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+<html>
+<head>
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+ <title>La Suggestibilité</title>
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of La Suggestibilite, by Alfred Binet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Suggestibilite
+
+Author: Alfred Binet
+
+Release Date: March 5, 2004 [EBook #11453]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SUGGESTIBILITE ***
+
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+
+Produced by Curtis Weyant, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. Produced from page scans provided by Case Western Reserve
+University's Preservation Department.
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+
+
+
+
+<h1>LA</h1>
+
+<h1>SUGGESTIBILITÉ</h1>
+
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>ALFRED BINET</h2>
+
+
+<p>Docteur ès sciences, Lauréat de l'Institut<br>
+(Académie des Sciences et Académie des Sciences morales)<br>
+Directeur du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne<br>
+(Hautes-Études)</p>
+
+<p>Avec 32 figures et 2 planches hors texte.</p>
+
+<p>1900</p>
+
+
+<p>À<br>
+
+JACQUES PASSY</p>
+
+<p><i>19 mars 1864.&mdash;22 novembre 1898</i></p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>INTRODUCTION</h3>
+
+
+<p>Apprécier la suggestibilité d'une personne sans avoir
+recours à l'hypnotisation ou à d'autres manoeuvres analogues,
+tel est, aussi brièvement indiqué que possible, le
+sujet de ce livre.</p>
+
+<p>Il suffit de réfléchir un moment pour comprendre tous
+les avantages de cette séparation entre l'étude de l'hypnotisme
+et celle de la suggestion. Quoi que l'on pense de
+l'hypnotisme,&mdash;et quant à moi j'estime que c'est une
+méthode de premier ordre pour la pathologie mentale&mdash;il
+est incontestable que cette méthode d'expérimentation qui
+constitue une main-mise sur un individu, présente des
+inconvénients pratiques très graves: elle ne réussit pas chez
+toutes les personnes, elle provoque chez quelques-unes des
+phénomènes nerveux importants et pénibles, et en outre
+elle donne aux sujets des habitudes d'automatisme et de
+servilité qui expliquent que certains auteurs, Wundt en
+particulier, aient considéré l'hypnotisme comme une immoralité.
+C'est pour cette raison que les pratiques en ont été
+sévèrement interdites dans les écoles et dans l'armée, et je
+crois cette mesure excellente: l'hypnotisation doit rester, à
+mon avis, une méthode clinique.</p>
+
+<p>Jusque dans ces cinq dernières années, hypnotisme et
+suggestion étaient termes presque synonymes; on ne faisait
+de la suggestion que sur des sujets préalablement hypnotisés,
+ou bien, si l'on essayait de faire de la suggestion à
+l'état de veille, c'était exactement par les mêmes procédés
+que ceux de l'hypnotisme, c'est-à-dire par des affirmations
+autoritaires amenant une obéissance automatique du sujet
+et suspendant sa volonté et son sens critique.</p>
+
+<p>Les méthodes nouvelles que je vais décrire n'ont, je crois,
+aucun rapport pratique avec l'hypnotisme; ce sont essentiellement
+des méthodes pédagogiques: et j'ai pu les
+employer pendant plusieurs mois de suite dans les écoles,
+sous l'oeil attentif des maîtres, sans éveiller chez eux
+la moindre crainte que leurs élèves fussent l'objet de
+manoeuvres d'hypnotisation; c'est qu'en effet ces méthodes
+ne provoquent pas plus d'émotion ou de trouble chez les
+sujets qu'un exercice de dictée ou de calcul. Je dirai plus:
+ces expériences peuvent rendre de grands services aux
+élèves, si on a le soin de leur expliquer, quand le résultat
+est atteint, quel est le but qu'on se proposait, si on leur
+met sous les yeux l'erreur qu'ils ont commise, si on leur
+indique pourquoi ils ont commis cette erreur, comment
+ils ont manqué d'attention; c'est une leçon de choses, et
+en même temps une leçon morale dont l'enfant profite souvent,
+j'en ai eu la preuve, car j'en ai vu plusieurs qui, à
+chaque épreuve, apprenaient à se corriger et devenaient
+moins suggestibles.</p>
+
+<p>Certes, ce n'est pas seulement aux enfants que cette leçon
+serait salutaire, mais surtout aux adultes, qui trop souvent,
+comme on l'a vu dans ces derniers temps, perdent l'habitude
+d'exercer leur sens critique, de se faire une opinion
+personnelle et raisonnée, et se laissent servilement suggestionner
+par les polémiques de presse!</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p>HISTORIQUE</p>
+<br>
+
+<p>Toutes les fois qu'on cherche à classer les caractères
+d'une manière utile, d'après des observations réelles et non
+d'après des idées <i>a priori</i>, on est amené à faire une large
+part à la suggestibilité. Tissié utilisant les remarques qu'il
+a faites dans le monde des sports, sur les entraîneurs et les
+entraînés, divise les caractères en trois catégories, qui ne
+sont au fond que des catégories de suggestibilité: 1° les
+<i>automatiques</i>, ceux qui obéissent passivement et sans
+réplique, les modèles de la discipline aveugle; ceux qui,
+suivant l'auteur, obéissent au «je veux»; 2° les <i>sensitifs</i>,
+ceux dont on obtient l'obéissance en s'adressant à leurs
+sentiments, et particulièrement à leur affection; 3° les <i>actifs</i>,
+les volontaires, qui sont eux-mêmes, qui ont une personnalité
+tranchée, et sur lesquels on ne peut pas agir directement,
+mais seulement par esprit de contradiction; ils
+répondent au «tu ne peux pas»; 4° les <i>rétifs</i>, quatrième
+catégorie, que Tissié ne donne pas, mais que les instituteurs
+m'ont indiquée, car elle existe dans les écoles, et
+elle n'est point aimée des maîtres; ce sont des révoltés, des
+indisciplinés; probablement cette catégorie est formée pour
+une bonne part de nerveux et de dégénérés.</p>
+
+<p>Naturellement, je ne puis me porter garant de cette classification,
+qui ne repose pas, à ce qu'il me semble, sur des
+observations régulières; et il faudrait sans doute rechercher
+s'il est exact que les individus sur lesquels on n'a prise
+que par l'esprit de contradiction sont toujours des volontaires;
+j'en doute un peu<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Mais l'essentiel est de montrer
+que ce projet de classification des caractères repose sur
+des distinctions de suggestibilité; les automatiques sont
+les plus suggestibles de tous, les sensitifs le sont déjà
+moins, et enfin les actifs et les rétifs ne peuvent être suggestionnés
+que dans une petite mesure, et au moyen de
+Détours.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> J'ai observé bien souvent que l'esprit de contradiction est
+très développé chez des personnes nerveuses, auxquelles on donne
+l'obsession d'un acte, rien qu'en les mettant au défi de l'accomplir.
+Pitres signale avec raison les hystériques comme des sujets qu'on peut
+souvent suggestionner à fond, en les prenant par l'esprit de
+contradiction. Je crois bien que la tendance à contredire n'est pas
+nécessairement un indice de personnalité bien organisée et capable de
+résister à la suggestion.</blockquote>
+
+<p>Un auteur américain, Bolton, a donné, en passant, il y
+a quelques années, une classification de caractères, dans
+laquelle on retrouve encore une préoccupation de la suggestibilité
+des individus<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Il faisait une expérience sur le rythme,
+expérience longue et minutieuse, dans laquelle il était
+obligé de rester longtemps en relation avec ses sujets, et de
+les examiner de très près.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Voir <i>Année psychol.</i>, I, p. 360.</blockquote>
+
+<p>Il faisait entendre aux personnes des sons rythmés de
+différentes façons, et devait ensuite, par des interrogations
+minutieuses, chercher à savoir comment chaque personne
+avait perçu les sons, les avait groupés et rythmés. Il fut
+frappé de la manière fort différente dont chacun se prêtait
+à l'expérience, et il les classa tous en trois catégories:
+1° d'abord, ceux qui s'empressent d'accepter toutes les
+suggestions de l'opérateur; ils n'ont aucune idée à eux,
+adoptent celle qu'on leur suggère avec une docilité surprenante;
+ce sont les automatiques ou passifs de la classification
+précédente; 2° ceux qui cherchent à se faire une opinion
+personnelle; leur attitude est celle d'un scepticisme modéré
+et raisonnable: ils donnent leurs impressions avec exactitude,
+ce sont les meilleurs sujets. L'opinion à laquelle ils
+arrivent sur la question n'est pas toujours juste, car elle
+repose le plus souvent sur des données incomplètes; 3° les
+contrariants; c'est l'espèce détestable, le désespoir des
+expérimentateurs. Ce sont des gens qui poussent l'esprit
+de contradiction jusqu'à la mauvaise foi; ils critiquent tout,
+le but de l'expérience, les conditions où l'on opère; ils sont
+subtils; ils refusent de donner leur opinion, tant qu'ils ne
+connaissent pas celle des autres sujets ou celle de l'expérimentateur;
+dès qu'ils la connaissent, ils s'empressent d'en
+prendre le contre-pied, avec un grand entrain d'ergotage,
+Si on ne livre à leur critique aucune opinion, ils refusent
+de dire la leur et se renferment dans un silence dédaigneux.</p>
+
+<p>Cette seconde classification des caractères&mdash;quoique
+l'auteur n'ait pas eu le moins du monde la prétention d'en
+faire une&mdash;ressemble beaucoup à la première, avec les
+différences obligées; et soit dit en passant, c'est de cette
+manière-là seulement&mdash;en classant les réactions des sujets
+d'après une série de points de vue,&mdash;qu'on arrivera à établir
+une théorie générale des caractères, et non en faisant
+des classifications théoriques, véritables châteaux bâtis en
+l'air. Mais ce n'est point, pour le moment, le sujet que nous
+avons en vue. Nous avons voulu simplement montrer, en
+reproduisant les deux classifications précédentes, que la
+suggestibilité en forme le fond, et qu'on ne peut pas étudier
+le caractère sans tenir compte de cet élément essentiel.</p>
+
+<p>G. de Lapouge<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, traitant de l'inégalité parmi les hommes,
+a proposé de rattacher chaque individu ou chaque groupe
+à quatre grands types intellectuels:</p>
+
+<p>1° Le premier type est celui des initiateurs, des inventeurs;
+tout ce qui change une civilisation leur est dû.</p>
+
+<p>2° Le second est celui des hommes intelligents et ingénieux,
+qui reprennent et perfectionnent les inventions des
+premiers.</p>
+
+<p>3° Le troisième type réunit les individus à esprit de troupeau,
+comme dit Galton, qui sont les ennemis de toutes
+les idées nouvelles, de tous les progrès, et opposent soit
+une lutte opiniâtre, s'ils sont intelligents, soit une inertie
+absolue s'ils sont inférieurs.</p>
+
+<p>4° Le quatrième type est incapable de produire, de combiner,
+et même de recevoir par éducation la plus modeste
+somme de culture.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a>G. de Lapouge, De l'inégalité parmi les hommes,
+<i>Revue d'anthrop.</i>, 3e série, III, 1888, p. 9.</blockquote>
+
+<p>Cette classification des types intellectuels est curieuse;
+elle ne me paraît fondée sur aucune recherche expérimentale;
+je l'ai reproduite parce qu'elle repose, comme celle de
+Tissié, au moins en partie sur la notion de suggestibilité.</p>
+
+
+<p>Nous pensons que le mot de suggestibilité répond à plusieurs
+phénomènes que l'on doit provisoirement distinguer;
+ces phénomènes sont les suivants:</p>
+
+<p>1° L'obéissance à une influence morale, venant d'une
+personne étrangère. C'est là le sens technique, en quelque
+sorte, du mot suggestibilité;</p>
+
+<p>2° La tendance à l'imitation, tendance qui dans certains
+cas peut se combiner avec une influence morale de suggestion,
+et dans d'autres cas, exister à l'état isolé;</p>
+
+<p>3° L'influence d'une idée préconçue qui paralyse le sens
+critique;</p>
+
+<p>4° L'attention expectante ou les erreurs inconscientes
+d'une imagination mal réglée;</p>
+
+<p>5° Les phénomènes subconscients qui se produisent
+pendant un état de distraction ou par suite d'un événement
+quelconque qui a créé une division de conscience. C'est
+à cette catégorie qu'appartiennent les mouvements inconscients,
+le cumberlandisme, les tables tournantes et l'écriture
+spirite.</p>
+
+<p>Je crois utile d'ajouter que les distinctions que je viens
+de proposer sont entièrement théoriques; elles résultent
+d'une simple analyse de la question et leur but est de préparer
+les voies à des recherches expérimentales; l'expérimentation
+seule peut éclairer ces différents points; je me
+suis servi de cette analyse comme point de départ pour
+instituer différentes expériences; il faudra rechercher ensuite
+si l'expérience confirme les distinctions susdites.</p>
+
+<p>Nous allons maintenant reprendre chacune de ces variétés
+de suggestibilité, la définir avec soin et rechercher
+comment les auteurs ont pu en faire l'étude, par des
+méthodes absolument étrangères à l'hypnotisme.</p>
+
+
+
+<p>I</p>
+
+
+<p>SUGGESTIBILITÉ PROPREMENT DITE OU OBÉISSANCE</p>
+
+
+<p>Etre suggestible ou être autoritaire, voilà un dilemme qui
+se pose à propos de chaque individu: le succès de toute une
+carrière en dépend et on peut dire que les autoritaires&mdash;toutes
+choses égales d'ailleurs, c'est-à-dire si la mauvaise
+fortune, l'inconduite, etc., ne se mettent pas en travers&mdash;ont
+bien plus de chance d'arriver dans la vie que les suggestibles.
+On ne pourrait pas citer beaucoup d'individus ayant
+atteint de hautes situations qui manqueraient d'autorité.
+L'autorité peut remplacer toutes les autres qualités intellectuelles;
+dans un cercle, quel est celui qu'on écoute? ce
+n'est pas le plus intelligent, celui qui pourrait dire les
+choses les plus curieuses; c'est celui qui a le plus d'autorité,
+dont le regard est volontaire, dont la parole, pleine,
+sonore, articule lentement des phrases interminables, dont
+tout le monde supporte respectueusement l'ennui. Il y a
+plaisir à analyser, témoin invisible, une conversation de
+cinq ou six personnes, à laquelle on ne prend aucune
+part; on voit de suite quel est celui qui fait de la suggestion;
+celui-là guide la conversation, en règle l'allure,
+impose son opinion, développe ses idées; puis il y a parfois
+lutte; un autre, plus ferré sur un certain terrain, prend
+l'avantage et réussit à se faire écouter. Un interlocuteur
+nouveau peut changer complètement l'état des forces, car,
+chose surprenante, l'autorité est une qualité toute relative;
+une personne A en exerce sur B, qui en exerce sur C, et C
+à son tour tient A sous son autorité.</p>
+
+<p>La manière d'affirmer, le ton de la voix, la forme grammaticale
+peuvent révéler celui qui a de l'autorité: il y a des
+phrases modestes comme: «je ne sais pas», ou «je vous
+demande pardon», qu'un homme d'autorité affirme avec
+éclat. Certaines qualités physiques augmentent l'autorité; la
+conscience de sa force en donne beaucoup. Un sportsman
+de mes connaissances, qui fait le courtier de commerce,
+disait que le secret de son aplomb réside dans sa conviction
+de ne jamais rencontrer des poings plus forts que les
+siens. Le costume ajoute aussi à l'autorité, le costume militaire
+surtout, ainsi du reste que tout ce cérémonial dont
+Pascal s'est moqué, mais dont il a parfaitement compris le
+sens. Le nombre est aussi un facteur important: douze
+individus en groupe qui regardent un individu isolé exercent
+sur lui une autorité énorme; malheur à celui qui est
+seul. On a parfaitement ce sentiment quand on croise,
+isolé, dans une rue de village, une compagnie de militaires
+qui vous regardent: il faut beaucoup d'autorité pour soutenir
+tous ces regards, et l'homme timide se détourne. Cette
+influence de masse, nous l'avons vue et en quelque sorte
+mesurée, M. Vaschide et moi, dans des expériences que
+nous faisions récemment dans les écoles sur la mémoire
+des chiffres. Ces expériences avaient lieu collectivement;
+nous réunissions dans une classe dix élèves ou davantage,
+et après une explication, nous dictions des chiffres que les
+élèves devaient écrire de mémoire, sans faire de bruit,
+sans plaisanter et sans tricher. Nous étions deux, et seuls
+pour maintenir la discipline; les jeunes gens avaient de
+seize à dix-huit ans, parisiens, et passablement bruyants;
+nous n'avions sur eux aucune autorité matérielle, ne pouvant
+pas leur infliger de punition; enfin, l'épreuve était
+monotone et assez fatigante. Il nous fut très facile de constater
+que nous pouvions tenir en respect une dizaine de
+ces jeunes gens, mais dès que ce nombre était dépassé, la
+discipline se relâchait, les élèves étaient plus bruyants et
+quelques tricheries se déclaraient.</p>
+
+<p>Les considérations, précédentes ont surtout pour but de
+montrer que l'étude de la suggestion peut se faire ailleurs
+que dans des séances factices d'hypnotisme et sur des
+malades à qui on fait manger des pommes de terre transformées
+en oranges; dans les milieux de la vie réelle, les
+phénomènes d'influence, d'autorité morale prennent un
+caractère plus compliqué; et je renvoie le lecteur curieux
+d'exemples à un chapitre fort intéressant,<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>
+du livre du regretté professeur Marion sur l'<i>Education dans l'Université</i>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Pages 310 et seq.</blockquote>
+
+<p>Tout d'abord, comment devons-nous définir, à ce point
+de vue nouveau, la suggestion? Quand est-ce que la suggestion
+commence? A quel caractère la distingue-t-on des
+autres phénomènes normaux qui ne sont point de la suggestion?
+Cette définition est tout un problème, et on a dit
+depuis longtemps que la plupart des gens qui emploient
+le mot de suggestion n'en ont pas une idée claire. Il faut
+évidemment reconnaître comme erronée l'opinion de tout
+un groupe de savants pour lesquels la suggestion est une
+<i>idée qui <b>se transforme en</b> acte</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>;
+à ce compte, la suggestion se confondrait avec l'association des idées
+et tous les phénomènes intellectuels, et le terme aurait une signification
+des plus banales, car la transformation d'une idée en acte est un fait
+psychologique régulier, qui se produit toutes les fois que l'idée atteint
+un degré suffisant de vivacité. Au sens étroit du mot, dans son acception pour ainsi dire
+technique, la suggestion est une pression morale qu'une
+personne exerce sur une autre; la pression est morale, ceci
+veut dire que ce n'est pas une opération purement physique,
+mais une influence qui agit par idées, qui agit par l'intermédiaire
+des intelligences, des émotions et des volontés;
+la parole est le plus souvent l'expression de cette influence,
+et l'ordre donné à haute voix en est le meilleur exemple;
+mais il suffit que la pensée soit comprise ou seulement
+devinée pour que la suggestion ait lieu; le geste, l'altitude,
+moins encore, un silence, suffit souvent pour établir des
+suggestions irrésistibles. Le mot pression doit à son tour
+être précisé, et c'est un peu délicat. Pression veut dire violence:
+par suite de la pression morale l'individu suggestionné
+agit et pense autrement qu'il le ferait s'il était livré
+à lui-même. Ainsi, quand après avoir reçu un renseignement,
+nous changeons d'avis et de conduite, nous n'obéissons
+point à une suggestion, parce que ce changement se
+fait de plein gré, il est l'expression de notre volonté, il a
+été décidé par notre raisonnement, notre sens critique, il
+est le résultat d'une adhésion à la fois intellectuelle et
+volontaire. Quand une suggestion a réellement lieu, celui
+qui la subit n'y adhère pas de sa pleine volonté, et de sa
+libre raison; sa raison et sa volonté sont suspendues pour
+faire place à la raison et à la volonté d'un autre; on dit
+à cet individu: vous ne pouvez plus lever le bras, et effectivement
+tous ses efforts de volonté deviennent impuissants
+pour lever le bras; de même, on lui affirme qu'un oiseau
+est perché sur son épaule, et il ne peut pas se débarrasser
+de cette hallucination, il voit l'oiseau, il l'entend, il est
+complètement dupe de cette vision. C'est ce que Sidis<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>
+exprime dans un langage très clair, mais un peu schématique,
+quand il dit qu'il existe en chacun de nous des
+centres d'ordre différent: d'abord les centres inférieurs,
+idéo-moteurs, centres réflexes et instinctifs, et ensuite les
+centres supérieurs, directeurs, sièges de la raison, de la
+critique, de la volonté. L'effet de la suggestion est d'imprimer
+le mouvement aux centres inférieurs, en paralysant
+l'action des centres supérieurs; la suggestion crée par
+conséquent, ou exploite un état de désagrégation mentale.
+Il y a beaucoup de vrai dans cette conception, quoique la
+distinction des centres inférieurs et supérieurs soit un peu
+grossière. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de faire
+intervenir dans l'explication, même sous forme d'image,
+une idée anatomique sur les centres nerveux; je préférerais,
+quant à moi, distinguer un mode d'activité simple,
+automatique et un mode d'activité plus complexe, plus
+réfléchi, et admettre que par suite de la dissociation réalisée
+par la suggestion, c'est le mode d'activité simple qui
+se manifeste, le mode complexe étant plus ou moins
+altéré.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a>Voici une phrase cueillie dans un ouvrage tout récent:
+la suggestion n'est-elle pas l'art d'utiliser l'aptitude que présente
+un sujet à transformer l'idée reçue en acte?</blockquote>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a><i>The Psychology of Suggestion</i>. New-York, 1898, p.
+70.</blockquote>
+
+
+<p>Un clinicien bien connu, M. Grasset, a du reste montré
+récemment l'inconvénient que peut présenter la schématisation
+à outrance des phénomènes de suggestion<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Cet
+auteur a supposé que le pouvoir de direction et de coordination
+résidait dans un centre spécial de l'encéphale, le
+centre O; et que les actes automatiques sont produits par
+des centres inférieurs réunis par des fibres associatives, et
+formant un polygone qui se suffit à lui-même. Cette supposition
+lui permet de définir plusieurs cas d'automatisme et
+de dédoublement sous une forme qui est très pittoresque,
+mais qui, prise à la lettre, conduirait à de graves erreurs.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a><i>Leçons de clinique médicale. L'automatisme
+psychologique</i>. Montpellier, 1896.</blockquote>
+
+<p>La distraction, par exemple, serait une dissociation entre
+le centre O et le polygone: «quand Archimède sort
+dans la rue en son costume de bain, criant <i>Eureka</i>, il marche
+avec son polygone et pense à son problème avec son
+centre O.» Erasme Darwin a raconté l'histoire d'une
+actrice qui, tout en jouant et chantant, ne pensait qu'à son
+canari mourant. «Elle chantait avec son polygone, et pleurait
+son canari avec O.» Nous admettons qu'il y a peut-être
+quelque avantage, pour la clarté d'une exposition
+purement médicale, destinée à des étudiants en médecine,
+à imaginer un centre psychique supérieur et un polygone
+de centres inférieurs; mais on commettrait une erreur en
+prenant ces hypothèses simplistes au pied de la lettre.</p>
+
+<p>Ce centre O, qui ressemble un peu trop à la glande
+pinéale dans laquelle Descartes logeait l'âme, que devient-il
+dans les dédoublements de personnalité analogues à ceux
+de Felida qui vit, pendant des mois, tantôt dans une condition
+mentale, tantôt dans une autre? Peut-on dire que
+l'une de ces existences est une vie automatique, (polygonale,
+sous-association de O) et que l'autre de ces existences
+est une vie complète (avec le polygone et O synthétisés)?
+Evidemment non; et l'embarras de Grasset à
+s'expliquer sur ce point (voir la page 98) montre le défaut
+de la cuirasse qui existe dans la théorie. Il n'y a point de
+séparation nette entre la vie psychique supérieure et la vie
+automatique, au moins à notre avis; la vie automatique,
+en se compliquant, en se raffinant, devient de la vie psychique
+supérieure, et par conséquent, nous pensons qu'il
+est inexact d'attribuer à ces formes d'activité des organes
+distincts.</p>
+
+<p>Le premier caractère de la suggestion est donc de supposer
+une opération dissociatrice; le second caractère consiste
+dans un degré plus ou moins avancé d'inconscience;
+cette activité, quand la suggestion l'a mise en branle,
+pense, combine des idées, raisonne, sent et agit sans que
+le moi conscient et directeur puisse clairement se rendre
+compte du mécanisme par lequel tout cela se produit.
+L'individu à qui on défend de lever le bras, rapporte
+Forel<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, est tout étonné et ne comprend pas comment il
+peut se faire que son bras soit paralysé; ce procédé de
+paralysie, qui s'est réalisé en lui, et qui est de nature
+mentale, reste pour lui lettre close; de même, l'hystérique
+à qui l'on fait apparaître une photographie sur un carton
+blanc, tiré d'une douzaine de cartons tous pareils, et qui
+retrouve ensuite ce carton<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, ne peut pas nous expliquer
+quels sont les repères qui la guident; ce sont des repères
+qui sont inconscients pour elle, et cette inconscience est
+un caractère de la dissociation.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><i>Quelques mots sur la nature et les indications de la
+Thérapeutique suggestive</i>. Revue médicale de la Suisse romande,
+décembre 1898.</blockquote>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a>Voir <i>Magnétisme animal</i>, par Binet et Féré, p. 166 et
+seq.</blockquote>
+
+<p>Enfin, pour achever cette rapide définition de la suggestion,
+il faut tenir compte d'un élément particulier, assez
+mystérieux, dont nous ne pouvons donner l'explication,
+mais dont nous connaissons de science certaine l'existence,
+c'est l'action morale de l'individu. Le sujet suggestionné
+n'est pas seulement une personne qui est réduite temporairement
+à l'état d'automate, c'est en outre une personne
+qui subit une action spéciale émanée d'un autre individu;
+on peut appeler cette action spéciale de différents
+noms, qui seront vrais ou faux suivant les circonstances:
+on peut l'appeler peur, ou amour, ou fascination, ou
+charme, ou intimidation, ou respect, admiration, etc., peu
+importe: il y a là un fait particulier, qu'il serait oiseux de
+mettre en doute, mais qu'on a beaucoup de peine à analyser.
+Dans les expériences d'hypnotisme proprement dit,
+ce fait se produit surtout par ce que l'on appelle <i>l'électivité</i>
+ou le <i>rapport</i>; c'est une disposition particulière du sujet
+qui concentre toute son attention sur son hypnotiseur, au
+point de ne voir et de n'entendre que ce dernier, et de ne
+souffrir que son contact. On a du reste décrit longuement
+les effets de l'électivité non seulement pendant les scènes
+d'hypnotisme, mais encore en dehors des séances<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a>Voir Pierre Janet. <i>L'influence somnambulique et le
+besoin de direction</i>, Revue philosophique, février 1897.</blockquote>
+
+<p>Les premières expériences méthodiques, de moi connues,
+qui ont été faites sur des sujets normaux pour
+établir les effets de la suggestion en dehors de tout simulacre
+d'hypnotisme, sont celles du zoologiste Yung, de
+Genève<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Cet auteur les a décrites un peu brièvement dans
+son petit livre sur le sommeil hypnotique. Il raconte que
+dans son laboratoire, ayant à exercer des étudiants à l'usage
+du microscope, il mettait sur le porte-objet une préparation
+quelconque, il décrivait d'avance des détails purement
+imaginaires, puis il priait les débutants de regarder, de
+décrire à leur tour ce qu'ils voyaient; très souvent, dit-il,
+les étudiants ont attesté qu'il voyaient les détails annoncés
+par leur professeur; quelques-uns même les ont dessinés.
+Le fait est intéressant, sans doute; mais on voudrait plus
+de détails; peut-être n'ont-ils fait le dessin que par pure
+complaisance, parce qu'ils voulaient faire plaisir à leur
+futur examinateur, et il n'est pas certain qu'ils aient cru
+voir ce qu'ils ont dessiné.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a>E. Yung. <i>Le sommeil normal et le sommeil
+pathologique</i>. Paris, Doin.</blockquote>
+
+<p>Sidis<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> a fait dans le laboratoire de Münsterberg, à Harvard,
+des recherches analogues. Il faisait asseoir son sujet
+devant une table, et le priait de regarder fixement un point
+d'un écran; cette fixation avait lieu durant vingt secondes;
+pendant ce temps-là, le sujet devait chasser toute idée et
+s'efforcer de ne penser à rien; puis brusquement, on enlevait
+l'écran, découvrant une table sur laquelle divers objets
+étaient posés, et il était convenu que lorsque l'écran serait
+enlevé, le sujet devait exécuter, aussi rapidement que possible,
+un acte quelconque laissé à son choix. L'expérience
+se déroulait en effet dans l'ordre indiqué; seulement, quand
+l'écran était enlevé, l'opérateur donnait à haute voix une
+suggestion, comme de prendre un objet placé sur la table,
+ou de frapper 3 coups sur la table. Cette suggestion de mouvements
+et d'actes n'a pas été infaillible, puisqu'elle s'adressait
+à des personnes éveillées; cependant Sidis rapporte
+qu'elle réussissait dans la moitié des cas. Ceux même qui
+n'obéissaient pas paraissaient parfois impressionnés, car
+il en est quelques-uns qui restaient immobiles, comme
+frappés d'inhibition, incapables d'exécuter le plus petit
+mouvement. Parmi ceux qui obéissaient, il s'en est trouvé
+un, jeune homme très intelligent, qui exécutait à la
+manière d'un mouvement réflexe l'acte commandé. Quant
+aux autres, on les voyait bien exécuter l'acte, mais il était
+difficile de se rendre compte de la façon dont ils avaient
+été impressionnés: si on les interrogeait, si on leur demandait
+pourquoi ils avaient obéi, ils répondaient en général
+que c'était par simple politesse. L'auteur a raison de douter
+qu'une telle explication soit valable pour un si grand
+nombre de cas. Analysant son expérience, il a cherché à
+se rendre compte des raisons pour lesquelles elle restait
+obscure. Pour qu'une suggestion réussisse à l'état de veille,
+il faut réunir un certain nombre de conditions qui ont
+pour but de procurer au sujet un état de calme physique
+et moral et de diminuer son pouvoir de résistance. Or,
+lorsqu'on adresse à haute voix une injonction à une personne,
+on emploie la suggestion directe, qui a toujours le
+tort d'éveiller la résistance; de là les insuccès fréquents.
+L'auteur pense que ce sont surtout les suggestions indirectes
+qui réussissent pendant l'état de veille, et les suggestions
+directes pendant l'état d'hypnotisme.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><i>Op. cit.</i>, p. 35.</blockquote>
+
+<p>Cette formule présente une netteté très curieuse, mais
+nous doutons qu'elle soit absolument juste, et puisse convenir
+à tous les cas. Ce qui me paraît entièrement vrai,
+c'est que la résistance du sujet peut faire échouer les suggestions
+directes. Cette cause d'échec est moins à craindre
+pendant l'état d'hypnotisme, mais elle n'y subsiste pas
+moins, et je me rappelle plus d'un sujet rebelle qui a mis
+dans un grand embarras son opérateur: un jour que Charcot
+montrait quelques-unes de ses hypnotisées à des étrangers,
+il voulut faire écrire à l'une d'elles une reconnaissance
+de dette égale à un million; l'énormité du chiffre
+provoqua de la part de l'hypnotisée une résistance invincible,
+et pour la décider à donner sa signature il fallut se
+borner à lui faire souscrire une dette de cent francs. D'autre
+part, j'ai bien constaté que pendant l'état d'hypnotisme, les
+suggestions données sous une forme indirecte sont très effectives;
+au lieu de dire à une malade rebelle: «Vous allez
+vous lever!» on obtient un effet qui quelquefois est plus
+sûr, en se contentant de dire à demi-voix à un assistant:
+«Je crois qu'elle va se lever.» Suivant les circonstances,
+tel mode de suggestion réussit et tel autre mode échoue.</p>
+
+<p>Mais revenons à l'étude de l'état normal. Il faut distinguer
+les suggestions de sensations et d'idées et les suggestions
+d'actes; ces dernières sont toujours difficiles à réaliser,
+car elles impliquent d'une part commandement et
+d'autre part obéissance, et il est bien vrai qu'un ordre
+donné sur un ton autoritaire a quelque chose d'offensant
+qui excite un sujet à la résistance. Il y aurait donc lieu
+d'imaginer une forme d'expérience un peu différente de
+celle de Sidis.</p>
+
+<p>Un petit détail, assez insignifiant en apparence, est
+à relever dans les descriptions de cet auteur. Avant
+de donner sa suggestion, dit-il, il avait soin d'engager
+la personne à regarder un point fixe pendant vingt
+secondes. Il ne dit pas pourquoi il a employé cette fixation
+du regard, ni si les sujets qui n'avaient pas eu soin
+de regarder fixement un point étaient plus suggestibles
+que les autres. Je pense que cette pratique, qui rappelle
+beaucoup le procédé de Braid pour hypnotiser, devrait
+être étudiée avec soin dans ses conséquences psycho-physiologiques.</p>
+
+<p>La recherche de Sidis ne comporte point une étude de
+détail, de psychologie individuelle sur la suggestibilité; elle
+nous apprend seulement qu'on peut faire des suggestions
+d'actes sur des élèves de laboratoire et réussir ces suggestions.
+C'est le fait même de la suggestibilité qui est mis ici
+en lumière, et pas autre chose. L'étude de Sidis a donc ce
+même caractère préliminaire que les études bien antérieures
+de Yung.</p>
+
+<p>Un autre auteur, Bérillon, qui s'est beaucoup occupé de
+l'hypnotisation des enfants comme méthode pédagogique,
+vient de publier un opuscule<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> où il rapporte plusieurs
+exemples de suggestion donnée à l'état de veille.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a><i>L'hypnotisme et l'orthopédie mentale</i>, par
+E. Bérillon, Paris, Rueff. 1898.</blockquote>
+
+<p>Ces observations ne rentrent pas absolument dans le
+cadre de notre travail, car, ainsi que nous l'avons annoncé,
+nous ne nous occuperons point des suggestions dites de
+l'état de veille, lorsqu'elles sont données d'après les mêmes
+méthodes que la suggestion de l'hypnotisme; cependant
+nous croyons devoir dire un mot des recherches de Bérillon,
+à cause de la curieuse assertion dont il les accompagne.</p>
+
+<p>D'après son expérience, des enfants imbéciles, idiots,
+hystériques, sont beaucoup moins facilement hypnotisables
+et suggestibles que «les enfants robustes, bien portants,
+dont les antécédents héréditaires n'ont rien de défavorable».
+Ces derniers seraient «très sensibles à l'influence
+de l'imitation. Ils s'endorment souvent, lorsqu'on a endormi
+préalablement d'autres personnes devant eux, d'une façon
+presque spontanée. Il suffit de leur affirmer qu'ils vont
+dormir pour vaincre leur dernière résistance. Leur sommeil
+a toutes les apparences du sommeil normal, ils reposent
+tranquillement les yeux fermés<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a><i>Op. cit.</i>, p. 10.</blockquote>
+
+<p>Voici maintenant ce que l'auteur pense de ceux qui résistent
+aux suggestions: «Au point de vue purement psychologique,
+la résistance aux suggestions est aussi intéressante
+à constater qu'une extrême suggestibilité. Elle dénote un
+état mental particulier et souvent même un esprit systématique
+de contradiction dont il faut neutraliser les effets.
+Parfois cette résistance est inspirée par des motifs dont il y
+a lieu de ne pas tenir compte. Le plus fréquent de ces
+motifs est la peur de l'hypnotisme, que nous arrivons assez
+facilement à dissiper.</p>
+
+<p>«Le degré de suggestibilité n'est nullement en rapport
+avec un état névropathique quelconque. La <i>suggestibilité,
+au contraire, est en rapport direct avec le développement
+intellectuel et la puissance d'imagination du sujet. Suggestibilité,
+à notre avis, est synonyme d'éducabilité</i>.</p>
+
+<p>«<i>Le diagnostic de la suggestibilité</i>.&mdash;Ce diagnostic peut
+être fait à l'aide d'une expérience des plus simples. Cette
+expérience a pour objet d'obtenir chez le sujet la réalisation
+d'un acte très simple, suggéré à l'état de veille. Voici comment
+je procède:</p>
+
+<p>«Après avoir fait le diagnostic clinique et interrogé l'enfant
+avec douceur, je l'invite à regarder avec une grande
+attention un siège placé à une certaine distance, au fond
+de la salle, et je lui fais la suggestion suivante: «Regardez
+attentivement cette chaise; vous allez éprouver malgré
+vous le besoin irrésistible d'aller vous y asseoir. Vous
+serez obligé d'obéir à ma suggestion, quel que soit l'obstacle
+qui vienne s'opposer à sa réalisation.»</p>
+
+<p>«J'attends alors le résultat de l'expérience. Au bout de
+peu de temps (une ou deux minutes) on voit ordinairement
+l'enfant se diriger vers la chaise indiquée, comme poussé
+par une force irrésistible, quels que soient les efforts qu'on
+fasse pour le retenir. Dès lors je puis poser mon pronostic,
+et déclarer que cet enfant est intelligent, docile, facile à
+instruire et à éduquer et qu'il a de bonnes places dans sa
+classe. Je puis ajouter qu'il sera très facile à hypnotiser.</p>
+
+<p>«Si l'enfant reste immobile, et déclare qu'il n'éprouve
+aucune attraction vers le siège qui lui est désigné, je puis
+conclure de ce résultat négatif qu'il est mal doué au point
+de vue intellectuel et mental, et qu'il sera facile de retrouver
+chez lui des stigmates accentués de dégénérescence. L'opinion
+des maîtres et des parents vient toujours confirmer ce
+diagnostic.»</p>
+
+<p>On sera sans doute étonné, de prime abord, qu'un
+auteur voie dans la suggestibilité des signes d'éducabilité;
+les hypnotiseurs nous ont du reste habitués aux affirmations
+tranchantes et inattendues. Delboeuf n'a-t-il pas soutenu
+que l'hypnotisme exalte la volonté humaine? Nous pensons
+inutile de décrire à nouveau ce que nous entendons par
+état de suggestibilité, état dans lequel il y a une suspension
+de l'esprit critique, et une manifestation de la vie automatique,
+et par conséquent nous n'insisterons pas pour prouver
+qu'un développement anormal de l'automatisme ne saurait
+en aucune façon être une preuve d'intelligence. En somme,
+ce sont là des discussions théoriques, qui n'engendrent pas
+toujours la conviction, et il vaut bien mieux traiter la question
+sous une forme expérimentale.</p>
+
+<p>Sur ce dernier point, je crois intéressant de remarquer
+que Bérillon se contente d'affirmer sans rien prouver. On
+aurait été curieux d'avoir sous les yeux une statistique de
+bons élèves et de mauvais élèves, et d'étudier le pourcentage
+des hypnotisables dans ces deux catégories. C'est ainsi
+que nous procédons en psychologie expérimentale, nous
+donnons nos chiffres, et nous les laissons parler. L'habitude
+maintenant est si bien prise que lorsque nous rencontrons
+une affirmation sans preuves, nous la considérons comme
+une impression subjective, sujette à des erreurs de toutes
+sortes. Voilà ce qu'aurait dû se rappeler un auteur américain,
+M. Luckens<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, qui dit avoir été très frappé, dans une
+visite faite à Bérillon, de cette assimilation de la suggestibilité
+à l'éducabilité; il aurait dû demander des preuves, et
+jusqu'à ce qu'elles lui eussent été fournies, suspendre son
+jugement<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a>Luckens. <i>Notes abroad</i>, Pedagogical Seminary, 10,
+1898.</blockquote>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a>Je crois devoir ajouter quelques remarques sur les
+rapports pouvant exister entre la suggestibilité d'une personne et son
+intelligence. Il me paraît incontestable qu'un certain degré
+d'intelligence est nécessaire pour comprendre la suggestion donnée, et
+une personne qui ne comprendra pas une suggestion trop complexe pour son
+intelligence se trouvera, par ce fait même, incapable de l'exécuter;
+l'échec ne viendra pas de son défaut de suggestibilité, mais de son
+défaut d'intelligence. Je prends tout de suite un exemple: un enfant
+d'école primaire ne pourra pas, par suggestion, résoudre une équation à
+deux inconnues, ou faire un problème de calcul intégral. Dans ce sens,
+on peut dire que l'intelligence du sujet n'est pas sans relation avec sa
+suggestibilité. Nous rencontrons du reste cette relation lorsque nous
+nous adressons pour nos recherches aux enfants très jeunes; à cinq ans,
+et à six ans, un enfant me paraît être en général beaucoup plus
+suggestible qu'à neuf ans; mais son extrême suggestibilité se trouve
+neutralisée dans bien des cas par son incapacité à comprendre la
+suggestion.</blockquote>
+
+<p>J'ai fait il y a cinq ans environ, en collaboration avec
+V. Henri, des expériences de suggestion qui rentrent dans
+cette catégorie, c'est-à-dire qui sont la mise en oeuvre de
+l'autorité morale; ce n'étaient point des suggestions d'actes
+ou de sensations; la suggestion était dirigée de manière à
+troubler seulement un acte de mémoire. Une ligne modèle
+de 40 millimètres de longueur étant présentée à l'enfant, il
+devait la retrouver, par mémoire ou par comparaison
+directe, dans un tableau composé de plusieurs lignes, parmi
+lesquelles se trouvait réellement la ligne modèle. Au
+moment où il venait de faire sa désignation, on lui adressait
+régulièrement, et toujours sur le même ton, la phrase suivante:
+«En êtes-vous bien sûr? N'est-ce pas la ligne d'à
+côté?» Il est à noter que sous l'influence de cette suggestion
+discrète, faite d'un ton très doux, véritable suggestion
+scolaire, la majorité des enfants abandonne la ligne d'abord
+désignée et en choisit une autre. La répartition des résultats
+montre que les enfants les plus jeunes sont plus sensibles
+à la suggestion que leurs aînés: en outre, la suggestion
+est plus efficace quand l'opération qu'on cherche à modifier
+est faite de mémoire que quand elle est faite par comparaison
+directe (c'est-à-dire le modèle et le tableau de
+lignes se trouvant simultanément sous les yeux de l'enfant);
+voici quelques chiffres:</p>
+
+
+<p>NOMBRE DES CAS OÙ LES ENFANTS ONT CHANGÉ LEUR RÉPONSE</p>
+
+
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 600px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Dans la<br>
+mémoire.
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Dans la comparaison directe.
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Moyenne.
+ </td>
+
+ </tr>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Cours élémentaire<br>
+Cours moyen<br>
+Cours supérieur<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+89%<br>
+80%<br>
+54%<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+74%<br>
+73%<br>
+48%<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+81,5%<br>
+76,5%<br>
+51,0%<br>
+ </td>
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Dans ces chiffres sont confondus les enfants qui, avant
+la suggestion, ont fait une désignation exacte de la ligne
+égale au modèle, et les enfants qui ont fait une désignation
+fausse. Il faut maintenant distinguer ces deux groupes
+d'enfants, dont chacun présente un intérêt particulier. Les
+enfants qui se sont trompés une première fois font en
+général une désignation plus exacte, grâce à la suggestion;
+ainsi, si l'on compte ceux dont la seconde désignation se
+rapproche plus du modèle que la première, on en trouve
+81 p. 100, tandis que ceux qui s'en éloignent davantage
+forment une petite minorité de 19 p. 100. Quant aux
+enfants qui ont vu juste la première fois, ils sont remarquables
+par la fermeté avec laquelle ils résistent à la suggestion,
+qui, dans leur cas, est perturbatrice; 56 p. 100
+seulement abandonnent leur première opinion, tandis que
+dans le cas d'une réponse inexacte, il y en a 72 p. 100 qui
+changent de désignation.</p>
+
+<p>Je ferai remarquer que cette étude de V. Henri et de
+moi a été conçue dans un esprit un peu différent de celui
+qu'on trouve dans d'autres travaux du même genre. Nous
+ne nous sommes pas simplement proposés de montrer que les
+enfants, ou que tels et tels enfants sont suggestibles, mais
+nous avons cherché à préciser le mécanisme de cette suggestibilité,
+en étudiant les conditions mentales où la suggestion
+réussit le mieux; on a vu que la suggestion réussit
+le mieux dans les cas où la certitude de l'enfant, sa
+confiance est le plus faible, par exemple lorsqu'il fait sa
+comparaison de mémoire au lieu de faire une comparaison
+directe, ou lorsqu'il a fait une première comparaison erronée;
+d'où l'on pourrait déduire cette règle provisoire que:
+la suggestibilité d'une personne sur un point est en raison
+inverse de son degré de certitude relativement à ce point.</p>
+
+<p>Il y a donc un progrès, me semble-t-il, entre cette
+recherche de V. Henri et de moi, et quelques-unes des
+recherches antérieures. Nous ne nous sommes pas contentés
+d'observer l'existence de la suggestibilité à l'état de
+veille, nous avons en outre pu apprécier les degrés de cette
+suggestibilité, ce qui nous a permis d'établir que ce degré
+varie avec l'âge de l'enfant, et varie aussi suivant la justesse
+de son coup d'oeil ou suivant qu'il fait la comparaison
+avec la mémoire ou avec sa perception. Mais hâtons-nous
+d'ajouter que l'appréciation que nous avons pu faire des
+degrés de suggestibilité est encore bien rudimentaire; pour
+savoir que les enfants sont plus suggestibles à tel âge qu'à
+tel autre, et dans telle condition que dans telle autre,
+qu'avons-nous fait? Nous avons employé la méthode statistique;
+à tel âge, avons-nous calculé, il y a 81 enfants sur
+100 qui obéissent à la suggestion, tandis qu'à un âge plus
+avancé, on n'en trouve plus que 51 pour 100 de suggestibles.
+Ce procédé d'évaluation n'est possible qu'à la condition
+d'opérer sur un grand nombre de sujets; évidemment,
+ce n'est pas un procédé directement applicable à la psychologie
+individuelle; il ne pourrait pas servir à déterminer
+dans quelle mesure un enfant particulier est suggestible.</p>
+
+<p>Dernièrement, un anthropologiste italien, Vitale Vitali<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>,
+a reproduit nos expériences dans les écoles de la Romagne,
+et il est arrivé à des résultats encore plus frappants que les
+nôtres. Il a constaté comme nous que les changements
+d'opinion se font bien plus facilement dans l'opération de
+mémoire que dans la comparaison directe; le nombre de
+ceux qui changent d'opinion est à peu près le double dans
+le premier cas; il a vu aussi que cette suggestibilité diminue
+beaucoup avec l'âge, et enfin qu'elle est moins forte
+chez ceux qui ont vu juste la première fois que chez ceux
+qui s'étaient trompés. Nos chiffres étaient les suivants:
+pour ceux ayant vu juste la première fois, les suggestibles
+étaient de 56 p. 100, tandis que pour ceux qui s'étaient
+trompés, les suggestibles étaient de 72 p. 100. Les résultats
+de Vitale Vitali sont encore plus nets; pour le premier
+groupe, il trouve 32 p. 100, et pour le second 80 p. 100.
+C'est donc une confirmation sur tous les points.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a><i>Studi antropologici</i>, Forli, 1896, p. 97.</blockquote>
+
+<p>Le même auteur a imaginé une variante curieuse de
+l'expérience susdite, en appliquant deux pointes de compas
+sur la peau d'un élève, et en lui demandant, lorsque l'élève
+avait accusé une pointe ou deux: «En êtes-vous bien
+sûr?» Les élèves de moins de quinze ans ont changé
+d'avis sous l'influence de cette suggestion, dans le rapport
+de 65 p. 100, et les élèves de plus de quinze ont changé
+dans le rapport de 44 p. 100; c'est une nouvelle démonstration
+de l'influence de l'âge sur la suggestibilité. Comme
+l'auteur le fait remarquer, cette méthode renferme une plus
+grande cause d'erreur que les exercices sur la mémoire
+visuelle des lignes, parce que le sens du toucher se perfectionne
+rapidement au cours des expériences et cela change
+les conditions.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons fait nous-mêmes, Vitali insiste
+sur l'importance de la personnalité de l'expérimentateur,
+personnalité qui fait beaucoup varier les résultats. Il
+déclare même qu'ayant répété après quelque temps les
+mêmes tests sur les mêmes sujets, il a trouvé des variations
+énormes. Nous croyons qu'il eût été utile d'étudier
+ces variations et d'en rechercher les causes.</p>
+
+<p>M. Victor Henri a fait avec M. Tawney<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> quelques expériences
+sur la sensibilité tactile, pour étudier l'influence de
+l'attente et de la suggestion sur la perception de deux
+pointes lorsqu'on ne touche qu'un seul point de la peau;
+avant chaque expérience on montrait au sujet le compas
+avec les deux pointes présentant un écart bien déterminé;
+puis le sujet fermait les yeux, et on touchait sa peau avec
+une seule pointe; sous l'influence de cette suggestion, les
+appréciations du sujet sont profondément troublées; le
+plus souvent, il perçoit deux pointes au lieu d'une, et de
+plus, il juge l'écart d'autant plus grand que l'écart réel
+qu'on lui a montré est plus grand. Cela est très curieux, et
+on pourrait bien, de cette manière, mesurer la suggestibilité
+du sujet par le nombre de fois qu'il perçoit une pointe
+au lieu de deux; mais il aurait été très intéressant de savoir
+s'il y a quelque relation entre la suggestibilité de la personne
+et la finesse de sa sensibilité tactile; c'est une question
+qui malheureusement n'a pas été examinée.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a>Voir <i>Année Psychologique</i>, II, p. 295 et seq.</blockquote>
+<p>Les expériences de MM. Henri et Tawney sont des expériences
+de suggestion; voici pourquoi: il n'y a pas, à proprement
+parler, d'ordre donné sur un ton impératif; mais
+l'idée préconçue de deux pointes est acceptée par le sujet
+pendant toute la séance parce qu'il a confiance dans la
+parole de l'opérateur et qu'il croit que l'opérateur est incapable
+de le tromper; en effet, comme dans les laboratoires
+de psychologie on ne fait guère d'expériences de suggestion,
+les élèves ne sont point habitués à des expériences de
+mensonge, et ils ne songent pas à se méfier de ce qu'on leur
+dit. C'est donc de la suggestion dans le sens de confiance
+plutôt que dans le sens d'obéissance. Ce sont de petites
+nuances qui se préciseront sans doute dans les études ultérieures.</p>
+
+<p>J'ai repris dernièrement, avec M. Vaschide, sur
+86 élèves d'école primaire élémentaire, la recherche de suggestion
+que j'avais commencée avec M. V. Henri; seulement
+nous avons employé une méthode un peu plus rapide.
+L'expérience avait été confiée à M. Michel, directeur de
+l'école; c'était lui seul qui parlait et expliquait, nous restions
+simples témoins. M. Michel se rendait donc avec nous
+dans les classes, il faisait distribuer aux élèves du papier
+et des plumes, il faisait écrire sur chaque feuille les noms
+des élèves, la classe, le nom de l'école, la date du jour et
+l'heure; puis après ces préliminaires obligés de toute expérience
+collective, il annonçait qu'il allait faire une expérience
+sur la mémoire des lignes, des longueurs; une ligne
+tracée sur un carton blanc serait montrée pendant trois
+secondes à chaque élève, et chaque élève devait, après avoir
+vu ce modèle, s'empresser de tracer sur sa feuille une ligne
+de longueur égale. M. Michel allait ensuite de banc en banc,
+et montrait à chaque élève la ligne tracée; par suite de la
+discipline parfaite que notre distingué collaborateur sait
+faire régner dans son école, les élèves restaient absolument
+silencieux, et aucun ne voyait la ligne deux fois. Il fallait
+environ soixante-dix secondes pour montrer la ligne à
+tous les élèves de la classe. Ceci terminé, M. Michel remontait
+en chaire et annonçait qu'il allait montrer une seconde
+ligne <i>un peu plus grande</i> que la première; cette affirmation
+était faite d'une voix forte et bien timbrée, avec l'autorité
+naturelle d'un directeur d'école; mais l'affirmation n'avait
+lieu qu'une fois, et collectivement, M. Michel s'adressant à
+toute la classe. Or, la seconde ligne n'avait que 4 centimètres
+de longueur, alors que la première en avait 5. La
+seconde ligne était montrée à chaque élève, exactement
+comme on avait fait pour la première fois. Entre ces deux
+expériences s'écoulait pour chaque élève un temps moyen
+de deux à trois minutes. Cette épreuve a été faite sur
+86 enfants, comprenant les trois premières classes de
+l'école primaire, et âgés de neuf à quatorze ans.</p>
+
+<p>Quels ont été les résultats? Notons tout d'abord que la
+reproduction de la première ligne&mdash;ce qui est une pure
+expérience de mémoire, sans suggestion d'aucune sorte&mdash;donne
+lieu à d'énormes différences individuelles, comprises,
+pour la première classe, entre deux extrêmes: 60 millimètres
+et 28 millimètres; la ligne avait en réalité 50 millimètres;
+or, il y a eu seulement trois élèves sur vingt-cinq
+qui ont dessiné une ligne égale ou supérieure au modèle;
+tous les autres ont dessiné une ligne plus petite; par conséquent,
+on peut affirmer qu'il y a bien (comme nous
+l'avons vu autrefois), une tendance des enfants à diminuer
+la longueur des lignes de 50 centimètres en les reproduisant
+dans la mémoire. Dans la deuxième classe, il y a eu
+3 élèves reproduisant une ligne supérieure à 50; tous les
+autres élèves ont reproduit des lignes plus courtes; enfin,
+semblablement, dans la troisième classe, nous n'en trouvons
+que deux dessinant une ligne plus longue que le
+modèle, tous les autres ont fait plus court.</p>
+
+<p>En examinant quelle différence les élèves ont indiquée
+entre la première ligne (50 millimètres) et la seconde
+(40 millimètres) on trouve que bien peu d'élèves ont jugé
+réellement la seconde ligne plus petite que la première;
+par conséquent, la suggestion a été efficace; 9 élèves seulement,
+sur les 86 des trois classes, ont dessiné une seconde
+ligne plus courte; on peut donc dire que 9 élèves seulement
+ont résisté à la suggestion et ont cru au témoignage
+de leur mémoire plus qu'à la parole de leur maître; et
+encore, cette remarque comporte une réserve; il est
+probable que ces réfractaires ont quand même été un peu
+influencés par la suggestion, car un seul a rendu la seconde
+ligne plus petite de 10 millimètres, ce qui était l'écart réel;
+tous les autres ont amoindri cette différence; 2 l'ont faite
+de 7 millimètres, 2 l'ont faite de 5, etc. Ils ont composé
+entre le témoignage de leur mémoire et la parole du maître.
+Quant à ceux qui, obéissant à la suggestion, ont dessiné la
+seconde ligne plus grande que la première, ils présentent
+des degrés très différents de suggestibilité. Les écarts ont
+pu atteindre 10 millimètres assez fréquemment, et une fois
+même, l'écart a dépassé 20 millimètres, ce qui veut dire
+qu'au lieu de faire la seconde ligne plus courte de 10 millimètres,
+le sujet a été tellement docile à la suggestion, qu'il
+a fait la seconde plus longue de 20 millimètres; en d'autres
+termes, la suggestion a produit dans ce cas extrême, une
+erreur de 30 millimètres, erreur énorme si on considère
+qu'elle a porté sur une longueur totale de 50 millimètres.
+En moyenne, on a fait la seconde ligne plus grande de
+6 millimètres et comme elle était en réalité plus petite de
+10 millimètres, l'erreur totale est de 1 cm. 5 environ.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que les enfants les plus jeunes se sont
+montrés les plus suggestibles. Nous trouvons en effet, dans
+la première classe, que 7 élèves seulement ont fait la seconde
+ligne de 5 millimètres plus grande que la première; au contraire,
+dans la troisième classe, le nombre d'élèves qui sont
+dans ce cas est de 16. Du reste, dans nos expériences antérieures
+avec M. Henri sur la suggestibilité scolaire, nous
+avions aussi constaté que les plus jeunes enfants ont plus
+de suggestibilité que les enfants plus âgés.</p>
+
+<p>La description que nous avons donnée de notre expérience
+de suggestion n'est pas complète; nous l'avons
+poussée plus loin. Lorsque tous les élèves eurent reproduit
+de mémoire la ligne de 40 millimètres, le directeur de
+l'école leur présenta une troisième ligne, longue de 50 millimètres,
+et il leur dit avant de la présenter: «Je vais vous
+présenter une troisième ligne qui est <i>un peu plus courte
+que la seconde</i>.» En faisant cette nouvelle tentative de
+suggestion, nous avions deux raisons; la première était de
+chercher à vérifier l'épreuve précédente, la seconde était
+de savoir s'il est possible de donner successivement
+plusieurs suggestions du même genre sans nuire au
+résultat.</p>
+
+<p>Cette seconde suggestion a été moins efficace que la
+première; les élèves semblent s'être mieux rendu compte
+de la longueur vraie des lignes; tandis que la première fois
+5 élèves seulement avaient fait un dessin en sens contraire
+de la suggestion, on en trouve 16 dans le même cas à la
+seconde reprise.</p>
+
+<p>Il nous a paru nécessaire d'examiner nos résultats de
+plus près, et de rechercher si chaque élève avait présenté
+pendant les deux épreuves la même suggestibilité ou la
+même résistance.</p>
+
+<p>Nous allons diviser tous nos sujets en cinq groupes:
+1° ceux qui ont fait à la première suggestion une seconde
+ligne moindre que la première (ce sont les élèves les plus
+exacts); 2° ceux qui ont fait à la première suggestion une
+seconde ligne égale à la première, ou supérieure de 1,
+2 à 4 millimètres; 3° ceux qui ont fait à la première
+suggestion une seconde ligne supérieure de 4 à 8 millimètres;
+4° ceux qui ont fait à la première suggestion la
+seconde ligne supérieure de 8 à 12 millimètres; enfin,
+5° ceux qui ont fait à la première suggestion la seconde
+ligne supérieure de 12 à 20 millimètres. On voit que ce
+groupement exprime l'ordre de suggestibilité, les élèves
+du cinquième groupe se sont montrés plus suggestibles
+que ceux du quatrième groupe, et ainsi de suite jusqu'au
+premier groupe. Or voici les résultats donnés par ce
+calcul:</p>
+
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Ordre des<br>Groupes
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Nombre de<br>Sujets
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 30%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Suggestion<br>
+d'allongement<br>
+de la ligne<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 30%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Suggestion de<br>
+raccourcissement<br>
+de la ligne<br>
+ </td>
+
+ </tr>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+1er<br>
+2e&nbsp;<br>
+3e&nbsp;<br>
+4e&nbsp;<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+10<br>
+28<br>
+31<br>
+15<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 30%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+-&nbsp;4,6&nbsp;&nbsp;<br>
++&nbsp;3,07<br>
++&nbsp;5,99<br>
++12,9&nbsp;&nbsp;<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 30%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
++ 2&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+- 2,35<br>
+- 3,06<br>
+- 8,66<br>
+ </td>
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Ces chiffres, pour être clairs, exigent une courte explication.
+Dans la première épreuve, rappelons-le, la seconde
+ligne présentée était plus courte que la première de 10 millimètres,
+mais la suggestion donnée était que cette seconde
+ligne était la plus longue. Par conséquent, les élèves qui
+l'ont dessinée plus courte, comme ceux de notre premier
+groupe qui l'ont dessinée avec une longueur moindre de
+4mm,6, ont été plus exacts que ceux du deuxième groupe,
+qui ont donné à cette ligne une longueur plus grande que
+la première, plus grande de 3mm,07; à leur tour, les sujets
+du second groupe ont été plus exacts que ceux du troisième
+et ceux du quatrième groupes, puisque ceux-ci ont allongé
+encore davantage la seconde ligne, qui était cependant plus
+courte. Il est donc bien clair que nous avons établi nos
+quatre groupes dans l'ordre de la suggestibilité croissante.
+Or, qu'on comprenne bien ce point, ce sont les sujets formant
+chacun de ces quatre groupes dont on a cherché à
+apprécier les résultats dans la seconde épreuve; nous avons
+voulu savoir si les élèves A, B, C, etc., formant le premier
+groupe, le meilleur, le plus résistant à la suggestion de la
+première épreuve ont manifesté les mêmes qualités d'exactitude
+et de résistance à la suggestion dans la seconde
+épreuve; et pour cela, nous avons calculé les écarts de
+lignes présentés par ces sujets dans cette seconde épreuve.
+Seulement, il faut se souvenir que dans la seconde épreuve
+la suggestion donnée était une suggestion de raccourcissement;
+et que la ligne qu'on présentait à dessiner était
+réellement plus grande que la précédente; par conséquent,
+les élèves les plus exacts à cette seconde épreuve sont ceux
+qui ont dessiné la ligne plus grande que la précédente; et
+parmi ceux qui l'ont dessinée plus courte, les plus exacts
+sont ceux qui ont le moins exagéré cette différence en
+moins. Ces explications feront comprendre les oppositions
+de signe algébrique que l'on rencontre dans les résultats
+des épreuves pour un même groupe de sujets. Il est clair
+maintenant qu'il existe une concordance bien remarquable
+entre les deux épreuves; on voit en effet, que les élèves du
+premier groupe qui avaient résisté à la suggestion d'allongement
+de la première épreuve ont également résisté à la
+suggestion de raccourcissement de la seconde épreuve, puisqu'ils
+ont dessiné la troisième ligne avec 2 millimètres en
+plus tandis que la suggestion tendait à la faire dessiner plus
+petite; de même, on voit dans les groupes suivants que plus
+un groupe a obéi à la suggestion d'allongement de la première
+épreuve, plus il a obéi à la suggestion de raccourcissement
+de la seconde. Le résultat est aussi net qu'on
+peut le souhaiter.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ces expériences nous apprennent de plus
+sur la suggestibilité des enfants? C'est là une question utile
+qu'on devrait se poser à propos de chaque étude nouvelle.
+Nos expériences fournissent un nouveau moyen, d'une
+efficacité vérifiée, pour mesurer la suggestibilité des
+enfants; et le procédé nous paraît recommandable puisqu'il
+fait apparaître de très grandes différences individuelles.
+Nous avons pu constater en outre que les enfants
+les plus suggestibles sont ceux de la troisième classe, c'est-à-dire
+les plus jeunes. Cette épreuve nous a montré la
+possibilité de faire à la suite l'une de l'autre deux exercices
+de suggestibilité, dans lesquels les enfants se comportent
+à peu près de la même manière, et gardent chacun
+leur degré propre de suggestibilité; cette confirmation est
+très importante; elle nous montre que la suggestibilité présente
+un certain caractère de constance, au moins lorsque
+l'expérience est bien conduite. Enfin, nous avons eu à noter
+qu'une suggestion répétée a moins d'efficacité la seconde
+fois que la première: cet affaiblissement est sans doute
+spécial à ces suggestions indirectes de l'état de veille, qui
+ne constituent point à proprement parler des mains-mises
+sur l'intelligence des individus; dans les expériences d'hypnotisme,
+au contraire, la suggestibilité de l'individu hypnotisé
+croît avec le nombre des hypnotisations.</p>
+
+<p>M. Michel m'a communiqué le classement intellectuel que
+les professeurs ont fait des élèves qui ont servi à ces expériences;
+le classement est, comme c'est l'habitude, tripartite;
+les élèves sont divisés en: 1° intelligence vive; 2° intelligence
+moyenne; et 3° intelligence faible.</p>
+
+<p>Je désirais savoir si l'intelligence des élèves&mdash;il s'agit
+ici bien entendu d'une intelligence toute spéciale, qu'on
+pourrait appeler <i>l'intelligence scolaire</i>&mdash;présente quelque
+relation avec la suggestibilité. C'est, on se le rappelle,
+l'opinion de M. Bérillon. Je ne suis point arrivé à la confirmer.
+La suggestibilité moyenne est à peu près la même
+dans les 3 groupes.</p>
+
+<p>De notre expérience collective à une expérience de cours
+il n'y a qu'un pas.</p>
+
+<p>Dans une courte note publiée récemment par <i>Psychological
+Review</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, E.E. Slosson relate une expérience de
+suggestion qu'il a faite sur ses auditeurs dans un cours
+public; la suggestion a consisté à produire l'hallucination
+d'une odeur forte. L'auteur verse sur du coton l'eau d'une
+bouteille, en écartant la tête, puis il annonce qu'il est
+certain que personne ne connaît l'odeur du composé chimique
+qui vient d'être versé, et il émet l'espoir que quoique
+l'odeur soit forte et d'une nature toute particulière, personne
+n'en sera incommodé. Pour savoir quelle serait la
+rapidité de diffusion de cette odeur, il demande que toutes
+les personnes qui la sentiront s'empressent de lever la
+main; 15 secondes après, les personnes du premier rang
+donnaient ce signal, et avant la fin d'une minute les trois
+quarts de l'auditoire avaient succombé à la suggestion.
+L'expérience ne fut pas poussée plus loin, car quelques
+spectateurs, désagréablement impressionnés par cette odeur
+imaginaire, se préparaient déjà à quitter la place. On les
+rassure et on leur explique que le but réel de l'expérience
+avait été de provoquer une hallucination; cette explication
+ne choqua personne.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a><i>A Lecture Experiment in Hallucinations</i>.
+Psychological Review, VI, 4, juillet 1899, p. 407-408.</blockquote>
+
+
+<p>Voilà à peu près quelles sont les études qui ont été
+faites jusqu'ici sur la suggestibilité ou suggestion à l'état
+de veille et chez les sujets normaux.</p>
+
+<p>Il semble que quand elle est réduite à sa forme la plus
+simple, l'épreuve de la suggestion à l'état de veille constitue
+un test de docilité; et il est vraisemblable que des individus
+dressés à l'obéissance passive s'y conformeront mieux
+que les indépendants. Rappelons-nous ce fait si curieux,
+que d'après les statistiques de Bernheim les personnes les
+plus sensibles à l'hypnotisme&mdash;c'est-à-dire à la suggestion
+autoritaire&mdash;ne sont pas, comme on pourrait le croire, les
+femmes nerveuses, mais les anciens militaires, les anciens
+employés d'administration, en un mot, tous ceux qui ont
+contracté l'habitude de la discipline et de l'obéissance passive.</p>
+
+
+
+
+<p>II</p>
+
+
+<p>ERREURS D'IMAGINATION</p>
+
+
+<p>Il fut une époque, dans l'histoire de l'hypnotisme, où
+l'on a prononcé souvent les mots <i>d'attention expectante</i>;
+c'était l'époque où l'on cherchait à découvrir sur les
+malades l'influence des métaux et des aimants. On avait
+prétendu qu'en appliquant certains métaux, de l'or, du fer,
+de l'étain par exemple, sur les téguments d'un malade
+hystérique, on pouvait soit provoquer de l'anesthésie dans
+la région de l'application, soit provoquer des contractures,
+soit faire passer (transfert) dans l'autre moitié du corps un
+symptôme hystérique qui n'en occupait qu'une moitié.
+Beaucoup d'auteurs restaient sceptiques, et supposaient
+que ces effets qu'on observait sur les hystériques dans les
+séances de métallothérapie n'étaient point dus à l'action
+directe des métaux, mais à l'imagination des malades, qui
+étaient mises en état d'attention expectante, et qui se donnaient
+à elles-mêmes, par idée, par raisonnement, les symptômes
+divers que d'autres attribuaient au métal. Aujourd'hui
+la terminologie a un peu changé, et au lieu d'attention
+expectante, on dirait auto-suggestion, mais les mots importent
+peu, quand on est d'accord sur le fond des choses. Il
+est certain que chez les suggestibles, l'imagination constructive
+est toujours en éveil, et fonctionne de manière à
+duper tout le monde, le sujet tout le premier; car ce qu'il
+y a de spécial à ces malades, c'est qu'ils sont les premières
+victimes du travail de leur imagination; ainsi que
+l'a dit si justement Féré, ceux qu'on appelle des malades
+imaginaires sont bien réellement malades, ce sont des
+malades par imagination.</p>
+
+<p>Il m'a semblé que l'étude de cette question rentre dans
+notre sujet, bien qu'elle soit un peu distincte, théoriquement,
+de la suggestibilité. Il s'agit ici d'une disposition à
+imaginer, à inventer, sans s'apercevoir qu'on imagine, et
+en attachant la plus grande importance et tous les caractères
+de la réalité aux produits de son invention. À ce trait
+chacun peut reconnaître plus d'une de ses connaissances,
+et Alphonse Daudet a dans un de ses romans peint de
+pied en cap un de ces personnages, qui est sans cesse la
+victime d'une imagination à la fois trop riche et trop mal
+gouvernée.</p>
+
+<p>Je me demande s'il ne serait pas possible de faire une
+étude régulière de cette disposition mentale; je suis même
+très étonné qu'aucun auteur n'en ait encore eu l'idée. Ce
+serait cependant plus utile que beaucoup de chinoiseries
+auxquelles on a eu le tort d'attribuer tant d'importance.
+Quelle méthode faudrait-il prendre? La plus simple vaudrait
+le mieux. Je me rappelle qu'il y a une quinzaine
+d'années, M. Ochorowicz, auteur qui a écrit un ouvrage
+plein de finesse sur la suggestion mentale, vint a la Salpêtrière
+pour montrer à Charcot un gros aimant en forme
+de bague, qu'il appelait l'hypnoscope; il disait qu'il mettait
+cet aimant au doigt d'une personne, qu'il l'interrogeait
+ensuite sur ce qu'elle éprouvait, qu'il recherchait si l'aimant
+avait produit quelque petit changement dans la motilité ou
+la sensibilité du doigt ou de la main, et qu'il pouvait juger
+très rapidement si une personne était hypnotisable ou non<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.
+Dans le cabinet de Charcot on fit venir, l'une après l'autre,
+une vingtaine de malades, et M. Ochorowicz les examina
+et déclara pour chacune d'elles s'il la croyait hypnotisable
+ou non; il était convenu qu'on prendrait note de ses observations,
+et qu'on chercherait à les vérifier; mais je doute
+fort que l'affaire ait eu une suite quelconque, l'attention
+du Maître était ailleurs. Je crois qu'on pourrait adopter,
+pour l'étude de l'attention expectante, un dispositif analogue
+à celui que je viens de signaler; par exemple un tube
+dans lequel le sujet devrait laisser son doigt enfoncé pendant
+cinq minutes; on prendrait des mesures pour donner
+à l'expérience un caractère sérieux, et surtout on réglerait
+d'avance les paroles à adresser au sujet; après quelques
+tâtonnements inévitables, il me paraît certain qu'on arriverait
+très vite à un résultat.</p>
+
+<p>De telles recherches montreraient surtout si l'état mental
+de suggestibilité (c'est-à-dire d'obéissance passive) a quelque
+analogie avec l'état mental d'attention expectante (c'est-à-dire
+la disposition aux erreurs d'imagination).</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a>M. Ochorowicz a décrit son procédé dans une communication
+à la Soc. de Biologie, <i>Sur un critère de la sensibilité
+hypnotique</i>. Soc. Biol., 17 mai 1884.</blockquote>
+
+
+
+
+
+<p>III</p>
+
+<p>INCONSCIENCE, DIVISION DE CONSCIENCE ET SPIRITISME</p>
+
+<p>Nous arrivons maintenant à une grande famille de phénomènes,
+qui ont une physionomie bien à part, et dont
+l'analogie avec des phénomènes d'hypnotisme et de suggestion
+n'a été démontrée avec pleine évidence que dans
+ces dernières années, par Gurney et Myers en Angleterre,
+et par Pierre Janet en France; je veux parler des phénomènes
+auxquels on a donné les noms d'<i>automatisme, d'écriture
+automatique</i>, et qui prennent un grand développement
+dans les séances de spiritisme.</p>
+
+<p>Dans un tout récent et très curieux article qui vient d'être
+publié par <i>Psychological Review</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, G.T.W. Patrick décrit
+longuement un cas typique d'automatisme; et comme ce
+cas n'est ni trop ni trop peu développé et qu'il correspond
+assez exactement à la moyenne de ce qu'on peut observer
+chaque jour, je vais l'exposer avec détails, pour ceux qui
+ne sont pas au courant de ces questions.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a><i>Some Peculiarities of the Secondary Personality</i>,
+Psych. Review, nov. 1898, vol. 5, n° 6, p. 555.
+</blockquote>
+
+<p>La personne qui s'est prêtée aux expériences est un jeune
+homme de vingt-deux ans, étudiant à l'Université, paraissant
+jouir d'une excellente santé, ne s'étant jamais occupé
+de spiritisme, et n'ayant jamais été hypnotisé. Cependant,
+ces deux assertions ne sont pas tout à fait exactes; s'il n'a
+pas fait de spiritisme, il a cependant causé, quatre ans
+auparavant, avec une de ses tantes, qui est spirite, et il a
+lu probablement quelques livres de spiritisme; mais ces
+lectures n'ont fait aucune impression sur lui; et il a jugé
+tous les phénomènes spirites comme une superstition
+curieuse. Pour l'hypnotisme, il a assisté à deux ou trois
+séances données par un hypnotiseur de passage, et il s'est
+offert à lui servir de sujet; on a constaté qu'il était un bon
+sujet.</p>
+
+<p>Un jour, ayant lu quelques observations sur les suggestions
+post-hypnotiques, il en causa avec l'auteur, M. W.
+Patrick, qui, sur sa demande, l'hypnotisa et lui donna
+pendant le sommeil l'ordre d'exécuter au réveil certains
+actes insignifiants, comme de prendre un volume dans une
+bibliothèque; ces ordres furent exécutés de point en point,
+et, comme c'est l'habitude, ils ne laissèrent après eux aucun
+souvenir.</p>
+
+<p>Quelque temps après, le sujet,&mdash;nous l'appellerons
+Henry W.,&mdash;apprit à l'auteur que lorsqu'il tenait un crayon
+à la main et pensait à autre chose, sa main était continuellement
+en mouvement et traçait avec le crayon des
+griffonnages dénués de sens. C'était un rudiment d'écriture
+automatique. Patrick se décida à étudier cette écriture
+automatique, et il le fit dans six séances, dont les trois
+dernières furent séparées des premières par deux ans
+d'intervalle. L'étude se fit de la manière suivante: on se
+réunissait dans une pièce silencieuse, le sujet tenait un
+crayon dans sa main droite et appuyait le crayon sur une
+feuille de papier blanc; il ne regardait pas sa main, il avait
+la tête et le corps tournés de côté, et il tenait dans sa main
+gauche un ouvrage intéressant, qu'il devait lire avec beaucoup
+d'attention. Naturellement, comme ces expériences
+étaient faites en partie sur sa demande et excitaient vivement
+sa curiosité, il se préoccupait beaucoup de ce que sa
+main pouvait écrire, mais il ignorait absolument ce qu'elle
+écrivait; on lui permit quelquefois, pas toujours, de relire
+ce que sa main avait écrit; il avait autant de peine que
+n'importe quelle autre personne à déchiffrer sa propre écriture.
+Dans quelques cas, on le pria de quitter la lecture de
+son livre et, de surveiller attentivement les mouvements de
+sa main, sans la regarder; il eut alors conscience des
+mouvements qu'elle exécutait; mais sauf ces cas exceptionnels,
+l'écriture était tracée automatiquement. Maintenant,
+comment l'opérateur entrait-il en communication avec cette
+main? Je ne le vois pas clairement dans l'article. Il est très
+probable que Patrick a employé la méthode usuelle et la
+plus commode; il adressait à demi voix les questions à
+Henry W.; celui-ci ne répondait pas, et n'entendait pas, son
+attention étant distraite par la lecture du livre; mais sa
+main écrivait la réponse. C'est de cette manière qu'on a
+pu obtenir toute une série de demandes et réponses qui
+sont publiées dans l'article. Il est important d'ajouter que
+le sujet est un jeune homme dont la sincérité et la loyauté
+sont au-dessus de tout soupçon, car il serait assez facile de
+simuler des phénomènes de ce genre, feindre de lire, écouter
+et répondre par écrit; mais nous avons comme garantie
+contre la fraude non seulement les références données par
+l'auteur (ce qui serait peu de chose) mais encore ce fait
+important que ces dédoublements de conscience sont
+aujourd'hui bien connus et ont été observés dans des conditions
+d'une précision irréprochable par des auteurs dignes
+de foi<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a>Il y a déjà plusieurs années que j'ai traité longuement
+cette question de la simulation, à propos du dédoublement de conscience
+chez les hystériques, et que j'ai montré que l'anesthésie de ces malades
+peut devenir une démonstration expérimentale de ces phénomènes. Voir
+<i>Altérations de la personnalité</i>. Bibliothèque scientifique
+internationale, Paris, Alcan.</blockquote>
+
+<p>La première séance commença ainsi:</p>
+
+<p><i>Question</i>.&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+<p><i>Réponse</i>.&mdash;Laton.</p>
+
+
+<p>Cette première réponse était illisible et Henry W. fut
+autorisé à lire son écriture: il déchiffra le mot Satan et rit;
+mais d'autres questions montrèrent que la vraie réponse
+était Laton.</p>
+
+
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quel est votre premier nom?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Bart.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quelle est votre profession?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Professeur.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Êtes-vous homme ou femme?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Femme.</p>
+
+
+<p>Cette réponse est inexplicable, car dans la suite Laton
+a toujours manifesté le caractère d'un homme.</p>
+
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Êtes-vous vivant ou mort?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Mort.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Où avez-vous vécu?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Illinois.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Dans quelle ville?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Chicago.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quand êtes-vous mort?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;1883.</p>
+
+
+<p>Les questions suivantes furent faites pour connaître un
+peu de la biographie de ce Bart Laton. Il se trouva que
+certaines de ses réponses étaient justes, et d'autres fausses,
+et que ses connaissances étaient à peu près celles de
+Henry W. Voici encore un échantillon de ces dialogues.</p>
+
+<p><i>Q</i>.&mdash;Avez-vous des connaissances surnaturelles, ou bien cherchez-vous à deviner?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Quelquefois je devine, mais souvent les esprits connaissent; quelquefois ils mentent.</p>
+<br>
+
+<p>Deux jours après:</p>
+<br>
+
+<p><i>Q</i>.&mdash;Qui écrit?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Bart Laton.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Qui était major à Chicago quand vous êtes mort?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Harrisson(<i>exact</i>).</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Combien avez-vous vécu à Chicago?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Vingt ans.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Vous devez bien connaître la ville?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Commencez par Michigan-Avenue, et nommez les rues dans l'ouest.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Michigan, Wabash, State, Clark (<i>hésitation</i>) j'ai oublié.</p>
+
+
+<p>Henry W. interrogé connaissait seulement trois de ces
+noms.</p>
+
+
+<p><i>Q</i>.&mdash;Voyons! Votre nom n'est pas Bart Laton du tout. Votre
+nom est Frank Sabine, et vous avez vécu à Saint-Louis, et vous
+êtes mort le 16 novembre 1843. Répondez, qui êtes-vous?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Frank Sabine.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Où êtes-vous mort?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;À Saint-Louis.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quand êtes-vous mort?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;14 septembre 1847.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quelle était votre profession à Saint-Louis?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Banquier.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Combien de mille dollars valiez-vous?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;750.000</p>
+<br>
+
+<p>Une semaine après:</p>
+<br>
+
+<p><i>Q</i>.&mdash;Qui écrit?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Bart Laton.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Où avez-vous vécu?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Chicago.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quand êtes-vous né?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;1845.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quel âge avez-vous?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Cinquante ans.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Où êtes-vous maintenant?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Ici.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Mais je ne vous vois pas.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Esprit.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Bien, mais où êtes-vous comme esprit?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Dans moi, dans l'écrivain.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Multipliez 23 par 22.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;3546.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;C'est faux. Comment expliquez-vous votre réponse?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Deviné.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Maintenant, l'autre jour, vous avez répondu que vous
+étiez quelqu'un d'autre. Qui êtes-vous?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Stephen Langdon.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;De quel pays?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Saint-Louis.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quand êtes-vous mort?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;1846.</p>
+
+
+<p>La question de l'opérateur a pour but de donner une
+suggestion que le sujet a très naïvement acceptée. On a vu
+du reste qu'il avait accepté aussi un autre nom, celui de
+Frank Sabine. Ce personnage qui guide l'écriture de la
+main est donc très suggestible.</p>
+
+
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quelle est votre profession?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Banquier.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Mais qui s'appelait Frank Sabine?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je me suis trompé. Son nom était Frank Sabine.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Je voudrais savoir comment vous avez pris le nom de
+Laton.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;C'est le nom de mon père.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Mais d'où est venu ce nom de Laton? Comment Henry W.
+l'a-t-il appris?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Pas Henry W., mais mon père.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Mais expliquez-nous comment vous en êtes venu à
+écrire le nom de Laton?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je suis un esprit! (<i>Cette réponse est écrite en appuyant
+fortement sur le crayon</i>.)</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quelle est votre relation avec Henry W.?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je suis un esprit, et je contrôle Henry W.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Parmi tous les esprits, pourquoi est-ce-vous qui contrôlez
+Henri W.?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;J'étais près quand il commença à se développer.</p>
+<br>
+
+<p>Deux ans après:</p>
+<br>
+
+<p><i>Q</i>.&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Bart Lagton. (<i>L'orthographe a changé</i>).</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Qu'avez-vous à nous dire?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Heureux de vous voir!</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quand avez-vous déjà écrit pour nous? Donnez l'année,
+le mois et le jour.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne sais.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quel mois?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne sais. En avril, je me souviens. (<i>C'était en juin</i>).</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Parlez-nous davantage de vous?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;J'ai vécu à Chicago.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Y vivez-vous encore?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Maintenant je suis ici.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Combien de temps avez-vous vécu à Chicago?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Vingt ans.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Pourquoi êtes-vous parti?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Ce n'est pas votre affaire.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Qui était Stephen Langdon?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Un ami de Chicago.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Avez-vous écrit: un ami de Chicago?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui. Ne pouvez-vous pas le lire?</p>
+<br>
+
+<p>Une autre fois, on a cherché à mettre Laton en colère.</p>
+<br>
+
+
+<p><i>Q</i>.&mdash;Qui écrit?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Bart Lagton.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Bonjour, M. Laton. Heureux de vous voir. Je vaudrais
+mieux faire votre connaissance.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je n'y tiens pas.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Maintenant, M. Laton, voulez-vous nous donner une
+communication?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;De qui?</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Mais, de vous-même.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je veux bien.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;De qui pourriez-vous nous donner une communication?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Qui connaissez-vous?</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;J'ai beaucoup d'amis. Êtes-vous en communication
+avec mes amis?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;George White.</p>
+
+
+<p>De toutes les réponses de Laton celle-ci est la seule qui
+dénote ce que l'auteur appelle une faculté d'intuition.
+M. Patrick a eu un oncle de ce nom, mort dans la guerre
+civile et dont il porte le nom mêlé au sien de la manière
+suivante: George-Thomas-White Patrick. Henry W. ignorait
+ce fait, quoiqu'il ait eu l'occasion de voir le nom de
+M. Patrick écrit en détail; interrogé sur George White,
+Laton fît une foule d'erreurs sur son genre de mort, la date
+de sa mort, etc.</p>
+
+
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quelle était l'occupation de M. Laton à Chicago?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Charpentier.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Il y a deux ans, vous ayez dit qu'il était un professeur.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Eh bien, il&mdash;moi j'avais l'habitude d'enseigner.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Dansez-vous?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Nous ne dansons plus quand nous avons quitté la terre.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Pourquoi?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Vous ne pouvez pas comprendre; nous ne sommes plus
+que partiellement matériels.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Quand vous êtes à écrire, comme en ce moment, que
+fait la partie de vous-même qui n'est pas matérielle?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Elle est quelque part ou nulle part.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Montez-vous à bicyclette?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Seulement par l'intermédiaire de Henry W.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Il y a deux ans, vous écriviez votre nom: Laton. Comment
+rendez-vous compte de ce changement d'orthographe?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Trop de Latons: c'est mieux comme le dernier.</p>
+<p><i>Q</i>.&mdash;Vous êtes un effronté simulateur. Qu'avez-vous à
+répondre à cela!</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Taisez-vous, pauvre vieil idiot. Croyez-vous que je suis
+obligé de répondre exactemeat à toutes vos damnées questions?
+Je puis mentir toutes les fois que cela peut me plaire.</p>
+
+
+<p>Divers autres essais furent faits pour savoir si ce Laton
+avait quelque pouvoir télépathique; mais on ne put rien
+obtenir.</p>
+
+<p>Résumons d'après les conversations précédentes la psychologie
+de ce personnage qui s'est donné le nom de Laton.
+Ce personnage s'est développé, défini et caractérisé sous
+l'influence des questions adressées par Patrick, et il s'est
+développé, remarquons-le bien, à l'insu de Henry W. qui
+ne sait de lui que ce qu'il a pu apprendre quand on lui a
+permis de relire quelques échantillons d'écriture automatique.
+Si surprenant que ce fait puisse paraître, il faut
+cependant l'admettre comme absolument réel, car il est
+surabondamment prouvé. Ce personnage secondaire, subconscient,
+existe donc, et chose curieuse, il présente un
+certain nombre de caractères qu'on reconnaît à presque
+toutes les incarnations du même genre. D'abord, il est très
+suggestible; on a vu avec quelle facilité Patrick l'a débaptisé,
+et lui a imposé le nom de Frank Sabine; ensuite ce
+personnage est au courant de tout ce qui s'est dit et fait
+pendant que Henry W. était hypnotisé. Nous avons rapporté
+plus haut que Henry W. a été hypnotisé par Patrick
+et ne se rappelait pas au réveil les divers incidents de son
+sommeil; cet oubli au réveil n'existe point pour Laton. Ce
+fait important, qui a été découvert, croyons-nous, par
+Gurney, jette quelque jour sur la nature de ces personnages
+qui s'expriment par l'écriture automatique; il y a un lien
+entre ces manifestations spirites de la veille, et les séances
+d'hypnotisme, plus qu'un lien, une continuité, et c'est la
+mémoire qui prouve cette continuité. Patrick insiste aussi,
+avec raison, sur le caractère vulgaire des réponses, sur la
+pauvreté d'imagination et de raisonnement qu'elles nous
+montrent, sur le manque d'attention et d'effort, Laton étant
+incapable même de faire une opération correcte d'arithmétique;
+autres faits curieux à relever, les prétentions de
+Laton, son ton emphatique, ses efforts ridicules pour donner
+des réponses profondes, et la grossièreté de ses expressions
+quand on le taquine ou qu'on le met en colère. Tout
+cela indique un pauvre esprit. Mais ce pauvre esprit paraît
+avoir de temps en temps un rudiment de belles et brillantes
+facultés intuitives; il semble connaître des choses que
+Henry W. ignore et n'a pu apprendre. Patrick a étudié de
+près ce côté de la question, il a fait des enquêtes pour vérifier
+avec le plus grand soin les affirmations de Laton. Le
+plus souvent, ces affirmations se sont trouvées erronées;
+mais parfois il y a eu quelque chose qui semble dépasser
+les moyens ordinaires de connaissance. Patrick ne cherche
+point à expliquer cette faculté d'intuition, mais il pense
+qu'on ne peut la nier complètement, car on la retrouve dans
+beaucoup d'observations analogues et elle est comme un
+trait de caractère du personnage qui se manifeste par
+l'écriture automatique. L'opinion de Patrick paraît être
+que cette faculté d'intuition est une faculté naturelle, perdue
+par l'homme civilisé, comme cette acuité des sens qu'on
+observe encore, paraît-il, chez les sauvages. Enfin, cette
+obsession qu'a eu le personnage subconscient de se considérer
+comme un esprit, comme l'esprit d'un individu ayant
+vécu autrefois, comment faut-il la comprendre? Il est à
+supposer que la manière dont les questions ont été posées
+explique un peu ce résultat. On a demandé: «Qui êtes-vous?»
+ce qui suggère un dédoublement de la personnalité
+car il est facile de comprendre que cette demande appelait
+comme réponse un nom autre que celui de Henry W.
+La question suivante: «Êtes-vous vivant ou mort?» suggère
+aussi, probablement, l'idée d'une personne morte,
+mais vivant encore sous forme d'esprit. Il eut été curieux
+d'employer d'autres interrogations; au lieu de dire:
+«Qui êtes-vous?» on aurait pu dire: «Écrivez votre
+nom». Si le nom écrit avait été, même dans ce cas,
+Bart Laton, on aurait pu exprimer de la surprise que ce
+nom ne fut pas celui de Henry W. et on aurait ainsi évité
+toute allusion même éloignée à l'hypothèse de l'esprit.
+Ces réflexions sont de Patrick, et elles nous paraissent
+très judicieuses. Nous pensons que comme Henry W.
+avait lu des livres sur le spiritisme, il devait probablement
+connaître la théorie des esprits s'incarnant, et il est
+probable que ce sont ces notions antérieurement acquises
+qui pour une bonne part ont opéré la suggestion de l'existence
+de Laton.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a d'essentiel dans les observations et expériences
+de ce genre, c'est le fait même de la division de
+conscience; le reste est une affaire d'orientation des idées,
+et varie avec les croyances des individus, avec les récits
+qu'ils entendent faire, avec les opinions courantes; dans
+nos sociétés modernes, la division de conscience conduira
+à la désincarnation ou à la réincarnation de l'esprit des
+morts; dans les couvents du moyen âge, ce seront les
+démons qui viendront agiter les corps des malheureuses
+religieuses; ailleurs encore&mdash;et c'est là un des faits les
+plus surprenants qu'on puisse imaginer&mdash;cette division
+de conscience devient un instrument de travail pour une
+oeuvre littéraire: c'est un phénomène naturel que l'auteur
+cultive et dirige.</p>
+
+<p>Le cas de Patrick est un peu passif; son sujet ne se livre
+à l'écriture automatique que dans les séances dont nous
+venons de transcrire le récit; en dehors de ces séances le
+personnage secondaire ne paraît pas, il n'agit pas, il fait le
+mort. Aussi ne peut-on pas, avec ce seul exemple, se faire
+une idée juste du rôle que le personnage secondaire peut
+remplir. Je crois utile de reproduire ici une observation que
+Flournoy vient de publier tout récemment; elle complète
+la précédente<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a><i>Revue philosophique</i>, février 1899.</blockquote>
+
+<p>«M. Michel Til, quarante-huit ans. Professeur de comptabilité
+dans divers établissements d'instruction. Tempérament
+sanguin, excellente santé. Caractère expansif et plein
+de bonhomie. Il y a quelques mois, sous l'influence d'amis
+spirites, il s'essaye à l'écriture automatique, un vendredi et
+obtient des spirales, des majuscules, enfin des phrases de
+lettres bâtardes, très différentes de son écriture ordinaire,
+et agrémentées d'ornements tout à fait étrangers à ses habitudes.
+Il continue avec succès le samedi et le dimanche
+matin. Ayant encore recommencé le dimanche soir, sur la
+sollicitation de sa famille, l'esprit écrivant par sa main donne
+beaucoup de réponses imprévues et fort drôles aux questions
+posées, mais le résultat en fut une nuit troublée par un
+développement inattendu de l'automatisme verbal, sous
+forme auditive et graphomotrice, comme en témoigne son
+récit:</p>
+
+<p>«Les impressions si fortes pour moi de cette soirée
+prirent bientôt le caractère d'une obsession inquiétante.
+Lorsque je me couchai, je fis les plus grands efforts pour
+m'endormir, mais en vain; j'entendais une voix intérieure
+qui me parlait, me faisant les plus belles protestations
+d'amitié, me flattant et me faisant entrevoir des destinées
+magnifiques, etc. Dans l'état de surexcitation où j'étais, je
+me laissais bercer de ces douces illusions.... Puis l'idée me
+vint qu'il me suffirait de placer mon doigt sur le mur pour
+qu'il remplit l'office d'un crayon; effectivement, mon doigt
+placé contre le mur commença à tracer dans l'ombre des
+phrases, des réponses, des exhortations que je lisais en suivant
+les contours que mon doigt exécutait contre le mur.
+<i>Michel</i>, me faisait écrire l'esprit, <i>tes destinées sont bénies,
+je serai ton guide et ton soutien</i>, etc. Toujours cette écriture
+bâtarde avec enroulements qui affectaient les formes
+les plus bizarres. Vingt fois je voulus m'endormir, inutile...
+ce n'est que vers le matin que je réussis à prendre quelques
+instants de repos.»</p>
+
+<p>«Cette obsession le poursuit pendant la matinée du lundi
+en allant à ses diverses leçons: «Sur tout le parcours du
+tramway, l'esprit continuant à m'obséder me faisait écrire
+sur ma serviette, sur la banquette du tramway, dans la
+poche même de mon pardessus, des phrases, des conseils,
+des maximes, etc. Je faisais de vrais efforts pour que les
+personnes qui m'entouraient ne pussent s'apercevoir du
+trouble dans lequel j'étais, car je ne vivais plus pour ainsi
+dire pour le monde réel, et j'étais complètement absorbé
+dans l'intimité de la Force qui s'était emparée de moi.»</p>
+
+<p>«Une personne spirite de sa connaissance, qu'il rencontra
+et mit au courant de son état, l'engagea à lutter contre
+l'esprit léger et mauvais dont il était le jouet. Mais il n'eut
+pas la sagesse de suivre ce conseil; aussitôt terminé son
+repas de midi, il reprit son crayon, et après diverses insinuations
+vagues contre son fils Édouard, employé dans un
+bureau d'affaires, finit par catégoriser l'accusation suivante:
+<i>Édouard a pris des cigarettes dans la boîte de son patron
+M. X..., celui-ci s'en est aperçu, et dans son ressentiment
+lui a adressé une lettre de remerciement, en l'avertissant
+qu'il serait remplacé très prochainement; mais déjà Édouard
+et son ami B... l'ont arrangé de la belle façon dans une
+vermineuse</i> (sic) <i>épître orale</i>.</p>
+
+<p>«On conçoit dans quelle angoisse M. Til alla donner ses
+leçons de l'après-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau
+en butte à divers automatismes graphomoteurs qui, entre
+autres, lui ordonnaient d'aller voir au plus vite le patron
+de son fils. Il y courut dès qu'il fut libre. Le chef de
+bureau, auquel il s'adressa tout d'abord en l'absence du
+patron, ne lui donna que de bons renseignements sur le
+jeune homme, mais l'obsession accusatrice ne se tint pas
+pour battue, car tandis qu'il écoutait avec attention ces
+témoignages favorables, «mon doigt, dit-il, appuyé sur la
+table se mit à tracer avec tous les enroulements habituels
+et qui me paraissaient en ce moment ne devoir jamais
+finir: <i>Je suis navré de la duplicité de cet homme</i>. Enfin cette
+terrible phrase est achevée; j'avoue que je ne savais plus
+que croire; me trompait-on? Ce chef de bureau avait un
+air bien franc, et quel intérêt aurait-il eu à me cacher la
+vérité? Il y avait là un mystère qu'il me fallait absolument
+éclaircir...».</p>
+
+<p>«Le patron M. X... rentra heureusement sur ces entrefaites,
+et il ne fallut pas moins que sa parole décisive
+pour rassurer le pauvre père et amener le malin esprit à
+résipiscence: «M. X... me reçut très cordialement et me
+confirma en tous points les renseignements donnés par le
+chef de bureau; il y ajouta même quelques paroles des plus
+aimables à l'égard de mon fils.... Pendant qu'il parlait, ma
+main sollicitée écrivait sur le bureau, toujours avec cette
+même lenteur exigée par les enroulements qui accompagnaient
+les lettres: <i>Je t'ai trompé, Michel, pardonne-moi</i>.
+Enfin! quel soulagement! mais aussi, le dirai-je, quelle
+déception! Comment, cet esprit qui m'avait paru si bienveillant,
+que dans ma candeur j'avais pris pour mon guide,
+pour ma conscience même, me trompait pareillement!
+C'était indigne!»</p>
+
+<p>«M. Til résolut alors de bannir ce méchant esprit en ne
+s'inquiétant plus de lui. Il eut toutefois à subir plus d'un
+retour offensif de cet automatisme (mais ne portant plus
+sur des faits vérifiables) avant d'en être délivré. Il s'est
+mis depuis lors à écrire des communications d'un ordre
+plus relevé, des réflexions religieuses et morales. Ce changement
+de contenu s'est accompagné, comme c'est souvent
+le cas, d'un changement dans la forme psychologique des
+messages: ils lui viennent actuellement en images auditives
+et d'articulation, et sa main ne fait qu'écrire ce qui
+lui est dicté par cette parole intérieure. Mais cette médiumnité
+lui paraît moins probante, et il se méfie que tout cela
+ne jaillisse de son propre fond. Au contraire, le caractère
+absolument mécanique de ces automatismes graphomoteurs
+du début, dont il ne comprenait la signification qu'en
+suivant les mouvements de ses doigts (par la vue ou la
+sensibilité kinesthétique) au fur et à mesure de leur exécution
+involontaire, lui semblait une parfaite garantie de
+leur origine étrangère. Aussi reste-t-il persuadé qu'il a été
+la victime momentanée d'un mauvais génie indépendant
+de lui; il trouve d'ailleurs à cet épisode pénible de sa vie
+l'excellent côté qu'il a raffermi ses convictions religieuses,
+en lui faisant comme toucher au doigt la réalité du monde
+des esprits et l'indépendance de l'âme.»</p>
+
+<p>M. Flournoy, commentant cette observation, remarque:</p>
+
+<p>«Toute l'aventure s'explique de la façon la plus simple,
+au point de vue psychologique, si on la rapproche des
+deux incidents suivants qui renferment à mes yeux la clef
+de l'affaire.</p>
+
+<p>«1° À ce que M. Til m'a raconté lui-même, sans paraître
+d'ailleurs en comprendre l'importance, il avait remarqué,
+deux ou trois semaines avant son accès de spiritisme, que
+son fils fumait beaucoup de cigarettes, et il lui en avait fait
+l'observation. Le jeune garçon s'excusa en disant que ses
+camarades de bureau en faisaient autant, à l'exemple du
+patron lui-même, qui était un enragé fumeur et laissait
+même traîner ses cigarettes partout, en sorte que rien ne
+serait plus facile que de s'en servir si l'on voulait. Cette
+explication ne laissa pas que d'inquiéter un peu M. Til, qui
+est la probité en personne, et qui se rappelle avoir pensé
+tout bas: Pourvu que mon fils n'aille pas commettre cette
+indélicatesse!</p>
+
+<p>«2° Un second point, que m'a par hasard révélé Mme Til
+au cours d'une conversation, et que son mari m'a confirmé
+ensuite, c'est que le lundi en question, en allant de bonne
+heure à ses leçons, M. Til rencontra un de ses amis qui lui
+dit: «A propos, est-ce que ton fils quitte le bureau de
+M. X...? Je viens en effet d'apprendre qu'il cherche un
+employé.» (Il cherchait en réalité un surnuméraire.)</p>
+
+<p>M. Til, qui n'en savait rien, en demeura perplexe et se
+demanda si M. X... serait mécontent de son fils et songerait
+à le remplacer. En rentrant à midi chez lui, il raconta la
+chose à sa femme, mais sans en parler à son fils. C'est
+une heure plus tard qu'arriva le message calomniateur.</p>
+
+<p>«Au total, la série de ses messages ne fait qu'exprimer&mdash;avec
+la mise en scène et l'exagération dramatique que
+prennent les choses dans les cas où l'imagination peut se
+donner libre carrière (rêves, idées fixes, délires, états
+hypnoïdes de tout genre)&mdash;la succession parfaitement
+naturelle et normale des sentiments et tendances qui
+devaient agiter M. Til en cette occasion. Les vagues insinuations,
+puis l'accusation catégorique de vol, et l'ordre
+d'aller voir le patron, correspondent aux soupçons d'abord
+indécis, puis prenant corps sur un souvenir concret, et
+aboutissant à la nécessité de tirer la chose au clair. L'entêtement
+avec lequel l'automatisme graphique répondait, par
+une accusation de duplicité, aux bons témoignages du
+chef du bureau, trahit clairement cette arrière-pensée de
+défiance et d'incrédulité qui nous empêche de nous abandonner
+sans réserve aux nouvelles les plus rassurantes,
+tant qu'elles ne sont point absolument confirmées. Enfin,
+quand le patron en personne a calmé M. Til, le regret subconscient
+d'avoir cédé à ses inquiétudes sans fondement
+sérieux, trouve son expression dans les excuses de l'esprit
+farceur; le <i>je t'ai trompé, pardonne-moi</i>, de ce dernier, est
+bien l'équivalent, dans le dédoublement médiumnique, de
+ce que nous penserions tous en pareille circonstance: «Je
+me suis trompé et je ne me pardonne pas d'avoir été aussi
+soupçonneux.»</p>
+
+<p>On se demandera peut-être comment il est possible de
+trouver chez un individu normal des signes de cette divisibilité
+de conscience. Cette recherche intéresse peu les
+spirites et la généralité des hypnotiseurs, qui se contentent
+d'étudier les cas brillants et complets. Je crois bien être le
+premier qui ait fait une étude suivie de cette question<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, et
+j'ai été fort aise de voir que mes premières études, qui
+datent d'une dizaine d'années, ont été reprises, contrôlées
+dans des laboratoires américains par Solomons et Stein,
+qui du reste ont négligé de me citer. Il est bien certain
+que si on se contente de mettre un crayon dans la main
+d'une personne, et de lui faire lire attentivement un livre,
+puis de lui adresser une question, comme le faisait Patrick,
+de deux choses l'une: ou bien la personne n'entendra pas
+et son crayon restera immobile, ou bien la personne entendra
+la question et répondra elle-même de vive voix. Voilà
+ce qui se produit le plus souvent. Il faut que le phénomène
+de l'écriture automatique soit déjà un peu développé
+pour apparaître dès la première heure, au premier appel,
+comme chez Henry W. Quand on a affaire à des individus
+normaux, il est nécessaire de prendre plus de détours; on
+ne peut songer à des procédés directs qui, lorsqu'ils ne
+réussissent pas, ont l'inconvénient de couvrir l'opérateur
+de confusion.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a>Mes études ont d'abord paru dans le <i>Mind</i>,
+et je les ai ensuite résumées dans mon livre sur les
+<i>Altérations de la personnalité</i>.</blockquote>
+
+<p>Voici la méthode que je préconise: elle est lente, et
+exige un peu de patience; c'est son principal inconvénient.</p>
+
+<p>On s'assied à côté du sujet, devant une table; on le prie
+de s'abstraire dans une lecture intéressante, ou dans un
+calcul mental compliqué, et surtout de distraire son attention,
+d'abandonner sa main, et de ne pas s'occuper de ce
+qu'on va faire avec cette main. La main tient un crayon;
+elle est cachée au sujet par un écran. On s'empare donc
+de cette main, sans brusquerie, et par des mouvements
+doux, et on imprime à la main et au crayon un mouvement
+quelconque, par exemple on fait dessiner des barres, des
+boucles, marquer des petits points. Au premier essai,
+l'expérimentateur avisé s'aperçoit à qui il a affaire; certains
+sujets raidissent la main, elle est comme en bois,
+elle résiste à tous les efforts; et quoique on recommande
+au sujet de se laisser aller, de ne pas penser à sa
+main, celle-ci n'obéit point aux mouvements qu'on lui
+imprime. D'ordinaire, ces sujets là sont peu éducables.
+Un autre obstacle vient s'opposer fréquemment à la continuation
+de l'expérience; il y a des personnes qui, lorsqu'on
+prend leur main, ne peuvent pas continuer à lire;
+malgré elles, leur attention quitte le livre, se porte sur
+ce qu'elles ressentent dans la main. Les meilleurs sujets
+sont ceux dont la main docile exécute avec intelligence
+tous les mouvements qu'on imprime. Il y a là une sensation
+particulière qui apprend à l'opérateur que l'expérience
+aura du succès. De plus, pour empêcher le sujet de
+trop s'occuper de sa main, j'use souvent d'un artifice très
+simple, qui produit une distraction plus forte qu'une conversation
+avec un tiers, une lecture intéressante ou un
+calcul compliqué. Cet artifice consiste à faire croire au
+sujet que sa main restera, pendant toute l'expérience,
+continuellement inerte et passive, et que c'est l'expérimentateur,
+qui, de temps en temps, pour les besoins d'une
+expérience qu'on n'explique pas, imprime à la main un
+mouvement. Cela suffit pour tranquilliser le sujet qui,
+dès lors, abandonne sa main sans résistance, et se trouve
+dans des conditions mentales excellentes pour que sa
+conscience se divise.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, la distraction devenant plus
+continue et plus profonde, voici les signes qu'on peut
+relever.</p>
+
+<p>C'est d'abord l'anesthésie par distraction. La personne
+distraite n'est point devenue absolument insensible comme
+une hystérique distraite, dont on peut traverser la peau ou
+lever le bras sans qu'elle s'en aperçoive; sa sensibilité
+n'est pas détruite, mais la finesse de certaines de ses perceptions
+est bien diminuée. Il est difficile, du reste, d'explorer
+cette sensibilité à un degré aussi faible de distraction.</p>
+
+<p>Ce qui est le plus facile à provoquer, ce sont les mouvements
+passifs de répétition. Le crayon étant placé entre
+les doigts du sujet, qui est prié de le tenir comme s'il voulait
+écrire, on dirige la main et on lui fait exécuter un
+mouvement uniforme, choisissant celui qu'elle exécute
+avec le plus de facilité, des hachures, des boucles ou des
+petits points. Après avoir communiqué ce mouvement
+pendant quelques minutes, on abandonne doucement la
+main à elle-même, ou on reste en contact avec elle, pour
+que la personne ne s'aperçoive de rien; mais on cesse
+d'exercer une action directrice sur les mouvements. La
+main abandonnée à elle-même fait quelques légers mouvements.
+On reprend l'expérience d'entraînement, on la
+répète avec patience, pendant plusieurs minutes; le mouvement
+de répétition se perfectionne; au bout de 4 séances,
+j'ai vu chez une jeune fille la répétition si nette que la
+main ne traça pas moins de quatre-vingt boucles sans
+s'arrêter; puis la personne eut un mouvement brusque et
+secoua ses épaules en disant: «Il me semble que j'allais
+m'endormir!»</p>
+
+<p>La présence de ces mouvements subconscients de répétition
+nous apprend qu'il y a là un personnage inconscient,
+que l'expérience vient de dégager; mais il est clair que ce
+personnage est loin d'avoir le même développement que
+Bart Laton. La peine qu'on éprouve à lui faire répéter des
+mouvements en est la preuve. L'expérimentateur ne peut
+pas imprimer des mouvements au hasard; il est obligé de
+choisir ceux qui réussissent le mieux. En général, ceux
+qu'on peut exécuter d'un seul trait, sans changement de
+direction et sans arrêt, se répètent assez bien.</p>
+
+<p>Les mouvements graphiques, par suite de leur délicatesse,
+attirent moins l'attention du sujet que des mouvements
+de flexion et d'extension des membres; ceux-ci
+cependant peuvent être répétés par l'inconscient, et à ce
+propos, il est curieux de remarquer que la flexion du poignet
+se répète mieux que la flexion isolée d'un doigt.</p>
+
+<p>Le caractère tout à fait rudimentaire de cet inconscient
+est bien marqué par la facilité avec laquelle on lui donne
+certaines habitudes. Lorsqu'on fait écrire plusieurs fois des
+boucles, la main s'accoutume à ce mouvement, et le reproduit
+à tort et à travers; car si on veut ensuite lui faire
+tracer des hachures, les mouvements se déforment bien
+vite et se changent en boucles. La mémoire de cet inconscient
+est si peu étendue qu'il n'est même pas capable de
+conserver le souvenir de plusieurs espèces de mouvements.</p>
+
+<p>L'inconscient n'a pas seulement de la mémoire, il peut
+encore recevoir et exécuter quelques suggestions qui sont,
+il est vrai, d'un ordre absolument élémentaire. Ces suggestions
+peuvent être données au moyen du toucher. Avec une
+simple pression, on agit sur la main, et on la fait mouvoir
+dans toutes les directions. Ce n'est point une impulsion
+mécanique, c'est bien une suggestion tactile. Si avec une
+pression, on fait mouvoir la main, une autre pression, tout
+aussi légère, l'arrête, l'immobilise: une autre pression,
+d'un genre un peu différent, la fait écrire. Il est difficile de
+dire la différence de ces pressions; mais l'expérimentateur,
+en les faisant, a une certaine intention, et cette intention
+est souvent comprise avec beaucoup de finesse par la main
+en expérience. Rien n'est plus curieux que cette sorte
+d'hypnotisation partielle; la personne croit être et se trouve
+en effet complètement éveillée et en possession d'elle-même,
+tandis que sa main obéit doucement aux ordres tactiles de
+l'expérimentateur.</p>
+
+<p>Une autre manifestation de l'écriture automatique, plus
+connue que les précédentes, car on en a fait un jeu de
+société, consiste à prier la personne de penser à son nom,
+son âge, son pays, un mot quelconque, puis on prend sa
+main, comme il a été décrit ci-dessus, et cette main, à
+l'insu de la personne, écrit le nom pensé; en général, quand
+on fait cette expérience dans un salon, on déclare à la personne
+qu'on va deviner sa pensée, quoique en réalité ce
+soit la personne elle-même qui l'écrive. A ce genre d'expérience
+se rattachent les différents exercices de prestidigitateurs
+et d'hypnotiseurs qui devinent les secrets, se font
+conduire vers l'endroit où un objet est caché, et ainsi de
+suite. Ce sont des expériences qui, pour réussir, ont besoin
+d'un opérateur très habile.</p>
+
+<p>Voilà à peu près tous les phénomènes de division de
+conscience que j'ai réussi à provoquer, en étudiant l'écriture
+automatique chez cinq personnes (femmes), jouissant
+d'une bonne santé; ces personnes ont été étudiées chacune
+pendant deux séances d'une demi-heure au plus; une
+seule l'a été pendant quatre séances; c'est très peu pour la
+culture des phénomènes de double conscience, qui demandent
+beaucoup de temps et de patience; mais notre but
+était précisément de savoir ce qu'on pouvait observer
+après un minimum d'entraînement.</p>
+
+<p>Depuis la publication de mes recherches, deux autres
+auteurs, Solomons et Stein<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, se sont engagés exactement
+dans la même voie pour rechercher ce qu'on obtiendrait
+sur des sujets sains en poussant l'entraînement aussi loin
+que possible.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a><i>Normal Motor Automatism</i>. Psychol.
+Rev., sept. 1896, 492-512.</blockquote>
+
+
+<p>Ils se sont pris comme sujets; ils se disent d'excellente
+santé. Leurs expériences se groupent sous quatre
+chefs: 1° tendance générale au mouvement, sans impulsion
+motrice consciente; 2° tendance d'une idée à se
+dépenser en mouvement, involontairement et inconsciemment;
+3° tendance d'un courant sensoriel à se dépenser en
+réaction motrice inconsciente; 4° travail inconscient de la
+mémoire et de l'invention.</p>
+
+<p>1° La main est mise sur une planchette, analogue à celle
+des spirites (c'est une planche glissant sur des billes de
+métal et armée d'un crayon; on met la planchette sur une
+table, sur du papier, et le crayon écrit tous ses mouvements).
+L'esprit du sujet est occupé à lire une histoire
+intéressante. Dans ces conditions, il se produit facilement,
+quand le sujet a pris l'habitude de ne pas surveiller sa
+main, des mouvements spontanés, qui dérivent d'ordinaire
+de stimuli produits par une position fatigante; en outre,
+des excitations extérieures (par exemple si on remue la
+planchette), provoquent dans la main des mouvements de
+divers sens, dont on peut amener la répétition, et qui
+alors se continuent assez longtemps. La distraction de
+l'attention est une condition importante; mais il ne faut
+pas que l'histoire lue pour distraire soit trop émouvante,
+car cette émotion peut produire des mouvements réflexes
+ou une tension musculaire qui nuisent aux mouvements
+inconscients.</p>
+
+<p>2° Le sujet lit à haute voix en tenant un crayon à la
+main; parfois il écrit un mot qu'il lit, surtout lorsque ce
+mot est court; les mots longs sont seulement commencés;
+cette écriture se fait souvent sans que le sujet le sache.</p>
+
+<p>3° Le sujet lit à haute voix, et écrit subconsciemment
+les mots que pendant sa lecture une personne lui dicte à
+voix basse. A ces expériences on n'arrive qu'après beaucoup
+d'entraînement. Au début, c'est très pénible; on s'arrête
+de lire des qu'on entend un mot. Il faut apprendre
+à retenir son attention sur la lecture. On arrive bientôt
+à continuer la lecture sans l'interrompre, même quand
+il y a des dictées chaque 15 ou 20 secondes: l'écriture
+devient inconsciente. La lecture inconsciente se fait plus
+facilement; le sujet lit un livre qui ne présente aucun intérêt,
+et pendant ce temps on lui raconte une histoire très
+intéressante; quand l'expérience est bien en train, il peut
+lire même une page entière, sans en avoir conscience et
+sans rien se rappeler; la lecture ne manque pas entièrement
+d'expression, mais elle est monotone; elle contient
+des erreurs, des substitutions de mots. La lecture est bonne
+surtout quand elle roule sur des sujets familiers.</p>
+
+<p>4° Ici les expériences sont plus difficiles et n'ont réussi
+que parce que les sujets étaient bien exercés par les expériences
+précédentes. D'abord, ils ont fait de l'écriture automatique
+spontanée; par exemple en lisant, leur main
+écrivait; puis, ils ont même pu se dispenser de lire pour
+détourner l'attention; chez l'un des sujets, Miss Stein, la
+distraction était suffisante quand elle lisait les mots que
+sa main venait d'écrire quelque temps auparavant; l'écriture
+spontanée de la main était involontaire, inconsciente; les
+paroles écrites étaient parfois dénuées de sens; il y avait
+surtout des répétitions de mots et de phrases. Les auteurs
+ont pu également, par la même méthode, reproduire inconsciemment
+des passages qu'ils savaient par coeur, mais
+n'avaient jamais écrits. La condition essentielle de toute
+cette activité automatique est une distraction de l'attention
+obtenue volontairement; il ne faut pas cependant que l'attention
+distraite soit sollicitée avec trop de force; si, par
+exemple, on relit un passage d'une histoire qu'on n'avait
+pas compris d'abord, et qui est nécessaire pour l'intelligence
+du reste, alors, sous l'influence de ce surcroît d'attention,
+toute l'activité automatique est suspendue.</p>
+
+<p>Ces expériences ne diffèrent nullement de celles que j'ai
+publiées moi-même il y a plusieurs années dans le <i>Mind</i>
+et que je viens de résumer plus haut; elles sont seulement
+un peu plus complexes, ce qui tient à ce que les deux
+auteurs se sont longuement entraînés; ainsi, ils ont pu
+avoir de l'écriture automatique spontanée, ce que je n'ai
+pu faire sur mes sujets. Mais la nouveauté de leur étude
+ne doit pas être cherchée là; elle consiste plutôt en ce
+qu'étant psychologues, ils ont pu analyser de très près ce
+qui se passait dans leur conscience pendant les expériences;
+c'est cette auto-analyse qui donne un très grand
+intérêt à leurs études. Nous allons rendre compte des
+observations qu'ils ont faites.</p>
+
+<p>Tout d'abord, ils ont eu souvent le sentiment, quand ils
+ont eu l'occasion de percevoir leur activité automatique,
+que cette activité a un caractère <i>extra-personnel</i>, c'est-à-dire
+leur est étrangère. Ainsi, s'ils s'aperçoivent que, pendant
+une lecture, leur main fait remuer la planchette, ce
+mouvement leur apparaît comme produit par une cause
+extérieure; ils n'en ont conscience que par les sensations
+qui accompagnent le mouvement produit. Quand le sujet
+lit à haute voix, en écoutant une autre personne, le bruit
+de sa propre voix, s'il l'entend, lui paraît étranger.</p>
+
+<p>C'est surtout dans l'expérience de l'écriture automatique
+sous dictée pendant une lecture consciente qu'on s'est bien
+rendu compte du mécanisme de cette inconscience. L'écriture
+sous dictée comprend 4 éléments: 1° l'audition du mot
+dicte; 2° la formation d'une impulsion motrice; 3° une
+sensation d'effort; 4° une sensation centripète, venant du
+bras, et avertissant que le mouvement graphique a été
+exécuté. L'impulsion motrice est difficile à décrire; elle se
+compose de représentations visuelles et motrices du mouvement
+à exécuter, et d'autre chose encore. Dans les expériences,
+on a vu se produire par degrés l'inconscience de
+l'opération entière. Ce qui devient d'abord inconscient, c'est
+le sentiment de l'effort. On entend le mot dicté, on a une
+idée d'écrire, et cela se trouve écrit; on n'a pas le sentiment
+de la difficulté, de «quelque chose d'accompli».
+L'acte paraît encore volontaire. Ce sentiment de l'effort
+revient quand le bras se fatigue.</p>
+
+<p>Le second degré est la disparition de l'impulsion motrice;
+l'écriture cesse de paraître volontaire. On entend le mot et
+on sait qu'on l'a écrit; c'est tout. L'écriture est consciente
+et devient cependant <i>extra-personnelle</i>. Le sentiment que
+l'écriture est <i>notre</i> écriture semble disparaître avec l'impulsion
+motrice. Parfois le sujet gardait un élément de
+l'impulsion motrice, la représentation visuelle du mouvement
+à exécuter, et cependant le mouvement lui paraissait
+étranger. Les auteurs pensent,&mdash;mais ils avancent cette
+hypothèse avec beaucoup de réserve,&mdash;qu'il y a dans une
+impulsion motrice la conscience d'un courant moteur centrifuge,
+et que c'est cette conscience qui est le fait capital,
+qui permet d'attribuer un acte à notre personnalité, ou
+qui le fait considérer comme étranger.</p>
+
+<p>L'inconscience peut faire encore des progrès, et alors le
+sujet n'a plus conscience d'entendre le mot dicté, ni conscience
+de l'avoir écrit; cette dernière conscience se perd la
+dernière; le sujet peut être devenu inconscient d'avoir
+entendu le mot, et rester conscient de l'avoir écrit. Mais
+ce n'est pas sur ce fondement que repose le sentiment de
+la personnalité, puisque le sujet peut entendre le mot,
+savoir qu'il l'a écrit et cependant juger que le mouvement
+ne vient pas de lui.</p>
+
+<p>Cette analyse curieuse, les auteurs l'ont poussée plus
+loin encore dans l'écriture automatique spontanée; ils ont
+vu qu'ils peuvent non seulement surveiller leur main, mais
+prévoir ce qu'elle doit écrire, et cependant, même dans ces
+conditions, le mouvement d'écriture reste étranger à la
+personne. Si réellement leur hypothèse est juste, si le sentiment
+de la personnalité repose sur la conscience de la
+décharge motrice, ce serait une solution tout à fait nouvelle
+et curieuse à un problème qui, jusqu'à présent, a été
+discuté très longuement<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a>Je renvoie sur ce point à mon étude sur <i>M. de
+Curel</i>, où l'on trouvera cette idée que la séparation des
+personnalités vient très probablement d'un phénomène d'inconscience
+portant sur une partie des processus psychologiques.
+(<i>Année psych.</i>, I, p. 147).</blockquote>
+
+<p>Les résultats obtenus semblent montrer que l'automatisme
+normal, en se développant, peut devenir presque aussi
+complexe que la vie subconsciente des hystériques. C'était
+là le but proposé aux recherches, et les auteurs pensent
+l'avoir atteint. Ils remarquent que ce qui distingue ici l'hystérique
+du sujet normal, c'est que l'hystérique est distraite
+parce qu'elle ne <i>peut</i> pas faire autrement, tandis que le
+sujet normal réalise l'état de distraction parce qu'il le <i>veut</i>.
+L'hystérie est donc bien, au moins en partie, une maladie
+de l'attention. A propos du rôle de l'attention dans ces
+phénomènes d'inconscience, signalons dans l'article précédent
+trois observations curieuses, que les auteurs n'ont
+pas rapprochées, et dont ils n'ont peut-être pas vu la portée.
+Ces trois faits sont les suivants: 1° quand l'histoire
+qu'on lit pour se distraire devient très émouvante, les
+mouvements subconscients cessent: 2° ils cessent également,
+s'il faut faire un effort intellectuel considérable pour
+comprendre ce qu'on lit; 3° dans le cas où l'on écrit automatiquement
+sous la dictée, si la dictée se fait à voix
+très basse, exigeant un effort pour comprendre, la conscience
+reparaît. Cela montre que l'état de division mental
+ne se maintient que si l'attention fournie n'atteint pas son
+maximum. Il y a lieu de rapprocher ces faits d'une observation
+ingénieuse de Mercier (<i>Année Psychologique</i>, II,
+p. 889-890).</p>
+
+<p>Tout récemment, G. Stein a publié dans <i>Psychological
+Review</i> (mai 1898) une étude sur la culture de l'automatisme
+moteur; cette étude a été faite avec l'instrument imaginé
+par Delabarre pour l'enregistrement des mouvements
+inconscients<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>; on distrayait le sujet, puis on donnait une
+certaine impulsion à son doigt, et on cherchait si le sujet
+continuait machinalement et sans s'en rendre compte le
+mouvement imprimé. C'est en somme mon expérience première;
+l'auteur a cherché sur combien de sujets elle réussissait,
+et il a constaté que ce nombre est très élevé, environ
+35 sur 40 hommes et 45 sur 50 femmes. Par conséquent
+l'épreuve peut servir de test pour la psychologie individuelle,
+du moment que les résultats qu'elle donne sont si
+Fréquents.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a>Voir 1re <i>Année psychologique</i>, p. 532.</blockquote>
+
+<p>Les expériences de Solomons et Stein forment une transition
+entre les nôtres et celles de Patrick; elles montrent
+leur continuité. Dans nos études, nous n'avons eu que de
+l'écriture automatique de répétition; Solomons et Stein ont
+obtenu, rien que par un entraînement plus prolongé, un
+peu d'écriture automatique spontanée; et enfin Patrick a
+obtenu très facilement, chez un sujet prédisposé, non seulement
+de l'écriture automatique spontanée, mais un système
+d'états de conscience se séparant de la personnalité principale
+et constituant une personnalité assez bien définie. Il
+n'est pas douteux que tous ces phénomènes diffèrent seulement
+en degrés.</p>
+
+<p>Mon avis est que dans une étude complète sur la suggestibilité
+d'un individu, il faut faire une petite place à la
+recherche des premiers signes de la division de conscience.
+Pour ne pas perdre trop de temps, on pourrait procéder
+ainsi: après avoir mis un crayon dans la main du sujet,
+derrière l'écran, on recherchera s'il est possible d'obtenir,
+en cinq minutes d'essai, des mouvements passifs de répétition.
+Si ces mouvements sont nets, on recherchera s'il
+se produit, quand le sujet pense à son nom, de l'écriture
+spontanée; si celle-ci se produit encore, on cherchera si
+l'écriture répond à des questions posées à demi-voix. Ce
+sont les trois degrés principaux de la division de conscience;
+mais chacun de ces degrés est susceptible de très
+nombreuses subdivisions. Je me contente pour le moment
+d'indiquer une méthode à suivre, sans entrer dans les
+détails; les expérimentateurs qui s'occuperont de ces
+recherches s'apercevront vite qu'il y a un grand avantage
+à avoir un fil conducteur. On demandera ensuite au sujet
+s'il est spirite, médium, s'il a reçu des communications,
+etc.</p>
+
+<p>Il sera intéressant de savoir s'il existe quelques rapports
+entre la disposition à l'écriture automatique et la suggestibilité;
+nous supposons que ce rapport existe, car le personnage
+de l'écriture automatique est très suggestible, et
+ces divers phénomènes de subconscience et de division de
+conscience forment le fond de l'hypnotisme; mais en
+somme, tout ceci n'a pas encore été étudié clairement sur
+des individus normaux, et on ne sait pas au juste quelle
+signification la psychologie individuelle doit attacher à
+l'écriture automatique.</p>
+
+<p>La division de conscience s'exprime parfois par des manifestations
+autres que l'automatisme des mouvements; elle
+peut se produire de telle sorte que le sujet en ait la perception
+assez claire; dans ce cas, il est inutile de faire des
+expériences sur le sujet, le plus simple est de l'interroger
+et de lui demander une description aussi complète que possible
+des impressions qu'il a ressenties. Il est bien entendu
+que l'expérimentateur doit le mettre sur la voie, car les
+personnes qui ont éprouvé les phénomènes de ce genre ne
+se rendent pour ainsi dire jamais compte de leur nature.
+Voici à peu près dans quelles conditions une personne
+remarque de légers signes de division de conscience: elle
+a le sentiment que le monde extérieur est étrange; les objets
+qui l'entourent, quoique familiers, lui paraissent nouveaux,
+bizarres, indéfinissables; elle les regarde d'un oeil curieux
+comme si elle ne les connaissait pas, mais en même temps
+elle se rend bien compte que c'est une illusion. Parfois, les
+objets paraissent éloignés. Cette impression d'étrangeté,
+on peut l'éprouver dans la perception de son propre corps;
+on se demande: «est-ce là ma jambe? je ne reconnais pas
+mes bras. Mon corps me paraît drôle. Est-ce moi qui suis
+assis en ce moment sur cette chaise?» etc., etc. Enfin, on
+éprouve aussi la même impression pour sa propre voix, et
+pour le sens des paroles qu'on vient de prononcer; après
+avoir parlé, prononcé à haute voix plusieurs phrases, par
+exemple dans un dîner; on écoute sa voix, le timbre en
+paraît changé, il semble que ce soit la voix d'un autre; de
+même, on reconnaît difficilement sa propre pensée dans les
+paroles qu'on a prononcées: on croirait que la phrase a été
+construite par une autre pensée et dite par une autre
+bouche. Krishaber, que Taine a longuement cité dans son
+<i>Intelligence</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, a rapporté sous le nom de névropathie
+cérébro-cardiaque, beaucoup d'exemples de ces phénomènes
+de dissociation; et cette année même Bernard Leroy
+vient de publier une utile monographie de l'<i>illusion de fausse
+reconnaissance</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, et il ressort des documents que cet
+auteur a réunis, que l'illusion de fausse reconnaissance est
+souvent liée à des phénomènes légers de dédoublement de
+conscience.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a>Voir le vol. 2, <i>in fine</i> note sur les éléments et
+la formation de l'idée de moi.</blockquote>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a><i>L'illusion de fausse reconnaissance</i>, Paris.
+Alcan, 1898.</blockquote>
+
+
+
+
+
+<p>IV</p>
+
+
+<p>INFLUENCE DE LA ROUTINE, DES PRÉJUGÉS,
+DES IDÉES DIRECTRICES</p>
+
+
+<p>Notre quatrième catégorie de recherches n'a rien de
+commun avec la précédente; elle part d'un principe tout
+spécial. Ce principe est le suivant: dans toutes les opérations
+que nous exécutons avec notre intelligence, comme
+de voir, d'agir, de raisonner, de prendre un parti, etc,,
+nous présentons deux tendances contraires; la première
+représente l'habitude, la routine; la seconde représente la
+réflexion personnelle, l'esprit critique. Tout acte physique
+ou mental que nous faisons ressemble plus ou moins à un
+de nos actes antérieurs, il rencontre par conséquent devant
+lui un commencement d'adaptation, dont il profite, et on a
+une tendance à se répéter, à refaire ce qu'on a déjà fait,
+parce que c'est plus facile, parce que cela demande moins
+de réflexions. Mais d'autre part, comme les circonstances
+ne sont jamais identiquement les mêmes, comme il y a
+entre la circonstance de l'acte nouveau et celle de l'acte
+ancien, une petite différence, nous devrions faire subir à
+l'acte nouveau une petite modification pour mieux l'ajuster
+aux circonstances nouvelles, mais cela exige un effort d'attention,
+et par conséquent une fatigue dont il est tout
+naturel que nous cherchions à nous décharger: c'est en
+somme une lutte entre l'habitude et l'attention; l'habitude
+représente l'ancien, l'acquis, et l'attention est un effort vers
+le nouveau. Sous le terme d'habitude se cachent bien des
+faits différents; nous avons cité comme exemple d'habitudes
+cette routine de la vie de tous les jours, qui nous fait asseoir
+de la même façon, faire les mêmes réflexions, etc. Dans les
+études proprement intellectuelles, cette routine prend le
+nom d'idées préconçues; parfois la simple idée directrice
+d'une expérience, l'attente d'un phénomène, le désir de
+vérifier une hypothèse agréable, la parole d'un maître ont
+tant d'influence sur nous que notre esprit critique se trouve
+suspendu.</p>
+
+<p>Les expériences dont nous allons parler ont eu pour but de
+réaliser sous une forme expérimentale les conditions dont
+nous venons de parler; on a imaginé des dispositifs spéciaux
+qui permettent de voir avec quel degré de routine
+une personne répète une même opération, quand les circonstances
+qui ont expliqué la première opération changent
+légèrement, et exigeraient un acte différent. L'idée de ces
+recherches est venue, d'une manière tout à fait indépendante,
+à M. Henri et à moi, d'une part, et à M. Scripture
+et à ses élevés d'autre part.</p>
+
+<p>Voici l'idée qui nous était personnelle. Nous faisions faire
+à des enfants d'école des expériences sur la mémoire
+visuelle des lignes. Ces expériences se faisaient par la
+méthode de reconnaissance. On montrait d'abord à l'enfant
+une ligne isolée, puis on laissait écouler un certain intervalle
+de temps, puis on faisait passer sous les yeux de
+l'enfant un grand carton sur lequel étaient tracées une
+série de lignes parallèles, de longueur croissante; l'enfant
+devait reconnaître dans la série la ligne égale à celle qu'on
+lui montrait. Cette opération se faisait deux fois: la première
+fois, la ligne modèle se trouve dans la série; la
+seconde fois elle ne s'y trouve pas: ainsi, la ligne modèle
+étant de 40 millimètres, le second tableau ne contient pas
+de ligne plus longue que 36 millimètres. Un oeil exercé
+s'aperçoit de cette lacune; mais la première épreuve a déjà
+créé une routine grâce à laquelle l'enfant ayant trouvé la
+ligne modèle dans le premier tableau, s'attend à la retrouver
+dans le second. Voici le résumé de nos résultats:</p>
+
+<p>NOMBRE D'ENFANTS TROMPÉS PAR LA ROUTINE</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Mémoire<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Comparaison directe<br>
+(moyenne des 3 cours)<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Cours élémentaire (7 à 9 ans)<br>
+Cours moyen (9 à 11 ans)<br>
+Cours supérieur (11 à 13 ans)<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+88%<br>
+60%<br>
+47%<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;38%
+ </td>
+ </tr>
+
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Ces chiffres montrent l'influence de l'âge sur la suggestibilité;
+ils montrent aussi que dans l'acte de comparaison,
+qui est plus facile et donne plus de sécurité à l'esprit que
+l'acte de mémoire, on est moins suggestible.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que bien que ce genre de suggestion
+provienne du dispositif même de l'expérience, et non de la
+présence de l'expérimentateur, cependant l'autorité morale
+de celui-ci exerce incontestablement une influence sur le
+résultat; c'est un professeur, il fait sa recherche dans une
+école, il est l'ami du directeur, il est plus âgé que l'enfant;
+toutes ces circonstances inspirent à l'enfant confiance, et il
+faut que l'enfant soit bien sûr de sa critique pour déclarer
+que la ligne qu'on lui dit de chercher dans le tableau n'y
+est pas. Il est toujours très difficile, pensons-nous, de faire
+des épreuves de suggestibilité en supprimant tout ce qui
+dépend de l'action morale de l'expérimentateur; mais on
+peut tout au moins diminuer la part de ce facteur.</p>
+
+<p>Scripture, avons-nous dit, et après lui Gilbert et Seashore,
+ses élèves, ont fait des recherches du même genre, ou
+du moins avec des méthodes très analogues. Le travail de
+Seashore, qui est le plus important, a pour titre: <i>La mesure
+des illusions et hallucinations de l'état normal</i>. Les auteurs
+ont du reste eu la pleine conscience qu'ils inauguraient une
+méthode nouvelle, bien distincte de celle de la suggestion
+hypnotique: il est seulement à regretter que cette conscience
+de leur originalité se soit accompagnée d'un parfait mépris
+pour les études d'hypnotisme et même pour les hypnotiseurs,
+qu'ils ont traités de jongleurs et de charlatans.</p>
+
+<p>Les expériences de Seashore<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> ont été faites sur des
+élèves de laboratoire; et à première vue on aurait pu croire
+que ces élèves, jeunes gens dont l'âge est d'ordinaire de
+20 ans, auraient été moins faciles à duper que les enfants
+d'école primaire. Cependant il s'est trouvé que tous les dispositifs
+de Seashore ont fait des dupes; et même on a pu
+observer un fait bien inattendu; des élèves qui avaient été
+mis d'avance au courant de la nature de la recherche s'y
+sont laissé prendre. La force de la suggestion était augmentée
+par le silence du laboratoire, la solitude, l'obscurité,
+le signal donné avant le stimulus, etc. Voici quelques-unes
+des expériences de Seashore; elles consistent à faire
+plusieurs fois une expérience sincèrement; puis, quand
+l'habitude est née, on fait une expérience simulée, et le
+sujet non prévenu y répond comme si elle était véritable.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a><i>Measurements of Illusions and Hallucinations
+in Normal Life</i>, Studies from the Yale Psych. Lab., Yale,
+1895, III.</blockquote>
+
+
+<p><i>Illusion de chaleur</i>.&mdash;On fait passer le courant électrique
+d'une pile au bichromate dans un fil d'argent tendu entre
+deux bornes: le fil s'échauffe, et le sujet est invité à pincer
+le fil entre le pouce et l'index et à se rendre compte de la
+chaleur produite. Après cette expérience préliminaire, destinée
+à créer la suggestion, expérience qu'on répète deux
+ou trois fois, l'expérimentateur interrompt le circuit à
+l'insu du sujet, en poussant avec le genou un interrupteur
+placé sous la table; puis, on recommence les expériences
+une dizaine de fois: on feint de mettre en action la pile, on
+donne au sujet un signal pour qu'il touche le fil, et on lui
+fait indiquer au bout de combien de temps il perçoit la
+chaleur. L'expérience a en apparence pour but de mesurer
+le temps de réaction. Les expériences ont été faites sur
+8 sujets; dans 120 essais, nous notons seulement 5 cas où
+le sujet n'a rien senti.</p>
+
+<p><i>Illusion d'un changement de clarté</i>.&mdash;Cette illusion a
+été provoquée de plusieurs manières différentes; une des
+plus simples était provoquée avec l'appareil suivant: deux
+cartons blancs juxtaposés et vus chacun dans un cadre noir
+immobile étaient mobiles et pouvaient tourner autour d'un
+de leurs côtés verticaux; ils recevaient tous deux la
+lumière d'une lampe; et on comprend qu'ils paraissent
+d'autant moins éclairés qu'ils sont placés, par rapport à
+l'observateur, dans une position plus oblique. Un des cartons
+restant immobile et servant de point de comparaison,
+l'expérimentateur fait tourner lentement l'autre carton au
+moyen d'un fil qu'il a entre les mains; le sujet ne voit pas
+le mouvement de l'expérimentateur; on commence par faire
+tourner réellement le second carton, après un signal, et le
+sujet dit quand il perçoit le changement; puis on refait le
+même signal, mais on laisse le carton immobile, et le sujet
+croit percevoir comme avant le changement de clarté, qui
+lui paraît se produire à peu près au bout du même temps
+après le signal.</p>
+
+<p><i>Illusion de son</i>&mdash;Après beaucoup d'essais infructueux,
+l'auteur s'est arrêté au dispositif suivant: après un signal
+donné, on augmente graduellement l'intensité d'un son en
+rapprochant les deux bobines d'un appareil à chariot, et
+le sujet doit réagir dès qu'il entend le son, qu'il sait devoir
+être très faible au début, puis augmenter; tantôt on fait
+l'expérience réellement, tantôt on fait le signal sans rapprocher
+ensuite les bobines.</p>
+
+<p>Pour le toucher, on a provoqué des excitations minimales
+en posant des corps très légers sur la main du sujet, derrière
+un écran; le contact était fait après un signal: puis
+on a continué le signal sans faire de contact; le sujet
+devait réagir. Les expériences sur l'odorat, le goût, etc.,
+sont si faciles à imaginer que nous n'insistons pas; toujours
+une excitation réelle, mais faible, produite d'abord
+avec un certain dispositif, qui impressionne un peu le sujet,
+puis on conserve le même dispositif, par exemple le même
+signal et on supprime l'excitation réelle. Notons, pour terminer
+sur ces points, l'hallucination d'un objet qui a été
+produite de la manière suivante: dans une chambre peu
+éclairée, on montre au sujet un objet peu visible, une
+petite balle se détachant sur fond noir, et on cherche à
+quelle distance le sujet distingue cet objet; on fait l'expérience
+plusieurs fois; chaque fois le sujet part d'une
+assez grande distance, se rapproche lentement en regardant,
+puis s'arrête quand il voit la halle; à ce moment,
+il jette les yeux sur le parquet où les distances sont marquées,
+et lit la distance où il se trouve de la mire; puis,
+il se retourne et s'éloigne, pour refaire la même expérience;
+pendant qu'il se retourne, l'expérimentateur peut
+supprimer la balle; le sujet revient, et quand il se trouve
+à peu près à la même distance que la première fois, il croit
+qu'il perçoit encore la balle.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la possibilité de
+provoquer des illusions ou même des hallucinations n'ayant
+nullement besoin d'être démontrée, ces expériences seraient
+peu intéressantes si elles ne nous apprenaient rien de nouveau
+sur le mécanisme de la suggestion. C'est cette recherche
+du mécanisme qui seule donne de l'intérêt à l'étude.
+Seashore paraît ne pas l'avoir toujours bien compris; car
+les détails qu'il nous donne sur ce point sont assez maigres.
+Nous noterons seulement les quelques remarques qui
+suivent: Il est aussi facile, dans les expériences sur la
+lumière, de donner des illusions sur l'augmentation de
+clarté que sur la diminution.&mdash;L'illusion se produit à peu
+près avec la même rapidité que la perception correspondante.
+&mdash;Alors même que le sujet n'est pas en attente d'un
+seul stimulus, mais de deux, et doit choisir entre les
+deux (par exemple il doit se produire soit plus, soit moins
+de lumière), l'illusion est possible, car le sujet peut fixer
+son attention principalement sur l'idée d'un seul stimulus,
+et être convaincu par quelque circonstance banale que c'est
+bien ce stimulus-là qui va se produire.&mdash;Il est arrivé parfois
+que certains sujets étaient avertis par d'autres que les
+expériences étaient illusoires; malgré leur scepticisme, ils
+n'en ont pas moins subi l'illusion, au bout de quelques
+répétitions des stimulus réels; il en a été de même pour
+un sujet qu'on avait formellement averti de l'illusion
+qu'on allait produire. Il suffit de répéter plusieurs fois le
+stimulus réel pour écarter l'effet de cette suggestion négative.&mdash;La
+force de la suggestion a été augmentée par le
+silence du laboratoire, la solitude, l'obscurité, le signal
+donné avant le stimulus, les observations spontanées du
+sujet sur le mécanisme des appareils, la régularité rythmique
+de certaines excitations, la synesthésie de sensations
+réelles avec les sensations suggérées. Ainsi, dans les expériences
+sur le goût, on déposait toutes les fois sur la langue
+une goutte d'eau; il y avait donc une sensation réelle
+tactile, qui tantôt était associée à une sensation de goût
+(sucre), tantôt n'y était pas associée, mais la suggérait.</p>
+
+<p>Nous pouvons faire à ces expériences de Seashore la
+même critique qu'aux nôtres; elles n'excluent pas complètement
+l'action personnelle, l'influence dégagée par l'expérimentateur,
+bien que cette influence soit incontestablement
+moindre que dans le cas où il donne directement
+un ordre.</p>
+
+<p>Il y a une remarque sur laquelle l'auteur n'insiste pas
+assez, peut-être, c'est que les illusions ne peuvent porter
+que sur des sensations faibles. Pour les expériences
+visuelles, par exemple, il a été amené à troubler seulement
+des perceptions de minima d'excitation ou de différences
+minima, et ces expériences sont certainement très instructives,
+puisqu'elles montrent, soit dit en passant, combien
+certaines méthodes de psycho-physique sont exposées à
+l'erreur quand le sujet sait d'avance ce qu'il doit percevoir.
+Pour les sensations du toucher, pour la perception d'un
+objet, il en a été de même; les sensations ont été très faibles
+et très peu distinctes; pour les sensations de température,
+on ne nous donne aucun détail, on ne sait pas si réellement
+le fil échauffé par le courant électrique était très chaud.
+Du reste, l'auteur a rarement songé à mesurer l'intensité
+de l'excitant. Il serait cependant intéressant de savoir pour
+quelle intensité de stimulus une personne est suggestible;
+telle personne, par exemple, qui a l'attention expectante
+d'un contact fort, se laisserait suggestionner, tandis qu'une
+autre personne ne le serait qu'avec l'attente d'un contact
+beaucoup plus faible. En outre, il serait curieux de savoir
+si tous les sens sont suggestibles à un même degré. En
+somme, beaucoup de points, et ce sont même les plus
+importants de tous, restent à examiner. Le travail de
+Seashore n'en est pas moins une étude très curieuse et
+très neuve, dont l'auteur doit être chaudement félicité.</p>
+
+<p>On voit par ce qui précède que si cette forme particulière
+de la suggestibilité a déjà été l'objet de beaucoup
+d'études, il n'en est pas encore sorti grand'chose pour la
+psychologie individuelle.</p>
+
+<p>Ce qu'on sait fort bien aujourd'hui, c'est la possibilité
+d'étudier la suggestibilité dans les laboratoires, au moyen
+de divers appareils, de dispositifs spéciaux, et sans avoir
+le moins du monde recours à des procédés d'hypnotisme.
+Certes c'est là un grand pas; en pénétrant dans les laboratoires,
+l'étude de la suggestibilité donnera lieu très probablement
+à des recherches plus méthodiques que celles
+qu'on peut faire dans les cliniques.</p>
+
+<p>Le travail que Tawney a fait sur le seuil de perception
+de la peau, sans avoir pour but direct une étude de la suggestion
+et de l'idée directrice a bien montré cette influence
+des idées directrices.</p>
+
+<p>On sait aujourd'hui couramment que l'exercice perfectionne
+le toucher, et que l'écart qu'il est nécessaire de donner
+à 2 pointes de compas pour qu'elles soient perçues
+doubles, quand on les applique simultanément sur une
+région du corps, diminue de valeur si on répète l'expérience
+pendant plusieurs jours et plusieurs semaines. Tawney
+a montré que cette influence classique de l'exercice
+doit être fortement révoquée en doute; car les sujets
+sur lesquels on expérimente s'attendent à cette influence,
+du moment qu'on recherche à étudier sur leur sensibilité
+tactile l'effet de l'exercice; lorsque le sujet ignore le but de
+l'expérience, ou lorsqu'il s'imagine que ce but ne consiste
+nullement à étudier l'exercice, les résultats sont tout différents<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a>Tawney. <i>Ueber die Wahrnehmung zweier Punke mittelst
+des Tastsinnes, mit Rücksicht auf die Frage der Uebung und die
+Entstehung Der Vexirfehler</i>. Philosoph. Stud. XIII, p. 163-222; je
+cite d'après l'analyse de V. Henri. <i>Année Psych.</i>, IV, p. 513 et
+seq.</blockquote>
+
+
+
+<p>V</p>
+
+
+<p>AUTOMATISME</p>
+
+
+<p>Notre dernière catégorie d'expériences se distingue de la
+précédente par cette particularité qu'on ne cherche point
+à provoquer une illusion ou une hallucination et à la
+mesurer; on cherche tout simplement à réunir des circonstances
+telles que le sujet, placé dans ces circonstances, est
+en quelque sorte obligé, sans qu'il s'en doute, d'exécuter un
+certain acte; et cet acte, étant presque toujours le même
+pour tous les sujets, peut être prévu d'avance.</p>
+
+<p>En quoi des expériences de ce genre intéressent-elles la
+théorie de la suggestibilité? Elles ne semblent rien avoir
+de commun avec la suggestibilité entendue dans le sens
+ordinaire; mais elles montrent l'importance qu'a pour chacun
+de nous l'activité automatique; or l'analyse que nous
+avons faite plus haut de la suggestion, comme mécanisme
+psychologique, nous a montré qu'elle consiste dans le
+triomphe de la vie automatique sur la vie réfléchie et raisonnante;
+c'est par là que ces recherches nouvelles se rattachent
+aux précédentes.</p>
+
+<p>Je commencerai par présenter une courte analyse des
+expériences que Sidis a faites dans le laboratoire de psychologie
+de Münsterberg à Harvard. Ces expériences ont
+eu pour but de forcer une personne à choisir dans un certain
+sens, alors que la personne avait l'illusion de faire un
+choix libre. C'est vraiment chose plaisante, soit dit en passant,
+de voir que cette faculté de choix, que les philosophes
+naïfs ont presque toujours considérée comme la
+preuve péremptoire du libre-arbitre, est au contraire si
+bien déterminée et déterminable que l'on peut prévoir presque
+à coup sûr, dans la majorité des cas, dans quel sens tel
+choix s'exercera. Sidis<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup>32</sup></a> présentait à ses sujets, qui furent
+au nombre de 19, un grand carton blanc sur lequel étaient
+posés 6 carrés de couleur, ayant chacun une dimension de
+3 centimètres sur 3 centimètres. Le tout était recouvert
+d'un écran noir; le sujet était prié de fixer son attention sur
+l'écran noir pendant 5 secondes; puis, on enlevait l'écran
+et le sujet devait indiquer immédiatement un des carrés de
+couleurs, celui qu'il voulait. Les 6 carrés étaient placés sur
+la même ligne. Il s'agissait d'influencer le choix du sujet;
+les artifices suivants ont été employés: 1° position anormale:
+un des carrés n'était pas sur l'alignement des autres;
+ou bien, il était un peu incliné; 2° forme anormale; on
+changeait la forme d'un des carrés, on le taillait en triangle,
+en étoile; 3° l'écran servant à couvrir les carrés n'était pas
+noir, mais de la couleur de l'un d'eux; 4° couleur suggérée
+verbalement. On montrait un des carrés de couleur avant
+l'expérience, ou on le nommait, ou bien le sujet était chargé
+de décrire sa couleur; et ensuite on voyait si ce carré avait
+été préféré aux autres; 5° place suggérée verbalement. Au
+moment où on enlevait l'écran, on prononçait un numéro,
+par exemple 3, afin de voir si le sujet choisirait le 3e carré
+plutôt qu'un autre; 6° encadrement; un des carrés était
+entouré, encadré d'une bande de couleurs.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a><i>Op. cit.</i>, p. 37.</blockquote>
+
+<p>En décrivant ses résultats, l'auteur distingue les cas où
+la suggestion a pleinement réussi, par exemple où le sujet
+a désigné le carré de forme et de position anormales, et les
+cas où le sujet a désigné le carré voisin; pour les premiers
+cas il leur donne le nom de suggestion immédiate; les
+autres cas sont ceux de suggestion médiate. Voici maintenant
+le pourcentage des réussites.</p>
+
+<center>
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 500px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Genres de suggestions<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Suggestibilité<br>
+immédiate.
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Suggestibilité<br>
+médiate.
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Position anormale<br>
+Forme anormale<br>
+Écran coloré<br>
+Encadrement<br>
+Couleur suggérée verbalement<br>
+Rang suggéré verbalement<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+47.8<br>
+43&nbsp;&nbsp;&nbsp; <br>
+38.1<br>
+30.4<br>
+28.8<br>
+19.4<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+22.2<br>
+13.8<br>
+&nbsp; 5.8<br>
+&nbsp; 5.3<br>
+&nbsp; 4.4<br>
+&nbsp; 0.5<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table></center>
+
+
+
+
+<p>Ces chiffres montrent que la suggestion immédiate a
+toujours été plus forte que la suggestion médiate. Ils montrent
+aussi que la suggestion verbale, qui est directe, a
+toujours été moins efficace que la suggestion provenant des
+circonstances de forme et de position. Sidis en conclut
+qu'à l'état normal, la suggestion directe a moins de succès
+que la suggestion indirecte; cela est vrai pour le cas présent.
+Il est à regretter que Sidis n'ait point interrogé ses
+sujets après les expériences pour leur faire rendre compte
+pourquoi ils avaient été sensibles à telle suggestion et non
+à telle autre.</p>
+
+<p>Nous ne savons pas encore quel parti on pourrait tirer de
+tout cela pour la psychologie individuelle.</p>
+
+<p>Les prestidigitateurs, que Sidis ne cite pas, font depuis
+longtemps des expériences analogues aux siennes.</p>
+
+<p>Les prestidigitateurs ont le secret d'un moyen qui permet
+d'agir sur le choix d'une personne à son insu; mais l'effet
+de cette expérience est, paraît-il, si inconstant qu'on commettrait
+une faute en y comptant trop; on opère de la
+manière suivante: trois objets rangés à côté les uns des
+autres, trois cartes, trois muscades, trois oeufs, enfin trois
+objets quelconques, sont présentés à une personne pour
+qu'elle en désigne un; on n'ajoute rien, on n'exerce aucune
+pression avec le geste ou la parole; ceux qui ont eu l'occasion
+de présenter ainsi des objets disent que le plus
+souvent c'est l'objet du milieu qui est choisi. Pourquoi? Je
+n'ai pas pu en deviner la raison. Un prestidigitateur,
+M. Arnould, m'a proposé l'explication suivante, qui est fort
+ingénieuse: on désigne le plus souvent l'objet du milieu,
+dit-il, parce que c'est l'objet le plus facile à désigner. Dans
+cette expérience, l'opérateur et le spectateur sont face à
+face; si le spectateur désigne l'objet de gauche, il faudra
+ajouter qu'il entend parler de la gauche de l'opérateur
+ou de sa gauche à lui; comme on ne lui demande qu'un
+mot, il désigne l'objet du milieu; c'est plus commode.</p>
+
+<p>On peut également prévoir le choix s'exerçant entre vingt
+et trente objets différents; la difficulté paraît cependant
+beaucoup plus grande. Decremps nous en fournit un
+exemple. Cet ancien auteur décrit un tour dans lequel on
+étale sur une table quinze paquets de deux cartes chacun,
+et on prie les spectateurs de penser chacun à un paquet au
+hasard; peu importe que plusieurs pensent le même ou non.
+Or, remarque bien ingénieuse, si l'on a formé un paquet de
+deux cartes notables et de même couleur, telles que le roi et
+la reine de coeur, on est presque assuré que sur cinq à six
+spectateurs, il y en aura deux ou trois qui penseront à ce
+paquet. Pourquoi? Parce qu'ils trouveront, dit Decremps,
+plus facile de retenir dans leur mémoire le roi et la dame
+de coeur, que deux autres cartes mal accouplées, telles que
+le sept de carreau et l'as de pique. On voit que c'est toujours
+le même principe. Entre plusieurs actes possibles,
+quand tous sont indifférents, on choisit celui qui présente
+le plus de facilité d'exécution.</p>
+
+<p>Je terminerai en exposant, pour la première fois, une
+série d'expériences que j'ai faites sur des adultes et des
+enfants d'école, relativement à des mouvements et à des
+actes très simples, qui peuvent être prévus d'avance. Ce
+sont des expériences très analogues à celles de Sidis; elles
+ont été faites il y a environ quatre ans, et je n'avais pas
+encore eu jusqu'ici l'occasion de les faire paraître.</p>
+
+
+<p>1° LA LIGNE DROITE</p>
+
+<p>Si on prie une personne de tracer une ligne droite sur
+une feuille de papier, sans ajouter d'autre indication à cette
+invitation, on pourra constater déjà, dès cette première
+expérience si simple, que les individus sont soumis à un
+grand nombre d'habitudes communes et que tous ou presque
+tous se comportent de la même façon; la ligne droite
+demandée sera tracée de la main droite (par tous les droitiers);
+elle sera tracée le plus souvent dans le sens horizontal
+et non dans le sens vertical; ou pour être plus exact,
+nous dirons que le sens suivi est légèrement oblique de
+gauche en haut; elle sera tracée de gauche à droite, sens
+ordinaire de notre écriture et de notre lecture; tout cela est
+fait machinalement, sans volonté délibérée. La longueur
+de la ligne tracée, quoiqu'elle paraisse dépendre entièrement
+des caprices de notre volonté, est au contraire soumise
+à des conditions aussi étroites que la direction de la
+ligne; seulement quelques-unes de ces conditions varient
+avec: 1° l'âge des individus: 2° la position de leur corps;
+3° la grandeur du papier. Je ne veux parler ici que de la
+position du corps. Pour se rendre compte de son influence
+sur la grandeur de la ligne et des lettres tracées, je citerai
+seulement l'expérience suivante: le sujet est assis à une
+table, la main appuyée, il trace une lettre ou une ligne; on
+le prie, sans changer la position de sa main et de son
+avant-bras, de rapprocher ses yeux du papier, aussi près
+que possible, et on lui fait écrire la même lettre; ensuite,
+on lui fait éloigner autant que possible la tête du papier, il
+la porte en arrière, la position de la main restant invariable,
+et on lui fait écrire de nouveau la même lettre; dans ce cas
+on observe que le deuxième spécimen d'écriture est plus
+petit que le premier, et que le troisième est beaucoup plus
+grand; la différence de grandeur dépend de l'état d'esprit
+du sujet, il peut soit écrire machinalement sans se préoccuper
+de la grandeur qu'il donne à sa lettre ou à son trait,
+soit faire un effort pour conserver dans toutes les positions
+la même amplitude; dans ce dernier cas la différence de
+grandeur est moins considérable, mais elle subsiste, ce qui
+prouve qu'il y a là un fait d'adaptation qui ne peut pas être
+complètement supprimé par la volonté. Je ne me rends
+pas un compte exact du mécanisme de cette adaptation. Il
+faut remarquer qu'on peut disposer l'expérience de manière
+à ce que ce soient les mêmes muscles de l'avant-bras qui
+entrent en jeu dans tous les cas; ce n'est donc pas une
+différence dans la nature des muscles qui explique les différences
+de grandeur; l'effet tiendrait plutôt à une adaptation
+à la distance de vision; on écrirait en donnant aux lettres
+la grandeur nécessaire pour qu'elles puissent être lues à la
+distance où se trouve la tête du scripteur; par conséquent
+on ferait de plus grandes lettres quand on écrit de loin, le
+bras tendu.</p>
+
+
+
+
+<p>2° UNE LIGNE DROITE COUPÉE EN TRAVERS
+PAR UNE AUTRE LIGNE DROITE</p>
+
+<p>Je trace sur une feuille de papier une ligne épaisse, de
+gauche à droite; je donne à cette ligne horizontale une longueur
+de 2 à 3 centimètres; puis, je me tourne vers une
+personne présente, qui a suivi mon mouvement, et je la
+prie «de tracer une autre ligne en travers de la première».
+La plupart des personnes tracent la seconde
+ligne de manière à former une croix avec la première
+(fig. 1). En réalité, on aurait pu obéir à la demande
+de l'expérimentateur en faisant une figure tout à fait différente.
+Or, remarquons à combien de suggestions le sujet
+a obéi sans s'en douter: 1° il fait la seconde ligne au milieu
+de la première; 2° il la fait perpendiculaire à la première;
+3° de longueur égale à la première, en général un peu plus
+courte; 4° les deux moitiés de la ligne ajoutée sont égales
+entre elles. Toutes ces suggestions n'opèrent pas constamment
+en bloc; certaines peuvent faire défaut; ainsi, il est
+arrivé deux fois seulement qu'on a fait une oblique au
+lieu d'une perpendiculaire; deux fois aussi l'oblique s'est
+arrêtée à la ligne sans la couper; dans tous les cas
+l'oblique était dirigée de haut à gauche.</p>
+<center>
+<img src="Fig01.png" alt="" style="width: 500px; height: 276px;">
+</center><br>
+
+<p class=STDIT>Fig. 1.&mdash;Expérience de suggestion consistant à tracer
+une seconde ligne en travers de la première. Au-dessous de chaque
+figure est noté le nombre de fois qu'elle a été réalisée par des
+personnes différentes.</p>
+
+<p>L'état mental des sujets dans les expériences de ce
+genre est facile à décrire d'une manière générale; quand
+on leur demande pourquoi ils ont dessiné une croix plutôt
+que telle autre figure, ils ont en général l'une ou l'autre
+de ces deux réponses: «Vous m'aviez dit de faire une
+croix», ou bien: «J'ai tracé la croix machinalement, sans
+y penser, parce que cela m'était plus commode.» Dans
+les autres expériences que nous décrirons, l'état mental
+du sujet est de même nature; c'est en somme un état de
+subconscience, d'automatisme. Comment expliquer cette
+uniformité des dessins? J'ai imaginé deux explications:</p>
+
+<p><i>a</i>. La première invoque une tendance à la symétrie.</p>
+
+<p>Nos yeux sont habitués dès l'enfance à la symétrie des
+formes; notre corps, celui de la plupart des animaux, les
+organes des plantes, les objets que nous fabriquons et dont
+nous nous servons habituellement présentent à des degrés
+divers, une symétrie bilatérale ou radiaire; nous sommes
+en outre habitués à attacher une idée de beauté à la symétrie.
+Si donc nous avons une tendance à dessiner une
+figure symétrique c'est parce que l'habitude a fourni notre
+mémoire d'un grand nombre de figures de ce genre, et
+qu'en outre nous attachons à ces sortes de figures un sentiment
+de plaisir esthétique. Cette première explication
+est un peu vague. En voici une seconde qui me paraît plus
+précise.</p>
+
+<p>6. La première ligne, tracée par l'expérimentateur, rappelle
+le premier bras d'une croix, et donne la suggestion
+de cette figure, qui est connue de tout le monde; on a une
+tendance à réaliser l'image évoquée, puisqu'il n'y a pas
+de motif spécial pour la repousser, et par conséquent on
+trace la seconde ligne de manière à ce qu'elle forme une
+croix avec la première.</p>
+
+<p>L'incertitude sur le vrai mobile de l'acte montre à quel
+point nos actes habituels se produisent en dehors de notre
+conscience claire.</p>
+
+<p>3e UN POINT DANS UN CERCLE</p>
+
+<p>Je fais tracer un cercle au crayon, en suivant le contour
+d'une pièce de monnaie, puis je demande à ce qu'on trace
+dans le cercle un point aussi léger que possible, à peine
+visible. Quatorze sujets sur quinze ont tracé leur point au
+centre, ou rapproché du centre. Ils ont obéi, je suppose,
+à un besoin de symétrie, peut-être aussi à l'habitude que
+nous avons d'attacher de l'importance au centre du cercle.
+Beaucoup de personnes avant de marquer le point demandent
+s'il faut le marquer au centre; au lieu de répondre
+directement on insiste sur la nécessité de faire un point à
+peine visible.</p>
+
+
+
+
+
+
+<p>4º LIGNES DANS UN CARRÉ</p>
+
+<p>On trace un carré ayant 3 centimètres de côté, puis on
+demande à une personne de tracer une ligne droite dans ce
+carré; la ligne faite, on en demande une seconde, et ainsi
+de suite jusqu'à cinq (fig. 2). Pour comprendre les résultats
+qu'on obtient, il faut d'abord se rendre compte des
+suggestions que provoque l'aspect d'un carré: on pense
+le plus facilement à des lignes passant par le milieu du
+carré, c'est-à-dire à une ligne verticale, à une ligne horizontale
+partant toutes deux du milieu d'un côté, et à une
+diagonale. Dans la majorité des cas, les sujets tracent une
+ligne verticale ou une ligne horizontale pour commencer,
+et non une diagonale; et cela se comprend, car l'une ou
+l'autre des deux premières lignes donne à la figure un
+aspect satisfaisant, tandis que le diagonale donne une
+impression de figure inachevée. Telle est donc la première
+suggestion à laquelle on obéit, et il faut remarquer que
+cette suggestion résulte d'une tendance à la symétrie. Les
+quatre autres lignes qu'on trace sont également le développement
+d'une idée de symétrie; mais le type choisi varie
+avec les individus; les uns se bornent à des lignes parallèles,
+les autres font un quadrille, les autres font intervenir
+les diagonales. Ce qu'il y a de curieux, c'est que lorsque
+l'idée de symétrie qui a dirigé les premières lignes est
+épuisée, le sujet s'arrête avec embarras; nous l'avons
+observé notamment dans le cas de symétrie des figures 3
+et 4; la cinquième ligne est dans ce cas difficile à trouver
+parce qu'il faut adopter une idée différente.</p>
+
+<p>Deux personnes seulement ont fait des lignes au hasard,
+semble-t-il, dans l'intérieur du carré; mais on trouve
+encore dans ces lignes quelques traces de symétrie: quelques-unes
+en effet sont parallèles. Si on interroge les personnes
+qui ont fait ces dessins de type aberrant, elles
+avouent le plus souvent que leur première idée a été de
+faire un dessin symétrique, mais que pour une raison ou
+une autre elles ont résisté à cette idée, au lieu de s'y conformer.
+Leur cas n'est donc pas une négation de l'habitude.</p>
+
+<center>
+<img src="Fig02.png" alt="" style="width: 500px; height: 378px;">
+</center><br>
+
+<p class=STDIT> Fig. 2.&mdash;Expérience de suggestion, consistant à tracer
+des lignes droites dans un carré. Au-dessous de chaque carré est un
+chiffre indiquant le nombre de fois que la figure a été réalisée par des
+personnes différentes.</p>
+
+<p>Comme il est tout à fait vraisemblable que l'idée de la
+symétrie a guidé la main des sujets, j'ai voulu savoir
+comment se comporteraient des personnes auxquelles
+l'idée de la symétrie ne serait pas imposée par les habitudes
+de l'écriture et du dessin. Je me suis adressé à une
+classe de 43 enfants d'école primaire, ayant en moyenne
+six ans, et ne sachant pas encore écrire autre chose que
+des barres. Je leur fais tracer un carré, et ensuite des
+lignes dans le carré, à leur fantaisie; l'expérience est faite
+collectivement. Or, dans toutes les figures, sauf deux, le
+dessin des lignes traduit la symétrie la plus nette; les
+lignes sont tracées d'un bout à l'autre du carré; dans
+34 figures, il y a des horizontales, dans 38 des verticales, et
+dans 10 seulement des diagonales (ce qui prouve que l'idée
+de la diagonale est plus complexe que celle de l'horizontale
+et de la verticale). Ces expériences démontrent par
+conséquent que la tendance à la symétrie dans les dessins
+est antérieure à la période d'instruction. (Voir p. 78 la série
+de figures qui ont été dessinées; nous indiquons au-dessous
+de chacune le nombre d'enfants qui l'ont dessinée.)</p>
+
+<p>Pour compléter nos renseignements sur cette expérience,
+ajoutons que les feuilles de papier sur lesquelles
+les enfants ont fait leurs dessins avaient 16 centimètres
+sur 10 centimètres; les carrés qu'ils ont tracés ont en
+moyenne deux centimètres de côté.</p>
+
+
+
+
+<p>5° LES DEUX CERCLES</p>
+
+<p>On trace un petit cercle d'un centimètre de diamètre, et
+on prie le sujet de tracer, exactement à 3 centimètres de
+distance, un second cercle. La tendance spontanée et
+presque universelle est de tracer un second cercle égal au
+premier. On recommence en faisant un cercle assez grand,
+de 6 centimètres de diamètre, et la personne, en cherchant
+à garder cette même distance de 3 centimètres, se conforme
+de nouveau au modèle qu'on lui fournit et fait un
+cercle de 6 centimètres environ; rien n'est plus curieux et
+comique que ces changements que le sujet fait subir au
+cercle qu'il trace pour imiter l'expérimentateur. Si on analyse
+avec grand soin son état mental, on voit qu'il ne s'est
+pas imaginé nettement qu'on lui avait dit de faire des
+cercles semblables; il peut le soutenir à tort; en réalité, il
+n'a pas cru se conformer à une demande expresse, il a
+fait cela <i>machinalement</i>, en se laissant impressionner
+à son insu par l'image du cercle qu'il avait sous les
+yeux. C'est de la même façon qu'on élève la voix pour
+parler à quelqu'un qui parle fort ou qu'au contraire on se
+met à l'unisson de quelqu'un qui parle bas et lentement,
+ou qu'on racle sa gorge dans une bibliothèque quand on
+entend quelqu'un en faire autant.</p>
+
+<p>Notons en passant que la copie se fait d'ordinaire à
+droite du modèle, et que la distance placée entre les
+deux cercles croît avec la grandeur de ceux-ci; mais ce
+sont là des effets tenant à d'autres causes que l'imitation;
+nous ne les examinerons pas ici.</p>
+
+
+
+
+<p>6° LE CHOIX D'UN CARRÉ</p>
+
+<p>On prend une feuille de papier de dimensions ordinaires
+(17 sur 22 centimètres), on la divise en seize carrés égaux
+en la pliant, on montre la feuille dépliée à une personne,
+et on lui demande de marquer un point au crayon dans le
+centre de l'un des carrés; peu importe le carré, lui dit-on,
+l'essentiel est que le point en occupe exactement le centre.</p>
+
+<p>A priori on pourrait supposer que le sujet a seize carrés
+qui sont tous également à sa disposition, et qu'il peut, à
+son choix, prendre le premier, ou le septième, enfin l'un
+quelconque de ces seize carrés; mais, en réalité, si on fait
+l'expérience, on trouve que la plupart des personnes choisissent
+les carrés du milieu; en numérotant les carrés de
+haut en bas, par colonnes descendantes, et en commençant
+par les colonnes de gauche, on trouve que les carrés
+choisis le plus souvent sont le sixième, le septième, le
+dixième, le onzième, c'est-à-dire les quatre du centre
+(fig. 3)<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Voici quelques chiffres; nous indiquons, en face
+de chaque carré, par combien d'élèves il a été choisi.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a>La figure 3 est explicative, rien de plus; il est évident
+que lorsqu'on a fait l'expérience, tous les carrés étaient vides, aucun
+n'était pointillé; de plus, les points marqués sur la figure 3 indiquent
+seulement le nombre de fois que tel carré a été choisi; ils ne
+reproduisent pas la position des points qui ont été réellement marqués.</blockquote>
+
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 440px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: right; font size:14pt; font-family: serif;">
+12 sujets<br>
+8 sujets<br>
+4 sujets<br>
+5 sujets<br>
+2 sujets<br>
+4 sujets<br>
+
+ </td>
+
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: right; font size:14pt; font-family: serif;">
+7e carré<br>
+6e carré<br>
+11e carré<br>
+10e carré<br>
+1er carré<br>
+2e carré<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br>
+
+<center>
+<img src="Fig03.png" alt="" style="width: 500px; height: 484px;">
+</center><br>
+<p class=STDIT>Fig. 3.&mdash;Expérience de suggestion consistant à marquer un
+point au centre d'un des 16 carrés au choix. Les chiffres inscrits à la
+gauche et en haut de chaque carré donnent le moyen de reconnaître les
+Carrés; c'est une notation artificielle faite après les expériences, et
+qui par conséquent n'a pas pu guider les sujets.</p>
+
+<p>Les carrés centraux ont été choisis le plus souvent, et
+parmi les centraux ceux qui se trouvent à gauche du centre.
+Il y a donc eu une sorte d'attraction exercée par le centre
+de la figure. Probablement aussi on a marqué les carrés du
+centre parce qu'ils offrent plus de commodité à la main.
+Notons aussi la tendance à écrire sur la partie latérale
+gauche de la feuille, ce qui provient certainement de
+l'habitude qu'on a d'écrire en commençant par la gauche de
+son papier.</p>
+
+<p>Les expériences précédentes montrent qu'il existe un
+déterminisme de nos actes habituels, automatiques, c'est-à-dire
+des actes que nous exécutons avec une demi-conscience,
+sans exercer d'une manière particulière notre
+attention et notre volonté. Le hasard des recherches m'a
+mis sous les yeux toute une série d'expériences qui
+montrent avec une pleine évidence que ces actes, en apparence
+capricieux et sans règle, s'exécutent avec une telle
+uniformité qu'on peut le plus souvent les prévoir d'avance.
+La démonstration expérimentale de ce que j'avance tient
+dans la proposition suivante: tout individu placé dans certaines
+conditions, et croyant agir librement, se comporte
+en réalité de la même manière que les autres individus; ce
+qu'ils ont en commun, c'est l'activité automatique. Mais
+précisément parce que cette activité automatique est commune
+aux individus, elle ne peut servir à la psychologie
+individuelle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+
+<p>L'IDÉE DIRECTRICE</p><br>
+
+<p>Les expériences dont le récit va suivre ont été faites
+principalement dans une petite école primaire élémentaire
+de Paris; le nombre des élèves n'y dépasse pas 150, ils
+sont répartis en quatre classes. J'ai choisi cette petite
+école parce que j'avais besoin d'avoir des renseignements
+nombreux et intimes non seulement sur l'intelligence mais
+sur le caractère des élèves, et un directeur de petite école
+connaît mieux ses élèves qu'un directeur d'une école plus
+importante. Autant que possible, il ne faut rien laisser au
+hasard. Quand on fait un travail pour lequel on a besoin
+d'un grand nombre de sujets, par exemple dans les études
+anthropologiques sur la taille, la force musculaire, les
+relations entre l'intelligence et certaines qualités physiques,
+il faut préférer les écoles nombreuses; pour les
+recherches dans lesquelles on a besoin d'expériences délicates,
+prolongées sur un petit nombre de sujets bien connus,
+il faut aller dans les petites écoles.</p>
+
+<p>Toutes les expériences ont eu lieu dans le cabinet du
+directeur et en présence de celui-ci; le directeur n'a été
+absent que deux ou trois fois. Il restait dans la pièce avec
+nous, et le plus souvent s'occupait de son côté à un paisible
+travail de bureau. Il agissait donc par action de présence;
+quelquefois il a surveillé une expérience, répétant
+à un élève la question que je lui avais posée, quand l'élève
+semblait ne pas la comprendre; mais c'était assez rare.
+Jamais il n'a grondé les enfants à propos des expériences.
+C'est un maître qui me semble doué de sérieuses aptitudes
+pédagogiques, il a beaucoup de douceur et de fermeté et
+sait se faire obéir sans élever la voix et sans punir.</p>
+
+<p>Chaque élève entrait seul dans le cabinet du directeur,
+où il était envoyé à son tour par le professeur de la
+classe. Les enfants étaient calmes, polis, curieux des expériences.
+Je n'ai eu à réprimer aucun acte d'indiscipline, et
+ce n'est pas étonnant, puisque chacun d'eux restait en tête
+à tête avec moi. J'ai donc pu me laisser aller à une certaine
+familiarité avec eux, pour éveiller leur sympathie et dissiper
+leur timidité. On sait que lorsqu'on expérimente collectivement
+sur un groupe, il faut se surveiller davantage,
+car la familiarité de l'expérimentateur provoque facilement
+l'impertinence des enfants. Mais ce danger était écarté, car
+jamais un enfant n'a attendu dans le cabinet son tour de
+passer à l'expérience; ceux qui attendaient restaient en
+classe, par conséquent chaque élève était parfaitement
+bien isolé.</p>
+
+<p>La petite école dont je parle a donc été mon centre
+d'opérations. Mais de temps en temps, je l'ai quittée pour
+aller répéter mes expériences dans une autre école primaire,
+située dans un autre quartier de Paris. Cette seconde
+école était pour moi une école de vérification. Les recherches
+par la suggestion sont très délicates; une indiscrétion
+d'élève peut quelquefois les fausser; je désirais
+donc me transporter parfois dans un milieu nouveau, pour
+rechercher si j'y obtiendrais les mêmes résultats<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a>Je prie MM. Baltenweck et Pichorel de bien vouloir
+accepter mes remerciements pour la complaisance inépuisable avec
+laquelle ils ont favorisé mes recherches.</blockquote>
+
+<p>Enfin, quand toutes les expériences sur les enfants furent
+terminées, je jugeai utile de reprendre le travail sur des
+adultes, pour éclaircir quelques points douteux, et je fis
+des recherches dans deux écoles primaires supérieures de
+Paris, et dans une école normale d'instituteurs de province.</p>
+
+<p>Je passe tout de suite à la description de mes expériences.
+Je vais d'abord parler de celles que j'ai faites sur l'influence
+d'une idée directrice.</p>
+
+<p>Dans les pages précédentes, on a lu le compte rendu de
+plusieurs expériences dans lesquelles la suggestion donnée
+aux personnes était à peu près affranchie de toute action
+morale; cependant l'exclusion de l'action morale n'était
+pas complète; on n'était pas encore arrivé à la réduire à
+zéro. Par exemple, dans les études que nous avons faites
+en collaboration avec M. Henri, nous demandions à un
+certain moment à l'élève de chercher dans un tableau
+la ligne que nous lui avions montrée isolée. Cette ligne
+ne se trouvait pas dans le tableau; et cependant l'élève
+croyait souvent l'y trouver. Pourquoi commettait-il cette
+erreur? La principale raison, sans contredit, c'est que ce
+même élève avait déjà, dans deux expériences antérieures,
+cherché dans le tableau une autre ligne, et avait pu l'y
+reconnaître, car cette ligne existait réellement au tableau;
+l'élève était donc déterminé par ses essais antérieurs à
+croire qu'il pourrait trouver une troisième fois la ligne
+cherchée; les deux essais antérieurs créaient une présomption.
+Voilà la première raison, mais il y en a une autre,
+c'est la confiance que l'élève a dans les expérimentateurs.
+Quand nous le prions de chercher dans le tableau la ligne
+que nous lui montrons, l'élève n'a pas l'idée de soupçonner
+que nous lui tendons un piège, il nous croit sur parole, il se
+persuade que nous lui disons la vérité. Il y a donc dans
+cette expérience, sous une forme un peu indirecte il est
+vrai, une action personnelle, morale de l'expérimentateur
+sur son sujet.</p>
+
+<p>On peut faire les mêmes remarques à propos des expériences
+de Seashore, que nous avons décrites en détail; le
+plan de ces expériences est très simple, avons-nous dit; il
+consiste à faire deux à quatre expériences sincères, puis,
+quand la routine est venue, quand l'habitude s'est formée,
+on fait une expérience à blanc, et le sujet se laissant entraîner
+par les essais antérieurs se comporte comme si
+la dernière expérience était sincère. Mais il est facile de
+comprendre que le succès dépend en bonne partie de la
+présence de l'expérimentateur et de la confiance qu'il inspire,
+ainsi que du milieu moral dans lequel il opère; le
+sujet ne songe pas que l'expérimentateur cherche à le
+tromper; s'il avait cette idée, il serait peut-être encore
+exposé à la suggestion, mais il ne s'y laisserait pas prendre
+aussi souvent.</p>
+
+<p>J'ai donc cherché à imaginer un dispositif nouveau
+dans lequel toute influence morale provenant de l'expérimentateur
+serait rigoureusement exclue; et si je ne suis
+pas parvenu à atteindre complètement le but, je crois m'en
+être beaucoup plus rapproché qu'on ne l'a fait jusqu'ici.
+Le dispositif auquel j'ai pensé est destiné à faire exécuter
+par une personne un petit travail qui fournit trés rapidement
+à cette personne une <i>idée directrice</i>. Cette idée directrice,
+c'est la personne elle-même qui la conçoit, par une
+opération d'auto-suggestion, et la suite de l'expérience
+montre jusqu'à quel point la personne a été sensible à cette
+idée directrice qui l'entraîne à des erreurs d'observation.
+Des épreuves ainsi imaginées présentent un intérêt véritable
+pour ce qu'on peut appeler la critique scientifique;
+car il est bien rare que les hommes de science observent
+et expérimentent sans avoir pour guide une idée directrice,
+dont ils poursuivent la vérification; et il est par conséquent
+utile d'avoir une méthode qui pourrait à l'occasion nous
+apprendre quelle est l'impartialité d'observation que possède
+un individu, et quelles sont ses aptitudes scientifiques.
+Du reste, l'intérêt de ces études ne se confine pas dans le
+domaine des sciences; elles ont une application pratique
+beaucoup plus large, car à chaque instant dans la vie nous
+sommes appelés à observer, et à tirer des conclusions de
+nos observations. Ne serait-il pas dès lors intéressant de
+savoir jusqu'à quel point nos facultés d'observation et de
+jugement peuvent être altérées par une idée préconçue?
+Idée directrice, idée préconçue, préjugé, parti pris, influence
+de la tradition, esprit conservateur, misonéisme des
+vieillards, tels sont les noms sous lesquels on désigne,
+suivant les circonstances, le phénomène mental que nous
+allons chercher à étudier, en l'isolant et en le grossissant.</p>
+
+
+<p><i>Description de l'expérience</i>.&mdash;Supposons qu'on nous
+montre successivement et isolément plusieurs lignes de
+longueur croissante, qu'on nous invite à les examiner, et
+à reproduire de mémoire chacune de ces lignes après
+l'avoir examinée pendant quelques secondes. Si l'accroissement
+des lignes est très net, très apparent, ce fait nous
+frappera, et se logera dans notre esprit comme une idée
+directrice; avant qu'on ne découvre l'une quelconque
+des lignes suivantes, nous nous attendrons à voir une
+ligne plus longue que la précédente. Voilà la suggestion.
+Remarquons bien que cette suggestion provient de
+l'examen des lignes et de la comparaison que le sujet fait
+entre les lignes successives; c'est une suggestion qui ne
+résulte pas de l'influence morale exercée par l'expérimentateur,
+et on pourrait à la rigueur, si c'était nécessaire,
+faire l'expérience en laissant le sujet seul, en présence
+d'un appareil qui découvrirait une série de lignes dans un
+ordre de succession. Je crois bien que dans ce dispositif
+expérimental la suggestion est aussi <i>dépersonnalisée</i> que
+possible; elle provient mécaniquement des choses matérielles
+qui impressionnent les sens du sujet.</p>
+
+<p>Pour que la suggestion d'accroissement des lignes opère
+efficacement, il faut que l'ordre croissant des premières lignes
+soit tout à fait saisissant, même pour l'oeil le plus distrait.</p>
+
+<p>J'ai adopté deux modèles d'expérience. Le second
+modèle me paraît être un perfectionnement du premier; je
+les décrirai tous deux, voulant décrire successivement
+tous mes essais; même les moins heureux peuvent nous
+apprendre quelque chose.</p>
+
+<p>Ce chapitre sera consacré à la description du premier
+modèle.</p>
+
+<p>Après quelques tâtonnements, j'ai adopté la série des
+12 lignes suivantes:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: justify; width: 600px; margin-left: 0px; margin-right: 0px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 100%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+
+TABLEAU DES LIGNES DESTINÉES À PROVOQUER UNE SUGGESTION D'ACCROISSEMENT
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; font size:14pt; font-family: serif; width: 600px; margin-left: auto; margin-right: auto;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td
+ style="vertical-align: top; height: 25%; text-align: center; width: 25%;">Ordre
+des lignes<br>
+ </td>
+ <td
+ style="vertical-align: top; height: 25%; text-align: center; width: 25%;">Longeur<br>
+ </td>
+ <td
+ style="vertical-align: top; height: 25%; text-align: center; width: 25%;">Ordre
+des lignes<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center;">Longueur<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br>
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left;font size:14pt; font-family: serif; width: 600px; margin-left: auto; margin-right: auto;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="text-align: right; width: 75px;">1<br>
+&nbsp;2<br>
+&nbsp;3<br>
+&nbsp;4<br>
+&nbsp;5<br>
+Pi&egrave;ge 6<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 75px;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50px;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 100px;">12 mm<br>
+24<br>
+36<br>
+48<br>
+60<br>
+60<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 100px; text-align: right;">7<br>
+Pi&egrave;ge 8<br>
+9<br>
+Pi&egrave;ge 10<br>
+11<br>
+Pi&egrave;ge 12<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50px;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50px;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 100px;">72 mm<br>
+72<br>
+84<br>
+84<br>
+96<br>
+96<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br>
+
+
+<p>On remarquera, en examinant ce tableau, que les lignes
+n'augmentent pas suivant une progression géométrique,
+mais seulement suivant une progression arithmétique; la
+différence entre les lignes successives est constante, elle est
+de 12 millimètres. J'avais d'abord eu l'idée d'adopter une
+progression géométrique dont l'avantage est que les lignes
+successives sont toujours dans le même rapport, présentent
+la même augmentation relative de longueur. D'après
+la loi de Weber, de telles lignes présentent la même difficulté
+d'appréciation; mais à la réflexion, il m'a semblé que
+si la différence de longueur entre les premiers termes de
+la série géométrique est rendue assez forte pour créer
+rapidement une suggestion puissante, d'autre part, lorsqu'on
+arrive au terme où la progression doit cesser, la
+progression reste si forte qu'on ne pourrait probablement
+pas l'altérer&mdash;pour les besoins de la suggestion&mdash;sans
+éveiller l'attention de beaucoup de sujets. Pour ce
+motif, j'ai donné la préférence à la série qui suit une progression
+arithmétique.</p>
+
+<p>L'expérience de suggestion consiste à briser brusquement
+cet ordre régulier dans l'accroissement des lignes; on
+n'interrompt pas l'ordre tout de suite, dès le début de la
+série, parce qu'alors le sujet n'est pas encore assez fortement
+impressionné par la suggestion d'accroissement pour
+que cette suggestion puisse l'entraîner à des erreurs. J'ai
+mis le piège à la 6e ligne, à la 8e, à la 10e et à la 12e.</p>
+
+<p>Le piège consiste en ce que la 6e ligne est égale à la 5e.
+la 8e est égale à la 7e, la 10e est égale à la 9e, et la 12e est
+égale à la 11e. (Voy. le tableau, p. 88.) Lorsque le sujet examine
+ces quatres lignes spéciales, dont chacune est égale à
+la précédente, il se trouve soumis à deux impulsions de
+sens contraire; il a d'abord la suggestion générale de l'accroissement
+des lignes, suggestion qui s'exerce sur lui
+depuis le début de l'expérience; il a d'autre part, ou
+il peut avoir la perception directe de la ligne qu'on lui
+montre, perception qui, si elle se fait exactement, lui
+apprend que cette ligne n'est pas plus longue que la précédente.</p>
+
+<p>Dans ces épreuves de suggestion, il faut régler avec le
+plus minutieux détail comment on opère, car beaucoup de
+circonstances qui paraissent à première vue insignifiantes
+peuvent exercer une grande influence sur les résultats. Il
+est incontestable que le sujet doit ignorer qu'on pratique
+sur lui une expérience de suggestion; pour rendre cette
+ignorance bien certaine, je pense convenable de donner à
+l'expérience un motif inexact.</p>
+
+<p>Voici comment je la présente: «Nous allons, mon ami,
+faire une expérience de coup d'oeil; nous allons voir si
+vous êtes capable de vous rendre compte de la longueur
+d'une ligne; je vais vous montrer une ligne qui a par
+exemple 5 centimètres, et vous la reproduirez ensuite de
+mémoire; nous verrons ainsi si vous avez le coup d'oeil
+juste. Il y a des gens dont le coup d'oeil est si mauvais
+qu'ils reproduisent la ligne de 5 centimètres en lui donnant
+une longueur de 10 centimètres; c'est une erreur énorme.
+D'autres ne lui donnent que la longueur de 2 centimètres.
+Vous allez faire de votre mieux, j'espère que vous réussirez
+très bien, etc.». Puis j'explique au sujet comment il
+doit reproduire les lignes; il a à sa disposition du papier
+quadrillé, formé de lignes d'un gris bleuté qui sont distantes
+de 4 millimètres<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a>Le quadrillage de 4 millimètres est une mesure usuelle en
+France; on fabrique cependant du papier avec un quadrillage de 5
+millimètres. Ce quadrillage de 5 millimètres est loin d'être exactement
+observé sur toutes les feuilles et sur toutes les parties d'une même
+feuille; il se produit parfois des irrégularités qui peuvent dépasser 2
+à 3 millimètres sur 10 centimètres.</blockquote>
+
+<p>J'ai employé le papier quadrillé pour deux raisons: la première
+raison est que par suite du quadrillage il est très
+facile à l'expérimentateur de calculer la longueur relative
+et les différences des lignes marquées, sans se servir d'un
+décimètre; la seconde raison est que le quadrillage du
+papier exerce une suggestion supplémentaire sur les sujets.
+C'est une chose curieuse que lorsqu'on a à faire sur une
+feuille quadrillée des points pour marquer une distance, on
+a une tendance à marquer ces points de préférence à l'intersection
+des lignes; c'est une suggestion à laquelle bien
+peu de personnes sont soustraites<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Il était donc intéressant
+de rechercher dans quelle mesure les sujets seraient sensibles
+à la suggestion du quadrillage. Par suite de cette suggestion,
+les longueurs indiquées varient au minimum de
+4 millimètres, elles sont faites à 4 millimètres près.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a>C'est par un phénomène analogue que, comme Galton l'a
+montré, on a une tendance, lorsqu'on fait une estimation quelconque, à
+prendre le chiffre rond, 12 par exemple au lieu de 13; et si quelqu'un
+objectait que ces petites remarques sont d'une rare insignifiance, il
+serait facile de le réduire au silence en lui faisant remarquer,
+toujours d'après Galton, que cette tendance agit très fortement sur la
+fixation de la durée des peines par les juges: il est fort probable que
+l'individu qu'on condamne à dix ans de prison ne doit pas trouver
+insignifiant d'être condamné plutôt à neuf ans de prison; cette
+différence de durée, qui certes lui paraîtrait fort appréciable, est
+précisément due à la petite habitude mentale qui consiste à fixer
+l'attention de préférence sur des nombres ronds.</blockquote>
+
+<p>La feuille de papier mise a la disposition des élèves a
+20 centimètres sur 15 centimètres; à 1 centimètre de son
+bord gauche est tracée une marge à l'encre; c'est à partir
+de cette marge que le sujet doit indiquer la longueur de la
+ligne qu'on lui présente; pour l'indiquer, il n'a pas à la
+tracer; il doit se borner à marquer un point à une certaine
+distance de la marge, ce point indique l'extrémité de la
+ligne, dont l'autre extrémité est supposée commencer à la
+marge.</p>
+
+<p>Deux mots maintenant pour expliquer l'utilité de ces
+prescriptions. Toutes les lignes à tracer doivent partir de
+la marge; c'est pour que leur différence de longueur soit
+bien visible pour le sujet, car cette différence de longueur
+se manifeste spécialement par la position du point track. Si
+les lignes n'étaient pas bien alignées, si certaines partaient
+par exemple à 2 centimètres de la marge et d'autres à 5 centimètres,
+leurs différences réelles de longueur ne sauteraient
+pas immédiatement à la vue, d'où un affaiblissement de la
+suggestion relative à l'accroissement des lignes. Quant à la
+prescription de noter la longueur de chaque ligne par un
+point, au lieu de la tracer entièrement, elle a pour but, dans
+ma pensée, d'attirer l'attention du sujet sur la différence
+de longueur des lignes plutôt que sur la longueur absolue
+de chacune d'elles. Lorsqu'un sujet, après avoir vu une
+ligne quelconque et marqué sa terminaison, en regarde
+une seconde qui lui paraît plus longue que la précédente, il
+marque son point un peu plus à droite que le point de terminaison
+de la ligne précédente; s'il avait été obligé de tracer
+entièrement la ligne par un trait continu, son attention
+se serait portée tout spécialement sur la longueur absolue
+de la ligne, et cela aurait pu affaiblir l'effet produit par ce
+jugement que la seconde ligne est plus grande que la première.</p>
+
+<p>Voici quelques détails sur les lignes modèles que je
+montre: elles sont tracées à l'encre sur une longue feuille
+blanche, leur épaisseur est de 1 millimètre; je les ai tracées
+les unes au dessous des autres parallèlement, en laissant
+entre elles un espacement de 2 centimètres; cet espacement
+est suffisant pour montrer une ligne isolément, en cachant
+les autres. La feuille des lignes modèles a une largeur de
+14 centimètres; elle est posée à plat sur une grande table,
+devant moi, et de manière à ce que l'élève les voie à une
+distance de 50 centimètres de son oeil, et dans le sens horizontal;
+pour isoler les lignes je place dessus deux grandes
+feuilles de papier blanc très épaisses, bien unies, ne fournissant
+aucun point de repère; je déplace ces deux grandes
+feuilles de manière à découvrir successivement, dans l'intervalle
+qu'elles laissent libre, une des lignes du modèle.</p>
+
+<p>Dès qu'une ligne a été perçue par le sujet, je la cache,
+pour qu'il ne puisse pas la regarder de nouveau après l'avoir
+reproduite, dans l'intention de contrôler ce qu'il a fait. Je
+l'avertis du reste qu'il ne doit point regarder deux fois la
+même ligne. Lorsque le sujet a reproduit une ligne et qu'il
+reporte les yeux vers le modèle, alors seulement je
+découvre la suivante, que j'avais tenue cachée jusque-là;
+je la découvre à ce moment, pour donner au sujet l'impression
+que c'est une ligne nouvelle; il pourrait, sans cette
+précaution, être tenté de croire qu'on lui montre toujours
+la même ligne. Parfois le sujet est très lent, très réfléchi,
+ou engourdi, et met beaucoup de temps à regarder les lignes
+et à les reproduire; d'autres sont au contraire très vifs. Je
+presse un peu les premiers, je ralentis un peu les seconds,
+pour que les intervalles entre les diverses présentations soient
+d'environ 7 secondes. Pendant toutes ces opérations,
+j'adresse quelques mots au sujet, afin de tenir son attention
+en éveil; mes paroles ne contiennent pas, c'est entendu,
+une suggestion précise; elles sont comme le bruit du fouet
+qu'on fait entendre au cheval pour l'animer. À chaque
+ligne que je découvre, je dis: Voici la première! Voici la
+seconde! et ainsi de suite. Dès que l'enfant a marqué son
+point, je dis: Bien! Je ne change point le ton, je n'excite
+pas davantage l'attention à un moment qu'à un autre.</p>
+
+
+<p><i>Interprétation des résultats de l'expérience</i>.&mdash;J'ai fait
+cette expérience, individuellement, sur 45 élèves appartenant
+à deux écoles primaires différentes. Ces 45 élèves se
+répartissent dans les 4 classes de leurs écoles, ils diffèrent
+beaucoup d'âge et d'instruction, les plus âgés sont presque
+des adultes, ils ont déjà leur certificat d'études, les plus
+jeunes viennent de quitter l'école enfantine. Il y en a:</p>
+
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 500px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+2 de quatorze ans<br>
+7 de treize ans<br>
+10 de douze ans<br>
+6 de onze ans<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+8 de dix ans<br>
+3 de neuf ans<br>
+6 de huit ans<br>
+3 de sept ans<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Tous les résultats, sans exception, qui m'ont été donnés
+par ces 45 élèves sont inscrits dans le tableau I, p. 94, où
+j'ai indiqué en millimètres la longueur que chaque élève a
+donnée à la première ligne, et les différences qu'il a données
+aux lignes suivantes. Ainsi, le premier élève, Nil..., a donné
+à la première ligne la longueur de 16 millimètres; la
+différence entre la première et la seconde ligne (qui était
+réellement de 12 millimètres) a été reproduite comme étant
+de 8 millimètres, de sorte que la seconde ligne reproduite
+par cet élève a 16 + 8 = 24 millimètres; et ainsi de suite;
+en suivant la colonne horizontale, on trouve toutes les
+différences de longueur marquées par ce même élève pour
+les autres lignes; ces différences sont des accroissements,
+quand elles ne sont précédées d'aucun signe; le signe +
+est alors sous-entendu; quand une ligne est marquée plus
+courte que la précédente, la différence est précédée du
+signe -. Pour que les <i>lignes-pièges</i> soient reconnaissables,
+les différences marquées à leur sujet sont écrites en
+caractères gras.</p>
+
+<p>L'examen de ces chiffres nous suggère quelques remarques.</p>
+
+<p>Parmi les lignes modèles montrées successivement, la
+plupart (8 sur 12) présentent une augmentation de longueur
+relativement à la ligne précédente. Ces accroissements
+réels de longueur ont été perçus par nos sujets: sauf
+l'exception d'un seul cas, nos sujets ont toujours marqué
+des accroissements de longueurs dans leurs reproductions,
+quand l'accroissement existait dans les lignes modèles.
+C'est ce que montre notre tableau I; toutes les différences
+de longueur indiquées par les élèves sont positives, quand
+les différences de longueur des lignes modèles étaient positives;
+il n'y a qu'une seule exception, commise par Delans.,
+et elle est due sûrement à un moment d'inattention.</p>
+
+
+<p>TABLEAU I.&mdash;<i>Première expérience sur l'influence de l'idée directrice.</i></p>
+<center>
+<img src="Tableau01.png" alt="" style="width: 740px; height: 943px;"><br><br>
+</center>
+
+<p>Remarquons aussi que tout en tenant compte de cet accroissement
+de longueur des lignes du modèle, les sujets ont
+diminué la valeur de cet accroissement dans leurs reproductions;
+il était constamment de 12 millimètres; les sujets l'ont
+fait parfois de 16, parfois de 12, et bien plus souvent de 8;
+ils ont donc à la fois perçu et diminué cet accroissement.</p>
+
+<p>Cette diminution ne s'est pas faite au hasard; du moins,
+si, négligeant les cas individuels, on prend les moyennes,
+on voit que les élèves n'ont point donné la même valeur à
+tous les écarts, bien qu'en réalité ceux-ci eussent tous la
+même valeur; ainsi que c'est indiqué dans la dernière colonne
+horizontale de notre tableau I, le premier écart a
+reçu la valeur de 13mm,6; pour les autres écarts, la valeur
+a été diminuée; elle passe par une série d'irrégularités, elle
+est d'abord de 8, puis de 9, puis de 7; dans l'ensemble, elle
+tend à diminuer, ce qui est conforme à cette règle de psycho-physique
+que nous ne percevons pas les différences
+absolues, mais seulement les différences relatives des sensations;
+il n'y a pas lieu de chercher ici une plus grande
+précision de la loi psycho-physique, car elle est très probablement
+contrariée par des influences complexes.</p>
+
+<p>Ainsi, en résumé, nous observons que les élèves ont
+reproduit les accroissements successifs des lignes modèles;
+mais ils ont reproduit ces accroissements en les diminuant,
+et cette diminution a été d'autant plus forte, en général,
+que la longueur absolue des lignes était plus grande.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout; nous pouvons dégager en outre, dans
+nos résultats, une autre influence, celle de la suggestion;
+et il est bien curieux de voir que le simple trace d'une longueur
+de ligne obéit à tant d'influences diverses, et qu'on
+peut établir l'existence de chacune de ces influences avec
+certitude, si on ne peut pas l'évaluer quantitativement. La
+suggestion, disons-nous, a eu une influence sur le tracé de
+l'accroissement des lignes; nous parlons ici seulement des
+lignes du modèle dont l'accroissement est réel, et non des
+<i>lignes-pièges</i> qui sont pour le moment hors de question.
+Pour ces lignes du modèle dont l'accroissement est réel,
+le sujet a eu une tendance à augmenter leur longueur;
+s'étant aperçu en les copiant qu'elles étaient en ordre croissant,
+il a reçu de cette idée une impulsion inconsciente à
+augmenter les longueurs. C'est ce dont nous avons pu nous
+convaincre en priant ces mêmes élèves, dans une autre circonstance,
+de copier isolément une seule ligne. Nous leur
+avons montré une ligne unique de 60 millimètres, et nous la
+leur avons fait copier sur du papier quadrillé, par le procédé
+qui nous sert dans nos expériences; or cette ligne
+copiée isolément, sans idée directrice d'accroissement, est
+presque toujours beaucoup plus courte que la ligne 5, de
+60 millimètres aussi, que le sujet copie après avoir été
+entraîné par la copie des lignes 1, 2, 3 et 4, qui sont plus
+courtes. Nous ne reproduisons pas toutes nos expériences;
+voici les résultats pris sur 14 élèves. Dans un seul cas, la
+ligne faite en copie isolée a été plus grande que la ligne
+tracée par entraînement (c'est-à-dire après avoir copié les
+lignes 1 à 4); dans les autres cas elle est plus courte, et la
+différence est même notable.</p>
+
+<p><i>Longueur donnée à une ligne de</i> 60 mm.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 500px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+<br>
+Lac.<br>
+Blas.<br>
+Poue.<br>
+And.<br>
+Sag.<br>
+Breiw.<br>
+Uhl.<br>
+Hub.<br>
+Obr.<br>
+Boul.<br>
+Mart.<br>
+Dié.<br>
+Vanderp.<br>
+Tix.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Par entraînement<br>
+52<br>
+48<br>
+56<br>
+52<br>
+52<br>
+48<br>
+44<br>
+52<br>
+56<br>
+56<br>
+47<br>
+44<br>
+44<br>
+52<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+En copie isolée<br>
+36<br>
+48<br>
+44<br>
+48<br>
+40<br>
+36<br>
+40<br>
+36<br>
+32<br>
+44<br>
+28<br>
+52<br>
+36<br>
+32<br>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Il serait facile d'établir sur cette base une mesure de la
+suggestibilité individuelle; nous avons fait ce calcul de la
+manière suivante: rendant égale à 100 la longueur de la
+ligne 5 (60 millimètres) reproduite isolément, nous rapportons
+à cette mesure la longueur que l'élève a donnée à cette
+ligne, quand il la reproduisait après les lignes 1 à 5. Les résultats
+de ce calcul sont au tableau I. Ils sont indiqués sous
+le titre de <i>coefficient de suggestibilité pour les longueurs de
+lignes</i>. Nous verrons qu'on peut calculer d'autres coefficients.</p>
+
+<p>Parlons maintenant des <i>lignes-pièges</i>. En moyenne, ces
+lignes (qui étaient réellement égales aux lignes précédentes)
+ont été faites plus grandes: ainsi la première <i>ligne-piège</i>,
+qui ne devrait pas différer de la précédente, présente une
+différence égale à 7mm,5; et il en est de même pour les
+trois autres <i>lignes-pièges</i>. Cette différence de 7mm,5 en plus
+représente exactement l'effet de la suggestion. Mais, pour
+mieux connaître cet effet, il faut abandonner les moyennes
+et regarder les cas individuels.</p>
+
+<p>Parmi ces 45 sujets, aucun n'a su éviter les quatre
+pièges tendus, ce qui cependant n'est pas impossible,
+puisque j'ai rencontré des adultes qui y sont arrivés. Il y
+a seulement 3 de nos élèves qui ont réussi à éviter deux
+des pièges, et 7 élèves qui ont réussi à en éviter un. Ces
+dix élèves qui se sont montrés les plus habiles, les plus
+perspicaces de tous, sont en général parmi les plus âgés;
+voici leurs âges: il y en a 1 de neuf ans, 3 de dix ans,
+1 de onze ans, 1 de douze ans, 3 de treize ans, 1 de quatorze
+ans. On voit qu'aucun des élèves de sept et de huit
+ans n'est compris dans ce nombre. Ce petit fait se trouve
+conforme à cette idée générale que la suggestibilité diminue
+avec l'âge, dans certaines limites au moins, et qu'un enfant
+de sept à huit ans est d'ordinaire plus suggestible qu'un
+enfant de douze ans.</p>
+
+<p>Le piège le plus souvent évité n'est point le quatrième et
+dernier, et c'est bien étonnant, car on pouvait supposer que
+la sujet deviendrait plus perspicace à mesure que l'expérience
+se prolongerait. Le premier piège a été évité 3 fois
+le second 6 fois, le troisième 4 fois, le quatrième jamais.</p>
+
+<p>Il y a deux manières d'éviter le piège: la première, la
+seule exacte, consiste à faire la ligne-piège égale à la ligne
+précédente, à faire la ligne 6, par exemple, égale à la ligne 3.
+Ce cas est rare; il ne s'est présenté que chez 6 élèves; l'un
+seul d'entre eux a fait deux fois la ligne-piège égale à la
+ligne précédente; il a donc été le plus perspicace de tous;
+il mérite une mention.</p>
+
+<p>C'est Lac..., âgé de treize ans, appartenant à la deuxième
+classe; c'est un garçon à figure d'adulte, de caractère
+rétif, ayant ses opinions personnelles, et jouissant d'une
+grande liberté. Ses parents le laissent aller seul à bicyclette
+de Paris à Versailles. Il s'est montré, pour toute la série
+d'expériences de suggestion, très avisé et très peu suggestible.
+Son portrait est dans la planche II; si la physionomie
+peut refléter un caractère réfractaire à la suggestion:
+celle-ci doit être parlante.</p>
+
+<p>Voici la série d'écarts qu'il a marqués entre les différentes
+lignes; je les reproduis en plaçant à gauche les
+écarts réels.</p>
+
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 600px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: right; font size:14pt; font-family: serif;">
+Numéros des lignes<br><br>
+
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 1 à 2<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 2 à 3<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 3 à 4<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 4 à 5<br>
+Piège de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 5 à 6<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 6 à 7<br>
+Piège de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 7 à 8<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 8 à 9<br>
+Piège de&nbsp;&nbsp;&nbsp; 9 à 10<br>
+Différence de&nbsp; 10 à 11<br>
+Piège de&nbsp;&nbsp; 11 à 12<br>
+ </td>
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Écarts réels<br><br>
+12<br>
+12<br>
+12<br>
+12<br>
+&nbsp;&nbsp;0<br>
+12<br>
+&nbsp;&nbsp;0<br>
+12<br>
+&nbsp;&nbsp;0<br>
+12<br>
+&nbsp;&nbsp;0<br>
+ </td>
+<td style="vertical-align: top; width: 35%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Écarts indiqués<br>
+par l'élève Lac.<br>
+16<br>
+8<br>
+8<br>
+8<br>
+8<br>
+4<br>
+0<br>
+8<br>
+0<br>
+4<br>
+4<br>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Quatre autres élèves qui ont échappé à un ou deux des
+pièges, ont fait la <i>ligne-piège</i> plus petite que la ligne précédente,
+qui était égale: ils l'ont diminuée de 4, de 8 et même
+de 12 millimètres. A quoi tient cette méprise singulière?
+Je pense pouvoir l'expliquer ainsi; le sujet, conduit par
+la suggestion d'allongement des lignes, s'attend, chaque
+fois qu'on découvre une ligne nouvelle, à la trouver plus
+grande que la précédente; quand on lui en montre une qui
+réellement est moins grande que celle qu'il attend, il peut
+soit la croire réellement plus grande (il est alors victime
+de la suggestion) soit s'étonner que son attente soit trompée;
+s'apercevant que la ligne est plus petite que celle qu'il
+attend, il subit un effet de contraste d'autant plus fort que
+son attente est plus vive, et ce contraste lui fait paraître
+la ligne plus petite qu'elle n'est en réalité. Je donne cette
+explication en des termes qui feraient croire que l'opération
+mentale est entièrement consciente, et qu'elle se compose
+d'une attente, d'un démenti à cette attente, et d'un étonnement
+qui modifie le jugement du sujet. J'ignore si le
+sujet a toujours conscience de cette série de phénomènes;
+mais il est certain que dans quelques cas, que j'ai pu analyser
+avec soin, le sujet opère machinalement, sans se
+douter de la complexité de l'état de conscience qui dirige
+sa main. J'en citerai un exemple. M. F... publiciste distingué,
+âgé environ de 35 ans, se soumit un jour à cette
+expérience pendant une visite qu'il faisait à mon laboratoire
+(le 25 mars 1899); il a raccourci très régulièrement chaque
+<i>ligne-piège</i> de 4 millimètres; voici ses chiffres:</p>
+
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 600px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: right; font size:14pt; font-family: serif;">
+Numéros des lignes<br><br>
+Ligne&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 1<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 1 à 2<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 2 à 3<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 3 à 4<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 4 à 5<br>
+Piège de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 5 à 6<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 6 à 7<br>
+Piège de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 7 à 8<br>
+Différence de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 8 à 9<br>
+Piège de&nbsp;&nbsp;&nbsp; 9 à 10<br>
+Différence de&nbsp; 10 à 11<br>
+Piège de&nbsp;&nbsp; 11 à 12<br>
+ </td>
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Écarts réels<br><br>
+12<br>
+12<br>
+12<br>
+12<br>
+12<br>
+&nbsp;&nbsp;0<br>
+12<br>
+&nbsp;&nbsp;0<br>
+12<br>
+&nbsp;&nbsp;0<br>
+12<br>
+&nbsp;&nbsp;0<br>
+ </td>
+<td style="vertical-align: top; width: 35%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Écarts indiqués<br>
+par M. F.<br>
+16<br>
+12<br>
+12<br>
+12<br>
+12<br>
+-4<br>
+12<br>
+-4<br>
+20<br>
+-4<br>
+16<br>
+-4<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+<p>Dès l'expérience terminée, j'interroge M. F... pour
+savoir ce qui l'a conduit à raccourcir les <i>lignes-pièges;</i>
+il me répond simplement que s'il a fait les lignes 6, 8,
+10 et 12 plus courtes que les précédentes, c'est qu'il a cru
+qu'elles étaient plus courtes dans le modèle. Certes, la
+réponse paraît naturelle, suffisante et péremptoire pour
+ceux qui ne se doutent pas des dessous de l'expérience.
+Mais j'insiste, je découvre à M. F... que ces lignes 6,
+8, 10 et 12 étaient égales aux précédentes, je lui demande
+s'il a eu conscience d'une attente, puis d'une déception,
+qui a eu pour effet de déprécier en quelque sorte la longueur
+de ces lignes. M. F... écoute mon explication,
+il admet que les choses se sont probablement passées ainsi,
+que les <i>lignes-pièges</i> lui ont paru plus courtes parce qu'il
+s'attendait à les trouver plus grandes, mais il me déclare
+en même temps qu'il n'a eu absolument conscience de rien.
+J'ai cité cette expérience tout au long, parce qu'elle
+m'a paru curieuse. Nous rencontrerons plusieurs autres
+exemples d'opérations qui, sous l'influence de la suggestion,
+se font sans conscience ou avec une demi-conscience.</p>
+
+<p>En mettant à part les 10 élèves qui ont su éviter au
+moins un des pièges, il en reste 35 qui ne les ont pas
+évités. Examinons le cas de ces 35 élèves. Il n'est pas juste
+de dire que tous ont subi complètement la suggestion; le
+plus souvent, comme cela résulte de nos chiffres de
+moyenne, ils ont donné aux <i>lignes-pièges</i> un accroissement
+de longueur moins grand qu'aux autres lignes. Ils
+ont composé, en quelque sorte, entre une perception exacte
+et l'entraînement de la suggestion. C'est le cas du plus
+grand nombre; mais les différences individuelles sont nombreuses,
+presque indéfinies. Comment en tenir compte?
+Nous pensons que puisqu'il s'agit de lignes, qui se mesurent
+au millimètre près, et puisque la suggestion opère en
+amenant des allongements mesurables de ces lignes, il est
+possible de donner, par un chiffre précis, la mesure de la
+suggestibilité de chacun.</p>
+
+<p>Voici quel procédé de calcul nous proposons pour
+la mesure de cette suggestibilité particulière.</p>
+
+<p>Il faut faire la moyenne des <i>écarts suggérés</i> et la comparer
+à la moyenne des <i>écarts perçus</i>. J'entends par <i>écarts
+suggérés</i> les écarts marqués par le sujet pour des lignes,
+comme 5-6, qui ne présentent en réalité aucun écart, puisqu'elles
+sont égales; et j'appelle <i>écarts perçus</i>, les écarts
+que le sujet a indiqués pour des lignes qui sont réellement
+inégales. Les écarts perçus dans ce dernier cas par le sujet,
+et notés par lui sur la feuille d'observation, ne sont pas
+nécessairement égaux aux écarts réels; les moyennes de
+nos tableaux montrent même qu'ils sont constamment inférieurs;
+mais il faut tenir grand compte de ces écarts perçus,
+car ce sont eux qui opèrent la suggestion. Un exemple
+nous fera comprendre. Voici un sujet qui donne aux écarts
+perçus la valeur de 6 millimètres, alors que les écarts
+réels entre les lignes du tableau sont, comme on le sait,
+de 12 millimètres; si ce sujet donne aux écarts suggérés
+la valeur de 6 millimètres, il sera évident que la suggestion
+aura produit sur lui son plein effet, puisqu'elle aura
+produit un effet égal à celui de la réalité même; la suggestion
+aura réussi à produire la même conséquence que produit
+cette différence réelle des lignes que la suggestion
+avait pour but d'imiter. On ne pourra donc pas dire, dans
+ce cas, que le sujet, en donnant à l'écart suggéré la valeur
+de 6 millimètres, a lutté contre la suggestion, sous prétexte
+qu'il aurait dû porter l'écart jusqu'à 12 millimètres,
+valeur de l'écart réel; on ne pourra pas dire cela, parce
+que l'écart réel n'a donné lieu qu'à une perception d'écart
+de 6 millimètres.</p>
+
+<p>Appliquons à un cas particulier cette notation toute conventionnelle,
+et voyons ce qu'elle nous donne. Pour faire
+le calcul des écarts perçus, je pense qu'il ne faut pas faire
+entrer dans la moyenne les écarts existant entre les premières
+lignes, antérieures à 4, car la longueur absolue de
+ces lignes est très inférieure à celle des <i>lignes-pièges</i> et
+par conséquent ce serait rapprocher des choses qui ne
+sont pas comparables; je me bornerai donc à prendre les
+écarts perçus entre les lignes 4-5, 6-7, 8-9, 10-11, parce
+que ces lignes sont comparables, comme longueur absolue,
+aux <i>lignes-pièges</i>.</p>
+
+<p>Voici donc le tableau des écarts pour un des élèves, Desva ...</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 600px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+<br><br><br>
+Numéros des<br>
+lignes.<br><br>
+4-5<br>
+6-7<br>
+8-9<br>
+10-11<br><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;Moyenne<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+ÉCARTS PERÇUS<br><br>
+Valeurs des<br>
+écarts<br><br>
+12mm<br>
+&nbsp;&nbsp;8mm<br>
+12mm<br>
+<u>16mm</u><br><br>
+12mm<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+<br><br><br>
+Numéros des<br>
+lignes.<br><br>
+5-6<br>
+7-8<br>
+9-10<br>
+11-12<br><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;Moyenne<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+ÉCARTS SUGGÉRÉS<br><br>
+Valeurs des<br>
+écarts<br><br>
+4mm<br>
+4mm<br>
+4mm<br>
+<u>4mm</u><br><br>
+4mm
+ </td>
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Ainsi, pour les <i>lignes-pièges</i>, le sujet a marqué un écart
+de 4 millimètres; cet écart de 4 millimètres a été le produit
+de la suggestion; mais il est moins considérable que les
+écarts que le même élève a marqués, lorsque les lignes
+différaient réellement; il a donc lutté partiellement contre
+la suggestion, qui aurait dû lui faire accepter des écarts
+de 12 millimètres; sa suggestibilité peut donc être considérée
+comme partielle, fractionnaire; il aurait fait un écart
+de 12 millimètres, si la suggestion avait été complète, si elle
+avait pleinement réussi; il n'a fait en réalité qu'un écart égal
+au tiers de la suggestion totale. On peut calculer sa suggestibilité
+comme on calcule un indice en céphalométrie; on
+rapporte la moyenne des écarts suggérés à la moyenne des
+écarts perçus, ceux-ci étant rendus égaux à 100. Pour ce
+calcul, on applique l'équation suivante, dans laquelle <i>e.s.</i>
+exprime l'écart suggéré, <i>e.p.</i> l'écart perçu, et <i>x</i> la valeur
+de l'écart suggéré rapporté à l'écart perçu quand celui-ci
+est égal à 100.</p>
+
+<pre>
+
+
+ <i>e.s. x</i>
+ ------ = ----
+ <i>e.p.</i> 100
+
+</pre>
+
+<p>Ainsi, si l'écart suggéré est égal à 4 et l'écart perçu est
+égal à 12, on a:</p>
+
+
+<pre>
+
+ 4 <i>x</i>
+ ---- = ----
+ 12 100
+</pre>
+
+<p>d'où:</p>
+
+<pre>
+
+ 4 x 100
+ <i>x</i> = --------- = 33,33...
+ 12
+
+</pre>
+
+<p>On pourrait comparer chaque écart suggéré à l'écart
+perçu qui le précède immédiatement; mais nous avons
+trouvé plus expéditif de faire la moyenne de quatre écarts
+suggérés et de les comparer aux quatre écarts perçus qui les
+précèdent immédiatement.</p>
+
+<p>Le nombre 33,33 exprime, pour cette expérience particulière,
+la suggestibilité du sujet; il donne la mesure de
+sa suggestibilité.</p>
+
+<p>Ici s'élève une question théorique, que nous rencontrerons
+souvent en psychologie individuelle, et dont nous
+devons dire un mot. Est-il possible de <i>mesurer</i>, dans le sens
+physique du mot, une qualité mentale, la suggestibilité
+par exemple? On serait tenté de le croire, lorsqu'on voit
+le plus ou moins de suggestibilité d'une personne se traduire
+par une longueur plus ou moins grande de ligne tracée, et
+il est tout naturel de supposer qu'en mesurant cette ligne
+on mesure la suggestibilité. Sans doute, cette mensuration
+est permise, mais à la condition qu'on s'entende d'abord
+sur la signification du mot mensuration. Lorsqu'on mesure
+un objet physique, une longueur de route par exemple, et
+qu'on trouve que cette route a une longueur de 300 mètres,
+on exprime par un nombre non seulement que cette route
+est plus longue qu'une route de 30 mètres par exemple, mais
+encore qu'elle est 10 fois plus longue. Toute mensuration
+physique, quand elle est précise, donne non seulement un
+classement des objets mesurés, mais encore l'indication du
+nombre de fois qu'un objet est plus grand, plus lourd, etc.
+qu'un autre, c'est-à-dire l'indication du nombre de fois que
+telle quantité contient l'unité. Il n'en est pas de même dans
+une mensuration psychologique; aussi, je pense que ce n'est
+pas une mensuration véritable: c'est tout simplement un classement.
+Donner à une personne A un coefficient de suggestibilité
+égal à 60 veut dire que cette personne A a été plus
+suggestible qu'une personne B, dont le coefficient dans la
+même expérience a été seulement de 30; on classe donc
+ces personnes l'une par rapport à l'autre; mais on ne peut
+pas savoir si A est deux fois plus suggestible que B parce
+qu'on ne sait pas si la différence entre les coefficients 30 et
+31 est égale à la différence entre les coefficients 60 et 61; on
+sait que certains coefficients sont plus forts que d'autres
+et voilà tout. Il est donc bien entendu que tous les chiffres
+dont nous nous servons sont des chiffres de classement
+et non des chiffres de mensurations.</p>
+
+<p>Revenons maintenant sur la manière dont nous établissons
+notre coefficient dans l'expérience particulière qui
+nous occupe; nous avons pour l'élève Desva... accepté le
+coefficient 33,33; mais en réalité, ce chiffre n'est pas absolument
+exact, il doit être un peu trop faible; voici pourquoi:
+pour évaluer les écarts suggérés, nous les avons rapportés
+aux écarts perçus, et nous avons supposé que ces derniers
+sont perçus sans aucune espèce de suggestion; mais il est
+certain, nous l'avons montré, que ces derniers ont été un
+peu agrandis par la suggestion, car le sujet a eu l'idée que
+les lignes présentent un accroissement régulier, et cette
+idée a dû influer même sur la valeur des écarts réels, et a
+dû augmenter cette valeur au delà de ce qu'elle aurait été
+sans cette idée directrice. Par conséquent, il est certain
+que si toute suggestion avait été supprimée, les écarts
+perçus eussent été plus petits, et par conséquent, les écarts
+suggérés eussent été relativement plus grands.</p>
+
+<p>La mesure que nous venons de donner est la seconde de
+celles qui peuvent rendre compte de la suggestibilité de
+l'élève dans notre expérience, mais comme c'est la plus
+importante de toutes, c'est à elle que nous donnerons le
+nom de coefficient <i>de suggestibilité</i>, tout en déclarant
+qu'un chiffre brutal est loin de résumer fidèlement toutes
+les nuances d'une expérience de psychologie. Dans notre
+tableau I, nous avons calculé cette valeur pour chaque
+élève.</p>
+
+<p>Les différences individuelles de coefficients sont extrêmement
+grandes; ils varient entre 7,6 et 120.</p>
+
+<p>On peut trouver étrange que certains coefficients, étant
+donné le calcul qui les établit, soient supérieurs à 100; il
+y en a 6 dans ce cas. Quand un coefficient est supérieur
+à 100, cela veut dire que les écarts suggérés ont été marqués
+plus grands que les écarts réellement perçus. J'attribue
+cette supériorité à ces causes d'erreur insignifiantes
+qu'on peut appeler hasard. Représentons-nous bien comment
+l'expérience se fait. Un enfant peut hésiter ou se
+tromper entre deux carrés de papier quadrillé, et marquer
+son point 4 millimètres plus près ou plus loin qu'il n'aurait
+fallu; c'est un défaut d'attention qui s'il se produit pour
+les écarts suggérés change complètement la valeur de
+l'indice. Ainsi, Théven..., qui a 116 comme coefficient de
+suggestibilité a marqué tous les écarts suggérés de même
+longueur que les écarts perçus, sauf dans un cas où il a
+marqué l'écart réel égal à 4 millimètres et l'écart suggéré
+égal à 8 millimètres, et cette petite différence, qui probablement
+est un défaut d'attention, a élevé son coefficient
+au dessus de 100.</p>
+
+<p>Parmi les élèves qui ont de grands coefficients de suggestibilité,
+on en rencontre un certain nombre qui sont
+très jeunes, qui appartiennent à la dernière classe de
+l'école, et qui probablement doivent à leur jeune âge d'avoir
+succombé à la suggestion. Je signalerai, comme étant dans
+ce cas les n° 35, 37, 38, 41 et 42. Le n° 38 est un jeune
+enfant très intelligent, très bavard surtout, qui en classe
+prend sans cesse la parole, se met en avant, veut tout
+savoir et tout décider. Je pense que c'est son âge qui l'a
+rendu suggestible. Il en est d'autres, au contraire, plus
+âgés que les précédents, plus avancés dans leurs études,
+et qui ont des indices très élevés aussi; je crois que ces
+derniers sont réellement suggestibles. Il serait imprudent
+de juger leur suggestibilité par une épreuve unique et très
+courte, comme la nôtre; mais la suite montrera que dans
+les autres épreuves ils ont également succombé par excès
+de suggestibilité. Parmi eux, je signalerai d'abord Poire
+(n° 27), dont je donne le portrait (planche I). Ce garçon est
+un type achevé de suggestibilité, il l'est pour toutes les expériences
+sans exception. Le directeur de l'école n'a pu me
+donner beaucoup de renseignements sur lui. C'est un élève
+docile qui n'attire pas l'attention: il est travailleur, ce qui
+lui a permis, malgré une intelligence modeste, de parvenir
+jusqu'à la première classe; il a douze ans et demi. Tout
+aussi suggestible est And. (n° 33) qui n'a que onze ans, et
+qui n'est encore que dans la troisième classe; il est donc
+en retard dans ses études. C'est aussi un élève docile, silencieux,
+qui ne fait pas parler de lui, et qui n'a pas d'histoire.
+Je le considère comme un enfant d'une extrême suggestibilité.
+Un troisième exemple est fourni par Bout. (n° 40),
+un enfant doux et timide, qui rougit facilement, mais qui
+est peut-être plus éveillé que Poire et And. Ses aptitudes
+intellectuelles sont modestes, et à peine supérieures à
+celles de ses deux camarades. C'est un enfant bien élevé,
+affectueux; il a douze ans, il est en première classe. Ces
+trois élèves, étant donné leur âge, se sont montrés dans
+la suite des expériences, les plus suggestibles de tous. Leur
+portrait à tous trois se trouve à la planche I.</p>
+
+<p>Quand les coefficients de suggestibilité sont supérieurs
+à 80 et s'élèvent même à 110, on peut se demander si les
+élèves n'ont point succombé entièrement à la suggestion, et
+s'ils ont eu seulement l'idée de se rendre compte de la longueur
+réelle des lignes. En regardant la manière dont ils
+se sont comportés pendant l'expérience, on comprend quelle
+orientation ils ont donné à leur attention. J'ai noté qu'un
+grand nombre d'élèves marquaient leurs points sur le papier
+quadrillé en regardant seulement le point marqué précédemment,
+et sans reporter leur regard vers la marge
+pour apprécier la longueur de la ligne dont ils indiquaient
+l'extrémité. Cette conduite indique clairement que ces
+élèves tenaient surtout compte des différences de longueur
+des lignes. Chez quelques-uns, mais beaucoup plus rarement,
+il s'est produit un défaut d'attention tout à fait significatif;
+l'élève a marqué le point avant que je lui eusse
+montré la ligne modèle. Entraîné sans doute par cette routine
+qui lui faisait marquer les points toujours plus à droite,
+il était persuadé d'avance que chaque nouvelle ligne était
+plus grande que la précédente; par suite de cette persuasion,
+il ne jetait plus qu'un regard vague et distrait sur le
+modèle; puis, à un certain moment, il a fait comme si ce
+regard était inutile, il a marqué le point sans même
+regarder le modèle.</p>
+
+<p>Ceci nous amène à parler d'un second caractère de suggestibilité,
+qui n'est point indiqué par notre coefficient. Il y
+a des élèves qui se comportent comme de vrais automates.</p>
+
+<p>Le sujet automate ne tient pas compte que les lignes
+du modèle ne croissent pas, relativement, de la même
+quantité; il ne tient pas compte que parmi les lignes
+qu'on lui montre quelques-unes sont égales aux précédentes;
+il obéit à une suggestion, et il y obéit avec la
+plus grande régularité. En d'autres termes, nous appelons
+automate, dans nos expériences, le sujet qui présente les
+caractères suivants: 1° les écarts qui lui sont suggérés ont
+exactement la même valeur que les écarts réels perçus par
+lui, par conséquent sa suggestibilité est complète, elle va
+aussi loin qu'elle peut aller, elle est égale à 100; 2° les
+écarts qu'il marque sont tous égaux entre eux; il n'a point
+été distrait, troublé, irrégulier; il n'a pas eu de doutes,
+son sens critique ne s'est pas éveillé ou en tout cas n'a
+pas influencé sa main; s'il a adopté 8 millimètres par
+exemple comme écart, il a marqué toutes les fois ce même
+écart, pour n'importe quelle ligne; sa variation moyenne
+est donc égale à 0; 3°, enfin, depuis le début de l'expérience,
+il ne s'est pas aperçu que la croissance relative des
+longueurs diminuait, et depuis le premier point marqué
+jusqu'au dernier, il a toujours conservé le même écart.</p>
+
+<p>Nous citerons un seul exemple de cet automatisme parfait,
+c'est celui d'And..., que nous avons déjà signalé. Dès
+la première ligne, il a fait un écart de 8 millimètres et il
+l'a conservé jusqu'au bout. On voit que la suggestibilité
+d'And... est égale à 100, puisque les écarts suggérés sont
+égaux aux écarts perçus, sa variation moyenne est égale à
+0 puisque tous les écarts marqués ont été égaux, et enfin
+la direction des écarts est restée invariable; il est donc
+impossible d'y découvrir le moindre indice de sens critique.
+Fait à noter: entraîné par la suggestion, cet élève a une
+fois marqué son point avant de regarder la ligne modèle
+qu'on lui présentait.</p>
+
+<p>L'automatisme peut se réaliser dans d'autres cas sans
+atteindre cette perfection toute schématique; il est altéré
+par exemple par une légère irrégularité dans les écarts. Le
+sujet ne marque pas toutes les fois un même écart, mais de
+temps en temps il marque un écart un peu plus grand ou
+un peu plus petit; ces écarts ne sont point en relation avec
+les écarts réels des lignes, et par conséquent ils ne trahissent
+pas une perception exacte des lignes; la suggestibilité
+est donc aussi grande que dans l'automatisme parfait,
+mais elle joue avec un peu moins de régularité.</p>
+
+<p>Nous en citerons un exemple, celui de Die... (n° 42),
+enfant de huit ans, appartenant à la quatrième classe. Les
+points qu'il a marqués ne se suivent pas avec des écarts
+égaux. La série d'écarts depuis la ligne 1 est la suivante:</p>
+
+<p>8&mdash;4&mdash;12&mdash;8&mdash;8&mdash;8&mdash;8&mdash;8&mdash;8&mdash;4&mdash;8</p>
+
+<p>Dans la liste que nous donnons, les écarts suggérés sont
+en caractères gras. On voit que le deuxième écart, le troisième
+et le onzième sont distincts des autres, tantôt plus
+grands, tantôt plus petits; mais ces variations ne portent
+sur aucun des écarts suggérés; elles portent une fois sur un
+des écarts perçus (le onzième) que nous comparons d'habitude
+aux écarts suggérés, et comme cet onzième écart a été
+diminué, il se trouve que, fait paradoxal, les écarts suggérés
+sont en moyenne, chez cet élevé, plus grands que les écarts
+perçus. C'est ce qui explique que son coefficient de suggestibilité
+soit supérieur à 100; il est de 114. On peut faire
+les mêmes remarques sur Mart. (n° 44).</p>
+
+<p>Ce serait donc une erreur de croire que l'extrême suggestibilité
+soit synonyme d'automatisme. On l'a pensé souvent,
+mais ce n'est pas juste.</p>
+
+<p>L'automatisme est fait de deux choses, une suggestibilité
+complète, et en outre une très grande régularité de
+réaction; or, cette régularité de réaction, qui probablement
+fait partie du caractère de l'individu, peut manquer chez
+une personne très suggestible; cette personne sera donc à
+la fois suggestible et irrégulière.</p>
+
+
+
+
+<p>CHAPITRE III</p>
+
+
+<p>L'IDÉE DIRECTRICE (Suite)</p>
+
+
+<p><i>Description de l'expérience</i>.&mdash;J'ai fait cette seconde
+expérience sur les mêmes élèves que la première, et immédiatement
+après; elle repose comme la précédente sur une
+idée directrice d'accroissement des lignes; il serait dangereux
+d'employer, dans la même séance, une idée directrice
+opposée, qui pourrait troubler les résultats; mais j'ignore
+si cette seconde épreuve profite de l'impulsion donnée par
+la première<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. La série de lignes qu'on montre est au
+nombre de 36,<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> voici leurs longueurs:</p>
+
+<p>TABLEAU DES LIGNES DESTINÉES À<br>PROVOQUER UNE SUGGESTION D'ACCROISSEMENT</p>
+
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 400px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Ordre des lignes<br><br>
+1<br>
+2<br>
+3<br>
+4<br>
+5 à 36<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Longueur<br><br>
+12mm<br>
+24mm<br>
+36mm<br>
+48mm<br>
+60mm<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a>Ce profit me paraît très douteux, voici pourquoi:
+Les deux expériences ont une partie commune, ce sont les 5 premières
+lignes qui sont reproduites sans autre suggestion que celle résultant de
+leur accroissement régulier de longueur; or, si on compare la longueur
+donné à une de ces lignes, par exemple à la 5e, dans les deux
+Expériences par une même personne, on est surpris de remarquer que le
+plus souvent la longueur donnée à la 5e ligne est plus grande dans la
+première expérience que dans la seconde.</blockquote>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a>À la moitié environ des sujets je n'ai présenté que 20
+lignes au lieu de 36. Cette irrégularité provient de ce que mes
+expériences sont surtout des tâtonnements, des recherches à la poursuite
+des meilleures méthodes; il en résulte que les coefficients de
+suggestibilité, tels que je les établis plus loin, ne sont pas
+absolument rigoureux, car les uns résultent de calculs faits sur 20
+lignes, les autres de calculs sur 36 lignes. Il suffit que je signale
+ces irrégularités, qui n'ont aucune importance pour le but que je me
+propose.</blockquote>
+
+<center>
+<img src="Fig04.png" alt="" style="width: 300px; height: 430px;">
+</center>
+
+
+<p class=STDIT>Fig. 4.&mdash;Figure schématique représentant les points qu'un
+sujet devrait marquer pendant la seconde expérience sur l'idée
+directrice, s'il avait le coup d'oeil absolument juste, et s'il était
+insensible à la suggestion.</p>
+
+<p>Ces lignes sont tracées parallèlement sur une grande
+bande de papier qui est longue de 60 centimètres et large
+de 12 centimètres; ces lignes sont tracées parallèlement,
+mais elles sont à des distances variables des marges, pour
+empêcher le sujet d'évaluer d'après ces distances les longueurs
+des lignes; la présentation de chaque ligne se fait isolément;
+du reste, tous les détails de l'expérience, présentation
+des lignes et reproduction, sont pareils à ceux
+que nous avons décrits dans le chapitre précédent. Je
+donne dans la figure 4 le schéma d'une expérience dans
+laquelle un sujet associerait une absence complète de
+suggestibilité à une justesse absolue de coup d'oeil; le
+point 5 est accompagné de son numéro, car c'est en ce
+point que les lignes successives cessent de croître; à
+partir de la sixième ligne et jusqu'à la trente-sixième
+toutes les lignes sont égales, et si le sujet continue à marquer
+un accroissement des lignes en les reproduisant,
+c'est qu'il obéit à l'impulsion acquise, comme une bille
+qui continue à rouler longtemps après le choc qu'elle a
+reçu. S'il n'était soumis à aucune suggestion, il marquerait
+les points comme dans la figure 4.</p>
+
+<center>
+<img src="Tableau02.png" alt="" style="width: 1000px; height: 689px;">
+</center>
+
+
+<center>
+<img src="Tableau03.png" alt="" style="width: 750px; height: 1311px;">
+</center>
+
+
+<p>Les sujets sur lesquels les expériences ont été faites sont
+au nombre de 42; ce sont les mêmes élèves que les précédents.</p>
+
+<p>J'ai donné dans le tableau II la mesure exacte, à 1 millimètre
+près, de toutes les lignes tracées par les sujets dans
+cette expérience; ce sont les résultats bruts. Il m'a paru
+nécessaire de les publier, parce que ce sont des points de
+repère qui permettront aux autres auteurs de comparer
+leurs résultats aux miens.</p>
+
+<p><i>Reproduction des lignes 1 à 5</i>.&mdash;Je ne dirai qu'un mot
+de la reproduction des lignes 1 à 5, qui constitue l'opération
+suggestive. Ces lignes, je le rappelle, ont comme
+longueur successive 12 millimètres, 24 millimètres, 36 millimètres,
+48 millimètres, 60 millimètres. Or, en jetant un
+coup d'oeil sur le tableau II, on voit qu'il est bien rare
+que les sujets donnent à la cinquième ligne sa valeur de
+60 millimètres: une fois, un élève a fait la ligne égale à
+60 millimètres; une fois elle a été égale à 67; toutes les
+autres fois, la ligne a été inférieure à 60. Voici du reste le
+tableau complet:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 400px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 60%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Ligne au-dessous de 30mm<br>
+Ligne de 30 à 35<br>
+Ligne de 36 à 40<br>
+Ligne de 41 à 45<br>
+Ligne de 46 à 50<br>
+Ligne de 51 à 55<br>
+Ligne de 56 à 60<br>
+Ligne de 67<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+3 fois<br>
+2 ---<br>
+9 ---<br>
+8 ---<br>
+7 ---<br>
+9 ---<br>
+3 ---<br>
+1 ---<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Au contraire, la première ligne, la ligne de 12 millimètres,
+est le plus souvent reproduite exactement.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 400px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 60%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Ligne au-dessous de 12mm<br>
+Ligne de 12<br>
+Ligne de 13 à 16<br>
+Ligne de 17 à 20<br>
+Ligne de 21 à 24<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+6 fois<br>
+25 ---<br>
+9 ---<br>
+1 ---<br>
+1 ---<br>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Il résulte de cette double constatation que les élèves ont
+une tendance à augmenter la ligne de 12 millimètres, et à
+diminuer la longueur de 60 millimètres; c'est d'autant plus
+curieux que ces sujets sont sous l'influence de l'idée de
+l'accroissement des lignes, idée qui les suggestionne, et qui
+les fait ensuite tomber dans de grandes erreurs, à partir de
+la cinquième ligne; ainsi, bien qu'ils ressentent très fortement,
+comme les résultats le montrent, la suggestion de
+l'accroissement des lignes, ils diminuent, dans leur reproduction,
+la valeur réelle de cet accroissement.</p>
+
+<p>L'exactitude avec laquelle les sujets ont reproduit les
+cinq lignes n'est pas sans relation avec leur suggestibilité;
+on peut remarquer d'une manière générale que
+ceux qui ont fait par exemple la ligne 5 avec une différence
+minima sont parmi les moins suggestibles. Voici un petit
+calcul qui servira à nous en convaincre. Si on prend les
+élèves dans l'ordre indiqué par leur coefficient de suggestibilité
+(coefficient dont nous expliquerons plus loin le
+calcul), qu'on divise les élèves en 8 groupes, de 5 élèves
+chacun, et qu'on calcule pour chaque groupe la longueur
+moyenne donnée à la ligne de 60 millimètres, on trouve:</p>
+
+<p>Longueur moyenne donnée à la 5e ligne, de 60mm.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 500px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 80%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+1er groupe d'élèves, le moins suggestible<br>
+2e -- ....................................<br>
+3e -- ....................................<br>
+4e -- ....................................<br>
+5e -- ....................................<br>
+6e -- ....................................<br>
+7e -- ....................................<br>
+8e groupe, le plus suggestible<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+51,6<br>
+50,4<br>
+45<br>
+48,8<br>
+37,4<br>
+47,4<br>
+37,2<br>
+42,4<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+<p>On voit par conséquent que les groupes les plus suggestibles
+ont fait en moyenne la ligne la plus courte, la plus
+différente du modèle; en somme, ce sont ceux qui ont fait
+preuve de la mémoire et de la perception les moins exactes.
+On sera donc tenté de supposer que la justesse d'appréciation
+des longueurs influe un peu sur la suggestibilité. Je
+ne le nie pas; mais je ferai remarquer que la résistance à
+la suggestion doit dépendre très probablement beaucoup
+plus de l'attention portée aux lignes que de la justesse de
+l'appréciation.</p>
+
+<p>Il est bien certain que lorsqu'un enfant extrêmement
+suggestible comme And., arrive à faire à la fin de cette
+expérience une ligne de 30 centimètres pour en copier
+une de 6 centimètres, cette erreur formidable ne vient pas
+de ce qu'il n'a pas l'oeil juste, mais bien de ce qu'il n'a pas
+regardé la ligne modèle avec attention.</p>
+
+<p><i>Calcul du coefficient de suggestibilité</i>.&mdash;On a vu dans
+le chapitre précédent comment nous avons calculé le coefficient
+de suggestibilité; ce calcul ne présente en lui-même
+aucune difficulté, puisqu'il porte sur des lignes mesurables
+à un millimètre près. Nous pourrions employer pour notre
+nouvelle expérience le même procédé de calcul que précédemment,
+en faisant les petits changements nécessités par
+les conditions un peu différentes de l'expérience; mais
+nous avons préféré un procédé différent. La base de notre
+calcul sera l'excédent de distance entre le point 5 et les
+points que la suggestion a fait éloigner de la marge.</p>
+
+<p>Mais il y a plusieurs façons de comprendre et de calculer cet
+excédant de distance; comme les points qui ont subi l'effet
+de la suggestion sont nombreux (il y en a plus de 30 dans
+une expérience complète) et que chacun d'eux est à une
+distance différente de la marge, on peut tenir compte soit
+de la distance du point le plus éloigné, <i>distance maxima</i>,&mdash;
+soit de la <i>distance moyenne</i> de tous les points,&mdash;soit de
+la distance du point le plus rapproché, <i>distance minima</i>;
+on peut tenir compte de la <i>variation moyenne</i> de ces distances,
+la variation moyenne indiquera la régularité avec
+laquelle le sujet a opéré; on peut encore prendre en considération
+l'évolution de la suggestion; c'est un caractère
+très important, qui se retrouve dans toutes les expériences
+de psychologie comportant une mesure; mais on ne peut
+pas le calculer aussi facilement que la moyenne ou la
+variation moyenne, et souvent on le néglige. Nous entendons
+par évolution les changements que subit l'effet de la
+suggestion au cours de l'expérience; la suggestion peut
+aller s'affaiblissant, ou augmentant, ou rester stationnaire,
+ou enfin présenter des combinaisons de ces trois effets
+principaux; chacun de ces effets pourrait se traduire par
+un graphique, car il est exprimé très clairement par la
+position des points marqués sur la feuille; quand les
+points se rapprochent de la marge, c'est que la suggestion
+décroît, et quand ils s'en éloignent, c'est qu'elle reste stationnaire,
+ou, suivant les cas, qu'elle croît.</p>
+
+<p>Dans le tableau III, qui contient l'analyse des résultats
+fournis par cette expérience, il y a une colonne ou se
+trouve indiquée simplement par une initiale l'évolution de
+la suggestion pour chaque élève; C signifie que la suggestion
+a présenté une croissance d'intensité; D indique qu'elle
+a décru, et S qu'elle est restée stationnaire; ce tableau III
+contient en outre la longueur donnée à la ligne 5. Ce sont
+des éléments essentiels pour notre calcul de la suggestibilité.</p>
+
+<p>Mais quelle que soit la manière dont on combine ces divers
+éléments, il faut être bien persuadé qu'ils ne sauraient
+rendre la physionomie de l'expérience, ni surtout son fond
+intime. C'est une conviction qui vient naturellement lorsqu'on
+regarde le sujet travailler. Dès qu'il a marqué son
+cinquième point, l'impulsion qu'il a reçue jusque là cesse
+brusquement, et il est alors livré à lui-même. Que de
+choses peuvent se passer à partir de ce moment! Que de
+réflexions, de remarques, d'émotions, ou bien encore quel
+automatisme aveugle, quelle absence d'idées! Le sujet
+marque tout cela par de petits points sur le papier, et cette
+notation qui paraît sans doute à première vue si élémentaire
+et bien insuffisante pour exprimer des états de conscience
+qui sont généralement très complexes, devient au
+contraire pour celui qui sait la lire une description extrêmement
+curieuse et suggestive de ce qui se passe dans
+l'esprit du sujet. On pourra en juger dans un instant.
+Mais pour le moment, il est certain que l'on éprouve
+quelque embarras à exprimer par un chiffre brutal toutes
+les oscillations d'une pensée; le chiffre ne peut avoir qu'une
+précision trompeuse; comment en effet pourrait-il résumer
+ce qui aurait besoin de plusieurs pages de description!
+Nous croyons nécessaire d'insister fortement sur cette
+question; la suggestibilité d'une personne ne peut pas
+s'exprimer entièrement par un chiffre, alors même que ce
+chiffre correspondrait exactement au degré de sa suggestibilité:
+il faut en outre compléter ce chiffre par la description
+de tous les petits faits qui complètent la physionomie de
+l'expérience.</p>
+
+<p>Sous ces réserves expresses, nous allons indiquer quel
+procédé nous employons pour calculer le coefficient de
+suggestibilité; nous calculons la distance du point qui est
+à la distance maxima de la marge; ce point est rarement le
+sixième, il est parfois le dernier, il occupe souvent un rang
+quelconque; il représente le maximum de suggestion produit
+par l'expérience, et nous pensons qu'on peut le retenir,
+pour les mêmes raisons que lorsqu'on fait une série de
+mesures de la force musculaire avec un dynamomètre, on
+retient le chiffre maximum de pression. Le numéro de ce
+point varie beaucoup avec les sujets, ainsi que le montre la
+liste suivante.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 550px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 80%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Aucun sujet n'a marqué son point maximum au point<br>
+1 sujet a marqué<br>
+1 sujet a marqué<br>
+3 sujets ont marqué<br>
+8 sujets ont marqué<br>
+7 sujets ont marqué<br>
+6 sujets ont marqué<br>
+3 sujets ont marqué<br>
+4 sujets ont marqué<br>
+8 sujets ont marqué<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+6<br>
+7<br>
+8<br>
+9<br>
+10 à 15<br>
+16 à 20<br>
+21 à 25<br>
+26 à 30<br>
+31 à 35<br>
+36<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>La date du point maximum semble, à première vue,
+avoir une signification; on peut croire qu'elle indique à
+quel moment le sujet a montré le plus grand effet de la
+suggestion, d'où on pourrait conclure que tel sujet a été plus
+lent qu'un autre à résister à la suggestion, etc.; mais ces
+interprétations, si elles sont exactes pour certains élèves,
+sont inexactes pour d'autres, car elles ne tiennent pas suffisamment
+compte de la valeur du point maximum, et d'une
+foule d'autres circonstances, que nous examinerons dans
+un instant.</p>
+
+<p>Nous donnons (tableau III) la liste de nos élèves, avec
+leur coefficient de suggestibilité; ce coefficient a été calculé
+en prenant le rapport entre la distance du point maximum
+à la marge et la distance du point 5 à la marge, cette
+dernière distance étant rendue égale à 100. Par conséquent,
+un sujet dont le coefficient serait égal à 100 (aucun
+n'a été dans ce cas, mais à la rigueur ce cas pourrait se présenter)
+un tel sujet a fait son point maximum à la même
+distance exactement que le point 5; un sujet dont le coefficient
+est de 200 a fait son point maximum à une distance
+double de celle du point 3, et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Dans cette liste, le coefficient le plus faible est de 109;
+comme 100 représente l'absence de suggestibilité (par rapport
+à l'expérience sus-dite, car évidemment il ne s'agit
+point d'une absence absolue de suggestibilité, tout le
+monde étant plus ou moins suggestible), 109 indique une
+suggestibilité extrêmement faible, peut-être même douteuse;
+avec les nombres qui suivent, 121 et 125, les doutes
+sont levés, la suggestibilité devient certaine, tout en restant
+assez faible. A la fin de la liste, nous atteignons de
+très gros coefficients; il y a 16 élèves dont le coefficient
+est supérieur à 200, dont par conséquent la suggestion a
+pu doubler la ligne et au delà; les derniers termes atteignent
+400, 500 et même 600. Ce sont des coefficients énormes, et
+cependant ils sont encore inférieurs à la réalité; ils appartiennent
+à des élèves qui ne se sont jamais repris, qui ont
+prolongé la ligne continuellement avec régularité, et qui
+n'ont cessé de la prolonger que parce que l'expérience a
+pris fin; je regrette un peu d'avoir terminé l'expérience
+pour eux au point 36; il aurait fallu la pousser jusqu'au
+bout, jusqu'à ce que l'enfant se corrigeât. Ainsi le nommé
+And., que nous avions déjà signalé, est arrivé à faire une
+ligne de 30 centimètres, en reproduisant une ligne de 6 centimètres;
+il eût été curieux de savoir s'il aurait continué
+indéfiniment, s'il serait allé jusqu'au demi-mètre ou jusqu'au
+mètre.<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup>39</sup></a></p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a>J'ai dû m'arrêter à 36 parce que mes modèles de ligne
+étaient de ce nombre; mais il y a un procédé qui permet de continuer
+<i>indéfiniment</i> l'expérience, ce procédé consiste à dessiner les
+lignes sur un disque recouvert d'un écran percé d'une fenêtre, par
+lequel on découvre chaque ligne isolément.</blockquote>
+
+<p>Pendant que le sujet marque des points, il peut de temps
+en temps faire une réflexion à haute voix; le plus souvent,
+il change de physionomie, fronce le sourcil à un certain
+moment, rougit, paraît embarrassé; ces jeux de physionomie
+sont pour nous faciles à comprendre, par la raison
+que nous avons déjà vu toute une série d'élèves passer par
+le même chemin, et se comporter de la même manière devant
+les obstacles. Tout ceci doit être noté avec soin. On notera
+également la lenteur et la rapidité des mouvements, les
+artifices que certains emploient pour mieux se rappeler la
+longueur des lignes, etc.</p>
+
+<p>Enfin, quand l'expérience est terminée, il reste à interroger
+le sujet. Il faut lui poser un certain nombre de questions
+précises. Cette partie de la recherche est peut-être la
+plus instructive de toutes: c'est la première fois que dans
+les écoles j'ai eu recours à l'introspection. Je croyais jusqu'ici
+que lorsqu'on faisait des expériences sur des élèves
+d'école primaire élémentaire, il était inutile de les interroger
+sur les expériences, et de recueillir avec soin leurs
+impressions, comme on le fait pour les adultes; je supposais
+que des enfants aussi jeunes, aussi faciles à troubler et à
+suggestionner, aussi prompts au mensonge, ne pourraient
+que donner des réponses suspectes, qui loin d'éclairer les
+questions pourraient égarer l'expérimentateur. Sans doute,
+tout cela est vrai; mais sur la conclusion à en tirer j'ai
+changé d'opinion; je me suis convaincu, par la recherche
+que j'expose en ce moment, qu'il est possible de provoquer
+l'introspection même chez des enfants de huit à dix ans, à
+la condition bien entendu qu'on évite plusieurs causes d'erreurs,
+comme: 1e la timidité de l'enfant, laquelle provoque
+souvent le mutisme; 2e la difficulté pour l'enfant de comprendre
+des termes qui n'appartiennent pas à son langage
+ordinaire; 3e sa suggestibilité, qui lui fait varier ses
+réponses suivant la nature des questions qu'on lui pose;
+4e ses mensonges; 5e ses erreurs d'imagination et de jugement.</p>
+
+<CENTER>
+<img src="Fig05.png" alt="" style="width: 321px; height: 600px;">
+</CENTER>
+
+<p class=STDIT>Fig. 5.&mdash;Expérience de suggestibilité sur Delans., âgé de
+treize ans et demi. 1re classe. Coefficient du suggestibilité: 109. Il
+est douteux que cet élève ait subi une suggestion quelconque, car à
+partir du point 5, il n'a point marqué l'ensemble des autres points
+plus éloignés de la marge.</p>
+
+<p><i>Description des résultats d'expérience</i>.&mdash;Je passe maintenant
+à l'examen des résultats, obtenus en expérimentant
+sur 42 élèves d'école primaire élémentaire.</p>
+
+<p>Nous ferons notre description en commençant par les
+élèves qui ont montré le moins de suggestibilité.</p>
+
+<p>DELANS.&mdash;Coefficient: 109. Ce sujet a-t-il été suggestionné?
+On peut en douter (fig. 5)<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. À partir du point 5, il
+a marqué le point 6 à peu près à la même distance, c'est-à-dire
+à 43 millimètres de la marge; le point 7 a été
+marqué à 45 millimètres: c'est un écart bien petit; la suggestion
+a été assez faible; puis, à partir du point 7, il
+est revenu vers la marge, ensuite il s'en est éloigné, dessinant
+une ligne serpentine irrégulière qui, dans sa direction
+générale, est à peu près parallèle à la marge; probablement
+le sujet a compris que les lignes cessaient de
+s'accroître; en tout cas, il s'est affranchi de la suggestion
+D'accroissement.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a>Cette figure, comme toutes celles de ce chapitre, est la
+Reproduction exacte des feuilles d'expérience, sauf la modification
+suivante: on n'a pas reproduit la feuille entière, qui avait 12
+centimètres de largeur, mais seulement la partie de cette feuille qui
+est occupée par les points que le sujet a marqués.</blockquote>
+
+<p>Alors, demandera-t-on, pourquoi n'a-t-il pas fait toutes
+les lignes égales, et n'a-t-il pas aligné tous ses points sur
+une ligne parallèle à la marge? C'est un fait qu'aucun sujet
+n'a tracé plus de cinq ou six points en ligne droite. Pourquoi?
+Sans doute, parce qu'il est extrêmement difficile de
+décider qu'une série de lignes, montrée successivement, est
+d'égale longueur. On peut bien s'apercevoir qu'elles n'ont
+aucune tendance à augmenter ou à diminuer, mais il serait
+téméraire de certifier leur égalité. Ensuite, remarquons que
+le seul fait de montrer des lignes différentes éveille la suggestion
+que ces lignes sont de longueur différente. Quand une
+personne marque toutes les lignes égales, il est possible
+que cette personne ait su, par un moyen détourné, que
+les lignes étaient égales. En voici un exemple. Pendant
+qu'un des sujets, Monne, fait la copie des lignes, je communique
+à <i>demi-voix</i> au directeur, présent dans le cabinet,
+la réflexion que si les sujets font d'ordinaire les lignes différentes
+de longueur, c'est que comme ces lignes sont distinctes,
+l'élève ne peut croire qu'elles sont égales. Tout ceci
+est dit à demi-voix, et il fallait que l'élève fût bien attentif
+pour m'entendre; il m'a entendu, c'est certain, sa feuille
+d'observation le prouve, car aussitôt après, à partir du
+neuvième point, il a, sans ombre d'hésitation, aligné tous
+ses points parallèlement à la marge.</p>
+
+<img src="Fig06.png" alt="" style="width: 500px; height: 912px;"><br>
+
+
+<p class=STDIT>Fig. 6.&mdash;Expérience de suggestibilité sur Monn., âgé de
+douze ans et demi, 1re classe. Influence d'une parole dite à voix basse.
+Au moment où le sujet marquait le 8e point, il a surpris quelqu'un
+disant que les lignes étaient égales.</p>
+
+<p>Delans...., celui qui a le coefficient de suggestibilité le
+plus faible, s'était également montré très peu suggestible
+dans la première expérience. C'est un des garçons les plus
+âgés de l'école, il a quatorze ans passés, il est en 1re classe,
+il a une physionomie d'adulte; un peu en retard dans ses
+études, il vient d'obtenir cette année seulement son certificat
+d'études. On ne le range point parmi les élèves
+dociles; il a une tendance à résister.</p>
+
+<p>Les élèves suivants ont tous une suggestibilité plus
+grande.</p>
+
+<p>MIEN. C'est un enfant assez jeune, faisant partie de la
+3e classe. Son coefficient de suggestibilité est de 121.
+Il s'est laissé entraîner par la suggestion jusqu'au point 7,
+ce qui fait un entraînement de 12 millimètres; puis il s'est
+corrigé, avec le point 8; et on peut se demander si à partir
+de ce point 8 il a subi à quelque degré l'influence de
+la suggestion, ou au contraire s'il est parvenu à y échapper.
+C'est un point d'interrogation qui se pose: pour tous les
+sujets dont la suggestibilité est faible; la question a donc
+une portée générale et elle vaut la peine d'être examinée
+avec soin. Pour la résoudre, il faut faire un examen minutieux
+de chaque point, et alors on arrive à constater un fait
+extrêmement curieux: c'est que l'influence d'une suggestion
+faible se manifeste par des caractères tellement nets qu'on
+ne peut pas en révoquer l'existence. Voici comment nous
+faisons cette constatation; tout point que l'élève marque
+peut se trouver, par sa position, plus éloigné de la marge
+que le point précédent, ou plus rapproché de la marge: le
+premier genre d'écart se fait dans le sens de la suggestion,
+puisque la suggestion a pour but de faire paraître les
+lignes plus grandes qu'elles ne le sont en réalité; et tout écart
+de la seconde espèce se fait dans le sens d'une lutte contre
+la suggestion. Maintenant, j'ajoute bien vite qu'il n'est
+pas absolument prouvé qu'un écart vers la droite est un
+<i>écart de suggestion</i>, et qu'un écart vers la gauche est un
+<i>écart de correction</i>, car il existe aussi incontestablement
+ce qu'on pourrait appeler des <i>écarts de hasard</i>. Le sujet
+indécis doit de temps en temps marquer certains points, au
+hasard, sans y attacher d'importance. On ne peut donc
+pas, lorsqu'on cherche à établir la signification d'un point
+en particulier, affirmer avec certitude qu'il est dû à une
+suggestion, ou à une correction, puisqu'il peut être dû simplement
+au hasard. Par hasard, j'entends tout simplement
+des causes autres que la suggestion et la résistance à la
+suggestion; j'entends ces petites causes, presque imperceptibles,
+qui agissent sur nos mouvements, et qu'il serait
+fort difficile de décrire en détail. Mais en revanche s'il est
+difficile d'éliminer la part du hasard dans l'examen individuel
+de chaque point, on peut faire cette élimination dans
+les moyennes. Groupons ensemble tous les écarts de
+suggestion, groupons ensemble tous les écarts de correction,
+cherchons si ces deux espèces d'écarts ont des
+caractères différents; les écarts de hasard, se trouvant
+répartis indifféremment dans ces deux groupes, se compenseront
+et s'annuleront.</p>
+
+<img src="Fig07.png" alt="" style="width: 405px; height: 600px;"><br>
+
+<p class=STDIT>Fig. 7.&mdash;Expérience de suggestibilité sur Lac., 13 ans,
+2e classe. Coefficient de suggestibilité: 136. L'élève n'a cédé à la
+suggestion que jusqu'au point 7, il s'est ensuite repris.</p>
+
+<p>Or, il apparaît nettement que les écarts de correction et
+les écarts de suggestion ont des caractères tout différents;
+les premiers sont moins nombreux que les seconds, et de
+plus, ils sont plus grands; ce qui signifie, traduit en
+termes moins abstraits, que la suggestion de l'expérience
+a une action douce, continue, relativement à l'effort de correction,
+qui est plus brusque et intermittent. C'est ce
+dont on peut se convaincre en faisant la somme du nombre
+des écarts et la somme de leur valeur. Ainsi, pour Mien,
+chez lequel le phénomène que nous venons de décrire est
+à peine sensible, on trouve:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 600px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Valeur des écarts<br>
+en millimètres.<br><br><br>
+12<br>
+9<br>
+8<br>
+7<br>
+6<br>
+4<br>
+3<br>
+2<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Nombre des écarts<br>
+de correction ayant<br>
+cette valeur.<br><br>
+1<br>
+1<br>
+1<br>
+1<br>
+0<br>
+1<br>
+1<br>
+1<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Nombre des écarts<br>
+de suggestion ayant<br>
+cette valeur.<br><br>
+0<br>
+0<br>
+1<br>
+1<br>
+1<br>
+4<br>
+1<br>
+0<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>En calculant ces chiffres, on voit que le nombre total des
+écarts de correction a été de 7, et le nombre total des
+écarts de suggestion a été de 8, par conséquent un peu
+plus fort; d'autre part, si on fait le total des millimètres
+en additionnant la valeur des écarts de chaque espèce, on
+trouve que les écarts de correction s'élèvent en moyenne
+à 6mm,4, tandis que la valeur moyenne des écarts de suggestion
+est plus faible, de 3mm. Ainsi les écarts de suggestion
+sont supérieurs en nombre, moindres en valeur. La
+différence est faible, et certainement il faudrait la considérer
+comme négligeable si on ne la rencontrait pas plus
+accentuée chez beaucoup d'autres élèves.</p>
+
+<p>NIL.&mdash;Son coefficient est 125. Lui aussi est allé
+jusqu'au point 7 sans se douter de rien; il a donc fait,
+comme le précédent élève, 2 points avant de se corriger;
+puis il est revenu vers la marge, et s'y est maintenu parallèlement.
+Mais on peut remarquer chez ce sujet comme
+chez Mien., qu'il y a eu après le point 5, <i>persistance d'une
+suggestion très faible d'accroissement, contre laquelle le
+sujet a continuellement lutté</i>, car il a fait 10 écarts de
+correction et 12 écarts de suggestion; et d'autre part, la
+valeur moyenne des écarts do correction a été de 6mm,4,
+et celle des écarts de suggestion a été de 3mm,3; ainsi, cet
+élève, quand il s'est corrigé, a fait des écarts plus grands
+et plus brusques que lorsqu'il a obéi à la suggestion;
+celle-ci a été plus douce et plus continue.</p>
+
+<p>ABRAS.&mdash;Suggestibilité faible, 125. Il s'est corrigé très
+vite, dès le 7e point; mais la suggestion a persisté faiblement,
+car il a fait 13 écarts de suggestion, contre 10 écarts
+de correction, et la valeur moyenne des écarts de suggestion
+est de 3mm,2, tandis que celle de ses écarts de correction
+est plus forte, 7mm,6; nous connaissons maintenant
+la signification de ces chiffres.</p>
+
+<p>LAC.&mdash;Suggestibilité faible, 136. Sa feuille, reproduite
+dans la figure 7, montre qu'il n'a jamais marqué d'écarts
+plus grands que 4 millimètres, à partir du point 5. Probablement,
+il a été très méfiant. Il a subi l'influence de la
+suggestion jusqu'au point 7; mais, chose curieuse, il a
+diminué ses écarts dès le point 5; jusque là, il faisait des
+écarts de 8 millimètres; à partir du point 5, il diminue les
+écarts, il n'en fait plus que de 4 millimètres, cela indique
+une certaine finesse de perception. On rencontre des
+exemples analogues chez d'autres élèves. A partir du
+point 8, a-t-il été soustrait à la suggestion? C'est douteux.
+Il a fait 6 écarts de suggestion, contre 4 écarts de correction.</p>
+
+<p>MATH.&mdash;Suggestibilité de 138. C'est au 6e point qu'il se
+corrige. Il avait déjà une demi-correction au 7e point
+qu'il avait fait de 4 millimètres comme écart, alors que tous
+les écarts précédents étaient de 8 ou de 12 millimètres.</p>
+
+<p>GESBE.&mdash;Suggestibilité: 138. Au 9e point seulement il
+se corrige, puis il est légèrement repris par la suggestion
+et finalement il marque des points rigoureusement équidistants,
+dont la distance à la marge est comprise entre le
+point 7 et le point 8.</p>
+
+<p>MARCHA.&mdash;Suggestibilité: 140. Cet élève a été <i>très
+lent</i> à s'apercevoir de l'erreur qu'il commettait; c'est au
+13e point seulement qu'il est revenu en arrière; mais il
+semble avoir eu, avant de marquer le point 13, une demi-conscience
+de son erreur, car à partir du 4e point
+il a fait des écarts suggérés de 4 millimètres seulement,
+alors que les écarts précédents étaient de 12 millimètres et
+même de 16 millimètres. L'effort de correction (au 13e
+point) a été brusque et très grand, de 12 millimètres. A
+partir de ce 13e point, qui marque l'endroit précis où
+le sujet a repris possession de lui-même, il y a eu lutte
+entre l'automatisme de la suggestion et les efforts de
+correction, lutte lente dans laquelle on discerne une progression
+des points vers la marge. Il a eu 12 écarts de
+suggestion, et 9 de correction, et la valeur moyenne des
+premiers est égale à 5mm, tandis que celle des seconds est
+égale à 8,4 mm; ce qui est conforme à la règle habituelle.</p>
+
+<p>En résumé, chez tous les sujets dont l'étude précède,
+les trois faits suivants se produisent avec plus ou moins
+de netteté:</p>
+
+<p>1o Une suggestion se manifestant après le point 5, suggestion
+comprenant un nombre variable de points, et dans
+laquelle les écarts sont d'ordinaire rapetissés relativement
+à ce qu'ils étaient avant le point 5;</p>
+
+<p>2o Une correction, tantôt forte, tantôt faible, tantôt
+brusque, tantôt progressive;</p>
+
+<p>3o Après la correction, le sujet se maintient à peu près à
+égale distance de la marge, comme s'il était averti du péril
+de la suggestion auquel il vient d'échapper; l'analyse
+montre, il est vrai, que les écarts positifs (éloignant de la
+marge) sont plus nombreux et plus faibles que les écarts
+négatifs (rapprochant de la marge) caractères qui sont précisément
+ceux de l'automatisme en conflit avec le sens
+critique. Mais cette influence persistante de la suggestion
+est très faible, et il est juste de considérer tous les sujets
+précédents comme étant parvenus assez vite à se corriger
+et à se reprendre.</p>
+
+<p>Les cas qui vont suivre appartiennent à une autre
+catégorie; ce sont des sujets chez lesquels la suggestion
+a une influence plus forte et suspend le sens critique. Ne
+pouvant décrire les réactions de tous nos sujets, nous
+signalerons les plus typiques, laissant de côté les cas
+intermédiaires, mixtes, moins bien tranchés.</p>
+
+<p>DESVA.&mdash;Suggestibilité: 141. Ce cas est peut-être le
+plus intéressant de tous. C'est un cas type dans lequel des
+phénomènes, ordinairement très vagues, de lutte entre
+l'automatisme de la suggestion et le sens critique sont
+portés à un tel degré de précision qu'on ne peut plus en
+douter.</p>
+
+<p>La suggestion, comme nous venons de le montrer,
+a un mode d'action faible et continu, le sens critique a
+un mode d'action fort et intermittent. Nous n'avons pu
+entrevoir cette différence dans le mode d'action des deux
+forces qu'en faisant le total des écarts de suggestion et des
+écarts de correction, et en établissant la moyenne de la
+valeur de ces deux espèces d'écarts; les différences numériques
+ont toujours été, jusqu'ici, extrêmement faibles, et si
+elles nous ont paru quand même importantes, c'est parce
+que nous les avons trouvées constantes. Jamais nous
+n'avons encore rencontré un élève chez lequel les écarts
+de correction seraient faibles et continus, et les écarts de
+suggestion forts et intermittents; et si ce cas peut se présenter
+&mdash;ce qui doit être, car toutes les variétés sont possibles&mdash;
+nous supposons qu'il doit être relativement rare.</p>
+
+<p>Or, chez Desva (fig. 8), nous trouvons que sur 36 écarts,
+il y a seulement 3 corrections, et par conséquent 33 suggestions;
+et de plus, les 3 écarts de correction ont une valeur
+considérable, tandis que les écarts de suggestion sont
+extrêmement faibles; c'est donc la démonstration très
+claire d'une particularité mentale qui jusqu'ici était plutôt
+soupçonnée que démontrée.</p>
+
+<p>Ce sujet a été très lent à se corriger; il ne l'a fait qu'au
+13e point; mais dès le 6e, il a eu une demi-conscience
+que les lignes ne s'accroissaient pas comme auparavant;
+en effet, les premiers écarts qu'il marquait avaient une
+valeur dé 8 ou de 12 millimètres; à partir du point 5, il les
+réduit d'abord à 4 millimètres jusqu'au point 8; il faut suivre
+sur la figure le tracé de ce ralentissement; au 9e point, il
+diminue encore l'écart, il le fait de 2 millimètres; au 10e
+point il le fait encore de 2 millimètres; au 11e point, il
+n'ose plus avancer, ni reculer, il fait le point à la même distance
+que le précédent; et le 12e est à 3 millimètres à
+droite; ici un écart très brusque, un retour en arrière;
+le 13e point présente un écart de correction de 11 millimètres;
+le 14e point est une correction supplémentaire de
+4 millimètres. Ainsi, le sujet fait là une correction totale
+de 15 millimètres, ce qui est beaucoup pour lui. Puis, ceci
+fait, il est repris par la suggestion, et celle-ci l'entraîne
+pendant les 9 points suivants; seulement, les écarts de
+suggestion sont très faibles, car avec ces 9 points il ne
+fait un avancement à droite que de 14 millimètres, ce qui
+est très peu de chose, ce qui fait moins de 2 millimètres par
+point. Puis, au point 24, nous voyons le retour très régulier
+du phénomène précédent: une correction énorme de 20 millimètres;
+c'est comme si le sujet se réveillait brusquement
+de son automatisme, rompait le charme, reprenait possession
+de lui-même. Et cette correction énorme une fois
+faite, la suggestion faible et continue reprend, elle dure
+longtemps, elle va du 24e ou 36e point; seulement elle
+s'est encore affaiblie, car elle ne fait faire que 1 millimètre
+de progression par point vers la droite, tandis que précédemment,
+avec 9 points seulement, le sujet avait fait
+14 millimètres. Ici s'arrête l'expérience.</p>
+
+<img src="Fig08.png" alt="" style="width: 423px; height: 800px;">
+
+
+<p class=STDIT>Fig. 8.&mdash;Expérience de suggestibilité sur Desv., douze
+ans, 1re classe. Coefficient de suggestibilité: 141. A deux reprises,
+après les points 12 et 23 le sujet se corrige fortement, mais aussitôt
+après il est repris par la suggestion.</p>
+
+<p>Ce sujet est donc bien distinct des précédents, puisqu'il
+n'a pas réussi, comme eux, à se débarrasser de l'illusion.</p>
+
+<p>Le cas de Desva... est assez rare; je n'en puis citer qu'un
+seul du même genre, celui de Mulle, qui a une suggestibilité
+très forte, de 270. Jusqu'au 16e point, Mulle a
+obéi à la suggestion avec une régularité très grande, et
+presque tous les écarts qu'il a marqués sont égaux; puis,
+brusquement, sans que rien avertisse de cette sorte de
+coup de tête, il se corrige au 17e point; la correction est
+énorme, de 56 millimètres; c'est une correction qu'on
+peut considérer comme incoordonnée. Puis, tout de suite
+après, le sujet est repris par la suggestion, et il marque
+une série de points qui sont assez régulièrement disposés en
+ligne droite; seulement les écarts de cette série de points
+sont plus petits que dans la série précédente.</p>
+
+<p>Les corrections de ce genre, si fortes, et suivies aussitôt
+par une reprise de la suggestion, me semblent bien caractéristiques.
+Je les interprète de la manière suivante: le
+sujet, d'abord entraîné par l'automatisme, s'aperçoit brusquement
+que la ligne du modèle est beaucoup plus petite
+que les lignes qu'il pointe; jusque là, il ne s'en est pas
+douté, parce qu'il a regardé très vaguement la ligne du
+modèle. Quand il s'aperçoit de son erreur, il la corrige
+aussitôt en revenant vers la gauche; mais tout en se
+corrigeant, il conserve la suggestion que les lignes du modèle
+présentent un accroissement régulier de longueur:
+cette suggestion là, il ne la corrige pas, il en reste dupe.</p>
+
+<img src="Fig09.png" alt="" style="width: 481px; height: 644px;">
+
+<p class=STDIT>Fig. 9.&mdash;Expérience de suggestibilité sur Bien..., douze
+ans, 2e classe. Coefficient: 192. Ce sujet s'est laissé entraîner par la
+suggestion, sans résister, jusqu'au point 13; ensuite, il s'est
+fortement corrigé, et il est revenu vers la marge, affranchi
+complètement de la suggestion.</p>
+
+<p>Voici un mode de réaction beaucoup plus fréquent; on
+le rencontre chez Bien, March, Duss, Mouss, Pet, et beaucoup
+d'autres encore. Nous prendrons comme objet de description
+le cas de Bien..., qui est très net (fig. 9). L'élève
+a été fortement influencé par la suggestion; il s'est laissé
+entraîner sans résistance jusqu'au point 13, qui est fort
+loin de la marge; mais à ce moment, il s'est aperçu de
+l'erreur dans laquelle il était tombé, et il s'est corrigé très
+fortement; sa correction a été progressive, et l'ensemble
+des points qu'il a marqués l'ont ramené vers la marge.
+C'est un exemple de sujet qui, après avoir été très fortement
+suggestionné, s'est affranchi de la suggestion d'une
+manière complète et définitive. On peut aussi se rendre
+compte, d'après la figure 9, que chez lui les écarts de suggestion
+sont supérieurs en nombre et inférieurs en valeur
+aux écarts de correction.</p>
+
+<p>Autre catégorie; certains sujets subissent une suggestion
+continue, jusqu'à la fin de l'expérience, sans se corriger
+nettement; ils ne cessent pas de marquer des points qui,
+dans leur ensemble, s'éloignent de plus en plus vers la
+droite; appartiennent à ce type Metz, Clou, Thève, Lenorm,
+Ros, Bon, Uhl. Je me bornerai à décrire le cas de Metz,
+qui est peut-être le plus clair et le plus typique; c'est pour
+cette raison que j'ai publié sa feuille (fig. 10). Il est allé
+jusqu'au point 10 en subissant l'action de la suggestion;
+à partir de ce point 10, la suggestion s'est affaiblie, elle
+n'a cependant pas cessé; elle continue, sans irrégularité,
+à se faire sentir jusqu'au trente-sixième point, produisant
+à peu près 1 millimètre d'écart par point. La figure 10
+contient, sous forme de petits cercles, les rectifications
+que le sujet a faites après coup; nous reviendrons dans
+un moment sur ces rectifications.</p>
+
+<p>Nous terminons par un groupe tout spécial d'élèves, le
+groupe des parfaits automates. La caractéristique du
+groupe est de faire des écarts de suggestion qui sont égaux
+entre eux, et qui sont égaux en outre aux écarts perçus,
+et représentés par les points 1 à 5. Il résulte de cette
+égalité que la série de points marquée sur le papier se
+développe très régulièrement en ligne droite; c'est un
+caractère qui saute aux yeux. Il nous avertit de suite que
+l'élève ne s'est nullement douté qu'il marquait des points
+trop loin de la marge; aucune tentative de correction n'a
+eu lieu: c'est de la suggestion opérant très régulièrement,
+et avec toute sa force. Voilà la description théorique de
+cette famille de sujets; mais il y en a peu, évidemment,
+qui ne présentent pas quelque petite irrégularité.</p>
+
+<img src="Fig10.png" alt="" style="width: 378px; height: 600px;">
+
+<p class=STDIT>Fig. 10.&mdash;Expérience de suggestibilité sur Metz, dix ans,
+1re classe. Coefficient: 207. Ce sujet ne s'est jamais corrigé, mais à
+partir du point 10, il n'a cédé que très lentement à la suggestion. Les
+o indiquent les rectifications faites quand l'expérience est terminée.</p>
+
+<img src="Fig11.png" alt="" style="width: 700px; height: 528px;">
+
+
+<p class=STDIT>Fig. 11.&mdash;Expérience de suggestibilité sur Bout, douze
+ans, 1re classe. Coefficient: 325. Type automatique: les points sont
+disposés en ligne droite; seulement à partir du 9e point, le sujet a un
+peu diminué ses écarts. La figure est une réduction de moitié (les
+carrés ont 2 millimètres de côté, tandis que dans la feuille originale,
+ayant servi à l'expérience, ils avaient 4 millimètres de côté). Les o
+indiquent les rectifications faites après coup.</p>
+
+<p>HENRI BOUT.&mdash;Coefficient: 325 (fig. 11). C'est l'automatisme
+absolu, sauf qu'à partir du 9e point il a réduit de moitié
+les écarts; mais il ne s'est jamais corrigé, il n'est jamais
+revenu en arrière. Cette suggestibilité est d'autant plus
+curieuse qu'il s'agit d'un enfant de douze ans, appartenant
+à la 1re classe. Nous avons déjà dit de cet élève qu'il avait
+été très suggestible dans la première expérience.
+Il en est de même de Diém, qui est plus jeune.</p>
+
+<img src="Fig12.png" alt="" style="width: 700px; height: 413px;">
+
+<p class=STDIT>Fig. 12.&mdash;Expérience de suggestibilité sur Poire, douze
+ans, 1re classe. Coefficient de suggestibilité: 437. La feuille étant
+trop grande, nous avons été obligés, pour la reproduire, de supprimer 7
+points à droite qui continuaient la direction des autres points et de
+réduire la feuille de moitié.</p>
+
+<p>Poire.&mdash;Coefficient: 437 (fig. 12). Un des exemples les
+plus étonnants d'automatisme. Cet élève a marqué toujours
+des écarts égaux depuis le 5e jusqu'au 25e point: c'est
+l'automatisme schématique. Cependant cet enfant a douze
+ans et demi, il appartient à la 1re classe. Il devrait avoir un
+coefficient encore plus élevé, et même le coefficient maximum;
+mais l'expérience n'a été poussée pour lui que
+jusqu'au point 25. On se demande à quoi pouvait lui servir
+de regarder le modèle, sur lequel il jetait les yeux chaque
+fois. On se demande aussi jusqu'où il pourrait être amené
+à exagérer la longueur de la ligne modèle.</p>
+
+<p>Il en est de même de Mas., Hube., Tix., And., Gouje.
+Ce sont tous de parfaits automates, ayant marqué la série
+de points en ligne droite. Trois de ces quatre enfants sont
+en 4e classe, et doivent sans doute leur suggestibilité à leur
+très grande jeunesse; l'un d'eux, And., est plus âgé. Nous
+regrettons de ne pas pouvoir publier leurs feuilles, elles sont
+trop grandes. Rappelons qu'And., le plus suggestible de tous,
+a fait des lignes dont la dernière n'a pas moins de 30 centimètres!
+C'est un des cas qui montrent le mieux l'utilité
+des méthodes nouvelles que nous présentons. Il est évident
+que quelques-uns de ces élèves doivent s'apercevoir
+de l'erreur énorme qu'ils commettent, mais ils n'osent pas
+se corriger.</p>
+
+<p>Chez Mous, Martin, Van, ce développement automatique
+n'est pas indéfini, il se prolonge environ jusqu'au
+20e point: puis le sujet se reprend, se corrige plus ou
+moins, modifie sa ponctuation; chez d'autres, l'automatisme
+est plus durable, plus régulier; nous n'affirmerons pas,
+bien entendu, que ceux que nous considérons comme des
+automates parfaits n'ont jamais eu un doute ni un soupçon;
+mais ce doute et ce soupçon, s'ils se sont produits, n'ont
+pas réussi à modifier la conduite de l'enfant.</p>
+
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DES SUJETS</p>
+
+
+<p>Quand l'expérience est terminée, j'interroge d'habitude
+l'enfant, pour connaître les impressions qu'il a éprouvées.
+Je lui adresse la parole le plus amicalement possible, pour
+ne pas le troubler; et tout en lui parlant, j'écris rapidement
+au crayon les réponses qu'il me fait; ces réponses,
+je les reproduis textuellement, sans les abréger; j'abrège
+seulement mes questions, qui, comme c'est l'habitude
+pour le langage parlé, renferment beaucoup de redites.
+Cet interrogatoire a pour but de savoir jusqu'à quel point
+le sujet a été dupe de l'illusion, a été trompé par la suggestion
+de l'accroissement des lignes. Cet interrogatoire
+est extrêmement délicat à conduire. Si on parle avec un
+peu d'autorité, non seulement on fait dire aux enfants
+tout ce que l'on veut qu'ils disent, mais encore on réduit
+le plus grand nombre d'entre eux au silence. Beaucoup
+montrent pendant le tête-à-tête une très grande timidité,
+et il faut employer une patience et une douceur infinies
+pour délier leur langue et obtenir des aveux. L'interrogatoire
+prend facilement le caractère d'une confession. On
+s'en étonne soi-même à la réflexion, et on se demande
+pourquoi l'entretien suscite cette timidité et même cette
+fausse honte chez ces gamins de Paris. Je pense que la
+raison en est que l'enfant se sent vaguement pris en faute,
+et reconnaît que pendant l'expérience des lignes il a manqué
+d'attention.</p>
+
+<p>Notre interrogatoire ne s'adresse pas indistinctement à
+tous nos sujets.</p>
+
+<p>Ceux qui ont à peu près échappé à la suggestion ont été
+mis hors de cause. J'ai cru qu'ils n'ont point de confidences
+intéressantes à nous faire puisqu'ils n'ont pas obéi à la
+suggestion, mais je regrette maintenant cette élimination.
+Je n'ai interrogé que ceux qui ont été réellement suggestionnés;
+et les plus curieux à interroger peut-être sont ces
+petits enfants de sept ans qui ont obéi à la suggestion avec
+un automatisme parfait.</p>
+
+<p>A la première question posée: «<i>Etes-vous content de ce
+que vous avez fait</i>?» Il est bien rare de recevoir une réponse
+négative. La question est très vague, elle a du reste une
+tournure optimiste, et l'enfant répond d'habitude d'un ton
+satisfait: «Oui, monsieur». Si on continue en précisant
+un peu: «<i>Pensez-vous avoir commis des erreurs</i>?» Alors
+l'enfant devient plus réfléchi, quelque peu soucieux, mais
+en général il ne répond pas encore; ce qu'on lui demande
+n'est pas assez clair pour lui. Il faut préciser davantage, et
+lui dire: «<i>Avez-vous fait vos lignes trop courtes ou trop longues</i>?»
+C'est là le mot décisif; à part les élèves qui réellement
+n'ont commis que des erreurs insignifiantes, la majorité
+des autres répond sans hésiter: «J'ai fait les lignes trop
+longues.» Bien rares sont ceux qui les trouvent trop courtes.</p>
+
+<p>Cet aveu semble démontrer que le sujet a eu une demi-conscience
+de l'illusion que la suggestion a produite; mais
+cette interprétation ne me paraît pas absolument démontrée.
+Je crois que, quelque précaution qu'on y mette, on suggestionne
+un peu l'enfant en lui demandant s'il a fait des
+lignes trop courtes ou trop longues. Bien entendu, je me
+garde d'accentuer un des qualificatifs, et je les prononce
+tous les deux avec le même ton de voix; mais par là j'attire
+l'attention de l'enfant, très fortement, sur une erreur
+relative à la longueur des lignes, je l'aide par conséquent
+à prendre conscience de son erreur, et cette conscience
+qu'il en a maintenant, rétrospectivement, grâce à ma
+demande, me paraît être beaucoup plus nette que celle qu'il
+a pu avoir au moment même où il traçait les lignes. Je ne
+puis rien affirmer, touchant des phénomènes aussi intimes
+et aussi fuyants: je note seulement mon impression personnelle.
+Par l'interrogation méthodique, je crois qu'on
+renforce un état de conscience très faible, comme&mdash;qu'on
+me permette cette comparaison de photographe&mdash;en développant
+une plaque impressionnée on complète l'action de
+la lumière sur cette plaque.</p>
+
+<p>Quand un enfant dit qu'il a fait les lignes trop longues,
+il peut vouloir dire par là que l'excès de longueur est très
+petit ou bien très grand; il faut s'entendre, le faire préciser;
+et pour éviter toute suggestion verbale, je remets la
+plume entre les mains de l'enfant, et je le prie de se corriger,
+en marquant par des cercles les endroits où les lignes
+auraient dû être terminées. Les figures 8, 10 et 11 contiennent
+des exemples de ces corrections. Il est vraiment singulier
+que l'enfant puisse ainsi corriger son travail, et le corriger
+le plus souvent dans le bon sens, alors qu'il n'a pas eu
+le loisir de revoir les lignes modèles. Il n'obéit pourtant pas
+à une suggestion précise de ma part, puisque je lui ai posé
+la question en termes ambigus, lui laissant la liberté de
+décider si les lignes étaient trop longues ou trop courtes.
+Pourquoi donc est-il capable de corriger et d'améliorer son
+travail, sans revoir le modèle? Je crois que c'est parce qu'il
+a cessé d'être sous l'influence de la suggestion; il n'est plus
+entraîné, poussé dans une certaine voie, il a repris possession
+de lui-même, comme un sujet qu'on réveille du sommeil
+hypnotique.</p>
+
+<p>Quelle est donc la cause qui, dans nos expériences,
+<i>réveille</i> l'enfant et le fait échapper à la puissance de la
+suggestion? Certes, le mot réveil est employé ici dans un
+sens tout à fait métaphorique; on n'a pas à réveiller l'enfant
+puisqu'il n'a pas été endormi; mais quelque chose de
+semblable au réveil hypnotique se produit en lui. Je pense
+que la raison de ce changement d'état consiste dans l'interrogation
+qu'on lui adresse, interrogation qui a pour effet
+de changer l'orientation de ses idées en attirant son attention
+sur les erreurs qu'il a pu commettre; c'est là faire
+appel à son sens critique, qui a eu le tort de ne pas
+s'exercer suffisamment pendant l'expérience; c'est donc
+de son sens critique endormi qu'on provoque le réveil.</p>
+
+<p>Nous donnons ici la liste de ces rectifications. Quelques
+élèves sont portés sur la liste comme ne s'étant pas corrigés
+du tout; il faut s'entendre sur ce point; en réalité,
+quelques-uns de ces élèves n'ont point reconnu avoir commis
+d'erreur, tandis qu'il y en a d'autres auxquels la
+question d'erreur à corriger n'a pas été posée. Cet oubli,
+que nous regrettons, mais qu'il n'est plus temps de réparer,
+tient au caractère tâtonnant de ces recherches. Voici la
+liste et la description des rectifications que les élèves ont
+faites.</p>
+
+
+
+<p>LISTE DES RECTIFICATIONS FAITES PAR LES ÉLÈVES</p>
+
+<p>DELANS, 0.</p>
+
+<p>NIL, régularise un point quelconque.</p>
+
+<p>ABRAS, 0.</p>
+
+<p>MATH., allonge le 7e point de 4 millimètres, allonge un autre< point de 8 millimètres.</p>
+
+<p>GESB., 0.</p>
+
+<p>MARCH., raccourcit de 8 millimètres les lignes de 6 à 10 tout en les laissant croître; raccourcit aussi de 12 millimètres les points 16 et 17.</p>
+
+<p>DESVA., raccourcit toutes les lignes à partir de la 7e, et les
+raccourcit de manière à rendre leur ensemble plus uuiforme et
+plus régulier, mais les laisse croissantes (voir fig. 8).</p>
+
+<p>SPEN., une seule correction insignifiante.</p>
+
+<p>BORE., 0.</p>
+
+<p>SAGA., corrections très petites, régularisant le tracé.</p>
+
+<p>PET. (H.), 0.</p>
+
+<p>DUSS., corrections insignifiantes, régularisant le tracé.</p>
+
+<p>FÉLI., 0.</p>
+
+<p>GEFFR., 0.</p>
+
+<p>MAN., régularise un peu, et d'ordinaire diminue les lignes
+de 4 millimètres ou de 8 millimètres, une fois de 20 millimètres.</p>
+
+<p>BON., 0.</p>
+
+<p>THEVE., diminue de 20 millimètres la 4e ligne et diminue de
+40 millimètres la 6e ligne. Corrige énormément, d'environ 5 centimètres
+toutes les lignes, et les régularise, mais les laisse un
+peu croître.</p>
+
+<p>DÉMI., 0.</p>
+
+<p>MOR., corrige en moins, de 8 à 12 millimètres, 4 lignes.</p>
+
+<p>PET. (E.), 0.</p>
+
+<p>VASSE., 0.</p>
+
+<p>BIEN., 0.</p>
+
+<p>UHL., 0.</p>
+
+<p>LENOR., diminue de 4 à 8 millimètres plusieurs lignes, même
+la 3e et la 4e.</p>
+
+<p>METZ., c'est la correction la plus forte de toutes. A partir de
+la 6e ligne, il fait des corrections indiquant que dans sa pensée
+les lignes n'ont plus augmenté ou presque plus (voir fig. 10).</p>
+
+<p>CLOU. Il augmente les trois premières lignes, et ensuite
+diminue toutes les autres; sa première série de diminutions qui
+est très forte, est en moyenne de 4 centimètres; elle laisse
+subsister l'ordre croissant des lignes; peu satisfait il recommence
+ensuite une seconde série de corrections qui diminuent
+encore de 1 à 2 centimètres la longueur des lignes mais les
+laissent croissantes.</p>
+
+<p>ROS., 0.</p>
+
+<p>OBRE., augmente 5 lignes de 4 millimètres.</p>
+
+<p>MULLE., 0.</p>
+
+<p>MOUSSE, diminue fortement les lignes à partir de la 11e; la
+diminution la plus forte est de 4 millimètres; ces diminutions
+ont pour effet de régulariser la série de points.</p>
+
+<p>MARTI., 0.</p>
+
+<p>VAN., diminue les lignes de 11 à 20; il les diminue de 8 à
+20 millimètres, mais les laisse croissantes.</p>
+
+<p>BOU., diminue des lignes à partir de la 9e; en marque 6 égales,
+puis marque les autres croissantes (fig. 11).</p>
+
+<p>DIE., diminue toutes les lignes à partir de la 1re; les diminutions
+vont régulièrement en augmentant d'importance depuis
+4 millimètres jusqu'à 24 millimètres, laisse les lignes croissantes.</p>
+
+<p>AND., dans ses corrections, reproduit le type automatique;
+en effet, il diminue le 1er point de 8, puis les points suivants de
+12, de 16, de 20, etc., de sorte que la série de corrections forme
+une ligne droite, qui s'éloigne progressivement de la marge,
+mais moins que les points marqués d'abord; la correction la
+plus forte est de 10 centimètres.</p>
+
+<p>GOUJ., 0.</p>
+
+<p>MAS., à partir du 18e point, marque des corrections en ligne
+droite, dont les premières ont une valeur de 4 millimètres et
+les autres une valeur de 12 centimètres; toutes ces corrections
+sont en moins.</p>
+
+<p>HUB., 3 corrections en moins, de 8 millimètres chacune.</p>
+
+<p>TIX., 0.</p>
+
+
+<p>Les rectifications faites par des sujets, après la fin de
+l'expérience, ne doivent évidemment pas être prises au
+pied de la lettre. Ce n'est pas après avoir reproduit de
+mémoire 36 lignes qu'on peut corriger avec sûreté l'une
+d'entre elles; les corrections doivent donc être considérées
+comme la simple indication de ce que le sujet pense de
+son travail après l'avoir terminé, de l'idée qu'il se fait
+encore sur l'accroissement des lignes.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons tenir compte, pour les raisons données
+plus haut, que des résultats fournis par 21 sujets. Sur ce
+nombre, la plupart, soit 14, ont fait des corrections dans
+le sens de la diminution; 2 seulement ont allongé les
+lignes; 2 ont fait des corrections insignifiantes; et 3 ont
+fait des corrections qui régularisaient la position des
+points. Ces régularisations sont du reste fréquentes dans
+le cas où le sujet diminue les lignes. En résumé, on peut
+décrire de la manière suivante les corrections; elles se font
+en moins, elles régularisent l'ensemble des points, elles
+laissent subsister, en la diminuant, l'indication de l'accroissement
+des lignes.</p>
+
+<p>Il s'est produit dans deux cas, pendant que le sujet
+s'absorbe dans la correction de sa feuille, un petit fait qui
+donne beaucoup à réfléchir. Le sujet commence par corriger
+un certain nombre de ses lignes, en marquant des
+cercles de la manière qu'on lui a prescrit; puis, quand son
+travail est terminé, il n'en est pas content, et sans aucune
+parole do notre part, sans aucune suggestion par geste ou
+autrement, il fait une seconde série de corrections, qui a
+pour effet de diminuer la longueur des lignes de la 1re correction.
+C'est par exemple le cas de Clou, qui en se
+corrigeant fait une série de petits cercles assez rapprochée
+de la série de points; ensuite, se ravisant, il fait une
+seconde série de cercles qui est beaucoup plus rapprochée
+de la marge, et dont la position est beaucoup plus
+exacte.</p>
+
+<p>On voit donc que chez lui la conscience de l'erreur est
+allée, après l'expérience, en croissant d'exactitude: ce
+petit fait est à l'appui de l'interprétation que nous avons
+donnée plus haut; la conscience de l'erreur est surtout
+rétrospective, elle se développe par degrés quand l'expérience
+est terminée, et suppose que le sujet reprend possession
+de lui-même.</p>
+
+<p>Quand un sujet a terminé ces corrections, on lui pose la
+question suivante: «<i>A quel signe vous êtes-vous aperçu
+que les lignes que vous faisiez étaient trop longues</i>?»</p>
+
+<p>Beaucoup répondent par le silence timide, ce refuge si
+familier aux enfants; d'autres expliquent que c'est en
+regardant le modèle qu'ils ont compris que les lignes du
+modèle étaient plus courtes que celles qu'ils traçaient.
+Cette réponse est très juste, mais dans les termes où on
+nous la donne, elle est absurde; puisque l'enfant reproduisait
+les lignes du modèle après les avoir vues, cette
+perception du modèle ne pouvait pas tout à la fois lui
+faire reproduire des lignes trop longues et lui montrer
+que les lignes reproduites étaient trop longues. La réalité
+est que les sujets que la suggestion a entraînés fixaient
+toute leur attention sur la série de points qu'ils avaient
+déjà marqués sur la feuille, et ils marquaient un point
+nouveau, en se guidant d'après la position des points antérieurs;
+le regard qu'ils jetaient sur les lignes modèles était
+un regard distrait, machinal; puis, à un certain moment,
+par suite d'une circonstance quelconque, ils ont regardé
+plus attentivement le modèle, et ils ont été frappés de voir
+que comme longueur il était beaucoup plus petit que la
+ligne qu'ils traçaient. Voilà, ce me semble, l'explication
+exacte et complète.</p>
+
+<p>Nouvelle question que nous posons au sujet: «<i>À quel
+moment vous êtes-vous aperçu que vos lignes étaient beaucoup
+trop longues</i>?» Quelques-uns&mdash;ils sont rares&mdash;répondent
+qu'ils s'en sont aperçus seulement à la fin, quand
+l'expérience est terminée. La plupart indiquent le moment
+de l'expérience où ils ont compris leur erreur; l'endroit
+qu'ils indiquent correspond quelquefois à une correction
+qu'ils ont faite; quelquefois aussi, elle ne correspond à
+rien de précis; certains sujets disent qu'ils ont fait leur
+petite découverte au moment où les points continuaient à
+s'éloigner régulièrement de la marge, et où l'automatisme
+paraissait complet. On pourrait révoquer en doute cette
+assertion si elle ne se produisait pas très fréquemment, ce
+qui semble exclure tout mensonge.</p>
+
+<p>Enfin, reste la dernière question, la plus compliquée de
+toutes, celle qui le plus souvent n'obtient pas de réponse,
+et qui embarrasse beaucoup les enfants. Quand ils nous ont
+dit qu'ils se sont aperçus depuis longtemps, par exemple
+en marquant le 8e point, qu'ils faisaient les lignes trop
+longues, alors, tout naturellement, vient la pensée de leur
+demander: «<i>Pourquoi avez-vous continué à faire des lignes
+trop longues, après que vous vous êtes aperçu que vous vous
+trompiez</i>?» Cette question ressemble un peu à un reproche,
+et c'est sans doute pour ce motif que beaucoup d'enfants
+hésitent à répondre, rougissent ou font la moue. Du reste,
+ces signes de fausse honte, beaucoup d'enfants les donnent,
+même pendant l'expérience; j'en ai vu plusieurs qui hochaient
+la tête, rougissaient et paraissaient très ennuyés
+pendant qu'ils marquaient leurs points, c'est une chose vraiment
+curieuse qu'une petite expérience aussi inoffensive que
+celle consistant à reproduire des longueurs de lignes puisse
+troubler certaines têtes. C'est donc par le silence que
+beaucoup d'enfants se tirent d'embarras; silence obstiné,
+regard fuyant; il y a de grands garçons de quatorze ans
+qu'on ne peut pas tirer de cette attitude. D'autres
+répondent simplement: «Je ne sais pas», ce qui est à
+peu près la même chose. Les trois quarts d'enfants d'école
+ne trouvent pas d'autre réponse. D'autres enfin donnent
+un motif. Ce motif est-il exact? Dans un nombre de cas,
+il est manifestement faux, dans d'autres cas il est au contraire
+assez vraisemblable, et la nature des raisons alléguées
+jette un jour assez vif sur le mécanisme de la suggestion.
+Citons quelques exemples:</p>
+
+<p>Van, enfant très jeune, très intelligent, très vif.</p>
+
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi as-tu continué à faire les lignes trop grandes?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Parce que je voulais toujours passer un carré.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi voulais-tu toujours passer un carré?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Pour que cela fasse plus beau.</p>
+
+
+<p>Un autre, à la même question, répond naïvement:
+«Parce que je pensais que cela ne faisait rien qu'elles
+fussent grandes ou petites.»</p>
+
+<p>Ce sont là probablement des motifs trouvés après coup,
+des justifications inventées à plaisir. D'autres élèves nous
+donnent des raisons qui nous paraissent assez vraisemblables;
+l'un, tout jeune, Diem, à qui je dis: «Pourquoi
+as-tu continué à faire les lignes trop grandes, quand tu
+t'es aperçu qu'elles étaient trop grandes?» répond: «Parce
+que j'avais peur que vous ne me les fissiez recommencer».
+Cette réponse laisse deviner une crainte de mal
+faire, de déplaire au professeur, en faisant des corrections
+qui altéreraient la régularité de la copie.</p>
+
+<p>Un autre élève, beaucoup plus âgé, Clou, intelligent et
+appartenant à la 1re classe, s'arrête au milieu d'une expérience,
+pour me demander s'il est permis de marquer des
+points vers la marge. Il s'imaginait donc que c'était défendu.
+Ce sentiment de crainte a dû bien probablement peser sur
+plusieurs de nos sujets; il a été avoué par quelques-uns.</p>
+
+<p>En résumé, notre interrogation nous permet de savoir
+jusqu'à quel point le sujet s'est rendu compte de l'illusion,
+quand on l'interroge après coup. C'est là une donnée utile
+qu'il faut ajouter aux autres. Beaucoup de sujets ont conscience
+d'avoir fait les lignes trop longues, beaucoup moins
+de sujets peuvent expliquer pourquoi ils les faisaient trop
+longues et enfin nous n'en avons pas rencontré un seul
+qui nous ait expliqué clairement pourquoi il a continué à
+allonger les lignes après s'être aperçu de son erreur. Cette
+inconscience plus ou moins accentuée ne saurait nous
+étonner, puisqu'elle est le propre de la suggestion hypnotique<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>,
+mais il est bien curieux de la rencontrer dans une
+expérience scolaire.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a>Voir à ce propos <i>Magnétisme animal</i>, par Binet et
+Feré, p, 154; quand un sujet suggestionne pendant une hypnotisation
+conserve sa suggestion à l'état de veille, il la croit spontanée et
+cherche à se l'expliquer.</blockquote>
+
+<p>Je reproduis quelques interrogatoires d'élèves.</p>
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DE DIEM ...</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Es-tu content?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui, monsieur.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;C'est exact, ce que tu viens de tracer?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Non.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je les ai prises trop grandes.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Corrige-les. (Il les corrige et fait les lignes plus petites).</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Tu penses que les lignes ne vont que jusque-là?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Comment t'en es-tu aperçu?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;J'ai regardé.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Tu t'en es aperçu en faisant les lignes, ou après les avoir
+faites?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je m'en suis aperçu en les faisant; je me suis dit: Je
+les ai faites trop grandes.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi as-tu continué à les faire trop grandes?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Parce que j'avais peur que vous ne me les fassiez
+recommencer.</p>
+
+
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DE JEAN GOUJE.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Es-tu content de ce que tu as fait?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui, monsieur.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Tu crois que tu ne t'es pas trompé?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Si, monsieur, je me suis trompé.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;En quoi t'es-tu trompé?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Mes lignes n'ont pas la même longueur que celles que
+vous m'avez montrées.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quelle faute as-tu commise?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Les mesures sont plus grandes.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;De combien?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne sais pas.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Si on te disait: tu peux te corriger, quelle correction
+ferais-tu?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne sais pas. En les voyant, je me disais: elles sont
+un peu plus grandes que celles que le monsieur me montre.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Marque jusqu'où tu serais allé en te corrigeant.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;A peu près là. (Il raccourcit les lignes.)</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi les as-tu faites trop grandes, si tu t'en es
+aperçu?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne sais pas, monsieur.</p>
+
+
+
+
+<p>INTERROGATOIRE D'AND.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Ça a bien marché?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Tu penses n'avoir pas fait d'erreurs?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Si.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quelle erreur?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je me suis trompé en marquant les points, parce que
+j'ai sauté deux lignes au lieu d'une.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Comme longueur, penses-tu que tes lignes sont
+exactes?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Où est le commencement de cette ligne-ci?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Ici (la marge).</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Est-ce pareil à la ligne que je t'ai montrée?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Non, la ligne que vous m'avez montrée était plus petite.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Alors, corrige-toi.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;(Il se corrige). Je crois que je les ai faites toutes trop
+grandes. (Il rougit, parait méfiant, parle très peu, il est très lent
+dans ses mouvements; d'après ses corrections, les lignes
+gardent un ordre croissant).</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quand tu travaillais, tu ne t'apercevais pas que c'était
+trop grand?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Non.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quand t'en es-tu aperçu?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Quand j'ai eu fini.</p>
+
+
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DE VAN.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Es-tu content?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Penses-tu avoir bien fait?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Non.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi dis-tu cela?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne sais pas.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Si on te permettait de te corriger, le ferais-tu?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui (embarras).</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Dans quel sens t'es-tu trompé? Tu les as faites trop
+grandes ou trop petites?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Trop grandes.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Marque leur vraie grandeur. (Il rapetisse les lignes,
+mais leur conserve un ordre croissant.)</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quand donc t'es-tu aperçu que tu les faisais trop
+grandes?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;(Nettement.) A la fin.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi les as-tu faites trop grandes? Y a-t-il quelque
+chose qui t'a obligé à les faire trop grandes?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Parce que je voulais toujours passer un carré.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi voulais-tu toujours passer un carré?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Pour que cela fasse plus beau.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Comment t'es-tu aperçu tout à coup à la fin que tu
+faisais trop grand?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Parce que les autres fois je ne regardais pas bien le
+modèle.</p>
+
+
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DE MULLE.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Es-tu content de ton travail?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Pas beaucoup.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quel genre d'erreur as-tu fait?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;J'ai fait les lignes trop longues.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi es-tu revenu deux fois à la marge?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Parce que je m'étais trompé.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Comment as-tu vu que tu t'étais trompé, que tu avais
+fait la ligne trop longue?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Par celle qui suivait.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Où t'es-tu aperçu que tu faisais trop long?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Là. (Il montre un endroit de la feuille.)</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Tu le savais?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi alors as-tu continué à les faire trop longues?
+(Long silence.)</p>
+
+
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DE THEVE.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Es-tu content?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Es-tu content de ton travail?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Non.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Tu penses avoir commis des erreurs?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quelles erreurs?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;(Silence.)</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Penses-tu avoir fait les lignes plus longues ou plus
+courtes que le modèle?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Plus grandes.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Corrige-les, indique leur longueur exacte.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Où as-tu fait les lignes trop longues?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Ici.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Comment t'es-tu aperçu que c'était trop long?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Parce que c'était plus long que le trait (que le modèle).</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi as-tu continué à les faire trop longues, puisque
+tu le savais?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;(Silence.) Parce que je n'ai pas osé revenir (vers la
+marge).</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Tu pensais donc que c'était défendu?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DE MOUSSE.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Es-tu content?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui, monsieur.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Tu n'as pas fait d'erreurs dans ton travail?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je crois bien que dans ces lignes là j'ai trop éloigné
+(de la marge).</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Veux-tu essayer de te corriger?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;(Il se corrige et fait des différences très nettes, il raccourcit
+ses lignes).</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quand t'es-tu aperçu que les lignes que tu faisais
+étaient trop grandes?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Quand je vous l'ai demandé (ce sujet a demandé brusquement
+pendant l'expérience: <i>peut-on reculer</i>?)</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;A quoi t'es-tu aperçu que tu faisais trop long?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je voyais bien que les traits sur les pages que vous me
+montrez n'étaient pas aussi longs que ça.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi n'as-tu pas fait plus court, alors?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne m'en étais pas encore aperçu.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi donc m'as-tu demandé la permission de les
+faire plus courtes?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Sur le moment je croyais que les lignes allaient en
+augmentant, et alors je vous ai demandé la permission.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Mais tu avais le droit de les faire plus courtes.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je n'en étais pas sûr si j'en avais le droit.</p>
+
+
+<p><i>Comparaison des deux expériences faites sur l'influence
+d'une idée directrice</i>.&mdash;Nous faisons cette comparaison
+pour savoir si deux expériences, qui ont eu le même caractère
+et le même but donnent en général le même classement
+des élèves, ou si au contraire il peut se produire des
+différences telles qu'un sujet quelconque, jugé très suggestible
+d'après la première expérience, sera jugé très peu
+suggestible d'après la seconde. Ce point est important. En
+psychologie individuelle, il importe que les épreuves donnent
+pour chaque personne un résultat aussi constant que
+possible; si le résultat était extrêmement variable, et pouvait
+varier dans une proportion considérable sous l'influence de
+causes d'erreur très faibles, et très difficiles à éviter, il
+faudrait évidemment rejeter cette épreuve comme peu
+satisfaisante. On ne s'est pas beaucoup préoccupé jusqu'ici
+en psychologie individuelle, de la constance des résultats;
+il suffit cependant d'y réfléchir un moment pour comprendre
+que c'est un problème de premier ordre. A quoi bon mesurer
+la mémoire, la force musculaire ou la sensibilité
+tactile d'un individu, si ces mesures, quoique faites avec
+le plus grand soin, varient d'un jour à l'autre dans des proportions
+telles qu'elles cessent de caractériser l'individu?
+Il y a probablement un degré de constance qui doit varier
+avec la nature de la fonction mesurée, et aussi avec le
+dispositif employé pour opérer la mesure; mais ce sont des
+points qui sont encore bien peu connus, et qu'on devra
+étudier méthodiquement.</p>
+
+<p>Examinons pour un certain nombre de nos sujets s'ils
+se sont comportés différemment dans nos deux épreuves
+de suggestion. Nous rapprocherons les deux listes de noms,
+classés d'après l'ordre de suggestibilité croissante.</p>
+
+<img src="163-164.png" alt="" style="width: 700px; height: 1089px;">
+
+
+
+<p>Avant de faire cette comparaison, il faut remarquer que
+la 1re expérience n'a pas été poussée très loin, et que par
+conséquent elle ne permet pas de juger aussi exactement
+que notre 2e expérience la suggestibilité des individus.</p>
+
+<p>Divisons tous nos sujets en 4 groupes, de 10 élèves
+chacun; nous aurons ainsi les 10 premiers, les 10 premiers
+moyens, les 10 seconds moyens et enfin les 10 derniers.
+Cherchons maintenant comment les élèves de chaque
+groupe, constitués d'après la 2e expérience, se répartissent
+dans les groupes constitués d'après la 1re expérience.
+Nous trouvons ainsi qu'aucun élève du 1re groupe d'après
+la 2e épreuve n'a été relégué dans le dernier groupe à
+l'autre épreuve; nous observons de même qu'aucun élève
+du 4e groupe de la 2e épreuve n'a été avancé dans le
+1er groupe de l'autre épreuve; il n'y a donc pas eu de
+changement énorme, de bouleversement de la liste, et ceux
+que la 2e épreuve range parmi les moins suggestibles ne
+sont guère rangés par l'autre épreuve parmi les plus suggestibles.
+Voici du reste le détail des calculs qu'on peut
+faire sur le plan que nous venons d'indiquer.</p>
+
+
+
+<p><i>Comparaison du rang des élèves dans les deux épreuves différentes
+de suggestibilité</i>.</p>
+<center>
+<table summary="" cellpadding="2" cellspacing="2" border="1"
+ style="text-align: left; width: 600px;font size:14pt; font-family: serif;"
+ title="RANG DANS LA PREMI&Egrave;RE &Eacute;PREUVE">
+ <caption>RANG DANS LA PREMI&Egrave;RE &Eacute;PREUVE<br>
+ </caption><tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33px; text-align: center;">Groupes<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">Nombre
+des &eacute;l&egrave;ves<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">10 &eacute;l&egrave;ves du
+premier<br>
+groupe dans la deuxi&egrave;me<br>
+&eacute;preuve.<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">&nbsp;1<br>
+2<br>
+3<br>
+4<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center;">5<br>
+3<br>
+1<br>
+1<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">10 &eacute;l&egrave;ves du
+deuxi&egrave;me<br>
+groupe dans la deuxi&egrave;me<br>
+&eacute;preuve.</td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center;">1<br>
+2<br>
+3<br>
+4<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center;">4<br>
+3<br>
+2<br>
+1<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">10 &eacute;l&egrave;ves du
+troisi&egrave;me<br>
+groupe dans la deuxi&egrave;me<br>
+&eacute;preuve.</td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center;">1<br>
+2<br>
+3<br>
+4<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center;">1<br>
+3<br>
+3<br>
+3<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">9 &eacute;l&egrave;ves du
+quatri&egrave;me<br>
+groupe dans la deuxi&egrave;me<br>
+&eacute;preuve.</td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center;">1<br>
+2<br>
+3<br>
+4<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center;">0<br>
+1<br>
+4<br>
+4<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+</center>
+
+
+<p>Il existe plusieurs méthodes pour comparer deux séries
+de classements; nous avons indiqué quelques-unes de ces
+méthodes dans une publication antérieure<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>; l'une d'entre
+elles, la plus commode, est la méthode du rang; on fait
+la moyenne des rangs que les élèves d'un premier classement
+occupent dans un second classement. Si on a 40 élèves,
+divisés en 4 groupes, la moyenne des rangs du premier
+groupe est de 5,5; celle du second est de 15,5; celle du
+troisième est de 25,5; et celle du quatrième est de 35,5;
+or, en faisant la moyenne des rangs occupés par ces
+mêmes élèves dans le classement des 2 épreuves de suggestibilité
+nous arrivons aux chiffres suivants:</p>
+
+
+<p>MOYENNE DES RANGS DES ÉLÈVES DANS 2 CLASSEMENTS</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 760px; font size:14pt; font-family: serif;"
+ title="">
+ <caption><br>
+ </caption><tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 40%;">CLASSEMENT DE LA 2e
+&Eacute;PREUVE<br>
+PRIS COMME POINT DE D&Eacute;PART<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">CLASSEMENT
+DE LA<br>
+1&egrave;re &Eacute;PREUVE<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">DIFF&Eacute;RENCES<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">1er groupe&nbsp; 5,5<br>
+2e groupe&nbsp; 15,5<br>
+3e groupe&nbsp; 25,5<br>
+4e groupe&nbsp; 35,5<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">&nbsp;13,9<br>
+15,0<br>
+23,4<br>
+27,4<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center;">8,4<br>
+0,5<br>
+1,1<br>
+8,1<br>
+____<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: right;">TOTAL <br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center;">18,1<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a><i>La fatigue intellectuelle</i>, Paris, Schleicher, p.
+252.</blockquote>
+
+<p>Cette méthode a l'avantage de traduire par un seul chiffre
+la différence très compliquée qui existe entre deux classifications;
+nous donnons à ce chiffre le nom de coefficient de
+différence. On vient de voir comment ce coefficient se
+calcule; nous ajoutons maintenant, comme guide, que ce
+coefficient peut varier de 0 à 80, pour la comparaison de
+deux séries formées chacune de 40 sujets. Lorsque les deux
+séries sont identiques, le coefficient est de 0; lorsque les
+deux séries sont en ordre inverse, le coefficient est de 80;
+enfin, lorsqu'il y a absence de relation entre les deux séries
+le coefficient est de 40.</p>
+
+<p>On voit donc que nos 2 expériences sur la suggestibilité
+ont donné des résultats équivalents.</p>
+
+<p><i>Même expérience sur des élèves d'école primaire supérieure</i>.&mdash;J'ai
+répété sur 12 élèves de l'école Colbert, âgés
+en moyenne de 16 ans, l'expérience de l'idée directrice
+(2e forme) pour rechercher si des élèves un peu plus âgés
+que ceux des écoles primaires élémentaires donneraient des
+résultats différents. Les conditions d'expérience ont été
+absolument les mêmes; les élèves étaient isolés, ils marquaient
+des points pour indiquer la longueur des lignes,
+etc. Le tableau qui suit donne, en millimètres, la série de
+lignes marquées par les élèves, et sur la dernière colonne
+de droite sont inscrits leurs coefficients de suggestibilité.
+Le plus faible des coefficients est de 103, et le plus fort est
+de 147; on voit par conséquent que la suggestibilité de
+ces élèves s'est montrée assez faible; le coefficient maximum,
+qui a été de 147, exprime que l'élève le plus suggestible
+n'a pas augmenté de moitié la ligne 5; il a donné
+à cette ligne 5 la longueur de 42; et la longueur maxima
+qu'il a tracée par suggestion est de 62. Nous ne rencontrons
+chez aucun de ces élèves des types à suggestibilité énorme,
+comme Poire, Bout, ou And., dont le coefficient monte au
+delà de 300. Il me paraît donc incontestable que l'âge, la
+culture intellectuelle exercent une action sur cette suggestibilité
+particulière.</p>
+
+
+<p>TABLEAU III</p>
+
+<p><i>Expérience sur l'influence d'une idée directrice.&mdash;Élèves de l'École Colbert</i>.</p>
+
+<img src="Tableau03x.png" alt="" style="width: 600px; height: 350px;">
+
+
+
+<p>J'avais, pour cette expérience, fait une petite modification
+à une dos lignes modèles; toutes les lignes étaient tracées
+en noir, sauf la 10e, qui était tracée à l'encre rouge;
+je pensais que par cette couleur inusitée, l'attention de
+l'élève serait attirée avec force sur la ligne, qu'il la regarderait
+en cherchant à mieux se rendre compte de la longueur,
+et que cela affaiblirait la suggestion d'accroissement.
+Les résultats n'ont point du tout répondu à cette attente;
+car, si on compare la longueur donnée à la 10e ligne, par
+rapport à la 9e, on trouve que:</p>
+
+
+<p>7 élèves out fait les lignes 9 et 10 égales;<br>
+3 ont fait la ligne 10 plus grande;<br>
+2 ont fait la ligne 10 plus petite.</p>
+
+
+<p>On voit donc qu'aucune influence bien nette n'a été produite
+par la couleur: elle n'a ni augmenté ni diminué la
+suggestion.</p>
+
+<p>J'ai demandé à quelques-uns de ces élèves s'ils avaient
+conscience d'avoir fait des lignes trop grandes, et pourquoi,
+quand ils s'étaient aperçus de leur erreur, ils y avaient
+persisté. Chacun a dû donner son motif par écrit; en
+général, le motif invoqué est que l'élève a voulu conserver
+une relation entre les différentes lignes; ayant fait trop
+grandes les premières lignes, il a voulu faire trop grandes
+les autres. Voici quelques réponses écrites:</p>
+
+<p>Régna:&mdash;«Jusqu'à la 10e ligne inclusivement, j'avais
+l'idée d'une augmentation continue, et quoique les dernières
+lignes m'eussent paru plus courtes, <i>je n'avais pas osé</i>
+rétrograder; mais la vue de la ligne rouge m'ayant fixé, je
+me suis autant que possible corrigé dans les suivantes».</p>
+
+<p>Notons l'expression: <i>je n'ai pas osé</i>, qui exprime
+un état émotionnel vague et bien difficile à justifier.</p>
+
+<p>Jac.:&mdash;«Lorsque je me suis aperçu que je faisais les
+lignes trop longues, j'ai continué à les faire aussi longues
+pour pouvoir établir un même rapport entre toutes ces
+lignes et pouvoir les comparer à la suite.»</p>
+
+<p>«Ayant fait les premières lignes trop grandes, me basant
+sur ces premières lignes, j'ai fait toutes les autres trop
+grandes.»</p>
+
+<p>Pi...:&mdash;«Je les ai fait trop longues parce que j'ai
+marqué de simples points au lieu de tracer la ligne.»</p>
+
+<p>«Je me suis aperçu que je les faisais trop longues au
+cours de l'expérience, mais ne me suis pas corrigé, les
+comparant les unes aux autres.»</p>
+
+<p>Ces quelques réponses montrent la difficulté que même
+des jeunes gens éprouvent à se rendre un compte exact de
+l'expérience; comme les enfants plus jeunes, ils donnent
+des motifs artificiels pour expliquer comment ils ont pu
+persister dans une erreur, après s'en être aperçus.</p>
+
+<p>Je reviendrai sur l'interprétation générale de cette expérience
+de suggestion sur les lignes, quand j'aurai exposé
+les résultats d'une recherche un peu différente, que je décris
+au chapitre suivant.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE IV</p>
+
+<p>L'IDÉE DIRECTRICE (<i>fin</i>)</p>
+
+<p>Un mois environ après les expériences sur les lignes, j'ai,
+à l'instigation de V. Henri, fait sur les mêmes élèves d'école
+primaire élémentaire une autre expérience du même genre,
+avec celle seule différence que les lignes étaient remplacées
+par des poids. Mon but était de rechercher si les
+résultats obtenus avec des lignes tenaient à un processus
+général de l'esprit, ou bien au plus ou moins d'exactitude
+avec laquelle les sujets mesuraient avec l'oeil la longueur
+des lignes; il fallait, en d'autres termes, chercher à faire
+l'élimination de l'élément sensoriel, et pour cela il fallait
+modifier cet élément et voir les conséquences de cette modification.</p>
+
+<p>Je me suis servi de 15 boîtes en carton, de forme cubique,
+ayant 2cm,5 de largeur et de longueur et 3 centimètres
+de hauteur; ces cubes sont complètement fermés, ils sont
+recouverts d'un papier jaune, couleur bois; ils sont chargés
+avec du plomb de chasse et de la ouate, qui empêche le
+ballottage des grains de plomb lorsqu'on secoue les boîtes.
+Les boîtes présentent les poids suivants, qui sont exacts à
+un demi-gramme près:</p>
+
+<p>20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes,
+100 grammes, 100 grammes, etc. Il y a 11 boîtes de
+100 grammes. Ces boîtes sont placées en ligne sur une
+table, chacune à 2 centimètres environ de sa voisine; la
+série est rangée dans l'ordre croissant, les plus petites
+boîtes sont à gauche. Le sujet se place, debout, devant la
+table, dont la hauteur lui vient à la taille. On lui dit:
+«Voici une série de boîtes; il y en a quinze; vous allez
+les soupeser chacune à son tour, comme ceci (on fait le
+mouvement devant lui) et en soupesant chaque boîte vous
+aurez à dire si elle est plus lourde, ou plus légère que la
+précédente, ou bien égale; vous n'avez donc qu'un mot à
+dire. Remarquez bien que vous comparez chaque boîte à la
+précédente seulement, à celle qui est immédiatement avant;
+ainsi, quand vous arrivez à la 8e boîte, par exemple, vous
+avez à la comparer à la 7e et dire si elle est plus lourde,
+plus légère que la 7e, ou égale à la 7e. Enfin, pour soupeser
+les boîtes, vous devez vous servir seulement de la main
+droite: votre bras gauche doit pendre le long de votre
+corps.» Cette dernière prescription m'a paru nécessaire
+parce que dans les quelques essais préliminaires<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup>43</sup></a> que j'ai
+faits sur des élèves n'appartenant pas au groupe habituel,
+j'ai remarqué que quelques-uns se servaient seulement d'une
+main, tandis que d'autres prenaient dans une main un poids,
+dans l'autre main l'autre poids, et faisaient la comparaison
+simultanément; de là de grandes variations dans les conditions
+de l'expérience, variations que j'ai voulu éviter en
+obligeant les élèves à se servir seulement de leur main
+droite pour soupeser les poids.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a>Ces essais préliminaires sont très utiles; ils permettent
+de fixer les conditions de l'expérience en se guidant d'après des
+résultats pratiques, que le plus souvent on ne peut pas prévoir.</blockquote>
+
+<p>Le sujet doit se contenter d'apprécier les poids à haute
+voix; il n'a rien à écrire; c'est moi qui écris ses réponses;
+aussi l'expérience est-elle faite assez rapidement.</p>
+
+<p>Quand la série est terminée, je la recommence, avec une
+petite variante; le sujet ne doit plus se contenter de soulever
+chaque poids à son tour; il doit à propos de chaque
+poids, le soulever, le soupeser, et ensuite soupeser le poids
+précédent, et enfin revenir au premier poids. Ainsi, quand
+il arrive par exemple au poids 9, il le soupèse, puis il soupèse
+le 8, puis il soupèse encore le 9, et c'est à ce moment
+qu'il doit donner son jugement, en comparant 9 à 8. Ces
+diverses opérations doivent se faire seulement avec la main
+droite. J'ai eu quelque peine à me faire comprendre des
+enfants les plus jeunes; ils avaient la tendance, après avoir
+soupesé un poids, à saisir le poids suivant, au lieu de revenir
+au poids précédent; j'ai dû les guider, en leur indiquant
+chaque fois le poids à comparer. Comme dans l'épreuve
+précédente, le sujet donne son appréciation à haute voix,
+et c'est moi qui en prends note.</p>
+
+<p>Enfin, l'expérience des poids se termine par une troisième
+série d'appréciations; je montre à l'enfant le premier
+poids, et je lui demande de l'apprécier en grammes; cette
+appréciation a été rarement exacte, et il ne fallait pas s'attendre
+à ce qu'elle le fût. Certainement il n'y a pas plus
+d'un adulte sur 10, qui, soulevant un poids de 20 grammes,
+puisse dire qu'il est exactement de 20 grammes. En général,
+les appréciations ont été inférieures à la réalité; celle
+qui a été le plus souvent donnée est de 10 grammes;
+quelques élèves ont dit: 1 gramme. Je n'insiste pas sur
+ces réponses, auxquelles je n'attache pas d'importance pour
+le moment. J'apprends à l'élève que le poids est de
+20 grammes; et je le prie de se servir de ce point de départ
+pour apprécier ou pour deviner les poids des autres boîtes,
+et me dire un nombre de grammes. Ce nombre est indiqué
+par l'élève à haute voix, après avoir soupesé chaque boîte:
+l'élève peut alors, à son gré, se contenter de soupeser
+chaque boîte, ou revenir en arrière, chaque fois, et soupeser
+la boîte précédente. Il n'a rien à écrire, c'est moi
+qui écris et prends note des chiffres.</p>
+
+<p>Je vais d'abord donner une idée d'ensemble des résultats,
+j'examinerai ensuite, au point de vue de la psychologie
+individuelle, les résultats de chaque élève; ces résultats
+sont contenus dans le tableau IV.</p>
+
+<p>1re <i>épreuve</i>.&mdash;Elle a porté sur 24 élèves d'école primaire
+élémentaire.</p>
+
+<p>On est d'abord frappé de la manière très différente dont
+les enfants soupèsent les poids; cet acte si simple présente
+des variétés infinies, qu'il serait bien intéressant d'enregistrer.
+En ce qui me concerne, je remarque que lorsque
+je soulève une des boîtes, je la porte environ à 10 centimètres
+de hauteur, et, en même temps, je fais un petit mouvement
+d'oscillation, très léger, dans le sens de la verticale.</p>
+
+<p>Plusieurs élèves font un mouvement d'élévation aussi
+grand; en général, la hauteur du mouvement d'élévation
+est moindre; je l'estime, à vue d'oeil, à 5 centimètres;
+enfin, il y a plusieurs élèves qui soulèvent le poids à peine
+de 1 centimètre; un mouvement aussi court peut-il constituer
+un acte de soupèsement? N'y a-t-il pas du reste une
+différence entre soulever et soupeser? Je me borne à
+signaler ces particularités, en attendant qu'on ait appliqué
+à l'étude de ce soulèvement une méthode d'enregistrement,
+qui permette d'étudier tous les caractères du mouvement
+de la main, sans troubler l'état mental du sujet et sans le
+placer dans des conditions trop artificielles<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a>M. Henri dans sa <i>Revue générale sur le sens
+musculaire</i> (<i>Année psychologique</i>, V, p. 528) indique
+un auteur qui a pris le graphique du soulèvement du poids.
+</blockquote>
+<p>La durée de l'expérience a été de trois à six minutes par
+élève.</p>
+
+<p>La série débute par 4 comparaisons portant sur des boîtes
+augmentant régulièrement de poids; les poids sont de
+20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes et
+100 grammes. Le plus souvent, cette croissance des poids
+a été régulièrement perçue; cependant quelques fautes ont
+été commises; le nombre des élèves étant de 24, 96 jugements
+ont été portés; or sur ce nombre, on trouve 9 fois
+un jugement d'égalité, et 2 fois un jugement de -; les
+autres fois, soit 85 fois, il y a jugement de +, c'est-à-dire
+jugement exact. De telles erreurs ne se sont pour ainsi dire
+jamais produites avec les lignes, dont la longueur croissait
+ainsi: 12&mdash;24&mdash;36&mdash;48&mdash;60; la progression était
+donc de même valeur pour les lignes et pour les poids;
+mais comme le mode d'appréciation des différences différait
+beaucoup dans les deux cas&mdash;et que, d'autre part, la sensibilité
+au poids n'a point la même finesse que la mensuration
+d'une ligne par l'oeil, il n'y a pas lieu de s'étonner
+que la perception des poids se soit faite autrement que celle
+des lignes. Ce qu'il importe de relever, c'est que la <i>série
+suggestive</i> des poids a été un peu moins efficace, en elle-même,
+que la <i>série suggestive</i> des lignes.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de penser que les sujets qui commettent
+des erreurs de jugement dans l'appréciation des
+5 premières boîtes sont des sujets qui n'ont pas bien fixé
+leur attention sur la perception des poids, car les différences
+qui existent entre les différents poids sont assez
+grandes pour qu'une personne quelconque puisse les percevoir,
+pourvu qu'elle y prête attention. On peut donc, dès
+le début de l'expérience sur les poids, se rendre compte si
+le sujet est attentif ou non. C'est une constatation qu'en
+général on n'éprouve pas le besoin de faire dans les
+recherches sur les élèves de laboratoire; car ceux-ci
+sont assez instruits et sérieux pour comprendre l'intérêt de
+la recherche et s'y prêter avec un effort d'attention volontaire;
+mais dans les écoles primaires, il en est tout autrement;
+l'enfant est jeune, parfois étourdi, indiscipliné, il
+n'apporte le plus souvent à l'expérience qu'une attention
+de curiosité; quand sa curiosité s'émousse, son attention
+diminue. Il est donc utile que l'expérience fournisse un
+signe permettant de reconnaître si le sujet est attentif ou
+non. C'est d'autant plus important que le défaut d'attention
+du sujet peut troubler tous les résultats. Il est bien certain
+que pour que l'idée d'une progression des poids s'impose
+à l'esprit et fasse suggestion, il est nécessaire qu'on ait
+prêté attention à la série croissante des poids, de 1 à 5;
+car si on a soulevé ces premiers poids avec distraction, si
+on n'a pas remarqué leur ordre croissant, on échappera à
+la suggestion non par esprit critique, par défaut de suggestibilité,
+mais par distraction, parce qu'on n'aura pas
+été touché par la suggestion. Nous comprenons ainsi
+qu'une certaine quantité d'attention&mdash;de même aussi
+qu'une certaine quantité d'intelligence&mdash;est nécessaire
+pour que la suggestion opère, quoique d'autre part l'existence
+d'une attention très puissante et très lucide aurait
+pour effet d'enrayer la suggestion.</p>
+
+<p>Passons maintenant à l'influence de la suggestion sur
+l'appréciation de la série de poids, depuis le 5e jusqu'au 15e;
+tous ces poids sont égaux, mais par l'effet de la série croissante
+qui les précède, on doit être porté à croire qu'ils
+continuent cette série croissante. Notre expérience sur les
+poids a été établie en effet sur le même modèle que notre
+expérience sur les lignes. Seulement, la valeur de la
+suggestion ne se prête pas à la même mesure. Pour les
+lignes, le sujet en indiquait lui-même la longueur en marquant
+des points; il suffisait de regarder son travail pour
+se rendre compte s'il marquait des lignes croissantes ou
+décroissantes et en outre quelle était la valeur de cet
+accroissement et de ce décroissement; aussi avons-nous
+eu l'idée de mesurer la suggestibilité de chaque élève en
+prenant l'effet maximum de cette suggestibilité, effet représenté
+par la longueur de la ligne la plus longue. Les
+indications que l'élève nous fournit sur l'appréciation de
+la série de poids sont plus brèves; il indique si chaque
+poids est plus grand ou plus petit, mais il n'indique pas,
+dans cette 1re épreuve, de combien le poids est plus grand
+ou plus petit; par conséquent, nous n'avons qu'un moyen
+d'apprécier sa suggestibilité, c'est de compter le nombre de
+fois qu'il a cru à un accroissement; si sur 10 jugements, il
+a donné par exemple 8 jugements d'accroissement, il a été,
+dirons-nous, plus suggestible que s'il n'a fait que 5 jugements
+d'accroissement. Certes, on pourrait chicaner cette manière
+de mesurer la suggestibilité, mais c'est la seule
+dont nous puissions nous servir.</p>
+
+
+<p><i>Tableau IV.&mdash;Résultats de la première épreuve de suggestion
+par les poids</i>.</p>
+
+<img src="Tableau04.png" alt="" style="width: 750px; height: 982px;">
+
+<p>En faisant la somme de tous les jugements rendus par
+tous les élèves, on remarque que les jugements se répartissent
+de la. manière suivante:</p>
+
+
+<p>TOTAL<br>
+Jugements de = &nbsp;&nbsp;42<br>
+Jugements de - &nbsp;&nbsp;&nbsp;37<br>
+Jugements de + 161</p>
+
+
+
+<p>Il est donc évident que la suggestion d'accroissement
+s'est fait sentir dans les deux tiers des jugements; dans
+le troisième tiers des cas, il y a eu des jugements exacts,
+ou jugements d'égalité, et, en nombre un peu moindre, des
+jugements de décroissance.</p>
+
+<p>Les résultats sont contenus dans le tableau IV, construit
+sur le même modèle que le tableau I, II, etc.; vis-à-vis de
+chaque nom est une ligne horizontale, contenant les jugements
+rendus par l'élève; il y quatre jugements portés sur
+la série suggestive de poids, de 1 à 15: on ne porte aucun
+jugement sur le premier poids, on commence par le second;
+après la série suggestive, viennent les jugements sur les
+poids 6 à 15, jugements influencés par la suggestion, et
+séparés des précédents par une double ligne verticale;
+enfin, dans la dernière colonne, celle de droite, sont totalisés,
+pour chaque élève, les genres de jugements qu'il a
+rendus; aussi Dew... a exprimé 6 jugements +, 3 jugements -,
+1 jugement =; c'est en examinant les résultats
+inscrits dans cette colonne qu'on voit comment, individuellement,
+chaque élève s'est comporté, et quelle a été
+sa suggestibilité; les élèves n'ont pas été mis dans l'ordre
+de la suggestibilité, mais dans l'ordre des classes auxquelles
+ils appartiennent. Au bas du tableau, on fait, pour
+chaque poids, le total des réponses données par les 24 élèves;
+on voit ainsi comment l'expérience a évolué, depuis l'appréciation
+du deuxième poids jusqu'à celle du quinzième,
+l'ensemble des 24 élèves étant considéré comme formant
+un tout. Ce sont les chiffres de cette colonne horizontale
+qui sont mis en graphique dans la figure 13.</p>
+
+<p>Le nombre des jugements de + a diminué progressivement,
+mais malgré cette diminution ils restent quand
+même jusqu'au dernier moment supérieurs en nombre aux
+autres jugements, puisqu'ils sont supérieurs à 12, et que
+le nombre total est de 24; ce n'est que pour l'appréciation
+du poids de la dernière boîte que le nombre des jugements
+suggestionnés devient égal à 12, par conséquent
+égal au nombre des autres jugements. On ne peut pas
+dire que toute suggestion est détruite même à ce moment-là,
+car pour que toute suggestion fut détruite, il faudrait
+que le total des jugements de + ne fût pas supérieur au
+total des jugements de -, et c'est ce qui n'arrive pas.
+Donc la suggestion, quoique s'amoindrissant, continue à
+agir jusqu'à la 15e pesée.</p>
+
+<img src="Fig13.png" alt="" style="width: 600px; height: 514px;">
+
+<p class=STDIT>Fig. 13&mdash;Graphique de la 1re épreuve de suggestion par
+les poids +, graphique des jugements de +; -, graphique des jugements
+de -; =, graphique des jugements d'égalité.</p>
+
+<p>Les jugements de - et d'égalité gagnent, naturellement,
+tout le terrain perdu par les jugements de +; mais le
+gain n'est pas le même pour les deux jugements; il paraît
+plus régulier et, aussi, plus considérable pour les jugements
+d'égalité; ce sont précisément les plus exacts, et
+c'est vers eux que tend l'expérience; les jugements
+de - augmentent aussi, mais dans une moindre proportion.</p>
+
+<p>Nos courbes nous révèlent aussi un détail bien curieux:
+c'est que la 6e boîte, la 10e et la 15e sont celles dont l'appréciation
+a le moins subi l'effet de la suggestion: on
+comprend bien cet affaiblissement de la suggestion pour
+la dernière boîte, on le comprend moins pour la 10e et on
+le comprend moins encore pour la 6e. Insistons un peu sur
+ce point. A la 6e pesée, la série suggestive vient de cesser;
+or, nous avons vu en ce qui concerne la série de lignes,
+que la 6e ligne est presque toujours augmentée par les
+jeunes élèves; la suggestion d'accroissement est alors
+dans toute sa force, elle vient d'être imprimée sur l'esprit
+de l'élève, elle l'entraîne. Or, en ce qui concerne les poids,
+c'est juste le contraire: le 6e poids est un de ceux dont
+l'appréciation est le moins influencée; et même, les élèves
+n'ont pas une tendance à le considérer comme égal au
+poids 5; ils vont plus loin, ils le considèrent comme plus
+léger; fait à noter, c'est à propos de ce poids 6 que
+le plus grand nombre de jugements de - se produit, 9 sur
+24; pour le dernier poids, le poids 15, il n'y a que 5 jugements
+de -; ce fait a donc quelque chose de bien caractéristique.
+Voici l'interprétation que nous en donnons:
+quand on apprécie une série de poids en les soupesant, et
+quand on se fait une idée, par la perception visuelle du
+corps, sur son poids probable, avant de le soupeser, on
+adapte d'avance son mouvement et on fait un effort proportionné
+à ce poids probable; cette adaptation du mouvement
+au soulèvement du poids a déjà été étudiée par différents
+auteurs<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>; c'est un facteur si important pour notre
+jugement sur le poids des corps que quelques auteurs ont
+pensé que c'est par la qualité de notre mouvement de soulèvement,
+par sa vitesse surtout que nous jugeons des
+poids. Il est vraisemblable que plusieurs élèves, au
+moment de soupeser le poids 6, se sont laissés guider par
+cette idée que les poids de l'expérience étaient en série
+croissante: ils ont donc préparé un effort plus grand pour
+soulever le poids 6, et comme ce poids s'est trouvé égal
+au poids 5, il en est résulté quelque chose de particulier
+dans le soulèvement, une disproportion entre l'effort
+préparé et l'effort qui eût été nécessaire. Cette disproportion,
+ayant été perçue, a fait sur l'esprit de quelques
+sujets l'effet d'une attente trompée; ils ont jugé alors
+que le poids 6 était plus léger que le poids 5, et ils
+ont donc porté un jugement de -. On comprend que ce
+nombre si grand de jugements de - s'est produit au
+moment où la suggestion était très forte et n'avait pas
+encore subi le moindre échec, parce que c'est surtout
+dans cette première période de l'expérience que l'ajustement
+musculaire devait se préparer et ne recevait encore
+aucun démenti.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a>Il y a toute une littérature sur les illusions de
+poids produites par la perception du volume; c'est Charpentier
+qui le premier, paraît-il, a signalé l'illusion par suite de
+laquelle deux objets ayant le même poids, mais de volumes inégaux,
+l'objet du plus petit volume paraît le plus lourd. Cette illusion
+a été étudiée par Fournoy (<i>Année psychologique</i>, I, p. 198),
+Philippe et Clavière (<i>Revue philosophique</i>, 1895, II, p. 672),
+Biervliet (<i>Année psychologique</i>, II, p. 79-86), Claparède
+(Soc. de Biologie, fév. 1899,) et en Amérique par Gilbert
+(<i>Researches on the Mental and Physical Development of School
+Children</i>, Stud. Yale Psych. Lab., 1894) et par Seashore
+(<i>Measurements of Illusions and Hallucinations in Normal Life</i>,
+Stud. Yale Psych. Lab., 1895). L'interprétation
+de l'expérience qui a été donnée le plus souvent est la suivante: les
+objets les plus volumineux sont, toutes choses égales d'ailleurs, jugés
+Les plus lourds; par conséquent, on prépare pour les soulever un effort
+D'autant plus vigoureux que leur volume est plus grand; la déception
+Produite par l'inexactitude de cet ajustement conduit à une dépréciation
+du poids de l'objet volumineux. Dans les cas que nous étudions, dans le
+texte, la préparation du mouvement est produite non par la perception
+visuelle du volume du poids ou de sa matière, mais par la suggestion que
+les poids sont rangés en ordre croissant.</blockquote>
+
+<p>Si ce jugement de - ne s'est pas produit pour la 6e
+ligne, dans les expériences analogues sur les lignes, c'est
+sans doute que l'ajustement de l'oeil et la préparation de
+l'esprit pour percevoir une certaine ligne dont on prévoit
+la longueur est un acte moins important et moins fréquent
+que l'ajustement de la main pour soulever un corps dont
+on prévoit le poids; mais il est vraisemblable que cette
+même préparation existe pour la perception visuelle des
+longueurs, quoique à un degré moindre, puisque quelques
+sujets, comme nous l'avons vu, raccourcissent certaines
+lignes, au lieu de leur donner l'accroissement inspiré par
+la suggestion.</p>
+
+<p>Il est bien curieux d'observer que, malgré ce démenti
+donné à la suggestion dès la pesée de la 6e boîte, la suggestion
+a quand même persisté, et s'est fait sentir dans
+l'appréciation des poids suivants.</p>
+
+<p><i>Deuxième épreuve</i>.&mdash;Faite aussitôt après la précédente,
+elle en diffère en ce que le sujet soupèse plusieurs fois
+les poids à comparer; il est obligé de fixer son attention
+plus fortement sur les poids; de plus, comme il fait ses
+pesées pour la seconde fois, il est dans de meilleures conditions
+pour lutter contre la suggestion. En fait, nous
+avons eu une certaine peine à décider les plus jeunes
+enfants à soupeser de nouveau le poids A quand ils devaient
+soupeser le poids B; ils ne paraissaient avoir aucun désir
+de profiter du moyen de contrôle qu'on leur donnait; et il
+a fallu insister chaque fois, pour certains enfants, en leur
+rappelant qu'ils devaient soupeser de nouveau telle
+boîte.</p>
+
+<p>Dans l'ensemble, les résultats présentent une plus
+grande exactitude que ceux de la première épreuve; ils
+sont inscrits dans notre tableau V, qui est construit sur
+le même plan que le tableau IV, et traduits en graphique
+dans la figure 14. Pour la perception des poids de 1 à 5, qui
+sont réellement croissants, 3 erreurs seulement ont été
+commises, tandis qu'à la première épreuve on comptait
+11 erreurs. La perception des poids s'est donc faite avec plus d'exactitude.</p>
+
+
+<p>TABLEAU V.&mdash;<i>Résultats de la deuxième épreuve de suggestion
+par les poids</i>.</p>
+
+<img src="Tableau05.png" alt="" style="width: 700px; height: 899px;">
+
+
+
+<p>L'illusion de l'accroissement des poids a été moins forte; on compte:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 400px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+<br><br>
+Jugements de +<br>
+Jugements de -<br>
+Jugements de =<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+DEUXIÈME ÉPREUVE<br>
+130<br>
+&nbsp;40<br>
+&nbsp;65<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+PREMIÈRE ÉPREUVE<br>
+161<br>
+&nbsp;37<br>
+&nbsp;42<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<center>
+<img src="Fig14.png" alt="" style="width: 600px; height: 541px;">
+</center>
+
+<p class=STDIT>Fig. 14.&mdash;Graphique de la 2e épreuve de suggestion
+par les poids. + +, graphique des jugements de +;- -, graphique des
+Jugements de -; =, graphique des jugements d'égalité.</p>
+
+<p>Les jugements de + ont diminué, et cette diminution a
+lieu surtout au profit des jugements d'égalité, qui sont les
+jugements les plus exacts. Les jugements de - ont beaucoup
+moins augmenté de fréquence; ce sont des jugements
+moins exacts; ils sont surtout fréquents chez les enfants
+les plus jeunes; nos deux tableaux de chiffres nous montrent
+que dans les deux épreuves, les enfants les plus
+jeunes et appartenant aux classes les moins avancées ont
+fait rarement des jugements d'égalité; ils ont d'ordinaire
+résisté à la suggestion en faisant des jugements de&mdash;.
+Nous n'en savons pas le motif. La même explication leur
+était donnée qu'à leurs aînés, avant l'expérience; on
+leur disait à tous la même phrase, dans laquelle se trouvaient
+les mots: «Il faut déterminer si le poids est plus
+grand que le précédent, ou plus petit, ou égal.»</p>
+
+<p>Le graphique de l'épreuve 2, qui rend sensible les changements
+de la suggestion pendant le cours de l'expérience,
+fait encore repasser sous nos yeux ce curieux
+échec de la suggestion pour la 6e boite, qui nous avait
+déjà frappé dans la première épreuve: ici, le nombre de
+jugements suggestionnés tombe à 10, il se maintient à
+10 pour le poids suivant; c'est un minimum qui ne sera
+plus atteint. Il semble donc que la suggestibilité de nos
+24 sujets, pris comme un seul tout, subit d'abord une
+décroissance, ensuite elle reprend son énergie, et évolue
+en décroissant plus ou moins lentement et irrégulièrement.
+Cette évolution singulière est peu conforme aux idées
+qu'on avait pu se faire à priori sur la question; il aurait
+été sans doute beaucoup plus vraisemblable de supposer
+que la suggestion, tout au début, devait être au maximum,
+et décroître ensuite; mais nos idées à priori ne tiennent
+pas compte d'une foule de petites conditions matérielles
+qui agissent sur les phénomènes; et parmi ces conditions,
+il faut noter ici cet ajustement musculaire de la main, qui
+est d'une importance toute spéciale dans les expériences
+de pesée.</p>
+
+<p><i>Troisième épreuve</i>.&mdash;Elle se trouve entièrement résumée
+dans notre tableau VI, où nous avons indiqué les
+valeurs données par chaque élève à la série des poids;
+pour que ce tableau fût comparable aux précédents, nous
+avons indiqué dans la ligne du bas combien de fois chaque
+poids avait été jugé plus lourd ou plus léger que le précédent,
+ou égal; on peut alors se rendre compte facilement
+si le fait d'évaluer les poids en grammes a permis
+de juger plus ou moins exactement de leur poids relatif;
+il est bien entendu que les élèves, dans cette troisième
+épreuve, n'avaient pas à dire s'ils trouvaient un poids plus
+lourd ou moins lourd que le précédent; ils avaient seulement
+à l'apprécier en grammes.</p>
+
+<p>Le point de départ de toutes les appréciations a été
+de 20 grammes; car nous avons fait connaître ce poids
+aux élèves comme étant le poids exact.</p>
+
+
+<p>TABLEAU VI.&mdash;<i>Résultats de la troisième épreuve de suggestion par les poids</i>.</p>
+
+<center>
+<img src="Tableau06.png" alt="" style="width: 700px; height: 708px;">
+</center>
+
+
+
+<p>La comparaison des moyennes générales avec celles
+des tableaux IV et V montre que dans cette 3e épreuve,
+les élèves n'ont pas progressé dans le sens de l'exactitude,
+comme on aurait pu s'y attendre; cette troisième
+épreuve a été un peu meilleure que la 1re, mais beaucoup
+moins bonne que la seconde. Voici un relevé des chiffres
+qui est assez significatif.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 600px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+<br><br>
+Jugements de +<br>
+Jugements de -<br>
+Jugements de =<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+PREMIÈRE<br>
+ÉPREUVE<br>
+161<br>
+&nbsp;37<br>
+&nbsp;42<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+DEUXIÈME<br>
+ÉPREUVE<br>
+130<br>
+&nbsp;40<br>
+&nbsp;65<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+TROISIÈME<br>
+ÉPREUVE<br>
+156<br>
+&nbsp;28<br>
+&nbsp;53<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Les jugements de +, qui représentent l'influence de la
+suggestion, ont été plus nombreux qu'à la seconde
+épreuve, par conséquent la suggestion a exercé son
+influence avec plus de force. Pourquoi donc à la 3e épreuve
+les élèves ont-ils été plus suggestibles qu'à la seconde
+épreuve? Nous pensons que c'est parce que la 3e épreuve
+a exigé de la part des élèves un travail supplémentaire;
+ils n'avaient pas seulement à juger qu'un poids était plus
+lourd ou moins lourd que le précédent, ainsi que cela
+avait lieu dans les deux épreuves précédentes; ils avaient
+à attribuer une valeur précise à chaque poids, dire s'il
+pesait 50 ou 60 grammes; or, cette évaluation est certainement
+plus difficile qu'un jugement qui consiste simplement
+à dire qu'un poids est plus lourd qu'un autre;
+l'évaluation suppose non seulement un jugement de comparaison,
+mais une appréciation du degré de différence,
+et en outre le choix d'un chiffre précis, qui exprime cette
+appréciation. On comprend très bien que ce petit travail
+exige quelque contention d'esprit, surtout quand on le
+demande à des enfants de 8 à 10 ans; or, voici mon interprétation:
+préoccupés par cette évaluation en grammes,
+les enfants ont perdu un peu de la liberté d'esprit qu'ils
+avaient précédemment pour comparer les poids; ils ont
+fait cette comparaison dans un état de distraction mentale,
+ou tout au moins avec une attention moins forte et
+moins exclusivement portée sur la sensation des poids;
+et il en est résulté que les enfants sont devenus plus
+dociles à la suggestion d'accroissement des poids; du
+moment que le contrôle, qui s'appuyait sur la perception
+exacte des poids, s'est affaibli, il est naturel que la suggestion,
+délivrée de ce contrôle, ait acquis plus de force<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a>Le sujet de cette étude côtoie continuellement celui de
+L'attention volontaire et de la distraction. Parmi ces points de
+contact, celui que nous rencontrons ici est des plus intéressants, voici
+pourquoi: on a recherché depuis quelques années, dans les laboratoires
+américains de psychologie, les meilleures méthodes pour la production
+des états de distraction; les expérimentateurs ont le plus souvent
+cherché les causes de distraction dans des excitations qui sont
+étrangères au genre de travail dont on cherche à distraire le sujet: par
+exemple, on lui fait compter des rythmes, ou on lui fait apprécier des
+parfums, pendant qu'il s'absorbe dans une lecture ou dans un calcul. Ces
+méthodes de distraction n'ont point encore donné de résultats
+satisfaisants. Or, je signale ici la possibilité d'une méthode
+différente de distraction, que l'on réaliserait&mdash;non pas en troublant un
+certain travail par des excitations étrangères à ce travail,&mdash;mais bien
+en compliquant ce travail lui-même, en le rendant plus difficile à
+suivre.</blockquote>
+
+<p>Nous verrons tout à l'heure, en étudiant quelques cas
+particuliers, que notre interprétation est extrêmement
+vraisemblable.</p>
+
+<p>Si on examine la moyenne des appréciations pour
+chaque poids, dans cette troisième épreuve, on voit que
+la suggestion n'a pas présenté cette décroissance assez
+nette que nous observions dans les deux épreuves précédentes;
+la suggestibilité paraît être restée à peu près stationnaire;
+de plus, on ne rencontre plus ici, comme précédemment,
+une diminution brusque de jugements de + pour
+le 6e poids. Ces deux observations s'expliquent par
+une raison unique; l'esprit des sujets a été distrait par
+l'obligation d'évaluer un poids en grammes; ils n'ont pas
+mis autant de soin à percevoir les poids; par conséquent,
+ils n'ont pas eu l'illusion d'allègement, qui se produit au
+6e poids, ni cette diminution progressive de suggestion
+qui est produite par la perception de là série des poids.
+Tout cela me paraît très logique.</p>
+
+<p>Venons aux évaluations en grammes; on pourrait croire
+&mdash;et nous avons cru tout d'abord&mdash;que les chiffres de
+ces évaluations ont un caractère artificiel et arbitraire;
+un enfant dira qu'une des boîtes pèse 40 grammes et que
+la boîte suivante pèse 42 grammes; un autre dira que la
+première pèse 40 et la suivante 60 grammes; il serait
+téméraire, semble-t-il, d'attacher une grande importance
+à cette différence d'évaluation, bien que la différence soit
+de 18 grammes; nous ne savons pas, peut-on dire, comment,
+par quel processus, se fait cette évaluation, ni sur
+quelle donnée elle repose; il y entre sans doute, pour une
+certaine part, un jugement de comparaison sur la valeur
+des poids; sans doute aussi le chiffre de l'évaluation
+exprime ce jugement, et toutes choses égales d'ailleurs,
+l'évaluation sera d'autant plus forte que la différence
+de poids aura été sentie et jugée plus grande; mais
+d'autre part, il faut bien reconnaître que l'évaluation d'un
+poids en grammes est une opération très compliquée;
+d'abord c'est une traduction, une transposition, car il
+n'existe qu'un rapport de convention entre une certaine
+sensation de poids ou de différence de poids sentie dans
+la main, et un chiffre, un nombre déterminé de grammes;
+en outre, ce rapport de convention doit être grandement
+influencé par une foule de facteurs individuels.</p>
+
+<p>Malgré toutes ces objections, j'ai cru bien faire de convier
+les élèves à une évaluation des poids, parce que
+l'évaluation constitue une méthode d'expression des jugements,
+et que cette méthode n'est pas suffisamment étudiée
+en psychologie. La question a donc une portée
+générale et j'ai pensé qu'il serait intéressant de rechercher
+quels sont, dans un cas donné, les avantages et les
+inconvénients de cette méthode<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a>Dans un article fait en collaboration avec Victor Henri
+sur la mémoire des lignes, nous avons classé les différents procédés
+pour étudier la mémoire; ces procédés ne sont pas spéciaux à la mémoire,
+ils sont, pour mieux dire, des procédés d'expression des jugements;
+nous en comptons trois principaux: la méthode de reproduction, la
+méthode de comparaison, et la méthode de description; l'évaluation n'est
+qu'une variété de la méthode de description. Pour plus de détails, voir
+Mon <i>Introduction à la psychologie expérimentale</i>, p. 76.</blockquote>
+
+<p>Les évaluations ont été si variables qu'on ne pourrait
+guère en tirer une moyenne sérieuse. En effet, bien que
+toutes les appréciations aient eu le même point de départ,
+20 grammes pour la première boîte de poids, les évaluations
+successives se sont faites sur des échelles très différentes;
+nous trouvons des sujets qui ont donné au dernier
+poids la valeur de 300 grammes, tandis que d'autres
+lui ont donné seulement la valeur de 26 grammes; mais
+recherchons si quelque chose de général ressort de ces
+chiffres, et si des différences qui semblent trop considérables
+à première vue pour ne pas être fantaisistes, ne
+sont pas explicables.</p>
+
+<p>Un premier fait nous frappe: c'est que les chiffres
+d'évaluation ne sont pas quelconques; les nombres ronds
+prédominent. Ainsi, prenons au hasard toutes les appréciations
+qui ont été faites sur un poids quelconque, sur
+le 6e poids; nous trouvons sur 24 évaluations:</p>
+
+
+<p>14 évaluations terminées par un 0 (comme 30, 60, etc.).<br>
+ 7 évaluations terminées par un 5 (comme 45, 75, etc.).<br>
+ 1 évaluation terminée par un 4<br>
+ 1 évaluation terminée par un 8<br>
+ 1 évaluation terminée par un 9</p>
+
+
+<p>Il existe donc une certaine influence des nombres terminés
+par un 0 ou par un 5; ces nombres se présentent
+plus facilement à l'esprit, puisque ce sont ceux que l'on
+cite le plus souvent. Il vaut la peine de faire le calcul du
+degré de facilité présenté par tous les chiffres, dans notre
+expérience particulière; c'est ce que réalise le petit tableau
+suivant.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 300px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 60%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+0. a été employé<br>
+5.<br>
+1.<br>
+2.<br>
+3.<br>
+4.<br>
+6. a été employé<br>
+7.<br>
+8.<br>
+9.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: right; font size:14pt; font-family: serif;">
+207 fois<br>
+72 fois<br>
+4 fois<br>
+9 fois<br>
+2 fois<br>
+5 fois<br>
+12 fois<br>
+3 fois<br>
+5 fois<br>
+7 fois<br>
+ </td>
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Ce tableau montre qu'après les nombres terminés
+par 0, les nombres terminés par 5 ont été les plus nombreux.
+Quant aux autres nombres, ils ont été choisis
+si rarement qu'on ne peut pas déterminer exactement
+leurs chances; il paraît seulement ressortir que les
+nombres 3 et 7 ont été cités le moins souvent.</p>
+
+<p>Or, ces résultats sont précisément opposés à ceux qu'on
+obtient en priant une personne de citer un chiffre au
+hasard; d'après les observations qui me sont personnelles,
+si on dit à une personne de choisir un nombre, de 1 à 9,
+elle cite le plus souvent le 7 et non le 5. Un ennemi de la
+psychologie expérimentale s'empressera sans doute de se
+prévaloir contre nous de cette contradiction; mais je pense
+que cette contradiction n'est qu'apparente; elle résulte
+de ce que le choix des chiffres n'est pas fait dans les
+mêmes conditions mentales. Lorsqu'un enfant a un poids
+ou une ligne à évaluer, son attention ne se porte pas uniquement
+sur le chiffre à donner, mais aussi sur le poids et
+la ligne qu'il évalue; sa perception lui donne une certaine
+indication dont il cherche à se rendre compte, et qu'il doit
+apprécier par un chiffre; ayant donc l'esprit préoccupé
+par ce travail, il prend des chiffres ronds pour deux raisons:
+d'abord, c'est que ces chiffres viennent plus naturellement
+à l'esprit que d'autres, et exigent un effort
+moindre; en second lieu, les nombres ronds sont plus
+approximatifs que les autres, ils n'indiquent pas une prétention
+aussi nette à la précision; dire d'un corps qu'il
+pèse 50 kilogrammes veut dire qu'on l'apprécie approximativement;
+cela signifie qu'il pèse <i>environ</i> 50 kilogrammes;
+mais si on dit qu'il pèse 49 kilogrammes, on
+porte alors un jugement qui a plus de prétention à l'exactitude;
+car on ne dira pas d'un corps qu'il pèse <i>environ</i>
+49 kilogrammes.</p>
+
+<p>L'état mental d'une personne à qui l'on demande de
+citer un chiffre au hasard est bien différent. D'abord cette
+personne n'a pas à accomplir une opération sérieuse qui
+l'absorbe, elle a l'esprit complètement libre; de plus, le
+choix qu'elle doit faire d'un chiffre n'a aucune signification
+précise, et il n'est pas plus ridicule de citer 49 que
+de citer 50. La fantaisie peut donc se donner librement
+carrière. Maintenant, pourquoi cette fantaisie qui paraît
+si libre a-t-elle ses règles? Je ne me charge pas de le dire.</p>
+
+<p>A l'appui de ces documents, ou du moins pour les
+compléter, j'en citerai deux autres. Galton et H. le Poer<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>
+ont montré que la durée des condamnations judiciaires
+est profondément affectée par l'influence du chiffre 5 et
+de ses multiples: lorsque le juge a le pouvoir de fixer
+la durée de la peine dans certaines limites, il y a très
+grande probabilité qu'il se laissera guider par l'usage
+habituel des 5 et de ses multiples, qu'il fixera une condamnation
+de 10 ans, par exemple, plus facilement qu'une
+de 9 ans. Cette préférence est conforme à celle que nous
+Remarquons.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a><i>Influence of Number in Criminal Sentence</i>,
+Harper's Weekly, May 14, 1896. (Je cite de seconde main.)</blockquote>
+
+<p>D'autre part, F.B. Dresslar, dans une très curieuse note
+publiée par Appleton's Popular Science Monthly en 1899
+sur «Guessing, as influenced by member préférences»
+rapporte une étude qu'il a faite sur le cas suivant: un
+magasin de Californie avait fait exposer en pleine rue une
+pièce d'étoffe et demandait aux passants de deviner le
+nombre de fils qu'elle contenait, promettant à ceux qui
+devineraient le nombre exact une prime de 100 dollars;
+la seule condition imposée aux amateurs était d'écrire
+leur nom et adresse sur un registre spécial; 7,700 personnes
+s'essayèrent à deviner; le nombre réel de fils était
+de 811; deux seulement tombèrent juste. En faisant une
+étude sur tous les nombres inscrits sur les registres,
+Dresslar a reconnu que ces efforts pour deviner sont
+soumis à des influences spéciales; ainsi, il y a des préférences
+pour certains chiffres, soit qu'ils occupent le rang
+des unités, soit qu'ils occupent le rang des dizaines. Le
+chiffre le plus souvent employé est le 0 (environ 2100 fois),
+puis le 7 (environ 2000 fois), puis le 5 (environ 1600 fois)
+viennent après le 9, le 3, le 1. Les chiffres pairs sont bien
+moins souvent employés: 4 seulement 831 fois; 2 seulement
+965 fois; 6 seulement 1080 fois; et 8 seulement
+933. Ces résultats s'accordent aussi avec les nôtres, mais
+ils en diffèrent en même temps; l'accord porte sur la préférence
+pour les 0 et les 5; le désaccord porte sur la préférence
+pour les 7.</p>
+
+<p>Nous avons maintenant à rechercher si la méthode
+d'évaluation exprime la suggestibilité de chaque élève
+dans l'expérience des poids.</p>
+
+<p>Un premier fait est à relever; c'est que pour l'évaluation
+des 5 premières boîtes, dont le poids présente un
+accroissement régulier, les élèves ont rarement atteint
+100 grammes, et n'ont jamais dépassé ce nombre; les
+poids successifs étaient de 20, 40, 60, 80 et 100 grammes;
+or nous trouvons pour le 6e poids la distribution suivante
+des évaluations:</p>
+
+
+<p>20 à 30 grammes ............ 1 fois<br>
+31 à 40 grammes ............ 5 fois<br>
+41 à 50 grammes ............ 6 fois<br>
+51 à 60 grammes ............ 3 fois<br>
+61 à 70 grammes ............ 3 fois<br>
+71 à 80 grammes ............ 2 fois<br>
+81 à 90 grammes ............ 1 fois<br>
+91 à 100 grammes .......... 3 fois</p>
+
+
+<p>Cette méthode d'évaluation donne par conséquent les
+mêmes résultats que la méthode de reproduction en ce
+qui concerne les lignes. Nous avons vu, en effet, dans
+l'expérience de suggestion sur l'accroissement des lignes,
+que les élèves ont constamment diminué la longueur des
+5 premières lignes, et que la cinquième a rarement été
+reproduite avec sa longueur exacte de 60 millimètres;
+nous constatons ici le même fait.</p>
+
+<p>Autre observation: certains élèves, avons-nous dit,
+ont attribué au dernier poids de la série, une valeur très
+petite, par exemple 26 grammes; d'autres, une valeur
+très grande, par exemple 300 grammes. Ces différences
+énormes d'évaluation ont-elles une signification quelconque?
+Les élèves ayant indiqué les poids les plus
+élevés sont-ils plus suggestibles que les autres? Oui, la
+question n'est pas douteuse, surtout si l'on s'adresse aux
+extrêmes. Le tableau suivant le montre:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 600px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+TEXT
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Nombre de fois que<br>
+les élèves ont perçu un<br>
+accroissement de poids.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Évaluation<br>
+du<br>
+dernier poids.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+And.<br>
+Bout.<br>
+Poire.<br>
+Hub.<br>
+Pou.<br><br>
+Vand.<br>
+Die.<br>
+Gouje.<br>
+Gesh.<br>
+Mien.<br><br>
+Méri.<br>
+Monne.<br>
+Vasse.<br>
+Delan. <br>
+Martin.<br><br>
+Féli.<br>
+Pet. <br>
+Bien.<br>
+Die. <br>
+Saga.<br><br>
+Obre.<br>
+Motte.<br>
+Lac.<br>
+Blasch.<br><br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: right; font size:14pt; font-family: serif;">
+10<br>
+10<br>
+10<br>
+10<br>
+10<br><br>
+9<br>
+9<br>
+8<br>
+8<br>
+1<br><br>
+7<br>
+6<br>
+6<br>
+6<br>
+6<br><br>
+5<br>
+4<br>
+4<br>
+4<br>
+4<br><br>
+3<br>
+2<br>
+2<br>
+2<br><br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: right; font size:14pt; font-family: serif;">
+300<br>
+103<br>
+190<br>
+450<br>
+100<br><br>
+160<br>
+95<br>
+150<br>
+230<br>
+150<br><br>
+180<br>
+43<br>
+85<br>
+175<br>
+64<br><br>
+49<br>
+60<br>
+49<br>
+79<br>
+90<br><br>
+35<br>
+50<br>
+42<br>
+26<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 35%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+<br><br>
+Moyenne = 169 gr.<br><br><br><br><br><br>
+Moyenne = 161 gr.<br><br><br><br><br><br>
+Moyenne = 109 gr.<br><br><br><br><br><br>
+Moyenne = 63 gr.<br><br><br><br><br><br>
+Moyenne = 38 gr.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Dans ce tableau nous indiquons sur la première colonne
+verticale le nombre de jugements + rendus par les élèves
+dans la 3e épreuve, et en regard de ce nombre nous
+plaçons dans la 2e colonne l'évaluation du 15e poids par
+l'élève; en faisant la moyenne par séries de 5 élèves, on
+trouve que les plus suggestibles sont arrivés aux estimations
+les plus fortes; ce calcul est passible d'une objection;
+car si les élèves les plus suggestibles terminent
+par les évaluations les plus fortes, cela tient en partie à ce
+qu'ils ont fait un plus grand nombre de jugements +;
+mais si l'on calcule, pour éviter cette objection la moyenne
+de l'accroissement de chaque poids à partir du 6e on trouve
+encore que cette moyenne est d'autant plus élevée que les
+élèves sont plus suggestibles; ainsi, pour le 1er groupe,
+le plus suggestible, elle est de 9gr, 6; pour le 2e de 9gr, 8;
+pour le 3e de 9gr, 7; pour le 4e, de 5 grammes, et enfin pour
+le dernier groupe, le moins suggestible, de 3 grammes.</p>
+
+<p><i>Examen des cas individuels</i>.&mdash;En psychologie individuelle,
+une des premières questions est d'établir une classification
+des individus. Comment l'expérience des poids
+nous permet-elle de qualifier la suggestibilité de chacun?
+Nous n'avons pas ici la même ressource que pour l'expérience
+de suggestion sur les lignes, où nous mesurons la
+plus longue ligne tracée sous l'influence de la suggestion
+d'agrandissement. Nous sommes obligés d'employer un
+autre artifice. Celui qui nous paraît le plus simple est de
+compter, pour chacun, le nombre de jugements de + qu'il
+a émis dans chaque épreuve; il est clair que ces jugements
+de + sont des résultats de suggestion, et que celui
+qui en a donné le plus est celui qui a obéi le plus souvent
+à la suggestion. Ceux par conséquent qui ont émis 10 jugements
+de + ont atteint l'extrême limite de la suggestibilité
+mesurable dans notre expérience; et ceux qui ont
+émis seulement 5 jugements de +, ou 4, ou 2, ou même 0,
+présentent une suggestibilité moindre.</p>
+
+
+<p>Dans le tableau VII nous avons classé les élèves
+d'après le nombre total des jugements + rendus dans
+les 3 épreuves. Ce classement donne lieu aux remarques
+suivantes. Les 3 élèves qui viennent en tête de la liste,
+et qui sont des élèves assez âgés, se sont aussi montrés
+les plus suggestibles pour la mémoire des lignes. Ils sont
+donc aussi suggestibles dans les 2 expériences. Quand on
+leur a fait apprécier les poids en grammes, ils ont fait à
+chaque poids une augmentation très régulière, qui est une
+nouvelle forme de l'automatisme. Poire faisait chaque fois
+une augmentation constante de 10 grammes, And. une
+augmentation de 20 grammes, et Bout, une augmentation
+de 5 grammes. Ces chiffres donnés en grammes montrent
+donc la régularité de l'augmentation, que les jugements
+de + n'indiquent point. Nous avons même surpris l'un
+des élèves, And., qui disait le poids d'une boîte avant de
+l'avoir soulevée; ce n'était nullement par négligence,
+croyons-nous, puisqu'il soulevait la boîte ensuite, mais
+l'entraînement de la suggestibilité était si fort qu'elle
+opérait sur lui avant qu'il eut apprécié le poids. C'est ce
+même And. auquel il est arrivé, dans l'expérience des
+lignes, de tracer la ligne sans avoir regardé le modèle.
+C'est le même état d'esprit. Ces cas extrêmes nous font bien
+comprendre le mécanisme de la suggestibilité. L'élève ne
+songe plus à regarder avec attention la ligne modèle ou
+à soupeser le poids, parce que la suggestion l'entraîne.</p>
+
+<p>Les 3 élèves suivants, Hub., Van. et Die., sont des
+jeunes appartenant à la 4e classe; il en est de même pour
+Gouje qui les suit de près; évidemment leur suggestibilité
+tient à leur âge. Tout ceci est conforme à l'idée que nous
+nous étions faite de la suggestibilité de ces sujets; les uns,
+suggestibles en raison de leur âge, les autres par suite de
+leur condition mentale.</p>
+
+<p>On est plus étonné de rencontrer parmi eux Mien. et
+Gesbe., qui s'étaient montrés peu suggestibles pour les
+lignes. D'où vient qu'ils ont été si dociles à la suggestion
+par les poids? Je suppose que si ces élèves, si peu suggestibles
+pour les lignes, l'ont été autant pour les poids, la
+cause en est dans la nature des sensations qui sont intervenues
+dans ces expériences; il est possible qu'une personne
+se laisse suggestionner en ce qui concerne certaines
+sensations, et ne se laisse pas suggestionner pour d'autres.</p>
+
+<p>TABLEAU VII</p>
+
+<p><i>Classement des élèves d'après leur suggestibilité dans l'épreuve des
+poids</i>.</p>
+<center>
+<img src="Tableau07.png" alt="" style="width: 700px; height: 699px;">
+</center>
+
+
+<p>Pou. mérite une mention à part, car son cas est intéressant.
+C'est un sujet qui, la première et la seconde fois, a
+bien résisté à la suggestion; la seconde fois, surtout, la
+résistance a été bien nette, car il n'a fait que 4 jugements
++ mais, lorsqu'on l'a obligé à estimer les poids en grammes,
+ce travail semble l'avoir complètement soumis à la suggestion;
+car il a très régulièrement augmenté chaque poids de
+5 grammes. Il est un des exemples les plus nets de l'influence
+produite par un surcroît de travail et par conséquent
+par la distraction sur la suggestibilité d'un individu.</p>
+
+<p>Nous n'avons rien à dire de spécial de Pet., de Mer., et
+de Monne.</p>
+
+<p>Delans. et Vasse., présentent ce trait particulier que l'évaluation
+des poids les a embarrassés, troublés, et les a
+rendus plus suggestibles.</p>
+
+<p>Ceux qui suivent, Dew., Saga., etc., ont été peu suggestibles
+dans les 3 épreuves, et leurs estimations du
+dernier poids ne se sont jamais élevées bien haut; le dernier
+poids pèse 70 pour Dew., 90 pour Saga., 64 pour
+Martin., 42 pour Laca., et enfin 26 pour Blasch. Ce dernier
+élève présente cette particularité qu'il n'a jamais augmenté
+que de 1 gramme les évaluations des poids.</p>
+
+<p><i>Remarques sur le procédé d'évaluation en chiffres</i>.&mdash;
+J'ai dit plus haut que l'expérience sur les poids permettait
+de comparer le procédé d'évaluation en chiffres aux autres
+procédés qui consistent à dire si un poids est plus lourd ou
+plus léger qu'un autre, ou de même valeur. Ce sont des jugements
+de nature un peu différente: nous pouvons maintenant
+nous rendre compte de leurs avantages et inconvénients.</p>
+
+<p>Voici ce qui ressort de nos expériences.</p>
+
+<p>1° L'évaluation en chiffres est soumise à des influences
+spéciales, qui font adopter de préférence les nombres
+ronds, les multiples de 10 et les multiples de 5.</p>
+
+<p>2° L'évaluation en chiffres indique, comme les jugements
+de +, de -, et d'égalité, la valeur relative des poids;
+elle indique en outre, ce que ces simples jugements n'indiquent
+pas, si les différences sont grandes ou petites,
+régulières ou irrégulières; ainsi, entre les poids 3 et 4,
+l'évaluation indique des différences qui sont généralement
+plus fortes qu'entre les poids 10 et 11; par conséquent
+l'évaluation ajoute une précision plus grande au jugement
+d'inégalité.</p>
+
+<p>3° La valeur absolue de l'évaluation, dans nos expériences
+sur les poids, ne peut être prise au pied de la
+lettre; cependant, en moyenne, plus les évaluations sont
+fortes, plus la suggestibilité est grande.</p>
+
+<p>4° Le fait seul d'obliger une personne à donner une évaluation
+a pour résultat de lui imposer un surcroît de travail
+qui peut, dans certains cas, nuire à la perception exacte
+des poids et développer des phénomènes d'automatisme.</p>
+
+
+<p>ÉTAT MENTAL PENDANT LES EXPÉRIENCES
+DE SUGGESTION PAR LES POIDS</p>
+
+<p>Aucune demande n'a été adressée aux sujets pendant
+qu'ils appréciaient la série de poids; et quand l'expérience
+était terminée, nous ne leur avons fait subir aucun interrogatoire.
+Cette lacune, j'ai voulu la combler en répétant
+l'expérience sur deux petites filles, âgées de douze et de
+treize ans, qui sont de ma famille, et que j'ai habituées
+depuis longtemps à faire des expériences de psychologie. Je
+vais exposer en détail ces deux expériences.</p>
+
+<p><i>Expérience sur Armande B</i>.&mdash;Enfant de douze ans,
+intelligente et pleine d'imagination; elle est seule avec moi
+dans mon cabinet; elle s'assied devant les boîtes de poids
+alignées, et je lui donne l'explication d'usage; elle doit se
+contenter de soulever les poids l'un après l'autre, avec la
+main droite, et décider pour chaque poids s'il est plus lourd
+que le précédent, ou plus léger et égal. Je lui fais répéter
+cette épreuve, sans aucun changement, 10 fois de suite, ce
+qui prend 13 minutes. Voici ses réponses:</p>
+
+
+
+<p><i>Tableau VIII.&mdash;Expérience de suggestion par les poids sur
+Armande B.</i></p>
+<center>
+<img src="Tableau08.png" alt="" style="width: 600px; height: 430px;">
+</center>
+
+
+<p>Ces pesées sont faites avec le plus grand soin par l'enfant;
+tout en soulevant les boîtes, elle émet quelques
+réflexions spontanées, que je note à mesure. Vers la
+3e épreuve, elle dit: «Jusqu'à une certaine limite, ils (les
+poids) deviennent plus lourds, et ensuite ils deviennent
+égaux, mais pas plus légers. J'ai remarqué que le 13e et
+le 14e sont égaux» A la 5e épreuve, elle dit, étonnée: «Il
+y en a un qui est moins lourd», c'est à propos de la 9e boîte
+qu'elle dit cela. A la 6e épreuve, elle demande: «Il ne
+peut pas y en avoir 3 égaux? Ils ont l'air égaux tous.» Je
+ne réponds rien. A la 8e épreuve, elle dit encore: «Ça ne
+fait rien que tous soient égaux?» Ces diverses questions,
+sur lesquelles nous allons revenir dans un instant, nous
+montrent déjà que le sujet a en quelque sorte besoin d'une
+permission pour dire que les poids sont égaux. Cet état mental
+singulier, nous le connaissons déjà; nous l'avons rencontré
+dans nos expériences sur les lignes chez plusieurs élèves
+d'école primaire, notamment chez Clou, Thève, Mousse.</p>
+
+<p>Dans les 10 épreuves, une seule erreur a été commise
+sur la série de poids de 1 à 6; c'est la preuve qu'Armande
+fixait bien son attention. On peut observer aussi que la
+suggestion a légèrement diminué par la répétition; le nombre
+des jugements + a été de 37 dans les 5 premières
+épreuves, et de 24 seulement dans les 5 dernières.</p>
+
+<p>Je transcris textuellement l'interrogatoire qui a suivi
+l'expérience. Cet interrogatoire a duré 30 minutes. Je l'ai
+fait la plume à la main, écrivant textuellement les demandes
+et les réponses. Je me borne à mettre en italique les réponses
+ou parties de réponses qui sont, à mes yeux, particulièrement
+importantes.</p>
+
+
+<p>INTERROGATOIRE D'ARMANDE</p>
+
+<p> 1. <i>D</i>.&mdash;Peux-tu me dire quelque chose que tu as remarqué
+dans cette expérience?</p>
+<p> 2. <i>R</i>.&mdash;C'est que jusqu'à un certain endroit, les poids ont
+l'air d'être tous égaux, jusqu'au dernier qui est plus lourd que
+tous les autres. Il y en a un qui me paraît moins lourd.</p>
+<p> 3. <i>D</i>.&mdash;-A partir de quelle boîte sont-ils tous égaux?</p>
+<p> 4. <i>R</i>.&mdash;Je ne me rappelle pas au juste.</p>
+<p> 5. <i>D</i>.&mdash;Dis à peu près.</p>
+<p> 6. <i>R</i>.&mdash;A peu près à partir de la 6e, mais le dernier n'est
+pas égal aux autres, il est plus lourd.</p>
+<p> 7. <i>D</i>.&mdash;Donne-moi d'autres remarques de toi.</p>
+<p> 8. <i>R</i>.&mdash;Dans les premiers, le 3e ou le 4e est beaucoup plus
+lourd que les autres.</p>
+<p> 9. <i>D</i>.&mdash;Est-il plus lourd que celui qui le suit?</p>
+<p>10. <i>R</i>.--(Embarras) Je ne m'en souviens plus.&mdash;Il est peut-être
+égal à celui qui le suit; mais en comparaison du 2e, il est
+trop lourd pour qu'ils se suivent exactement.</p>
+<p>11. <i>D</i>.&mdash;Tu n'as pas fait d'autres remarques?</p>
+<p>12. <i>R</i>.&mdash;C'est qu'il s'en trouve un vers le milieu qui est plus
+léger que le précédent; mais c'est si peu que je ne le vois pas
+toutes les fois.</p>
+<p>13. <i>D</i>.&mdash;As-tu encore d'autres remarques?</p>
+<p>14. <i>R</i>.&mdash;Non!...Ah! <i>C'est qu'au commencement la différence
+est grande, tandis que vers la fin on ne constate plus
+grande différence</i>..., et aussi que le premier est trop léger par
+rapport au troisième.</p>
+<p>15. <i>D</i>.&mdash;Encore?</p>
+
+<p>16. <i>R</i>.&mdash;C'est tout.</p>
+
+<p>17. <i>D</i>.&mdash;Comment appréciais-tu les poids?</p>
+
+<p>18. <i>R</i>.&mdash;(Embarras).</p>
+
+<p>19. <i>D</i>.&mdash;Comment te rendais-tu compte qu'un poids était
+plus lourd ou plus léger qu'un autre?</p>
+
+<p>20. <i>R</i>.&mdash;En le soulevant.</p>
+
+<p>21. <i>D</i>.&mdash;Quand un poids est plus lourd qu'un autre, à quoi
+le voit-on en le soulevant?</p>
+
+<p>22. <i>R</i>.&mdash;Il pèse plus.</p>
+
+<p>23. <i>D</i>.&mdash;A quoi s'aperçoit-on qu'il pèse plus?</p>
+
+<p>24. <i>R</i>.&mdash;Je ne peux pas dire. Il est plus lourd enfin; puis,
+on a plus de peine à le soulever.</p>
+
+<p>25. <i>D</i>.&mdash;Est-ce que pour savoir le poids d'une boîte, tu te
+rappelais ce que tu avais remarqué dans l'épreuve précédente?</p>
+
+<p>26. <i>R</i>.&mdash;Oh! oui. Le dernier est plus lourd que l'avant-dernier.</p>
+
+<p>27. <i>D</i>.&mdash;Avant de soulever le dernier, tu savais qu'il était
+plus lourd?</p>
+
+<p>28. <i>R</i>.&mdash;Oui, je le savais, je l'avais déjà remarqué. Il y en
+a 2 qui sont toujours égaux (13 et 14) et les 3 avant (10,11,12)
+sont à peu près égaux.</p>
+
+<p>29. <i>D</i>.&mdash;Alors, cette idée-là te guidait?</p>
+
+<p>30. <i>R</i>.&mdash;Non, je ne pouvais pas toujours savoir, car lorsque
+j'étais vers la fin, à ces 3 boîtes à peu près égales, je croyais
+être au milieu, et je ne savais pas si c'étaient ceux-là qui
+étaient égaux.</p>
+
+<p>31. <i>D</i>.&mdash;Si tu avais à dire d'une façon générale, dans une
+seule phrase, quel est le poids de toutes ces boîtes, que dirais-tu?</p>
+
+<p>32. <i>R</i>.&mdash;Jusqu'au milieu le poids des boîtes augmente sensiblement,
+puis elles deviennent égales, sauf la dernière.</p>
+
+<p>33. <i>D</i>.&mdash;Pendant l'expérience tu as fait une remarque que
+je n'ai pas bien comprise. Quand tu devais dire le poids d'une
+boite, est-ce que ça t'était aussi facile de dire plus <i>grand</i> ou
+<i>égal</i>?</p>
+
+<p>34. <i>R</i>.&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>35. <i>D</i>.&mdash;Est-ce que tu avais plus d'hésitation pour dire + ou =?</p>
+
+<p>36. <i>R</i>.&mdash;(Vivement). Pour dire égal! parce que les boîtes,
+puisqu'elles augmentent au commencement, <i>devraient vers le
+milieu et vers la fin continuer à augmenter aussi sensiblement</i>;
+mais comme vers le milieu elles n'augmentent pour ainsi dire
+pas et qu'elles restent à peu près égales, il faut plus faire attention
+pour savoir si elles sont égales...se ravisant): Ce n'est
+pas cela, ce n'est pas commode à dire...(découragement).
+<p>37. <i>D</i>.&mdash;Trouve.</p>
+
+<p>38. <i>R</i>.&mdash;<i>Je croyais que les boîtes, puisqu'au commencement
+elles augmentaient de poids, allaient augmenter toujours
+jusqu'à la fin</i>, mais comme elles n'augmentaient plus, j'ai dû
+faire plus d'attention.</p>
+
+<p>39. <i>D</i>.&mdash;Quand donc t'es-tu dit que les boîtes allaient augmenter
+jusqu'à la fin?</p>
+
+<p>40. <i>R</i>.&mdash;La première fois que je les ai soulevées, quand
+j'étais à la 3e ou à la 4e, j'ai cru alors que les autres allaient
+augmenter de poids comme les premières: mais la seconde
+fois, je savais déjà que vers la 6e elles n'augmentaient plus, à
+l'exception de la dernière.</p>
+
+<p>41. <i>D.</i>&mdash;Comment t'es-tu dit qu'elles augmentaient? Est-ce
+une phrase que tu as répétée en toi, ou une pensée?</p>
+
+<p>42. <i>R</i>.&mdash;C'est une pensée...La première fois, je n'avais pas
+très bien remarqué que par là (vers le centre) elles étaient
+égales.</p>
+
+<p>43. <i>D</i>.&mdash;Pourquoi?</p>
+<p>44. <i>R</i>.&mdash;Parce que je ne les connaissais pas encore.</p>
+<p>45. <i>D</i>.&mdash;Tu as fais l'épreuve 10 fois. Quelles sont les fois
+que tu as le mieux fait?</p>
+<p>46. <i>R</i>.&mdash;Ce sont les dernières.</p>
+<p>47. <i>D</i>.&mdash;Explique-moi ceci. Tu as dit à la 9e fois: est-ce
+que cela ne fait rien que je dise que toutes sont égales? Explique
+toi là-dessus.</p>
+<p>48. <i>R</i>.&mdash;Parce que je les trouvais égales, et je croyais qu'il
+fallait dire simplement...Je croyais qu'on ne pouvait dire que
+égales.</p>
+<p>49. <i>D</i>.&mdash;Pourquoi pensais-tu qu'il ne pouvait y avoir que
+2 boîtes égales se suivant?</p>
+
+<p>50. <i>R</i>.&mdash;<i>Parce que jusqu'ici je n'en avais dit que 2 égales,
+et quand j'ai commencé, tu m'as dit: tu diras si elles sont
+plus lourdes que la précédente, plus légères que la précédente,
+ou égales à la précédente: tu n'avais pas dit aux précédentes,
+alors je ne savais pas s'il pouvait y en avoir plusieurs</i>.</p>
+
+<p>51. <i>D</i>.&mdash;C'est bien pour cette raison? Alors, je vais te faire
+une objection. J'avais aussi dit: plus lourdes que <i>la précédente</i>,
+et non que les précédentes. Alors tu aurais dû te dire: je ne
+peux pas en trouver plus de 2 de suite plus lourdes.</p>
+
+<p>52. <i>R</i>.&mdash;C'est vrai.</p>
+<p>53. <i>D</i>.&mdash;Quand tu hésitais à dire =, est-ce que vraiment
+c'est parce que tu te rappelais ce que je t'avais dit?</p>
+
+<p>54. <i>R</i>.&mdash;Oh! <i>non</i>.</p>
+
+<p>55. <i>D</i>.&mdash;Alors?</p>
+
+<p>56. <i>R</i>.&mdash;C'est parce que j'avais pris l'habitude au commencement
+de dire +, et quand j'hésitais, c'était pour me souvenir
+du poids de la précédente.</p>
+
+<p>57. <i>D</i>.&mdash;Dernière question. Pensais-tu que tu avais besoin
+de ma permission pour dire =?</p>
+
+<p>58. <i>R</i>.&mdash;(Vivement). Ah oui! pour plusieurs, les premières
+fois. Les autres fois, j'avais même peur que tu me dises: ce
+n'est pas comme ça qu'on les mesure; on ne dit pas toutes en
+bloc qu'elles sont égales.</p>
+
+<p>59. <i>D</i>.&mdash;Explique-moi bien ceci que tu pensais avoir besoin
+de ma permission. T'est-il arrivé parfois de les trouver égales
+et de ne pas oser le dire?</p>
+
+<p>60. <i>R</i>.&mdash;Oh oui! Je me disais: l'autre fois, je n'ai pas dit
+qu'elles étaient égales à cet endroit-là, et tu aurais pu dire que
+je changeais trop. Une fois, j'ai regardé sur le papier où tu
+notais, et j'ai dit un peu au hasard, comme la fois précédente.</p>
+
+<p>61. <i>D</i>.&mdash;Pourrais-tu écrire tout à fait sérieusement, et après
+avoir bien réfléchi, les raisons pour lesquelles tu n'as pas dit =
+aussi souvent que tu l'aurais voulu.</p>
+
+<p>62. <i>R</i>.&mdash;Parce que je n'osais pas, ayant peur, si elle était
+plus lourde, de me tromper.</p>
+
+
+<p>Il est évident que cette enfant a été fortement impressionnée
+par l'idée que les boîtes augmentent régulièrement
+de poids; elle a eu du reste conscience de cette idée, puisqu'elle
+l'a exprimée plusieurs fois avec une netteté parfaite;
+(voir le n° 38) mais elle ne s'est pas rendu compte que
+cette idée constituait une illusion, une suggestion directrice.
+On remarque aussi que l'enfant a eu conscience
+qu'elle éprouvait plus de difficulté à donner des jugements
+d'égalité qu'à donner des jugements de +. Cette difficulté
+était surtout, semble-t-il, de nature morale; c'était comme
+une défense imaginaire, inspirant une crainte vague. C'est
+sous cette forme spéciale que la suggestion a agi, c'est de
+cette manière que l'idée suggérée a atteint le but. L'enfant
+n'a pas eu à proprement parler la conviction que les poids
+augmentent régulièrement du 1er au 15e; elle a trouvé au
+contraire, et l'a dit à plusieurs reprises, que beaucoup des
+poids lui semblaient égaux; mais elle a été empêchée d'affirmer
+celle égalité, par l'effet d'un sentiment de crainte;
+le mécanisme de la suggestion a donc été émotionnel. Il
+est possible, du reste, que nous puissions arriver à constater,
+lorsque nous ferons un jour des expériences sur des
+adultes capables de rendre compte de ce qu'ils éprouvent,
+que la même suggestion agit suivant les individus par
+mécanisme émotionnel ou par mécanisme intellectuel; sans
+compter les cas où le mécanisme sera mixte, ou autre.</p>
+
+<p>Enfin, un troisième point qui est bien mis en lumière
+par notre interrogatoire, c'est le caractère illusoire des
+motifs trouvés par l'enfant pour expliquer qu'elle a fait trop
+souvent des jugements de +, c'est-à-dire des jugements
+suggérés. Elle a inventé trois ou quatre explications différentes,
+(voir notamment le n° 50) et elle a pu même se
+rendre compte que ces explications étaient fausses.</p>
+
+<p>On voit par là combien l'état mental créé par la suggestion
+est compliqué, et on comprend aussi combien les
+définitions de la suggestion qui sont ordinairement citées
+par les auteurs sont insuffisantes. En somme, si nous résumons
+très schématiquement ce qui a pu se passer dans
+l'esprit de cette petite fille, nous trouvons: 1° l'idée directrice
+que la série de boîtes va en augmentant de poids régulièrement,
+de la 1re à la 15e; 2° la conviction que cette idée,
+que le sujet a d'abord acceptée pour vraie, n'est pas exacte;
+cette conviction d'inexactitude a augmenté au cours de
+l'expérience; 3° une crainte vague de donner des jugements
+d'égalité, qui contrediraient l'idée directrice; 4° une ignorance
+à peu près complète des motifs de cette crainte&mdash;c'est-à-dire
+une ignorance des raisons pour lesquelles le
+sujet continue à obéir à l'idée directrice quoiqu'il commence
+à s'apercevoir qu'elle est fausse. Sur ce point, par conséquent,
+se produit un phénomène d'inconscience; il y a une
+lacune dans la suite des idées; et le sujet, en inventant
+après coup des raisons pour expliquer sa conduite, obéit
+tout simplement à la nécessité de remplir la lacune.</p>
+
+<p><i>Expérience sur Marguerite B</i>.&mdash;Enfant de treize ans et
+demi, cultivée, intelligente, raisonnable; elle est la soeur
+de la précédente. Cette expérience a été faite sur l'enfant
+isolé, comme dans le cas précédent, et les deux enfants
+n'ont point échangé leurs impressions. Je donne les résultats
+des 10 essais successifs:</p>
+
+
+<p><i>Tableau IX</i>.&mdash;<i>Expérience de suggestion par les poids sur
+Marguerite B</i>.</p>
+<center>
+<img src="Tableau09.png" alt="" style="width: 600px; height: 429px;">
+</center>
+
+<p>L'attention a été excellente, car pour la série de 1 à 8,
+le sujet n'a fait aucune erreur. J'ai noté que le sujet avait
+un tout autre ton de voix pour prononcer les simples mots:
+«<i>plus lourd</i>» suivant qu'il s'agissait des premiers poids
+ou des derniers; pour les poids 1 à 5, l'enfant parlait vivement;
+elle disait: «Oh! oui, plus lourd!»&mdash;ou bien:
+«C'est sûr, c'est évident»; tandis que pour les autres
+poids, de 5 à 15, elle disait souvent: «Je dois me tromper,
+je n'en suis pas bien sûre, c'est peut-être ceci...;» ou bien:
+«C'est un peu plus lourd». Vers le milieu de la 4e épreuve
+où elle a donné beaucoup de jugements d'égalité, elle a
+dit: «Je trouve que c'est toujours la même chose, c'est
+ennuyeux». Je dois noter un petit incident: à la 5e épreuve,
+des cris, des plaintes venant d'une maison voisine, se sont
+fait entendre. L'enfant a prétendu que ces cris ne l'avaient
+nullement troublée: cependant le nombre des jugements
+de +, c'est-à-dire suggestions, a un peu augmenté, dans
+cette épreuve, il a été de 8; mais ce cas est trop exceptionnel
+pour qu'on puisse en tirer une conclusion quelconque.
+Progressivement, le sujet est parvenu à diminuer la
+suggestion; car le nombre des jugements + est de 24 dans
+la première série de 5 épreuves, et il n'est plus que de 17
+dans la deuxième série.</p>
+
+<p>Je donne <i>in extenso</i> son interrogatoire; il ne fait pas
+double emploi avec celui de sa soeur; nous trouvons même
+entre les deux cas une différence importante. Armande
+avouait qu'elle avait eu un vague sentiment de crainte l'empêchant
+de donner des jugements d'égalité. Marguerite,
+tout en reconnaissant qu'elle a éprouvé une difficulté à
+donner des jugements d'égalité, nous affirme qu'elle n'a pas
+éprouvé la moindre crainte; l'élément émotionnel a donc
+été absent, ou du moins il a été moins accentué que dans
+le cas précédent.</p>
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DE MARGUERITE</p>
+
+
+<p>1. <i>D</i>.&mdash;Quelles observations as-tu faites sur les poids?</p>
+
+<p>2. <i>R</i>.&mdash;Il y en a 4 ou 5 qui vont graduellement en augmentant;
+vers le milieu, ils sont la même chose (ils ont le même
+poids); vers la fin il y en a 1 ou 2 plus légers et le dernier est
+plus lourd que l'avant-dernier. De plus, entre le 4e et le 5e, il y
+a une grande différence de poids.</p>
+
+<p>3. <i>D</i>.&mdash;Quand as-tu eu cette idée sur la série des poids?</p>
+
+<p>4. <i>R.&mdash;Au commencement, la première fois, je croyais que
+tout allait en augmentant;</i> c'est vers la fin que je me suis rendu
+compte.</p>
+
+<p>5. <i>D</i>.&mdash;Pourquoi as-tu cru la première fois que les poids
+allaient en augmentant?</p>
+
+<p>6. <i>R</i>.&mdash;Je ne sais pas du tout. Il me semblait qu'ils étaient
+un peu plus gros. C'est une idée, mais je crois..., Je ne sais pas
+trop.</p>
+
+<p>7. <i>D</i>.&mdash;Quand penses-tu avoir donné les meilleurs résultats?</p>
+
+<p>8. <i>R</i>.&mdash;C'est peut-être la dernière fois ou la 9e fois.</p>
+
+<p>9. <i>D</i>.&mdash;Comment te rendais-tu compte qu'une boîte était
+plus lourde que la précédente?</p>
+
+<p>10. <i>R</i>.&mdash;(Embarras).</p>
+
+<p>11. <i>D</i>.&mdash;Est-ce que tu te rappelais pour un poids ce que tu
+avais dit la fois précédente?</p>
+
+<p>12. <i>R</i>.&mdash;Oui, toutes les fois je me le suis rappelé pour 4
+ou 5 petites boîtes: mais cela ne me guidait pas.</p>
+
+<p>13. <i>D</i>.&mdash;Quel genre d'erreur penses-tu avoir commis? As-tu
+dit trop souvent <i>plus lourd</i> ou trop souvent <i>égal</i>?</p>
+
+<p>14. <i>R</i>.&mdash;(Vivement). Il me semble que j'ai dit trop souvent
+plus lourd. Quand on soulève des petits poids comme ça, on est
+toujours tenté de les trouver plus lourds les uns que les autres.</p>
+
+<p>15. <i>D</i>.&mdash;Pourquoi donc es-tu tentée de trouver les poids
+croissant graduellement?</p>
+
+<p>16. <i>R</i>.&mdash;C'est idiot. Je ne comprends pas pourquoi. Ça commence
+léger, et il me semble que cela doit finir lourd. C'est
+idiot, je le sais bien, ce n'est pas une raison du tout.</p>
+
+<p>17. <i>D</i>.&mdash;Avais-tu plus de peine à dire égal ou à dire plus?</p>
+
+<p>18. <i>R</i>.&mdash;(Vivement) <i>A dire égal! Il me semble</i>...(se reprenant).
+<i>Tantôt j'avais plus de peine à dire égal, une autre fois
+à dire plus. Mais toujours j'avais plus de peine à dire moins;
+il me semblait que je me trompais quand je disais cela</i>.</p>
+
+<p>19. <i>D</i>.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>20. <i>R</i>.&mdash;Parce qu'il y en avait beaucoup de plus lourds.</p>
+
+<p>21. <i>D</i>.&mdash;Craignais-tu que je te désapprouve, si tu disais moins?</p>
+
+<p>22. <i>R</i>.&mdash;<i>Non, je n'avais pas peur du tout de ça, parce que
+dans les expériences tu laisses dire, et tu ne fais pas connaître
+le résultat</i>.</p>
+
+<p>23. <i>D</i>.&mdash;Alors, tu ne m'as pas bien expliqué pourquoi tu
+avais de la peine à dire moins.</p>
+
+<p>24. <i>R</i>.&mdash;C'est que je ne sais. J'étais habituée à aller toujours
+de plus lourd en plus lourd. Je ne sais pas du tout.</p>
+
+<p>25. <i>D</i>.&mdash;Si tu avais fait moins attention, si tu avais pensé à
+autre chose, qu'aurais-tu dit de préférence?</p>
+
+<p>26. <i>R</i>.&mdash;Il me semble que j'aurais dit tout le temps +. C'est
+une supposition.</p>
+
+<p>27. <i>D</i>.&mdash;Pourquoi la fais-tu?</p>
+
+<p>28. <i>R</i>.&mdash;C'est idiot. 11 me semble que lorsqu'on commence
+par quelque chose de léger, on doit continuer à aller de plus
+en plus lourd. C'est stupide, mais je le crois tout de même, malgré
+moi.</p>
+
+<p>29. <i>D</i>.&mdash;As-tu prêté la même attention toutes les fois, ou
+bien certaines fois as-tu fait moins attention?</p>
+
+<p>30. <i>R</i>.&mdash;Quand j'ai dit que tout était la même chose, peut-être
+ai-je fait moins attention. Peut-être.</p>
+
+<p>31. <i>D</i>.&mdash;Sans toucher aux poids, peux-tu me dire en deux
+mots comment ils sont distribués.</p>
+
+<p>32. <i>R</i>.&mdash;Ils vont plus lourds jusqu'au 5. Ils sont égaux, du
+6 au 11.&mdash;Après le 11, c'est un peu troublé. Il y en a de plus
+légers, et les 2 derniers sont plus lourds due les précédents.</p>
+
+
+<p>Certains caractères sont communs à cet interrogatoire
+et au précédent. Marguerite a eu l'idée directrice de l'augmentation
+progressive des poids, elle a eu pleine conscience
+de cette idée, elle l'expose en termes très clairs, quoique
+elle en ignore l'origine; de plus, elle s'est rendu compte
+peu à peu que c'était une idée fausse. J'ajouterai que Marguerite
+a éprouvé une certaine difficulté à omettre des jugements
+d'égalité, toujours comme sa soeur; mais elle ne
+peut donner aucune raison de cette difficulté, ou plutôt les
+raisons qu'elle donne sont absolument imaginaires; ce
+qu'elle affirme, en tout cas, c'est qu'elle n'a éprouvé aucune
+émotion de crainte, c'est qu'elle n'a pas senti le besoin
+d'avoir une permission de l'expérimentateur. Il est donc
+probable que la part de l'émotion dans l'opération a été
+moins grande pour elle que pour sa soeur.</p>
+
+<p>Je profite de l'occasion pour chercher à décrire, autant
+que je puis le faire, la psychologie de ces expériences très
+complexes de suggestion produite par idée directrice.
+Nous trouvons dans ces expériences un conflit entre deux
+tendances différentes: 1° la tendance à percevoir l'égalité
+des poids et des lignes: 2° la tendance à les juger comme
+formant une série croissante. Cette seconde tendance, qui
+constitue l'idée directrice et l'illusion de l'expérience, est produite
+par la perception des 5 premiers poids et lignes, qui
+sont réellement en ordre croissant; le sujet attentif ne peut
+manquer de remarquer cet ordre, probablement il le commente
+dans son langage intérieur, en tout cas il le voit se
+réaliser matériellement sous ses yeux par la position des
+points qu'il marque sur son papier. Cette idée directrice
+l'ayant fortement impressionné, il se laisse aller à admettre
+que l'ordre croissant doit exister pour toute la série de
+lignes et de poids: cette supposition paraîtrait ridicule si
+on lui donnait la forme d'un jugement en règle; elle deviendrait
+ridicule comme une foule d'autres suppositions qui
+mènent notre vie, et qui sont fondées sur des arguments dont
+la valeur n'est pas plus grande. Cette idée directrice, quelques
+élèves arrivent à s'en rendre compte; d'autres la subissent
+sans en comprendre l'origine. Son effet est de mettre
+obstacle à la perception exacte des poids et des lignes; l'élève
+avoue souvent qu'il n'a pas prêté une attention suffisante à ces
+poids et à ces lignes; et ce défaut d'attention peut aller, dans
+un cas extrême, jusqu'à apprécier un poids avant de l'avoir
+soulevé ou à marquer la longueur de la ligne avant d'avoir
+regardé la ligne modèle. C'est bien l'exemple le plus net
+qu'on puisse citer de l'aveuglement produit par le parti pris.
+Pourquoi cette idée directrice de l'accroissement des lignes
+et des poids, idée purement intellectuelle au début, prend-elle
+cette force obsédante? Par inertie; si l'élève s'engage
+dans la voie de l'idée directrice, c'est parce que c'est la ligne
+du moindre effort; il est plus facile d'accroître régulièrement
+l'appréciation d'un poids ou d'une ligne que de
+faire une appréciation sérieuse de chaque poids et de
+chaque ligne.</p>
+
+<p>Tout en cédant à l'idée directrice, le sujet en comprend
+souvent, à demi, la fausseté et il cherche à lutter contre
+elle; mais il ne parvient pas toujours à s'en débarrasser
+complètement, et lorsqu'on lui demande la raison pour
+laquelle il a persisté dans l'erreur, bien qu'il l'ait reconnue,
+il est fort embarrassé pour répondre. Ou bien il met en
+avant des motifs dont l'inanité saute aux yeux, ou bien il
+fait l'aveu qu'il a obéi à un sentiment de crainte, dont l'apparition
+paraît bien singulière dans une expérience aussi
+sèche et aussi froide que celle qui consiste à reproduire
+des lignes et à soupeser des poids. L'explication de cet état
+émotionnel ne me paraît pas du tout claire; on peut supposer
+que le sujet s'émeut et n'ose pas revenir en arrière
+parce qu'il comprend qu'il a eu tort de manquer d'attention,
+et il sent qu'il est en faute. Je ne sais pas ce que vaut cette
+explication, je ne la crois pas d'une application générale.</p>
+
+<p>Sans entrer dans les détails, il me paraît vraisemblable
+d'admettre que cette suggestion que subit le sujet ne s'exécute
+que par l'intermédiaire de phénomènes d'inconscience
+ou plutôt de désagrégation mentale; le sujet ignore l'origine
+de l'idée qui le dirige, il ignore pourquoi il la subit quoiqu'il
+la trouve fausse, et il invente des motifs pour s'expliquer
+à lui-même sa conduite; ce sont là, sous une
+forme atténuée, je le veux bien, mais absolument reconnaissable,
+les caractères de la suggestion hypnotique.
+Ordonnons à une hystérique hypnotisée d'aller à son réveil
+frapper un individu présent; elle exécutera cette suggestion
+sans savoir qui lui a donné cet ordre, elle s'imaginera avoir
+agi librement, et inventera des raisons pour justifier son
+acte, elle déclarera par exemple que sa victime l'a narguée
+ou insultée; inconscience de l'origine de la suggestion, obéissance
+à cette suggestion, et invention de motifs explicatifs,
+tels sont les caractères communs de toutes ces expériences.
+Mais il est évident que dans l'expérience pédagogique ces
+phénomènes d'inconscience ne sont qu'en germe, et le rapprochement
+que nous faisons des deux expériences aurait
+quelque chose de forcé et de faux si l'on oubliait toutes les
+différences si importantes qui les séparent.</p>
+
+
+<p>INFLUENCE DE L'ÂGE SUR L'EXPÉRIENCE DE SUGGESTIBILITÉ
+RELATIVE AUX POIDS</p>
+
+<p>Chacune des expériences de suggestion que nous faisons
+pourrait être variée de diverses manières, pour mettre en
+lumière certains aspects ou certains facteurs de la suggestibilité.
+Nous n'avons nullement l'intention d'épuiser cette
+étude, et de passer en revue toutes les variations possibles.
+Nous nous bornons à reprendre en sous-oeuvre certains
+points qui nous intéressent plus que les autres. Une première
+question est celle de l'influence de l'âge sur la suggestibilité.
+Nous avons étudié la suggestion des poids
+sur 12 élèves de l'école Colbert, ceux-là même qui nous
+avaient servi à l'étude de la suggestion des lignes. Les
+élèves ont été examinés isolément; mis en présence de la
+série de 15 poids alignés sur une table, ils ont reçu la même
+explication que les élèves d'école primaire. On leur a fait
+faire seulement la première épreuve, celle qui consiste à
+soupeser les poids successivement d'une seule main, en
+décidant chaque fois si le poids soulevé est plus lourd,
+moins lourd que le poids précédent, ou égal; de plus, cette
+première épreuve a été répétée cinq fois de suite, pour nous
+permettre de savoir si au bout de ce temps l'élève arriverait
+à se corriger de son erreur.</p>
+
+<p>On se rappelle qu'à la première épreuve nos élèves d'école
+primaire ont donné en moyenne 6,75 jugements de +, c'est-à-dire
+jugements influencés par la suggestion. Les élèves
+de l'école Colbert ont été un peu moins suggestibles; la
+moyenne des jugements de + à la première épreuve a été
+seulement de 5,1, mais cette différence est peu considérable.
+Le tableau donne la série de valeurs individuelles
+qui oscillent autour de cette moyenne de 5,1; on peut
+remarquer que les oscillations ont fort peu d'amplitude,
+car le nombre maximum de jugements de + a été de 6,
+et le nombre minimum de 3.</p>
+
+<p>Si on examine ensuite le nombre de jugements de + dans
+les 4 épreuves qui ont suivi la précédente, on constate que
+ce nombre est en moyenne resté à peu près le même;
+aucune tendance ne se dessine nettement; l'illusion ne
+paraît ni croître ni décroître. Les valeurs individuelles ne
+sont pas plus explicites; à part 1 élève (parmi les derniers)
+qui s'est nettement corrigé, et 2 autres (aussi parmi les
+derniers) qui semblent avoir subi une suggestion croissante,
+les autres n'ont présenté aucune différence bien nette.</p>
+
+
+<p><i>Tableau X.&mdash;Expériences sur les poids. Élèves d'École primaire
+supérieure</i>.</p>
+
+<center><img src="Tableau10.png" alt="" style="width: 600px; height: 417px;"></center
+
+<p>Si ce résultat se confirme dans des expériences plus
+nombreuses, il faudra en conclure que la suggestion des
+poids ne se corrige point comme la suggestion des lignes;
+elle fait naître une illusion dont le sujet ne se débarrasse
+pas aussi aisément. Cette différence me paraît du reste bien
+naturelle. Quand on trace des lignes de longueur croissante,
+il est toujours temps de se corriger en comparant
+la ligne qu'on vient de tracer avec le modèle de la ligne
+suivante. Au contraire, lorsqu'on soupèse une série de
+poids, il est beaucoup plus difficile de se rendre compte si
+on fait des appréciations erronées.</p>
+
+<p>Il faudra aussi conclure que l'influence de l'âge se marque
+moins nettement dans l'expérience de suggestion par les
+poids que dans celle des lignes.</p>
+
+
+<p>CONCLUSION RELATIVE AUX EXPÉRIENCES DE
+SUGGESTION SUR LES IDÉES DIRECTRICES</p>
+
+<p>Ces expériences ont été au nombre de 3, il y en a eu 2
+sur les lignes et 1 sur les poids. Nous rangeons ici les
+élèves d'après leur rang dans les 3 expériences; nous ne
+prenons que 17 élèves, ceux-là seulement qui ont pris part
+aux 3 expériences. Dans notre tableau XI, nous faisons une
+4e classification, qui est la synthèse des trois précédentes;
+dans la colonne de cette classification-synthèse, nous
+donnons 3 chiffres, qui indiquent l'ordre de chaque élève
+dans les 3 classifications précédentes; on peut voir ainsi,
+d'un coup d'oeil, si les résultats ont été analogues dans
+chaque épreuve; ainsi, si un élève a par hypothèse les
+chiffres 1&mdash;1&mdash;15, ces chiffres signifient qu'il a été le premier,
+le moins suggestible, dans les 2 premières épreuves,
+celles des lignes, et un des plus suggestibles, le 15e, c'est-à-dire
+l'antépénultième dans l'épreuve des poids. Nous
+ferons remarquer que la 1re note se réfère à l'épreuve dite
+des 4 pièges; or, cette épreuve est très courte, le sujet
+n'est pas poussé à fond; je crois bien que cette épreuve
+est la moins significative de toutes.</p>
+
+<p>Notre classification permet de diviser nos sujets en 3
+groupes principaux; le premier se compose seulement de
+2 sujets, Lac. et Delans., qui sont réellement peu suggestibles;
+puis viennent des sujets de suggestibilité moyenne.
+Puis, après avoir passé Martin, qui fait la transition, on
+arrive à Vaud. et à tous les suivants, qui sont d'une
+suggestibilité extrême. Cette suggestibilité est due, pour
+quelques-uns, à leur jeune âge, et pour d'autres, comme
+Bout., Poire, et And., à une condition mentale particulière.</p>
+
+<p>Un examen plus détaillé montre que le plus souvent les
+rangs dans les 3 épreuves sont équivalents; cependant,
+certains sujets ont été d'une suggestibilité toute spéciale
+pour les poids, comme Delans., Pet., et surtout Geshe.;
+d'autres, au contraire, comme Ohre. et Féli., ont été moins
+suggestibles pour les poids que pour les lignes; mais la
+plupart, et surtout les derniers, ont été suggestionnés
+d'une valeur équivalente dans les deux expériences sur
+les lignes et les poids. La conclusion à tirer n'est donc
+pas simple; il est probable d'une part que la nature des sensations
+en jeu peut jouer un rôle dans la suggestibilité;
+certains sujets sont plus suggestibles pour telles sensations
+que pour telles autres; mais, d'autre part, les sujets
+les plus profondément suggestibles comme Bout., And. et
+Poire, gardent leur suggestibilité dans toutes les expériences.</p>
+
+
+
+<p><i>Tableau XI.</i>&mdash;<i>Synthèse des expériences sur l'idée directrice</i>.</p>
+<center>
+<img src="Tableau11.png" alt="" style="width: 600px; height: 479px;">
+</center>
+
+
+
+<p>CONCLUSION.&mdash;Nos 3 expériences de suggestion fondée
+sur une idée directrice nous paraissent être utiles à conserver;
+ce sont des tests pratiques, rapides, faciles à exécuter.
+Comme l'erreur provient du sujet lui-même, et
+qu'elle est le résultat d'une auto-suggestion, la responsabilité
+en incombe à lui seul; elle n'atteint nullement
+l'expérimentateur; et c'est là une circonstance qui présente
+un intérêt bien réel, qu'on appréciera bientôt lorsqu'on
+aura vu les résultats des études sur l'action morale.</p>
+
+<p>Nous avons constaté que chacune de ces épreuves donne
+des renseignements nombreux sur l'état mental du sujet,
+si nombreux mêmes qu'ils sont une difficulté pour la classification
+des sujets; mais si la classification en devient
+plus délicate, la diagnose du sujet, en revanche, ne
+fait qu'y gagner, car un individu est d'autant mieux
+connu qu'on peut l'observer sous plus de points de vue
+différents.</p>
+
+<p>Nous donnerons deux exemples de ces notations individuelles,
+en prenant deux cas extrêmes et bien tranchés.
+Voici ce que nos 3 épreuves nous permettent de conclure
+sur les sujets Lac. et Poire.; le parallèle que nous allons
+faire entre ces deux enfants est d'autant plus intéressant
+que nous donnons leurs portraits, planches I et II.</p>
+
+<p>LAC.&mdash;A la première expérience sur les lignes, il a vu
+deux fois le piège, et il a fait les <i>lignes pièges</i> égales aux
+précédentes, donnant ainsi une preuve de coup d'oeil. Il
+a un peu moins surveillé la longueur absolue des lignes,
+et il s'est laissé entraîner à augmenter un peu cette longueur.
+Dans la seconde expérience sur les lignes, il a montré la
+même habileté, il ne s'est guère laissé entraîner par la
+suggestion, il s'est repris aussitôt et s'est débarrassé de
+l'idée directrice; les écarts qu'il a marqués sont très petits.
+Pour l'expérience des poids, il s'est montré aussi réfractaire
+à la suggestion; le nombre de ses jugements + est
+très faible, et la valeur qu'il a donnée au dernier poids est
+seulement de 42 grammes. Trois épreuves qui nous montrent
+par conséquent que ce garçon est méfiant et fort difficile
+à tromper. Ajoutons qu'au point de vue moral,
+d'après les renseignements fournis par son école, c'est un
+indépendant, sinon un indiscipliné.</p>
+
+<p>POIRE.&mdash;Il est plus âgé d'un an que Lac. (il a 14 ans) et
+il est plus avancé dans ses études; il est en 1re classe, tandis
+que Lac. est en 2e classe; mais combien il est plus suggestible!
+A la première expérience, c'est un vrai automate;
+il ne se méfie d'aucun piège, et marque tous les écarts
+égaux à 8 millimètres, ce qui prouve qu'il n'a rien vu, rien
+compris; on ne peut pas être moins critique que lui. Son
+coefficient de suggestibilité est de 88, tandis que celui de
+Lac. était de 50, mais il semble bien que la différence réelle
+est supérieure à celle que donnent ces chiffres. La 2e expérience
+sur les lignes confirme, en l'aggravant, son caractère
+d'automate; il subit la suggestion jusqu'au dernier
+moment, ne se reprend jamais, et son dernier point
+marque une ligne de 212 millimètres (pour en reproduire
+une de 60); de plus, il fait toutes les fois des écarts égaux,
+de 8 millimètres; ici encore, pas la moindre réflexion,
+c'est la machine. L'expérience sur les poids nous le fait
+encore apparaître sous le même jour; il donne le nombre
+maximum de jugements +, attribue au dernier poids la
+valeur énorme de 190 grammes, (Lac. disait seulement
+42 grammes) et fidèle à ses habitudes d'automatisme,
+il augmente chaque fois, régulièrement, la boîte de
+10 grammes.</p>
+
+<p>Voilà donc deux enfants qui sont à peu près du même
+âge, et le plus âgé, le plus instruit des deux, présente une
+absence complète de jugement personnel, tandis que le
+premier, le plus jeune, est déjà maître de son intelligence.
+Ce sont des différences bien caractéristiques; elles nous sont
+révélées par des épreuves qui n'ont rien de commun avec
+l'hypnotisation, cela va sans dire, et qui ne présentent
+aucune espèce d'inconvénient pratique. C'est la meilleure
+preuve de l'utilité que présentent les méthodes nouvelles
+que nous exposons.</p>
+
+
+
+<p>CHAPITRE V</p>
+
+
+<p>L'ACTION MORALE</p>
+
+<p>Dans les circonstances de la vie réelle où nous subissons
+l'influence d'une suggestion, cette influence est produite
+par le concours de plusieurs facteurs, et, c'est pour
+les besoins de l'étude que nous cherchons à isoler ces facteurs
+et à étudier séparément l'action de chacun. Nous
+venons de suivre l'influence d'une idée directrice, qui est
+personnelle au sujet, qu'il a formée lui-même, et qui est
+par conséquent ce qu'on appelle le produit d'une auto-suggestion.
+Nous avons cherché dans cette étude à éliminer
+la part qui pourrait revenir à une action morale d'un
+autre individu; dans la vie réelle, l'idée directrice à laquelle
+nous obéissons nous vient souvent d'un autre; l'élève, par
+exemple, la tient de son maître, il y obéit d'autant plus
+aveuglément, qu'il subit davantage l'autorité de son maître,
+si bien que les travaux d'un maître vivant et influent sont
+presque toujours vérifiés par ses élèves, surtout lorsque
+ceux-ci travaillent sous sa direction dans son laboratoire.
+Nous avons donc cherché à éliminer cette étude de l'action
+morale, pour ne pas compliquer la question, et nous
+avons fait porter notre recherche sur une idée directrice
+produite par auto-suggestion.</p>
+
+<p>Nous allons, dans ce chapitre, chercher à étudier l'action
+personnelle ou action morale.</p>
+
+<p>Les auteurs américains, Scripture et ses élèves, qui ont
+commencé l'étude de la suggestibilité par les mêmes
+méthodes que nous, se sont efforcés de faire, dans leurs
+expériences, une élimination complète de l'action morale;
+et quoiqu'ils n'y soient pas complètement parvenus, ils
+ont cru que cette élimination était nécessaire pour donner
+à leurs recherches un caractère scientifique. Que peut-on
+entendre par là? Ne nous effrayons pas d'un mot, et voyons
+pourquoi l'étude d'un phénomène réel&mdash;et l'action morale
+en est un&mdash;pourrait ne pas être scientifique. Les auteurs
+américains, autant que je les comprends, ont rejeté
+l'étude de l'action morale, parce qu'il est difficile de déterminer
+avec précision la nature et surtout le degré de
+cette influence. Telle personne, on le sait, exerce une
+influence considérable; elle se fait écouter et obéir des
+plus indociles, tandis qu'une autre est méprisée et ridiculisée;
+entre les deux, il peut y avoir égalité d'âge, de position,
+mais différence d'action morale. Or, il est clair
+qu'une même expérience sur l'action personnelle aura des
+résultats très différents si elle est confiée au premier de ces
+individus ou au second; dès lors, les résultats manqueront
+de la précision nécessaire pour constituer des documents
+scientifiques, car variant avec la personnalité de
+chaque expérimentateur, ils ne peuvent pas être répétés à
+volonté et contrôlés par un autre expérimentateur, ce qui
+est le propre de la science; c'est à cause de cet indéterminé
+et de cet inconnu, qu'on a cru bon de rejeter l'étude
+de l'action personnelle, et que même, allant beaucoup trop
+loin, Scripture a déclaré que les nombreuses études contemporaines
+sur l'hypnotisme ne sont point scientifiques;
+son opinion sur ce point est si énergique qu'il va même
+jusqu'à l'injure.</p>
+
+<p>Je sens profondément tout ce qu'il y a de juste dans
+ces critiques, mais je crois qu'il est exagéré d'en conclure
+qu'on doit s'interdire une étude sur l'action morale. S'il
+est difficile, dans l'état présent de la psychologie, de mesurer
+avec précision l'action morale d'un expérimentateur
+donné&mdash;et cette difficulté, en tout cas, n'est nullement
+une impossibilité&mdash;on peut toutefois se proposer un but
+un peu différent; un expérimentateur, dont l'action morale
+restera indéterminée, peut rechercher comment divers
+élèves se comportent par rapport à cette action morale,
+qui restera inconnue dans son degré, mais constante; le
+point important est là; si l'action demeure constante, il
+sera possible d'examiner les différences de suggestibilité
+des élèves relativement à cette influence et nous pourrons
+ainsi savoir si une classification des élèves d'après leur suggestibilité
+d'autre espèce, par exemple relativement à des
+idées directrices, est la même que leur classification d'après
+la sensibilité à l'action morale. Ainsi comprise, notre
+recherche me paraît intéressante, il me semble même que
+j'aurais fait un oubli grave en la laissant de côté.</p>
+
+<p>Notre étude se divise en deux parties:</p>
+
+<p>Dans la première partie, qui sera l'objet de ce chapitre,
+j'exposerai les effets d'une affirmation sur la conviction
+des sujets, je ne ferai point une analyse psychologique de
+l'expérience, du moins je ne m'attarderai pas à cette analyse;
+je me contenterai d'établir, d'après les résultats de
+l'expérience, une classification des sujets au point de vue
+de la docilité avec laquelle ils acceptent mon affirmation.</p>
+
+<p>Dans la seconde partie de notre étude, nous ferons une
+analyse de l'action personnelle, cette analyse portera sur
+les formes de langage, employées pour suggestionner le
+sujet; ce sera par conséquent une étude surtout sur la
+psychologie de l'interrogatoire, question qui présente un
+grand intérêt pratique, comme nous le montrerons plus
+loin.</p>
+
+
+<p>I</p>
+
+
+<p>Les suggestions qui vont nous servir pour influencer les
+sujets sont de deux espèces.</p>
+
+<p>Les unes sont contradictoires; elles agissent sur le sujet
+après que lui-même a exprimé son opinion, et elles consistent
+à contredire cette opinion, pour le forcer à l'abandonner.
+Les suggestions de la seconde espèce sont directrices;
+elles sont formulées avant que le sujet ait formé une
+opinion. Par là elles ressemblent aux idées directrices
+dont nous nous sommes occupés dans les chapitres précédents;
+elles en diffèrent en ceci qu'elles supposent une
+action personnelle, une suggestion provenant d'une personnalité
+étrangère, tandis que les idées directrices que
+nous avons décrites jusqu'ici sont l'oeuvre même du sujet
+et constituent des auto-suggestions.</p>
+
+
+<p>1° <i>Suggestion contradictoire sur les noms de couleurs</i>.&mdash;
+Je me suis servi d'une série composée de 9 couleurs différentes;
+le n° 1 est franchement bleu, le 2 est d'un bleu
+gris moins franc que le 1, le 3 est d'un bleu verdâtre,
+le 4 est vert bleuâtre, le 5 est vert, le 6 est d'un vert jaunâtre,
+vert mousse, le 7 est encore plus jaune, vert olive,
+le 8 est encore plus jaune, et le 9 est jaune d'or.</p>
+
+<p>Cette série est graduée d'une manière qui me paraît
+très satisfaisante. Les couleurs consistent dans des laines
+qui m'ont été fournies par la manufacture des Gobelins;
+chaque nuance de laine a été disposée sur un carton blanc
+distinct; les fils pressés parallèlement les uns contre les
+autres donnent l'apparence d'une surface unie et striée,
+ayant la forme d'un carré de 2,5 centimètres sur 3,5 centimètres.
+Je ne peux rien ajouter à ma description pour
+fixer le ton et la nuance de ces couleurs; par conséquent,
+un autre expérimentateur ne pourrait pas reprendre exactement
+mes expériences, sans que je lui communique
+au préalable mes échantillons.</p>
+
+<p>Voici comment l'expérience était disposée. Je montrais
+d'abord aux élèves les 7 feuilles de papier coloré dont on se
+sert dans les écoles pour apprendre aux élèves les noms
+des couleurs ou pour les habituer à faire de petits découpages.
+Les couleurs sont: rouge, bleu, vert, jaune,
+orange, violet. Je montrais chaque feuille l'une après l'autre,
+et priais l'élève de me nommer la couleur; la plupart,
+même les plus jeunes, ont pu nommer les 7 couleurs, sauf
+l'orangé: c'est cette dernière couleur qui est la moins connue.
+Voici la statistique des réponses:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 75%; text-align: LEFT; font size:14pt; font-family: serif;">
+Connaissent toutes les couleurs<br>
+Connaissent toutes les couleurs, sauf l'orangé<br>
+Connaissent toutes les couleurs, sauf l'orangé<br>
+et le violet<br>
+Ne connaît aucune couleur<br><br>
+
+Nombre total de sujets
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 75%; text-align: RIGHT; font size:14pt; font-family: serif;">
+10 sujets<br>
+10 sujets<br><br>
+2 sujets<br>
+1 sujets<br>
+_________<br>
+23 sujets<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 75%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;">
+TEXT
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>On voit que si on met à part l'orangé, la grande majorité
+des sujets connaît les 7 couleurs principales, puisqu'il
+y a 20 élèves sur 23 qui les connaissent. Quand
+on leur présente le papier de couleur orangé, une moitié
+des sujets se contente de dire qu'il ignore le nom de cette
+couleur; l'autre moitié donne un nom inexact; on a dit
+2 fois rouge, 1 fois vermillon, 1 fois grenat, et 1 fois jaune
+foncé; par conséquent, l'enfant rapproche plus volontiers
+l'orangé du rouge que du jaune. Pour le violet, il a été
+appelé une fois grenat et une fois bleu<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a>Pourquoi les enfants de l'école savent-ils si mal le nom
+de l'orangé? Les renseignements pris auprès du directeur m'ont appris
+qu'on enseigne d'abord aux enfants les trois couleurs principales; ce
+sont le rouge, le jaune et le bleu; on leur enseigne ensuite les
+couleurs composées: le vert, que l'on produit en mélangeant le jaune et
+le bleu, le violet qu'on produit on mélangeant le bleu et le rouge, et
+enfin l'orangé qu'on obtient avec le mélange du jaune et du rouge; il
+résulte de cette manière d'enseigner que l'orangé n'est point considéré
+comme une couleur principale, et que par conséquent l'attention de
+l'enfant est moins attirée sur cette couleur que par exemple sur le
+rouge. Le même directeur m'a indiqué une seconde raison pour expliquer
+l'ignorance si fréquente du nom de l'orangé; je crois cette seconde
+raison plus importante que la première; les couleurs rouge, bleu, jaune,
+vert et violet ont des noms qui appartiennent au langage courant du
+peuple et des enfants, tandis que l'orangé est un mot qui s'emploie bien
+plus rarement; une personne sans instruction emploie le mot rouge, elle
+n'emploie pas le mot orangé, pas plus que le mot indigo. Par conséquent,
+pour apprendre le nom de l'orangé à un enfant, il faut l'obliger à
+ajouter un mot nouveau à son vocabulaire, c'est un effort plus grand que
+pour apprendre le nom du rouge.<br><br>
+
+Je saisis cette occasion pour déplorer qu'on continue à propager de
+vieilles erreurs dans l'enseignement primaire; pourquoi répéter aux
+Enfants qu'il y a 3 couleurs fondamentales, que le jaune et le bleu
+mélangés donnent du vert, puisque c'est absolument faux? Pourquoi
+enseigne-t-on encore aux élèves de lycée que la myopie est le contraire
+de la presbytie, que l'oeil myope a la vue courte et l'oeil presbyte la
+vue longue, puisque c'est là une confusion ridicule, et qu'un oeil myope
+peut être en même temps presbyte?</blockquote>
+
+
+<p>Il ne faudrait pas croire que ce sont les enfants les plus
+jeunes qui seuls ne savent pas le nom de l'orangé; nous
+trouvons cette même ignorance chez des enfants de douze
+ans et même chez un enfant de quatorze ans. Voici le
+tableau des âges dans les différents groupes:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 640px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: right; font size:14pt; font-family: serif;">
+<br><br><br><br>
+Enfants de 7 ans<br>
+8 ans<br>
+9 ans<br>
+10 ans<br>
+11 ans<br>
+12 ans<br>
+13 ans<br>
+14 ans<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Connaissent<br>
+toutes les<br>
+7 couleurs.<br><br>
+»<br>
+1<br>
+1<br>
+2<br>
+»<br>
+3<br>
+4<br>
+»<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Connaissent<br>
+toutes sauf<br>
+l'orangé.<br><br>
+»<br>
+5<br>
+1<br>
+1<br>
+»<br>
+2<br>
+»<br>
+1<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Sauf<br>
+l'orangé et<br>
+le violet.<br><br>
+1<br>
+»<br>
+»<br>
+1<br>
+»<br>
+»<br>
+»<br>
+»<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+N'en<br>
+connaissent<br>
+pas.<br><br>
+1<br>
+»<br>
+»<br>
+»<br>
+»<br>
+»<br>
+»<br>
+»<br>
+
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Je passe maintenant à l'expérience. Comme toutes celles
+qui précèdent, elle est faite individuellement, sur chaque
+élève appelé à son tour dans le cabinet du directeur. L'élève
+est assis à côté de moi, devant une table; je lui donne
+papier, plume et encre, et ensuite, je lui adresse l'explication
+suivante: «Nous allons faire ensemble un petit
+examen pour savoir si vous connaissez exactement les
+noms des couleurs. Je vais mettre sous vos yeux plusieurs
+couleurs, les unes après les autres; quand vous verrez
+chaque couleur, vous l'examinerez avec attention,
+ensuite vous m'en direz le nom; et après avoir dit le nom,
+vous l'écrirez sur la feuille de papier qui est devant vous.
+Je vous recommande de dire à haute voix le nom de la
+couleur avant de l'écrire.» Ensuite, je montrais la série de
+couleurs; 2 fois, je faisais une suggestion, en général au
+moment où je montrais la 2e et la 3e couleurs; j'attendais
+que l'enfant eut dit le nom de chacune de ces couleurs,
+qu'il eut dit <i>vert</i>; alors, au moment où l'élève, après avoir
+dit ce nom, s'apprêtait à l'écrire, je prenais la parole pour
+dire: non, <i>bleu</i>. Je me suis attaché à toujours prononcer
+la même parole, et toujours avec le même accent; je disais
+cela d'une voix blanche, sans accentuer, avec négligence,
+sans élever la voix&mdash;et surtout sans regarder la figure de
+l'enfant, et sans regarder ce qu'il écrivait sur la feuille de
+papier. Cette suggestion verbale était faite pour 2 à 3 couleurs,
+suivant les cas; il eut été préférable de faire un
+nombre constant de suggestions, mais je voulais toujours
+suggestionner du bleu, et il m'était impossible de le faire
+lorsque l'élève appelait spontanément bleu une couleur
+verte; j'étais donc obligé d'attendre qu'il annonçât la couleur
+verte, et par conséquent, j'ai dû suggestionner certains
+élèves dès la 1re couleur de la série, tandis que pour
+d'autres, j'ai dû attendre la 2e couleur, et même la 3e;
+mais ce dernier cas était assez rare. Même difficulté pour
+la seconde suggestion. Dans la majorité des cas, elle était
+faite sur la 3e couleur, et la 1re suggestion était faite sur
+la 2e couleur; mais il est arrivé assez souvent que l'élève
+obéissant à la 1re suggestion, a appelé bleue la 3e couleur,
+et alors j'ai été obligé d'attendre qu'il annonçât une
+couleur verte pour le suggestionner de nouveau dans le
+sens du bleu.</p>
+
+<p>L'attitude des enfants, quand ils reçoivent une suggestion
+contraire à leur affirmation, est très variée. On peut
+distinguer 3 genres d'attitudes: 1° l'enfant reste tranquille,
+passif, il n'exprime ni surprise, ni trouble, il écrit ce qu'on
+vient de lui suggérer; 2° l'enfant est troublé par l'affirmation
+de l'expérimentateur, il rougit, il me regarde
+avec un peu d'étonnement, il prend un air soucieux, embarrassé;
+il feint de contempler longuement la couleur,
+en fronçant le sourcil, pour cacher son embarras. Je regrette
+beaucoup que le dispositif de l'expérience ne permette pas
+de recueillir tous ces signes de surprise et d'émotion, il
+aurait fallu sans doute trouver un moyen pour les inscrire,
+mais la psychologie expérimentale ne nous fournit pas
+encore une méthode précise pour enregistrer les états
+émotionnels passagers. Je suis donc obligé de me contenter
+d'une description avec des mots, et je ne me dissimule pas
+que cette description laisse échapper, évaporer en quelque
+sorte, une des parties les plus curieuses de l'expérience;
+3° la troisième attitude, qui à la vérité s'est manifestée
+bien rarement, est une attitude de révolte; l'élève exprime
+ouvertement son scepticisme, dans son langage familier:
+il dira par exemple: «C'est bleu, ça?» ou bien il aura
+un sourire moqueur, ou un geste de dénégation.</p>
+
+<p>Les élèves, après avoir reçu la suggestion, ont à écrire
+le nom de la couleur. Les uns, et c'est la grande majorité,
+écrivent le nom de la couleur qu'on leur a suggérée; les
+autres écrivent le nom de la couleur qu'ils ont désignée
+eux-mêmes; et enfin, il en est quelques-uns qui demandent
+des explications, et interrogent directement l'expérimentateur,
+pour savoir s'ils doivent écrire le nom de
+couleur trouvé par eux ou celui qui leur a été dicté. Je me
+garde bien de répondre à cette question, je répète: écrivez.
+Nous ne pouvons pas tenir compte de cette obéissance à
+la suggestion pour classer nos sujets, parce que quelques-uns
+ont pu comprendre qu'ils devaient écrire leur propre
+réponse, et nous ne pouvons pas faire état de leur erreur.</p>
+
+<p>J'arrive enfin à l'effet le plus important de cette tentative
+de suggestion, à l'effet qui permet le mieux de se rendre
+compte de la suggestibilité de chacun; lorsque l'on vient
+de suggérer une couleur bleue, et qu'on présente ensuite
+à l'élève la couleur suivante, il a une tendance, pour satisfaire
+l'expérimentateur, à trouver que cette nouvelle
+couleur est bleue; mais, d'autre part, la nuance verte de
+cette couleur est plus forte, plus saisissante que celle de la
+couleur précédente, par conséquent l'élève est porté à
+résister contre la suggestion, et à appeler verte la nouvelle
+couleur qu'on lui présente. Suivant les caractères, le résultat
+de ces deux tendances varie: il y a des élèves qui s'affranchissent
+tout de suite de la suggestion, disent vert pour
+la couleur qui suit immédiatement la couleur suggérée; il
+y en a d'autres, au contraire, qui appellent bleue la couleur
+suivante, et peuvent même appeler bleue 2, 3, 4,
+des couleurs suivantes; en conséquence, la persistance
+de la suggestion est donc plus considérable chez les seconds
+que chez les premiers, et comme cet effet de suggestion se
+présente sous une forme numérique, nous l'avons pris
+comme base du calcul de la suggestibilité; la suggestibilité
+prendra donc les coefficients 0, 1, 2, 3 etc, suivant le
+nombre de couleurs subséquentes qui subissent l'effet de
+la suggestion.</p>
+
+<p>Il y a de très grandes variations individuelles. Nos
+25 sujets se répartissent de la manière suivante:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 250px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 80%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+0 ont un coefficient égal a<br>
+1 a ..............<br>
+8 ont.............<br>
+4.................<br>
+2.................<br>
+2.................<br>
+1 a...............<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: right; font size:14pt; font-family: serif;">
+0<br>
+0,5<br>
+1<br>
+2<br>
+4<br>
+5<br>
+7<br>
+ </td>
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Le tableau ci-joint résume les résultats; la première
+colonne donne le nombre de fois que j'ai essayé la suggestion
+contradictoire; dans la seconde colonne est indiqué
+le nombre de fois que le sujet a obéi à cette suggestion;
+et enfin, la troisième colonne indique le nombre de
+fois que le sujet a, pour les couleurs suivantes, écrit le mot
+bleu.</p>
+
+<p>Gesb., celui qui a un coefficient égal à 0,5, prenait un
+moyen terme entre la suggestion et son opinion personnelle;
+il écrivait bleu-vert. Le dernier sujet, Poire, complètement
+troublé par la suggestion, a donné aux couleurs des noms
+extraordinaires; ainsi il a appelé orangé le vert, etc.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 750x;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+NOMS<br>
+des sujets.<br><br><br><br>
+
+Abras.<br><br><br>
+Féli.<br><br><br>
+Laca.<br><br><br>
+Bon.<br><br>
+Bout.<br><br>
+Gesb.<br><br><br>
+Martin.<br><br>
+Blasch.<br><br>
+Motte.<br><br>
+Mien.<br><br>
+Delans.<br><br><br>
+Pet. <br><br>
+Vasse.<br><br><br><br>
+Saga.<br><br>
+Die.<br><br>
+Meri.<br><br>
+Pou.<br><br>
+Monne.<br><br>
+Demi.<br><br>
+Van.<br><br><br>
+Bien.<br><br>
+Uhl. <br><br>
+Gouje.<br><br><br>
+Hub.<br><br><br>
+Poire.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Tentatives<br>
+de<br>
+suggestion.<br><br><br>
+3<br><br><br>
+3<br><br><br>
+2<br><br><br>
+3<br><br>
+1<br><br>
+1<br><br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+3<br><br><br>
+2<br><br>
+2<br><br><br><br>
+3<br><br>
+3<br><br>
+3<br><br>
+1<br><br>
+2<br><br>
+3<br><br>
+3<br><br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+3<br><br><br>
+2<br><br><br>
+2<br>
+
+
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Obéissance<br>
+aux<br>
+suggestions<br>
+directes.<br><br>
+0<br><br><br>
+3<br><br><br>
+2<br><br><br>
+2<br><br>
+1<br><br>
+0<br><br><br>
+1<br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+3<br><br><br>
+2<br><br>
+2<br><br><br><br>
+3<br><br>
+3<br><br>
+3<br><br>
+1<br><br>
+0<br><br>
+2<br><br>
+3<br><br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+3<br><br><br>
+2<br><br><br>
+1<br>
+
+
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Obéissance<br>
+continuée.<br><br><br><br>
+0<br><br><br>
+0<br><br><br>
+0<br><br><br>
+3<br><br>
+1,5<br><br>
+0,5<br><br><br>
+0<br><br>
+1<br><br>
+1<br><br>
+1<br><br>
+1<br><br><br>
+1<br><br>
+1<br><br><br><br>
+1<br><br>
+1<br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+2<br><br>
+4<br><br><br>
+4<br><br>
+5<br><br>
+5<br><br><br>
+7<br><br><br>
+désordre<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+ATTITUDE<br><br><br><br><br>
+Expression malicieuse.
+Attitude de scepticisme
+complet, sans émotion.<br><br>
+Interrogateur. Demande ce qu'il doit<br>écrire.<br><br>
+Un peu d'hésitation avant d'écrire le mot<br>suggéré.<br><br>
+Hésitation.<br><br>
+Lent, hésitant, rougissant, interrogateur.<br><br>
+Longue hésitation, air<br>interrogateur.<br><br>
+Rien de particulier.<br><br>
+Interrogateur, répète la couleur suggéré.<br><br>
+Timide.<br><br>
+Regard interrogateur, figure impassible.<br><br>
+Très long, très hésitant et réfléchi,<br> se penche pour regarder la couleur.<br><br>
+Très doux.<br><br>
+Extrêmement lent, hésitant <br>deux minutes, étonné, rougissant,<br> embarrassé.<br><br>
+Très doux, hésitant, interrogateur.<br><br>
+Hésitant.<br><br>
+Rien de particulier.<br><br>
+Très lent, hésitant.<br><br>
+Étonné.<br><br>
+Étonné, hésitant, très doux.<br><br>
+Hésitant, embarrassé, très lent,<br> se mord les pouces.<br><br>
+Étonné, de mauvaise humeur.<br><br>
+Lent.<br><br>
+Étonné d'abord, puis, à la fin, sourit en<br> dessous.<br><br>
+Automatique. Dit le nom de couleur et<br> attend l'approbation avant d'écrire.<br><br>
+Lent, hoche la tête, l'air embarrassé.<br><br>
+ </td>
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<p>L'expérience terminée, j'ai pu constater sur les élèves,
+par une interrogation discrète, qu'ils n'avaient été dupes
+d'aucune illusion; ils savaient tout bien qu'ils n'avaient pas
+écrit les vrais noms des couleurs. Hub. lui-même, le
+plus suggestible de tous, s'en rendait compte; tous avaient
+écrit des erreurs parce que je les leur avais dictées, et
+qu'ils avaient cru de leur devoir de m'obéir. Il y a donc
+eu, très probablement, simple suggestion par obéissance.</p>
+
+
+
+
+<p>II</p>
+
+
+<p><i>2º Suggestion contradictoire, relative aux longueurs de
+lignes</i>.&mdash;Cette seconde expérience est faite huit jours
+après la précédente, et sur les mêmes sujets (élèves d'école
+primaire élémentaire).</p>
+
+<p>Une série de 24 lignes a été tracée parallèlement sur une
+feuille de papier: la plus petite a 12 millimètres et la plus
+grande 104 millimètres; elles diffèrent régulièrement de
+4 millimètres, et sont rangées par ordre de grandeur, la plus
+petite occupant la partie gauche de la feuille; toutes partent
+du même niveau inférieur, de la marge; elles sont parallèles,
+avec une distance de 7 millimètres. Au-dessous de
+chacune est un numéro; elles sont numérotées de la plus
+petite à la plus grande. Après avoir montré ce tableau à
+l'élève, et le lui avoir expliqué, on lui présente une ligne
+isolée, et on le prie de bien la regarder, car il devra
+la retrouver parmi celles du tableau. Quand il a examiné
+la ligne isolée pendant 3 à 5 secondes, on l'enlève et on lui
+présente le tableau; il doit y désigner le numéro de la ligne
+qui lui paraît égale à celle qu'il vient de voir; le temps
+qui s'écoule entre la vue de la ligne isolée et celle du
+tableau n'est que de 1 à 2 secondes. On fait trois fois cette
+épreuve, d'abord avec une ligne égale à la ligne 6 du tableau,
+elle a 32 millimètres, ensuite avec la ligne 12, qui a 56 millimètres,
+en troisième lieu avec la ligne 18, qui a 80 millimètres.
+Dans aucun cas, on ne dit au sujet si l'opération a
+été exacte ou non. La suggestion intervient au moment où le
+sujet désigne la ligne du tableau qu'il juge égale au modèle
+qu'on lui a montré. Quelle que soit sa désignation, on dit au
+sujet: «En êtes-vous sûr? N'est-ce pas plutôt la ligne ...?»
+et on indique le numéro de la ligne immédiatement supérieure
+à la ligne donnée par l'élève. Par exemple, il a
+indiqué la ligne 5, on lui suggère la ligne 6. S'il répond:
+non, on répète la même question, exactement dans les
+mêmes termes, pour provoquer une nouvelle réponse. Si
+cette seconde réponse est encore négative, on suspend la
+suggestion; on considère l'élève comme ayant résisté à la
+suggestion; et on procède alors à la présentation de la
+seconde ligne, pour laquelle on fait alors la même série de
+suggestions verbales, et de même pour la 3e ligne. Si au contraire
+l'enfant répond oui, soit à la première suggestion,
+soit à la seconde, on continue; on lui dit: «N'est-ce pas plutôt
+la ligne 7?» S'il répond négativement, on répète la question,
+exactement sur le même ton, et on considère une réponse
+comme négative quand le sujet a résisté à cette répétition
+d'une même question. Si le sujet répond affirmativement que
+c'est la ligne 7, on continue de la même façon: «N'est-ce
+pas plutôt la ligne 8?» et ainsi de suite. On ne doit
+s'arrêter dans cette marche ascensionnelle que lorsque le
+sujet oppose une résistance répétée à la suggestion.</p>
+
+<p>Cette épreuve ressemble beaucoup à celle que j'ai faite
+autrefois avec V. Henri, et que j'ai décrite dans le premier
+chapitre; seulement, sous la forme récente, elle est plus
+méthodique et poussée plus loin; autrefois, nous nous
+contentions de dire: «N'est-ce pas la ligne d'à côté?»
+et nous notions la première réponse donnée par l'enfant.</p>
+
+<p>Il est très important, pour ce genre d'épreuves, de peser
+exactement le moindre mot qu'on prononce, parce que
+chaque mot, comme chaque nuance d'accentuation, peut
+produire un effet différent. On ne se doute pas de l'importance
+que prend une certaine tournure de phrase,
+quand on n'a pas observé cette influence sur un enfant,
+qui est un réactif si délicat de suggestibilité.</p>
+
+<p>La simple phrase «En es-tu sûr?», suivant qu'elle
+est dite avec un accent naturel d'interrogation ou avec une
+nuance de doute, de scepticisme ou de sévérité, peut provoquer
+de la part de l'enfant deux réponses opposées, que
+l'enfant donnera même successivement si on change
+l'accentuation de la demande<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a>Un prêtre me disait un jour que la pratique du
+confessionnal lui avait montré la très grande influence des
+questions posées sur les aveux. A la question: avez-vous fait
+cela? beaucoup répondent: non, mon père; mais si, quelque temps
+après, on reprend la même question, sur un ton un peu plus
+affirmatif, en disant: vous avez fait cela? la réponse est le plus
+souvent: oui, mon père.</blockquote>
+
+<p>25 enfants seulement ont pris part à cette expérience,
+qui s'est terminée en deux après-midi.</p>
+
+<p>Nous noterons d'abord les lignes qui ont été choisies
+préalablement à la suggestion.</p>
+
+<p>Pour la première ligne modèle, la ligne 6, voici comment
+se distribuent les réponses:</p>
+
+
+
+<p>La ligne 4 a été désignée......6 fois<br>
+La ligne 5 a été désignée......9 fois<br>
+La ligne 6 a été désignée......8 fois<br>
+La ligne 7 a été désignée......2 fois</p>
+
+
+<p>La moyenne donnerait donc une ligne comprise entre
+le 5 et le 6.</p>
+
+<p>Pour la ligne 12, on a:</p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;8 désigné..... 1 fois<br>
+&nbsp;&nbsp;9 désigné..... 1 fois<br>
+10 désigné..... 6 fois<br>
+11 désigné..... 1 fois</p>
+
+
+<p>Enfin, pour la ligne 18:</p>
+
+
+<p>14 ............ 1 fois<br>
+15 ............ 2 fois<br>
+16 ............ 7 fois<br>
+17 ............ 5 fois<br>
+18 ............ 3 fois<br>
+19 ............ 3 fois<br>
+20 ............ 4 fois</p>
+
+
+
+
+<p>Par conséquent, ces enfants ont une tendance à désigner
+des lignes plus courtes que le modèle. En ce qui
+concerne leur suggestibilité, nous les classons de la
+manière suivante. Nous notons 1 toutes les fois que nous
+avons réussi à leur faire accepter la ligne immédiatement
+supérieure à celle qu'ils ont choisie, et nous notons 2 l'écart
+accepté de 2 lignes, et ainsi de suite. Nous faisons ensuite
+la somme de ces déviations produites par suggestion dans
+les 3 épreuves; ainsi, si un sujet a cédé pour une ligne
+seulement, et a cédé de la même manière dans les 3
+épreuves, il recevra la note 3; s'il a cédé pour 2 lignes
+la première fois, pour 3 lignes la seconde fois, pour 0 ligne
+la troisième fois, sa note sera 3 + 2 = 5; et nous considérerons
+un individu comme d'autant plus suggestible
+que sa note sera plus élevée. Il n'échappera à personne
+que ce calcul de la suggestibilité est un peu arbitraire; il
+repose sur cette hypothèse que la suggestibilité est proportionnelle
+au nombre de déplacements de lignes obtenus
+par suggestion; or, il n'est pas démontré que tous les
+déplacements soient équivalents, que le 2e déplacement
+d'une épreuve soit équivalent au 1er de cette épreuve,
+ou que le 2e de la 1re épreuve soit équivalent au 2e de
+la 2e épreuve, etc.</p>
+
+<p>Ce sont là des questions très délicates à trancher; je
+les laisse pour le moment de côté, espérant qu'il sera
+possible de les résoudre plus tard, lorsque ces recherches
+seront plus avancées.</p>
+
+<p>La mode de calcul que je viens d'indiquer implique
+une autre hypothèse, qui me paraît beaucoup plus grave,
+et que je crois même erronée; c'est que du moment qu'un
+sujet ne change point la ligne qu'il a d'abord choisie, et y
+persiste malgré la suggestion, on doit lui donner la note
+0 et le considérer comme ayant échappé à la suggestion.
+Est-ce bien exact? Sans doute, ce sujet n'a point modifié
+son opinion dans le sens de la suggestion, mais il n'en
+résulte pas qu'il n'ait pas été influencé par la suggestion.
+Plusieurs cas pourraient être distingués; une personne A
+a porté avec beaucoup de soin un jugement sur la longueur
+de la ligne modèle, et elle est portée à croire que
+c'est la ligne 12 du tableau qui est égale à la ligne
+modèle; quand on lui suggère que c'est la ligne 13 qui
+est égale au modèle, elle examine cette ligne 13 sans
+parti pris, et après l'avoir comparée à son souvenir du
+modèle, elle la rejette et revient à sa ligne 12, qu'elle avait
+choisie tout d'abord; elle nous apprend qu'à son avis c'est
+la ligne 12 qui est égale, au modèle. Il me paraît incontestable
+que cette personne A n'a point subi dans son
+jugement l'influence de la suggestion. Mais supposons une
+personne B qui a également choisi la ligne 12 comme
+égale au modèle, et qui, quand elle reçoit la suggestion,
+ne veut même pas regarder la ligne 13, par esprit de contradiction
+ou pour toute autre raison, et maintient sa
+désignation de la ligue 12; ce cas est, me semble-t-il, un
+peu différent du précédent; la personne B a réellement
+subi l'influence de la suggestion, elle a été réellement modifiée
+par la suggestion, seulement elle n'a pas suivi le sens
+de la suggestion; elle s'est obstinée dans son choix, sans
+rien vouloir regarder ni entendre. Enfin, il peut se présenter
+une personne C qui, après avoir désigné la ligne
+12, non seulement n'accepte pas la ligne 13 qu'on lui suggère,
+mais encore, par esprit de contradiction nettement
+développé, adopte la ligne 11; celle-là aussi a subi l'influence
+de la suggestion, car si on ne l'avait pas suggestionné,
+elle en serait restée à son choix de la ligne 12. Il y a
+donc, ce me semble, des distinctions à faire dans la suggestibilité;
+on peut être influencé par la suggestion, sans
+être influencé dans le sens de la suggestion.</p>
+
+<p>Les 25 sujets sur lesquels se fait l'expérience se comportent
+de manière bien différente; quelques-uns n'ont point
+obéi au sens de la suggestion, d'autres y ont obéi quelquefois,
+d'autres y ont obéi toujours. Je n'en ai rencontré
+aucun qui, ayant pris le contre-pied de mon affirmation,
+ait adopté, après ma suggestion, une ligne plus petite que
+celle qu'il avait d'abord choisie.</p>
+
+<p>Je répartis tous les sujets en 9 groupes:</p>
+
+
+<p>SUJETS AYANT CÉDÉ A LA SUGGESTION</p>
+<p><i>Contradiction relative aux lignes</i>.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="1"
+ style="text-align: left; width: 720px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+O FOIS
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+1 FOIS
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+2 FOIS
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+3 FOIS
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+4 FOIS
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+5 FOIS
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+6 FOIS
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+7 FOIS
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 12%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+PLUS DE<br>
+FOIS
+ </td>
+ </tr>
+<tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Hub.
+Monne.
+Vasse.
+Bout.
+Mien.
+Lac.
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Gouje.
+Die.
+Pet.
+Gesb.
+Pou.
+Féli.
+
+
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+And
+Martin.
+Bien
+Blasch.
+Saga
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Abras
+Dew.
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Meri
+Delans
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Uhl.
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Van.
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 11%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Mott..
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 12%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Poire.
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<p>Il est à remarquer que plusieurs enfants très jeunes sont
+parmi les moins suggestibles, par exemple Hub., Gouje
+et Dié. Nous avons l'habitude de rencontrer ces enfants
+avec des coefficients de suggestibilité très forts. S'ils ont
+été peu suggestibles pour l'expérience des lignes, c'est
+parce qu'on leur avait dévoilé le piège dans les expériences
+sur les couleurs, faites quelques jours avant: quelques-uns
+l'ont déclaré à haute voix. Ainsi Gouje nous a dit:
+«Vous voulez me faire monter, comme l'autre fois; moi,
+je ne veux pas.» Cet exemple nous prouve combien il
+est délicat de répéter dans un même milieu des suggestions
+contradictoires, reposant sur l'action personnelle.
+Aussi, je pense que le classement donné par cette expérience
+sur les lignes ne doit pas être accepté sans contrôle.
+Nous retrouvons Poire parmi les plus suggestibles,
+il était même suggestible à l'infini.</p>
+
+<p>Il y a eu très peu de lutte à soutenir contre les élèves,
+et nous n'avons pas remarqué les signes d'émotivité aussi
+fréquemment que pendant les suggestions sur les couleurs.
+Cette différence est facile à comprendre; la contradiction
+est moins grave lorsqu'elle porte sur une longueur
+de ligne que sur un nom de couleur; nous apprenons par
+exemple à l'enfant que la ligne qu'on lui a montrée n'est
+pas égale à la ligne 5 du tableau, mais à la ligne 6; la contestation
+porte sur un souvenir, et non sur une perception
+présente; de plus, elle porte sur un degré, une quantité et
+non sur la matérialité d'un fait; enfin, chose curieuse, il
+arrive souvent, dans cette contestation, que c'est nous qui
+avons raison, et que c'est l'enfant qui a tort; en effet, le
+plus souvent, l'enfant désigne dans le tableau une ligne
+plus petite que le modèle; par conséquent, notre suggestion,
+qui a pour effet de le conduire à désigner une ligne
+plus longue, se trouve être par hasard une suggestion
+correctrice. C'est un hasard heureux, qui peut même
+éviter à l'expérimentateur un certain embarras; si le
+sujet s'aperçoit qu'on veut lui faire désigner une ligne
+plus grande que celle qu'il a choisie et si le sujet vient
+à se plaindre de cette contrainte qu'on exerce sur lui
+&mdash;ce fait arrive quelquefois&mdash;on n'a pour répondre à ce
+soupçon qu'une chose à faire: rapprocher le modèle
+et la ligne qu'on voudrait forcer le sujet à prendre par
+suggestion. Comme le plus souvent les deux lignes sont
+égales, le sujet, surpris et confus, se trouve réduit au
+silence, et il ne peut plus accuser l'expérimentateur de
+chercher à le tromper.</p>
+
+<p>Il me semble donc que cette expérience a plusieurs
+avantages sur celle des couleurs; ce sont les avantages
+suivants: 1° on peut mieux préciser une longueur de
+ligne qu'une couleur; 2° la contradiction, étant moins
+forte, n'éveille pas chez l'enfant le soupçon qu'on veut le
+tromper.</p>
+
+
+<p>III</p>
+
+<p>3e <i>Suggestion directrice sur les longueurs de lignes</i>.
+&mdash;Notre troisième essai pour l'étude de l'action personnelle
+est d'un autre genre que les deux précédents;
+nous ne faisons plus de lutte avec l'élève, nous cherchons
+à le guider d'avance; c'est une suggestion directrice.</p>
+
+<p>Nous montrons à l'enfant des lignes qui ont toutes
+60 millimètres de longueur; ces lignes lui sont montrées
+successivement; elles lui apparaissent par la fenêtre pratiquée
+dans un disque que nous tenons à la main, le disque
+a un diamètre de 13 centimètres, et la fenêtre a la forme
+d'un rectangle allongé de 11 centimètres sur 2 centimètres.
+Nous tenons le disque vertical, posé sur la table, à 50 centimètres
+de l'enfant, et tourné vers la fenêtre de la pièce.
+L'enfant est prié de regarder les lignes et d'en reproduire
+la longueur, non par un trait continu, mais par des points
+marqués à la distance voulue de la ligne noire qui est tracée
+en marge du papier quadrillé (à 4 millimètres) qu'on
+place devant lui; la reproduction des lignes se fait donc
+comme dans notre expérience antérieure sur les idées
+directrices.</p>
+
+<p>La première ligne est montrée sans que nous fassions
+la moindre remarque; mais à la seconde ligne, nous
+disons: <i>En voici une qui est plus grande</i>; à la troisième,
+nous disons: <i>En voici une qui est plus petite</i>; et ainsi de
+suite, nous alternons la suggestion de ligne grande et
+de ligne petite, jusqu'à la dernière. Cette suggestion est donnée
+lentement, d'une voix douce, sans regarder l'enfant; la
+suggestion est donnée avant que la ligne ait apparu; nous
+prononçons les paroles convenues, tout en tournant très
+lentement le disque, de sorte que le sujet voit, à travers la
+fenêtre immobile, le disque tourner, et il attend encore
+l'apparition de la ligne au moment ou il nous entend
+annoncer que la ligne est plus grande ou plus petite que là
+précédente. Les lignes se succèdent à intervalles de sept à
+dix secondes.</p>
+
+<p>Il n'y a eu de la part des sujets aucune observation
+verbale, et ils n'ont donné aucun signe appréciable d'émotivité;
+chacun a marqué en silence les points successifs.
+Nous avons veillé à ce que les points fussent marqués
+toujours sur les lignes successives de papier quadrillé, car
+si l'enfant avait marqué deux points sur une même ligne,
+cela aurait produit des confusions et des erreurs sur leur
+signification.</p>
+
+<p>En général, les enfants font leurs marques dans une
+zone qui ne s'éloigne guère de la marge; trois enfants ont
+marqué des points qui s'éloignaient de plus en plus de la
+marge, et comme deux de ces trois enfants (And. et Bout.)
+sont des plus suggestibles, nous pensons que cette direction
+des points qu'ils ont tracés peut être un souvenir de l'expérience
+sur l'idée directrice qui a été faite sur eux trois
+semaines auparavant.</p>
+
+<p>La plupart, la grande majorité des enfants ont obéi à la
+suggestion que nous leur donnions; et si on compare l'effet
+de cette suggestion verbale à l'effet de l'auto-suggestion
+relative à la croissance des lignes, il est incontestable que
+la suggestion verbale a eu une influence plus forte, car
+16 enfants sur 23 l'ont complètement subie, tandis que
+l'auto-suggestion n'a exercé une action absolue que sur un
+bien plus petit nombre de sujets.</p>
+
+<p>Le tableau XI contient tous les résultats. A droite de
+chaque nom d'élève nous inscrivons la longueur de la première
+ligne copiée sans suggestion d'aucune sorte. Cette
+ligne modèle a 60 millimètres. Ensuite, nous inscrivons
+les différences en + et en - marquées par les élèves sous
+l'influence des suggestions. Toutes les fois que les différences
+marquées par les élèves sont égales à 0, ou sont en
+sens contraire de la suggestion, nous les indiquons en
+caractères gras. Dans les deux dernières colonnes verticales
+de droite, on trouve pour chaque élève la moyenne
+des écarts, et le nombre de résistances à la suggestion. La
+moyenne des écarts est obtenue sans tenir compte du signe
+précédant chaque écart, mais en tenant compte seulement
+du fait que l'écart marqué par l'élève est d'accord avec
+notre suggestion, ou contraire à cette suggestion; on fait</p>
+
+<img src="Tableau11a.png" alt="" style="width: 1000px; height: 707px;">
+
+<p>la somme algébrique de ces deux genres d'écarts, en considérant
+comme positifs les écarts qui sont dans le sens
+de la suggestion, et comme négatifs les autres; et par conséquent
+les moyennes précédées du signe - indiquent
+que d'ordinaire le sujet a résisté, a marqué ses écarts en
+sens contraire de la suggestion; au contraire les moyennes
+précédées du signe + indiquent une docilité habituelle
+à la suggestion. Le nombre de résistances se calcule sans
+difficulté; nous avons compté comme résistance un écart
+égal à 0, car tout élève qui fait une ligne égale à la précédente
+lutte contre la suggestion; mais nous ne savons pas
+au juste si cette résistance est plus grande que celle qui
+consiste à faire un écart précisément opposé à celui de la
+suggestion, et dans le doute nous avons attribué à ces deux
+genres de résistances la même valeur.</p>
+
+<p>Pour classer les élèves, il faudrait tenir compte à la fois
+de la valeur de la moyenne et du nombre des résistances;
+car en général, ceux qui résistent le plus souvent sont ceux
+qui font les écarts les moins forts; et quand le nombre de
+résistances de deux élèves est égal, il faut considérer comme
+le moins suggestible celui qui a fait les écarts les plus
+petits. Nous établirons notre classification en prenant pour
+guide les nombres de résistances; ce n'est là, bien entendu,
+qu'une mesure toute conventionnelle.</p>
+
+<p>Il faut remarquer que lorsque le nombre de résistances
+ne dépasse pas 1, il n'a pas grande importance par lui-même,
+car il peut tenir simplement à un moment de distraction,
+l'élève n'ayant pas bien écouté la suggestion; ce
+défaut d'attention doit être surtout soupçonné chez ceux
+qui ont des écarts de suggestion dont la moyenne présente
+une valeur très forte: c'est le cas de Die., de Hub., de
+Bout.</p>
+
+<p>La valeur des écarts, prise dans l'ensemble, a beaucoup
+diminué à mesure que l'expérience se prolongeait. C'est ce
+que montrent les deux rangées horizontales de chiffres inscrits
+au bas du tableau XI. La somme totale des écarts suit
+une progression régulièrement descendante, tandis que la
+somme des résistances augmente; ces deux données en se
+confirmant, nous prouvent que les élèves ont été, surtout
+au début, les dupes de l'illusion, mais que peu à peu ils s'y
+sont moins abandonnés, ils en ont eu une conscience plus
+claire. Fait curieux, que je ne m'explique pas, la suggestion
+a surtout été effective lorsqu'elle tendait à l'augmentation
+de la ligne modèle, et en effet, la somme des écarts
+successifs est plus faible pour les écarts dans le sens de la
+diminution que pour les écarts dans le sens de l'augmentation.
+La somme des 5 premiers écarts d'augmentation est
+de 503 millimètres, la somme des 5 écarts de diminution
+est de 406 millimètres, la différence est donc très nette. A
+quoi peut-elle tenir? Je suis bien certain d'avoir fait de la
+même voix les deux suggestions, et il n'y a pas là de cause
+d'erreur qu'on puisse incriminer. Il est possible que le souvenir
+d'expériences antérieures, dans lesquelles les lignes
+modèles présentaient un accroissement régulier ait influé
+sur l'esprit des élèves. Il est possible aussi qu'une personne,
+qui s'occupe à tracer ou à marquer des lignes,
+éprouve plus de difficulté psychique à rapetisser les lignes
+qu'à les agrandir; un arrêt de mouvement&mdash;on le sait
+du reste par d'autres expériences&mdash;exige un plus
+grand effort de volonté que la continuation d'un mouvement;
+mais cette explication ne se vérifie que pour le
+cas où les lignes sont tracées d'un trait. S'applique-t-elle
+au cas où les lignes sont marquées par un simple point
+final?</p>
+
+<p>Les chiffres de notre tableau XI nous montrent que les
+différences individuelles de suggestibilité ont été très fortes.
+C'est du reste la règle dans toutes les recherches que nous
+avons faites jusqu'ici sur la suggestibilité; et il serait bien
+téméraire d'extraire de résultats aussi hétérogènes une
+moyenne permettant de dire: la suggestibilité des élèves
+d'école primaire dans cette expérience est de tant. Mien.,
+un élève de 3e classe, vient en tête, comme résistance à la
+suggestion, il a presque toujours pris le contre-pied
+de mon affirmation; nous trouvons également parmi les
+réfractaires Laca., Saga., Blasch., Féli., etc. Parmi les plus
+suggestibles ont été And. et Poire., vrais automates, qui
+ont toujours marqué des écarts réguliers, conformes à la
+suggestion.</p>
+
+
+<p><i>Même expérience sur des jeunes gens d'école primaire
+supérieure</i>.&mdash;Lorsqu'on ne fait pas subir un interrogatoire
+aux sujets, lorsqu'on ne recueille pas leurs impressions
+après des expériences comme celle-ci, les résultats nous en
+sont comme fermés; nous n'avons en notre possession que
+des chiffres, ce qui est toujours peu de chose pour se
+rendre compte d'un état de conscience. Je n'ai point voulu
+interroger ces élèves d'école primaire élémentaire, parce
+que ce sont mes sujets habituels, et qu'en attirant trop souvent
+leur attention sur les illusions dont je les avais rendus
+victimes, je les aurais faits trop sceptiques pour des expériences
+ultérieures. J'ai donc préféré répéter mes suggestions
+dans un autre milieu, et j'ai passé une après-midi
+dans une école primaire supérieure, où j'ai fait copier des
+lignes, exactement dans les mêmes conditions, à 10 élèves,
+âgés environ de 17 ans, et appartenant à la deuxième année
+de l'école. Ces élèves sont rangés dans le tableau XII par
+ordre de mérite intellectuel; les 2 premiers sont jugés par
+leurs maîtres comme très intelligents, les 3 derniers sont
+faibles, les autres sont moyens. On voit que parmi ces
+élèves, tout comme parmi ceux d'école primaire élémentaire,
+il y en a qui n'ont jamais résisté, et fait des écarts
+énormes, comme Dru..., le dernier, tandis que d'autres
+ont résisté constamment, prenant le contre-pied de ce que
+je disais. La moyenne de la valeur des écarts, inscrite au
+bas du tableau, est plus faible que celle de leurs camarades
+plus jeunes. La différence est même assez nette: en
+mettant vis-à-vis la moyenne des écarts pour les deux
+groupes d'élèves, on a:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+ORDRE DES<br>
+SUGGESTIONS<br><br>
+&nbsp;1<br>
+&nbsp;2<br>
+&nbsp;3<br>
+&nbsp;4<br>
+&nbsp;5<br>
+&nbsp;6<br>
+&nbsp;7<br>
+&nbsp;8<br>
+&nbsp;9<br>
+10<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+ÉLÈVES DU PRIMAIRE<br>
+ÉLÉMENTAIRE<br>
+5<br>
+4,9<br>
+4,4<br>
+3<br>
+4,3<br>
+3,5<br>
+4<br>
+2,3<br>
+2,5<br>
+2,8<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+ÉLÈVES DU PRIMAIRE
+SUPÉRIEUR<br>
+2,6<br>
+2,6<br>
+3,8<br>
+2,7<br>
+2,4<br>
+2<br>
+2,2<br>
+4,7<br>
+1,9<br>
+2,8<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+<br><br>
+DIFFÉRENCES<br>
+-2,4<br>
+-2,3<br>
+-0,6<br>
+-0,3<br>
+-1,6<br>
+-1,5<br>
+-0,8<br>
++2.4<br>
+-0,6<br>
+=0,0<br>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Dans la plupart des cas, ces chiffres montrent que
+l'avantage reste aux élèves d'école primaire supérieure.</p>
+
+<p>Ces derniers ne se sont pas corrigés nettement au cours
+de l'expérience, et le dixième écart qu'ils ont marqué n'est
+pas plus faible que le premier; par là aussi ils diffèrent des
+enfants plus jeunes, et si on prenait ces chiffres à la lettre,
+et qu'on fût tenté de généraliser à outrance, on arriverait
+à cette proposition paradoxale que l'adulte ne se corrige
+pas autant que l'enfant. Mais en y regardant de plus près,
+on a une impression tout autre; on voit que l'enfant, en se
+corrigeant, s'est rapproché des résultats donnés par l'adulte,
+résultats qui supposent une demi-conscience de l'illusion,
+et c'est parce que l'adulte avait dès le début, et sans éducation
+nécessaire, cette demi-conscience, qu'il n'a pas eu à se
+corriger comme l'a fait l'enfant; il offrait en quelque sorte
+moins de marge à la correction.</p>
+
+<p>Je passe maintenant à l'interrogatoire des élèves. Je l'ai
+écrit en même temps que je le faisais. Il est très difficile
+de poser les questions sans suggestionner l'élève.</p>
+
+
+<img src="243a_Tx.png" alt="" style="width: 1000px; height: 633px;">
+
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DE BUCCIN</p>
+
+<p>Sujet très suggestible. Il a eu l'illusion complète jusqu'à
+ma question 3, qui parut lui avoir ouvert les yeux.</p>
+
+
+<p>1. <i>D</i>.&mdash;Eh bien, que pensez-vous de vos résultats?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Hoche la tête. Je crois que je me suis trompé. Je les
+ai faites (les lignes) presque toutes grandes.</p>
+
+<p>2. <i>D</i>.&mdash;Les différences réelles entre les lignes sont-elles
+plus petites ou plus grandes que celles que vous avez faites?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Elles sont plus grandes.</p>
+
+<p>3. <i>D</i>.&mdash;Avez-vous <i>vu</i> les différences des lignes?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je comptais que vous le saviez mieux que moi. Mais je
+ne les voyais pas beaucoup. En les faisant, je ne voyais pas
+bien les différences.</p>
+
+
+<p>INTERROGATOIRE DE DUPUIS</p>
+
+<p>Ce sujet a été un des plus suggestibles.</p>
+
+<p>1. <i>D</i>.&mdash;Les différences que vous avez marquées entre les
+lignes sont plus grandes au commencement qu'à la fin. Pourquoi?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Elles étaient les mêmes; une grande et une petite qui
+suivaient.</p>
+
+<p>2. <i>D</i>.&mdash;A combien appréciez-vous les différences?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;A cinq millimètres.</p>
+
+<p>3. <i>D</i>.&mdash;N'avez-vous pas fait d'autres remarques sur les différences
+des lignes?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;(Embarras.)</p>
+
+<p>4. <i>D</i>.&mdash;Avez-vous exagéré ou rapetissé les différences?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;J'ai dû exagérer. Les différences n'étaient pas sensibles.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Avez-vous eu des doutes tout à l'heure sur la longueur
+des lignes?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Alors pourquoi, les ayant crues égales, les avez-vous
+faites inégales?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je n'étais pas sûr de moi.</p>
+
+
+<p>On peut remarquer dans cet interrogatoire que la question 4
+a eu un rôle décisif, et qu'à partir de ce moment
+le sujet a reconnu son erreur, soit que notre encouragement
+ait diminué sa timidité, soit que notre question ait
+orienté son attention dans le sens de la critique.</p>
+
+<p>INTERROGATOIRE DE RAOUL</p>
+
+<p>Ce sujet est un peu moins suggestible que le précédent.
+Cela se voit par les résultats numériques de l'expérience.
+Cela apparaît très nettement aussi dans l'interrogatoire.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Eh bien, que pensez-vous de ces lignes?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Je les ai vues presque toutes à peu près de la même
+longueur.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Quand vous est venue cette idée?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Vers le milieu de l'expérience.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Comment cette conviction vous est-elle venue?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;(Embarras)</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;D'où vient qu'ayant cette conviction vous avez fait des
+lignes inégales?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Parce qu'il y avait des lignes un peu moins épaisses;
+c'est peut-être ce qui les faisait paraître moins longues.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Ma parole influait-elle sur vous?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Avez-vous cru réellement que les lignes étaient tantôt
+plus grandes, tantôt plus courtes?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Dès le début, j'ai cru: mais vers le milieu, je me suis
+aperçu que pour quelques-unes elles étaient plus courtes, quand
+vous disiez plus longues.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Etait-ce par complaisance que vous les avez faites
+plus courtes?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>Ce cas me parait assez net; une illusion se produit au
+début, illusion intellectuelle; elle se dissipe ensuite, le
+sujet s'apercevant que les lignes ne diffèrent pas comme
+je l'annonce; c'est vers le milieu de l'expérience que
+l'illusion est reconnue; mais il reste un autre facteur de
+la suggestibilité, la timidité de l'élève, qui continue à
+obéir à ma parole sans y croire. Nous voyons bien nettement
+ici une dissociation des deux facteurs.</p>
+
+<p>INTERROGATOIRE D'AUCLOT</p>
+
+<p>Un peu moins suggestible que le précédent; il a eu à la
+fois l'illusion intellectuelle et la docilité, mais à un
+moindre degré. Il est intéressant de voir que ce sujet
+invente un motif inexact pour appuyer son illusion.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Que pensez-vous de ces lignes?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Je crois qu'elles sont à peu près toutes égales, et à différentes positions.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Cette idée, quand vous est-elle venue?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Au milieu,, vers la 8e ligne.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Comment avez-vous eu cette idée?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Quand vous disiez, «un peu plus grand», elles étaient
+vers le centre du disque&mdash;et «un peu plus petit», elles étaient
+vers la périphérie. (C'est tout à fait faux. Exemple de motif surajouté.)</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Avez-vous pensé qu'elles étaient rigoureusement égales
+ou de différence très minime?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;<i>Maintenant</i>, je crois qu'elles sont égales; à ce moment-là
+j'ai pensé à une différence très petite, de 1 à 3 millimètres.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;-Alors pourquoi avez-vous parfois exagéré ces différences?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Il me semblait bien qu'elles étaient égales, je suivais
+vos paroles; et j'avais un peu le sentiment que je me trompais.</p>
+
+<p>INTERROGATOIRE DE MALGACHE</p>
+
+<p>Ce sujet est le moins suggestible de tous.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Que pensez-vous de cette expérience?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Les mêmes traits ont passé plusieurs fois. Je les ai
+reconnus individuellement.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Avez-vous fait une autre réflexion?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Elles n'ont pas grande différence, elles sont presque
+égales. Elles paraissent égales, on ne s'en aperçoit pas parce
+qu'elles ne sont pas placées pareilles, mais elles doivent être
+égales.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Quand cette conviction vous est-elle venue?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Vers le milieu, mais à la fin, j'étais presque certain
+qu'elles étaient égales.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Pourquoi les faisiez-vous égales si vous n'en étiez pas
+sûr?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;De peur de me tromper. Pour les 3 derniers points, je
+me suis recopié.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;J'annonçais que certaines lignes étaient longues, et
+d'autres courtes. Quel effet cela vous faisait-il?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne l'ai pas cru du tout. Dès la seconde ligne, je me
+suis aperçu que vous essayiez de me tromper: et alors, je ne
+faisais pas attention à ce que vous disiez. A partir du 5e point,
+c'est comme si vous n'aviez rien dit.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash; Vous avez suivi ma suggestion vers le milieu. L'avez-vous
+remarqué?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash; Non, je n'écoutais pas.</p>
+
+<p>Je dois dire que ce dialogue a fini par prendre une
+tournure un peu embarrassante, quand le sujet me disait
+tranquillement: «Je ne vous écoutais pas, c'est comme
+si vous ne m'aviez rien dit.» Ces quelques paroles rendent
+singulièrement éloquents les chiffres représentant la
+moyenne des écarts, et on comprend qu'une moyenne
+négative représente une lutte, une sorte de rébellion, qui
+n'a rien de sympathique. Cet élève n'a eu ni illusion ni
+docilité.</p>
+
+<p>COMPARAISON DES TROIS EXPÉRIENCES PRÉCÉDENTES
+SUR LA SUGGESTION OPÉRANT COMME ACTION MORALE</p>
+
+<p>Nous reproduisons ici les 3 classifications auxquelles
+nos expériences sur l'action personnelle ont abouti. La
+comparaison de ces classifications montre qu'elles diffèrent
+beaucoup: certains élèves, par exemple, comme Gouje et
+Uhl, qui sont derniers dans la première épreuve, sont premiers
+pour la seconde. Ces changements brusques de rang
+peuvent tenir à deux causes: ou que l'action personnelle
+a des effets extrêmement variables, ou que le sujet, d'une
+expérience à l'autre, a appris à se méfier.</p>
+
+<img src="248.png" alt="" style="width: 1000px; height: 586px;">
+
+
+
+<p>C'est cette seconde raison qui certainement explique les déplacements
+de Gouj.... C'est un enfant tout jeune, fort intelligent, qui
+appartient à la 4e classe, et qui a les allures d'un moineau
+franc. Il paraît qu'en classe il prend constamment la parole,
+pour montrer qu'il sait, et son maître est obligé de lui
+imposer silence. Dans le cabinet du Directeur, il se montra
+d'abord plus réservé et plus timide; il fut très suggestible
+pour les expériences sur les idées directrices, ce
+que j'attribuai à son jeune âge. Pour l'expérience des couleurs
+il se laissa tromper complètement; mais il se souvint
+qu'il avait été trompé; quand il revint pour l'expérience
+de suggestion contradictoire relative aux lignes,
+et aussi pour l'expérience de suggestion directrice relative
+aux lignes, il me dit avec aplomb, en me regardant
+bien dans les yeux: «Vous voulez me tromper comme
+l'autre fois; moi, je ne veux pas; je ne veux pas qu'on
+dise que je suis aveugle, etc.,» puis vint un bavardage
+intarissable; l'enfant avait perdu sa timidité avec
+moi.</p>
+
+<p>Malgré ces causes d'erreurs, je pense qu'en faisant la
+synthèse de nos 3 classifications, on doit aboutir à une
+classification unique qui reflète tout au moins les différences
+de suggestibilité des élèves relativement à une
+action personnelle. Comparons donc cette classification
+synthétique à celle que nous avaient donnée les expériences
+d'idée directrice, et voyons où elles concordent.</p>
+
+<p>Lac. est le 1er sur les 2 listes; nous avons déjà
+parlé de cet enfant, à la physionomie d'adulte, peu avancé
+dans ses études, mais ayant déjà pris des habitudes de
+liberté, comme un homme fait. Mien, qui est le 2e, est un
+enfant beaucoup plus jeune (3e classe, neuf ans et demi) à
+la figure fermée et sérieuse; il ne figure pas dans la classification
+relative aux idées directrices parce qu'il n'a pas
+pris part à toutes les expériences; il a été extrêmement
+peu suggestible pour les lignes, et beaucoup plus pour les
+poids. Vasse. (n° 3) est un jeune garçon à mine éveillée,
+bien développé physiquement, ayant l'habitude de la rue;
+il était d'une suggestibilité moyenne pour les idées directrices;
+il parut assez rebelle à l'action personnelle. Jusqu'ici
+les deux listes concordent. Pour Bout. (n° 4), nous
+avons une surprise; ce jeune enfant, qui est dans la
+1re classe, mais ne compte pas parmi les premiers, s'est
+comporté en vrai automate pour tout ce qui concerne les
+idées directrices; il a, au contraire, bien résisté à l'action
+personnelle. D'où vient cette exception? Il résulte des
+renseignements donnés par le directeur, que c'est un
+enfant doux, rougissant, discipliné, ne faisant pas de
+bruit en classe, mais capable de se défendre avec beaucoup
+de force si on l'accuse injustement; alors, il proteste,
+il élève la voix. Féli. (n° 5)est un garçon gai,
+vigoureux, un boute-en-train, aimé de ses camarades; il a
+le même rang dans nos deux listes (5 et 7). On peut en
+dire autant de Pet. (n° 7). Saga. (n° 9) paraît avoir subi
+l'action personnelle plus que ne le faisait prévoir son
+rang (3) dans les autres expériences. Gouje. (n° 10) a bien
+plus lutté contre l'action personnelle que contre l'automatisme
+des expériences. Rien à dire des suivants. Notons
+Poire., qui reste aussi suggestible dans tous les cas,
+Van. aussi; mais finalement, nous rencontrons une dernière
+exception, Delans.; ce jeune garçon, qui a fait preuve
+antérieurement de tant d'esprit critique, a, au contraire,
+subi avec une grande docilité l'action personnelle. C'est
+le cas inverse de celui de Bout. et nous devons conclure
+de ces deux cas, qui nous paraissent typiques, que ces
+deux formes de suggestibilité peuvent être absolument
+indépendantes, comme elles peuvent aussi se rencontrer
+jointes, ainsi que Poire nous en fournit un bel exemple.</p>
+
+<p>CONCLUSION.&mdash;Les expériences sur l'action morale
+sont incontestablement celles qui se rapprochent le plus
+de l'hypnotisme et du magnétisme animal. La comparaison,
+des deux méthodes est d'autant plus légitime que
+divers auteurs des plus compétents, Bernheim, Delboeuf,
+admettent aujourd'hui «qu'il n'y a pas d'hypnotisme»
+mais seulement de la suggestion; et que la suggestion est
+«la clef du magnétisme animal»; en d'autres termes,
+tous les phénomènes physiologiques et nerveux qui caractérisent
+l'hypnose pourraient être produits par simple
+affirmation, ils résultent de l'affirmation autoritaire d'un
+individu exerçant son influence sur un autre individu. Or,
+comme nous ne faisons pas autre chose, dans les 3 expériences
+sus-décrites, que d'influencer un élève par une
+affirmation, il résulterait de cette manière de voir que
+notre expérience n'est pas autre chose qu'une tentative
+de suggestion hypnotique.</p>
+
+<p>Il y a du vrai dans ce rapprochement; l'hypnotisation
+ressemble à nos expériences autant que la suggestion
+anormale ressemble à la suggestion normale. Ce rapprochement
+ne doit pas nous faire oublier que les différences
+de degré ont en pratique une importance énorme, et qu'il
+y a véritablement un abîme entre notre suggestion pédagogique
+qui influe seulement sur l'appréciation d'une
+longueur de ligne, ou d'une nuance de couleur, et la
+suggestion médicale ou hypnotique qui peut faire manger
+à un malade des pommes de terre crues qu'il prend pour
+des gâteaux. Dans ce dernier cas nous avons une tentative
+d'asservissement d'une intelligence, et c'est là ce que
+Wundt considère comme une immoralité: le sujet devient
+la chose de l'expérimentateur; on pèse sur lui jusqu'à ce
+que sa résistance soit vaincue, et sa servilité complète;
+et le résultat de cette tentative est de le rendre pins suggestible,
+plus servile pour une autre occasion. Dans nos
+expériences scolaires, au contraire, l'effort que nous faisons
+pour influencer le sujet est cent fois plus discret; il a
+pour but non de l'asservir, mais d'éprouver son degré de
+résistance. N'est-ce point là tout autre chose? Est-ce briser
+une lame d'acier que de rechercher si elle est souple? On
+ne renverse pas l'individu, on le convie à essayer ses
+forces, et l'épreuve tourne pour lui en leçon, et devient
+un correctif de la suggestibilité, si on lui explique ce
+qu'on a voulu faire, surtout si on lui apprend à se défier
+dorénavant des affirmations sans preuves. Je n'ai pas
+besoin d'ajouter que sous sa forme bénigne, notre expérience
+est beaucoup plus précise qu'une suggestion
+hypnotique, puisqu'elle donne une mesure de la résistance
+du sujet, mesure qui peut s'exprimer en chiffres,
+alors que l'appréciation de la résistance à une suggestion
+hypnotique reste toujours très vague.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, j'admets qu'il y a tout au fond de
+notre expérience une lutte sourde entre la personnalité
+du sujet et celle de l'expérimentateur, lutte qui dans un
+milieu scolaire pourrait avoir des inconvénients pratiques;
+c'est pour cette raison que je préfère aux suggestions
+orales, seules décrites jusqu'ici, les suggestions dont il
+me reste maintenant à parler.</p>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<p>L'INTERROGATOIRE</p>
+
+<p>Ainsi que je l'ai indiqué dans le précédent chapitre, je
+divise mon étude sur l'action personnelle en deux parties;
+dans la première partie, j'ai exposé quelques tests qui
+permettent d'apprécier la docilité d'une personne quelconque
+à l'action personnelle, et qui montrent que ces phénomènes
+si délicats d'influence, que jusqu'ici l'on avait étudiés
+seulement après les avoir provoqués à l'aide des
+manoeuvres de l'hypnotisme, peuvent prendre la forme
+inoffensive d'un exercice scolaire. J'aborde maintenant la
+seconde partie, je cherche à pousser l'analyse plus loin;
+je ne me contente pas d'établir une classification de suggestibles,
+je m'efforce de pénétrer dans le mécanisme de
+cette suggestion de nature spéciale qu'on peut appeler
+l'action personnelle ou l'action morale.</p>
+
+<p>Une très simple analyse, qui est évidemment a priori,
+mais que j'adopte comme plan commode d'exposition,
+permet d'établir dans l'action morale qu'un individu exerce
+sur un autre individu plusieurs subdivisions et distinctions.
+Tout individu représente, cela est certain, une puissance
+morale d'intensité particulière; cette puissance morale
+dépend en première ligne de tout ce que l'individu à suggestionner
+connaît sur celui qui le suggestionne; position
+officielle, état de fortune, existence passée, etc.; puis, il faut
+faire entrer en ligne de compte la personnalité physique,
+les caractères de cette personnalité physique, le développement
+du corps, l'habileté, la force musculaire, le timbre de
+la voix; enfin, il faut prendre en considération l'énergie
+morale, la volonté, l'esprit de conduite; ce sont des caractères
+qui jouent le premier rôle dans la carrière de la
+plupart des hommes, ce sont aussi ceux, je crois, auxquels
+on attache officiellement la moindre importance, car il ne
+se fait pas d'examens sur l'énergie morale, et cependant
+elle est au moins aussi nécessaire à beaucoup d'individus,
+au militaire, par exemple, que les connaissances techniques,
+qui font l'objet unique des examens. Parmi ces caractères
+auxquels on reconnaît qu'un individu est un fort ou
+un faible, il y en a un que je dois signaler tout particulièrement,
+c'est le regard; ou plus exactement, c'est la
+faculté de regarder un autre individu avec persistance dans
+les yeux. Ceux qui ont de l'autorité morale, d'après mes
+observations journalières, sont tous doués de cette faculté.</p>
+
+<p>Aucune étude n'a encore été faite jusqu'ici&mdash;aucune
+étude méthodique, j'entends&mdash;sur ces assises, psycho-physiologiques
+de l'autorité morale; et je ne suis pas en mesure
+de combler cette regrettable lacune. J'ai dirigé mes recherches
+vers un point un peu différent; je me suis attaché à
+l'étude de l'influence suggestive de la parole. C'est par la
+parole, le plus souvent, que la suggestion morale s'exerce;
+j'ai donc voulu rechercher quelle est la puissance de suggestion
+des mots qu'on prononce&mdash;la personne qui les
+prononce restant autant que possible la même. Le dictionnaire
+et la syntaxe sont ainsi mis à contribution par
+notre expérimentation, et je suis loin d'avoir entièrement
+exploré mon domaine. Pendant que je faisais ce travail,
+j'ai presque constamment adopté le point de vue du juge
+d'instruction; et j'ai recherché ce que le procédé d'interrogatoire
+judiciaire renferme de possibilités de suggestions et
+d'erreurs.</p>
+
+<p>La question se divise en plusieurs parties selon la
+manière dont on comprend un interrogatoire, et je ne
+doute pas qu'en pratique, et, de la meilleure foi du monde,
+les juges emploient telles ou telles variétés d'interrogatoire,
+sans se rendre compte des différences qu'elles présentent
+au point de vue des garanties de sincérité et
+d'exactitude. Je distingue donc 4 variétés principales:</p>
+
+<p>1° Le juge laisse à la personne qu'il interroge&mdash;supposons
+que ce soit un témoin&mdash;sa spontanéité complète; le
+témoin ne répond point à des questions, il dépose d'abondance.</p>
+
+<p>2° Le juge pose des questions, il fait des questions précises,
+il montre de l'insistance, il force le témoin à répondre,
+sans du reste le suggestionner dans un sens ou dans l'autre.
+C'est un <i>forçage</i> de mémoire.</p>
+
+<p>3° Le juge exerce sur le témoin, par la nature des questions
+qu'il emploie, une suggestion douce.</p>
+
+<p>4° Le juge fait de la suggestion à outrance.</p>
+
+<p>L'ordre logique voudrait que nous commencions par la
+1re forme d'interrogatoire; mais en fait, j'ai commencé
+mes expériences par la 2me, pour cette raison bien simple
+qu'on ne fait pas de semblables classifications au début des
+recherches.</p>
+
+<p>Je commencerai donc par exposer les résultats que j'ai
+obtenus par la forçage de la mémoire.</p>
+
+<p>EXERCICE DE MÉMOIRE FORCÉE</p>
+
+<p>Supposons un juge d'instruction qui, seul en tête à tête
+avec un enfant, l'interroge: cet enfant a été le témoin d'un
+fait grave, dont la constatation sans erreur présente une
+grande importance pour la justice; le juge interroge l'enfant
+avec douceur, avec patience, sachant combien la
+moindre suggestion peut avoir d'influence sur l'esprit
+docile d'un enfant, il pèse ses moindres paroles avant de
+les prononcer, et il pousse même la prudence jusqu'à
+cacher à l'enfant sa conviction personnelle, afin de ne pas
+dicter, malgré lui, la réponse qui lui paraît véridique;
+mais, malgré cette prudence, il est obligé d'insister, et de
+revenir plusieurs fois à la charge, pour obtenir de l'enfant
+les réponses qui ne viennent pas de suite; il ne peut se
+contenter du silence de son petit témoin; il veut le faire
+parler, soit dans un sens, soit dans un autre; il est impartial,
+je le répète, mais très impartialement il pose des
+alternatives à l'enfant: «Avez-vous vu ceci ou cela, lui
+demandera-t-il, précisez, les choses se sont-elles passées
+de cette manière-ci, ou de cette manière-là?» Je crois bien
+ne pas m'avancer beaucoup en admettant que l'interrogatoire
+des enfants qu'on est obligé de citer en justice comme
+témoins se produit le plus souvent d'après ce procédé<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Un
+juge d'instruction ne peut considérer ce procédé comme
+incorrect, puisqu'il a la conscience de n'avoir rien suggestionné
+de précis à l'enfant, et qu'il a laissé celui-ci libre de
+choisir entre les différentes alternatives qu'on lui présente.
+Mais si ce n'est pas de la suggestion qu'on a fait sur cet
+enfant, on a exercé sur lui une influence qui n'en est pas
+moins dangereuse, comme je vais le montrer dans un instant,
+car on a <i>forcé</i> sa mémoire; en mettant l'enfant en
+demeure de préciser des souvenirs qui sont vagues et incertains,
+on l'oblige à commettre, sans qu'il le sache&mdash;et par
+conséquent avec une entière bonne foi&mdash;des erreurs de
+mémoire qui ont une grande gravité.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a>Il ne doit pas être rare non plus qu'un juge d'instruction
+Suggestionne directement l'enfant qu'il interroge. Bernheim a écrit
+quelques pages instructives sur cette suggestion judiciaire des enfants:
+il a montré comment on peut, de la meilleure foi du monde, faire entrer
+peu à peu dans l'esprit d'un enfant l'image hallucinatoire d'un crime
+dont le juge admet la réalité, et auquel il s'imagine que l'enfant a
+assisté. De <i>la suggestion</i>, Paris, Doin, 1886, p. 186 et seq.</blockquote>
+
+<p>Ces réflexions me sont inspirées par les résultats de
+l'expérience que j'ai imaginée sur les erreurs de mémoire
+chez les enfants; les résultats de cette expérience ont, de
+beaucoup, dépassé toutes mes prévisions, et elles ont
+étonné le Directeur d'école qui m'assistait et qui a collaboré
+à mes recherches. Je n'ai aucune crainte que les enfants
+aient cherché à nous tromper; ils ont trop de respect de
+leur Directeur pour s'y risquer, et du reste, l'étonnement
+qu'ils ont tous éprouvé, l'expérience terminée, lorsqu'on
+leur a fait toucher du doigt leur erreur, était manifestement
+sincère.</p>
+
+<p>L'épreuve a été faite individuellement, sur chaque enfant
+isolé, dans le cabinet du Directeur.</p>
+
+<p>Je commençais par dresser à l'enfant les explications
+suivantes: «Mon ami, nous allons faire ensemble une
+expérience, pour savoir si vous avez une bonne mémoire,
+une mémoire meilleure que celle de vos camarades; je
+vais vous montrer un carton, qui est là, caché derrière cet
+écran; sur ce carton sont fixés des objets. Je vais mettre
+le carton sous vos yeux, vous regarderez les objets avec
+soin pendant dix secondes; dix secondes, remarquez-le
+bien, c'est un temps très court, ce n'est pas une minute;
+une minute contient soixante secondes; dix secondes sont
+très vite passées; il faudra donc ne pas perdre ce temps
+précieux, et le mettre à profit pour regarder très vivement
+et très attentivement les objets du carton; car dès
+que les dix secondes seront écoulées, je vous enlève le
+carton, et alors je vous poserai une foule de questions sur
+ce que vous aurez vu; je vous poserai plus de 30 questions,
+sur beaucoup de petits détails, et il faudra me
+répondre exactement; est-ce compris?» Cette explication
+a presque toujours eu pour effet d'exciter la curiosité et le
+zèle d l'enfant. Je lui répète encore une ou deux fois:
+«faites bien attention», puis je prends d'une main le carton,
+je le pose sous les yeux de l'enfant, devant lui, sur la
+table; à ce moment je fais partir de l'autre main une
+7montre à secondes, puis j'attends douze secondes. L'enfant
+penché sur le carton, le dévore des yeux, promène son
+regard d'un objet à l'autre, sans rien dire; aucun ne prononce
+de parole à haute voix, ni ne touche l'objet avec ses
+mains. Les douze secondes étant écoulées, je cache le carton
+derrière l'écran, et je prends une plume, je demande à
+l'enfant quels sont les objets qu'il a vus et dont il se souvient.
+Dans tout ce qui suit, c'est moi qui tiens la plume;
+j'adresse des questions à l'enfant, il me répond oralement,
+et j'écris ses réponses. Cet interrogatoire est assez long.
+A cause de la nécessité d'écrire les réponses, je parle lentement;
+le plus souvent j'écris tout en parlant. L'interrogatoire
+dure pour chaque enfant de dix à vingt minutes,
+car il y a beaucoup de questions à poser, et, en outre,
+certains enfants sont très lents à trouver leurs réponses,
+il faut répéter chaque question un grand nombre de fois
+avant qu'ils se décident à sortir de leur mutisme, et on
+leur arrache certains détails par monosyllabes; d'autres
+au contraire donnent spontanément les détails qu'on doit
+leur demander et l'interrogatoire va beaucoup plus vite.</p>
+
+<p>Quand l'expérience est terminée et que toutes les réponses
+sont écrites, je montre de nouveau le carton à l'enfant,
+pour qu'il puisse reconnaître les erreurs qu'il a commises;
+tous les enfants sont très curieux de revoir le carton. En
+leur permettant de prendre connaissance de leurs erreurs,
+je me prive de recommencer une expérience analogue sur
+ces mêmes élèves, mais je leur rends service, et d'autre
+part je me mets d'accord avec eux sur les erreurs qu'ils
+ont commises. En effet, il aurait pu arriver qu'un enfant
+n'eût pas fait d'erreur de mémoire sur un objet, mais eût
+mal expliqué sa pensée; en lui montrant l'objet en litige,
+il est facile de s'entendre. Du reste, ce cas, que je craignais
+pour des raisons théoriques, ne s'est jamais présenté.</p>
+
+<p>Les erreurs une fois reconnues, l'expérience est terminée,
+l'enfant quitte le cabinet du Directeur; toujours le
+Directeur lui recommande expressément de ne pas raconter
+à ses camarades les objets qu'il a vus sur le carton.
+Cette recommandation est faite sur le ton le plus sérieux,
+et le Directeur s'est chargé de savoir, par une enquête
+discrète, si les prescriptions avaient été suivies. Les expériences
+ont été faites en trois après-midi successives;
+dans la première, on a terminé avec les enfants de la
+1re classe; dans la seconde, on a terminé avec les enfants
+de la 2e classe; et enfin, dans la troisième, avec les enfants
+de la 3e et de la 4e classe. Pour empêcher des indiscrétions,
+nous avons donc pris toutes les mesures qu'il nous
+était possible de prendre, et nous sommes persuadés que
+les enfants, craignant une punition du Directeur, n'ont
+rien dit à leurs camarades.</p>
+<center>
+<img src="Fig15.png" alt="" style="width: 550px; height: 368px;">
+</center>
+<p class=STDIT>Fig. 15.&mdash;Objets ayant servi à l'exercice de
+mémoire forcé (réduit).</p>
+
+<p>Le carton sur lequel les objets<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup>52</sup></a> sont fixés est jaune foncé;
+il est de forme carrée, il a 22 centimètres de longueur sur
+15,5 centimètres de hauteur. Les objets collés sont au
+nombre de six: un sou, une étiquette, un bouton, un portrait
+d'homme, une gravure représentant des individus qui
+se pressent devant une grille entr'ouverte, et un
+timbre français neuf, de 2 centimes. Nous donnons, dans
+notre figure 15, une photographie d'ensemble du carton
+et des objets qu'il porte; c'est une réduction de la réalité,
+comme on peut le voir par la grandeur du sou. Nous donnons
+en outre une photographie spéciale et grandeur
+naturelle de chacun des 6 objets. Il est peut-être nécessaire
+que nous décrivions en détail chacun des 6 objets;
+nous nous bornerons à l'essentiel, renvoyant pour le
+reste aux figures. S'il fallait décrire <i>complètement</i> un de
+ces objets, nous aurions besoin de plusieurs pages pour
+chacun, et encore ne serions-nous pas complet.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a>Si nous nous étions proposé une expérience de psychologie
+Générale sur les erreurs d'imagination, nous n'aurions pas employé des
+Objets concrets et compliqués, mais des lignes, des teintes, des figures
+Géométriques, en un mot des éléments aussi simples que possible. Mais
+Notre but était surtout de provoquer une grande abondance d'erreurs
+D'imagination, et nous avons pensé que les objets usuels, grâce aux
+Associations complexes qu'ils éveillent, seraient plus suggestifs que
+des éléments simples. Il faudrait aussi, si on reprenait cette
+expérience, calculer le temps d'exposition pour chaque objet, rechercher
+si la suggestion varie avec la durée du temps d'exposition, si elle est
+plus efficace quand elle est donnée après que lorsqu'elle est donnée
+avant la perception de l'objet, etc.</blockquote>
+<center>
+<img src="Fig16.png" alt="" style="width: 300px; height: 289px;">
+</center>
+<p class=STDIT>Fig. 16.&mdash;Le sou.</p>
+
+<p><i>Le sou</i>.&mdash;Il est collé sur le carton; on aperçoit la face,
+à l'effigie de Napoléon III, non couronné; le sou est vieux,
+sale comme tous les vieux sous; il présente une détérioration
+en bas et un peu à droite, sur son contour
+extérieur; c'est une surface de quelques millimètres qui est
+lisse, dépourvue de dessins, comme si elle avait été frappée
+d'un coup de marteau.</p>
+
+<p><i>L'étiquette.&mdash;</i> C'est une étiquette des magasins du Bon
+Marché. Elle est collée au carton; elle est traversée par
+une épingle, dans le sens de bas en haut; elle est verte;
+elle est double. Les autres détails, forme et inscriptions,
+se voient sur la figure.</p>
+
+<center>
+<img src="Fig17.png" alt="" style="width: 300px; height: 370px;">
+</center>
+<p class=STDIT> Fig. 17.&mdash;L'étiquette.</p>
+
+<p><i>Bouton</i>.&mdash;Collé au carton. Il est de forme circulaire,
+avec un rebord en relief; il est percé de 4 trous, par lesquels
+ne passe aucun fil. Il est en corozo; sa couleur est
+brun foncé, avec des marbrures brun clair.</p>
+<center>
+<img src="Fig18.png" alt="" style="width: 250px; height: 234px;">
+</center>
+<p class=STDIT>Fig. 18.&mdash;Le bouton.</p>
+
+<p><i>Portrait</i>.&mdash;Ce portrait est emprunté à une série
+chrono-photographique de M. Demeny.</p>
+
+<p><i>Gravure</i>.&mdash;Cette gravure, que j'ai découpée dans un
+journal illustré, représente une scène de la grève des facteurs,
+qui avait eu lieu quelques jours avant l'expérience.
+Il n'est pas plus nécessaire de décrire la gravure que
+le portrait, puisque nous en donnons la photographie. La
+gravure et le portrait sont imprimés en noir.</p>
+<center>
+<img src="Fig19.png" alt="" style="width: 400px; height: 475px;">
+</center>
+<p class=STDIT>Fig. 19.&mdash;Le portrait.</p>
+
+<p><i>Timbre</i>.&mdash;Il est français, de 2 centimes, rouge-brun de
+couleur, non oblitéré, collé au carton.</p>
+
+<p>Tous les enfants connaissent ces objets; ils savent que
+le sou est français, ils distinguent et connaissent l'effigie
+de Napoléon III sur les sous; ils connaissent l'existence
+des magasins du Bon Marché, qui sont à peine à 1 kilomètre
+de l'école; le bouton a une forme et une couleur
+des plus vulgaires, qui ne peuvent étonner les enfants;
+le timbre leur est connu; seulement quelques enfants ne
+savent pas&mdash;c'est une chose assez inattendue&mdash;reconnaître
+un timbre qui a déjà servi; nous noterons ce fait
+d'ignorance quand il se présentera. La photographie
+n'offre rien de particulier, si ce n'est la grimace de l'homme.
+Enfin la gravure, qui représente la grève des facteurs,
+illustre un événement dont plusieurs enfants avaient
+entendu parler, car il avait occupé tout Paris quelques
+jours auparavant; aussi, plusieurs enfants ont-ils pensé
+à la grève des facteurs et en ont-ils parlé, quand ils ont
+décrit de mémoire la gravure. L'un d'eux avait même vu
+la gravure dans un journal illustré, ce qu'il nous apprit
+en rougissant beaucoup. En résumé, les 6 objets que nous
+montrons ne présentent aucune difficulté d'interprétation
+pour les enfants, et quelques uns leur sont familiers.</p>
+<center>
+<img src="Fig20.png" alt="" style="width: 500px; height: 405px;">
+</center>
+<p>Fig. 20.&mdash;La gravure.</p>
+
+<center>
+<img src="Fig21.png" alt="" style="width: 500px; height: 405px;">
+</center>
+<p>Fig. 21.&mdash;Le timbre.</p>
+
+<p>Si notre but avait été de rechercher comment un enfant
+se rend compte des objets qu'il perçoit, et de quelle manière
+il les perçoit, nous aurions prié les élèves de faire une
+description des objets par écrit; nous avons déjà employé,
+à d'autres occasions, ces descriptions par écrit, qui sont
+une bien curieuse expérience de psychologie individuelle;
+elles permettent de distinguer ceux qui décrivent minutieusement
+leurs sensations, les descripteurs secs, puis ceux
+qui font la synthèse, qui cherchent l'interprétation de ce
+qu'ils perçoivent, puis ceux qui mêlent à leur description
+une nuance d'émotion, ceux enfin qui quittent l'objet pour
+évoquer des souvenirs ou développer des idées générales<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.
+En ce moment, notre but est tout autre; nous ne
+cherchons pas à nous rendre compte de l'orientation d'esprit
+d'un individu quand on le met en présence d'un objet;
+nous cherchons à provoquer chez cet individu des erreurs
+de souvenir, pour connaître la puissance d'erreur de son
+imagination. C'est pour cette raison qu'au lieu de l'abandonner
+à lui-même, et de le laisser en tête à tête avec
+l'objet qu'on lui a montré, nous lui posons toute une série
+de questions précises. C'est ainsi que deux expériences
+qui paraissent être de même nature peuvent, suivant
+le mode opératoire, servir à des fins bien différentes.</p>
+
+<p>Notre expérience se divise en deux parties: la première
+partie est la plus courte; elle consiste simplement à
+demander à l'enfant l'énumération des objets qu'il a vus
+sur le carton. Cette demande est faite aussitôt après que
+le carton a été caché derrière l'écran; 4 enfants seulement
+se sont rappelé tous les 6 objets; 10 enfants ont oublié un
+seul objet; 8 enfants ont oublié 2 objets; 1 seul enfant en
+a oublié 3. Le nombre moyen d'objets retenus est donc
+compris entre 4 et 5. Nous donnons ci-après la liste des
+élèves, avec la série des objets qu'ils ont oubliés.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a>Voir <i>Année psychologique</i>, III, p. 296,
+<i>la description d'un objet</i></blockquote>
+
+<p>Nous notons que les oublis ne se sont pas répartis uniformément
+sur tous les objets: il fallait s'y attendre.</p>
+
+
+<p>NOMBRE DE FOIS QUE CHACUN DES OBJETS A ÉTÉ OUBLIÉ</p>
+
+<p>Le timbre.............. 10 fois.<br>
+L'étiquette............... 9 fois.<br>
+Le bouton............... 4 fois.<br>
+Le sou.................... 3 fois.<br>
+Le portrait............... 2 fois.<br>
+La gravure............... 0 fois.</p>
+
+
+<p>Le portrait et la gravure sont les objets qui ont été le
+moins oubliés; pourquoi ont-ils si souvent et si fortement
+attiré l'attention des enfants? Je pense que c'est parce
+qu'ils sont plus intéressants qu'un bouton ou un timbre-poste;
+et ils sont plus intéressants, chacun le comprend,
+parce qu'ils contiennent des éléments plus nouveaux et
+plus nombreux à percevoir. L'étiquette et le timbre ont été
+oubliés bien souvent, et le timbre en particulier; ce sont
+des objets qui n'offrent rien de curieux; le timbre, en
+outre, occupe une place en haut et à droite, qui n'est ni
+celle par laquelle on commence une lecture, ni celle par
+laquelle on la finit; c'est donc une place sacrifiée. Le bouton
+ne présente rien de particulier; le sou, qui est aussi un
+objet familier, me semble avoir bénéficié d'une position à
+gauche et en haut, qui est bonne, parce qu'elle est la place
+de début pour la lecture d'une page.</p>
+
+<p>Passons à la seconde partie de l'expérience. Notre
+manière de procéder est la suivante: nous prenons l'un
+après l'autre chaque objet, et nous posons à l'élève les
+questions suivantes:</p>
+
+
+<p>QUESTIONS POSÉES A L'ENFANT DANS L'EXPÉRIENCE DE MÉMOIRE FORCÉE</p>
+
+<p><i>Le sou</i>.&mdash;1° Est-il français ou étranger? 2° Est-il vu
+pile ou face? 3° La tête est-elle couronnée ou non? 4° Est-il
+neuf ou vieux? 5° Est-il détérioré ou intact?</p>
+
+<p><i>Le bouton</i>.&mdash;6° De quelle forme est-il? 7° Quelle est sa
+couleur? 8° Cette couleur est-elle unie ou mélangée à une
+autre couleur? 9° Le bouton est-il en étoffe ou en une autre
+substance? 10° Qu'y a-t-il au centre du bouton? 11° Combien
+de trous? 12° Comment le bouton est-il fixé sur le
+carton? 13° Par où passent les fils? 14° Quelle est la couleur
+des fils?</p>
+
+<p><i>Le portrait</i>.&mdash;15° Quelle est sa forme? 16° Quelle est sa
+couleur? 17° Que représente-t-il? 18° L'individu est-il vu
+tout entier? 18° Jusqu'à quelle partie du corps est-il vu?
+19° Que fait-il? 20° Que fait sa main droite? 21° Quelle est la
+couleur de sa veste? 22° Quelle est la couleur de son gilet?</p>
+
+<p><i>Étiquette</i>.&mdash;23° De quel magasin est-elle? 24° Quelle est
+sa couleur? 25° Quelle est sa forme? 26° Est-elle régulièrement
+rectangulaire? Dessinez-la. 27° Porte-t-elle des inscriptions
+ou non? 28° Dites toutes les inscriptions que vous
+avez lues. 29° Comment est-elle fixée au carton? 30° Quelle
+est la direction de l'épingle (ou du fil)? 31° Quelle est la
+couleur du fil?</p>
+
+<p><i>Timbre</i>.&mdash;32° De quel pays est-il? 33° Quelle est sa
+valeur? 34° Quelle est sa couleur? 35° Est-il neuf ou bien
+a-t-il servi?</p>
+
+<p><i>Gravure</i>.&mdash;36° Quelle est sa forme? 37° Quelle est sa
+couleur? 38° Que représente-t-elle? 39° Comment sont
+habillés les individus? 40° Y a-t-il parmi eux des femmes
+et des enfants? 41° Que voit-on dans la maison?</p>
+
+<p>Ces 41 questions ne sont pas toutes nécessairement
+posées au même enfant; j'ai toujours essayé de les poser
+toutes, afin de placer les enfants dans des conditions uniformes;
+mais il y a des enfants qui devancent les questions,
+et décrivent spontanément les détails dont ils se souviennent,
+avant qu'on ait eu le temps de les leur demander;
+ceux-là répondent donc à des questions qui ne leur ont
+pas été posées: d'autres enfants commettent des erreurs
+d'imagination qui ne permettent pas de leur poser les questions
+ordinaires; ainsi, quand un sujet se trompe complètement
+sur la gravure et décrit une scène tout autre que
+celle représentée, on est obligé de le suivre dans son
+invention pour lui faire préciser son erreur, et par conséquent
+il faut abandonner le questionnaire habituel. J'ai
+donné plus haut les questions dans les termes mêmes que
+j'ai employés: ces termes ont une extrême importance;
+toute variation, si minime qu'elle paraisse, pourrait influencer
+l'enfant et même changer complètement sa réponse.
+J'en citerai par avance un exemple intéressant. Un enfant
+venait de me répondre que l'étiquette était attachée par
+un fil au carton; je lui dis alors: <i>vous avez vu le fil?</i> Ces
+mots furent prononcés par moi sans intention marquée
+dans la voix. L'enfant répondit aussitôt: «Je ne l'ai pas
+vu». Avant ma demande, il admettait que le fil existait, il
+faisait là un raisonnement, ou plutôt, ce qui est plus probable,
+il ne se rendait pas compte au juste s'il avait perçu
+le fil ou s'il le supposait; mais mon interrogation précise
+a attiré son attention sur ce point, et alors il a pu faire la
+distinction entre un souvenir et une supposition.</p>
+
+<p>Je dois dire encore que les questions n'étaient point
+faites d'une voix impérieuse; j'invitais l'enfant à opter
+entre deux alternatives contraires, ou bien je lui posais
+une question précise, mais l'enfant restait toujours libre
+de répondre: «Je ne sais pas.»</p>
+
+<p>Tous les résultats sont inscrits dans les tableaux XIII,
+les erreurs sont en italiques.</p>
+
+
+<p>ERREURS COMMISES SUR LE TIMBRE</p>
+
+<p>Nous rappelons que 4 questions relatives au timbre ont
+été posées aux 24 enfants:</p>
+
+<p>1° <i>Le timbre est-il français ou étranger?</i> 22 élèves ont
+répondu qu'il était français; un seul a dit qu'il n'était pas
+français, sans savoir de quel pays il était.</p>
+
+<p>2° <i>Quelle est la couleur du timbre?</i> La couleur du timbre
+est brun-rouge; nous considérons comme réponses exactes
+toutes celles qui contiennent le mot brun ou le mot rouge.
+Les erreurs sur la couleur ont été très nombreuses; elles
+ont été de 15 sur 24 réponses; il n'y a eu que 7 réponses
+justes et un refus de répondre, par suite de doute; les
+réponses fausses ont été 2 fois plus nombreuses que les
+réponses justes. Remarquons que les réponses ont toujours
+été données en termes absolus, sans restriction. Deux enfants
+seulement ont dit pour la couleur: <i>Je ne sais pas</i>. Un
+seul a émis un doute en disant: bleu ou marron. Dans les
+autres cas, l'enfant s'est contenté de dire le nom de la couleur,
+sans ajouter aucune autre observation. Le bleu a été
+indiqué 6 fois; le vert 3 fois; le rose 4 fois; le blanc 1 fois,
+le violet passe 1 fois. La prédominance de la couleur bleue
+me paraît provenir de ce que le timbre le plus usuel, celui
+qui est nécessaire à l'affranchissement des lettres circulant
+en France, est le timbre bleu de 15 centimes.</p>
+
+<p>3° <i>Quelle est la valeur du timbre?</i> Il y a eu 9 réponses
+exactes. Les autres réponses se distribuent de la manière
+suivante: Deux enfants, les plus jeunes, ont dit: Je ne
+sais pas; un des enfants, commettant une erreur d'interprétation,
+a répondu: 2 sous, alors que le timbre porte
+seulement le chiffre 2, qui veut dire 2 centimes; un autre
+a dit simplement: 2. Les autres chiffres indiqués sont les
+suivants: 15 centimes (3 fois), 10 centimes (4 fois),
+5 centimes (3 fois), 1 centime (1 fois), 3 sous (1 fois).
+Souvent il existe une corrélation entre l'erreur sur la
+couleur du timbre et l'erreur sur la valeur; ainsi on attribue
+3 fois la valeur de 15 centimes au timbre qu'on croit
+bleu, et 2 fois la valeur de 5 centimes au timbre qu'on
+croit vert. Ces corrélations sont exactes, et il est probable
+que l'une des erreurs est souvent la suite logique de l'autre.</p>
+
+<p>4° <i>Le timbre est-il neuf ou bien a-t-il servi?</i> 13 enfants
+répondent qu'il est neuf; ce souvenir est donc plus fidèle
+que celui de la couleur. Un enfant n'a pas su répondre, ou
+plutôt il a répondu que le timbre n'était pas neuf et qu'il
+n'avait pas servi. D'autres ont donné des réponses douteuses;
+Poire, disait que le timbre avait servi et qu'il le
+voyait à la couleur du timbre, mais il n'a pas pu expliquer
+ce qu'il voulait dire par ça. Obre, répond que le timbre a
+servi, mais il ne peut pas dire à quoi il s'en est aperçu.
+Nous comprenons à la rigueur ces réponses embarrassées,
+puisque le fait est faux. Pou, dit que le timbre a servi,
+<i>car il a été collé</i>. Blasch., qui est un garçon intelligent,
+nous donne une singulière réponse; il dit que le timbre a
+servi, car la colle était enlevée. <i>D</i>.&mdash;Comment le
+voyait-on?&mdash;<i>R</i>. Par le dessous.&mdash;<i>D</i>. Vous avez donc vu
+le dessous du timbre?&mdash;<i>R</i>. Oui.&mdash;Ceci est non seulement
+l'affirmation d'un fait faux, mais encore une affirmation
+bien invraisemblable. Comment l'élève a-t-il pu voir le
+dessous du timbre, puisque le timbre, comme du reste tous
+les autres objets, était collé sur le carton?</p>
+
+<p>Mais voici des faits qui me paraissent bien curieux: le
+fait faux est affirmé par beaucoup d'élèves avec une précision
+qui ne laisse rien à désirer: l'élève répond que le
+timbre a servi, et qu'il a vu le cachet de la poste sur le
+timbre: 4 élèves sont dans ce cas. Je les ai priés de dessiner
+le timbre. Ils ont dessiné le contour du timbre et
+figuré le cachet de la poste, soit en haut à droite, soit en
+haut à gauche, soit sur tout le timbre; l'un d'entre eux a
+même cru qu'il avait pu distinguer sur le cachet de la
+poste les 3 lettres R I S, terminaison du mot PARIS.
+C'est un des élèves de la 1re classe qui a commis cette
+erreur très grave.</p>
+
+<p>En résumé, si nous mettons à part la nationalité du
+timbre, qui a donné lieu à un nombre d'erreurs insignifiant,
+nous trouvons que sur les 3 autres points, la couleur, la
+valeur du timbre et son état, les erreurs ont été soit
+égales, soit supérieures en nombre aux réponses justes; au
+total, on compte 3 réponses justes et 38 réponses fausses.
+L'expérience a donc été bien organisée pour provoquer
+des erreurs de mémoire.</p>
+
+<p>ERREURS COMMISES SUR LE SOU</p>
+
+<p>Les erreurs ont été peu nombreuses, et celles qui ont
+été commises ne sont pas considérables.</p>
+
+<p>1° <i>Le sou est-il français ou étranger?</i> Tous les élèves ont
+répondu qu'il était français.</p>
+
+<p>2° <i>Que voit-on sur le sou?</i> Les réponses erronées ou
+incomplètes sont les suivantes:</p>
+
+<p>&mdash;La tête de la République (2 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Une dame (1 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Une tête de monsieur (1 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Un aigle, et un monsieur derrière (1 fois) l'aigle est
+un peu abîmé. (L'enfant croit avoir vu «un monsieur derrière»,
+bien que le sou fut collé sur le carton).</p>
+
+<p>&mdash;Un aigle de l'Empire (1 fois).</p>
+
+<p>Réponses exactes. Napoléon III (19 fois).</p>
+
+<p><i>3° La tête est-elle couronnée ou non?</i></p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas (1 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Tête couronnée (3 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Pas de couronne (12 fois).</p>
+
+<p>4° <i>Le sou est-il vieux ou neuf?</i> La réponse a toujours
+été correcte, sauf une fois seulement. On a répondu: vieux
+ou sale.</p>
+
+<p>5° <i>Le sou est-il ou bien n'est-il pas détérioré</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Pas abîmé (15 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas (1 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Tordu sur le côté (2 fois). Ecorchure (1 fois).
+Déformé en bas (1 fois). A reçu un coup de marteau en
+bas à droite (1 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Il manque des cheveux à la tête (1 fois). Il y a sur la
+tête 5 parties usées (1 fois; le sujet dessine ces parties
+usées, qui sont le résultat d'une erreur).</p>
+
+
+<p>Tableau XIII. <i>Expériences sur les erreurs de mémoire forcée</i>.</p>
+
+<img src="Tableau13a.png" alt="" style="width: 1500px; height: 941px;"><br><br>
+
+<img src="Tableau13b.png" alt="" style="width: 1500px; height: 970px;"><br><br>
+
+<img src="Tableau13c.png" alt="" style="width: 1500px; height: 1013px;"><br><br>
+
+<img src="Tableau13d.png" alt="" style="width: 1500px; height: 980px;"><br><br>
+
+
+
+
+
+<p>Les erreurs sur le sou sont peu graves; la principale est
+un oubli de la détérioration: il est possible qu'elle n'ait
+pas été perçue. Je pense que le sou a été mieux retenu que
+le timbre parce qu'il occupait une place privilégiée sur le
+carton à gauche et en haut; de plus, un sou français présentait
+moins de variations possibles de forme et de couleur
+qu'un timbre français.</p>
+
+<p>ERREURS COMMISES SUR L'ÉTIQUETTE</p>
+
+<p>Les erreurs faites sur l'étiquette sont les plus intéressantes
+de toutes, car elles sont nombreuses et faciles à
+définir en faisant dessiner l'étiquette par l'enfant.</p>
+
+<p>1° <i>Quelle est la couleur de l'étiquette?</i> Nous avons vu
+que sur la couleur du timbre on s'est bien souvent trompé.
+Il en a été de même pour celle de l'étiquette.</p>
+
+<p>&mdash;L'étiquette est verte (12 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Bleue (4 fois). )
+ )
+&mdash;Rouge (2 fois). )
+ )
+&mdash;Rose (1 fois). )
+ )&mdash;(10 fois)
+&mdash;Blanche (1 fois). )
+ )
+&mdash;Grise (1 fois). )
+ )
+&mdash;Marron (1 fois). )</p>
+
+<p>La majorité est donc pour la couleur verte, qui est la
+couleur exacte.</p>
+
+<p>2° <i>A quel magasin appartient-elle?</i> Sauf 4 élèves, tous
+ont répondu: Aux magasins du Bon Marché.</p>
+
+<p>3° <i>Quelle est sa forme?</i> Tous ont répondu qu'elle est
+carrée ou rectangulaire; mais quand je leur ai fait préciser
+la forme par un dessin, beaucoup d'élèves ont
+figuré les deux coins du haut coupés, alors que ce sont
+les coins du bas qui sont coupés. Ainsi, 10 élèves ont cru
+que les coins du haut étaient abattus, et 5 seulement se
+sont rappelé exactement que c'étaient les coins du bas.
+Je me demande d'où vient cette singulière erreur, remarquable
+surtout par sa généralité. Je pense qu'elle provient
+peut-être de ce que les cadres rectangulaires ont les pans
+du haut plus souvent coupés que ceux du bas. 4 élèves
+ont cru l'étiquette de forme régulièrement rectangulaire,
+et 2 ont cru que les quatre coins sont coupés. Ainsi, ceux
+qui ont réussi à retenir exactement cette forme, pourtant
+si simple, sont une petite minorité, 3 sur 23.</p>
+
+<p>3° <i>Comment l'étiquette est-elle fixée sur le carton?</i> Ce
+mode de fixation donne lieu à une illusion, même quand
+on décrit la fixation avec l'objet sous les yeux. On voit,
+en effet, que l'étiquette est traversée de haut en bas par
+une épingle, et on en conclut qu'elle est épinglée au carton;
+mais c'est inexact; car l'étiquette est doublée d'une
+seconde feuille, et cette seconde feuille, qui n'est pas traversée
+par l'épingle, est en réalité collée au carton. Nous
+signalons en passant cette petite particularité, parce
+qu'elle pourrait servir de point de départ à une étude sur
+la sagacité d'esprit dans les perceptions; mais, pour le
+moment, comme nous étudions les erreurs de mémoire et
+non les erreurs de perception, nous considérons qu'une
+réponse est exacte lorsqu'elle affirme que l'étiquette est
+fixée au carton avec une épingle.</p>
+
+<p>Voici les réponses:</p>
+
+<p>&mdash;Étiquette collée (2 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Cousue avec du fil (10 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Fixée avec une épingle, une aiguille ou un clou
+(8 fois).</p>
+
+<p>&mdash;Le sujet ne sait pas (3 fois).</p>
+
+<p>Lorsque le sujet nous répond que l'étiquette est cousue
+au carton avec du fil, nous lui demandons de nous dessiner
+le fil sur l'étiquette; on trouve figurés dans les dessins
+toutes les dispositions possibles du fil, par exemple
+l'étiquette est cousue en travers et en haut, ou bien le
+fil se voit aux quatre coins, ou bien il croise l'étiquette par
+le milieu; tous ces dessins montrent que le souvenir peut
+être précis, bien qu'il soit entièrement faux; c'est ce que
+nous avons déjà vu pour le timbre. Cette constatation est
+en contradiction avec les idées communes; nous le montrerons
+tout à l'heure dans notre conclusion.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas rencontré d'enfant qui ait dit spontanément
+la couleur du fil avec lequel l'étiquette lui paraît
+être fixée au carton; c'est sur notre demande expresse
+qu'il dit cette couleur: il y a donc eu là un peu de pression,
+et j'imagine que l'enfant, ayant affirmé que l'étiquette
+était cousue avec du fil, s'est cru obligé par la
+logique d'attribuer une couleur à ce fil, qu'il croyait avoir
+vu; mais, bien entendu, il aurait pu dire qu'il ne s'en
+souvenait pas. Ces couleurs de fil sont très variées; nous
+comptons: fil noir (2 fois), fil blanc (3 fois), fil vert
+(1 fois), fil beige (1 fois), ficelle rouge (1 fois).</p>
+
+<p>Quant à l'épingle, elle n'a jamais été représentée dans
+la vraie direction; le plus souvent, on l'a figurée en travers,
+et vers le haut de l'étiquette.</p>
+
+<p>4° <i>Quelle inscription porte l'étiquette</i>?
+Tous les enfants, sauf un, se sont rappelé que l'étiquette
+portait une inscription; mais aucun ne s'est rappelé
+la totalité de l'inscription. Le numéro exact: 6,75
+a été dit 4 fois: une fois on a cité 6; une autre fois,
+un numéro de fantaisie, 320. Pour les inscriptions de
+mots, voici ce qu'on a cité: A, Boucicault, Nouveautés.
+&mdash;Lingerie, Bonneterie&mdash;Magasins, Layettes.&mdash;<i>Au Bon
+Marché</i>(6 fois)&mdash;Magasins de nouveautés&mdash;Lingerie et
+mercerie, Paris&mdash;Lingerie&mdash;Corsages et lingeries. Toutes
+ces inscriptions, sans être justes, pouvaient être considérées
+comme probables, car ce sont des inscriptions
+qu'on trouve sur les étiquettes du Bon Marché; elles se
+rapprochent même de la désignation vraie en ce qu'elles
+désignent des articles féminins. En ce qui concerne ces
+inscriptions, 8 enfants ont déclaré qu'il y avait quelque
+chose, mais qu'ils ne se rappelaient plus.</p>
+
+<p>Ces erreurs sur l'étiquette ont, comme celles sur le
+timbre, des caractères très nets; nous remarquons ici
+encore la dissociation du souvenir, et l'existence d'erreurs
+isolées; sur 5 erreurs possibles, 5 sujets n'ont fait qu'une
+seule erreur, 8 sujets en ont fait 2, et 8 sujets en ont fait 3.
+La précision des souvenirs faux est attestée par les
+dessins du mode d'attache de l'étiquette.</p>
+
+
+<p>ERREURS COMMISES SUR LE BOUTON</p>
+
+<p>Ces erreurs ressemblent beaucoup à celles de l'étiquette.</p>
+
+<p>1° <i>Forme</i>.&mdash;Tous les sujets se souviennent que le bouton
+est rond.</p>
+
+<p>2° <i>Couleur</i>.&mdash;Nous comptons comme justes les réponses:
+marron, jaune, beige, café au lait. Les réponses justes ont
+été nombreuses. Les réponses fausses présentent ce caractère
+d'être des erreurs d'approximation; en effet les couleurs
+supposées ne contrastent pas avec la couleur réelle;
+un seul sujet a dit: gris et bleu; aucun n'a dit que le
+bouton était rouge ou vert; les couleurs fausses sont le
+plus souvent le blanc, le gris et le noir. Il en était tout
+autrement pour le timbre, dont les élèves ont, par erreur,
+complètement changé la couleur, remplaçant le rouge par
+du bleu ou par du vert. Cette différence de résultats
+montre combien ces expériences sont compliquées; il est
+probable que la nature des erreurs commises ne doit pas
+être considérée abstraitement, et érigée en une loi générale
+des erreurs de la mémoire des couleurs; on doit plutôt
+l'attribuer à la nature des objets sur lesquels porte le souvenir;
+de deux objets, celui qui peut revêtir un grand
+nombre de couleurs différentes donnera lieu à plus d'erreurs
+différentes de couleur qu'un objet qui, comme une plume,
+ou une épingle, présente presque toujours la même
+couleur; le premier, en effet, éveille plus d'associations
+chromatiques que le second.</p>
+
+<p>3° <i>Substance</i>.&mdash;Cette question me paraît maintenant
+inutile, car il est difficile pour un enfant de connaître la
+matière du bouton. Je considère cependant comme fausses
+les réponses: nacre, porcelaine, os.</p>
+
+<p>4° <i>Milieu du bouton</i>.&mdash;La plupart des enfants, 16 sur 25,
+se sont rappelé que le milieu du bouton est percé
+de 4 trous; quelques-uns ont fait des erreurs sur le nombre
+des trous; ainsi on a répondu 1 grand trou (1 fois), 2 trous
+(1 fois), 3 trous (1 fois), 5 trous (1 fois).</p>
+
+<p>Une erreur plus grave a été de répondre que le milieu
+du bouton est occupé par autre chose que des trous; ainsi,
+un enfant a dit: 4 fils blancs, au milieu; un autre a
+dit, du fil; un troisième, 4 points. Ces enfants ont été
+induits en erreur soit par la préoccupation de savoir
+comment le bouton tenait au carton, soit par le souvenir
+d'autres boutons, car les boutons qu'on voit ordinairement
+sont cousus. Ce sont là, par conséquent, des erreurs de
+routine ou des erreurs de logique.</p>
+
+<p>Un seul enfant, And., nous a fait une réponse singulière;
+il nous a assuré que le centre du bouton était occupé par
+des diamants; sur notre demande, il nous a fait le dessin
+du bouton, avec un diamant au centre. C'est là une erreur
+d'une espèce assez rare; mais nous en trouverons d'autres
+exemples, à propos des autres objets.</p>
+
+<p>5° <i>Fixation du bouton sur de carton</i>.&mdash;Le bouton, comme
+l'étiquette et comme le sou, était simplement collé au
+carton. C'est un mode de fixation qui est tout à fait
+inusité; lorsqu'on veut fixer un bouton, on le coud. C'est
+probablement pour ce motif que les erreurs ont été si
+nombreuses; elles s'élèvent à 21; ce qui veut dire que 21
+élèves sur 25 se sont imaginé qu'ils avaient vu le bouton
+cousu avec du fil, ou fixé avec une épingle. Leurs
+réponses ont eu la même précision que pour l'étiquette;
+nous leur avons demandé la couleur du fil, et chacun
+a précisé que le fil était blanc, ou noir, ou même rouge...
+Ce sont bien des erreurs logiques, avec peut-être une
+légère fantaisie en ce qui concerne la couleur du fil: mais
+du moment que l'enfant s'était avancé, et avait dit que le
+fil était cousu, il ne pouvait guère se refuser à attribuer une
+couleur à ce fil, lorsque nous le lui demandions. C'est
+un point sur lequel il faut faire des réserves. Il n'est
+pas certain que les enfants entendent affirmer qu'ils ont vu
+le fil; quelques-uns du moins, quand ils répondent que le
+bouton était fixé avec du fil, savent qu'ils font une interprétation,
+et qu'ils ne rapportent pas un fait d'observation;
+du moins, je le suppose; mais cette distinction entre le
+raisonnement et l'expérience est un peu subtile pour eux,
+et ils ne songent pas à la faire, parce qu'on n'attire
+pas leur attention sur la nécessité de la faire.</p>
+
+<p>La preuve, c'est que lorsque j'ai demandé expressément
+à quelques-uns des enfants s'ils avaient vu le fil, j'ai
+obtenu des réponses très variables. Van. répond: «Oui,
+j'ai vu le fil.» C'est l'affirmation catégorique. Mais Gouje.
+est moins certain; il dit: «Je l'ai un peu vu»; Martin.
+répond aussi: «Je l'ai vu, mais je n'ai pas fait attention.»
+D'autres enfin, Obre., Uhl., And., affirmant qu'ils n'ont pas
+vu le fil.</p>
+
+<p>Nous pouvons répéter, à propos de ces erreurs, ce que
+nous avons remarqué plus haut; les erreurs d'imagination
+sont d'une précision extrême, et elles se trouvent mélangées
+intimement avec des souvenirs exacts relatifs au
+même objet. Quant à leur caractère habituel, ce sont des
+erreurs de routine ou des erreurs logiques. Un seul cas
+d'erreur spéciale est à signaler, c'est celui du diamant.</p>
+
+
+<p>ERREURS RELATIVES AU PORTRAIT</p>
+
+<p>Les quatre objets précédents qui ont servi aux expériences
+sont des objets usuels, auxquels nos yeux sont
+habitués, et qui ne présentent aucune difficulté intellectuelle
+de perception; on voit et on reconnaît un timbre,
+un bouton, une étiquette et un sou sans qu'il soit nécessaire
+à un sujet normal de faire un effort pour comprendre.
+On ne peut pas en dire autant pour les deux autres objets:
+le portrait présente une petite difficulté d'interprétation; il
+faut non seulement reconnaître la nature du personnage,
+mais comprendre ce qu'il fait; l'effort est encore plus
+grand pour comprendre le sujet de la gravure.</p>
+
+<p>1° <i>Forme</i>.&mdash;La forme du portrait a été bien retenue le
+plus souvent (18 fois); 7 fois seulement, on a cru qu'il
+était rond.</p>
+
+<p>2° <i>Couleur</i>.&mdash;Les erreurs sur la couleur sont peu nombreuses
+et peu importantes; 2 fois on a dit qu'il était
+blanc, 2 fois marron et 1 fois bleu.</p>
+
+<p>3° <i>Sujet représenté</i>.&mdash;En réalité, le portrait représente
+un homme qui ouvre la bouche. Très peu d'enfants se sont
+bornés à décrire ce qu'ils avaient vu; ils ont cédé au
+besoin d'interpréter; au lieu de dire simplement que
+l'homme ouvre la bouche, on a dit qu'il bâille, qu'il crie,
+qu'il fait la grimace, qu'il rit, qu'il tire la langue, qu'il
+mange, etc. C'est un nouvel exemple de la difficulté
+qu'éprouve l'enfant à distinguer entre une observation des
+sens et une conclusion tirée de cette observation.</p>
+
+<p>4° <i>Position de la main</i>.&mdash;Cette position a été rarement
+décrite avec exactitude, 3 fois seulement; souvent (5 fois),
+l'enfant ne se l'est plus rappelée; plus souvent encore, il
+a inventé une attitude inexacte, consistant surtout à placer
+la main plus haut qu'elle n'était. Ce déplacement paraît
+avoir lieu quelquefois pour des raisons de logique; ainsi,
+ceux qui ont cru que l'homme bâille ont supposé qu'il
+met la main devant sa bouche.</p>
+
+<p>5° <i>Couleur du vêtement</i>.&mdash;La veste, le plus souvent, a
+été décrite de couleur noire; pour le gilet qui est réellement
+blanc, on a dit tantôt blanc, tantôt noir. Parfois, l'enfant
+a attribué au vêtement une autre couleur, le marron par
+exemple, même alors qu'il avait dit que la gravure était
+noire.</p>
+
+
+<p>ERREURS COMMISES SUR LA GRAVURE</p>
+
+<p>Ainsi que nous venons de le dire, les erreurs sur la gravure
+ont un caractère tout particulier, qui provient en partie
+de ce qu'elle présente quelque difficulté d'interprétation.
+Nous n'insistons pas sur les erreurs de forme et de couleur,
+qui sont représentées en détail dans nos tables; il
+faut surtout mettre en lumière les erreurs sur le sujet de la
+scène représentée. Ces erreurs peuvent être classées en
+3 catégories:</p>
+
+<p>1° Des erreurs totales, complètes, par suite desquelles
+l'élève substitue au sujet de la gravure un autre sujet,
+tout à fait différent. Deux enfants seulement ont commis
+cette erreur grave. L'un, Bout., s'est imaginé que la gravure
+représentait une société de 40 individus assis, et se
+faisant photographier. Cette description, il nous l'a donnée
+avec assurance, répondant avec précision à toutes nos
+questions; il a même fait un dessin de cette gravure imaginaire.
+Lorsque nous lui avons montré le carton pour le
+détromper, il a été très surpris, et n'a pas pu comprendre ce qui
+l'avait induit en erreur; il ne s'est pas rappelé avoir
+vu quelque part la photographie d'une société.</p>
+
+<img src="Tableau13e.png" alt="" style="width: 1500px; height: 980px;"><br><br>
+<img src="Tableau13f.png" alt="" style="width: 1500px; height: 980px;"><br><br>
+<img src="Tableau13g.png" alt="" style="width: 1500px; height: 980px;"><br><br>
+
+
+
+
+
+<p>Obre. a
+fait une invention du même genre; il nous a assuré qu'une
+des gravures représentait l'enterrement de Félix Faure; il
+a, sur notre demande, donné maint détail; on voit Loubet,
+nous a-t-il dit, puis des personnes qui regardent, puis
+l'enterrement, des soldats. Nous lui avons fait dessiner
+cette gravure: il a tracé un petit carré ayant à peine un
+centimètre de côté.</p>
+
+<p>Ce sont les deux seules inventions complètes qu'il y ait
+eu à noter. J'en rapprocherai d'autres cas, qui me paraissent
+analogues. Trois élèves ont décrit, outre les six objets figurant
+sur le carton, des objets complètement imaginaires.
+Vasse, croit avoir vu une pièce de deux sous, avec un
+aigle; il décrit la position de cette pièce de monnaie, son
+état de vétusté. Poire. nous apprend qu'il a vu une toute
+petite image, un portrait de jeune fille; elle est en buste,
+de profil, sans chapeau, le portrait est ovale, blanc et gris;
+sur notre demande, Poire. dessine ce portrait imaginaire.
+Enfin, Bien. décrit un carton rond, coloré de jaune, et
+ressemblant à une montre; sur le dessin qu'il en a fait, il
+figure deux aiguilles.</p>
+
+<p>Ce sont là des erreurs d'une espèce particulière. Pour
+que le dénombrement fût complet, il faudrait y ajouter
+le cas d'And., qui a vu un diamant au milieu du bouton.
+Ce sont des erreurs qui ne sont ni logiques, ni produites
+par la routine; ce sont à proprement parler des erreurs
+d'invention, qui se présentent sans explication possible.</p>
+
+<p>2° Une seconde catégorie d'erreurs qui s'est produite
+fréquemment dans l'exercice de mémoire sur la gravure,
+consiste à donner à la scène une interprétation particulière,
+en présentant cette interprétation comme un fait vu.
+La gravure représentait seulement des individus vus de
+dos, pressés, et entrant par une grille entr'ouverte. Cette
+scène pourrait être comprise de beaucoup de façons.
+Quelques-uns l'ont décrite comme elle était, sans rien y
+ajouter; d'autres ont fait une supposition. Pou. pense que
+ce sont des collégiens qui rentrent, Dew. imagine des
+individus qui crient, Gesb. pense que c'est le palais de justice;
+pour Blasch., c'est une prison où du monde pénètre;
+Saga. y voit des gens qui vont voter, Die. reconnaît le
+jardin des Plantes, Gouje. croit que ce sont des messieurs
+qui entrent au Sénat par le Luxembourg, Pet., Mien. et
+Méri. disent que la scène se passe dans un jardin. Ce sont
+là des erreurs d'interprétation; elles portent moins sur
+la réalité de la scène que sur sa signification.</p>
+
+<p>3° Un troisième genre d'erreurs consiste à falsifier un
+détail matériel de la scène, à décrire par exemple une voiture,
+à dire que la foule contient des soldats, des femmes
+ou des enfants, que la grille a des pointes dorées, etc. Ces
+dernières erreurs n'ont pas été bien fréquentes.</p>
+
+<p>En résumé, l'expérience que nous venons de décrire a
+réussi à provoquer un grand nombre d'erreurs de mémoire.</p>
+
+
+
+
+<p>CONCLUSIONS SUR LES ERREURS DE MÉMOIRE FORCÉE</p>
+
+
+<p>Voici les réflexions générales qu'on peut faire à ce
+sujet. Ces réflexions s'appliquent à des expériences fai tes
+spécialement avec les objets bien définis que nous avons
+décrits, et il serait probable que d'autres expériences faites
+avec d'autres objets concluraient à des conclusions un peu
+différentes; mais je pense que ces différences ne seraient
+pas très importantes.</p>
+
+<p>Ce qui frappe, tout d'abord, clans la lecture des résultats,
+c'est, que l'objet fixé sur le carton a une individualité
+qui a été rarement méconnue. Pour le sou, par exemple,
+on a pu oublier l'effigie qu'il porte, la détérioration de son
+contour, mais on n'a pas oublié que c'est un sou. Aucun
+élève ne s'est rencontré qui a dit: «Je me rappelle avoir
+vu en haut du carton un objet arrondi, obscur, je ne sais
+plus ce que c'est.» Même remarque peut être faite pour le
+timbre; les erreurs se sont multipliées sur sa valeur, sa
+couleur, sur le cachet de la poste, etc., mais aucun élève
+n'a dit: «Je me rappelle une petite surface claire, de telle
+et telle couleur.» De même encore pour l'étiquette, pour
+le bouton, pour le portrait, pour la gravure. Le souvenir
+de l'individualité de ces objets a même été plus précis
+encore; on est étonné de voir que jamais ou presque jamais
+l'élève n'a oublié que le sou et le timbre sont français;
+bien peu d'erreurs ont été faites sur l'étiquette, puisque
+17 élèves se sont souvenus que c'est une étiquette du
+Bon-Marché. Ce sont là, évidemment, les attributs essentiels
+de l'objet, qui en forment comme la substance, et ce
+sont ces attributs qui se gravent le plus profondément
+dans la mémoire, tandis que les détails de couleur, de
+forme, qui sont accessoires et pourraient changer sans
+entraîner la suppression de l'objet comme tel, ont une
+forte tendance à disparaître de l'esprit.</p>
+
+<p>Les erreurs commises par les élèves ont ce caractère singulier:
+elles ont la précision de détails des souvenirs exacts<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a>Cette question présente en justice un intérêt qu'on ne
+saurait exagérer. Bien souvent, on entend des personnes dire qu'un
+témoignage leur paraît exact, parce que le témoin a été <i>très net et
+très précis</i> dans ses affirmations; et ces personnes, qui peuvent
+être jurés ou magistrats, feront sans doute, toutes choses égales
+d'ailleurs, plus de fond sur un témoignage net et précis, donné sans
+hésiter, que sur le témoignage d'une personne qui hésite, qui doute, qui
+refuse de donner une réponse précise. Le mot même de précision (comme
+lorsqu'on dit: sciences de précision, instruments de précision) éveille
+l'idée d'exactitude. Je pense qu'il peut y avoir là, une illusion
+psychologique; si un fourbe et un honnête homme sont appelés à témoigner
+sur un même fait, il est possible que le fourbe, qui a intérêt à mentir,
+fasse le récit le plus net et le plus précis, tandis que l'honnête
+homme, arrêté par maints scrupules, ne voulant à aucun prix altérer la
+vérité, se gardera de faire des affirmations précises, et répétera des
+formules vagues, comme: «Je ne sais pas, je ne puis rien dire...»</blockquote>
+
+<p>Toutes nos observations montrent qu'un souvenir peut
+être précis, quoique entièrement faux; un enfant peut non
+seulement croire que le timbre est oblitéré, mais figurer
+le dessin du cachet de la poste, et même rappeler les
+lettres qu'il a vues sur le cachet; il dessinera avec précision
+un fil qu'il n'a pas vu, etc. Un esprit non prévenu
+pourrait considérer ces détails si nets, si circonstanciés
+comme une preuve de l'exactitude du souvenir; nous
+voyons maintenant que la précision des souvenirs n'est
+pas incompatible avec leur fausseté.</p>
+
+<p>Autre caractère des erreurs de mémoire: elles ne sont
+pas moins fréquentes dans les souvenirs à reviviscence
+spontanée que dans les souvenirs qu'une personne se
+rappelle seulement avec l'aide d'autrui.</p>
+
+<p>Le souvenir du timbre est un de ceux que les élèves
+ont le plus souvent perdu; douze fois, les élèves n'ont pas
+pu le nommer; mais chaque fois que nous leur avons
+demandé: «Avez-vous un timbre?» ils ont répondu affirmativement.
+Il est donc intéressant de savoir si le souvenir
+du timbre, quand il n'a pas pu être rappelé volontairement
+par le sujet (R. sug., dans nos tableaux XIII), mais
+qu'il a été seulement reconnu par lui, est un souvenir moins
+exact que le souvenir qui renaît spontanément. J'ai donc
+fait la moyenne des erreurs commises dans les douze souvenirs
+reconnus, pour la comparer à la moyenne des erreurs
+dans les autres souvenirs; je trouve deux moyennes d'erreurs
+tout à fait équivalentes: 1,58 (c'est-à-dire une erreur
+et demie) pour les souvenirs rappelés par suggestion,
+et 1,66 pour les souvenirs rappelés volontairement. Par
+conséquent, il faut conclure, en restant dans les limites
+de notre expérience, que l'exactitude d'un souvenir est
+indépendante de sa puissance de reviviscence.</p>
+
+<p>La nature des erreurs présente des variations importants;
+la question est trop peu connue pour qu'on puisse
+dès à présent proposer une classification étudiée; mais il
+paraît important de distinguer les <i>erreurs par logique</i> ou
+esprit de routine, qui consistent à imaginer par exemple
+un fil ou une épingle pour expliquer la fixation d'une étiquette
+ou d'un bouton sur un carton&mdash;et les <i>erreurs d'invention</i>,
+consistant à construire un objet qui n'a point de
+rapport visible avec la réalité, et que par conséquent on
+n'est pas en mesure d'expliquer. Ce dernier genre d'erreur
+est moins fréquent que l'autre.</p>
+
+<p>Je signale enfin un autre caractère de ces erreurs: c'est
+leur spécialisation. Un enfant a vu le timbre et le décrit;
+sa description peut être exacte sur un point et fausse sur
+un autre; il peut dire exactement la couleur du timbre
+et se tromper sur sa valeur; c'est même ce qui s'est présenté
+le plus souvent; il est très rare qu'un de nos sujets
+se soit trompé à la fois sur la couleur, la valeur et l'état
+du timbre. Cette erreur complète s'est produite seulement
+trois fois (sur 24 sujets); il y a eu 8 sujets qui n'ont fait
+d'erreur que sur un seul point, et 11 sujets ont fait erreur
+sur deux points, percevant exactement les autres points.
+Cette dissociation de la perception, cette spécialisation de
+l'erreur a une double importance, et pour la psychologie,
+et pour la science pratique du témoignage<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. A la psychologie
+elle enseigne que les éléments complexes d'une perception
+sont indépendants les uns des autres et peuvent
+avoir une existence séparée, une survie différente. Peut-on,
+dans une perception, imaginer deux impressions mieux
+fusionnées qu'un chiffre et la couleur avec laquelle ce
+chiffre est imprimé? Il est cependant possible, après avoir vu
+ce chiffre, de ne se rappeler que la couleur ou que la forme;
+la mémoire dissocie ce qui, pour la perception, semble
+inséparable. D'anciennes expériences faites sur un calculateur
+visuel, Diamandi, nous avaient déjà attesté le fait<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a>Les questions que nous traitons en ce moment sont si
+nouvelles qu'elles donnent lieu à des inaperçus inattendus. Signalons en
+passant l'utilité qu'il y aurait à créer une science pratique du
+témoignage, en étudiant les erreurs de mémoire, le moyen de les
+reconnaître, et de reconnaître les signes de vérité. Cette science est
+trop importante pour qu'elle ne s'organise pas un jour ou l'autre.</blockquote>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a><i>Psychologie des grands calculateurs et joueurs
+d'échecs</i>, p. 134, Paris.</blockquote>
+
+<p>Pratiquement, ces dissociations nous prouvent qu'on
+aurait tort de croire que lorsqu'une personne fait une
+réponse juste sur une partie d'un souvenir, elle répond
+juste pour le reste; souvent, on entend dans les affaires
+judiciaires, discuter la véracité d'un témoin; et si par
+hasard son témoignage peut être vérifié sur un point, il
+paraît acquérir bien plus de force probante pour les autres
+points où il n'est pas vérifiable. Sans doute, chaque cas
+réel doit être examiné en particulier; nous ne pouvons
+formuler que des règles générales; or, en règle générale,
+il faut admettre les dissociations partielles des souvenirs,
+et par conséquent on ne peut pas, étant donnée une série
+de souvenirs <i>a, b, c, d</i>, etc., considérer que si <i>a</i> se trouve
+exact, c'est une preuve que <i>b, c, d</i>, etc., sont exacts aussi.</p>
+
+<p>Il reste à faire une classification des sujets, au point de
+vue du nombre des erreurs de mémoire. Nous la donnons
+ci-dessous.</p>
+
+
+<p>&nbsp; 1. Lac...............) 6 erreurs.<br>
+&nbsp; 2. Delan............) 6 erreurs.<br>
+&nbsp; 3. Monn............) 7 erreurs.<br>
+&nbsp; 4. Dew..............)<br>
+&nbsp; 5. Blasch...........) 9 erreurs.<br>
+&nbsp; 6. Martin...........)<br>
+&nbsp; 7. Bien..............)<br>
+&nbsp; 8. Motte............)10 erreurs.<br>
+&nbsp; 9. Obre.............)<br>
+10. Die................)<br>
+11. Poire.............)<br>
+12. Gesb.............)<br>
+13. Féli................)11 erreurs.<br>
+14. Uhl................)<br>
+15. Van...............)<br>
+16. Gouje............)<br>
+17. Vasa..............)<br>
+18. Pet................)12 erreurs.<br>
+19. And..............)<br>
+20. Mien.............)13 erreurs.<br>
+21. Saga.............)<br>
+22. Bout.............)<br>
+23. Méri.............)14 erreurs.<br>
+24. Pou..............)</p>
+
+
+<p>Pour faire cette classification, nous sommes obligé de
+prendre une mesure arbitraire: c'est de considérer comme
+équivalente toute erreur par logique ou par routine, et de
+noter comme ayant une importance double toute erreur par
+invention; l'application de cette règle nous fait ranger nos
+sujets dans l'ordre sus-indiqué: sur la liste, nous avons mis
+en italique les noms d'élèves qui ont commis de véritables
+erreurs d'inventions; ce sont en général ceux qui ont commis
+le plus grand nombre d'erreurs; nous retrouvons
+parmi eux 3 sujets qui ont été extrêmement suggestibles
+pour les lignes; ce sont Poire., And. et Bout.</p>
+
+<p>Les élèves qui ont commis le moins d'erreurs et occupent
+les 6 premiers rangs de la liste sont des sujets qui
+ont été peu suggestibles pour les lignes; ainsi Lac.,
+qui arrivait premier dans les expériences de suggestion
+par les lignes, occupe ici aussi le premier rang; Delan.
+est second sur les deux listes; mais il y a, pour le reste,
+bien des différences; ainsi, Saga., qui s'était montré peu
+suggestible pour les lignes, est ici parmi ceux qui ont commis
+le plus d'erreurs.</p>
+
+
+<p>DIFFÉRENCE ENTRE LA MÉMOIRE SPONTANÉE
+ET LA MÉMOIRE FORCÉE</p>
+
+<p>Nous venons de voir qu'en demandant aux sujets
+de répondre à des questions précises, nous avons forcé
+leur mémoire, et que nous les avons amenés ainsi à
+commettre de nombreuses erreurs. Il nous a paru utile de
+rechercher si notre interprétation était juste ou non. Nous
+avons fait, dans une autre école, des expériences d'un
+genre un peu différent; nous avons montré aux élèves le
+même carton et les mêmes objets pendant 12 secondes;
+puis, au lieu de les interroger nous-même sur ce qu'ils
+avaient vu, nous les avons invités à écrire de mémoire
+tous leurs souvenirs, avec la seule recommandation de ne
+pas se contenter de nommer les objets, mais d'en décrire
+tous les détails qu'ils avaient remarqués.</p>
+
+<p>Cette expérience de contrôle a duré seulement une après-midi;
+je l'ai faite sur 12 élèves appartenant au cours supérieur
+d'une école primaire; ces élèves me connaissent déjà,
+j'ai fait antérieurement quelques recherches avec eux. Je
+les ai pris par groupes de trois dans le cabinet du directeur,
+et je leur ai donné une explication collective, aussi
+abondante que celle que j'ai reproduite plus haut; ensuite,
+chaque élève a été isolé; je lui ai mis entre les mains le
+carton d'objets pendant 12 secondes, et enfin je l'ai invité
+à écrire de mémoire tout ce qu'il se rappelait. Les élèves
+étaient assis à des tables différentes, et suffisamment éloignés
+les uns des autres pour qu'il leur fût impossible de
+copier. Je suis resté présent, bien entendu, et je les ai
+surveillés étroitement. Je ne les ai pas prévenus d'avance
+du temps qui leur était accordé pour ce travail; mais j'ai
+attendu 20 minutes, avant de ramasser les copies. Pendant
+ces 20 minutes, certains élèves n'ont point cessé d'écrire:
+d'autres avaient fini bien avant, mais s'apercevant qu'on
+ne leur enlevait pas leurs copies, ils écrivaient de temps
+en temps, ajoutaient quelques mots; ils ne sont pas
+demeurés inactifs. J'ai demandé à quelques-uns: «Avez-vous
+fini?» Mais ils étaient embarrassés, ne répondaient
+pas, et après avoir jeté un coup d'oeil sur leur voisin qui continuait
+à écrire, ils préféraient ajouter quelques mots encore.
+Il est donc probable qu'en prolongeant un peu l'expérience,
+on a pesé sur eux, on a exercé une petite contrainte: mais
+cette contrainte n'est pas comparable à celle des questions
+directes.</p>
+
+<p>Les copies écrites par les élèves présentent une très
+grande variété, tant au point de vue du nombre des détails
+retenus que de la nature de ces détails; l'avantage des
+expériences qui laissent au sujet une grande liberté est de
+permettre la manifestation des différences individuelles. Le
+nombre des lignes écrites est indiqué dans le tableau XIV.</p>
+
+<p>On voit que les différences dans le nombre de lignes
+écrites sont très considérables; elles ont d'autant plus de
+valeur qu'il s'agit d'enfants ayant sensiblement le même
+âge et appartenant au même cours, possédant par conséquent
+le même degré de culture; de plus, toutes les conditions
+extérieures étaient faites pour égaliser les résultats;
+car les enfants étaient réunis, par trois, dans la même
+pièce, et ceux qui avaient une tendance à peu écrire subissaient
+l'émulation de ceux qui écrivaient davantage. Il y a
+donc eu une différence très grande dans l'abondance des
+souvenirs et dans l'aptitude aux descriptions longues et
+minutieuses. Je pense qu'une épreuve de ce genre apprendrait
+beaucoup sur le contenu de l'intelligence des élèves.</p>
+
+
+<img src="Tableau14.png" alt="" style="width: 1000px; height: 640px;">
+
+
+
+<p>Le nombre des lignes écrites n'indique pas, à lui seul,
+l'abondance des souvenirs; il y a plusieurs élèves, qui ne
+se sont pas contentés de décrire leurs souvenirs, mais ont
+fait de l'érudition, en écrivant ce qu'ils savaient par
+exemple sur l'utilité des timbres, de la monnaie, des étiquettes,
+etc. Ce naïf étalage d'érudition a pu provenir, dans
+certains cas, de ce que l'élève avait mal compris le but de
+l'expérience; mais le plus souvent, l'élève n'a fait de
+l'érudition qu'à la fin de sa copie, à un moment où il avait
+épuisé toute sa provision de souvenirs, et il voulait probablement
+continuer à écrire, pour imiter l'exemple de ses
+camarades.</p>
+
+<p>J'ai aussi tenu compte, dans le tableau, du nombre des
+objets retenus; ce nombre varie très peu d'un élève à
+l'autre: il y en a 9 qui ont retenu 5 objets, 2 en ont retenu
+6, et 4 seul en a retenu 4. Si on se contentait de ces chiffres
+sommaires, on pourrait conclure que tous ces élèves ont à
+peu près la même mémoire, et ce serait commettre une
+erreur très grave, dont on peut se convaincre facilement
+en lisant leurs copies; car parmi ces 9 élèves qui ont tous
+retenu 5 objets sur 6, il y en a qui ont tant donné de détails
+que leurs souvenirs sont, pour parler approximativement,
+4 ou 5 fois plus nombreux que ceux des autres. Je suis
+donc disposé, sur le vu de ces copies, à rejeter comme
+inexacte et surtout insuffisante toute expérience consistant
+à apprécier la mémoire d'une personne d'après le nombre
+d'objets vus qu'elle peut nommer après un temps donné.
+J'ai fait autrefois des essais dans ce sens, et ne les ai
+point publiés; je pense que cette méthode serait défectueuse
+pour estimer l'étendue d'un mémoire. Un objet n'est pas
+une chose simple; il est formé par un faisceau d'attributs
+souvent compliqués, et qui se décomposent dans la
+mémoire, comme nous l'avons montré précédemment; telle
+personne qui peut de mémoire se rappeler l'existence d'un
+objet qu'elle a vu sur le carton, le timbre par exemple,
+mais ne peut rien ajouter, a certainement une mémoire
+moins étendue qu'une autre personne qui peut dire exactement
+la couleur du timbre, sa valeur, etc.</p>
+
+<p>Pour apprécier l'étendue de la mémoire, il ne faut donc
+pas se contenter de compter les lignes de description, et
+encore moins se contenter d'énumérer les objets retenus;
+on devrait en outre faire l'énumération des souvenirs conservés.</p>
+
+<p>Nous donnons la preuve de ceci en reproduisant les
+copies de deux élèves; ces copies sont à peu près de même
+longueur, le nombre d'objets retenus est le même, il n'y a
+pas eu d'erreurs commises; cependant l'un des élèves,
+Mousse, a fait preuve d'une meilleure mémoire que l'autre.</p>
+
+<p>COPIE DE L'ÉLÈVE MOUSSE</p>
+
+<p>1re <i>figure</i>.&mdash;Un sou de l'année 1857, à l'effigie de Napoléon
+III, entouré d'une bordure sur laquelle est écrit: Napoléon
+trois Empereur. Le Napoléon n'est pas couronné.</p>
+
+<p>2e <i>figure</i>.&mdash;Une étiquette du Bon-Marché de couleur verte,
+avec le prix 6 fr. 75, ayant en tête: <i>Grands magasins du Bon
+Marché</i>.</p>
+
+<p>3e <i>figure</i>.&mdash;Un monsieur assis, ayant la bouche ouverte et
+riant, et ayant la langue un peu sortie; ses cheveux sont coupés
+en brosse.</p>
+
+<p>4e <i>figure</i>.&mdash;Un bouton pointillé marron clair et gris blanc,
+avec quatre trous au milieu.</p>
+
+<p>5e <i>figure</i>.&mdash;Une photographie représentant une grille
+ouverte: des hommes qui se précipitent pour rentrer, et sur le
+côté droit des facteurs avec leur boîte à lettres.</p>
+
+<p>Le sou (cinq centimes) est une monnaie en bronze; c'est la
+20e partie du franc. Ce sou est un peu usé.</p>
+
+<p>L'étiquette est formée de deux côtés rabattus l'un sur l'autre.</p>
+
+<p>Le bouton est en plus entouré d'une bordure qui forme une
+couronne.</p>
+
+<p>L'intérieur (l'envers) de l'étiquette est blanc. L'étiquette a été
+mise après une étoffe, car la place du fil ou de l'épingle qui l'a
+tenue est marquée par des trous. Le tout est fixé sur un carton
+de la couleur du papier dont se servent les bouchers, c'est un
+peu jaune. Le carton a la forme d'un rectangle.</p>
+
+<p>0 erreur.</p>
+
+<p>COPIE DE L'ÉLÈVE DESVA.</p>
+
+<p>1. Sur la feuille de carton il y a un sou dont l'État a seul le droit de fabrication.</p>
+
+<p>2. Puis une étiquette des magasins du Bon-Marché. Cette étiquette sert à marquer sur les objets à vendre leur prix.</p>
+
+<p>3. Puis un bouton; ce bouton est surtout employé en mercerie.</p>
+
+<p>4. Puis deux photographies. La photographie est une reproduction de scènes diverses. Une représente un homme assis et l'autre une manifestation.</p>
+
+<p>1. Les sous servent à faciliter les moyens d'acheter. S'il fallait qu'un sabotier aille échanger ses sabots chez le boulanger, puis chez le boucher, il perdrait son temps, et ainsi pour les autres marchands.</p>
+
+<p>2. Les grands magasins de nouveautés comme le Bon-Marché, le Louvre, sont forcés de mettre des étiquettes à leurs marchandises, car les vendeurs ne se reconnaîtraient pas dans tous ces objets.</p>
+
+<p>0 erreur.</p>
+
+<p>Voici la copie de l'élève qui a écrit le plus petit nombre de lignes; elle contient 2 erreurs:</p>
+
+<p>COPIE DE L'ÉLÈVE MATH</p>
+
+<p>Une étiquette du Bon-Marché pour marquer le prix des objets;
+l'entrée de la mairie rue Bonaparte; un bouton; une pièce de</p>
+
+<p>Cinq centimes en bronze; une photographie; un homme qui
+était assis, qui avait un chapeau de forme. Le bouton était en
+nacre noire.</p>
+
+<p>Comme contraste, nous donnons la copie de l'élève qui a
+écrit le plus longuement.</p>
+
+<p>COPIE DE L'ÉLÈVE MARL.</p>
+
+<p>1. D'abord un sou à l'effigie de l'Empire français. D'un côté il
+y a la tête de Napoléon III.</p>
+
+<p>2. Un dessin, un homme qui bâille en <i>lisant son journal</i>, il
+s'étire.</p>
+
+<p>3. Un timbre de deux centimes. République française.
+Ensuite une autre gravure; une grille est ouverte, des
+hommes se poussent pour y rentrer, d'autres sont repoussés
+par des agents. Il y en a un <i>qui est saisi par deux agents qui
+le tiennent par les deux épaules, il se secoue pour tâcher de
+se sauver</i>. D'autres hommes crient et gesticulent en poussant
+les autres vers la grille.</p>
+
+<p>5. <i>Une gravure en rond, je ne sais plus ce que c'est. Elle
+est en couleur</i>.</p>
+
+<p>Particularités.</p>
+
+<p>1. C'est un sou comme un autre, en cuivre et en bronze, à
+l'entour du sou, il y a écrit: Empire français en rond. A l'intérieur,
+il y a le visage et la tête de Napoléon III empereur des
+Français. De l'autre côté il y a écrit 5 centimes (mais cela ne
+se voit pas).</p>
+
+<p>2. L'homme qui bâille est habillé avec un veston et un <i>gilet
+noir</i>, une cravate noire, une chemise et un col blanc. Il bâille
+en s'étirant, il ouvre une grande bouche où l'on voit sa langue
+qui est collée sur sa glande salivaire qui est en dessous de la
+langue.</p>
+
+<p>On voit aussi ses dents qui sont blanches et régulières.</p>
+
+<p>Son nez est relevé et ses yeux regardent en l'air.</p>
+
+<p>Il s'étire, c'est-à-dire qu'il écarte ses deux bras à droite et à
+gauche en les poussant pour se détendre les nerfs qui sont fatigués
+d'être restés longtemps dans la même position.</p>
+
+<p><i>Il vient de lire son journal, il l'a posé sur ses genoux</i>.</p>
+
+<p>3. Le timbre de deux centimes est neuf et a été collé sur le
+carton; il est rectangulaire et avec des dentelures découpées en
+rond, il y a deux hommes qui tiennent une pancarte sur
+laquelle est inscrit le chiffre 2; de l'autre côté, il y a de la
+gomme pour le coller.</p>
+
+<p>4. Ce doit être une usine où il y a une grille entr'ouverte. Des
+hommes, qui doivent être des manifestants, se poussent pour
+forcer la porte à s'ouvrir, dans l'intérieur on les empêche d'entrer.</p>
+
+<p>A la porte des hommes se battent et se disputent; un homme
+qui doit faire plus de bruit <i>est arrêté par deux agents</i>. Il se
+débat et donne des coups de poing aux agents. (Celui-là n'y
+réchappera pas, j'en suis sûr.)</p>
+
+<p>Le 5e dessin est en couleurs et peu distinct.</p>
+
+<p>4 erreurs.&mdash;36 minutes.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons prévu, les erreurs d'imagination
+et de mémoire commises par les élèves sont beaucoup
+moins nombreuses que celles des autres élèves qui étaient
+obligés de répondre à nos questions. Nous trouvons en effet:</p>
+
+
+<p>2 élèves qui n'ont commis aucune erreur;<br>
+2 élèves qui ont commis 1 erreur;<br>
+1 élève qui a commis 2 erreurs;<br>
+4 élèves qui ont commis 3 erreurs;<br>
+3 élèves qui ont commis 4 erreurs.</p>
+
+
+<p>Or, dans les expériences de mémoire forcée, le minimum
+d'erreur était de 5 et le maximum était de 44; la différence
+est donc considérable. Il faut conclure que l'expérience
+de mémoire forcée est sujette à erreur bien plus que
+l'expérience de mémoire spontanée. Le seul fait de poser
+oralement une question précise à l'enfant augmente ses
+erreurs de mémoire; ce qui revient à donner ce conseil
+pratique: si vous voulez avoir le maximum de vérité dans
+un témoignage d'enfant, ne lui posez pas de questions,
+évitez même les questions qui sont pures de toute suggestion
+précise, mais dites-lui d'écrire tout ce qu'il se rappelle,
+et laissez-le en tête à tête avec son papier.</p>
+
+<p>Quelle est la raison psychologique pour laquelle un
+interrogatoire, qui cependant est exempt de suggestions,
+provoque chez un enfant plus d'erreurs de mémoire qu'un
+récit qu'il fait spontanément par écrit? La différence provient
+à mon avis de ce qu'un enfant, même à l'âge de
+12 ans, est encore inhabile à saisir la distinction entre un
+fait vu, observé, et un raisonnement, ou une invention.
+Avoir vu le fil passant par les trous d'un bouton, ou supposer
+que le bouton étant fixé au carton doit y être cousu
+avec du fil, c'est tout un pour l'enfant; ou du moins ce
+sont pour lui deux expressions équivalentes d'un même fait;
+et la preuve qu'il est porté à confondre l'observation et le
+raisonnement, c'est qu'il lui arrive de décrire ce qu'il n'a
+matériellement pas pu voir, par exemple le côté pile du
+sou, l'envers du timbre, ou les couleurs des vêtements,
+dans un portrait en noir. Cette distinction n'étant point, à
+ce que je suppose, très nette pour l'esprit de l'enfant, il ne
+pourra en tenir compte que si on attire son attention sur
+ce point; mais si, au contraire, on dirige l'interrogatoire de
+telle manière que l'attention de l'enfant soit attirée ailleurs,
+on le verra faire de bonne foi maints raisonnements et
+maintes interprétations, alors qu'il croira rendre un
+compte exact de ce qu'il a observé. C'est ce qui est arrivé
+précisément dans notre expérience de mémoire forcée;
+nous invitons l'enfant à préciser un souvenir fuyant; alors,
+pour nous satisfaire, par désir de donner une réponse
+quelconque, il complète son souvenir avec les ressources
+de son raisonnement ou de son imagination, sans se
+rendre compte qu'il ne se borne pas à décrire ses observations,
+et la preuve de la bonne foi, c'est l'étonnement
+qu'il éprouve lorsqu'on lui montre de nouveau le carton,
+et qu'il touche du doigt ses erreurs.</p>
+
+<p>Les erreurs commises spontanément par les enfants qui
+ont écrit leurs souvenirs sans répondre à un interrogatoire
+direct ne présentent rien de bien particulier; elles sont de
+même nature que celles que nos questions avaient provoquées,
+mais avec plus de variété; du reste on pourra s'en
+rendre compte en se reportant à notre tableau. Ce qui
+importe ici, c'est moins leur qualité que leur nombre.</p>
+
+
+
+
+<p>SUGGESTION PAR QUESTIONNAIRE</p>
+
+<p>D'après tout ce que nous avons appris jusqu'ici, il
+est extrêmement vraisemblable que si on remplace le forçage
+de la mémoire par la suggestion, on provoquera un
+plus grand nombre d'erreurs. J'ai fait cette étude surtout
+pour me rendre compte de l'influence des mots et des phrases
+employés pour suggestionner. Il y a là une question de
+grammaire et de syntaxe qu'il m'a paru utile d'élucider. J'ai
+indiqué plus haut que les moindres nuances d'inflexion de
+la voix ont une grande influence sur l'effet d'une suggestion;
+nous ne pouvons guère, quant à présent, à moins d'employer
+des phonographes, tenir compte des inflexions de
+voix; mais il est beaucoup plus facile de peser la valeur de
+chaque mot, en remplaçant un mot par un autre, en employant
+divers tours de phrase, et en ayant soin de toujours
+faire lire au sujet des questions écrites, afin d'éviter les
+variations dans l'accentuation de la voix. Ce procédé des
+questions écrites permet d'éliminer une bonne partie de ce
+qui est indéfini et immesurable dans l'action personnelle.</p>
+
+<p>J'ai employé trois questionnaires différents qui ont été distribués
+chacun à des élèves différents; il est bien entendu
+que chaque élève a répondu à un seul des trois questionnaires;
+mon but n'était point de faire l'étude de la suggestibilité
+individuelle, mais de rechercher si la forme grammaticale
+de la question, le tour des mots, le genre de la question
+exerçait une influence sur la réponse.</p>
+
+<p>Le premier questionnaire représente un exercice de
+<i>mémoire forcée</i>. Nous connaissons maintenant la pleine
+valeur de ce terme, et nous savons quel est le résultat de
+ce forçage. Pour des personnes non prévenues, ce questionnaire
+paraît très simple et très rationnel dans sa précision
+voulue, et on ne se douterait pas qu'il peut provoquer de si
+nombreuses erreurs de mémoire et d'imagination chez les
+enfants. Les questions, on le remarquera, sont à peu près
+les mêmes que celles que j'avais posées oralement, dans
+des expériences sur d'autres élèves; mais il y a une grande
+différence entre un interrogatoire oral et un interrogatoire
+par écrit; dans le premier cas on est près du sujet, on le
+regarde de temps en temps dans le blanc des yeux, on
+emploie, malgré soi, des intonations de voix qui sont
+insinuantes ou impérieuses; en un mot, on exerce une
+action personnelle dont l'efficacité vaut ce que vaut l'autorité
+morale de l'individu; au contraire, la question écrite
+est plus impersonnelle, sans cependant l'être entièrement,
+car celui qui a écrit les questions est présent dans le cabinet
+du directeur et surveille.</p>
+
+<p>Voici ce premier questionnaire:
+
+<p>QUESTIONNAIRE I</p>
+
+<p>(SANS SUGGESTION, MAIS AVEC FORÇAGE DE LA MÉMOIRE)</p>
+
+<p><i>Le Bouton</i>.&mdash;1° Comment est-il fixé au carton?
+2° Est-il abîmé, le bouton, ou bien est-il intact? Dessinez-le.</p>
+
+<p><i>Le portrait</i>.&mdash;3° De quelle couleur est-il?
+4° Voit-on les jambes du Monsieur, ou bien ne les voit-on
+pas?
+5° A-t-il la tête nue ou couverte? Dessinez.
+6° A-t-il un objet dans la main droite, ou bien n'a-t-il rien?</p>
+
+<p><i>Le sou</i>.&mdash; 7° Est-il intact ou détérioré?</p>
+
+<p><i>Le timbre</i>.&mdash; 8° Est-il neuf ou porte-t-il le cachet de la
+poste? Dessinez.</p>
+
+<p><i>L'étiquette</i>.&mdash;9° Comment est-elle fixée au carton?</p>
+
+<p><i>Gravure représentant une foule</i>.&mdash;10° Que voit-on sur
+cette photographie?</p>
+<p>11° Combien d'objets y avait-il sur le carton? Énumérez-les
+tous.</p>
+
+
+<p>Le second questionnaire est destiné à produire une
+demi-suggestion, la forme des questions est persuasive; le
+bouton, demande-t-on, <i>n'est-il pas</i> fixé au carton avec du
+fil etc.? L'expression «n'est-il pas» revient presque dans
+chaque question. Par cette forme de langage, on donne l'idée
+d'un certain détail; on ne l'affirme pas, mais on le fait
+paraître vraisemblable, on lui donne l'apparence de la
+vérité; mais d'autre part, en mettant en pleine lumière
+l'objet sur lequel la suggestion s'exerce, on attire l'attention
+sur cet objet, et on peut éveiller par conséquent le doute,
+la réflexion et même l'esprit de contradiction.</p>
+
+<p>Voici ce second questionnaire.</p>
+
+
+<p>QUESTIONNAIRE 2</p>
+
+<p>(SUGGESTION MODÉRÉE)</p>
+
+<p>1° Le bouton n'est-il pas fixé au carton avec du fil?</p>
+<p>2° N'est-il pas abîmé? Dessinez-le.</p>
+<p>3° Le portrait n'a-t-il pas une certaine couleur foncée?</p>
+<p>4° La personne du portrait n'a-t-elle pas une jambe
+croisée sur l'autre?</p>
+<p>5° N'a-t-elle pas un chapeau sur la tête? Dessinez-le.</p>
+<p>6° N'a-t-elle pas un objet dans la main?</p>
+<p>7° Le sou ne présente-t-il pas un trou? A quel endroit?</p>
+<p>8° Le timbre ne porte-t-il pas le cachet de la poste?
+Dessinez.</p>
+<p>9° L'étiquette n'est-elle pas attachée au carton par un fil?
+Dessinez.</p>
+<p>10° Sur la gravure représentant la grève des facteurs
+n'y a-t-il pas un petit chien?</p>
+<p>11° N'y a-t-il pas aussi un homme arrêté par des agents?</p>
+<p>12° N'y a-t-il pas un septième objet? Dessinez.</p>
+<p>13° N'y a-t-il pas un huitième objet?</p>
+
+
+<p>Notre troisième questionnaire est destiné à produire des
+suggestions très fortes. La force d'une suggestion peut
+résulter en partie de l'accentuation de la voix, en partie
+aussi de l'ascendant exercé par celui qui parle. Comme
+je me servais de suggestions écrites, je m'interdisais d'avoir
+recours à ces adjuvants; j'ai donc cherché un moyen tout
+autre pour augmenter les suggestions de mon questionnaire;
+ce moyen a consisté à ne pas attirer directement
+l'attention sur le fait inexact que je suggère, mais à considérer
+ce fait comme implicitement admis, et à le prendre
+pour point de départ d'une autre question. Ainsi, au lieu de
+demander, comme dans le second questionnaire: «l'homme
+du portrait n'avait-il pas un chapeau sur la tête?»&mdash;Je
+demande: «dessinez la forme du chapeau qu'il avait sur la
+tête;» question qui ne se comprend que si le chapeau existe,
+question qui par conséquent ne met pas en cause l'existence
+du chapeau, et n'engage pas le sujet à examiner ce détail
+ou à le mettre en doute. Une autre manière de suggestionner
+fortement est de poser un dilemme, ainsi on demande:
+le portrait est-il brun ou bleu?&mdash;alors qu'il est noir.</p>
+
+<p>Voici ce troisième questionnaire.</p>
+
+
+<p>QUESTIONNAIRE 3</p>
+
+<p>(SUGGESTION FORTE)</p>
+
+<p><i>Le bouton</i>.&mdash;1° Il y a quatre trous. Quelle est la couleur
+du fil qui passe par ces trous, et qui fixe le bouton au carton?
+&mdash;2° Dessinez l'endroit où le bouton est un peu abîmé.</p>
+
+<p><i>Portrait</i>.&mdash;3° Est-il brun foncé ou bleu foncé?
+&mdash;4° Le Monsieur a-t-il la jambe gauche croisée sur la
+jambe droite, ou la jambe droite sur la jambe gauche?
+&mdash;5° Dessinez la forme du chapeau qu'il a sur la tête.
+&mdash;6° Quel objet tient-il dans sa main droite?</p>
+
+<p><i>Le sou</i>.&mdash;7° Il présente un petit trou. Où se trouve ce
+petit trou? Dessinez.</p>
+
+<p><i>Le timbre</i>.&mdash;8° Il y a dans le coin à droite le cachet de la
+poste. Quel nom de ville peut-on distinguer sur le cachet?
+Dessinez.
+&mdash;9° Le timbre est de couleur rouge. Est-ce rouge clair ou
+Foncé?</p>
+
+<p><i>Étiquette</i>.&mdash;10° Dessinez le fil avec lequel elle est attachée
+au carton.
+&mdash;11° L'étiquette est-elle vert clair ou vert foncé?</p>
+
+<p><i>Gravure représentant une foule</i>.&mdash;12° A quel endroit se
+trouve le petit chien?&mdash;13° Comment est habillé l'homme
+qui est arrêté par les agents?</p>
+
+<p><i>Le septième objet est une gravure</i>.&mdash;14° Que représente-t-elle?
+Dessinez.</p>
+
+<p>&mdash;13° <i>Quel est le huitième objet</i>?</p>
+
+
+<p>Une première série d'expériences avec ces trois questionnaires
+a été faite sur les élèves du cours moyen d'une école
+primaire.</p>
+
+<p>Ce sont des élèves dont l'âge varie de 9 à 12 ans; je les
+connais un peu, pour avoir expérimenté une fois sur
+chacun d'eux, trois mois auparavant. Je les introduis par
+groupes de 2, dans le cabinet du Directeur; je leur montre
+pendant 12 secondes le carton d'objets qui m'a déjà servi,
+et je leur adresse les mêmes explications que dans les
+expériences précédentes; seulement je les avertis que dès
+qu'ils auront cessé de voir le carton, ils devront répondre
+par écrit à un questionnaire écrit que je mettrai sous
+leurs yeux. Diverses recommandations sont ajoutées:
+par exemple, les enfants ne devront pas recopier les
+demandes du questionnaire, mais se borner à répondre
+à chacune des questions; enfin, dans le questionnaire
+on leur demande de dessiner certains objets; ces dessins
+devront être tous faits de grandeur naturelle, recommandation
+d'autant plus nécessaire que lorsqu'on abandonne
+les élèves à leur spontanéité, ils font le plus souvent
+de très petits dessins, en ayant conscience de cette
+réduction du dessin par rapport à la grandeur réelle de
+l'objet<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a>On commettrait par conséquent une erreur si, après avoir
+fait faire des dessins de mémoire à des élèves, sans autre
+recommandation, on mettait la petitesse des dessins exécutés sur le
+compte d'une modification due à la mémoire. Il est probable que les
+sujets font des dessins très petits parce que ceux-ci sont plus faciles
+à faire que des dessins grandeur naturelle, et que les défauts en sont
+moins visibles, et moins ridicules.</blockquote>
+
+<p>J'ai répété quelques jours après la même expérience
+sur des élèves appartenant au cours supérieur d'une autre
+école primaire. Ces élèves me voyaient pour la première
+fois; je les ai pris un à un dans le cabinet du Directeur,
+pour pouvoir les suivre attentivement, observer ce qu'ils
+faisaient, et les soumettre ensuite à un interrogatoire minutieux.</p>
+
+<p>Diverses remarques préliminaires sont à faire sur l'attitude
+des élèves pendant les expériences. J'ai été frappé
+du soin qu'ils ont mis à répondre aux questions écrites;
+lorsqu'ils ignoraient la réponse d'une question, ils restaient
+embarrassés pendant plusieurs minutes, et il y en a
+plusieurs dont l'embarras était tel qu'ils ne pouvaient pas
+se décider à écrire, et ils se livraient à des réflexions sans
+fin. Cette lenteur à répondre est une preuve de sincérité,
+car si un enfant voulait se débarrasser de suite de l'expérience,
+il lui suffirait de répondre par les premiers mots
+venus. Je pense que la conscience que les élèves ont tous
+montrée vient de ce qu'ils faisaient une expérience individuelle,
+qu'ils travaillaient sous mes yeux et se sentaient
+responsables de tout ce qu'ils écrivaient. Une expérience
+individuelle se fait presque toujours sérieusement. C'est
+dans des expériences collectives surtout qu'il se produit
+de l'indiscipline et du fou rire; j'ai du reste bien constaté
+cette différence quelque temps après, lorsque j'ai essayé
+de répéter collectivement, sur 3 élèves réunis, la même
+épreuve de mémoire.</p>
+
+<p>J'ai noté, pour plusieurs sujets, leurs hésitations avant
+de répondre par écrit aux questions; je n'ai rien trouvé de
+bien caractéristique dans ces hésitations, on ne peut pas
+dire que l'élève hésite et réfléchit plus longtemps pour les
+suggestions auxquelles il résiste que pour celles auxquelles
+il succombe. Mais en revanche il est absolument certain que
+les élèves mettent en moyenne plus de temps à répondre
+au 3e questionnaire qu'au 2e; malgré de profondes variations
+individuelles, on peut dire que le temps que prennent
+5 élèves quelconques à répondre au 2e questionnaire suffit
+à peine à 4 élèves pour répondre au 3e questionnaire; ce
+n'est pas que les questions avaient des longueurs différentes,
+ou exigent des réponses plus longues dans un cas que
+dans l'autre; le vrai motif, à mon avis, est que l'élève en
+présence du questionnaire 3 hésite plus longtemps que
+devant le questionnaire 2; il reçoit une suggestion plus
+complexe, et y résiste davantage. Comparons par exemple la
+question 1 du questionnaire 2 à celle du questionnaire 3.
+Dans le premier cas, on demande à l'élève: «Le bouton
+n'était-il pas cousu au carton à l'aide d'un fil?» C'est en
+somme une question unique dont il a à s'occuper, et pour
+la trancher, il doit seulement faire appel à sa mémoire,
+tout en subissant bien entendu l'influence de l'insinuation
+qui résulte de la question posée. Il n'en est plus de même
+pour la suggestion produite par le questionnaire 3. Ce
+questionnaire dit à l'élève: «Le bouton a 4 trous; par ces
+trous passe un fil qui fixe le bouton au carton; quelle est
+la couleur du fil?» Cette question est bien plus embarrassante
+que la précédente; le sujet doit, pour y répondre:
+1° imaginer une couleur quelconque du fil, couleur qu'il
+n'a pas vue; 2° se résoudre à admettre que le bouton était
+cousu avec du fil; ce dernier point doit le faire hésiter, et
+il faut que son doute, que sa résistance soient vaincus,
+avant qu'il se décide à écrire le nom d'une couleur. On
+pourrait faire une analyse semblable pour les autres questions
+du questionnaire 3, et il serait facile de montrer que
+chacune contient une question préjudicielle; de là la résistance
+du sujet, et le temps qu'il met à répondre à ce questionnaire.</p>
+
+<p>Il faudrait avoir une méthode qui permît de suivre fidèlement
+le progrès de la suggestion depuis le moment où
+le sujet lit la question jusqu'au moment où il se décide à
+y répondre par écrit; cette lutte est sans doute la partie
+la plus intéressante de l'expérience; malheureusement,
+nous ne la connaissons pas directement, et nous pouvons
+seulement la conjecturer d'après quelques réflexions qui
+échappent à quelques enfants, ou d'après leurs gestes et
+leur attitude. Encore tous les sujets ne sont-ils pas aussi
+démonstratifs les uns que les autres; quelques-uns restent
+complètement fermés. Voici, à titre d'hypothèse, ce que je
+suppose qui se passe, surtout lorsque l'élève doit répondre
+au 3e questionnaire.</p>
+
+<p>Le premier moment qui suit la lecture de la question est un
+moment de scepticisme; on entend beaucoup d'élèves murmurer:
+«Mais je ne sais pas! Je n'ai pas remarqué! etc.,»
+et faire des gestes d'ennui ou de dénégation; quelques-uns
+ont une pantomime assez expressive, hochent la
+tête, plissent le front, font la moue avec leur bouche;
+quelques-uns même traduisent cet état de scepticisme par
+une réponse écrite, ils écrivent: «non», mais ils effaceront
+ensuite ce mot; parfois on leur entend dire des phrases,
+comme celle-ci: «Il n'avait pas de chapeau.» Chez certains
+enfants, cet état de résistance initiale persiste indéfiniment;
+ils restent immobiles devant la question, ne
+peuvent se décider à écrire quoi que ce soit; cela peut
+durer un quart d'heure et davantage; pour en finir, il faut
+que l'expérimentateur intervienne, les presse de questions,
+brise leur mutisme, leur fasse avouer qu'ils ne savent
+pas, et les décide à écrire cet aveu d'ignorance.</p>
+
+<p>La seconde phase que je distingue, très schématiquement
+bien entendu, est une phase de demi-obéissance à la
+suggestion. Le sujet s'est décidé à écrire, il commence à
+rédiger sa réponse, mais il s'arrête en route, au mot décisif.
+Pour la première question, par exemple, il écrit le
+mot: «couleur du fil», mais il ne complète pas sa réponse
+par un nom de couleur; en somme, il a déjà <i>implicitement</i>
+cédé à la première partie de la suggestion, en admettant
+que le bouton est cousu au carton; il lui reste à inventer
+la couleur du fil. Même hésitation pour le dessin. Je vois
+encore un élève qui après avoir tracé le contour du sou,
+reste une minute entière devant son dessin, la plume
+effleurant le papier, se promenant dans toutes les parties
+du disque, jusqu'à ce que le sujet se décide à marquer un
+point très léger, pour indiquer la place du trou (imaginaire)
+qui perce le sou.</p>
+
+<p>Enfin une troisième phase est celle de l'exécution de la
+suggestion. Je n'ai rien à en dire, sinon que l'élève montre
+souvent, au moment où il écrit, une vive rougeur, comme
+s'il avait un sentiment de honte. C'est un sentiment que je
+n'ai jamais réussi à faire avouer à mes sujets: la question
+est du reste un peu délicate.</p>
+
+<p>Voilà dans quel ordre je crois que la série de phénomènes
+se déroule: d'abord résistance qui est au maximum,
+qui ensuite décroît jusqu'à permettre l'exécution
+de la suggestion. J'ai constaté une seule fois, par exception
+à cette règle, que le sujet, ayant cédé tout d'abord à la
+suggestion, est revenu ensuite sur ses pas, a biffé sa
+réponse suggérée pour mettre une négation à la place.</p>
+
+<p>Nous donnons deux exemples de réponses au questionnaire,
+qui n'exerce aucune suggestion.</p>
+
+
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 1</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)</p>
+
+<p>1. Le bouton est collé.</p>
+<p>2. Il est intact.</p>
+<p>3. Le portrait est de couleur marron clair.</p>
+<p>4. On ne voit les jambes du monsieur qu'à demi.</p>
+<p>5. Il a la tête nue.</p>
+<p>6. Il n'a rien.</p>
+<p>7. Le sou est intact.</p>
+<p>8. Le timbre n'est pas neuf, car il porte le cachet de la poste.</p>
+<p>9. L'étiquette est fixée au carton par de la colle.</p>
+<p>10. Sur la seconde photographie, on voit une foule de gens
+entrant dans un monument.</p>
+
+
+
+<p>Il y avait 6 objets qui étaient: un bouton, une photographie
+représentant un monsieur, un sou, un timbre, une étiquette et
+une photographie représentant une foule entrant dans un monument.</p>
+
+<p>AUTRE RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 1</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)</p>
+
+<p>1. <i>Le bouton</i> n'est pas fixé au carton, il est cousu et de l'autre
+côté où il y a le fil, on a collé un morceau de carton sous le
+bouton.</p>
+
+<p>2. Non, le bouton n'est pas abîmé.</p>
+
+<p><i>Le portrait</i>.</p>
+
+<p>3. Il est noir pour le veston, blanc pour le gilet. La figure est
+jaunâtre, il a de la barbe, de la moustache et des cheveux
+un peu noirs, plutôt noirs que clairs.</p>
+
+<p>4. Oui, on voit les jambes mais pas tout entières. Elles sont
+l'une par-dessus l'autre.</p>
+
+<p>5. Il a la tête nue.</p>
+
+<p>6. Il a un livre dans la main droite. Il fait une petite grimace
+en bâillant.</p>
+
+<p>7. <i>Le sou</i>. Le sou est un peu détérioré, car à force un sou
+n'importe quelconque à la longue commence à se rouiller et à
+changer de couleur.</p>
+
+<p>8. <i>Le timbre</i>. Il ne porte pas le cachet de la poste. Il est neuf,
+c'est-à-dire que si on le mettait sur une carte postale, car c'est
+un timbre de 2 sous, il serait bon. Le facteur pourrait le
+prendre.</p>
+
+<p>9. <i>L'étiquette</i>. A une étiquette il y a toujours un peu de colle
+derrière, donc elle est collée sur le carton.</p>
+
+<p>10. <i>Gravure représentant une foule</i>. Sur cette photographie,
+on voit une foule de monde qui monte un escalier et il y en a
+tellement de monde que, quand les personnes sont au haut de
+l'escalier il y en a encore qui attendent dans la rue. Il y a
+des facteurs qui attendent car ils ne peuvent pas passer. Il y a
+une grande grille qui est à moitié fermée, et c'est à gauche
+de la photographie que le monde passe.</p>
+
+<p>Il y a 6 objets sur le carton, qui sont le 1er <i>le sou</i>, le 2e <i>l'étiquette</i>,
+le 3e <i>le portrait</i>, le 4e <i>le timbre</i>, le 5e <i>le bouton</i>, 6e <i>gravure
+représentant une foule</i>.</p>
+
+<p>Voici quelques exemples de réponses au questionnaire 2.
+la première révèle un esprit judicieux, et peu suggestible;
+elle émane de Lem..., élève de treize ans.</p>
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 2</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)</p>
+
+<p><i>Esprit judicieux, peu suggestionné</i></p>
+
+<p>1. Le bouton n'est pas fixé au carton par du fil, mais il y est
+fixé avec de la colle.</p>
+
+<p>2. Ce bouton n'est pas abîmé du tout.</p>
+
+<p>3. Le portrait est d'un noir peu foncé, plutôt gris.</p>
+
+<p>4. Le monsieur a une jambe croisée sur l'autre.</p>
+
+<p>5. Il est tête nue.</p>
+
+<p>6. Mais il n'a rien dans la main.</p>
+
+<p>7. Le sou ne présente aucun trou, à ce que je crois; il est à
+l'effigie de Napoléon III et est collé au carton.</p>
+
+<p>8. Le timbre ne porte pas le cachet de la poste.</p>
+
+<p>9. L'étiquette n'est pas cousue au carton mais collée sur un
+petit morceau de papier blanc qui est collé lui-même sur le
+carton.</p>
+
+<p>10. Sur la gravure il y a, je crois, un petit chien qui a l'air de
+suivre son maître.</p>
+
+<p>11. Quant à l'homme arrêté et les agents, on ne les voit pas;
+l'on ne voit que la foule qui se presse pour mieux voir.</p>
+
+<p>12 et 13. Je ne me rappelle pas s'il y a encore d'autres objets,
+mais je ne crois pas.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+RÉPONSES DONT LE SUJET EST SUR<br><br>
+
+Pas de fil.<br>
+Le bouton est collé.<br>
+Il n'est pas abîmé.<br>
+Portrait gris.<br>
+Il a la jambe croisée.<br>
+Tête nue.<br>
+Étiquette collée au carton.<br>
+Timbre sans cachet de poste.<br>
+On ne voit pas les agents.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+RÉPONSES DONT IL N'EST PAS SUR<br><br>
+
+Aucun trou.<br>
+Il y a un petit chien.<br>
+Autres objets.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Le sujet suivant a cédé à quelques-unes des suggestions,
+mais il a résisté à beaucoup d'autres. Il a onze ans et demi.</p>
+
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 2</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)</p>
+
+<p><i>Esprit de suggestibilité moyenne</i></p>
+
+<p>1. <i>Le bouton</i>. Il est rond, il a un petit rebord, il est fixé au
+carton avec un fil qui passe par les trous.</p>
+
+<p>2. Je ne sais s'il est un peu abîmé.</p>
+
+<p>3. <i>Le portrait</i>. Oui, il a une certaine couleur foncée.</p>
+
+<p>4. Il a une jambe croisée sur l'autre.</p>
+
+<p>5. Il a un chapeau sur la tête.</p>
+
+<p>6. Il tient un objet dans sa main droite.</p>
+
+<p>7. <i>Le sou</i>. Oui, il porte un petit trou vers le bord.</p>
+
+<p>8. <i>Le timbre</i>. Oui, il porte le cachet de la poste.</p>
+
+<p>10 et 11. <i>Gravure représentant une foule</i>. Oui, il y a un petit
+chien et un homme arrêté par des agents. Je me rappelle que la
+gravure est ovale, qu'il y a une grille et une foule.</p>
+
+<p>9. <i>L'étiquette</i>. Non, elle n'est pas cousue, elle est épinglée.</p>
+
+<p>12 et 13. Il n'y a ni septième ni huitième objet.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+<p>RÉPONSES DONT LE SUJET EST SÛR<br><br>
+
+Cachet de la poste.<br>
+Rond du bouton.<br>
+Fil.<br>
+Fixé au carton.<br>
+Portrait, il a une couleur foncée.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+RÉPONSES DONT IL N'EST PAS SÛR<br><br>
+
+Objet tenu par la main du portrait.<br>
+Petit trou du sou.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Voici la copie d'un élève de douze ans, Mor.</p>
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 2</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)</p>
+
+<p><i>Esprit de suggestibilité moyenne</i></p>
+
+<p>1. Il était gris fer, les fils n'étaient pas dessus. Il avait un
+bourrelet autour avec quatre trous placés à égale distance.</p>
+
+<p>2. Il n'était pas abîmé du tout.</p>
+
+<p>3. Le portrait a une couleur noirâtre. Le monsieur est assis
+sur une chaise, les mains jointes en arrière sur le dossier de sa
+chaise.</p>
+
+<p>4. Il a une jambe sur l'autre.</p>
+
+<p>5. Il n'avait rien sur la tête.</p>
+
+<p>6. Il n'avait rien dans les mains.</p>
+
+<p>7. Le sou n'avait pas de trou, il représentait Napoléon III
+couronné.</p>
+
+<p>8. Le timbre avait un cachet de la poste.</p>
+
+<p>9. L'étiquette était cousue au carton.</p>
+
+<p>10. La foule. Un homme fut arrêté par des agents. C'était
+comme l'entrée de la grande poste, il y avait beaucoup de
+monde qui se bousculait.</p>
+
+<p>12. Il y avait un septième objet sur le carton, on aurait dit
+une étiquette ronde.</p>
+
+<p>Le dernier élève dont nous allons donner la copie a fait
+une série de réponses dans lesquelles il a presque toujours
+échappé à la suggestion. C'est un enfant de onze ans et demi.</p>
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 2</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)</p>
+
+<p><i>Esprit réfractaire à la suggestion</i></p>
+
+<p>1. Il est collé sur le carton.</p>
+
+<p>2. Il n'est pas abîmé.</p>
+
+<p>3. Si, il est au derrière de la tête.</p>
+
+<p>4 et 5. Non, il n'a ni les jambes croisées, ni de chapeau sur
+la tête.</p>
+
+<p>7. Si, il est gris foncé.</p>
+
+<p>8. Le timbre ne porte pas de cachet.</p>
+
+<p>9. Non, elle est collée au carton.</p>
+
+<p>10. Non, je n'ai pas vu un petit chien.</p>
+
+<p>11. Si, il y a un homme arrêté par les agents. Il y a une foule
+arrêtée près d'une grille.</p>
+
+<p>12. Non, il n'y avait pas de septième et de huitième objet.
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+RÉPONSES DONT LE SUJET EST SÛR<br><br>
+Le monsieur.<br>
+L'étiquette.<br>
+Couleur du portrait.<br>
+La foule arrêtée près de la grille.<br>
+Le bouton est collé sur le carton.<br>
+Septième et huitième objet.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+RÉPONSES DONT IL N'EST PAS SÛR<br><br>
+
+Il n'est pas abîmé.<br>
+Les jambes croisées, chapeau.<br>
+Le timbre, cachet.<br>
+Le petit chien.<br>
+L'homme arrêté.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Nous passons maintenant aux réponses au questionnaire 3.
+En voici quelques échantillons. Les sujets ont presque
+toujours cédé à la suggestion. Le premier a onze ans.</p>
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)</p>
+
+<p><i>Fortement suggestionné</i></p>
+
+<p>1. Oui, il y a 4 trous dans le bouton; la couleur du fil est
+grisâtre.</p>
+
+<p>2. (Dessin du bouton détérioré.)</p>
+
+<p>3. Le monsieur est brun.</p>
+
+<p>4. Il a la jambe gauche sur la jambe droite.</p>
+
+<p>5. (Dessin du chapeau.)</p>
+
+<p>6. Il tient dans la main droite un rouleau de papier.</p>
+
+<p>7. Oui, le sou a un petit trou. Ce trou est tout à côté des cheveux
+de la personne. (Dessin.)</p>
+
+<p>8, Oui, le cachet de la poste est sur le timbre; le nom de la
+ville est Paris.</p>
+
+<p>10. Le chien est vers le côté à la fin.</p>
+
+<p>11. L'homme arrêté par les agents est habillé avec un veston;
+un chapeau melon; la gravure représente une foule.</p>
+
+<p>14. Le 8e objet est une photographie.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+RÉPONSES DONT LE SUJET EST SÛR <br><br>
+
+4 trous dans le bouton.<br>
+
+Le monsieur a la jambe gauche
+sur la jambe droite.<br>
+
+Le sou a un trou.<br>
+
+Le trou est à côté des cheveux.<br>
+
+Le cachet est sur le timbre.<br>
+
+Le timbre est rouge clair.<br>
+
+L'étiquette vert clair.<br>
+
+Le chien est à la fin et sur le
+côté.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+RÉPONSES DONT IL N'EST PAS SÛR<br><br>
+
+La couleur du fil du bouton.<br>
+
+Le monsieur est brun.<br>
+
+Le rouleau de papier dans sa
+main.<br>
+
+La ville du timbre est Paris.<br>
+
+L'habillement de l'homme arrêté
+de la gravure.<br>
+
+Du 8e objet.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<p>Je demande au sujet:</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Comment as-tu eu l'idée d'écrire les choses dont tu
+n'es pas sûr?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;J'ai mis Paris sur le timbre parce que j'ai vu Paris.</p>
+
+<p><i>D</i>.&mdash;Et pour le rouleau de papier?</p>
+
+<p><i>R</i>.&mdash;J'ai dit un rouleau de papier parce que c'était rond.</p>
+
+<p>Voici maintenant un modèle de réponse sceptique. C'est
+la plus sceptique que nous ayons recueillie. Le sujet multiplie
+les «je ne sais pas».</p>
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)</p>
+
+<p><i>Réfractaire</i></p>
+
+<p>l. Il n'y en a pas.</p>
+
+<p>2. (Dessin de bouton; l'endroit où il serait abîmé ne se voit pas.)</p>
+
+<p>3. Le portrait est brun foncé.</p>
+
+<p>4. Le monsieur a la jambe gauche croisée sur la jambe droite.</p>
+
+<p>5. (Dessin du chapeau.)</p>
+
+<p>6. Je ne sais pas.</p>
+
+<p>7. (Dessin d'un sou troué.)</p>
+
+<p>8. Je ne sais pas.</p>
+
+<p>9. (Dessin d'une étiquette avec un fil en Croix.)</p>
+<img src="Fig22.png" alt="" style="width: 622px; height: 346px;">
+
+
+<p class=STDIT>Fig.22&mdash;Erreurs de mémoire commises sur le bouton par
+suggestion d'interrogatoire. On a demandé aux sujets de dessiner
+l'endroit où le bouton est abîmé. (Le bouton était intact.)</p>
+
+<p>10. Je ne sais pas.</p>
+
+<p>11. La gravure représente une foule entrant dans un monument.</p>
+
+<p>12 et 13. Je ne sais pas.</p>
+
+
+<p>L'élève suivant a été bien plus crédule.</p>
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)</p>
+
+<p><i>Crédule</i></p>
+
+<p>1. Le fil est noir.</p>
+
+<p>2. (Dessin du bouton détérioré.)</p>
+
+<p>3. Le portrait est brun foncé.</p>
+
+<p>4. Il a la jambe droite croisée sur la jambe gauche.</p>
+
+<p>5. (Dessin du chapeau.)</p>
+
+<p>6. Il tient une canne.</p>
+
+<p>7. (Dessin du sou avec un trou.)</p>
+
+<p>8. (Dessin d'un timbre avec cachet.)</p>
+
+<p>9. (Dessin d'une étiquette avec un fil.)</p>
+
+<p>10. Le chien se trouve à côté de la grille.</p>
+
+<p>11. L'homme qui est arrêté par les agents a un gilet noir et
+un pantalon gris.</p>
+
+<p>12. Une voiture avec un monsieur dedans.</p>
+
+<img src="Fig23.png" alt="" style="width: 650px; height: 471px;">
+
+<p class=STDIT>Fig. 23.&mdash;Erreurs de mémoire commises sur le timbre,
+par suggestion d'interrogatoire. On a demanda aux sujets de dessiner le
+cachet postal qui oblitérait le timbre. (Le timbre était neuf.)]</p>
+
+<p>Dernière copie, qui représente assez bien le type moyen
+des réponses au questionnaire 3.</p>
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3</p>
+
+<p>ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE</p>
+
+<p><i>Suggestibilité assez forte</i></p>
+
+<p>1. La couleur de ce fil est noir.</p>
+
+<p>2. (Dessin d'un bouton cassé.)</p>
+
+<p>3. Le portrait est de couleur brun foncé.</p>
+
+<p>4. Le monsieur a la jambe droite posée sur la jambe gauche.</p>
+
+<p>5. (Dessin d'un chapeau.)</p>
+
+<p>6. Il tient une canne dans sa main droite.</p>
+
+<p>7. (Dessin d'un sou troué.)</p>
+
+<p>8. Le nom de ville qu'on peut distinguer est Orléans.</p>
+
+<p>9. L'étiquette était une étiquette du Bon-Marché, attaché
+avec du fil noir et le numéro 75 était marqué dessus.</p>
+
+<p>10. Le petit chien est placé un peu à gauche de la gravure.</p>
+
+<p>11. L'homme qui est arrêté par les agents est coiffé d'un
+chapeau de forme.</p>
+
+<p>12 et 13. Je ne trouve pas les deux dernières questions.</p>
+
+<img src="Fig24.png" alt="" style="width: 650px; height: 346px;">
+
+<p class=STDIT>Fig. 24.&mdash;Erreurs de mémoire commises sur le sou par
+suggestion d'interrogatoire. On a demandé aux sujets de dessiner
+l'endroit où le sou était troué. (Le sou était intact.)</p>
+
+<p>Je donne quelques-uns des dessins erronés qui ont été
+exécutés par les élèves (voir Fig. 22, 23, 24, 25).</p>
+
+<p>Je résume dans le tableau XV les réponses que ces
+élèves ont faites par écrit aux trois questionnaires. Les
+élèves qui ont été soumis au 1er questionnaire sont au
+nombre de 5: il y en a 11 qui ont répondu au second questionnaire,
+et 14 autres ont répondu au troisième questionnaire;
+par conséquent, le nombre total de sujets a été
+de 27. J'ai jugé ce nombre suffisant, à cause des résultats
+tout à fait caractéristiques que j'ai obtenus.</p>
+
+
+<p>TABLEAU XV</p>
+
+<p><i>Résultats des expériences de suggestion avec les questionnaires</i>.</p>
+
+
+<img src="Tableau15.png" alt="" style="width: 750px; height: 907px;">
+
+
+<img src="Fig25.png" alt="" style="width: 500px; height: 557px;">
+
+<p class=STDIT>Fig. 25.&mdash;Erreurs de mémoire commises sur l'étiquette par
+Suggestion d'interrogatoire. On a demandé aux sujets de dessiner le fil
+Servant à fixer l'étiquette. (L'étiquette était fixée avec une
+épingle.)</p>
+
+<p>Sur la première colonne à gauche du tableau, et sous la
+rubrique: «nature des erreurs sont inscrits les genres
+d'erreur que les sujets ont commis, ou plutôt sont indiqués
+les points sur lesquels les erreurs ont été commises.
+Pour avoir le texte exact des questions qui ont été la source
+ou l'occasion des erreurs, il faut se reporter à nos 3 questionnaires,
+que nous avons donnés plus haut. Le nombre
+de questions posées a été de 13; mais pour les sujets qui
+ont répondu au 1er questionnaire, ce nombre a été seulement
+de 11. Sur les colonnes 2, 3 et 4 du tableau XV sont
+inscrits les résultats; j'ai donné les nombres des élèves qui
+ont cédé à l'erreur sous la pression du 1er questionnaire,
+et qui ont subi la suggestion du 2e et du 3e questionnaire;
+et à côté de ce nombre, j'ai placé le nombre des élèves
+qui ont échappé à la suggestion, sans tenir compte de la
+manière dont ils y ont échappé; c'est un point sur lequel
+je reviendrai dans un instant. Au bas du tableau, on trouvera
+le total des erreurs et le total des résistances à l'erreur
+pour chaque questionnaire; ces totaux représentent la
+somme des erreurs commises, pour 11 questions, par
+5 élèves, en ce qui concerne le 1er questionnaire; ils représentent
+la somme des erreurs commises pour 13 questions, et
+par 11 élèves, pour le 2e et le 3e questionnaire. Enfin, la dernière
+ligne du tableau contient les erreurs et les résistances
+moyennes; elles ont été obtenues en divisant les nombres
+précédents par les nombres respectifs d'élèves ayant servi
+de sujets; ce sont ces produits de division, qui sont les
+chiffres caractéristiques à retenir. Ainsi, pour le 1er questionnaire,
+les nombres 2,9 et 8,1 veulent dire qu'en
+moyenne, les élèves soumis aux 11 questions du questionnaire
+1 ont commis à peu près 3 erreurs sur ces 11 questions,
+et ont échappé à l'erreur 8 fois; ils ont donc été
+induits en erreur dans environ 1/4 des cas; pour le 2e questionnaire,
+les proportions sont autres, comme on pouvait
+s'y attendre, puisque la suggestion a été plus forte; sur
+13 questions, chaque élève s'est, en moyenne, laissé suggestionner
+5 fois, soit environ 1/3 des cas; enfin, pour le
+3e questionnaire, qui a dégagé une suggestion encore plus
+forte, le nombre d'erreurs par élève est plus élevé, il est
+de 8 sur 13, supérieur par conséquent à la moitié des cas.</p>
+
+<p>Ce sont des nombres moyens qui ne doivent pas nous
+faire oublier que les différences individuelles sont considérables;
+il est, en effet, des élèves qui, dans le second
+groupe, par exemple, ont subi seulement 1 ou 2 suggestions
+sur 13, d'autres qui en ont subi 11. Voici un
+tableau détaillé qui indique pour chaque élève le nombre
+de suggestions qu'il a subies. Aucun n'a subi toutes les
+13 suggestions; mais il y en a 3 qui ont subi 11 suggestions,
+1 en a subi 9, et plusieurs 8; il y en a aussi qui en
+ont subi 1, ou 2, ou 3.</p>
+
+
+
+
+<img src="Tableau16.png" alt="" style="width: 750px; height: 385px;">
+
+
+
+<p>Nos résultats montrent d'une façon incontestable que la
+forme même de la question peut influencer la réponse, et
+provoquer des erreurs de fait. C'est un point qu'il me
+semble important de bien mettre en lumière. Souvent,
+nous entendons dire dans une affaire judiciaire qu'un
+témoin se porte garant d'un certain fait, qu'il l'a vu,
+qu'il peut le certifier. Je crois qu'il est utile
+avant d'apprécier la valeur du témoignage, de se demander ceci:
+ce témoin a-t-il fait une déclaration spontanée, ou bien
+n'a-t-il fait de déclaration que pour répondre à une question?
+Si cette dernière alternative est exacte, il importe de
+connaître la nature de la question; elle forme avec la
+réponse un tout indivisible, puisqu'elle exerce une si
+grande influence sur la réponse. Une réponse, si elle est
+isolée de la question qui la provoque, présente une valeur
+douteuse. J'ajouterai que les meilleurs témoignages sont
+ceux qui se donnent spontanément, sans question précise,
+sans pression d'aucune sorte; nous avons vu que dans le
+témoignage spontané les erreurs sont encore possibles,
+mais leur nombre est moindre que dans l'interrogatoire.
+Si je voulais savoir, par un enfant, la vérité sur un événement
+auquel cet enfant aurait assisté, je ne lui poserais
+aucune question, mais je lui dirais d'écrire tout ce dont il
+se souvient, je prendrais même note de la parole dont je
+me servirais pour l'inviter à écrire, et ensuite je le laisserais
+seul avec son papier et sa plume, pour ne pas l'influencer.
+Il est probable que les conditions de l'instruction
+judiciaire ne permettraient pas toujours l'emploi de cette
+méthode; mais si on ne l'emploie pas, si on a recours à
+l'interrogatoire, il est de prime importance que le greffier,
+ou plutôt qu'un sténographe habile écrive le texte même
+des questions, avec toutes les répétitions du langage
+parlé: il faudrait même noter les gestes et les accentuations
+de l'interrogateur.</p>
+
+<p>Notre tableau XV, qui ne contient que des chiffres,
+ne peut donner qu'une idée bien grossière des résultats
+d'une expérience qui porte sur les phénomènes de conscience
+les plus délicats. Pour serrer les faits de plus près,
+il faut tenir compte non seulement des erreurs commises,
+mais du texte des réponses écrites; ce texte peut révéler
+de petits détails sur l'état mental des élèves.</p>
+
+<p>Laissant de côté le 1er questionnaire, dans lequel il n'y
+a pas une véritable suggestion, nous tiendrons compte
+seulement des réponses provoquées par les questionnaires
+2 et 3.</p>
+
+<p>RÉPONSES ÉCRITES AU QUESTIONNAIRE 2.&mdash;On peut les
+répartir de la manière suivante: il y a d'abord les affirmations,
+provoquées par la suggestion; il y a ensuite les
+expressions de doute; et il y a en troisième lieu les négations
+ou oppositions à la suggestion. Entre ces 3 formes
+de réponse, se rencontrent plusieurs intermédiaires; et chacune
+de ces 3 formes est susceptible de plusieurs variétés.</p>
+
+<p>AFFIRMATIONS.&mdash;Voici les genres d'affirmations que
+nous avons rencontrés dans les copies:</p>
+
+<p><i>Adverbe</i>.&mdash; L'élève écrit simplement: <i>oui</i> ou <i>non</i>. Ce
+cas est assez rare, il ne s'est présenté qu'une fois. Un élève
+a écrit seulement 3 lignes pour répondre au questionnaire;
+c'est un grand garçon, assez âgé, et d'intelligence
+faible; certainement, cette sécheresse de réponse indique
+une certaine pauvreté d'idées, peut-être aussi quelque
+embarras pour composer une phase écrite.</p>
+
+<p><i>Affirmation précise</i>.&mdash;Le sujet reprend la question
+et y répond en faisant une phrase qui se suffit à elle-même,
+qui est intelligible; exemples:</p>
+
+<p>Le bouton est abîmé sur le côté gauche.</p>
+
+<p>Le sou a un petit trou sur le côté droit.</p>
+
+<p>Le fil <i>était</i> gris.</p>
+
+<p>Notons l'emploi assez fréquent de l'imparfait de l'indicatif
+pour exprimer l'état d'un objet.</p>
+
+<p><i>Affirmation avec développement par imagination</i>.&mdash;Le
+sujet abonde dans le sens de la question; il ajoute
+des détails. Exemple: on lui demande simplement:
+N'avez-vous pas vu un petit chien sur telle gravure?&mdash;Il
+répond: Sur la gravure représentant la foule, on voit un
+homme avec son petit chien sous le bras.</p>
+
+<p>EXPRESSIONS DE DOUTE.&mdash;Elles sont assez rares; l'enfant
+pouvait écrire: <i>Je ne sais pas</i>; en réalité, il l'a fait très
+peu souvent, soit qu'il soit difficile pour l'enfant de se
+tenir dans l'état de doute, qui est comme un équilibre très
+instable sur une pointe, soit que nos sujets eussent l'idée
+erronée qu'il leur était défendu de répondre «je ne sais
+pas», car cette réponse équivalait à une absence de
+réponse. Nous plaçons parmi les expressions de doute, les
+réponses suivantes:</p>
+
+<p><i>Affirmation vague</i>. Exemple: Il y avait un septième
+objet sur le carton, on aurait dit comme une étiquette
+ronde.</p>
+
+<p><i>Affirmation avec point d'interrogation</i>. Exemple: Il n'y
+a pas de septième objet? Ce point d'interrogation indique
+que le sujet met en doute son affirmation après l'avoir
+écrite.</p>
+
+<p><i>Négation détournée</i>. Un élève, à la question de savoir si
+le bouton n'est pas fixé au carton avec un fil, répond: «Les
+fils n'étaient pas dessus.» Il ne les nie donc pas, il ne
+fait pas une négation catégorique. Un autre dit: «Quant à
+l'homme arrêté et aux agents, on ne les voit pas; on ne
+voit que la foule qui se presse pour mieux voir.»</p>
+
+<p><i>Réticence</i>. «Je ne sais si le bouton est un peu abîmé;
+&mdash;il est <i>un peu</i> abîmé,&mdash;je ne sais si le monsieur tient un
+objet,&mdash;je ne me rappelle pas,&mdash;pas de chien aperçu..., etc.</p>
+
+<p>Dans ces dernières réponses, le sujet accuse sa perception
+ou sa mémoire, et plus souvent sa mémoire. Mais
+ces réponses de doute sont très rares.</p>
+
+<p>NÉGATIONS.&mdash;Elles sont presque aussi fréquentes que
+les affirmations. Nous en trouvons de deux espèces, la
+négation simple et la négation énergique.</p>
+
+<p><i>Négation simple</i>. C'est une affirmation renversée; ainsi,
+les sujets écrivent: «Le monsieur n'a pas de chapeau, le
+sou ne présente pas de trous, le timbre n'a pas de cachet,
+le bouton <i>n'était</i> pas abîmé, il n'y a pas de septième objet
+sur le carton, etc.» Parfois la forme négative n'est pas
+employée, mais le sens est le même: «le bouton est collé.»
+Ces réponses indiquent une résistance nette à la suggestion.</p>
+
+<p><i>Négation énergique</i>. C'est la négation simple, avec une
+petite accentuation en plus. Le sujet écrit: «Non, le bouton
+n'est pas abîmé; non, le sou ne présente aucun trou; non,
+le bouton n'est pas fixé au carton avec un fil, mais il est
+collé.»</p>
+
+<p>En résumé, les réponses au 2e questionnaire, qui contient
+des suggestions par insinuation, sont de 3 catégories:
+affirmation, doute et négation. La constatation de ces
+3 catégories serait banale si on n'ajoutait de suite que la
+2e catégorie, les doutes, est de beaucoup la moins nombreuse;
+c'est ce que montre notre tableau XVII, qui
+indique le nombre de cas où chaque réponse a été faite.</p>
+
+<p>RÉPONSES ÉCRITES AU QUESTIONNAIRE 3.&mdash;Théoriquement,
+nous pouvons distinguer les mêmes catégories de réponses
+que pour le questionnaire 2; mais la proportion des différentes
+réponses est bien changée; les affirmations
+restent nombreuses, les expressions de doute augmentent
+beaucoup de nombre, et enfin les négations disparaissent
+presque complètement. Tel est l'effet d'une suggestion très
+forte; on n'a pour ainsi dire pas pu résister en face, et
+écrire une proposition négative.</p>
+
+<p>AFFIRMATIONS.&mdash;Nous relevons les variétés suivantes:</p>
+
+<p><i>L'affirmation brève</i>. Pour le portrait: «brun foncé»,
+ou pour le fil: «oui, jaune»;</p>
+
+<p><i>L'affirmation simple</i>. On a écrit: «Le fil est marron, la
+couleur de ce fil est noire, le monsieur tient une canne
+dans sa main droite, le nom de ville qu'on peut distinguer
+(sur le cachet du timbre) est Orléans, le chien est
+à côté de la grille, etc.»</p>
+
+<p><i>Dessins sans autre réponse</i>. Si le sujet se contente de
+dessiner, c'est que plusieurs des demandes du questionnaire
+se bornent à dire: dessiner tel ou tel détail.</p>
+
+<p>EXPRESSION DE DOUTE.&mdash;Les formes sont variées.</p>
+
+<p><i>Question passée</i>.&mdash;Il est très rare que l'élève, devant
+le 2e questionnaire, passe une question; pour le 3e questionnaire,
+c'est au contraire assez fréquent. Et ce n'est pas
+par oubli, car quelquefois l'élève ajoute expressément
+à sa copie: «Je n'ai pas répondu aux questions telle
+et telle.» C'est donc de propos délibéré qu'il ne répond
+pas.</p>
+
+<p><i>Aveu d'ignorance ou d'oubli</i>.&mdash;C'est une réponse
+très fréquente. On lit: «Je ne sais pas, je ne trouve pas les
+deux dernières questions, je n'ai pas remarqué, je ne me
+rappelle pas, je n'ai pas vu le chapeau, je n'ai pas distingué
+le nom de la ville (sur le cachet de la poste), etc.»
+Remarquons la réserve de ces réponses. L'élève accuse
+son défaut de mémoire ou son défaut de perception, mais
+il se garde bien de nier la réalité du détail qui est implicitement
+affirmé par notre question. Plusieurs de ces aveux
+sont partiels. Ainsi, lorsque l'élève dit: «Je n'ai pas
+distingué le nom de ville sur le cachet de la poste», il
+reconnaît implicitement l'existence du cachet postal.</p>
+
+<p><i>Doute sur un détail</i>.&mdash;L'élève ne met pas en doute
+l'objet de la suggestion, mais un détail. Ainsi: «Je ne
+sais pas <i>où</i> le bouton est abîmé»; ce qui n'est pas une
+négation de l'existence d'une détérioration; ou encore:
+«Je ne sais pas ce que le monsieur tient dans la main»;
+ce n'est pas nier que le monsieur tient un objet.</p>
+
+<p>NÉGATIONS.&mdash;Elles sont très rares. Nous n'en avons que
+2 exemples. Dans un de ces cas, un élève avait d'abord
+écrit, pour le fil servant à fixer le bouton, que ce fil était
+de couleur marron; puis, brusquement, quand il répondait
+à la 5e question, il revint sur sa première réponse,
+d'un trait de plume il effaça «le fil est marron» et écrivit
+au-dessous: «Il n'y en a pas.» Il rougit beaucoup en
+faisant cette correction. C'est l'un des deux seuls exemples
+que nous trouvons de réponse négative chez les enfants
+soumis au questionnaire 3. Cette différence avec les réponses
+du questionnaire 2 résulte certainement de la
+nature des questions. La suggestion organisée par le
+questionnaire 3 étant beaucoup plus forte que celle du
+questionnaire 2, les élèves, au lieu d'y résister par une
+négation ferme, ne résistent plus que par une déclaration
+d'ignorance, d'oubli. Voici un tableau dans lequel j'ai fait
+la statistique de ces différentes espèces de réponses:</p>
+
+
+<img src="Tableau17.png" alt="" style="width: 750px; height: 417px;">
+
+
+
+
+
+
+<p>Ce tableau montre avec la plus grande netteté que le
+questionnaire 3 a arraché aux élèves bien plus de réponses
+affirmatives que le questionnaire 2; les réponses affirmatives,
+c'est-à-dire suggérées, ont été dans le rapport de 8 à 5.
+Les réponses négatives présentent la proportion inverse;
+elles sont au nombre de 70 pour le 2e questionnaire, et
+au nombre infinitésimal de 2 pour le questionnaire 3; enfin,
+les aveux d'ignorance et de doute sont très nombreux pour
+le 3e questionnaire, et très peu nombreux pour le 2e.
+Comme il s'agit dans tout cela de réponses au sujet des
+mêmes objets, on ne peut attribuer la différence des
+réponses qu'à la différence des questions. Il est vraisemblable
+que l'expression de doute représente une résistance
+timide à une suggestion, puisqu'elle se présente surtout
+quand la suggestion est forte. Je ne pense pas que cette
+phrase: «je ne sais pas», soit l'expression d'un doute
+véritable. Du reste, la psychologie du doute me paraît bien
+complexe et encore peu connue, et je ne veux pas pour le
+moment en faire une théorie quelconque.</p>
+
+<p>On peut remarquer que même en prenant et comparant
+une à une toutes les questions correspondantes des questionnaires
+2 et 3, on trouve un plus grand nombre de
+réponses affirmatives pour le questionnaire 3 que pour
+le 2. En se bornant au questionnaire 3, on peut remarquer
+encore que toutes les questions, quoique écrites sur un
+même ton d'affirmation tranchante, n'ont pas eu la même
+efficacité; leur efficacité nous paraît dépendre du degré
+de spontanéité qu'elles laissent à l'élève. On doit à ce
+point de vue diviser les questions en 3 catégories: 1° il y
+a des questions, dont la réponse est extrêmement facile à
+trouver, ce sont les dilemmes; on dit à l'élève: «ce portrait
+est-il bleu foncé ou brun foncé?» Il n'a pas à inventer
+une réponse, il n'a qu'à choisir entre deux réponses qu'on
+lui propose; il en est de même pour la question relative
+à la position des jambes dans le portrait; 2° le sujet
+doit faire une petite invention, du reste peu difficile; par
+exemple, la couleur du fil, la place où le sou est troué, la
+place du chien sur la photographie, etc.; 3° dans les questions
+11 et 12, on demande la description du 7e et du
+8e objet, lesquels n'existent pas, la réponse à ces questions
+exige un travail d'invention beaucoup plus considérable,
+car il faut un grand effort pour inventer de toutes
+pièces un objet qu'on n'a pas vu.</p>
+
+<p>Or, il est facile de constater que l'efficacité de ces suggestions
+est en étroite relation avec la classification que
+nous venons d'en présenter; en effet:</p>
+
+<p>La 1re catégorie de suggestions (questions 3 et 4), où
+une alternative est posée, a réussi en moyenne 10 fois et
+demie sur 11;</p>
+
+<p>La 2e catégorie de suggestions (questions 1, 2, 7, 8, 9, 10),
+où une petite invention est nécessaire de la part du sujet,
+a réussi 7 fois et demie sur 11.</p>
+
+<p>Enfin la 3e catégorie de suggestions, où un objet devait
+être inventé de toutes pièces (questions 6, 11, 12, 13), a
+réussi 2 fois et demie sur 11.</p>
+
+<p>Je pense qu'en variant la nature des questions, on pourrait
+faire une étude très intéressante sur beaucoup de particularités
+encore inconnues des suggestions.</p>
+
+<p>Dans plusieurs des expériences de suggestion que nous
+avons décrites antérieurement, nous avons constaté que
+le sujet peut, vers la fin de l'expérience, exercer son sens
+critique et échapper en partie à la suggestion. La suggestion
+d'agrandissement des lignes nous en a donné un
+exemple; il a suffi de demander au sujet quel genre d'erreur
+il pensait avoir commis pour lui donner l'idée qu'il
+avait surtout commis des erreurs en +; les suggestions
+portant sur la nature ou sur de petits détails d'objets représentés
+dans la mémoire nous semblent rester plus profondément
+inconscientes. Quand l'épreuve est terminée et que
+toutes les réponses sont écrites, nous avons beau demander
+au sujet de se corriger, et même l'avertir qu'il a commis
+des erreurs graves; nos avertissements n'éveillent pas en
+lui de sens critique; parmi les enfants, il ne s'en est pas
+rencontré un seul qui ait compris que le questionnaire
+était responsable des erreurs, et qui ait déclaré qu'il aurait
+écrit d'autres réponses si on lui avait adressé d'autres questions.</p>
+
+<p>Voici quelques échantillons de dialogues échangés avec
+des élèves après l'expérience:</p>
+
+
+<p><i>D</i>.&mdash;(A un élève qui a répondu au questionnaire 3.) Avez-vous
+commis des erreurs?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Oui. Je crois que l'étiquette est vert foncé. (Il avait
+écrit: vert clair.)</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Il y a une autre erreur.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Pour le sou.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Quelle erreur avez-vous commise pour le sou?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je crois que le trou était plus haut que je ne l'ai marqué.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Il y a encore une erreur. Où est-elle?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Est-ce pour le chapeau?</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Oui. En quoi vous êtes-vous trompé?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne sais pas.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash;Eh bien, le portrait n'a pas de chapeau. (L'élève rit.)
+Pourquoi lui en avez-vous donné un?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+
+<p>Même impossibilité de se corriger chez cet autre élève,
+avec qui j'échange les réflexions suivantes:</p>
+
+
+
+<p><i>D</i>.&mdash; Pensez-vous avoir commis des erreurs?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash; Oui, au bouton.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash; Quelle erreur avez-vous commise à propos du bouton?</p>
+<p><i>R</i>.&mdash; La cassure est un peu plus par ici. (Il la redessine.)</p>
+<p><i>D</i>.&mdash; Il y a encore deux autres erreurs dans votre copie.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash; C'est au sou. Le trou est plus à droite.</p>
+<p><i>D</i>.&mdash; Il y a encore une autre erreur.</p>
+<p><i>R</i>.&mdash; Au chapeau. Je n'ai pas fait le bord assez grand.</p>
+
+
+<p>Ainsi, ce sujet, comme le précédent, se corrige sur de
+petits détails sans importance; mais malgré nos questions,
+qui cependant devraient lui inspirer quelques doutes, il ne
+se ressaisit pas.</p>
+
+<p>J'ai invité plusieurs élèves à diviser leurs réponses en deux
+catégories, celles dont ils sont sûrs, et celles dont ils ne
+sont pas sûrs; or, ils ont toujours mis parmi les réponses
+sûres un certain nombre de réponses complètement fausses,
+bien que dans ce cas mon invitation aurait dû les mettre sur
+la voie de leur erreur.</p>
+
+<p>Je pense que ce petit fait psychologique peut avoir une
+certaine importance pratique; du moment qu'une personne
+suggestionnée par une question, perd le souvenir de cette
+question et reproduit sa réponse comme si c'était un témoignage
+spontané, ceci crée une possibilité d'erreur extrêmement
+grave, car ne connaissant point la valeur de la
+question posée, on ne pourra pas s'imaginer que c'est cette
+question qui a imposé l'erreur.</p>
+
+<p><i>Même expérience sur des jeunes gens</i>.&mdash;Afin de déterminer
+si l'extrême suggestibilité de nos sujets aux
+demandes du questionnaire 3 dépend en partie de leur âge,
+j'ai fait des expériences de comparaison sur 12 élèves
+maîtres de l'École normale d'instituteurs de Versailles.
+Ces jeunes gens ont de seize à dix-neuf ans; ils appartiennent
+à la première année, et ils sont les premiers d'une
+promotion qui se compose de 27 élèves; ils me voyaient
+pour la première fois. Je les ai fait venir par groupes de 3
+dans le cabinet d'un professeur de l'école, et l'expérience
+a eu lieu en présence de ce professeur; chaque élève était
+assis à une table séparée, et ne pouvait communiquer avec
+ses camarades. Les questionnaires qui leur ont été remis
+sont les mêmes qui m'ont servi pour les élèves d'école primaire
+élémentaire; les explications données ont aussi été
+les mêmes. La rédaction des réponses a duré environ vingt
+minutes pour chaque élève.</p>
+
+<p>Le fait qu'il faut tout de suite mettre en lumière, c'est
+que les erreurs par suggestion ont été très nombreuses;
+nos sujets, malgré leur âge, se sont donc laissé tromper
+par la forme insinuante ou impérieuse des questions.</p>
+
+<p>Je reproduis intégralement quelques copies.</p>
+
+<p>Emile Pier..., seize ans.</p>
+
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)</p>
+
+<p><i>Sujet suggestionné</i></p>
+
+<p><i>Bouton</i>.</p>
+<p>Couleur du fil: <i>blanc</i>.
+<i>État du bouton. (Dessin représentant une cassure sur le bord
+droit</i>.)</p>
+<p><i>Portrait.</i></p>
+<p> Il est plutôt<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup>59</sup></a> bleu foncé.
+&mdash;<i>Le monsieur a la jambe droite posée sur la gauche</i>.
+&mdash;Il me semble me rappeler que ce monsieur est sans chapeau.<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>
+&mdash;Pour l'objet tenu dans la main, X.</p>
+<p><i>Le sou. (Dessin d'un sou troué</i>.)</p>
+<p><i>Le timbre. (Dessin d'un timbre avec un cachet postal</i>.) Le
+nom de la ville ne me revient plus.</p>
+<p><i>Etiquette. (Dessin du fil en travers</i>.)</p>
+<p><i>Gravure représentant une foule. Le petit chien se trouve au
+bas de la gravure vers le coin de droite</i>.&mdash;Comment est habillé
+l'homme arrêté par des agents? x.</p>
+<p><i>Septième objet</i>. x</p>
+<p><i>Huitième objet</i>. Je ne m'en souviens plus, je ne vois plus sa
+place dans la photographie.</p>
+
+
+
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a>A remarquer la timidité de cette affirmation.</blockquote>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a>Autre tendance timide.</blockquote>
+
+
+<p>Cette rédaction présente une certaine timidité dans les
+dénégations; le sujet a commis 7 erreurs de suggestion,
+ce qui est à peine inférieur au nombre moyen pour des
+enfants d'école primaire; pour ces derniers, le nombre
+moyen est 8.</p>
+
+<p>Cré... dix-sept ans. Cet élève n'a presque commis aucune
+erreur; mais il ne s'est jamais mis en contradiction avec
+le questionnaire 3; il accuse toujours sa mémoire, ou son
+défaut d'observation, et ne met point en doute le questionnaire:</p>
+
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)</p>
+
+<p><i>Sujet réfractaire</i></p>
+
+<p>Je ne puis indiquer la couleur du fil qui passe par les trous,
+ne l'ayant pas remarqué.</p>
+
+<p>Je ne puis non plus indiquer l'endroit où le bouton est abîmé.</p>
+
+<p><i>Le portrait est brun foncé</i>.</p>
+
+<p>Le monsieur a la jambe gauche croisée sur la jambe droite.</p>
+
+<p>Je ne puis dessiner la forme de son chapeau, ni indiquer
+l'objet qu'il tient à la main, parce que j'ai examiné surtout sa
+physionomie.</p>
+
+<p>Je n'ai pas distingué le cachet de la poste, m'étant attaché à
+retenir la couleur du timbre (rouge clair).</p>
+
+<p>La façon dont l'étiquette est fixée an carton m'a échappé; j'ai
+retenu sa couleur (vert clair).</p>
+
+<p>Je n'ai pas distingué les détails de la photographie représentant
+une foule.</p>
+
+<p>Je n'ai plus aucun souvenir du 7e et du 8e objet.</p>
+
+<p>Cette copie est un modèle de circonspection et de réserve;
+elle n'est accompagnée d'aucun dessin. Le sujet n'a pas
+voulu accuser le questionnaire d'erreur. Il a commis deux
+erreurs de suggestion; ce nombre est très petit, très inférieur
+à la moyenne; aucun des 11 élèves d'école primaire
+n'a commis un nombre d'erreur aussi petit.</p>
+
+<p>Rocher..., dix-huit ans.</p>
+
+<p>Un peu plus d'erreurs que le précédent, et beaucoup de
+réserve.</p>
+
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)</p>
+
+<p><i>Sujet de suggestibilité moyenne</i></p>
+
+
+<p><i>Le fil qui fixe le bouton est gris</i>.</p>
+<p>Endroit abîmé non remarqué.</p>
+<p><i>Le portrait est bleu foncé</i>.</p>
+<p><i>Il a la jambe gauche croisée sur la droite</i>.</p>
+<p>Forme du chapeau non remarquée.</p>
+<p><i>Il tient un rouleau de papier</i>.</p>
+<p>Le sou, non remarqué.</p>
+<p>Le nom de ville non lu.</p>
+<p>Le timbre est de couleur rouge clair.</p>
+<p>Fil non remarqué.</p>
+<p>L'étiquette est vert clair.</p>
+<p>Autres questions non remarquées.</p>
+<p>L'image conservée à propos des objets non remarqués est
+vague, et ne permet pas de préciser les détails demandés.</p>
+<p>A propos des 7e et 8e objets, je me représente vaguement la
+place qu'ils occupent sur le carton.</p>
+
+
+<p>Il y a 4 erreurs.</p>
+
+<p>Dernière copie, celle de Defonte..., dix-huit ans, six
+mois.</p>
+
+
+<p>RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3</p>
+
+<p>(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)</p>
+
+<p><i>Sujet de suggestibilité moyenne</i></p>
+
+
+<p>Bouton (fil) <i>blanc</i>.</p>
+<p>Je ne me souviens pas que le bouton soit abîmé.</p>
+<p>Portrait. <i>Il est noir</i>.</p>
+<p><i>Le monsieur a la jambe gauche croisée sur la jambe droite</i>.</p>
+<p>Chapeau. Je ne me souviens plus de sa forme.</p>
+<p>Objet (tenu dans la main). <i>Idem</i>.</p>
+<p>Sou. Je n'ai pas remarqué de trou.</p>
+<p>Timbre. Cachet. Je ne m'en souviens plus.</p>
+<p>Couleur: rouge foncé.</p>
+<p>Étiquette. Je n'ai vu qu'une épingle qui l'attachait.</p>
+<p>Foule. Chien. <i>A droite au premier plan</i>. Je ne me souviens
+plus de l'habillement de l'homme.</p>
+<p>7e et 8e objets.</p>
+
+
+<p>Il faut remarquer la prudence de ces affirmations, et quelques-unes
+de leurs nuances. Il est bien rare que Def... s'inscrive
+en faux contre la question. Il prend toujours des tours
+de phrase adoucis, comme: je n'ai vu que ... je n'ai pas
+remarqué ... je ne me souviens plus. Il a commis 3 erreurs
+positives. Pour quelques questions, il a admis implicitement
+des faits inexacts, par exemple qu'il y avait dans la gravure
+un homme arrêté. Une seule fois il s'est mis en opposition
+avec le questionnaire, quand il a écrit: le portrait est noir.</p>
+
+<p>En résumé, ces élèves ont commis les nombres d'erreurs
+suivants: 7, 2, 4, 3. Ces résultats sont trop peu nombreux
+pour qu'on puisse songer à en tirer une moyenne.</p>
+
+<p>Mais ils suffisent pour établir ce fait important que la
+méthode de suggestion par des questions écrites est assez
+puissante pour influencer non seulement des enfants, mais
+des jeunes gens de dix-huit ans.</p>
+
+
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+
+<p>L'IMITATION</p>
+
+<p>En inscrivant l'imitation parmi les principales formes de
+la suggestibilité, je ne me suis pas inspiré d'idées théoriques
+qui ont été exposées en si grand nombre dans ces
+dernières années sur le mécanisme de l'imitation, ses lois,
+sa philosophie: il est bien rare que les idées théoriques
+fournissent une issue pratique vers l'expérimentation, et
+ceux qui cherchent à perfectionner leurs résultats expérimentaux
+ne gagnent pas beaucoup à feuilleter les ouvrages
+des auteurs qui travaillent en dehors de l'observation et
+de l'expérimentation<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a>J'ai cependant goûté les pages très fines écrites
+sur ce sujet par Baldwin. <i>Interprétation des faits sociaux</i>,
+p. 223 et seq.</blockquote>
+
+<p>Mon seul guide consistait dans ces faits et remarques
+de tous les jours qui nous montrent que les esprits sans
+originalité copient servilement toutes les excentricités de
+la mode, et que les individus qui ont de la difficulté à se
+faire une opinion par eux-mêmes s'assimilent de bonne foi
+tous les jugements de leur journal. Il me paraissait donc
+incontestable que l'imitation, si elle est restreinte dans
+une certaine mesure, une nécessité sociale, peut devenir,
+quand on la pousse à l'excès, un signe de servilité ou de
+faiblesse d'esprit.</p>
+
+<p>J'ai longtemps erré avant de trouver une formule d'expérimentation
+sur l'imitation. Je m'étais imaginé tout
+d'abord qu'en faisant copier à des enfants des lettres différemment
+ornées et contournées on pourrait distinguer
+ceux qui interprètent le modèle d'après les habitudes de
+leur propre écriture, et ceux qui le copient servilement,
+automatiquement.</p>
+
+<p>Cet essai, quoique poursuivi longuement, ne m'a donné
+que des résultats douteux; les enfants d'une suggestibilité
+avérée ne se sont pas montrés copistes serviles de mes
+modèles d'écriture, comme je m'y attendais; les enfants
+les plus jeunes, qui sont en général fort suggestibles, ont
+préféré reproduire les spécimens de leur écriture personnelle.
+Sont-ils donc moins imitateurs que leurs aînés? Je
+ne le pense pas; mais la tendance à l'imitation ne se manifeste
+pas indistinctement dans toutes les circonstances;
+elle peut être suspendue par d'autres influences. Il est
+bien évident que la facilité d'exécution est un des éléments
+essentiels de réussite; on ne se livre à l'imitation que
+lorsque l'imitation n'exige pas un effort pénible, qui rompt
+avec nos habitudes. C'est pour ce motif sans doute qu'un
+enfant à qui l'on donne à copier une majuscule ornementée
+dessine plus volontiers les majuscules dont il a
+l'habitude et préfère aller dans le sens du moindre effort.
+Il faut donc, à ce point de vue, distinguer deux genres
+d'imitations, les imitations faciles et les imitations difficiles;
+les premières n'exigent point un grand effort d'attention,
+elles ne supposent pas l'abandon d'une habitude déjà
+prise. La plupart des imitations sociales exigent un minimum
+d'effort, et si nous voulons citer des exemples d'expériences
+sur l'imitation qui peuvent réussir, c'est dans
+cette catégorie qu'il faut les chercher. Ainsi, je puis donner
+l'exemple suivant, emprunté à mes expériences personnelles:
+dessinez un cercle devant une personne, et priez-la
+de dessiner à son tour, et sur le même papier, un second
+cercle dont la distance au premier, comptée d'une circonférence
+à l'autre, sera de 5 centimètres; le plus souvent,
+dix-neuf fois sur vingt, le second cercle tracé sera, par
+imitation, de même grandeur environ que le premier; si
+on recommence l'expérience avec un cercle de grandeur
+différente, on voit le sujet se conformer encore au modèle
+qu'il a sous les yeux, agrandir son cercle ou le rapetisser
+selon les cas, sans se douter qu'il subit un phénomène
+d'imitation.</p>
+
+<p>L'imitation se produit avec cette sûreté parce qu'elle ne
+rencontre pas de résistance: la vue du cercle déjà tracé
+fournit au sujet une image du cercle au moment où on lui
+demande de tracer un second cercle; cette image n'est
+contredite par aucune autre, elle n'éveille aucun esprit
+critique, elle ne présente aucune difficulté spéciale d'imitation,
+il n'y a donc pas de raison pour qu'elle ne guide
+pas le mouvement de la main, et ne devienne pas une
+image directrice.</p>
+
+<p>Il résulte donc de ce premier essai et des réflexions
+auxquelles il a donné lieu que pour faire des expériences
+sur l'imitation, il faut s'adresser à la catégorie des imitations
+faciles. Mais serait-ce suffisant? Toutes les imitations
+faciles peuvent-elles donner lieu à une étude de psychologie
+individuelle? En évitant un écueil, nous tombons dans
+un autre écueil; pour éviter des expériences qui ne réussissent
+presque jamais, nous allons en faire d'autres qui
+réussiront trop souvent. Si l'imitation dont nous voulons
+étudier les conséquences est un acte tellement facile qu'on
+soit sûr d'avance de son exécution, il ne nous apprendra
+rien sur le caractère intellectuel et moral des personnes:
+si tous ceux à qui l'on dit de tracer un second cercle le
+font égal ou à peu près égal à un premier cercle qu'on met
+sous leurs yeux, nous ne verrons pas quels individus sont
+imitateurs et ceux qui ne le sont pas. Une imitation irrésistible
+ne peut donc pas servir de test pour la psychologie
+individuelle.</p>
+
+<p>J'ai pris comme expérience sur l'imitation les expériences
+que je venais de faire dernièrement sur l'interrogatoire,
+en les modifiant un peu; au lieu d'interroger un
+élève isolé sur un des objets que je venais de lui montrer,
+j'ai interrogé trois élèves réunis dans la même pièce et
+faisant l'expérience ensemble; la réponse de celui qui prend
+le premier la parole influe nécessairement sur les deux
+autres; et ceux-ci peuvent soit rejeter cette réponse et
+faire eux-mêmes acte de jugement, soit se dispenser de
+ce petit effort et répéter la réponse du camarade.</p>
+
+<p>Les expériences ont été faites sur les élèves du cours
+moyen dans une école et sur les élèves du cours supérieur
+dans une autre école; 24 élèves ont pris part à ces expériences.
+Aucun d'eux ne m'était connu; je les voyais pour
+la première fois; ils sont venus par groupe de trois dans le
+cabinet du directeur. Je leur annonçais d'abord que nous
+allions faire ensemble un exercice de mémoire. Je leur
+donnais ensuite les explications ordinaires sur le carton
+que j'allais leur montrer, sur le temps très court pendant
+lequel ce carton resterait visible et sur les questions qui
+leur seraient posées; je les faisais asseoir tous les trois à la
+même table, et je leur donnais l'explication suivante:
+«Voici une feuille de papier sur laquelle sont écrites
+diverses questions relatives aux objets que vous allez
+regarder. L'un de vous qui fera l'office de président<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>,
+lira à haute voix chacune des questions; vous aurez à bien
+réfléchir, et ensuite vous répondrez du mieux que vous
+pourrez à la question qui vous sera posée. La feuille de
+papier est divisée en trois colonnes: vous écrivez le nom
+et l'âge de chacun de vous en haut de chaque colonne, et
+les réponses de chacun doivent être écrites sur sa colonne.
+Pour épargner du temps, un seul d'entre vous, celui que
+j'appelle le président, doit tenir la plume et écrire non seulement
+ses propres réponses, mais aussi les réponses des
+deux autres; il ne leur passera la plume que si le questionnaire
+demande de faire un dessin; dans ce cas, chacun
+prendra la plume pour faire lui-même le dessin demandé.
+Encore un mot: dès que vous avez entendu la question,
+vous réfléchissez un moment, puis vous répondez
+à haute voix; il est très probable que vous ne répondrez
+pas tous à la fois; quelques-uns répondront vite, d'autres
+répondront plus lentement; je désire que l'ordre
+des réponses soit noté sur le papier par un numéro;
+vous écrivez le numéro avec les réponses; celui qui répondra
+le premier recevra le n° 1, le second le n° 2 et
+ainsi de suite. Est-ce compris? Bien, je vais vous montrer
+le carton.»</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a>Dans un essai préliminaire, c'était moi qui tenais la
+plume; mais je m'aperçus que ma présence enlevait beaucoup de liberté
+d'esprit aux élèves, et je préférai les abandonner à eux-mêmes sans me
+mêler aux discussions qu'ils pourraient avoir. Je pense que la meilleure
+méthode serait de charger du rôle de président un élève qui ne prendrait
+pas lui-même part à l'expérience.</blockquote>
+
+<p>Cette explication, que j'ai parfois répétée quand elle
+n'avait pas été complètement comprise, a suffi à indiquer
+clairement le rôle de chacun. Le carton a été montré séparément
+à chaque élève, pendant douze secondes; ce carton
+portait les objets que j'ai décrits plus haut.</p>
+
+<p>Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, les enfants pris en
+groupe ont généralement été moins sérieux que les enfants
+isolés. Jamais un enfant isolé, dans ces expériences si
+longues et si minutieuses que je viens de relater, n'a ri;
+dans les expériences collectives à trois, le rire s'est déclaré
+très souvent; dans deux cas, il a pris de telles proportions
+que le directeur de l'école s'est cru obligé d'adresser des
+paroles sévères aux jeunes rieurs. Du reste, chaque groupe
+d'enfants avait sa physionomie spéciale; j'ai noté des
+groupes très graves, dont jamais les enfants n'ont souri;
+dans d'autres groupes, les enfants ont tenu leur sérieux
+jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à certaines questions qui
+déchaînaient un fou rire incoercible; par exemple la question:
+quelle est la forme du chapeau que le monsieur a
+sur la tête?&mdash;Cette question renferme, paraît-il, un élément
+comique qui ne manque presque jamais son effet;
+les dessins, généralement maladroits et ridicules, que les
+enfants ont exécutés pour répondre à certaines questions,
+avaient aussi le don de faire éclater le rire<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>. Par suite de
+ces dispositions, les enfants n'ont pas prêté, à beaucoup
+près, autant d'attention aux questions écrites que lorsqu'ils
+étaient isolés; certainement, leur attention était relâchée,
+ils sentaient moins fortement la responsabilité de ce qu'ils
+écrivaient. Ce n'est là, bien entendu, qu'une impression
+personnelle; je ne la puis démontrer que par l'attitude des
+élèves, qui était plus dissipée que pendant les expériences
+isolées. Il m'a semblé aussi que les élèves faisant partie
+d'un même groupe se préoccupaient beaucoup plus de leurs
+réponses que de celles de leurs camarades; je n'ai jamais
+entendu entre eux la moindre discussion sur l'exactitude
+d'une réponse d'un autre: aucun n'a eu le souci de rectifier
+l'erreur; en d'autres termes, les groupes formés n'ont
+pas eu le temps ou l'occasion de produire un esprit de
+corps, une solidarité. Cette solidarité, on aurait pu peut-être
+lui donner l'occasion de se manifester si on avait
+pris quelques précautions spéciales, si par exemple on
+s'était arrangé pour intéresser tous les élèves d'un groupe
+à un même but, pour leur communiquer un intérêt commun;
+aussi je suppose que dans le cas où l'on aurait averti
+les élèves que le groupe qui avait donné les réponses les
+plus exactes recevrait une récompense, il est possible que
+les élèves se seraient intéressés aux réponses de leurs
+camarades du même groupe, et nous aurions vu s'élever
+des discussions sur l'exactitude de certaines réponses.
+C'est une étude à tenter; dans le cas présent,
+nous n'avons fait aucun effort pour lier les élèves d'un
+groupe par une solidarité quelconque, et ils se sont tous
+comportés d'une manière qui me paraît tout à fait indépendante,
+en appliquant le seul principe de chacun pour
+soi.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a>Ces expériences fourniraient une bonne méthode pour
+l'étude de la psychologie du rire, étude qui reste encore à faire,
+puisque jusqu'ici elle n'a été traitée que théoriquement.</blockquote>
+
+<p>Voici les sentiments plus ou moins sociaux qui m'ont
+paru se dégager pendant cette expérience, et que j'ai notés
+à mesure.</p>
+
+<p>Le désir de la plupart des élèves a paru être de répondre
+les premiers; c'est sans doute une habitude qui provient
+des réponses collectives en classe; or, comme pour
+répondre le premier, il faut répondre vite, il en est résulté
+que beaucoup d'élèves n'ont pas pris le temps de la
+réflexion, et cette circonstance a dû certainement contribuer
+à une augmentation de leur suggestibilité. Il s'est
+élevé souvent des discussions courtes pour savoir quel
+camarade avait répondu le premier, ce qui nous prouve
+combien chacun d'eux tenait au rang de vitesse qu'il
+avait conquis. L'élève faisant fonction de président était
+chargé d'inscrire non seulement les réponses des élèves,
+mais l'ordre des réponses, et je dois à la vérité de constater
+que ce président n'a pas toujours été impartial; lorsqu'un
+autre élève répondait en même temps que lui, ou
+même un peu avant lui, il a souvent commis la petite tricherie
+de se porter comme ayant répondu le premier.</p>
+
+<p>Il est incontestable, et nous en verrons tout à l'heure
+le détail, que ces réponses données les premières ont fait
+contagion sur les élèves plus lents: mais il semble que
+cette contagion n'a jamais été voulue; les élèves répondant
+les premiers se sont trouvés être des <i>leaders</i> sans
+l'avoir cherché.</p>
+
+<p>Un fait qui nous a paru extrêmement fréquent a été celui
+de l'imitation soumise; très souvent, dès qu'une réponse
+quelconque était donnée, elle était acceptée par les autres
+élèves sans aucune critique, ou avec une modification tout
+à fait insignifiante qui n'ôtait point à la réponse son caractère
+d'imitation.</p>
+
+<p>Il est arrivé, mais plus rarement, que certains élèves
+n'ont point voulu donner leur opinion, de peur d'éclairer
+leurs camarades; l'un d'entre eux attendait toujours que
+les autres réponses fussent écrites, avant de donner la
+sienne. Il ne voulait pas qu'on la lui prît.</p>
+
+<p>L'attitude prise par les élèves a présenté, pendant toute
+la durée de l'expérience, un caractère remarquable de constance;
+ceux qui répondaient les premiers ou les derniers
+étaient presque toujours les mêmes. Nous donnons ci-après
+la liste de nos élèves, avec l'indication de l'ordre dans lequel
+ils ont répondu.</p>
+
+
+<p> ENFANTS AYANT PRESQUE TOUJOURS RÉPONDU LES PREMIERS<br>
+NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RÉPONDU</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 500px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Élèves.<br><br>
+J.<br>
+M.<br>
+N.<br>
+B.<br>
+P.<br>
+B.J.<br><br>
+Moyenne<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Les premiers.<br><br>
+13<br>
+10<br>
+&nbsp;&nbsp;8<br>
+&nbsp;&nbsp;9<br>
+&nbsp;&nbsp;9<br>
+&nbsp;&nbsp;8<br>
+___<br>
+&nbsp;&nbsp;9,5<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Les seconds.<br><br>
+0<br>
+4<br>
+1<br>
+4<br>
+4<br>
+4<br>
+___<br>
+3<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Les derniers.<br><br>
+0<br>
+1<br>
+2<br>
+2<br>
+2<br>
+3<br>
+___<br>
+2<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>ÉLÈVES AYANT LE PLUS SOUVENT RÉPONDU LES SECONDS<br>
+NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RÉPONDU</p><table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 500px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Élèves<br><br>
+P.<br>
+T.<br>
+N.<br>
+R.<br>
+B.<br>
+U.<br><br>
+Moyenne<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Les premiers.<br><br>
+0<br>
+4<br>
+3<br>
+5<br>
+6<br>
+3<br>
+___<br>
+3,5<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Les seconds.<br><br>
+11<br>
+&nbsp;5<br>
+&nbsp;7<br>
+&nbsp;5<br>
+&nbsp;8<br>
+&nbsp;8<br>
+___<br>
+&nbsp;7<br>
+ </td>
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Les derniers.<br><br>
+2<br>
+5<br>
+2<br>
+6<br>
+1<br>
+3<br>
+___<br>
+3<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>ÉLÈVES AYANT LE PLUS SOUVENT RÉPONDU LES DERNIERS<br>
+NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RÉPONDU</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 500px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Élèves<br><br>
+C.<br>
+Col.<br>
+T.<br>
+U.<br>
+F.<br>
+G.<br><br>
+Moyenne<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Les premiers.<br><br>
+0<br>
+2<br>
+0<br>
+2<br>
+1<br>
+2<br>
+___<br>
+1<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Les seconds.<br><br>
+2<br>
+6<br>
+4<br>
+5<br>
+4<br>
+3<br>
+___<br>
+4<br>
+ </td>
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: center; font size:14pt; font-family: serif;">
+Les derniers.<br><br>
+11<br>
+8<br>
+7<br>
+8<br>
+10<br>
+10<br>
+___<br>
+8<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+<img src="Tableau18a.png" alt="" style="width: 1500px; height: 1111px;">
+
+<img src="Tableau18b.png" alt="" style="width: 1500px; height: 1111px;">
+
+
+
+<p>EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RÉPONSES EN ITALIQUES</p>
+
+
+<p>«Au-dessus de chaque réponse,
+d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
+il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
+pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
+réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
+en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
+aussi les italiques.»</p>
+
+
+<p>Ces chiffres nous montrent que les enfants, en devenant
+partie d'un groupe, conservent chacun leur manière de
+réagir, ou plutôt adoptent une manière de réagir qui reste
+constante pendant l'expérience; l'un s'habitue à toujours
+répondre le premier, c'est le meneur du groupe, celui qui
+impose sa réponse aux autres le plus souvent; nos chiffres
+prouvent que ces meneurs peuvent quelquefois arriver les
+seconds, mais plus rarement les derniers. De même, certains
+élèves prennent l'habitude de répondre après tous
+leurs camarades; parfois ils arrivent les seconds, et bien
+plus rarement les premiers. Quant au groupe de ceux qui
+arrivent les seconds, ce groupe présente des caractères
+moins tranchés, car ces sujets sont souvent les premiers
+et souvent les derniers. On comprend que malgré leur
+sécheresse, ces résultats numériques sont très intéressants,
+puisqu'ils nous montrent que les enfants formant un
+même groupe prennent dans ce groupe une position, une
+fonction définie, qu'ils conservent ensuite; le groupe s'organise,
+une hiérarchie se dessine.</p>
+
+<p>De cette description sommaire on peut déjà conclure que
+ces enfants groupés présentent un certain nombre de sentiments
+et d'attitudes qui proviennent de leur groupement;
+et qui font partie de droit de l'étude à laquelle on donne
+le nom de psychologie des foules; mais il est incontestable,
+d'autre part, que beaucoup de ces sentiments sont fortement
+influencés par les habitudes de la vie scolaire; par
+exemple le désir de répondre le premier vient de l'émulation
+qu'on entretient chez les élèves par l'usage des compositions
+et des interrogations collectives.</p>
+
+<p>Après cette vue d'ensemble, entrons dans quelques
+détails.</p>
+
+<p>Tous les résultats expérimentaux sont reproduits dans le
+tableau XVIII; sur la 1re colonne verticale de gauche de ce
+tableau sont indiquées les questions écrites que les élèves
+lisaient et auxquelles ils devaient répondre par écrit. Ensuite,
+en regard de chaque question, nous plaçons, sur les
+colonnes verticales suivantes, les réponses des élèves; nous
+avons conservé, dans le tableau, le groupement des élèves
+par trois; à la suite de chaque groupe, vient une colonne
+qui donne le nombre d'imitations. Ces imitations sont du
+reste très simples à calculer; 3 élèves faisant partie de
+chaque groupe, il n'y a de possible, au maximum, que
+2 imitations; c'est ce qui a lieu quand les 3 élèves répondent
+de la même manière; il est possible aussi qu'aucune
+imitation ne se produise. Au-dessus de chaque réponse
+d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
+il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
+pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
+réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
+en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
+aussi les italiques.</p>
+
+<p>En interprétant ces résultats, il y a deux faits principaux
+qui prennent une grande importance: c'est d'abord la suggestibilité
+des élèves, et ensuite leur tendance à l'imitation.</p>
+
+<p><i>Suggestibilité des élèves en groupe</i>.&mdash;En imaginant
+cette expérience collective, j'avais supposé qu'un groupe
+d'enfants travaillant ensemble et jugeant ensemble des
+souvenirs qui leur étaient communs, deviendraient, grâce
+à cette collaboration, moins suggestibles que des enfants
+isolés; j'avais supposé que ce rapprochement de 3 intelligences
+aiguiserait l'esprit critique des réponses, et dissiperait
+aussi cette émotion de timidité qui est un des
+adjuvants les plus importants de la suggestion enfantine.</p>
+
+<p>Les résultats m'ont donné complètement tort. La docilité
+à la suggestion, chez les élèves isolés qu'on prie
+de répondre au questionnaire 3, porte en moyenne sur 8
+des 13 questions; de sorte que si les élèves travaillant par
+groupes de 3 avaient une suggestibilité analogue à celle
+des isolés, ils devraient succomber aussi à 8 suggestions
+en moyenne. Or voici les résultats.</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 400px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+6 élèves ont cédé à<br>
+9<br>
+6<br>
+3<br>
+aucun n'a cédé a moins de<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+13 suggestions sur 13.<br>
+12<br>
+11<br>
+10<br>
+10<br>
+
+
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>La moyenne qu'on peut extraire de ces chiffres donne
+environ 1 résistance à 13 suggestions, par élève. Ainsi,
+tandis qu'un isolé obéit à 8 suggestions sur 13, un élève
+de même âge, répondant exactement aux mêmes questions,
+mais y répondant collectivement, obéira à 12 suggestions
+sur 13.</p>
+
+<p>Cette différence de suggestibilité est considérable, et elle
+est exprimée non seulement par la moyenne, mais par la
+série de valeurs individuelles, car aucun des sujets qui
+ont travaillé collectivement n'est arrivé à une somme de
+résistance supérieure à 3. Par conséquent, bien que nos
+recherches aient été étendues sur une assez petite échelle,
+et ne comprennent que 24 sujets, elles ont donné un
+résultat qui me paraît tellement significatif que je le crois
+exact et constant.</p>
+
+<p>La dernière colonne de notre tableau XVIII
+indique le nombre total de suggestions réalisées, pour les
+diverses questions posées; le nombre maximum de suggestions
+réalisables est de 24, pour chaque suggestion,
+puisque 24 est le nombre des élèves; or on constate que
+ce nombre est presque toujours atteint; on ne trouve un
+nombre vraiment inférieur des suggestions réalisées que
+pour les dernières questions, qui sont très vagues, et qui
+sont relatives à l'existence du 7e et du 8e objet. Nous avons
+vu, dans le chapitre précédent, que le sujet isolé est aussi
+plus réfractaire à ces dernières suggestions qu'aux autres,
+et nous en avons expliqué le motif.</p>
+
+<p>Je pense que l'accroissement de suggestibilité produit
+par les expériences collectives provient de ce que les élèves,
+se trouvant en groupe, étaient moins disciplinés et riaient
+plus volontiers que les élèves isolés, et par conséquent ont
+fait le travail en fixant moins fortement leur attention.
+L'expérience collective, dans les conditions particulières
+où je l'ai organisée, produit deux effets distincts, à mon
+avis; de ces deux effets, l'un affaiblit la suggestion, et
+l'autre la renforce; le premier effet est de relâcher la discipline
+et l'attention, c'est ce qui augmente la suggestion;
+le second effet est de diminuer la timidité des enfants; ils
+sont plus osés, et par ce fait même moins suggestibles;
+mais les résultats montrent que de ces deux tendances
+agissant en sens contraire, c'est la première qui a prévalu
+sur la seconde.</p>
+
+<p>Nous venons de voir que le premier caractère de notre
+expérience collective est une augmentation de suggestibilité.
+Il est bien curieux de retrouver là, dans ce petit
+groupe d'élèves, un des caractères que les auteurs modernes
+considèrent comme résumant la psychologie de la foule.
+La foule, on l'a dit et répété sous toutes les formes, foule
+de rue ou foule d'assemblée, est éminemment suggestible,
+d'où des conséquences politiques et sociales qui sont d'une
+gravité exceptionnelle.</p>
+
+<p><i>Contagion de l'exemple parmi les élèves groupés</i>.&mdash;
+Le second caractère de cette expérience de groupement
+est la contagion de l'exemple; par le fait que les élèves
+sont réunis et donnent à haute voix leurs réponses aux
+questions, ils sont amenés à donner des réponses analogues;
+celui qui parle le second a une tendance à répéter
+la réponse du premier, et le troisième en fait autant. Dans
+plus de la moitié des cas cette imitation se fait sentir.
+Pour préciser davantage, il faut envisager certaines difficultés.</p>
+
+<p>Nous devons tout d'abord mettre hors de cause les
+questions dans lesquelles on pose un dilemme: par
+exemple, la question suivante: «le Monsieur du portrait
+a-t-il la jambe droite croisée sur la jambe gauche, ou bien
+la jambe gauche croisée sur la jambe droite?»&mdash;Ou
+encore: «le portrait est-il brun foncé ou bleu foncé?»
+L'élève pris par la suggestion est obligé d'opter entre ces
+deux alternatives; si trois élèves d'un même groupe désignent
+la même jambe ou la même couleur, ce peut être
+sans doute l'effet d'une imitation, mais ce peut être aussi
+une coïncidence fortuite, car le nombre de variations possibles
+dans les réponses est très restreint; il est préférable
+de laisser en suspens l'interprétation de ces réponses, et
+de ne pas les mettre sur le compte de l'imitation.</p>
+
+<p>Après l'élimination de ces cas douteux, nous avons à
+distinguer deux genres d'imitations: 1° l'imitation littérale,
+souvent naïve par sa fidélité, et sur la nature de laquelle
+il ne peut s'élever aucun doute; 2° l'imitation accompagnée
+de certaines variations secondaires.</p>
+
+<p>L'imitation littérale est assez fréquente. En voici des
+exemples. Trois élèves, voulant décrire le costume de
+l'individu (imaginaire) qui est arrêté par les agents, écrivent
+textuellement la même réponse: «blouse blanche, pantalon
+gris, il n'avait pas de chapeau.»&mdash;De même, trois
+enfants écrivent que le chien (imaginaire) était placé dans le
+coin en bas&mdash;ou que la cassure du sou se trouve à gauche
+presque en bas; ou bien, ils font trois dessins identiques
+du fil qui tient l'étiquette, ou de la place occupée par le
+cachet sur le timbre. Nous donnons dans la figure 26 des
+exemples d'imitation littérale dans les dessins.</p>
+
+<p>Voici maintenant des exemples de demi-imitations. A la
+question: «où se trouve le chien?» un enfant répond:
+«devant le Monsieur;» un autre répond ensuite: «derrière
+le Monsieur.» IL est évident que la première réponse
+a influé sur la seconde, car dans les autres groupes
+d'élèves on n'a point répondu de cette manière.&mdash;De
+même, à la question: «comment est habillé l'individu
+(imaginaire) arrêté par les agents?» l'un répond: «en
+noir;» le second: «en noir;» le troisième «en gris
+foncé.» Il est probable que ce gris foncé n'est qu'une
+variante de la réponse: en noir. De même, pour la couleur
+du fil attachant le bouton, on a les 3 réponses: «fil gris,
+fil gris et fil gris foncé;» cette demi-correction sur une
+nuance de gris n'empêche pas de soupçonner que l'enfant
+qui a donné cette dernière réponse a imité la réponse de
+ses camarades. D'autres cas sont un peu plus douteux;
+on demande ce que l'homme du portrait tient dans sa
+main droite: deux enfants répondent: «un livret;» le
+troisième répond: «un carnet.» C'est à peu près la même
+chose, le mot seul diffère. Nous avons été quelquefois
+obligés de faire des interprétations, pour calculer le
+nombre des imitations; mais comme ces interprétations
+ne portent que sur un très petit nombre de cas douteux,
+elles ne peuvent pas modifier la certitude de nos conclusions.</p>
+
+<p>Ainsi qu'on le voit dans l'avant-dernière colonne de
+notre tableau XVIII, le nombre des imitations a été considérable;
+le nombre maximum aurait été de 16 pour chaque
+question, on en comprend la raison; le nombre maximum
+est de 2 par groupes de 3 élèves, et, le nombre des groupes
+étant de 8, ce nombre maximum est de 16 pour la totalité
+des groupes. Or, si on fait abstraction des questions 3 et 4
+pour lesquelles le nombre d'imitations ne peut pas être
+calculé, on constate pour les autres questions que le nombre
+des imitations est égal à peu près à la moitié des cas.</p>
+
+<p>L'imitation est donc beaucoup moins forte que la suggestibilité;
+en d'autres termes, les élèves qui succombent
+à la suggestion ne cèdent pas toujours à l'imitation de leurs
+camarades, ils peuvent se laisser suggestionner tout en
+donnant une réponse qui leur est personnelle: une moitié
+des élèves est dans ce cas. Mais il est bien entendu que
+cette proportion tient à une foule de circonstances qui
+sont spéciales à l'expérience, et on ne doit pas l'ériger en
+loi. D'autre part, on peut remarquer un fait qui est en
+quelque sorte l'inverse du précédent; c'est que plusieurs
+élèves peuvent s'imiter en résistant à la suggestion; je
+ne doute pas que si les 3 élèves de certains groupes ont
+répondu, pour le 7e et pour le 8e objet, qu'il n'y en avait
+pas, c'était par imitation; l'imitation peut alors devenir un
+secours contre la suggestion.</p>
+<center>
+<img src="Fig26.png" alt="" style="width: 500px; height: 557px;">
+</center>
+<p class=STDIT>Fig. 26.&mdash;Exemples de dessins exécutés sous l'influence
+de l'imitation. Les 3 dessins exécutés par les élèves d'un même groupe
+sont sur la même ligne horizontale, 1 et 2 représentent le chapeau
+(imaginaire) porté par l'individu du portrait; 3 et 4 représentent le
+timbre avec son cachet (imaginaire); 5 est le dessin du 7e objet (qui
+n'existait pas).</p>
+
+<p>En résume, cette petite expérience sur la psychologie
+des groupes&mdash;la première, à ma connaissance, qui ait
+été tentée dans cette voie&mdash;a bien mis en lumière trois
+faits importants:</p>
+
+<p>1° Les enfants, étant rapprochés dans un groupement de
+hasard, n'ont montré aucune solidarité, chacun répondant
+pour lui-même, et surtout chacun cherchant à répondre le
+premier;</p>
+
+<p>2° Par le fait seul du groupement, les élèves deviennent
+plus suggestibles, et cette augmentation de suggestibilité
+provient de causes complexes: le désir de répondre vite,
+la disposition au fou-rire, etc.;</p>
+
+<p>3° Beaucoup d'enfants imitent les réponses des autres
+enfants. Cette contagion de l'exemple constitue un des
+caractères les plus marqués de la psychologie des groupes.</p>
+
+<p>Tels sont les faits qui sont les plus apparents, lorsqu'on
+regarde de loin cette expérience de groupement, et qu'on
+se borne à extraire les conclusions qui ressortent des
+moyennes. Il est intéressant de compléter cette première
+étude en examinant de plus près comment chaque groupe
+se comporte et en faisant l'analyse du rôle joué par chaque
+élève. On s'aperçoit alors que presque chaque groupe a
+une physionomie particulière.</p>
+
+
+<p>NOUVELLES EXPÉRIENCES SUR DES ÉLÈVES RÉUNIS
+EN GROUPES</p>
+
+<p>Nous avons fait cette étude nouvelle, en répétant la
+même expérience, dont les objets avaient été changés,
+sur nos 24 élèves habituels de l'école primaire élémentaire.
+Nous trouvons ici l'avantage d'avoir sous notre observation
+des enfants qui nous sont déjà connus.</p>
+
+<p>Voici l'indication des objets avec quelques brefs détails
+sur chacun d'eux:</p>
+
+<p>1 à 3.&mdash;3 timbres français, de 1 centime (bleu)&mdash;de
+2 centimes (brun)&mdash;de 5 centimes (vert); les 3 timbres sont
+neufs. Au-dessous des timbres, le chiffre 8 imprimé en vert.</p>
+
+<p>4.&mdash;Une découpure ronde faite dans un texte imprimé,
+et portant les mots: «Mme Cremer en riant ... venu en
+effet à reproduire ... Lorenz m'a... imité. Je ne ... à l'oeuvre!
+vraiment! ... très ennuyé et honteux! ... si cela ne suffit...
+à faire à mauvais jeu... par sa présence.»</p>
+
+<p>5.&mdash;Une photographie de cinématographe représentant
+un jardinier qui vide un seau d'eau.</p>
+
+<p>6.&mdash;Autre photographie représentant deux lutteurs.</p>
+
+<p>7.&mdash;Autre photographie représentant une petite fille
+qui saute à la corde.</p>
+
+<p>8.&mdash;Un morceau de papier buvard, rosé, maculé, de
+forme à peu près rectangulaire.</p>
+
+<p>9.&mdash;Un fragment de centimètre, brun, en cuir, portant
+les N° 37 à 42.</p>
+
+<p>10.&mdash;Un bouton en étoffe, de couleur grenat.</p>
+
+<p>Tous ces objets étaient collés sur un carton, qu'on présentait
+pendant 12 secondes à chaque élève.</p>
+
+<p>L'interrogatoire écrit qui a été communiqué à chaque
+groupe d'élèves était le suivant:</p>
+
+
+<p>1. Combien y a-t-il de timbres?</p>
+<p>2. Quelle est leur couleur?</p>
+<p>3. Lequel porte le cachet de la poste?</p>
+<p>4. Quel nom de ville distingue-t-on sur ce cachet?</p>
+<p>5. Quelle est la forme du morceau de papier buvard?</p>
+<p>6. Quel est le mot qui est écrit sur ce papier buvard?</p>
+<p>7. La gravure représentant une petite fille qui saute à la corde
+est-elle bleu foncé ou brune?</p>
+<p>8. Quelle est la personne qui se tient à côté de la petite fille?</p>
+<p>9. Les deux hommes qui se battent, quelles armes tiennent-ils
+à la main?</p>
+<p>10. Il y a dans le coin de gauche une photographie qui représente
+la Seine. Quel détail y avez-vous remarqué?</p>
+<p>11. Quelle est la couleur du bouton d'étoffe?</p>
+<p>12. Quels sont les numéros inscrits sur le bout de centimètre?</p>
+<p>13. Sur le rond de papier, il y a une phrase qui commence
+par <i>voilà pourquoi</i>. Quels sont les mots qui suivent?</p>
+
+
+<p>Cette liste a été présentée à l'élève qui avait le rôle de
+président, et il l'a lue à ses camarades, question par question;
+on répondait à une question avant de passer à la
+question suivante.</p>
+
+<p>Les élèves, dans cette expérience, ont été beaucoup
+plus sérieux que leurs camarades, appartenant à la même
+école ou à une autre école, qui se sont prêtés à la première
+expérience, décrite plus haut, sur l'imitation. La
+différence d'attitude a été très frappante; jamais je n'ai eu
+à faire d'observations ou de réprimandes, jamais il ne s'est
+produit de fou rire. J'attribue la docilité des élèves à nos
+tête-à-tête antérieurs dans lesquels je leur avais donné
+l'habitude de la discipline.</p>
+
+<p>Les résultats sont exposés dans le tableau XIX, où
+les réponses originales sont en caractères gras et les
+réponses imitées sont en italiques.</p>
+
+<p>Je ne discuterai point les résultats collectivement, puisque
+j'ai déjà fait semblable étude<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>; je veux au contraire examiner
+le travail de chaque élève, et rechercher si les résultats
+de l'expérience présente concordent avec ceux que nous
+possédons déjà.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a>Je note simplement que dans cette expérience,
+contrairement à la précédente, l'imitation a été beaucoup plus forte que
+la suggestibilité originale, ce dont on se rend compte en étudiant les
+réponses aux questions qui font suggestion, notamment, les questions 3,
+4, 6, 8, 9, 10, 13.</blockquote>
+
+<p>Pour caractériser le rôle de chaque élève, nous devons
+tenir compte de plusieurs données différentes:</p>
+
+<p>1° Le rang de l'élève répondant aux questions; a-t-il été
+souvent le premier à répondre, ou bien toujours le dernier?
+Pour déterminer ce rang, il est nécessaire de se rappeler
+que chaque élève est examiné par rapport aux autres
+élèves formant le même groupe; et le rang qu'il a obtenu
+n'a point une valeur absolue, mais seulement une valeur
+relative à ce groupe; ainsi, il est bien possible qu'un
+élève qui, dans le groupe dont il faisait partie, était en
+moyenne au 3e rang, eût été le 1er dans un groupe composé
+d'élèves plus lents. Ce que nous disons du rang est
+également vrai de tous les autres résultats obtenus par
+cette expérience.</p>
+
+<p>2° Le nombre de fois que l'élève a répété la réponse
+d'un camarade, comparativement au nombre de fois qu'il a
+donné une réponse originale, de son invention. En général,
+ceux qui donnent le plus souvent une réponse originale
+sont les élèves les plus rapides, ceux qui répondent les
+premiers; mais il arrive parfois que l'élève qui parle le 3e
+ou le dernier fait une réponse qui est entièrement différente
+de celles des autres.</p>
+
+<img src="Tableau19a.png" alt="" style="width: 1500px; height: 1076px;">
+
+<img src="Tableau19b.png" alt="" style="width: 1500px; height: 1063px;">
+
+
+
+
+<p>3° Le nombre de fois que l'élève a fait une réponse juste.
+Ici, une distinction est nécessaire. Un élève peut faire une
+réponse juste, soit en l'inventant lui-même, soit en se contentant
+de répéter la réponse juste d'un camarade; dans
+ce dernier cas, on ne peut pas faire à l'élève un mérite de
+l'exactitude de sa réponse, puisqu'il n'a été qu'un écho. Je
+ne tiendrai compte, par conséquent, que des réponses justes
+qui sont originales.</p>
+
+<p>1er <i>groupe</i>.&mdash;Il est composé des élèves Vas., Pet.,
+Gesb., Dew. et Poire, qui tous sont de la 1re classe.
+Les quatre premiers ont, d'après nos tests antérieurs, une
+suggestibilité moyenne, sans rien de bien marqué; le dernier,
+au contraire, Poire, nous est bien connu par sa profonde
+suggestibilité; nous l'avons toujours présenté comme
+un type d'automate.</p>
+
+<p>Dans ce groupe, les élèves se sont beaucoup imités; les
+réponses par imitation ont toujours été plus nombreuses
+que les réponses par invention. Il n'y a pas eu, semble-t-il,
+un <i>leader</i>, ayant le plus souvent occupé le premier rang,
+ayant été suggestif plus souvent qu'imitateur. Celui qui a
+donné le plus de réponses justes et originales est Pet.;
+mais il a, lui aussi, fortement subi l'imitation des autres.
+Ce qui est frappant, c'est le rôle effacé tenu par Poire. Il a
+pour ainsi dire toujours répondu le dernier, et il ne prenait
+la parole que pour répéter ce qu'avait dit le précédent
+camarade. Une seule fois, il a fait une réponse originale,
+et ce fut une erreur; les autres variaient quelque peu sur
+la couleur des 3 timbres; on avait dit: grenat, vert, <i>gris
+foncé</i>; on avait dit aussi: grenat, vert, <i>bleu foncé</i>. Les
+2 réponses étaient justes, car un des timbres a une nuance
+qu'on peut appeler grise ou bleue. Poire cherchant à innover,
+a dit: grenat, vert, <i>jaune foncé;</i> c'est la seule fois
+qu'il s'est distingué par une opinion personnelle: or, il n'y
+avait pas de timbre jaune foncé. Cette nouvelle épreuve
+confirme donc ce que nous savions déjà de cet élève.</p>
+
+<p>Ainsi, dans ce groupe, il y a 4 élèves égaux, et 1 automate.</p>
+
+<p><i>2e groupe</i>.&mdash;Il est formé par des élèves de la 1re et de
+2e classe. 3 élèves de la 1re classe: Monne, élève moyen,
+qui ne présente rien de particulier; Delanse, élève assez
+âgé (14 ans passés), figure d'adulte, peu suggestible; et
+enfin Bout., plus jeune, un de nos 3 types de suggestibilité
+complète. Les 2 élèves de la 2e classe sont Blasch,
+et Sag., 2 enfants très intelligents, très travailleurs, qui
+tiennent la tête de la 2e classe, et qui sont en rivalité continuelle;
+cette rivalité est si sérieuse qu'elle a gagné les
+familles des 2 élèves et les a rendues hostiles l'une à l'autre.
+A première vue, il était difficile de prévoir les résultats de
+ce groupement; je supposais seulement que Delanse,
+à cause de son âge et de son peu de suggestibilité, mènerait
+le mouvement, et que Bout. se conduirait en parfait
+automate, un peu comme l'avait fait Poire.</p>
+
+<p>Les rôles des élèves ont été bien distincts. Deux d'entre
+eux ont été des leaders, Delanse et Blasch. Ce dernier,
+beaucoup plus prompt, presque constamment premier,
+a donné un bon nombre de bonnes réponses; Delanse, un
+peu moins vif, arrivait le plus souvent second; parfois
+il répétait la réponse de Blas., mais souvent aussi il trouvait
+une réponse originale, et sans être exact au même
+degré que Blasch, il l'a été plusieurs fois. Il arrive donc
+bien, à tous égards, le second. Les trois autres ont été
+les moutons du groupe; ils ont répété docilement, Saga
+plus lentement encore que Monne et Bout, et lorsque l'un
+d'eux a fait une réponse originale, ce qui était bien rare,
+elle était erronée. Ces résultats sont conformes à nos prévisions
+pour Bout., mais nous n'attendions pas tant d'automatisme
+de la part de Monne et de Saga.</p>
+
+<p>Ce second groupe diffère donc totalement du premier.
+Nous trouvons 3 automates et 2 leaders, qui ont été en
+rivalité, chacun d'eux imitant peu son concurrent.</p>
+
+<p>3e <i>groupe</i>.&mdash;Il se compose de 5 élèves de la 2e classe;
+parmi ces 5, il en est 3 qui sont plus âgés, plus adultes
+que les autres, ce sont Lac., Bien, et Féli.; Lac, nous
+l'avons dit, est fort peu suggestible. Les 2 autres élèves,
+Motte et Martin, sont plus jeunes, plus enfants; ils ne présentent
+rien de marqué comme suggestibilité. A première
+vue, nous pouvions supposer que Lac, esprit mûr et pondéré,
+mènerait le groupe.</p>
+
+<p>Dans ce groupe, nous ne trouvons pas de véritable
+leader, mais 2 catégories d'élevés; l'une est formée des
+trois plus âgés, Lac, Bien, et Féli., qui ont tantôt été suggestionneurs,
+tantôt imitateurs, et sont à peu près sur un
+pied d'égalité; les 2 élèves plus jeunes, Martin et Motte,
+ont été des imitateurs automates.</p>
+
+<p>4e <i>groupe</i>.&mdash;Composé d'élèves plus jeunes que le précédent.
+Il y a 3 élèves de 3e classe, Uhl, And., Meri. et
+1 élève de 4e classe, Vand. Nous savons que parmi ces
+élèves, il existe un parfait automate, And.; les autres
+n'offrent rien de particulier.</p>
+
+<p>En fait, And., comme nous le supposions, a été très
+automatique; c'est le plus lent de tous, et il se borne
+presque toujours à répéter ce que d'autres ont dit. Les
+3 autres ont un rôle assez actif; 2 sont particulièrement
+prompts à répondre, et ce sont ceux qui sont les plus
+suggestionneurs, Vand et Meri.; mais, chose curieuse,
+ils répondent presque toujours faussement. Vand n'a
+pas même donné une seule réponse juste. Ce sont
+donc des leaders, mais de mauvais leaders. Uhl, qui est
+un peu plus lent qu'eux, qui est moins initiateur et
+plus imitateur, donne un plus grand nombre de bonnes
+réponses.</p>
+
+<p>Ainsi, nous avons 1 automate, 2 mauvais leaders, et
+1 élève plus exact, mais moins en avant et moins écouté,
+c'est un indépendant.</p>
+
+<p>5e <i>groupe</i>.&mdash;C'est le rendez-vous des élèves les plus
+petits. Tous, sauf un seul, qui est président, Mien, et qui
+est de la 3e classe, tous appartiennent à la 4e classe.
+Ce qui caractérise ce groupe, c'est que les imitations
+ont été très nombreuses. Il y a 2 sujets qui sont de parfaits
+automates, Tix et Hub, les 3 autres ont eu un peu
+plus d'initiative. Les 2 leaders sont Mien et Diem; ce
+dernier, quoique donnant des réponses moins exactes que
+Mien, a eu un rôle plus en saillie, c'est surtout lui qui a
+entraîné l'imitation des autres.</p>
+
+<p>On voit que cette étude analytique confirme complètement
+les conclusions de l'étude synthétique que nous avons
+présentée plus haut, et nous pouvons reproduire ces conclusions
+et dire que le groupement des élèves produit:
+1° une division de fonctions, les uns deviennent des meneurs,
+les autres des menés; 2° une augmentation de suggestibilité;
+3° une forte tendance à l'imitation.</p>
+
+
+
+
+
+
+<p>CHAPITRE VIII</p>
+
+
+<p>LES MOUVEMENTS SUBCONSCIENTS</p>
+
+<p>J'ai expliqué longuement, dans la première partie de cet
+ouvrage, que les faits si curieux et si étonnants du spiritisme
+sont en germe dans une petite expérience, bien
+simple à exécuter, celle de la répétition inconsciente d'un
+mouvement imprimé à la main, et que cette petite expérience
+de nature fort inoffensive peut nous renseigner sur
+les aptitudes d'une personne à l'automatisme des mouvements.
+Il n'est donc pas nécessaire d'autre préambule, et
+je vais rapporter de suite les expériences que j'ai faites.</p>
+
+<p>Ces expériences consistent dans la provocation des
+mouvements inconscients ou subconscients de répétition.
+Je les ai faites à trois reprises sur les mêmes sujets, en
+leur donnant chaque fois une forme différente.</p>
+
+<p>1re <i>Expérience</i>.&mdash;Cette première expérience a été la
+plus longue. Elle a pris deux après-midi entières, composées
+chacune de deux heures et demie de travail. Pendant
+ce temps, j'ai pu expérimenter sur 25 enfants; chacun a
+été examiné isolément dans le cabinet du directeur.</p>
+
+<p>Pour enregistrer les mouvements subconscients, je
+désirais avoir un appareil très simple sur lequel le sujet
+poserait sa main, et mon but était de communiquer à la
+main du sujet, par l'intermédiaire de cet appareil, un mouvement
+très simple, très régulier, par exemple un mouvement
+d'oscillation, afin de rechercher si la main continuerait
+d'elle-même ce mouvement quand je cesserais de
+le produire. Je me suis servi, en le modifiant très peu,
+d'un petit balancier de Wundt qui se compose essentiellement
+d'une tige métallique horizontale fixée à la partie
+supérieure d'une colonnette et pouvant tourner autour de
+son point fixe; cette tige est terminée à une de ses extrémités
+par une lourde masse de métal, en forme de marteau
+<i>(a)</i> qui vient frapper, toutes les fois qu'elle s'abaisse,
+une enclume <i>(b)</i> située en dessous et à l'autre extrémité est
+fixé un ressort à boudin <i>(c)</i> qui relie la tige à la plateforme
+sur laquelle la colonnette est montée. La figure nous
+dispense d'une plus longue description de cet appareil.</p>
+
+<img src="Fig27.png" alt="" style="width: 700px; height: 288px;">
+
+<p class=STDIT>Fig. 27.&mdash;Balancier (modification très légère d'un
+appareil de Wundt) servant à l'étude des mouvements subconscients.</p>
+
+<p>Le petit appareil que je viens de décrire est placé sur
+une table, à côté d'un métronome; un grand écran qui a
+la longueur de la table est fixé entre les deux instruments,
+et divise la table en deux compartiments, dont l'un, celui
+de gauche, contient le métronome, et l'autre, celui de
+droite, contient le balancier avec le marteau tourné vers
+la gauche; lorsqu'un élève entre à son tour dans le cabinet
+du directeur, nous le faisons asseoir à la table; sa
+chaise est placée un peu à gauche de l'écran, par conséquent,
+il se trouve juste assis devant le métronome; mais
+en penchant la tête vers la droite, il peut voir le balancier.
+Notre premier soin est de présenter à l'élève le
+balancier; nous lui disons que c'est un instrument qui ne
+peut faire aucun mal, et qui ressemble à une balance;
+ensuite, lorsque l'enfant a bien regardé l'instrument et
+s'est à peu près rendu compte de sa forme générale&mdash;ce
+qui est nécessaire pour éviter toute appréhension<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>&mdash;on
+lui indique comment va se faire l'expérience; l'enfant doit
+tenir entre le pouce, l'index et le médius de sa main
+droite la masse en forme de marteau qui termine le
+balancier, et serrer fortement cette masse entre ses trois
+doigts; il doit, en outre, faire «la main morte», c'est-à-dire
+laisser aller sa main, et céder au mouvement d'oscillation
+que j'imprime à l'instrument en mettant moi-même
+le doigt sur l'autre extrémité du levier. Je fais alors,
+devant l'enfant, la répétition du mouvement que je dois
+exécuter pendant l'expérience; je soulève 5 ou 6 fois de
+suite un des bras de levier, celui qui se termine par un
+ressort à boudin; chaque fois, après l'avoir soulevé, je
+l'abaisse, et j'exécute ce mouvement très régulièrement; il
+est facile de comprendre que lorsque le bras de levier de
+droite est soulevé, l'autre bras de levier s'abaisse et le
+marteau qui le termine frappe l'enclume en faisant
+entendre un bruit sec; ce bruit sec se fait donc entendre à
+chaque oscillation double du levier. L'enfant, après avoir
+vu et compris ce mouvement très simple, est invité à
+saisir entre ses doigts le marteau, et je recommence sous
+ses yeux à manoeuvrer le balancier. Le plus souvent, je
+ressens une résistance: l'enfant ne se contente pas de
+serrer le marteau entre ses doigts, mais il s'oppose plus
+ou moins énergiquement au mouvement de bascule du
+marteau. Je le lui fais remarquer: «Vous résistez à mon
+mouvement, dois-je lui dire, et il ne le faut pas; vous
+devez vous contenter de serrer le marteau, et laisser votre
+main monter et descendre, quand j'appuie sur l'autre
+extrémité du levier.» Il faut souvent de longues explications
+pour faire comprendre à l'enfant ce qu'on désire de
+lui; mais je suis arrivé à me faire comprendre de tous.
+J'ai ensuite, quand j'ai obtenu ce que je voulais, le soin
+d'insister sur la prescription suivante: l'enfant ne doit ni
+s'opposer à mon mouvement, ni le faciliter; il doit se
+laisser aller, sans s'occuper de sa main; il doit rester
+complètement passif. Je multiplie les commentaires de ce
+genre, afin d'être certain que j'ai été bien compris. Ces
+explications terminées, j'attire l'attention de l'enfant sur
+le métronome qui occupe la case de droite; je lui explique
+que cet instrument marque la mesure pour les musiciens,
+je mets la tige du métronome en mouvement, et je dis
+à l'enfant qu'il doit concentrer son attention sur le métronome,
+suivre des yeux le mouvement du métronome
+et compter à voix basse ses battements, car lorsque l'expérience
+sera terminée, il devra me donner le compte exact
+des battements, et je pourrai voir alors s'il s'est trompé ou
+non. En réalité, je ne compte jamais le nombre des battements,
+et mon contrôle est illusoire; il suffit, du reste,
+que l'enfant s'imagine que ce contrôle va avoir lieu pour
+qu'il fasse grande attention au métronome<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>. Les explications
+sont maintenant terminées et l'expérience peut commencer.
+L'enfant saisit avec ses doigts de la main droite
+le marteau du balancier, et attend; le coude droit est
+appuyé sur la table; je mets d'abord en mouvement le
+métronome, et l'enfant le regarde attentivement, et commence
+à compter à voix basse. Dans tous les cas, sauf
+une ou deux exceptions, le sujet garde les yeux fixés sur
+le métronome, et ne détourne pas la tête pour regarder
+sa main droite; comme je lui ai expliqué le mouvement
+qui va être imprimé à sa main, comme d'autre
+part, il a déjà l'expérience de ce mouvement, il ne se
+produit rien de nouveau et d'insolite qui puisse attirer son
+attention sur sa main droite; en tout cas, quel que soit le
+motif, j'insiste pour affirmer que l'orientation du corps et
+de l'attitude de l'enfant a toujours été très correcte; une
+ou deux fois, il est arrivé à un enfant de regarder sa main
+droite; mais ce mouvement très rare a cessé dès la première
+remarque que j'en ai faite.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a>Il est très important, je crois, lorsqu'on apporte dans
+une école un appareil, de bien en expliquer l'usage et le fonctionnement
+aux maîtres et aux élèves; ces derniers, surtout quand ce sont de jeunes
+Enfants, peuvent avoir peur de l'instrument, s'imaginer une foule de
+choses, et faire le soir à leurs parents des récits fantastiques sur les
+expériences auxquelles on les a soumis. Dans une école primaire
+élémentaire, j'adaptai un jour un plethysmographe en caoutchouc à la
+main d'un enfant; l'instrument se compose simplement d'un cylindre de
+caoutchouc, entouré d'une peau de gant; il est donc entièrement
+inoffensif; le soir de cette expérience, l'enfant se trouva malade, et
+la mère vint se plaindre au Directeur de l'École qu'on avait rendu son
+enfant malade avec de <i>l'électricité</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a>Le contrôle des battements du métronome se trouve réalisé
+Maintenant dans un nouveau modèle de métronome que je viens de faire
+Construire pour des expériences de mesure sur l'attention volontaire.</blockquote>
+
+<p>Les mouvements que j'imprime au balancier sont synchrones
+à ceux du métronome, celui-ci bat la seconde;
+à chaque battement du métronome, je fais coïncider un
+mouvement simple du balancier, de sorte que le balancier
+fait entendre son bruit sec de marteau frappant l'enclume
+à chaque battement pair du métronome. L'avantage de ce
+dispositif m'a paru double: en demandant à l'élève de
+compter les battements du métronome, j'obtiens une fixation
+assez régulière de l'attention; en outre, en rythmant
+les mouvements du balancier sur ceux du métronome, je
+facilite les mouvements inconscients du sujet, car je suppose
+que ces mouvements subconscients doivent être aidés
+par le rythme sur lequel le sujet fixe son attention.</p>
+
+<p>Pour provoquer les mouvements subconscients, je fais
+d'abord des mouvements d'oscillation du balancier, en suivant
+les battements du métronome; ensuite, j'abandonne
+le balancier à lui-même, en faisant les derniers mouvements
+avec un peu moins de force, afin de ne pas éveiller
+l'attention du sujet par un trop grand contraste entre mes
+mouvements et mon immobilité; j'attends un moment
+pour voir si le sujet répétera le mouvement, alors que ma
+main est retirée; mais, par précaution, je ne retire pas ma
+main très loin de l'instrument, car je ne veux pas donner
+l'éveil au sujet, et lui laisser croire que ma main abandonne
+l'instrument: il pourrait en résulter une suggestion
+pour lui, et cette suggestion pourrait être provoquée non
+seulement par la vue de ma main s'éloignant, mais encore
+par le bruit que ferait ma manche pendant que j'exécute
+ce mouvement. Je crois donc préférable de laisser ma
+main presque en contact avec l'extrémité de droite du
+balancier, mais je cesse de manoeuvrer cette extrémité.</p>
+
+<p>Déjà pendant ces mouvements préliminaires, que j'appellerai
+des <i>mouvements d'amorçage</i>, on a quelquefois la
+perception très nette que l'enfant collabore au mouvement,
+et qu'il le facilite; mais on peut éprouver soi-même
+des illusions; et pour couper court à tous les doutes, il est
+nécessaire de cesser complètement de mouvoir le balancier<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a>Je dois prévoir une objection: on pourrait supposer que
+lorsque ma main abandonne le balancier après l'avoir mis en mouvement,
+les mouvements subséquents peuvent tenir en partie à l'inertie de
+l'instrument, et non a l'automatisme du sujet; cette interprétation ne
+serait pas exacte; car les oscillations de l'instrument qui sont dues à
+son inertie ne peuvent pas se confondre avec celles que j'imprime ou que
+la main du sujet continue. Si on soulève une des extrémités du
+balancier, quand personne autre ne le tient, et qu'on l'abandonne
+brusquement, on provoque une dizaine d'oscillations d'inertie qui sont
+très rapides (10 oscillations doubles en 4 secondes pour l'instrument
+dont je me sers), or, comme les oscillations communiquées par moi et
+répétées par le sujet durent chacune deux secondes, on voit que les
+oscillations d'inertie sont 5 fois plus rapides et ne peuvent donner
+lieu à aucune confusion.</blockquote>
+
+
+<p>J'ai réglé avec autant de soin que possible le nombre des
+mouvements d'amorçage; je fais d'ordinaire 10 mouvements
+doubles; j'attends ensuite deux à trois secondes
+pour voir si les mouvements de répétition se produisent;
+s'ils se produisent, je les laisse se manifester jusqu'à ce
+qu'ils s'arrêtent spontanément; s'ils ne se produisent pas,
+je fais un nouvel amorçage de 10 mouvements doubles, et
+ainsi de suite. En général, je fais 6 séries d'amorçages; si
+le sujet ne paraît pas disposé à continuer de lui-même les
+mouvements, si ces 6 séries ne donnent point de résultat
+appréciable, je suspends cette première partie de l'expérience,
+et je la considère comme ayant donné un résultat
+négatif.</p>
+
+<p>Il est bien entendu qu'un examen aussi court, qui dure
+de cinq à dix minutes, est insuffisant pour déterminer
+avec précision les aptitudes automatiques d'un sujet donné;
+nous nous contentons de comparer chaque sujet aux
+autres, et nous admettons que du moment qu'un sujet A
+n'a pas pu être entraîné à l'automatisme pendant notre
+épreuve, il est moins automate qu'un sujet B, qui pendant
+le même laps de temps a montré des mouvements très nets
+de répétition inconsciente; encore faut-il ajouter que c'est
+là une présomption, bien plus qu'un fait démontré; car il
+n'est pas absolument certain que le degré d'automatisme
+soit constamment en relation avec le degré d'amorçage
+nécessaire pour provoquer cet automatisme.</p>
+
+<p>Le classement des sujets, d'après les résultats qu'ils ont
+donnés, me paraît se faire très naturellement en 3 groupes:
+le premier groupe est celui des résultats entièrement négatifs;
+il comprend 6 élèves. Nous rangeons parmi eux tous
+les élèves dont la main n'a présenté aucun mouvement
+appréciable de répétition, aucune ébauche de mouvement,
+si petite soit-elle; il est bien entendu que nous nous contentons
+de notre observation visuelle pour attester ce fait
+négatif, cette absence de mouvement; or, l'observation
+ne permet pas de nier la production de mouvements très
+petits, à peine sensibles; il faudrait pour avoir le droit de
+nier ces mouvements, les soumettre à un enregistrement
+avec des appareils capables d'amplifier les mouvements,
+ou tout au moins de les inscrire. Nous devons nous contenter,
+pour le moment, d'affirmer, chez nos 6 sujets
+l'absence de mouvements appréciables à la vue.</p>
+
+<p>Le second groupe se distingue à peine du premier; j'y
+place des élèves qui font à eux tout seuls à peine une oscillation
+ou une demi-oscillation du balancier, et ceux qui
+vont jusqu'à faire 2 ou 3 oscillations complètes, une fois
+par hasard. Ainsi Féli. est un bon exemple de ce groupe;
+quand on lui a fait faire 15 à 20 mouvements, sa main
+abandonnée à elle-même fait une seule oscillation; si on
+a laissé l'instrument au moment où le marteau était en
+haut, sa main fait un mouvement d'abaissement du marteau,
+puis elle s'immobilise; si on a terminé par un abaissement
+du marteau, sa main fait un soulèvement du marteau,
+et elle s'immobilise en l'air.</p>
+
+<p>Chez Lac., le mouvement induit se prolonge un peu
+plus; il en a esquissé une fois 2, une autre fois il en a
+même fait 4. Chez d'autres, on observe une préférence pour
+un seul genre de mouvements; ainsi, ils ne savent que
+soulever le marteau, ou bien ils ne savent que l'abaisser;
+on peut alors les amener à faire une série isolée de mouvements
+subconscients; il suffit par exemple de soulever le
+marteau pour qu'ils l'abaissent, et ils continueront ainsi à
+l'abaisser 7 ou 8 fois de suite. C'est la preuve qu'ils ont
+des aptitudes automatiques, mais celles-ci sont encore mal
+développées.</p>
+
+<p>Notre troisième groupe contient les élèves qui présentent
+un développement complet de l'automatisme; ces élèves
+sont au nombre de 14; par conséquent ce groupe est le
+plus important, il est même plus important que les 2 premiers
+groupes réunis. Ici, une remarque préliminaire est
+nécessaire. Les résultats de cette expérience sont distribués
+tout autrement que ceux des expériences de suggestion
+portant sur les sensations et sur les jugements. Rappelons-nous
+ce qu'a produit l'influence de l'idée directrice; nous
+avons pu donner à nos élèves des coefficients de suggestibilité
+variant de 100 à 600; ici, nous n'avons point cette
+série bien ordonnée de résultats; on pourrait presque dire,
+en exagérant un peu la vérité, que pour l'automatisme des
+mouvements, c'est tout ou rien; si on cherche à évaluer
+l'automatisme moteur par le nombre de mouvements
+induits, on aura, comme nombre moyen pour les élèves du
+1er groupe, le nombre 0; pour les élèves du 2e groupe, la
+moyenne oscillera entre 0,5 et 1; enfin, en ce qui concerne
+le 3e groupe, la moyenne sera par exemple de 20 ou 30.
+Il y a donc un abîme entre les résultats du second groupe
+et ceux du troisième. Ce fait dépend probablement de ce
+que le nombre de mouvements automatiques ne peut pas
+donner une mesure exacte de l'automatisme. Lorsqu'un
+sujet commence à faire une série de mouvements de répétition,
+il y a des chances pour que cette série se prolonge
+très longtemps, si quelque hasard ne vient l'interrompre, et
+il y a beaucoup de cas où nous avons dû nous-même mettre
+fin à l'expérience, pour qu'elle ne se prolongeât pas outre
+mesure; il était d'un intérêt médiocre de constater si un
+sujet qui en était par exemple à son 40e mouvement de
+répétition irait ou non à son 100e mouvement.</p>
+
+<p>Nous pouvons présenter cette particularité sous une
+autre forme; comparons l'expérience dont nous parlons en
+ce moment avec celle de l'idée directrice; toutes deux ont
+ce trait commun de faire échapper un certain automatisme
+au contrôle du sens critique; dans un cas, c'est un automatisme
+de perceptions et de jugement, dans l'autre cas,
+c'est un automatisme de mouvements. Il résulte des observations
+que nous avons faites que l'automatisme des perceptions
+et des jugements se produit, plus ou moins, chez
+tous les sujets, et à des degrés variables d'un sujet à
+l'autre: l'automatisme moteur, au contraire, tel qu'il nous
+est révélé par l'expérience actuelle, paraît ne pas exister
+du tout chez plusieurs des sujets; et il paraît, en outre,
+quand il se réalise, prendre de telles proportions qu'il efface
+presque les différences individuelles. Voilà ce qui ressort
+de la comparaison des deux genres d'expériences; il faudra
+rechercher maintenant si des différences aussi nettes, aussi
+saisissantes, proviennent de la nature même de l'automatisme,
+ou si elles tiennent aux conditions des expériences.</p>
+
+<p>Les mouvements automatiques que nous réussissons à
+produire présentent un certain nombre de caractères intéressants;
+le premier est leur inconstance. Il n'est pas rare
+qu'un sujet qui, à un premier amorçage, ne montre aucun
+automatisme, en montre un extrêmement développé après
+le second amorçage, et que cet automatisme disparaisse
+ensuite pour ne jamais revenir. Quelquefois, à la reprise
+des battements du métronome, un sujet fait spontanément
+des mouvements automatiques, sans qu'on l'amorce de
+nouveau, alors qu'au précédent amorçage il n'avait manifesté
+aucun mouvement de répétition. Ces irrégularités
+peuvent sembler déconcertantes, mais il n'est pas impossible
+d'en trouver l'explication, nous reviendrons sur ce
+point dans un instant.</p>
+
+<p>Toutes les fois que nous constatons chez un enfant que
+des mouvements très nets de répétition se produisent, nous
+l'interrogeons après avoir arrêté sa main; nous croyons
+utile de savoir, par son témoignage, comment il se rend
+compte des mouvements de sa main. Cette interrogation
+est d'autant plus utile qu'on pourrait soupçonner que si
+un enfant a répété indéfiniment un certain mouvement que
+j'ai imprimé à sa main ou à son bras, c'est parce qu'il a
+mal compris l'expérience et qu'il a cru à tort qu'il devait
+répéter volontairement ce mouvement. Il faut donc s'entendre
+avec lui et dissiper toute équivoque. Je dirai d'abord
+que mes sujets ont tous, sans exception, la connaissance
+de leurs mouvements; ils savent que leur main vient de
+se mouvoir. Les conditions d'expérience, jointes à leur
+personnalité psychique, n'ont point permis la production
+d'une anesthésie de la main ou du bras: j'entends par là
+une anesthésie profonde, comparable à celle d'une hystérique.
+Après avoir constaté qu'ils ont eu conscience de
+leurs mouvements, je leur demande si, en exécutant ces
+mouvements, ils ont résisté à l'impulsion que j'ai donnée au
+balancier, ou bien s'ils l'ont aidée, ou bien encore s'ils
+sont restés complètement inactifs, n'aidant pas et ne résistant
+pas. Cette demande provoque des réponses très
+variables; l'enfant est souvent en état de doute et semble
+un peu répondre au hasard, après avoir épié l'expérimentateur
+pour deviner sa pensée; cet enfant-là ne
+sait rien au juste. D'autres pensent avoir un peu résisté;
+d'autres enfin, et ce sont les plus nombreux, reconnaissent
+qu'ils ont aidé le mouvement de l'expérimentateur.</p>
+
+<p>Je vais maintenant passer en revue quelques-uns de nos
+sujets.</p>
+
+
+<p>DEW.&mdash;Après un amorçage de 20 mouvements, sa
+main commence à répéter les mouvements sur le balancier,
+pendant qu'il suit les battements du métronome; les
+deux mouvements sont bien rythmés. Quand le sujet a fait
+30 mouvements de répétition, nous l'arrêtons, et nous
+l'interrogeons; nous le prions de nous dire s'il a, comme
+c'était convenu, laissé sa main aller, ou s'il nous a aidé à
+faire le mouvement: il reste indécis; nous le prions alors
+de recommencer en prenant soin de ne pas aider notre
+mouvement. A la suite de cette remarque, les mouvements
+subconscients sont bien diminués; on n'en compte plus
+que 3, après chacune de nos tentatives d'amorçage. Le sujet
+a donc pu reprendre le contrôle de ses mouvements.</p>
+
+
+<p>MONNE.&mdash;Après un court amorçage, il fait tout seul
+30 à 40 mouvements de répétition; mais ces mouvements
+s'arrêtent tout seuls; le sujet sans qu'on l'y ait aidé, est
+arrivé à supprimer les mouvements inconscients, et de
+nouveaux amorçages ne provoquent plus rien. Cet exemple,
+ajouté au précédent, nous montre que l'automatisme des
+mouvements est un phénomène fugitif, qui peut se supprimer
+brusquement.</p>
+
+<p>Nous avons cherché à fixer davantage l'attention de
+Monne, en le priant de lire attentivement une page d'un
+livre de physique amusante; pendant cette lecture, le mouvement
+a été supprimé.</p>
+
+
+<p>DELANS.&mdash;Cet élève présente un automatisme moteur
+plus développé et plus stable que celui de Monne. Après
+un court amorçage, le mouvement de répétition commence,
+très net et très énergique; il se continue indéfiniment; le
+sujet suit avec la main les battements du métronome,
+en montrant beaucoup de régularité. Nous le prions, au
+bout de quelque temps, de lire une page de physique amusante;
+il continue ses mouvements pendant la lecture, mais
+le mouvement devient moins régulier, il cesse d'être synchrone
+avec les battements du métronome.</p>
+
+
+<p>SAGA.&mdash;Encore un bel exemple d'automatisme très
+net et très stable; les mouvements se produisent après un
+court amorçage, et se continuent soit que le sujet écoute
+le métronome, soit qu'il s'absorbe dans la lecture; au bout
+de quelque temps, nous arrêtons sa main. Nous demandons
+à Saga, s'il pense avoir aidé notre mouvement sur le
+balancier ou s'il pense avoir résisté au mouvement. Sa
+réponse nous est qu'il a aidé: nous le prions alors de recommencer
+en laissant complètement aller sa main; nous
+reprenons, et ses mouvements de répétition sont aussi nets
+que la première fois. C'est un sujet qui ne s'est pas contrôlé.</p>
+
+
+<p>BIEN.&mdash;Après un amorçage de 10 mouvements, il fait
+spontanément 30 mouvements de suite; je l'arrête, je l'interroge,
+il reconnaît avoir un peu aidé mon mouvement;
+à la seconde reprise, comme il a été averti, les mouvements
+de répétition disparaissent presque complètement,
+on n'en compte plus que 2.</p>
+
+
+<p>POU.&mdash;Après un amorçage extrêmement court, il exécute
+50 mouvements de répétition: ce mouvement se prolonge
+pendant la lecture. Sur interrogation, il reconnaît
+qu'il a un peu aidé mon mouvement; à la reprise, son
+automatisme persiste. Curieux de savoir s'il arriverait à se
+reprendre, je l'avertis de nouveau qu'il doit avoir soin de
+ne pas m'aider; alors à la seconde reprise, son automatisme
+cesse.</p>
+
+
+<p>MARTIN.&mdash;L'automatisme apparaît tout au début, mais
+il diminue rapidement; il commence par diminuer d'intensité;
+le mouvement devient plus léger, plus incomplet, et
+il cesse; pendant la lecture, on arrive encore à l'amorcer,
+mais il dure peu. Plus l'expérience se prolonge, plus l'automatisme
+diminue; c'est comme si le sujet reprenait de
+lui-même le contrôle de ses mouvements.</p>
+
+
+<p>MIEN.&mdash;Exemple analogue. Les premiers mouvements
+de répétition apparaissent très rapidement, et sont très
+vigoureux; puis ils disparaissent d'eux-mêmes; on ne peut
+pas, en l'amorçant, lui faire produire plus de 4 à 6 mouvements;
+la lecture ne change pas les résultats.</p>
+
+
+<p>OBRE.&mdash;Automatisme très brillant, qui se manifeste
+après un court apprentissage, et persiste indéfiniment,
+pendant l'audition du métronome et pendant la lecture;
+interrogé, le sujet ne se rend compte de rien, il croit même
+m'avoir un peu résisté.</p>
+
+
+<p>MÉRI.&mdash;Excellent automate; apprentissage rapide; malgré
+les avertissements, ne peut pas se reprendre.</p>
+
+
+<p>HUB.&mdash;Il a eu besoin d'un très long amorçage (40 mouvements)
+pour faire des mouvements de répétition; mais
+une fois amorcé, il continue indéfiniment.</p>
+
+
+<p>DIE.&mdash;Très beaux mouvements induits, qui continuent
+indéfiniment; malgré mon avertissement, le sujet
+ne peut pas se reprendre, bien qu'il soit d'avis qu'il m'a
+aidé.</p>
+
+
+<p>GOUJE.&mdash;Encore un excellent automate. Un court
+amorçage provoque les mouvements qui se continuent
+ensuite indéfiniment. Il reconnaît m'avoir un peu aidé.
+Malgré mon avertissement, les mouvements sont aussi
+nets à la reprise qu'avant.</p>
+
+<p>On voit, par les descriptions précédentes que le contrôle
+du sujet sur l'automatisme des mouvements est assez
+variable: certains, comme Mien., Martin., arrivent spontanément,
+sans aucun secours étranger, à corriger et
+à supprimer leur automatisme; d'autres, comme Dew.,
+Bien., Pou., ne produisent l'arrêt de leur main que lorsqu'on
+les a interrogés sur la manière d'exécuter les mouvements,
+et qu'ils ont reconnu qu'ils aidaient un peu;
+d'autres enfin, malgré cet avertissement, continuent à la
+nouvelle reprise à faire des mouvements aussi nets que la
+première fois, lorsqu'ils n'étaient pas avertis.</p>
+
+<p>Nous classons nos sujets de la manière suivante, au
+point de vue du développement de l'automatisme:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 700px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+ 1° Pet<br>
+ 2° Poire.<br>
+ 3° Vasse.<br>
+ 4° Demi.<br>
+ 5° Uhl.<br>
+ 6° Motte.<br><br>
+
+ 7° Gesb<br>
+ 8° Bout<br>
+ 9° Blasch.<br>
+10° Féli.<br>
+11° Lac.<br>
+12° And.<br>
+24° Hub.<br>
+25° Die.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+)<br>
+)<br>
+) Ex aequo.<br>
+) Point<br>
+) d'automatisme.<br>
+)<br><br>
+
+)<br>
+) Ex aequo.<br>
+) Ébauche <br>
+) d'automatisme.<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+13° Bienv.<br>
+14° Mien.<br>
+15° Martin.<br><br>
+
+16° Dew.<br>
+17° Monne.<br>
+18° Pou.<br><br>
+
+19° Delans.<br>
+20° Obre.<br>
+21° Van.<br>
+22° Meri.<br>
+23° Gouje.<br>
+ </td>
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+) Ex aequo.<br>
+) Automatisme corrigé<br>
+) spontanément.<br><br>
+
+) Ex aequo. Aut.,<br>
+) corrigé après<br>
+) avertissement.<br><br>
+
+)<br>
+) Ex aequo.<br>
+) Automatisme<br>
+) persistant malgré<br>
+) l'avertissement.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Quelques remarques maintenant sur ce classement de
+nos sujets. Je suis très frappé de voir que les plus jeunes
+enfants sont presque tous réunis dans le dernier groupe,
+celui des plus automates, et ce groupe ne compte qu'un
+seul enfant de la 1re classe. A première vue, ce classement
+diffère grandement de celui qu'a donné l'expérience sur
+l'idée directrice; car Poire., l'enfant le plus suggestible
+pour le jugement, est ici le moins automate, et au contraire
+Delans, si peu suggestible dans le domaine du
+jugement, est ici parmi les meilleurs automates. Ce fait
+nous laisse soupçonner que ces deux genres de suggestibilité
+ne doivent pas être parallèles comme développement.</p>
+
+<p>Je dois dire en terminant comment j'interprète cette
+expérience sur les mouvements subconscients de répétition.
+Je suppose que les enfants qui ont montré le plus
+d'automatisme sont ceux qui ont fait avec le moins d'exactitude
+la distinction entre les mouvements passifs de leur
+main et les mouvements actifs; quand je faisais moi-même
+mouvoir le balancier, leur main avait un mouvement
+passif; lorsqu'ils ont continué seuls le mouvement, ils ont
+fait un mouvement actif, et s'ils ne se sont pas rendu
+compte qu'à ce moment-là je cessais d'agir sur le balancier,
+c'est qu'ils n'ont pas perçu que le mouvement de leur
+main changeait de nature et devenait actif, après avoir
+été passif. Certes, ces deux genres de mouvements doivent
+présenter des différences caractéristiques, qui se révèlent
+surtout dans les expériences où le sujet fait un effort
+d'attention volontaire pour distinguer ces deux mouvements;
+mais, dans nos expériences sur les élèves, la perception
+de leur différence ne se fait pas ou se fait d'une
+manière incomplète. Pourquoi? Nous n'en savons rien au
+juste; ces questions de mécanisme sont toujours compliquées;
+on pourrait supposer que les sensations particulières
+qui font la différence des deux mouvements sont plus
+faibles et plus confuses chez les sujets automates; une
+autre supposition que je crois plus vraisemblable, est que
+le sujet automate pour les mouvements n'a point l'habitude
+de fixer fortement son attention sur ses sensations
+musculaires. Mais laissons la question en suspens. Toujours
+est-il que lorsqu'on interroge le sujet sur la manière
+dont il s'est comporté et sur la nature des mouvements qu'il
+vient d'exécuter, on l'oblige à se rendre compte de ses
+mouvements; on le détermine à fixer son attention sur ces
+mouvements, et par conséquent on trouble les conditions
+mentales de la précédente expérience; le sujet, ainsi aidé
+par l'expérimentateur, surveille de plus près sa main, il
+doit mieux percevoir les caractères différentiels du mouvement
+actif et du mouvement passif, il se laisse moins
+aller, il veut savoir; bref, ces dispositions différentes contrarient
+le développement du mouvement automatique, car
+un mouvement est d'autant moins automatique, en général,
+qu'on le surveille avec plus d'attention. C'est ainsi que
+nous expliquons comment il se fait que la répétition de
+l'expérience, l'exercice, produisent sur nos sujets un effet
+diamétralement opposé à celui que fournissent les recherches
+d'hypnotisme; plus nous expérimentons sur nos enfants
+d'école, moins ils deviennent suggestibles. Nous en avons
+déjà fait la remarque à propos des expériences sur les
+lignes, et Sidis avait fait une remarque analogue sur des
+élèves de laboratoire. C'est donc un fait sinon général, du
+moins fréquent, et il est contraire à tout ce qu'on observe
+dans l'hypnotisme: le sujet hypnotisé devient d'autant plus
+suggestible, on le sait, qu'il a été suggestionné plus souvent,
+et c'est ce qui constitue le danger moral de la suggestion
+hypnotique, qui, au bout de quelque temps, livre le
+corps et l'âme d'un individu à la volonté d'un autre individu.
+Il est fort heureux pour nos recherches qu'elles ne
+présentent point ce caractère si dangereux; en réalité, on
+pourrait dire d'elles qu'elles guérissent de la suggestion,
+elles rendent nos sujets réfractaires, elles leur apprennent
+à se rendre compte des erreurs qu'ils commettent et les
+habituent à se contrôler. Ce sont des expériences qui
+méritent d'être qualifiées de pédagogiques, puisqu'elles
+procurent aux sujets un profit intellectuel.</p>
+
+<p>Mais comment peut-il se faire, demandera-t-on, qu'une
+tentative de suggestion qui, lorsqu'on fait de l'hypnotisme
+ou même sans hypnotisme, produit une augmentation de
+la suggestibilité, puisse produire entre nos mains un effet
+justement opposé, une diminution de la suggestibilité?
+C'est encore une question sur laquelle je ne puis présenter
+que des opinions probables, mais je ne veux pas éviter de
+la traiter, car elle est extrêmement importante; c'est sans
+doute le noeud de toutes nos recherches. Pour mieux me
+faire comprendre, je vais faire la comparaison entre notre
+expérience du balancier et l'exercice spirite des tables
+tournantes; ce sont là, ce me semble, des expériences tout
+à fait voisines, car l'art de faire tourner les tables consiste
+dans de petites poussées inconscientes que les doigts des
+sujets&mdash;surtout des sujets appelés médiums,&mdash;impriment
+à la table; or, on sait que les médiums s'entraînent et que
+l'entraînement produit chez eux une culture intensive de
+l'automatisme. Pourquoi donc ces mouvements inconscients
+que l'exercice développe chez le médium, l'exercice
+les suspend-il chez nos écoliers? Je pense que sous cette
+forme, la question fait d'elle-même entrevoir la réponse
+probable. Que pense l'adepte du spiritisme lorsqu'il appuie
+les doigts sur un guéridon ou lorsqu'il prend en main une
+plume pour écrire sous la dictée de l'esprit qu'il invoque?
+Avant de donner une séance, il doit se préparer de diverses
+manières, par exemple par la méditation ou la concentration
+d'esprit sur différents problèmes; de plus et c'est là
+le point le plus important, son attitude d'esprit n'est point
+sceptique; il ne cherche point à contrôler les mouvements
+de sa main, à se rendre compte de leur nature, à savoir
+s'il pousse ou ne pousse pas la table, parce qu'il est convaincu
+que sa main n'est qu'un organe au service d'une
+force supérieure à la sienne. Certes, cette intention de ne
+pas se contrôler ne suffirait pas pour faire un médium; il
+faut encore une disposition forte à l'automatisme et d'autres
+qualités qui nous échappent, mais je crois et je veux
+surtout montrer que les théories auxquelles le spirite
+adhère ne le portent point à étudier de près les sensations
+musculaires qui accompagnent les mouvements de sa
+main. Prenons maintenant un enfant d'école, qui a présenté,
+dès le premier amorçage, un bel exemple d'automatisme;
+la suite que l'expérience aura pour lui me paraît
+dépendre en grande partie de l'explication qu'on lui donne;
+si nous lui disions&mdash;ce que nous n'avons jamais fait,
+d'ailleurs&mdash;que le balancier est un instrument merveilleux,
+qui se ment tout seul quand on y met la main, et qui
+par ses oscillations répond à nos interrogations, si nous
+l'avions convié, en un mot, à interroger le balancier comme
+on interroge les tables, et si nous l'avions convaincu du
+caractère sacré de cet exercice&mdash;alors, certainement, l'effet
+aurait été tout différent de celui que nous avons obtenu;
+l'enfant n'aurait point cherché à se contrôler, il aurait fixé
+son attention non pas sur sa main, mais sur les questions
+à poser et les réponses à recueillir, et son activité automatique
+se serait développée au fur et à mesure sans obstacle,
+parce que toute activité se développe par l'exercice; des
+associations d'idées nombreuses se seraient formées et
+auraient consolidé cette activité.</p>
+
+<p>Voilà, ce me semble, comment on peut expliquer que
+dans certains cas l'automatisme grandit et dans d'autres
+il s'atténue et finit par disparaître. Notre explication ne
+pourrait pas convenir à toutes les circonstances, car il y
+a des observations dans lesquelles l'automatisme s'est
+développé chez des personnes n'ayant pas d'idées préconçues
+ou même réfractaires aux idées spirites: diverses
+expériences citées plus haut en sont des exemples, celles
+de Stein par exemple, ou celle de Patrick. Nous avons
+vu que Stein a cultivé son propre automatisme en faisant
+de vigoureux efforts de distraction pour oublier sa main.
+L'expérimentateur s'est donc mis artificiellement dans des
+conditions utiles pour la suppression du contrôle. D'autre
+part, on a vu des cas où l'automatisme était si puissant
+qu'aucun contrôle ne pouvait l'arrêter et chez les hystériques,
+dont la main est insensible et l'attention mobile, le
+contrôle est souvent bien difficile. Mais ces remarques,
+tout en corrigeant notre interprétation, nous paraissent en
+laisser subsister la plus grande partie, et nous conclurons
+en admettant que dans nos expériences sur le balancier,
+si l'automatisme ne se développe pas, c'est parce que
+la manière dont l'expérience est présentée aux sujets
+oriente leur esprit vers le contrôle de leurs mouvements.</p>
+
+<p>2e <i>expérience</i>.&mdash;Deux jours après avoir terminé la
+recherche précédente, je conçus l'idée d'en faire une autre
+du même genre sur les mêmes enfants. Il me paraît extrêmement
+important de répéter plusieurs fois une même
+recherche sur une série de sujets, en donnant toutefois
+aux épreuves un tour ou un dispositif extérieur qui leur
+imprime un caractère de nouveauté pour les expérimentés.
+L'avantage principal de ces répétitions et variations d'une
+même expérience est de permettre la vérification des résultats;
+en même temps on se rend compte si les résultats
+sont bien probants et ont un certain caractère de constance
+ou bien s'ils sont variables, s'ils varient d'un jour à
+l'autre, sous l'influence de petites causes insaisissables;
+tous les tests nouveaux devraient être, dans la mesure du
+possible, soumis à ce genre de contrôle.</p>
+
+<p>Le premier contrôle auquel j'ai pensé est le suivant:
+dans l'expérience précédente, la main de l'enfant répétait
+un mouvement très simple, en faisant osciller un balancier;
+était-il exact de supposer que l'aptitude à répéter inconsciemment
+un mouvement aussi élémentaire, était un signe,
+une présomption d'une aptitude à répéter des mouvements
+plus compliqués, par exemple les mouvements graphiques,
+qui sont des mouvements appris? Cette question m'a paru
+intéressante à résoudre. Au moment où j'ai fait cette
+seconde recherche, je n'avais pas encore étudié les résultats
+de la première, et mon esprit n'était pas prévenu que
+tel sujet serait suggestible aux mouvements et que tel
+autre ne le serait pas. Pour enregistrer les mouvements
+graphiques, je mettais simplement une plume dans la main
+droite du sujet, je le priais de me confier sa main, et de
+me laisser faire; sa main était cachée par un écran; pour
+occuper son attention, je lui faisais compter les battements
+d'un métronome, comme dans l'épreuve précédente; l'arrangement
+matériel était le même, et j'ai trouvé chez mes
+sujets une aussi grande docilité que la première fois. Ils
+étaient bien convaincus que le point important de l'expérience
+consistait à compter exactement le nombre des battements.</p>
+
+<p>Une petite difficulté s'est présentée tout de suite; beaucoup
+d'enfants tenaient mal leur main; en vain, je leur
+recommandais de prendre l'attitude nécessaire pour écrire,
+de tenir le porte-plume solidement pressé entre les trois
+doigts, d'appuyer l'extrémité de la plume sur le papier;
+malgré ces recommandations, plusieurs enfants tenaient
+le porte-plume mollement; il glissait; ou bien la main s'appuyait
+trop sur le bord cubital; ou encore, la main, les
+doigts, le poignet se raidissaient; excès de mollesse et
+excès de raideur avaient à peu près le même inconvénient
+pour moi; je n'arrivais pas à conduire la main d'une
+manière satisfaisante, à lui imprimer un mouvement graphique.
+J'ai vu là combien il était préférable d'employer un
+instrument, au lieu du contact direct, pour imprimer à la
+main un mouvement passif. Il m'a semblé que dans certains
+cas, chez des enfants très jeunes par exemple, si je
+n'ai pas réussi à provoquer la répétition de mouvements
+graphiques, c'est parce que je n'ai pas pu manier leur
+main comme il l'aurait fallu. Une autre cause d'erreur aussi
+sérieuse, c'est qu'il est parfois délicat de faire la part entre
+les mouvements qu'on imprime soi-même à la main du
+sujet et les mouvements que cette main exécute spontanément;
+pour éviter la difficulté, il faudrait quitter la main du
+sujet; mais cette sensation de suppression de contact peut
+éveiller son attention et troubler l'expérience.</p>
+
+<p>A tous nous avons fait écrire des séries d'e, ayant en
+général comme dimension 1cm,5 de hauteur; nous écrivons
+chaque lettre en rythmant notre mouvement sur les
+battements du métronome.</p>
+
+<p>Les élèves peuvent être répartis en 4 groupes.</p>
+
+<p>Dans le 1er groupe, les élèves n'ont répété aucun mouvement;
+ce sont les élèves Féli., Blasch., Uhl., Mott., Vase.,
+Gesbe., Pet., Poire., Die.</p>
+
+<p>Dans le 2e groupe, ils ont tracé seulement une lettre ou
+une portion de lettre: élèves Bien., Van., Lac., Mousse., Mi.</p>
+
+<p>Dans le 3e groupe, ils ont tracé une courte série de
+lettres. Élèves Sag., Bout., Pou., Dew.</p>
+
+<p>Dans le 4e groupe, ils ont tracé une série indéfinie de
+lettres. Obre., Delan., Gouje., Hub.</p>
+
+<p>Dans le 1er groupe se rencontre un sujet tout jeune,
+Die., dont l'insuccès tient peut-être à ce que je n'ai pas
+pu me rendre maître de sa main. Il en est de même pour
+Van., qui est au 2e groupe; c'est l'attitude incohérente
+de sa main qui m'a empêché d'étudier son automatisme.</p>
+<center>
+<img src="Fig28.png" alt="" style="width: 550px; height: 116px;">
+</center>
+<p class=STDIT>Fig. 28.&mdash;Ecriture automatique de Sagaire (à lire de
+gauche à droite) écriture guidée, avant la croix; l'écriture automatique
+sans guide commence à partir de la croix, mais on reste en contact avec
+la main du sujet.</p>
+
+<p>Je donne une figure reproduisant les lignes tracées par
+Saga., les premières lettres sont conduites par moi; à
+partir de la croix, je reste en contact avec sa main sans le
+guider, et il continue le mouvement en le déformant un
+peu; quand j'abandonne sa main, celle-ci s'arrête.</p>
+
+
+<center>
+<img src="Fig29.png" alt="" style="width: 550px; height: 94px;">
+</center>
+<p class=STDIT>Fig. 29.&mdash;Ecriture automatique de Hub. A partir de 1 se
+produit l'écriture automatique spontanée; en 2, elle se poursuit
+quoiqu'on ait rompu le contact avec la main du sujet. Le mouvement reste
+régulier.</p>
+
+<p>Chez Hub., le phénomène prend plus de développement
+(fig. 29), je conduis d'abord sa main, puis je reste en contact
+et cesse de la conduire; (en 1) le mouvement se continue
+régulièrement. Enfin, je supprime le contact (en 2),
+mais cela ne trouble nullement le mouvement de l'écriture.</p>
+
+<center>
+<img src="Fig30.png" alt="" style="width: 550px; height: 185px;">
+</center>
+<p class=STDIT> Fig. 30.&mdash;Ecriture automatique de Delans. sans guide et
+sans contact.</p>
+
+<p>Chez Delans., grand garçon de 14 ans, dont la résistance
+à la suggestion des lignes était des plus remarquables,
+l'automatisme des mouvements de la main ne se manifeste
+qu'après un assez long amorçage; ce sujet déforme complètement
+le mouvement. Voici une série de boucles qu'il
+a faites spontanément, je ne tenais plus sa main (fig. 30).
+Quand il a terminé, je lui demande des renseignements sur
+les mouvements qu'il a exécutés; je lui demande notamment
+s'il a résisté à mon mouvement ou s'il a cédé; il me répond
+aussitôt: il y a des moments où vous m'avez lâché.&mdash;
+<i>Demande</i>. «Alors pourquoi avez-vous continué le mouvement,
+quand je vous ai lâché?»&mdash;<i>Réponse</i> (après un moment
+d'embarras.) «C'était pour pouvoir mieux compter les
+bruits du métronome.» Cette justification après coup est
+à rapprocher de celles que d'autres élèves ont trouvées
+pour expliquer comment ils ont marqué des lignes trop
+longues, dans l'expérience sur l'idée directrice.</p>
+
+<center>
+<img src="Fig31.png" alt="" style="width: 550px; height: 167px;">
+</center>
+
+<p class=STDIT>Fig. 31.&mdash;Ecriture automatique d'Obre., en 1, écriture
+spontanée; en 2, suppression de contact.</p>
+
+<p>Nous terminons par l'observation d'Obre., qui est la
+plus complète de toutes; après amorçage de 7 lettres seulement
+(fig. 31), il continue le mouvement spontanément;
+je cesse très vite le contact, il continue à écrire <i>pendant une
+minute environ</i>, il arrive au bout de son papier, je l'arrête
+et je l'interrogé. Je lui demande s'il se rend compte des
+mouvements qu'il a exécutés. Il me répond: «Vous avez
+pris ma main, après, vous l'avez lâchée, et j'ai continué à
+écrire. Je me suis embrouillé pour compter (le métronome)
+je ne comptais pas juste; j'ai compté jusqu'à 100, et à
+partir de 50 je me suis embrouillé, et même à 29. J'ai senti
+que vous me lâchiez et j'ai continué à écrire.»&mdash;<i>Demande</i>.
+Vous avez continué volontairement?&mdash;<i>Réponse</i>. Oui, j'ai
+vu qu'il fallait continuer à écrire&mdash;<i>Demande</i>. Qu'avez-vous
+écrit tout seul?&mdash;<i>Réponse</i>. Je ne sais pas au juste.&mdash;
+<i>Demande</i>. Sont-ce des mots ou bien des lettres qui n'ont
+pas de sens?&mdash;<i>Réponse</i>. Des lettres qui n'ont pas de sens.
+&mdash;<i>Demande</i>. Vous sentiez bien votre plume courir sur le
+papier?&mdash;<i>Réponse</i>. Oui, Monsieur, et je sentais aussi que
+je n'écrivais pas droit.&mdash;<i>Demande</i>. Vous avais-je dit de
+continuer à écrire tout seul?&mdash;<i>Réponse</i>. Non, monsieur,
+je ne savais pas, je croyais qu'il fallait encore écrire.» Je
+conviens alors avec lui que nous allons reprendre et qu'il
+devra ne faire lui-même aucun mouvement; c'est moi seul
+qui me sers de sa main pour écrire. A cette reprise (fig. 32)
+je lui fais encore tracer quelques boucles puis je reste en
+contact avec sa main; celle-ci répète automatiquement le
+mouvement, elle le répète 9 fois; alors je lâche sa main
+complètement, elle continue à faire trois boucles, puis
+s'arrête, et l'enfant se tourne vers moi en me disant que
+je l'ai lâché; il faut remarquer qu'il a mis un certain temps
+à s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Cet interrogatoire, et ceux que nous avons fait subir
+à nos sujets dans l'expérience précédente nous montrent
+que ces mouvements automatiques de répétition ne sont
+point franchement inconscients; le sujet sait que sa main
+exécute des mouvements, il se rend bien compte de la
+matérialité des mouvements. En outre, dans bien des cas,
+il apparaît avec évidence que le sujet s'est aperçu que les
+mouvements de sa main n'ont pas été entièrement passifs;
+il avoue qu'il a <i>un peu aidé</i> l'expérimentateur, et il pense
+même l'avoir fait volontairement, quelques-uns vont même
+plus loin, et trouvent une raison quelconque pour expliquer
+leur acte. Nous connaissons la valeur de ces explications
+après coup, qui ne peuvent en imposer qu'à des observateurs
+peu instruits; en réalité, c'est bel et bien de l'automatisme;
+seulement les phénomènes se produisent au seuil
+de la conscience, d'où des illusions fréquentes sur leur
+nature.</p>
+
+<center>
+<img src="Fig32.png" alt="" style="width: 550px; height: 146px;">
+</center>
+
+<p class=STDIT>Fig. 32.&mdash;Écriture automatique d'Obre. En 1, écriture
+spontanée; en 2, suppression de contact.</p>
+
+<p>J'ai remarqué chez plusieurs sujets une vive rougeur qui
+se produisait au moment où les phénomènes d'automatisme
+se manifestaient avec le plus d'intensité. Aucun d'eux n'a
+pu donner l'explication de cette rougeur.</p>
+
+<p>Ces deux expériences sur l'automatisme moteur présentent-elles
+des résultats concordants? On peut en juger.
+Nous rapprochons les deux listes:</p>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+EXPÉRIENCE DE L'ÉCRITURE
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+EXPÉRIENCE DU BALANCIER
+ </td>
+
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Féli.<br>
+Blasch.<br>
+Uhl.<br>
+Motte.<br>
+Vasse.<br>
+Gesbe.<br>
+Pet.<br>
+Poire.<br>
+Die<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+) Aucun<br>
+) mouvement.<br>
+) <br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Pet.<br>
+Poire.<br>
+Vasse.<br>
+Demi.<br>
+Uhl.<br>
+Motte.<br><br>
+
+Gesb.<br>
+Bout.<br>
+Blasch.<br>
+Féli.<br>
+Lac.<br>
+And.<br>
+
+ </td>
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+)<br>
+)<br>
+) Aucun<br>
+) mouvement.<br>
+)<br>
+)<br><br>
+
+)<br>
+)<br>
+) Ébauche<br>
+) d'automatisme.<br>
+)<br>
+)<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+EXPÉRIENCE DE L'ÉCRITURE
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+EXPÉRIENCE DU BALANCIER
+ </td>
+
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<table summary="" cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Bien.<br>
+Van.<br>
+Lac.<br>
+Monne.<br>
+Mien.<br><br>
+
+Saga.<br>
+Bout.<br>
+Pou.<br>
+Dew.<br><br>
+
+Obre.<br>
+Delans.<br>
+Gouje.<br>
+Hub.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+)<br>
+) Ébauche<br>
+) d'automatisme.<br>
+)<br>
+)<br><br>
+
+)<br>
+) Automatisme<br>
+) net.<br>
+)<br><br>
+
+)<br>
+) Automatisme<br>
+) complet.<br>
+)<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+Bien.<br>
+Mien.<br>
+Martin.<br>
+Dew.<br>
+Monne.<br>
+Pou.<br><br>
+
+Delans.<br>
+Obre.<br>
+Van.<br>
+Méri.<br>
+Gouje.<br>
+Hub.<br>
+Die.<br>
+ </td>
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font size:14pt; font-family: serif;">
+)<br>
+)<br>
+) Automatisme<br>
+) net.<br>
+)<br>
+)<br><br>
+
+)<br>
+)<br>
+) Automatisme<br>
+) complet.<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Je crois que la comparaison de ces deux recherches
+donne des résultats concordants. Si on met à part deux
+tout jeunes enfants, Die. et Van., au sujet desquels s'est
+produite la petite erreur que j'ai signalée plus haut (défaut
+dans l'attitude de la main pour écrire), on constate qu'aucun
+nom de sujet ne subit un déplacement de plus d'un
+groupe en passant d'une expérience à l'autre. Ainsi, les
+sujets du groupe 1 peuvent se rencontrer dans le groupe 2,
+mais il n'y en a aucun qui tombe dans le groupe 3 ou
+dans le groupe 4; d'où je crois pouvoir tirer provisoirement
+la conclusion que le développement de l'automatisme
+pour des mouvements simples est un signe probable d'automatisme
+pour des mouvements plus compliqués.</p>
+
+<p>Ces expériences nous montrent deux faits principaux:</p>
+
+<p>1° Il est possible d'étudier rapidement sur des élèves
+d'école l'automatisme des mouvements;</p>
+
+<p>2° Cet automatisme ne paraît pas coïncider avec l'automatisme
+du jugement.</p>
+
+
+
+<p>CONCLUSION</p>
+
+
+<p>Cet ouvrage est l'exécution d'une toute petite partie d'un
+plan beaucoup plus général. Ce plan, auquel je travaille
+depuis bien des années, et pour lequel j'amasse des matériaux
+dont la plupart n'ont pas encore été publiés, consiste
+à établir la psychologie expérimentale des fonctions supérieures
+de l'esprit, en vue d'une différenciation des individus.
+J'ai déjà publié avec Victor Henri quelques aperçus
+sur cet ensemble de recherches, en donnant à ces aperçus
+le nom sommaire de psychologie individuelle<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class=FTNOTE><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a>Voir <i>Année psychologique</i>, II, p. 414.</blockquote>
+
+<p>Je veux, dans cette conclusion, examiner quelle contribution
+mes études sur la suggestibilité apportent à la psychologie individuelle.</p>
+
+<p>Deux questions se posaient à nous. La première peut se
+formuler ainsi: l'appréciation de la suggestibilité des individus
+est-elle possible, en dehors des pratiques de l'hypnotisation?
+En d'autres termes, peut-on savoir si une personne
+est suggestible, et à quel degré elle l'est, sans avoir
+besoin de l'endormir?</p>
+
+<p>La seconde question, bien distincte de la première,
+consiste à se demander si ces épreuves de suggestibilité
+que nous avons imaginées, ou si d'autres épreuves qui
+restent à imaginer, sont significatives.</p>
+
+<p>Traitons ces deux points séparément.</p>
+
+<p>La première question est celle que j'ai eue constamment
+présente à l'esprit; et si je suis parvenu à la résoudre, je
+pense avoir atteint le but que je me proposais. Ce but était
+de démontrer qu'on peut faire de la suggestion sans hypnotisme,
+par des méthodes absolument inoffensives, des
+méthodes scolaires, vraiment pédagogiques. Cette démonstration,
+ne l'ai-je point faite? Pendant plusieurs mois, j'ai
+pu étudier la suggestibilité d'enfants et de jeunes gens dans
+nombre d'écoles sans soulever la moindre crainte de la part
+des maîtres les plus prudents; je crois même que personne
+ne s'est avisé de voir une relation quelconque entre mes
+expériences et l'hypnotisme. C'est un point qui me paraît
+acquis.</p>
+
+<p>Les méthodes par lesquelles j'ai cherché à mettre en
+lumière l'influence des idées directrices, c'est-à-dire de la
+routine, me paraissent dignes d'être conservées, et améliorées
+bien entendu; telles qu'elles sont, elles donnent des
+résultats précis, qui s'expriment au moins en partie par
+des chiffres, et nous avons vu quelle importance il faut
+attacher aux coefficients de suggestibilité; quelles réserves
+aussi il faut faire. Il est incontestable que nos épreuves
+permettent un <i>classement</i> des individus, par rapport au
+point sur lequel l'épreuve porte, et on arrive à déterminer
+par exemple qu'une personne A est plus suggestible
+qu'une personne B, et moins suggestible qu'une personne C.
+N'est-ce point déjà beaucoup de faire cette constatation,
+au moyen d'une épreuve écrite qui est aussi inoffensive
+qu'un devoir de calcul ou d'orthographe? L'expérience a
+même pu être poussée très loin, et nous dévoiler des degrés
+extrêmement élevés de suggestibilité, et une absence complète
+de sens critique, par exemple chez ces élèves d'école
+primaire qui, poussés par la suggestion, donnent une longueur
+de 30 centimètres à une ligne qui en réalité n'en a
+que 6. Nos tests de suggestibilité ne font pas seulement le
+classement des élèves; ils permettent de déterminer, pour
+chacun des sujets, différents points importants, comme la
+promptitude à se corriger, l'aptitude à se rendre compte
+de ce qu'ils sentent; et par l'appel qui est fait à l'introspection,
+nous sommes parvenus à saisir quelques parties du
+mécanisme encore si obscur de la suggestion. Enfin, je
+rappelle&mdash;et ceci est extrêmement important&mdash;que nos
+expériences ne comportent aucun dressage, qu'elles n'augmentent
+pas, en se répétant, la docilité des sujets, et qu'on
+évite ainsi un des grands dangers moraux de l'hypnotisme.
+Bien au contraire, l'élève apprend à exercer son sens critique,
+et à se faire une opinion personnelle.</p>
+
+<p>Les recherches sur les mouvements inconscients, que
+j'ai faites dans les écoles, n'ont point exigé l'invention d'un
+procédé nouveau; je me suis contenté de répéter sur les
+écoliers les opérations très simples que j'avais faites autrefois
+sur des malades et aussi sur des adultes; et je me suis
+convaincu que cette expérience est pratique, facile et assez
+rapide.</p>
+
+<p>Les recherches sur l'action personnelle sont d'un genre
+bien différent, et sur ce point je crois qu'il y aura encore à
+faire beaucoup d'améliorations expérimentales. L'action personnelle
+est ce qui se rapproche le plus de l'hypnotisation;
+c'est en quelque sorte une forme adoucie et précisée de la
+suggestion hypnotique; l'erreur commise par le sujet, dans
+les expériences qui comportent une action personnelle,
+n'est point l'oeuvre du sujet, mais celle de l'expérimentateur;
+c'est ce dernier qui, en réalité, est responsable de
+l'erreur; c'est lui qui cherche à tromper l'élève, et quand
+on a conduit quelques expériences de ce genre, on s'aperçoit
+facilement qu'elles donnent à l'expérimentateur une position
+un peu délicate. Il y a plus; dans certaines formes de
+l'action personnelle, nous exerçons une action orale, et
+nous l'exerçons en contredisant le sujet, en nous efforçant
+de le faire changer d'avis; il en résulte une lutte sourde
+entre deux personnalités, lutte qui n'est certes pas dans les
+habitudes de l'enseignement. Sans doute, ces deux inconvénients
+de l'action personnelle peuvent être corrigés après
+coup par l'explication qu'on donne à l'élève lorsque l'expérience
+est terminée; il suffit alors de montrer qu'on a voulu
+faire une épreuve sur le sens critique de l'élève pour enlever
+à la recherche son cachet de tromperie. Mais quoi qu'il
+en soit, je pense que les recherches sur l'action personnelle
+doivent toujours être employées avec beaucoup de prudence,
+surtout dans les milieux scolaires, je pense aussi
+que le procédé des questions écrites, auquel j'ai eu recours
+en dernier lieu, doit être préféré à tous les autres, parce
+qu'il a un double avantage; d'abord il a l'avantage d'être
+plus précis qu'une parole verbale, toujours accompagnée
+d'une accentuation, parfois d'un geste, d'un regard qui en
+modifient la valeur dans des proportions inconnues; le
+second avantage est que la question écrite, même quand il
+est notoire qu'elle émane de l'expérimentateur, engage
+moins sa responsabilité qu'une question orale, et ne présente
+pas, par conséquent, tous les inconvénients que j'ai
+signalés plus haut.</p>
+
+<p>Je répète donc que nous possédons actuellement des
+tests capables de mesurer la suggestibilité individuelle,
+sans hypnotisation.</p>
+
+<p>La seconde question que j'ai soulevée est celle de savoir
+si ces tests sont significatifs; il faut entendre par là si ces
+tests démontrent avec certitude la suggestibilité des individus.
+On peut se demander si tel sujet A qui, dans une de
+nos épreuves, a été très suggestible, le serait autant pour
+des épreuves différentes, ou pour les mêmes faites à
+d'autres occasions; ou si d'une manière générale, dans sa
+vie réelle, ce sujet A n'est pas moins suggestible qu'un
+sujet B, qui cependant s'est montré bien plus réfractaire
+à nos tests de suggestion. C'est une question très importante,
+et très difficile à résoudre; presque tout est encore à
+faire. Il faudra rechercher d'abord si les résultats de nos
+tests sont constants, ou si au contraire ils varient d'un
+jour à l'autre, et dans quelle mesure ils varient. Cette
+vérification est d'autant plus difficile que le test de suggestion
+fait partie de toute une catégorie d'expériences qui
+ne sont probantes que lorsque le sujet en ignore complètement
+le but; et il est à craindre par conséquent qu'en
+répétant une épreuve de suggestion, bien qu'on puisse
+donner chaque fois un motif différent à l'épreuve&mdash;étude
+de la mémoire, étude sur la justesse du coup d'oeil, etc.&mdash;il
+est à craindre que le sujet ne finisse par comprendre ce
+qu'on lui veut en réalité, et cela changera complètement
+les résultats. Ce problème une fois résolu, il resterait
+encore à rechercher si la suggestibilité d'un sujet, quand
+elle est attestée par un de nos tests, peut être contrôlée
+par des renseignements provenant d'une autre source.
+Entendons-nous sur ce point. En un sens, on peut dire
+que nos tests n'ont besoin d'aucune espèce de contrôle;
+quand un de nos élèves succombe à un piège qui lui est
+tendu, c'est là un fait qui demeure acquis, quelles que soient
+les causes qui l'ont amené; il est donc certain, peut-on
+dire, qu'à tel moment, dans telles conditions, ce sujet a
+montré telle et telle suggestibilité. Mais, comme il n'existe
+point une seule et unique aptitude à la suggestion, mais
+qu'on est suggestible par toutes les voies possibles, et sur
+tous les points où l'on perçoit, où l'on raisonne, où l'on
+sent, et où l'on veut, il y a lieu de se demander si la suggestibilité
+d'une personne, quand elle est vérifiée pour le
+processus <i>a</i>, devient probable pour les processus <i>b, c, d</i>,
+et ainsi de suite.</p>
+
+<p>On ne résoudra cette difficulté, ce me semble, qu'en
+employant différents moyens; il faudra, par exemple,
+rechercher si les personnes qui sont très hypnotisables
+sont plus sensibles à nos tests que les personnes qui sont
+très réfractaires à l'hypnotisme; on verra aussi si, pendant
+les états de somnambulisme qui produisent une augmentation
+notoire de la suggestibilité, les personnes
+deviennent plus sensibles à nos tests que pendant leur état
+de veille; je pense aussi qu'il sera utile de faire des
+recherches analogues sur certains imbéciles et idiots, qui
+paraissent très suggestibles. Il y a là tout un programme de
+recherches qui sont pleines de promesses. J'ai moi-même
+commencé à attaquer la difficulté, mais en prenant une
+autre voie. Répétant des épreuves très différentes de suggestibilité
+sur les mêmes sujets, j'ai recherché si leur suggestibilité
+varie avec la nature des épreuves. Bien que cette
+étude ne soit qu'indiquée dans notre livre, et qu'elle méritât
+d'être poussée plus loin, elle fournit déjà d'utiles indications;
+l'aptitude aux mouvements subconscients, nous
+l'avons vu, paraît indépendante des autres formes de suggestibilité;
+mais je répète que ces études sont à peine
+ébauchées.</p>
+
+<p>Je n'ai pas traité davantage la question de savoir quel
+degré de suggestibilité il faut souhaiter et favoriser chez
+les enfants qu'on instruit. C'est une recherche qui ne relève
+pas de l'expérimentation, mais bien plutôt de la pédagogie,
+considérée comme art. Notre but, à nous expérimentateurs,
+est d'organiser des méthodes capables de mettre en
+lumière cette suggestibilité dans des circonstances où
+elle reste obscure; le pédagogue en se servant de ces
+méthodes décidera dans chaque cas particulier le jugement
+qu'il doit porter et la conduite qu'il doit tenir.</p>
+
+<p>Une très forte suggestibilité est naturelle à l'enfant, elle
+fait partie de sa psychologie normale, au même titre que
+le sentiment de la peur; et le développement régulier des
+fonctions intellectuelles et morales diminue progressivement
+cette suggestibilité enfantine, sans qu'il soit le plus
+souvent nécessaire d'aider l'oeuvre de la nature. Du reste,
+la suggestibilité est, pour l'enfant, qui ne sait rien encore
+et qui est incapable de raisonner, une forme de la confiance,
+et sans la confiance de l'élève, sans l'autorité du
+maître, il n'y a pas d'éducation possible. Le pédagogue
+doit surtout surveiller les écarts, les anomalies de suggestibilité,
+de même qu'il doit réprimer chez ses élèves
+l'esprit de contradiction et d'ergoterie, qui peut devenir
+un défaut intellectuel, aussi dangereux que la servilité.
+C'est sa tâche; il ne me convient pas d'en parler; elle est en
+dehors de mon sujet; dans ce livre, je l'ai dit et je le
+répète, je me contente d'avoir exposé, d'après les expériences
+récentes, les méthodes qui permettent d'évaluer la
+suggestibilité individuelle sans avoir recours à l'hypnotisme.</p>
+
+
+
+<p>APPENDICE</p>
+
+
+
+<p>EXPLICATION DES PLANCHES I ET II</p>
+
+<p>La planche I contient les portraits de 4 élèves remarquables
+par leur suggestibilité: c'est d'abord Poire (2),
+élève de 1re classe, qui s'est comporté en automate pour
+toutes les expériences; And (4), élève de 3e classe, jouissant
+de la même suggestibilité; Bout (1), élève de 1re classe,
+très suggestible pour les idées directrices, mais plus réfractaire
+à l'action morale; enfin Hub (3), élève du cours élémentaire,
+qui probablement doit à son jeune âge son
+extrême suggestibilité.</p>
+
+<p>La planche II contient les portraits de 4 élèves qui ont
+été parmi les plus réfractaires à la suggestion; Lac (5),
+élève de 2e classe, réfléchi, circonspect, de caractère très
+indépendant; Mien (6), élève plus jeune, peu suggestible;
+Blas (8), qui a été un leader dans les expériences de groupe,
+et enfin Van (7), enfant tout jeune, assez suggestible pour
+les expériences sur les lignes et les poids, mais très indépendant
+et très vif dans les expériences de groupe.</p>
+
+
+
+
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p>
+
+
+
+
+<p>INTRODUCTION</p>
+
+<p>CHAPITRE I. Historique</p>
+
+<p class="i2"> &mdash; II. Les idées directrices</p>
+
+<p class="i2"> &mdash; III. Les idées directrices (<i>suite</i>)</p>
+
+<p class="i2"> &mdash; IV. Les idées directrices (<i>fin</i>)</p>
+
+<p class="i2"> &mdash; V. L'action morale</p>
+
+<p class="i2"> &mdash; VI. L'interrogatoire</p>
+
+<p class="i2"> &mdash; VII. L'imitation</p>
+
+<p class="i2"> &mdash; VIII. Les mouvements subconscients</p>
+
+<p class="i2"> &mdash; IX. Conclusion</p>
+
+
+<p class="i10"> APPENDICE</p>
+
+<p>PLANCHE I</p>
+
+<center>
+<img src="Planche1.png" alt="" style="width: 426px; height: 600px;">
+</center>
+
+<p>PLANCHE II</p>
+
+<center>
+<img src="Planche2.png" alt="" style="width: 431px; height: 600px;">
+</center>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Suggestibilite, by Alfred Binet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SUGGESTIBILITE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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