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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:36:58 -0700 |
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diff --git a/11450-h/11450-h.htm b/11450-h/11450-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5192528 --- /dev/null +++ b/11450-h/11450-h.htm @@ -0,0 +1,11798 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Fort comme la mort</title> + <meta name="author" content="Guy de Maupassant"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {font-size: 24pt; font-family: serif; text-align: center;} +H2 {font-size: 18pt; font-family: serif; text-align: center;} +H3 {font size:16pt; font-family: serif; text-align: center;} +p {font size:14pt; font-family: serif; text-align: justify} +p.STDIT {font size:14pt; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:12pt; font-family: sans-serif; text-align: justify} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);"> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11450 ***</div> + +<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2> +<br><br><br> + + +<h1>FORT COMME LA MORT</h1> +<br><br><br> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3><br> +<h3>I</h3> +<br> + +<p>Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie +ouverte du plafond. C'était un grand carré de lumière +éclatante et bleue, un trou clair sur un infini +lointain d'azur, où passaient, rapides, des vols +d'oiseaux.</p> + +<p>Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et +drapée, la clarté joyeuse du ciel s'atténuait, devenait +douce, s'endormait sur les étoffes, allait mourir +dans les portières, éclairait à peine les coins +sombres où, seuls, les cadres d'or s'allumaient +comme des feux. La paix et le sommeil semblaient +emprisonnés là dedans, la paix des maisons d'artistes +où l'âme humaine a travaillé. En ces murs +que la pensée habite, où la pensée s'agite, s'épuise +en des efforts violents, il semble que tout soit las, +accablé, dès qu'elle s'apaise. Tout semble mort +après ces crises de vie; et tout repose, les meubles, +les étoffes, les grands personnages inachevés sur +les toiles, comme si le logis entier avait souffert +de la fatigue du maître, avait peiné avec lui, prenant +part, tous les jours, à sa lutte recommencée. +Une vague odeur engourdissante de peinture, de +térébenthine et de tabac flottait, captée par les tapis +et les sièges; et aucun autre bruit ne troublait le +lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles +qui passaient sur le châssis ouvert, et la +longue rumeur confuse de Paris à peine entendue +par-dessus les toits. Rien ne remuait que la montée +intermittente d'un petit nuage de fumée bleue +s'élevant vers le plafond à chaque bouffée de cigarette +qu'Olivier Bertin, allongé sur son divan, +soufflait lentement entre ses lèvres.</p> + +<p>Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait +le sujet d'un nouveau tableau. Qu'allait-il faire? +Il n'en savait rien encore. Ce n'était point d'ailleurs +un artiste résolu et sûr de lui, mais un inquiet +dont l'inspiration indécise hésitait sans cesse entre +toutes les manifestations de l'art. Riche, illustre, +ayant conquis tous les honneurs, il demeurait, +vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait pas encore +au juste vers quel idéal il a marché. Il avait +été prix de Rome, défenseur des traditions, évocateur, +après tant d'autres, des grandes scènes de +l'histoire; puis, modernisant ses tendances, il avait +peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques. +Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace +au rêve changeant, épris de son art qu'il connaissait +à merveille, il avait acquis, grâce à la finesse +de son esprit, des qualités d'exécution remarquables +et une grande souplesse de talent née en +partie de ses hésitations et de ses tentatives dans +tous les genres. Peut-être aussi l'engouement +brusque du monde pour ses oeuvres élégantes, +distinguées et correctes, avait-il influencé sa nature +en l'empêchant d'être ce qu'il serait normalement +devenu. Depuis le triomphe du début, le +désir de plaire toujours le troublait sans qu'il s'en +rendît compte, modifiait secrètement sa voie, atténuait +ses convictions. Ce désir de plaire, d'ailleurs, +apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait +contribué beaucoup à sa gloire.</p> + +<p>L'aménité de ses manières, toutes les habitudes +de sa vie, le soin qu'il prenait de sa personne, son +ancienne réputation de force et d'adresse, d'homme +d'épée et de cheval, avaient fait un cortège de petites +notoriétés à sa célébrité croissante. Après +<i>Cléopâtre,</i> la première toile qui l'illustra jadis, +Paris brusquement s'était épris de lui, l'avait +adopté, fêté, et il était devenu soudain un de ces +brillants artistes mondains qu'on rencontre au +bois, que les salons se disputent, que l'Institut +accueille dès leur jeunesse. Il y était entré en conquérant +avec l'approbation de la ville entière.</p> + +<p>La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches +de la vieillesse, en le choyant et le caressant.</p> + +<p>Donc, sous l'influence de la belle journée qu'il +sentait épanouie au dehors, il cherchait un sujet +poétique. Un peu engourdi d'ailleurs par sa cigarette +et son déjeuner, il rêvassait, le regard en +l'air, esquissant dans l'azur des figures rapides, +des femmes gracieuses dans une allée du bois ou +sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord de +l'eau, toutes les fantaisies galantes où se complaisait +sa pensée. Les images changeantes se dessinaient +au ciel, vagues et mobiles dans l'hallucination +colorée de son oeil; et les hirondelles qui +rayaient l'espace d'un vol incessant de flèches +lancées semblaient vouloir les effacer en les biffant +comme des traits de plume.</p> + +<p>Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues +ressemblaient à quelque chose qu'il avait fait déjà, +toutes les femmes apparues étaient les filles ou les +soeurs de celles qu'avait enfantées son caprice d'artiste; +et la crainte encore confuse, dont il était obsédé +depuis un an, d'être vidé, d'avoir fait le tour +de ses sujets, d'avoir tari son inspiration, se précisait +devant cette revue de son oeuvre, devant cette +impuissance à rêver du nouveau, à découvrir de +l'inconnu.</p> + +<p>Il se leva mollement pour chercher dans ses +cartons parmi ses projets délaissés s'il ne trouverait +point quelque chose qui éveillerait une idée +en lui.</p> + +<p>Tout en soufflant sa fumée, il se mit à feuilleter +les esquisses, les croquis, les dessins qu'il gardait +enfermés en une grande armoire ancienne; puis, +vite dégoûté de ces vaines recherches, l'esprit +meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, +siffla un air qui courait les rues et, se baissant, +ramassa sous une chaise un pesant haltère qui +traînait.</p> + +<p>Ayant relevé de l'autre main une draperie voilant +la glace qui lui servait à contrôler la justesse +des poses, à vérifier les perspectives, à mettre à +l'épreuve la vérité, et s'étant placé juste en face, il +jongla en se regardant.</p> + +<p>Il avait été célèbre dans les ateliers pour sa +force, puis dans le monde pour sa beauté. L'âge, +maintenant, pesait sur lui, l'alourdissait. Grand, +les épaules larges, la poitrine pleine, il avait pris +du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuât +à faire des armes tous les jours et à monter +à cheval avec assiduité. La tête était restée remarquable, +aussi belle qu'autrefois, bien que différente. +Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient +son oeil noir sous d'épais sourcils gris. Sa moustache +forte, une moustache de vieux soldat, était +demeurée presque brune et donnait à sa figure un +rare caractère d'énergie et de fierté.</p> + +<p>Debout devant la glace, les talons unis, le corps +droit, il faisait décrire aux deux boules de fonte +tous les mouvements ordonnés, au bout de son +bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant +l'effort tranquille et puissant.</p> + +<p>Mais soudain, au fond du miroir où se reflétait +l'atelier tout entier, il vit remuer une portière, +puis une tête de femme parut, rien qu'une tête qui +regardait. Une voix, derrière lui, demanda:</p> + +<p>—On est ici?</p> + +<p>Il répondit:—Présent—en se retournant. +Puis jetant son haltère sur le tapis, il courut vers +la porte avec une souplesse un peu forcée.</p> + +<p>Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils +se furent serré la main:</p> + +<p>—Vous vous exerciez, dit-elle.</p> + +<p>—Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis +laissé surprendre.</p> + +<p>Elle rit et reprit:</p> + +<p>—La loge de votre concierge était vide et, +comme je vous sais toujours seul à cette heure-ci, +je suis entrée sans me faire annoncer.</p> + +<p>Il la regardait.</p> + +<p>—Bigre! comme vous êtes belle. Quel chic!</p> + +<p>—Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?</p> + +<p>—Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on +peut dire qu'aujourd'hui on a le sentiment des +nuances.</p> + +<p>Il tournait autour d'elle, tapotait l'étoffe, modifiait +du bout des doigts l'ordonnance des plis, en +homme qui sait la toilette comme un couturier, +ayant employé, durant toute sa vie, sa pensée +d'artiste et ses muscles d'athlète à raconter, avec +la barbe mince des pinceaux, les modes changeantes +et délicates, à révéler la grâce féminine +enfermée et captive en des armures de velours et +de soie ou sous la neige des dentelles.</p> + +<p>Il finit par déclarer:</p> + +<p>—C'est très réussi. Ça vous va très bien.</p> + +<p>Elle se laissait admirer, contente d'être jolie et +de lui plaire.</p> + +<p>Plus toute jeune, mais encore belle, pas très +grande, un peu forte, mais fraîche avec cet éclat +qui donne à la chair de quarante ans une saveur +de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui +s'épanouissent indéfiniment jusqu'à ce que, trop +fleuries, elles tombent en une heure.</p> + +<p>Elle gardait sous ses cheveux blonds la grâce +alerte et jeune de ces Parisiennes qui ne vieillissent +pas, qui portent en elles une force surprenante +de vie, une provision inépuisable de résistance, +et qui, pendant vingt ans, restent pareilles, +indestructibles et triomphantes, soigneuses avant +tout de leur corps et économes de leur santé.</p> + +<p>Elle leva son voile et murmura:</p> + +<p>—Eh bien, on ne m'embrasse pas?</p> + +<p>—J'ai fumé, dit-il.</p> + +<p>Elle fit:—Pouah.—Puis, tendant ses lèvres:—Tant pis.</p> + +<p>Et leurs bouches se rencontrèrent.</p> + +<p>Il enleva son ombrelle et la dévêtit de sa jaquette +printanière, avec des mouvements prompts +et sûrs, habitués à cette manoeuvre familière. +Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda +avec intérêt:</p> + +<p>—Votre mari va bien?</p> + +<p>—Très bien, il doit même parler à la Chambre +en ce moment.</p> + +<p>—Ah! Sur quoi donc?</p> + +<p>—Sans doute sur les betteraves ou les huiles +de colza, comme toujours.</p> + +<p>Son mari, le comte de Guilleroy, député de +l'Eure, s'était fait une spécialité de toutes les questions +agricoles.</p> + +<p>Mais ayant aperçu dans un coin une esquisse +qu'elle ne connaissait pas, elle traversa l'atelier, +en demandant:</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Un pastel que je commence, le portrait de la +princesse de Pontève.</p> + +<p>—Vous savez, dit-elle gravement, que si vous +vous remettez à faire des portraits de femme, je +fermerai votre atelier. Je sais trop où ça mène, +ce travail-là.</p> + +<p>—Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait +d'Any.</p> + +<p>—Je l'espère bien.</p> + +<p>Elle examinait le pastel commencé en femme +qui sait les questions d'art. Elle s'éloigna, se rapprocha, +fit un abat-jour de sa main, chercha la +place d'où l'esquisse était le mieux en lumière, +puis elle se déclara satisfaite.</p> + +<p>—Il est fort bon. Vous réussissez très bien le +pastel.</p> + +<p>Il murmura, flatté:</p> + +<p>—Vous trouvez?</p> + +<p>—Oui, c'est un art délicat où il faut beaucoup +de distinction. Ça n'est pas fait pour les maçons de +la peinture.</p> + +<p>Depuis douze ans elle accentuait son penchant +vers l'art distingué, combattait ses retours vers la +simple réalité, et par des considérations d'élégance +mondaine, elle le poussait tendrement vers un +idéal de grâce un peu maniéré et factice.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Comment est-elle, la princesse?</p> + +<p>Il dut lui donner mille détails de toute sorte, +ces détails minutieux où se complaît la curiosité +jalouse et subtile des femmes, en passant des remarques +sur la toilette aux considérations sur l'esprit.</p> + +<p>Et soudain:</p> + +<p>—Est-elle coquette avec vous?</p> + +<p>Il rit et jura que non.</p> + +<p>Alors, posant ses deux mains sur les épaules du +peintre, elle le regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation +faisait frémir la pupille ronde au milieu +de l'iris bleu taché d'imperceptibles points noirs +comme des éclaboussures d'encre.</p> + +<p>Elle murmura de nouveau:</p> + +<p>—Bien vrai, elle n'est pas coquette?</p> + +<p>—Oh! bien vrai.</p> + +<p>Elle ajouta:</p> + +<p>—Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez +plus que moi maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. +Il est trop tard, mon pauvre ami.</p> + +<p>Il fut effleuré par ce léger frisson pénible qui +frôle le coeur des hommes mûrs quand on leur +parle de leur âge, et il murmura:</p> + +<p>—Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a +eu et il n'y aura que vous en ma vie, Any.</p> + +<p>Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le +divan, le fit asseoir à côté d'elle.</p> + +<p>—A quoi pensiez-vous?</p> + +<p>—Je cherche un sujet de tableau.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Je ne sais pas, puisque je cherche.</p> + +<p>—Qu'avez-vous fait ces jours-ci?</p> + +<p>Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait +reçues, les dîners et les soirées, les conversations +et les potins. Ils s'intéressaient l'un et l'autre +d'ailleurs à toutes ces choses futiles et familières +de l'existence mondaine. Les petites rivalités, +les liaisons connues ou soupçonnées, les jugements +tout faits, mille fois redits, mille fois +entendus, sur les mêmes personnes, les mêmes +événements et les mêmes opinions, emportaient et +noyaient leurs esprits dans ce fleuve trouble et +agité qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant +tout le monde, dans tous les mondes, lui comme +artiste devant qui toutes les portes s'étaient ouvertes, +elle comme femme élégante d'un député +conservateur, ils étaient exercés à ce sport de la +causerie française fine, banale, aimablement malveillante, +inutilement spirituelle, vulgairement +distinguée qui donne une réputation particulière +et très enviée à ceux dont la langue s'est assouplie +à ce bavardage médisant.</p> + +<p>—Quand venez-vous dîner? demanda-t-elle tout +à coup.</p> + +<p>—Quand vous voudrez. Dites votre jour.</p> + +<p>—Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, +les Corbelle et Musadieu, pour fêter le retour de +ma fillette qui arrive ce soir. Mais ne le dites pas. +C'est un secret.</p> + +<p>—Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver +Annette. Je ne l'ai pas vue depuis trois +ans.</p> + +<p>—C'est vrai! Depuis trois ans!</p> + +<p>Élevée d'abord à Paris chez ses parents, Annette +était devenue l'affection dernière et passionnée de +sa grand'mère, Mme Paradin, qui, presque aveugle, +demeurait toute l'année dans la propriété de son +gendre, au château de Roncières, dans l'Eure. Peu +à peu, la vieille femme avait gardé de plus en plus +l'enfant près d'elle et, comme les Guilleroy passaient +presque la moitié de leur vie en ce domaine +où les appelaient sans cesse des intérêts de toute +sorte, agricoles et électoraux, on avait fini par ne +plus amener à Paris, que de temps en temps la +fillette, qui préférait d'ailleurs la vie libre et remuante +de la campagne à la vie cloîtrée de la +ville.</p> + +<p>Depuis trois ans elle n'y était même pas venue +une seule fois, la comtesse préférant l'en tenir +tout à fait éloignée, afin de ne point éveiller en +elle un goût nouveau avant le jour fixé pour son +entrée dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait +donné là-bas deux institutrices fort diplômées, et +elle multipliait ses voyages auprès de sa mère et +de sa fille. Le séjour d'Annette au château était +d'ailleurs rendu presque nécessaire par la présence +de la vieille femme.</p> + +<p>Autrefois, Olivier Bertin allait chaque été passer +six semaines ou deux mois à Roncières; mais +depuis trois ans des rhumatismes l'avaient entraîné +en des villes d'eaux lointaines qui avaient +tellement ravivé son amour de Paris, qu'il ne le +pouvait plus quitter en y rentrant.</p> + +<p>La jeune fille, en principe, n'aurait dû revenir +qu'à l'automne, mais son père avait brusquement +conçu un projet de mariage pour elle, et il la rappelait +afin qu'elle rencontrât immédiatement celui +qu'il lui destinait comme fiancé, le marquis de +Farandal. Cette combinaison, d'ailleurs, était tenue +très secrète, et seul Olivier Bertin en avait +reçu la confidence de madame de Guilleroy.</p> + +<p>Donc il demanda:</p> + +<p>—Alors l'idée de votre mari est bien arrêtée?</p> + +<p>—Oui, je la crois même très heureuse.</p> + +<p>Puis ils parlèrent d'autres choses.</p> + +<p>Elle revint à la peinture et voulut le décider à +faire un Christ. Il résistait, jugeant qu'il y en +avait déjà assez par le monde; mais elle tenait +bon, obstinée, et elle s'impatientait.</p> + +<p>—Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais +ma pensée; ce serait très nouveau, très hardi. On +le descend de la croix et l'homme qui a détaché +les mains laisse échapper tout le haut du corps. Il +tombe et s'abat sur la foule qui lève les bras pour +le recevoir et le soutenir. Comprenez-vous bien?</p> + +<p>Oui, il comprenait; il trouvait même la conception +originale, mais il se sentait dans une +veine de modernité, et, comme son amie était étendue +sur le divan, un pied tombant, chaussé d'un +fin soulier, et donnant à l'oeil la sensation de +la chair à travers le bas presque transparent, il +s'écria:</p> + +<p>—Tenez, tenez, voilà ce qu'il faut peindre, voilà +la vie: un pied de femme au bord d'une robe! On +peut mettre tout là dedans, de la vérité, du désir, +de la poésie. Rien n'est plus gracieux, plus joli +qu'un pied de femme, et quel mystère ensuite: +la jambe cachée, perdue et devinée sous cette +étoffe!</p> + +<p>S'étant assis par terre, à la turque, il saisit le +soulier et l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine +de cuir, s'agita comme une petite bête remuante, +surprise d'être laissée libre.</p> + +<p>Bertin répétait:</p> + +<p>—Est-ce fin, et distingué, et matériel, plus matériel +que la main. Montrez votre main, Any!</p> + +<p>Elle avait de longs gants, montant jusqu'au +coude. Pour en ôter un, elle le prit tout en haut +par le bord et vivement le fit glisser, en le retournant +à la façon d'une peau de serpent qu'on arrache. +Le bras apparut, pâle, gras, rond, dévêtu si +vite qu'il fit surgir l'idée d'une nudité complète et +hardie.</p> + +<p>Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre +au bout du poignet. Les bagues brillaient sur ses +doigts blancs; et les ongles rosés, très effilés, semblaient +des griffes amoureuses poussées au bout +de cette mignonne patte de femme.</p> + +<p>Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. +Il faisait remuer les doigts comme des +joujoux de chair, et il disait:</p> + +<p>—Quelle drôle de chose! Quelle drôle de chose! +Quel gentil petit membre, intelligent et adroit, qui +exécute tout ce qu'on veut, des livres, de la dentelle, +des maisons, des pyramides, des locomotives, +de la pâtisserie, ou des caresses, ce qui est encore +sa meilleure besogne.</p> + +<p>Il enlevait les bagues une à une; et comme l'alliance, +un fil d'or, tombait à son tour, il murmura +en souriant:</p> + +<p>—La loi. Saluons.</p> + +<p>—Bête! dit elle, un peu froissée.</p> + +<p>Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette +tendance française qui mêle une apparence d'ironie +aux sentiments les plus sérieux, et souvent il +la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les +distinctions subtiles des femmes, et discerner les +limites des départements sacrés, comme il disait. +Elle se fâchait surtout chaque fois qu'il parlait avec +une nuance de blague familière de leur liaison si +longue qu'il affirmait être le plus bel exemple +d'amour du dix-neuvième siècle. Elle demanda, +après un silence:</p> + +<p>—Vous nous mènerez au vernissage, Annette +et moi?</p> + +<p>—Je crois bien.</p> + +<p>Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles +du prochain Salon, dont l'ouverture devait avoir +lieu dans quinze jours.</p> + +<p>Mais soudain, saisie peut-être par le souvenir +d'une course oubliée:</p> + +<p>—Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.</p> + +<p>Il jouait rêveusement avec la chaussure légère +en la tournant et la retournant dans ses mains distraites.</p> + +<p>Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter +entre la robe et le tapis et qui ne remuait plus, un +peu refroidi par l'air, puis il le chaussa; et Mme de +Guilleroy, s'étant levée, alla vers la table où traînaient +des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et +récentes, à côté d'un encrier de peintre où l'encre +ancienne était séchée. Elle regardait d'un oeil curieux, +touchait aux feuilles, les soulevait pour voir +dessous.</p> + +<p>Il dit en s'approchant d'elle:</p> + +<p>—Vous allez déranger mon désordre.</p> + +<p>Sans répondre, elle demanda:</p> + +<p>—Quel est ce monsieur qui veut acheter vos +<i>Baigneuses</i>?</p> + +<p>—Un Américain que je ne connais pas.</p> + +<p>—Avez-vous consenti pour la <i>Chanteuse des +rues</i>?</p> + +<p>—Oui. Dix mille.</p> + +<p>—Vous avez bien fait. C'était gentil, mais pas +exceptionnel. Adieu, cher.</p> + +<p>Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un +calme baiser; et elle disparut sous la portière, +après avoir dit, à mi-voix:</p> + +<p>—Vendredi, huit heures. Je ne veux point que +vous me reconduisiez. Vous le savez bien. Adieu.</p> + +<p>Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, +puis se mit à marcher à pas lents à travers +son atelier. Tout le passé de cette liaison se +déroulait devant lui. Il se rappelait les détails lointains +disparus, les recherchait en les enchaînant +l'un à l'autre, s'intéressait tout seul à cette chasse +aux souvenirs.</p> + +<p>C'était au moment où il venait de se lever comme +un astre sur l'horizon du Paris artiste, alors que +les peintres avaient accaparé toute la faveur du +public et peuplaient un quartier d'hôtels magnifiques +gagnés en quelques coups de pinceau.</p> + +<p>Bertin, après son retour de Rome, en 1864, était +demeuré quelques années sans succès et sans renom; +puis soudain, en 1868, il exposa sa <i>Cléopâtre</i> +et fut en quelques jours porté aux nues par la critique +et le public. +En 1872, après la guerre, après que la mort +d'Henri Regnault eut fait à tous ses confrères une +sorte de piédestal de gloire, une <i>Jocaste</i>, sujet hardi, +classa Bertin parmi les audacieux, bien que son +exécution sagement originale le fît goûter quand +même par les académiques. En 1873, une première +médaille le mit hors concours avec sa <i>Juive d'Alger</i> +qu'il donna au retour d'un voyage en Afrique; et +un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit +considérer, dans le monde élégant, comme le +premier portraitiste de son époque. De ce jour, il +devint le peintre chéri de la Parisienne et des Parisiennes, +l'interprète le plus adroit et le plus ingénieux +de leur grâce, de leur tournure, de leur nature. +En quelques mois toutes les femmes en vue à +Paris sollicitèrent la faveur d'être reproduites par +lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.</p> + +<p>Or, comme il était à la mode et faisait des visites +à la façon d'un simple homme du monde, il aperçut +un jour, chez la duchesse de Mortemain, une +jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il +entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'éblouit +d'une jolie vision de grâce et d'élégance.</p> + +<p>Ayant demandé son nom, il apprit qu'elle s'appelait +la comtesse de Guilleroy, femme d'un hobereau +normand, agronome et député, qu'elle portait +le deuil du père de son mari, qu'elle était spirituelle, +très admirée et recherchée. +Il dit aussitôt, encore ému de cette apparition +qui avait séduit son oeil d'artiste:</p> + +<p>—Ah! en voilà une dont je ferais volontiers le +portrait.</p> + +<p>Le mot dès le lendemain fut répété à la jeune +femme, et il reçut, le soir même, un petit billet +teinté de bleu, très vaguement parfumé, d'une +écriture régulière et fine, montant un peu de gauche +à droite, et qui disait:</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«La duchesse de Mortemain sort de chez moi +et m'assure que vous seriez disposé à faire, avec +ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je vous +la confierais bien volontiers si j'étais certaine que +vous n'avez point dit une parole en l'air et que vous +voyez en moi quelque chose qui puisse être reproduit +et idéalisé par vous.</p> + +<p>«Croyez, Monsieur, à mes sentiments très distingués.</p> + +<p>«Anne DE GUILLEROY.»</p> + +<p>Il répondit en demandant quand il pourrait se +présenter chez la comtesse, et il fut très simplement +invité à déjeuner le lundi suivant.</p> + +<p>C'était au premier étage, boulevard Malesherbes, +dans une grande et luxueuse maison moderne. +Ayant traversé un vaste salon tendu de soie bleue +à encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer +le peintre dans une sorte de boudoir à tapisseries +du siècle dernier, claires et coquettes, ces tapisseries +à la Watteau, aux nuances tendres, aux sujets +gracieux, qui semblent faites, dessinées et exécutées +par des ouvriers rêvassant d'amour.</p> + +<p>Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. +Elle marchait si légèrement qu'il ne l'avait point +entendue traverser l'appartement voisin, et il fut +surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main +d'une façon familière.</p> + +<p>—Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez +bien faire mon portrait.</p> + +<p>—J'en serai très heureux, Madame.</p> + +<p>Sa robe noire, étroite, la faisait très mince, lui +donnait l'air tout jeune, un air grave pourtant que +démentait sa tête souriante, toute éclairée par ses +cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la +main une petite fille de six ans.</p> + +<p>Mme de Guilleroy présenta:</p> + +<p>—Mon mari.</p> + +<p>C'était un homme de petite taille, sans moustaches, +aux joues creuses, ombrées, sous la peau, +par la barbe rasée.</p> + +<p>Il avait un peu l'air d'un prêtre ou d'un acteur, +les cheveux longs rejetés en arrière, des manières +polies, et autour de la bouche deux grands plis +circulaires descendant des joues au menton et +qu'on eût dit creusés par l'habitude de parler en +public.</p> + +<p>Il remercia le peintre avec une abondance de +phrases qui révélait l'orateur. Depuis longtemps +il avait envie de faire faire le portrait de sa femme, +et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi, +s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il +était harcelé de demandes.</p> + +<p>Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses +de part et d'autre, qu'il amènerait dès le lendemain +la comtesse à l'atelier. Il se demandait cependant, +à cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne vaudrait +pas mieux attendre, mais le peintre déclara +qu'il voulait traduire la première émotion reçue et +ce contraste saisissant de la tête si vive, si fine, +lumineuse sous la chevelure dorée, avec le noir +austère du vêtement.</p> + +<p>Elle vint donc le lendemain avec son mari, et +les jours suivants avec sa fille, qu'on asseyait devant +une table chargée de livres d'images.</p> + +<p>Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait +fort réservé. Les femmes du monde l'inquiétaient +un peu, car il ne les connaissait guère. Il les supposait +en même temps rouées et niaises, hypocrites +et dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait +eu, chez les femmes du demi-monde, des aventures +rapides dues à sa renommée, à son esprit amusant, +à sa taille d'athlète élégant et à sa figure énergique +et brune. Il les préférait donc et aimait avec elles +les libres allures et les libres propos, accoutumé aux +moeurs faciles, drolatiques et joyeuses des ateliers et +des coulisses qu'il fréquentait. Il allait dans le monde +pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par +vanité, y recevait des félicitations et des commandes, +y faisait la roue devant les belles dames complimenteuses, +sans jamais leur faire la cour. Ne se permettant +point près d'elles les plaisanteries hardies +et les paroles poivrées, il les jugeait bégueules, +et passait pour avoir bon ton. Toutes les fois qu'une +d'elles était venue poser chez lui, il avait senti, +malgré les avances qu'elle faisait pour lui plaire, +cette disparité de race qui empêche de confondre, +bien qu'ils se mêlent, les artistes et les mondains. +Derrière les sourires et derrière l'admiration, qui +chez les femmes est toujours un peu factice, il devinait +l'obscure réserve mentale de l'être qui se +juge d'essence supérieure. Il en résultait chez lui +un petit sursaut d'orgueil, des manières plus respectueuses, +presque hautaines, et à côté d'une vanité +dissimulée de parvenu traité en égal par des +princes et des princesses, une fierté d'homme qui +doit à son intelligence une situation analogue à +celle donnée aux autres par leur naissance. On +disait de lui, avec une légère surprise: «Il est +extrêmement bien élevé!» Cette surprise, qui le +flattait, le froissait en même temps, car elle indiquait +des frontières.</p> + +<p>La gravité voulue et cérémonieuse du peintre +gênait un peu Mme de Guilleroy, qui ne trouvait +rien à dire à cet homme si froid, réputé spirituel.</p> + +<p>Après avoir installé sa petite fille, elle venait +s'asseoir sur un fauteuil auprès de l'esquisse commencée, +et elle s'efforçait, selon la recommandation +de l'artiste, de donner de l'expression à sa +physionomie.</p> + +<p>Vers le milieu de la quatrième séance, il cessa +tout à coup de peindre et demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie?</p> + +<p>Elle demeura embarrassée.</p> + +<p>—Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question?</p> + +<p>—Il me faut une pensée heureuse dans ces +yeux-là, et je ne l'ai pas encore vue.</p> + +<p>—Eh bien, tâchez de me faire parler, j'aime +beaucoup causer.</p> + +<p>—Vous êtes gaie?</p> + +<p>—Très gaie.</p> + +<p>—Causons, Madame.</p> + +<p>Il avait dit «causons, Madame» d'un ton très +grave; puis, se remettant à peindre, il tâta avec +elle quelques sujets, cherchant un point sur lequel +leurs esprits se rencontreraient. Ils commencèrent +par échanger leurs observations sur les gens qu'ils +connaissaient, puis ils parlèrent d'eux-mêmes, ce +qui est toujours la plus agréable et la plus attachante +des causeries.</p> + +<p>En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent +plus à l'aise, et Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il +amusait, se mit à raconter des détails de sa vie +d'artiste, mit en liberté ses souvenirs avec le tour +d'esprit fantaisiste qui lui était particulier.</p> + +<p>Accoutumée à l'esprit composé des littérateurs +de salon, elle fut surprise par cette verve un peu +folle, qui disait les choses franchement en les éclairant +d'une ironie, et tout de suite elle répliqua sur +le même ton, avec une grâce fine et hardie.</p> + +<p>En huit jours elle l'eut conquis et séduit par +cette bonne humeur, cette franchise et cette simplicité. +Il avait complètement oublié ses préjugés +contre les femmes du monde, et aurait volontiers +affirmé qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. +Tout en peignant, debout devant sa toile, +avançant et reculant avec des mouvements d'homme +qui combat, il laissait couler ses pensées familières, +comme s'il eût connu depuis longtemps cette jolie +femme blonde et noire, faite de soleil et de deuil, +assise devant lui, qui riait en l'écoutant et qui lui +répondait gaiement avec tant d'animation qu'elle +perdait la pose à tout moment.</p> + +<p>Tantôt il s'éloignait d'elle, fermait un oeil, se +penchait pour bien découvrir tout l'ensemble de +son modèle, tantôt il s'approchait tout près pour +noter les moindres nuances de son visage, les plus +fuyantes expressions, et saisir et rendre ce qu'il y +a dans une figure de femme de plus que l'apparence +visible, cette émanation d'idéale beauté, ce +reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime +et redoutable grâce propre à chacune, qui fait que +celle-là sera aimée éperdument par l'un et non par +l'autre.</p> + +<p>Un après-midi, la petite fille vint se planter devant +la toile, avec un grand sérieux d'enfant, et +demanda:</p> + +<p>—C'est maman, dis?</p> + +<p>Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatté de +cet hommage naïf à la ressemblance de son oeuvre.</p> + +<p>Un autre jour, comme elle paraissait très tranquille, +on l'entendit tout à coup déclarer d'une +petite voix triste:</p> + +<p>—Maman, je m'ennuie.</p> + +<p>Et le peintre fut tellement ému par cette première +plainte, qu'il fit apporter, le lendemain, tout +un magasin de jouets à l'atelier.</p> + +<p>La petite Annette étonnée, contente et toujours +réfléchie, les mit en ordre avec grand soin, pour les +prendre l'un après l'autre, suivant le désir du moment. +A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, +comme aiment les enfants, de cette amitié animale +et caressante qui les rend si gentils et si capteurs +des âmes. +Mme de Guilleroy prenait goût aux séances. Elle +était fort désoeuvrée, cet hiver-là, se trouvant en +deuil; donc, le monde et les fêtes lui manquant, +elle enferma dans cet atelier tout le souci de sa vie.</p> + +<p>Fille d'un commerçant parisien fort riche et hospitalier, +mort depuis plusieurs années, et d'une +femme toujours malade que le soin de sa santé +tenait au lit six mois sur douze, elle était devenue, +toute jeune, une parfaite maîtresse de maison, +sachant recevoir, sourire, causer, discerner les +gens, et distinguer ce qu'on devait dire à chacun, +tout de suite à l'aise dans la vie, clairvoyante et +souple. Quand on lui présenta comme fiancé le +comte de Guilleroy, elle comprit aussitôt les avantages +que ce mariage lui apporterait, et les admit +sans aucune contrainte, en fille réfléchie, qui sait +fort bien qu'on ne peut tout avoir, et qu'il faut faire +le bilan du bon et du mauvais en chaque situation.</p> + +<p>Lancée dans le monde, recherchée surtout parce +qu'elle était jolie et spirituelle, elle vit beaucoup +d'hommes lui faire la cour sans perdre une seule +fois le calme de son coeur, raisonnable comme son +esprit.</p> + +<p>Elle était coquette, cependant, d'une coquetterie +agressive et prudente qui ne s'avançait jamais trop +loin. Les compliments lui plaisaient, les désirs +éveillés la caressaient, pourvu qu'elle pût paraître +les ignorer; et quand elle s'était sentie tout un soir +dans un salon encensée par les hommages, elle +dormait bien, en femme qui a accompli sa mission +sur terre. Cette existence, qui durait à présent +depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraître +monotone, car elle adorait cette agitation incessante +du monde, lui laissait pourtant parfois désirer +d'autres choses. Les hommes de son entourage, +avocats politiques, financiers ou gens de cercle +désoeuvrés, l'amusaient un peu comme des acteurs; +et elle ne les prenait pas trop au sérieux, bien +qu'elle estimât leurs fonctions, leurs places et leurs +titres.</p> + +<p>Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il +avait en lui de nouveau pour elle. Elle s'amusait +beaucoup dans l'atelier, riait de tout son coeur, se +sentait spirituelle, et lui savait gré de l'agrément +qu'elle prenait aux séances. Il lui plaisait aussi +parce qu'il était beau, fort et célèbre; aucune +femme, bien qu'elles prétendent, n'étant indifférente +à la beauté physique et à la gloire. Flattée +d'avoir été remarquée par cet expert, disposée à +le juger fort bien à son tour, elle avait découvert +chez lui une pensée alerte et cultivée, de la délicatesse, +de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence +et une parole colorée, qui semblait éclairer +ce qu'elle exprimait.</p> + +<p>Une intimité rapide naquit entre eux, et la poignée +de main qu'ils se donnaient quand elle entrait +semblait mêler quelque chose de leur coeur un peu +plus chaque jour.</p> + +<p>Alors, sans aucun calcul, sans aucune détermination +réfléchie, elle sentit croître en elle le désir +naturel de le séduire, et y céda. Elle n'avait rien +prévu, rien combiné; elle fut seulement coquette, +avec plus de grâce, comme on l'est par instinct +envers un homme qui vous plaît davantage que +les autres; et elle mit dans toutes ses manières +avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette +glu de séduction que répand autour d'elle la femme +en qui s'éveille le besoin d'être aimée.</p> + +<p>Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: +«Je vous trouve fort bien, Monsieur», et +elle le faisait parler longtemps, pour lui montrer, +en l'écoutant avec attention, combien il lui inspirait +d'intérêt. Il cessait de peindre, s'asseyait près +d'elle, et, dans cette surexcitation d'esprit que provoque +l'ivresse de plaire, il avait des crises de +poésie, de drôlerie ou de philosophie, suivant les +jours.</p> + +<p>Elle s'amusait quand il était gai; quand il était +profond, elle tâchait de le suivre en ses développements, +sans y parvenir toujours; et lorsqu'elle +pensait à autre chose, elle semblait l'écouter avec +des airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de +cette initiation, qu'il s'exaltait à la regarder l'entendre, +ému d'avoir découvert une âme fine, ouverte +et docile, en qui la pensée tombait comme +une graine.</p> + +<p>Le portrait avançait et s'annonçait fort bien, le +peintre étant arrivé à l'état d'émotion nécessaire +pour découvrir toutes les qualités de son modèle, +et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est +l'inspiration des vrais artistes.</p> + +<p>Penché vers elle, épiant tous les mouvements +de sa figure, toutes les colorations de sa chair, +toutes les ombres de la peau, toutes les expressions +et les transparences des yeux, tous les secrets de +sa physionomie, il s'était imprégné d'elle comme +une éponge se gonfle d'eau; et transportant sur +sa toile cette émanation de charme troublant que +son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une +onde, de sa pensée à son pinceau, il en demeurait +étourdi, grisé comme s'il avait bu de la grâce de +femme.</p> + +<p>Elle le sentait s'éprendre d'elle, s'amusait à ce +jeu, à cette victoire de plus en plus certaine, et s'y +animait elle-même.</p> + +<p>Quelque chose de nouveau donnait à son existence +une saveur nouvelle, éveillait en elle une +joie mystérieuse. Quand elle entendait parler de +lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait +envie de dire,—une de ces envies qui ne vont jamais +jusqu'aux lèvres—: «Il est amoureux de +moi.» Elle était contente quand on vantait son +talent, et plus encore peut-être quand on le trouvait +beau. Quand elle pensait à lui, toute seule, +sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait +vraiment s'être fait là un bon ami, qui se contenterait +toujours d'une cordiale poignée de mains.</p> + +<p>Lui, souvent, au milieu de la séance, posait +brusquement la palette sur son escabeau, allait +prendre en ses bras la petite Annette, et tendrement +l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, +en regardant la mère, comme pour dire: +«C'est vous, ce n'est pas l'enfant que j'embrasse +ainsi.»</p> + +<p>De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy +n'amenait plus sa fille, et venait seule. Ces jours-là +on ne travaillait guère, on causait davantage.</p> + +<p>Elle fut en retard un après-midi. Il faisait froid. +C'était à la fin de février. Olivier était rentré de +bonne heure, comme il faisait maintenant, chaque +fois qu'elle devait venir, car il espérait toujours +qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait +de long en large et il fumait, et il se demandait, +surpris de se poser cette question pour la +centième fois depuis huit jours. «Est-ce que je +suis amoureux?» Il n'en savait rien, ne l'ayant +pas encore été vraiment. Il avait eu des caprices +très vifs, même assez longs, sans les prendre jamais +pour de l'amour. Aujourd'hui il s'étonnait de +ce qu'il sentait en lui.</p> + +<p>L'aimait-il? Certes, il la désirait à peine, n'ayant +pas réfléchi à la possibilité d'une possession. Jusqu'ici, +dès qu'une femme lui avait plu, le désir +l'avait aussitôt envahi, lui faisant tendre les mains +vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que +sa pensée intime eût été jamais profondément +troublée par son absence ou par sa présence.</p> + +<p>Le désir de celle-ci l'avait à peine effleuré, et +semblait blotti, caché derrière un autre sentiment +plus puissant, encore obscur et à peine éveillé. Olivier +avait cru que l'amour commençait par des +rêveries, par des exaltations poétiques. Ce qu'il +éprouvait, au contraire, lui paraissait provenir +d'une émotion indéfinissable, bien plus physique +que morale. Il était nerveux, vibrant, inquiet comme +lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux +cependant ne se mêlait à cette fièvre du +sang qui agitait aussi sa pensée, par contagion. Il +n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de +Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de +l'attente de son retour. Il ne se sentait pas jeté +vers elle, par un élan de tout son être, mais il la +sentait toujours présente en lui, comme si elle ne +l'eût pas quitté; elle lui abandonnait quelque chose +d'elle en s'en allant, quelque chose de subtil et +d'inexprimable. Quoi? Était-ce de l'amour? Maintenant, +il descendait en son propre coeur pour voir +et pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais +elle ne répondait pas au type de la femme idéale, +que son espoir aveugle avait créé. Quiconque appelle +l'amour, a prévu les qualités morales et les +dons physiques de celle qui le séduira; et Mme de +Guilleroy, bien qu'elle lui plût infiniment, ne lui +paraissait pas être celle-là.</p> + +<p>Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que +les autres, d'une façon différente, incessante?</p> + +<p>Était-il tombé simplement dans le piège tendu +de sa coquetterie, qu'il avait flairé et compris depuis +longtemps, et, circonvenu par ses manoeuvres, +subissait-il l'influence de cette fascination spéciale +que donne aux femmes la volonté de plaire?</p> + +<p>Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des +cigarettes et les jetait aussitôt; et il regardait à +tout instant l'aiguille de sa pendule, allant vers +l'heure ordinaire d'une façon lente et immuable.</p> + +<p>Plusieurs fois déjà, il avait hésité à soulever, +d'un coup d'ongle, le verre bombé sur les deux +flèches d'or qui tournaient, et à pousser la grande +du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait +si paresseusement.</p> + +<p>Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte +s'ouvrît et que l'attendue apparût, trompée et appelée +par cette ruse. Puis il s'était mis à sourire +de cette envie enfantine obstinée et déraisonnable.</p> + +<p>Il se posa enfin cette question: «Pourrai-je +devenir son amant?» Cette idée lui parut singulière, +peu réalisable, guère poursuivable aussi à +cause des complications qu'elle pourrait amener +dans sa vie.</p> + +<p>Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il +conclut: «Décidément, je suis dans un drôle d'état.»</p> + +<p>La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit +tressaillir, ébranlant ses nerfs plus que son âme. +Il l'attendit avec cette impatience que le retard +accroît de seconde en seconde. Elle était toujours +exacte; donc, avant dix minutes, il la verrait +entrer. Quand les dix minutes furent passées, il +se sentit tourmenté comme à l'approche d'un chagrin, +puis irrité qu'elle lui fît perdre du temps, +puis il comprit brusquement que si elle ne venait +pas, il allait beaucoup souffrir. Que ferait-il? Il +l'attendrait!—Non,—il sortirait, afin que si, par +hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvât +l'atelier vide.</p> + +<p>Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? +Ne vaudrait-il pas mieux rester et lui +faire comprendre, par quelques mots polis et froids, +qu'il n'était pas de ceux qu'on fait poser? Et si elle +ne venait pas? Alors il recevrait une dépêche, une +carte, un domestique ou un commissionnaire? Si +elle ne venait pas, qu'allait-il faire? C'était une +journée perdue: il ne pourrait plus travailler. +Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, +car il avait besoin de la voir.</p> + +<p>C'était vrai, il avait besoin de la voir, un besoin +profond, oppressant, harcelant. Qu'était cela? de +l'amour? Mais il ne se sentait ni exaltation dans la +pensée, ni emportement dans les sens, ni rêverie +dans l'âme, en constatant que, si elle ne venait pas +ce jour-là, il souffrirait beaucoup.</p> + +<p>Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du +petit hôtel, et Olivier Bertin se sentit tout à coup +un peu haletant, puis si joyeux, qu'il fit une pirouette +en jetant sa cigarette en l'air.</p> + +<p>Elle entra; elle était seule.</p> + +<p>Il eut une grande audace, immédiatement.</p> + +<p>—Savez-vous ce que je me demandais en vous +attendant?</p> + +<p>—Mais non, je ne sais pas.</p> + +<p>—Je me demandais si je n'étais pas amoureux +de vous.</p> + +<p>—Amoureux de moi! vous devenez fou!</p> + +<p>Mais elle souriait, et son sourire disait: «C'est +gentil, je suis très contente.»</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Voyons, vous n'êtes pas sérieux; pourquoi +faites-vous cette plaisanterie?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Je suis très sérieux, au contraire. Je ne vous +affirme pas que je suis amoureux de vous, mais +je me demande si je ne suis pas en train de le devenir.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi?</p> + +<p>—Mon émotion quand vous n'êtes pas là, mon +bonheur quand vous arrivez.</p> + +<p>Elle s'assit:</p> + +<p>—Oh! ne vous inquiétez pas pour si peu. Tant +que vous dormirez bien et que vous dînerez avec +appétit, il n'y aura pas de danger.</p> + +<p>Il se mit à rire.</p> + +<p>—Et si je perds le sommeil et le manger!</p> + +<p>—Prévenez-moi.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Je vous laisserai vous guérir en paix.</p> + +<p>—Merci bien.</p> + +<p>Et sur le thème de cet amour, ils marivaudèrent +tout l'après-midi. Il en fut de même les jours suivants. +Acceptant cela comme une drôlerie spirituelle +et sans importance, elle le questionnait avec +bonne humeur en entrant.</p> + +<p>—Comment va votre amour aujourd'hui?</p> + +<p>Et il lui disait, sur un ton sérieux et léger, +tous les progrès de ce mal, tout le travail intime, +continu, profond de la tendresse qui naît +et grandit. Il s'analysait minutieusement devant +elle, heure par heure, depuis la séparation de la +veille, avec une façon badine de professeur qui fait +un cours; et elle l'écoutait intéressée, un peu +émue, troublée aussi par cette histoire qui semblait +celle d'un livre dont elle était l'héroïne.</p> + +<p>Quand il avait énuméré, avec des airs galants et +dégagés, tous les soucis dont il devenait la proie, +sa voix, par moments, se faisait tremblante en +exprimant par un mot ou seulement par une intonation +l'endolorissement de son coeur.</p> + +<p>Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosité, +les yeux fixés sur lui, l'oreille avide de ces +choses un peu inquiétantes à entendre, mais si +charmantes à écouter.</p> + +<p>Quelquefois, en venant près d'elle pour rectifier +la pose, il lui prenait la main et essayait +de la baiser. D'un mouvement vif elle lui ôtait +ses doigts des lèvres et fronçant un peu les +sourcils:</p> + +<p>—Allons; travaillez, disait-elle.</p> + +<p>Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne +s'étaient pas écoulées sans qu'elle lui posât une +question pour le ramener adroitement au seul sujet +qui les occupât.</p> + +<p>En son coeur maintenant elle sentait naître des +craintes. Elle voulait bien être aimée, mais pas +trop. Sûre de n'être pas entraînée, elle redoutait +de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, +forcée de le désespérer après avoir paru l'encourager. +S'il avait fallu cependant renoncer à cette +tendre et marivaudante amitié, à cette causerie +qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme +un ruisseau dont le sable est plein d'or, elle aurait +ressenti un gros chagrin, un chagrin pareil à un +déchirement.</p> + +<p>Quand elle sortait de chez elle pour se rendre à +l'atelier du peintre, une joie l'inondait, vive et +chaude, la rendait légère et joyeuse. En posant sa +main sur la sonnette de l'hôtel d'Olivier, son coeur +battait d'impatience, et le tapis de l'escalier était +le plus doux que ses pieds eussent jamais pressé.</p> + +<p>Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, +souvent irritable.</p> + +<p>Il avait des impatiences aussitôt comprimées, +mais fréquentes.</p> + +<p>Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit à +côté d'elle, au lieu de se mettre à peindre, et il lui +dit:</p> + +<p>—Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant +que ce n'est pas une plaisanterie, et que je vous +aime follement.</p> + +<p>Troublée par ce début, et voyant venir la crise +redoutée, elle essaya de l'arrêter, mais il ne l'écoutait +plus. L'émotion débordait de son coeur, et elle +dut l'entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il parla +longtemps, sans rien demander, avec tendresse, +avec tristesse, avec une résignation désolée; et +elle se laissa prendre les mains qu'il conserva dans +les siennes. Il s'était agenouillé sans qu'elle y prît +garde, et avec un regard d'halluciné il la suppliait +de ne pas lui faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait +pas et n'essayait pas de comprendre, engourdie +dans un chagrin cruel de le voir souffrir, +et ce chagrin était presque du bonheur. Tout à +coup, elle vit des larmes dans ses yeux et fut tellement +émue, qu'elle fit: «Oh!» prête à l'embrasser +comme on embrasse les enfants qui pleurent. +Il répétait d'une voix très douce: «Tenez, +tenez, je souffre trop», et tout à coup, gagnée +par cette douleur, par la contagion des larmes, +elle sanglota, les nerfs affolés, les bras frémissants, +prêts à s'ouvrir.</p> + +<p>Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui +et baisée passionnément sur les lèvres, elle voulut +crier, lutter, le repousser, mais elle se jugea perdue +tout de suite, car elle consentait en résistant, elle +se donnait en se débattant, elle l'étreignait en +criant: «Non, non, je ne veux pas.»</p> + +<p>Elle demeura ensuite bouleversée, la figure sous +ses mains, puis tout à coup, elle se leva, ramassa +son chapeau tombé sur le tapis, le posa sur sa +tête et se sauva, malgré les supplications d'Olivier +qui la retenait par sa robe.</p> + +<p>Dès qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de +s'asseoir au bord du trottoir, tant elle se sentait +écrasée, les jambes rompues. Un fiacre passait, elle +l'appela et dit au cocher: «Allez doucement, promenez-moi +où vous voudrez.» Elle se jeta dans +la voiture, referma la portière, se blottit au fond, +se sentant seule derrière les glaces relevées, seule +pour songer.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la +tête que le bruit des roues et les secousses des cahots. +Elle regardait les maisons, les gens à pied, +les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux +vides qui ne voyaient rien; elle ne pensait à rien +non plus, comme si elle se fût donné du temps, +accordé un répit avant d'oser réfléchir à ce qui +s'était passé.</p> + +<p>Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement +lâche, elle se dit: «Voilà, je suis une femme +perdue.» Et pendant quelques minutes encore, +elle demeura sous l'émotion, sous la certitude du +malheur irréparable, épouvantée comme un homme +tombé d'un toit et qui ne remue point encore, devinant +qu'il a les jambes brisées et ne le voulant +point constater.</p> + +<p>Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle +attendait et dont elle redoutait l'atteinte, son coeur, +au sortir de cette catastrophe, restait calme et paisible; +il battait lentement, doucement, après cette +chute dont son âme était accablée, et ne semblait +point prendre part à l'effarement de son esprit.</p> + +<p>Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre +et s'en convaincre: «Voilà, je suis une femme +perdue.» Aucun écho de souffrance ne répondit +dans sa chair à cette plainte de sa conscience.</p> + +<p>Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement +du fiacre, remettant à tout à l'heure les raisonnements +qu'elle aurait à faire sur cette situation +cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait peur +de penser, voilà tout, peur de savoir, de comprendre +et de réfléchir; mais, au contraire, il lui semblait +sentir dans l'être obscur et impénétrable que +crée en nous la lutte incessante de nos penchants +et de nos volontés, une invraisemblable quiétude.</p> + +<p>Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange +repos, comprenant enfin que le désespoir appelé ne +viendrait pas, elle secoua cette torpeur et murmura: +«C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin.»</p> + +<p>Alors elle commença à se faire des reproches. +Une colère s'élevait en elle, contre son aveuglement +et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas prévu +cela? compris que l'heure de cette lutte devait +venir? que cet homme lui plaisait assez pour la +rendre lâche? et que dans les coeurs les plus droits +le désir souffle parfois comme un coup de vent qui +emporte la volonté.</p> + +<p>Mais quand elle se fut durement réprimandée +et méprisée, elle se demanda avec terreur ce qui +allait arriver.</p> + +<p>Son premier projet fut de rompre avec le peintre +et de ne le plus jamais revoir.</p> + +<p>A peine eut-elle pris cette résolution que mille +raisons vinrent aussitôt la combattre.</p> + +<p>Comment expliquerait-elle cette brouille? Que +dirait-elle à son mari? La vérité soupçonnée ne +serait-elle pas chuchotée, puis répandue partout?</p> + +<p>Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, +jouer vis-à-vis d'Olivier Bertin lui-même +l'hypocrite comédie de l'indifférence et de l'oubli, +et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de +sa mémoire et de sa vie?</p> + +<p>Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de +paraître ne se rappeler rien, de regarder avec un +étonnement indigné en lui disant: «Que me voulez-vous?» +l'homme dont vraiment elle avait partagé +la rapide et brutale émotion?</p> + +<p>Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins, +aucune autre solution ne lui paraissant +possible.</p> + +<p>Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, +et lui ferait comprendre aussitôt ce qu'elle voulait, +ce qu'elle exigeait de lui. Il fallait que jamais un +mot, une allusion, un regard, ne pût lui rappeler +cette honte.</p> + +<p>Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en +prendrait assurément son parti, en homme loyal +et bien élevé, et demeurerait dans l'avenir ce qu'il +avait été jusque-là.</p> + +<p>Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée, +elle donna au cocher son adresse, et rentra chez +elle, en proie à un abattement profond, à un désir +de se coucher, de ne voir personne, de dormir, +d'oublier. S'étant enfermée dans sa chambre, elle +demeura jusqu'au dîner étendue sur sa chaise longue, +engourdie, ne voulant plus occuper son âme +de cette pensée pleine de dangers.</p> + +<p>Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être +si calme et d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. +Il parut, portant dans ses bras leur fille; +elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans +qu'aucune angoisse l'agitât.</p> + +<p>M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. +Elle répondit avec indifférence, qu'elle avait posé +comme tous les jours.</p> + +<p>—Et le portrait, est-il beau? dit-il.</p> + +<p>—Il vient fort bien.</p> + +<p>A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait +raconter en mangeant, de la séance de la Chambre +et de la discussion du projet de loi sur la falsification +des denrées.</p> + +<p>Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, +l'irrita, lui fit regarder avec plus d'attention +l'homme vulgaire et phraseur qui s'intéressait à +ces choses; mais elle souriait en l'écoutant, et répondait +aimablement, plus gracieuse même que de +coutume, plus complaisante pour ces banalités. +Elle pensait en le regardant: «Je l'ai trompé. +C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre? +Rien ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus +effacer cela! J'ai fermé les yeux. J'ai consenti pendant +quelques secondes, pendant quelques secondes +seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis +plus une honnête femme. Quelques secondes dans +ma vie, quelques secondes qu'on ne peut supprimer, +ont amené pour moi ce petit fait irréparable, +si grave, si court, un crime, le plus honteux pour +une femme... et je n'éprouve point de désespoir. +Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais pas cru. Si on +me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux +remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée. +Et je n'en ai pas, presque pas.»</p> + +<p>M. de Guilleroy sortit après dîner, comme il faisait +presque tous les jours.</p> + +<p>Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et +pleura en l'embrassant; elle pleura des larmes sincères, +larmes de la conscience, non point larmes +du coeur.</p> + +<p>Mais elle ne dormit guère.</p> + +<p>Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta +davantage des dangers que pouvait lui créer +l'attitude du peintre; et la peur lui vint de l'entrevue +du lendemain et des choses qu'il lui faudrait +dire, en le regardant en face.</p> + +<p>Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue +durant toute la matinée, s'efforçant de prévoir ce +qu'elle avait à craindre, ce qu'elle aurait à répondre, +d'être prête pour toutes les surprises.</p> + +<p>Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore +en marchant.</p> + +<p>Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis +la veille, ce qu'il devait faire vis-à-vis d'elle.</p> + +<p>Après son départ, après cette fuite, à laquelle il +n'avait pas osé s'opposer, il était demeuré seul, +écoutant encore, bien qu'elle fût loin déjà, le bruit +de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant, +poussée par une main éperdue.</p> + +<p>Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, +bouillante. Il l'avait prise, elle! Cela s'était +passé entre eux! Était-ce possible? Après la surprise +de ce triomphe, il le savourait, et pour le +mieux goûter, il s'assit, se coucha presque sur le +divan où il l'avait possédée.</p> + +<p>Il y resta longtemps, plein de cette pensée +qu'elle était sa maîtresse, et qu'entre eux, entre +cette femme qu'il avait tant désirée et lui, s'était +noué en quelques moments le lien mystérieux qui +attache secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il +gardait en toute sa chair encore frémissante le souvenir +aigu de l'instant rapide où leurs lèvres s'étaient +rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et +mêlés pour tressaillir ensemble du grand frisson +de la vie.</p> + +<p>Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de +cette pensée; il se coucha tôt, tout vibrant de +bonheur.</p> + +<p>A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette +question: «Que dois-je faire?» A une cocotte, à +une actrice, il eût envoyé des fleurs ou même un +bijou; mais il demeurait torturé de perplexité devant +cette situation nouvelle.</p> + +<p>Assurément, il fallait écrire. Quoi? ... Il griffonna, +ratura, déchira, recommença vingt lettres, +qui toutes lui semblaient blessantes, odieuses, +ridicules.</p> + +<p>Il aurait voulu exprimer en termes délicats et +charmeurs la reconnaissance de son âme, ses élans +de tendresse folle, ses offres de dévouement sans +fin; mais il ne découvrait, pour dire ces choses +passionnées et pleines de nuances, que des phrases +connues, des expressions banales, grossières ou +puériles.</p> + +<p>Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida à +l'aller voir, dès que l'heure de la séance serait passée, +car il pensait bien qu'elle ne viendrait pas.</p> + +<p>S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant +le portrait, les lèvres chatouillées de l'envie +de se poser sur la peinture où quelque chose d'elle +était fixé; et de moment en moment, il regardait +dans la rue par la fenêtre. Toutes les robes apparues +au loin lui donnaient un battement de coeur. +Vingt fois il crut la reconnaître, puis, quand la +femme aperçue était passée, il s'asseyait un moment, +accablé comme après une déception.</p> + +<p>Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la +reconnut, et bouleversé par une émotion violente, +s'assit pour l'attendre.</p> + +<p>Quand elle entra, il se précipita sur les genoux +et voulut lui prendre les mains; mais elle les retira +brusquement, et comme il demeurait à ses pieds, +saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle lui +dit avec hauteur:</p> + +<p>—Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends +pas cette attitude?</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Oh! Madame, je vous supplie ...</p> + +<p>Elle l'interrompit durement.</p> + +<p>—Relevez-vous, vous êtes ridicule.</p> + +<p>Il se releva, effaré, murmurant:</p> + +<p>—Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je +vous aime! ...</p> + +<p>Alors, en quelques mots rapides et secs, elle +lui signifia sa volonté, et régla la situation.</p> + +<p>—Je ne comprends pas ce que vous voulez +dire! Ne me parlez jamais de votre amour, ou je +quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si vous +oubliez, une seule fois, cette condition de ma présence +ici, vous ne me reverrez plus.</p> + +<p>Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il +n'avait point prévue; puis il comprit et murmura:</p> + +<p>—J'obéirai, Madame.</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Très bien, j'attendais cela de vous! Maintenant +travaillez, car vous êtes long à finir ce portrait.</p> + +<p>Il prit donc sa palette et se mit à peindre; mais +sa main tremblait, ses yeux troublés regardaient +sans voir; il avait envie de pleurer, tant il se sentait +le coeur meurtri.</p> + +<p>Il essaya de lui parler; elle répondit à peine. +Comme il tentait de lui dire une galanterie sur +son teint, elle l'arrêta d'un ton si cassant qu'il +eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui +changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son +âme et dans son corps, une grande secousse nerveuse, +et tout de suite, sans transition, il la détesta. +Oui, oui, c'était bien cela, la femme! Elle +était pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? +Elle était fausse, changeante et faible comme toutes. +Elle l'avait attiré, séduit par des ruses de fille, +cherchant à l'affoler sans rien donner ensuite, le +provoquant pour se refuser, employant pour lui +toutes les manoeuvres des lâches coquettes qui +semblent toujours prêtes à se dévêtir, tant que +l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des +rues n'est pas haletant de désir.</p> + +<p>Tant pis pour elle, après tout; il l'avait eue, il +l'avait prise. Elle pouvait éponger son corps et +lui répondre insolemment, elle n'effacerait rien, +et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait une +belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille +qui aurait mangé sa vie d'artiste avec des +dents capricieuses de jolie femme.</p> + +<p>Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant +ses modèles; mais comme il sentait son énervement +grandir et qu'il redoutait de faire quelque +sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un +rendez-vous. Quand ils se saluèrent en se séparant, +ils se croyaient assurément plus loin l'un de +l'autre que le jour où ils s'étaient rencontrés chez +la duchesse de Mortemain.</p> + +<p>Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son +pardessus et il sortit. Un soleil froid, dans un ciel +bleu ouaté de brume, jetait sur la ville une lumière +pâle, un peu fausse et triste.</p> + +<p>Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas +rapide et irrité, en heurtant les passants, pour ne +point dévier de la ligne droite, sa grande fureur +contre elle s'émietta en désolations et en regrets. +Après qu'il se fut répété tous les reproches qu'il +lui faisait, il se souvint, en voyant passer d'autres +femmes, combien elle était jolie et séduisante. +Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il +avait toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection +rare, unique, poétique et passionnée, dont +le rêve plane sur nos coeurs. N'avait-il pas failli +trouver, cela? N'était-ce pas elle qui lui aurait +donné ce presque impossible bonheur? Pourquoi +donc est-ce que rien ne se réalise? Pourquoi ne +peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou n'en +atteint-on que des parcelles, qui rendent plus +douloureuse cette chasse aux déceptions?</p> + +<p>Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la +vie elle-même. Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi +lui en aurait-il voulu à elle? Que pouvait-il +lui reprocher, après tout?—d'avoir été aimable, +bonne et gracieuse pour lui—tandis qu'elle pouvait +lui reprocher, elle, de s'être conduit comme +un malfaiteur!</p> + +<p>Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui +demander pardon, se dévouer pour elle, faire oublier, +et il chercha ce qu'il pourrait tenter pour +qu'elle comprît combien il serait, jusqu'à la mort, +docile désormais à toutes ses volontés.</p> + +<p>Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa +fille, avec un sourire si morne, avec un air si chagrin, +que le peintre crut voir dans ces pauvres +yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout +le remords, toute la désolation de ce coeur de +femme. Il fut remué de pitié, et pour qu'elle oubliât, +il eut pour elle, avec une délicate réserve, +les plus fines prévenances. Elle y répondit avec +douceur, avec bonté, avec l'attitude lasse et brisée +d'une femme qui souffre.</p> + +<p>Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée +de l'aimer et d'être aimé, il se demandait comment +elle n'était pas plus fâchée, comment elle pouvait +revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce +souvenir entre eux.</p> + +<p>Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre +sa voix et supporter en face de lui la pensée unique +qui ne devait pas la quitter, c'est qu'alors cette +pensée ne lui était pas devenue odieusement intolérable. +Quand une femme hait l'homme qui l'a +violée, elle ne peut plus se trouver devant lui sans +que cette haine éclate. Mais cet homme ne peut +non plus lui demeurer indifférent. Il faut qu'elle +le déteste ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle +pardonne cela, elle n'est pas loin d'aimer.</p> + +<p>Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par +petits arguments précis, clairs et sûrs; il se sentait +lucide, fort, maître à présent des événements.</p> + +<p>Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient, +qu'à être dévoué, et il la reprendrait un jour ou +l'autre.</p> + +<p>Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquérir, +il eut des ruses à son tour, des tendresses dissimulées +sous d'apparents remords, des attentions +hésitantes et des attitudes indifférentes. Tranquille +dans la certitude du bonheur prochain, que lui +importait un peu plus tôt, un peu plus tard. Il +éprouvait même un plaisir bizarre et raffiné à ne +se point presser, à la guetter, à se dire: «Elle +a peur» en la voyant venir toujours avec son +enfant.</p> + +<p>Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail +de rapprochement, et que dans les regards de la +comtesse quelque chose d'étrange, de contraint, +de douloureusement doux, apparaissait, cet appel +d'une âme qui lutte, d'une volonté qui défaille et +qui semble dire: «Mais, force-moi donc!»</p> + +<p>Au bout de quelque temps, elle revint seule, +rassurée par sa réserve. Alors il la traita en amie, +en camarade, lui parla de sa vie, de ses projets, de +son art, comme à un frère.</p> + +<p>Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce +rôle de conseillère, flattée qu'il la distinguât ainsi +des autres femmes et convaincue que son talent gagnerait +de la délicatesse à cette intimité intellectuelle. +Mais à force de la consulter et de lui montrer +de la déférence, il la fit passer, naturellement, +des fonctions de conseillère au sacerdoce d'inspiratrice. +Elle trouva charmant d'étendre ainsi son +influence sur le grand homme, et consentit à peu +près à ce qu'il l'aimât en artiste, puisqu'elle inspirait +ses oeuvres.</p> + +<p>Ce fut un soir, après une longue causerie sur les +maîtresses des peintres illustres, qu'elle se laissa +glisser dans ses bras. Elle y resta, cette fois, sans +essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.</p> + +<p>Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague +sentiment d'une déchéance, et pour répondre aux +reproches de sa raison, elle crut à une fatalité.</p> + +<p>Entraînée vers lui par son coeur qui était vierge, +et par son âme qui était vide, la chair conquise +par la lente domination des caresses, elle s'attacha +peu à peu, comme s'attache les femmes tendres, +qui aiment pour la première fois.</p> + +<p>Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel +et poétique. Il lui semblait parfois qu'il s'était envolé, +un jour, les mains tendues, et qu'il avait +pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique +qui plane toujours sur nos espérances.</p> + +<p>Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, +certes, qu'il eût peint, car il avait su voir et +fixer ce je ne sais quoi d'inexprimable que presque +jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce mystère, +cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable, +sur les visages.</p> + +<p>Puis des mois s'écoulèrent et puis des années +qui desserrèrent à peine le lien qui unissait l'un à +l'autre la comtesse de Guilleroy et le peintre Olivier +Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des +premiers temps, mais une affection calmée, profonde, +une sorte d'amitié amoureuse dont il avait +pris l'habitude.</p> + +<p>Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement +passionné, l'attachement obstiné de certaines +femmes qui se donnent à un homme pour +tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites +dans l'adultère comme elles auraient pu l'être dans +le mariage, elles se vouent à une tendresse unique +dont rien ne les détournera. Non seulement elles +aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et +les yeux uniquement sur lui, elles occupent tellement +leur coeur de sa pensée, que rien d'étranger +n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec +résolution, comme on se lie les mains, avant de +sauter à l'eau du haut d'un pont, lorsqu'on sait +nager et qu'on veut mourir.</p> + +<p>Mais à partir du moment où la comtesse se fut +donnée ainsi, elle se sentit assaillie de craintes +sur la constance d'Olivier Bertin. Rien ne le tenait +que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager +pour une femme rencontrée un jour comme +il en avait déjà rencontré tant d'autres! Elle le +sentait si libre et si facile à tenter, lui qui vivait +sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, +comme tous les hommes! Il était beau garçon, +célèbre, recherché, ayant à la portée de ses désirs +vite éveillés toutes les femmes du monde dont +la pudeur est si fragile, et toutes les femmes d'alcôve +ou de théâtre prodigues de leurs faveurs +avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, +après souper, pouvait le suivre et lui plaire, le +prendre et le garder.</p> + +<p>Elle vécut donc dans la terreur de le perdre, +épiant ses allures, ses attitudes, bouleversée par +un mot, pleine d'angoisse dès qu'il admirait une +autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la +grâce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de +sa vie la faisait trembler, et tout ce qu'elle en +savait l'épouvantait. A chacune de leurs rencontres, +elle devenait ingénieuse à l'interroger, sans +qu'il s'en aperçût, pour lui faire dire ses opinions +sur les gens qu'il avait vus, sur les maisons où il +avait dîné, sur les impressions les plus légères de +son esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence +possible de quelqu'un, elle la combattait avec +une prodigieuse astuce, avec d'innombrables ressources.</p> + +<p>Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, +sans racines profondes, qui durent huit ou +quinze jours, de temps en temps, dans l'existence +de tout artiste en vue.</p> + +<p>Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, +avant même d'être prévenue de l'éveil d'un désir +nouveau chez Olivier, par l'air de fête que prennent +les yeux et le visage d'un homme que surexcite +une fantaisie galante.</p> + +<p>Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait +plus que des sommeils troublés par les tortures +du doute. Pour le surprendre, elle arrivait +chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions +qui semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait +sa pensée, comme on tâte, comme on écoute, +pour connaître le mal caché dans un être.</p> + +<p>Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre +qu'on allait le lui prendre cette fois, lui voler cet +amour à qui elle tenait si fort parce qu'elle y avait +mis, avec toute sa volonté, toute sa force d'affection, +toutes ses espérances et tous ses rêves.</p> + +<p>Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après +ces rapides éloignements, elle éprouvait à le reprendre, +à le reposséder comme une chose perdue +et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois, +quand elle passait devant une église, la jetait +dedans pour remercier Dieu.</p> + +<p>La préoccupation de lui plaire toujours, plus +qu'aucune autre, et de le garder contre toutes, +avait fait de sa vie entière un combat ininterrompu +de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui, +sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance. +Elle voulait que partout où il entendrait parler d'elle, +on vantât son charme, son goût, son esprit et ses +toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour lui et +les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et +chaque fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir +fait un peu souffrir elle lui ménageait un triomphe +qui ravivait son amour en excitant sa vanité.</p> + +<p>Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours +rencontrer, par le monde, une femme dont la +séduction physique serait plus puissante, étant +nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens: elle +le flatta et le gâta.</p> + +<p>D'une façon discrète et continue, elle fit couler +l'éloge sur lui; elle le berça d'admiration et l'enveloppa +de compliments, afin que, partout ailleurs, +il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu +froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient +aussi, il finît par s'apercevoir qu'aucune ne +le comprenait comme elle.</p> + +<p>Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il +entrait si souvent, un endroit où son orgueil +d'artiste était attiré autant que son coeur d'homme, +l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce +que toutes ses convoitises y étaient en même temps +satisfaites.</p> + +<p>Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses +goûts, afin de lui donner en les rassasiant chez elle, +une impression de bien-être que rien ne remplacerait, +mais elle sut en faire naître de nouveaux, +lui créer des gourmandises de toute sorte, matérielles +ou sentimentales, des habitudes de petits +soins, d'affection, d'adoration, de flatterie! Elle +s'efforça de séduire ses yeux par des élégances, +son odorat par des parfums, son oreille par des +compliments et sa bouche par des nourritures.</p> + +<p>Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa +chair de célibataire égoïste et fêté une multitude +de petits besoins tyranniques, lorsqu'elle fut bien +certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle +le souci de les surveiller et de les entretenir pour +le ligoter par toutes les menues jouissances de la +vie, elle eut peur tout à coup, en le voyant se dégoûter +de sa propre maison, se plaindre sans cesse +de vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle +qu'avec toutes les réserves imposées par la société, +chercher au Cercle, chercher partout les moyens +d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât +au mariage.</p> + +<p>En certains jours, elle souffrait tellement de +toutes ces inquiétudes, qu'elle désirait la vieillesse +pour en avoir fini avec cette angoisse-là, et se +reposer dans une affection refroidie et calme.</p> + +<p>Les années passèrent, cependant, sans les désunir. +La chaîne attachée par elle était solide, et +elle en refaisait les anneaux à mesure qu'ils +s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait +le coeur du peintre comme on surveille un enfant +qui traverse une rue pleine de voitures, et chaque +jour encore elle redoutait l'événement inconnu, +dont la menace est suspendue sur nous.</p> + +<p>Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait +naturelle cette intimité de sa femme et d'un +artiste fameux qui était reçu partout avec de grands +égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués +l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer.</p> + +<br><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + +<p>Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son +amie, où il devait dîner pour fêter le retour d'Annette +de Guilleroy, il ne trouva encore, dans le +petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui +venait d'arriver.</p> + +<p>C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu +devenir peut-être un homme de valeur, et qui ne +se consolait point de ce qu'il n'avait pas été.</p> + +<p>Ancien conservateur des musées impériaux, il +avait trouvé moyen de se faire renommer inspecteur +des Beaux-Arts sous la République, ce qui ne +l'empêchait pas d'être, avant tout, l'ami des Princes, +de tous les Princes, des Princesses et des +Duchesses de l'aristocratie européenne, et le protecteur +juré des artistes de toute sorte. Doué d'une +intelligence alerte, capable de tout entrevoir, +d'une grande facilité de parole qui lui permettait +de dire avec agrément les choses les plus ordinaires, +d'une souplesse de pensée qui le mettait +à l'aise dans tous les milieux, et d'un flair subtil +de diplomate qui lui faisait juger les hommes à +première vue, il promenait, de salon en salon, le +long des jours et des soirs, son activité éclairée, +inutile et bavarde.</p> + +<p>Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout +avec un semblant de compétence attachant et une +clarté de vulgarisateur qui le faisait fort apprécier +des femmes du monde, à qui il rendait les services +d'un bazar roulant d'érudition. Il savait, en effet, +beaucoup de choses, sans avoir jamais lu que les +livres indispensables; mais il était au mieux avec +les cinq Académies, avec tous les savants, tous les +écrivains, tous les érudits spécialistes, qu'il écoutait +avec discernement. Il savait oublier aussitôt +les explications trop techniques ou inutiles à ses +relations, retenait fort bien les autres, et prêtait à +ces connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair +et bon enfant, qui les rendait faciles à comprendre +comme des fabliaux scientifiques. Il donnait l'impression +d'un entrepôt d'idées, d'un de ces vastes magasins +où on ne rencontre jamais les objets rares, +mais où tous les autres sont à foison, à bon marché, +de toute nature, de toute origine, depuis les ustensiles +de ménage jusqu'aux vulgaires instruments de +physique amusante ou de chirurgie domestique.</p> + +<p>Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient +en rapport constant, le blaguaient et le redoutaient. +Il leur rendait, d'ailleurs, des services, leur faisait +vendre des tableaux, les mettait en relations avec +le monde, aimait les présenter, les protéger, les +lancer, semblait se vouer à une oeuvre mystérieuse +de fusion entre les mondains et les artistes, se +faisait gloire de connaître intimement ceux-ci, et +d'entrer familièrement chez ceux-là, de déjeuner +avec le prince de Galles, de passage à Paris, et de +dîner, le soir même, avec Paul Adelmans, Olivier +Bertin et Amaury Maldant.</p> + +<p>Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait +de lui: «C'est l'encyclopédie de Jules Verne, +reliée en peau d'âne!»</p> + +<p>Les deux hommes se serrèrent la main, et se +mirent à parler de la situation politique, des bruits +de guerre que Musadieu jugeait alarmants, pour +des raisons évidentes qu'il exposait fort bien, +l'Allemagne ayant tout intérêt à nous écraser et à +hâter ce moment attendu depuis dix-huit ans par +M. de Bismarck; tandis qu'Olivier Bertin prouvait, +par des arguments irréfutables, que ces craintes +étaient chimériques, l'Allemagne ne pouvant être +assez folle pour compromettre sa conquête dans +une aventure toujours douteuse, et le Chancelier +assez imprudent pour risquer, aux derniers jours +de sa vie, son oeuvre et sa gloire d'un seul coup.</p> + +<p>M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des +choses qu'il ne voulait pas dire. Il avait vu d'ailleurs +un ministre dans la journée et rencontré le +grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille +au soir.</p> + +<p>L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille, +contestait la compétence des gens les mieux informés. +Derrière toutes ces rumeurs, on préparait +des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck +devait avoir là-dessus une opinion arrêtée, peut-être.</p> + +<p>M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, +en s'excusant, par phrases onctueuses, +de les avoir laissés seuls.</p> + +<p>—Et vous, mon cher député, demanda le peintre, +que pensez-vous des bruits de guerre?</p> + +<p>M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en +savait plus que personne comme membre de la +Chambre, et cependant il n'était pas du même avis +que la plupart de ses collègues. Non, il ne croyait +pas à la probabilité d'un conflit prochain, à moins +qu'il ne fût provoqué par la turbulence française +et par les rodomontades des soi-disant patriotes +de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait +à grands traits, un portrait à la Saint-Simon. +Cet homme-là, on ne voulait pas le comprendre, +parce qu'on prête toujours aux autres sa propre +manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire +ce qu'on aurait fait à leur place. M. de Bismarck +n'était pas un diplomate faux et menteur, mais +un franc, un brutal, qui criait toujours la vérité, +annonçait toujours ses intentions. «Je veux la +paix,» dit-il. C'était vrai, il voulait la paix, rien que +la paix, et tout le prouvait d'une façon aveuglante +depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses armements, +jusqu'à ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples +unis contre notre impétuosité. M. de Guilleroy +conclut d'un ton profond, convaincu: «C'est un +grand homme, un très grand homme qui désire la +tranquillité, mais qui croit seulement aux menaces +et aux moyens violents pour l'obtenir. En somme, +Messieurs, un grand barbare.»</p> + +<p>—Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de +Musadieu. Je vous accorde volontiers qu'il adore +la paix si vous me concédez qu'il a toujours envie +de faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs +une vérité indiscutable et phénoménale: on ne fait +la guerre en ce monde que pour avoir la paix!</p> + +<p>Un domestique annonçait:—Madame la duchesse +de Mortemain.</p> + +<p>Dans les deux battants de la porte ouverte, +apparut une grande et forte femme, qui entra avec +autorité.</p> + +<p>Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et +demanda:</p> + +<p>—Comment allez-vous, Duchesse?</p> + +<p>Les deux autres hommes la saluèrent avec une +certaine familiarité distinguée, car la duchesse +avait des façons d'être cordiales et brusques.</p> + +<p>Veuve du général duc de Mortemain, mère +d'une fille unique mariée au prince de Salia, fille +du marquis de Farandal, de grande origine et +royalement riche, elle recevait dans son hôtel de +la rue de Varenne toutes les notoriétés du monde +entier, qui se rencontraient et se complimentaient +chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans +dîner à sa table, et aucun homme ne pouvait faire +parler de lui sans qu'elle eût aussitôt le désir de +le connaître. Il fallait qu'elle le vît, qu'elle le fît +causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait beaucoup, +agitait sa vie, alimentait cette flamme de +curiosité hautaine et bienveillante qui brûlait en +elle.</p> + +<p>Elle s'était à peine assise, quand le même domestique +cria:—Monsieur le baron et madame la +baronne de Corbelle.</p> + +<p>Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la +baronne fluette, élégante, très brune.</p> + +<p>Ce couple avait une situation spéciale dans +l'aristocratie française, due uniquement au choix +scrupuleux de ses relations. De petite noblesse, +sans valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes +par un amour immodéré de ce qui est select, +comme il faut et distingué, il était parvenu, à force +de hanter uniquement les maisons les plus princières, +à force de montrer ses sentiments royalistes, +pieux, corrects au suprême degré, à force de respecter +tout ce qui doit être respecté, de mépriser +tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se +tromper sur un point des dogmes mondains, de +ne jamais hésiter sur un détail d'étiquette, à passer +aux yeux de beaucoup pour la fine fleur du high-life. +Son opinion formait une sorte de code du +comme il faut, et sa présence dans une maison +constituait pour elle un vrai titre d'honorabilité.</p> + +<p>Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy.</p> + +<p>—Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre +femme?</p> + +<p>—Un instant, un petit instant, demanda le +comte. Il y a une surprise, elle va venir.</p> + +<p>Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois, +avait fait son entrée dans le monde, elle fut présentée +à la duchesse de Mortemain, qui tout de +suite l'aima, l'adopta, la patronna.</p> + +<p>Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point +démentie, et quand la duchesse disait «ma petite», +on entendait encore en sa voix l'émotion de +cette toquade subite et persistante. C'est chez elle +qu'avait eu lieu la rencontre du peintre et de la +comtesse.</p> + +<p>Musadieu s'était approché, il demanda:</p> + +<p>—La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des +Intempérants?</p> + +<p>—Non, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes +à l'état d'ivresse. Il y en a deux très forts.</p> + +<p>La grande dame murmura avec dédain:</p> + +<p>—Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.</p> + +<p>Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre +opinion que la sienne, fondant la sienne uniquement +sur la conscience de sa situation sociale, +considérant, sans bien s'en rendre compte, les +artistes et les savants comme des mercenaires +intelligents chargés par Dieu d'amuser les gens +du monde ou de leur rendre des services, elle ne +donnait d'autre base à ses jugements que le degré +d'étonnement et de plaisir irraisonné que lui +procurait la vue d'une chose, la lecture d'un livre +ou le récit d'une découverte.</p> + +<p>Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle +passait pour avoir grand air parce que rien ne +la troublait, qu'elle osait tout dire et protégeait le +monde entier, les princes détrônés par ses réceptions +en leur honneur, et même le Tout-Puissant, +par ses largesses au clergé et ses dons aux églises.</p> + +<p>Musadieu reprit:</p> + +<p>—La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté +l'assassin de Marie Lambourg?</p> + +<p>Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle +répondit:</p> + +<p>—Non, racontez-moi ça?</p> + +<p>Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant +un gilet blanc, de petits diamants comme +boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec +un air correct qui lui permettait de dire les choses +très osées dont il avait la spécialité. Fort myope, +il semblait, malgré son pince-nez, ne jamais voir +personne, et quand il s'asseyait on eût dit que +toute l'ossature de son corps se courbait suivant +la forme du fauteuil. Son torse plié devenait tout +petit, s'affaissait comme si la colonne vertébrale +eût été en caoutchouc; ses jambes croisées l'une +sur l'autre semblaient deux rubans enroulés, et +ses longs bras retenus par ceux du siège, laissaient +pendre des mains pâles, aux doigts interminables. +Ses cheveux et sa moustache teints +artistement, avec des mèches blanches habilement +oubliées, étaient un sujet de plaisanterie +fréquent.</p> + +<p>Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux +de la fille publique assassinée avaient été donnés +en cadeau par le meurtrier présumé à une autre +créature de moeurs légères, la porte du grand +salon s'ouvrit de nouveau, toute grande, et deux +femmes en toilette de dentelle blanche, blondes, +dans une crème de malines, se ressemblant comme +deux soeurs d'âge très différent, l'une un peu trop +mûre, l'autre un peu trop jeune, l'une un peu +trop forte, l'autre un peu trop mince, s'avancèrent +en se tenant par la taille et en souriant.</p> + +<p>On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier +Bertin, ne savait le retour d'Annette de Guilleroy, +et l'apparition de la jeune fille à côté de sa mère +qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche +et même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle +n'avait pas fini d'être éclatante, tandis que l'enfant, +à peine épanouie, commençait seulement à +être jolie, les fit trouver charmantes toutes les +deux.</p> + +<p>La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait:</p> + +<p>—Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes +l'une à côté de l'autre! Regardez donc, Monsieur +de Musadieu, comme elles se ressemblent!</p> + +<p>On comparait; deux opinions se formèrent +aussitôt. D'après Musadieu, les Corbelle et le +comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se +ressemblaient que par le teint, les cheveux, et +surtout les yeux, qui étaient tout à fait les mêmes, +également tachetés de points noirs, pareils à des +minuscules gouttes d'encre tombées sur l'iris bleu. +Mais d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue +une femme, elles ne se ressembleraient presque +plus.</p> + +<p>D'après la duchesse, au contraire, et d'après +Olivier Bertin, elles étaient en tout semblables, et +seule la différence d'âge les faisait paraître différentes.</p> + +<p>Le peintre disait:</p> + +<p>—Est-elle changée, depuis trois ans? Je ne l'aurais +pas reconnue, je ne vais plus oser la tutoyer.</p> + +<p>La comtesse se mit à rire.</p> + +<p>—Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir +dire «vous» à Annette.</p> + +<p>La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait +sous des airs timidement espiègles, reprit:</p> + +<p>—C'est moi qui n'oserai plus dire «tu» à +M. Bertin.</p> + +<p>Sa mère sourit.</p> + +<p>—Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. +Vous referez vite connaissance.</p> + +<p>Mais Annette remuait la tête.</p> + +<p>—Non, non. Ça me gênerait.</p> + +<p>La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en +connaisseuse intéressée.</p> + +<p>—Voyons, petite, regarde-moi bien en face. +Oui, tu as tout à fait le même regard que ta mère; +tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu +auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas +beaucoup, mais un peu; tu es maigrichonne.</p> + +<p>La comtesse s'écria:</p> + +<p>—Oh! ne lui dites pas cela.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—C'est si agréable d'être mince! Moi je vais me +faire maigrir.</p> + +<p>Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans +la vivacité de sa colère, la présence d'une fillette.</p> + +<p>—Ah toujours! vous en êtes toujours à la +mode des os, parce qu'on les habille mieux que +la chair. Moi je suis de la génération des femmes +grasses! Aujourd'hui c'est la génération des femmes +maigres! Ça me fait penser aux vaches d'Égypte. +Je ne comprends pas les hommes, par exemple, +qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre +temps, ils demandaient mieux.</p> + +<p>Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:</p> + +<p>—Regarde ta maman, petite, elle est très bien, +juste à point, imite-la.</p> + +<p>On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on +fut assis, Musadieu reprit la discussion.</p> + +<p>—Moi, je dis que les hommes doivent être +maigres, parce qu'ils sont faits pour des exercices +qui réclament de l'adresse et de l'agilité, incompatibles +avec le ventre. Le cas des femmes est un +peu différent. Est-ce pas votre avis, Corbelle?</p> + +<p>Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et +sa propre femme plus que mince! Mais la baronne +vint au secours de son mari, et résolument se +prononça pour la sveltesse. L'année d'avant, elle +avait dû lutter contre un commencement d'embonpoint, +qu'elle domina très vite.</p> + +<p>Mme de Guilleroy demanda:</p> + +<p>—Dites comment vous avez fait?</p> + +<p>Et la baronne expliqua la méthode employée +par toutes les femmes élégantes du jour. On ne +buvait pas en mangeant. Une heure après le repas +seulement, on se permettait une tasse de thé, très +chaud, brûlant. Cela réussissait à tout le monde. +Elle cita des exemples étonnants de grosses femmes +devenues, en trois mois, plus fines que des +lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria:</p> + +<p>—Dieu! que c'est bête de se torturer ainsi! Vous +n'aimez rien, mais rien, pas même le champagne. +Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste, qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, +ça m'est égal! Si j'étais sculpteur, je me plaindrais.</p> + +<p>—Mais vous êtes homme, que préférez-vous?</p> + +<p>—Moi? ... une ... élégance un peu nourrie, ce +que ma cuisinière appelle un bon petit poulet de +grain. Il n'est pas gras, il est plein et fin.</p> + +<p>La comparaison fit rire; mais la comtesse incrédule +regardait sa fille et murmurait:</p> + +<p>—Non, c'est très gentil d'être maigre, les +femmes qui restent maigres ne vieillissent pas.</p> + +<p>Ce point-là fut encore discuté et partagea la société. +Tout le monde, cependant, se trouva à peu +près d'accord sur ceci: qu'une personne très grasse +ne devait pas maigrir trop vite.</p> + +<p>Cette observation donna lieu à une revue des +femmes connues dans le monde et à de nouvelles +contestations sur leur grâce, leur chic et leur +beauté. Musadieu jugeait la blonde marquise de +Lochrist incomparablement charmante, tandis que +Bertin estimait sans rivale Mme Mandelière, brune, +avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche +un peu grande, où ses dents semblaient luire.</p> + +<p>Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à +coup, se tournant vers elle:</p> + +<p>—Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons +là, tu l'entendras répéter au moins une fois +par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille. En huit +jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans +le monde, sur la politique, les femmes, les pièces +de théâtre et le reste. Il n'y aura qu'à changer les +noms des gens ou les titres des oeuvres de temps +en temps. Quand tu nous auras tous entendus +exposer et défendre notre opinion, tu choisiras +paisiblement la tienne parmi celles qu'on doit avoir, +et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien, +jamais; tu n'auras qu'à te reposer.</p> + +<p>La petite, sans répondre, leva sur lui un oeil +malin, où vivait une intelligence jeune, alerte, +tenue en laisse et prête à partir.</p> + +<p>Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux +idées comme on joue à la balle, sans s'apercevoir +qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes, protestèrent +au nom de la pensée et de l'activité +humaines.</p> + +<p>Alors Bertin s'efforça de démontrer combien +l'intelligence des gens du monde, même les plus +instruits, est sans valeur, sans nourriture et sans +portée, combien leurs croyances sont pauvrement +fondées, leur attention aux choses de l'esprit faible +et indifférente, leurs goûts sautillants et douteux.</p> + +<p>Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié +vrais, à moitié factices, que provoque d'abord, le +désir d'être éloquent, et qu'échauffe tout à coup +un jugement clair, ordinairement obscurci par la +bienveillance, il montra comment les gens qui ont +pour unique occupation dans la vie de faire des +visites et de dîner en ville, se trouvent devenir, par +une irrésistible fatalité, des êtres légers et gentils, +mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, +des croyances et des appétits superficiels.</p> + +<p>Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, +sincère, que leur culture intellectuelle étant +nulle, et leur érudition un simple vernis, ils demeurent, +en somme, des mannequins qui donnent +l'illusion et font les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne +sont pas. Il prouva que les frêles racines de leurs +instincts ayant poussé dans les conventions, et non +dans les réalités, ils n'aiment rien véritablement, +que le luxe même de leur existence est une satisfaction +de vanité et non l'apaisement d'un besoin +raffiné de leur corps, car on mange mal chez eux, +on y boit de mauvais vins, payés fort cher.</p> + +<p>—Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien +voir et rien pénétrer; à côté de la science qu'ils +ignorent; à côté de la nature qu'ils ne savent pas +regarder; à côté du bonheur, car ils sont impuissants +à jouir ardemment de rien; à côté de la beauté +du monde ou de la beauté de l'art, dont ils parlent +sans l'avoir découverte, et même sans y croire, car +ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de la vie +et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher +à une chose jusqu'à l'aimer uniquement, de +s'intéresser à rien jusqu'à être illuminés par le +bonheur de comprendre.</p> + +<p>Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense +de la bonne compagnie.</p> + +<p>Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables, +de ces arguments qui fondent devant la +raison comme la neige au feu, et qu'on ne peut +saisir, des arguments absurdes et triomphants de +curé de campagne qui démontre Dieu. Il compara, +pour finir, les gens du monde aux chevaux de +course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui +sont la gloire de la race chevaline.</p> + +<p>Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant +un silence dédaigneux et poli. Mais, soudain, +la bêtise du baron l'irrita, et interrompant +adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au +coucher, sans rien omettre, la vie d'un +homme bien élevé.</p> + +<p>Tous les détails finement saisis dessinaient une +silhouette irrésistiblement comique. On voyait le +monsieur habillé par son valet de chambre, exprimant +d'abord au coiffeur qui le venait raser quelques +idées générales, puis, au moment de la promenade +matinale, interrogeant les palefreniers sur +la santé des chevaux, puis trottant par les allées +du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être +salué, puis déjeunant en face de sa femme, sortie +en coupé de son côté, et ne lui parlant que pour +énumérer le nom des personnes aperçues le matin, +puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper +l'intelligence dans le commerce de ses +semblables, et dînant chez un prince où était discutée +l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite +la soirée au foyer de la danse, à l'Opéra, où +ses timides prétentions de viveur étaient satisfaites +innocemment par l'apparence d'un mauvais +lieu.</p> + +<p>Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût +blessante pour personne, qu'un rire courait autour +de la table.</p> + +<p>La duchesse, secouée par une gaîté retenue de +grosse personne, avait dans la poitrine de petites +secousses discrètes. Elle dit enfin:</p> + +<p>—Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez +mourir de rire.</p> + +<p>Bertin, très excité, riposta:</p> + +<p>—Oh! Madame, dans le monde on ne meurt +pas de rire. C'est à peine si on rit. On a la complaisance, +par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser et de +faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, +on ne fait jamais la chose. Allez dans les +théâtres populaires, vous verrez rire. Allez chez +les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à +la suffocation! Allez dans les chambrées de +soldats, vous verrez des hommes étranglés, les +yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit devant +les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne +rit pas. Je vous dis qu'on fait le simulacre de tout, +même du rire.</p> + +<p>Musadieu l'arrêta:</p> + +<p>—Permettez; vous êtes sévère! Vous-même, +mon cher, il me semble pourtant que vous ne dédaignez +pas ce monde que vous raillez si bien.</p> + +<p>Bertin sourit.</p> + +<p>—Moi, je l'aime.</p> + +<p>—Mais alors?</p> + +<p>—Je me méprise un peu comme un métis de +race douteuse.</p> + +<p>—Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.</p> + +<p>Et comme il se défendait de poser, elle termina +la discussion en déclarant que tous les artistes +aimaient à faire prendre aux gens des vessies pour +des lanternes.</p> + +<p>La conversation, alors, devint générale, effleura +tout, banale et douce, amicale et discrète, et, comme +le dîner touchait à sa fin, la comtesse, tout à coup, +s'écria, en montrant ses verres pleins devant elle:</p> + +<p>—Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, +nous verrons si je maigrirai.</p> + +<p>La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler +une gorgée ou deux d'eau minérale; ce fut en vain, +et elle s'écria:</p> + +<p>—Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner +la tête. Je vous en prie, Guilleroy, empêchez votre +femme de faire cette folie.</p> + +<p>Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le +système d'une batteuse mécanique inventée en +Amérique, n'avait pas entendu.</p> + +<p>—Quelle folie, duchesse?</p> + +<p>—La folie de vouloir maigrir.</p> + +<p>Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et +indifférent.</p> + +<p>—C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.</p> + +<p>La comtesse s'était levée en prenant le bras de +son voisin; le comte offrit le sien à la duchesse, +et on passa dans le grand salon, le boudoir du +fond étant réservé aux réceptions de la journée.</p> + +<p>C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les +quatre murs, de larges et beaux panneaux de soie +bleu pâle à dessins anciens enfermés en des encadrements +blancs et or prenaient sous la lumière +des lampes et du lustre une teinte lunaire douce +et vive. Au milieu du principal, le portrait de la +comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, +animer l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à +l'air même du salon son sourire de jeune femme, +la grâce de son regard, le charme léger de ses cheveux +blonds. C'était d'ailleurs presque un usage, +une sorte de pratique d'urbanité, comme le signe +de croix en entrant dans les églises, de complimenter +le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque +fois qu'on s'arrêtait devant.</p> + +<p>Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de +connaisseur commissionné par l'État ayant une +valeur d'expertise légale, il se faisait un devoir +d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité +de cette peinture.</p> + +<p>—Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait +moderne que je connaisse. Il y a là dedans une +vie prodigieuse.</p> + +<p>Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre +vanter cette toile avait enraciné la conviction +qu'il possédait un chef-d'oeuvre, s'approcha pour +renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils accumulèrent +toutes les formules usitées et techniques +pour célébrer les qualités apparentes et intentionnelles +de ce tableau.</p> + +<p>Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient +ravis d'admiration, et Olivier Bertin, accoutumé à +ces éloges, auxquels il ne prêtait guère plus d'attention +qu'on ne fait aux questions sur la santé, +après une rencontre dans la rue, redressait cependant +la lampe à réflecteur placée devant le portrait +pour l'éclairer, le domestique l'ayant posée, par +négligence, un peu de travers.</p> + +<p>Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de +la duchesse, elle lui dit:</p> + +<p>—Je crois que mon neveu va venir me chercher +et vous demander une tasse de thé.</p> + +<p>Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient +rencontrés et devinés, sans qu'ils se les fussent +encore confiés, même par des sous-entendus.</p> + +<p>Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis +de Farandal, après s'être presque entièrement +ruiné au jeu, était mort d'une chute de cheval, +en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant +de vingt-huit ans, ce jeune homme, un des plus +convoités meneurs de cotillon d'Europe, car on +le faisait venir parfois à Vienne et à Londres +pour couronner par des tours de valse des bals +princiers, bien qu'à peu près sans fortune, demeurait +par sa situation, par sa famille, par son +nom, par ses parentés presque royales, un des +hommes les plus recherchés et les plus enviés +de Paris.</p> + +<p>Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante +et sportive, et après un mariage riche, très +riche, remplacer les succès mondains par des succès +politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait, +par ce seul fait, une des colonnes du +trône futur, un des conseillers du roi, un des chefs +du parti.</p> + +<p>La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme +fortune du comte de Guilleroy, thésaurisateur +prudent logé dans un simple appartement +quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans +un des plus beaux hôtels de Paris. Elle savait ses +spéculations toujours heureuses, son flair subtil +de financier, sa participation aux affaires les plus +fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu +la pensée de faire épouser à son neveu la fille du +député normand à qui ce mariage donnerait une +influence prépondérante dans la société aristocratique +de l'entourage des princes. Guilleroy, qui +avait fait un mariage riche et multiplié par son +adresse une belle fortune personnelle, couvait +maintenant d'autres ambitions.</p> + +<p>Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, +être en mesure de profiter de cet événement de la +façon la plus complète.</p> + +<p>Simple député, il ne comptait pas pour grand'-chose. +Beau-père du marquis de Farandal, dont +les aïeux avaient été les familiers fidèles et préférés +de la maison royale de France, il montait au premier +rang.</p> + +<p>L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait +en outre à cette union un caractère d'intimité très +précieux, et par crainte qu'une autre jeune fille +se rencontrât qui plût subitement au marquis, il +avait fait revenir la sienne afin de hâter les événements.</p> + +<p>Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les +devinant, y prêtait une complicité silencieuse, et, +ce jour-là même, bien qu'elle n'eût pas été prévenue +du brusque retour de la jeune fille, elle avait +engagé son neveu à venir chez les Guilleroy, afin +de l'habituer, peu à peu, à entrer souvent dans +cette maison.</p> + +<p>Pour la première fois, le comte et la duchesse +parlèrent à mots couverts de leurs désirs, et en se +quittant, un traité d'alliance était conclu.</p> + +<p>On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu +racontait à la baronne de Corbelle la présentation +d'une ambassade nègre au Président de la République, +quand le marquis de Farandal fut annoncé.</p> + +<p>Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du +bras rapide et familier, il posa un monocle sur son +oeil droit, et l'y laissa comme pour reconnaître le +salon où il pénétrait, mais pour donner, peut-être, +aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le +voir, et pour marquer son entrée. Puis, par un +imperceptible mouvement de la joue et du sourcil, +il laissa retomber le morceau de verre au bout +d'un cheveu de soie noire, et s'avança vivement +vers Mme de Guilleroy dont il baisa la main tendue, +en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour +sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, +allant de l'un à l'autre avec une élégante aisance.</p> + +<p>C'était un grand garçon à moustaches rousses, +un peu chauve déjà, taillé en officier, avec des +allures anglaises de sportsman. On sentait, à le +voir, un de ces hommes dont tous les membres +sont plus exercés que la tête, et qui n'ont d'amour +que pour les choses où se développent la force et +l'activité physiques. Il était instruit pourtant, car +il avait appris et il apprenait encore chaque jour, +avec une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui +serait utile de savoir plus tard: l'histoire, en s'acharnant +sur les dates et en se méprenant sur les +enseignements des faits, et les notions élémentaires +d'économie politique nécessaires à un député, +l'A B C de la sociologie à l'usage des classes dirigeantes.</p> + +<p>Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme +de valeur.» Bertin appréciait son adresse et sa +vigueur. Ils allaient à la même salle d'armes, +chassaient ensemble souvent, et se rencontraient +à cheval dans les allées du bois. Entre eux était +donc née une sympathie de goûts communs, cette +franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux +hommes un sujet de conversation tout trouvé, +agréable à l'un comme à l'autre.</p> + +<p>Quand on présenta le marquis à Annette de +Guilleroy, il eut brusquement le soupçon des combinaisons +de sa tante, et, après s'être incliné, il la +parcourut d'un regard rapide d'amateur.</p> + +<p>Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, +car il avait tant conduit de cotillons qu'il +s'y connaissait en jeunes filles et pouvait prédire +presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme +un expert qui goûte un vin trop vert.</p> + +<p>Il échangea seulement avec elle quelques phrases +insignifiantes, puis s'assit auprès de la baronne +de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.</p> + +<p>On se retira de bonne heure, et quand tout le +monde fut parti, l'enfant couchée, les lampes +éteintes, les domestiques remontés en leurs chambres, +le comte de Guilleroy, marchant à travers +le salon, éclairé seulement par deux bougies, +retint longtemps la comtesse ensommeillée +sur un fauteuil, pour développer ses espérances, +détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les +combinaisons, les chances et les précautions à +prendre.</p> + +<p>Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de +sa soirée, et murmurant:</p> + +<p>—Je crois bien que c'est une affaire faite.</p> + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> +<br> + +<p>«<i>Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai +pas aperçu depuis trois jours, et cela me semble +long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous savez +que je ne peux plus me passer de vous</i>.»</p> + +<p>Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant +toujours un sujet nouveau, relut le billet de +la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un secrétaire, +il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées +là depuis le début de leur liaison.</p> + +<p>Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de +la vie mondaine, à se voir presque chaque jour. +De temps en temps, elle venait chez lui, et le laissant +travailler, s'asseyait pendant une heure ou +deux dans le fauteuil où elle avait posé jadis. Mais +comme elle craignait un peu les remarques des +domestiques, elle préférait pour ces rencontres +quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, +le recevoir chez elle, ou le retrouver dans +un salon.</p> + +<p>On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, +qui semblaient toujours naturelles à M. de Guilleroy.</p> + +<p>Deux fois par semaine au moins le peintre dînait +chez la comtesse avec quelques amis; le lundi, +il la saluait régulièrement dans sa loge à l'Opéra; +puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou +telle maison, où le hasard les amenait à la même +heure. Il savait les soirs où elle ne sortait pas, et +il entrait alors prendre une tasse de thé chez elle, +se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement +et si sûrement logé dans cette affection mûrie, si +capturé par l'habitude de la trouver quelque part, +de passer à côté d'elle quelques instants, d'échanger +quelques paroles, de mêler quelques pensées, +qu'il éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse +fût depuis longtemps apaisée, un besoin incessant +de la voir.</p> + +<p>Le désir de la famille, d'une maison animée, +habitée, du repas en commun, des soirées où l'on +cause sans fatigue avec des gens depuis longtemps +connus, ce désir du contact, du coudoiement, de +l'intimité qui sommeille en tout coeur humain, et +que tout vieux garçon promène, de porte en porte, +chez ses amis où il installe un peu de lui, ajoutait +une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection. +Dans cette maison où il était aimé, gâté, où il +trouvait tout, il pouvait encore reposer et dorloter +sa solitude.</p> + +<p>Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, +que le retour de leur fille devait agiter beaucoup, +et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même qu'ils ne +l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une +certaine discrétion à ne les point solliciter le premier.</p> + +<p>La lettre de la comtesse le souleva comme un +coup de fouet. Il était trois heures de l'après-midi. +Il se décida immédiatement à se rendre chez elle +pour la trouver avant qu'elle sortît.</p> + +<p>Le valet de chambre parut, appelé par un coup +de sonnette.</p> + +<p>—Quel temps, Joseph?</p> + +<p>—Très beau, Monsieur.</p> + +<p>—Chaud.</p> + +<p>—Oui, Monsieur.</p> + +<p>—Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.</p> + +<p>Il avait toujours une tenue très élégante; mais +bien qu'il fût habillé par un tailleur au style correct, +la façon seule dont il portait ses vêtements, +dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet +blanc, le chapeau de feutre gris, haut de forme, un +peu rejeté en arrière, semblait révéler tout de +suite qu'il était artiste et célibataire.</p> + +<p>Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit +qu'elle se préparait à faire une promenade au +bois. Il fut mécontent et attendit.</p> + +<p>Selon son habitude, il se mit à marcher à travers +le salon, allant d'un siège à l'autre ou des fenêtres +aux murs, dans la grande pièce assombrie +par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds +dorés, des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis +et coûteux, traînaient dans un désordre cherché. +C'étaient de petites boîtes anciennes en or travaillé, +des tabatières à miniatures, des statuettes +d'ivoire, puis des objets en argent mat tout à fait +modernes, d'une drôlerie sévère, où apparaissait +le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine, +et dessus, un chat buvant dans une casserole, un +étui à cigarettes, simulant un gros pain, une cafetière +pour mettre des allumettes, et puis dans un +écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets, +bagues, broches, boucles d'oreilles avec des +brillants, des saphirs, des rubis, des émeraudes, +microscopique fantaisie qui semblait exécutée par +des bijoutiers de Lilliput.</p> + +<p>De temps en temps, il touchait un objet, donné +par lui, à quelque anniversaire, le prenait, le maniait, +l'examinait avec une indifférence rêvassante, +puis le remettait à sa place.</p> + +<p>Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, +reliés avec luxe, s'offraient à la main sur un guéridon +porté par un seul pied, devant un petit canapé +de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble +la <i>Revue des Deux Mondes</i>, un peu fripée, fatiguée, +avec des pages cornées, comme si on l'avait +lue et relue, puis d'autres publications non coupées, +les <i>Arts modernes</i>, qu'on doit recevoir uniquement +à cause du prix, l'abonnement coûtant +quatre cents francs par an, et la <i>Feuille libre</i>, mince +plaquette à couverture bleue, où se répandent les +poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés».</p> + +<p>Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, +meuble coquet du dernier siècle, sur lequel elle +écrivait les réponses aux questions pressées apportées +pendant les réceptions. Quelques ouvrages +encore sur ce bureau, les livres familiers, enseigne +de l'esprit et du coeur de la femme: <i>Musset, Manon +Lescaut, Werther</i>; et, pour montrer qu'on +n'était pas étranger aux sensations compliquées +et aux mystères de la psychologie, <i>les Fleurs du +mal, le Rouge et le Noir, la Femme au</i> XVIIIe <i>siècle, +Adolphe.</i></p> + +<p>A côté des volumes, un charmant miroir à main, +chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, dont la glace était retournée +sur un carré de velours brodé, afin qu'on +pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et +d'argent.</p> + +<p>Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques +années il vieillissait terriblement, et bien +qu'il jugeât son visage plus original qu'autrefois, +il commençait à s'attrister du poids de ses joues et +des plissures de sa peau.</p> + +<p>Une porte s'ouvrit derrière lui..</p> + +<p>—Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.</p> + +<p>—Bonjour, petite, tu vas bien?</p> + +<p>—Très bien, et vous?</p> + +<p>—Comment, tu ne me tutoies pas, décidément.</p> + +<p>—Non, vrai, ça me gêne.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.</p> + +<p>—Pourquoi ça?</p> + +<p>—Parce que ... parce que vous n'êtes ni assez +jeune ni assez vieux! ...</p> + +<p>Le peintre se mit à rire.</p> + +<p>—Devant cette raison, je n'insiste point.</p> + +<p>Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche +où poussent les premiers cheveux, et reprit, confuse:</p> + +<p>—Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait +tout de suite, et de vous demander si vous +vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.</p> + +<p>—Oui, certainement. Vous êtes seules?</p> + +<p>—Non, avec la duchesse de Mortemain.</p> + +<p>—Très bien, j'en suis.</p> + +<p>—Alors, vous permettez que j'aille mettre mon +chapeau?</p> + +<p>—Va, mon enfant!</p> + +<p>Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, +prête à partir. Elle tendit ses mains.</p> + +<p>—On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?</p> + +<p>—Je ne voulais pas vous gêner en ce moment. +Dans la façon dont elle prononça «Olivier», elle +mit tous ses reproches et tout son attachement.</p> + +<p>—Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il, +ému par l'intonation de son nom.</p> + +<p>Cette petite querelle de coeur finie et arrangée, +elle reprit sur le ton des causeries mondaines:</p> + +<p>—Nous allons aller chercher la duchesse à son +hôtel, et puis, nous ferons un tour de bois. Il va +falloir montrer tout ça à Nanette.</p> + +<p>Le landau attendait sous la porte cochère.</p> + +<p>Bertin s'assit en face des deux femmes, et la +voiture partit au milieu du bruit des chevaux piaffant +sous la voûte sonore.</p> + +<p>Le long du grand boulevard descendant vers la +Madeleine toute la gaîté du printemps nouveau +semblait tombée du ciel sur les vivants.</p> + +<p>L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes +des airs de fête, aux femmes des airs d'amour, faisaient +cabrioler les gamins et les marmitons blancs +qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs +pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes +voyous. Les chiens semblaient pressés; les serins +des concierges s'égosillaient; seules les vieilles +rosses attelées aux fiacres allaient toujours de +leur allure accablée, de leur trot de moribonds.</p> + +<p>La comtesse murmura:</p> + +<p>—Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!</p> + +<p>Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait +l'une auprès de l'autre, la mère et la fille. +Certes, elles étaient différentes, mais si pareilles en +même temps que celle-ci était bien la continuation +de celle-là, faite du même sang, de la même chair, +animée de la même vie. Leurs yeux surtout, ces +yeux bleus éclaboussés de gouttelettes noires, d'un +bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la +mère, fixaient si bien sur lui le même regard, +quand il leur parlait, qu'il s'attendait à les entendre +lui répondre les mêmes choses. Et il était un +peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, +qu'il y avait devant lui deux femmes très +distinctes, une qui avait vécu et une qui allait +vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait +cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencée +par des goûts et des instincts encore endormis, +aurait poussé, se serait ouverte au milieu des événements +du monde. C'était une jolie petite personne +nouvelle, prête aux hasards et à l'amour, +ignorée et ignorante, qui sortait du port comme +on navire, tandis que sa mère y revenait, ayant +traversé l'existence et aimé!</p> + +<p>Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle +avait choisi et qu'elle préférait encore, cette femme +toujours jolie, bercée en ce landau, dans l'air tiède +du printemps.</p> + +<p>Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un +regard, elle le devina, et il crut sentir un remerciement +dans un frôlement de sa robe.</p> + +<p>A son tour, il murmura:</p> + +<p>—Oh! oui, quel beau jour!</p> + +<p>Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, +ils filèrent vers les Invalides, traversèrent la Seine +et gagnèrent l'avenue des Champs-Elysées, en +montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au milieu +d'un flot de voitures.</p> + +<p>La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons, +et elle ouvrait, sur ce fleuve d'équipages, +des yeux avides et naïfs. De temps en temps, +quand la duchesse et la comtesse accueillaient un +salut d'un court mouvement de tête, elle demandait: +«Qui est-ce?» Il nommait «les Pontaiglin», +ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist», +ou «la belle Mme Mandelière».</p> + +<p>On suivait à présent l'avenue du Bois de Boulogne, +au milieu du bruit et de l'agitation des +roues. Les équipages, un peu moins serrés +qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter +dans une course sans fin. Les fiacres, les landaus +lourds, les huit-ressorts solennels se dépassaient +tour à tour, distancés soudain par une victoria +rapide, attelée d'un seul trotteur, emportant avec +une vitesse folle, à travers toute cette foule roulante, +bourgeoise ou aristocrate, à travers tous les +mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, +une femme jeune, indolente, dont la toilette claire +et hardie jetait aux voitures qu'elle frôlait un +étrange parfum de fleur inconnue.</p> + +<p>—Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette.</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que +la duchesse et la comtesse échangeaient un sourire.</p> + +<p>Les feuilles poussaient, les rossignols familiers +de ce jardin parisien chantaient déjà dans la jeune +verdure, et quand on eut pris la file au pas, en +approchant du lac, ce fut de voiture à voiture un +échange incessant de saints, de sourires et de +paroles aimables, lorsque les roues se touchaient. +Cela, maintenant, avait l'air du glissement d'une +flotte de barques où étaient assis des dames et des +messieurs très sages. La duchesse, dont la tête à +tout instant se penchait devant les chapeaux levés +ou les fronts inclinés, paraissait passer une revue +et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait +et ce qu'elle supposait des gens, à mesure +qu'ils défilaient devant elle.</p> + +<p>—Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière, +la beauté de la République.</p> + +<p>Dans une voiture légère et coquette, la beauté +de la République laissait admirer, sous une apparente +indifférence pour cette gloire indiscutée, ses +grands yeux sombres, son front bas sous un +casque de cheveux noirs, et sa bouche volontaire, +un peu trop forte.</p> + +<p>—Très belle tout de même, dit Bertin.</p> + +<p>La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres +femmes. Elle haussa doucement les épaules et +ne répondit rien.</p> + +<p>Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain +l'instinct des rivalités, osa dire:</p> + +<p>—Moi, je ne trouve point. +Le peintre se retourna.</p> + +<p>—Quoi, tu ne la trouves point belle?</p> + +<p>—Non, elle a l'air trempée dans l'encre. +La duchesse riait, ravie.</p> + +<p>—Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des +hommes de Paris se pâme devant cette négresse! +Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens, regarde +plutôt la comtesse de Lochrist.</p> + +<p>Seule dans un landau avec un caniche blanc, la +comtesse, fine comme une miniature, une blonde +aux yeux bruns, dont les lignes délicates, depuis +cinq ou six ans également, servaient de thème +aux exclamations de ses partisans, saluait, un sourire +fixé sur la lèvre.</p> + +<p>Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.</p> + +<p>—Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche. +Bertin, qui d'ordinaire dans les discussions +quotidiennement revenues sur ces deux rivales, +ne soutenait point la comtesse, se fâcha soudain de +cette intolérance de gamine.</p> + +<p>—Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, +elle est charmante, et je te souhaite de devenir +aussi jolie qu'elle.</p> + +<p>—Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez +seulement les femmes quand elles ont passé +trente ans. Elle a raison, cette enfant, vous ne les +vantez que défraîchies.</p> + +<p>Il s'écria:</p> + +<p>—Permettez, une femme n'est vraiment belle +que tard, lorsque toute son expression est sortie.</p> + +<p>Et développant cette idée que la première fraîcheur +n'est que le vernis de la beauté qui mûrit, +il prouva que les hommes du monde ne se trompent +pas en faisant peu d'attention aux jeunes +femmes dans tout leur éclat, et qu'ils ont raison +de ne les proclamer «belles» qu'à la dernière +période de leur épanouissement.</p> + +<p>La comtesse, flattée, murmurait:</p> + +<p>—Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très +gentil, un jeune visage, mais toujours un peu +banal.</p> + +<p>Et le peintre insista, indiquant à quel moment +une figure, perdant peu à peu la grâce indécise de +la jeunesse, prend sa forme définitive, son caractère, +sa physionomie.</p> + +<p>Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui» +d'un petit balancement de tête convaincu; et plus +il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui plaide, +avec une animation de suspect qui soutient sa +cause, plus elle l'approuvait du regard et du geste, +comme s'ils se fussent alliés pour se soutenir +contre un danger, pour se défendre contre une +opinion menaçante et fausse. Annette ne les écoutait +guère, tout occupée à regarder. Sa figure souvent +rieuse était devenue grave, et elle ne disait +plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce +soleil, ces feuilles, ces voitures, cette belle vie riche +et gaie, tout cela c'était pour elle.</p> + +<p>Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue +à son tour, saluée, enviée; et des hommes, en la +montrant, diraient peut-être qu'elle était belle. +Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les +plus élégants, et demandait toujours leurs noms, +sans s'occuper d'autre chose que de ces syllabes +assemblées qui, parfois, éveillaient en elle un +écho de respect et d'admiration, quand elle les +avait lues souvent dans les journaux ou dans l'histoire. +Elle ne s'accoutumait pas à ce défilé de célébrités, +et ne pouvait même croire tout à fait +qu'elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à +quelque représentation. Les fiacres lui inspiraient +un mépris mêlé de dégoût, la gênaient et l'irritaient, +et elle dit soudain:</p> + +<p>—Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici +que les voitures de maître.</p> + +<p>Bertin répondit:</p> + +<p>—Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité, +de la liberté et de la fraternité?</p> + +<p>Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et +reprit:</p> + +<p>—Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de +Vincennes, par exemple.</p> + +<p>—Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore +que nous nageons en pleine démocratie. D'ailleurs, +si tu veux voir le bois pur de tout mélange, +viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la +fine fleur de la société.</p> + +<p>Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si +bien, du bois matinal avec ses cavaliers et ses amazones, +de ce club des plus choisis où tout le monde +se connaît par ses noms, petits noms, parentés, +titres, qualités et vices, comme si tous vivaient +dans le même quartier ou dans la même petite +ville.</p> + +<p>—Y venez-vous souvent? dit-elle.</p> + +<p>—Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de +plus charmant à Paris.</p> + +<p>—Vous montez à cheval, le matin!</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Et puis, l'après-midi, vous faites des visites?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors, quand est-ce que vous travaillez?</p> + +<p>—Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai +choisi une spécialité suivant mes goûts! Comme je +suis peintre de belles dames, il faut bien que je les +voie et que je les suive un peu partout.</p> + +<p>Elle murmura, toujours sans rire:</p> + +<p>—A pied et à cheval?</p> + +<p>Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, +qui semblait dire: Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu +seras très bien, toi.</p> + +<p>Un souffle d'air froid passa, venu de très loin, +de la grande campagne à peine éveillée encore; et +le bois entier frémit, ce bois coquet, frileux et +mondain.</p> + +<p>Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler +les maigres feuilles sur les arbres et les étoffes +sur les épaules. Toutes les femmes, d'un mouvement +presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et +sur leur gorge le vêtement tombé derrière elles; et +les chevaux se mirent à trotter d'un bout à l'autre +de l'allée, comme si la brise aigre, qui accourait, +les eût fouettés en les touchant.</p> + +<p>On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de +gourmettes secouées, sous une ondée oblique et +rouge du soleil couchant.</p> + +<p>—Est-ce que vous retournez chez vous? dit la +comtesse au peintre, dont elle savait toutes les +habitudes.</p> + +<p>—Non, je vais au Cercle.</p> + +<p>—Alors, nous vous déposons en passant?</p> + +<p>—Ça me va, merci bien.</p> + +<p>—Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec +la duchesse?</p> + +<p>—Dites votre jour?</p> + +<p>Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs +avaient baptisé «un Watteau réaliste» et +que ses détracteurs appelaient «photographe de +robes et manteaux», recevait souvent, soit à déjeuner, +soit à dîner, les belles personnes dont il +avait reproduit les traits, et d'autres encore, toutes +les célèbres, toutes les connues, qu'amusaient +beaucoup ces petites fêtes dans un hôtel de garçon.</p> + +<p>—Après-demain! Ça vous va-t-il, après-demain, +ma chère duchesse? demanda Mme de Guilleroy.</p> + +<p>—Mais oui, vous êtes charmante! M. Bertin ne +pense jamais à moi, pour ces parties-là. On voit +bien que je ne suis plus jeune.</p> + +<p>La comtesse, habituée à considérer la maison de +l'artiste un peu comme la sienne, reprit:</p> + +<p>—Rien, que nous quatre, les quatre du landau, +la duchesse, Annette, moi et vous, n'est-ce pas, +grand artiste?</p> + +<p>—Rien que nous, dit-il en descendant, et je +vous ferai faire des écrevisses à l'alsacienne.</p> + +<p>—Oh! vous allez donner des passions à la petite.</p> + +<p>Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement +dans le vestibule de la grande porte du Cercle, +jeta son pardessus et sa canne à la compagnie de +valets de pied qui s'étaient levés comme des soldats +au passage d'un officier, puis il monta le large +escalier, passa devant une autre brigade de domestiques +en culottes courtes, poussa une porte et se +sentit soudain alerte comme un jeune homme en +entendant, au bout du couloir, un bruit continu +de fleurets heurtés, d'appels de pied, d'exclamations +lancées, par des voix fortes: Touché.—A +moi.—Passé.—J'en ai.—Touché.—A vous.</p> + +<p>Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile +grise, +avec leur veste de peau, leurs pantalons +serrés aux chevilles, une sorte de tablier tombant +sur le ventre, un bras en l'air, la main repliée, et +dans l'autre main rendue énorme par le gant, le +mince et souple fleuret, s'allongeaient et se redressaient +avec une brusque souplesse de pantins mécaniques.</p> + +<p>D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés, +rouges, en sueur, un mouchoir à la main +pour éponger leur front et leur cou; d'autres, assis +sur le divan carré qui faisait le tour de la grande +salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, +et le maître du Cercle, Taillade, contre le grand +Rocdiane.</p> + +<p>Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.</p> + +<p>—Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.</p> + +<p>—Je suis à vous, mon cher.</p> + +<p>Et il passa dans le cabinet de toilette pour se +déshabiller.</p> + +<p>Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile +et vigoureux, et, devinant qu'il allait faire un +excellent assaut, il se hâtait avec une impatience +d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son +adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrême, +et, en dix minutes, l'ayant touché onze fois, le fatigua +si bien, que le baron demanda grâce. Puis il +tira avec Punisimont, et avec son confrère Amaury +Maldant.</p> + +<p>La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante, +lui rappela les bains de la vingtième année, +quand il piquait des têtes dans la Seine, du haut +des ponts de la banlieue, en plein automne, pour +épater les bourgeois.</p> + +<p>—Tu dînes ici? lui demandait Maldant.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane +et Landa, dépêche-toi, il est sept heures un +quart.</p> + +<p>La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait.</p> + +<p>Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de +Paris, des désoeuvrés et des occupés, tous ceux +qui, à partir de sept heures du soir, ne savent plus +que faire et dînent au Cercle pour s'accrocher, +grâce au hasard d'une rencontre, à quelque chose +ou à quelqu'un.</p> + +<p>Quand les cinq amis se furent assis, le banquier +Liverdy, un homme de quarante ans, vigoureux et +trapu, dit à Bertin:</p> + +<p>—Vous étiez enragé, ce soir.</p> + +<p>Le peintre répondit:</p> + +<p>—Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.</p> + +<p>Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury +Maldant, un petit maigre, chauve, avec une barbe +grise, dit d'un air fin:</p> + +<p>—Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en +Avril; ça me fait pousser quelques feuilles, une +demi-douzaine au plus, puis ça coule en sentiment; +il n'y a jamais de fruits.</p> + +<p>Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa +le plaignirent. Plus âgés que lui, tous deux, sans +qu'aucun oeil exercé pût fixer leur âge, hommes de +cercle, de cheval et d'épée à qui les exercices incessants +avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient +d'être plus jeunes, en tout, que les polissons +énervés de la génération nouvelle.</p> + +<p>Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les +salons, mais suspect de tripotages d'argent de toute +nature, ce qui n'était pas étonnant, disait Bertin, +après avoir tant vécu dans les tripots, marié, +séparé de sa femme qui lui payait une rente, administrateur +de banques belges et portugaises, portait +haut, sur sa figure énergique de Don Quichotte, +un honneur un peu terni de gentilhomme +à tout faire que nettoyait, de temps en temps, le +sang d'une piqûre en duel.</p> + +<p>Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa +taille et de ses épaules, bien que marié et père de +deux enfants, ne se décidait qu'à grand'peine à +dîner chez lui trois fois par semaine, et restait au +Cercle les autres jours, avec ses amis, après la +séance de la salle d'armes.</p> + +<p>—Le Cercle est une famille, disait-il, la famille +de ceux qui n'en ont pas encore, de ceux qui n'en +auront jamais et de ceux qui s'ennuient dans la +leur.</p> + +<p>La conversation, partie sur le chapitre femmes, +roula d'anecdotes en souvenirs et de souvenirs en +vanteries jusqu'aux confidences indiscrètes.</p> + +<p>Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses +maîtresses par des indications précises, femmes +du monde dont il ne disait pas les noms, afin de les +faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait +les siennes par leurs prénoms. Il racontait: +«J'étais au mieux, en ce moment-là, avec la +femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant, +je lui dis: ma petite Marguerite...» Il s'arrêtait +au milieu des sourires, puis reprenait: «Hein! +j'ai laissé échapper quelque chose. On devrait +prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes +Sophie.»</p> + +<p>Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de +déclarer, quand on l'interrogeait:</p> + +<p>—Moi, je me contente de mes modèles.</p> + +<p>On feignait de le croire, et Landa, un simple +coureur de filles, s'exaltait à la pensée de tous les +jolis morceaux qui trottent par les rues, et de +toutes les jeunes personnes déshabillées devant le +peintre, à dix francs l'heure.</p> + +<p>A mesure que les bouteilles se vidaient, tous +ces grisons, comme les appelaient les jeunes du +Cercle, tous ces grisons, dont la face rougissait, +s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs +fermentées.</p> + +<p>Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions +plus véridiques, et oubliait les femmes du +monde pour célébrer les simples cocottes.</p> + +<p>—Paris, disait-il, un verre de kummel à la main, +la seule ville où un homme ne vieillisse pas, la +seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il soit solide +et bien conservé, il trouvera toujours une gamine +de dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.</p> + +<p>Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs, +l'approuvait avec enthousiasme, énumérait +les petites filles qui l'adoraient encore tous les +jours.</p> + +<p>Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir +exactement ce que valent les femmes, murmurait:</p> + +<p>—Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.</p> + +<p>Landa riposta:</p> + +<p>—Elles me le prouvent, mon cher.</p> + +<p>—Ces preuves-là ne comptent pas.</p> + +<p>—Elles me suffisent.</p> + +<p>Rocdiane criait:</p> + +<p>—Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous +qu'une jolie petite gueuse de vingt ans, qui +fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la fête à +Paris, où toutes nos moustaches lui ont appris et +gâté le goût des baisers, sait encore distinguer un +homme de trente d'avec un homme de soixante? +Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et +trop connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime +mieux, au fond du coeur, mais vraiment mieux, +un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce +qu'elle sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça? Est-ce +que les hommes ont un âge, ici? Eh! mon cher, +nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et +plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on +nous aime, plus on nous le montre et plus on le +croit.</p> + +<p>Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés +par l'alcool, prêts à partir pour toutes les conquêtes, +et ils commençaient à délibérer sur l'emploi +de leur soirée, Bertin parlant du Cirque, Rocdiane +de l'Hippodrome, Maldant de l'Éden et +Landa des Folies-Bergère, quand un bruit de violons +qu'on accorde, léger, lointain, vint jusqu'à +eux.</p> + +<p>—Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au +Cercle, dit Rocdiane.</p> + +<p>—Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix +minutes avant de sortir?</p> + +<p>—Allons.</p> + +<p>Ils traversèrent un salon, la salle de billard, +une salle de jeu, puis arrivèrent dans une sorte de +loge dominant la galerie des musiciens. Quatre +messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient +déjà d'un air recueilli, tandis qu'en bas, au milieu +des rangs de sièges vides, une dizaine d'autres +causaient, assis ou debout.</p> + +<p>Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits +coups de son archet: on commença.</p> + +<p>Olivier Bertin adorait la musique; comme on +adore l'opium. Elle le faisait rêver.</p> + +<p>Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché, +il se sentait emporté dans une sorte d'ivresse +nerveuse qui rendait son corps et son intelligence +incroyablement vibrants. Son imagination s'en +allait comme une folle, grisée par les mélodies, +à travers des songeries douces et d'agréables rêvasseries. +Les yeux fermés, les jambes croisées, +les bras mous, il écoutait les sons et voyait des +choses qui passaient devant ses yeux et dans son esprit.</p> + +<p>L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et +le peintre, dès qu'il eut baissé ses paupières sur +son regard, revit le bois, la foule des voitures autour +de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse +et sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs +paroles, sentait le mouvement de la voiture, respirait +l'air plein d'odeur de feuilles.</p> + +<p>Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit +cette vision, qui recommença trois fois, comme recommence, +après une traversée en mer, le roulis +du bateau dans l'immobilité du lit.</p> + +<p>Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain, +avec les deux femmes assises toujours devant +lui, tantôt en chemin de fer, tantôt à la table d'hôtels +étrangers. Durant toute la durée de l'exécution +musicale, elles l'accompagnèrent ainsi, comme +si elles avaient laissé, durant cette promenade au +grand soleil, l'image de leurs deux visages empreinte +au fond de son oeil.</p> + +<p>Un silence, puis un bruit de sièges remués et +de voix chassèrent cette vapeur de songe, et il +aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre +amis en des postures naïves d'attention changée +en sommeil.</p> + +<p>Quand il les eut réveillés:</p> + +<p>—Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.</p> + +<p>—Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai +envie de dormir ici encore un peu.</p> + +<p>—Et moi aussi, reprit Landa.</p> + +<p>Bertin se leva:</p> + +<p>—Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.</p> + +<p>Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il +désirait s'en aller, par crainte des fins de soirée +qu'il connaissait si bien autour de la table de baccara +du Cercle.</p> + +<p>Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit +de nerfs, une de ces nuits qui mettent les artistes +dans cet état d'activité cérébrale baptisée inspiration, +il se décida à ne pas sortir et à travailler +jusqu'au soir.</p> + +<p>Ce fut une journée excellente, une de ces journées +de production facile, où l'idée semble descendre +dans les mains et se fixer d'elle-même sur +la toile.</p> + +<p>Les portes closes, séparé du monde, dans la +tranquillité de l'hôtel fermé pour tous, dans la +paix amie de l'atelier, l'oeil clair, l'esprit lucide, +surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux +seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allégresse. +Rien n'existait plus pour lui, pendant ces +heures de travail, que le morceau de toile où naissait +une image sous la caresse de ses pinceaux, et +il éprouvait, en ses crises de fécondité, une sensation +étrange et bonne de vie abondante qui se +grise et se répand. Le soir il était brisé comme +après une saine fatigue, et il se coucha avec la +pensée agréable de son déjeuner, du lendemain.</p> + +<p>La table fut couverte de fleurs, le menu très +soigné pour Mme de Guilleroy, gourmande raffinée, +et malgré une résistance énergique, mais +courte, le peintre força ses convives à boire du +champagne.</p> + +<p>—La petite sera ivre! disait la comtesse.</p> + +<p>La duchesse indulgente répondait:</p> + +<p>—Mon Dieu! il faut bien l'être une première fois.</p> + +<p>Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se +sentait un peu agité par cette gaîté légère qui +soulève comme si elle faisait pousser des ailes aux +pieds.</p> + +<p>La duchesse et la comtesse, ayant une séance +au comité des Mères françaises, devaient reconduire +la jeune fille avant de se rendre à la Société, +mais Bertin offrit de faire un tour à pied avec elle, +en la ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent +tous les deux.</p> + +<p>—Prenons par-le plus long, dit-elle.</p> + +<p>—Veux-tu rôder dans le parc Monceau? c'est +un endroit très gentil; nous regarderons les +mioches et les nourrices.</p> + +<p>—Mais oui, je veux bien.</p> + +<p>Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée +et monumentale qui sert, d'enseigne et d'entrée +à ce bijou de parc élégant, étalant en plein +Paris sa grâce factice et verdoyante, au milieu +d'une ceinture d'hôtels princiers.</p> + +<p>Le long des larges allées, qui déploient à travers +les pelouses et les massifs leur courbe savante, +une foule de femmes et d'hommes, assis sur des +chaises de fer, regardent défiler les passants tandis +que, par les petits chemins enfoncés sous les +ombrages et serpentant comme des ruisseaux, un +peuple d'enfants grouille dans le sable, court, +saute à la corde sous l'oeil indolent des nourrices +ou sous le regard inquiet des mères. Les arbres +énormes, arrondis en dôme comme des monuments +de feuilles, les marronniers géants dont la +lourde verdure est éclaboussée de grappes rouges +ou blanches, les sycomores distingués, les platanes +décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté, +ornent en des perspectives séduisantes les grands +gazons onduleux.</p> + +<p>Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans +les feuillages et voisinent de cime en cime, tandis +que les moineaux, se baignent dans l'arc-en-ciel +dont le soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages +égrenée sûr l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues +blanches semblent heureuses dans cette fraîcheur verte. +Un jeune garçon de marbre retire de son pied une épine +introuvable, comme s'il s'était piqué tout à l'heure en +courant après la Diane qui fuit là-bas vers le petit lac +emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un temple.</p> + +<p>D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au +bord des massifs, ou bien rêvent, un genou dans la main. +Une cascade écume et roule sur de jolis rochers. Un arbre, +tronqué comme une colonne, porte un lierre; un tombeau porte +une inscription. Les fûts de pierre dressés sur les gazons +ne rappellent guère plus l'Acropole que cet élégant petit +parc ne rappelle les forêts sauvages.</p> + +<p>C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville +vont contempler des fleurs élevées en des serres, et admirer, +comme on admire au théâtre le spectacle de la vie, cette +aimable représentation que donne, en plein Paris, la belle nature.</p> + + +<p>Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque +jour en ce lieu préféré, pour y regarder les Parisiennes se +mouvoir en leur vrai cadre.</p> + +<p>«C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens +mal mis y font horreur.» Et il y rôdait pendant des heures, +en connaissait toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.</p> + +<p>Il marchait à côté d'Annette, le long des allées, +l'oeil distrait par la vie bariolée et remuante du jardin.</p> + +<p>—Oh l'amour! cria-t-elle.</p> + +<p>Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui +la regardait de ses yeux bleus, d'un air étonné et ravi.</p> + +<p>Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le +plaisir qu'elle avait à voir ces vivantes poupées +enrubannées la rendait bavarde et communicative.</p> + +<p>Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques, +ses réflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les +mères. Les enfants gros lui arrachaient des exclamations de +joie, et les enfants pâles l'apitoyaient.</p> + +<p>Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et +sans oublier la peinture, murmurait: «C'est délicieux!» +en songeant qu'il devrait faire un exquis tableau, avec un +coin du parc et un bouquet de nourrices, de mères et d'enfants. +Comment n'y avait-il pas songé?</p> + +<p>—Tu aimes ces galopins-là? dit-il.</p> + +<p>—Je les adore.</p> + +<p>A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie +de les prendre, de les embrasser, de les manier, +une envie matérielle et tendre de mère future; et il +s'étonnait de cet instinct secret, caché en cette chair de femme.</p> + +<p>Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea +sur ses goûts. Elle avoua des espérances de +succès et de gloire mondaine avec une naïveté +gentille, désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait +presque en maquignon, car l'élevage occupait +une partie des fermes de Roncières; et elle ne s'inquiéta +guère plus d'un fiancé que de l'appartement +qu'on trouverait toujours dans la multitude +des étages à louer.</p> + +<p>Ils approchaient du lac où deux cygnes et six +canards flottaient doucement, aussi propres et +calmes que des oiseaux de porcelaine et ils passèrent +devant une jeune femme assise sur une chaise, +un livre ouvert sur les genoux, les yeux levés devant +elle, l'âme envolée dans une songerie.</p> + +<p>Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. +Laide, humble, vêtue en fille modeste qui ne songe +point à plaire, une institutrice peut-être, elle était +partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou +par un mot qui avait ensorcelé son coeur. Elle continuait, +sans doute, selon la poussée de ses espérances, +l'aventure commencée dans le livre.</p> + +<p>Bertin s'arrêta, surpris:</p> + +<p>—C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça.</p> + +<p>Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent +et revinrent encore sans qu'elle les aperçût, tant +elle suivait de toute son attention le vol lointain +de sa pensée.</p> + +<p>Le peintre dit à Annette:</p> + +<p>—Dis donc, petite! est-ce que ça t'ennuierait de me +poser une figure, une fois ou deux?</p> + +<p>—Mais non, au contraire!</p> + +<p>—Regarde bien cette demoiselle qui se promené dans l'idéal.</p> + +<p>—Là, sur cette chaise?</p> + +<p>—Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, +tu ouvriras un livre sur tes genoux et tu tâcheras de +faire comme elle. As-tu quelquefois rêvé tout éveillée?</p> + +<p>—Mais, oui.</p> + +<p>—A quoi?</p> + +<p>Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans +le bleu; mais elle ne voulait point répondre, détournait +ses questions, regardait les canards nager après le pain +que leur jetait une dame, et semblait +gênée comme s'il eût touché en elle à quelque chose +de sensible.</p> + +<p>Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à +Roncières, parla de sa grand'mère à qui elle faisait +de longues lectures à haute voix, tous les jours, et +qui devait être bien seule, et bien triste maintenant.</p> + +<p>Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un +oiseau, gai comme il ne l'avait jamais été. Tout ce +qu'elle lui disait, tous les menus et futiles et +médiocres détails de cette simple existence de fillette +l'amusaient et l'intéressaient.</p> + +<p>—Asseyons-nous, dit-il.</p> + +<p>Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes +s'en vinrent flotter devant eux, espérant quelque nourriture.</p> + +<p>Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces +souvenirs disparus, noyés dans l'oubli et qui soudain +reviennent, on ne sait pourquoi. Ils surgissaient rapides, +de toutes sortes, si nombreux en +même temps, qu'il éprouvait la sensation d'une main +remuant la vase de sa mémoire.</p> + +<p>Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement +de sa vie ancienne que plusieurs fois déjà, moins +qu'aujourd'hui cependant, il avait senti et remarqué. +Il existait toujours une cause à ces évocations +subites, une cause matérielle et simple, une odeur, +un parfum souvent. Que de fois une robe de femme lui +avait jeté au passage, avec le souffle évaporé d'une +essence, tout un rappel d'événements effacés! Au fond +des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent +aussi des parcelles de son existence; et toutes les +odeurs errantes, celles des rues, des champs, des maisons, +des meubles, les douces et les mauvaises, les odeurs +chaudes des soirs d'été, les odeurs froides +des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui +de lointaines réminiscences, comme si les senteurs, +gardaient en elle les choses mortes embaumées, à la façon +des aromates qui conservent les momies.</p> + +<p>Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers +qui ranimait ainsi l'autrefois? Non. +Alors, quoi? Était-ce à son oeil qu'il devait cette +alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes +rencontrées, une d'elles peut-être ressemblait +à une figure de jadis, et, sans qu'il l'eût reconnue, +secouait en son coeur toutes les cloches du +passé.</p> + +<p>N'était-ce pas un son, plutôt? Bien souvent un +piano entendu par hasard, une voix inconnue, +même un orgue de Barbarie jouant sur une place +un air démodé, l'avaient brusquement rajeuni de +vingt ans, en lui gonflant la poitrine d'attendrissements +oubliés.</p> + +<p>Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, +presque irritant. Qu'y avait-il autour de +lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses émotions +éteintes?</p> + +<p>—Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.</p> + +<p>Ils se levèrent et se remirent à marcher.</p> + +<p>Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux +pour qui la chaise était une trop forte dépense.</p> + +<p>Annette, maintenant, les observait aussi et +s'inquiétait de leur existence, de leur profession, +s'étonnait qu'ayant l'air si misérable ils vinssent +paresser ainsi dans ce beau jardin public.</p> + +<p>Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait +les années écoulées. Il lui semblait qu'une +mouche ronflait à ses oreilles et les emplissait du +bourdonnement confus des jours finis.</p> + +<p>La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda:</p> + +<p>—Qu'avez-vous? vous semblez triste.</p> + +<p>Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit +cela? Elle ou sa mère? Non pas sa mère avec sa +voix d'à présent, mais avec sa voix d'autrefois, +tant changée qu'il venait seulement de la reconnaître.</p> + +<p>Il répondit en souriant:</p> + +<p>—Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très +gentille, tu me rappelles ta maman.</p> + +<p>Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet +étrange écho de la parole jadis si familière, qui +sortait à présent de ces lèvres nouvelles.</p> + +<p>—Parle encore, dit-il.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait +apprendre. Les aimais-tu?</p> + +<p>Elle se remit à bavarder.</p> + +<p>Et il écoutait, saisi par un trouble croissant, +il épiait, il attendait, au milieu des phrases de +cette fillette presque étrangère à son coeur, un +mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans +sa gorge depuis la jeunesse de sa mère. Des +intonations, parfois, le faisaient frémir d'étonnement. +Certes, il y avait entre leurs paroles des +dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de +suite, remarqué les rapports, telles que, souvent +même, il ne les confondait plus du tout; mais +cette différence ne rendait que plus saisissants les +brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il +avait constaté la ressemblance de leurs visages +d'un oeil amical et curieux, mais voilà que le +mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une +telle façon qu'en détournant la tête pour ne plus +voir la jeune fille il se demandait par moments +si ce n'était pas la comtesse qui lui parlait ainsi; +douze ans plus tôt.</p> + +<p>Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se +retournait vers elle, il retrouvait encore, à la rencontre +de son regard, un peu de cette défaillance +que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse, +l'oeil de la mère.</p> + +<p>Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc, +repassant toujours devant les mêmes personnes, +les mêmes nourrices, les mêmes enfants.</p> + +<p>Annette, à présent, inspectait les hôtels qui +entourent ce jardin, et demandait les noms de +leurs habitants.</p> + +<p>Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, +interrogeait avec une curiosité vorace, semblait +emplir de renseignements sa mémoire de femme, +et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des +yeux autant que de l'oreille.</p> + +<p>Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux +portes sur le boulevard extérieur, Bertin s'aperçut +que quatre heures allaient sonner.</p> + +<p>—Oh! dit-il, il faut rentrer.</p> + +<p>Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes.</p> + +<p>Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre +descendit vers la place de la Concorde, pour faire +une visite sur l'autre rive de la Seine.</p> + +<p>Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait +volontiers sauté par-dessus les bancs, tant il se +sentait agile. Paris lui paraissait radieux, plus +joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps +revernit tout le monde.»</p> + +<p>Il était dans une de ces heures où l'esprit excité +comprend tout avec plus de plaisir, où l'oeil voit +mieux, semble plus impressionnable et plus clair, +où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à +sentir, comme si une main toute-puissante venait +de rafraîchir toutes les couleurs de la terre, de +ranimer tous les mouvements des êtres, et de +remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête, +l'activité des sensations.</p> + +<p>Il pensait, en cueillant du regard mille choses +amusantes:—«Dire qu'il y a des moments où +je ne trouve pas de sujets à peindre!»</p> + +<p>Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante +que toute son oeuvre d'artiste lui parut +banale, et qu'il concevait une nouvelle manière +d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et +soudain, l'envie de rentrer et de travailler le saisit, +le fit retourner sur ses pas et s'enfermer dans son +atelier.</p> + +<p>Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée, +cette ardeur qui lui brûlait le sang tout à l'heure, +s'apaisa tout à coup. Il se sentit las, s'assit sur +son divan et se remit à rêvasser.</p> + +<p>L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait, +cette insouciance d'homme satisfait dont presque tous les +besoins sont apaisés, s'en allait de son coeur tout doucement, +comme si quelque chose lui eût manqué. Il sentait sa maison +vide, et désert son grand atelier. Alors, en regardant +autour de lui, il lui sembla voir passer l'ombre d'une femme +dont la présence lui était douce. Depuis longtemps, il avait +oublié les impatiences d'amant qui attend le retour d'une +maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait éloignée +et la désirait près de lui avec un énervement de jeune +homme.</p> + +<p>Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés, +et il retrouvait en tout ce vaste appartement où elle +était si souvent venue, d'innombrables souvenirs d'elle, +de ses gestes, de ses paroles, de ses baisers. Il se +rappelait certains jours, certaines heures, certains +moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses +caresses anciennes.</p> + +<p>Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et +se mit à marcher en songeant de nouveau que, +malgré cette liaison dont son existence avait été +remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. +Après les longues heures de travail, quand il regardait +autour de lui, étourdi par ce réveil de l'homme +qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait +que des murs à la portée de sa main et de sa voix. +Il avait dû, n'ayant pas de femme en sa maison et +ne pouvant rencontrer qu'avec des précautions de +voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures désoeuvrées +en tous les lieux publics où l'on trouve, où +l'on achète, des moyens quelconques de tuer le +temps. Il avait des habitudes au Cercle, des habitudes +au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des habitudes +à l'Opéra, des habitudes un peu partout, +pour ne pas rentrer chez lui où il serait demeuré +avec joie sans doute s'il y avait vécu près +d'elle.</p> + +<p>Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, +il avait souffert d'une façon cruelle de ne +pouvoir la prendre et la garder avec lui; puis son +ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte +leur séparation et sa liberté; maintenant il les +regrettait de nouveau comme s'il recommençait à +l'aimer.</p> + +<p>Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi +brusquement, presque sans raison, parce qu'il faisait +beau dehors, et, peut-être, parce qu'il avait reconnu +tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. Combien +peu de chose il faut pour émouvoir le coeur d'un homme, +d'un homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!</p> + +<p>Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, +entrait dans son esprit et dans sa chair à la façon d'une +fièvre; et il se mit à penser à elle un peu comme font les +jeunes amoureux, en l'exaltant en son coeur et en s'exaltant +lui-même pour la désirer davantage; puis il se décida, bien +qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une +tasse de thé, le soir même.</p> + +<p>Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour +descendre au boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit +de ne pas la trouver et d'être forcé de passer encore cette +soirée tout seul, comme il en avait passé bien d'autres, pourtant.</p> + +<p>A sa demande:—«La comtesse est-elle chez elle?»—le +domestique répondant:—«Oui, Monsieur»—fit entrer +de la joie en lui.</p> + +<p>Il dit, d'un ton radieux:—«C'est encore moi»—en +apparaissant au seuil du petit salon où les deux femmes +travaillaient sous les abat-jour roses d'une lampe à +double foyer en métal anglais, portée sur une tige haute et mince.</p> + +<p>La comtesse s'écria: +—Comment, c'est vous? Quelle chance!</p> + +<p>—Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu.</p> + +<p>—Comme c'est gentil!</p> + +<p>—Vous attendez quelqu'un?</p> + +<p>—Non ..., peut-être ..., je ne sais jamais.</p> + +<p>Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le +tricot gris en grosse laine qu'elles confectionnaient +vivement au moyen de longues aiguilles en bois.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Des couvertures.</p> + +<p>—De pauvres?</p> + +<p>—Oui, bien entendu.</p> + +<p>—C'est très laid.</p> + +<p>—C'est très chaud.</p> + +<p>—Possible, mais c'est très laid, surtout dans un +appartement Louis XV, où tout caresse l'oeil. Si ce n'est +pour vos pauvres, vous devriez, pour vos amis, faire vos +charités plus élégantes.</p> + +<p>—Mon Dieu, les hommes!—dit-elle en haussant les +épaules—mais on en prépare partout en ce moment, +de ces couvertures-là.</p> + +<p>—Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus +faire une visite le soir, sans voir traîner cette affreuse +loque grise sur les plus jolies toilettes et sur les meubles +les plus coquets. On a, ce printemps, la bienfaisance de +mauvais goût.</p> + +<p>La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le +tricot qu'elle tenait sur la chaise de soie inoccupée +à côté d'elle, puis elle convint avec indifférence:</p> + +<p>—Oui, en effet, c'est laid.</p> + +<p>Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines, +penchées sous les deux lumières toutes proches, recevaient +dans les cheveux une coulée de lueur rose qui se répandait +sur la chair des visages, sur les robes et sur les mains +remuantes; et elles regardaient leur ouvrage avec cette +attention légère et continue des femmes habituées à ces +besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.</p> + +<p>Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres +lampes en porcelaine de Chine, portées sur des colonnes +anciennes de bois doré, répandaient sur les tapisseries une +lumière douce et régulière, atténuée par des transparents +de dentelle jetés sur les globes.</p> + +<p>Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il +pouvait tout juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours +préféré pour causer avec la comtesse, en demeurant presque +à ses pieds.</p> + +<p>Elle lui dit:</p> + +<p>—Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt, +dans le parc.</p> + +<p>—Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime +beaucoup, votre fille. Elle vous ressemble +tout à fait. Quand elle prononce certaines phrases, +on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa bouche.</p> + +<p>—Mon mari me l'a déjà dit bien souvent.</p> + +<p>Il les regardait travailler, baignées dans la clarté +des lampes, et la pensée dont il souffrait souvent, +dont il avait encore souffert dans le jour, le souci +de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, quel +que soit le temps, quel que soit le feu des +cheminées et du calorifère, le chagrina comme si, pour +la première fois, il comprenait bien son isolement.</p> + +<p>Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari +de cette femme, et non son amant! Jadis il désirait +l'enlever, la prendre à cet homme, la lui voler complètement. +Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui était +installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes +de sa maison et dans le câlinement de son contact. En +la regardant, il se sentait le coeur tout rempli de choses +anciennes revenues qu'il aurait voulu lui dire. Vraiment +il l'aimait bien encore, même un peu plus, beaucoup plus +aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce +besoin de lui exprimer ce rajeunissement +dont elle serait si contente, lui faisait désirer qu'on +envoyât se coucher la jeune fille, le plus vite possible.</p> + +<p>Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de +se rapprocher jusqu'à ses genoux où il poserait sa tête, +de lui prendre les mains dont s'échapperaient la couverture +du pauvre, les aiguilles de bois, et la pelotte de laine +qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil déroulé, +il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait +que vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer +la soirée avec les grandes personnes.</p> + +<p>Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le +domestique, dont la tête apparut, annonça:</p> + +<p>—M. de Musadieu.</p> + +<p>Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand +il serra la main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se +sentit une envie de le prendre par les épaules et de le +jeter dehors.</p> + +<p>Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait +tomber, et on chuchotait un scandale sur le marquis de +Rocdiane. Il ajouta en regardant la jeune fille: «Je +conterai cela un peu plus tard.»</p> + +<p>La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que +dix heures allaient sonner.</p> + +<p>—Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille.</p> + +<p>Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine, +baisa sa mère sur les joues, tendit la main aux deux hommes +et s'en alla prestement, comme si elle eût glissé sans agiter +l'air en passant.</p> + +<p>Quand elle fut sortie:</p> + +<p>—Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.</p> + +<p>On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à +l'amiable de sa femme qui lui payait une rente jugée +par lui insuffisante, avait trouvé, pour la faire doubler, +un moyen sûr et singulier. La marquise, suivie sur son +ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et +avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal +dressé par le commissaire de police.</p> + +<p>La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains +immobiles, tenant sur ses genoux l'ouvrage interrompu.</p> + +<p>Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis +le départ de la jeune fille, se fâcha, et affirma avec +une indignation d'homme qui sait et qui n'a voulu parler +à personne de cette calomnie, que c'était là un odieux +mensonge, un de ces honteux potins que les gens du monde +ne devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait, +debout maintenant contre la cheminée, avec des airs +nerveux d'homme disposé à faire de cette histoire une +question personnelle.</p> + +<p>Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains +cas, lui reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser +ni même le soupçonner d'aucune action vraiment suspecte. +Musadieu, surpris, +et embarrassé, se défendait, reculait, s'excusait.</p> + +<p>—Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout +à l'heure chez la duchesse de Mortemain.</p> + +<p>Bertin demanda:</p> + +<p>—Qui vous à raconté cela? Une femme, sans doute?</p> + +<p>—Non, pas du tout, le marquis de Farandal.</p> + +<p>Et le peintre, crispé, répondit:</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas de lui!</p> + +<p>Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler. +Puis Olivier reprit d'une voix calmée:</p> + +<p>—Je sais pertinemment que cela est faux.</p> + +<p>Il ne savait rien, entendant parler pour la première +fois de cette aventure.</p> + +<p>Musadieu se préparait une retraite, sentant la +situation dangereuse, et il parlait déjà de s'en aller +pour faire une visite aux Corbelle, quand le comte +de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville.</p> + +<p>Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de +se débarrasser du mari.</p> + +<p>—Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale +qui court ce soir?</p> + +<p>Comme personne ne répondait, il reprit:</p> + +<p>—Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation +criminelle et lui fait payer fort cher cette indiscrétion.</p> + +<p>Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans +la voix et dans le geste, posant une main +sur le genou de Guilleroy, répéta en termes amicaux et +doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au +visage de Musadieu.</p> + +<p>Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété +à la légère une chose douteuse et peut-être compromettante, +plaidait son ignorance et son innocence. On raconte en +effet tant de choses fausses et méchantes!</p> + +<p>Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde +accuse, soupçonne et calomnie avec une déplorable +facilité. Et ils parurent convaincus tous les quatre, +pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés +sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants +qu'on leur suppose, que les hommes ne font jamais les +infamies qu'on leur prête, et que la surface, en +somme, est bien plus vilaine que le fond.</p> + +<p>Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis +l'arrivée de Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, +le mit sur les sujets qu'il préférait, ouvrit la vanne +de sa faconde. Et le comte semblait content comme un +homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la +cordialité.</p> + +<p>Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis, +entrèrent portant la table à thé où l'eau bouillante +fumait dans un joli appareil tout brillant, sous la +flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin.</p> + +<p>La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec +les précautions et les soins que nous ont apportés +les Russes, puis offrit une tasse à Musadieu, une +autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant +des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries +autrichiennes et anglaises.</p> + +<p>Le comte s'étant approché de la table mobile où +s'alignaient aussi des sirops, des liqueurs et des verres, +fit un grog, puis, discrètement, glissa dans la pièce +voisine et disparut.</p> + +<p>Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, +et le désir soudain le reprit de pousser dehors ce +gêneur qui, mis en verve, pérorait, semait des anecdotes, +répétait des mots, en faisait lui-même. Et le peintre, +sans cesse, consultait la pendule dont la longue aiguille +approchait de minuit.</p> + +<p>La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui +parler, et, avec cette adresse des femmes du monde habiles +à changer par des nuances le ton d'une causerie et +l'atmosphère d'un salon, à faire comprendre, sans rien dire, +qu'on doit rester ou qu'on doit partir, elle répandit, par +sa seule attitude, par l'air de son visage et l'ennui de +ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait +d'ouvrir une fenêtre.</p> + +<p>Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et, +sans qu'il se demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de +se lever et de s'en aller.</p> + +<p>Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux +hommes se retirèrent ensemble en traversant les deux salons, +suivis par la comtesse, qui causait toujours avec le peintre. +Elle le retint sur le seuil de l'antichambre pour une +explication quelconque, pendant que Musadieu, aidé d'un valet +de pied, endossait son paletot. Comme Mme de Guilleroy parlait +toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, ayant attendu +quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue ouverte +par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point +rester debout en face du valet.</p> + +<p>La porte doucement fut refermée sur lui, et la cornasse +dit à l'artiste avec une parfaite aisance:</p> + +<p>—Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est +pas minuit. Restez donc encore un peu.</p> + +<p>Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon.</p> + +<p>Dès qu'ils furent assis:</p> + +<p>—Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Il me prenait un peu de vous.</p> + +<p>—Oh! pas beaucoup.</p> + +<p>—C'est possible, mais il me gênait.</p> + +<p>—Vous êtes jaloux?</p> + +<p>—Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme +encombrant.</p> + +<p>Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près +d'elle maintenant, il maniait entre ses doigts l'étoffe +de sa robe en lui disant quel souffle chaud lui passait +dans le coeur, ce jour-là.</p> + +<p>Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa +une main dans ses cheveux blancs qu'elle caressait +doucement, comme pour le remercier.</p> + +<p>—Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il.</p> + +<p>Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans +doute dans une chambre voisine, et il reprit:</p> + +<p>—Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.</p> + +<p>Elle murmura:</p> + +<p>—Mon pauvre ami!—pleine de pitié pour lui, +et aussi pour elle.</p> + +<p>Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse, +et la regardait avec tendresse, avec une tendresse un +peu mélancolique, un peu douloureuse, moins ardente +que tout à l'heure, quand il était séparé d'elle par +sa fille, son mari et Musadieu.</p> + +<p>Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses +doigts légers sur la tête d'Olivier:</p> + +<p>—Dieu, que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs +ont disparu.</p> + +<p>—Hélas! je le sais, ça va vite.</p> + +<p>Elle eut peur de l'avoir attristé.</p> + +<p>—Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je +vous ai toujours connu poivre et sel.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai.</p> + +<p>Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle +avait provoquée elle se pencha et, lui soulevant la tête +entre ses deux mains, mit sur son front des baisers lents +et tendres, ces longs baisers qui semblent ne pas devoir finir.</p> + +<p>Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs +yeux le reflet de leur affection.</p> + +<p>—Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière +près de vous.</p> + +<p>Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables +besoins d'intimité.</p> + +<p>Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens +qui étaient là suffirait à réaliser ce désir éveillé +depuis le matin, et maintenant qu'il demeurait seul +avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la tiédeur +de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe, +la tiédeur de son corps, il retrouvait en lui le même +trouble, la même envie d'amour inconnue et fuyante.</p> + +<p>Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison, +dans les bois peut-être où ils seraient tout à fait seuls, +sans personne autour d'eux, cette inquiétude de son coeur +serait satisfaite et calmée.</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque +chaque jour.</p> + +<p>Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner +avec lui, quelque part aux environs de +Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou cinq +fois.</p> + +<p>Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser, +maintenant que sa fille était revenue.</p> + +<p>Elle essayerait cependant, dès que son mari +irait aux Ronces, mais cela ne se pourrait faire +qu'après le vernissage qui avait lieu le samedi suivant.</p> + +<p>—Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je?</p> + +<p>—Demain soir, chez les Corbelle. Venez en +outre ici, jeudi, à trois heures, si vous êtes libre, +et je crois que nous devons dîner ensemble vendredi +chez la duchesse.</p> + +<p>—Oui, parfaitement.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>—-Adieu.</p> + +<p>—Adieu, mon ami.</p> + +<p>Il restait debout sans se décider à partir, car il +n'avait presque rien trouvé de tout ce qu'il était +venu lui dire, et sa pensée restait pleine de choses +inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient +point sorties.</p> + +<p>Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains.</p> + +<p>—Adieu, mon ami.</p> + +<p>—Je vous aime.</p> + +<p>Elle lui jeta un de ces sourires où une femme +montre à un homme, en une seconde, tout ce +qu'elle lui a donné.</p> + +<p>Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois:</p> + +<p>—Adieu.</p> + +<p>Et il partit.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> +<br> + + +<p>On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient, +ce jour-là, un pèlerinage au Palais de l'Industrie. +Dès neuf heures du matin, elles arrivaient +par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers +cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste +invitait le Tout-Paris mondain à assister au vernissage +simulé de trois mille quatre cents tableaux.</p> + +<p>Une queue de foule se pressait aux portes, et, +dédaigneuse de la sculpture, montait tout de suite +aux galeries de peinture. Déjà, en gravissant les +marches, on levait les yeux vers les toiles exposées +sur les murs de l'escalier où l'on accroche la +catégorie spéciale des peintres de vestibule qui +ont envoyé soit des oeuvres de proportions inusitées, +soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser. +Dans le salon carré, c'était une bouillie de monde +grouillante et bruissante. Les peintres, en représentation +jusqu'au soir, se faisaient reconnaître à +leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité +de leurs gestes. Ils commençaient à traîner +des amis par la manche vers des tableaux qu'ils +désignaient du bras, avec des exclamations et une +mimique énergique de connaisseurs. On en voyait +de toutes sortes, de grands à longs cheveux, coiffés +de chapeaux mous gris ou noirs, de formes +inexprimables, larges et ronds comme des toits, +avec des bords en pente ombrageant le torse entier +de l'homme. D'autres étaient petits, actifs, fluets +ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de vestons +ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à +la classe des rapins.</p> + +<p>Il y avait le clan des élégants, des gommeux, +des artistes du boulevard, le clan des académiques, +corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou +microscopiques, selon leur conception de l'élégance +et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés +de la famille entourant le père comme un +choeur triomphal.</p> + +<p>Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises +à l'honneur du salon carré éblouissaient, +dès l'entrée, par l'éclat des tons et le flamboiement +des cadres, par une crudité de couleurs neuves, +avivées par le vernis, aveuglantes sous le jour +brutal tombé d'en haut.</p> + +<p>Le portrait du Président de la République faisait +face à la porte, tandis que, sur un autre mur, +un général chamarré d'or, coiffé d'un chapeau à +plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait +avec des nymphes toutes nues sous des saules +et avec un navire en détresse presque englouti +sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant +un roi barbare, une rue d'Orient pleine de +pestiférés morts, et l'Ombre du Dante en excursion +aux Enfers, saisissaient et captivaient le regard +avec une violence irrésistible d'expression.</p> + +<p>On voyait encore, dans la pièce immense, une +charge de cavalerie, des tirailleurs dans un bois, +des vaches dans un pâturage, deux seigneurs du +siècle dernier se battant en duel au coin d'une rue, +une folle assise sur une borne, un prêtre administrant +un mourant, des moissonneurs, des rivières, +un coucher de soleil, un clair de lune, des échantillons +enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que +font et de tout ce que feront les peintres jusqu'au +dernier jour du monde.</p> + +<p>Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres, +membres de l'Institut et du Jury, échangeait +avec eux des opinions. Un malaise l'oppressait, +une inquiétude sur son oeuvre exposée dont, +malgré les félicitations empressées, il ne sentait +pas le succès.</p> + +<p>Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait +à la porte d'entrée.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vue.</p> + +<p>—Et M. de Musadieu?</p> + +<p>—Non plus.</p> + +<p>—Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de +l'escalier pour me guider dans les salles.</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?</p> + +<p>—Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous +reverrons tout à l'heure, car je compte que nous +déjeunerons ensemble.</p> + +<p>Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques +minutes à la sculpture et s'excusait, essoufflé déjà.</p> + +<p>Il disait:</p> + +<p>—Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite.</p> + +<p>Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes, +quand la comtesse de Guilleroy, tenant par le bras sa +fille, entra, cherchant du regard Olivier Bertin.</p> + +<p>Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:</p> + +<p>—Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette +embellit beaucoup. En huit jours, elle a changé.</p> + +<p>Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta:</p> + +<p>—Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint +plus lumineux. Elle est déjà bien moins petite fille +et bien plus Parisienne.</p> + +<p>Mais soudain il revint à la grande affaire du jour.</p> + +<p>—Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse.</p> + +<p>La comtesse, au courant de toutes les choses de la +peinture et préoccupée comme un exposant, demanda:</p> + +<p>—Que dit-on?</p> + +<p>—Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents +Carolus Duran, un Puvis de Chavannes admirable, un Roll +très étonnant, très neuf, un Gervex exquis, et beaucoup +d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez, des tas de +bonnes choses enfin.</p> + +<p>—Et vous, dit-elle.</p> + +<p>—On me fait des compliments, mais je ne suis +pas content.</p> + +<p>—Vous n'êtes jamais content.</p> + +<p>—Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois +que j'ai raison.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Allons voir.</p> + +<p>Quand ils arrivèrent devant le tableau—deux petites +paysannes prenant un bain dans un ruisseau—un groupe +arrêté l'admirait. Elle en fut joyeuse, et tout bas.</p> + +<p>—Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez +rien fait de mieux.</p> + +<p>Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de +chaque mot qui calmait une souffrance, pansait une plaie. +Et des raisonnements rapides lui couraient dans l'esprit +pour le convaincre qu'elle avait raison, qu'elle devait +voir juste avec ses yeux intelligents de Parisienne. Il +oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze +ans il lui reprochait justement d'admirer trop les +mièvreries, les délicatesses élégantes, les sentiments +exprimés, les nuances bâtardes de la mode, et jamais l'art, +l'art seul, l'art dégagé des idées, des tendances et des +préjugés mondains.</p> + +<p>Les entraînant plus loin: «Continuons,» dit-il.</p> + +<p>Et il les promena pendant fort longtemps de salle +en salle en leur montrant les toiles, leur expliquant +les sujets, heureux entre elles, heureux par elles.</p> + +<p>Soudain, la comtesse demanda:</p> + +<p>—Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Midi et demi.</p> + +<p>—Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre +chez Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous +ne la retrouvions pas dans les salles.</p> + +<p>Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes, +avait l'air d'une ruche trop pleine et vibrante. Un +bourdonnement confus de voix, d'appels, de cliquetis de +verres et d'assiettes voltigeait autour, en sortait par +toutes les fenêtres et toutes +les portes grandes ouvertes. Les tables, pressées, +entourées de gens en train de manger, étaient répandues +par longues files dans les chemins voisins, à droite et +à gauche du passage étroit où les garçons couraient, +assourdis, affolés, tenant à bout de bras des plateaux +chargés de viandes, de poissons ou de fruits.</p> + +<p>Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude +d'hommes et de femmes qu'on eût dit une pâte vivante. +Tout cela riait, appelait, buvait et mangeait, mis en +gaîté par les vins et inondé d'une de ces joies qui +tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.</p> + +<p>Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin +dans le salon réservé où les attendait la duchesse.</p> + +<p>En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante, +le marquis de Farandal, empressé et souriant, tendant +les bras pour recevoir les ombrelles et les manteaux de +la comtesse et de sa fille. Il en ressentit un tel +déplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des choses +irritantes et brutales.</p> + +<p>La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le +départ de Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts; +et Bertin, à la pensée que ce bellâtre de marquis devait +épouser Annette, qu'il était venu pour elle, qu'il la +regardait déjà comme destinée à sa couche, s'énervait et se révoltait +comme si on eût méconnu et violé ses droits, des droits +mystérieux et sacrés.</p> + +<p>Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la +jeune fille, s'occupa d'elle avec cet air empressé des +hommes autorisés à faire leur cour.</p> + +<p>Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre +hardis et investigateurs, des sourires presque tendres +et satisfaits, une galanterie familière et officielle. +Dans ses manières et ses paroles apparaissait déjà quelque +chose de décidé comme l'annonce d'une prochaine prise de +possession.</p> + +<p>La duchesse et la comtesse semblaient protéger et +approuver cette allure de prétendant, et avaient l'une +pour l'autre des coups d'oeil de complicité.</p> + +<p>Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l'Exposition. +C'était dans les salles une telle mêlée de foule, qu'il +semblait impossible d'y pénétrer. Une chaleur d'humanité, +une odeur fade de robes et d'habits vieillis sur le corps +faisaient là dedans une atmosphère écoeurante et lourde. +On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et +les toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois +une poussée avait lieu dans cette masse épaisse +entr'ouverte un moment pour laisser passer la haute +échelle double des vernisseurs qui criaient:</p> + +<p>«Attention, messieurs; attention, mesdames.»</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier +se trouvaient séparés des autres. Il voulait les chercher, +mais elle dit, en s'appuyant sur lui:</p> + +<p>—Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il +est convenu que si nous nous perdons, nous nous +retrouverons à quatre heures au buffet.</p> + +<p>—C'est vrai, dit-il.</p> + +<p>Mais il était absorbé par l'idée que le marquis +accompagnait Annette et continuait à marivauder près d'elle +avec sa fatuité galante.</p> + +<p>La comtesse murmura:</p> + +<p>—Alors, vous m'aimez toujours?</p> + +<p>Il répondit, d'un air préoccupé:</p> + +<p>—Mais oui, certainement.</p> + +<p>Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le +chapeau gris de M. de Farandal.</p> + +<p>Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée, +elle reprit:</p> + +<p>—Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette +année. C'est votre chef-d'oeuvre.</p> + +<p>Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se +souvenir que de son souci du matin.</p> + +<p>—Vrai? vous trouvez?</p> + +<p>—Oui, je le préfère à tout.</p> + +<p>—Il m'a donné beaucoup de mal.</p> + +<p>Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau, +sachant bien, depuis longtemps, que rien n'a plus de +puissance sur un artiste que la flatterie tendre et +continue. Capté, ranimé, égayé par ces +paroles douces, il se remit à causer, ne voyant qu'elle, +n'écoutant qu'elle dans cette grande cohue flottante.</p> + +<p>Pour la remercier, il murmura près de son oreille:</p> + +<p>—J'ai une envie folle de vous embrasser.</p> + +<p>Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui +ses yeux brillants, elle répéta sa question:</p> + +<p>—Alors, vous m'aimez toujours?</p> + +<p>Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait +et qu'elle n'avait point entendue tout à l'heure:</p> + +<p>—Oui, je vous aime, ma chère Any.</p> + +<p>—Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant +que j'ai ma fille, je ne sortirai pas beaucoup.</p> + +<p>Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de +tendresse, un grand bonheur l'agitait. Avec les +cheveux tout blancs d'Olivier et l'apaisement des +années, elle redoutait moins à présent qu'il fût +séduit par une autre femme, mais elle craignait +affreusement qu'il se mariât, par horreur de la +solitude. Cette peur, ancienne déjà, grandissait +sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons +irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus +possible et d'éviter qu'il passât de longues soirées +dans le froid silence de son hôtel vide. Ne le +pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait +des distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait +dans le monde, aimant mieux le savoir au milieu des +femmes que dans la tristesse de sa maison.</p> + +<p>Elle reprit, répondant à sa secrète pensée:</p> + +<p>—Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous +gâterais! Promettez-moi de venir très souvent, puisque +je ne sortirai plus guère.</p> + +<p>—Je vous le promets.</p> + +<p>Une voix murmura, près de son oreille:</p> + +<p>—Maman.</p> + +<p>La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la +duchesse et le marquis venaient de les rejoindre.</p> + +<p>—Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très +fatiguée et j'ai envie de m'en aller.</p> + +<p>La comtesse reprit:</p> + +<p>—Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.</p> + +<p>Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des +galeries où s'alignent les dessins et les aquarelles +et domine l'immense jardin vitré où sont exposées +les oeuvres de sculpture.</p> + +<p>De la plate-forme de cet escalier, on apercevait +d'un bout à l'autre la serre géante pleine de statues +dressées dans les chemins, autour des massifs +d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait +le sol des allées de son flot remuant et noir. Les +marbres jaillissaient de cette nappe sombre de chapeaux +et d'épaules, en la trouant en mille endroits, et +semblaient lumineux, tant ils étaient blancs.</p> + +<p>Comme Bertin saluait les femmes à la porte de +sortie, Mme de Guilleroy lui demanda tout bas:</p> + +<p>—Alors, vous venez ce soir?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec +les artistes des impressions de la journée.</p> + +<p>Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes +autour des statues, devant le buffet, et là, on +discutait, comme tous les ans, en soutenant ou en +attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments +sur des oeuvres à peu près pareilles. Olivier qui, +d'ordinaire, s'animait à ces disputes, ayant la +spécialité des ripostes et des attaques déconcertantes +et une réputation de théoricien spirituel dont il +était fier, s'agita pour se passionner, mais les +choses qu'il répondait, par habitude, ne l'intéressaient +pas plus que celles qu'il entendait, et il avait envie +de s'en aller, de ne plus écouter, de ne plus +comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur +ces antiques questions d'art dont il connaissait toutes +les faces.</p> + +<p>Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées +jusqu'ici d'une façon presque exclusive, mais il en +était distrait ce jour-là par une de ces préoccupations +légères et tenaces, un de ces petits soucis qui +semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là +malgré tout, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, +piqués dans la pensée comme une invisible épine +enfoncée dans la chair.</p> + +<p>Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses +baigneuses pour ne se souvenir que de la tenue déplaisante +du marquis auprès d'Annette. Que lui importait, après +tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu empêcher +ce mariage précieux, décidé d'avance, convenable sur tous +les points? Mais aucun raisonnement n'effaçait cette +impression de malaise et de mécontentement qui l'avait +saisi en voyant le Farandal parler et sourire en +fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille.</p> + +<p>Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la +retrouva seule avec sa fille continuant sous la clarté +des lampes leur tricot pour les malheureux, il eut +grand'peine à se garder de tenir sur le marquis +des propos moqueurs et méchants, et de découvrir +aux yeux d'Annette toute sa banalité voilée de chic.</p> + +<p>Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait +souvent des silences un peu somnolents et des poses +abandonnées de vieil ami qui ne se gêne plus. Enfoncé +dans son fauteuil, les jambes croisées, la tête en +arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans +cette tranquille intimité son corps et son esprit. +Mais voilà que, soudain, lui revinrent cet éveil et +cette activité des hommes qui font des frais pour plaire, +que préoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent +devant certaines personnes des +mots plus brillants ou plus rares pour parer leurs +idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus +traîner la causerie, mais la soutenait et l'activait, +la fouaillant avec sa verve, et il éprouvait, quand +il avait fait partir d'un franc rire la comtesse et +sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il +les voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand +elles cessaient de travailler pour l'écouter, un +chatouillement de plaisir, un petit frisson de succès +qui le payait de sa peine.</p> + +<p>Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait +seules, et jamais, peut-être, il n'avait passé d'aussi +douces soirées.</p> + +<p>Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les +craintes constantes, faisait, pour l'attirer et le +retenir, tous ses efforts. Elle refusait des dîners +en ville, des bals, des représentations, afin d'avoir +la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant +à trois heures, la petite dépêche bleue qui disait: +«A tantôt.» Dans les premiers temps, voulant lui +donner plus vite le tête-à-tête qu'il désirait, elle +envoyait coucher sa fille dès que dix heures commençaient +à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et +demandait en riant qu'on ne traitât plus Annette en petit +enfant pas sage, elle accorda un quart d'heure de grâce, +puis une demi-heure, puis une heure. Il ne restait pas +longtemps d'ailleurs après que la jeune fille était partie, comme si +la moitié du charme qui le tenait dans ce salon venait +de sortir avec elle. Approchant aussitôt des pieds de +la comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il +s'asseyait tout près d'elle et posait, par moments, +avec un mouvement câlin, une joue contre ses genoux. +Elle lui donnait une de ses mains, qu'il tenait dans +les siennes, et sa fièvre d'esprit tombant soudain, +il cessait de parler et semblait se reposer dans un +tendre silence de l'effort qu'il avait fait.</p> + +<p>Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme, +qu'Annette l'attirait presque autant qu'elle-même. +Elle n'en fut point fâchée, heureuse qu'il put trouver +entre elles quelque chose de la famille dont elle +l'avait privé; et elle l'emprisonnait le plus possible +entre elles deux, jouant à la maman pour qu'il se crût +presque père de cette fillette et qu'une nuance nouvelle +de tendresse s'ajoutât à tout ce qui le captivait dans cette maison.</p> + +<p>Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis +qu'elle sentait, de tous les côtés, comme des piqûres +presque imperceptibles encore, les innombrables attaques +de l'âge, prit une allure plus active. Pour devenir +aussi svelte qu'Annette, elle continuait à ne point boire, +et l'amincissement réel de sa taille lui rendait en effet +sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les +distinguait à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce +régime. La peau distendue se plissait et prenait une +nuance jaunie qui rendait plus éclatante la fraîcheur +superbe de l'enfant. Alors elle soigna son visage avec +des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi +au grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint +aux lumières cet éclat factice et charmant qui donne aux +femmes bien fardées un incomparable teint.</p> + +<p>La constatation de cette décadence et l'emploi de cet +artifice modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus +possible les comparaisons en plein soleil et les +rechercha à la lumière des lampes qui lui donnaient +un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle, +plus vieillie que de coutume, elle avait des +migraines complaisantes qui lui faisaient manquer +des bals ou des spectacles; mais les jours où elle +se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la +grande soeur avec une modestie grave de petite mère. +Afin de porter toujours des robes presque pareilles à +celles de sa fille, elle lui donnait des toilettes de +jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez +qui apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et +rieur, les portait avec une vivacité pétillante qui la +rendait plus gentille encore. Elle se prêtait de tout +son coeur aux manèges coquets de sa mère, jouait avec +elle, d'instinct, de petites scènes de grâce, savait +l'embrasser à propos, lui enlacer la taille avec +tendresse, montrer +par un mouvement, une caresse, quelque invention +ingénieuse, combien elles étaient jolies toutes +les deux et combien elles se ressemblaient.</p> + +<p>Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et +de les comparer sans cesse, arrivait presque, par +moments, à les confondre. Quelquefois, si la jeune +fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était +forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent +même, il s'amusait à jouer ce jeu de la confusion +quand ils étaient seuls tous les trois dans le +salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors +les yeux et les priait de lui adresser la même question +l'une après l'autre d'abord, puis en changeant +l'ordre des interrogations, afin qu'il reconnût les +voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse à trouver +les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases +avec les mêmes accents, que souvent il ne devinait +pas. Elles étaient parvenues, en vérité, à +prononcer si pareillement, que les domestiques +répondaient «Oui, madame», à la jeune fille et +«Oui, mademoiselle» à la mère.</p> + +<p>A force de s'imiter par amusement et de copier +leurs mouvements, elles avaient acquis ainsi une +telle similitude d'allures et de gestes, que M. de +Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une +ou l'autre dans le fond sombre du salon, les confondait +à tout instant et demandait: «Est-ce toi, +Annette, où est-ce ta maman?»</p> + +<p>De cette ressemblance naturelle et voulue, +réelle et travaillée, était née dans l'esprit et dans +le coeur du peintre l'impression bizarre d'un être +double, ancien et nouveau, très connu et presque +ignoré, de deux corps faits l'un après l'autre avec +la même chair, de la même femme continuée, rajeunie, +redevenue ce qu'elle avait été. Et il vivait +près d'elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé, +sentant pour la mère ses ardeurs réveillées et +couvrant la fille d'une obscure tendresse.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3> +<br><br> + + +<h3>I</h3> +<br> + +<p>«20 juillet, Paris. Onze heures soir</p> + +<p>«Mon ami, ma mère vient de mourir à Roncières. +Nous partons à minuit. Ne venez pas, car nous ne +prévenons personne. Mais plaignez-moi et pensez +à moi.</p> + +<p>«Votre ANY.»</p> + +<p>«21 juillet, midi.</p> + +<p>«Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si +je ne m'étais habitué à considérer toutes vos volontés +comme des ordres. Je pense à vous depuis +hier avec une douleur poignante. Je songe à ce +voyage muet que vous avez fait cette nuit en face +de votre fille et de votre mari, dans ce wagon à +peine éclairé qui vous traînait vers votre morte. Je +vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, +vous pleurant et Annette sanglotant. J'ai vu votre +arrivée à la gare, l'horrible trajet dans la voiture, +l'entrée au château au milieu des domestiques, +votre élan dans l'escalier, vers cette chambre, vers +ce lit où elle est couchée, votre premier regard sur +elle, et votre baiser sur sa maigre figure immobile. +Et j'ai pensé à votre coeur, à votre pauvre coeur, à +ce pauvre coeur dont la moitié est à moi et qui se +brise, qui souffre tant, qui vous étouffe et qui me +fait tant de mal aussi, en ce moment.</p> + +<p>Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde +pitié.</p> + +<p>«OLIVIER.»</p> + +<p>«21 juillet. Roncières.</p> + +<p>«Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si +quelque chose pouvait me faire du bien en ce malheur +horrible où je suis tombée. Nous l'avons enterrée +hier, et depuis que son pauvre corps inanimé +est sorti de cette maison, il me semble que je suis +seule sur la terre. On aime sa mère presque sans +le savoir, sans le sentir, car cela est naturel comme +de vivre; et on ne s'aperçoit de toute la profondeur +des racines de cet amour qu'au moment de la +séparation dernière. Aucune autre affection n'est +comparable à celle-là, car toutes les autres sont de +rencontre, et celle-là est de naissance; toutes les +autres nous sont apportées plus tard par les hasards +de l'existence, et celle-là vit depuis notre premier +jour dans notre sang même. Et puis, et puis, +ce n'est pas seulement une mère qu'on a perdue, +c'est toute notre enfance elle-même qui disparaît +à moitié, car notre petite vie de fillette était à elle +autant qu'à nous. Seule elle la connaissait comme +nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes +et chères qui sont, qui étaient les douces +premières émotions de notre coeur. A elle seule +je pouvais dire encore: «Te rappelles-tu, mère, le +jour où...? Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine +que grand'maman m'avait donnée?» Nous +marmottions toutes les deux un long et doux chapelet +de menus et mièvres souvenirs que personne +sur la terre ne sait plus que moi. C'est donc une +partie de moi qui est morte, la plus vieille, la meilleure. +J'ai perdu le pauvre coeur où la petite fille +que j'étais vivait encore tout entière. Maintenant +personne ne la connaît plus, personne ne se rappelle +la petite Anne, ses jupes courtes, ses rires et +ses mines.</p> + +<p>«Et un jour viendra, qui n'est peut-être pas +bien loin, où je m'en irai à mon tour, laissant seule +dans ce monde ma chère Annette, comme maman +m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, +dur, cruel! On n'y songe jamais, pourtant; on ne +regarde pas autour de soi la mort prendre quelqu'un +à tout instant, comme elle nous prendra +bientôt. Si on la regardait, si on y songeait, si on +n'était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce +qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, +car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous.</p> + +<p>«Je suis si brisée, si désespérée, que je n'ai plus +la force de rien faire. Jour et nuit je pense à ma +pauvre maman, clouée dans cette boîte, enfouie +sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et +dont la vieille figure que j'embrassais avec tant de +bonheur n'est plus qu'une pourriture affreuse. Oh! +quelle horreur, mon ami, quelle horreur!</p> + +<p>«Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, +et je n'ai pas senti toutes ces choses comme aujourd'hui. +Oui, plaignez-moi, pensez à moi, écrivez-moi. +J'ai tant besoin de vous à présent.</p> + +<p>«ANNE.»</p> + +<p>Paris, 25 juillet.</p> + +<p>«Ma pauvre amie,</p> + +<p>«Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je +ne vois pas non plus la vie en rose. Depuis votre +départ je suis perdu, abandonné, sans attache et +sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. +Je pense sans cesse à vous et à notre Annette, +je vous sens loin toutes les deux quand j'aurais +tant besoin que vous fussiez près de moi.</p> + +<p>«C'est extraordinaire comme je vous sens loin +et comme vous me manquez. Jamais, même aux +jours où j'étais jeune, vous ne m'avez été <i>tout</i>, +comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque +temps cette crise, qui doit être un coup de soleil +de l'été de la Saint-Martin. Ce que j'éprouve est +même si bizarre, que je veux vous le raconter. +Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne +peux plus me promener. Autrefois, et même pendant +les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en +aller tout seul par les rues en flânant, distrait par +les gens et les choses, goûtant la joie de voir et le +plaisir de battre le pavé d'un pied joyeux. J'allais +devant moi sans savoir où, pour marcher, pour +respirer, pour rêvasser. Maintenant je ne peux +plus. Dès que je descends dans la rue, une angoisse +m'oppresse, une peur d'aveugle qui a lâché +son chien. Je deviens inquiet exactement comme +un voyageur qui a perdu la trace d'un sentier dans +un bois, et il faut que je rentre. Paris me semble +vide, affreux, troublant. Je me demande: «Où +vais-je aller?» Je me réponds: «Nulle part, puisque +je me promène.» Eh bien, je ne peux pas, je +ne peux plus me promener sans but. La seule +pensée de marcher devant moi m'écrase de fatigue +et m'accable d'ennui. Alors je vais traîner ma mélancolie +au Cercle.</p> + +<p>«Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce +que vous n'êtes plus ici. J'en suis certain. Lorsque +je vous sais à Paris, il n'y a plus de promenade +inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre +sur le premier trottoir venu. Je peux aller partout +parce que vous pouvez être partout. Si je ne vous +aperçois point, je puis au moins trouver Annette +qui est une émanation de vous. Vous me mettez, +l'une et l'autre, de l'espérance plein les rues, l'espérance +de vous reconnaître, soit que vous veniez +de loin vers moi, soit que je vous devine en vous +suivant. Et alors la ville me devient charmante, et +les femmes dont la tournure ressemble à la vôtre +agitent mon coeur de tout le mouvement des rues, +entretiennent mon attente, occupent mes yeux, +me donnent une sorte d'appétit de vous voir.</p> + +<p>«Vous allez me trouver bien égoïste, ma pauvre +amie, moi qui vous parle ainsi de ma solitude de +vieux pigeon roucoulant, alors que vous pleurez +des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis +tant habitué à être gâté par vous, que je crie: «Au +secours» quand je ne vous ai plus.</p> + +<p>«Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de +moi.</p> + +<p>«OLIVIER.»</p> + +<p>«Roncières, 30 juillet.</p> + +<p>«Mon ami,</p> + +<p>«Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir +que vous m'aimez! Je viens de passer par des jours +affreux. J'ai cru vraiment que la douleur allait me +tuer à mon tour. Elle était en moi, comme un bloc +de souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui grossissait +sans cesse, m'étouffait, m'étranglait. Le +médecin qu'on avait appelé, afin qu'il apaisât les +crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par +jour, m'a piquée avec de la morphine, ce qui m'a +rendue presque folle, et les grandes chaleurs que +nous traversons aggravaient mon état, me jetaient +dans une surexcitation qui touchait au délire. Je +suis un peu calmée depuis le gros orage de vendredi. +Il faut vous dire que, depuis le jour de l'enterrement, +je ne pleurais plus du tout, et voilà que, +pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversée, +j'ai senti tout d'un coup que les larmes +commençaient à me sortir des yeux, lentes, rares, +petites, brûlantes. Oh! ces premières larmes, comme +elles font mal! Elles me déchiraient comme si elles +eussent été des griffes, et j'avais la gorge serrée à +ne plus laisser passer mon souffle. Puis, ces larmes +devinrent plus rapides, plus grosses, plus tièdes. +Elles s'échappaient de mes yeux comme d'une +source, et il en venait tant, tant, tant, que mon +mouchoir en fut trempé, et qu'il fallut en prendre +un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait +s'amollir, se fendre, couler par mes yeux.</p> + +<p>«Depuis ce moment-là, je pleure du matin au +soir, et cela me sauve. On finirait par devenir +vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas +pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des +tournées dans le pays, et j'ai tenu à ce qu'il emmenât +Annette afin de la distraire et de la consoler +un peu. Ils s'en vont en voiture ou à cheval jusqu'à +huit ou dix lieues de Roncières, et elle me revient +rose de jeunesse, malgré sa tristesse, et les yeux +tout brillants de vie, tout animés par l'air de la +campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est +beau d'avoir cet âge-là! Je pense que nous allons +rester ici encore quinze jours ou trois semaines; +puis, malgré le mois d'août, nous rentrerons à Paris +pour la raison que vous savez.</p> + +<p>«Je vous envoie tout ce qui me reste de mon +coeur.</p> + +<p>«ANY.»</p> + + +<p>«Paris, 4 août.</p> + +<p>«Je n'y tiens plus, ma chère amie; il faut que +vous reveniez, car il va certainement m'arriver +quelque chose. Je me demande si je ne suis pas +malade, tant j'ai le dégoût de tout ce que je faisais +depuis si longtemps avec un certain plaisir ou avec +une résignation indifférente. D'abord, il fait si +chaud à Paris, que chaque nuit représente un bain +turc de huit ou neuf heures. Je me lève, accablé +par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me +promène pendant une heure ou deux devant une +toile blanche, avec l'intention d'y dessiner quelque +chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans +l'oeil, rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... +Cet effort inutile vers le travail est exaspérant. Je +fais venir des modèles, je les place, et comme ils +me donnent des poses, des mouvements, des +expressions que j'ai peintes à satiété, je les fais se +rhabiller et je les flanque dehors. Vrai, je ne puis +plus rien voir de neuf, et j'en souffre comme si je +devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de +l'oeil ou du cerveau, épuisement de la faculté artiste +ou courbature du nerf optique? Sait-on! il me +semble que j'ai fini de découvrir le coin d'inexploré +qu'il m'a été donné de visiter. Je n'aperçois plus +que ce que tout le monde connaît; je fais ce que +tous les mauvais peintres ont fait; je n'ai plus +qu'une vision et qu'une observation de cuistre. +Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre +des motifs nouveaux me paraissait illimité, et +j'avais, pour les exprimer, une telle variété de +moyens que l'embarras du choix me rendait hésitant. +Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets +entrevus s'est dépeuplé, mon investigation est devenue +impuissante et stérile. Les gens qui passent +n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus en +chaque être humain ce caractère et cette saveur +que j'aimais tant discerner et rendre apparents. +Je crois cependant que je pourrais faire un très joli +portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle vous +ressemble si fort, que je vous confonds dans ma +pensée? Oui, peut-être.</p> + +<p>«Donc, après m'être efforcé d'esquisser un +homme ou une femme qui ne soient pas semblables +à tous les modèles connus, je me décide à +aller déjeuner quelque part, car je n'ai plus le +courage de m'asseoir seul dans ma salle à manger. +Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue de +forêt emprisonnée dans une ville morte. Toutes +les maisons sentent le vide. Sur la chaussée, les +arroseurs lancent des panaches de pluie blanche +qui éclaboussent le pavé de bois d'où s'exhale une +vapeur de goudron mouillé et d'écurie lavée; et +d'un bout à l'autre de la longue descente du parc +Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit cinq ou +six formes noires, passants sans importance, fournisseurs +ou domestiques. L'ombre des platanes +étale au pied des arbres, sur les trottoirs brûlants, +une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode +l'eau répandue qui sèche. L'immobilité des feuilles +dans les branches et de leur silhouette grise sur +l'asphalte, exprime la fatigue de la ville rôtie, +sommeillant et transpirant à la façon d'un ouvrier +endormi sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, +la gueuse, et elle pue affreusement par ses bouches +d'égout, les soupiraux des caves et des cuisines, +les ruisseaux où coule la crasse de ses rues. Alors, +je pense à ces matinées d'été, dans votre verger +plein de petites fleurs champêtres qui donnent à +l'air un goût de miel. Puis, j'entre, écoeuré déjà, +au restaurant où mangent, avec des airs accablés, +des hommes chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, +et dont le front moite reluit. Toutes ces +nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la +glace, le pain mou, le filet flasque, le légume +recuit, le fromage purulent, les fruits mûris à la +devanture. Et je sors avec la nausée, et je retourne +chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'à +l'heure du dîner que je prends au Cercle.</p> + +<p>«J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, +Rocdiane, Landa et bien d'autres, qui m'ennuient +et me fatiguent autant que des orgues de Barbarie. +Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis +quinze ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque +soir, dans ce cercle, qui est, paraît-il, un endroit où +l'on va se distraire. On devrait bien me changer +ma génération dont j'ai les yeux, les oreilles et +l'esprit rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes; +ils s'en vantent et s'entre-félicitent.</p> + +<p>«Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de +minutes entre huit heures et minuit, je rentre me +coucher et je me déshabille en songeant, qu'il +faudra recommencer demain.</p> + +<p>«Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie +de garçon devient intolérable, parce qu'il n'y a +plus rien de nouveau pour moi, sous le soleil. Un +garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on +n'est plus tout cela, il devient dangereux de rester +libre. Dieu, que j'ai aimé ma liberté, jadis, avant +de vous aimer plus qu'elle! Comme elle me pèse +aujourd'hui! La liberté, pour un vieux garçon +comme moi, c'est le vide, le vide partout, c'est le +chemin de la mort, sans rien, dedans pour empêcher +de voir le bout, c'est cette question sans cesse +posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir +pour n'être pas seul? Et je vais de camarade en +camarade, de poignée demain en poignée demain, +mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des +miettes qui ne font pas un morceau—Vous, j'ai +Vous, mon amie, mais vous n'êtes pas à moi. C'est +même peut-être de vous que me vient l'angoisse +dont je souffre, car c'est le désir de votre contact, +de votre présence, du même toit sur nos têtes, des +mêmes murs enfermant nos existences, du même +intérêt serrant nos coeurs, le besoin de cette communauté +d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de +gaîté, de tristesse et aussi de choses matérielles, +qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à moi, +c'est-à-dire que je vole un peu de vous de temps +en temps. Mais je voudrais respirer sans cesse +l'air même que vous respirez, partager tout avec +vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient +à nous deux, sentir que tout ce dont je vis +est à vous autant qu'à moi, le verre dans lequel je +bois, le siège sur lequel je me repose, le pain que +je mange et le feu qui me chauffe.</p> + +<p>«Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine +loin de vous.</p> + +<p>«OLIVIER.»</p> + + +<p>«Roncières, 8 août.</p> + +<p>«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que +vous ne me reconnaîtrez point. Je crois que j'ai +trop pleuré. Il faut que je me repose un peu avant +de revenir, car je ne veux pas me remontrer à +vous comme je suis. Mon mari part pour Paris +après-demain et vous portera de nos nouvelles. +Il compte vous emmener dîner quelque part et me +charge de vous prier de l'attendre chez vous vers +sept heures.</p> + +<p>«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu +mieux, dès que je n'aurai plus cette figure de +déterrée qui me fait peur à moi-même, je retournerai +près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette +et vous, moi aussi, et je veux offrir à chacun de +vous tout ce que je pourrai lui donner, sans voler +l'autre.</p> + +<p>«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré, +pour que vous les baisiez.</p> + +<p>«ANNE.»</p> + +<p>Quand il reçut cette lettre annonçant le retour +encore retardé, Olivier Bertin eut envie, une envie +immodérée, de prendre une voiture pour aller à la +gare, et le train pour aller à Roncières; puis, +songeant que M. de Guilleroy devait revenir le +lendemain, il se résigna et se mit à désirer l'arrivée +du mari avec presque autant d'impatience que si +c'eût été celle de la femme elle-même.</p> + +<p>Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces +vingt-quatre heures d'attente.</p> + +<p>Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les +mains tendues, s'écriant:</p> + +<p>—Ah! cher ami, que je suis heureux de vous +voir!</p> + +<p>L'autre aussi semblait fort satisfait, content +surtout de rentrer à Paris, car la vie n'était pas +gaie en Normandie, depuis trois semaines.</p> + +<p>Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé +à deux places, dans un coin de l'atelier, sous un +dais d'étoffes orientales, et, se reprenant les mains +avec des airs attendris, ils se les serrèrent de +nouveau.</p> + +<p>—Et la comtesse, demanda Bertin, comment +va-t-elle?</p> + +<p>—Oh! pas très bien. Elle a été très touchée, +très affectée, et elle se remet trop lentement. +J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne revient-elle pas?</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la +décider à rentrer ici.</p> + +<p>—Que fait-elle tout le jour?</p> + +<p>—Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère. +Ça n'est pas bon pour elle. Je voudrais bien qu'elle +se décidât à changer d'air, à quitter l'endroit où +ça s'est passé, vous comprenez?</p> + +<p>—Et Annette?</p> + +<p>—Oh! elle, une fleur épanouie!</p> + +<p>Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:</p> + +<p>—A-t-elle eu beaucoup de chagrin?</p> + +<p>—Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, +du chagrin de dix-huit ans, ça ne tient pas.</p> + +<p>Après un silence, Guilleroy reprit:</p> + +<p>—Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien +besoin de me dégourdir, moi, d'entendre du bruit +et de voir du mouvement.</p> + +<p>—Mais, en cette saison, il me semble que le +café des Ambassadeurs est indiqué.</p> + +<p>Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers +les Champs-Elysées. Guilleroy, agité par cet éveil +des Parisiens qui rentrent et pour qui la ville, après +chaque absence, semble rajeunie et pleine de surprises +possibles, interrogeait le peintre sur mille +détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait +dit, et Olivier, après d'indifférentes réponses où +se reflétait tout l'ennui de sa solitude, parlait de +Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à recueillir +autour de lui ce quelque chose de presque +matériel que laissent en nous les gens qu'on vient +de voir, subtile émanation des êtres qu'on emporte +en les quittant, qu'on garde en soi quelques heures +et qui s'évapore dans l'air nouveau.</p> + +<p>Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville +et sur la grande avenue où commençaient à sautiller +sous les feuillages les refrains alertes des +concerts en plein vent. Les deux hommes, assis +au balcon du café des Ambassadeurs, regardaient +sous eux les bancs et les chaises encore vides de +l'enceinte fermée jusqu'au petit théâtre où les +chanteuses, dans la clarté blafarde des globes +électriques et du jour mêlés, étalaient leurs toilettes +éclatantes et la teinte rosé de leur chair. Des +odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles +chaudes, flottaient dans les imperceptibles brises +que se renvoyaient les marronniers, et quand une +femme passait, cherchant sa place réservée, suivie +d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le +parfum capiteux et frais de ses robes et de son corps.</p> + +<p>Guilleroy, radieux, murmura:</p> + +<p>—Oh! j'aime mieux être ici que là-bas.</p> + +<p>—Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux +être là-bas qu'ici.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été.</p> + +<p>—Eh! mon cher, c'est toujours Paris.</p> + +<p>Le député semblait être dans un jour de contentement, +dans un de ces rares jours d'effervescence +égrillarde où les hommes graves font des bêtises. +Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine +avec trois maigres jeunes messieurs superlativement +corrects, et il interrogeait sournoisement +Olivier sur toutes les filles connues et cotées dont +il entendait chaque jour citer les noms. Puis il +murmura avec un ton de profond regret:</p> + +<p>—Vous avez de la chance d'être resté garçon, +vous. Vous pouvez faire et voir tant de choses.</p> + +<p>Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux +qu'une pensée harcelle, il prit Guilleroy pour confident +de ses tristesses et de son isolement. Quand +il eut tout dit, récité jusqu'au bout la litanie de ses +mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le +besoin de soulager son coeur, combien il eût désiré +l'amour et le frôlement d'une femme installée à +son côté, le comte, à son tour, convint que le mariage +avait du bon. Retrouvant alors son éloquence +parlementaire pour vanter la douceur de sa vie +intérieure, il fit de la comtesse un grand éloge, +qu'Olivier approuvait gravement par de fréquents +mouvements de tête.</p> + +<p>Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux +de ce bonheur intime que Guilleroy célébrait par +devoir, le peintre finit par murmurer, avec une +conviction sincère:</p> + +<p>—Oui, vous avez eu de la chance, vous!</p> + +<p>Le député, flatté, en convint; puis il reprit:</p> + +<p>—Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, +elle me donne du souci en ce moment! Tenez, +puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez +aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera, +vous, car vous êtes son meilleur ami; tandis qu'un +mari..., vous savez...</p> + +<p>Olivier, ravi, reprit:</p> + +<p>—Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., +croyez-vous que cela ne la contrariera pas +de me voir arriver ainsi?</p> + +<p>—Non, pas du tout; allez donc, mon cher.</p> + +<p>—J'y consens alors. Je partirai demain par le +train d'une heure. Faut-il lui envoyer une dépêche?</p> + +<p>—Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin +que vous trouviez une voiture à la gare.</p> + +<p>Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent +aux boulevards; mais au bout d'une demi-heure à +peine, le comte soudain quitta le peintre, sous le +prétexte d'une affaire urgente qu'il avait tout à +fait oubliée.</p> + + + +<br><br><br> + +<h3>II</h3> +<br> + +<p>La comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir, +venaient de s'asseoir face à face, pour déjeuner, +dans la vaste salle de Roncières. Les portraits +d'aïeux, naïvement peints, l'un en cuirasse, un +autre en justaucorps, celui-ci poudré en officier +des gardes françaises, celui-là en colonel de la +Restauration, alignaient sur les murs la collection +des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la +dorure tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, +commençaient à servir les deux femmes silencieuses; +et les mouches faisaient autour du lustre +en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit +nuage de points noirs tourbillonnant et bourdonnant.</p> + +<p>—Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait +un peu frais ici.</p> + +<p>Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au +plafond, et larges comme des baies, furent ouvertes +à deux battants. Un souffle d'air tiède, portant des +odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de +campagne, entra brusquement par ces trois grands +trous, se mêlant à l'air un peu humide de la pièce +profonde enfermée dans les murs épais du château.</p> + +<p>—Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant à +pleine gorge.</p> + +<p>Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers +le dehors et regardaient au-dessous d'un ciel bleu +clair, un peu voilé par cette brume de midi qui +miroite sur les terres imprégnées de soleil, la +longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres +de place en place et ses perspectives ouvertes au +loin sur la campagne jaune illuminée jusqu'à +l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres.</p> + +<p>—Nous ferons une longue promenade après déjeuner, +dit la comtesse. Nous pourrons aller à pied +jusqu'à Berville, en suivant la rivière, car il ferait +trop chaud dans la plaine.</p> + +<p>—Oui, maman, et nous prendrons Julio pour +faire lever des perdrix.</p> + +<p>—Tu sais que ton père le défend.</p> + +<p>—Oh, puisque papa est à Paris! C'est si amusant +de voir Julio en arrêt. Tiens, le voici qui taquine +les vaches. Dieu, qu'il est drôle!</p> + +<p>Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à +une fenêtre d'où elle cria: «Hardi, Julio, hardi!»</p> + +<p>Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées +d'herbe, accablées de chaleur, se reposaient couchées +sur le flanc, le ventre saillant, repoussé par +la pression du sol. Allant de l'une à l'autre avec +des aboiements, des gambades folles, une colère +gaie, furieuse et feinte, un épagneul de chasse, +svelte, blanc et roux, dont les oreilles frisées s'envolaient +à chaque bond, s'acharnait à faire lever +les trois grosses bêtes qui ne voulaient pas. C'était +là, assurément, le jeu favori du chien, qui devait +le recommencer chaque fois qu'il apercevait les +vaches étendues. Elles, mécontentes, pas effrayées, +le regardaient de leurs gros yeux mouillés, en +tournant la tête pour le suivre.</p> + +<p>Annette, de sa fenêtre, cria:</p> + +<p>—Apporte, Julio, apporte.</p> + +<p>Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus +fort, s'aventurait jusqu'à la croupe, en feignant de +vouloir mordre. Elles commençaient à s'inquiéter, +et les frissons nerveux de leur peau pour chasser +les mouches devenaient plus fréquents et plus +longs.</p> + +<p>Soudain le chien, emporté par une course qu'il +ne put maîtriser à temps, arriva en plein élan si +près d'une vache, que, pour ne point se culbuter +contre elle, il dut sauter par-dessus. Frôlé par le +bond, le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la +tête, se redressa ensuite avec lenteur sur ses quatre +jambes, en reniflant fortement. Le voyant debout, +les deux autres aussitôt l'imitèrent; et Julio se mit +à danser autour d'eux une danse de triomphe, +tandis qu'Annette le félicitait.</p> + +<p>—Bravo, Julio, bravo!</p> + +<p>—Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner, +mon enfant.</p> + +<p>Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour +sur ses yeux, annonça:</p> + +<p>—Tiens! le porteur du télégraphe.</p> + +<p>Dans le sentier invisible, perdu au milieu des +blés et des avoines, une blouse bleue semblait glisser +à la surface des épis, et s'en venait vers le +château, au pas cadencé de l'homme.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu +que ce ne soit pas une mauvaise nouvelle!</p> + +<p>Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse +si longtemps en nous la mort d'un être aimé +trouvée dans une dépêche. Elle ne pouvait maintenant +déchirer la bande collée pour ouvrir le petit +papier bleu, sans sentir trembler ses doigts et +s'émouvoir son âme, et croire que de ces plis si +longs à défaire allait sortir un chagrin qui ferait de +nouveau couler ses larmes.</p> + +<p>Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune, +aimait tout l'inconnu qui vient à nous. Son coeur, +que la vie venait pour la première fois de meurtrir, +ne pouvait attendre que des joies de la sacoche +noire et redoutable attachée au flanc des piétons +de la poste, qui sèment tant d'émotions par +les rues des villes et les chemins des champs.</p> + +<p>La comtesse ne mangeait plus, suivant en son +esprit cet homme qui venait vers elle, porteur de +quelques mots écrits, de quelques mots dont elle +serait peut-être blessée comme d'un coup de couteau +à la gorge. L'angoisse de savoir la rendait +haletante, et elle cherchait à deviner quelle était +cette nouvelle si pressée. A quel sujet? De qui? +La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il malade? +Mort peut-être aussi?</p> + +<p>Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent +interminables; puis quand elle eut déchiré la dépêche +et reconnu le nom de son mari, elle lut: +«Je t'annonce que notre ami Bertin part pour +Roncières par le train d'une heure. Envoie phaéton +gare. Tendresses.»</p> + +<p>—Eh bien, maman? disait Annette.</p> + +<p>—C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.</p> + +<p>—Ah! quelle chance! Et quand?</p> + +<p>—Tantôt.</p> + +<p>—A quatre heures?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Oh! qu'il est gentil!</p> + +<p>Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau +depuis quelque temps grandissait en elle, et +la brusque arrivée du peintre lui semblait une menace +aussi pénible que tout ce qu'elle avait pu +prévoir.</p> + +<p>—Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à +sa fille.</p> + +<p>—Et toi, maman, tu ne viendras pas!</p> + +<p>—Non, je vous attendrai ici.</p> + +<p>—Pourquoi? Ça lui fera de la peine.</p> + +<p>—Je ne me sens pas très bien.</p> + +<p>—Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout +à l'heure.</p> + +<p>—Oui, mais le déjeuner m'a fait mal.</p> + +<p>—D'ici là, tu iras mieux.</p> + +<p>—Non, je vais même monter dans ma chambre. +Fais-moi prévenir dès que vous serez arrivés.</p> + +<p>—Oui, maman.</p> + +<p>Puis, après avoir donné des ordres pour qu'on +attelât le phaéton à l'heure voulue et qu'on préparât +l'appartement, la comtesse rentra chez elle +et s'enferma.</p> + +<p>Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans +souffrance, accidentée seulement par l'affection +d'Olivier, et agitée par le souci de la conserver. +Elle y avait réussi, toujours victorieuse dans cette +lutte. Son coeur, bercé par les succès et la louange, +devenu un coeur exigeant de belle mondaine à qui +sont dues toutes les douceurs de la terre, après +avoir consenti à un mariage brillant, où l'inclination +n'entrait pour rien, après avoir ensuite accepté +l'amour comme le complément d'une existence +heureuse, après avoir pris son parti d'une liaison +coupable, beaucoup par entraînement, un peu par +religion pour le sentiment lui-même, par compensation +au train-train vulgaire de l'existence, s'était +cantonné, barricadé dans ce bonheur que le hasard +lui avait fait, sans autre désir que de le défendre +contre les surprises de chaque jour. Elle avait +donc accepté avec une bienveillance de jolie femme +les événements agréables qui se présentaient, et, +peu aventureuse, peu harcelée par des besoins +nouveaux et des démangeaisons d'inconnu, mais +tendre, tenace et prévoyante, contente du présent, +inquiète, par nature, du lendemain, elle avait su +jouir des éléments que lui fournissait le Destin +avec une prudence économe et sagace.</p> + +<p>Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se +l'avouer, s'était glissée dans son âme la préoccupation +obscure des jours qui passent, de l'âge qui +vient. C'était en sa pensée quelque chose comme +une petite démangeaison qui ne cessait jamais. +Mais sachant bien que cette descente de la vie +était sans fond, qu'une fois commencée on ne +l'arrêtait plus, et cédant à l'instinct du danger, +elle ferma les yeux en se laissant glisser afin de +conserver son rêve, de ne pas avoir le vertige de +l'abîme et le désespoir de l'impuissance.</p> + +<p>Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil +factice de rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette +apparut à côté d'elle avec la fraîcheur +de ses dix-huit années, au lieu de souffrir de ce +voisinage, elle fut fière, au contraire, de pouvoir +être préférée, dans la grâce savante de sa maturité, +à cette fillette épanouie dans l'éclat radieux +de la première jeunesse.</p> + +<p>Elle se croyait même au début d'une période +heureuse et tranquille quand la mort de sa mère +vint la frapper en plein coeur. Ce fut, pendant les +premiers jours, un de ces désespoirs profonds qui +ne laissent place à nulle autre pensée. Elle restait +du matin au soir abîmée dans la désolation, cherchant +à se rappeler mille choses de la morte, des +paroles familières, sa figure d'autrefois, des robes +qu'elle avait portées jadis, comme si elle eût +amassé au fond de sa mémoire des reliques, et recueilli +dans le passé disparu tous les intimes et +menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles +rêveries. Puis quand elle fut arrivée ainsi à un tel +paroxysme de désespoir, qu'elle avait à tout instant +des crises de nerfs et des syncopes, toute cette +peine accumulée jaillit en larmes, et, jour et nuit, +coula de ses yeux.</p> + +<p>Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait +et venait d'ouvrir les volets et les rideaux en +demandant: «Comment va Madame aujourd'hui?» +elle répondit, se sentant épuisée et courbaturée à +force d'avoir pleuré: «Oh! pas du tout. Vraiment, +je n'en puis plus.»</p> + +<p>La domestique qui tenait le plateau portant le +thé regarda sa maîtresse, et émue de la voir si pâle +dans la blancheur du lit, elle balbutia avec un +accent triste et sincère:</p> + +<p>—En effet, Madame a très mauvaise mine. +Madame ferait bien de se soigner.</p> + +<p>Le ton dont cela fut dit enfonça au coeur de la +comtesse une petite piqûre comme d'une pointe +d'aiguille, et dès que la bonne fut partie, elle se +leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire +à glace.</p> + +<p>Elle demeura stupéfaite en face d'elle-même, +effrayée de ses joues creuses, de ses yeux rouges, +du ravage produit sur elle par ces quelques jours +de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si +bien, qu'elle avait si souvent regardé en tant de +miroirs divers, dont elle savait toutes les expressions, +toutes les gentillesses, tous les sourires, +dont elle avait déjà bien des fois corrigé la pâleur, +réparé les petites fatigues, détruit les rides légères +apparues au trop grand jour, au coin des yeux, lui +sembla tout à coup celui d'une autre femme, un +visage nouveau qui se décomposait, irréparablement +malade.</p> + +<p>Pour se mieux voir, pour mieux constater ce +mal inattendu, elle s'approcha jusqu'à toucher la +glace du front, si bien que son haleine, répandant +une buée sur le verre, obscurcit, effaça presque +l'image blême qu'elle contemplait. Elle dut alors +prendre un mouchoir pour essuyer la brume de +son souffle, et frissonnante d'une émotion bizarre, +elle fit un long et patient examen des altérations +de son visage. D'un doigt léger elle tendit la peau +des joues, lissa celle du front, releva les cheveux, +retourna les paupières pour regarder le blanc de +l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents +un peu ternies où des points d'or brillaient, s'inquiéta +des gencives livides et de la teinte jaune de +la chair au-dessus des joues et sur les tempes.</p> + +<p>Elle mettait à cette revue de la beauté défaillante +tant d'attention qu'elle n'entendit pas ouvrir la +porte, et qu'elle tressaillit jusqu'au coeur quand sa +femme de chambre, debout derrière elle, lui dit:</p> + +<p>—Madame a oublié de prendre son thé.</p> + +<p>La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, +et la domestique, devinant sa pensée, reprit:</p> + +<p>—Madame a trop pleuré, il n'y a rien de pire +que les larmes pour vider la peau. C'est le sang +qui tourne en eau.</p> + +<p>Comme la comtesse ajoutait tristement:</p> + +<p>—Il y a aussi l'âge.</p> + +<p>La bonne se récria:</p> + +<p>—Oh! oh! Madame n'en est pas là! En quelques +jours de repos il n'y paraîtra plus. Mais il +faut que Madame se promène et prenne bien garde +de ne pas pleurer.</p> + +<p>Aussitôt qu'elle fut habillée, la comtesse descendit +au parc, et pour la première fois depuis la mort +de sa mère, elle alla visiter le petit verger où elle +aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis +elle gagna la rivière et marcha le long de l'eau +jusqu'à l'heure du déjeuner.</p> + +<p>En s'asseyant à la table en face de son mari, à +côté de sa fille, elle demanda pour savoir leur +pensée:</p> + +<p>—Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois être +moins pâle.</p> + +<p>Le comte répondit:</p> + +<p>—Oh! vous avez encore bien mauvaise mine.</p> + +<p>Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui +mouilla les yeux, car elle avait pris l'habitude des +larmes.</p> + +<p>Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, +soit qu'elle pensât à sa mère, soit qu'elle +pensât à elle-même, elle sentit à tout moment des +sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupières, +mais pour ne pas les laisser s'épandre et +lui raviner les joues, elle les retenait en elle, et +par un effort surhumain de volonté, entraînant sa +pensée sur des choses étrangères, la maîtrisant, +la dominant, l'écartant de ses peines, elle s'efforçait +de se consoler, de se distraire, de ne plus songer +aux choses tristes, afin de retrouver la santé +de son teint.</p> + +<p>Elle ne voulait pas surtout retourner à Paris et +revoir Olivier Bertin avant d'être redevenue elle-même. +Comprenant qu'elle avait trop maigri, que +la chair des femmes de son âge a besoin d'être +pleine pour se conserver fraîche, elle cherchait de +l'appétit sur les routes et dans les bois voisins, et +bien qu'elle rentrât fatiguée et sans faim, elle +s'efforçait de manger beaucoup.</p> + +<p>Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point +son obstination. Enfin, devant sa résistance invincible, +il déclara qu'il s'en allait seul, laissant la comtesse +libre de revenir lorsqu'elle y serait disposée.</p> + +<p>Elle reçut le lendemain la dépêche annonçant +l'arrivée d'Olivier.</p> + +<p>Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur +de son premier regard. Elle aurait désiré attendre +encore une semaine ou deux. En une semaine, en +se soignant, on peut changer tout à fait de visage, +puisque les femmes, même bien portantes et jeunes, +sous la moindre influence sont méconnaissables +du jour au lendemain. Mais l'idée d'apparaître en +plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans +cette lumière du mois d'août, à côté d'Annette si +fraîche, l'inquiéta tellement, qu'elle se décida tout +de suite à ne point aller à la gare et à l'attendre +dans la demi-ombre du salon.</p> + +<p>Elle était montée dans sa chambre et songeait. +Des souffles de chaleur remuaient de temps en +temps les rideaux. Le chant des cris-cris emplissait +l'air. Jamais encore elle ne s'était sentie si +triste. Ce n'était plus la grande douleur écrasante +qui avait broyé son coeur, qui l'avait déchirée, +anéantie, devant le corps sans âme de la vieille +maman bien-aimée. Cette douleur qu'elle avait +crue inguérissable s'était, en quelques jours, atténuée +jusqu'à n'être qu'une souffrance du souvenir; +mais elle se sentait emportée maintenant +noyée dans un flot profond de mélancolie où elle +était entrée tout doucement, et dont elle ne sortirait +plus.</p> + +<p>Elle avait envie de pleurer, une envie irrésistible—et +ne voulait pas. Chaque fois qu'elle sentait +ses paupières humides, elle les essuyait vivement, +se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les +grands arbres des futaies les corbeaux promenant +dans le ciel bleu leur vol noir et lent.</p> + +<p>Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un +coup d'oeil, effaçait la trace d'une larme en effleurant +le coin de l'oeil avec la houppe de poudre de riz, +et elle regardait l'heure en cherchant à deviner à +quel point de la route il pouvait bien être arrivé.</p> + +<p>Comme toutes les femmes qu'emporte une détresse +d'âme irraisonnée ou réelle, elle se rattachait +à lui avec une tendresse éperdue. N'était-il +pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout +ce que devient un être quand on l'aime uniquement +et qu'on se sent vieillir!</p> + +<p>Soudain elle entendit au loin le claquement d'un +fouet, courut à la fenêtre et vit le phaéton qui faisait +le tour de la pelouse au grand trot des deux +chevaux. Assis à côté d'Annette, dans le fond de +la voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant +la comtesse, et elle répondit à ce signe par +des bonjours jetés des deux mains. Puis elle descendit, +le coeur battant, mais heureuse à présent, +toute vibrante de la joie de le sentir si près, de lui +parler et de le voir.</p> + +<p>Ils se rencontrèrent dans l'antichambre, devant +la porte du salon.</p> + +<p>Il ouvrit les bras vers elle avec un irrésistible +élan, et d'une voix que chauffait une émotion +vraie:</p> + +<p>—Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je +vous embrasse!</p> + +<p>Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre +lui en tendant ses joues, et pendant qu'il appuyait +ses lèvres, elle murmura dans son oreille: «Je +t'aime.»</p> + +<p>Puis Olivier, sans lâcher ses mains qu'il serrait, +la regarda, disant:</p> + +<p>—Voyons cette triste figure?</p> + +<p>Elle se sentait défaillir. Il reprit:</p> + +<p>—Oui, un peu pâlotte; mais ça n'est rien.</p> + +<p>Pour le remercier, elle balbutia:</p> + +<p>—Ah! cher ami, cher ami!—ne trouvant pas +autre chose à dire.</p> + +<p>Mais il s'était retourné, cherchant derrière lui +Annette disparue, et brusquement:</p> + +<p>—Est-ce étrange, hein, de voir votre fille en +deuil?</p> + +<p>—Pourquoi? demanda la comtesse.</p> + +<p>Il s'écria, avec une animation extraordinaire:</p> + +<p>—Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait +peint par moi, c'est mon portrait! C'est vous, +telle que je vous ai rencontrée autrefois en entrant +chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette +porte où vous avez passé sous mon regard, comme +une frégate passe sous le canon d'un fort. Sacristi! +quand j'ai aperçu à la gare, tout à l'heure, la petite +debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil +de ses cheveux autour du visage, mon sang n'a fait +qu'un tour. J'ai cru que j'allais pleurer. Je vous +dis que c'est à devenir fou quand on vous a connue +comme moi, qui vous ai regardée mieux que personne +et aimée plus que personne, et reproduite +en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai bien +pensé que vous me l'aviez envoyée toute seule au +chemin de fer pour me donner cet étonnement. +Dieu de Dieu, que j'ai été surpris! Je vous dis que +c'est à devenir fou!</p> + +<p>Il cria:</p> + +<p>—Annette, Nané.</p> + +<p>La voix de la jeune fille répondit du dehors, car +elle donnait du sucre aux chevaux.</p> + +<p>—Voilà, voilà!</p> + +<p>—Viens donc ici.</p> + +<p>Elle accourut.</p> + +<p>—Tiens, mets-toi tout près de ta mère.</p> + +<p>Elle s'y plaça, et il les compara; mais il répétait +machinalement, sans conviction: «Oui, c'est étonnant, +c'est étonnant,» car elles se ressemblaient +moins côte à côte qu'avant de quitter Paris, la jeune +fille ayant pris en cette toilette noire une expression +nouvelle de jeunesse lumineuse, tandis que la mère +n'avait plus depuis longtemps cette flambée des +cheveux et du teint dont elle avait jadis ébloui et +grisé le peintre en le rencontrant pour la première +fois.</p> + +<p>Puis la comtesse et lui entrèrent au salon. Il +semblait radieux.</p> + +<p>—Ah! la bonne idée que j'ai eue de venir!—disait-il. +Il se reprit:—Non, c'est votre mari qui +l'a eue pour moi. Il m'a chargé de vous ramener. +Et moi, savez-vous ce que je vous propose?—Non, +n'est-ce pas?—Eh bien, je vous propose au +contraire de rester ici. Par ces chaleurs, Paris est +odieux, tandis que la campagne est délicieuse. +Dieu! qu'il fait bon!</p> + +<p>La tombée du soir imprégnait le parc de fraîcheur, +faisait frissonner les arbres et s'exhaler de +la terre des vapeurs imperceptibles qui jetaient sur +l'horizon un léger voile transparent. Les trois +vaches, debout et la tête basse, broutaient, avec +avidité, et quatre paons, avec un fort bruit d'ailes, +montaient se percher dans un cèdre où ils avaient +coutume de dormir, sous les fenêtres du château. +Des chiens aboyaient au loin par la campagne, et +dans l'air tranquille de cette fin de jour passaient +des appels de voix humaines, des phrases jetées à +travers les champs, d'une pièce de terre à l'autre, +et ces cris courts et gutturaux avec lesquels on +conduit les bêtes.</p> + +<p>Le peintre, nu-tête, les yeux brillants, respirait +à pleine gorge; et comme la comtesse le regardait:</p> + +<p>—Voilà le bonheur, dit-il.</p> + +<p>Elle se rapprocha de lui.</p> + +<p>—Il ne dure jamais.</p> + +<p>—Prenons-le quand il vient.</p> + +<p>Elle, alors, avec un sourire:</p> + +<p>—Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne.</p> + +<p>—Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y +trouve. Je ne saurais plus vivre en un endroit où +vous n'êtes pas. Quand on est jeune, on peut être +amoureux de loin, par lettres, par pensées, par +exaltation pure, peut-être parce qu'on sent la vie +devant soi, peut-être aussi parce qu'on a plus de +passion que de besoins du coeur; à mon âge, au +contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, +c'est un pansement de l'âme, qui ne battant +plus que d'une aile s'envole moins dans l'idéal. Le +coeur n'a plus d'extase, mais des exigences égoïstes. +Et puis, je sens très bien que je n'ai pas de temps +à perdre pour jouir de mon reste.</p> + +<p>—Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main.</p> + +<p>Il répétait:</p> + +<p>—Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le +montre, mes cheveux, mon caractère qui change, +la tristesse qui vient. Sacristi, voilà une chose que +je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on +m'eût dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je +deviendrais triste sans raison, inquiet, mécontent +de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela prouve que +mon coeur aussi a vieilli.</p> + +<p>Elle répondit avec une certitude profonde:</p> + +<p>—Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas +changé. Si, il a rajeuni peut-être. Il a eu vingt ans, +il n'en a plus que seize.</p> + +<p>Ils restèrent longtemps à causer ainsi dans la fenêtre +ouverte, mêlés à l'âme du soir, tout près l'un +de l'autre, plus près qu'ils n'avaient jamais été, en +cette heure de tendresse, crépusculaire comme +l'heure du jour.</p> + +<p>Un domestique entra, annonçant:</p> + +<p>—Madame la comtesse est servie.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Vous avez prévenu ma fille?</p> + +<p>—Mademoiselle est dans la salle à manger.</p> + +<p>Ils s'assirent à table, tous les trois. Les volets +étaient clos, et deux grands candélabres de six +bougies, éclairant le visage d'Annette, lui faisaient +une tête poudrée d'or. Bertin, souriant, ne cessait +de la regarder.</p> + +<p>—Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il.</p> + +<p>Et il se tournait vers la comtesse en admirant la +fille, comme pour remercier la mère de lui avoir +donné ce plaisir.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune +s'était levée sur les arbres du parc. Leur masse +sombre avait l'air d'une grande île, et la campagne +au delà semblait une mer cachée sous la petite +brume qui flottait au ras des plaines.</p> + +<p>—Oh! maman, allons nous promener, dit Annette.</p> + +<p>La comtesse y consentit.</p> + +<p>—Je prends Julio.</p> + +<p>—Oui, si tu veux.</p> + +<p>Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en +s'amusant avec le chien. Lorsqu'ils longèrent la +pelouse, ils entendirent le souffle des vaches qui, +réveillées et sentant leur ennemi, levaient la tête +pour regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune +effilait entre les branches une pluie de rayons fins +qui glissaient jusqu'à terre en mouillant les feuilles +et se répandaient sur le chemin par petites flaques +de clarté jaune. Annette et Julio couraient, semblaient +avoir sous cette nuit sereine le même coeur +joyeux et vide, dont l'ivresse partait en gambades.</p> + +<p>Dans les clairières où l'onde lunaire descendait +ainsi qu'en des puits, la jeune fille passait comme +une apparition, et le peintre la rappelait, émerveillé +de cette vision noire, dont le clair visage +brillait. Puis, quand elle était repartie, il prenait +et serrait la main de la comtesse, et souvent cherchait +ses lèvres en traversant des ombres plus +épaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette +avait ravivé l'impatience de son coeur.</p> + +<p>Ils gagnèrent enfin le bord de la plaine, où l'on +devinait à peine au loin, de place en place, les +bouquets d'arbres des fermes. A travers la buée de +lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait, +et le silence léger, le silence vivant de ce grand espace +lumineux et tiède était plein de l'inexprimable +espoir, de l'indéfinissable attente qui rendent +si douces les nuits d'été. Très haut dans le ciel, +quelques petits nuages longs et minces semblaient +faits d'écailles d'argent. En demeurant quelques +secondes immobile, on entendait dans cette paix +nocturne un confus et continu murmure de vie, +mille bruits frêles dont l'harmonie ressemblait d'abord +à du silence.</p> + +<p>Une caille, dans un pré voisin, jetait son double +cri, et Julio, les oreilles dressées, s'en alla à pas +furtifs vers les deux notes de flûte de l'oiseau. Annette +le suivit, aussi légère que lui, retenant son +souffle et se baissant.</p> + +<p>—Ah! dit la comtesse restée seule avec le peintre, +pourquoi les moments comme celui-ci passent-ils +si vite? On ne peut rien tenir, on ne peut rien +garder. On n'a même pas le temps de goûter ce qui +est bon. C'est déjà fini.</p> + +<p>Olivier lui baisa la main et reprit en souriant:</p> + +<p>—Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je +suis tout à l'heure présente.</p> + +<p>Elle murmura:</p> + +<p>—Vous ne m'aimez pas comme je vous aime!</p> + +<p>—Ah! par exemple! ...</p> + +<p>Elle l'interrompit:</p> + +<p>—Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez +fort bien avant dîner, une femme qui satisfait +les besoins de votre coeur, une femme qui ne vous +a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur +dans votre vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, +j'ai la conscience, j'ai la joie ardente de vous avoir +été bonne, utile et secourable. Vous avez aimé, +vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi +d'agréable, mes attentions pour vous, mon admiration, +mon souci de vous plaire, ma passion, le +don complet que je vous ai fait de mon être intime.</p> + +<p>Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! +Oh, cela je le sens comme on sent un courant +d'air froid. Vous aimez en moi mille choses, +ma beauté, qui s'en va, mon dévouement, l'esprit +qu'on me trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le +monde, celle que j'ai de vous dans mon coeur; mais +ce n'est pas moi, moi, rien que moi, comprenez-vous?</p> + +<p>Il eut un petit rire amical:</p> + +<p>—Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me +faites une scène de reproches très inattendue.</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre +comment je vous aime, moi! Voyons, je +cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à vous, +et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma +chair et de mon âme une ivresse indicible de vous +appartenir, et un besoin irrésistible de vous donner +davantage de moi. Je voudrais me sacrifier d'une +façon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand +on aime, que de donner, de donner toujours, tout, +tout, sa vie, sa pensée, son corps, tout ce qu'on a, +et de bien sentir qu'on donne et d'être prête à tout +risquer pour donner plus encore. Je vous aime, +jusqu'à aimer souffrir pour vous, jusqu'à aimer +mes inquiétudes, mes tourments, mes jalousies, la +peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre +pour moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai +découvert, un vous qui n'est pas celui du monde, +celui qu'on admire, celui qu'on connaît, un vous +qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne +peut pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, +car j'ai, pour le regarder, des yeux qui ne voient +plus que lui. Mais on ne peut pas dire ces choses. +Il n'y a pas de mots pour les exprimer.</p> + +<p>Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite:</p> + +<p>—Chère, chère, chère Any.</p> + +<p>Julio revenait en bondissant, sans avoir trouvé +la caille qui s'était tue à son approche, et Annette +le suivait toujours, essoufflée d'avoir couru.</p> + +<p>—Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne à +vous, monsieur le peintre!</p> + +<p>Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrèrent, +marchant ainsi, lui entre elles, sous les +arbres noirs. Ils ne parlaient plus. Il avançait, possédé +par elles, pénétré par une sorte de fluide féminin +dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait +pas à les voir, puisqu'il les avait contre lui, et +même il fermait les yeux pour mieux les sentir. +Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant +lui, épris d'elles, de celle de gauche comme +de celle de droite, sans savoir laquelle était à gauche, +laquelle était à droite, laquelle était la mère, +laquelle était la fille. Il s'abandonnait volontairement +avec une sensualité inconsciente et raffinée +au trouble de cette sensation. Il cherchait même à +les mêler dans son coeur, à ne plus les distinguer +dans sa pensée, et il berçait son désir au charme +de cette confusion. N'était-ce pas une seule femme +que cette mère et cette fille si pareilles? et la fille +ne semblait-elle pas venue sur la terre uniquement +pour rajeunir son amour ancien pour là mère?</p> + +<p>Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château, +il lui sembla qu'il venait de passer les plus délicieuses +minutes de sa vie, de subir la plus étrange, +la plus inanalysable et la plus complète émotion que +pût goûter un homme, grisé d'une même tendresse +par la séduction émanée de deux femmes.</p> + +<p>—Ah! l'exquise soirée! dit-il, dès qu'il se retrouva +entre elles à la lumière des lampes.</p> + +<p>Annette s'écria:</p> + +<p>—Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je +passerais toute la nuit à me promener quand il fait +beau.</p> + +<p>La comtesse regarda la pendule:</p> + +<p>—Oh! il est onze heures et demie. Il faut se +coucher, mon enfant.</p> + +<p>Ils se séparèrent, chacun allant vers son appartement. +Seule, la jeune fille qui n'avait pas envie +de se mettre au lit, dormit bien vite.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure ordinaire, lorsque la +femme de chambre, après avoir ouvert les rideaux +et les auvents, apporta le thé et regarda sa maîtresse +encore ensommeillée, elle lui dit:</p> + +<p>—Madame a déjà meilleure mine aujourd'hui.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Oh! oui. La figure de Madame est plus reposée.</p> + +<p>La comtesse, sans s'être encore regardée, savait +bien que c'était vrai. Son coeur était léger, elle ne +le sentait pas battre, et elle se sentait vivre. Le +sang qui coulait en ses veines n'était plus rapide +comme la veille, chaud et chargé de fièvre, promenant +en toute sa chair de l'énervement et de +l'inquiétude, mais il y répandait un tiède bien-être, +et aussi de la confiance heureuse.</p> + +<p>Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir +dans la glace. Elle fut un peu surprise, car elle se +sentait si bien qu'elle s'attendait à se trouver rajeunie, +en une seule nuit, de plusieurs années. +Puis elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, +après s'être encore regardée, elle se résigna à constater +qu'elle avait seulement le teint plus clair, +les yeux moins fatigués, les lèvres plus vives que +la veille. Comme son âme était contente, elle ne +pouvait s'attrister, et elle sourit en pensant: «Oui, +dans quelques jours, je serai tout à fait bien. J'ai +été trop éprouvée pour me remettre si vite.»</p> + +<p>Mais elle resta longtemps, très longtemps assise +devant sa table de toilette où étaient étalés, dans +un ordre gracieux, sur une nappe de mousseline +bordée de dentelles, devant un beau miroir de +cristal taillé, tous ses petits instruments de coquetterie +à manche d'ivoire portant son chiffre coiffé +d'une couronne. Ils étaient là, innombrables, jolis, +différents, destinés à des besognes délicates et secrètes, +les uns en acier, fins et coupants, de formes +bizarres, comme des outils de chirurgie pour +opérer des bobos d'enfant, les autres ronds et doux, +en plume, en duvet, en peau de bêtes inconnues, +faits pour étendre sur la chair tendre la caresse +des poudres odorantes, des parfums gras ou liquides.</p> + +<p>Longtemps elle les mania de ses doigts savants, +promena de ses lèvres à ses tempes leur toucher +plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les nuances +imparfaitement retrouvées, soulignant les yeux, +soignant les cils. Quand elle descendit enfin, elle +était à peu près sûre que le premier regard qu'il +lui jetterait ne serait pas trop défavorable.</p> + +<p>—Où est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique +rencontré dans le vestibule.</p> + +<p>L'homme répondit:</p> + +<p>—M. Bertin est dans le verger, en train de faire +une partie de lawn-tennis avec mademoiselle.</p> + +<p>Elle les entendit de loin crier les points.</p> + +<p>L'une après l'autre, la voix sonore du peintre et +la voix fine de la jeune fille annonçaient: quinze, +trente, quarante, avantage, à deux, avantage, jeu.</p> + +<p>Le verger où avait été battu un terrain pour le +lawn-tennis était un grand carré d'herbe planté de +pommiers, enclos par le parc, par le potager et +par les fermes dépendant du château. Le long des +talus qui le limitaient de trois côtés, comme les +défenses d'un camp retranché, on avait fait pousser +des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs de +toutes sortes, champêtres ou rares, des roses en +quantité, des oeillets, des héliotropes, des fuchsias, +du réséda, bien d'autres encore, qui donnaient à +l'air un goût de miel, ainsi que disait Bertin. Des +abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient +leurs dômes de paille le long du mur aux espaliers +du potager, couvraient ce champ fleuri de leur vol +blond et ronflant.</p> + +<p>Juste au milieu de ce verger on avait abattu +quelques pommiers, afin d'obtenir la place nécessaire +au lawn-tennis, et un filet goudronné, tendu +par le travers de cet espace, le séparait en deux +camps.</p> + +<p>Annette, d'un côté, sa jupe noire relevée, nu-tête, +montrant ses chevilles et la moitié du mollet +lorsqu'elle s'élançait pour attraper la balle au vol, +allait, venait, courait, les yeux brillants et les joues +rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et +sûr de son adversaire.</p> + +<p>Lui, la culotte de flanelle blanche serrée aux +reins sur la chemise pareille, coiffé d'une casquette +à visière, blanche aussi, et le ventre un peu saillant, +attendait la balle avec sang-froid, jugeait avec +précision sa chute, la recevait et la renvoyait sans +se presser, sans courir, avec l'aisance élégante, +l'attention passionnée et l'adresse professionnelle +qu'il apportait à tous les exercices.</p> + +<p>Ce fut Annette qui aperçut sa mère. Elle cria:</p> + +<p>—Bonjour, maman; attends une minute que +nous ayons fini ce coup-là.</p> + +<p>Cette distraction d'une seconde la perdit. La +balle passa contre elle, rapide et basse, presque +roulante, toucha terre et sortit du jeu.</p> + +<p>Tandis que Bertin criait: «Gagné», que la +jeune fille, surprise, l'accusait d'avoir profité de son +inattention, Julio, dressé à chercher et à retrouver, +comme des perdrix tombées dans les broussailles, +les balles perdues qui s'égaraient, s'élança derrière +celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit +dans la gueule avec délicatesse, et la rapporta en +remuant la queue.</p> + +<p>Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; +mais, pressé de se remettre à jouer, animé par la +lutte, content de se sentir souple, il ne jeta sur ce +visage tant soigné pour lui qu'un coup d'oeil court +et distrait; puis il demanda:</p> + +<p>—Vous permettez? chère comtesse, j'ai peur +de me refroidir et d'attraper une névralgie.</p> + +<p>—Oh! oui, dit-elle.</p> + +<p>Elle s'assit sur un tas de foin, fauché le matin +même, pour donner champ libre aux joueurs, et, +le coeur un peu triste tout à coup, les regarda.</p> + +<p>Sa fille, agacée de perdre toujours, s'animait, +s'excitait, avait des cris de dépit ou de triomphe, +des élans impétueux d'un bout à l'autre de son camp, +et, souvent, dans ces bonds, des mèches de cheveux +tombaient, déroulées, puis répandues sur ses épaules. +Elle les saisissait, et, la raquette entre les genoux, +en quelques secondes, avec des mouvements +impatients, les rattachait en piquant des épingles, +par grands coups, dans la masse de la chevelure.</p> + +<p>Et Bertin, de loin, criait à la comtesse:</p> + +<p>—Hein! est-elle jolie ainsi, et fraîche comme +le jour?</p> + +<p>Oui, elle était jeune, elle pouvait courir, avoir +chaud, devenir rouge, perdre ses cheveux, tout +braver, tout oser, car tout l'embellissait.</p> + +<p>Puis, quand ils se remettaient à jouer avec ardeur, +la comtesse, de plus en plus mélancolique, +songeait qu'Olivier préférait cette partie de balle, +cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats +qui sautent après des boules de papier, à la douceur +de s'asseoir près d'elle, en cette chaude matinée, +et de la sentir, aimante, contre lui.</p> + +<p>Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup +du déjeuner, il lui sembla qu'on la délivrait, qu'on +lui ôtait un poids du coeur. Mais, comme elle revenait, +appuyée à son bras, il lui dit:</p> + +<p>—Je viens de m'amuser comme un gamin. +C'est rudement bon d'être, ou de se croire jeune. +Ah oui! ah oui! il n'y a que ça! Quand on n'aime +plus courir, on est fini!</p> + +<p>En sortant de table, la comtesse qui, pour la première +fois, la veille, n'avait pas été au cimetière, +proposa d'y aller ensemble, et ils partirent tous les +trois pour le village.</p> + +<p>Il fallait traverser le bois où coulait un ruisseau +qu'on nommait la Rainette, sans doute à cause des +petites grenouilles dont il était peuplé, puis franchir +un bout de plaine avant d'arriver à l'église bâtie +dans un groupe de maisons abritant l'épicier, le +boulanger, le boucher, le marchand de vins et quelques +autres modestes commerçants chez qui venaient +s'approvisionner les paysans.</p> + +<p>L'aller fut silencieux et recueilli, la pensée de la +morte oppressant les âmes. Sur la tombe, les deux +femmes s'agenouillèrent et prièrent longtemps. La +comtesse courbée, demeurait immobile, un mouchoir +dans les yeux, car elle avait peur de pleurer, +et que les larmes coulassent sur ses joues. Elle +priait, non pas comme elle avait fait jusqu'à ce +jour, par une espèce d'évocation de sa mère, par +un appel désespéré sous le marbre de la tombe, +jusqu'à ce qu'elle crût sentir à son émotion devenue +déchirante que la morte l'entendait, l'écoutait, +mais simplement en balbutiant avec ardeur les +paroles consacrées du <i>Pater noster</i> et de l'<i>Ave Maria</i>. +Elle n'aurait pas eu, ce jour-là, la force et la +tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de +cruel entretien sans réponse avec ce qui pouvait +demeurer de l'être disparu autour du trou qui cachait +les restes de son corps. D'autres obsessions +avaient pénétré dans son coeur de femme, l'avaient +remuée, meurtrie, distraite; et sa prière fervente +montait vers le ciel pleine d'obscures supplications. +Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a +jeté sur la terre toutes les pauvres créatures, afin +qu'il eût pitié d'elle-même autant que de celle rappelée +à lui.</p> + +<p>Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, +tant ses appréhensions étaient encore cachées et +confuses, mais elle sentait qu'elle avait besoin de +l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des +dangers prochains et d'inévitables douleurs.</p> + +<p>Annette, les yeux fermés, après avoir aussi balbutié +des formules, était partie en une rêverie, car +elle ne voulait pas se relever avant sa mère.</p> + +<p>Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait +devant lui un ravissant tableau et regrettant un +peu qu'il ne lui fût pas permis de faire un croquis.</p> + +<p>En revenant, ils se mirent à parler de l'existence +humaine, remuant doucement ces idées amères et +poétiques d'une philosophie attendrie et découragée, +qui sont un fréquent sujet de causerie entre +les hommes et les femmes que la vie blesse un peu +et dont les coeurs se mêlent en confondant leurs +peines.</p> + +<p>Annette, qui n'était point mûre pour ces pensées, +s'éloignait à chaque instant afin de cueillir +des fleurs champêtres au bord du chemin.</p> + +<p>Mais Olivier, pris d'un désir de la garder près +de lui, énervé de la voir sans cesse repartir, ne la +quittait point de l'oeil. Il s'irritait qu'elle s'intéressât +aux couleurs des plantes plus qu'aux phrases +qu'il prononçait. Il éprouvait un malaise inexprimable +de ne pas la captiver, la dominer comme +sa mère, et une envie d'étendre la main, de la saisir, +de la retenir, de lui défendre de s'en aller. Il +la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifférente, +trop libre, libre comme un oiseau, comme un jeune +chien qui n'obéit pas, qui ne revient point, qui a +dans les veines l'indépendance, ce joli instinct de +liberté que la voix et le fouet n'ont pas encore +vaincu.</p> + +<p>Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et +parfois il l'interrogeait, cherchait à éveiller un désir +d'écouter et sa curiosité de femme; mais on eût +dit que le vent capricieux du grand ciel soufflait +dans la tête d'Annette ce jour-là, comme sur les +épis ondoyants, emportait et dispersait son attention +dans l'espace, car elle avait à peine répondu +le mot banal attendu d'elle, jeté entre deux fuites +avec un regard distrait, qu'elle retournait à ses +fleurettes. Il s'exaspérait à la fin, mordu par une +impatience puérile, et, comme elle venait prier sa +mère de porter son premier bouquet pour qu'elle +en pût cueillir un autre, il l'attrapa par le coude +et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'échappât plus. +Elle se débattait en riant et tirait de toute sa force +pour s'en aller; alors, mû par un instinct d'homme, +il employa le moyen des faibles, et ne pouvant séduire +son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie.</p> + +<p>--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu préfères, je +t'en ferai faire une broche.</p> + +<p>Elle hésita, surprise.</p> + +<p>—Une broche, comment?</p> + +<p>—En pierres de la même couleur: en rubis si +c'est le coquelicot; en saphir si c'est le bluet, avec +une petite feuille en émeraudes.</p> + +<p>La figure d'Annette s'éclaira de cette joie affectueuse +dont les promesses et les cadeaux animent, +les traits des femmes.</p> + +<p>—Le bluet, dit-elle, c'est si gentil!</p> + +<p>—Va pour un bluet. Nous irons le commander +dès que nous serons de retour à Paris.</p> + +<p>Elle ne partait plus, attachée à lui par la pensée +du bijou qu'elle essayait déjà d'apercevoir, d'imaginer. +Elle demanda:</p> + +<p>—Est-ce très long à faire, une chose comme ça?</p> + +<p>Il riait, la sentant prise.</p> + +<p>—Je ne sais pas, cela dépend des difficultés. +Nous presserons le bijoutier.</p> + +<p>Elle fût soudain traversée par une réflexion navrante.</p> + +<p>—Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je +suis en grand deuil.</p> + +<p>Il avait passé son bras sous celui de la jeune +fille, et la serrant contre lui:</p> + +<p>—Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de +ton deuil, cela ne t'empêchera pas de la contempler.</p> + +<p>Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu, +serré, captif entre leurs épaules, et pour voir se +lever sur lui leurs yeux bleus pareils, pointillés +de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle, en +tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand +soleil les éclairant, il confondait moins à présent +la comtesse avec Annette, mais il confondait de +plus en plus la fille avec le souvenir renaissant de +ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser +l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur +sa joue et sur sa nuque un peu de cette fraîcheur +rosé et blonde qu'il avait savourée jadis, et qu'il +revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, +l'autre parce qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait +venir d'elle l'appel puissant d'une habitude ancienne. +Il constatait même, à cette heure, et comprenait +que son désir un peu lassé depuis longtemps +et que son affection pour elle s'étaient ranimés à +la vue de sa jeunesse ressuscitée.</p> + +<p>Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne +la rappelait plus, comme si le contact de son bras +et la satisfaction de la joie donnée par lui l'eussent +apaisé, mais il la suivait en tous ses mouvements, +avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les +choses qui captivent nos yeux et les grisent. Quand +elle revenait, apportant une gerbe, il respirait plus +fortement, cherchant, sans y songer, quelque chose +d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de +sa peau dans l'air remué par sa course. Il la regardait +avec ravissement, comme on regarde une aurore, +comme on écoute de la musique, avec des +tressaillements d'aise quand elle se baissait, se +redressait, levait les deux bras en même temps +pour remettre en place sa coiffure. Et puis, de plus +en plus, d'heure en heure, elle activait en lui +l'évocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des +gentillesses, des mouvements qui lui mettaient sur +la bouche le goût des baisers donnés et rendus +jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait +perdu la sensation précise, quelque chose de pareil +à un présent rêvé; elle brouillait les époques, les +dates, les âges de son coeur, et rallumant des émotions +refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât, hier +avec demain, le souvenir avec l'espérance.</p> + +<p>Il se demandait en fouillant sa mémoire si la +comtesse, en son plus complet épanouissement, +avait eu ce charme souple de chèvre, ce charme +hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce d'un +animal qui court et qui saute. Non. Elle avait été +plus épanouie et moins sauvage. Fille des villes, +puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des +champs et vécu dans l'herbe, elle était devenue +jolie à l'ombre des murs, et non pas au soleil du +ciel.</p> + +<p>Quand ils furent rentrés au château, la comtesse +se mit à écrire des lettres sur sa petite table basse, +dans l'embrasure d'une fenêtre; Annette monta +dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher +à pas lents, un cigare à la bouche, les mains +derrière le dos, par les chemins tournants du parc. +Mais il ne s'éloignait pas jusqu'à perdre de vue la +façade blanche ou le toit pointu de la demeure. +Dès qu'elle avait disparu derrière les bouquets +d'arbres ou les massifs d'arbustes, il avait une ombre +sur le coeur, comme lorsqu'un nuage couvre +le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouées +de verdure, il s'arrêtait quelques secondes pour +contempler les deux lignes de hautes fenêtres. +Puis il se remettait en route.</p> + +<p>Il se sentait agité, mais content, content de quoi? +de tout.</p> + +<p>L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là. +Il se sentait de nouveau dans le corps des légèretés +de petit garçon, des envies de courir et d'attraper +avec ses mains les papillons jaunes qui sautillaient +sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus +au bout de fils élastiques. Il chantonnait des airs +d'opéra. Plusieurs fois de suite, il répéta la phrase +célèbre de Gounod: «Laisse-moi contempler ton +visage», y découvrant une expression profondément +tendre qu'il n'avait jamais sentie ainsi.</p> + +<p>Soudain, il se demanda comment il se pouvait +faire qu'il fût devenu si vite si différent de lui-même. +Hier, à Paris, mécontent de tout, dégoûté, +irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eût +dit qu'un dieu complaisant avait changé son âme. +«Ce bon dieu-là, pensa-t-il, aurait bien dû me +changer de corps en même temps, et me rajeunir +un peu.» Tout à coup, il aperçut Julio qui chassait +dans un fourrée. Il l'appela, et quand le chien fut +venu placer sous la main sa tête fine coiffée de +longues oreilles frisottées, il s'assit dans l'herbe +pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le +coucha sur ses genoux, et s'attendrissant à le caresser, +l'embrassa comme font les femmes dont le +coeur s'émeut à toute occasion.</p> + +<p>Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille, +ils passèrent la soirée au salon, en famille.</p> + +<p>La comtesse dit tout à coup:</p> + +<p>—Il va pourtant falloir que nous partions!</p> + +<p>Olivier s'écria:</p> + +<p>—Oh, ne parlez pas encore de ça! Vous ne vouliez +pas quitter Roncières quand je n'y étais pas. +J'arrive, et vous ne pensez plus qu'à filer.</p> + +<p>—Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons +pourtant demeurer ici indéfiniment tous les +trois.</p> + + +<p>—Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de +quelques jours. Combien de fois suis-je resté chez +vous des semaines entières?</p> + +<p>—Oui, mais en d'autres circonstances, alors que +la maison était ouverte à tout le monde.</p> + +<p>Alors Annette, d'une voix câline:</p> + +<p>—Oh, maman! quelques jours encore, deux ou +trois. Il m'apprend si bien à jouer au tennis. Je +me fâche quand je perds, et puis après je suis si +contente d'avoir fait des progrès!</p> + +<p>Le matin même, la comtesse projetait de faire +durer jusqu'au dimanche ce séjour mystérieux de +l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans savoir +pourquoi. Cette journée qu'elle avait espérée si +bonne, lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable +et pénétrante, une appréhension sans cause, +tenace et confuse comme un pressentiment.</p> + +<p>Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, +elle chercha même d'où lui venait ce nouvel accès +mélancolique.</p> + +<p>Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions +dont l'effleurement a été si fugitif que la raison +ne s'en souvient point, mais dont la vibration +demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?—Peut-être. +Laquelle? Elle se rappela bien quelques +inavouables contrariétés dans les mille nuances de +sentiment par lesquelles elle avait passé, chaque minute +apportant la sienne! Or, elles étaient vraiment +trop menues pour lui laisser ce découragement. «Je +suis exigeante, pensa-t-elle. Je n'ai pas le droit de +me tourmenter ainsi.»</p> + +<p>Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la +nuit, et elle y demeura accoudée, les yeux sur la +lune.</p> + +<p>Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se +promenait devant le château.—«Pourquoi a-t-il +dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle; pourquoi ne +m'a-t-il pas prévenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il +pas demandé de venir avec lui? Il sait bien que +cela m'aurait rendue si heureuse. A quoi songe-t-il +donc?»</p> + +<p>Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette +promenade, qu'il avait préféré s'en aller seul par +cette belle nuit, seul, un cigare à la bouche, car +elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il +aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette +idée qu'il n'avait pas sans cesse besoin d'elle, sans +cesse envie d'elle, lui jeta dans l'âme un nouveau +ferment d'amertume.</p> + +<p>Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir, +pour n'être plus tentée de l'appeler, quand il leva +les yeux et l'aperçut. Il cria:</p> + +<p>—Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse?</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Oui, vous aussi, à ce que je vois?</p> + +<p>—Oh! moi, je fume tout simplement.</p> + +<p>Elle ne put résister au désir de demander:</p> + +<p>—Comment ne m'avez-vous pas prévenue que +vous sortiez?</p> + +<p>—Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, +d'ailleurs.</p> + +<p>—Alors bonsoir, mon ami.</p> + +<p>—Bonsoir, comtesse.</p> + +<p>Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et +pleura; et la femme de chambre, appelée pour la +mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui dit avec +compassion:</p> + +<p>—Ah! Madame va encore se faire une vilaine +figure, pour demain.</p> + +<p>La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par +des cauchemars. Dès son réveil, avant de sonner, +elle ouvrit elle-même sa fenêtre et ses rideaux +pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits +tirés, les paupières gonflées, le teint jaune; et le +chagrin qu'elle en éprouva fut si violent, qu'elle +eut envie de se dire malade, de garder le lit et de +ne se pas montrer jusqu'au soir.</p> + +<p>Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, +irrésistible, de partir tout de suite, par le premier +train, de quitter ce pays clair où l'on voyait trop +dans le grand jour des champs, les ineffaçables fatigues +du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans +la demi-ombre des appartements, où les rideaux +lourds, même en plein midi, ne laissent entrer +qu'une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même, +belle, avec la pâleur qu'il faut dans cette +lueur éteinte et discrète. Alors le visage d'Annette +lui passa devant les yeux, rouge, un peu dépeigné, +si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit +l'inquiétude inconnue dont avait souffert son +âme. Elle n'était point jalouse de la beauté de sa +fille! Non, certes, mais elle sentait, elle s'avouait +pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se +montrer près d'elle, en plein soleil.</p> + +<p>Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna +des ordres pour le départ, écrivit des dépêches, +commanda même par le télégraphe son dîner du +soir, arrêta ses comptes de campagne, distribua +ses instructions dernières, régla tout en moins +d'une heure, en proie à une impatience fébrile et +grandissante.</p> + +<p>Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus +de cette décision, l'interrogèrent avec surprise. +Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour ce +brusque départ, aucune raison précise, ils grognèrent +un peu et montrèrent leur mécontentement +jusqu'à l'instant de se séparer dans la cour de la +gare, à Paris.</p> + +<p>La comtesse, tendant la main au peintre, lui +demanda:</p> + +<p>—Voulez-vous venir dîner demain?</p> + +<p>Il répondit, un peu boudeur:</p> + +<p>—Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est +pas gentil, ce que vous avez fait. Nous étions si +bien, là-bas, tous les trois!</p> + +<h3>III</h3> + +<p>Dès que la comtesse fut seule avec sa fille dans +son coupé qui la ramenait à l'hôtel, elle se sentit +soudain tranquille, apaisée comme si elle venait +de traverser une crise redoutable. Elle respirait +mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec +joie toute cette ville, dont les vrais Parisiens semblent +porter les détails familiers dans leurs yeux et +dans leur coeur. Chaque boutique aperçue lui faisait +prévoir les suivantes alignées le long du boulevard, +et deviner la figure du marchand si souvent +entrevu derrière sa vitrine, Elle se sentait sauvée! +de quoi? Rassurée! pourquoi? Confiante! à quel +sujet?</p> + +<p>Quand la voiture fût arrêtée sous la voûte de la +porte cochère, elle descendit légèrement et entra, +comme on fait, dans l'ombre de l'escalier, puis +dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de +sa chambre. Alors elle demeura debout quelques +moments, contente d'être là, en sécurité, dans ce +jour brumeux et vague de Paris, qui éclaire à +peine, laisse deviner autant que voir, où l'on peut +montrer ce qui plaît et cacher ce qu'on veut; et le +souvenir irraisonné de l'éclatante lumière qui baignait +la campagne demeurait encore en elle comme +l'impression d'une souffrance finie.</p> + +<p>Quand elle descendit pour dîner, son mari, qui +venait de rentrer, l'embrassa avec affection, et souriant:</p> + +<p>—Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin +vous ramènerait. Je n'ai pas été maladroit en +vous l'envoyant.</p> + +<p>Annette répondit gravement, de cette voix particulière +qu'elle prenait quand elle plaisantait sans +rire:</p> + +<p>—Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait +pas se décider.</p> + +<p>Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.</p> + +<p>La porte étant interdite, personne ne vint ce +soir-là. Le lendemain, Mme de Guilleroy passa toute +sa journée dans les magasins de deuil pour choisir +et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle +aimait depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, +ces longues séances d'essayage devant les +glaces des grandes faiseuses. Dès l'entrée dans la +maison, elle se sentait réjouie à la pensée de tous +les détails de cette minutieuse répétition, dans ces +coulisses de la vie parisienne. Elle adorait le bruit +des robes des «demoiselles» accourues à son entrée, +leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; +et madame la couturière, la modiste ou la +corsetière, était pour elle une personne de valeur, +qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait son +opinion pour demander un conseil. Elle adorait +encore plus se sentir maniée par les mains habiles +des jeunes filles qui la dévêtaient et la rhabillaient +en la faisant pivoter doucement devant son reflet +gracieux. Le frisson que leurs doigts légers promenaient +sur sa peau, sur son cou, ou dans ses +cheveux était une des meilleures et des plus +douces petites gourmandises de sa vie de femme +élégante.</p> + +<p>Ce jour-là, cependant, c'était avec une certaine +angoisse qu'elle allait passer, sans voile et nu-tête, +devant tous ces miroirs sincères. Sa première +visite chez la modiste la rassura. Les trois chapeaux +qu'elle choisit lui allaient à ravir, elle n'en +pouvait douter, et quand la marchande lui eut dit +avec conviction: «Oh! Madame la Comtesse, les +blondes ne devraient jamais quitter le deuil», elle +s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, +chez les autres fournisseurs.</p> + +<p>Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse +venue pour la voir et annonçant qu'elle +reviendrait dans la soirée; puis elle écrivit des +lettres; puis elle rêvassa quelque temps, surprise +que ce simple changement de lieu eût reculé dans +un passé qui semblait déjà lointain le grand malheur +qui l'avait déchirée. Elle ne pouvait même se +convaincre que son retour de Roncières datât seulement +de la veille, tant l'état de son âme était +modifié depuis sa rentrée à Paris, comme si ce +petit déplacement eût cicatrisé ses plaies.</p> + +<p>Bertin, arrivé à l'heure du dîner, s'écria en +l'apercevant:</p> + +<p>—Vous êtes éblouissante, ce soir!</p> + +<p>Et ce cri répandit en elle une onde tiède de bonheur.</p> + +<p>Comme on quittait la table, le comte, qui avait +une passion pour le billard, offrit à Bertin de faire +une partie ensemble, et les deux femmes les +accompagnèrent dans la salle de billard, où le café +fut servi.</p> + +<p>Les hommes jouaient encore quand la duchesse +fut annoncée, et tous rentrèrent au salon. Mme de +Corbelle et son mari se présentèrent en même +temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques +minutes, il sembla, au ton dolent des paroles, que +tout le monde allait pleurer; mais, peu à peu, +après les attendrissements et les interrogations, +un autre courant d'idées passa; les timbres, tout +à coup, s'éclaircirent, et on se mit à causer naturellement, +comme si l'ombre du malheur qui assombrissait, +à l'instant même, tout ce monde, se +fût soudain dissipée.</p> + +<p>Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, +l'amena sous le portrait de sa mère, dans le jet de +feu du réflecteur, et demanda:</p> + +<p>—Est-ce pas stupéfiant?</p> + +<p>La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait +hors d'elle, et répétait:</p> + +<p>—Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! +C'est une ressuscitée! Dire que je n'avais pas vu +ça en entrant! Oh! ma petite Any, comme je +vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue +alors, dans votre premier deuil de femme, non, +dans le second, car vous aviez déjà perdu votre +père! Oh! cette Annette, en noir comme ça, mais +c'est sa mère revenue sur la terre. Quel miracle! +Sans ce portrait on ne s'en serait pas aperçu! Votre +fille vous ressemble encore beaucoup, en réalité, +mais elle ressemble bien plus à cette toile!</p> + +<p>Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de +Mme de Guilleroy, et tenant à être un des premiers +à lui présenter «l'hommage de sa douloureuse +sympathie».</p> + +<p>Il interrompit son compliment en apercevant la +jeune fille debout contre le cadre, enfermée dans +le même éclat de lumière, et qui semblait la soeur +vivante de la peinture. Il s'exclama:</p> + +<p>—Ah! par exemple, voilà bien une des choses +les plus étonnantes que j'aie vues!</p> + +<p>Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours +les opinions établies, s'émerveillèrent à leur +tour avec une ardeur plus discrète.</p> + +<p>Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait +peu à peu, comme si les exclamations étonnées de +toutes ces gens l'eussent comprimé en lui faisant +mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille à côté +de son image, et un énervement l'envahissait. Elle +avait envie de crier: «Mais taisez-vous donc. Je +le sais bien qu'elle me ressemble!»</p> + +<p>Jusqu'à la fin de la soirée, elle demeura mélancolique, +perdant de nouveau la confiance qu'elle +avait retrouvée la veille.</p> + +<p>Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de +Farandal fut annoncé. Le peintre, en le voyant +entrer et s'approcher de la maîtresse de maison, +se leva, glissa derrière son fauteuil en murmurant: «Allons bon! voilà cette grande bête, maintenant», +puis, ayant fait un détour, il gagna la +porte et s'en alla.</p> + +<p>La comtesse, après avoir reçu les compliments +du nouveau venu, chercha des yeux Olivier, pour +reprendre avec lui la causerie qui l'intéressait. Ne +l'apercevant plus, elle demanda:</p> + +<p>—Quoi! le grand homme est parti?</p> + +<p>Son mari répondit:</p> + +<p>—Je crois que oui, ma chère, je viens de le voir +sortir à l'anglaise.</p> + +<p>Elle fut surprise, réfléchit quelques instants, +puis se mit à causer avec le marquis.</p> + +<p>Les intimes, d'ailleurs, se retirèrent bientôt par +discrétion, car elle leur avait seulement entr'ouvert +sa porte, sitôt après son malheur.</p> + +<p>Alors, quand elle se retrouva étendue en son lit, +toutes les angoisses qui l'avaient assaillie à la campagne +reparurent. Elles se formulaient davantage; +elle les éprouvait plus nettement; elle se sentait +vieille!</p> + +<p>Ce soir-là, pour la première fois, elle avait compris +que dans son salon, où jusqu'alors elle était +seule admirée, complimentée, fêtée, aimée, une +autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris +cela, tout d'un coup, en sentant les hommages s'en +aller vers Annette. Dans ce royaume, la maison +d'une jolie femme, dans ce royaume où elle ne +supporte aucun ombrage, d'où elle écarte avec un +soin discret et tenace toute redoutable comparaison, +où elle ne laisse entrer ses égales que pour +essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien +que sa fille allait devenir la souveraine. Comme il +avait été bizarre, ce serrement de coeur quand tous +les yeux s'étaient tournés vers Annette que Bertin +tenait par la main, debout à côté du tableau. Elle +s'était sentie soudain disparue, dépossédée, détrônée. +Tout le monde regardait Annette, personne +ne s'était plus tourné vers elle! Elle était si bien +accoutumée à entendre des compliments et des +flatteries, chaque fois qu'on admirait son portrait, +elle était si sûre des phrases élogieuses, dont elle +ne tenait point compte mais dont elle se sentait +tout de même chatouillée, que cet abandon, cette +défection inattendue, cette admiration portée tout +à coup tout entière vers sa fille, l'avaient plus remuée, +étonnée, saisie que s'il se fût agi de n'importe +quelle rivalité en n'importe quelle circonstance.</p> + +<p>Mais comme elle avait une de ces natures qui, +dans toutes les crises, après le premier abattement, +réagissent, luttent et trouvent des arguments de +consolation, elle songea qu'une fois sa chère fillette +mariée, quand elles cesseraient de vivre sous +le même toit, elle n'aurait plus à supporter cette +incessante comparaison qui commençait à lui devenir +trop pénible sous le regard de son ami.</p> + +<p>Cependant, la secousse avait été très forte. Elle +eut la fièvre et ne dormit guère.</p> + +<p>Au matin, elle s'éveilla lasse et courbaturée, et +alors surgit en elle un besoin irrésistible d'être +réconfortée, d'être secourue, de demander aide à +quelqu'un qui pût la guérir de toutes ces peines, +de toutes ces misères morales et physiques.</p> + +<p>Elle se sentait vraiment si mal à l'aise, si faible, +que l'idée lui vint de consulter son médecin. Elle +allait peut-être tomber gravement malade, car il +n'était pas naturel qu'elle passât en quelques +heures par ces phases successives de souffrance et +d'apaisement. Elle le fit donc appeler par dépêche +et l'attendit.</p> + +<p>Il arriva vers onze heures. C'était un de ces sérieux +médecins mondains dont les décorations et +les titres garantissent la capacité, dont le savoir-faire +égale au moins le simple savoir, et qui ont +surtout, pour toucher aux maux des femmes, des +paroles habiles plus sûres que des remèdes.</p> + +<p>Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un +sourire:</p> + +<p>—Allons, ça n'est pas grave. Avec des yeux +comme les vôtres, on n'est jamais bien malade.</p> + +<p>Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce +début et lui conta ses faiblesses, ses énervements, +ses mélancolies, puis, sans appuyer, ses mauvaises +mines inquiétantes. Après qu'il l'eut écoutée avec un +air d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre +chose que son appétit, comme s'il connaissait bien +la nature secrète de ce mal féminin, il l'ausculta, +l'examina, tâta du bout du doigt la chair des épaules, +soupesa les bras, ayant sans doute rencontré sa +pensée, et compris avec sa finesse de praticien qui +soulève tous les voiles, qu'elle le consultait pour +sa beauté bien plus que pour sa santé, puis il dit:</p> + +<p>—Oui, nous avons de l'anémie, des troubles +nerveux. Ça n'est pas étonnant, puisque vous venez +d'éprouver un gros chagrin. Je vais vous faire +une petite ordonnance qui mettra bon ordre à cela. +Mais, avant tout, il faut manger des choses fortifiantes, +prendre du jus de viande, ne pas boire +d'eau, mais de la bière. Je vais vous indiquer une +marque excellente. Ne vous fatiguez pas à veiller, +mais marchez le plus que vous pourrez. Dormez +beaucoup et engraissez un peu. C'est tout ce que +je peux vous conseiller, madame et belle cliente.</p> + +<p>Elle l'avait écouté avec un intérêt ardent, cherchant +à deviner tous les sous-entendus.</p> + +<p>Elle saisit le dernier mot.</p> + +<p>—Oui, j'ai maigri. J'étais un peu trop forte à +un moment, et je me suis peut-être affaiblie en me +mettant à la diète.</p> + +<p>—Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal à rester +maigre quand on l'a toujours été, mais quand +on maigrit par principe, c'est toujours aux dépens +de quelque chose. Cela, heureusement, se répare +vite. Adieu, madame.</p> + +<p>Elle se sentait mieux déjà, plus alerte; et elle +voulut qu'on allât chercher pour le déjeuner la +bière qu'il avait indiquée, à la maison de vente +principale, afin de l'avoir plus fraîche.</p> + +<p>Elle sortait de table quand Bertin fut introduit.</p> + +<p>—C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je +viens vous interroger. Faites-vous quelque chose, +tantôt?</p> + +<p>—Non, rien; pourquoi?</p> + +<p>—Et Annette?</p> + +<p>—Rien non plus.</p> + +<p>—Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre +heures?</p> + +<p>—Oui; mais à quel propos?</p> + +<p>—J'esquisse ma figure de la Rêverie, dont je +vous ai parlé en vous demandant si votre fille +pourrait me donner quelques instants de pose. +Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement +une heure aujourd'hui. Voulez-vous?</p> + +<p>La comtesse hésitait, ennuyée sans savoir de +quoi. Elle répondit cependant:</p> + +<p>—C'est entendu, mon ami, nous serons chez +vous à quatre heures.</p> + +<p>—Merci. Vous êtes la complaisance même.</p> + +<p>Et il s'en alla préparer sa toile et étudier son sujet +pour ne point trop fatiguer le modèle.</p> + +<p>Alors la comtesse sortit seule, à pied, afin de +compléter ses achats. Elle descendit aux grandes +rues centrales, puis remonta le boulevard Malesherbes +à pas lents, car elle se sentait les jambes +rompues. Comme elle passait devant Saint-Augustin, +une envie la saisit d'entrer dans cette église +et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnée, +soupira d'aise en goûtant l'air frais de la vaste nef, +prit une chaise, et s'assit.</p> + +<p>Elle était religieuse comme le sont beaucoup +de Parisiennes. Elle croyait à Dieu sans aucun +doute, ne pouvant admettre l'existence de l'Univers, +sans l'existence d'un créateur. Mais associant, +comme fait tout le monde, les attributs de +la Divinité avec la nature de la matière créée à +portée de son oeil, elle personnifiait à peu près +son Éternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre, +sans avoir pour cela d'idées bien nettes sur ce que +pouvait être, en réalité, ce mystérieux Fabricant.</p> + +<p>Elle y croyait fermement, l'adorait théoriquement, +et le redoutait très vaguement, car elle +ignorait en toute conscience ses intentions et ses +volontés, n'ayant qu'une confiance très limitée +dans les prêtres qu'elle considérait tous comme +des fils de paysans réfractaires au service des +armes. Son père, bourgeois parisien, ne lui ayant +imposé aucun principe de dévotion, elle avait pratiqué +avec nonchalance jusqu'à son mariage. Alors, +sa situation nouvelle réglant plus strictement ses +obligations apparentes envers l'Église, elle s'était +conformée avec ponctualité à cette légère servitude.</p> + +<p>Elle était dame patronnesse de crèches nombreuses +et très en vue, ne manquait jamais la +messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumône +pour elle, directement, et, pour le monde, par +l'intermédiaire d'un abbé, vicaire de sa paroisse.</p> + +<p>Elle avait prié souvent par devoir, comme le +soldat monte la garde à la porte du général. Quelquefois +elle avait prié parce que son coeur était +triste, quand elle redoutait surtout les abandons +d'Olivier. Sans confier au ciel, alors, la cause de sa +supplication, traitant Dieu avec la même hypocrisie +naïve qu'un mari, elle lui demandait de la secourir. +A la mort de son père, autrefois, puis tout récemment +à la mort de sa mère, elle avait eu des +crises violentes de ferveur, des implorations passionnées, +des élans vers Celui qui veille sur nous +et qui console.</p> + +<p>Et voilà qu'aujourd'hui, dans cette église où elle +venait d'entrer par hasard, elle se sentait tout à +coup un besoin profond de prier, de prier non pour +quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle, +pour elle seule, ainsi que déjà, l'autre jour, elle +avait fait sur la tombe de sa mère. Il lui fallait de +l'aide de quelque part, et elle appelait Dieu maintenant +comme elle avait appelé un médecin, le +matin même.</p> + +<p>Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le +silence de l'église que troublait par moments un +bruit de pas. Puis, tout à coup, comme si une +pendule eût sonné dans son coeur, elle eut un réveil +de ses souvenirs, tira sa montre, tressaillit en +voyant qu'il allait être quatre heures, et se sauva +pour prendre sa fille, qu'Olivier, déjà, devait +attendre.</p> + +<p>Elles trouvèrent l'artiste dans son atelier, étudiant +sur la toile la pose de sa Rêverie. Il voulait +reproduire exactement ce qu'il avait vu au parc +Monceau, en se promenant avec Annette: une fille +pauvre, rêvant, un livre ouvert sur les genoux. Il +avait beaucoup hésité s'il la ferait laide ou jolie? +Laide, elle aurait plus de caractère, éveillerait +plus de pensée, plus d'émotion, contiendrait plus +de philosophie. Jolie, elle séduirait davantage, +répandrait plus de charme, plairait mieux.</p> + +<p>Le désir de faire une étude d'après sa petite +amie le décida. La Rêveuse serait jolie, et pourrait, +par suite, réaliser son rêve poétique, un jour ou +l'autre, tandis que laide demeurerait condamnée +au rêve sans fin et sans espoir.</p> + +<p>Dès que les deux femmes furent entrées, Olivier +dit en se frottant les mains:</p> + +<p>—Eh bien, mademoiselle Nané, nous allons +donc travailler ensemble.</p> + +<p>La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit +dans un fauteuil et regarda Olivier plaçant dans le +jour voulu une chaise de jardin en jonc de fer. Il +ouvrit ensuite sa bibliothèque pour chercher un +livre, puis, après une hésitation:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille?</p> + +<p>—Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui +un volume de Victor Hugo.</p> + +<p>—<i>La Légende des siècles?</i></p> + +<p>—Je veux bien.</p> + +<p>Il reprit alors:</p> + +<p>—Petite, assieds-toi là et prends ce recueil de +vers. Cherche la page... la page 336, où tu trouveras +une pièce intitulée: <i>les Pauvres Gens</i>. +Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins, +tout doucement, mot à mot, et laisse-toi griser, +laisse-toi attendrir. Ecoute ce que te dira ton coeur. +Puis, ferme le bouquin, lève les yeux, pense et +rêve... Moi, je vais préparer mes instruments de +travail.</p> + +<p>Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais, +tout en vidant sur la fine planchette les tubes de +plomb d'où sortaient, en se tordant, de minces +serpents de couleur, il se retournait de temps en +temps pour regarder la jeune fille absorbée dans +sa lecture.</p> + +<p>Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne +savait plus ce qu'il faisait et brouillait les tons en +mêlant les petits tas de pâte, tant il retrouvait soudain +devant cette apparition, devant cette résurrection, +dans ce même endroit, après douze ans, +une irrésistible poussée d'émotion.</p> + +<p>Maintenant elle avait fini de lire et regardait +devant elle. S'étant approché, il aperçut en ses +yeux deux gouttes claires qui, se détachant, coulaient +sur les joues. Alors il tressaillit d'une de ces +secousses qui jettent un homme hors de lui, et il +murmura, en se tournant vers la comtesse:</p> + +<p>—Dieu, qu'elle est belle!</p> + +<p>Mais il demeura stupéfait devant le visage livide +et convulsé de Mme de Guilleroy.</p> + +<p>De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur, +elle les contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha, +saisi d'inquiétude, en demandant:</p> + +<p>—Qu'avez-vous?</p> + +<p>—Je veux vous parler.</p> + +<p>S'étant levée, elle dit, à Annette rapidement:</p> + +<p>—Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot +à dire à M. Bertin.</p> + +<p>Puis elle passa vite dans le petit salon voisin où +il faisait souvent attendre ses visiteurs. Il la suivit, +la tête brouillée, ne comprenant pas. Dès qu'ils +furent seuls, elle lui saisit les deux mains et balbutia:</p> + +<p>—Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites +plus poser!</p> + +<p>Il murmura, troublé:</p> + +<p>—Mais pourquoi?</p> + +<p>Elle répondit d'une voix précipitée:</p> + +<p>—Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne +le sentez donc pas, vous, pourquoi? Oh! j'aurais +dû le deviner plus tôt, moi, mais je viens seulement +de le découvrir tout à l'heure... Je ne peux +rien vous dire maintenant... rien... Allez chercher +ma fille. Racontez-lui que je me trouve souffrante, +faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes +nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul!</p> + +<p>—Mais enfin, qu'avez-vous?</p> + +<p>Elle semblait prête à se rouler dans une crise de +nerfs.</p> + +<p>—Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez +chercher ma fille et faites venir un fiacre.</p> + +<p>Il dut obéir et rentra dans l'atelier. Annette, sans +soupçons, s'était remise à lire, ayant le coeur +inondé de tristesse par l'histoire poétique et lamentable. +Olivier lui dit:</p> + +<p>—Ta mère est indisposée. Elle a failli se trouver +mal en entrant dans le petit salon. Va la rejoindre. +J'apporte de l'éther.</p> + +<p>Il sortit, courut prendre un flacon dans sa +chambre, et puis revint.</p> + +<p>Il les trouva pleurant dans les bras l'une de +l'autre. Annette, attendrie par les <i>Pauvres Gens</i>, +laissait couler son émotion, et la comtesse se soulageait +un peu en confondant sa peine avec ce +doux chagrin, en mêlant ses larmes avec celles de +sa fille.</p> + +<p>Il attendit quelque temps, n'osant parler et les +regardant, oppressé lui-même d'une incompréhensible +mélancolie.</p> + +<p>Il dit enfin:</p> + +<p>—Eh bien. Allez-vous mieux?</p> + +<p>La comtesse répondit:</p> + +<p>—Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez +demandé une voiture?</p> + +<p>—Oui, vous l'aurez tout à l'heure.</p> + +<p>—Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de +chagrins depuis quelque temps.</p> + +<p>—La voiture est avancée! annonça bientôt un +domestique.</p> + +<p>Et Bertin, plein d'angoisses secrètes, soutint +jusqu'à la portière son amie pâle et encore défaillante, +dont il sentait battre le coeur sous le corsage.</p> + +<p>Quand il fut seul, il se demanda: «Mais qu'a-t-elle +donc? pourquoi cette crise?» Et il se mit à +chercher, rôdant autour de la vérité sans se décider +à la découvrir. A la fin, il s'en approcha: «Voyons, +se dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour à +sa fille? Non, ce serait trop fort!» Et combattant, +avec des arguments ingénieux et loyaux, cette conviction +supposée, il s'indigna qu'elle eût pu prêter +un instant à cette affection saine, presque paternelle, +une apparence quelconque de galanterie. Il +s'irritait peu à peu contre la comtesse, n'admettant +point qu'elle osât le soupçonner d'une pareille +vilenie, d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait, +en lui répondant tout à l'heure, de ne lui +point ménager les termes de sa révolte. +Il sortit bientôt pour se rendre chez elle, impatient +de s'expliquer. Tout le long de la route il +prépara, avec une croissante irritation, les raisonnements +et les phrases qui devaient le justifier et +le venger d'un pareil soupçon.</p> + +<p>Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage +altéré de souffrance.</p> + +<p>—Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi +donc, ma chère amie, la scène étrange de tout +à l'heure.</p> + +<p>Elle répondit, d'une voix brisée:</p> + +<p>—Quoi, vous n'avez pas encore compris?</p> + +<p>—Non, je l'avoue.</p> + +<p>—Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre +coeur.</p> + +<p>—Dans mon coeur?</p> + +<p>—Oui, au fond de votre coeur.</p> + +<p>—Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux.</p> + +<p>—Cherchez bien au fond de votre coeur s'il +ne s'y trouve rien de dangereux pour vous et pour +moi.</p> + +<p>—Je vous répète que je ne comprends pas. Je +devine qu'il y a quelque chose dans votre imagination, +mais, dans ma conscience, je ne vois rien.</p> + +<p>—Je ne vous parle pas de votre conscience, +je vous parle de votre coeur.</p> + +<p>—Je ne sais pas deviner les énigmes. Je vous +prie d'être plus claire.</p> + +<p>Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit +celles du peintre et les garda, puis, comme si chaque +mot l'eût déchirée:</p> + +<p>—Prenez garde, mon ami, vous allez vous +éprendre de ma fille.</p> + +<p>Il retira brusquement ses mains, et, avec une +vivacité d'innocent qui se débat contre une prévention +honteuse, avec des gestes vifs, une animation +grandissante, il se défendit en l'accusant à +son tour, elle, de l'avoir ainsi soupçonné.</p> + +<p>Elle le laissa parler longtemps, obstinément incrédule, +sûre de ce qu'elle avait dit, puis elle reprit:</p> + +<p>—Mais je ne vous soupçonne pas, mon ami. +Vous ignorez ce qui se passe en vous comme je +l'ignorais moi-même ce matin. Vous me traitez +comme si je vous accusais d'avoir voulu séduire +Annette. Oh, non! oh, non! Je sais combien vous +êtes loyal, digne de toute estime et de toute confiance. +Je vous prie seulement, je vous supplie de +regarder au fond de votre coeur si l'affection que +vous commencez à avoir, malgré vous, pour ma +fille, n'a pas un caractère un peu différent d'une +simple amitié.</p> + +<p>Il se fâcha, et s'agitant de plus en plus, se mit à +plaider de nouveau sa loyauté, comme il avait fait, +tout seul, dans la rue, en venant.</p> + +<p>Elle attendit qu'il eût fini ses phrases; puis, sans +colère, sans être ébranlée en sa conviction, mais +affreusement pâle, elle murmura:</p> + +<p>—Olivier, je sais bien tout ce que vous me +dites, et je le pense ainsi que vous. Mais je suis +sûre de ne pas me tromper. Ecoutez, réfléchissez, +comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est +trop tout ce que j'étais autrefois quand vous avez +commencé à m'aimer, pour que vous ne vous mettiez +pas à l'aimer aussi.</p> + +<p>—Alors, s'écria-t-il, vous osez me jeter une +chose pareille à la face sur cette simple supposition +et ce ridicule raisonnement: Il m'aime, ma +fille me ressemble—donc il l'aimera.</p> + +<p>Mais voyant le visage de la comtesse s'altérer de +plus en plus, il continua, d'un ton plus doux:</p> + +<p>—Voyons, ma chère Any, mais c'est justement +parce que je vous retrouve en elle, que cette fillette +me plaît beaucoup. C'est vous, vous seule +que j'aime en la regardant.</p> + +<p>—Oui, c'est justement ce dont je commence à +tant souffrir, et ce que je redoute si fort. Vous ne +démêlez point encore ce que vous sentez. Vous ne +vous y tromperez plus dans quelque temps.</p> + +<p>—Any, je vous assure que vous devenez folle.</p> + +<p>—Voulez-vous des preuves?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous n'étiez pas venu à Roncières depuis trois +ans, malgré mes instances. Mais vous vous êtes +précipité quand on vous a proposé d'aller nous +chercher.</p> + +<p>—Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne +pas vous avoir laissée seule, là-bas, vous sachant +malade, après la mort de votre mère.</p> + +<p>—Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de +revoir Annette est chez vous si impérieux, que +vous n'avez pu laisser passer la journée d'aujourd'hui +sans me demander de la conduire chez vous, +sous prétexte de pose.</p> + +<p>—Et vous ne supposez pas que c'est vous que +je cherchais à voir?</p> + +<p>—En ce moment vous argumentez contre vous-même, +vous cherchez à vous convaincre, vous ne +me trompez pas. Écoutez encore. Pourquoi êtes-vous +parti brusquement, avant-hier soir, quand le +marquis de Farandal est entré? Le savez-vous?</p> + +<p>Il hésita, fort surpris, fort inquiet, désarmé par +cette observation. Puis, lentement:</p> + +<p>—Mais... je ne sais trop... j'étais fatigué... et +puis, pour être franc, cet imbécile m'énerve.</p> + +<p>—Depuis quand?</p> + +<p>—Depuis toujours.</p> + +<p>—Pardon, je vous ai entendu faire son éloge. Il +vous plaisait autrefois. Soyez tout à fait sincère, +Olivier.</p> + +<p>Il réfléchit quelques instants, puis, cherchant +ses mots:</p> + +<p>—Oui, il est possible que la grande tendresse +que j'ai pour vous me fasse assez aimer tous les +vôtres pour modifier mon opinion sur ce niais, +qu'il m'est indifférent de rencontrer, de temps en +temps, mais que je serais fâché de voir chez vous +presque chaque jour.</p> + +<p>—La maison de ma fille ne sera pas la mienne. +Mais cela suffit. Je connais la droiture de votre +coeur. Je sais que vous réfléchirez beaucoup à ce +que je viens de vous dire. Quand vous aurez réfléchi, +vous comprendrez que je vous ai montré +un gros danger, alors qu'il est encore temps d'y +échapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre +chose, voulez-vous?</p> + +<p>Il n'insista pas, mal à l'aise maintenant, ne +sachant plus trop ce qu'il devait penser, ayant, en +effet, besoin de réfléchir. Et il s'en alla, après un +quart d'heure d'une conversation quelconque.</p> + +<h3>IV</h3> + +<p>A petits pas, Olivier retournait chez lui, troublé +comme s'il venait d'apprendre un honteux secret +de famille. Il essayait de sonder son coeur, de voir +clair en lui, de lire ces pages intimes du livre intérieur +qui semblent collées l'une à l'autre, et que +seul, parfois, un doigt étranger peut retourner en +les séparant. Certes, il ne se croyait pas amoureux +d'Annette! La comtesse, dont la jalousie ombrageuse +ne cessait d'être en alerte, avait prévu, de +loin, le péril, et l'avait signalé avant qu'il existât. +Mais ce péril pouvait-il exister, demain, après-demain, +dans un mois? C'est à cette question sincère +qu'il essayait de répondre sincèrement. Certes, +la petite remuait ses instincts de tendresse, mais +ils sont si nombreux dans l'homme ces instincts-là, +qu'il ne fallait pas confondre les redoutables +avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les bêtes, les +chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure +soyeuse sans être saisi d'une envie irrésistible, +sensuelle, de caresser leur dos onduleux et +doux, de baiser leur poil électrique. L'attraction +qui le poussait vers la jeune fille ressemblait un +peu à ces désirs obscurs et innocents qui font +partie de toutes les vibrations incessantes et inapaisables +des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et +ses yeux d'homme étaient séduits par sa fraîcheur, +par cette poussée de belle vie claire, par cette sève +de jeunesse éclatant en elle; et son coeur, plein +des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, +trouvant, dans l'extraordinaire ressemblance +d'Annette avec sa mère, un rappel d'émotions anciennes, +des émotions endormies du début de son +amour, avait peut-être un peu tressailli sous la +sensation d'un réveil. Un réveil? Oui? C'était +cela? Cette idée l'illumina. Il se sentait réveillé +après des années de sommeil. S'il avait aimé la +petite sans s'en douter, il aurait éprouvé près +d'elle ce rajeunissement de l'être entier, qui crée +un homme différent dès que s'allume en lui la +flamme d'un désir nouveau. Non, cette enfant +n'avait fait que souffler sur l'ancien feu! C'était +bien toujours la mère qu'il aimait, mais un peu +plus qu'auparavant sans doute, à cause de sa fille, +de ce recommencement d'elle-même. Et il formula +cette constatation par ce sophisme rassurant: +On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'émouvoir +souvent à la rencontre d'un autre être, car chacun +exerce sur chacun des attractions et des répulsions. +Toutes ces influences font naître l'amitié, +les caprices, des envies de possession, des ardeurs +vives et passagères, mais non pas de l'amour +véritable. Pour qu'il existe, cet amour, il faut que +les deux êtres soient tellement nés l'un pour +l'autre, se trouvent accrochés l'un à l'autre par +tant de points, par tant de goûts pareils, par tant +d'affinités de la chair, de l'esprit, du caractère, se +sentent liés par tant de choses de toute nature, +que cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on +aime, en somme, ce n'est pas tant Mme X... ou +M. Z..., c'est une femme ou un homme, une créature +sans nom, sortie de la Nature, cette grande +femelle, avec des organes, une forme, un coeur, +un esprit, une manière d'être générale qui attirent +comme un aimant nos organes, nos yeux, nos +lèvres, notre coeur, notre pensée, tous nos appétits +sensuels et intelligents. On aime un type, c'est-à-dire +la réunion, dans une seule personne, de toutes +les qualités humaines qui peuvent nous séduire +isolément dans les autres.</p> + +<p>Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait été ce +type, et la durée de leur liaison, dont il ne se lassait +pas, le lui prouvait d'une façon certaine. Or, +Annette ressemblait physiquement à ce qu'avait +été sa mère, au point de tromper les yeux. Il n'y +avait donc rien d'étonnant à ce que son coeur +d'homme se laissât un peu surprendre, sans se +laisser entraîner. Il avait adoré une femme! Une +autre femme naissait d'elle, presque pareille. Il ne +pouvait vraiment se défendre de reporter sur la +seconde un léger reste affectueux de rattachement +passionné qu'il avait eu pour la première. Il n'y +avait là rien de mal; il n'y avait là aucun danger. +Son regard et son souvenir se laissaient seuls illusionner +par cette apparence de résurrection; mais +son instinct ne s'égarait pas, car il n'avait jamais +éprouvé pour la jeune fille le moindre trouble de +désir.</p> + +<p>Cependant la comtesse lui reprochait d'être +jaloux du marquis. Était-ce vrai? Il fit de nouveau +un examen de conscience sévère et constata +qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant +à cela, après tout? N'est-on pas jaloux à +chaque instant d'hommes qui font la cour à n'importe +quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la +rue, au restaurant, au théâtre, une petite inimitié +contre le monsieur qui passe ou qui entre avec +une belle fille au bras? Tout possesseur de femme +est un rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur +que les autres mâles envient. Et puis, sans entrer +dans ces considérations de physiologie, s'il était +normal qu'il eût pour Annette une sympathie un +peu surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne +devenait-il pas naturel qu'il sentît en lui s'éveiller +un peu de haine animale contre le mari futur? Il +dompterait sans peine ce vilain sentiment.</p> + +<p>Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur +de mécontentement contre lui-même et +contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour +n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il +sentirait en elle? Ne devrait-il pas veiller, avec +une attention scrupuleuse et fatigante, sur toutes +ses paroles, sur tous ses actes, sur ses regards, +sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune +fille, car tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, +allait devenir suspect à la mère. Il rentra chez +lui grincheux et se mit à fumer des cigarettes, +avec une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes +pour mettre le feu à son tabac. Il essaya +en vain de travailler. Sa main, son oeil et son esprit +semblaient déshabitués de la peinture, comme s'ils +l'eussent oubliée, comme si jamais ils n'avaient +connu et pratiqué ce métier. Il avait pris, pour la +finir, une petite toile commencée:—un coin de +rue où chantait un aveugle,—et il la regardait +avec une indifférence invincible, avec une telle +impuissance à la continuer qu'il s'assit devant, sa +palette à la main, et l'oublia, tout en continuant +à la contempler avec une fixité attentive et distraite.</p> + +<p>Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne +marchait pas, des interminables minutes, commença +à le ronger de sa fièvre intolérable. Jusqu'à +son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que +ferait-il puisqu'il ne pouvait travailler? L'idée de +la rue le fatiguait d'avance, l'emplissait du dégoût +des trottoirs, des passants, des voitures et des +boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là, +une visite, à n'importe qui, fit surgir en lui la +haine instantanée de toutes les gens qu'il connaissait.</p> + +<p>Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier +de long en large, en regardant à chaque retour +vers la pendule l'aiguille déplacée de quelques +secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de la +porte au bahut chargé de bibelots! Aux heures de +verve, d'élan, d'entrain, d'exécution féconde et +facile, c'étaient des récréations délicieuses, ces +allées et venues à travers la grande pièce égayée, +animée, échauffée par le travail; mais, aux heures +d'impuissance et de nausée, aux heures misérables +où rien ne lui paraissait valoir la peine +d'un effort et d'un mouvement, c'était la promenade +abominable du prisonnier dans son cachot. +Si seulement il avait pu dormir, rien qu'une heure, +sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il s'agiterait +jusqu'à trembler d'exaspération. D'où lui +venait donc cette subite attaque d'humeur noire?</p> + +<p>Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me +mettre dans un pareil état sur une cause insignifiante.</p> + +<p>Alors, il songea à prendre un livre. Le volume +de la <i>Légende des Siècles</i> était demeuré sur la chaise +de fer où Annette l'avait posé. Il l'ouvrit, lut deux +pages de vers et ne les comprit pas. Il ne les comprit +pas plus que s'ils avaient été écrits dans une +langue étrangère. Il s'acharna et recommença pour +constater toujours que vraiment il n'en pénétrait +point le sens. «Allons, se dit-il, il paraît que je +suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura +sur les deux heures qu'il lui fallait émietter +jusqu'au dîner. Il se fit chauffer un bain et y demeura +étendu, amolli, soulagé par l'eau tiède, jusqu'au +moment où son valet de chambre apportant +le linge le réveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit +alors au Cercle, où étaient réunis ses compagnons +ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et des +exclamations, car on ne l'avait point vu depuis +quelques jours.</p> + +<p>—Je reviens de la campagne, dit-il.</p> + +<p>Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste +Maldant, professaient pour les champs un mépris +profond. Rocdiane et Landa y allaient chasser, il +est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et +dans les bois que le plaisir de regarder tomber +sous leurs plombs, pareils à des loques de plumes, +les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir les petits +lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq +ou six fois de suite sur la tête, en montrant à +chaque cabriole la mèche de poils blancs de leur +queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver, ils jugeaient +la campagne assommante. Rocdiane disait: +«Je préfère les petites femmes aux petits pois.»</p> + +<p>Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et +jovial, agité par des discussions où rien d'imprévu +ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla beaucoup. +On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café +et joué soixante points au billard avec le banquier +Liverdy, il sortit, déambula quelque peu de la +Madeleine à la rue Taitbout, passa trois fois devant +le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit +prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome, +changea d'avis et se dirigea vers le Nouveau-Cirque, +puis fit brusquement demi-tour, sans motif, +sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard +Malesherbes et ralentit le pas en approchant +de la demeure de la comtesse de Guilleroy: «Elle +trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce +soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant +qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il prît une +seconde fois de ses nouvelles.</p> + +<p>Elle était seule avec Annette, dans le petit salon +du fond, et travaillait toujours à la couverture +pour les pauvres. +Elle dit simplement, en le voyant entrer:</p> + +<p>—Tiens, c'est vous, mon ami?</p> + +<p>—Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir. +Comment allez-vous?</p> + +<p>—Merci, assez bien...</p> + +<p>Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec +une intention marquée:</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant:</p> + +<p>—Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes +n'avaient pas la moindre raison d'être.</p> + +<p>Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa +sur lui, lentement, un regard ardent de prière et +de doute.</p> + +<p>—Bien vrai, dit-il.</p> + +<p>—Tant mieux, répondit-elle avec un sourire +un peu forcé.</p> + +<p>Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison, +un malaise irrésistible l'envahit, une sorte de +paralysie des idées plus complète encore que celle +qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.</p> + +<p>La comtesse dit à sa fille:</p> + +<p>—Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne +pas.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Que faisait-elle donc?</p> + +<p>—Elle étudiait une fantaisie.</p> + +<p>Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait +de l'oeil, sans y songer, ainsi qu'il faisait toujours, +en la trouvant jolie. Alors il sentit sur lui le regard +de la mère, et brusquement il tourna la tête, comme +s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre +du salon.</p> + +<p>La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit +étui d'or qu'elle avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et +lui tendant des cigarettes:</p> + +<p>—Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça, +lorsque nous sommes seuls ici.</p> + +<p>Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une +musique d'un goût ancien, gracieuse et légère, une +de ces musiques qui semblent avoir été inspirées +à l'artiste par un soir très doux de clair de lune, +au printemps.</p> + +<p>Olivier demanda:</p> + +<p>—De qui est-ce donc?</p> + +<p>La comtesse répondit:</p> + +<p>—De Méhul. C'est fort peu connu et charmant. +Un désir grandissait en lui de regarder Annette, +et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit mouvement +à faire, un petit mouvement du cou, car il +apercevait de côté les deux mèches de feu des +bougies éclairant la partition, mais il devinait si +bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse +de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux +levés devant lui, intéressés, semblait-il, au fil de +fumée grise du tabac.</p> + +<p>Mme de Guilleroy murmura:</p> + +<p>—C'est tout ce que vous avez à me dire?</p> + +<p>Il sourit:</p> + +<p>—Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que +la musique m'hypnotise, elle boit mes pensées. Je +parlerai dans un instant.</p> + +<p>—Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose +pour vous, avant la mort de maman. Je ne vous +l'ai jamais fait entendre, et je vous le jouerai tout +à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez +comme c'est bizarre!</p> + +<p>Elle avait un talent réel, et une compréhension +subtile de l'émotion qui court dans les sons. C'était +même là une de ses plus sûres puissances sur la +sensibilité du peintre.</p> + +<p>Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre +de Méhul, la comtesse se leva, prit sa place, +et une mélodie étrange s'éveilla sous ses doigts, +une mélodie dont toutes les phrases semblaient +des plaintes, plaintes diverses, changeantes, nombreuses, +qu'interrompait une note unique, revenue +sans cesse, tombant au milieu des chants, les coupant, +les scandant, les brisant, comme un cri monotone +incessant, persécuteur, l'appel inapaisable +d'une obsession.</p> + +<p>Mais Olivier regardait Annette qui venait de +s'asseoir en face de lui, et il n'entendait rien, il ne +comprenait pas.</p> + +<p>Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa +vue comme d'une chose habituelle et bonne dont il +venait d'être privé, la buvant sainement comme on +boit de l'eau, quand on a soif.</p> + +<p>—Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?</p> + +<p>Il s'écria réveillé:</p> + +<p>—Admirable, superbe, de qui?</p> + +<p>—Vous ne le savez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comment, vous ne le savez pas, vous?</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—De Schubert.</p> + +<p>Il dit avec un air de conviction profonde:</p> + +<p>—Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous +seriez exquise en recommençant.</p> + +<p>Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit +à contempler Annette, mais en écoutant aussi la +musique, afin de goûter en même temps deux +plaisirs.</p> + +<p>Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre +sa place, il obéit simplement à la naturelle duplicité +de l'homme et ne laissa plus se fixer ses yeux +sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en +face de sa mère, de l'autre côté de la lampe.</p> + +<p>Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur +de sa présence, comme on sent le voisinage d'un +foyer chaud; et l'envie de glisser sur elle des +regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse, +le harcelait, une envie de collégien qui se hisse à +la fenêtre de la rue dès que le maître tourne le +dos.</p> + +<p>Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée +que l'esprit, et son silence persistant pouvait +être interprété.</p> + +<p>Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le +prit, car toute musique entendue continuait en lui +longtemps, le jetait en des songeries qui semblaient +la suite rêvée et plus précise des mélodies. Le chant +des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant +des mesures isolées, affaiblies, lointaines +comme un écho, puis se taisait, semblait laisser la +pensée donner un sens aux motifs et voyager à la +recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre. +Il tourna sur la gauche au boulevard extérieur, en +apercevant l'éclairage de féerie du parc Monceau, +et il entra dans l'allée centrale arrondie sous les +lunes électriques. Un gardien rôdait à pas lents; +parfois un fiacre attardé passait; un homme lisait +un journal assis sur un banc dans un bain bleuâtre +de clarté vive, au pied du mât de bronze qui portait +un globe éclatant. D'autres foyers sur les pelouses, +au milieu des arbres, répandaient dans les feuillages +et sur les gazons leur lumière froide et puissante, +animaient d'une vie pâle ce grand jardin de +ville.</p> + +<p>Bertin, les mains derrière le dos, allait le long +du trottoir, et il se souvenait de sa promenade avec +Annette, en ce même parc, quand il avait reconnu +dans sa bouche la voix de sa mère.</p> + +<p>Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la +sueur fraîche des pelouses arrosées, il se sentit +assailli par toutes les attentes passionnées qui font +de l'âme des adolescents le canevas incohérent d'un +infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces +soirs-là, ces soirs de fantaisie vagabonde où il +laissait errer son caprice dans les aventures imaginaires, +et il s'étonna de trouver en lui ce retour +de sensations qui n'étaient plus de son âge.</p> + +<p>Mais, comme la note obstinée de la mélodie de +Schubert, la pensée d'Annette, la vision de son visage +penché sous la lampe, et le soupçon bizarre de +la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il continuait +malgré lui à occuper son coeur de cette question, +à sonder les fonds impénétrables où germent, +avant de naître, les sentiments humains. Cette +recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation +constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme +une route de rêveries tendres; il ne pouvait plus la +chasser de sa mémoire; il portait en lui une sorte +d'évocation d'elle, comme autrefois il gardait, +quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation +de sa présence dans les murs de son atelier.</p> + +<p>Tout à coup, impatienté de cette domination +d'un souvenir, il murmura en se levant:</p> + +<p>—Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me +faire penser à la petite à présent.</p> + +<p>Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand +il se fut mis au lit, il sentit que le sommeil ne +viendrait point, car une fièvre courait en ses veines, +une sève de rêve fermentait en son coeur. Redoutant +l'insomnie, une de ces insomnies énervantes +que provoque l'agitation de l'âme, il voulut +essayer de prendre un livre. Combien de fois une +courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se +leva donc et passa dans sa bibliothèque, afin de +choisir un ouvrage bien fait et soporifique; mais +son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion +quelconque cherchait sur les rayons un nom d'écrivain +qui répondît à son état d'exaltation et d'attente. +Balzac, qu'il adorait, ne lui dit rien; il dédaigna +Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le +laissait toujours attendri et il tomba avidement sur +Musset, le poète des tout jeunes gens. Il en prit +un volume et l'emporta pour lire au hasard des +feuilles.</p> + +<p>Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec +une soif d'ivrogne, ces vers faciles d'inspiré qui +chanta, comme un oiseau, l'aurore de l'existence +et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut +devant le jour brutal, ces vers d'un poète qui fut +surtout un homme enivré de la vie, lâchant son +ivresse en fanfares d'amours éclatantes et naïves, +écho de tous les jeunes coeurs éperdus de désirs.</p> + +<p>Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme +physique de ces poèmes qui émeuvent les sens et +remuent à peine l'intelligence. Les yeux sur ces +vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans, +soulevée d'espérances, et il lut le volume presque +entier dans une griserie juvénile. Trois heures +sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de n'avoir pas +encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre +restée ouverte et pour porter le livre sur la table, +au milieu de la chambre; mais au contact de l'air +frais de la nuit, une douleur, mal assoupie par les +saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme +un rappel, comme un avis, et il rejeta le poète +avec un geste d'impatience en murmurant: «Vieux +fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière.</p> + +<p>Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il +prit même la résolution énergique de n'y point +retourner avant deux jours. Mais quoi qu'il fît, +soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se +promener, soit qu'il traînât de maison en maison +sa mélancolie, il était partout harcelé par la préoccupation +inapaisable de ces deux femmes.</p> + +<p>S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait +en pensant à elles, et il laissait à sa pensée, il laissait +son coeur se rassasier de leur souvenir. Il +arrivait alors souvent que, dans cette sorte d'hallucination +où il berçait son isolement, les deux +figures se rapprochaient, différentes, telles qu'il +les connaissait, puis passaient l'une devant l'autre, +se mêlaient, fondues ensemble, ne faisaient plus +qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui +de la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais +celui d'une femme aimée éperdument, autrefois, +encore, toujours.</p> + +<p>Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi +sur la pente de ces attendrissements qu'il sentait +puissants et dangereux. Pour leur échapper, les +rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux, +il dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables, +vers tous les sujets de réflexion et de méditation +possibles. Vains efforts! Toutes les routes +de distraction qu'il prenait le ramenaient au même +point, où il rencontrait une jeune figure blonde +qui semblait embusquée pour l'attendre. C'était +une vague et inévitable obsession flottant sur lui, +tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût +le détour qu'il avait essayé pour fuir.</p> + +<p>La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort +troublé le soir de leur promenade dans le parc de +Roncières, recommençait en sa mémoire dès que, +cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait +et s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre +remuait sa chair. Il se disait: «Voyons, ai-je pour +Annette plus de tendresse qu'il ne convient?» +Alors, fouillant son coeur, il le sentait brûlant +d'affection pour une femme toute jeune, qui avait +tous les traits d'Annette, mais qui n'était pas elle. +Et il se rassurait lâchement en songeant: «Non, +je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa ressemblance.»</p> + +<p>Cependant, les deux jours passés à Roncières +restaient en son âme comme une source de chaleur, +de bonheur, d'enivrement; et les moindres +détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux +qu'à l'heure même. Tout à coup, en suivant +le cours de ses ressouvenirs, il revit le chemin +qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes +de fleurs de la jeune fille, et il se rappela +brusquement lui avoir promis un bluet en saphirs +dès leur retour à Paris.</p> + +<p>Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus +lutter, il prit son chapeau et sortit, tout ému par +la pensée du plaisir qu'il lui ferait.</p> + +<p>Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand +il se présenta:</p> + +<p>—Madame est sortie, mais Mademoiselle est +ici.</p> + +<p>Il ressentit une joie vive.</p> + +<p>—-Prévenez-la que je voudrais lui parler.</p> + +<p>Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme +s'il eût craint d'être entendu.</p> + +<p>Annette apparut presque aussitôt.</p> + +<p>—Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité.</p> + +<p>Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant +auprès d'elle:</p> + +<p>—Devine pourquoi je suis venu?</p> + +<p>Elle chercha quelques secondes.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier, +choisir le bluet en saphirs que je t'ai promis +à Roncières.</p> + +<p>La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais +elle va rentrer. Vous l'attendrez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, si ce n'est pas trop long.</p> + +<p>—Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous +me traitez en gamine.</p> + +<p>—Non, dit-il, pas tant que tu crois.</p> + +<p>Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être +galant et spirituel, comme aux jours les plus fringants +de sa jeunesse, une de ces envies instinctives +qui surexcitent toutes les facultés de séduction, +qui font faire la roue aux paons et des vers aux +poètes. Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées, +alertes, et il parla comme il savait parler en +ses bonnes heures. La petite, animée par cette +verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute +la finesse espiègle qui germaient en elle.</p> + +<p>Tout à coup, comme il discutait une opinion, il +s'écria:</p> + +<p>—Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je +vous ai répondu...</p> + +<p>Elle l'interrompit en éclatant de rire:</p> + +<p>—Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me +prenez pour maman.</p> + +<p>Il rougit, se tut, puis balbutia:</p> + +<p>—C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois +cette idée-là.</p> + +<p>Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus +que dire, et il avait peur maintenant, une peur +incompréhensible de cette fillette.</p> + +<p>—Voici maman, dit-elle.</p> + +<p>Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier +salon, et Olivier, troublé comme si on l'eût pris en +faute, expliqua comment il s'était souvenu tout à +coup de la promesse faite, et comment il était venu +les prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.</p> + +<p>—J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le +strapontin.</p> + +<p>Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils +entraient chez Montara.</p> + +<p>Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation, +l'étude et l'affection des femmes, s'étant +toujours occupé d'elles, ayant dû sonder et découvrir +leurs goûts, connaître comme elles la toilette, +les questions de mode, tous les menus détails de +leur existence privée, il était arrivé à partager +souvent certaines de leurs sensations, et il éprouvait +toujours, en entrant dans un de ces magasins +où l'on vend les accessoires charmants et délicats +de leur beauté, une émotion de plaisir presque +égale à celle dont elles vibraient elles-mêmes. Il +s'intéressait comme elles à tous les riens coquets +dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses +yeux; les dentelles attiraient ses mains; les plus +insignifiants bibelots élégants retenaient son attention. +Dans les magasins de bijouterie, il ressentait +pour les vitrines une nuance de respect +religieux, comme devant les sanctuaires de la séduction +opulente; et le bureau de drap foncé, où +les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres +aux reflets précieux, lui imposait une certaine +estime.</p> + +<p>Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille +devant ce meuble sévère où l'une et l'autre posèrent +une main par un mouvement naturel, il indiqua +ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles +de fleurettes.</p> + +<p>Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il +fallut choisir quatre. Ce fut long. Les deux femmes, +du bout de l'ongle, les retournaient sur le drap, +puis les prenaient avec précaution, regardaient le +jour à travers, les étudiaient avec une attention +savante et passionnée. Quand on eut mis de côté +ceux qu'elles avaient distingués, il fallut trois émeraudes +pour faire les feuilles, puis un tout petit +brillant qui tremblerait au centre comme une +goutte de rosée.</p> + +<p>Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit +à la comtesse:</p> + +<p>—Voulez-vous me faire le plaisir de choisir +deux bagues?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi +vous faire ces petits cadeaux en souvenir +des deux jours passés à Roncières.</p> + +<p>Elle refusa. Il insista. Une longue discussion +suivit, une lutte de paroles et d'arguments où il +finit, non sans peine, par triompher.</p> + +<p>On apporta les bagues, les unes, les plus rares, +seules en des écrins spéciaux, les autres enrégimentées +par genres en de grandes boîtes carrées, +où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies +de leurs chatons. Le peintre s'était assis entre +les deux femmes et il se mit, comme elles, avec +la même ardeur curieuse, à cueillir un à un les anneaux +d'or dans les fentes minces qui les retenaient. +Il les déposait ensuite devant lui, sur le drap du +bureau où ils s'amassaient en deux groupes, celui +qu'on rejetait à première vue et celui dans lequel +on choisirait.</p> + +<p>Le temps passait, insensible et doux, dans ce +joli travail de sélection plus captivant que tous les +plaisirs du monde, distrayant et varié comme un +spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance +exquise pour un coeur de femme.</p> + +<p>Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois +juges, après quelque hésitation, s'arrêta sur un +petit serpent d'or qui tenait un beau rubis entre sa +gueule mince et sa queue tordue.</p> + +<p>Olivier, radieux, se leva.</p> + +<p>—Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des +courses à faire; je m'en vais.</p> + +<p>Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par +ce beau temps. La comtesse y consentit, et, ayant +remercié Bertin, s'en alla par les rues, avec sa fille.</p> + +<p>Elles marchèrent quelque temps en silence, dans +la joie savourée des cadeaux reçus; puis elles se +mirent à parler de tous les bijoux qu'elles avaient +vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une sorte +de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte +de gaîté. Elles allaient vite, à travers la foule de +cinq heures qui suit les trottoirs, un soir d'été. +Des hommes se retournaient pour regarder Annette +et murmuraient en passant de vagues paroles +d'admiration. C'était la première fois, depuis son +deuil, depuis que le noir donnait à sa fille ce vif +éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle +dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de +cette attention soulevée, de ces compliments chuchotés, +de ce petit remous d'émotion flatteuse que +laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une +jolie femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait +sous la même oppression pénible que l'autre +soir, dans son salon, quand on comparait la +petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle +guettait ces regards attirés par Annette, elle les +sentait venir de loin, frôler son visage sans s'y +fixer, puis s'attacher soudain sur la figure blonde +qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait +dans les yeux les rapides et muets hommages à +cette jeunesse épanouie, au charme attirant de +cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi bien +qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier +la traversa et elle fut saisie, comme à Roncières, +par une impérieuse envie de fuir.</p> + +<p>Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté, +dans ce courant de monde, vue par tous ces hommes +qui ne la regardaient pas. Ils étaient loin les +jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle +provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, +parmi ces passants, songeait à les comparer? +Un seul y avait pensé peut-être, tout à +l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh! +quelle souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans +cesse à l'esprit l'obsession de cette comparaison! +Certes il ne pouvait les voir ensemble sans y songer +et sans se souvenir du temps où si fraîche, si +jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée!</p> + +<p>—Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre +un fiacre, mon enfant.</p> + +<p>Annette, inquiète, demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as, maman?</p> + +<p>—Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de +ta grand'mère, j'ai souvent de ces faiblesses-là!</p> + + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> +<br> + +<p>Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies +incurables. Une fois entrées en une âme, +elles la dévorent, ne lui laissent plus la liberté de +songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre +goût à la moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle +fît, chez elle ou ailleurs, seule ou entourée de +monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette réflexion +qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa +fille: «Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant +presque chaque jour, n'eût pas sans cesse à l'esprit +l'obsession de les comparer?»</p> + +<p>Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse, +hanté lui-même par cette ressemblance inoubliable un +seul instant, qu'accentuait encore l'imitation +naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque +fois qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce +rapprochement, elle le lisait dans son regard, le +devinait, et le commentait dans son coeur et dans +sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se +cacher, de disparaître, de ne plus se montrer à lui +près de sa fille.</p> + +<p>Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne +se sentant plus chez elle dans sa maison. Ce froissement +de dépossession qu'elle avait eu, un soir, +quand tous les yeux regardaient Annette sous son +portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois. +Elle se reprochait sans cesse ce besoin intime +de délivrance, cette envie inavouable de faire sortir +sa fille de chez elle, comme un hôte gênant et +tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente, +ressaisie par le besoin de lutter pour garder +encore, malgré tout, l'homme qu'elle aimait.</p> + +<p>Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que +leur deuil récent retardait encore un peu, elle avait +peur, une peur confuse et forte, qu'un événement +quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait, +presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de +sa fille de la tendresse pour le marquis.</p> + +<p>Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée +depuis si longtemps afin de conserver Olivier prenait +chez elle une forme nouvelle, plus affinée, +plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux +jeunes gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.</p> + +<p>Comme le peintre, tenu par des habitudes de +travail, ne déjeunait jamais dehors et ne donnait +d'ordinaire que ses soirées à ses amis, elle invita +souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant +autour de lui l'animation d'une promenade à +cheval, une sorte de souffle d'air matinal. Et il parlait +avec gaieté de toutes les choses mondaines qui +semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal +du Paris hippique et brillant dans les allées du +bois. Annette s'amusait à l'écouter, prenait goût +à ces préoccupations du jour qu'il lui apportait +ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic. +Une intimité juvénile s'établissait entre eux, une +affectueuse camaraderie qu'un goût commun et +passionné pour les chevaux resserrait naturellement. +Quand il était parti, la comtesse et le comte +faisaient adroitement son éloge, disaient de lui ce +qu'il fallait dire pour que la jeune fille comprît +qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser s'il +lui plaisait.</p> + +<p>Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant +avec candeur, jugeait tout simple de +prendre pour mari ce beau garçon qui lui donnerait, +entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait +à toutes de galoper chaque matin à côté de +lui, sur un pur sang.</p> + +<p>Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement, +après une poignée de main et un sourire, +et on parla de ce mariage comme d'une chose depuis +longtemps décidée. Alors le marquis commença +à apporter des cadeaux. La duchesse traitait +Annette comme sa propre fille. Donc toute cette +affaire avait été chauffée par un accord commun +sur un petit feu d'intimité, pendant les heures +calmes du jour, et le marquis, ayant en outre beaucoup +d'autres occupations, de relations, de servitudes +et de devoirs, venait rarement dans la soirée.</p> + +<p>C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement +chaque semaine chez ses amis, et continuait aussi +à apparaître à l'improviste pour leur demander une +tasse de thé entre dix heures et minuit.</p> + +<p>Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par +le désir de savoir ce qui se passait dans son coeur. +Il n'avait pas un regard, pas un geste qu'elle n'interprétât +aussitôt, et elle était torturée par cette +pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en +nous voyant l'une auprès de l'autre.»</p> + +<p>Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait +point de semaine sans qu'il apparût portant à la +main deux petits paquets, dont il offrait l'un à la +mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant les +boites qui contenaient souvent des objets précieux, +avait des serrements de coeur. Elle la connaissait +bien, cette envie de donner que, femme, elle n'avait +jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter quelque +chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de +trouver chez les marchands le bibelot qui plaira.</p> + +<p>Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et +elle l'avait vu bien des fois entrer, avec ce même +sourire, ce même geste, un petit paquet dans la +main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela +recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de +doute! Ce n'était pas pour elle!</p> + +<p>Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il +souffrait. Elle comparait ses entrées, ses airs, ses +allures avec l'attitude du marquis que la grâce +d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était +point la même chose: M. de Farandal était épris, +Olivier Bertin aimait! Elle le croyait du moins +pendant ses heures de torture, puis, pendant ses +minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être +trompée.</p> + +<p>Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle +se trouvait seule avec lui, le prier, le supplier de +lui parler, d'avouer tout, de ne lui rien cacher. +Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude, +plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne +pouvoir lire en ce coeur fermé où elle sentait grandir +un autre amour.</p> + +<p>Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie, +qu'elle avait surveillé, réchauffé, animé de sa tendresse +depuis douze ans, dont elle se croyait sûre, +qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis, +soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin +de leurs jours, voilà qu'il lui échappait par une +inconcevable, horrible et monstrueuse fatalité. Oui, +il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret +dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un +mot familier, y pelotonner son affection comme +en une retraite fidèle, ouverte pour elle seule. A +quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si, +brusquement, celui à qui on a offert son être entier +et son existence entière, tout, tout ce qu'on avait +en ce monde, vous échappe ainsi parce qu'un autre +visage lui a plu, et devient alors, en quelques +jours, presque un étranger!</p> + +<p>Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme +auparavant avec les mêmes mots, la même voix, +le même ton. Et pourtant il y avait quelque chose +entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable, +d'invincible, presque rien, ce presque +rien qui fait s'éloigner une voile quand le vent +tourne.</p> + +<p>Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un +peu plus chaque jour, par tous les regards qu'il +jetait sur Annette. Lui-même ne cherchait pas à +voir clair en son coeur. Il sentait bien cette fermentation +d'amour, cette irrésistible attraction, mais +il ne voulait pas comprendre, il se confiait aux +événements, aux hasards imprévus de la vie.</p> + +<p>Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners +et des soirs entre ces deux femmes séparées par leur +deuil de tout mouvement mondain. Ne rencontrant +chez elles que des figures indifférentes, celle des +Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se +croyait presque seul avec elles dans le monde, et, +comme il ne voyait plus guère la duchesse et le +marquis à qui on réservait les matins et le milieu +des jours, il les voulait oublier, soupçonnant le +mariage remis à une époque indéterminée.</p> + +<p>Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui +de M. de Farandal. Était-ce par une sorte de pudeur +instinctive, ou peut-être par une de ses secrètes +intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir +ce qu'ils ignorent?</p> + +<p>Les semaines suivaient les semaines sans rien +changer à cette vie, et l'automne était venu, amenant +la rentrée des Chambres plus tôt que de coutume +en raison des dangers de la politique.</p> + +<p>Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy +devait emmener à la séance du Parlement Mme de +Mortemain, le marquis et Annette après un déjeuner +chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son +chagrin toujours grandissant, avait déclaré qu'elle +resterait au logis.</p> + +<p>On était sorti de table, on buvait le café dans le +grand salon, on était gai. Le comte, heureux de +cette reprise des travaux parlementaires, son seul +plaisir, parlait presque avec esprit de la situation +présente et des embarras de la République; le marquis, +décidément amoureux, lui répondait avec +entrain, en regardant Annette; et la duchesse était +contente presque également de l'émotion de son +neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du +salon était chaud de cette première chaleur concentrée +des calorifères rallumés, chaleur d'étoffes, +de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum +des fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette +pièce close où le café aussi répandait son arôme, +quelque chose d'intime, de familial et de satisfait, +quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.</p> + +<p>Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait +à entrer, surpris comme un mari trompé qui +voit le crime de sa femme. Une colère confuse et +une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut +son coeur vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui +avait caché et tout ce qu'il s'était caché lui-même +lui apparut en apercevant le marquis installé dans +la maison, comme un fiancé!</p> + +<p>Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout +ce qu'il ne voulait pas savoir et tout ce qu'on +n'osait point lui dire. Il ne se demanda point pourquoi +on lui avait dissimulé tous ces apprêts du +mariage? Il le devina; et ses yeux, devenus durs, +rencontrèrent ceux de la comtesse qui rougissait. +Ils se comprirent.</p> + +<p>Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, +sa présence inattendue ayant paralysé l'essor des +esprits, puis la duchesse se mit à lui parler; et il +répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange, +changé subitement.</p> + +<p>Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient +à causer et il se disait: «Ils m'ont joué. Ils +me le paieront.» Il en voulait surtout à la comtesse +et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente +dissimulation.</p> + +<p>Le comte, regardant alors la pendule, s'écria:</p> + +<p>—Oh! oh! il est temps de partir.</p> + +<p>Puis se tournant vers le peintre:</p> + +<p>—Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire. +Ma femme seule reste ici. Voulez-vous +nous accompagner; vous me feriez grand +plaisir?</p> + +<p>Olivier répondit sèchement:</p> + +<p>—Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.</p> + +<p>Annette alors s'approcha de lui, et prenant son +air enjoué:</p> + +<p>—Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que +vous nous amuserez beaucoup plus que les députés.</p> + +<p>—Non, vraiment. Vous vous amuserez bien +sans moi.</p> + +<p>Le devinant mécontent et chagrin, elle insista, +pour se montrer gentille.</p> + +<p>—Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure +que, moi, je ne peux pas me passer de vous.</p> + +<p>Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il +ne put ni les arrêter dans sa bouche ni modifier +leur accent.</p> + +<p>—Bah! Vous vous passez de moi comme tout +le monde.</p> + +<p>Elle s'exclama, un peu surprise du ton:</p> + +<p>—Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne +plus me tutoyer.</p> + +<p>Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés +qui montrent tout le mal d'une âme et avec un petit +salut:</p> + +<p>—Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un +jour ou l'autre.</p> + +<p>—Pourquoi ça?</p> + +<p>—Parce que vous vous marierez et que votre +mari, quel qu'il soit, aurait le droit de trouver déplacé +ce tutoiement dans ma bouche.</p> + +<p>La comtesse s'empressa de dire:</p> + +<p>—Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère +qu'Annette n'épousera pas un homme assez susceptible +pour se formaliser de cette familiarité de +vieil ami.</p> + +<p>Le comte criait:</p> + +<p>—Allons, allons, en route! Nous allons nous +mettre en retard!</p> + +<p>Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant +levés, sortirent avec lui après les poignées de main +d'usage et les baisers que la duchesse, la comtesse +et sa fille échangeaient à toute rencontre comme +à toute séparation.</p> + +<p>Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière +les tentures de la porte refermée.</p> + +<p>—Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.</p> + +<p>Mais lui, presque violent:</p> + +<p>—Non, merci, je m'en vais aussi.</p> + +<p>Elle murmura, suppliante:</p> + +<p>—Oh! pourquoi?</p> + +<p>—Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il. +Je vous demande pardon d'être venu sans prévenir.</p> + +<p>—Olivier, qu'avez-vous?</p> + +<p>—Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé +une partie de plaisir organisée.</p> + +<p>Elle lui saisit la main.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? C'était le moment de +leur départ puisqu'ils assistent à l'ouverture de la +session. Moi, je restais. Vous avez été, au contraire, +tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis +seule.</p> + +<p>Il ricana.</p> + +<p>—Inspiré, oui, j'ai été inspiré!</p> + +<p>Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant +au fond des yeux, elle murmura à voix très basse:</p> + +<p>—Avouez-moi que vous l'aimez?</p> + +<p>Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser +son impatience.</p> + +<p>—Mais vous êtes folle avec cette idée!</p> + +<p>Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés +sur ses manches, le suppliant:</p> + +<p>—Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, +j'en suis certaine, mais j'aime mieux savoir! +J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas ce +qu'est devenue ma vie!</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma +faute si vous perdez la tête?</p> + +<p>Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui +du fond, où on ne les entendrait pas. Elle le traînait +par l'étoffe de sa jaquette, cramponnée à lui, +haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit +divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et +puis s'assit auprès de lui.</p> + +<p>—Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en +prie, dites-moi que vous l'aimez. Je le sais, je le +sens à tout ce que vous faites, je n'en puis douter, +j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!</p> + +<p>Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à +genoux contre ses pieds. Sa voix râlait.</p> + +<p>—Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce +vrai que vous l'aimez?</p> + +<p>Il s'écria, en essayant de la relever:</p> + +<p>—Mais non, mais non! Je vous jure que non!</p> + +<p>Elle tendit la main vers sa bouche et la colla +dessus pour la fermer, balbutiant:</p> + +<p>—Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!</p> + +<p>Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de +cet homme, elle sanglota.</p> + +<p>Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de +cheveux blonds où se mêlaient beaucoup de cheveux +blancs, et il fut traversé par une immense +pitié, par une immense douleur.</p> + +<p>Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure, +il la redressa violemment, relevant vers lui deux +yeux éperdus dont les larmes ruisselaient. Et puis +sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres coup sur +coup en répétant:</p> + +<p>—Any! Any! ma chère, ma chère Any!</p> + +<p>Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec +cette voix hésitante des enfants que le chagrin +suffoque:</p> + +<p>—Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous +m'aimez encore un peu, moi?</p> + +<p>Il se remit à l'embrasser.</p> + +<p>—Oui, je vous aime, ma chère Any!</p> + +<p>Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses +mains, le regarda, et tendrement:</p> + +<p>—Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça +ne devrait pas finir ainsi.</p> + +<p>Il demanda, en la serrant contre lui:</p> + +<p>—Pourquoi cela finirait-il?</p> + +<p>—Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble +trop à ce que j'étais quand vous m'avez +connue?</p> + +<p>Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main +cette bouche douloureuse, en disant:</p> + +<p>—Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je +vous jure que vous vous trompez!</p> + +<p>Elle répéta:</p> + +<p>—Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, +moi!</p> + +<p>Il redit:</p> + +<p>—Oui, je vous aime!</p> + +<p>Puis ils demeurèrent longtemps sans parler, les +mains dans les mains, très émus et très tristes.</p> + +<p>Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:</p> + +<p>—Oh! les heures qui me restent à vivre ne +seront pas gaies.</p> + +<p>—Je m'efforcerai de vous les rendre douces.</p> + +<p>L'ombre de ces ciels nuageux qui précède de +deux heures le crépuscule se répandait dans le +salon, les ensevelissait peu à peu sous le gris brumeux +des soirs d'automne.</p> + +<p>La pendule sonna.</p> + +<p>—Il y a déjà longtemps que nous sommes ici, +dit-elle. Vous devriez vous en aller, car on pourrait +venir, et nous ne sommes pas calmes!</p> + +<p>Il se leva, l'étreignit, baisant comme autrefois +sa bouche entr'ouverte, puis ils retraversèrent les +deux salons en se tenant le bras, comme des époux.</p> + +<p>—Adieu, mon ami.</p> + +<p>—Adieu, mon amie.</p> + +<p>Et la portière retomba sur lui!</p> + +<p>Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, +se mit à marcher sans savoir ce qu'il faisait, étourdi +comme après un coup, les jambes faibles, le coeur +chaud et palpitant ainsi qu'une loque brûlante secouée +en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois +heures, ou peut-être quatre, il alla devant lui, dans +une sorte d'hébétement moral et d'anéantissement +physique qui lui laissaient tout juste la force de +mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez +lui pour réfléchir.</p> + +<p>Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait +maintenant tout ce qu'il avait éprouvé près d'elle +depuis la promenade au parc Monceau quand il +retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix à peine +reconnue, de la voix qui jadis avait éveillé son +coeur, puis tout ce recommencement lent, irrésistible, +d'un amour mal éteint, pas encore refroidi, +qu'il s'obstinait à ne point s'avouer.</p> + +<p>Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? +Lorsqu'elle serait mariée, il éviterait de la voir +souvent, voilà tout. En attendant, il continuerait à +retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutât +de rien, et il cacherait son secret à tout le monde.</p> + +<p>Il dîna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. +Puis il fit chauffer le grand poêle de son atelier, +car la nuit s'annonçait glaciale. Il ordonna même +d'allumer le lustre comme s'il eût redouté les +coins obscurs, et il s'enferma. Quelle émotion +bizarre, profonde, physique, affreusement triste +l'étreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans sa poitrine, +dans tous ses muscles amollis, autant que +dans son âme défaillante. Les murs de l'appartement +l'oppressaient; toute sa vie tenait là dedans, +sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque étude +peinte accrochée lui rappelait un succès, chaque +meuble lui disait un souvenir. Mais succès et souvenirs +étaient des choses passées! Sa vie? Comme +elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait +des tableaux, encore des tableaux, toujours des +tableaux et aimé une femme. Il se rappelait les +soirs d'exaltation, après les rendez-vous, dans ce +même atelier. Il avait marché des nuits entières, +avec de la fièvre plein son être. La joie de l'amour +heureux, la joie du succès mondain, l'ivresse unique +de la gloire, lui avaient fait savourer des heures +inoubliables de triomphe intime.</p> + +<p>Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait +aimé. Par elle il avait reçu ce baptême qui révèle +à l'homme le monde mystérieux des émotions et +des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque +de force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. +Un autre amour entrait, malgré lui, par cette +brèche! un autre ou plutôt le même surchauffé par +un nouveau visage, le même accru de toute la force +que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc +il aimait cette petite fille! Il n'y avait plus à lutter, +à résister, à nier, il l'aimait avec le désespoir de +savoir qu'il n'aurait même pas d'elle un peu de +pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment, +et qu'un autre l'épouserait. A cette pensée +sans cesse reparue, impossible à chasser, il était +saisi par une envie animale de hurler à la façon des +chiens attachés, car il se sentait impuissant, asservi, +enchaîné comme eux. De plus en plus nerveux, +à mesure qu'il songeait, il allait toujours à +grands pas à travers la vaste pièce éclairée comme +pour une fête. Ne pouvant enfin tolérer davantage +la douleur de cette plaie avivée, il voulut essayer +de la calmer par le souvenir de son ancienne tendresse, +de la noyer dans l'évocation de sa première +et grande passion. Dans le placard où il la +gardait, il alla prendre la copie qu'il avait faite +autrefois pour lui du portrait de la comtesse, puis +il la posa sur son chevalet, et, s'étant assis en +face, la contempla. Il essayait de la revoir, de la +retrouver vivante, telle qu'il l'avait aimée jadis. +Mais c'était toujours Annette qui surgissait sur la +toile. La mère avait disparu, s'était évanouie laissant +à sa place cette autre figure qui lui ressemblait +étrangement. C'était la petite avec ses cheveux +un peu plus clairs, son sourire un peu plus +gamin, son air un peu plus moqueur, et il sentait +bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là, +comme il n'avait jamais appartenu à l'autre, +comme une barque qui coule appartient aux vagues!</p> + +<p>Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, +il retourna la peinture; puis comme il se +sentait trempé de tristesse, il alla prendre dans sa +chambre, pour le rapporter dans l'atelier, le tiroir +de son secrétaire où dormaient toutes les lettres +de sa maîtresse. Elles étaient là comme en un lit, +les unes sur les autres, formant une couche épaisse +de petits papiers minces. Il enfonça ses mains dedans, +dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans +ce bain de leur longue liaison. Il regardait cet +étroit cercueil de planches où gisait cette masse +d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom +seul, était toujours écrit. Il songeait qu'un amour, +que le tendre attachement de deux êtres l'un pour +l'autre, que l'histoire de deux coeurs, étaient racontés +là dedans, dans ce flot jauni de papiers que +tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se +penchant dessus, un souffle vieux, l'odeur mélancolique +des lettres enfermées.</p> + +<p>Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, +prit une poignée des plus anciennes. A mesure +qu'il les ouvrait, des souvenirs en sortaient, précis, +qui remuaient son âme. Il en reconnaissait beaucoup +qu'il avait portées sur lui pendant des semaines +entières, et il retrouvait, tout le long de la petite +écriture qui lui disait des phases si douces, les +émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup il rencontra +sous ses doigts un fin mouchoir brodé. +Qu'était-ce? Il chercha quelques instants, puis se +souvint! Un jour, chez lui, elle avait sangloté parce +qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola, pour le +garder, son mouchoir trempé de larmes!</p> + +<p>Ah! les tristes choses! les tristes choses! La +pauvre femme!</p> + +<p>Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes +ces réminiscences montaient comme une vapeur: +ce n'était plus que la vapeur impalpable de la réalité +tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur +ces lettres, comme on pleure sur les morts parce +qu'ils ne sont plus.</p> + +<p>Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter +en lui une ardeur jeune et nouvelle, une +sève de tendresse irrésistible qui rappelait dans +son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait +aimé la mère, dans un élan passionné de servitude +volontaire, il commençait à aimer cette petite fille +comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant +à qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.</p> + +<p>Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il +en était terrifié.</p> + +<p>Il essayait de comprendre comment et pourquoi +elle le possédait ainsi? Il la connaissait si peu! +Elle était à peine une femme dont le coeur et l'âme +dormaient encore du sommeil de la jeunesse.</p> + +<p>Lui, maintenant, il était presque au bout de sa +vie! Comment donc cette enfant l'avait-elle pris +avec quelques sourires et des mèches de cheveux! +Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette +blonde lui donnaient des envies de tomber à genoux +et de se frapper le front par terre!</p> + +<p>Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de +femme a tout à coup sur nous la puissance d'un +poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux, +qu'elle est devenue notre pensée et notre chair! +On en est ivre, on en est fou, on vit de cette image +absorbée et on voudrait en mourir!</p> + +<p>Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce +et incompréhensible d'une forme de visage sur le +coeur d'un homme!</p> + +<p>Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit +s'avançait; son poêle s'était éteint. A travers les +vitrages, le froid du dehors entrait. Alors il gagna +son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à +souffrir.</p> + +<p>Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, +ni ce qu'il allait faire, agité par ses nerfs, +irrésolu comme une girouette qui tourne.</p> + +<p>A force de chercher une distraction pour son +esprit, une occupation pour son corps, il se souvint +que, ce jour-là même, quelques membres de son +cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain +Maure où ils déjeunaient après le massage. Il s'habilla +donc rapidement, espérant que l'étuve et la +douche le calmeraient, et il sortit.</p> + +<p>Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le +saisit, ce premier froid crispant de la première +gelée qui détruit, en une seule nuit, les derniers +restes de l'été.</p> + +<p>Tout le long des boulevards, c'était une pluie +épaisse de larges feuilles jaunes qui tombaient +avec un bruit sec et menu. Elles tombaient, à perte +de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues +entre les façades des maisons, comme si toutes les +tiges venaient d'être séparées des branches par +le tranchant d'une fine lame de glace. Les chaussées +et les trottoirs en étaient déjà couverts, ressemblaient, +pour quelques heures, aux allées des +forêts au début de l'hiver. Tout ce feuillage mort +crépitait sous les pas et s'amassait, par moments, +en vagues légères, sous les poussées du vent.</p> + +<p>C'était un de ces jours de transition qui sont la +fin d'une saison et le commencement d'une autre, +qui ont une saveur ou une tristesse spéciale, tristesse +d'agonie ou saveur de sève qui renaît.</p> + +<p>En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée +de la chaleur dont il allait pénétrer sa chair après +ce passage dans l'air glacé des rues fit tressaillir le +coeur triste d'Olivier d'un frisson de satisfaction. +Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa +taille l'écharpe légère qu'un garçon lui tendait et +disparut derrière la porte capitonnée ouverte devant +lui.</p> + +<p>Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir +d'un foyer lointain, le fit respirer comme s'il eût +manqué d'air en traversant une galerie mauresque, +éclairée par deux lanternes orientales. Puis un +nègre crépu, vêtu seulement d'une ceinture, le +torse luisant, les membres musculeux, s'élança +devant lui pour soulever une portière à l'autre +extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve, +ronde, élevée, silencieuse, presque mystique comme +un temple. Le jour tombait d'en haut, par la coupole +et par des trèfles en verres colorés, dans l'immense +salle circulaire et dallée, aux murs couverts +de faïences décorées à la mode arabe.</p> + +<p>Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient +lentement, à pas graves, sans parler; d'autres +étaient assis sur des banquettes de marbre, +les bras croisés; d'autres causaient à voix basse.</p> + +<p>L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y +avait là dedans, dans ce cirque étouffant et décoratif, +où l'on chauffait de la chair humaine, où circulaient +des masseurs noirs et maures aux jambes +cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux.</p> + +<p>La première figure aperçue par le peintre fut +celle du comte de Landa. Il circulait comme un +lutteur romain, fier de son énorme poitrine et de +ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il +s'y croyait sur la scène comme un acteur applaudi, +et il y jugeait en expert la musculature discutée +de tous les hommes forts de Paris.</p> + +<p>—Bonjour. Bertin, dit-il.</p> + +<p>Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit:</p> + +<p>—Hein, bon temps pour la sudation.</p> + +<p>—Oui, magnifique.</p> + +<p>—Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été +le prendre au saut du lit. Oh! regardez-moi cette +anatomie!</p> + +<p>Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, +aux bras grêles, au flanc maigre, qui fit sourire de +dédain ces deux vieux modèles de la vigueur +humaine.</p> + +<p>Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre.</p> + +<p>Ils s'assirent sur une longue table de marbre et +se mirent à causer comme dans un salon. Des garçons +de service circulaient, offrant à boire. On entendait +retentir les claques des masseurs sur la +chair nue et le jet subit des douches. Un clapotis +d'eau continu, parti de tous les coins du grand amphithéâtre, +l'emplissait aussi d'un bruit léger de +pluie.</p> + +<p>A tout moment un nouveau venu saluait les trois +amis, ou s'approchait pour leur serrer la main.</p> + +<p>C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit prince +Epilati, le baron Flach et d'autres.</p> + +<p>Rocdiane dit tout à coup:</p> + +<p>—Tiens, Farandal!</p> + +<p>Le marquis entrait, les mains sur les hanches, +marchant avec cette aisance des hommes très bien +faits que rien ne gêne.</p> + +<p>Landa murmura:</p> + +<p>—C'est un gladiateur, ce gaillard-là!</p> + +<p>Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:</p> + +<p>—Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis?</p> + +<p>—Je le pense, dit le peintre.</p> + +<p>Mais cette question, en face de cet homme, en +ce moment, en cet endroit, fit passer dans le coeur +d'Olivier une affreuse secousse de désespoir et de +révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues +lui apparut en une seconde avec une telle acuité, +qu'il lutta pendant quelques instants contre une +envie animale de se jeter sur le marquis.</p> + +<p>Puis il se leva.</p> + +<p>—Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite +au massage.</p> + +<p>Un Arabe passait.</p> + +<p>—Ahmed, es-tu libre?</p> + +<p>—Oui, monsieur Bertin.</p> + +<p>Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée +de main de Farandal qui venait lentement en faisant +le tour du Hammam.</p> + +<p>A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande +salle de repos si calme en sa ceinture de cellules +où sont les lits, autour d'un parterre de plantes +africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au milieu. +Il avait l'impression d'être suivi, menacé, que le +marquis allait le rejoindre et qu'il devrait, la main +tendue, le traiter en ami avec le désir de le tuer.</p> + +<p>Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert +de feuilles mortes. Elles ne tombaient plus, les +dernières ayant été détachées par une longue rafale. +Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait +d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus +vives de la brise grandissante.</p> + +<p>Tout à coup une sorte de mugissement glissa +sur les toits, ce cri de bête de la tempête qui passe, +et, en même temps, un souffle furieux de vent qui +semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le +boulevard.</p> + +<p>Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient +l'attendre, se soulevèrent à son approche. +Elles couraient devant lui, s'amassant et +tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au +faîte des maisons. Il les chassait comme un troupeau, +un troupeau fou qui s'envolait, qui s'en +allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le +ciel libre de la banlieue. Et quand le gros nuage +de feuilles et de poussière eut disparu sur les hauteurs +du quartier Malesherbes, les chaussées et +les trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres +et balayés.</p> + +<p>Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que +vais-je faire? Où vais-je aller?» Et il retournait +chez lui, ne pouvant rien imaginer.</p> + +<p>Un kiosque à journaux attira son oeil. Il en +acheta sept ou huit, espérant qu'il y trouverait à +lire peut-être pendant une heure ou deux.</p> + +<p>—Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta +dans son atelier.</p> + +<p>Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait +pas rester, car il avait en tout son corps une agitation +de bête enragée.</p> + +<p>Les journaux parcourus ne purent distraire une +minute son âme, et les faits qu'il lisait lui restaient +dans les yeux sans aller jusqu'à sa pensée. Au +milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre, +le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait +de la séance de la Chambre, où le comte avait +prononcé quelques paroles.</p> + +<p>Son attention, éveillée par cet appel, rencontra +ensuite le nom du célèbre ténor Montrosé qui +devait donner, vers la fin de décembre, une représentation +unique au grand Opéra. Ce serait, disait +le journal, une magnifique solennité musicale, car +le ténor Montrosé, qui avait quitté Paris depuis +six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe +et en Amérique, des succès sans précédents, et il +serait, en outre, accompagné de l'illustre cantatrice +suédoise Helsson, qu'on n'avait pas entendue +non plus à Paris depuis cinq ans!</p> + +<p>Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître +au fond de son coeur, de donner à Annette le +plaisir de ce spectacle. Puis il songea que le deuil +de la comtesse mettrait obstacle à ce projet, et il +chercha des combinaisons pour le réaliser quand +même. Une seule se présenta. Il fallait prendre +une loge sur la scène où l'on était presque invisible, +et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas +venir, faire accompagner Annette par son père et +par la duchesse. En ce cas, c'est à la duchesse qu'il +faudrait offrir cette loge. Mais il devrait alors inviter +le marquis!</p> + +<p>Il hésita et réfléchit longtemps.</p> + +<p>Certes, le mariage était décidé, même fixé sans +aucun doute. Il devinait la hâte de son amie à +terminer cela, il comprenait que, dans les limites +les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal. +Il n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher, +ni modifier, ni retarder cette affreuse chose! +Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas mieux +essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance, +de paraître content, de ne plus se laisser +entraîner, comme tout a l'heure, par son emportement.</p> + +<p>Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les +soupçons de la comtesse et se gardant une porte +amie dans l'intérieur du jeune ménage.</p> + +<p>Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour +s'assurer la possession d'une des loges cachées +derrière le rideau. Elle lui fut promise. Alors il +courut chez les Guilleroy.</p> + +<p>La comtesse parut presque aussitôt, et, encore +tout émue de leur attendrissement de la veille:</p> + +<p>—Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! +dit-elle.</p> + +<p>Il balbutia.</p> + +<p>—Je vous apporte quelque chose.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Une loge sur la scène de l'Opéra pour une +représentation unique de Helsson et de Montrosé.</p> + +<p>—Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?</p> + +<p>—Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt.</p> + +<p>—Je vous assure que je ne peux pas.</p> + +<p>—Et Annette? Songez qu'une occasion pareille +ne se représentera peut-être jamais.</p> + +<p>—Avec qui irait-elle?</p> + +<p>—Avec son père et la duchesse que je vais +inviter. J'ai l'intention aussi d'offrir une place au +marquis.</p> + +<p>Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une +envie folle de l'embrasser lui montait aux lèvres. +Elle répéta, ne pouvant en croire ses oreilles:</p> + +<p>—Au marquis?</p> + +<p>—Mais oui!</p> + +<p>Et elle consentit tout de suite à cet arrangement.</p> + +<p>Il reprit d'un air indifférent.</p> + +<p>—Avez-vous fixé l'époque de leur mariage?</p> + +<p>—Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des +raisons pour le presser beaucoup, d'autant plus +qu'il était déjà décidé avant la mort de maman. +Vous vous le rappelez?</p> + +<p>—Oui, parfaitement. Et pour quand?</p> + +<p>—Mais, pour le commencement de janvier. Je +vous demande pardon de ne vous l'avoir pas annoncé +plus tôt.</p> + +<p>Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans +sa poitrine avec une force de ressort, et toute la +tendresse qui le jetait vers elle s'aigrit soudain et +fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité +passionnée que devient l'amour quand la jalousie +le fouette.</p> + +<p>—Je vous apporte quelque chose, dit-il.</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Alors nous en sommes décidément au «vous».</p> + +<p>Il prit un air paternel.</p> + +<p>—Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de +l'événement qui se prépare. Je vous assure que +cela sera indispensable dans quelque temps. Vaut +mieux tout de suite que plus tard.</p> + +<p>Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis +que la comtesse se taisait, le regard au loin et +la pensée tendue.</p> + +<p>Annette demanda:</p> + +<p>—Que m'apportez-vous?</p> + +<p>Il annonça la représentation et les invitations +qu'il comptait faire. Elle fut ravie, et, lui sautant +au cou avec un élan de gamine, l'embrassa sur les +deux joues.</p> + +<p>Il se sentit défaillir et comprit, sous le double +effleurement léger de cette petite bouche au souffle +frais, qu'il ne se guérirait jamais.</p> + +<p>La comtesse, crispée, dit à sa fille:</p> + +<p>—Tu sais que ton père t'attend.</p> + +<p>—Oui, maman, j'y vais.</p> + +<p>Elle se sauva, en envoyant encore des baisers +du bout des doigts.</p> + +<p>Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda:</p> + +<p>—Vont-ils voyager?</p> + +<p>—Oui, pendant trois mois.</p> + +<p>Et il murmura, malgré lui:</p> + +<p>—Tant mieux!</p> + +<p>—Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la +comtesse.</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Je l'espère bien.</p> + +<p>—En attendant, ne me négligez point.</p> + +<p>—Non, mon amie.</p> + +<p>L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, +et l'idée qu'il venait d'exprimer d'inviter le +marquis à cette représentation de l'Opéra, redonnaient +à la comtesse un peu d'espoir.</p> + +<p>Il fut court. Une semaine ne s'était point passée +qu'elle suivait de nouveau sur la figure de cet +homme, avec une attention torturante et jalouse, +toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait +rien ignorer, passant elle-même par toutes les +douleurs qu'elle devinait chez lui, et la constante +présence d'Annette lui rappelait, à tous les moments +du jour, l'impuissance de ses efforts.</p> + +<p>Tout l'accablait en même temps, les années et +le deuil. Sa coquetterie active, savante, ingénieuse +qui, durant toute sa vie, l'avait fait triompher pour +lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui +soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de +même qu'il rendait éblouissante l'adolescence de +son enfant. Elle était loin déjà l'époque, si proche +cependant, du retour d'Annette à Paris, où elle +recherchait avec orgueil des similitudes de toilette +qui lui étaient alors favorables. Maintenant, elle +avait des envies furieuses d'arracher de son corps +ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et la +torturaient.</p> + +<p>Si elle avait senti à son service toutes les ressources +de l'élégance, si elle avait pu choisir et +employer des étoffes aux nuances délicates, en harmonie +avec son teint, qui auraient donné à son +charme agonisant une puissance étudiée, aussi +captivante que la grâce inerte de sa fille, elle aurait +su, sans doute, demeurer encore la plus séduisante.</p> + +<p>Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes +du soir et des molles toilettes sensuelles +du matin, du déshabillé troublant gardé pour +déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la +femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur +de son lever, l'impression matérielle et chaude +du lit quitté et de la chambre parfumée!</p> + +<p>Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale, +sous cette tenue de forçat, qui la couvrirait +pendant une année entière! Un an! Elle resterait +un an emprisonnée dans ce noir, inactive et +vaincue! Pendant un an, elle se sentirait vieillir +jour par jour, heure par heure, minute par minute, +sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle dans un +an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer +ainsi sous les angoisses de son âme?</p> + +<p>Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout +ce qu'elle aurait savouré, lui faisaient une douleur +de tout ce qui aurait été une joie, ne lui laissaient +plus une jouissance intacte, un contentement ni +une gaîté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin +exaspéré de secouer ce poids de misère qui l'écrasait, +car sans cette obsession harcelante elle aurait +été si heureuse encore, alerte et bien portante!</p> + +<p>Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un coeur +toujours jeune, l'ardeur d'un être qui commence +à vivre, un appétit de bonheur insatiable, plus +vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer +dévorant.</p> + +<p>Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les +choses douces, délicieuses, poétiques, qui embellissent +et font chérir l'existence, se retiraient d'elle, +parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle retrouvait +pourtant encore en elle ses attendrissements +de jeune fille et ses élans passionnés de jeune +femme. Rien n'avait vieilli que sa chair, sa misérable +peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée +comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise +de cette décadence était attachée à elle, devenue +presque une souffrance physique. L'idée fixe avait +fait naître une sensation d'épiderme, la sensation +du vieillissement, continue et perceptible comme +celle du froid ou de la chaleur. Elle croyait, en +effet, sentir, ainsi qu'une vague démangeaison, +la marche lente des rides sur son front, l'affaissement +du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication +de ces innombrables petits traits qui +fripent la peau fatiguée. Comme un être atteint +d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint +à se gratter, la perception et la terreur de ce travail +abominable et menu du temps rapide lui mirent +dans l'âme l'irrésistible besoin de le constater dans +les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la forçaient +à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître +sans cesse, toucher du doigt, comme pour +s'en mieux assurer, l'usure ineffaçable des ans. Ce +fut d'abord une pensée intermittente reparue chaque +fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit +ailleurs, la surface polie du cristal redoutable. Elle +s'arrêtait sur les trottoirs pour se regarder aux +devantures des boutiques, accrochée comme par +une main à toutes les plaques de verre dont les +marchands ornent leurs façades. Cela devint une +maladie, une possession. Elle portait dans sa poche +une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire, +grosse comme une noix, dont le couvercle intérieur +enfermait un imperceptible miroir, et souvent, +tout en marchant, elle la tenait ouverte dans +sa main et la levait vers ses yeux.</p> + +<p>Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire, +dans le salon aux tapisseries, sa pensée, un instant +distraite par cette besogne nouvelle, revenait +bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait de se +distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son +travail. C'était en vain; la piqûre du désir la harcelait, +et bientôt sa main, lâchant le livre ou la +plume, se tendait par un mouvement irrésistible +vers la petite glace à manche de vieil argent qui +traînait sur son bureau. Dans le cadre ovale et ciselé +son visage entier s'enfermait comme une figure +d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle, +comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. +Puis, lorsqu'elle s'était longtemps contemplée, elle +reposait, d'un mouvement las, le petit objet sur le +meuble et s'efforçait de se remettre à l'oeuvre, mais +elle n'avait pas lu deux pages ou écrit vingt lignes, +que le besoin de se regarder renaissait en elle, +invincible et torturant; et elle tendait de nouveau +le bras pour reprendre le miroir.</p> + +<p>Elle le maniait maintenant comme un bibelot +irritant et familier que la main ne peut quitter, s'en +servait à tout moment en recevant ses amis, et +s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être +en le retournant dans ses doigts.</p> + +<p>Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et +ce morceau de verre, elle le lança contre le mur +où il se fendit et s'émietta.</p> + +<p>Mais au bout de quelque temps son mari, qui +l'avait fait réparer, le lui remit plus clair que jamais. +Elle dut le prendre et remercier, résignée à +le garder.</p> + +<p>Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en +sa chambre, elle recommençait malgré elle cet +examen minutieux et patient de l'odieux et tranquille +ravage.</p> + +<p>Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une +bougie et demeurait, les yeux ouverts, à songer +que les insomnies et le chagrin hâtaient irrémédiablement +la besogne horrible du temps qui court. +Elle écoutait dans le silence de la nuit le balancier +de sa pendule qui semblait murmurer de son tic-tac, +monotone et régulier—«ça va, ça va, ça va», +et son coeur se crispait dans une telle souffrance +que, son drap sur sa bouche, elle gémissait de +désespoir.</p> + +<p>Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu +la notion des années qui passent et des changements +qu'elles apportent. Comme tout le monde, +elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque +printemps ou chaque été: «J'ai beaucoup changé +depuis l'an dernier.» Mais toujours belle, d'une +beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait +pas. Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater +encore paisiblement la marche lente des saisons, +elle venait de découvrir et de comprendre la fuite +formidable des instants. Elle avait eu la révélation +subite de ce glissement de l'heure, de cette course +imperceptible, affolante quand on y songe, de ce +défilé infini des petites secondes pressées qui grignotent +le corps et la vie des hommes.</p> + +<p>Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues +somnolences plus tranquilles, dans la tiédeur +des draps, lorsque sa femme de chambre avait ouvert +ses rideaux et fait flamber le feu matinal. +Elle demeurait lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie, +dans un engourdissement de pensée qui +laissait renaître en elle l'espoir instinctif et providentiel +dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à leurs +derniers jours le coeur et le sourire des hommes.</p> + +<p>Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté +son lit, elle se sentait dominée par un désir puissant +de prier Dieu, d'obtenir de lui un peu de soulagement +et de consolation.</p> + +<p>Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ +de chêne, cadeau d'Olivier, oeuvre rare découverte +par lui, et les lèvres closes, implorant avec cette +voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle +poussait vers le martyr divin une douloureuse +supplication. Affolée par le besoin d'être entendue +et secourue, naïve en sa détresse comme tous les +fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât, +qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché +pour sa peine. Elle ne lui demandait pas de +faire pour elle ce que jamais il n'a fait pour personne, +de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la +fraîcheur et la grâce, elle lui demandait seulement +un peu de repos et de répit. Il fallait bien qu'elle +vieillit, comme il fallait qu'elle mourût! Mais pourquoi +si vite? Des femmes restaient belles si tard? +Ne pouvait-il lui accorder d'être une de celles-là? +Comme il serait bon, Celui qui avait aussi tant +souffert, s'il lui abandonnait seulement pendant +deux ou trois ans encore le reste de séduction qu'il +lui fallait pour plaire!</p> + +<p>Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les +gémissait vers Lui, dans la plainte confuse de son +âme.</p> + +<p>Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa +toilette, et, avec une tension de pensée aussi ardente +que pour la prière, elle maniait les poudres, +les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses +qui lui refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne +et fragile.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> +<br> + +<p>Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes +les bouches: «Emma Helsson» et «Montrosé». +Plus on approchait de l'Opéra, plus on les entendait +répéter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collées +sur les colonnes Morris, les lançaient aux yeux +des passants, et il y avait dans l'air du soir l'émotion +d'un événement.</p> + +<p>Le lourd monument, qu'on appelle «l'Académie +nationale de Musique», accroupi sous le ciel noir, +montrait au public amassé devant lui sa façade +pompeuse et blanchâtre et la colonnade de marbre +de sa galerie, que d'invisibles foyers électriques +illuminaient comme un décor.</p> + +<p>Sur la place, les gardes républicains à cheval +dirigeaient la circulation, et d'innombrables voitures +arrivaient de tous les coins de Paris, laissant +entrevoir, derrière leurs glaces baissées, une crème +d'étoffes claires et des têtes pâles.</p> + +<p>Les coupés et les landaus s'engageaient à la file +dans les arcades réservées et, s'arrêtant quelques +instants, laissaient descendre, sous leurs pelisses +de soirée garnies de fourrures, de plumes ou de +dentelles inestimables, les femmes du monde et les +autres, chair précieuse, divinement parée.</p> + +<p>Tout le long du célèbre escalier c'était une ascension +de féerie, une montée ininterrompue de dames +vêtues comme des reines, dont la gorge et les +oreilles jetaient des éclairs de diamants et dont la +longue robe traînait sur les marches.</p> + +<p>La salle se peuplait de bonne heure, car on ne +voulait pas perdre une note des deux illustres artistes; +et c'était, par tout le vaste amphithéâtre, +sous l'éclatante lumière électrique tombée du lustre, +une houle de gens qui s'installaient et une +grande rumeur de voix.</p> + +<p>De la loge sur la scène qu'occupaient déjà la +duchesse, Annette, le comte, le marquis, Bertin et +M. de Musadieu, on ne voyait rien que les coulisses +où des hommes causaient, couraient, criaient: des +machinistes en blouse, des messieurs en habit, des +acteurs en costume. Mais derrière l'immense rideau +baissé on entendait le bruit profond de la foule, +on sentait la présence d'une masse d'êtres remuants +et surexcités, dont l'agitation semblait traverser +la toile pour se répandre jusqu'aux décors.</p> + +<p>On allait jouer <i>Faust</i>.</p> + +<p>Musadieu racontait des anecdotes sur les premières +représentations de cette oeuvre à l'Opéra-Comique, +sur le demi-four d'alors suivi d'un éclatant +triomphe, sur les interprètes du début, sur +leur manière de chanter chaque morceau. Annette, +à demi tournée vers lui, l'écoutait avec cette curiosité +avide et jeune dont elle enveloppait le monde +entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé, +qui serait son mari dans quelques jours, un coup +d'oeil plein de tendresse. Elle l'aimait, maintenant, +comme aiment les coeurs naïfs, c'est-à-dire qu'elle +aimait en lui toutes les espérances du lendemain. +L'ivresse des premières fêtes de la vie et l'ardent +besoin d'être heureuse la faisaient frémir d'allégresse +et d'attente.</p> + +<p>Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui +avait descendu tous les degrés de l'amour secret, +impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de la souffrance +humaine où le coeur semble crépiter comme +de la chair sur des charbons, restait debout au +fond de la loge en les couvrant l'un et l'autre d'un +regard de supplicié.</p> + +<p>Les trois coups furent frappés, et soudain le petit +tapotement sec d'un archet sur le pupitre du chef +d'orchestre arrêta net tous les mouvements, les +toux et les murmures; puis, après un court et profond +silence les premières mesures de l'introduction +s'élevèrent, emplirent la salle de l'invisible et +irrésistible mystère de la musique qui s'épand à +travers les corps, affole les nerfs et les âmes d'une +fièvre poétique et matérielle, en mêlant à l'air +limpide qu'on respire une onde sonore qu'on +écoute.</p> + +<p>Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement +ému comme si les plaies de son coeur eussent +été touchées par ces accents.</p> + +<p>Mais le rideau s'étant levé, il se dressa de nouveau +et il vit, dans un décor représentant le cabinet +d'un alchimiste, le docteur Faust méditant.</p> + +<p>Vingt fois déjà il avait entendu cet opéra qu'il +connaissait presque par coeur, et son attention, +quittant aussitôt la pièce, se porta sur la salle. Il +n'en découvrait qu'un petit angle derrière l'encadrement +de la scène qui cachait sa loge, mais cet +angle, s'étendant de l'orchestre au paradis, lui +montrait toute une fraction du public, où il reconnaissait +bien des têtes. A l'orchestre, les hommes +en cravate blanche, alignés côte à côte, semblaient +un musée de figures familières, de mondains, d'artistes, +de journalistes, toutes les catégories de ceux +qui ne manquent jamais d'être où tout le monde +va. Au balcon, dans les loges, il se nommait, il +pointait mentalement les femmes aperçues. La +comtesse de Lochrist, dans une avant-scène, était +vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin +une nouvelle mariée, la marquise d'Ebelin, soulevait +déjà les lorgnettes. «Joli début», se dit +Bertin.</p> + +<p>On écoutait avec une grande attention, avec une +sympathie évidente, le ténor Montrosé qui se +lamentait sur la vie.</p> + +<p>Olivier pensait: «Quelle bonne blague! Voilà +Faust, le mystérieux et sublime Faust, qui chante +l'horrible dégoût et le néant de tout; et cette foule +se demande avec inquiétude si la voix de Montrosé +n'a pas changé.»—Alors, il écouta, comme les +autres, et derrière les paroles banales du livret, à +travers la musique qui éveille au fond des âmes +des perceptions profondes, il eut une sorte de révélation +de la façon dont Goethe rêva le coeur de +Faust.</p> + +<p>Il avait lu autrefois le poème qu'il estimait très +beau, sans en avoir été fort ému, et voilà que, soudain, +il en pressentit l'insondable profondeur, car +il lui semblait que, ce soir-là, il devenait lui-même +un Faust.</p> + +<p>Un peu penchée sur le devant de la loge, Annette +écoutait de toutes ses oreilles; et des murmures +de satisfaction commençaient à passer dans le public, +car la voix de Montrosé était mieux posée et +plus nourrie qu'autrefois!</p> + +<p>Bertin avait fermé les yeux. Depuis un mois, +tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il éprouvait, tout ce +qu'il rencontrait en sa vie, il en faisait immédiatement +une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait +le monde et lui-même en pâture à cette idée fixe. +Tout ce qu'il apercevait de beau, de rare, tout ce +qu'il imaginait de charmant, il l'offrait aussitôt, +mentalement, à sa petite amie, et il n'avait plus +une idée qu'il ne rapportât à son amour.</p> + +<p>Maintenant, il écoutait au fond de lui-même +l'écho des lamentations de Faust; et le désir de la +mort surgissait en lui, le désir d'en finir aussi avec +ses chagrins, avec toute la misère de sa tendresse +sans issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il +voyait le marquis de Farandal, assis derrière elle, +qui la contemplait aussi. Il se sentait vieux, fini, +perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien espérer, +n'avoir plus même le droit de désirer, se +sentir déclassé, à la retraite de la vie, comme un +fonctionnaire hors d'âge dont la carrière est terminée, +quelle intolérable torture!</p> + +<p>Des applaudissements éclatèrent, Montrosé triomphait +déjà. Et Méphisto-Labarrière jaillit du sol.</p> + +<p>Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce +rôle, eut une reprise d'attention. Le souvenir +d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse, puis +de Faure, si séduisant avec sa voix de baryton, +vint le distraire quelques instants.</p> + +<p>Mais soudain, une phrase chantée par Montrosé, +avec une irrésistible puissance, l'émut jusqu'au +coeur. Faust disait à Satan:</p> + + +<p class=STDIT> Je veux un trésor qui les contient tous,<br> + Je veux la jeunesse.</p> + + +<p>Et le ténor apparut en pourpoint de soie, l'épée +au côté, une toque à plumes sur la tête, élégant, +jeune et beau de sa beauté maniérée de chanteur.</p> + +<p>Un murmure s'éleva. Il était fort bien et plaisait +aux femmes. Olivier, au contraire, eut un frisson +de désappointement, car l'évocation poignante du +poème dramatique de Goethe disparaissait dans +cette métamorphose. Il n'avait désormais devant +les yeux qu'une féerie pleine de jolis morceaux +chantés, et des acteurs de talent dont il n'écoutait +plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli +garçon à roulades, qui montrait ses cuisses et ses +notes, lui déplaisait. Ce n'était point le vrai, l'irrésistible +et sinistre chevalier Faust, celui qui allait +séduire Marguerite.</p> + +<p>Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre +lui revint à la mémoire:</p> + +<p class=STDIT> Je veux un trésor qui les contient tous,<br> + Je veux la jeunesse.</p> + +<p>Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement +au fond de son âme, et, les yeux +toujours fixés sur la nuque blonde d'Annette qui +surgissait dans la baie carrée de la loge, il sentait +en lui toute l'amertume de cet irréalisable désir.</p> + +<p>Mais Montrosé venait de finir le premier acte +avec une telle perfection que l'enthousiasme +éclata. Pendant plusieurs minutes, le bruit des applaudissements, +des pieds et des bravos, roula +dans la salle comme un orage. On voyait dans +toutes les loges les femmes battre leurs gants l'un +contre l'autre, tandis que les hommes, debout derrière +elles, criaient en claquant des mains.</p> + +<p>La toile tomba, et se releva deux fois de suite +sans que l'élan se ralentit. Puis quand le rideau fut +baissé pour la troisième fois, séparant du public la +scène et les loges intérieures, la duchesse et Annette +continuèrent encore à applaudir quelques +instants, et furent remerciées spécialement par un +petit salut discret que leur envoya le ténor.</p> + +<p>—Oh! il nous a vues, dit Annette.</p> + +<p>—Quel admirable artiste! s'écria la duchesse.</p> + +<p>Et Bertin, qui s'était penché en avant, regardait +avec un sentiment confus d'irritation et de dédain +l'acteur acclamé disparaître entre deux portants, +en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main +sur la hanche, dans la pose gardée d'un héros de +théâtre.</p> + +<p>On se mit à parler de lui. Ses succès faisaient +autant de bruit que son talent. Il avait passé dans +toutes les capitales, au milieu de l'extase des +femmes qui, le sachant d'avance irrésistible, avaient +des battements de coeur en le voyant entrer en +scène. Il semblait peu se soucier d'ailleurs, disait-on, +de ce délire sentimental, et se contentait de +triomphes musicaux. Musadieu racontait, à mots +très couverts à cause d'Annette, l'existence de ce +beau chanteur, et la duchesse, emballée, comprenait +et approuvait toutes les folies qu'il avait pu +faire naître, tant elle le trouvait séduisant, élégant, +distingué et musicien exceptionnel. Et elle concluait, +en riant:</p> + +<p>—D'ailleurs, comment résister à cette voix-là!</p> + +<p>Olivier se fâcha et fut amer. Il ne comprenait +pas, vraiment, qu'on eût du goût pour un cabotin, +pour cette perpétuelle représentation de types humains +qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification +des hommes rêvés, pour ce mannequin +nocturne et fardé qui joue tous les rôles à tant par +soir.</p> + +<p>—Vous êtes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous +autres, hommes du monde et artistes, vous en +voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont plus de +succès que vous.</p> + +<p>Puis se tournant vers Annette:</p> + +<p>—Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et +qui regardes avec des yeux sains, comment le +trouves-tu, ce ténor?</p> + +<p>Annette répondit d'un air convaincu:</p> + +<p>—Mais je le trouve très bien, moi.</p> + +<p>On frappait, les trois coups pour le second acte, +et le rideau se leva sur la Kermesse.</p> + +<p>Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi +semblait avoir plus de voix qu'autrefois et la manier +avec une sûreté plus complète. Elle était vraiment +devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice +dont la renommée par le monde égalait celles de +M. de Bismarck et de M. de Lesseps.</p> + +<p>Quand Faust s'élança vers elle, quand il lui dit +de sa voix ensorcelante la phrase si pleine de +charme:</p> + + + +<p class=STDIT> Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,<br> + Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.</p> + + +<p>Et lorsque la blonde et si jolie et si émouvante +Marguerite lui répondit:</p> + +<p class=STDIT> Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,<br> + Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main.</p> + + +<p>la salle entière fut soulevée par un immense frisson +de plaisir.</p> + +<p>Les acclamations, quand le rideau tomba, furent +formidables, et Annette applaudit si longtemps que +Bertin eut envie de lui saisir les mains pour la faire +cesser. Son coeur était tordu par un nouveau tourment. +Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il +poursuivait dans les coulisses, de sa pensée fixe devenue +haineuse, il poursuivait jusque dans sa loge +où il le voyait remettre du blanc sur ses joues, +l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.</p> + +<p>Puis, la toile se leva sur l'acte du «Jardin».</p> + +<p>Ce fut tout de suite une sorte de fièvre d'amour +qui se répandit dans la salle, car jamais cette musique, +qui semble n'être qu'un souffle de baisers, +n'avait rencontré deux pareils interprètes. Ce +n'étaient plus deux acteurs illustres, Montrosé et +la Helsson, c'étaient deux êtres du monde idéal, à +peine deux êtres, mais deux voix: la voix éternelle +de l'homme qui aime, la voix éternelle de la femme +qui cède; et elles soupiraient ensemble toute la +poésie de la tendresse humaine.</p> + +<p>Quand Faust chanta:</p> + + +<p class=STDIT> Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,</p> + +<p>il y eut dans les notes envolées de sa bouche un +tel accent d'adoration, de transport et de supplication +que, vraiment, le désir d'aimer souleva un +instant tous les coeurs.</p> + +<p>Olivier se rappela qu'il l'avait murmurée lui-même, +cette phrase, dans le parc de Roncières, sous +les fenêtres du château. Jusqu'alors, il l'avait jugée +un peu banale, et maintenant elle lui venait à la +bouche comme un dernier cri de passion, une dernière +prière, le dernier espoir et la dernière faveur +qu'il pût attendre en cette vie.</p> + +<p>Puis il n'écouta plus rien, il n'entendit plus rien. +Une crise de jalousie suraiguë le déchira, car il +venait de voir Annette porter son mouchoir à ses +yeux.</p> + +<p>Elle pleurait! Donc son coeur s'éveillait, s'animait, +s'agitait, son petit coeur de femme qui ne savait +rien encore. Là, tout près de lui, sans qu'elle +songeât à lui, elle avait la révélation de la façon +dont l'amour peut bouleverser l'être humain, et +cette révélation, cette initiation lui étaient venues +de ce misérable cabotin chantant.</p> + +<p>Ah! il n'en voulait plus guère au marquis de +Farandal, à ce sot qui ne voyait rien, qui ne savait +pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il exécrait +l'homme au maillot collant qui illuminait cette +âme de jeune fille!</p> + +<p>Il avait envie de se jeter sur elle comme on se +jette sur quelqu'un que va écraser un cheval emporté, +de la saisir par le bras, de l'emmener, de +l'entraîner, de lui dire: «Allons-nous-en! allons-nous-en, +je vous en supplie!»</p> + +<p>Comme elle écoutait, comme elle palpitait! et +comme il souffrait, lui! Il avait déjà souffert ainsi, +mais moins cruellement! Il se le rappela, car toutes +les douleurs jalouses renaissent ainsi que des blessures +rouvertes. C'était d'abord à Roncières, en +revenant du cimetière, quand il sentit pour la première +fois qu'elle lui échappait, qu'il ne pouvait +rien sur elle, sur cette fillette indépendante comme +un jeune animal. Mais là-bas, quand elle l'irritait +en le quittant pour cueillir des fleurs, il éprouvait +surtout l'envie brutale d'arrêter ses élans, de retenir +son corps près de lui; aujourd'hui, c'était son âme +elle-même qui fuyait, insaisissable. Ah! cette irritation +rongeuse qu'il venait de reconnaître, il l'avait +éprouvée bien souvent encore par toutes les petites +meurtrissures inavouables qui semblent faire des +bleus incessants aux coeurs amoureux. Il se rappelait +toutes les impressions pénibles de menue +jalousie tombant sur lui, à petits coups, le long des +jours. Chaque fois qu'elle avait remarqué, admiré, +aimé, désiré quelque chose, il en avait été jaloux: +jaloux de tout d'une façon imperceptible et continue, +de tout ce qui absorbait le temps, les regards, +l'attention, la gaîté, l'étonnement, l'affection d'Annette, +car tout cela la lui prenait un peu. Il avait +été jaloux de tout ce qu'elle faisait sans lui, de tout +ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures, +de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux +d'un officier blessé héroïquement en Afrique et +dont Paris s'occupa huit jours durant, de l'auteur +d'un roman très louangé, d'un jeune poète inconnu +qu'elle n'avait point vu mais dont Musadieu récitait +les vers, de tous les hommes enfin qu'on +vantait devant elle, même banalement, car, lorsqu'on +aime une femme, on ne peut tolérer sans angoisse +qu'elle songe même à quelqu'un avec une +apparence d'intérêt. On a au coeur l'impérieux besoin +d'être seul au monde devant ses yeux. On veut +qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprécie +personne autre. Sitôt qu'elle a l'air de se +retourner pour considérer ou reconnaître quelqu'un, +on se jette devant son regard, et si on ne +peut le détourner ou l'absorber tout entier, on +souffre jusqu'au fond de l'âme.</p> + +<p>Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui +semblait répandre et cueillir de l'amour dans cette +salle d'opéra, et il en voulait à tout le monde du +triomphe de ce ténor, aux femmes qu'il voyait +exaltées dans les loges, aux hommes, ces niais faisant +une apothéose à ce fat.</p> + +<p>Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand +artiste! Et il avait des succès, ce pitre, interprète +d'une pensée étrangère, comme jamais créateur +n'en avait connu! Ah! c'était bien cela la justice +et l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs +ignorants et prétentieux pour qui travaillent +jusqu'à la mort les maîtres de l'art humain. Il les +regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette hostilité +ancienne qui avait toujours fermenté au fond +de son coeur orgueilleux et fier de parvenu s'exaspérait, +devenait une rage furieuse contre ces imbéciles +tout puissants de par le seul droit de la +naissance et de l'argent.</p> + +<p>Jusqu'à la fin de la représentation, il demeura +silencieux, dévoré par ses idées, puis, quand l'ouragan +de l'enthousiasme final fut apaisé, il offrit +son bras à la duchesse pendant que le marquis +prenait celui d'Annette. Ils redescendirent le grand +escalier au milieu d'un flot de femmes et d'hommes, +dans une sorte de cascade magnifique et lente d'épaules +nues, de robes somptueuses et d'habits +noirs. Puis la duchesse, la jeune fille, son père et +le marquis montèrent dans le même landau, et +Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la +place de l'Opéra.</p> + +<p>Tout à coup il eut au coeur une sorte d'affection +pour cet homme ou plutôt cette attraction naturelle +qu'on éprouve pour un compatriote rencontré dans +un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu +dans cette cohue étrangère, indifférente, tandis +qu'avec Musadieu il pouvait encore parler d'elle.</p> + +<p>Il lui prit donc le bras.</p> + +<p>—Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le +temps est beau, faisons un tour.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Ils s'en allèrent vers la Madeleine, au milieu de +la foule noctambule, dans cette agitation courte et +violente de minuit qui secoue les boulevards à la +sortie des théâtres.</p> + +<p>Musadieu avait dans la tête mille choses, tous +ses sujets de conversation du moment que Bertin +nommait son «menu du jour», et il fit couler sa +faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intéressaient +le plus. Le peintre le laissait aller sans l'écouter, +en le tenant par le bras, sûr de l'amener +tout à l'heure à parler d'elle, et il marchait sans +rien voir autour de lui, emprisonné dans son +amour. Il marchait, épuisé par cette crise jalouse +qui l'avait meurtri comme une chute, accablé par +la certitude qu'il n'avait plus rien à faire au monde.</p> + +<p>Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. +Il traverserait des jours vides, l'un après +l'autre, en la regardant de loin vivre, être heureuse, +être aimée, aimer aussi sans doute. Un amant! +Elle aurait un amant peut-être, comme sa mère en +avait eu un. Il sentait en lui des sources de souffrances +si nombreuses, diverses et compliquées, un +tel afflux de malheurs, tant de déchirements inévitables, +il se sentait tellement perdu, tellement entré, +dès maintenant, dans une agonie inimaginable, +qu'il ne pouvait supposer que personne eût souffert +comme lui. Et il songea soudain à la puérilité des +poètes qui ont inventé l'inutile labeur de Sisyphe, +la soif matérielle de Tantale, le coeur dévoré de +Prométhée! Oh! s'ils avaient prévu, s'ils avaient +fouillé l'amour éperdu d'un vieil homme pour une +jeune fille, comment auraient-ils exprimé l'effort +abominable et secret d'un être qu'on ne peut plus +aimer, les tortures du désir stérile, et, plus terrible +que le bec d'un vautour, une petite figure blonde +dépeçant un vieux coeur.</p> + +<p>Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit +en murmurant presque malgré lui, sous la puissance +de l'idée fixe.</p> + +<p>—Annette était charmante, ce soir.</p> + +<p>—Oui, délicieuse....</p> + +<p>Le peintre ajouta, pour empêcher Musadieu de +reprendre le fil coupé de ses idées:</p> + +<p>—Elle est plus jolie que n'a été sa mère.</p> + +<p>L'autre approuva d'une façon distraite en répétant +plusieurs fois de suite: «Oui ... oui ... oui....», +sans que son esprit se fixât encore à cette pensée +nouvelle.</p> + +<p>Olivier s'efforçait de l'y maintenir, et, rusant +pour l'y attacher par une des préoccupations favorites +de Musadieu, il reprit:</p> + +<p>—Elle aura un des premiers salons de Paris, +après son mariage.</p> + +<p>Cela suffit, et l'homme du monde convaincu +qu'était l'inspecteur des Beaux-Arts se mit à apprécier +savamment la situation qu'occuperait, dans +la société française, la marquise de Farandal.</p> + +<p>Bertin l'écoutait, et il entrevoyait Annette dans +un grand salon plein de lumières, entourée de femmes +et d'hommes. Cette vision, encore, le rendit +jaloux.</p> + +<p>Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. +Quand ils passèrent devant la maison des +Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumières +semblaient briller aux fenêtres, derrière des fentes +de rideaux. Le soupçon lui vint que la duchesse +et son neveu avaient été peut-être invités à venir +boire une tasse de thé. Et une rage le crispa qui le +fit souffrir atrocement.</p> + +<p>Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait +parfois d'une contradiction ses opinions sur +la jeune future marquise. Cette voix banale qui +parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit +autour d'eux.</p> + +<p>Quand ils arrivèrent, avenue de Villiers, devant +la porte du peintre:</p> + +<p>—Entrez-vous? demanda Bertin.</p> + +<p>—Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.</p> + +<p>—Voyons, montez une demi-heure, nous allons +encore bavarder.</p> + +<p>—Non. Vrai. Il est trop tard!</p> + +<p>La pensée de rester seul, après les secousses +qu'il venait encore de supporter, emplit d'horreur +l'âme d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il le garderait.</p> + +<p>—Montez donc, je vais vous faire choisir une +étude que je veux vous offrir depuis longtemps.</p> + +<p>L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours +l'humeur donnante, et que la mémoire des +promesses est courte, se jeta sur l'occasion. En sa +qualité d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possédait +une galerie collectionnée avec adresse.</p> + +<p>—Je vous suis, dit-il.</p> + +<p>Ils entrèrent.</p> + +<p>Le valet de chambre réveillé apporta des grogs; +et la conversation se traîna sur la peinture pendant +quelque temps. Bertin montrait des études en +priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le +mieux; et Musadieu hésitait, troublé par la lumière +du gaz qui le trompait sur les tonalités. A la fin il +choisit un groupe de petites filles dansant à la +corde sur un trottoir; et presque tout de suite il +voulut s'en aller en emportant son cadeau.</p> + +<p>—Je le ferai déposer chez vous, disait le peintre.</p> + +<p>—Non, j'aime mieux l'avoir ce soir même pour +l'admirer avant de me mettre au lit.</p> + +<p>Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva +seul encore une fois dans son hôtel, cette +prison de ses souvenirs et de sa douloureuse agitation.</p> + +<p>Quand le domestique entra, le lendemain matin, +en apportant le thé et les journaux, il trouva son +maître assis dans son lit, si pâle qu'il eut peur.</p> + +<p>—Monsieur est indisposé? dit-il.</p> + +<p>—Ce n'est rien, un peu de migraine.</p> + +<p>—Monsieur ne veut pas que j'aille chercher +quelque chose?</p> + +<p>—Non. Quel temps fait-il?</p> + +<p>—Il pleut, monsieur.</p> + +<p>—Bien. Cela suffit.</p> + +<p>L'homme, ayant déposé sur la petite table ordinaire +le service à thé et les feuilles publiques, s'en +alla.</p> + +<p>Olivier prit le <i>Figaro</i> et l'ouvrit. L'article de tête +était intitulé: «<i>Peinture moderne</i>.» C'était un +éloge dithyrambique de quatre ou cinq jeunes +peintres qui, doués de réelles qualités de coloristes +et les exagérant pour l'effet, avaient la prétention +d'être des révolutionnaires et des rénovateurs de +génie.</p> + +<p>Comme tous les aînés, Bertin se fâchait contre +ces nouveaux venus, s'irritait de leur ostracisme, +contestait leurs doctrines. Il se mit donc à lire cet +article avec le commencement de colère dont tressaille +vite un coeur énervé, puis, en jetant les yeux +plus bas, il aperçut son nom; et ces quelques +mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent comme un +coup de poing en pleine poitrine: «l'Art démodé +d'Olivier Bertin....»</p> + +<p>Il avait toujours été sensible à la critique et sensible +aux éloges, mais au fond de sa conscience, +malgré sa vanité légitime, il souffrait plus d'être +contesté qu'il ne jouissait d'être loué, par suite +de l'inquiétude sur lui-même que ses hésitations +avaient toujours nourrie. Autrefois pourtant, au +temps de ses triomphes, les coups d'encensoir +avaient été si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier +les coups d'épingle. Aujourd'hui, devant la poussée +incessante des nouveaux artistes et des nouveaux +admirateurs, les félicitations devenaient plus rares +et le dénigrement plus accusé. Il se sentait enrégimenté +dans le bataillon des vieux peintres de talent +que les jeunes ne traitent point en maîtres; et, +comme il était aussi intelligent que perspicace, +il souffrait à présent des moindres insinuations +autant que des attaques directes.</p> + +<p>Jamais pourtant aucune blessure à son orgueil +d'artiste ne l'avait fait ainsi saigner. Il demeurait +haletant et relisait l'article, pour le comprendre en +ces moindres nuances. Ils étaient jetés au panier, +quelques confrères et lui, avec une outrageante +désinvolture; et il se leva en murmurant ces mots, +qui lui restaient sur les lèvres: «l'Art démodé +d'Olivier Bertin.»</p> + +<p>Jamais pareille tristesse, pareil découragement +pareille sensation de la fin de tout, de la fin de son +être physique et son être pensant, ne l'avaient jeté +dans une détresse d'âme aussi désespérée. Il resta +jusqu'à deux heures dans un fauteuil, devant la +cheminée, les jambes allongées vers le feu, n'ayant +plus la force de remuer, de faire quoi que ce soit. +Puis le besoin d'être consolé se leva en lui, le +besoin de serrer des mains dévouées, de voir des +yeux fidèles, d'être plaint, secouru, caressé par des +paroles amies. Il alla donc, comme toujours, chez +la comtesse.</p> + +<p>Quand il entra, Annette était seule au salon, +debout, le dos tourné, écrivant vivement l'adresse +d'une lettre. Sur la table, à côté d'elle était déployé +le <i>Figaro</i>. Bertin vit le journal en même temps +que la jeune fille et demeura éperdu, n'osant plus +avancer! Oh! si elle l'avait lu! Elle se retourna et +préoccupée, pressée, l'esprit hanté par des soucis +de femme, elle lui dit:</p> + +<p>—Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous +m'excuserez si je vous quitte. J'ai la couturière en +haut qui me réclame. Vous comprenez, la couturière, +au moment d'un mariage, c'est important. +Je vais vous prêter maman qui discute et raisonne +avec mon artiste. Si j'ai besoin d'elle, je vous la +ferai redemander pendant quelques minutes.</p> + +<p>Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien +montrer sa hâte.</p> + +<p>Ce départ brusque, sans un mot d'affection, sans +un regard attendri pour lui, qui l'aimait tant ... +tant ... le laissa bouleversé. Son oeil alors s'arrêta +de nouveau sur le <i>Figaro</i>; et il pensa: «Elle l'a +lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en +moi. Je ne suis plus rien pour elle.»</p> + +<p>Il fit deux pas vers le journal, comme on marche +vers un homme pour le souffleter. Puis il se +dit: «Peut-être ne l'a-t-elle pas lu tout de même. +Elle est si préoccupée aujourd'hui. Mais on en +parlera devant elle, ce soir, au dîner, sans aucun +doute, et on lui donnera envie de le lire!»</p> + +<p>Par un mouvement spontané, presque irréfléchi +il avait pris le numéro, l'avait fermé, plié, et glissé +dans sa poche avec une prestesse de voleur.</p> + +<p>La comtesse entrait. Dès qu'elle vit la figure +livide et convulsée d'Olivier, elle devina qu'il touchait +aux limites de la souffrance.</p> + +<p>Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa +pauvre âme si déchirée aussi, de tout son pauvre +corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses mains +sur les épaules, et son regard au fond des yeux, +elle lui dit:</p> + +<p>—Oh! que vous êtes malheureux!</p> + +<p>Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouée de +spasmes, il balbutia:</p> + +<p>—Oui ... oui ... oui!</p> + +<p>Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraîna dans +le coin le plus sombre du salon, vers deux fauteuils +cachés par un petit paravent de soie ancienne. Ils +s'y assirent derrière cette fine muraille brodée, +voilés aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie.</p> + +<p>Elle reprit, le plaignant surtout, navrée par cette +douleur:</p> + +<p>—Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez! +Il appuya sa tête blanche sur l'épaule de son +amie.</p> + +<p>—Plus que vous ne croyez! dit-il.</p> + +<p>Elle murmura, si tristement:</p> + +<p>—Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela +naître et grandir!</p> + +<p>Il répondit, comme si elle l'eût accusé:</p> + +<p>—Ce n'est pas ma faute, Any.</p> + +<p>—Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ...</p> + +<p>Et doucement, en se tournant un peu, elle mit +sa bouche sur un des yeux d'Olivier, où elle trouva +une larme amère.</p> + +<p>Elle tressaillit, comme si elle venait de boire +une goutte de désespoir, et elle répéta plusieurs +fois:</p> + +<p>—Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ...</p> + +<p>Puis après un moment de silence, elle ajouta:</p> + +<p>—C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas +vieilli. Je sens le mien si vivant!</p> + +<p>Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots +maintenant l'étranglaient. Elle écoutait, contre elle, +les suffocations dans sa poitrine. Alors ressaisie par +l'angoisse égoïste d'amour qui, depuis si longtemps, +la rongeait, elle dit avec l'accent déchirant dont on +constate un horrible malheur:</p> + +<p>—Dieu! comme vous l'aimez!</p> + +<p>Il avoua encore une fois:</p> + +<p>—Ah! oui, je l'aime!</p> + +<p>Elle songea quelques instants, et reprit:</p> + +<p>—Vous ne m'avez jamais aimée ainsi, moi?</p> + +<p>Il ne nia point, car il traversait une de ces heures +où on dit toute la vérité, et il murmura:</p> + +<p>—Non, j'étais trop jeune, alors!</p> + +<p>Elle fut surprise.</p> + +<p>—Trop jeune? Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que la vie était trop douce. C'est à nos +âges seulement qu'on aime en désespérés.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il +à ce que vous éprouviez près de moi?</p> + +<p>—Oui et non ... et c'est pourtant presque la +même chose. Je vous ai aimée autant qu'on peut +aimer une femme. Elle, je l'aime comme vous, +puisque c'est vous; mais cet amour est devenu +quelque chose d'irrésistible, de destructeur, de +plus fort que la mort. Je suis à lui comme une +maison qui brûle est au feu!</p> + +<p>Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie, +et prenant une voix consolante:</p> + +<p>—Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle +sera mariée et partira. En ne la voyant plus, vous +vous guérirez, sans doute.</p> + +<p>Il remua la tête.</p> + +<p>—Oh! je suis bien perdu, perdu!</p> + +<p>—Mais non, mais non! Vous serez trois mois +sans la voir. Cela suffira. Il vous a bien suffi de +trois mois pour l'aimer plus que moi, que vous +connaissez depuis douze ans.</p> + +<p>Alors il l'implora dans son infinie détresse.</p> + +<p>—Any, ne m'abandonnez pas?</p> + +<p>—Que puis-je faire, mon ami?</p> + +<p>—Ne me laissez pas seul.</p> + +<p>—J'irai vous voir autant que vous voudrez.</p> + +<p>—Non. Gardez-moi ici, le plus possible.</p> + +<p>—Vous seriez près d'elle.</p> + +<p>—Et près de vous.</p> + +<p>—Il ne faut plus que vous la voyiez avant son +mariage.</p> + +<p>—Oh! Any!</p> + +<p>—Ou, du moins, très peu.</p> + +<p>—Puis-je rester ici, ce soir?</p> + +<p>—Non, pas dans l'état où vous êtes. Il faut vous +distraire, aller au cercle, au théâtre, n'importe où, +mais pas rester ici.</p> + +<p>—Je vous en prie.</p> + +<p>—Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai à +dîner des gens dont la présence vous agiterait +encore.</p> + +<p>—La duchesse? et ... lui? ...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais j'ai passé la soirée d'hier avec eux.</p> + +<p>—Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui.</p> + +<p>—Je vous promets d'être calme.</p> + +<p>—Non, c'est impossible.</p> + +<p>—Alors, je m'en vais.</p> + +<p>—Qui vous presse tant?</p> + +<p>—J'ai besoin de marcher.</p> + +<p>—C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'à +la nuit, tuez-vous de fatigue et puis couchez-vous!</p> + +<p>Il s'était levé.</p> + +<p>—Adieu, Any.</p> + +<p>—Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. +Voulez-vous que je fasse une grosse imprudence, +comme autrefois, que je feigne de déjeuner +ici, à midi, et que je déjeune avec vous à une heure +un quart.</p> + +<p>—Oui, je veux bien. Vous êtes bonne!</p> + +<p>—C'est que je vous aime.</p> + +<p>—Moi aussi, je vous aime.</p> + +<p>—Oh! ne parlez plus de cela.</p> + +<p>—Adieu, Any.</p> + +<p>—Adieu, cher ami. A demain.</p> + +<p>—Adieu.</p> + +<p>Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui +baisa les tempes, puis le coin des lèvres. Il avait +maintenant les yeux secs, l'air résolu. Au moment +de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entière dans +ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il +semblait boire, aspirer en elle tout l'amour qu'elle +avait pour lui.</p> + +<p>Et il s'en alla très vite, sans se retourner.</p> + +<p>Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un +siège et sanglota. Elle serait restée ainsi jusqu'à la +nuit, si Annette, soudain, n'était venue la chercher. +La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux +rouges, lui répondit:</p> + +<p>—J'ai un tout petit mot à écrire, mon enfant. +Remonte, et je te suis dans une seconde.</p> + +<p>Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande +question du trousseau.</p> + +<p>La duchesse et son neveu dînaient chez les Guilleroy, +en famille.</p> + +<p>On venait de se mettre à table et on parlait encore +de la représentation de la veille, quand le +maître d'hôtel entra, apportant trois énormes bouquets.</p> + +<p>Mme de Mortemain s'étonna.</p> + +<p>—Mon Dieu, qu'est-ce que cela?</p> + +<p>Annette s'écria:</p> + +<p>—Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous +les envoyer?</p> + +<p>Sa mère répondit:</p> + +<p>—Olivier Bertin, sans doute.</p> + +<p>Depuis son départ, elle pensait à lui. Il lui avait +paru si sombre, si tragique, elle voyait si clairement +son malheur sans issue, elle ressentait si +atrocement le contre-coup de cette douleur, elle +l'aimait tant, si tendrement, si complètement, +qu'elle avait le coeur écrasé sous des pressentiments +lugubres.</p> + +<p>Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois +cartes du peintre. Il avait écrit sur chacune, au +crayon, les noms de la comtesse, de la duchesse et +d'Annette.</p> + +<p>Mme de Mortemain demanda:</p> + +<p>—Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? +Je lui ai trouvé hier bien mauvaise mine.</p> + +<p>Et Mme de Guilleroy reprit:</p> + +<p>—Oui, il m'inquiète un peu, bien qu'il ne se +plaigne pas.</p> + +<p>Son mari ajouta:</p> + +<p>—Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit +même ferme en ce moment. Je crois d'ailleurs que +les célibataires tombent tout d'un coup. Ils ont des +chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet, +beaucoup changé.</p> + +<p>La comtesse soupira:</p> + +<p>—Oh oui!</p> + +<p>Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette +pour dire:</p> + +<p>—Il y avait un article bien désagréable pour +lui dans le <i>Figaro</i> de ce matin.</p> + +<p>Toute attaque, toute critique, toute allusion défavorable +au talent de son ami, jetaient la comtesse +hors d'elle.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin +n'ont pas à s'occuper de pareilles grossièretés.</p> + +<p>Guilleroy s'étonnait:</p> + +<p>—Tiens, un article désagréable pour Olivier; +mais je ne l'ai pas lu. A quelle page?</p> + +<p>Le marquis le renseigna.</p> + +<p>—A la première, en tête, avec ce titre: «Peinture +moderne.»</p> + +<p>Et le député cessa de s'étonner.</p> + +<p>—Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il +s'agissait de peinture.</p> + +<p>On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors +de la politique et de l'agriculture, M. de Guilleroy +ne s'intéressait pas à grand'chose.</p> + +<p>Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, +jusqu'à ce qu'on entrât au salon pour prendre le +café. La comtesse n'écoutait pas, répondait à peine, +poursuivie par le souci de ce que pouvait faire Olivier. +Où était-il? Où avait-il dîné? Où traînait-il +en ce moment son inguérissable coeur? Elle sentait +maintenant un regret cuisant de l'avoir laissé partir, +de ne l'avoir point gardé; et elle le devinait +rôdant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, +fuyant sous le chagrin.</p> + +<p>Jusqu'à l'heure du départ de la duchesse et de +son neveu, elle ne parla guère, fouettée par des +craintes vagues et superstitieuses, puis elle se mit +au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, +pensant à lui!</p> + +<p>Un temps très long s'était écoulé quand elle crut +entendre sonner le timbre de l'appartement. Elle +tressaillit, s'assit, écouta. Pour la seconde fois, le +tintement vibrant éclata dans la nuit.</p> + +<p>Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa +le bouton électrique qui devait réveiller sa femme +de chambre. Puis, une bougie à la main, elle courut +au vestibule.</p> + +<p>A travers la porte elle demanda:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>Une voix inconnue répondit:</p> + +<p>—C'est une lettre.</p> + +<p>—Une lettre, de qui?</p> + +<p>—D'un médecin.</p> + +<p>—Quel médecin?</p> + +<p>—Je ne sais pas, c'est pour un accident.</p> + +<p>N'hésitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face +d'un cocher de fiacre au chapeau ciré. Il tenait à +la main un papier qu'il lui présenta. Elle lut: +«Très urgent—Monsieur le comte de Guilleroy—».</p> + +<p>L'écriture était inconnue.</p> + +<p>—Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et +attendez-moi.</p> + +<p>Devant la chambre de son mari, son coeur se mit +à battre si fort qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle +heurta le bois avec le métal de son bougeoir. Le +comte dormait et n'entendait pas.</p> + +<p>Alors, impatiente, énervée, elle lança des coups +de pied et elle entendit une voix pleine de sommeil +qui demandait:</p> + +<p>—Qui est là? quelle heure est-il?</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—C'est moi. J'ai à vous remettre une lettre urgente +apportée par un cocher. Il y a un accident.</p> + +<p>Il balbutia du fond de ses rideaux:</p> + +<p>—Attendez, je me lève. J'arrive.</p> + +<p>Et, au bout d'une minute, il se montra en +robe de chambre. En même temps que lui, deux +domestiques accouraient, réveillés par les sonneries. +Ils étaient effarés, ahuris, ayant aperçu +dans la salle à manger un étranger assis sur une +chaise.</p> + +<p>Le comte avait pris la lettre et la retournait dans +ses doigts en murmurant:</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas.</p> + +<p>Elle dit fiévreuse:</p> + +<p>—Mais lisez donc!</p> + +<p>Il déchira l'enveloppe, déplia le papier, poussa +une exclamation de stupeur, puis regarda sa femme +avec des yeux effarés.</p> + +<p>—Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle.</p> + +<p>Il balbutia, pouvant à peine parler, tant son émotion +était vive.</p> + +<p>—Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin +est tombé sous une voiture.</p> + +<p>Elle cria:</p> + +<p>—Mort!</p> + +<p>—Non, non, dit-il, voyez vous-même.</p> + +<p>Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, +et elle lut:</p> + +<p>«Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. +Notre ami, l'éminent artiste, M. Olivier Bertin, a +été renversé par un omnibus, dont la roue lui passa +sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur +les suites probables de cet accident, qui peut n'être +pas grave comme il peut avoir un dénouement fatal +immédiat, M. Bertin vous prie instamment et supplie +Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir +sur l'heure. J'espère, Monsieur, que Mme la comtesse +et vous, vous voudrez bien vous rendre au +désir de notre ami commun, qui peut avoir cessé +de vivre avant le jour.</p> + +<p>«Dr DE RIVIL.»</p> + +<p>La comtesse regardait son mari avec des yeux +larges, fixes, pleins d'épouvante. Puis soudain +elle reçut, comme un choc électrique, une secousse +de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux +heures terribles, les plus vaillants des êtres.</p> + +<p>Se tournant vers sa domestique:</p> + +<p>—Vite, je vais m'habiller!</p> + +<p>La femme de chambre demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que Madame veut mettre?</p> + +<p>—Peu m'importe. Ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Jacques, reprit-elle ensuite, soyez prêt dans +cinq minutes.</p> + +<p>En retournant chez elle, l'âme bouleversée, elle +aperçut le cocher, qui attendait toujours, et lui +dit:</p> + +<p>—Vous avez votre voiture?</p> + +<p>—Oui, Madame?</p> + +<p>—C'est bien, nous la prendrons.</p> + +<p>Puis elle courut vers sa chambre.</p> + +<p>Follement, avec des mouvements précipités, +elle jetait sur elle, accrochait, agrafait, nouait, +attachait au hasard ses vêtements, puis, devant sa +glace, elle releva et tordit ses cheveux à la diable, +en regardant, sans y songer cette fois, son visage +pâle et ses yeux hagards dans le miroir.</p> + +<p>Quand elle eut son manteau sur les épaules, elle +se précipita vers l'appartement de son mari, qui +n'était pas encore prêt. Elle l'entraîna:</p> + +<p>—Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut +mourir.</p> + +<p>Le comte, effaré, la suivit en trébuchant, tâtant +de ses pieds l'escalier obscur, cherchant à distinguer +les marches pour ne point tomber.</p> + +<p>Le trajet fut court et silencieux. La comtesse +tremblait si fort que ses dents s'entre-choquaient, +et elle voyait par la portière fuir les becs de gaz +voilés de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard +était désert, la nuit sinistre. Ils trouvèrent, +en arrivant, la porte du peintre demeurée ouverte, +la loge du concierge éclairée et vide.</p> + +<p>Sur le haut de l'escalier le médecin, le docteur +de Rivil, un petit homme grisonnant, court, rond, +très soigné, très poli, vint à leur rencontre. Il fit à +la comtesse un grand salut, puis tendit la main au +comte.</p> + +<p>Elle lui demanda en haletant comme si la montée +des marches eût épuisé tout le souffle de sa gorge:</p> + +<p>—Eh bien, docteur?</p> + +<p>—Eh bien, Madame, j'espère que ce sera moins +grave que je n'avais cru au premier moment.</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Il ne mourra point?</p> + +<p>—Non. Du moins je le crois pas.</p> + +<p>—En répondez-vous?</p> + +<p>—Non. Je dis seulement que j'espère me trouver +en présence d'une simple contusion abdominale +sans lésions internes.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous des lésions?</p> + +<p>—Des déchirures.</p> + +<p>—Comment savez-vous qu'il n'en a pas?</p> + +<p>—Je le suppose.</p> + +<p>—Et s'il en avait?</p> + +<p>—Oh! alors, ce serait grave!</p> + +<p>—Il en pourrait mourir?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très vite?</p> + +<p>—Très vite. En quelques minutes ou même +en quelques secondes. Mais, rassurez-vous, Madame, +je suis convaincu qu'il sera guéri dans quinze +jours.</p> + +<p>Elle avait écouté, avec une attention profonde, +pour tout savoir, pour tout comprendre.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Quelle déchirure pourrait-il avoir?</p> + +<p>—Une déchirure du foie par exemple.</p> + +<p>—Ce serait très dangereux?</p> + +<p>—Oui ... mais je serais surpris s'il survenait +une complication maintenant. Entrons près de lui. +Cela lui fera du bien, car il vous attend avec une +grande impatience.</p> + +<p>Ce qu'elle vit d'abord, en pénétrant dans la +chambre, ce fut une tête blême sur un oreiller +blanc. Quelques bougies et le feu du foyer l'éclairaient, +dessinaient le profil, accusaient les ombres; +et, dans cette face livide, la comtesse aperçut deux +yeux qui la regardaient venir.</p> + +<p>Tout son courage, toute son énergie, toute sa +résolution tombèrent, tant cette figure creuse et +décomposée était celle d'un moribond. Lui, qu'elle +avait vu tout à l'heure, il était devenu cette chose, +ce spectre! Elle murmura entre ses lèvres: «Oh! +mon Dieu!» et elle se mit à marcher vers lui, +palpitante d'horreur.</p> + +<p>Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la +grimace de cette tentative était effrayante.</p> + +<p>Quand elle fut tout près du lit, elle posa ses +deux mains, doucement, sur celle d'Olivier allongée +près du corps, et elle balbutia:</p> + +<p>—Oh! mon pauvre ami.</p> + +<p>—Ce n'est rien,—dit-il tout bas, sans remuer +la tête.</p> + +<p>Elle le contemplait maintenant, éperdue de ce +changement. Il était si pâle qu'il semblait ne plus +avoir une goutte de sang sous la peau. Ses joues +caves paraissaient aspirées à l'intérieur du visage, +et ses yeux aussi étaient rentrés comme si quelque +fil les tirait en dedans.</p> + +<p>Il vit bien la terreur de son amie et soupira:</p> + +<p>—Me voici dans un bel état.</p> + +<p>Elle dit, en le regardant toujours fixement:</p> + +<p>—Comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute +sa figure, par moments, tressaillait de secousses +nerveuses.</p> + +<p>—Je n'ai pas regardé autour de moi ... je pensais +à autre chose ... à toute autre chose ... oh! +oui ... et un omnibus m'a renversé et passé sur le +ventre ...</p> + +<p>En l'écoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, +soulevée d'épouvante:</p> + +<p>—Est-ce que vous avez saigné?</p> + +<p>—Non. Je suis seulement un peu meurtri ... +un peu écrasé.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Où cela a-t-il eu lieu?</p> + +<p>Il répondit tout bas:</p> + +<p>—Je ne sais pas trop. C'était fort loin.</p> + +<p>Le médecin roulait un fauteuil où la comtesse +s'affaissa. Le comte restait debout au pied du lit, +répétant entre ses dents:</p> + +<p>—Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ... +quel affreux malheur!</p> + +<p>Et il éprouvait vraiment un grand chagrin, car +il aimait beaucoup Olivier.</p> + +<p>La comtesse reprit:</p> + +<p>—Mais, où cela est-il arrivé?</p> + +<p>Le médecin répondit:</p> + +<p>—Je n'en sais trop rien moi-même, ou plutôt +je n'y comprends rien. C'est aux Gobelins, presque +hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre, qui l'a +ramené, m'a affirmé l'avoir pris dans une pharmacie +de ce quartier-là, où on l'avait porté, à neuf +heures du soir!</p> + +<p>Puis se penchant vers Olivier:</p> + +<p>—Est-ce vrai que l'accident a eu lieu près des +Gobelins?</p> + +<p>Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, +puis murmura:</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Mais où alliez-vous?</p> + +<p>—Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi!</p> + +<p>Un gémissement qu'elle ne put retenir sortit +des lèvres de la comtesse; puis, après une suffocation +qui la laissa quelques secondes sans +haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en +couvrit les yeux et se mit à pleurer affreusement.</p> + +<p>Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolérable, +d'accablant, venait de tomber sur son +coeur: le remords de n'avoir pas gardé Olivier chez +elle, de l'avoir chassé, jeté à la rue où il avait +roulé, ivre de chagrin, sous cette voiture.</p> + +<p>Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait à +présent:</p> + +<p>—Ne pleurez pas. Ça me déchire.</p> + +<p>Par une tension formidable de volonté, elle cessa +de sangloter, découvrit ses yeux et les tint sur lui +tout grands, sans qu'une crispation remuât son visage, +où des larmes continuaient à couler, lentement.</p> + +<p>Ils se regardaient, immobiles tous deux, les +mains unies sur le drap du lit. Ils se regardaient, +ne sachant plus qu'il y avait là d'autres personnes, +et leur regard portait d'un coeur à l'autre une émotion +surhumaine.</p> + +<p>C'était entre eux, rapide, muette et terrible, +l'évocation de tous leurs souvenirs, de toute leur +tendresse écrasée aussi, de tout ce qu'ils avaient +senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et +confondu en leur vie, dans cet entraînement qui +les donna l'un à l'autre.</p> + +<p>Ils se regardaient, et le besoin de se parler, +d'entendre ces mille choses intimes, si tristes, +qu'ils avaient encore à se dire, leur montait aux +lèvres, irrésistible. Elle sentit qu'il lui fallait, à +tout prix, éloigner ces deux hommes qu'elle avait +derrière elle, qu'elle devait trouver un moyen, une +ruse, une inspiration, elle, la femme fécondé en +ressources. Et elle se mit à y songer, les yeux +toujours fixés sur Olivier.</p> + +<p>Son mari et le docteur causaient à voix basse. Il +était question des soins à donner.</p> + +<p>Tournant la tête, elle dit au médecin:</p> + +<p>—Avez-vous amené une garde?</p> + +<p>—Non. Je préfère envoyer un interne qui pourra +mieux surveiller la situation.</p> + +<p>—Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais +trop de soins. Pouvez-vous les avoir cette nuit +même, car je ne pense pas que vous restiez jusqu'au +matin?</p> + +<p>—En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis +quatre heures déjà.</p> + +<p>—Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde +et l'interne?</p> + +<p>—C'est assez difficile, au milieu de la nuit. +Enfin, je vais essayer.</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Ils vont peut-être promettre, mais viendront-ils?</p> + +<p>—Mon mari vous accompagnera et les ramènera +de gré ou de force.</p> + +<p>—Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame.</p> + +<p>—Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de défi, +de protestation indignée contre toute résistance à +sa volonté. Puis elle exposa, avec cette autorité de +parole à laquelle on ne réplique point, les nécessités +de la situation. Il fallait qu'on eût, avant une +heure, l'interne et la garde, afin de prévenir tous +les accidents. Pour les avoir, il fallait que quelqu'un +les prît au lit et les amenât. Son mari seul +pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait +auprès du malade, elle, dont c'était le devoir et le +droit. Elle remplissait simplement son rôle d'amie, +son rôle de femme. D'ailleurs, elle le voulait ainsi +et personne ne l'en pourrait dissuader.</p> + +<p>Son raisonnement était sensé. Il en fallait bien +convenir, et on se décida à le suivre.</p> + +<p>Elle s'était levée, tout entière à cette pensée de +leur départ, ayant hâte de les sentir loin et de rester +seule. Maintenant, afin de ne point commettre de +maladresse pendant leur absence, elle écoutait, en +cherchant à bien comprendre, à tout retenir, à ne +rien oublier, les recommandations du médecin. Le +valet de chambre du peintre, debout à côté d'elle, +écoutait aussi, et, derrière lui, sa femme, la cuisinière, +qui avait aidé pendant les premiers pansements, +indiquait par des signes de tête qu'elle avait +également compris. Quand la comtesse eût récité +comme une leçon toutes ces instructions, elle +pressa les deux hommes de s'en aller, en répétant +à son mari:</p> + +<p>—Revenez vite, surtout, revenez vite.</p> + +<p>—Je vous emmène dans mon coupé, disait le +docteur au comte. Il vous ramènera plus rapidement. +Vous serez ici dans une heure.</p> + +<p>Avant de partir, le médecin examina de nouveau +longuement le blessé, afin de s'assurer que son état +demeurait satisfaisant.</p> + +<p>Guilleroy hésitait encore. Il disait:</p> + +<p>—Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous +faisons là?</p> + +<p>—Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que +de repos et de calme. Madame de Guilleroy voudra +bien ne pas le laisser parler et lui parler le moins +possible.</p> + +<p>La comtesse fut atterrée, et reprit:</p> + +<p>—Alors il ne faut pas lui parler?</p> + +<p>—Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et +demeurez près de lui. Il ne se sentira pas seul et +s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de fatigue +de parole ou même de pensée. Je serai ici +vers neuf heures du matin. Adieu, Madame, je vous +présente mes respects.</p> + +<p>Il s'en alla en saluant profondément, suivi par le +comte qui répétait:</p> + +<p>—Ne vous tourmentez pas, ma chère. Avant une +heure je serai de retour et vous pourrez rentrer +chez nous.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent partis, elle écouta le bruit de +la porte d'en bas qu'on refermait, puis le roulement +du coupé s'éloignant dans la rue.</p> + +<p>Le domestique et la cuisinière étaient demeurés +dans la chambre, attendant des ordres. La comtesse +les congédia.</p> + +<p>—Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai +besoin de quelque chose.</p> + +<p>Ils s'en allèrent aussi et elle demeura seule auprès +de lui.</p> + +<p>Elle était revenue tout contre le lit, et, posant +ses mains sur les deux bords de l'oreiller, des +deux côtés de cette tête chérie, elle se pencha pour +la contempler. Puis elle demanda, si près du visage +qu'elle semblait lui souffler les mots sur la +peau:</p> + +<p>—C'est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture?</p> + +<p>Il répondit en essayant toujours de sourire:</p> + +<p>—Non, c'est elle qui s'est jetée sur moi.</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai, c'est vous.</p> + +<p>—Non, je vous affirme que c'est elle.</p> + +<p>Après quelques instants de silence, de ces instants +où les âmes semblent s'enlacer dans les +regards, elle murmura:</p> + +<p>—Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous +ai laissé partir, que je ne vous ai pas gardé!</p> + +<p>Il répondit avec conviction:</p> + +<p>—Cela me serait arrivé tout de même, un jour +ou l'autre.</p> + +<p>Ils se regardèrent encore, cherchant à voir leurs +plus secrètes pensées. Il reprit:</p> + +<p>—Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre +trop.</p> + +<p>Elle balbutia:</p> + +<p>—Vous souffrez beaucoup?</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>Se penchant un peu plus, elle affleura son front, +puis ses yeux, puis ses joues de baisers lents, légers, +délicats comme des soins. Elle le touchait à +peine du bout des lèvres, avec ce petit bruit de +souffle que font les enfants qui embrassent. Et +cela dura longtemps, très longtemps, il laissait +tomber sur lui cette pluie de douces et menues caresses +qui semblait l'apaiser, le rafraîchir, car son +visage contracté tressaillait moins qu'auparavant.</p> + +<p>Puis il dit:</p> + +<p>—Any?</p> + +<p>Elle cessa de le baiser pour entendre.</p> + +<p>—Quoi! mon ami.</p> + +<p>—Il faut que vous me fassiez une promesse.</p> + +<p>—Je vous promets tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi +que vous m'amènerez Annette, une fois, rien +qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir sans +l'avoir revue ... Songez que ... demain... à cette +heure-ci ... j'aurai peut-être ... j'aurai sans doute +fermé les yeux pour toujours ... et que je ne vous +verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni elle ... + +Elle l'arrêta, le coeur déchiré:</p> + +<p>—Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous +promets de l'amener.</p> + +<p>—Vous le jurez?</p> + +<p>—Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne +parlez plus. Vous me faites un mal affreux ... taisez-vous.</p> + +<p>Il eut une convulsion rapide de tous les traits; +puis, quand elle fut passée, il dit:</p> + +<p>—Si nous n'avons plus que quelques moments +à rester ensemble, ne les perdons point, profitons-en +pour nous dire adieu. Je vous ai tant aimée ...</p> + +<p>Elle soupira:</p> + +<p>—Et moi ... comme je vous aime toujours.</p> + +<p>Il dit encore:</p> + +<p>—Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers +jours seuls ont été durs ... Ce n'est point +votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la vie +parfois est triste ... et comme il est difficile de +mourir! ...</p> + +<p>—Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ...</p> + +<p>Il continuait, sans l'écouter:</p> + +<p>—J'aurais été un homme si heureux, si vous +n'aviez pas eu votre fille....</p> + +<p>—Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ... +Il semblait songer, plutôt que lui parler.</p> + +<p>—Ah! celui qui a inventé cette existence et +fait les hommes a été bien aveugle, ou bien +méchant.</p> + +<p>—Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez +jamais aimée, taisez-vous ... ne parlez plus +ainsi.</p> + +<p>Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même +qu'elle avait l'air aussi d'une mourante, et +il se tut.</p> + +<p>Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa +couche, et reprit sa main étendue sur le drap:</p> + +<p>—Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle. +Ne remuez plus, et pensez à moi comme je +pense à vous.</p> + +<p>Ils recommencèrent à se regarder, immobiles, +joints l'un à l'autre par le contact brûlant de leurs +chairs. Elle serrait, par petites secousses, cette +main fiévreuse qu'elle tenait, et il répondait à ces +appels en fermant un peu les doigts. Chacune de +ces pressions leur disait quelque chose, évoquait +une parcelle de leur passé fini, remuait dans leur +mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse. +Chacune d'elles était une question secrète, chacune +d'elles était une réponse mystérieuse, tristes questions +et tristes réponses, ces «vous en souvient-il?» +d'un vieil amour.</p> + +<p>Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui +serait peut-être le dernier, remontaient à travers +les ans toute l'histoire de leur passion; et on n'entendait +plus dans la chambre que le crépitement +du feu.</p> + +<p>Il dit tout à coup, comme au sortir d'un rêve, +avec un sursaut de terreur:</p> + +<p>—Vos lettres!</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Quoi? mes lettres?</p> + +<p>—J'aurais pu mourir sans les avoir détruites.</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. +Qu'on les trouve et qu'on les lise, je m'en moque!</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez +le tiroir du bas de mon secrétaire, le grand, +elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre et +les jeter au feu.</p> + +<p>Elle ne bougeait point et restait crispée, comme +s'il lui eût conseillé une lâcheté.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites +pas, vous allez me tourmenter, m'énerver, m'affoler. +Songez qu'elles tomberaient entre les mains +de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ... +ou même de votre mari ... Je ne veux pas ...</p> + +<p>Elle se leva, hésitant encore et répétant:</p> + +<p>—Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me +semble que vous allez me faire brûler nos deux +coeurs.</p> + +<p>Il suppliait, le visage décomposé par l'angoisse.</p> + +<p>Le voyant souffrir ainsi, elle se résigna, et marcha +vers le meuble. En ouvrant le tiroir, elle l'aperçut +plein jusqu'aux bords d'une couche épaisse de +lettres entassées les unes sur les autres; et elle +reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes +de l'adresse qu'elle avait si souvent écrites. Elle +les savait, ces deux lignes—un nom d'homme, un +nom de rue—autant que son propre nom, autant +qu'on peut savoir les quelques mots qui vous ont +représenté dans la vie toute l'espérance et tout le +bonheur. Elle regardait cela, ces petites choses +carrées qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire +de son amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher +d'elle pour le lui donner, avec un peu d'encre, sur +du papier blanc.</p> + +<p>Il avait essayé de tourner sa tête sur l'oreiller +afin de la regarder, et il dit encore une fois:</p> + +<p>—Brûlez-les bien vite.</p> + +<p>Alors, elle en prit deux poignées et les garda +quelques instants dans ses mains. Cela lui semblait +lourd, douloureux, vivant et mort, tant il y +avait des choses diverses là dedans, en ce moment, +de choses finies, si douces, senties, rêvées. C'était +l'âme de son âme, le coeur de son coeur, l'essence +de son être aimant qu'elle tenait là; et elle se rappelait +avec quel délire elle en avait griffonné quelques-unes, +avec quelle exaltation, quelle ivresse +de vivre, d'adorer quelqu'un, et de le dire.</p> + +<p>Olivier répéta:</p> + +<p>—Brûlez, brûlez-les, Any.</p> + +<p>D'un même geste de ses deux mains, elle lança +dans le foyer les deux paquets de papiers qui +s'éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis, elle en +saisit d'autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus, +puis d'autres encore, avec des mouvements +rapides, en se baissant et se relevant promptement +pour vite achever cette affreuse besogne.</p> + +<p>Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide, +elle demeura debout, attendant, regardant la +flamme presque étouffée ramper sur les côtés de +cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par +les bords, rongeait les coins, courait sur la frange +du papier, s'éteignait, reprenait, grandissait. Ce +fut bientôt, tout autour de la pyramide blanche, +une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre +de lumière; et cette lumière illuminant cette +femme debout et cet homme couché, c'était leur +amour brûlant, c'était leur amour qui se changeait +en cendres.</p> + +<p>La comtesse se retourna, et, dans la lueur éclatante +de cette flambée, elle aperçut son ami, penché, +hagard, au bord du lit...</p> + +<p>Il demandait:</p> + +<p>—Tout y est?</p> + +<p>—Oui, tout.</p> + +<p>Mais avant de retourner à lui, elle jeta vers cette +destruction un dernier regard et, sur l'amas de papiers +à moitié consumés déjà, qui se tordaient et devenaient +noirs, elle vit couler quelque chose de rouge. +On eût dit des gouttes de sang. Elles semblaient +sortir du coeur même des lettres, de chaque lettre, +comme d'une blessure, et elles glissaient doucement +vers la flamme en laissant une traînée de pourpre.</p> + +<p>La comtesse reçut dans l'âme le choc d'un effroi +surnaturel et elle recula comme si elle eût regardé +assassiner quelqu'un, puis elle comprit, elle comprit +tout à coup qu'elle venait de voir simplement +la cire des cachets qui fondait.</p> + +<p>Alors, elle retourna vers le blessé et, soulevant +doucement sa tête, la remit avec précaution au +centre de l'oreiller. Mais il avait remué, et les douleurs +s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage +tiraillé par d'atroces souffrances, et il ne semblait +plus savoir qu'elle était là.</p> + +<p>Elle attendait qu'il se calmât un peu, qu'il levât +son regard obstinément fermé, qu'il pût lui dire +encore une parole.</p> + +<p>Elle demanda, enfin:</p> + +<p>—Tous souffrez beaucoup?</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son +front pour le forcer à la regarder. Il ouvrit, en effet, +les yeux, des yeux éperdus, des yeux fous.</p> + +<p>Elle répéta terrifiée:</p> + +<p>—Vous souffrez? ... Olivier! Répondez-moi! +Voulez-vous que j'appelle ... faites un effort, dites-moi +quelque chose! ...</p> + +<p>Elle crut entendre qu'il balbutiait:</p> + +<p>—Amenez-la ... vous me l'avez juré ...</p> + +<p>Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la +figure convulsée et grimaçante.</p> + +<p>Elle répétait:</p> + +<p>—Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? +voulez-vous que j'appelle ...</p> + +<p>Il l'avait entendue, cette fois, car il répondit:</p> + +<p>—Non ... ce n'est rien.</p> + +<p>Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber +tout à coup dans une sorte d'hébétement +somnolent. Espérant qu'il allait dormir, elle se +rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il +ne remuait plus, le menton sur la poitrine, la bouche +entr'ouverte par sa respiration courte qui semblait +lui racler la gorge en passant. Seuls, ses doigts +s'agitaient par moments, malgré lui, avaient des +secousses légères, que la comtesse percevait jusqu'à +la racine de ses cheveux, dont elle vibrait à crier. Ce +n'étaient plus les petites pressions volontaires qui +racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes +les tristesses de leurs coeurs, c'étaient d'inapaisables +spasmes qui disaient seulement les tortures du +corps.</p> + +<p>Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et, +une envie folle de s'en aller, de sonner, d'appeler, +mais elle n'osait plus remuer, pour ne pas troubler +son repos.</p> + +<p>Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait +à travers les murailles; et elle écoutait si le +roulement des roues ne s'arrêtait point devant la +porte, si son mari ne revenait pas la délivrer, l'arracher +enfin à ce sinistre tête-à-tête.</p> + +<p>Comme elle essayait de dégager sa main de celle +d'Olivier, il la serra en poussant un grand soupir! +Alors elle se résigna à attendre afin de ne point +l'agiter.</p> + +<p>Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre +noire des lettres; deux bougies s'éteignirent; un +meuble craqua.</p> + +<p>Dans l'hôtel tout était muet, tout semblait mort, +sauf la haute horloge flamande de l'escalier qui, +régulièrement, carillonnait l'heure, la demie et les +quarts, chantait dans la nuit la marche du Temps, +en la modulant sur ses timbres divers.</p> + +<p>La comtesse immobile sentait grandir en son +âme une intolérable terreur. Des cauchemars l'assaillaient; +des idées effrayantes lui troublaient l'esprit; +et elle crut s'apercevoir que les doigts d'Olivier +se refroidissaient dans les siens. Était-ce vrai? +Non, sans doute! D'où lui était venue cependant la +sensation d'un contact inexprimable et glacé? Elle +se souleva, éperdue d'épouvanté, pour regarder son +visage.—Il était détendu, impassible, inanimé, +indifférent à toute misère, apaisé soudain par l'Éternel +Oubli.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11450 ***</div> +</body> +</html> |
