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+The Project Gutenberg EBook of La Suggestibilite, by Alfred Binet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Suggestibilite
+
+Author: Alfred Binet
+
+Release Date: March 5, 2004 [EBook #11453]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SUGGESTIBILITE ***
+
+
+
+
+Produced by Curtis Weyant, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. Produced from page scans provided by Case Western Reserve
+University's Preservation Department.
+
+
+
+
+
+LA
+
+SUGGESTIBILITÉ
+
+
+PAR
+
+ALFRED BINET
+
+
+Docteur ès sciences, Lauréat de l'Institut
+(Académie des Sciences et Académie des Sciences morales)
+Directeur du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne
+(Hautes-Études)
+
+Avec 32 figures et 2 planches hors texte.
+
+
+1900
+
+
+
+
+JACQUES PASSY
+_19 mars 1864.--22 novembre 1898_
+
+
+
+LA SUGGESTIBILITÉ
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Apprécier la suggestibilité d'une personne sans avoir recours à
+l'hypnotisation ou à d'autres manoeuvres analogues, tel est, aussi
+brièvement indiqué que possible, le sujet de ce livre.
+
+Il suffit de réfléchir un moment pour comprendre tous les avantages de
+cette séparation entre l'étude de l'hypnotisme et celle de la suggestion.
+Quoi que l'on pense de l'hypnotisme,--et quant à moi j'estime que c'est une
+méthode de premier ordre pour la pathologie mentale--il est incontestable
+que cette méthode d'expérimentation qui constitue une main-mise sur un
+individu, présente des inconvénients pratiques très graves: elle ne réussit
+pas chez toutes les personnes, elle provoque chez quelques-unes des
+phénomènes nerveux importants et pénibles, et en outre elle donne aux
+sujets des habitudes d'automatisme et de servilité qui expliquent que
+certains auteurs, Wundt en particulier, aient considéré l'hypnotisme comme
+une immoralité. C'est pour cette raison que les pratiques en ont été
+sévèrement interdites dans les écoles et dans l'armée, et je crois cette
+mesure excellente: l'hypnotisation doit rester, à mon avis, une méthode
+clinique.
+
+Jusque dans ces cinq dernières années, hypnotisme et suggestion étaient
+termes presque synonymes; on ne faisait de la suggestion que sur des
+sujets préalablement hypnotisés, ou bien, si l'on essayait de faire de la
+suggestion à l'état de veille, c'était exactement par les mêmes procédés
+que ceux de l'hypnotisme, c'est-à-dire par des affirmations autoritaires
+amenant une obéissance automatique du sujet et suspendant sa volonté et son
+sens critique.
+
+Les méthodes nouvelles que je vais décrire n'ont, je crois, aucun
+rapport pratique avec l'hypnotisme; ce sont essentiellement des méthodes
+pédagogiques: et j'ai pu les employer pendant plusieurs mois de suite dans
+les écoles, sous l'oeil attentif des maîtres, sans éveiller chez eux
+la moindre crainte que leurs élèves fussent l'objet de manoeuvres
+d'hypnotisation; c'est qu'en effet ces méthodes ne provoquent pas plus
+d'émotion ou de trouble chez les sujets qu'un exercice de dictée ou de
+calcul. Je dirai plus: ces expériences peuvent rendre de grands services
+aux élèves, si on a le soin de leur expliquer, quand le résultat est
+atteint, quel est le but qu'on se proposait, si on leur met sous les yeux
+l'erreur qu'ils ont commise, si on leur indique pourquoi ils ont commis
+cette erreur, comment ils ont manqué d'attention; c'est une leçon de
+choses, et en même temps une leçon morale dont l'enfant profite souvent,
+j'en ai eu la preuve, car j'en ai vu plusieurs qui, à chaque épreuve,
+apprenaient à se corriger et devenaient moins suggestibles.
+
+Certes, ce n'est pas seulement aux enfants que cette leçon serait
+salutaire, mais surtout aux adultes, qui trop souvent, comme on l'a vu dans
+ces derniers temps, perdent l'habitude d'exercer leur sens critique, de
+se faire une opinion personnelle et raisonnée, et se laissent servilement
+suggestionner par les polémiques de presse!
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+HISTORIQUE
+
+
+Toutes les fois qu'on cherche à classer les caractères d'une manière utile,
+d'après des observations réelles et non d'après des idées _a priori_, on
+est amené à faire une large part à la suggestibilité. Tissié utilisant les
+remarques qu'il a faites dans le monde des sports, sur les entraîneurs et
+les entraînés, divise les caractères en trois catégories, qui ne sont au
+fond que des catégories de suggestibilité: 1° les _automatiques_, ceux
+qui obéissent passivement et sans réplique, les modèles de la discipline
+aveugle; ceux qui, suivant l'auteur, obéissent au «je veux»; 2° les
+_sensitifs_, ceux dont on obtient l'obéissance en s'adressant à leurs
+sentiments, et particulièrement à leur affection; 3° les _actifs_, les
+volontaires, qui sont eux-mêmes, qui ont une personnalité tranchée, et sur
+lesquels on ne peut pas agir directement, mais seulement par esprit
+de contradiction; ils répondent au «tu ne peux pas»; 4° les _rétifs_,
+quatrième catégorie, que Tissié ne donne pas, mais que les instituteurs
+m'ont indiquée, car elle existe dans les écoles, et elle n'est point aimée
+des maîtres; ce sont des révoltés, des indisciplinés; probablement cette
+catégorie est formée pour une bonne part de nerveux et de dégénérés.
+
+Naturellement, je ne puis me porter garant de cette classification, qui ne
+repose pas, à ce qu'il me semble, sur des observations régulières; et
+il faudrait sans doute rechercher s'il est exact que les individus sur
+lesquels on n'a prise que par l'esprit de contradiction sont toujours des
+volontaires; j'en doute un peu[1]. Mais l'essentiel est de montrer que ce
+projet de classification des caractères repose sur des distinctions de
+suggestibilité; les automatiques sont les plus suggestibles de tous, les
+sensitifs le sont déjà moins, et enfin les actifs et les rétifs ne peuvent
+être suggestionnés que dans une petite mesure, et au moyen de Détours.
+
+[Note 1: J'ai observé bien souvent que l'esprit de contradiction
+est très développé chez des personnes nerveuses, auxquelles on donne
+l'obsession d'un acte, rien qu'en les mettant au défi de l'accomplir.
+Pitres signale avec raison les hystériques comme des sujets qu'on peut
+souvent suggestionner à fond, en les prenant par l'esprit de contradiction.
+Je crois bien que la tendance à contredire n'est pas nécessairement
+un indice de personnalité bien organisée et capable de résister à la
+suggestion.]
+
+Un auteur américain, Bolton, a donné, en passant, il y a quelques années,
+une classification de caractères, dans laquelle on retrouve encore une
+préoccupation de la suggestibilité des individus[2]. Il faisait une
+expérience sur le rythme, expérience longue et minutieuse, dans laquelle
+il était obligé de rester longtemps en relation avec ses sujets, et de les
+examiner de très près.
+
+[Note 2: Voir _Année psychol._, I, p. 360.]
+
+Il faisait entendre aux personnes des sons rythmés de différentes façons,
+et devait ensuite, par des interrogations minutieuses, chercher à savoir
+comment chaque personne avait perçu les sons, les avait groupés et rythmés.
+Il fut frappé de la manière fort différente dont chacun se prêtait à
+l'expérience, et il les classa tous en trois catégories: 1° d'abord, ceux
+qui s'empressent d'accepter toutes les suggestions de l'opérateur; ils
+n'ont aucune idée à eux, adoptent celle qu'on leur suggère avec une
+docilité surprenante; ce sont les automatiques ou passifs de la
+classification précédente; 2° ceux qui cherchent à se faire une opinion
+personnelle; leur attitude est celle d'un scepticisme modéré et
+raisonnable: ils donnent leurs impressions avec exactitude, ce sont les
+meilleurs sujets. L'opinion à laquelle ils arrivent sur la question n'est
+pas toujours juste, car elle repose le plus souvent sur des données
+incomplètes; 3° les contrariants; c'est l'espèce détestable, le désespoir
+des expérimentateurs. Ce sont des gens qui poussent l'esprit de
+contradiction jusqu'à la mauvaise foi; ils critiquent tout, le but de
+l'expérience, les conditions où l'on opère; ils sont subtils; ils refusent
+de donner leur opinion, tant qu'ils ne connaissent pas celle des autres
+sujets ou celle de l'expérimentateur; dès qu'ils la connaissent, ils
+s'empressent d'en prendre le contre-pied, avec un grand entrain d'ergotage,
+Si on ne livre à leur critique aucune opinion, ils refusent de dire la leur
+et se renferment dans un silence dédaigneux.
+
+Cette seconde classification des caractères--quoique l'auteur n'ait pas eu
+le moins du monde la prétention d'en faire une--ressemble beaucoup à la
+première, avec les différences obligées; et soit dit en passant, c'est de
+cette manière-là seulement--en classant les réactions des sujets d'après
+une série de points de vue,--qu'on arrivera à établir une théorie générale
+des caractères, et non en faisant des classifications théoriques,
+véritables châteaux bâtis en l'air. Mais ce n'est point, pour le moment,
+le sujet que nous avons en vue. Nous avons voulu simplement montrer, en
+reproduisant les deux classifications précédentes, que la suggestibilité en
+forme le fond, et qu'on ne peut pas étudier le caractère sans tenir compte
+de cet élément essentiel.
+
+G. de Lapouge[3], traitant de l'inégalité parmi les hommes, a proposé
+de rattacher chaque individu ou chaque groupe à quatre grands types
+intellectuels:
+
+1° Le premier type est celui des initiateurs, des inventeurs; tout ce qui
+change une civilisation leur est dû.
+
+2° Le second est celui des hommes intelligents et ingénieux, qui reprennent
+et perfectionnent les inventions des premiers.
+
+3° Le troisième type réunit les individus à esprit de troupeau, comme dit
+Galton, qui sont les ennemis de toutes les idées nouvelles, de tous les
+progrès, et opposent soit une lutte opiniâtre, s'ils sont intelligents,
+soit une inertie absolue s'ils sont inférieurs.
+
+4° Le quatrième type est incapable de produire, de combiner, et même de
+recevoir par éducation la plus modeste somme de culture.
+
+[Note 3: G. de Lapouge, De l'inégalité parmi les hommes, _Revue
+d'anthrop._, 3e série, III, 1888, p. 9.]
+
+Cette classification des types intellectuels est curieuse; elle ne me
+paraît fondée sur aucune recherche expérimentale; je l'ai reproduite parce
+qu'elle repose, comme celle de Tissié, au moins en partie sur la notion de
+suggestibilité.
+
+Nous pensons que le mot de suggestibilité répond à plusieurs phénomènes que
+l'on doit provisoirement distinguer; ces phénomènes sont les suivants:
+
+1° L'obéissance à une influence morale, venant d'une personne étrangère.
+C'est là le sens technique, en quelque sorte, du mot suggestibilité;
+
+2° La tendance à l'imitation, tendance qui dans certains cas peut se
+combiner avec une influence morale de suggestion, et dans d'autres cas,
+exister à l'état isolé;
+
+3° L'influence d'une idée préconçue qui paralyse le sens critique;
+
+4° L'attention expectante ou les erreurs inconscientes d'une imagination
+mal réglée;
+
+5° Les phénomènes subconscients qui se produisent pendant un état de
+distraction ou par suite d'un événement quelconque qui a créé une division
+de conscience. C'est à cette catégorie qu'appartiennent les mouvements
+inconscients, le cumberlandisme, les tables tournantes et l'écriture
+spirite.
+
+Je crois utile d'ajouter que les distinctions que je viens de proposer sont
+entièrement théoriques; elles résultent d'une simple analyse de la question
+et leur but est de préparer les voies à des recherches expérimentales;
+l'expérimentation seule peut éclairer ces différents points; je me suis
+servi de cette analyse comme point de départ pour instituer différentes
+expériences; il faudra rechercher ensuite si l'expérience confirme les
+distinctions susdites.
+
+Nous allons maintenant reprendre chacune de ces variétés de suggestibilité,
+la définir avec soin et rechercher comment les auteurs ont pu en faire
+l'étude, par des méthodes absolument étrangères à l'hypnotisme.
+
+
+
+I
+
+
+SUGGESTIBILITÉ PROPREMENT DITE OU OBÉISSANCE
+
+
+Etre suggestible ou être autoritaire, voilà un dilemme qui se pose à propos
+de chaque individu: le succès de toute une carrière en dépend et on peut
+dire que les autoritaires--toutes choses égales d'ailleurs, c'est-à-dire si
+la mauvaise fortune, l'inconduite, etc., ne se mettent pas en travers--ont
+bien plus de chance d'arriver dans la vie que les suggestibles. On ne
+pourrait pas citer beaucoup d'individus ayant atteint de hautes situations
+qui manqueraient d'autorité. L'autorité peut remplacer toutes les autres
+qualités intellectuelles; dans un cercle, quel est celui qu'on écoute? ce
+n'est pas le plus intelligent, celui qui pourrait dire les choses les
+plus curieuses; c'est celui qui a le plus d'autorité, dont le regard est
+volontaire, dont la parole, pleine, sonore, articule lentement des phrases
+interminables, dont tout le monde supporte respectueusement l'ennui. Il y
+a plaisir à analyser, témoin invisible, une conversation de cinq ou six
+personnes, à laquelle on ne prend aucune part; on voit de suite quel est
+celui qui fait de la suggestion; celui-là guide la conversation, en règle
+l'allure, impose son opinion, développe ses idées; puis il y a parfois
+lutte; un autre, plus ferré sur un certain terrain, prend l'avantage
+et réussit à se faire écouter. Un interlocuteur nouveau peut changer
+complètement l'état des forces, car, chose surprenante, l'autorité est une
+qualité toute relative; une personne A en exerce sur B, qui en exerce sur
+C, et C à son tour tient A sous son autorité.
+
+La manière d'affirmer, le ton de la voix, la forme grammaticale peuvent
+révéler celui qui a de l'autorité: il y a des phrases modestes comme: «je
+ne sais pas», ou «je vous demande pardon», qu'un homme d'autorité affirme
+avec éclat. Certaines qualités physiques augmentent l'autorité;
+la conscience de sa force en donne beaucoup. Un sportsman de mes
+connaissances, qui fait le courtier de commerce, disait que le secret de
+son aplomb réside dans sa conviction de ne jamais rencontrer des poings
+plus forts que les siens. Le costume ajoute aussi à l'autorité, le costume
+militaire surtout, ainsi du reste que tout ce cérémonial dont Pascal s'est
+moqué, mais dont il a parfaitement compris le sens. Le nombre est aussi
+un facteur important: douze individus en groupe qui regardent un individu
+isolé exercent sur lui une autorité énorme; malheur à celui qui est seul.
+On a parfaitement ce sentiment quand on croise, isolé, dans une rue de
+village, une compagnie de militaires qui vous regardent: il faut beaucoup
+d'autorité pour soutenir tous ces regards, et l'homme timide se détourne.
+Cette influence de masse, nous l'avons vue et en quelque sorte mesurée, M.
+Vaschide et moi, dans des expériences que nous faisions récemment dans
+les écoles sur la mémoire des chiffres. Ces expériences avaient lieu
+collectivement; nous réunissions dans une classe dix élèves ou davantage,
+et après une explication, nous dictions des chiffres que les élèves
+devaient écrire de mémoire, sans faire de bruit, sans plaisanter et sans
+tricher. Nous étions deux, et seuls pour maintenir la discipline; les
+jeunes gens avaient de seize à dix-huit ans, parisiens, et passablement
+bruyants; nous n'avions sur eux aucune autorité matérielle, ne pouvant
+pas leur infliger de punition; enfin, l'épreuve était monotone et assez
+fatigante. Il nous fut très facile de constater que nous pouvions tenir
+en respect une dizaine de ces jeunes gens, mais dès que ce nombre était
+dépassé, la discipline se relâchait, les élèves étaient plus bruyants et
+quelques tricheries se déclaraient.
+
+Les considérations, précédentes ont surtout pour but de montrer que l'étude
+de la suggestion peut se faire ailleurs que dans des séances factices
+d'hypnotisme et sur des malades à qui on fait manger des pommes de terre
+transformées en oranges; dans les milieux de la vie réelle, les phénomènes
+d'influence, d'autorité morale prennent un caractère plus compliqué; et je
+renvoie le lecteur curieux d'exemples à un chapitre fort intéressant,[4] du
+livre du regretté professeur Marion sur l'_Education dans l'Université_.
+
+[Note 4: Pages 310 et seq.]
+
+Tout d'abord, comment devons-nous définir, à ce point de vue nouveau, la
+suggestion? Quand est-ce que la suggestion commence? A quel caractère
+la distingue-t-on des autres phénomènes normaux qui ne sont point de la
+suggestion? Cette définition est tout un problème, et on a dit depuis
+longtemps que la plupart des gens qui emploient le mot de suggestion n'en
+ont pas une idée claire. Il faut évidemment reconnaître comme erronée
+l'opinion de tout un groupe de savants pour lesquels la suggestion est
+une _idée qui se transforme en acte_[5]; à ce compte, la suggestion
+se confondrait avec l'association des idées et tous les phénomènes
+intellectuels, et le terme aurait une signification des plus banales, car
+la transformation d'une idée en acte est un fait psychologique régulier,
+qui se produit toutes les fois que l'idée atteint un degré suffisant
+de vivacité. Au sens étroit du mot, dans son acception pour ainsi dire
+technique, la suggestion est une pression morale qu'une personne exerce
+sur une autre; la pression est morale, ceci veut dire que ce n'est pas une
+opération purement physique, mais une influence qui agit par idées, qui
+agit par l'intermédiaire des intelligences, des émotions et des volontés;
+la parole est le plus souvent l'expression de cette influence, et l'ordre
+donné à haute voix en est le meilleur exemple; mais il suffit que la pensée
+soit comprise ou seulement devinée pour que la suggestion ait lieu; le
+geste, l'altitude, moins encore, un silence, suffit souvent pour établir
+des suggestions irrésistibles. Le mot pression doit à son tour être
+précisé, et c'est un peu délicat. Pression veut dire violence: par suite de
+la pression morale l'individu suggestionné agit et pense autrement qu'il
+le ferait s'il était livré à lui-même. Ainsi, quand après avoir reçu un
+renseignement, nous changeons d'avis et de conduite, nous n'obéissons point
+à une suggestion, parce que ce changement se fait de plein gré, il est
+l'expression de notre volonté, il a été décidé par notre raisonnement,
+notre sens critique, il est le résultat d'une adhésion à la fois
+intellectuelle et volontaire. Quand une suggestion a réellement lieu, celui
+qui la subit n'y adhère pas de sa pleine volonté, et de sa libre raison; sa
+raison et sa volonté sont suspendues pour faire place à la raison et à la
+volonté d'un autre; on dit à cet individu: vous ne pouvez plus lever le
+bras, et effectivement tous ses efforts de volonté deviennent impuissants
+pour lever le bras; de même, on lui affirme qu'un oiseau est perché sur son
+épaule, et il ne peut pas se débarrasser de cette hallucination, il voit
+l'oiseau, il l'entend, il est complètement dupe de cette vision. C'est ce
+que Sidis[6] exprime dans un langage très clair, mais un peu schématique,
+quand il dit qu'il existe en chacun de nous des centres d'ordre différent:
+d'abord les centres inférieurs, idéo-moteurs, centres réflexes et
+instinctifs, et ensuite les centres supérieurs, directeurs, sièges de
+la raison, de la critique, de la volonté. L'effet de la suggestion est
+d'imprimer le mouvement aux centres inférieurs, en paralysant l'action des
+centres supérieurs; la suggestion crée par conséquent, ou exploite un état
+de désagrégation mentale. Il y a beaucoup de vrai dans cette conception,
+quoique la distinction des centres inférieurs et supérieurs soit un peu
+grossière. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de faire intervenir dans
+l'explication, même sous forme d'image, une idée anatomique sur les centres
+nerveux; je préférerais, quant à moi, distinguer un mode d'activité simple,
+automatique et un mode d'activité plus complexe, plus réfléchi, et admettre
+que par suite de la dissociation réalisée par la suggestion, c'est le mode
+d'activité simple qui se manifeste, le mode complexe étant plus ou moins
+altéré.
+
+[Note 5: Voici une phrase cueillie dans un ouvrage tout récent: la
+suggestion n'est-elle pas l'art d'utiliser l'aptitude que présente un sujet
+à transformer l'idée reçue en acte?]
+
+[Note 6: _The Psychology of Suggestion_. New-York, 1898, p. 70.]
+
+Un clinicien bien connu, M. Grasset, a du reste montré récemment
+l'inconvénient que peut présenter la schématisation à outrance des
+phénomènes de suggestion[7]. Cet auteur a supposé que le pouvoir
+de direction et de coordination résidait dans un centre spécial de
+l'encéphale, le centre O; et que les actes automatiques sont produits par
+des centres inférieurs réunis par des fibres associatives, et formant un
+polygone qui se suffit à lui-même. Cette supposition lui permet de définir
+plusieurs cas d'automatisme et de dédoublement sous une forme qui est très
+pittoresque, mais qui, prise à la lettre, conduirait à de graves erreurs.
+
+[Note 7: _Leçons de clinique médicale. L'automatisme psychologique_.
+Montpellier, 1896.]
+
+La distraction, par exemple, serait une dissociation entre le centre O et
+le polygone: «quand Archimède sort dans la rue en son costume de bain,
+criant _Eureka_, il marche avec son polygone et pense à son problème avec
+son centre O.» Erasme Darwin a raconté l'histoire d'une actrice qui, tout
+en jouant et chantant, ne pensait qu'à son canari mourant. «Elle chantait
+avec son polygone, et pleurait son canari avec O.» Nous admettons qu'il y
+a peut-être quelque avantage, pour la clarté d'une exposition purement
+médicale, destinée à des étudiants en médecine, à imaginer un centre
+psychique supérieur et un polygone de centres inférieurs; mais on
+commettrait une erreur en prenant ces hypothèses simplistes au pied de la
+lettre.
+
+Ce centre O, qui ressemble un peu trop à la glande pinéale dans laquelle
+Descartes logeait l'âme, que devient-il dans les dédoublements de
+personnalité analogues à ceux de Felida qui vit, pendant des mois, tantôt
+dans une condition mentale, tantôt dans une autre? Peut-on dire que l'une
+de ces existences est une vie automatique, (polygonale, sous-association de
+O) et que l'autre de ces existences est une vie complète (avec le polygone
+et O synthétisés)? Evidemment non; et l'embarras de Grasset à s'expliquer
+sur ce point (voir la page 98) montre le défaut de la cuirasse qui existe
+dans la théorie. Il n'y a point de séparation nette entre la vie
+psychique supérieure et la vie automatique, au moins à notre avis; la
+vie automatique, en se compliquant, en se raffinant, devient de la vie
+psychique supérieure, et par conséquent, nous pensons qu'il est inexact
+d'attribuer à ces formes d'activité des organes distincts.
+
+Le premier caractère de la suggestion est donc de supposer une opération
+dissociatrice; le second caractère consiste dans un degré plus ou moins
+avancé d'inconscience; cette activité, quand la suggestion l'a mise en
+branle, pense, combine des idées, raisonne, sent et agit sans que le moi
+conscient et directeur puisse clairement se rendre compte du mécanisme par
+lequel tout cela se produit. L'individu à qui on défend de lever le bras,
+rapporte Forel[8], est tout étonné et ne comprend pas comment il peut
+se faire que son bras soit paralysé; ce procédé de paralysie, qui s'est
+réalisé en lui, et qui est de nature mentale, reste pour lui lettre close;
+de même, l'hystérique à qui l'on fait apparaître une photographie sur un
+carton blanc, tiré d'une douzaine de cartons tous pareils, et qui retrouve
+ensuite ce carton[9], ne peut pas nous expliquer quels sont les repères qui
+la guident; ce sont des repères qui sont inconscients pour elle, et cette
+inconscience est un caractère de la dissociation.
+
+[Note 8: _Quelques mots sur la nature et les indications de la
+Thérapeutique suggestive_. Revue médicale de la Suisse romande, décembre
+1898.]
+
+[Note 9: Voir _Magnétisme animal_, par Binet et Féré, p. 166 et seq.]
+
+Enfin, pour achever cette rapide définition de la suggestion, il faut tenir
+compte d'un élément particulier, assez mystérieux, dont nous ne pouvons
+donner l'explication, mais dont nous connaissons de science certaine
+l'existence, c'est l'action morale de l'individu. Le sujet suggestionné
+n'est pas seulement une personne qui est réduite temporairement à l'état
+d'automate, c'est en outre une personne qui subit une action spéciale
+émanée d'un autre individu; on peut appeler cette action spéciale de
+différents noms, qui seront vrais ou faux suivant les circonstances: on
+peut l'appeler peur, ou amour, ou fascination, ou charme, ou intimidation,
+ou respect, admiration, etc., peu importe: il y a là un fait particulier,
+qu'il serait oiseux de mettre en doute, mais qu'on a beaucoup de peine à
+analyser. Dans les expériences d'hypnotisme proprement dit, ce fait se
+produit surtout par ce que l'on appelle _l'électivité_ ou le _rapport_;
+c'est une disposition particulière du sujet qui concentre toute son
+attention sur son hypnotiseur, au point de ne voir et de n'entendre que ce
+dernier, et de ne souffrir que son contact. On a du reste décrit longuement
+les effets de l'électivité non seulement pendant les scènes d'hypnotisme,
+mais encore en dehors des séances[10].
+
+[Note 10: Voir Pierre Janet. _L'influence somnambulique et le besoin de
+direction_, Revue philosophique, février 1897.]
+
+Les premières expériences méthodiques, de moi connues, qui ont été faites
+sur des sujets normaux pour établir les effets de la suggestion en dehors
+de tout simulacre d'hypnotisme, sont celles du zoologiste Yung, de
+Genève[11]. Cet auteur les a décrites un peu brièvement dans son petit
+livre sur le sommeil hypnotique. Il raconte que dans son laboratoire,
+ayant à exercer des étudiants à l'usage du microscope, il mettait sur le
+porte-objet une préparation quelconque, il décrivait d'avance des détails
+purement imaginaires, puis il priait les débutants de regarder, de décrire
+à leur tour ce qu'ils voyaient; très souvent, dit-il, les étudiants
+ont attesté qu'il voyaient les détails annoncés par leur professeur;
+quelques-uns même les ont dessinés. Le fait est intéressant, sans doute;
+mais on voudrait plus de détails; peut-être n'ont-ils fait le dessin que
+par pure complaisance, parce qu'ils voulaient faire plaisir à leur futur
+examinateur, et il n'est pas certain qu'ils aient cru voir ce qu'ils ont
+dessiné.
+
+[Note 11: E. Yung. _Le sommeil normal et le sommeil pathologique_.
+Paris, Doin.]
+
+Sidis[12] a fait dans le laboratoire de Münsterberg, à Harvard, des
+recherches analogues. Il faisait asseoir son sujet devant une table, et le
+priait de regarder fixement un point d'un écran; cette fixation avait lieu
+durant vingt secondes; pendant ce temps-là, le sujet devait chasser toute
+idée et s'efforcer de ne penser à rien; puis brusquement, on enlevait
+l'écran, découvrant une table sur laquelle divers objets étaient posés,
+et il était convenu que lorsque l'écran serait enlevé, le sujet devait
+exécuter, aussi rapidement que possible, un acte quelconque laissé à son
+choix. L'expérience se déroulait en effet dans l'ordre indiqué; seulement,
+quand l'écran était enlevé, l'opérateur donnait à haute voix une
+suggestion, comme de prendre un objet placé sur la table, ou de frapper 3
+coups sur la table. Cette suggestion de mouvements et d'actes n'a pas été
+infaillible, puisqu'elle s'adressait à des personnes éveillées; cependant
+Sidis rapporte qu'elle réussissait dans la moitié des cas. Ceux même
+qui n'obéissaient pas paraissaient parfois impressionnés, car il en
+est quelques-uns qui restaient immobiles, comme frappés d'inhibition,
+incapables d'exécuter le plus petit mouvement. Parmi ceux qui obéissaient,
+il s'en est trouvé un, jeune homme très intelligent, qui exécutait à la
+manière d'un mouvement réflexe l'acte commandé. Quant aux autres, on les
+voyait bien exécuter l'acte, mais il était difficile de se rendre compte de
+la façon dont ils avaient été impressionnés: si on les interrogeait, si on
+leur demandait pourquoi ils avaient obéi, ils répondaient en général que
+c'était par simple politesse. L'auteur a raison de douter qu'une telle
+explication soit valable pour un si grand nombre de cas. Analysant son
+expérience, il a cherché à se rendre compte des raisons pour lesquelles
+elle restait obscure. Pour qu'une suggestion réussisse à l'état de veille,
+il faut réunir un certain nombre de conditions qui ont pour but de procurer
+au sujet un état de calme physique et moral et de diminuer son pouvoir
+de résistance. Or, lorsqu'on adresse à haute voix une injonction à une
+personne, on emploie la suggestion directe, qui a toujours le tort
+d'éveiller la résistance; de là les insuccès fréquents. L'auteur pense que
+ce sont surtout les suggestions indirectes qui réussissent pendant l'état
+de veille, et les suggestions directes pendant l'état d'hypnotisme.
+
+[Note 12: _Op. cit._, p. 35]
+
+Cette formule présente une netteté très curieuse, mais nous doutons qu'elle
+soit absolument juste, et puisse convenir à tous les cas. Ce qui me paraît
+entièrement vrai, c'est que la résistance du sujet peut faire échouer les
+suggestions directes. Cette cause d'échec est moins à craindre pendant
+l'état d'hypnotisme, mais elle n'y subsiste pas moins, et je me rappelle
+plus d'un sujet rebelle qui a mis dans un grand embarras son opérateur: un
+jour que Charcot montrait quelques-unes de ses hypnotisées à des étrangers,
+il voulut faire écrire à l'une d'elles une reconnaissance de dette égale à
+un million; l'énormité du chiffre provoqua de la part de l'hypnotisée une
+résistance invincible, et pour la décider à donner sa signature il fallut
+se borner à lui faire souscrire une dette de cent francs. D'autre part,
+j'ai bien constaté que pendant l'état d'hypnotisme, les suggestions données
+sous une forme indirecte sont très effectives; au lieu de dire à une malade
+rebelle: «Vous allez vous lever!» on obtient un effet qui quelquefois est
+plus sûr, en se contentant de dire à demi-voix à un assistant: «Je crois
+qu'elle va se lever.» Suivant les circonstances, tel mode de suggestion
+réussit et tel autre mode échoue.
+
+Mais revenons à l'étude de l'état normal. Il faut distinguer les
+suggestions de sensations et d'idées et les suggestions d'actes; ces
+dernières sont toujours difficiles à réaliser, car elles impliquent d'une
+part commandement et d'autre part obéissance, et il est bien vrai qu'un
+ordre donné sur un ton autoritaire a quelque chose d'offensant qui excite
+un sujet à la résistance. Il y aurait donc lieu d'imaginer une forme
+d'expérience un peu différente de celle de Sidis.
+
+Un petit détail, assez insignifiant en apparence, est à relever dans les
+descriptions de cet auteur. Avant de donner sa suggestion, dit-il, il avait
+soin d'engager la personne à regarder un point fixe pendant vingt secondes.
+Il ne dit pas pourquoi il a employé cette fixation du regard, ni si les
+sujets qui n'avaient pas eu soin de regarder fixement un point étaient plus
+suggestibles que les autres. Je pense que cette pratique, qui rappelle
+beaucoup le procédé de Braid pour hypnotiser, devrait être étudiée avec
+soin dans ses conséquences psycho-physiologiques.
+
+La recherche de Sidis ne comporte point une étude de détail, de psychologie
+individuelle sur la suggestibilité; elle nous apprend seulement qu'on peut
+faire des suggestions d'actes sur des élèves de laboratoire et réussir ces
+suggestions. C'est le fait même de la suggestibilité qui est mis ici en
+lumière, et pas autre chose. L'étude de Sidis a donc ce même caractère
+préliminaire que les études bien antérieures de Yung.
+
+Un autre auteur, Bérillon, qui s'est beaucoup occupé de l'hypnotisation des
+enfants comme méthode pédagogique, vient de publier un opuscule[13] où il
+rapporte plusieurs exemples de suggestion donnée à l'état de veille.
+
+[Note 13: _L'hypnotisme et l'orthopédie mentale_, par E. Bérillon,
+Paris, Rueff. 1898.]
+
+Ces observations ne rentrent pas absolument dans le cadre de notre travail,
+car, ainsi que nous l'avons annoncé, nous ne nous occuperons point des
+suggestions dites de l'état de veille, lorsqu'elles sont données d'après
+les mêmes méthodes que la suggestion de l'hypnotisme; cependant nous
+croyons devoir dire un mot des recherches de Bérillon, à cause de la
+curieuse assertion dont il les accompagne.
+
+D'après son expérience, des enfants imbéciles, idiots, hystériques, sont
+beaucoup moins facilement hypnotisables et suggestibles que «les enfants
+robustes, bien portants, dont les antécédents héréditaires n'ont rien
+de défavorable». Ces derniers seraient «très sensibles à l'influence de
+l'imitation. Ils s'endorment souvent, lorsqu'on a endormi préalablement
+d'autres personnes devant eux, d'une façon presque spontanée. Il suffit de
+leur affirmer qu'ils vont dormir pour vaincre leur dernière résistance.
+Leur sommeil a toutes les apparences du sommeil normal, ils reposent
+tranquillement les yeux fermés[14]».
+
+[Note 14: _Op. cit._, p. 10.]
+
+Voici maintenant ce que l'auteur pense de ceux qui résistent aux
+suggestions: «Au point de vue purement psychologique, la résistance
+aux suggestions est aussi intéressante à constater qu'une extrême
+suggestibilité. Elle dénote un état mental particulier et souvent même un
+esprit systématique de contradiction dont il faut neutraliser les effets.
+Parfois cette résistance est inspirée par des motifs dont il y a lieu de
+ne pas tenir compte. Le plus fréquent de ces motifs est la peur de
+l'hypnotisme, que nous arrivons assez facilement à dissiper.
+
+«Le degré de suggestibilité n'est nullement en rapport avec un état
+névropathique quelconque. La _suggestibilité, au contraire, est en rapport
+direct avec le développement intellectuel et la puissance d'imagination du
+sujet. Suggestibilité, à notre avis, est synonyme d'éducabilité_.
+
+«_Le diagnostic de la suggestibilité_.--Ce diagnostic peut être fait à
+l'aide d'une expérience des plus simples. Cette expérience a pour objet
+d'obtenir chez le sujet la réalisation d'un acte très simple, suggéré à
+l'état de veille. Voici comment je procède:
+
+«Après avoir fait le diagnostic clinique et interrogé l'enfant avec
+douceur, je l'invite à regarder avec une grande attention un siège placé à
+une certaine distance, au fond de la salle, et je lui fais la suggestion
+suivante: «Regardez attentivement cette chaise; vous allez éprouver malgré
+vous le besoin irrésistible d'aller vous y asseoir. Vous serez obligé
+d'obéir à ma suggestion, quel que soit l'obstacle qui vienne s'opposer à sa
+réalisation.»
+
+«J'attends alors le résultat de l'expérience. Au bout de peu de temps (une
+ou deux minutes) on voit ordinairement l'enfant se diriger vers la chaise
+indiquée, comme poussé par une force irrésistible, quels que soient les
+efforts qu'on fasse pour le retenir. Dès lors je puis poser mon pronostic,
+et déclarer que cet enfant est intelligent, docile, facile à instruire et à
+éduquer et qu'il a de bonnes places dans sa classe. Je puis ajouter qu'il
+sera très facile à hypnotiser.
+
+«Si l'enfant reste immobile, et déclare qu'il n'éprouve aucune attraction
+vers le siège qui lui est désigné, je puis conclure de ce résultat négatif
+qu'il est mal doué au point de vue intellectuel et mental, et qu'il sera
+facile de retrouver chez lui des stigmates accentués de dégénérescence.
+L'opinion des maîtres et des parents vient toujours confirmer ce
+diagnostic.»
+
+On sera sans doute étonné, de prime abord, qu'un auteur voie dans la
+suggestibilité des signes d'éducabilité; les hypnotiseurs nous ont du reste
+habitués aux affirmations tranchantes et inattendues. Delboeuf n'a-t-il pas
+soutenu que l'hypnotisme exalte la volonté humaine? Nous pensons inutile de
+décrire à nouveau ce que nous entendons par état de suggestibilité,
+état dans lequel il y a une suspension de l'esprit critique, et une
+manifestation de la vie automatique, et par conséquent nous n'insisterons
+pas pour prouver qu'un développement anormal de l'automatisme ne saurait
+en aucune façon être une preuve d'intelligence. En somme, ce sont là des
+discussions théoriques, qui n'engendrent pas toujours la conviction, et il
+vaut bien mieux traiter la question sous une forme expérimentale.
+
+Sur ce dernier point, je crois intéressant de remarquer que Bérillon se
+contente d'affirmer sans rien prouver. On aurait été curieux d'avoir sous
+les yeux une statistique de bons élèves et de mauvais élèves, et d'étudier
+le pourcentage des hypnotisables dans ces deux catégories. C'est ainsi que
+nous procédons en psychologie expérimentale, nous donnons nos chiffres,
+et nous les laissons parler. L'habitude maintenant est si bien prise que
+lorsque nous rencontrons une affirmation sans preuves, nous la considérons
+comme une impression subjective, sujette à des erreurs de toutes sortes.
+Voilà ce qu'aurait dû se rappeler un auteur américain, M. Luckens[15],
+qui dit avoir été très frappé, dans une visite faite à Bérillon, de cette
+assimilation de la suggestibilité à l'éducabilité; il aurait dû demander
+des preuves, et jusqu'à ce qu'elles lui eussent été fournies, suspendre son
+jugement[16].
+
+[Note 15: Luckens. _Notes abroad_, Pedagogical Seminary, 10, 1898.]
+
+[Note 16: Je crois devoir ajouter quelques remarques sur les rapports
+pouvant exister entre la suggestibilité d'une personne et son intelligence.
+Il me paraît incontestable qu'un certain degré d'intelligence est
+nécessaire pour comprendre la suggestion donnée, et une personne qui ne
+comprendra pas une suggestion trop complexe pour son intelligence se
+trouvera, par ce fait même, incapable de l'exécuter; l'échec ne viendra
+pas de son défaut de suggestibilité, mais de son défaut d'intelligence. Je
+prends tout de suite un exemple: un enfant d'école primaire ne pourra
+pas, par suggestion, résoudre une équation à deux inconnues, ou faire un
+problème de calcul intégral. Dans ce sens, on peut dire que l'intelligence
+du sujet n'est pas sans relation avec sa suggestibilité. Nous rencontrons
+du reste cette relation lorsque nous nous adressons pour nos recherches aux
+enfants très jeunes; à cinq ans, et à six ans, un enfant me paraît être
+en général beaucoup plus suggestible qu'à neuf ans; mais son extrême
+suggestibilité se trouve neutralisée dans bien des cas par son incapacité à
+comprendre la suggestion.]
+
+J'ai fait il y a cinq ans environ, en collaboration avec V. Henri, des
+expériences de suggestion qui rentrent dans cette catégorie, c'est-à-dire
+qui sont la mise en oeuvre de l'autorité morale; ce n'étaient point des
+suggestions d'actes ou de sensations; la suggestion était dirigée de
+manière à troubler seulement un acte de mémoire. Une ligne modèle de 40
+millimètres de longueur étant présentée à l'enfant, il devait la retrouver,
+par mémoire ou par comparaison directe, dans un tableau composé de
+plusieurs lignes, parmi lesquelles se trouvait réellement la ligne
+modèle. Au moment où il venait de faire sa désignation, on lui adressait
+régulièrement, et toujours sur le même ton, la phrase suivante: «En
+êtes-vous bien sûr? N'est-ce pas la ligne d'à côté?» Il est à noter que
+sous l'influence de cette suggestion discrète, faite d'un ton très doux,
+véritable suggestion scolaire, la majorité des enfants abandonne la ligne
+d'abord désignée et en choisit une autre. La répartition des résultats
+montre que les enfants les plus jeunes sont plus sensibles à la suggestion
+que leurs aînés: en outre, la suggestion est plus efficace quand
+l'opération qu'on cherche à modifier est faite de mémoire que quand elle
+est faite par comparaison directe (c'est-à-dire le modèle et le tableau de
+lignes se trouvant simultanément sous les yeux de l'enfant); voici quelques
+chiffres:
+
+NOMBRE DES CAS OÙ LES ENFANTS ONT CHANGÉ LEUR RÉPONSE
+
+ Dans la Dans la comparaison Moyenne.
+ mémoire. directe.
+
+Cours élémentaire. 89% 74% 81,5%
+
+ -- moyen. 80% 73% 76,5%
+
+ -- supérieur. 54% 48% 51%
+
+Dans ces chiffres sont confondus les enfants qui, avant la suggestion, ont
+fait une désignation exacte de la ligne égale au modèle, et les enfants qui
+ont fait une désignation fausse. Il faut maintenant distinguer ces deux
+groupes d'enfants, dont chacun présente un intérêt particulier. Les enfants
+qui se sont trompés une première fois font en général une désignation plus
+exacte, grâce à la suggestion; ainsi, si l'on compte ceux dont la seconde
+désignation se rapproche plus du modèle que la première, on en trouve 81
+p. 100, tandis que ceux qui s'en éloignent davantage forment une petite
+minorité de 19 p. 100. Quant aux enfants qui ont vu juste la première fois,
+ils sont remarquables par la fermeté avec laquelle ils résistent à la
+suggestion, qui, dans leur cas, est perturbatrice; 56 p. 100 seulement
+abandonnent leur première opinion, tandis que dans le cas d'une réponse
+inexacte, il y en a 72 p. 100 qui changent de désignation.
+
+Je ferai remarquer que cette étude de V. Henri et de moi a été conçue dans
+un esprit un peu différent de celui qu'on trouve dans d'autres travaux du
+même genre. Nous ne nous sommes pas simplement proposés de montrer que les
+enfants, ou que tels et tels enfants sont suggestibles, mais nous avons
+cherché à préciser le mécanisme de cette suggestibilité, en étudiant les
+conditions mentales où la suggestion réussit le mieux; on a vu que la
+suggestion réussit le mieux dans les cas où la certitude de l'enfant, sa
+confiance est le plus faible, par exemple lorsqu'il fait sa comparaison de
+mémoire au lieu de faire une comparaison directe, ou lorsqu'il a fait
+une première comparaison erronée; d'où l'on pourrait déduire cette règle
+provisoire que: la suggestibilité d'une personne sur un point est en raison
+inverse de son degré de certitude relativement à ce point.
+
+Il y a donc un progrès, me semble-t-il, entre cette recherche de V. Henri
+et de moi, et quelques-unes des recherches antérieures. Nous ne nous sommes
+pas contentés d'observer l'existence de la suggestibilité à l'état
+de veille, nous avons en outre pu apprécier les degrés de cette
+suggestibilité, ce qui nous a permis d'établir que ce degré varie avec
+l'âge de l'enfant, et varie aussi suivant la justesse de son coup d'oeil ou
+suivant qu'il fait la comparaison avec la mémoire ou avec sa perception.
+Mais hâtons-nous d'ajouter que l'appréciation que nous avons pu faire des
+degrés de suggestibilité est encore bien rudimentaire; pour savoir que les
+enfants sont plus suggestibles à tel âge qu'à tel autre, et dans telle
+condition que dans telle autre, qu'avons-nous fait? Nous avons employé la
+méthode statistique; à tel âge, avons-nous calculé, il y a 81 enfants sur
+100 qui obéissent à la suggestion, tandis qu'à un âge plus avancé, on n'en
+trouve plus que 51 pour 100 de suggestibles. Ce procédé d'évaluation
+n'est possible qu'à la condition d'opérer sur un grand nombre de sujets;
+évidemment, ce n'est pas un procédé directement applicable à la psychologie
+individuelle; il ne pourrait pas servir à déterminer dans quelle mesure un
+enfant particulier est suggestible.
+
+Dernièrement, un anthropologiste italien, Vitale Vitali[17], a reproduit
+nos expériences dans les écoles de la Romagne, et il est arrivé à des
+résultats encore plus frappants que les nôtres. Il a constaté comme nous
+que les changements d'opinion se font bien plus facilement dans l'opération
+de mémoire que dans la comparaison directe; le nombre de ceux qui changent
+d'opinion est à peu près le double dans le premier cas; il a vu aussi que
+cette suggestibilité diminue beaucoup avec l'âge, et enfin qu'elle est
+moins forte chez ceux qui ont vu juste la première fois que chez ceux qui
+s'étaient trompés. Nos chiffres étaient les suivants: pour ceux ayant vu
+juste la première fois, les suggestibles étaient de 56 p. 100, tandis que
+pour ceux qui s'étaient trompés, les suggestibles étaient de 72 p. 100. Les
+résultats de Vitale Vitali sont encore plus nets; pour le premier
+groupe, il trouve 32 p. 100, et pour le second 80 p. 100. C'est donc une
+confirmation sur tous les points.
+
+[Note 17: _Studi antropologici_, Forli, 1896, p. 97.]
+
+Le même auteur a imaginé une variante curieuse de l'expérience susdite,
+en appliquant deux pointes de compas sur la peau d'un élève, et en lui
+demandant, lorsque l'élève avait accusé une pointe ou deux: «En êtes-vous
+bien sûr?» Les élèves de moins de quinze ans ont changé d'avis sous
+l'influence de cette suggestion, dans le rapport de 65 p. 100, et les
+élèves de plus de quinze ont changé dans le rapport de 44 p. 100; c'est une
+nouvelle démonstration de l'influence de l'âge sur la suggestibilité. Comme
+l'auteur le fait remarquer, cette méthode renferme une plus grande cause
+d'erreur que les exercices sur la mémoire visuelle des lignes, parce que le
+sens du toucher se perfectionne rapidement au cours des expériences et cela
+change les conditions.
+
+Ainsi que nous l'avons fait nous-mêmes, Vitali insiste sur l'importance de
+la personnalité de l'expérimentateur, personnalité qui fait beaucoup varier
+les résultats. Il déclare même qu'ayant répété après quelque temps les
+mêmes tests sur les mêmes sujets, il a trouvé des variations énormes. Nous
+croyons qu'il eût été utile d'étudier ces variations et d'en rechercher les
+causes.
+
+M. Victor Henri a fait avec M. Tawney[18] quelques expériences sur la
+sensibilité tactile, pour étudier l'influence de l'attente et de la
+suggestion sur la perception de deux pointes lorsqu'on ne touche qu'un seul
+point de la peau; avant chaque expérience on montrait au sujet le compas
+avec les deux pointes présentant un écart bien déterminé; puis le sujet
+fermait les yeux, et on touchait sa peau avec une seule pointe; sous
+l'influence de cette suggestion, les appréciations du sujet sont
+profondément troublées; le plus souvent, il perçoit deux pointes au lieu
+d'une, et de plus, il juge l'écart d'autant plus grand que l'écart réel
+qu'on lui a montré est plus grand. Cela est très curieux, et on pourrait
+bien, de cette manière, mesurer la suggestibilité du sujet par le nombre
+de fois qu'il perçoit une pointe au lieu de deux; mais il aurait été très
+intéressant de savoir s'il y a quelque relation entre la suggestibilité de
+la personne et la finesse de sa sensibilité tactile; c'est une question qui
+malheureusement n'a pas été examinée.
+
+[Note 18: Voir _Année Psychologique_, II, p. 295 et seq.]
+
+Les expériences de MM. Henri et Tawney sont des expériences de suggestion;
+voici pourquoi: il n'y a pas, à proprement parler, d'ordre donné sur un ton
+impératif; mais l'idée préconçue de deux pointes est acceptée par le
+sujet pendant toute la séance parce qu'il a confiance dans la parole de
+l'opérateur et qu'il croit que l'opérateur est incapable de le tromper;
+en effet, comme dans les laboratoires de psychologie on ne fait guère
+d'expériences de suggestion, les élèves ne sont point habitués à des
+expériences de mensonge, et ils ne songent pas à se méfier de ce qu'on leur
+dit. C'est donc de la suggestion dans le sens de confiance plutôt que dans
+le sens d'obéissance. Ce sont de petites nuances qui se préciseront sans
+doute dans les études ultérieures.
+
+J'ai repris dernièrement, avec M. Vaschide, sur 86 élèves d'école primaire
+élémentaire, la recherche de suggestion que j'avais commencée avec M.
+V. Henri; seulement nous avons employé une méthode un peu plus rapide.
+L'expérience avait été confiée à M. Michel, directeur de l'école; c'était
+lui seul qui parlait et expliquait, nous restions simples témoins. M.
+Michel se rendait donc avec nous dans les classes, il faisait distribuer
+aux élèves du papier et des plumes, il faisait écrire sur chaque feuille
+les noms des élèves, la classe, le nom de l'école, la date du jour
+et l'heure; puis après ces préliminaires obligés de toute expérience
+collective, il annonçait qu'il allait faire une expérience sur la mémoire
+des lignes, des longueurs; une ligne tracée sur un carton blanc serait
+montrée pendant trois secondes à chaque élève, et chaque élève devait,
+après avoir vu ce modèle, s'empresser de tracer sur sa feuille une ligne
+de longueur égale. M. Michel allait ensuite de banc en banc, et montrait à
+chaque élève la ligne tracée; par suite de la discipline parfaite que
+notre distingué collaborateur sait faire régner dans son école, les élèves
+restaient absolument silencieux, et aucun ne voyait la ligne deux fois.
+Il fallait environ soixante-dix secondes pour montrer la ligne à tous
+les élèves de la classe. Ceci terminé, M. Michel remontait en chaire et
+annonçait qu'il allait montrer une seconde ligne _un peu plus grande_
+que la première; cette affirmation était faite d'une voix forte et
+bien timbrée, avec l'autorité naturelle d'un directeur d'école; mais
+l'affirmation n'avait lieu qu'une fois, et collectivement, M. Michel
+s'adressant à toute la classe. Or, la seconde ligne n'avait que 4
+centimètres de longueur, alors que la première en avait 5. La seconde
+ligne était montrée à chaque élève, exactement comme on avait fait pour la
+première fois. Entre ces deux expériences s'écoulait pour chaque élève
+un temps moyen de deux à trois minutes. Cette épreuve a été faite sur 86
+enfants, comprenant les trois premières classes de l'école primaire, et
+âgés de neuf à quatorze ans.
+
+Quels ont été les résultats? Notons tout d'abord que la reproduction de la
+première ligne--ce qui est une pure expérience de mémoire, sans suggestion
+d'aucune sorte--donne lieu à d'énormes différences individuelles,
+comprises, pour la première classe, entre deux extrêmes: 60 millimètres et
+28 millimètres; la ligne avait en réalité 50 millimètres; or, il y a eu
+seulement trois élèves sur vingt-cinq qui ont dessiné une ligne égale ou
+supérieure au modèle; tous les autres ont dessiné une ligne plus petite;
+par conséquent, on peut affirmer qu'il y a bien (comme nous l'avons vu
+autrefois), une tendance des enfants à diminuer la longueur des lignes
+de 50 centimètres en les reproduisant dans la mémoire. Dans la deuxième
+classe, il y a eu 3 élèves reproduisant une ligne supérieure à 50; tous les
+autres élèves ont reproduit des lignes plus courtes; enfin, semblablement,
+dans la troisième classe, nous n'en trouvons que deux dessinant une ligne
+plus longue que le modèle, tous les autres ont fait plus court.
+
+En examinant quelle différence les élèves ont indiquée entre la première
+ligne (50 millimètres) et la seconde (40 millimètres) on trouve que bien
+peu d'élèves ont jugé réellement la seconde ligne plus petite que la
+première; par conséquent, la suggestion a été efficace; 9 élèves seulement,
+sur les 86 des trois classes, ont dessiné une seconde ligne plus courte; on
+peut donc dire que 9 élèves seulement ont résisté à la suggestion et ont
+cru au témoignage de leur mémoire plus qu'à la parole de leur maître;
+et encore, cette remarque comporte une réserve; il est probable que ces
+réfractaires ont quand même été un peu influencés par la suggestion, car un
+seul a rendu la seconde ligne plus petite de 10 millimètres, ce qui était
+l'écart réel; tous les autres ont amoindri cette différence; 2 l'ont
+faite de 7 millimètres, 2 l'ont faite de 5, etc. Ils ont composé entre
+le témoignage de leur mémoire et la parole du maître. Quant à ceux qui,
+obéissant à la suggestion, ont dessiné la seconde ligne plus grande que la
+première, ils présentent des degrés très différents de suggestibilité. Les
+écarts ont pu atteindre 10 millimètres assez fréquemment, et une fois même,
+l'écart a dépassé 20 millimètres, ce qui veut dire qu'au lieu de faire
+la seconde ligne plus courte de 10 millimètres, le sujet a été tellement
+docile à la suggestion, qu'il a fait la seconde plus longue de 20
+millimètres; en d'autres termes, la suggestion a produit dans ce cas
+extrême, une erreur de 30 millimètres, erreur énorme si on considère
+qu'elle a porté sur une longueur totale de 50 millimètres. En moyenne, on a
+fait la seconde ligne plus grande de 6 millimètres et comme elle était
+en réalité plus petite de 10 millimètres, l'erreur totale est de 1 cm. 5
+environ.
+
+Il est à remarquer que les enfants les plus jeunes se sont montrés les plus
+suggestibles. Nous trouvons en effet, dans la première classe, que 7 élèves
+seulement ont fait la seconde ligne de 5 millimètres plus grande que la
+première; au contraire, dans la troisième classe, le nombre d'élèves qui
+sont dans ce cas est de 16. Du reste, dans nos expériences antérieures avec
+M. Henri sur la suggestibilité scolaire, nous avions aussi constaté que les
+plus jeunes enfants ont plus de suggestibilité que les enfants plus âgés.
+
+La description que nous avons donnée de notre expérience de suggestion
+n'est pas complète; nous l'avons poussée plus loin. Lorsque tous les élèves
+eurent reproduit de mémoire la ligne de 40 millimètres, le directeur de
+l'école leur présenta une troisième ligne, longue de 50 millimètres, et il
+leur dit avant de la présenter: «Je vais vous présenter une troisième ligne
+qui est _un peu plus courte que la seconde_.» En faisant cette nouvelle
+tentative de suggestion, nous avions deux raisons; la première était de
+chercher à vérifier l'épreuve précédente, la seconde était de savoir s'il
+est possible de donner successivement plusieurs suggestions du même genre
+sans nuire au résultat.
+
+Cette seconde suggestion a été moins efficace que la première; les élèves
+semblent s'être mieux rendu compte de la longueur vraie des lignes; tandis
+que la première fois 5 élèves seulement avaient fait un dessin en sens
+contraire de la suggestion, on en trouve 16 dans le même cas à la seconde
+reprise.
+
+Il nous a paru nécessaire d'examiner nos résultats de plus près, et de
+rechercher si chaque élève avait présenté pendant les deux épreuves la même
+suggestibilité ou la même résistance.
+
+Nous allons diviser tous nos sujets en cinq groupes: 1° ceux qui ont fait à
+la première suggestion une seconde ligne moindre que la première (ce sont
+les élèves les plus exacts); 2° ceux qui ont fait à la première suggestion
+une seconde ligne égale à la première, ou supérieure de 1, 2 à 4
+millimètres; 3° ceux qui ont fait à la première suggestion une seconde
+ligne supérieure de 4 à 8 millimètres; 4° ceux qui ont fait à la première
+suggestion la seconde ligne supérieure de 8 à 12 millimètres; enfin, 5°
+ceux qui ont fait à la première suggestion la seconde ligne supérieure
+de 12 à 20 millimètres. On voit que ce groupement exprime l'ordre de
+suggestibilité, les élèves du cinquième groupe se sont montrés plus
+suggestibles que ceux du quatrième groupe, et ainsi de suite jusqu'au
+premier groupe. Or voici les résultats donnés par ce calcul:
+
+Ordre Nombre Suggestion Suggestion de
+des de d'allongement raccourcissement
+Groupes. Sujets. de la ligne. de la ligne.
+
+1er 10 - 4,6 + 2
+2e 28 + 3,07 - 2,35
+3e 31 + 5,99 - 3,06
+4e 15 + 12,9 - 8,66
+
+Ces chiffres, pour être clairs, exigent une courte explication. Dans la
+première épreuve, rappelons-le, la seconde ligne présentée était plus
+courte que la première de 10 millimètres, mais la suggestion donnée était
+que cette seconde ligne était la plus longue. Par conséquent, les élèves
+qui l'ont dessinée plus courte, comme ceux de notre premier groupe qui
+l'ont dessinée avec une longueur moindre de 4mm,6, ont été plus exacts que
+ceux du deuxième groupe, qui ont donné à cette ligne une longueur plus
+grande que la première, plus grande de 3mm,07; à leur tour, les sujets
+du second groupe ont été plus exacts que ceux du troisième et ceux du
+quatrième groupes, puisque ceux-ci ont allongé encore davantage la seconde
+ligne, qui était cependant plus courte. Il est donc bien clair que
+nous avons établi nos quatre groupes dans l'ordre de la suggestibilité
+croissante. Or, qu'on comprenne bien ce point, ce sont les sujets formant
+chacun de ces quatre groupes dont on a cherché à apprécier les résultats
+dans la seconde épreuve; nous avons voulu savoir si les élèves A, B, C,
+etc., formant le premier groupe, le meilleur, le plus résistant à la
+suggestion de la première épreuve ont manifesté les mêmes qualités
+d'exactitude et de résistance à la suggestion dans la seconde épreuve; et
+pour cela, nous avons calculé les écarts de lignes présentés par ces sujets
+dans cette seconde épreuve. Seulement, il faut se souvenir que dans
+la seconde épreuve la suggestion donnée était une suggestion de
+raccourcissement; et que la ligne qu'on présentait à dessiner était
+réellement plus grande que la précédente; par conséquent, les élèves les
+plus exacts à cette seconde épreuve sont ceux qui ont dessiné la ligne plus
+grande que la précédente; et parmi ceux qui l'ont dessinée plus courte, les
+plus exacts sont ceux qui ont le moins exagéré cette différence en moins.
+Ces explications feront comprendre les oppositions de signe algébrique
+que l'on rencontre dans les résultats des épreuves pour un même groupe
+de sujets. Il est clair maintenant qu'il existe une concordance bien
+remarquable entre les deux épreuves; on voit en effet, que les élèves du
+premier groupe qui avaient résisté à la suggestion d'allongement de la
+première épreuve ont également résisté à la suggestion de raccourcissement
+de la seconde épreuve, puisqu'ils ont dessiné la troisième ligne avec 2
+millimètres en plus tandis que la suggestion tendait à la faire dessiner
+plus petite; de même, on voit dans les groupes suivants que plus un groupe
+a obéi à la suggestion d'allongement de la première épreuve, plus il a obéi
+à la suggestion de raccourcissement de la seconde. Le résultat est aussi
+net qu'on peut le souhaiter.
+
+Qu'est-ce que ces expériences nous apprennent de plus sur la suggestibilité
+des enfants? C'est là une question utile qu'on devrait se poser à propos de
+chaque étude nouvelle. Nos expériences fournissent un nouveau moyen, d'une
+efficacité vérifiée, pour mesurer la suggestibilité des enfants; et le
+procédé nous paraît recommandable puisqu'il fait apparaître de très grandes
+différences individuelles. Nous avons pu constater en outre que les enfants
+les plus suggestibles sont ceux de la troisième classe, c'est-à-dire les
+plus jeunes. Cette épreuve nous a montré la possibilité de faire à la
+suite l'une de l'autre deux exercices de suggestibilité, dans lesquels les
+enfants se comportent à peu près de la même manière, et gardent chacun leur
+degré propre de suggestibilité; cette confirmation est très importante;
+elle nous montre que la suggestibilité présente un certain caractère de
+constance, au moins lorsque l'expérience est bien conduite. Enfin, nous
+avons eu à noter qu'une suggestion répétée a moins d'efficacité la seconde
+fois que la première: cet affaiblissement est sans doute spécial à ces
+suggestions indirectes de l'état de veille, qui ne constituent point à
+proprement parler des mains-mises sur l'intelligence des individus; dans
+les expériences d'hypnotisme, au contraire, la suggestibilité de l'individu
+hypnotisé croît avec le nombre des hypnotisations.
+
+M. Michel m'a communiqué le classement intellectuel que les professeurs ont
+fait des élèves qui ont servi à ces expériences; le classement est, comme
+c'est l'habitude, tripartite; les élèves sont divisés en: 1° intelligence
+vive; 2° intelligence moyenne; et 3° intelligence faible.
+
+Je désirais savoir si l'intelligence des élèves--il s'agit ici bien entendu
+d'une intelligence toute spéciale, qu'on pourrait appeler _l'intelligence
+scolaire_--présente quelque relation avec la suggestibilité. C'est, on
+se le rappelle, l'opinion de M. Bérillon. Je ne suis point arrivé à la
+confirmer. La suggestibilité moyenne est à peu près la même dans les 3
+groupes.
+
+De notre expérience collective à une expérience de cours il n'y a qu'un
+pas.
+
+Dans une courte note publiée récemment par _Psychological Review_[19], E.E.
+Slosson relate une expérience de suggestion qu'il a faite sur ses auditeurs
+dans un cours public; la suggestion a consisté à produire l'hallucination
+d'une odeur forte. L'auteur verse sur du coton l'eau d'une bouteille, en
+écartant la tête, puis il annonce qu'il est certain que personne ne connaît
+l'odeur du composé chimique qui vient d'être versé, et il émet l'espoir que
+quoique l'odeur soit forte et d'une nature toute particulière, personne
+n'en sera incommodé. Pour savoir quelle serait la rapidité de diffusion
+de cette odeur, il demande que toutes les personnes qui la sentiront
+s'empressent de lever la main; 15 secondes après, les personnes du premier
+rang donnaient ce signal, et avant la fin d'une minute les trois quarts
+de l'auditoire avaient succombé à la suggestion. L'expérience ne fut pas
+poussée plus loin, car quelques spectateurs, désagréablement impressionnés
+par cette odeur imaginaire, se préparaient déjà à quitter la place. On les
+rassure et on leur explique que le but réel de l'expérience avait été de
+provoquer une hallucination; cette explication ne choqua personne.
+
+[Note 19: _A Lecture Experiment in Hallucinations_. Psychological
+Review, VI, 4, juillet 1899, p. 407-408.]
+
+Voilà à peu près quelles sont les études qui ont été faites jusqu'ici sur
+la suggestibilité ou suggestion à l'état de veille et chez les sujets
+normaux.
+
+Il semble que quand elle est réduite à sa forme la plus simple, l'épreuve
+de la suggestion à l'état de veille constitue un test de docilité; et il
+est vraisemblable que des individus dressés à l'obéissance passive s'y
+conformeront mieux que les indépendants. Rappelons-nous ce fait si curieux,
+que d'après les statistiques de Bernheim les personnes les plus sensibles à
+l'hypnotisme--c'est-à-dire à la suggestion autoritaire--ne sont pas, comme
+on pourrait le croire, les femmes nerveuses, mais les anciens militaires,
+les anciens employés d'administration, en un mot, tous ceux qui ont
+contracté l'habitude de la discipline et de l'obéissance passive.
+
+
+
+II
+
+
+ERREURS D'IMAGINATION
+
+
+Il fut une époque, dans l'histoire de l'hypnotisme, où l'on a prononcé
+souvent les mots _d'attention expectante_; c'était l'époque où l'on
+cherchait à découvrir sur les malades l'influence des métaux et des
+aimants. On avait prétendu qu'en appliquant certains métaux, de l'or, du
+fer, de l'étain par exemple, sur les téguments d'un malade hystérique, on
+pouvait soit provoquer de l'anesthésie dans la région de l'application,
+soit provoquer des contractures, soit faire passer (transfert) dans l'autre
+moitié du corps un symptôme hystérique qui n'en occupait qu'une moitié.
+Beaucoup d'auteurs restaient sceptiques, et supposaient que ces effets
+qu'on observait sur les hystériques dans les séances de métallothérapie
+n'étaient point dus à l'action directe des métaux, mais à l'imagination
+des malades, qui étaient mises en état d'attention expectante, et qui se
+donnaient à elles-mêmes, par idée, par raisonnement, les symptômes divers
+que d'autres attribuaient au métal. Aujourd'hui la terminologie a un peu
+changé, et au lieu d'attention expectante, on dirait auto-suggestion, mais
+les mots importent peu, quand on est d'accord sur le fond des choses. Il
+est certain que chez les suggestibles, l'imagination constructive est
+toujours en éveil, et fonctionne de manière à duper tout le monde, le sujet
+tout le premier; car ce qu'il y a de spécial à ces malades, c'est qu'ils
+sont les premières victimes du travail de leur imagination; ainsi que l'a
+dit si justement Féré, ceux qu'on appelle des malades imaginaires sont bien
+réellement malades, ce sont des malades par imagination.
+
+Il m'a semblé que l'étude de cette question rentre dans notre sujet, bien
+qu'elle soit un peu distincte, théoriquement, de la suggestibilité. Il
+s'agit ici d'une disposition à imaginer, à inventer, sans s'apercevoir
+qu'on imagine, et en attachant la plus grande importance et tous les
+caractères de la réalité aux produits de son invention. À ce trait chacun
+peut reconnaître plus d'une de ses connaissances, et Alphonse Daudet a dans
+un de ses romans peint de pied en cap un de ces personnages, qui est
+sans cesse la victime d'une imagination à la fois trop riche et trop mal
+gouvernée.
+
+Je me demande s'il ne serait pas possible de faire une étude régulière de
+cette disposition mentale; je suis même très étonné qu'aucun auteur n'en
+ait encore eu l'idée. Ce serait cependant plus utile que beaucoup de
+chinoiseries auxquelles on a eu le tort d'attribuer tant d'importance.
+Quelle méthode faudrait-il prendre? La plus simple vaudrait le mieux. Je
+me rappelle qu'il y a une quinzaine d'années, M. Ochorowicz, auteur qui
+a écrit un ouvrage plein de finesse sur la suggestion mentale, vint a la
+Salpêtrière pour montrer à Charcot un gros aimant en forme de bague, qu'il
+appelait l'hypnoscope; il disait qu'il mettait cet aimant au doigt d'une
+personne, qu'il l'interrogeait ensuite sur ce qu'elle éprouvait, qu'il
+recherchait si l'aimant avait produit quelque petit changement dans la
+motilité ou la sensibilité du doigt ou de la main, et qu'il pouvait juger
+très rapidement si une personne était hypnotisable ou non[20]. Dans le
+cabinet de Charcot on fit venir, l'une après l'autre, une vingtaine de
+malades, et M. Ochorowicz les examina et déclara pour chacune d'elles s'il
+la croyait hypnotisable ou non; il était convenu qu'on prendrait note de
+ses observations, et qu'on chercherait à les vérifier; mais je doute fort
+que l'affaire ait eu une suite quelconque, l'attention du Maître était
+ailleurs. Je crois qu'on pourrait adopter, pour l'étude de l'attention
+expectante, un dispositif analogue à celui que je viens de signaler; par
+exemple un tube dans lequel le sujet devrait laisser son doigt enfoncé
+pendant cinq minutes; on prendrait des mesures pour donner à l'expérience
+un caractère sérieux, et surtout on réglerait d'avance les paroles à
+adresser au sujet; après quelques tâtonnements inévitables, il me paraît
+certain qu'on arriverait très vite à un résultat.
+
+De telles recherches montreraient surtout si l'état mental de
+suggestibilité (c'est-à-dire d'obéissance passive) a quelque analogie avec
+l'état mental d'attention expectante (c'est-à-dire la disposition aux
+erreurs d'imagination).
+
+[Note 20: M. Ochorowicz a décrit son procédé dans une communication à
+la Soc. de Biologie, _Sur un critère de la sensibilité hypnotique_. Soc.
+Biol., 17 mai 1884.]
+
+
+
+III
+
+
+INCONSCIENCE, DIVISION DE CONSCIENCE ET SPIRITISME
+
+
+Nous arrivons maintenant à une grande famille de phénomènes, qui ont
+une physionomie bien à part, et dont l'analogie avec des phénomènes
+d'hypnotisme et de suggestion n'a été démontrée avec pleine évidence que
+dans ces dernières années, par Gurney et Myers en Angleterre, et par Pierre
+Janet en France; je veux parler des phénomènes auxquels on a donné les
+noms d'_automatisme, d'écriture automatique_, et qui prennent un grand
+développement dans les séances de spiritisme.
+
+Dans un tout récent et très curieux article qui vient d'être publié par
+_Psychological Review_[21], G.T.W. Patrick décrit longuement un cas typique
+d'automatisme; et comme ce cas n'est ni trop ni trop peu développé et qu'il
+correspond assez exactement à la moyenne de ce qu'on peut observer chaque
+jour, je vais l'exposer avec détails, pour ceux qui ne sont pas au courant
+de ces questions.
+
+[Note 21: _Some Peculiarities of the Secondary Personality_, Psych.
+Review, nov. 1898, vol. 5, n° 6, p. 555.]
+
+La personne qui s'est prêtée aux expériences est un jeune homme de
+vingt-deux ans, étudiant à l'Université, paraissant jouir d'une excellente
+santé, ne s'étant jamais occupé de spiritisme, et n'ayant jamais été
+hypnotisé. Cependant, ces deux assertions ne sont pas tout à fait exactes;
+s'il n'a pas fait de spiritisme, il a cependant causé, quatre ans
+auparavant, avec une de ses tantes, qui est spirite, et il a lu
+probablement quelques livres de spiritisme; mais ces lectures n'ont fait
+aucune impression sur lui; et il a jugé tous les phénomènes spirites comme
+une superstition curieuse. Pour l'hypnotisme, il a assisté à deux ou trois
+séances données par un hypnotiseur de passage, et il s'est offert à lui
+servir de sujet; on a constaté qu'il était un bon sujet.
+
+Un jour, ayant lu quelques observations sur les suggestions
+post-hypnotiques, il en causa avec l'auteur, M. W. Patrick, qui, sur sa
+demande, l'hypnotisa et lui donna pendant le sommeil l'ordre d'exécuter au
+réveil certains actes insignifiants, comme de prendre un volume dans une
+bibliothèque; ces ordres furent exécutés de point en point, et, comme c'est
+l'habitude, ils ne laissèrent après eux aucun souvenir.
+
+Quelque temps après, le sujet,--nous l'appellerons Henry W.,--apprit à
+l'auteur que lorsqu'il tenait un crayon à la main et pensait à autre chose,
+sa main était continuellement en mouvement et traçait avec le crayon des
+griffonnages dénués de sens. C'était un rudiment d'écriture automatique.
+Patrick se décida à étudier cette écriture automatique, et il le fit dans
+six séances, dont les trois dernières furent séparées des premières par
+deux ans d'intervalle. L'étude se fit de la manière suivante: on se
+réunissait dans une pièce silencieuse, le sujet tenait un crayon dans sa
+main droite et appuyait le crayon sur une feuille de papier blanc; il ne
+regardait pas sa main, il avait la tête et le corps tournés de côté, et il
+tenait dans sa main gauche un ouvrage intéressant, qu'il devait lire avec
+beaucoup d'attention. Naturellement, comme ces expériences étaient faites
+en partie sur sa demande et excitaient vivement sa curiosité, il se
+préoccupait beaucoup de ce que sa main pouvait écrire, mais il ignorait
+absolument ce qu'elle écrivait; on lui permit quelquefois, pas toujours, de
+relire ce que sa main avait écrit; il avait autant de peine que n'importe
+quelle autre personne à déchiffrer sa propre écriture. Dans quelques
+cas, on le pria de quitter la lecture de son livre et, de surveiller
+attentivement les mouvements de sa main, sans la regarder; il eut
+alors conscience des mouvements qu'elle exécutait; mais sauf ces cas
+exceptionnels, l'écriture était tracée automatiquement. Maintenant, comment
+l'opérateur entrait-il en communication avec cette main? Je ne le vois pas
+clairement dans l'article. Il est très probable que Patrick a employé la
+méthode usuelle et la plus commode; il adressait à demi voix les questions
+à Henry W.; celui-ci ne répondait pas, et n'entendait pas, son attention
+étant distraite par la lecture du livre; mais sa main écrivait la réponse.
+C'est de cette manière qu'on a pu obtenir toute une série de demandes et
+réponses qui sont publiées dans l'article. Il est important d'ajouter que
+le sujet est un jeune homme dont la sincérité et la loyauté sont au-dessus
+de tout soupçon, car il serait assez facile de simuler des phénomènes de
+ce genre, feindre de lire, écouter et répondre par écrit; mais nous avons
+comme garantie contre la fraude non seulement les références données par
+l'auteur (ce qui serait peu de chose) mais encore ce fait important que
+ces dédoublements de conscience sont aujourd'hui bien connus et ont été
+observés dans des conditions d'une précision irréprochable par des auteurs
+dignes de foi[22].
+
+[Note 22: Il y a déjà plusieurs années que j'ai traité longuement cette
+question de la simulation, à propos du dédoublement de conscience chez
+les hystériques, et que j'ai montré que l'anesthésie de ces malades
+peut devenir une démonstration expérimentale de ces phénomènes. Voir
+_Altérations de la personnalité_. Bibliothèque scientifique internationale,
+Paris, Alcan.]
+
+La première séance commença ainsi:
+
+_Question_.--Qui êtes-vous?
+_Réponse_.--Laton.
+
+Cette première réponse était illisible et Henry W. fut autorisé à lire
+son écriture: il déchiffra le mot Satan et rit; mais d'autres questions
+montrèrent que la vraie réponse était Laton.
+
+_Q_.--Quel est votre premier nom?
+_R_.--Bart.
+_Q_.--Quelle est votre profession?
+_R_.--Professeur.
+_Q_.--Êtes-vous homme ou femme?
+_R_.--Femme.
+
+Cette réponse est inexplicable, car dans la suite Laton a toujours
+manifesté le caractère d'un homme.
+
+_D_.--Êtes-vous vivant ou mort?
+_R_.--Mort.
+_D_.--Où avez-vous vécu?
+_R_.--Illinois.
+_D_.--Dans quelle ville?
+_R_.--Chicago.
+_D_.--Quand êtes-vous mort?
+_R_.--1883.
+
+Les questions suivantes furent faites pour connaître un peu de la
+biographie de ce Bart Laton. Il se trouva que certaines de ses réponses
+étaient justes, et d'autres fausses, et que ses connaissances étaient à peu
+près celles de Henry W. Voici encore un échantillon de ces dialogues.
+
+_Q_.--Avez-vous des connaissances surnaturelles, ou bien
+cherchez-vous à deviner?
+_R_.--Quelquefois je devine, mais souvent les esprits connaissent;
+quelquefois ils mentent.
+
+Deux jours après:
+
+_Q_.--Qui écrit?
+_R_.--Bart Laton.
+_Q_.--Qui était major à Chicago quand vous êtes mort?
+_R_.--Harrisson(_exact_).
+_Q_.--Combien avez-vous vécu à Chicago?
+_R_.--Vingt ans.
+_Q_.--Vous devez bien connaître la ville?
+_R_.--Oui.
+_Q_.--Commencez par Michigan-Avenue, et nommez les rues
+dans l'ouest.
+_R_.--Michigan, Wabash, State, Clark (_hésitation_) j'ai oublié.
+
+Henry W. interrogé connaissait seulement trois de ces noms.
+
+_Q_.--Voyons! Votre nom n'est pas Bart Laton du tout. Votre
+nom est Frank Sabine, et vous avez vécu à Saint-Louis, et vous
+êtes mort le 16 novembre 1843. Répondez, qui êtes-vous?
+_R_.--Frank Sabine.
+_Q_.--Où êtes-vous mort?
+_R_.--À Saint-Louis.
+_Q_.--Quand êtes-vous mort?
+_R_.--14 septembre 1847.
+_Q_.--Quelle était votre profession à Saint-Louis?
+_R_.--Banquier.
+_Q_.--Combien de mille dollars valiez-vous?
+_R_.--750.000
+
+Une semaine après:
+
+_Q_.--Qui écrit?
+_R_.--Bart Laton.
+_Q_.--Où avez-vous vécu?
+_R_.--Chicago.
+_Q_.--Quand êtes-vous né?
+_R_.--1845.
+_Q_.--Quel âge avez-vous?
+_R_.--Cinquante ans.
+_Q_.--Où êtes-vous maintenant?
+_R_.--Ici.
+_Q_.--Mais je ne vous vois pas.
+_R_.--Esprit.
+_Q_.--Bien, mais où êtes-vous comme esprit?
+_R_.--Dans moi, dans l'écrivain.
+_Q_.--Multipliez 23 par 22.
+_R_.--3546_.
+_Q_.--C'est faux. Comment expliquez-vous votre réponse?
+_R_.--Deviné.
+_Q_.--Maintenant, l'autre jour, vous avez répondu que vous
+étiez quelqu'un d'autre. Qui êtes-vous?
+_R_.--Stephen Langdon.
+_Q_.--De quel pays?
+_R_.--Saint-Louis.
+_Q_.--Quand êtes-vous mort?
+_R_.--1846.
+
+La question de l'opérateur a pour but de donner une suggestion que le sujet
+a très naïvement acceptée. On a vu du reste qu'il avait accepté aussi un
+autre nom, celui de Frank Sabine. Ce personnage qui guide l'écriture de la
+main est donc très suggestible.
+
+_Q_.--Quelle est votre profession?
+_R_.--Banquier.
+_Q_.--Mais qui s'appelait Frank Sabine?
+_R_.--Je me suis trompé. Son nom était Frank Sabine.
+_Q_.--Je voudrais savoir comment vous avez pris le nom de
+Laton.
+_R_.--C'est le nom de mon père.
+_Q_.--Mais d'où est venu ce nom de Laton? Comment Henry W.
+l'a-t-il appris?
+_R_.--Pas Henry W., mais mon père.
+_Q_.--Mais expliquez-nous comment vous en êtes venu à
+écrire le nom de Laton?
+_R_.--Je suis un esprit! (_Cette réponse est écrite en appuyant
+fortement sur le crayon_.)
+_Q_.--Quelle est votre relation avec Henry W.?
+_R_.--Je suis un esprit, et je contrôle Henry W.
+_Q_.--Parmi tous les esprits, pourquoi est-ce-vous qui contrôlez
+Henri W.?
+_R_.--J'étais près quand il commença à se développer.
+
+Deux ans après:
+
+_Q_.--Qui êtes-vous?
+_R_.--Bart Lagton. (_L'orthographe a changé_).
+_Q_.--Qu'avez-vous à nous dire?
+_R_.--Heureux de vous voir!
+_Q_.--Quand avez-vous déjà écrit pour nous? Donnez l'année,
+le mois et le jour.
+_R_.--Je ne sais.
+_Q_.--Quel mois?
+_R_.--Je ne sais. En avril, je me souviens. (_C'était en juin_).
+_Q_.--Parlez-nous davantage de vous?
+_R_.--J'ai vécu à Chicago.
+_Q_.--Y vivez-vous encore?
+_R_.--Maintenant je suis ici.
+_Q_.--Combien de temps avez-vous vécu à Chicago?
+_R_.--Vingt ans.
+_Q_.--Pourquoi êtes-vous parti?
+_R_.--Ce n'est pas votre affaire.
+_Q_.--Qui était Stephen Langdon?
+_R_.--Un ami de Chicago.
+_Q_.--Avez-vous écrit: un ami de Chicago?
+_R_.--Oui. Ne pouvez-vous pas le lire?
+
+Une autre fois, on a cherché à mettre Laton en colère.
+
+_Q_.--Qui écrit?
+_R_.--Bart Lagton.
+_Q_.--Bonjour, M. Laton. Heureux de vous voir. Je vaudrais
+mieux faire votre connaissance.
+_R_.--Je n'y tiens pas.
+_Q_.--Maintenant, M. Laton, voulez-vous nous donner une
+communication?
+_R_.--De qui?
+_Q_.--Mais, de vous-même.
+_R_.--Je veux bien.
+_Q_.--De qui pourriez-vous nous donner une communication?
+_R_.--Qui connaissez-vous?
+_Q_.--J'ai beaucoup d'amis. Êtes-vous en communication
+avec mes amis?
+_R_.--George White.
+
+De toutes les réponses de Laton celle-ci est la seule qui dénote ce que
+l'auteur appelle une faculté d'intuition. M. Patrick a eu un oncle de ce
+nom, mort dans la guerre civile et dont il porte le nom mêlé au sien de la
+manière suivante: George-Thomas-White Patrick. Henry W. ignorait ce fait,
+quoiqu'il ait eu l'occasion de voir le nom de M. Patrick écrit en détail;
+interrogé sur George White, Laton fît une foule d'erreurs sur son genre de
+mort, la date de sa mort, etc.
+
+_Q_.--Quelle était l'occupation de M. Laton à Chicago?
+_R_.--Charpentier.
+_Q_.--Il y a deux ans, vous ayez dit qu'il était un professeur.
+_R_.--Eh bien, il--moi j'avais l'habitude d'enseigner.
+_Q_.--Dansez-vous?
+_R_.--Nous ne dansons plus quand nous avons quitté la terre.
+_Q_.--Pourquoi?
+_R_.--Vous ne pouvez pas comprendre; nous ne sommes plus
+que partiellement matériels.
+_Q_.--Quand vous êtes à écrire, comme en ce moment, que
+fait la partie de vous-même qui n'est pas matérielle?
+_R_.--Elle est quelque part ou nulle part.
+_Q_.--Montez-vous à bicyclette?
+_R_.--Seulement par l'intermédiaire de Henry W.
+_Q_.--Il y a deux ans, vous écriviez votre nom: Laton. Comment
+rendez-vous compte de ce changement d'orthographe?
+_R_.--Trop de Latons: c'est mieux comme le dernier.
+_Q_.--Vous êtes un effronté simulateur. Qu'avez-vous à
+répondre à cela!
+_R_.--Taisez-vous, pauvre vieil idiot. Croyez-vous que je suis
+obligé de répondre exactement à toutes vos damnées questions?
+Je puis mentir toutes les fois que cela peut me plaire.
+
+Divers autres essais furent faits pour savoir si ce Laton avait quelque
+pouvoir télépathique; mais on ne put rien obtenir.
+
+Résumons d'après les conversations précédentes la psychologie de ce
+personnage qui s'est donné le nom de Laton. Ce personnage s'est développé,
+défini et caractérisé sous l'influence des questions adressées par Patrick,
+et il s'est développé, remarquons-le bien, à l'insu de Henry W. qui ne sait
+de lui que ce qu'il a pu apprendre quand on lui a permis de relire quelques
+échantillons d'écriture automatique. Si surprenant que ce fait puisse
+paraître, il faut cependant l'admettre comme absolument réel, car il est
+surabondamment prouvé. Ce personnage secondaire, subconscient, existe
+donc, et chose curieuse, il présente un certain nombre de caractères qu'on
+reconnaît à presque toutes les incarnations du même genre. D'abord, il est
+très suggestible; on a vu avec quelle facilité Patrick l'a débaptisé, et
+lui a imposé le nom de Frank Sabine; ensuite ce personnage est au courant
+de tout ce qui s'est dit et fait pendant que Henry W. était hypnotisé. Nous
+avons rapporté plus haut que Henry W. a été hypnotisé par Patrick et ne se
+rappelait pas au réveil les divers incidents de son sommeil; cet oubli au
+réveil n'existe point pour Laton. Ce fait important, qui a été découvert,
+croyons-nous, par Gurney, jette quelque jour sur la nature de ces
+personnages qui s'expriment par l'écriture automatique; il y a un
+lien entre ces manifestations spirites de la veille, et les séances
+d'hypnotisme, plus qu'un lien, une continuité, et c'est la mémoire qui
+prouve cette continuité. Patrick insiste aussi, avec raison, sur le
+caractère vulgaire des réponses, sur la pauvreté d'imagination et de
+raisonnement qu'elles nous montrent, sur le manque d'attention et d'effort,
+Laton étant incapable même de faire une opération correcte d'arithmétique;
+autres faits curieux à relever, les prétentions de Laton, son ton
+emphatique, ses efforts ridicules pour donner des réponses profondes, et
+la grossièreté de ses expressions quand on le taquine ou qu'on le met en
+colère. Tout cela indique un pauvre esprit. Mais ce pauvre esprit paraît
+avoir de temps en temps un rudiment de belles et brillantes facultés
+intuitives; il semble connaître des choses que Henry W. ignore et n'a pu
+apprendre. Patrick a étudié de près ce côté de la question, il a fait des
+enquêtes pour vérifier avec le plus grand soin les affirmations de Laton.
+Le plus souvent, ces affirmations se sont trouvées erronées; mais parfois
+il y a eu quelque chose qui semble dépasser les moyens ordinaires
+de connaissance. Patrick ne cherche point à expliquer cette faculté
+d'intuition, mais il pense qu'on ne peut la nier complètement, car on la
+retrouve dans beaucoup d'observations analogues et elle est comme un trait
+de caractère du personnage qui se manifeste par l'écriture automatique.
+L'opinion de Patrick paraît être que cette faculté d'intuition est une
+faculté naturelle, perdue par l'homme civilisé, comme cette acuité des sens
+qu'on observe encore, paraît-il, chez les sauvages. Enfin, cette obsession
+qu'a eu le personnage subconscient de se considérer comme un esprit, comme
+l'esprit d'un individu ayant vécu autrefois, comment faut-il la comprendre?
+Il est à supposer que la manière dont les questions ont été posées explique
+un peu ce résultat. On a demandé: «Qui êtes-vous?» ce qui suggère un
+dédoublement de la personnalité car il est facile de comprendre que cette
+demande appelait comme réponse un nom autre que celui de Henry W. La
+question suivante: «Êtes-vous vivant ou mort?» suggère aussi, probablement,
+l'idée d'une personne morte, mais vivant encore sous forme d'esprit. Il
+eut été curieux d'employer d'autres interrogations; au lieu de dire: «Qui
+êtes-vous?» on aurait pu dire: «Écrivez votre nom». Si le nom écrit avait
+été, même dans ce cas, Bart Laton, on aurait pu exprimer de la surprise que
+ce nom ne fut pas celui de Henry W. et on aurait ainsi évité toute allusion
+même éloignée à l'hypothèse de l'esprit. Ces réflexions sont de Patrick,
+et elles nous paraissent très judicieuses. Nous pensons que comme Henry W.
+avait lu des livres sur le spiritisme, il devait probablement connaître la
+théorie des esprits s'incarnant, et il est probable que ce sont ces notions
+antérieurement acquises qui pour une bonne part ont opéré la suggestion de
+l'existence de Laton.
+
+Ce qu'il y a d'essentiel dans les observations et expériences de ce genre,
+c'est le fait même de la division de conscience; le reste est une affaire
+d'orientation des idées, et varie avec les croyances des individus, avec
+les récits qu'ils entendent faire, avec les opinions courantes; dans nos
+sociétés modernes, la division de conscience conduira à la désincarnation
+ou à la réincarnation de l'esprit des morts; dans les couvents du moyen
+âge, ce seront les démons qui viendront agiter les corps des malheureuses
+religieuses; ailleurs encore--et c'est là un des faits les plus surprenants
+qu'on puisse imaginer--cette division de conscience devient un instrument
+de travail pour une oeuvre littéraire: c'est un phénomène naturel que
+l'auteur cultive et dirige.
+
+Le cas de Patrick est un peu passif; son sujet ne se livre à l'écriture
+automatique que dans les séances dont nous venons de transcrire le récit;
+en dehors de ces séances le personnage secondaire ne paraît pas, il n'agit
+pas, il fait le mort. Aussi ne peut-on pas, avec ce seul exemple, se faire
+une idée juste du rôle que le personnage secondaire peut remplir. Je crois
+utile de reproduire ici une observation que Flournoy vient de publier tout
+récemment; elle complète la précédente[23].
+
+[Note 23: _Revue philosophique_, février 1899.]
+
+«M. Michel Til, quarante-huit ans. Professeur de comptabilité dans divers
+établissements d'instruction. Tempérament sanguin, excellente santé.
+Caractère expansif et plein de bonhomie. Il y a quelques mois, sous
+l'influence d'amis spirites, il s'essaye à l'écriture automatique, un
+vendredi et obtient des spirales, des majuscules, enfin des phrases
+de lettres bâtardes, très différentes de son écriture ordinaire, et
+agrémentées d'ornements tout à fait étrangers à ses habitudes. Il continue
+avec succès le samedi et le dimanche matin. Ayant encore recommencé le
+dimanche soir, sur la sollicitation de sa famille, l'esprit écrivant par
+sa main donne beaucoup de réponses imprévues et fort drôles aux questions
+posées, mais le résultat en fut une nuit troublée par un développement
+inattendu de l'automatisme verbal, sous forme auditive et graphomotrice,
+comme en témoigne son récit:
+
+«Les impressions si fortes pour moi de cette soirée prirent bientôt le
+caractère d'une obsession inquiétante. Lorsque je me couchai, je fis les
+plus grands efforts pour m'endormir, mais en vain; j'entendais une voix
+intérieure qui me parlait, me faisant les plus belles protestations
+d'amitié, me flattant et me faisant entrevoir des destinées magnifiques,
+etc. Dans l'état de surexcitation où j'étais, je me laissais bercer de ces
+douces illusions.... Puis l'idée me vint qu'il me suffirait de placer mon
+doigt sur le mur pour qu'il remplit l'office d'un crayon; effectivement,
+mon doigt placé contre le mur commença à tracer dans l'ombre des phrases,
+des réponses, des exhortations que je lisais en suivant les contours que
+mon doigt exécutait contre le mur. _Michel_, me faisait écrire l'esprit,
+_tes destinées sont bénies, je serai ton guide et ton soutien_, etc.
+Toujours cette écriture bâtarde avec enroulements qui affectaient les
+formes les plus bizarres. Vingt fois je voulus m'endormir, inutile... ce
+n'est que vers le matin que je réussis à prendre quelques instants de
+repos.»
+
+«Cette obsession le poursuit pendant la matinée du lundi en allant à ses
+diverses leçons: «Sur tout le parcours du tramway, l'esprit continuant à
+m'obséder me faisait écrire sur ma serviette, sur la banquette du tramway,
+dans la poche même de mon pardessus, des phrases, des conseils, des
+maximes, etc. Je faisais de vrais efforts pour que les personnes qui
+m'entouraient ne pussent s'apercevoir du trouble dans lequel j'étais,
+car je ne vivais plus pour ainsi dire pour le monde réel, et j'étais
+complètement absorbé dans l'intimité de la Force qui s'était emparée de
+moi.»
+
+«Une personne spirite de sa connaissance, qu'il rencontra et mit au courant
+de son état, l'engagea à lutter contre l'esprit léger et mauvais dont il
+était le jouet. Mais il n'eut pas la sagesse de suivre ce conseil; aussitôt
+terminé son repas de midi, il reprit son crayon, et après diverses
+insinuations vagues contre son fils Édouard, employé dans un bureau
+d'affaires, finit par catégoriser l'accusation suivante: _Édouard a pris
+des cigarettes dans la boîte de son patron M. X..., celui-ci s'en est
+aperçu, et dans son ressentiment lui a adressé une lettre de remerciement,
+en l'avertissant qu'il serait remplacé très prochainement; mais déjà
+Édouard et son ami B... l'ont arrangé de la belle façon dans une
+vermineuse_ (sic) _épître orale_.
+
+«On conçoit dans quelle angoisse M. Til alla donner ses leçons de
+l'après-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau en butte à divers
+automatismes graphomoteurs qui, entre autres, lui ordonnaient d'aller voir
+au plus vite le patron de son fils. Il y courut dès qu'il fut libre. Le
+chef de bureau, auquel il s'adressa tout d'abord en l'absence du patron, ne
+lui donna que de bons renseignements sur le jeune homme, mais l'obsession
+accusatrice ne se tint pas pour battue, car tandis qu'il écoutait avec
+attention ces témoignages favorables, «mon doigt, dit-il, appuyé sur la
+table se mit à tracer avec tous les enroulements habituels et qui me
+paraissaient en ce moment ne devoir jamais finir: _Je suis navré de la
+duplicité de cet homme_. Enfin cette terrible phrase est achevée; j'avoue
+que je ne savais plus que croire; me trompait-on? Ce chef de bureau avait
+un air bien franc, et quel intérêt aurait-il eu à me cacher la vérité? Il y
+avait là un mystère qu'il me fallait absolument éclaircir...».
+
+«Le patron M. X... rentra heureusement sur ces entrefaites, et il ne fallut
+pas moins que sa parole décisive pour rassurer le pauvre père et amener
+le malin esprit à résipiscence: «M. X... me reçut très cordialement et me
+confirma en tous points les renseignements donnés par le chef de bureau; il
+y ajouta même quelques paroles des plus aimables à l'égard de mon fils....
+Pendant qu'il parlait, ma main sollicitée écrivait sur le bureau, toujours
+avec cette même lenteur exigée par les enroulements qui accompagnaient les
+lettres: _Je t'ai trompé, Michel, pardonne-moi_. Enfin! quel soulagement!
+mais aussi, le dirai-je, quelle déception! Comment, cet esprit qui m'avait
+paru si bienveillant, que dans ma candeur j'avais pris pour mon guide, pour
+ma conscience même, me trompait pareillement! C'était indigne!»
+
+«M. Til résolut alors de bannir ce méchant esprit en ne s'inquiétant
+plus de lui. Il eut toutefois à subir plus d'un retour offensif de cet
+automatisme (mais ne portant plus sur des faits vérifiables) avant d'en
+être délivré. Il s'est mis depuis lors à écrire des communications d'un
+ordre plus relevé, des réflexions religieuses et morales. Ce changement de
+contenu s'est accompagné, comme c'est souvent le cas, d'un changement dans
+la forme psychologique des messages: ils lui viennent actuellement en
+images auditives et d'articulation, et sa main ne fait qu'écrire ce qui lui
+est dicté par cette parole intérieure. Mais cette médiumnité lui paraît
+moins probante, et il se méfie que tout cela ne jaillisse de son propre
+fond. Au contraire, le caractère absolument mécanique de ces automatismes
+graphomoteurs du début, dont il ne comprenait la signification qu'en
+suivant les mouvements de ses doigts (par la vue ou la sensibilité
+kinesthétique) au fur et à mesure de leur exécution involontaire, lui
+semblait une parfaite garantie de leur origine étrangère. Aussi reste-t-il
+persuadé qu'il a été la victime momentanée d'un mauvais génie indépendant
+de lui; il trouve d'ailleurs à cet épisode pénible de sa vie l'excellent
+côté qu'il a raffermi ses convictions religieuses, en lui faisant comme
+toucher au doigt la réalité du monde des esprits et l'indépendance de
+l'âme.»
+
+M. Flournoy, commentant cette observation, remarque:
+
+«Toute l'aventure s'explique de la façon la plus simple, au point de
+vue psychologique, si on la rapproche des deux incidents suivants qui
+renferment à mes yeux la clef de l'affaire.
+
+«1° À ce que M. Til m'a raconté lui-même, sans paraître d'ailleurs en
+comprendre l'importance, il avait remarqué, deux ou trois semaines avant
+son accès de spiritisme, que son fils fumait beaucoup de cigarettes, et il
+lui en avait fait l'observation. Le jeune garçon s'excusa en disant que ses
+camarades de bureau en faisaient autant, à l'exemple du patron lui-même,
+qui était un enragé fumeur et laissait même traîner ses cigarettes partout,
+en sorte que rien ne serait plus facile que de s'en servir si l'on voulait.
+Cette explication ne laissa pas que d'inquiéter un peu M. Til, qui est la
+probité en personne, et qui se rappelle avoir pensé tout bas: Pourvu que
+mon fils n'aille pas commettre cette indélicatesse!
+
+«2° Un second point, que m'a par hasard révélé Mme Til au cours d'une
+conversation, et que son mari m'a confirmé ensuite, c'est que le lundi en
+question, en allant de bonne heure à ses leçons, M. Til rencontra un de ses
+amis qui lui dit: «A propos, est-ce que ton fils quitte le bureau de
+M. X...? Je viens en effet d'apprendre qu'il cherche un employé.» (Il
+cherchait en réalité un surnuméraire.)
+
+M. Til, qui n'en savait rien, en demeura perplexe et se demanda si M. X...
+serait mécontent de son fils et songerait à le remplacer. En rentrant à
+midi chez lui, il raconta la chose à sa femme, mais sans en parler à son
+fils. C'est une heure plus tard qu'arriva le message calomniateur.
+
+«Au total, la série de ses messages ne fait qu'exprimer--avec la mise en
+scène et l'exagération dramatique que prennent les choses dans les cas où
+l'imagination peut se donner libre carrière (rêves, idées fixes, délires,
+états hypnoïdes de tout genre)--la succession parfaitement naturelle et
+normale des sentiments et tendances qui devaient agiter M. Til en cette
+occasion. Les vagues insinuations, puis l'accusation catégorique de vol, et
+l'ordre d'aller voir le patron, correspondent aux soupçons d'abord indécis,
+puis prenant corps sur un souvenir concret, et aboutissant à la nécessité
+de tirer la chose au clair. L'entêtement avec lequel l'automatisme
+graphique répondait, par une accusation de duplicité, aux bons témoignages
+du chef du bureau, trahit clairement cette arrière-pensée de défiance
+et d'incrédulité qui nous empêche de nous abandonner sans réserve aux
+nouvelles les plus rassurantes, tant qu'elles ne sont point absolument
+confirmées. Enfin, quand le patron en personne a calmé M. Til, le regret
+subconscient d'avoir cédé à ses inquiétudes sans fondement sérieux, trouve
+son expression dans les excuses de l'esprit farceur; le _je t'ai trompé,
+pardonne-moi_, de ce dernier, est bien l'équivalent, dans le dédoublement
+médiumnique, de ce que nous penserions tous en pareille circonstance: «Je
+me suis trompé et je ne me pardonne pas d'avoir été aussi soupçonneux.»
+
+On se demandera peut-être comment il est possible de trouver chez un
+individu normal des signes de cette divisibilité de conscience. Cette
+recherche intéresse peu les spirites et la généralité des hypnotiseurs, qui
+se contentent d'étudier les cas brillants et complets. Je crois bien être
+le premier qui ait fait une étude suivie de cette question[24], et j'ai
+été fort aise de voir que mes premières études, qui datent d'une dizaine
+d'années, ont été reprises, contrôlées dans des laboratoires américains
+par Solomons et Stein, qui du reste ont négligé de me citer. Il est bien
+certain que si on se contente de mettre un crayon dans la main d'une
+personne, et de lui faire lire attentivement un livre, puis de lui adresser
+une question, comme le faisait Patrick, de deux choses l'une: ou bien la
+personne n'entendra pas et son crayon restera immobile, ou bien la personne
+entendra la question et répondra elle-même de vive voix. Voilà ce qui se
+produit le plus souvent. Il faut que le phénomène de l'écriture automatique
+soit déjà un peu développé pour apparaître dès la première heure, au
+premier appel, comme chez Henry W. Quand on a affaire à des individus
+normaux, il est nécessaire de prendre plus de détours; on ne peut songer à
+des procédés directs qui, lorsqu'ils ne réussissent pas, ont l'inconvénient
+de couvrir l'opérateur de confusion.
+
+[Note 24: Mes études ont d'abord paru dans le _Mind_, et je les ai
+ensuite résumées dans mon livre sur les _Altérations de la personnalité_.]
+
+Voici la méthode que je préconise: elle est lente, et exige un peu de
+patience; c'est son principal inconvénient.
+
+On s'assied à côté du sujet, devant une table; on le prie de s'abstraire
+dans une lecture intéressante, ou dans un calcul mental compliqué, et
+surtout de distraire son attention, d'abandonner sa main, et de ne pas
+s'occuper de ce qu'on va faire avec cette main. La main tient un crayon;
+elle est cachée au sujet par un écran. On s'empare donc de cette main,
+sans brusquerie, et par des mouvements doux, et on imprime à la main et au
+crayon un mouvement quelconque, par exemple on fait dessiner des barres,
+des boucles, marquer des petits points. Au premier essai, l'expérimentateur
+avisé s'aperçoit à qui il a affaire; certains sujets raidissent la main,
+elle est comme en bois, elle résiste à tous les efforts; et quoique on
+recommande au sujet de se laisser aller, de ne pas penser à sa main,
+celle-ci n'obéit point aux mouvements qu'on lui imprime. D'ordinaire, ces
+sujets là sont peu éducables. Un autre obstacle vient s'opposer fréquemment
+à la continuation de l'expérience; il y a des personnes qui, lorsqu'on
+prend leur main, ne peuvent pas continuer à lire; malgré elles, leur
+attention quitte le livre, se porte sur ce qu'elles ressentent dans la
+main. Les meilleurs sujets sont ceux dont la main docile exécute avec
+intelligence tous les mouvements qu'on imprime. Il y a là une sensation
+particulière qui apprend à l'opérateur que l'expérience aura du succès. De
+plus, pour empêcher le sujet de trop s'occuper de sa main, j'use souvent
+d'un artifice très simple, qui produit une distraction plus forte qu'une
+conversation avec un tiers, une lecture intéressante ou un calcul
+compliqué. Cet artifice consiste à faire croire au sujet que sa main
+restera, pendant toute l'expérience, continuellement inerte et passive, et
+que c'est l'expérimentateur, qui, de temps en temps, pour les besoins d'une
+expérience qu'on n'explique pas, imprime à la main un mouvement. Cela
+suffit pour tranquilliser le sujet qui, dès lors, abandonne sa main sans
+résistance, et se trouve dans des conditions mentales excellentes pour que
+sa conscience se divise.
+
+Au bout de quelque temps, la distraction devenant plus continue et plus
+profonde, voici les signes qu'on peut relever.
+
+C'est d'abord l'anesthésie par distraction. La personne distraite n'est
+point devenue absolument insensible comme une hystérique distraite, dont
+on peut traverser la peau ou lever le bras sans qu'elle s'en aperçoive;
+sa sensibilité n'est pas détruite, mais la finesse de certaines de ses
+perceptions est bien diminuée. Il est difficile, du reste, d'explorer cette
+sensibilité à un degré aussi faible de distraction.
+
+Ce qui est le plus facile à provoquer, ce sont les mouvements passifs de
+répétition. Le crayon étant placé entre les doigts du sujet, qui est prié
+de le tenir comme s'il voulait écrire, on dirige la main et on lui fait
+exécuter un mouvement uniforme, choisissant celui qu'elle exécute avec le
+plus de facilité, des hachures, des boucles ou des petits points. Après
+avoir communiqué ce mouvement pendant quelques minutes, on abandonne
+doucement la main à elle-même, ou on reste en contact avec elle, pour que
+la personne ne s'aperçoive de rien; mais on cesse d'exercer une action
+directrice sur les mouvements. La main abandonnée à elle-même fait quelques
+légers mouvements. On reprend l'expérience d'entraînement, on la répète
+avec patience, pendant plusieurs minutes; le mouvement de répétition
+se perfectionne; au bout de 4 séances, j'ai vu chez une jeune fille la
+répétition si nette que la main ne traça pas moins de quatre-vingt boucles
+sans s'arrêter; puis la personne eut un mouvement brusque et secoua ses
+épaules en disant: «Il me semble que j'allais m'endormir!»
+
+La présence de ces mouvements subconscients de répétition nous apprend
+qu'il y a là un personnage inconscient, que l'expérience vient de dégager;
+mais il est clair que ce personnage est loin d'avoir le même développement
+que Bart Laton. La peine qu'on éprouve à lui faire répéter des mouvements
+en est la preuve. L'expérimentateur ne peut pas imprimer des mouvements au
+hasard; il est obligé de choisir ceux qui réussissent le mieux. En général,
+ceux qu'on peut exécuter d'un seul trait, sans changement de direction et
+sans arrêt, se répètent assez bien.
+
+Les mouvements graphiques, par suite de leur délicatesse, attirent moins
+l'attention du sujet que des mouvements de flexion et d'extension des
+membres; ceux-ci cependant peuvent être répétés par l'inconscient, et à ce
+propos, il est curieux de remarquer que la flexion du poignet se répète
+mieux que la flexion isolée d'un doigt.
+
+Le caractère tout à fait rudimentaire de cet inconscient est bien marqué
+par la facilité avec laquelle on lui donne certaines habitudes. Lorsqu'on
+fait écrire plusieurs fois des boucles, la main s'accoutume à ce mouvement,
+et le reproduit à tort et à travers; car si on veut ensuite lui faire
+tracer des hachures, les mouvements se déforment bien vite et se changent
+en boucles. La mémoire de cet inconscient est si peu étendue qu'il
+n'est même pas capable de conserver le souvenir de plusieurs espèces de
+mouvements.
+
+L'inconscient n'a pas seulement de la mémoire, il peut encore recevoir et
+exécuter quelques suggestions qui sont, il est vrai, d'un ordre absolument
+élémentaire. Ces suggestions peuvent être données au moyen du toucher. Avec
+une simple pression, on agit sur la main, et on la fait mouvoir dans toutes
+les directions. Ce n'est point une impulsion mécanique, c'est bien une
+suggestion tactile. Si avec une pression, on fait mouvoir la main, une
+autre pression, tout aussi légère, l'arrête, l'immobilise: une autre
+pression, d'un genre un peu différent, la fait écrire. Il est difficile
+de dire la différence de ces pressions; mais l'expérimentateur, en les
+faisant, a une certaine intention, et cette intention est souvent comprise
+avec beaucoup de finesse par la main en expérience. Rien n'est plus curieux
+que cette sorte d'hypnotisation partielle; la personne croit être et se
+trouve en effet complètement éveillée et en possession d'elle-même, tandis
+que sa main obéit doucement aux ordres tactiles de l'expérimentateur.
+
+Une autre manifestation de l'écriture automatique, plus connue que les
+précédentes, car on en a fait un jeu de société, consiste à prier la
+personne de penser à son nom, son âge, son pays, un mot quelconque, puis on
+prend sa main, comme il a été décrit ci-dessus, et cette main, à l'insu de
+la personne, écrit le nom pensé; en général, quand on fait cette expérience
+dans un salon, on déclare à la personne qu'on va deviner sa pensée,
+quoique en réalité ce soit la personne elle-même qui l'écrive. A ce genre
+d'expérience se rattachent les différents exercices de prestidigitateurs et
+d'hypnotiseurs qui devinent les secrets, se font conduire vers l'endroit où
+un objet est caché, et ainsi de suite. Ce sont des expériences qui, pour
+réussir, ont besoin d'un opérateur très habile.
+
+Voilà à peu près tous les phénomènes de division de conscience que j'ai
+réussi à provoquer, en étudiant l'écriture automatique chez cinq personnes
+(femmes), jouissant d'une bonne santé; ces personnes ont été étudiées
+chacune pendant deux séances d'une demi-heure au plus; une seule l'a été
+pendant quatre séances; c'est très peu pour la culture des phénomènes de
+double conscience, qui demandent beaucoup de temps et de patience; mais
+notre but était précisément de savoir ce qu'on pouvait observer après un
+minimum d'entraînement.
+
+Depuis la publication de mes recherches, deux autres auteurs, Solomons et
+Stein[25], se sont engagés exactement dans la même voie pour rechercher ce
+qu'on obtiendrait sur des sujets sains en poussant l'entraînement aussi
+loin que possible.
+
+[Note 25: _Normal Motor Automatism_. Psychol. Rev., sept. 1896,
+492-512.]
+
+
+Ils se sont pris comme sujets; ils se disent d'excellente santé. Leurs
+expériences se groupent sous quatre chefs: 1° tendance générale au
+mouvement, sans impulsion motrice consciente; 2° tendance d'une idée à se
+dépenser en mouvement, involontairement et inconsciemment; 3° tendance
+d'un courant sensoriel à se dépenser en réaction motrice inconsciente; 4°
+travail inconscient de la mémoire et de l'invention.
+
+1° La main est mise sur une planchette, analogue à celle des spirites
+(c'est une planche glissant sur des billes de métal et armée d'un crayon;
+on met la planchette sur une table, sur du papier, et le crayon écrit
+tous ses mouvements). L'esprit du sujet est occupé à lire une histoire
+intéressante. Dans ces conditions, il se produit facilement, quand le sujet
+a pris l'habitude de ne pas surveiller sa main, des mouvements spontanés,
+qui dérivent d'ordinaire de stimuli produits par une position fatigante; en
+outre, des excitations extérieures (par exemple si on remue la planchette),
+provoquent dans la main des mouvements de divers sens, dont on peut amener
+la répétition, et qui alors se continuent assez longtemps. La distraction
+de l'attention est une condition importante; mais il ne faut pas que
+l'histoire lue pour distraire soit trop émouvante, car cette émotion peut
+produire des mouvements réflexes ou une tension musculaire qui nuisent aux
+mouvements inconscients.
+
+2° Le sujet lit à haute voix en tenant un crayon à la main; parfois il
+écrit un mot qu'il lit, surtout lorsque ce mot est court; les mots longs
+sont seulement commencés; cette écriture se fait souvent sans que le sujet
+le sache.
+
+3° Le sujet lit à haute voix, et écrit subconsciemment les mots que pendant
+sa lecture une personne lui dicte à voix basse. A ces expériences on
+n'arrive qu'après beaucoup d'entraînement. Au début, c'est très pénible; on
+s'arrête de lire des qu'on entend un mot. Il faut apprendre à retenir son
+attention sur la lecture. On arrive bientôt à continuer la lecture sans
+l'interrompre, même quand il y a des dictées chaque 15 ou 20 secondes:
+l'écriture devient inconsciente. La lecture inconsciente se fait plus
+facilement; le sujet lit un livre qui ne présente aucun intérêt, et pendant
+ce temps on lui raconte une histoire très intéressante; quand l'expérience
+est bien en train, il peut lire même une page entière, sans en avoir
+conscience et sans rien se rappeler; la lecture ne manque pas entièrement
+d'expression, mais elle est monotone; elle contient des erreurs, des
+substitutions de mots. La lecture est bonne surtout quand elle roule sur
+des sujets familiers.
+
+4° Ici les expériences sont plus difficiles et n'ont réussi que parce que
+les sujets étaient bien exercés par les expériences précédentes. D'abord,
+ils ont fait de l'écriture automatique spontanée; par exemple en lisant,
+leur main écrivait; puis, ils ont même pu se dispenser de lire pour
+détourner l'attention; chez l'un des sujets, Miss Stein, la distraction
+était suffisante quand elle lisait les mots que sa main venait d'écrire
+quelque temps auparavant; l'écriture spontanée de la main était
+involontaire, inconsciente; les paroles écrites étaient parfois dénuées de
+sens; il y avait surtout des répétitions de mots et de phrases. Les auteurs
+ont pu également, par la même méthode, reproduire inconsciemment des
+passages qu'ils savaient par coeur, mais n'avaient jamais écrits. La
+condition essentielle de toute cette activité automatique est une
+distraction de l'attention obtenue volontairement; il ne faut pas cependant
+que l'attention distraite soit sollicitée avec trop de force; si, par
+exemple, on relit un passage d'une histoire qu'on n'avait pas compris
+d'abord, et qui est nécessaire pour l'intelligence du reste, alors, sous
+l'influence de ce surcroît d'attention, toute l'activité automatique est
+suspendue.
+
+Ces expériences ne diffèrent nullement de celles que j'ai publiées moi-même
+il y a plusieurs années dans le _Mind_ et que je viens de résumer plus
+haut; elles sont seulement un peu plus complexes, ce qui tient à ce que
+les deux auteurs se sont longuement entraînés; ainsi, ils ont pu avoir de
+l'écriture automatique spontanée, ce que je n'ai pu faire sur mes sujets.
+Mais la nouveauté de leur étude ne doit pas être cherchée là; elle consiste
+plutôt en ce qu'étant psychologues, ils ont pu analyser de très près ce
+qui se passait dans leur conscience pendant les expériences; c'est cette
+auto-analyse qui donne un très grand intérêt à leurs études. Nous allons
+rendre compte des observations qu'ils ont faites.
+
+Tout d'abord, ils ont eu souvent le sentiment, quand ils ont eu l'occasion
+de percevoir leur activité automatique, que cette activité a un caractère
+_extra-personnel_, c'est-à-dire leur est étrangère. Ainsi, s'ils
+s'aperçoivent que, pendant une lecture, leur main fait remuer la
+planchette, ce mouvement leur apparaît comme produit par une cause
+extérieure; ils n'en ont conscience que par les sensations qui accompagnent
+le mouvement produit. Quand le sujet lit à haute voix, en écoutant une
+autre personne, le bruit de sa propre voix, s'il l'entend, lui paraît
+étranger.
+
+C'est surtout dans l'expérience de l'écriture automatique sous dictée
+pendant une lecture consciente qu'on s'est bien rendu compte du mécanisme
+de cette inconscience. L'écriture sous dictée comprend 4 éléments: 1°
+l'audition du mot dicte; 2° la formation d'une impulsion motrice; 3°
+une sensation d'effort; 4° une sensation centripète, venant du bras, et
+avertissant que le mouvement graphique a été exécuté. L'impulsion motrice
+est difficile à décrire; elle se compose de représentations visuelles
+et motrices du mouvement à exécuter, et d'autre chose encore. Dans les
+expériences, on a vu se produire par degrés l'inconscience de l'opération
+entière. Ce qui devient d'abord inconscient, c'est le sentiment de
+l'effort. On entend le mot dicté, on a une idée d'écrire, et cela se
+trouve écrit; on n'a pas le sentiment de la difficulté, de «quelque chose
+d'accompli». L'acte paraît encore volontaire. Ce sentiment de l'effort
+revient quand le bras se fatigue.
+
+Le second degré est la disparition de l'impulsion motrice; l'écriture cesse
+de paraître volontaire. On entend le mot et on sait qu'on l'a écrit; c'est
+tout. L'écriture est consciente et devient cependant _extra-personnelle_.
+Le sentiment que l'écriture est _notre_ écriture semble disparaître avec
+l'impulsion motrice. Parfois le sujet gardait un élément de l'impulsion
+motrice, la représentation visuelle du mouvement à exécuter, et cependant
+le mouvement lui paraissait étranger. Les auteurs pensent,--mais ils
+avancent cette hypothèse avec beaucoup de réserve,--qu'il y a dans une
+impulsion motrice la conscience d'un courant moteur centrifuge, et que
+c'est cette conscience qui est le fait capital, qui permet d'attribuer un
+acte à notre personnalité, ou qui le fait considérer comme étranger.
+
+L'inconscience peut faire encore des progrès, et alors le sujet n'a plus
+conscience d'entendre le mot dicté, ni conscience de l'avoir écrit;
+cette dernière conscience se perd la dernière; le sujet peut être devenu
+inconscient d'avoir entendu le mot, et rester conscient de l'avoir
+écrit. Mais ce n'est pas sur ce fondement que repose le sentiment de la
+personnalité, puisque le sujet peut entendre le mot, savoir qu'il l'a écrit
+et cependant juger que le mouvement ne vient pas de lui.
+
+Cette analyse curieuse, les auteurs l'ont poussée plus loin encore dans
+l'écriture automatique spontanée; ils ont vu qu'ils peuvent non seulement
+surveiller leur main, mais prévoir ce qu'elle doit écrire, et cependant,
+même dans ces conditions, le mouvement d'écriture reste étranger à la
+personne. Si réellement leur hypothèse est juste, si le sentiment de la
+personnalité repose sur la conscience de la décharge motrice, ce serait
+une solution tout à fait nouvelle et curieuse à un problème qui, jusqu'à
+présent, a été discuté très longuement[26].
+
+[Note 26: Je renvoie sur ce point à mon étude sur _M. de Curel_, où
+l'on trouvera cette idée que la séparation des personnalités vient très
+probablement d'un phénomène d'inconscience portant sur une partie des
+processus psychologiques. (_Année psych._, I, p. 147).]
+
+Les résultats obtenus semblent montrer que l'automatisme normal, en se
+développant, peut devenir presque aussi complexe que la vie subconsciente
+des hystériques. C'était là le but proposé aux recherches, et les
+auteurs pensent l'avoir atteint. Ils remarquent que ce qui distingue ici
+l'hystérique du sujet normal, c'est que l'hystérique est distraite parce
+qu'elle ne _peut_ pas faire autrement, tandis que le sujet normal réalise
+l'état de distraction parce qu'il le _veut_. L'hystérie est donc bien,
+au moins en partie, une maladie de l'attention. A propos du rôle de
+l'attention dans ces phénomènes d'inconscience, signalons dans l'article
+précédent trois observations curieuses, que les auteurs n'ont pas
+rapprochées, et dont ils n'ont peut-être pas vu la portée. Ces trois faits
+sont les suivants: 1° quand l'histoire qu'on lit pour se distraire devient
+très émouvante, les mouvements subconscients cessent: 2° ils cessent
+également, s'il faut faire un effort intellectuel considérable pour
+comprendre ce qu'on lit; 3° dans le cas où l'on écrit automatiquement sous
+la dictée, si la dictée se fait à voix très basse, exigeant un effort pour
+comprendre, la conscience reparaît. Cela montre que l'état de division
+mental ne se maintient que si l'attention fournie n'atteint pas son
+maximum. Il y a lieu de rapprocher ces faits d'une observation ingénieuse
+de Mercier (_Année Psychologique_, II, p. 889-890).
+
+Tout récemment, G. Stein a publié dans _Psychological Review_ (mai 1898)
+une étude sur la culture de l'automatisme moteur; cette étude a été
+faite avec l'instrument imaginé par Delabarre pour l'enregistrement des
+mouvements inconscients[27]; on distrayait le sujet, puis on donnait une
+certaine impulsion à son doigt, et on cherchait si le sujet continuait
+machinalement et sans s'en rendre compte le mouvement imprimé. C'est en
+somme mon expérience première; l'auteur a cherché sur combien de sujets
+elle réussissait, et il a constaté que ce nombre est très élevé, environ 35
+sur 40 hommes et 45 sur 50 femmes. Par conséquent l'épreuve peut servir de
+test pour la psychologie individuelle, du moment que les résultats qu'elle
+donne sont si Fréquents.
+
+[Note 27: Voir 1re _Année psychologique_, p. 532.]
+
+Les expériences de Solomons et Stein forment une transition entre les
+nôtres et celles de Patrick; elles montrent leur continuité. Dans nos
+études, nous n'avons eu que de l'écriture automatique de répétition;
+Solomons et Stein ont obtenu, rien que par un entraînement plus prolongé,
+un peu d'écriture automatique spontanée; et enfin Patrick a obtenu
+très facilement, chez un sujet prédisposé, non seulement de l'écriture
+automatique spontanée, mais un système d'états de conscience se séparant
+de la personnalité principale et constituant une personnalité assez bien
+définie. Il n'est pas douteux que tous ces phénomènes diffèrent seulement
+en degrés.
+
+Mon avis est que dans une étude complète sur la suggestibilité d'un
+individu, il faut faire une petite place à la recherche des premiers signes
+de la division de conscience. Pour ne pas perdre trop de temps, on pourrait
+procéder ainsi: après avoir mis un crayon dans la main du sujet, derrière
+l'écran, on recherchera s'il est possible d'obtenir, en cinq minutes
+d'essai, des mouvements passifs de répétition. Si ces mouvements sont
+nets, on recherchera s'il se produit, quand le sujet pense à son nom,
+de l'écriture spontanée; si celle-ci se produit encore, on cherchera si
+l'écriture répond à des questions posées à demi-voix. Ce sont les trois
+degrés principaux de la division de conscience; mais chacun de ces degrés
+est susceptible de très nombreuses subdivisions. Je me contente pour le
+moment d'indiquer une méthode à suivre, sans entrer dans les détails; les
+expérimentateurs qui s'occuperont de ces recherches s'apercevront vite
+qu'il y a un grand avantage à avoir un fil conducteur. On demandera ensuite
+au sujet s'il est spirite, médium, s'il a reçu des communications, etc.
+
+Il sera intéressant de savoir s'il existe quelques rapports entre la
+disposition à l'écriture automatique et la suggestibilité; nous supposons
+que ce rapport existe, car le personnage de l'écriture automatique est très
+suggestible, et ces divers phénomènes de subconscience et de division de
+conscience forment le fond de l'hypnotisme; mais en somme, tout ceci n'a
+pas encore été étudié clairement sur des individus normaux, et on ne sait
+pas au juste quelle signification la psychologie individuelle doit attacher
+à l'écriture automatique.
+
+La division de conscience s'exprime parfois par des manifestations autres
+que l'automatisme des mouvements; elle peut se produire de telle sorte que
+le sujet en ait la perception assez claire; dans ce cas, il est inutile de
+faire des expériences sur le sujet, le plus simple est de l'interroger et
+de lui demander une description aussi complète que possible des impressions
+qu'il a ressenties. Il est bien entendu que l'expérimentateur doit le
+mettre sur la voie, car les personnes qui ont éprouvé les phénomènes de ce
+genre ne se rendent pour ainsi dire jamais compte de leur nature. Voici à
+peu près dans quelles conditions une personne remarque de légers signes
+de division de conscience: elle a le sentiment que le monde extérieur est
+étrange; les objets qui l'entourent, quoique familiers, lui paraissent
+nouveaux, bizarres, indéfinissables; elle les regarde d'un oeil curieux
+comme si elle ne les connaissait pas, mais en même temps elle se rend bien
+compte que c'est une illusion. Parfois, les objets paraissent éloignés.
+Cette impression d'étrangeté, on peut l'éprouver dans la perception de son
+propre corps; on se demande: «est-ce là ma jambe? je ne reconnais pas mes
+bras. Mon corps me paraît drôle. Est-ce moi qui suis assis en ce moment sur
+cette chaise?» etc., etc. Enfin, on éprouve aussi la même impression pour
+sa propre voix, et pour le sens des paroles qu'on vient de prononcer; après
+avoir parlé, prononcé à haute voix plusieurs phrases, par exemple dans un
+dîner; on écoute sa voix, le timbre en paraît changé, il semble que ce soit
+la voix d'un autre; de même, on reconnaît difficilement sa propre pensée
+dans les paroles qu'on a prononcées: on croirait que la phrase a été
+construite par une autre pensée et dite par une autre bouche. Krishaber,
+que Taine a longuement cité dans son _Intelligence_[28], a rapporté sous le
+nom de névropathie cérébro-cardiaque, beaucoup d'exemples de ces phénomènes
+de dissociation; et cette année même Bernard Leroy vient de publier une
+utile monographie de l'_illusion de fausse reconnaissance_[29], et il
+ressort des documents que cet auteur a réunis, que l'illusion de fausse
+reconnaissance est souvent liée à des phénomènes légers de dédoublement de
+conscience.
+
+[Note 28: Voir le vol. 2, _in fine_ note sur les éléments et la
+formation de l'idée de moi.]
+
+[Note 29: _L'illusion de fausse reconnaissance_, Paris. Alcan, 1898.]
+
+
+
+IV
+
+
+INFLUENCE DE LA ROUTINE, DES PRÉJUGÉS, DES IDÉES DIRECTRICES
+
+
+Notre quatrième catégorie de recherches n'a rien de commun avec la
+précédente; elle part d'un principe tout spécial. Ce principe est le
+suivant: dans toutes les opérations que nous exécutons avec notre
+intelligence, comme de voir, d'agir, de raisonner, de prendre un parti,
+etc,, nous présentons deux tendances contraires; la première représente
+l'habitude, la routine; la seconde représente la réflexion personnelle,
+l'esprit critique. Tout acte physique ou mental que nous faisons ressemble
+plus ou moins à un de nos actes antérieurs, il rencontre par conséquent
+devant lui un commencement d'adaptation, dont il profite, et on a une
+tendance à se répéter, à refaire ce qu'on a déjà fait, parce que c'est plus
+facile, parce que cela demande moins de réflexions. Mais d'autre part,
+comme les circonstances ne sont jamais identiquement les mêmes, comme il y
+a entre la circonstance de l'acte nouveau et celle de l'acte ancien, une
+petite différence, nous devrions faire subir à l'acte nouveau une petite
+modification pour mieux l'ajuster aux circonstances nouvelles, mais cela
+exige un effort d'attention, et par conséquent une fatigue dont il est tout
+naturel que nous cherchions à nous décharger: c'est en somme une lutte
+entre l'habitude et l'attention; l'habitude représente l'ancien, l'acquis,
+et l'attention est un effort vers le nouveau. Sous le terme d'habitude
+se cachent bien des faits différents; nous avons cité comme exemple
+d'habitudes cette routine de la vie de tous les jours, qui nous fait
+asseoir de la même façon, faire les mêmes réflexions, etc. Dans les études
+proprement intellectuelles, cette routine prend le nom d'idées préconçues;
+parfois la simple idée directrice d'une expérience, l'attente d'un
+phénomène, le désir de vérifier une hypothèse agréable, la parole d'un
+maître ont tant d'influence sur nous que notre esprit critique se trouve
+suspendu.
+
+Les expériences dont nous allons parler ont eu pour but de réaliser sous
+une forme expérimentale les conditions dont nous venons de parler; on a
+imaginé des dispositifs spéciaux qui permettent de voir avec quel degré de
+routine une personne répète une même opération, quand les circonstances qui
+ont expliqué la première opération changent légèrement, et exigeraient un
+acte différent. L'idée de ces recherches est venue, d'une manière tout à
+fait indépendante, à M. Henri et à moi, d'une part, et à M. Scripture et à
+ses élevés d'autre part.
+
+Voici l'idée qui nous était personnelle. Nous faisions faire à des enfants
+d'école des expériences sur la mémoire visuelle des lignes. Ces expériences
+se faisaient par la méthode de reconnaissance. On montrait d'abord à
+l'enfant une ligne isolée, puis on laissait écouler un certain intervalle
+de temps, puis on faisait passer sous les yeux de l'enfant un grand carton
+sur lequel étaient tracées une série de lignes parallèles, de longueur
+croissante; l'enfant devait reconnaître dans la série la ligne égale à
+celle qu'on lui montrait. Cette opération se faisait deux fois: la première
+fois, la ligne modèle se trouve dans la série; la seconde fois elle ne
+s'y trouve pas: ainsi, la ligne modèle étant de 40 millimètres, le second
+tableau ne contient pas de ligne plus longue que 36 millimètres. Un oeil
+exercé s'aperçoit de cette lacune; mais la première épreuve a déjà créé
+une routine grâce à laquelle l'enfant ayant trouvé la ligne modèle dans le
+premier tableau, s'attend à la retrouver dans le second. Voici le résumé de
+nos résultats:
+
+ NOMBRE D'ENFANTS TROMPÉS PAR LA ROUTINE
+
+ Mémoire. Comparaison directe
+ (moyenne des 3 cours).
+
+Cours élémentaire (7 à 9 ans).. 88 p. 100 38 p. 100
+
+ -- moyen (9 à 11 ans)....... 60 --
+
+ -- supérieur (11 à 13 ans).. 47 --
+
+Ces chiffres montrent l'influence de l'âge sur la suggestibilité; ils
+montrent aussi que dans l'acte de comparaison, qui est plus facile et
+donne plus de sécurité à l'esprit que l'acte de mémoire, on est moins
+suggestible.
+
+Il est à remarquer que bien que ce genre de suggestion provienne
+du dispositif même de l'expérience, et non de la présence de
+l'expérimentateur, cependant l'autorité morale de celui-ci exerce
+incontestablement une influence sur le résultat; c'est un professeur, il
+fait sa recherche dans une école, il est l'ami du directeur, il est plus
+âgé que l'enfant; toutes ces circonstances inspirent à l'enfant confiance,
+et il faut que l'enfant soit bien sûr de sa critique pour déclarer que
+la ligne qu'on lui dit de chercher dans le tableau n'y est pas. Il
+est toujours très difficile, pensons-nous, de faire des épreuves de
+suggestibilité en supprimant tout ce qui dépend de l'action morale de
+l'expérimentateur; mais on peut tout au moins diminuer la part de ce
+facteur.
+
+Scripture, avons-nous dit, et après lui Gilbert et Seashore, ses élèves,
+ont fait des recherches du même genre, ou du moins avec des méthodes très
+analogues. Le travail de Seashore, qui est le plus important, a pour titre:
+_La mesure des illusions et hallucinations de l'état normal_. Les auteurs
+ont du reste eu la pleine conscience qu'ils inauguraient une méthode
+nouvelle, bien distincte de celle de la suggestion hypnotique: il est
+seulement à regretter que cette conscience de leur originalité se soit
+accompagnée d'un parfait mépris pour les études d'hypnotisme et même pour
+les hypnotiseurs, qu'ils ont traités de jongleurs et de charlatans.
+
+Les expériences de Seashore[30] ont été faites sur des élèves de
+laboratoire; et à première vue on aurait pu croire que ces élèves, jeunes
+gens dont l'âge est d'ordinaire de 20 ans, auraient été moins faciles à
+duper que les enfants d'école primaire. Cependant il s'est trouvé que tous
+les dispositifs de Seashore ont fait des dupes; et même on a pu observer un
+fait bien inattendu; des élèves qui avaient été mis d'avance au courant
+de la nature de la recherche s'y sont laissé prendre. La force de la
+suggestion était augmentée par le silence du laboratoire, la solitude,
+l'obscurité, le signal donné avant le stimulus, etc. Voici quelques-unes
+des expériences de Seashore; elles consistent à faire plusieurs fois
+une expérience sincèrement; puis, quand l'habitude est née, on fait une
+expérience simulée, et le sujet non prévenu y répond comme si elle était
+véritable.
+
+[Note 30: _Measurements of Illusions and Hallucinations in Normal
+Life_, Studies from the Yale Psych. Lab., Yale, 1895, III.]
+
+_Illusion de chaleur_.--On fait passer le courant électrique d'une pile au
+bichromate dans un fil d'argent tendu entre deux bornes: le fil s'échauffe,
+et le sujet est invité à pincer le fil entre le pouce et l'index et à se
+rendre compte de la chaleur produite. Après cette expérience préliminaire,
+destinée à créer la suggestion, expérience qu'on répète deux ou trois fois,
+l'expérimentateur interrompt le circuit à l'insu du sujet, en poussant
+avec le genou un interrupteur placé sous la table; puis, on recommence les
+expériences une dizaine de fois: on feint de mettre en action la pile, on
+donne au sujet un signal pour qu'il touche le fil, et on lui fait indiquer
+au bout de combien de temps il perçoit la chaleur. L'expérience a en
+apparence pour but de mesurer le temps de réaction. Les expériences ont été
+faites sur 8 sujets; dans 120 essais, nous notons seulement 5 cas où le
+sujet n'a rien senti.
+
+_Illusion d'un changement de clarté_.--Cette illusion a été provoquée de
+plusieurs manières différentes; une des plus simples était provoquée avec
+l'appareil suivant: deux cartons blancs juxtaposés et vus chacun dans un
+cadre noir immobile étaient mobiles et pouvaient tourner autour d'un de
+leurs côtés verticaux; ils recevaient tous deux la lumière d'une lampe; et
+on comprend qu'ils paraissent d'autant moins éclairés qu'ils sont placés,
+par rapport à l'observateur, dans une position plus oblique. Un des cartons
+restant immobile et servant de point de comparaison, l'expérimentateur fait
+tourner lentement l'autre carton au moyen d'un fil qu'il a entre les mains;
+le sujet ne voit pas le mouvement de l'expérimentateur; on commence par
+faire tourner réellement le second carton, après un signal, et le sujet
+dit quand il perçoit le changement; puis on refait le même signal, mais
+on laisse le carton immobile, et le sujet croit percevoir comme avant le
+changement de clarté, qui lui paraît se produire à peu près au bout du même
+temps après le signal.
+
+_Illusion de son_--Après beaucoup d'essais infructueux, l'auteur s'est
+arrêté au dispositif suivant: après un signal donné, on augmente
+graduellement l'intensité d'un son en rapprochant les deux bobines d'un
+appareil à chariot, et le sujet doit réagir dès qu'il entend le son, qu'il
+sait devoir être très faible au début, puis augmenter; tantôt on fait
+l'expérience réellement, tantôt on fait le signal sans rapprocher ensuite
+les bobines.
+
+Pour le toucher, on a provoqué des excitations minimales en posant des
+corps très légers sur la main du sujet, derrière un écran; le contact était
+fait après un signal: puis on a continué le signal sans faire de contact;
+le sujet devait réagir. Les expériences sur l'odorat, le goût, etc., sont
+si faciles à imaginer que nous n'insistons pas; toujours une excitation
+réelle, mais faible, produite d'abord avec un certain dispositif, qui
+impressionne un peu le sujet, puis on conserve le même dispositif, par
+exemple le même signal et on supprime l'excitation réelle. Notons, pour
+terminer sur ces points, l'hallucination d'un objet qui a été produite de
+la manière suivante: dans une chambre peu éclairée, on montre au sujet
+un objet peu visible, une petite balle se détachant sur fond noir, et
+on cherche à quelle distance le sujet distingue cet objet; on fait
+l'expérience plusieurs fois; chaque fois le sujet part d'une assez grande
+distance, se rapproche lentement en regardant, puis s'arrête quand il voit
+la halle; à ce moment, il jette les yeux sur le parquet où les distances
+sont marquées, et lit la distance où il se trouve de la mire; puis, il se
+retourne et s'éloigne, pour refaire la même expérience; pendant qu'il se
+retourne, l'expérimentateur peut supprimer la balle; le sujet revient, et
+quand il se trouve à peu près à la même distance que la première fois, il
+croit qu'il perçoit encore la balle.
+
+Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la possibilité de provoquer des
+illusions ou même des hallucinations n'ayant nullement besoin d'être
+démontrée, ces expériences seraient peu intéressantes si elles ne nous
+apprenaient rien de nouveau sur le mécanisme de la suggestion. C'est cette
+recherche du mécanisme qui seule donne de l'intérêt à l'étude. Seashore
+paraît ne pas l'avoir toujours bien compris; car les détails qu'il nous
+donne sur ce point sont assez maigres. Nous noterons seulement les quelques
+remarques qui suivent: Il est aussi facile, dans les expériences sur la
+lumière, de donner des illusions sur l'augmentation de clarté que sur la
+diminution.--L'illusion se produit à peu près avec la même rapidité que la
+perception correspondante.--Alors même que le sujet n'est pas en attente
+d'un seul stimulus, mais de deux, et doit choisir entre les deux (par
+exemple il doit se produire soit plus, soit moins de lumière), l'illusion
+est possible, car le sujet peut fixer son attention principalement sur
+l'idée d'un seul stimulus, et être convaincu par quelque circonstance
+banale que c'est bien ce stimulus-là qui va se produire.--Il est arrivé
+parfois que certains sujets étaient avertis par d'autres que les
+expériences étaient illusoires; malgré leur scepticisme, ils n'en ont pas
+moins subi l'illusion, au bout de quelques répétitions des stimulus réels;
+il en a été de même pour un sujet qu'on avait formellement averti de
+l'illusion qu'on allait produire. Il suffit de répéter plusieurs fois le
+stimulus réel pour écarter l'effet de cette suggestion négative.--La
+force de la suggestion a été augmentée par le silence du laboratoire, la
+solitude, l'obscurité, le signal donné avant le stimulus, les observations
+spontanées du sujet sur le mécanisme des appareils, la régularité rythmique
+de certaines excitations, la synesthésie de sensations réelles avec les
+sensations suggérées. Ainsi, dans les expériences sur le goût, on déposait
+toutes les fois sur la langue une goutte d'eau; il y avait donc une
+sensation réelle tactile, qui tantôt était associée à une sensation de goût
+(sucre), tantôt n'y était pas associée, mais la suggérait.
+
+Nous pouvons faire à ces expériences de Seashore la même critique qu'aux
+nôtres; elles n'excluent pas complètement l'action personnelle,
+l'influence dégagée par l'expérimentateur, bien que cette influence soit
+incontestablement moindre que dans le cas où il donne directement un ordre.
+
+Il y a une remarque sur laquelle l'auteur n'insiste pas assez, peut-être,
+c'est que les illusions ne peuvent porter que sur des sensations faibles.
+Pour les expériences visuelles, par exemple, il a été amené à troubler
+seulement des perceptions de minima d'excitation ou de différences minima,
+et ces expériences sont certainement très instructives, puisqu'elles
+montrent, soit dit en passant, combien certaines méthodes de
+psycho-physique sont exposées à l'erreur quand le sujet sait d'avance ce
+qu'il doit percevoir. Pour les sensations du toucher, pour la perception
+d'un objet, il en a été de même; les sensations ont été très faibles et
+très peu distinctes; pour les sensations de température, on ne nous donne
+aucun détail, on ne sait pas si réellement le fil échauffé par le courant
+électrique était très chaud. Du reste, l'auteur a rarement songé à mesurer
+l'intensité de l'excitant. Il serait cependant intéressant de savoir pour
+quelle intensité de stimulus une personne est suggestible; telle personne,
+par exemple, qui a l'attention expectante d'un contact fort, se laisserait
+suggestionner, tandis qu'une autre personne ne le serait qu'avec l'attente
+d'un contact beaucoup plus faible. En outre, il serait curieux de savoir
+si tous les sens sont suggestibles à un même degré. En somme, beaucoup de
+points, et ce sont même les plus importants de tous, restent à examiner.
+Le travail de Seashore n'en est pas moins une étude très curieuse et très
+neuve, dont l'auteur doit être chaudement félicité.
+
+On voit par ce qui précède que si cette forme particulière de la
+suggestibilité a déjà été l'objet de beaucoup d'études, il n'en est pas
+encore sorti grand'chose pour la psychologie individuelle.
+
+Ce qu'on sait fort bien aujourd'hui, c'est la possibilité d'étudier la
+suggestibilité dans les laboratoires, au moyen de divers appareils, de
+dispositifs spéciaux, et sans avoir le moins du monde recours à des
+procédés d'hypnotisme. Certes c'est là un grand pas; en pénétrant dans les
+laboratoires, l'étude de la suggestibilité donnera lieu très probablement
+à des recherches plus méthodiques que celles qu'on peut faire dans les
+cliniques.
+
+Le travail que Tawney a fait sur le seuil de perception de la peau, sans
+avoir pour but direct une étude de la suggestion et de l'idée directrice a
+bien montré cette influence des idées directrices.
+
+On sait aujourd'hui couramment que l'exercice perfectionne le toucher,
+et que l'écart qu'il est nécessaire de donner à 2 pointes de compas pour
+qu'elles soient perçues doubles, quand on les applique simultanément sur
+une région du corps, diminue de valeur si on répète l'expérience pendant
+plusieurs jours et plusieurs semaines. Tawney a montré que cette influence
+classique de l'exercice doit être fortement révoquée en doute; car les
+sujets sur lesquels on expérimente s'attendent à cette influence, du
+moment qu'on recherche à étudier sur leur sensibilité tactile l'effet de
+l'exercice; lorsque le sujet ignore le but de l'expérience, ou lorsqu'il
+s'imagine que ce but ne consiste nullement à étudier l'exercice, les
+résultats sont tout différents[31].
+
+[Note 31: Tawney. _Ueber die Wahrnehmung zweier Punke mittelst des
+Tastsinnes, mit Rücksicht auf die Frage der Uebung und die Entstehung Der
+Vexirfehler_. Philosoph. Stud. XIII, p. 163-222; je cite d'après l'analyse
+de V. Henri. _Année Psych._, IV, p. 513 et seq.]
+
+
+
+V
+
+
+AUTOMATISME
+
+
+Notre dernière catégorie d'expériences se distingue de la précédente par
+cette particularité qu'on ne cherche point à provoquer une illusion ou une
+hallucination et à la mesurer; on cherche tout simplement à réunir des
+circonstances telles que le sujet, placé dans ces circonstances, est en
+quelque sorte obligé, sans qu'il s'en doute, d'exécuter un certain acte; et
+cet acte, étant presque toujours le même pour tous les sujets, peut être
+prévu d'avance.
+
+En quoi des expériences de ce genre intéressent-elles la théorie de
+la suggestibilité? Elles ne semblent rien avoir de commun avec la
+suggestibilité entendue dans le sens ordinaire; mais elles montrent
+l'importance qu'a pour chacun de nous l'activité automatique; or l'analyse
+que nous avons faite plus haut de la suggestion, comme mécanisme
+psychologique, nous a montré qu'elle consiste dans le triomphe de la vie
+automatique sur la vie réfléchie et raisonnante; c'est par là que ces
+recherches nouvelles se rattachent aux précédentes.
+
+Je commencerai par présenter une courte analyse des expériences que Sidis
+a faites dans le laboratoire de psychologie de Münsterberg à Harvard.
+Ces expériences ont eu pour but de forcer une personne à choisir dans un
+certain sens, alors que la personne avait l'illusion de faire un choix
+libre. C'est vraiment chose plaisante, soit dit en passant, de voir que
+cette faculté de choix, que les philosophes naïfs ont presque toujours
+considérée comme la preuve péremptoire du libre-arbitre, est au contraire
+si bien déterminée et déterminable que l'on peut prévoir presque à coup
+sûr, dans la majorité des cas, dans quel sens tel choix s'exercera.
+Sidis[32] présentait à ses sujets, qui furent au nombre de 19, un grand
+carton blanc sur lequel étaient posés 6 carrés de couleur, ayant chacun une
+dimension de 3 centimètres sur 3 centimètres. Le tout était recouvert d'un
+écran noir; le sujet était prié de fixer son attention sur l'écran noir
+pendant 5 secondes; puis, on enlevait l'écran et le sujet devait indiquer
+immédiatement un des carrés de couleurs, celui qu'il voulait. Les 6 carrés
+étaient placés sur la même ligne. Il s'agissait d'influencer le choix du
+sujet; les artifices suivants ont été employés: 1° position anormale: un
+des carrés n'était pas sur l'alignement des autres; ou bien, il était un
+peu incliné; 2° forme anormale; on changeait la forme d'un des carrés, on
+le taillait en triangle, en étoile; 3° l'écran servant à couvrir les carrés
+n'était pas noir, mais de la couleur de l'un d'eux; 4° couleur suggérée
+verbalement. On montrait un des carrés de couleur avant l'expérience, ou on
+le nommait, ou bien le sujet était chargé de décrire sa couleur; et ensuite
+on voyait si ce carré avait été préféré aux autres; 5° place suggérée
+verbalement. Au moment où on enlevait l'écran, on prononçait un numéro, par
+exemple 3, afin de voir si le sujet choisirait le 3e carré plutôt qu'un
+autre; 6° encadrement; un des carrés était entouré, encadré d'une bande de
+couleurs.
+
+[Note 32: _Op. cit._, p. 37.]
+
+En décrivant ses résultats, l'auteur distingue les cas où la suggestion a
+pleinement réussi, par exemple où le sujet a désigné le carré de forme et
+de position anormales, et les cas où le sujet a désigné le carré voisin;
+pour les premiers cas il leur donne le nom de suggestion immédiate; les
+autres cas sont ceux de suggestion médiate. Voici maintenant le pourcentage
+des réussites.
+
+Genres de suggestions. Suggestibilité Suggestibilité
+ immédiate. médiate.
+Position anormale............ 47.8 22.2
+Forme anormale............... 43 13.8
+Écran coloré................. 38.1 5.8
+Encadrement.................. 30.4 5.3
+Couleur suggérée verbalement. 28.8 4.4
+Rang suggéré verbalement..... 19.4 0.5
+
+Ces chiffres montrent que la suggestion immédiate a toujours été plus forte
+que la suggestion médiate. Ils montrent aussi que la suggestion verbale,
+qui est directe, a toujours été moins efficace que la suggestion provenant
+des circonstances de forme et de position. Sidis en conclut qu'à l'état
+normal, la suggestion directe a moins de succès que la suggestion
+indirecte; cela est vrai pour le cas présent. Il est à regretter que Sidis
+n'ait point interrogé ses sujets après les expériences pour leur faire
+rendre compte pourquoi ils avaient été sensibles à telle suggestion et non
+à telle autre.
+
+Nous ne savons pas encore quel parti on pourrait tirer de tout cela pour la
+psychologie individuelle.
+
+Les prestidigitateurs, que Sidis ne cite pas, font depuis longtemps des
+expériences analogues aux siennes.
+
+Les prestidigitateurs ont le secret d'un moyen qui permet d'agir sur le
+choix d'une personne à son insu; mais l'effet de cette expérience est,
+paraît-il, si inconstant qu'on commettrait une faute en y comptant trop;
+on opère de la manière suivante: trois objets rangés à côté les uns des
+autres, trois cartes, trois muscades, trois oeufs, enfin trois objets
+quelconques, sont présentés à une personne pour qu'elle en désigne un; on
+n'ajoute rien, on n'exerce aucune pression avec le geste ou la parole; ceux
+qui ont eu l'occasion de présenter ainsi des objets disent que le plus
+souvent c'est l'objet du milieu qui est choisi. Pourquoi? Je n'ai pas pu
+en deviner la raison. Un prestidigitateur, M. Arnould, m'a proposé
+l'explication suivante, qui est fort ingénieuse: on désigne le plus souvent
+l'objet du milieu, dit-il, parce que c'est l'objet le plus facile à
+désigner. Dans cette expérience, l'opérateur et le spectateur sont face à
+face; si le spectateur désigne l'objet de gauche, il faudra ajouter qu'il
+entend parler de la gauche de l'opérateur ou de sa gauche à lui; comme on
+ne lui demande qu'un mot, il désigne l'objet du milieu; c'est plus commode.
+
+On peut également prévoir le choix s'exerçant entre vingt et trente objets
+différents; la difficulté paraît cependant beaucoup plus grande. Decremps
+nous en fournit un exemple. Cet ancien auteur décrit un tour dans lequel on
+étale sur une table quinze paquets de deux cartes chacun, et on prie
+les spectateurs de penser chacun à un paquet au hasard; peu importe que
+plusieurs pensent le même ou non. Or, remarque bien ingénieuse, si l'on a
+formé un paquet de deux cartes notables et de même couleur, telles que
+le roi et la reine de coeur, on est presque assuré que sur cinq à six
+spectateurs, il y en aura deux ou trois qui penseront à ce paquet.
+Pourquoi? Parce qu'ils trouveront, dit Decremps, plus facile de retenir
+dans leur mémoire le roi et la dame de coeur, que deux autres cartes mal
+accouplées, telles que le sept de carreau et l'as de pique. On voit que
+c'est toujours le même principe. Entre plusieurs actes possibles, quand
+tous sont indifférents, on choisit celui qui présente le plus de facilité
+d'exécution.
+
+Je terminerai en exposant, pour la première fois, une série d'expériences
+que j'ai faites sur des adultes et des enfants d'école, relativement à des
+mouvements et à des actes très simples, qui peuvent être prévus d'avance.
+Ce sont des expériences très analogues à celles de Sidis; elles ont été
+faites il y a environ quatre ans, et je n'avais pas encore eu jusqu'ici
+l'occasion de les faire paraître.
+
+1° LA LIGNE DROITE
+
+Si on prie une personne de tracer une ligne droite sur une feuille de
+papier, sans ajouter d'autre indication à cette invitation, on pourra
+constater déjà, dès cette première expérience si simple, que les individus
+sont soumis à un grand nombre d'habitudes communes et que tous ou presque
+tous se comportent de la même façon; la ligne droite demandée sera tracée
+de la main droite (par tous les droitiers); elle sera tracée le plus
+souvent dans le sens horizontal et non dans le sens vertical; ou pour être
+plus exact, nous dirons que le sens suivi est légèrement oblique de gauche
+en haut; elle sera tracée de gauche à droite, sens ordinaire de notre
+écriture et de notre lecture; tout cela est fait machinalement, sans
+volonté délibérée. La longueur de la ligne tracée, quoiqu'elle paraisse
+dépendre entièrement des caprices de notre volonté, est au contraire
+soumise à des conditions aussi étroites que la direction de la ligne;
+seulement quelques-unes de ces conditions varient avec: 1° l'âge des
+individus: 2° la position de leur corps; 3° la grandeur du papier. Je ne
+veux parler ici que de la position du corps. Pour se rendre compte de son
+influence sur la grandeur de la ligne et des lettres tracées, je citerai
+seulement l'expérience suivante: le sujet est assis à une table, la main
+appuyée, il trace une lettre ou une ligne; on le prie, sans changer la
+position de sa main et de son avant-bras, de rapprocher ses yeux du papier,
+aussi près que possible, et on lui fait écrire la même lettre; ensuite, on
+lui fait éloigner autant que possible la tête du papier, il la porte en
+arrière, la position de la main restant invariable, et on lui fait écrire
+de nouveau la même lettre; dans ce cas on observe que le deuxième spécimen
+d'écriture est plus petit que le premier, et que le troisième est beaucoup
+plus grand; la différence de grandeur dépend de l'état d'esprit du sujet,
+il peut soit écrire machinalement sans se préoccuper de la grandeur qu'il
+donne à sa lettre ou à son trait, soit faire un effort pour conserver dans
+toutes les positions la même amplitude; dans ce dernier cas la différence
+de grandeur est moins considérable, mais elle subsiste, ce qui prouve qu'il
+y a là un fait d'adaptation qui ne peut pas être complètement supprimé
+par la volonté. Je ne me rends pas un compte exact du mécanisme de cette
+adaptation. Il faut remarquer qu'on peut disposer l'expérience de manière à
+ce que ce soient les mêmes muscles de l'avant-bras qui entrent en jeu dans
+tous les cas; ce n'est donc pas une différence dans la nature des muscles
+qui explique les différences de grandeur; l'effet tiendrait plutôt à une
+adaptation à la distance de vision; on écrirait en donnant aux lettres la
+grandeur nécessaire pour qu'elles puissent être lues à la distance où se
+trouve la tête du scripteur; par conséquent on ferait de plus grandes
+lettres quand on écrit de loin, le bras tendu.
+
+2° UNE LIGNE DROITE COUPÉE EN TRAVERS PAR UNE AUTRE LIGNE DROITE
+
+Je trace sur une feuille de papier une ligne épaisse, de gauche à droite;
+je donne à cette ligne horizontale une longueur de 2 à 3 centimètres; puis,
+je me tourne vers une personne présente, qui a suivi mon mouvement, et je
+la prie «de tracer une autre ligne en travers de la première». La plupart
+des personnes tracent la seconde ligne de manière à former une croix avec
+la première (fig. 1). En réalité, on aurait pu obéir à la demande de
+l'expérimentateur en faisant une figure tout à fait différente. Or,
+remarquons à combien de suggestions le sujet a obéi sans s'en douter: 1°
+il fait la seconde ligne au milieu de la première; 2° il la fait
+perpendiculaire à la première; 3° de longueur égale à la première, en
+général un peu plus courte; 4° les deux moitiés de la ligne ajoutée sont
+égales entre elles. Toutes ces suggestions n'opèrent pas constamment en
+bloc; certaines peuvent faire défaut; ainsi, il est arrivé deux fois
+seulement qu'on a fait une oblique au lieu d'une perpendiculaire; deux fois
+aussi l'oblique s'est arrêtée à la ligne sans la couper; dans tous les cas
+l'oblique était dirigée de haut à gauche.
+
+[Illustration: Fig01.png--Expérience de suggestion consistant à tracer une
+seconde ligne en travers de la première. Au-dessous de chaque figure
+est noté le nombre de fois qu'elle a été réalisée par des personnes
+différentes.]
+
+L'état mental des sujets dans les expériences de ce genre est facile à
+décrire d'une manière générale; quand on leur demande pourquoi ils ont
+dessiné une croix plutôt que telle autre figure, ils ont en général l'une
+ou l'autre de ces deux réponses: «Vous m'aviez dit de faire une croix», ou
+bien: «J'ai tracé la croix machinalement, sans y penser, parce que cela
+m'était plus commode.» Dans les autres expériences que nous décrirons,
+l'état mental du sujet est de même nature; c'est en somme un état de
+subconscience, d'automatisme. Comment expliquer cette uniformité des
+dessins? J'ai imaginé deux explications:
+
+_a_. La première invoque une tendance à la symétrie.
+
+Nos yeux sont habitués dès l'enfance à la symétrie des formes; notre corps,
+celui de la plupart des animaux, les organes des plantes, les objets que
+nous fabriquons et dont nous nous servons habituellement présentent à des
+degrés divers, une symétrie bilatérale ou radiaire; nous sommes en outre
+habitués à attacher une idée de beauté à la symétrie. Si donc nous avons
+une tendance à dessiner une figure symétrique c'est parce que l'habitude
+a fourni notre mémoire d'un grand nombre de figures de ce genre, et qu'en
+outre nous attachons à ces sortes de figures un sentiment de plaisir
+esthétique. Cette première explication est un peu vague. En voici une
+seconde qui me paraît plus précise.
+
+6. La première ligne, tracée par l'expérimentateur, rappelle le premier
+bras d'une croix, et donne la suggestion de cette figure, qui est connue de
+tout le monde; on a une tendance à réaliser l'image évoquée, puisqu'il n'y
+a pas de motif spécial pour la repousser, et par conséquent on trace la
+seconde ligne de manière à ce qu'elle forme une croix avec la première.
+
+L'incertitude sur le vrai mobile de l'acte montre à quel point nos actes
+habituels se produisent en dehors de notre conscience claire.
+
+3e UN POINT DANS UN CERCLE
+
+Je fais tracer un cercle au crayon, en suivant le contour d'une pièce de
+monnaie, puis je demande à ce qu'on trace dans le cercle un point aussi
+léger que possible, à peine visible. Quatorze sujets sur quinze ont tracé
+leur point au centre, ou rapproché du centre. Ils ont obéi, je suppose,
+à un besoin de symétrie, peut-être aussi à l'habitude que nous avons
+d'attacher de l'importance au centre du cercle. Beaucoup de personnes avant
+de marquer le point demandent s'il faut le marquer au centre; au lieu de
+répondre directement on insiste sur la nécessité de faire un point à peine
+visible.
+
+4º LIGNES DANS UN CARRÉ
+
+On trace un carré ayant 3 centimètres de côté, puis on demande à une
+personne de tracer une ligne droite dans ce carré; la ligne faite, on
+en demande une seconde, et ainsi de suite jusqu'à cinq (fig. 2). Pour
+comprendre les résultats qu'on obtient, il faut d'abord se rendre compte
+des suggestions que provoque l'aspect d'un carré: on pense le plus
+facilement à des lignes passant par le milieu du carré, c'est-à-dire à une
+ligne verticale, à une ligne horizontale partant toutes deux du milieu d'un
+côté, et à une diagonale. Dans la majorité des cas, les sujets tracent
+une ligne verticale ou une ligne horizontale pour commencer, et non une
+diagonale; et cela se comprend, car l'une ou l'autre des deux premières
+lignes donne à la figure un aspect satisfaisant, tandis que le diagonale
+donne une impression de figure inachevée. Telle est donc la première
+suggestion à laquelle on obéit, et il faut remarquer que cette suggestion
+résulte d'une tendance à la symétrie. Les quatre autres lignes qu'on trace
+sont également le développement d'une idée de symétrie; mais le type choisi
+varie avec les individus; les uns se bornent à des lignes parallèles, les
+autres font un quadrille, les autres font intervenir les diagonales. Ce
+qu'il y a de curieux, c'est que lorsque l'idée de symétrie qui a dirigé les
+premières lignes est épuisée, le sujet s'arrête avec embarras; nous l'avons
+observé notamment dans le cas de symétrie des figures 3 et 4; la cinquième
+ligne est dans ce cas difficile à trouver parce qu'il faut adopter une idée
+différente.
+
+Deux personnes seulement ont fait des lignes au hasard, semble-t-il, dans
+l'intérieur du carré; mais on trouve encore dans ces lignes quelques traces
+de symétrie: quelques-unes en effet sont parallèles. Si on interroge les
+personnes qui ont fait ces dessins de type aberrant, elles avouent le plus
+souvent que leur première idée a été de faire un dessin symétrique, mais
+que pour une raison ou une autre elles ont résisté à cette idée, au lieu de
+s'y conformer. Leur cas n'est donc pas une négation de l'habitude.
+
+[Illustration: Fig02.png--Expérience de suggestion, consistant à tracer des
+lignes droites dans un carré. Au-dessous de chaque carré est un chiffre
+indiquant le nombre de fois que la figure a été réalisée par des personnes
+différentes.]
+
+Comme il est tout à fait vraisemblable que l'idée de la symétrie a guidé la
+main des sujets, j'ai voulu savoir comment se comporteraient des personnes
+auxquelles l'idée de la symétrie ne serait pas imposée par les habitudes
+de l'écriture et du dessin. Je me suis adressé à une classe de 43 enfants
+d'école primaire, ayant en moyenne six ans, et ne sachant pas encore écrire
+autre chose que des barres. Je leur fais tracer un carré, et ensuite
+des lignes dans le carré, à leur fantaisie; l'expérience est faite
+collectivement. Or, dans toutes les figures, sauf deux, le dessin des
+lignes traduit la symétrie la plus nette; les lignes sont tracées d'un bout
+à l'autre du carré; dans 34 figures, il y a des horizontales, dans 38 des
+verticales, et dans 10 seulement des diagonales (ce qui prouve que l'idée
+de la diagonale est plus complexe que celle de l'horizontale et de la
+verticale). Ces expériences démontrent par conséquent que la tendance à la
+symétrie dans les dessins est antérieure à la période d'instruction. (Voir
+p. 78 la série de figures qui ont été dessinées; nous indiquons au-dessous
+de chacune le nombre d'enfants qui l'ont dessinée.)
+
+Pour compléter nos renseignements sur cette expérience, ajoutons que les
+feuilles de papier sur lesquelles les enfants ont fait leurs dessins
+avaient 16 centimètres sur 10 centimètres; les carrés qu'ils ont tracés ont
+en moyenne deux centimètres de côté.
+
+5° LES DEUX CERCLES
+
+On trace un petit cercle d'un centimètre de diamètre, et on prie le sujet
+de tracer, exactement à 3 centimètres de distance, un second cercle. La
+tendance spontanée et presque universelle est de tracer un second cercle
+égal au premier. On recommence en faisant un cercle assez grand, de 6
+centimètres de diamètre, et la personne, en cherchant à garder cette même
+distance de 3 centimètres, se conforme de nouveau au modèle qu'on lui
+fournit et fait un cercle de 6 centimètres environ; rien n'est plus curieux
+et comique que ces changements que le sujet fait subir au cercle qu'il
+trace pour imiter l'expérimentateur. Si on analyse avec grand soin son état
+mental, on voit qu'il ne s'est pas imaginé nettement qu'on lui avait dit de
+faire des cercles semblables; il peut le soutenir à tort; en réalité,
+il n'a pas cru se conformer à une demande expresse, il a fait cela
+_machinalement_, en se laissant impressionner à son insu par l'image du
+cercle qu'il avait sous les yeux. C'est de la même façon qu'on élève la
+voix pour parler à quelqu'un qui parle fort ou qu'au contraire on se met à
+l'unisson de quelqu'un qui parle bas et lentement, ou qu'on racle sa gorge
+dans une bibliothèque quand on entend quelqu'un en faire autant.
+
+Notons en passant que la copie se fait d'ordinaire à droite du modèle, et
+que la distance placée entre les deux cercles croît avec la grandeur
+de ceux-ci; mais ce sont là des effets tenant à d'autres causes que
+l'imitation; nous ne les examinerons pas ici.
+
+6° LE CHOIX D'UN CARRÉ
+
+On prend une feuille de papier de dimensions ordinaires (17 sur 22
+centimètres), on la divise en seize carrés égaux en la pliant, on montre la
+feuille dépliée à une personne, et on lui demande de marquer un point au
+crayon dans le centre de l'un des carrés; peu importe le carré, lui dit-on,
+l'essentiel est que le point en occupe exactement le centre.
+
+A priori on pourrait supposer que le sujet a seize carrés qui sont tous
+également à sa disposition, et qu'il peut, à son choix, prendre le premier,
+ou le septième, enfin l'un quelconque de ces seize carrés; mais, en
+réalité, si on fait l'expérience, on trouve que la plupart des personnes
+choisissent les carrés du milieu; en numérotant les carrés de haut en bas,
+par colonnes descendantes, et en commençant par les colonnes de gauche, on
+trouve que les carrés choisis le plus souvent sont le sixième, le septième,
+le dixième, le onzième, c'est-à-dire les quatre du centre (fig. 3)[33].
+Voici quelques chiffres; nous indiquons, en face de chaque carré, par
+combien d'élèves il a été choisi.
+
+[Note 33: La figure 3 est explicative, rien de plus; il est évident que
+lorsqu'on a fait l'expérience, tous les carrés étaient vides, aucun n'était
+pointillé; de plus, les points marqués sur la figure 3 indiquent seulement
+le nombre de fois que tel carré a été choisi; ils ne reproduisent pas la
+position des points qui ont été réellement marqués.]
+
+12 sujets....... 7e carré
+ 8 -- ....... 6e --
+ 4 -- ....... 11e --
+ 5 -- ....... 10e --
+ 2 -- ....... 1er --
+ 4 -- ....... 2e --
+
+[Illustration: Fig03.png--Expérience de suggestion consistant à marquer un
+point au centre d'un des 16 carrés au choix. Les chiffres inscrits à la
+gauche et en haut de chaque carré donnent le moyen de reconnaître les
+Carrés; c'est une notation artificielle faite après les expériences, et qui
+par conséquent n'a pas pu guider les sujets.]
+
+Les carrés centraux ont été choisis le plus souvent, et parmi les centraux
+ceux qui se trouvent à gauche du centre. Il y a donc eu une sorte
+d'attraction exercée par le centre de la figure. Probablement aussi on a
+marqué les carrés du centre parce qu'ils offrent plus de commodité à la
+main. Notons aussi la tendance à écrire sur la partie latérale gauche de
+la feuille, ce qui provient certainement de l'habitude qu'on a d'écrire en
+commençant par la gauche de son papier.
+
+Les expériences précédentes montrent qu'il existe un déterminisme de nos
+actes habituels, automatiques, c'est-à-dire des actes que nous exécutons
+avec une demi-conscience, sans exercer d'une manière particulière notre
+attention et notre volonté. Le hasard des recherches m'a mis sous les yeux
+toute une série d'expériences qui montrent avec une pleine évidence que ces
+actes, en apparence capricieux et sans règle, s'exécutent avec une
+telle uniformité qu'on peut le plus souvent les prévoir d'avance. La
+démonstration expérimentale de ce que j'avance tient dans la proposition
+suivante: tout individu placé dans certaines conditions, et croyant agir
+librement, se comporte en réalité de la même manière que les autres
+individus; ce qu'ils ont en commun, c'est l'activité automatique. Mais
+précisément parce que cette activité automatique est commune aux individus,
+elle ne peut servir à la psychologie individuelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+L'IDÉE DIRECTRICE
+
+
+Les expériences dont le récit va suivre ont été faites principalement dans
+une petite école primaire élémentaire de Paris; le nombre des élèves n'y
+dépasse pas 150, ils sont répartis en quatre classes. J'ai choisi cette
+petite école parce que j'avais besoin d'avoir des renseignements nombreux
+et intimes non seulement sur l'intelligence mais sur le caractère des
+élèves, et un directeur de petite école connaît mieux ses élèves qu'un
+directeur d'une école plus importante. Autant que possible, il ne faut rien
+laisser au hasard. Quand on fait un travail pour lequel on a besoin d'un
+grand nombre de sujets, par exemple dans les études anthropologiques sur
+la taille, la force musculaire, les relations entre l'intelligence et
+certaines qualités physiques, il faut préférer les écoles nombreuses;
+pour les recherches dans lesquelles on a besoin d'expériences délicates,
+prolongées sur un petit nombre de sujets bien connus, il faut aller dans
+les petites écoles.
+
+Toutes les expériences ont eu lieu dans le cabinet du directeur et en
+présence de celui-ci; le directeur n'a été absent que deux ou trois fois.
+Il restait dans la pièce avec nous, et le plus souvent s'occupait de son
+côté à un paisible travail de bureau. Il agissait donc par action de
+présence; quelquefois il a surveillé une expérience, répétant à un élève
+la question que je lui avais posée, quand l'élève semblait ne pas la
+comprendre; mais c'était assez rare. Jamais il n'a grondé les enfants à
+propos des expériences. C'est un maître qui me semble doué de sérieuses
+aptitudes pédagogiques, il a beaucoup de douceur et de fermeté et sait se
+faire obéir sans élever la voix et sans punir.
+
+Chaque élève entrait seul dans le cabinet du directeur, où il était envoyé
+à son tour par le professeur de la classe. Les enfants étaient calmes,
+polis, curieux des expériences. Je n'ai eu à réprimer aucun acte
+d'indiscipline, et ce n'est pas étonnant, puisque chacun d'eux restait
+en tête à tête avec moi. J'ai donc pu me laisser aller à une certaine
+familiarité avec eux, pour éveiller leur sympathie et dissiper leur
+timidité. On sait que lorsqu'on expérimente collectivement sur un groupe,
+il faut se surveiller davantage, car la familiarité de l'expérimentateur
+provoque facilement l'impertinence des enfants. Mais ce danger était
+écarté, car jamais un enfant n'a attendu dans le cabinet son tour de passer
+à l'expérience; ceux qui attendaient restaient en classe, par conséquent
+chaque élève était parfaitement bien isolé.
+
+La petite école dont je parle a donc été mon centre d'opérations. Mais de
+temps en temps, je l'ai quittée pour aller répéter mes expériences dans une
+autre école primaire, située dans un autre quartier de Paris. Cette seconde
+école était pour moi une école de vérification. Les recherches par la
+suggestion sont très délicates; une indiscrétion d'élève peut quelquefois
+les fausser; je désirais donc me transporter parfois dans un milieu
+nouveau, pour rechercher si j'y obtiendrais les mêmes résultats[34].
+
+[Note 34: Je prie MM. Baltenweck et Pichorel de bien vouloir accepter
+mes remerciements pour la complaisance inépuisable avec laquelle ils ont
+favorisé mes recherches.]
+
+Enfin, quand toutes les expériences sur les enfants furent terminées,
+je jugeai utile de reprendre le travail sur des adultes, pour éclaircir
+quelques points douteux, et je fis des recherches dans deux écoles
+primaires supérieures de Paris, et dans une école normale d'instituteurs de
+province.
+
+Je passe tout de suite à la description de mes expériences. Je vais d'abord
+parler de celles que j'ai faites sur l'influence d'une idée directrice.
+
+Dans les pages précédentes, on a lu le compte rendu de plusieurs
+expériences dans lesquelles la suggestion donnée aux personnes était à peu
+près affranchie de toute action morale; cependant l'exclusion de l'action
+morale n'était pas complète; on n'était pas encore arrivé à la réduire à
+zéro. Par exemple, dans les études que nous avons faites en collaboration
+avec M. Henri, nous demandions à un certain moment à l'élève de chercher
+dans un tableau la ligne que nous lui avions montrée isolée. Cette ligne ne
+se trouvait pas dans le tableau; et cependant l'élève croyait souvent l'y
+trouver. Pourquoi commettait-il cette erreur? La principale raison, sans
+contredit, c'est que ce même élève avait déjà, dans deux expériences
+antérieures, cherché dans le tableau une autre ligne, et avait pu l'y
+reconnaître, car cette ligne existait réellement au tableau; l'élève était
+donc déterminé par ses essais antérieurs à croire qu'il pourrait trouver
+une troisième fois la ligne cherchée; les deux essais antérieurs créaient
+une présomption. Voilà la première raison, mais il y en a une autre, c'est
+la confiance que l'élève a dans les expérimentateurs. Quand nous le prions
+de chercher dans le tableau la ligne que nous lui montrons, l'élève n'a
+pas l'idée de soupçonner que nous lui tendons un piège, il nous croit sur
+parole, il se persuade que nous lui disons la vérité. Il y a donc dans
+cette expérience, sous une forme un peu indirecte il est vrai, une action
+personnelle, morale de l'expérimentateur sur son sujet.
+
+On peut faire les mêmes remarques à propos des expériences de Seashore, que
+nous avons décrites en détail; le plan de ces expériences est très simple,
+avons-nous dit; il consiste à faire deux à quatre expériences sincères,
+puis, quand la routine est venue, quand l'habitude s'est formée, on fait
+une expérience à blanc, et le sujet se laissant entraîner par les essais
+antérieurs se comporte comme si la dernière expérience était sincère. Mais
+il est facile de comprendre que le succès dépend en bonne partie de la
+présence de l'expérimentateur et de la confiance qu'il inspire, ainsi
+que du milieu moral dans lequel il opère; le sujet ne songe pas que
+l'expérimentateur cherche à le tromper; s'il avait cette idée, il serait
+peut-être encore exposé à la suggestion, mais il ne s'y laisserait pas
+prendre aussi souvent.
+
+J'ai donc cherché à imaginer un dispositif nouveau dans lequel toute
+influence morale provenant de l'expérimentateur serait rigoureusement
+exclue; et si je ne suis pas parvenu à atteindre complètement le but, je
+crois m'en être beaucoup plus rapproché qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Le
+dispositif auquel j'ai pensé est destiné à faire exécuter par une personne
+un petit travail qui fournit très rapidement à cette personne une _idée
+directrice_. Cette idée directrice, c'est la personne elle-même qui la
+conçoit, par une opération d'auto-suggestion, et la suite de l'expérience
+montre jusqu'à quel point la personne a été sensible à cette idée
+directrice qui l'entraîne à des erreurs d'observation. Des épreuves ainsi
+imaginées présentent un intérêt véritable pour ce qu'on peut appeler la
+critique scientifique; car il est bien rare que les hommes de science
+observent et expérimentent sans avoir pour guide une idée directrice, dont
+ils poursuivent la vérification; et il est par conséquent utile d'avoir une
+méthode qui pourrait à l'occasion nous apprendre quelle est l'impartialité
+d'observation que possède un individu, et quelles sont ses aptitudes
+scientifiques. Du reste, l'intérêt de ces études ne se confine pas dans
+le domaine des sciences; elles ont une application pratique beaucoup plus
+large, car à chaque instant dans la vie nous sommes appelés à observer,
+et à tirer des conclusions de nos observations. Ne serait-il pas dès lors
+intéressant de savoir jusqu'à quel point nos facultés d'observation et de
+jugement peuvent être altérées par une idée préconçue? Idée directrice,
+idée préconçue, préjugé, parti pris, influence de la tradition, esprit
+conservateur, misonéisme des vieillards, tels sont les noms sous lesquels
+on désigne, suivant les circonstances, le phénomène mental que nous allons
+chercher à étudier, en l'isolant et en le grossissant.
+
+_Description de l'expérience_.--Supposons qu'on nous montre successivement
+et isolément plusieurs lignes de longueur croissante, qu'on nous invite
+à les examiner, et à reproduire de mémoire chacune de ces lignes après
+l'avoir examinée pendant quelques secondes. Si l'accroissement des lignes
+est très net, très apparent, ce fait nous frappera, et se logera dans notre
+esprit comme une idée directrice; avant qu'on ne découvre l'une quelconque
+des lignes suivantes, nous nous attendrons à voir une ligne plus longue que
+la précédente. Voilà la suggestion. Remarquons bien que cette suggestion
+provient de l'examen des lignes et de la comparaison que le sujet fait
+entre les lignes successives; c'est une suggestion qui ne résulte pas de
+l'influence morale exercée par l'expérimentateur, et on pourrait à la
+rigueur, si c'était nécessaire, faire l'expérience en laissant le sujet
+seul, en présence d'un appareil qui découvrirait une série de lignes dans
+un ordre de succession. Je crois bien que dans ce dispositif expérimental
+la suggestion est aussi _dépersonnalisée_ que possible; elle provient
+mécaniquement des choses matérielles qui impressionnent les sens du sujet.
+
+Pour que la suggestion d'accroissement des lignes opère efficacement,
+il faut que l'ordre croissant des premières lignes soit tout à fait
+saisissant, même pour l'oeil le plus distrait.
+
+J'ai adopté deux modèles d'expérience. Le second modèle me paraît être un
+perfectionnement du premier; je les décrirai tous deux, voulant décrire
+successivement tous mes essais; même les moins heureux peuvent nous
+apprendre quelque chose.
+
+Ce chapitre sera consacré à la description du premier modèle.
+
+Après quelques tâtonnements, j'ai adopté la série des 12 lignes suivantes:
+
+TABLEAU DES LIGNES DESTINÉES À PROVOQUER UNE SUGGESTION
+D'ACCROISSEMENT
+
+Ordre des lignes. Longueur. Ordre des lignes. Longueur.
+ 1 12mm 7 72mm
+ 2 24 Piège 8 72
+ 3 36 9 84
+ 4 48 Piège 10 84
+ 5 60 11 96
+Piège 6 60 Piège 12 96
+
+On remarquera, en examinant ce tableau, que les lignes n'augmentent pas
+suivant une progression géométrique, mais seulement suivant une progression
+arithmétique; la différence entre les lignes successives est constante,
+elle est de 12 millimètres. J'avais d'abord eu l'idée d'adopter une
+progression géométrique dont l'avantage est que les lignes successives sont
+toujours dans le même rapport, présentent la même augmentation relative
+de longueur. D'après la loi de Weber, de telles lignes présentent la même
+difficulté d'appréciation; mais à la réflexion, il m'a semblé que si la
+différence de longueur entre les premiers termes de la série géométrique
+est rendue assez forte pour créer rapidement une suggestion puissante,
+d'autre part, lorsqu'on arrive au terme où la progression doit cesser,
+la progression reste si forte qu'on ne pourrait probablement pas
+l'altérer--pour les besoins de la suggestion--sans éveiller l'attention de
+beaucoup de sujets. Pour ce motif, j'ai donné la préférence à la série qui
+suit une progression arithmétique.
+
+L'expérience de suggestion consiste à briser brusquement cet ordre régulier
+dans l'accroissement des lignes; on n'interrompt pas l'ordre tout de suite,
+dès le début de la série, parce qu'alors le sujet n'est pas encore assez
+fortement impressionné par la suggestion d'accroissement pour que cette
+suggestion puisse l'entraîner à des erreurs. J'ai mis le piège à la 6e
+ligne, à la 8e, à la 10e et à la 12e.
+
+Le piège consiste en ce que la 6e ligne est égale à la 5e. la 8e est égale
+à la 7e, la 10e est égale à la 9e, et la 12e est égale à la 11e. (Voy. le
+tableau, p. 88.) Lorsque le sujet examine ces quatres lignes spéciales,
+dont chacune est égale à la précédente, il se trouve soumis à deux
+impulsions de sens contraire; il a d'abord la suggestion générale de
+l'accroissement des lignes, suggestion qui s'exerce sur lui depuis le début
+de l'expérience; il a d'autre part, ou il peut avoir la perception directe
+de la ligne qu'on lui montre, perception qui, si elle se fait exactement,
+lui apprend que cette ligne n'est pas plus longue que la précédente.
+
+Dans ces épreuves de suggestion, il faut régler avec le plus minutieux
+détail comment on opère, car beaucoup de circonstances qui paraissent à
+première vue insignifiantes peuvent exercer une grande influence sur les
+résultats. Il est incontestable que le sujet doit ignorer qu'on pratique
+sur lui une expérience de suggestion; pour rendre cette ignorance bien
+certaine, je pense convenable de donner à l'expérience un motif inexact.
+
+Voici comment je la présente: «Nous allons, mon ami, faire une expérience
+de coup d'oeil; nous allons voir si vous êtes capable de vous rendre compte
+de la longueur d'une ligne; je vais vous montrer une ligne qui a par
+exemple 5 centimètres, et vous la reproduirez ensuite de mémoire; nous
+verrons ainsi si vous avez le coup d'oeil juste. Il y a des gens dont le
+coup d'oeil est si mauvais qu'ils reproduisent la ligne de 5 centimètres
+en lui donnant une longueur de 10 centimètres; c'est une erreur énorme.
+D'autres ne lui donnent que la longueur de 2 centimètres. Vous allez
+faire de votre mieux, j'espère que vous réussirez très bien, etc.». Puis
+j'explique au sujet comment il doit reproduire les lignes; il a à sa
+disposition du papier quadrillé, formé de lignes d'un gris bleuté qui sont
+distantes de 4 millimètres[35].
+
+[Note 35: Le quadrillage de 4 millimètres est une mesure usuelle
+en France; on fabrique cependant du papier avec un quadrillage de 5
+millimètres. Ce quadrillage de 5 millimètres est loin d'être exactement
+observé sur toutes les feuilles et sur toutes les parties d'une même
+feuille; il se produit parfois des irrégularités qui peuvent dépasser 2 à 3
+millimètres sur 10 centimètres.]
+
+J'ai employé le papier quadrillé pour deux raisons: la première raison est
+que par suite du quadrillage il est très facile à l'expérimentateur de
+calculer la longueur relative et les différences des lignes marquées, sans
+se servir d'un décimètre; la seconde raison est que le quadrillage du
+papier exerce une suggestion supplémentaire sur les sujets. C'est une chose
+curieuse que lorsqu'on a à faire sur une feuille quadrillée des points pour
+marquer une distance, on a une tendance à marquer ces points de préférence
+à l'intersection des lignes; c'est une suggestion à laquelle bien peu de
+personnes sont soustraites[36]. Il était donc intéressant de rechercher
+dans quelle mesure les sujets seraient sensibles à la suggestion du
+quadrillage. Par suite de cette suggestion, les longueurs indiquées varient
+au minimum de 4 millimètres, elles sont faites à 4 millimètres près.
+
+[Note 36: C'est par un phénomène analogue que, comme Galton l'a montré,
+on a une tendance, lorsqu'on fait une estimation quelconque, à prendre le
+chiffre rond, 12 par exemple au lieu de 13; et si quelqu'un objectait que
+ces petites remarques sont d'une rare insignifiance, il serait facile de le
+réduire au silence en lui faisant remarquer, toujours d'après Galton, que
+cette tendance agit très fortement sur la fixation de la durée des peines
+par les juges: il est fort probable que l'individu qu'on condamne à dix ans
+de prison ne doit pas trouver insignifiant d'être condamné plutôt à neuf
+ans de prison; cette différence de durée, qui certes lui paraîtrait fort
+appréciable, est précisément due à la petite habitude mentale qui consiste
+à fixer l'attention de préférence sur des nombres ronds.]
+
+La feuille de papier mise a la disposition des élèves a 20 centimètres sur
+15 centimètres; à 1 centimètre de son bord gauche est tracée une marge
+à l'encre; c'est à partir de cette marge que le sujet doit indiquer la
+longueur de la ligne qu'on lui présente; pour l'indiquer, il n'a pas à la
+tracer; il doit se borner à marquer un point à une certaine distance de la
+marge, ce point indique l'extrémité de la ligne, dont l'autre extrémité est
+supposée commencer à la marge.
+
+Deux mots maintenant pour expliquer l'utilité de ces prescriptions. Toutes
+les lignes à tracer doivent partir de la marge; c'est pour que leur
+différence de longueur soit bien visible pour le sujet, car cette
+différence de longueur se manifeste spécialement par la position du point
+track. Si les lignes n'étaient pas bien alignées, si certaines partaient
+par exemple à 2 centimètres de la marge et d'autres à 5 centimètres, leurs
+différences réelles de longueur ne sauteraient pas immédiatement à la vue,
+d'où un affaiblissement de la suggestion relative à l'accroissement des
+lignes. Quant à la prescription de noter la longueur de chaque ligne par un
+point, au lieu de la tracer entièrement, elle a pour but, dans ma pensée,
+d'attirer l'attention du sujet sur la différence de longueur des lignes
+plutôt que sur la longueur absolue de chacune d'elles. Lorsqu'un sujet,
+après avoir vu une ligne quelconque et marqué sa terminaison, en regarde
+une seconde qui lui paraît plus longue que la précédente, il marque
+son point un peu plus à droite que le point de terminaison de la ligne
+précédente; s'il avait été obligé de tracer entièrement la ligne par un
+trait continu, son attention se serait portée tout spécialement sur la
+longueur absolue de la ligne, et cela aurait pu affaiblir l'effet produit
+par ce jugement que la seconde ligne est plus grande que la première.
+
+Voici quelques détails sur les lignes modèles que je montre: elles sont
+tracées à l'encre sur une longue feuille blanche, leur épaisseur est de 1
+millimètre; je les ai tracées les unes au dessous des autres parallèlement,
+en laissant entre elles un espacement de 2 centimètres; cet espacement
+est suffisant pour montrer une ligne isolément, en cachant les autres. La
+feuille des lignes modèles a une largeur de 14 centimètres; elle est posée
+à plat sur une grande table, devant moi, et de manière à ce que l'élève
+les voie à une distance de 50 centimètres de son oeil, et dans le sens
+horizontal; pour isoler les lignes je place dessus deux grandes feuilles
+de papier blanc très épaisses, bien unies, ne fournissant aucun point
+de repère; je déplace ces deux grandes feuilles de manière à découvrir
+successivement, dans l'intervalle qu'elles laissent libre, une des lignes
+du modèle.
+
+Dès qu'une ligne a été perçue par le sujet, je la cache, pour qu'il
+ne puisse pas la regarder de nouveau après l'avoir reproduite, dans
+l'intention de contrôler ce qu'il a fait. Je l'avertis du reste qu'il ne
+doit point regarder deux fois la même ligne. Lorsque le sujet a reproduit
+une ligne et qu'il reporte les yeux vers le modèle, alors seulement je
+découvre la suivante, que j'avais tenue cachée jusque-là; je la découvre à
+ce moment, pour donner au sujet l'impression que c'est une ligne nouvelle;
+il pourrait, sans cette précaution, être tenté de croire qu'on lui montre
+toujours la même ligne. Parfois le sujet est très lent, très réfléchi,
+ou engourdi, et met beaucoup de temps à regarder les lignes et à les
+reproduire; d'autres sont au contraire très vifs. Je presse un peu les
+premiers, je ralentis un peu les seconds, pour que les intervalles entre
+les diverses présentations soient d'environ 7 secondes. Pendant toutes ces
+opérations, j'adresse quelques mots au sujet, afin de tenir son attention
+en éveil; mes paroles ne contiennent pas, c'est entendu, une suggestion
+précise; elles sont comme le bruit du fouet qu'on fait entendre au cheval
+pour l'animer. À chaque ligne que je découvre, je dis: Voici la première!
+Voici la seconde! et ainsi de suite. Dès que l'enfant a marqué son point,
+je dis: Bien! Je ne change point le ton, je n'excite pas davantage
+l'attention à un moment qu'à un autre.
+
+_Interprétation des résultats de l'expérience_.--J'ai fait cette
+expérience, individuellement, sur 45 élèves appartenant à deux écoles
+primaires différentes. Ces 45 élèves se répartissent dans les 4 classes de
+leurs écoles, ils diffèrent beaucoup d'âge et d'instruction, les plus âgés
+sont presque des adultes, ils ont déjà leur certificat d'études, les plus
+jeunes viennent de quitter l'école enfantine. Il y en a:
+
+ 2 de quatorze ans. 8 de dix ans.
+ 7 de treize ans. 3 de neuf ans.
+10 de douze ans. 6 de huit ans.
+ 6 de onze ans. 3 de sept ans.
+
+Tous les résultats, sans exception, qui m'ont été donnés par ces 45 élèves
+sont inscrits dans le tableau I, p. 94, où j'ai indiqué en millimètres la
+longueur que chaque élève a donnée à la première ligne, et les différences
+qu'il a données aux lignes suivantes. Ainsi, le premier élève, Nil..., a
+donné à la première ligne la longueur de 16 millimètres; la différence
+entre la première et la seconde ligne (qui était réellement de 12
+millimètres) a été reproduite comme étant de 8 millimètres, de sorte que la
+seconde ligne reproduite par cet élève a 16 + 8 = 24 millimètres; et
+ainsi de suite; en suivant la colonne horizontale, on trouve toutes les
+différences de longueur marquées par ce même élève pour les autres lignes;
+ces différences sont des accroissements, quand elles ne sont précédées
+d'aucun signe; le signe + est alors sous-entendu; quand une ligne est
+marquée plus courte que la précédente, la différence est précédée du signe
+-. Pour que les _lignes-pièges_ soient reconnaissables, les différences
+marquées à leur sujet sont écrites en caractères gras.
+
+L'examen de ces chiffres nous suggère quelques remarques.
+
+Parmi les lignes modèles montrées successivement, la plupart (8 sur 12)
+présentent une augmentation de longueur relativement à la ligne précédente.
+Ces accroissements réels de longueur ont été perçus par nos sujets:
+sauf l'exception d'un seul cas, nos sujets ont toujours marqué des
+accroissements de longueurs dans leurs reproductions, quand l'accroissement
+existait dans les lignes modèles. C'est ce que montre notre tableau I;
+toutes les différences de longueur indiquées par les élèves sont positives,
+quand les différences de longueur des lignes modèles étaient positives; il
+n'y a qu'une seule exception, commise par Delans., et elle est due sûrement
+à un moment d'inattention.
+
+
+TABLEAU I.--_Première expérience sur l'influence de l'idée directrice._
+[Illustration: Tableau01.png]
+................................................................................................
+ | DIFFÉRENCE ENTRE LES LIGNES |
+NOMS |.................................................................|
+des |1 et 2 et 3 et 4 et 5 et 6 et 7 et 8 et 9 et 10 et 11 et|
+ÉLÈVES | 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 |
+ (1) | Piège Piège Piège Piège |(2) (3) (4)
+...............|.................................................................|............
+
+ 1.Nil.... 16 8 12 12 12 8 12 -12 16 4 12 4 124 7,6 1
+ 2.Delans. 12 12 12 8 8 - 4 8 - 8 16 8 - 4 16 » 42 2
+ 3.Mori... 16 4 12 8 8 - 4 12 4 12 4 4 4 78 22 1
+ 4.Gesbe.. 12 12 8 16 12 8 8 -12 8 4 8 8 130 22 1
+ 5.Desva.. 16 8 4 12 12 4 8 4 12 4 16 4 100 33 0
+ 6.H. Pet. 16 12 8 12 8 4 12 4 4 4 12 4 124 44 0
+ 7.Bonl... 16 8 16 8 16 8 8 4 4 0 8 4 161 44 1
+ 8.Duss... 12 8 8 4 4 0 8 8 8 0 12 8 83 50 2
+ 9.Lac.... 12 16 8 8 8 8 4 0 8 0 4 4 150 50 2
+10.Uhl.... 12 8 8 8 8 4 4 0 4 4 4 4 120 60 1
+11.Saga... 16 8 8 12 8 8 8 4 8 4 8 4 146 68 0
+12.E. Pet. 13 12 4 8 12 8 8 4 4 4 8 4 116 62 0
+13.Mott... 12 8 8 8 4 4 12 4 8 8 8 4 100 62 0
+14.Bienv.. 15 6 7 8 12 4 8 8 8 4 4 8 143 75 0
+15.Metz... 16 4 6 8 12 4 8 8 12 8 4 4 125 66 0
+16.Mass... 12 8 4 8 4 4 8 8 8 4 8 4 63 71 0
+17.Geffr.. 16 4 8 12 8 8 8 4 4 4 8 4 106 71 0
+18.Abrass. 12 12 8 12 4 24 8 4 8 0 4 4 139 132 1
+19.Fel.... 16 12 4 8 16 4 4 4 4 8 8 8 127 75 0
+20.Vass... 16 8 8 4 4 8 4 0 4 4 8 4 132 80 1
+21.Pou.... 12 4 16 12 12 12 8 8 16 8 8 8 » 81 0
+22.Dew.... 12 12 8 12 8 4 4 4 4 4 4 4 » 80 0
+23.Clous.. 12 8 8 8 12 12 12 12 12 8 8 8 126 90 0
+24.March.. 12 12 8 8 8 8 8 4 4 4 4 4 107 83 0
+25.Spenn.. 12 4 8 8 8 8 8 8 8 4 4 4 110 83 0
+26.Lenorm. 12 8 8 8 12 12 8 4 8 8 4 4 98 87 0
+27.Poire.. 16 8 12 8 12 8 8 8 8 8 8 8 120 88 0
+28.Mang... 12 8 16 12 8 8 8 8 8 8 12 8 126 88 0
+29.Demill. 16 8 12 12 8 8 8 8 8 8 12 8 151 88 0
+30.Bl..... 12 12 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 123 100 0
+31.Obre... 16 8 8 12 12 12 12 8 8 8 8 8 209 90 0
+32.Bor.... 10 8 10 10 8 8 8 8 6 4 6 4 » 85 0
+33.And.... 20 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 120 100 0
+34.Mér.... 12 12 12 12 12 12 8 8 12 12 8 8 » 100 0
+35.Van.... 16 12 8 4 4 4 8 4 4 8 4 4 140 100 0
+36.Monn... 16 4 8 16 8 8 12 12 4 4 4 4 110 100 0
+37.Hube... 12 8 12 12 8 8 8 8 8 8 8 8 » 100 0
+38.Gouje.. 12 4 8 8 8 8 4 4 4 4 4 4 125 100 0
+39.Mouss.. 12 4 8 16 12 12 8 4 4 8 4 4 123 100 0
+40.Bout... 12 12 12 16 12 12 12 12 12 12 12 16 200 108 0
+41.Tixi... » » » » 8 12 8 8 8 8 8 8 210 112 0
+42.Diém... 12 8 4 12 8 8 8 8 8 8 4 8 100 114 0
+43.Théve.. 12 12 8 12 8 8 4 4 8 8 4 8 116 116 0
+44.Martin. 12 12 8 8 7 4 9 10 4 10 5 4 » 112 0
+45.Ross... 16 8 12 12 16 16 4 12 12 16 8 4 » 120 0
+ ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ----
+Moyennes. 13,6 8,68 8,8 9,7 9,2 7,5 8 5,1 7,8 6 7,1 6
+...............................................................................................
+
+(1) Longueur de la première ligne.
+(2) Coefficient de suggestibilité pour les longueurs de ligne.
+(3) Coefficient de suggestibilité pour les écarts.
+(4) Nombre de pièges évités.
+
+Remarquons aussi que tout en tenant compte de cet accroissement de longueur
+des lignes du modèle, les sujets ont diminué la valeur de cet accroissement
+dans leurs reproductions; il était constamment de 12 millimètres; les
+sujets l'ont fait parfois de 16, parfois de 12, et bien plus souvent de 8;
+ils ont donc à la fois perçu et diminué cet accroissement.
+
+Cette diminution ne s'est pas faite au hasard; du moins, si, négligeant les
+cas individuels, on prend les moyennes, on voit que les élèves n'ont point
+donné la même valeur à tous les écarts, bien qu'en réalité ceux-ci eussent
+tous la même valeur; ainsi que c'est indiqué dans la dernière colonne
+horizontale de notre tableau I, le premier écart a reçu la valeur de
+13mm,6; pour les autres écarts, la valeur a été diminuée; elle passe par
+une série d'irrégularités, elle est d'abord de 8, puis de 9, puis de 7;
+dans l'ensemble, elle tend à diminuer, ce qui est conforme à cette règle de
+psycho-physique que nous ne percevons pas les différences absolues, mais
+seulement les différences relatives des sensations; il n'y a pas lieu de
+chercher ici une plus grande précision de la loi psycho-physique, car elle
+est très probablement contrariée par des influences complexes.
+
+Ainsi, en résumé, nous observons que les élèves ont reproduit les
+accroissements successifs des lignes modèles; mais ils ont reproduit ces
+accroissements en les diminuant, et cette diminution a été d'autant plus
+forte, en général, que la longueur absolue des lignes était plus grande.
+
+Ce n'est pas tout; nous pouvons dégager en outre, dans nos résultats, une
+autre influence, celle de la suggestion; et il est bien curieux de voir que
+le simple trace d'une longueur de ligne obéit à tant d'influences diverses,
+et qu'on peut établir l'existence de chacune de ces influences avec
+certitude, si on ne peut pas l'évaluer quantitativement. La suggestion,
+disons-nous, a eu une influence sur le tracé de l'accroissement des lignes;
+nous parlons ici seulement des lignes du modèle dont l'accroissement est
+réel, et non des _lignes-pièges_ qui sont pour le moment hors de question.
+Pour ces lignes du modèle dont l'accroissement est réel, le sujet a eu une
+tendance à augmenter leur longueur; s'étant aperçu en les copiant qu'elles
+étaient en ordre croissant, il a reçu de cette idée une impulsion
+inconsciente à augmenter les longueurs. C'est ce dont nous avons pu nous
+convaincre en priant ces mêmes élèves, dans une autre circonstance, de
+copier isolément une seule ligne. Nous leur avons montré une ligne unique
+de 60 millimètres, et nous la leur avons fait copier sur du papier
+quadrillé, par le procédé qui nous sert dans nos expériences; or cette
+ligne copiée isolément, sans idée directrice d'accroissement, est presque
+toujours beaucoup plus courte que la ligne 5, de 60 millimètres aussi, que
+le sujet copie après avoir été entraîné par la copie des lignes 1, 2, 3 et
+4, qui sont plus courtes. Nous ne reproduisons pas toutes nos expériences;
+voici les résultats pris sur 14 élèves. Dans un seul cas, la ligne faite
+en copie isolée a été plus grande que la ligne tracée par entraînement
+(c'est-à-dire après avoir copié les lignes 1 à 4); dans les autres cas elle
+est plus courte, et la différence est même notable.
+
+_Longueur donnée à une ligne de_ 60 mm.
+
+ Par entraînement En copie isolée
+Lac. 52 36
+Blas. 48 48
+Poue. 56 44
+And. 52 48
+Sag. 52 40
+Breiw. 48 36
+Uhl. 44 40
+Huh. 52 36
+Obr. 56 32
+Boul 56 44
+Mart. 47 28
+Dié. 44 52
+Vanderp. 44 36
+Tix. 52 32
+
+
+
+Il serait facile d'établir sur cette base une mesure de la suggestibilité
+individuelle; nous avons fait ce calcul de la manière suivante: rendant
+égale à 100 la longueur de la ligne 5 (60 millimètres) reproduite
+isolément, nous rapportons à cette mesure la longueur que l'élève a donnée
+à cette ligne, quand il la reproduisait après les lignes 1 à 5. Les
+résultats de ce calcul sont au tableau I. Ils sont indiqués sous le titre
+de _coefficient de suggestibilité pour les longueurs de lignes_. Nous
+verrons qu'on peut calculer d'autres coefficients.
+
+Parlons maintenant des _lignes-pièges_. En moyenne, ces lignes (qui étaient
+réellement égales aux lignes précédentes) ont été faites plus grandes:
+ainsi la première _ligne-piège_, qui ne devrait pas différer de la
+précédente, présente une différence égale à 7mm,5; et il en est de même
+pour les trois autres _lignes-pièges_. Cette différence de 7mm,5 en plus
+représente exactement l'effet de la suggestion. Mais, pour mieux connaître
+cet effet, il faut abandonner les moyennes et regarder les cas individuels.
+
+Parmi ces 45 sujets, aucun n'a su éviter les quatre pièges tendus, ce qui
+cependant n'est pas impossible, puisque j'ai rencontré des adultes qui y
+sont arrivés. Il y a seulement 3 de nos élèves qui ont réussi à éviter deux
+des pièges, et 7 élèves qui ont réussi à en éviter un. Ces dix élèves qui
+se sont montrés les plus habiles, les plus perspicaces de tous, sont en
+général parmi les plus âgés; voici leurs âges: il y en a 1 de neuf ans, 3
+de dix ans, 1 de onze ans, 1 de douze ans, 3 de treize ans, 1 de quatorze
+ans. On voit qu'aucun des élèves de sept et de huit ans n'est compris dans
+ce nombre. Ce petit fait se trouve conforme à cette idée générale que la
+suggestibilité diminue avec l'âge, dans certaines limites au moins, et
+qu'un enfant de sept à huit ans est d'ordinaire plus suggestible qu'un
+enfant de douze ans.
+
+Le piège le plus souvent évité n'est point le quatrième et dernier, et
+c'est bien étonnant, car on pouvait supposer que la sujet deviendrait plus
+perspicace à mesure que l'expérience se prolongerait. Le premier piège
+a été évité 3 fois le second 6 fois, le troisième 4 fois, le quatrième
+jamais.
+
+Il y a deux manières d'éviter le piège: la première, la seule exacte,
+consiste à faire la ligne-piège égale à la ligne précédente, à faire la
+ligne 6, par exemple, égale à la ligne 3. Ce cas est rare; il ne s'est
+présenté que chez 6 élèves; l'un seul d'entre eux a fait deux fois la
+ligne-piège égale à la ligne précédente; il a donc été le plus perspicace
+de tous; il mérite une mention.
+
+C'est Lac..., âgé de treize ans, appartenant à la deuxième classe; c'est
+un garçon à figure d'adulte, de caractère rétif, ayant ses opinions
+personnelles, et jouissant d'une grande liberté. Ses parents le laissent
+aller seul à bicyclette de Paris à Versailles. Il s'est montré, pour toute
+la série d'expériences de suggestion, très avisé et très peu suggestible.
+Son portrait est dans la planche II; si la physionomie peut refléter un
+caractère réfractaire à la suggestion: celle-ci doit être parlante.
+
+Voici la série d'écarts qu'il a marqués entre les différentes lignes; je
+les reproduis en plaçant à gauche les écarts réels.
+
+Numéros des lignes. Écarts réels. Écarts marqués
+ par l'élève Lac.
+
+Différence de l à 2 12 16
+ -- 2 à 3 12 8
+ -- 3 à 4 12 8
+ -- 4 à 5 12 8
+Piège -- 5 à 6 0 8
+ -- 6 à 7 12 4
+Piège -- 7 à 8 0 0
+ -- 8 à 9 12 8
+Piège -- 9 à 10 0 0
+ -- 10 à 11 12 4
+Piège -- 11 à 12 0 4
+
+Quatre autres élèves qui ont échappé à un ou deux des pièges, ont fait la
+_ligne-piège_ plus petite que la ligne précédente, qui était égale: ils
+l'ont diminuée de 4, de 8 et même de 12 millimètres. A quoi tient cette
+méprise singulière? Je pense pouvoir l'expliquer ainsi; le sujet, conduit
+par la suggestion d'allongement des lignes, s'attend, chaque fois qu'on
+découvre une ligne nouvelle, à la trouver plus grande que la précédente;
+quand on lui en montre une qui réellement est moins grande que celle qu'il
+attend, il peut soit la croire réellement plus grande (il est alors victime
+de la suggestion) soit s'étonner que son attente soit trompée; s'apercevant
+que la ligne est plus petite que celle qu'il attend, il subit un effet de
+contraste d'autant plus fort que son attente est plus vive, et ce contraste
+lui fait paraître la ligne plus petite qu'elle n'est en réalité. Je donne
+cette explication en des termes qui feraient croire que l'opération mentale
+est entièrement consciente, et qu'elle se compose d'une attente, d'un
+démenti à cette attente, et d'un étonnement qui modifie le jugement du
+sujet. J'ignore si le sujet a toujours conscience de cette série de
+phénomènes; mais il est certain que dans quelques cas, que j'ai pu analyser
+avec soin, le sujet opère machinalement, sans se douter de la complexité de
+l'état de conscience qui dirige sa main. J'en citerai un exemple. M. F...
+publiciste distingué, âgé environ de 35 ans, se soumit un jour à cette
+expérience pendant une visite qu'il faisait à mon laboratoire (le 25
+mars 1899); il a raccourci très régulièrement chaque _ligne-piège_ de 4
+millimètres; voici ses chiffres:
+
+Numéros des lignes. Écarts réels. Écarts indiqués
+ par M. F.
+Ligne 1 12 16
+Différence de 1 à 2 12 12
+ -- 2 à 3 12 12
+ -- 3 à 4 12 12
+ -- 4 à 5 12 12
+Piège -- 5 à 6 0 -- 4
+ -- 6 à 7 12 12
+Piège -- 7 à 8 0 -- 4
+ -- 8 à 9 12 20
+Piège -- 9 à 10 0 -- 4
+ -- 10 à 11 12 16
+Piège -- 11 à 12 0 -- 4
+
+Dès l'expérience terminée, j'interroge M. F... pour savoir ce qui l'a
+conduit à raccourcir les _lignes-pièges;_ il me répond simplement que s'il
+a fait les lignes 6, 8, 10 et 12 plus courtes que les précédentes, c'est
+qu'il a cru qu'elles étaient plus courtes dans le modèle. Certes, la
+réponse paraît naturelle, suffisante et péremptoire pour ceux qui ne se
+doutent pas des dessous de l'expérience. Mais j'insiste, je découvre à M.
+F... que ces lignes 6, 8, 10 et 12 étaient égales aux précédentes, je lui
+demande s'il a eu conscience d'une attente, puis d'une déception, qui a eu
+pour effet de déprécier en quelque sorte la longueur de ces lignes. M.
+F... écoute mon explication, il admet que les choses se sont probablement
+passées ainsi, que les _lignes-pièges_ lui ont paru plus courtes parce
+qu'il s'attendait à les trouver plus grandes, mais il me déclare en
+même temps qu'il n'a eu absolument conscience de rien. J'ai cité
+cette expérience tout au long, parce qu'elle m'a paru curieuse. Nous
+rencontrerons plusieurs autres exemples d'opérations qui, sous l'influence
+de la suggestion, se font sans conscience ou avec une demi-conscience.
+
+En mettant à part les 10 élèves qui ont su éviter au moins un des pièges,
+il en reste 35 qui ne les ont pas évités. Examinons le cas de ces 35
+élèves. Il n'est pas juste de dire que tous ont subi complètement la
+suggestion; le plus souvent, comme cela résulte de nos chiffres de moyenne,
+ils ont donné aux _lignes-pièges_ un accroissement de longueur moins
+grand qu'aux autres lignes. Ils ont composé, en quelque sorte, entre une
+perception exacte et l'entraînement de la suggestion. C'est le cas du plus
+grand nombre; mais les différences individuelles sont nombreuses, presque
+indéfinies. Comment en tenir compte? Nous pensons que puisqu'il s'agit de
+lignes, qui se mesurent au millimètre près, et puisque la suggestion opère
+en amenant des allongements mesurables de ces lignes, il est possible de
+donner, par un chiffre précis, la mesure de la suggestibilité de chacun.
+
+Voici quel procédé de calcul nous proposons pour la mesure de cette
+suggestibilité particulière.
+
+Il faut faire la moyenne des _écarts suggérés_ et la comparer à la moyenne
+des _écarts perçus_. J'entends par _écarts suggérés_ les écarts marqués par
+le sujet pour des lignes, comme 5-6, qui ne présentent en réalité aucun
+écart, puisqu'elles sont égales; et j'appelle _écarts perçus_, les écarts
+que le sujet a indiqués pour des lignes qui sont réellement inégales. Les
+écarts perçus dans ce dernier cas par le sujet, et notés par lui sur la
+feuille d'observation, ne sont pas nécessairement égaux aux écarts réels;
+les moyennes de nos tableaux montrent même qu'ils sont constamment
+inférieurs; mais il faut tenir grand compte de ces écarts perçus, car ce
+sont eux qui opèrent la suggestion. Un exemple nous fera comprendre. Voici
+un sujet qui donne aux écarts perçus la valeur de 6 millimètres, alors que
+les écarts réels entre les lignes du tableau sont, comme on le sait, de
+12 millimètres; si ce sujet donne aux écarts suggérés la valeur de 6
+millimètres, il sera évident que la suggestion aura produit sur lui son
+plein effet, puisqu'elle aura produit un effet égal à celui de la réalité
+même; la suggestion aura réussi à produire la même conséquence que produit
+cette différence réelle des lignes que la suggestion avait pour but
+d'imiter. On ne pourra donc pas dire, dans ce cas, que le sujet, en donnant
+à l'écart suggéré la valeur de 6 millimètres, a lutté contre la suggestion,
+sous prétexte qu'il aurait dû porter l'écart jusqu'à 12 millimètres, valeur
+de l'écart réel; on ne pourra pas dire cela, parce que l'écart réel n'a
+donné lieu qu'à une perception d'écart de 6 millimètres.
+
+Appliquons à un cas particulier cette notation toute conventionnelle, et
+voyons ce qu'elle nous donne. Pour faire le calcul des écarts perçus, je
+pense qu'il ne faut pas faire entrer dans la moyenne les écarts existant
+entre les premières lignes, antérieures à 4, car la longueur absolue de ces
+lignes est très inférieure à celle des _lignes-pièges_ et par conséquent ce
+serait rapprocher des choses qui ne sont pas comparables; je me bornerai
+donc à prendre les écarts perçus entre les lignes 4-5, 6-7, 8-9, 10-11,
+parce que ces lignes sont comparables, comme longueur absolue, aux
+_lignes-pièges_.
+
+Voici donc le tableau des écarts pour un des élèves, Desva ...
+
+ ÉCARTS PERÇUS ÉCARTS SUGGÉRÉS
+
+Numéros des Valeurs des Numéros des Valeurs des
+lignes. écarts. lignes. écarts.
+
+ 4-5........... 12 millim. 5-6........... 4 millim.
+ 6-7........... 8 -- 7-8........... 4 --
+ 8-9........... 12 -- 9-10.......... 4 --
+10-11.......... 16 -- 11-12.......... 4 --
+ ---- ----
+ Moyenne 12 -- Moyenne 4 --
+
+Ainsi, pour les _lignes-pièges_, le sujet a marqué un écart de 4
+millimètres; cet écart de 4 millimètres a été le produit de la suggestion;
+mais il est moins considérable que les écarts que le même élève a marqués,
+lorsque les lignes différaient réellement; il a donc lutté partiellement
+contre la suggestion, qui aurait dû lui faire accepter des écarts de 12
+millimètres; sa suggestibilité peut donc être considérée comme partielle,
+fractionnaire; il aurait fait un écart de 12 millimètres, si la suggestion
+avait été complète, si elle avait pleinement réussi; il n'a fait en réalité
+qu'un écart égal au tiers de la suggestion totale. On peut calculer sa
+suggestibilité comme on calcule un indice en céphalométrie; on rapporte la
+moyenne des écarts suggérés à la moyenne des écarts perçus, ceux-ci étant
+rendus égaux à 100. Pour ce calcul, on applique l'équation suivante, dans
+laquelle _e.s._ exprime l'écart suggéré, _e.p._ l'écart perçu, et _x_ la
+valeur de l'écart suggéré rapporté à l'écart perçu quand celui-ci est égal
+à 100.
+
+ _e.s._ _x_
+ ------ = ----
+ _e.p._ 100
+
+
+Ainsi, si l'écart suggéré est égal à 4 et l'écart perçu est égal à 12, on
+a:
+
+ 4 _x_
+ ---- = ----
+ 12 100
+
+
+d'où:
+
+
+ 4 x 100
+ _x_ = --------- = 33,33...
+ 12
+
+On pourrait comparer chaque écart suggéré à l'écart perçu qui le précède
+immédiatement; mais nous avons trouvé plus expéditif de faire la moyenne de
+quatre écarts suggérés et de les comparer aux quatre écarts perçus qui les
+précèdent immédiatement.
+
+Le nombre 33,33 exprime, pour cette expérience particulière, la
+suggestibilité du sujet; il donne la mesure de sa suggestibilité.
+
+Ici s'élève une question théorique, que nous rencontrerons souvent en
+psychologie individuelle, et dont nous devons dire un mot. Est-il possible
+de _mesurer_, dans le sens physique du mot, une qualité mentale, la
+suggestibilité par exemple? On serait tenté de le croire, lorsqu'on voit le
+plus ou moins de suggestibilité d'une personne se traduire par une longueur
+plus ou moins grande de ligne tracée, et il est tout naturel de supposer
+qu'en mesurant cette ligne on mesure la suggestibilité. Sans doute, cette
+mensuration est permise, mais à la condition qu'on s'entende d'abord sur la
+signification du mot mensuration. Lorsqu'on mesure un objet physique,
+une longueur de route par exemple, et qu'on trouve que cette route a une
+longueur de 300 mètres, on exprime par un nombre non seulement que cette
+route est plus longue qu'une route de 30 mètres par exemple, mais encore
+qu'elle est 10 fois plus longue. Toute mensuration physique, quand elle est
+précise, donne non seulement un classement des objets mesurés, mais encore
+l'indication du nombre de fois qu'un objet est plus grand, plus lourd, etc.
+qu'un autre, c'est-à-dire l'indication du nombre de fois que telle
+quantité contient l'unité. Il n'en est pas de même dans une mensuration
+psychologique; aussi, je pense que ce n'est pas une mensuration véritable:
+c'est tout simplement un classement. Donner à une personne A un coefficient
+de suggestibilité égal à 60 veut dire que cette personne A a été plus
+suggestible qu'une personne B, dont le coefficient dans la même expérience
+a été seulement de 30; on classe donc ces personnes l'une par rapport à
+l'autre; mais on ne peut pas savoir si A est deux fois plus suggestible que
+B parce qu'on ne sait pas si la différence entre les coefficients 30 et
+31 est égale à la différence entre les coefficients 60 et 61; on sait que
+certains coefficients sont plus forts que d'autres et voilà tout. Il est
+donc bien entendu que tous les chiffres dont nous nous servons sont des
+chiffres de classement et non des chiffres de mensurations.
+
+Revenons maintenant sur la manière dont nous établissons notre coefficient
+dans l'expérience particulière qui nous occupe; nous avons pour l'élève
+Desva... accepté le coefficient 33,33; mais en réalité, ce chiffre n'est
+pas absolument exact, il doit être un peu trop faible; voici pourquoi: pour
+évaluer les écarts suggérés, nous les avons rapportés aux écarts perçus,
+et nous avons supposé que ces derniers sont perçus sans aucune espèce de
+suggestion; mais il est certain, nous l'avons montré, que ces derniers ont
+été un peu agrandis par la suggestion, car le sujet a eu l'idée que les
+lignes présentent un accroissement régulier, et cette idée a dû influer
+même sur la valeur des écarts réels, et a dû augmenter cette valeur au delà
+de ce qu'elle aurait été sans cette idée directrice. Par conséquent, il
+est certain que si toute suggestion avait été supprimée, les écarts perçus
+eussent été plus petits, et par conséquent, les écarts suggérés eussent été
+relativement plus grands.
+
+La mesure que nous venons de donner est la seconde de celles qui peuvent
+rendre compte de la suggestibilité de l'élève dans notre expérience, mais
+comme c'est la plus importante de toutes, c'est à elle que nous donnerons
+le nom de coefficient _de suggestibilité_, tout en déclarant qu'un chiffre
+brutal est loin de résumer fidèlement toutes les nuances d'une expérience
+de psychologie. Dans notre tableau I, nous avons calculé cette valeur pour
+chaque élève.
+
+Les différences individuelles de coefficients sont extrêmement grandes; ils
+varient entre 7,6 et 120.
+
+On peut trouver étrange que certains coefficients, étant donné le calcul
+qui les établit, soient supérieurs à 100; il y en a 6 dans ce cas. Quand un
+coefficient est supérieur à 100, cela veut dire que les écarts suggérés ont
+été marqués plus grands que les écarts réellement perçus. J'attribue cette
+supériorité à ces causes d'erreur insignifiantes qu'on peut appeler hasard.
+Représentons-nous bien comment l'expérience se fait. Un enfant peut hésiter
+ou se tromper entre deux carrés de papier quadrillé, et marquer son point
+4 millimètres plus près ou plus loin qu'il n'aurait fallu; c'est un
+défaut d'attention qui s'il se produit pour les écarts suggérés change
+complètement la valeur de l'indice. Ainsi, Théven..., qui a 116 comme
+coefficient de suggestibilité a marqué tous les écarts suggérés de même
+longueur que les écarts perçus, sauf dans un cas où il a marqué l'écart
+réel égal à 4 millimètres et l'écart suggéré égal à 8 millimètres, et cette
+petite différence, qui probablement est un défaut d'attention, a élevé son
+coefficient au dessus de 100.
+
+Parmi les élèves qui ont de grands coefficients de suggestibilité, on en
+rencontre un certain nombre qui sont très jeunes, qui appartiennent à la
+dernière classe de l'école, et qui probablement doivent à leur jeune âge
+d'avoir succombé à la suggestion. Je signalerai, comme étant dans ce cas
+les n° 35, 37, 38, 41 et 42. Le n° 38 est un jeune enfant très intelligent,
+très bavard surtout, qui en classe prend sans cesse la parole, se met en
+avant, veut tout savoir et tout décider. Je pense que c'est son âge qui
+l'a rendu suggestible. Il en est d'autres, au contraire, plus âgés que les
+précédents, plus avancés dans leurs études, et qui ont des indices très
+élevés aussi; je crois que ces derniers sont réellement suggestibles. Il
+serait imprudent de juger leur suggestibilité par une épreuve unique et
+très courte, comme la nôtre; mais la suite montrera que dans les autres
+épreuves ils ont également succombé par excès de suggestibilité. Parmi eux,
+je signalerai d'abord Poire (n° 27), dont je donne le portrait (planche I).
+Ce garçon est un type achevé de suggestibilité, il l'est pour toutes les
+expériences sans exception. Le directeur de l'école n'a pu me donner
+beaucoup de renseignements sur lui. C'est un élève docile qui n'attire
+pas l'attention: il est travailleur, ce qui lui a permis, malgré une
+intelligence modeste, de parvenir jusqu'à la première classe; il a douze
+ans et demi. Tout aussi suggestible est And. (n° 33) qui n'a que onze ans,
+et qui n'est encore que dans la troisième classe; il est donc en retard
+dans ses études. C'est aussi un élève docile, silencieux, qui ne fait pas
+parler de lui, et qui n'a pas d'histoire. Je le considère comme un enfant
+d'une extrême suggestibilité. Un troisième exemple est fourni par Bout.
+(n° 40), un enfant doux et timide, qui rougit facilement, mais qui est
+peut-être plus éveillé que Poire et And. Ses aptitudes intellectuelles sont
+modestes, et à peine supérieures à celles de ses deux camarades. C'est un
+enfant bien élevé, affectueux; il a douze ans, il est en première classe.
+Ces trois élèves, étant donné leur âge, se sont montrés dans la suite des
+expériences, les plus suggestibles de tous. Leur portrait à tous trois se
+trouve à la planche I.
+
+Quand les coefficients de suggestibilité sont supérieurs à 80 et s'élèvent
+même à 110, on peut se demander si les élèves n'ont point succombé
+entièrement à la suggestion, et s'ils ont eu seulement l'idée de se rendre
+compte de la longueur réelle des lignes. En regardant la manière dont ils
+se sont comportés pendant l'expérience, on comprend quelle orientation
+ils ont donné à leur attention. J'ai noté qu'un grand nombre d'élèves
+marquaient leurs points sur le papier quadrillé en regardant seulement le
+point marqué précédemment, et sans reporter leur regard vers la marge pour
+apprécier la longueur de la ligne dont ils indiquaient l'extrémité. Cette
+conduite indique clairement que ces élèves tenaient surtout compte des
+différences de longueur des lignes. Chez quelques-uns, mais beaucoup plus
+rarement, il s'est produit un défaut d'attention tout à fait significatif;
+l'élève a marqué le point avant que je lui eusse montré la ligne modèle.
+Entraîné sans doute par cette routine qui lui faisait marquer les points
+toujours plus à droite, il était persuadé d'avance que chaque nouvelle
+ligne était plus grande que la précédente; par suite de cette persuasion,
+il ne jetait plus qu'un regard vague et distrait sur le modèle; puis, à un
+certain moment, il a fait comme si ce regard était inutile, il a marqué le
+point sans même regarder le modèle.
+
+Ceci nous amène à parler d'un second caractère de suggestibilité, qui n'est
+point indiqué par notre coefficient. Il y a des élèves qui se comportent
+comme de vrais automates.
+
+Le sujet automate ne tient pas compte que les lignes du modèle ne croissent
+pas, relativement, de la même quantité; il ne tient pas compte que parmi
+les lignes qu'on lui montre quelques-unes sont égales aux précédentes; il
+obéit à une suggestion, et il y obéit avec la plus grande régularité. En
+d'autres termes, nous appelons automate, dans nos expériences, le sujet qui
+présente les caractères suivants: 1° les écarts qui lui sont suggérés
+ont exactement la même valeur que les écarts réels perçus par lui, par
+conséquent sa suggestibilité est complète, elle va aussi loin qu'elle peut
+aller, elle est égale à 100; 2° les écarts qu'il marque sont tous égaux
+entre eux; il n'a point été distrait, troublé, irrégulier; il n'a pas eu
+de doutes, son sens critique ne s'est pas éveillé ou en tout cas n'a pas
+influencé sa main; s'il a adopté 8 millimètres par exemple comme écart, il
+a marqué toutes les fois ce même écart, pour n'importe quelle ligne;
+sa variation moyenne est donc égale à 0; 3°, enfin, depuis le début de
+l'expérience, il ne s'est pas aperçu que la croissance relative des
+longueurs diminuait, et depuis le premier point marqué jusqu'au dernier, il
+a toujours conservé le même écart.
+
+Nous citerons un seul exemple de cet automatisme parfait, c'est celui
+d'And..., que nous avons déjà signalé. Dès la première ligne, il a fait un
+écart de 8 millimètres et il l'a conservé jusqu'au bout. On voit que la
+suggestibilité d'And... est égale à 100, puisque les écarts suggérés sont
+égaux aux écarts perçus, sa variation moyenne est égale à 0 puisque tous
+les écarts marqués ont été égaux, et enfin la direction des écarts est
+restée invariable; il est donc impossible d'y découvrir le moindre indice
+de sens critique. Fait à noter: entraîné par la suggestion, cet élève a
+une fois marqué son point avant de regarder la ligne modèle qu'on lui
+présentait.
+
+L'automatisme peut se réaliser dans d'autres cas sans atteindre cette
+perfection toute schématique; il est altéré par exemple par une légère
+irrégularité dans les écarts. Le sujet ne marque pas toutes les fois un
+même écart, mais de temps en temps il marque un écart un peu plus grand ou
+un peu plus petit; ces écarts ne sont point en relation avec les écarts
+réels des lignes, et par conséquent ils ne trahissent pas une perception
+exacte des lignes; la suggestibilité est donc aussi grande que dans
+l'automatisme parfait, mais elle joue avec un peu moins de régularité.
+
+Nous en citerons un exemple, celui de Die... (n° 42), enfant de huit ans,
+appartenant à la quatrième classe. Les points qu'il a marqués ne se suivent
+pas avec des écarts égaux. La série d'écarts depuis la ligne 1 est la
+suivante:
+
+8--4--12--8--8--8--8--8--8--4--8
+
+Dans la liste que nous donnons, les écarts suggérés sont en caractères
+gras. On voit que le deuxième écart, le troisième et le onzième sont
+distincts des autres, tantôt plus grands, tantôt plus petits; mais ces
+variations ne portent sur aucun des écarts suggérés; elles portent une fois
+sur un des écarts perçus (le onzième) que nous comparons d'habitude aux
+écarts suggérés, et comme cet onzième écart a été diminué, il se trouve
+que, fait paradoxal, les écarts suggérés sont en moyenne, chez cet
+élevé, plus grands que les écarts perçus. C'est ce qui explique que son
+coefficient de suggestibilité soit supérieur à 100; il est de 114. On peut
+faire les mêmes remarques sur Mart. (n° 44).
+
+Ce serait donc une erreur de croire que l'extrême suggestibilité soit
+synonyme d'automatisme. On l'a pensé souvent, mais ce n'est pas juste.
+
+L'automatisme est fait de deux choses, une suggestibilité complète, et
+en outre une très grande régularité de réaction; or, cette régularité de
+réaction, qui probablement fait partie du caractère de l'individu, peut
+manquer chez une personne très suggestible; cette personne sera donc à la
+fois suggestible et irrégulière.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+L'IDÉE DIRECTRICE (Suite)
+
+
+_Description de l'expérience_.--J'ai fait cette seconde expérience sur les
+mêmes élèves que la première, et immédiatement après; elle repose comme la
+précédente sur une idée directrice d'accroissement des lignes; il serait
+dangereux d'employer, dans la même séance, une idée directrice opposée, qui
+pourrait troubler les résultats; mais j'ignore si cette seconde épreuve
+profite de l'impulsion donnée par la première[37]. La série de lignes qu'on
+montre est au nombre de 36,[38] voici leurs longueurs:
+
+TABLEAU DES LIGNES DESTINÉES
+À PROVOQUER UNE SUGGESTION D'ACCROISSEMENT
+
+Ordre des lignes. Longueur.
+
+ 1 12mm
+ 2 24
+ 3 36
+ 4 48
+ 5 à 36 60
+
+[Note 37: Ce profit me paraît très douteux, voici pourquoi: Les deux
+expériences ont une partie commune, ce sont les 5 premières lignes qui sont
+reproduites sans autre suggestion que celle résultant de leur accroissement
+régulier de longueur; or, si on compare la longueur donné à une de ces
+lignes, par exemple à la 5e, dans les deux Expériences par une même
+personne, on est surpris de remarquer que le plus souvent la longueur
+donnée à la 5e ligne est plus grande dans la première expérience que dans
+la seconde.]
+
+[Note 38: À la moitié environ des sujets je n'ai présenté que 20 lignes
+au lieu de 36. Cette irrégularité provient de ce que mes expériences sont
+surtout des tâtonnements, des recherches à la poursuite des meilleures
+méthodes; il en résulte que les coefficients de suggestibilité, tels que
+je les établis plus loin, ne sont pas absolument rigoureux, car les uns
+résultent de calculs faits sur 20 lignes, les autres de calculs sur 36
+lignes. Il suffit que je signale ces irrégularités, qui n'ont aucune
+importance pour le but que je me propose.]
+
+[Illustration: Fig04.png--Figure schématique représentant les points qu'un
+sujet devrait marquer pendant la seconde expérience sur l'idée directrice,
+s'il avait le coup d'oeil absolument juste, et s'il était insensible à la
+suggestion.]
+
+Ces lignes sont tracées parallèlement sur une grande bande de papier qui
+est longue de 60 centimètres et large de 12 centimètres; ces lignes sont
+tracées parallèlement, mais elles sont à des distances variables des
+marges, pour empêcher le sujet d'évaluer d'après ces distances les
+longueurs des lignes; la présentation de chaque ligne se fait isolément;
+du reste, tous les détails de l'expérience, présentation des lignes et
+reproduction, sont pareils à ceux que nous avons décrits dans le chapitre
+précédent. Je donne dans la figure 4 le schéma d'une expérience dans
+laquelle un sujet associerait une absence complète de suggestibilité à une
+justesse absolue de coup d'oeil; le point 5 est accompagné de son numéro,
+car c'est en ce point que les lignes successives cessent de croître; à
+partir de la sixième ligne et jusqu'à la trente-sixième toutes les lignes
+sont égales, et si le sujet continue à marquer un accroissement des lignes
+en les reproduisant, c'est qu'il obéit à l'impulsion acquise, comme une
+bille qui continue à rouler longtemps après le choc qu'elle a reçu. S'il
+n'était soumis à aucune suggestion, il marquerait les points comme dans la
+figure 4.
+
+
+
+TABLEAU II. (page de gauche)
+[Illustration: Tableau02.png = tableau complet en format graphique.]
+
+_Longueurs des lignes marquées successivement par les sujets dans l'expérience II
+relative à l'influence d'une idée directrice. Élèves d'école primaire élémentaire_.
+
+
+NOMS
+Des Numéro des lignes
+ÉLÈVES 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23
+
+Delans.... 7 10 29 32 43 42 46 42 40 43 40 40 44 41 44 46 47 43 40 43 38 40
+Nil....... 16 24 32 40 52 56 64 52 60 52 48 56 52 60 56 52 56 60 64 56 60 48 50
+Mie....... 16 23 31 38 52 60 64 52 56 62 59 63 53 6l 68 61 63 61 56 60 64 56
+Abras..... 15 32 48 64 67 75 56 68 72 68 76 80 76 80 72 76 80 72 70 68 76 76 68
+Lac....... 12 20 28 36 44 48 52 52 52 56 51 56 52 52 48 52 48 48 48 48 52 55 56
+Matho..... 12 24 32 40 52 60 64 64 32 48 45 48 52 56 44 52 52 44 48 48 52 52 48
+Gesbe..... 12 24 36 44 52 60 64 72 56 64 72 68 72 69 64 68 68 68 68 68 68 68
+March..... 12 24 40 52 56 60 64 68 72 76 72 76 60 64 68 68 72 61 68 60 64 56 52
+Desva..... 16 24 32 40 52 56 60 64 66 67 67 70 59 56 60 62 64 66 68 70 72 74 73
+Spen...... 12 17 24 32 40 44 46 48 46 46 48 50 52 48 45 48 51 48 44 43 45 48 52
+Bore...... 12 16 21 32 44 48 52 58 60 62 60 62 63 61 62 64 62 60 64 56 58 58 56
+Saga...... 8 16 24 32 40 36 44 44 48 51 56 48 56 48 52 44 48 48 44 48 52 56 48
+Pet Henri. 16 24 32 40 52 60 64 72 76 68 64 68 60 64 68 68 64 60 64 68 60 60 64
+Dusso..... 12 28 40 44 48 48 60 64 64 68 72 72 60 60 52 52 48 48 44 44 40 44 52
+Feli...... 12 20 28 34 41 46 52 60 60 62 65 64 60 60 60 58 58 57 56 64 60 60 63
+Geffro.... 10 16 20 28 36 42 48 54 56 55 50 47 51 53 47 44 53 55 56 55 51 48 53
+Man....... 16 24 32 40 48 56 64 52 80 68 56 64 56 52 60 64 64 56 60 60 72 60 72
+Bon....... 12 24 32 44 52 56 60 64 64 68 76 76 76 76 80 80 80 80 84 88 72 76
+Théve..... 8 24 40 52 60 76 76 84 64 72 76 68 72 76 80 82 83 84 84 85 86 87 88
+Demi...... 12 20 28 40 48 52 60 64 68 72 72 76 80 80 80 76 76 68 68 72 80 84 84
+Mori...... 12 20 24 32 40 44 52 56 52 56 60 56 60 64 60 64 72 64 68 72 68 72 76
+Pet....... 12 20 28 36 44 52 56 60 64 68 72 76 80 52 60 56 60 56 48 52 56 58 52
+Vasse..... 12 16 20 24 28 32 36 40 44 44 48 52 44 44 44 48 44 44 44 44 44 44 44
+Bien...... 12 20 26 30 39 43 51 54 56 62 66 70 74 72 68 64 60 61 56 58 60 56 60
+Uhl....... 12 16 24 28 36 40 47 52 52 55 60 60 60 56 56 64 64 68 68 60 68 68 64
+Lenor..... 12 20 28 36 44 52 56 60 68 72 72 72 76 76 76 76 76 76 80 80 80 80 82
+Metz...... 16 22 28 33 41 46 54 56 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76
+Ros....... 12 24 32 44 52 64 68 76 68 80 80 84 92 100 92 96 108 104 112 100 116 108
+Obre...... 12 20 28 36 48 56 64 72 84 92 84 96 104 112 104 87 72 95 107 95 91 107 72
+Clou...... 12 20 28 40 52 64 71 78 82 90 98 102 106 110 114 114 114 113 114 114 114 114 114
+Mulle..... 8 16 24 32 40 48 56 64 72 80 88 96 96 100 104 112 56 60 64 64 68 72 72
+Mou....... 12 20 28 36 40 48 52 60 64 68 72 76 80 84 88 92 96 104 108 112 84 95 76
+Martin.... 12 16 22 24 30 35 39 44 49 56 59 64 66 72 76 80 83 88 90 84 86 92 79
+Vand...... 12 16 24 28 32 44 48 52 56 60 64 68 72 76 80 84 88 92 96 100 104 108 92
+Bout...... 12 20 28 36 44 52 60 68 76 80 88 92 96 90 104 108 112 116 120 124 132 136 140
+Dié....... 16 24 32 40 48 56 64 68 72 76 80 84 88 92 96 100 104 108 112 116 120 124 128
+Poire..... 16 24 32 40 48 56 64 72 80 88 96 104 112 120 128 136 144 152 160 168 176 184 192
+Masso..... 12 16 24 32 40 48 52 60 64 68 76 80 84 88 92 96 100 104 108 112 116 120 128
+Hube...... 12 16 20 24 28 32 36 40 44 48 52 56 60 64 68 72 76 80 84 88 92 96 100
+Tixi...... 20 24 36 36 48 56 64 76 84 92 100 108 116 124 132 140 148 156 164 172 180 184 24
+And....... 24 32 40 48 56 64 72 80 88 96 104 112 120 128 136 144 152 160 168 176 184 192 200
+Gouje..... 10 12 17 21 25 30 34 42 45 50 58 63 68 74 79 83 87 92 97 100 105 109 116
+
+TABLEAU II. (page de droite)
+_Longueurs des lignes marquées successivement par les sujets dans l'expérience II
+relative à l'influence d'une idée directrice. Élèves d'école primaire élémentaire_.
+
+NOMS
+Des Numéro des lignes
+ÉLÈVES 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39
+
+Delans....
+Nil....... 60 56 56 60 52 52 56 60
+Mie.......
+Abras..... 72 67 68 68 68 72 68 68 68 72 68 72
+Lac....... 60
+Matho..... 48 52 48 44 44 60 52 56 60 60 48 72 72 68 68 48
+Gesbe.....
+March..... 60 52 60 56 60 64 52 56 56 64 56 60
+Desva..... 51 54 55 56 60 62 62 63 64 65 65 68 65
+Spen...... 54 56 56 58 59 56 48 52 50 52 54 48 44
+Bore...... 60 54
+Saga...... 44 52 56 58 52 48 52 56 60 52 56
+Pet Henri.
+Dusso..... 52 48 48 44 48 52 56
+Feli......
+Geffro.... 49 55 60 55 57 55 60 55 59 61 58 60 55
+Man....... 56 60 56 60 56 60 56
+Bon.......
+Théve..... 92 96 97 98 98 99 100 101 102 103 104
+Demi...... 80
+Mori...... 72 76 64 68 64 64 68 56 60 56 60 64 64
+Pet....... 48 52 48 52 48 48 48 52 49 49 51 52 54
+Vasse..... 44
+Bien...... 60 48
+Uhl....... 64 68 64 68 68 68 68 68 64 56 56 56 56
+Lenor..... 84 88 84 84 76 72 68 64 68 72 64 72 68
+Metz...... 76 78 78 78 78 78 79 81 81 82 83 82
+Ros.......
+Obre......104 92 80 56 48 72 80 88 92 96 88 96 103
+Clou......115 117 118 119 121 123 124 124 125 126 62 64 67
+Mulle..... 76 80 84 88 92 96 100 104 104 108 108 111 112
+Mou....... 72 68 60 64 60 68 64 72 60 68 64 68 64
+Martin.... 85
+Vand......100 104 108 104 100 96 100 108 90 104 112 92 104
+Bout......
+Dié.......132 136 140 144 148 152 156
+Poire.....200 208 212
+Masso.....128 132 136 140 144 148 152 156 160 164 168 172 176 180
+Hube......104 108 112 120 124 128 130
+Tixi...... 40 48 56 64 72 80 88 95 104 112 120 128 136
+And.......208 216 224 232 240 248 256 264 272 280 288 296 304
+Gouje.....120 126 132 140 145 150
+
+
+Tableau III.--_Analyse des résultats contenus dans le tableau II.
+[Illustration: Tableau03.png]
+
+_NOMS ÂGE CLASSE Col. Col. Col. Col. Col. OBSERVATIONS
+Des (4) (5) (6) (7) (8)
+ÉLÈVES (Explication au bas du tableau)
+......................................................................
+
+Delans. 13 1 43 47 109 8me S.
+
+Mie. 9 2 52 63 121 8me S. Écarts petits;
+ caractères habituels.
+
+Nil. 10 2 52 65 125 8me S. Id.
+
+Abras. 10 3 66 83 125 7me S. Écarts moyens;
+ caractères habituels.
+
+Lac. 13 2 44 60 136 11me S.C. Écarts petits.
+
+Math. 10 2 52 72 138 8me D. Périodes séparées de
+ corrections et de
+ suggestions.
+
+Gesb. 13 1 52 72 138 9me S. Distances égales.
+
+March. 11 2 55 77 140 13me D. Écarts petits.
+
+Desv. 12 1 51 72 141 13me D. Périodes longues de
+ suggestions petites,
+ interrompues par
+ corrections fortes.
+
+Spen. 13 1 40 67 142 9me C. Courtes périodes
+ séparées de suggestions
+ et de corrections;
+ écarts petits
+
+BOY. 14 1 43 62 144 11me S. Écarts très petits.
+
+Saga. 8 2 40 59 147 6me C. Écarts moyens.
+
+Pet.II. 13 1 51 76 149 10me S. Écarts petits.
+
+Duss. 11 2 48 72 150 13me D. Écarts moyens.
+
+Fél. 12 2 41 64 156 13me S. Écarts petits.
+
+Gelf. 12 1 36 60 166 10me C. Écarts petits.
+
+Mang. 9 3 48 80 166 10me S. Automatisme jusqu'au
+ 10e point. Grands
+ écarts.
+
+Bonl. 10 2 51 88 172 21me C. Petits écarts.
+
+Thev. 11 2 59 103 174 9me C. Très petits écarts.
+
+Demi. 10 1 48 84 175 16me C. Petits écarts.
+
+Mor. 12 2 41 75 182 9me C.S. Écarts moyens.
+
+Pet.E. 13 1 43 79 183 14me S. Écarts moyens.
+
+Vass. 14 1 28 52 185 13me S. Égalité.
+
+Bien. 12 2 39 75 192 14me S. Écarts petits.
+
+Uhl. 8 3 35 68 194 14me C. Écarts petits.
+
+Lenor. 12 1 44 87 197 26me C. Écarts très petits,
+ égalité.
+
+Metz. 10 1 40 83 207 » C. Écarts très petits et
+ très réguliers.
+
+Ros. 13 1 52 116 223 8me C. Écarts moyens,
+ irréguliers.
+
+Obre. 9 3 48 112 233 11me C.D. Grands écarts, très
+ réguliers.
+
+Clou. 11 1 51 126 248 34me C. Très petits écarts,
+ très réguliers.
+
+Mulle. 13 1 41 111 270 17me C. Écarts moyens,
+ régularité automatique.
+
+Mous. 10 1 40 112 280 21me S. Automatisme avant la
+ première correction.
+
+Mart. 10 2 30 92 306 20me S. Automatisme avant la
+ première correction.
+
+Vand. 8 3 36 112 311 23me S. Automatisme avant la
+ première correction.
+
+Bout. 12 1 43 140 325(?) » C. Automatisme.
+
+Die. 7 4 46 157 341(?) » C. Automatisme.
+
+Poir. 14 1 48 210 437(?) » C. Automatisme parfait.
+
+Mas. 11 3 41 180 439 » C. Automatisme.
+
+Hub. 7 4 28 130 464 » C. Automatisme.
+
+Tix. 7 4 35 185 528 » C. Automatisme parfait.
+
+And. 11 3 55 300 545 » C. Automatisme.
+
+Gouj. 7 4 24 150 625 » C. Automatisme.
+......................................................................
+
+(Colonne 4: Longueur donnée à la ligne de 60mm (ou distance du point 5).)
+(Colonne 5: Accroissement max. de cette ligne par sugg. (ou distance du point max.))
+(Colonne 6: Coefficient de suggestibilité.)
+(Colonne 7: Point auquel se fait la correction.)
+(Colonne 8: Évolution de la suggestion après la première correction.)
+
+Les sujets sur lesquels les expériences ont été faites sont au nombre de
+42; ce sont les mêmes élèves que les précédents.
+
+J'ai donné dans le tableau II la mesure exacte, à 1 millimètre près, de
+toutes les lignes tracées par les sujets dans cette expérience; ce sont les
+résultats bruts. Il m'a paru nécessaire de les publier, parce que ce sont
+des points de repère qui permettront aux autres auteurs de comparer leurs
+résultats aux miens.
+
+_Reproduction des lignes 1 à 5_.--Je ne dirai qu'un mot de la reproduction
+des lignes 1 à 5, qui constitue l'opération suggestive. Ces lignes, je le
+rappelle, ont comme longueur successive 12 millimètres, 24 millimètres, 36
+millimètres, 48 millimètres, 60 millimètres. Or, en jetant un coup d'oeil
+sur le tableau II, on voit qu'il est bien rare que les sujets donnent à la
+cinquième ligne sa valeur de 60 millimètres: une fois, un élève a fait la
+ligne égale à 60 millimètres; une fois elle a été égale à 67; toutes les
+autres fois, la ligne a été inférieure à 60. Voici du reste le tableau
+complet:
+
+Ligne au-dessous de 30mm...... 3 fois
+ -- de 30 à 35.............. 2 --
+ -- de 36 à 40.............. 9 --
+ -- de 41 à 45.............. 8 --
+ -- de 46 à 50.............. 7 --
+ -- de 51 à 55.............. 9 --
+ -- de 56 à 60.............. 3 --
+ -- de 67................... 1 --
+
+Au contraire, la première ligne, la ligne de 12 millimètres, est le plus
+souvent reproduite exactement.
+
+Ligne au-dessous de 12mm..... 6 fois
+ -- de 12.................. 25 --
+ -- de 13 à 16.............. 9 --
+ -- de 17 à 20.............. 1 --
+ -- de 2l à 24.............. 1 --
+
+Il résulte de cette double constatation que les élèves ont une tendance
+à augmenter la ligne de 12 millimètres, et à diminuer la longueur de
+60 millimètres; c'est d'autant plus curieux que ces sujets sont sous
+l'influence de l'idée de l'accroissement des lignes, idée qui les
+suggestionne, et qui les fait ensuite tomber dans de grandes erreurs, à
+partir de la cinquième ligne; ainsi, bien qu'ils ressentent très fortement,
+comme les résultats le montrent, la suggestion de l'accroissement des
+lignes, ils diminuent, dans leur reproduction, la valeur réelle de cet
+accroissement.
+
+L'exactitude avec laquelle les sujets ont reproduit les cinq lignes n'est
+pas sans relation avec leur suggestibilité; on peut remarquer d'une manière
+générale que ceux qui ont fait par exemple la ligne 5 avec une différence
+minima sont parmi les moins suggestibles. Voici un petit calcul qui servira
+à nous en convaincre. Si on prend les élèves dans l'ordre indiqué par leur
+coefficient de suggestibilité (coefficient dont nous expliquerons plus loin
+le calcul), qu'on divise les élèves en 8 groupes, de 5 élèves chacun, et
+qu'on calcule pour chaque groupe la longueur moyenne donnée à la ligne de
+60 millimètres, on trouve:
+
+Longueur moyenne donnée à la
+5e ligne, de 60mm.
+
+1er groupe d'élèves, le moins suggestible. 51,6
+
+2e -- .................................... 50,4
+
+3e -- .................................... 45
+
+4e -- .................................... 48,8
+
+5e -- .................................... 37,4
+
+6e .................................... 47,4
+
+7e .................................... 37,2
+
+8e groupe, le plus suggestible............ 42,4
+
+On voit par conséquent que les groupes les plus suggestibles ont fait en
+moyenne la ligne la plus courte, la plus différente du modèle; en somme, ce
+sont ceux qui ont fait preuve de la mémoire et de la perception les moins
+exactes. On sera donc tenté de supposer que la justesse d'appréciation des
+longueurs influe un peu sur la suggestibilité. Je ne le nie pas; mais
+je ferai remarquer que la résistance à la suggestion doit dépendre très
+probablement beaucoup plus de l'attention portée aux lignes que de la
+justesse de l'appréciation.
+
+Il est bien certain que lorsqu'un enfant extrêmement suggestible comme
+And., arrive à faire à la fin de cette expérience une ligne de 30
+centimètres pour en copier une de 6 centimètres, cette erreur formidable ne
+vient pas de ce qu'il n'a pas l'oeil juste, mais bien de ce qu'il n'a pas
+regardé la ligne modèle avec attention.
+
+_Calcul du coefficient de suggestibilité_.--On a vu dans le chapitre
+précédent comment nous avons calculé le coefficient de suggestibilité; ce
+calcul ne présente en lui-même aucune difficulté, puisqu'il porte sur des
+lignes mesurables à un millimètre près. Nous pourrions employer pour notre
+nouvelle expérience le même procédé de calcul que précédemment, en faisant
+les petits changements nécessités par les conditions un peu différentes
+de l'expérience; mais nous avons préféré un procédé différent. La base de
+notre calcul sera l'excédent de distance entre le point 5 et les points que
+la suggestion a fait éloigner de la marge.
+
+Mais il y a plusieurs façons de comprendre et de calculer cet excédant
+de distance; comme les points qui ont subi l'effet de la suggestion sont
+nombreux (il y en a plus de 30 dans une expérience complète) et que chacun
+d'eux est à une distance différente de la marge, on peut tenir compte soit
+de la distance du point le plus éloigné, _distance maxima_,--soit de la
+_distance moyenne_ de tous les points,--soit de la distance du point le
+plus rapproché, _distance minima_; on peut tenir compte de la _variation
+moyenne_ de ces distances, la variation moyenne indiquera la régularité
+avec laquelle le sujet a opéré; on peut encore prendre en considération
+l'évolution de la suggestion; c'est un caractère très important, qui se
+retrouve dans toutes les expériences de psychologie comportant une mesure;
+mais on ne peut pas le calculer aussi facilement que la moyenne ou la
+variation moyenne, et souvent on le néglige. Nous entendons par
+évolution les changements que subit l'effet de la suggestion au cours de
+l'expérience; la suggestion peut aller s'affaiblissant, ou augmentant,
+ou rester stationnaire, ou enfin présenter des combinaisons de ces trois
+effets principaux; chacun de ces effets pourrait se traduire par un
+graphique, car il est exprimé très clairement par la position des points
+marqués sur la feuille; quand les points se rapprochent de la marge, c'est
+que la suggestion décroît, et quand ils s'en éloignent, c'est qu'elle reste
+stationnaire, ou, suivant les cas, qu'elle croît.
+
+Dans le tableau III, qui contient l'analyse des résultats fournis par cette
+expérience, il y a une colonne ou se trouve indiquée simplement par une
+initiale l'évolution de la suggestion pour chaque élève; C signifie que
+la suggestion a présenté une croissance d'intensité; D indique qu'elle a
+décru, et S qu'elle est restée stationnaire; ce tableau III contient en
+outre la longueur donnée à la ligne 5. Ce sont des éléments essentiels pour
+notre calcul de la suggestibilité.
+
+Mais quelle que soit la manière dont on combine ces divers éléments, il
+faut être bien persuadé qu'ils ne sauraient rendre la physionomie de
+l'expérience, ni surtout son fond intime. C'est une conviction qui vient
+naturellement lorsqu'on regarde le sujet travailler. Dès qu'il a marqué son
+cinquième point, l'impulsion qu'il a reçue jusque là cesse brusquement, et
+il est alors livré à lui-même. Que de choses peuvent se passer à partir de
+ce moment! Que de réflexions, de remarques, d'émotions, ou bien encore quel
+automatisme aveugle, quelle absence d'idées! Le sujet marque tout cela par
+de petits points sur le papier, et cette notation qui paraît sans doute à
+première vue si élémentaire et bien insuffisante pour exprimer des états de
+conscience qui sont généralement très complexes, devient au contraire pour
+celui qui sait la lire une description extrêmement curieuse et suggestive
+de ce qui se passe dans l'esprit du sujet. On pourra en juger dans un
+instant. Mais pour le moment, il est certain que l'on éprouve quelque
+embarras à exprimer par un chiffre brutal toutes les oscillations d'une
+pensée; le chiffre ne peut avoir qu'une précision trompeuse; comment en
+effet pourrait-il résumer ce qui aurait besoin de plusieurs pages de
+description! Nous croyons nécessaire d'insister fortement sur cette
+question; la suggestibilité d'une personne ne peut pas s'exprimer
+entièrement par un chiffre, alors même que ce chiffre correspondrait
+exactement au degré de sa suggestibilité: il faut en outre compléter ce
+chiffre par la description de tous les petits faits qui complètent la
+physionomie de l'expérience.
+
+Sous ces réserves expresses, nous allons indiquer quel procédé nous
+employons pour calculer le coefficient de suggestibilité; nous calculons la
+distance du point qui est à la distance maxima de la marge; ce point est
+rarement le sixième, il est parfois le dernier, il occupe souvent un
+rang quelconque; il représente le maximum de suggestion produit par
+l'expérience, et nous pensons qu'on peut le retenir, pour les mêmes raisons
+que lorsqu'on fait une série de mesures de la force musculaire avec un
+dynamomètre, on retient le chiffre maximum de pression. Le numéro de
+ce point varie beaucoup avec les sujets, ainsi que le montre la liste
+suivante.
+
+Aucun sujet n'a marqué son point maximum au point 6
+
+1 sujet a marqué ................................ 7
+
+1 ................................ 8
+
+3 ................................ 9
+
+8 ............................... 10 à 15
+
+7 ............................... 16 à 20
+
+6 ............................... 21 à 25
+
+3 ............................... 26 à 30
+
+4 ............................... 31 à 35
+
+8 ............................... 36
+
+La date du point maximum semble, à première vue, avoir une signification;
+on peut croire qu'elle indique à quel moment le sujet a montré le plus
+grand effet de la suggestion, d'où on pourrait conclure que tel sujet a
+été plus lent qu'un autre à résister à la suggestion, etc.; mais ces
+interprétations, si elles sont exactes pour certains élèves, sont inexactes
+pour d'autres, car elles ne tiennent pas suffisamment compte de la
+valeur du point maximum, et d'une foule d'autres circonstances, que nous
+examinerons dans un instant.
+
+Nous donnons (tableau III) la liste de nos élèves, avec leur coefficient de
+suggestibilité; ce coefficient a été calculé en prenant le rapport entre la
+distance du point maximum à la marge et la distance du point 5 à la marge,
+cette dernière distance étant rendue égale à 100. Par conséquent, un sujet
+dont le coefficient serait égal à 100 (aucun n'a été dans ce cas, mais à la
+rigueur ce cas pourrait se présenter) un tel sujet a fait son point maximum
+à la même distance exactement que le point 5; un sujet dont le coefficient
+est de 200 a fait son point maximum à une distance double de celle du point
+3, et ainsi de suite.
+
+Dans cette liste, le coefficient le plus faible est de 109; comme 100
+représente l'absence de suggestibilité (par rapport à l'expérience
+sus-dite, car évidemment il ne s'agit point d'une absence absolue de
+suggestibilité, tout le monde étant plus ou moins suggestible), 109 indique
+une suggestibilité extrêmement faible, peut-être même douteuse; avec les
+nombres qui suivent, 121 et 125, les doutes sont levés, la suggestibilité
+devient certaine, tout en restant assez faible. A la fin de la liste, nous
+atteignons de très gros coefficients; il y a 16 élèves dont le coefficient
+est supérieur à 200, dont par conséquent la suggestion a pu doubler la
+ligne et au delà; les derniers termes atteignent 400, 500 et même 600. Ce
+sont des coefficients énormes, et cependant ils sont encore inférieurs à la
+réalité; ils appartiennent à des élèves qui ne se sont jamais repris, qui
+ont prolongé la ligne continuellement avec régularité, et qui n'ont cessé
+de la prolonger que parce que l'expérience a pris fin; je regrette un peu
+d'avoir terminé l'expérience pour eux au point 36; il aurait fallu la
+pousser jusqu'au bout, jusqu'à ce que l'enfant se corrigeât. Ainsi le nommé
+And., que nous avions déjà signalé, est arrivé à faire une ligne de 30
+centimètres, en reproduisant une ligne de 6 centimètres; il eût été curieux
+de savoir s'il aurait continué indéfiniment, s'il serait allé jusqu'au
+demi-mètre ou jusqu'au mètre.[39]
+
+[Note 39: J'ai dû m'arrêter à 36 parce que mes modèles de ligne étaient
+de ce nombre; mais il y a un procédé qui permet de continuer _indéfiniment_
+l'expérience, ce procédé consiste à dessiner les lignes sur un disque
+recouvert d'un écran percé d'une fenêtre, par lequel on découvre chaque
+ligne isolément.]
+
+Pendant que le sujet marque des points, il peut de temps en temps faire une
+réflexion à haute voix; le plus souvent, il change de physionomie, fronce
+le sourcil à un certain moment, rougit, paraît embarrassé; ces jeux de
+physionomie sont pour nous faciles à comprendre, par la raison que nous
+avons déjà vu toute une série d'élèves passer par le même chemin, et se
+comporter de la même manière devant les obstacles. Tout ceci doit être noté
+avec soin. On notera également la lenteur et la rapidité des mouvements,
+les artifices que certains emploient pour mieux se rappeler la longueur des
+lignes, etc.
+
+Enfin, quand l'expérience est terminée, il reste à interroger le sujet. Il
+faut lui poser un certain nombre de questions précises. Cette partie de la
+recherche est peut-être la plus instructive de toutes: c'est la première
+fois que dans les écoles j'ai eu recours à l'introspection. Je croyais
+jusqu'ici que lorsqu'on faisait des expériences sur des élèves d'école
+primaire élémentaire, il était inutile de les interroger sur les
+expériences, et de recueillir avec soin leurs impressions, comme on le fait
+pour les adultes; je supposais que des enfants aussi jeunes, aussi faciles
+à troubler et à suggestionner, aussi prompts au mensonge, ne pourraient que
+donner des réponses suspectes, qui loin d'éclairer les questions pourraient
+égarer l'expérimentateur. Sans doute, tout cela est vrai; mais sur la
+conclusion à en tirer j'ai changé d'opinion; je me suis convaincu, par
+la recherche que j'expose en ce moment, qu'il est possible de provoquer
+l'introspection même chez des enfants de huit à dix ans, à la condition
+bien entendu qu'on évite plusieurs causes d'erreurs, comme: 1e la timidité
+de l'enfant, laquelle provoque souvent le mutisme; 2e la difficulté pour
+l'enfant de comprendre des termes qui n'appartiennent pas à son langage
+ordinaire; 3e sa suggestibilité, qui lui fait varier ses réponses suivant
+la nature des questions qu'on lui pose; 4e ses mensonges; 5e ses erreurs
+d'imagination et de jugement.
+
+[Illustration: Fig05.png--Expérience de suggestibilité sur Delans., âgé de
+treize ans et demi. 1re classe. Coefficient du suggestibilité: 109. Il est
+douteux que cet élève ait subi une suggestion quelconque, car à partir du
+point 5, il n'a point marqué l'ensemble des autres points plus éloignés de
+la marge.]
+
+_Description des résultats d'expérience_.--Je passe maintenant à l'examen
+des résultats, obtenus en expérimentant sur 42 élèves d'école primaire
+élémentaire.
+
+Nous ferons notre description en commençant par les élèves qui ont montré
+le moins de suggestibilité.
+
+DELANS.--Coefficient: 109. Ce sujet a-t-il été suggestionné? On peut en
+douter (fig. 5)[40]. À partir du point 5, il a marqué le point 6 à peu près
+à la même distance, c'est-à-dire à 43 millimètres de la marge; le point 7 a
+été marqué à 45 millimètres: c'est un écart bien petit; la suggestion a
+été assez faible; puis, à partir du point 7, il est revenu vers la marge,
+ensuite il s'en est éloigné, dessinant une ligne serpentine irrégulière
+qui, dans sa direction générale, est à peu près parallèle à la marge;
+probablement le sujet a compris que les lignes cessaient de s'accroître; en
+tout cas, il s'est affranchi de la suggestion D'accroissement.
+
+[Note 40: Cette figure, comme toutes celles de ce chapitre, est la
+Reproduction exacte des feuilles d'expérience, sauf la modification
+suivante: on n'a pas reproduit la feuille entière, qui avait 12 centimètres
+de largeur, mais seulement la partie de cette feuille qui est occupée par
+les points que le sujet a marqués.]
+
+Alors, demandera-t-on, pourquoi n'a-t-il pas fait toutes les lignes égales,
+et n'a-t-il pas aligné tous ses points sur une ligne parallèle à la marge?
+C'est un fait qu'aucun sujet n'a tracé plus de cinq ou six points en ligne
+droite. Pourquoi? Sans doute, parce qu'il est extrêmement difficile de
+décider qu'une série de lignes, montrée successivement, est d'égale
+longueur. On peut bien s'apercevoir qu'elles n'ont aucune tendance à
+augmenter ou à diminuer, mais il serait téméraire de certifier leur
+égalité. Ensuite, remarquons que le seul fait de montrer des lignes
+différentes éveille la suggestion que ces lignes sont de longueur
+différente. Quand une personne marque toutes les lignes égales, il est
+possible que cette personne ait su, par un moyen détourné, que les lignes
+étaient égales. En voici un exemple. Pendant qu'un des sujets, Monne, fait
+la copie des lignes, je communique à _demi-voix_ au directeur, présent dans
+le cabinet, la réflexion que si les sujets font d'ordinaire les lignes
+différentes de longueur, c'est que comme ces lignes sont distinctes,
+l'élève ne peut croire qu'elles sont égales. Tout ceci est dit à demi-voix,
+et il fallait que l'élève fût bien attentif pour m'entendre; il m'a
+entendu, c'est certain, sa feuille d'observation le prouve, car aussitôt
+après, à partir du neuvième point, il a, sans ombre d'hésitation, aligné
+tous ses points parallèlement à la marge.
+
+[Illustration: Fig06.png--Expérience de suggestibilité sur Monn., âgé de
+douze ans et demi, 1re classe. Influence d'une parole dite à voix basse. Au
+moment où le sujet marquait le 8e point, il a surpris quelqu'un disant que
+les lignes étaient égales.]
+
+Delans...., celui qui a le coefficient de suggestibilité le plus faible,
+s'était également montré très peu suggestible dans la première expérience.
+C'est un des garçons les plus âgés de l'école, il a quatorze ans passés, il
+est en 1re classe, il a une physionomie d'adulte; un peu en retard dans ses
+études, il vient d'obtenir cette année seulement son certificat d'études.
+On ne le range point parmi les élèves dociles; il a une tendance à
+résister.
+
+Les élèves suivants ont tous une suggestibilité plus grande.
+
+MIEN. C'est un enfant assez jeune, faisant partie de la 3e classe. Son
+coefficient de suggestibilité est de 121. Il s'est laissé entraîner par la
+suggestion jusqu'au point 7, ce qui fait un entraînement de 12 millimètres;
+puis il s'est corrigé, avec le point 8; et on peut se demander si à partir
+de ce point 8 il a subi à quelque degré l'influence de la suggestion, ou au
+contraire s'il est parvenu à y échapper. C'est un point d'interrogation
+qui se pose: pour tous les sujets dont la suggestibilité est faible; la
+question a donc une portée générale et elle vaut la peine d'être examinée
+avec soin. Pour la résoudre, il faut faire un examen minutieux de chaque
+point, et alors on arrive à constater un fait extrêmement curieux: c'est
+que l'influence d'une suggestion faible se manifeste par des caractères
+tellement nets qu'on ne peut pas en révoquer l'existence. Voici comment
+nous faisons cette constatation; tout point que l'élève marque peut se
+trouver, par sa position, plus éloigné de la marge que le point précédent,
+ou plus rapproché de la marge: le premier genre d'écart se fait dans le
+sens de la suggestion, puisque la suggestion a pour but de faire paraître
+les lignes plus grandes qu'elles ne le sont en réalité; et tout écart de
+la seconde espèce se fait dans le sens d'une lutte contre la suggestion.
+Maintenant, j'ajoute bien vite qu'il n'est pas absolument prouvé qu'un
+écart vers la droite est un _écart de suggestion_, et qu'un écart vers la
+gauche est un _écart de correction_, car il existe aussi incontestablement
+ce qu'on pourrait appeler des _écarts de hasard_. Le sujet indécis doit
+de temps en temps marquer certains points, au hasard, sans y attacher
+d'importance. On ne peut donc pas, lorsqu'on cherche à établir la
+signification d'un point en particulier, affirmer avec certitude qu'il est
+dû à une suggestion, ou à une correction, puisqu'il peut être dû simplement
+au hasard. Par hasard, j'entends tout simplement des causes autres que la
+suggestion et la résistance à la suggestion; j'entends ces petites causes,
+presque imperceptibles, qui agissent sur nos mouvements, et qu'il serait
+fort difficile de décrire en détail. Mais en revanche s'il est difficile
+d'éliminer la part du hasard dans l'examen individuel de chaque point, on
+peut faire cette élimination dans les moyennes. Groupons ensemble tous les
+écarts de suggestion, groupons ensemble tous les écarts de correction,
+cherchons si ces deux espèces d'écarts ont des caractères différents;
+les écarts de hasard, se trouvant répartis indifféremment dans ces deux
+groupes, se compenseront et s'annuleront.
+
+[Illustration: Fig07.png--Expérience de suggestibilité sur Lac., 13 ans,
+2e classe. Coefficient de suggestibilité: 136. L'élève n'a cédé à la
+suggestion que jusqu'au point 7, il s'est ensuite repris.]
+
+Or, il apparaît nettement que les écarts de correction et les écarts de
+suggestion ont des caractères tout différents; les premiers sont moins
+nombreux que les seconds, et de plus, ils sont plus grands; ce qui
+signifie, traduit en termes moins abstraits, que la suggestion de
+l'expérience a une action douce, continue, relativement à l'effort de
+correction, qui est plus brusque et intermittent. C'est ce dont on peut se
+convaincre en faisant la somme du nombre des écarts et la somme de leur
+valeur. Ainsi, pour Mien, chez lequel le phénomène que nous venons de
+décrire est à peine sensible, on trouve:
+
+Valeur des écarts Nombre des écarts Nombres des écarts
+en millimètres. de correction ayant de suggestion ayant
+ cette valeur. cette valeur.
+
+ 12 1 0
+ 9 1 0
+ 8 1 1
+ 7 1 1
+ 6 0 1
+ 4 1 4
+ 3 1 1
+ 2 1 0
+
+En calculant ces chiffres, on voit que le nombre total des écarts de
+correction a été de 7, et le nombre total des écarts de suggestion a été de
+8, par conséquent un peu plus fort; d'autre part, si on fait le total des
+millimètres en additionnant la valeur des écarts de chaque espèce, on
+trouve que les écarts de correction s'élèvent en moyenne à 6mm,4, tandis
+que la valeur moyenne des écarts de suggestion est plus faible, de 3mm.
+Ainsi les écarts de suggestion sont supérieurs en nombre, moindres en
+valeur. La différence est faible, et certainement il faudrait la considérer
+comme négligeable si on ne la rencontrait pas plus accentuée chez beaucoup
+d'autres élèves.
+
+NIL.--Son coefficient est 125. Lui aussi est allé jusqu'au point 7 sans se
+douter de rien; il a donc fait, comme le précédent élève, 2 points avant
+de se corriger; puis il est revenu vers la marge, et s'y est maintenu
+parallèlement. Mais on peut remarquer chez ce sujet comme chez Mien.,
+qu'il y a eu après le point 5, _persistance d'une suggestion très faible
+d'accroissement, contre laquelle le sujet a continuellement lutté_, car il
+a fait 10 écarts de correction et 12 écarts de suggestion; et d'autre part,
+la valeur moyenne des écarts de correction a été de 6mm,4, et celle des
+écarts de suggestion a été de 3mm,3; ainsi, cet élève, quand il s'est
+corrigé, a fait des écarts plus grands et plus brusques que lorsqu'il a
+obéi à la suggestion; celle-ci a été plus douce et plus continue.
+
+ABRAS.--Suggestibilité faible, 125. Il s'est corrigé très vite, dès le 7e
+point; mais la suggestion a persisté faiblement, car il a fait 13 écarts de
+suggestion, contre 10 écarts de correction, et la valeur moyenne des écarts
+de suggestion est de 3mm,2, tandis que celle de ses écarts de correction
+est plus forte, 7mm,6; nous connaissons maintenant la signification de ces
+chiffres.
+
+LAC.--Suggestibilité faible, 136. Sa feuille, reproduite dans la figure 7,
+montre qu'il n'a jamais marqué d'écarts plus grands que 4 millimètres,
+à partir du point 5. Probablement, il a été très méfiant. Il a subi
+l'influence de la suggestion jusqu'au point 7; mais, chose curieuse, il a
+diminué ses écarts dès le point 5; jusque là, il faisait des écarts de 8
+millimètres; à partir du point 5, il diminue les écarts, il n'en fait plus
+que de 4 millimètres, cela indique une certaine finesse de perception. On
+rencontre des exemples analogues chez d'autres élèves. A partir du point 8,
+a-t-il été soustrait à la suggestion? C'est douteux. Il a fait 6 écarts de
+suggestion, contre 4 écarts de correction.
+
+MATH.--Suggestibilité de 138. C'est au 6e point qu'il se corrige. Il avait
+déjà une demi-correction au 7e point qu'il avait fait de 4 millimètres
+comme écart, alors que tous les écarts précédents étaient de 8 ou de 12
+millimètres.
+
+GESBE.--Suggestibilité: 138. Au 9e point seulement il se corrige, puis il
+est légèrement repris par la suggestion et finalement il marque des points
+rigoureusement équidistants, dont la distance à la marge est comprise entre
+le point 7 et le point 8.
+
+MARCHA.--Suggestibilité: 140. Cet élève a été _très lent_ à s'apercevoir de
+l'erreur qu'il commettait; c'est au 13e point seulement qu'il est revenu
+en arrière; mais il semble avoir eu, avant de marquer le point 13, une
+demi-conscience de son erreur, car à partir du 4e point il a fait des
+écarts suggérés de 4 millimètres seulement, alors que les écarts précédents
+étaient de 12 millimètres et même de 16 millimètres. L'effort de correction
+(au 13e point) a été brusque et très grand, de 12 millimètres. A partir de
+ce 13e point, qui marque l'endroit précis où le sujet a repris possession
+de lui-même, il y a eu lutte entre l'automatisme de la suggestion et
+les efforts de correction, lutte lente dans laquelle on discerne une
+progression des points vers la marge. Il a eu 12 écarts de suggestion, et
+9 de correction, et la valeur moyenne des premiers est égale à 5mm, tandis
+que celle des seconds est égale à 8,4 mm; ce qui est conforme à la règle
+habituelle.
+
+En résumé, chez tous les sujets dont l'étude précède, les trois faits
+suivants se produisent avec plus ou moins de netteté:
+
+1o Une suggestion se manifestant après le point 5, suggestion comprenant
+un nombre variable de points, et dans laquelle les écarts sont d'ordinaire
+rapetissés relativement à ce qu'ils étaient avant le point 5;
+
+2o Une correction, tantôt forte, tantôt faible, tantôt brusque, tantôt
+progressive;
+
+3o Après la correction, le sujet se maintient à peu près à égale distance
+de la marge, comme s'il était averti du péril de la suggestion auquel il
+vient d'échapper; l'analyse montre, il est vrai, que les écarts positifs
+(éloignant de la marge) sont plus nombreux et plus faibles que les écarts
+négatifs (rapprochant de la marge) caractères qui sont précisément ceux
+de l'automatisme en conflit avec le sens critique. Mais cette influence
+persistante de la suggestion est très faible, et il est juste de considérer
+tous les sujets précédents comme étant parvenus assez vite à se corriger et
+à se reprendre.
+
+Les cas qui vont suivre appartiennent à une autre catégorie; ce sont des
+sujets chez lesquels la suggestion a une influence plus forte et suspend le
+sens critique. Ne pouvant décrire les réactions de tous nos sujets, nous
+signalerons les plus typiques, laissant de côté les cas intermédiaires,
+mixtes, moins bien tranchés.
+
+DESVA.--Suggestibilité: 141. Ce cas est peut-être le plus intéressant de
+tous. C'est un cas type dans lequel des phénomènes, ordinairement très
+vagues, de lutte entre l'automatisme de la suggestion et le sens critique
+sont portés à un tel degré de précision qu'on ne peut plus en douter.
+
+La suggestion, comme nous venons de le montrer, a un mode d'action faible
+et continu, le sens critique a un mode d'action fort et intermittent. Nous
+n'avons pu entrevoir cette différence dans le mode d'action des deux
+forces qu'en faisant le total des écarts de suggestion et des écarts de
+correction, et en établissant la moyenne de la valeur de ces deux espèces
+d'écarts; les différences numériques ont toujours été, jusqu'ici,
+extrêmement faibles, et si elles nous ont paru quand même importantes,
+c'est parce que nous les avons trouvées constantes. Jamais nous n'avons
+encore rencontré un élève chez lequel les écarts de correction seraient
+faibles et continus, et les écarts de suggestion forts et intermittents;
+et si ce cas peut se présenter--ce qui doit être, car toutes les variétés
+sont possibles--nous supposons qu'il doit être relativement rare.
+
+Or, chez Desva (fig. 8), nous trouvons que sur 36 écarts, il y a seulement
+3 corrections, et par conséquent 33 suggestions; et de plus, les 3 écarts
+de correction ont une valeur considérable, tandis que les écarts de
+suggestion sont extrêmement faibles; c'est donc la démonstration très
+claire d'une particularité mentale qui jusqu'ici était plutôt soupçonnée
+que démontrée.
+
+Ce sujet a été très lent à se corriger; il ne l'a fait qu'au 13e
+point; mais dès le 6e, il a eu une demi-conscience que les lignes ne
+s'accroissaient pas comme auparavant; en effet, les premiers écarts qu'il
+marquait avaient une valeur de 8 ou de 12 millimètres; à partir du point 5,
+il les réduit d'abord à 4 millimètres jusqu'au point 8; il faut suivre sur
+la figure le tracé de ce ralentissement; au 9e point, il diminue encore
+l'écart, il le fait de 2 millimètres; au 10e point il le fait encore de 2
+millimètres; au 11e point, il n'ose plus avancer, ni reculer, il fait le
+point à la même distance que le précédent; et le 12e est à 3 millimètres
+à droite; ici un écart très brusque, un retour en arrière; le 13e point
+présente un écart de correction de 11 millimètres; le 14e point est une
+correction supplémentaire de 4 millimètres. Ainsi, le sujet fait là une
+correction totale de 15 millimètres, ce qui est beaucoup pour lui. Puis,
+ceci fait, il est repris par la suggestion, et celle-ci l'entraîne pendant
+les 9 points suivants; seulement, les écarts de suggestion sont très
+faibles, car avec ces 9 points il ne fait un avancement à droite que de
+14 millimètres, ce qui est très peu de chose, ce qui fait moins de 2
+millimètres par point. Puis, au point 24, nous voyons le retour très
+régulier du phénomène précédent: une correction énorme de 20 millimètres;
+c'est comme si le sujet se réveillait brusquement de son automatisme,
+rompait le charme, reprenait possession de lui-même. Et cette correction
+énorme une fois faite, la suggestion faible et continue reprend, elle
+dure longtemps, elle va du 24e ou 36e point; seulement elle s'est encore
+affaiblie, car elle ne fait faire que 1 millimètre de progression par point
+vers la droite, tandis que précédemment, avec 9 points seulement, le sujet
+avait fait 14 millimètres. Ici s'arrête l'expérience.
+
+[Illustration: Fig08.png--Expérience de suggestibilité sur Desv., douze ans,
+1re classe. Coefficient de suggestibilité: 141. A deux reprises, après les
+points 12 et 23 le sujet se corrige fortement, mais aussitôt après il est
+repris par la suggestion.]
+
+Ce sujet est donc bien distinct des précédents, puisqu'il n'a pas réussi,
+comme eux, à se débarrasser de l'illusion.
+
+Le cas de Desva... est assez rare; je n'en puis citer qu'un seul du même
+genre, celui de Mulle, qui a une suggestibilité très forte, de 270.
+Jusqu'au 16e point, Mulle a obéi à la suggestion avec une régularité très
+grande, et presque tous les écarts qu'il a marqués sont égaux; puis,
+brusquement, sans que rien avertisse de cette sorte de coup de tête, il se
+corrige au 17e point; la correction est énorme, de 56 millimètres; c'est
+une correction qu'on peut considérer comme incoordonnée. Puis, tout de
+suite après, le sujet est repris par la suggestion, et il marque une série
+de points qui sont assez régulièrement disposés en ligne droite; seulement
+les écarts de cette série de points sont plus petits que dans la série
+précédente.
+
+Les corrections de ce genre, si fortes, et suivies aussitôt par une reprise
+de la suggestion, me semblent bien caractéristiques. Je les interprète
+de la manière suivante: le sujet, d'abord entraîné par l'automatisme,
+s'aperçoit brusquement que la ligne du modèle est beaucoup plus petite que
+les lignes qu'il pointe; jusque là, il ne s'en est pas douté, parce qu'il
+a regardé très vaguement la ligne du modèle. Quand il s'aperçoit de son
+erreur, il la corrige aussitôt en revenant vers la gauche; mais tout en se
+corrigeant, il conserve la suggestion que les lignes du modèle présentent
+un accroissement régulier de longueur: cette suggestion là, il ne la
+corrige pas, il en reste dupe.
+
+[Illustration: Fig09.png--Expérience de suggestibilité sur Bien..., douze
+ans, 2e classe. Coefficient: 192. Ce sujet s'est laissé entraîner par la
+suggestion, sans résister, jusqu'au point 13; ensuite, il s'est fortement
+corrigé, et il est revenu vers la marge, affranchi complètement de la
+suggestion.]
+
+Voici un mode de réaction beaucoup plus fréquent; on le rencontre chez
+Bien, March, Duss, Mouss, Pet, et beaucoup d'autres encore. Nous prendrons
+comme objet de description le cas de Bien..., qui est très net (fig. 9).
+L'élève a été fortement influencé par la suggestion; il s'est laissé
+entraîner sans résistance jusqu'au point 13, qui est fort loin de la marge;
+mais à ce moment, il s'est aperçu de l'erreur dans laquelle il était tombé,
+et il s'est corrigé très fortement; sa correction a été progressive, et
+l'ensemble des points qu'il a marqués l'ont ramené vers la marge. C'est un
+exemple de sujet qui, après avoir été très fortement suggestionné, s'est
+affranchi de la suggestion d'une manière complète et définitive. On peut
+aussi se rendre compte, d'après la figure 9, que chez lui les écarts de
+suggestion sont supérieurs en nombre et inférieurs en valeur aux écarts de
+correction.
+
+Autre catégorie; certains sujets subissent une suggestion continue, jusqu'à
+la fin de l'expérience, sans se corriger nettement; ils ne cessent pas de
+marquer des points qui, dans leur ensemble, s'éloignent de plus en plus
+vers la droite; appartiennent à ce type Metz, Clou, Thève, Lenorm, Ros,
+Bon, Uhl. Je me bornerai à décrire le cas de Metz, qui est peut-être le
+plus clair et le plus typique; c'est pour cette raison que j'ai publié sa
+feuille (fig. 10). Il est allé jusqu'au point 10 en subissant l'action de
+la suggestion; à partir de ce point 10, la suggestion s'est affaiblie,
+elle n'a cependant pas cessé; elle continue, sans irrégularité, à se faire
+sentir jusqu'au trente-sixième point, produisant à peu près 1 millimètre
+d'écart par point. La figure 10 contient, sous forme de petits cercles, les
+rectifications que le sujet a faites après coup; nous reviendrons dans un
+moment sur ces rectifications.
+
+Nous terminons par un groupe tout spécial d'élèves, le groupe des parfaits
+automates. La caractéristique du groupe est de faire des écarts de
+suggestion qui sont égaux entre eux, et qui sont égaux en outre aux écarts
+perçus, et représentés par les points 1 à 5. Il résulte de cette
+égalité que la série de points marquée sur le papier se développe très
+régulièrement en ligne droite; c'est un caractère qui saute aux yeux. Il
+nous avertit de suite que l'élève ne s'est nullement douté qu'il marquait
+des points trop loin de la marge; aucune tentative de correction n'a eu
+lieu: c'est de la suggestion opérant très régulièrement, et avec toute sa
+force. Voilà la description théorique de cette famille de sujets; mais il y
+en a peu, évidemment, qui ne présentent pas quelque petite irrégularité.
+
+[Illustration: Fig10.png--Expérience de suggestibilité sur Metz, dix ans,
+1re classe. Coefficient: 207. Ce sujet ne s'est jamais corrigé, mais à
+partir du point 10, il n'a cédé que très lentement à la suggestion. Les o
+indiquent les rectifications faites quand l'expérience est terminée.]
+
+[Illustration: Fig11.png--Expérience de suggestibilité sur Bout, douze ans,
+1re classe. Coefficient: 325. Type automatique: les points sont disposés en
+ligne droite; seulement à partir du 9e point, le sujet a un peu diminué ses
+écarts. La figure est une réduction de moitié (les carrés ont 2 millimètres
+de côté, tandis que dans la feuille originale, ayant servi à l'expérience,
+ils avaient 4 millimètres de côté). Les o indiquent les rectifications
+faites après coup.]
+
+HENRI BOUT.--Coefficient: 325 (fig. 11). C'est l'automatisme absolu, sauf
+qu'à partir du 9e point il a réduit de moitié les écarts; mais il ne s'est
+jamais corrigé, il n'est jamais revenu en arrière. Cette suggestibilité est
+d'autant plus curieuse qu'il s'agit d'un enfant de douze ans, appartenant
+à la 1re classe. Nous avons déjà dit de cet élève qu'il avait été très
+suggestible dans la première expérience. Il en est de même de Diém, qui est
+plus jeune.
+
+[Illustration: Fig12.png--Expérience de suggestibilité sur Poire, douze
+ans, 1re classe. Coefficient de suggestibilité: 437. La feuille étant trop
+grande, nous avons été obligés, pour la reproduire, de supprimer 7 points
+à droite qui continuaient la direction des autres points et de réduire la
+feuille de moitié.]
+
+Poire.--Coefficient: 437 (fig. 12). Un des exemples les plus étonnants
+d'automatisme. Cet élève a marqué toujours des écarts égaux depuis le 5e
+jusqu'au 25e point: c'est l'automatisme schématique. Cependant cet enfant
+a douze ans et demi, il appartient à la 1re classe. Il devrait avoir
+un coefficient encore plus élevé, et même le coefficient maximum; mais
+l'expérience n'a été poussée pour lui que jusqu'au point 25. On se demande
+à quoi pouvait lui servir de regarder le modèle, sur lequel il jetait les
+yeux chaque fois. On se demande aussi jusqu'où il pourrait être amené à
+exagérer la longueur de la ligne modèle.
+
+Il en est de même de Mas., Hube., Tix., And., Gouje. Ce sont tous de
+parfaits automates, ayant marqué la série de points en ligne droite.
+Trois de ces quatre enfants sont en 4e classe, et doivent sans doute leur
+suggestibilité à leur très grande jeunesse; l'un d'eux, And., est plus âgé.
+Nous regrettons de ne pas pouvoir publier leurs feuilles, elles sont trop
+grandes. Rappelons qu'And., le plus suggestible de tous, a fait des lignes
+dont la dernière n'a pas moins de 30 centimètres! C'est un des cas qui
+montrent le mieux l'utilité des méthodes nouvelles que nous présentons. Il
+est évident que quelques-uns de ces élèves doivent s'apercevoir de l'erreur
+énorme qu'ils commettent, mais ils n'osent pas se corriger.
+
+Chez Mous, Martin, Van, ce développement automatique n'est pas indéfini,
+il se prolonge environ jusqu'au 20e point: puis le sujet se reprend, se
+corrige plus ou moins, modifie sa ponctuation; chez d'autres, l'automatisme
+est plus durable, plus régulier; nous n'affirmerons pas, bien entendu, que
+ceux que nous considérons comme des automates parfaits n'ont jamais eu un
+doute ni un soupçon; mais ce doute et ce soupçon, s'ils se sont produits,
+n'ont pas réussi à modifier la conduite de l'enfant.
+
+
+INTERROGATOIRE DES SUJETS
+
+
+Quand l'expérience est terminée, j'interroge d'habitude l'enfant, pour
+connaître les impressions qu'il a éprouvées. Je lui adresse la parole le
+plus amicalement possible, pour ne pas le troubler; et tout en lui parlant,
+j'écris rapidement au crayon les réponses qu'il me fait; ces réponses,
+je les reproduis textuellement, sans les abréger; j'abrège seulement mes
+questions, qui, comme c'est l'habitude pour le langage parlé, renferment
+beaucoup de redites. Cet interrogatoire a pour but de savoir jusqu'à quel
+point le sujet a été dupe de l'illusion, a été trompé par la suggestion de
+l'accroissement des lignes. Cet interrogatoire est extrêmement délicat à
+conduire. Si on parle avec un peu d'autorité, non seulement on fait dire
+aux enfants tout ce que l'on veut qu'ils disent, mais encore on réduit le
+plus grand nombre d'entre eux au silence. Beaucoup montrent pendant le
+tête-à-tête une très grande timidité, et il faut employer une patience
+et une douceur infinies pour délier leur langue et obtenir des aveux.
+L'interrogatoire prend facilement le caractère d'une confession. On s'en
+étonne soi-même à la réflexion, et on se demande pourquoi l'entretien
+suscite cette timidité et même cette fausse honte chez ces gamins de Paris.
+Je pense que la raison en est que l'enfant se sent vaguement pris en faute,
+et reconnaît que pendant l'expérience des lignes il a manqué d'attention.
+
+Notre interrogatoire ne s'adresse pas indistinctement à tous nos sujets.
+
+Ceux qui ont à peu près échappé à la suggestion ont été mis hors de cause.
+J'ai cru qu'ils n'ont point de confidences intéressantes à nous faire
+puisqu'ils n'ont pas obéi à la suggestion, mais je regrette maintenant
+cette élimination. Je n'ai interrogé que ceux qui ont été réellement
+suggestionnés; et les plus curieux à interroger peut-être sont ces petits
+enfants de sept ans qui ont obéi à la suggestion avec un automatisme
+parfait.
+
+A la première question posée: «_Etes-vous content de ce que vous avez
+fait_?» Il est bien rare de recevoir une réponse négative. La question est
+très vague, elle a du reste une tournure optimiste, et l'enfant répond
+d'habitude d'un ton satisfait: «Oui, monsieur». Si on continue en précisant
+un peu: «_Pensez-vous avoir commis des erreurs_?» Alors l'enfant devient
+plus réfléchi, quelque peu soucieux, mais en général il ne répond pas
+encore; ce qu'on lui demande n'est pas assez clair pour lui. Il faut
+préciser davantage, et lui dire: «_Avez-vous fait vos lignes trop courtes
+ou trop longues_?» C'est là le mot décisif; à part les élèves qui
+réellement n'ont commis que des erreurs insignifiantes, la majorité des
+autres répond sans hésiter: «J'ai fait les lignes trop longues.» Bien rares
+sont ceux qui les trouvent trop courtes.
+
+Cet aveu semble démontrer que le sujet a eu une demi-conscience de
+l'illusion que la suggestion a produite; mais cette interprétation ne me
+paraît pas absolument démontrée. Je crois que, quelque précaution qu'on y
+mette, on suggestionne un peu l'enfant en lui demandant s'il a fait des
+lignes trop courtes ou trop longues. Bien entendu, je me garde d'accentuer
+un des qualificatifs, et je les prononce tous les deux avec le même ton de
+voix; mais par là j'attire l'attention de l'enfant, très fortement, sur
+une erreur relative à la longueur des lignes, je l'aide par conséquent
+à prendre conscience de son erreur, et cette conscience qu'il en a
+maintenant, rétrospectivement, grâce à ma demande, me paraît être beaucoup
+plus nette que celle qu'il a pu avoir au moment même où il traçait les
+lignes. Je ne puis rien affirmer, touchant des phénomènes aussi intimes
+et aussi fuyants: je note seulement mon impression personnelle. Par
+l'interrogation méthodique, je crois qu'on renforce un état de conscience
+très faible, comme--qu'on me permette cette comparaison de photographe--en
+développant une plaque impressionnée on complète l'action de la lumière sur
+cette plaque.
+
+Quand un enfant dit qu'il a fait les lignes trop longues, il peut vouloir
+dire par là que l'excès de longueur est très petit ou bien très grand;
+il faut s'entendre, le faire préciser; et pour éviter toute suggestion
+verbale, je remets la plume entre les mains de l'enfant, et je le prie
+de se corriger, en marquant par des cercles les endroits où les lignes
+auraient dû être terminées. Les figures 8, 10 et 11 contiennent des
+exemples de ces corrections. Il est vraiment singulier que l'enfant puisse
+ainsi corriger son travail, et le corriger le plus souvent dans le bon
+sens, alors qu'il n'a pas eu le loisir de revoir les lignes modèles. Il
+n'obéit pourtant pas à une suggestion précise de ma part, puisque je lui ai
+posé la question en termes ambigus, lui laissant la liberté de décider
+si les lignes étaient trop longues ou trop courtes. Pourquoi donc est-il
+capable de corriger et d'améliorer son travail, sans revoir le modèle?
+Je crois que c'est parce qu'il a cessé d'être sous l'influence de la
+suggestion; il n'est plus entraîné, poussé dans une certaine voie, il a
+repris possession de lui-même, comme un sujet qu'on réveille du sommeil
+hypnotique.
+
+Quelle est donc la cause qui, dans nos expériences, _réveille_ l'enfant et
+le fait échapper à la puissance de la suggestion? Certes, le mot réveil est
+employé ici dans un sens tout à fait métaphorique; on n'a pas à réveiller
+l'enfant puisqu'il n'a pas été endormi; mais quelque chose de semblable
+au réveil hypnotique se produit en lui. Je pense que la raison de ce
+changement d'état consiste dans l'interrogation qu'on lui adresse,
+interrogation qui a pour effet de changer l'orientation de ses idées en
+attirant son attention sur les erreurs qu'il a pu commettre; c'est là
+faire appel à son sens critique, qui a eu le tort de ne pas s'exercer
+suffisamment pendant l'expérience; c'est donc de son sens critique endormi
+qu'on provoque le réveil.
+
+Nous donnons ici la liste de ces rectifications. Quelques élèves sont
+portés sur la liste comme ne s'étant pas corrigés du tout; il faut
+s'entendre sur ce point; en réalité, quelques-uns de ces élèves n'ont point
+reconnu avoir commis d'erreur, tandis qu'il y en a d'autres auxquels
+la question d'erreur à corriger n'a pas été posée. Cet oubli, que nous
+regrettons, mais qu'il n'est plus temps de réparer, tient au caractère
+tâtonnant de ces recherches. Voici la liste et la description des
+rectifications que les élèves ont faites.
+
+LISTE DES RECTIFICATIONS FAITES PAR LES ÉLÈVES
+
+DELANS, 0.
+
+NIL, régularise un point quelconque.
+
+ABRAS, 0.
+
+MATH., allonge le 7e point de 4 millimètres, allonge un autre
+point de 8 millimètres.
+
+GESB., 0.
+
+MARCH., raccourcit de 8 millimètres les lignes de 6 à 10,
+tout en les laissant croître; raccourcit aussi de 12 millimètres
+les points 16 et 17.
+
+DESVA., raccourcit toutes les lignes à partir de la 7e, et les
+raccourcit de manière à rendre leur ensemble plus uniforme et
+plus régulier, mais les laisse croissantes (voir fig. 8).
+
+SPEN., une seule correction insignifiante.
+
+BORE., 0.
+
+SAGA., corrections très petites, régularisant le tracé.
+
+PET.H. 0.
+
+DUSS., corrections insignifiantes, régularisant le tracé.
+
+FÉLI., 0.
+
+GEFFR. 0.
+
+MAN., régularise un peu, et d'ordinaire diminue les lignes
+de 4 millimètres ou de 8 millimètres, une fois de 20 millimètres.
+
+BON., 0.
+
+THEVE., diminue de 20 millimètres la 4e ligne et diminue de
+40 millimètres la 6e ligne. Corrige énormément, d'environ 5 centimètres
+toutes les lignes, et les régularise, mais les laisse un
+peu croître.
+
+DÉMI., 0.
+
+MOR., corrige en moins, de 8 à 12 millimètres, 4 lignes.
+
+PET.E, 0.
+
+VASSE., 0.
+
+BIEN., 0.
+
+UHL., 0.
+
+LENOR., diminue de 4 à 8 millimètres plusieurs lignes, même
+la 3e et la 4e.
+
+METZ., c'est la correction la plus forte de toutes. A partir de
+la 6e ligne, il fait des corrections indiquant que dans sa pensée
+les lignes n'ont plus augmenté ou presque plus (voir fig. 10).
+
+CLOU. Il augmente les trois premières lignes, et ensuite
+diminue toutes les autres; sa première série de diminutions qui
+est très forte, est en moyenne de 4 centimètres; elle laisse
+subsister l'ordre croissant des lignes; peu satisfait il recommence
+ensuite une seconde série de corrections qui diminuent
+encore de 1 à 2 centimètres la longueur des lignes mais les
+laissent croissantes.
+
+ROS., 0.
+
+OBRE., augmente 5 lignes de 4 millimètres.
+
+MULLE., 0.
+
+MOUSSE, diminue fortement les lignes à partir de la 11e; la
+diminution la plus forte est de 4 millimètres; ces diminutions
+ont pour effet de régulariser la série de points.
+
+MARTI., 0.
+
+VAN., diminue les lignes de 11 à 20; il les diminue de 8 à
+20 millimètres, mais les laisse croissantes.
+
+BOU., diminue des lignes à partir de la 9e; en marque 6 égales,
+puis marque les autres croissantes (fig. 11).
+
+DIE., diminue toutes les lignes à partir de la 1re; les diminutions
+vont régulièrement en augmentant d'importance depuis
+4 millimètres jusqu'à 24 millimètres, laisse les lignes croissantes.
+
+AND., dans ses corrections, reproduit le type automatique;
+en effet, il diminue le 1er point de 8, puis les points suivants de
+12, de 16, de 20, etc., de sorte que la série de corrections forme
+une ligne droite, qui s'éloigne progressivement de la marge,
+mais moins que les points marqués d'abord; la correction la
+plus forte est de 10 centimètres.
+
+GOUJ., 0.
+
+MAS., à partir du 18e point, marque des corrections en ligne
+droite, dont les premières ont une valeur de 4 millimètres et
+les autres une valeur de 12 centimètres; toutes ces corrections
+sont en moins.
+
+HUB., 3 corrections en moins, de 8 millimètres chacune.
+
+TIX., 0.
+
+Les rectifications faites par des sujets, après la fin de l'expérience, ne
+doivent évidemment pas être prises au pied de la lettre. Ce n'est pas après
+avoir reproduit de mémoire 36 lignes qu'on peut corriger avec sûreté l'une
+d'entre elles; les corrections doivent donc être considérées comme la
+simple indication de ce que le sujet pense de son travail après l'avoir
+terminé, de l'idée qu'il se fait encore sur l'accroissement des lignes.
+
+Nous ne pouvons tenir compte, pour les raisons données plus haut, que des
+résultats fournis par 21 sujets. Sur ce nombre, la plupart, soit 14, ont
+fait des corrections dans le sens de la diminution; 2 seulement ont allongé
+les lignes; 2 ont fait des corrections insignifiantes; et 3 ont fait des
+corrections qui régularisaient la position des points. Ces régularisations
+sont du reste fréquentes dans le cas où le sujet diminue les lignes. En
+résumé, on peut décrire de la manière suivante les corrections; elles se
+font en moins, elles régularisent l'ensemble des points, elles laissent
+subsister, en la diminuant, l'indication de l'accroissement des lignes.
+
+Il s'est produit dans deux cas, pendant que le sujet s'absorbe dans la
+correction de sa feuille, un petit fait qui donne beaucoup à réfléchir. Le
+sujet commence par corriger un certain nombre de ses lignes, en marquant
+des cercles de la manière qu'on lui a prescrit; puis, quand son travail est
+terminé, il n'en est pas content, et sans aucune parole de notre part, sans
+aucune suggestion par geste ou autrement, il fait une seconde série de
+corrections, qui a pour effet de diminuer la longueur des lignes de la 1re
+correction. C'est par exemple le cas de Clou, qui en se corrigeant fait une
+série de petits cercles assez rapprochée de la série de points; ensuite,
+se ravisant, il fait une seconde série de cercles qui est beaucoup plus
+rapprochée de la marge, et dont la position est beaucoup plus exacte.
+
+On voit donc que chez lui la conscience de l'erreur est allée, après
+l'expérience, en croissant d'exactitude: ce petit fait est à l'appui de
+l'interprétation que nous avons donnée plus haut; la conscience de l'erreur
+est surtout rétrospective, elle se développe par degrés quand l'expérience
+est terminée, et suppose que le sujet reprend possession de lui-même.
+
+Quand un sujet a terminé ces corrections, on lui pose la question suivante:
+«_A quel signe vous êtes-vous aperçu que les lignes que vous faisiez
+étaient trop longues_?»
+
+Beaucoup répondent par le silence timide, ce refuge si familier aux
+enfants; d'autres expliquent que c'est en regardant le modèle qu'ils ont
+compris que les lignes du modèle étaient plus courtes que celles qu'ils
+traçaient. Cette réponse est très juste, mais dans les termes où on nous la
+donne, elle est absurde; puisque l'enfant reproduisait les lignes du modèle
+après les avoir vues, cette perception du modèle ne pouvait pas tout à la
+fois lui faire reproduire des lignes trop longues et lui montrer que les
+lignes reproduites étaient trop longues. La réalité est que les sujets que
+la suggestion a entraînés fixaient toute leur attention sur la série de
+points qu'ils avaient déjà marqués sur la feuille, et ils marquaient un
+point nouveau, en se guidant d'après la position des points antérieurs; le
+regard qu'ils jetaient sur les lignes modèles était un regard distrait,
+machinal; puis, à un certain moment, par suite d'une circonstance
+quelconque, ils ont regardé plus attentivement le modèle, et ils ont été
+frappés de voir que comme longueur il était beaucoup plus petit que la
+ligne qu'ils traçaient. Voilà, ce me semble, l'explication exacte et
+complète.
+
+Nouvelle question que nous posons au sujet: «_À quel moment vous êtes-vous
+aperçu que vos lignes étaient beaucoup trop longues_?» Quelques-uns--ils
+sont rares--répondent qu'ils s'en sont aperçus seulement à la fin, quand
+l'expérience est terminée. La plupart indiquent le moment de l'expérience
+où ils ont compris leur erreur; l'endroit qu'ils indiquent correspond
+quelquefois à une correction qu'ils ont faite; quelquefois aussi, elle ne
+correspond à rien de précis; certains sujets disent qu'ils ont fait leur
+petite découverte au moment où les points continuaient à s'éloigner
+régulièrement de la marge, et où l'automatisme paraissait complet. On
+pourrait révoquer en doute cette assertion si elle ne se produisait pas
+très fréquemment, ce qui semble exclure tout mensonge.
+
+Enfin, reste la dernière question, la plus compliquée de toutes, celle qui
+le plus souvent n'obtient pas de réponse, et qui embarrasse beaucoup les
+enfants. Quand ils nous ont dit qu'ils se sont aperçus depuis longtemps,
+par exemple en marquant le 8e point, qu'ils faisaient les lignes trop
+longues, alors, tout naturellement, vient la pensée de leur demander:
+«_Pourquoi avez-vous continué à faire des lignes trop longues, après que
+vous vous êtes aperçu que vous vous trompiez_?» Cette question ressemble un
+peu à un reproche, et c'est sans doute pour ce motif que beaucoup d'enfants
+hésitent à répondre, rougissent ou font la moue. Du reste, ces signes de
+fausse honte, beaucoup d'enfants les donnent, même pendant l'expérience;
+j'en ai vu plusieurs qui hochaient la tête, rougissaient et paraissaient
+très ennuyés pendant qu'ils marquaient leurs points, c'est une chose
+vraiment curieuse qu'une petite expérience aussi inoffensive que celle
+consistant à reproduire des longueurs de lignes puisse troubler certaines
+têtes. C'est donc par le silence que beaucoup d'enfants se tirent
+d'embarras; silence obstiné, regard fuyant; il y a de grands garçons de
+quatorze ans qu'on ne peut pas tirer de cette attitude. D'autres répondent
+simplement: «Je ne sais pas», ce qui est à peu près la même chose. Les
+trois quarts d'enfants d'école ne trouvent pas d'autre réponse. D'autres
+enfin donnent un motif. Ce motif est-il exact? Dans un nombre de cas,
+il est manifestement faux, dans d'autres cas il est au contraire assez
+vraisemblable, et la nature des raisons alléguées jette un jour assez vif
+sur le mécanisme de la suggestion. Citons quelques exemples:
+
+Van, enfant très jeune, très intelligent, très vif.
+
+_D_.--Pourquoi as-tu continué à faire les lignes trop grandes?
+_R_.--Parce que je voulais toujours passer un carré.
+_D_.--Pourquoi voulais-tu toujours passer un carré?
+_R_.--Pour que cela fasse plus beau.
+
+Un autre, à la même question, répond naïvement: «Parce que je pensais que
+cela ne faisait rien qu'elles fussent grandes ou petites.»
+
+Ce sont là probablement des motifs trouvés après coup, des justifications
+inventées à plaisir. D'autres élèves nous donnent des raisons qui nous
+paraissent assez vraisemblables; l'un, tout jeune, Diem, à qui je dis:
+«Pourquoi as-tu continué à faire les lignes trop grandes, quand tu t'es
+aperçu qu'elles étaient trop grandes?» répond: «Parce que j'avais peur
+que vous ne me les fissiez recommencer». Cette réponse laisse deviner une
+crainte de mal faire, de déplaire au professeur, en faisant des corrections
+qui altéreraient la régularité de la copie.
+
+Un autre élève, beaucoup plus âgé, Clou, intelligent et appartenant à la
+1re classe, s'arrête au milieu d'une expérience, pour me demander s'il est
+permis de marquer des points vers la marge. Il s'imaginait donc que c'était
+défendu. Ce sentiment de crainte a dû bien probablement peser sur plusieurs
+de nos sujets; il a été avoué par quelques-uns.
+
+En résumé, notre interrogation nous permet de savoir jusqu'à quel point le
+sujet s'est rendu compte de l'illusion, quand on l'interroge après coup.
+C'est là une donnée utile qu'il faut ajouter aux autres. Beaucoup de sujets
+ont conscience d'avoir fait les lignes trop longues, beaucoup moins de
+sujets peuvent expliquer pourquoi ils les faisaient trop longues et enfin
+nous n'en avons pas rencontré un seul qui nous ait expliqué clairement
+pourquoi il a continué à allonger les lignes après s'être aperçu de son
+erreur. Cette inconscience plus ou moins accentuée ne saurait nous étonner,
+puisqu'elle est le propre de la suggestion hypnotique[41], mais il est bien
+curieux de la rencontrer dans une expérience scolaire.
+
+[Note 41: Voir à ce propos _Magnétisme animal_, par Binet et Feré, p,
+154; quand un sujet suggestionne pendant une hypnotisation conserve sa
+suggestion à l'état de veille, il la croit spontanée et cherche à se
+l'expliquer.]
+
+Je reproduis quelques interrogatoires d'élèves.
+
+
+INTERROGATOIRE DE DIEM ...
+
+_D_.--Es-tu content?
+_R_.--Oui, monsieur.
+_D_.--C'est exact, ce que tu viens de tracer?
+_R_.--Non.
+_D_.--Pourquoi?
+_R_.--Je les ai prises trop grandes.
+_D_.--Corrige-les. (Il les corrige et fait les lignes plus petites).
+_D_.--Tu penses que les lignes ne vont que jusque-là?
+_R_.--Oui.
+_D_.--Comment t'en es-tu aperçu?
+_R_.--J'ai regardé.
+_D_.--Tu t'en es aperçu en faisant les lignes, ou après les avoir
+faites?
+_R_.--Je m'en suis aperçu en les faisant; je me suis dit: Je
+les ai faites trop grandes.
+_D_.--Pourquoi as-tu continué à les faire trop grandes?
+_R_.--Parce que j'avais peur que vous ne me les fassiez
+recommencer.
+
+
+INTERROGATOIRE DE JEAN GOUJE.
+
+_D_.--Es-tu content de ce que tu as fait?
+_R_.--Oui, monsieur.
+_D_.--Tu crois que tu ne t'es pas trompé?
+_R_.--Si, monsieur, je me suis trompé.
+_D_.--En quoi t'es-tu trompé?
+_R_.--Mes lignes n'ont pas la même longueur que celles que
+vous m'avez montrées.
+_D_.--Quelle faute as-tu commise?
+_R_.--Les mesures sont plus grandes.
+_D_.--De combien?
+_R_.--Je ne sais pas.
+_D_.--Si on te disait: tu peux te corriger, quelle correction
+ferais-tu?
+_R_.--Je ne sais pas. En les voyant, je me disais: elles sont
+un peu plus grandes que celles que le monsieur me montre.
+_D_.--Marque jusqu'où tu serais allé en te corrigeant.
+_R_.--A peu près là. (Il raccourcit les lignes.)
+_D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes, si tu t'en es
+aperçu?
+_R_.--Je ne sais pas, monsieur.
+
+
+INTERROGATOIRE D'AND.
+
+_D_.--Ça a bien marché?
+_R_.--Oui.
+_D_.--Tu penses n'avoir pas fait d'erreurs?
+_R_.--Si.
+_D_.--Quelle erreur?
+_R_.--Je me suis trompé en marquant les points, parce que
+j'ai sauté deux lignes au lieu d'une.
+_D_.--Comme longueur, penses-tu que tes lignes sont
+exactes?
+_R_.--Oui.
+_D_.--Où est le commencement de cette ligne-ci?
+_R_.--Ici (la marge).
+_D_.--Est-ce pareil à la ligne que je t'ai montrée?
+_R_.--Non, la ligne que vous m'avez montrée était plus petite.
+_D_.--Alors, corrige-toi.
+_R_.--(Il se corrige). Je crois que je les ai faites toutes trop
+grandes. (Il rougit, parait méfiant, parle très peu, il est très lent
+dans ses mouvements; d'après ses corrections, les lignes
+gardent un ordre croissant).
+_D_.--Quand tu travaillais, tu ne t'apercevais pas que c'était
+trop grand?
+_R_.--Non.
+_D_.--Quand t'en es-tu aperçu?
+_R_.--Quand j'ai eu fini.
+
+
+INTERROGATOIRE DE VAN.
+
+_D_.--Es-tu content?
+_R_.--Oui.
+_D_.--Penses-tu avoir bien fait?
+_R_.--Non.
+_D_.--Pourquoi dis-tu cela?
+_R_.--Je ne sais pas.
+_D_.--Si on te permettait de te corriger, le ferais-tu?
+_R_.--Oui (embarras).
+_D_.--Dans quel sens t'es-tu trompé? Tu les as faites trop
+grandes ou trop petites?
+_R_.--Trop grandes.
+_D_.--Marque leur vraie grandeur. (Il rapetisse les lignes,
+mais leur conserve un ordre croissant.)
+_D_.--Quand donc t'es-tu aperçu que tu les faisais trop
+grandes?
+_R_.--(Nettement.) A la fin.
+_D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes? Y a-t-il quelque
+chose qui t'a obligé à les faire trop grandes?
+_R_.--Parce que je voulais toujours passer un carré.
+_D_.--Pourquoi voulais-tu toujours passer un carré?
+_R_.--Pour que cela fasse plus beau.
+_D_.--Comment t'es-tu aperçu tout à coup à la fin que tu
+faisais trop grand?
+_R_.--Parce que les autres fois je ne regardais pas bien le
+modèle.
+
+
+INTERROGATOIRE DE MULLE.
+
+_D_.--Es-tu content de ton travail?
+_R_.--Pas beaucoup.
+_D_.--Quel genre d'erreur as-tu fait?
+_R_.--J'ai fait les lignes trop longues.
+_D_.--Pourquoi es-tu revenu deux fois à la marge?
+_R_.--Parce que je m'étais trompé.
+_D_.--Comment as-tu vu que tu t'étais trompé, que tu avais
+fait la ligne trop longue?
+_R_.--Par celle qui suivait.
+_D_.--Où t'es-tu aperçu que tu faisais trop long?
+_R_.--Là. (Il montre un endroit de la feuille.)
+_D_.--Tu le savais?
+_R_.--Oui.
+_D_.--Pourquoi alors as-tu continué à les faire trop longues?
+(Long silence.)
+
+
+INTERROGATOIRE DE THEVE.
+
+_D_.--Es-tu content?
+_R_.--Oui.
+_D_.--Es-tu content de ton travail?
+_R_.--Non.
+_D_.--Tu penses avoir commis des erreurs?
+_R_.--Oui.
+_D_.--Quelles erreurs?
+_R_.--(Silence.)
+_D_.--Penses-tu avoir fait les lignes plus longues ou plus
+courtes que le modèle?
+_R_.--Plus grandes.
+_D_.--Corrige-les, indique leur longueur exacte.
+_D_.--Où as-tu fait les lignes trop longues?
+_R_.--Ici.
+_D_.--Comment t'es-tu aperçu que c'était trop long?
+_R_.--Parce que c'était plus long que le trait (que le modèle).
+_D_.--Pourquoi as-tu continué à les faire trop longues, puisque
+tu le savais?
+_R_.--(Silence.) Parce que je n'ai pas osé revenir (vers la
+marge).
+_D_.--Tu pensais donc que c'était défendu?
+_R_.--Non, monsieur.
+
+
+INTERROGATOIRE DE MOUSSE.
+
+_D_.--Es-tu content?
+_R_.--Oui, monsieur.
+_D_.--Tu n'as pas fait d'erreurs dans ton travail?
+_R_.--Je crois bien que dans ces lignes là j'ai trop éloigné
+(de la marge).
+_D_.--Veux-tu essayer de te corriger?
+_R_.--(Il se corrige et fait des différences très nettes, il raccourcit
+ses lignes).
+_D_.--Quand t'es-tu aperçu que les lignes que tu faisais
+étaient trop grandes?
+_R_.--Quand je vous l'ai demandé (ce sujet a demandé brusquement
+pendant l'expérience: _peut-on reculer_?)
+_D_.--A quoi t'es-tu aperçu que tu faisais trop long?
+_R_.--Je voyais bien que les traits sur les pages que vous me
+montrez n'étaient pas aussi longs que ça.
+_D_.--Pourquoi n'as-tu pas fait plus court, alors?
+_R_.--Je ne m'en étais pas encore aperçu.
+_D_.--Pourquoi donc m'as-tu demandé la permission de les
+faire plus courtes?
+_R_.--Sur le moment je croyais que les lignes allaient en
+augmentant, et alors je vous ai demandé la permission.
+_D_.--Mais tu avais le droit de les faire plus courtes.
+_R_.--Je n'en étais pas sûr si j'en avais le droit.
+
+_Comparaison des deux expériences faites sur l'influence d'une idée
+directrice_.--Nous faisons cette comparaison pour savoir si deux
+expériences, qui ont eu le même caractère et le même but donnent en général
+le même classement des élèves, ou si au contraire il peut se produire des
+différences telles qu'un sujet quelconque, jugé très suggestible d'après la
+première expérience, sera jugé très peu suggestible d'après la seconde.
+Ce point est important. En psychologie individuelle, il importe que les
+épreuves donnent pour chaque personne un résultat aussi constant que
+possible; si le résultat était extrêmement variable, et pouvait varier
+dans une proportion considérable sous l'influence de causes d'erreur très
+faibles, et très difficiles à éviter, il faudrait évidemment rejeter
+cette épreuve comme peu satisfaisante. On ne s'est pas beaucoup préoccupé
+jusqu'ici en psychologie individuelle, de la constance des résultats; il
+suffit cependant d'y réfléchir un moment pour comprendre que c'est un
+problème de premier ordre. A quoi bon mesurer la mémoire, la force
+musculaire ou la sensibilité tactile d'un individu, si ces mesures, quoique
+faites avec le plus grand soin, varient d'un jour à l'autre dans des
+proportions telles qu'elles cessent de caractériser l'individu? Il y a
+probablement un degré de constance qui doit varier avec la nature de la
+fonction mesurée, et aussi avec le dispositif employé pour opérer la
+mesure; mais ce sont des points qui sont encore bien peu connus, et qu'on
+devra étudier méthodiquement.
+
+Examinons pour un certain nombre de nos sujets s'ils se sont comportés
+différemment dans nos deux épreuves de suggestion. Nous rapprocherons les
+deux listes de noms, classés d'après l'ordre de suggestibilité croissante.
+
+
+RANG DE L'ÉLÈVE, COMME SUGGESTIBILITÉ
+
+PREMIÈRE EXPÉRIENCE DEUXIÈME EXPÉRIENCE
+CELLE DES 4 PIÈGES DE SUGGESTIBILITÉ
+
+Noms des élèves. Noms des élèves.
+
+Nil.................. 1 Delans............... 1
+Mor.................. 2 Nil.................. 2
+Gesb................. 3 Abras................ 3
+Desva................ 4 Laca................. 4
+Pet. (H.)............ 5 Gesbe................ 5
+Delans............... 6 March................ 6
+Bon.................. 7 Desva................ 7
+Duss................. 8 Spen................. 8
+Lac.................. 9 Bore................. 9
+Uhl.................. 10 Saga................. 10
+
+Saga................. 11 Pet. (H.)............ 11
+Pet. (E.)............ 12 Duss................. 12
+Metz................. 13 Féli................. 13
+Mas.................. 14 Geffr................ 14
+Geff................. 15 Man.................. 15
+Bien................. 16 Bon.................. 16
+Feli................. 17 Theve................ 17
+Vasse................ 18 Demi................. 18
+March................ 19 Mor.................. 19
+Spen................. 20 Pet. (E.)............ 20
+
+Lenor................ 21 Vasse................ 21
+Poire................ 22 Bien................. 22
+Mang................. 23 Uhl.................. 23
+Demi................. 24 Lenor................ 24
+Clou................. 25 Metz................. 25
+Obre................. 26 Ros.................. 26
+Bor.................. 27 Obre................. 27
+And.................. 28 Clou................. 28
+Van.................. 29 Mous................. 29
+Hub.................. 30 Martin............... 30
+
+Gouj................. 31 Van.................. 31
+Mous................. 32 Bout................. 32
+Bout................. 33 Diem................. 33
+Tixi................. 34 Poire................ 34
+Martin............... 35 Mas.................. 35
+Demi................. 36 Hub.................. 36
+Theve................ 37 Tix.................. 37
+Ros.................. 38 And.................. 38
+Abra................. 39 Gouje................ 39
+
+Avant de faire cette comparaison, il faut remarquer que la 1re expérience
+n'a pas été poussée très loin, et que par conséquent elle ne permet pas
+de juger aussi exactement que notre 2e expérience la suggestibilité des
+individus.
+
+Divisons tous nos sujets en 4 groupes, de 10 élèves chacun; nous aurons
+ainsi les 10 premiers, les 10 premiers moyens, les 10 seconds moyens et
+enfin les 10 derniers. Cherchons maintenant comment les élèves de chaque
+groupe, constitués d'après la 2e expérience, se répartissent dans les
+groupes constitués d'après la 1re expérience. Nous trouvons ainsi qu'aucun
+élève du 1re groupe d'après la 2e épreuve n'a été relégué dans le dernier
+groupe à l'autre épreuve; nous observons de même qu'aucun élève du 4e
+groupe de la 2e épreuve n'a été avancé dans le 1er groupe de l'autre
+épreuve; il n'y a donc pas eu de changement énorme, de bouleversement de la
+liste, et ceux que la 2e épreuve range parmi les moins suggestibles ne sont
+guère rangés par l'autre épreuve parmi les plus suggestibles. Voici du
+reste le détail des calculs qu'on peut faire sur le plan que nous venons
+d'indiquer.
+
+_Comparaison du rang des élèves dans les deux épreuves différentes de
+suggestibilité_.
+
+------------------------------------------------------------------
+ RANG DANS LA PREMIÈRE ÉPREUVE
+ -------------------------------------
+ Groupes. Nombre des élèves.
+ -------------------------------------
+10 élèves du premier Groupe 1 5
+groupe dans la deuxième 2 3
+épreuve. 3 1
+ 4 1
+------------------------------------------------------------------
+10 élèves du deuxième Groupe 1 4
+groupe dans la deuxième 2 3
+épreuve. 3 2
+ 4 1
+------------------------------------------------------------------
+10 élèves du troisième Groupe 1 1
+groupe dans la deuxième 2 3
+épreuve. 3 3
+ 4 3
+------------------------------------------------------------------
+9 élèves du quatrième Groupe 1 0
+groupe dans la deuxième 2 1
+épreuve. 3 4
+ 4 4
+------------------------------------------------------------------
+
+Il existe plusieurs méthodes pour comparer deux séries de classements;
+nous avons indiqué quelques-unes de ces méthodes dans une publication
+antérieure[42]; l'une d'entre elles, la plus commode, est la méthode du
+rang; on fait la moyenne des rangs que les élèves d'un premier classement
+occupent dans un second classement. Si on a 40 élèves, divisés en 4
+groupes, la moyenne des rangs du premier groupe est de 5,5; celle du second
+est de 15,5; celle du troisième est de 25,5; et celle du quatrième est de
+35,5; or, en faisant la moyenne des rangs occupés par ces mêmes élèves dans
+le classement des 2 épreuves de suggestibilité nous arrivons aux chiffres
+suivants:
+
+MOYENNE DES RANGS DES ÉLÈVES DANS 2 CLASSEMENTS
+
+CLASSEMENT DE LA 2e ÉPREUVE CLASSEMENT DE LA
+PRIS COMME POINT DE DÉPART 1re ÉPREUVE DIFFÉRENCES
+
+1er groupe 5,5 13,9 8,4
+2e groupe 15,5 15,0 0,5
+3e groupe 25,5 23,4 1,1
+4e groupe 35,5 27,4 8,1
+ -------
+ TOTAL 18,1
+
+[Note 42: _La fatigue intellectuelle_, Paris, Schleicher, p. 252.]
+
+Cette méthode a l'avantage de traduire par un seul chiffre la différence
+très compliquée qui existe entre deux classifications; nous donnons à ce
+chiffre le nom de coefficient de différence. On vient de voir comment ce
+coefficient se calcule; nous ajoutons maintenant, comme guide, que ce
+coefficient peut varier de 0 à 80, pour la comparaison de deux séries
+formées chacune de 40 sujets. Lorsque les deux séries sont identiques, le
+coefficient est de 0; lorsque les deux séries sont en ordre inverse, le
+coefficient est de 80; enfin, lorsqu'il y a absence de relation entre les
+deux séries le coefficient est de 40.
+
+On voit donc que nos 2 expériences sur la suggestibilité ont donné des
+résultats équivalents.
+
+_Même expérience sur des élèves d'école primaire supérieure_.--J'ai répété
+sur 12 élèves de l'école Colbert, âgés en moyenne de 16 ans, l'expérience
+de l'idée directrice (2e forme) pour rechercher si des élèves un peu plus
+âgés que ceux des écoles primaires élémentaires donneraient des résultats
+différents. Les conditions d'expérience ont été absolument les mêmes; les
+élèves étaient isolés, ils marquaient des points pour indiquer la longueur
+des lignes, etc. Le tableau qui suit donne, en millimètres, la série de
+lignes marquées par les élèves, et sur la dernière colonne de droite
+sont inscrits leurs coefficients de suggestibilité. Le plus faible des
+coefficients est de 103, et le plus fort est de 147; on voit par conséquent
+que la suggestibilité de ces élèves s'est montrée assez faible; le
+coefficient maximum, qui a été de 147, exprime que l'élève le plus
+suggestible n'a pas augmenté de moitié la ligne 5; il a donné à cette ligne
+5 la longueur de 42; et la longueur maxima qu'il a tracée par suggestion
+est de 62. Nous ne rencontrons chez aucun de ces élèves des types à
+suggestibilité énorme, comme Poire, Bout, ou And., dont le coefficient
+monte au delà de 300. Il me paraît donc incontestable que l'âge, la culture
+intellectuelle exercent une action sur cette suggestibilité particulière.
+
+
+TABLEAU III
+[Illustration: Tableau03x.png]
+
+_Expérience sur l'influence d'une idée directrice.--Élèves de l'École Colbert_.
+........................................................................................
+Nom des 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 Coefficient de
+élèves. suggestibilité
+........................................................................................
+
+Marq.......... 12 20 32 40 48 52 48 48 44 44 48 48 44 44 » » » » » 108
+Haus.......... 12 20 25 30 40 41 40 43 44 44 44 48 48 48 54 48 44 48 48 135
+Lebo.......... 12 20 24 28 36 36 32 36 32 36 40 36 32 32 32 » » » » 111
+Regna......... 12 24 32 44 54 58 58 58 58 58 46 52 46 52 46 46 54 58 50 107
+Web........... 10 22 26 42 50 60 62 54 62 47 54 50 46 54 42 50 46 55 50 103
+Jacqua........ 8 24 32 44 52 56 56 56 56 56 56 56 56 60 62 64 64 60 56 123
+Laga.......... 12 20 28 36 42 50 54 58 58 58 58 58 62 54 54 54 50 46 46 147
+Magna......... 12 20 36 48 56 64 60 60 64 64 70 54 46 46 54 46 38 » » 125
+Letim......... 12 24 32 40 48 56 56 48 44 44 40 40 40 40 44 44 44 52 48 116
+Pie........... 10 23 36 52 56 56 56 56 64 56 56 64 64 56 56 64 56 56 64 114
+Bourg......... 12 24 32 36 44 52 51 56 56 60 55 55 52 48 44 48 44 44 » 136
+Gunsbur....... 12 28 36 40 52 53 54 47 49 52 47 49 48 49 50 51 52 48 54 103
+........................................................................................
+
+
+J'avais, pour cette expérience, fait une petite modification à une dos
+lignes modèles; toutes les lignes étaient tracées en noir, sauf la 10e, qui
+était tracée à l'encre rouge; je pensais que par cette couleur inusitée,
+l'attention de l'élève serait attirée avec force sur la ligne, qu'il la
+regarderait en cherchant à mieux se rendre compte de la longueur, et que
+cela affaiblirait la suggestion d'accroissement. Les résultats n'ont point
+du tout répondu à cette attente; car, si on compare la longueur donnée à la
+10e ligne, par rapport à la 9e, on trouve que:
+
+7 élèves ont fait les lignes 9 et 10 égales;
+3 ont fait la ligne 10 plus grande;
+2 ont fait la ligne 10 plus petite.
+
+On voit donc qu'aucune influence bien nette n'a été produite par la
+couleur: elle n'a ni augmenté ni diminué la suggestion.
+
+J'ai demandé à quelques-uns de ces élèves s'ils avaient conscience d'avoir
+fait des lignes trop grandes, et pourquoi, quand ils s'étaient aperçus
+de leur erreur, ils y avaient persisté. Chacun a dû donner son motif par
+écrit; en général, le motif invoqué est que l'élève a voulu conserver
+une relation entre les différentes lignes; ayant fait trop grandes les
+premières lignes, il a voulu faire trop grandes les autres. Voici quelques
+réponses écrites:
+
+Régna:--«Jusqu'à la 10e ligne inclusivement, j'avais l'idée d'une
+augmentation continue, et quoique les dernières lignes m'eussent paru plus
+courtes, _je n'avais pas osé_ rétrograder; mais la vue de la ligne rouge
+m'ayant fixé, je me suis autant que possible corrigé dans les suivantes».
+
+Notons l'expression: _je n'ai pas osé_, qui exprime un état émotionnel
+vague et bien difficile à justifier.
+
+Jac.:--«Lorsque je me suis aperçu que je faisais les lignes trop longues,
+j'ai continué à les faire aussi longues pour pouvoir établir un même
+rapport entre toutes ces lignes et pouvoir les comparer à la suite.»
+
+«Ayant fait les premières lignes trop grandes, me basant sur ces premières
+lignes, j'ai fait toutes les autres trop grandes.»
+
+Pi...:--«Je les ai fait trop longues parce que j'ai marqué de simples
+points au lieu de tracer la ligne.»
+
+«Je me suis aperçu que je les faisais trop longues au cours de
+l'expérience, mais ne me suis pas corrigé, les comparant les unes aux
+autres.»
+
+Ces quelques réponses montrent la difficulté que même des jeunes gens
+éprouvent à se rendre un compte exact de l'expérience; comme les enfants
+plus jeunes, ils donnent des motifs artificiels pour expliquer comment ils
+ont pu persister dans une erreur, après s'en être aperçus.
+
+Je reviendrai sur l'interprétation générale de cette expérience de
+suggestion sur les lignes, quand j'aurai exposé les résultats d'une
+recherche un peu différente, que je décris au chapitre suivant.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+L'IDÉE DIRECTRICE (_fin_)
+
+
+Un mois environ après les expériences sur les lignes, j'ai, à l'instigation
+de V. Henri, fait sur les mêmes élèves d'école primaire élémentaire une
+autre expérience du même genre, avec celle seule différence que les lignes
+étaient remplacées par des poids. Mon but était de rechercher si les
+résultats obtenus avec des lignes tenaient à un processus général de
+l'esprit, ou bien au plus ou moins d'exactitude avec laquelle les sujets
+mesuraient avec l'oeil la longueur des lignes; il fallait, en d'autres
+termes, chercher à faire l'élimination de l'élément sensoriel, et pour
+cela il fallait modifier cet élément et voir les conséquences de cette
+modification.
+
+Je me suis servi de 15 boîtes en carton, de forme cubique, ayant 2cm,5
+de largeur et de longueur et 3 centimètres de hauteur; ces cubes sont
+complètement fermés, ils sont recouverts d'un papier jaune, couleur bois;
+ils sont chargés avec du plomb de chasse et de la ouate, qui empêche le
+ballottage des grains de plomb lorsqu'on secoue les boîtes. Les boîtes
+présentent les poids suivants, qui sont exacts à un demi-gramme près:
+
+20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes, 100 grammes, 100 grammes,
+etc. Il y a 11 boîtes de 100 grammes. Ces boîtes sont placées en ligne sur
+une table, chacune à 2 centimètres environ de sa voisine; la série est
+rangée dans l'ordre croissant, les plus petites boîtes sont à gauche. Le
+sujet se place, debout, devant la table, dont la hauteur lui vient à la
+taille. On lui dit: «Voici une série de boîtes; il y en a quinze; vous
+allez les soupeser chacune à son tour, comme ceci (on fait le mouvement
+devant lui) et en soupesant chaque boîte vous aurez à dire si elle est plus
+lourde, ou plus légère que la précédente, ou bien égale; vous n'avez donc
+qu'un mot à dire. Remarquez bien que vous comparez chaque boîte à la
+précédente seulement, à celle qui est immédiatement avant; ainsi, quand
+vous arrivez à la 8e boîte, par exemple, vous avez à la comparer à la 7e
+et dire si elle est plus lourde, plus légère que la 7e, ou égale à la 7e.
+Enfin, pour soupeser les boîtes, vous devez vous servir seulement de la
+main droite: votre bras gauche doit pendre le long de votre corps.» Cette
+dernière prescription m'a paru nécessaire parce que dans les quelques
+essais préliminaires[43] que j'ai faits sur des élèves n'appartenant pas
+au groupe habituel, j'ai remarqué que quelques-uns se servaient seulement
+d'une main, tandis que d'autres prenaient dans une main un poids, dans
+l'autre main l'autre poids, et faisaient la comparaison simultanément; de
+là de grandes variations dans les conditions de l'expérience, variations
+que j'ai voulu éviter en obligeant les élèves à se servir seulement de leur
+main droite pour soupeser les poids.
+
+[Note 43: Ces essais préliminaires sont très utiles; ils permettent de
+fixer les conditions de l'expérience en se guidant d'après des résultats
+pratiques, que le plus souvent on ne peut pas prévoir.]
+
+Le sujet doit se contenter d'apprécier les poids à haute voix; il n'a rien
+à écrire; c'est moi qui écris ses réponses; aussi l'expérience est-elle
+faite assez rapidement.
+
+Quand la série est terminée, je la recommence, avec une petite variante;
+le sujet ne doit plus se contenter de soulever chaque poids à son tour;
+il doit à propos de chaque poids, le soulever, le soupeser, et ensuite
+soupeser le poids précédent, et enfin revenir au premier poids. Ainsi,
+quand il arrive par exemple au poids 9, il le soupèse, puis il soupèse le
+8, puis il soupèse encore le 9, et c'est à ce moment qu'il doit donner son
+jugement, en comparant 9 à 8. Ces diverses opérations doivent se faire
+seulement avec la main droite. J'ai eu quelque peine à me faire comprendre
+des enfants les plus jeunes; ils avaient la tendance, après avoir soupesé
+un poids, à saisir le poids suivant, au lieu de revenir au poids précédent;
+j'ai dû les guider, en leur indiquant chaque fois le poids à comparer.
+Comme dans l'épreuve précédente, le sujet donne son appréciation à haute
+voix, et c'est moi qui en prends note.
+
+Enfin, l'expérience des poids se termine par une troisième série
+d'appréciations; je montre à l'enfant le premier poids, et je lui demande
+de l'apprécier en grammes; cette appréciation a été rarement exacte, et il
+ne fallait pas s'attendre à ce qu'elle le fût. Certainement il n'y a pas
+plus d'un adulte sur 10, qui, soulevant un poids de 20 grammes, puisse dire
+qu'il est exactement de 20 grammes. En général, les appréciations ont été
+inférieures à la réalité; celle qui a été le plus souvent donnée est de
+10 grammes; quelques élèves ont dit: 1 gramme. Je n'insiste pas sur
+ces réponses, auxquelles je n'attache pas d'importance pour le moment.
+J'apprends à l'élève que le poids est de 20 grammes; et je le prie de se
+servir de ce point de départ pour apprécier ou pour deviner les poids des
+autres boîtes, et me dire un nombre de grammes. Ce nombre est indiqué par
+l'élève à haute voix, après avoir soupesé chaque boîte: l'élève peut alors,
+à son gré, se contenter de soupeser chaque boîte, ou revenir en arrière,
+chaque fois, et soupeser la boîte précédente. Il n'a rien à écrire, c'est
+moi qui écris et prends note des chiffres.
+
+Je vais d'abord donner une idée d'ensemble des résultats, j'examinerai
+ensuite, au point de vue de la psychologie individuelle, les résultats de
+chaque élève; ces résultats sont contenus dans le tableau IV.
+
+1re _épreuve_.--Elle a porté sur 24 élèves d'école primaire élémentaire.
+
+On est d'abord frappé de la manière très différente dont les enfants
+soupèsent les poids; cet acte si simple présente des variétés infinies,
+qu'il serait bien intéressant d'enregistrer. En ce qui me concerne, je
+remarque que lorsque je soulève une des boîtes, je la porte environ à 10
+centimètres de hauteur, et, en même temps, je fais un petit mouvement
+d'oscillation, très léger, dans le sens de la verticale.
+
+Plusieurs élèves font un mouvement d'élévation aussi grand; en général, la
+hauteur du mouvement d'élévation est moindre; je l'estime, à vue d'oeil,
+à 5 centimètres; enfin, il y a plusieurs élèves qui soulèvent le poids à
+peine de 1 centimètre; un mouvement aussi court peut-il constituer un acte
+de soupèsement? N'y a-t-il pas du reste une différence entre soulever et
+soupeser? Je me borne à signaler ces particularités, en attendant qu'on
+ait appliqué à l'étude de ce soulèvement une méthode d'enregistrement,
+qui permette d'étudier tous les caractères du mouvement de la main, sans
+troubler l'état mental du sujet et sans le placer dans des conditions trop
+artificielles[44].
+
+[Note 44: M. Henri dans sa _Revue générale sur le sens musculaire_
+(_Année psychologique_, V, p. 528) indique un auteur qui a pris le
+graphique du soulèvement du poids.]
+
+La durée de l'expérience a été de trois à six minutes par élève.
+
+La série débute par 4 comparaisons portant sur des boîtes augmentant
+régulièrement de poids; les poids sont de 20 grammes, 40 grammes, 60
+grammes, 80 grammes et 100 grammes. Le plus souvent, cette croissance
+des poids a été régulièrement perçue; cependant quelques fautes ont été
+commises; le nombre des élèves étant de 24, 96 jugements ont été portés;
+or sur ce nombre, on trouve 9 fois un jugement d'égalité, et 2 fois un
+jugement de -; les autres fois, soit 85 fois, il y a jugement de +,
+c'est-à-dire jugement exact. De telles erreurs ne se sont pour ainsi
+dire jamais produites avec les lignes, dont la longueur croissait ainsi:
+12--24--36--48--60; la progression était donc de même valeur pour les
+lignes et pour les poids; mais comme le mode d'appréciation des différences
+différait beaucoup dans les deux cas--et que, d'autre part, la sensibilité
+au poids n'a point la même finesse que la mensuration d'une ligne par
+l'oeil, il n'y a pas lieu de s'étonner que la perception des poids se soit
+faite autrement que celle des lignes. Ce qu'il importe de relever, c'est
+que la _série suggestive_ des poids a été un peu moins efficace, en
+elle-même, que la _série suggestive_ des lignes.
+
+Je ne puis m'empêcher de penser que les sujets qui commettent des erreurs
+de jugement dans l'appréciation des 5 premières boîtes sont des sujets qui
+n'ont pas bien fixé leur attention sur la perception des poids, car les
+différences qui existent entre les différents poids sont assez grandes pour
+qu'une personne quelconque puisse les percevoir, pourvu qu'elle y prête
+attention. On peut donc, dès le début de l'expérience sur les poids, se
+rendre compte si le sujet est attentif ou non. C'est une constatation qu'en
+général on n'éprouve pas le besoin de faire dans les recherches sur les
+élèves de laboratoire; car ceux-ci sont assez instruits et sérieux
+pour comprendre l'intérêt de la recherche et s'y prêter avec un effort
+d'attention volontaire; mais dans les écoles primaires, il en est tout
+autrement; l'enfant est jeune, parfois étourdi, indiscipliné, il n'apporte
+le plus souvent à l'expérience qu'une attention de curiosité; quand
+sa curiosité s'émousse, son attention diminue. Il est donc utile que
+l'expérience fournisse un signe permettant de reconnaître si le sujet est
+attentif ou non. C'est d'autant plus important que le défaut d'attention du
+sujet peut troubler tous les résultats. Il est bien certain que pour que
+l'idée d'une progression des poids s'impose à l'esprit et fasse suggestion,
+il est nécessaire qu'on ait prêté attention à la série croissante des
+poids, de 1 à 5; car si on a soulevé ces premiers poids avec distraction,
+si on n'a pas remarqué leur ordre croissant, on échappera à la suggestion
+non par esprit critique, par défaut de suggestibilité, mais par
+distraction, parce qu'on n'aura pas été touché par la suggestion. Nous
+comprenons ainsi qu'une certaine quantité d'attention--de même aussi qu'une
+certaine quantité d'intelligence--est nécessaire pour que la suggestion
+opère, quoique d'autre part l'existence d'une attention très puissante et
+très lucide aurait pour effet d'enrayer la suggestion.
+
+Passons maintenant à l'influence de la suggestion sur l'appréciation de la
+série de poids, depuis le 5e jusqu'au 15e; tous ces poids sont égaux, mais
+par l'effet de la série croissante qui les précède, on doit être porté à
+croire qu'ils continuent cette série croissante. Notre expérience sur les
+poids a été établie en effet sur le même modèle que notre expérience sur
+les lignes. Seulement, la valeur de la suggestion ne se prête pas à la même
+mesure. Pour les lignes, le sujet en indiquait lui-même la longueur en
+marquant des points; il suffisait de regarder son travail pour se rendre
+compte s'il marquait des lignes croissantes ou décroissantes et en outre
+quelle était la valeur de cet accroissement et de ce décroissement; aussi
+avons-nous eu l'idée de mesurer la suggestibilité de chaque élève en
+prenant l'effet maximum de cette suggestibilité, effet représenté par la
+longueur de la ligne la plus longue. Les indications que l'élève nous
+fournit sur l'appréciation de la série de poids sont plus brèves; il
+indique si chaque poids est plus grand ou plus petit, mais il n'indique
+pas, dans cette 1re épreuve, de combien le poids est plus grand ou
+plus petit; par conséquent, nous n'avons qu'un moyen d'apprécier sa
+suggestibilité, c'est de compter le nombre de fois qu'il a cru à un
+accroissement; si sur 10 jugements, il a donné par exemple 8 jugements
+d'accroissement, il a été, dirons-nous, plus suggestible que s'il n'a fait
+que 5 jugements d'accroissement. Certes, on pourrait chicaner cette manière
+de mesurer la suggestibilité, mais c'est la seule dont nous puissions nous
+servir.
+
+Tableau IV.--Résultats de la première épreuve de suggestion par les poids.
+[Illustration: Tableau04.png]
+
+NOMS |
+des | NUMEROS DES POIDS | TOTAL
+ELEVES | |
+ | 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 | + - =
+--------|-------------------------------------------|----------
+Dew.... | + + + + + + - + - + + + - = | 6 3 1
+Gesb... | + + + + + = + - = + + + + + | 7 3
+Pet.... | + + + + - + + + + - - - + - | 5 5
+Poire.. | - - + + + - + + + + + + + + | 10
+Vasse.. | + + + + + + + + + + = + = = | 7 3
+Bout... | - t + + + t + + + + + + + + | 10
+Monne.. | + - + + + + - + - + + + - + | 7 3
+Del.... | + + + + + = + + + + + + + = | 8 » 2
+Saga... | + + = + - - + + - + + + = + | 6 2 2
+Blas... | + + + = = = = = = = - = = = | » 1 9
+Féli... | + + = + - + + - + + = = = = | 4 1 5
+Bien... | + + = + - + + = = - + = + + | 5 1 4
+Laca... | + - - + - = + - - + - - + = | 3 2 5
+Pou.... | + - + + + + + + = + + + = = | 7 3
+Motte.. | + = = + - - + + - + + + - - | 5 4 1
+Martin. | + + + + = + = + + = + - = + | 5 1 4
+Mien... | + = + + + + + + + + + + + + | 10
+Obre... | + + + + - + - - - + + + + - | 5 5
+Van.... | + + + t - + + + + + + + + + | 9 1
+Man.... | + + + + - + + + + - + - + - | 6 4
+And.... | + + + + + + + + + + + + + + | 10
+Gouje.. | + + = + - - + + - + + + + - | 8 2
+Hub.... | + + + + + + + + + + + + + + | 10
+Die.... | + + + + + + - + - + ++ t - t | 8 2
+--------|-------------------------------------------|
+ + | 24 19 19 23 13 18 18 18 12 19 19 17 15 12 | 161
+Total.- | 1 1 9 1 4 1 7 2 2 3 3 5 | 37
+ = | 4 4 1 2 5 2 5 3 3 3 4 6 7 | 42
+---------------------------------------------------------------
+
+En faisant la somme de tous les jugements rendus par tous les élèves, on
+remarque que les jugements se répartissent de la manière suivante:
+
+TOTAL
+Jugements de = 42
+Jugements de - 37
+Jugements de + 161
+
+Il est donc évident que la suggestion d'accroissement s'est fait sentir
+dans les deux tiers des jugements; dans le troisième tiers des cas, il y
+a eu des jugements exacts, ou jugements d'égalité, et, en nombre un peu
+moindre, des jugements de décroissance.
+
+Les résultats sont contenus dans le tableau IV, construit sur le même
+modèle que le tableau I, II, etc.; vis-à-vis de chaque nom est une ligne
+horizontale, contenant les jugements rendus par l'élève; il y quatre
+jugements portés sur la série suggestive de poids, de 1 à 15: on ne porte
+aucun jugement sur le premier poids, on commence par le second; après la
+série suggestive, viennent les jugements sur les poids 6 à 15, jugements
+influencés par la suggestion, et séparés des précédents par une double
+ligne verticale; enfin, dans la dernière colonne, celle de droite, sont
+totalisés, pour chaque élève, les genres de jugements qu'il a rendus; aussi
+Dew... a exprimé 6 jugements +, 3 jugements -, 1 jugement =; c'est en
+examinant les résultats inscrits dans cette colonne qu'on voit comment,
+individuellement, chaque élève s'est comporté, et quelle a été sa
+suggestibilité; les élèves n'ont pas été mis dans l'ordre de la
+suggestibilité, mais dans l'ordre des classes auxquelles ils appartiennent.
+Au bas du tableau, on fait, pour chaque poids, le total des réponses
+données par les 24 élèves; on voit ainsi comment l'expérience a évolué,
+depuis l'appréciation du deuxième poids jusqu'à celle du quinzième,
+l'ensemble des 24 élèves étant considéré comme formant un tout. Ce sont les
+chiffres de cette colonne horizontale qui sont mis en graphique dans la
+figure 13.
+
+Le nombre des jugements de + a diminué progressivement, mais malgré cette
+diminution ils restent quand même jusqu'au dernier moment supérieurs en
+nombre aux autres jugements, puisqu'ils sont supérieurs à 12, et que le
+nombre total est de 24; ce n'est que pour l'appréciation du poids de la
+dernière boîte que le nombre des jugements suggestionnés devient égal à 12,
+par conséquent égal au nombre des autres jugements. On ne peut pas dire
+que toute suggestion est détruite même à ce moment-là, car pour que toute
+suggestion fut détruite, il faudrait que le total des jugements de + ne fût
+pas supérieur au total des jugements de -, et c'est ce qui n'arrive pas.
+Donc la suggestion, quoique s'amoindrissant, continue à agir jusqu'à la 15e
+pesée.
+
+[Illustration: Fig13.png--Graphique de la 1re épreuve de suggestion par les
+poids +, graphique des jugements de +; -, graphique des jugements de -; =,
+graphique des jugements d'égalité.]
+
+Les jugements de - et d'égalité gagnent, naturellement, tout le terrain
+perdu par les jugements de +; mais le gain n'est pas le même pour les deux
+jugements; il paraît plus régulier et, aussi, plus considérable pour les
+jugements d'égalité; ce sont précisément les plus exacts, et c'est vers eux
+que tend l'expérience; les jugements de - augmentent aussi, mais dans une
+moindre proportion.
+
+Nos courbes nous révèlent aussi un détail bien curieux: c'est que la 6e
+boîte, la 10e et la 15e sont celles dont l'appréciation a le moins subi
+l'effet de la suggestion: on comprend bien cet affaiblissement de la
+suggestion pour la dernière boîte, on le comprend moins pour la 10e et on
+le comprend moins encore pour la 6e. Insistons un peu sur ce point. A la
+6e pesée, la série suggestive vient de cesser; or, nous avons vu en ce qui
+concerne la série de lignes, que la 6e ligne est presque toujours augmentée
+par les jeunes élèves; la suggestion d'accroissement est alors dans
+toute sa force, elle vient d'être imprimée sur l'esprit de l'élève, elle
+l'entraîne. Or, en ce qui concerne les poids, c'est juste le contraire: le
+6e poids est un de ceux dont l'appréciation est le moins influencée; et
+même, les élèves n'ont pas une tendance à le considérer comme égal au poids
+5; ils vont plus loin, ils le considèrent comme plus léger; fait à noter,
+c'est à propos de ce poids 6 que le plus grand nombre de jugements de -
+se produit, 9 sur 24; pour le dernier poids, le poids 15, il n'y a que 5
+jugements de -; ce fait a donc quelque chose de bien caractéristique. Voici
+l'interprétation que nous en donnons: quand on apprécie une série de poids
+en les soupesant, et quand on se fait une idée, par la perception visuelle
+du corps, sur son poids probable, avant de le soupeser, on adapte d'avance
+son mouvement et on fait un effort proportionné à ce poids probable; cette
+adaptation du mouvement au soulèvement du poids a déjà été étudiée par
+différents auteurs[45]; c'est un facteur si important pour notre jugement
+sur le poids des corps que quelques auteurs ont pensé que c'est par la
+qualité de notre mouvement de soulèvement, par sa vitesse surtout que nous
+jugeons des poids. Il est vraisemblable que plusieurs élèves, au moment de
+soupeser le poids 6, se sont laissés guider par cette idée que les poids de
+l'expérience étaient en série croissante: ils ont donc préparé un effort
+plus grand pour soulever le poids 6, et comme ce poids s'est trouvé égal
+au poids 5, il en est résulté quelque chose de particulier dans le
+soulèvement, une disproportion entre l'effort préparé et l'effort qui eût
+été nécessaire. Cette disproportion, ayant été perçue, a fait sur l'esprit
+de quelques sujets l'effet d'une attente trompée; ils ont jugé alors que le
+poids 6 était plus léger que le poids 5, et ils ont donc porté un jugement
+de -. On comprend que ce nombre si grand de jugements de - s'est produit
+au moment où la suggestion était très forte et n'avait pas encore subi
+le moindre échec, parce que c'est surtout dans cette première période de
+l'expérience que l'ajustement musculaire devait se préparer et ne recevait
+encore aucun démenti.
+
+[Note 45: Il y a toute une littérature sur les illusions de poids
+produites par la perception du volume; c'est Charpentier qui le premier,
+paraît-il, a signalé l'illusion par suite de laquelle deux objets ayant le
+même poids, mais de volumes inégaux, l'objet du plus petit volume paraît
+le plus lourd. Cette illusion a été étudiée par Fournoy (_Année
+psychologique_, I, p. 198), Philippe et Clavière (_Revue philosophique_,
+1895, II, p. 672), Biervliet (_Année psychologique_, II, p. 79-86),
+Claparède (Soc. de Biologie, fév. 1899,) et en Amérique par Gilbert
+(_Researches on the Mental and Physical Development of School Children_,
+Stud. Yale Psych. Lab., 1894) et par Seashore (_Measurements of Illusions
+and Hallucinations in Normal Life_, Stud. Yale Psych. Lab., 1895).
+L'interprétation de l'expérience qui a été donnée le plus souvent est
+la suivante: les objets les plus volumineux sont, toutes choses égales
+d'ailleurs, jugés Les plus lourds; par conséquent, on prépare pour les
+soulever un effort D'autant plus vigoureux que leur volume est plus grand;
+la déception Produite par l'inexactitude de cet ajustement conduit à
+une dépréciation du poids de l'objet volumineux. Dans les cas que nous
+étudions, dans le texte, la préparation du mouvement est produite non par
+la perception visuelle du volume du poids ou de sa matière, mais par la
+suggestion que les poids sont rangés en ordre croissant.]
+
+Si ce jugement de - ne s'est pas produit pour la 6e ligne, dans les
+expériences analogues sur les lignes, c'est sans doute que l'ajustement de
+l'oeil et la préparation de l'esprit pour percevoir une certaine ligne dont
+on prévoit la longueur est un acte moins important et moins fréquent que
+l'ajustement de la main pour soulever un corps dont on prévoit le poids;
+mais il est vraisemblable que cette même préparation existe pour la
+perception visuelle des longueurs, quoique à un degré moindre, puisque
+quelques sujets, comme nous l'avons vu, raccourcissent certaines lignes, au
+lieu de leur donner l'accroissement inspiré par la suggestion.
+
+Il est bien curieux d'observer que, malgré ce démenti donné à la suggestion
+dès la pesée de la 6e boîte, la suggestion a quand même persisté, et s'est
+fait sentir dans l'appréciation des poids suivants.
+
+_Deuxième épreuve_.--Faite aussitôt après la précédente, elle en diffère en
+ce que le sujet soupèse plusieurs fois les poids à comparer; il est obligé
+de fixer son attention plus fortement sur les poids; de plus, comme il fait
+ses pesées pour la seconde fois, il est dans de meilleures conditions pour
+lutter contre la suggestion. En fait, nous avons eu une certaine peine à
+décider les plus jeunes enfants à soupeser de nouveau le poids A quand ils
+devaient soupeser le poids B; ils ne paraissaient avoir aucun désir de
+profiter du moyen de contrôle qu'on leur donnait; et il a fallu insister
+chaque fois, pour certains enfants, en leur rappelant qu'ils devaient
+soupeser de nouveau telle boîte.
+
+Dans l'ensemble, les résultats présentent une plus grande exactitude que
+ceux de la première épreuve; ils sont inscrits dans notre tableau V, qui
+est construit sur le même plan que le tableau IV, et traduits en graphique
+dans la figure 14. Pour la perception des poids de 1 à 5, qui sont
+réellement croissants, 3 erreurs seulement ont été commises, tandis qu'à la
+première épreuve on comptait 11 erreurs. La perception des poids s'est donc
+faite avec plus d'exactitude.
+
+TABLEAU V.--_Résultats de la deuxième épreuve de suggestion par les poids_.
+[Illustration: Tableau05.png]
+
+.................................................................
+NOMS NUMÉROS DES POIDS TOTAL
+des ........................................... .........
+ÉLÈVES 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 + - =
+.................................................................
+Dew..... + + + + = = + - + + = - + + 5 2 3
+Gesb.... + + + + + = + = = + + + + + 7 0 3
+Pet..... + + + + + - + + + = + + + - 7 2 1
+Poire .. + + + + + + + + + + + + = + 9 1
+Vasse... + + + = = = + = + = = = + = 3 7
+Bout.... + + + + + + + + + + + + + + 10
+Monn.... + + + + = = - + = + + = + = 4 1 5
+Delan... + + + + = = - = - = + = + 2 1 5
+Saga.... + + + + = + = - + = = = + + 4 1 5
+Blasch.. + + + = = = + = = + - = = = 2 1 7
+Féli.... + + + + + + = - = = = + = + 4 1 5
+Bien.... + + + + + - + + = + + - = + 6 2 2
+Lac..... + + + + = - + + + - - = + - 4 4 2
+Pou..... + + + + = = = + + = + = + - 4 1 5
+Motte... + + + + = = + + + = - - = + 4 2 4
+Martin.. + + + = = - = = + = + = + = 3 1 6
+Mien.... + + + + = + + + = = + + = 5 4
+Obre.... + + + + + - - - - + + + - - 4 6
+Van..... + + + + + + + + - + - + + 7 2
+Mer..... + + + + + - + + - + - + - 5 4
+And..... + + + + + + + + + + + + + + 10
+Gouj.... + + + + - + + + + + + - + - 7 3
+Hub..... + + + + - + + + + - + - + + 7 3
+Die..... + + + + - + + - + + - + + + 7 3
+---------------------------------------------------------------
+
+Total(+) 24 24 24 21 10 10 17 14 14 13 14 12 16 10 130
+ (-) 3 6 3 5 4 2 6 4 2 5 40
+ (=) 3 11 8 4 5 6 9 4 8 6 4 65
+..................................................................
+
+L'illusion de l'accroissement des poids a été moins forte; on compte:
+
+ DEUXIÈME ÉPREUVE PREMIÈRE ÉPREUVE
+Jugements de + 130 161
+Jugements de - 40 37
+Jugements de = 65 42
+
+
+[Illustration: Fig14.png--Graphique de la 2e épreuve de suggestion par les
+poids. + +, graphique des jugements de +;- -, graphique des Jugements de -;
+=, graphique des jugements d'égalité.]
+
+Les jugements de + ont diminué, et cette diminution a lieu surtout au
+profit des jugements d'égalité, qui sont les jugements les plus exacts.
+Les jugements de - ont beaucoup moins augmenté de fréquence; ce sont des
+jugements moins exacts; ils sont surtout fréquents chez les enfants les
+plus jeunes; nos deux tableaux de chiffres nous montrent que dans les deux
+épreuves, les enfants les plus jeunes et appartenant aux classes les moins
+avancées ont fait rarement des jugements d'égalité; ils ont d'ordinaire
+résisté à la suggestion en faisant des jugements de--. Nous n'en savons pas
+le motif. La même explication leur était donnée qu'à leurs aînés, avant
+l'expérience; on leur disait à tous la même phrase, dans laquelle se
+trouvaient les mots: «Il faut déterminer si le poids est plus grand que le
+précédent, ou plus petit, ou égal.»
+
+Le graphique de l'épreuve 2, qui rend sensible les changements de la
+suggestion pendant le cours de l'expérience, fait encore repasser sous nos
+yeux ce curieux échec de la suggestion pour la 6e boite, qui nous avait
+déjà frappé dans la première épreuve: ici, le nombre de jugements
+suggestionnés tombe à 10, il se maintient à 10 pour le poids suivant; c'est
+un minimum qui ne sera plus atteint. Il semble donc que la suggestibilité
+de nos 24 sujets, pris comme un seul tout, subit d'abord une décroissance,
+ensuite elle reprend son énergie, et évolue en décroissant plus ou moins
+lentement et irrégulièrement. Cette évolution singulière est peu conforme
+aux idées qu'on avait pu se faire à priori sur la question; il aurait été
+sans doute beaucoup plus vraisemblable de supposer que la suggestion, tout
+au début, devait être au maximum, et décroître ensuite; mais nos idées à
+priori ne tiennent pas compte d'une foule de petites conditions matérielles
+qui agissent sur les phénomènes; et parmi ces conditions, il faut noter
+ici cet ajustement musculaire de la main, qui est d'une importance toute
+spéciale dans les expériences de pesée.
+
+_Troisième épreuve_.--Elle se trouve entièrement résumée dans notre tableau
+VI, où nous avons indiqué les valeurs données par chaque élève à la série
+des poids; pour que ce tableau fût comparable aux précédents, nous avons
+indiqué dans la ligne du bas combien de fois chaque poids avait été jugé
+plus lourd ou plus léger que le précédent, ou égal; on peut alors se rendre
+compte facilement si le fait d'évaluer les poids en grammes a permis de
+juger plus ou moins exactement de leur poids relatif; il est bien entendu
+que les élèves, dans cette troisième épreuve, n'avaient pas à dire s'ils
+trouvaient un poids plus lourd ou moins lourd que le précédent; ils avaient
+seulement à l'apprécier en grammes.
+
+Le point de départ de toutes les appréciations a été de 20 grammes; car
+nous avons fait connaître ce poids aux élèves comme étant le poids exact.
+
+TABLEAU VI.--_Résultats de la troisième épreuve de suggestion par les poids_.
+[Illustration: Tableau06.png]
+
+...............................................................................
+NOMS NUMÉROS DES POIDS TOTAL
+des ........................................................ .........
+ÉLÈVES 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1l 12 13 14 15 + - =
+...............................................................................
+
+Dew..... 35 42 50 55 55 60 70 70 70 75 75 70 75 70 4 2 4
+Gesb.... 30 50 80 100 120 130 150 150 180 190 200 220 250 8 1
+Pet..... 30 40 60 70 80 80 70 60 70 80 70 80 80 60 4 4 2
+Poire... 30 50 60 80 90 100 110 120 130 150 160 170 180 190 10
+Vass.... 30 40 45 50 60 65 65 65 66 66 66 70 80 85 6 4
+Bout.... 30 22 40 50 55 60 70 75 80 86 90 95 100 105 10
+Monne... 22 35 30 32 35 35 39 39 39 40 41 41 42 43 6 4
+Delans.. 30 27 95 100 150 170 150 100 120 125 125 95 160 175 6 3 1
+Saga.... 30 60 45 50 60 60 70 70 70 70 80 80 80 90 4 6
+Blasch.. 21 35 23 24 24 25 25 25 25 25 26 26 26 26 2 8
+Féli.... 25 30 40 60 55 55 55 57 60 62 45 55 60 47 5 3 2
+Bien.... 25 30 35 40 48 48 45 46 46 49 50 50 49 4 2 3
+Laca.... 35 35 35 40 40 40 35 35 35 40 40 40 42 42 2 1 7
+Pou..... 30 35 45 50 55 60 65 70 75 80 85 90 95 100 10
+Motte... 25 30 35 40 45 45 45 45 45 50 50 50 2 6
+Martin.. 30 35 40 50 50 52 56 56 60 62 60 65 65 64 5 2 3
+Mien.... 30 40 50 70 80 100 110 120 130 130 140 150 150 7 2
+Obre.... 25 35 45 40 39 48 38 50 49 48 50 45 35 35 3 6 1
+Van..... 30 40 60 80 90 100 120 130 112 114 131 140 150 160 9 1
+Méri.... 40 60 80 90 100 120 70 110 130 150 140 160 150 180 7 3
+And..... 40 60 80 100 120 140 160 180 200 220 240 260 280 300 10
+Gouje... 40 50 60 70 80 90 100 90 100 110 100 110 120 150 8 2
+Hub..... 30 30 40 50 60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 10
+Die..... 30 35 50 60 65 70 75 80 85 90 92 94 95 9
+-------------------------------------------------------------------------------
+ (+ 24 22 23 23 11 17 15 12 15 19 14 15 15 12 156
+Total(- 1 2 5 3 2 1 5 3 3 4 29
+ (= 2 1 4 7 4 9 7 4 5 6 5 3 54
+...............................................................................
+
+La comparaison des moyennes générales avec celles des tableaux IV et V
+montre que dans cette 3e épreuve, les élèves n'ont pas progressé dans le
+sens de l'exactitude, comme on aurait pu s'y attendre; cette troisième
+épreuve a été un peu meilleure que la 1re, mais beaucoup moins bonne que la
+seconde. Voici un relevé des chiffres qui est assez significatif.
+
+ PREMIÈRE DEUXIÈME TROISIÈME
+ ÉPREUVE ÉPREUVE ÉPREUVE
+Jugements de + 161 130 156
+Jugements de - 37 40 28
+Jugements de = 42 65 53
+
+Les jugements de +, qui représentent l'influence de la suggestion, ont
+été plus nombreux qu'à la seconde épreuve, par conséquent la suggestion a
+exercé son influence avec plus de force. Pourquoi donc à la 3e épreuve les
+élèves ont-ils été plus suggestibles qu'à la seconde épreuve? Nous pensons
+que c'est parce que la 3e épreuve a exigé de la part des élèves un travail
+supplémentaire; ils n'avaient pas seulement à juger qu'un poids était plus
+lourd ou moins lourd que le précédent, ainsi que cela avait lieu dans les
+deux épreuves précédentes; ils avaient à attribuer une valeur précise à
+chaque poids, dire s'il pesait 50 ou 60 grammes; or, cette évaluation est
+certainement plus difficile qu'un jugement qui consiste simplement à dire
+qu'un poids est plus lourd qu'un autre; l'évaluation suppose non seulement
+un jugement de comparaison, mais une appréciation du degré de différence,
+et en outre le choix d'un chiffre précis, qui exprime cette appréciation.
+On comprend très bien que ce petit travail exige quelque contention
+d'esprit, surtout quand on le demande à des enfants de 8 à 10 ans; or,
+voici mon interprétation: préoccupés par cette évaluation en grammes, les
+enfants ont perdu un peu de la liberté d'esprit qu'ils avaient précédemment
+pour comparer les poids; ils ont fait cette comparaison dans un état de
+distraction mentale, ou tout au moins avec une attention moins forte et
+moins exclusivement portée sur la sensation des poids; et il en est résulté
+que les enfants sont devenus plus dociles à la suggestion d'accroissement
+des poids; du moment que le contrôle, qui s'appuyait sur la perception
+exacte des poids, s'est affaibli, il est naturel que la suggestion,
+délivrée de ce contrôle, ait acquis plus de force[46].
+
+[Note 46: Le sujet de cette étude côtoie continuellement celui de
+L'attention volontaire et de la distraction. Parmi ces points de contact,
+celui que nous rencontrons ici est des plus intéressants, voici pourquoi:
+on a recherché depuis quelques années, dans les laboratoires américains
+de psychologie, les meilleures méthodes pour la production des états de
+distraction; les expérimentateurs ont le plus souvent cherché les causes de
+distraction dans des excitations qui sont étrangères au genre de travail
+dont on cherche à distraire le sujet: par exemple, on lui fait compter des
+rythmes, ou on lui fait apprécier des parfums, pendant qu'il s'absorbe dans
+une lecture ou dans un calcul. Ces méthodes de distraction n'ont point
+encore donné de résultats satisfaisants. Or, je signale ici la possibilité
+d'une méthode différente de distraction, que l'on réaliserait--non pas
+en troublant un certain travail par des excitations étrangères à ce
+travail,--mais bien en compliquant ce travail lui-même, en le rendant plus
+difficile à suivre.]
+
+Nous verrons tout à l'heure, en étudiant quelques cas particuliers, que
+notre interprétation est extrêmement vraisemblable.
+
+Si on examine la moyenne des appréciations pour chaque poids, dans cette
+troisième épreuve, on voit que la suggestion n'a pas présenté cette
+décroissance assez nette que nous observions dans les deux épreuves
+précédentes; la suggestibilité paraît être restée à peu près stationnaire;
+de plus, on ne rencontre plus ici, comme précédemment, une diminution
+brusque de jugements de + pour le 6e poids. Ces deux observations
+s'expliquent par une raison unique; l'esprit des sujets a été distrait par
+l'obligation d'évaluer un poids en grammes; ils n'ont pas mis autant de
+soin à percevoir les poids; par conséquent, ils n'ont pas eu l'illusion
+d'allègement, qui se produit au 6e poids, ni cette diminution progressive
+de suggestion qui est produite par la perception de là série des poids.
+Tout cela me paraît très logique.
+
+Venons aux évaluations en grammes; on pourrait croire--et nous avons
+cru tout d'abord--que les chiffres de ces évaluations ont un caractère
+artificiel et arbitraire; un enfant dira qu'une des boîtes pèse 40 grammes
+et que la boîte suivante pèse 42 grammes; un autre dira que la première
+pèse 40 et la suivante 60 grammes; il serait téméraire, semble-t-il,
+d'attacher une grande importance à cette différence d'évaluation, bien
+que la différence soit de 18 grammes; nous ne savons pas, peut-on dire,
+comment, par quel processus, se fait cette évaluation, ni sur quelle donnée
+elle repose; il y entre sans doute, pour une certaine part, un jugement
+de comparaison sur la valeur des poids; sans doute aussi le chiffre de
+l'évaluation exprime ce jugement, et toutes choses égales d'ailleurs,
+l'évaluation sera d'autant plus forte que la différence de poids aura été
+sentie et jugée plus grande; mais d'autre part, il faut bien reconnaître
+que l'évaluation d'un poids en grammes est une opération très compliquée;
+d'abord c'est une traduction, une transposition, car il n'existe qu'un
+rapport de convention entre une certaine sensation de poids ou de
+différence de poids sentie dans la main, et un chiffre, un nombre déterminé
+de grammes; en outre, ce rapport de convention doit être grandement
+influencé par une foule de facteurs individuels.
+
+Malgré toutes ces objections, j'ai cru bien faire de convier les élèves
+à une évaluation des poids, parce que l'évaluation constitue une méthode
+d'expression des jugements, et que cette méthode n'est pas suffisamment
+étudiée en psychologie. La question a donc une portée générale et j'ai
+pensé qu'il serait intéressant de rechercher quels sont, dans un cas donné,
+les avantages et les inconvénients de cette méthode[47].
+
+[Note 47: Dans un article fait en collaboration avec Victor Henri sur
+la mémoire des lignes, nous avons classé les différents procédés pour
+étudier la mémoire; ces procédés ne sont pas spéciaux à la mémoire, ils
+sont, pour mieux dire, des procédés d'expression des jugements; nous en
+comptons trois principaux: la méthode de reproduction, la méthode de
+comparaison, et la méthode de description; l'évaluation n'est qu'une
+variété de la méthode de description. Pour plus de détails, voir Mon
+_Introduction à la psychologie expérimentale_, p. 76.]
+
+Les évaluations ont été si variables qu'on ne pourrait guère en tirer une
+moyenne sérieuse. En effet, bien que toutes les appréciations aient eu
+le même point de départ, 20 grammes pour la première boîte de poids, les
+évaluations successives se sont faites sur des échelles très différentes;
+nous trouvons des sujets qui ont donné au dernier poids la valeur de 300
+grammes, tandis que d'autres lui ont donné seulement la valeur de 26
+grammes; mais recherchons si quelque chose de général ressort de ces
+chiffres, et si des différences qui semblent trop considérables à première
+vue pour ne pas être fantaisistes, ne sont pas explicables.
+
+Un premier fait nous frappe: c'est que les chiffres d'évaluation ne sont
+pas quelconques; les nombres ronds prédominent. Ainsi, prenons au hasard
+toutes les appréciations qui ont été faites sur un poids quelconque, sur le
+6e poids; nous trouvons sur 24 évaluations:
+
+14 évaluations terminées par un 0 (comme 30, 60, etc.).
+7 évaluations terminées par un 5 (comme 45, 75, etc.).
+1 évaluation terminée par un 4
+1 évaluation terminée par un 8
+1 évaluation terminée par un 9
+
+Il existe donc une certaine influence des nombres terminés par un 0 ou par
+un 5; ces nombres se présentent plus facilement à l'esprit, puisque ce sont
+ceux que l'on cite le plus souvent. Il vaut la peine de faire le calcul du
+degré de facilité présenté par tous les chiffres, dans notre expérience
+particulière; c'est ce que réalise le petit tableau suivant.
+
+0. a été employé ....... 207 fois
+5. ........ 72 fois
+1. ........ 4 fois
+2. ........ 9 fois
+3. ........ 2 fois
+4. ........ 5 fois
+6. a été employé ........ 12 fois
+7. ........ 3 fois
+8. ........ 5 fois
+9. ........ 7 fois
+
+Ce tableau montre qu'après les nombres terminés par 0, les nombres terminés
+par 5 ont été les plus nombreux. Quant aux autres nombres, ils ont été
+choisis si rarement qu'on ne peut pas déterminer exactement leurs chances;
+il paraît seulement ressortir que les nombres 3 et 7 ont été cités le moins
+souvent.
+
+Or, ces résultats sont précisément opposés à ceux qu'on obtient en priant
+une personne de citer un chiffre au hasard; d'après les observations qui me
+sont personnelles, si on dit à une personne de choisir un nombre, de 1 à
+9, elle cite le plus souvent le 7 et non le 5. Un ennemi de la psychologie
+expérimentale s'empressera sans doute de se prévaloir contre nous de cette
+contradiction; mais je pense que cette contradiction n'est qu'apparente;
+elle résulte de ce que le choix des chiffres n'est pas fait dans les mêmes
+conditions mentales. Lorsqu'un enfant a un poids ou une ligne à évaluer,
+son attention ne se porte pas uniquement sur le chiffre à donner, mais
+aussi sur le poids et la ligne qu'il évalue; sa perception lui donne une
+certaine indication dont il cherche à se rendre compte, et qu'il doit
+apprécier par un chiffre; ayant donc l'esprit préoccupé par ce travail, il
+prend des chiffres ronds pour deux raisons: d'abord, c'est que ces chiffres
+viennent plus naturellement à l'esprit que d'autres, et exigent un effort
+moindre; en second lieu, les nombres ronds sont plus approximatifs que les
+autres, ils n'indiquent pas une prétention aussi nette à la précision;
+dire d'un corps qu'il pèse 50 kilogrammes veut dire qu'on l'apprécie
+approximativement; cela signifie qu'il pèse _environ_ 50 kilogrammes; mais
+si on dit qu'il pèse 49 kilogrammes, on porte alors un jugement qui a plus
+de prétention à l'exactitude; car on ne dira pas d'un corps qu'il pèse
+_environ_ 49 kilogrammes.
+
+L'état mental d'une personne à qui l'on demande de citer un chiffre au
+hasard est bien différent. D'abord cette personne n'a pas à accomplir une
+opération sérieuse qui l'absorbe, elle a l'esprit complètement libre; de
+plus, le choix qu'elle doit faire d'un chiffre n'a aucune signification
+précise, et il n'est pas plus ridicule de citer 49 que de citer 50. La
+fantaisie peut donc se donner librement carrière. Maintenant, pourquoi
+cette fantaisie qui paraît si libre a-t-elle ses règles? Je ne me charge
+pas de le dire.
+
+A l'appui de ces documents, ou du moins pour les compléter, j'en citerai
+deux autres. Galton et H. le Poer[48] ont montré que la durée des
+condamnations judiciaires est profondément affectée par l'influence du
+chiffre 5 et de ses multiples: lorsque le juge a le pouvoir de fixer la
+durée de la peine dans certaines limites, il y a très grande probabilité
+qu'il se laissera guider par l'usage habituel des 5 et de ses multiples,
+qu'il fixera une condamnation de 10 ans, par exemple, plus facilement
+qu'une de 9 ans. Cette préférence est conforme à celle que nous Remarquons.
+
+[Note 48: _Influence of Number in Criminal Sentence_, Harper's Weekly,
+May 14, 1896. (Je cite de seconde main.)]
+
+D'autre part, F.B. Dresslar, dans une très curieuse note publiée par
+Appleton's Popular Science Monthly en 1899 sur «Guessing, as influenced by
+member préférences» rapporte une étude qu'il a faite sur le cas suivant: un
+magasin de Californie avait fait exposer en pleine rue une pièce d'étoffe
+et demandait aux passants de deviner le nombre de fils qu'elle contenait,
+promettant à ceux qui devineraient le nombre exact une prime de 100
+dollars; la seule condition imposée aux amateurs était d'écrire leur nom et
+adresse sur un registre spécial; 7,700 personnes s'essayèrent à deviner;
+le nombre réel de fils était de 811; deux seulement tombèrent juste. En
+faisant une étude sur tous les nombres inscrits sur les registres, Dresslar
+a reconnu que ces efforts pour deviner sont soumis à des influences
+spéciales; ainsi, il y a des préférences pour certains chiffres, soit
+qu'ils occupent le rang des unités, soit qu'ils occupent le rang des
+dizaines. Le chiffre le plus souvent employé est le 0 (environ 2100 fois),
+puis le 7 (environ 2000 fois), puis le 5 (environ 1600 fois) viennent après
+le 9, le 3, le 1. Les chiffres pairs sont bien moins souvent employés:
+4 seulement 831 fois; 2 seulement 965 fois; 6 seulement 1080 fois; et 8
+seulement 933. Ces résultats s'accordent aussi avec les nôtres, mais ils en
+diffèrent en même temps; l'accord porte sur la préférence pour les 0 et les
+5; le désaccord porte sur la préférence pour les 7.
+
+Nous avons maintenant à rechercher si la méthode d'évaluation exprime la
+suggestibilité de chaque élève dans l'expérience des poids.
+
+Un premier fait est à relever; c'est que pour l'évaluation des 5 premières
+boîtes, dont le poids présente un accroissement régulier, les élèves ont
+rarement atteint 100 grammes, et n'ont jamais dépassé ce nombre; les poids
+successifs étaient de 20, 40, 60, 80 et 100 grammes; or nous trouvons pour
+le 6e poids la distribution suivante des évaluations:
+
+20 à 30 grammes ............ 1 fois
+31 à 40 ............ 5 fois
+41 à 50 ............ 6 fois
+51 à 60 ............ 3 fois
+61 à 70 ............ 3 fois
+71 à 80 ............ 2 fois
+81 à 90 ............ 1 fois
+91 à 100 ............ 3 fois
+
+Cette méthode d'évaluation donne par conséquent les mêmes résultats que la
+méthode de reproduction en ce qui concerne les lignes. Nous avons vu, en
+effet, dans l'expérience de suggestion sur l'accroissement des lignes, que
+les élèves ont constamment diminué la longueur des 5 premières lignes, et
+que la cinquième a rarement été reproduite avec sa longueur exacte de 60
+millimètres; nous constatons ici le même fait.
+
+Autre observation: certains élèves, avons-nous dit, ont attribué au
+dernier poids de la série, une valeur très petite, par exemple 26 grammes;
+d'autres, une valeur très grande, par exemple 300 grammes. Ces différences
+énormes d'évaluation ont-elles une signification quelconque? Les élèves
+ayant indiqué les poids les plus élevés sont-ils plus suggestibles que les
+autres? Oui, la question n'est pas douteuse, surtout si l'on s'adresse aux
+extrêmes. Le tableau suivant le montre:
+
+ Nombre de fois que Évaluation
+ les élèves ont perçu un du
+ accroissement de poids. dernier poids.
+
+And. 10 300
+Bout. 10 103
+Poire. 10 190 Moyenne = 169 gr.
+Hub. 10 450
+Pou. 10 100
+
+Vaud. 9 160
+Die. 9 95
+Gouje. 8 150 Moyenne = 161 gr.
+Gesh. 8 230
+Mien. 1 150
+
+Méri. 7 180
+Monne. 6 43
+Vasse. 6 85 Moyenne = 109 gr.
+Delans. 6 175
+Martin. 6 64
+
+Féli. 5 49
+Pet. 4 60
+Bien. 4 49 Moyenne = 63 gr.
+Die. 4 79
+Saga. 4 90
+
+Obre. 3 35
+Motte. 2 50
+Lac. 2 42 Moyenne = 38 gr.
+Blasch. 2 26
+
+Dans ce tableau nous indiquons sur la première colonne verticale le nombre
+de jugements + rendus par les élèves dans la 3e épreuve, et en regard de
+ce nombre nous plaçons dans la 2e colonne l'évaluation du 15e poids par
+l'élève; en faisant la moyenne par séries de 5 élèves, on trouve que les
+plus suggestibles sont arrivés aux estimations les plus fortes; ce calcul
+est passible d'une objection; car si les élèves les plus suggestibles
+terminent par les évaluations les plus fortes, cela tient en partie à ce
+qu'ils ont fait un plus grand nombre de jugements +; mais si l'on calcule,
+pour éviter cette objection la moyenne de l'accroissement de chaque poids
+à partir du 6e on trouve encore que cette moyenne est d'autant plus élevée
+que les élèves sont plus suggestibles; ainsi, pour le 1er groupe, le plus
+suggestible, elle est de 9gr, 6; pour le 2e de 9gr, 8; pour le 3e de 9gr,
+7; pour le 4e, de 5 grammes, et enfin pour le dernier groupe, le moins
+suggestible, de 3 grammes.
+
+_Examen des cas individuels_.--En psychologie individuelle, une des
+premières questions est d'établir une classification des individus. Comment
+l'expérience des poids nous permet-elle de qualifier la suggestibilité de
+chacun? Nous n'avons pas ici la même ressource que pour l'expérience de
+suggestion sur les lignes, où nous mesurons la plus longue ligne tracée
+sous l'influence de la suggestion d'agrandissement. Nous sommes obligés
+d'employer un autre artifice. Celui qui nous paraît le plus simple est de
+compter, pour chacun, le nombre de jugements de + qu'il a émis dans
+chaque épreuve; il est clair que ces jugements de + sont des résultats de
+suggestion, et que celui qui en a donné le plus est celui qui a obéi le
+plus souvent à la suggestion. Ceux par conséquent qui ont émis 10 jugements
+de + ont atteint l'extrême limite de la suggestibilité mesurable dans notre
+expérience; et ceux qui ont émis seulement 5 jugements de +, ou 4, ou 2, ou
+même 0, présentent une suggestibilité moindre.
+
+
+Dans le tableau VII nous avons classé les élèves d'après le nombre total
+des jugements + rendus dans les 3 épreuves. Ce classement donne lieu aux
+remarques suivantes. Les 3 élèves qui viennent en tête de la liste, et qui
+sont des élèves assez âgés, se sont aussi montrés les plus suggestibles
+pour la mémoire des lignes. Ils sont donc aussi suggestibles dans les 2
+expériences. Quand on leur a fait apprécier les poids en grammes, ils ont
+fait à chaque poids une augmentation très régulière, qui est une nouvelle
+forme de l'automatisme. Poire faisait chaque fois une augmentation
+constante de 10 grammes, And. une augmentation de 20 grammes, et Bout, une
+augmentation de 5 grammes. Ces chiffres donnés en grammes montrent donc la
+régularité de l'augmentation, que les jugements de + n'indiquent point.
+Nous avons même surpris l'un des élèves, And., qui disait le poids d'une
+boîte avant de l'avoir soulevée; ce n'était nullement par négligence,
+croyons-nous, puisqu'il soulevait la boîte ensuite, mais l'entraînement de
+la suggestibilité était si fort qu'elle opérait sur lui avant qu'il
+eut apprécié le poids. C'est ce même And. auquel il est arrivé, dans
+l'expérience des lignes, de tracer la ligne sans avoir regardé le modèle.
+C'est le même état d'esprit. Ces cas extrêmes nous font bien comprendre
+le mécanisme de la suggestibilité. L'élève ne songe plus à regarder avec
+attention la ligne modèle ou à soupeser le poids, parce que la suggestion
+l'entraîne.
+
+Les 3 élèves suivants, Hub., Van. et Die., sont des jeunes appartenant à la
+4e classe; il en est de même pour Gouje qui les suit de près; évidemment
+leur suggestibilité tient à leur âge. Tout ceci est conforme à l'idée
+que nous nous étions faite de la suggestibilité de ces sujets; les uns,
+suggestibles en raison de leur âge, les autres par suite de leur condition
+mentale.
+
+On est plus étonné de rencontrer parmi eux Mien. et Gesbe., qui s'étaient
+montrés peu suggestibles pour les lignes. D'où vient qu'ils ont été si
+dociles à la suggestion par les poids? Je suppose que si ces élèves, si peu
+suggestibles pour les lignes, l'ont été autant pour les poids, la cause
+en est dans la nature des sensations qui sont intervenues dans ces
+expériences; il est possible qu'une personne se laisse suggestionner en ce
+qui concerne certaines sensations, et ne se laisse pas suggestionner pour
+d'autres.
+
+
+TABLEAU VII
+[Illustration: Tableau07.png]
+
+_Classement des élèves d'après leur suggestibilité dans l'épreuve des
+poids_.
+
+ NOMBRE DE JUGEMENTS +
+ TOTAL
+ 1re épreuve 2e épreuve 3e épreuve
+
+ 1. And. 10 10 10 30
+ 2. Bout. 10 10 10 30
+ 3. Poire. 10 9 10 29
+ 4. Hub. 10 7 10 27
+ 5. Van. 9 7 9 25
+ 6. Die. 8 7 9 24
+ 7. Gouje. 8 7 8 23
+ 8. Mien. 10 5 7 22
+ 9. Gesbe. 7 7 8 22
+10. Pou. 7 4 10 21
+11. Méri. 6 5 7 18
+12. Monne. 7 4 6 17
+13. Pet. 5 7 4 16
+14. Vasse. 7 3 6 16
+15. Bien. 5 6 4 15
+16. Delans. 7 2 6 15
+17. Dew. 6 5 4 15
+18. Saga. 6 4 4 14
+19. Martin. 5 3 5 13
+20. Féli. 4 4 5 13
+21. Obre. 5 4 3 12
+22. Motte. 5 4 2 11
+23. Laca. 1 4 2 7
+24. Blasch. 0 2 2 4
+
+Pou. mérite une mention à part, car son cas est intéressant. C'est un sujet
+qui, la première et la seconde fois, a bien résisté à la suggestion; la
+seconde fois, surtout, la résistance a été bien nette, car il n'a fait que
+4 jugements + mais, lorsqu'on l'a obligé à estimer les poids en grammes, ce
+travail semble l'avoir complètement soumis à la suggestion; car il a très
+régulièrement augmenté chaque poids de 5 grammes. Il est un des exemples
+les plus nets de l'influence produite par un surcroît de travail et par
+conséquent par la distraction sur la suggestibilité d'un individu.
+
+Nous n'avons rien à dire de spécial de Pet., de Mer., et de Monne.
+
+Delans. et Vasse., présentent ce trait particulier que l'évaluation des
+poids les a embarrassés, troublés, et les a rendus plus suggestibles.
+
+Ceux qui suivent, Dew., Saga., etc., ont été peu suggestibles dans les 3
+épreuves, et leurs estimations du dernier poids ne se sont jamais élevées
+bien haut; le dernier poids pèse 70 pour Dew., 90 pour Saga., 64 pour
+Martin., 42 pour Laca., et enfin 26 pour Blasch. Ce dernier élève présente
+cette particularité qu'il n'a jamais augmenté que de 1 gramme les
+évaluations des poids.
+
+_Remarques sur le procédé d'évaluation en chiffres_.--J'ai dit plus
+haut que l'expérience sur les poids permettait de comparer le procédé
+d'évaluation en chiffres aux autres procédés qui consistent à dire si un
+poids est plus lourd ou plus léger qu'un autre, ou de même valeur. Ce sont
+des jugements de nature un peu différente: nous pouvons maintenant nous
+rendre compte de leurs avantages et inconvénients.
+
+Voici ce qui ressort de nos expériences.
+
+1° L'évaluation en chiffres est soumise à des influences spéciales, qui
+font adopter de préférence les nombres ronds, les multiples de 10 et les
+multiples de 5.
+
+2° L'évaluation en chiffres indique, comme les jugements de +, de -, et
+d'égalité, la valeur relative des poids; elle indique en outre, ce que
+ces simples jugements n'indiquent pas, si les différences sont grandes
+ou petites, régulières ou irrégulières; ainsi, entre les poids 3 et 4,
+l'évaluation indique des différences qui sont généralement plus fortes
+qu'entre les poids 10 et 11; par conséquent l'évaluation ajoute une
+précision plus grande au jugement d'inégalité.
+
+3° La valeur absolue de l'évaluation, dans nos expériences sur les poids,
+ne peut être prise au pied de la lettre; cependant, en moyenne, plus les
+évaluations sont fortes, plus la suggestibilité est grande.
+
+4° Le fait seul d'obliger une personne à donner une évaluation a pour
+résultat de lui imposer un surcroît de travail qui peut, dans certains
+cas, nuire à la perception exacte des poids et développer des phénomènes
+d'automatisme.
+
+ÉTAT MENTAL PENDANT LES EXPÉRIENCES DE SUGGESTION PAR LES POIDS
+
+Aucune demande n'a été adressée aux sujets pendant qu'ils appréciaient la
+série de poids; et quand l'expérience était terminée, nous ne leur avons
+fait subir aucun interrogatoire. Cette lacune, j'ai voulu la combler en
+répétant l'expérience sur deux petites filles, âgées de douze et de treize
+ans, qui sont de ma famille, et que j'ai habituées depuis longtemps à
+faire des expériences de psychologie. Je vais exposer en détail ces deux
+expériences.
+
+_Expérience sur Armande B_.--Enfant de douze ans, intelligente et pleine
+d'imagination; elle est seule avec moi dans mon cabinet; elle s'assied
+devant les boîtes de poids alignées, et je lui donne l'explication d'usage;
+elle doit se contenter de soulever les poids l'un après l'autre, avec
+la main droite, et décider pour chaque poids s'il est plus lourd que le
+précédent, ou plus léger et égal. Je lui fais répéter cette épreuve, sans
+aucun changement, 10 fois de suite, ce qui prend 13 minutes. Voici ses
+réponses:
+
+
+_Tableau VIII.--Expérience de suggestion par les poids sur Armande B._
+[Illustration: Tableau08.png]
+
+ORDRE ORDRE DES EXPÉRIENCES
+des boîtes
+ 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
+....................................................
+
+ 2 + + + + + + + + +
+ 3 + + + + + + + + + +
+ 4 + + + + + + + + + +
+ 5 + + + + = + + + + +
+ 6 + + + + + + - + = =
+ 7 + + + - + + + = +
+ 8 = + = - + + = = =
+ 9 + = + + - - + = +
+10 = + + + + + + + + +
+11 = + = = + = + -
+12 + + + + + = + = = +
+13 + + + + + = = - + +
+14 + = = = = = = = =
+15 + + + + + + + + + +
+....................................................
+
+Ces pesées sont faites avec le plus grand soin par l'enfant; tout en
+soulevant les boîtes, elle émet quelques réflexions spontanées, que je note
+à mesure. Vers la 3e épreuve, elle dit: «Jusqu'à une certaine limite, ils
+(les poids) deviennent plus lourds, et ensuite ils deviennent égaux, mais
+pas plus légers. J'ai remarqué que le 13e et le 14e sont égaux» A la 5e
+épreuve, elle dit, étonnée: «Il y en a un qui est moins lourd», c'est à
+propos de la 9e boîte qu'elle dit cela. A la 6e épreuve, elle demande: «Il
+ne peut pas y en avoir 3 égaux? Ils ont l'air égaux tous.» Je ne réponds
+rien. A la 8e épreuve, elle dit encore: «Ça ne fait rien que tous soient
+égaux?» Ces diverses questions, sur lesquelles nous allons revenir dans un
+instant, nous montrent déjà que le sujet a en quelque sorte besoin d'une
+permission pour dire que les poids sont égaux. Cet état mental singulier,
+nous le connaissons déjà; nous l'avons rencontré dans nos expériences sur
+les lignes chez plusieurs élèves d'école primaire, notamment chez Clou,
+Thève, Mousse.
+
+Dans les 10 épreuves, une seule erreur a été commise sur la série de poids
+de 1 à 6; c'est la preuve qu'Armande fixait bien son attention. On peut
+observer aussi que la suggestion a légèrement diminué par la répétition; le
+nombre des jugements + a été de 37 dans les 5 premières épreuves, et de 24
+seulement dans les 5 dernières.
+
+Je transcris textuellement l'interrogatoire qui a suivi l'expérience. Cet
+interrogatoire a duré 30 minutes. Je l'ai fait la plume à la main, écrivant
+textuellement les demandes et les réponses. Je me borne à mettre en
+italique les réponses ou parties de réponses qui sont, à mes yeux,
+particulièrement importantes.
+
+INTERROGATOIRE D'ARMANDE
+
+1. _D_.--Peux-tu me dire quelque chose que tu as remarqué
+dans cette expérience?
+2. _R_.--C'est que jusqu'à un certain endroit, les poids ont
+l'air d'être tous égaux, jusqu'au dernier qui est plus lourd que
+tous les autres. Il y en a un qui me paraît moins lourd.
+3. _D_.---A partir de quelle boîte sont-ils tous égaux?
+4. _R_.--Je ne me rappelle pas au juste.
+5. _D_.--Dis à peu près.
+6. _R_.--A peu près à partir de la 6e, mais le dernier n'est
+pas égal aux autres, il est plus lourd.
+7. _D_.--Donne-moi d'autres remarques de toi.
+8. _R_.--Dans les premiers, le 3e ou le 4e est beaucoup plus
+lourd que les autres.
+9. _D_.--Est-il plus lourd que celui qui le suit?
+10. _R_.-(Embarras) Je ne m'en souviens plus.--Il est peut-être
+égal à celui qui le suit; mais en comparaison du 2e, il est
+trop lourd pour qu'ils se suivent exactement.
+11. _D_.--Tu n'as pas fait d'autres remarques?
+12. _R_.--C'est qu'il s'en trouve un vers le milieu qui est plus
+léger que le précédent; mais c'est si peu que je ne le vois pas
+toutes les fois.
+13. _D_.--As-tu encore d'autres remarques?
+14. _R_.--Non!...Ah! _C'est qu'au commencement la différence
+est grande, tandis que vers la fin on ne constate plus
+grande différence_..., et aussi que le premier est trop léger par
+rapport au troisième.
+15. _D_.--Encore?
+16. _R_.--C'est tout.
+17. _D_.--Comment appréciais-tu les poids?
+18. _R_.--(Embarras).
+19. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'un poids était
+plus lourd ou plus léger qu'un autre?
+20. _R_.--En le soulevant.
+21. _D_.--Quand un poids est plus lourd qu'un autre, à quoi
+le voit-on en le soulevant?
+22. _R_.--Il pèse plus.
+23. _D_.--A quoi s'aperçoit-on qu'il pèse plus?
+24. _R_.--Je ne peux pas dire. Il est plus lourd enfin; puis,
+on a plus de peine à le soulever.
+25. _D_.--Est-ce que pour savoir le poids d'une boîte, tu te
+rappelais ce que tu avais remarqué dans l'épreuve précédente?
+26. _R_.--Oh! oui. Le dernier est plus lourd que l'avant-dernier.
+27. _D_.--Avant de soulever le dernier, tu savais qu'il était
+plus lourd?
+28. _R_.--Oui, je le savais, je l'avais déjà remarqué. Il y en
+a 2 qui sont toujours égaux (13 et 14) et les 3 avant (10,11,12)
+sont à peu près égaux.
+29. _D_.--Alors, cette idée-là te guidait?
+30. _R_.--Non, je ne pouvais pas toujours savoir, car lorsque
+j'étais vers la fin, à ces 3 boîtes à peu près égales, je croyais
+être au milieu, et je ne savais pas si c'étaient ceux-là qui
+étaient égaux.
+31. _D_.--Si tu avais à dire d'une façon générale, dans une
+seule phrase, quel est le poids de toutes ces boîtes, que dirais-tu?
+32. _R_.--Jusqu'au milieu le poids des boîtes augmente sensiblement,
+puis elles deviennent égales, sauf la dernière.
+33. _D_.--Pendant l'expérience tu as fait une remarque que
+je n'ai pas bien comprise. Quand tu devais dire le poids d'une
+boite, est-ce que ça t'était aussi facile de dire plus _grand_ ou
+_égal_?
+34. _R_.--Je ne comprends pas.
+35. _D_.--Est-ce que tu avais plus d'hésitation pour dire + ou =?
+36. _R_.--(Vivement). Pour dire égal! parce que les boîtes,
+puisqu'elles augmentent au commencement, _devraient vers le
+milieu et vers la fin continuer à augmenter aussi sensiblement_;
+mais comme vers le milieu elles n'augmentent pour ainsi dire
+pas et qu'elles restent à peu près égales, il faut plus faire attention
+pour savoir si elles sont égales...(se ravisant): Ce n'est
+pas cela, ce n'est pas commode à dire...(découragement).
+37. _D_.--Trouve.
+38. _R_.--_Je croyais que les boîtes, puisqu'au commencement
+elles augmentaient de poids, allaient augmenter toujours
+jusqu'à la fin_, mais comme elles n'augmentaient plus, j'ai dû
+faire plus d'attention.
+39. _D_.--Quand donc t'es-tu dit que les boîtes allaient augmenter
+jusqu'à la fin?
+40. _R_.--La première fois que je les ai soulevées, quand
+j'étais à la 3e ou à la 4e, j'ai cru alors que les autres allaient
+augmenter de poids comme les premières: mais la seconde
+fois, je savais déjà que vers la 6e elles n'augmentaient plus, à
+l'exception de la dernière.
+41. _D._--Comment t'es-tu dit qu'elles augmentaient? Est-ce
+une phrase que tu as répétée en toi, ou une pensée?
+42. _R_.--C'est une pensée...La première fois, je n'avais pas
+très bien remarqué que par là (vers le centre) elles étaient
+égales.
+43. _D_.--Pourquoi?
+44. _R_.--Parce que je ne les connaissais pas encore.
+45. _D_.--Tu as fais l'épreuve 10 fois. Quelles sont les fois
+que tu as le mieux fait?
+46. _R_.--Ce sont les dernières.
+47. _D_.--Explique-moi ceci. Tu as dit à la 9e fois: est-ce
+que cela ne fait rien que je dise que toutes sont égales? Explique
+toi là-dessus.
+48. _R_.--Parce que je les trouvais égales, et je croyais qu'il
+fallait dire simplement...Je croyais qu'on ne pouvait dire que
+égales.
+49. _D_.--Pourquoi pensais-tu qu'il ne pouvait y avoir que
+2 boîtes égales se suivant?
+50. _R_.--_Parce que jusqu'ici je n'en avais dit que 2 égales,
+et quand j'ai commencé, tu m'as dit: tu diras si elles sont
+plus lourdes que la précédente, plus légères que la précédente,
+ou égales à la précédente: tu n'avais pas dit aux précédentes,
+alors je ne savais pas s'il pouvait y en avoir plusieurs_.
+51. _D_.--C'est bien pour cette raison? Alors, je vais te faire
+une objection. J'avais aussi dit: plus lourdes que _la précédente_,
+et non que les précédentes. Alors tu aurais dû te dire: je ne
+peux pas en trouver plus de 2 de suite plus lourdes.
+52. _R_.--C'est vrai.
+53. _D_.--Quand tu hésitais à dire =, est-ce que vraiment
+c'est parce que tu te rappelais ce que je t'avais dit?
+54. _R_.--Oh! _non_.
+55. _D_.--Alors?
+56. _R_.--C'est parce que j'avais pris l'habitude au commencement
+de dire +, et quand j'hésitais, c'était pour me souvenir
+du poids de la précédente.
+57. _D_.--Dernière question. Pensais-tu que tu avais besoin
+de ma permission pour dire =?
+58. _R_.--(Vivement). Ah oui! pour plusieurs, les premières
+fois. Les autres fois, j'avais même peur que tu me dises: ce
+n'est pas comme ça qu'on les mesure; on ne dit pas toutes en
+bloc qu'elles sont égales.
+59. _D_.--Explique-moi bien ceci que tu pensais avoir besoin
+de ma permission. T'est-il arrivé parfois de les trouver égales
+et de ne pas oser le dire?
+60. _R_.--Oh oui! Je me disais: l'autre fois, je n'ai pas dit
+qu'elles étaient égales à cet endroit-là, et tu aurais pu dire que
+je changeais trop. Une fois, j'ai regardé sur le papier où tu
+notais, et j'ai dit un peu au hasard, comme la fois précédente.
+
+61. _D_.--Pourrais-tu écrire tout à fait sérieusement, et après
+avoir bien réfléchi, les raisons pour lesquelles tu n'as pas dit =
+aussi souvent que tu l'aurais voulu.
+62. _R_.--Parce que je n'osais pas, ayant peur, si elle était
+plus lourde, de me tromper.
+
+Il est évident que cette enfant a été fortement impressionnée par l'idée
+que les boîtes augmentent régulièrement de poids; elle a eu du reste
+conscience de cette idée, puisqu'elle l'a exprimée plusieurs fois avec une
+netteté parfaite; (voir le n° 38) mais elle ne s'est pas rendu compte que
+cette idée constituait une illusion, une suggestion directrice. On remarque
+aussi que l'enfant a eu conscience qu'elle éprouvait plus de difficulté
+à donner des jugements d'égalité qu'à donner des jugements de +. Cette
+difficulté était surtout, semble-t-il, de nature morale; c'était comme une
+défense imaginaire, inspirant une crainte vague. C'est sous cette forme
+spéciale que la suggestion a agi, c'est de cette manière que l'idée
+suggérée a atteint le but. L'enfant n'a pas eu à proprement parler la
+conviction que les poids augmentent régulièrement du 1er au 15e; elle a
+trouvé au contraire, et l'a dit à plusieurs reprises, que beaucoup des
+poids lui semblaient égaux; mais elle a été empêchée d'affirmer celle
+égalité, par l'effet d'un sentiment de crainte; le mécanisme de la
+suggestion a donc été émotionnel. Il est possible, du reste, que nous
+puissions arriver à constater, lorsque nous ferons un jour des expériences
+sur des adultes capables de rendre compte de ce qu'ils éprouvent, que la
+même suggestion agit suivant les individus par mécanisme émotionnel ou par
+mécanisme intellectuel; sans compter les cas où le mécanisme sera mixte, ou
+autre.
+
+Enfin, un troisième point qui est bien mis en lumière par notre
+interrogatoire, c'est le caractère illusoire des motifs trouvés par
+l'enfant pour expliquer qu'elle a fait trop souvent des jugements de
++, c'est-à-dire des jugements suggérés. Elle a inventé trois ou quatre
+explications différentes, (voir notamment le n° 50) et elle a pu même se
+rendre compte que ces explications étaient fausses.
+
+On voit par là combien l'état mental créé par la suggestion est compliqué,
+et on comprend aussi combien les définitions de la suggestion qui sont
+ordinairement citées par les auteurs sont insuffisantes. En somme, si nous
+résumons très schématiquement ce qui a pu se passer dans l'esprit de cette
+petite fille, nous trouvons: 1° l'idée directrice que la série de boîtes va
+en augmentant de poids régulièrement, de la 1re à la 15e; 2° la conviction
+que cette idée, que le sujet a d'abord acceptée pour vraie, n'est
+pas exacte; cette conviction d'inexactitude a augmenté au cours de
+l'expérience; 3° une crainte vague de donner des jugements d'égalité, qui
+contrediraient l'idée directrice; 4° une ignorance à peu près complète
+des motifs de cette crainte--c'est-à-dire une ignorance des raisons pour
+lesquelles le sujet continue à obéir à l'idée directrice quoiqu'il commence
+à s'apercevoir qu'elle est fausse. Sur ce point, par conséquent, se produit
+un phénomène d'inconscience; il y a une lacune dans la suite des idées; et
+le sujet, en inventant après coup des raisons pour expliquer sa conduite,
+obéit tout simplement à la nécessité de remplir la lacune.
+
+_Expérience sur Marguerite B_.--Enfant de treize ans et demi, cultivée,
+intelligente, raisonnable; elle est la soeur de la précédente. Cette
+expérience a été faite sur l'enfant isolé, comme dans le cas précédent,
+et les deux enfants n'ont point échangé leurs impressions. Je donne les
+résultats des 10 essais successifs:
+
+_Tableau IX_.--_Expérience de suggestion par les poids sur Marguerite B_.
+[Illustration: Tableau09.png]
+
+ORDRE ORDRE DES EXPÉRIENCES
+des boîtes.
+ 4 2 3 4 5 6 7 8 9 40
+...........................................
+
+ 2 + + + + + + + + + +
+ 3 + + + + + + + + + +
+ 4 + + + + + + + + + +
+ 5 + + + + + + + + + +
+...........................................
+ 6 = = + = + = = = + +
+ 7 + + + + + = = + + +
+ 8 = + + = + = = = = +
+ 9 + = + = = = = = = =
+10 = = + = + = + = + =
+11 = = + = + = = = = =
+12 = + = = = = = + = =
+13 + + = = + = + + + =
+14 = + + = = = =
+15 = + + + + = + + +
+...........................................
+
+L'attention a été excellente, car pour la série de 1 à 8, le sujet n'a fait
+aucune erreur. J'ai noté que le sujet avait un tout autre ton de voix pour
+prononcer les simples mots: «_plus lourd_» suivant qu'il s'agissait des
+premiers poids ou des derniers; pour les poids 1 à 5, l'enfant parlait
+vivement; elle disait: «Oh! oui, plus lourd!»--ou bien: «C'est sûr, c'est
+évident»; tandis que pour les autres poids, de 5 à 15, elle disait souvent:
+«Je dois me tromper, je n'en suis pas bien sûre, c'est peut-être ceci...;»
+ou bien: «C'est un peu plus lourd». Vers le milieu de la 4e épreuve où elle
+a donné beaucoup de jugements d'égalité, elle a dit: «Je trouve que c'est
+toujours la même chose, c'est ennuyeux». Je dois noter un petit incident: à
+la 5e épreuve, des cris, des plaintes venant d'une maison voisine, se sont
+fait entendre. L'enfant a prétendu que ces cris ne l'avaient nullement
+troublée: cependant le nombre des jugements de +, c'est-à-dire suggestions,
+a un peu augmenté, dans cette épreuve, il a été de 8; mais ce cas est
+trop exceptionnel pour qu'on puisse en tirer une conclusion quelconque.
+Progressivement, le sujet est parvenu à diminuer la suggestion; car le
+nombre des jugements + est de 24 dans la première série de 5 épreuves, et
+il n'est plus que de 17 dans la deuxième série.
+
+Je donne _in extenso_ son interrogatoire; il ne fait pas double emploi avec
+celui de sa soeur; nous trouvons même entre les deux cas une différence
+importante. Armande avouait qu'elle avait eu un vague sentiment de crainte
+l'empêchant de donner des jugements d'égalité. Marguerite, tout en
+reconnaissant qu'elle a éprouvé une difficulté à donner des jugements
+d'égalité, nous affirme qu'elle n'a pas éprouvé la moindre crainte;
+l'élément émotionnel a donc été absent, ou du moins il a été moins accentué
+que dans le cas précédent.
+
+
+INTERROGATOIRE DE MARGUERITE
+
+1. _D_.--Quelles observations as-tu faites sur les poids?
+2. _R_.--Il y en a 4 ou 5 qui vont graduellement en augmentant;
+vers le milieu, ils sont la même chose (ils ont le même
+poids); vers la fin il y en a 1 ou 2 plus légers et le dernier est
+plus lourd que l'avant-dernier. De plus, entre le 4e et le 5e, il y
+a une grande différence de poids.
+3. _D_.--Quand as-tu eu cette idée sur la série des poids?
+4. _R.--Au commencement, la première fois, je croyais que
+tout allait en augmentant;_ c'est vers la fin que je me suis rendu
+compte.
+5. _D_.--Pourquoi as-tu cru la première fois que les poids
+allaient en augmentant?
+6. _R_.--Je ne sais pas du tout. Il me semblait qu'ils étaient
+un peu plus gros. C'est une idée, mais je crois..., Je ne sais pas
+trop.
+7. _D_.--Quand penses-tu avoir donné les meilleurs résultats?
+8. _R_.--C'est peut-être la dernière fois ou la 9e fois.
+9. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'une boîte était
+plus lourde que la précédente?
+10. _R_.--(Embarras).
+11. _D_.--Est-ce que tu te rappelais pour un poids ce que tu
+avais dit la fois précédente?
+12. _R_.--Oui, toutes les fois je me le suis rappelé pour 4
+ou 5 petites boîtes: mais cela ne me guidait pas.
+13. _D_.--Quel genre d'erreur penses-tu avoir commis? As-tu
+dit trop souvent _plus lourd_ ou trop souvent _égal_?
+14. _R_.--(Vivement). Il me semble que j'ai dit trop souvent
+plus lourd. Quand on soulève des petits poids comme ça, on est
+toujours tenté de les trouver plus lourds les uns que les autres.
+15. _D_.--Pourquoi donc es-tu tentée de trouver les poids
+croissant graduellement?
+16. _R_.--C'est idiot. Je ne comprends pas pourquoi. Ça commence
+léger, et il me semble que cela doit finir lourd. C'est
+idiot, je le sais bien, ce n'est pas une raison du tout.
+17. _D_.--Avais-tu plus de peine à dire égal ou à dire plus?
+18. _R_.--(Vivement) _A dire égal! Il me semble_...(se reprenant).
+_Tantôt j'avais plus de peine à dire égal, une autre fois
+à dire plus. Mais toujours j'avais plus de peine à dire moins;
+il me semblait que je me trompais quand je disais cela_.
+19. _D_.--Pourquoi?
+20. _R_.--Parce qu'il y en avait beaucoup de plus lourds.
+21. _D_.--Craignais-tu que je te désapprouve, si tu disais moins?
+22. _R_.--_Non, je n'avais pas peur du tout de ça, parce que
+dans les expériences tu laisses dire, et tu ne fais pas connaître
+le résultat_.
+23. _D_.--Alors, tu ne m'as pas bien expliqué pourquoi tu
+avais de la peine à dire moins.
+24. _R_.--C'est que je ne sais. J'étais habituée à aller toujours
+de plus lourd en plus lourd. Je ne sais pas du tout.
+25. _D_.--Si tu avais fait moins attention, si tu avais pensé à
+autre chose, qu'aurais-tu dit de préférence?
+26. _R_.--Il me semble que j'aurais dit tout le temps +. C'est
+une supposition.
+27. _D_.--Pourquoi la fais-tu?
+28. _R_.--C'est idiot. 11 me semble que lorsqu'on commence
+par quelque chose de léger, on doit continuer à aller de plus
+en plus lourd. C'est stupide, mais je le crois tout de même, malgré
+moi.
+29. _D_.--As-tu prêté la même attention toutes les fois, ou
+bien certaines fois as-tu fait moins attention?
+30. _R_.--Quand j'ai dit que tout était la même chose, peut-être
+ai-je fait moins attention. Peut-être.
+31. _D_.--Sans toucher aux poids, peux-tu me dire en deux
+mots comment ils sont distribués.
+32. _R_.--Ils vont plus lourds jusqu'au 5. Ils sont égaux, du
+6 au 11.--Après le 11, c'est un peu troublé. Il y en a de plus
+légers, et les 2 derniers sont plus lourds due les précédents.
+
+Certains caractères sont communs à cet interrogatoire et au précédent.
+Marguerite a eu l'idée directrice de l'augmentation progressive des poids,
+elle a eu pleine conscience de cette idée, elle l'expose en termes très
+clairs, quoique elle en ignore l'origine; de plus, elle s'est rendu compte
+peu à peu que c'était une idée fausse. J'ajouterai que Marguerite a éprouvé
+une certaine difficulté à omettre des jugements d'égalité, toujours comme
+sa soeur; mais elle ne peut donner aucune raison de cette difficulté, ou
+plutôt les raisons qu'elle donne sont absolument imaginaires; ce qu'elle
+affirme, en tout cas, c'est qu'elle n'a éprouvé aucune émotion de
+crainte, c'est qu'elle n'a pas senti le besoin d'avoir une permission de
+l'expérimentateur. Il est donc probable que la part de l'émotion dans
+l'opération a été moins grande pour elle que pour sa soeur.
+
+Je profite de l'occasion pour chercher à décrire, autant que je puis le
+faire, la psychologie de ces expériences très complexes de suggestion
+produite par idée directrice. Nous trouvons dans ces expériences un conflit
+entre deux tendances différentes: 1° la tendance à percevoir l'égalité des
+poids et des lignes: 2° la tendance à les juger comme formant une série
+croissante. Cette seconde tendance, qui constitue l'idée directrice et
+l'illusion de l'expérience, est produite par la perception des 5 premiers
+poids et lignes, qui sont réellement en ordre croissant; le sujet attentif
+ne peut manquer de remarquer cet ordre, probablement il le commente dans
+son langage intérieur, en tout cas il le voit se réaliser matériellement
+sous ses yeux par la position des points qu'il marque sur son papier.
+Cette idée directrice l'ayant fortement impressionné, il se laisse aller à
+admettre que l'ordre croissant doit exister pour toute la série de lignes
+et de poids: cette supposition paraîtrait ridicule si on lui donnait la
+forme d'un jugement en règle; elle deviendrait ridicule comme une foule
+d'autres suppositions qui mènent notre vie, et qui sont fondées sur des
+arguments dont la valeur n'est pas plus grande. Cette idée directrice,
+quelques élèves arrivent à s'en rendre compte; d'autres la subissent sans
+en comprendre l'origine. Son effet est de mettre obstacle à la perception
+exacte des poids et des lignes; l'élève avoue souvent qu'il n'a pas
+prêté une attention suffisante à ces poids et à ces lignes; et ce défaut
+d'attention peut aller, dans un cas extrême, jusqu'à apprécier un poids
+avant de l'avoir soulevé ou à marquer la longueur de la ligne avant d'avoir
+regardé la ligne modèle. C'est bien l'exemple le plus net qu'on puisse
+citer de l'aveuglement produit par le parti pris. Pourquoi cette idée
+directrice de l'accroissement des lignes et des poids, idée purement
+intellectuelle au début, prend-elle cette force obsédante? Par inertie; si
+l'élève s'engage dans la voie de l'idée directrice, c'est parce que c'est
+la ligne du moindre effort; il est plus facile d'accroître régulièrement
+l'appréciation d'un poids ou d'une ligne que de faire une appréciation
+sérieuse de chaque poids et de chaque ligne.
+
+Tout en cédant à l'idée directrice, le sujet en comprend souvent, à demi,
+la fausseté et il cherche à lutter contre elle; mais il ne parvient pas
+toujours à s'en débarrasser complètement, et lorsqu'on lui demande la
+raison pour laquelle il a persisté dans l'erreur, bien qu'il l'ait
+reconnue, il est fort embarrassé pour répondre. Ou bien il met en avant des
+motifs dont l'inanité saute aux yeux, ou bien il fait l'aveu qu'il a obéi à
+un sentiment de crainte, dont l'apparition paraît bien singulière dans une
+expérience aussi sèche et aussi froide que celle qui consiste à reproduire
+des lignes et à soupeser des poids. L'explication de cet état émotionnel
+ne me paraît pas du tout claire; on peut supposer que le sujet s'émeut
+et n'ose pas revenir en arrière parce qu'il comprend qu'il a eu tort de
+manquer d'attention, et il sent qu'il est en faute. Je ne sais pas ce que
+vaut cette explication, je ne la crois pas d'une application générale.
+
+Sans entrer dans les détails, il me paraît vraisemblable d'admettre que
+cette suggestion que subit le sujet ne s'exécute que par l'intermédiaire
+de phénomènes d'inconscience ou plutôt de désagrégation mentale; le sujet
+ignore l'origine de l'idée qui le dirige, il ignore pourquoi il la subit
+quoiqu'il la trouve fausse, et il invente des motifs pour s'expliquer à
+lui-même sa conduite; ce sont là, sous une forme atténuée, je le veux bien,
+mais absolument reconnaissable, les caractères de la suggestion hypnotique.
+Ordonnons à une hystérique hypnotisée d'aller à son réveil frapper un
+individu présent; elle exécutera cette suggestion sans savoir qui lui a
+donné cet ordre, elle s'imaginera avoir agi librement, et inventera des
+raisons pour justifier son acte, elle déclarera par exemple que sa victime
+l'a narguée ou insultée; inconscience de l'origine de la suggestion,
+obéissance à cette suggestion, et invention de motifs explicatifs, tels
+sont les caractères communs de toutes ces expériences. Mais il est évident
+que dans l'expérience pédagogique ces phénomènes d'inconscience ne sont
+qu'en germe, et le rapprochement que nous faisons des deux expériences
+aurait quelque chose de forcé et de faux si l'on oubliait toutes les
+différences si importantes qui les séparent.
+
+INFLUENCE DE L'ÂGE SUR L'EXPÉRIENCE DE SUGGESTIBILITÉ RELATIVE AUX POIDS
+
+Chacune des expériences de suggestion que nous faisons pourrait être variée
+de diverses manières, pour mettre en lumière certains aspects ou certains
+facteurs de la suggestibilité. Nous n'avons nullement l'intention d'épuiser
+cette étude, et de passer en revue toutes les variations possibles.
+Nous nous bornons à reprendre en sous-oeuvre certains points qui nous
+intéressent plus que les autres. Une première question est celle de
+l'influence de l'âge sur la suggestibilité. Nous avons étudié la suggestion
+des poids sur 12 élèves de l'école Colbert, ceux-là même qui nous avaient
+servi à l'étude de la suggestion des lignes. Les élèves ont été examinés
+isolément; mis en présence de la série de 15 poids alignés sur une table,
+ils ont reçu la même explication que les élèves d'école primaire. On leur a
+fait faire seulement la première épreuve, celle qui consiste à soupeser les
+poids successivement d'une seule main, en décidant chaque fois si le poids
+soulevé est plus lourd, moins lourd que le poids précédent, ou égal; de
+plus, cette première épreuve a été répétée cinq fois de suite, pour nous
+permettre de savoir si au bout de ce temps l'élève arriverait à se corriger
+de son erreur.
+
+On se rappelle qu'à la première épreuve nos élèves d'école primaire ont
+donné en moyenne 6,75 jugements de +, c'est-à-dire jugements influencés
+par la suggestion. Les élèves de l'école Colbert ont été un peu moins
+suggestibles; la moyenne des jugements de + à la première épreuve a été
+seulement de 5,1, mais cette différence est peu considérable. Le tableau
+donne la série de valeurs individuelles qui oscillent autour de cette
+moyenne de 5,1; on peut remarquer que les oscillations ont fort peu
+d'amplitude, car le nombre maximum de jugements de + a été de 6, et le
+nombre minimum de 3.
+
+Si on examine ensuite le nombre de jugements de + dans les 4 épreuves qui
+ont suivi la précédente, on constate que ce nombre est en moyenne resté à
+peu près le même; aucune tendance ne se dessine nettement; l'illusion ne
+paraît ni croître ni décroître. Les valeurs individuelles ne sont pas
+plus explicites; à part 1 élève (parmi les derniers) qui s'est nettement
+corrigé, et 2 autres (aussi parmi les derniers) qui semblent avoir subi une
+suggestion croissante, les autres n'ont présenté aucune différence bien
+nette.
+
+_Tableau X.--Expériences sur les poids. Élèves d'École primaire supérieure_.
+[Illustration: Tableau10.png]
+
+Nombre de jugements +
+
+ Première Deuxième Troisième Quatrième Cinquième
+ épreuve épreuve épreuve épreuve épreuve
+Élève dans les
+premiers 6 3 5 7 3
+ Id. 3 2 3 3 4
+ Id. 6 4 7 5 7
+ Id. 3 3 5 3 4
+ Id. 5 6 5 6 6
+ Id. 4 5 4 3 3
+ Id. 5 4 5 6 4
+
+Élève dans les
+derniers 6 6 0 1 1
+ Id. 4 7 8 5 8
+ Id. 6 7 7 7 8
+ Id. 6 7 10 8 10
+ Id. 6 8 6 9 6
+Total............... 62 59 65 60 66
+Moyenne............. 5,1 4,9 5,4 5 5,5
+
+
+Si ce résultat se confirme dans des expériences plus nombreuses, il faudra
+en conclure que la suggestion des poids ne se corrige point comme la
+suggestion des lignes; elle fait naître une illusion dont le sujet ne se
+débarrasse pas aussi aisément. Cette différence me paraît du reste bien
+naturelle. Quand on trace des lignes de longueur croissante, il est
+toujours temps de se corriger en comparant la ligne qu'on vient de tracer
+avec le modèle de la ligne suivante. Au contraire, lorsqu'on soupèse une
+série de poids, il est beaucoup plus difficile de se rendre compte si on
+fait des appréciations erronées.
+
+Il faudra aussi conclure que l'influence de l'âge se marque moins nettement
+dans l'expérience de suggestion par les poids que dans celle des lignes.
+
+
+CONCLUSION RELATIVE AUX EXPÉRIENCES DE SUGGESTION SUR LES IDÉES DIRECTRICES
+
+Ces expériences ont été au nombre de 3, il y en a eu 2 sur les lignes et 1
+sur les poids. Nous rangeons ici les élèves d'après leur rang dans les 3
+expériences; nous ne prenons que 17 élèves, ceux-là seulement qui ont
+pris part aux 3 expériences. Dans notre tableau XI, nous faisons une 4e
+classification, qui est la synthèse des trois précédentes; dans la colonne
+de cette classification-synthèse, nous donnons 3 chiffres, qui indiquent
+l'ordre de chaque élève dans les 3 classifications précédentes; on peut
+voir ainsi, d'un coup d'oeil, si les résultats ont été analogues dans
+chaque épreuve; ainsi, si un élève a par hypothèse les chiffres 1--1--15,
+ces chiffres signifient qu'il a été le premier, le moins suggestible, dans
+les 2 premières épreuves, celles des lignes, et un des plus suggestibles,
+le 15e, c'est-à-dire l'antépénultième dans l'épreuve des poids. Nous ferons
+remarquer que la 1re note se réfère à l'épreuve dite des 4 pièges; or,
+cette épreuve est très courte, le sujet n'est pas poussé à fond; je crois
+bien que cette épreuve est la moins significative de toutes.
+
+Notre classification permet de diviser nos sujets en 3 groupes principaux;
+le premier se compose seulement de 2 sujets, Lac. et Delans., qui sont
+réellement peu suggestibles; puis viennent des sujets de suggestibilité
+moyenne. Puis, après avoir passé Martin, qui fait la transition, on arrive
+à Vaud. et à tous les suivants, qui sont d'une suggestibilité extrême.
+Cette suggestibilité est due, pour quelques-uns, à leur jeune âge, et
+pour d'autres, comme Bout., Poire, et And., à une condition mentale
+particulière.
+
+Un examen plus détaillé montre que le plus souvent les rangs dans les
+3 épreuves sont équivalents; cependant, certains sujets ont été d'une
+suggestibilité toute spéciale pour les poids, comme Delans., Pet., et
+surtout Geshe.; d'autres, au contraire, comme Ohre. et Féli., ont été
+moins suggestibles pour les poids que pour les lignes; mais la plupart, et
+surtout les derniers, ont été suggestionnés d'une valeur équivalente dans
+les deux expériences sur les lignes et les poids. La conclusion à tirer
+n'est donc pas simple; il est probable d'une part que la nature des
+sensations en jeu peut jouer un rôle dans la suggestibilité; certains
+sujets sont plus suggestibles pour telles sensations que pour telles
+autres; mais, d'autre part, les sujets les plus profondément suggestibles
+comme Bout., And. et Poire, gardent leur suggestibilité dans toutes les
+expériences.
+
+
+_Tableau XI._--_Synthèse des expériences sur l'idée directrice_.
+[Illustration: Tableau11.png]
+
+Classifi- Classifi- Classifi- Classifi- RANG TOTAL
+cation cation cation cation de chaque élève des rangs
+d'après d'après d'après synthé-
+l'épreuve l'épreuve l'épreuve tique 1re 2e 3e
+des des lignes des poids épr. épr. épr.
+4 pages croissantes
+
+ 1.Delan. 1.Delan. 1.Lac 1.Lac 4 2 1 7
+ 2.Gesb. 2.Lac. 2.Obre. 2.Delan. 1 1 6 8
+ 3.Pet. 3.Gesb. 3.Féli. 3.Saga. 5 4 5 14
+ 4.Laca. 4.Saga. 4.Mart. 4.Gesb. 2 3 10 15
+ 5.Saga. 5.Pet. 5.Saga. 5.Pet. 3 5 9 17
+ 6.Bien. 6.Féli. 6.Delan. 6.Bien. 6 8 7 21
+ 7.Féli. 7.Vasse. 7.Bien. 7.Obre. 10 9 2 21
+ 8.Vasse. 8.Bien. 8.Vasse. 8.Féli. 7 6 3 22
+ 9.Poire. 9.Obre. 9.Pet. 9.Vasse. 8 7 8 23
+10.Obre. 10.Mart. 10.Gesb. 10.Mart. 17 10 4 31
+11.And. 11.Van. 11.Gouj. 11.Van. 12 11 13 36
+12.Van. 12.Bout. 12.Die. 12.Poire. 9 14 15 38
+13.Hub. 13.Die. 13.Van. 13.Die. 16 13 12 41
+14.Gouj. 14.Poire. 14.Hub. 14.Gouj. 14 17 11 42
+15.Bout. 15.Hub. 15.Poire. 15.Bout. 15 12 16 43
+16.Die. 16.And. 16.Bout. 16.Hub. 13 15 14 43
+17.Mart. 17.Gouj. 17.And. 17.And. 11 16 17 44
+
+CONCLUSION.--Nos 3 expériences de suggestion fondée sur une idée directrice
+nous paraissent être utiles à conserver; ce sont des tests pratiques,
+rapides, faciles à exécuter. Comme l'erreur provient du sujet lui-même, et
+qu'elle est le résultat d'une auto-suggestion, la responsabilité en incombe
+à lui seul; elle n'atteint nullement l'expérimentateur; et c'est là une
+circonstance qui présente un intérêt bien réel, qu'on appréciera bientôt
+lorsqu'on aura vu les résultats des études sur l'action morale.
+
+Nous avons constaté que chacune de ces épreuves donne des renseignements
+nombreux sur l'état mental du sujet, si nombreux mêmes qu'ils sont une
+difficulté pour la classification des sujets; mais si la classification
+en devient plus délicate, la diagnose du sujet, en revanche, ne fait qu'y
+gagner, car un individu est d'autant mieux connu qu'on peut l'observer sous
+plus de points de vue différents.
+
+Nous donnerons deux exemples de ces notations individuelles, en prenant
+deux cas extrêmes et bien tranchés. Voici ce que nos 3 épreuves nous
+permettent de conclure sur les sujets Lac. et Poire.; le parallèle que nous
+allons faire entre ces deux enfants est d'autant plus intéressant que nous
+donnons leurs portraits, planches I et II.
+
+LAC.--A la première expérience sur les lignes, il a vu deux fois le piège,
+et il a fait les _lignes pièges_ égales aux précédentes, donnant ainsi une
+preuve de coup d'oeil. Il a un peu moins surveillé la longueur absolue des
+lignes, et il s'est laissé entraîner à augmenter un peu cette longueur.
+Dans la seconde expérience sur les lignes, il a montré la même habileté, il
+ne s'est guère laissé entraîner par la suggestion, il s'est repris aussitôt
+et s'est débarrassé de l'idée directrice; les écarts qu'il a marqués sont
+très petits. Pour l'expérience des poids, il s'est montré aussi réfractaire
+à la suggestion; le nombre de ses jugements + est très faible, et la valeur
+qu'il a donnée au dernier poids est seulement de 42 grammes. Trois épreuves
+qui nous montrent par conséquent que ce garçon est méfiant et fort
+difficile à tromper. Ajoutons qu'au point de vue moral, d'après les
+renseignements fournis par son école, c'est un indépendant, sinon un
+indiscipliné.
+
+POIRE.--Il est plus âgé d'un an que Lac. (il a 14 ans) et il est plus
+avancé dans ses études; il est en 1re classe, tandis que Lac. est en 2e
+classe; mais combien il est plus suggestible! A la première expérience,
+c'est un vrai automate; il ne se méfie d'aucun piège, et marque tous
+les écarts égaux à 8 millimètres, ce qui prouve qu'il n'a rien vu, rien
+compris; on ne peut pas être moins critique que lui. Son coefficient de
+suggestibilité est de 88, tandis que celui de Lac. était de 50, mais il
+semble bien que la différence réelle est supérieure à celle que donnent ces
+chiffres. La 2e expérience sur les lignes confirme, en l'aggravant, son
+caractère d'automate; il subit la suggestion jusqu'au dernier moment, ne se
+reprend jamais, et son dernier point marque une ligne de 212 millimètres
+(pour en reproduire une de 60); de plus, il fait toutes les fois des écarts
+égaux, de 8 millimètres; ici encore, pas la moindre réflexion, c'est la
+machine. L'expérience sur les poids nous le fait encore apparaître sous le
+même jour; il donne le nombre maximum de jugements +, attribue au dernier
+poids la valeur énorme de 190 grammes, (Lac. disait seulement 42 grammes)
+et fidèle à ses habitudes d'automatisme, il augmente chaque fois,
+régulièrement, la boîte de 10 grammes.
+
+Voilà donc deux enfants qui sont à peu près du même âge, et le plus âgé,
+le plus instruit des deux, présente une absence complète de jugement
+personnel, tandis que le premier, le plus jeune, est déjà maître de son
+intelligence. Ce sont des différences bien caractéristiques; elles
+nous sont révélées par des épreuves qui n'ont rien de commun avec
+l'hypnotisation, cela va sans dire, et qui ne présentent aucune espèce
+d'inconvénient pratique. C'est la meilleure preuve de l'utilité que
+présentent les méthodes nouvelles que nous exposons.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+L'ACTION MORALE
+
+
+Dans les circonstances de la vie réelle où nous subissons l'influence d'une
+suggestion, cette influence est produite par le concours de plusieurs
+facteurs, et, c'est pour les besoins de l'étude que nous cherchons à isoler
+ces facteurs et à étudier séparément l'action de chacun. Nous venons de
+suivre l'influence d'une idée directrice, qui est personnelle au sujet,
+qu'il a formée lui-même, et qui est par conséquent ce qu'on appelle le
+produit d'une auto-suggestion. Nous avons cherché dans cette étude à
+éliminer la part qui pourrait revenir à une action morale d'un autre
+individu; dans la vie réelle, l'idée directrice à laquelle nous obéissons
+nous vient souvent d'un autre; l'élève, par exemple, la tient de son
+maître, il y obéit d'autant plus aveuglément, qu'il subit davantage
+l'autorité de son maître, si bien que les travaux d'un maître vivant et
+influent sont presque toujours vérifiés par ses élèves, surtout lorsque
+ceux-ci travaillent sous sa direction dans son laboratoire. Nous avons donc
+cherché à éliminer cette étude de l'action morale, pour ne pas compliquer
+la question, et nous avons fait porter notre recherche sur une idée
+directrice produite par auto-suggestion.
+
+Nous allons, dans ce chapitre, chercher à étudier l'action personnelle ou
+action morale.
+
+Les auteurs américains, Scripture et ses élèves, qui ont commencé l'étude
+de la suggestibilité par les mêmes méthodes que nous, se sont efforcés de
+faire, dans leurs expériences, une élimination complète de l'action morale;
+et quoiqu'ils n'y soient pas complètement parvenus, ils ont cru que cette
+élimination était nécessaire pour donner à leurs recherches un caractère
+scientifique. Que peut-on entendre par là? Ne nous effrayons pas d'un mot,
+et voyons pourquoi l'étude d'un phénomène réel--et l'action morale en est
+un--pourrait ne pas être scientifique. Les auteurs américains, autant que
+je les comprends, ont rejeté l'étude de l'action morale, parce qu'il est
+difficile de déterminer avec précision la nature et surtout le degré
+de cette influence. Telle personne, on le sait, exerce une influence
+considérable; elle se fait écouter et obéir des plus indociles, tandis
+qu'une autre est méprisée et ridiculisée; entre les deux, il peut y avoir
+égalité d'âge, de position, mais différence d'action morale. Or, il est
+clair qu'une même expérience sur l'action personnelle aura des résultats
+très différents si elle est confiée au premier de ces individus ou au
+second; dès lors, les résultats manqueront de la précision nécessaire pour
+constituer des documents scientifiques, car variant avec la personnalité
+de chaque expérimentateur, ils ne peuvent pas être répétés à volonté et
+contrôlés par un autre expérimentateur, ce qui est le propre de la science;
+c'est à cause de cet indéterminé et de cet inconnu, qu'on a cru bon de
+rejeter l'étude de l'action personnelle, et que même, allant beaucoup trop
+loin, Scripture a déclaré que les nombreuses études contemporaines sur
+l'hypnotisme ne sont point scientifiques; son opinion sur ce point est si
+énergique qu'il va même jusqu'à l'injure.
+
+Je sens profondément tout ce qu'il y a de juste dans ces critiques, mais je
+crois qu'il est exagéré d'en conclure qu'on doit s'interdire une étude sur
+l'action morale. S'il est difficile, dans l'état présent de la psychologie,
+de mesurer avec précision l'action morale d'un expérimentateur donné--et
+cette difficulté, en tout cas, n'est nullement une impossibilité--on peut
+toutefois se proposer un but un peu différent; un expérimentateur, dont
+l'action morale restera indéterminée, peut rechercher comment divers élèves
+se comportent par rapport à cette action morale, qui restera inconnue dans
+son degré, mais constante; le point important est là; si l'action demeure
+constante, il sera possible d'examiner les différences de suggestibilité
+des élèves relativement à cette influence et nous pourrons ainsi savoir si
+une classification des élèves d'après leur suggestibilité d'autre espèce,
+par exemple relativement à des idées directrices, est la même que leur
+classification d'après la sensibilité à l'action morale. Ainsi comprise,
+notre recherche me paraît intéressante, il me semble même que j'aurais fait
+un oubli grave en la laissant de côté.
+
+Notre étude se divise en deux parties:
+
+Dans la première partie, qui sera l'objet de ce chapitre, j'exposerai les
+effets d'une affirmation sur la conviction des sujets, je ne ferai point
+une analyse psychologique de l'expérience, du moins je ne m'attarderai pas
+à cette analyse; je me contenterai d'établir, d'après les résultats de
+l'expérience, une classification des sujets au point de vue de la docilité
+avec laquelle ils acceptent mon affirmation.
+
+Dans la seconde partie de notre étude, nous ferons une analyse de l'action
+personnelle, cette analyse portera sur les formes de langage, employées
+pour suggestionner le sujet; ce sera par conséquent une étude surtout sur
+la psychologie de l'interrogatoire, question qui présente un grand intérêt
+pratique, comme nous le montrerons plus loin.
+
+
+I
+
+
+Les suggestions qui vont nous servir pour influencer les sujets sont de
+deux espèces.
+
+Les unes sont contradictoires; elles agissent sur le sujet après que
+lui-même a exprimé son opinion, et elles consistent à contredire cette
+opinion, pour le forcer à l'abandonner. Les suggestions de la seconde
+espèce sont directrices; elles sont formulées avant que le sujet ait formé
+une opinion. Par là elles ressemblent aux idées directrices dont nous nous
+sommes occupés dans les chapitres précédents; elles en diffèrent en ceci
+qu'elles supposent une action personnelle, une suggestion provenant d'une
+personnalité étrangère, tandis que les idées directrices que nous avons
+décrites jusqu'ici sont l'oeuvre même du sujet et constituent des
+auto-suggestions.
+
+1° _Suggestion contradictoire sur les noms de couleurs_.--Je me suis servi
+d'une série composée de 9 couleurs différentes; le n° 1 est franchement
+bleu, le 2 est d'un bleu gris moins franc que le 1, le 3 est d'un bleu
+verdâtre, le 4 est vert bleuâtre, le 5 est vert, le 6 est d'un vert
+jaunâtre, vert mousse, le 7 est encore plus jaune, vert olive, le 8 est
+encore plus jaune, et le 9 est jaune d'or.
+
+Cette série est graduée d'une manière qui me paraît très satisfaisante.
+Les couleurs consistent dans des laines qui m'ont été fournies par la
+manufacture des Gobelins; chaque nuance de laine a été disposée sur un
+carton blanc distinct; les fils pressés parallèlement les uns contre les
+autres donnent l'apparence d'une surface unie et striée, ayant la forme
+d'un carré de 2,5 centimètres sur 3,5 centimètres. Je ne peux rien ajouter
+à ma description pour fixer le ton et la nuance de ces couleurs; par
+conséquent, un autre expérimentateur ne pourrait pas reprendre exactement
+mes expériences, sans que je lui communique au préalable mes échantillons.
+
+Voici comment l'expérience était disposée. Je montrais d'abord aux élèves
+les 7 feuilles de papier coloré dont on se sert dans les écoles pour
+apprendre aux élèves les noms des couleurs ou pour les habituer à faire de
+petits découpages. Les couleurs sont: rouge, bleu, vert, jaune, orange,
+violet. Je montrais chaque feuille l'une après l'autre, et priais l'élève
+de me nommer la couleur; la plupart, même les plus jeunes, ont pu nommer
+les 7 couleurs, sauf l'orangé: c'est cette dernière couleur qui est la
+moins connue. Voici la statistique des réponses:
+
+Connaissent toutes les couleurs 10 sujets
+Connaissent toutes les couleurs, sauf l'orangé 10 --
+ -- -- sauf l'orangé et le violet 2 --
+Ne connaît aucune couleur 1 --
+ ----
+ Nombre total de sujets 23
+
+On voit que si on met à part l'orangé, la grande majorité des sujets
+connaît les 7 couleurs principales, puisqu'il y a 20 élèves sur 23 qui les
+connaissent. Quand on leur présente le papier de couleur orangé, une moitié
+des sujets se contente de dire qu'il ignore le nom de cette couleur;
+l'autre moitié donne un nom inexact; on a dit 2 fois rouge, 1 fois
+vermillon, 1 fois grenat, et 1 fois jaune foncé; par conséquent, l'enfant
+rapproche plus volontiers l'orangé du rouge que du jaune. Pour le violet,
+il a été appelé une fois grenat et une fois bleu[49].
+
+[Note 49: Pourquoi les enfants de l'école savent-ils si mal le nom de
+l'orangé? Les renseignements pris auprès du directeur m'ont appris qu'on
+enseigne d'abord aux enfants les trois couleurs principales; ce sont
+le rouge, le jaune et le bleu; on leur enseigne ensuite les couleurs
+composées: le vert, que l'on produit en mélangeant le jaune et le bleu, le
+violet qu'on produit on mélangeant le bleu et le rouge, et enfin l'orangé
+qu'on obtient avec le mélange du jaune et du rouge; il résulte de cette
+manière d'enseigner que l'orangé n'est point considéré comme une couleur
+principale, et que par conséquent l'attention de l'enfant est moins attirée
+sur cette couleur que par exemple sur le rouge. Le même directeur m'a
+indiqué une seconde raison pour expliquer l'ignorance si fréquente du nom
+de l'orangé; je crois cette seconde raison plus importante que la
+première; les couleurs rouge, bleu, jaune, vert et violet ont des noms
+qui appartiennent au langage courant du peuple et des enfants, tandis que
+l'orangé est un mot qui s'emploie bien plus rarement; une personne sans
+instruction emploie le mot rouge, elle n'emploie pas le mot orangé, pas
+plus que le mot indigo. Par conséquent, pour apprendre le nom de l'orangé
+à un enfant, il faut l'obliger à ajouter un mot nouveau à son vocabulaire,
+c'est un effort plus grand que pour apprendre le nom du rouge.
+
+Je saisis cette occasion pour déplorer qu'on continue à propager de
+vieilles erreurs dans l'enseignement primaire; pourquoi répéter aux Enfants
+qu'il y a 3 couleurs fondamentales, que le jaune et le bleu mélangés
+donnent du vert, puisque c'est absolument faux? Pourquoi enseigne-t-on
+encore aux élèves de lycée que la myopie est le contraire de la presbytie,
+que l'oeil myope a la vue courte et l'oeil presbyte la vue longue, puisque
+c'est là une confusion ridicule, et qu'un oeil myope peut être en même
+temps presbyte?]
+
+Il ne faudrait pas croire que ce sont les enfants les plus jeunes qui seuls
+ne savent pas le nom de l'orangé; nous trouvons cette même ignorance chez
+des enfants de douze ans et même chez un enfant de quatorze ans. Voici le
+tableau des âges dans les différents groupes:
+
+ Connaissent Connaissent Sauf N'en
+ toutes les toutes sauf l'orangé et connaissent
+ 7 couleurs. l'orangé. le violet. pas.
+
+Enfants de 7 ans » » 1 1
+ 8 -- 1 5 » »
+ 9 -- 1 1 » »
+ 10 -- 2 1 1 »
+ 11 -- » » » »
+ 12 -- 3 2 » »
+ 13 -- 4 » » »
+ 14 -- » 1 » »
+
+Je passe maintenant à l'expérience. Comme toutes celles qui précèdent, elle
+est faite individuellement, sur chaque élève appelé à son tour dans le
+cabinet du directeur. L'élève est assis à côté de moi, devant une table; je
+lui donne papier, plume et encre, et ensuite, je lui adresse l'explication
+suivante: «Nous allons faire ensemble un petit examen pour savoir si vous
+connaissez exactement les noms des couleurs. Je vais mettre sous vos yeux
+plusieurs couleurs, les unes après les autres; quand vous verrez chaque
+couleur, vous l'examinerez avec attention, ensuite vous m'en direz le nom;
+et après avoir dit le nom, vous l'écrirez sur la feuille de papier qui est
+devant vous. Je vous recommande de dire à haute voix le nom de la couleur
+avant de l'écrire.» Ensuite, je montrais la série de couleurs; 2 fois, je
+faisais une suggestion, en général au moment où je montrais la 2e et la
+3e couleurs; j'attendais que l'enfant eut dit le nom de chacune de ces
+couleurs, qu'il eut dit _vert_; alors, au moment où l'élève, après avoir
+dit ce nom, s'apprêtait à l'écrire, je prenais la parole pour dire: non,
+_bleu_. Je me suis attaché à toujours prononcer la même parole, et toujours
+avec le même accent; je disais cela d'une voix blanche, sans accentuer,
+avec négligence, sans élever la voix--et surtout sans regarder la figure
+de l'enfant, et sans regarder ce qu'il écrivait sur la feuille de papier.
+Cette suggestion verbale était faite pour 2 à 3 couleurs, suivant les cas;
+il eut été préférable de faire un nombre constant de suggestions, mais je
+voulais toujours suggestionner du bleu, et il m'était impossible de le
+faire lorsque l'élève appelait spontanément bleu une couleur verte; j'étais
+donc obligé d'attendre qu'il annonçât la couleur verte, et par conséquent,
+j'ai dû suggestionner certains élèves dès la 1re couleur de la série,
+tandis que pour d'autres, j'ai dû attendre la 2e couleur, et même la 3e;
+mais ce dernier cas était assez rare. Même difficulté pour la seconde
+suggestion. Dans la majorité des cas, elle était faite sur la 3e couleur,
+et la 1re suggestion était faite sur la 2e couleur; mais il est arrivé
+assez souvent que l'élève obéissant à la 1re suggestion, a appelé bleue la
+3e couleur, et alors j'ai été obligé d'attendre qu'il annonçât une couleur
+verte pour le suggestionner de nouveau dans le sens du bleu.
+
+L'attitude des enfants, quand ils reçoivent une suggestion contraire à leur
+affirmation, est très variée. On peut distinguer 3 genres d'attitudes: 1°
+l'enfant reste tranquille, passif, il n'exprime ni surprise, ni trouble,
+il écrit ce qu'on vient de lui suggérer; 2° l'enfant est troublé par
+l'affirmation de l'expérimentateur, il rougit, il me regarde avec un peu
+d'étonnement, il prend un air soucieux, embarrassé; il feint de contempler
+longuement la couleur, en fronçant le sourcil, pour cacher son embarras.
+Je regrette beaucoup que le dispositif de l'expérience ne permette pas de
+recueillir tous ces signes de surprise et d'émotion, il aurait fallu sans
+doute trouver un moyen pour les inscrire, mais la psychologie expérimentale
+ne nous fournit pas encore une méthode précise pour enregistrer les
+états émotionnels passagers. Je suis donc obligé de me contenter d'une
+description avec des mots, et je ne me dissimule pas que cette description
+laisse échapper, évaporer en quelque sorte, une des parties les plus
+curieuses de l'expérience; 3° la troisième attitude, qui à la vérité s'est
+manifestée bien rarement, est une attitude de révolte; l'élève exprime
+ouvertement son scepticisme, dans son langage familier: il dira par
+exemple: «C'est bleu, ça?» ou bien il aura un sourire moqueur, ou un geste
+de dénégation.
+
+Les élèves, après avoir reçu la suggestion, ont à écrire le nom de la
+couleur. Les uns, et c'est la grande majorité, écrivent le nom de la
+couleur qu'on leur a suggérée; les autres écrivent le nom de la couleur
+qu'ils ont désignée eux-mêmes; et enfin, il en est quelques-uns qui
+demandent des explications, et interrogent directement l'expérimentateur,
+pour savoir s'ils doivent écrire le nom de couleur trouvé par eux ou celui
+qui leur a été dicté. Je me garde bien de répondre à cette question, je
+répète: écrivez. Nous ne pouvons pas tenir compte de cette obéissance à
+la suggestion pour classer nos sujets, parce que quelques-uns ont pu
+comprendre qu'ils devaient écrire leur propre réponse, et nous ne pouvons
+pas faire état de leur erreur.
+
+J'arrive enfin à l'effet le plus important de cette tentative de
+suggestion, à l'effet qui permet le mieux de se rendre compte de la
+suggestibilité de chacun; lorsque l'on vient de suggérer une couleur bleue,
+et qu'on présente ensuite à l'élève la couleur suivante, il a une tendance,
+pour satisfaire l'expérimentateur, à trouver que cette nouvelle couleur est
+bleue; mais, d'autre part, la nuance verte de cette couleur est plus forte,
+plus saisissante que celle de la couleur précédente, par conséquent l'élève
+est porté à résister contre la suggestion, et à appeler verte la nouvelle
+couleur qu'on lui présente. Suivant les caractères, le résultat de ces deux
+tendances varie: il y a des élèves qui s'affranchissent tout de suite de la
+suggestion, disent vert pour la couleur qui suit immédiatement la couleur
+suggérée; il y en a d'autres, au contraire, qui appellent bleue la couleur
+suivante, et peuvent même appeler bleue 2, 3, 4, des couleurs suivantes;
+en conséquence, la persistance de la suggestion est donc plus considérable
+chez les seconds que chez les premiers, et comme cet effet de suggestion se
+présente sous une forme numérique, nous l'avons pris comme base du calcul
+de la suggestibilité; la suggestibilité prendra donc les coefficients 0, 1,
+2, 3 etc, suivant le nombre de couleurs subséquentes qui subissent l'effet
+de la suggestion.
+
+Il y a de très grandes variations individuelles. Nos 25 sujets se
+répartissent de la manière suivante:
+
+0 ont un coefficient égal a ............. 0
+1 a -- ............. 0,5
+8 ont -- ............. 1
+4 -- ............. 2
+2 -- ............. 4
+2 -- ............. 5
+1 a -- ............. 7
+
+Le tableau ci-joint résume les résultats; la première colonne donne le
+nombre de fois que j'ai essayé la suggestion contradictoire; dans la
+seconde colonne est indiqué le nombre de fois que le sujet a obéi à cette
+suggestion; et enfin, la troisième colonne indique le nombre de fois que le
+sujet a, pour les couleurs suivantes, écrit le mot bleu.
+
+Gesb., celui qui a un coefficient égal à 0,5, prenait un moyen terme entre
+la suggestion et son opinion personnelle; il écrivait bleu-vert. Le dernier
+sujet, Poire, complètement troublé par la suggestion, a donné aux couleurs
+des noms extraordinaires; ainsi il a appelé orangé le vert, etc.
+
+
+NOMS Tentatives Obéissance Obéissance ATTITUDE
+des sujets. de aux continuée.
+ suggestion. suggestions
+ directes.
+......................................................................
+Abras. 3 0 0 Expression malicieuse.
+ Attitude de scepticisme
+ complet, sans émotion.
+
+Féli. 3 3 0 Interrogateur. Demande
+ ce qu'il doit écrire.
+
+Laca. 2 2 0 Un peu d'hésitation
+ avant d'écrire le mot
+ suggéré.
+
+Bon. 3 1 1 Hésitation.
+
+Bout. 2 1 0 Lent, hésitant,
+ rougissant,
+ interrogateur.
+
+Gesb. 3 1,5 0,5 Longue hésitation, air
+ interrogateur.
+
+Martin. 2 1 0 Rien de particulier.
+
+Blasch. 2 2 1 Interrogateur, répète
+ la couleur suggéré.
+
+Motte. 2 2 1 Timide.
+
+Mien. 2 2 1 Regard interrogateur,
+ figure impassible.
+
+Delans. 3 3 1 Très long, très
+ hésitant et réfléchi,
+ se penche pour regarder
+ la couleur.
+
+Pet. 2 2 1 Très doux.
+
+Vasse. 2 2 1 Extrêmement lent,
+ hésitant deux minutes,
+ étonné, rougissant,
+ embarrassé.
+
+Saga. 3 3 1 Très doux, hésitant,
+ interrogateur.
+
+Die. 3 3 1 Hésitant.
+
+Meri. 3 3 2 Rien de particulier.
+
+Pou. 1 1 2 Très lent, hésitant.
+
+Monne. 2 0 2 Étonné.
+
+Demi. 3 2 2 Étonné, hésitant, très
+doux.
+
+Van. 3 3 4 Hésitant, embarrassé,
+ très lent, se mord les
+ pouces.
+
+Bien. 2 2 4 Étonné, de mauvaise
+ humeur.
+
+Uhl. 2 2 5 Lent.
+
+Gouje. 3 3 5 Étonné d'abord, puis, à
+ la fin, sourit en
+dessous.
+
+Hub. 2 2 7 Automatique. Dit le nom
+ de couleur et attend
+ l'approbation avant
+ d'écrire.
+
+Poire. 2 1 désordre. Lent, hoche la tête,
+ l'air embarrassé.
+
+L'expérience terminée, j'ai pu constater sur les élèves, par une
+interrogation discrète, qu'ils n'avaient été dupes d'aucune illusion; ils
+savaient tout bien qu'ils n'avaient pas écrit les vrais noms des couleurs.
+Hub. lui-même, le plus suggestible de tous, s'en rendait compte; tous
+avaient écrit des erreurs parce que je les leur avais dictées, et qu'ils
+avaient cru de leur devoir de m'obéir. Il y a donc eu, très probablement,
+simple suggestion par obéissance.
+
+
+
+II
+
+
+_2º Suggestion contradictoire, relative aux longueurs de lignes_.--Cette
+seconde expérience est faite huit jours après la précédente, et sur les
+mêmes sujets (élèves d'école primaire élémentaire).
+
+Une série de 24 lignes a été tracée parallèlement sur une feuille de
+papier: la plus petite a 12 millimètres et la plus grande 104 millimètres;
+elles diffèrent régulièrement de 4 millimètres, et sont rangées par ordre
+de grandeur, la plus petite occupant la partie gauche de la feuille; toutes
+partent du même niveau inférieur, de la marge; elles sont parallèles, avec
+une distance de 7 millimètres. Au-dessous de chacune est un numéro; elles
+sont numérotées de la plus petite à la plus grande. Après avoir montré ce
+tableau à l'élève, et le lui avoir expliqué, on lui présente une ligne
+isolée, et on le prie de bien la regarder, car il devra la retrouver
+parmi celles du tableau. Quand il a examiné la ligne isolée pendant 3 à 5
+secondes, on l'enlève et on lui présente le tableau; il doit y désigner le
+numéro de la ligne qui lui paraît égale à celle qu'il vient de voir; le
+temps qui s'écoule entre la vue de la ligne isolée et celle du tableau
+n'est que de 1 à 2 secondes. On fait trois fois cette épreuve, d'abord avec
+une ligne égale à la ligne 6 du tableau, elle a 32 millimètres, ensuite
+avec la ligne 12, qui a 56 millimètres, en troisième lieu avec la ligne 18,
+qui a 80 millimètres. Dans aucun cas, on ne dit au sujet si l'opération a
+été exacte ou non. La suggestion intervient au moment où le sujet désigne
+la ligne du tableau qu'il juge égale au modèle qu'on lui a montré. Quelle
+que soit sa désignation, on dit au sujet: «En êtes-vous sûr? N'est-ce pas
+plutôt la ligne ...?» et on indique le numéro de la ligne immédiatement
+supérieure à la ligne donnée par l'élève. Par exemple, il a indiqué la
+ligne 5, on lui suggère la ligne 6. S'il répond: non, on répète la même
+question, exactement dans les mêmes termes, pour provoquer une nouvelle
+réponse. Si cette seconde réponse est encore négative, on suspend la
+suggestion; on considère l'élève comme ayant résisté à la suggestion; et on
+procède alors à la présentation de la seconde ligne, pour laquelle on fait
+alors la même série de suggestions verbales, et de même pour la 3e ligne.
+Si au contraire l'enfant répond oui, soit à la première suggestion, soit à
+la seconde, on continue; on lui dit: «N'est-ce pas plutôt la ligne 7?» S'il
+répond négativement, on répète la question, exactement sur le même ton, et
+on considère une réponse comme négative quand le sujet a résisté à cette
+répétition d'une même question. Si le sujet répond affirmativement que
+c'est la ligne 7, on continue de la même façon: «N'est-ce pas plutôt
+la ligne 8?» et ainsi de suite. On ne doit s'arrêter dans cette marche
+ascensionnelle que lorsque le sujet oppose une résistance répétée à la
+suggestion.
+
+Cette épreuve ressemble beaucoup à celle que j'ai faite autrefois avec V.
+Henri, et que j'ai décrite dans le premier chapitre; seulement, sous la
+forme récente, elle est plus méthodique et poussée plus loin; autrefois,
+nous nous contentions de dire: «N'est-ce pas la ligne d'à côté?» et nous
+notions la première réponse donnée par l'enfant.
+
+Il est très important, pour ce genre d'épreuves, de peser exactement le
+moindre mot qu'on prononce, parce que chaque mot, comme chaque nuance
+d'accentuation, peut produire un effet différent. On ne se doute pas de
+l'importance que prend une certaine tournure de phrase, quand on n'a pas
+observé cette influence sur un enfant, qui est un réactif si délicat de
+suggestibilité.
+
+La simple phrase «En es-tu sûr?», suivant qu'elle est dite avec un accent
+naturel d'interrogation ou avec une nuance de doute, de scepticisme ou de
+sévérité, peut provoquer de la part de l'enfant deux réponses opposées,
+que l'enfant donnera même successivement si on change l'accentuation de la
+demande[50].
+
+[Note 50: Un prêtre me disait un jour que la pratique du confessionnal
+lui avait montré la très grande influence des questions posées sur les
+aveux. A la question: avez-vous fait cela? beaucoup répondent: non, mon
+père; mais si, quelque temps après, on reprend la même question, sur un ton
+un peu plus affirmatif, en disant: vous avez fait cela? la réponse est le
+plus souvent: oui, mon père.]
+
+25 enfants seulement ont pris part à cette expérience, qui s'est terminée
+en deux après-midi.
+
+Nous noterons d'abord les lignes qui ont été choisies préalablement à la
+suggestion.
+
+Pour la première ligne modèle, la ligne 6, voici comment se distribuent les
+réponses:
+
+La ligne 4 a été désignée......6 fois
+ ---- 5 ----- ......9 fois
+ ---- 6 ----- ......8 fois
+ ---- 7 ----- ......2 fois
+
+La moyenne donnerait donc une ligne comprise entre le 5 et le 6.
+
+Pour la ligne 12, on a:
+
+ 8 désigné..... 1 fois
+ 9 ---- ..... 1 fois
+10 ---- ..... 6 fois
+11 ---- ..... 8 fois
+12 ---- ..... 7 fois
+13 ---- ..... 1 fois
+14 ---- ..... 1 fois
+
+Enfin, pour la ligne 18:
+
+14 ............ 1 fois
+15 ............ 2 fois
+16 ............ 7 fois
+17 ............ 5 fois
+18 ............ 3 fois
+19 ............ 3 fois
+20 ............ 4 fois
+
+Par conséquent, ces enfants ont une tendance à désigner des lignes plus
+courtes que le modèle. En ce qui concerne leur suggestibilité, nous les
+classons de la manière suivante. Nous notons 1 toutes les fois que nous
+avons réussi à leur faire accepter la ligne immédiatement supérieure à
+celle qu'ils ont choisie, et nous notons 2 l'écart accepté de 2 lignes, et
+ainsi de suite. Nous faisons ensuite la somme de ces déviations produites
+par suggestion dans les 3 épreuves; ainsi, si un sujet a cédé pour une
+ligne seulement, et a cédé de la même manière dans les 3 épreuves, il
+recevra la note 3; s'il a cédé pour 2 lignes la première fois, pour 3
+lignes la seconde fois, pour 0 ligne la troisième fois, sa note sera 3 + 2
+= 5; et nous considérerons un individu comme d'autant plus suggestible que
+sa note sera plus élevée. Il n'échappera à personne que ce calcul de la
+suggestibilité est un peu arbitraire; il repose sur cette hypothèse que
+la suggestibilité est proportionnelle au nombre de déplacements de lignes
+obtenus par suggestion; or, il n'est pas démontré que tous les déplacements
+soient équivalents, que le 2e déplacement d'une épreuve soit équivalent au
+1er de cette épreuve, ou que le 2e de la 1re épreuve soit équivalent au 2e
+de la 2e épreuve, etc.
+
+Ce sont là des questions très délicates à trancher; je les laisse pour le
+moment de côté, espérant qu'il sera possible de les résoudre plus tard,
+lorsque ces recherches seront plus avancées.
+
+La mode de calcul que je viens d'indiquer implique une autre hypothèse, qui
+me paraît beaucoup plus grave, et que je crois même erronée; c'est que du
+moment qu'un sujet ne change point la ligne qu'il a d'abord choisie, et
+y persiste malgré la suggestion, on doit lui donner la note 0 et le
+considérer comme ayant échappé à la suggestion. Est-ce bien exact?
+Sans doute, ce sujet n'a point modifié son opinion dans le sens de la
+suggestion, mais il n'en résulte pas qu'il n'ait pas été influencé par la
+suggestion. Plusieurs cas pourraient être distingués; une personne A a
+porté avec beaucoup de soin un jugement sur la longueur de la ligne modèle,
+et elle est portée à croire que c'est la ligne 12 du tableau qui est égale
+à la ligne modèle; quand on lui suggère que c'est la ligne 13 qui est égale
+au modèle, elle examine cette ligne 13 sans parti pris, et après l'avoir
+comparée à son souvenir du modèle, elle la rejette et revient à sa ligne
+12, qu'elle avait choisie tout d'abord; elle nous apprend qu'à son avis
+c'est la ligne 12 qui est égale, au modèle. Il me paraît incontestable
+que cette personne A n'a point subi dans son jugement l'influence de la
+suggestion. Mais supposons une personne B qui a également choisi la ligne
+12 comme égale au modèle, et qui, quand elle reçoit la suggestion, ne veut
+même pas regarder la ligne 13, par esprit de contradiction ou pour toute
+autre raison, et maintient sa désignation de la ligue 12; ce cas est, me
+semble-t-il, un peu différent du précédent; la personne B a réellement
+subi l'influence de la suggestion, elle a été réellement modifiée par la
+suggestion, seulement elle n'a pas suivi le sens de la suggestion; elle
+s'est obstinée dans son choix, sans rien vouloir regarder ni entendre.
+Enfin, il peut se présenter une personne C qui, après avoir désigné la
+ligne 12, non seulement n'accepte pas la ligne 13 qu'on lui suggère, mais
+encore, par esprit de contradiction nettement développé, adopte la ligne
+11; celle-là aussi a subi l'influence de la suggestion, car si on ne
+l'avait pas suggestionné, elle en serait restée à son choix de la ligne 12.
+Il y a donc, ce me semble, des distinctions à faire dans la suggestibilité;
+on peut être influencé par la suggestion, sans être influencé dans le sens
+de la suggestion.
+
+Les 25 sujets sur lesquels se fait l'expérience se comportent de manière
+bien différente; quelques-uns n'ont point obéi au sens de la suggestion,
+d'autres y ont obéi quelquefois, d'autres y ont obéi toujours. Je n'en ai
+rencontré aucun qui, ayant pris le contre-pied de mon affirmation, ait
+adopté, après ma suggestion, une ligne plus petite que celle qu'il avait
+d'abord choisie.
+
+Je répartis tous les sujets en 9 groupes:
+
+SUJETS AYANT CÉDÉ A LA SUGGESTION
+_Contradiction relative aux lignes_.
+
+0 FOIS|1 FOIS|2 FOIS |3 FOIS|4 FOIS |5 FOIS|6 FOIS|7 FOIS| PLUS DE
+ | | | | | | | | 7 FOIS
+------+------+-------+------+-------+------+------+------+---------
+Hub |Gouje.|And. |Abras.|Meri. |Uhl. |Van. |Mott. |Poire.
+Monne.|Die. |Martin.|Dew. |Delans.| | | |
+Vasse.|Pet. |Bien. | | | | | |
+Bout. |Gesb. |Blasch.| | | | | |
+Mien. |Pou. |Saga. | | | | | |
+Lac. |Féli. | | | | | | |
+------+------+-------+------+-------+------+------+------+---------
+
+Il est à remarquer que plusieurs enfants très jeunes sont parmi les moins
+suggestibles, par exemple Hub., Gouje et Dié. Nous avons l'habitude de
+rencontrer ces enfants avec des coefficients de suggestibilité très forts.
+S'ils ont été peu suggestibles pour l'expérience des lignes, c'est parce
+qu'on leur avait dévoilé le piège dans les expériences sur les couleurs,
+faites quelques jours avant: quelques-uns l'ont déclaré à haute voix. Ainsi
+Gouje nous a dit: «Vous voulez me faire monter, comme l'autre fois; moi,
+je ne veux pas.» Cet exemple nous prouve combien il est délicat de répéter
+dans un même milieu des suggestions contradictoires, reposant sur l'action
+personnelle. Aussi, je pense que le classement donné par cette expérience
+sur les lignes ne doit pas être accepté sans contrôle. Nous retrouvons
+Poire parmi les plus suggestibles, il était même suggestible à l'infini.
+
+Il y a eu très peu de lutte à soutenir contre les élèves, et nous n'avons
+pas remarqué les signes d'émotivité aussi fréquemment que pendant les
+suggestions sur les couleurs. Cette différence est facile à comprendre; la
+contradiction est moins grave lorsqu'elle porte sur une longueur de ligne
+que sur un nom de couleur; nous apprenons par exemple à l'enfant que la
+ligne qu'on lui a montrée n'est pas égale à la ligne 5 du tableau, mais
+à la ligne 6; la contestation porte sur un souvenir, et non sur une
+perception présente; de plus, elle porte sur un degré, une quantité et non
+sur la matérialité d'un fait; enfin, chose curieuse, il arrive souvent,
+dans cette contestation, que c'est nous qui avons raison, et que c'est
+l'enfant qui a tort; en effet, le plus souvent, l'enfant désigne dans
+le tableau une ligne plus petite que le modèle; par conséquent, notre
+suggestion, qui a pour effet de le conduire à désigner une ligne plus
+longue, se trouve être par hasard une suggestion correctrice. C'est un
+hasard heureux, qui peut même éviter à l'expérimentateur un certain
+embarras; si le sujet s'aperçoit qu'on veut lui faire désigner une ligne
+plus grande que celle qu'il a choisie et si le sujet vient à se plaindre de
+cette contrainte qu'on exerce sur lui--ce fait arrive quelquefois--on n'a
+pour répondre à ce soupçon qu'une chose à faire: rapprocher le modèle et
+la ligne qu'on voudrait forcer le sujet à prendre par suggestion. Comme le
+plus souvent les deux lignes sont égales, le sujet, surpris et confus, se
+trouve réduit au silence, et il ne peut plus accuser l'expérimentateur de
+chercher à le tromper.
+
+Il me semble donc que cette expérience a plusieurs avantages sur celle des
+couleurs; ce sont les avantages suivants: 1° on peut mieux préciser une
+longueur de ligne qu'une couleur; 2° la contradiction, étant moins forte,
+n'éveille pas chez l'enfant le soupçon qu'on veut le tromper.
+
+
+III
+
+
+3e _Suggestion directrice sur les longueurs de lignes_.--Notre troisième
+essai pour l'étude de l'action personnelle est d'un autre genre que les
+deux précédents; nous ne faisons plus de lutte avec l'élève, nous cherchons
+à le guider d'avance; c'est une suggestion directrice.
+
+Nous montrons à l'enfant des lignes qui ont toutes 60 millimètres
+de longueur; ces lignes lui sont montrées successivement; elles lui
+apparaissent par la fenêtre pratiquée dans un disque que nous tenons à la
+main, le disque a un diamètre de 13 centimètres, et la fenêtre a la forme
+d'un rectangle allongé de 11 centimètres sur 2 centimètres. Nous tenons le
+disque vertical, posé sur la table, à 50 centimètres de l'enfant, et tourné
+vers la fenêtre de la pièce. L'enfant est prié de regarder les lignes et
+d'en reproduire la longueur, non par un trait continu, mais par des points
+marqués à la distance voulue de la ligne noire qui est tracée en marge du
+papier quadrillé (à 4 millimètres) qu'on place devant lui; la reproduction
+des lignes se fait donc comme dans notre expérience antérieure sur les
+idées directrices.
+
+La première ligne est montrée sans que nous fassions la moindre remarque;
+mais à la seconde ligne, nous disons: _En voici une qui est plus grande_; à
+la troisième, nous disons: _En voici une qui est plus petite_; et ainsi de
+suite, nous alternons la suggestion de ligne grande et de ligne petite,
+jusqu'à la dernière. Cette suggestion est donnée lentement, d'une voix
+douce, sans regarder l'enfant; la suggestion est donnée avant que la ligne
+ait apparu; nous prononçons les paroles convenues, tout en tournant très
+lentement le disque, de sorte que le sujet voit, à travers la fenêtre
+immobile, le disque tourner, et il attend encore l'apparition de la ligne
+au moment ou il nous entend annoncer que la ligne est plus grande ou plus
+petite que là précédente. Les lignes se succèdent à intervalles de sept à
+dix secondes.
+
+Il n'y a eu de la part des sujets aucune observation verbale, et ils n'ont
+donné aucun signe appréciable d'émotivité; chacun a marqué en silence les
+points successifs. Nous avons veillé à ce que les points fussent marqués
+toujours sur les lignes successives de papier quadrillé, car si l'enfant
+avait marqué deux points sur une même ligne, cela aurait produit des
+confusions et des erreurs sur leur signification.
+
+En général, les enfants font leurs marques dans une zone qui ne s'éloigne
+guère de la marge; trois enfants ont marqué des points qui s'éloignaient
+de plus en plus de la marge, et comme deux de ces trois enfants (And. et
+Bout.) sont des plus suggestibles, nous pensons que cette direction des
+points qu'ils ont tracés peut être un souvenir de l'expérience sur l'idée
+directrice qui a été faite sur eux trois semaines auparavant.
+
+La plupart, la grande majorité des enfants ont obéi à la suggestion que
+nous leur donnions; et si on compare l'effet de cette suggestion verbale à
+l'effet de l'auto-suggestion relative à la croissance des lignes, il est
+incontestable que la suggestion verbale a eu une influence plus forte, car
+16 enfants sur 23 l'ont complètement subie, tandis que l'auto-suggestion
+n'a exercé une action absolue que sur un bien plus petit nombre de sujets.
+
+Le tableau XI contient tous les résultats. A droite de chaque nom d'élève
+nous inscrivons la longueur de la première ligne copiée sans suggestion
+d'aucune sorte. Cette ligne modèle a 60 millimètres. Ensuite, nous
+inscrivons les différences en + et en - marquées par les élèves sous
+l'influence des suggestions. Toutes les fois que les différences marquées
+par les élèves sont égales à 0, ou sont en sens contraire de la suggestion,
+nous les indiquons en caractères gras. Dans les deux dernières colonnes
+verticales de droite, on trouve pour chaque élève la moyenne des écarts, et
+le nombre de résistances à la suggestion. La moyenne des écarts est obtenue
+sans tenir compte du signe précédant chaque écart, mais en tenant compte
+seulement du fait que l'écart marqué par l'élève est d'accord avec notre
+suggestion, ou contraire à cette suggestion; on fait la somme algébrique de
+ces deux genres d'écarts, en considérant comme positifs les écarts qui sont
+dans le sens de la suggestion, et comme négatifs les autres; et par
+conséquent les moyennes précédées du signe - indiquent que d'ordinaire le
+sujet a résisté, a marqué ses écarts en sens contraire de la suggestion; au
+contraire les moyennes précédées du signe + indiquent une docilité
+habituelle à la suggestion. Le nombre de résistances se calcule sans
+difficulté; nous avons compté comme résistance un écart égal à 0, car tout
+élève qui fait une ligne égale à la précédente lutte contre la suggestion;
+mais nous ne savons pas au juste si cette résistance est plus grande que
+celle qui consiste à faire un écart précisément opposé à celui de la
+suggestion, et dans le doute nous avons attribué à ces deux genres de
+résistances la même valeur.
+
+
+Tableau XI(a).--_Résultats de l'expérience sur l'action personnelle_
+[Illustration: Tableau11a.png]
+
+......................................................................
+ NATURE DE LA SUGGESTION
+NOMS DES Longueur de ............................................
+ÉLÈVES la 1re ligne + - + - + - + -
+......................................................................
+ 1. Mien 48 +1 +4 -4 +4 -8 +12 -12 +16
+ 2. Vasse. 28 +4 -4 +4 0 +4 -4 0 +4
+ 3. Uhl. 36 +4 -4 +4 -4 0 0 +4 0
+ 4. Gouje. 36 +4 -4 +4 +2 +2 -4 +8 -4
+ 5. Pet. 48 +4 -4 0 0 +4 -4 -4 -4
+ 6. Monne. 44 +4 -8 +8 0 0 -8 +4 +4
+ 7. Lac. 36 +12 0 -4 0 +4 +4 -4 -4
+ 8. Blasch. 60 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 +4
+ 9. Saga. 40 +8 -4 +4 -4 +4 -8 +4 +4
+10. Féli. 40 +4 -4 +4 -4 +6 -4 -2 +4
+11. Demi. 36 +8 -4 +4 -4 0 -4 +8 -4
+12. Pou. 40 +4 -4 +8 0 +8 +8 +4 -4
+13. Abras. 52 0 -4 +4 0 +4 -8 +8 -4
+14. Bout. 32 +4 -8 +12 -4 +8 -4 +8 -4
+15. Die. 40 +8 +4 +4 -12 +4 -4 +8 -4
+16. Bien. 32 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +4 -2
+17. Hub. 44 +4 +4 +4 -4 +8 -8 +8 -8
+18. Gesb. 36 +8 -8 +8 -8 +8 -8 +4 -4
+19. Dew. 44 +4 -8 +4 -6 +4 -6 +8 -6
+20. Delans. 40 +10 -6 +4 -6 +4 -4 +8 -6
+21. Van. 32 +8 -12 +8 -4 +4 -8 +12 -8
+22. Motte. 52 +8 -20 +4 -4 +8 -4 +8 -8
+23. And. 36 +4 -8 +12 -4 +8 -4 +8 -4
+24. Poire. 36 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4
+25. Martin. 40 +4 -8 +8 -8 +8 -6 +2 -4
+.....................................................................
+Nombre des
+résistances. 1 4 3 8 4 4 5 7
+......................................................................
+Somme des écarts +128 -119 +111 -79 +101 -87 +102 -50
+......................................................................
+Moyenne des
+écarts 5 4,9 4,4 3 4 3,5 4 2
+......................................................................
+
+
+Tableau XI(b).--_Résultats de l'expérience sur l'action personnelle_
+
+......................................................................
+ NATURE DE LA SUGGESTION Moyenne Nombre
+.................................................. des des résis-
+ + - + - + - + - + - écarts. tances.
+......................................................................
+-20 +4 0 +4 +4 -4 -8 +4 -4 -4 -5,2 14
+ 0 0 0 +4 -8 0 0 0 0 0 +0,2 13
+ 0 +4 -4 0 +4 -4 0 +4 -4 +1,2 10
+ -4 +4 -4 +4 -4 +4 +0,2 7
+ +4 -0 +4 -10 +8 -4 0 0 +4 -4 +3 6
+ 0 0 +4 -4 0 -4 +2,8 6
+ +4 -4 +1,6 5
+ +4 -4 -4 +4 -4 +4 +1 5
+ -4 +4 +4 +4 -4 -4 +4 -4 +2 5
+ +4 +2 -2 +2 4
+ +4 -4 +4 -4 0 0 +4 -4 +4 3
+ +4 -4 +4 -8 +4 -8 +4 -4 +12 +4 2
+ +4 -8 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 2
+ +8 -4 +4 -4 +4 -4 +4 +4 +4 -4 +5 1
+ +4 -8 +4 -4 +4 -4 +5 1
+ -1 +1 +1 -4 +1,4 2
++12 -12 +12 -12 +12 -12 +12 -12 +9 1
+ +4 -8 +4 -4 +12 -4 +4 -8 +4 -4 +6 0
+ +2 -4 +8 -4 +2 -4 +2 +5 0
+ +2 -2 +4 -6 +6 -4 +2 +5 0
+ +4 -8 +8 -8 +4 -4 +7 0
++12 -8 +4 -8 +20 -12 +4 -8 +8,7 0
+ +8 -4 +8 -4 +8 -4 +8 -4 +6 0
+ +4 -4 +8 -4 +4 -4 +4 -4 +4 0
+ +2 -2 +4 -1 +6 -8 +4 -6 +5 0
+......................................................................
+
+ 7 9 6 6 5
+......................................................................
++61 -71
+......................................................................
+
+ 2,5 2,8 3,3 2,7
+......................................................................
+
+Pour classer les élèves, il faudrait tenir compte à la fois de la valeur de
+la moyenne et du nombre des résistances; car en général, ceux qui résistent
+le plus souvent sont ceux qui font les écarts les moins forts; et quand le
+nombre de résistances de deux élèves est égal, il faut considérer comme
+le moins suggestible celui qui a fait les écarts les plus petits. Nous
+établirons notre classification en prenant pour guide les nombres
+de résistances; ce n'est là, bien entendu, qu'une mesure toute
+conventionnelle.
+
+Il faut remarquer que lorsque le nombre de résistances ne dépasse pas 1, il
+n'a pas grande importance par lui-même, car il peut tenir simplement à un
+moment de distraction, l'élève n'ayant pas bien écouté la suggestion; ce
+défaut d'attention doit être surtout soupçonné chez ceux qui ont des écarts
+de suggestion dont la moyenne présente une valeur très forte: c'est le cas
+de Die., de Hub., de Bout.
+
+La valeur des écarts, prise dans l'ensemble, a beaucoup diminué à mesure
+que l'expérience se prolongeait. C'est ce que montrent les deux rangées
+horizontales de chiffres inscrits au bas du tableau XI. La somme totale des
+écarts suit une progression régulièrement descendante, tandis que la somme
+des résistances augmente; ces deux données en se confirmant, nous prouvent
+que les élèves ont été, surtout au début, les dupes de l'illusion, mais que
+peu à peu ils s'y sont moins abandonnés, ils en ont eu une conscience plus
+claire. Fait curieux, que je ne m'explique pas, la suggestion a surtout été
+effective lorsqu'elle tendait à l'augmentation de la ligne modèle, et en
+effet, la somme des écarts successifs est plus faible pour les écarts
+dans le sens de la diminution que pour les écarts dans le sens de
+l'augmentation. La somme des 5 premiers écarts d'augmentation est de 503
+millimètres, la somme des 5 écarts de diminution est de 406 millimètres,
+la différence est donc très nette. A quoi peut-elle tenir? Je suis bien
+certain d'avoir fait de la même voix les deux suggestions, et il n'y a
+pas là de cause d'erreur qu'on puisse incriminer. Il est possible que le
+souvenir d'expériences antérieures, dans lesquelles les lignes modèles
+présentaient un accroissement régulier ait influé sur l'esprit des élèves.
+Il est possible aussi qu'une personne, qui s'occupe à tracer ou à marquer
+des lignes, éprouve plus de difficulté psychique à rapetisser les lignes
+qu'à les agrandir; un arrêt de mouvement--on le sait du reste par d'autres
+expériences--exige un plus grand effort de volonté que la continuation d'un
+mouvement; mais cette explication ne se vérifie que pour le cas où les
+lignes sont tracées d'un trait. S'applique-t-elle au cas où les lignes sont
+marquées par un simple point final?
+
+Les chiffres de notre tableau XI nous montrent que les différences
+individuelles de suggestibilité ont été très fortes. C'est du reste la
+règle dans toutes les recherches que nous avons faites jusqu'ici sur la
+suggestibilité; et il serait bien téméraire d'extraire de résultats aussi
+hétérogènes une moyenne permettant de dire: la suggestibilité des élèves
+d'école primaire dans cette expérience est de tant. Mien., un élève de
+3e classe, vient en tête, comme résistance à la suggestion, il a presque
+toujours pris le contre-pied de mon affirmation; nous trouvons également
+parmi les réfractaires Laca., Saga., Blasch., Féli., etc. Parmi les plus
+suggestibles ont été And. et Poire., vrais automates, qui ont toujours
+marqué des écarts réguliers, conformes à la suggestion.
+
+_Même expérience sur des jeunes gens d'école primaire
+supérieure_.--Lorsqu'on ne fait pas subir un interrogatoire aux sujets,
+lorsqu'on ne recueille pas leurs impressions après des expériences comme
+celle-ci, les résultats nous en sont comme fermés; nous n'avons en notre
+possession que des chiffres, ce qui est toujours peu de chose pour se
+rendre compte d'un état de conscience. Je n'ai point voulu interroger
+ces élèves d'école primaire élémentaire, parce que ce sont mes sujets
+habituels, et qu'en attirant trop souvent leur attention sur les illusions
+dont je les avais rendus victimes, je les aurais faits trop sceptiques pour
+des expériences ultérieures. J'ai donc préféré répéter mes suggestions
+dans un autre milieu, et j'ai passé une après-midi dans une école primaire
+supérieure, où j'ai fait copier des lignes, exactement dans les mêmes
+conditions, à 10 élèves, âgés environ de 17 ans, et appartenant à la
+deuxième année de l'école. Ces élèves sont rangés dans le tableau XII par
+ordre de mérite intellectuel; les 2 premiers sont jugés par leurs maîtres
+comme très intelligents, les 3 derniers sont faibles, les autres sont
+moyens. On voit que parmi ces élèves, tout comme parmi ceux d'école
+primaire élémentaire, il y en a qui n'ont jamais résisté, et fait des
+écarts énormes, comme Dru..., le dernier, tandis que d'autres ont résisté
+constamment, prenant le contre-pied de ce que je disais. La moyenne de la
+valeur des écarts, inscrite au bas du tableau, est plus faible que celle de
+leurs camarades plus jeunes. La différence est même assez nette: en mettant
+vis-à-vis la moyenne des écarts pour les deux groupes d'élèves, on a:
+
+ORDRE DES ÉLÈVES DU PRIMAIRE ÉLÈVES DU PRIMAIRE
+SUGGESTIONS ÉLÉMENTAIRE SUPÉRIEUR DIFFÉRENCES
+ 1 5 2,6 - 2,4
+ 2 4,9 2,6 - 2,3
+ 3 4,4 3,8 - 0,6
+ 4 3 2,7 - 0,3
+ 5 4,3 2,4 - 1,6
+ 6 3,5 2 - 1,5
+ 7 4 2,2 - 0,8
+ 8 2,3 4,7 + 2,7
+ 9 2,5 1,9 - 0,9
+ 10 2,8 2,8 = 0,9
+
+Dans la plupart des cas, ces chiffres montrent que l'avantage reste aux
+élèves d'école primaire supérieure.
+
+Ces derniers ne se sont pas corrigés nettement au cours de l'expérience, et
+le dixième écart qu'ils ont marqué n'est pas plus faible que le premier;
+par là aussi ils diffèrent des enfants plus jeunes, et si on prenait ces
+chiffres à la lettre, et qu'on fût tenté de généraliser à outrance, on
+arriverait à cette proposition paradoxale que l'adulte ne se corrige pas
+autant que l'enfant. Mais en y regardant de plus près, on a une impression
+tout autre; on voit que l'enfant, en se corrigeant, s'est rapproché des
+résultats donnés par l'adulte, résultats qui supposent une demi-conscience
+de l'illusion, et c'est parce que l'adulte avait dès le début, et sans
+éducation nécessaire, cette demi-conscience, qu'il n'a pas eu à se corriger
+comme l'a fait l'enfant; il offrait en quelque sorte moins de marge à la
+correction.
+
+Je passe maintenant à l'interrogatoire des élèves. Je l'ai écrit en même
+temps que je le faisais. Il est très difficile de poser les questions sans
+suggestionner l'élève.
+
+
+TABLEAU XII
+[Illustration: Tableau12.png]
+
+INFLUENCE D'UNE ACTION MORALE DIRECTRICE
+
+_Élèves d'une École primaire supérieure_.
+
+................................................................................................
+
+ NATURE DE LA SUGGESTION
+ÉLÈVES [1] [2] [3]
+....................................................................
++ - + - + - + - + - + - + - + - +
+................................................................................................
+
+Buccin 50 +2 -2 +2 -2 +1 = +1 -1 +1 -1 +2 -1 +1 -1 +1 -1 1,2 1
+Dupuis 52 0 -12 +4 -8 +4 -4 +4 -8 +4 -4 +8 -4 -4 -4 +4 -4 +8 5 0
+Auclot 44 +3 -3 +4 -4 +2 = +6 -4 -4 -2 +2 = +1 -1 2 3
+Colin 62 = +8 = -10 = = +4 -3 = = = = +3 0,3 12
+Carriste 40 +3 -3 +6 -4 +1 +1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 1,7 0
+Raoul 32 +4 -6 +4 -3 +4 -2 +6 -10 +6 -8 +4 +2 +6 -10 +6 4 1
+Malgache 52 -4 +16 -4 = -4 +4 -8 +4 -4 -4 +4 = +4 -4 +4 -8 -1,2 10
+Lachelier 42 +8 -6 +4 -4 +8 -3 +2 -8 +3 = +2 -4 +4 -2 +4 -10 4,5 1
+Daumet 44 +4 -8 -4 -6 +4 -2 +2 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4 4 0
+Drumont 48 +6 -10 +14 -4 +4 -8 +4 -12 +10 -4 +2 -6 +6 -2 -8 -6 6,6 0
+................................................................................................
+Somme des
+écarts 26 26 38 27 24 20 22 47 19 28 29 18 34 29
+
+Moyenne des
+écarts 2,6 2,6 3,8 2,7 2,4 2,0 2,2 4,7 1,9 2,8 2,3 1,8 3,4 2,9
+
+................................................................................................
+(col. 1: Longueur donnée à la ligne de 6 mm.)
+(col. 2: Moyenne des écarts.)
+(col. 3: Nombre des résistances.)
+
+
+INTERROGATOIRE DE BUCCIN
+
+Sujet très suggestible. Il a eu l'illusion complète jusqu'à ma question 3,
+qui parut lui avoir ouvert les yeux.
+
+1. _D_.--Eh bien, que pensez-vous de vos résultats?
+_R_.--(Hoche la tête.) Je crois que je me suis trompé. Je les
+ai faites (les lignes) presque toutes grandes.
+
+2. _D_.--Les différences réelles entre les lignes sont-elles
+plus petites ou plus grandes que celles que vous avez faites?
+_R_.--Elles sont plus grandes.
+
+3. _D_.--Avez-vous _vu_ les différences des lignes?
+_R_.--Je comptais que vous le saviez mieux que moi. Mais je
+ne les voyais pas beaucoup. En les faisant, je ne voyais pas
+bien les différences.
+
+
+INTERROGATOIRE DE DUPUIS
+
+Ce sujet a été un des plus suggestibles.
+
+1. _D_.--Les différences que vous avez marquées entre les
+lignes sont plus grandes au commencement qu'à la fin. Pourquoi?
+_R_.--Elles étaient les mêmes; une grande et une petite qui
+suivaient.
+
+2. _D_.--A combien appréciez-vous les différences?
+_R_.--A cinq millimètres.
+
+3. _D_.--N'avez-vous pas fait d'autres remarques sur les différences
+des lignes?
+_R_.--(Embarras.)
+
+4. _D_.--Avez-vous exagéré ou rapetissé les différences?
+_R_.--J'ai dû exagérer. Les différences n'étaient pas sensibles.
+
+_D_.--Avez-vous eu des doutes tout à l'heure sur la longueur
+des lignes?
+_R_.--Oui.
+
+_D_.--Alors pourquoi, les ayant crues égales, les avez-vous
+faites inégales?
+_R_.--Je n'étais pas sûr de moi.
+
+On peut remarquer dans cet interrogatoire que la question 4 a eu un rôle
+décisif, et qu'à partir de ce moment le sujet a reconnu son erreur, soit
+que notre encouragement ait diminué sa timidité, soit que notre question
+ait orienté son attention dans le sens de la critique.
+
+INTERROGATOIRE DE RAOUL
+
+Ce sujet est un peu moins suggestible que le précédent. Cela se voit par
+les résultats numériques de l'expérience. Cela apparaît très nettement
+aussi dans l'interrogatoire.
+
+_D_.--Eh bien, que pensez-vous de ces lignes?
+
+_R_.--Je les ai vues presque toutes à peu près de la même longueur.
+
+_D_.--Quand vous est venue cette idée?
+
+_R_.--Vers le milieu de l'expérience.
+
+_D_.--Comment cette conviction vous est-elle venue?
+
+_R_.--(Embarras)
+
+_D_.--D'où vient qu'ayant cette conviction vous avez fait des lignes
+inégales?
+
+_R_.--Parce qu'il y avait des lignes un peu moins épaisses; c'est peut-être
+ce qui les faisait paraître moins longues.
+
+_D_.--Ma parole influait-elle sur vous?
+
+_R_.--Oui.
+
+_D_.--Avez-vous cru réellement que les lignes étaient tantôt plus grandes,
+tantôt plus courtes?
+
+_R_.--Dès le début, j'ai cru: mais vers le milieu, je me suis aperçu que
+pour quelques-unes elles étaient plus courtes, quand vous disiez plus
+longues.
+
+_D_.--Etait-ce par complaisance que vous les avez faites plus courtes?
+
+_R_.--Oui, monsieur.
+
+Ce cas me parait assez net; une illusion se produit au début, illusion
+intellectuelle; elle se dissipe ensuite, le sujet s'apercevant que les
+lignes ne diffèrent pas comme je l'annonce; c'est vers le milieu de
+l'expérience que l'illusion est reconnue; mais il reste un autre facteur de
+la suggestibilité, la timidité de l'élève, qui continue à obéir à ma parole
+sans y croire. Nous voyons bien nettement ici une dissociation des deux
+facteurs.
+
+INTERROGATOIRE D'AUCLOT
+
+Un peu moins suggestible que le précédent; il a eu à la fois l'illusion
+intellectuelle et la docilité, mais à un moindre degré. Il est intéressant
+de voir que ce sujet invente un motif inexact pour appuyer son illusion.
+
+_D_.--Que pensez-vous de ces lignes?
+
+_R_.--Je crois qu'elles sont à peu près toutes égales, et à différentes
+positions.
+
+_D_.--Cette idée, quand vous est-elle venue?
+
+_R_.--Au milieu,, vers la 8e ligne.
+
+_D_.--Comment avez-vous eu cette idée?
+
+_R_.--Quand vous disiez, «un peu plus grand», elles étaient vers le centre
+du disque--et «un peu plus petit», elles étaient vers la périphérie. (C'est
+tout à fait faux. Exemple de motif surajouté.)
+
+_D_.--Avez-vous pensé qu'elles étaient rigoureusement égales ou de
+différence très minime?
+
+_R_.--_Maintenant_, je crois qu'elles sont égales; à ce moment-là j'ai
+pensé à une différence très petite, de 1 à 3 millimètres.
+
+_D_.---Alors pourquoi avez-vous parfois exagéré ces différences?
+
+_R_.--Il me semblait bien qu'elles étaient égales, je suivais vos paroles;
+et j'avais un peu le sentiment que je me trompais.
+
+INTERROGATOIRE DE MALGACHE
+
+Ce sujet est le moins suggestible de tous.
+
+_D_.--Que pensez-vous de cette expérience?
+
+_R_.--Les mêmes traits ont passé plusieurs fois. Je les ai reconnus
+individuellement.
+
+_D_.--Avez-vous fait une autre réflexion?
+
+_R_.--Elles n'ont pas grande différence, elles sont presque égales. Elles
+paraissent égales, on ne s'en aperçoit pas parce qu'elles ne sont pas
+placées pareilles, mais elles doivent être égales.
+
+_D_.--Quand cette conviction vous est-elle venue?
+
+_R_.--Vers le milieu, mais à la fin, j'étais presque certain qu'elles
+étaient égales.
+
+_D_.--Pourquoi les faisiez-vous égales si vous n'en étiez pas sûr?
+
+_R_.--De peur de me tromper. Pour les 3 derniers points, je me suis
+recopié.
+
+_D_.--J'annonçais que certaines lignes étaient longues, et d'autres
+courtes. Quel effet cela vous faisait-il?
+
+_R_.--Je ne l'ai pas cru du tout. Dès la seconde ligne, je me suis aperçu
+que vous essayiez de me tromper: et alors, je ne faisais pas attention à
+ce que vous disiez. A partir du 5e point, c'est comme si vous n'aviez rien
+dit.
+
+_D_.--Vous avez suivi ma suggestion vers le milieu. L'avez-vous remarqué?
+
+_R_.--Non, je n'écoutais pas.
+
+Je dois dire que ce dialogue a fini par prendre une tournure un peu
+embarrassante, quand le sujet me disait tranquillement: «Je ne vous
+écoutais pas, c'est comme si vous ne m'aviez rien dit.» Ces quelques
+paroles rendent singulièrement éloquents les chiffres représentant la
+moyenne des écarts, et on comprend qu'une moyenne négative représente une
+lutte, une sorte de rébellion, qui n'a rien de sympathique. Cet élève n'a
+eu ni illusion ni docilité.
+
+COMPARAISON DES TROIS EXPÉRIENCES PRÉCÉDENTES SUR LA SUGGESTION OPÉRANT
+COMME ACTION MORALE
+
+Nous reproduisons ici les 3 classifications auxquelles nos expériences sur
+l'action personnelle ont abouti. La comparaison de ces classifications
+montre qu'elles diffèrent beaucoup: certains élèves, par exemple, comme
+Gouje et Uhl, qui sont derniers dans la première épreuve, sont premiers
+pour la seconde. Ces changements brusques de rang peuvent tenir à deux
+causes: ou que l'action personnelle a des effets extrêmement variables, ou
+que le sujet, d'une expérience à l'autre, a appris à se méfier.
+
+
+SUGGESTION SUGGESTION SUGGESTION SYNTHÈSE des 3 SYNTHÈSE des 3
+CONTRA- CONTRA- DIRECTRICE classifications classifications
+DICTOIRE DICTOIRE sur les précédentes. d'après
+sur les sur les lignes. l'expérience
+couleurs. lignes. des idées
+directrices.
+......................................................................
+ 3,5.Ahras. 3,5.Hub. 1.Mien 1.Lac. 15. 1.Lac. 7.
+ 3,5.Féli. 3,5.Monne. 2.Vasse. 2.Mien. 15,5. 2.Delans. 8.
+ 3,5.Lac. 3,5.Vasse. 3.Uhl. 3.Vasse. 17. 3.Saga. 14.
+ 3,5.Bon. 3,5.Bout. 4.Couje. 4.Bout. 22. 4.Gesb. 15.
+ 3,5.Bout. 3,5.Mien. 5.Monne. 5.Féli. 23. 5.Pet. 17.
+ 3,5.Martin. 3,5.Lac. 6.Pet. 6.Monne. 26. 6.Bien. 21.
+ 7. Gesb. 9,5.Gouje. 7.Blasch. 7.Pet. 27. 7.Féli. 22.
+11,5.Blasch. 9,5.Die. 8.Lac. 8.Blaschek.33,5. 8.Vasse. 23.
+11,5.Motte. 9,5.Pet. 9.Saga. 9.Abras. 35. 9.Martin.31.
+11,3.Mien. 9,5.Gesb. 10.Féli. 10.Saga. 35,5. 10.Van. 36.
+11,5.Delans. 9,5.Pou. 11.Demi. 11.Gouje. 36. 11.Poke. 38.
+11,5.Pet. 9,3.Féli. 12.Pou. 12.Die. 37. 12.Die. 41.
+11,5.Vasse. 15. And. 13.Abra. 13.Martin. 37,5. 13.Gouje. 42.
+11,5.Saga. 15. Martin. 14.Bien. 14.Gesbe. 38,5. 14.Bout. 43.
+11,5.Die. 15. Bien. 15.Bout. 15.Pou. 39. 15.Hube. 43.
+17,5.Meri. 15. Blasch. 16.Die. 16.Hub. 44,5.
+17,5.Poue. 15. Saga. 17.Hub. 17.Uhl. 47,5.
+17,5.Monne. 18,5.Abras. 18.Poire. 18.Bien. 50.
+17,5.Demi. 18,5.Dew. 19.Martin. 19.Delans. 53.
+20,5.Van. 20,5.Meri. 20.Dew. 20.Motte. 59,5.
+20,5.Bien. 20,5.Delans. 21.Delans. 21.Poire. 68.
+22,5.Uhl. 22. Uhl. 22.Gesb. 22.Van. 68,5.
+22,5.Gouje. 23. Van. 23.And.
+24. Hub. 24. Motte. 24.Motte.
+25. Poire. 25. Poire. 25.Van.
+
+
+C'est cette seconde raison qui certainement explique les déplacements de
+Gouj.... C'est un enfant tout jeune, fort intelligent, qui appartient à la
+4e classe, et qui a les allures d'un moineau franc. Il paraît qu'en classe
+il prend constamment la parole, pour montrer qu'il sait, et son maître est
+obligé de lui imposer silence. Dans le cabinet du Directeur, il se montra
+d'abord plus réservé et plus timide; il fut très suggestible pour les
+expériences sur les idées directrices, ce que j'attribuai à son jeune âge.
+Pour l'expérience des couleurs il se laissa tromper complètement; mais il
+se souvint qu'il avait été trompé; quand il revint pour l'expérience de
+suggestion contradictoire relative aux lignes, et aussi pour l'expérience
+de suggestion directrice relative aux lignes, il me dit avec aplomb, en me
+regardant bien dans les yeux: «Vous voulez me tromper comme l'autre fois;
+moi, je ne veux pas; je ne veux pas qu'on dise que je suis aveugle, etc.,»
+puis vint un bavardage intarissable; l'enfant avait perdu sa timidité avec
+moi.
+
+Malgré ces causes d'erreurs, je pense qu'en faisant la synthèse de nos 3
+classifications, on doit aboutir à une classification unique qui reflète
+tout au moins les différences de suggestibilité des élèves relativement à
+une action personnelle. Comparons donc cette classification synthétique à
+celle que nous avaient donnée les expériences d'idée directrice, et voyons
+où elles concordent.
+
+Lac. est le 1er sur les 2 listes; nous avons déjà parlé de cet enfant, à la
+physionomie d'adulte, peu avancé dans ses études, mais ayant déjà pris des
+habitudes de liberté, comme un homme fait. Mien, qui est le 2e, est un
+enfant beaucoup plus jeune (3e classe, neuf ans et demi) à la figure fermée
+et sérieuse; il ne figure pas dans la classification relative aux idées
+directrices parce qu'il n'a pas pris part à toutes les expériences; il a
+été extrêmement peu suggestible pour les lignes, et beaucoup plus pour les
+poids. Vasse. (n° 3) est un jeune garçon à mine éveillée, bien développé
+physiquement, ayant l'habitude de la rue; il était d'une suggestibilité
+moyenne pour les idées directrices; il parut assez rebelle à l'action
+personnelle. Jusqu'ici les deux listes concordent. Pour Bout. (n° 4), nous
+avons une surprise; ce jeune enfant, qui est dans la 1re classe, mais ne
+compte pas parmi les premiers, s'est comporté en vrai automate pour tout
+ce qui concerne les idées directrices; il a, au contraire, bien résisté
+à l'action personnelle. D'où vient cette exception? Il résulte des
+renseignements donnés par le directeur, que c'est un enfant doux,
+rougissant, discipliné, ne faisant pas de bruit en classe, mais capable de
+se défendre avec beaucoup de force si on l'accuse injustement; alors, il
+proteste, il élève la voix. Féli. (n° 5)est un garçon gai, vigoureux, un
+boute-en-train, aimé de ses camarades; il a le même rang dans nos deux
+listes (5 et 7). On peut en dire autant de Pet. (n° 7). Saga. (n° 9) paraît
+avoir subi l'action personnelle plus que ne le faisait prévoir son rang
+(3) dans les autres expériences. Gouje. (n° 10) a bien plus lutté contre
+l'action personnelle que contre l'automatisme des expériences. Rien à dire
+des suivants. Notons Poire., qui reste aussi suggestible dans tous les
+cas, Van. aussi; mais finalement, nous rencontrons une dernière exception,
+Delans.; ce jeune garçon, qui a fait preuve antérieurement de tant
+d'esprit critique, a, au contraire, subi avec une grande docilité l'action
+personnelle. C'est le cas inverse de celui de Bout. et nous devons conclure
+de ces deux cas, qui nous paraissent typiques, que ces deux formes de
+suggestibilité peuvent être absolument indépendantes, comme elles peuvent
+aussi se rencontrer jointes, ainsi que Poire nous en fournit un bel
+exemple.
+
+CONCLUSION.--Les expériences sur l'action morale sont incontestablement
+celles qui se rapprochent le plus de l'hypnotisme et du magnétisme animal.
+La comparaison, des deux méthodes est d'autant plus légitime que divers
+auteurs des plus compétents, Bernheim, Delboeuf, admettent aujourd'hui
+«qu'il n'y a pas d'hypnotisme» mais seulement de la suggestion; et que la
+suggestion est «la clef du magnétisme animal»; en d'autres termes, tous les
+phénomènes physiologiques et nerveux qui caractérisent l'hypnose pourraient
+être produits par simple affirmation, ils résultent de l'affirmation
+autoritaire d'un individu exerçant son influence sur un autre individu. Or,
+comme nous ne faisons pas autre chose, dans les 3 expériences sus-décrites,
+que d'influencer un élève par une affirmation, il résulterait de cette
+manière de voir que notre expérience n'est pas autre chose qu'une tentative
+de suggestion hypnotique.
+
+Il y a du vrai dans ce rapprochement; l'hypnotisation ressemble à nos
+expériences autant que la suggestion anormale ressemble à la suggestion
+normale. Ce rapprochement ne doit pas nous faire oublier que les
+différences de degré ont en pratique une importance énorme, et qu'il y
+a véritablement un abîme entre notre suggestion pédagogique qui influe
+seulement sur l'appréciation d'une longueur de ligne, ou d'une nuance de
+couleur, et la suggestion médicale ou hypnotique qui peut faire manger à
+un malade des pommes de terre crues qu'il prend pour des gâteaux. Dans ce
+dernier cas nous avons une tentative d'asservissement d'une intelligence,
+et c'est là ce que Wundt considère comme une immoralité: le sujet devient
+la chose de l'expérimentateur; on pèse sur lui jusqu'à ce que sa résistance
+soit vaincue, et sa servilité complète; et le résultat de cette tentative
+est de le rendre pins suggestible, plus servile pour une autre occasion.
+Dans nos expériences scolaires, au contraire, l'effort que nous faisons
+pour influencer le sujet est cent fois plus discret; il a pour but non de
+l'asservir, mais d'éprouver son degré de résistance. N'est-ce point là tout
+autre chose? Est-ce briser une lame d'acier que de rechercher si elle est
+souple? On ne renverse pas l'individu, on le convie à essayer ses forces,
+et l'épreuve tourne pour lui en leçon, et devient un correctif de la
+suggestibilité, si on lui explique ce qu'on a voulu faire, surtout si on
+lui apprend à se défier dorénavant des affirmations sans preuves. Je n'ai
+pas besoin d'ajouter que sous sa forme bénigne, notre expérience est
+beaucoup plus précise qu'une suggestion hypnotique, puisqu'elle donne une
+mesure de la résistance du sujet, mesure qui peut s'exprimer en chiffres,
+alors que l'appréciation de la résistance à une suggestion hypnotique reste
+toujours très vague.
+
+Quoi qu'il en soit, j'admets qu'il y a tout au fond de notre expérience une
+lutte sourde entre la personnalité du sujet et celle de l'expérimentateur,
+lutte qui dans un milieu scolaire pourrait avoir des inconvénients
+pratiques; c'est pour cette raison que je préfère aux suggestions orales,
+seules décrites jusqu'ici, les suggestions dont il me reste maintenant à
+parler.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+L'INTERROGATOIRE
+
+
+Ainsi que je l'ai indiqué dans le précédent chapitre, je divise mon étude
+sur l'action personnelle en deux parties; dans la première partie, j'ai
+exposé quelques tests qui permettent d'apprécier la docilité d'une personne
+quelconque à l'action personnelle, et qui montrent que ces phénomènes si
+délicats d'influence, que jusqu'ici l'on avait étudiés seulement après les
+avoir provoqués à l'aide des manoeuvres de l'hypnotisme, peuvent prendre la
+forme inoffensive d'un exercice scolaire. J'aborde maintenant la seconde
+partie, je cherche à pousser l'analyse plus loin; je ne me contente pas
+d'établir une classification de suggestibles, je m'efforce de pénétrer dans
+le mécanisme de cette suggestion de nature spéciale qu'on peut appeler
+l'action personnelle ou l'action morale.
+
+Une très simple analyse, qui est évidemment a priori, mais que j'adopte
+comme plan commode d'exposition, permet d'établir dans l'action morale
+qu'un individu exerce sur un autre individu plusieurs subdivisions et
+distinctions. Tout individu représente, cela est certain, une puissance
+morale d'intensité particulière; cette puissance morale dépend en première
+ligne de tout ce que l'individu à suggestionner connaît sur celui qui le
+suggestionne; position officielle, état de fortune, existence passée, etc.;
+puis, il faut faire entrer en ligne de compte la personnalité physique,
+les caractères de cette personnalité physique, le développement du corps,
+l'habileté, la force musculaire, le timbre de la voix; enfin, il faut
+prendre en considération l'énergie morale, la volonté, l'esprit de
+conduite; ce sont des caractères qui jouent le premier rôle dans la
+carrière de la plupart des hommes, ce sont aussi ceux, je crois, auxquels
+on attache officiellement la moindre importance, car il ne se fait pas
+d'examens sur l'énergie morale, et cependant elle est au moins aussi
+nécessaire à beaucoup d'individus, au militaire, par exemple, que les
+connaissances techniques, qui font l'objet unique des examens. Parmi ces
+caractères auxquels on reconnaît qu'un individu est un fort ou un faible,
+il y en a un que je dois signaler tout particulièrement, c'est le regard;
+ou plus exactement, c'est la faculté de regarder un autre individu avec
+persistance dans les yeux. Ceux qui ont de l'autorité morale, d'après mes
+observations journalières, sont tous doués de cette faculté.
+
+Aucune étude n'a encore été faite jusqu'ici--aucune étude méthodique,
+j'entends--sur ces assises, psycho-physiologiques de l'autorité morale; et
+je ne suis pas en mesure de combler cette regrettable lacune. J'ai dirigé
+mes recherches vers un point un peu différent; je me suis attaché à l'étude
+de l'influence suggestive de la parole. C'est par la parole, le plus
+souvent, que la suggestion morale s'exerce; j'ai donc voulu rechercher
+quelle est la puissance de suggestion des mots qu'on prononce--la personne
+qui les prononce restant autant que possible la même. Le dictionnaire et la
+syntaxe sont ainsi mis à contribution par notre expérimentation, et je suis
+loin d'avoir entièrement exploré mon domaine. Pendant que je faisais
+ce travail, j'ai presque constamment adopté le point de vue du juge
+d'instruction; et j'ai recherché ce que le procédé d'interrogatoire
+judiciaire renferme de possibilités de suggestions et d'erreurs.
+
+La question se divise en plusieurs parties selon la manière dont on
+comprend un interrogatoire, et je ne doute pas qu'en pratique, et, de la
+meilleure foi du monde, les juges emploient telles ou telles variétés
+d'interrogatoire, sans se rendre compte des différences qu'elles présentent
+au point de vue des garanties de sincérité et d'exactitude. Je distingue
+donc 4 variétés principales:
+
+1° Le juge laisse à la personne qu'il interroge--supposons que ce soit un
+témoin--sa spontanéité complète; le témoin ne répond point à des questions,
+il dépose d'abondance.
+
+2° Le juge pose des questions, il fait des questions précises, il montre de
+l'insistance, il force le témoin à répondre, sans du reste le suggestionner
+dans un sens ou dans l'autre. C'est un _forçage_ de mémoire.
+
+3° Le juge exerce sur le témoin, par la nature des questions qu'il emploie,
+une suggestion douce.
+
+4° Le juge fait de la suggestion à outrance.
+
+L'ordre logique voudrait que nous commencions par la 1re forme
+d'interrogatoire; mais en fait, j'ai commencé mes expériences par la
+2me, pour cette raison bien simple qu'on ne fait pas de semblables
+classifications au début des recherches.
+
+Je commencerai donc par exposer les résultats que j'ai obtenus par la
+forçage de la mémoire.
+
+EXERCICE DE MÉMOIRE FORCÉE
+
+Supposons un juge d'instruction qui, seul en tête à tête avec un enfant,
+l'interroge: cet enfant a été le témoin d'un fait grave, dont la
+constatation sans erreur présente une grande importance pour la justice;
+le juge interroge l'enfant avec douceur, avec patience, sachant combien la
+moindre suggestion peut avoir d'influence sur l'esprit docile d'un enfant,
+il pèse ses moindres paroles avant de les prononcer, et il pousse même la
+prudence jusqu'à cacher à l'enfant sa conviction personnelle, afin de ne
+pas dicter, malgré lui, la réponse qui lui paraît véridique; mais, malgré
+cette prudence, il est obligé d'insister, et de revenir plusieurs fois à la
+charge, pour obtenir de l'enfant les réponses qui ne viennent pas de suite;
+il ne peut se contenter du silence de son petit témoin; il veut le faire
+parler, soit dans un sens, soit dans un autre; il est impartial, je le
+répète, mais très impartialement il pose des alternatives à l'enfant:
+«Avez-vous vu ceci ou cela, lui demandera-t-il, précisez, les choses se
+sont-elles passées de cette manière-ci, ou de cette manière-là?» Je crois
+bien ne pas m'avancer beaucoup en admettant que l'interrogatoire des
+enfants qu'on est obligé de citer en justice comme témoins se produit
+le plus souvent d'après ce procédé[51]. Un juge d'instruction ne peut
+considérer ce procédé comme incorrect, puisqu'il a la conscience de n'avoir
+rien suggestionné de précis à l'enfant, et qu'il a laissé celui-ci libre de
+choisir entre les différentes alternatives qu'on lui présente. Mais si ce
+n'est pas de la suggestion qu'on a fait sur cet enfant, on a exercé sur lui
+une influence qui n'en est pas moins dangereuse, comme je vais le montrer
+dans un instant, car on a _forcé_ sa mémoire; en mettant l'enfant en
+demeure de préciser des souvenirs qui sont vagues et incertains, on
+l'oblige à commettre, sans qu'il le sache--et par conséquent avec une
+entière bonne foi--des erreurs de mémoire qui ont une grande gravité.
+
+[Note 51: Il ne doit pas être rare non plus qu'un juge d'instruction
+Suggestionne directement l'enfant qu'il interroge. Bernheim a écrit
+quelques pages instructives sur cette suggestion judiciaire des enfants: il
+a montré comment on peut, de la meilleure foi du monde, faire entrer peu
+à peu dans l'esprit d'un enfant l'image hallucinatoire d'un crime dont le
+juge admet la réalité, et auquel il s'imagine que l'enfant a assisté. De
+_la suggestion_, Paris, Doin, 1886, p. 186 et seq.]
+
+Ces réflexions me sont inspirées par les résultats de l'expérience que j'ai
+imaginée sur les erreurs de mémoire chez les enfants; les résultats de
+cette expérience ont, de beaucoup, dépassé toutes mes prévisions, et elles
+ont étonné le Directeur d'école qui m'assistait et qui a collaboré à mes
+recherches. Je n'ai aucune crainte que les enfants aient cherché à nous
+tromper; ils ont trop de respect de leur Directeur pour s'y risquer, et
+du reste, l'étonnement qu'ils ont tous éprouvé, l'expérience terminée,
+lorsqu'on leur a fait toucher du doigt leur erreur, était manifestement
+sincère.
+
+L'épreuve a été faite individuellement, sur chaque enfant isolé, dans le
+cabinet du Directeur.
+
+Je commençais par dresser à l'enfant les explications suivantes: «Mon ami,
+nous allons faire ensemble une expérience, pour savoir si vous avez une
+bonne mémoire, une mémoire meilleure que celle de vos camarades; je vais
+vous montrer un carton, qui est là, caché derrière cet écran; sur ce
+carton sont fixés des objets. Je vais mettre le carton sous vos yeux,
+vous regarderez les objets avec soin pendant dix secondes; dix secondes,
+remarquez-le bien, c'est un temps très court, ce n'est pas une minute; une
+minute contient soixante secondes; dix secondes sont très vite passées; il
+faudra donc ne pas perdre ce temps précieux, et le mettre à profit pour
+regarder très vivement et très attentivement les objets du carton; car dès
+que les dix secondes seront écoulées, je vous enlève le carton, et alors
+je vous poserai une foule de questions sur ce que vous aurez vu; je vous
+poserai plus de 30 questions, sur beaucoup de petits détails, et il faudra
+me répondre exactement; est-ce compris?» Cette explication a presque
+toujours eu pour effet d'exciter la curiosité et le zèle d l'enfant. Je lui
+répète encore une ou deux fois: «faites bien attention», puis je prends
+d'une main le carton, je le pose sous les yeux de l'enfant, devant lui,
+sur la table; à ce moment je fais partir de l'autre main une 7montre à
+secondes, puis j'attends douze secondes. L'enfant penché sur le carton, le
+dévore des yeux, promène son regard d'un objet à l'autre, sans rien dire;
+aucun ne prononce de parole à haute voix, ni ne touche l'objet avec ses
+mains. Les douze secondes étant écoulées, je cache le carton derrière
+l'écran, et je prends une plume, je demande à l'enfant quels sont les
+objets qu'il a vus et dont il se souvient. Dans tout ce qui suit, c'est
+moi qui tiens la plume; j'adresse des questions à l'enfant, il me répond
+oralement, et j'écris ses réponses. Cet interrogatoire est assez long. A
+cause de la nécessité d'écrire les réponses, je parle lentement; le plus
+souvent j'écris tout en parlant. L'interrogatoire dure pour chaque enfant
+de dix à vingt minutes, car il y a beaucoup de questions à poser, et, en
+outre, certains enfants sont très lents à trouver leurs réponses, il faut
+répéter chaque question un grand nombre de fois avant qu'ils se décident
+à sortir de leur mutisme, et on leur arrache certains détails par
+monosyllabes; d'autres au contraire donnent spontanément les détails qu'on
+doit leur demander et l'interrogatoire va beaucoup plus vite.
+
+Quand l'expérience est terminée et que toutes les réponses sont écrites, je
+montre de nouveau le carton à l'enfant, pour qu'il puisse reconnaître les
+erreurs qu'il a commises; tous les enfants sont très curieux de revoir le
+carton. En leur permettant de prendre connaissance de leurs erreurs, je me
+prive de recommencer une expérience analogue sur ces mêmes élèves, mais je
+leur rends service, et d'autre part je me mets d'accord avec eux sur les
+erreurs qu'ils ont commises. En effet, il aurait pu arriver qu'un enfant
+n'eût pas fait d'erreur de mémoire sur un objet, mais eût mal expliqué sa
+pensée; en lui montrant l'objet en litige, il est facile de s'entendre.
+Du reste, ce cas, que je craignais pour des raisons théoriques, ne s'est
+jamais présenté.
+
+Les erreurs une fois reconnues, l'expérience est terminée, l'enfant quitte
+le cabinet du Directeur; toujours le Directeur lui recommande expressément
+de ne pas raconter à ses camarades les objets qu'il a vus sur le carton.
+Cette recommandation est faite sur le ton le plus sérieux, et le Directeur
+s'est chargé de savoir, par une enquête discrète, si les prescriptions
+avaient été suivies. Les expériences ont été faites en trois après-midi
+successives; dans la première, on a terminé avec les enfants de la 1re
+classe; dans la seconde, on a terminé avec les enfants de la 2e classe; et
+enfin, dans la troisième, avec les enfants de la 3e et de la 4e classe.
+Pour empêcher des indiscrétions, nous avons donc pris toutes les mesures
+qu'il nous était possible de prendre, et nous sommes persuadés que les
+enfants, craignant une punition du Directeur, n'ont rien dit à leurs
+camarades.
+
+[Illustration: Fig15.png--Objets ayant servi à l'exercice de mémoire forcé
+(réduit).]
+
+Le carton sur lequel les objets[52] sont fixés est jaune foncé; il est
+de forme carrée, il a 22 centimètres de longueur sur 15,5 centimètres de
+hauteur. Les objets collés sont au nombre de six: un sou, une étiquette, un
+bouton, un portrait d'homme, une gravure représentant des individus qui se
+pressent devant une grille entr'ouverte, et un timbre français neuf, de 2
+centimes. Nous donnons, dans notre figure 15, une photographie d'ensemble
+du carton et des objets qu'il porte; c'est une réduction de la réalité,
+comme on peut le voir par la grandeur du sou. Nous donnons en outre une
+photographie spéciale et grandeur naturelle de chacun des 6 objets. Il est
+peut-être nécessaire que nous décrivions en détail chacun des 6 objets;
+nous nous bornerons à l'essentiel, renvoyant pour le reste aux figures.
+S'il fallait décrire _complètement_ un de ces objets, nous aurions besoin
+de plusieurs pages pour chacun, et encore ne serions-nous pas complet.
+
+[Note 52: Si nous nous étions proposé une expérience de psychologie
+Générale sur les erreurs d'imagination, nous n'aurions pas employé des
+Objets concrets et compliqués, mais des lignes, des teintes, des figures
+Géométriques, en un mot des éléments aussi simples que possible. Mais
+Notre but était surtout de provoquer une grande abondance d'erreurs
+D'imagination, et nous avons pensé que les objets usuels, grâce aux
+Associations complexes qu'ils éveillent, seraient plus suggestifs que des
+éléments simples. Il faudrait aussi, si on reprenait cette expérience,
+calculer le temps d'exposition pour chaque objet, rechercher si la
+suggestion varie avec la durée du temps d'exposition, si elle est plus
+efficace quand elle est donnée après que lorsqu'elle est donnée avant la
+perception de l'objet, etc.]
+
+[Illustration: Fig16.png--Le sou.]
+
+_Le sou_.--Il est collé sur le carton; on aperçoit la face, à l'effigie de
+Napoléon III, non couronné; le sou est vieux, sale comme tous les vieux
+sous; il présente une détérioration en bas et un peu à droite, sur son
+contour extérieur; c'est une surface de quelques millimètres qui est lisse,
+dépourvue de dessins, comme si elle avait été frappée d'un coup de marteau.
+
+_L'étiquette.--_ C'est une étiquette des magasins du Bon Marché. Elle est
+collée au carton; elle est traversée par une épingle, dans le sens de bas
+en haut; elle est verte; elle est double. Les autres détails, forme et
+inscriptions, se voient sur la figure.
+
+[Illustration: Fig17.png--L'étiquette.]
+
+_Bouton_.--Collé au carton. Il est de forme circulaire, avec un rebord en
+relief; il est percé de 4 trous, par lesquels ne passe aucun fil. Il est en
+corozo; sa couleur est brun foncé, avec des marbrures brun clair.
+
+[Illustration: Fig18.png--Le bouton.]
+
+_Portrait_.--Ce portrait est emprunté à une série chrono-photographique de
+M. Demeny.
+
+_Gravure_.--Cette gravure, que j'ai découpée dans un journal illustré,
+représente une scène de la grève des facteurs, qui avait eu lieu quelques
+jours avant l'expérience. Il n'est pas plus nécessaire de décrire la
+gravure que le portrait, puisque nous en donnons la photographie. La
+gravure et le portrait sont imprimés en noir.
+
+[Illustration: Fig19.png--Le portrait.]
+
+_Timbre_.--Il est français, de 2 centimes, rouge-brun de couleur, non
+oblitéré, collé au carton.
+
+Tous les enfants connaissent ces objets; ils savent que le sou est
+français, ils distinguent et connaissent l'effigie de Napoléon III sur les
+sous; ils connaissent l'existence des magasins du Bon Marché, qui sont à
+peine à 1 kilomètre de l'école; le bouton a une forme et une couleur des
+plus vulgaires, qui ne peuvent étonner les enfants; le timbre leur est
+connu; seulement quelques enfants ne savent pas--c'est une chose assez
+inattendue--reconnaître un timbre qui a déjà servi; nous noterons ce
+fait d'ignorance quand il se présentera. La photographie n'offre rien de
+particulier, si ce n'est la grimace de l'homme. Enfin la gravure, qui
+représente la grève des facteurs, illustre un événement dont plusieurs
+enfants avaient entendu parler, car il avait occupé tout Paris quelques
+jours auparavant; aussi, plusieurs enfants ont-ils pensé à la grève des
+facteurs et en ont-ils parlé, quand ils ont décrit de mémoire la gravure.
+L'un d'eux avait même vu la gravure dans un journal illustré, ce qu'il nous
+apprit en rougissant beaucoup. En résumé, les 6 objets que nous montrons ne
+présentent aucune difficulté d'interprétation pour les enfants, et quelques
+uns leur sont familiers.
+
+[Illustration: Fig20.png--La gravure.]
+
+[Illustration: Fig21.png--Le timbre.]
+
+Si notre but avait été de rechercher comment un enfant se rend compte des
+objets qu'il perçoit, et de quelle manière il les perçoit, nous aurions
+prié les élèves de faire une description des objets par écrit; nous avons
+déjà employé, à d'autres occasions, ces descriptions par écrit, qui sont
+une bien curieuse expérience de psychologie individuelle; elles permettent
+de distinguer ceux qui décrivent minutieusement leurs sensations,
+les descripteurs secs, puis ceux qui font la synthèse, qui cherchent
+l'interprétation de ce qu'ils perçoivent, puis ceux qui mêlent à leur
+description une nuance d'émotion, ceux enfin qui quittent l'objet pour
+évoquer des souvenirs ou développer des idées générales[54]. En ce moment,
+notre but est tout autre; nous ne cherchons pas à nous rendre compte de
+l'orientation d'esprit d'un individu quand on le met en présence d'un
+objet; nous cherchons à provoquer chez cet individu des erreurs de
+souvenir, pour connaître la puissance d'erreur de son imagination. C'est
+pour cette raison qu'au lieu de l'abandonner à lui-même, et de le laisser
+en tête à tête avec l'objet qu'on lui a montré, nous lui posons toute
+une série de questions précises. C'est ainsi que deux expériences qui
+paraissent être de même nature peuvent, suivant le mode opératoire, servir
+à des fins bien différentes. Notre expérience se divise en deux
+parties: la première partie est la plus courte; elle consiste simplement
+à demander à l'enfant l'énumération des objets qu'il a vus sur le carton.
+Cette demande est faite aussitôt après que le carton a été caché derrière
+l'écran; 4 enfants seulement se sont rappelé tous les 6 objets; 10 enfants
+ont oublié un seul objet; 8 enfants ont oublié 2 objets; 1 seul enfant en a
+oublié 3. Le nombre moyen d'objets retenus est donc compris entre 4 et 5.
+Nous donnons ci-après la liste des élèves, avec la série des objets qu'ils
+ont oubliés.
+
+[Note 54: Voir _Année psychologique_, III, p. 296, _la description d'un
+objet_.]
+
+Nous notons que les oublis ne se sont pas répartis uniformément sur tous
+les objets: il fallait s'y attendre.
+
+NOMBRE DE FOIS QUE CHACUN DES OBJETS A ÉTÉ OUBLIÉ
+
+Le timbre............... 10 fois.
+L'étiquette............. 9 fois.
+Le bouton............... 4 fois.
+Le sou.................. 3 fois.
+Le portrait............. 2 fois.
+La gravure.............. 0 fois.
+
+Le portrait et la gravure sont les objets qui ont été le moins oubliés;
+pourquoi ont-ils si souvent et si fortement attiré l'attention des enfants?
+Je pense que c'est parce qu'ils sont plus intéressants qu'un bouton ou un
+timbre-poste; et ils sont plus intéressants, chacun le comprend, parce
+qu'ils contiennent des éléments plus nouveaux et plus nombreux à percevoir.
+L'étiquette et le timbre ont été oubliés bien souvent, et le timbre en
+particulier; ce sont des objets qui n'offrent rien de curieux; le timbre,
+en outre, occupe une place en haut et à droite, qui n'est ni celle par
+laquelle on commence une lecture, ni celle par laquelle on la finit; c'est
+donc une place sacrifiée. Le bouton ne présente rien de particulier; le
+sou, qui est aussi un objet familier, me semble avoir bénéficié d'une
+position à gauche et en haut, qui est bonne, parce qu'elle est la place de
+début pour la lecture d'une page.
+
+Passons à la seconde partie de l'expérience. Notre manière de procéder est
+la suivante: nous prenons l'un après l'autre chaque objet, et nous posons à
+l'élève les questions suivantes:
+
+QUESTIONS POSÉES A L'ENFANT DANS L'EXPÉRIENCE DE MÉMOIRE FORCÉE
+
+_Le sou_.--1° Est-il français ou étranger? 2° Est-il vu pile ou face? 3°
+La tête est-elle couronnée ou non? 4° Est-il neuf ou vieux? 5° Est-il
+détérioré ou intact?
+
+_Le bouton_.--6° De quelle forme est-il? 7° Quelle est sa couleur? 8° Cette
+couleur est-elle unie ou mélangée à une autre couleur? 9° Le bouton est-il
+en étoffe ou en une autre substance? 10° Qu'y a-t-il au centre du bouton?
+11° Combien de trous? 12° Comment le bouton est-il fixé sur le carton? 13°
+Par où passent les fils? 14° Quelle est la couleur des fils?
+
+_Le portrait_.--15° Quelle est sa forme? 16° Quelle est sa couleur? 17° Que
+représente-t-il? 18° L'individu est-il vu tout entier? 18° Jusqu'à quelle
+partie du corps est-il vu? 19° Que fait-il? 20° Que fait sa main droite?
+21° Quelle est la couleur de sa veste? 22° Quelle est la couleur de son
+gilet?
+
+_Étiquette_.--23° De quel magasin est-elle? 24° Quelle est sa couleur? 25°
+Quelle est sa forme? 26° Est-elle régulièrement rectangulaire? Dessinez-la.
+27° Porte-t-elle des inscriptions ou non? 28° Dites toutes les inscriptions
+que vous avez lues. 29° Comment est-elle fixée au carton? 30° Quelle est la
+direction de l'épingle (ou du fil)? 31° Quelle est la couleur du fil?
+
+_Timbre_.--32° De quel pays est-il? 33° Quelle est sa valeur? 34° Quelle
+est sa couleur? 35° Est-il neuf ou bien a-t-il servi?
+
+_Gravure_.--36° Quelle est sa forme? 37° Quelle est sa couleur? 38° Que
+représente-t-elle? 39° Comment sont habillés les individus? 40° Y a-t-il
+parmi eux des femmes et des enfants? 41° Que voit-on dans la maison?
+
+Ces 41 questions ne sont pas toutes nécessairement posées au même enfant;
+j'ai toujours essayé de les poser toutes, afin de placer les enfants
+dans des conditions uniformes; mais il y a des enfants qui devancent les
+questions, et décrivent spontanément les détails dont ils se souviennent,
+avant qu'on ait eu le temps de les leur demander; ceux-là répondent donc à
+des questions qui ne leur ont pas été posées: d'autres enfants commettent
+des erreurs d'imagination qui ne permettent pas de leur poser les questions
+ordinaires; ainsi, quand un sujet se trompe complètement sur la gravure
+et décrit une scène tout autre que celle représentée, on est obligé de
+le suivre dans son invention pour lui faire préciser son erreur, et par
+conséquent il faut abandonner le questionnaire habituel. J'ai donné plus
+haut les questions dans les termes mêmes que j'ai employés: ces termes
+ont une extrême importance; toute variation, si minime qu'elle paraisse,
+pourrait influencer l'enfant et même changer complètement sa réponse. J'en
+citerai par avance un exemple intéressant. Un enfant venait de me répondre
+que l'étiquette était attachée par un fil au carton; je lui dis alors:
+_vous avez vu le fil?_ Ces mots furent prononcés par moi sans intention
+marquée dans la voix. L'enfant répondit aussitôt: «Je ne l'ai pas vu».
+Avant ma demande, il admettait que le fil existait, il faisait là un
+raisonnement, ou plutôt, ce qui est plus probable, il ne se rendait pas
+compte au juste s'il avait perçu le fil ou s'il le supposait; mais mon
+interrogation précise a attiré son attention sur ce point, et alors il a pu
+faire la distinction entre un souvenir et une supposition.
+
+Je dois dire encore que les questions n'étaient point faites d'une voix
+impérieuse; j'invitais l'enfant à opter entre deux alternatives contraires,
+ou bien je lui posais une question précise, mais l'enfant restait toujours
+libre de répondre: «Je ne sais pas.»
+
+Tous les résultats sont inscrits dans les tableaux XIII, les erreurs sont
+en italiques.
+
+ERREURS COMMISES SUR LE TIMBRE
+
+Nous rappelons que 4 questions relatives au timbre ont été posées aux 24
+enfants:
+
+1° _Le timbre est-il français ou étranger?_ 22 élèves ont répondu qu'il
+était français; un seul a dit qu'il n'était pas français, sans savoir de
+quel pays il était.
+
+2° _Quelle est la couleur du timbre?_ La couleur du timbre est brun-rouge;
+nous considérons comme réponses exactes toutes celles qui contiennent
+le mot brun ou le mot rouge. Les erreurs sur la couleur ont été très
+nombreuses; elles ont été de 15 sur 24 réponses; il n'y a eu que 7 réponses
+justes et un refus de répondre, par suite de doute; les réponses fausses
+ont été 2 fois plus nombreuses que les réponses justes. Remarquons que les
+réponses ont toujours été données en termes absolus, sans restriction. Deux
+enfants seulement ont dit pour la couleur: _Je ne sais pas_. Un seul a émis
+un doute en disant: bleu ou marron. Dans les autres cas, l'enfant
+s'est contenté de dire le nom de la couleur, sans ajouter aucune autre
+observation. Le bleu a été indiqué 6 fois; le vert 3 fois; le rose 4 fois;
+le blanc 1 fois, le violet passe 1 fois. La prédominance de la couleur
+bleue me paraît provenir de ce que le timbre le plus usuel, celui qui est
+nécessaire à l'affranchissement des lettres circulant en France, est le
+timbre bleu de 15 centimes.
+
+3° _Quelle est la valeur du timbre?_ Il y a eu 9 réponses exactes. Les
+autres réponses se distribuent de la manière suivante: Deux enfants, les
+plus jeunes, ont dit: Je ne sais pas; un des enfants, commettant une erreur
+d'interprétation, a répondu: 2 sous, alors que le timbre porte seulement
+le chiffre 2, qui veut dire 2 centimes; un autre a dit simplement: 2.
+Les autres chiffres indiqués sont les suivants: 15 centimes (3 fois), 10
+centimes (4 fois), 5 centimes (3 fois), 1 centime (1 fois), 3 sous (1
+fois). Souvent il existe une corrélation entre l'erreur sur la couleur du
+timbre et l'erreur sur la valeur; ainsi on attribue 3 fois la valeur de 15
+centimes au timbre qu'on croit bleu, et 2 fois la valeur de 5 centimes au
+timbre qu'on croit vert. Ces corrélations sont exactes, et il est probable
+que l'une des erreurs est souvent la suite logique de l'autre.
+
+4° _Le timbre est-il neuf ou bien a-t-il servi?_ 13 enfants répondent qu'il
+est neuf; ce souvenir est donc plus fidèle que celui de la couleur. Un
+enfant n'a pas su répondre, ou plutôt il a répondu que le timbre n'était
+pas neuf et qu'il n'avait pas servi. D'autres ont donné des réponses
+douteuses; Poire, disait que le timbre avait servi et qu'il le voyait à la
+couleur du timbre, mais il n'a pas pu expliquer ce qu'il voulait dire par
+ça. Obre, répond que le timbre a servi, mais il ne peut pas dire à quoi il
+s'en est aperçu. Nous comprenons à la rigueur ces réponses embarrassées,
+puisque le fait est faux. Pou, dit que le timbre a servi, _car il a été
+collé_. Blasch., qui est un garçon intelligent, nous donne une singulière
+réponse; il dit que le timbre a servi, car la colle était enlevée.
+_D_.--Comment le voyait-on?--_R_. Par le dessous.--_D_. Vous avez donc vu
+le dessous du timbre?--_R_. Oui.--Ceci est non seulement l'affirmation
+d'un fait faux, mais encore une affirmation bien invraisemblable. Comment
+l'élève a-t-il pu voir le dessous du timbre, puisque le timbre, comme du
+reste tous les autres objets, était collé sur le carton?
+
+Mais voici des faits qui me paraissent bien curieux: le fait faux est
+affirmé par beaucoup d'élèves avec une précision qui ne laisse rien à
+désirer: l'élève répond que le timbre a servi, et qu'il a vu le cachet
+de la poste sur le timbre: 4 élèves sont dans ce cas. Je les ai priés de
+dessiner le timbre. Ils ont dessiné le contour du timbre et figuré le
+cachet de la poste, soit en haut à droite, soit en haut à gauche, soit sur
+tout le timbre; l'un d'entre eux a même cru qu'il avait pu distinguer sur
+le cachet de la poste les 3 lettres R I S, terminaison du mot PARIS. C'est
+un des élèves de la 1re classe qui a commis cette erreur très grave.
+
+En résumé, si nous mettons à part la nationalité du timbre, qui a donné
+lieu à un nombre d'erreurs insignifiant, nous trouvons que sur les 3 autres
+points, la couleur, la valeur du timbre et son état, les erreurs ont été
+soit égales, soit supérieures en nombre aux réponses justes; au total, on
+compte 3 réponses justes et 38 réponses fausses. L'expérience a donc été
+bien organisée pour provoquer des erreurs de mémoire.
+
+ERREURS COMMISES SUR LE SOU
+
+Les erreurs ont été peu nombreuses, et celles qui ont été commises ne sont
+pas considérables.
+
+1° _Le sou est-il français ou étranger?_ Tous les élèves ont répondu qu'il
+était français.
+
+2° _Que voit-on sur le sou?_ Les réponses erronées ou incomplètes sont les
+suivantes:
+
+--La tête de la République (2 fois).
+
+--Une dame (1 fois).
+
+--Une tête de monsieur (1 fois).
+
+--Un aigle, et un monsieur derrière (1 fois) l'aigle est un peu abîmé.
+(L'enfant croit avoir vu «un monsieur derrière», bien que le sou fut collé
+sur le carton).
+
+--Un aigle de l'Empire (1 fois).
+
+Réponses exactes. Napoléon III (19 fois).
+
+_3° La tête est-elle couronnée ou non?_
+
+--Je ne sais pas (1 fois).
+
+--Tête couronnée (3 fois).
+
+--Pas de couronne (12 fois).
+
+4° _Le sou est-il vieux ou neuf?_ La réponse a toujours été correcte, sauf
+une fois seulement. On a répondu: vieux ou sale.
+
+5° _Le sou est-il ou bien n'est-il pas détérioré_?
+
+--Pas abîmé (15 fois).
+
+--Je ne sais pas (1 fois).
+
+
+
+Tableau XIII(a-1). _Expériences sur les erreurs de mémoire forcée_.
+[Illustration: Tableau13a.png = tableau entier en format graphique]
+
+...............................................................................................
+
+ BOUT. VASSE. DELAN. MONNE. POIRE. GESB.
+
+..............................................................................
+LE SOU:
+Pays Français. Français. Français. Français. Français. Français.
+
+Effigie Tête de Aigle de Face de Face de Face de Face de
+ république l'empire Napol. III. Napol. III. Napol. III. Napol. III.
+
+
+Couronne » » » Couronné. Pas Pas
+ couronné. couronné.
+
+État Pas trop Ni jeune Vieux. Vieux. Vieux. Vieux.
+ vieux. ni vieux.
+
+Détérioration Une Pas de Petit défaut Usé sur les Pas abîmé. Pas abîmé.
+ écorchure. défauts. en bas vers cheveux.
+ la droite.
+Réponse spontanée
+ou suggérée R. sug. R. sug.
+
+Nombre d'erreurs 1 2 0 2 1 1
+............................................................................................
+
+LE TIMBRE:
+Pays Français. Français. Français. Français. Français. Français.
+
+Valeur 15 centim. 2 centim. 2 centim. 2 centim. 2 centim. 1 centim.
+
+Couleur Bleu. Fond rouge. Rose. Rouge. Vert. Brun.
+
+
+État Neuf. A servi; Neuf. A servi; A servi, à Le cachet à
+ timbre de cachet de cause de la droite haut;
+ la poste la poste le couleur. de notre
+ avec RIS. couvrant. ville.
+
+Réponse spontanée
+ou suggérée R. sug. R. sug. R. sug. R. sug.
+
+Nombre d'erreurs 2 1 1 1 2 2
+............................................................................................
+
+L'ÉTIQUETTE:
+Forme Rectangle. Rectangle. Rectangle, Rectangle, Rectangle, Rectangle,
+ coins 2 coins 2 coins 2 coins
+ coupés coupés coupés coupés,
+ en bas. en bas. en haut. 1 en haut,
+ 1 en bas.
+
+Couleur Verte. Rose. Bleue. Verte. Grise. Blanche.
+
+
+Mode de Épingle Épingle Épingle Fil beige Épingle Épingle.
+fixation en travers, en largeur. en long. en travers, en travers.
+ en haut. en haut.
+
+
+
+Provenance Bon-Marché. » Bon-Marché. Bon-Marché. Bon-Marché. ?
+
+Inscriptions 6 fr 75. » Bon-Marché, Lingerie, Magas. du ?
+ 6 fr 75. et un n°. Bon-Marché.
+
+
+
+Réponse spontanée
+ou suggérée R. sug. R. sug.
+
+Nombre d'erreurs 2 3 1 1 3 2
+...............................................................................................
+
+
+
+
+
+Tableau XIII(a-2). _Expériences sur les erreurs de mémoire forcée (suite)_.
+
+................................................................................................
+
+DEW. PET. FÉLI. BIEN. POU. MIEN. LACA.
+
+................................................................................................
+
+Français. Français. Français. Français. Français. Français. Français.
+
+Face de Face de Face de Face de Tête de Tête de Tête de
+Napoléon Napoléon Napoléon Napoléon république. Napoléon Napoléon III.
+III. III. III. III. III.
+
+ » Couronné. Pas Pas » Couronné. Pas couronné.
+ couronné. couronné.
+
+Vieux. Vieux. Vieux, Vieux. Neuf. Vieux. Sale.
+ de 1857.
+
+Déformé en bas Rien. Pas abîmé. Rien. Pas abîmé. Pas abîmé. Un peu tordu
+ sur le côté.
+
+
+
+
+ 0 2 1 1 3 2 0
+...............................................................................................
+
+
+Français. Français. Français. Français. Français. Français. Français.
+
+2 centim. 2 centim. 5 centim. 2 centim. 10 centim. 5 centim. 2 centim.
+
+Marron. Marron. Vert. Rouge. Rouge. Vert. Marron.
+
+
+A servi. A servi. Neuf. Neuf. A servi, Neuf. Neuf.
+ Cachet en car il a été
+ haut gauche, collé.
+ sans nom de
+ ville.
+
+ R. sug. R. sug.
+
+ 1 1 2 0 2 2 0
+................................................................................................
+
+Rectangle, Rectangle, Rectangle Rectangle. Rectangle, Rectangle, Rectangle,
+2 coins du le haut régulier. coins coupés 4 coins coins coupés
+haut coupés. arrondi. en haut. coupés. en bas.
+
+
+
+Rouge. Verte, un Bleue. Verte. Verte. Verte. Verte.
+ numéro bleu.
+
+Epingle en Cousue avec Petit clou Cousue au Attachée Ficelle Collée sur
+travers en un fil à grosse fil blanc aux 4 coins rouge le carton.
+haut. blanc, tête. aux 4 avec des traversant
+ croisé en coins. ficelles l'étiquette.
+ croix. jaunes.
+
+Bon-Marché. Bon-Marché. Bon-Marché. Bon-Marché. Bon-Marché. Bon-Marché. Bon-Marché.
+
+Bon-Marché, Au Lingerie et Bon-Marché Le prix. Au Au Bon-Marché
+3 fr. 75 Bon-Marché. mercerie, et ? Bon-Marché-- et un numéro.
+ Park. magasins de
+ nouveautés.
+
+
+ R. sug. R. sug.
+
+ 2 3 4 2 2 3 0
+...............................................................................................
+
+
+
+
+TABLEAU XIII(b-1) _(suite).--Expériences sur les erreurs de mémoire forcée_
+[Illustration: Tableau13b.png = tableau entier en format graphique]
+
+...............................................................................................
+
+
+ SAGA. BLASCH. MOTTE. MARTIN. UHL. OBRE.
+
+...............................................................................................
+
+LE SOU:
+Pays Français Français Français Français Français Français
+
+Effigie Face de Face de Face de Face de Tête de Napoléon II,
+ Nap. III Napol. III Nap. III Napoléon III de monsieur. je crois.
+
+Couronne Sans Sans Sans ? Sans
+ couronne. couronne. couronne. couronne.
+
+Etat Vieux. Vieux. Vieux. Vieux. Vieux. Sale.
+
+Détérioration Pas abîmé. Abîmé à 5 Pas abîmé. Pas abîmé. Abîmé, tordu. ?
+ endroits.
+ (dessin à
+ l'appui).
+Nombre d'erreurs 1 1 1 1 0 0
+
+...............................................................................................
+
+LE TIMBRE:
+Pays Français Français Français Français Français Français
+
+Valeur 10 cent. 5 cent. 15 cent. 10 cent. 15 cent. 2 sous.
+
+Couleur Bleu. Rose. Bleu. Violet Bleu. Rose.
+passé.
+
+Etat Neuf. Servi, la A servi. Pas servi. ? A servi
+ colle est ne peu enlevée. A dire à quoi
+ vu le il l'a vu.
+ dessous du
+ timbre.
+
+ R. sug. R. sug. R. sug.
+
+Nombre d'erreurs 3 3 2 2
+
+...............................................................................................
+
+L'ÉTIQUETTE:
+Forme Rectangle, Rectangle, Rectangle, Rectangle, Rectangle,
+ coins coupés coins coupés coins coupés coins coupés coins abattus
+ en haut. en bas. en haut. en haut. en bas.
+
+Couleur Verte. Verte. Verte. Verte et Verte.
+ cadre noir.
+
+Mode de Fil blanc Collée. Fil vert Collée. ?
+fixation en haut. en travers.
+
+Provenance » » Bon-Marché. Bon-Marché. Bon-Marché. ?
+
+Inscriptions Corsages, Lingerie et ? Bon-Marché, 6 fr. 75 et ?
+ lingeries. bonneterie. 6 fr. autre chose.
+
+ R. sug.
+
+Nombre d'erreurs 3 1 2 1 0 1
+
+...............................................................................................
+
+
+
+
+TABLEAU XIII(b-2) _(suite).--Expériences sur les erreurs de mémoire forcée_
+
+...............................................................................................
+
+ TOTAL DES
+AND. DIE. VAN. MERI. GOUJE. Erreurs. Oublis. Réponses
+ justes.
+...........................................................................................
+
+
+Français. Français. Français. Français. Français. 0 0 25
+
+Face de Une tête. Tête de Une dame. Un aigle et 5 0 19
+Napoléon Napoléon un monsieur
+III. III. derrière.
+
+non couronné Pas de Pas de » » 3 1 12
+ couronne. couronne.
+
+Vieux. Vieux. Vieux. Vieux. Vieux. 4 23
+
+
+Pas abîmé. Pas abîmé. Pas abîmé. Pas abîmé. Abîmé dans 18 1 5
+ le milieu de
+ l'aigle.
+
+
+
+ 1 1 1 2 2
+...............................................................................................
+
+
+Français. Parisien. Pas français. » » 1 0 21
+
+2 sous. ? 2 10 cent. ? 13 2 9
+
+Blanchâtre et Bleu. Bleu ou Blanc. Rose. 15 0 9
+un peu rouge. marron
+
+Neuf. Pas servi. Neuf. Neuf. Neuf. 10 1 13
+
+
+
+
+
+ R. sug. R. sug.
+
+1 1 2 2 1
+................................................................................................
+
+Rectangle, Rectangle, ? Rectangle Rectangle, 17 1 5
+coins coins régulier. coins coupés
+abattus abattus en haut.
+en haut. en haut.
+
+
+Verte. Bleu. Marron. Bleu. Rouge. 11 1 12
+
+
+Du fil, Aiguille en ? Fil noir au Fil noir en 15 3 6
+mais ne l'a long. centre, travers.
+pas vu formant
+ noeud.
+
+
+Bon-Marché. ? ? Bon-Marché. Bon-Marché. 0 4 17
+
+Bon-Marché, ? ? ? 320. 6 7 11
+magasins de
+nouveautés.
+Boucicault.
+
+
+sug. R. sug. R. sug. R. sug.
+
+ 3 2 1 3 3
+................................................................................................
+
+
+
+
+TABLEAU XIII(c-1) _(suite).--Expériences sur les erreurs de mémoire forcée_
+[Illustration: Tableau13c.png = tableau entier en format graphique]
+................................................................................................
+
+ BOUT. VASSE. DELAN. MONNE. PET. POIRE.
+..............................................................................
+LE BOUTON:
+----------
+Forme Rond. Rond. Rond avec Rond. Rond et Rond.
+ un rebord. petit rebord.
+
+Couleur Noir et Marron Marron. Marron Marron taché ?
+ bleu. avec taches. uni. de blanc.
+
+Substance Métal. Os. Corne. Porcelaine. Corne. Bois.
+
+Milieu » 4 trous. 4 trous. 4 petits 2 trous. 4 trous.
+ trous.
+
+Fixation Épingle. Fil blanc Fil blanc Fil beige. Fil noir Fil noir.
+ en coton qu'on voyait dans les
+ passe par passant par trous.
+ les trous. les trous.
+
+Le sujet
+s'est rappelé R sug.
+
+Nombre
+d'erreurs 3 1 1 3 2 1
+...............................................................................................
+
+LE PORTRAIT:
+------------
+Forme Rectangle. Rectangle. Rectangle. Rectangle. Rectangle. Rectangle.
+
+Couleur Noir. Noir gris. Noir. Noir. Noir. Noir sur
+ un côté.
+
+Sujet Homme Assis, Homme assis, Un monsieur Homme Un monsieur
+représenté qui ouvrait fatigué, ouvre la qui rie. qui bâille. assis
+ la bouche. réfléchit. bouche pour qui bâille.
+ parler.
+
+Partie Le buste. Jusqu'aux Jusqu'aux On ne voit On voit le Jusqu'aux
+visible genoux. genoux. pas ses pantalon, genoux.
+ jambes. non les
+ genoux.
+
+Position de Livre à la » Appuyée sur Lève la main Lève le bras ?
+la main main. le dossier plus haut à la hauteur
+ de la que la tête. de l'épaule.
+ chaise.
+
+Couleur du Habit noir, ? Veston Gilet Gilet blanc, »
+vêtement gilet noir. noir. blanc. veste noir.
+
+Nombre
+d'erreurs 2 2 2 1 2 2
+
+................................................................................................
+
+
+TABLEAU XIII(c-2) _(suite).--Expériences sur les erreurs de mémoire forcée_
+
+ -----------+-----------+------------+----------+----------+-----------+-----------+
+| | | | | | |
+ GESBE. | DEW. | FÉLI. | BIEN. | POU. | MIEN. | LACA. |
+| | | | | | |
+------------+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+
+| | | | | | | |
+|Forme |Circulaire.| Rond. | Rond. | Rond. | Rond. | Rond. |
+|circulaire.| | | | | | |
+| | | | | | | |
+|Places | Marron. | Jaune, | Marbre | Jaune | Gris et | Beige |
+|blanches | | pas uni. | jaune un | uni . | blanc. | avec |
+|et un peu | | | peu | | | petites |
+|brunes. | | | claire. | | | rayures |
+| | | | | | noires. | |
+| | | | | | | |
+|Nacre. | Corne. | Corne. | Nacre | Nacre. | ? | ? |
+| | | ou os. | | | | |
+| | | | | | | |
+|4 petits | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous |
+|trous. | | | | | | formant |
+| | | | | | carré. | |
+| | | | | | | |
+|Fils | » | Attaché, | Cousu | Fixé | Attaché | ? |
+|blancs en | | je suppose,| par les | par des | avec une | |
+|coton | | par un fil | 4 trous | ficelles | ficelle; | |
+|passant | | ou un | avec | qui | on ne la | |
+|par les | | clou. | du fil | passent | voyait | |
+|Trous. | | | blanc. | par | pas. | |
+| | | | chaque | | | |
+| | | | côté. | | | |
+| | | | | | | |
+| 2 | 0 | 1 | 1 | 3 | 2 | 1 |
+| | | | | | | |
++-----------+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+
+| | | | | | | |
+|Rectangu- | Rond. |Rectangle. |Rectangle.| Ronde. | Rectangle.|Rectangle.|
+llaire. | | | | | | |
+| | | | | | | |
+|Grise, | Noir. | Bleu. | Noir. | Noir. | Gris. | Marron. |
+|bord blanc | | | | | | |
+|dépassant. | | | | | | |
+| | | | | | | |
+|Un | Homme qui | Un | Homme qui| Un | Un homme | Un |
+|monsieur | bâille, | monsieur | bâille. | monsieur | qui rit. | monsieur |
+|qui | assis. | qui a la | | qui ouvre| | qui ouvre|
+|Bâille. | | bouche | | la | | la bouche|
+| | | ouverte. | | bouche. | | pour |
+| | | | | | | chanter. |
+| | | | | | | |
+|On ne voit | Le corps | Moitié | On voit | On | Jusqu'aux |On ne voit|
+|pas les | et une | du | un genou | voit | genoux. | que le |
+|jambes. | partie | corps. | qui passe| ses | | buste. |
+| | des | | sous la | genoux. | | |
+| | jambes. | | table. | | | |
+| | | | | | | |
+|Il lève | Main à | Il met | Main au | Main | ? | Il porte |
+|la main | la tête. | la main | menton. | sur la | | la main |
+|près de | | à la | | table. | | à sa |
+|sa bouche. | | bouche. | | | | bouche. |
+| | | | | | | |
+|Gilet | » | Costume | Costume | Costume | Gilet | Veston |
+|blanc, | | marron. | noir, | marron. | gris_, | noir, |
+|paletot | | | gilet | | veste | gilet |
+|noir. | | | blanc. | | grise. | noir. |
+| | | | | | | |
+| 2 | 4 | 3 | 3 | 3 | 3 | 4 |
+| | | | | | | |
++------ ----+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+
+
+
+
+TABLEAU XIII(d-1) _(suite).--Expériences sur les erreurs de mémoire forcée_
+[Illustration: Tableau13d.png = tableau entier en format graphique]
+
+...............................................................................................
+
+
+SAGA. BLASCH. MOTTE. MARTIN. UHL. OBRE.
+
+...............................................................................................
+
+LE BOUTON:
+Forme. Rond. Rond. Rond. Rond et Rond. Rond.
+ circonférence
+ qui bombe.
+
+Couleur. Jaunâtre Jaune Gris avec Café au Gris et Marron
+ uni. avec des noir. lait. noir. gris,
+ tâches peu blanc
+ marron.
+
+Substance. Corne. Corne. ? Pas en Pas en En nacre
+ étoffe. étoffe.
+
+Milieu. 4 fils blanc 4 trous au 4 trous. Grand trou. 5 trous. 4 trous.
+ au milieu. milieu.
+
+Fixation. Du fil. Collé. Fil. Espèce de Ficelle, Cousu.
+ ficelle rouge, ne l'a pas Tu as vu du
+ je l'ai vue, vue. fil?--Non,
+ mais je n'ai monsieur.
+ pas fait
+ attention.
+
+Nombre d'erreurs. 3 0 2 2 3 2
+
+...............................................................................................
+
+LE PORTRAIT:
+Forme. Ovale. Rond. Carré. Rectangle Rond. Carré.
+ parfait.
+
+Couleur. Blanc. Noir. Noir. Blanc et noir. Blanc. »
+
+Sujet Monsieur Monsieur Un Un monsieur Un monsieur Un monsieur
+représenté. qui bâille. qui riait. monsieur? qui rit, qui riait. lit, assis
+ appuyé sur le
+ dossier de la
+ chaise.
+
+Partie Jusqu'aux Jusqu'aux Moitié du Moitié des Rien que la De la tête
+visible. jambes. genoux. corps. jambes. tête. aux genoux.
+
+
+Position de La main à Main appuyée ? Main droite Main ?
+la main. la hauteur sur une appuyée sur invisible.
+ du front. chaise. la tête du côté
+ de l'oreille.
+
+Couleur du » Gilet noir, Veste noire, » » »
+vêtement. costume gilet bleu.
+ marron.
+ R. sug. R. sug.
+Nombre d'erreurs. 4 4 1 3 5 2
+
+...............................................................................................
+
+
+
+TABLEAU XIII(d-2) _(suite).--Expériences sur les erreurs de mémoire forcée_
+
+...............................................................................................
+
+ TOTAL DES
+AND. DIE. VAND. MÉRI. GOUJE. HUBE. Erreurs Oublis Réponses
+ justes
+...............................................................................................
+
+
+Rond. Rond. Rond. Rond. Rond. Rond. 0 0 25
+
+
+
+Gris, Marron Marron et Blanc. Gris, raies Marron. 11 1 13
+verni. uni. blanc. noires, un
+ peu marbré.
+
+
+Pas en Pas en Pas en En os. » En bois. 7 3 14
+étoffe. étoffe. étoffe.
+
+Des Du fil. 4 points. 4 trous. 4 petits 3 trous. 8 16
+diamants. trous.
+
+Du fil. Ne Fil blanc. Fil marron, Fixé par Fil noir, Collé. 21 1 2
+l'a pas vu. l'a vu. du fil l'a vu un
+ noir dans peu.
+ des trous,
+ l'a vu.
+
+
+ 3 2 2 3 2 1
+
+...............................................................................................
+
+
+Carré. Longue. Carré. Rond. Rectangle. Carré. 7 0 18
+
+
+Noir. Noir. Marron. Noir. Noir. Noir. 5 0 19
+
+Un homme Un monsieur Un monsieur Un monsieur Un monsieur Un monsieur 17(?) 1 7
+qui bâille. qui bâille. qui tire qui ouvre qui bâille. assis qui
+ la langue. la bouche. fait la
+ grimace.
+
+
+Rien que Tout Corps et Tête et A mi-corps. Tout 14 11
+le corps et entier. tête. corps. entier.
+la tête.
+
+Il met la Main Il fait des Lève la Main droite ? 14 5 4
+main droite droite sur grimaces main devant la
+au front. son côté. en jusqu'au bouche.
+ mangeant. front.
+
+paletot Gilet noir, » Gilet noir, Gilet blanc, Veste 11 1 5
+noir, gilet veste veste veste noire,
+noir. noire. noire. noire. gilet noir.
+
+ 3 3 3 3 2 2
+
+................................................................................................
+
+
+--Tordu sur le côté (2 fois). Ecorchure (1 fois). Déformé en bas (1 fois).
+A reçu un coup de marteau en bas à droite (1 fois).
+
+--Il manque des cheveux à la tête (1 fois). Il y a sur la tête 5 parties
+usées (1 fois; le sujet dessine ces parties usées, qui sont le résultat
+d'une erreur).
+
+Les erreurs sur le sou sont peu graves; la principale est un oubli de la
+détérioration: il est possible qu'elle n'ait pas été perçue. Je pense que
+le sou a été mieux retenu que le timbre parce qu'il occupait une place
+privilégiée sur le carton à gauche et en haut; de plus, un sou français
+présentait moins de variations possibles de forme et de couleur qu'un
+timbre français.
+
+ERREURS COMMISES SUR L'ÉTIQUETTE
+
+Les erreurs faites sur l'étiquette sont les plus intéressantes de toutes,
+car elles sont nombreuses et faciles à définir en faisant dessiner
+l'étiquette par l'enfant.
+
+1° _Quelle est la couleur de l'étiquette?_ Nous avons vu que sur la couleur
+du timbre on s'est bien souvent trompé. Il en a été de même pour celle de
+l'étiquette.
+
+--L'étiquette est verte (12 fois).
+
+--Bleue (4 fois). ) ) --Rouge (2 fois). ) ) --Rose (1 fois). ) )--(10 fois)
+--Blanche (1 fois). ) ) --Grise (1 fois). ) ) --Marron (1 fois). )
+
+La majorité est donc pour la couleur verte, qui est la couleur exacte.
+
+2° _A quel magasin appartient-elle?_ Sauf 4 élèves, tous ont répondu: Aux
+magasins du Bon Marché.
+
+3° _Quelle est sa forme?_ Tous ont répondu qu'elle est carrée ou
+rectangulaire; mais quand je leur ai fait préciser la forme par un dessin,
+beaucoup d'élèves ont figuré les deux coins du haut coupés, alors que ce
+sont les coins du bas qui sont coupés. Ainsi, 10 élèves ont cru que les
+coins du haut étaient abattus, et 5 seulement se sont rappelé exactement
+que c'étaient les coins du bas. Je me demande d'où vient cette singulière
+erreur, remarquable surtout par sa généralité. Je pense qu'elle provient
+peut-être de ce que les cadres rectangulaires ont les pans du haut plus
+souvent coupés que ceux du bas. 4 élèves ont cru l'étiquette de forme
+régulièrement rectangulaire, et 2 ont cru que les quatre coins sont coupés.
+Ainsi, ceux qui ont réussi à retenir exactement cette forme, pourtant si
+simple, sont une petite minorité, 3 sur 23.
+
+3° _Comment l'étiquette est-elle fixée sur le carton?_ Ce mode de fixation
+donne lieu à une illusion, même quand on décrit la fixation avec l'objet
+sous les yeux. On voit, en effet, que l'étiquette est traversée de haut en
+bas par une épingle, et on en conclut qu'elle est épinglée au carton; mais
+c'est inexact; car l'étiquette est doublée d'une seconde feuille, et cette
+seconde feuille, qui n'est pas traversée par l'épingle, est en réalité
+collée au carton. Nous signalons en passant cette petite particularité,
+parce qu'elle pourrait servir de point de départ à une étude sur la
+sagacité d'esprit dans les perceptions; mais, pour le moment, comme nous
+étudions les erreurs de mémoire et non les erreurs de perception, nous
+considérons qu'une réponse est exacte lorsqu'elle affirme que l'étiquette
+est fixée au carton avec une épingle.
+
+Voici les réponses:
+
+--Étiquette collée (2 fois).
+
+--Cousue avec du fil (10 fois).
+
+--Fixée avec une épingle, une aiguille ou un clou (8 fois).
+
+--Le sujet ne sait pas (3 fois).
+
+Lorsque le sujet nous répond que l'étiquette est cousue au carton avec du
+fil, nous lui demandons de nous dessiner le fil sur l'étiquette; on trouve
+figurés dans les dessins toutes les dispositions possibles du fil, par
+exemple l'étiquette est cousue en travers et en haut, ou bien le fil se
+voit aux quatre coins, ou bien il croise l'étiquette par le milieu; tous
+ces dessins montrent que le souvenir peut être précis, bien qu'il soit
+entièrement faux; c'est ce que nous avons déjà vu pour le timbre. Cette
+constatation est en contradiction avec les idées communes; nous le
+montrerons tout à l'heure dans notre conclusion.
+
+Nous n'avons pas rencontré d'enfant qui ait dit spontanément la couleur
+du fil avec lequel l'étiquette lui paraît être fixée au carton; c'est sur
+notre demande expresse qu'il dit cette couleur: il y a donc eu là un peu de
+pression, et j'imagine que l'enfant, ayant affirmé que l'étiquette était
+cousue avec du fil, s'est cru obligé par la logique d'attribuer une couleur
+à ce fil, qu'il croyait avoir vu; mais, bien entendu, il aurait pu dire
+qu'il ne s'en souvenait pas. Ces couleurs de fil sont très variées; nous
+comptons: fil noir (2 fois), fil blanc (3 fois), fil vert (1 fois), fil
+beige (1 fois), ficelle rouge (1 fois).
+
+Quant à l'épingle, elle n'a jamais été représentée dans la vraie direction;
+le plus souvent, on l'a figurée en travers, et vers le haut de l'étiquette.
+
+4° _Quelle inscription porte l'étiquette_? Tous les enfants, sauf un, se
+sont rappelé que l'étiquette portait une inscription; mais aucun ne s'est
+rappelé la totalité de l'inscription. Le numéro exact: 6,75 a été dit 4
+fois: une fois on a cité 6; une autre fois, un numéro de fantaisie, 320.
+Pour les inscriptions de mots, voici ce qu'on a cité: A, Boucicault,
+Nouveautés.--Lingerie, Bonneterie--Magasins, Layettes.--_Au Bon
+Marché_(6 fois)--Magasins de nouveautés--Lingerie et mercerie,
+Paris--Lingerie--Corsages et lingeries. Toutes ces inscriptions, sans
+être justes, pouvaient être considérées comme probables, car ce sont des
+inscriptions qu'on trouve sur les étiquettes du Bon Marché; elles se
+rapprochent même de la désignation vraie en ce qu'elles désignent des
+articles féminins. En ce qui concerne ces inscriptions, 8 enfants ont
+déclaré qu'il y avait quelque chose, mais qu'ils ne se rappelaient plus.
+
+Ces erreurs sur l'étiquette ont, comme celles sur le timbre, des caractères
+très nets; nous remarquons ici encore la dissociation du souvenir, et
+l'existence d'erreurs isolées; sur 5 erreurs possibles, 5 sujets n'ont fait
+qu'une seule erreur, 8 sujets en ont fait 2, et 8 sujets en ont fait 3. La
+précision des souvenirs faux est attestée par les dessins du mode d'attache
+de l'étiquette.
+
+
+ERREURS COMMISES SUR LE BOUTON
+
+Ces erreurs ressemblent beaucoup à celles de l'étiquette.
+
+1° _Forme_.--Tous les sujets se souviennent que le bouton est rond.
+
+2° _Couleur_.--Nous comptons comme justes les réponses: marron, jaune,
+beige, café au lait. Les réponses justes ont été nombreuses. Les réponses
+fausses présentent ce caractère d'être des erreurs d'approximation; en
+effet les couleurs supposées ne contrastent pas avec la couleur réelle; un
+seul sujet a dit: gris et bleu; aucun n'a dit que le bouton était rouge ou
+vert; les couleurs fausses sont le plus souvent le blanc, le gris et le
+noir. Il en était tout autrement pour le timbre, dont les élèves ont, par
+erreur, complètement changé la couleur, remplaçant le rouge par du bleu ou
+par du vert. Cette différence de résultats montre combien ces expériences
+sont compliquées; il est probable que la nature des erreurs commises ne
+doit pas être considérée abstraitement, et érigée en une loi générale des
+erreurs de la mémoire des couleurs; on doit plutôt l'attribuer à la nature
+des objets sur lesquels porte le souvenir; de deux objets, celui qui
+peut revêtir un grand nombre de couleurs différentes donnera lieu à plus
+d'erreurs différentes de couleur qu'un objet qui, comme une plume, ou une
+épingle, présente presque toujours la même couleur; le premier, en effet,
+éveille plus d'associations chromatiques que le second.
+
+3° _Substance_.--Cette question me paraît maintenant inutile, car il est
+difficile pour un enfant de connaître la matière du bouton. Je considère
+cependant comme fausses les réponses: nacre, porcelaine, os.
+
+4° _Milieu du bouton_.--La plupart des enfants, 16 sur 25, se sont rappelé
+que le milieu du bouton est percé de 4 trous; quelques-uns ont fait des
+erreurs sur le nombre des trous; ainsi on a répondu 1 grand trou (1 fois),
+2 trous (1 fois), 3 trous (1 fois), 5 trous (1 fois).
+
+Une erreur plus grave a été de répondre que le milieu du bouton est occupé
+par autre chose que des trous; ainsi, un enfant a dit: 4 fils blancs, au
+milieu; un autre a dit, du fil; un troisième, 4 points. Ces enfants ont été
+induits en erreur soit par la préoccupation de savoir comment le bouton
+tenait au carton, soit par le souvenir d'autres boutons, car les boutons
+qu'on voit ordinairement sont cousus. Ce sont là, par conséquent, des
+erreurs de routine ou des erreurs de logique.
+
+Un seul enfant, And., nous a fait une réponse singulière; il nous a assuré
+que le centre du bouton était occupé par des diamants; sur notre demande,
+il nous a fait le dessin du bouton, avec un diamant au centre. C'est là une
+erreur d'une espèce assez rare; mais nous en trouverons d'autres exemples,
+à propos des autres objets.
+
+5° _Fixation du bouton sur de carton_.--Le bouton, comme l'étiquette et
+comme le sou, était simplement collé au carton. C'est un mode de fixation
+qui est tout à fait inusité; lorsqu'on veut fixer un bouton, on le coud.
+C'est probablement pour ce motif que les erreurs ont été si nombreuses;
+elles s'élèvent à 21; ce qui veut dire que 21 élèves sur 25 se sont imaginé
+qu'ils avaient vu le bouton cousu avec du fil, ou fixé avec une épingle.
+Leurs réponses ont eu la même précision que pour l'étiquette; nous leur
+avons demandé la couleur du fil, et chacun a précisé que le fil était
+blanc, ou noir, ou même rouge... Ce sont bien des erreurs logiques, avec
+peut-être une légère fantaisie en ce qui concerne la couleur du fil: mais
+du moment que l'enfant s'était avancé, et avait dit que le fil était cousu,
+il ne pouvait guère se refuser à attribuer une couleur à ce fil, lorsque
+nous le lui demandions. C'est un point sur lequel il faut faire des
+réserves. Il n'est pas certain que les enfants entendent affirmer qu'ils
+ont vu le fil; quelques-uns du moins, quand ils répondent que le bouton
+était fixé avec du fil, savent qu'ils font une interprétation, et qu'ils ne
+rapportent pas un fait d'observation; du moins, je le suppose; mais cette
+distinction entre le raisonnement et l'expérience est un peu subtile pour
+eux, et ils ne songent pas à la faire, parce qu'on n'attire pas leur
+attention sur la nécessité de la faire.
+
+La preuve, c'est que lorsque j'ai demandé expressément à quelques-uns des
+enfants s'ils avaient vu le fil, j'ai obtenu des réponses très variables.
+Van. répond: «Oui, j'ai vu le fil.» C'est l'affirmation catégorique. Mais
+Gouje. est moins certain; il dit: «Je l'ai un peu vu»; Martin. répond
+aussi: «Je l'ai vu, mais je n'ai pas fait attention.» D'autres enfin,
+Obre., Uhl., And., affirmant qu'ils n'ont pas vu le fil.
+
+Nous pouvons répéter, à propos de ces erreurs, ce que nous avons remarqué
+plus haut; les erreurs d'imagination sont d'une précision extrême, et elles
+se trouvent mélangées intimement avec des souvenirs exacts relatifs au même
+objet. Quant à leur caractère habituel, ce sont des erreurs de routine ou
+des erreurs logiques. Un seul cas d'erreur spéciale est à signaler, c'est
+celui du diamant.
+
+
+ERREURS RELATIVES AU PORTRAIT
+
+Les quatre objets précédents qui ont servi aux expériences sont des objets
+usuels, auxquels nos yeux sont habitués, et qui ne présentent aucune
+difficulté intellectuelle de perception; on voit et on reconnaît un timbre,
+un bouton, une étiquette et un sou sans qu'il soit nécessaire à un sujet
+normal de faire un effort pour comprendre. On ne peut pas en dire autant
+pour les deux autres objets: le portrait présente une petite difficulté
+d'interprétation; il faut non seulement reconnaître la nature du
+personnage, mais comprendre ce qu'il fait; l'effort est encore plus grand
+pour comprendre le sujet de la gravure.
+
+1° _Forme_.--La forme du portrait a été bien retenue le plus souvent (18
+fois); 7 fois seulement, on a cru qu'il était rond.
+
+2° _Couleur_.--Les erreurs sur la couleur sont peu nombreuses et peu
+importantes; 2 fois on a dit qu'il était blanc, 2 fois marron et 1 fois
+bleu.
+
+3° _Sujet représenté_.--En réalité, le portrait représente un homme qui
+ouvre la bouche. Très peu d'enfants se sont bornés à décrire ce qu'ils
+avaient vu; ils ont cédé au besoin d'interpréter; au lieu de dire
+simplement que l'homme ouvre la bouche, on a dit qu'il bâille, qu'il crie,
+qu'il fait la grimace, qu'il rit, qu'il tire la langue, qu'il mange, etc.
+C'est un nouvel exemple de la difficulté qu'éprouve l'enfant à distinguer
+entre une observation des sens et une conclusion tirée de cette
+observation.
+
+4° _Position de la main_.--Cette position a été rarement décrite avec
+exactitude, 3 fois seulement; souvent (5 fois), l'enfant ne se l'est
+plus rappelée; plus souvent encore, il a inventé une attitude inexacte,
+consistant surtout à placer la main plus haut qu'elle n'était. Ce
+déplacement paraît avoir lieu quelquefois pour des raisons de logique;
+ainsi, ceux qui ont cru que l'homme bâille ont supposé qu'il met la main
+devant sa bouche.
+
+5° _Couleur du vêtement_.--La veste, le plus souvent, a été décrite de
+couleur noire; pour le gilet qui est réellement blanc, on a dit tantôt
+blanc, tantôt noir. Parfois, l'enfant a attribué au vêtement une autre
+couleur, le marron par exemple, même alors qu'il avait dit que la gravure
+était noire.
+
+
+ERREURS COMMISES SUR LA GRAVURE
+
+Ainsi que nous venons de le dire, les erreurs sur la gravure ont un
+caractère tout particulier, qui provient en partie de ce qu'elle présente
+quelque difficulté d'interprétation. Nous n'insistons pas sur les erreurs
+de forme et de couleur, qui sont représentées en détail dans nos tables;
+il faut surtout mettre en lumière les erreurs sur le sujet de la scène
+représentée. Ces erreurs peuvent être classées en 3 catégories:
+
+1° Des erreurs totales, complètes, par suite desquelles l'élève substitue
+au sujet de la gravure un autre sujet, tout à fait différent. Deux enfants
+seulement ont commis cette erreur grave. L'un, Bout., s'est imaginé que
+la gravure représentait une société de 40 individus assis, et se faisant
+photographier. Cette description, il nous l'a donnée avec assurance,
+répondant avec précision à toutes nos questions; il a même fait un dessin
+de cette gravure imaginaire. Lorsque nous lui avons montré le carton pour
+le détromper, il a été très surpris, et n'a pas pu comprendre ce qui
+l'avait induit en erreur; il ne s'est pas rappelé avoir vu quelque part la
+photographie d'une société.
+
+
+Tableau XIII (e-1).--_Expériences sur les erreurs de mémoire forcée. (suite)_.
+[Illustration: Tableau13e.png = tableau entier en format graphique]
+
+...............................................................................................
+
+
+ GESB. DEW. PET. FÉLI. BIEN. POU.
+...................................................................................
+GRAVURE:
+Forme Rectangulaire. Ellipse. Rectangle. » Carré. Ovale.
+
+Couleur Grise, bords Noire. » » Noire. Marron
+ blancs foncé.
+ dépassant.
+
+Sujet Une poste, et Des hommes Du monde qui Beaucoup de Des hommes Des collégiens
+ beaucoup de qui étaient rentre. Il y monde, une qui se qui rentrent
+ gens se à une poste; a une grille grille, des bousculent. au collège,
+ présentent ils criaient entr'ouverte, messieurs Il y a une porte en
+ pour entrer: On voyait ce sont tous bien habillés porte avec pierre et en
+ la grille a une grille. des hommes, qui entrent une grille. bois, rond en
+ les machins en noir, et qui Les hommes haut.
+ dorés au bout. avec chapeau attendent. ont une
+ C'est la rond. On ne Pas de dames, costume, 1
+ grille du voit pas le ni d'enfants. comme les
+ palais de jardin. Il gardes
+ justice. me semble républicains.
+ qu'il y a
+ 1 une pelouse. 1
+
+
+Description 2 Un carton rond
+ne coloré de
+répondant à jaune, il
+aucun objet ressemblait à
+une montre.
+
+2
+
+
+
+
+
+
+
+...............................................................................................
+
+
+
+
+
+Tableau XIII _(e-2).--_Expériences sur les erreurs de mémoire forcée (suite)_.
+[Illustration: Tableau13f.png]
+
+................................................................................................
+
+ BOUT. VASSE. DELANS. MONNE. POIRE.
+................................................................................................
+GRAVURE:
+Forme Rectangulaire. Ovale. Rectangulaire. Ovale. Ovale.
+
+Couleur Noire. Noir gris. Noire. Noire. Blanche et noire.
+
+
+
+Sujet Plusieurs hommes Représente Des hommes, C'est la grève C'est la poste.
+ les uns à côté une maison et une foule et des facteurs. Il y a des
+ des autres, sur une foule de une grille qui J'ai vu cette facteurs qui
+ plusieurs rangs; gens qui se s'ouvre, des gravure dans sont dehors.
+ on ne voit que bousculent hommes qui un kiosque, il Ils attendent des
+ les bustes. pour entrer; passent. y a des gardes, lettres. On voit
+ C'est une on voit une Y a-t-il des des soldats, des grilles et société de grille; des femmes? Je des facteurs. un mur.
+ messieurs en soldats sont n'ai pu tout Cela se passe
+ costume noir. mêlés à la regarder. à l'Hôtel de
+ Il y a environ foule. Ville.
+ 40. Ils se font
+ photographier. 1
+
+ 3
+
+Descriptions ne Un autre sou; Toute petite
+répondant à le premier image, un petit
+aucun objet était de 5 portrait de centimes, jeune fille; celui-ci est on la voit
+ de 10 centimes jusqu'au buste,
+ il était à elle est de
+ droite du profil, sans
+ portrait. On chapeau, le
+ voyait l'aigle. portrait est
+ Il était moins ovale, blanc et
+ abîmé que gris (dessin)
+ l'autre sou. 2
+
+...............................................................................................
+
+
+
+TABLEAU XIII _(e-3).--Expériences sur les erreurs de mémoire forcée (suite)_.
+[Illustration: Tableau13g.png]
+
+...............................................................................................
+
+
+ MIEN. LAC. SAGA. BLASCH. MOTTE. MARTIN. UHL.
+...............................................................................................
+
+GRAVURE:
+Forme Rectangle. Ovale. Ronde. Rond. Carré. Ovale. Carré.
+
+Couleur Gris. Blanc et Blanc et Noir. Noir. Noir et Noir et
+ marron. noir. blanc. blanc.
+
+Sujet Un jardin; Un bâtiment, Un vote, Des Monument Des Des
+ on voit du grille des personnes, où il y facteurs personnes
+ monde qui entre'ouverte. messieurs hommes, avait du en grève. courant
+ entre, Des hommes. bien femmes, monde; des Un monument dans une
+ surtout des Des ouvriers habillés, enfants, hommes et avec des maison.
+ hommes. On en veston. en noir, qui des dames; grilles. 1
+ voit, de qui vont rentrent la porte N'a pas fait
+ côté, une voter. On dans une est carrée, attention
+ maison. voit la prison; on en grilles. s'il y avait
+ 2 rue, des voit la 1 des femmes.
+ maisons. porte, elle
+ est
+ grillagée.
+
+...............................................................................................
+
+ OBRE. AND. DIE. VAN. MÉRI. HON. GOUJE.
+...............................................................................................
+
+GRAVURE:
+Forme Carré. Rond. Rectangle. En longueur.Rond. » Rectangle
+ couché.
+
+Couleur Gris. Noir. Noir. Marron. Noir. » Noir.
+
+Sujet Enterrement Barres de fer, C'est un La grève de Un jardin, Des Des
+ de Félix c'est une musée, le facteurs. des hommes messieurs messieurs
+ Faure. On grille; il y a jardin des Je l'avais qui entrent qui qui
+ voit des hommes, Plantes, il vue sur les par une courent. entrent
+ Louhet, des des dames, et y a des journaux. porte en Il y a une au Sénat,
+ personnes des enfants messieurs On voit fer, avec maison. On par le
+ qui qui regardent. en noir qui des soldats des voit la Luxembourg.
+ regardent, rentrent. qui grilles. porte. Elle Ils sont en
+ puis portent des Ils sont est ronde. redingote,
+ l'enterrement, lettres; en noir. avec des
+ des soldats. une voiture. chapeaux
+ (Grandeur: 1 haute-forme
+ 1 centimètre 2
+ carré.) 1
+ 3
+
+................................................................................................
+
+
+Obre. a fait une invention du même genre; il nous a assuré qu'une des
+gravures représentait l'enterrement de Félix Faure; il a, sur notre
+demande, donné maint détail; on voit Loubet, nous a-t-il dit, puis des
+personnes qui regardent, puis l'enterrement, des soldats. Nous lui avons
+fait dessiner cette gravure: il a tracé un petit carré ayant à peine un
+centimètre de côté.
+
+Ce sont les deux seules inventions complètes qu'il y ait eu à noter. J'en
+rapprocherai d'autres cas, qui me paraissent analogues. Trois élèves
+ont décrit, outre les six objets figurant sur le carton, des objets
+complètement imaginaires. Vasse, croit avoir vu une pièce de deux sous,
+avec un aigle; il décrit la position de cette pièce de monnaie, son état de
+vétusté. Poire. nous apprend qu'il a vu une toute petite image, un portrait
+de jeune fille; elle est en buste, de profil, sans chapeau, le portrait
+est ovale, blanc et gris; sur notre demande, Poire. dessine ce portrait
+imaginaire. Enfin, Bien. décrit un carton rond, coloré de jaune, et
+ressemblant à une montre; sur le dessin qu'il en a fait, il figure deux
+aiguilles.
+
+Ce sont là des erreurs d'une espèce particulière. Pour que le dénombrement
+fût complet, il faudrait y ajouter le cas d'And., qui a vu un diamant au
+milieu du bouton. Ce sont des erreurs qui ne sont ni logiques, ni produites
+par la routine; ce sont à proprement parler des erreurs d'invention, qui se
+présentent sans explication possible.
+
+2° Une seconde catégorie d'erreurs qui s'est produite fréquemment dans
+l'exercice de mémoire sur la gravure, consiste à donner à la scène une
+interprétation particulière, en présentant cette interprétation comme
+un fait vu. La gravure représentait seulement des individus vus de dos,
+pressés, et entrant par une grille entr'ouverte. Cette scène pourrait être
+comprise de beaucoup de façons. Quelques-uns l'ont décrite comme elle
+était, sans rien y ajouter; d'autres ont fait une supposition. Pou. pense
+que ce sont des collégiens qui rentrent, Dew. imagine des individus qui
+crient, Gesb. pense que c'est le palais de justice; pour Blasch., c'est
+une prison où du monde pénètre; Saga. y voit des gens qui vont voter, Die.
+reconnaît le jardin des Plantes, Gouje. croit que ce sont des messieurs
+qui entrent au Sénat par le Luxembourg, Pet., Mien. et Méri. disent que la
+scène se passe dans un jardin. Ce sont là des erreurs d'interprétation;
+elles portent moins sur la réalité de la scène que sur sa signification.
+
+3° Un troisième genre d'erreurs consiste à falsifier un détail matériel de
+la scène, à décrire par exemple une voiture, à dire que la foule contient
+des soldats, des femmes ou des enfants, que la grille a des pointes dorées,
+etc. Ces dernières erreurs n'ont pas été bien fréquentes.
+
+En résumé, l'expérience que nous venons de décrire a réussi à provoquer un
+grand nombre d'erreurs de mémoire.
+
+
+CONCLUSIONS SUR LES ERREURS DE MÉMOIRE FORCÉE
+
+Voici les réflexions générales qu'on peut faire à ce sujet. Ces réflexions
+s'appliquent à des expériences faites spécialement avec les objets
+bien définis que nous avons décrits, et il serait probable que d'autres
+expériences faites avec d'autres objets concluraient à des conclusions un
+peu différentes; mais je pense que ces différences ne seraient pas très
+importantes.
+
+Ce qui frappe, tout d'abord, clans la lecture des résultats, c'est, que
+l'objet fixé sur le carton a une individualité qui a été rarement méconnue.
+Pour le sou, par exemple, on a pu oublier l'effigie qu'il porte, la
+détérioration de son contour, mais on n'a pas oublié que c'est un sou.
+Aucun élève ne s'est rencontré qui a dit: «Je me rappelle avoir vu en haut
+du carton un objet arrondi, obscur, je ne sais plus ce que c'est.» Même
+remarque peut être faite pour le timbre; les erreurs se sont multipliées
+sur sa valeur, sa couleur, sur le cachet de la poste, etc., mais aucun
+élève n'a dit: «Je me rappelle une petite surface claire, de telle et
+telle couleur.» De même encore pour l'étiquette, pour le bouton, pour le
+portrait, pour la gravure. Le souvenir de l'individualité de ces objets a
+même été plus précis encore; on est étonné de voir que jamais ou presque
+jamais l'élève n'a oublié que le sou et le timbre sont français; bien
+peu d'erreurs ont été faites sur l'étiquette, puisque 17 élèves se sont
+souvenus que c'est une étiquette du Bon-Marché. Ce sont là, évidemment, les
+attributs essentiels de l'objet, qui en forment comme la substance, et ce
+sont ces attributs qui se gravent le plus profondément dans la mémoire,
+tandis que les détails de couleur, de forme, qui sont accessoires et
+pourraient changer sans entraîner la suppression de l'objet comme tel, ont
+une forte tendance à disparaître de l'esprit.
+
+Les erreurs commises par les élèves ont ce caractère singulier: elles ont
+la précision de détails des souvenirs exacts[55].
+
+[Note 55: Cette question présente en justice un intérêt qu'on ne
+saurait exagérer. Bien souvent, on entend des personnes dire qu'un
+témoignage leur paraît exact, parce que le témoin a été _très net et très
+précis_ dans ses affirmations; et ces personnes, qui peuvent être jurés ou
+magistrats, feront sans doute, toutes choses égales d'ailleurs, plus de
+fond sur un témoignage net et précis, donné sans hésiter, que sur le
+témoignage d'une personne qui hésite, qui doute, qui refuse de donner une
+réponse précise. Le mot même de précision (comme lorsqu'on dit: sciences de
+précision, instruments de précision) éveille l'idée d'exactitude. Je pense
+qu'il peut y avoir là, une illusion psychologique; si un fourbe et un
+honnête homme sont appelés à témoigner sur un même fait, il est possible
+que le fourbe, qui a intérêt à mentir, fasse le récit le plus net et le
+plus précis, tandis que l'honnête homme, arrêté par maints scrupules,
+ne voulant à aucun prix altérer la vérité, se gardera de faire des
+affirmations précises, et répétera des formules vagues, comme: «Je ne sais
+pas, je ne puis rien dire...»]
+
+Toutes nos observations montrent qu'un souvenir peut être précis, quoique
+entièrement faux; un enfant peut non seulement croire que le timbre est
+oblitéré, mais figurer le dessin du cachet de la poste, et même rappeler
+les lettres qu'il a vues sur le cachet; il dessinera avec précision un
+fil qu'il n'a pas vu, etc. Un esprit non prévenu pourrait considérer ces
+détails si nets, si circonstanciés comme une preuve de l'exactitude du
+souvenir; nous voyons maintenant que la précision des souvenirs n'est pas
+incompatible avec leur fausseté.
+
+Autre caractère des erreurs de mémoire: elles ne sont pas moins fréquentes
+dans les souvenirs à reviviscence spontanée que dans les souvenirs qu'une
+personne se rappelle seulement avec l'aide d'autrui.
+
+Le souvenir du timbre est un de ceux que les élèves ont le plus souvent
+perdu; douze fois, les élèves n'ont pas pu le nommer; mais chaque fois
+que nous leur avons demandé: «Avez-vous un timbre?» ils ont répondu
+affirmativement. Il est donc intéressant de savoir si le souvenir du
+timbre, quand il n'a pas pu être rappelé volontairement par le sujet (R.
+sug., dans nos tableaux XIII), mais qu'il a été seulement reconnu par lui,
+est un souvenir moins exact que le souvenir qui renaît spontanément.
+J'ai donc fait la moyenne des erreurs commises dans les douze souvenirs
+reconnus, pour la comparer à la moyenne des erreurs dans les autres
+souvenirs; je trouve deux moyennes d'erreurs tout à fait équivalentes:
+1,58 (c'est-à-dire une erreur et demie) pour les souvenirs rappelés par
+suggestion, et 1,66 pour les souvenirs rappelés volontairement. Par
+conséquent, il faut conclure, en restant dans les limites de notre
+expérience, que l'exactitude d'un souvenir est indépendante de sa puissance
+de reviviscence.
+
+La nature des erreurs présente des variations importants; la question est
+trop peu connue pour qu'on puisse dès à présent proposer une classification
+étudiée; mais il paraît important de distinguer les _erreurs par logique_
+ou esprit de routine, qui consistent à imaginer par exemple un fil ou une
+épingle pour expliquer la fixation d'une étiquette ou d'un bouton sur un
+carton--et les _erreurs d'invention_, consistant à construire un objet qui
+n'a point de rapport visible avec la réalité, et que par conséquent on
+n'est pas en mesure d'expliquer. Ce dernier genre d'erreur est moins
+fréquent que l'autre.
+
+Je signale enfin un autre caractère de ces erreurs: c'est leur
+spécialisation. Un enfant a vu le timbre et le décrit; sa description peut
+être exacte sur un point et fausse sur un autre; il peut dire exactement
+la couleur du timbre et se tromper sur sa valeur; c'est même ce qui s'est
+présenté le plus souvent; il est très rare qu'un de nos sujets se soit
+trompé à la fois sur la couleur, la valeur et l'état du timbre. Cette
+erreur complète s'est produite seulement trois fois (sur 24 sujets); il y a
+eu 8 sujets qui n'ont fait d'erreur que sur un seul point, et 11 sujets ont
+fait erreur sur deux points, percevant exactement les autres points. Cette
+dissociation de la perception, cette spécialisation de l'erreur a une
+double importance, et pour la psychologie, et pour la science pratique du
+témoignage[56]. A la psychologie elle enseigne que les éléments complexes
+d'une perception sont indépendants les uns des autres et peuvent avoir une
+existence séparée, une survie différente. Peut-on, dans une perception,
+imaginer deux impressions mieux fusionnées qu'un chiffre et la couleur avec
+laquelle ce chiffre est imprimé? Il est cependant possible, après avoir vu
+ce chiffre, de ne se rappeler que la couleur ou que la forme; la mémoire
+dissocie ce qui, pour la perception, semble inséparable. D'anciennes
+expériences faites sur un calculateur visuel, Diamandi, nous avaient déjà
+attesté le fait[57].
+
+[Note 56: Les questions que nous traitons en ce moment sont si
+nouvelles qu'elles donnent lieu à des inaperçus inattendus. Signalons
+en passant l'utilité qu'il y aurait à créer une science pratique
+du témoignage, en étudiant les erreurs de mémoire, le moyen de les
+reconnaître, et de reconnaître les signes de vérité. Cette science est trop
+importante pour qu'elle ne s'organise pas un jour ou l'autre.]
+
+[Note 57: _Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs_, p.
+134, Paris.]
+
+Pratiquement, ces dissociations nous prouvent qu'on aurait tort de croire
+que lorsqu'une personne fait une réponse juste sur une partie d'un
+souvenir, elle répond juste pour le reste; souvent, on entend dans les
+affaires judiciaires, discuter la véracité d'un témoin; et si par hasard
+son témoignage peut être vérifié sur un point, il paraît acquérir bien plus
+de force probante pour les autres points où il n'est pas vérifiable. Sans
+doute, chaque cas réel doit être examiné en particulier; nous ne pouvons
+formuler que des règles générales; or, en règle générale, il faut admettre
+les dissociations partielles des souvenirs, et par conséquent on ne peut
+pas, étant donnée une série de souvenirs _a, b, c, d_, etc., considérer que
+si _a_ se trouve exact, c'est une preuve que _b, c, d_, etc., sont exacts
+aussi.
+
+Il reste à faire une classification des sujets, au point de vue du nombre
+des erreurs de mémoire. Nous la donnons ci-dessous.
+
+ 1. Lac..............) 6 erreurs.
+ 2. Delan............) 6 erreurs.
+
+ 3. Monn.............) 7 erreurs.
+ 4. Dew..............)
+
+ 5. Blasch...........) 9 erreurs.
+ 6. Martin...........)
+
+ 7. Bien.............)
+ 8. Motte............)10 erreurs.
+ 9. Obre.............)
+10. Die..............)
+
+11. Poire............)
+12. Gesb.............)
+13. Féli.............)11 erreurs.
+14. Uhl..............)
+15. Van..............)
+16. Gouje............)
+
+17. Vasa.............)
+18. Pet..............)12 erreurs.
+19. And..............)
+
+20. Mien.............)13 erreurs.
+21. Saga.............)
+
+22. Bout.............)
+23. Méri.............)14 erreurs.
+24. Pou..............)
+
+Pour faire cette classification, nous sommes obligé de prendre une mesure
+arbitraire: c'est de considérer comme équivalente toute erreur par logique
+ou par routine, et de noter comme ayant une importance double toute erreur
+par invention; l'application de cette règle nous fait ranger nos sujets
+dans l'ordre sus-indiqué: sur la liste, nous avons mis en italique les noms
+d'élèves qui ont commis de véritables erreurs d'inventions; ce sont en
+général ceux qui ont commis le plus grand nombre d'erreurs; nous retrouvons
+parmi eux 3 sujets qui ont été extrêmement suggestibles pour les lignes; ce
+sont Poire., And. et Bout.
+
+Les élèves qui ont commis le moins d'erreurs et occupent les 6 premiers
+rangs de la liste sont des sujets qui ont été peu suggestibles pour les
+lignes; ainsi Lac., qui arrivait premier dans les expériences de suggestion
+par les lignes, occupe ici aussi le premier rang; Delan. est second sur
+les deux listes; mais il y a, pour le reste, bien des différences; ainsi,
+Saga., qui s'était montré peu suggestible pour les lignes, est ici parmi
+ceux qui ont commis le plus d'erreurs.
+
+
+DIFFÉRENCE ENTRE LA MÉMOIRE SPONTANÉE ET LA MÉMOIRE FORCÉE
+
+Nous venons de voir qu'en demandant aux sujets de répondre à des questions
+précises, nous avons forcé leur mémoire, et que nous les avons amenés ainsi
+à commettre de nombreuses erreurs. Il nous a paru utile de rechercher si
+notre interprétation était juste ou non. Nous avons fait, dans une autre
+école, des expériences d'un genre un peu différent; nous avons montré aux
+élèves le même carton et les mêmes objets pendant 12 secondes; puis, au
+lieu de les interroger nous-même sur ce qu'ils avaient vu, nous les
+avons invités à écrire de mémoire tous leurs souvenirs, avec la seule
+recommandation de ne pas se contenter de nommer les objets, mais d'en
+décrire tous les détails qu'ils avaient remarqués.
+
+Cette expérience de contrôle a duré seulement une après-midi; je l'ai faite
+sur 12 élèves appartenant au cours supérieur d'une école primaire; ces
+élèves me connaissent déjà, j'ai fait antérieurement quelques recherches
+avec eux. Je les ai pris par groupes de trois dans le cabinet du directeur,
+et je leur ai donné une explication collective, aussi abondante que celle
+que j'ai reproduite plus haut; ensuite, chaque élève a été isolé; je lui
+ai mis entre les mains le carton d'objets pendant 12 secondes, et enfin
+je l'ai invité à écrire de mémoire tout ce qu'il se rappelait. Les élèves
+étaient assis à des tables différentes, et suffisamment éloignés les uns
+des autres pour qu'il leur fût impossible de copier. Je suis resté présent,
+bien entendu, et je les ai surveillés étroitement. Je ne les ai pas
+prévenus d'avance du temps qui leur était accordé pour ce travail; mais
+j'ai attendu 20 minutes, avant de ramasser les copies. Pendant ces 20
+minutes, certains élèves n'ont point cessé d'écrire: d'autres avaient fini
+bien avant, mais s'apercevant qu'on ne leur enlevait pas leurs copies, ils
+écrivaient de temps en temps, ajoutaient quelques mots; ils ne sont pas
+demeurés inactifs. J'ai demandé à quelques-uns: «Avez-vous fini?» Mais ils
+étaient embarrassés, ne répondaient pas, et après avoir jeté un coup d'oeil
+sur leur voisin qui continuait à écrire, ils préféraient ajouter quelques
+mots encore. Il est donc probable qu'en prolongeant un peu l'expérience, on
+a pesé sur eux, on a exercé une petite contrainte: mais cette contrainte
+n'est pas comparable à celle des questions directes.
+
+Les copies écrites par les élèves présentent une très grande variété, tant
+au point de vue du nombre des détails retenus que de la nature de ces
+détails; l'avantage des expériences qui laissent au sujet une grande
+liberté est de permettre la manifestation des différences individuelles. Le
+nombre des lignes écrites est indiqué dans le tableau XIV.
+
+On voit que les différences dans le nombre de lignes écrites sont très
+considérables; elles ont d'autant plus de valeur qu'il s'agit d'enfants
+ayant sensiblement le même âge et appartenant au même cours, possédant
+par conséquent le même degré de culture; de plus, toutes les conditions
+extérieures étaient faites pour égaliser les résultats; car les enfants
+étaient réunis, par trois, dans la même pièce, et ceux qui avaient une
+tendance à peu écrire subissaient l'émulation de ceux qui écrivaient
+davantage. Il y a donc eu une différence très grande dans l'abondance des
+souvenirs et dans l'aptitude aux descriptions longues et minutieuses. Je
+pense qu'une épreuve de ce genre apprendrait beaucoup sur le contenu de
+l'intelligence des élèves.
+
+
+_TABLEAU XIV.--Résultats donnés par l'exercice de mémoire spontanée._
+[Illustration: Tableau14.png]
+
+................................................................................................
+NOMS NOMBRE NOMBRE OBJET NOMBRE NATURE DES ERREURS.
+des de lignes d'objets OUBLIÉ. d'erreurs.
+élèves. écrites. retenus.
+................................................................................................
+
+Math. A 6 Le timbre. 2 Le monsieur a un chapeau haute-forme.
+ Le bouton est noir.
+
+Pet. 8 5 Le sou. 1 Timbre de 15 centimes.
+
+Lenor 20 6 -- 3 Timbre de 10 centimes.
+ Un monsieur accoudé sur une table.
+ L'effigie du sou est couronnée.
+
+Borc. 21 5 L'étiquette. 1 «Devant la porte de la grille, un
+ espace pour laisser passer la personne
+ que la foule attend.»
+
+Desva. 25 5 Le timbre. 0
+
+Mousse 25 5 Le timbre. 0
+
+Cloua. 38 5 Le bouton. 3 Timbre de 3 sous. L'homme a la tête
+ appuyée sur la main.
+ Dans la foule il y a des femmes.
+
+Metz. 31 6 -- 3 Le bouton a 5 ou 6 trous. Sur la
+ gravure, un homme croit avoir démoli
+ la serrure.
+
+Mulle. 31 5 L'étiquette 4 Timbre bleu de 15 centimes. Bouton
+ tacheté de noir. Pièce de 10 centimes.
+ Homme tenant un drapeau tricolore.
+
+Spen. 51 4 Le timbre. 3 Sou de l'an 1854. Chaise rempaillée
+ Le bouton. sur laquelle l'homme est assis. Foule
+ devant une grotte ou caverne.
+
+Geffr 52 5 Le timbre. 4 Étiquette un peu coupée en haut.
+ L'homme a un chapeau incliné en
+ arrière, et les jambes croisées. Des
+ gens lèvent leurs cannes. Fil passé
+ dans les trous du bouton.
+
+Marli. 57 5 Le timbre. 4 L'homme lit son journal. Il a un gilet
+ noir. Un dessin en couleur peu distinct.
+ Un individu se battant avec des agents.
+................................................................................................
+
+Le nombre des lignes écrites n'indique pas, à lui seul, l'abondance des
+souvenirs; il y a plusieurs élèves, qui ne se sont pas contentés de décrire
+leurs souvenirs, mais ont fait de l'érudition, en écrivant ce qu'ils
+savaient par exemple sur l'utilité des timbres, de la monnaie, des
+étiquettes, etc. Ce naïf étalage d'érudition a pu provenir, dans certains
+cas, de ce que l'élève avait mal compris le but de l'expérience; mais le
+plus souvent, l'élève n'a fait de l'érudition qu'à la fin de sa copie, à un
+moment où il avait épuisé toute sa provision de souvenirs, et il voulait
+probablement continuer à écrire, pour imiter l'exemple de ses camarades.
+
+J'ai aussi tenu compte, dans le tableau, du nombre des objets retenus; ce
+nombre varie très peu d'un élève à l'autre: il y en a 9 qui ont retenu 5
+objets, 2 en ont retenu 6, et 4 seul en a retenu 4. Si on se contentait de
+ces chiffres sommaires, on pourrait conclure que tous ces élèves ont à peu
+près la même mémoire, et ce serait commettre une erreur très grave, dont
+on peut se convaincre facilement en lisant leurs copies; car parmi ces 9
+élèves qui ont tous retenu 5 objets sur 6, il y en a qui ont tant donné de
+détails que leurs souvenirs sont, pour parler approximativement, 4 ou 5
+fois plus nombreux que ceux des autres. Je suis donc disposé, sur le vu
+de ces copies, à rejeter comme inexacte et surtout insuffisante toute
+expérience consistant à apprécier la mémoire d'une personne d'après le
+nombre d'objets vus qu'elle peut nommer après un temps donné. J'ai fait
+autrefois des essais dans ce sens, et ne les ai point publiés; je pense que
+cette méthode serait défectueuse pour estimer l'étendue d'un mémoire. Un
+objet n'est pas une chose simple; il est formé par un faisceau d'attributs
+souvent compliqués, et qui se décomposent dans la mémoire, comme nous
+l'avons montré précédemment; telle personne qui peut de mémoire se rappeler
+l'existence d'un objet qu'elle a vu sur le carton, le timbre par exemple,
+mais ne peut rien ajouter, a certainement une mémoire moins étendue qu'une
+autre personne qui peut dire exactement la couleur du timbre, sa valeur,
+etc.
+
+Pour apprécier l'étendue de la mémoire, il ne faut donc pas se contenter de
+compter les lignes de description, et encore moins se contenter d'énumérer
+les objets retenus; on devrait en outre faire l'énumération des souvenirs
+conservés.
+
+Nous donnons la preuve de ceci en reproduisant les copies de deux élèves;
+ces copies sont à peu près de même longueur, le nombre d'objets retenus est
+le même, il n'y a pas eu d'erreurs commises; cependant l'un des élèves,
+Mousse, a fait preuve d'une meilleure mémoire que l'autre.
+
+COPIE DE L'ÉLÈVE MOUSSE
+
+1re _figure_.--Un sou de l'année 1857, à l'effigie de Napoléon III, entouré
+d'une bordure sur laquelle est écrit: Napoléon trois Empereur. Le Napoléon
+n'est pas couronné.
+
+2e _figure_.--Une étiquette du Bon-Marché de couleur verte, avec le prix 6
+fr. 75, ayant en tête: _Grands magasins du Bon Marché_.
+
+3e _figure_.--Un monsieur assis, ayant la bouche ouverte et riant, et ayant
+la langue un peu sortie; ses cheveux sont coupés en brosse.
+
+4e _figure_.--Un bouton pointillé marron clair et gris blanc, avec quatre
+trous au milieu.
+
+5e _figure_.--Une photographie représentant une grille ouverte: des hommes
+qui se précipitent pour rentrer, et sur le côté droit des facteurs avec
+leur boîte à lettres.
+
+Le sou (cinq centimes) est une monnaie en bronze; c'est la 20e partie du
+franc. Ce sou est un peu usé.
+
+L'étiquette est formée de deux côtés rabattus l'un sur l'autre.
+
+Le bouton est en plus entouré d'une bordure qui forme une couronne.
+
+L'intérieur (l'envers) de l'étiquette est blanc. L'étiquette a été mise
+après une étoffe, car la place du fil ou de l'épingle qui l'a tenue est
+marquée par des trous. Le tout est fixé sur un carton de la couleur du
+papier dont se servent les bouchers, c'est un peu jaune. Le carton a la
+forme d'un rectangle.
+
+0 erreur.
+
+COPIE DE L'ÉLÈVE DESVA.
+
+1. Sur la feuille de carton il y a un sou dont l'État a seul le droit de
+fabrication.
+
+2. Puis une étiquette des magasins du Bon-Marché. Cette étiquette sert à
+marquer sur les objets à vendre leur prix.
+
+3. Puis un bouton; ce bouton est surtout employé en mercerie.
+
+4. Puis deux photographies. La photographie est une reproduction de scènes
+diverses. Une représente un homme assis et l'autre une manifestation.
+
+1. Les sous servent à faciliter les moyens d'acheter. S'il fallait qu'un
+sabotier aille échanger ses sabots chez le boulanger, puis chez le boucher,
+il perdrait son temps, et ainsi pour les autres marchands.
+
+2. Les grands magasins de nouveautés comme le Bon-Marché, le Louvre, sont
+forcés de mettre des étiquettes à leurs marchandises, car les vendeurs ne
+se reconnaîtraient pas dans tous ces objets.
+
+0 erreur.
+
+Voici la copie de l'élève qui a écrit le plus petit nombre de lignes; elle
+contient 2 erreurs:
+
+COPIE DE L'ÉLÈVE MATH
+
+Une étiquette du Bon-Marché pour marquer le prix des objets; l'entrée de la
+mairie rue Bonaparte; un bouton; une pièce de
+
+Cinq centimes en bronze; une photographie; un homme qui était assis, qui
+avait un chapeau de forme. Le bouton était en nacre noire.
+
+Comme contraste, nous donnons la copie de l'élève qui a écrit le plus
+longuement.
+
+COPIE DE L'ÉLÈVE MARL.
+
+1. D'abord un sou à l'effigie de l'Empire français. D'un côté il y a la
+tête de Napoléon III.
+
+2. Un dessin, un homme qui bâille en _lisant son journal_, il s'étire.
+
+3. Un timbre de deux centimes. République française. Ensuite une autre
+gravure; une grille est ouverte, des hommes se poussent pour y rentrer,
+d'autres sont repoussés par des agents. Il y en a un _qui est saisi par
+deux agents qui le tiennent par les deux épaules, il se secoue pour tâcher
+de se sauver_. D'autres hommes crient et gesticulent en poussant les autres
+vers la grille.
+
+5. _Une gravure en rond, je ne sais plus ce que c'est. Elle est en
+couleur_.
+
+Particularités.
+
+1. C'est un sou comme un autre, en cuivre et en bronze, à l'entour du sou,
+il y a écrit: Empire français en rond. A l'intérieur, il y a le visage et
+la tête de Napoléon III empereur des Français. De l'autre côté il y a écrit
+5 centimes (mais cela ne se voit pas).
+
+2. L'homme qui bâille est habillé avec un veston et un _gilet noir_, une
+cravate noire, une chemise et un col blanc. Il bâille en s'étirant, il
+ouvre une grande bouche où l'on voit sa langue qui est collée sur sa glande
+salivaire qui est en dessous de la langue.
+
+On voit aussi ses dents qui sont blanches et régulières.
+
+Son nez est relevé et ses yeux regardent en l'air.
+
+Il s'étire, c'est-à-dire qu'il écarte ses deux bras à droite et à gauche
+en les poussant pour se détendre les nerfs qui sont fatigués d'être restés
+longtemps dans la même position.
+
+_Il vient de lire son journal, il l'a posé sur ses genoux_.
+
+3. Le timbre de deux centimes est neuf et a été collé sur le carton; il est
+rectangulaire et avec des dentelures découpées en rond, il y a deux hommes
+qui tiennent une pancarte sur laquelle est inscrit le chiffre 2; de l'autre
+côté, il y a de la gomme pour le coller.
+
+4. Ce doit être une usine où il y a une grille entr'ouverte. Des hommes,
+qui doivent être des manifestants, se poussent pour forcer la porte à
+s'ouvrir, dans l'intérieur on les empêche d'entrer.
+
+A la porte des hommes se battent et se disputent; un homme qui doit faire
+plus de bruit _est arrêté par deux agents_. Il se débat et donne des coups
+de poing aux agents. (Celui-là n'y réchappera pas, j'en suis sûr.)
+
+Le 5e dessin est en couleurs et peu distinct.
+
+4 erreurs.--36 minutes.
+
+Ainsi que nous l'avons prévu, les erreurs d'imagination et de mémoire
+commises par les élèves sont beaucoup moins nombreuses que celles des
+autres élèves qui étaient obligés de répondre à nos questions. Nous
+trouvons en effet:
+
+2 élèves qui n'ont commis aucune erreur;
+2 élèves qui ont commis 1 erreur;
+1 élève qui a commis 2 erreurs;
+4 élèves qui ont commis 3 erreurs;
+3 élèves qui ont commis 4 erreurs.
+
+Or, dans les expériences de mémoire forcée, le minimum d'erreur était de
+5 et le maximum était de 44; la différence est donc considérable. Il faut
+conclure que l'expérience de mémoire forcée est sujette à erreur bien plus
+que l'expérience de mémoire spontanée. Le seul fait de poser oralement une
+question précise à l'enfant augmente ses erreurs de mémoire; ce qui revient
+à donner ce conseil pratique: si vous voulez avoir le maximum de vérité
+dans un témoignage d'enfant, ne lui posez pas de questions, évitez même
+les questions qui sont pures de toute suggestion précise, mais dites-lui
+d'écrire tout ce qu'il se rappelle, et laissez-le en tête à tête avec son
+papier.
+
+Quelle est la raison psychologique pour laquelle un interrogatoire, qui
+cependant est exempt de suggestions, provoque chez un enfant plus d'erreurs
+de mémoire qu'un récit qu'il fait spontanément par écrit? La différence
+provient à mon avis de ce qu'un enfant, même à l'âge de 12 ans, est
+encore inhabile à saisir la distinction entre un fait vu, observé, et un
+raisonnement, ou une invention. Avoir vu le fil passant par les trous d'un
+bouton, ou supposer que le bouton étant fixé au carton doit y être cousu
+avec du fil, c'est tout un pour l'enfant; ou du moins ce sont pour lui deux
+expressions équivalentes d'un même fait; et la preuve qu'il est porté à
+confondre l'observation et le raisonnement, c'est qu'il lui arrive de
+décrire ce qu'il n'a matériellement pas pu voir, par exemple le côté pile
+du sou, l'envers du timbre, ou les couleurs des vêtements, dans un portrait
+en noir. Cette distinction n'étant point, à ce que je suppose, très nette
+pour l'esprit de l'enfant, il ne pourra en tenir compte que si on
+attire son attention sur ce point; mais si, au contraire, on dirige
+l'interrogatoire de telle manière que l'attention de l'enfant soit attirée
+ailleurs, on le verra faire de bonne foi maints raisonnements et maintes
+interprétations, alors qu'il croira rendre un compte exact de ce qu'il
+a observé. C'est ce qui est arrivé précisément dans notre expérience de
+mémoire forcée; nous invitons l'enfant à préciser un souvenir fuyant;
+alors, pour nous satisfaire, par désir de donner une réponse quelconque,
+il complète son souvenir avec les ressources de son raisonnement ou de son
+imagination, sans se rendre compte qu'il ne se borne pas à décrire ses
+observations, et la preuve de la bonne foi, c'est l'étonnement qu'il
+éprouve lorsqu'on lui montre de nouveau le carton, et qu'il touche du doigt
+ses erreurs.
+
+Les erreurs commises spontanément par les enfants qui ont écrit leurs
+souvenirs sans répondre à un interrogatoire direct ne présentent rien de
+bien particulier; elles sont de même nature que celles que nos questions
+avaient provoquées, mais avec plus de variété; du reste on pourra s'en
+rendre compte en se reportant à notre tableau. Ce qui importe ici, c'est
+moins leur qualité que leur nombre.
+
+
+SUGGESTION PAR QUESTIONNAIRE
+
+D'après tout ce que nous avons appris jusqu'ici, il est extrêmement
+vraisemblable que si on remplace le forçage de la mémoire par la
+suggestion, on provoquera un plus grand nombre d'erreurs. J'ai fait cette
+étude surtout pour me rendre compte de l'influence des mots et des phrases
+employés pour suggestionner. Il y a là une question de grammaire et de
+syntaxe qu'il m'a paru utile d'élucider. J'ai indiqué plus haut que les
+moindres nuances d'inflexion de la voix ont une grande influence sur
+l'effet d'une suggestion; nous ne pouvons guère, quant à présent, à moins
+d'employer des phonographes, tenir compte des inflexions de voix; mais il
+est beaucoup plus facile de peser la valeur de chaque mot, en remplaçant un
+mot par un autre, en employant divers tours de phrase, et en ayant soin
+de toujours faire lire au sujet des questions écrites, afin d'éviter les
+variations dans l'accentuation de la voix. Ce procédé des questions écrites
+permet d'éliminer une bonne partie de ce qui est indéfini et immesurable
+dans l'action personnelle.
+
+J'ai employé trois questionnaires différents qui ont été distribués chacun
+à des élèves différents; il est bien entendu que chaque élève a répondu à
+un seul des trois questionnaires; mon but n'était point de faire l'étude de
+la suggestibilité individuelle, mais de rechercher si la forme grammaticale
+de la question, le tour des mots, le genre de la question exerçait une
+influence sur la réponse.
+
+Le premier questionnaire représente un exercice de _mémoire forcée_. Nous
+connaissons maintenant la pleine valeur de ce terme, et nous savons quel
+est le résultat de ce forçage. Pour des personnes non prévenues, ce
+questionnaire paraît très simple et très rationnel dans sa précision
+voulue, et on ne se douterait pas qu'il peut provoquer de si nombreuses
+erreurs de mémoire et d'imagination chez les enfants. Les questions, on
+le remarquera, sont à peu près les mêmes que celles que j'avais posées
+oralement, dans des expériences sur d'autres élèves; mais il y a une grande
+différence entre un interrogatoire oral et un interrogatoire par écrit;
+dans le premier cas on est près du sujet, on le regarde de temps en temps
+dans le blanc des yeux, on emploie, malgré soi, des intonations de voix
+qui sont insinuantes ou impérieuses; en un mot, on exerce une action
+personnelle dont l'efficacité vaut ce que vaut l'autorité morale de
+l'individu; au contraire, la question écrite est plus impersonnelle, sans
+cependant l'être entièrement, car celui qui a écrit les questions est
+présent dans le cabinet du directeur et surveille.
+
+Voici ce premier questionnaire: QUESTIONNAIRE I
+
+(SANS SUGGESTION, MAIS AVEC FORÇAGE DE LA MÉMOIRE)
+
+_Le Bouton_.--1° Comment est-il fixé au carton?
+2° Est-il abîmé, le bouton, ou bien est-il intact? Dessinez-le.
+
+_Le portrait_.--3° De quelle couleur est-il?
+4° Voit-on les jambes du Monsieur, ou bien ne les voit-on
+pas?
+5° A-t-il la tête nue ou couverte? Dessinez.
+6° A-t-il un objet dans la main droite, ou bien n'a-t-il rien?
+
+_Le sou_.-- 7° Est-il intact ou détérioré?
+
+_Le timbre_.-- 8° Est-il neuf ou porte-t-il le cachet de la
+poste? Dessinez.
+
+_L'étiquette_.--9° Comment est-elle fixée au carton?
+
+_Gravure représentant une foule_.--10° Que voit-on sur
+cette photographie?
+11° Combien d'objets y avait-il sur le carton? Énumérez-les
+tous.
+
+Le second questionnaire est destiné à produire une demi-suggestion, la
+forme des questions est persuasive; le bouton, demande-t-on, _n'est-il
+pas_ fixé au carton avec du fil etc.? L'expression «n'est-il pas» revient
+presque dans chaque question. Par cette forme de langage, on donne l'idée
+d'un certain détail; on ne l'affirme pas, mais on le fait paraître
+vraisemblable, on lui donne l'apparence de la vérité; mais d'autre part,
+en mettant en pleine lumière l'objet sur lequel la suggestion s'exerce, on
+attire l'attention sur cet objet, et on peut éveiller par conséquent le
+doute, la réflexion et même l'esprit de contradiction.
+
+Voici ce second questionnaire.
+
+QUESTIONNAIRE 2
+
+(SUGGESTION MODÉRÉE)
+
+1° Le bouton n'est-il pas fixé au carton avec du fil?
+2° N'est-il pas abîmé? Dessinez-le.
+3° Le portrait n'a-t-il pas une certaine couleur foncée?
+4° La personne du portrait n'a-t-elle pas une jambe
+croisée sur l'autre?
+5° N'a-t-elle pas un chapeau sur la tête? Dessinez-le.
+6° N'a-t-elle pas un objet dans la main?
+7° Le sou ne présente-t-il pas un trou? A quel endroit?
+8° Le timbre ne porte-t-il pas le cachet de la poste?
+Dessinez.
+9° L'étiquette n'est-elle pas attachée au carton par un fil?
+Dessinez.
+10° Sur la gravure représentant la grève des facteurs
+n'y a-t-il pas un petit chien?
+11° N'y a-t-il pas aussi un homme arrêté par des agents?
+12° N'y a-t-il pas un septième objet? Dessinez.
+13° N'y a-t-il pas un huitième objet?
+
+Notre troisième questionnaire est destiné à produire des suggestions très
+fortes. La force d'une suggestion peut résulter en partie de l'accentuation
+de la voix, en partie aussi de l'ascendant exercé par celui qui parle.
+Comme je me servais de suggestions écrites, je m'interdisais d'avoir
+recours à ces adjuvants; j'ai donc cherché un moyen tout autre pour
+augmenter les suggestions de mon questionnaire; ce moyen a consisté à ne
+pas attirer directement l'attention sur le fait inexact que je suggère,
+mais à considérer ce fait comme implicitement admis, et à le prendre pour
+point de départ d'une autre question. Ainsi, au lieu de demander, comme
+dans le second questionnaire: «l'homme du portrait n'avait-il pas un
+chapeau sur la tête?»--Je demande: «dessinez la forme du chapeau qu'il
+avait sur la tête;» question qui ne se comprend que si le chapeau existe,
+question qui par conséquent ne met pas en cause l'existence du chapeau, et
+n'engage pas le sujet à examiner ce détail ou à le mettre en doute. Une
+autre manière de suggestionner fortement est de poser un dilemme, ainsi on
+demande: le portrait est-il brun ou bleu?--alors qu'il est noir.
+
+Voici ce troisième questionnaire.
+
+QUESTIONNAIRE 3
+
+(SUGGESTION FORTE)
+
+_Le bouton_.--1° Il y a quatre trous. Quelle est la couleur
+du fil qui passe par ces trous, et qui fixe le bouton au carton?
+2° Dessinez l'endroit où le bouton est un peu abîmé.
+
+_Portrait_.--3° Est-il brun foncé ou bleu foncé?
+4° Le Monsieur a-t-il la jambe gauche croisée sur la
+jambe droite, ou la jambe droite sur la jambe gauche?
+5° Dessinez la forme du chapeau qu'il a sur la tête.
+6° Quel objet tient-il dans sa main droite?
+
+_Le sou_.--7° Il présente un petit trou. Où se trouve ce
+petit trou? Dessinez.
+
+_Le timbre_.--8° Il y a dans le coin à droite le cachet de la
+poste. Quel nom de ville peut-on distinguer sur le cachet?
+Dessinez.
+9° Le timbre est de couleur rouge. Est-ce rouge clair ou
+Foncé?
+
+_Étiquette_.--10° Dessinez le fil avec lequel elle est attachée
+au carton.
+11° L'étiquette est-elle vert clair ou vert foncé?
+
+_Gravure représentant une foule_.--12° A quel endroit se
+trouve le petit chien?--13° Comment est habillé l'homme
+qui est arrêté par les agents?
+
+_Le septième objet est une gravure_.--14° Que représente-t-elle?
+Dessinez.
+
+13° _Quel est le huitième objet_?
+
+Une première série d'expériences avec ces trois questionnaires a été faite
+sur les élèves du cours moyen d'une école primaire.
+
+Ce sont des élèves dont l'âge varie de 9 à 12 ans; je les connais un peu,
+pour avoir expérimenté une fois sur chacun d'eux, trois mois auparavant.
+Je les introduis par groupes de 2, dans le cabinet du Directeur; je leur
+montre pendant 12 secondes le carton d'objets qui m'a déjà servi, et je
+leur adresse les mêmes explications que dans les expériences précédentes;
+seulement je les avertis que dès qu'ils auront cessé de voir le carton, ils
+devront répondre par écrit à un questionnaire écrit que je mettrai sous
+leurs yeux. Diverses recommandations sont ajoutées: par exemple, les
+enfants ne devront pas recopier les demandes du questionnaire, mais se
+borner à répondre à chacune des questions; enfin, dans le questionnaire on
+leur demande de dessiner certains objets; ces dessins devront être tous
+faits de grandeur naturelle, recommandation d'autant plus nécessaire que
+lorsqu'on abandonne les élèves à leur spontanéité, ils font le plus souvent
+de très petits dessins, en ayant conscience de cette réduction du dessin
+par rapport à la grandeur réelle de l'objet[58].
+
+[Note 58: On commettrait par conséquent une erreur si, après avoir fait
+faire des dessins de mémoire à des élèves, sans autre recommandation, on
+mettait la petitesse des dessins exécutés sur le compte d'une modification
+due à la mémoire. Il est probable que les sujets font des dessins très
+petits parce que ceux-ci sont plus faciles à faire que des dessins grandeur
+naturelle, et que les défauts en sont moins visibles, et moins ridicules.]
+
+J'ai répété quelques jours après la même expérience sur des élèves
+appartenant au cours supérieur d'une autre école primaire. Ces élèves me
+voyaient pour la première fois; je les ai pris un à un dans le cabinet
+du Directeur, pour pouvoir les suivre attentivement, observer ce qu'ils
+faisaient, et les soumettre ensuite à un interrogatoire minutieux.
+
+Diverses remarques préliminaires sont à faire sur l'attitude des élèves
+pendant les expériences. J'ai été frappé du soin qu'ils ont mis à répondre
+aux questions écrites; lorsqu'ils ignoraient la réponse d'une question, ils
+restaient embarrassés pendant plusieurs minutes, et il y en a plusieurs
+dont l'embarras était tel qu'ils ne pouvaient pas se décider à écrire, et
+ils se livraient à des réflexions sans fin. Cette lenteur à répondre est
+une preuve de sincérité, car si un enfant voulait se débarrasser de suite
+de l'expérience, il lui suffirait de répondre par les premiers mots venus.
+Je pense que la conscience que les élèves ont tous montrée vient de ce
+qu'ils faisaient une expérience individuelle, qu'ils travaillaient sous
+mes yeux et se sentaient responsables de tout ce qu'ils écrivaient. Une
+expérience individuelle se fait presque toujours sérieusement. C'est dans
+des expériences collectives surtout qu'il se produit de l'indiscipline et
+du fou rire; j'ai du reste bien constaté cette différence quelque temps
+après, lorsque j'ai essayé de répéter collectivement, sur 3 élèves réunis,
+la même épreuve de mémoire.
+
+J'ai noté, pour plusieurs sujets, leurs hésitations avant de répondre par
+écrit aux questions; je n'ai rien trouvé de bien caractéristique dans ces
+hésitations, on ne peut pas dire que l'élève hésite et réfléchit plus
+longtemps pour les suggestions auxquelles il résiste que pour celles
+auxquelles il succombe. Mais en revanche il est absolument certain que les
+élèves mettent en moyenne plus de temps à répondre au 3e questionnaire
+qu'au 2e; malgré de profondes variations individuelles, on peut dire que
+le temps que prennent 5 élèves quelconques à répondre au 2e questionnaire
+suffit à peine à 4 élèves pour répondre au 3e questionnaire; ce n'est
+pas que les questions avaient des longueurs différentes, ou exigent des
+réponses plus longues dans un cas que dans l'autre; le vrai motif, à mon
+avis, est que l'élève en présence du questionnaire 3 hésite plus longtemps
+que devant le questionnaire 2; il reçoit une suggestion plus complexe, et y
+résiste davantage. Comparons par exemple la question 1 du questionnaire 2
+à celle du questionnaire 3. Dans le premier cas, on demande à l'élève: «Le
+bouton n'était-il pas cousu au carton à l'aide d'un fil?» C'est en somme
+une question unique dont il a à s'occuper, et pour la trancher, il doit
+seulement faire appel à sa mémoire, tout en subissant bien entendu
+l'influence de l'insinuation qui résulte de la question posée. Il n'en
+est plus de même pour la suggestion produite par le questionnaire 3. Ce
+questionnaire dit à l'élève: «Le bouton a 4 trous; par ces trous passe un
+fil qui fixe le bouton au carton; quelle est la couleur du fil?» Cette
+question est bien plus embarrassante que la précédente; le sujet doit, pour
+y répondre: 1° imaginer une couleur quelconque du fil, couleur qu'il n'a
+pas vue; 2° se résoudre à admettre que le bouton était cousu avec du fil;
+ce dernier point doit le faire hésiter, et il faut que son doute, que sa
+résistance soient vaincus, avant qu'il se décide à écrire le nom d'une
+couleur. On pourrait faire une analyse semblable pour les autres questions
+du questionnaire 3, et il serait facile de montrer que chacune contient une
+question préjudicielle; de là la résistance du sujet, et le temps qu'il met
+à répondre à ce questionnaire.
+
+Il faudrait avoir une méthode qui permît de suivre fidèlement le progrès de
+la suggestion depuis le moment où le sujet lit la question jusqu'au moment
+où il se décide à y répondre par écrit; cette lutte est sans doute la
+partie la plus intéressante de l'expérience; malheureusement, nous ne la
+connaissons pas directement, et nous pouvons seulement la conjecturer
+d'après quelques réflexions qui échappent à quelques enfants, ou d'après
+leurs gestes et leur attitude. Encore tous les sujets ne sont-ils pas aussi
+démonstratifs les uns que les autres; quelques-uns restent complètement
+fermés. Voici, à titre d'hypothèse, ce que je suppose qui se passe, surtout
+lorsque l'élève doit répondre au 3e questionnaire.
+
+Le premier moment qui suit la lecture de la question est un moment de
+scepticisme; on entend beaucoup d'élèves murmurer: «Mais je ne sais pas!
+Je n'ai pas remarqué! etc.,» et faire des gestes d'ennui ou de dénégation;
+quelques-uns ont une pantomime assez expressive, hochent la tête, plissent
+le front, font la moue avec leur bouche; quelques-uns même traduisent cet
+état de scepticisme par une réponse écrite, ils écrivent: «non», mais ils
+effaceront ensuite ce mot; parfois on leur entend dire des phrases, comme
+celle-ci: «Il n'avait pas de chapeau.» Chez certains enfants, cet état de
+résistance initiale persiste indéfiniment; ils restent immobiles devant la
+question, ne peuvent se décider à écrire quoi que ce soit; cela peut durer
+un quart d'heure et davantage; pour en finir, il faut que l'expérimentateur
+intervienne, les presse de questions, brise leur mutisme, leur fasse avouer
+qu'ils ne savent pas, et les décide à écrire cet aveu d'ignorance.
+
+La seconde phase que je distingue, très schématiquement bien entendu, est
+une phase de demi-obéissance à la suggestion. Le sujet s'est décidé à
+écrire, il commence à rédiger sa réponse, mais il s'arrête en route, au mot
+décisif. Pour la première question, par exemple, il écrit le mot: «couleur
+du fil», mais il ne complète pas sa réponse par un nom de couleur;
+en somme, il a déjà _implicitement_ cédé à la première partie de la
+suggestion, en admettant que le bouton est cousu au carton; il lui reste à
+inventer la couleur du fil. Même hésitation pour le dessin. Je vois encore
+un élève qui après avoir tracé le contour du sou, reste une minute entière
+devant son dessin, la plume effleurant le papier, se promenant dans toutes
+les parties du disque, jusqu'à ce que le sujet se décide à marquer un point
+très léger, pour indiquer la place du trou (imaginaire) qui perce le sou.
+
+Enfin une troisième phase est celle de l'exécution de la suggestion. Je
+n'ai rien à en dire, sinon que l'élève montre souvent, au moment où il
+écrit, une vive rougeur, comme s'il avait un sentiment de honte. C'est
+un sentiment que je n'ai jamais réussi à faire avouer à mes sujets: la
+question est du reste un peu délicate.
+
+Voilà dans quel ordre je crois que la série de phénomènes se déroule:
+d'abord résistance qui est au maximum, qui ensuite décroît jusqu'à
+permettre l'exécution de la suggestion. J'ai constaté une seule fois,
+par exception à cette règle, que le sujet, ayant cédé tout d'abord à la
+suggestion, est revenu ensuite sur ses pas, a biffé sa réponse suggérée
+pour mettre une négation à la place.
+
+Nous donnons deux exemples de réponses au questionnaire, qui n'exerce
+aucune suggestion.
+
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 1
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)
+
+ 1. Le bouton est collé.
+ 2. Il est intact.
+ 3. Le portrait est de couleur marron clair.
+ 4. On ne voit les jambes du monsieur qu'à demi.
+ 5. Il a la tête nue.
+ 6. Il n'a rien.
+ 7. Le sou est intact.
+ 8. Le timbre n'est pas neuf, car il porte le cachet de la poste.
+ 9. L'étiquette est fixée au carton par de la colle.
+10. Sur la seconde photographie, on voit une foule de gens
+entrant dans un monument.
+
+
+Il y avait 6 objets qui étaient: un bouton, une photographie représentant
+un monsieur, un sou, un timbre, une étiquette et une photographie
+représentant une foule entrant dans un monument.
+
+AUTRE RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 1
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)
+
+1. _Le bouton_ n'est pas fixé au carton, il est cousu et de l'autre côté où
+il y a le fil, on a collé un morceau de carton sous le bouton.
+
+2. Non, le bouton n'est pas abîmé.
+
+_Le portrait_.
+
+3. Il est noir pour le veston, blanc pour le gilet. La figure est jaunâtre,
+il a de la barbe, de la moustache et des cheveux un peu noirs, plutôt noirs
+que clairs.
+
+4. Oui, on voit les jambes mais pas tout entières. Elles sont l'une
+par-dessus l'autre.
+
+5. Il a la tête nue.
+
+6. Il a un livre dans la main droite. Il fait une petite grimace en
+bâillant.
+
+7. _Le sou_. Le sou est un peu détérioré, car à force un sou n'importe
+quelconque à la longue commence à se rouiller et à changer de couleur.
+
+8. _Le timbre_. Il ne porte pas le cachet de la poste. Il est neuf,
+c'est-à-dire que si on le mettait sur une carte postale, car c'est un
+timbre de 2 sous, il serait bon. Le facteur pourrait le prendre.
+
+9. _L'étiquette_. A une étiquette il y a toujours un peu de colle derrière,
+donc elle est collée sur le carton.
+
+10. _Gravure représentant une foule_. Sur cette photographie, on voit une
+foule de monde qui monte un escalier et il y en a tellement de monde
+que, quand les personnes sont au haut de l'escalier il y en a encore qui
+attendent dans la rue. Il y a des facteurs qui attendent car ils ne peuvent
+pas passer. Il y a une grande grille qui est à moitié fermée, et c'est à
+gauche de la photographie que le monde passe.
+
+Il y a 6 objets sur le carton, qui sont le 1er _le sou_, le 2e
+_l'étiquette_, le 3e _le portrait_, le 4e _le timbre_, le 5e _le bouton_,
+6e _gravure représentant une foule_.
+
+Voici quelques exemples de réponses au questionnaire 2. la première révèle
+un esprit judicieux, et peu suggestible; elle émane de Lem..., élève de
+treize ans.
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 2
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)
+
+_Esprit judicieux, peu suggestionné_
+
+ 1. Le bouton n'est pas fixé au carton par du fil, mais il y est fixé avec
+de la colle.
+
+ 2. Ce bouton n'est pas abîmé du tout.
+
+ 3. Le portrait est d'un noir peu foncé, plutôt gris.
+
+ 4. Le monsieur a une jambe croisée sur l'autre.
+
+ 5. Il est tête nue.
+
+ 6. Mais il n'a rien dans la main.
+
+ 7. Le sou ne présente aucun trou, à ce que je crois; il est à l'effigie de
+Napoléon III et est collé au carton.
+
+ 8. Le timbre ne porte pas le cachet de la poste.
+
+ 9. L'étiquette n'est pas cousue au carton mais collée sur un petit morceau
+de papier blanc qui est collé lui-même sur le carton.
+
+10. Sur la gravure il y a, je crois, un petit chien qui a l'air de suivre
+son maître.
+
+11. Quant à l'homme arrêté et les agents, on ne les voit pas; l'on ne voit
+que la foule qui se presse pour mieux voir.
+
+12 et 13. Je ne me rappelle pas s'il y a encore d'autres objets, mais je ne
+crois pas.
+
+RÉPONSES DONT LE SUJET EST SUR RÉPONSES DONT IL N'EST PAS SUR
+
+Pas de fil. Aucun trou.
+Le bouton est collé. Il y a un petit chien.
+Il n'est pas abîmé. Autres objets.
+Portrait gris.
+Il a la jambe croisée.
+Tête nue.
+Étiquette collée au carton.
+Timbre sans cachet de poste.
+On ne voit pas les agents.
+
+Le sujet suivant a cédé à quelques-unes des suggestions, mais il a résisté
+à beaucoup d'autres. Il a onze ans et demi.
+
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 2
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)
+
+_Esprit de suggestibilité moyenne_
+
+ 1. _Le bouton_. Il est rond, il a un petit rebord, il est fixé au carton
+avec un fil qui passe par les trous.
+
+ 2. Je ne sais s'il est un peu abîmé.
+
+ 3. _Le portrait_. Oui, il a une certaine couleur foncée.
+
+ 4. Il a une jambe croisée sur l'autre.
+
+ 5. Il a un chapeau sur la tête.
+
+ 6. Il tient un objet dans sa main droite.
+
+ 7. _Le sou_. Oui, il porte un petit trou vers le bord.
+
+ 8. _Le timbre_. Oui, il porte le cachet de la poste.
+
+10 et 11. _Gravure représentant une foule_. Oui, il y a un petit chien et
+un homme arrêté par des agents. Je me rappelle que la gravure est ovale,
+qu'il y a une grille et une foule.
+
+9. _L'étiquette_. Non, elle n'est pas cousue, elle est épinglée.
+
+12 et 13. Il n'y a ni septième ni huitième objet.
+
+RÉPONSES DONT LE SUJET EST SÛR RÉPONSES DONT IL N'EST PAS SÛR
+
+Cachet de la poste. Objet tenu par la main du portrait.
+Rond du bouton. Petit trou du sou.
+Fil.
+Fixé au carton.
+Portrait, il a une couleur foncée.
+
+Voici la copie d'un élève de douze ans, Mor.
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 2
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)
+
+_Esprit de suggestibilité moyenne_
+
+ 1. Il était gris fer, les fils n'étaient pas dessus. Il avait un bourrelet
+autour avec quatre trous placés à égale distance.
+
+ 2. Il n'était pas abîmé du tout.
+
+ 3. Le portrait a une couleur noirâtre. Le monsieur est assis sur une
+chaise, les mains jointes en arrière sur le dossier de sa chaise.
+
+ 4. Il a une jambe sur l'autre.
+
+ 5. Il n'avait rien sur la tête.
+
+ 6. Il n'avait rien dans les mains.
+
+ 7. Le sou n'avait pas de trou, il représentait Napoléon III couronné.
+
+ 8. Le timbre avait un cachet de la poste.
+
+ 9. L'étiquette était cousue au carton.
+
+10. La foule. Un homme fut arrêté par des agents. C'était comme l'entrée de
+la grande poste, il y avait beaucoup de monde qui se bousculait.
+
+12. Il y avait un septième objet sur le carton, on aurait dit une étiquette
+ronde.
+
+Le dernier élève dont nous allons donner la copie a fait une série de
+réponses dans lesquelles il a presque toujours échappé à la suggestion.
+C'est un enfant de onze ans et demi.
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 2
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)
+
+_Esprit réfractaire à la suggestion_
+
+ 1. Il est collé sur le carton.
+
+ 2. Il n'est pas abîmé.
+
+ 3. Si, il est au derrière de la tête.
+
+ 4 et 5. Non, il n'a ni les jambes croisées, ni de chapeau sur la tête.
+
+ 7. Si, il est gris foncé.
+
+ 8. Le timbre ne porte pas de cachet.
+
+ 9. Non, elle est collée au carton.
+
+10. Non, je n'ai pas vu un petit chien.
+
+11. Si, il y a un homme arrêté par les agents. Il y a une foule arrêtée
+près d'une grille.
+
+12. Non, il n'y avait pas de septième et de huitième objet.
+
+RÉPONSES DONT LE SUJET EST SÛR RÉPONSES DONT IL N'EST PAS SÛR
+
+Le monsieur. Il n'est pas abîmé.
+L'étiquette. Les jambes croisées, chapeau.
+Couleur du portrait. Le timbre, cachet.
+La foule arrêtée près de la grille. Le petit chien.
+Le bouton est collé sur le carton. L'homme arrêté.
+Septième et huitième objet.
+
+Nous passons maintenant aux réponses au questionnaire 3. En voici quelques
+échantillons. Les sujets ont presque toujours cédé à la suggestion. Le
+premier a onze ans.
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)
+
+_Fortement suggestionné_
+
+ 1. Oui, il y a 4 trous dans le bouton; la couleur du fil est grisâtre.
+
+ 2. (Dessin du bouton détérioré.)
+
+ 3. Le monsieur est brun.
+
+ 4. Il a la jambe gauche sur la jambe droite.
+
+ 5. (Dessin du chapeau.)
+
+ 6. Il tient dans la main droite un rouleau de papier.
+
+ 7. Oui, le sou a un petit trou. Ce trou est tout à côté des cheveux de la
+personne. (Dessin.)
+
+ 8, Oui, le cachet de la poste est sur le timbre; le nom de la ville est
+Paris.
+
+10. Le chien est vers le côté à la fin.
+
+11. L'homme arrêté par les agents est habillé avec un veston; un chapeau
+melon; la gravure représente une foule.
+
+14. Le 8e objet est une photographie.
+
+RÉPONSES DONT LE SUJET EST SÛR RÉPONSES DONT IL N'EST PAS SÛR
+
+4 trous dans le bouton. La couleur du fil du bouton.
+
+Le monsieur a la jambe gauche Le monsieur est brun.
+sur la jambe droite.
+Le rouleau de papier dans sa
+Le sou a un trou. main.
+
+Le trou est à côté des cheveux. La ville du timbre est Paris.
+
+Le cachet est sur le timbre. L'habillement de l'homme arrêté
+de la gravure.
+Le timbre est rouge clair.
+Du 8e objet.
+L'étiquette vert clair.
+
+Le chien est à la fin et sur le
+côté.
+
+Je demande au sujet:
+
+_D_.--Comment as-tu eu l'idée d'écrire les choses dont tu n'es pas sûr?
+
+_R_.--J'ai mis Paris sur le timbre parce que j'ai vu Paris.
+
+_D_.--Et pour le rouleau de papier?
+
+_R_.--J'ai dit un rouleau de papier parce que c'était rond.
+
+Voici maintenant un modèle de réponse sceptique. C'est la plus sceptique
+que nous ayons recueillie. Le sujet multiplie les «je ne sais pas».
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)
+
+_Réfractaire_
+
+ l. Il n'y en a pas.
+
+ 2. (Dessin de bouton; l'endroit où il serait abîmé ne se voit pas.)
+
+ 3. Le portrait est brun foncé.
+
+ 4. Le monsieur a la jambe gauche croisée sur la jambe droite.
+
+ 5. (Dessin du chapeau.)
+
+ 6. Je ne sais pas.
+
+ 7. (Dessin d'un sou troué.)
+
+ 8. Je ne sais pas.
+
+ 9. (Dessin d'une étiquette avec un fil en Croix.)
+
+[Illustration: Fig22.png--Erreurs de mémoire commises sur le bouton par
+suggestion d'interrogatoire. On a demandé aux sujets de dessiner l'endroit
+où le bouton est abîmé. (Le bouton était intact.)]
+
+10. Je ne sais pas.
+
+11. La gravure représente une foule entrant dans un monument.
+
+12 et 13. Je ne sais pas.
+
+
+L'élève suivant a été bien plus crédule.
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)
+
+_Crédule_
+
+ 1. Le fil est noir.
+
+ 2. (Dessin du bouton détérioré.)
+
+ 3. Le portrait est brun foncé.
+
+ 4. Il a la jambe droite croisée sur la jambe gauche.
+
+ 5. (Dessin du chapeau.)
+
+ 6. Il tient une canne.
+
+ 7. (Dessin du sou avec un trou.)
+
+ 8. (Dessin d'un timbre avec cachet.)
+
+ 9. (Dessin d'une étiquette avec un fil.)
+
+10. Le chien se trouve à côté de la grille.
+
+11. L'homme qui est arrêté par les agents a un gilet noir et un pantalon
+gris.
+
+12. Une voiture avec un monsieur dedans.
+
+[Illustration: Fig23.png--Erreurs de mémoire commises sur le timbre, par
+suggestion d'interrogatoire. On a demanda aux sujets de dessiner le cachet
+postal qui oblitérait le timbre. (Le timbre était neuf.)]
+
+Dernière copie, qui représente assez bien le type moyen des réponses au
+questionnaire 3.
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3
+
+ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE
+
+_Suggestibilité assez forte_
+
+ 1. La couleur de ce fil est noir.
+
+ 2. (Dessin d'un bouton cassé.)
+
+ 3. Le portrait est de couleur brun foncé.
+
+ 4. Le monsieur a la jambe droite posée sur la jambe gauche.
+
+ 5. (Dessin d'un chapeau.)
+
+ 6. Il tient une canne dans sa main droite.
+
+ 7. (Dessin d'un sou troué.)
+
+ 8. Le nom de ville qu'on peut distinguer est Orléans.
+
+ 9. L'étiquette était une étiquette du Bon-Marché, attaché avec du fil noir
+et le numéro 75 était marqué dessus.
+
+10. Le petit chien est placé un peu à gauche de la gravure.
+
+11. L'homme qui est arrêté par les agents est coiffé d'un chapeau de forme.
+
+12 et 13. Je ne trouve pas les deux dernières questions.
+
+[Illustration: Fig24.png--Erreurs de mémoire commises sur le sou par
+suggestion d'interrogatoire. On a demandé aux sujets de dessiner l'endroit
+où le sou était troué. (Le sou était intact.)]
+
+Je donne quelques-uns des dessins erronés qui ont été exécutés par les
+élèves (voir Fig. 22, 23, 24, 25).
+
+Je résume dans le tableau XV les réponses que ces élèves ont faites par
+écrit aux trois questionnaires. Les élèves qui ont été soumis au 1er
+questionnaire sont au nombre de 5: il y en a 11 qui ont répondu au second
+questionnaire, et 14 autres ont répondu au troisième questionnaire; par
+conséquent, le nombre total de sujets a été de 27. J'ai jugé ce nombre
+suffisant, à cause des résultats tout à fait caractéristiques que j'ai
+obtenus.
+
+TABLEAU XV
+[Illustration: Tableau15.png]
+
+_Résultats des expériences de suggestion avec les questionnaires_.
+
+................................................................................................
+ 1er 2e 3e
+ QUESTIONNAIRE QUESTIONNAIRE QUESTIONNAIRE
+NATURE DES ERREURS Sujets Sujets Sujets Sujets Sujets Sujets
+ ayant ayant ayant ayant ayant ayant
+ subi échappé à subi la échappé à la subi la échappé à la
+ l'erreur. l'erreur. suggestion. suggestion. suggestion. suggestion.
+................................................................................................
+ 1. Fil du bouton 3 2 4 7 10 1
+
+ 2. Détérioration
+ du bouton 0 5 6 5 6 5
+
+ 3. Couleur du
+ portrait 1 4 5 6 11 0
+
+ 4. Jambes du
+ portrait 2,5 2,5 9 2 10 1
+
+ 5. Le chapeau du
+ portrait 0 5 1 10 9 2
+
+ 6. Ce que l'homme
+ du portrait
+ tient dans
+ la main 2 3 4 7 3 8
+
+ 7. Sou troué 3 2 4 7 11 0
+
+ 8. Cachet postale
+ du timbre 2 3 4 7 6 5
+
+ 9. Fil de 1 4 5 6 7 4
+ l'étiquette
+
+10. Gravure, » » 2 9 6 5
+ le chien
+
+11. Gravure,
+ l'individu » » 8 3 5 6
+
+12. Septième objet 0 5 2 9 2 9
+
+13. Huitième objet 0 5 0 11 1 10
+...........................................................................
+Total des erreurs
+et des résistances
+à l'erreur 14,5 40,5 54 89 87 56
+...........................................................................
+Moyenne des erreurs
+et des résistances 2,9 8,1 4,9 8,09 7,9 5,09
+................................................................................................
+
+
+
+[Illustration: Fig25.png--Erreurs de mémoire commises sur l'étiquette par
+suggestion d'interrogatoire. On a demandé aux sujets de dessiner le fil
+servant à fixer l'étiquette. (L'étiquette était fixée avec une épingle.)]
+
+Sur la première colonne à gauche du tableau, et sous la rubrique: «nature
+des erreurs sont inscrits les genres d'erreur que les sujets ont commis, ou
+plutôt sont indiqués les points sur lesquels les erreurs ont été commises.
+Pour avoir le texte exact des questions qui ont été la source ou l'occasion
+des erreurs, il faut se reporter à nos 3 questionnaires, que nous avons
+donnés plus haut. Le nombre de questions posées a été de 13; mais pour les
+sujets qui ont répondu au 1er questionnaire, ce nombre a été seulement de
+11. Sur les colonnes 2, 3 et 4 du tableau XV sont inscrits les résultats;
+j'ai donné les nombres des élèves qui ont cédé à l'erreur sous la pression
+du 1er questionnaire, et qui ont subi la suggestion du 2e et du 3e
+questionnaire; et à côté de ce nombre, j'ai placé le nombre des élèves qui
+ont échappé à la suggestion, sans tenir compte de la manière dont ils y ont
+échappé; c'est un point sur lequel je reviendrai dans un instant. Au bas
+du tableau, on trouvera le total des erreurs et le total des résistances à
+l'erreur pour chaque questionnaire; ces totaux représentent la somme des
+erreurs commises, pour 11 questions, par 5 élèves, en ce qui concerne le
+1er questionnaire; ils représentent la somme des erreurs commises pour 13
+questions, et par 11 élèves, pour le 2e et le 3e questionnaire. Enfin, la
+dernière ligne du tableau contient les erreurs et les résistances moyennes;
+elles ont été obtenues en divisant les nombres précédents par les nombres
+respectifs d'élèves ayant servi de sujets; ce sont ces produits de
+division, qui sont les chiffres caractéristiques à retenir. Ainsi, pour le
+1er questionnaire, les nombres 2,9 et 8,1 veulent dire qu'en moyenne, les
+élèves soumis aux 11 questions du questionnaire 1 ont commis à peu près 3
+erreurs sur ces 11 questions, et ont échappé à l'erreur 8 fois; ils
+ont donc été induits en erreur dans environ 1/4 des cas; pour le 2e
+questionnaire, les proportions sont autres, comme on pouvait s'y attendre,
+puisque la suggestion a été plus forte; sur 13 questions, chaque élève
+s'est, en moyenne, laissé suggestionner 5 fois, soit environ 1/3 des cas;
+enfin, pour le 3e questionnaire, qui a dégagé une suggestion encore plus
+forte, le nombre d'erreurs par élève est plus élevé, il est de 8 sur 13,
+supérieur par conséquent à la moitié des cas.
+
+Ce sont des nombres moyens qui ne doivent pas nous faire oublier que les
+différences individuelles sont considérables; il est, en effet, des
+élèves qui, dans le second groupe, par exemple, ont subi seulement 1 ou 2
+suggestions sur 13, d'autres qui en ont subi 11. Voici un tableau détaillé
+qui indique pour chaque élève le nombre de suggestions qu'il a subies.
+Aucun n'a subi toutes les 13 suggestions; mais il y en a 3 qui ont subi 11
+suggestions, 1 en a subi 9, et plusieurs 8; il y en a aussi qui en ont subi
+1, ou 2, ou 3.
+
+_Tableau XVI.--Nombres d'erreurs commis par les sujets_.
+[Illustration: Tableau16.png]
+
+|---------------------------------------------------------------------|
+| 1er QUESTIONNAIRE | 2e QUESTIONNAIRE | 3e QUESTIONNAIRE |
+|---------------------------------------------------------------------|
+| Erreurs| Erreurs| Erreurs|
+| 1 sujet a commis 0 | 1 sujet a commis 1| 2 sujets ont commis 5|
+| 1 -- 2,5| 1 -- 2| 1 sujet a commis 6|
+| 1 -- 3 | 1 -- 3| 2 sujets ont commis 7|
+| 1 -- 4 | 2 sujets ont commis 4| 3 -- 8|
+| 1 -- 5 | 1 sujet a commis 5| 3 -- 11|
+| | 3 sujets ont commis 6| |
+| | 1 sujet a commis 8| |
+| | 1 -- 9| |
+|---------------------------------------------------------------------|
+
+Nos résultats montrent d'une façon incontestable que la forme même de la
+question peut influencer la réponse, et provoquer des erreurs de fait.
+C'est un point qu'il me semble important de bien mettre en lumière.
+Souvent, nous entendons dire dans une affaire judiciaire qu'un témoin se
+porte garant d'un certain fait, qu'il l'a vu, qu'il peut le certifier. Je
+crois qu'il est utile avant d'apprécier la valeur du témoignage, de se
+demander ceci: ce témoin a-t-il fait une déclaration spontanée, ou bien
+n'a-t-il fait de déclaration que pour répondre à une question? Si cette
+dernière alternative est exacte, il importe de connaître la nature de la
+question; elle forme avec la réponse un tout indivisible, puisqu'elle
+exerce une si grande influence sur la réponse. Une réponse, si elle est
+isolée de la question qui la provoque, présente une valeur douteuse.
+J'ajouterai que les meilleurs témoignages sont ceux qui se donnent
+spontanément, sans question précise, sans pression d'aucune sorte; nous
+avons vu que dans le témoignage spontané les erreurs sont encore possibles,
+mais leur nombre est moindre que dans l'interrogatoire. Si je voulais
+savoir, par un enfant, la vérité sur un événement auquel cet enfant aurait
+assisté, je ne lui poserais aucune question, mais je lui dirais d'écrire
+tout ce dont il se souvient, je prendrais même note de la parole dont je me
+servirais pour l'inviter à écrire, et ensuite je le laisserais seul avec
+son papier et sa plume, pour ne pas l'influencer. Il est probable que
+les conditions de l'instruction judiciaire ne permettraient pas toujours
+l'emploi de cette méthode; mais si on ne l'emploie pas, si on a recours à
+l'interrogatoire, il est de prime importance que le greffier, ou plutôt
+qu'un sténographe habile écrive le texte même des questions, avec toutes
+les répétitions du langage parlé: il faudrait même noter les gestes et les
+accentuations de l'interrogateur.
+
+Notre tableau XV, qui ne contient que des chiffres, ne peut donner qu'une
+idée bien grossière des résultats d'une expérience qui porte sur les
+phénomènes de conscience les plus délicats. Pour serrer les faits de plus
+près, il faut tenir compte non seulement des erreurs commises, mais du
+texte des réponses écrites; ce texte peut révéler de petits détails sur
+l'état mental des élèves.
+
+Laissant de côté le 1er questionnaire, dans lequel il n'y a pas une
+véritable suggestion, nous tiendrons compte seulement des réponses
+provoquées par les questionnaires 2 et 3.
+
+RÉPONSES ÉCRITES AU QUESTIONNAIRE 2.--On peut les répartir de la manière
+suivante: il y a d'abord les affirmations, provoquées par la suggestion;
+il y a ensuite les expressions de doute; et il y a en troisième lieu les
+négations ou oppositions à la suggestion. Entre ces 3 formes de réponse,
+se rencontrent plusieurs intermédiaires; et chacune de ces 3 formes est
+susceptible de plusieurs variétés.
+
+AFFIRMATIONS.--Voici les genres d'affirmations que nous avons rencontrés
+dans les copies:
+
+_Adverbe_.--L'élève écrit simplement: _oui_ ou _non_. Ce cas est assez
+rare, il ne s'est présenté qu'une fois. Un élève a écrit seulement 3 lignes
+pour répondre au questionnaire; c'est un grand garçon, assez âgé, et
+d'intelligence faible; certainement, cette sécheresse de réponse indique
+une certaine pauvreté d'idées, peut-être aussi quelque embarras pour
+composer une phase écrite.
+
+_Affirmation précise_.--Le sujet reprend la question et y répond en faisant
+une phrase qui se suffit à elle-même, qui est intelligible; exemples:
+
+Le bouton est abîmé sur le côté gauche.
+
+Le sou a un petit trou sur le côté droit.
+
+Le fil _était_ gris.
+
+Notons l'emploi assez fréquent de l'imparfait de l'indicatif pour exprimer
+l'état d'un objet.
+
+_Affirmation avec développement par imagination_.--Le sujet abonde dans
+le sens de la question; il ajoute des détails. Exemple: on lui demande
+simplement: N'avez-vous pas vu un petit chien sur telle gravure?--Il
+répond: Sur la gravure représentant la foule, on voit un homme avec son
+petit chien sous le bras.
+
+EXPRESSIONS DE DOUTE.--Elles sont assez rares; l'enfant pouvait écrire: _Je
+ne sais pas_; en réalité, il l'a fait très peu souvent, soit qu'il soit
+difficile pour l'enfant de se tenir dans l'état de doute, qui est comme un
+équilibre très instable sur une pointe, soit que nos sujets eussent l'idée
+erronée qu'il leur était défendu de répondre «je ne sais pas», car cette
+réponse équivalait à une absence de réponse. Nous plaçons parmi les
+expressions de doute, les réponses suivantes:
+
+_Affirmation vague_. Exemple: Il y avait un septième objet sur le carton,
+on aurait dit comme une étiquette ronde.
+
+_Affirmation avec point d'interrogation_. Exemple: Il n'y a pas de septième
+objet? Ce point d'interrogation indique que le sujet met en doute son
+affirmation après l'avoir écrite.
+
+_Négation détournée_. Un élève, à la question de savoir si le bouton n'est
+pas fixé au carton avec un fil, répond: «Les fils n'étaient pas dessus.» Il
+ne les nie donc pas, il ne fait pas une négation catégorique. Un autre dit:
+«Quant à l'homme arrêté et aux agents, on ne les voit pas; on ne voit que
+la foule qui se presse pour mieux voir.»
+
+_Réticence_. «Je ne sais si le bouton est un peu abîmé; --il est _un peu_
+abîmé,--je ne sais si le monsieur tient un objet,--je ne me rappelle
+pas,--pas de chien aperçu..., etc.
+
+Dans ces dernières réponses, le sujet accuse sa perception ou sa mémoire,
+et plus souvent sa mémoire. Mais ces réponses de doute sont très rares.
+
+NÉGATIONS.--Elles sont presque aussi fréquentes que les affirmations. Nous
+en trouvons de deux espèces, la négation simple et la négation énergique.
+
+_Négation simple_. C'est une affirmation renversée; ainsi, les sujets
+écrivent: «Le monsieur n'a pas de chapeau, le sou ne présente pas de trous,
+le timbre n'a pas de cachet, le bouton _n'était_ pas abîmé, il n'y a pas
+de septième objet sur le carton, etc.» Parfois la forme négative n'est pas
+employée, mais le sens est le même: «le bouton est collé.» Ces réponses
+indiquent une résistance nette à la suggestion.
+
+_Négation énergique_. C'est la négation simple, avec une petite
+accentuation en plus. Le sujet écrit: «Non, le bouton n'est pas abîmé; non,
+le sou ne présente aucun trou; non, le bouton n'est pas fixé au carton avec
+un fil, mais il est collé.»
+
+En résumé, les réponses au 2e questionnaire, qui contient des suggestions
+par insinuation, sont de 3 catégories: affirmation, doute et négation. La
+constatation de ces 3 catégories serait banale si on n'ajoutait de suite
+que la 2e catégorie, les doutes, est de beaucoup la moins nombreuse; c'est
+ce que montre notre tableau XVII, qui indique le nombre de cas où chaque
+réponse a été faite.
+
+RÉPONSES ÉCRITES AU QUESTIONNAIRE 3.--Théoriquement, nous pouvons
+distinguer les mêmes catégories de réponses que pour le questionnaire
+2; mais la proportion des différentes réponses est bien changée; les
+affirmations restent nombreuses, les expressions de doute augmentent
+beaucoup de nombre, et enfin les négations disparaissent presque
+complètement. Tel est l'effet d'une suggestion très forte; on n'a pour
+ainsi dire pas pu résister en face, et écrire une proposition négative.
+
+AFFIRMATIONS.--Nous relevons les variétés suivantes:
+
+_L'affirmation brève_. Pour le portrait: «brun foncé», ou pour le fil:
+«oui, jaune»;
+
+_L'affirmation simple_. On a écrit: «Le fil est marron, la couleur de ce
+fil est noire, le monsieur tient une canne dans sa main droite, le nom de
+ville qu'on peut distinguer (sur le cachet du timbre) est Orléans, le chien
+est à côté de la grille, etc.»
+
+_Dessins sans autre réponse_. Si le sujet se contente de dessiner, c'est
+que plusieurs des demandes du questionnaire se bornent à dire: dessiner tel
+ou tel détail.
+
+EXPRESSION DE DOUTE.--Les formes sont variées.
+
+_Question passée_.--Il est très rare que l'élève, devant le 2e
+questionnaire, passe une question; pour le 3e questionnaire, c'est au
+contraire assez fréquent. Et ce n'est pas par oubli, car quelquefois
+l'élève ajoute expressément à sa copie: «Je n'ai pas répondu aux questions
+telle et telle.» C'est donc de propos délibéré qu'il ne répond pas.
+
+_Aveu d'ignorance ou d'oubli_.--C'est une réponse très fréquente. On lit:
+«Je ne sais pas, je ne trouve pas les deux dernières questions, je n'ai pas
+remarqué, je ne me rappelle pas, je n'ai pas vu le chapeau, je n'ai pas
+distingué le nom de la ville (sur le cachet de la poste), etc.» Remarquons
+la réserve de ces réponses. L'élève accuse son défaut de mémoire ou son
+défaut de perception, mais il se garde bien de nier la réalité du détail
+qui est implicitement affirmé par notre question. Plusieurs de ces aveux
+sont partiels. Ainsi, lorsque l'élève dit: «Je n'ai pas distingué le nom de
+ville sur le cachet de la poste», il reconnaît implicitement l'existence du
+cachet postal.
+
+_Doute sur un détail_.--L'élève ne met pas en doute l'objet de la
+suggestion, mais un détail. Ainsi: «Je ne sais pas _où_ le bouton est
+abîmé»; ce qui n'est pas une négation de l'existence d'une détérioration;
+ou encore: «Je ne sais pas ce que le monsieur tient dans la main»; ce n'est
+pas nier que le monsieur tient un objet.
+
+NÉGATIONS.--Elles sont très rares. Nous n'en avons que 2 exemples. Dans un
+de ces cas, un élève avait d'abord écrit, pour le fil servant à fixer le
+bouton, que ce fil était de couleur marron; puis, brusquement, quand il
+répondait à la 5e question, il revint sur sa première réponse, d'un trait
+de plume il effaça «le fil est marron» et écrivit au-dessous: «Il n'y en a
+pas.» Il rougit beaucoup en faisant cette correction. C'est l'un des deux
+seuls exemples que nous trouvons de réponse négative chez les enfants
+soumis au questionnaire 3. Cette différence avec les réponses du
+questionnaire 2 résulte certainement de la nature des questions. La
+suggestion organisée par le questionnaire 3 étant beaucoup plus forte que
+celle du questionnaire 2, les élèves, au lieu d'y résister par une négation
+ferme, ne résistent plus que par une déclaration d'ignorance, d'oubli.
+Voici un tableau dans lequel j'ai fait la statistique de ces différentes
+espèces de réponses:
+
+
+_Tableau XVII.--Nature des réponses aux questionnaires_.
+[Illustration: Tableau17.png]
+
+ NOMBRE DES DIVERSES RÉPONSES
+NATURE DES RÉPONSES
+ QUESTIONNAIRE 2 QUESTIONNAIRE 3
+ Suggestion douce. Suggestion forte.
+
+Affirmations dans le sens de la
+suggestion................... 53 ) 54 58 ) 87
+Dessins conformes.............. 1 ) 29 )
+Aveux d'ignorance.............. 5 ) 36 )
+Questions passées.............. 6 ) 9 18 ) 54
+Négations, ou résistances à la
+suggestion................... 70 2
+
+Ce tableau montre avec la plus grande netteté que le questionnaire 3 a
+arraché aux élèves bien plus de réponses affirmatives que le questionnaire
+2; les réponses affirmatives, c'est-à-dire suggérées, ont été dans le
+rapport de 8 à 5. Les réponses négatives présentent la proportion inverse;
+elles sont au nombre de 70 pour le 2e questionnaire, et au nombre
+infinitésimal de 2 pour le questionnaire 3; enfin, les aveux d'ignorance et
+de doute sont très nombreux pour le 3e questionnaire, et très peu nombreux
+pour le 2e. Comme il s'agit dans tout cela de réponses au sujet des mêmes
+objets, on ne peut attribuer la différence des réponses qu'à la différence
+des questions. Il est vraisemblable que l'expression de doute représente
+une résistance timide à une suggestion, puisqu'elle se présente surtout
+quand la suggestion est forte. Je ne pense pas que cette phrase: «je ne
+sais pas», soit l'expression d'un doute véritable. Du reste, la psychologie
+du doute me paraît bien complexe et encore peu connue, et je ne veux pas
+pour le moment en faire une théorie quelconque.
+
+On peut remarquer que même en prenant et comparant une à une toutes les
+questions correspondantes des questionnaires 2 et 3, on trouve un plus
+grand nombre de réponses affirmatives pour le questionnaire 3 que pour le
+2. En se bornant au questionnaire 3, on peut remarquer encore que toutes
+les questions, quoique écrites sur un même ton d'affirmation tranchante,
+n'ont pas eu la même efficacité; leur efficacité nous paraît dépendre du
+degré de spontanéité qu'elles laissent à l'élève. On doit à ce point de vue
+diviser les questions en 3 catégories: 1° il y a des questions, dont la
+réponse est extrêmement facile à trouver, ce sont les dilemmes; on dit
+à l'élève: «ce portrait est-il bleu foncé ou brun foncé?» Il n'a pas à
+inventer une réponse, il n'a qu'à choisir entre deux réponses qu'on lui
+propose; il en est de même pour la question relative à la position des
+jambes dans le portrait; 2° le sujet doit faire une petite invention, du
+reste peu difficile; par exemple, la couleur du fil, la place où le sou est
+troué, la place du chien sur la photographie, etc.; 3° dans les questions
+11 et 12, on demande la description du 7e et du 8e objet, lesquels
+n'existent pas, la réponse à ces questions exige un travail d'invention
+beaucoup plus considérable, car il faut un grand effort pour inventer de
+toutes pièces un objet qu'on n'a pas vu.
+
+Or, il est facile de constater que l'efficacité de ces suggestions est en
+étroite relation avec la classification que nous venons d'en présenter; en
+effet:
+
+La 1re catégorie de suggestions (questions 3 et 4), où une alternative est
+posée, a réussi en moyenne 10 fois et demie sur 11;
+
+La 2e catégorie de suggestions (questions 1, 2, 7, 8, 9, 10), où une petite
+invention est nécessaire de la part du sujet, a réussi 7 fois et demie sur
+11.
+
+Enfin la 3e catégorie de suggestions, où un objet devait être inventé de
+toutes pièces (questions 6, 11, 12, 13), a réussi 2 fois et demie sur 11.
+
+Je pense qu'en variant la nature des questions, on pourrait faire une étude
+très intéressante sur beaucoup de particularités encore inconnues des
+suggestions.
+
+Dans plusieurs des expériences de suggestion que nous avons décrites
+antérieurement, nous avons constaté que le sujet peut, vers la fin de
+l'expérience, exercer son sens critique et échapper en partie à la
+suggestion. La suggestion d'agrandissement des lignes nous en a donné un
+exemple; il a suffi de demander au sujet quel genre d'erreur il pensait
+avoir commis pour lui donner l'idée qu'il avait surtout commis des erreurs
+en +; les suggestions portant sur la nature ou sur de petits détails
+d'objets représentés dans la mémoire nous semblent rester plus profondément
+inconscientes. Quand l'épreuve est terminée et que toutes les réponses
+sont écrites, nous avons beau demander au sujet de se corriger, et même
+l'avertir qu'il a commis des erreurs graves; nos avertissements n'éveillent
+pas en lui de sens critique; parmi les enfants, il ne s'en est pas
+rencontré un seul qui ait compris que le questionnaire était responsable
+des erreurs, et qui ait déclaré qu'il aurait écrit d'autres réponses si on
+lui avait adressé d'autres questions.
+
+Voici quelques échantillons de dialogues échangés avec des élèves après
+l'expérience:
+
+_D_.--(A un élève qui a répondu au questionnaire 3.) Avez-vous
+commis des erreurs?
+_R_.--Oui. Je crois que l'étiquette est vert foncé. (Il avait
+écrit: vert clair.)
+_D_.--Il y a une autre erreur.
+_R_.--Pour le sou.
+_D_.--Quelle erreur avez-vous commise pour le sou?
+_R_.--Je crois que le trou était plus haut que je ne l'ai marqué.
+_D_.--Il y a encore une erreur. Où est-elle?
+_R_.--Est-ce pour le chapeau?
+_D_.--Oui. En quoi vous êtes-vous trompé?
+_R_.--Je ne sais pas.
+_D_.--Eh bien, le portrait n'a pas de chapeau. (L'élève rit.)
+Pourquoi lui en avez-vous donné un?
+_R_.--Je ne sais pas.
+
+Même impossibilité de se corriger chez cet autre élève, avec qui j'échange
+les réflexions suivantes:
+
+
+_D_.--Pensez-vous avoir commis des erreurs?
+_R_.--Oui, au bouton.
+_D_.--Quelle erreur avez-vous commise à propos du bouton?
+_R_.--La cassure est un peu plus par ici. (Il la redessine.)
+_D_.--Il y a encore deux autres erreurs dans votre copie.
+_R_.--C'est au sou. Le trou est plus à droite.
+_D_.--Il y a encore une autre erreur.
+_R_.--Au chapeau. Je n'ai pas fait le bord assez grand.
+
+Ainsi, ce sujet, comme le précédent, se corrige sur de petits détails sans
+importance; mais malgré nos questions, qui cependant devraient lui inspirer
+quelques doutes, il ne se ressaisit pas.
+
+J'ai invité plusieurs élèves à diviser leurs réponses en deux catégories,
+celles dont ils sont sûrs, et celles dont ils ne sont pas sûrs; or, ils
+ont toujours mis parmi les réponses sûres un certain nombre de réponses
+complètement fausses, bien que dans ce cas mon invitation aurait dû les
+mettre sur la voie de leur erreur.
+
+Je pense que ce petit fait psychologique peut avoir une certaine importance
+pratique; du moment qu'une personne suggestionnée par une question, perd
+le souvenir de cette question et reproduit sa réponse comme si c'était un
+témoignage spontané, ceci crée une possibilité d'erreur extrêmement grave,
+car ne connaissant point la valeur de la question posée, on ne pourra pas
+s'imaginer que c'est cette question qui a imposé l'erreur.
+
+_Même expérience sur des jeunes gens_.--Afin de déterminer si l'extrême
+suggestibilité de nos sujets aux demandes du questionnaire 3 dépend en
+partie de leur âge, j'ai fait des expériences de comparaison sur 12 élèves
+maîtres de l'École normale d'instituteurs de Versailles. Ces jeunes gens
+ont de seize à dix-neuf ans; ils appartiennent à la première année, et
+ils sont les premiers d'une promotion qui se compose de 27 élèves; ils me
+voyaient pour la première fois. Je les ai fait venir par groupes de 3
+dans le cabinet d'un professeur de l'école, et l'expérience a eu lieu en
+présence de ce professeur; chaque élève était assis à une table séparée, et
+ne pouvait communiquer avec ses camarades. Les questionnaires qui leur ont
+été remis sont les mêmes qui m'ont servi pour les élèves d'école primaire
+élémentaire; les explications données ont aussi été les mêmes. La rédaction
+des réponses a duré environ vingt minutes pour chaque élève.
+
+Le fait qu'il faut tout de suite mettre en lumière, c'est que les erreurs
+par suggestion ont été très nombreuses; nos sujets, malgré leur âge,
+se sont donc laissé tromper par la forme insinuante ou impérieuse des
+questions.
+
+Je reproduis intégralement quelques copies.
+
+Emile Pier..., seize ans.
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)
+
+_Sujet suggestionné_
+
+_Bouton_. Couleur du fil: _blanc_.
+_État du bouton. (Dessin représentant une cassure sur le bord
+droit_.)
+_Portrait. Il est plutôt[59] bleu foncé._
+--_Le monsieur a la jambe droite posée sur la gauche_.
+--Il me semble me rappeler que ce monsieur est sans chapeau[60].
+--Pour l'objet tenu dans la main, X.
+_Le sou. (Dessin d'un sou troué_.)
+_Le timbre. (Dessin d'un timbre avec un cachet postal_.) Le
+nom de la ville ne me revient plus.
+_Etiquette. (Dessin du fil en travers_.)
+_Gravure représentant une foule. Le petit chien se trouve au
+bas de la gravure vers le coin de droite_.--Comment est habillé
+l'homme arrêté par des agents? x.
+_Septième objet_. x
+_Huitième objet_. Je ne m'en souviens plus, je ne vois plus sa
+place dans la photographie.
+
+
+
+[Note 59: A remarquer la timidité de cette affirmation.]
+
+[Note 60: Autre tendance timide.]
+
+
+Cette rédaction présente une certaine timidité dans les dénégations; le
+sujet a commis 7 erreurs de suggestion, ce qui est à peine inférieur au
+nombre moyen pour des enfants d'école primaire; pour ces derniers, le
+nombre moyen est 8.
+
+Cré... dix-sept ans. Cet élève n'a presque commis aucune erreur; mais il
+ne s'est jamais mis en contradiction avec le questionnaire 3; il accuse
+toujours sa mémoire, ou son défaut d'observation, et ne met point en doute
+le questionnaire:
+
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)
+
+_Sujet réfractaire_
+
+Je ne puis indiquer la couleur du fil qui passe par les trous, ne l'ayant
+pas remarqué.
+
+Je ne puis non plus indiquer l'endroit où le bouton est abîmé.
+
+_Le portrait est brun foncé_.
+
+Le monsieur a la jambe gauche croisée sur la jambe droite.
+
+Je ne puis dessiner la forme de son chapeau, ni indiquer l'objet qu'il
+tient à la main, parce que j'ai examiné surtout sa physionomie.
+
+Je n'ai pas distingué le cachet de la poste, m'étant attaché à retenir la
+couleur du timbre (rouge clair).
+
+La façon dont l'étiquette est fixée au carton m'a échappé; j'ai retenu sa
+couleur (vert clair).
+
+Je n'ai pas distingué les détails de la photographie représentant une
+foule.
+
+Je n'ai plus aucun souvenir du 7e et du 8e objet.
+
+Cette copie est un modèle de circonspection et de réserve; elle n'est
+accompagnée d'aucun dessin. Le sujet n'a pas voulu accuser le questionnaire
+d'erreur. Il a commis deux erreurs de suggestion; ce nombre est très petit,
+très inférieur à la moyenne; aucun des 11 élèves d'école primaire n'a
+commis un nombre d'erreur aussi petit.
+
+Rocher..., dix-huit ans.
+
+Un peu plus d'erreurs que le précédent, et beaucoup de réserve.
+
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)
+
+_Sujet de suggestibilité moyenne_
+
+_Le fil qui fixe le bouton est gris_.
+Endroit abîmé non remarqué.
+_Le portrait est bleu foncé_.
+_Il a la jambe gauche croisée sur la droite_.
+Forme du chapeau non remarquée.
+_Il tient un rouleau de papier_.
+Le sou, non remarqué.
+Le nom de ville non lu.
+Le timbre est de couleur rouge clair.
+Fil non remarqué.
+L'étiquette est vert clair.
+Autres questions non remarquées.
+L'image conservée à propos des objets non remarqués est
+vague, et ne permet pas de préciser les détails demandés.
+A propos des 7e et 8e objets, je me représente vaguement la
+place qu'ils occupent sur le carton.
+
+Il y a 4 erreurs.
+
+Dernière copie, celle de Defonte..., dix-huit ans, six mois.
+
+
+RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3
+
+(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)
+
+_Sujet de suggestibilité moyenne_
+
+Bouton (fil) _blanc_.
+Je ne me souviens pas que le bouton soit abîmé.
+Portrait. _Il est noir_.
+_Le monsieur a la jambe gauche croisée sur la jambe droite_.
+Chapeau. Je ne me souviens plus de sa forme.
+Objet (tenu dans la main). _Idem_.
+Sou. Je n'ai pas remarqué de trou.
+Timbre. Cachet. Je ne m'en souviens plus.
+Couleur: rouge foncé.
+Étiquette. Je n'ai vu qu'une épingle qui l'attachait.
+Foule. Chien. _A droite au premier plan_. Je ne me souviens
+plus de l'habillement de l'homme.
+7e et 8e objets.
+
+Il faut remarquer la prudence de ces affirmations, et quelques-unes de
+leurs nuances. Il est bien rare que Def... s'inscrive en faux contre la
+question. Il prend toujours des tours de phrase adoucis, comme: je n'ai
+vu que ... je n'ai pas remarqué ... je ne me souviens plus. Il a commis 3
+erreurs positives. Pour quelques questions, il a admis implicitement des
+faits inexacts, par exemple qu'il y avait dans la gravure un homme arrêté.
+Une seule fois il s'est mis en opposition avec le questionnaire, quand il a
+écrit: le portrait est noir.
+
+En résumé, ces élèves ont commis les nombres d'erreurs suivants: 7, 2, 4,
+3. Ces résultats sont trop peu nombreux pour qu'on puisse songer à en tirer
+une moyenne.
+
+Mais ils suffisent pour établir ce fait important que la méthode de
+suggestion par des questions écrites est assez puissante pour influencer
+non seulement des enfants, mais des jeunes gens de dix-huit ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+L'IMITATION
+
+
+En inscrivant l'imitation parmi les principales formes de la
+suggestibilité, je ne me suis pas inspiré d'idées théoriques qui ont été
+exposées en si grand nombre dans ces dernières années sur le mécanisme
+de l'imitation, ses lois, sa philosophie: il est bien rare que les idées
+théoriques fournissent une issue pratique vers l'expérimentation, et ceux
+qui cherchent à perfectionner leurs résultats expérimentaux ne gagnent pas
+beaucoup à feuilleter les ouvrages des auteurs qui travaillent en dehors de
+l'observation et de l'expérimentation[61].
+
+[Note 61: J'ai cependant goûté les pages très fines écrites sur ce
+sujet par Baldwin. _Interprétation des faits sociaux_, p. 223 et seq.]
+
+Mon seul guide consistait dans ces faits et remarques de tous les jours qui
+nous montrent que les esprits sans originalité copient servilement toutes
+les excentricités de la mode, et que les individus qui ont de la difficulté
+à se faire une opinion par eux-mêmes s'assimilent de bonne foi tous
+les jugements de leur journal. Il me paraissait donc incontestable que
+l'imitation, si elle est restreinte dans une certaine mesure, une nécessité
+sociale, peut devenir, quand on la pousse à l'excès, un signe de servilité
+ou de faiblesse d'esprit.
+
+J'ai longtemps erré avant de trouver une formule d'expérimentation sur
+l'imitation. Je m'étais imaginé tout d'abord qu'en faisant copier à
+des enfants des lettres différemment ornées et contournées on pourrait
+distinguer ceux qui interprètent le modèle d'après les habitudes de leur
+propre écriture, et ceux qui le copient servilement, automatiquement.
+
+Cet essai, quoique poursuivi longuement, ne m'a donné que des résultats
+douteux; les enfants d'une suggestibilité avérée ne se sont pas montrés
+copistes serviles de mes modèles d'écriture, comme je m'y attendais; les
+enfants les plus jeunes, qui sont en général fort suggestibles, ont préféré
+reproduire les spécimens de leur écriture personnelle. Sont-ils donc
+moins imitateurs que leurs aînés? Je ne le pense pas; mais la tendance
+à l'imitation ne se manifeste pas indistinctement dans toutes les
+circonstances; elle peut être suspendue par d'autres influences. Il est
+bien évident que la facilité d'exécution est un des éléments essentiels de
+réussite; on ne se livre à l'imitation que lorsque l'imitation n'exige pas
+un effort pénible, qui rompt avec nos habitudes. C'est pour ce motif sans
+doute qu'un enfant à qui l'on donne à copier une majuscule ornementée
+dessine plus volontiers les majuscules dont il a l'habitude et préfère
+aller dans le sens du moindre effort. Il faut donc, à ce point de vue,
+distinguer deux genres d'imitations, les imitations faciles et les
+imitations difficiles; les premières n'exigent point un grand effort
+d'attention, elles ne supposent pas l'abandon d'une habitude déjà prise.
+La plupart des imitations sociales exigent un minimum d'effort, et si
+nous voulons citer des exemples d'expériences sur l'imitation qui peuvent
+réussir, c'est dans cette catégorie qu'il faut les chercher. Ainsi, je puis
+donner l'exemple suivant, emprunté à mes expériences personnelles: dessinez
+un cercle devant une personne, et priez-la de dessiner à son tour, et sur
+le même papier, un second cercle dont la distance au premier, comptée d'une
+circonférence à l'autre, sera de 5 centimètres; le plus souvent, dix-neuf
+fois sur vingt, le second cercle tracé sera, par imitation, de même
+grandeur environ que le premier; si on recommence l'expérience avec un
+cercle de grandeur différente, on voit le sujet se conformer encore au
+modèle qu'il a sous les yeux, agrandir son cercle ou le rapetisser selon
+les cas, sans se douter qu'il subit un phénomène d'imitation.
+
+L'imitation se produit avec cette sûreté parce qu'elle ne rencontre pas
+de résistance: la vue du cercle déjà tracé fournit au sujet une image du
+cercle au moment où on lui demande de tracer un second cercle; cette image
+n'est contredite par aucune autre, elle n'éveille aucun esprit critique,
+elle ne présente aucune difficulté spéciale d'imitation, il n'y a donc pas
+de raison pour qu'elle ne guide pas le mouvement de la main, et ne devienne
+pas une image directrice.
+
+Il résulte donc de ce premier essai et des réflexions auxquelles il a donné
+lieu que pour faire des expériences sur l'imitation, il faut s'adresser à
+la catégorie des imitations faciles. Mais serait-ce suffisant? Toutes les
+imitations faciles peuvent-elles donner lieu à une étude de psychologie
+individuelle? En évitant un écueil, nous tombons dans un autre écueil; pour
+éviter des expériences qui ne réussissent presque jamais, nous allons
+en faire d'autres qui réussiront trop souvent. Si l'imitation dont nous
+voulons étudier les conséquences est un acte tellement facile qu'on soit
+sûr d'avance de son exécution, il ne nous apprendra rien sur le caractère
+intellectuel et moral des personnes: si tous ceux à qui l'on dit de tracer
+un second cercle le font égal ou à peu près égal à un premier cercle qu'on
+met sous leurs yeux, nous ne verrons pas quels individus sont imitateurs et
+ceux qui ne le sont pas. Une imitation irrésistible ne peut donc pas servir
+de test pour la psychologie individuelle.
+
+J'ai pris comme expérience sur l'imitation les expériences que je venais de
+faire dernièrement sur l'interrogatoire, en les modifiant un peu; au lieu
+d'interroger un élève isolé sur un des objets que je venais de lui
+montrer, j'ai interrogé trois élèves réunis dans la même pièce et faisant
+l'expérience ensemble; la réponse de celui qui prend le premier la parole
+influe nécessairement sur les deux autres; et ceux-ci peuvent soit rejeter
+cette réponse et faire eux-mêmes acte de jugement, soit se dispenser de ce
+petit effort et répéter la réponse du camarade.
+
+Les expériences ont été faites sur les élèves du cours moyen dans une école
+et sur les élèves du cours supérieur dans une autre école; 24 élèves ont
+pris part à ces expériences. Aucun d'eux ne m'était connu; je les voyais
+pour la première fois; ils sont venus par groupe de trois dans le cabinet
+du directeur. Je leur annonçais d'abord que nous allions faire ensemble un
+exercice de mémoire. Je leur donnais ensuite les explications ordinaires
+sur le carton que j'allais leur montrer, sur le temps très court pendant
+lequel ce carton resterait visible et sur les questions qui leur seraient
+posées; je les faisais asseoir tous les trois à la même table, et je leur
+donnais l'explication suivante: «Voici une feuille de papier sur laquelle
+sont écrites diverses questions relatives aux objets que vous allez
+regarder. L'un de vous qui fera l'office de président[62], lira à haute
+voix chacune des questions; vous aurez à bien réfléchir, et ensuite vous
+répondrez du mieux que vous pourrez à la question qui vous sera posée. La
+feuille de papier est divisée en trois colonnes: vous écrivez le nom et
+l'âge de chacun de vous en haut de chaque colonne, et les réponses de
+chacun doivent être écrites sur sa colonne. Pour épargner du temps, un seul
+d'entre vous, celui que j'appelle le président, doit tenir la plume et
+écrire non seulement ses propres réponses, mais aussi les réponses des deux
+autres; il ne leur passera la plume que si le questionnaire demande de
+faire un dessin; dans ce cas, chacun prendra la plume pour faire lui-même
+le dessin demandé. Encore un mot: dès que vous avez entendu la question,
+vous réfléchissez un moment, puis vous répondez à haute voix; il est très
+probable que vous ne répondrez pas tous à la fois; quelques-uns répondront
+vite, d'autres répondront plus lentement; je désire que l'ordre des
+réponses soit noté sur le papier par un numéro; vous écrivez le numéro avec
+les réponses; celui qui répondra le premier recevra le n° 1, le second
+le n° 2 et ainsi de suite. Est-ce compris? Bien, je vais vous montrer le
+carton.»
+
+[Note 62: Dans un essai préliminaire, c'était moi qui tenais la plume;
+mais je m'aperçus que ma présence enlevait beaucoup de liberté d'esprit
+aux élèves, et je préférai les abandonner à eux-mêmes sans me mêler aux
+discussions qu'ils pourraient avoir. Je pense que la meilleure méthode
+serait de charger du rôle de président un élève qui ne prendrait pas
+lui-même part à l'expérience.]
+
+Cette explication, que j'ai parfois répétée quand elle n'avait pas été
+complètement comprise, a suffi à indiquer clairement le rôle de chacun. Le
+carton a été montré séparément à chaque élève, pendant douze secondes; ce
+carton portait les objets que j'ai décrits plus haut.
+
+Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, les enfants pris en groupe ont
+généralement été moins sérieux que les enfants isolés. Jamais un enfant
+isolé, dans ces expériences si longues et si minutieuses que je viens de
+relater, n'a ri; dans les expériences collectives à trois, le rire s'est
+déclaré très souvent; dans deux cas, il a pris de telles proportions que le
+directeur de l'école s'est cru obligé d'adresser des paroles sévères aux
+jeunes rieurs. Du reste, chaque groupe d'enfants avait sa physionomie
+spéciale; j'ai noté des groupes très graves, dont jamais les enfants n'ont
+souri; dans d'autres groupes, les enfants ont tenu leur sérieux jusqu'à ce
+qu'ils fussent arrivés à certaines questions qui déchaînaient un fou rire
+incoercible; par exemple la question: quelle est la forme du chapeau que
+le monsieur a sur la tête?--Cette question renferme, paraît-il, un élément
+comique qui ne manque presque jamais son effet; les dessins, généralement
+maladroits et ridicules, que les enfants ont exécutés pour répondre à
+certaines questions, avaient aussi le don de faire éclater le rire[63]. Par
+suite de ces dispositions, les enfants n'ont pas prêté, à beaucoup près,
+autant d'attention aux questions écrites que lorsqu'ils étaient isolés;
+certainement, leur attention était relâchée, ils sentaient moins fortement
+la responsabilité de ce qu'ils écrivaient. Ce n'est là, bien entendu,
+qu'une impression personnelle; je ne la puis démontrer que par l'attitude
+des élèves, qui était plus dissipée que pendant les expériences isolées.
+Il m'a semblé aussi que les élèves faisant partie d'un même groupe se
+préoccupaient beaucoup plus de leurs réponses que de celles de leurs
+camarades; je n'ai jamais entendu entre eux la moindre discussion sur
+l'exactitude d'une réponse d'un autre: aucun n'a eu le souci de rectifier
+l'erreur; en d'autres termes, les groupes formés n'ont pas eu le temps
+ou l'occasion de produire un esprit de corps, une solidarité. Cette
+solidarité, on aurait pu peut-être lui donner l'occasion de se manifester
+si on avait pris quelques précautions spéciales, si par exemple on s'était
+arrangé pour intéresser tous les élèves d'un groupe à un même but, pour
+leur communiquer un intérêt commun; aussi je suppose que dans le cas où
+l'on aurait averti les élèves que le groupe qui avait donné les réponses
+les plus exactes recevrait une récompense, il est possible que les élèves
+se seraient intéressés aux réponses de leurs camarades du même groupe, et
+nous aurions vu s'élever des discussions sur l'exactitude de certaines
+réponses. C'est une étude à tenter; dans le cas présent, nous n'avons
+fait aucun effort pour lier les élèves d'un groupe par une solidarité
+quelconque, et ils se sont tous comportés d'une manière qui me paraît tout
+à fait indépendante, en appliquant le seul principe de chacun pour soi.
+
+[Note 63: Ces expériences fourniraient une bonne méthode pour l'étude
+de la psychologie du rire, étude qui reste encore à faire, puisque
+jusqu'ici elle n'a été traitée que théoriquement.]
+
+Voici les sentiments plus ou moins sociaux qui m'ont paru se dégager
+pendant cette expérience, et que j'ai notés à mesure.
+
+Le désir de la plupart des élèves a paru être de répondre les premiers;
+c'est sans doute une habitude qui provient des réponses collectives en
+classe; or, comme pour répondre le premier, il faut répondre vite, il en
+est résulté que beaucoup d'élèves n'ont pas pris le temps de la réflexion,
+et cette circonstance a dû certainement contribuer à une augmentation de
+leur suggestibilité. Il s'est élevé souvent des discussions courtes pour
+savoir quel camarade avait répondu le premier, ce qui nous prouve combien
+chacun d'eux tenait au rang de vitesse qu'il avait conquis. L'élève faisant
+fonction de président était chargé d'inscrire non seulement les réponses
+des élèves, mais l'ordre des réponses, et je dois à la vérité de constater
+que ce président n'a pas toujours été impartial; lorsqu'un autre élève
+répondait en même temps que lui, ou même un peu avant lui, il a souvent
+commis la petite tricherie de se porter comme ayant répondu le premier.
+
+Il est incontestable, et nous en verrons tout à l'heure le détail, que
+ces réponses données les premières ont fait contagion sur les élèves plus
+lents: mais il semble que cette contagion n'a jamais été voulue; les élèves
+répondant les premiers se sont trouvés être des _leaders_ sans l'avoir
+cherché.
+
+Un fait qui nous a paru extrêmement fréquent a été celui de l'imitation
+soumise; très souvent, dès qu'une réponse quelconque était donnée, elle
+était acceptée par les autres élèves sans aucune critique, ou avec une
+modification tout à fait insignifiante qui n'ôtait point à la réponse son
+caractère d'imitation.
+
+Il est arrivé, mais plus rarement, que certains élèves n'ont point voulu
+donner leur opinion, de peur d'éclairer leurs camarades; l'un d'entre eux
+attendait toujours que les autres réponses fussent écrites, avant de donner
+la sienne. Il ne voulait pas qu'on la lui prît.
+
+L'attitude prise par les élèves a présenté, pendant toute la durée de
+l'expérience, un caractère remarquable de constance; ceux qui répondaient
+les premiers ou les derniers étaient presque toujours les mêmes. Nous
+donnons ci-après la liste de nos élèves, avec l'indication de l'ordre dans
+lequel ils ont répondu.
+
+ENFANTS AYANT PRESQUE TOUJOURS RÉPONDU LES PREMIERS
+NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RÉPONDU
+
+Élèves. Les premiers. Les seconds. Les derniers.
+
+J. 13 0 0
+
+M. 10 4 1
+
+N. 8 1 2
+
+B. 9 4 2
+
+P. 9 4 2
+
+B.J. 8 4 3
+ ------ ------ ------
+ Moyenne 9,5 3 2
+
+
+ÉLÈVES AYANT LE PLUS SOUVENT RÉPONDU LES SECONDS
+NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RÉPONDU
+
+Élèves Les premiers. Les seconds. Les derniers.
+
+P. 0 11 2
+
+T. 4 5 5
+
+N. 3 7 2
+
+R. 5 5 6
+
+B. 6 8 1
+
+U. 3 8 3
+ ------ ------ ------
+ Moyenne 3,5 7 3
+
+
+ÉLÈVES AYANT LE PLUS SOUVENT RÉPONDU LES DERNIERS
+NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RÉPONDU
+
+Élèves Les premiers. Les seconds. Les derniers.
+
+C. 0 2 11
+
+Col. 2 6 8
+
+T. 0 4 7
+
+U. 2 5 8
+
+F. 1 4 10
+
+G. 2 3 10
+ ------ ------ ------
+ Moyenne 1 4 8
+
+
+
+TABLEAU XVIII(a-1).--_Expérience sur l'esprit de groupe_
+[Illustration: Tableau18a.png = tableau entier en format graphique]
+................................................................................................
+
+ 1er GROUPE 2e GROUPE
+QUESTIONS ........................... IMITATIONS ....................
+ A B C A B
+................................................................................................
+
+1. Couleur du fil
+servant à fixer
+le bouton....... Noir(2) Gris Gris(1) 1 Marron(2) Gris(1)
+ (3)
+
+2. Endroit où le
+ bouton est
+ abîmé.........Sur le Sur le Sur le 2 À En haut
+ Côté(2) côté(2) côté(1) droite(3)
+
+
+
+3. Couleur du
+ portrait......Brun Brun foncé Brun » Bleu foncé Brun foncé
+ foncé(2) (1) foncé(2) (3) (1)
+
+
+
+4. Une jambe
+ croisée sur
+ l'autre.......Jambe Jambe Jambe » Jambe Droite
+ Gauche gauche(1) gauche gauche
+ (3) (2) (2)
+
+5. Forme du
+ chapeau.......Haut(2) Rond(1) Plat(2) 0 Haut Haut
+ (2)
+
+
+
+6. Objet tenu à
+ la main.......Une Son Une plume 0 Canne Parapluie
+ couronne(2) journal(1) (2) (1) (2)
+
+
+7. Endroit où le
+ sou est
+ troué... Au milieu(2) À À gauche(1) 1 En bas(3) En haut
+ gauche
+ (2)
+
+8. Timbre
+ postal... Côté Côté Côté 2 À droite En haut
+ gauche, gauche, gauche
+
+ Paris Vaugirard Paris_ 1 Autriche Paris
+
+
+
+9. Fil attachant
+l'étiquette..... En En En haut(1) 2 En En haut
+ haut(3) haut(2) haut(3)
+
+
+10. Le chien....Devant le Dans la Derrière le 1 A côté du Près de la
+ monsieur(2) foule(2) monsieur(1) monsieur(2) porte
+
+
+
+11. Vêtement de
+l'individu
+arrêté.......... En En En noir(1) 2 En marron(2) En beige(1)
+ noir(3) noir(2)
+
+
+
+
+
+
+12. Septième objet..
+ Un poste Un poste de Un poste 2 Photographie Il n'y en a
+ de facteurs(1) de (2) pas(1)
+ Facteurs facteurs
+ (3) (2)
+
+13. Huitième objet..
+ Il n'y en Il n'y en a Il n'y en 2 Un homme(2) Une personne
+ a pas(2) pas(1) a pas (3) (1)
+
+----------
+16
+................................................................................................
+
+EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RÉPONSES EN ITALIQUES
+donnée par l'auteur à la page 353:
+
+«Au-dessus de chaque réponse
+d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
+il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
+pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
+réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
+en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
+aussi les italiques.»
+
+
+TABLEAU XVIII(a-2).--_Expérience sur l'esprit de groupe_
+................................................................................................
+
+ IMI- 3e GROUPE IMI- 4e GROUPE IMI-
+ TATI ......................... TATI ......................... TATI
+ C -ONS A B C -ONS A B C -ONS
+................................................................................................
+
+
+
+Beige(3) 0 Beige(2) Noir(1) Marron(3) 0 Gris(1) Jaune(2) Blanc(2) 0
+
+
+
+
+À droite(1) 1 Au milieu Au bord Au 1 En haut(1) À droite(2) À 1
+ (3) (1) bord(2) droite
+ (2)
+
+
+
+Brun » Bleu foncé Brun Brun foncé » Brun foncé Rouge clair Brun »
+(2) (3) foncé (1) (1) (2) foncé
+ (2) (3)
+
+
+
+
+Gauche(2) » Jambe Jambe Jambe » Jambe Jambe Jambe »
+ droite(2) gauche gauche(1) gauche(1) gauche gauche
+ (3) (2) (3)
+
+
+Haut 2 Plat(3) Il n'y en Il n'y 1 Il n'en a Il n'en Il n'en 2
+(3) a pas(1) en a pas(1) a pas a pas
+ pas(2) (2) (3)
+
+
+
+Canne 1 Une canne Rien(1) Petit livre 0 Un carnet Un livret Un 2
+(2) (3) (2) (1) (2) livret
+ (3)
+
+
+À droite(1) 0 À droite(2) À Au milieu 1 À la tête À la À la 2
+ Droite (1) (1) tête(2) tête(3)
+ (3)
+
+En haut 1 À À droite(1) À 2 --- --- --- »
+ Droite droite
+ (3) (2)
+Paris 1 Lille Paris(1) Paris 1 --- --- --- »
+
+
+
+
+?(1) 1 Ligne en 2 points 2 points 1 En bas(1) En En travers 1
+ haut en haut en haut bas.(2) (3)
+
+
+À gauche(3) 0 Coin à Coin à À côté de 0 À droite(1) Vers le Vers le 1
+ droite(3) gauche(1) la grille(2) centre à centre(1)
+ droite
+ (3)
+
+
+
+En gris(3) 0 Blouse Veston Pardessus 0 Veste Veste Redingote 2
+ longue(3) noir(1) noir(2) blanche et blanche et et
+ pantalon pantalon pantalon
+ gris(1) gris(2) gris(3)
+
+
+
+
+Photo- 1 Je ne Je ne Je ne 2 Un chien(1) Un Un 2
+graphie sais sais sais chien chien
+(3) pas pas pas (2) (3)
+
+
+Une femme 0 Je ne Je ne Je ne 2 Chien(1) Chien Chien 2
+(3) sais sais sais (2) (3)
+ pas pas pas
+ ---- ---- ----
+ 8 11 15
+................................................................................................
+
+EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RÉPONSES EN ITALIQUES
+donnée par l'auteur à la page 353:
+
+«Au-dessus de chaque réponse
+d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
+il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
+pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
+réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
+en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
+aussi les italiques.»
+
+
+
+TABLEAU XVIII(b-1).--_Expérience sur l'esprit de groupe_
+[Illustration: Tableau18b.png = tableau entier en format graphique]
+................................................................................................
+
+ 5e GROUPE IMI- 6e GROUPE
+QUESTIONS ........................ TATI .........................
+ A B C -ONS A B C
+................................................................................................
+
+1. Couleur du fil
+servant à fixer
+le bouton...... Fil Fil gris(1) Gris 2 Noir(2) Blanc(3) Marron
+ gris(3) foncé(2)
+
+2. Endroit où le
+bouton est
+abîmé.......... Sur le Sur le Sur le 1 En haut(1) ?(2) Au milieu(3)
+ Côté, haut(3) côté(1)
+ un peu
+ clair(2)
+
+3. Couleur du
+portrait....... Le côté Brun foncé Il y a un » Brun(1) Bleu Bleu foncé
+ droit est (1) côté un peu foncé (2)
+ plus foncé clair(2) (3)
+ (3)
+
+4. Une jambe
+croisée sur
+l'autre........ Jambe Jambe Jambe » Jambe Jambe Jambe
+ gauche(2) droite(1) droite gauche(2) droite droite(1)
+ (3) (3)
+
+5. Forme du
+chapeau........ Fendu, Mou, Fendu, 2 Casquette Chapeau Chapeau
+ gris foncé gris gris (3) haut(2) haut(1)
+ (1) foncé foncé
+ (2) (3)
+
+6. Objet tenu à
+la main........ Gant Gant Gant(1) 2 Une montre Casquette Un livre(1)
+ (3) (2) (2) (3)
+
+
+7. Endroit où le
+sou est troué.. Dans le Dans le Dans le 2 À droite(2) À gauche(3) En bas(1)
+ haut(3) haut(2) haut(1)
+
+
+8. Timbre postal.. ----- ----- ----- » ----- ----- -----
+
+
+ Paris Paris(1) 2 Fran- Fran- Anglais(3)
+ (3) Paris çais çais(1)
+ (2) (2)
+
+9. Fil attachant
+l'étiquette.... En Au milieu En haut 1 Carré au Carré au Carré au
+ Haut milieu milieu milieu(1)
+ (2) (3)
+
+10. Le chien.......Au milieu À droite À droite 1 Dans le À gauche(2) En bas(1)
+ (3) dans le dans le milieu(1)
+ bas(1) bas(2)
+
+
+11. Vêtement de
+l'individu
+arrêté......... En En noir(1) Gris foncé 1 Noir Noir(1) Noir
+ noir_(2) (3) (3) (2)
+
+
+
+
+
+
+12. Septième objet.La foule Un monsieur Rappelle 0 Bâti- Bâti- Église(1)
+ qui bâille pas ment(3) ment(2)
+
+
+
+13. Huitième objet.Rappelle Rappelle Rappelle 2 Grille 2e sou 2e sou
+ pas pas pas
+
+ -----
+ 16
+................................................................................................
+
+EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RÉPONSES EN ITALIQUES
+donnée par l'auteur à la page 353:
+
+«Au-dessus de chaque réponse
+d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
+il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
+pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
+réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
+en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
+aussi les italiques.»
+
+
+
+TABLEAU XVIII(b-2).--_Expérience sur l'esprit de groupe_
+................................................................................................
+ Nombre Nombre
+IMI- 7e GROUPE IMI- 8e GROUPE IMI- total de sug-
+TATI ....................... TATI ....................... TATI d'imi- gestions
+-ONS A B C -ONS A B C -ONS tations realisées
+................................................................................................
+
+
+
+0 Gris Blanc 1 Rouge Rouge 1 5 21
+ Gris Gris
+
+
+
+» Gauche À À 2 Vers les ? 1 9 22
+ presque gauche gauche, trous Vers les
+ en bas presque presque trous
+ en bas en bas
+
+
+» Brun Brun » Brun Brun Brun » » 22
+ Brun foncé foncé foncé foncé
+
+
+» Jambe Jambe Rien » Jambe Jambe Jambe » » 23
+ Gauche gauche gauche gauche gauche
+
+1 Rond Rond 2 Haut Rond 1 11 19
+ Rond Haut
+
+
+0 Canne Canne 1 Rien Ser- Ser- 1 7 22
+ Mouchoir viette viette
+
+
+0 En haut Au Au 1 Sur la Sur la Sur la 2 9 24
+ Milieu milieu tête tête tête
+
+» ----- ----- ----- » ----- ----- ----- 5 »
+
+1 ----- ----- ----- » Paris Paris 2 8 »
+ Paris
+
+1 En Au milieu En 1 ----- ----- ----- » 8 »
+ Haut haut
+
+0 À À En 1 Dans Dans Dans 2 6 24
+ gauche, gauche, bas, la cour, le coin le coin
+ en bas pas tout au milieu en bas en bas en bas
+ à fait
+
+2 Panta- Panta- Panta- 2 Noir Noir 2 11 21
+ lon gris, lon gris, lon gris, Noir
+ blouse blouse blouse
+ blanche, blanche blanche,
+ pas de pas de pas de
+ cha- cha- cha-
+ peau peau peau
+
+
+1 Rien Rien 2 Gra- Gra- Gra- 2 12 16
+ Rien vure vure vure
+
+
+1 Rien Rien 2 Bâti- Bâti- Bâti- 2 13 12
+ Rien ment ment ment
+
+---- ---- ----
+7 15 16
+................................................................................................
+
+
+
+EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RÉPONSES EN ITALIQUES
+donnée par l'auteur à la page 353:
+
+«Au-dessus de chaque réponse
+d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
+il a répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
+pas été indiqué pour les élèves des groupes 7 et 8. Toute
+réponse qui est une imitation a été imprimée en italique;
+en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a employé
+aussi les italiques.»
+
+Ces chiffres nous montrent que les enfants, en devenant partie d'un groupe,
+conservent chacun leur manière de réagir, ou plutôt adoptent une manière de
+réagir qui reste constante pendant l'expérience; l'un s'habitue à toujours
+répondre le premier, c'est le meneur du groupe, celui qui impose sa réponse
+aux autres le plus souvent; nos chiffres prouvent que ces meneurs peuvent
+quelquefois arriver les seconds, mais plus rarement les derniers. De même,
+certains élèves prennent l'habitude de répondre après tous leurs camarades;
+parfois ils arrivent les seconds, et bien plus rarement les premiers.
+Quant au groupe de ceux qui arrivent les seconds, ce groupe présente des
+caractères moins tranchés, car ces sujets sont souvent les premiers et
+souvent les derniers. On comprend que malgré leur sécheresse, ces résultats
+numériques sont très intéressants, puisqu'ils nous montrent que les enfants
+formant un même groupe prennent dans ce groupe une position, une fonction
+définie, qu'ils conservent ensuite; le groupe s'organise, une hiérarchie se
+dessine.
+
+De cette description sommaire on peut déjà conclure que ces enfants groupés
+présentent un certain nombre de sentiments et d'attitudes qui proviennent
+de leur groupement; et qui font partie de droit de l'étude à laquelle on
+donne le nom de psychologie des foules; mais il est incontestable, d'autre
+part, que beaucoup de ces sentiments sont fortement influencés par les
+habitudes de la vie scolaire; par exemple le désir de répondre le premier
+vient de l'émulation qu'on entretient chez les élèves par l'usage des
+compositions et des interrogations collectives.
+
+Après cette vue d'ensemble, entrons dans quelques détails.
+
+Tous les résultats expérimentaux sont reproduits dans le tableau XVIII;
+sur la 1re colonne verticale de gauche de ce tableau sont indiquées les
+questions écrites que les élèves lisaient et auxquelles ils devaient
+répondre par écrit. Ensuite, en regard de chaque question, nous plaçons,
+sur les colonnes verticales suivantes, les réponses des élèves; nous avons
+conservé, dans le tableau, le groupement des élèves par trois; à la suite
+de chaque groupe, vient une colonne qui donne le nombre d'imitations. Ces
+imitations sont du reste très simples à calculer; 3 élèves faisant partie
+de chaque groupe, il n'y a de possible, au maximum, que 2 imitations; c'est
+ce qui a lieu quand les 3 élèves répondent de la même manière; il est
+possible aussi qu'aucune imitation ne se produise. Au-dessus de chaque
+réponse d'élève, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel il a
+répondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a pas été indiqué pour
+les élèves des groupes 7 et 8. Toute réponse qui est une imitation a été
+imprimée en italique; en cas de doute sur la nature d'une réponse, on a
+employé aussi les italiques.
+
+En interprétant ces résultats, il y a deux faits principaux qui prennent
+une grande importance: c'est d'abord la suggestibilité des élèves, et
+ensuite leur tendance à l'imitation.
+
+_Suggestibilité des élèves en groupe_.--En imaginant cette expérience
+collective, j'avais supposé qu'un groupe d'enfants travaillant ensemble et
+jugeant ensemble des souvenirs qui leur étaient communs, deviendraient,
+grâce à cette collaboration, moins suggestibles que des enfants isolés;
+j'avais supposé que ce rapprochement de 3 intelligences aiguiserait
+l'esprit critique des réponses, et dissiperait aussi cette émotion de
+timidité qui est un des adjuvants les plus importants de la suggestion
+enfantine.
+
+Les résultats m'ont donné complètement tort. La docilité à la suggestion,
+chez les élèves isolés qu'on prie de répondre au questionnaire 3, porte en
+moyenne sur 8 des 13 questions; de sorte que si les élèves travaillant par
+groupes de 3 avaient une suggestibilité analogue à celle des isolés,
+ils devraient succomber aussi à 8 suggestions en moyenne. Or voici les
+résultats.
+
+6 élèves ont cédé à .......... 13 suggestions sur 13.
+9 ----- .......... 12 -----
+6 ----- .......... 11 -----
+3 ----- .......... 10 -----
+0 ----- moins de.. 10 -----
+
+La moyenne qu'on peut extraire de ces chiffres donne environ 1 résistance à
+13 suggestions, par élève. Ainsi, tandis qu'un isolé obéit à 8 suggestions
+sur 13, un élève de même âge, répondant exactement aux mêmes questions,
+mais y répondant collectivement, obéira à 12 suggestions sur 13.
+
+Cette différence de suggestibilité est considérable, et elle est exprimée
+non seulement par la moyenne, mais par la série de valeurs individuelles,
+car aucun des sujets qui ont travaillé collectivement n'est arrivé à une
+somme de résistance supérieure à 3. Par conséquent, bien que nos recherches
+aient été étendues sur une assez petite échelle, et ne comprennent que 24
+sujets, elles ont donné un résultat qui me paraît tellement significatif
+que je le crois exact et constant.
+
+La dernière colonne de notre tableau XVIII (p. 341) indique le nombre total
+de suggestions réalisées, pour les diverses questions posées; le nombre
+maximum de suggestions réalisables est de 24, pour chaque suggestion,
+puisque 24 est le nombre des élèves; or on constate que ce nombre est
+presque toujours atteint; on ne trouve un nombre vraiment inférieur des
+suggestions réalisées que pour les dernières questions, qui sont très
+vagues, et qui sont relatives à l'existence du 7e et du 8e objet. Nous
+avons vu, dans le chapitre précédent, que le sujet isolé est aussi plus
+réfractaire à ces dernières suggestions qu'aux autres, et nous en avons
+expliqué le motif.
+
+Je pense que l'accroissement de suggestibilité produit par les expériences
+collectives provient de ce que les élèves, se trouvant en groupe, étaient
+moins disciplinés et riaient plus volontiers que les élèves isolés, et par
+conséquent ont fait le travail en fixant moins fortement leur attention.
+L'expérience collective, dans les conditions particulières où je l'ai
+organisée, produit deux effets distincts, à mon avis; de ces deux effets,
+l'un affaiblit la suggestion, et l'autre la renforce; le premier effet
+est de relâcher la discipline et l'attention, c'est ce qui augmente la
+suggestion; le second effet est de diminuer la timidité des enfants; ils
+sont plus osés, et par ce fait même moins suggestibles; mais les résultats
+montrent que de ces deux tendances agissant en sens contraire, c'est la
+première qui a prévalu sur la seconde.
+
+Nous venons de voir que le premier caractère de notre expérience collective
+est une augmentation de suggestibilité. Il est bien curieux de retrouver
+là, dans ce petit groupe d'élèves, un des caractères que les auteurs
+modernes considèrent comme résumant la psychologie de la foule. La foule,
+on l'a dit et répété sous toutes les formes, foule de rue ou foule
+d'assemblée, est éminemment suggestible, d'où des conséquences politiques
+et sociales qui sont d'une gravité exceptionnelle.
+
+_Contagion de l'exemple parmi les élèves groupés_.--Le second caractère de
+cette expérience de groupement est la contagion de l'exemple; par le fait
+que les élèves sont réunis et donnent à haute voix leurs réponses aux
+questions, ils sont amenés à donner des réponses analogues; celui qui parle
+le second a une tendance à répéter la réponse du premier, et le troisième
+en fait autant. Dans plus de la moitié des cas cette imitation se fait
+sentir. Pour préciser davantage, il faut envisager certaines difficultés.
+
+Nous devons tout d'abord mettre hors de cause les questions dans lesquelles
+on pose un dilemme: par exemple, la question suivante: «le Monsieur du
+portrait a-t-il la jambe droite croisée sur la jambe gauche, ou bien la
+jambe gauche croisée sur la jambe droite?»--Ou encore: «le portrait est-il
+brun foncé ou bleu foncé?» L'élève pris par la suggestion est obligé
+d'opter entre ces deux alternatives; si trois élèves d'un même groupe
+désignent la même jambe ou la même couleur, ce peut être sans doute l'effet
+d'une imitation, mais ce peut être aussi une coïncidence fortuite, car le
+nombre de variations possibles dans les réponses est très restreint; il est
+préférable de laisser en suspens l'interprétation de ces réponses, et de ne
+pas les mettre sur le compte de l'imitation.
+
+Après l'élimination de ces cas douteux, nous avons à distinguer deux genres
+d'imitations: 1° l'imitation littérale, souvent naïve par sa fidélité, et
+sur la nature de laquelle il ne peut s'élever aucun doute; 2° l'imitation
+accompagnée de certaines variations secondaires.
+
+L'imitation littérale est assez fréquente. En voici des exemples. Trois
+élèves, voulant décrire le costume de l'individu (imaginaire) qui est
+arrêté par les agents, écrivent textuellement la même réponse: «blouse
+blanche, pantalon gris, il n'avait pas de chapeau.»--De même, trois enfants
+écrivent que le chien (imaginaire) était placé dans le coin en bas--ou que
+la cassure du sou se trouve à gauche presque en bas; ou bien, ils font
+trois dessins identiques du fil qui tient l'étiquette, ou de la place
+occupée par le cachet sur le timbre. Nous donnons dans la figure 26 des
+exemples d'imitation littérale dans les dessins.
+
+Voici maintenant des exemples de demi-imitations. A la question: «où se
+trouve le chien?» un enfant répond: «devant le Monsieur;» un autre répond
+ensuite: «derrière le Monsieur.» IL est évident que la première réponse a
+influé sur la seconde, car dans les autres groupes d'élèves on n'a point
+répondu de cette manière.--De même, à la question: «comment est habillé
+l'individu (imaginaire) arrêté par les agents?» l'un répond: «en noir;» le
+second: «en noir;» le troisième «en gris foncé.» Il est probable que ce
+gris foncé n'est qu'une variante de la réponse: en noir. De même, pour la
+couleur du fil attachant le bouton, on a les 3 réponses: «fil gris, fil
+gris et fil gris foncé;» cette demi-correction sur une nuance de gris
+n'empêche pas de soupçonner que l'enfant qui a donné cette dernière réponse
+a imité la réponse de ses camarades. D'autres cas sont un peu plus douteux;
+on demande ce que l'homme du portrait tient dans sa main droite: deux
+enfants répondent: «un livret;» le troisième répond: «un carnet.» C'est à
+peu près la même chose, le mot seul diffère. Nous avons été quelquefois
+obligés de faire des interprétations, pour calculer le nombre des
+imitations; mais comme ces interprétations ne portent que sur un très petit
+nombre de cas douteux, elles ne peuvent pas modifier la certitude de nos
+conclusions.
+
+Ainsi qu'on le voit dans l'avant-dernière colonne de notre tableau XVIII,
+le nombre des imitations a été considérable; le nombre maximum aurait été
+de 16 pour chaque question, on en comprend la raison; le nombre maximum
+est de 2 par groupes de 3 élèves, et, le nombre des groupes étant de 8,
+ce nombre maximum est de 16 pour la totalité des groupes. Or, si on fait
+abstraction des questions 3 et 4 pour lesquelles le nombre d'imitations ne
+peut pas être calculé, on constate pour les autres questions que le nombre
+des imitations est égal à peu près à la moitié des cas.
+
+L'imitation est donc beaucoup moins forte que la suggestibilité; en
+d'autres termes, les élèves qui succombent à la suggestion ne cèdent
+pas toujours à l'imitation de leurs camarades, ils peuvent se laisser
+suggestionner tout en donnant une réponse qui leur est personnelle: une
+moitié des élèves est dans ce cas. Mais il est bien entendu que cette
+proportion tient à une foule de circonstances qui sont spéciales à
+l'expérience, et on ne doit pas l'ériger en loi. D'autre part, on peut
+remarquer un fait qui est en quelque sorte l'inverse du précédent; c'est
+que plusieurs élèves peuvent s'imiter en résistant à la suggestion; je ne
+doute pas que si les 3 élèves de certains groupes ont répondu, pour le
+7e et pour le 8e objet, qu'il n'y en avait pas, c'était par imitation;
+l'imitation peut alors devenir un secours contre la suggestion.
+
+[Illustration: Fig26.png--Exemples de dessins exécutés sous l'influence de
+l'imitation. Les 3 dessins exécutés par les élèves d'un même groupe sont
+sur la même ligne horizontale, 1 et 2 représentent le chapeau (imaginaire)
+porté par l'individu du portrait; 3 et 4 représentent le timbre avec son
+cachet (imaginaire); 5 est le dessin du 7e objet (qui n'existait pas).]
+
+En résume, cette petite expérience sur la psychologie des groupes--la
+première, à ma connaissance, qui ait été tentée dans cette voie--a bien mis
+en lumière trois faits importants:
+
+1° Les enfants, étant rapprochés dans un groupement de hasard, n'ont montré
+aucune solidarité, chacun répondant pour lui-même, et surtout chacun
+cherchant à répondre le premier;
+
+2° Par le fait seul du groupement, les élèves deviennent plus suggestibles,
+et cette augmentation de suggestibilité provient de causes complexes: le
+désir de répondre vite, la disposition au fou-rire, etc.;
+
+3° Beaucoup d'enfants imitent les réponses des autres enfants. Cette
+contagion de l'exemple constitue un des caractères les plus marqués de la
+psychologie des groupes.
+
+Tels sont les faits qui sont les plus apparents, lorsqu'on regarde de
+loin cette expérience de groupement, et qu'on se borne à extraire les
+conclusions qui ressortent des moyennes. Il est intéressant de compléter
+cette première étude en examinant de plus près comment chaque groupe
+se comporte et en faisant l'analyse du rôle joué par chaque élève. On
+s'aperçoit alors que presque chaque groupe a une physionomie particulière.
+
+
+NOUVELLES EXPÉRIENCES SUR DES ÉLÈVES RÉUNIS EN GROUPES
+
+Nous avons fait cette étude nouvelle, en répétant la même expérience, dont
+les objets avaient été changés, sur nos 24 élèves habituels de l'école
+primaire élémentaire. Nous trouvons ici l'avantage d'avoir sous notre
+observation des enfants qui nous sont déjà connus.
+
+Voici l'indication des objets avec quelques brefs détails sur chacun d'eux:
+
+1 à 3.--3 timbres français, de 1 centime (bleu)--de 2 centimes (brun)--de
+5 centimes (vert); les 3 timbres sont neufs. Au-dessous des timbres, le
+chiffre 8 imprimé en vert.
+
+4.--Une découpure ronde faite dans un texte imprimé, et portant les mots:
+«Mme Cremer en riant ... venu en effet à reproduire ... Lorenz m'a...
+imité. Je ne ... à l'oeuvre! vraiment! ... très ennuyé et honteux! ... si
+cela ne suffit... à faire à mauvais jeu... par sa présence.»
+
+5.--Une photographie de cinématographe représentant un jardinier qui vide
+un seau d'eau.
+
+6.--Autre photographie représentant deux lutteurs.
+
+7.--Autre photographie représentant une petite fille qui saute à la corde.
+
+8.--Un morceau de papier buvard, rosé, maculé, de forme à peu près
+rectangulaire.
+
+9.--Un fragment de centimètre, brun, en cuir, portant les N° 37 à 42.
+
+10.--Un bouton en étoffe, de couleur grenat.
+
+Tous ces objets étaient collés sur un carton, qu'on présentait pendant 12
+secondes à chaque élève.
+
+L'interrogatoire écrit qui a été communiqué à chaque groupe d'élèves était
+le suivant:
+
+1. Combien y a-t-il de timbres?
+2. Quelle est leur couleur?
+3. Lequel porte le cachet de la poste?
+4. Quel nom de ville distingue-t-on sur ce cachet?
+5. Quelle est la forme du morceau de papier buvard?
+6. Quel est le mot qui est écrit sur ce papier buvard?
+7. La gravure représentant une petite fille qui saute à la corde
+est-elle bleu foncé ou brune?
+8. Quelle est la personne qui se tient à côté de la petite fille?
+9. Les deux hommes qui se battent, quelles armes tiennent-ils
+à la main?
+10. Il y a dans le coin de gauche une photographie qui représente
+la Seine. Quel détail y avez-vous remarqué?
+11. Quelle est la couleur du bouton d'étoffe?
+12. Quels sont les numéros inscrits sur le bout de centimètre?
+13. Sur le rond de papier, il y a une phrase qui commence
+par _voilà pourquoi_. Quels sont les mots qui suivent?
+
+Cette liste a été présentée à l'élève qui avait le rôle de président, et il
+l'a lue à ses camarades, question par question; on répondait à une question
+avant de passer à la question suivante.
+
+Les élèves, dans cette expérience, ont été beaucoup plus sérieux que leurs
+camarades, appartenant à la même école ou à une autre école, qui se sont
+prêtés à la première expérience, décrite plus haut, sur l'imitation. La
+différence d'attitude a été très frappante; jamais je n'ai eu à faire
+d'observations ou de réprimandes, jamais il ne s'est produit de fou rire.
+J'attribue la docilité des élèves à nos tête-à-tête antérieurs dans
+lesquels je leur avais donné l'habitude de la discipline.
+
+Les résultats sont exposés dans le tableau XIX, où les réponses originales
+sont en caractères gras et les réponses imitées sont en italiques.
+
+Je ne discuterai point les résultats collectivement, puisque j'ai déjà fait
+semblable étude[64]; je veux au contraire examiner le travail de chaque
+élève, et rechercher si les résultats de l'expérience présente concordent
+avec ceux que nous possédons déjà.
+
+[Note 64: Je note simplement que dans cette expérience, contrairement à
+la précédente, l'imitation a été beaucoup plus forte que la suggestibilité
+originale, ce dont on se rend compte en étudiant les réponses aux questions
+qui font suggestion, notamment, les questions 3, 4, 6, 8, 9, 10, 13.]
+
+Pour caractériser le rôle de chaque élève, nous devons tenir compte de
+plusieurs données différentes:
+
+1° Le rang de l'élève répondant aux questions; a-t-il été souvent le
+premier à répondre, ou bien toujours le dernier? Pour déterminer ce rang,
+il est nécessaire de se rappeler que chaque élève est examiné par rapport
+aux autres élèves formant le même groupe; et le rang qu'il a obtenu n'a
+point une valeur absolue, mais seulement une valeur relative à ce groupe;
+ainsi, il est bien possible qu'un élève qui, dans le groupe dont il faisait
+partie, était en moyenne au 3e rang, eût été le 1er dans un groupe composé
+d'élèves plus lents. Ce que nous disons du rang est également vrai de tous
+les autres résultats obtenus par cette expérience.
+
+2° Le nombre de fois que l'élève a répété la réponse d'un camarade,
+comparativement au nombre de fois qu'il a donné une réponse originale, de
+son invention. En général, ceux qui donnent le plus souvent une réponse
+originale sont les élèves les plus rapides, ceux qui répondent les
+premiers; mais il arrive parfois que l'élève qui parle le 3e ou le dernier
+fait une réponse qui est entièrement différente de celles des autres.
+
+
+
+TABLEAU XIX(a-1).--_Seconde expérience sur l'esprit de groupe._
+[Illustration: Tableau19a.png = tableau (groupes I et II) en format graphique]
+......................................................................................
+ 1er GROUPE
+.................................................
+ VASSE. PET. DEW.
+.................................................
+
+Question 1. Nombre de timbres...... 3(1) 3(2) 3(3)
+
+-- 2. Couleur des timbres.... Grenat, Grenat, Vert,
+ Vert, vert,bleu grenat,
+ Gris foncé bleu
+ foncé (1)
+ (2)
+
+-- 3. Quel timbre porte
+ le cachet postal?...... Pas(4) Pas(3) Vert(1)
+
+-- 4. Nom de ville imprimé
+ sur le cachet.......... O.(1) O.(2) O.(3)
+
+-- 5. Forme du papier
+ buvard................. Rectang. Rectang. Rectang.
+
+-- 6. Mots écrits sur
+ le papier buvard....... O. O. O.
+
+-- 7. La gravure est-elle
+ bleue foncée ou brune?. Brune(4) Brune(3) Brune(2)
+
+-- 8. Personne près de
+ la petite fille........ Dame(4) Dame(3) Dame(2)
+
+-- 9. Armes des lutteurs.... Rien(5) Rien(4) Gants(1)
+
+-- 10. Quel détail dans la
+ photographie de
+ la Seine?............. O. O. O.
+
+-- 11. Couleur du bouton
+ d'étoffe............... Bleu de Grenat Grenat
+ Prusse(5) (2) (3)
+
+-- 12. Numéros du centimètre.. 37 à 42 37 à 42 37 à 42
+ (3) (2) (1)
+
+-- 13. Mots placés après:
+ voilà pourquoi......... O. O. O.
+
+Nombre des imitations.............. 9,5 9 11
+
+Nombre des réponses originales..... 3,5 4 2
+
+Nombre des réponses
+originales exactes................. 1,5 4 1
+
+Rang moyen de l'élève.............. 3 2 2
+......................................................................................
+
+
+TABLEAU XIX(a-2).--_Seconde expérience sur l'esprit de groupe._
+................................................................................................
+ |
+ | 2e GROUPE
+..........................|.....................................................................
+ GESB. POIRE | LAC. BIEN. FÉL. MART. MOTE.
+..........................|.....................................................................
+ |
+ 3(4). 3(5). | 3(1). 3(2). 3(3). 3(4). 3(5).
+ |
+ Vert, Vert, | Rouge, Rouge, Rouge, Rouge, Rouge, grenat, grenat, | marron, marron, marron, marron, vert,
+ bleu(3). jaune | bleu(1). vert(2). vert(3). violet(5). marron
+ foncé(5). | (4).
+ |
+Vert(1). Pas | Marron Marron(2). Rouge(1). Rouge Bleu(4).
+(5). | (3). (5).
+ |
+0(4). 0(5). | Paris Paris Paris(1). Paris Paris
+ | (2). (3). (4). (5).
+ |
+ |
+Rec- Rec- | Rec- Rectang.(1) Rec- Rec- Rec-
+Tang. Tang. | tang.(3) tang.(2) tang.(4) tang.(5)
+ |
+O. O. | Rien. Rien. France(1). Rien. Rien.
+ |
+ |
+Brune(1). Brune | Brun Brun(1). Brun Brun Brun
+(5). | (2). (3). (4). (5).
+ |
+Dame(1). Dame | Mon- Mon- Monsieur(1). Mon- Mon-
+(5). | sieur(3). sieur(2). sieur(4). Sieur(5).
+ |
+Gants Gants | Gants de Gants de Rien(1). Gants de Gants de
+(2). (3). | boxe(4). boxe(2). boxe(3). boxe(5).
+ |
+O. O. | Oui Oui Oui(1). Oui Oui
+ | (3). (2). (4). (5).
+ |
+ | Rien(2). Un bateau Bateau Bateau Bateau
+ | (1). (4). (3). (5).
+ |
+Rouge(3). Rouge(4) | Grenat(3). Rouge(2) Rouge(1). Rouge(4) Marron.(5)
+ |
+ |
+ |
+
+37 à 45(4) 37 à 42(5) | 37 à 41(2) 38 à 41(1) 38 à 42(3) 37 à 41(4) 37 à 41(5)
+ |
+ |
+0. 0. | 0(3). 0(2). 0(4). 0(1). 0(5).
+ |
+ |
+9 12,5 | 9,5 7,5 5,5 13,5 12
+ |
+4 0,5 | 4,5 6,5 8,5 0,5 1
+ |
+ |
+ 1 0 | 4,5 1 3,5 0,5 1
+ |
+ 3,5 5 | 2,5 2 2 4 5
+ |
+................................................................................................
+
+
+TABLEAU XIX(b-1).--_Seconde expérience sur l'esprit de groupe._
+[Illustration: Tableau19b.png = tableau (groupes III, IV et V) en format graphique]
+.................................................................................||............. 3e GROUPE ||
+.................................................................................||.............
+ MONNE. BOUT. DELAUS. BLAS. SAGA. || VAND.
+.................................................................................||.............
+
+Question 1.. 3(3) 4(2) 3(5) 3(1) 3(4) 2(2)
+
+ -- 2.. Orangé, Vert, Vert, Vert, Vert, Bleu et
+vert, bleu, rouge, bleu, bleu, vert
+Bleu orangé bleu orangé orangé (2)
+(4) (3) (2) (1) (5)
+
+ -- 3.. Vert Vert Rouge Bleu Vert Vert
+(4) (3) (2) (1) (5) (1)
+
+ -- 4.. République République République Ville de Rép. Ville
+Française Française Française Paris Française Paris
+(1) (3) (2) (4) et ville de (1)
+Paris(5)
+
+ -- 5.. Rec- Rec- Rec- Rec- Rec- Rec-
+Tang tang tang tang tang tang
+(4) (3) (1) (2) (5) (1)
+
+ -- 6.. Il n'y en Il n'y en Il n'y en Il n'y en Il n'y en Buvard
+a pas(4) a pas(3) a pas(1) a pas(2) a pas(5) (1)
+
+ -- 7.. Brune Brune Brune Brune Brune Bleu
+(5) (4) (2) (1) (3) (2)
+
+ -- 8.. Un Un Un Un Un Dame
+homme(5) homme(4) homme(2) homme(1) homme(3) (2)
+
+ -- 9.. Pieds, Gants Gants Leur Les Epée
+mains, (4) (2) pieds pieds (2)
+gants(5) (1) (3)
+
+ -- 10.. Bateau Bateau Bateau Bateau Bateau Pont
+(1) (3) Pari- (2) (4) (1)
+sien(5)
+
+ -- 11.. Grenat Grenat Grenat Grenat Grenat Noir
+(5) (3) (2) (1) (4) (1)
+
+ -- 12.. 7 à 11(2) 47 à 52(1) 47 à 52(5) 47 à 52() 47 à 52(3) 38 à 42(3)
+
+
+ -- 13.. Sais Sais Sais Sais Sais Verbe
+ pas(5) pas(4) pas(3) pas(1) pas(2) tuer(1)
+
+Nombre des
+imitations.. 11 11 7 3 13 4
+
+Nombre des
+réponses
+originales.. 2 2 6 10 0 9
+
+Nombre des
+réponses
+originales
+exactes..... 0 0 2,5 5 0 0
+
+Rang........ 3 2,5 2 1 4 2
+
+................................................................................................
+
+
+TABLEAU XIX(b-2).--_Seconde expérience sur l'esprit de groupe._.
+-------------------------------------------------------------------------
+ 4e GROUPE || 5e GROUPE |
+--------+--------+--------||--------+--------+--------+--------+--------+
+ | | || | | | | |
+ UHL | AND. | MÉRIG. || TIX. | GOUJ. | MIEN. | DIE. | HUB. |
+--------+--------+--------||--------+--------+--------+--------+--------+
+ | | || | | | | |
+3(4) . | 3(1) | 1(4) || 3(5) | 3(2) | 3(4) | 3(4) | 3(5) |
+ | | || | | | | |
+Bleu, | Bleu, | Jaune || Vert, | Vert, | Vert, | Vert, | Vert, |
+vert, | vert, | [1]. || rouge,| rouge,| rouge, | rouge,| rouge,|
+et | jaune | || bleu | bleu | bleu | bleu | bleu |
+rouge | [4]. | || [4]. | [2]. | [1]. | [3]. | [5]. |
+[3]. | | || | | | | |
+ | | || | | | | |
+Rouge | Blanc | Jaune || Rouge | Bleu | Bleu | Bleu | Bleu |
+[2] | [4] | [3] || [2] | [1] | [3] | [4] | [5] |
+ | | || | | | | |
+Ville | Ville | La || Paris | Paris | Paris | Paris | Paris |
+De | de | France || [1] | [2] | [4] | [3] | [5] |
+Paris | Paris | [2] || | | | | |
+[3] | [4] | || | | | | |
+ | | || | | | | |
+Rectang.| Rectang| Rectang|| Rectang| Rectang.Rectang.| Rectang| Rectang|
+[1] | [4] | [2] || [4] | [2] | [1] | [3] | [5] |
+ | | || | | | | |
+Buvard | Buvard | Buvard || Buvard | Buvard | Buvard | Buvard | Buvard |
+[2] | [1] | [3] || [4] | [2] | [3] | [1] | [5] |
+ | | || | | | | |
+Foncé. | Foncé. | Brun. || Brune. | Brune. | Brune. | Bleu | Brune .|
+[1] | [4] | [3] || [4] | [3] | [2] |foncé[1]| [5] |
+ | | || | | | | |
+Dame. | Dame . | Dame. || Dame. |Voiture.| Dame. | Dame. | Dame. |
+[3] | [2] | [1] || [5] | [3] | [2] | [1] | [4] |
+ | | || | | | | |
+Epée | Sabre. | Sabre. || Rien. | Rien. | Rien. | Rien. | Rien. |
+[3] | [2] | [1] || [4] | [2] | [1] | [3] | [5] |
+ | | || | | | | |
+ | | || | | | | |
+Point. | Pont. | Ronde. || Bateau | Bateau.| L'eau. | L'eau. | L'eau. |
+[2] | [4] | [3] || [5] | [4] | [3] | [4] | [2] |
+ | | || | | | | |
+Rouge | Rouge. | Orangé.|| Rouge. |Rouge | Marron.| Rouge. | Rouge |
+[3] | [4] | [2] || [4] |foncé[3]| [1] | [2] |foncé[5]|
+ | | || | | | | |
+38 à 42.|37 à 42 |40 à 45.||16 à 19.|12 à 16.| 1 à 68_| 1 à 6. |13 à 14.|
+[1] | [4] | [2] || [5] | [2] | [3] | [1] | [4] |
+ | | || | | | | |
+Tue. | Tue. | Tue. || Je ne | Je le | Je le | Je ne | Je ne |
+[2] | [4] | [1] || veux | veux. | veux. | veux | veux |
+ | | || pas te | [2] | [5] | pas te | pas te |
+ | | || le | | | le | le |
+ | | || rendre | | | rendre.| rendre |
+ | | || [3] | | | [4] | [4] |
+ | | || | | | | |
+7,5 | 10,5 | 2 || 11 | 8 | 7 | 5 | 12 |
+ | | || | | | | |
+5,5 | 2,5 | 11 || 2 | 5 | 6 | 8 | 1 |
+ | | || | | | | |
+ | | || | | | | |
+ 4 | 1,5 | 1 || 0 | 0 | 4 | 2 | 0 |
+ | | || | | | | |
+2,5 | 4 | 2 || 4 | 2,5 | 2,5 | 2 | 5 |
+ | | || | | | | |
+--------+--------+--------||--------+--------+--------+--------+--------+
+
+
+3° Le nombre de fois que l'élève a fait une réponse juste. Ici, une
+distinction est nécessaire. Un élève peut faire une réponse juste, soit en
+l'inventant lui-même, soit en se contentant de répéter la réponse juste
+d'un camarade; dans ce dernier cas, on ne peut pas faire à l'élève un
+mérite de l'exactitude de sa réponse, puisqu'il n'a été qu'un écho. Je
+ne tiendrai compte, par conséquent, que des réponses justes qui sont
+originales.
+
+1er _groupe_.--Il est composé des élèves Vas., Pet., Gesb., Dew. et Poire,
+qui tous sont de la 1re classe. Les quatre premiers ont, d'après nos tests
+antérieurs, une suggestibilité moyenne, sans rien de bien marqué; le
+dernier, au contraire, Poire, nous est bien connu par sa profonde
+suggestibilité; nous l'avons toujours présenté comme un type d'automate.
+
+Dans ce groupe, les élèves se sont beaucoup imités; les réponses par
+imitation ont toujours été plus nombreuses que les réponses par invention.
+Il n'y a pas eu, semble-t-il, un _leader_, ayant le plus souvent occupé le
+premier rang, ayant été suggestif plus souvent qu'imitateur. Celui qui a
+donné le plus de réponses justes et originales est Pet.; mais il a, lui
+aussi, fortement subi l'imitation des autres. Ce qui est frappant, c'est
+le rôle effacé tenu par Poire. Il a pour ainsi dire toujours répondu le
+dernier, et il ne prenait la parole que pour répéter ce qu'avait dit le
+précédent camarade. Une seule fois, il a fait une réponse originale, et
+ce fut une erreur; les autres variaient quelque peu sur la couleur des 3
+timbres; on avait dit: grenat, vert, _gris foncé_; on avait dit aussi:
+grenat, vert, _bleu foncé_. Les 2 réponses étaient justes, car un des
+timbres a une nuance qu'on peut appeler grise ou bleue. Poire cherchant
+à innover, a dit: grenat, vert, _jaune foncé;_ c'est la seule fois qu'il
+s'est distingué par une opinion personnelle: or, il n'y avait pas de timbre
+jaune foncé. Cette nouvelle épreuve confirme donc ce que nous savions déjà
+de cet élève.
+
+Ainsi, dans ce groupe, il y a 4 élèves égaux, et 1 automate.
+
+_2e groupe_.--Il est formé par des élèves de la 1re et de 2e classe. 3
+élèves de la 1re classe: Monne, élève moyen, qui ne présente rien de
+particulier; Delanse, élève assez âgé (14 ans passés), figure d'adulte,
+peu suggestible; et enfin Bout., plus jeune, un de nos 3 types de
+suggestibilité complète. Les 2 élèves de la 2e classe sont Blasch, et Sag.,
+2 enfants très intelligents, très travailleurs, qui tiennent la tête de
+la 2e classe, et qui sont en rivalité continuelle; cette rivalité est
+si sérieuse qu'elle a gagné les familles des 2 élèves et les a rendues
+hostiles l'une à l'autre. A première vue, il était difficile de prévoir les
+résultats de ce groupement; je supposais seulement que Delanse, à cause
+de son âge et de son peu de suggestibilité, mènerait le mouvement, et que
+Bout. se conduirait en parfait automate, un peu comme l'avait fait Poire.
+
+Les rôles des élèves ont été bien distincts. Deux d'entre eux ont été des
+leaders, Delanse et Blasch. Ce dernier, beaucoup plus prompt, presque
+constamment premier, a donné un bon nombre de bonnes réponses; Delanse,
+un peu moins vif, arrivait le plus souvent second; parfois il répétait la
+réponse de Blas., mais souvent aussi il trouvait une réponse originale, et
+sans être exact au même degré que Blasch, il l'a été plusieurs fois. Il
+arrive donc bien, à tous égards, le second. Les trois autres ont été les
+moutons du groupe; ils ont répété docilement, Saga plus lentement encore
+que Monne et Bout, et lorsque l'un d'eux a fait une réponse originale, ce
+qui était bien rare, elle était erronée. Ces résultats sont conformes à nos
+prévisions pour Bout., mais nous n'attendions pas tant d'automatisme de la
+part de Monne et de Saga.
+
+Ce second groupe diffère donc totalement du premier. Nous trouvons 3
+automates et 2 leaders, qui ont été en rivalité, chacun d'eux imitant peu
+son concurrent.
+
+3e _groupe_.--Il se compose de 5 élèves de la 2e classe; parmi ces 5, il en
+est 3 qui sont plus âgés, plus adultes que les autres, ce sont Lac., Bien,
+et Féli.; Lac, nous l'avons dit, est fort peu suggestible. Les 2 autres
+élèves, Motte et Martin, sont plus jeunes, plus enfants; ils ne présentent
+rien de marqué comme suggestibilité. A première vue, nous pouvions supposer
+que Lac, esprit mûr et pondéré, mènerait le groupe.
+
+Dans ce groupe, nous ne trouvons pas de véritable leader, mais 2 catégories
+d'élevés; l'une est formée des trois plus âgés, Lac, Bien, et Féli., qui
+ont tantôt été suggestionneurs, tantôt imitateurs, et sont à peu près sur
+un pied d'égalité; les 2 élèves plus jeunes, Martin et Motte, ont été des
+imitateurs automates.
+
+4e _groupe_.--Composé d'élèves plus jeunes que le précédent. Il y a 3
+élèves de 3e classe, Uhl, And., Meri. et 1 élève de 4e classe, Vand. Nous
+savons que parmi ces élèves, il existe un parfait automate, And.; les
+autres n'offrent rien de particulier.
+
+En fait, And., comme nous le supposions, a été très automatique; c'est
+le plus lent de tous, et il se borne presque toujours à répéter ce
+que d'autres ont dit. Les 3 autres ont un rôle assez actif; 2 sont
+particulièrement prompts à répondre, et ce sont ceux qui sont les plus
+suggestionneurs, Vand et Meri.; mais, chose curieuse, ils répondent presque
+toujours faussement. Vand n'a pas même donné une seule réponse juste. Ce
+sont donc des leaders, mais de mauvais leaders. Uhl, qui est un peu plus
+lent qu'eux, qui est moins initiateur et plus imitateur, donne un plus
+grand nombre de bonnes réponses.
+
+Ainsi, nous avons 1 automate, 2 mauvais leaders, et 1 élève plus exact,
+mais moins en avant et moins écouté, c'est un indépendant.
+
+5e _groupe_.--C'est le rendez-vous des élèves les plus petits. Tous,
+sauf un seul, qui est président, Mien, et qui est de la 3e classe, tous
+appartiennent à la 4e classe. Ce qui caractérise ce groupe, c'est que les
+imitations ont été très nombreuses. Il y a 2 sujets qui sont de parfaits
+automates, Tix et Hub, les 3 autres ont eu un peu plus d'initiative. Les 2
+leaders sont Mien et Diem; ce dernier, quoique donnant des réponses moins
+exactes que Mien, a eu un rôle plus en saillie, c'est surtout lui qui a
+entraîné l'imitation des autres.
+
+On voit que cette étude analytique confirme complètement les conclusions
+de l'étude synthétique que nous avons présentée plus haut, et nous pouvons
+reproduire ces conclusions et dire que le groupement des élèves produit: 1°
+une division de fonctions, les uns deviennent des meneurs, les autres des
+menés; 2° une augmentation de suggestibilité; 3° une forte tendance à
+l'imitation.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+LES MOUVEMENTS SUBCONSCIENTS
+
+
+J'ai expliqué longuement, dans la première partie de cet ouvrage, que les
+faits si curieux et si étonnants du spiritisme sont en germe dans une
+petite expérience, bien simple à exécuter, celle de la répétition
+inconsciente d'un mouvement imprimé à la main, et que cette petite
+expérience de nature fort inoffensive peut nous renseigner sur les
+aptitudes d'une personne à l'automatisme des mouvements. Il n'est donc pas
+nécessaire d'autre préambule, et je vais rapporter de suite les expériences
+que j'ai faites.
+
+Ces expériences consistent dans la provocation des mouvements inconscients
+ou subconscients de répétition. Je les ai faites à trois reprises sur les
+mêmes sujets, en leur donnant chaque fois une forme différente.
+
+1re _Expérience_.--Cette première expérience a été la plus longue. Elle a
+pris deux après-midi entières, composées chacune de deux heures et demie de
+travail. Pendant ce temps, j'ai pu expérimenter sur 25 enfants; chacun a
+été examiné isolément dans le cabinet du directeur.
+
+Pour enregistrer les mouvements subconscients, je désirais avoir un
+appareil très simple sur lequel le sujet poserait sa main, et mon but était
+de communiquer à la main du sujet, par l'intermédiaire de cet appareil,
+un mouvement très simple, très régulier, par exemple un mouvement
+d'oscillation, afin de rechercher si la main continuerait d'elle-même
+ce mouvement quand je cesserais de le produire. Je me suis servi, en
+le modifiant très peu, d'un petit balancier de Wundt qui se compose
+essentiellement d'une tige métallique horizontale fixée à la partie
+supérieure d'une colonnette et pouvant tourner autour de son point fixe;
+cette tige est terminée à une de ses extrémités par une lourde masse de
+métal, en forme de marteau _(a)_ qui vient frapper, toutes les fois qu'elle
+s'abaisse, une enclume _(b)_ située en dessous et à l'autre extrémité
+est fixé un ressort à boudin _(c)_ qui relie la tige à la plateforme sur
+laquelle la colonnette est montée. La figure nous dispense d'une plus
+longue description de cet appareil.
+
+[Illustration: Fig27.png--Balancier (modification très légère d'un appareil
+de Wundt) servant à l'étude des mouvements subconscients.]
+
+Le petit appareil que je viens de décrire est placé sur une table, à côté
+d'un métronome; un grand écran qui a la longueur de la table est fixé entre
+les deux instruments, et divise la table en deux compartiments, dont l'un,
+celui de gauche, contient le métronome, et l'autre, celui de droite,
+contient le balancier avec le marteau tourné vers la gauche; lorsqu'un
+élève entre à son tour dans le cabinet du directeur, nous le faisons
+asseoir à la table; sa chaise est placée un peu à gauche de l'écran, par
+conséquent, il se trouve juste assis devant le métronome; mais en penchant
+la tête vers la droite, il peut voir le balancier. Notre premier soin
+est de présenter à l'élève le balancier; nous lui disons que c'est un
+instrument qui ne peut faire aucun mal, et qui ressemble à une balance;
+ensuite, lorsque l'enfant a bien regardé l'instrument et s'est à peu près
+rendu compte de sa forme générale--ce qui est nécessaire pour éviter toute
+appréhension[65]--on lui indique comment va se faire l'expérience; l'enfant
+doit tenir entre le pouce, l'index et le médius de sa main droite la masse
+en forme de marteau qui termine le balancier, et serrer fortement cette
+masse entre ses trois doigts; il doit, en outre, faire «la main morte»,
+c'est-à-dire laisser aller sa main, et céder au mouvement d'oscillation que
+j'imprime à l'instrument en mettant moi-même le doigt sur l'autre extrémité
+du levier. Je fais alors, devant l'enfant, la répétition du mouvement que
+je dois exécuter pendant l'expérience; je soulève 5 ou 6 fois de suite un
+des bras de levier, celui qui se termine par un ressort à boudin; chaque
+fois, après l'avoir soulevé, je l'abaisse, et j'exécute ce mouvement très
+régulièrement; il est facile de comprendre que lorsque le bras de levier de
+droite est soulevé, l'autre bras de levier s'abaisse et le marteau qui le
+termine frappe l'enclume en faisant entendre un bruit sec; ce bruit sec se
+fait donc entendre à chaque oscillation double du levier. L'enfant, après
+avoir vu et compris ce mouvement très simple, est invité à saisir entre
+ses doigts le marteau, et je recommence sous ses yeux à manoeuvrer le
+balancier. Le plus souvent, je ressens une résistance: l'enfant ne se
+contente pas de serrer le marteau entre ses doigts, mais il s'oppose plus
+ou moins énergiquement au mouvement de bascule du marteau. Je le lui fais
+remarquer: «Vous résistez à mon mouvement, dois-je lui dire, et il ne le
+faut pas; vous devez vous contenter de serrer le marteau, et laisser votre
+main monter et descendre, quand j'appuie sur l'autre extrémité du levier.»
+Il faut souvent de longues explications pour faire comprendre à l'enfant
+ce qu'on désire de lui; mais je suis arrivé à me faire comprendre de tous.
+J'ai ensuite, quand j'ai obtenu ce que je voulais, le soin d'insister sur
+la prescription suivante: l'enfant ne doit ni s'opposer à mon mouvement, ni
+le faciliter; il doit se laisser aller, sans s'occuper de sa main; il doit
+rester complètement passif. Je multiplie les commentaires de ce genre,
+afin d'être certain que j'ai été bien compris. Ces explications terminées,
+j'attire l'attention de l'enfant sur le métronome qui occupe la case de
+droite; je lui explique que cet instrument marque la mesure pour les
+musiciens, je mets la tige du métronome en mouvement, et je dis à l'enfant
+qu'il doit concentrer son attention sur le métronome, suivre des yeux le
+mouvement du métronome et compter à voix basse ses battements, car lorsque
+l'expérience sera terminée, il devra me donner le compte exact des
+battements, et je pourrai voir alors s'il s'est trompé ou non. En réalité,
+je ne compte jamais le nombre des battements, et mon contrôle est
+illusoire; il suffit, du reste, que l'enfant s'imagine que ce contrôle
+va avoir lieu pour qu'il fasse grande attention au métronome[66]. Les
+explications sont maintenant terminées et l'expérience peut commencer.
+L'enfant saisit avec ses doigts de la main droite le marteau du balancier,
+et attend; le coude droit est appuyé sur la table; je mets d'abord en
+mouvement le métronome, et l'enfant le regarde attentivement, et commence
+à compter à voix basse. Dans tous les cas, sauf une ou deux exceptions, le
+sujet garde les yeux fixés sur le métronome, et ne détourne pas la tête
+pour regarder sa main droite; comme je lui ai expliqué le mouvement qui va
+être imprimé à sa main, comme d'autre part, il a déjà l'expérience de
+ce mouvement, il ne se produit rien de nouveau et d'insolite qui puisse
+attirer son attention sur sa main droite; en tout cas, quel que soit le
+motif, j'insiste pour affirmer que l'orientation du corps et de l'attitude
+de l'enfant a toujours été très correcte; une ou deux fois, il est arrivé à
+un enfant de regarder sa main droite; mais ce mouvement très rare a cessé
+dès la première remarque que j'en ai faite.
+
+[Note 65: Il est très important, je crois, lorsqu'on apporte dans une
+école un appareil, de bien en expliquer l'usage et le fonctionnement aux
+maîtres et aux élèves; ces derniers, surtout quand ce sont de jeunes
+Enfants, peuvent avoir peur de l'instrument, s'imaginer une foule de
+choses, et faire le soir à leurs parents des récits fantastiques sur
+les expériences auxquelles on les a soumis. Dans une école primaire
+élémentaire, j'adaptai un jour un plethysmographe en caoutchouc à la
+main d'un enfant; l'instrument se compose simplement d'un cylindre de
+caoutchouc, entouré d'une peau de gant; il est donc entièrement inoffensif;
+le soir de cette expérience, l'enfant se trouva malade, et la mère vint se
+plaindre au Directeur de l'École qu'on avait rendu son enfant malade avec
+de _l'électricité_.]
+
+[Note 66: Le contrôle des battements du métronome se trouve réalisé
+Maintenant dans un nouveau modèle de métronome que je viens de faire
+Construire pour des expériences de mesure sur l'attention volontaire.]
+
+Les mouvements que j'imprime au balancier sont synchrones à ceux du
+métronome, celui-ci bat la seconde; à chaque battement du métronome, je
+fais coïncider un mouvement simple du balancier, de sorte que le balancier
+fait entendre son bruit sec de marteau frappant l'enclume à chaque
+battement pair du métronome. L'avantage de ce dispositif m'a paru double:
+en demandant à l'élève de compter les battements du métronome, j'obtiens
+une fixation assez régulière de l'attention; en outre, en rythmant les
+mouvements du balancier sur ceux du métronome, je facilite les mouvements
+inconscients du sujet, car je suppose que ces mouvements subconscients
+doivent être aidés par le rythme sur lequel le sujet fixe son attention.
+
+Pour provoquer les mouvements subconscients, je fais d'abord des mouvements
+d'oscillation du balancier, en suivant les battements du métronome;
+ensuite, j'abandonne le balancier à lui-même, en faisant les derniers
+mouvements avec un peu moins de force, afin de ne pas éveiller l'attention
+du sujet par un trop grand contraste entre mes mouvements et mon
+immobilité; j'attends un moment pour voir si le sujet répétera le
+mouvement, alors que ma main est retirée; mais, par précaution, je ne
+retire pas ma main très loin de l'instrument, car je ne veux pas donner
+l'éveil au sujet, et lui laisser croire que ma main abandonne l'instrument:
+il pourrait en résulter une suggestion pour lui, et cette suggestion
+pourrait être provoquée non seulement par la vue de ma main s'éloignant,
+mais encore par le bruit que ferait ma manche pendant que j'exécute ce
+mouvement. Je crois donc préférable de laisser ma main presque en contact
+avec l'extrémité de droite du balancier, mais je cesse de manoeuvrer cette
+extrémité.
+
+Déjà pendant ces mouvements préliminaires, que j'appellerai des _mouvements
+d'amorçage_, on a quelquefois la perception très nette que l'enfant
+collabore au mouvement, et qu'il le facilite; mais on peut éprouver
+soi-même des illusions; et pour couper court à tous les doutes, il est
+nécessaire de cesser complètement de mouvoir le balancier[67].
+
+[Note 67: Je dois prévoir une objection: on pourrait supposer que
+lorsque ma main abandonne le balancier après l'avoir mis en mouvement, les
+mouvements subséquents peuvent tenir en partie à l'inertie de l'instrument,
+et non a l'automatisme du sujet; cette interprétation ne serait pas exacte;
+car les oscillations de l'instrument qui sont dues à son inertie ne
+peuvent pas se confondre avec celles que j'imprime ou que la main du sujet
+continue. Si on soulève une des extrémités du balancier, quand personne
+autre ne le tient, et qu'on l'abandonne brusquement, on provoque une
+dizaine d'oscillations d'inertie qui sont très rapides (10 oscillations
+doubles en 4 secondes pour l'instrument dont je me sers), or, comme les
+oscillations communiquées par moi et répétées par le sujet durent chacune
+deux secondes, on voit que les oscillations d'inertie sont 5 fois plus
+rapides et ne peuvent donner lieu à aucune confusion.]
+
+
+J'ai réglé avec autant de soin que possible le nombre des mouvements
+d'amorçage; je fais d'ordinaire 10 mouvements doubles; j'attends ensuite
+deux à trois secondes pour voir si les mouvements de répétition se
+produisent; s'ils se produisent, je les laisse se manifester jusqu'à ce
+qu'ils s'arrêtent spontanément; s'ils ne se produisent pas, je fais un
+nouvel amorçage de 10 mouvements doubles, et ainsi de suite. En général, je
+fais 6 séries d'amorçages; si le sujet ne paraît pas disposé à continuer
+de lui-même les mouvements, si ces 6 séries ne donnent point de résultat
+appréciable, je suspends cette première partie de l'expérience, et je la
+considère comme ayant donné un résultat négatif.
+
+Il est bien entendu qu'un examen aussi court, qui dure de cinq à dix
+minutes, est insuffisant pour déterminer avec précision les aptitudes
+automatiques d'un sujet donné; nous nous contentons de comparer chaque
+sujet aux autres, et nous admettons que du moment qu'un sujet A n'a pas pu
+être entraîné à l'automatisme pendant notre épreuve, il est moins automate
+qu'un sujet B, qui pendant le même laps de temps a montré des mouvements
+très nets de répétition inconsciente; encore faut-il ajouter que c'est là
+une présomption, bien plus qu'un fait démontré; car il n'est pas absolument
+certain que le degré d'automatisme soit constamment en relation avec le
+degré d'amorçage nécessaire pour provoquer cet automatisme.
+
+Le classement des sujets, d'après les résultats qu'ils ont donnés, me
+paraît se faire très naturellement en 3 groupes: le premier groupe est
+celui des résultats entièrement négatifs; il comprend 6 élèves. Nous
+rangeons parmi eux tous les élèves dont la main n'a présenté aucun
+mouvement appréciable de répétition, aucune ébauche de mouvement, si
+petite soit-elle; il est bien entendu que nous nous contentons de notre
+observation visuelle pour attester ce fait négatif, cette absence de
+mouvement; or, l'observation ne permet pas de nier la production de
+mouvements très petits, à peine sensibles; il faudrait pour avoir le
+droit de nier ces mouvements, les soumettre à un enregistrement avec des
+appareils capables d'amplifier les mouvements, ou tout au moins de les
+inscrire. Nous devons nous contenter, pour le moment, d'affirmer, chez nos
+6 sujets l'absence de mouvements appréciables à la vue.
+
+Le second groupe se distingue à peine du premier; j'y place des élèves qui
+font à eux tout seuls à peine une oscillation ou une demi-oscillation du
+balancier, et ceux qui vont jusqu'à faire 2 ou 3 oscillations complètes,
+une fois par hasard. Ainsi Féli. est un bon exemple de ce groupe; quand on
+lui a fait faire 15 à 20 mouvements, sa main abandonnée à elle-même fait
+une seule oscillation; si on a laissé l'instrument au moment où le marteau
+était en haut, sa main fait un mouvement d'abaissement du marteau, puis
+elle s'immobilise; si on a terminé par un abaissement du marteau, sa main
+fait un soulèvement du marteau, et elle s'immobilise en l'air.
+
+Chez Lac., le mouvement induit se prolonge un peu plus; il en a esquissé
+une fois 2, une autre fois il en a même fait 4. Chez d'autres, on observe
+une préférence pour un seul genre de mouvements; ainsi, ils ne savent que
+soulever le marteau, ou bien ils ne savent que l'abaisser; on peut alors
+les amener à faire une série isolée de mouvements subconscients; il
+suffit par exemple de soulever le marteau pour qu'ils l'abaissent, et ils
+continueront ainsi à l'abaisser 7 ou 8 fois de suite. C'est la preuve
+qu'ils ont des aptitudes automatiques, mais celles-ci sont encore mal
+développées.
+
+Notre troisième groupe contient les élèves qui présentent un développement
+complet de l'automatisme; ces élèves sont au nombre de 14; par conséquent
+ce groupe est le plus important, il est même plus important que les 2
+premiers groupes réunis. Ici, une remarque préliminaire est nécessaire. Les
+résultats de cette expérience sont distribués tout autrement que ceux des
+expériences de suggestion portant sur les sensations et sur les jugements.
+Rappelons-nous ce qu'a produit l'influence de l'idée directrice; nous avons
+pu donner à nos élèves des coefficients de suggestibilité variant de 100
+à 600; ici, nous n'avons point cette série bien ordonnée de résultats;
+on pourrait presque dire, en exagérant un peu la vérité, que pour
+l'automatisme des mouvements, c'est tout ou rien; si on cherche à évaluer
+l'automatisme moteur par le nombre de mouvements induits, on aura, comme
+nombre moyen pour les élèves du 1er groupe, le nombre 0; pour les élèves du
+2e groupe, la moyenne oscillera entre 0,5 et 1; enfin, en ce qui concerne
+le 3e groupe, la moyenne sera par exemple de 20 ou 30. Il y a donc un abîme
+entre les résultats du second groupe et ceux du troisième. Ce fait dépend
+probablement de ce que le nombre de mouvements automatiques ne peut pas
+donner une mesure exacte de l'automatisme. Lorsqu'un sujet commence à faire
+une série de mouvements de répétition, il y a des chances pour que cette
+série se prolonge très longtemps, si quelque hasard ne vient l'interrompre,
+et il y a beaucoup de cas où nous avons dû nous-même mettre fin à
+l'expérience, pour qu'elle ne se prolongeât pas outre mesure; il était d'un
+intérêt médiocre de constater si un sujet qui en était par exemple à son
+40e mouvement de répétition irait ou non à son 100e mouvement.
+
+Nous pouvons présenter cette particularité sous une autre forme; comparons
+l'expérience dont nous parlons en ce moment avec celle de l'idée
+directrice; toutes deux ont ce trait commun de faire échapper un certain
+automatisme au contrôle du sens critique; dans un cas, c'est un automatisme
+de perceptions et de jugement, dans l'autre cas, c'est un automatisme
+de mouvements. Il résulte des observations que nous avons faites que
+l'automatisme des perceptions et des jugements se produit, plus ou moins,
+chez tous les sujets, et à des degrés variables d'un sujet à l'autre:
+l'automatisme moteur, au contraire, tel qu'il nous est révélé par
+l'expérience actuelle, paraît ne pas exister du tout chez plusieurs des
+sujets; et il paraît, en outre, quand il se réalise, prendre de telles
+proportions qu'il efface presque les différences individuelles. Voilà ce
+qui ressort de la comparaison des deux genres d'expériences; il faudra
+rechercher maintenant si des différences aussi nettes, aussi saisissantes,
+proviennent de la nature même de l'automatisme, ou si elles tiennent aux
+conditions des expériences.
+
+Les mouvements automatiques que nous réussissons à produire présentent un
+certain nombre de caractères intéressants; le premier est leur inconstance.
+Il n'est pas rare qu'un sujet qui, à un premier amorçage, ne montre aucun
+automatisme, en montre un extrêmement développé après le second amorçage,
+et que cet automatisme disparaisse ensuite pour ne jamais revenir.
+Quelquefois, à la reprise des battements du métronome, un sujet fait
+spontanément des mouvements automatiques, sans qu'on l'amorce de nouveau,
+alors qu'au précédent amorçage il n'avait manifesté aucun mouvement de
+répétition. Ces irrégularités peuvent sembler déconcertantes, mais il n'est
+pas impossible d'en trouver l'explication, nous reviendrons sur ce point
+dans un instant.
+
+Toutes les fois que nous constatons chez un enfant que des mouvements très
+nets de répétition se produisent, nous l'interrogeons après avoir arrêté sa
+main; nous croyons utile de savoir, par son témoignage, comment il se rend
+compte des mouvements de sa main. Cette interrogation est d'autant plus
+utile qu'on pourrait soupçonner que si un enfant a répété indéfiniment un
+certain mouvement que j'ai imprimé à sa main ou à son bras, c'est parce
+qu'il a mal compris l'expérience et qu'il a cru à tort qu'il devait répéter
+volontairement ce mouvement. Il faut donc s'entendre avec lui et dissiper
+toute équivoque. Je dirai d'abord que mes sujets ont tous, sans exception,
+la connaissance de leurs mouvements; ils savent que leur main vient de
+se mouvoir. Les conditions d'expérience, jointes à leur personnalité
+psychique, n'ont point permis la production d'une anesthésie de la main ou
+du bras: j'entends par là une anesthésie profonde, comparable à celle
+d'une hystérique. Après avoir constaté qu'ils ont eu conscience de leurs
+mouvements, je leur demande si, en exécutant ces mouvements, ils ont
+résisté à l'impulsion que j'ai donnée au balancier, ou bien s'ils l'ont
+aidée, ou bien encore s'ils sont restés complètement inactifs, n'aidant pas
+et ne résistant pas. Cette demande provoque des réponses très variables;
+l'enfant est souvent en état de doute et semble un peu répondre au hasard,
+après avoir épié l'expérimentateur pour deviner sa pensée; cet enfant-là ne
+sait rien au juste. D'autres pensent avoir un peu résisté; d'autres enfin,
+et ce sont les plus nombreux, reconnaissent qu'ils ont aidé le mouvement de
+l'expérimentateur.
+
+Je vais maintenant passer en revue quelques-uns de nos sujets.
+
+
+DEW.--Après un amorçage de 20 mouvements, sa main commence à répéter
+les mouvements sur le balancier, pendant qu'il suit les battements du
+métronome; les deux mouvements sont bien rythmés. Quand le sujet a fait 30
+mouvements de répétition, nous l'arrêtons, et nous l'interrogeons; nous le
+prions de nous dire s'il a, comme c'était convenu, laissé sa main aller,
+ou s'il nous a aidé à faire le mouvement: il reste indécis; nous le prions
+alors de recommencer en prenant soin de ne pas aider notre mouvement. A la
+suite de cette remarque, les mouvements subconscients sont bien diminués;
+on n'en compte plus que 3, après chacune de nos tentatives d'amorçage. Le
+sujet a donc pu reprendre le contrôle de ses mouvements.
+
+
+MONNE.--Après un court amorçage, il fait tout seul 30 à 40 mouvements de
+répétition; mais ces mouvements s'arrêtent tout seuls; le sujet sans qu'on
+l'y ait aidé, est arrivé à supprimer les mouvements inconscients, et
+de nouveaux amorçages ne provoquent plus rien. Cet exemple, ajouté au
+précédent, nous montre que l'automatisme des mouvements est un phénomène
+fugitif, qui peut se supprimer brusquement.
+
+Nous avons cherché à fixer davantage l'attention de Monne, en le priant de
+lire attentivement une page d'un livre de physique amusante; pendant cette
+lecture, le mouvement a été supprimé.
+
+
+DELANS.--Cet élève présente un automatisme moteur plus développé et plus
+stable que celui de Monne. Après un court amorçage, le mouvement
+de répétition commence, très net et très énergique; il se continue
+indéfiniment; le sujet suit avec la main les battements du métronome, en
+montrant beaucoup de régularité. Nous le prions, au bout de quelque temps,
+de lire une page de physique amusante; il continue ses mouvements pendant
+la lecture, mais le mouvement devient moins régulier, il cesse d'être
+synchrone avec les battements du métronome.
+
+
+SAGA.--Encore un bel exemple d'automatisme très net et très stable; les
+mouvements se produisent après un court amorçage, et se continuent soit que
+le sujet écoute le métronome, soit qu'il s'absorbe dans la lecture; au bout
+de quelque temps, nous arrêtons sa main. Nous demandons à Saga, s'il pense
+avoir aidé notre mouvement sur le balancier ou s'il pense avoir résisté
+au mouvement. Sa réponse nous est qu'il a aidé: nous le prions alors de
+recommencer en laissant complètement aller sa main; nous reprenons, et ses
+mouvements de répétition sont aussi nets que la première fois. C'est un
+sujet qui ne s'est pas contrôlé.
+
+
+BIEN.--Après un amorçage de 10 mouvements, il fait spontanément 30
+mouvements de suite; je l'arrête, je l'interroge, il reconnaît avoir un
+peu aidé mon mouvement; à la seconde reprise, comme il a été averti, les
+mouvements de répétition disparaissent presque complètement, on n'en compte
+plus que 2.
+
+
+POU.--Après un amorçage extrêmement court, il exécute 50 mouvements de
+répétition: ce mouvement se prolonge pendant la lecture. Sur interrogation,
+il reconnaît qu'il a un peu aidé mon mouvement; à la reprise, son
+automatisme persiste. Curieux de savoir s'il arriverait à se reprendre, je
+l'avertis de nouveau qu'il doit avoir soin de ne pas m'aider; alors à la
+seconde reprise, son automatisme cesse.
+
+
+MARTIN.--L'automatisme apparaît tout au début, mais il diminue rapidement;
+il commence par diminuer d'intensité; le mouvement devient plus léger, plus
+incomplet, et il cesse; pendant la lecture, on arrive encore à l'amorcer,
+mais il dure peu. Plus l'expérience se prolonge, plus l'automatisme
+diminue; c'est comme si le sujet reprenait de lui-même le contrôle de ses
+mouvements.
+
+
+MIEN.--Exemple analogue. Les premiers mouvements de répétition apparaissent
+très rapidement, et sont très vigoureux; puis ils disparaissent
+d'eux-mêmes; on ne peut pas, en l'amorçant, lui faire produire plus de 4 à
+6 mouvements; la lecture ne change pas les résultats.
+
+
+OBRE.--Automatisme très brillant, qui se manifeste après un court
+apprentissage, et persiste indéfiniment, pendant l'audition du métronome et
+pendant la lecture; interrogé, le sujet ne se rend compte de rien, il croit
+même m'avoir un peu résisté.
+
+
+MÉRI.--Excellent automate; apprentissage rapide; malgré les avertissements,
+ne peut pas se reprendre.
+
+
+HUB.--Il a eu besoin d'un très long amorçage (40 mouvements) pour faire des
+mouvements de répétition; mais une fois amorcé, il continue indéfiniment.
+
+
+DIE.--Très beaux mouvements induits, qui continuent indéfiniment; malgré
+mon avertissement, le sujet ne peut pas se reprendre, bien qu'il soit
+d'avis qu'il m'a aidé.
+
+
+GOUJE.--Encore un excellent automate. Un court amorçage provoque les
+mouvements qui se continuent ensuite indéfiniment. Il reconnaît m'avoir un
+peu aidé. Malgré mon avertissement, les mouvements sont aussi nets à la
+reprise qu'avant.
+
+On voit, par les descriptions précédentes que le contrôle du sujet sur
+l'automatisme des mouvements est assez variable: certains, comme Mien.,
+Martin., arrivent spontanément, sans aucun secours étranger, à corriger
+et à supprimer leur automatisme; d'autres, comme Dew., Bien., Pou., ne
+produisent l'arrêt de leur main que lorsqu'on les a interrogés sur la
+manière d'exécuter les mouvements, et qu'ils ont reconnu qu'ils aidaient
+un peu; d'autres enfin, malgré cet avertissement, continuent à la nouvelle
+reprise à faire des mouvements aussi nets que la première fois, lorsqu'ils
+n'étaient pas avertis.
+
+Nous classons nos sujets de la manière suivante, au point de vue du
+développement de l'automatisme:
+
+ 1° Pet.....) 13° Bienv...) Ex aequo.
+ 2° Poire...) 14° Mien....) Automatisme corrigé
+ 3° Vasse...) Ex aequo. 15° Martin..) spontanément.
+ 4° Demi....) Point
+ 5° Uhl.....) d'automatisme. 16° Dew.....) Ex aequo. Aut.,
+ 6° Motte...) 17° Monne...) corrigé après
+ 18° Pou.....) avertissement.
+ 7° Gesb....)
+ 8° Bout....) Ex aequo. 19° Delans..)
+ 9° Blasch..) Ébauche 20° Obre....) Ex aequo.
+10° Féli....) d'automatisme. 21° Van.....) Automatisme
+11° Lac.....) 22° Meri....) persistant malgré
+12° And.....) 23° Gouje...) l'avertissement.
+24° Hub.....)
+25° Die.....)
+
+Quelques remarques maintenant sur ce classement de nos sujets. Je suis très
+frappé de voir que les plus jeunes enfants sont presque tous réunis dans le
+dernier groupe, celui des plus automates, et ce groupe ne compte qu'un seul
+enfant de la 1re classe. A première vue, ce classement diffère grandement
+de celui qu'a donné l'expérience sur l'idée directrice; car Poire.,
+l'enfant le plus suggestible pour le jugement, est ici le moins automate,
+et au contraire Delans, si peu suggestible dans le domaine du jugement, est
+ici parmi les meilleurs automates. Ce fait nous laisse soupçonner que
+ces deux genres de suggestibilité ne doivent pas être parallèles comme
+développement.
+
+Je dois dire en terminant comment j'interprète cette expérience sur les
+mouvements subconscients de répétition. Je suppose que les enfants qui
+ont montré le plus d'automatisme sont ceux qui ont fait avec le moins
+d'exactitude la distinction entre les mouvements passifs de leur main et
+les mouvements actifs; quand je faisais moi-même mouvoir le balancier, leur
+main avait un mouvement passif; lorsqu'ils ont continué seuls le mouvement,
+ils ont fait un mouvement actif, et s'ils ne se sont pas rendu compte qu'à
+ce moment-là je cessais d'agir sur le balancier, c'est qu'ils n'ont pas
+perçu que le mouvement de leur main changeait de nature et devenait actif,
+après avoir été passif. Certes, ces deux genres de mouvements doivent
+présenter des différences caractéristiques, qui se révèlent surtout dans
+les expériences où le sujet fait un effort d'attention volontaire pour
+distinguer ces deux mouvements; mais, dans nos expériences sur les élèves,
+la perception de leur différence ne se fait pas ou se fait d'une manière
+incomplète. Pourquoi? Nous n'en savons rien au juste; ces questions
+de mécanisme sont toujours compliquées; on pourrait supposer que les
+sensations particulières qui font la différence des deux mouvements
+sont plus faibles et plus confuses chez les sujets automates; une autre
+supposition que je crois plus vraisemblable, est que le sujet automate pour
+les mouvements n'a point l'habitude de fixer fortement son attention sur
+ses sensations musculaires. Mais laissons la question en suspens. Toujours
+est-il que lorsqu'on interroge le sujet sur la manière dont il s'est
+comporté et sur la nature des mouvements qu'il vient d'exécuter, on
+l'oblige à se rendre compte de ses mouvements; on le détermine à fixer son
+attention sur ces mouvements, et par conséquent on trouble les conditions
+mentales de la précédente expérience; le sujet, ainsi aidé par
+l'expérimentateur, surveille de plus près sa main, il doit mieux percevoir
+les caractères différentiels du mouvement actif et du mouvement passif, il
+se laisse moins aller, il veut savoir; bref, ces dispositions différentes
+contrarient le développement du mouvement automatique, car un mouvement
+est d'autant moins automatique, en général, qu'on le surveille avec plus
+d'attention. C'est ainsi que nous expliquons comment il se fait que la
+répétition de l'expérience, l'exercice, produisent sur nos sujets un effet
+diamétralement opposé à celui que fournissent les recherches d'hypnotisme;
+plus nous expérimentons sur nos enfants d'école, moins ils deviennent
+suggestibles. Nous en avons déjà fait la remarque à propos des expériences
+sur les lignes, et Sidis avait fait une remarque analogue sur des élèves de
+laboratoire. C'est donc un fait sinon général, du moins fréquent, et il est
+contraire à tout ce qu'on observe dans l'hypnotisme: le sujet hypnotisé
+devient d'autant plus suggestible, on le sait, qu'il a été suggestionné
+plus souvent, et c'est ce qui constitue le danger moral de la suggestion
+hypnotique, qui, au bout de quelque temps, livre le corps et l'âme d'un
+individu à la volonté d'un autre individu. Il est fort heureux pour nos
+recherches qu'elles ne présentent point ce caractère si dangereux; en
+réalité, on pourrait dire d'elles qu'elles guérissent de la suggestion,
+elles rendent nos sujets réfractaires, elles leur apprennent à se rendre
+compte des erreurs qu'ils commettent et les habituent à se contrôler.
+Ce sont des expériences qui méritent d'être qualifiées de pédagogiques,
+puisqu'elles procurent aux sujets un profit intellectuel.
+
+Mais comment peut-il se faire, demandera-t-on, qu'une tentative de
+suggestion qui, lorsqu'on fait de l'hypnotisme ou même sans hypnotisme,
+produit une augmentation de la suggestibilité, puisse produire entre nos
+mains un effet justement opposé, une diminution de la suggestibilité? C'est
+encore une question sur laquelle je ne puis présenter que des opinions
+probables, mais je ne veux pas éviter de la traiter, car elle est
+extrêmement importante; c'est sans doute le noeud de toutes nos recherches.
+Pour mieux me faire comprendre, je vais faire la comparaison entre notre
+expérience du balancier et l'exercice spirite des tables tournantes; ce
+sont là, ce me semble, des expériences tout à fait voisines, car l'art de
+faire tourner les tables consiste dans de petites poussées inconscientes
+que les doigts des sujets--surtout des sujets appelés médiums,--impriment
+à la table; or, on sait que les médiums s'entraînent et que l'entraînement
+produit chez eux une culture intensive de l'automatisme. Pourquoi donc ces
+mouvements inconscients que l'exercice développe chez le médium, l'exercice
+les suspend-il chez nos écoliers? Je pense que sous cette forme, la
+question fait d'elle-même entrevoir la réponse probable. Que pense l'adepte
+du spiritisme lorsqu'il appuie les doigts sur un guéridon ou lorsqu'il
+prend en main une plume pour écrire sous la dictée de l'esprit qu'il
+invoque? Avant de donner une séance, il doit se préparer de diverses
+manières, par exemple par la méditation ou la concentration d'esprit sur
+différents problèmes; de plus et c'est là le point le plus important, son
+attitude d'esprit n'est point sceptique; il ne cherche point à contrôler
+les mouvements de sa main, à se rendre compte de leur nature, à savoir s'il
+pousse ou ne pousse pas la table, parce qu'il est convaincu que sa main
+n'est qu'un organe au service d'une force supérieure à la sienne. Certes,
+cette intention de ne pas se contrôler ne suffirait pas pour faire un
+médium; il faut encore une disposition forte à l'automatisme et d'autres
+qualités qui nous échappent, mais je crois et je veux surtout montrer que
+les théories auxquelles le spirite adhère ne le portent point à étudier de
+près les sensations musculaires qui accompagnent les mouvements de sa
+main. Prenons maintenant un enfant d'école, qui a présenté, dès le premier
+amorçage, un bel exemple d'automatisme; la suite que l'expérience aura pour
+lui me paraît dépendre en grande partie de l'explication qu'on lui donne;
+si nous lui disions--ce que nous n'avons jamais fait, d'ailleurs--que le
+balancier est un instrument merveilleux, qui se ment tout seul quand on y
+met la main, et qui par ses oscillations répond à nos interrogations,
+si nous l'avions convié, en un mot, à interroger le balancier comme on
+interroge les tables, et si nous l'avions convaincu du caractère sacré de
+cet exercice--alors, certainement, l'effet aurait été tout différent
+de celui que nous avons obtenu; l'enfant n'aurait point cherché à se
+contrôler, il aurait fixé son attention non pas sur sa main, mais sur les
+questions à poser et les réponses à recueillir, et son activité automatique
+se serait développée au fur et à mesure sans obstacle, parce que toute
+activité se développe par l'exercice; des associations d'idées nombreuses
+se seraient formées et auraient consolidé cette activité.
+
+Voilà, ce me semble, comment on peut expliquer que dans certains cas
+l'automatisme grandit et dans d'autres il s'atténue et finit par
+disparaître. Notre explication ne pourrait pas convenir à toutes les
+circonstances, car il y a des observations dans lesquelles l'automatisme
+s'est développé chez des personnes n'ayant pas d'idées préconçues ou même
+réfractaires aux idées spirites: diverses expériences citées plus haut en
+sont des exemples, celles de Stein par exemple, ou celle de Patrick. Nous
+avons vu que Stein a cultivé son propre automatisme en faisant de vigoureux
+efforts de distraction pour oublier sa main. L'expérimentateur s'est donc
+mis artificiellement dans des conditions utiles pour la suppression du
+contrôle. D'autre part, on a vu des cas où l'automatisme était si puissant
+qu'aucun contrôle ne pouvait l'arrêter et chez les hystériques, dont la
+main est insensible et l'attention mobile, le contrôle est souvent bien
+difficile. Mais ces remarques, tout en corrigeant notre interprétation,
+nous paraissent en laisser subsister la plus grande partie, et nous
+conclurons en admettant que dans nos expériences sur le balancier, si
+l'automatisme ne se développe pas, c'est parce que la manière dont
+l'expérience est présentée aux sujets oriente leur esprit vers le contrôle
+de leurs mouvements.
+
+2e _expérience_.--Deux jours après avoir terminé la recherche précédente,
+je conçus l'idée d'en faire une autre du même genre sur les mêmes enfants.
+Il me paraît extrêmement important de répéter plusieurs fois une même
+recherche sur une série de sujets, en donnant toutefois aux épreuves un
+tour ou un dispositif extérieur qui leur imprime un caractère de nouveauté
+pour les expérimentés. L'avantage principal de ces répétitions et
+variations d'une même expérience est de permettre la vérification des
+résultats; en même temps on se rend compte si les résultats sont bien
+probants et ont un certain caractère de constance ou bien s'ils sont
+variables, s'ils varient d'un jour à l'autre, sous l'influence de petites
+causes insaisissables; tous les tests nouveaux devraient être, dans la
+mesure du possible, soumis à ce genre de contrôle.
+
+Le premier contrôle auquel j'ai pensé est le suivant: dans l'expérience
+précédente, la main de l'enfant répétait un mouvement très simple, en
+faisant osciller un balancier; était-il exact de supposer que l'aptitude à
+répéter inconsciemment un mouvement aussi élémentaire, était un signe, une
+présomption d'une aptitude à répéter des mouvements plus compliqués, par
+exemple les mouvements graphiques, qui sont des mouvements appris? Cette
+question m'a paru intéressante à résoudre. Au moment où j'ai fait cette
+seconde recherche, je n'avais pas encore étudié les résultats de la
+première, et mon esprit n'était pas prévenu que tel sujet serait
+suggestible aux mouvements et que tel autre ne le serait pas. Pour
+enregistrer les mouvements graphiques, je mettais simplement une plume
+dans la main droite du sujet, je le priais de me confier sa main, et de
+me laisser faire; sa main était cachée par un écran; pour occuper son
+attention, je lui faisais compter les battements d'un métronome, comme dans
+l'épreuve précédente; l'arrangement matériel était le même, et j'ai trouvé
+chez mes sujets une aussi grande docilité que la première fois. Ils étaient
+bien convaincus que le point important de l'expérience consistait à compter
+exactement le nombre des battements.
+
+Une petite difficulté s'est présentée tout de suite; beaucoup d'enfants
+tenaient mal leur main; en vain, je leur recommandais de prendre l'attitude
+nécessaire pour écrire, de tenir le porte-plume solidement pressé entre les
+trois doigts, d'appuyer l'extrémité de la plume sur le papier; malgré ces
+recommandations, plusieurs enfants tenaient le porte-plume mollement; il
+glissait; ou bien la main s'appuyait trop sur le bord cubital; ou encore,
+la main, les doigts, le poignet se raidissaient; excès de mollesse et excès
+de raideur avaient à peu près le même inconvénient pour moi; je n'arrivais
+pas à conduire la main d'une manière satisfaisante, à lui imprimer un
+mouvement graphique. J'ai vu là combien il était préférable d'employer un
+instrument, au lieu du contact direct, pour imprimer à la main un mouvement
+passif. Il m'a semblé que dans certains cas, chez des enfants très jeunes
+par exemple, si je n'ai pas réussi à provoquer la répétition de mouvements
+graphiques, c'est parce que je n'ai pas pu manier leur main comme il
+l'aurait fallu. Une autre cause d'erreur aussi sérieuse, c'est qu'il
+est parfois délicat de faire la part entre les mouvements qu'on imprime
+soi-même à la main du sujet et les mouvements que cette main exécute
+spontanément; pour éviter la difficulté, il faudrait quitter la main du
+sujet; mais cette sensation de suppression de contact peut éveiller son
+attention et troubler l'expérience.
+
+A tous nous avons fait écrire des séries d'e, ayant en général comme
+dimension 1cm,5 de hauteur; nous écrivons chaque lettre en rythmant notre
+mouvement sur les battements du métronome.
+
+Les élèves peuvent être répartis en 4 groupes.
+
+Dans le 1er groupe, les élèves n'ont répété aucun mouvement; ce sont les
+élèves Féli., Blasch., Uhl., Mott., Vase., Gesbe., Pet., Poire., Die.
+
+Dans le 2e groupe, ils ont tracé seulement une lettre ou une portion de
+lettre: élèves Bien., Van., Lac., Mousse., Mi.
+
+Dans le 3e groupe, ils ont tracé une courte série de lettres. Élèves Sag.,
+Bout., Pou., Dew.
+
+Dans le 4e groupe, ils ont tracé une série indéfinie de lettres. Obre.,
+Delan., Gouje., Hub.
+
+Dans le 1er groupe se rencontre un sujet tout jeune, Die., dont l'insuccès
+tient peut-être à ce que je n'ai pas pu me rendre maître de sa main. Il en
+est de même pour Van., qui est au 2e groupe; c'est l'attitude incohérente
+de sa main qui m'a empêché d'étudier son automatisme.
+
+[Illustration: Fig28.png--Ecriture automatique de Sagaire (à lire de gauche
+à droite) écriture guidée, avant la croix; l'écriture automatique sans
+guide commence à partir de la croix, mais on reste en contact avec la main
+du sujet.]
+
+Je donne une figure reproduisant les lignes tracées par Saga., les
+premières lettres sont conduites par moi; à partir de la croix, je reste
+en contact avec sa main sans le guider, et il continue le mouvement en le
+déformant un peu; quand j'abandonne sa main, celle-ci s'arrête.
+
+[Illustration: Fig29.png--Ecriture automatique de Hub. A partir de 1 se
+produit l'écriture automatique spontanée; en 2, elle se poursuit quoiqu'on
+ait rompu le contact avec la main du sujet. Le mouvement reste régulier.]
+
+Chez Hub., le phénomène prend plus de développement (fig. 29), je conduis
+d'abord sa main, puis je reste en contact et cesse de la conduire; (en 1)
+le mouvement se continue régulièrement. Enfin, je supprime le contact (en
+2), mais cela ne trouble nullement le mouvement de l'écriture.
+
+[Illustration: Fig30.png--Ecriture automatique de Delans. sans guide et sans
+contact.]
+
+Chez Delans., grand garçon de 14 ans, dont la résistance à la suggestion
+des lignes était des plus remarquables, l'automatisme des mouvements de
+la main ne se manifeste qu'après un assez long amorçage; ce sujet déforme
+complètement le mouvement. Voici une série de boucles qu'il a faites
+spontanément, je ne tenais plus sa main (fig. 30). Quand il a terminé, je
+lui demande des renseignements sur les mouvements qu'il a exécutés; je lui
+demande notamment s'il a résisté à mon mouvement ou s'il a cédé; il me
+répond aussitôt: il y a des moments où vous m'avez lâché.--_Demande_.
+«Alors pourquoi avez-vous continué le mouvement, quand je vous ai
+lâché?»--_Réponse_ (après un moment d'embarras.) «C'était pour pouvoir
+mieux compter les bruits du métronome.» Cette justification après coup est
+à rapprocher de celles que d'autres élèves ont trouvées pour expliquer
+comment ils ont marqué des lignes trop longues, dans l'expérience sur
+l'idée directrice.
+
+[Illustration: Fig31.png--Ecriture automatique d'Obre., en 1, écriture
+Spontanée; en 2, suppression de contact.]
+
+Nous terminons par l'observation d'Obre., qui est la plus complète de
+toutes; après amorçage de 7 lettres seulement (fig. 31), il continue le
+mouvement spontanément; je cesse très vite le contact, il continue à écrire
+_pendant une minute environ_, il arrive au bout de son papier, je l'arrête
+et je l'interrogé. Je lui demande s'il se rend compte des mouvements qu'il
+a exécutés. Il me répond: «Vous avez pris ma main, après, vous l'avez
+lâchée, et j'ai continué à écrire. Je me suis embrouillé pour compter (le
+métronome) je ne comptais pas juste; j'ai compté jusqu'à 100, et à partir
+de 50 je me suis embrouillé, et même à 29. J'ai senti que vous me
+lâchiez et j'ai continué à écrire.»--_Demande_. Vous avez continué
+volontairement?--_Réponse_. Oui, j'ai vu qu'il fallait continuer à
+écrire--_Demande_. Qu'avez-vous écrit tout seul?--_Réponse_. Je ne sais pas
+au juste.--_Demande_. Sont-ce des mots ou bien des lettres qui n'ont pas
+de sens?--_Réponse_. Des lettres qui n'ont pas de sens.--_Demande_. Vous
+sentiez bien votre plume courir sur le papier?--_Réponse_. Oui, Monsieur,
+et je sentais aussi que je n'écrivais pas droit.--_Demande_. Vous avais-je
+dit de continuer à écrire tout seul?--_Réponse_. Non, monsieur, je ne
+savais pas, je croyais qu'il fallait encore écrire.» Je conviens alors
+avec lui que nous allons reprendre et qu'il devra ne faire lui-même aucun
+mouvement; c'est moi seul qui me sers de sa main pour écrire. A cette
+reprise (fig. 32) je lui fais encore tracer quelques boucles puis je reste
+en contact avec sa main; celle-ci répète automatiquement le mouvement, elle
+le répète 9 fois; alors je lâche sa main complètement, elle continue à
+faire trois boucles, puis s'arrête, et l'enfant se tourne vers moi en me
+disant que je l'ai lâché; il faut remarquer qu'il a mis un certain temps à
+s'en apercevoir.
+
+Cet interrogatoire, et ceux que nous avons fait subir à nos sujets dans
+l'expérience précédente nous montrent que ces mouvements automatiques de
+répétition ne sont point franchement inconscients; le sujet sait que sa
+main exécute des mouvements, il se rend bien compte de la matérialité des
+mouvements. En outre, dans bien des cas, il apparaît avec évidence que le
+sujet s'est aperçu que les mouvements de sa main n'ont pas été entièrement
+passifs; il avoue qu'il a _un peu aidé_ l'expérimentateur, et il pense même
+l'avoir fait volontairement, quelques-uns vont même plus loin, et trouvent
+une raison quelconque pour expliquer leur acte. Nous connaissons la
+valeur de ces explications après coup, qui ne peuvent en imposer qu'à des
+observateurs peu instruits; en réalité, c'est bel et bien de l'automatisme;
+seulement les phénomènes se produisent au seuil de la conscience, d'où des
+illusions fréquentes sur leur nature.
+
+[Illustration: Fig32.png--Écriture automatique d'Obre. En 1, écriture
+spontanée; en 2, suppression de contact.]
+
+J'ai remarqué chez plusieurs sujets une vive rougeur qui se produisait
+au moment où les phénomènes d'automatisme se manifestaient avec le plus
+d'intensité. Aucun d'eux n'a pu donner l'explication de cette rougeur.
+
+Ces deux expériences sur l'automatisme moteur présentent-elles des
+résultats concordants? On peut en juger. Nous rapprochons les deux listes:
+
+
+EXPÉRIENCE DE L'ÉCRITURE EXPÉRIENCE DU BALANCIER
+
+Féli......) Pet.......)
+Blasch....) Poire.....)
+Uhl.......) Vasse.....) Aucun
+Motte.....) Aucun Demi......) mouvement.
+Vasse.....) mouvement. Uhl.......)
+Gesbe ....) Motte.....)
+Pet.......)
+Poire.....) Gesb......)
+Die.......) Bout......)
+ Blasch....) Ébauche
+ Féli......) d'automatisme.
+ Lac.......)
+ And.......)
+EXPÉRIENCE DE L'ÉCRITURE EXPÉRIENCE DU BALANCIER
+
+Bien......) Bien......)
+Van.......) Ébauche Mien......)
+Lac.......) d'automatisme. Martin....) Automatisme
+Monne.....) Dew.......) net.
+Mien......) Monne.....)
+ Pou.......)
+Saga......)
+Bout......) Automatisme Delans....)
+Pou.......) net. Obre......)
+Dew.......) Van.......) Automatisme
+ Méri......) complet.
+Obre......) Gouje.....)
+Delans....) Automatisme Hub.......)
+Gouje.....) complet. Die.......)
+Hub.......)
+
+Je crois que la comparaison de ces deux recherches donne des résultats
+concordants. Si on met à part deux tout jeunes enfants, Die. et Van., au
+sujet desquels s'est produite la petite erreur que j'ai signalée plus haut
+(défaut dans l'attitude de la main pour écrire), on constate qu'aucun nom
+de sujet ne subit un déplacement de plus d'un groupe en passant d'une
+expérience à l'autre. Ainsi, les sujets du groupe 1 peuvent se rencontrer
+dans le groupe 2, mais il n'y en a aucun qui tombe dans le groupe 3 ou dans
+le groupe 4; d'où je crois pouvoir tirer provisoirement la conclusion que
+le développement de l'automatisme pour des mouvements simples est un signe
+probable d'automatisme pour des mouvements plus compliqués.
+
+Ces expériences nous montrent deux faits principaux:
+
+1° Il est possible d'étudier rapidement sur des élèves d'école
+l'automatisme des mouvements;
+
+2° Cet automatisme ne paraît pas coïncider avec l'automatisme du jugement.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Cet ouvrage est l'exécution d'une toute petite partie d'un plan beaucoup
+plus général. Ce plan, auquel je travaille depuis bien des années, et pour
+lequel j'amasse des matériaux dont la plupart n'ont pas encore été publiés,
+consiste à établir la psychologie expérimentale des fonctions supérieures
+de l'esprit, en vue d'une différenciation des individus. J'ai déjà publié
+avec Victor Henri quelques aperçus sur cet ensemble de recherches, en
+donnant à ces aperçus le nom sommaire de psychologie individuelle[68].
+
+[Note 68: Voir _Année psychologique_, II, p. 414.]
+
+Je veux, dans cette conclusion, examiner quelle contribution mes études sur
+la suggestibilité apportent à la psychologie individuelle.
+
+Deux questions se posaient à nous. La première peut se formuler ainsi:
+l'appréciation de la suggestibilité des individus est-elle possible, en
+dehors des pratiques de l'hypnotisation? En d'autres termes, peut-on savoir
+si une personne est suggestible, et à quel degré elle l'est, sans avoir
+besoin de l'endormir?
+
+La seconde question, bien distincte de la première, consiste à se demander
+si ces épreuves de suggestibilité que nous avons imaginées, ou si d'autres
+épreuves qui restent à imaginer, sont significatives.
+
+Traitons ces deux points séparément.
+
+La première question est celle que j'ai eue constamment présente à
+l'esprit; et si je suis parvenu à la résoudre, je pense avoir atteint le
+but que je me proposais. Ce but était de démontrer qu'on peut faire de la
+suggestion sans hypnotisme, par des méthodes absolument inoffensives, des
+méthodes scolaires, vraiment pédagogiques. Cette démonstration, ne l'ai-je
+point faite? Pendant plusieurs mois, j'ai pu étudier la suggestibilité
+d'enfants et de jeunes gens dans nombre d'écoles sans soulever la moindre
+crainte de la part des maîtres les plus prudents; je crois même que
+personne ne s'est avisé de voir une relation quelconque entre mes
+expériences et l'hypnotisme. C'est un point qui me paraît acquis.
+
+Les méthodes par lesquelles j'ai cherché à mettre en lumière l'influence
+des idées directrices, c'est-à-dire de la routine, me paraissent dignes
+d'être conservées, et améliorées bien entendu; telles qu'elles sont, elles
+donnent des résultats précis, qui s'expriment au moins en partie par
+des chiffres, et nous avons vu quelle importance il faut attacher aux
+coefficients de suggestibilité; quelles réserves aussi il faut faire.
+Il est incontestable que nos épreuves permettent un _classement_ des
+individus, par rapport au point sur lequel l'épreuve porte, et on arrive
+à déterminer par exemple qu'une personne A est plus suggestible qu'une
+personne B, et moins suggestible qu'une personne C. N'est-ce point déjà
+beaucoup de faire cette constatation, au moyen d'une épreuve écrite qui est
+aussi inoffensive qu'un devoir de calcul ou d'orthographe? L'expérience a
+même pu être poussée très loin, et nous dévoiler des degrés extrêmement
+élevés de suggestibilité, et une absence complète de sens critique, par
+exemple chez ces élèves d'école primaire qui, poussés par la suggestion,
+donnent une longueur de 30 centimètres à une ligne qui en réalité n'en a
+que 6. Nos tests de suggestibilité ne font pas seulement le classement des
+élèves; ils permettent de déterminer, pour chacun des sujets, différents
+points importants, comme la promptitude à se corriger, l'aptitude à
+se rendre compte de ce qu'ils sentent; et par l'appel qui est fait à
+l'introspection, nous sommes parvenus à saisir quelques parties du
+mécanisme encore si obscur de la suggestion. Enfin, je rappelle--et
+ceci est extrêmement important--que nos expériences ne comportent aucun
+dressage, qu'elles n'augmentent pas, en se répétant, la docilité des
+sujets, et qu'on évite ainsi un des grands dangers moraux de l'hypnotisme.
+Bien au contraire, l'élève apprend à exercer son sens critique, et à se
+faire une opinion personnelle.
+
+Les recherches sur les mouvements inconscients, que j'ai faites dans les
+écoles, n'ont point exigé l'invention d'un procédé nouveau; je me suis
+contenté de répéter sur les écoliers les opérations très simples que
+j'avais faites autrefois sur des malades et aussi sur des adultes; et je me
+suis convaincu que cette expérience est pratique, facile et assez rapide.
+
+Les recherches sur l'action personnelle sont d'un genre bien différent, et
+sur ce point je crois qu'il y aura encore à faire beaucoup d'améliorations
+expérimentales. L'action personnelle est ce qui se rapproche le plus de
+l'hypnotisation; c'est en quelque sorte une forme adoucie et précisée de la
+suggestion hypnotique; l'erreur commise par le sujet, dans les expériences
+qui comportent une action personnelle, n'est point l'oeuvre du sujet,
+mais celle de l'expérimentateur; c'est ce dernier qui, en réalité, est
+responsable de l'erreur; c'est lui qui cherche à tromper l'élève, et quand
+on a conduit quelques expériences de ce genre, on s'aperçoit facilement
+qu'elles donnent à l'expérimentateur une position un peu délicate. Il y
+a plus; dans certaines formes de l'action personnelle, nous exerçons
+une action orale, et nous l'exerçons en contredisant le sujet, en nous
+efforçant de le faire changer d'avis; il en résulte une lutte sourde entre
+deux personnalités, lutte qui n'est certes pas dans les habitudes de
+l'enseignement. Sans doute, ces deux inconvénients de l'action personnelle
+peuvent être corrigés après coup par l'explication qu'on donne à l'élève
+lorsque l'expérience est terminée; il suffit alors de montrer qu'on a
+voulu faire une épreuve sur le sens critique de l'élève pour enlever à la
+recherche son cachet de tromperie. Mais quoi qu'il en soit, je pense que
+les recherches sur l'action personnelle doivent toujours être employées
+avec beaucoup de prudence, surtout dans les milieux scolaires, je pense
+aussi que le procédé des questions écrites, auquel j'ai eu recours en
+dernier lieu, doit être préféré à tous les autres, parce qu'il a un double
+avantage; d'abord il a l'avantage d'être plus précis qu'une parole verbale,
+toujours accompagnée d'une accentuation, parfois d'un geste, d'un regard
+qui en modifient la valeur dans des proportions inconnues; le second
+avantage est que la question écrite, même quand il est notoire qu'elle
+émane de l'expérimentateur, engage moins sa responsabilité qu'une question
+orale, et ne présente pas, par conséquent, tous les inconvénients que j'ai
+signalés plus haut.
+
+Je répète donc que nous possédons actuellement des tests capables de
+mesurer la suggestibilité individuelle, sans hypnotisation.
+
+La seconde question que j'ai soulevée est celle de savoir si ces tests
+sont significatifs; il faut entendre par là si ces tests démontrent avec
+certitude la suggestibilité des individus. On peut se demander si tel sujet
+A qui, dans une de nos épreuves, a été très suggestible, le serait autant
+pour des épreuves différentes, ou pour les mêmes faites à d'autres
+occasions; ou si d'une manière générale, dans sa vie réelle, ce sujet A
+n'est pas moins suggestible qu'un sujet B, qui cependant s'est montré
+bien plus réfractaire à nos tests de suggestion. C'est une question très
+importante, et très difficile à résoudre; presque tout est encore à faire.
+Il faudra rechercher d'abord si les résultats de nos tests sont constants,
+ou si au contraire ils varient d'un jour à l'autre, et dans quelle mesure
+ils varient. Cette vérification est d'autant plus difficile que le test de
+suggestion fait partie de toute une catégorie d'expériences qui ne sont
+probantes que lorsque le sujet en ignore complètement le but; et il est
+à craindre par conséquent qu'en répétant une épreuve de suggestion, bien
+qu'on puisse donner chaque fois un motif différent à l'épreuve--étude de la
+mémoire, étude sur la justesse du coup d'oeil, etc.--il est à craindre que
+le sujet ne finisse par comprendre ce qu'on lui veut en réalité, et cela
+changera complètement les résultats. Ce problème une fois résolu, il
+resterait encore à rechercher si la suggestibilité d'un sujet, quand
+elle est attestée par un de nos tests, peut être contrôlée par des
+renseignements provenant d'une autre source. Entendons-nous sur ce point.
+En un sens, on peut dire que nos tests n'ont besoin d'aucune espèce de
+contrôle; quand un de nos élèves succombe à un piège qui lui est tendu,
+c'est là un fait qui demeure acquis, quelles que soient les causes qui
+l'ont amené; il est donc certain, peut-on dire, qu'à tel moment, dans
+telles conditions, ce sujet a montré telle et telle suggestibilité. Mais,
+comme il n'existe point une seule et unique aptitude à la suggestion, mais
+qu'on est suggestible par toutes les voies possibles, et sur tous les
+points où l'on perçoit, où l'on raisonne, où l'on sent, et où l'on veut, il
+y a lieu de se demander si la suggestibilité d'une personne, quand elle est
+vérifiée pour le processus _a_, devient probable pour les processus _b, c,
+d_, et ainsi de suite.
+
+On ne résoudra cette difficulté, ce me semble, qu'en employant différents
+moyens; il faudra, par exemple, rechercher si les personnes qui sont très
+hypnotisables sont plus sensibles à nos tests que les personnes qui sont
+très réfractaires à l'hypnotisme; on verra aussi si, pendant les états de
+somnambulisme qui produisent une augmentation notoire de la suggestibilité,
+les personnes deviennent plus sensibles à nos tests que pendant leur
+état de veille; je pense aussi qu'il sera utile de faire des recherches
+analogues sur certains imbéciles et idiots, qui paraissent très
+suggestibles. Il y a là tout un programme de recherches qui sont pleines de
+promesses. J'ai moi-même commencé à attaquer la difficulté, mais en prenant
+une autre voie. Répétant des épreuves très différentes de suggestibilité
+sur les mêmes sujets, j'ai recherché si leur suggestibilité varie avec la
+nature des épreuves. Bien que cette étude ne soit qu'indiquée dans notre
+livre, et qu'elle méritât d'être poussée plus loin, elle fournit déjà
+d'utiles indications; l'aptitude aux mouvements subconscients, nous l'avons
+vu, paraît indépendante des autres formes de suggestibilité; mais je répète
+que ces études sont à peine ébauchées.
+
+Je n'ai pas traité davantage la question de savoir quel degré de
+suggestibilité il faut souhaiter et favoriser chez les enfants qu'on
+instruit. C'est une recherche qui ne relève pas de l'expérimentation,
+mais bien plutôt de la pédagogie, considérée comme art. Notre but, à nous
+expérimentateurs, est d'organiser des méthodes capables de mettre en
+lumière cette suggestibilité dans des circonstances où elle reste obscure;
+le pédagogue en se servant de ces méthodes décidera dans chaque cas
+particulier le jugement qu'il doit porter et la conduite qu'il doit tenir.
+
+Une très forte suggestibilité est naturelle à l'enfant, elle fait partie de
+sa psychologie normale, au même titre que le sentiment de la peur; et le
+développement régulier des fonctions intellectuelles et morales diminue
+progressivement cette suggestibilité enfantine, sans qu'il soit le
+plus souvent nécessaire d'aider l'oeuvre de la nature. Du reste, la
+suggestibilité est, pour l'enfant, qui ne sait rien encore et qui est
+incapable de raisonner, une forme de la confiance, et sans la confiance de
+l'élève, sans l'autorité du maître, il n'y a pas d'éducation possible.
+Le pédagogue doit surtout surveiller les écarts, les anomalies de
+suggestibilité, de même qu'il doit réprimer chez ses élèves l'esprit de
+contradiction et d'ergoterie, qui peut devenir un défaut intellectuel,
+aussi dangereux que la servilité. C'est sa tâche; il ne me convient pas
+d'en parler; elle est en dehors de mon sujet; dans ce livre, je l'ai dit
+et je le répète, je me contente d'avoir exposé, d'après les expériences
+récentes, les méthodes qui permettent d'évaluer la suggestibilité
+individuelle sans avoir recours à l'hypnotisme.
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+
+EXPLICATION DES PLANCHES I ET II
+
+La planche I contient les portraits de 4 élèves remarquables par leur
+suggestibilité: c'est d'abord Poire. (2), élève de 1re classe, qui s'est
+comporté en automate pour toutes les expériences; And (4), élève de 3e
+classe, jouissant de la même suggestibilité; Bout. (1), élève de 1re classe,
+très suggestible pour les idées directrices, mais plus réfractaire
+à l'action morale; enfin Hub. (3), élève du cours élémentaire, qui
+probablement doit à son jeune âge son extrême suggestibilité.
+
+La planche II contient les portraits de 4 élèves qui ont été parmi les
+plus réfractaires à la suggestion; Lac. (5), élève de 2e classe, réfléchi,
+circonspect, de caractère très indépendant; Mien. (6), élève plus jeune, peu
+suggestible; Blas. (8), qui a été un leader dans les expériences de groupe,
+et enfin Van. (7), enfant tout jeune, assez suggestible pour les expériences
+sur les lignes et les poids, mais très indépendant et très vif dans les
+expériences de groupe.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+CHAPITRE I. Historique
+
+CHAPITRE II. Les idées directrices
+
+CHAPITRE III. Les idées directrices (_suite_)
+
+CHAPITRE IV. Les idées directrices (_fin_)
+
+CHAPITRE V. L'action morale
+
+CHAPITRE VI. L'interrogatoire
+
+CHAPITRE VII. L'imitation
+
+CHAPITRE VIII. Les mouvements subconscients
+
+CHAPITRE IX. Conclusion
+
+
+APPENDICE
+
+
+PLANCHE I
+[Illustration: Planche1.png contient les 4 illustrations suivantes.]
+
+ [Illustration: 1]
+ [Illustration: 2]
+ [Illustration: 3]
+ [Illustration: 4]
+
+
+PLANCHE II
+[Illustration: Planche2.png contient les 4 illustrations suivantes.]
+
+ [Illustration: 5]
+ [Illustration: 6]
+ [Illustration: 7]
+ [Illustration: 8]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Suggestibilite, by Alfred Binet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SUGGESTIBILITE ***
+
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+Produced by Curtis Weyant, Renald Levesque and PG Distributed
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+redistribution.
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+
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+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+