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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:36:58 -0700
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
+ content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Fort comme la mort</title>
+ <meta name="author" content="Guy de Maupassant">
+
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11450 ***</div>
+
+<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>FORT COMME LA MORT</h1>
+<br><br><br>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3><br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+<p>Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie
+ouverte du plafond. C'était un grand carré de lumière
+éclatante et bleue, un trou clair sur un infini
+lointain d'azur, où passaient, rapides, des vols
+d'oiseaux.</p>
+
+<p>Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et
+drapée, la clarté joyeuse du ciel s'atténuait, devenait
+douce, s'endormait sur les étoffes, allait mourir
+dans les portières, éclairait à peine les coins
+sombres où, seuls, les cadres d'or s'allumaient
+comme des feux. La paix et le sommeil semblaient
+emprisonnés là dedans, la paix des maisons d'artistes
+où l'âme humaine a travaillé. En ces murs
+que la pensée habite, où la pensée s'agite, s'épuise
+en des efforts violents, il semble que tout soit las,
+accablé, dès qu'elle s'apaise. Tout semble mort
+après ces crises de vie; et tout repose, les meubles,
+les étoffes, les grands personnages inachevés sur
+les toiles, comme si le logis entier avait souffert
+de la fatigue du maître, avait peiné avec lui, prenant
+part, tous les jours, à sa lutte recommencée.
+Une vague odeur engourdissante de peinture, de
+térébenthine et de tabac flottait, captée par les tapis
+et les sièges; et aucun autre bruit ne troublait le
+lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles
+qui passaient sur le châssis ouvert, et la
+longue rumeur confuse de Paris à peine entendue
+par-dessus les toits. Rien ne remuait que la montée
+intermittente d'un petit nuage de fumée bleue
+s'élevant vers le plafond à chaque bouffée de cigarette
+qu'Olivier Bertin, allongé sur son divan,
+soufflait lentement entre ses lèvres.</p>
+
+<p>Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait
+le sujet d'un nouveau tableau. Qu'allait-il faire?
+Il n'en savait rien encore. Ce n'était point d'ailleurs
+un artiste résolu et sûr de lui, mais un inquiet
+dont l'inspiration indécise hésitait sans cesse entre
+toutes les manifestations de l'art. Riche, illustre,
+ayant conquis tous les honneurs, il demeurait,
+vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait pas encore
+au juste vers quel idéal il a marché. Il avait
+été prix de Rome, défenseur des traditions, évocateur,
+après tant d'autres, des grandes scènes de
+l'histoire; puis, modernisant ses tendances, il avait
+peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques.
+Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace
+au rêve changeant, épris de son art qu'il connaissait
+à merveille, il avait acquis, grâce à la finesse
+de son esprit, des qualités d'exécution remarquables
+et une grande souplesse de talent née en
+partie de ses hésitations et de ses tentatives dans
+tous les genres. Peut-être aussi l'engouement
+brusque du monde pour ses oeuvres élégantes,
+distinguées et correctes, avait-il influencé sa nature
+en l'empêchant d'être ce qu'il serait normalement
+devenu. Depuis le triomphe du début, le
+désir de plaire toujours le troublait sans qu'il s'en
+rendît compte, modifiait secrètement sa voie, atténuait
+ses convictions. Ce désir de plaire, d'ailleurs,
+apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait
+contribué beaucoup à sa gloire.</p>
+
+<p>L'aménité de ses manières, toutes les habitudes
+de sa vie, le soin qu'il prenait de sa personne, son
+ancienne réputation de force et d'adresse, d'homme
+d'épée et de cheval, avaient fait un cortège de petites
+notoriétés à sa célébrité croissante. Après
+<i>Cléopâtre,</i> la première toile qui l'illustra jadis,
+Paris brusquement s'était épris de lui, l'avait
+adopté, fêté, et il était devenu soudain un de ces
+brillants artistes mondains qu'on rencontre au
+bois, que les salons se disputent, que l'Institut
+accueille dès leur jeunesse. Il y était entré en conquérant
+avec l'approbation de la ville entière.</p>
+
+<p>La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches
+de la vieillesse, en le choyant et le caressant.</p>
+
+<p>Donc, sous l'influence de la belle journée qu'il
+sentait épanouie au dehors, il cherchait un sujet
+poétique. Un peu engourdi d'ailleurs par sa cigarette
+et son déjeuner, il rêvassait, le regard en
+l'air, esquissant dans l'azur des figures rapides,
+des femmes gracieuses dans une allée du bois ou
+sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord de
+l'eau, toutes les fantaisies galantes où se complaisait
+sa pensée. Les images changeantes se dessinaient
+au ciel, vagues et mobiles dans l'hallucination
+colorée de son oeil; et les hirondelles qui
+rayaient l'espace d'un vol incessant de flèches
+lancées semblaient vouloir les effacer en les biffant
+comme des traits de plume.</p>
+
+<p>Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues
+ressemblaient à quelque chose qu'il avait fait déjà,
+toutes les femmes apparues étaient les filles ou les
+soeurs de celles qu'avait enfantées son caprice d'artiste;
+et la crainte encore confuse, dont il était obsédé
+depuis un an, d'être vidé, d'avoir fait le tour
+de ses sujets, d'avoir tari son inspiration, se précisait
+devant cette revue de son oeuvre, devant cette
+impuissance à rêver du nouveau, à découvrir de
+l'inconnu.</p>
+
+<p>Il se leva mollement pour chercher dans ses
+cartons parmi ses projets délaissés s'il ne trouverait
+point quelque chose qui éveillerait une idée
+en lui.</p>
+
+<p>Tout en soufflant sa fumée, il se mit à feuilleter
+les esquisses, les croquis, les dessins qu'il gardait
+enfermés en une grande armoire ancienne; puis,
+vite dégoûté de ces vaines recherches, l'esprit
+meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette,
+siffla un air qui courait les rues et, se baissant,
+ramassa sous une chaise un pesant haltère qui
+traînait.</p>
+
+<p>Ayant relevé de l'autre main une draperie voilant
+la glace qui lui servait à contrôler la justesse
+des poses, à vérifier les perspectives, à mettre à
+l'épreuve la vérité, et s'étant placé juste en face, il
+jongla en se regardant.</p>
+
+<p>Il avait été célèbre dans les ateliers pour sa
+force, puis dans le monde pour sa beauté. L'âge,
+maintenant, pesait sur lui, l'alourdissait. Grand,
+les épaules larges, la poitrine pleine, il avait pris
+du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuât
+à faire des armes tous les jours et à monter
+à cheval avec assiduité. La tête était restée remarquable,
+aussi belle qu'autrefois, bien que différente.
+Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient
+son oeil noir sous d'épais sourcils gris. Sa moustache
+forte, une moustache de vieux soldat, était
+demeurée presque brune et donnait à sa figure un
+rare caractère d'énergie et de fierté.</p>
+
+<p>Debout devant la glace, les talons unis, le corps
+droit, il faisait décrire aux deux boules de fonte
+tous les mouvements ordonnés, au bout de son
+bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant
+l'effort tranquille et puissant.</p>
+
+<p>Mais soudain, au fond du miroir où se reflétait
+l'atelier tout entier, il vit remuer une portière,
+puis une tête de femme parut, rien qu'une tête qui
+regardait. Une voix, derrière lui, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;On est ici?</p>
+
+<p>Il répondit:&mdash;Présent&mdash;en se retournant.
+Puis jetant son haltère sur le tapis, il courut vers
+la porte avec une souplesse un peu forcée.</p>
+
+<p>Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils
+se furent serré la main:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous exerciez, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis
+laissé surprendre.</p>
+
+<p>Elle rit et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La loge de votre concierge était vide et,
+comme je vous sais toujours seul à cette heure-ci,
+je suis entrée sans me faire annoncer.</p>
+
+<p>Il la regardait.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! comme vous êtes belle. Quel chic!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on
+peut dire qu'aujourd'hui on a le sentiment des
+nuances.</p>
+
+<p>Il tournait autour d'elle, tapotait l'étoffe, modifiait
+du bout des doigts l'ordonnance des plis, en
+homme qui sait la toilette comme un couturier,
+ayant employé, durant toute sa vie, sa pensée
+d'artiste et ses muscles d'athlète à raconter, avec
+la barbe mince des pinceaux, les modes changeantes
+et délicates, à révéler la grâce féminine
+enfermée et captive en des armures de velours et
+de soie ou sous la neige des dentelles.</p>
+
+<p>Il finit par déclarer:</p>
+
+<p>&mdash;C'est très réussi. Ça vous va très bien.</p>
+
+<p>Elle se laissait admirer, contente d'être jolie et
+de lui plaire.</p>
+
+<p>Plus toute jeune, mais encore belle, pas très
+grande, un peu forte, mais fraîche avec cet éclat
+qui donne à la chair de quarante ans une saveur
+de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui
+s'épanouissent indéfiniment jusqu'à ce que, trop
+fleuries, elles tombent en une heure.</p>
+
+<p>Elle gardait sous ses cheveux blonds la grâce
+alerte et jeune de ces Parisiennes qui ne vieillissent
+pas, qui portent en elles une force surprenante
+de vie, une provision inépuisable de résistance,
+et qui, pendant vingt ans, restent pareilles,
+indestructibles et triomphantes, soigneuses avant
+tout de leur corps et économes de leur santé.</p>
+
+<p>Elle leva son voile et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on ne m'embrasse pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fumé, dit-il.</p>
+
+<p>Elle fit:&mdash;Pouah.&mdash;Puis, tendant ses lèvres:&mdash;Tant pis.</p>
+
+<p>Et leurs bouches se rencontrèrent.</p>
+
+<p>Il enleva son ombrelle et la dévêtit de sa jaquette
+printanière, avec des mouvements prompts
+et sûrs, habitués à cette manoeuvre familière.
+Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda
+avec intérêt:</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari va bien?</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, il doit même parler à la Chambre
+en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Sur quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute sur les betteraves ou les huiles
+de colza, comme toujours.</p>
+
+<p>Son mari, le comte de Guilleroy, député de
+l'Eure, s'était fait une spécialité de toutes les questions
+agricoles.</p>
+
+<p>Mais ayant aperçu dans un coin une esquisse
+qu'elle ne connaissait pas, elle traversa l'atelier,
+en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Un pastel que je commence, le portrait de la
+princesse de Pontève.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit-elle gravement, que si vous
+vous remettez à faire des portraits de femme, je
+fermerai votre atelier. Je sais trop où ça mène,
+ce travail-là.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait
+d'Any.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien.</p>
+
+<p>Elle examinait le pastel commencé en femme
+qui sait les questions d'art. Elle s'éloigna, se rapprocha,
+fit un abat-jour de sa main, chercha la
+place d'où l'esquisse était le mieux en lumière,
+puis elle se déclara satisfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Il est fort bon. Vous réussissez très bien le
+pastel.</p>
+
+<p>Il murmura, flatté:</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un art délicat où il faut beaucoup
+de distinction. Ça n'est pas fait pour les maçons de
+la peinture.</p>
+
+<p>Depuis douze ans elle accentuait son penchant
+vers l'art distingué, combattait ses retours vers la
+simple réalité, et par des considérations d'élégance
+mondaine, elle le poussait tendrement vers un
+idéal de grâce un peu maniéré et factice.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-elle, la princesse?</p>
+
+<p>Il dut lui donner mille détails de toute sorte,
+ces détails minutieux où se complaît la curiosité
+jalouse et subtile des femmes, en passant des remarques
+sur la toilette aux considérations sur l'esprit.</p>
+
+<p>Et soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle coquette avec vous?</p>
+
+<p>Il rit et jura que non.</p>
+
+<p>Alors, posant ses deux mains sur les épaules du
+peintre, elle le regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation
+faisait frémir la pupille ronde au milieu
+de l'iris bleu taché d'imperceptibles points noirs
+comme des éclaboussures d'encre.</p>
+
+<p>Elle murmura de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, elle n'est pas coquette?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien vrai.</p>
+
+<p>Elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez
+plus que moi maintenant. C'est fini, fini pour d'autres.
+Il est trop tard, mon pauvre ami.</p>
+
+<p>Il fut effleuré par ce léger frisson pénible qui
+frôle le coeur des hommes mûrs quand on leur
+parle de leur âge, et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a
+eu et il n'y aura que vous en ma vie, Any.</p>
+
+<p>Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le
+divan, le fit asseoir à côté d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche un sujet de tableau.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, puisque je cherche.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait ces jours-ci?</p>
+
+<p>Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait
+reçues, les dîners et les soirées, les conversations
+et les potins. Ils s'intéressaient l'un et l'autre
+d'ailleurs à toutes ces choses futiles et familières
+de l'existence mondaine. Les petites rivalités,
+les liaisons connues ou soupçonnées, les jugements
+tout faits, mille fois redits, mille fois
+entendus, sur les mêmes personnes, les mêmes
+événements et les mêmes opinions, emportaient et
+noyaient leurs esprits dans ce fleuve trouble et
+agité qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant
+tout le monde, dans tous les mondes, lui comme
+artiste devant qui toutes les portes s'étaient ouvertes,
+elle comme femme élégante d'un député
+conservateur, ils étaient exercés à ce sport de la
+causerie française fine, banale, aimablement malveillante,
+inutilement spirituelle, vulgairement
+distinguée qui donne une réputation particulière
+et très enviée à ceux dont la langue s'est assouplie
+à ce bavardage médisant.</p>
+
+<p>&mdash;Quand venez-vous dîner? demanda-t-elle tout
+à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez. Dites votre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain,
+les Corbelle et Musadieu, pour fêter le retour de
+ma fillette qui arrive ce soir. Mais ne le dites pas.
+C'est un secret.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver
+Annette. Je ne l'ai pas vue depuis trois
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Depuis trois ans!</p>
+
+<p>Élevée d'abord à Paris chez ses parents, Annette
+était devenue l'affection dernière et passionnée de
+sa grand'mère, Mme Paradin, qui, presque aveugle,
+demeurait toute l'année dans la propriété de son
+gendre, au château de Roncières, dans l'Eure. Peu
+à peu, la vieille femme avait gardé de plus en plus
+l'enfant près d'elle et, comme les Guilleroy passaient
+presque la moitié de leur vie en ce domaine
+où les appelaient sans cesse des intérêts de toute
+sorte, agricoles et électoraux, on avait fini par ne
+plus amener à Paris, que de temps en temps la
+fillette, qui préférait d'ailleurs la vie libre et remuante
+de la campagne à la vie cloîtrée de la
+ville.</p>
+
+<p>Depuis trois ans elle n'y était même pas venue
+une seule fois, la comtesse préférant l'en tenir
+tout à fait éloignée, afin de ne point éveiller en
+elle un goût nouveau avant le jour fixé pour son
+entrée dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait
+donné là-bas deux institutrices fort diplômées, et
+elle multipliait ses voyages auprès de sa mère et
+de sa fille. Le séjour d'Annette au château était
+d'ailleurs rendu presque nécessaire par la présence
+de la vieille femme.</p>
+
+<p>Autrefois, Olivier Bertin allait chaque été passer
+six semaines ou deux mois à Roncières; mais
+depuis trois ans des rhumatismes l'avaient entraîné
+en des villes d'eaux lointaines qui avaient
+tellement ravivé son amour de Paris, qu'il ne le
+pouvait plus quitter en y rentrant.</p>
+
+<p>La jeune fille, en principe, n'aurait dû revenir
+qu'à l'automne, mais son père avait brusquement
+conçu un projet de mariage pour elle, et il la rappelait
+afin qu'elle rencontrât immédiatement celui
+qu'il lui destinait comme fiancé, le marquis de
+Farandal. Cette combinaison, d'ailleurs, était tenue
+très secrète, et seul Olivier Bertin en avait
+reçu la confidence de madame de Guilleroy.</p>
+
+<p>Donc il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Alors l'idée de votre mari est bien arrêtée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je la crois même très heureuse.</p>
+
+<p>Puis ils parlèrent d'autres choses.</p>
+
+<p>Elle revint à la peinture et voulut le décider à
+faire un Christ. Il résistait, jugeant qu'il y en
+avait déjà assez par le monde; mais elle tenait
+bon, obstinée, et elle s'impatientait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais
+ma pensée; ce serait très nouveau, très hardi. On
+le descend de la croix et l'homme qui a détaché
+les mains laisse échapper tout le haut du corps. Il
+tombe et s'abat sur la foule qui lève les bras pour
+le recevoir et le soutenir. Comprenez-vous bien?</p>
+
+<p>Oui, il comprenait; il trouvait même la conception
+originale, mais il se sentait dans une
+veine de modernité, et, comme son amie était étendue
+sur le divan, un pied tombant, chaussé d'un
+fin soulier, et donnant à l'oeil la sensation de
+la chair à travers le bas presque transparent, il
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, tenez, voilà ce qu'il faut peindre, voilà
+la vie: un pied de femme au bord d'une robe! On
+peut mettre tout là dedans, de la vérité, du désir,
+de la poésie. Rien n'est plus gracieux, plus joli
+qu'un pied de femme, et quel mystère ensuite:
+la jambe cachée, perdue et devinée sous cette
+étoffe!</p>
+
+<p>S'étant assis par terre, à la turque, il saisit le
+soulier et l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine
+de cuir, s'agita comme une petite bête remuante,
+surprise d'être laissée libre.</p>
+
+<p>Bertin répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce fin, et distingué, et matériel, plus matériel
+que la main. Montrez votre main, Any!</p>
+
+<p>Elle avait de longs gants, montant jusqu'au
+coude. Pour en ôter un, elle le prit tout en haut
+par le bord et vivement le fit glisser, en le retournant
+à la façon d'une peau de serpent qu'on arrache.
+Le bras apparut, pâle, gras, rond, dévêtu si
+vite qu'il fit surgir l'idée d'une nudité complète et
+hardie.</p>
+
+<p>Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre
+au bout du poignet. Les bagues brillaient sur ses
+doigts blancs; et les ongles rosés, très effilés, semblaient
+des griffes amoureuses poussées au bout
+de cette mignonne patte de femme.</p>
+
+<p>Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant.
+Il faisait remuer les doigts comme des
+joujoux de chair, et il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle de chose! Quelle drôle de chose!
+Quel gentil petit membre, intelligent et adroit, qui
+exécute tout ce qu'on veut, des livres, de la dentelle,
+des maisons, des pyramides, des locomotives,
+de la pâtisserie, ou des caresses, ce qui est encore
+sa meilleure besogne.</p>
+
+<p>Il enlevait les bagues une à une; et comme l'alliance,
+un fil d'or, tombait à son tour, il murmura
+en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;La loi. Saluons.</p>
+
+<p>&mdash;Bête! dit elle, un peu froissée.</p>
+
+<p>Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette
+tendance française qui mêle une apparence d'ironie
+aux sentiments les plus sérieux, et souvent il
+la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les
+distinctions subtiles des femmes, et discerner les
+limites des départements sacrés, comme il disait.
+Elle se fâchait surtout chaque fois qu'il parlait avec
+une nuance de blague familière de leur liaison si
+longue qu'il affirmait être le plus bel exemple
+d'amour du dix-neuvième siècle. Elle demanda,
+après un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous mènerez au vernissage, Annette
+et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien.</p>
+
+<p>Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles
+du prochain Salon, dont l'ouverture devait avoir
+lieu dans quinze jours.</p>
+
+<p>Mais soudain, saisie peut-être par le souvenir
+d'une course oubliée:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.</p>
+
+<p>Il jouait rêveusement avec la chaussure légère
+en la tournant et la retournant dans ses mains distraites.</p>
+
+<p>Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter
+entre la robe et le tapis et qui ne remuait plus, un
+peu refroidi par l'air, puis il le chaussa; et Mme de
+Guilleroy, s'étant levée, alla vers la table où traînaient
+des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et
+récentes, à côté d'un encrier de peintre où l'encre
+ancienne était séchée. Elle regardait d'un oeil curieux,
+touchait aux feuilles, les soulevait pour voir
+dessous.</p>
+
+<p>Il dit en s'approchant d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez déranger mon désordre.</p>
+
+<p>Sans répondre, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce monsieur qui veut acheter vos
+<i>Baigneuses</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Un Américain que je ne connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous consenti pour la <i>Chanteuse des
+rues</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Dix mille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait. C'était gentil, mais pas
+exceptionnel. Adieu, cher.</p>
+
+<p>Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un
+calme baiser; et elle disparut sous la portière,
+après avoir dit, à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vendredi, huit heures. Je ne veux point que
+vous me reconduisiez. Vous le savez bien. Adieu.</p>
+
+<p>Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette,
+puis se mit à marcher à pas lents à travers
+son atelier. Tout le passé de cette liaison se
+déroulait devant lui. Il se rappelait les détails lointains
+disparus, les recherchait en les enchaînant
+l'un à l'autre, s'intéressait tout seul à cette chasse
+aux souvenirs.</p>
+
+<p>C'était au moment où il venait de se lever comme
+un astre sur l'horizon du Paris artiste, alors que
+les peintres avaient accaparé toute la faveur du
+public et peuplaient un quartier d'hôtels magnifiques
+gagnés en quelques coups de pinceau.</p>
+
+<p>Bertin, après son retour de Rome, en 1864, était
+demeuré quelques années sans succès et sans renom;
+puis soudain, en 1868, il exposa sa <i>Cléopâtre</i>
+et fut en quelques jours porté aux nues par la critique
+et le public.
+En 1872, après la guerre, après que la mort
+d'Henri Regnault eut fait à tous ses confrères une
+sorte de piédestal de gloire, une <i>Jocaste</i>, sujet hardi,
+classa Bertin parmi les audacieux, bien que son
+exécution sagement originale le fît goûter quand
+même par les académiques. En 1873, une première
+médaille le mit hors concours avec sa <i>Juive d'Alger</i>
+qu'il donna au retour d'un voyage en Afrique; et
+un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit
+considérer, dans le monde élégant, comme le
+premier portraitiste de son époque. De ce jour, il
+devint le peintre chéri de la Parisienne et des Parisiennes,
+l'interprète le plus adroit et le plus ingénieux
+de leur grâce, de leur tournure, de leur nature.
+En quelques mois toutes les femmes en vue à
+Paris sollicitèrent la faveur d'être reproduites par
+lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.</p>
+
+<p>Or, comme il était à la mode et faisait des visites
+à la façon d'un simple homme du monde, il aperçut
+un jour, chez la duchesse de Mortemain, une
+jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il
+entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'éblouit
+d'une jolie vision de grâce et d'élégance.</p>
+
+<p>Ayant demandé son nom, il apprit qu'elle s'appelait
+la comtesse de Guilleroy, femme d'un hobereau
+normand, agronome et député, qu'elle portait
+le deuil du père de son mari, qu'elle était spirituelle,
+très admirée et recherchée.
+Il dit aussitôt, encore ému de cette apparition
+qui avait séduit son oeil d'artiste:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en voilà une dont je ferais volontiers le
+portrait.</p>
+
+<p>Le mot dès le lendemain fut répété à la jeune
+femme, et il reçut, le soir même, un petit billet
+teinté de bleu, très vaguement parfumé, d'une
+écriture régulière et fine, montant un peu de gauche
+à droite, et qui disait:</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«La duchesse de Mortemain sort de chez moi
+et m'assure que vous seriez disposé à faire, avec
+ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je vous
+la confierais bien volontiers si j'étais certaine que
+vous n'avez point dit une parole en l'air et que vous
+voyez en moi quelque chose qui puisse être reproduit
+et idéalisé par vous.</p>
+
+<p>«Croyez, Monsieur, à mes sentiments très distingués.</p>
+
+<p>«Anne DE GUILLEROY.»</p>
+
+<p>Il répondit en demandant quand il pourrait se
+présenter chez la comtesse, et il fut très simplement
+invité à déjeuner le lundi suivant.</p>
+
+<p>C'était au premier étage, boulevard Malesherbes,
+dans une grande et luxueuse maison moderne.
+Ayant traversé un vaste salon tendu de soie bleue
+à encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer
+le peintre dans une sorte de boudoir à tapisseries
+du siècle dernier, claires et coquettes, ces tapisseries
+à la Watteau, aux nuances tendres, aux sujets
+gracieux, qui semblent faites, dessinées et exécutées
+par des ouvriers rêvassant d'amour.</p>
+
+<p>Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut.
+Elle marchait si légèrement qu'il ne l'avait point
+entendue traverser l'appartement voisin, et il fut
+surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main
+d'une façon familière.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez
+bien faire mon portrait.</p>
+
+<p>&mdash;J'en serai très heureux, Madame.</p>
+
+<p>Sa robe noire, étroite, la faisait très mince, lui
+donnait l'air tout jeune, un air grave pourtant que
+démentait sa tête souriante, toute éclairée par ses
+cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la
+main une petite fille de six ans.</p>
+
+<p>Mme de Guilleroy présenta:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari.</p>
+
+<p>C'était un homme de petite taille, sans moustaches,
+aux joues creuses, ombrées, sous la peau,
+par la barbe rasée.</p>
+
+<p>Il avait un peu l'air d'un prêtre ou d'un acteur,
+les cheveux longs rejetés en arrière, des manières
+polies, et autour de la bouche deux grands plis
+circulaires descendant des joues au menton et
+qu'on eût dit creusés par l'habitude de parler en
+public.</p>
+
+<p>Il remercia le peintre avec une abondance de
+phrases qui révélait l'orateur. Depuis longtemps
+il avait envie de faire faire le portrait de sa femme,
+et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi,
+s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il
+était harcelé de demandes.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses
+de part et d'autre, qu'il amènerait dès le lendemain
+la comtesse à l'atelier. Il se demandait cependant,
+à cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne vaudrait
+pas mieux attendre, mais le peintre déclara
+qu'il voulait traduire la première émotion reçue et
+ce contraste saisissant de la tête si vive, si fine,
+lumineuse sous la chevelure dorée, avec le noir
+austère du vêtement.</p>
+
+<p>Elle vint donc le lendemain avec son mari, et
+les jours suivants avec sa fille, qu'on asseyait devant
+une table chargée de livres d'images.</p>
+
+<p>Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait
+fort réservé. Les femmes du monde l'inquiétaient
+un peu, car il ne les connaissait guère. Il les supposait
+en même temps rouées et niaises, hypocrites
+et dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait
+eu, chez les femmes du demi-monde, des aventures
+rapides dues à sa renommée, à son esprit amusant,
+à sa taille d'athlète élégant et à sa figure énergique
+et brune. Il les préférait donc et aimait avec elles
+les libres allures et les libres propos, accoutumé aux
+moeurs faciles, drolatiques et joyeuses des ateliers et
+des coulisses qu'il fréquentait. Il allait dans le monde
+pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par
+vanité, y recevait des félicitations et des commandes,
+y faisait la roue devant les belles dames complimenteuses,
+sans jamais leur faire la cour. Ne se permettant
+point près d'elles les plaisanteries hardies
+et les paroles poivrées, il les jugeait bégueules,
+et passait pour avoir bon ton. Toutes les fois qu'une
+d'elles était venue poser chez lui, il avait senti,
+malgré les avances qu'elle faisait pour lui plaire,
+cette disparité de race qui empêche de confondre,
+bien qu'ils se mêlent, les artistes et les mondains.
+Derrière les sourires et derrière l'admiration, qui
+chez les femmes est toujours un peu factice, il devinait
+l'obscure réserve mentale de l'être qui se
+juge d'essence supérieure. Il en résultait chez lui
+un petit sursaut d'orgueil, des manières plus respectueuses,
+presque hautaines, et à côté d'une vanité
+dissimulée de parvenu traité en égal par des
+princes et des princesses, une fierté d'homme qui
+doit à son intelligence une situation analogue à
+celle donnée aux autres par leur naissance. On
+disait de lui, avec une légère surprise: «Il est
+extrêmement bien élevé!» Cette surprise, qui le
+flattait, le froissait en même temps, car elle indiquait
+des frontières.</p>
+
+<p>La gravité voulue et cérémonieuse du peintre
+gênait un peu Mme de Guilleroy, qui ne trouvait
+rien à dire à cet homme si froid, réputé spirituel.</p>
+
+<p>Après avoir installé sa petite fille, elle venait
+s'asseoir sur un fauteuil auprès de l'esquisse commencée,
+et elle s'efforçait, selon la recommandation
+de l'artiste, de donner de l'expression à sa
+physionomie.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la quatrième séance, il cessa
+tout à coup de peindre et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie?</p>
+
+<p>Elle demeura embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut une pensée heureuse dans ces
+yeux-là, et je ne l'ai pas encore vue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tâchez de me faire parler, j'aime
+beaucoup causer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes gaie?</p>
+
+<p>&mdash;Très gaie.</p>
+
+<p>&mdash;Causons, Madame.</p>
+
+<p>Il avait dit «causons, Madame» d'un ton très
+grave; puis, se remettant à peindre, il tâta avec
+elle quelques sujets, cherchant un point sur lequel
+leurs esprits se rencontreraient. Ils commencèrent
+par échanger leurs observations sur les gens qu'ils
+connaissaient, puis ils parlèrent d'eux-mêmes, ce
+qui est toujours la plus agréable et la plus attachante
+des causeries.</p>
+
+<p>En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent
+plus à l'aise, et Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il
+amusait, se mit à raconter des détails de sa vie
+d'artiste, mit en liberté ses souvenirs avec le tour
+d'esprit fantaisiste qui lui était particulier.</p>
+
+<p>Accoutumée à l'esprit composé des littérateurs
+de salon, elle fut surprise par cette verve un peu
+folle, qui disait les choses franchement en les éclairant
+d'une ironie, et tout de suite elle répliqua sur
+le même ton, avec une grâce fine et hardie.</p>
+
+<p>En huit jours elle l'eut conquis et séduit par
+cette bonne humeur, cette franchise et cette simplicité.
+Il avait complètement oublié ses préjugés
+contre les femmes du monde, et aurait volontiers
+affirmé qu'elles seules ont du charme et de l'entrain.
+Tout en peignant, debout devant sa toile,
+avançant et reculant avec des mouvements d'homme
+qui combat, il laissait couler ses pensées familières,
+comme s'il eût connu depuis longtemps cette jolie
+femme blonde et noire, faite de soleil et de deuil,
+assise devant lui, qui riait en l'écoutant et qui lui
+répondait gaiement avec tant d'animation qu'elle
+perdait la pose à tout moment.</p>
+
+<p>Tantôt il s'éloignait d'elle, fermait un oeil, se
+penchait pour bien découvrir tout l'ensemble de
+son modèle, tantôt il s'approchait tout près pour
+noter les moindres nuances de son visage, les plus
+fuyantes expressions, et saisir et rendre ce qu'il y
+a dans une figure de femme de plus que l'apparence
+visible, cette émanation d'idéale beauté, ce
+reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime
+et redoutable grâce propre à chacune, qui fait que
+celle-là sera aimée éperdument par l'un et non par
+l'autre.</p>
+
+<p>Un après-midi, la petite fille vint se planter devant
+la toile, avec un grand sérieux d'enfant, et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est maman, dis?</p>
+
+<p>Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatté de
+cet hommage naïf à la ressemblance de son oeuvre.</p>
+
+<p>Un autre jour, comme elle paraissait très tranquille,
+on l'entendit tout à coup déclarer d'une
+petite voix triste:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je m'ennuie.</p>
+
+<p>Et le peintre fut tellement ému par cette première
+plainte, qu'il fit apporter, le lendemain, tout
+un magasin de jouets à l'atelier.</p>
+
+<p>La petite Annette étonnée, contente et toujours
+réfléchie, les mit en ordre avec grand soin, pour les
+prendre l'un après l'autre, suivant le désir du moment.
+A dater de ce cadeau, elle aima le peintre,
+comme aiment les enfants, de cette amitié animale
+et caressante qui les rend si gentils et si capteurs
+des âmes.
+Mme de Guilleroy prenait goût aux séances. Elle
+était fort désoeuvrée, cet hiver-là, se trouvant en
+deuil; donc, le monde et les fêtes lui manquant,
+elle enferma dans cet atelier tout le souci de sa vie.</p>
+
+<p>Fille d'un commerçant parisien fort riche et hospitalier,
+mort depuis plusieurs années, et d'une
+femme toujours malade que le soin de sa santé
+tenait au lit six mois sur douze, elle était devenue,
+toute jeune, une parfaite maîtresse de maison,
+sachant recevoir, sourire, causer, discerner les
+gens, et distinguer ce qu'on devait dire à chacun,
+tout de suite à l'aise dans la vie, clairvoyante et
+souple. Quand on lui présenta comme fiancé le
+comte de Guilleroy, elle comprit aussitôt les avantages
+que ce mariage lui apporterait, et les admit
+sans aucune contrainte, en fille réfléchie, qui sait
+fort bien qu'on ne peut tout avoir, et qu'il faut faire
+le bilan du bon et du mauvais en chaque situation.</p>
+
+<p>Lancée dans le monde, recherchée surtout parce
+qu'elle était jolie et spirituelle, elle vit beaucoup
+d'hommes lui faire la cour sans perdre une seule
+fois le calme de son coeur, raisonnable comme son
+esprit.</p>
+
+<p>Elle était coquette, cependant, d'une coquetterie
+agressive et prudente qui ne s'avançait jamais trop
+loin. Les compliments lui plaisaient, les désirs
+éveillés la caressaient, pourvu qu'elle pût paraître
+les ignorer; et quand elle s'était sentie tout un soir
+dans un salon encensée par les hommages, elle
+dormait bien, en femme qui a accompli sa mission
+sur terre. Cette existence, qui durait à présent
+depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraître
+monotone, car elle adorait cette agitation incessante
+du monde, lui laissait pourtant parfois désirer
+d'autres choses. Les hommes de son entourage,
+avocats politiques, financiers ou gens de cercle
+désoeuvrés, l'amusaient un peu comme des acteurs;
+et elle ne les prenait pas trop au sérieux, bien
+qu'elle estimât leurs fonctions, leurs places et leurs
+titres.</p>
+
+<p>Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il
+avait en lui de nouveau pour elle. Elle s'amusait
+beaucoup dans l'atelier, riait de tout son coeur, se
+sentait spirituelle, et lui savait gré de l'agrément
+qu'elle prenait aux séances. Il lui plaisait aussi
+parce qu'il était beau, fort et célèbre; aucune
+femme, bien qu'elles prétendent, n'étant indifférente
+à la beauté physique et à la gloire. Flattée
+d'avoir été remarquée par cet expert, disposée à
+le juger fort bien à son tour, elle avait découvert
+chez lui une pensée alerte et cultivée, de la délicatesse,
+de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence
+et une parole colorée, qui semblait éclairer
+ce qu'elle exprimait.</p>
+
+<p>Une intimité rapide naquit entre eux, et la poignée
+de main qu'ils se donnaient quand elle entrait
+semblait mêler quelque chose de leur coeur un peu
+plus chaque jour.</p>
+
+<p>Alors, sans aucun calcul, sans aucune détermination
+réfléchie, elle sentit croître en elle le désir
+naturel de le séduire, et y céda. Elle n'avait rien
+prévu, rien combiné; elle fut seulement coquette,
+avec plus de grâce, comme on l'est par instinct
+envers un homme qui vous plaît davantage que
+les autres; et elle mit dans toutes ses manières
+avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette
+glu de séduction que répand autour d'elle la femme
+en qui s'éveille le besoin d'être aimée.</p>
+
+<p>Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient:
+«Je vous trouve fort bien, Monsieur», et
+elle le faisait parler longtemps, pour lui montrer,
+en l'écoutant avec attention, combien il lui inspirait
+d'intérêt. Il cessait de peindre, s'asseyait près
+d'elle, et, dans cette surexcitation d'esprit que provoque
+l'ivresse de plaire, il avait des crises de
+poésie, de drôlerie ou de philosophie, suivant les
+jours.</p>
+
+<p>Elle s'amusait quand il était gai; quand il était
+profond, elle tâchait de le suivre en ses développements,
+sans y parvenir toujours; et lorsqu'elle
+pensait à autre chose, elle semblait l'écouter avec
+des airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de
+cette initiation, qu'il s'exaltait à la regarder l'entendre,
+ému d'avoir découvert une âme fine, ouverte
+et docile, en qui la pensée tombait comme
+une graine.</p>
+
+<p>Le portrait avançait et s'annonçait fort bien, le
+peintre étant arrivé à l'état d'émotion nécessaire
+pour découvrir toutes les qualités de son modèle,
+et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est
+l'inspiration des vrais artistes.</p>
+
+<p>Penché vers elle, épiant tous les mouvements
+de sa figure, toutes les colorations de sa chair,
+toutes les ombres de la peau, toutes les expressions
+et les transparences des yeux, tous les secrets de
+sa physionomie, il s'était imprégné d'elle comme
+une éponge se gonfle d'eau; et transportant sur
+sa toile cette émanation de charme troublant que
+son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une
+onde, de sa pensée à son pinceau, il en demeurait
+étourdi, grisé comme s'il avait bu de la grâce de
+femme.</p>
+
+<p>Elle le sentait s'éprendre d'elle, s'amusait à ce
+jeu, à cette victoire de plus en plus certaine, et s'y
+animait elle-même.</p>
+
+<p>Quelque chose de nouveau donnait à son existence
+une saveur nouvelle, éveillait en elle une
+joie mystérieuse. Quand elle entendait parler de
+lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait
+envie de dire,&mdash;une de ces envies qui ne vont jamais
+jusqu'aux lèvres&mdash;: «Il est amoureux de
+moi.» Elle était contente quand on vantait son
+talent, et plus encore peut-être quand on le trouvait
+beau. Quand elle pensait à lui, toute seule,
+sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait
+vraiment s'être fait là un bon ami, qui se contenterait
+toujours d'une cordiale poignée de mains.</p>
+
+<p>Lui, souvent, au milieu de la séance, posait
+brusquement la palette sur son escabeau, allait
+prendre en ses bras la petite Annette, et tendrement
+l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux,
+en regardant la mère, comme pour dire:
+«C'est vous, ce n'est pas l'enfant que j'embrasse
+ainsi.»</p>
+
+<p>De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy
+n'amenait plus sa fille, et venait seule. Ces jours-là
+on ne travaillait guère, on causait davantage.</p>
+
+<p>Elle fut en retard un après-midi. Il faisait froid.
+C'était à la fin de février. Olivier était rentré de
+bonne heure, comme il faisait maintenant, chaque
+fois qu'elle devait venir, car il espérait toujours
+qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait
+de long en large et il fumait, et il se demandait,
+surpris de se poser cette question pour la
+centième fois depuis huit jours. «Est-ce que je
+suis amoureux?» Il n'en savait rien, ne l'ayant
+pas encore été vraiment. Il avait eu des caprices
+très vifs, même assez longs, sans les prendre jamais
+pour de l'amour. Aujourd'hui il s'étonnait de
+ce qu'il sentait en lui.</p>
+
+<p>L'aimait-il? Certes, il la désirait à peine, n'ayant
+pas réfléchi à la possibilité d'une possession. Jusqu'ici,
+dès qu'une femme lui avait plu, le désir
+l'avait aussitôt envahi, lui faisant tendre les mains
+vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que
+sa pensée intime eût été jamais profondément
+troublée par son absence ou par sa présence.</p>
+
+<p>Le désir de celle-ci l'avait à peine effleuré, et
+semblait blotti, caché derrière un autre sentiment
+plus puissant, encore obscur et à peine éveillé. Olivier
+avait cru que l'amour commençait par des
+rêveries, par des exaltations poétiques. Ce qu'il
+éprouvait, au contraire, lui paraissait provenir
+d'une émotion indéfinissable, bien plus physique
+que morale. Il était nerveux, vibrant, inquiet comme
+lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux
+cependant ne se mêlait à cette fièvre du
+sang qui agitait aussi sa pensée, par contagion. Il
+n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de
+Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de
+l'attente de son retour. Il ne se sentait pas jeté
+vers elle, par un élan de tout son être, mais il la
+sentait toujours présente en lui, comme si elle ne
+l'eût pas quitté; elle lui abandonnait quelque chose
+d'elle en s'en allant, quelque chose de subtil et
+d'inexprimable. Quoi? Était-ce de l'amour? Maintenant,
+il descendait en son propre coeur pour voir
+et pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais
+elle ne répondait pas au type de la femme idéale,
+que son espoir aveugle avait créé. Quiconque appelle
+l'amour, a prévu les qualités morales et les
+dons physiques de celle qui le séduira; et Mme de
+Guilleroy, bien qu'elle lui plût infiniment, ne lui
+paraissait pas être celle-là.</p>
+
+<p>Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que
+les autres, d'une façon différente, incessante?</p>
+
+<p>Était-il tombé simplement dans le piège tendu
+de sa coquetterie, qu'il avait flairé et compris depuis
+longtemps, et, circonvenu par ses manoeuvres,
+subissait-il l'influence de cette fascination spéciale
+que donne aux femmes la volonté de plaire?</p>
+
+<p>Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des
+cigarettes et les jetait aussitôt; et il regardait à
+tout instant l'aiguille de sa pendule, allant vers
+l'heure ordinaire d'une façon lente et immuable.</p>
+
+<p>Plusieurs fois déjà, il avait hésité à soulever,
+d'un coup d'ongle, le verre bombé sur les deux
+flèches d'or qui tournaient, et à pousser la grande
+du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait
+si paresseusement.</p>
+
+<p>Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte
+s'ouvrît et que l'attendue apparût, trompée et appelée
+par cette ruse. Puis il s'était mis à sourire
+de cette envie enfantine obstinée et déraisonnable.</p>
+
+<p>Il se posa enfin cette question: «Pourrai-je
+devenir son amant?» Cette idée lui parut singulière,
+peu réalisable, guère poursuivable aussi à
+cause des complications qu'elle pourrait amener
+dans sa vie.</p>
+
+<p>Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il
+conclut: «Décidément, je suis dans un drôle d'état.»</p>
+
+<p>La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit
+tressaillir, ébranlant ses nerfs plus que son âme.
+Il l'attendit avec cette impatience que le retard
+accroît de seconde en seconde. Elle était toujours
+exacte; donc, avant dix minutes, il la verrait
+entrer. Quand les dix minutes furent passées, il
+se sentit tourmenté comme à l'approche d'un chagrin,
+puis irrité qu'elle lui fît perdre du temps,
+puis il comprit brusquement que si elle ne venait
+pas, il allait beaucoup souffrir. Que ferait-il? Il
+l'attendrait!&mdash;Non,&mdash;il sortirait, afin que si, par
+hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvât
+l'atelier vide.</p>
+
+<p>Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il?
+Ne vaudrait-il pas mieux rester et lui
+faire comprendre, par quelques mots polis et froids,
+qu'il n'était pas de ceux qu'on fait poser? Et si elle
+ne venait pas? Alors il recevrait une dépêche, une
+carte, un domestique ou un commissionnaire? Si
+elle ne venait pas, qu'allait-il faire? C'était une
+journée perdue: il ne pourrait plus travailler.
+Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles,
+car il avait besoin de la voir.</p>
+
+<p>C'était vrai, il avait besoin de la voir, un besoin
+profond, oppressant, harcelant. Qu'était cela? de
+l'amour? Mais il ne se sentait ni exaltation dans la
+pensée, ni emportement dans les sens, ni rêverie
+dans l'âme, en constatant que, si elle ne venait pas
+ce jour-là, il souffrirait beaucoup.</p>
+
+<p>Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du
+petit hôtel, et Olivier Bertin se sentit tout à coup
+un peu haletant, puis si joyeux, qu'il fit une pirouette
+en jetant sa cigarette en l'air.</p>
+
+<p>Elle entra; elle était seule.</p>
+
+<p>Il eut une grande audace, immédiatement.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que je me demandais en vous
+attendant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je me demandais si je n'étais pas amoureux
+de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Amoureux de moi! vous devenez fou!</p>
+
+<p>Mais elle souriait, et son sourire disait: «C'est
+gentil, je suis très contente.»</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous n'êtes pas sérieux; pourquoi
+faites-vous cette plaisanterie?</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très sérieux, au contraire. Je ne vous
+affirme pas que je suis amoureux de vous, mais
+je me demande si je ne suis pas en train de le devenir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon émotion quand vous n'êtes pas là, mon
+bonheur quand vous arrivez.</p>
+
+<p>Elle s'assit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous inquiétez pas pour si peu. Tant
+que vous dormirez bien et que vous dînerez avec
+appétit, il n'y aura pas de danger.</p>
+
+<p>Il se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je perds le sommeil et le manger!</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisserai vous guérir en paix.</p>
+
+<p>&mdash;Merci bien.</p>
+
+<p>Et sur le thème de cet amour, ils marivaudèrent
+tout l'après-midi. Il en fut de même les jours suivants.
+Acceptant cela comme une drôlerie spirituelle
+et sans importance, elle le questionnait avec
+bonne humeur en entrant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va votre amour aujourd'hui?</p>
+
+<p>Et il lui disait, sur un ton sérieux et léger,
+tous les progrès de ce mal, tout le travail intime,
+continu, profond de la tendresse qui naît
+et grandit. Il s'analysait minutieusement devant
+elle, heure par heure, depuis la séparation de la
+veille, avec une façon badine de professeur qui fait
+un cours; et elle l'écoutait intéressée, un peu
+émue, troublée aussi par cette histoire qui semblait
+celle d'un livre dont elle était l'héroïne.</p>
+
+<p>Quand il avait énuméré, avec des airs galants et
+dégagés, tous les soucis dont il devenait la proie,
+sa voix, par moments, se faisait tremblante en
+exprimant par un mot ou seulement par une intonation
+l'endolorissement de son coeur.</p>
+
+<p>Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosité,
+les yeux fixés sur lui, l'oreille avide de ces
+choses un peu inquiétantes à entendre, mais si
+charmantes à écouter.</p>
+
+<p>Quelquefois, en venant près d'elle pour rectifier
+la pose, il lui prenait la main et essayait
+de la baiser. D'un mouvement vif elle lui ôtait
+ses doigts des lèvres et fronçant un peu les
+sourcils:</p>
+
+<p>&mdash;Allons; travaillez, disait-elle.</p>
+
+<p>Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne
+s'étaient pas écoulées sans qu'elle lui posât une
+question pour le ramener adroitement au seul sujet
+qui les occupât.</p>
+
+<p>En son coeur maintenant elle sentait naître des
+craintes. Elle voulait bien être aimée, mais pas
+trop. Sûre de n'être pas entraînée, elle redoutait
+de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre,
+forcée de le désespérer après avoir paru l'encourager.
+S'il avait fallu cependant renoncer à cette
+tendre et marivaudante amitié, à cette causerie
+qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme
+un ruisseau dont le sable est plein d'or, elle aurait
+ressenti un gros chagrin, un chagrin pareil à un
+déchirement.</p>
+
+<p>Quand elle sortait de chez elle pour se rendre à
+l'atelier du peintre, une joie l'inondait, vive et
+chaude, la rendait légère et joyeuse. En posant sa
+main sur la sonnette de l'hôtel d'Olivier, son coeur
+battait d'impatience, et le tapis de l'escalier était
+le plus doux que ses pieds eussent jamais pressé.</p>
+
+<p>Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux,
+souvent irritable.</p>
+
+<p>Il avait des impatiences aussitôt comprimées,
+mais fréquentes.</p>
+
+<p>Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit à
+côté d'elle, au lieu de se mettre à peindre, et il lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant
+que ce n'est pas une plaisanterie, et que je vous
+aime follement.</p>
+
+<p>Troublée par ce début, et voyant venir la crise
+redoutée, elle essaya de l'arrêter, mais il ne l'écoutait
+plus. L'émotion débordait de son coeur, et elle
+dut l'entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il parla
+longtemps, sans rien demander, avec tendresse,
+avec tristesse, avec une résignation désolée; et
+elle se laissa prendre les mains qu'il conserva dans
+les siennes. Il s'était agenouillé sans qu'elle y prît
+garde, et avec un regard d'halluciné il la suppliait
+de ne pas lui faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait
+pas et n'essayait pas de comprendre, engourdie
+dans un chagrin cruel de le voir souffrir,
+et ce chagrin était presque du bonheur. Tout à
+coup, elle vit des larmes dans ses yeux et fut tellement
+émue, qu'elle fit: «Oh!» prête à l'embrasser
+comme on embrasse les enfants qui pleurent.
+Il répétait d'une voix très douce: «Tenez,
+tenez, je souffre trop», et tout à coup, gagnée
+par cette douleur, par la contagion des larmes,
+elle sanglota, les nerfs affolés, les bras frémissants,
+prêts à s'ouvrir.</p>
+
+<p>Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui
+et baisée passionnément sur les lèvres, elle voulut
+crier, lutter, le repousser, mais elle se jugea perdue
+tout de suite, car elle consentait en résistant, elle
+se donnait en se débattant, elle l'étreignait en
+criant: «Non, non, je ne veux pas.»</p>
+
+<p>Elle demeura ensuite bouleversée, la figure sous
+ses mains, puis tout à coup, elle se leva, ramassa
+son chapeau tombé sur le tapis, le posa sur sa
+tête et se sauva, malgré les supplications d'Olivier
+qui la retenait par sa robe.</p>
+
+<p>Dès qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de
+s'asseoir au bord du trottoir, tant elle se sentait
+écrasée, les jambes rompues. Un fiacre passait, elle
+l'appela et dit au cocher: «Allez doucement, promenez-moi
+où vous voudrez.» Elle se jeta dans
+la voiture, referma la portière, se blottit au fond,
+se sentant seule derrière les glaces relevées, seule
+pour songer.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la
+tête que le bruit des roues et les secousses des cahots.
+Elle regardait les maisons, les gens à pied,
+les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux
+vides qui ne voyaient rien; elle ne pensait à rien
+non plus, comme si elle se fût donné du temps,
+accordé un répit avant d'oser réfléchir à ce qui
+s'était passé.</p>
+
+<p>Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement
+lâche, elle se dit: «Voilà, je suis une femme
+perdue.» Et pendant quelques minutes encore,
+elle demeura sous l'émotion, sous la certitude du
+malheur irréparable, épouvantée comme un homme
+tombé d'un toit et qui ne remue point encore, devinant
+qu'il a les jambes brisées et ne le voulant
+point constater.</p>
+
+<p>Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle
+attendait et dont elle redoutait l'atteinte, son coeur,
+au sortir de cette catastrophe, restait calme et paisible;
+il battait lentement, doucement, après cette
+chute dont son âme était accablée, et ne semblait
+point prendre part à l'effarement de son esprit.</p>
+
+<p>Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre
+et s'en convaincre: «Voilà, je suis une femme
+perdue.» Aucun écho de souffrance ne répondit
+dans sa chair à cette plainte de sa conscience.</p>
+
+<p>Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement
+du fiacre, remettant à tout à l'heure les raisonnements
+qu'elle aurait à faire sur cette situation
+cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait peur
+de penser, voilà tout, peur de savoir, de comprendre
+et de réfléchir; mais, au contraire, il lui semblait
+sentir dans l'être obscur et impénétrable que
+crée en nous la lutte incessante de nos penchants
+et de nos volontés, une invraisemblable quiétude.</p>
+
+<p>Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange
+repos, comprenant enfin que le désespoir appelé ne
+viendrait pas, elle secoua cette torpeur et murmura:
+«C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin.»</p>
+
+<p>Alors elle commença à se faire des reproches.
+Une colère s'élevait en elle, contre son aveuglement
+et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas prévu
+cela? compris que l'heure de cette lutte devait
+venir? que cet homme lui plaisait assez pour la
+rendre lâche? et que dans les coeurs les plus droits
+le désir souffle parfois comme un coup de vent qui
+emporte la volonté.</p>
+
+<p>Mais quand elle se fut durement réprimandée
+et méprisée, elle se demanda avec terreur ce qui
+allait arriver.</p>
+
+<p>Son premier projet fut de rompre avec le peintre
+et de ne le plus jamais revoir.</p>
+
+<p>A peine eut-elle pris cette résolution que mille
+raisons vinrent aussitôt la combattre.</p>
+
+<p>Comment expliquerait-elle cette brouille? Que
+dirait-elle à son mari? La vérité soupçonnée ne
+serait-elle pas chuchotée, puis répandue partout?</p>
+
+<p>Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences,
+jouer vis-à-vis d'Olivier Bertin lui-même
+l'hypocrite comédie de l'indifférence et de l'oubli,
+et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de
+sa mémoire et de sa vie?</p>
+
+<p>Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de
+paraître ne se rappeler rien, de regarder avec un
+étonnement indigné en lui disant: «Que me voulez-vous?»
+l'homme dont vraiment elle avait partagé
+la rapide et brutale émotion?</p>
+
+<p>Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins,
+aucune autre solution ne lui paraissant
+possible.</p>
+
+<p>Elle irait chez lui le lendemain, avec courage,
+et lui ferait comprendre aussitôt ce qu'elle voulait,
+ce qu'elle exigeait de lui. Il fallait que jamais un
+mot, une allusion, un regard, ne pût lui rappeler
+cette honte.</p>
+
+<p>Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en
+prendrait assurément son parti, en homme loyal
+et bien élevé, et demeurerait dans l'avenir ce qu'il
+avait été jusque-là.</p>
+
+<p>Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée,
+elle donna au cocher son adresse, et rentra chez
+elle, en proie à un abattement profond, à un désir
+de se coucher, de ne voir personne, de dormir,
+d'oublier. S'étant enfermée dans sa chambre, elle
+demeura jusqu'au dîner étendue sur sa chaise longue,
+engourdie, ne voulant plus occuper son âme
+de cette pensée pleine de dangers.</p>
+
+<p>Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être
+si calme et d'attendre son mari avec sa figure ordinaire.
+Il parut, portant dans ses bras leur fille;
+elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans
+qu'aucune angoisse l'agitât.</p>
+
+<p>M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait.
+Elle répondit avec indifférence, qu'elle avait posé
+comme tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et le portrait, est-il beau? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient fort bien.</p>
+
+<p>A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait
+raconter en mangeant, de la séance de la Chambre
+et de la discussion du projet de loi sur la falsification
+des denrées.</p>
+
+<p>Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire,
+l'irrita, lui fit regarder avec plus d'attention
+l'homme vulgaire et phraseur qui s'intéressait à
+ces choses; mais elle souriait en l'écoutant, et répondait
+aimablement, plus gracieuse même que de
+coutume, plus complaisante pour ces banalités.
+Elle pensait en le regardant: «Je l'ai trompé.
+C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre?
+Rien ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus
+effacer cela! J'ai fermé les yeux. J'ai consenti pendant
+quelques secondes, pendant quelques secondes
+seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis
+plus une honnête femme. Quelques secondes dans
+ma vie, quelques secondes qu'on ne peut supprimer,
+ont amené pour moi ce petit fait irréparable,
+si grave, si court, un crime, le plus honteux pour
+une femme... et je n'éprouve point de désespoir.
+Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais pas cru. Si on
+me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux
+remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée.
+Et je n'en ai pas, presque pas.»</p>
+
+<p>M. de Guilleroy sortit après dîner, comme il faisait
+presque tous les jours.</p>
+
+<p>Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et
+pleura en l'embrassant; elle pleura des larmes sincères,
+larmes de la conscience, non point larmes
+du coeur.</p>
+
+<p>Mais elle ne dormit guère.</p>
+
+<p>Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta
+davantage des dangers que pouvait lui créer
+l'attitude du peintre; et la peur lui vint de l'entrevue
+du lendemain et des choses qu'il lui faudrait
+dire, en le regardant en face.</p>
+
+<p>Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue
+durant toute la matinée, s'efforçant de prévoir ce
+qu'elle avait à craindre, ce qu'elle aurait à répondre,
+d'être prête pour toutes les surprises.</p>
+
+<p>Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore
+en marchant.</p>
+
+<p>Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis
+la veille, ce qu'il devait faire vis-à-vis d'elle.</p>
+
+<p>Après son départ, après cette fuite, à laquelle il
+n'avait pas osé s'opposer, il était demeuré seul,
+écoutant encore, bien qu'elle fût loin déjà, le bruit
+de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant,
+poussée par une main éperdue.</p>
+
+<p>Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde,
+bouillante. Il l'avait prise, elle! Cela s'était
+passé entre eux! Était-ce possible? Après la surprise
+de ce triomphe, il le savourait, et pour le
+mieux goûter, il s'assit, se coucha presque sur le
+divan où il l'avait possédée.</p>
+
+<p>Il y resta longtemps, plein de cette pensée
+qu'elle était sa maîtresse, et qu'entre eux, entre
+cette femme qu'il avait tant désirée et lui, s'était
+noué en quelques moments le lien mystérieux qui
+attache secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il
+gardait en toute sa chair encore frémissante le souvenir
+aigu de l'instant rapide où leurs lèvres s'étaient
+rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et
+mêlés pour tressaillir ensemble du grand frisson
+de la vie.</p>
+
+<p>Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de
+cette pensée; il se coucha tôt, tout vibrant de
+bonheur.</p>
+
+<p>A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette
+question: «Que dois-je faire?» A une cocotte, à
+une actrice, il eût envoyé des fleurs ou même un
+bijou; mais il demeurait torturé de perplexité devant
+cette situation nouvelle.</p>
+
+<p>Assurément, il fallait écrire. Quoi? ... Il griffonna,
+ratura, déchira, recommença vingt lettres,
+qui toutes lui semblaient blessantes, odieuses,
+ridicules.</p>
+
+<p>Il aurait voulu exprimer en termes délicats et
+charmeurs la reconnaissance de son âme, ses élans
+de tendresse folle, ses offres de dévouement sans
+fin; mais il ne découvrait, pour dire ces choses
+passionnées et pleines de nuances, que des phrases
+connues, des expressions banales, grossières ou
+puériles.</p>
+
+<p>Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida à
+l'aller voir, dès que l'heure de la séance serait passée,
+car il pensait bien qu'elle ne viendrait pas.</p>
+
+<p>S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant
+le portrait, les lèvres chatouillées de l'envie
+de se poser sur la peinture où quelque chose d'elle
+était fixé; et de moment en moment, il regardait
+dans la rue par la fenêtre. Toutes les robes apparues
+au loin lui donnaient un battement de coeur.
+Vingt fois il crut la reconnaître, puis, quand la
+femme aperçue était passée, il s'asseyait un moment,
+accablé comme après une déception.</p>
+
+<p>Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la
+reconnut, et bouleversé par une émotion violente,
+s'assit pour l'attendre.</p>
+
+<p>Quand elle entra, il se précipita sur les genoux
+et voulut lui prendre les mains; mais elle les retira
+brusquement, et comme il demeurait à ses pieds,
+saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle lui
+dit avec hauteur:</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends
+pas cette attitude?</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, je vous supplie ...</p>
+
+<p>Elle l'interrompit durement.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, vous êtes ridicule.</p>
+
+<p>Il se releva, effaré, murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je
+vous aime! ...</p>
+
+<p>Alors, en quelques mots rapides et secs, elle
+lui signifia sa volonté, et régla la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas ce que vous voulez
+dire! Ne me parlez jamais de votre amour, ou je
+quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si vous
+oubliez, une seule fois, cette condition de ma présence
+ici, vous ne me reverrez plus.</p>
+
+<p>Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il
+n'avait point prévue; puis il comprit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai, Madame.</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, j'attendais cela de vous! Maintenant
+travaillez, car vous êtes long à finir ce portrait.</p>
+
+<p>Il prit donc sa palette et se mit à peindre; mais
+sa main tremblait, ses yeux troublés regardaient
+sans voir; il avait envie de pleurer, tant il se sentait
+le coeur meurtri.</p>
+
+<p>Il essaya de lui parler; elle répondit à peine.
+Comme il tentait de lui dire une galanterie sur
+son teint, elle l'arrêta d'un ton si cassant qu'il
+eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui
+changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son
+âme et dans son corps, une grande secousse nerveuse,
+et tout de suite, sans transition, il la détesta.
+Oui, oui, c'était bien cela, la femme! Elle
+était pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas?
+Elle était fausse, changeante et faible comme toutes.
+Elle l'avait attiré, séduit par des ruses de fille,
+cherchant à l'affoler sans rien donner ensuite, le
+provoquant pour se refuser, employant pour lui
+toutes les manoeuvres des lâches coquettes qui
+semblent toujours prêtes à se dévêtir, tant que
+l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des
+rues n'est pas haletant de désir.</p>
+
+<p>Tant pis pour elle, après tout; il l'avait eue, il
+l'avait prise. Elle pouvait éponger son corps et
+lui répondre insolemment, elle n'effacerait rien,
+et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait une
+belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille
+qui aurait mangé sa vie d'artiste avec des
+dents capricieuses de jolie femme.</p>
+
+<p>Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant
+ses modèles; mais comme il sentait son énervement
+grandir et qu'il redoutait de faire quelque
+sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un
+rendez-vous. Quand ils se saluèrent en se séparant,
+ils se croyaient assurément plus loin l'un de
+l'autre que le jour où ils s'étaient rencontrés chez
+la duchesse de Mortemain.</p>
+
+<p>Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son
+pardessus et il sortit. Un soleil froid, dans un ciel
+bleu ouaté de brume, jetait sur la ville une lumière
+pâle, un peu fausse et triste.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas
+rapide et irrité, en heurtant les passants, pour ne
+point dévier de la ligne droite, sa grande fureur
+contre elle s'émietta en désolations et en regrets.
+Après qu'il se fut répété tous les reproches qu'il
+lui faisait, il se souvint, en voyant passer d'autres
+femmes, combien elle était jolie et séduisante.
+Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il
+avait toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection
+rare, unique, poétique et passionnée, dont
+le rêve plane sur nos coeurs. N'avait-il pas failli
+trouver, cela? N'était-ce pas elle qui lui aurait
+donné ce presque impossible bonheur? Pourquoi
+donc est-ce que rien ne se réalise? Pourquoi ne
+peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou n'en
+atteint-on que des parcelles, qui rendent plus
+douloureuse cette chasse aux déceptions?</p>
+
+<p>Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la
+vie elle-même. Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi
+lui en aurait-il voulu à elle? Que pouvait-il
+lui reprocher, après tout?&mdash;d'avoir été aimable,
+bonne et gracieuse pour lui&mdash;tandis qu'elle pouvait
+lui reprocher, elle, de s'être conduit comme
+un malfaiteur!</p>
+
+<p>Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui
+demander pardon, se dévouer pour elle, faire oublier,
+et il chercha ce qu'il pourrait tenter pour
+qu'elle comprît combien il serait, jusqu'à la mort,
+docile désormais à toutes ses volontés.</p>
+
+<p>Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa
+fille, avec un sourire si morne, avec un air si chagrin,
+que le peintre crut voir dans ces pauvres
+yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout
+le remords, toute la désolation de ce coeur de
+femme. Il fut remué de pitié, et pour qu'elle oubliât,
+il eut pour elle, avec une délicate réserve,
+les plus fines prévenances. Elle y répondit avec
+douceur, avec bonté, avec l'attitude lasse et brisée
+d'une femme qui souffre.</p>
+
+<p>Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée
+de l'aimer et d'être aimé, il se demandait comment
+elle n'était pas plus fâchée, comment elle pouvait
+revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce
+souvenir entre eux.</p>
+
+<p>Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre
+sa voix et supporter en face de lui la pensée unique
+qui ne devait pas la quitter, c'est qu'alors cette
+pensée ne lui était pas devenue odieusement intolérable.
+Quand une femme hait l'homme qui l'a
+violée, elle ne peut plus se trouver devant lui sans
+que cette haine éclate. Mais cet homme ne peut
+non plus lui demeurer indifférent. Il faut qu'elle
+le déteste ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle
+pardonne cela, elle n'est pas loin d'aimer.</p>
+
+<p>Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par
+petits arguments précis, clairs et sûrs; il se sentait
+lucide, fort, maître à présent des événements.</p>
+
+<p>Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient,
+qu'à être dévoué, et il la reprendrait un jour ou
+l'autre.</p>
+
+<p>Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquérir,
+il eut des ruses à son tour, des tendresses dissimulées
+sous d'apparents remords, des attentions
+hésitantes et des attitudes indifférentes. Tranquille
+dans la certitude du bonheur prochain, que lui
+importait un peu plus tôt, un peu plus tard. Il
+éprouvait même un plaisir bizarre et raffiné à ne
+se point presser, à la guetter, à se dire: «Elle
+a peur» en la voyant venir toujours avec son
+enfant.</p>
+
+<p>Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail
+de rapprochement, et que dans les regards de la
+comtesse quelque chose d'étrange, de contraint,
+de douloureusement doux, apparaissait, cet appel
+d'une âme qui lutte, d'une volonté qui défaille et
+qui semble dire: «Mais, force-moi donc!»</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, elle revint seule,
+rassurée par sa réserve. Alors il la traita en amie,
+en camarade, lui parla de sa vie, de ses projets, de
+son art, comme à un frère.</p>
+
+<p>Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce
+rôle de conseillère, flattée qu'il la distinguât ainsi
+des autres femmes et convaincue que son talent gagnerait
+de la délicatesse à cette intimité intellectuelle.
+Mais à force de la consulter et de lui montrer
+de la déférence, il la fit passer, naturellement,
+des fonctions de conseillère au sacerdoce d'inspiratrice.
+Elle trouva charmant d'étendre ainsi son
+influence sur le grand homme, et consentit à peu
+près à ce qu'il l'aimât en artiste, puisqu'elle inspirait
+ses oeuvres.</p>
+
+<p>Ce fut un soir, après une longue causerie sur les
+maîtresses des peintres illustres, qu'elle se laissa
+glisser dans ses bras. Elle y resta, cette fois, sans
+essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.</p>
+
+<p>Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague
+sentiment d'une déchéance, et pour répondre aux
+reproches de sa raison, elle crut à une fatalité.</p>
+
+<p>Entraînée vers lui par son coeur qui était vierge,
+et par son âme qui était vide, la chair conquise
+par la lente domination des caresses, elle s'attacha
+peu à peu, comme s'attache les femmes tendres,
+qui aiment pour la première fois.</p>
+
+<p>Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel
+et poétique. Il lui semblait parfois qu'il s'était envolé,
+un jour, les mains tendues, et qu'il avait
+pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique
+qui plane toujours sur nos espérances.</p>
+
+<p>Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur,
+certes, qu'il eût peint, car il avait su voir et
+fixer ce je ne sais quoi d'inexprimable que presque
+jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce mystère,
+cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable,
+sur les visages.</p>
+
+<p>Puis des mois s'écoulèrent et puis des années
+qui desserrèrent à peine le lien qui unissait l'un à
+l'autre la comtesse de Guilleroy et le peintre Olivier
+Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des
+premiers temps, mais une affection calmée, profonde,
+une sorte d'amitié amoureuse dont il avait
+pris l'habitude.</p>
+
+<p>Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement
+passionné, l'attachement obstiné de certaines
+femmes qui se donnent à un homme pour
+tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites
+dans l'adultère comme elles auraient pu l'être dans
+le mariage, elles se vouent à une tendresse unique
+dont rien ne les détournera. Non seulement elles
+aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et
+les yeux uniquement sur lui, elles occupent tellement
+leur coeur de sa pensée, que rien d'étranger
+n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec
+résolution, comme on se lie les mains, avant de
+sauter à l'eau du haut d'un pont, lorsqu'on sait
+nager et qu'on veut mourir.</p>
+
+<p>Mais à partir du moment où la comtesse se fut
+donnée ainsi, elle se sentit assaillie de craintes
+sur la constance d'Olivier Bertin. Rien ne le tenait
+que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager
+pour une femme rencontrée un jour comme
+il en avait déjà rencontré tant d'autres! Elle le
+sentait si libre et si facile à tenter, lui qui vivait
+sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules,
+comme tous les hommes! Il était beau garçon,
+célèbre, recherché, ayant à la portée de ses désirs
+vite éveillés toutes les femmes du monde dont
+la pudeur est si fragile, et toutes les femmes d'alcôve
+ou de théâtre prodigues de leurs faveurs
+avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir,
+après souper, pouvait le suivre et lui plaire, le
+prendre et le garder.</p>
+
+<p>Elle vécut donc dans la terreur de le perdre,
+épiant ses allures, ses attitudes, bouleversée par
+un mot, pleine d'angoisse dès qu'il admirait une
+autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la
+grâce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de
+sa vie la faisait trembler, et tout ce qu'elle en
+savait l'épouvantait. A chacune de leurs rencontres,
+elle devenait ingénieuse à l'interroger, sans
+qu'il s'en aperçût, pour lui faire dire ses opinions
+sur les gens qu'il avait vus, sur les maisons où il
+avait dîné, sur les impressions les plus légères de
+son esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence
+possible de quelqu'un, elle la combattait avec
+une prodigieuse astuce, avec d'innombrables ressources.</p>
+
+<p>Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues,
+sans racines profondes, qui durent huit ou
+quinze jours, de temps en temps, dans l'existence
+de tout artiste en vue.</p>
+
+<p>Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger,
+avant même d'être prévenue de l'éveil d'un désir
+nouveau chez Olivier, par l'air de fête que prennent
+les yeux et le visage d'un homme que surexcite
+une fantaisie galante.</p>
+
+<p>Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait
+plus que des sommeils troublés par les tortures
+du doute. Pour le surprendre, elle arrivait
+chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions
+qui semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait
+sa pensée, comme on tâte, comme on écoute,
+pour connaître le mal caché dans un être.</p>
+
+<p>Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre
+qu'on allait le lui prendre cette fois, lui voler cet
+amour à qui elle tenait si fort parce qu'elle y avait
+mis, avec toute sa volonté, toute sa force d'affection,
+toutes ses espérances et tous ses rêves.</p>
+
+<p>Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après
+ces rapides éloignements, elle éprouvait à le reprendre,
+à le reposséder comme une chose perdue
+et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois,
+quand elle passait devant une église, la jetait
+dedans pour remercier Dieu.</p>
+
+<p>La préoccupation de lui plaire toujours, plus
+qu'aucune autre, et de le garder contre toutes,
+avait fait de sa vie entière un combat ininterrompu
+de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui,
+sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance.
+Elle voulait que partout où il entendrait parler d'elle,
+on vantât son charme, son goût, son esprit et ses
+toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour lui et
+les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et
+chaque fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir
+fait un peu souffrir elle lui ménageait un triomphe
+qui ravivait son amour en excitant sa vanité.</p>
+
+<p>Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours
+rencontrer, par le monde, une femme dont la
+séduction physique serait plus puissante, étant
+nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens: elle
+le flatta et le gâta.</p>
+
+<p>D'une façon discrète et continue, elle fit couler
+l'éloge sur lui; elle le berça d'admiration et l'enveloppa
+de compliments, afin que, partout ailleurs,
+il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu
+froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient
+aussi, il finît par s'apercevoir qu'aucune ne
+le comprenait comme elle.</p>
+
+<p>Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il
+entrait si souvent, un endroit où son orgueil
+d'artiste était attiré autant que son coeur d'homme,
+l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce
+que toutes ses convoitises y étaient en même temps
+satisfaites.</p>
+
+<p>Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses
+goûts, afin de lui donner en les rassasiant chez elle,
+une impression de bien-être que rien ne remplacerait,
+mais elle sut en faire naître de nouveaux,
+lui créer des gourmandises de toute sorte, matérielles
+ou sentimentales, des habitudes de petits
+soins, d'affection, d'adoration, de flatterie! Elle
+s'efforça de séduire ses yeux par des élégances,
+son odorat par des parfums, son oreille par des
+compliments et sa bouche par des nourritures.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa
+chair de célibataire égoïste et fêté une multitude
+de petits besoins tyranniques, lorsqu'elle fut bien
+certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle
+le souci de les surveiller et de les entretenir pour
+le ligoter par toutes les menues jouissances de la
+vie, elle eut peur tout à coup, en le voyant se dégoûter
+de sa propre maison, se plaindre sans cesse
+de vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle
+qu'avec toutes les réserves imposées par la société,
+chercher au Cercle, chercher partout les moyens
+d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât
+au mariage.</p>
+
+<p>En certains jours, elle souffrait tellement de
+toutes ces inquiétudes, qu'elle désirait la vieillesse
+pour en avoir fini avec cette angoisse-là, et se
+reposer dans une affection refroidie et calme.</p>
+
+<p>Les années passèrent, cependant, sans les désunir.
+La chaîne attachée par elle était solide, et
+elle en refaisait les anneaux à mesure qu'ils
+s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait
+le coeur du peintre comme on surveille un enfant
+qui traverse une rue pleine de voitures, et chaque
+jour encore elle redoutait l'événement inconnu,
+dont la menace est suspendue sur nous.</p>
+
+<p>Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait
+naturelle cette intimité de sa femme et d'un
+artiste fameux qui était reçu partout avec de grands
+égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués
+l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son
+amie, où il devait dîner pour fêter le retour d'Annette
+de Guilleroy, il ne trouva encore, dans le
+petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui
+venait d'arriver.</p>
+
+<p>C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu
+devenir peut-être un homme de valeur, et qui ne
+se consolait point de ce qu'il n'avait pas été.</p>
+
+<p>Ancien conservateur des musées impériaux, il
+avait trouvé moyen de se faire renommer inspecteur
+des Beaux-Arts sous la République, ce qui ne
+l'empêchait pas d'être, avant tout, l'ami des Princes,
+de tous les Princes, des Princesses et des
+Duchesses de l'aristocratie européenne, et le protecteur
+juré des artistes de toute sorte. Doué d'une
+intelligence alerte, capable de tout entrevoir,
+d'une grande facilité de parole qui lui permettait
+de dire avec agrément les choses les plus ordinaires,
+d'une souplesse de pensée qui le mettait
+à l'aise dans tous les milieux, et d'un flair subtil
+de diplomate qui lui faisait juger les hommes à
+première vue, il promenait, de salon en salon, le
+long des jours et des soirs, son activité éclairée,
+inutile et bavarde.</p>
+
+<p>Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout
+avec un semblant de compétence attachant et une
+clarté de vulgarisateur qui le faisait fort apprécier
+des femmes du monde, à qui il rendait les services
+d'un bazar roulant d'érudition. Il savait, en effet,
+beaucoup de choses, sans avoir jamais lu que les
+livres indispensables; mais il était au mieux avec
+les cinq Académies, avec tous les savants, tous les
+écrivains, tous les érudits spécialistes, qu'il écoutait
+avec discernement. Il savait oublier aussitôt
+les explications trop techniques ou inutiles à ses
+relations, retenait fort bien les autres, et prêtait à
+ces connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair
+et bon enfant, qui les rendait faciles à comprendre
+comme des fabliaux scientifiques. Il donnait l'impression
+d'un entrepôt d'idées, d'un de ces vastes magasins
+où on ne rencontre jamais les objets rares,
+mais où tous les autres sont à foison, à bon marché,
+de toute nature, de toute origine, depuis les ustensiles
+de ménage jusqu'aux vulgaires instruments de
+physique amusante ou de chirurgie domestique.</p>
+
+<p>Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient
+en rapport constant, le blaguaient et le redoutaient.
+Il leur rendait, d'ailleurs, des services, leur faisait
+vendre des tableaux, les mettait en relations avec
+le monde, aimait les présenter, les protéger, les
+lancer, semblait se vouer à une oeuvre mystérieuse
+de fusion entre les mondains et les artistes, se
+faisait gloire de connaître intimement ceux-ci, et
+d'entrer familièrement chez ceux-là, de déjeuner
+avec le prince de Galles, de passage à Paris, et de
+dîner, le soir même, avec Paul Adelmans, Olivier
+Bertin et Amaury Maldant.</p>
+
+<p>Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait
+de lui: «C'est l'encyclopédie de Jules Verne,
+reliée en peau d'âne!»</p>
+
+<p>Les deux hommes se serrèrent la main, et se
+mirent à parler de la situation politique, des bruits
+de guerre que Musadieu jugeait alarmants, pour
+des raisons évidentes qu'il exposait fort bien,
+l'Allemagne ayant tout intérêt à nous écraser et à
+hâter ce moment attendu depuis dix-huit ans par
+M. de Bismarck; tandis qu'Olivier Bertin prouvait,
+par des arguments irréfutables, que ces craintes
+étaient chimériques, l'Allemagne ne pouvant être
+assez folle pour compromettre sa conquête dans
+une aventure toujours douteuse, et le Chancelier
+assez imprudent pour risquer, aux derniers jours
+de sa vie, son oeuvre et sa gloire d'un seul coup.</p>
+
+<p>M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des
+choses qu'il ne voulait pas dire. Il avait vu d'ailleurs
+un ministre dans la journée et rencontré le
+grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille
+au soir.</p>
+
+<p>L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille,
+contestait la compétence des gens les mieux informés.
+Derrière toutes ces rumeurs, on préparait
+des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck
+devait avoir là-dessus une opinion arrêtée, peut-être.</p>
+
+<p>M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement,
+en s'excusant, par phrases onctueuses,
+de les avoir laissés seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon cher député, demanda le peintre,
+que pensez-vous des bruits de guerre?</p>
+
+<p>M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en
+savait plus que personne comme membre de la
+Chambre, et cependant il n'était pas du même avis
+que la plupart de ses collègues. Non, il ne croyait
+pas à la probabilité d'un conflit prochain, à moins
+qu'il ne fût provoqué par la turbulence française
+et par les rodomontades des soi-disant patriotes
+de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait
+à grands traits, un portrait à la Saint-Simon.
+Cet homme-là, on ne voulait pas le comprendre,
+parce qu'on prête toujours aux autres sa propre
+manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire
+ce qu'on aurait fait à leur place. M. de Bismarck
+n'était pas un diplomate faux et menteur, mais
+un franc, un brutal, qui criait toujours la vérité,
+annonçait toujours ses intentions. «Je veux la
+paix,» dit-il. C'était vrai, il voulait la paix, rien que
+la paix, et tout le prouvait d'une façon aveuglante
+depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses armements,
+jusqu'à ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples
+unis contre notre impétuosité. M. de Guilleroy
+conclut d'un ton profond, convaincu: «C'est un
+grand homme, un très grand homme qui désire la
+tranquillité, mais qui croit seulement aux menaces
+et aux moyens violents pour l'obtenir. En somme,
+Messieurs, un grand barbare.»</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de
+Musadieu. Je vous accorde volontiers qu'il adore
+la paix si vous me concédez qu'il a toujours envie
+de faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs
+une vérité indiscutable et phénoménale: on ne fait
+la guerre en ce monde que pour avoir la paix!</p>
+
+<p>Un domestique annonçait:&mdash;Madame la duchesse
+de Mortemain.</p>
+
+<p>Dans les deux battants de la porte ouverte,
+apparut une grande et forte femme, qui entra avec
+autorité.</p>
+
+<p>Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment allez-vous, Duchesse?</p>
+
+<p>Les deux autres hommes la saluèrent avec une
+certaine familiarité distinguée, car la duchesse
+avait des façons d'être cordiales et brusques.</p>
+
+<p>Veuve du général duc de Mortemain, mère
+d'une fille unique mariée au prince de Salia, fille
+du marquis de Farandal, de grande origine et
+royalement riche, elle recevait dans son hôtel de
+la rue de Varenne toutes les notoriétés du monde
+entier, qui se rencontraient et se complimentaient
+chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans
+dîner à sa table, et aucun homme ne pouvait faire
+parler de lui sans qu'elle eût aussitôt le désir de
+le connaître. Il fallait qu'elle le vît, qu'elle le fît
+causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait beaucoup,
+agitait sa vie, alimentait cette flamme de
+curiosité hautaine et bienveillante qui brûlait en
+elle.</p>
+
+<p>Elle s'était à peine assise, quand le même domestique
+cria:&mdash;Monsieur le baron et madame la
+baronne de Corbelle.</p>
+
+<p>Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la
+baronne fluette, élégante, très brune.</p>
+
+<p>Ce couple avait une situation spéciale dans
+l'aristocratie française, due uniquement au choix
+scrupuleux de ses relations. De petite noblesse,
+sans valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes
+par un amour immodéré de ce qui est select,
+comme il faut et distingué, il était parvenu, à force
+de hanter uniquement les maisons les plus princières,
+à force de montrer ses sentiments royalistes,
+pieux, corrects au suprême degré, à force de respecter
+tout ce qui doit être respecté, de mépriser
+tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se
+tromper sur un point des dogmes mondains, de
+ne jamais hésiter sur un détail d'étiquette, à passer
+aux yeux de beaucoup pour la fine fleur du high-life.
+Son opinion formait une sorte de code du
+comme il faut, et sa présence dans une maison
+constituait pour elle un vrai titre d'honorabilité.</p>
+
+<p>Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre
+femme?</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un petit instant, demanda le
+comte. Il y a une surprise, elle va venir.</p>
+
+<p>Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois,
+avait fait son entrée dans le monde, elle fut présentée
+à la duchesse de Mortemain, qui tout de
+suite l'aima, l'adopta, la patronna.</p>
+
+<p>Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point
+démentie, et quand la duchesse disait «ma petite»,
+on entendait encore en sa voix l'émotion de
+cette toquade subite et persistante. C'est chez elle
+qu'avait eu lieu la rencontre du peintre et de la
+comtesse.</p>
+
+<p>Musadieu s'était approché, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des
+Intempérants?</p>
+
+<p>&mdash;Non, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes
+à l'état d'ivresse. Il y en a deux très forts.</p>
+
+<p>La grande dame murmura avec dédain:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.</p>
+
+<p>Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre
+opinion que la sienne, fondant la sienne uniquement
+sur la conscience de sa situation sociale,
+considérant, sans bien s'en rendre compte, les
+artistes et les savants comme des mercenaires
+intelligents chargés par Dieu d'amuser les gens
+du monde ou de leur rendre des services, elle ne
+donnait d'autre base à ses jugements que le degré
+d'étonnement et de plaisir irraisonné que lui
+procurait la vue d'une chose, la lecture d'un livre
+ou le récit d'une découverte.</p>
+
+<p>Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle
+passait pour avoir grand air parce que rien ne
+la troublait, qu'elle osait tout dire et protégeait le
+monde entier, les princes détrônés par ses réceptions
+en leur honneur, et même le Tout-Puissant,
+par ses largesses au clergé et ses dons aux églises.</p>
+
+<p>Musadieu reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté
+l'assassin de Marie Lambourg?</p>
+
+<p>Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, racontez-moi ça?</p>
+
+<p>Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant
+un gilet blanc, de petits diamants comme
+boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec
+un air correct qui lui permettait de dire les choses
+très osées dont il avait la spécialité. Fort myope,
+il semblait, malgré son pince-nez, ne jamais voir
+personne, et quand il s'asseyait on eût dit que
+toute l'ossature de son corps se courbait suivant
+la forme du fauteuil. Son torse plié devenait tout
+petit, s'affaissait comme si la colonne vertébrale
+eût été en caoutchouc; ses jambes croisées l'une
+sur l'autre semblaient deux rubans enroulés, et
+ses longs bras retenus par ceux du siège, laissaient
+pendre des mains pâles, aux doigts interminables.
+Ses cheveux et sa moustache teints
+artistement, avec des mèches blanches habilement
+oubliées, étaient un sujet de plaisanterie
+fréquent.</p>
+
+<p>Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux
+de la fille publique assassinée avaient été donnés
+en cadeau par le meurtrier présumé à une autre
+créature de moeurs légères, la porte du grand
+salon s'ouvrit de nouveau, toute grande, et deux
+femmes en toilette de dentelle blanche, blondes,
+dans une crème de malines, se ressemblant comme
+deux soeurs d'âge très différent, l'une un peu trop
+mûre, l'autre un peu trop jeune, l'une un peu
+trop forte, l'autre un peu trop mince, s'avancèrent
+en se tenant par la taille et en souriant.</p>
+
+<p>On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier
+Bertin, ne savait le retour d'Annette de Guilleroy,
+et l'apparition de la jeune fille à côté de sa mère
+qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche
+et même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle
+n'avait pas fini d'être éclatante, tandis que l'enfant,
+à peine épanouie, commençait seulement à
+être jolie, les fit trouver charmantes toutes les
+deux.</p>
+
+<p>La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes
+l'une à côté de l'autre! Regardez donc, Monsieur
+de Musadieu, comme elles se ressemblent!</p>
+
+<p>On comparait; deux opinions se formèrent
+aussitôt. D'après Musadieu, les Corbelle et le
+comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se
+ressemblaient que par le teint, les cheveux, et
+surtout les yeux, qui étaient tout à fait les mêmes,
+également tachetés de points noirs, pareils à des
+minuscules gouttes d'encre tombées sur l'iris bleu.
+Mais d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue
+une femme, elles ne se ressembleraient presque
+plus.</p>
+
+<p>D'après la duchesse, au contraire, et d'après
+Olivier Bertin, elles étaient en tout semblables, et
+seule la différence d'âge les faisait paraître différentes.</p>
+
+<p>Le peintre disait:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle changée, depuis trois ans? Je ne l'aurais
+pas reconnue, je ne vais plus oser la tutoyer.</p>
+
+<p>La comtesse se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir
+dire «vous» à Annette.</p>
+
+<p>La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait
+sous des airs timidement espiègles, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui n'oserai plus dire «tu» à
+M. Bertin.</p>
+
+<p>Sa mère sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Garde cette mauvaise habitude, je te la permets.
+Vous referez vite connaissance.</p>
+
+<p>Mais Annette remuait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Ça me gênerait.</p>
+
+<p>La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en
+connaisseuse intéressée.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, petite, regarde-moi bien en face.
+Oui, tu as tout à fait le même regard que ta mère;
+tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu
+auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas
+beaucoup, mais un peu; tu es maigrichonne.</p>
+
+<p>La comtesse s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne lui dites pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est si agréable d'être mince! Moi je vais me
+faire maigrir.</p>
+
+<p>Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans
+la vivacité de sa colère, la présence d'une fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah toujours! vous en êtes toujours à la
+mode des os, parce qu'on les habille mieux que
+la chair. Moi je suis de la génération des femmes
+grasses! Aujourd'hui c'est la génération des femmes
+maigres! Ça me fait penser aux vaches d'Égypte.
+Je ne comprends pas les hommes, par exemple,
+qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre
+temps, ils demandaient mieux.</p>
+
+<p>Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde ta maman, petite, elle est très bien,
+juste à point, imite-la.</p>
+
+<p>On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on
+fut assis, Musadieu reprit la discussion.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je dis que les hommes doivent être
+maigres, parce qu'ils sont faits pour des exercices
+qui réclament de l'adresse et de l'agilité, incompatibles
+avec le ventre. Le cas des femmes est un
+peu différent. Est-ce pas votre avis, Corbelle?</p>
+
+<p>Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et
+sa propre femme plus que mince! Mais la baronne
+vint au secours de son mari, et résolument se
+prononça pour la sveltesse. L'année d'avant, elle
+avait dû lutter contre un commencement d'embonpoint,
+qu'elle domina très vite.</p>
+
+<p>Mme de Guilleroy demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Dites comment vous avez fait?</p>
+
+<p>Et la baronne expliqua la méthode employée
+par toutes les femmes élégantes du jour. On ne
+buvait pas en mangeant. Une heure après le repas
+seulement, on se permettait une tasse de thé, très
+chaud, brûlant. Cela réussissait à tout le monde.
+Elle cita des exemples étonnants de grosses femmes
+devenues, en trois mois, plus fines que des
+lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que c'est bête de se torturer ainsi! Vous
+n'aimez rien, mais rien, pas même le champagne.
+Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste, qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape,
+ça m'est égal! Si j'étais sculpteur, je me plaindrais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes homme, que préférez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? ... une ... élégance un peu nourrie, ce
+que ma cuisinière appelle un bon petit poulet de
+grain. Il n'est pas gras, il est plein et fin.</p>
+
+<p>La comparaison fit rire; mais la comtesse incrédule
+regardait sa fille et murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est très gentil d'être maigre, les
+femmes qui restent maigres ne vieillissent pas.</p>
+
+<p>Ce point-là fut encore discuté et partagea la société.
+Tout le monde, cependant, se trouva à peu
+près d'accord sur ceci: qu'une personne très grasse
+ne devait pas maigrir trop vite.</p>
+
+<p>Cette observation donna lieu à une revue des
+femmes connues dans le monde et à de nouvelles
+contestations sur leur grâce, leur chic et leur
+beauté. Musadieu jugeait la blonde marquise de
+Lochrist incomparablement charmante, tandis que
+Bertin estimait sans rivale Mme Mandelière, brune,
+avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche
+un peu grande, où ses dents semblaient luire.</p>
+
+<p>Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à
+coup, se tournant vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons
+là, tu l'entendras répéter au moins une fois
+par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille. En huit
+jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans
+le monde, sur la politique, les femmes, les pièces
+de théâtre et le reste. Il n'y aura qu'à changer les
+noms des gens ou les titres des oeuvres de temps
+en temps. Quand tu nous auras tous entendus
+exposer et défendre notre opinion, tu choisiras
+paisiblement la tienne parmi celles qu'on doit avoir,
+et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien,
+jamais; tu n'auras qu'à te reposer.</p>
+
+<p>La petite, sans répondre, leva sur lui un oeil
+malin, où vivait une intelligence jeune, alerte,
+tenue en laisse et prête à partir.</p>
+
+<p>Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux
+idées comme on joue à la balle, sans s'apercevoir
+qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes, protestèrent
+au nom de la pensée et de l'activité
+humaines.</p>
+
+<p>Alors Bertin s'efforça de démontrer combien
+l'intelligence des gens du monde, même les plus
+instruits, est sans valeur, sans nourriture et sans
+portée, combien leurs croyances sont pauvrement
+fondées, leur attention aux choses de l'esprit faible
+et indifférente, leurs goûts sautillants et douteux.</p>
+
+<p>Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié
+vrais, à moitié factices, que provoque d'abord, le
+désir d'être éloquent, et qu'échauffe tout à coup
+un jugement clair, ordinairement obscurci par la
+bienveillance, il montra comment les gens qui ont
+pour unique occupation dans la vie de faire des
+visites et de dîner en ville, se trouvent devenir, par
+une irrésistible fatalité, des êtres légers et gentils,
+mais banals, qu'agitent vaguement des soucis,
+des croyances et des appétits superficiels.</p>
+
+<p>Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent,
+sincère, que leur culture intellectuelle étant
+nulle, et leur érudition un simple vernis, ils demeurent,
+en somme, des mannequins qui donnent
+l'illusion et font les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne
+sont pas. Il prouva que les frêles racines de leurs
+instincts ayant poussé dans les conventions, et non
+dans les réalités, ils n'aiment rien véritablement,
+que le luxe même de leur existence est une satisfaction
+de vanité et non l'apaisement d'un besoin
+raffiné de leur corps, car on mange mal chez eux,
+on y boit de mauvais vins, payés fort cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien
+voir et rien pénétrer; à côté de la science qu'ils
+ignorent; à côté de la nature qu'ils ne savent pas
+regarder; à côté du bonheur, car ils sont impuissants
+à jouir ardemment de rien; à côté de la beauté
+du monde ou de la beauté de l'art, dont ils parlent
+sans l'avoir découverte, et même sans y croire, car
+ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de la vie
+et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher
+à une chose jusqu'à l'aimer uniquement, de
+s'intéresser à rien jusqu'à être illuminés par le
+bonheur de comprendre.</p>
+
+<p>Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense
+de la bonne compagnie.</p>
+
+<p>Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables,
+de ces arguments qui fondent devant la
+raison comme la neige au feu, et qu'on ne peut
+saisir, des arguments absurdes et triomphants de
+curé de campagne qui démontre Dieu. Il compara,
+pour finir, les gens du monde aux chevaux de
+course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui
+sont la gloire de la race chevaline.</p>
+
+<p>Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant
+un silence dédaigneux et poli. Mais, soudain,
+la bêtise du baron l'irrita, et interrompant
+adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au
+coucher, sans rien omettre, la vie d'un
+homme bien élevé.</p>
+
+<p>Tous les détails finement saisis dessinaient une
+silhouette irrésistiblement comique. On voyait le
+monsieur habillé par son valet de chambre, exprimant
+d'abord au coiffeur qui le venait raser quelques
+idées générales, puis, au moment de la promenade
+matinale, interrogeant les palefreniers sur
+la santé des chevaux, puis trottant par les allées
+du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être
+salué, puis déjeunant en face de sa femme, sortie
+en coupé de son côté, et ne lui parlant que pour
+énumérer le nom des personnes aperçues le matin,
+puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper
+l'intelligence dans le commerce de ses
+semblables, et dînant chez un prince où était discutée
+l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite
+la soirée au foyer de la danse, à l'Opéra, où
+ses timides prétentions de viveur étaient satisfaites
+innocemment par l'apparence d'un mauvais
+lieu.</p>
+
+<p>Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût
+blessante pour personne, qu'un rire courait autour
+de la table.</p>
+
+<p>La duchesse, secouée par une gaîté retenue de
+grosse personne, avait dans la poitrine de petites
+secousses discrètes. Elle dit enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez
+mourir de rire.</p>
+
+<p>Bertin, très excité, riposta:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, dans le monde on ne meurt
+pas de rire. C'est à peine si on rit. On a la complaisance,
+par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser et de
+faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace,
+on ne fait jamais la chose. Allez dans les
+théâtres populaires, vous verrez rire. Allez chez
+les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à
+la suffocation! Allez dans les chambrées de
+soldats, vous verrez des hommes étranglés, les
+yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit devant
+les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne
+rit pas. Je vous dis qu'on fait le simulacre de tout,
+même du rire.</p>
+
+<p>Musadieu l'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez; vous êtes sévère! Vous-même,
+mon cher, il me semble pourtant que vous ne dédaignez
+pas ce monde que vous raillez si bien.</p>
+
+<p>Bertin sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je me méprise un peu comme un métis de
+race douteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.</p>
+
+<p>Et comme il se défendait de poser, elle termina
+la discussion en déclarant que tous les artistes
+aimaient à faire prendre aux gens des vessies pour
+des lanternes.</p>
+
+<p>La conversation, alors, devint générale, effleura
+tout, banale et douce, amicale et discrète, et, comme
+le dîner touchait à sa fin, la comtesse, tout à coup,
+s'écria, en montrant ses verres pleins devant elle:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte,
+nous verrons si je maigrirai.</p>
+
+<p>La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler
+une gorgée ou deux d'eau minérale; ce fut en vain,
+et elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner
+la tête. Je vous en prie, Guilleroy, empêchez votre
+femme de faire cette folie.</p>
+
+<p>Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le
+système d'une batteuse mécanique inventée en
+Amérique, n'avait pas entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie, duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;La folie de vouloir maigrir.</p>
+
+<p>Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et
+indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.</p>
+
+<p>La comtesse s'était levée en prenant le bras de
+son voisin; le comte offrit le sien à la duchesse,
+et on passa dans le grand salon, le boudoir du
+fond étant réservé aux réceptions de la journée.</p>
+
+<p>C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les
+quatre murs, de larges et beaux panneaux de soie
+bleu pâle à dessins anciens enfermés en des encadrements
+blancs et or prenaient sous la lumière
+des lampes et du lustre une teinte lunaire douce
+et vive. Au milieu du principal, le portrait de la
+comtesse par Olivier Bertin semblait habiter,
+animer l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à
+l'air même du salon son sourire de jeune femme,
+la grâce de son regard, le charme léger de ses cheveux
+blonds. C'était d'ailleurs presque un usage,
+une sorte de pratique d'urbanité, comme le signe
+de croix en entrant dans les églises, de complimenter
+le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque
+fois qu'on s'arrêtait devant.</p>
+
+<p>Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de
+connaisseur commissionné par l'État ayant une
+valeur d'expertise légale, il se faisait un devoir
+d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité
+de cette peinture.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait
+moderne que je connaisse. Il y a là dedans une
+vie prodigieuse.</p>
+
+<p>Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre
+vanter cette toile avait enraciné la conviction
+qu'il possédait un chef-d'oeuvre, s'approcha pour
+renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils accumulèrent
+toutes les formules usitées et techniques
+pour célébrer les qualités apparentes et intentionnelles
+de ce tableau.</p>
+
+<p>Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient
+ravis d'admiration, et Olivier Bertin, accoutumé à
+ces éloges, auxquels il ne prêtait guère plus d'attention
+qu'on ne fait aux questions sur la santé,
+après une rencontre dans la rue, redressait cependant
+la lampe à réflecteur placée devant le portrait
+pour l'éclairer, le domestique l'ayant posée, par
+négligence, un peu de travers.</p>
+
+<p>Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de
+la duchesse, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que mon neveu va venir me chercher
+et vous demander une tasse de thé.</p>
+
+<p>Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient
+rencontrés et devinés, sans qu'ils se les fussent
+encore confiés, même par des sous-entendus.</p>
+
+<p>Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis
+de Farandal, après s'être presque entièrement
+ruiné au jeu, était mort d'une chute de cheval,
+en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant
+de vingt-huit ans, ce jeune homme, un des plus
+convoités meneurs de cotillon d'Europe, car on
+le faisait venir parfois à Vienne et à Londres
+pour couronner par des tours de valse des bals
+princiers, bien qu'à peu près sans fortune, demeurait
+par sa situation, par sa famille, par son
+nom, par ses parentés presque royales, un des
+hommes les plus recherchés et les plus enviés
+de Paris.</p>
+
+<p>Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante
+et sportive, et après un mariage riche, très
+riche, remplacer les succès mondains par des succès
+politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait,
+par ce seul fait, une des colonnes du
+trône futur, un des conseillers du roi, un des chefs
+du parti.</p>
+
+<p>La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme
+fortune du comte de Guilleroy, thésaurisateur
+prudent logé dans un simple appartement
+quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans
+un des plus beaux hôtels de Paris. Elle savait ses
+spéculations toujours heureuses, son flair subtil
+de financier, sa participation aux affaires les plus
+fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu
+la pensée de faire épouser à son neveu la fille du
+député normand à qui ce mariage donnerait une
+influence prépondérante dans la société aristocratique
+de l'entourage des princes. Guilleroy, qui
+avait fait un mariage riche et multiplié par son
+adresse une belle fortune personnelle, couvait
+maintenant d'autres ambitions.</p>
+
+<p>Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là,
+être en mesure de profiter de cet événement de la
+façon la plus complète.</p>
+
+<p>Simple député, il ne comptait pas pour grand'-chose.
+Beau-père du marquis de Farandal, dont
+les aïeux avaient été les familiers fidèles et préférés
+de la maison royale de France, il montait au premier
+rang.</p>
+
+<p>L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait
+en outre à cette union un caractère d'intimité très
+précieux, et par crainte qu'une autre jeune fille
+se rencontrât qui plût subitement au marquis, il
+avait fait revenir la sienne afin de hâter les événements.</p>
+
+<p>Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les
+devinant, y prêtait une complicité silencieuse, et,
+ce jour-là même, bien qu'elle n'eût pas été prévenue
+du brusque retour de la jeune fille, elle avait
+engagé son neveu à venir chez les Guilleroy, afin
+de l'habituer, peu à peu, à entrer souvent dans
+cette maison.</p>
+
+<p>Pour la première fois, le comte et la duchesse
+parlèrent à mots couverts de leurs désirs, et en se
+quittant, un traité d'alliance était conclu.</p>
+
+<p>On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu
+racontait à la baronne de Corbelle la présentation
+d'une ambassade nègre au Président de la République,
+quand le marquis de Farandal fut annoncé.</p>
+
+<p>Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du
+bras rapide et familier, il posa un monocle sur son
+oeil droit, et l'y laissa comme pour reconnaître le
+salon où il pénétrait, mais pour donner, peut-être,
+aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le
+voir, et pour marquer son entrée. Puis, par un
+imperceptible mouvement de la joue et du sourcil,
+il laissa retomber le morceau de verre au bout
+d'un cheveu de soie noire, et s'avança vivement
+vers Mme de Guilleroy dont il baisa la main tendue,
+en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour
+sa tante, puis il salua en serrant les autres mains,
+allant de l'un à l'autre avec une élégante aisance.</p>
+
+<p>C'était un grand garçon à moustaches rousses,
+un peu chauve déjà, taillé en officier, avec des
+allures anglaises de sportsman. On sentait, à le
+voir, un de ces hommes dont tous les membres
+sont plus exercés que la tête, et qui n'ont d'amour
+que pour les choses où se développent la force et
+l'activité physiques. Il était instruit pourtant, car
+il avait appris et il apprenait encore chaque jour,
+avec une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui
+serait utile de savoir plus tard: l'histoire, en s'acharnant
+sur les dates et en se méprenant sur les
+enseignements des faits, et les notions élémentaires
+d'économie politique nécessaires à un député,
+l'A B C de la sociologie à l'usage des classes dirigeantes.</p>
+
+<p>Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme
+de valeur.» Bertin appréciait son adresse et sa
+vigueur. Ils allaient à la même salle d'armes,
+chassaient ensemble souvent, et se rencontraient
+à cheval dans les allées du bois. Entre eux était
+donc née une sympathie de goûts communs, cette
+franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux
+hommes un sujet de conversation tout trouvé,
+agréable à l'un comme à l'autre.</p>
+
+<p>Quand on présenta le marquis à Annette de
+Guilleroy, il eut brusquement le soupçon des combinaisons
+de sa tante, et, après s'être incliné, il la
+parcourut d'un regard rapide d'amateur.</p>
+
+<p>Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses,
+car il avait tant conduit de cotillons qu'il
+s'y connaissait en jeunes filles et pouvait prédire
+presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme
+un expert qui goûte un vin trop vert.</p>
+
+<p>Il échangea seulement avec elle quelques phrases
+insignifiantes, puis s'assit auprès de la baronne
+de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.</p>
+
+<p>On se retira de bonne heure, et quand tout le
+monde fut parti, l'enfant couchée, les lampes
+éteintes, les domestiques remontés en leurs chambres,
+le comte de Guilleroy, marchant à travers
+le salon, éclairé seulement par deux bougies,
+retint longtemps la comtesse ensommeillée
+sur un fauteuil, pour développer ses espérances,
+détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les
+combinaisons, les chances et les précautions à
+prendre.</p>
+
+<p>Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de
+sa soirée, et murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que c'est une affaire faite.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<p>«<i>Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai
+pas aperçu depuis trois jours, et cela me semble
+long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous savez
+que je ne peux plus me passer de vous</i>.»</p>
+
+<p>Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant
+toujours un sujet nouveau, relut le billet de
+la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un secrétaire,
+il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées
+là depuis le début de leur liaison.</p>
+
+<p>Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de
+la vie mondaine, à se voir presque chaque jour.
+De temps en temps, elle venait chez lui, et le laissant
+travailler, s'asseyait pendant une heure ou
+deux dans le fauteuil où elle avait posé jadis. Mais
+comme elle craignait un peu les remarques des
+domestiques, elle préférait pour ces rencontres
+quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour,
+le recevoir chez elle, ou le retrouver dans
+un salon.</p>
+
+<p>On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons,
+qui semblaient toujours naturelles à M. de Guilleroy.</p>
+
+<p>Deux fois par semaine au moins le peintre dînait
+chez la comtesse avec quelques amis; le lundi,
+il la saluait régulièrement dans sa loge à l'Opéra;
+puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou
+telle maison, où le hasard les amenait à la même
+heure. Il savait les soirs où elle ne sortait pas, et
+il entrait alors prendre une tasse de thé chez elle,
+se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement
+et si sûrement logé dans cette affection mûrie, si
+capturé par l'habitude de la trouver quelque part,
+de passer à côté d'elle quelques instants, d'échanger
+quelques paroles, de mêler quelques pensées,
+qu'il éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse
+fût depuis longtemps apaisée, un besoin incessant
+de la voir.</p>
+
+<p>Le désir de la famille, d'une maison animée,
+habitée, du repas en commun, des soirées où l'on
+cause sans fatigue avec des gens depuis longtemps
+connus, ce désir du contact, du coudoiement, de
+l'intimité qui sommeille en tout coeur humain, et
+que tout vieux garçon promène, de porte en porte,
+chez ses amis où il installe un peu de lui, ajoutait
+une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection.
+Dans cette maison où il était aimé, gâté, où il
+trouvait tout, il pouvait encore reposer et dorloter
+sa solitude.</p>
+
+<p>Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis,
+que le retour de leur fille devait agiter beaucoup,
+et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même qu'ils ne
+l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une
+certaine discrétion à ne les point solliciter le premier.</p>
+
+<p>La lettre de la comtesse le souleva comme un
+coup de fouet. Il était trois heures de l'après-midi.
+Il se décida immédiatement à se rendre chez elle
+pour la trouver avant qu'elle sortît.</p>
+
+<p>Le valet de chambre parut, appelé par un coup
+de sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Quel temps, Joseph?</p>
+
+<p>&mdash;Très beau, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.</p>
+
+<p>Il avait toujours une tenue très élégante; mais
+bien qu'il fût habillé par un tailleur au style correct,
+la façon seule dont il portait ses vêtements,
+dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet
+blanc, le chapeau de feutre gris, haut de forme, un
+peu rejeté en arrière, semblait révéler tout de
+suite qu'il était artiste et célibataire.</p>
+
+<p>Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit
+qu'elle se préparait à faire une promenade au
+bois. Il fut mécontent et attendit.</p>
+
+<p>Selon son habitude, il se mit à marcher à travers
+le salon, allant d'un siège à l'autre ou des fenêtres
+aux murs, dans la grande pièce assombrie
+par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds
+dorés, des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis
+et coûteux, traînaient dans un désordre cherché.
+C'étaient de petites boîtes anciennes en or travaillé,
+des tabatières à miniatures, des statuettes
+d'ivoire, puis des objets en argent mat tout à fait
+modernes, d'une drôlerie sévère, où apparaissait
+le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine,
+et dessus, un chat buvant dans une casserole, un
+étui à cigarettes, simulant un gros pain, une cafetière
+pour mettre des allumettes, et puis dans un
+écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets,
+bagues, broches, boucles d'oreilles avec des
+brillants, des saphirs, des rubis, des émeraudes,
+microscopique fantaisie qui semblait exécutée par
+des bijoutiers de Lilliput.</p>
+
+<p>De temps en temps, il touchait un objet, donné
+par lui, à quelque anniversaire, le prenait, le maniait,
+l'examinait avec une indifférence rêvassante,
+puis le remettait à sa place.</p>
+
+<p>Dans un coin, quelques livres rarement ouverts,
+reliés avec luxe, s'offraient à la main sur un guéridon
+porté par un seul pied, devant un petit canapé
+de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble
+la <i>Revue des Deux Mondes</i>, un peu fripée, fatiguée,
+avec des pages cornées, comme si on l'avait
+lue et relue, puis d'autres publications non coupées,
+les <i>Arts modernes</i>, qu'on doit recevoir uniquement
+à cause du prix, l'abonnement coûtant
+quatre cents francs par an, et la <i>Feuille libre</i>, mince
+plaquette à couverture bleue, où se répandent les
+poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés».</p>
+
+<p>Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse,
+meuble coquet du dernier siècle, sur lequel elle
+écrivait les réponses aux questions pressées apportées
+pendant les réceptions. Quelques ouvrages
+encore sur ce bureau, les livres familiers, enseigne
+de l'esprit et du coeur de la femme: <i>Musset, Manon
+Lescaut, Werther</i>; et, pour montrer qu'on
+n'était pas étranger aux sensations compliquées
+et aux mystères de la psychologie, <i>les Fleurs du
+mal, le Rouge et le Noir, la Femme au</i> XVIIIe <i>siècle,
+Adolphe.</i></p>
+
+<p>A côté des volumes, un charmant miroir à main,
+chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, dont la glace était retournée
+sur un carré de velours brodé, afin qu'on
+pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et
+d'argent.</p>
+
+<p>Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques
+années il vieillissait terriblement, et bien
+qu'il jugeât son visage plus original qu'autrefois,
+il commençait à s'attrister du poids de ses joues et
+des plissures de sa peau.</p>
+
+<p>Une porte s'ouvrit derrière lui..</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, petite, tu vas bien?</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne me tutoies pas, décidément.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vrai, ça me gêne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ... parce que vous n'êtes ni assez
+jeune ni assez vieux! ...</p>
+
+<p>Le peintre se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Devant cette raison, je n'insiste point.</p>
+
+<p>Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche
+où poussent les premiers cheveux, et reprit, confuse:</p>
+
+<p>&mdash;Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait
+tout de suite, et de vous demander si vous
+vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement. Vous êtes seules?</p>
+
+<p>&mdash;Non, avec la duchesse de Mortemain.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, j'en suis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous permettez que j'aille mettre mon
+chapeau?</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant!</p>
+
+<p>Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée,
+prête à partir. Elle tendit ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas vous gêner en ce moment.
+Dans la façon dont elle prononça «Olivier», elle
+mit tous ses reproches et tout son attachement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il,
+ému par l'intonation de son nom.</p>
+
+<p>Cette petite querelle de coeur finie et arrangée,
+elle reprit sur le ton des causeries mondaines:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons aller chercher la duchesse à son
+hôtel, et puis, nous ferons un tour de bois. Il va
+falloir montrer tout ça à Nanette.</p>
+
+<p>Le landau attendait sous la porte cochère.</p>
+
+<p>Bertin s'assit en face des deux femmes, et la
+voiture partit au milieu du bruit des chevaux piaffant
+sous la voûte sonore.</p>
+
+<p>Le long du grand boulevard descendant vers la
+Madeleine toute la gaîté du printemps nouveau
+semblait tombée du ciel sur les vivants.</p>
+
+<p>L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes
+des airs de fête, aux femmes des airs d'amour, faisaient
+cabrioler les gamins et les marmitons blancs
+qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs
+pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes
+voyous. Les chiens semblaient pressés; les serins
+des concierges s'égosillaient; seules les vieilles
+rosses attelées aux fiacres allaient toujours de
+leur allure accablée, de leur trot de moribonds.</p>
+
+<p>La comtesse murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!</p>
+
+<p>Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait
+l'une auprès de l'autre, la mère et la fille.
+Certes, elles étaient différentes, mais si pareilles en
+même temps que celle-ci était bien la continuation
+de celle-là, faite du même sang, de la même chair,
+animée de la même vie. Leurs yeux surtout, ces
+yeux bleus éclaboussés de gouttelettes noires, d'un
+bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la
+mère, fixaient si bien sur lui le même regard,
+quand il leur parlait, qu'il s'attendait à les entendre
+lui répondre les mêmes choses. Et il était un
+peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder,
+qu'il y avait devant lui deux femmes très
+distinctes, une qui avait vécu et une qui allait
+vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait
+cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencée
+par des goûts et des instincts encore endormis,
+aurait poussé, se serait ouverte au milieu des événements
+du monde. C'était une jolie petite personne
+nouvelle, prête aux hasards et à l'amour,
+ignorée et ignorante, qui sortait du port comme
+on navire, tandis que sa mère y revenait, ayant
+traversé l'existence et aimé!</p>
+
+<p>Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle
+avait choisi et qu'elle préférait encore, cette femme
+toujours jolie, bercée en ce landau, dans l'air tiède
+du printemps.</p>
+
+<p>Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un
+regard, elle le devina, et il crut sentir un remerciement
+dans un frôlement de sa robe.</p>
+
+<p>A son tour, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, quel beau jour!</p>
+
+<p>Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne,
+ils filèrent vers les Invalides, traversèrent la Seine
+et gagnèrent l'avenue des Champs-Elysées, en
+montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au milieu
+d'un flot de voitures.</p>
+
+<p>La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons,
+et elle ouvrait, sur ce fleuve d'équipages,
+des yeux avides et naïfs. De temps en temps,
+quand la duchesse et la comtesse accueillaient un
+salut d'un court mouvement de tête, elle demandait:
+«Qui est-ce?» Il nommait «les Pontaiglin»,
+ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist»,
+ou «la belle Mme Mandelière».</p>
+
+<p>On suivait à présent l'avenue du Bois de Boulogne,
+au milieu du bruit et de l'agitation des
+roues. Les équipages, un peu moins serrés
+qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter
+dans une course sans fin. Les fiacres, les landaus
+lourds, les huit-ressorts solennels se dépassaient
+tour à tour, distancés soudain par une victoria
+rapide, attelée d'un seul trotteur, emportant avec
+une vitesse folle, à travers toute cette foule roulante,
+bourgeoise ou aristocrate, à travers tous les
+mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies,
+une femme jeune, indolente, dont la toilette claire
+et hardie jetait aux voitures qu'elle frôlait un
+étrange parfum de fleur inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que
+la duchesse et la comtesse échangeaient un sourire.</p>
+
+<p>Les feuilles poussaient, les rossignols familiers
+de ce jardin parisien chantaient déjà dans la jeune
+verdure, et quand on eut pris la file au pas, en
+approchant du lac, ce fut de voiture à voiture un
+échange incessant de saints, de sourires et de
+paroles aimables, lorsque les roues se touchaient.
+Cela, maintenant, avait l'air du glissement d'une
+flotte de barques où étaient assis des dames et des
+messieurs très sages. La duchesse, dont la tête à
+tout instant se penchait devant les chapeaux levés
+ou les fronts inclinés, paraissait passer une revue
+et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait
+et ce qu'elle supposait des gens, à mesure
+qu'ils défilaient devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière,
+la beauté de la République.</p>
+
+<p>Dans une voiture légère et coquette, la beauté
+de la République laissait admirer, sous une apparente
+indifférence pour cette gloire indiscutée, ses
+grands yeux sombres, son front bas sous un
+casque de cheveux noirs, et sa bouche volontaire,
+un peu trop forte.</p>
+
+<p>&mdash;Très belle tout de même, dit Bertin.</p>
+
+<p>La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres
+femmes. Elle haussa doucement les épaules et
+ne répondit rien.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain
+l'instinct des rivalités, osa dire:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne trouve point.
+Le peintre se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, tu ne la trouves point belle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle a l'air trempée dans l'encre.
+La duchesse riait, ravie.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des
+hommes de Paris se pâme devant cette négresse!
+Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens, regarde
+plutôt la comtesse de Lochrist.</p>
+
+<p>Seule dans un landau avec un caniche blanc, la
+comtesse, fine comme une miniature, une blonde
+aux yeux bruns, dont les lignes délicates, depuis
+cinq ou six ans également, servaient de thème
+aux exclamations de ses partisans, saluait, un sourire
+fixé sur la lèvre.</p>
+
+<p>Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche.
+Bertin, qui d'ordinaire dans les discussions
+quotidiennement revenues sur ces deux rivales,
+ne soutenait point la comtesse, se fâcha soudain de
+cette intolérance de gamine.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins,
+elle est charmante, et je te souhaite de devenir
+aussi jolie qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez
+seulement les femmes quand elles ont passé
+trente ans. Elle a raison, cette enfant, vous ne les
+vantez que défraîchies.</p>
+
+<p>Il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, une femme n'est vraiment belle
+que tard, lorsque toute son expression est sortie.</p>
+
+<p>Et développant cette idée que la première fraîcheur
+n'est que le vernis de la beauté qui mûrit,
+il prouva que les hommes du monde ne se trompent
+pas en faisant peu d'attention aux jeunes
+femmes dans tout leur éclat, et qu'ils ont raison
+de ne les proclamer «belles» qu'à la dernière
+période de leur épanouissement.</p>
+
+<p>La comtesse, flattée, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très
+gentil, un jeune visage, mais toujours un peu
+banal.</p>
+
+<p>Et le peintre insista, indiquant à quel moment
+une figure, perdant peu à peu la grâce indécise de
+la jeunesse, prend sa forme définitive, son caractère,
+sa physionomie.</p>
+
+<p>Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui»
+d'un petit balancement de tête convaincu; et plus
+il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui plaide,
+avec une animation de suspect qui soutient sa
+cause, plus elle l'approuvait du regard et du geste,
+comme s'ils se fussent alliés pour se soutenir
+contre un danger, pour se défendre contre une
+opinion menaçante et fausse. Annette ne les écoutait
+guère, tout occupée à regarder. Sa figure souvent
+rieuse était devenue grave, et elle ne disait
+plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce
+soleil, ces feuilles, ces voitures, cette belle vie riche
+et gaie, tout cela c'était pour elle.</p>
+
+<p>Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue
+à son tour, saluée, enviée; et des hommes, en la
+montrant, diraient peut-être qu'elle était belle.
+Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les
+plus élégants, et demandait toujours leurs noms,
+sans s'occuper d'autre chose que de ces syllabes
+assemblées qui, parfois, éveillaient en elle un
+écho de respect et d'admiration, quand elle les
+avait lues souvent dans les journaux ou dans l'histoire.
+Elle ne s'accoutumait pas à ce défilé de célébrités,
+et ne pouvait même croire tout à fait
+qu'elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à
+quelque représentation. Les fiacres lui inspiraient
+un mépris mêlé de dégoût, la gênaient et l'irritaient,
+et elle dit soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici
+que les voitures de maître.</p>
+
+<p>Bertin répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité,
+de la liberté et de la fraternité?</p>
+
+<p>Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de
+Vincennes, par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore
+que nous nageons en pleine démocratie. D'ailleurs,
+si tu veux voir le bois pur de tout mélange,
+viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la
+fine fleur de la société.</p>
+
+<p>Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si
+bien, du bois matinal avec ses cavaliers et ses amazones,
+de ce club des plus choisis où tout le monde
+se connaît par ses noms, petits noms, parentés,
+titres, qualités et vices, comme si tous vivaient
+dans le même quartier ou dans la même petite
+ville.</p>
+
+<p>&mdash;Y venez-vous souvent? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de
+plus charmant à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous montez à cheval, le matin!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, l'après-midi, vous faites des visites?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quand est-ce que vous travaillez?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai
+choisi une spécialité suivant mes goûts! Comme je
+suis peintre de belles dames, il faut bien que je les
+voie et que je les suive un peu partout.</p>
+
+<p>Elle murmura, toujours sans rire:</p>
+
+<p>&mdash;A pied et à cheval?</p>
+
+<p>Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait,
+qui semblait dire: Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu
+seras très bien, toi.</p>
+
+<p>Un souffle d'air froid passa, venu de très loin,
+de la grande campagne à peine éveillée encore; et
+le bois entier frémit, ce bois coquet, frileux et
+mondain.</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler
+les maigres feuilles sur les arbres et les étoffes
+sur les épaules. Toutes les femmes, d'un mouvement
+presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et
+sur leur gorge le vêtement tombé derrière elles; et
+les chevaux se mirent à trotter d'un bout à l'autre
+de l'allée, comme si la brise aigre, qui accourait,
+les eût fouettés en les touchant.</p>
+
+<p>On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de
+gourmettes secouées, sous une ondée oblique et
+rouge du soleil couchant.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous retournez chez vous? dit la
+comtesse au peintre, dont elle savait toutes les
+habitudes.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vais au Cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous vous déposons en passant?</p>
+
+<p>&mdash;Ça me va, merci bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec
+la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Dites votre jour?</p>
+
+<p>Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs
+avaient baptisé «un Watteau réaliste» et
+que ses détracteurs appelaient «photographe de
+robes et manteaux», recevait souvent, soit à déjeuner,
+soit à dîner, les belles personnes dont il
+avait reproduit les traits, et d'autres encore, toutes
+les célèbres, toutes les connues, qu'amusaient
+beaucoup ces petites fêtes dans un hôtel de garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain! Ça vous va-t-il, après-demain,
+ma chère duchesse? demanda Mme de Guilleroy.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, vous êtes charmante! M. Bertin ne
+pense jamais à moi, pour ces parties-là. On voit
+bien que je ne suis plus jeune.</p>
+
+<p>La comtesse, habituée à considérer la maison de
+l'artiste un peu comme la sienne, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Rien, que nous quatre, les quatre du landau,
+la duchesse, Annette, moi et vous, n'est-ce pas,
+grand artiste?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que nous, dit-il en descendant, et je
+vous ferai faire des écrevisses à l'alsacienne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous allez donner des passions à la petite.</p>
+
+<p>Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement
+dans le vestibule de la grande porte du Cercle,
+jeta son pardessus et sa canne à la compagnie de
+valets de pied qui s'étaient levés comme des soldats
+au passage d'un officier, puis il monta le large
+escalier, passa devant une autre brigade de domestiques
+en culottes courtes, poussa une porte et se
+sentit soudain alerte comme un jeune homme en
+entendant, au bout du couloir, un bruit continu
+de fleurets heurtés, d'appels de pied, d'exclamations
+lancées, par des voix fortes: Touché.&mdash;A
+moi.&mdash;Passé.&mdash;J'en ai.&mdash;Touché.&mdash;A vous.</p>
+
+<p>Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile
+grise,
+avec leur veste de peau, leurs pantalons
+serrés aux chevilles, une sorte de tablier tombant
+sur le ventre, un bras en l'air, la main repliée, et
+dans l'autre main rendue énorme par le gant, le
+mince et souple fleuret, s'allongeaient et se redressaient
+avec une brusque souplesse de pantins mécaniques.</p>
+
+<p>D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés,
+rouges, en sueur, un mouchoir à la main
+pour éponger leur front et leur cou; d'autres, assis
+sur le divan carré qui faisait le tour de la grande
+salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa,
+et le maître du Cercle, Taillade, contre le grand
+Rocdiane.</p>
+
+<p>Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vous, mon cher.</p>
+
+<p>Et il passa dans le cabinet de toilette pour se
+déshabiller.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile
+et vigoureux, et, devinant qu'il allait faire un
+excellent assaut, il se hâtait avec une impatience
+d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son
+adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrême,
+et, en dix minutes, l'ayant touché onze fois, le fatigua
+si bien, que le baron demanda grâce. Puis il
+tira avec Punisimont, et avec son confrère Amaury
+Maldant.</p>
+
+<p>La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante,
+lui rappela les bains de la vingtième année,
+quand il piquait des têtes dans la Seine, du haut
+des ponts de la banlieue, en plein automne, pour
+épater les bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dînes ici? lui demandait Maldant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane
+et Landa, dépêche-toi, il est sept heures un
+quart.</p>
+
+<p>La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait.</p>
+
+<p>Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de
+Paris, des désoeuvrés et des occupés, tous ceux
+qui, à partir de sept heures du soir, ne savent plus
+que faire et dînent au Cercle pour s'accrocher,
+grâce au hasard d'une rencontre, à quelque chose
+ou à quelqu'un.</p>
+
+<p>Quand les cinq amis se furent assis, le banquier
+Liverdy, un homme de quarante ans, vigoureux et
+trapu, dit à Bertin:</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez enragé, ce soir.</p>
+
+<p>Le peintre répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.</p>
+
+<p>Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury
+Maldant, un petit maigre, chauve, avec une barbe
+grise, dit d'un air fin:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en
+Avril; ça me fait pousser quelques feuilles, une
+demi-douzaine au plus, puis ça coule en sentiment;
+il n'y a jamais de fruits.</p>
+
+<p>Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa
+le plaignirent. Plus âgés que lui, tous deux, sans
+qu'aucun oeil exercé pût fixer leur âge, hommes de
+cercle, de cheval et d'épée à qui les exercices incessants
+avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient
+d'être plus jeunes, en tout, que les polissons
+énervés de la génération nouvelle.</p>
+
+<p>Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les
+salons, mais suspect de tripotages d'argent de toute
+nature, ce qui n'était pas étonnant, disait Bertin,
+après avoir tant vécu dans les tripots, marié,
+séparé de sa femme qui lui payait une rente, administrateur
+de banques belges et portugaises, portait
+haut, sur sa figure énergique de Don Quichotte,
+un honneur un peu terni de gentilhomme
+à tout faire que nettoyait, de temps en temps, le
+sang d'une piqûre en duel.</p>
+
+<p>Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa
+taille et de ses épaules, bien que marié et père de
+deux enfants, ne se décidait qu'à grand'peine à
+dîner chez lui trois fois par semaine, et restait au
+Cercle les autres jours, avec ses amis, après la
+séance de la salle d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Le Cercle est une famille, disait-il, la famille
+de ceux qui n'en ont pas encore, de ceux qui n'en
+auront jamais et de ceux qui s'ennuient dans la
+leur.</p>
+
+<p>La conversation, partie sur le chapitre femmes,
+roula d'anecdotes en souvenirs et de souvenirs en
+vanteries jusqu'aux confidences indiscrètes.</p>
+
+<p>Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses
+maîtresses par des indications précises, femmes
+du monde dont il ne disait pas les noms, afin de les
+faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait
+les siennes par leurs prénoms. Il racontait:
+«J'étais au mieux, en ce moment-là, avec la
+femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant,
+je lui dis: ma petite Marguerite...» Il s'arrêtait
+au milieu des sourires, puis reprenait: «Hein!
+j'ai laissé échapper quelque chose. On devrait
+prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes
+Sophie.»</p>
+
+<p>Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de
+déclarer, quand on l'interrogeait:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je me contente de mes modèles.</p>
+
+<p>On feignait de le croire, et Landa, un simple
+coureur de filles, s'exaltait à la pensée de tous les
+jolis morceaux qui trottent par les rues, et de
+toutes les jeunes personnes déshabillées devant le
+peintre, à dix francs l'heure.</p>
+
+<p>A mesure que les bouteilles se vidaient, tous
+ces grisons, comme les appelaient les jeunes du
+Cercle, tous ces grisons, dont la face rougissait,
+s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs
+fermentées.</p>
+
+<p>Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions
+plus véridiques, et oubliait les femmes du
+monde pour célébrer les simples cocottes.</p>
+
+<p>&mdash;Paris, disait-il, un verre de kummel à la main,
+la seule ville où un homme ne vieillisse pas, la
+seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il soit solide
+et bien conservé, il trouvera toujours une gamine
+de dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.</p>
+
+<p>Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs,
+l'approuvait avec enthousiasme, énumérait
+les petites filles qui l'adoraient encore tous les
+jours.</p>
+
+<p>Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir
+exactement ce que valent les femmes, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.</p>
+
+<p>Landa riposta:</p>
+
+<p>&mdash;Elles me le prouvent, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ces preuves-là ne comptent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elles me suffisent.</p>
+
+<p>Rocdiane criait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous
+qu'une jolie petite gueuse de vingt ans, qui
+fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la fête à
+Paris, où toutes nos moustaches lui ont appris et
+gâté le goût des baisers, sait encore distinguer un
+homme de trente d'avec un homme de soixante?
+Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et
+trop connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime
+mieux, au fond du coeur, mais vraiment mieux,
+un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce
+qu'elle sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça? Est-ce
+que les hommes ont un âge, ici? Eh! mon cher,
+nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et
+plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on
+nous aime, plus on nous le montre et plus on le
+croit.</p>
+
+<p>Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés
+par l'alcool, prêts à partir pour toutes les conquêtes,
+et ils commençaient à délibérer sur l'emploi
+de leur soirée, Bertin parlant du Cirque, Rocdiane
+de l'Hippodrome, Maldant de l'Éden et
+Landa des Folies-Bergère, quand un bruit de violons
+qu'on accorde, léger, lointain, vint jusqu'à
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au
+Cercle, dit Rocdiane.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix
+minutes avant de sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Allons.</p>
+
+<p>Ils traversèrent un salon, la salle de billard,
+une salle de jeu, puis arrivèrent dans une sorte de
+loge dominant la galerie des musiciens. Quatre
+messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient
+déjà d'un air recueilli, tandis qu'en bas, au milieu
+des rangs de sièges vides, une dizaine d'autres
+causaient, assis ou debout.</p>
+
+<p>Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits
+coups de son archet: on commença.</p>
+
+<p>Olivier Bertin adorait la musique; comme on
+adore l'opium. Elle le faisait rêver.</p>
+
+<p>Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché,
+il se sentait emporté dans une sorte d'ivresse
+nerveuse qui rendait son corps et son intelligence
+incroyablement vibrants. Son imagination s'en
+allait comme une folle, grisée par les mélodies,
+à travers des songeries douces et d'agréables rêvasseries.
+Les yeux fermés, les jambes croisées,
+les bras mous, il écoutait les sons et voyait des
+choses qui passaient devant ses yeux et dans son esprit.</p>
+
+<p>L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et
+le peintre, dès qu'il eut baissé ses paupières sur
+son regard, revit le bois, la foule des voitures autour
+de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse
+et sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs
+paroles, sentait le mouvement de la voiture, respirait
+l'air plein d'odeur de feuilles.</p>
+
+<p>Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit
+cette vision, qui recommença trois fois, comme recommence,
+après une traversée en mer, le roulis
+du bateau dans l'immobilité du lit.</p>
+
+<p>Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain,
+avec les deux femmes assises toujours devant
+lui, tantôt en chemin de fer, tantôt à la table d'hôtels
+étrangers. Durant toute la durée de l'exécution
+musicale, elles l'accompagnèrent ainsi, comme
+si elles avaient laissé, durant cette promenade au
+grand soleil, l'image de leurs deux visages empreinte
+au fond de son oeil.</p>
+
+<p>Un silence, puis un bruit de sièges remués et
+de voix chassèrent cette vapeur de songe, et il
+aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre
+amis en des postures naïves d'attention changée
+en sommeil.</p>
+
+<p>Quand il les eut réveillés:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai
+envie de dormir ici encore un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, reprit Landa.</p>
+
+<p>Bertin se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.</p>
+
+<p>Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il
+désirait s'en aller, par crainte des fins de soirée
+qu'il connaissait si bien autour de la table de baccara
+du Cercle.</p>
+
+<p>Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit
+de nerfs, une de ces nuits qui mettent les artistes
+dans cet état d'activité cérébrale baptisée inspiration,
+il se décida à ne pas sortir et à travailler
+jusqu'au soir.</p>
+
+<p>Ce fut une journée excellente, une de ces journées
+de production facile, où l'idée semble descendre
+dans les mains et se fixer d'elle-même sur
+la toile.</p>
+
+<p>Les portes closes, séparé du monde, dans la
+tranquillité de l'hôtel fermé pour tous, dans la
+paix amie de l'atelier, l'oeil clair, l'esprit lucide,
+surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux
+seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allégresse.
+Rien n'existait plus pour lui, pendant ces
+heures de travail, que le morceau de toile où naissait
+une image sous la caresse de ses pinceaux, et
+il éprouvait, en ses crises de fécondité, une sensation
+étrange et bonne de vie abondante qui se
+grise et se répand. Le soir il était brisé comme
+après une saine fatigue, et il se coucha avec la
+pensée agréable de son déjeuner, du lendemain.</p>
+
+<p>La table fut couverte de fleurs, le menu très
+soigné pour Mme de Guilleroy, gourmande raffinée,
+et malgré une résistance énergique, mais
+courte, le peintre força ses convives à boire du
+champagne.</p>
+
+<p>&mdash;La petite sera ivre! disait la comtesse.</p>
+
+<p>La duchesse indulgente répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! il faut bien l'être une première fois.</p>
+
+<p>Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se
+sentait un peu agité par cette gaîté légère qui
+soulève comme si elle faisait pousser des ailes aux
+pieds.</p>
+
+<p>La duchesse et la comtesse, ayant une séance
+au comité des Mères françaises, devaient reconduire
+la jeune fille avant de se rendre à la Société,
+mais Bertin offrit de faire un tour à pied avec elle,
+en la ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent
+tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons par-le plus long, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu rôder dans le parc Monceau? c'est
+un endroit très gentil; nous regarderons les
+mioches et les nourrices.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, je veux bien.</p>
+
+<p>Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée
+et monumentale qui sert, d'enseigne et d'entrée
+à ce bijou de parc élégant, étalant en plein
+Paris sa grâce factice et verdoyante, au milieu
+d'une ceinture d'hôtels princiers.</p>
+
+<p>Le long des larges allées, qui déploient à travers
+les pelouses et les massifs leur courbe savante,
+une foule de femmes et d'hommes, assis sur des
+chaises de fer, regardent défiler les passants tandis
+que, par les petits chemins enfoncés sous les
+ombrages et serpentant comme des ruisseaux, un
+peuple d'enfants grouille dans le sable, court,
+saute à la corde sous l'oeil indolent des nourrices
+ou sous le regard inquiet des mères. Les arbres
+énormes, arrondis en dôme comme des monuments
+de feuilles, les marronniers géants dont la
+lourde verdure est éclaboussée de grappes rouges
+ou blanches, les sycomores distingués, les platanes
+décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté,
+ornent en des perspectives séduisantes les grands
+gazons onduleux.</p>
+
+<p>Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans
+les feuillages et voisinent de cime en cime, tandis
+que les moineaux, se baignent dans l'arc-en-ciel
+dont le soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages
+égrenée sûr l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues
+blanches semblent heureuses dans cette fraîcheur verte.
+Un jeune garçon de marbre retire de son pied une épine
+introuvable, comme s'il s'était piqué tout à l'heure en
+courant après la Diane qui fuit là-bas vers le petit lac
+emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un temple.</p>
+
+<p>D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au
+bord des massifs, ou bien rêvent, un genou dans la main.
+Une cascade écume et roule sur de jolis rochers. Un arbre,
+tronqué comme une colonne, porte un lierre; un tombeau porte
+une inscription. Les fûts de pierre dressés sur les gazons
+ne rappellent guère plus l'Acropole que cet élégant petit
+parc ne rappelle les forêts sauvages.</p>
+
+<p>C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville
+vont contempler des fleurs élevées en des serres, et admirer,
+comme on admire au théâtre le spectacle de la vie, cette
+aimable représentation que donne, en plein Paris, la belle nature.</p>
+
+
+<p>Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque
+jour en ce lieu préféré, pour y regarder les Parisiennes se
+mouvoir en leur vrai cadre.</p>
+
+<p>«C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens
+mal mis y font horreur.» Et il y rôdait pendant des heures,
+en connaissait toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.</p>
+
+<p>Il marchait à côté d'Annette, le long des allées,
+l'oeil distrait par la vie bariolée et remuante du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh l'amour! cria-t-elle.</p>
+
+<p>Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui
+la regardait de ses yeux bleus, d'un air étonné et ravi.</p>
+
+<p>Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le
+plaisir qu'elle avait à voir ces vivantes poupées
+enrubannées la rendait bavarde et communicative.</p>
+
+<p>Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques,
+ses réflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les
+mères. Les enfants gros lui arrachaient des exclamations de
+joie, et les enfants pâles l'apitoyaient.</p>
+
+<p>Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et
+sans oublier la peinture, murmurait: «C'est délicieux!»
+en songeant qu'il devrait faire un exquis tableau, avec un
+coin du parc et un bouquet de nourrices, de mères et d'enfants.
+Comment n'y avait-il pas songé?</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes ces galopins-là? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je les adore.</p>
+
+<p>A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie
+de les prendre, de les embrasser, de les manier,
+une envie matérielle et tendre de mère future; et il
+s'étonnait de cet instinct secret, caché en cette chair de femme.</p>
+
+<p>Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea
+sur ses goûts. Elle avoua des espérances de
+succès et de gloire mondaine avec une naïveté
+gentille, désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait
+presque en maquignon, car l'élevage occupait
+une partie des fermes de Roncières; et elle ne s'inquiéta
+guère plus d'un fiancé que de l'appartement
+qu'on trouverait toujours dans la multitude
+des étages à louer.</p>
+
+<p>Ils approchaient du lac où deux cygnes et six
+canards flottaient doucement, aussi propres et
+calmes que des oiseaux de porcelaine et ils passèrent
+devant une jeune femme assise sur une chaise,
+un livre ouvert sur les genoux, les yeux levés devant
+elle, l'âme envolée dans une songerie.</p>
+
+<p>Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire.
+Laide, humble, vêtue en fille modeste qui ne songe
+point à plaire, une institutrice peut-être, elle était
+partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou
+par un mot qui avait ensorcelé son coeur. Elle continuait,
+sans doute, selon la poussée de ses espérances,
+l'aventure commencée dans le livre.</p>
+
+<p>Bertin s'arrêta, surpris:</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça.</p>
+
+<p>Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent
+et revinrent encore sans qu'elle les aperçût, tant
+elle suivait de toute son attention le vol lointain
+de sa pensée.</p>
+
+<p>Le peintre dit à Annette:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, petite! est-ce que ça t'ennuierait de me
+poser une figure, une fois ou deux?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, au contraire!</p>
+
+<p>&mdash;Regarde bien cette demoiselle qui se promené dans l'idéal.</p>
+
+<p>&mdash;Là, sur cette chaise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise,
+tu ouvriras un livre sur tes genoux et tu tâcheras de
+faire comme elle. As-tu quelquefois rêvé tout éveillée?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?</p>
+
+<p>Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans
+le bleu; mais elle ne voulait point répondre, détournait
+ses questions, regardait les canards nager après le pain
+que leur jetait une dame, et semblait
+gênée comme s'il eût touché en elle à quelque chose
+de sensible.</p>
+
+<p>Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à
+Roncières, parla de sa grand'mère à qui elle faisait
+de longues lectures à haute voix, tous les jours, et
+qui devait être bien seule, et bien triste maintenant.</p>
+
+<p>Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un
+oiseau, gai comme il ne l'avait jamais été. Tout ce
+qu'elle lui disait, tous les menus et futiles et
+médiocres détails de cette simple existence de fillette
+l'amusaient et l'intéressaient.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyons-nous, dit-il.</p>
+
+<p>Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes
+s'en vinrent flotter devant eux, espérant quelque nourriture.</p>
+
+<p>Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces
+souvenirs disparus, noyés dans l'oubli et qui soudain
+reviennent, on ne sait pourquoi. Ils surgissaient rapides,
+de toutes sortes, si nombreux en
+même temps, qu'il éprouvait la sensation d'une main
+remuant la vase de sa mémoire.</p>
+
+<p>Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement
+de sa vie ancienne que plusieurs fois déjà, moins
+qu'aujourd'hui cependant, il avait senti et remarqué.
+Il existait toujours une cause à ces évocations
+subites, une cause matérielle et simple, une odeur,
+un parfum souvent. Que de fois une robe de femme lui
+avait jeté au passage, avec le souffle évaporé d'une
+essence, tout un rappel d'événements effacés! Au fond
+des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent
+aussi des parcelles de son existence; et toutes les
+odeurs errantes, celles des rues, des champs, des maisons,
+des meubles, les douces et les mauvaises, les odeurs
+chaudes des soirs d'été, les odeurs froides
+des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui
+de lointaines réminiscences, comme si les senteurs,
+gardaient en elle les choses mortes embaumées, à la façon
+des aromates qui conservent les momies.</p>
+
+<p>Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers
+qui ranimait ainsi l'autrefois? Non.
+Alors, quoi? Était-ce à son oeil qu'il devait cette
+alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes
+rencontrées, une d'elles peut-être ressemblait
+à une figure de jadis, et, sans qu'il l'eût reconnue,
+secouait en son coeur toutes les cloches du
+passé.</p>
+
+<p>N'était-ce pas un son, plutôt? Bien souvent un
+piano entendu par hasard, une voix inconnue,
+même un orgue de Barbarie jouant sur une place
+un air démodé, l'avaient brusquement rajeuni de
+vingt ans, en lui gonflant la poitrine d'attendrissements
+oubliés.</p>
+
+<p>Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable,
+presque irritant. Qu'y avait-il autour de
+lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses émotions
+éteintes?</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.</p>
+
+<p>Ils se levèrent et se remirent à marcher.</p>
+
+<p>Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux
+pour qui la chaise était une trop forte dépense.</p>
+
+<p>Annette, maintenant, les observait aussi et
+s'inquiétait de leur existence, de leur profession,
+s'étonnait qu'ayant l'air si misérable ils vinssent
+paresser ainsi dans ce beau jardin public.</p>
+
+<p>Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait
+les années écoulées. Il lui semblait qu'une
+mouche ronflait à ses oreilles et les emplissait du
+bourdonnement confus des jours finis.</p>
+
+<p>La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? vous semblez triste.</p>
+
+<p>Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit
+cela? Elle ou sa mère? Non pas sa mère avec sa
+voix d'à présent, mais avec sa voix d'autrefois,
+tant changée qu'il venait seulement de la reconnaître.</p>
+
+<p>Il répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très
+gentille, tu me rappelles ta maman.</p>
+
+<p>Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet
+étrange écho de la parole jadis si familière, qui
+sortait à présent de ces lèvres nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Parle encore, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait
+apprendre. Les aimais-tu?</p>
+
+<p>Elle se remit à bavarder.</p>
+
+<p>Et il écoutait, saisi par un trouble croissant,
+il épiait, il attendait, au milieu des phrases de
+cette fillette presque étrangère à son coeur, un
+mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans
+sa gorge depuis la jeunesse de sa mère. Des
+intonations, parfois, le faisaient frémir d'étonnement.
+Certes, il y avait entre leurs paroles des
+dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de
+suite, remarqué les rapports, telles que, souvent
+même, il ne les confondait plus du tout; mais
+cette différence ne rendait que plus saisissants les
+brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il
+avait constaté la ressemblance de leurs visages
+d'un oeil amical et curieux, mais voilà que le
+mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une
+telle façon qu'en détournant la tête pour ne plus
+voir la jeune fille il se demandait par moments
+si ce n'était pas la comtesse qui lui parlait ainsi;
+douze ans plus tôt.</p>
+
+<p>Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se
+retournait vers elle, il retrouvait encore, à la rencontre
+de son regard, un peu de cette défaillance
+que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse,
+l'oeil de la mère.</p>
+
+<p>Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc,
+repassant toujours devant les mêmes personnes,
+les mêmes nourrices, les mêmes enfants.</p>
+
+<p>Annette, à présent, inspectait les hôtels qui
+entourent ce jardin, et demandait les noms de
+leurs habitants.</p>
+
+<p>Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens,
+interrogeait avec une curiosité vorace, semblait
+emplir de renseignements sa mémoire de femme,
+et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des
+yeux autant que de l'oreille.</p>
+
+<p>Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux
+portes sur le boulevard extérieur, Bertin s'aperçut
+que quatre heures allaient sonner.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, il faut rentrer.</p>
+
+<p>Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes.</p>
+
+<p>Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre
+descendit vers la place de la Concorde, pour faire
+une visite sur l'autre rive de la Seine.</p>
+
+<p>Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait
+volontiers sauté par-dessus les bancs, tant il se
+sentait agile. Paris lui paraissait radieux, plus
+joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps
+revernit tout le monde.»</p>
+
+<p>Il était dans une de ces heures où l'esprit excité
+comprend tout avec plus de plaisir, où l'oeil voit
+mieux, semble plus impressionnable et plus clair,
+où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à
+sentir, comme si une main toute-puissante venait
+de rafraîchir toutes les couleurs de la terre, de
+ranimer tous les mouvements des êtres, et de
+remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête,
+l'activité des sensations.</p>
+
+<p>Il pensait, en cueillant du regard mille choses
+amusantes:&mdash;«Dire qu'il y a des moments où
+je ne trouve pas de sujets à peindre!»</p>
+
+<p>Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante
+que toute son oeuvre d'artiste lui parut
+banale, et qu'il concevait une nouvelle manière
+d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et
+soudain, l'envie de rentrer et de travailler le saisit,
+le fit retourner sur ses pas et s'enfermer dans son
+atelier.</p>
+
+<p>Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée,
+cette ardeur qui lui brûlait le sang tout à l'heure,
+s'apaisa tout à coup. Il se sentit las, s'assit sur
+son divan et se remit à rêvasser.</p>
+
+<p>L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait,
+cette insouciance d'homme satisfait dont presque tous les
+besoins sont apaisés, s'en allait de son coeur tout doucement,
+comme si quelque chose lui eût manqué. Il sentait sa maison
+vide, et désert son grand atelier. Alors, en regardant
+autour de lui, il lui sembla voir passer l'ombre d'une femme
+dont la présence lui était douce. Depuis longtemps, il avait
+oublié les impatiences d'amant qui attend le retour d'une
+maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait éloignée
+et la désirait près de lui avec un énervement de jeune
+homme.</p>
+
+<p>Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés,
+et il retrouvait en tout ce vaste appartement où elle
+était si souvent venue, d'innombrables souvenirs d'elle,
+de ses gestes, de ses paroles, de ses baisers. Il se
+rappelait certains jours, certaines heures, certains
+moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses
+caresses anciennes.</p>
+
+<p>Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et
+se mit à marcher en songeant de nouveau que,
+malgré cette liaison dont son existence avait été
+remplie, il demeurait bien seul, toujours seul.
+Après les longues heures de travail, quand il regardait
+autour de lui, étourdi par ce réveil de l'homme
+qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait
+que des murs à la portée de sa main et de sa voix.
+Il avait dû, n'ayant pas de femme en sa maison et
+ne pouvant rencontrer qu'avec des précautions de
+voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures désoeuvrées
+en tous les lieux publics où l'on trouve, où
+l'on achète, des moyens quelconques de tuer le
+temps. Il avait des habitudes au Cercle, des habitudes
+au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des habitudes
+à l'Opéra, des habitudes un peu partout,
+pour ne pas rentrer chez lui où il serait demeuré
+avec joie sans doute s'il y avait vécu près
+d'elle.</p>
+
+<p>Autrefois, en certaines heures de tendre affolement,
+il avait souffert d'une façon cruelle de ne
+pouvoir la prendre et la garder avec lui; puis son
+ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte
+leur séparation et sa liberté; maintenant il les
+regrettait de nouveau comme s'il recommençait à
+l'aimer.</p>
+
+<p>Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi
+brusquement, presque sans raison, parce qu'il faisait
+beau dehors, et, peut-être, parce qu'il avait reconnu
+tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. Combien
+peu de chose il faut pour émouvoir le coeur d'un homme,
+d'un homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!</p>
+
+<p>Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait,
+entrait dans son esprit et dans sa chair à la façon d'une
+fièvre; et il se mit à penser à elle un peu comme font les
+jeunes amoureux, en l'exaltant en son coeur et en s'exaltant
+lui-même pour la désirer davantage; puis il se décida, bien
+qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une
+tasse de thé, le soir même.</p>
+
+<p>Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour
+descendre au boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit
+de ne pas la trouver et d'être forcé de passer encore cette
+soirée tout seul, comme il en avait passé bien d'autres, pourtant.</p>
+
+<p>A sa demande:&mdash;«La comtesse est-elle chez elle?»&mdash;le
+domestique répondant:&mdash;«Oui, Monsieur»&mdash;fit entrer
+de la joie en lui.</p>
+
+<p>Il dit, d'un ton radieux:&mdash;«C'est encore moi»&mdash;en
+apparaissant au seuil du petit salon où les deux femmes
+travaillaient sous les abat-jour roses d'une lampe à
+double foyer en métal anglais, portée sur une tige haute et mince.</p>
+
+<p>La comtesse s'écria:
+&mdash;Comment, c'est vous? Quelle chance!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est gentil!</p>
+
+<p>&mdash;Vous attendez quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Non ..., peut-être ..., je ne sais jamais.</p>
+
+<p>Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le
+tricot gris en grosse laine qu'elles confectionnaient
+vivement au moyen de longues aiguilles en bois.</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Des couvertures.</p>
+
+<p>&mdash;De pauvres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très laid.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Possible, mais c'est très laid, surtout dans un
+appartement Louis XV, où tout caresse l'oeil. Si ce n'est
+pour vos pauvres, vous devriez, pour vos amis, faire vos
+charités plus élégantes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, les hommes!&mdash;dit-elle en haussant les
+épaules&mdash;mais on en prépare partout en ce moment,
+de ces couvertures-là.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus
+faire une visite le soir, sans voir traîner cette affreuse
+loque grise sur les plus jolies toilettes et sur les meubles
+les plus coquets. On a, ce printemps, la bienfaisance de
+mauvais goût.</p>
+
+<p>La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le
+tricot qu'elle tenait sur la chaise de soie inoccupée
+à côté d'elle, puis elle convint avec indifférence:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, c'est laid.</p>
+
+<p>Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines,
+penchées sous les deux lumières toutes proches, recevaient
+dans les cheveux une coulée de lueur rose qui se répandait
+sur la chair des visages, sur les robes et sur les mains
+remuantes; et elles regardaient leur ouvrage avec cette
+attention légère et continue des femmes habituées à ces
+besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.</p>
+
+<p>Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres
+lampes en porcelaine de Chine, portées sur des colonnes
+anciennes de bois doré, répandaient sur les tapisseries une
+lumière douce et régulière, atténuée par des transparents
+de dentelle jetés sur les globes.</p>
+
+<p>Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il
+pouvait tout juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours
+préféré pour causer avec la comtesse, en demeurant presque
+à ses pieds.</p>
+
+<p>Elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt,
+dans le parc.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime
+beaucoup, votre fille. Elle vous ressemble
+tout à fait. Quand elle prononce certaines phrases,
+on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari me l'a déjà dit bien souvent.</p>
+
+<p>Il les regardait travailler, baignées dans la clarté
+des lampes, et la pensée dont il souffrait souvent,
+dont il avait encore souffert dans le jour, le souci
+de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, quel
+que soit le temps, quel que soit le feu des
+cheminées et du calorifère, le chagrina comme si, pour
+la première fois, il comprenait bien son isolement.</p>
+
+<p>Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari
+de cette femme, et non son amant! Jadis il désirait
+l'enlever, la prendre à cet homme, la lui voler complètement.
+Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui était
+installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes
+de sa maison et dans le câlinement de son contact. En
+la regardant, il se sentait le coeur tout rempli de choses
+anciennes revenues qu'il aurait voulu lui dire. Vraiment
+il l'aimait bien encore, même un peu plus, beaucoup plus
+aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce
+besoin de lui exprimer ce rajeunissement
+dont elle serait si contente, lui faisait désirer qu'on
+envoyât se coucher la jeune fille, le plus vite possible.</p>
+
+<p>Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de
+se rapprocher jusqu'à ses genoux où il poserait sa tête,
+de lui prendre les mains dont s'échapperaient la couverture
+du pauvre, les aiguilles de bois, et la pelotte de laine
+qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil déroulé,
+il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait
+que vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer
+la soirée avec les grandes personnes.</p>
+
+<p>Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le
+domestique, dont la tête apparut, annonça:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Musadieu.</p>
+
+<p>Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand
+il serra la main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se
+sentit une envie de le prendre par les épaules et de le
+jeter dehors.</p>
+
+<p>Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait
+tomber, et on chuchotait un scandale sur le marquis de
+Rocdiane. Il ajouta en regardant la jeune fille: «Je
+conterai cela un peu plus tard.»</p>
+
+<p>La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que
+dix heures allaient sonner.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille.</p>
+
+<p>Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine,
+baisa sa mère sur les joues, tendit la main aux deux hommes
+et s'en alla prestement, comme si elle eût glissé sans agiter
+l'air en passant.</p>
+
+<p>Quand elle fut sortie:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à
+l'amiable de sa femme qui lui payait une rente jugée
+par lui insuffisante, avait trouvé, pour la faire doubler,
+un moyen sûr et singulier. La marquise, suivie sur son
+ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et
+avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal
+dressé par le commissaire de police.</p>
+
+<p>La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains
+immobiles, tenant sur ses genoux l'ouvrage interrompu.</p>
+
+<p>Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis
+le départ de la jeune fille, se fâcha, et affirma avec
+une indignation d'homme qui sait et qui n'a voulu parler
+à personne de cette calomnie, que c'était là un odieux
+mensonge, un de ces honteux potins que les gens du monde
+ne devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait,
+debout maintenant contre la cheminée, avec des airs
+nerveux d'homme disposé à faire de cette histoire une
+question personnelle.</p>
+
+<p>Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains
+cas, lui reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser
+ni même le soupçonner d'aucune action vraiment suspecte.
+Musadieu, surpris,
+et embarrassé, se défendait, reculait, s'excusait.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout
+à l'heure chez la duchesse de Mortemain.</p>
+
+<p>Bertin demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous à raconté cela? Une femme, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout, le marquis de Farandal.</p>
+
+<p>Et le peintre, crispé, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne pas de lui!</p>
+
+<p>Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler.
+Puis Olivier reprit d'une voix calmée:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais pertinemment que cela est faux.</p>
+
+<p>Il ne savait rien, entendant parler pour la première
+fois de cette aventure.</p>
+
+<p>Musadieu se préparait une retraite, sentant la
+situation dangereuse, et il parlait déjà de s'en aller
+pour faire une visite aux Corbelle, quand le comte
+de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville.</p>
+
+<p>Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de
+se débarrasser du mari.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale
+qui court ce soir?</p>
+
+<p>Comme personne ne répondait, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation
+criminelle et lui fait payer fort cher cette indiscrétion.</p>
+
+<p>Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans
+la voix et dans le geste, posant une main
+sur le genou de Guilleroy, répéta en termes amicaux et
+doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au
+visage de Musadieu.</p>
+
+<p>Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété
+à la légère une chose douteuse et peut-être compromettante,
+plaidait son ignorance et son innocence. On raconte en
+effet tant de choses fausses et méchantes!</p>
+
+<p>Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde
+accuse, soupçonne et calomnie avec une déplorable
+facilité. Et ils parurent convaincus tous les quatre,
+pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés
+sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants
+qu'on leur suppose, que les hommes ne font jamais les
+infamies qu'on leur prête, et que la surface, en
+somme, est bien plus vilaine que le fond.</p>
+
+<p>Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis
+l'arrivée de Guilleroy, lui dit des choses flatteuses,
+le mit sur les sujets qu'il préférait, ouvrit la vanne
+de sa faconde. Et le comte semblait content comme un
+homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la
+cordialité.</p>
+
+<p>Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis,
+entrèrent portant la table à thé où l'eau bouillante
+fumait dans un joli appareil tout brillant, sous la
+flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin.</p>
+
+<p>La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec
+les précautions et les soins que nous ont apportés
+les Russes, puis offrit une tasse à Musadieu, une
+autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant
+des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries
+autrichiennes et anglaises.</p>
+
+<p>Le comte s'étant approché de la table mobile où
+s'alignaient aussi des sirops, des liqueurs et des verres,
+fit un grog, puis, discrètement, glissa dans la pièce
+voisine et disparut.</p>
+
+<p>Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu,
+et le désir soudain le reprit de pousser dehors ce
+gêneur qui, mis en verve, pérorait, semait des anecdotes,
+répétait des mots, en faisait lui-même. Et le peintre,
+sans cesse, consultait la pendule dont la longue aiguille
+approchait de minuit.</p>
+
+<p>La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui
+parler, et, avec cette adresse des femmes du monde habiles
+à changer par des nuances le ton d'une causerie et
+l'atmosphère d'un salon, à faire comprendre, sans rien dire,
+qu'on doit rester ou qu'on doit partir, elle répandit, par
+sa seule attitude, par l'air de son visage et l'ennui de
+ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait
+d'ouvrir une fenêtre.</p>
+
+<p>Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et,
+sans qu'il se demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de
+se lever et de s'en aller.</p>
+
+<p>Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux
+hommes se retirèrent ensemble en traversant les deux salons,
+suivis par la comtesse, qui causait toujours avec le peintre.
+Elle le retint sur le seuil de l'antichambre pour une
+explication quelconque, pendant que Musadieu, aidé d'un valet
+de pied, endossait son paletot. Comme Mme de Guilleroy parlait
+toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, ayant attendu
+quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue ouverte
+par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point
+rester debout en face du valet.</p>
+
+<p>La porte doucement fut refermée sur lui, et la cornasse
+dit à l'artiste avec une parfaite aisance:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est
+pas minuit. Restez donc encore un peu.</p>
+
+<p>Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent assis:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il me prenait un peu de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais il me gênait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes jaloux?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme
+encombrant.</p>
+
+<p>Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près
+d'elle maintenant, il maniait entre ses doigts l'étoffe
+de sa robe en lui disant quel souffle chaud lui passait
+dans le coeur, ce jour-là.</p>
+
+<p>Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa
+une main dans ses cheveux blancs qu'elle caressait
+doucement, comme pour le remercier.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il.</p>
+
+<p>Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans
+doute dans une chambre voisine, et il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami!&mdash;pleine de pitié pour lui,
+et aussi pour elle.</p>
+
+<p>Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse,
+et la regardait avec tendresse, avec une tendresse un
+peu mélancolique, un peu douloureuse, moins ardente
+que tout à l'heure, quand il était séparé d'elle par
+sa fille, son mari et Musadieu.</p>
+
+<p>Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses
+doigts légers sur la tête d'Olivier:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu, que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs
+ont disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je le sais, ça va vite.</p>
+
+<p>Elle eut peur de l'avoir attristé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je
+vous ai toujours connu poivre et sel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle
+avait provoquée elle se pencha et, lui soulevant la tête
+entre ses deux mains, mit sur son front des baisers lents
+et tendres, ces longs baisers qui semblent ne pas devoir finir.</p>
+
+<p>Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs
+yeux le reflet de leur affection.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière
+près de vous.</p>
+
+<p>Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables
+besoins d'intimité.</p>
+
+<p>Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens
+qui étaient là suffirait à réaliser ce désir éveillé
+depuis le matin, et maintenant qu'il demeurait seul
+avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la tiédeur
+de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe,
+la tiédeur de son corps, il retrouvait en lui le même
+trouble, la même envie d'amour inconnue et fuyante.</p>
+
+<p>Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison,
+dans les bois peut-être où ils seraient tout à fait seuls,
+sans personne autour d'eux, cette inquiétude de son coeur
+serait satisfaite et calmée.</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque
+chaque jour.</p>
+
+<p>Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner
+avec lui, quelque part aux environs de
+Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou cinq
+fois.</p>
+
+<p>Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser,
+maintenant que sa fille était revenue.</p>
+
+<p>Elle essayerait cependant, dès que son mari
+irait aux Ronces, mais cela ne se pourrait faire
+qu'après le vernissage qui avait lieu le samedi suivant.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Demain soir, chez les Corbelle. Venez en
+outre ici, jeudi, à trois heures, si vous êtes libre,
+et je crois que nous devons dîner ensemble vendredi
+chez la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parfaitement.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;-Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>Il restait debout sans se décider à partir, car il
+n'avait presque rien trouvé de tout ce qu'il était
+venu lui dire, et sa pensée restait pleine de choses
+inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient
+point sorties.</p>
+
+<p>Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime.</p>
+
+<p>Elle lui jeta un de ces sourires où une femme
+montre à un homme, en une seconde, tout ce
+qu'elle lui a donné.</p>
+
+<p>Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p>Et il partit.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+
+<p>On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient,
+ce jour-là, un pèlerinage au Palais de l'Industrie.
+Dès neuf heures du matin, elles arrivaient
+par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers
+cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste
+invitait le Tout-Paris mondain à assister au vernissage
+simulé de trois mille quatre cents tableaux.</p>
+
+<p>Une queue de foule se pressait aux portes, et,
+dédaigneuse de la sculpture, montait tout de suite
+aux galeries de peinture. Déjà, en gravissant les
+marches, on levait les yeux vers les toiles exposées
+sur les murs de l'escalier où l'on accroche la
+catégorie spéciale des peintres de vestibule qui
+ont envoyé soit des oeuvres de proportions inusitées,
+soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser.
+Dans le salon carré, c'était une bouillie de monde
+grouillante et bruissante. Les peintres, en représentation
+jusqu'au soir, se faisaient reconnaître à
+leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité
+de leurs gestes. Ils commençaient à traîner
+des amis par la manche vers des tableaux qu'ils
+désignaient du bras, avec des exclamations et une
+mimique énergique de connaisseurs. On en voyait
+de toutes sortes, de grands à longs cheveux, coiffés
+de chapeaux mous gris ou noirs, de formes
+inexprimables, larges et ronds comme des toits,
+avec des bords en pente ombrageant le torse entier
+de l'homme. D'autres étaient petits, actifs, fluets
+ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de vestons
+ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à
+la classe des rapins.</p>
+
+<p>Il y avait le clan des élégants, des gommeux,
+des artistes du boulevard, le clan des académiques,
+corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou
+microscopiques, selon leur conception de l'élégance
+et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés
+de la famille entourant le père comme un
+choeur triomphal.</p>
+
+<p>Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises
+à l'honneur du salon carré éblouissaient,
+dès l'entrée, par l'éclat des tons et le flamboiement
+des cadres, par une crudité de couleurs neuves,
+avivées par le vernis, aveuglantes sous le jour
+brutal tombé d'en haut.</p>
+
+<p>Le portrait du Président de la République faisait
+face à la porte, tandis que, sur un autre mur,
+un général chamarré d'or, coiffé d'un chapeau à
+plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait
+avec des nymphes toutes nues sous des saules
+et avec un navire en détresse presque englouti
+sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant
+un roi barbare, une rue d'Orient pleine de
+pestiférés morts, et l'Ombre du Dante en excursion
+aux Enfers, saisissaient et captivaient le regard
+avec une violence irrésistible d'expression.</p>
+
+<p>On voyait encore, dans la pièce immense, une
+charge de cavalerie, des tirailleurs dans un bois,
+des vaches dans un pâturage, deux seigneurs du
+siècle dernier se battant en duel au coin d'une rue,
+une folle assise sur une borne, un prêtre administrant
+un mourant, des moissonneurs, des rivières,
+un coucher de soleil, un clair de lune, des échantillons
+enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que
+font et de tout ce que feront les peintres jusqu'au
+dernier jour du monde.</p>
+
+<p>Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres,
+membres de l'Institut et du Jury, échangeait
+avec eux des opinions. Un malaise l'oppressait,
+une inquiétude sur son oeuvre exposée dont,
+malgré les félicitations empressées, il ne sentait
+pas le succès.</p>
+
+<p>Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait
+à la porte d'entrée.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vue.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. de Musadieu?</p>
+
+<p>&mdash;Non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de
+l'escalier pour me guider dans les salles.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous
+reverrons tout à l'heure, car je compte que nous
+déjeunerons ensemble.</p>
+
+<p>Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques
+minutes à la sculpture et s'excusait, essoufflé déjà.</p>
+
+<p>Il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite.</p>
+
+<p>Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes,
+quand la comtesse de Guilleroy, tenant par le bras sa
+fille, entra, cherchant du regard Olivier Bertin.</p>
+
+<p>Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette
+embellit beaucoup. En huit jours, elle a changé.</p>
+
+<p>Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint
+plus lumineux. Elle est déjà bien moins petite fille
+et bien plus Parisienne.</p>
+
+<p>Mais soudain il revint à la grande affaire du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse.</p>
+
+<p>La comtesse, au courant de toutes les choses de la
+peinture et préoccupée comme un exposant, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-on?</p>
+
+<p>&mdash;Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents
+Carolus Duran, un Puvis de Chavannes admirable, un Roll
+très étonnant, très neuf, un Gervex exquis, et beaucoup
+d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez, des tas de
+bonnes choses enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;On me fait des compliments, mais je ne suis
+pas content.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes jamais content.</p>
+
+<p>&mdash;Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois
+que j'ai raison.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Allons voir.</p>
+
+<p>Quand ils arrivèrent devant le tableau&mdash;deux petites
+paysannes prenant un bain dans un ruisseau&mdash;un groupe
+arrêté l'admirait. Elle en fut joyeuse, et tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez
+rien fait de mieux.</p>
+
+<p>Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de
+chaque mot qui calmait une souffrance, pansait une plaie.
+Et des raisonnements rapides lui couraient dans l'esprit
+pour le convaincre qu'elle avait raison, qu'elle devait
+voir juste avec ses yeux intelligents de Parisienne. Il
+oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze
+ans il lui reprochait justement d'admirer trop les
+mièvreries, les délicatesses élégantes, les sentiments
+exprimés, les nuances bâtardes de la mode, et jamais l'art,
+l'art seul, l'art dégagé des idées, des tendances et des
+préjugés mondains.</p>
+
+<p>Les entraînant plus loin: «Continuons,» dit-il.</p>
+
+<p>Et il les promena pendant fort longtemps de salle
+en salle en leur montrant les toiles, leur expliquant
+les sujets, heureux entre elles, heureux par elles.</p>
+
+<p>Soudain, la comtesse demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Midi et demi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre
+chez Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous
+ne la retrouvions pas dans les salles.</p>
+
+<p>Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes,
+avait l'air d'une ruche trop pleine et vibrante. Un
+bourdonnement confus de voix, d'appels, de cliquetis de
+verres et d'assiettes voltigeait autour, en sortait par
+toutes les fenêtres et toutes
+les portes grandes ouvertes. Les tables, pressées,
+entourées de gens en train de manger, étaient répandues
+par longues files dans les chemins voisins, à droite et
+à gauche du passage étroit où les garçons couraient,
+assourdis, affolés, tenant à bout de bras des plateaux
+chargés de viandes, de poissons ou de fruits.</p>
+
+<p>Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude
+d'hommes et de femmes qu'on eût dit une pâte vivante.
+Tout cela riait, appelait, buvait et mangeait, mis en
+gaîté par les vins et inondé d'une de ces joies qui
+tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.</p>
+
+<p>Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin
+dans le salon réservé où les attendait la duchesse.</p>
+
+<p>En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante,
+le marquis de Farandal, empressé et souriant, tendant
+les bras pour recevoir les ombrelles et les manteaux de
+la comtesse et de sa fille. Il en ressentit un tel
+déplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des choses
+irritantes et brutales.</p>
+
+<p>La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le
+départ de Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts;
+et Bertin, à la pensée que ce bellâtre de marquis devait
+épouser Annette, qu'il était venu pour elle, qu'il la
+regardait déjà comme destinée à sa couche, s'énervait et se révoltait
+comme si on eût méconnu et violé ses droits, des droits
+mystérieux et sacrés.</p>
+
+<p>Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la
+jeune fille, s'occupa d'elle avec cet air empressé des
+hommes autorisés à faire leur cour.</p>
+
+<p>Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre
+hardis et investigateurs, des sourires presque tendres
+et satisfaits, une galanterie familière et officielle.
+Dans ses manières et ses paroles apparaissait déjà quelque
+chose de décidé comme l'annonce d'une prochaine prise de
+possession.</p>
+
+<p>La duchesse et la comtesse semblaient protéger et
+approuver cette allure de prétendant, et avaient l'une
+pour l'autre des coups d'oeil de complicité.</p>
+
+<p>Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l'Exposition.
+C'était dans les salles une telle mêlée de foule, qu'il
+semblait impossible d'y pénétrer. Une chaleur d'humanité,
+une odeur fade de robes et d'habits vieillis sur le corps
+faisaient là dedans une atmosphère écoeurante et lourde.
+On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et
+les toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois
+une poussée avait lieu dans cette masse épaisse
+entr'ouverte un moment pour laisser passer la haute
+échelle double des vernisseurs qui criaient:</p>
+
+<p>«Attention, messieurs; attention, mesdames.»</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier
+se trouvaient séparés des autres. Il voulait les chercher,
+mais elle dit, en s'appuyant sur lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il
+est convenu que si nous nous perdons, nous nous
+retrouverons à quatre heures au buffet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-il.</p>
+
+<p>Mais il était absorbé par l'idée que le marquis
+accompagnait Annette et continuait à marivauder près d'elle
+avec sa fatuité galante.</p>
+
+<p>La comtesse murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous m'aimez toujours?</p>
+
+<p>Il répondit, d'un air préoccupé:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, certainement.</p>
+
+<p>Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le
+chapeau gris de M. de Farandal.</p>
+
+<p>Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée,
+elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette
+année. C'est votre chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se
+souvenir que de son souci du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le préfère à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a donné beaucoup de mal.</p>
+
+<p>Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau,
+sachant bien, depuis longtemps, que rien n'a plus de
+puissance sur un artiste que la flatterie tendre et
+continue. Capté, ranimé, égayé par ces
+paroles douces, il se remit à causer, ne voyant qu'elle,
+n'écoutant qu'elle dans cette grande cohue flottante.</p>
+
+<p>Pour la remercier, il murmura près de son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une envie folle de vous embrasser.</p>
+
+<p>Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui
+ses yeux brillants, elle répéta sa question:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous m'aimez toujours?</p>
+
+<p>Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait
+et qu'elle n'avait point entendue tout à l'heure:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous aime, ma chère Any.</p>
+
+<p>&mdash;Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant
+que j'ai ma fille, je ne sortirai pas beaucoup.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de
+tendresse, un grand bonheur l'agitait. Avec les
+cheveux tout blancs d'Olivier et l'apaisement des
+années, elle redoutait moins à présent qu'il fût
+séduit par une autre femme, mais elle craignait
+affreusement qu'il se mariât, par horreur de la
+solitude. Cette peur, ancienne déjà, grandissait
+sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons
+irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus
+possible et d'éviter qu'il passât de longues soirées
+dans le froid silence de son hôtel vide. Ne le
+pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait
+des distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait
+dans le monde, aimant mieux le savoir au milieu des
+femmes que dans la tristesse de sa maison.</p>
+
+<p>Elle reprit, répondant à sa secrète pensée:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous
+gâterais! Promettez-moi de venir très souvent, puisque
+je ne sortirai plus guère.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>Une voix murmura, près de son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Maman.</p>
+
+<p>La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la
+duchesse et le marquis venaient de les rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très
+fatiguée et j'ai envie de m'en aller.</p>
+
+<p>La comtesse reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.</p>
+
+<p>Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des
+galeries où s'alignent les dessins et les aquarelles
+et domine l'immense jardin vitré où sont exposées
+les oeuvres de sculpture.</p>
+
+<p>De la plate-forme de cet escalier, on apercevait
+d'un bout à l'autre la serre géante pleine de statues
+dressées dans les chemins, autour des massifs
+d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait
+le sol des allées de son flot remuant et noir. Les
+marbres jaillissaient de cette nappe sombre de chapeaux
+et d'épaules, en la trouant en mille endroits, et
+semblaient lumineux, tant ils étaient blancs.</p>
+
+<p>Comme Bertin saluait les femmes à la porte de
+sortie, Mme de Guilleroy lui demanda tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous venez ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec
+les artistes des impressions de la journée.</p>
+
+<p>Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes
+autour des statues, devant le buffet, et là, on
+discutait, comme tous les ans, en soutenant ou en
+attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments
+sur des oeuvres à peu près pareilles. Olivier qui,
+d'ordinaire, s'animait à ces disputes, ayant la
+spécialité des ripostes et des attaques déconcertantes
+et une réputation de théoricien spirituel dont il
+était fier, s'agita pour se passionner, mais les
+choses qu'il répondait, par habitude, ne l'intéressaient
+pas plus que celles qu'il entendait, et il avait envie
+de s'en aller, de ne plus écouter, de ne plus
+comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur
+ces antiques questions d'art dont il connaissait toutes
+les faces.</p>
+
+<p>Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées
+jusqu'ici d'une façon presque exclusive, mais il en
+était distrait ce jour-là par une de ces préoccupations
+légères et tenaces, un de ces petits soucis qui
+semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là
+malgré tout, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse,
+piqués dans la pensée comme une invisible épine
+enfoncée dans la chair.</p>
+
+<p>Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses
+baigneuses pour ne se souvenir que de la tenue déplaisante
+du marquis auprès d'Annette. Que lui importait, après
+tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu empêcher
+ce mariage précieux, décidé d'avance, convenable sur tous
+les points? Mais aucun raisonnement n'effaçait cette
+impression de malaise et de mécontentement qui l'avait
+saisi en voyant le Farandal parler et sourire en
+fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la
+retrouva seule avec sa fille continuant sous la clarté
+des lampes leur tricot pour les malheureux, il eut
+grand'peine à se garder de tenir sur le marquis
+des propos moqueurs et méchants, et de découvrir
+aux yeux d'Annette toute sa banalité voilée de chic.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait
+souvent des silences un peu somnolents et des poses
+abandonnées de vieil ami qui ne se gêne plus. Enfoncé
+dans son fauteuil, les jambes croisées, la tête en
+arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans
+cette tranquille intimité son corps et son esprit.
+Mais voilà que, soudain, lui revinrent cet éveil et
+cette activité des hommes qui font des frais pour plaire,
+que préoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent
+devant certaines personnes des
+mots plus brillants ou plus rares pour parer leurs
+idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus
+traîner la causerie, mais la soutenait et l'activait,
+la fouaillant avec sa verve, et il éprouvait, quand
+il avait fait partir d'un franc rire la comtesse et
+sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il
+les voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand
+elles cessaient de travailler pour l'écouter, un
+chatouillement de plaisir, un petit frisson de succès
+qui le payait de sa peine.</p>
+
+<p>Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait
+seules, et jamais, peut-être, il n'avait passé d'aussi
+douces soirées.</p>
+
+<p>Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les
+craintes constantes, faisait, pour l'attirer et le
+retenir, tous ses efforts. Elle refusait des dîners
+en ville, des bals, des représentations, afin d'avoir
+la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant
+à trois heures, la petite dépêche bleue qui disait:
+«A tantôt.» Dans les premiers temps, voulant lui
+donner plus vite le tête-à-tête qu'il désirait, elle
+envoyait coucher sa fille dès que dix heures commençaient
+à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et
+demandait en riant qu'on ne traitât plus Annette en petit
+enfant pas sage, elle accorda un quart d'heure de grâce,
+puis une demi-heure, puis une heure. Il ne restait pas
+longtemps d'ailleurs après que la jeune fille était partie, comme si
+la moitié du charme qui le tenait dans ce salon venait
+de sortir avec elle. Approchant aussitôt des pieds de
+la comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il
+s'asseyait tout près d'elle et posait, par moments,
+avec un mouvement câlin, une joue contre ses genoux.
+Elle lui donnait une de ses mains, qu'il tenait dans
+les siennes, et sa fièvre d'esprit tombant soudain,
+il cessait de parler et semblait se reposer dans un
+tendre silence de l'effort qu'il avait fait.</p>
+
+<p>Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme,
+qu'Annette l'attirait presque autant qu'elle-même.
+Elle n'en fut point fâchée, heureuse qu'il put trouver
+entre elles quelque chose de la famille dont elle
+l'avait privé; et elle l'emprisonnait le plus possible
+entre elles deux, jouant à la maman pour qu'il se crût
+presque père de cette fillette et qu'une nuance nouvelle
+de tendresse s'ajoutât à tout ce qui le captivait dans cette maison.</p>
+
+<p>Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis
+qu'elle sentait, de tous les côtés, comme des piqûres
+presque imperceptibles encore, les innombrables attaques
+de l'âge, prit une allure plus active. Pour devenir
+aussi svelte qu'Annette, elle continuait à ne point boire,
+et l'amincissement réel de sa taille lui rendait en effet
+sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les
+distinguait à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce
+régime. La peau distendue se plissait et prenait une
+nuance jaunie qui rendait plus éclatante la fraîcheur
+superbe de l'enfant. Alors elle soigna son visage avec
+des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi
+au grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint
+aux lumières cet éclat factice et charmant qui donne aux
+femmes bien fardées un incomparable teint.</p>
+
+<p>La constatation de cette décadence et l'emploi de cet
+artifice modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus
+possible les comparaisons en plein soleil et les
+rechercha à la lumière des lampes qui lui donnaient
+un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle,
+plus vieillie que de coutume, elle avait des
+migraines complaisantes qui lui faisaient manquer
+des bals ou des spectacles; mais les jours où elle
+se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la
+grande soeur avec une modestie grave de petite mère.
+Afin de porter toujours des robes presque pareilles à
+celles de sa fille, elle lui donnait des toilettes de
+jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez
+qui apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et
+rieur, les portait avec une vivacité pétillante qui la
+rendait plus gentille encore. Elle se prêtait de tout
+son coeur aux manèges coquets de sa mère, jouait avec
+elle, d'instinct, de petites scènes de grâce, savait
+l'embrasser à propos, lui enlacer la taille avec
+tendresse, montrer
+par un mouvement, une caresse, quelque invention
+ingénieuse, combien elles étaient jolies toutes
+les deux et combien elles se ressemblaient.</p>
+
+<p>Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et
+de les comparer sans cesse, arrivait presque, par
+moments, à les confondre. Quelquefois, si la jeune
+fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était
+forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent
+même, il s'amusait à jouer ce jeu de la confusion
+quand ils étaient seuls tous les trois dans le
+salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors
+les yeux et les priait de lui adresser la même question
+l'une après l'autre d'abord, puis en changeant
+l'ordre des interrogations, afin qu'il reconnût les
+voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse à trouver
+les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases
+avec les mêmes accents, que souvent il ne devinait
+pas. Elles étaient parvenues, en vérité, à
+prononcer si pareillement, que les domestiques
+répondaient «Oui, madame», à la jeune fille et
+«Oui, mademoiselle» à la mère.</p>
+
+<p>A force de s'imiter par amusement et de copier
+leurs mouvements, elles avaient acquis ainsi une
+telle similitude d'allures et de gestes, que M. de
+Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une
+ou l'autre dans le fond sombre du salon, les confondait
+à tout instant et demandait: «Est-ce toi,
+Annette, où est-ce ta maman?»</p>
+
+<p>De cette ressemblance naturelle et voulue,
+réelle et travaillée, était née dans l'esprit et dans
+le coeur du peintre l'impression bizarre d'un être
+double, ancien et nouveau, très connu et presque
+ignoré, de deux corps faits l'un après l'autre avec
+la même chair, de la même femme continuée, rajeunie,
+redevenue ce qu'elle avait été. Et il vivait
+près d'elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé,
+sentant pour la mère ses ardeurs réveillées et
+couvrant la fille d'une obscure tendresse.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+<p>«20 juillet, Paris. Onze heures soir</p>
+
+<p>«Mon ami, ma mère vient de mourir à Roncières.
+Nous partons à minuit. Ne venez pas, car nous ne
+prévenons personne. Mais plaignez-moi et pensez
+à moi.</p>
+
+<p>«Votre ANY.»</p>
+
+<p>«21 juillet, midi.</p>
+
+<p>«Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si
+je ne m'étais habitué à considérer toutes vos volontés
+comme des ordres. Je pense à vous depuis
+hier avec une douleur poignante. Je songe à ce
+voyage muet que vous avez fait cette nuit en face
+de votre fille et de votre mari, dans ce wagon à
+peine éclairé qui vous traînait vers votre morte. Je
+vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois,
+vous pleurant et Annette sanglotant. J'ai vu votre
+arrivée à la gare, l'horrible trajet dans la voiture,
+l'entrée au château au milieu des domestiques,
+votre élan dans l'escalier, vers cette chambre, vers
+ce lit où elle est couchée, votre premier regard sur
+elle, et votre baiser sur sa maigre figure immobile.
+Et j'ai pensé à votre coeur, à votre pauvre coeur, à
+ce pauvre coeur dont la moitié est à moi et qui se
+brise, qui souffre tant, qui vous étouffe et qui me
+fait tant de mal aussi, en ce moment.</p>
+
+<p>Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde
+pitié.</p>
+
+<p>«OLIVIER.»</p>
+
+<p>«21 juillet. Roncières.</p>
+
+<p>«Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si
+quelque chose pouvait me faire du bien en ce malheur
+horrible où je suis tombée. Nous l'avons enterrée
+hier, et depuis que son pauvre corps inanimé
+est sorti de cette maison, il me semble que je suis
+seule sur la terre. On aime sa mère presque sans
+le savoir, sans le sentir, car cela est naturel comme
+de vivre; et on ne s'aperçoit de toute la profondeur
+des racines de cet amour qu'au moment de la
+séparation dernière. Aucune autre affection n'est
+comparable à celle-là, car toutes les autres sont de
+rencontre, et celle-là est de naissance; toutes les
+autres nous sont apportées plus tard par les hasards
+de l'existence, et celle-là vit depuis notre premier
+jour dans notre sang même. Et puis, et puis,
+ce n'est pas seulement une mère qu'on a perdue,
+c'est toute notre enfance elle-même qui disparaît
+à moitié, car notre petite vie de fillette était à elle
+autant qu'à nous. Seule elle la connaissait comme
+nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes
+et chères qui sont, qui étaient les douces
+premières émotions de notre coeur. A elle seule
+je pouvais dire encore: «Te rappelles-tu, mère, le
+jour où...? Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine
+que grand'maman m'avait donnée?» Nous
+marmottions toutes les deux un long et doux chapelet
+de menus et mièvres souvenirs que personne
+sur la terre ne sait plus que moi. C'est donc une
+partie de moi qui est morte, la plus vieille, la meilleure.
+J'ai perdu le pauvre coeur où la petite fille
+que j'étais vivait encore tout entière. Maintenant
+personne ne la connaît plus, personne ne se rappelle
+la petite Anne, ses jupes courtes, ses rires et
+ses mines.</p>
+
+<p>«Et un jour viendra, qui n'est peut-être pas
+bien loin, où je m'en irai à mon tour, laissant seule
+dans ce monde ma chère Annette, comme maman
+m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste,
+dur, cruel! On n'y songe jamais, pourtant; on ne
+regarde pas autour de soi la mort prendre quelqu'un
+à tout instant, comme elle nous prendra
+bientôt. Si on la regardait, si on y songeait, si on
+n'était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce
+qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre,
+car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous.</p>
+
+<p>«Je suis si brisée, si désespérée, que je n'ai plus
+la force de rien faire. Jour et nuit je pense à ma
+pauvre maman, clouée dans cette boîte, enfouie
+sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et
+dont la vieille figure que j'embrassais avec tant de
+bonheur n'est plus qu'une pourriture affreuse. Oh!
+quelle horreur, mon ami, quelle horreur!</p>
+
+<p>«Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier,
+et je n'ai pas senti toutes ces choses comme aujourd'hui.
+Oui, plaignez-moi, pensez à moi, écrivez-moi.
+J'ai tant besoin de vous à présent.</p>
+
+<p>«ANNE.»</p>
+
+<p>Paris, 25 juillet.</p>
+
+<p>«Ma pauvre amie,</p>
+
+<p>«Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je
+ne vois pas non plus la vie en rose. Depuis votre
+départ je suis perdu, abandonné, sans attache et
+sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite.
+Je pense sans cesse à vous et à notre Annette,
+je vous sens loin toutes les deux quand j'aurais
+tant besoin que vous fussiez près de moi.</p>
+
+<p>«C'est extraordinaire comme je vous sens loin
+et comme vous me manquez. Jamais, même aux
+jours où j'étais jeune, vous ne m'avez été <i>tout</i>,
+comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque
+temps cette crise, qui doit être un coup de soleil
+de l'été de la Saint-Martin. Ce que j'éprouve est
+même si bizarre, que je veux vous le raconter.
+Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne
+peux plus me promener. Autrefois, et même pendant
+les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en
+aller tout seul par les rues en flânant, distrait par
+les gens et les choses, goûtant la joie de voir et le
+plaisir de battre le pavé d'un pied joyeux. J'allais
+devant moi sans savoir où, pour marcher, pour
+respirer, pour rêvasser. Maintenant je ne peux
+plus. Dès que je descends dans la rue, une angoisse
+m'oppresse, une peur d'aveugle qui a lâché
+son chien. Je deviens inquiet exactement comme
+un voyageur qui a perdu la trace d'un sentier dans
+un bois, et il faut que je rentre. Paris me semble
+vide, affreux, troublant. Je me demande: «Où
+vais-je aller?» Je me réponds: «Nulle part, puisque
+je me promène.» Eh bien, je ne peux pas, je
+ne peux plus me promener sans but. La seule
+pensée de marcher devant moi m'écrase de fatigue
+et m'accable d'ennui. Alors je vais traîner ma mélancolie
+au Cercle.</p>
+
+<p>«Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce
+que vous n'êtes plus ici. J'en suis certain. Lorsque
+je vous sais à Paris, il n'y a plus de promenade
+inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre
+sur le premier trottoir venu. Je peux aller partout
+parce que vous pouvez être partout. Si je ne vous
+aperçois point, je puis au moins trouver Annette
+qui est une émanation de vous. Vous me mettez,
+l'une et l'autre, de l'espérance plein les rues, l'espérance
+de vous reconnaître, soit que vous veniez
+de loin vers moi, soit que je vous devine en vous
+suivant. Et alors la ville me devient charmante, et
+les femmes dont la tournure ressemble à la vôtre
+agitent mon coeur de tout le mouvement des rues,
+entretiennent mon attente, occupent mes yeux,
+me donnent une sorte d'appétit de vous voir.</p>
+
+<p>«Vous allez me trouver bien égoïste, ma pauvre
+amie, moi qui vous parle ainsi de ma solitude de
+vieux pigeon roucoulant, alors que vous pleurez
+des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis
+tant habitué à être gâté par vous, que je crie: «Au
+secours» quand je ne vous ai plus.</p>
+
+<p>«Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de
+moi.</p>
+
+<p>«OLIVIER.»</p>
+
+<p>«Roncières, 30 juillet.</p>
+
+<p>«Mon ami,</p>
+
+<p>«Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir
+que vous m'aimez! Je viens de passer par des jours
+affreux. J'ai cru vraiment que la douleur allait me
+tuer à mon tour. Elle était en moi, comme un bloc
+de souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui grossissait
+sans cesse, m'étouffait, m'étranglait. Le
+médecin qu'on avait appelé, afin qu'il apaisât les
+crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par
+jour, m'a piquée avec de la morphine, ce qui m'a
+rendue presque folle, et les grandes chaleurs que
+nous traversons aggravaient mon état, me jetaient
+dans une surexcitation qui touchait au délire. Je
+suis un peu calmée depuis le gros orage de vendredi.
+Il faut vous dire que, depuis le jour de l'enterrement,
+je ne pleurais plus du tout, et voilà que,
+pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversée,
+j'ai senti tout d'un coup que les larmes
+commençaient à me sortir des yeux, lentes, rares,
+petites, brûlantes. Oh! ces premières larmes, comme
+elles font mal! Elles me déchiraient comme si elles
+eussent été des griffes, et j'avais la gorge serrée à
+ne plus laisser passer mon souffle. Puis, ces larmes
+devinrent plus rapides, plus grosses, plus tièdes.
+Elles s'échappaient de mes yeux comme d'une
+source, et il en venait tant, tant, tant, que mon
+mouchoir en fut trempé, et qu'il fallut en prendre
+un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait
+s'amollir, se fendre, couler par mes yeux.</p>
+
+<p>«Depuis ce moment-là, je pleure du matin au
+soir, et cela me sauve. On finirait par devenir
+vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas
+pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des
+tournées dans le pays, et j'ai tenu à ce qu'il emmenât
+Annette afin de la distraire et de la consoler
+un peu. Ils s'en vont en voiture ou à cheval jusqu'à
+huit ou dix lieues de Roncières, et elle me revient
+rose de jeunesse, malgré sa tristesse, et les yeux
+tout brillants de vie, tout animés par l'air de la
+campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est
+beau d'avoir cet âge-là! Je pense que nous allons
+rester ici encore quinze jours ou trois semaines;
+puis, malgré le mois d'août, nous rentrerons à Paris
+pour la raison que vous savez.</p>
+
+<p>«Je vous envoie tout ce qui me reste de mon
+coeur.</p>
+
+<p>«ANY.»</p>
+
+
+<p>«Paris, 4 août.</p>
+
+<p>«Je n'y tiens plus, ma chère amie; il faut que
+vous reveniez, car il va certainement m'arriver
+quelque chose. Je me demande si je ne suis pas
+malade, tant j'ai le dégoût de tout ce que je faisais
+depuis si longtemps avec un certain plaisir ou avec
+une résignation indifférente. D'abord, il fait si
+chaud à Paris, que chaque nuit représente un bain
+turc de huit ou neuf heures. Je me lève, accablé
+par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me
+promène pendant une heure ou deux devant une
+toile blanche, avec l'intention d'y dessiner quelque
+chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans
+l'oeil, rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!...
+Cet effort inutile vers le travail est exaspérant. Je
+fais venir des modèles, je les place, et comme ils
+me donnent des poses, des mouvements, des
+expressions que j'ai peintes à satiété, je les fais se
+rhabiller et je les flanque dehors. Vrai, je ne puis
+plus rien voir de neuf, et j'en souffre comme si je
+devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de
+l'oeil ou du cerveau, épuisement de la faculté artiste
+ou courbature du nerf optique? Sait-on! il me
+semble que j'ai fini de découvrir le coin d'inexploré
+qu'il m'a été donné de visiter. Je n'aperçois plus
+que ce que tout le monde connaît; je fais ce que
+tous les mauvais peintres ont fait; je n'ai plus
+qu'une vision et qu'une observation de cuistre.
+Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre
+des motifs nouveaux me paraissait illimité, et
+j'avais, pour les exprimer, une telle variété de
+moyens que l'embarras du choix me rendait hésitant.
+Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets
+entrevus s'est dépeuplé, mon investigation est devenue
+impuissante et stérile. Les gens qui passent
+n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus en
+chaque être humain ce caractère et cette saveur
+que j'aimais tant discerner et rendre apparents.
+Je crois cependant que je pourrais faire un très joli
+portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle vous
+ressemble si fort, que je vous confonds dans ma
+pensée? Oui, peut-être.</p>
+
+<p>«Donc, après m'être efforcé d'esquisser un
+homme ou une femme qui ne soient pas semblables
+à tous les modèles connus, je me décide à
+aller déjeuner quelque part, car je n'ai plus le
+courage de m'asseoir seul dans ma salle à manger.
+Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue de
+forêt emprisonnée dans une ville morte. Toutes
+les maisons sentent le vide. Sur la chaussée, les
+arroseurs lancent des panaches de pluie blanche
+qui éclaboussent le pavé de bois d'où s'exhale une
+vapeur de goudron mouillé et d'écurie lavée; et
+d'un bout à l'autre de la longue descente du parc
+Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit cinq ou
+six formes noires, passants sans importance, fournisseurs
+ou domestiques. L'ombre des platanes
+étale au pied des arbres, sur les trottoirs brûlants,
+une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode
+l'eau répandue qui sèche. L'immobilité des feuilles
+dans les branches et de leur silhouette grise sur
+l'asphalte, exprime la fatigue de la ville rôtie,
+sommeillant et transpirant à la façon d'un ouvrier
+endormi sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue,
+la gueuse, et elle pue affreusement par ses bouches
+d'égout, les soupiraux des caves et des cuisines,
+les ruisseaux où coule la crasse de ses rues. Alors,
+je pense à ces matinées d'été, dans votre verger
+plein de petites fleurs champêtres qui donnent à
+l'air un goût de miel. Puis, j'entre, écoeuré déjà,
+au restaurant où mangent, avec des airs accablés,
+des hommes chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert,
+et dont le front moite reluit. Toutes ces
+nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la
+glace, le pain mou, le filet flasque, le légume
+recuit, le fromage purulent, les fruits mûris à la
+devanture. Et je sors avec la nausée, et je retourne
+chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'à
+l'heure du dîner que je prends au Cercle.</p>
+
+<p>«J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant,
+Rocdiane, Landa et bien d'autres, qui m'ennuient
+et me fatiguent autant que des orgues de Barbarie.
+Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis
+quinze ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque
+soir, dans ce cercle, qui est, paraît-il, un endroit où
+l'on va se distraire. On devrait bien me changer
+ma génération dont j'ai les yeux, les oreilles et
+l'esprit rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes;
+ils s'en vantent et s'entre-félicitent.</p>
+
+<p>«Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de
+minutes entre huit heures et minuit, je rentre me
+coucher et je me déshabille en songeant, qu'il
+faudra recommencer demain.</p>
+
+<p>«Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie
+de garçon devient intolérable, parce qu'il n'y a
+plus rien de nouveau pour moi, sous le soleil. Un
+garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on
+n'est plus tout cela, il devient dangereux de rester
+libre. Dieu, que j'ai aimé ma liberté, jadis, avant
+de vous aimer plus qu'elle! Comme elle me pèse
+aujourd'hui! La liberté, pour un vieux garçon
+comme moi, c'est le vide, le vide partout, c'est le
+chemin de la mort, sans rien, dedans pour empêcher
+de voir le bout, c'est cette question sans cesse
+posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir
+pour n'être pas seul? Et je vais de camarade en
+camarade, de poignée demain en poignée demain,
+mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des
+miettes qui ne font pas un morceau&mdash;Vous, j'ai
+Vous, mon amie, mais vous n'êtes pas à moi. C'est
+même peut-être de vous que me vient l'angoisse
+dont je souffre, car c'est le désir de votre contact,
+de votre présence, du même toit sur nos têtes, des
+mêmes murs enfermant nos existences, du même
+intérêt serrant nos coeurs, le besoin de cette communauté
+d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de
+gaîté, de tristesse et aussi de choses matérielles,
+qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à moi,
+c'est-à-dire que je vole un peu de vous de temps
+en temps. Mais je voudrais respirer sans cesse
+l'air même que vous respirez, partager tout avec
+vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient
+à nous deux, sentir que tout ce dont je vis
+est à vous autant qu'à moi, le verre dans lequel je
+bois, le siège sur lequel je me repose, le pain que
+je mange et le feu qui me chauffe.</p>
+
+<p>«Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine
+loin de vous.</p>
+
+<p>«OLIVIER.»</p>
+
+
+<p>«Roncières, 8 août.</p>
+
+<p>«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que
+vous ne me reconnaîtrez point. Je crois que j'ai
+trop pleuré. Il faut que je me repose un peu avant
+de revenir, car je ne veux pas me remontrer à
+vous comme je suis. Mon mari part pour Paris
+après-demain et vous portera de nos nouvelles.
+Il compte vous emmener dîner quelque part et me
+charge de vous prier de l'attendre chez vous vers
+sept heures.</p>
+
+<p>«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu
+mieux, dès que je n'aurai plus cette figure de
+déterrée qui me fait peur à moi-même, je retournerai
+près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette
+et vous, moi aussi, et je veux offrir à chacun de
+vous tout ce que je pourrai lui donner, sans voler
+l'autre.</p>
+
+<p>«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré,
+pour que vous les baisiez.</p>
+
+<p>«ANNE.»</p>
+
+<p>Quand il reçut cette lettre annonçant le retour
+encore retardé, Olivier Bertin eut envie, une envie
+immodérée, de prendre une voiture pour aller à la
+gare, et le train pour aller à Roncières; puis,
+songeant que M. de Guilleroy devait revenir le
+lendemain, il se résigna et se mit à désirer l'arrivée
+du mari avec presque autant d'impatience que si
+c'eût été celle de la femme elle-même.</p>
+
+<p>Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces
+vingt-quatre heures d'attente.</p>
+
+<p>Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les
+mains tendues, s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher ami, que je suis heureux de vous
+voir!</p>
+
+<p>L'autre aussi semblait fort satisfait, content
+surtout de rentrer à Paris, car la vie n'était pas
+gaie en Normandie, depuis trois semaines.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé
+à deux places, dans un coin de l'atelier, sous un
+dais d'étoffes orientales, et, se reprenant les mains
+avec des airs attendris, ils se les serrèrent de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Et la comtesse, demanda Bertin, comment
+va-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas très bien. Elle a été très touchée,
+très affectée, et elle se remet trop lentement.
+J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne revient-elle pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la
+décider à rentrer ici.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-elle tout le jour?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère.
+Ça n'est pas bon pour elle. Je voudrais bien qu'elle
+se décidât à changer d'air, à quitter l'endroit où
+ça s'est passé, vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Et Annette?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle, une fleur épanouie!</p>
+
+<p>Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle eu beaucoup de chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez,
+du chagrin de dix-huit ans, ça ne tient pas.</p>
+
+<p>Après un silence, Guilleroy reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien
+besoin de me dégourdir, moi, d'entendre du bruit
+et de voir du mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en cette saison, il me semble que le
+café des Ambassadeurs est indiqué.</p>
+
+<p>Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers
+les Champs-Elysées. Guilleroy, agité par cet éveil
+des Parisiens qui rentrent et pour qui la ville, après
+chaque absence, semble rajeunie et pleine de surprises
+possibles, interrogeait le peintre sur mille
+détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait
+dit, et Olivier, après d'indifférentes réponses où
+se reflétait tout l'ennui de sa solitude, parlait de
+Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à recueillir
+autour de lui ce quelque chose de presque
+matériel que laissent en nous les gens qu'on vient
+de voir, subtile émanation des êtres qu'on emporte
+en les quittant, qu'on garde en soi quelques heures
+et qui s'évapore dans l'air nouveau.</p>
+
+<p>Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville
+et sur la grande avenue où commençaient à sautiller
+sous les feuillages les refrains alertes des
+concerts en plein vent. Les deux hommes, assis
+au balcon du café des Ambassadeurs, regardaient
+sous eux les bancs et les chaises encore vides de
+l'enceinte fermée jusqu'au petit théâtre où les
+chanteuses, dans la clarté blafarde des globes
+électriques et du jour mêlés, étalaient leurs toilettes
+éclatantes et la teinte rosé de leur chair. Des
+odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles
+chaudes, flottaient dans les imperceptibles brises
+que se renvoyaient les marronniers, et quand une
+femme passait, cherchant sa place réservée, suivie
+d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le
+parfum capiteux et frais de ses robes et de son corps.</p>
+
+<p>Guilleroy, radieux, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'aime mieux être ici que là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux
+être là-bas qu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher, c'est toujours Paris.</p>
+
+<p>Le député semblait être dans un jour de contentement,
+dans un de ces rares jours d'effervescence
+égrillarde où les hommes graves font des bêtises.
+Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine
+avec trois maigres jeunes messieurs superlativement
+corrects, et il interrogeait sournoisement
+Olivier sur toutes les filles connues et cotées dont
+il entendait chaque jour citer les noms. Puis il
+murmura avec un ton de profond regret:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de la chance d'être resté garçon,
+vous. Vous pouvez faire et voir tant de choses.</p>
+
+<p>Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux
+qu'une pensée harcelle, il prit Guilleroy pour confident
+de ses tristesses et de son isolement. Quand
+il eut tout dit, récité jusqu'au bout la litanie de ses
+mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le
+besoin de soulager son coeur, combien il eût désiré
+l'amour et le frôlement d'une femme installée à
+son côté, le comte, à son tour, convint que le mariage
+avait du bon. Retrouvant alors son éloquence
+parlementaire pour vanter la douceur de sa vie
+intérieure, il fit de la comtesse un grand éloge,
+qu'Olivier approuvait gravement par de fréquents
+mouvements de tête.</p>
+
+<p>Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux
+de ce bonheur intime que Guilleroy célébrait par
+devoir, le peintre finit par murmurer, avec une
+conviction sincère:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez eu de la chance, vous!</p>
+
+<p>Le député, flatté, en convint; puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien la voir revenir; vraiment,
+elle me donne du souci en ce moment! Tenez,
+puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez
+aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera,
+vous, car vous êtes son meilleur ami; tandis qu'un
+mari..., vous savez...</p>
+
+<p>Olivier, ravi, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant...,
+croyez-vous que cela ne la contrariera pas
+de me voir arriver ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout; allez donc, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens alors. Je partirai demain par le
+train d'une heure. Faut-il lui envoyer une dépêche?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin
+que vous trouviez une voiture à la gare.</p>
+
+<p>Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent
+aux boulevards; mais au bout d'une demi-heure à
+peine, le comte soudain quitta le peintre, sous le
+prétexte d'une affaire urgente qu'il avait tout à
+fait oubliée.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>La comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir,
+venaient de s'asseoir face à face, pour déjeuner,
+dans la vaste salle de Roncières. Les portraits
+d'aïeux, naïvement peints, l'un en cuirasse, un
+autre en justaucorps, celui-ci poudré en officier
+des gardes françaises, celui-là en colonel de la
+Restauration, alignaient sur les murs la collection
+des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la
+dorure tombait. Deux domestiques, aux pas sourds,
+commençaient à servir les deux femmes silencieuses;
+et les mouches faisaient autour du lustre
+en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit
+nuage de points noirs tourbillonnant et bourdonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait
+un peu frais ici.</p>
+
+<p>Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au
+plafond, et larges comme des baies, furent ouvertes
+à deux battants. Un souffle d'air tiède, portant des
+odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de
+campagne, entra brusquement par ces trois grands
+trous, se mêlant à l'air un peu humide de la pièce
+profonde enfermée dans les murs épais du château.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant à
+pleine gorge.</p>
+
+<p>Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers
+le dehors et regardaient au-dessous d'un ciel bleu
+clair, un peu voilé par cette brume de midi qui
+miroite sur les terres imprégnées de soleil, la
+longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres
+de place en place et ses perspectives ouvertes au
+loin sur la campagne jaune illuminée jusqu'à
+l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons une longue promenade après déjeuner,
+dit la comtesse. Nous pourrons aller à pied
+jusqu'à Berville, en suivant la rivière, car il ferait
+trop chaud dans la plaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman, et nous prendrons Julio pour
+faire lever des perdrix.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que ton père le défend.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, puisque papa est à Paris! C'est si amusant
+de voir Julio en arrêt. Tiens, le voici qui taquine
+les vaches. Dieu, qu'il est drôle!</p>
+
+<p>Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à
+une fenêtre d'où elle cria: «Hardi, Julio, hardi!»</p>
+
+<p>Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées
+d'herbe, accablées de chaleur, se reposaient couchées
+sur le flanc, le ventre saillant, repoussé par
+la pression du sol. Allant de l'une à l'autre avec
+des aboiements, des gambades folles, une colère
+gaie, furieuse et feinte, un épagneul de chasse,
+svelte, blanc et roux, dont les oreilles frisées s'envolaient
+à chaque bond, s'acharnait à faire lever
+les trois grosses bêtes qui ne voulaient pas. C'était
+là, assurément, le jeu favori du chien, qui devait
+le recommencer chaque fois qu'il apercevait les
+vaches étendues. Elles, mécontentes, pas effrayées,
+le regardaient de leurs gros yeux mouillés, en
+tournant la tête pour le suivre.</p>
+
+<p>Annette, de sa fenêtre, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Apporte, Julio, apporte.</p>
+
+<p>Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus
+fort, s'aventurait jusqu'à la croupe, en feignant de
+vouloir mordre. Elles commençaient à s'inquiéter,
+et les frissons nerveux de leur peau pour chasser
+les mouches devenaient plus fréquents et plus
+longs.</p>
+
+<p>Soudain le chien, emporté par une course qu'il
+ne put maîtriser à temps, arriva en plein élan si
+près d'une vache, que, pour ne point se culbuter
+contre elle, il dut sauter par-dessus. Frôlé par le
+bond, le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la
+tête, se redressa ensuite avec lenteur sur ses quatre
+jambes, en reniflant fortement. Le voyant debout,
+les deux autres aussitôt l'imitèrent; et Julio se mit
+à danser autour d'eux une danse de triomphe,
+tandis qu'Annette le félicitait.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Julio, bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner,
+mon enfant.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour
+sur ses yeux, annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! le porteur du télégraphe.</p>
+
+<p>Dans le sentier invisible, perdu au milieu des
+blés et des avoines, une blouse bleue semblait glisser
+à la surface des épis, et s'en venait vers le
+château, au pas cadencé de l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu
+que ce ne soit pas une mauvaise nouvelle!</p>
+
+<p>Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse
+si longtemps en nous la mort d'un être aimé
+trouvée dans une dépêche. Elle ne pouvait maintenant
+déchirer la bande collée pour ouvrir le petit
+papier bleu, sans sentir trembler ses doigts et
+s'émouvoir son âme, et croire que de ces plis si
+longs à défaire allait sortir un chagrin qui ferait de
+nouveau couler ses larmes.</p>
+
+<p>Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune,
+aimait tout l'inconnu qui vient à nous. Son coeur,
+que la vie venait pour la première fois de meurtrir,
+ne pouvait attendre que des joies de la sacoche
+noire et redoutable attachée au flanc des piétons
+de la poste, qui sèment tant d'émotions par
+les rues des villes et les chemins des champs.</p>
+
+<p>La comtesse ne mangeait plus, suivant en son
+esprit cet homme qui venait vers elle, porteur de
+quelques mots écrits, de quelques mots dont elle
+serait peut-être blessée comme d'un coup de couteau
+à la gorge. L'angoisse de savoir la rendait
+haletante, et elle cherchait à deviner quelle était
+cette nouvelle si pressée. A quel sujet? De qui?
+La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il malade?
+Mort peut-être aussi?</p>
+
+<p>Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent
+interminables; puis quand elle eut déchiré la dépêche
+et reconnu le nom de son mari, elle lut:
+«Je t'annonce que notre ami Bertin part pour
+Roncières par le train d'une heure. Envoie phaéton
+gare. Tendresses.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maman? disait Annette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle chance! Et quand?</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt.</p>
+
+<p>&mdash;A quatre heures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'il est gentil!</p>
+
+<p>Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau
+depuis quelque temps grandissait en elle, et
+la brusque arrivée du peintre lui semblait une menace
+aussi pénible que tout ce qu'elle avait pu
+prévoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à
+sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, maman, tu ne viendras pas!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous attendrai ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Ça lui fera de la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me sens pas très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le déjeuner m'a fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;D'ici là, tu iras mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vais même monter dans ma chambre.
+Fais-moi prévenir dès que vous serez arrivés.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman.</p>
+
+<p>Puis, après avoir donné des ordres pour qu'on
+attelât le phaéton à l'heure voulue et qu'on préparât
+l'appartement, la comtesse rentra chez elle
+et s'enferma.</p>
+
+<p>Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans
+souffrance, accidentée seulement par l'affection
+d'Olivier, et agitée par le souci de la conserver.
+Elle y avait réussi, toujours victorieuse dans cette
+lutte. Son coeur, bercé par les succès et la louange,
+devenu un coeur exigeant de belle mondaine à qui
+sont dues toutes les douceurs de la terre, après
+avoir consenti à un mariage brillant, où l'inclination
+n'entrait pour rien, après avoir ensuite accepté
+l'amour comme le complément d'une existence
+heureuse, après avoir pris son parti d'une liaison
+coupable, beaucoup par entraînement, un peu par
+religion pour le sentiment lui-même, par compensation
+au train-train vulgaire de l'existence, s'était
+cantonné, barricadé dans ce bonheur que le hasard
+lui avait fait, sans autre désir que de le défendre
+contre les surprises de chaque jour. Elle avait
+donc accepté avec une bienveillance de jolie femme
+les événements agréables qui se présentaient, et,
+peu aventureuse, peu harcelée par des besoins
+nouveaux et des démangeaisons d'inconnu, mais
+tendre, tenace et prévoyante, contente du présent,
+inquiète, par nature, du lendemain, elle avait su
+jouir des éléments que lui fournissait le Destin
+avec une prudence économe et sagace.</p>
+
+<p>Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se
+l'avouer, s'était glissée dans son âme la préoccupation
+obscure des jours qui passent, de l'âge qui
+vient. C'était en sa pensée quelque chose comme
+une petite démangeaison qui ne cessait jamais.
+Mais sachant bien que cette descente de la vie
+était sans fond, qu'une fois commencée on ne
+l'arrêtait plus, et cédant à l'instinct du danger,
+elle ferma les yeux en se laissant glisser afin de
+conserver son rêve, de ne pas avoir le vertige de
+l'abîme et le désespoir de l'impuissance.</p>
+
+<p>Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil
+factice de rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette
+apparut à côté d'elle avec la fraîcheur
+de ses dix-huit années, au lieu de souffrir de ce
+voisinage, elle fut fière, au contraire, de pouvoir
+être préférée, dans la grâce savante de sa maturité,
+à cette fillette épanouie dans l'éclat radieux
+de la première jeunesse.</p>
+
+<p>Elle se croyait même au début d'une période
+heureuse et tranquille quand la mort de sa mère
+vint la frapper en plein coeur. Ce fut, pendant les
+premiers jours, un de ces désespoirs profonds qui
+ne laissent place à nulle autre pensée. Elle restait
+du matin au soir abîmée dans la désolation, cherchant
+à se rappeler mille choses de la morte, des
+paroles familières, sa figure d'autrefois, des robes
+qu'elle avait portées jadis, comme si elle eût
+amassé au fond de sa mémoire des reliques, et recueilli
+dans le passé disparu tous les intimes et
+menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles
+rêveries. Puis quand elle fut arrivée ainsi à un tel
+paroxysme de désespoir, qu'elle avait à tout instant
+des crises de nerfs et des syncopes, toute cette
+peine accumulée jaillit en larmes, et, jour et nuit,
+coula de ses yeux.</p>
+
+<p>Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait
+et venait d'ouvrir les volets et les rideaux en
+demandant: «Comment va Madame aujourd'hui?»
+elle répondit, se sentant épuisée et courbaturée à
+force d'avoir pleuré: «Oh! pas du tout. Vraiment,
+je n'en puis plus.»</p>
+
+<p>La domestique qui tenait le plateau portant le
+thé regarda sa maîtresse, et émue de la voir si pâle
+dans la blancheur du lit, elle balbutia avec un
+accent triste et sincère:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Madame a très mauvaise mine.
+Madame ferait bien de se soigner.</p>
+
+<p>Le ton dont cela fut dit enfonça au coeur de la
+comtesse une petite piqûre comme d'une pointe
+d'aiguille, et dès que la bonne fut partie, elle se
+leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire
+à glace.</p>
+
+<p>Elle demeura stupéfaite en face d'elle-même,
+effrayée de ses joues creuses, de ses yeux rouges,
+du ravage produit sur elle par ces quelques jours
+de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si
+bien, qu'elle avait si souvent regardé en tant de
+miroirs divers, dont elle savait toutes les expressions,
+toutes les gentillesses, tous les sourires,
+dont elle avait déjà bien des fois corrigé la pâleur,
+réparé les petites fatigues, détruit les rides légères
+apparues au trop grand jour, au coin des yeux, lui
+sembla tout à coup celui d'une autre femme, un
+visage nouveau qui se décomposait, irréparablement
+malade.</p>
+
+<p>Pour se mieux voir, pour mieux constater ce
+mal inattendu, elle s'approcha jusqu'à toucher la
+glace du front, si bien que son haleine, répandant
+une buée sur le verre, obscurcit, effaça presque
+l'image blême qu'elle contemplait. Elle dut alors
+prendre un mouchoir pour essuyer la brume de
+son souffle, et frissonnante d'une émotion bizarre,
+elle fit un long et patient examen des altérations
+de son visage. D'un doigt léger elle tendit la peau
+des joues, lissa celle du front, releva les cheveux,
+retourna les paupières pour regarder le blanc de
+l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents
+un peu ternies où des points d'or brillaient, s'inquiéta
+des gencives livides et de la teinte jaune de
+la chair au-dessus des joues et sur les tempes.</p>
+
+<p>Elle mettait à cette revue de la beauté défaillante
+tant d'attention qu'elle n'entendit pas ouvrir la
+porte, et qu'elle tressaillit jusqu'au coeur quand sa
+femme de chambre, debout derrière elle, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame a oublié de prendre son thé.</p>
+
+<p>La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse,
+et la domestique, devinant sa pensée, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame a trop pleuré, il n'y a rien de pire
+que les larmes pour vider la peau. C'est le sang
+qui tourne en eau.</p>
+
+<p>Comme la comtesse ajoutait tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a aussi l'âge.</p>
+
+<p>La bonne se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Madame n'en est pas là! En quelques
+jours de repos il n'y paraîtra plus. Mais il
+faut que Madame se promène et prenne bien garde
+de ne pas pleurer.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle fut habillée, la comtesse descendit
+au parc, et pour la première fois depuis la mort
+de sa mère, elle alla visiter le petit verger où elle
+aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis
+elle gagna la rivière et marcha le long de l'eau
+jusqu'à l'heure du déjeuner.</p>
+
+<p>En s'asseyant à la table en face de son mari, à
+côté de sa fille, elle demanda pour savoir leur
+pensée:</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois être
+moins pâle.</p>
+
+<p>Le comte répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez encore bien mauvaise mine.</p>
+
+<p>Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui
+mouilla les yeux, car elle avait pris l'habitude des
+larmes.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants,
+soit qu'elle pensât à sa mère, soit qu'elle
+pensât à elle-même, elle sentit à tout moment des
+sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupières,
+mais pour ne pas les laisser s'épandre et
+lui raviner les joues, elle les retenait en elle, et
+par un effort surhumain de volonté, entraînant sa
+pensée sur des choses étrangères, la maîtrisant,
+la dominant, l'écartant de ses peines, elle s'efforçait
+de se consoler, de se distraire, de ne plus songer
+aux choses tristes, afin de retrouver la santé
+de son teint.</p>
+
+<p>Elle ne voulait pas surtout retourner à Paris et
+revoir Olivier Bertin avant d'être redevenue elle-même.
+Comprenant qu'elle avait trop maigri, que
+la chair des femmes de son âge a besoin d'être
+pleine pour se conserver fraîche, elle cherchait de
+l'appétit sur les routes et dans les bois voisins, et
+bien qu'elle rentrât fatiguée et sans faim, elle
+s'efforçait de manger beaucoup.</p>
+
+<p>Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point
+son obstination. Enfin, devant sa résistance invincible,
+il déclara qu'il s'en allait seul, laissant la comtesse
+libre de revenir lorsqu'elle y serait disposée.</p>
+
+<p>Elle reçut le lendemain la dépêche annonçant
+l'arrivée d'Olivier.</p>
+
+<p>Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur
+de son premier regard. Elle aurait désiré attendre
+encore une semaine ou deux. En une semaine, en
+se soignant, on peut changer tout à fait de visage,
+puisque les femmes, même bien portantes et jeunes,
+sous la moindre influence sont méconnaissables
+du jour au lendemain. Mais l'idée d'apparaître en
+plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans
+cette lumière du mois d'août, à côté d'Annette si
+fraîche, l'inquiéta tellement, qu'elle se décida tout
+de suite à ne point aller à la gare et à l'attendre
+dans la demi-ombre du salon.</p>
+
+<p>Elle était montée dans sa chambre et songeait.
+Des souffles de chaleur remuaient de temps en
+temps les rideaux. Le chant des cris-cris emplissait
+l'air. Jamais encore elle ne s'était sentie si
+triste. Ce n'était plus la grande douleur écrasante
+qui avait broyé son coeur, qui l'avait déchirée,
+anéantie, devant le corps sans âme de la vieille
+maman bien-aimée. Cette douleur qu'elle avait
+crue inguérissable s'était, en quelques jours, atténuée
+jusqu'à n'être qu'une souffrance du souvenir;
+mais elle se sentait emportée maintenant
+noyée dans un flot profond de mélancolie où elle
+était entrée tout doucement, et dont elle ne sortirait
+plus.</p>
+
+<p>Elle avait envie de pleurer, une envie irrésistible&mdash;et
+ne voulait pas. Chaque fois qu'elle sentait
+ses paupières humides, elle les essuyait vivement,
+se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les
+grands arbres des futaies les corbeaux promenant
+dans le ciel bleu leur vol noir et lent.</p>
+
+<p>Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un
+coup d'oeil, effaçait la trace d'une larme en effleurant
+le coin de l'oeil avec la houppe de poudre de riz,
+et elle regardait l'heure en cherchant à deviner à
+quel point de la route il pouvait bien être arrivé.</p>
+
+<p>Comme toutes les femmes qu'emporte une détresse
+d'âme irraisonnée ou réelle, elle se rattachait
+à lui avec une tendresse éperdue. N'était-il
+pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout
+ce que devient un être quand on l'aime uniquement
+et qu'on se sent vieillir!</p>
+
+<p>Soudain elle entendit au loin le claquement d'un
+fouet, courut à la fenêtre et vit le phaéton qui faisait
+le tour de la pelouse au grand trot des deux
+chevaux. Assis à côté d'Annette, dans le fond de
+la voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant
+la comtesse, et elle répondit à ce signe par
+des bonjours jetés des deux mains. Puis elle descendit,
+le coeur battant, mais heureuse à présent,
+toute vibrante de la joie de le sentir si près, de lui
+parler et de le voir.</p>
+
+<p>Ils se rencontrèrent dans l'antichambre, devant
+la porte du salon.</p>
+
+<p>Il ouvrit les bras vers elle avec un irrésistible
+élan, et d'une voix que chauffait une émotion
+vraie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je
+vous embrasse!</p>
+
+<p>Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre
+lui en tendant ses joues, et pendant qu'il appuyait
+ses lèvres, elle murmura dans son oreille: «Je
+t'aime.»</p>
+
+<p>Puis Olivier, sans lâcher ses mains qu'il serrait,
+la regarda, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cette triste figure?</p>
+
+<p>Elle se sentait défaillir. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu pâlotte; mais ça n'est rien.</p>
+
+<p>Pour le remercier, elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher ami, cher ami!&mdash;ne trouvant pas
+autre chose à dire.</p>
+
+<p>Mais il s'était retourné, cherchant derrière lui
+Annette disparue, et brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce étrange, hein, de voir votre fille en
+deuil?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>Il s'écria, avec une animation extraordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait
+peint par moi, c'est mon portrait! C'est vous,
+telle que je vous ai rencontrée autrefois en entrant
+chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette
+porte où vous avez passé sous mon regard, comme
+une frégate passe sous le canon d'un fort. Sacristi!
+quand j'ai aperçu à la gare, tout à l'heure, la petite
+debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil
+de ses cheveux autour du visage, mon sang n'a fait
+qu'un tour. J'ai cru que j'allais pleurer. Je vous
+dis que c'est à devenir fou quand on vous a connue
+comme moi, qui vous ai regardée mieux que personne
+et aimée plus que personne, et reproduite
+en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai bien
+pensé que vous me l'aviez envoyée toute seule au
+chemin de fer pour me donner cet étonnement.
+Dieu de Dieu, que j'ai été surpris! Je vous dis que
+c'est à devenir fou!</p>
+
+<p>Il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Annette, Nané.</p>
+
+<p>La voix de la jeune fille répondit du dehors, car
+elle donnait du sucre aux chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc ici.</p>
+
+<p>Elle accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mets-toi tout près de ta mère.</p>
+
+<p>Elle s'y plaça, et il les compara; mais il répétait
+machinalement, sans conviction: «Oui, c'est étonnant,
+c'est étonnant,» car elles se ressemblaient
+moins côte à côte qu'avant de quitter Paris, la jeune
+fille ayant pris en cette toilette noire une expression
+nouvelle de jeunesse lumineuse, tandis que la mère
+n'avait plus depuis longtemps cette flambée des
+cheveux et du teint dont elle avait jadis ébloui et
+grisé le peintre en le rencontrant pour la première
+fois.</p>
+
+<p>Puis la comtesse et lui entrèrent au salon. Il
+semblait radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la bonne idée que j'ai eue de venir!&mdash;disait-il.
+Il se reprit:&mdash;Non, c'est votre mari qui
+l'a eue pour moi. Il m'a chargé de vous ramener.
+Et moi, savez-vous ce que je vous propose?&mdash;Non,
+n'est-ce pas?&mdash;Eh bien, je vous propose au
+contraire de rester ici. Par ces chaleurs, Paris est
+odieux, tandis que la campagne est délicieuse.
+Dieu! qu'il fait bon!</p>
+
+<p>La tombée du soir imprégnait le parc de fraîcheur,
+faisait frissonner les arbres et s'exhaler de
+la terre des vapeurs imperceptibles qui jetaient sur
+l'horizon un léger voile transparent. Les trois
+vaches, debout et la tête basse, broutaient, avec
+avidité, et quatre paons, avec un fort bruit d'ailes,
+montaient se percher dans un cèdre où ils avaient
+coutume de dormir, sous les fenêtres du château.
+Des chiens aboyaient au loin par la campagne, et
+dans l'air tranquille de cette fin de jour passaient
+des appels de voix humaines, des phrases jetées à
+travers les champs, d'une pièce de terre à l'autre,
+et ces cris courts et gutturaux avec lesquels on
+conduit les bêtes.</p>
+
+<p>Le peintre, nu-tête, les yeux brillants, respirait
+à pleine gorge; et comme la comtesse le regardait:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le bonheur, dit-il.</p>
+
+<p>Elle se rapprocha de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne dure jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons-le quand il vient.</p>
+
+<p>Elle, alors, avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y
+trouve. Je ne saurais plus vivre en un endroit où
+vous n'êtes pas. Quand on est jeune, on peut être
+amoureux de loin, par lettres, par pensées, par
+exaltation pure, peut-être parce qu'on sent la vie
+devant soi, peut-être aussi parce qu'on a plus de
+passion que de besoins du coeur; à mon âge, au
+contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme,
+c'est un pansement de l'âme, qui ne battant
+plus que d'une aile s'envole moins dans l'idéal. Le
+coeur n'a plus d'extase, mais des exigences égoïstes.
+Et puis, je sens très bien que je n'ai pas de temps
+à perdre pour jouir de mon reste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main.</p>
+
+<p>Il répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le
+montre, mes cheveux, mon caractère qui change,
+la tristesse qui vient. Sacristi, voilà une chose que
+je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on
+m'eût dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je
+deviendrais triste sans raison, inquiet, mécontent
+de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela prouve que
+mon coeur aussi a vieilli.</p>
+
+<p>Elle répondit avec une certitude profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas
+changé. Si, il a rajeuni peut-être. Il a eu vingt ans,
+il n'en a plus que seize.</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps à causer ainsi dans la fenêtre
+ouverte, mêlés à l'âme du soir, tout près l'un
+de l'autre, plus près qu'ils n'avaient jamais été, en
+cette heure de tendresse, crépusculaire comme
+l'heure du jour.</p>
+
+<p>Un domestique entra, annonçant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse est servie.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez prévenu ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle est dans la salle à manger.</p>
+
+<p>Ils s'assirent à table, tous les trois. Les volets
+étaient clos, et deux grands candélabres de six
+bougies, éclairant le visage d'Annette, lui faisaient
+une tête poudrée d'or. Bertin, souriant, ne cessait
+de la regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il.</p>
+
+<p>Et il se tournait vers la comtesse en admirant la
+fille, comme pour remercier la mère de lui avoir
+donné ce plaisir.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune
+s'était levée sur les arbres du parc. Leur masse
+sombre avait l'air d'une grande île, et la campagne
+au delà semblait une mer cachée sous la petite
+brume qui flottait au ras des plaines.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, allons nous promener, dit Annette.</p>
+
+<p>La comtesse y consentit.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends Julio.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tu veux.</p>
+
+<p>Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en
+s'amusant avec le chien. Lorsqu'ils longèrent la
+pelouse, ils entendirent le souffle des vaches qui,
+réveillées et sentant leur ennemi, levaient la tête
+pour regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune
+effilait entre les branches une pluie de rayons fins
+qui glissaient jusqu'à terre en mouillant les feuilles
+et se répandaient sur le chemin par petites flaques
+de clarté jaune. Annette et Julio couraient, semblaient
+avoir sous cette nuit sereine le même coeur
+joyeux et vide, dont l'ivresse partait en gambades.</p>
+
+<p>Dans les clairières où l'onde lunaire descendait
+ainsi qu'en des puits, la jeune fille passait comme
+une apparition, et le peintre la rappelait, émerveillé
+de cette vision noire, dont le clair visage
+brillait. Puis, quand elle était repartie, il prenait
+et serrait la main de la comtesse, et souvent cherchait
+ses lèvres en traversant des ombres plus
+épaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette
+avait ravivé l'impatience de son coeur.</p>
+
+<p>Ils gagnèrent enfin le bord de la plaine, où l'on
+devinait à peine au loin, de place en place, les
+bouquets d'arbres des fermes. A travers la buée de
+lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait,
+et le silence léger, le silence vivant de ce grand espace
+lumineux et tiède était plein de l'inexprimable
+espoir, de l'indéfinissable attente qui rendent
+si douces les nuits d'été. Très haut dans le ciel,
+quelques petits nuages longs et minces semblaient
+faits d'écailles d'argent. En demeurant quelques
+secondes immobile, on entendait dans cette paix
+nocturne un confus et continu murmure de vie,
+mille bruits frêles dont l'harmonie ressemblait d'abord
+à du silence.</p>
+
+<p>Une caille, dans un pré voisin, jetait son double
+cri, et Julio, les oreilles dressées, s'en alla à pas
+furtifs vers les deux notes de flûte de l'oiseau. Annette
+le suivit, aussi légère que lui, retenant son
+souffle et se baissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la comtesse restée seule avec le peintre,
+pourquoi les moments comme celui-ci passent-ils
+si vite? On ne peut rien tenir, on ne peut rien
+garder. On n'a même pas le temps de goûter ce qui
+est bon. C'est déjà fini.</p>
+
+<p>Olivier lui baisa la main et reprit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je
+suis tout à l'heure présente.</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'aimez pas comme je vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! ...</p>
+
+<p>Elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez
+fort bien avant dîner, une femme qui satisfait
+les besoins de votre coeur, une femme qui ne vous
+a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur
+dans votre vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui,
+j'ai la conscience, j'ai la joie ardente de vous avoir
+été bonne, utile et secourable. Vous avez aimé,
+vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi
+d'agréable, mes attentions pour vous, mon admiration,
+mon souci de vous plaire, ma passion, le
+don complet que je vous ai fait de mon être intime.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous!
+Oh, cela je le sens comme on sent un courant
+d'air froid. Vous aimez en moi mille choses,
+ma beauté, qui s'en va, mon dévouement, l'esprit
+qu'on me trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le
+monde, celle que j'ai de vous dans mon coeur; mais
+ce n'est pas moi, moi, rien que moi, comprenez-vous?</p>
+
+<p>Il eut un petit rire amical:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me
+faites une scène de reproches très inattendue.</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre
+comment je vous aime, moi! Voyons, je
+cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à vous,
+et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma
+chair et de mon âme une ivresse indicible de vous
+appartenir, et un besoin irrésistible de vous donner
+davantage de moi. Je voudrais me sacrifier d'une
+façon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand
+on aime, que de donner, de donner toujours, tout,
+tout, sa vie, sa pensée, son corps, tout ce qu'on a,
+et de bien sentir qu'on donne et d'être prête à tout
+risquer pour donner plus encore. Je vous aime,
+jusqu'à aimer souffrir pour vous, jusqu'à aimer
+mes inquiétudes, mes tourments, mes jalousies, la
+peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre
+pour moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai
+découvert, un vous qui n'est pas celui du monde,
+celui qu'on admire, celui qu'on connaît, un vous
+qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne
+peut pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer,
+car j'ai, pour le regarder, des yeux qui ne voient
+plus que lui. Mais on ne peut pas dire ces choses.
+Il n'y a pas de mots pour les exprimer.</p>
+
+<p>Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite:</p>
+
+<p>&mdash;Chère, chère, chère Any.</p>
+
+<p>Julio revenait en bondissant, sans avoir trouvé
+la caille qui s'était tue à son approche, et Annette
+le suivait toujours, essoufflée d'avoir couru.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne à
+vous, monsieur le peintre!</p>
+
+<p>Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrèrent,
+marchant ainsi, lui entre elles, sous les
+arbres noirs. Ils ne parlaient plus. Il avançait, possédé
+par elles, pénétré par une sorte de fluide féminin
+dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait
+pas à les voir, puisqu'il les avait contre lui, et
+même il fermait les yeux pour mieux les sentir.
+Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant
+lui, épris d'elles, de celle de gauche comme
+de celle de droite, sans savoir laquelle était à gauche,
+laquelle était à droite, laquelle était la mère,
+laquelle était la fille. Il s'abandonnait volontairement
+avec une sensualité inconsciente et raffinée
+au trouble de cette sensation. Il cherchait même à
+les mêler dans son coeur, à ne plus les distinguer
+dans sa pensée, et il berçait son désir au charme
+de cette confusion. N'était-ce pas une seule femme
+que cette mère et cette fille si pareilles? et la fille
+ne semblait-elle pas venue sur la terre uniquement
+pour rajeunir son amour ancien pour là mère?</p>
+
+<p>Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château,
+il lui sembla qu'il venait de passer les plus délicieuses
+minutes de sa vie, de subir la plus étrange,
+la plus inanalysable et la plus complète émotion que
+pût goûter un homme, grisé d'une même tendresse
+par la séduction émanée de deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'exquise soirée! dit-il, dès qu'il se retrouva
+entre elles à la lumière des lampes.</p>
+
+<p>Annette s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je
+passerais toute la nuit à me promener quand il fait
+beau.</p>
+
+<p>La comtesse regarda la pendule:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est onze heures et demie. Il faut se
+coucher, mon enfant.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent, chacun allant vers son appartement.
+Seule, la jeune fille qui n'avait pas envie
+de se mettre au lit, dormit bien vite.</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'heure ordinaire, lorsque la
+femme de chambre, après avoir ouvert les rideaux
+et les auvents, apporta le thé et regarda sa maîtresse
+encore ensommeillée, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame a déjà meilleure mine aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui. La figure de Madame est plus reposée.</p>
+
+<p>La comtesse, sans s'être encore regardée, savait
+bien que c'était vrai. Son coeur était léger, elle ne
+le sentait pas battre, et elle se sentait vivre. Le
+sang qui coulait en ses veines n'était plus rapide
+comme la veille, chaud et chargé de fièvre, promenant
+en toute sa chair de l'énervement et de
+l'inquiétude, mais il y répandait un tiède bien-être,
+et aussi de la confiance heureuse.</p>
+
+<p>Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir
+dans la glace. Elle fut un peu surprise, car elle se
+sentait si bien qu'elle s'attendait à se trouver rajeunie,
+en une seule nuit, de plusieurs années.
+Puis elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et,
+après s'être encore regardée, elle se résigna à constater
+qu'elle avait seulement le teint plus clair,
+les yeux moins fatigués, les lèvres plus vives que
+la veille. Comme son âme était contente, elle ne
+pouvait s'attrister, et elle sourit en pensant: «Oui,
+dans quelques jours, je serai tout à fait bien. J'ai
+été trop éprouvée pour me remettre si vite.»</p>
+
+<p>Mais elle resta longtemps, très longtemps assise
+devant sa table de toilette où étaient étalés, dans
+un ordre gracieux, sur une nappe de mousseline
+bordée de dentelles, devant un beau miroir de
+cristal taillé, tous ses petits instruments de coquetterie
+à manche d'ivoire portant son chiffre coiffé
+d'une couronne. Ils étaient là, innombrables, jolis,
+différents, destinés à des besognes délicates et secrètes,
+les uns en acier, fins et coupants, de formes
+bizarres, comme des outils de chirurgie pour
+opérer des bobos d'enfant, les autres ronds et doux,
+en plume, en duvet, en peau de bêtes inconnues,
+faits pour étendre sur la chair tendre la caresse
+des poudres odorantes, des parfums gras ou liquides.</p>
+
+<p>Longtemps elle les mania de ses doigts savants,
+promena de ses lèvres à ses tempes leur toucher
+plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les nuances
+imparfaitement retrouvées, soulignant les yeux,
+soignant les cils. Quand elle descendit enfin, elle
+était à peu près sûre que le premier regard qu'il
+lui jetterait ne serait pas trop défavorable.</p>
+
+<p>&mdash;Où est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique
+rencontré dans le vestibule.</p>
+
+<p>L'homme répondit:</p>
+
+<p>&mdash;M. Bertin est dans le verger, en train de faire
+une partie de lawn-tennis avec mademoiselle.</p>
+
+<p>Elle les entendit de loin crier les points.</p>
+
+<p>L'une après l'autre, la voix sonore du peintre et
+la voix fine de la jeune fille annonçaient: quinze,
+trente, quarante, avantage, à deux, avantage, jeu.</p>
+
+<p>Le verger où avait été battu un terrain pour le
+lawn-tennis était un grand carré d'herbe planté de
+pommiers, enclos par le parc, par le potager et
+par les fermes dépendant du château. Le long des
+talus qui le limitaient de trois côtés, comme les
+défenses d'un camp retranché, on avait fait pousser
+des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs de
+toutes sortes, champêtres ou rares, des roses en
+quantité, des oeillets, des héliotropes, des fuchsias,
+du réséda, bien d'autres encore, qui donnaient à
+l'air un goût de miel, ainsi que disait Bertin. Des
+abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient
+leurs dômes de paille le long du mur aux espaliers
+du potager, couvraient ce champ fleuri de leur vol
+blond et ronflant.</p>
+
+<p>Juste au milieu de ce verger on avait abattu
+quelques pommiers, afin d'obtenir la place nécessaire
+au lawn-tennis, et un filet goudronné, tendu
+par le travers de cet espace, le séparait en deux
+camps.</p>
+
+<p>Annette, d'un côté, sa jupe noire relevée, nu-tête,
+montrant ses chevilles et la moitié du mollet
+lorsqu'elle s'élançait pour attraper la balle au vol,
+allait, venait, courait, les yeux brillants et les joues
+rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et
+sûr de son adversaire.</p>
+
+<p>Lui, la culotte de flanelle blanche serrée aux
+reins sur la chemise pareille, coiffé d'une casquette
+à visière, blanche aussi, et le ventre un peu saillant,
+attendait la balle avec sang-froid, jugeait avec
+précision sa chute, la recevait et la renvoyait sans
+se presser, sans courir, avec l'aisance élégante,
+l'attention passionnée et l'adresse professionnelle
+qu'il apportait à tous les exercices.</p>
+
+<p>Ce fut Annette qui aperçut sa mère. Elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, maman; attends une minute que
+nous ayons fini ce coup-là.</p>
+
+<p>Cette distraction d'une seconde la perdit. La
+balle passa contre elle, rapide et basse, presque
+roulante, toucha terre et sortit du jeu.</p>
+
+<p>Tandis que Bertin criait: «Gagné», que la
+jeune fille, surprise, l'accusait d'avoir profité de son
+inattention, Julio, dressé à chercher et à retrouver,
+comme des perdrix tombées dans les broussailles,
+les balles perdues qui s'égaraient, s'élança derrière
+celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit
+dans la gueule avec délicatesse, et la rapporta en
+remuant la queue.</p>
+
+<p>Le peintre, maintenant, saluait la comtesse;
+mais, pressé de se remettre à jouer, animé par la
+lutte, content de se sentir souple, il ne jeta sur ce
+visage tant soigné pour lui qu'un coup d'oeil court
+et distrait; puis il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez? chère comtesse, j'ai peur
+de me refroidir et d'attraper une névralgie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle s'assit sur un tas de foin, fauché le matin
+même, pour donner champ libre aux joueurs, et,
+le coeur un peu triste tout à coup, les regarda.</p>
+
+<p>Sa fille, agacée de perdre toujours, s'animait,
+s'excitait, avait des cris de dépit ou de triomphe,
+des élans impétueux d'un bout à l'autre de son camp,
+et, souvent, dans ces bonds, des mèches de cheveux
+tombaient, déroulées, puis répandues sur ses épaules.
+Elle les saisissait, et, la raquette entre les genoux,
+en quelques secondes, avec des mouvements
+impatients, les rattachait en piquant des épingles,
+par grands coups, dans la masse de la chevelure.</p>
+
+<p>Et Bertin, de loin, criait à la comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! est-elle jolie ainsi, et fraîche comme
+le jour?</p>
+
+<p>Oui, elle était jeune, elle pouvait courir, avoir
+chaud, devenir rouge, perdre ses cheveux, tout
+braver, tout oser, car tout l'embellissait.</p>
+
+<p>Puis, quand ils se remettaient à jouer avec ardeur,
+la comtesse, de plus en plus mélancolique,
+songeait qu'Olivier préférait cette partie de balle,
+cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats
+qui sautent après des boules de papier, à la douceur
+de s'asseoir près d'elle, en cette chaude matinée,
+et de la sentir, aimante, contre lui.</p>
+
+<p>Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup
+du déjeuner, il lui sembla qu'on la délivrait, qu'on
+lui ôtait un poids du coeur. Mais, comme elle revenait,
+appuyée à son bras, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de m'amuser comme un gamin.
+C'est rudement bon d'être, ou de se croire jeune.
+Ah oui! ah oui! il n'y a que ça! Quand on n'aime
+plus courir, on est fini!</p>
+
+<p>En sortant de table, la comtesse qui, pour la première
+fois, la veille, n'avait pas été au cimetière,
+proposa d'y aller ensemble, et ils partirent tous les
+trois pour le village.</p>
+
+<p>Il fallait traverser le bois où coulait un ruisseau
+qu'on nommait la Rainette, sans doute à cause des
+petites grenouilles dont il était peuplé, puis franchir
+un bout de plaine avant d'arriver à l'église bâtie
+dans un groupe de maisons abritant l'épicier, le
+boulanger, le boucher, le marchand de vins et quelques
+autres modestes commerçants chez qui venaient
+s'approvisionner les paysans.</p>
+
+<p>L'aller fut silencieux et recueilli, la pensée de la
+morte oppressant les âmes. Sur la tombe, les deux
+femmes s'agenouillèrent et prièrent longtemps. La
+comtesse courbée, demeurait immobile, un mouchoir
+dans les yeux, car elle avait peur de pleurer,
+et que les larmes coulassent sur ses joues. Elle
+priait, non pas comme elle avait fait jusqu'à ce
+jour, par une espèce d'évocation de sa mère, par
+un appel désespéré sous le marbre de la tombe,
+jusqu'à ce qu'elle crût sentir à son émotion devenue
+déchirante que la morte l'entendait, l'écoutait,
+mais simplement en balbutiant avec ardeur les
+paroles consacrées du <i>Pater noster</i> et de l'<i>Ave Maria</i>.
+Elle n'aurait pas eu, ce jour-là, la force et la
+tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de
+cruel entretien sans réponse avec ce qui pouvait
+demeurer de l'être disparu autour du trou qui cachait
+les restes de son corps. D'autres obsessions
+avaient pénétré dans son coeur de femme, l'avaient
+remuée, meurtrie, distraite; et sa prière fervente
+montait vers le ciel pleine d'obscures supplications.
+Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a
+jeté sur la terre toutes les pauvres créatures, afin
+qu'il eût pitié d'elle-même autant que de celle rappelée
+à lui.</p>
+
+<p>Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait,
+tant ses appréhensions étaient encore cachées et
+confuses, mais elle sentait qu'elle avait besoin de
+l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des
+dangers prochains et d'inévitables douleurs.</p>
+
+<p>Annette, les yeux fermés, après avoir aussi balbutié
+des formules, était partie en une rêverie, car
+elle ne voulait pas se relever avant sa mère.</p>
+
+<p>Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait
+devant lui un ravissant tableau et regrettant un
+peu qu'il ne lui fût pas permis de faire un croquis.</p>
+
+<p>En revenant, ils se mirent à parler de l'existence
+humaine, remuant doucement ces idées amères et
+poétiques d'une philosophie attendrie et découragée,
+qui sont un fréquent sujet de causerie entre
+les hommes et les femmes que la vie blesse un peu
+et dont les coeurs se mêlent en confondant leurs
+peines.</p>
+
+<p>Annette, qui n'était point mûre pour ces pensées,
+s'éloignait à chaque instant afin de cueillir
+des fleurs champêtres au bord du chemin.</p>
+
+<p>Mais Olivier, pris d'un désir de la garder près
+de lui, énervé de la voir sans cesse repartir, ne la
+quittait point de l'oeil. Il s'irritait qu'elle s'intéressât
+aux couleurs des plantes plus qu'aux phrases
+qu'il prononçait. Il éprouvait un malaise inexprimable
+de ne pas la captiver, la dominer comme
+sa mère, et une envie d'étendre la main, de la saisir,
+de la retenir, de lui défendre de s'en aller. Il
+la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifférente,
+trop libre, libre comme un oiseau, comme un jeune
+chien qui n'obéit pas, qui ne revient point, qui a
+dans les veines l'indépendance, ce joli instinct de
+liberté que la voix et le fouet n'ont pas encore
+vaincu.</p>
+
+<p>Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et
+parfois il l'interrogeait, cherchait à éveiller un désir
+d'écouter et sa curiosité de femme; mais on eût
+dit que le vent capricieux du grand ciel soufflait
+dans la tête d'Annette ce jour-là, comme sur les
+épis ondoyants, emportait et dispersait son attention
+dans l'espace, car elle avait à peine répondu
+le mot banal attendu d'elle, jeté entre deux fuites
+avec un regard distrait, qu'elle retournait à ses
+fleurettes. Il s'exaspérait à la fin, mordu par une
+impatience puérile, et, comme elle venait prier sa
+mère de porter son premier bouquet pour qu'elle
+en pût cueillir un autre, il l'attrapa par le coude
+et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'échappât plus.
+Elle se débattait en riant et tirait de toute sa force
+pour s'en aller; alors, mû par un instinct d'homme,
+il employa le moyen des faibles, et ne pouvant séduire
+son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie.</p>
+
+<p>--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu préfères, je
+t'en ferai faire une broche.</p>
+
+<p>Elle hésita, surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Une broche, comment?</p>
+
+<p>&mdash;En pierres de la même couleur: en rubis si
+c'est le coquelicot; en saphir si c'est le bluet, avec
+une petite feuille en émeraudes.</p>
+
+<p>La figure d'Annette s'éclaira de cette joie affectueuse
+dont les promesses et les cadeaux animent,
+les traits des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Le bluet, dit-elle, c'est si gentil!</p>
+
+<p>&mdash;Va pour un bluet. Nous irons le commander
+dès que nous serons de retour à Paris.</p>
+
+<p>Elle ne partait plus, attachée à lui par la pensée
+du bijou qu'elle essayait déjà d'apercevoir, d'imaginer.
+Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce très long à faire, une chose comme ça?</p>
+
+<p>Il riait, la sentant prise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, cela dépend des difficultés.
+Nous presserons le bijoutier.</p>
+
+<p>Elle fût soudain traversée par une réflexion navrante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je
+suis en grand deuil.</p>
+
+<p>Il avait passé son bras sous celui de la jeune
+fille, et la serrant contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de
+ton deuil, cela ne t'empêchera pas de la contempler.</p>
+
+<p>Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu,
+serré, captif entre leurs épaules, et pour voir se
+lever sur lui leurs yeux bleus pareils, pointillés
+de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle, en
+tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand
+soleil les éclairant, il confondait moins à présent
+la comtesse avec Annette, mais il confondait de
+plus en plus la fille avec le souvenir renaissant de
+ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser
+l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur
+sa joue et sur sa nuque un peu de cette fraîcheur
+rosé et blonde qu'il avait savourée jadis, et qu'il
+revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue,
+l'autre parce qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait
+venir d'elle l'appel puissant d'une habitude ancienne.
+Il constatait même, à cette heure, et comprenait
+que son désir un peu lassé depuis longtemps
+et que son affection pour elle s'étaient ranimés à
+la vue de sa jeunesse ressuscitée.</p>
+
+<p>Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne
+la rappelait plus, comme si le contact de son bras
+et la satisfaction de la joie donnée par lui l'eussent
+apaisé, mais il la suivait en tous ses mouvements,
+avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les
+choses qui captivent nos yeux et les grisent. Quand
+elle revenait, apportant une gerbe, il respirait plus
+fortement, cherchant, sans y songer, quelque chose
+d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de
+sa peau dans l'air remué par sa course. Il la regardait
+avec ravissement, comme on regarde une aurore,
+comme on écoute de la musique, avec des
+tressaillements d'aise quand elle se baissait, se
+redressait, levait les deux bras en même temps
+pour remettre en place sa coiffure. Et puis, de plus
+en plus, d'heure en heure, elle activait en lui
+l'évocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des
+gentillesses, des mouvements qui lui mettaient sur
+la bouche le goût des baisers donnés et rendus
+jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait
+perdu la sensation précise, quelque chose de pareil
+à un présent rêvé; elle brouillait les époques, les
+dates, les âges de son coeur, et rallumant des émotions
+refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât, hier
+avec demain, le souvenir avec l'espérance.</p>
+
+<p>Il se demandait en fouillant sa mémoire si la
+comtesse, en son plus complet épanouissement,
+avait eu ce charme souple de chèvre, ce charme
+hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce d'un
+animal qui court et qui saute. Non. Elle avait été
+plus épanouie et moins sauvage. Fille des villes,
+puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des
+champs et vécu dans l'herbe, elle était devenue
+jolie à l'ombre des murs, et non pas au soleil du
+ciel.</p>
+
+<p>Quand ils furent rentrés au château, la comtesse
+se mit à écrire des lettres sur sa petite table basse,
+dans l'embrasure d'une fenêtre; Annette monta
+dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher
+à pas lents, un cigare à la bouche, les mains
+derrière le dos, par les chemins tournants du parc.
+Mais il ne s'éloignait pas jusqu'à perdre de vue la
+façade blanche ou le toit pointu de la demeure.
+Dès qu'elle avait disparu derrière les bouquets
+d'arbres ou les massifs d'arbustes, il avait une ombre
+sur le coeur, comme lorsqu'un nuage couvre
+le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouées
+de verdure, il s'arrêtait quelques secondes pour
+contempler les deux lignes de hautes fenêtres.
+Puis il se remettait en route.</p>
+
+<p>Il se sentait agité, mais content, content de quoi?
+de tout.</p>
+
+<p>L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là.
+Il se sentait de nouveau dans le corps des légèretés
+de petit garçon, des envies de courir et d'attraper
+avec ses mains les papillons jaunes qui sautillaient
+sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus
+au bout de fils élastiques. Il chantonnait des airs
+d'opéra. Plusieurs fois de suite, il répéta la phrase
+célèbre de Gounod: «Laisse-moi contempler ton
+visage», y découvrant une expression profondément
+tendre qu'il n'avait jamais sentie ainsi.</p>
+
+<p>Soudain, il se demanda comment il se pouvait
+faire qu'il fût devenu si vite si différent de lui-même.
+Hier, à Paris, mécontent de tout, dégoûté,
+irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eût
+dit qu'un dieu complaisant avait changé son âme.
+«Ce bon dieu-là, pensa-t-il, aurait bien dû me
+changer de corps en même temps, et me rajeunir
+un peu.» Tout à coup, il aperçut Julio qui chassait
+dans un fourrée. Il l'appela, et quand le chien fut
+venu placer sous la main sa tête fine coiffée de
+longues oreilles frisottées, il s'assit dans l'herbe
+pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le
+coucha sur ses genoux, et s'attendrissant à le caresser,
+l'embrassa comme font les femmes dont le
+coeur s'émeut à toute occasion.</p>
+
+<p>Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille,
+ils passèrent la soirée au salon, en famille.</p>
+
+<p>La comtesse dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Il va pourtant falloir que nous partions!</p>
+
+<p>Olivier s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh, ne parlez pas encore de ça! Vous ne vouliez
+pas quitter Roncières quand je n'y étais pas.
+J'arrive, et vous ne pensez plus qu'à filer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons
+pourtant demeurer ici indéfiniment tous les
+trois.</p>
+
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de
+quelques jours. Combien de fois suis-je resté chez
+vous des semaines entières?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais en d'autres circonstances, alors que
+la maison était ouverte à tout le monde.</p>
+
+<p>Alors Annette, d'une voix câline:</p>
+
+<p>&mdash;Oh, maman! quelques jours encore, deux ou
+trois. Il m'apprend si bien à jouer au tennis. Je
+me fâche quand je perds, et puis après je suis si
+contente d'avoir fait des progrès!</p>
+
+<p>Le matin même, la comtesse projetait de faire
+durer jusqu'au dimanche ce séjour mystérieux de
+l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans savoir
+pourquoi. Cette journée qu'elle avait espérée si
+bonne, lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable
+et pénétrante, une appréhension sans cause,
+tenace et confuse comme un pressentiment.</p>
+
+<p>Quand elle se retrouva seule dans sa chambre,
+elle chercha même d'où lui venait ce nouvel accès
+mélancolique.</p>
+
+<p>Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions
+dont l'effleurement a été si fugitif que la raison
+ne s'en souvient point, mais dont la vibration
+demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?&mdash;Peut-être.
+Laquelle? Elle se rappela bien quelques
+inavouables contrariétés dans les mille nuances de
+sentiment par lesquelles elle avait passé, chaque minute
+apportant la sienne! Or, elles étaient vraiment
+trop menues pour lui laisser ce découragement. «Je
+suis exigeante, pensa-t-elle. Je n'ai pas le droit de
+me tourmenter ainsi.»</p>
+
+<p>Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la
+nuit, et elle y demeura accoudée, les yeux sur la
+lune.</p>
+
+<p>Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se
+promenait devant le château.&mdash;«Pourquoi a-t-il
+dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle; pourquoi ne
+m'a-t-il pas prévenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il
+pas demandé de venir avec lui? Il sait bien que
+cela m'aurait rendue si heureuse. A quoi songe-t-il
+donc?»</p>
+
+<p>Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette
+promenade, qu'il avait préféré s'en aller seul par
+cette belle nuit, seul, un cigare à la bouche, car
+elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il
+aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette
+idée qu'il n'avait pas sans cesse besoin d'elle, sans
+cesse envie d'elle, lui jeta dans l'âme un nouveau
+ferment d'amertume.</p>
+
+<p>Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir,
+pour n'être plus tentée de l'appeler, quand il leva
+les yeux et l'aperçut. Il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse?</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous aussi, à ce que je vois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je fume tout simplement.</p>
+
+<p>Elle ne put résister au désir de demander:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne m'avez-vous pas prévenue que
+vous sortiez?</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre,
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Alors bonsoir, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, comtesse.</p>
+
+<p>Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et
+pleura; et la femme de chambre, appelée pour la
+mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui dit avec
+compassion:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Madame va encore se faire une vilaine
+figure, pour demain.</p>
+
+<p>La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par
+des cauchemars. Dès son réveil, avant de sonner,
+elle ouvrit elle-même sa fenêtre et ses rideaux
+pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits
+tirés, les paupières gonflées, le teint jaune; et le
+chagrin qu'elle en éprouva fut si violent, qu'elle
+eut envie de se dire malade, de garder le lit et de
+ne se pas montrer jusqu'au soir.</p>
+
+<p>Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle,
+irrésistible, de partir tout de suite, par le premier
+train, de quitter ce pays clair où l'on voyait trop
+dans le grand jour des champs, les ineffaçables fatigues
+du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans
+la demi-ombre des appartements, où les rideaux
+lourds, même en plein midi, ne laissent entrer
+qu'une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même,
+belle, avec la pâleur qu'il faut dans cette
+lueur éteinte et discrète. Alors le visage d'Annette
+lui passa devant les yeux, rouge, un peu dépeigné,
+si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit
+l'inquiétude inconnue dont avait souffert son
+âme. Elle n'était point jalouse de la beauté de sa
+fille! Non, certes, mais elle sentait, elle s'avouait
+pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se
+montrer près d'elle, en plein soleil.</p>
+
+<p>Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna
+des ordres pour le départ, écrivit des dépêches,
+commanda même par le télégraphe son dîner du
+soir, arrêta ses comptes de campagne, distribua
+ses instructions dernières, régla tout en moins
+d'une heure, en proie à une impatience fébrile et
+grandissante.</p>
+
+<p>Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus
+de cette décision, l'interrogèrent avec surprise.
+Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour ce
+brusque départ, aucune raison précise, ils grognèrent
+un peu et montrèrent leur mécontentement
+jusqu'à l'instant de se séparer dans la cour de la
+gare, à Paris.</p>
+
+<p>La comtesse, tendant la main au peintre, lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous venir dîner demain?</p>
+
+<p>Il répondit, un peu boudeur:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est
+pas gentil, ce que vous avez fait. Nous étions si
+bien, là-bas, tous les trois!</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Dès que la comtesse fut seule avec sa fille dans
+son coupé qui la ramenait à l'hôtel, elle se sentit
+soudain tranquille, apaisée comme si elle venait
+de traverser une crise redoutable. Elle respirait
+mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec
+joie toute cette ville, dont les vrais Parisiens semblent
+porter les détails familiers dans leurs yeux et
+dans leur coeur. Chaque boutique aperçue lui faisait
+prévoir les suivantes alignées le long du boulevard,
+et deviner la figure du marchand si souvent
+entrevu derrière sa vitrine, Elle se sentait sauvée!
+de quoi? Rassurée! pourquoi? Confiante! à quel
+sujet?</p>
+
+<p>Quand la voiture fût arrêtée sous la voûte de la
+porte cochère, elle descendit légèrement et entra,
+comme on fait, dans l'ombre de l'escalier, puis
+dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de
+sa chambre. Alors elle demeura debout quelques
+moments, contente d'être là, en sécurité, dans ce
+jour brumeux et vague de Paris, qui éclaire à
+peine, laisse deviner autant que voir, où l'on peut
+montrer ce qui plaît et cacher ce qu'on veut; et le
+souvenir irraisonné de l'éclatante lumière qui baignait
+la campagne demeurait encore en elle comme
+l'impression d'une souffrance finie.</p>
+
+<p>Quand elle descendit pour dîner, son mari, qui
+venait de rentrer, l'embrassa avec affection, et souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin
+vous ramènerait. Je n'ai pas été maladroit en
+vous l'envoyant.</p>
+
+<p>Annette répondit gravement, de cette voix particulière
+qu'elle prenait quand elle plaisantait sans
+rire:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait
+pas se décider.</p>
+
+<p>Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.</p>
+
+<p>La porte étant interdite, personne ne vint ce
+soir-là. Le lendemain, Mme de Guilleroy passa toute
+sa journée dans les magasins de deuil pour choisir
+et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle
+aimait depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance,
+ces longues séances d'essayage devant les
+glaces des grandes faiseuses. Dès l'entrée dans la
+maison, elle se sentait réjouie à la pensée de tous
+les détails de cette minutieuse répétition, dans ces
+coulisses de la vie parisienne. Elle adorait le bruit
+des robes des «demoiselles» accourues à son entrée,
+leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations;
+et madame la couturière, la modiste ou la
+corsetière, était pour elle une personne de valeur,
+qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait son
+opinion pour demander un conseil. Elle adorait
+encore plus se sentir maniée par les mains habiles
+des jeunes filles qui la dévêtaient et la rhabillaient
+en la faisant pivoter doucement devant son reflet
+gracieux. Le frisson que leurs doigts légers promenaient
+sur sa peau, sur son cou, ou dans ses
+cheveux était une des meilleures et des plus
+douces petites gourmandises de sa vie de femme
+élégante.</p>
+
+<p>Ce jour-là, cependant, c'était avec une certaine
+angoisse qu'elle allait passer, sans voile et nu-tête,
+devant tous ces miroirs sincères. Sa première
+visite chez la modiste la rassura. Les trois chapeaux
+qu'elle choisit lui allaient à ravir, elle n'en
+pouvait douter, et quand la marchande lui eut dit
+avec conviction: «Oh! Madame la Comtesse, les
+blondes ne devraient jamais quitter le deuil», elle
+s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance,
+chez les autres fournisseurs.</p>
+
+<p>Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse
+venue pour la voir et annonçant qu'elle
+reviendrait dans la soirée; puis elle écrivit des
+lettres; puis elle rêvassa quelque temps, surprise
+que ce simple changement de lieu eût reculé dans
+un passé qui semblait déjà lointain le grand malheur
+qui l'avait déchirée. Elle ne pouvait même se
+convaincre que son retour de Roncières datât seulement
+de la veille, tant l'état de son âme était
+modifié depuis sa rentrée à Paris, comme si ce
+petit déplacement eût cicatrisé ses plaies.</p>
+
+<p>Bertin, arrivé à l'heure du dîner, s'écria en
+l'apercevant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes éblouissante, ce soir!</p>
+
+<p>Et ce cri répandit en elle une onde tiède de bonheur.</p>
+
+<p>Comme on quittait la table, le comte, qui avait
+une passion pour le billard, offrit à Bertin de faire
+une partie ensemble, et les deux femmes les
+accompagnèrent dans la salle de billard, où le café
+fut servi.</p>
+
+<p>Les hommes jouaient encore quand la duchesse
+fut annoncée, et tous rentrèrent au salon. Mme de
+Corbelle et son mari se présentèrent en même
+temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques
+minutes, il sembla, au ton dolent des paroles, que
+tout le monde allait pleurer; mais, peu à peu,
+après les attendrissements et les interrogations,
+un autre courant d'idées passa; les timbres, tout
+à coup, s'éclaircirent, et on se mit à causer naturellement,
+comme si l'ombre du malheur qui assombrissait,
+à l'instant même, tout ce monde, se
+fût soudain dissipée.</p>
+
+<p>Alors Bertin se leva, prit Annette par la main,
+l'amena sous le portrait de sa mère, dans le jet de
+feu du réflecteur, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pas stupéfiant?</p>
+
+<p>La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait
+hors d'elle, et répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible!
+C'est une ressuscitée! Dire que je n'avais pas vu
+ça en entrant! Oh! ma petite Any, comme je
+vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue
+alors, dans votre premier deuil de femme, non,
+dans le second, car vous aviez déjà perdu votre
+père! Oh! cette Annette, en noir comme ça, mais
+c'est sa mère revenue sur la terre. Quel miracle!
+Sans ce portrait on ne s'en serait pas aperçu! Votre
+fille vous ressemble encore beaucoup, en réalité,
+mais elle ressemble bien plus à cette toile!</p>
+
+<p>Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de
+Mme de Guilleroy, et tenant à être un des premiers
+à lui présenter «l'hommage de sa douloureuse
+sympathie».</p>
+
+<p>Il interrompit son compliment en apercevant la
+jeune fille debout contre le cadre, enfermée dans
+le même éclat de lumière, et qui semblait la soeur
+vivante de la peinture. Il s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, voilà bien une des choses
+les plus étonnantes que j'aie vues!</p>
+
+<p>Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours
+les opinions établies, s'émerveillèrent à leur
+tour avec une ardeur plus discrète.</p>
+
+<p>Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait
+peu à peu, comme si les exclamations étonnées de
+toutes ces gens l'eussent comprimé en lui faisant
+mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille à côté
+de son image, et un énervement l'envahissait. Elle
+avait envie de crier: «Mais taisez-vous donc. Je
+le sais bien qu'elle me ressemble!»</p>
+
+<p>Jusqu'à la fin de la soirée, elle demeura mélancolique,
+perdant de nouveau la confiance qu'elle
+avait retrouvée la veille.</p>
+
+<p>Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de
+Farandal fut annoncé. Le peintre, en le voyant
+entrer et s'approcher de la maîtresse de maison,
+se leva, glissa derrière son fauteuil en murmurant: «Allons bon! voilà cette grande bête, maintenant»,
+puis, ayant fait un détour, il gagna la
+porte et s'en alla.</p>
+
+<p>La comtesse, après avoir reçu les compliments
+du nouveau venu, chercha des yeux Olivier, pour
+reprendre avec lui la causerie qui l'intéressait. Ne
+l'apercevant plus, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! le grand homme est parti?</p>
+
+<p>Son mari répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, ma chère, je viens de le voir
+sortir à l'anglaise.</p>
+
+<p>Elle fut surprise, réfléchit quelques instants,
+puis se mit à causer avec le marquis.</p>
+
+<p>Les intimes, d'ailleurs, se retirèrent bientôt par
+discrétion, car elle leur avait seulement entr'ouvert
+sa porte, sitôt après son malheur.</p>
+
+<p>Alors, quand elle se retrouva étendue en son lit,
+toutes les angoisses qui l'avaient assaillie à la campagne
+reparurent. Elles se formulaient davantage;
+elle les éprouvait plus nettement; elle se sentait
+vieille!</p>
+
+<p>Ce soir-là, pour la première fois, elle avait compris
+que dans son salon, où jusqu'alors elle était
+seule admirée, complimentée, fêtée, aimée, une
+autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris
+cela, tout d'un coup, en sentant les hommages s'en
+aller vers Annette. Dans ce royaume, la maison
+d'une jolie femme, dans ce royaume où elle ne
+supporte aucun ombrage, d'où elle écarte avec un
+soin discret et tenace toute redoutable comparaison,
+où elle ne laisse entrer ses égales que pour
+essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien
+que sa fille allait devenir la souveraine. Comme il
+avait été bizarre, ce serrement de coeur quand tous
+les yeux s'étaient tournés vers Annette que Bertin
+tenait par la main, debout à côté du tableau. Elle
+s'était sentie soudain disparue, dépossédée, détrônée.
+Tout le monde regardait Annette, personne
+ne s'était plus tourné vers elle! Elle était si bien
+accoutumée à entendre des compliments et des
+flatteries, chaque fois qu'on admirait son portrait,
+elle était si sûre des phrases élogieuses, dont elle
+ne tenait point compte mais dont elle se sentait
+tout de même chatouillée, que cet abandon, cette
+défection inattendue, cette admiration portée tout
+à coup tout entière vers sa fille, l'avaient plus remuée,
+étonnée, saisie que s'il se fût agi de n'importe
+quelle rivalité en n'importe quelle circonstance.</p>
+
+<p>Mais comme elle avait une de ces natures qui,
+dans toutes les crises, après le premier abattement,
+réagissent, luttent et trouvent des arguments de
+consolation, elle songea qu'une fois sa chère fillette
+mariée, quand elles cesseraient de vivre sous
+le même toit, elle n'aurait plus à supporter cette
+incessante comparaison qui commençait à lui devenir
+trop pénible sous le regard de son ami.</p>
+
+<p>Cependant, la secousse avait été très forte. Elle
+eut la fièvre et ne dormit guère.</p>
+
+<p>Au matin, elle s'éveilla lasse et courbaturée, et
+alors surgit en elle un besoin irrésistible d'être
+réconfortée, d'être secourue, de demander aide à
+quelqu'un qui pût la guérir de toutes ces peines,
+de toutes ces misères morales et physiques.</p>
+
+<p>Elle se sentait vraiment si mal à l'aise, si faible,
+que l'idée lui vint de consulter son médecin. Elle
+allait peut-être tomber gravement malade, car il
+n'était pas naturel qu'elle passât en quelques
+heures par ces phases successives de souffrance et
+d'apaisement. Elle le fit donc appeler par dépêche
+et l'attendit.</p>
+
+<p>Il arriva vers onze heures. C'était un de ces sérieux
+médecins mondains dont les décorations et
+les titres garantissent la capacité, dont le savoir-faire
+égale au moins le simple savoir, et qui ont
+surtout, pour toucher aux maux des femmes, des
+paroles habiles plus sûres que des remèdes.</p>
+
+<p>Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ça n'est pas grave. Avec des yeux
+comme les vôtres, on n'est jamais bien malade.</p>
+
+<p>Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce
+début et lui conta ses faiblesses, ses énervements,
+ses mélancolies, puis, sans appuyer, ses mauvaises
+mines inquiétantes. Après qu'il l'eut écoutée avec un
+air d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre
+chose que son appétit, comme s'il connaissait bien
+la nature secrète de ce mal féminin, il l'ausculta,
+l'examina, tâta du bout du doigt la chair des épaules,
+soupesa les bras, ayant sans doute rencontré sa
+pensée, et compris avec sa finesse de praticien qui
+soulève tous les voiles, qu'elle le consultait pour
+sa beauté bien plus que pour sa santé, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous avons de l'anémie, des troubles
+nerveux. Ça n'est pas étonnant, puisque vous venez
+d'éprouver un gros chagrin. Je vais vous faire
+une petite ordonnance qui mettra bon ordre à cela.
+Mais, avant tout, il faut manger des choses fortifiantes,
+prendre du jus de viande, ne pas boire
+d'eau, mais de la bière. Je vais vous indiquer une
+marque excellente. Ne vous fatiguez pas à veiller,
+mais marchez le plus que vous pourrez. Dormez
+beaucoup et engraissez un peu. C'est tout ce que
+je peux vous conseiller, madame et belle cliente.</p>
+
+<p>Elle l'avait écouté avec un intérêt ardent, cherchant
+à deviner tous les sous-entendus.</p>
+
+<p>Elle saisit le dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai maigri. J'étais un peu trop forte à
+un moment, et je me suis peut-être affaiblie en me
+mettant à la diète.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal à rester
+maigre quand on l'a toujours été, mais quand
+on maigrit par principe, c'est toujours aux dépens
+de quelque chose. Cela, heureusement, se répare
+vite. Adieu, madame.</p>
+
+<p>Elle se sentait mieux déjà, plus alerte; et elle
+voulut qu'on allât chercher pour le déjeuner la
+bière qu'il avait indiquée, à la maison de vente
+principale, afin de l'avoir plus fraîche.</p>
+
+<p>Elle sortait de table quand Bertin fut introduit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je
+viens vous interroger. Faites-vous quelque chose,
+tantôt?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien; pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Et Annette?</p>
+
+<p>&mdash;Rien non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre
+heures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais à quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;J'esquisse ma figure de la Rêverie, dont je
+vous ai parlé en vous demandant si votre fille
+pourrait me donner quelques instants de pose.
+Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement
+une heure aujourd'hui. Voulez-vous?</p>
+
+<p>La comtesse hésitait, ennuyée sans savoir de
+quoi. Elle répondit cependant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, mon ami, nous serons chez
+vous à quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Vous êtes la complaisance même.</p>
+
+<p>Et il s'en alla préparer sa toile et étudier son sujet
+pour ne point trop fatiguer le modèle.</p>
+
+<p>Alors la comtesse sortit seule, à pied, afin de
+compléter ses achats. Elle descendit aux grandes
+rues centrales, puis remonta le boulevard Malesherbes
+à pas lents, car elle se sentait les jambes
+rompues. Comme elle passait devant Saint-Augustin,
+une envie la saisit d'entrer dans cette église
+et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnée,
+soupira d'aise en goûtant l'air frais de la vaste nef,
+prit une chaise, et s'assit.</p>
+
+<p>Elle était religieuse comme le sont beaucoup
+de Parisiennes. Elle croyait à Dieu sans aucun
+doute, ne pouvant admettre l'existence de l'Univers,
+sans l'existence d'un créateur. Mais associant,
+comme fait tout le monde, les attributs de
+la Divinité avec la nature de la matière créée à
+portée de son oeil, elle personnifiait à peu près
+son Éternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre,
+sans avoir pour cela d'idées bien nettes sur ce que
+pouvait être, en réalité, ce mystérieux Fabricant.</p>
+
+<p>Elle y croyait fermement, l'adorait théoriquement,
+et le redoutait très vaguement, car elle
+ignorait en toute conscience ses intentions et ses
+volontés, n'ayant qu'une confiance très limitée
+dans les prêtres qu'elle considérait tous comme
+des fils de paysans réfractaires au service des
+armes. Son père, bourgeois parisien, ne lui ayant
+imposé aucun principe de dévotion, elle avait pratiqué
+avec nonchalance jusqu'à son mariage. Alors,
+sa situation nouvelle réglant plus strictement ses
+obligations apparentes envers l'Église, elle s'était
+conformée avec ponctualité à cette légère servitude.</p>
+
+<p>Elle était dame patronnesse de crèches nombreuses
+et très en vue, ne manquait jamais la
+messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumône
+pour elle, directement, et, pour le monde, par
+l'intermédiaire d'un abbé, vicaire de sa paroisse.</p>
+
+<p>Elle avait prié souvent par devoir, comme le
+soldat monte la garde à la porte du général. Quelquefois
+elle avait prié parce que son coeur était
+triste, quand elle redoutait surtout les abandons
+d'Olivier. Sans confier au ciel, alors, la cause de sa
+supplication, traitant Dieu avec la même hypocrisie
+naïve qu'un mari, elle lui demandait de la secourir.
+A la mort de son père, autrefois, puis tout récemment
+à la mort de sa mère, elle avait eu des
+crises violentes de ferveur, des implorations passionnées,
+des élans vers Celui qui veille sur nous
+et qui console.</p>
+
+<p>Et voilà qu'aujourd'hui, dans cette église où elle
+venait d'entrer par hasard, elle se sentait tout à
+coup un besoin profond de prier, de prier non pour
+quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle,
+pour elle seule, ainsi que déjà, l'autre jour, elle
+avait fait sur la tombe de sa mère. Il lui fallait de
+l'aide de quelque part, et elle appelait Dieu maintenant
+comme elle avait appelé un médecin, le
+matin même.</p>
+
+<p>Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le
+silence de l'église que troublait par moments un
+bruit de pas. Puis, tout à coup, comme si une
+pendule eût sonné dans son coeur, elle eut un réveil
+de ses souvenirs, tira sa montre, tressaillit en
+voyant qu'il allait être quatre heures, et se sauva
+pour prendre sa fille, qu'Olivier, déjà, devait
+attendre.</p>
+
+<p>Elles trouvèrent l'artiste dans son atelier, étudiant
+sur la toile la pose de sa Rêverie. Il voulait
+reproduire exactement ce qu'il avait vu au parc
+Monceau, en se promenant avec Annette: une fille
+pauvre, rêvant, un livre ouvert sur les genoux. Il
+avait beaucoup hésité s'il la ferait laide ou jolie?
+Laide, elle aurait plus de caractère, éveillerait
+plus de pensée, plus d'émotion, contiendrait plus
+de philosophie. Jolie, elle séduirait davantage,
+répandrait plus de charme, plairait mieux.</p>
+
+<p>Le désir de faire une étude d'après sa petite
+amie le décida. La Rêveuse serait jolie, et pourrait,
+par suite, réaliser son rêve poétique, un jour ou
+l'autre, tandis que laide demeurerait condamnée
+au rêve sans fin et sans espoir.</p>
+
+<p>Dès que les deux femmes furent entrées, Olivier
+dit en se frottant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle Nané, nous allons
+donc travailler ensemble.</p>
+
+<p>La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit
+dans un fauteuil et regarda Olivier plaçant dans le
+jour voulu une chaise de jardin en jonc de fer. Il
+ouvrit ensuite sa bibliothèque pour chercher un
+livre, puis, après une hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui
+un volume de Victor Hugo.</p>
+
+<p>&mdash;<i>La Légende des siècles?</i></p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien.</p>
+
+<p>Il reprit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Petite, assieds-toi là et prends ce recueil de
+vers. Cherche la page... la page 336, où tu trouveras
+une pièce intitulée: <i>les Pauvres Gens</i>.
+Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins,
+tout doucement, mot à mot, et laisse-toi griser,
+laisse-toi attendrir. Ecoute ce que te dira ton coeur.
+Puis, ferme le bouquin, lève les yeux, pense et
+rêve... Moi, je vais préparer mes instruments de
+travail.</p>
+
+<p>Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais,
+tout en vidant sur la fine planchette les tubes de
+plomb d'où sortaient, en se tordant, de minces
+serpents de couleur, il se retournait de temps en
+temps pour regarder la jeune fille absorbée dans
+sa lecture.</p>
+
+<p>Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne
+savait plus ce qu'il faisait et brouillait les tons en
+mêlant les petits tas de pâte, tant il retrouvait soudain
+devant cette apparition, devant cette résurrection,
+dans ce même endroit, après douze ans,
+une irrésistible poussée d'émotion.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait fini de lire et regardait
+devant elle. S'étant approché, il aperçut en ses
+yeux deux gouttes claires qui, se détachant, coulaient
+sur les joues. Alors il tressaillit d'une de ces
+secousses qui jettent un homme hors de lui, et il
+murmura, en se tournant vers la comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu, qu'elle est belle!</p>
+
+<p>Mais il demeura stupéfait devant le visage livide
+et convulsé de Mme de Guilleroy.</p>
+
+<p>De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur,
+elle les contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha,
+saisi d'inquiétude, en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous parler.</p>
+
+<p>S'étant levée, elle dit, à Annette rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot
+à dire à M. Bertin.</p>
+
+<p>Puis elle passa vite dans le petit salon voisin où
+il faisait souvent attendre ses visiteurs. Il la suivit,
+la tête brouillée, ne comprenant pas. Dès qu'ils
+furent seuls, elle lui saisit les deux mains et balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites
+plus poser!</p>
+
+<p>Il murmura, troublé:</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi?</p>
+
+<p>Elle répondit d'une voix précipitée:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne
+le sentez donc pas, vous, pourquoi? Oh! j'aurais
+dû le deviner plus tôt, moi, mais je viens seulement
+de le découvrir tout à l'heure... Je ne peux
+rien vous dire maintenant... rien... Allez chercher
+ma fille. Racontez-lui que je me trouve souffrante,
+faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes
+nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul!</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>Elle semblait prête à se rouler dans une crise de
+nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez
+chercher ma fille et faites venir un fiacre.</p>
+
+<p>Il dut obéir et rentra dans l'atelier. Annette, sans
+soupçons, s'était remise à lire, ayant le coeur
+inondé de tristesse par l'histoire poétique et lamentable.
+Olivier lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère est indisposée. Elle a failli se trouver
+mal en entrant dans le petit salon. Va la rejoindre.
+J'apporte de l'éther.</p>
+
+<p>Il sortit, courut prendre un flacon dans sa
+chambre, et puis revint.</p>
+
+<p>Il les trouva pleurant dans les bras l'une de
+l'autre. Annette, attendrie par les <i>Pauvres Gens</i>,
+laissait couler son émotion, et la comtesse se soulageait
+un peu en confondant sa peine avec ce
+doux chagrin, en mêlant ses larmes avec celles de
+sa fille.</p>
+
+<p>Il attendit quelque temps, n'osant parler et les
+regardant, oppressé lui-même d'une incompréhensible
+mélancolie.</p>
+
+<p>Il dit enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien. Allez-vous mieux?</p>
+
+<p>La comtesse répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez
+demandé une voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous l'aurez tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de
+chagrins depuis quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;La voiture est avancée! annonça bientôt un
+domestique.</p>
+
+<p>Et Bertin, plein d'angoisses secrètes, soutint
+jusqu'à la portière son amie pâle et encore défaillante,
+dont il sentait battre le coeur sous le corsage.</p>
+
+<p>Quand il fut seul, il se demanda: «Mais qu'a-t-elle
+donc? pourquoi cette crise?» Et il se mit à
+chercher, rôdant autour de la vérité sans se décider
+à la découvrir. A la fin, il s'en approcha: «Voyons,
+se dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour à
+sa fille? Non, ce serait trop fort!» Et combattant,
+avec des arguments ingénieux et loyaux, cette conviction
+supposée, il s'indigna qu'elle eût pu prêter
+un instant à cette affection saine, presque paternelle,
+une apparence quelconque de galanterie. Il
+s'irritait peu à peu contre la comtesse, n'admettant
+point qu'elle osât le soupçonner d'une pareille
+vilenie, d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait,
+en lui répondant tout à l'heure, de ne lui
+point ménager les termes de sa révolte.
+Il sortit bientôt pour se rendre chez elle, impatient
+de s'expliquer. Tout le long de la route il
+prépara, avec une croissante irritation, les raisonnements
+et les phrases qui devaient le justifier et
+le venger d'un pareil soupçon.</p>
+
+<p>Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage
+altéré de souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi
+donc, ma chère amie, la scène étrange de tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>Elle répondit, d'une voix brisée:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous n'avez pas encore compris?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, au fond de votre coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez bien au fond de votre coeur s'il
+ne s'y trouve rien de dangereux pour vous et pour
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que je ne comprends pas. Je
+devine qu'il y a quelque chose dans votre imagination,
+mais, dans ma conscience, je ne vois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous parle pas de votre conscience,
+je vous parle de votre coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas deviner les énigmes. Je vous
+prie d'être plus claire.</p>
+
+<p>Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit
+celles du peintre et les garda, puis, comme si chaque
+mot l'eût déchirée:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mon ami, vous allez vous
+éprendre de ma fille.</p>
+
+<p>Il retira brusquement ses mains, et, avec une
+vivacité d'innocent qui se débat contre une prévention
+honteuse, avec des gestes vifs, une animation
+grandissante, il se défendit en l'accusant à
+son tour, elle, de l'avoir ainsi soupçonné.</p>
+
+<p>Elle le laissa parler longtemps, obstinément incrédule,
+sûre de ce qu'elle avait dit, puis elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vous soupçonne pas, mon ami.
+Vous ignorez ce qui se passe en vous comme je
+l'ignorais moi-même ce matin. Vous me traitez
+comme si je vous accusais d'avoir voulu séduire
+Annette. Oh, non! oh, non! Je sais combien vous
+êtes loyal, digne de toute estime et de toute confiance.
+Je vous prie seulement, je vous supplie de
+regarder au fond de votre coeur si l'affection que
+vous commencez à avoir, malgré vous, pour ma
+fille, n'a pas un caractère un peu différent d'une
+simple amitié.</p>
+
+<p>Il se fâcha, et s'agitant de plus en plus, se mit à
+plaider de nouveau sa loyauté, comme il avait fait,
+tout seul, dans la rue, en venant.</p>
+
+<p>Elle attendit qu'il eût fini ses phrases; puis, sans
+colère, sans être ébranlée en sa conviction, mais
+affreusement pâle, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, je sais bien tout ce que vous me
+dites, et je le pense ainsi que vous. Mais je suis
+sûre de ne pas me tromper. Ecoutez, réfléchissez,
+comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est
+trop tout ce que j'étais autrefois quand vous avez
+commencé à m'aimer, pour que vous ne vous mettiez
+pas à l'aimer aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, s'écria-t-il, vous osez me jeter une
+chose pareille à la face sur cette simple supposition
+et ce ridicule raisonnement: Il m'aime, ma
+fille me ressemble&mdash;donc il l'aimera.</p>
+
+<p>Mais voyant le visage de la comtesse s'altérer de
+plus en plus, il continua, d'un ton plus doux:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chère Any, mais c'est justement
+parce que je vous retrouve en elle, que cette fillette
+me plaît beaucoup. C'est vous, vous seule
+que j'aime en la regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est justement ce dont je commence à
+tant souffrir, et ce que je redoute si fort. Vous ne
+démêlez point encore ce que vous sentez. Vous ne
+vous y tromperez plus dans quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Any, je vous assure que vous devenez folle.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous des preuves?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez pas venu à Roncières depuis trois
+ans, malgré mes instances. Mais vous vous êtes
+précipité quand on vous a proposé d'aller nous
+chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne
+pas vous avoir laissée seule, là-bas, vous sachant
+malade, après la mort de votre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de
+revoir Annette est chez vous si impérieux, que
+vous n'avez pu laisser passer la journée d'aujourd'hui
+sans me demander de la conduire chez vous,
+sous prétexte de pose.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne supposez pas que c'est vous que
+je cherchais à voir?</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment vous argumentez contre vous-même,
+vous cherchez à vous convaincre, vous ne
+me trompez pas. Écoutez encore. Pourquoi êtes-vous
+parti brusquement, avant-hier soir, quand le
+marquis de Farandal est entré? Le savez-vous?</p>
+
+<p>Il hésita, fort surpris, fort inquiet, désarmé par
+cette observation. Puis, lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais... je ne sais trop... j'étais fatigué... et
+puis, pour être franc, cet imbécile m'énerve.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, je vous ai entendu faire son éloge. Il
+vous plaisait autrefois. Soyez tout à fait sincère,
+Olivier.</p>
+
+<p>Il réfléchit quelques instants, puis, cherchant
+ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est possible que la grande tendresse
+que j'ai pour vous me fasse assez aimer tous les
+vôtres pour modifier mon opinion sur ce niais,
+qu'il m'est indifférent de rencontrer, de temps en
+temps, mais que je serais fâché de voir chez vous
+presque chaque jour.</p>
+
+<p>&mdash;La maison de ma fille ne sera pas la mienne.
+Mais cela suffit. Je connais la droiture de votre
+coeur. Je sais que vous réfléchirez beaucoup à ce
+que je viens de vous dire. Quand vous aurez réfléchi,
+vous comprendrez que je vous ai montré
+un gros danger, alors qu'il est encore temps d'y
+échapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre
+chose, voulez-vous?</p>
+
+<p>Il n'insista pas, mal à l'aise maintenant, ne
+sachant plus trop ce qu'il devait penser, ayant, en
+effet, besoin de réfléchir. Et il s'en alla, après un
+quart d'heure d'une conversation quelconque.</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>A petits pas, Olivier retournait chez lui, troublé
+comme s'il venait d'apprendre un honteux secret
+de famille. Il essayait de sonder son coeur, de voir
+clair en lui, de lire ces pages intimes du livre intérieur
+qui semblent collées l'une à l'autre, et que
+seul, parfois, un doigt étranger peut retourner en
+les séparant. Certes, il ne se croyait pas amoureux
+d'Annette! La comtesse, dont la jalousie ombrageuse
+ne cessait d'être en alerte, avait prévu, de
+loin, le péril, et l'avait signalé avant qu'il existât.
+Mais ce péril pouvait-il exister, demain, après-demain,
+dans un mois? C'est à cette question sincère
+qu'il essayait de répondre sincèrement. Certes,
+la petite remuait ses instincts de tendresse, mais
+ils sont si nombreux dans l'homme ces instincts-là,
+qu'il ne fallait pas confondre les redoutables
+avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les bêtes, les
+chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure
+soyeuse sans être saisi d'une envie irrésistible,
+sensuelle, de caresser leur dos onduleux et
+doux, de baiser leur poil électrique. L'attraction
+qui le poussait vers la jeune fille ressemblait un
+peu à ces désirs obscurs et innocents qui font
+partie de toutes les vibrations incessantes et inapaisables
+des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et
+ses yeux d'homme étaient séduits par sa fraîcheur,
+par cette poussée de belle vie claire, par cette sève
+de jeunesse éclatant en elle; et son coeur, plein
+des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse,
+trouvant, dans l'extraordinaire ressemblance
+d'Annette avec sa mère, un rappel d'émotions anciennes,
+des émotions endormies du début de son
+amour, avait peut-être un peu tressailli sous la
+sensation d'un réveil. Un réveil? Oui? C'était
+cela? Cette idée l'illumina. Il se sentait réveillé
+après des années de sommeil. S'il avait aimé la
+petite sans s'en douter, il aurait éprouvé près
+d'elle ce rajeunissement de l'être entier, qui crée
+un homme différent dès que s'allume en lui la
+flamme d'un désir nouveau. Non, cette enfant
+n'avait fait que souffler sur l'ancien feu! C'était
+bien toujours la mère qu'il aimait, mais un peu
+plus qu'auparavant sans doute, à cause de sa fille,
+de ce recommencement d'elle-même. Et il formula
+cette constatation par ce sophisme rassurant:
+On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'émouvoir
+souvent à la rencontre d'un autre être, car chacun
+exerce sur chacun des attractions et des répulsions.
+Toutes ces influences font naître l'amitié,
+les caprices, des envies de possession, des ardeurs
+vives et passagères, mais non pas de l'amour
+véritable. Pour qu'il existe, cet amour, il faut que
+les deux êtres soient tellement nés l'un pour
+l'autre, se trouvent accrochés l'un à l'autre par
+tant de points, par tant de goûts pareils, par tant
+d'affinités de la chair, de l'esprit, du caractère, se
+sentent liés par tant de choses de toute nature,
+que cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on
+aime, en somme, ce n'est pas tant Mme X... ou
+M. Z..., c'est une femme ou un homme, une créature
+sans nom, sortie de la Nature, cette grande
+femelle, avec des organes, une forme, un coeur,
+un esprit, une manière d'être générale qui attirent
+comme un aimant nos organes, nos yeux, nos
+lèvres, notre coeur, notre pensée, tous nos appétits
+sensuels et intelligents. On aime un type, c'est-à-dire
+la réunion, dans une seule personne, de toutes
+les qualités humaines qui peuvent nous séduire
+isolément dans les autres.</p>
+
+<p>Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait été ce
+type, et la durée de leur liaison, dont il ne se lassait
+pas, le lui prouvait d'une façon certaine. Or,
+Annette ressemblait physiquement à ce qu'avait
+été sa mère, au point de tromper les yeux. Il n'y
+avait donc rien d'étonnant à ce que son coeur
+d'homme se laissât un peu surprendre, sans se
+laisser entraîner. Il avait adoré une femme! Une
+autre femme naissait d'elle, presque pareille. Il ne
+pouvait vraiment se défendre de reporter sur la
+seconde un léger reste affectueux de rattachement
+passionné qu'il avait eu pour la première. Il n'y
+avait là rien de mal; il n'y avait là aucun danger.
+Son regard et son souvenir se laissaient seuls illusionner
+par cette apparence de résurrection; mais
+son instinct ne s'égarait pas, car il n'avait jamais
+éprouvé pour la jeune fille le moindre trouble de
+désir.</p>
+
+<p>Cependant la comtesse lui reprochait d'être
+jaloux du marquis. Était-ce vrai? Il fit de nouveau
+un examen de conscience sévère et constata
+qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant
+à cela, après tout? N'est-on pas jaloux à
+chaque instant d'hommes qui font la cour à n'importe
+quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la
+rue, au restaurant, au théâtre, une petite inimitié
+contre le monsieur qui passe ou qui entre avec
+une belle fille au bras? Tout possesseur de femme
+est un rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur
+que les autres mâles envient. Et puis, sans entrer
+dans ces considérations de physiologie, s'il était
+normal qu'il eût pour Annette une sympathie un
+peu surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne
+devenait-il pas naturel qu'il sentît en lui s'éveiller
+un peu de haine animale contre le mari futur? Il
+dompterait sans peine ce vilain sentiment.</p>
+
+<p>Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur
+de mécontentement contre lui-même et
+contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour
+n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il
+sentirait en elle? Ne devrait-il pas veiller, avec
+une attention scrupuleuse et fatigante, sur toutes
+ses paroles, sur tous ses actes, sur ses regards,
+sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune
+fille, car tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait,
+allait devenir suspect à la mère. Il rentra chez
+lui grincheux et se mit à fumer des cigarettes,
+avec une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes
+pour mettre le feu à son tabac. Il essaya
+en vain de travailler. Sa main, son oeil et son esprit
+semblaient déshabitués de la peinture, comme s'ils
+l'eussent oubliée, comme si jamais ils n'avaient
+connu et pratiqué ce métier. Il avait pris, pour la
+finir, une petite toile commencée:&mdash;un coin de
+rue où chantait un aveugle,&mdash;et il la regardait
+avec une indifférence invincible, avec une telle
+impuissance à la continuer qu'il s'assit devant, sa
+palette à la main, et l'oublia, tout en continuant
+à la contempler avec une fixité attentive et distraite.</p>
+
+<p>Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne
+marchait pas, des interminables minutes, commença
+à le ronger de sa fièvre intolérable. Jusqu'à
+son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que
+ferait-il puisqu'il ne pouvait travailler? L'idée de
+la rue le fatiguait d'avance, l'emplissait du dégoût
+des trottoirs, des passants, des voitures et des
+boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là,
+une visite, à n'importe qui, fit surgir en lui la
+haine instantanée de toutes les gens qu'il connaissait.</p>
+
+<p>Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier
+de long en large, en regardant à chaque retour
+vers la pendule l'aiguille déplacée de quelques
+secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de la
+porte au bahut chargé de bibelots! Aux heures de
+verve, d'élan, d'entrain, d'exécution féconde et
+facile, c'étaient des récréations délicieuses, ces
+allées et venues à travers la grande pièce égayée,
+animée, échauffée par le travail; mais, aux heures
+d'impuissance et de nausée, aux heures misérables
+où rien ne lui paraissait valoir la peine
+d'un effort et d'un mouvement, c'était la promenade
+abominable du prisonnier dans son cachot.
+Si seulement il avait pu dormir, rien qu'une heure,
+sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il s'agiterait
+jusqu'à trembler d'exaspération. D'où lui
+venait donc cette subite attaque d'humeur noire?</p>
+
+<p>Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me
+mettre dans un pareil état sur une cause insignifiante.</p>
+
+<p>Alors, il songea à prendre un livre. Le volume
+de la <i>Légende des Siècles</i> était demeuré sur la chaise
+de fer où Annette l'avait posé. Il l'ouvrit, lut deux
+pages de vers et ne les comprit pas. Il ne les comprit
+pas plus que s'ils avaient été écrits dans une
+langue étrangère. Il s'acharna et recommença pour
+constater toujours que vraiment il n'en pénétrait
+point le sens. «Allons, se dit-il, il paraît que je
+suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura
+sur les deux heures qu'il lui fallait émietter
+jusqu'au dîner. Il se fit chauffer un bain et y demeura
+étendu, amolli, soulagé par l'eau tiède, jusqu'au
+moment où son valet de chambre apportant
+le linge le réveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit
+alors au Cercle, où étaient réunis ses compagnons
+ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et des
+exclamations, car on ne l'avait point vu depuis
+quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens de la campagne, dit-il.</p>
+
+<p>Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste
+Maldant, professaient pour les champs un mépris
+profond. Rocdiane et Landa y allaient chasser, il
+est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et
+dans les bois que le plaisir de regarder tomber
+sous leurs plombs, pareils à des loques de plumes,
+les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir les petits
+lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq
+ou six fois de suite sur la tête, en montrant à
+chaque cabriole la mèche de poils blancs de leur
+queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver, ils jugeaient
+la campagne assommante. Rocdiane disait:
+«Je préfère les petites femmes aux petits pois.»</p>
+
+<p>Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et
+jovial, agité par des discussions où rien d'imprévu
+ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla beaucoup.
+On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café
+et joué soixante points au billard avec le banquier
+Liverdy, il sortit, déambula quelque peu de la
+Madeleine à la rue Taitbout, passa trois fois devant
+le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit
+prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome,
+changea d'avis et se dirigea vers le Nouveau-Cirque,
+puis fit brusquement demi-tour, sans motif,
+sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard
+Malesherbes et ralentit le pas en approchant
+de la demeure de la comtesse de Guilleroy: «Elle
+trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce
+soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant
+qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il prît une
+seconde fois de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Elle était seule avec Annette, dans le petit salon
+du fond, et travaillait toujours à la couverture
+pour les pauvres.
+Elle dit simplement, en le voyant entrer:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vous, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir.
+Comment allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, assez bien...</p>
+
+<p>Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec
+une intention marquée:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes
+n'avaient pas la moindre raison d'être.</p>
+
+<p>Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa
+sur lui, lentement, un regard ardent de prière et
+de doute.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, répondit-elle avec un sourire
+un peu forcé.</p>
+
+<p>Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison,
+un malaise irrésistible l'envahit, une sorte de
+paralysie des idées plus complète encore que celle
+qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.</p>
+
+<p>La comtesse dit à sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne
+pas.</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisait-elle donc?</p>
+
+<p>&mdash;Elle étudiait une fantaisie.</p>
+
+<p>Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait
+de l'oeil, sans y songer, ainsi qu'il faisait toujours,
+en la trouvant jolie. Alors il sentit sur lui le regard
+de la mère, et brusquement il tourna la tête, comme
+s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre
+du salon.</p>
+
+<p>La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit
+étui d'or qu'elle avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et
+lui tendant des cigarettes:</p>
+
+<p>&mdash;Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça,
+lorsque nous sommes seuls ici.</p>
+
+<p>Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une
+musique d'un goût ancien, gracieuse et légère, une
+de ces musiques qui semblent avoir été inspirées
+à l'artiste par un soir très doux de clair de lune,
+au printemps.</p>
+
+<p>Olivier demanda:</p>
+
+<p>&mdash;De qui est-ce donc?</p>
+
+<p>La comtesse répondit:</p>
+
+<p>&mdash;De Méhul. C'est fort peu connu et charmant.
+Un désir grandissait en lui de regarder Annette,
+et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit mouvement
+à faire, un petit mouvement du cou, car il
+apercevait de côté les deux mèches de feu des
+bougies éclairant la partition, mais il devinait si
+bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse
+de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux
+levés devant lui, intéressés, semblait-il, au fil de
+fumée grise du tabac.</p>
+
+<p>Mme de Guilleroy murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que vous avez à me dire?</p>
+
+<p>Il sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que
+la musique m'hypnotise, elle boit mes pensées. Je
+parlerai dans un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose
+pour vous, avant la mort de maman. Je ne vous
+l'ai jamais fait entendre, et je vous le jouerai tout
+à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez
+comme c'est bizarre!</p>
+
+<p>Elle avait un talent réel, et une compréhension
+subtile de l'émotion qui court dans les sons. C'était
+même là une de ses plus sûres puissances sur la
+sensibilité du peintre.</p>
+
+<p>Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre
+de Méhul, la comtesse se leva, prit sa place,
+et une mélodie étrange s'éveilla sous ses doigts,
+une mélodie dont toutes les phrases semblaient
+des plaintes, plaintes diverses, changeantes, nombreuses,
+qu'interrompait une note unique, revenue
+sans cesse, tombant au milieu des chants, les coupant,
+les scandant, les brisant, comme un cri monotone
+incessant, persécuteur, l'appel inapaisable
+d'une obsession.</p>
+
+<p>Mais Olivier regardait Annette qui venait de
+s'asseoir en face de lui, et il n'entendait rien, il ne
+comprenait pas.</p>
+
+<p>Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa
+vue comme d'une chose habituelle et bonne dont il
+venait d'être privé, la buvant sainement comme on
+boit de l'eau, quand on a soif.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?</p>
+
+<p>Il s'écria réveillé:</p>
+
+<p>&mdash;Admirable, superbe, de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le savez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne le savez pas, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;De Schubert.</p>
+
+<p>Il dit avec un air de conviction profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous
+seriez exquise en recommençant.</p>
+
+<p>Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit
+à contempler Annette, mais en écoutant aussi la
+musique, afin de goûter en même temps deux
+plaisirs.</p>
+
+<p>Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre
+sa place, il obéit simplement à la naturelle duplicité
+de l'homme et ne laissa plus se fixer ses yeux
+sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en
+face de sa mère, de l'autre côté de la lampe.</p>
+
+<p>Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur
+de sa présence, comme on sent le voisinage d'un
+foyer chaud; et l'envie de glisser sur elle des
+regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse,
+le harcelait, une envie de collégien qui se hisse à
+la fenêtre de la rue dès que le maître tourne le
+dos.</p>
+
+<p>Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée
+que l'esprit, et son silence persistant pouvait
+être interprété.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le
+prit, car toute musique entendue continuait en lui
+longtemps, le jetait en des songeries qui semblaient
+la suite rêvée et plus précise des mélodies. Le chant
+des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant
+des mesures isolées, affaiblies, lointaines
+comme un écho, puis se taisait, semblait laisser la
+pensée donner un sens aux motifs et voyager à la
+recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre.
+Il tourna sur la gauche au boulevard extérieur, en
+apercevant l'éclairage de féerie du parc Monceau,
+et il entra dans l'allée centrale arrondie sous les
+lunes électriques. Un gardien rôdait à pas lents;
+parfois un fiacre attardé passait; un homme lisait
+un journal assis sur un banc dans un bain bleuâtre
+de clarté vive, au pied du mât de bronze qui portait
+un globe éclatant. D'autres foyers sur les pelouses,
+au milieu des arbres, répandaient dans les feuillages
+et sur les gazons leur lumière froide et puissante,
+animaient d'une vie pâle ce grand jardin de
+ville.</p>
+
+<p>Bertin, les mains derrière le dos, allait le long
+du trottoir, et il se souvenait de sa promenade avec
+Annette, en ce même parc, quand il avait reconnu
+dans sa bouche la voix de sa mère.</p>
+
+<p>Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la
+sueur fraîche des pelouses arrosées, il se sentit
+assailli par toutes les attentes passionnées qui font
+de l'âme des adolescents le canevas incohérent d'un
+infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces
+soirs-là, ces soirs de fantaisie vagabonde où il
+laissait errer son caprice dans les aventures imaginaires,
+et il s'étonna de trouver en lui ce retour
+de sensations qui n'étaient plus de son âge.</p>
+
+<p>Mais, comme la note obstinée de la mélodie de
+Schubert, la pensée d'Annette, la vision de son visage
+penché sous la lampe, et le soupçon bizarre de
+la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il continuait
+malgré lui à occuper son coeur de cette question,
+à sonder les fonds impénétrables où germent,
+avant de naître, les sentiments humains. Cette
+recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation
+constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme
+une route de rêveries tendres; il ne pouvait plus la
+chasser de sa mémoire; il portait en lui une sorte
+d'évocation d'elle, comme autrefois il gardait,
+quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation
+de sa présence dans les murs de son atelier.</p>
+
+<p>Tout à coup, impatienté de cette domination
+d'un souvenir, il murmura en se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me
+faire penser à la petite à présent.</p>
+
+<p>Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand
+il se fut mis au lit, il sentit que le sommeil ne
+viendrait point, car une fièvre courait en ses veines,
+une sève de rêve fermentait en son coeur. Redoutant
+l'insomnie, une de ces insomnies énervantes
+que provoque l'agitation de l'âme, il voulut
+essayer de prendre un livre. Combien de fois une
+courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se
+leva donc et passa dans sa bibliothèque, afin de
+choisir un ouvrage bien fait et soporifique; mais
+son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion
+quelconque cherchait sur les rayons un nom d'écrivain
+qui répondît à son état d'exaltation et d'attente.
+Balzac, qu'il adorait, ne lui dit rien; il dédaigna
+Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le
+laissait toujours attendri et il tomba avidement sur
+Musset, le poète des tout jeunes gens. Il en prit
+un volume et l'emporta pour lire au hasard des
+feuilles.</p>
+
+<p>Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec
+une soif d'ivrogne, ces vers faciles d'inspiré qui
+chanta, comme un oiseau, l'aurore de l'existence
+et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut
+devant le jour brutal, ces vers d'un poète qui fut
+surtout un homme enivré de la vie, lâchant son
+ivresse en fanfares d'amours éclatantes et naïves,
+écho de tous les jeunes coeurs éperdus de désirs.</p>
+
+<p>Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme
+physique de ces poèmes qui émeuvent les sens et
+remuent à peine l'intelligence. Les yeux sur ces
+vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans,
+soulevée d'espérances, et il lut le volume presque
+entier dans une griserie juvénile. Trois heures
+sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de n'avoir pas
+encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre
+restée ouverte et pour porter le livre sur la table,
+au milieu de la chambre; mais au contact de l'air
+frais de la nuit, une douleur, mal assoupie par les
+saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme
+un rappel, comme un avis, et il rejeta le poète
+avec un geste d'impatience en murmurant: «Vieux
+fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière.</p>
+
+<p>Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il
+prit même la résolution énergique de n'y point
+retourner avant deux jours. Mais quoi qu'il fît,
+soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se
+promener, soit qu'il traînât de maison en maison
+sa mélancolie, il était partout harcelé par la préoccupation
+inapaisable de ces deux femmes.</p>
+
+<p>S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait
+en pensant à elles, et il laissait à sa pensée, il laissait
+son coeur se rassasier de leur souvenir. Il
+arrivait alors souvent que, dans cette sorte d'hallucination
+où il berçait son isolement, les deux
+figures se rapprochaient, différentes, telles qu'il
+les connaissait, puis passaient l'une devant l'autre,
+se mêlaient, fondues ensemble, ne faisaient plus
+qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui
+de la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais
+celui d'une femme aimée éperdument, autrefois,
+encore, toujours.</p>
+
+<p>Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi
+sur la pente de ces attendrissements qu'il sentait
+puissants et dangereux. Pour leur échapper, les
+rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux,
+il dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables,
+vers tous les sujets de réflexion et de méditation
+possibles. Vains efforts! Toutes les routes
+de distraction qu'il prenait le ramenaient au même
+point, où il rencontrait une jeune figure blonde
+qui semblait embusquée pour l'attendre. C'était
+une vague et inévitable obsession flottant sur lui,
+tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût
+le détour qu'il avait essayé pour fuir.</p>
+
+<p>La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort
+troublé le soir de leur promenade dans le parc de
+Roncières, recommençait en sa mémoire dès que,
+cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait
+et s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre
+remuait sa chair. Il se disait: «Voyons, ai-je pour
+Annette plus de tendresse qu'il ne convient?»
+Alors, fouillant son coeur, il le sentait brûlant
+d'affection pour une femme toute jeune, qui avait
+tous les traits d'Annette, mais qui n'était pas elle.
+Et il se rassurait lâchement en songeant: «Non,
+je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa ressemblance.»</p>
+
+<p>Cependant, les deux jours passés à Roncières
+restaient en son âme comme une source de chaleur,
+de bonheur, d'enivrement; et les moindres
+détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux
+qu'à l'heure même. Tout à coup, en suivant
+le cours de ses ressouvenirs, il revit le chemin
+qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes
+de fleurs de la jeune fille, et il se rappela
+brusquement lui avoir promis un bluet en saphirs
+dès leur retour à Paris.</p>
+
+<p>Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus
+lutter, il prit son chapeau et sortit, tout ému par
+la pensée du plaisir qu'il lui ferait.</p>
+
+<p>Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand
+il se présenta:</p>
+
+<p>&mdash;Madame est sortie, mais Mademoiselle est
+ici.</p>
+
+<p>Il ressentit une joie vive.</p>
+
+<p>&mdash;-Prévenez-la que je voudrais lui parler.</p>
+
+<p>Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme
+s'il eût craint d'être entendu.</p>
+
+<p>Annette apparut presque aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité.</p>
+
+<p>Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant
+auprès d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Devine pourquoi je suis venu?</p>
+
+<p>Elle chercha quelques secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier,
+choisir le bluet en saphirs que je t'ai promis
+à Roncières.</p>
+
+<p>La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais
+elle va rentrer. Vous l'attendrez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si ce n'est pas trop long.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous
+me traitez en gamine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, pas tant que tu crois.</p>
+
+<p>Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être
+galant et spirituel, comme aux jours les plus fringants
+de sa jeunesse, une de ces envies instinctives
+qui surexcitent toutes les facultés de séduction,
+qui font faire la roue aux paons et des vers aux
+poètes. Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées,
+alertes, et il parla comme il savait parler en
+ses bonnes heures. La petite, animée par cette
+verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute
+la finesse espiègle qui germaient en elle.</p>
+
+<p>Tout à coup, comme il discutait une opinion, il
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je
+vous ai répondu...</p>
+
+<p>Elle l'interrompit en éclatant de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me
+prenez pour maman.</p>
+
+<p>Il rougit, se tut, puis balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois
+cette idée-là.</p>
+
+<p>Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus
+que dire, et il avait peur maintenant, une peur
+incompréhensible de cette fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Voici maman, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier
+salon, et Olivier, troublé comme si on l'eût pris en
+faute, expliqua comment il s'était souvenu tout à
+coup de la promesse faite, et comment il était venu
+les prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le
+strapontin.</p>
+
+<p>Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils
+entraient chez Montara.</p>
+
+<p>Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation,
+l'étude et l'affection des femmes, s'étant
+toujours occupé d'elles, ayant dû sonder et découvrir
+leurs goûts, connaître comme elles la toilette,
+les questions de mode, tous les menus détails de
+leur existence privée, il était arrivé à partager
+souvent certaines de leurs sensations, et il éprouvait
+toujours, en entrant dans un de ces magasins
+où l'on vend les accessoires charmants et délicats
+de leur beauté, une émotion de plaisir presque
+égale à celle dont elles vibraient elles-mêmes. Il
+s'intéressait comme elles à tous les riens coquets
+dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses
+yeux; les dentelles attiraient ses mains; les plus
+insignifiants bibelots élégants retenaient son attention.
+Dans les magasins de bijouterie, il ressentait
+pour les vitrines une nuance de respect
+religieux, comme devant les sanctuaires de la séduction
+opulente; et le bureau de drap foncé, où
+les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres
+aux reflets précieux, lui imposait une certaine
+estime.</p>
+
+<p>Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille
+devant ce meuble sévère où l'une et l'autre posèrent
+une main par un mouvement naturel, il indiqua
+ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles
+de fleurettes.</p>
+
+<p>Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il
+fallut choisir quatre. Ce fut long. Les deux femmes,
+du bout de l'ongle, les retournaient sur le drap,
+puis les prenaient avec précaution, regardaient le
+jour à travers, les étudiaient avec une attention
+savante et passionnée. Quand on eut mis de côté
+ceux qu'elles avaient distingués, il fallut trois émeraudes
+pour faire les feuilles, puis un tout petit
+brillant qui tremblerait au centre comme une
+goutte de rosée.</p>
+
+<p>Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit
+à la comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me faire le plaisir de choisir
+deux bagues?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi
+vous faire ces petits cadeaux en souvenir
+des deux jours passés à Roncières.</p>
+
+<p>Elle refusa. Il insista. Une longue discussion
+suivit, une lutte de paroles et d'arguments où il
+finit, non sans peine, par triompher.</p>
+
+<p>On apporta les bagues, les unes, les plus rares,
+seules en des écrins spéciaux, les autres enrégimentées
+par genres en de grandes boîtes carrées,
+où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies
+de leurs chatons. Le peintre s'était assis entre
+les deux femmes et il se mit, comme elles, avec
+la même ardeur curieuse, à cueillir un à un les anneaux
+d'or dans les fentes minces qui les retenaient.
+Il les déposait ensuite devant lui, sur le drap du
+bureau où ils s'amassaient en deux groupes, celui
+qu'on rejetait à première vue et celui dans lequel
+on choisirait.</p>
+
+<p>Le temps passait, insensible et doux, dans ce
+joli travail de sélection plus captivant que tous les
+plaisirs du monde, distrayant et varié comme un
+spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance
+exquise pour un coeur de femme.</p>
+
+<p>Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois
+juges, après quelque hésitation, s'arrêta sur un
+petit serpent d'or qui tenait un beau rubis entre sa
+gueule mince et sa queue tordue.</p>
+
+<p>Olivier, radieux, se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des
+courses à faire; je m'en vais.</p>
+
+<p>Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par
+ce beau temps. La comtesse y consentit, et, ayant
+remercié Bertin, s'en alla par les rues, avec sa fille.</p>
+
+<p>Elles marchèrent quelque temps en silence, dans
+la joie savourée des cadeaux reçus; puis elles se
+mirent à parler de tous les bijoux qu'elles avaient
+vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une sorte
+de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte
+de gaîté. Elles allaient vite, à travers la foule de
+cinq heures qui suit les trottoirs, un soir d'été.
+Des hommes se retournaient pour regarder Annette
+et murmuraient en passant de vagues paroles
+d'admiration. C'était la première fois, depuis son
+deuil, depuis que le noir donnait à sa fille ce vif
+éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle
+dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de
+cette attention soulevée, de ces compliments chuchotés,
+de ce petit remous d'émotion flatteuse que
+laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une
+jolie femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait
+sous la même oppression pénible que l'autre
+soir, dans son salon, quand on comparait la
+petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle
+guettait ces regards attirés par Annette, elle les
+sentait venir de loin, frôler son visage sans s'y
+fixer, puis s'attacher soudain sur la figure blonde
+qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait
+dans les yeux les rapides et muets hommages à
+cette jeunesse épanouie, au charme attirant de
+cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi bien
+qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier
+la traversa et elle fut saisie, comme à Roncières,
+par une impérieuse envie de fuir.</p>
+
+<p>Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté,
+dans ce courant de monde, vue par tous ces hommes
+qui ne la regardaient pas. Ils étaient loin les
+jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle
+provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui,
+parmi ces passants, songeait à les comparer?
+Un seul y avait pensé peut-être, tout à
+l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh!
+quelle souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans
+cesse à l'esprit l'obsession de cette comparaison!
+Certes il ne pouvait les voir ensemble sans y songer
+et sans se souvenir du temps où si fraîche, si
+jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée!</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre
+un fiacre, mon enfant.</p>
+
+<p>Annette, inquiète, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de
+ta grand'mère, j'ai souvent de ces faiblesses-là!</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+<p>Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies
+incurables. Une fois entrées en une âme,
+elles la dévorent, ne lui laissent plus la liberté de
+songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre
+goût à la moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle
+fît, chez elle ou ailleurs, seule ou entourée de
+monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette réflexion
+qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa
+fille: «Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant
+presque chaque jour, n'eût pas sans cesse à l'esprit
+l'obsession de les comparer?»</p>
+
+<p>Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse,
+hanté lui-même par cette ressemblance inoubliable un
+seul instant, qu'accentuait encore l'imitation
+naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque
+fois qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce
+rapprochement, elle le lisait dans son regard, le
+devinait, et le commentait dans son coeur et dans
+sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se
+cacher, de disparaître, de ne plus se montrer à lui
+près de sa fille.</p>
+
+<p>Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne
+se sentant plus chez elle dans sa maison. Ce froissement
+de dépossession qu'elle avait eu, un soir,
+quand tous les yeux regardaient Annette sous son
+portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois.
+Elle se reprochait sans cesse ce besoin intime
+de délivrance, cette envie inavouable de faire sortir
+sa fille de chez elle, comme un hôte gênant et
+tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente,
+ressaisie par le besoin de lutter pour garder
+encore, malgré tout, l'homme qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que
+leur deuil récent retardait encore un peu, elle avait
+peur, une peur confuse et forte, qu'un événement
+quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait,
+presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de
+sa fille de la tendresse pour le marquis.</p>
+
+<p>Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée
+depuis si longtemps afin de conserver Olivier prenait
+chez elle une forme nouvelle, plus affinée,
+plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux
+jeunes gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.</p>
+
+<p>Comme le peintre, tenu par des habitudes de
+travail, ne déjeunait jamais dehors et ne donnait
+d'ordinaire que ses soirées à ses amis, elle invita
+souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant
+autour de lui l'animation d'une promenade à
+cheval, une sorte de souffle d'air matinal. Et il parlait
+avec gaieté de toutes les choses mondaines qui
+semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal
+du Paris hippique et brillant dans les allées du
+bois. Annette s'amusait à l'écouter, prenait goût
+à ces préoccupations du jour qu'il lui apportait
+ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic.
+Une intimité juvénile s'établissait entre eux, une
+affectueuse camaraderie qu'un goût commun et
+passionné pour les chevaux resserrait naturellement.
+Quand il était parti, la comtesse et le comte
+faisaient adroitement son éloge, disaient de lui ce
+qu'il fallait dire pour que la jeune fille comprît
+qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser s'il
+lui plaisait.</p>
+
+<p>Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant
+avec candeur, jugeait tout simple de
+prendre pour mari ce beau garçon qui lui donnerait,
+entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait
+à toutes de galoper chaque matin à côté de
+lui, sur un pur sang.</p>
+
+<p>Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement,
+après une poignée de main et un sourire,
+et on parla de ce mariage comme d'une chose depuis
+longtemps décidée. Alors le marquis commença
+à apporter des cadeaux. La duchesse traitait
+Annette comme sa propre fille. Donc toute cette
+affaire avait été chauffée par un accord commun
+sur un petit feu d'intimité, pendant les heures
+calmes du jour, et le marquis, ayant en outre beaucoup
+d'autres occupations, de relations, de servitudes
+et de devoirs, venait rarement dans la soirée.</p>
+
+<p>C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement
+chaque semaine chez ses amis, et continuait aussi
+à apparaître à l'improviste pour leur demander une
+tasse de thé entre dix heures et minuit.</p>
+
+<p>Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par
+le désir de savoir ce qui se passait dans son coeur.
+Il n'avait pas un regard, pas un geste qu'elle n'interprétât
+aussitôt, et elle était torturée par cette
+pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en
+nous voyant l'une auprès de l'autre.»</p>
+
+<p>Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait
+point de semaine sans qu'il apparût portant à la
+main deux petits paquets, dont il offrait l'un à la
+mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant les
+boites qui contenaient souvent des objets précieux,
+avait des serrements de coeur. Elle la connaissait
+bien, cette envie de donner que, femme, elle n'avait
+jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter quelque
+chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de
+trouver chez les marchands le bibelot qui plaira.</p>
+
+<p>Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et
+elle l'avait vu bien des fois entrer, avec ce même
+sourire, ce même geste, un petit paquet dans la
+main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela
+recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de
+doute! Ce n'était pas pour elle!</p>
+
+<p>Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il
+souffrait. Elle comparait ses entrées, ses airs, ses
+allures avec l'attitude du marquis que la grâce
+d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était
+point la même chose: M. de Farandal était épris,
+Olivier Bertin aimait! Elle le croyait du moins
+pendant ses heures de torture, puis, pendant ses
+minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être
+trompée.</p>
+
+<p>Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle
+se trouvait seule avec lui, le prier, le supplier de
+lui parler, d'avouer tout, de ne lui rien cacher.
+Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude,
+plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne
+pouvoir lire en ce coeur fermé où elle sentait grandir
+un autre amour.</p>
+
+<p>Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie,
+qu'elle avait surveillé, réchauffé, animé de sa tendresse
+depuis douze ans, dont elle se croyait sûre,
+qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis,
+soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin
+de leurs jours, voilà qu'il lui échappait par une
+inconcevable, horrible et monstrueuse fatalité. Oui,
+il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret
+dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un
+mot familier, y pelotonner son affection comme
+en une retraite fidèle, ouverte pour elle seule. A
+quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si,
+brusquement, celui à qui on a offert son être entier
+et son existence entière, tout, tout ce qu'on avait
+en ce monde, vous échappe ainsi parce qu'un autre
+visage lui a plu, et devient alors, en quelques
+jours, presque un étranger!</p>
+
+<p>Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme
+auparavant avec les mêmes mots, la même voix,
+le même ton. Et pourtant il y avait quelque chose
+entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable,
+d'invincible, presque rien, ce presque
+rien qui fait s'éloigner une voile quand le vent
+tourne.</p>
+
+<p>Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un
+peu plus chaque jour, par tous les regards qu'il
+jetait sur Annette. Lui-même ne cherchait pas à
+voir clair en son coeur. Il sentait bien cette fermentation
+d'amour, cette irrésistible attraction, mais
+il ne voulait pas comprendre, il se confiait aux
+événements, aux hasards imprévus de la vie.</p>
+
+<p>Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners
+et des soirs entre ces deux femmes séparées par leur
+deuil de tout mouvement mondain. Ne rencontrant
+chez elles que des figures indifférentes, celle des
+Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se
+croyait presque seul avec elles dans le monde, et,
+comme il ne voyait plus guère la duchesse et le
+marquis à qui on réservait les matins et le milieu
+des jours, il les voulait oublier, soupçonnant le
+mariage remis à une époque indéterminée.</p>
+
+<p>Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui
+de M. de Farandal. Était-ce par une sorte de pudeur
+instinctive, ou peut-être par une de ses secrètes
+intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir
+ce qu'ils ignorent?</p>
+
+<p>Les semaines suivaient les semaines sans rien
+changer à cette vie, et l'automne était venu, amenant
+la rentrée des Chambres plus tôt que de coutume
+en raison des dangers de la politique.</p>
+
+<p>Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy
+devait emmener à la séance du Parlement Mme de
+Mortemain, le marquis et Annette après un déjeuner
+chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son
+chagrin toujours grandissant, avait déclaré qu'elle
+resterait au logis.</p>
+
+<p>On était sorti de table, on buvait le café dans le
+grand salon, on était gai. Le comte, heureux de
+cette reprise des travaux parlementaires, son seul
+plaisir, parlait presque avec esprit de la situation
+présente et des embarras de la République; le marquis,
+décidément amoureux, lui répondait avec
+entrain, en regardant Annette; et la duchesse était
+contente presque également de l'émotion de son
+neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du
+salon était chaud de cette première chaleur concentrée
+des calorifères rallumés, chaleur d'étoffes,
+de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum
+des fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette
+pièce close où le café aussi répandait son arôme,
+quelque chose d'intime, de familial et de satisfait,
+quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.</p>
+
+<p>Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait
+à entrer, surpris comme un mari trompé qui
+voit le crime de sa femme. Une colère confuse et
+une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut
+son coeur vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui
+avait caché et tout ce qu'il s'était caché lui-même
+lui apparut en apercevant le marquis installé dans
+la maison, comme un fiancé!</p>
+
+<p>Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout
+ce qu'il ne voulait pas savoir et tout ce qu'on
+n'osait point lui dire. Il ne se demanda point pourquoi
+on lui avait dissimulé tous ces apprêts du
+mariage? Il le devina; et ses yeux, devenus durs,
+rencontrèrent ceux de la comtesse qui rougissait.
+Ils se comprirent.</p>
+
+<p>Quand il se fut assis, on se tut quelques instants,
+sa présence inattendue ayant paralysé l'essor des
+esprits, puis la duchesse se mit à lui parler; et il
+répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange,
+changé subitement.</p>
+
+<p>Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient
+à causer et il se disait: «Ils m'ont joué. Ils
+me le paieront.» Il en voulait surtout à la comtesse
+et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente
+dissimulation.</p>
+
+<p>Le comte, regardant alors la pendule, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! il est temps de partir.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers le peintre:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire.
+Ma femme seule reste ici. Voulez-vous
+nous accompagner; vous me feriez grand
+plaisir?</p>
+
+<p>Olivier répondit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.</p>
+
+<p>Annette alors s'approcha de lui, et prenant son
+air enjoué:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que
+vous nous amuserez beaucoup plus que les députés.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment. Vous vous amuserez bien
+sans moi.</p>
+
+<p>Le devinant mécontent et chagrin, elle insista,
+pour se montrer gentille.</p>
+
+<p>&mdash;Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure
+que, moi, je ne peux pas me passer de vous.</p>
+
+<p>Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il
+ne put ni les arrêter dans sa bouche ni modifier
+leur accent.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Vous vous passez de moi comme tout
+le monde.</p>
+
+<p>Elle s'exclama, un peu surprise du ton:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne
+plus me tutoyer.</p>
+
+<p>Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés
+qui montrent tout le mal d'une âme et avec un petit
+salut:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un
+jour ou l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous vous marierez et que votre
+mari, quel qu'il soit, aurait le droit de trouver déplacé
+ce tutoiement dans ma bouche.</p>
+
+<p>La comtesse s'empressa de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère
+qu'Annette n'épousera pas un homme assez susceptible
+pour se formaliser de cette familiarité de
+vieil ami.</p>
+
+<p>Le comte criait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, en route! Nous allons nous
+mettre en retard!</p>
+
+<p>Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant
+levés, sortirent avec lui après les poignées de main
+d'usage et les baisers que la duchesse, la comtesse
+et sa fille échangeaient à toute rencontre comme
+à toute séparation.</p>
+
+<p>Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière
+les tentures de la porte refermée.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.</p>
+
+<p>Mais lui, presque violent:</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci, je m'en vais aussi.</p>
+
+<p>Elle murmura, suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il.
+Je vous demande pardon d'être venu sans prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé
+une partie de plaisir organisée.</p>
+
+<p>Elle lui saisit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? C'était le moment de
+leur départ puisqu'ils assistent à l'ouverture de la
+session. Moi, je restais. Vous avez été, au contraire,
+tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis
+seule.</p>
+
+<p>Il ricana.</p>
+
+<p>&mdash;Inspiré, oui, j'ai été inspiré!</p>
+
+<p>Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant
+au fond des yeux, elle murmura à voix très basse:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez-moi que vous l'aimez?</p>
+
+<p>Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser
+son impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes folle avec cette idée!</p>
+
+<p>Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés
+sur ses manches, le suppliant:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir,
+j'en suis certaine, mais j'aime mieux savoir!
+J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas ce
+qu'est devenue ma vie!</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma
+faute si vous perdez la tête?</p>
+
+<p>Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui
+du fond, où on ne les entendrait pas. Elle le traînait
+par l'étoffe de sa jaquette, cramponnée à lui,
+haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit
+divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et
+puis s'assit auprès de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en
+prie, dites-moi que vous l'aimez. Je le sais, je le
+sens à tout ce que vous faites, je n'en puis douter,
+j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!</p>
+
+<p>Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à
+genoux contre ses pieds. Sa voix râlait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce
+vrai que vous l'aimez?</p>
+
+<p>Il s'écria, en essayant de la relever:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non! Je vous jure que non!</p>
+
+<p>Elle tendit la main vers sa bouche et la colla
+dessus pour la fermer, balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!</p>
+
+<p>Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de
+cet homme, elle sanglota.</p>
+
+<p>Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de
+cheveux blonds où se mêlaient beaucoup de cheveux
+blancs, et il fut traversé par une immense
+pitié, par une immense douleur.</p>
+
+<p>Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure,
+il la redressa violemment, relevant vers lui deux
+yeux éperdus dont les larmes ruisselaient. Et puis
+sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres coup sur
+coup en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Any! Any! ma chère, ma chère Any!</p>
+
+<p>Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec
+cette voix hésitante des enfants que le chagrin
+suffoque:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous
+m'aimez encore un peu, moi?</p>
+
+<p>Il se remit à l'embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous aime, ma chère Any!</p>
+
+<p>Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses
+mains, le regarda, et tendrement:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça
+ne devrait pas finir ainsi.</p>
+
+<p>Il demanda, en la serrant contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela finirait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble
+trop à ce que j'étais quand vous m'avez
+connue?</p>
+
+<p>Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main
+cette bouche douloureuse, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je
+vous jure que vous vous trompez!</p>
+
+<p>Elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement,
+moi!</p>
+
+<p>Il redit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous aime!</p>
+
+<p>Puis ils demeurèrent longtemps sans parler, les
+mains dans les mains, très émus et très tristes.</p>
+
+<p>Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les heures qui me restent à vivre ne
+seront pas gaies.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'efforcerai de vous les rendre douces.</p>
+
+<p>L'ombre de ces ciels nuageux qui précède de
+deux heures le crépuscule se répandait dans le
+salon, les ensevelissait peu à peu sous le gris brumeux
+des soirs d'automne.</p>
+
+<p>La pendule sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a déjà longtemps que nous sommes ici,
+dit-elle. Vous devriez vous en aller, car on pourrait
+venir, et nous ne sommes pas calmes!</p>
+
+<p>Il se leva, l'étreignit, baisant comme autrefois
+sa bouche entr'ouverte, puis ils retraversèrent les
+deux salons en se tenant le bras, comme des époux.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon amie.</p>
+
+<p>Et la portière retomba sur lui!</p>
+
+<p>Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine,
+se mit à marcher sans savoir ce qu'il faisait, étourdi
+comme après un coup, les jambes faibles, le coeur
+chaud et palpitant ainsi qu'une loque brûlante secouée
+en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois
+heures, ou peut-être quatre, il alla devant lui, dans
+une sorte d'hébétement moral et d'anéantissement
+physique qui lui laissaient tout juste la force de
+mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez
+lui pour réfléchir.</p>
+
+<p>Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait
+maintenant tout ce qu'il avait éprouvé près d'elle
+depuis la promenade au parc Monceau quand il
+retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix à peine
+reconnue, de la voix qui jadis avait éveillé son
+coeur, puis tout ce recommencement lent, irrésistible,
+d'un amour mal éteint, pas encore refroidi,
+qu'il s'obstinait à ne point s'avouer.</p>
+
+<p>Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire?
+Lorsqu'elle serait mariée, il éviterait de la voir
+souvent, voilà tout. En attendant, il continuerait à
+retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutât
+de rien, et il cacherait son secret à tout le monde.</p>
+
+<p>Il dîna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais.
+Puis il fit chauffer le grand poêle de son atelier,
+car la nuit s'annonçait glaciale. Il ordonna même
+d'allumer le lustre comme s'il eût redouté les
+coins obscurs, et il s'enferma. Quelle émotion
+bizarre, profonde, physique, affreusement triste
+l'étreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans sa poitrine,
+dans tous ses muscles amollis, autant que
+dans son âme défaillante. Les murs de l'appartement
+l'oppressaient; toute sa vie tenait là dedans,
+sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque étude
+peinte accrochée lui rappelait un succès, chaque
+meuble lui disait un souvenir. Mais succès et souvenirs
+étaient des choses passées! Sa vie? Comme
+elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait
+des tableaux, encore des tableaux, toujours des
+tableaux et aimé une femme. Il se rappelait les
+soirs d'exaltation, après les rendez-vous, dans ce
+même atelier. Il avait marché des nuits entières,
+avec de la fièvre plein son être. La joie de l'amour
+heureux, la joie du succès mondain, l'ivresse unique
+de la gloire, lui avaient fait savourer des heures
+inoubliables de triomphe intime.</p>
+
+<p>Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait
+aimé. Par elle il avait reçu ce baptême qui révèle
+à l'homme le monde mystérieux des émotions et
+des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque
+de force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer.
+Un autre amour entrait, malgré lui, par cette
+brèche! un autre ou plutôt le même surchauffé par
+un nouveau visage, le même accru de toute la force
+que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc
+il aimait cette petite fille! Il n'y avait plus à lutter,
+à résister, à nier, il l'aimait avec le désespoir de
+savoir qu'il n'aurait même pas d'elle un peu de
+pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment,
+et qu'un autre l'épouserait. A cette pensée
+sans cesse reparue, impossible à chasser, il était
+saisi par une envie animale de hurler à la façon des
+chiens attachés, car il se sentait impuissant, asservi,
+enchaîné comme eux. De plus en plus nerveux,
+à mesure qu'il songeait, il allait toujours à
+grands pas à travers la vaste pièce éclairée comme
+pour une fête. Ne pouvant enfin tolérer davantage
+la douleur de cette plaie avivée, il voulut essayer
+de la calmer par le souvenir de son ancienne tendresse,
+de la noyer dans l'évocation de sa première
+et grande passion. Dans le placard où il la
+gardait, il alla prendre la copie qu'il avait faite
+autrefois pour lui du portrait de la comtesse, puis
+il la posa sur son chevalet, et, s'étant assis en
+face, la contempla. Il essayait de la revoir, de la
+retrouver vivante, telle qu'il l'avait aimée jadis.
+Mais c'était toujours Annette qui surgissait sur la
+toile. La mère avait disparu, s'était évanouie laissant
+à sa place cette autre figure qui lui ressemblait
+étrangement. C'était la petite avec ses cheveux
+un peu plus clairs, son sourire un peu plus
+gamin, son air un peu plus moqueur, et il sentait
+bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là,
+comme il n'avait jamais appartenu à l'autre,
+comme une barque qui coule appartient aux vagues!</p>
+
+<p>Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition,
+il retourna la peinture; puis comme il se
+sentait trempé de tristesse, il alla prendre dans sa
+chambre, pour le rapporter dans l'atelier, le tiroir
+de son secrétaire où dormaient toutes les lettres
+de sa maîtresse. Elles étaient là comme en un lit,
+les unes sur les autres, formant une couche épaisse
+de petits papiers minces. Il enfonça ses mains dedans,
+dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans
+ce bain de leur longue liaison. Il regardait cet
+étroit cercueil de planches où gisait cette masse
+d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom
+seul, était toujours écrit. Il songeait qu'un amour,
+que le tendre attachement de deux êtres l'un pour
+l'autre, que l'histoire de deux coeurs, étaient racontés
+là dedans, dans ce flot jauni de papiers que
+tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se
+penchant dessus, un souffle vieux, l'odeur mélancolique
+des lettres enfermées.</p>
+
+<p>Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir,
+prit une poignée des plus anciennes. A mesure
+qu'il les ouvrait, des souvenirs en sortaient, précis,
+qui remuaient son âme. Il en reconnaissait beaucoup
+qu'il avait portées sur lui pendant des semaines
+entières, et il retrouvait, tout le long de la petite
+écriture qui lui disait des phases si douces, les
+émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup il rencontra
+sous ses doigts un fin mouchoir brodé.
+Qu'était-ce? Il chercha quelques instants, puis se
+souvint! Un jour, chez lui, elle avait sangloté parce
+qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola, pour le
+garder, son mouchoir trempé de larmes!</p>
+
+<p>Ah! les tristes choses! les tristes choses! La
+pauvre femme!</p>
+
+<p>Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes
+ces réminiscences montaient comme une vapeur:
+ce n'était plus que la vapeur impalpable de la réalité
+tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur
+ces lettres, comme on pleure sur les morts parce
+qu'ils ne sont plus.</p>
+
+<p>Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter
+en lui une ardeur jeune et nouvelle, une
+sève de tendresse irrésistible qui rappelait dans
+son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait
+aimé la mère, dans un élan passionné de servitude
+volontaire, il commençait à aimer cette petite fille
+comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant
+à qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.</p>
+
+<p>Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il
+en était terrifié.</p>
+
+<p>Il essayait de comprendre comment et pourquoi
+elle le possédait ainsi? Il la connaissait si peu!
+Elle était à peine une femme dont le coeur et l'âme
+dormaient encore du sommeil de la jeunesse.</p>
+
+<p>Lui, maintenant, il était presque au bout de sa
+vie! Comment donc cette enfant l'avait-elle pris
+avec quelques sourires et des mèches de cheveux!
+Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette
+blonde lui donnaient des envies de tomber à genoux
+et de se frapper le front par terre!</p>
+
+<p>Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de
+femme a tout à coup sur nous la puissance d'un
+poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux,
+qu'elle est devenue notre pensée et notre chair!
+On en est ivre, on en est fou, on vit de cette image
+absorbée et on voudrait en mourir!</p>
+
+<p>Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce
+et incompréhensible d'une forme de visage sur le
+coeur d'un homme!</p>
+
+<p>Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit
+s'avançait; son poêle s'était éteint. A travers les
+vitrages, le froid du dehors entrait. Alors il gagna
+son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à
+souffrir.</p>
+
+<p>Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi,
+ni ce qu'il allait faire, agité par ses nerfs,
+irrésolu comme une girouette qui tourne.</p>
+
+<p>A force de chercher une distraction pour son
+esprit, une occupation pour son corps, il se souvint
+que, ce jour-là même, quelques membres de son
+cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain
+Maure où ils déjeunaient après le massage. Il s'habilla
+donc rapidement, espérant que l'étuve et la
+douche le calmeraient, et il sortit.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le
+saisit, ce premier froid crispant de la première
+gelée qui détruit, en une seule nuit, les derniers
+restes de l'été.</p>
+
+<p>Tout le long des boulevards, c'était une pluie
+épaisse de larges feuilles jaunes qui tombaient
+avec un bruit sec et menu. Elles tombaient, à perte
+de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues
+entre les façades des maisons, comme si toutes les
+tiges venaient d'être séparées des branches par
+le tranchant d'une fine lame de glace. Les chaussées
+et les trottoirs en étaient déjà couverts, ressemblaient,
+pour quelques heures, aux allées des
+forêts au début de l'hiver. Tout ce feuillage mort
+crépitait sous les pas et s'amassait, par moments,
+en vagues légères, sous les poussées du vent.</p>
+
+<p>C'était un de ces jours de transition qui sont la
+fin d'une saison et le commencement d'une autre,
+qui ont une saveur ou une tristesse spéciale, tristesse
+d'agonie ou saveur de sève qui renaît.</p>
+
+<p>En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée
+de la chaleur dont il allait pénétrer sa chair après
+ce passage dans l'air glacé des rues fit tressaillir le
+coeur triste d'Olivier d'un frisson de satisfaction.
+Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa
+taille l'écharpe légère qu'un garçon lui tendait et
+disparut derrière la porte capitonnée ouverte devant
+lui.</p>
+
+<p>Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir
+d'un foyer lointain, le fit respirer comme s'il eût
+manqué d'air en traversant une galerie mauresque,
+éclairée par deux lanternes orientales. Puis un
+nègre crépu, vêtu seulement d'une ceinture, le
+torse luisant, les membres musculeux, s'élança
+devant lui pour soulever une portière à l'autre
+extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve,
+ronde, élevée, silencieuse, presque mystique comme
+un temple. Le jour tombait d'en haut, par la coupole
+et par des trèfles en verres colorés, dans l'immense
+salle circulaire et dallée, aux murs couverts
+de faïences décorées à la mode arabe.</p>
+
+<p>Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient
+lentement, à pas graves, sans parler; d'autres
+étaient assis sur des banquettes de marbre,
+les bras croisés; d'autres causaient à voix basse.</p>
+
+<p>L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y
+avait là dedans, dans ce cirque étouffant et décoratif,
+où l'on chauffait de la chair humaine, où circulaient
+des masseurs noirs et maures aux jambes
+cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux.</p>
+
+<p>La première figure aperçue par le peintre fut
+celle du comte de Landa. Il circulait comme un
+lutteur romain, fier de son énorme poitrine et de
+ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il
+s'y croyait sur la scène comme un acteur applaudi,
+et il y jugeait en expert la musculature discutée
+de tous les hommes forts de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour. Bertin, dit-il.</p>
+
+<p>Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Hein, bon temps pour la sudation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été
+le prendre au saut du lit. Oh! regardez-moi cette
+anatomie!</p>
+
+<p>Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses,
+aux bras grêles, au flanc maigre, qui fit sourire de
+dédain ces deux vieux modèles de la vigueur
+humaine.</p>
+
+<p>Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre.</p>
+
+<p>Ils s'assirent sur une longue table de marbre et
+se mirent à causer comme dans un salon. Des garçons
+de service circulaient, offrant à boire. On entendait
+retentir les claques des masseurs sur la
+chair nue et le jet subit des douches. Un clapotis
+d'eau continu, parti de tous les coins du grand amphithéâtre,
+l'emplissait aussi d'un bruit léger de
+pluie.</p>
+
+<p>A tout moment un nouveau venu saluait les trois
+amis, ou s'approchait pour leur serrer la main.</p>
+
+<p>C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit prince
+Epilati, le baron Flach et d'autres.</p>
+
+<p>Rocdiane dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Farandal!</p>
+
+<p>Le marquis entrait, les mains sur les hanches,
+marchant avec cette aisance des hommes très bien
+faits que rien ne gêne.</p>
+
+<p>Landa murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gladiateur, ce gaillard-là!</p>
+
+<p>Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis?</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense, dit le peintre.</p>
+
+<p>Mais cette question, en face de cet homme, en
+ce moment, en cet endroit, fit passer dans le coeur
+d'Olivier une affreuse secousse de désespoir et de
+révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues
+lui apparut en une seconde avec une telle acuité,
+qu'il lutta pendant quelques instants contre une
+envie animale de se jeter sur le marquis.</p>
+
+<p>Puis il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite
+au massage.</p>
+
+<p>Un Arabe passait.</p>
+
+<p>&mdash;Ahmed, es-tu libre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Bertin.</p>
+
+<p>Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée
+de main de Farandal qui venait lentement en faisant
+le tour du Hammam.</p>
+
+<p>A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande
+salle de repos si calme en sa ceinture de cellules
+où sont les lits, autour d'un parterre de plantes
+africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au milieu.
+Il avait l'impression d'être suivi, menacé, que le
+marquis allait le rejoindre et qu'il devrait, la main
+tendue, le traiter en ami avec le désir de le tuer.</p>
+
+<p>Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert
+de feuilles mortes. Elles ne tombaient plus, les
+dernières ayant été détachées par une longue rafale.
+Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait
+d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus
+vives de la brise grandissante.</p>
+
+<p>Tout à coup une sorte de mugissement glissa
+sur les toits, ce cri de bête de la tempête qui passe,
+et, en même temps, un souffle furieux de vent qui
+semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le
+boulevard.</p>
+
+<p>Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient
+l'attendre, se soulevèrent à son approche.
+Elles couraient devant lui, s'amassant et
+tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au
+faîte des maisons. Il les chassait comme un troupeau,
+un troupeau fou qui s'envolait, qui s'en
+allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le
+ciel libre de la banlieue. Et quand le gros nuage
+de feuilles et de poussière eut disparu sur les hauteurs
+du quartier Malesherbes, les chaussées et
+les trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres
+et balayés.</p>
+
+<p>Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que
+vais-je faire? Où vais-je aller?» Et il retournait
+chez lui, ne pouvant rien imaginer.</p>
+
+<p>Un kiosque à journaux attira son oeil. Il en
+acheta sept ou huit, espérant qu'il y trouverait à
+lire peut-être pendant une heure ou deux.</p>
+
+<p>&mdash;Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta
+dans son atelier.</p>
+
+<p>Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait
+pas rester, car il avait en tout son corps une agitation
+de bête enragée.</p>
+
+<p>Les journaux parcourus ne purent distraire une
+minute son âme, et les faits qu'il lisait lui restaient
+dans les yeux sans aller jusqu'à sa pensée. Au
+milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre,
+le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait
+de la séance de la Chambre, où le comte avait
+prononcé quelques paroles.</p>
+
+<p>Son attention, éveillée par cet appel, rencontra
+ensuite le nom du célèbre ténor Montrosé qui
+devait donner, vers la fin de décembre, une représentation
+unique au grand Opéra. Ce serait, disait
+le journal, une magnifique solennité musicale, car
+le ténor Montrosé, qui avait quitté Paris depuis
+six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe
+et en Amérique, des succès sans précédents, et il
+serait, en outre, accompagné de l'illustre cantatrice
+suédoise Helsson, qu'on n'avait pas entendue
+non plus à Paris depuis cinq ans!</p>
+
+<p>Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître
+au fond de son coeur, de donner à Annette le
+plaisir de ce spectacle. Puis il songea que le deuil
+de la comtesse mettrait obstacle à ce projet, et il
+chercha des combinaisons pour le réaliser quand
+même. Une seule se présenta. Il fallait prendre
+une loge sur la scène où l'on était presque invisible,
+et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas
+venir, faire accompagner Annette par son père et
+par la duchesse. En ce cas, c'est à la duchesse qu'il
+faudrait offrir cette loge. Mais il devrait alors inviter
+le marquis!</p>
+
+<p>Il hésita et réfléchit longtemps.</p>
+
+<p>Certes, le mariage était décidé, même fixé sans
+aucun doute. Il devinait la hâte de son amie à
+terminer cela, il comprenait que, dans les limites
+les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal.
+Il n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher,
+ni modifier, ni retarder cette affreuse chose!
+Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas mieux
+essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance,
+de paraître content, de ne plus se laisser
+entraîner, comme tout a l'heure, par son emportement.</p>
+
+<p>Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les
+soupçons de la comtesse et se gardant une porte
+amie dans l'intérieur du jeune ménage.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour
+s'assurer la possession d'une des loges cachées
+derrière le rideau. Elle lui fut promise. Alors il
+courut chez les Guilleroy.</p>
+
+<p>La comtesse parut presque aussitôt, et, encore
+tout émue de leur attendrissement de la veille:</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui!
+dit-elle.</p>
+
+<p>Il balbutia.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous apporte quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Une loge sur la scène de l'Opéra pour une
+représentation unique de Helsson et de Montrosé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?</p>
+
+<p>&mdash;Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que je ne peux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et Annette? Songez qu'une occasion pareille
+ne se représentera peut-être jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui irait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Avec son père et la duchesse que je vais
+inviter. J'ai l'intention aussi d'offrir une place au
+marquis.</p>
+
+<p>Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une
+envie folle de l'embrasser lui montait aux lèvres.
+Elle répéta, ne pouvant en croire ses oreilles:</p>
+
+<p>&mdash;Au marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui!</p>
+
+<p>Et elle consentit tout de suite à cet arrangement.</p>
+
+<p>Il reprit d'un air indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fixé l'époque de leur mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des
+raisons pour le presser beaucoup, d'autant plus
+qu'il était déjà décidé avant la mort de maman.
+Vous vous le rappelez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parfaitement. Et pour quand?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pour le commencement de janvier. Je
+vous demande pardon de ne vous l'avoir pas annoncé
+plus tôt.</p>
+
+<p>Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans
+sa poitrine avec une force de ressort, et toute la
+tendresse qui le jetait vers elle s'aigrit soudain et
+fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité
+passionnée que devient l'amour quand la jalousie
+le fouette.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous apporte quelque chose, dit-il.</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous en sommes décidément au «vous».</p>
+
+<p>Il prit un air paternel.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de
+l'événement qui se prépare. Je vous assure que
+cela sera indispensable dans quelque temps. Vaut
+mieux tout de suite que plus tard.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis
+que la comtesse se taisait, le regard au loin et
+la pensée tendue.</p>
+
+<p>Annette demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que m'apportez-vous?</p>
+
+<p>Il annonça la représentation et les invitations
+qu'il comptait faire. Elle fut ravie, et, lui sautant
+au cou avec un élan de gamine, l'embrassa sur les
+deux joues.</p>
+
+<p>Il se sentit défaillir et comprit, sous le double
+effleurement léger de cette petite bouche au souffle
+frais, qu'il ne se guérirait jamais.</p>
+
+<p>La comtesse, crispée, dit à sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que ton père t'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman, j'y vais.</p>
+
+<p>Elle se sauva, en envoyant encore des baisers
+du bout des doigts.</p>
+
+<p>Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vont-ils voyager?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pendant trois mois.</p>
+
+<p>Et il murmura, malgré lui:</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la
+comtesse.</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, ne me négligez point.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon amie.</p>
+
+<p>L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer,
+et l'idée qu'il venait d'exprimer d'inviter le
+marquis à cette représentation de l'Opéra, redonnaient
+à la comtesse un peu d'espoir.</p>
+
+<p>Il fut court. Une semaine ne s'était point passée
+qu'elle suivait de nouveau sur la figure de cet
+homme, avec une attention torturante et jalouse,
+toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait
+rien ignorer, passant elle-même par toutes les
+douleurs qu'elle devinait chez lui, et la constante
+présence d'Annette lui rappelait, à tous les moments
+du jour, l'impuissance de ses efforts.</p>
+
+<p>Tout l'accablait en même temps, les années et
+le deuil. Sa coquetterie active, savante, ingénieuse
+qui, durant toute sa vie, l'avait fait triompher pour
+lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui
+soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de
+même qu'il rendait éblouissante l'adolescence de
+son enfant. Elle était loin déjà l'époque, si proche
+cependant, du retour d'Annette à Paris, où elle
+recherchait avec orgueil des similitudes de toilette
+qui lui étaient alors favorables. Maintenant, elle
+avait des envies furieuses d'arracher de son corps
+ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et la
+torturaient.</p>
+
+<p>Si elle avait senti à son service toutes les ressources
+de l'élégance, si elle avait pu choisir et
+employer des étoffes aux nuances délicates, en harmonie
+avec son teint, qui auraient donné à son
+charme agonisant une puissance étudiée, aussi
+captivante que la grâce inerte de sa fille, elle aurait
+su, sans doute, demeurer encore la plus séduisante.</p>
+
+<p>Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes
+du soir et des molles toilettes sensuelles
+du matin, du déshabillé troublant gardé pour
+déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la
+femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur
+de son lever, l'impression matérielle et chaude
+du lit quitté et de la chambre parfumée!</p>
+
+<p>Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale,
+sous cette tenue de forçat, qui la couvrirait
+pendant une année entière! Un an! Elle resterait
+un an emprisonnée dans ce noir, inactive et
+vaincue! Pendant un an, elle se sentirait vieillir
+jour par jour, heure par heure, minute par minute,
+sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle dans un
+an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer
+ainsi sous les angoisses de son âme?</p>
+
+<p>Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout
+ce qu'elle aurait savouré, lui faisaient une douleur
+de tout ce qui aurait été une joie, ne lui laissaient
+plus une jouissance intacte, un contentement ni
+une gaîté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin
+exaspéré de secouer ce poids de misère qui l'écrasait,
+car sans cette obsession harcelante elle aurait
+été si heureuse encore, alerte et bien portante!</p>
+
+<p>Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un coeur
+toujours jeune, l'ardeur d'un être qui commence
+à vivre, un appétit de bonheur insatiable, plus
+vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer
+dévorant.</p>
+
+<p>Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les
+choses douces, délicieuses, poétiques, qui embellissent
+et font chérir l'existence, se retiraient d'elle,
+parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle retrouvait
+pourtant encore en elle ses attendrissements
+de jeune fille et ses élans passionnés de jeune
+femme. Rien n'avait vieilli que sa chair, sa misérable
+peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée
+comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise
+de cette décadence était attachée à elle, devenue
+presque une souffrance physique. L'idée fixe avait
+fait naître une sensation d'épiderme, la sensation
+du vieillissement, continue et perceptible comme
+celle du froid ou de la chaleur. Elle croyait, en
+effet, sentir, ainsi qu'une vague démangeaison,
+la marche lente des rides sur son front, l'affaissement
+du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication
+de ces innombrables petits traits qui
+fripent la peau fatiguée. Comme un être atteint
+d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint
+à se gratter, la perception et la terreur de ce travail
+abominable et menu du temps rapide lui mirent
+dans l'âme l'irrésistible besoin de le constater dans
+les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la forçaient
+à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître
+sans cesse, toucher du doigt, comme pour
+s'en mieux assurer, l'usure ineffaçable des ans. Ce
+fut d'abord une pensée intermittente reparue chaque
+fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit
+ailleurs, la surface polie du cristal redoutable. Elle
+s'arrêtait sur les trottoirs pour se regarder aux
+devantures des boutiques, accrochée comme par
+une main à toutes les plaques de verre dont les
+marchands ornent leurs façades. Cela devint une
+maladie, une possession. Elle portait dans sa poche
+une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire,
+grosse comme une noix, dont le couvercle intérieur
+enfermait un imperceptible miroir, et souvent,
+tout en marchant, elle la tenait ouverte dans
+sa main et la levait vers ses yeux.</p>
+
+<p>Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire,
+dans le salon aux tapisseries, sa pensée, un instant
+distraite par cette besogne nouvelle, revenait
+bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait de se
+distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son
+travail. C'était en vain; la piqûre du désir la harcelait,
+et bientôt sa main, lâchant le livre ou la
+plume, se tendait par un mouvement irrésistible
+vers la petite glace à manche de vieil argent qui
+traînait sur son bureau. Dans le cadre ovale et ciselé
+son visage entier s'enfermait comme une figure
+d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle,
+comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni.
+Puis, lorsqu'elle s'était longtemps contemplée, elle
+reposait, d'un mouvement las, le petit objet sur le
+meuble et s'efforçait de se remettre à l'oeuvre, mais
+elle n'avait pas lu deux pages ou écrit vingt lignes,
+que le besoin de se regarder renaissait en elle,
+invincible et torturant; et elle tendait de nouveau
+le bras pour reprendre le miroir.</p>
+
+<p>Elle le maniait maintenant comme un bibelot
+irritant et familier que la main ne peut quitter, s'en
+servait à tout moment en recevant ses amis, et
+s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être
+en le retournant dans ses doigts.</p>
+
+<p>Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et
+ce morceau de verre, elle le lança contre le mur
+où il se fendit et s'émietta.</p>
+
+<p>Mais au bout de quelque temps son mari, qui
+l'avait fait réparer, le lui remit plus clair que jamais.
+Elle dut le prendre et remercier, résignée à
+le garder.</p>
+
+<p>Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en
+sa chambre, elle recommençait malgré elle cet
+examen minutieux et patient de l'odieux et tranquille
+ravage.</p>
+
+<p>Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une
+bougie et demeurait, les yeux ouverts, à songer
+que les insomnies et le chagrin hâtaient irrémédiablement
+la besogne horrible du temps qui court.
+Elle écoutait dans le silence de la nuit le balancier
+de sa pendule qui semblait murmurer de son tic-tac,
+monotone et régulier&mdash;«ça va, ça va, ça va»,
+et son coeur se crispait dans une telle souffrance
+que, son drap sur sa bouche, elle gémissait de
+désespoir.</p>
+
+<p>Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu
+la notion des années qui passent et des changements
+qu'elles apportent. Comme tout le monde,
+elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque
+printemps ou chaque été: «J'ai beaucoup changé
+depuis l'an dernier.» Mais toujours belle, d'une
+beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait
+pas. Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater
+encore paisiblement la marche lente des saisons,
+elle venait de découvrir et de comprendre la fuite
+formidable des instants. Elle avait eu la révélation
+subite de ce glissement de l'heure, de cette course
+imperceptible, affolante quand on y songe, de ce
+défilé infini des petites secondes pressées qui grignotent
+le corps et la vie des hommes.</p>
+
+<p>Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues
+somnolences plus tranquilles, dans la tiédeur
+des draps, lorsque sa femme de chambre avait ouvert
+ses rideaux et fait flamber le feu matinal.
+Elle demeurait lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie,
+dans un engourdissement de pensée qui
+laissait renaître en elle l'espoir instinctif et providentiel
+dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à leurs
+derniers jours le coeur et le sourire des hommes.</p>
+
+<p>Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté
+son lit, elle se sentait dominée par un désir puissant
+de prier Dieu, d'obtenir de lui un peu de soulagement
+et de consolation.</p>
+
+<p>Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ
+de chêne, cadeau d'Olivier, oeuvre rare découverte
+par lui, et les lèvres closes, implorant avec cette
+voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle
+poussait vers le martyr divin une douloureuse
+supplication. Affolée par le besoin d'être entendue
+et secourue, naïve en sa détresse comme tous les
+fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât,
+qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché
+pour sa peine. Elle ne lui demandait pas de
+faire pour elle ce que jamais il n'a fait pour personne,
+de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la
+fraîcheur et la grâce, elle lui demandait seulement
+un peu de repos et de répit. Il fallait bien qu'elle
+vieillit, comme il fallait qu'elle mourût! Mais pourquoi
+si vite? Des femmes restaient belles si tard?
+Ne pouvait-il lui accorder d'être une de celles-là?
+Comme il serait bon, Celui qui avait aussi tant
+souffert, s'il lui abandonnait seulement pendant
+deux ou trois ans encore le reste de séduction qu'il
+lui fallait pour plaire!</p>
+
+<p>Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les
+gémissait vers Lui, dans la plainte confuse de son
+âme.</p>
+
+<p>Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa
+toilette, et, avec une tension de pensée aussi ardente
+que pour la prière, elle maniait les poudres,
+les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses
+qui lui refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne
+et fragile.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+<p>Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes
+les bouches: «Emma Helsson» et «Montrosé».
+Plus on approchait de l'Opéra, plus on les entendait
+répéter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collées
+sur les colonnes Morris, les lançaient aux yeux
+des passants, et il y avait dans l'air du soir l'émotion
+d'un événement.</p>
+
+<p>Le lourd monument, qu'on appelle «l'Académie
+nationale de Musique», accroupi sous le ciel noir,
+montrait au public amassé devant lui sa façade
+pompeuse et blanchâtre et la colonnade de marbre
+de sa galerie, que d'invisibles foyers électriques
+illuminaient comme un décor.</p>
+
+<p>Sur la place, les gardes républicains à cheval
+dirigeaient la circulation, et d'innombrables voitures
+arrivaient de tous les coins de Paris, laissant
+entrevoir, derrière leurs glaces baissées, une crème
+d'étoffes claires et des têtes pâles.</p>
+
+<p>Les coupés et les landaus s'engageaient à la file
+dans les arcades réservées et, s'arrêtant quelques
+instants, laissaient descendre, sous leurs pelisses
+de soirée garnies de fourrures, de plumes ou de
+dentelles inestimables, les femmes du monde et les
+autres, chair précieuse, divinement parée.</p>
+
+<p>Tout le long du célèbre escalier c'était une ascension
+de féerie, une montée ininterrompue de dames
+vêtues comme des reines, dont la gorge et les
+oreilles jetaient des éclairs de diamants et dont la
+longue robe traînait sur les marches.</p>
+
+<p>La salle se peuplait de bonne heure, car on ne
+voulait pas perdre une note des deux illustres artistes;
+et c'était, par tout le vaste amphithéâtre,
+sous l'éclatante lumière électrique tombée du lustre,
+une houle de gens qui s'installaient et une
+grande rumeur de voix.</p>
+
+<p>De la loge sur la scène qu'occupaient déjà la
+duchesse, Annette, le comte, le marquis, Bertin et
+M. de Musadieu, on ne voyait rien que les coulisses
+où des hommes causaient, couraient, criaient: des
+machinistes en blouse, des messieurs en habit, des
+acteurs en costume. Mais derrière l'immense rideau
+baissé on entendait le bruit profond de la foule,
+on sentait la présence d'une masse d'êtres remuants
+et surexcités, dont l'agitation semblait traverser
+la toile pour se répandre jusqu'aux décors.</p>
+
+<p>On allait jouer <i>Faust</i>.</p>
+
+<p>Musadieu racontait des anecdotes sur les premières
+représentations de cette oeuvre à l'Opéra-Comique,
+sur le demi-four d'alors suivi d'un éclatant
+triomphe, sur les interprètes du début, sur
+leur manière de chanter chaque morceau. Annette,
+à demi tournée vers lui, l'écoutait avec cette curiosité
+avide et jeune dont elle enveloppait le monde
+entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé,
+qui serait son mari dans quelques jours, un coup
+d'oeil plein de tendresse. Elle l'aimait, maintenant,
+comme aiment les coeurs naïfs, c'est-à-dire qu'elle
+aimait en lui toutes les espérances du lendemain.
+L'ivresse des premières fêtes de la vie et l'ardent
+besoin d'être heureuse la faisaient frémir d'allégresse
+et d'attente.</p>
+
+<p>Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui
+avait descendu tous les degrés de l'amour secret,
+impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de la souffrance
+humaine où le coeur semble crépiter comme
+de la chair sur des charbons, restait debout au
+fond de la loge en les couvrant l'un et l'autre d'un
+regard de supplicié.</p>
+
+<p>Les trois coups furent frappés, et soudain le petit
+tapotement sec d'un archet sur le pupitre du chef
+d'orchestre arrêta net tous les mouvements, les
+toux et les murmures; puis, après un court et profond
+silence les premières mesures de l'introduction
+s'élevèrent, emplirent la salle de l'invisible et
+irrésistible mystère de la musique qui s'épand à
+travers les corps, affole les nerfs et les âmes d'une
+fièvre poétique et matérielle, en mêlant à l'air
+limpide qu'on respire une onde sonore qu'on
+écoute.</p>
+
+<p>Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement
+ému comme si les plaies de son coeur eussent
+été touchées par ces accents.</p>
+
+<p>Mais le rideau s'étant levé, il se dressa de nouveau
+et il vit, dans un décor représentant le cabinet
+d'un alchimiste, le docteur Faust méditant.</p>
+
+<p>Vingt fois déjà il avait entendu cet opéra qu'il
+connaissait presque par coeur, et son attention,
+quittant aussitôt la pièce, se porta sur la salle. Il
+n'en découvrait qu'un petit angle derrière l'encadrement
+de la scène qui cachait sa loge, mais cet
+angle, s'étendant de l'orchestre au paradis, lui
+montrait toute une fraction du public, où il reconnaissait
+bien des têtes. A l'orchestre, les hommes
+en cravate blanche, alignés côte à côte, semblaient
+un musée de figures familières, de mondains, d'artistes,
+de journalistes, toutes les catégories de ceux
+qui ne manquent jamais d'être où tout le monde
+va. Au balcon, dans les loges, il se nommait, il
+pointait mentalement les femmes aperçues. La
+comtesse de Lochrist, dans une avant-scène, était
+vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin
+une nouvelle mariée, la marquise d'Ebelin, soulevait
+déjà les lorgnettes. «Joli début», se dit
+Bertin.</p>
+
+<p>On écoutait avec une grande attention, avec une
+sympathie évidente, le ténor Montrosé qui se
+lamentait sur la vie.</p>
+
+<p>Olivier pensait: «Quelle bonne blague! Voilà
+Faust, le mystérieux et sublime Faust, qui chante
+l'horrible dégoût et le néant de tout; et cette foule
+se demande avec inquiétude si la voix de Montrosé
+n'a pas changé.»&mdash;Alors, il écouta, comme les
+autres, et derrière les paroles banales du livret, à
+travers la musique qui éveille au fond des âmes
+des perceptions profondes, il eut une sorte de révélation
+de la façon dont Goethe rêva le coeur de
+Faust.</p>
+
+<p>Il avait lu autrefois le poème qu'il estimait très
+beau, sans en avoir été fort ému, et voilà que, soudain,
+il en pressentit l'insondable profondeur, car
+il lui semblait que, ce soir-là, il devenait lui-même
+un Faust.</p>
+
+<p>Un peu penchée sur le devant de la loge, Annette
+écoutait de toutes ses oreilles; et des murmures
+de satisfaction commençaient à passer dans le public,
+car la voix de Montrosé était mieux posée et
+plus nourrie qu'autrefois!</p>
+
+<p>Bertin avait fermé les yeux. Depuis un mois,
+tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il éprouvait, tout ce
+qu'il rencontrait en sa vie, il en faisait immédiatement
+une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait
+le monde et lui-même en pâture à cette idée fixe.
+Tout ce qu'il apercevait de beau, de rare, tout ce
+qu'il imaginait de charmant, il l'offrait aussitôt,
+mentalement, à sa petite amie, et il n'avait plus
+une idée qu'il ne rapportât à son amour.</p>
+
+<p>Maintenant, il écoutait au fond de lui-même
+l'écho des lamentations de Faust; et le désir de la
+mort surgissait en lui, le désir d'en finir aussi avec
+ses chagrins, avec toute la misère de sa tendresse
+sans issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il
+voyait le marquis de Farandal, assis derrière elle,
+qui la contemplait aussi. Il se sentait vieux, fini,
+perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien espérer,
+n'avoir plus même le droit de désirer, se
+sentir déclassé, à la retraite de la vie, comme un
+fonctionnaire hors d'âge dont la carrière est terminée,
+quelle intolérable torture!</p>
+
+<p>Des applaudissements éclatèrent, Montrosé triomphait
+déjà. Et Méphisto-Labarrière jaillit du sol.</p>
+
+<p>Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce
+rôle, eut une reprise d'attention. Le souvenir
+d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse, puis
+de Faure, si séduisant avec sa voix de baryton,
+vint le distraire quelques instants.</p>
+
+<p>Mais soudain, une phrase chantée par Montrosé,
+avec une irrésistible puissance, l'émut jusqu'au
+coeur. Faust disait à Satan:</p>
+
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je veux un trésor qui les contient tous,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je veux la jeunesse.</p>
+
+
+<p>Et le ténor apparut en pourpoint de soie, l'épée
+au côté, une toque à plumes sur la tête, élégant,
+jeune et beau de sa beauté maniérée de chanteur.</p>
+
+<p>Un murmure s'éleva. Il était fort bien et plaisait
+aux femmes. Olivier, au contraire, eut un frisson
+de désappointement, car l'évocation poignante du
+poème dramatique de Goethe disparaissait dans
+cette métamorphose. Il n'avait désormais devant
+les yeux qu'une féerie pleine de jolis morceaux
+chantés, et des acteurs de talent dont il n'écoutait
+plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli
+garçon à roulades, qui montrait ses cuisses et ses
+notes, lui déplaisait. Ce n'était point le vrai, l'irrésistible
+et sinistre chevalier Faust, celui qui allait
+séduire Marguerite.</p>
+
+<p>Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre
+lui revint à la mémoire:</p>
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je veux un trésor qui les contient tous,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je veux la jeunesse.</p>
+
+<p>Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement
+au fond de son âme, et, les yeux
+toujours fixés sur la nuque blonde d'Annette qui
+surgissait dans la baie carrée de la loge, il sentait
+en lui toute l'amertume de cet irréalisable désir.</p>
+
+<p>Mais Montrosé venait de finir le premier acte
+avec une telle perfection que l'enthousiasme
+éclata. Pendant plusieurs minutes, le bruit des applaudissements,
+des pieds et des bravos, roula
+dans la salle comme un orage. On voyait dans
+toutes les loges les femmes battre leurs gants l'un
+contre l'autre, tandis que les hommes, debout derrière
+elles, criaient en claquant des mains.</p>
+
+<p>La toile tomba, et se releva deux fois de suite
+sans que l'élan se ralentit. Puis quand le rideau fut
+baissé pour la troisième fois, séparant du public la
+scène et les loges intérieures, la duchesse et Annette
+continuèrent encore à applaudir quelques
+instants, et furent remerciées spécialement par un
+petit salut discret que leur envoya le ténor.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il nous a vues, dit Annette.</p>
+
+<p>&mdash;Quel admirable artiste! s'écria la duchesse.</p>
+
+<p>Et Bertin, qui s'était penché en avant, regardait
+avec un sentiment confus d'irritation et de dédain
+l'acteur acclamé disparaître entre deux portants,
+en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main
+sur la hanche, dans la pose gardée d'un héros de
+théâtre.</p>
+
+<p>On se mit à parler de lui. Ses succès faisaient
+autant de bruit que son talent. Il avait passé dans
+toutes les capitales, au milieu de l'extase des
+femmes qui, le sachant d'avance irrésistible, avaient
+des battements de coeur en le voyant entrer en
+scène. Il semblait peu se soucier d'ailleurs, disait-on,
+de ce délire sentimental, et se contentait de
+triomphes musicaux. Musadieu racontait, à mots
+très couverts à cause d'Annette, l'existence de ce
+beau chanteur, et la duchesse, emballée, comprenait
+et approuvait toutes les folies qu'il avait pu
+faire naître, tant elle le trouvait séduisant, élégant,
+distingué et musicien exceptionnel. Et elle concluait,
+en riant:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, comment résister à cette voix-là!</p>
+
+<p>Olivier se fâcha et fut amer. Il ne comprenait
+pas, vraiment, qu'on eût du goût pour un cabotin,
+pour cette perpétuelle représentation de types humains
+qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification
+des hommes rêvés, pour ce mannequin
+nocturne et fardé qui joue tous les rôles à tant par
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous
+autres, hommes du monde et artistes, vous en
+voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont plus de
+succès que vous.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Annette:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et
+qui regardes avec des yeux sains, comment le
+trouves-tu, ce ténor?</p>
+
+<p>Annette répondit d'un air convaincu:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je le trouve très bien, moi.</p>
+
+<p>On frappait, les trois coups pour le second acte,
+et le rideau se leva sur la Kermesse.</p>
+
+<p>Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi
+semblait avoir plus de voix qu'autrefois et la manier
+avec une sûreté plus complète. Elle était vraiment
+devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice
+dont la renommée par le monde égalait celles de
+M. de Bismarck et de M. de Lesseps.</p>
+
+<p>Quand Faust s'élança vers elle, quand il lui dit
+de sa voix ensorcelante la phrase si pleine de
+charme:</p>
+
+
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.</p>
+
+
+<p>Et lorsque la blonde et si jolie et si émouvante
+Marguerite lui répondit:</p>
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main.</p>
+
+
+<p>la salle entière fut soulevée par un immense frisson
+de plaisir.</p>
+
+<p>Les acclamations, quand le rideau tomba, furent
+formidables, et Annette applaudit si longtemps que
+Bertin eut envie de lui saisir les mains pour la faire
+cesser. Son coeur était tordu par un nouveau tourment.
+Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il
+poursuivait dans les coulisses, de sa pensée fixe devenue
+haineuse, il poursuivait jusque dans sa loge
+où il le voyait remettre du blanc sur ses joues,
+l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.</p>
+
+<p>Puis, la toile se leva sur l'acte du «Jardin».</p>
+
+<p>Ce fut tout de suite une sorte de fièvre d'amour
+qui se répandit dans la salle, car jamais cette musique,
+qui semble n'être qu'un souffle de baisers,
+n'avait rencontré deux pareils interprètes. Ce
+n'étaient plus deux acteurs illustres, Montrosé et
+la Helsson, c'étaient deux êtres du monde idéal, à
+peine deux êtres, mais deux voix: la voix éternelle
+de l'homme qui aime, la voix éternelle de la femme
+qui cède; et elles soupiraient ensemble toute la
+poésie de la tendresse humaine.</p>
+
+<p>Quand Faust chanta:</p>
+
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,</p>
+
+<p>il y eut dans les notes envolées de sa bouche un
+tel accent d'adoration, de transport et de supplication
+que, vraiment, le désir d'aimer souleva un
+instant tous les coeurs.</p>
+
+<p>Olivier se rappela qu'il l'avait murmurée lui-même,
+cette phrase, dans le parc de Roncières, sous
+les fenêtres du château. Jusqu'alors, il l'avait jugée
+un peu banale, et maintenant elle lui venait à la
+bouche comme un dernier cri de passion, une dernière
+prière, le dernier espoir et la dernière faveur
+qu'il pût attendre en cette vie.</p>
+
+<p>Puis il n'écouta plus rien, il n'entendit plus rien.
+Une crise de jalousie suraiguë le déchira, car il
+venait de voir Annette porter son mouchoir à ses
+yeux.</p>
+
+<p>Elle pleurait! Donc son coeur s'éveillait, s'animait,
+s'agitait, son petit coeur de femme qui ne savait
+rien encore. Là, tout près de lui, sans qu'elle
+songeât à lui, elle avait la révélation de la façon
+dont l'amour peut bouleverser l'être humain, et
+cette révélation, cette initiation lui étaient venues
+de ce misérable cabotin chantant.</p>
+
+<p>Ah! il n'en voulait plus guère au marquis de
+Farandal, à ce sot qui ne voyait rien, qui ne savait
+pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il exécrait
+l'homme au maillot collant qui illuminait cette
+âme de jeune fille!</p>
+
+<p>Il avait envie de se jeter sur elle comme on se
+jette sur quelqu'un que va écraser un cheval emporté,
+de la saisir par le bras, de l'emmener, de
+l'entraîner, de lui dire: «Allons-nous-en! allons-nous-en,
+je vous en supplie!»</p>
+
+<p>Comme elle écoutait, comme elle palpitait! et
+comme il souffrait, lui! Il avait déjà souffert ainsi,
+mais moins cruellement! Il se le rappela, car toutes
+les douleurs jalouses renaissent ainsi que des blessures
+rouvertes. C'était d'abord à Roncières, en
+revenant du cimetière, quand il sentit pour la première
+fois qu'elle lui échappait, qu'il ne pouvait
+rien sur elle, sur cette fillette indépendante comme
+un jeune animal. Mais là-bas, quand elle l'irritait
+en le quittant pour cueillir des fleurs, il éprouvait
+surtout l'envie brutale d'arrêter ses élans, de retenir
+son corps près de lui; aujourd'hui, c'était son âme
+elle-même qui fuyait, insaisissable. Ah! cette irritation
+rongeuse qu'il venait de reconnaître, il l'avait
+éprouvée bien souvent encore par toutes les petites
+meurtrissures inavouables qui semblent faire des
+bleus incessants aux coeurs amoureux. Il se rappelait
+toutes les impressions pénibles de menue
+jalousie tombant sur lui, à petits coups, le long des
+jours. Chaque fois qu'elle avait remarqué, admiré,
+aimé, désiré quelque chose, il en avait été jaloux:
+jaloux de tout d'une façon imperceptible et continue,
+de tout ce qui absorbait le temps, les regards,
+l'attention, la gaîté, l'étonnement, l'affection d'Annette,
+car tout cela la lui prenait un peu. Il avait
+été jaloux de tout ce qu'elle faisait sans lui, de tout
+ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures,
+de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux
+d'un officier blessé héroïquement en Afrique et
+dont Paris s'occupa huit jours durant, de l'auteur
+d'un roman très louangé, d'un jeune poète inconnu
+qu'elle n'avait point vu mais dont Musadieu récitait
+les vers, de tous les hommes enfin qu'on
+vantait devant elle, même banalement, car, lorsqu'on
+aime une femme, on ne peut tolérer sans angoisse
+qu'elle songe même à quelqu'un avec une
+apparence d'intérêt. On a au coeur l'impérieux besoin
+d'être seul au monde devant ses yeux. On veut
+qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprécie
+personne autre. Sitôt qu'elle a l'air de se
+retourner pour considérer ou reconnaître quelqu'un,
+on se jette devant son regard, et si on ne
+peut le détourner ou l'absorber tout entier, on
+souffre jusqu'au fond de l'âme.</p>
+
+<p>Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui
+semblait répandre et cueillir de l'amour dans cette
+salle d'opéra, et il en voulait à tout le monde du
+triomphe de ce ténor, aux femmes qu'il voyait
+exaltées dans les loges, aux hommes, ces niais faisant
+une apothéose à ce fat.</p>
+
+<p>Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand
+artiste! Et il avait des succès, ce pitre, interprète
+d'une pensée étrangère, comme jamais créateur
+n'en avait connu! Ah! c'était bien cela la justice
+et l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs
+ignorants et prétentieux pour qui travaillent
+jusqu'à la mort les maîtres de l'art humain. Il les
+regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette hostilité
+ancienne qui avait toujours fermenté au fond
+de son coeur orgueilleux et fier de parvenu s'exaspérait,
+devenait une rage furieuse contre ces imbéciles
+tout puissants de par le seul droit de la
+naissance et de l'argent.</p>
+
+<p>Jusqu'à la fin de la représentation, il demeura
+silencieux, dévoré par ses idées, puis, quand l'ouragan
+de l'enthousiasme final fut apaisé, il offrit
+son bras à la duchesse pendant que le marquis
+prenait celui d'Annette. Ils redescendirent le grand
+escalier au milieu d'un flot de femmes et d'hommes,
+dans une sorte de cascade magnifique et lente d'épaules
+nues, de robes somptueuses et d'habits
+noirs. Puis la duchesse, la jeune fille, son père et
+le marquis montèrent dans le même landau, et
+Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la
+place de l'Opéra.</p>
+
+<p>Tout à coup il eut au coeur une sorte d'affection
+pour cet homme ou plutôt cette attraction naturelle
+qu'on éprouve pour un compatriote rencontré dans
+un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu
+dans cette cohue étrangère, indifférente, tandis
+qu'avec Musadieu il pouvait encore parler d'elle.</p>
+
+<p>Il lui prit donc le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le
+temps est beau, faisons un tour.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Ils s'en allèrent vers la Madeleine, au milieu de
+la foule noctambule, dans cette agitation courte et
+violente de minuit qui secoue les boulevards à la
+sortie des théâtres.</p>
+
+<p>Musadieu avait dans la tête mille choses, tous
+ses sujets de conversation du moment que Bertin
+nommait son «menu du jour», et il fit couler sa
+faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intéressaient
+le plus. Le peintre le laissait aller sans l'écouter,
+en le tenant par le bras, sûr de l'amener
+tout à l'heure à parler d'elle, et il marchait sans
+rien voir autour de lui, emprisonné dans son
+amour. Il marchait, épuisé par cette crise jalouse
+qui l'avait meurtri comme une chute, accablé par
+la certitude qu'il n'avait plus rien à faire au monde.</p>
+
+<p>Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre.
+Il traverserait des jours vides, l'un après
+l'autre, en la regardant de loin vivre, être heureuse,
+être aimée, aimer aussi sans doute. Un amant!
+Elle aurait un amant peut-être, comme sa mère en
+avait eu un. Il sentait en lui des sources de souffrances
+si nombreuses, diverses et compliquées, un
+tel afflux de malheurs, tant de déchirements inévitables,
+il se sentait tellement perdu, tellement entré,
+dès maintenant, dans une agonie inimaginable,
+qu'il ne pouvait supposer que personne eût souffert
+comme lui. Et il songea soudain à la puérilité des
+poètes qui ont inventé l'inutile labeur de Sisyphe,
+la soif matérielle de Tantale, le coeur dévoré de
+Prométhée! Oh! s'ils avaient prévu, s'ils avaient
+fouillé l'amour éperdu d'un vieil homme pour une
+jeune fille, comment auraient-ils exprimé l'effort
+abominable et secret d'un être qu'on ne peut plus
+aimer, les tortures du désir stérile, et, plus terrible
+que le bec d'un vautour, une petite figure blonde
+dépeçant un vieux coeur.</p>
+
+<p>Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit
+en murmurant presque malgré lui, sous la puissance
+de l'idée fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Annette était charmante, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, délicieuse....</p>
+
+<p>Le peintre ajouta, pour empêcher Musadieu de
+reprendre le fil coupé de ses idées:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est plus jolie que n'a été sa mère.</p>
+
+<p>L'autre approuva d'une façon distraite en répétant
+plusieurs fois de suite: «Oui ... oui ... oui....»,
+sans que son esprit se fixât encore à cette pensée
+nouvelle.</p>
+
+<p>Olivier s'efforçait de l'y maintenir, et, rusant
+pour l'y attacher par une des préoccupations favorites
+de Musadieu, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle aura un des premiers salons de Paris,
+après son mariage.</p>
+
+<p>Cela suffit, et l'homme du monde convaincu
+qu'était l'inspecteur des Beaux-Arts se mit à apprécier
+savamment la situation qu'occuperait, dans
+la société française, la marquise de Farandal.</p>
+
+<p>Bertin l'écoutait, et il entrevoyait Annette dans
+un grand salon plein de lumières, entourée de femmes
+et d'hommes. Cette vision, encore, le rendit
+jaloux.</p>
+
+<p>Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes.
+Quand ils passèrent devant la maison des
+Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumières
+semblaient briller aux fenêtres, derrière des fentes
+de rideaux. Le soupçon lui vint que la duchesse
+et son neveu avaient été peut-être invités à venir
+boire une tasse de thé. Et une rage le crispa qui le
+fit souffrir atrocement.</p>
+
+<p>Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait
+parfois d'une contradiction ses opinions sur
+la jeune future marquise. Cette voix banale qui
+parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit
+autour d'eux.</p>
+
+<p>Quand ils arrivèrent, avenue de Villiers, devant
+la porte du peintre:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez-vous? demanda Bertin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, montez une demi-heure, nous allons
+encore bavarder.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Vrai. Il est trop tard!</p>
+
+<p>La pensée de rester seul, après les secousses
+qu'il venait encore de supporter, emplit d'horreur
+l'âme d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il le garderait.</p>
+
+<p>&mdash;Montez donc, je vais vous faire choisir une
+étude que je veux vous offrir depuis longtemps.</p>
+
+<p>L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours
+l'humeur donnante, et que la mémoire des
+promesses est courte, se jeta sur l'occasion. En sa
+qualité d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possédait
+une galerie collectionnée avec adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis, dit-il.</p>
+
+<p>Ils entrèrent.</p>
+
+<p>Le valet de chambre réveillé apporta des grogs;
+et la conversation se traîna sur la peinture pendant
+quelque temps. Bertin montrait des études en
+priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le
+mieux; et Musadieu hésitait, troublé par la lumière
+du gaz qui le trompait sur les tonalités. A la fin il
+choisit un groupe de petites filles dansant à la
+corde sur un trottoir; et presque tout de suite il
+voulut s'en aller en emportant son cadeau.</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai déposer chez vous, disait le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aime mieux l'avoir ce soir même pour
+l'admirer avant de me mettre au lit.</p>
+
+<p>Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva
+seul encore une fois dans son hôtel, cette
+prison de ses souvenirs et de sa douloureuse agitation.</p>
+
+<p>Quand le domestique entra, le lendemain matin,
+en apportant le thé et les journaux, il trouva son
+maître assis dans son lit, si pâle qu'il eut peur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est indisposé? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, un peu de migraine.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne veut pas que j'aille chercher
+quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Quel temps fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il pleut, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Cela suffit.</p>
+
+<p>L'homme, ayant déposé sur la petite table ordinaire
+le service à thé et les feuilles publiques, s'en
+alla.</p>
+
+<p>Olivier prit le <i>Figaro</i> et l'ouvrit. L'article de tête
+était intitulé: «<i>Peinture moderne</i>.» C'était un
+éloge dithyrambique de quatre ou cinq jeunes
+peintres qui, doués de réelles qualités de coloristes
+et les exagérant pour l'effet, avaient la prétention
+d'être des révolutionnaires et des rénovateurs de
+génie.</p>
+
+<p>Comme tous les aînés, Bertin se fâchait contre
+ces nouveaux venus, s'irritait de leur ostracisme,
+contestait leurs doctrines. Il se mit donc à lire cet
+article avec le commencement de colère dont tressaille
+vite un coeur énervé, puis, en jetant les yeux
+plus bas, il aperçut son nom; et ces quelques
+mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent comme un
+coup de poing en pleine poitrine: «l'Art démodé
+d'Olivier Bertin....»</p>
+
+<p>Il avait toujours été sensible à la critique et sensible
+aux éloges, mais au fond de sa conscience,
+malgré sa vanité légitime, il souffrait plus d'être
+contesté qu'il ne jouissait d'être loué, par suite
+de l'inquiétude sur lui-même que ses hésitations
+avaient toujours nourrie. Autrefois pourtant, au
+temps de ses triomphes, les coups d'encensoir
+avaient été si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier
+les coups d'épingle. Aujourd'hui, devant la poussée
+incessante des nouveaux artistes et des nouveaux
+admirateurs, les félicitations devenaient plus rares
+et le dénigrement plus accusé. Il se sentait enrégimenté
+dans le bataillon des vieux peintres de talent
+que les jeunes ne traitent point en maîtres; et,
+comme il était aussi intelligent que perspicace,
+il souffrait à présent des moindres insinuations
+autant que des attaques directes.</p>
+
+<p>Jamais pourtant aucune blessure à son orgueil
+d'artiste ne l'avait fait ainsi saigner. Il demeurait
+haletant et relisait l'article, pour le comprendre en
+ces moindres nuances. Ils étaient jetés au panier,
+quelques confrères et lui, avec une outrageante
+désinvolture; et il se leva en murmurant ces mots,
+qui lui restaient sur les lèvres: «l'Art démodé
+d'Olivier Bertin.»</p>
+
+<p>Jamais pareille tristesse, pareil découragement
+pareille sensation de la fin de tout, de la fin de son
+être physique et son être pensant, ne l'avaient jeté
+dans une détresse d'âme aussi désespérée. Il resta
+jusqu'à deux heures dans un fauteuil, devant la
+cheminée, les jambes allongées vers le feu, n'ayant
+plus la force de remuer, de faire quoi que ce soit.
+Puis le besoin d'être consolé se leva en lui, le
+besoin de serrer des mains dévouées, de voir des
+yeux fidèles, d'être plaint, secouru, caressé par des
+paroles amies. Il alla donc, comme toujours, chez
+la comtesse.</p>
+
+<p>Quand il entra, Annette était seule au salon,
+debout, le dos tourné, écrivant vivement l'adresse
+d'une lettre. Sur la table, à côté d'elle était déployé
+le <i>Figaro</i>. Bertin vit le journal en même temps
+que la jeune fille et demeura éperdu, n'osant plus
+avancer! Oh! si elle l'avait lu! Elle se retourna et
+préoccupée, pressée, l'esprit hanté par des soucis
+de femme, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous
+m'excuserez si je vous quitte. J'ai la couturière en
+haut qui me réclame. Vous comprenez, la couturière,
+au moment d'un mariage, c'est important.
+Je vais vous prêter maman qui discute et raisonne
+avec mon artiste. Si j'ai besoin d'elle, je vous la
+ferai redemander pendant quelques minutes.</p>
+
+<p>Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien
+montrer sa hâte.</p>
+
+<p>Ce départ brusque, sans un mot d'affection, sans
+un regard attendri pour lui, qui l'aimait tant ...
+tant ... le laissa bouleversé. Son oeil alors s'arrêta
+de nouveau sur le <i>Figaro</i>; et il pensa: «Elle l'a
+lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en
+moi. Je ne suis plus rien pour elle.»</p>
+
+<p>Il fit deux pas vers le journal, comme on marche
+vers un homme pour le souffleter. Puis il se
+dit: «Peut-être ne l'a-t-elle pas lu tout de même.
+Elle est si préoccupée aujourd'hui. Mais on en
+parlera devant elle, ce soir, au dîner, sans aucun
+doute, et on lui donnera envie de le lire!»</p>
+
+<p>Par un mouvement spontané, presque irréfléchi
+il avait pris le numéro, l'avait fermé, plié, et glissé
+dans sa poche avec une prestesse de voleur.</p>
+
+<p>La comtesse entrait. Dès qu'elle vit la figure
+livide et convulsée d'Olivier, elle devina qu'il touchait
+aux limites de la souffrance.</p>
+
+<p>Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa
+pauvre âme si déchirée aussi, de tout son pauvre
+corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses mains
+sur les épaules, et son regard au fond des yeux,
+elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que vous êtes malheureux!</p>
+
+<p>Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouée de
+spasmes, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oui ... oui ... oui!</p>
+
+<p>Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraîna dans
+le coin le plus sombre du salon, vers deux fauteuils
+cachés par un petit paravent de soie ancienne. Ils
+s'y assirent derrière cette fine muraille brodée,
+voilés aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie.</p>
+
+<p>Elle reprit, le plaignant surtout, navrée par cette
+douleur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez!
+Il appuya sa tête blanche sur l'épaule de son
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que vous ne croyez! dit-il.</p>
+
+<p>Elle murmura, si tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela
+naître et grandir!</p>
+
+<p>Il répondit, comme si elle l'eût accusé:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute, Any.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ...</p>
+
+<p>Et doucement, en se tournant un peu, elle mit
+sa bouche sur un des yeux d'Olivier, où elle trouva
+une larme amère.</p>
+
+<p>Elle tressaillit, comme si elle venait de boire
+une goutte de désespoir, et elle répéta plusieurs
+fois:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ...</p>
+
+<p>Puis après un moment de silence, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas
+vieilli. Je sens le mien si vivant!</p>
+
+<p>Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots
+maintenant l'étranglaient. Elle écoutait, contre elle,
+les suffocations dans sa poitrine. Alors ressaisie par
+l'angoisse égoïste d'amour qui, depuis si longtemps,
+la rongeait, elle dit avec l'accent déchirant dont on
+constate un horrible malheur:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! comme vous l'aimez!</p>
+
+<p>Il avoua encore une fois:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je l'aime!</p>
+
+<p>Elle songea quelques instants, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez jamais aimée ainsi, moi?</p>
+
+<p>Il ne nia point, car il traversait une de ces heures
+où on dit toute la vérité, et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'étais trop jeune, alors!</p>
+
+<p>Elle fut surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Trop jeune? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la vie était trop douce. C'est à nos
+âges seulement qu'on aime en désespérés.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il
+à ce que vous éprouviez près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non ... et c'est pourtant presque la
+même chose. Je vous ai aimée autant qu'on peut
+aimer une femme. Elle, je l'aime comme vous,
+puisque c'est vous; mais cet amour est devenu
+quelque chose d'irrésistible, de destructeur, de
+plus fort que la mort. Je suis à lui comme une
+maison qui brûle est au feu!</p>
+
+<p>Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie,
+et prenant une voix consolante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle
+sera mariée et partira. En ne la voyant plus, vous
+vous guérirez, sans doute.</p>
+
+<p>Il remua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis bien perdu, perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non! Vous serez trois mois
+sans la voir. Cela suffira. Il vous a bien suffi de
+trois mois pour l'aimer plus que moi, que vous
+connaissez depuis douze ans.</p>
+
+<p>Alors il l'implora dans son infinie détresse.</p>
+
+<p>&mdash;Any, ne m'abandonnez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je faire, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me laissez pas seul.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai vous voir autant que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Gardez-moi ici, le plus possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et près de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut plus que vous la voyiez avant son
+mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Any!</p>
+
+<p>&mdash;Ou, du moins, très peu.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je rester ici, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas dans l'état où vous êtes. Il faut vous
+distraire, aller au cercle, au théâtre, n'importe où,
+mais pas rester ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai à
+dîner des gens dont la présence vous agiterait
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse? et ... lui? ...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai passé la soirée d'hier avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets d'être calme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous presse tant?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de marcher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'à
+la nuit, tuez-vous de fatigue et puis couchez-vous!</p>
+
+<p>Il s'était levé.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Any.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin.
+Voulez-vous que je fasse une grosse imprudence,
+comme autrefois, que je feigne de déjeuner
+ici, à midi, et que je déjeune avec vous à une heure
+un quart.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux bien. Vous êtes bonne!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne parlez plus de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Any.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, cher ami. A demain.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p>Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui
+baisa les tempes, puis le coin des lèvres. Il avait
+maintenant les yeux secs, l'air résolu. Au moment
+de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entière dans
+ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il
+semblait boire, aspirer en elle tout l'amour qu'elle
+avait pour lui.</p>
+
+<p>Et il s'en alla très vite, sans se retourner.</p>
+
+<p>Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un
+siège et sanglota. Elle serait restée ainsi jusqu'à la
+nuit, si Annette, soudain, n'était venue la chercher.
+La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux
+rouges, lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un tout petit mot à écrire, mon enfant.
+Remonte, et je te suis dans une seconde.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande
+question du trousseau.</p>
+
+<p>La duchesse et son neveu dînaient chez les Guilleroy,
+en famille.</p>
+
+<p>On venait de se mettre à table et on parlait encore
+de la représentation de la veille, quand le
+maître d'hôtel entra, apportant trois énormes bouquets.</p>
+
+<p>Mme de Mortemain s'étonna.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>Annette s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous
+les envoyer?</p>
+
+<p>Sa mère répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier Bertin, sans doute.</p>
+
+<p>Depuis son départ, elle pensait à lui. Il lui avait
+paru si sombre, si tragique, elle voyait si clairement
+son malheur sans issue, elle ressentait si
+atrocement le contre-coup de cette douleur, elle
+l'aimait tant, si tendrement, si complètement,
+qu'elle avait le coeur écrasé sous des pressentiments
+lugubres.</p>
+
+<p>Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois
+cartes du peintre. Il avait écrit sur chacune, au
+crayon, les noms de la comtesse, de la duchesse et
+d'Annette.</p>
+
+<p>Mme de Mortemain demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin?
+Je lui ai trouvé hier bien mauvaise mine.</p>
+
+<p>Et Mme de Guilleroy reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il m'inquiète un peu, bien qu'il ne se
+plaigne pas.</p>
+
+<p>Son mari ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit
+même ferme en ce moment. Je crois d'ailleurs que
+les célibataires tombent tout d'un coup. Ils ont des
+chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet,
+beaucoup changé.</p>
+
+<p>La comtesse soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui!</p>
+
+<p>Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette
+pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait un article bien désagréable pour
+lui dans le <i>Figaro</i> de ce matin.</p>
+
+<p>Toute attaque, toute critique, toute allusion défavorable
+au talent de son ami, jetaient la comtesse
+hors d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin
+n'ont pas à s'occuper de pareilles grossièretés.</p>
+
+<p>Guilleroy s'étonnait:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, un article désagréable pour Olivier;
+mais je ne l'ai pas lu. A quelle page?</p>
+
+<p>Le marquis le renseigna.</p>
+
+<p>&mdash;A la première, en tête, avec ce titre: «Peinture
+moderne.»</p>
+
+<p>Et le député cessa de s'étonner.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il
+s'agissait de peinture.</p>
+
+<p>On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors
+de la politique et de l'agriculture, M. de Guilleroy
+ne s'intéressait pas à grand'chose.</p>
+
+<p>Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets,
+jusqu'à ce qu'on entrât au salon pour prendre le
+café. La comtesse n'écoutait pas, répondait à peine,
+poursuivie par le souci de ce que pouvait faire Olivier.
+Où était-il? Où avait-il dîné? Où traînait-il
+en ce moment son inguérissable coeur? Elle sentait
+maintenant un regret cuisant de l'avoir laissé partir,
+de ne l'avoir point gardé; et elle le devinait
+rôdant par les rues, si triste, vagabond, solitaire,
+fuyant sous le chagrin.</p>
+
+<p>Jusqu'à l'heure du départ de la duchesse et de
+son neveu, elle ne parla guère, fouettée par des
+craintes vagues et superstitieuses, puis elle se mit
+au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre,
+pensant à lui!</p>
+
+<p>Un temps très long s'était écoulé quand elle crut
+entendre sonner le timbre de l'appartement. Elle
+tressaillit, s'assit, écouta. Pour la seconde fois, le
+tintement vibrant éclata dans la nuit.</p>
+
+<p>Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa
+le bouton électrique qui devait réveiller sa femme
+de chambre. Puis, une bougie à la main, elle courut
+au vestibule.</p>
+
+<p>A travers la porte elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>Une voix inconnue répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre, de qui?</p>
+
+<p>&mdash;D'un médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Quel médecin?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, c'est pour un accident.</p>
+
+<p>N'hésitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face
+d'un cocher de fiacre au chapeau ciré. Il tenait à
+la main un papier qu'il lui présenta. Elle lut:
+«Très urgent&mdash;Monsieur le comte de Guilleroy&mdash;».</p>
+
+<p>L'écriture était inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et
+attendez-moi.</p>
+
+<p>Devant la chambre de son mari, son coeur se mit
+à battre si fort qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle
+heurta le bois avec le métal de son bougeoir. Le
+comte dormait et n'entendait pas.</p>
+
+<p>Alors, impatiente, énervée, elle lança des coups
+de pied et elle entendit une voix pleine de sommeil
+qui demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? quelle heure est-il?</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi. J'ai à vous remettre une lettre urgente
+apportée par un cocher. Il y a un accident.</p>
+
+<p>Il balbutia du fond de ses rideaux:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, je me lève. J'arrive.</p>
+
+<p>Et, au bout d'une minute, il se montra en
+robe de chambre. En même temps que lui, deux
+domestiques accouraient, réveillés par les sonneries.
+Ils étaient effarés, ahuris, ayant aperçu
+dans la salle à manger un étranger assis sur une
+chaise.</p>
+
+<p>Le comte avait pris la lettre et la retournait dans
+ses doigts en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas.</p>
+
+<p>Elle dit fiévreuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mais lisez donc!</p>
+
+<p>Il déchira l'enveloppe, déplia le papier, poussa
+une exclamation de stupeur, puis regarda sa femme
+avec des yeux effarés.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle.</p>
+
+<p>Il balbutia, pouvant à peine parler, tant son émotion
+était vive.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin
+est tombé sous une voiture.</p>
+
+<p>Elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mort!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-il, voyez vous-même.</p>
+
+<p>Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait,
+et elle lut:</p>
+
+<p>«Monsieur, un grand malheur vient d'arriver.
+Notre ami, l'éminent artiste, M. Olivier Bertin, a
+été renversé par un omnibus, dont la roue lui passa
+sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur
+les suites probables de cet accident, qui peut n'être
+pas grave comme il peut avoir un dénouement fatal
+immédiat, M. Bertin vous prie instamment et supplie
+Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir
+sur l'heure. J'espère, Monsieur, que Mme la comtesse
+et vous, vous voudrez bien vous rendre au
+désir de notre ami commun, qui peut avoir cessé
+de vivre avant le jour.</p>
+
+<p>«Dr DE RIVIL.»</p>
+
+<p>La comtesse regardait son mari avec des yeux
+larges, fixes, pleins d'épouvante. Puis soudain
+elle reçut, comme un choc électrique, une secousse
+de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux
+heures terribles, les plus vaillants des êtres.</p>
+
+<p>Se tournant vers sa domestique:</p>
+
+<p>&mdash;Vite, je vais m'habiller!</p>
+
+<p>La femme de chambre demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Madame veut mettre?</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe. Ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, reprit-elle ensuite, soyez prêt dans
+cinq minutes.</p>
+
+<p>En retournant chez elle, l'âme bouleversée, elle
+aperçut le cocher, qui attendait toujours, et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez votre voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, nous la prendrons.</p>
+
+<p>Puis elle courut vers sa chambre.</p>
+
+<p>Follement, avec des mouvements précipités,
+elle jetait sur elle, accrochait, agrafait, nouait,
+attachait au hasard ses vêtements, puis, devant sa
+glace, elle releva et tordit ses cheveux à la diable,
+en regardant, sans y songer cette fois, son visage
+pâle et ses yeux hagards dans le miroir.</p>
+
+<p>Quand elle eut son manteau sur les épaules, elle
+se précipita vers l'appartement de son mari, qui
+n'était pas encore prêt. Elle l'entraîna:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut
+mourir.</p>
+
+<p>Le comte, effaré, la suivit en trébuchant, tâtant
+de ses pieds l'escalier obscur, cherchant à distinguer
+les marches pour ne point tomber.</p>
+
+<p>Le trajet fut court et silencieux. La comtesse
+tremblait si fort que ses dents s'entre-choquaient,
+et elle voyait par la portière fuir les becs de gaz
+voilés de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard
+était désert, la nuit sinistre. Ils trouvèrent,
+en arrivant, la porte du peintre demeurée ouverte,
+la loge du concierge éclairée et vide.</p>
+
+<p>Sur le haut de l'escalier le médecin, le docteur
+de Rivil, un petit homme grisonnant, court, rond,
+très soigné, très poli, vint à leur rencontre. Il fit à
+la comtesse un grand salut, puis tendit la main au
+comte.</p>
+
+<p>Elle lui demanda en haletant comme si la montée
+des marches eût épuisé tout le souffle de sa gorge:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Madame, j'espère que ce sera moins
+grave que je n'avais cru au premier moment.</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne mourra point?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Du moins je le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;En répondez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je dis seulement que j'espère me trouver
+en présence d'une simple contusion abdominale
+sans lésions internes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous des lésions?</p>
+
+<p>&mdash;Des déchirures.</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous qu'il n'en a pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suppose.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il en avait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, ce serait grave!</p>
+
+<p>&mdash;Il en pourrait mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Très vite?</p>
+
+<p>&mdash;Très vite. En quelques minutes ou même
+en quelques secondes. Mais, rassurez-vous, Madame,
+je suis convaincu qu'il sera guéri dans quinze
+jours.</p>
+
+<p>Elle avait écouté, avec une attention profonde,
+pour tout savoir, pour tout comprendre.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle déchirure pourrait-il avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Une déchirure du foie par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait très dangereux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui ... mais je serais surpris s'il survenait
+une complication maintenant. Entrons près de lui.
+Cela lui fera du bien, car il vous attend avec une
+grande impatience.</p>
+
+<p>Ce qu'elle vit d'abord, en pénétrant dans la
+chambre, ce fut une tête blême sur un oreiller
+blanc. Quelques bougies et le feu du foyer l'éclairaient,
+dessinaient le profil, accusaient les ombres;
+et, dans cette face livide, la comtesse aperçut deux
+yeux qui la regardaient venir.</p>
+
+<p>Tout son courage, toute son énergie, toute sa
+résolution tombèrent, tant cette figure creuse et
+décomposée était celle d'un moribond. Lui, qu'elle
+avait vu tout à l'heure, il était devenu cette chose,
+ce spectre! Elle murmura entre ses lèvres: «Oh!
+mon Dieu!» et elle se mit à marcher vers lui,
+palpitante d'horreur.</p>
+
+<p>Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la
+grimace de cette tentative était effrayante.</p>
+
+<p>Quand elle fut tout près du lit, elle posa ses
+deux mains, doucement, sur celle d'Olivier allongée
+près du corps, et elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon pauvre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien,&mdash;dit-il tout bas, sans remuer
+la tête.</p>
+
+<p>Elle le contemplait maintenant, éperdue de ce
+changement. Il était si pâle qu'il semblait ne plus
+avoir une goutte de sang sous la peau. Ses joues
+caves paraissaient aspirées à l'intérieur du visage,
+et ses yeux aussi étaient rentrés comme si quelque
+fil les tirait en dedans.</p>
+
+<p>Il vit bien la terreur de son amie et soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Me voici dans un bel état.</p>
+
+<p>Elle dit, en le regardant toujours fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute
+sa figure, par moments, tressaillait de secousses
+nerveuses.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas regardé autour de moi ... je pensais
+à autre chose ... à toute autre chose ... oh!
+oui ... et un omnibus m'a renversé et passé sur le
+ventre ...</p>
+
+<p>En l'écoutant, elle voyait l'accident, et elle dit,
+soulevée d'épouvante:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez saigné?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je suis seulement un peu meurtri ...
+un peu écrasé.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où cela a-t-il eu lieu?</p>
+
+<p>Il répondit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas trop. C'était fort loin.</p>
+
+<p>Le médecin roulait un fauteuil où la comtesse
+s'affaissa. Le comte restait debout au pied du lit,
+répétant entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ...
+quel affreux malheur!</p>
+
+<p>Et il éprouvait vraiment un grand chagrin, car
+il aimait beaucoup Olivier.</p>
+
+<p>La comtesse reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, où cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>Le médecin répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais trop rien moi-même, ou plutôt
+je n'y comprends rien. C'est aux Gobelins, presque
+hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre, qui l'a
+ramené, m'a affirmé l'avoir pris dans une pharmacie
+de ce quartier-là, où on l'avait porté, à neuf
+heures du soir!</p>
+
+<p>Puis se penchant vers Olivier:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai que l'accident a eu lieu près des
+Gobelins?</p>
+
+<p>Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir,
+puis murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où alliez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi!</p>
+
+<p>Un gémissement qu'elle ne put retenir sortit
+des lèvres de la comtesse; puis, après une suffocation
+qui la laissa quelques secondes sans
+haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en
+couvrit les yeux et se mit à pleurer affreusement.</p>
+
+<p>Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolérable,
+d'accablant, venait de tomber sur son
+coeur: le remords de n'avoir pas gardé Olivier chez
+elle, de l'avoir chassé, jeté à la rue où il avait
+roulé, ivre de chagrin, sous cette voiture.</p>
+
+<p>Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait à
+présent:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez pas. Ça me déchire.</p>
+
+<p>Par une tension formidable de volonté, elle cessa
+de sangloter, découvrit ses yeux et les tint sur lui
+tout grands, sans qu'une crispation remuât son visage,
+où des larmes continuaient à couler, lentement.</p>
+
+<p>Ils se regardaient, immobiles tous deux, les
+mains unies sur le drap du lit. Ils se regardaient,
+ne sachant plus qu'il y avait là d'autres personnes,
+et leur regard portait d'un coeur à l'autre une émotion
+surhumaine.</p>
+
+<p>C'était entre eux, rapide, muette et terrible,
+l'évocation de tous leurs souvenirs, de toute leur
+tendresse écrasée aussi, de tout ce qu'ils avaient
+senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et
+confondu en leur vie, dans cet entraînement qui
+les donna l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Ils se regardaient, et le besoin de se parler,
+d'entendre ces mille choses intimes, si tristes,
+qu'ils avaient encore à se dire, leur montait aux
+lèvres, irrésistible. Elle sentit qu'il lui fallait, à
+tout prix, éloigner ces deux hommes qu'elle avait
+derrière elle, qu'elle devait trouver un moyen, une
+ruse, une inspiration, elle, la femme fécondé en
+ressources. Et elle se mit à y songer, les yeux
+toujours fixés sur Olivier.</p>
+
+<p>Son mari et le docteur causaient à voix basse. Il
+était question des soins à donner.</p>
+
+<p>Tournant la tête, elle dit au médecin:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous amené une garde?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je préfère envoyer un interne qui pourra
+mieux surveiller la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais
+trop de soins. Pouvez-vous les avoir cette nuit
+même, car je ne pense pas que vous restiez jusqu'au
+matin?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis
+quatre heures déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde
+et l'interne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez difficile, au milieu de la nuit.
+Enfin, je vais essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont peut-être promettre, mais viendront-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari vous accompagnera et les ramènera
+de gré ou de force.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de défi,
+de protestation indignée contre toute résistance à
+sa volonté. Puis elle exposa, avec cette autorité de
+parole à laquelle on ne réplique point, les nécessités
+de la situation. Il fallait qu'on eût, avant une
+heure, l'interne et la garde, afin de prévenir tous
+les accidents. Pour les avoir, il fallait que quelqu'un
+les prît au lit et les amenât. Son mari seul
+pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait
+auprès du malade, elle, dont c'était le devoir et le
+droit. Elle remplissait simplement son rôle d'amie,
+son rôle de femme. D'ailleurs, elle le voulait ainsi
+et personne ne l'en pourrait dissuader.</p>
+
+<p>Son raisonnement était sensé. Il en fallait bien
+convenir, et on se décida à le suivre.</p>
+
+<p>Elle s'était levée, tout entière à cette pensée de
+leur départ, ayant hâte de les sentir loin et de rester
+seule. Maintenant, afin de ne point commettre de
+maladresse pendant leur absence, elle écoutait, en
+cherchant à bien comprendre, à tout retenir, à ne
+rien oublier, les recommandations du médecin. Le
+valet de chambre du peintre, debout à côté d'elle,
+écoutait aussi, et, derrière lui, sa femme, la cuisinière,
+qui avait aidé pendant les premiers pansements,
+indiquait par des signes de tête qu'elle avait
+également compris. Quand la comtesse eût récité
+comme une leçon toutes ces instructions, elle
+pressa les deux hommes de s'en aller, en répétant
+à son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Revenez vite, surtout, revenez vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous emmène dans mon coupé, disait le
+docteur au comte. Il vous ramènera plus rapidement.
+Vous serez ici dans une heure.</p>
+
+<p>Avant de partir, le médecin examina de nouveau
+longuement le blessé, afin de s'assurer que son état
+demeurait satisfaisant.</p>
+
+<p>Guilleroy hésitait encore. Il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous
+faisons là?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que
+de repos et de calme. Madame de Guilleroy voudra
+bien ne pas le laisser parler et lui parler le moins
+possible.</p>
+
+<p>La comtesse fut atterrée, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors il ne faut pas lui parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et
+demeurez près de lui. Il ne se sentira pas seul et
+s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de fatigue
+de parole ou même de pensée. Je serai ici
+vers neuf heures du matin. Adieu, Madame, je vous
+présente mes respects.</p>
+
+<p>Il s'en alla en saluant profondément, suivi par le
+comte qui répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous tourmentez pas, ma chère. Avant une
+heure je serai de retour et vous pourrez rentrer
+chez nous.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent partis, elle écouta le bruit de
+la porte d'en bas qu'on refermait, puis le roulement
+du coupé s'éloignant dans la rue.</p>
+
+<p>Le domestique et la cuisinière étaient demeurés
+dans la chambre, attendant des ordres. La comtesse
+les congédia.</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai
+besoin de quelque chose.</p>
+
+<p>Ils s'en allèrent aussi et elle demeura seule auprès
+de lui.</p>
+
+<p>Elle était revenue tout contre le lit, et, posant
+ses mains sur les deux bords de l'oreiller, des
+deux côtés de cette tête chérie, elle se pencha pour
+la contempler. Puis elle demanda, si près du visage
+qu'elle semblait lui souffler les mots sur la
+peau:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture?</p>
+
+<p>Il répondit en essayant toujours de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est elle qui s'est jetée sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, c'est vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous affirme que c'est elle.</p>
+
+<p>Après quelques instants de silence, de ces instants
+où les âmes semblent s'enlacer dans les
+regards, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous
+ai laissé partir, que je ne vous ai pas gardé!</p>
+
+<p>Il répondit avec conviction:</p>
+
+<p>&mdash;Cela me serait arrivé tout de même, un jour
+ou l'autre.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent encore, cherchant à voir leurs
+plus secrètes pensées. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre
+trop.</p>
+
+<p>Elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>Se penchant un peu plus, elle affleura son front,
+puis ses yeux, puis ses joues de baisers lents, légers,
+délicats comme des soins. Elle le touchait à
+peine du bout des lèvres, avec ce petit bruit de
+souffle que font les enfants qui embrassent. Et
+cela dura longtemps, très longtemps, il laissait
+tomber sur lui cette pluie de douces et menues caresses
+qui semblait l'apaiser, le rafraîchir, car son
+visage contracté tressaillait moins qu'auparavant.</p>
+
+<p>Puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Any?</p>
+
+<p>Elle cessa de le baiser pour entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous me fassiez une promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi
+que vous m'amènerez Annette, une fois, rien
+qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir sans
+l'avoir revue ... Songez que ... demain... à cette
+heure-ci ... j'aurai peut-être ... j'aurai sans doute
+fermé les yeux pour toujours ... et que je ne vous
+verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni elle ...
+
+Elle l'arrêta, le coeur déchiré:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous
+promets de l'amener.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le jurez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne
+parlez plus. Vous me faites un mal affreux ... taisez-vous.</p>
+
+<p>Il eut une convulsion rapide de tous les traits;
+puis, quand elle fut passée, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous n'avons plus que quelques moments
+à rester ensemble, ne les perdons point, profitons-en
+pour nous dire adieu. Je vous ai tant aimée ...</p>
+
+<p>Elle soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi ... comme je vous aime toujours.</p>
+
+<p>Il dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers
+jours seuls ont été durs ... Ce n'est point
+votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la vie
+parfois est triste ... et comme il est difficile de
+mourir! ...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ...</p>
+
+<p>Il continuait, sans l'écouter:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais été un homme si heureux, si vous
+n'aviez pas eu votre fille....</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ...
+Il semblait songer, plutôt que lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! celui qui a inventé cette existence et
+fait les hommes a été bien aveugle, ou bien
+méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez
+jamais aimée, taisez-vous ... ne parlez plus
+ainsi.</p>
+
+<p>Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même
+qu'elle avait l'air aussi d'une mourante, et
+il se tut.</p>
+
+<p>Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa
+couche, et reprit sa main étendue sur le drap:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle.
+Ne remuez plus, et pensez à moi comme je
+pense à vous.</p>
+
+<p>Ils recommencèrent à se regarder, immobiles,
+joints l'un à l'autre par le contact brûlant de leurs
+chairs. Elle serrait, par petites secousses, cette
+main fiévreuse qu'elle tenait, et il répondait à ces
+appels en fermant un peu les doigts. Chacune de
+ces pressions leur disait quelque chose, évoquait
+une parcelle de leur passé fini, remuait dans leur
+mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse.
+Chacune d'elles était une question secrète, chacune
+d'elles était une réponse mystérieuse, tristes questions
+et tristes réponses, ces «vous en souvient-il?»
+d'un vieil amour.</p>
+
+<p>Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui
+serait peut-être le dernier, remontaient à travers
+les ans toute l'histoire de leur passion; et on n'entendait
+plus dans la chambre que le crépitement
+du feu.</p>
+
+<p>Il dit tout à coup, comme au sortir d'un rêve,
+avec un sursaut de terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Vos lettres!</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? mes lettres?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pu mourir sans les avoir détruites.</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela.
+Qu'on les trouve et qu'on les lise, je m'en moque!</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez
+le tiroir du bas de mon secrétaire, le grand,
+elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre et
+les jeter au feu.</p>
+
+<p>Elle ne bougeait point et restait crispée, comme
+s'il lui eût conseillé une lâcheté.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites
+pas, vous allez me tourmenter, m'énerver, m'affoler.
+Songez qu'elles tomberaient entre les mains
+de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ...
+ou même de votre mari ... Je ne veux pas ...</p>
+
+<p>Elle se leva, hésitant encore et répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me
+semble que vous allez me faire brûler nos deux
+coeurs.</p>
+
+<p>Il suppliait, le visage décomposé par l'angoisse.</p>
+
+<p>Le voyant souffrir ainsi, elle se résigna, et marcha
+vers le meuble. En ouvrant le tiroir, elle l'aperçut
+plein jusqu'aux bords d'une couche épaisse de
+lettres entassées les unes sur les autres; et elle
+reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes
+de l'adresse qu'elle avait si souvent écrites. Elle
+les savait, ces deux lignes&mdash;un nom d'homme, un
+nom de rue&mdash;autant que son propre nom, autant
+qu'on peut savoir les quelques mots qui vous ont
+représenté dans la vie toute l'espérance et tout le
+bonheur. Elle regardait cela, ces petites choses
+carrées qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire
+de son amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher
+d'elle pour le lui donner, avec un peu d'encre, sur
+du papier blanc.</p>
+
+<p>Il avait essayé de tourner sa tête sur l'oreiller
+afin de la regarder, et il dit encore une fois:</p>
+
+<p>&mdash;Brûlez-les bien vite.</p>
+
+<p>Alors, elle en prit deux poignées et les garda
+quelques instants dans ses mains. Cela lui semblait
+lourd, douloureux, vivant et mort, tant il y
+avait des choses diverses là dedans, en ce moment,
+de choses finies, si douces, senties, rêvées. C'était
+l'âme de son âme, le coeur de son coeur, l'essence
+de son être aimant qu'elle tenait là; et elle se rappelait
+avec quel délire elle en avait griffonné quelques-unes,
+avec quelle exaltation, quelle ivresse
+de vivre, d'adorer quelqu'un, et de le dire.</p>
+
+<p>Olivier répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Brûlez, brûlez-les, Any.</p>
+
+<p>D'un même geste de ses deux mains, elle lança
+dans le foyer les deux paquets de papiers qui
+s'éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis, elle en
+saisit d'autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus,
+puis d'autres encore, avec des mouvements
+rapides, en se baissant et se relevant promptement
+pour vite achever cette affreuse besogne.</p>
+
+<p>Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide,
+elle demeura debout, attendant, regardant la
+flamme presque étouffée ramper sur les côtés de
+cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par
+les bords, rongeait les coins, courait sur la frange
+du papier, s'éteignait, reprenait, grandissait. Ce
+fut bientôt, tout autour de la pyramide blanche,
+une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre
+de lumière; et cette lumière illuminant cette
+femme debout et cet homme couché, c'était leur
+amour brûlant, c'était leur amour qui se changeait
+en cendres.</p>
+
+<p>La comtesse se retourna, et, dans la lueur éclatante
+de cette flambée, elle aperçut son ami, penché,
+hagard, au bord du lit...</p>
+
+<p>Il demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout y est?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout.</p>
+
+<p>Mais avant de retourner à lui, elle jeta vers cette
+destruction un dernier regard et, sur l'amas de papiers
+à moitié consumés déjà, qui se tordaient et devenaient
+noirs, elle vit couler quelque chose de rouge.
+On eût dit des gouttes de sang. Elles semblaient
+sortir du coeur même des lettres, de chaque lettre,
+comme d'une blessure, et elles glissaient doucement
+vers la flamme en laissant une traînée de pourpre.</p>
+
+<p>La comtesse reçut dans l'âme le choc d'un effroi
+surnaturel et elle recula comme si elle eût regardé
+assassiner quelqu'un, puis elle comprit, elle comprit
+tout à coup qu'elle venait de voir simplement
+la cire des cachets qui fondait.</p>
+
+<p>Alors, elle retourna vers le blessé et, soulevant
+doucement sa tête, la remit avec précaution au
+centre de l'oreiller. Mais il avait remué, et les douleurs
+s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage
+tiraillé par d'atroces souffrances, et il ne semblait
+plus savoir qu'elle était là.</p>
+
+<p>Elle attendait qu'il se calmât un peu, qu'il levât
+son regard obstinément fermé, qu'il pût lui dire
+encore une parole.</p>
+
+<p>Elle demanda, enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Tous souffrez beaucoup?</p>
+
+<p>Il ne répondit pas.</p>
+
+<p>Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son
+front pour le forcer à la regarder. Il ouvrit, en effet,
+les yeux, des yeux éperdus, des yeux fous.</p>
+
+<p>Elle répéta terrifiée:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez? ... Olivier! Répondez-moi!
+Voulez-vous que j'appelle ... faites un effort, dites-moi
+quelque chose! ...</p>
+
+<p>Elle crut entendre qu'il balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Amenez-la ... vous me l'avez juré ...</p>
+
+<p>Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la
+figure convulsée et grimaçante.</p>
+
+<p>Elle répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous?
+voulez-vous que j'appelle ...</p>
+
+<p>Il l'avait entendue, cette fois, car il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non ... ce n'est rien.</p>
+
+<p>Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber
+tout à coup dans une sorte d'hébétement
+somnolent. Espérant qu'il allait dormir, elle se
+rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il
+ne remuait plus, le menton sur la poitrine, la bouche
+entr'ouverte par sa respiration courte qui semblait
+lui racler la gorge en passant. Seuls, ses doigts
+s'agitaient par moments, malgré lui, avaient des
+secousses légères, que la comtesse percevait jusqu'à
+la racine de ses cheveux, dont elle vibrait à crier. Ce
+n'étaient plus les petites pressions volontaires qui
+racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes
+les tristesses de leurs coeurs, c'étaient d'inapaisables
+spasmes qui disaient seulement les tortures du
+corps.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et,
+une envie folle de s'en aller, de sonner, d'appeler,
+mais elle n'osait plus remuer, pour ne pas troubler
+son repos.</p>
+
+<p>Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait
+à travers les murailles; et elle écoutait si le
+roulement des roues ne s'arrêtait point devant la
+porte, si son mari ne revenait pas la délivrer, l'arracher
+enfin à ce sinistre tête-à-tête.</p>
+
+<p>Comme elle essayait de dégager sa main de celle
+d'Olivier, il la serra en poussant un grand soupir!
+Alors elle se résigna à attendre afin de ne point
+l'agiter.</p>
+
+<p>Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre
+noire des lettres; deux bougies s'éteignirent; un
+meuble craqua.</p>
+
+<p>Dans l'hôtel tout était muet, tout semblait mort,
+sauf la haute horloge flamande de l'escalier qui,
+régulièrement, carillonnait l'heure, la demie et les
+quarts, chantait dans la nuit la marche du Temps,
+en la modulant sur ses timbres divers.</p>
+
+<p>La comtesse immobile sentait grandir en son
+âme une intolérable terreur. Des cauchemars l'assaillaient;
+des idées effrayantes lui troublaient l'esprit;
+et elle crut s'apercevoir que les doigts d'Olivier
+se refroidissaient dans les siens. Était-ce vrai?
+Non, sans doute! D'où lui était venue cependant la
+sensation d'un contact inexprimable et glacé? Elle
+se souleva, éperdue d'épouvanté, pour regarder son
+visage.&mdash;Il était détendu, impassible, inanimé,
+indifférent à toute misère, apaisé soudain par l'Éternel
+Oubli.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11450 ***</div>
+</body>
+</html>