approche. Depuis que je vous ai prêté mon parapluie...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis
+tout autrement. J'ai eu l'idée de faire comme vous! D'abord je
+suis descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit à petit
+je suis arrivé à descendre pour tout le monde; et, vous ne le
+croiriez pas! aujourd'hui, si quelqu'un me prévient, cela me fait
+de la peine; il me semble que l'on a mauvaise opinion de moi,
+et que l'on me prend pour un homme d'un très vilain caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, votre orgueil a fait place à l'esprit de douceur;
+vous vous êtes amélioré; vous êtes entré dans la bonne voie;
+peut-être irez-vous loin dans cette voie où l'on ne recueille que
+des plaisirs, tout en épurant et en grandissant son caractère.
+Mon but est atteint.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela
+vous fait?</p>
+
+<p>Je lui montrai l'église. Il me répondit par une grimace. Un
+banc était là. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe
+amical, le brave Jean vint prendre place près de moi, non sans
+rire sous cape, convaincu qu'il était que j'allais le prêcher.</p>
+
+<p>Le prêcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. À
+chacun sa fonction, d'ailleurs. Mon néophyte était un homme
+de quarante ans, un brave ouvrier; son instinct le portait au
+bien assez directement; avec lui il suffisait d'agir très simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'église, où je
+vais aller entendre la messe tout à l'heure. Vous, vous n'allez
+pas à la messe, je le sais. Je l'ai compris à votre grimace. Mais
+vous irez un jour comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonnerait pas trop. Vous avez déjà fait un
+miracle à mon profit.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas toujours été pieux; je le suis devenu à l'aide
+de la réflexion. Il plut à Dieu de décider mon retour par ce chemin.
+Mon seul mérite est d'avoir obéi à son impulsion: nous
+ne saurions jamais, en face de lui, prétendre à un autre mérite
+que celui de l'obéissance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour obéir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dépend
+pas de nous de croire!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire
+de la grâce, ce qui ressemblerait à une prédication, je vous
+affirme qu'il dépend de nous de croire.</p>
+
+<p>&mdash;-Alors je n'y comprends plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Compreniez-vous mon empressement à descendre du trottoir
+lorsque vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dévot?</p>
+
+<p>&mdash;Ne riez pas. Vous êtes bien devenu patient, même obligeant,
+sur ce trottoir où vous vous pavaniez en roi il y a six
+semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien drôle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par
+exemple, je ne m'engage pas à rien faire de contraire à mes
+opinions.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi
+de la loyauté?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, je m'en vante.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure
+dans l'homme, elle peut devenir, elle devient tôt ou tard une
+fondation sur laquelle la Providence divine rebâtit tout l'édifice
+ruiné. Ah! vous êtes loyal! Eh bien, Dieu vous connaît, il vous
+suit au travers du monde, et il vous aidera.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, vous tapez à bras raccourci sur tout
+ce qu'il y a dans ma tête. Pour un rien, je me mettrais en colère.
+Mais je ne veux pas être ingrat envers vous. Faites
+votre affaire; cette fois-ci je vous écoute très sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez
+les épaules. De longues explications religieuses et morales
+auraient à peu près le même résultat. Vous bâilleriez dans le
+creux de votre main.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, à la
+condition d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix
+minutes, et qui n'aura pas d'autre témoin que Dieu, vous accepteriez
+la foi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accepterais...</p>
+
+<p>Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchâmes à petits pas
+en regardant l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jean, savez-vous encore votre <i>Pater</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourriez-vous le réciter couramment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quoique cela ne me soit pas arrivé trois fois depuis
+ma première communion.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'église devant nous. Entrez froidement. Si un murmure
+s'élève dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai
+promis d'être loyal, je dois être loyal.</p>
+
+<p>&mdash;Je le serai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez au bénitier, que les fidèles assiègent quelquefois.
+Vous prendrez de l'eau bénite. Vous ferez le signe de la croix
+lentement et la tête haute, en homme de coeur qui a contracté
+une obligation et qui la remplit. Puis vous vous isolerez au
+milieu de la foule. Alors recueillez-vous l'espace d'une minute;
+rappelez-vous la promesse qui vous engage et que vous êtes
+tenu à dégager strictement. Faites ensuite de nouveau le signe
+de la croix, et debout, une main dans l'autre main, récitez le
+<i>Pater</i> à voix basse, doucement, très doucement. Vous ferez ensuite
+encore un signe de croix, et vous sortirez de l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Après cela?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi hésitez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus difficile que cela ne le paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Moins difficile que de céder la place sur le trottoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus
+grand et votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez
+pas maintenant l'énergie et la loyauté nécessaires ...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on ne doit pas remettre ces choses-là au lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu; je vous prédis que vous serez bientôt un solide et
+fier catholique.</p>
+
+<p>Je lui serrai la main, et je m'éloignai rapidement, sans détourner
+la tête, demandant à Dieu de faire le reste.</p>
+
+<p>Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'évitais. Mais
+Paris est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait
+guetté, m'avait suivi, et il était parvenu à connaître mon nom
+et mon adresse, plus avancé en cela que moi, qui ne savais de
+lui que son prénom de Jean.</p>
+
+<p>Un matin je reçois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un
+mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin,
+qui m'invitaient à assister à la bénédiction nuptiale. Des noms
+inconnus; cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce
+mon boulanger, mon fruitier, mon épicier? Ici se rencontrait
+un obstacle bizarre: M. Marteau exerçait la profession de fabricant
+de formes pour chaussures.</p>
+
+<p>Je stimulai mes souvenirs: aucune lumière. À la fin, je remarquai
+que le fabricant de formes de chaussures avait, entre
+autres prénoms, celui de <i>Jean</i>. Mais une observation de l'autre
+Jean m'était demeurée dans la mémoire: «J'ai de petits enfants,»
+m'avait-il dit... Le Jean du trottoir était donc marié; ce ne
+pouvait être mon néophyte. Et cependant quelque chose me
+disait que ce devait être lui...</p>
+
+<p>Mon incertitude cessa bientôt.</p>
+
+<p>Je venais de dîner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette
+m'annonce un visiteur. On ouvre. J'écoute le nom:
+«M. Jean Marteau.»</p>
+
+<p>C'était le mien! c'était mon ouvrier de la rue du Four et de
+la place Saint-Sulpice!</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez
+donc vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, monsieur, demain.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semblait que vous étiez déjà marié?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément. Si vous me le permettez, je vous expliquerai
+la chose. Je vous ai adressé une lettre de faire-part avec
+l'espoir que vous viendrez à l'église, parce que c'est vous qui
+avez fait mon mariage; aussi est-ce surtout à cause de vous
+que j'ai fait imprimer des lettres de faire-part.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai fait votre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie
+d'abord, à cette idée que j'ai fait votre mariage sans savoir ni
+votre nom, ni votre profession, ni votre adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il
+a eu sa belle part dans l'affaire.</p>
+
+<p>L'honnête garçon était ému. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le
+<i>bon Dieu</i>. Je ne sentis jamais si bien la différence. Dieu, ce
+n'est très souvent que le terme plus ou moins banal des panthéistes
+et des philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme
+de l'Être suprême des républicains de 93. Le <i>bon Dieu</i>,
+c'est le terme de prédilection des catholiques, qui ne craignent
+pas d'afficher une foi naïve de bonne femme ou de petit enfant:
+dès qu'un homme, en parlant de Dieu, dit le <i>bon Dieu</i>, je vois
+le fond de son coeur et je puis lui tendre la main.</p>
+
+<p>Je tendis la main à Jean. Je compris, avec une joie intime,
+que la providence de Dieu avait fait mûrir le grain que j'avais
+semé. Me voilà donc silencieux près de mon cher visiteur, dont
+le visage s'épanouit dès les premiers mots de l'histoire qu'il va
+raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de
+la place Saint-Sulpice, j'avais des défauts insupportables. J'ai
+le droit de les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais
+quelquefois, et je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous
+m'avez enseigné la patience; cela fut pour moi la meilleure des
+préparations. Ensuite, vous m'avez poussé dans l'église au
+moment propice. Il en est survenu comme un miracle. Mais
+votre <i>Pater</i> m'a fait passer, je vous l'assure, une rude journée!
+Pour tenir loyalement ma parole, il m'a fallu plus de force et
+de courage qu'il ne m'en faudrait dans une lutte contre dix
+hommes. Vous avez oublié, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas oublié, et je vois que le <i>Pater</i> a été bien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit
+jamais, car en sortant de l'église, voyez-vous, je ne savais que
+devenir. Je me sentais moitié heureux, moitié exaspéré en dedans
+de moi. Tout à coup je me trouve, à ma grande surprise,
+en face de la maison que j'habite. Je croyais chercher un estaminet
+pour m'y étourdir, et je revenais chez moi. Je monte,
+j'entre; je prends une chaise: je ne dis rien. Ma femme me
+regarde, et elle s'écrie: «Mon Dieu! Jean, est-ce que tu es
+malade?» Le moyen, après cela, de croire que le <i>Pater</i> était
+une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleversé,
+que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de
+s'asseoir près de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.
+Vous pensez bien que je lui avais parlé de vous souvent, et
+qu'elle vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais
+vu. Elle m'écoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands
+yeux. Quand j'ai fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle
+se prend à pleurer, mais à pleurer de tout son coeur! Et moi,
+Jean, un homme, je fais comme elle. Cela ne m'était peut-être
+pas arrivé depuis vingt-cinq ans. Enfin, nous nous apaisons,
+et je me trouve soulagé: petite pluie abat grand veut. Je voyais
+ma femme bien heureuse; j'étais aussi bien gai, bien heureux.
+Nous allons faire une promenade hors barrière avec les enfants.
+Vous vous souvenez que c'était un dimanche?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens.</p>
+
+<p>&mdash;Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de
+l'église, des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien
+j'aurais recommencés toutes les dix minutes. Oui, monsieur!
+j'en éprouvais un tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de
+Vaugirard, le coeur m'a battu, et j'ai doublé le pas comme malgré
+moi pour saluer le calvaire et faire le signe de la croix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le lui deviez bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit à ma
+femme. Nous étions, vers cette époque, à la fin de mai, car il
+me semble tantôt que cela date d'hier, tantôt que cela date de
+dix ans. Le soir, au retour de la promenade, une église se rencontre
+devant nous. On disait la prière du mois de Marie. Nous
+entrons, avec les petits. Et je vous recommence mon <i>Pater</i>,
+notre <i>Pater</i>. Ah! monsieur, que je l'ai bien dit cette fois, et
+que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me voyant prier,
+priaient aussi d'une petite façon grave. Moi, Jean, un ouvrier,
+debout au milieu de ces enfants et de leur mère qui priaient
+dans l'église; ...pour la première fois de ma vie, je me suis senti
+l'importance d'un père de famille et d'un citoyen.&mdash;Je ne vous
+fatigue pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ho!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous sommes rentrés chez nous et j'ai promis
+que je ne me griserais plus, et que je ne battrais plus jamais
+ma femme. Mais il y avait autre chose encore, dont ma bonne
+Françoise n'osait pas me parler; nous étions mariés à la ville,
+mais pas à l'église. Maintenant, mon cher monsieur, vous en
+savez autant que moi.</p>
+
+<p>J'étais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,
+un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sûr de se
+rendre infiniment agréable. Il n'avait pas fini.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez
+fait mon mariage, et que je devais vous inviter à venir à l'église
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction
+et plus d'empressement dix fois, mille fois, que si vous étiez un
+millionnaire ou un prince.</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais bien sûr. Mais je dois vous dire encore un petit
+mot. Nous marier à l'église, c'était la moindre chose; nous
+avons fait mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures.
+Devinez-vous, ah?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ah!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Il ne faut pas toucher à ces affaires-là en riant;
+vous le savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous
+avons communié ce matin, et bien communié tous deux, je
+vous le certifie. Ainsi, vous aviez raison, monsieur; en me
+quittant sur la place Saint-Sulpice, il y a cinq semaines, vous
+prophétisiez. Oh! j'entends encore votre dernière parole: «Jean,
+je vous prédis que vous serez un jour un solide et fier chrétien!»
+Je le suis! mes enfants le seront comme leur père!</p>
+
+<p>Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que
+l'autre, puis il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, à demain donc.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'assistai à la messe du mariage. Il y avait
+peu de monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants.
+Je faisais, avec tout le soin possible, honneur aux mariés par
+l'aristocratie de ma mise. Pour la première fois et la seule fois
+de ma vie, je regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une
+croix à ma boutonnière!</p>
+
+<p>Après la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux époux
+dans la sacristie. On m'attendait évidemment. Je fus salué
+comme ne le fut jamais un personnage d'importance: les enfants
+surtout me regardaient d'un air de vénération très amusant.</p>
+
+<p>Mais voici Jean en habit noir, bien ganté, bien cravaté,
+chaussure parfaite, une physionomie tellement digne, que
+j'hésitais à le reconnaître.</p>
+
+<p>Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours
+affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrétien.</p>
+
+<p>Notre émotion dura bien deux à trois minutes, après quoi
+chacun rentra en possession de sa liberté d'esprit. J'ai pu dire à
+ces braves gens...</p>
+
+<p>Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si
+j'acceptai d'être un convive de la noce! Et ce que Jean a fait
+depuis! Il est converti, voilà tout!</p>
+
+<p>Jean prospère, sans hâte; Jean s'attache bien moins à acquérir
+une fortune qu'à constituer une famille. Quand vous
+rencontrez sur le trottoir un luron de haute mine, qui vous cède
+la place avec une politesse inusitée, ce doit être lui.</p>
+
+<p>(<i>Venet</i>, Extraits.)</p>
+
+<a name="27"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>27.&mdash;UN FILS QUI TOMBE DANS LES BRAS DE SON PÈRE.</p>
+
+<p>Un jeune prêtre attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris est appelé
+un soir près d'un homme qui venait d'être apporté tout
+meurtri, tout sanglant, à la suite d'une rixe de cabaret.
+En proie à une surexcitation extrême, le malheureux épuise le
+peu de force qui lui reste en malédictions et en blasphèmes. La
+vue du prêtre ne fait qu'augmenter sa rage. Vainement le ministre
+du Dieu de paix s'efforce de ramener à des sentiments
+meilleurs ce coeur ulcéré; son zèle demeure impuissant et la prudence
+le force à mettre fin à des instances évidemment inutiles.</p>
+
+<p>Le prêtre s'éloigne donc, le coeur brisé. Le lendemain matin,
+il revient tout anxieux à l'hôpital.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit a été terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veillé
+au chevet du misérable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un
+moment de silence; toujours des douleurs atroces, toujours des
+blasphèmes! Il n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme.
+Sa fureur s'est apaisée pendant qu'à la prière nous récitions les
+litanies du Saint Nom de Jésus.</p>
+
+<p>&mdash;Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur,
+prions pour lui.</p>
+
+<p>Puis, sur la pointe du pied, l'abbé alla s'agenouiller près du
+lit où l'étranger était couché... Il ne s'agitait plus, et ses yeux
+étaient fermés. «Mon Dieu! dit tout bas le charitable prêtre,
+prolongez ce calme pour que je puisse, avec votre grâce, faire
+descendre dans cette âme quelques pensées de repentir et de
+confiance.»</p>
+
+<p>Après avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumônier
+s'était relevé et allait se rendre à la sacristie. Il avait déjà
+fait quelques pas dans cette direction lorsqu'il revint tout à
+coup vers le lit... Puis, ayant pris dans son bréviaire une image,
+il l'attacha aux rideaux, de manière à ce que le blessé pût la
+voir lorsqu'il se réveillerait. Cette image représentait saint
+Stanislas Kostka en oraison devant une statue de la sainte
+Vierge.</p>
+
+<p>Monté a l'autel, l'aumônier avait peine à se défaire de la
+pensée du malade. Dans cette multitude d'êtres souffrants,
+combien n'y en avait-il pas de plus intéressants que lui? Cependant
+c'était celui-là qui le préoccupait le plus; et, durant le
+saint sacrifice, il pria pour lui plus que pour les autres.</p>
+
+<p>La messe terminée, le prêtre, dans un grand recueillement,
+faisait son action de grâces, quand une Soeur, celle à qui il
+avait parlé le matin même en entrant dans la salle, vint lui
+dire d'un air radieux:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, il vous demande...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme du numéro 48... le furieux d'hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Les fureurs lui sont-elles revenues?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il
+vous demande...</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu soit béni!... hâtons-nous.</p>
+
+<p>Les voici tous les deux auprès du malade... Il ne s'agite plus,
+il ne se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflammé,
+ses yeux ne lancent plus d'éclairs, sa bouche ne blasphème
+plus. À demi assis sur sa couche, il a les yeux fixés sur une
+image qu'il tient dans une de ses larges mains; de l'autre, il
+essuie la sueur froide qui ruisselle sur son visage... Sa préoccupation
+est telle qu'il n'entend ni ne voit le prêtre et la Soeur
+arrivés près de lui... Enfin l'inconnu, levant les yeux, eut
+comme un sourire de reconnaissance sur ses lèvres, qui, la
+veille, ne proféraient que malédictions et blasphèmes; et, d'une
+voix presque douce, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui a attaché cette image au rideau de mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répondit l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc avez-vous mis près de moi l'image de saint
+Stanislas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai grande confiance en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que
+moi, ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que
+moi aussi... j'ai aimé ce nom... je l'aime encore...</p>
+
+<p>À ces mots, l'inconnu porta l'image à ses lèvres: des pleurs
+jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. «Mon Dieu!
+proféra-t-il, mon Dieu!...»</p>
+
+<p>Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes
+que celles de la veille, elles ne durèrent pas longtemps. Lorsqu'il
+fut redevenu plus calme, il se mit à parler, mais comme à
+lui-même; quoique ses yeux fussent grands ouverts, il avait
+l'air de ne voir personne. «C'est étrange, disait-il, ce nom que
+je ne prononce plus... je le trouve ici, sur cette image... et attaché
+à mon lit... Quand ce prêtre a donné la communion... j'ai
+pu le regarder... j'ai fixé mes yeux sur les siens...; ils ressemblent
+à ceux que j'ai tant fait pleurer!... Hier, j'ai blasphémé
+contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient horreur!... Un
+tel changement s'est opéré en moi pendant sa messe, que, si je
+le revoyais à présent, je le bénirais.»</p>
+
+<p>&mdash;Me voici! me voici! s'écrie l'abbé, me voici près de vous...
+Je ne sais pas qui vous êtes, mais jamais, pour aucun malade
+apporté ici, je n'ai ressenti au coeur autant de charité... Je
+donnerais ma vie pour sauver votre âme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon âme!... Si vous saviez combien je l'ai souillée,
+vous ne penseriez pas à me sauver...</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez! au nom du Sauveur Jésus, ne désespérez pas de
+la miséricorde divine.</p>
+
+<p>Parlant ainsi, le jeune prêtre était tombé à genoux près du
+lit, tenant les mains de l'étranger dans les siennes et les arrosant
+de ses pleurs.</p>
+
+<p>Après quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses
+mains de celles de l'aumônier et qui laissait couler d'abondantes
+larmes, dit d'une voix plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà plus de vingt-trois ans... à Nantes... que j'ai abandonné,
+que j'ai condamné aux privations, au chagrin, à la
+misère peut-être, ma femme et mon fils...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria le prêtre en se relevant et en se penchant
+sur l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habité
+Nantes... Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en
+conjure; votre nom?</p>
+
+<p>L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps.
+L'abbé Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le
+sein de son père!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes
+de joie se confondent.</p>
+
+<p>Mais, il n'y avait pas de temps à perdre. L'abbé parle d'un
+confesseur au pécheur repentant. «C'est vous que je choisis,
+répond celui-ci; je veux vous déclarer tous mes crimes et vous
+dire combien mon odieuse conduite envers votre pieuse mère
+m'a rendu malheureux!»</p>
+
+<p>Lorsque le pardon appelé par son enfant descendit sur le
+coupable, quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du père
+et du fils! Le repentant pardonné respirait à l'aise, le poids de
+ses péchés ne l'oppressait plus; et le prêtre qui avait enlevé ce
+poids répétait avec transport: «Celui que je vois maintenant
+sur le chemin du ciel, c'est mon père! Oh! Seigneur, soyez,
+soyez à jamais béni!»</p>
+
+<a name="28"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>28.&mdash;LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.</p>
+
+<p>Papa, disait une enfant de six ans à un ancien militaire
+qui, nouveau Cincinnatus, occupait ses loisirs à cultiver
+ses jardins et ses champs, donnez-moi ces jolies roses qui
+sentent si bon, et dont la blancheur égale celle des lis.&mdash;Pour
+les effeuiller, sans doute? répondit le père à l'enfant.&mdash;Non,
+non, répliqua celle-ci: elles sont trop belles pour cela.&mdash;Mais
+qu'en feras-tu?&mdash;C'est mon secret.&mdash;Ton secret! Le mot est
+risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me dévoilerais-tu
+cet important mystère?&mdash;Cher Papa, donnez toujours; je vous dirai
+plus tard à qui je destine ces fleurs.&mdash;À la tombe de ta
+pauvre mère, sans doute?&mdash;C'est bien pour ma mère... mais...
+pour ma Mère du ciel.» En prononçant ces derniers mots, la
+voix de l'enfant avait un accent si pénétrant et si doux, que le
+père, sans en avoir compris le sens, en fut néanmoins profondément
+ému. Il s'avança donc vers le rosier, le détacha habilement
+de la terre, et le remit entre les mains de sa petite fille,
+qui s'éloigna aussitôt, emportant avec elle son cher trésor.</p>
+
+<p>Quand la bonne petite rentra au logis, il était déjà tard. Son
+père l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se
+retira dans sa chambre pour prendre un repos bien nécessaire
+après une journée employée à de rudes labeurs. Mais, hélas! le
+sommeil ne vint point fermer ses paupières: une agitation fébrile,
+inaccoutumée, s'était emparée de son esprit: les souvenirs
+d'un passé grossi d'orages revenaient à sa mémoire et lui causaient
+un indicible effroi. Lui, le brave guerrier, le soldat intrépide,
+que le bruit du canon et de la mitraille n'avait jamais fait
+pâlir, éprouvait un saisissement inexprimable.</p>
+
+<p>Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'âme
+causé par le remords, il se mit à balbutier quelques-unes de ces
+prières qu'aux jours de son enfance il avait bien des fois redites
+sur les genoux maternels; et les mots bénis qui, depuis tant
+d'années peut-être, jamais n'avaient effleuré les lèvres du vieux
+militaire, vinrent s'y placer en ordre les uns après les autres,
+et former ce tout sublime connu sous le titre d'Oraison dominicale
+ou prière du Seigneur ...</p>
+
+<p>La prière! ce cri du coeur, cet élan de l'âme vers Celui qui l'a
+créée, qui l'aime, qui <i>veut</i> et qui <i>peut</i> seul lui donner le bonheur,
+est un de ces remèdes efficaces et doux, dont l'effet ne tarde pas
+à se faire sentir. Notre homme en fit la consolante épreuve. Un
+rayon d'espérance vint tout à coup dissiper les ténèbres dont,
+un instant auparavant, son entendement était enveloppé: «Si
+je suis pécheur, se disait-il, si, pendant de longues années j'ai
+vécu en véritable <i>païen</i>, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu
+pour moi. N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice
+du Seigneur prête à me frapper?»</p>
+
+<p>En pensant à son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un
+songe ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporté dans
+un de ces temples majestueux élevés par le génie de la foi au
+Dieu trois fois saint. Au bas du choeur, à l'entrée de la nef
+principale, était un autel étincelant de mille feux et surmonté
+d'une gracieuse statue de la Vierge Marie. Une foule de fidèles
+montaient et descendaient les marches de l'autel, déposant aux
+pieds de l'image vénérée des fleurs et des couronnes. Une délicieuse
+harmonie ajoutait au charme de cette pieuse vision.
+Mais bientôt la foule s'écoula; les chants cessèrent; les lumières s'éteignirent;
+la lampe du sanctuaire seule projetait ses vacillantes
+clartés sur le candide visage d'une petite fille qui s'avançait
+furtivement vers l'autel, et y déposait un rosier chargé de
+blanches fleurs.</p>
+
+<p>Ici le vieillard s'éveilla: le secret de sa chère enfant venait de lui
+être révélé; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers
+lui pour l'embrasser: «Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses
+genoux, j'ai un secret.» L'enfant sourit: «Vous me le confierez,
+Papa? dit-elle à son tour.»&mdash;«Non, ma petite, <i>tu le verras</i>.»</p>
+
+<p>Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur
+sa poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte.
+Une jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son
+bonheur.</p>
+
+<p>Quelques instants après, le prêtre qui venait de célébrer les
+saints mystères, s'approcha de nouveau de l'autel, et détacha
+d'un rosier, placé aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore
+toute fleurie. Il la présenta ensuite au vieux guerrier,
+qui la baisa respectueusement.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, elle figure comme un trophée au dessus des
+armes appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois
+que les regards du vieillard se portent sur ce rameau desséché,
+il murmure une prière à Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres
+pécheurs.</p>
+
+<a name="29"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>29.&mdash;LA STATUETTE DE SAINT ANTOINE.</p>
+
+<p>Élevé par une pieuse mère, D***, officier aussi loyal que
+brave, avait eu la foi, mais la vie des camps et des casernes
+avait effacé l'empreinte primitive de la religion et il en
+était arrivé à cette indifférence froide et triste qui est une forme
+honnête de l'impiété. Son épouse, restée maîtresse pour elle-même
+et pour sa fille de toutes les pratiques de la dévotion, n'en pleurait
+pas moins l'égarement de celui qu'elle aimait assez sur la
+terre, pour ne pas vouloir en être séparée au ciel. Depuis longtemps
+déjà, ses prières montaient toujours vers le Ciel et imploraient
+l'appui de la Reine des vierges. Rien ne venait la
+consoler. Un jour même, une nouvelle peine vint s'ajouter aux
+autres: son mari lui avait appris qu'il était franc-maçon! Ce
+n'était plus seulement l'indifférence, c'était l'impiété réelle et
+notoire, l'impiété publique et affichée...; et, en pensant à cela,
+Mme D*** serrait sa fille sur son coeur comme pour la préserver
+d'un malheur, ou peut-être pour avoir recours à l'innocence
+de l'enfant, contre le péril que courait l'âme du père.</p>
+
+<p>Tout-à-coup, ses yeux se portèrent sur une statuette de saint
+Antoine de Padoue qui ornait sa chambre, et une idée subite
+s'empara de son âme attristée... «Mon enfant, dit-elle à sa
+fille, mon enfant, il faut que tu pries beaucoup saint Antoine
+pour obtenir de lui que ton père retrouve ce qu'il a perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc perdu, ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras plus tard, mais prie et... n'en dis rien à ton
+père.»</p>
+
+<p>Le regard naïf de la jeune fille se leva vers la statuette, et
+ses lèvres s'ouvrirent pour laisser échapper ces paroles: «Grand
+Saint, faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu.»</p>
+
+<p>En-ce moment la porte s'ouvrait, et M. D*** venait avertir
+sa femme qu'il allait sortir.</p>
+
+<p>Il avait tout entendu et se demandait tout en marchant ce
+que cela pouvait bien être. «Qu'ai-je donc perdu, se disait-il?
+C'est sans doute ma femme qui aura égaré quelque chose...;
+mais quelle idée d'aller redemander cela à cette statue! Après
+tout, peu importe! Elle est si bonne épouse et si bonne mère!...
+C'est égal, il faut que je lui dise de ne pas s'inquiéter, car enfin
+si j'avais perdu une chose sérieuse, je le saurais bien.»</p>
+
+<p>Comme on était aux premiers jours de juin, M. D*** jugea
+que la soirée assez belle lui promettait plus de jouissance à la
+campagne qu'entre les quatre murs de la loge. «Une idée! se
+dit-il en se frappant le front, je vais chercher ma femme et ma
+fille et nous irons faire un tour à la campagne...; mais qu'ai-je
+donc perdu?...»</p>
+
+<p>Mme D*** eut un sourire de bonheur et jeta un regard qui
+disait merci à saint Antoine, quand son mari vint lui dire son
+idée! mais elle resta muette et se sentit rougir lorsqu'il ajouta:
+«Dis donc, est-ce que j'ai perdu quelque chose?&mdash;Pourquoi
+me demandes-tu cela? répondit-elle.&mdash;C'est que j'ai entendu
+la petite.»</p>
+
+<p>La conversation en resta là, mais l'embarras de Mme D***
+n'avait pas échappé à son mari, et souvent encore il se demandait:
+«Qu'ai-je donc perdu?»</p>
+
+<p>Le 12 juin au soir, Mme D*** se trouvait encore dans sa chambre
+avec sa fille, et l'enfant redisait avec ferveur sa naïve prière:
+«Grand Saint, faites retrouver à mon père ce qu'il a perdu!»</p>
+
+<p>«Mais enfin, dis-moi donc ce que j'ai perdu, s'écria M. D***
+en entrant violemment dans la chambre... Depuis huit jours,
+je me le demande... Depuis huit jours, cette pensée m'obsède...
+Tu fais toujours prier ta fille pour cela, mais tu ferais bien
+mieux de me le dire, car je saurais si cela vaut la peine de fatiguer
+cette enfant!»</p>
+
+<p>Mme D*** se leva, en regardant son mari avec calme: «Mon
+ami, lui dit-elle, serais-tu content de me quitter pour toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela non! et si c'est pour cela que tu pries et
+que tu vas à l'église, tu peux t'abstenir!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, mon cher ami, si tu ne retrouves pas ce que
+tu as perdu, il faudra nous quitter un jour..., et pour toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc?... Dis, je t'en conjure..., qu'ai-je
+donc perdu?</p>
+
+<p>&mdash;La foi... la foi de ta mère!... et je ne veux pas te quitter,
+moi... Oh! je ne le veux pas... il faut que tu la retrouves!»</p>
+
+<p>Et la pauvre femme pleurait, pendant que, sans ajouter un seul
+mot, M. D*** sortait.</p>
+
+<p>«La foi, disait-il, la foi de ma mère... de ma femme et
+de ma fille!». Et pendant toute la nuit, Mme D*** qui priait,
+l'entendait marcher, s'agiter et répéter souvent: «La foi... la
+foi de ma mère!»</p>
+
+<p>Le lendemain matin, M. D*** entre sans rien dire, dans la
+chambre de sa femme; puis, comme éveillé par une idée subite:
+«Est-ce que vous avez une fête aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, la fête de saint Antoine de Padoue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le petit Saint de la cheminée! ... Eh bien! merci,
+saint Antoine!»</p>
+
+<p>Et comme Mme D*** le regardait anxieuse... «Oui, oui,
+ma femme, s'écria-t-il en ouvrant les bras, oui, c'est fait, j'ai
+retrouvé ce que j'avais perdu;&mdash;mais nous devons un beau
+cierge à ton petit Saint, allons le lui porter!»</p>
+
+<p>Et quelques minutes plus tard, le frère Portier du couvent
+des Franciscains appelait un Père pour confesser M. D*** qui
+avait retrouvé la foi. (<i>R. P. Apollinaire</i>.)</p>
+
+<a name="30"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>30.&mdash;LE CHEMIN DU COEUR.</p>
+
+<p>Un honorable ecclésiastique de Paris venait d'être appelé
+pour confesser une vieille femme mourante dans une de
+ces maisons qui servent de refuge aux chiffonniers; il entendit
+des cris plaintifs partir d'une chambre voisine et comme
+le bruit d'un corps qui tombe. Il s'y précipite et voit une femme
+étendue sur le carreau, qu'un homme rouait de coups. «Ah!
+malheureux!» s'écrie involontairement l'abbé. L'homme se retourne,
+et, apercevant le prêtre, il lui dit: «Que viens-tu chercher
+ici, calotin? Tu vas passer par la fenêtre.» Et, le saisissant
+par le collet et la ceinture, il le soulève de terre et se
+rapproche de la fenêtre.</p>
+
+<p>C'était au troisième étage. L'abbé avait conservé sa présence
+d'esprit. Rapide comme l'éclair, un souvenir se présente à lui,
+et sans paraître ému, il lui dit: «Moi qui venais vous chercher
+pour porter secours à une pauvre voisine qui se meurt!»
+L'homme s'était arrêté; il était temps: la fenêtre ouverte
+n'était plus qu'à un pas. Il repose l'abbé par terre en lui disant:
+«Qu'est-ce que c'est?&mdash;Une pauvre femme qui se meurt sur
+un véritable fumier, et je venais pour que vous m'aidiez un peu
+à la secourir.&mdash;Voyons.» Et l'abbé le conduisit dans la pièce
+contiguë et lui montra une vieille femme étendue sur un misérable
+grabat couvert d'une paille infecte, dans le paroxysme
+d'une fièvre brûlante, à peine recouverte de quelques misérables
+haillons. «Ah! pauvre femme! dit le chiffonnier dont la colère
+était tout à fait tombée à cet aspect.&mdash;Je vais vous prier, lui
+dit l'abbé en lui tendant une pièce de 40 sous, de me procurer
+deux ou trois bottes de paille fraîche pour qu'elle soit un peu
+moins mal.&mdash;Tout de suite.» Et, prenant la pièce, il s'élance,
+descendant quatre à quatre les marches de l'escalier vermoulu.</p>
+
+<p>À peine était-il parti que toutes les portes du corridor s'ouvrirent,
+et tous les habitants, les femmes surtout, y compris
+celle qui venait d'être battue, se précipitent en disant: «Sauvez-vous,
+monsieur l'abbé, sauvez-vous vite pendant qu'il est loin.
+Il est aussi fort qu'il est violent, et s'il vous retrouve ici, il pourrait bien vous faire un mauvais parti.&mdash;Non, non, répondit
+l'abbé en souriant, je resterai. Je l'ai entrepris. Il vaut
+beaucoup mieux que vous ne croyez, et il faudra bien que j'en
+vienne à bout.» On l'entendit remonter. Chacun était rentré
+chez soi, fermant soigneusement sa porte.</p>
+
+<p>Il arrivait en effet, chargé de trois bottes de paille qu'il jeta à
+terre à la porte de la malade. Il en délie une, étend la paille par
+terre, et enlevant la pauvre infirme aussi délicatement qu'aurait
+pu le faire une soeur de charité, il la pose dessus avec précaution.
+Ouvrant la fenêtre, il jette dans la rue, sans trop de souci des
+ordonnances de police, le fumier infect qui couvrait le grabat,
+et le remplace par la paille fraîche des deux autres bottes; il
+la recouvre de ce qu'il trouve de mieux dans tous ces haillons,
+et replace sur son lit avec le même soin la vieille femme, qui le
+remercie par signes et surtout par l'air de satisfaction et de
+bien-être avec lequel elle s'arrangeait sur sa couchette.</p>
+
+<p>L'abbé l'avait regardé avec bonheur, et dès que tout fut fini,
+lui prenant la main, il lui dit: «Tenez, je gage que vous êtes plus
+content de vous que si je vous avais laissé battre votre
+femme tout à votre aise.&mdash;Ah! dame! je ne dis pas; et, regardant
+la vieille voisine, il ajouta: Pauvre femme, je ne savais
+pas qu'elle fût si mal.&mdash;Vous êtes un brave homme, j'ai vu
+comme vous vous y preniez bien pour elle, et avec quel soin.&mdash;Oh!
+c'est qu'elle est si faible!&mdash;Je reviendrai la voir dans
+quelques jours, et j'aurai bien du plaisir à vous voir.&mdash;Ah! monsieur
+l'abbé, dit-il en rougissant un peu; et prenant la main que
+l'abbé lui tendait de nouveau: Excusez si j'étais bien en colère
+tout à l'heure.&mdash;Je n'y pense plus, et à revoir. Cependant
+vous allez me faire une promesse.&mdash;Quoi donc?&mdash;Je reviendrai
+dans cinq à six jours, et d'ici-là vous ne battrez pas votre
+femme.&mdash;Ah! c'est qu'il y a des moments qu'elle m'impatiente.&mdash;Eh
+bien! dans ces moments-la, vous irez voir cette pauvre
+voisine... C'est promis, à revoir.» Et sans attendre davantage,
+il secoue la main du chiffonnier et se hâte de partir.</p>
+
+<p>Il revint effectivement au bout de cinq jours, et après sa
+visite à la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien
+son terrible voisin avait été bon pour elle, il entra chez lui. En
+le voyant, la femme se précipite vers lui en lui disant: «Ah!
+monsieur l'abbé, vous m'avez sauvé deux <i>roulées</i>.» Le mari,
+un peu confus, ajouta: «Ah! oui, les mains m'ont bien démangé...
+Mais j'ai fait comme vous m'avez dit, et je ne rentrais
+que quand la colère était passée.&mdash;Vous le voyez, dit l'abbé,
+on peut toujours en venir à bout, et je suis sûr qu'après ces
+deux fois vous avez trouvé votre femme bien plus douce.»</p>
+
+<p>La glace était rompue, et l'abbé en profita pour parler un
+peu charité et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui,
+qui prêchait si bien d'exemple, le droit d'en parler. De là il
+passa un peu à l'amour de Dieu, et quitta le couple enchanté,
+emportant une nouvelle promesse de patience et celle d'une
+visite du mari. Sous cette grosse enveloppe il cachait un coeur
+intelligent et bon, et il ne fut pas difficile à l'abbé de le ramener
+à Dieu. Après avoir été la terreur de son quartier par sa force
+et sa violence, il en devint le modèle et l'apôtre. Plus d'une
+fois il amena à l'abbé d'anciens camarades dont il avait déterminé
+la conversion.</p>
+
+<p>Un matin, l'abbé se trouvait d'assez bonne heure à Saint-Sulpice.
+Il le vit entrer et, après une courte prière, s'approcher
+du tronc des pauvres, y jeter quelque chose et se retirer précipitamment.
+Il le suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda
+ce qu'il venait de faire. Le chiffonnier hésita à répondre, mais,
+certain que l'abbé avait tout vu, il lui dit: «Eh bien! c'est
+l'argent de mon déjeuner que j'y ai jeté. Autrefois je n'en ai
+que trop dépensé au cabaret. J'ai donné des scandales, vous le
+savez mieux que personne. Pour les réparer autant que je le
+puis, je jeûne quelquefois, et comme il ne serait pas juste d'en
+tirer profit, je viens jeter ici, pour les pauvres, l'argent que mon
+déjeuner m'aurait coûté.»</p>
+
+<p>(<i>L'abbé Mullois</i>.)</p>
+
+<a name="31"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>31.&mdash;&mdash;LE NOUVEL AUGUSTIN.</p>
+
+<p>Un jeune homme du nom d'Augustin, emporté par ses passions
+ardentes, était tombé dans le désordre presque au
+terme de ses études. Ne connaissant plus ni frein ni règle,
+il n'écoutait même pas sa mère et restait insensible à ses larmes
+comme à ses reproches. Par intervalles cependant, le remords
+venait troubler la conscience du jeune libertin, mais il tâchait
+de s'étourdir davantage et se plongeait dans la dissipation.
+Soudain, une maladie de poitrine se déclara. Inquiète de le voir
+partir pour la capitale avec une toux opiniâtre, sa plus jeune
+soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une médaille de la sainte
+Vierge dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagème fut sans
+effet sur lui. Loin de là: «On s'est donné une peine inutile,
+écrivit-il bientôt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur
+a bien autre chose à faire qu'à découdre des médailles.»</p>
+
+<p>Les symptômes de la maladie ne tardèrent pas à devenir inquiétants,
+et firent de rapides progrès; des crachements de sang
+menaçaient d'étouffer tout à coup le malade. Ainsi la mort le
+pouvait frapper à toute heure: pauvre Augustin! il n'était pas
+préparé à paraître devant Dieu, il ne songeait pas même à s'y
+disposer. Un jour, dans une entrevue qu'il eut avec sa soeur
+religieuse, celle-ci lui avait dit avec tendresse: «Mon cher
+Augustin, songe donc à mettre ta conscience en règle avec
+Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensée de te
+savoir loin de lui.» Pour toute réponse, le jeune homme avait
+serré avec émotion la main de sa soeur, puis il avait cherché à
+changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre
+jour, une crise violente ayant fait appréhender que sa dernière
+heure ne fût arrivée, sa mère avait fait prier l'aumônier, premier
+dépositaire des secrets du coeur de son fils, d'accourir en
+toute hâte. L'aumônier s'était présenté sans retard avec sa douce
+parole, son regard ami. Augustin n'avait voulu rien entendre,
+et le vieillard s'était retiré les yeux pleins de larmes amères.</p>
+
+<p>Mais pendant qu'Augustin repoussait le ministre de Dieu, on
+priait pour lui dans les sanctuaires consacrés à Marie, si bien
+surnommée l'espérance des désespérés: l'heure du triomphe de
+la grâce ne devait pas tarder à sonner.</p>
+
+<p>Soudain une crise affreuse se déclare, c'est le dernier avertissement
+du ciel.</p>
+
+<p>Surmontant alors sa douleur, la mère d'Augustin s'approche
+de son lit et lui dit avec amour: «Mon fils, je t'en supplie, ne
+diffère pas davantage; si cette crise continue, es-tu sûr d'en
+supporter l'effort, dans l'état d'épuisement où tu es?» Courageuse
+mère, pour sauver l'âme de votre enfant, vous avez su
+triompher des faiblesses du coeur maternel; mais aussi, que
+votre âme abattue fut consolée quand le pauvre malade, levant
+vers vous son regard mourant, vous dit: «Je le veux bien,
+faites venir M. le Curé!»</p>
+
+<p>Celui-ci arriva promptement, fut reçu à bras ouverts, et commença
+avec le jeune homme un de ces mystérieux entretiens
+dont le ciel seul connaît le secret et qui réhabilitent les âmes
+devant Dieu. Quand le prêtre sortit, le malade était calme, une
+douce joie brillait sur son visage. Augustin, qui depuis trois
+mois n'avait pour sa mère qu'une froideur glaciale, triste fruit
+de son esprit aigri et chagrin, l'appela près de son lit et l'embrassa
+avec tendresse; c'était le témoignage de la réconciliation
+qu'il venait de cimenter avec Dieu, l'expression filiale de sa
+conscience tranquillisée.</p>
+
+<p>À partir de ce moment, le plus admirable contraste se fit remarquer
+dans le jeune malade; on le voyait subir d'heure en
+heure l'influence de l'action céleste.</p>
+
+<p>Lui adressait-on des paroles de piété? il les recevait avec
+reconnaissance. Lui faisait-on une lecture édifiante? il l'écoutait
+avec une douce attention. Les <i>Confessions</i> du grand évêque
+d'Hippone faisaient, entre tous les autres livres, ses plus chères
+délices. C'est mon histoire que je lis, disait-il avec un pieux
+sentiment d'amour de Dieu. Il contemplait avec bonheur la croix
+de Jésus, cherchant à participer à la vertu qui s'en échappe
+pour le chrétien supportant sans se plaindre les plus cruelles
+douleurs. Il fit publiquement ses excuses à tous les membres de
+sa famille et aux personnes de la maison pour les scandales
+qu'il avait donnés, et particulièrement au vénérable ecclésiastique
+dont il avait refusé le ministère quelques mois auparavant.</p>
+
+<p>Sa mort fut des plus édifiantes: le pécheur était devenu un saint.</p>
+
+<a name="32"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>32.&mdash;VAINCU PAR L'EXEMPLE.</p>
+
+<p>Un enfant pieux était placé dans un très mauvais atelier de
+tourneur; c'était véritablement pour lui un enfer. Pour
+comble de malheur, le patron avait un contrat passé avec
+les parents et ne voulut pas entendre parler de rupture. Le jeune
+apprenti fut tenté de se désespérer; mais soutenu par les conseils
+de son confesseur, il se résigna. Les attaques allaient
+toujours croissant. Enfin, un dimanche, le pauvre enfant vient
+se jeter dans les bras de l'aumônier, et, fondant en larmes, lui
+fait part de ses nouveaux tourments; il se plaint surtout d'un
+ouvrier qui s'acharne après lui plus que les autres et le harcèle
+de ses impiétés. Quel remède à cette situation? «Un seul, la
+prière! Priez pour la conversion de ce malheureux! Tout est
+possible à Dieu.» lui dit le confesseur. Resté seul dans un petit
+sanctuaire, l'enfant se prosterne devant une statue de la Sainte
+Vierge, pleure à chaudes larmes et prie longtemps avec la plus
+grande ferveur. Le samedi suivant, l'apprenti amenait aux
+pieds de l'aumônier du Patronage le malheureux ouvrier sincèrement
+converti, autant par les prières que par les bons
+exemples et la résignation de l'enfant. Peu de temps après,
+tous les deux s'approchaient de la sainte Table, comblés de
+grâces et de consolations. Cet ouvrier persévéra dans son heureux
+retour et prit énergiquement la défense du pauvre apprenti.
+Ce n'est pas tout. Quelque temps après, le patron lui-même
+vint trouver le directeur du Patronage, lui avouant que l'exemple
+des vertus simples et modestes de son apprenti, joint à des
+malheurs de famille, avait profondément touché son coeur.
+«Je me suis déjà confessé à M. le Curé, dit-il, et j'y retourne ce
+soir. Demain je fais mes Pâques. Désormais je ne veux pas
+d'autres apprentis, ni d'autres ouvriers que ceux du Patronage.
+Jamais je ne travaillerai le dimanche, jamais une mauvaise
+parole ne sera prononcée chez moi. Veuillez, monsieur, me
+considérer comme un des vôtres, comme tout dévoué à la religion
+et à la moralisation de la classe ouvrière.»</p>
+
+<p>Ne faut-il pas dire après cela que la prière et le bon exemple
+peuvent convertir les coeurs les plus endurcis?</p>
+
+<a name="33"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>33.&mdash;LA FILLE DU FRANC-MAÇON.</p>
+
+<p>J'ai été appelé, racontait en 1865 un vénérable religieux
+passioniste, pour administrer un mourant à Brooklyn.
+C'était un allemand, que j'avais eu l'occasion de rencontrer
+plusieurs fois. Sa fille unique, excellente catholique, me prévint
+que son père était franc-maçon et qu'il fallait exiger sa rétractation.</p>
+
+<p>«Après avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
+pas appartenu à quelque société secrète.&mdash;Oui, mon Père, je
+suis franc-maçon; mais, vous le savez, en Amérique, cela n'est
+pas mal.&mdash;C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maçonnerie
+est condamnée partout où elle existe. Il vous faut donc rétracter
+tout ce que vous avez pu promettre et me délivrer vos insignes.</p>
+
+<p>«Le malade fit bien quelques difficultés, mais il avait gardé la
+foi, et il signa la rétractation que je rédigeai: puis il me fallut
+faire de nouvelles instances pour obtenir son écharpe, son
+équerre et sa truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel,
+renfermés dans une armoire près de son lit. Je dus lui expliquer
+la nécessité de se dépouiller de tous ces objets s'il voulait faire
+preuve d'un repentir sincère et d'un retour efficace à l'Église.
+Je sortais, emportant les dépouilles opimes, et tout heureux
+d'avoir arraché son âme au démon.</p>
+
+<p>«La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle,
+mon père vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la
+paix avec Dieu?&mdash;Voyez plutôt, ma fille. Et je lui montrai
+les objets que j'avais à la main. Elle les prend l'un après l'autre,
+et puis, d'un air triste, elle dit: «Non, tout n'est pas là; il
+n'a pas eu de peine à vous remettre ces insignes; il lui en a
+coûté davantage pour ce livre, qui est particulier à son grade.
+Mais il y a encore autre chose.&mdash;Quoi donc?&mdash;Un écrit dont
+j'ignore le contenu; mon père m'a recommandé de le porter
+tout cacheté après sa mort au chef de sa Loge. Ce doit être
+quelque secret important.»</p>
+
+<p>«Je retourne près du malade, et je lui dis: «Mon pauvre ami,
+pourquoi me trompez-vous? Vous allez paraître devant le tribunal
+de Dieu; croyez-vous échapper à sa justice? Vous avez
+encore quelque chose à me livrer.» Le malade parut consterné;
+je remarquai la pâleur de son visage et le trouble de ses yeux;
+puis il dit avec un certain embarras: «Mais vous avez tout
+emporté, je n'ai plus rien à vous livrer.&mdash;Non, il y a un écrit
+comme en font tous les francs-maçons.&mdash;C'est une erreur,
+mon Père, je n'ai plus rien.» Je redoublai d'instances: tout
+était inutile, le démon allait triompher. J'employais tous les
+moyens que je croyais efficaces en telle occasion. Je n'obtins
+rien: le malade niait, ou ne répondait pas. Alors, sa fille ouvre
+la porte et se jette à genoux au pied du lit: «Oh! mon père,
+de grâce, sauvez votre âme; votre fille serait trop malheureuse.
+Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.»</p>
+
+<p>«Le malade ne s'attendait pas à cette secousse: les embrassements
+et les larmes de sa fille l'émeuvent; elle lui prodigue
+les caresses les plus vives; elle lui dit les paroles les plus
+tendres, lui parle du ciel qu'il perd, et le malade veut répondre:
+«Tu sais que je n'ai rien de caché.» Sa fille, prenant un ton
+inspiré: «Ne mentez pas, mon père; vous avez toujours été
+franc; que je ne rougisse pas de votre nom. Donnez au Père le
+papier que vous m'avez recommandé de porter au vénérable de
+la Loge.»</p>
+
+<p>«À ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort,
+il dit en soupirant: «Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton
+père. Tiens, prends cette clef à mon cou, ouvre le tiroir,
+et donne au Père le papier qu'il renferme.» Puis il tombe affaissé.</p>
+
+<p>«Sa fille, prompte comme l'éclair, avait exécuté ses ordres et
+me remettait un pli cacheté en disant: «Victoire! mon père
+est sauvé!»</p>
+
+<p>Cette scène m'avait profondément touché. Le courage de
+cette fille me rappelait une chrétienne des premiers siècles. Le
+malade vécut encore quelques heures, et ses dernières paroles
+étaient un acte de contrition, en même temps que de foi et
+d'espérance. J'ouvris, en présence de sa fille, le pli cacheté.
+C'était un serment signé avec du sang. J'avais entendu parler
+de ce genre d'écrits en usage chez les chefs de la franc-maçonnerie;
+mais quand je parcourus ce papier, je n'en pouvais croire
+mes yeux. C'était le serment d'une guerre sans fin, sans merci,
+contre l'Église, la papauté et les rois; avec les plus exécrables
+malédictions s'il violait sa parole. Ce papier, je l'ai remis entre
+les mains de l'archevêque, afin qu'il pût apprécier aussi bien
+que moi la malice infernale de la franc-maçonnerie.»</p>
+
+<a name="34"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>34.&mdash;UN VOYAGE DE CENT LIEUES EN AUSTRALIE.</p>
+
+<p>Dans une de ses courses apostoliques au milieu des régions
+peu fréquentées de l'Australie, Mgr Polding tomba malade
+et fut soigné avec un dévouement admirable par une veuve.
+Le vénérable prélat, revenu à la santé, lui fit promesse qu'à
+quelque époque de l'année et en quelque lieu qu'il fût, il reviendrait,
+à son appel, lui administrer les derniers sacrements. Bien
+des saisons se passèrent, et une nuit d'automne arriva une lettre
+invitant l'archevêque à remplir la promesse faite à sa bienfaitrice
+qui se mourait. Sans hésiter un seul instant, le digne
+prélat, en dépit de la rigueur de la saison, se mit immédiatement
+en route.</p>
+
+<p>Après avoir bien marché des heures et des jours, il arriva
+haletant et harassé à la maison qu'il était venu chercher de si
+loin; mais à son grand étonnement, il trouva une solitude complète.</p>
+
+<p>Pendant que l'archevêque méditait ce qu'il allait faire, son
+attention fut appelée soudain par le bruit de la hache d'un bûcheron.
+Se dirigeant immédiatement vers l'endroit d'où partait
+le bruit, il se trouva bientôt en face d'un robuste Irlandais.
+Mgr Polding apprit de lui que la vieille dame, craignant quelque
+retard de sa part, s'était décidée, bien que mourante, à aller
+chercher ailleurs des secours spirituels; mais le bon Irlandais
+ne put lui indiquer la direction qu'elle avait prise. Le prélat
+comprit qu'il serait complètement inutile d'aller à sa recherche
+mais une inspiration lui vint. Il s'assit sur un tronc d'arbre, et,
+s'adressant au bûcheron, il lui dit: «Eh bien, mon brave, après
+tout, je n'ai pas l'intention d'être venu ici pour rien. Ainsi,
+mettez-vous à genoux,
+et je vais entendre votre confession.»</p>
+
+<p>L'Irlandais commença par s'excuser, alléguant son manque
+de préparation, le long laps de temps écoulé depuis sa dernière
+confession, etc.; mais tous ces scrupules furent combattus par
+l'archevêque, et le bûcheron finit par s'agenouiller, repentant
+et contrit; pour recevoir l'absolution de ses fautes. L'archevêque
+lui fit promettre d'aller communier le dimanche suivant, et ils
+se séparèrent. Mgr Polding avait à peine fait quelques pas qu'il
+entendit un profond gémissement. Il revint en toute hâte et
+trouva son pénitent mort, écrasé par la chute d'un arbre.</p>
+
+<p>Combien n'est donc pas admirable la miséricorde de Dieu,
+qui appelle ainsi un évêque à des centaines de lieues de sa résidence,
+par des chemins pleins de dangers et par le temps le plus
+rigoureux, pour ouvrir les portes du ciel à l'âme d'un pauvre
+homme sur le point de comparaître à son tribunal?</p>
+
+<a name="35"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>35.&mdash;RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.</p>
+
+<p>Dans une antique cité des bords du Rhin, la femme d'un
+cordonnier, qui vivait dans une extrême misère, se rendit
+chez l'évêque, pour lui demander secours et protection.
+Le prélat était connu comme le consolateur de toute espèce de
+souffrances: les vieillards, les veuves, les orphelins, les infirmes,
+les aveugles, tous ceux qui souffraient physiquement ou moralement,
+approchaient de lui, malgré sa haute dignité, avec
+confiance et abandon. Quand l'évêque eut entendu les plaintes
+de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais cependant sur
+le ton du reproche:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner
+l'aumône deux fois par semaine.»</p>
+
+<p>La pauvre femme répondit sans oser lever les yeux:</p>
+
+<p>«Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est
+depuis longtemps alité et tourmenté de si grandes douleurs!...</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, s'écria l'évêque, je ne saurais vous refuser,
+car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en réserve.
+Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques
+consolations spirituelles.»</p>
+
+<p>À ces mots, la pauvre femme se montra inquiète et embarrassée:</p>
+
+<p>«Que Votre Grandeur ne se dérange pas... Mon mari a de
+singulières idées.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré cela je réaliserai mon projet, interrompit sérieusement
+l'évêque qui se figura que cette maladie attribuée au mari
+était un prétexte pour obtenir un secours plus abondant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre
+femme tout en larmes, que mon mari est si profondément irréligieux
+qu'il ne veut entendre parler d'aucun prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'empêchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il
+est, je le vois, doublement malade. Peut-être, humble instrument
+de Dieu, pourrai-je le ramener dans la bonne voie.»</p>
+
+<p>La pauvre femme courut avec le coeur inquiet près de son
+mari; il souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il
+allait recevoir.</p>
+
+<p>Bientôt après, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et
+l'évêque entra.</p>
+
+<p>Il s'approcha avec bonté du lit de douleur et s'informa avec
+bienveillance des souffrances du malade; il s'efforça de réchauffer
+le coeur du pécheur au foyer toujours brûlant de l'amour divin
+et de le préparer au voyage de l'éternité.</p>
+
+<p>Mais le malade qui, à la première vue de l'évêque, était devenu
+rouge de colère, se montra tellement insensible à ce langage
+si doux et si éloquent, que le bon pasteur se retira le coeur
+profondément affligé.</p>
+
+<p>Il avait déjà franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
+une dernière fois. Son doux regard rencontra celui de
+la femme attristée, et il lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>«Ne désespérez pas, <i>vous savez qu'à Dieu rien n'est impossible</i>;
+ne doutons pas de la conversion de votre mari. Si un
+heureux moment venait où il désirât ma présence, ne tardez
+pas à m'appeler, serait-ce même au milieu de la nuit. Votre
+mari est plus mal que vous ne pensez, et chaque minute est
+précieuse pour le salut de son âme.»</p>
+
+<p>La nuit suivante, à onze heures, la pauvre femme arrivait
+toute haletante au palais de l'évêque. Elle tira vivement, et à
+coups redoublés, le cordon de la sonnette, jusqu'à ce qu'enfin
+elle entendit le bruit des clefs et qu'elle aperçut le domestique,
+qui lui demanda avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir à
+une heure semblable.</p>
+
+<p>«Mon mari mourant demande Monseigneur. Il réclame la
+grâce qu'il daigne venir au plus tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous? répondit le domestique; comment pourrais-je
+troubler le sommeil de mon maître, dont la vie est si
+remplie et les fatigues si grandes? Votre mari, je pense, peut
+bien attendre à demain matin; je ferai votre commission dès le
+réveil de Monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour
+de Jésus, ayez pitié de mon pauvre mari et annoncez-moi de
+suite. Sa Grandeur m'a dit elle-même de venir la chercher à
+toute heure, même au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, répondit avec empressement le vieux et
+fidèle serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain
+de Sa Grandeur.»</p>
+
+<p>Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de réveiller
+immédiatement son maître; mais l'évêque n'était pas dans sa
+chambre a coucher. Le domestique, qui avait vieilli à son service,
+l'alla chercher à la chapelle, où il savait qu'il passait en
+prières une partie des nuits. Il le trouva, en effet, plongé dans
+de pieuses méditations devant l'image de Jésus crucifié.</p>
+
+<p>Dès que le bon évoque connut l'appel du malade, il s'écria
+avec une sainte joie:</p>
+
+<p>«Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exaucé ma
+prière!»</p>
+
+<p>Et immédiatement il se mit en route, traversa à pas pressés
+les rues étroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint
+s'asseoir au chevet du mourant, qui le reçut avec des larmes
+brûlantes de repentir, et avec une profonde émotion lui parla
+ainsi:</p>
+
+<p>«La nuit était venue, et j'avais déjà passé plusieurs heures
+sans sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout à coup mon
+coeur a éprouvé une inquiétude que je n'avais ressentie de ma
+vie. J'avais compris quel affreux danger planait sur mon âme;
+j'ai reconnu mes graves offenses envers Dieu, et, en voyant
+combien il a toujours été miséricordieux pour moi, j'ai été épouvanté
+du sort qui m'attendait si je paraissais en cet état devant
+le souverain Juge qui voit et qui sait tout. J'ai songé alors à ma
+mère, qui en mourant m'a recommandé à la protection de la
+bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adressé à cette Mère
+céleste, implorant sa protection auprès de son cher Fils, et
+bientôt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma
+femme m'a rappelé aussitôt votre promesse de m'assister dans
+ce danger de mon âme et dans le péril de la mort...»</p>
+
+<p>Le malade ne put continuer; il retomba épuisé sur son lit, en
+proie à un profond évanouissement. Dès qu'il eut repris l'usage
+de ses sens, il déposa dans le coeur de l'évoque une humble
+confession générale, et attendit avec impatience ce moment
+heureux dont il avait été si longtemps privé, où lui fut présenté
+le Pain céleste qui remplit son âme d'une paix inexprimable. Il
+murmura d'une voix déjà presque éteinte:</p>
+
+<p>«Ô Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois
+aussi miséricordieux pour ma pauvre âme que tu le fus sur la
+croix pour le bon larron repentant.»</p>
+
+<p>Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cessé:
+il était passé à une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet
+homme dut être le plus beau jour de la vie d'un évoque; car il
+ne saurait y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensée
+d'avoir ramené un pécheur à Dieu.</p>
+
+<p>Et ainsi, en cette circonstance décisive pour le bonheur éternel
+d'une âme, ce bonheur fut double; c'est là le propre de
+toutes les oeuvres de miséricorde: elles sont la joie de ceux qui
+les accomplissent et de ceux qui en sont l'objet.</p>
+
+<a name="36"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>36.&mdash;L'AMOUR MATERNEL.</p>
+
+<p>Dans une des principales villes du midi de la France, un
+vénérable ecclésiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement
+appelé vers le milieu de la nuit, près d'une malade
+qui, lui dit-on, se mourait, privée tout à la fois des ressources
+matérielles capables d'adoucir les souffrances de son
+corps, et des sentiments religieux propres à soutenir l'énergie
+de son âme, profondément aigrie par la misère. Le digne prêtre
+ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et s'habillant
+à la hâte, il est bientôt dans la rue, se dirigeant avec son
+guide vers la demeure de la pauvre mourante, à travers des
+tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage.
+Il arrive, gravit six étages et pénètre au fond du plus méchant
+réduit que l'on puisse voir. Là, sur un grabat fétide, une malheureuse
+femme se débattait avec angoisse, voulant et ne voulant
+pas mourir; car à ses côtés dormait, ensevelie sous d'informes
+haillons, une petite fille qui la rattachait encore à la vie
+quand le malheur la pressait au contraire de quitter un monde
+devenu inhabitable pour elle.</p>
+
+<p>Un tel spectacle émut l'envoyé de Dieu jusqu'aux larmes, et
+le frisson d'une pitié sincère parcourut tous ses membres. Que
+faire devant une pareille infortune? Comment ramener la paix
+et la joie dans une âme ainsi torturée, toujours en présence
+d'une misère de plus en plus poignante, de plus en plus irrémédiable?
+Tout autre qu'un prêtre assurément eût reculé devant
+une mission si difficile. L'abbé ne se découragea point; il prit
+conseil de sa foi, il prit conseil de son coeur, et le plus doux
+triomphe couronna bientôt ses intelligents efforts. Aux premiers
+mots sortis de sa bouche, la malade avait brusquement détourné
+la tête, à ses exhortations toujours plus tendres et plus pressantes,
+elle opposait une indifférence profonde, un de ces sourires
+amers qui déconcertent les plus robustes espérances et
+attestent une incrédulité systématique ou une ignorance absolue
+des vérités chrétiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut
+décisif; c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer
+l'esprit du bon pasteur à la recherche de sa brebis égarée.
+«Elle résiste à mes paroles, se dit-il en lui-même, elle ne résistera
+pas sans doute aux saintes obligations de la maternité;
+l'amour maternel mène à Dieu, qui aime si tendrement sa
+Mère.» Et, saisissant l'enfant endormi dans un coin de la mansarde,
+il le présenta à la mourante en lui disant: «Sauvez votre
+âme, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez la laisser
+orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protéger et
+lui garder une place parmi les anges.» À la vue de cette innocente
+et douce créature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait
+ses caresses, la pauvre femme jeta un cri perçant, serra
+convulsivement son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout
+de quelques instants, ses yeux desséchés s'emplirent de larmes;
+bienheureuses larmes qui emportèrent avec elles toutes les barrières
+que l'esprit de révolte avait placées entre son coeur et
+celui du souverain Juge, dont la main ne nous frappe ici-bas que
+pour nous guérir. L'attendrissement qui ouvrait son âme aux
+plus nobles sollicitudes d'une mère, l'ouvrit en même temps à
+tous les sentiments chrétiens qui donnent la résignation dans
+les souffrances et le courage dans l'adversité. «Mon Dieu,
+s'écria-t-elle pleinement soumise et consolée, mon Dieu, que
+votre volonté s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
+de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
+d'infortunes épargnées à l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
+monsieur l'abbé, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure,
+prendre soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez
+ce dépôt, je mourrai contente et rassurée.» L'abbé promit tout,
+et la malade se confessa avec de grands sentiments de contrition.
+L'amour maternel l'avait ramenée à l'amour de Dieu.</p>
+
+<a name="37"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>37.&mdash;UN PÉCHEUR MORIBOND ASSISTÉ PAR UN PRÊTRE MOURANT.</p>
+
+<p>Il y a une dizaine d'années, l'église de Saint-Paul-Saint-Louis,
+de Paris, avait parmi ses desservants un prêtre qui
+se faisait remarquer par sa haute taille et son visage grave
+et basané.</p>
+
+<p>À ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce
+prêtre avait dû porter l'épée, et l'on écoutait sans surprise l'histoire
+de ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'était
+battu sous le commandement de don Carlos, l'avait suivi, et
+enfin était entré dans le sacerdoce.</p>
+
+<p>Ce prêtre était l'abbé Capella.</p>
+
+<p>Après être resté quelques années à Saint-Paul-Saint-Louis
+où il s'était particulièrement attiré l'estime de tous, M. Capella
+fut appelé à une petite cure des environs de Paris.</p>
+
+<p>Là, il fut vénéré par ses bons et simples paroissiens, presque
+tous jardiniers; son caractère aimable et sa franchise militaire
+avaient vaincu tous les préjugés, toutes les antipathies mêmes;
+le bien que fit là son court passage, est incalculable.</p>
+
+<p>C'était la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient
+de lui être administrés, et il se recueillait dans son action de
+grâces, offrant au Seigneur ses dernières souffrances et son
+agonie qui allait commencer. À ce moment une personne entra
+inopinément et s'approchant de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Curé, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez
+bien, est très malade; il va mourir; nous sommes bien en peine,
+car il ne veut recevoir aucun prêtre. Ainsi, quand M. le curé
+est venu, il lui a tourné le dos et ne veut pas l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec
+chagrin. Ah! si moi-même je n'eusse pas été mourant, peut-être
+ne m'aurait-il pas si mal reçu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous, Monsieur le Curé, il vous aime et vous vénère
+trop pour cela! Mais hélas!... Et elle se retira sans achever.</p>
+
+<p>Une pensée sublime vint au saint prêtre; se soulevant sur sa
+couche et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de
+force! s'écria-t-il. Faisant alors un effort suprême, il endossa
+une dernière fois ses vêtements ecclésiastiques, puis il dit, d'un
+ton résolu, aux amis qui l'entouraient:</p>
+
+<p>&mdash;Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.</p>
+
+<p>Frappés de stupeur, pas un ne bougea. Ils écoutaient cette
+voix expirante qui avait retrouvé le ton du commandement pour
+faire une chose impossible, et ils crurent le curé dans le dernier
+délire. Prenez-moi, répéta-t-il avec une suprême autorité. Une
+exclamation assourdie sortit de toutes les bouches.</p>
+
+<p>Mais le mourant, dont l'heure de vie s'était réfugiée dans son
+inébranlable volonté, présenta ses bras tremblants, ses jambes
+inertes déjà; on lui obéit donc et soutenant avec précaution ce
+corps qui voulait reprendre la vie pour aller sauver une âme,
+on le déposa sur une litière.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! il va mourir en route!» s'écria l'un des
+porteurs avec désespoir.</p>
+
+<p>Lui, sans s'inquiéter de ce qui se passait ou se disait autour de
+sa couche, absorbé dans son héroïque idée fixe, donnait des ordres
+pour qu'on lui apportât ce qui était nécessaire à l'administration
+des sacrements. Quand tout fut prêt: «En route, et hâtons-nous,»
+commanda-t-il.</p>
+
+<p>On se mit en marche vers la maison du malade. Le prêtre ne
+faisait entendre ni un cri, ni une plainte, ni même un soupir
+dans ce chemin douloureux dont tout choc était une angoisse,
+mais il priait avec ferveur.</p>
+
+<p>Le voilà près du lit de cet autre mourant. «Mon ami, lui dit-il
+d'une voix entrecoupée, nous allons tous les deux paraître
+devant le bon Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage
+ensemble?... Moi, je viens vous aider... et vous apporter les
+secours de cette dernière heure...»</p>
+
+<p>Un intraduisible cri échappa au malade, et sans pouvoir articuler
+un mot, il saisit la main de son pasteur et la porta à ses
+lèvres avec un mouvement d'adoration.</p>
+
+<p>«Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous
+à moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Le malade, subjugué par cet héroïsme de la foi, fondit en
+larmes. «Oh! oui, je veux me confesser à vous!» s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Un sourire du ciel passa sur les lèvres blanches du pasteur.
+Il fit un signe, et le vide s'établit autour des deux mourants.</p>
+
+<p>Bientôt après, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
+élever sa main au-dessus de la tête du pardonné, et les paroles
+de l'absolution tombèrent comme une rosée sur cette âme ressuscitée.
+Le prêtre appela; «L'Extrême-Onction!» demanda-t-il.
+On lui apporta ce qui était nécessaire pour la réception du Sacrement.
+«Prenez mon bras, et conduisez ma main,» dit-il à son
+aide. Et l'on conduisit cette main mourante, se traînant refroidie
+déjà, comme une suprême bénédiction, sur les membres du
+malade qui semblait se ranimer sous ce froid attouchement et
+sous les onctions de l'huile sainte.</p>
+
+<p>Quand tout fut achevé, le prêtre pencha sa tête alourdie vers
+celui qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement,
+il dit tout bas: «Au revoir, mon ami!... Maintenant,
+remportez-moi, ajouta-t-il d'une voix éteinte. <i>Nunc dimittis
+servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in pare!</i>»</p>
+
+<p>Puis sa tête tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigués
+se laissèrent pendre; ses yeux se fermèrent: et, pendant cette
+lugubre route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si
+l'on n'avait vu ses lèvres remuer sous un souffle de prière. Peu
+après, on le déposa immobile sur son lit. Quelques heures plus
+tard, il était mort.</p>
+
+
+<a name="38"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>38.&mdash;DEUX FOIS SAUVÉ!</p>
+
+<p>Il y a dans notre collège, rapporte un éminent écrivain,
+retraçant ses souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonné
+qu'on appelle Isaac. Comme son nom l'indique, il est juif.
+De plus, il est orphelin et sans fortune. La réprobation terrible
+qui pèse sur sa race, éloigne de lui jusqu'aux moins chrétiens de
+nos camarades. On le voit toujours dans le coin le plus désert
+de notre cour, où le poursuivent encore les injures et les railleries
+d'un âge sans pitié. Cependant il est doux et semble résigné
+par avance à toutes les amertumes de la vie, dont celles du collège
+ne sont qu'un avant-goût. Quelquefois la nature l'emporte et
+le malheureux enfant éclate en sanglots; il se cache le visage
+entre les mains et pleure des heures entières.</p>
+
+<p>Depuis longtemps je pense à l'aborder. Je voudrais consoler
+un peu cette précoce affliction, tenir compagnie à cette solitude
+prématurée; mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie;
+ses malheurs et son abandon lui ont inspiré la défiance.
+Quelques méchants coeurs, comme il en est même au collège,
+ont encore contribué à augmenter cette défiance, en venant
+solliciter l'amitié de l'orphelin et en trahissant ensuite, avec
+tous les secrets confiés, un coeur si désireux d'abord de se communiquer,
+mais que l'infortune avait rendu susceptible à l'excès
+et incapable de se livrer deux fois.</p>
+
+<p>L'autre jour, une de ces tristes scènes qui se renouvellent
+trop souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs à celles
+de celui que j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de
+la plus longue de nos récréations; tout à coup j'entends de
+grands cris. Je me hâte, j'arrive devant tous nos camarades
+rassemblés. Ils étaient en grande agitation. «Qu'y a-t-il?&mdash;C'est
+Isaac qui nous a dénoncés,» me répond le plus colère. Et il
+entame une longue histoire à laquelle chacun veut ajouter son
+trait. C'était encore une accusation banale et sans fondement.
+Les preuves abondaient, la haine suggérait les plus détestables
+hypothèses à ces petites têtes méchantes et enflammées; on accueillait
+tout, pourvu que tout fût contraire à l'accusé. Tristes
+juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
+pour excuse!</p>
+
+<p>Isaac n'était pas là, mais bientôt nous le vîmes paraître,
+accompagné du supérieur qui s'éloigna quelques secondes après,
+laissant le pauvre enfant en proie à la cruauté de ses ennemis.
+Oh! ce mot de <i>cruauté</i> n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures
+bientôt furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui
+sans doute avait vu avec quelque profit son père assommer des
+boeufs à l'abattoir, s'élança enfin sur lui et de ses gros poings
+lui mit la figure en sang.</p>
+
+<p>J'étais pâle d'indignation. Mon coeur battait vivement. La
+colère finit par l'emporter, la sainte colère, et je m'élançai devant
+Isaac: «Vous êtes des lâches, m'écriai-je en lui prenant
+les mains, et malheur au premier d'entre vous qui touchera à
+mon <i>ami!</i>»</p>
+
+<p>J'appuyai à dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
+d'un regard décidé, les poings fermés, le pied en avant:
+je leur semblai redoutable, malgré ma petite taille; ils se turent,
+ils s'éloignèrent en jetant au vent leurs dernières insultes, et
+l'un d'eux déclara qu'il fallait mettre les deux juifs à la quarantaine.</p>
+
+<p>Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgré moi. Cependant
+je me remis de cette soudaine émotion et me penchai vers Isaac.
+Il s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout
+à coup chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs
+l'avaient brisé. Alors j'appelai à mon secours, et comme
+personne ne venait à mes cris, je rassemblai toutes mes forces,
+je le pris dans mes bras et parvins à le transporter jusqu'à l'infirmerie.
+Il y fut près d'une heure évanoui.</p>
+
+<p>Cependant l'affaire s'était ébruitée. Le supérieur arriva et me
+tendant la main: «Vous êtes un digne enfant, me dit-il; je
+sais tout et je veux désormais que vous me regardiez comme
+un ami, comme un père.» Il ajouta en me montrant la croix:
+«Mais voici l'Ami céleste, voici le Père qui vous récompensera
+mieux que moi de votre belle action!»</p>
+
+<p>Il se retira, en me permettant de rester auprès de mon nouvel
+ami jusqu'à sa complète guérison. Hélas! il ne savait pas que la
+maladie du pauvre enfant dût être si longue. Le médecin vit bien tout d'abord que le cas était grave et fit craindre une fièvre
+cérébrale. En effet, les symptômes en éclatèrent dès le soir.</p>
+
+<p>Quinze jours après, le pauvre Isaac était encore à l'infirmerie,
+mais il était sauvé.</p>
+
+<p>J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits,
+et la soeur de charité avait peine à m'arracher de ce chevet
+auquel il semblait que ma propre vie fût attachée. Ces nuits
+furent pour mon âme une source délicieuse de jouissances morales.
+J'y pris une habitude presque monastique, celle de lire en
+latin l'office même de l'Église, et je n'ai pu depuis détacher mes lèvres
+de cette coupe trop méprisée de la liturgie catholique. Oui,
+je me rappelle ces soirées d'été, alors que quelques rayons, les
+derniers du jour, venaient enflammer les vitres de l'infirmerie,
+et qu'à genoux au pied du lit de mon ami en délire, je suivais
+sur ce visage en feu les progrès du mal ou cherchais à y démêler
+les espérances de la guérison.</p>
+
+<p>Une idée m'avait saisi dès le premier jour, idée si naturelle
+aux imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la première
+à y naître et la dernière à s'en retirer, l'idée de convertir
+mon nouvel ami et de guérir en même temps son corps et son
+âme également malades. Cette idée me poursuivait. Je ne pouvais
+m'empêcher de penser que Dieu n'avait pas permis, sans
+quelque dessein secret, qu'un innocent fût accablé de tant de
+malheurs, abreuvé de tant d'injustices.</p>
+
+<p>Un jour donc qu'Isaac s'était endormi, je m'armai d'une sainte
+audace et passai à son cou une petite médaille de la sainte
+Vierge. Déjà on avait placé sous ses yeux, en face de son lit,
+un crucifix où il devait lire tout le résumé de notre foi éloquente.
+La pauvre soeur redoublait de soins. Elle avait compris mon
+idée de conversion, ou plutôt l'avait eue avant moi, mais elle
+eût craint de s'en attribuer le moindre honneur.</p>
+
+<p>Isaac fut enfin rendu à sa connaissance. C'était un dimanche:
+les élèves étaient à la messe et l'on entendait très distinctement
+dans l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies
+de l'orgue. La petite soeur et moi suivions notre messe aussi
+exactement que possible et priions de grand coeur tous les deux
+pour notre cher malade. J'avais coutume de réserver pour l'instant
+de l'élévation mes plus vives prières, et je crois bien que
+la soeur faisait de même.</p>
+
+<p>Ce jour-là nous fûmes encore plus recueillis. Mais un petit
+bruit nous vint arracher à ce recueillement; notre malade s'était
+soulevé, il s'était assis sur son lit et semblait écouter avec ravissement
+un bel <i>O Salutaris</i>, que nos enfants de choeur n'avaient
+jamais si bien chanté. Il souriait pour la première fois
+peut-être de sa vie, et ce sourire faisait du bien à voir, quoique
+brillant sur un visage éteint et décharné. Nous n'osions nous
+lever, mais il nous aperçut, porta les mains à son front comme
+pour recueillir ses idées, réfléchit quelques instants, puis tout à
+coup s'écria: «Mon frère, mon cher frère!» Et je tombai dans
+ses bras.</p>
+
+<p>Nous pleurions tous, et la soeur souriait à travers ses larmes.
+Mais Isaac s'arrêta tout à coup, et se mit à fixer le crucifix que
+nous avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement,
+puis ses yeux s'animèrent, l'amour pénétra dans son regard; il
+contempla alors l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimèrent
+toutes les nuances de la commisération, de la prière, de l'adoration;
+ses bras s'agitèrent bientôt et il les tendit vers Notre-Seigneur;
+enfin, il ne put résister à la grâce, et un torrent de
+larmes sortit de ses yeux: «Mon Roi, mon Maître, mon Dieu!»
+Et se tournant vers moi: «Tu ne sais pas que Jésus et Marie
+ont veillé près de moi pendant toute ma maladie? Ils étaient là,
+je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais leurs voix.
+Oh! je veux être baptisé!»</p>
+
+<p>Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais désiré
+ce moment. Ce jour-là même, nous eûmes ensemble un
+entretien sur la foi. La soeur savait mieux faire le catéchisme
+que moi; l'aumônier vient l'aider. La convalescence d'Isaac s'écoula
+dans ces leçons qu'il semblait avoir déjà reçues de Dieu
+lui-même, tant il s'élevait facilement aux plus difficiles de nos
+mystères. Il avait même sur nos dogmes des lumières qui étonnaient
+l'aumônier et dont je profitai.</p>
+
+<p>Cependant le bruit de sa guérison s'était répandu dans le
+collège. On avait bien changé d'idées sur le compte des «deux
+juifs,» et comme, après tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais
+profondément pervertis, tous nos camarades s'étaient
+sincèrement repentis d'une méchanceté qui avait failli devenir
+si fatale. Tous les matins, il en venait à l'infirmerie quelques-uns
+s'informer avec anxiété de la santé d'Isaac. Les récréations
+étaient silencieuses, les visages tristes; quand on annonça
+qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce fut un jour
+de fête pour tout le monde.</p>
+
+<p>On apprit en même temps la miraculeuse conversion de notre
+ami et son baptême, qui eut lieu, d'après sa volonté, le premier
+jour qu'il put faire quelques pas. Au sortir de l'église, il alla
+revoir ses condisciples qui étaient devenus ses frères en Jésus-Christ.
+Ce fut un spectacle touchant: tous ces persécuteurs
+tombèrent aux pieds de leur victime et sollicitèrent la bénédiction
+de celui qui tout à l'heure encore était un catéchumène et
+n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutôt Paul (car je lui ai,
+comme parrain, donné ce nouveau nom), Paul les bénit avec
+ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il était pleinement
+chrétien, quand on le vit presser avec plus d'amour
+dans ses bras celui-là même qui l'avait autrefois le plus cruellement
+persécuté.
+(<i>Léon Gautier</i>.)</p>
+
+<a name="39"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>39.&mdash;DIEU A SES ÉLUS PARTOUT.</p>
+
+<p>Une actrice a adressé au P. de Ravignan le récit suivant
+de sa conversion, une des plus admirables de notre siècle.
+«Lorsque j'étais tout enfant, ma mère se trouvait seule
+à Paris, sans argent, sans état, sans protection. Elle n'avait
+pas cette religion qui fait supporter toutes les adversités que
+Dieu nous envoie, mais seulement une foi très vive en Marie.
+Dès ma plus tendre enfance, elle me fit dire cette petite prière
+que je n'ai lue dans aucun livre: «Mon Dieu, je vous donne
+mon corps, mon esprit, mon coeur, ma vie; je me donne toute à
+vous. Faites-moi la grâce de mourir plutôt que de vous offenser
+mortellement. Ainsi soit-il.»</p>
+
+<p>«Vers l'âge de cinq ans à peu près, j'allais très souvent avec
+une vieille femme à la messe, et surtout adorer Jésus dans un
+sépulcre. Je rentrais à la maison, malade d'avoir vu Notre Seigneur
+mort pour nous; je pleurais. Ma mère grondait la vieille
+femme d'exciter à ce point ma sensibilité, et même elle ne voulut
+plus absolument que je retournasse à l'église. J'étais très fière de
+m'appeler Marie. On me donnait le nom de Joséphine à la maison;
+mais quand on me demandait comment je m'appelais:
+«Marie, répondais-je aussitôt; j'ai le nom de la Vierge.»</p>
+
+<p>«Ma mère me mit au théâtre à l'âge de six ans pour apprendre
+à danser. On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter.
+Je jouai, j'eus un très grand succès. Cependant j'entendais les
+petites filles parler de la première communion, ma mère ne
+m'en parlait pas; je voulais absolument la faire, mais aucun
+prêtre ne put m'y admettre parce que j'étais au théâtre.</p>
+
+<p>«Je priais toujours, je travaillais sans cesse; en dehors du
+théâtre, je faisais de petits ouvrages à l'aiguille que je vendais.
+J'étais entourée de vices dans les femmes même que j'aimais le
+plus; je les plaignais. Ma mère m'avait donné des principes que
+la misère la plus affreuse n'avait pu détruire. J'étais mal vêtue,
+je mangeais des pommes de terre, mais j'étais heureuse avec ma
+mère. Je me disais: «Dieu me voit, lui; il me trouve bien avec
+mon vilain chapeau; il ne se moque pas de la pauvre Maria.»
+Car on se moquait de moi; on me disait: «Si vous vouliez, vous
+auriez des cachemires.&mdash;Oui, disais-je, mais je ferais mourir
+ma mère de chagrin.» J'étais une des premières du théâtre, par
+conséquent très admirée. Si je vous dis cela, c'est pour que vous
+compreniez bien la haute protection de ma céleste patronne au
+milieu de ce gouffre.</p>
+
+<p>«Ma mère tomba malade. J'étais obligée de passer toutes les
+nuits, je n'avais pas de domestique; je jouais, je répétais dans la
+journée; je n'avais le temps d'apprendre mes rôles que la nuit,
+près du lit de ma pauvre mère. C'est ici que Dieu a été bon et indulgent
+pour moi. J'avais fort peu d'appointements, quoique première.
+Eh bien! mon Père, malgré cela, pendant quatre mois et
+demi, ma mère étant au lit, dépensant beaucoup d'argent que
+je n'avais pas, je n'ai pas fait de dettes, et je m'en suis tirée. Je
+devais tomber malade de fatigue et de chagrin, pas du tout:
+c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux qui prient de tout leur
+coeur.</p>
+
+<p>«La dernière nuit que je passai près de ma mère, je ne comprenais
+pas que ce fût l'agonie. Enfin sa dernière parole fut:
+«Maria, je t'aime!» et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon
+Père, quelle nuit! Je n'avais pas quitté ma mère un seul instant
+de ma vie, et je me trouvais à vingt ans, seule, sans parents, sans
+soutien, sans fortune, sans Dieu, car je ne le possédais pas encore.
+Je jurai à ma mère, sur ce corps inanimé, sur cette main qui m'avait
+bénie, que toujours je serais digne d'elle. J'allais tous les
+jours au cimetière Montmartre, et, en rentrant, je me mettais
+à genoux au milieu de ma chambre; j'avais le portrait de ma
+mère là devant moi; j'avais un Christ qui avait été posé sur son
+corps; je baisais ce Christ, je baisais le portrait, et ma vie se
+passait entre ces deux images.</p>
+
+<p>«Enfin j'allai vous entendre, mon Père; vous éclaircissiez
+des idées confuses dans ma tête. Je suis bien ignorante encore
+en matière de religion; j'aime avec amour Jésus et Marie. Pourquoi?
+comment? je n'en sais rien; je les aime et voilà tout.</p>
+
+<p>«Là seulement je compris ma position. «Sainte Vierge, dis-je
+alors, le théâtre sans vous, ou vous sans le théâtre. Ah! mon
+choix est fait. Mais pour arriver à vous, ô Marie, comment
+faire?» Le dimanche de la Quasimodo, je vous vis de plus près;
+je m'étais mise au pied de la chaire. «Je vais écrire à M. de Ravignan,
+dis-je; il est impossible qu'il n'obtienne pas cette grâce
+de Mgr l'archevêque: il faut que je communie.» Je vous écrivis,
+mon Père, vous savez le reste; mais ce que vous ne savez pas,
+c'est que mon esprit n'est plus le même, mon coeur non plus:
+les pieuses femmes que vous m'avez fait connaître ont changé
+tout mon être.</p>
+
+<p>«Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Révérend Père! Votre
+zèle a tout fait. J'ai communié, c'est vous dire que je suis la
+plus heureuse des femmes, et j'étais entourée de Mmes de Gontaut,
+Levavasseur et d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer
+Dieu, mais non; c'est lui qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce
+n'était pas de ce saint amour qu'elle a pour nous. Je ne sais pas
+ce que Dieu me réserve; mais s'il veut me rendre heureuse, il
+peut m'envoyer tous les malheurs qu'il voudra: je tâcherai de les
+porter avec mon coeur qui est tout à lui. Si Dieu me conserve
+cette foi qu'il m'a envoyée, je peux tout faire pour lui. Aujourd'hui
+seulement je comprends les martyrs.</p>
+
+<p>«Je vous demande pardon, mon Père, de la longueur de mon
+récit; mais je ne suis pas très versée dans l'art d'écrire. C'est
+pour vous obéir que je vous donne ces détails. En parlant de ma
+mère, je ne m'arrêterais point.</p>
+
+<p>«Mon premier acte, en sortant du théâtre, a été une première
+communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillée
+à la sainte table! À Dieu, à Jésus, à Marie, à ces dames,
+à vous, mon Père, ma vie entière. <i>Maria</i>.»</p>
+
+<p>La jeune actrice eut le courage de rompre complètement avec
+le théâtre. Après six années d'épreuves et de privations, devenue
+mère de famille, elle écrivait au P. de Ravignan pour le remercier,
+et elle ajoutait: «Oh! mon Père, que de misères! que
+de maladies! Mais Dieu était au fond de mon coeur. Que de
+joies ignorées! et c'est à vous que je les dois.</p>
+
+<p>«Ah! comme je plains ceux qui ne pensent jamais à Dieu!
+Dans l'amour qu'il nous donne nous trouvons tout pour nos
+besoins d'ici-bas. Cette vie de l'âme a des charmes qu'on ignore
+si complètement dans le monde!</p>
+
+<p>«Priez, mon Révérend Père, pour que mon âme reste toujours
+attachée à ce Dieu de miséricorde qui a daigné me prendre si
+bas! Ah! que ma vie passée m'a éclairée sur l'amour de Dieu
+pour ses créatures! Aussi, je ne veux que ce mot dans mon coeur:
+Amour pour Jésus dans la joie et la tristesse, amour pour
+Jésus!» Cette âme séraphique se consuma rapidement dans un
+douloureux martyre: l'ancienne actrice mourut en prédestinée.</p>
+
+<a name="40"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>40.&mdash;LA ROSE BÉNITE.</p>
+
+<p>Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du
+monde, je passais rue de Vaugirard, à Paris. Une pluie
+torrentielle inondait les rues et faisait chercher un abri
+aux malheureux piétons. Je regardais machinalement à droite
+et à gauche, lorsque la petite église des Carmes m'apparut
+comme lieu de refuge. Arrivé dans la cour, je vois son intérieur
+tout resplendissant de fleurs et de lumières; une foule immense
+la remplissait, et c'est à peine si je pus parvenir à me placer
+sous son portique.</p>
+
+<p>Quelle fête célébrait-on? voilà ce que je demandai à une bonne
+femme qui, à genoux près de moi, égrenait son chapelet. Elle
+releva la tête d'un air étonné: «Comment! monsieur, vous ne
+savez pas? c'est la fête du Saint-Rosaire, et, pour en conserver
+le souvenir, les révérends pères vont distribuer à tous ceux
+qui sont dans l'église une rose bénite.» J'ai une passion pour
+les fleurs et une prédilection toute particulière pour les roses;
+je voulais profiter de celles que la Providence semait (avec intention
+peut-être) sur ma route: elles sont si rares, hélas! Je
+suis le courant qu'un mouvement de chaises opère, et je me
+trouve transporté je ne sais comment près de la balustrade de
+l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bénédiction, en montait
+les degrés. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attiré
+vers lui par un sentiment que je ne pus définir: son pâle et
+noble visage inspirait le respect, une joie toute céleste l'animait,
+et l'immense quantité de bougies qui brûlaient autour du
+tabernacle lui faisaient comme une auréole lumineuse. Son
+regard doux et pénétrant se portait avec bonheur sur les nombreux
+fidèles qui l'entouraient et l'écoutaient. Il fit une allocution
+simple et touchante, sans phrases préparées ni oratoires;
+on sentait que c'était le coeur qui débordait avec tous
+ses trésors, la source qui coulait limpide et transparente pour
+chacun.</p>
+
+<p>«Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il,
+parce que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumées
+comme l'était Marie, la reine du ciel, et leur parfum
+vous pénétrant, vous désirerez lui ressembler. Vous les trouverez
+bénites, afin qu'elles apportent dans vos maisons la bénédiction
+de Marie. Mères, ornez-en le berceau de votre petit
+enfant pour le protéger. Femmes, montrez-la à votre mari;
+dites-lui qu'elle sera son prédicateur, son égide, lorsqu'il devra
+vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ placé à votre
+chevet, afin que votre premier regard, la première élévation
+de votre coeur soient pour Jésus et Marie confondus dans un
+même amour.» Ce serait trop long de raconter les belles et
+bonnes choses que dit encore le révérend Père. La distribution
+commença; lorsque je m'approchai pour recevoir ma rose, un
+léger sourire se dessina sur les lèvres du religieux: il semblait
+lire au fond de ma pensée ce mot <i>hasard</i> qui m'avait amené là.
+Je m'inclinai et sortis de l'église beaucoup plus grave que je
+n'y étais entré.</p>
+
+<p>Une fois dehors, je me trouvai très embarrassé: je dînais
+en ville et j'avais disposé de ma soirée; mais la pensée de
+porter dans une maison profane ma petite rose bénite me fit
+rougir intérieurement. Je rentrai chez moi, je la suspendis au
+portrait de ma mère. Pauvre mère! il me sembla qu'elle me
+regardait plus tendrement. Peut-être étaient-ce ses prières qui,
+du haut du ciel, avaient guidé mes pas. Toujours est-il que
+j'étais resté chez moi par une force d'attraction plus puissante
+que ma volonté. Je passai mon temps à méditer sur les petites
+choses qui amènent souvent de grands effets. Je ne puis pas
+dire tout ce que je confiai de pensées tumultueuses à ma rose
+mystique: c'était presque une confession, et la petite goutte
+de rosée bénie qui reposait au fond de son calice était le baume
+consolateur que j'appliquais sur les blessures orageuses de mon
+coeur. «Qui sait, murmurai-je en m'endormant, si je ne retournerai
+pas dans cette église, et si, te tenant a la main, je
+n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amène à vous repentant
+et converti!» lui dirai-je.</p>
+
+<a name="41"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>41.&mdash;UN SOUVENIR DU BAGNE.</p>
+
+<p>Un religieux plein de zèle, qui venait de remplir son saint
+ministère auprès des forçats de Rochefort, le P. Lavigne,
+ne pouvait se lasser d'admirer les merveilles de la grâce
+sur ces pauvres âmes si chères au Bon Pasteur. Prêchant dans
+la chapelle d'une Maison religieuse, à Paris, il racontait un fait
+admirable qui atteste l'étonnante bonté de Dieu en faveur d'un
+pécheur pénétré d'un sincère repentir.</p>
+
+<p>«Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint
+dans mon âme d'une manière ineffaçable, un homme que je
+place au-dessus de tous les religieux et de toutes les religieuses:
+c'est un saint que je vénère, et cet homme, ce saint,
+c'est un forçat.</p>
+
+<p>«Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, après sa
+confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais
+assez souvent coutume de le faire avec ces infortunés. Cependant,
+cette fois, un motif plus particulier m'engageait à interroger
+celui-ci. J'avais été frappé du calme répandu sur ses traits.
+Je n'y fis pas d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion
+de remarquer la même chose chez plusieurs de ces malheureux.
+Néanmoins, la précision avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude
+rigoureuse et le laconisme de ses réponses piquaient de
+plus en plus ma curiosité.</p>
+
+<p>«Il me répondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile,
+et n'allant jamais au delà de ce que je lui demandais.
+Aussi ce ne fut qu'en le poussant et en le pressant par mes
+questions, que je parvins à savoir, en quelques mots bien simples,
+sa touchante histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avez-vous? lui dis-je d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante-cinq ans, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Combien y a-t-il que vous êtes ici?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Devez-vous y rester encore longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;À perpétuité, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc la cause de votre condamnation?</p>
+
+<p>&mdash;Le crime d'incendie.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regretté
+d'avoir commis cette faute.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup offensé Dieu, mon père, mais je n'ai point
+commis ce crime. Toutefois, je suis justement condamné; mais
+c'est Dieu qui m'a condamné.</p>
+
+<p>Cette réponse piquant plus vivement encore ma curiosité,
+je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.</p>
+
+<p>Alors il me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup offensé le bon Dieu, mon père; j'ai été bien
+coupable, mais jamais envers la société. Après une foule d'égarements,
+le bon Dieu toucha mon coeur.</p>
+
+<p>«Je résolus de me convertir, de réparer le passé; mais depuis
+ma conversion, il me restait une inquiétude, un poids énorme
+sur le coeur. J'avais tant offensé le bon Dieu? pouvais-je croire
+qu'il eût tout oublié? Et puis, je ne trouvais rien qui fût de
+nature à réparer ces iniquités malheureuses de ma jeunesse, et
+je sentais un besoin immense de réparation! Sur ces entrefaites,
+un incendie éclata près de ma demeure. Tous les soupçons
+tombèrent sur moi; on m'arrêta, et on me mit en jugement.
+Pendant la procédure, je fus beaucoup plus calme que
+je ne l'avais jamais été; je prévoyais bien que je serais condamné,
+mais j'étais prêt à tout. Enfin arriva le jour où on devait
+prononcer ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller
+délibérer sur mon sort, et dans ce moment, il me sembla entendre
+une voix intérieure qui me disait: Si je te condamne, je
+me charge aussi de faire ton bonheur et de te rendre la paix.
+À cet instant, je ressentis effectivement une paix délicieuse. Les
+jurés revinrent bientôt, apportant leur verdict, qui me déclarait
+convaincu du crime d'incendie, avec circonstances atténuantes;
+j'étais condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je
+fus obligé de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on
+aurait sans doute attribuées à tout autre motif qu'à celui du
+sentiment de bonheur que j'éprouvais. On me conduisit à mon
+cachot, et là, tombant sur la paille qui me servait de lit, je me
+mis à répandre un torrent de larmes si douces que l'homme le
+plus voluptueux aurait été heureux d'acheter, au prix de toutes
+les jouissances, le seul bonheur de les verser. Une paix ineffable
+remplissait enfin toute mon âme. Elle ne me quitta pas
+pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et ne
+m'a jamais abandonné jusqu'ici. Depuis cette époque, je tâche
+de remplir tous mes devoirs, d'obéir à tout et à tous. Je ne vois
+dans ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants,
+ni leurs subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout,
+dans les travaux, à la prison; je prie toujours, et le temps
+passe si vite que je puis à peine m'en apercevoir; les heures
+s'écoulent comme des minutes, les jours comme des heures, les
+mois comme des jours, les années comme des mois. Personne
+ne me connaît; on me croit condamné justement et cela est
+vrai.</p>
+
+<p>«Vous ne me connaîtrez pas non plus, mon père; je ne vous
+dis ni mon nom ni mon numéro; priez seulement pour moi, je
+vous en conjure, afin que je fasse la volonté de Dieu jusqu'à
+la fin.»</p>
+
+<a name="42"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+<p>42.&mdash;CE QUE LE ZÈLE PEUT INSPIRER À UN ENFANT.</p>
+
+<p>Il y a quelques années, le Carême était prêché dans une grande ville
+de France par deux saints missionnaires. Un soir, tandis
+que la foule empressée se rendait à l'église, la petite Mathilde
+de C***, enfant de dix ans, jouait sur le balcon de sa maison;
+tout à coup, poussée comme par une inspiration divine,
+elle abandonne la poupée qu'elle tenait à la main et, courant à
+son père qui lisait un journal: «Oh! papa, que je serais heureuse!...&mdash;Que
+faudrait-il pour cela, mon enfant?&mdash;Je n'ose
+pas... dites, me l'accorderez-vous?&mdash;Oui, ma fille!&mdash;Ah!
+bon! eh bien! j'étais tout à l'heure sur le balcon et j'ai vu
+beaucoup de messieurs qui allaient au sermon; il y en a même
+plusieurs qui y conduisaient leurs petites filles; et vous, papa,
+vous ne m'y menez jamais! Ce soir...&mdash;Tu veux que je t'y
+conduise, n'est-ce pas?&mdash;Oui! je le désire beaucoup.»</p>
+
+<p>Bientôt l'heureuse Mathilde entrait dans l'église avec son
+père. Il la plaça près d'une dame de sa connaissance, parce que,
+dit-il, une petite fille ne reste pas avec les messieurs; et... faisant
+semblant d'aller du côté des hommes, il sortit.</p>
+
+<p>Mathilde, qui le suivait des yeux, s'en aperçut, mais ne dit
+rien; le lendemain elle voulut, comme par un caprice d'enfant,
+rester parmi les messieurs avec son père. Le prêtre chargé de
+maintenir l'ordre, voyant cette petite fille: «Mon enfant, lui
+dit-il, ce n'est point là votre place.&mdash;Monsieur, répondit-elle tout
+bas, laissez-moi ici, <i>je garde papa</i>!»</p>
+
+<p>M. de C*** entendit cette parole, il fut ému et resta au sermon.
+Le bon Dieu l'attendait, et la grâce, se servant des paroles du
+prédicateur, pénétra dans son âme. Il voulut aller tous les soirs
+au sermon; il fit mieux, il s'approcha de la sainte Table le jour
+de Pâques.</p>
+
+<a name="43"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>43.&mdash;UNE CONQUÊTE DU SACRÉ-COEUR.</p>
+
+<p>Dans une petite ville assez populeuse, près de Liège, une
+personne dirigeait un café, où elle s'efforçait bien plus de
+conquérir des âmes à Jésus-Christ que de grossir sa fortune.
+On y voyait en abondance les publications les plus édifiantes,
+les cadres et les scapulaires du Sacré-Coeur. Cette
+propagande fut bénie de Dieu et devint le principe d'un grand
+nombre de conversions; nous allons reproduire ici la relation
+de plus remarquable, en conservant au style sa naïve simplicité.</p>
+
+<p>«Un jour, la maîtresse de la maison voit entrer chez elle un
+inconnu en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et
+une figure portant l'empreinte d'une profonde misère. Cet
+homme inspire à la zélatrice une grande compassion, il lui
+semble que Notre-Seigneur lui envoyait une âme à gagner.
+J'ai toujours eu, dit-elle, le désir de faire du bien, mais depuis
+que je suis zélatrice, il me semble en avoir contracté l'obligation,
+de sorte que cela me donne du courage pour vaincre ma
+timidité. Elle fit donc bon accueil à son nouvel hôte, qui ne
+disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le Coeur
+de Jésus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
+la conversation: «Ne vous étonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
+ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
+personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la première
+fois: avez-vous fait vos Pâques?&mdash;Non, répondit-il, je ne
+fais pas mes Pâques, je suis libre-penseur.&mdash;Mais ce n'est pas
+une religion, cela.&mdash;C'est ma religion à moi, je n'en ai pas
+d'autre.&mdash;N'avez-vous pas été catholique autrefois?&mdash;Oui,
+j'ai fait ma première communion; depuis, j'ai tout laissé: j'ai
+quitté ma femme, mes enfants, j'ai été en Afrique... Je ne veux
+pas des prêtres, pas plus qu'ils ne voudraient de moi.&mdash;Au
+contraire, Monsieur, ce serait un grand bonheur pour eux de
+vous ramener à Dieu; dans l'Évangile, n'y a-t-il pas la parabole
+de l'enfant prodigue où le père fête le retour de son fils?&mdash;Ne
+me dites rien, répond-il avec animation, je ne veux pas
+changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
+mieux réussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplié
+de toutes les façons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais
+parler à des prêtres, et je déteste les prêtres; quand ils arrivent,
+je m'en vais d'un autre côté pour ne pas les voir.»</p>
+
+<p>«Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion.
+J'étais toute tremblante en l'entendant, dit la zélatrice, et je
+priais intérieurement le Coeur de Jésus. Quand il eut fini, j'allai
+chercher un scapulaire du Sacré-Coeur.&mdash;Monsieur, lui
+dis-je, ne voudriez-vous pas, avant de partir, accepter ceci?
+j'aimerais à vous le donner; voyez, l'image est bien belle.
+Lisez, ajoutai-je, ce qui est écrit dessous, ce sont de si bonnes
+paroles! Il le fait, puis se lève et tenant le scapulaire des deux
+mains, il le baise, pleure et dit: «Coeur de Jésus, je suis un des
+plus grands pécheurs, oui, un grand pécheur.» Ses larmes coulaient
+en abondance, l'émotion l'oblige à s'asseoir.&mdash;Un prêtre!
+dit-il, je veux me confesser. Qui êtes-vous, pauvre femme, pour
+me convertir ainsi? car je suis converti.&mdash;C'est le Coeur de
+Jésus qui a tout fait, dit la zélatrice, et elle le fait entrer dans
+une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le vicaire.
+Celui-ci vint aussitôt, s'entretint avec le pauvre pécheur, puis
+l'engagea à se rendre à l'église pour préparer sa confession.
+En y allant, cet homme priait, et dès qu'il fut arrivé, il
+alla se prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il
+pleurait et disait à haute voix: «Vierge sainte, ayez pitié d'un
+grand pécheur qui vous demande sa conversion.» Il fit le
+chemin de la croix, et, lorsqu'il fut arrivé à la douzième station,
+il mit les bras en croix sans s'occuper des personnes présentes,
+en disant: Jésus-Christ, je vous demande pardon de
+mes péchés, oui, de tous mes péchés. La contrition débordait
+de son âme, il était inondé par la grâce. Il alla à la sacristie,
+et, quand il en sortit avec le prêtre, tous deux pleuraient. Il ne
+reçut pas ce jour-là l'absolution: on préféra lui laisser quelques
+jours pour se préparer. Il passa ce temps dans le recueillement,
+vint prendre ses repas chez la zélatrice qui lui fournit
+des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il évitait même
+de travailler pour ne pas se distraire des pensées de foi qui
+nourrissaient son âme. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
+serrait la main en lui exprimant son désir de recevoir l'absolution.
+Le temps d'épreuve fut abrégé, et la brebis perdue rentra
+dans le bercail du Bon Pasteur, qui se donna à elle dans la
+sainte communion. C'était la seconde de ce nouvel enfant prodigue
+qui n'avait plus reçu son Dieu depuis cinquante ans.</p>
+
+<p>«Il fut dès lors un modèle de piété, et son exemple en ramena
+plusieurs qui travaillaient dans un atelier irréligieux où il conduisit
+le prêtre qui l'avait réconcilié avec Dieu.»</p>
+
+<p>Ah! si tous les bons catholiques avaient le zèle et le courage
+de cette généreuse chrétienne, combien de pauvres pécheurs
+seraient ramenés à la pratique de la religion! Le prêtre, hélas!
+n'a aucun moyen d'atteindre ces infortunés qui ne viennent plus
+à l'église et lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera
+aux flammes de l'enfer, si les pieux laïques de leur entourage
+ne s'intéressent pas à l'oeuvre de leur conversion, la
+plus grande, la plus capitale de toutes les oeuvres?...</p>
+
+<a name="44"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>44.&mdash;PUISSANCE DU CHAPELET.</p>
+
+<p>Imbu dès sa jeunesse des maximes de l'école voltairienne,
+Arthur Grant était impie; mais son impiété n'avait rien du
+cynisme des libres-penseurs du siècle. C'était un impie de
+bon ton. Son éducation aristocratique, l'aménité de son caractère,
+la distinction de ses manières le rendaient agréable dans
+le commerce du monde, et le venin de son irréligion se cachait
+sous des dehors attrayants et des formes polies. C'était un majestueux
+vieillard à la figure noble, dont la barbe blanche tombait
+à flots d'argent sur sa poitrine. Initié, jeune encore, aux
+mystères absurdes de la franc-maçonnerie, après en avoir subi
+les ridicules épreuves, il avait été promu au grade de chevalier
+kadosch. C'était un aimable viveur qui se faisait chérir dans
+son village, dont il était le plus riche propriétaire, et en quelque
+sorte le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire
+d'être philanthrope. Les glaces de l'âge n'avaient pas encore
+éteint en lui les flammes des passions. La corruption du coeur
+avait perverti son intelligence. Cependant sa fille, Irma, gémissait
+en secret, sur les dérèglements et l'irréligion de son vieux
+père. On la voyait souvent répandre des larmes abondantes sur
+les marches de l'autel de Marie, à laquelle elle adressait de ferventes
+prières pour sa conversion.</p>
+
+<p>Un zélé missionnaire étant venu prêcher une retraite dans
+le village qu'habitaient Irma et son père, la jeune fille, sous
+les inspirations de la grâce, redoubla de ferveur et de supplications
+pour obtenir la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour
+le plus tendre, et résolut de tenter un effort suprême.
+Elle consulta le missionnaire sur les moyens à prendre pour
+convertir son vieux père.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le
+saint prêtre: ne désespérez pas, Dieu est plus fort que le diable.
+Voyons, quelles sont les habitudes de Monsieur votre père, quel
+est son genre de vie?</p>
+
+<p>&mdash;Il se lève tous les jours à neuf heures, répond la jeune fille,
+déjeune à dix, se rend ensuite à un kiosque situé à un kilomètre
+au couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est là
+qu'il passe le reste de la journée, se promenant dans son jardin
+ou s'enfermant dans son cabinet de travail.</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, à onze
+heures et quart, vous réciterez un chapelet pour la conversion
+de votre père.</p>
+
+<p>Le lendemain, après s'être livré aux occupations de son ministère,
+le saint prêtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il
+fut à quelques pas du vieillard, après l'avoir salué gracieusement,
+il s'arrêta comme pour lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie ceci, monsieur l'abbé? dit Arthur étonné et
+presque fâché.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offensé,
+répond le missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charmé,
+je voulais vous adresser mes félicitations.</p>
+
+<p>Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbé, puis-je
+vous inviter à m'accompagner à mon kiosque?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, répondit le prêtre.</p>
+
+<p>Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps,
+on arriva au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les
+fleurs, les ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les
+cascades, et on pénétra dans le pavillon. Le missionnaire, que
+les travaux de son ministère appelaient au village, prend congé
+du vieillard; celui-ci, charmé de la simplicité, de l'esprit et des
+manières polies de l'abbé, lui fait promettre de se retrouver le
+lendemain à la même heure dans son pavillon.</p>
+
+<p>Irma avait récité son premier chapelet, à l'heure prescrite,
+avec une ferveur extraordinaire.</p>
+
+<p>Le lendemain, le prêtre était fidèle au rendez-vous. Et Irma
+récitait son second chapelet avec la même ferveur.</p>
+
+<p>Arthur et l'abbé se promenèrent dans le labyrinthe, sous les
+berceaux de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlèrent
+longuement de la littérature contemporaine et des nouvelles
+politiques. Le prêtre, en se séparant du vieillard, pour
+aller s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invité pour
+le lendemain.</p>
+
+<p>Le troisième jour, au moment où la pieuse jeune fille commençait
+son troisième chapelet, le missionnaire se dirigea vers
+le kiosque. Il y fut accueilli par Arthur, avec une amabilité
+charmante et des marques de déférence tout à fait exceptionnelles.
+On entra dans le pavillon, ensuite dans le cabinet de
+travail. Ce qui frappa les regards du missionnaire, ce fut un
+prie-Dieu surmonté d'un magnifique crucifix d'ivoire, près duquel
+était un tabouret. Le vieillard sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, monsieur l'abbé!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, répond le prêtre, heureux de voir que Marie
+avait favorablement accueilli les prières d'une âme pure et innocente.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
+combattu; mais, après une lutte longue et terrible, je
+m'avoue vaincu. La grâce triomphe; vous avez devant vous
+un vieux pécheur qui renonce à ses égarements, un impie qui
+reconnaît et abjure les erreurs d'une philosophie menteuse.
+Oui, la divinité de la religion catholique m'apparaît dans toute
+sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherché le bonheur dans
+les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je n'ai trouvé
+le repos que lorsque je les ai eu foulées aux pieds, et que les
+aspirations de mon coeur se sont dirigées vers le ciel. Tout
+n'est que vanité et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur
+du livre de la Sagesse. Mon père, je me jette entre vos bras:
+aidez un pauvre naufragé à regagner le port; ramenez dans le
+bercail sacré de l'Église catholique une brebis errante et vagabonde;
+purifiez-moi de mes souillures.</p>
+
+<p>Le prêtre et le vieillard restèrent longtemps embrassés; des
+larmes abondantes coulèrent de leurs yeux...</p>
+
+<p>Quelques jours après, quand fut clôturée la retraite, on voyait
+agenouillé à la Table-Sainte, à côté de sa fille rayonnante de
+bonheur, le vénérable vieillard, dont le maintien noble, pieux
+et modeste réjouissait une population éminemment chrétienne
+qu'avaient autrefois attristée ses écarts.</p>
+
+<p>Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'église, s'ils se
+laissent entraîner par les séductions de l'erreur, il dépend de
+vous de les arracher à la fureur du dragon infernal, de sauver
+ces âmes pour lesquelles Jésus-Christ est mort sur la croix. La
+Providence a placé entre vos mains une arme puissante: c'est
+la prière. Adressez-vous à Marie, qu'on n'invoque jamais en
+vain, Marie, la Mère de miséricorde et le refuge des pécheurs.
+Elle touchera le coeur de vos parents bien-aimés et les amènera
+repentants aux pieds de son divin Fils.</p>
+
+<a name="45"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>45.&mdash;LA CROIX D'ARGENT.</p>
+
+<p>Une pauvre enfant du nom de Jane, errait un soir d'hiver
+dans les rues de Londres par un froid glacial. Sans asile,
+sans pain, elle ne savait où porter ses pas, car son père et
+sa mère étaient morts, laissant l'infortunée dans la plus cruelle
+détresse. Tout à coup elle voit briller un morceau de métal entre
+deux pavés de la rue; elle le ramasse: c'était un petit crucifix
+en argent. «Je vais aller le vendre, se dit Jane; avec ce qu'on
+m'en donnera, j'achèterai un peu de pain.»</p>
+
+<p>Vite elle chercha une boutique d'orfèvre, et, au coin d'une
+rue, elle en vit une, petite et faiblement éclairée. Jane entra.
+Une femme était assise au comptoir, vêtue de deuil; elle avait
+une figure d'une expression pure et pieuse; elle leva sur la
+pauvre fille un bon regard, et lui dit d'une voix douce:</p>
+
+<p>«Que désirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous acheter ceci?» répondit brusquement Jane,
+en tendant le crucifix.</p>
+
+<p>La femme le prit avec respect, et jetant un coup d'oeil sur
+Jane, dont la figure malheureuse et sauvage ressortait sur ses
+vêtements délabrés, elle lui dit:</p>
+
+<p>«Ma fille, nous achetons les objets d'or et d'argent; mais,
+dites-moi, savez-vous ce qu'est ceci?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'argent, je le sais bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas là ce que je vous demande: savez-vous quel
+est cet homme étendu sur la croix?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pauvre enfant, vous ignorez que cet homme est le
+Fils de Dieu, qu'il est mort sur la croix pour nous sauver?</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne m'a jamais parlé de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas Jésus-Christ, notre bon Sauveur?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi nous a-t-il sauvés?</p>
+
+<p>&mdash;De l'enfer, et il nous a ouvert le paradis.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en savais rien.»</p>
+
+<p>La marchande regarda plus attentivement la pauvre créature
+debout devant elle: elle embrassa d'un regard ce visage
+jeune et flétri, ces vêtements sordides, et, mal plus terrible,
+cette stupeur de l'âme peinte sur ses traits. Sa charité s'émut,
+ses entrailles de chrétienne et de mère tressaillirent. Elle dit à
+Jane:</p>
+
+<p>«Avez-vous des parents, une maison?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Mon père est mort sous un buisson, loin d'ici; ma
+mère est morte aussi. Comment suis-je venue a Londres?
+je n'en sais rien. Comment ai-je vécu? je n'en sais rien non
+plus; ce que je sais, c'est que je voudrais bien être au fond de
+la Tamise, car alors je n'aurais plus ni froid ni faim.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit la marchande, et ce mot, prononcé avec
+une indicible bonté, fit monter les larmes aux yeux de la pauvre
+Jane, mon enfant, voulez-vous que je vous conduise dans une
+maison où vous n'aurez plus ni faim ni froid et où vous
+apprendrez à servir le bon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ni faim ni froid? répéta Jane; ce sera donc le paradis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais le chemin qui y conduit.</p>
+
+<p>La marchande fit entrer dans sa boutique la pauvre fille,
+lui donna à souper, la revêtit d'une robe neuve; bientôt Jane
+dormait dans un lit sous ce toit hospitalier où le Père céleste
+l'avait amenée.</p>
+
+<p>Quelque temps après, une des orphelines de la maison du Bon
+Pasteur, de Londres, recevait le baptême. Sa joie, sa ferveur
+attendrissaient l'assemblée; cette heureuse néophyte était la
+pauvre Jane, qui avait pour marraine la bonne marchande,
+l'instrument des miséricordes du Seigneur.</p>
+
+<a name="46"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>46.&mdash;UN COUP DE FILET DE LA SAINTE VIERGE.</p>
+
+<p>En se rendant à l'une de nos stations thermales, un officier
+supérieur causait avec un compagnon de voyage:&mdash;Si
+nous nous arrêtions à Lourdes? lui dit ce dernier.
+&mdash;Pourquoi donc?&mdash;Nous y trouverions le pèlerinage national.
+&mdash;Voilà cinquante ans que je n'ai pas mis les pieds
+dans une église!...&mdash;Qu'à cela ne tienne, tout se passe en
+plein air.&mdash;Alors, c'est différent.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent a Lourdes; ils virent les ardentes prières
+des pèlerins. Elles étonnèrent d'abord, subjuguèrent ensuite
+cette âme droite et loyale: l'officier pria avec les autres, aussi
+longtemps que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait chaud, lui dit son compagnon; si nous buvions un
+verre d'eau de la grotte?&mdash;Volontiers; ce prêtre-là m'a rendu
+tout rêveur...</p>
+
+<p>Il rêva, il pria, il monta jusqu'à la crypte, il en redescendit
+priant et heureux.&mdash;Si vous voulez aller aux eaux, dit-il à
+son compagnon, allez-y; moi, j'ai trouvé les miennes.</p>
+
+<a name="47"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>47.&mdash;UNE CONVERSION EN MER.</p>
+
+<p>Le héros de cette histoire a rapporté lui-même dans la
+lettre suivante la grâce signalée dont il a été l'objet.</p>
+
+<p>«Après avoir failli périr avec mon navire, sur la barre de
+Bayonne pendant l'été dernier, je me rendais de Livourne à
+Dunkerque et Rouen, lorsque le 28 décembre, au matin, je fus
+obligé de mouiller devant Malaga, ne pouvant y entrer. Bientôt
+le temps devint affreux, et, dès huit heures du matin, toute la
+population massée sur les quais, malgré une pluie torrentielle,
+nous regardant chasser sur les ancres, nous faisait comprendre
+quel péril nous menaçait. Le pavillon fut mis en berne, mais en
+vain: ni remorqueur, ni pilotes, pas même la canonnière de
+l'État n'osaient se risquer à nous secourir; Dieu seul pouvait
+nous sauver. Impossible de se jeter à la mer: nous aurions été
+brisés sur les rochers de la jetée en construction ou contre les
+récifs de la côte.</p>
+
+<p>Je pensai alors à ma mère, je me rappelai le projet de me
+faire catholique que j'avais eu autrefois. Me jetant à genoux
+devant le vieux christ en bronze dominant le compas de route,
+je priai avec foi le Dieu des chrétiens et Notre-Dame de Montenero,
+dont j'avais visité, le 8 septembre dernier, le pèlerinage
+célèbre, en Toscane.</p>
+
+<p>La journée se passa en craintes; la mer augmentait de furie,
+et le fleuve, en face de nous, jetait devant le navire ses eaux
+jaunes débordées. Le consul de France, qui avait tenté l'impossible
+pour nous faire secourir, nous écrivit le soir au moyen
+d'une bouteille jetée dans les flots: il nous avouait tristement
+que les autorités de Malaga reconnaissaient l'impossibilité
+d'arriver jusqu'à nous, en face d'une situation si périlleuse, et
+qu'on attendrait que la nuit fût achevée pour prendre une décision.
+Pour moi, cette décision c'était la mort et la perte de
+mon navire! Je voulus mourir catholique romain; je suppliai
+avec foi Notre-Dame de la Salette et je me sentis plein de courage.</p>
+
+<p>Mon équipage affolé menaçait de ne plus m'obéir; il voulait
+filer les chaînes et jeter le navire à la côte. Plein de confiance
+dans le secours de Dieu et de la sainte Vierge, je résistai énergiquement
+à tous et la nuit arriva. Les ouvriers qui couvraient
+la côte et le quai nous dirent, dans leur âme, adieu pour toujours...
+Je fis reposer successivement mes hommes, et, pensant à la
+mort, je me tenais sur la dunette en priant Dieu.</p>
+
+<p>Cette nuit fut épouvantable; l'orage augmentant sans cesse
+de violence, le navire se mit à talonner avec force, et à chaque
+instant il était menacé de s'entr'ouvrir et de se briser sur la
+jetée en construction. Les malheureux marins raidissaient à
+chaque instant les chaînes.</p>
+
+<p>Le jour arriva enfin, mais pour nous montrer l'horreur de
+notre situation. La foule garnissait les quais, assistant, émue
+et impuissante, à ce terrible drame. Je pris un vieux catéchisme,
+oublié à bord par un marin, je lus les Litanies de la sainte
+Vierge, et je promis alors solennellement d'abjurer aussitôt arrivé
+en France et de me faire baptiser.</p>
+
+<p>À huit heures, apparut devant Malaga un steamer; malgré
+le découragement de tous les matelots de l'équipage et contre
+leur avis, je fis mettre le pavillon en berne et jeter à la mer
+une bonbonne renfermant une demande de secours; je la plaçai
+sous la protection de la Vierge. La bouteille arriva à terre,
+puis le steamer disparut au large.</p>
+
+<p>Ce fut alors parmi l'équipage un cri d'immense douleur: toute
+espérance s'évanouissait... Pour moi, j'espérais quand même,
+priant, sondant l'horizon avec une longue-vue. Je promis un
+<i>ex-voto</i> à Notre-Dame de la Salette et à trois autres pèlerinages.
+Toutefois, je me préparai à mourir catholique et j'en plaçai la
+déclaration écrite de ma main sur ma poitrine.</p>
+
+<p>Tout à coup, vers dix heures, je découvre une fumée noire
+dans le lointain: j'entends un coup de sifflet strident, et, au
+milieu des vagues énormes qui nous couvraient, le steamer qui
+apparaissait. Le navire sauveur, détachant sa grande chaloupe,
+nous envoie vingt-quatre hommes. Après des peines inouïes,
+plusieurs fois sur le point d'être engloutis, ces braves finissent
+par nous accoster. Il était temps; nous allions attendre la mort
+dans la mâture élevée, car notre vaisseau était sur le point de
+s'entr'ouvrir. On sacrifia les ancres, les chaînes, etc., il fallait
+se hâter.</p>
+
+<p>Le brave capitaine Corno, malgré une mer épouvantable,
+manoeuvra tellement bien avec son énorme steamer, qu'à midi
+il nous amenait dans le port. Nous étions sauvés, grâce à la
+sainte Vierge. Par une faveur providentielle, le navire et la
+cargaison n'avaient aucune avarie.</p>
+
+<p>Aussitôt à terre, je me rendis à la cathédrale pour remercier
+Dieu et Notre-Dame et renouveler ma promesse d'abjuration.
+En attendant que je puisse la réaliser, j'apprends ma religion
+dans un vieux catéchisme oublié à bord...»</p>
+
+
+<a name="48"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>48.&mdash;LA MORT D'UN SEPTEMBRISEUR.</p>
+
+<p>Vers le milieu de l'année 1826, un homme du peuple, alors
+sexagénaire, tenait le petit hôtel de Dijon, au n° 211 de la
+rue Saint-Jacques, à Paris. Atteint depuis longtemps d'une
+maladie grave, il avait en vain appelé à son secours les plus
+célèbres médecins de la capitale: le mal n'avait fait qu'empirer
+avec les années; enfin, de violents accès de colère, auxquels il
+se livrait presque tous les jours, l'avaient rendu incurable. Cependant,
+ne pouvant se résoudre à mourir, il tenta un dernier
+essai en faisant demander le docteur Descuret, qui jouissait d'une
+grande réputation. Celui-ci, voyant le malade à la veille de succomber,
+se contenta de lui prescrire quelques légers adoucissements
+usités en pareille circonstance: il ne comptait plus le revoir.</p>
+
+<p>Mais le lendemain, vers six heures du soir, on vint l'appeler
+encore; cette fois ce n'était point pour le vieillard, mais pour
+sa femme, que le misérable avait presque tuée dans un de ses
+emportements.</p>
+
+<p>Après les premiers soins donnés à cette pauvre femme, le
+docteur se disposait à se retirer sans avoir adressé une seule
+parole à l'incorrigible mari. Celui-ci le remarqua, l'arrêta par
+l'habit et lui dit d'un air piteux: «Eh quoi! monsieur le docteur,
+vous vous en allez sans daigner seulement me regarder?&mdash;Pourquoi
+m'inquiéter d'un malade qui fait l'impossible pour
+rendre mes soins inutiles? Au reste, ajouta-t-il d'un ton sévère,
+vous avez grossièrement injurié vos premiers médecins, dont
+l'un vous a abandonné parce que vous avez même osé lever la
+main sur lui. Ajoutez à ces ingratitudes la brutalité dont vous
+venez d'user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas
+faire comme eux.&mdash;Vos reproches ne sont que trop justes,
+reprit le malade d'un accent pénétré; oui, je suis bien coupable
+d'avoir maltraité ainsi ma femme; mais aussi, monsieur, si vous
+saviez ce qu'elle exigeait de moi! Ne voulait-elle pas que je fisse
+appeler un prêtre, moi qui les ai toujours eus en horreur!&mdash;L'intention
+de votre femme n'avait rien que de louable: en vous
+proposant de mettre en paix votre conscience, elle vous donnait
+une nouvelle preuve de son affection, et si cela était entièrement
+opposé à vos idées, vous deviez vous borner à un
+simple refus et non la frapper.&mdash;Mais enfin, monsieur le
+docteur, vous qui avez fait des études, que feriez-vous si vous
+étiez à ma place et qu'on vous proposât pareille chose?&mdash;Moi, je
+n'hésiterais pas à mettre en paix ma conscience, d'abord par
+conviction, en second lieu, parce que le calme de l'âme contribue
+puissamment à alléger nos souffrances et même à dissiper
+la maladie.&mdash;C'est bien singulier, qu'ayant fait des études,
+vous ayez cette manière de voir!&mdash;Au contraire, mes convictions
+religieuses sont en grande partie le fruit de mes
+études.»</p>
+
+<p>Le vieillard était vaincu par ces paroles pleines de raison et
+de foi: une lumière soudaine avait frappé son esprit. Il venait
+de se réveiller en lui des idées, des sentiments, des remords
+qu'il avait étouffés peut-être depuis bien longtemps, car il avait
+vécu dans un temps de stupide délire où les jeunes hommes de
+son âge et les beaux esprits affichaient le plus insultant mépris
+pour toute pensée religieuse, en disant: «La religion!...
+c'est bon pour les enfants et les femmes.» Ce préjugé infernal
+venait de s'évanouir à la parole du docteur, et, après un instant
+de silence, le malade dit d'un accent qu'on ne lui avait
+jamais connu: «Eh bien! qu'on fasse venir un prêtre; aussi
+bien, depuis longtemps j'en ai lourd sur la conscience!»</p>
+
+<p>Ici commence l'histoire touchante de sa conversion, de sa
+douleur, de sa reconnaissance, de sa joie, de sa confusion, de
+son amour, de son bonheur, de son salut ... Ici, nous allons voir
+comment Dieu s'est servi d'une femme chrétienne, d'un médecin
+et d'un prêtre, pour faire d'un assassin un élu, un saint!...
+Heureuse de ce changement subit, la pauvre femme, elle qui
+avait tant parlé, prié et souffert pour cette âme rebelle, envoie à
+la hâte chercher un des vicaires de la paroisse Saint-Jacques.</p>
+
+<p>À peine le vieillard l'a-t-il aperçu qu'il lui dit d'une voix
+tremblante de honte et de remords:</p>
+
+<p>«Tenez, monsieur, enlevez-moi ce coutelas que j'avais mis
+sous mon oreiller.&mdash;Que vous êtes imprudent, mon ami! mais
+vous couriez risque de vous blesser!&mdash;Eh! monsieur l'abbé,
+je m'en étais armé pour vous le plonger dans le coeur, si vous
+fussiez venu sans mon consentement... Oui, ajouta-t-il devant
+tous les assistants, en septembre 93, <i>j'ai massacré dix-sept
+ecclésiastiques</i>, et peu s'en est fallu que vous ne fussiez
+le dix-huitième!
+Mais rassurez-vous: <i>Dieu a eu pitié de moi; un regard
+de sa grâce a suffi pour m'éclairer</i>.»</p>
+
+<p>Le vicaire, stupéfait autant que touché, s'empare de l'énorme
+couteau: puis il s'enferme avec le pénitent pour laisser agir
+Dieu sur cette âme dans le mystère du sacrement de la réconciliation.
+Jamais, dans l'exercice de son saint ministère, il
+n'avait goûté des consolations comme celles qu'il trouva au
+chevet de ce malheureux qui avait été jadis le bourreau de dix-sept
+de ses confrères, et qui, à l'heure de la grâce, parlait et
+agissait comme le bon larron de la croix.</p>
+
+<p>Déjà le bon Samaritain, qui venait de guérir cette âme si
+profondément blessée par le crime, se retirait en annonçant à
+l'heureuse famille qu'il allait apporter au converti les derniers
+sacrements de l'Église, quand tout à coup le vieillard s'écria
+d'une voix étouffée par les sanglots:</p>
+
+<p>«Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi;
+j'ai bien besoin de vos consolations; mais, je vous en conjure,
+n'approchez pas de mes lèvres le divin Rédempteur, dont tout
+à l'heure encore je blasphémais le nom; je suis trop indigne
+d'un tel bonheur!&mdash;Dieu est rempli de miséricorde, lui dit le
+vicaire profondément attendri; on répare ses fautes quand on
+les pleure amèrement, et votre repentir me paraît trop sincère
+pour que j'hésite a vous administrer les sacrements que réclame
+immédiatement votre triste position.&mdash;Je les recevrai, monsieur
+l'abbé, puisque vous me l'ordonnez, reprit le malade, mais seulement
+après avoir fait amende honorable devant ceux que j'ai
+autrefois scandalisés par mes forfaits.»</p>
+
+<p>Tandis que le vicaire part pour chercher le saint viatique, le
+moribond fait appeler aussitôt ses voisins, témoins de sa vie
+criminelle, ses anciens camarades, les complices de ses fautes;
+il leur demande, avec larmes, pardon des affreux exemples
+qu'il leur avait donnés, surtout a l'Abbaye et aux Carmes, lors
+du massacre des prêtres; puis il fait de même envers sa femme,
+un des instruments de sa conversion.</p>
+
+<p>Le prêtre arrive portant l'auguste sacrement. Le vieillard,
+déjà glacé par la mort, se lève aussitôt, se met à genoux et
+reçoit ainsi les derniers sacrements avec une piété angélique:
+les traits de son visage baigné de larmes en étaient tout transfigurés.
+Après cette auguste action, il reste toujours à genoux,
+appuyé sur le chevet de son lit, tenant en main un crucifix,
+qu'il couvre de ses baisers et de ses larmes.</p>
+
+<p>Son confesseur, à plusieurs reprises, l'engagea à se coucher,
+vu sa grande faiblesse: c'était imposer à son coeur un pénible
+sacrifice, c'était lui ôter une trop douce consolation. Aussi
+l'exprima-t-il au prêtre: «Je sens, dit-il, qu'il ne me reste que
+peu d'instants à vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes
+prières et mes larmes; laissez-moi du moins la consolation de
+mourir à genoux; c'est faire bien peu pour expier tous mes
+crimes!»</p>
+
+<p>Et il resta ainsi en prière: son âme éclairée, renouvelée, sanctifiée,
+paraissait comme dans une sorte d'extase. Vers minuit,
+on entendit le moribond pousser un profond soupir; il s'était
+endormi dans le Seigneur avec le calme d'un élu, toujours à
+genoux et les lèvres collées sur le crucifix qu'il n'avait cessé
+d'arroser de ses larmes!!!</p>
+
+<p>«Seigneur, que vous êtes admirable dans vos oeuvres! qu'elles
+sont profondes vos voies, qu'elles sont immenses vos
+miséricordes!»</p>
+
+<p>(<i>L'abbé Hoffmann</i>, Extraits.)</p>
+
+<a name="49"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>49.&mdash;RENCONTRE PROVIDENTIELLE.</p>
+
+<p>Au commencement de ce siècle, un personnage assez marquant, M. de
+G***, était tombé dans l'impiété la plus affreuse.
+C'était une sorte de frénésie d'irréligion. Le blasphème sortait
+à chaque instant de sa bouche, et il semblait n'avoir à coeur
+que de couvrir d'ignominie la sainte Église et ses ministres.</p>
+
+<p>Un jour, M. de G*** entend raconter que dans une petite ville
+voisine de son château, on allait donner une mission. Sa malice
+sembla prendre un nouveau degré de perversité à cette nouvelle.
+Il se proposa de se rendre lui aussi à la mission, et de suivre les
+exercices, pour contrecarrer les missionnaires et pour empêcher,
+à force d'avanies, le fruit qu'ils devaient en attendre. On le vit
+donc arriver, suivi d'une escorte de vauriens, qui tous ensemble
+se rendirent à l'église paroissiale. Le chant des cantiques fut
+plus d'une fois interrompu par de grossiers lazzis et des rires
+indécents; mais le silence s'établit, quand le Père supérieur des
+missionnaires parut dans la chaire. C'était un homme de quarante
+ans environ, au visage pâle et amaigri, aux traits expressifs,
+au regard inspiré, tel en un mot que l'Écriture nous dépeint
+les prophètes de l'ancienne loi. Il n'avait pas achevé l'exorde de
+son discours, que déjà M. de G*** l'avait reconnu. C'était un des
+compagnons de son enfance, un des rivaux de ses études et qui
+lui avait disputé souvent avec avantage les couronnes académiques.
+Comment lui, qui pouvait briller dans le monde et parvenir
+aux postes les plus importants, avait-il pu se décider a
+embrasser la carrière pauvre et pénible du ministère évangélique,
+c'est ce que la tête frivole de M. de G*** ne pouvait expliquer.
+Il l'écouta donc avec toute l'attention dont il était capable, et il
+trouva qu'il justifiait par son éloquence les hautes prévisions
+de ses professeurs; mais ses pensées n'allèrent pas plus loin.</p>
+
+<p>Après le sermon, il renvoya ses amis et vint faire visite au
+missionnaire. Dès qu'il se fut nommé, le bon père courut à lui,
+et l'embrassant tendrement: «Ô mon ami, lui dit-il, que je
+suis heureux de vous voir, et que je remercie Dieu de vous retrouver
+avec des sentiments si chrétiens! sans doute vous avez
+toujours été fidèle aux préceptes de religion que nous avons
+reçus ensemble? Et, en vous livrant avec tant d'empressement
+aux premiers exercices de la mission, vous voulez...» M. de G***
+ne le laissa pas achever; emporté par l'irascibilité de son caractère
+et par le sentiment d'impiété dont il s'était fait une longue
+habitude, il s'oublia, jusqu'à lever la main sur le prêtre du Seigneur:
+«Impertinent, s'écria-t-il avec l'accent de la rage,
+garde pour d'autres tes sots conseils et ton insidieux prosélytisme!
+Je venais te féliciter de ton éloquence hypocrite et non
+pas réclamer tes avis.» Mais le missionnaire, impassible et
+tranquille, lui répondit avec cette douceur angélique que Dieu
+peut seul inspirer à l'homme: «Mon frère, peut-être, il y a
+vingt ans, quand j'étais encore dans le monde, et que la religion
+ne m'avait pas appris à dompter mes passions, peut-être
+un pareil outrage eût-il coûté la vie à l'un de nous, et jeté un
+damné de plus aux pieds de l'Éternel; mais Dieu m'a fait depuis
+longtemps la grâce d'être chrétien! Ma longue expérience dans
+la conduite des âmes me montre à quelle horrible extrémité est
+descendue la vôtre: ô mon frère! je tremble pour vous; qu'allez-vous
+devenir?»</p>
+
+<p>Mais déjà M. de G*** était aux pieds du prêtre; il baisait sa
+main en l'arrosant de ses larmes, et il s'écriait; «Pardonnez-moi,
+mon père, car je ne sais ce que je fais!» Et il se tordait
+dans d'effrayantes convulsions, jetant des phrases inarticulées,
+des exclamations sans suite, des accents de désespoir que
+l'oreille avait peine à saisir, mais que devinait le coeur du missionnaire.
+«Où suis-je?... Quelle soudaine clarté brille à mes
+yeux?... Grâce, grâce!...» Et cet orage nouveau dans le coeur
+de l'impie, cette tempête de la conscience, frappait d'effroi le
+missionnaire lui-même, tout accoutumé qu'il était aux misères
+humaines. Tout à coup, reprenant la sublime autorité de son
+ministère: «Relevez-vous, mon fils, lui dit-il, relevez-vous,
+déjà le remords vous a fait chrétien!» Et M. de G*** se relevait
+tremblant, ses genoux se dérobaient sous lui. Le prêtre l'emporta
+dans ses bras, et le plaçant devant un prie-Dieu: «Dans
+un instant, mon fils, toutes vos peines seront calmées.» Puis la
+confession commença.</p>
+
+<p>Trois heures entières ils restèrent enfermés ensemble; l'on
+entendait du dehors de longs sanglots et d'étranges gémissements;
+on n'aurait pu dire lequel versait de plus abondantes
+larmes, ou du prêtre ou du pénitent. Tous deux confondaient
+leurs soupirs, tous deux mêlaient l'expression de leur douleur,
+tous deux s'humiliaient devant la grandeur du Très-Haut et bénissaient
+ses miséricordes. M. de G*** était justifié devant Dieu.
+Il partit et ne voulut plus rentrer dans son château. Il se
+choisit en ville une modeste retraite; et, malgré les railleries de
+ses anciens amis, il suivit avec une piété exemplaire toutes les
+prédications et les moindres exercices de la retraite. Tous les
+jours il voyait le saint prêtre, et se confirmait dans la grâce.
+Enfin, le jour de la communion générale, il eut le bonheur de
+s'approcher de la sainte table, au grand étonnement de toute la
+ville, dont il avait été si longtemps le scandale et l'effroi.</p>
+
+<a name="50"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+
+
+
+<p>50.&mdash;LE BON FILS CONSOLÉ.</p>
+
+
+<p>Un pieux jeune homme écrivait la lettre suivante, qui doit
+inspirer une bien grande confiance en saint Joseph, surtout
+lorsqu'il s'agit d'obtenir des graces de conversion.</p>
+
+<p>«J'ai reçu cette année un grand nombre de faveurs par la
+puissante intercession du glorieux Époux de Marie. La première
+a été la conversion de mon excellent père.</p>
+
+<p>Il ne s'était pas confessé depuis plus de quarante ans. Il y
+avait une douzaine d'années qu'il n'était pas entré dans l'église
+paroissiale; et, pour comble de difficultés, il était plein de préjugés
+contre notre sainte religion qu'il n'avait jamais bien connue.
+Pour ramener dans les bras de Dieu cette brebis égarée,
+il fallait un grand coup de lumière et de miséricorde. J'avais
+essayé de le convaincre par le raisonnement, j'avais prié et fait
+prier beaucoup pour lui: tout avait été inutile. Il y a quelques
+semaines, je me sentis pressé d'aller solliciter auprès de saint
+Joseph cette conquête si difficile.</p>
+
+<p>C'était la première fois que j'implorais du saint Patriarche une
+faveur particulière. J'allai donc me prosterner devant sa statue,
+et je lui promis que, s'il m'accordait ce que je lui demandais,
+j'aurais pendant toute ma vie une dévotion toute spéciale pour
+lui, et que je m'efforcerais de répandre son culte autant que je
+le pourrais. À peine ma prière terminée, je me sentis la plus
+grande confiance.</p>
+
+<p>Je fis alors une première neuvaine avec toute la ferveur dont
+j'étais capable. En même temps, j'écrivis à mon père pour tâcher
+de le décider à porter un Cordon de saint Joseph que j'envoyai
+avec ma lettre. Il eût été impossible de le lui faire accepter
+comme objet religieux; mais, à ma demande, il consentit a
+le porter comme un petit souvenir de moi.</p>
+
+<p>Ma première neuvaine achevée, j'en commençai une nouvelle,
+et incontinent je pus me rendre ce doux témoignage que mon
+espérance n'avait pas été vaine. Béni soit à jamais le très bon
+et très puissant saint Joseph!... La grâce était accordée. Dès
+le commencement de cette seconde neuvaine, je reçus de mon
+père une touchante lettre, où il m'exprimait, en des termes
+brûlant, la joie et la paix qui inondaient son âme. Une lumière
+nouvelle venait de briller dans son coeur et dans son intelligence.
+Le respect humain, les objections et les préjugés contre la religion
+étaient tombés d'eux-mêmes, et une petite occasion ménagée
+par saint Joseph s'étant présentée, mon père était allé se
+confesser, comme poussé par une main invisible. Le lendemain,
+avec des sentiments ineffables de bonheur et de tendresse, il
+recevait dans son coeur le Dieu, si plein de miséricorde, qui venait
+réjouir sa vieillesse, comme il avait autrefois réjoui sa jeunesse.
+La conversion a été parfaite; saint Joseph ne fait pas les choses
+à demi. Depuis ce jour de bénédiction, mon père prit part à
+tous les exercices de piété de la paroisse. Tous ceux qui le connaissaient
+furent profondément édifiés de cet heureux changement,
+et déclarèrent qu'il avait fallu une main puissante pour
+opérer cette merveille. Et cette main puissante, c'est la vôtre,
+ô grand et très-puissant saint Joseph! Je vous remercierai pendant
+toute ma vie de cette grâce signalée...»</p>
+
+<p>Après cela, pourrait-on recommander avec trop d'instances
+aux jeunes gens la dévotion envers saint Joseph? Puissent-ils
+recourir à lui dans tous leurs besoins spirituels et ceux de leurs
+proches! S'ils prient avec ferveur et persévérance, ils ressentiront
+infailliblement les effets de sa paternelle protection.</p>
+
+<a name="51"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center><a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+<p>51&mdash;COMMENT ON RETROUVE LE BONHEUR.</p>
+
+<p>Passant un jour sur la place des Capucins, à Lyon, une
+zélatrice du rosaire y vit une petite fille âgée de six à sept
+ans, qui, après avoir brisé la glace d'une fontaine, plongeait
+quelque chose dans l'eau. La dame s'approcha et dit:</p>
+
+<p>&mdash;«Que fais-tu là, mon enfant?&mdash;Je lave ma robe.&mdash;Quel
+est ton nom?&mdash;Marie.&mdash;Où est ta mère?&mdash;À Loyasse (cimetière
+de Lyon).&mdash;Et ton père?&mdash;Il est malade et triste là-bas...&mdash;Eh
+bien! conduis-moi à ta maison.».</p>
+
+<p>L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte,
+puis, rassurée sans doute par l'affectueux sourire qui répondait
+à son regard, elle mit sa petite main glacée dans celle que lui
+tendait sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses
+demeures, ordinairement habitées par le vice ou par le malheur.</p>
+
+<p>Arrivée au dernier étage, l'enfant ouvre une porte et dit:&mdash;Papa,
+voilà une dame qui veut vous voir.&mdash;Me voir!... moi!...
+une dame!... allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du
+spectacle de ma misère! Je suis chez moi; et, bien que je sois
+pauvre, malheureux, je ne souffrirai pas que les riches viennent
+insulter à ma misère! Donc, vous pouvez vous en aller,» s'écria-t-il
+en désignant du doigt la porte restée entr'ouverte.&mdash;Je
+venais vous offrir des secours,» murmura timidement la
+visiteuse, un peu effrayée.&mdash;Je n'ai besoin de rien, que de rester
+tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer de ma
+pauvreté, reprend l'homme; et il lance par la porte de la mansarde
+une pièce de monnaie qui vient d'être déposée sur la table.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien à faire... La charitable zélatrice embrassa la
+petite fille et lui dit tout bas: «Viens me trouver quand tu auras
+besoin de quelque chose.» Puis elle sortit.</p>
+
+<p>Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que la douce Marie reparût,
+bien qu'on allât souvent, pour l'y rencontrer, à l'endroit
+où on l'avait trouvée.</p>
+
+<p>Mme L, l'aperçut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes;
+son père, qui manquait d'ouvrage et par conséquent de pain,
+l'envoyait mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit
+raconter son histoire, histoire bien simple et bien touchante,
+imprimée dans son jeune coeur.</p>
+
+<p>«Maman était très bonne; soir et matin, elle me faisait dire
+<i>Notre Père</i> et <i>Je vous salue, Marie</i>... Mon père était bon, lui aussi,
+alors; mais depuis qu'ils ont emporté maman à Loyasse, il
+est devenu triste, s'est mis à lire de grandes feuilles et ne parle
+plus de Dieu ou des riches qu'en se fâchant bien fort.»</p>
+
+<p>Ce récit fut un trait de lumière pour Mme L. Elle fit promettre
+à la chère petite de dire, tous les jours, une fois, «Notre Père,»
+et dix fois, «Je vous salue, Marie...» <i>pour obtenir que son père
+devînt très heureux</i>, et la renvoya munie d'abondantes provisions.</p>
+
+<p>Un mois après, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette
+fois, avec un visage tout joyeux: «Madame, dit-elle, papa
+voudrait bien vous voir; seulement il n'ose pas venir...»</p>
+
+<p>La difficulté fut vite tranchée; Mme L... accourut à la mansarde,
+et y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre réduit était
+le même, on lisait sur le visage du malheureux père l'expression
+humble et douce du changement opéré dans son âme.</p>
+
+<p>«Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est
+arrivé, mais je ne peux plus me reconnaître... En entendant la
+petite réciter tant de fois son <i>Notre Père</i> et son <i>Je vous salue</i>,
+je me suis d'abord impatienté, parce qu'elle le répétait trop...
+Puis j'ai fini par le dire machinalement avec elle, en me rappelant
+que ma pauvre femme le disait aussi... Alors, j'ai pleuré,
+j'ai senti le regret de ma mauvaise vie, et je me suis reproché
+mon insolence envers la dame qui a été si bonne pour nous...
+C'est pourquoi je voulais la voir, pour lui demander pardon.»</p>
+
+<p>Ce pardon fut accordé sans peine, et Dieu, après avoir purifié,
+soulagé la misère de l'âme et du corps, par l'entremise de
+sa généreuse servante, sauva aussi par elle le père et l'enfant.</p>
+
+<a name="52"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+<p>52.&mdash;LE SOUVENIR DE LA PREMIÈRE COMMUNION.</p>
+
+<p>Mous devons à un homme du monde le récit suivant, qui
+contient plus d'une instruction utile et fournit un nouvel
+exemple des ineffables tendresses de la miséricorde divine.</p>
+
+<p>J'étais à Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conférence
+de Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la
+composaient avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux
+fois par semaine les pauvres malades des hôpitaux du quartier.</p>
+
+<p>L'hôpital Necker, dans la rue de Sèvres, m'était échu en partage.
+Je commençais toujours mes visites par la chapelle, et
+j'allais demander au Seigneur de bénir l'oeuvre que, pour l'amour
+de lui, je venais accomplir, d'accompagner de sa bénédiction
+les paroles, les conseils que j'allais donner à mes malades;
+et quand j'avais fini ma tournée dans les salles, je venais encore
+en déposer le succès aux pieds de ce bon Maître.</p>
+
+<p>Je fus obligé de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
+toujours le trait touchant dont j'ai été le témoin à ma dernière
+visite aux malades de Necker.</p>
+
+<p>La salle que je devais visiter ce jour-là était confiée aux soins
+d'une Soeur de Charité vieillie dans cet admirable métier, et non
+moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades
+que zélée pour le salut de leurs âmes. En arrivant, j'allai, selon
+mon habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me
+recommanda spécialement six ou sept malades: l'un, Étienne,
+nouvel arrivé, et encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond,
+ayant besoin d'être fortifié et consolé; un autre comme
+ébranlé déjà, et prêt à se convertir, etc.</p>
+
+<p>«Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n° 39; c'est un homme
+de trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degré,
+qui sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien
+en tirer; il m'a envoyée promener trois ou quatre fois, et n'a
+jusqu'ici reçu M. l'aumônier qu'avec des paroles grossières. Un
+de vos confrères de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a déjà visité
+plusieurs fois, n'a pas mieux réussi que nous. Il est probable
+qu'il vous enverra promener aussi; mais enfin il ne faut rien
+épargner. Il s'agit ici de la gloire de Dieu et d'une pauvre âme
+à sauver.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, répondis-je, s'il m'envoie
+promener, j'irai me promener, voilà tout; cela ne me fera pas
+grand mal. Dites seulement pour ce pauvre homme un <i>Ave Maria</i>
+pendant que j'irai lui parler.»</p>
+
+<p>Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai à mon n° 39. Je fus
+tout saisi en le voyant. La mort était peinte sur son visage.
+Trois ou quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face
+était hâve et d'un blanc jaunâtre, et son affreuse maigreur donnait
+à ses yeux noirs une apparence étrange...</p>
+
+<p>Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien
+dire.</p>
+
+<p>Je lui demandai de ses nouvelles: «La soeur m'a appris,
+mon pauvre ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait
+bien longtemps déjà que vous étiez malade.»</p>
+
+<p>Pas de réponse; seulement le regard de mon homme devenait
+de plus en plus dur, et il semblait me dire: «Je n'ai que faire
+de vos condoléances; donnez-moi la paix.» Je fis semblant de
+ne pas m'en apercevoir: «Souffrez-vous beaucoup en ce moment,
+et pourrais-je vous soulager en quelque manière?»</p>
+
+<p>Pas un mot.</p>
+
+<p>«Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de nécessité
+vertu, et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation
+de vos fautes; comme cela du moins elles vous seront utiles.»</p>
+
+<p>Toujours même silence et même accueil. La position commençait
+à devenir embarrassante. L'oeil du malade était de
+plus en plus menaçant, et je voyais le moment où il allait me
+dire quelque injure... La Providence de Dieu m'envoya tout à
+coup une inspiration. Je me rapprochai vivement du malheureux,
+et je lui dis à demi-voix: «Avez-vous fait une bonne
+première communion?»</p>
+
+<p>Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion électrique.
+Il fit un léger mouvement; sa figure changea d'expression,
+et il murmura plutôt qu'il ne dit: «Oui, Monsieur.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! repris-je, mon ami, n'étiez-vous pas heureux
+dans ce temps-la?&mdash;Oui, Monsieur, me répondit-il d'une voix
+émue; et au même instant je vis deux grosses larmes couler
+sur ses joues. Je lui pris les mains.&mdash;Et pourquoi étiez-vous
+heureux alors, sinon parce que vous étiez pur, chaste, aimant
+et craignant Dieu, en un mot, bon chrétien? Mais ce bonheur
+peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas changé! Il continuait
+à pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
+vous confesser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avança vers
+moi pour m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous
+pouvez penser, et je lui donnai quelques petits conseils pour
+faciliter l'exécution de son bon dessein. Je le quittai ensuite, et
+j'annonçai à la Soeur le succès inespéré de ma visite. Je ne sais
+ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est resté profondément gravé
+dans l'esprit ou plutôt dans le coeur, c'est la force merveilleuse
+de la miséricorde de Dieu, qui changea en un instant, et à l'aide
+d'une seule parole, ce coeur si endurci!</p>
+
+<p>Le seul souvenir de sa première communion suffit pour convertir
+et probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux
+de l'avoir bien faite; car s'il eût accompli, comme plusieurs,
+hélas! avec négligence, ce grand acte de la vie chrétienne, le
+souvenir que je lui en rappelai n'eût fait sans doute sur son coeur
+qu'une impression insignifiante!...</p>
+
+<p>Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure
+perdu.</p>
+
+<a name="53"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+<a href="#index" style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: right;">Index</a>
+
+
+
+<p>53.&mdash;L'ORPHELINE ET LE VÉTÉRAN.</p>
+
+
+<p>Une pauvre orpheline avait été recueillie par un vieux soldat
+qu'elle nommait son père. D'une piété simple, mais sérieuse,
+elle s'était attiré une telle estime, qu'il y avait autour
+d'elle comme une auréole de vénération. Le vieux soldat lui-même
+s'était laissé prendre à son influence. Il appelait sa petite
+orpheline, <i>sa petite sainte</i>. Jamais il ne fumait devant elle, il
+jurait encore moins.</p>
+
+<p>La pieuse enfant était arrivée à faire prier son père adoptif,
+ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps.</p>
+
+<p>Un jour qu'il passait devant l'église du village, je ne sais
+quelle inspiration secrète le pousse à y entrer. Il va s'agenouiller
+dans un coin et commence son signe de croix. Mais tout à
+coup il s'arrête, ses yeux ont rencontré une enfant qui, recueillie
+au pied de l'autel, les mains jointes, paraît comme dans une
+extase. Il regarde, il reconnaît sa fille. La pensée lui vient
+aussitôt qu'elle demande à Dieu sa conversion; elle lui a dit
+tant de fois que c'était là l'unique objet de toutes ses prières.
+Une larme monte de son coeur à ses yeux et coule le long de
+ses joues sur sa vieille figure cicatrisée. Cette larme est efficace
+et décide de son retour à Dieu.</p>
+
+<p>Quelque temps après, aux Pâques, le vieux militaire pleinement
+converti, bien heureux, communiait à côté de sa petite
+fille. Et, comme, au sortir de l'église, quelques-uns de ses vieux
+camarades le regardaient étonnés: «Vous ne vous attendiez
+pas à cela, leur dit-il, mais que voulez-vous? Je ne puis résister
+à la <i>petite sainte</i>, elle convertirait le démon lui-même, si le démon
+pouvait être converti.»</p>
+
+<p>Voilà l'influence de la vraie piété. Puisse-t-elle devenir le partage
+de tous ceux qui liront ce petit livre! En même temps
+qu'elle assurera leur propre salut, elle les aidera merveilleusement
+à travailler au salut des autres!</p>
+
+
+<a name="index"></a>
+<center><img src="spacer1.png" alt="" style="width: 750px; height: 75px;"></center>
+
+<p>TABLE DES MATIÈRES.</p>
+
+<p><a href="#00">AVANT-PROPOS</a></p>
+
+<p><a href="#01">1.&mdash;Le capitaine de navire et le mousse.</a></p>
+
+<p><a href="#02">2.&mdash;Une nuit dans le désert.</a></p>
+
+<p><a href="#03">3.&mdash;Les deux frères.</a></p>
+
+<p><a href="#04">4.&mdash;Un jeu où l'on gagne le ciel.</a></p>
+
+<p><a href="#05">5.&mdash;La vengeance d'un étudiant chrétien.</a></p>
+
+<p><a href="#06">6.&mdash;Un père converti par son enfant.</a></p>
+
+<p><a href="#07">7.&mdash;Un cadeau inattendu.</a></p>
+
+<p><a href="#08">8.&mdash;Les trois actes d'un drame contemporain.</a></p>
+
+<p><a href="#09">9.&mdash;Le remède est dur, mais il est bon.</a></p>
+
+<p><a href="#10">10.&mdash;Le banc de famille.</a></p>
+
+<p><a href="#11">11.&mdash;La lettre d'une mère.</a></p>
+
+<p><a href="#12">12.&mdash;Une première communion à quatre-vingts ans.</a></p>
+
+<p><a href="#13">13.&mdash;La soupape.</a></p>
+
+<p><a href="#14">14.&mdash;Une méprise qui porte bonheur.</a></p>
+
+<p><a href="#15">15.&mdash;Héroïsme d'un jeune néophyte.</a></p>
+
+<p><a href="#16">16.&mdash;Les deux amis.</a></p>
+
+<p><a href="#17">17.&mdash;Tel est pris qui croyait prendre.</a></p>
+
+<p><a href="#18">18.&mdash;Comment on obtient un miracle.</a></p>
+
+<p><a href="#19">19.&mdash;Le marquis d'Outremer.</a></p>
+
+<p><a href="#20">20.&mdash;La plus grande victoire d'un vieux général.</a></p>
+
+<p><a href="#21">21.&mdash;Le bouffon et son maître.</a></p>
+
+<p><a href="#22">22.&mdash;Un épisode de la Révolution.</a></p>
+
+<p><a href="#23">23.&mdash;Le zèle récompensé.</a></p>
+
+<p><a href="#24">24.&mdash;Sagesse et folie.</a></p>
+
+<p><a href="#25">25.&mdash;Le terrible article.</a></p>
+
+<p><a href="#26">26.&mdash;Le trottoir.</a></p>
+
+<p><a href="#27">27.&mdash;Un fils qui tombe dans les bras de son père.</a></p>
+
+<p><a href="#28">28.&mdash;Le rosier du mois de Marie.</a></p>
+
+<p><a href="#29">29.&mdash;La statuette de saint Antoine.</a></p>
+
+<p><a href="#30">30.&mdash;Le chemin du coeur.</a></p>
+
+<p><a href="#31">31.&mdash;Le nouvel Augustin.</a></p>
+
+<p><a href="#32">32.&mdash;Vaincu par l'exemple.</a></p>
+
+<p><a href="#33">33.&mdash;La fille du franc-maçon.</a></p>
+
+<p><a href="#34">34.&mdash;Un voyage de cent lieues en Australie.</a></p>
+
+<p><a href="#35">35.&mdash;Rien n'est impossible à Dieu.</a></p>
+
+<p><a href="#36">36.&mdash;L'amour maternel.</a></p>
+
+<p><a href="#37">37.&mdash;Un pécheur moribond assisté par un prêtre mourant.</a></p>
+
+<p><a href="#38">38.&mdash;Deux fois sauvé.</a></p>
+
+<p><a href="#39">39.&mdash;Dieu a ses élus partout.</a></p>
+
+<p><a href="#40">40.&mdash;La rose bénite.</a></p>
+
+<p><a href="#41">41.&mdash;Un souvenir du bagne.</a></p>
+
+<p><a href="#42">42.&mdash;Ce que le zèle peut inspirer à un enfant.</a></p>
+
+<p><a href="#43">43.&mdash;Une conquête du Sacré-Coeur.</a></p>
+
+<p><a href="#44">44.&mdash;Puissance du chapelet.</a></p>
+
+<p><a href="#45">45.&mdash;La croix d'argent.</a></p>
+
+<p><a href="#46">46.&mdash;Un coup de filet de la sainte Vierge.</a></p>
+
+<p><a href="#47">47.&mdash;Une conversion en mer.</a></p>
+
+<p><a href="#48">48.&mdash;La mort d'un septembriseur.</a></p>
+
+<p><a href="#49">49.&mdash;Rencontre providentielle.</a></p>
+
+<p><a href="#50">50.&mdash;Le bon fils consolé.</a></p>
+
+<p><a href="#51">51.&mdash;Comment on retrouve le bonheur.</a></p>
+
+<p><a href="#52">52.&mdash;Le souvenir de la première communion.</a></p>
+
+<p><a href="#53">53.&mdash;L'orpheline et le vétéran.</a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON ***
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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+
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Binary files differ